L’évolution du concept de néologie de la linguistique aux industries de la langue

« (...) le désir d’augmenter le langage de ta nation » (Ronsard, Préface sur la Franciade, 1587).
« Et pourtant, en ces dernières décennies avant le XXIe siècle, quelle étonnante moisson nous précède, “d’attentats” perpétrés par des hommes sur les idiomes les plus divers! » (Claude Hagège, Voies et destins de l’action humaine sur les langues, 1983, p. 11)

1. Le dessein

Aux yeux de tous, la créativité lexicale ou néologie identifie le processus de formation d’éléments neufs dans le lexique d’une langue. Elle occupe le premier rang des préoccupations quotidiennes des langagiers oeuvrant dans un contexte d’aménagement linguistique. Souvent, l’environnement dans lequel ils opèrent requiert de leur part un travail considérable d’ordonnancement de notions très modernes, pour lesquelles il n’existe pas encore de dénominations endogènes appropriées; il faut donc créer ces dénominations. Les besoins linguistiques nouveaux trouvent leur origine dans l’intention de transiter d’une langue à l’autre, par exemple de l’anglais vers le français, ou de la nécessité de façonner des terminologies entièrement originales lorsque des défis, des révolutions technologiques et scientifiques majeurs apparaissent dans une société. En ces occasions, la pression du mouvement néologique est telle que personne ne songerait à nier les modifications qui se produisent dans l’usage. À cet égard, la néologie est incontestablement autre chose qu’un mal évitable, spécialement dans les technolectes. Ceux-ci comportent « un ensemble de désignations spécifiques d’un certain domaine de l’activité humaine : science ou une de ses applications (par exemple : biologie et médecine, chimie et pharmacopée, etc. » (Hagège, 1983, p. 33); ces zones spécialisées et partiellement unifiées du lexique d’une langue sont toujours susceptibles d’une alimentation et d’une rénovation continues.

Il est admis partout qu’aucune discipline naissante, pas plus que les champs d’activité humaine plus anciens, ne peut bâtir une terminologie exhaustive sans se heurter à un moment ou à un autre aux exigences néologiques, pour lesquelles il faut se mettre en quête de solutions adéquate. L’établissement ou l’amélioration d’une communication socioprofessionnelle aisée et exempte de bruits entre les usagers, pour faciliter l’apprentissage, la découverte, la diffusion des connaissances et des produits, en est le dessein ultime.

En vertu d’une logique interne, toute langue évolue et s’adapte au nouvel ordre de vie d’une société. Des mots s’usent, sombrent dans l’oubli ou meurent tandis que d’autres naissent puis s’inscrivent dans le cycle de l’usage et de l’usure. Les langues sont l’une des ressources disponibles dont se servent les sociétés pour assurer leurs métamorphoses; elles sont orientables dans le sens des intérêts de chaque communauté. Parmi les forces vives qui sous-tendent la dynamique d’une langue comme le français contemporain, la créativité lexicale représente un phénomène d’une exceptionnelle vigueur, tant du point de vue quantitatif que dans sa dimension qualitative, si souvent négligée. La néologie est « l’une des composantes de l’avenir de la langue et, en cela, elle nous concerne tous, usagers (ordinaires) comme spécialistes » (Quemada, 197.1, p. 137).

2. Le fil d’Ariane

On ne peut pas évoquer la néologie d’aujourd’hui sans faire un retour vers le passé pour y découvrir quelques jalons révélateurs. Même si l’appellation néologie a été mise en circulation au milieu du XVIIIe siècle, le phénomène a toujours dérangé, s’insinuant, sous des déguisements divers, dans des discussions approbatrices passionnées tout autant que dans des contestations virulentes et des condamnations sans appel. Selon le Grand Robert (1985), le terme néologie est apparu en 1759 avec le sens, maintenant vieilli, d’« introduction, emploi de mots nouveaux utiles à une langue afin de l’enrichir ». L’acceptation ancienne s’opposait au sémantisme, à valeur péjorative, attribué au mot néologisme, qui dénotait à l’époque une « affectation de nouveauté dans la manière de s’exprimer (...) » (Grand Robert). Le néologue revêtait alors l’habit de la personne qui pratiquait la néologie ou le néologisme (voir le Grand Robert sous néologue). Ainsi, une même dénomination servait à désigner deux occupations, deux thèses très différentes, voire antinomiques, mais rassemblant chacune ses partisans (voir cependant Mercier, 1801, p. VII, qui fait la distinction entre le néologue, qui pratique la néologie, et le néologiste, qui pratique le néologisme). Cette perception dichotomique semble mieux correspondre à la réalité de l’époque. Il ne faut pas oublier que ces discussions se déroulaient entre littéraires et non entre linguistes (au sens qu’on donne à ce terme aujourd’hui).

L’activité des néologues remonte loin dans le temps, bien avant le constat de l’existence du mot néologie et de ses descendants. Tout au long des siècles, des spécialistes ont été sensibles aux difficultés, au ressourcement et à l’évolution de leur langue.

Après le Moyen-Âge, où se sont mis en place les principaux mécanismes de formation des mots en français, la Renaissance demeure l’une des grandes périodes fastes de l’incubation de la langue française. À cette époque, des poètes, des écrivains, des scientifiques, et des meilleurs de notre histoire, se sont levés pour défendre leur langue (voir Huchon, 1988). Ils ont encouragé la création de mots afin de contribuer à l’émancipation du français, empreint de latinismes depuis l’époque précédente et envahi par les italianismes en provenance massive du pays voisin, qui bénéficiait sur son territoire de l’explosion des arts, des lettres, de l’économie, de la culture, etc. Ils luttaient également pour débarasser leur langue des jargons ecclésiastique, scolastique et juridique menaçants, que l’usager ordinaire ne pouvait plus décoder. Le XVIe siècle voit s’éveiller l’intérêt pour le français littéraire et scientifique et « on n’hésite pas à enrichir la langue de mots nouveaux » (Walter, 1988, p. 95), provenant du fonds ancien, du fonds savant gréco-latin, du fonds dialectal ou des langues étrangères (allemand, néeerlandais, espagnol et surtout italien) ou tout simplement créés au départ de mécanismes internes du français, déjà tous opérationnels à cette époque.

Vers la fin du XVIe siècle, Malherbe (1555-1628), fit, parmi d’autres, entendre les premiers appels en faveur du goût classique. L’interdiction politique d’inventer des formes inédites, d’imaginer des dérivés aux unités existantes, de néologiser, en somme, culmine et se cristallise au XVIIe siècle dans le sillage de Malherbe : il proscrit, au nom de la pureté et de la clarté, les fantaisies créatrices et les tournures sans écho. Réfugié derrière l’étendard de la pureté, il condamne « les néologismes de formation française, les nouveaux composés, les dérivés et les transpositions, sans en considérer l’utilité » (Wolf, 1983, p. 107); Malherbe frappe aussi d’ostracisme l’usage exemplaire des termes scientifiques et techniques ainsi que les mots bas et vulgaires. Après 1630, presque tous les écrivains se rallient à la doctrine du poète, qui n’a plus très bonne presse aujourd’hui. En effet, « Tous ont admis la justesse stratégique des vues du poète : pour “défendre et illustrer” efficacement la langue vulgaire, il fallait moins se soucier d’inventer, comme les gens de la Pléiade, que se préoccuper de stabiliser l’élocution de la langue, en la pliant à des conventions admises par tous » (Fumaroli, 1986, p. 333). L’ascèse proprement littéraire qu’impliquait la méthode de Malherbe « éloignait les gens de lettres de cet enthousiasme inventif et inquiet qui va souvent de pair avec l’hérésie ou avec le non-conformisme politique » (Fumaroli, 1986, p. 333-334). La conception malherbienne illustre bien comment la notion de « pureté » renvoie implicitement à une restriction sociolinguistique perpétuée par les arbitres de la langue qui se sont succédés de Vaugelas à quelques grammairiens rétrogrades d’aujourd’hui. Socialement et littérairement, c’est sous le règne du Roi Soleil que le français commence à se scléroser, à se figer, ce qui fit dire à Boileau son célèbre « Enfin Malherbe vint (...) Et réduisit la Muse aux règles du devoir » (Art poétique).

La dictature puriste s’instaure sous les anti-réformateurs; elle se poursuit tout au long de la période classique et au début du XVIIIe siècle, malgré quelques intermèdes rafraîchissants et quelques créateurs à l’esprit plus ouvert, notamment Fénelon. Ainsi donc, « après un siècle de foisonnement où la langue française a accueilli à profusion tout ce qui pouvait l’enrichir, le XVIIe siècle va vouloir endiguer ce flot d’innovations, en formulant des règles, en fixant l’orthographe et en voulant normaliser la prononciation » (Walter, 1988, p. 100). En 1635, le Cardinal de Richelieu fonde l’Académie française, dont les quarante membres élus « ont pour mission d’observer la langue, avec, au programme, l’élaboration d’une grammaire et surtout d’un dictionnaire » (Walter, 1988, p. 100).

Le renouveau linguistique rebondit lors du passage de la monarchie au régime républicain de 1789. Peu à peu, l’innovation lexicale est de nouveau tolérée, puis encouragée et enfin imposée par l’idéologie dominante des révolutionnaires. Ce « confortement » est consécutif à l’instauration d’une société modelée par des règles politiques qui accroissent encore plus les déficits de vocabulaire déjà accumulés et qu’il faut rattraper de toute urgence. Les bénéfices tirés d’un lexique original justifient le relâchement d’une norme linguistique un peu trop étroite. De plus en plus centralisé, le français doit répondre aux impératifs politiques, sociaux, culturels et économiques en soutenant la création puis en accueillant un flux considérable de mots nouveaux-nés (voir Boulanger, 1984b, p. 5-7). « À l’inverse du XVIIe siècle qui, dans son désir d’épurer la langue, avait réprimé toute vélléité d’invention, le XVIIIe siècle apparaît comme l’époque où l’accroissement du lexique s’est fait avec le plus de liberté. Avec l’épanouissement des nouvelles techniques, le fourmillement des idées philosophiques et la transformation des structures sociales, avait pris naissance un besoin pressant de nommer les nouveaux objets et les nouveaux concepts » (Walter, 1988, p. 113). Au cours du siècle qui a vu naître l’immense œuvre qu’est l’Encyclopédie, aucun secteur d’activité (agriculture, politique, industrie, finance, sciences, arts, etc.) n’échappe à l’introduction massive de nouveautés lexicales dans la langue ni au foisonnement du vocabulaire.

Pendant les siècles qui ont suivi, le pendule néologique oscille entre l’approbation sans discussion et le rejet inconditionnel des formes novatrices. Depuis la fin du siècle des lumières, des polémiques et des querelles incessantes et très vives se sont succédées; elles ont dressé « les uns contre les autres partisans et adversaires de la néologie » (Hagège, 1987, p. 19), laissant la victoire tantôt aux uns, tantôt aux autres.

3. Quelques précurseurs de la terminologisation de l’Europe

Aussi loin que l’on remonte dans le temps, on trouve des chercheurs, des scientifiques, des techniciens, des érudits, des écrivains et des humanistes qui se sont associés au remue-méninges terminologique de leur siècle. Ils avaient besoin d’user de la liberté de remuer la langue afin de créer des mots et des termes pour refléter leur pensée, relater leurs expériences, faire part de leurs recherches, diffuser leurs écrits et leurs découvertes après les avoir nommées, pour échanger un savoir immense avec des partenaires nationaux et internationaux. Du Moyen-Âge à aujourd’hui, plus d’une langue fut assaillie par des nouveautés tumultueuses en quête de nom. On doit à nombre d’illustres penseurs universels du passé la mise en service et la validation d’unités lexicales néologiques idoines à leur intérêts et destinées à s’associer aux concepts de leur discipline.

Chaque siècle, chaque pays a abrité des précurseurs. Parmi la multitude des modèles, citons quelques noms évocateurs de personnes ayant vécu avant le XIXe siècle. Ils composent un véritable florilège de néologues et d’aménagistes avant la lettre. Au XIIIe siècle, le prévôt de Paris, Etienne Boileau, (mort en 1270) publie son Livre des métiers, sorte de répertoire des corporations dans lequel sont définies ou expliquées une myriade d’appellations d’emplois et recensées plusieurs formes féminisées (ex. ouvrière, mestresse, aprentisse, fileresse, crespiniere, patenostriere). Pour le XIVe siècle, il faut rappeler la figure de Nicolas d’Oresme (1325-1382), évêque de

Lisieux et auteur de répertoires astronomiques et scientifiques comme La compilation de la science des étoiles et Le livre du ciel et du monde (traduction de l’œuvre d’Aristote). Il fut l’un des premiers érudits à plier la langue française à l’expression de la philosophie, des techniques et des sciences naissantes.

Le XVe siècle ne peut être abordé sans évoquer Léonard de Vinci (1452-1519), artiste, ingénieur et humaniste florentin légendaire, dont on ne cesse de redécouvrir le génie. Son compatriote et concitoyen Léon Battista Alberti, humaniste, peintre et architecte, est connu comme l’un des grands théoriciens des arts de la Renaissance. En Allemagne, vers la fin du siècle, le peintre et graveur Durer (1471-1538) se passionne pour la géométrie, en particulier pour la perspective et les proportions dans les théories de l’art. Né à la fin du XVe siècle, Rabelais (1483(?)-1558) est le représentant de la littérature renaissantiste; son invention verbale puissante, ses connaissances linguistiques et encyclopédiques (on lui doit d’ailleurs le mot encyclopédie en 1532) en font sans doute le plus grand créateur de néologismes de l’époque et peut-être de tous les temps. Non seulement il utilise à loisir la panoplie des modes de formation de mots en français, mais il « emprunte sans se gêner à l’hébreu, au grec, au latin, (...) aux langues étrangères, à l’argot et aux patois » (Walter, 1988, p. 95). Quant au Flamand André Vésale (Vésalius, 1514-1564), il s’intéresse aux terminologies de l’anatomie et de la dissection.

La Renaissance est aussi un siècle de traduction. En France, une des grandes figures historiques de la discipline est certainement Jacques Amyot (1513-1593). Il a considérablement enrichi la langue française par ses qualités stylistiques et ses propositions terminologiques. Il a introduit ou contribué à répandre dans notre langue une multitude de mots et de termes nouveaux comme misanthrope, atome, enthousiasme, démocratie, pédagogue, hiéroglyphe. La terminologie musicale française lui est redevable d’une grande partie de son vocabulaire.

Galilée (1564-1642) est déjà à cheval sur le siècle suivant. Physicien et astronome italien, il fut célèbre par ses importantes découvertes tout autant que par son abjuration devant l’inquisition. Le XVIIe siècle est aussi celui de Leibniz (1646-1716), philosophe et mathématicien allemand.

Le siècle des Lumières voit naître et œuvrer de très grands savants dans une multitude de domaines, d’autant plus que les besoins terminologiques sont en expansion géométrique. En sciences naturelles, Buffon (1707-1788) devient célèbre et son style brillant le conduit à l’Académie française, tandis que Linné (1707-1778), naturaliste et zoologiste suédois, conçoit la nomenclature binominale appliquée aux règnes végétal et animal. En chimie, les chercheurs ne manquent pas : Guyton de Morveau (1737-1816) est l’initiateur d’une réforme radicale de la nomenclature chimique tandis que ses compatriotes Lavoisier (1743-1794) et Berthollet (1748-1822) font œuvre de pionniers. Comme le chimiste suédois Berzélius (1779-1842), Lavoisier fut l’un des créateurs de la chimie moderne. Il aménage également la terminologie dans son domaine d’activité. Berthollet est l’auteur de nombreuses découvertes scientifiques qu’il a bien fallu dénommer.

Plus près de nous, le XIXe siècle s’ouvre sur la publication de l’ouvrage de Louis-Sébastien Mercier intitulé : Néologie, ou vocabulaire de mots nouveaux, à renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles (1801).

Comme on le constate par ce tour d’horizon très sélectif, l’enrichissement terminologique, la création de systèmes de dénomination, le perfectionnement des nomenclatures ainsi que la démarche onomasiologique prirent de l’ampleur sous l’habile combinaison de la science, des préoccupations linguistiques des précurseurs et des hommes de volonté que lurent les grands savants et les écrivains de talent convoqués à la barre des témoins de la terminologie et de la néologie.

4. Le cheval de Troie ou la révolution néologique contemporaine

Un bond de plus d’un siècle et demi amène à circonscrire la période actuelle, entamée il y a une vingtaine d’années. Il faut en effet remonter à la fin des années soixante pour trouver le début de la relance généralisée, organisée, de la néologie dans les pays les plus industrialisés et le début du rôle catalyseur de la néologie dans les pays pré-industrialisés qui se sont engagés sur la voie de l’aménagement linguistique et terminologique, passée l’étape de l’indépendance politique. Quant à l’autonomie économique, il est évident qu’elle passe par l’établissement d’un fonds lexical rénové. Dans les sociétés en émergence comme dans les sociétés déjà développées, la configuration de tous les champs du savoir est assujettie à la néologisation volontaire de la ou des langues.

Au Québec, c’est le calme après la tempête de la Loi 63, promulguée en 1969, l’intermède de la Loi 22, sanctionnée en 1974 et dont le caractère incitatif n’a pas répondu aux attentes des aménagistes et des travailleurs, et l’arrivée de la Loi 101, dite Charte de la langue française, revendiquant l’indépendance politique et dont le premier état, très coercitif, montrait du mordant et fut très efficace dans ses premières applications.

L’exemple québécois montre bien comment la néologie apparaît, une fois de plus, au carrefour du politique et du linguistique, avec toutes les nuances qui seront évoquées plus loin. Dans tout ce remue-ménage linguistique, la terminologie s’avère la voie stratégique par excellence pour faire accéder la néologie au rang des modes reconnus de rénovation d’une langue. La néologie devient un pouvoir lorsqu’elle est liée aux préoccupations idéologiques des sociétés qui ont décidé d’intervenir dans le processus linguistique en promulguant des législations. Les normes juridiques décrétées enclenchent les dispositifs d’intervention, tant par l’aménagement du statut que par celui du corpus, de la langue. La prise en charge collective, politique et sociétale du phénomène néologique, sous ses deux pôles de production et d’organisation institutionnelle a, de toute évidence, favorisé « la sortie de la néologie du maquis linguistique où elle s’était tapie en attendant ses nouveaux défenseurs » (Boulanger, 1984b, p. 4). En outre, elle ne végète plus derrière les grandes problématiques actuelles de la linguistique; un sentiment de vif intérêt et de curiosité légitime s’est rapidement développé ces dernières années, tant chez les linguistes que chez les terminologues et les responsables des projets d’aménagement des langues. Indiscutablement, la « néologie vit maintenant en filigrane des grands courants actuels de la politique, de l’économie, de la culture et de la société en général » (Boulanger, 1979, p. 37).

Depuis 1970 environ, la néologie, comme satellite immédiat de la terminologie, a parcouru un chemin impressionnant dans le monde francophone. De plus en plus, elle est l’objet de réflexions poussées, d’essais de structuration et de modélisation qui incorporent la production de documents à saveur glosso-politique. Tout au long de sa démarche progressive, la néologie cueille au passage quelques attributs ou caractères insoupçonnés propres à lui assurer une coloration à la mesure des ambitions sociales qu’on lui dessine. Elle devient un cheval de bataille, un instrument d’intervention muni d’un corps de doctrine qui s’abreuve à plusieurs sources. Sur la base de ses assises multiples et de son riche patrimoine, elle « apprendra ainsi à mieux se connaître afin de perfectionner ses méthodes » (Boulanger, 1983, p. 321).

5. La fission néologique

Depuis vingt ans, l’appel néologique sourd de partout dans la francophonie; aussi, définir et cerner le concept de néologie d’une manière unilatérale relève de l’aventure ou de l’innocence. Sous la double influence de la linguistique et de la terminologie, donc de préoccupations d’ordre lexicographique, terminographique, normalisateur et aménagemental, la notion a reçu une impulsion considérable et elle a acquis une maturité qui la propulse à l’avant-scène de toutes les stratégies d’intervention de la langue. Le halo politique qui l’entoure contribue à cette trajectoire expansionniste.

Un peu comme l’atome, naguère étemel et indivisible et aujourd’hui sécable, la néologie dévoile des composantes internes qui orbitent autour du noyau d’origine, toujours associé aux règles d’augmentation du lexique d’une langue. La conception univoque n’a plus cours, tandis que la définition linguistique traditionnelle, qui ne circonscrit que l’ensemble des processus au moyen desquels une langue pourvoit à l’enrichissement et à la rénovation de son stock lexical par le recours aux mécanismes morphosémantiques habituels, ne convient plus. Ou plutôt, cette vision n’est plus suffisante; elle n’est désormais qu’un aspect de toute une série de démarches qui incorporent en outre une stratification de nature idéologique, en particulier lorsque sont évoquées les empreintes glossopolitiques officielles.

Tout en raffermissant le rapport permanent qu’elle entretient avec la langue générale, la néologie a livré de nouveaux secrets aux regards professionnels. Ces pistes inédites conduisent des considérations les plus linguistiques à l’idée récente de l’industrialisation des langues, c’est-à-dire la structuration et le développement des rapports de la linguistique avec l’informatique en vue de la fabrication, de la diffusion et de l’utilisation des produits culturels, éducationnels, etc. La néologie doit dorénavant être considérée comme un édifice fractionnable, fissible, à l’origine d’un faisceau d’énergie au service du changement et du mieux-être linguistiques.

C’est ce tissu atomisé de la notion de néologie que je voudrais décortiquer et explorer. À l’heure actuelle, l’idée de néologie sous-tend cinq démarches conviviales, en particulier dans le contexte nord américain. Les étapes de la migration du concept depuis la linguistique jusqu’au centre de la mécanique sociale et professionnelle seront photographiées au passage, en autant de clichés représentatifs des connaissances accumulées sur le sujet. Les modulations notionnelles seront encadrées et individualisées aux fins de faciliter la réflexion et d’appréhender le réseau hiérarchique qu’on peut en tirer. Il est évident que des interactions constantes naviguent en filigrane des nuances définitionnelles qui seront évoquées, tout comme le concept reste ouvert aux nouvelles trouvailles (voir Boulanger, 1985). Incidemment, l’un des secteurs encore inexploré demeure certainement les rapports de la néologie avec la psycholinguistique.

5. Voyage en « atomie »

5.1 La capitale

Le terme néologie désigne toujours le processus de création des unités lexicales nouvelles, générales ou terminologiques, par le recours, conscient ou inconscient, à l’arsenal des mécanismes de créativité linguistique habituels d’une langue. Il est ici question du code morphosémantique propre à chaque langue et qui anime le perpétuel mouvement de renouvellement naturel des différentes zones de vocabulaire de cet idiome. Le résultat tangible de l’opération de production linguistique inédite est le néologisme ou néoterme, c’est-à-dire l’unité nouvelle capable de subvenir à chaque déficit signalé en s’enchâssant dans l’usage courant ou socioprofessionnel (exemples : éditologie; éditique et EAO ainsi que leurs concurrents synonymiques publitique et PAO; domotique; servitique; géomatique; sidéen, qui concurrence maintenant sidatique et sidaïque; conseillance; bureauviseur; micro-ondable; la famille d’origine onomatopéïque cliquer, cliquage, cliqueur, cliquable, dont on doit la naissance à la petite souris qui glisse sur nos tables de travail). Cependant, la nature individualisée du néologisme à sa naissance —il est l’œuvre d’une seule personne, même si le créateur s’efface parfois devant l’instance qu’il représente— ne lui garantit pas une réussite automatique. « L’occultation rapide sous l’anonymat d’un large consensus est (...) un critère de succès d’une création lexicale » (Hagège, 1983, p. 65). Certains néologismes, plus résistants ou plus indispensables que d’autres, se faufilent, plus ou moins rapidement, dans les dictionnaires, tandis que d’autres seront mis en retenue dans quelque antichambre lexicographique en attendant la panthéonisation dans les grands dictionnaires. Les mises à jour des dictionnaires, les éditions nouvelles des répertoires de mots, l’emmagasinement dans les banques de terminologie manifestent concrètement l’activité génératrice de mots inédits (voir le paragraphe 5.2.4).

5.2 Les villes satellites

5.2.1. Le terme néologie désigne en second lieu l’étude théorique et appliquée des innovations lexicales, qu’il s’agisse des techniques de formation des mots (dérivation, composition, syntagmatisation, emprunt, etc.), de l’acquisition sémantique, des critères de reconnaissance, d’acceptabilité ou de diffusion des néologismes, des rapports avec la normalisation ou encore de l’insertion sociale ou socio-professionnelle des lexies nouvelles. La perspective de la théorisation linguistique s’unit ici aux analyses commandées par la sociolinguistique afin de fonder une dynamique et de déterminer le statut de la néologie au sein des disciplines du langage. Les recherches ont comme objectif de dégager les causes de fonctionnement ou de disfonctionnement des néomots une fois qu’ils ont été créés ou identifiés comme produits lexicaux nouveaux. Le résultat concret de la démarche est un ou des écrits sur le phénomène de la néologie. Que ce soit un article, une bibliographie, un livre ou une thèse, le document est de nature interprétative et vise la systématisation des connaissances sur le sujet. Les séminaires académiques, les colloques et les autres rencontres scientifiques viennent se couler dans la grammaire des connaissances en matière de néologie (voir Boulanger, 1981b, 1984a et Turcotte, 1988).

5.2.2 Le terme néologie dénomme également l’activité institutionnelle organisée et planifiée systématiquement pour recenser, créer, consigner, diffuser et implanter des innovations lexicales, dans le cadre d’un organisme privé ou public à vocation linguistique. Le plus souvent, l’institution est associée à un projet de changement, d’amélioration, de modernisation ou de réforme de la langue dans un pays, un Etat ou un regroupement plus vaste, comme la francophonie ou l’arabophonie. Les modes d’intervention socioterminologiques sont définis et structurés en vue de répondre aux impératifs d’un projet sociétal de terminologisation : francisation pour le Québec, arabisation pour l’Afrique maghrébine, catalanisation pour la Catalogne, etc. La perspective d’institutionnalisation, réglée par des autorités politiques et administratives mandatées à cette fin par le pouvoir, est privilégiée ici sous l’angle de l’aménagement linguistique et terminologique. L’aménagement linguistique sera perçu comme un processus interventionniste volontaire visant à planifier et à modeler le changement linguistique. Il est donc question d’une « intervention consciente dans les affaires linguistiques, soit de l’Etat, soit d’individus ou de groupes, dans le dessein d’influencer l’orientation et le rythme de la concurrence linguistique, le plus souvent en faveur des langues menacées ou dans l’intention de façonner la langue elle-même, en la standardisant, en la décrivant ou en l’enrichissant lexicalement » (Corbeil, 1987, p. 565).

De son côté, l’aménagement terminologique apparaîtra comme un processus éclairé et réfléchi grâce auquel sont conçues, élaborées, implantées et diffusées des terminologies dans le vécu langagier d’un groupe-cible plus ou moins vaste, dans une société bien identifiée, sur un territoire donné et à un moment bien circonscrit dans le temps. L’aménagement peut porter sur une, deux ou plusieurs langues, selon les besoins et les législations en vigueur. On a donc affaire à une néologie aménagementale, à de la recherche théorique et pratique groupée et insérée dans un système partenarial. Le produit fini qui exprime cet attribut du concept de « néologie » est alors un écrit ou un ensemble d’écrits commandés par une administration et en concordance avec une intention gouvernementale.

Parmi les exemples types, il suffit de mentionner : l’accord Bourassa-Chirac signé en 1974 entre le Québec et la France; la création officielle d’une cellule de recherche néologique au sein de l’Office de la Langue Française du Québec en 1975; le protocole d’entente entre les partenaires du premier réseau de néologie francophone; les déclarations d’intention dans les documents des Premier et Deuxième sommets francophones, tenus respectivement en février 1986 à Paris et en septembre 1987 à Québec; les procès-verbaux des réunions du second réseau de néologie en voie de constitution; les arrêtés ministériels instituant les commissions de terminologie et les centres de recherche; les règlements concernant la conduite des politiques linguistiques; les énoncés de politique des organismes responsables de l’application des lois (voir OLF, 1980, 1985, 1986) etc., tous écrits entrant dans la panoplie des documents officiels qui traitent de néologie.

Tous ces textes sur la concertation politico-institutionnelle comportent deux caractéristiques : d’abord, ils dégagent un parfum résolument politique; ensuite, ils reconnaissent implicitement que la planification lexicale peut être dirigée par des professionnels de la langue, à qui on reconnaît officiellement le pouvoir de créer des mots nouveaux et de prononcer des jugements sur la langue, avec, comme objectif, de modeler et de circonscrire la diversité linguistique interne ou externe d’un espace géographique déterminé. « La vérité est (...) qu’en remettant le destin des langues à ceux qui font profession d’en étudier la nature, on se donne en fait la possibilité d’engager sur des voies moins incertaines leur avenir, et aussi, peut-être, celui des peuples qui les parlent » (Hagège, 1983, p. 67).

5.2.3 Le terme néologie sert à désigner l’entreprise d’identification des secteurs spécialisés des connaissances humaines qui requièrent un apport lexical considérable en vue de combler des déficits de vocabulaire. Les domaines peuvent être entièrement nouveaux (par exemple l’intelligence artificielle, la sécurité informatique, le droit informatique, l’infographie, la bureautique intégrée, l’édition micro-informatique, la défense spatiale), plus ou moins récents (la docimologie, les pluies acides, la biomasse, la télédétection, la télématique), plus anciens, mais non encore décrits ou lacunaires du point de vue terminologique (la mécanisation forestière, la manutention, l’alimentation). Toutes ces sphères d’activité sont, à des degrés divers, d’abondants producteurs de néologismes.

La recherche néologique consiste ici à traiter l’ensemble ou des sous-ensembles du système de termes faisant partie du domaine choisi plutôt qu’à s’attarder sur l’évaluation du statut des unités prises une par une ou sur le repérage de petits groupes d’unités fragmentaires (voir Boulanger, 1979). Ainsi, il est clair que toutes les unités terminologiques du domaine des pluies acides recueillies dans le cahier double de la série Néologie en marche (numéro 40-41) n’appartiennent pas à la gamme des néotermes formels ou sémantiques, c’est-à-dire des unités lexicales de forme ou de sens qui n’étaient pas encore disponibles à un stade d’évolution de ce technolecte immédiatement antérieur au moment de la recherche. La concentration des notions et des termes dans un même répertoire est un effort de synthèse remarquable de données éparpillées dans une documentation souvent fort volumineuse et diversifiée, lexicographique, terminographique, informatico-graphique ou non. L’enregistrement dictionnairique permet de tracer un profil terminologique quasi complet du domaine des pluies acides tout en marquant l’originalité de cette terminologie, presque entièrement empruntée à une multitude de domaines voisins ou un peu plus périphériques. L’intelligence artificielle peut aussi servir d’exemple pour illustrer le même phénomène, elle qui fonde notamment son originalité sur l’amalgame des traits hérités des techniques et des notions de la psychologie cognitive, de la (micro)-informatique, de la linguistique et de la psycholinguistique (voir Boulanger, 1988a).

La perspective privilégiée ici est caractéristique de la recherche terminologique systématique ou, occasionnellement, factuelle, ainsi que de la recherche terminographique. Le produit fini s’apparente à des dictionnaires d’aspect néographique, comme les cahiers Néologie en marche, le Dictionnaire des néologismes officiels, le Dictionnaire de termes nouveaux des sciences et des techniques, le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques, etc.

5.2.4 Le terme néologie désigne enfin un ensemble de rapports avec les dictionnaires généraux unilingues et les dictionnaires spéciaux à prépondérance néologique (dictionnaires de néologismes, de mots sauvages, d’emprunts, etc.). Nous pénétrons ici en plein cœur de la lexicographie.

Cinq directions peuvent être colligées :

  1. il est possible de se servir du dictionnaire, ou plutôt d’une batterie de dictionnaires généraux, terminologiques, encyclopédiques ou automatisés, comme moyen commode et objectif de statuer sur le caractère néologique -au sens d’apparition récente dans la langue- ou lexicalisé d’une unité repérée dans un texte et sur laquelle il faut donner un avis. Les répertoires de référence sont ici conçus comme des instruments de contrôle et comme un filtre lexicographique (voir Boulanger, 1979);
  2. le locuteur cherche à identifier dans un dictionnaire les unités métalinguistiquement marquées comme néologiques, puis à interpréter les marques. Ces mots sont repérables grâce à une série d’étiquettes employées par les lexicographes : l’abréviation néol. (« néologisme »), la datation, les renvois à caractère normatif comme recommandation officielle, etc. (voir Boulanger, 1985);
  3. le chercheur peut s’intéresser à l’étude critique des recueils d’innovations lexicales, c’est-à-dire au point de vue métalexicographique (voir Boulanger, 1988b);
  4. les dictionnaires recèlent une série d’instructions sur le fonctionnement des néomots ou sur leur modalités de formation. Le locuteur attentif peut en effet décoder dans le dictionnaire des indications sur la manière de construire une unité nouvelle. Il y trouvera une série de morphèmes libres ou liés, des règles de combinaison des éléments de formation, le ou les sens des affixes, des tableaux d’affixes, ainsi de suite. Cet aspect de la recherche est relatif à la grammaire de la néologie (voir 5.2.1); il apporte des réponses aux utilisateurs s’interrogeant sur les séries lexicales ouvertes, sur le permis et l’interdit en matière de formation et d’utilisation des mots. Le Robert méthodique, le Dictionnaire général et le Grand Larousse de la langue française sont des ouvrages de ce type;
  5. le lecteur du dictionnaire peut s’attacher au repérage des indices permettant de porter un jugement sur l’idéologie propre aux lexicographes. Lorsqu’il exerce sa profession, le lexicographe ne crée pas de néologisme. Il joue un rôle d’enregistreur de mots, de greffier de l’usage, tant ancien que moderne ou contemporain. Son attitude envers les unités à décrire peut être détectée par son comportement à l’égard de certains mots néologiques, régionaux ou qui relèvent de registres de langue marqués. Le récent dictionnaire de l’Académie, dont les fascicules commencent à paraître, accueille peu de régionalismes (acadien, foresterie); il rejette des emprunts ou des calques (camping, nominer), fait fi des féminisations récentes des appellations de titres, de fonctions ou d’emplois, écarte les vulgarismes et les argotismes; quant aux néologismes, le quai de Conti les consigne au compte-gouttes. Ces comportements, académiques, manifestent une idéologie plutôt puriste et conservatrice et n’actent pas l’ouverture de la langue française aujourd’hui. D’autres entreprises lexicographiques ont heureusement des projets plus progressistes, liés à l’évolution réelle de la société et de son satellite langagier (voir Boulanger, 1986).

La perspective des rapports entre la néologie et le dictionnaire est multidirectionnelle, comme on le constate par la diversité des liens interprétatifs énumérés. Elle n’a d’ailleurs pas encore livré tous ses mystères, tant s’en faut.

6. De la néologie défensive à la néologie offensive

Comme on le perçoit à l’évocation diachronique du statut de la néologie et à travers les cinq stratégies dégagées des différentes perspectives, la néologie s’est métamorphosée en une institution qui s’érige en puisant à de multiples sources complémentaires. La notion de néologie ne se laisse pas apprivoiser aisément, pas plus qu’elle ne peut se réduire à une peau de chagrin linguistique. Elle participe d’un ensemble interactif et convivial, dans lequel la langue générale et les technolectes ont conclu un pacte qui concrétise la complicité de la société, des fabriquants de dictionnaires, de la politique et, pour la période contemporaine, du vaste secteur, encore imparfaitement décrit, des industries de la langue. L’amalgame construit ci-avant rappelle que la néologie a pour visée première de résoudre les carences constatées dans le lexique d’une langue afin de pourvoir cette dernière des outils lexicaux indispensables pour avoir quelque chance de survie et de reconnaissance sur l’échiquier linguistique planétaire.

Corollairement à l’objectif organique fondamental reconnu à la néologie, celle-ci doit s’environner d’un appareil exécutoire, afin de remplir pleinement sa mission, qui est de contrer la grisaille linguistique ainsi que d’organiser les travaux rationnellement et fonctionnellement.

Un dénominateur commun se dégage des quelques coups de scalpel donnés dans le tissu atomique de la néologie. Tout se ramène à la volonté d’entériner l’idée que l’aménagement linguistique d’un pays, d’un État, passe par le développement d’une idéologie de la néologie. Car le point commun des différentes prises de conscience qu’il fallait satisfaire de nouveaux appels dénominatifs, à la Renaissance comme à l’époque révolutionnaire et à celle que nous vivons depuis une génération, c’est justement cette idéologie. Il ne fait aucun doute que la francophonie peut soutenir cette idéologie volontariste à l’égard de la néologie car au point où nous en sommes, elle subsume la création linguistique, la dynamique évolutive de la langue, la description lexicographique et l’organisation de l’intervention, tant au plan institutionnel qu’au plan politico-législatif. La néologie a atteint un plus haut degré de maturité et son avalisation politique n’a plus à être montrée. De plus, il est clair qu’une « ère néologique est donc ouverte dans l’idéologie du moment » (Guilbert 1973, p. 29). Les modulations idéelles s’additionnent de manière à former un ensemble harmonieux au sein de l’orchestration de la néologie. Manifestement, il est très urgent d’intervenir afin d’unifier la néologie dans tous les secteurs où se créent des unités nouvelles. Bernard Quemada rappelait déjà en 1971 que les linguistes avaient besoin d’une « Charte contemporaine, pour que les praticiens ou les organismes disposent des premiers éléments de réflexion et des premières règles de travail qui leur font défaut ». (Quemada, 1971, p. 144). En 1973, Louis Guilbert reprenait en écho les préoccupations quémadiennes élitistes des académies afin de faire « face au besoin de dénomination de toutes les créations de la science et de la technique en concurrençant efficacement les langues qui s’en assurent souvent le monopole » (Guilbert 1973, p. 29). La balle n’a cessé depuis d’être reprise au bond par les uns et par les autres, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique. Claude Hagège, le dernier en date, remet la machine en mouvement en stipulant qu’il semble « évident qu’une action concertée des quelque quarante pays francophones d’aujourd’hui s’impose, en vue d’aboutir aux mêmes mots nouveaux dans les nombreux champs du savoir où l’on ne cesse d’en introduire à raison des progrès de la connaissance et des inventions » (Hagège, 1987, p. 237).

La communauté francophone doit compter sur elle seule; elle tient son sort entre ses mains : la néologie est un recours idéologique propre à assurer la stabilisation de l’avenir du français, qui prône soit un changement linguistique (le. statut de la langue) soit l’enrichissement du lexique (le corpus de la langue). Il appartient aux francophones d’en assumer toutes les conséquences.

7. Pour une prospective

Le dernier prolongement de l’aventure néologique est son insertion dans le carrousel des industries de la langue, « c’est-à-dire l’application industrielle du traitement de la langue, en tant que matériau, par les machines informatiques, afin de répondre à un certain nombre de besoins de secteurs tels que l’éducation, la santé, la sécurité, etc. Si le français ne s’industrialise pas, ses chances de se maintenir au niveau d’une langue internationale iront en s’amenuisant, du fait de la pression croissante qu’exerceront, dans tout type de communication industrielle, commerciale et scientifique, les ordinateurs capables de manipuler l’anglais, c’est-à-dire la langue des ingénieurs qui construisent actuellement le plus d’ordinateurs » (Hagège, 1987, p. 249). Les industries de la langue sont l’ultime manifestation des intérêts néologiques. Les résultats de l’informatique linguistique favorisent le développement, la fabrication et la commercialisation de technologies et de produits tout à fait révolutionnaires, qui rendent d’indéniables services dans diverses sphères d’activité.

La génération d’une langue française d’avenir est entre les mains des langagiers, parmi lesquels les néologues et les « néologiciens » ont leur mot à dire ou plutôt à inventer. Ainsi donc, le faisceau des liens qui unissent chaque perspective de la néologie n’a pas fini de se diversifier. Les utilisateurs du français sont-ils prêts à s’aventurer dans un nouveau cycle intensif d’enrichissement de leur langue, afin de répondre aux attentes qui se manifestent partout? L’élargissement des cadres du lexique est un processus itératif « dialectiquement lié aux démotivations et aux changements sociaux. C’est là une caractéristique profonde des langues humaines, qui, d’usures en réfections, parcourent les voies d’un étemel retour » (Hagège, 1983, p. 59), tout en balançant entre les arbitres et les bâtisseurs ou les réformateurs de la langue.

8. Bibliographie

8.1. Linguistique

8.2. Dictionnaires

L’aménagement linguistique du Québec ou le prélude à de nouvelles ordonnances

La philosophie de base qui sous-tend la politique fédérale des langues n’est pas la même que celle qui sous-tend la politique québécoise. (...) si le français et l’anglais sont équipollents, ils ne sont pas pour autant équipotents, tants par l’importance numérique que par l’impact économique (Bédard et Maurais, 1983, p. 444).

1. Ouverture

Dans un projet d’aménagement linguistique et terminologique, la normalisation s’impose comme l’une des dynamiques majeures de l’opération de métamorphose envisagée. Elle peut même être considérée comme l’étape ultime de tout le processus de chambardement et de mutation linguistiques. Elle apparaît aussi comme une action plus politisée que les autres étant donné que toutes les décisions normatives sanctionnent des usages, imposent des comportements et tranchent des litiges de façon souvent péremptoire.

Lorsque l’action normalisatrice prend sa légitimité dans une loi à caractère linguistique, les conséquences se répercutent directement dans la communauté qui sent ses habitudes ébranlées. Comme toute prescription émanant du pouvoir, les termes ou les mots imposés dérangent et provoquent parfois des réactions hostiles de la part de certains utilisateurs qui n’apprécient généralement pas se faire dire comment écrire ou comment parler.

Au Québec, la normalisation terminologique est dotée par l’État d’une autorité juridique qui peut placer les contrevenants dans des situations embarrassantes. Afin de bien saisir la portée de la normalisation québécoise[1], il convient de retracer brièvement le parcours législatif et linguistique qui a concrétisé la création d’une Commission de terminologie au sein de l’Office de la langue française (OLF), commission à laquelle le législateur a greffé une vocation dont le principe doctrinal assure une cohérence interne et externe à tout le processus interventionniste.

2. Origine de la Charte de la langue française

La Charte de la langue française, connue aussi dans le public sous la dénomination Loi 101, fut sanctionnée le 26 août 1977 par l’Assemblée nationale du Québec. Elle succédait à la Loi 22, dite Loi sur la langue officielle, votée en 1974. Alors que l’avant-dernière loi se caractérisait par sa nature incitative, la Charte prenait le relais avec plus de mordant puisqu’elle contient des dispositions coercitives, plus contraignantes au regard du projet d’aménagement linguistique de la société québécoise. La législation prévoit aussi bien l’aménagement du statut de la langue, lorsque l’action porte sur le système même de la langue, que l’aménagement du corpus de la langue, c’est-à-dire « la généralisation d’un des usages d’une langue érigé en modèle pour la communication institutionnalisée » (CORBEIL, 1980, p. 10). La Charte a donné une impulsion sans précédent aux efforts de francisation déjà en cours depuis une génération, tout en demeurant fidèle à la tradition québécoise de respect envers la communauté anglophone, économiquement dominante, et les autres minorités autochtones ou de peuplement plus récent. Pierre angulaire de la politique linguistique laurentienne, la Charte prône un unilinguisme nuancé et un réaménagement du tissu linguistique québécois.

Afin de faciliter l’application de la loi, quatre organismes furent créés :

  1. L’Office de la langue française, qui s’occupe de la francisation ainsi que de la recherche terminologique et terminographique.
  2. Le Conseil de la langue française dont le premier rôle en est un de consultation, puisqu’il doit donner au ministre responsable son avis sur des questions que celui-ci lui soumet au sujet de la situation de la langue française ou de toute autre langue sur le territoire. Le Conseil est d’abord un organisme chargé de l’étude et de la recherche sur la situation linguistique. Il n’intervient qu’indirectement dans l’usage.
  3. La Commission de protection de la langue française qui n’entre en jeu qu’à la suite de plaintes de la part des citoyens qui se sentent lésés dans les droits que leur reconnaît la Charte. Dans la plupart des cas, les problèmes sont réglés par voie de négociation comme le démontrent les statistiques récentes : sur 18 000 dossiers déposés devant la Commission depuis sa fondation, 17 700 furent réglés hors cours (les chiffres ne valent que jusqu’à la fin de 1985).
  4. La Commission de toponymie, qui veille à normaliser tous les noms de lieux existant au Québec, qui s’affaire aussi à nommer les entités qui n’ont pas encore de dénomination mais qui existent en nombre considérable un peu partout sur le territoire.

L’OLF est celui des quatre organismes qui emploie le plus grand nombre de personnes, soit environ 350. Il intervient au premier chef dans les situations terminologiques et il est mandaté pour s’occuper de la normalisation. Les mécanismes d’intervention sont prévus dans la Charte. Celle-ci stipule à l’article 113 a, que l’Office a le devoir de « normaliser et diffuser les termes et expressions qu’il approuve ». Plus loin, à l’article 114 b, la loi donne à l’Office le pouvoir « d’instituer des commissions de terminologie, [d’en] déterminer la composition et le fonctionnement et au besoin, [de] les déléguer auprès des ministères et organismes de l’Administration ».

Dès avril 1978, l’Office a institué la Commission de terminologie de l’Office de la langue française (CTOLF) qui revêt un caractère central en ce qu’elle coiffe tout le réseau des commissions ministérielles de terminologie : Affaires sociales, Transports, Éducation,... Elle revoit les décisions et propositions des commissions sectorielles puis elle les soumet, avec les siennes propres, aux membres de l’Office pour approbation. Jusqu’à récemment, la CTOLF a proposé presque tous les avis officiels de recommandation ou de normalisation pour l’Office. Toutes les décisions arrêtées sont publiées dans la Gazette officielle du Québec, qui devient le relais nécessaire et légal pour implanter les avis d’ordre prescriptif. L’article 118 de la loi rend obligatoire l’utilisation des termes normalisés : dans les textes et documents qui émanent de l’Administration, dans les contrats auxquels l’Administration est partie, dans les ouvrages d’enseignement, de formation ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministère de l’Éducation. L’emploi des termes normalisés n’est imposé que dans l’Administration ou les institutions et les entreprises qui font affaire avec elle. L’obligation n’est donc pas explicitement contraignante pour les entreprises, les industries ou les commerces qui ne sont pas tenus d’accepter les prescriptions officielles. Ils seraient plutôt « incités » par l’exemple et l’autorité morale dont jouit l’OLF. Voilà donc signalés les linéaments législatifs qui encadrent l’activité normalisatrice théorique et pratique de l’OLF

3. Origine de la terminologie québécoise

Avant de pousser plus avant le tracé de l’aménagement terminologique, il semble essentiel d’expliciter la nature de la terminologie au Québec.

Depuis 25 ans maintenant, la terminologie bénéficie d’infrastructures politiques qui ont pris la forme de lois linguistiques successives et de plus en plus orientées vers des préoccupations relatives aux langues de spécialité. L’aménagement des comportements linguistiques des Québécois en tant que groupe social homogène repose sur un arrière-plan législatif qui influence grandement l’exercice individuel de la langue, même si la loi ne fait pas d’allusion directe à la communication à des fins personnelles ou privées.

La terminologie a pour fonction de soutenir la francisation qui consiste pour le Québec à passer d’un ensemble de circonstances de la vie professionnelle où la langue anglaise était le code linguistique dominant à un nouveau mode de vie dans lequel la langue française sera capable de satisfaire les moindres exigences de la communication dans tous les milieux de travail et à tous les niveaux hiérarchiques.

Dans les milieux socioprofessionnels visés par la francisation, la terminologie s’est rapidement imposée comme un moyen d’action dynamique. Elle se caractérise par une double facette : l’institutionnalisation et l’interventionnisme. Cette double articulation de la terminologie particularise les efforts québécois en aménagement linguistique afin de contrer l’érosion provoquée par les contacts avec d’autres langues, principalement l’anglais, et de prévenir l’acculturation qui découlerait de la mainmise d’une langue étrangère dans toutes les activités se déployant sur le territoire.

La terminologie est institutionnelle en ce sens qu’elle ne concerne que l’usage officiel des termes et non pas leur usage privé ou individuel. « La Charte définit des interventions qui conviennent en priorité aux institutions et non pas aux personnes agissant à titre privé. Ceci implique que dans l’exercice de ses fonctions officielles, l’individu est en situation de communication institutionnelle et non plus individuelle. Il doit alors choisir la norme de communication que l’institution impose de manière relative ou absolue. Il est lui-même dépersonnalisé au profit de l’institution qu’il représente. Il ne peut alors être tenu responsable des déficiences constatées dans la communication, la responsabilité en incombant à l’organisme, de même que la décision d’y remédier » (BOULANGER, 1984, p. 19-20).

La terminologie est interventionniste en ce sens que les travaux menés par les terminologues des entreprises québécoises ou de l’OLF injectent dans l’usage professionnel des milliers de termes dont une bonne partie reçoit l’aval officiel de la Commission de terminologie sous la forme d’avis de recommandation ou de normalisation. Un aller-retour constant entre d’un côté les demandeurs et les consommateurs de terminologies et d’un autre côté les recenseurs et les créateurs de terminologies, accélère le mouvement d’uniformisation et de francisation.

D’un point de vue plus linguistique, les travaux de terminologie s’appuient sur des principes théoriques et pratiques hérités de la linguistique, de la lexicographie, de la traduction, de la sociolinguistique et de la normalisation internationale, assises sur lesquelles il n’y a pas lieu d’élaborer pour le moment (voir BOULANGER, 1984, p. 20). Qu’il suffise de mentionner que l’apport normalisateur provient des recherches germanophones, surtout autrichiennes, auxquelles il emprunte certains principes et méthodes développés en particulier par l’Organisation internationale de normalisation (ISO). Qu’il suffise de rappeler aussi que l’apport lexicographique dérive de la tradition lexicographique française. Tous ces facteurs, liés à l’effervescence politique, sociale, culturelle et éducationnelle du Québec entre 1960 et 1970, ont créé un creuset dans lequel se sont amalgamés des éléments d’ordre linguistique et des éléments d’ordre extralinguistique qui ont débouché sur la conception puis la mise en œuvre d’un projet de métamorphose linguistique unique au monde. La langue est une institution sociale et un instrument de communication et elle ne peut, en cette double qualité, être laissée à la discrétion de chacun des locuteurs, du moins dans l’état du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il est bien connu que l’inertie des sujets parlants est fondée sur deux principes complémentaires : celui de la résistance naturelle aux changements et celui d’un attachement indéfectible à la tradition.

Plus récemment, les énormes développements technologiques sont venus renforcer le besoin massif de terminologies nouvelles en français. Qu’on songe par exemple à l’augmentation des nouvelles technologies, à leur poussée expansionniste, au fractionnement des spécialités (ex. informatique → micro-informatique, intelligence artificielle, infographie), à la diversification professionnelle des utilisateurs d’une même terminologie diffusée dans de multiples secteurs qui ne sont pas toujours apparentés (ex. intelligence artificielle → robotique, éducation, gestion, systèmes d’expertise, etc.). Le Québec, aire francophone enclavée dans le nord-est du continent américain, se devait de réagir et d’intégrer rapidement la nouvelle composante technologique dans son programme d’aménagement terminologique. De ce fait, le rôle de la néologie s’est accru considérablement, élargissant les perspectives en ce qui regarde les raisons d’aménager la langue : du simple processus du passage d’une langue à l’autre, il faut adjoindre la nécessité de rééquilibrer, de refaçonner, d’enrichir le français et de justifier des particularismes lexicaux en face d’une norme centralisatrice, en l’occurrence la France (voir BOULANGER, 1985 a).

4. Place de la normalisation en terminologie

La normalisation, puis la diffusion des termes et expressions approuvés par l’Office (art. 113 a), de même que son pouvoir d’instituer des commissions sectorielles de terminologie, d’en déterminer la composition et le fonctionnement (art. 114 b) ont amené l’organisme à proposer un « énoncé de politique en matière de normalisation terminologique ». Le document définit de manière précise le mandat de normalisation de la Commission de terminologie, la nature et l’origine des terminologies à normaliser, la nature de la normalisation, les mécanismes de fonctionnement, les moyens de diffusion des avis proposés ainsi que le statut de la dite commission (voir AUGER, 1982, p. 6).

Dès l’origine de la CT, les responsables ont distingué deux concepts fondamentaux :

  1. La « normalisation linguistique », qui constitue le concept générique et qui désigne « toute action menée sur la langue et ses constituants, y compris le vocabulaire de la langue générale » (AUGER, 1982, p. 6).
  2. La « normalisation terminologique », qui est nettement orientée du côté des langues de spécialité et qui désigne « l’action par laquelle un organisme officiel entérine un usage terminologique de préférence à un autre et à l’exclusion de tout autre » (AUGER, 1982, p. 6). Le terme normalisation est ici saisi dans le sens d’une intervention externe, de geste normalisateur « dont l’objet est d’agir sur les systèmes terminologiques que sont en fait les terminologies » (AUGER, 1984 a, p. 9). Ce sens s’oppose au processus d’autorégulation interne des terminologies par l’établissement des consensus socioprofessionnels, c’est-à-dire l’uniformisation des usages par les consommateurs eux-mêmes (entreprises, commerces, scientifiques, techniciens, etc.) sans avoir à passer par un filtre officiel.

La question se pose alors de savoir si la CT, ou plutôt l’Office, peut intervenir dans la langue générale. La Charte précise certaines circonstances langagières qui montrent bien que des personnes ou des groupes de personnes travaillant dans le cadre législatif, font un usage officiel de la langue, c’est-à-dire qu’ils n’agissent pas à des fins individuelles. C’est sur cet usage officiel exclusif que la CT se prononce. « Nulle part dans la Charte, il n’est question d’intervenir sur la langue des Québécois agissant comme personne privée ou en situation langagière privée » (Auger, 1982, p. 6).

Mais ces précisions ne clarifient pas vraiment les rapports que l’Office entretient avec la langue de tous les jours ou avec la communication individualisée. La Charte ne limite aucunement les domaines d’intervention et d’application de la normalisation; cela laisse entendre que le lexique général, tout comme le lexique terminologique, peut être examiné. En réalité, une séparation nette entre les deux demeure parfois au plan théorique. Dans les sphères d’activités ultraspécialisées comme l’actuariat ou l’arpentage spatial, la frontière entre la langue générale et la langue de spécialité demeure perceptible car l’écart est grand entre les deux perspectives. Mais dans des secteurs comme l’habillement ou l’alimentation, l’osmose est toujours possible, voire même naturelle. L’intervention normalisatrice se propage infailliblement chez les utilisateurs professionnels des terminologies puis dans l’ensemble de la population qui consomme les produits industriels ou commerciaux issus de ces activités. Consciemment ou non, tous les Québécois sont alors rejoints par la terminologie qu’ils intègrent dans leur discours quotidien.

En pratique, on peut donc constater que la distinction entre normalisation de termes, qui renvoie au vocabulaire terminologique, et normalisation de mots, qui fait référence au vocabulaire général, n’est guère fonctionnelle.

5. Historique de la normalisation

Au dire de Pierre Auger, la normalisation terminologique s’inscrit comme l’une des six fonctions fondamentales de l’aménagement terminologique global. Ce concept peut être entendu comme étant un processus éclairé et réfléchi grâce auquel sont planifiées, élaborées, diffusées et implantées des terminologies dans le vécu langagier d’un groupe-cible ou d’un ensemble socioprofessionnel sur un territoire donné. Les six fonctions fondamentales sont : la fonction recherche, la fonction normalisation, la fonction diffusion, la fonction implantation, la fonction évaluation et contrôle et la fonction mise à jour (voir AUGER, 1986, p. 48-53). À ces six fonctions, il conviendrait d’en adjoindre une septième qui serait la fonction formation (point de vue pédagogique); de fait, celle-ci est la première en titre, puisque tout projet d’aménagement doit prévoir une formation adéquate des terminologues appelés à œuvrer dans ce contexte.

Si l’on se penche sur le volet de la normalisation terminologique dans le cadre du projet d’aménagement linguistique du Québec, deux étapes peuvent caractériser l’évolution de l’activité de normalisation : la période qui a précédé la mise en application de la Charte et la période qui lui est postérieure.

5.1. Jusqu’en 1977, la normalisation terminologique constituait une étape des travaux de recherche et d’élaboration d’une terminologie spécifique. Elle consistait alors « en la révision par un comité d’experts des termes traités par le terminologue, de façon à s’assurer que les travaux [étaient] complets, qu’ils [étaient] de qualité sur le plan scientifique et sur le plan linguistique, et qu’ils [correspondaient] aux besoins du milieu » (AUGER, ROUSSEAU, BOULANGER et coll., 1978, p. 48).

Cela signifie que pour chaque dictionnaire terminologique mis en chantier, une équipe de spécialistes ou de professionnels collaborait avec les terminologues afin de mettre au point et d’adopter les terminologies traitées. Au besoin, l’équipe mixte, composée d’experts et de langagiers, se rendait en France afin de soumettre les résultats de ses travaux à des collègues européens. Cette première démarche de normalisation s’apparente davantage à un processus d’autorégulation des ensembles de termes par l’établissement d’un consensus socioprofessionnel plutôt qu’à une offensive interventionniste sise au niveau proprement linguistique et étatique. La normalisation des terminologies d’entreprises s’effectuait alors par l’acquisition d’une base d’entente commune au sein de l’équipe rédactionnelle chargée de l’élaboration d’une terminologie industrielle (par ex. les pâtes et papiers, la manutention, les mines). L’entente convenait à toutes les entreprises œuvrant dans le même secteur avec comme objectif primordial la mise au point d’une terminologie uniformisée et fonctionnelle. Somme toute, la méthode préconisée favorisait l’utilisation réelle et immédiate ainsi que l’efficacité de la communication.

5.2. À partir de 1978, la Loi 101 modifie en profondeur les manières d’accomplir la recherche terminologique. La normalisation est immédiatement concentrée au sein d’une commission de terminologie et les décisions ultimes passent par le filtre supérieur de l’Office, c’est-à-dire les membres qui forment l’instance suprême et qui répondent directement au ministre. « L’Office est composé de cinq membres dont un président nommés par le gouvernement pour au plus cinq ans » (art. 101).

La Commission de terminologie de l’OLF est une commission centrale qui supervise les travaux des commissions ministérielles tout en conduisant ses propres recherches. Les deux groupes forment concrètement la structure de base de l’activité normalisatrice québécoise en matière de langues de spécialité. Les comités interentreprises de terminologie (par ex. la bureautique, l’imprimerie, les transports) s’ajoutent parfois aux commissions instituées directement par l’Office. Les résultats de leurs travaux sont déposés à la commission générale qui soumet ses conclusions aux membres de l’Office pour approbation (art. 117).

La mission première des commissions de terminologie est de « faire l’inventaire des mots et expressions techniques employés dans le secteur qui leur est désigné, d’indiquer les lacunes qu’elles y trouvent et de dresser la liste des mots et expressions techniques qu’elles préconisent » (art. 116).

L’envergure des travaux à réaliser, la multiplicité des demandes ainsi que l’éventail de sujets à traiter ont amené la CTOLF à se doter de mécanismes rigoureux, tant en ce qui regarde la méthodologie de recherche que la recevabilité des dossiers. La subjectivité toujours possible des normalisateurs est ainsi neutralisée et les résultats sont mieux garantis. En outre, l’appareil mis au point favorise les retombées linguistiques directes, indirectes ou différées sur la population québécoise. L’impact est perceptible à plusieurs niveaux et des changements de comportement langagier s’instaurent à court, à moyen ou à plus long terme (ex. les féminisations : auteure, ingénieure, députée, déléguée, une ministre, etc., ne font plus frémir personne). La Commission est consciente de certaines difficultés en ce qui regarde le chambardement trop rapide. C’est ce qui explique notamment sa prudence à l’égard de certains dossiers. Néanmoins, quelques vieilles habitudes linguistiques ne se modifient pas facilement : ex. finissant (Q) → sortant (F); hamburger (emprunt) → hambourgeois (fr.); les propositions officielles sortant et hambourgeois n’ont pas convaincu tout le monde, d’autant que leur collision avec la langue générale est très marquée.

6. La Commission de terminologie : composition et fonctionnement

Il convient maintenant de préciser comment est structurée la CT et quelles sont ses modalités de fonctionnement.

6.1. Composition de la CT

La Commission de terminologie est composée de sept membres :

Un secrétariat coordonne le fonctionnement de la commission, gère les dossiers et entretient les rapports avec le législateur (Gazette officielle du Québec).

6.2. Fonctionnement de la CT

Le fonctionnement de la CT peut être examiné suivant quatre points de vue :

  1. Le cheminement administratif et méthodologique des dossiers.
  2. Les degrés de normalisation.
  3. Les situations terminologiques.
  4. Les catégories de dossiers étudiés.

6.2.1. L’aspect administratif du cheminement des dossiers terminologiques acceptés pour étude prend l’allure suivante :

  1. Nature de l’avis demandé : les demandes terminologiques sont traitées en priorité et elles doivent être conformes aux domaines d’intervention reliées à la Charte et touchant la langue officielle.
  2. Origine de la demande : la personne ou l’organisme demandeur doit démontrer le caractère d’urgence de la nécessité d’intervention et son intérêt pour la question.
  3. Exposé détaillé du problème selon la méthodologie de recherche élaborée par la CT.
  4. Données terminologiques et terminographiques nécessaires à l’étude de la demande.
  5. Consultation des spécialistes du domaine touché par la demande, tant au niveau national qu’international, mais surtout francophone.
  6. Propositions de solutions par le rédacteur responsable du dossier.
  7. Étude en commission et acceptation ou choix des propositions, en présence du terminologue-rédacteur. Si un ou des aspects du dossier demeurent obscurs ou paraissent incomplets, celui-ci est retourné au point de départ pour une poursuite des consultations.
  8. Entérinement des décisions par les membres de l’Office de la langue française.
  9. Parution des avis de recommandation et de normalisation dans la Gazette officielle du Québec.
  10. Suivi et mise à jour.

6.2.2. Selon la complexité du dossier analysé, le public visé, les implications subséquentes et le caractère de permanence des éléments terminologiques entérinés, les décisions peuvent survenir sous la forme d’avis de normalisation ou de recommandation. Le premier type d’avis rend obligatoire l’emploi des termes tandis que le second type préconise un usage et sert d’étape transitoire vers une décision de normalisation ultérieure, si nécessaire. « La normalisation et la recommandation constituent les deux formules officielles de la normalisation au Québec » (RONDEAU, 1983, p. 425). Ainsi, la décision rendue publique le 28 juillet 1979 recommande « l’utilisation des formes féminines dans tous les cas possibles » (RALT, 1982, p. 16). La décision rendue publique le 19 juin 1982 normalise certains termes géographiques hydronymiques, par exemple branche, bras, chute, courant, courbe, méandre, rapide, remous, coude (voir RALT, 1982, p. 73).

Pour l’aider à choisir entre la normalisation immédiate, la recommandation ou la non-intervention, le normalisateur considère un certain nombre de facteurs parmi lesquels il importe de signaler :

Sur la base des facteurs précédemment énumérés, le normalisateur décidera d’intervenir par la voie de la normalisation ou par celle de la recommandation.

L’Office de la langue française normalisera dans le but de :

Les avis de recommandation visent à :

La recommandation constitue une étape vers la normalisation et elle doit être perçue en ce sens. Il faut enfin remarquer « que les actes de normalisation ou de recommandation portent non seulement sur les termes, mais également sur la définition qui les accompagne » (RONDEAU, 1983, p. 429).

6.2.3. Les situations terminologiques examinées sont fortement influencées par des facteurs géographiques, historiques, sociopolitiques, socioprofessionnels et socioéconomiques. Pierre Auger a identifié cinq catégories de terminologies qui guident les recherches de la commission (cf. AUGER, 1984 b, p. 334 et suiv.).

  1. Les terminologies qui représentent des sciences, des techniques ou des terminologies peu différenciées dans le monde francophone et qui sont par le fait même internationalisables, ou mieux interfrancophonisables. C’est le cas des terminologies industrielles, comme la mécanique, la machine-outil, l’électronique, l’informatique.
  2. Les terminologies traditionnelles régionales qui entrent en conflit avec les terminologies françaises européennes, anciennes ou nouvelles. C’est le cas des terminologies de la foresterie, de l’agriculture, du flottage du bois.
  3. Les terminologies spécialisées issues en grande partie de la langue générale, comme c’est le cas des terminologies reliées au commerce au détail des biens d’alimentation, à la fabrication des biens de consommation les plus courants (vêtements, automobiles, appareils électroménagers, etc.).
  4. Les terminologies représentant un phénomène massif d’emprunt et implantées en même temps que les réalités qu’elles désignent. C’est le cas notamment des terminologies de la restauration rapide, de celle d’une certaine forme de culture musicale (le disco, le rock); etc.
  5. Les terminologies en voie de formation ou de stabilisation qui appartiennent à des domaines technologiques de pointe. Ces terminologies peuvent se développer au Québec (ex. l’hydro-électricité, la motoneige, les machines à papier) ou avoir un caractère nettement panfrancophone (l’infographie, l’intelligence artificielle, la vidéo).

6.2.4. Les façons d’amorcer le processus de normalisation varient en fonction du genre des demandes. Les dossiers sont classables en six groupes distincts.

  1. L’étude de termes isolés, c’est-à-dire que la commission est appelée à se prononcer sur un terme (ex. maintenance, dépanneur, autobus scolaire) ou sur un petit ensemble d’unités ayant entre elles des liens notionnels (ex. Domaine de la comptabilité [vérification] : vérification, vérification interne, vérification légale, vérificateur, vérifier : RALT, 1982, p. 27). Les recherches terminologiques de ce type sont qualifiées de ponctuelles.
  2. L’étude de dossiers d’envergure plus théorique qui oblige la commission à se pencher sur des questions plus globales, comme la féminisation des titres de métiers et de professions, les règles d’écriture des noms de peuples amérindiens, les règles d’écriture des majuscules, les préfixes inter- et intra-. La CT détermine alors des principes généraux auxquels les usagers se reportent lorsqu’un cas se présente.
  3. L’étude de la terminologie complète d’un secteur des connaissances humaines. En général, les études sont menées par les commissions ministérielles de terminologie, puis soumises à la grande commission. Les recherches sont parfois réalisées en plusieurs parties, chacune étant relayée à l’Office au fur et à mesure de son achèvement. C’est le cas notamment de la terminologie de l’éducation, de la géographie, des affaires sociales. Il s’agit ici de recherches dites systématiques.
  4. L’étude de terminologies complètes et déjà publiées sur lesquelles la commission est appelée à donner son assentiment. Les dossiers sont dits terminographiques puisqu’il s’agit de dictionnaires terminologiques produits par des terminologues de l’Office (ex. Le Vocabulaire de l’habillement publié en 1980 et recommandé en 1981, le Dictionnaire de l’eau publié en 1981 et recommandé la même année), ou par des organismes externes, avec ou sans la collaboration des terminologues de l’Office (ex. Le Vocabulaire du matériel papetier, publié en 1983 par les Presses de l’Université du Québec et recommandé la même année).
  5. Des normes préparées ailleurs (AFNOR en France, Bureau de normalisation du Québec [BNQ]) peuvent recevoir la sanction de l’Office. La sanction est implicite dans le cas des normes de l’AFNOR puisque cet organisme jouit déjà d’un pouvoir de normalisation linguistique reconnu par la francophonie et par les autorités normalisatrices internationales comme l’Organisation internationale de normalisation (ISO) ou la Commission électrotechnique internationale (CEI). Dans le cas du BNQ, la CT se réserve le pouvoir d’avaliser les normes (texte et terminologie qui s’y trouve) qui lui sont soumises, comme ce fut le cas, entre autres, pour le système international de mesure (SI) (voir La PALME, 1984).
  6. La mise au point d’énoncés de politique que la commission prépare ou fait préparer et dont l’objectif est de statuer théoriquement sur un aspect ou sur un autre du programme d’aménagement linguistique et terminologique de l’Etat québécois. Ces dossiers ont un caractère plus linguistique que terminologique en ce sens qu’ils jettent déjà des ponts en direction de la langue générale, puisqu’ils s’intègrent dans le processus global de l’aménagement québécois. Les questions abordées à ce jour ont été celles de l’emprunt, des québécismes, de la qualité de la langue et de la néologie (créativité lexicale). Je reviendrai plus loin sur les deux énoncés déjà publiés.

La CT a fonctionné sur ces principes multiformes entre le début de 1978 et 1984. Depuis le mois de février 1985, certaines modalités ont subi quelques modifications afin de répondre aux enquêtes évaluatives menées auprès des linguistes, des terminologues gouvernementaux ou d’entreprises ainsi qu’auprès du public[2]. Pour ne mentionner qu’un seul de ces changements, je signale que le parallélisme recommandation/normalisation est maintenant métamorphosé en une hiérarchisation qui exige de procéder invariablement de la première vers la seconde. Cela signifie que toutes les décisions prennent désormais l’allure de recommandations, dont la période d’essai est fixée à 12 mois. Après un délai suffisant pour mesurer l’implantation, certaines recommandations pourront être transformées en normes définitives, ce qui assurera une plus grande fiabilité aux décisions. L’atténuation de l’interventionnisme normalisateur, jusque là sans stade intermédiaire obligatoire, permet plus de flexibilité lorsqu’il s’agit de retirer un terme qui ne fonctionne manifestement pas dans la communication socioprofessionnelle. En outre, tous les cas qui pourraient avoir un lien avec la langue générale seront limités à la seule formule de la recommandation. Les utilisateurs ont désormais leur mot à dire dans le processus décisionnel. La latitude dont se pourvoit la commission ne diminue en rien les objectifs qu’elle se donne de participer à la francisation intégrale du Québec. Elle n’oblitère pas non plus son rôle socioterminologique de guide pour toute personne ou tout groupe qui entreprend des travaux terminologiques. La CT actualise de nouvelles procédures propres à plaire à tous les intervenants externes avec lesquels elle a partie liée; « cet environnement est dynamique, complexe, hétérogène et constitué par définition d’une série de forces plus ou moins contrôlables auprès desquelles l’intervention doit être planifiée » (BÉDARD et MAURAIS, 1983, p. 448).

Ainsi donc, la démarche normalisatrice, qui marque l’apogée dans le contexte de l’intervention linguistique étatique, doit être caractérisée par « un degré élevé de spécialisation, de formalisme et de standardisation des procédures et par la recherche de l’univocité et du consensus » (BÉDARD et MAURAIS, 1983, p. 443). La réussite de la métamorphose linguistique d’une société ne repose sur aucun autre critère que celui de l’excellence de l’action, complétée par une pédagogie de diffusion systématique et d’une très grande qualité. Ceci afin d’atteindre le maximum d’intégration et d’économie linguistiques en ce qui regarde le projet d’une société renouvelée.

7. Ordonnances et édits

En œuvrant dans le domaine de la terminologie, le Québec a mis en lumière deux phénomènes majeurs et préoccupants pour la société : l’emprunt et les régionalismes, plus particulièrement les québécismes. Les milliers de dossiers traités par la Commission de terminologie ont confirmé que ces deux pôles d’attraction linguistique devaient être examinés avec beaucoup de soin et de prudence. Avec la productivité néologique croissante et nécessaire, l’emprunt et les québécismes constituent des priorités. Étant donné leur importance, ils ont été envisagés d’un point de vue global et théorique. Les résultats concrets se présentent sous la forme de deux énoncés de politique dont il convient de parler maintenant à la lumière d’une perspective d’ensemble de la situation linguistique du Québec.

D’une part, les interventions de l’Office dans les secteurs spécialisés de la langue ne peuvent être étanches. Elles débordent largement sur des préoccupations qui ont pour objet la description, à plus ou moins long terme, d’une norme généralisée du français écrit et parlé sur le territoire. L’aboutissement ultime de tels travaux prendrait la forme d’un dictionnaire d’usage du français québécois, dictionnaire complet et non pas différentiel; il va de soi que l’ouvrage devra éviter la créolisation du français québécois et l’alignement inconditionnel sur le français central. Plus les travaux de l’Office progressent et se diversifient, plus on se rend compte que le concept de « norme terminologique » est imbriqué dans celui de « norme lexicale », concept lui-même intégré dans celui de « norme linguistique ». Il ressort de l’analyse que « la normalisation terminologique est une rude tâche et qu’elle ne peut être conduite isolément d’une idéologie globale vis-à-vis du concept de langue d’usage » (Auger, 1984 b, p. 338-339).

D’autre part, la situation sociolinguistique du Québec doit s’allier aux nécessités de l’uniformisation la plus complète possible des terminologies produites en français afin de conserver la clarté et la précision des communications institutionnelles et socioprofessionnelles entre tous les partenaires francophones. C’est dire que la vocation internationale du français est un élément intrinsèque des terminologies. Cette vocation doit être fermement entérinée par le Québec et, de fait, elle l’est. La contribution régionale québécoise vise donc à enrichir le français universel et non pas à rétrécir la marge de manœuvre de notre variété de français sur le marché de la francophonie.

La dualité des fonctions des régionalismes doit trouver son point de fusion dans la nécessité de créer simultanément pour soi et pour les autres. Si l’un des deux pôles manque, le danger existe de glisser vers la créolisation d’une part, ou d’encourager l’impérialisme linguistique interne d’autre part, ce qui n’est pas à l’avantage de la francophonie en ce moment (voir BOULANGER, 1985 b). Toutefois, les problèmes ne sont pas réglés pour autant. En effet, la perspective de la multiplication et de la dispersion des lieux d’émergence des terminologies au sein d’une même langue, tant au plan national qu’au plan international, peut compromettre l’autorégulation des terminologies françaises qui ne recevaient naguère leurs lettres de noblesse que de Paris. Les risques de perturbation sont dus aujourd’hui à l’apparition d’un phénomène récent en langue française, « celui de la coexistence de plusieurs sources d’autorité terminologique, qui est une forme particulière d’un phénomène plus global, celui de la coexistence de plusieurs modèles linguistiques, de plusieurs normes, tout aussi légitimes les unes que les autres » (CORBEIL, 1985, p. 6). Ainsi, qu’arrive-t-il dans la communauté francophone lorsque le Québec normalise un terme comme bande publique (angl. citizen’s band) et que la France choisit canal banalisé (ce qui permet de conserver le sigle CB, qui donne le dérivé cibiste), surtout lorsque c’est l’aire régionale qui officialise un terme avant Paris?

7.1. Les ordonnances

7.1.1 Le 5 septembre 1980, l’Office de la langue française adoptait un document intitulé Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, dont le principe général stipule que « la communauté linguistique francophone du Québec, tout en maintenant sa faculté de dénommer en français des réalités qui lui sont internes ou externes, doit tenir compte des exigences de la communication entre les membres de la francophonie » (OLF, 1980, p. 6).

Les objectifs de l’énoncé sont de :

  1. Répondre au besoin d’une prise de positon officielle et précise de l’Office dans l’accomplissement de son mandat de normalisation.
  2. Répondre aux multiples besoins exprimés de toutes parts au Québec quant à l’élaboration de lignes directrices régissant l’emploi de la langue officielle en général et, en particulier, le recours légitime à l’emprunt.
  3. Poser un jalon indispensable vers l’établissement, à plus long terme, d’une politique globale de l’emploi de la langue française au Québec, y compris une norme du français parlé et écrit.
  4. Confirmer le rôle prépondérant que doit jouer le Québec, au sein de la francophonie, dans la recherche de moyens d’exprimer en français des réalités nouvelles, dont bon nombre sont d’origine nord-américaine.

L’énoncé de politique renferme une typologie des critères qui font qu’un terme étranger sera entériné, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention. La catégorisation des critères montre comment le normalisateur a considéré la situation exceptionnelle du Québec au regard de l’emprunt. Les aspects sociolinguistiques, culturels, politiques, historiques et démographiques ont manifestement joué des rôles prépondérants dans les choix préconisés par l’organisme interventionnaire.

7.1.2. Le document intitulé Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes fut adopté par l’OLF le 21 juin 1985. Le texte s’insère dans le prolongement des travaux menés sur le français québécois par les divers organismes gouvernementaux qui ont reçu un mandat linguistique et qui se sont succédés depuis 1961. Malgré les orientations terminologiques des travaux étatiques, la question de la qualité de la langue générale et celle de la promotion d’une norme linguistique ont toujours préoccupé les organismes mandatés par les législations linguistiques. À mesure que les travaux de terminologie augmentent en nombre et en étendue, le choix d’un modèle linguistique de référence devient de plus en plus impératif. Il ne peut plus être écarté, les incidences provoquant des retombées à tous les niveaux d’usage du français au Québec.

L’énoncé s’inscrit comme une étape cruciale de la description d’un modèle linguistique du lexique québécois officiel. « Cela signifie que l’énoncé s’intéresse en priorité au volet terminologique de la langue française au Québec, qu’il donne son avis sur la communication institutionnelle ou officielle dans le cadre délimité par la Charte de la langue française et dans le registre soutenu de la langue française au Québec » (OLF, 1985, p. 4). Les circonstances de discours scientifiques et techniques demeurent donc privilégiées. Nonobstant, la frontière entre la langue générale et la langue spécialisée est souvent ténue, parfois même inexistante, et le document est le premier texte officiel à le reconnaître explicitement lorsqu’il définit les objectifs linguistiques généraux. La politique entend « définir des principes permettant de poursuivre la réflexion sur le lexique québécois contemporain, de participer à sa description et, partant, d’apporter une contribution à la définition de la norme langagière québécoise » (OLF, 1985, p. 11). Par ailleurs, l’Office ne souhaite pas intervenir dans l’usage privé de la langue. En outre, le document n’embrasse que l’aspect lexical de la langue, délaissant pour l’instant les autres composantes, comme la phonétique, la syntaxe, la grammaire, etc.

Le principe général de l’énoncé stipule que « le statut de certains termes en usage au Québec doit être déterminé d’une manière officielle, afin de répondre aux besoins identifiés au Québec et dans divers milieux étrangers, notamment chez les lexicographes. Les critères de reconnaissance des québécismes tiennent compte du système de la langue française et de la nécessité de maintenir l’intercommunication avec la francophonie » (OLF, 1985, p. 9).

Des objectifs généraux (politiques, sociaux, culturels, économiques), linguistiques, lexicographiques et terminologiques sont définis et une typologie des québécismes est fournie. Cette dernière est complétée par une classification des unités lexicales qui se fonde sur les langues qui ont contribué à la formation du lexique québécois.

Quatre grands regroupements peuvent être évoqués :

  1. Les langues autochtones (langues amérindiennes et inuktitut).
  2. La langue anglaise en usage chez les anglophones depuis la Conquête de 1760.
  3. Les langues modernes (espagnol, allemand, italien, grec, etc.), mais principalement l’anglais nord-américain contemporain.
  4. La langue française telle qu’elle s’est développée au Québec depuis l’arrivée des colons français au Nouveau Monde, particulièrement depuis le XVIIe siècle.

Ayant identifié, puis défini toutes les catégories de régionalismes québécois, le document décrit les critères qui font qu’un québécisme sera entériné, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne sera pas traité, c’est-à-dire qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention.

De manière à circonscrire l’énorme tâche interventionniste, une distinction basée sur un critère temporel a été établie entre les québécismes anciens et les québécismes récents, les premiers appartiennent à la période antérieure à 1960, date qui marque un tournant dans l’histoire politique, sociale, culturelle et linguistique du Québec (Révolution tranquille). Les seconds sont ceux qui ont été créés après I960; ils appartiennent à l’histoire moderne du Québec. L’année-frontière 1960 n’a de valeur justificative qu’aux fins de l’énoncé de politique.

8. Finale

L’énoncé de politique qui porte sur les québécismes résume toute la démarche interventionniste et institutionnelle de l’Office de la langue française en matière de langue et de normalisation au cours des vingt-cinq dernières années. À la longue, il aura des « effets sur l’ensemble des structures linguistiques disponibles pour tous » (PAQUETTE, 1981, p. 20); autrement dit, il se manifestera dans l’usage général sans que des dispositions spécifiques soient légalement définies. À l’évidence, le texte démontre toute la latitude que peuvent avoir les Québécois devant leur langue, que ce soit en matière de terminologie ou d’usage courant ou que ce soit dans des circonstances de communication individuelle ou de communication institutionnelle. Le document reconnaît comme principe fondamental que le français est la langue d’usage de la majorité des Québécois et qu’elle permet à tous les francophones de s’identifier en tant que collectivité et comme groupe linguistique solidaire dans le monde.

« Toutefois, l’énoncé, qui ne préconise nullement un alignement inconditionnel sur une forme unique de français imposé de l’extérieur, n’entend pas non plus encourager la formation d’une langue québécoise détachée de ses sources européennes. Il veut promouvoir les valeurs linguistiques véhiculées par les différentes ethnies qui composent la mosaïque francophone, justifiant ainsi l’observation et le développement du précepte de l’unité et de la diversité de la langue française dans le monde. Pour le Québec, les québécismes s’avèrent nécessaires à la conduite du processus de francisation, tout en favorisant l’enrichissement de la langue française par des apports originaux. Corollairement, l’affirmation de l’autonomie normative du Québec y est manifeste, de même que l’attention qu’il porte à l’intercommunication francophone. Cette prise de position théorique et pratique envers les québécismes pose l’adéquation entre l’aspiration à une communauté d’intérêts et la prise en charge de la gestion de ses intérêts spécifiques » (OLF, 1985, p. 37).

Le document de l’OLF canalise davantage des modèles d’action linguistique et terminologique dégagés au cours des vingt-cinq dernières années, mais particulièrement depuis 1970. Les répercussions de l’effervescence linguistique provoquée par le processus d’aménagement de la langue au Québec sont loin d’être négligeables pour la langue française dans son ensemble. Ce n’est pas le moindre mérite de ce texte que de contribuer de manière tangible et concrète à une reformulation des définitions des concepts fondamentaux que sont ceux de « langue française », de « régionalisme lexical » et de « québécisme ». Tous les débats linguistiques autour du français braquent leurs projecteurs sur ce nouveau triangle linguistique.

Malgré tous les résultats positifs de l’action étatique québécoise, il ne faut pas oublier que quand il est question de langue, rien n’est acquis à jamais. La francisation n’est pas terminée. C’est un processus permanent qui nécessite une vigilance de tous les instants. La langue ne vit pas en autarcie. Elle est un phénomène interactif dont l’évolution subit constamment des pressions croisées de nombreux facteurs géographiques, économiques, culturels, démographiques, politiques et même ... linguistiques.

Bibliographie

Annexe

Les organismes cités dans la liste qui suit sont classés par continent ou sous l’étiquette organismes internationaux lorsqu’ils ont une telle vocation. Bien entendu un tel tableau possède un caractère informatif qui ne prétend à aucune exhaustivité. Il recense quelques organismes et institutions qui s’occupent de la terminologie en langue française à un titre ou à un autre, et avec lesquels l’OLF entretient des rapports. Je laisse de côté les ministères, tant fédéraux que provinciaux qui ont des activités de normalisation. En ce qui concerne le Québec, certaines informations à ce sujet apparaissent déjà dans le texte ci-dessus. Le lecteur qui voudrait en savoir davantage est prié de se reporter au bulletin Terminogramme qui a publié de nombreux articles sur la normalisation et les institutions qui se livrent à cette activité. Pour le domaine international, on consultera avec profit l’article bien documenté d’Adrian Manu dans Terminogramme, numéro 26-27, décembre 1984, p. 3 à 6. L’auteur décrit la plupart des organismes internationaux de normalisation, secteur que je ne fais qu’effleurer au paragraphe 4.

Amérique

Québec

Comité consultatif pour la normalisation et la qualité du français à l’Université Laval. Ce comité est constitué de professeurs et d’administrateurs de l’université. Il publie un bulletin appelé Terminologie. Les numéros parus entre 1968 et 1982 ont été réunis en un volume en 1982 sous le titre Les maux des mots.

Comité de terminologie française de l’Ordre des comptables agréés au Québec. Ce comité poursuit une tâche d’uniformisation de la terminologie de la comptabilité, non seulement au Québec, mais dans l’ensemble de la francophonie.

Université de Montréal. Madame Madeleine Sauvé, grammairienne de l’université. Jusqu’à récemment, l’université publiait périodiquement les remarques linguistiques de madame Sauvé dans un bulletin appelé Observations grammaticales et terminologiques.

Comité linguistique de Radio-Canada. Ce comité publie un bulletin appelé C’est-à- dire et des fichés terminologiques connues sous l’appellation Fichier de Radio- Canada.

La Compagnie IBM Canada. Cette société est fréquemment consultée pour la terminologie de l’informatique et de la bureautique. Elle publie le bulletin Termino.

Les Entreprises Bell Canada. Cette société est fréquemment associée aux travaux de terminologie reliés aux domaines des télécommunications et de la télématique. Les résultats de ses recherches sont publiés dans Télélog.

Bureau de normalisation du Québec. Cet organisme a la responsabilité de normaliser les objets et les procédés. Mais comme la normalisation terminologique s’inscrit dans le droit sillage de la préparation de normes techniques et scientifiques, le BNQ collabore avec l’OLF en cette matière (cf. infra.).

Trésor de la langue française au Québec. Le TLFQ déploie ses activités à l’Université Laval. Il est fréquemment consulté pour des problèmes reliés aux québécismes et à la norme générale du français au Québec.

Canada

Direction générale de la documentation et de la terminologie, Bureau des traductions, Secrétariat d’État, Ottawa. Comme certains dossiers sont sous la juridiction fédérale, l’uniformisation terminologique doit se faire en concertation entre les deux paliers de gouvernement. Le DGTD devient alors l’interlocutrice de l’OLF. Le Bureau des traductions publie un périodique appelé L’Actualité terminologique.

Association canadienne de normalisation. La CSA est le correspondant canadien de l’ISO (voir le paragraphe 4.9).

Europe

France

Commissariat général de la langue française. Le commissariat est l’interlocuteur gouvernemental officiel de l’OLF en France. Il remplace, depuis 1984, l’ancien Haut Comité de la langue française. Il publie une revue appelée Qui vive international, qui succède à Médias et langage.

Franterm. Cette association est rattachée au Commissariat général de la langue française. Elle conduit la recherche terminologique gouvernementale en France. C’est par son intermédiaire que la liaison est faite avec toutes les commissions ministérielles françaises de terminologie. Franterm est le partenaire français du Réseau de néologie scientifique et technique.

Comité d’étude des termes techniques français. Le CETTF est un organisme sans but lucratif qui se penche sur des problèmes de terminologie en France. Il s’attache prioritairement au phénomène des emprunts anglo-américains. Jusqu’à récemment, il publiait les résultats de ses travaux dans La Revue du traducteur.

Association française de normalisation. L’AFNOR est le correspondant français de l’ISO (voir le paragraphe 4.9).

Trésor de la langue française, Institut national de la langue française (Nancy). Le TLF est fréquemment consulté pour des problèmes de régionalismes.

Belgique

Maison de la francité (Bruxelles). Ce centre s’intéresse surtout au problème des emprunts, notamment, les anglicismes. Il a effectué des enquêtes linguistiques sur l’infiltration des termes et des mots étrangers en Belgique, plus particulièrement ’ dans l’agglomération bruxelloise. Il publie une revue appelée Questions de français vivant.

Institut supérieur des traducteurs et interprètes (Bruxelles). L’ISTI a participé au réseau de néologie scientifique et technique pendant quelques années. Il publie une revue appelée Equivalences.

Centre de terminologie de Bruxelles. Le CTB se livre à des recherches terminologiques dont les résultats sont publiés dans une série appelée Cahiers de terminologie. En outre, le CTB publie la revue Le langage et l’homme.

Afrique

Maroc

Institut d’études et de recherches pour l’arabisation. L’IERA est lié à l’Université Mohammed V de Rabat. Il s’occupe surtout de la formation des terminologues et il effectue des recherches dans le domaine des banques de terminologie, entre autres sur les lexèmes arabes.

Tunisie

Institut Bourguiba des langues vivantes (Tunis). L’IBLV a mis en route un projet d’élaboration et de normalisation du vocabulaire de la terminologie en arabe.

Rwanda

L’OLF collabore avec plusieurs ministères rwandais auxquels les responsables ont confié un mandat d’aménagement linguistique. L’un de ces interlocuteurs est le ministère de l’Éducation nationale et plus particulièrement le Bureau pédagogique. En outre, l’OLF a des relations suivies avec l’Université nationale du Rwanda. La collaboration entre l’OLF et le Rwanda vise la formation de terminologues, l’élaboration de principes théoriques et pratiques en matière de terminologie et de normalisation ainsi que tous les aspects relatifs à l’aménagement linguistique.

Organismes internationaux

Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée. Mieux connu sous son sigle Cirelfa, cet organisme s’occupe de recherche en aménagement linguistique et terminologique dans le contexte de la francophonie. Il a son secrétariat à Montréal et relève de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT). Le Cirelfa organise des stages auxquels participent les linguistes de l’OLF.

Association des universités partiellement ou entièrement de langue française. L’Aupelf a son siège à Paris et des secrétariats à Montréal et Dakar. L’OLF a collaboré avec l’Aupelf à l’occasion de stages d’enseignement de la terminologie et du projet de description des normes régionales en langue française. L’un des projets auquel s’est associé l’OLF est celui de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (IFA).

Centre international d’information terminologique (Infoterm) dont le siège est à Vienne. Infoterm centralise les informations mondiales en matière de terminologie, de normalisation et de documentation. Il publie plusieurs bulletins : Biblioterm, Infoterm Newsletter, TermNet News.

Conseil international de la langue française dont le siège est à Paris. Le CILF s’intéresse aux problèmes des régionalismes et des terminologies. Il publie une revue appelée La Banque des mots.

Communauté économique européenne. La CEE a des bureaux de terminologie à Bruxelles et à Luxembourg. La collaboration entre l’OLF et la CEE est intense, notamment dans le domaine des banques de terminologie. L’organisme communautaire publie plusieurs bulletins parmi lesquels il faut retenir le Bulletin de terminologie.

Organisation des Nations unies à New York. La collaboration s’est établie surtout par l’échange de stagiaires et la formation de terminologues.

Institut de linguistique international. L’ILI organise des sessions de cours d’été à l’intention des enseignants et chercheurs des pays du Maghreb. L’OLF y délègue régulièrement des représentants pour donner des cours de terminologie et participer à la formation des terminologues arabes.

Organisation internationale d’unification des néologismes terminologiques. Cet organisme situé à Varsovie répertorie des néologismes internationaux, c’est-à-dire des termes dont la forme est similaire dans plusieurs langues. L’OLF contribue aux recherches en proposant des québécismes qui répondent aux critères du comité varsovien.

Organisation internationale de normalisation. L’OLF participe activement à de nombreux comités techniques de l’ISO. Ces comités sont responsables de la mise au point des principes et méthodes de la terminologie. Entre autres, la contribution de l’OLF fut très importante en ce qui regarde le Vocabulaire systématique de la terminologie.

Notes

[1] Dans cet exposé, il sera question de la normalisation terminologique québécoise et de manière plus précise encore, de la normalisation telle qu’elle se conçoit et se pratique à l’Office de la langue française. Il va de soi que l’OLF n’a pas l’apanage exclusif de la normalisation de la langue française au Canada. De nombreux autres organismes gouvernementaux ou institutionnels, de même que des entreprises nationales ou internationales qui ont leur siège social ou une succursale au Québec, s’intéressent activement à la normalisation. Par ailleurs, l’OLF entretient des rapports étroits avec des pays étrangers et des organismes internationaux qui œuvrent dans le secteur de la normalisation. Le lecteur trouvera une brève description de quelques-uns de ces organismes dans BOULANGER 1983. En annexe au présent texte, je dresse une liste des organismes et des institutions qui s’occupent de normalisation à un titre ou à un autre et avec lesquels l’OLF collabore.

[2] À ce sujet, voir dans Delage 1984, le compte rendu d’une journée d’échanges entre les membres de la CTOLF et les représentants des commissions ministérielles québécoises de terminologie.

Zusammenfassung (allemand)

Der vorliegende Aufsatz behandelt ein Thema von größter Wichtigkeit für staatliche Sprachplanung; Normierung. Ihr interventionistischer Charakter wird in positiver und dynamischer Sicht untersucht und als Faktor gesehen, der die Entwicklung einer Sprache und das Auftreten neuer Sprachgewohnheiten begünstigt. Der Autor verwirft den Gedanken, daß Normierung „Purismus“ inpliziere. Normierungsmaßnahmen sind effektiver, wenn sie von staatlicher Seite unterstützt werden, so z. B. durch Sprachgesetzgehung. Der „Französierungs“-Prozeß, der in den letzten 25 Jahren in Québec durchgeführt wurde, bildet den Hintergrund für die Untersuchung der sprachlichen und terminologischen Normierung. Die Entwicklung dieser normativen Tätigkeit in Kanada wird am Beispiel der Arbeit der Terminologiekommission des Office de la langue française aufgezeigt.

Zunächst bringt der Aufsatz die Gründe in Erinnerung, die das OLF zu seiner zentralistischen, interventionistischen Haltung in der Terminologiekommission veranlaßten. Daraufhin werden wesentliche Faktoren untersucht: der Ursprung der Terminologiearbeit in Québec und der Stellenwert der Normierung, der Aufbau und die Arbeitsweise der Terminologiekommission des OLF sowie wichtige linguistische Themen wie sprachliche Entlehnungen (Lehnwörter) und Varietäten (Regionalismen).

Abstract (anglais)

This paper deals with a subject of utmost importance in state linguistic planning: standardization. Its interventionist character is examined from a positive and dynamic perspective and as a factor favouring the evolution of a language and the emergence of new linguistic habits. The author rejects the idea that “standardization” implies “purism”. The standardizing intervention is more effective when it is supported by government agencies, for instance, by means of linguistic legislations. The background against which linguistic and terminological standardization is examined is the “francization” process which has been carried out in Québec for the last twenty-five years. The works of the Commission de terminologie de l’Office de la langue française are used to illustrate the development of standardization in Canada.

First, the paper recalls the historical reasons which led the OLF to adopt a centralized interventionist attitude in the Commission de terminologie - Significant elements are then studied; the origin of terminology in Québec and the place standardization occupies, the nature and functioning of the CTOLF, and linguistic matters of concern such as linguistic borrowing (loan-words) and variation (regionalisms).

La néologie et l’aménagement linguistique du Québec[1]

Introduction

L’exposé qui va suivre s’appuie sur un postulat de base qui soutient qu’à la faveur de la mise en œuvre d’une politique linguistique dynamique, un pays ou un état peuvent transformer en profondeur les comportements linguistiques des locuteurs appartenant à une communauté sociale, politique et culturelle.

Depuis le début des années 60, avec l’émergence puis la consolidation du projet de la Révolution tranquille, la terminologie québécoise bénéficie d’infrastructures politiques qui ont revêtu la forme de lois linguistiques successives. La plus récente de la ces lois, la Charte de la langue française, appelée aussi Loi 101, fut sanctionnée par l’Assemblée nationale du Québec le 26 août 1977. Elle fut à l’origine, entre autres, de l’Office de la langue française, organisme sur qui repose la responsabilité d’intervenir dans la situation linguistique troublée que vivait la société québécoise depuis de nombreuses années. L’article 100 de la Charte stipule qu’« un Office de la langue française est institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises. » L’Office est donc investi du pouvoir de veiller à l’application d’une politique linguistique ferme, planifiée et entérinée par voie législative. La loi et les règlements y afférents fixent avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur le territoire québécois. Ils font de cette dernière l’un des principaux instruments dynamiques pour conduire avec le maximum d’efficacité le processus de la francisation de la plupart des activités économiques au Québec. La contrainte imposée par le pouvoir législatif ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors de la pratique terminologique ou encore lors des recherches et des réflexions théoriques qui découlent naturellement de l’effort plus pragmatique. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel québécois s’allie au projet plus vaste d’une société qui vit encore maintenant, et plus que jamais, de profondes mutations.

Sur le strict plan linguistique, ce projet collectif de francisation consiste pour l’état québécois à passer d’un ensemble de circonstances de la vie professionnelle où la langue anglaise était le code linguistique dominant vers un nouveau mode de vie plus harmonieux où le français devient de plus en plus la langue d’usage propre à satisfaire les moindres exigences de la communication en milieu de travail. Le rejaillissement d’effets bénéfiques sur lu langue générale constitue un corollaire de l’action entreprise en contexte professionnel. Dans cette optique de francisation, il est bien important de saisir la double articulation de la terminologie québécoise. Ce modèle d’aménagement linguistique est à la fois institutionnel et interventionniste. La terminologie institutionnelle est celle qui touche exclusivement l’usage officiel des termes et non pas leur usage individuel ou privé. Dans ce cadre, l’individu est alors soumis à la norme de communication que l’institution impose d’une manière relative ou absolue. La caractéristique interventionniste trouve, quant à elle, sa forme la plus accomplie dans l’activité d’une Commission de terminologie qui est chargée de préparer et de faire diffuser des avis de normalisation et de recommandation.

Le réaménagement linguistique global des milieux industrialisés ne peut s’accomplir sans recourir à un solide programme de travail ainsi qu’à des principes et des méthodes de recherche éprouvés. L’action de l’Office s’est inspirée d’expériences antérieures menées au sein du gouvernement québécois ou encore dans des organismes étrangers. Puiser à d’autres sources, a permis de parfaire ces anciennes méthodes tout en développant de nouvelles orientations plus adaptées aux réalités et aux besoins actuels du Québec. L’organisme s’est ainsi doté de structures de recherche durables et efficaces.

Parmi les principaux moyens mis en place, il faut retenir les principes qui ont guidé la recherche terminologique. Ces principes et leur application pratique sont issus de réflexions théoriques menées pendant de nombreuses années au sein du personnel de l’Office. Le caractère pragmatique de la recherche terminologique avait pour objectif de fournir à la langue française des vocabulaires et des lexiques techniques et scientifiques fiables. Jusque-là, nombre de ces dictionnaires étaient inexistants, difficilement accessibles, inutilisables pour toutes sortes de raisons (vieillis, mal faits, incomplets, trop généraux, etc.) ou encore non répertoriés dans des ouvrages bibliographiques. Ainsi, les dictionnaires terminologiques élaborés par les terminologues québécois viennent répondre à des programmes de travail bien structurés et ils visent à combler des besoins bien spécifiques dans certains secteurs d’activité scientifique et technique reconnus comme prioritaires. En outre, ils ont pour but de satisfaire un public également bien circonscrit à l’intérieur des multiples secteurs de l’activité économique québécoise. Outre leur utilité laurentienne, ces dictionnaires ont acquis une excellente réputation dans différents autres milieux francophones et étrangers. Leur exportabilité constitue ni plus ni moins qu’une marque de reconnaissance de leur qualité.

Terminologie et néologie

Voilà donc posées les prémisses au déroulement du travail terminologique laurentien. Il convient maintenant d’examiner quelques aspects plus techniques afin de mieux saisir le rôle de la néologie dans le processus de l’aménagement linguistique.

La mise en œuvre du changement linguistique dans lequel s’est engagé l’Office couvre deux grands aspects de la terminologie en tant que discipline du langage :

  1. L’aspect véritablement terminologique, c’est-à-dire le fait de pouvoir élaborer des dictionnaires terminologiques à l’aide d’un matériel lexical déjà disponible en français et servant à dénommer des notions habituellement maniées dans un domaine spécialisé. Ces termes sont jugés par les usagers d’un secteur comme étant des unités terminologiques admises, bien intégrées et communément utilisées dans la communication entre les spécialistes. C’est, en quelque sorte, la partie stabilisée d’une terminologie en tant qu’ensemble lexical d’un domaine du savoir. C’est celle qui est connue et maîtrisée par tous les utilisateurs.
  2. L’aspect néologique, c’est-à-dire la zone instable de la terminologie d’un secteur donné. Cette instabilité a deux sources possibles :
    1. Elle peut provenir du constat de l’existence d’un matériel lexical entièrement nouveau, que les spécialistes connaissent peu ou prou et qu’ils n’utilisent pas encore en parfaite sécurité dans leurs communications. Cette période de flottement peut provoquer des écarts, des nuances dans la compréhension du message, puisqu’il peut arriver que l’un des interlocuteurs ne connaisse pas encore le néologisme utilisé par l’autre. Les termes nouveaux doivent donc à leur tour être rassemblés et décrits avant d’être entérinés par le milieu, puis insérés à leur juste place dans l’ensemble fonctionnel d’une terminologie spécialisée.
    2. Elle peut provenir du constat de l’absence complète de termes pour désigner un concept lui aussi nouveau : objet récent, procédé ou opération mis au point il y a peu de temps, nouvelle découverte, ainsi de suite. Il s’agit ici essentiellement d’une situation de lacunes lexicales qui doivent être comblées par la création de dénominations nouvelles : néologismes de forme, de sens et parfois même d’emprunt.

Les terminologues reconnaissent d’emblée l’action indispensable de la néologie dans le déroulement du travail de recherche terminologique. Ils se voient régulièrement confrontés à des situations linguistiques nouvelles lors de la préparation d’un dictionnaire spécialisé. On discernera très concrètement deux aspects de la néologie en terminologie : 1. D’une part, le terminologue repère un néologisme (en anglais, en français, etc.) dans le corpus documentaire qui sert au dépouillement, ou encore il l’extrait des conversations qu’il peut tenir à l’occasion avec les spécialistes d’une discipline. Plus rarement, le néologisme peut être recueilli dans diverses autres sources à caractère lexicographique mais très peu accessibles et réservées à des publics restreints (fichiers de traducteurs, de terminologues, de spécialistes, de petites entreprises). L’opération de repérage et d’identification des néologismes constitue une activité terminologique délicate qui répond à des critères méthodologiques bien définis et détaillés ailleurs (voir Boulanger 1979 et Cayer et Lebel-Harou 1983). 2. D’autre part, le terminologue crée lui-même un néologisme, en collaboration avec un comité de spécialistes du domaine qu’il traite : Cela se produit uniquement parce qu’une véritable lacune dénominative a été constatée ou parce qu’un besoin particulier a été déterminé par la recherche. Parmi les différentes raisons qui justifient un mot nouveau, on peut signaler les nécessités de :

  1. pallier l’absence d’une unité lexicale française équivalant à une unité anglaise déjà en usage dans un milieu anglo-américain (ex. angl. navel → fr. navelle ‘coupe du boeuf’; angl. signal output → fr. sortie audio ‘point qui délivre une tension électrique’ [mus. électr.]);
  2. corriger une faute contre le système linguistique de la langue française ou encore identifier une case vide dans la morphologie (ex. auteure, ingénieure, dans le cadre de la féminisation des titres);
  3. remplacer un anglicisme lexical ou un calque qui est mal construit selon le point de vue morphologique du français (ex. auto-lave [angl. car wash], remplacé par lave-auto; verrière, qui a remplacé canopée (angl. canopy) ‘partie vitrée du poste de pilotage’ [aéronautique]; profileur, qui remplace générateur d’enveloppe [angl. envelope generator] ‘dispositif électronique délivrant une tension électrique’ [synthétiseur]);
  4. éliminer un emprunt direct gênant ou indésirable dans la langue française (ex. angl. master → fr. bande mère ‘enregistrement original destiné à être reproduit’ [audiovisuel]; angl. mailing → fr. publipostage en France, publicité par la poste au Québec; angl. snack-bar → fr. casse-croûte [extension sémantique du terme hexagonal]; angl. citizens’ band → fr. bande publique au Québec, canal banalisé en France, tous deux normalisé; par les autorités respectives);
  5. dénommer nouvelles découvertes ou produits nouveaux récemment élaborés dans un pays francophone (ex. nordicité, nordologie, didacticiel).

Les choses ou les notions nouvelles peuvent appartenir en propre à l’une des communautés francophones ou être connues et répandues dans toute la francophonie. Il est évident que dans la plupart de ces circonstances de création lexicale, il faut prendre garde aux proliférations synonymiques inutiles. Le terminologue-néologue doit faire la preuve qu’une carence existe avant de proposer un néologisme.

Corriger une faute, combler une lacune, remplacer un anglicisme, éliminer un emprunt constituent des objectifs importants du travail néologique. Ils s’inscrivent dans les règles de protection naturelle d’une langue, en l’occurrence ici le français; ces devoirs sont très bien définis dans les lois linguistiques les plus récentes. On aura alors affaire à un interventionnisme linguistique ayant une valeur curative et destiné à contrer l’appauvrissement et la dégénérescence de la langue française. Pallier l’absence d’un terme et dénommer de nouvelles réalias constituent des opérations d’enrichissement du lexique français. On a alors affaire à un interventionnisme linguistique destiné à promouvoir ainsi qu’à assurer l’enrichissement collectif et la continuité de la langue française en luttant contre les dangers du vieillissement et de l’immobilisme. Il va de soi que ces principes de recherche en néologie s’insèrent dans un mouvement de revalorisation de la langue française et visent à en garantir la qualité, le rayonnement et le plein épanouissement. À l’heure actuelle, ce mouvement de revalorisation est d’envergure francophone, puisque de plus en plus, le français général hexagonal, traditionnellement considéré comme la référence normative, fait appel aux contributions régionales extrahexagonales qu’il intègre à l’ensemble de son propre stock lexical, établissant ainsi une image plus juste de la langue française.

Le volet néologique de la recherche terminologique a nécessité le développement de méthodes et de méthodologies qui se distinguent de la recherche proprement terminologique de plusieurs manières. Néanmoins, ces deux types d’approche de la terminologie restent complémentaires et la plupart des principes de base sont communs (voir Boulanger 1983/4).

Comme je l’ai déjà rappelé, les problèmes de créativité terminologique sont quotidiens pour les terminologues qui œuvrent dans une situation d’aménagement linguistique, que cette transformation soit occasionnée par la nécessité de passer d’une langue à une autre (par example de l’anglais vers le français), ou par la nécessité de constituer des terminologies entièrement nouvelles lorsqu’il y a des changements technologiques majeurs, comme c’est actuellement le cas pour le français qui doit affronter un nouveau défi, celui du virage technologique, c’est-à-dire le développement de nouvelles sphères d’activités, comme les biotechnologies, la micro-informatique, etc. Ces révolutions technico-scientifiques entraînent à leur suit des besoins lexicaux massifs et très nouveaux.

La néologie constitue donc l’une des voies essentielles de toute recherche terminologique factuelle ou ponctuelle, ou encore de toute recherche thématique. Aucune science ou technique récente, aucune discipline nouvelle ne peuvent établir leur terminologie sans se heurter à un moment on à un autre aux besoins néologiques pour lesquels il faut trouver des solutions linguistiques adéquates. L’établissement d’une bonne communication entre les spécialistes en est le but ultime.

Naissance du Réseau de néologie

La néologie s’avérant l’un des principaux moyens offerts par la linguistique pour affronter les besoins de nouveautés en matière lexicale, l’Office de lu langue française a décidé de réunir, à l’automne 1974, plusieurs dizaines de linguistes qui se sont penchés sur l’urgence d’organiser l’aménagement de la néologie dans la francophonie. Le colloque qui s’est déroulé à Québec à cette occasion situait d’emblée les débats au centre même des recherches terminologiques et sociolinguistiques nouvelles. Le premier résultat tangible de cette rencontre internationale fut l’instauration d’un Réseau de néologie scientifique et technique qui a commencé ses activités au printemps 1975, simultanément en France et au Québec (voir Office de la langue française 1975).

Dès l’origine, la raison d’être de la création de ce réseau était de répertorier les termes français nouveaux qui surgissaient quotidiennement dans une foule de secteurs d’activités techniques et scientifiques, ou encore de fournir, dans une optique prospective, des équivalents français valables pour les néologismes américains qui pullulaient en permanence dans la presse de l’Amérique anglophone. Une dizaine de néologues québécois et français ont alors entrepris un véritable marathon afin de parcourir la titanesque documentation française, québécoise et anglo-américaine, à la poursuite des néologismes français et anglais. A l’heure actuelle, huit ans après la formation du réseau, quatre équipes sont à l’œuvre dans la francophonie : celle de l’Office de la langue française à Québec; celle de Franterm, sous la responsabilité du Haut Comité de la langue française à Paris; celle de la Communauté économique européenne et de l’Institut supérieur des traducteurs et interprètes à Bruxelles; celle qui est logée auprès de la Direction générale de la terminologie et de la documentation du Bureau des traductions du gouvernement canadien. Cette équipe benjamine travaille à Montréal. Chacune des équipes bénéficie de moyens financiers et personnels qui varient suivant le degré des contraintes politico-économiques. Elles n’en contribuent pas moins à faire avancer la description des néologismes français et, dans une moindre mesure, des néologismes anglais.

Près d’une vingtaine de personnes réparties dans plusieurs zones de la francophonie consacrent présentement une part importante de leurs travaux à la quête ou à la création de termes nouveaux. En plus du personnel affecté d’office aux recherches en néologie, quelques contrats de service sont accordés à des chercheurs spécialisés dans des domaines de pointe, comme la nordologie, la foresterie, la biomasse forestière, etc. Ces chercheurs associés aux travaux de néologie sont pour la plupart des universitaires, des ingénieurs, des dirigeants d’entreprises et des spécialistes divers qui sont aux prises avec de constants besoins de désignations nouvelles pour des fins scientifiques, pédagogiques ou tout simplement fonctionnelles. Les travaux de recherche et d’établissement des fiches néologiques sont alors menés en collaboration avec des animateurs du module du réseau qui est concerné et sous leur supervision.

Les domaines présumément néologènes font l’objet de sondages et de recherches préalables afin d’en établir la richesse lexicale potentielle. Le statut néologique véritable des unités lexicales traitées est fondé sur la comparaison avec les outils lexicographiques les plus contemporains et pertinents. Il s’agit avant tout d’une recherche à caractère descriptif, aucune décision normative n’intervenant à l’étape du traitement linguistique et terminologique. La normalisation de certains néologismes pourra survenir ultérieurement, par exemple à l’occasion du traitement de certains dossiers par la Commission de terminologie de l’Office de la langue française, ou encore par les différentes instances relevant des autres partenaires, comme les commissions ministérielles françaises de terminologie, la Communauté économique européenne, etc. La méthodologie élaborée dès la formation du réseau fait l’objet d’une mise à jour permanente, en particulier en ce qui regarde le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, ensemble constitué d’une vingtaine de dictionnaires pour chaque langue (anglais et français) et dans lesquels chaque unité lexicale repérée ou proposée est vérifiée afin d’en établir le véritable statut linguistique (voir Cayer et Lebel-Harou 1983). Le volet lexicographique représente la pierre d’assise des recherches néologiques du réseau depuis sa constitution. Le traitement subséquent des unités terminologiques nouvelles est du même ordre que les travaux de terminologie habituels : préparation du dossier, élaboration de la définition, réduction des observations linguistiques, terminologiques ou techniques, vérification des rapports onomasiologiques entre les termes, ainsi de suite.

Objectifs de la néologie institutionnelle

Le réseau de néologie francophone a défini un certain nombre d’objectifs dont les principaux sont de :

  1. Répondre aux besoins multiples exprimés de toute part de rendre disponibles le plus rapidement possible des néologismes de facture française chez les scientifiques, les techniciens, les ingénieurs, les terminologues, las traducteurs, les étudiants et toutes les personnes aux prises avec des besoins langagiers nouveaux et qui ne sont pas en mesure de les trouver aisément. La mise à disposition de réservoirs de mots nouveaux, vise à l’augmentation quantitative et qualitative du travail de recherche terminologique.
  2. Si nécessaire, créer des néologismes français pour contrer l’infiltration des néologismes ou des néologismes ou des emprunts américains dans la langue française. Cet objectif veut essentiellement démontrer la capacité génératrice de la langue française en matière lexicale. Un sous-objectif de protection des structures du français y pointe également. Néanmoins, il ne s’agit pas ici de bannir à tout prix les emprunts. La recherche d’une proportion lexicale tout à fait normale entre les mots autochtones et les mots empruntés trouve ici sa justification.
  3. Sélectionner, analyser, normaliser, si nécessaire, les mots et les termes nouveaux qui entrent en conflit dans des situations de synonymie néologique ou terminologique. L’harmonisation et l’uniformisation de la communication sous-tend cet objectif.
  4. Développer chez les spécialistes de toute discipline, qu’ils soient langagiers ou non, des réflexes linguistiques bien français en matière de création lexicale. Objectif didactique de première importance, cet aspect est également lié à la connaissance des mécanismes de fonctionnement du système linguistique français. La maîtrise de la morphologie et des règles de créativité linguistique est tout aussi impérative que l’apprentissage et le maniement des règles de grammaire enseignées à l’école.
  5. Utiliser la situation privilégiée du Québec en Amérique du Nord comme tremplin d’observation de la néologie américaine galopante et servir de relais avec le reste de la francophonie. Depuis plus de deux cents ans, cette position stratégique a permis au français du Québec de développer des mécanismes de créativité lexicale qui lui sont propres et qui servent souvent à affronter d’une manière généralement satisfaisante l’infiltration massive des emprunts, entre autres.
  6. Contribuer à l’enrichissement collectif du stock lexical de la langue française par des apports lexicaux régionaux originaux, particulièrement ceux qui proviennent des secteurs d’activités économiques et scientifiques où chaque communauté francophone est à la fine pointe des recherches dans le monde, comme c’est le cas pour les techniques de l’eau, le laser, la foresterie, la biomasse forestière au Québec.
  7. Conduire des recherches théoriques dans le domaine de la néologie qui soient utiles à l’avancement des connaissances sur ce sujet en linguistique, en traduction, en terminologie et en sociolinguistique. Pour l’instant, le développement du Réseau de néologie a théoriquement et pragmatiquement contribué à l’avancement et à l’affermissement du projet d’aménagement linguistique et terminologique du Québec. Moyennant quelques ajustements indispensables, ce modèle est exportable dans d’autres sociétés (Afrique maghrebine, Afrique noire, Amérique du Sud) aux prises avec des problèmes similaires de changement linguistique et de tentatives de stabiliser leurs langues nationales.

Ces objectifs donnent aux Québécois des moyens d’action et de réaction plausibles au regard de situations linguistiques précises comme la créativité lexicale, la terminologie, l’emprunt, la synonymie, etc., ensemble de problèmes que les aménageurs linguistiques ont à affronter régulièrement et pour lesquels ils doivent proposer des solutions théoriques et pratiques pertinentes et immédiatement applicables.

Quelques facteurs préjudiciables à la néologie

L’instauration et le développement d’un réseau de recherche en néologie, auquel ont été associées plusieurs dizaines de personnes depuis huit ans, a permis de battre en brèche plusieurs préjugés à l’égard de la néologie depuis qu’elle fut mise en valeur par des écrivains français du 18e siècle. Parmi les facteurs dominants préjudiciables à la néologie, il suffit de rappeler le purisme, la lexicographie et la pédagogie (voir Actes du 10e Colloque de la SILF, thème 2 : L’innovation lexicale [à paraître]).

On sait pertinemment, que les recherches sur le lexique et la sémantique ont fortement souffert du fixisme imposé au 17e siècle en réaction contre un certain faste linguisique du siècle précédent, la Renaissance. L’interdiction politico-grammaticale de néologiser a culminé et s’est cristallisée à ce moment. La dictature puriste a bien résisté à quelques tentatives de réaction à travers les siècles suivants. De sorte que jusqu’au deuxième tiers du 20e siècle, la néologie a plutôt stagné. La tradition puriste s’était imposée constamment et avec force comme un vigile interdisant toute modernisation lexicale et freinant l’expansion normale et naturelle de la langue française. Cette monolithisation de la langue française l’a gardée captive dans son inconfortable conception centralisatrice, exagérément normée, trop autarcique au goût des régionalisants et, naturellement, passéiste.

La lexicographie a, quant à elle, longtemps ostracisé le néologisme. Le dictionnaire affublait bien certaines entrées ou sens nouveaux d’une marque néol., abréviation de néologisme, qui outrepassait cependant sa signification originale d’indice temporel soulignant la nouveauté d’un mot, pour revêtir plutôt un habit de juge qui statuait sur la valeur sociale du mot. La marque temporelle en est venue à servir d’indice de prescription plus ou moins accentuée, de signe de suspicion ou d’interdiction pure et simple. Bref, l’abréviation propulsait carrément entre parenthèse le mot nouveau, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer pour le consulteur ordinaire du dictionnaire qui se voyait coincé entre la réalité linguistique telle qu’il la vivait et un signal de désapprobation lexicographique officielle. Tel fut, pendant de nombreuses décennies, le comportement lexicographique conservateur envers les néologismes. L’attitude dictionnairique a beaucoup évolué à cet égard depuis 1975 environ, date charnière dans la modernisation lexicographique française. On constate maintenant un heureux début de libéralisation, à tout le moins un minimum d’ouverture acceptable, propre à encourager des comportements plus positifs à l’égard de la consignation des mots nouveaux dans les dictionnaires. Et cela, même si quelques lexicographes demeurent encore réticents en face de l’entérinement des néologismes et qu’ils continuent à manifester une nette préférence pour l’honnête homme de l’époque pré-littréenne.

La réticence et la résistance constatées envers la néologie chez la plupart des usagers généraux et professionnels de la langue tiennent aussi leur raison d’être dans l’absence injustifiable et totale de pédagogie à l’égard de la néologie. Rarement la créativité lexicale a-t-elle été abordée pleinement et sainement à l’université. Quant au niveau pré-universitaire, il vaut mieux ne pas s’aventurer à y enquêter. Le vide pédagogique est presque complet dans le monde francophone, si ce n’est quelques tentatives théoriques partielles et éparses. Il n’existe rien de systématiquement organisé. La perspective historique révèle évidemment les nombreuses raisons plus ou moins admissibles qui justifieraient un comportement pédagogique conservateur et traditionnel, comportement qui est soumis à des contraintes idéologiques qui n’ont souvent rien de linguistique. Aujourd’hui, l’état actuel des recherches scientifiques et de l’enseignement universitaire permet une ouverture qui annonce de meilleurs jours. En effet, la sensibilisation à la néologie et aux mots nouveaux est beaucoup plus grande qu’auparavant et ces recherches attirent de plus en plus de chercheurs et de professeurs de calibre universitaire. L’avenir parait plutôt positif à cet égard. Idéalement, il est souhaitable que l’arsenal des moyens de création lexicale soit mis à la disposition des étudiants le plus rapidement et le plus raisonnablement possible. Une connaissance minimale des mécanismes de formation des mots est nécessaire, au même titre que l’apprentissage et la maîtrise d’un minimum de règles grammaticales sont exigés des locuteurs.

Le purisme, une lexicographie trop traditionnelle et une pédagogie conservatrice ont longtemps empêché la néologie de s’affirmer comme ressource linguistique d’une indéniable valeur pour enrichir la langue française. Heureusement, ces emprises négatives se sont aujourd’hui atténuées et temporisées, laissant présager un avenir non négligeable pour la néologie qui mérite certainement d’acquérir le statut de discipline linguistique reconnue.

Conclusion provisoire

Ainsi, les recherches néologiques officielles, c’est-à-dire instaurées par un état dans le cadre d’une législation linguistique tout aussi officielle, amènent un regard nouveau sur l’une des branches des sciences du langage jusque-là demeurée au plan théorique et presque exclusivement entre les mains des chercheurs et des savants linguistes. L’intervention de l’état québécois dans le domaine de la correction et de l’enrichissement de la langue française pose de nouveaux principes en matière de doctrine linguistique, tant sous l’aspect curatif de la langue, que sous son aspect d’enrichissement lexical. Ce champ d’application de l’interventionnisme néologique est restreint pour l’instant à la dénomination des choses, des procédés, des opérations, etc., rattachés aux langues techniques et scientifiques. L’impact institutionnel évoqué ici se répercute naturellement sur la langue d’usage général.

On aura donc observé que l’intervention néologique dans le processus d’aménagement au Québec procède d’intentions positives qui sont de :

  1. Tenter de réduire ou de bannir l’emprunt, surtout celui qui appartient aux langues terminologiques (sciences, techniques, commerce, etc.). Des situations linguistiques historiquement différentes font que la lutte contre l’emprunt se déroule au Québec et en France suivant des modalités et des succès variables.
  2. Tenter de favoriser une créativité lexicale autochtone, puisant aux ressources morphologiques et syntaxiques internes du français. L’objectif est la revalorisation des capacités créatrices de la langue tout entière, pouvoirs qui avaient été mis en veilleuse pendant plusieurs décennies par l’invasion massive de vocabulaires étrangers qui pénétraient rapidement et allègrement dans la langue française selon le principe bien connu que les termes voyagent avec les objets qu’ils dénomment. Ces pouvoirs avaient aussi été réduits par la domination puriste.
  3. Imposer aux usagers, par le recours à la voie législative, des néologismes français pour le plus grand bien de la langue française, évitant ainsi une détérioration encore plus accentuée. Devant les sentiments traditionnels envers le bannissement des emprunts et des néologismes, ces visées peuvent paraître puristes. En réalité, ces prises de positions fermes tendent à l’affirmation des capacités productives du français qui lui permettent d’affronter avec succès et en recourant à des procédés internes, le renouvellement normal et constant du lexique. L’objectif tend donc à revaloriser le pouvoir autoproducteur du français plutôt qu’à denier la valeur de l’emprunt dans certaines circonstances. La visée fixiste habituellement reconnue au purisme n’est nullement défendue, ni entérinée ici. Au contraire, il s’agit de l’expansion et de l’évolution de la langue française et non de son involution.

En plus des recherches proprement pratiques en néologie, et qui ont été longuement évoquées ici, l’Office de la langue française est concrètement intervenu à trois niveaux sur un plan plus théorique afin d’assurer une qualité linguistique plus acceptable dans le cadre de la vie et de la société québécoises.

D’abord en publiant en décembre 1980 un énoncé de politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères. Le principe général de cet énoncé stipule que « la communauté linguistique francophone du Québec, tout en maintenant sa faculté de dénommer en français des réalités qui lui sont internes ou externes, doit tenir compte des exigences de la communication entre les membres de la francophonie » (voir Office de la langue française 1980 : 6).

Les objectifs de l’énoncé sont de :

  1. Répondre au besoin d’une prise de position officielle et précise de l’Office dans l’accomplissement de son mandat de normalisation.
  2. Répondre aux multiples besoins exprimés de toutes parts au Québec quant à l’élaboration de lignes directrices régissant l’emploi de la langue officielle en général et, en particulier, le recours légitime à l’emprunt.
  3. Poser un jalon indispensable vers l’établissement, à plus long terme, d’une politique globale de l’emploi de la langue française au Québec, y compris une norme du français parlé et écrit.
  4. Confirmer le rôle prépondérant que doit jouer le Québec, au sein de la francophonie, dans la recherche de moyens d’exprimer en français des réalités nouvelles, dont bon nombre sont d’origine nord-américaine.

L’énoncé de politique renferme une typologie des critères qui font qu’un emprunt sera accepté, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention.

Deuxièmement, en élaborant un énoncé de politique linguistique relative aux régionalismes, énoncé qui devrait être publié sous peu (voir Office de la langue français 1983). Le principe général de cet énoncé stipule que le statut lexicologique et lexicographique de certains mots ou termes en usage au Québec doit être déterminé d’une manière officielle, afin de répondre aux besoins identifiés au Québec et dans divers milieux étrangers, notamment en France. Des règles sont donc énoncées quant à la définition de critères minimaux de reconnaissance des régionalismes québécois. Elles tiennent compte des rapports que ces québécismes entretiennent avec la langue française en vue d’instaurer l’intercommunication avec la francophonie.

Ayant identifié et défini toutes les catégories de régionalismes québécois, l’énoncé décrit les critères qui font qu’un régionalisme sera accepté, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention.

L’énoncé ne préconise nullement un alignement inconditionnel sur une forme unique de français imposée de l’extérieur. Il n’entend pas non plus encourager la formation d’une langue québécoise détachée de ses sources historiques européennes. Il veut promouvoir les valeurs linguistiques véhiculées par les différentes ethnies qui composent la mosaïque francophone, dont le Québec, justifiant ainsi l’observation et le développement du précepte de l’unité et de la diversité de la langue française dans le monde. Le modèle d’aménagement linguistique prôné pour le Québec sous-entend que le recours aux régionalismes s’avère nécessaire à la conduite de la francisation, tout en favorisant l’enrichissement collectif de la langue française par des apports originaux. Aussi, certains des particularismes linguistiques québécois sont protégés et entérinés officiellement.

Enfin, en élaborant un énoncé de politique linguistique relative à la créativité lexicale, énoncé qui en est encore à sa phase préparatoire. Ce texte proposera un certain nombre de règles en ce qui regarde la formation des mots et des termes, les critères d’acceptabilité linguistique et sociale des éléments lexicaux nouveaux, ainsi que des circonstances qui justifient le recours à la création néologique. Il accordera une attention toute spéciale aux modalités de création lexicale au Québec qui diffèrent de celles de la France sur certains points.

Tous ces énoncés de politique préparés les uns à la suite des autres constitueront une grille d’évaluation permettant de statuer de mieux en mieux sur l’état de la langue française telle qu’elle existe au Québec, et ceci dans un cadre officiel et institutionnel. De cette manière, il est possible d’obtenir l’ensemble des éléments pertinents pour proposer aux Québécois une langue de qualité, concept qui reste cependant à analyser en profondeur. Toutes ces réflexions sont menées afin de préciser certains aspects du dossier linguistique québécois et de permettre des interventions de plus en plus adéquates et cohérentes en terminologie et, subséquemment, en langue générale.

Le contexte linguistique québécois, comme on l’a vu, offre des différences notables d’avec le reste du monde francophone. Des décisions internes doivent être prises à propos de problèmes épineux et fondamentaux, comme l’emprunt, les régionalismes, la néologie, au regard d’une norme langagière globale à promouvoir et d’une réflexion approfondie sur la description d’un modèle normatif qui convienne au milieu québécois.

Bibliographie

Note

[1] Ce texte est une version modifiée d’une communication présentée à Canada House (Londres) le 18 novembre 1983 au colloque Languages Group of the British Association for Canadian Studios sur le thème Canada in French Studies.

Résumé

L’interventionnisme de l’état en matière de langue et plus particulièrement dans le domaine terminologique (LSP) fait l’objet de l’article. Comment l’état québécois définit-il le processus d’aménagement de la terminologie française dans les textes législatifs ou encore dans des énoncés de politique relative à l’un ou l’autre des aspects de la langue sur lesquels il souhaite intervenir, comme la néologie, l’emprunt, les régionalismes? Un modele d’aménagement à double facette est privilégié : concevoir la terminologie du point de vue institutionnel et préconiser des solutions d’intervention adaptées à l’objet. Pour l’Office de la langue française, l’un des moyens concrets a consisté à développer une activité néologique interne puis, à partir de 1975, à extensionner ces travaux dans le cadre d’un réseau international de néologie dont faisaient partie d’autres communautés francophones, principalement européennes. Ces perspectives guident les réflexions sur le rôle de la néologie dans le processus d’aménagement linguistique du Québec.

Abstract (anglais)

Neologisms and Language Planning in Quebec

This article discusses government intervention in language matters, particularly in the area of terminology. How, it questions, docs the government of Quebec approach the planning of French terminology in legislative texts and political announcements relative to such aspects of language it wishes to influence as the introduction of neologisms, borrowing, and the use of regionalisms? The author suggests a two-sided approach to language management is at work, one that conceives of terminology from an institutional point of view and advocates situation-specific language intervention solutions. For the Office of the French Language, one concrete means of terminology management has been to develop internal neologistic planning and then, since 1975, to extend these efforts within an international neologistic network, in conjunction with other francophone communities, particularly European ones. These perspectives guide reflections on the role of neologisms in the process of language planning in Quebec.

Resumo (espéranto)

Neologismoj kaj lingvo-planado en Kebekio

La artikolo traktas registaran intervenon en lingvajn demandojn, precipe rilate al terminologio. Kiel, ĝi demandas, la registaro de Kebekio aliras la planadon de franclingva terminologio en leĝfuraj tekstoj kaj politikaj anoncoj, en rilato al tiu aŭ alia aspekto de la lingvo, ĉe kiu ĝi deziras interveni, kiel ekzemple neologismoj, pruntado, regionismoj? La aŭtoro sugestas, ke dufaceta aliro al lingvoprizorgo okazas —aliro, kiu konceptas la terminologion de institucia vidpunkto kuj samtempe pledas por intervenaj solvoj adaptitaj al specifaj celoj. Ĉe la Oficejo de la Franca Lingvo, unu konkreta metodo de terminologia prizorgo estas evoluigo de interna neologisma planado kaj, depost 1975, plivastigo de tiuj klopodoj ene de internacia neologisma reto, kunlabore kun aliaj franclingvaj komunumoj, precipe eŭropaj. Tiuj perspektivoj kondukas al komentoj pri la rolo de neologio en la procedo de lingva prizorgo en Kebekio.

À propos du concept de « régionalisme »

1. Exposé du problème

La situation présente de la lexicographie française, ou, pour s’exprimer dans un langage plus actuel, de la sociolexicographie française, incite à réexaminer et à redéfinir dans des perspectives nouvelles quelques concepts clés dans le champ de la linguistique française. Le fief de la lexicographie hexagonale est ébranlé depuis quelque temps par l’émergence de visions modifiées et de conceptions plus modernes appliquées à l’étude de la langue française sous son aspect le plus apparent, en l’occurrence, le lexique. La remise en cause des comportements traditionnels de la lexicographie française repose sur un grand nombre de facteurs parmi lesquels deux intéressent de plus près la grande question des régionalismes. Le premier facteur concerne le développement prodigieux de la sociolinguistique en France au cours de la dernière décennie. La sociolinguistique est devenue le véritable porte-étendard contemporain des sciences du langage. Le second facteur relève des tentatives de stabilisation d’une francophonie qui n’en finit pas de naître. Les difficultés de la francophonie à « devenir », puis à « être », sont liées, pour une part, à l’instabilité ou au caractère flou de quelques concepts fondamentaux dans le domaine de la terminologie linguistique dans son ensemble, dans celui de la lexicographie, d’un point de vue plus précis (voir Corbeil, 1980, p. 127 et suivantes). La sociolinguistique et la francophonie apparaissent donc comme des pôles d’attraction privilégiés vers lesquels convergent les préoccupations des chercheurs qui s’intéressent à la variation linguistique. Les recherches dans ces secteurs linguistiques auront des répercussions immédiates sur les méthodes de travail des lexicographes.

Parmi les principaux concepts reliés à la question des régionalismes et qu’il faut revoir et soumettre à l’analyse, figurent celui de « français », celui de « français général »[1] de « français régional » et celui de « régionalisme ». Nonobstant l’indéniable intérêt à préciser les significations, à tracer les frontières conceptuelles et à déterminer les champs réels d’application des trois premiers concepts, seul le concept de « régionalisme » retiendra notre attention pour l’instant. Au passage, quelques éclaircissements et quelques orientations de recherche seront cependant esquissés pour les concepts volontairement négligés. Il est en effet impensable de prétendre s’attarder sur la notion de « régionalisme » sans au moins effleurer à l’occasion une partie des autres composantes de ce champ onomasiologique d’importance majeure, qu’il faudrait par ailleurs étudier en long et en large. L’inverse est d’ailleurs tout aussi vrai. L’étude du concept de « français » suppose des incursions du côté du régionalisme.

Notre but vise à contribuer à une meilleure connaissance du concept de « régionalisme » en l’abordant sous la double perspective de la sémantique et du traitement lexicographique.

Le phénomène du régionalisme linguistique est on ne peut plus complexe et enchevêtré dans de multiples contextes francophones qui posent le problème chacun à leur manière. Le premier écueil auquel se heurte inexorablement le linguiste est d’ordre terminologique. La terminologie en usage pour désigner ce phénomène a considérablement évolué au cours des récentes années, influencée par l’émergence dans le débat de vocables issus de branches voisines de la linguistique comme l’aménagement linguistique et la terminologie. Terminologie ancienne et terminologie nouvelle, amalgamées, compliquent les choses du point de vue de l’analyse sémantique. L’insuffisance, voire l’impropriété tout au moins partielle à laquelle est parvenu le terme régionalisme aujourd’hui, manifeste toute la complexité du problème. L’absence de concertation se fait cruellement sentir : ainsi les positions des dialectologues, celles des sociolinguistes et celles, mitoyennes, des sociodialectologues sont loin de s’accorder. Dans cet article, nous n’investirons pas ce secteur de l’analyse, ni ne résoudrons les querelles terminologiques; le plus souvent il s’agit d’ailleurs de querelles d’Allemands ou de querelles byzantines. Nous ne voulons pas non plus rendre plus confuses les dénominations usuelles en les noyant dans une terminologie idiolectale et néologique. Nous n’en entrevoyons pas la nécessité pour l’instant. Nous examinerons le concept de « régionalisme » à l’aide de la terminologie déjà connue. Nous sommes néanmoins conscient qu’une terminologie floue, inadéquate, prolixe, éclatée, complique amplement les tentatives d’éclaircissement. Contentons-nous de signaler qu’à nos yeux, l’abus terminologique constaté en la matière est, d’une part, l’indice visible d’un foisonnement et d’un bouillonnement d’idées et, d’autre part, la manifestation qui témoigne du prodigieux essor des études sur les régionalismes dont l’ampleur ne cesse de croître. Ces recherches laissent augurer un renouveau dans l’examen de la problématique des régionalismes. En temps et lieu, il faudra faire l’histoire de la terminologie qui fut créée à travers le temps et l’espace pour désigner le concept de « régionalisme ». Pour le moment, il s’agit de jeter un coup d’œil critique sur des aspects sémantiques et sur des aspects lexicographiques de la grande question des régionalismes en langue française. Nous limiterons donc notre étude à cet examen partiel de la grande question des régionalismes lexicaux dans la francophonie.

2. La perspective sémantique

Du point de vue linguistique en général et sémantique en particulier, le concept de régionalisme », et plus spécifiquement celui de « régionalisme lexical », est amplement ambigu. Les lexicographes observent une discrétion infinie à ce propos dans leurs écrits théoriques. Les quelques rares réflexions qui sont concrétisées dans ces textes sont disséminées et dissimulées dans une masse d’informations qui n’enveloppent qu’une partie du concept, c’est-à-dire celle qui concerne d’une manière quasi exclusive les régionalismes de France. Les écrits « commerciaux » des lexicographes, autrement dit les introductions et les présentations des dictionnaires de langue, sont aussi fort laconiques sur ce sujet et souvent même en contradiction avec le contenu de la nomenclature. Au surplus, aujourd’hui, la définition même de régionalisme est plus qu’équivoque. Josette Rey-Debove a déjà posé et examiné rapidement le problème dans son étude sur les dictionnaires publiée en 1971 (voir Rey-Debove, 1971, p. 92). Elle constate que la plupart des régionalismes usuels correspondant à des concepts courants ayant un équivalent non marqué dans le lexique central sont écartés des nomenclatures moyennes des dictionnaires de langue. S’il arrive que des mots régionaux accèdent aux macrostructures, ils perdent alors leur caractère proprement régional, leur « régionalité » en quelque sorte. Ils se transforment en emprunts internes, tout en conservant dans le dictionnaire une trace de localisation ou d’origine géographiques (wassingue (Nord), rescapé (Hainaut), caïeu ou cayeu (Picardie)). À l’occasion, l’origine excentrique non francienne est renforcée par une marque de classement comme région, (régional) : voir fada, région. (Midi), fardoches, région. (Canada) dans le PR[2]. D’un autre côté, lorsque des mots régionaux désignent des phénomènes ou des particularités régionales et qu’ils sont sélectionnés par le lexicographe, « c’est alors pour la chose-nommée et non pour le signe-nommant » (Rey-Debove, 1971, p. 92). Les exemples abondent : aber (breton), bastide (provençal), biniou (breton), faro (wallon), névé (savoyard), piperade (béarnais). Le constat de Josette Rey-Debove est surtout géographiquement limité aux régionalismes intrahexagonaux. Mais une grande partie de ses observations peut être étendue et appliquée aux régionalismes extrahexagonaux, c’est-à-dire aux mots qui proviennent d’autres territoires francophones que la France, comme la Suisse, la Belgique et le Québec. Une ultime remarque fait dire à la lexicographe robertienne que le « mot régional en tant que tel est rare à la nomenclature des dictionnaires français, et joue un faible rôle dans les divergences de nomenclature » (Rey-Debove, 1971, p. 92). L’opinion date déjà de plus de dix ans et aucune étude récente n’est venue infirmer ou reconfirmer cette idée. Or, depuis ce temps, les lexicographes français ont sensiblement modifié leurs vues. Ils ont diversifié quelque peu les provenances des unités lexicales en allant puiser dans des réservoirs langagiers multiples, autrefois plus ou moins interdits (voir Boulanger, 1984). Ainsi des régionalismes québécois comme possiblement, dépendamment, poser un geste, épluchette, etc., ont commencé à retenir l’attention puis à se frayer un chemin vers les dictionnaires élaborés en France. L’ouverture de la lexicographie française aux mots régionaux francophones pose en conséquence une série de questions d’ordre théorique et pratique qu’il sera nécessaire d’étudier sérieusement et résolument dans un avenir rapproché. Entre autres, il faudra se demander jusqu’où pourront aller les dictionnaires hexagonaux sans rompre un équilibre fragile. Il faudra scruter attentivement les rapports entre la langue régionale et la langue centrale, il faudra déterminer des critères d’inclusion ou d’exclusion à partir desquels les régionalismes seront intégrés dans les dictionnaires français ou rejetés, il faudra revoir le concept traditionnel de « norme » dans ses rapports avec la variation linguistique qui laisse sous-entendre un éclatement de l’ancien concept au profit de notions plus modernes et plus raffinées comme la supranorme (la langue française) et l’infranorme (le français régional), posant en conséquence et immédiatement la question de savoir ce qu’est la langue française et si elle existe encore comme entité non fragmentée et non fragmentable.

2.1. Qu’entend-on aujourd’hui par régionalisme?

Pour répondre à cette question simple en apparence, nous élaborerons trois définitions que la lexicographie générale pourrait mettre à profit. Mais auparavant, il est approprié d’examiner la situation actuelle en scrutant les définitions données par trois dictionnaires de langue qui serviront de témoins. Ces répertoires qui méritent la confiance du public sont récents, bien connus et largement diffusés. De plus, ils appartiennent à des entreprises lexicographiques différentes et concurrentes ce qui s’avère être une garantie d’objectivité. Ils ont été élaborés à Paris, centre de rayonnement de la lexicographie française en ce qui a trait à la langue générale. Il s’agit en l’occurrence du PR, du Lexis et du DHLF. Chacun représente à sa manière une tradition lexicographique indéniable. Ces dictionnaires ont largement fait leurs preuves tant en France qu’à l’étranger. Ils devraient donc être en mesure de bien informer leurs lecteurs sur ce qu’est un régionalisme linguistique.

  1. PR régionalisme : « Locution, tour qui lie s’emploie que dans certaines régions. »
  2. Lexis régionalisme : « Mot, locution propre à une région. »
  3. DHLF régionalisme : « Locution, mot, tour propre à une région. »

Au premier regard, les trois définitions alignées ci-dessus se ressemblent tout en se révélant plutôt pauvres du point de vue sémantique. Même si une légère allusion à la syntaxe y point dans deux d’entre elles (voir tour dans le PR et le DHLF), elles ne circonscrivent que l’aspect lexical du concept de « régionalisme ». Dans l’étude de cette grande question, cet aspect est le plus apparent certes. C’est aussi le plus important de notre point de vue. Quoique la teinte lexicale dans le PR semble plutôt estompée, elle n’en existe pas moins, puisqu’elle est reportée sur le mot locution. Au contraire de ses deux concurrents, le PR escamote donc le mot mot de la définition. Le procédé est soit volontaire, soit l’objet d’une inadvertance. Une fois ces premières observations admises, considérons une autre facette des définitions présentées. Les trois énoncés définitionnels donnent nettement l’impression de ne retenir que l’aspect formel (le signifiant) des régionalismes et de reléguer aux oubliettes les régionalismes sémantiques). Qui plus est, les définitions sous-entendent que le régionalisme est toujours rattaché à la langue parlée ou qu’il est considéré comme relevant de ce niveau d’emploi, et cela même si le PR fournit des attestations d’emploi littéraires pour certains des mots régionaux qu’il consigne. D’un autre point de vue, et presque contradictoirement, les règles de fonctionnement des trois répertoires sont fondées sur d’autres principes qui creusent un écart assez considérable entre les intentions des lexicographes et les faits réels. Ainsi, le PR s’appuie davantage sur une règle explicitement définie dans la section des abréviations, règle qui revendique les aspects lexical et sémantique non pris en charge par la définition fournie dans la nomenclature à l’article régional. Pour ce dictionnaire, est régional tout « mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions, mais qui n’est pas d’usage général ou qui est senti comme propre à une région » (p. XXVIII)[3]. Le discours d’introduction du dictionnaire revêt un caractère linguistique très formel tandis que le discours lexicographique est plus banalisé, comme si les publics visés par ces discours différaient. Ces formulations ne convergent donc pas, elles sont dissemblables, voire contradictoires. À l’article régional, le recours à la technique de la définition relationnelle reporte les discussions sémantiques à l’article région. Même les syntagmes qui servent d’exemples dans l’article régional sont définis de telle manière qu’ils retournent le débat sur la seule cible possible, le mot et l’article région, souche de la famille lexicale entière. Ainsi en est-il de mots régionaux : « employés dans une ou quelques régions (abrév. Région.) » et de le français régional : « la langue française parlée dans une région, avec ses particularités (différent de dialectal) »[4].

Ce train de remarques à propos des définitions de régionalisme se poursuit plus loin encore et révèle d’autres incohérences. L’examen attentif des énoncés définitionnels démontre que les trois dictionnaires partagent une caractéristique commune en ce qui regarde la catégorie de définition choisie par les lexicographes. Ce sont des définitions relationnelles qui ont en plus un autre trait commun soit celui d’être métalinguistiques, à tout le moins partiellement métalinguistiques, puisqu’un sème ne résiste pas à l’analyse et ne peut, en conséquence, être étiqueté comme appartenant au métalangage lexicographique. C’est précisément le sème ‘région’ qui fait difficulté et qui rompt l’équilibre définitionnel. Pratiquement, ce sème est rendu sous deux formes : PR : certaines régions, Lexis et DHLF : une région. Un dictionnaire utilise le pluriel généralisant tandis que les deux autres répertoires utilisent le singulier particularisant. Bref, les définitions relationnelles retenues par les lexicographes constituent un exemple évident de détournement de sens, puisque, si l’on étudie attentivement le sémantisme du mot région dans le PR, par exemple, les phénomènes suivants sont immédiatement perceptibles :

  1. Aucune des quatre définitions élaborées par ce dictionnaire ne convient pour expliquer le concept linguistique de « région ».
  2. La première de ces définitions tombe dans le piège de la circularité étroite, car elle comporte elle-même le mot région dans son énoncé.
  3. Aucun des exemples d’emploi forgés par le lexicographe ou attestés dans la littérature et qui étayent les définitions ne peut être rattaché à l’aspect linguistique du concept de « région ».
  4. Aucune allusion à la francophonie ne transparaît. Autrement dit, il n’y a pas de référence quelconque notée entre les positions excentriques des territoires francophones par rapport à la France. Or, dans le discours des linguistes, ces entités géographiques sont souvent dénommées par les chercheurs à l’aide de l’expression région linguistique (de la francophonie). Il existe bel et bien des régions linguistiques comme il existe des langues régionales.

Les résultats qui sont livrés, suite à l’examen des sens du mot région dans le PR, ne sont pas exclusifs à ce dictionnaire. La situation est rigoureusement identique dans les deux autres dictionnaires de référence du minicorpus. Le traitement du mot région n’est ni meilleur, ni pire dans le Lexis et dans le DHLF.

Ce long détour analytique nous ramène maintenant au concept de départ. L’impression première qui est retenue laisse croire que le terme régionalisme, défini métalinguistiquement par les trois dictionnaires de contrôle, est bien incomplet du point de vue sémantique dans le domaine de la linguistique et que son taux de rendement est ainsi réduit au minimum. Il est isolé et en quarantaine par rapport aux autres membres de la même famille lexicale. La définition relationnelle ne joue pas entièrement son rôle puisqu’elle aboutit à l’incomplétude de la compréhension du concept et qu’elle débouche sur un vide pour ainsi dire absurde. Une seconde constatation, qui est sans équivoque, montre que le concept de « régionalisme lexical » est bien restreint au territoire français et à lui seul. En effet, jamais l’usager du dictionnaire n’a l’impression, et encore moins la certitude, que le mot régional accepté dans une nomenclature lexicographique n’a d’autre provenance que la France. Cette restriction géographique est évidemment d’origine historique et elle s’explique aisément pour le passé. Nous avons néanmoins là l’expression vive de l’interdiction lexicographique qui se situe au niveau métalinguistique, ou plutôt métalexicographique. L’interdiction de l’objet régionalisme passe par le nivellement de la définition du mot régionalisme. Le traitement lexicographique du mot ostracise les référents. Volontairement ou non, le dictionnaire s’auto-interdit l’accès à une partie du lexique vivant utilisé en dehors des frontières de la France, privant par le fait même les usagers français et non français des dictionnaires d’avoir accès à un réservoir lexical bien garni.

Afin de remédier quelque peu au malaise conceptuel qui vient d’être évoqué, nous proposons à notre tour une série de définitions pour le concept de « régionalisme ». Seul le strict plan lexical sera considéré. Les aspects phonétiques et syntaxiques sont volontairement négligés. Nous parlerons de série, parce que, à notre avis, le terme est polysémique. Nous soumettons ces définitions à l’étude et à la critique en attendant que des recherches plus poussées sur d’autres concepts déjà signalés en début d’article puissent permettre de les préciser davantage et de les interrelier.

Régionalisme

  1. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français de France, à l’exception de celui de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence et à l’exclusion également des français de tous les autres territoires francophones. »
  2. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français hors de France, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence et à l’exclusion également des français de toutes les autres parties de la France. »
  3. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence. »

Les trois définitions précédentes intègrent dans leur formulation la facette terminologique des régionalismes aussi bien que la référence à la langue d’usage général. Pareillement, elles incluent l’aspect sémantique jusque là souvent négligé, étant entendu qu’à l’aspect d’habitude uniquement formel du régionalisme, il est essentiel d’ajouter la possibilité pour un signifiant du français général (ou commun, ou parisien, etc.) d’être emprunté par une région de la francophonie où il générera un sens proprement régional. Mais, encore là, il faut veiller à faire la part des choses entre l’enrichissement sémantique d’un signifiant du français commun, alors répercuté dans la polysémie (cf. québ. académique (PR)) et l’éventuelle création régionale parallèle, c’est-à-dire la création à la fois d’un signifiant et d’un signifié régionaux indépendants de l’unité lexicale hexagonale. À ce niveau, il s’agirait du phénomène de l’homonymie régionale (cf. québ. coupe-vent (PR) et québ. dépanneur). Au surplus, dans tout cela, il importe de tenir compte de l’aspect diachronique aussi bien que de l’aspect synchronique du phénomène de reconnaissance ou d’apparition d’un régionalisme. Enfin, pour compléter le portrait multiforme du régionalisme, retenons qu’il est possible pour un signifié du français général de correspondre à la fois à un signifiant du français parisien et à un signifiant d’un français régional, établissant ainsi une relation de synonymie géographique (cf. PR : « voiture d’enfant à caisse suspendue » : France landau/Québec carosse; « arbuste ou arbre épineux (Rosacées) à fleurs odorantes blanches ou roses, à floraison précoce, utilisé pour les haies vives [...] » : France aubépine/Québec cenellier). Alors que la seule forme hexagonale centrale est connue et utilisée par les locuteurs de la région parisienne, les deux synonymes peuvent être connus et en usage sur le territoire régional. L’utilisation de la forme dite normalisée par le locuteur régional ressortit le plus souvent à un bagage culturel et éducationnel qu’il a acquis et qui lui donne le choix entre deux formes lexicales qui correspondent pour lui à deux niveaux de langue. Pour ce locuteur, le point de référence est à rechercher dans la supranorme qui domine son usage à lui. Quant au locuteur moins connaissant, moins instruit des choses d’ailleurs, son point de référence demeure l’infranorme ou la norme régionale de laquelle il exclut, à son insu bien entendu, la possibilité du choix et la référence aux niveaux d’emploi. L’aller-retour synonymique observé entre le centre de rayonnement de la langue et la région est caractéristique des situations régionales. Il contribuait jusqu’à ces récentes années à faire sentir un déséquilibre dans la perception de la norme. La connaissance des formes synonymiques était obligatoire pour le locuteur régional averti tandis qu’elle relevait d’aspects culturels, teintés d’exotisme, pour le locuteur parisien. L’un se sentait à l’aise dans sa légalité, l’autre se sentait en porte-à-faux, en situation d’illégalité linguistique.

Ainsi d’une manière schématisée, tout en simplifiant également le phénomène extrêmement complexe et multiforme de la création homonymique parallèle, un régionalisme peut donc être issu de l’une ou l’autre des combinaisons suivantes dont la réunion constituera une minitypologie pratique et qui n’a pas la moindre prétention à l’exhaustivité.

1. Régionalisme — sã français + sé régional

ex. québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette catégorie sont à rattacher au phénomène de la polysémie simple, c’est-à-dire à la capacité naturelle des unités lexicales de produire de nouveaux sens soit par métaphore, soit par glissement de sens. Dans un dictionnaire hexagonal, ces régionalismes seraient traités dans le même article que le mot français. Les liens sont par trop directs entre les différents sens de ces mots pour recourir au dégroupement homonymique. L’apport sémantique nouveau est aisément rattachable au mot-souche français. C’est à cette catégorie de régionalismes qu’il faut relier les sens anciens conservés dans certains usages régionaux; ainsi : marier «  épouser », commun au Québec, à la Belgique et au Nord de la France; souper « repas du soir », commun au Québec, à la Belgique, à la Suisse et à des régions françaises.

2. Régionalisme — sã régional lié + sé régional

ex.

québ. :

Les régionalismes de cette catégorie entrent dans le groupe de ce que nous avons déjà appelé les créations parallèles de forme et de sens. Ils sont à rattacher au phénomène de l’homonymisation qui conduit à dégrouper les unités lexicales appelées à figurer dans un dictionnaire de langue. Ces créations indépendantes, du moins en partie, seraient considérées comme des homonymes de mots hexagonaux. Ces entrées sont pour l’instant assez rares dans les nomenclatures des dictionnaires actuels. C’est en raison du raccord étymologique de premier degré et facilement identifiable au premier coup d’œil que nous estimons valable l’utilisation du syntagme signifiant régional lié. Ce signifiant est en effet un élément lié, puisque, d’une part, il est directement rattachable à un mot français identique par la forme et qui s’en rapproche par le sens et que, d’autre part, il ne subit aucune transformation morphologique. Le lien étymologique est on ne peut plus transparent.

Si les régionalismes de ce groupe constituent indéniablement des enrichissements sémantiques nouveaux, il pourrait être plus périlleux d’affirmer d’une manière définitive que les signifiants sont toujours nouveaux, parfois nouveaux ou encore qu’ils ne sont jamais nouveaux. Il faudrait pour cela approfondir la question de l’homonymie et de la polysémie dans leurs rapports avec les mots régionaux ainsi que les rôles respectifs de la diachronie et de la synchronie afin de déterminer des critères d’homonymisation ou de polysémisation. Les études de ces aspects ne sont guère avancées pour le moment. À cela s’ajoute en plus un questionnement sur la situation du concept ou de la réalité qui se profilent derrière les mots. À savoir, par exemple, si le concept ou la réalité sont partagés par les deux communautés linguistiques (la française et la régionale) ou s’ils sont particuliers et exclusifs à la communauté régionale. Quoique extrêmement importante, la question restera en suspens pour l’instant, faute d’espace.

3. Régionalisme → sã régional libre + sé régional

ex.

québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette catégorie forment l’essence de la créativité lexicale régionale. Les néologismes de ce groupe sont façonnés dans les territoires excentriques à la région parisienne. Ils s’appuient sur des bases ou des éléments lexicaux français pour la plupart, mais ils n’en constituent pas moins des innovations lexicales autochtones originales et autonomes. Ils n’ont pas d’équivalents dans le lexique central, sinon sous la forme d’expressions plus ou moins longueur ou de périphrases plus ou moins développées.

Pour ces raisons d’indépendance, nous cataloguons comme un signifiant régional libre le régionalisme qui entre dans cette catégorie. Les lexèmes et les éléments morphologiques qui servent à construire ces régionalismes sont reconnaissables individuellement. Ils appartiennent au noyau formateur de mots nouveaux en français. Leur assemblage donne un élément lexical inédit qui est par conséquent libre, détaché dans des proportions qui peuvent varier du mot français à l’origine de la novation linguistique régionale. Le raccord étymologique existe bel et bien. Il est perceptible à des degrés divers, sauf dans des dénominations très particularisées comme cégépien, dérivé issu du sigle cégep où aucune motivation étymologique n’est détectable par le locuteur hexagonal non averti. Dans ce type de régionalismes, la passerelle étymologique sera située au second degré contrairement au groupe précédent rattaché au mot d’origine par un lien de premier degré. La raison en est qu’une opération de transformation morphologique intervient par l’intermédiaire des moyens habituels de formation des mots nouveaux en français, en l’occurrence la dérivation simple ou syntagmatique, la composition, les moyens hybrides comme la siglaison, la troncation, etc.

Ainsi, si l’on veut comparer les régionalismes du groupe 2 (sã régional lié + sé régional) avec ceux du groupe 3 (sã régional libre + sé régional), on remarque au premier coup d’œil que ceux du groupe 2 sont des créations de type homonymique (forme et sens) ou de type polysémique (sens seulement). Il n’y a pas de certitude absolue en ce qui regarde l’apparition d’une nouvelle forme. La réserve évoquée précédemment à propos du signifiant est donc maintenue (cf. le point 2). Les régionalismes du groupe 3 augmentent sans conteste le stock des formes de la langue. Dans la plupart des cas, il y a aussi accroissement des sens. Les mots régionaux du groupe 2 sont injectés dans le système linguistique d’une manière directe, caractéristique formelle qui a été appelée antérieurement étymologie de premier degré ou signifiant régional lié. Les vocables du groupe 3 sont injectés dans le système linguistique d’une manière indirecte en ce sens que le lien étymologique est situé au second degré, ce qui correspond au signifiant régional libre dans notre terminologie. Tous ces régionalismes relèvent de la néologie diachronique ou de la néologie svnchronique. Sauf le sous-groupe qui dépend de la polysémie donc de la néologie sémantique seule, tous ces régionalismes sont des néologismes à la fois morphologiques et sémantiques.

4. Régionalisme → sã régional + sé français

ex. québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette-catégorie correspondent à de nouvelles créations lexicales formelles tout à fait normales. Ils entrent en concurrence synonymique avec des unités du lexique central puisqu’il n’y a pas d’apport sémantique nouveau. La synonymie peut être absolue, parfaite, ou bien elle peut relever de diverses conditions de réalisation, comme les niveaux de langue socioculturels ou socioprofessionnels, le moment de la réalisation, etc. Les référents étant déjà en usage en France, les définitions de ces vocables régionaux sont la plupart du temps de simples gloses hexagonales qui jouissent elles-mêmes le plus souvent du statut d’entrée dans les principaux dictionnaires de langue.

Les formules proposées dans la minitypologie s’appuient sur des considérations simplifiées du problème fort complexe des régionalismes. Le point de départ était pragmatique et tentait de déceler un début de structuration des régionalismes à partir des règles traditionnelles qui imposent de classer les phénomènes linguistiques régionaux par rapport à un indice de référence reconnu comme norme et centralisateur. Pour des raisons historiques bien identifiées, ce point de repère est Paris. Il s’avère être en quelque sorte un élément de reconnaissance qui permet d’entériner un phénomène lexical ou de le désavouer. La typologie est axée sur la perception primaire que le locuteur français peut avoir d’un élément régional mis en comparaison avec la norme. Bien d’autres données pourraient intervenir pour faire éclater ces équations fragiles ou conduire à d’autre interprétations inenvisagées ici. Ainsi, sont laissés dans l’ombre les incidences multiples et plus que probables de la diachronie et de la synchronie, les pouvoirs migrateurs des mots et des sens, la connaissance passive ou active des régionalismes par les locuteurs hexagonaux. Un mot ou un sens régional peut être connu par un Hexagonal sans jamais être utilisé. Par exemple, dans le cas de réalités concrètes ou abstraites totalement différentes de ses référents habituels (dépanneur, épluchette), dans le cas de réalités rendues autrement en France (vidanges, aventures) ou dans le cas de perceptions différentes sur la façon de nommer sans qu’il y ait nécessairement de synonymie en cause (piquetage, bigreur). Pour le locuteur français, le régionalisme se présentera donc comme un élément lexical à deux versants : un versant potentiel, où habite le choix d’utiliser ou non le mot, et un versant effectif, c’est-à-dire celui de l’actualisation du discours où habitent les emplois.

Telles qu’elles sont présentées, les quatre équations linguistiques sont pratiques. Elles donnent une bonne idée de la difficulté et de l’envergure des études sur les régionalismes et les français régionaux.

2.2. Des trois définitions du terme régionalisme établies avant la digression typologique, c’est la dernière qui convient davantage à la situation présente dans le domaine lexicographique de la « choro-lexicologie », c’est-à-dire de l’étude des régionalismes lexicaux. Cette définition que nous reprenons ici —« tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence »— permettra de préciser la définition du terme région qui mérite un enrichissement sémantique néologique adéquat, qui répondra aux réalités linguistiques d’aujourd’hui. Le sens suivant pourrait être adjoint aux dictionnaires de langue ainsi qu’aux dictionnaires de linguistique, les uns comme les autres ayant négligé le concept jusqu’à ce jour :

région : « zone géographique (pays, État, territoire) de la francophonie caractérisée par la présence de la langue française dont les modalités d’utilisation sont soumises à des conditions ou des contraintes sociolinguistiques variables. »

Cette définition n’envisage le concept de « région linguistique » que dans sa pertinence par rapport à la langue française. Une plus grande extension est concevable afin qu’une définition modifiée puisse s’appliquer à n’importe quelle langue ayant donné naissance à des rameaux régionaux, comme par exemple l’anglais, l’espagnol ou le portugais.

Notre définition pose par ailleurs de nombreuses autres interrogations. Elle laisse entendre que le terme francophonie bénéficie lui-même d’une définition acceptable qui circonscrit correctement le concept (cf. celle du PR), que le terme langue française ou français possède lui aussi une définition moins nébuleuse dans les dictionnaires courants, ce qui est malheureusement loin d’être toujours le cas (cf. PR, Lexis et DHLF qui proposent des définitions dont aucune ne décrit le concept d’une manière satisfaisante). Le DL n’est guère plus explicite à l’article langue et il n’offre pas d’article français. À toutes fins pratiques et une fois les définitions des concepts de base que sont « français » et « région » bien délimitées et bien acceptées, le syntagme français régional pourrait être défini à son tour comme suit :

français régional : «  ensemble de faits de langue (mot, expression, ou leur sens) caractéristique de l’un ou de l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français parisien, considéré comme le français central ou de référence, mais y compris les emprunts intégrés, qu’ils proviennent des substrats, des superstrats ou des adstrats. »

La définition proposée ne revendique que le contenu lexical du concept de « français régional » tant dans la perspective de la langue écrite que dans celle de la langue parlée. Elle intègre en outre les composantes diachroniques et synchroniques dans les perspectives de la variation linguistique (Pour une approche différente des perspectives diachroniques et synchroniques, voir Poirier, 1980). Cette dernière théorie pose elle-même une problématique normative à deux volets, l’un qui renvoie à la supranorme (France, et plus spécifiquement Paris et l’Île-de-France) et l’autre qui renvoie à une ou à des infranormes (le Québec, dans le cas présent). Il n’entre pas non plus dans notre intention de développer ici les aspects dialectologiques ou historiques inscrits au cœur même de la tradition philologique lorsque celle-ci étudie les français régionaux. Nous retiendrons simplement que pour nous la notion ancienne d’« écart » ne peut pas être prise en compte dans le cas qui nous préoccupe. Son sens ancien est défini par rapport à une norme statique considérée comme unique et intangible. Lorsque la situation de la norme apparaît comme archaïque ou en voie de modification, la notion même de « norme » revêt des sémantismes différents. À l’époque contemporaine, la notion d’« écart » ne se justifie donc plus. C’est pour cela qu’il se crée une distance ou une rupture dans le temps. Pour le moment, nous voulons mettre en opposition les notions de « différence » et de « ressemblance », la première se référant aux particularismes linguistiques régionaux et la seconde identifiant les éléments linguistiques partagés par tous les francophones. La normativité sous-entendue par le terme écart fera donc place à la « descriptivité », caractéristique émergeant de la réunion du couple différence/ressemblance. La dichotomie observée entre la norme et la description conduit tout droit au comportement lexicographique actuel à propos du concept de « régionalisme ».

3. La perspective lexicographique

3.1. Historiquement, « en écartant la plupart des termes régionaux, les dictionnaires participaient, avec la centralisation administrative, le développement de l’instruction publique et une certaine standardisation des genres de vie et formes d’activité, à l’unification du français sur la base du parler parisien » (Collignon & Glatigny, 1978, p. 85). Cette phase nécessaire de stabilisation et de normalisation de la langue française a duré plusieurs siècles. L’imperméabilité des dictionnaires n’a cependant pas été totale, par nécessité pourrait-on insinuer. Une autarcie centralisatrice était impensable et surtout presque irréalisable. Au cours des années qui ont précédé une période charnière que nous situerons aux alentours de 1970-1975, les solutions adoptées par la plupart des dictionnaires de langue courants consistaient donc à intégrer au compte-gouttes des régionalismes hexagonaux dont la zone d’emploi ou d’influence s’était sensiblement élargie (voir la définition 1 de régionalisme), comme aven (Rouergue), pissaladière (Nice), tomette ou tommette ou tomète (Dauphinois), tous accueillis dans les principaux dictionnaires de langue actuels.

Une liste d’environ 1200 de ces régionalismes a été compilée par Pierre Guiraud il y a une quinzaine d’années (voir Guiraud, 1968) à partir du dictionnaire étymologique de Dauzat et de celui de Bloch & Wartburg. Elle couvre toutes les grandes périodes de l’histoire de la langue française. Quelques mots d’origine extrahexagonale y figurent; mais presque toutes les entrées sont d’origine européenne. Ce sont surtout des wallonismes (bleime, borin) des helvétismes (arpette, brédir). On y a repéré un faux québécisme ou faux canadianisme (orignac) à travers d’autres formes hybrides comme tartane (provençal-italien), soubresaut (provençal-espagnol), liane (Antilles-Ouest). En outre, deux de ces régionalismes sont empruntés au catalan (abricot et aubergine). Tous ces mots conservent encore aujourd’hui les mêmes sources historiques à l’exception de orignac dont l’origine est basque selon le PR. La forme actuelle de ce dernier mot est orignal.

L’une des caractéristiques dominantes de ces régionalismes est sans aucun doute leur appartenance à la catégorie des terminologismes, du moins pour un bon nombre d’entre eux. C’est ce que le compilateur de la liste appelle leur « voie d’emprunt ». D’autres sont des synonymes de mots français parisiens ou île-de-franciens ou encore appartiennent au vocabulaire de l’argot général ou militaire. Aujourd’hui encore, le court répertoire de Guiraud forme le noyau des régionalismes consignés par les dictionnaires de langue. Autour de lui s’articulent les acquisitions plus récentes dont on ne possède qu’une faible idée de l’ordre de grandeur, car leur recension exhaustive et leur classement systématique restent à faire. La liste des mots français de provenance dialectale ou régionale mérite certainement une mise à jour et surtout un enrichissement non seulement hexagonal mais aussi extrahexagonal. Une nouvelle liste augmentée des nouveaux arrivés depuis 1940, date du plus récent régionalisme mentionné par Guiraud, fournirait un matériel d’étude fort intéressant et fort utile pour déterminer des critères d’inclusion et d’exclusion de ces unités linguistiques des dictionnaires de langue. L’analysé détaillée de ce stock de régionalismes et les critères dégagés réserveraient peut-être des surprises aux chercheurs.

En nous fondant sur l’inventaire de Guiraud, signalons, pour mémoire et en guise d’exemple de travaux à accomplir, quelques remarques que cette liste nous a inspirées. Nous avons relevé les mots les plus anciens ainsi que les mots les plus récents, c’est-à-dire ceux qui ont été empruntés au XXe siècle. Pour chaque groupe, les mots datés avec précision ont été séparés de ceux repérables par leur seul renvoi au siècle pourvoyeur. Les emprunts régionaux les plus anciens sont gaber, loup et olive; tous trois sont datés de 1080. Suivent, dans l’ordre chronologique, cigogne (1113), fresaie et nautonier attestés dès 1120 en français. À l’exception de gaber et de fresaie ces mots ont résisté au temps et à son usure. Ils sont repris par le PR et le Lexis qui conservent les mêmes dates d’apparition que celles qui figurent sur la liste de Guiraud. Seuls cigogne (daté de v. 1100 par le Lexis) et loup (attesté vers 1000 par le Lexis) échappent à cette règle. Ce dernier mot n’est d’ailleurs pas donné comme régional par le Lexis. Le recul d’attestation de nautonier à 1119 au lieu de 1120 dans les deux dictionnaires est négligeable. Parmi les mots auxquels les dictionnaires étymologiques de Dauzat et de Bloch & Wartburg ont attribué une datation imprécise, le plus ancien est séran, apparu au XIe siècle. Le mot n’est pas consigné au PR qui se contente des dérivés plus récents comme sérancer (XIIIe siècle) et sérançage (1845). Le dérivé séranceur est signalé par le PR à l’article sérancer. Le Lexis enregistre séran à l’article sérancer (v. 1200); la date d’apparition attribuée à séran est v. 1080. Aujourd’hui, le mot est synonyme de sérançoir. De nombreux autres mots régionaux sont par ailleurs datés du XIIe siècle : aigle, bouline, bruine, cadeau, corne, dauphin, éteule, etc. Leur nombre augmente au fur et à mesure que l’on se rapproche du XXe siècle, période pour laquelle les statistiques sont plus que lacunaires comme on le verra maintenant.

Dans le groupe des emprunts plus récents, huit mots sont classés sans autre précision comme appartenant au XXe siècle. Ce sont : adret, balès, cheire, cloup, flaougnard, guenuche, pastis et ubac. Le traitement de ces mots ou de leur datation varie selon qu’il s’agisse du PR ou du Lexis qui nous serviront encore de dictionnaires de référence. Deux mots sont exclus des deux dictionnaires : cloup et flaougnard; tandis que guenuche, si on le trouve à l’article guenon du Lexis, n’apparaît pas à la nomenclature du PR. Il est daté de 1608 par le Lexis qui y consacre aussi un développement dans sa rubrique classique. Les cinq mots restant sont répertoriés dans les deux ouvrages; ils se répartissent en deux autres sous-groupes : l’un dont les dates d’apparition concordent avec celles de la liste et l’autre dont les dates s’écartent plus ou moins sensiblement de celles de la liste. Ainsi, cheire, pastis se voient attribuer des dates précises par les deux dictionnaires, soit 1900. Le PR conserve la vague indication XXe siècle pour ubac tandis que le Lexis lui fait faire un remarquable bond en arrière de presque neuf siècles. En effet, la date citée par le Lexis pour ce mot est 1120! Quant à adret, le Lexis donne v. 1900 comme première apparition et le PR 1927; pour balès, le Lexis indique v. 1900 et le PR note l’apparition du mot en 1916 dans le vocabulaire de l’argot militaire. Balès est également enregistré sous la forme balèze par le PR. Le Lexis, quant à lui, privilégie l’entrée balèze et ne donne qu’en fin d’article les variantes balaise, balaize, balès et balèse. Il est à noter que l’exemple choisi chez Audiberti pour illustrer l’entrée comporte la graphie balès et non balèze!

Enfin, une dernière remarque à propos de la série de mots empruntés dont il vient d’être question. Une rapide comparaison avec la première édition du PR (1967) démontre que seuls cheire et pastis ont subi de légères modifications dans la seconde édition de ce même dictionnaire. Marqués comme étant empruntés au XXe siècle dans l’édition de 1967, les deux mots se voient doter d’une date d’emprunt plus précise dans la seconde édition de 1977, soit 1900 comme on l’a vu antérieurement. Les renseignements temporels n’ont pas bougé pour les sept autres mots enregistrés par le PR dans ses deux éditions. La liste de 1968 comprend dix mots ayant une datation d’emprunt précise pour le XXe siècle. Nous les donnons ci-après. Ils sont accompagnés de leur étiquette d’emploi ou de leur sens, quand il y a lieu : baratin (provençal, 1928, argot), braderie (Nord, 1925, « vente de soldes »), cagna (provençal, 1915, argot militaire), fada(s) (provençal, 1940, « servi par les fées »), igue (Quercy, 1906, géologie), pétanque (provençal, 1930, « jeu de boules »), puche (normand et picard, 1907, terme technique : « puits »), rescapé (wallon, 1906, terme technique (mines) : « échappé »), resquiller (provençal, 1930, argot), toto (champenois, 1914, argot). Afin de mesurer les changements qui sont survenus dans le traitement de ces mots dans les éditions récentes des dictionnaires de langue, nous nous sommes livré à quelques petites vérifications dans le PR. L’examen demeure superficiel, mais il montre l’intérêt qu’il y aurait pour la lexicographie à le pousser plus à fond. Les dix mots précités et empruntés au cours de la première moitié du XXe siècle sont toujours consignés dans les dictionnaires les plus récents, tel le PR qui les a tous retenus dans sa deuxième édition. Deux d’entre eux subissent un recul de date d’apparition qui les fait remonter au XIXe siècle (braderie : 1925 → 1867 (voir cependant Lexis qui indique v. 1780); cagna : 1915 → 1883). Un simple recul de date d’apparition sans changement de siècle affecte trois autres régionalismes (baratin : 1928 → 1926; resquiller : 1930 → 1927; toto : 1914 → 1902). Toujours selon le PR, cagna perd son étiquette hexagonale et devient un emprunt non plus au provençal, mais à l’annamite (Viêt-nam). L’emprunt régional le plus récent de la liste de Guiraud est fada(s) qui est daté de 1940 (PR donne XXe siècle et le Lexis ne fournit que la date d’apparition du mot en pro-vençal : 1580). Un écart de plus de quarante ans sépare ce régionalisme des dictionnaires de langue élaborés au cours des dernières années. À lui seul cet écart temporel justifierait un nouvel examen des régionalismes consignés dans les éditions récentes des dictionnaires. De nombreux mots régionaux ont en effet pénétré en « français » depuis le milieu du XXe siècle. Les dictionnaires de néologismes réalisés par Pierre Gilbert (cf. le DMN et le DMC) en regorgent.

De manière à obtenir des informations plus complètes sur le traitement des mots que nous avons retenus à titre de témoins, il faudrait effectuer des sondages et des comparaisons plus poussés avec des dictionnaires plus anciens comme le Littré et le Dictionnaire général, ainsi qu’avec d’autres ouvrages plus contemporains comme le Dictionnaire Hachette de la langue française et la refonte du Grand Larousse encyclopédique qui est en cours de publication sous le titre de Grand dictionnaire encyclopédique Larousse.

3.2. Jusqu’au milieu des années 70, les régionalismes extrahexagonaux étaient systématiquement écartés des dictionnaires de langue (voir la définition 2). Depuis cette époque, il y eut un léger assouplissement et les dictionnaires ont commencé à introduire des régionalismes extrahexagonaux, essentiellement les québécismes, les belgicismes et les helvétismes (PR, Lexis et DFV). Les africanismes n’ayant pas encore bénéficié d’un traitement systématique encombrent de plus en plus les salles d’attente des dictionnaires. Quelques mots isolés comme palabre dans le DHLF et appui(e)-tête dans le PR ont reçu un traitement convenable; mais il est difficile de déterminer s’ils appartiennent à la catégorie des homonymes ou à celle des unités polysémiques, le rapport des groupes homonymie/polysémie et français/français régional n’ayant pas encore fait l’objet de recherches très poussées. Les créolismes de leur côté sont à peine considérés parce que leur étude n’est guère avancée et surtout parce qu’ils ne peuvent pas bénéficier d’un répertoire d’appui le moindrement étoffé, contrairement aux africanismes dont la description est en cours par l’entremise du projet d’inventaire du français d’Afrique. Avant 1975, les lexicographes se préoccupèrent donc fort peu des régionalismes lexicaux vivant en dehors des frontières françaises. Seuls étaient admis quelques emprunts aux langues régionales de France, emprunts qui venaient se nicher auprès du français parisien et île-de-francien poursuivant ainsi la concrétisation d’une mainmise centralisatrice et d’un pouvoir normalisateur sur la langue française. Même encore aujourd’hui, ce regard sur la langue française n’est pas complètement dissous.

Dans la perspective de l’interdiction lexicographique et à la lumière de notre deuxième définition d’il y a un moment, voyons comment se comporte la lexicographie française des dix dernières années à l’égard des régionalismes extrahexagonaux. Trois attitudes fondamentales sont à retenir. Elles ont déjà été esquissées dans un opuscule publié en 1980 (voir Boulanger, 1980, p. 19 et sui-vantes). Nous les reprenons ici, tout en les précisant.

  1. Les dictionnaires incorporent les régionalismes (mots et sens) dans la macrostructure en quantité plus ou moins grande. Il n’est guère possible de connaître le nombre exact de mots retenus, aucune liste n’étant disponible. Le PR en compte quelques centaines, le Lexis se limite à des listes officielles comme les Canadianismes de bon aloi (CBA) de l’Office de la langue française du Québec, liste augmentée de quelques éléments glanés au hasard des modes. Cette liste des CBA qui contient 62 mots a considérablement vieilli puisqu’elle date déjà de 1969. Elle ne répond plus guère aux besoins les plus modernes en matière de réalités linguistiques québécoises. Elle nécessiterait une sérieuse toilette. Cette première attitude est la plus progressiste. Elle se situe sur une gamme allant de la témérité avisée à la prudence réfléchie.
  2. Les dictionnaires refoulent les régionalismes en annexe dans des listes séparées de la nomenclature. Ce procédé utilisé par le DFV dénote tout à la fois une extrême circonspection en face du phénomène et une perpétuation de l’option lexicographique qui se rattache à une normalisation centralisatrice qui perçoit les variations comme condamnables.
  3. Les dictionnaires écartent totalement les régionalismes du dictionnaire, tant de la macrostructure que des annexes. Cette attitude atteste soit l’ignorance du phénomène, soit le désintéressement, soit l’expectative. C’est le cas pour certaines entreprises lexicographiques ayant engagé récemment des travaux d’élaboration de dictionnaires nouveaux ou des travaux de réfection d’ouvrages plus anciens, comme c’est respectivement le cas pour le DHLF et le DUI. Le Logos quant à lui informe clairement les lecteurs qu’ils ne trouveront pas « les vocables ou les emplois propres à la Suisse, à la Belgique, au Canada » (Préface, p. IX).

Les attitudes, qui ont divergé au cours de la brève période qui s’étend de 1970 à 1980, tendent indéniablement vers l’uniformisation. En fait, le choix n’existera bientôt plus pour les dictionnaires dont les tendances ne sont pas trop puristes et dont l’ouverture sur le monde est conséquente des événements qui s’y déroulent. Les lexicographes introduiront des régionalismes de toutes les provenances géographiques francophones dans leurs répertoires respectifs (voir la définition 3). Les aspects économiques et commerciaux contribuent de tout leur poids à de telles décisions, car il ne faut pas | oublier que le dictionnaire est un produit de consommation concurrentiel, qui, pour survivre, doit se renouveler de temps en temps afin de conserver son caractère d’actualité et donc se vendre. Mais à elles seules, ces raisons ne suffisent pas. Il faut aussi envisager les pressions extérieures régionales qui participent au mouvement de renouvellement par leurs aspects politiques et culturels. Au surplus, des besoins pédagogiques pressants et le développement des communications interfrancophones incitent les lexicographes à agir de la sorte. Si l’on prend un cas concret, le Québec, par exemple, on pourrait exiger que pour être recommandés comme matériel pédagogique officiel[6], les dictionnaires fabriqués en France doivent comporter une proportion adéquate de québécismes et d’autres régionalismes. Déjà, plusieurs maisons d’édition offrent des adaptations « canadiennes » de leurs dictionnaires. Ces adaptations ne sont pas toutes d’un intérêt égal, ayant été réalisées à l’aide de procédés des plus empiriques jusqu’aux plus réfléchis. À la décharge de ces dictionnaires, il faut faire remarquer qu’il n’existe pas encore de description du lexique québécois qui soit à la fois générale et satisfaisante. Par ailleurs, l’évolution des recherches en lexicographie française actuelle participe à ce mouvement d’unification des plans de contenu macrostructural de la plupart des dictionnaires français.

Voilà donc une catégorie d’interdiction lexicographique qui semble en voie d’atténuation, voire en voie d’être levée. Mais comme on l’a vu, le concept de « régionalisme » demeure toujours sans définition officielle valable. Il supporte d’ailleurs une image plutôt péjorative, se débattant entre des considérations politiques ou géographiques ou socio-économiques et une stricte définition linguistique. Le terme régionalisme lui-même est soumis à l’heure actuelle à des critiques de la part de quelques linguistes et sociolinguistes qui ne le trouvent plus adéquat. L’éclairage de la théorie de la variation linguistique y changera peut-être quelque chose. En attendant, les discours de présentation des lexicographes à ce sujet ne sont guère plus explicites dans les dictionnaires eux-mêmes. Les régionalismes sont donnés « à titre purement documentaire » (DFV 72, p. XI) ou parce qu’ils « ont paru les plus typiques » (DFV 72, p. 1303) ou encore pour que les lecteurs non-Français « puissent voir en quoi leur vocabulaire diffère du vocabulaire général français » (DFV 72, p. XI) (Ces remarques centralisatrices ont disparu de l’édition de 1979 du DFV marquant par là une évolution des mentalités et un début de prise de conscience de la variation linguistique francophone). Pour le PR, il s’agissait d’expliquer aux lecteurs non originaires de la région visée « la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (p. XIX). Le Lexis quant à lui a été limité dans sa sélection pour le domaine qu’il appelle dialectal «  par le petit nombre de travaux écrits et par les nombreuses variantes orthographiques » (p. VIII des éditions de 1975 et de 1979). Dans le DHLF, on relève que les mots régionaux sont « d’une inappréciable saveur » (Note de l’éditeur, s.p.) sans que le lecteur en sache plus à ce propos. Ces bribes des discours d’introduction, où des termes comme typique, fréquent, difficulté d’accès reviennent souvent, masquent les réelles difficultés auxquelles se heurtent les lexicographes dans la sélection des régionalismes. En l’absence de critères scientifiques déterminés et rigoureux et en l’absence d’une théorie du régionalisme et de la variation linguistique qui soit acceptable, on comprendra que la situation perdurera encore un moment malgré les progrès accomplis dans l’analyse du phénomène. Aussi le problème se pose-t-il maintenant pratiquement. Il serait souhaitable d’entreprendre une étude approfondie sur les critères d’introduction des particularismes régionaux dans les macrostructures des dictionnaires français fabriqués en France et d’en tracer les limites. Ce problème « se pose en termes lexicologiques, certes, mais aussi et très ouvertement, en termes sociopolitiques. Les communautés concernées sont souvent divisées sur le modèle de norme à promouvoir et rejettent ou revendiquent inégalement leurs particularismes » (Rey, 1977, p. 144).

4. Conclusion

Malgré un effort d’analyse et de synthèse, notre but ultime n’était pas d’apporter le dernier mot au sujet de la délicate question des régionalismes linguistiques. Nos réflexions se voulaient volontairement sélectives et visaient à une meilleure saisie du concept de « régionalisme », saisie qui demeure néanmoins fragmentaire. Elles n’en contribuent pas moins, croyons-nous, à essayer de cerner les linéaments d’un système complexe qui occupe de plus en plus une place privilégiée au sein du grand système de la langue et qui fournit une matière neuve à la recherche linguistique. Nous avons modestement balisé le terrain et prouvé que le problème des régionalismes est loin d’être réglé, que son envergure et son intérêt ne font aucun doute. A défaut de solutions définitives, nous avons esquissé quelques nouveaux jalons de recherche en pointant du doigt la situation québécoise. Surtout nous souhaitons inviter à l’approfondissement des recherches selon trois axes, un axe sémantique, un axe lexicographique et un axe sociolinguistique encore à explorer.

En ce qui a trait à la situation québécoise proprement dite, des décisions restent à prendre, un consensus reste à établir entre les linguistes ainsi qu’entre les institutions au regard de l’élaboration d’un dictionnaire québécois de la langue française. La phase exploratoire et le travail de déblaiement sont quasi terminés. Il faut songer maintenant à reconnaître une norme langagière adéquate pour les Québécois et à décrire leur lexique d’usage dans les perspectives nouvelles et attrayantes de la théorie de la variation linguistique.

Québec, le 7 mars 1982
Paris, le 15 mai 1982

Bibliographie

1. Linguistique

2. Lexicographie

Notes

[1] Le syntagme français général a été choisi à même une multitude d’autres formes synonymiques existantes, dont l’ordre de grandeur est de plusieurs dizaines. Voir par exemple : français commun, français central, fançais français/de France, français parisien/de Paris, français standard, français universel. Le moins que l’on puisse dire, puis affirmer en face de cette brochette de terminologismes, c’est que leur imbroglio lexical et sémantique est loin d’être éclairci et d’entraîner le consensus des chercheurs. Les degrés de synonymie de ces unités linguistiques oscillent entre le constat d’une correspondance absolue, parfaite entre elles et celui d’une correspondance partielle, avec une gamme de possibilités très variables entre les deux. Dans d’autres circonstances, ces syntagmes peuvent carrément s’opposer, voire désigner des concepts différents. Le concept de « français régional » souffre des mêmes inconvénients synonymiques. Bien qu’elle soit instable et à défaut de mieux, nous utiliserons la terminologie traditionnelle dans la suite de ce texte.

[2] Les résolutions des sigles apparaissent dans la bibliographie.

[3] La comparaison pourrait être étendue à l’examen de l’abréviation dial. (ou dialect.) qui apparaît dans le tableau des abréviations ainsi qu’aux articles dialecte et dialectal du PR. À titre d’indication et sans les commenter en détail, nous donnons les définitions de ces éléments :

Quelques brèves remarques à propos de ces définitions :

[4] Voir la note 3.

[5] Sauf indication contraire les définitions des québécismes proviennent d’un document de travail qui prend les régionalismes québécois comme objet d’étude pour le compte du Conseil international de la langue française (CILF). Ces définitions pourront varier légèrement dans le répertoire définitif.

[6] Au Québec, le ministère de l’Éducation doit donner un avis officiel d’approbation pour chaque manuel destiné à l’enseignement primaire et secondaire. Les dictionnaires sont donc examinés par un comité spécialisé en la matière.

La stratégie pédagogique dans l’aménagement linguistique

La stratégie d’aménagement linguistique

Ce n’est que récemment que les liens nécessaires entre linguistique, terminologie et développement ont été examinés attentivement (voir Corbeil, 1984, p. XV et suiv.). Les relations qu’entretiennent ces concepts au regard des programmes de coopération internationale ont permis d’élargir les perspectives de la terminologie. Dans les milieux occidentaux, la terminologie était vite devenue un instrument propre à favoriser ou à améliorer la communication scientifique et technique dans le cadre de certaines activités socioprofessionnelles définies par voie législative. Il s’agissait presque essentiellement de sociétés développées dans lesquelles les langues jouissaient déjà d’une position enviable mais qu’il fallait rééquilibrer ou renouveler. Encouragé économiquement et politiquement, l’effort consenti pouvait démarrer sur des chapeaux de roue et produire rapidement les premiers résultats. Les conditions ambiantes ont encouragé les réflexions sur la terminologie et sa dynamisation.

On a organisé la terminologie, sur le plan théorique, en élaborant des principes et des méthodes de recherche puis en instaurant un enseignement universitaire et des cadres de formation; sur le plan pragmatique, on a constitué des outils tels que les banques de données terminologiques et les réseaux de coopération internationaux en vue de la diffusion des terminologies. Cet ensemble de données théoriques et pragmatiques a mûri pour déboucher, il y a quelque temps, sur la concrétisation d’une expertise internationale qui rencontrait des besoins émergeant des sociétés dé l’hémisphère sud. Ces sociétés réfléchissaient alors aux moyens d’action les plus aptes à soutenir les projets d’aménagement linguistique en gestation.

Le contexte du développement fournit donc l’occasion favorable d’étendre considérablement le champ d’action de la terminologie en y greffant une partie des activités d’aménagement d’une société donnée. Ainsi, plusieurs programmes d’aménagement incluent des préoccupations terminologiques dans les secteurs de la politique (lois et règlements), de l’éducation (principes d’alphabétisation, élaboration de matériaux didactiques), de la langue (description des langues, fabrication de dictionnaires de langue, réflexions sur la norme), des sciences et des techniques (préparation de dictionnaires terminologiques) et des activités personnelles et collectives de la société en question (amélioration de la qualité de la langue, ouverture sur le monde par la communication).

Si l’on conçoit « qu’il ne peut y avoir développement sans aménagement linguistique ni aménagement linguistique sans terminologie » (Corbeil dans Rondeau, 1984, p. XV), l’équation demeurera incomplète sans l’inclusion d’une concertation au niveau des stratégies à mettre en œuvre. Dans l’optique du développement linguistique, je retiens d’une manière non exhaustive quatre des stratégies auxquelles il faut recourir pour parvenir à un aménagement linguistique global des sociétés « australes » :

  1. la stratégie politique qui fait foi de tout et sur laquelle repose la décision de procéder à l’aménagement, de même que la responsabilité d’édicter les lois et règlements y afférents. Les instances politiques délégueront à des institutions et à des organismes la réalisation et la gestion du programme linguistique, comme par exemple, le choix de la terminologie comme moyen d’accès au monde des technologies et des sciences nouvelles.
  2. la stratégie linguistique de laquelle dépendra l’envergure du programme de la stabilisation et du développement de la langue ou des langues. Je pense, par exemple, à l’inclusion dans un tel programme des volets phonétique, orthographique, grammatical, lexical, lexicographique et terminologique, chacun répondant à une phase précise de l’aménagement. Les besoins vont en effet de la stabilisation d’une langue à tous les niveaux (ex. langue africaine, langue créole), à l’engagement immédiat dans la recherche terminologique, certaines des étapes préliminaires étant déjà franchies (ex. langue arabe, langue espagnole de l’Amérique).
  3. la stratégie sociolinguistique qui concerne les décisions à prendre à propos des aspects comme la variation linguistique, la langue standard, la qualité de la langue, la norme, la régulation linguistique, le bi- ou le multilinguisme, etc.
  4. la stratégie pédagogique qui vise à assurer l’accomplissement, le suivi et le contrôle des programmes d’aménagement définis par les autres stratégies. La formation de futurs langagiers, aménageurs et terminologues est une condition sine qua non du succès des projets d’aménagement.

Pour être efficace, l’aménagement linguistique doit donc compter sur un ensemble de stratégies. Celles-ci constituent la partie exécutive qui s’occupe de la mise en œuvre des ressources susceptibles de répondre aux impératifs de l’aménagement. Les quatre stratégies mentionnées sont de cet ordre. D’autres interventions sont évidemment possibles, comme la stratégie purement éducationnelle, qui s’occupe du processus de la scolarisation, et la stratégie culturelle. Toutes ont un impact considérable dans l’évolution du développement.

Parmi les opérations d’exécution de l’aménagement, la stratégie pédagogique prend un relief particulier. C’est au seuil de la formation que le projet d’aménagement peut être inculqué, puis assumé; les motivations sociales, psychologiques, économiques ou politiques y sont présentées et expliquées de manière à ce qu’elles soient entretenues et qu’elles se perpétuent dans le contexte professionnel.

La formation de terminologues ou d’agents aménageurs se répartit en deux niveaux distincts :

  1. la formation de base, telle qu’elle est déjà structurée dans quelques universités et certains organismes de terminologie. C’est le circuit habituel, c’est-à-dire l’enseignement des principes et des méthodes de la terminologie à une clientèle donnée en vue de la maîtrise des mécanismes fondamentaux de la terminologie. L’objectif est de préparer des terminologues-terminographes.
  2. la formation des formateurs de terminologues, niveau supérieur pour lequel il existe à l’heure actuelle très peu de programmes de coopération structurés. Ce volet s’adresse en priorité aux futurs didacticiens de la terminologie ou encore à ceux qui doivent prendre la direction de projets d’aménagement linguistique et terminologique.

Le consensus atteint, un peu partout sur la planète, à propos de la phase initiale de la formation académique doit aussi être envisagé pour l’étape subséquente. En effet, les programmes de formation de base sont nombreux et similaires partout où s’enseigne la terminologie. L’uniformisation des programmes s’est accomplie en souplesse, ce qui a permis l’accommodement de certaines phases de la formation à des exigences contextuelles, surtout dans le monde occidental. Le déplacement vers la zone sud et l’inclusion de préoccupations développementales constituent une suite naturelle à l’essor originel.

L’élargissement puise ses raisons d’être à deux sources qui se rejoignent pour former un tout :

Propositions pour une stratégie pédagogique

Dans la première partie de cet exposé j’ai évoqué le contexte environnemental et statué sur les rapports entre les projets d’aménagement linguistique, de développement social et de formation dans le cadre de la coopération internationale. Or, qui dit coopération dit échanges de biens ou dé services. Dans notre situation, il s’agit pour les mieux nantis en matière d’expérience terminologique de faire profiter les demandeurs de cette expérience, sans pour autant créer un climat d’impérialisme terminologique intellectuel.

Avant d’aborder les grandes lignes d’un curriculum international de l’enseignement et de la formation en terminologie dans le contexte développemental, il convient de rappeler quelques notions fondamentales.

  1. Les réalités des pays du Sud ne sont pas toujours identiques à celles des pays du Nord. Les manières de penser, de percevoir le monde, donc de le rendre ou de l’expliquer à l’aide de mots ou de termes diffèrent. Des concepts usuels dans un univers sont tout à fait inconnus dans l’autre, des idées ne peuvent pas être exprimées dans une langue étrangère ou sont mal perçues vraisemblablement parce que les usages, les mœurs, les faits de civilisation et de culture marquent profondément chaque société et, par conséquant, chaque langue. Les façons de vivre, de travailler, de se former constituent parfois des obstacles majeurs aux contacts interlinguistiques et interculturels. Il faut donc distinguer, puis reconnaître les particularités afin d’éviter les confusions.
  2. L’enseignement de la- terminologie et la formation des terminologues procèdent d’une idéologie, non seulement politique, mais aussi scientifique. L’idéologie qui est préconisée ici soutient que la terminologie repose sur un corps de doctrine constitué par la linguistique théorique et appliquée.
  3. La terminologie est duelle, c’est-à-dire qu’elle est constituée d’une double réalité : la théorie et la pratique, versants indissociables d’une même chose, que l’on retrouve dans tout geste terminologique quel qu’il soit. Les réflexions théoriques nourrissent donc les pratiques individuelles ou institutionnelles et vice-versa.
  4. La terminologie est une discipline organisée. Le développement actuel des connaissances en terminologie, un peu partout sur la planète, et leur systématisation ne laissent plus guère de place à l’improvisation.
  5. Personne ne peut s’improviser terminologue. On devient terminologue grâce à l’acquisition d’un bagage de connaissances et d’une formation précise où pratique et théorie sont étroitement liées. Corollairement, on ne s’improvise pas non plus formateur sans être passé par un moule. Dans un cas comme dans l’autre, l’autodidactisme conserve encore une certaine valeur, mais celle-ci s’atténue en face des programmes de formation structurés.
  6. Les situations-types de l’aménagement linguistique et de l’enseignement de la terminologie ont donné naissance à des universaux dans les principes d’aménagement et les grandes thématiques à explorer dans le cadre de la formation de terminologues et d’aménageurs.

Le programme de formation des formateurs s’inscrit dans un processus pyramidal qui répond à des contraintes aussi simples que la disponibilité permanente des experts étrangers et à la logique du transfert des compétences. Il s’agit donc de former un personnel spécialisé dans les travaux de terminologie, théoriques et pratiques, et capable de prendre la relève afin d’assurer à son tour la formation de didacticiens qui, eux, seront chargés de la généralisation de l’instruction des futurs terminologues, des terminographes ou des spécialistes d’un domaine selon leurs besoins spécifiques (voir la figure 1). La responsabilité des experts internationaux s’estompera au fur et à mesure que l’on se rapprochera de la base de la pyramide pour disparaître au niveau du seuil de transfert. Ils ne prennent charge que du stade 1 qui correspond au démarrage aménagemental. Le stade 2 correspond à l’autochtonisation de la formation. Le passage entre les stades 1 et 2 constitue le seuil de transfert des compétences. L’interaction entre les stades est constante. Elle aura lieu par l’intermédiaire des futurs experts nationaux qui seront chargés d’assurer les liaisons en matière de coopération nationale et internationale.

La clientèle-cible est difficile à identifier très nettement puisque des interférences sont toujours possibles. Ainsi, une seule personne peut appartenir à plusieurs des catégories suivantes :

Il en va de même pour les formateurs qui peuvent être recrutés dans l’une ou l’autre de ces catégories.

D’un point de vue extrinsèque au contenu même des programmes, la stratégie pédagogique présente diverses caractéristiques :

D’un point de vue intrinsèque, le contenu d’un programme de formation de haut niveau doit incorporer les grandes thématiques qui reflètent les expériences universelles.

  1. Qu’est ce que la terminologie et pourquoi la terminologie? Il s’agit ici de façonner un conditionnement psychologique vis-à-vis la terminologie et de circonscrire son rôle dans une structure comme celle de la francophonie, de l’hispanophonie, de la créolophonie, de l’africanophonie, de l’arabophonie, etc. Ce chapitre permet d’examiner quelques grandes constantes comme :
    • l’histoire et la place de la terminologie dans la société contemporaine;
    • les rapports entre les civilisations pré-industrielles, industrielles et post-industrielles;
    • le développement des langues et la communication interlinguistique qui créent des exigences;
    • l’impact économique de la terminologie dans l’essor mondial, au Nord comme au Sud.
  2. Les aspects linguistiques de la terminologie. Située au carrefour des sciences du langage, elle a conforté ses positions en faisant appel à des contributions de la lexicologie, de la sémantique, de la morphologie (formation des mots, néologie), de la lexicographie et de la traduction lorsqu’elle s’exécute en contexte bi- ou multilingue.
  3. Les fondements pragmatiques de la terminologie. C’est là qu’on retrouve toute l’essence de la terminologie, ce qui en fait une discipline à part entière. Les systèmes de notions et le rôle de la documentation, les principes et les méthodes de recherche longuement mûris au soleil de l’expérience justifient toute la raison d’être de la terminologie.
  4. Les aspects informatiques en terminologie. L’ère post-industrielle oblige à une ouverture vers les banques de données terminologiques et la micro-informatique. Comme outil de recherche et de diffusion, l’informatique apparaît comme une contribution logistique irréfutable à condition que l’intégration de ces puissants moyens soit modelée sur les capacités et les ressources d’aménagement disponibles.
  5. Les aspects sociolinguistiques de la terminologie. Ils réunissent les éléments qui justifient la mise en œuvre puis la réalisation d’un programme déterminé : aménagement linguistique total, norme et normalisation, qualité de la langue et des langues, variation linguistique, évolution de la langue ou des langues, etc. En somme, il s’agit ici d’examiner les rapports du langage avec le psychologique.

Les contenus de programmes esquissés précédemment ont été testés à quelques reprises dans des contextes géographiques différents et dans des situations d’accueil variées. Tantôt les formateurs se sont rendus sur le terrain des formés, comme ce fut le cas à Caracas, en 1983, lors du Primer seminario de terminologia, au cours duquel des experts québécois et danois ont répondu à l’appel de l’Université Simon Bolivar, ou encore lors du colloque de Kigali, en février 1984, organisé dans le cadre de la mission du Professeur G. Rondeau et qui a permis à des experts universitaires et institutionnels québécois de se rendre au Rwanda. Tantôt, ce sont les formés en puissance que se sont rendus sur le terrain des formateurs, comme ce fut le cas pour des représentants du Rwanda, du Cameroun, du Mexique, de l’Amérique du Sud, du Pays basque (Euskadi), de la Catalogne, des pays arabes, etc., qui ont visité des institutions comme le GIRSTERM, l’Office de la langue française et la Direction générale de la terminologie et de la documentation, respectivement au Québec et au Canada.

Tantôt enfin, les deux groupes (formateurs et formés) se sont, pour ainsi dire, retrouvés en terrain neutre, comme ce fut le cas pour les diverses réunions de perfectionnement par zone géographique et communauté d’intérêts. Les rencontres du groupe Nordterm, du Réseau international de néologie francophone et de l’institut de linguistique international en pays arabes sont de ce type.

Nonobstant les obstacles financiers prévisibles, il faut encourager la poursuite de telles rencontres et trouver les moyens d’abolir l’une des difficultés majeures inhérentes à ce genre de séances de formation, c’est-à-dire l’isolement dans lequel chacun se retrouve une fois retourné chez lui. L’enthousiasme du début fait parfois place à l’indifférence massive ou au découragement collectif en face de l’himalaya terminologique à escalader afin de voir s’accomplir les changements envisagés. L’amorce du processus entrepris en milieux survoltés artificiellement ne saurait suffire. Dans cette perspective, les coopérateurs doivent proposer des solutions adéquates et prévoir des programmes à long terme.

Conclusion provisoire

Les infrastructures des jeunes Etats souffrent actuellement de certaines insuffisances ou lacunes dues au caractère récent de leur émergence politique et au désir d’accéder le plus rapidement possible au marché international. Dans l’optique du transfert des technologies, dans lequel la terminologie joue un rôle important, le décalage entre les sociétés industrialisées et surindustrialisées et les sociétés en phase d’industrialisation au sortir de l’ère agricole, le décalage, dis-je, doit être considéré et évalué à sa juste mesure.

Il faut créer un climat de vie communautaire qui permette une confrontation des expériences du Nord avec celles du Sud dans un contexte d’échanges. Encore une fois, il est hors de question de dire à l’autre quoi faire; il s’agit plutôt d’indiquer ce que d’autres ont fait et pourquoi, d’en tirer les leçons et d’en partager les bénéfices. C’est aux Arabes, aux Africains, aux Latinoaméricains, aux Créoles à accepter l’expérience qui leur est offerte, à la transformer et à l’adapter à leurs besoins réciproques. Personne ne saurait le faire à leur place ni mieux qu’eux.

Quatre étapes doivent être franchies dans la mise en pratique d’un plan d’action. Elles se déroulent souvent simultanément :

  1. procéder à l’identification, la préparation et l’évaluation des besoins en formation générale et spécifique, en concertation entre les milieux demandeurs et les milieux étrangers;
  2. procéder à la recherche du ou des partenaires de la coopération et des stratèges de la pédagogie;
  3. procéder à l’organisation et à la gestion concertée des stratégies didactiques prônées;
  4. prévoir les mécanismes d’évacuation progressive des coopérants, autrement dit autochtoniser l’expérience.

À la lumière de ce qui vient d’être évoqué, que peut-on répondre à cette question qui commence à préoccuper sensiblement plusieurs milieux : Est-il opportun de continuer à former des terminologues en 1984?

Je réponds oui parce que la terminologie, de par le haut degré de technicité qu’elle a atteint, est le seul moyen de pourvoir toutes les langues des vocabulaires, lexiques, dictionnaires qui leur font cruellement défaut et dont elles ne sauraient se passer. Elles ont un impérieux besoin de ces outils pour demeurer concurrentielles sur le marché linguistique mondial où l’anglais s’inscrit de plus en plus comme la lingua franca, du troisième millénaire, qui se présentera bientôt à nos portes drapé d’une foule de défis nouveaux. Qu’on ne se méprenne pas : l’anglais est une langue véhiculaire précieuse; il ne s’agit pas de le chasser aux confins de l’univers ou de le faire basculer dans l’antimatière. Il faut plutôt conforter et revitaliser les autres langues, encourager le déploiement en toute connaissance de cause de l’éventail des modèles de créativité linguistique afin de participer à la compétition mondiale en rattrapant les retards accumulés.

La mise en œuvre d’une politique pédagogique dynamique de la terminologie est une condition essentielle à la transformation des comportements linguistiques dans les pays, territoires ou États qui prônent un nouvel aménagement linguistique plus adapté aux conditions de vie contemporaine. Mais il est évident que la stratégie pédagogique, tout comme la stratégie linguistique, passe d’abord par la volonté des instances responsables des changements. Sans cette volonté concrétisée dans l’action, la terminologie et tous les programmes de formation ne valent pas un pet de lapin.

L’insertion de la stratégie pédagogique dans l’aménagement linguistique a pour finalité de faciliter la terminologisation d’une société. Le savoir-faire présuppose l’acquisition des connaissances adéquates au propos et le développement d’une compétence dans l’exécution d’un mandat. La compétence ne peut s’acquérir et s’accroître qu’au prix d’une formation poussée et permanente. Le savoir-faire est indissolublement lié au pouvoir-faire. La stratégie pédagogique proposée n’a rien d’isolationniste, ni d’autarcique, ni d’utopique. Elle se veut une fenêtre permanente sur le monde par le truchement de la coopération et des responsabilités réciproques des formateurs et des formés.

Bibliographie

Corbeil, Jean-Claude, (1984), « Aménagement linguistique et développement », dans Guy RONDEAU, Introduction à la terminologie, Chicoutimi (Québec), Gaétan Morin éditeur, p. XV-XXXIV.

Annexe

Figure 1
Schéma qui représente visuellement le stade 1 et le stade 2 décrits ci-dessous.

STADE 1 — Le stade 1 est la réponse à l’appel de l’expertise internationale afin de mettre en place les étapes successives de la formation :

  • 1. Groupe d’experts internationaux (EI) sélectionné pour un projet d’aménagement spécifique.
  • 2. Formation des experts nationaux (EN) par les EI.
  • 3. Formation des didacticiens nationaux (DN) par les EN assistés, s’il y a lieu, par les EI.

Seuil de transfert des compétences et du savoir-faire.

STADE 2 — Le stade 2 est l’accomplissement du programme d’aménagement dans un contexte national. La concrétisation passe par trois étapes :

  • 4. Formation spécifique des DN par les EN.
  • 5. Formation de terminologues nationaux (TN) par les DN assistés, s’il y a lieu, par les EN.
  • 6. Répartition des TN dans les milieux socioprofessionnels ou institutionnels d’un territoire donné.

Abstract (anglais)

Teaching Strategy in Language Planning

As an applied and theoretical discipline, terminology lies at the heart of all the major language planning projects currently under way or being considered in the world. As terminology has become independent it has acquired its own set of instruments used at differing levels: term banks, research methodology, cooperation by networks, training and educational programmes, etc. Educational has been one of the areas which have contributed most to terminology’s current dynamism. The university teaching of terminology has made a considerable contribution to its wider popularity and to ensuring its independence within the field of contemporary linguistics. Theoretical reflexion at the universities has led to institutional applications.

The author proposes that the teaching of terminology in linguistics and translation courses is essential to the implementation of a complete strategy for language planning. Any programmed linguistic change needs a teaching strategy which will provide for the training of high-quality terminologists. Such training implies two levels: university training of the usual nature, i.e. lectures and seminars on the principles and methods of terminology for undergraduate and postgraduate students, and the training and advanced training of future teachers of terminology, which also belong to university and postuniversity education, since most of the students involved will be called upon to direct new linguistic and terminological planning projects. In certain circumstances the student may be required to follow a university terminology course.

The author also examines the possibility of drawing up an international curriculum for the teaching of terminology and training of terminologists, and of establishing which needs must be met and which methods proposed for international cooperation.

Régionalismes québécois usuels : un essai de description

Introduction

Les aventures francophoniques en matière de lexicographie régionale sont nombreuses et à la mode; elles ne cessent de s’accroître et de se diversifier. Que l’on se situe dans une perspective historique ou dans une optique plus contemporaine, les entreprises de description des lexiques régionaux représentent une portion très importante des productions issues de l’industrie du dictionnaire. Dans certains cas (TLFQ au Québec, IFA en Afrique), il s’agit d’une position de forte influence, tant par le support scientifique que par les moyens économiques dont bénéficient ces recherches; dans d’autres cas, il s’agit d’une position plus atténuée et plus difficile à circonscrire (Belgique, Suisse); tandis que pour d’autres, il s’agit d’une position encore indéterminée, les travaux en étant à leurs débuts (langues créoles). La place privilégiée qu’occupe le TLF de l’Institut national de la langue française (Nancy) dans la mosaïque tient à l’ampleur et à la durée du projet, à son commanditaire gouvernemental (le CNRS), de même qu’à la dépendance totale ou relative des autres recherches francophones à son égard.

La prise de possession de la chose lexicographique par les usagers des différents français régionaux occasionne de nombreux tourments nouveaux aux lexicographes officiels de la langue française, tous logés jusqu’à récemment à l’enseigne du parisianisme et à celle de l’entreprise privée. Ces dictionnaires ne peuvent plus « macrophager » les régionalismes comme auparavant sous peine d’être cloués au pilori lexicographique (voir Dugas 1979 et Boulanger 1985a). Les fabricants de dictionnaires se réjouissent par ailleurs de cette prise en charge par les natifs, car le fardeau, loin de s’alléger, provoque de nouveaux questionnements lourds de conséquences sur le concept de « régionalisme », sur l’organisation macrostructurale, sur la norme générale ou régionale, sur l’aménagement linguistique, sur la francophonie (voir Boulanger 1985b), etc., difficultés que les lexicographes hexagonaux n’ont pas à résoudre seuls cependant.

Où donc peut-on désormais situer le centre de gravité, le point d’équilibre entre la force centripète et la force centrifuge qui bousculent les comportements traditionnels envers la langue française et qui perturbent les démarches séculaires de la lexicographie francophone?

Comme il sera largement question des pressions ou des soulagements ressentis par les lexicographes français au cours de ce colloque, il n’y a pas lieu de s’attarder là-dessus pour le moment.

Somme toute, le principal sujet de discussion est de savoir ce qu’est la langue française aujourd’hui et quel(s) genre(s) de dictionnaire(s) il faut préparer. Autrement dit, dans quelle mesure le français de référence tel qu’on l’a connu et véhiculé perd-il son droit d’aînesse ou sa connotation normative centralisée et monopolistique pour devenir un modèle historique envers lequel il faut avoir le respect de l’ancêtre? J’opterai ici pour une démystification de la supranorme hexagonale actuelle (norme dominante) comme modèle unique de référence pour la langue française contemporaine. Corollairement, la dédramatisation des infranormes régionales suivra son cours normal. Je donne aux termes supranormes et infranorme un sens différent de celui que leur attribue Jean-Claude Corbeil (voir sa communication). Pour lui, supranorme renvoie à la communauté francophone éclatée, dispersée, à l’ensemble des locuteurs ayant la langue française en commun. Ce supragroupe s’élève au-dessus des contingences politico-géographiques. Tandis que infranorme ne circonscrit que la norme particulière à une sous-région d’un territoire plus vaste, par exemple Charlevoix par rapport au Québec. Dans sa perspective, l’ensemble du territoire québécois, la France, la Suisse, etc., possèdent chacun une norme globale qui les caractérise par rapport aux autres pays.

Les modèles

Depuis une vingtaine d’années, des initiatives diverses ont donné naissance à des projets de recherche et à des réalisations lexicographiques régionales d’envergure que ce colloque mettra en évidence ou évoquera, que ce soit en Europe (Belgique, France, Suisse), en Afrique (actions de l’AUPELF et de l’ACCT pour te projet IFA) ou en Amérique (Québec, Acadie, Caraïbes). C’est l’un de ces modèles que j’aborderai en toute simplicité, son extension n’atteignant pas la dimension d’un grand chantier lexicographique qui s’étendrait sur plusieurs années. Il ne sera pas question d’une quelconque Baie James de la lexicographie, étiquette qui convient davantage aux trésors québécois et nancéien.

Le Conseil international de la langue française

La préparation du répertoire intitulé Régionalismes québécois usuels (RQU) était destinée à répondre à une demande du Conseil international de la langue française (CILF). Cet organisme projetait dès 1978 l’élaboration d’une collection d’ouvrages ou de monographies portant sur les français régionaux. Le rôle que s’attribuait le CILF dans cette entreprise se bornait à patronner la série des dictionnaires de régionalismes francophones. Il ne s’agissait pas pour ses dirigeants de coordonner les travaux, ni de les gérer, et encore moins de participer à leur réalisation scientifique. Les membres régionaux du CILF qui ont contribué aux recherches l’ont fait sur une base volontaire et suivant leurs disponibilités du moment. En outre, dans chacune des zones géographiques, les responsables désignés étaient entièrement libres de choisir leurs collaborateurs et de décider du contenu lexical de leur contribution.

À l’origine, quatre partenaires se sont associés au projet : la Suisse, la Belgique, la France et le Québec. Chaque sociétaire devait préparer une liste de particularismes lexicaux qui offraient une image des réalités linguistiques régionales usuelles, sans prétendre aucunement refléter l’entier du paysage linguistique de ces différentes mégarégions. Encore moins s’agissait-il de remplacer des projets de grande envergure et dont l’état d’avancement et les moyens financiers promettaient une moisson lexicale d’une tout autre dimension. La recherche proposée par le CILF obéissait à des objectifs spécifiques dont il faut saisir toute la portée pour bien comprendre le recueil de RQU et le resituer dans son contexte historique et contemporain. Ces quelques balises semblent indispensables et préalables à la présentation du répertoire et des aspects méthodologiques qui ont guidé l’équipe qui l’a réalisé.

Les objectifs du CILF

Le premier objectif poursuivi par le CILF était de déterminer un public cible. Ce public potentiel était composé des lecteurs ou des locuteurs des pays et des États francophones, à l’exclusion des usagers vivant dans les aires linguistiques où était élaboré et rédigé chacun des répertoires projetés. Cet avertissement est d’importance, car tout le programme méthodologique microstructural et macrostructural reposait sur cette distinction. Sous sa forme actuelle, la contribution québécoise n’est pas un dictionnaire fait pour les locuteurs du Nord-Est du continent américain.

Un second objectif préconisé par le CILF visait à fournir une image contrastée des différents français régionaux contemporains et cela dans des limites quantitatives raisonnables. Il n’était pas nécessaire de courir à l’exhaustivité, ni d’empiéter sur des projets bien huilés et dont c’est le programme spécifique. Les contraintes temporelles imposaient en outre des limites quant au nombre des unités à retenir pour la nomenclature et quant au développement des informations à consigner pour chaque article. La description d’un millier de québécismes présentés dans une microstructure simplifiée paraissait acceptable et tout à fait pertinente pour offrir une image colorée et contrastée du français au Québec.

Le répertoire de régionalismes québécois usuels

Une aventure bien québécoise

Avant d’entreprendre la description méthodologique de ce minidictionnaire, j’aimerais faire une petite remarque d’ordre terminologique et dire un mot de la composition de l’équipe.

Mon commentaire terminologique a trait aux -ismes lexicaux.

Comment en effet se dépêtrer d’une structure de mots en -isme qui devient de plus en plus touffue et envahissante. Que ce soit avec des génériques comme régionalisme (voir Boulanger 1985a), régionalisme régional, sous-régionalisme, régionalisme restreint, etc., ou avec leurs spécifiques comme canadianisme (voir Vinay 1981), québécisme, inuitisme, etc., une foule de difficultés surgissent en face du découpage raffiné à l’extrême de ce champ notionnel. Les problèmes terminologiques sont nombreux, sans compter les imbroglios linguistico-sémantiques eux-mêmes : ainsi comment distinguer québécisme (régionalisme propre à la ville de Québec) et québécisme (unité appartenant à l’ensemble du Québec)?

Autrefois, les chercheurs se contentaient du terme général canadianisme, enregistré par plusieurs dictionnaires de langue avec la définition suivante : « Fait de langue (mot, tournure) propre au français parlé au Canada » (Petit Robert). Aujourd’hui, le problème mérite d’être examiné plus en profondeur, car il est autrement plus complexe qu’on ne le croit. La spécialisation des recherches en matière de régionalismes ne facilite guère la tâche à ceux qui veulent mettre un peu d’ordre dans une terminologie effilochée qui rejoint le burlesque pour les uns, tandis qu’elle dénote une réflexion sérieuse pour les autres. L’état constamment changeant de la terminologie de ce secteur manifeste un malaise véritable qui a des origines politiques et culturelles et des répercussions linguistiques qui ne doivent pas être minimisées.

Ainsi, selon un scénario plausible, un mot commun à tous les francophones serait un francophonisme; s’il appartenait aux seuls locuteurs d’Amérique, il serait un américanisme; s’il était propre à la zone nord du continent, il deviendrait un nordaméricanisme; s’il n’intéressait que les États-Unis ou le Canada, il se dirait étatsunisme ou canadianisme; s’il était particulier à la Louisiane ou au Québec, il serait étiqueté louisianisme ou québecisme; s’il n’était localisé qu’au pays de Charlevoix ou en Abitibi, le locuteur aurait affaire à un charlevoisisme ou à un abitibisme. Et ainsi de suite. Toute tentative d’établir une terminologie cohérente dans ce domaine mériterait qu’on s’y arrête, ne serait-ce que pour examiner les aspects sémantiques. Comment dénommer par exemple le régionalisme commun au Québec, à l’Ontario et à l’Acadie? D’un autre point de vue, une même unité pourrait revêtir plusieurs identités suivant les circonstances de recherche. Par exemple, cométique (ou kométik) est un inuitisme et un québécisme. Tout ceci montre combien l’écheveau terminologique (forme et sens) est délicat et comment le chercheur œuvre avec des concepts qui ne sont pas toujours clairs et bien cernés, mais dont il doit néanmoins s’accommoder. Dans la mesure de nos connaissances du moment, il a été tenu compte de ces embûches lors de la préparation du répertoire de RQU.

L’équipe qui a contribué à l’élaboration de l’ouvrage représentait les différentes institutions qui, au Québec et au Canada, jouent un rôle dans l’évolution de la langue française, c’est-à-dire l’université, les médias et les gouvernements. Deux des membres du comité de travail étaient rattachés à l’Université Laval (Jean Darbelnet et Gaston Dulong), un à la Société Radio-Canada (Robert Dubuc) et un à l’Office de la langue française (moi-même). Les travaux étaient coordonnés par Robert Dubuc qui s’est en outre chargé de la rédaction finale avec moi.

Plusieurs autres personnes représentant divers organismes, institutions ou tendances ont été consultées tout au long de la recherche. Ces experts provenaient du ministère de l’Éducation du Québec, de la Commission de toponymie du Québec, de la Direction générale de la terminologie et de la documentation (Secrétariat d’État) et du Département de linguistique et philologie de l’Université de Montréal. Le manuscrit définitif fut par ailleurs soumis aux membres québécois du CILF qui ne participaient pas directement aux travaux, afin de recueillir leurs commentaires. L’ouvrage était terminé au printemps 1983 et il fut publié en juin de la même année (voir la bibliographie).

Description de la méthodologie

Les principes méthodologiques qui ont présidé à la préparation du recueil n’ont bousculé en aucune sorte les méthodologies utilisées ailleurs pour élaborer des dictionnaires plus exhaustifs. Ils n’ont pas non plus révélé d’époustouflantes découvertes en la matière.

Le groupe responsable de la recherche avait arrêté à environ 1 000 unités lexicales l’étendue de la macrostructure. Nous désirions que l’échantillon lexical atteigne un seuil de représentativité et de maniabilité suffisant pour que le lecteur destinataire se fasse une idée générale du français québécois par comparaison avec son propre usage. Cinq critères furent déterminés afin d’appuyer une sélection objective de la nomenclature. Ce sont : l’universalité, la fréquence, l’actualité, la créativité et la référence au français général standard. Tout au long de la recherche, ils sont demeurés pour nous une ligne de conduite empirique. Ils servaient de balises afin d’éviter les écarts trop considérables dans la nomenclature.

1. L’universalité signifie que les mots retenus paraissaient suffisamment connus de la majorité des usagers francophones au Canada, mais principalement au Québec. D’où le titre choisi pour le répertoire : Régionalismes québécois usuels. Les régionalismes restreints à certaines parties du Québec ou les sous-régionalismes, dans le sens non péjoratif de ce terme, n’ont pas été incorporés dans l’ouvrage qui privilégie l’intercompréhension et l’intercommunication totales entre les francophones d’ici. L’étalon de l’universalité reposait sur la représentativité de l’équipe de chercheurs responsables de la mise au point du dictionnaire. De par leur origine, ils couvraient à eux tous l’ensemble du territoire canadien à l’exception de quelques points particuliers que des contraintes de temps et de spécialisation ne permettaient pas de résoudre. C’est pour respecter ce critère d’universalité et de cohérence que des mots comme cani, bagosse, bombe ont été exclus ou, plutôt, n’ont pas été retenus.

2. La fréquence fut évaluée d’une manière très empirique, puisque fort peu d’études étaient disponibles pour étayer scientifiquement les choix. L’étude fréquentielle exhaustive n’était d’ailleurs pas le but visé. Des sondages furent effectués dans l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC) et dans les principaux dictionnaires du français québécois disponibles (quelques-uns de ces réservoirs lexicographiques sont cités à la page 225 du répertoire). Il est donc évident que tel ou tel mot aurait mérité une niche au sein de la nomenclature mais qu’il en est momentanément absent. Tandis que tel ou tel autre mot qui est consigné pourrait être délogé au profit d’un oubli. Ce problème est bien connu dans l’univers lexicographique; il est inhérent au type même des recherches qui nous préoccupent tous. On le rencontre également dans l’établissement de bibliographies. Il ne faut donc pas s’en formaliser, surtout dans le cas des projets dictionnairiques à nomenclature réduite. Le nombre des omissions croît ou décroît proportionnellement à l’étendue de la nomenclature. Plus celle-ci est grande, moins il y a de chances que des unités de base échappent au lexicographe. Notre but n’était pas non plus de décrire les 1 000 québécismes les plus fréquents mais de tenter de cerner des unités très employées par de nombreux Québécois. La très grande majorité des mots conservés a été l’objet de décisions unanimes du groupe. La fréquence étant une affaire relative, chacun jugera de la pertinence ou de la convenance d’entrées comme solutionnaire, gelauder et fichoir.

3. Le critère d’actualité signifie que le mot fait partie du vocabulaire actif de la majorité des Québécois, qu’à tout le moins tous peuvent le comprendre à défaut de l’utiliser couramment eux-mêmes. Quelques mots littéraires et plusieurs unités appartenant à des terminologies rurales et artisanales ont été écartés (par ex. : froissis, pagée de clôture, trécarré), tandis que d’autres figurent à la nomenclature (par ex. : bouscueil, brunante) pour des raisons expliquées un peu plus loin.

4. Le critère de la créativité lexicale ou de l’innovation lexicale permet de rendre compte de l’enrichissement du français général par les régionalismes. Ainsi, des néologismes morphologiques (castonguette, cégep, relationniste), sémantiques (chansonnier, canette, babillard) et des emprunts aux langues amérindiennes (ouananiche, atoca, maskinongé) ou à d’autres langues (caucus, aréna, subpœna) sont logés dans des créneaux privilégiés de la macrostructure. Le critère n’a pas été pondéré par la prise en compte des interférences entre les aspects diachroniques et les aspects synchroniques qui pourraient, bien entendu, faire varier d’une manière sensible l’interprétation donnée aux différents modes de création cités ici. L’analyse est demeurée constamment en surface, soumise, pourrait-on dire, à l’absence de toute chronie. Les problèmes d’homonymie régionale soulevés à cette occasion n’ont pas été résolus lors de la recherche (pour cet aspect des travaux sur le lexique régional, voir Boulanger 1985a, p. 131-136).

5. Le critère de la référence au français général standard signifie que les mots et les termes qui désignent des concepts nouveaux ou différents de ceux qui existent en France furent favorisés. Les particularités du climat, de la flore, de la faune, de la vie culturelle et politique figurent en bonne place dans la série des notions productrices de régionalismes. On a donc considéré comme régionalismes québécois les unités lexicales qui, du point de vue formel ou sémantique, n’étaient pas d’un usage habituel pour les locuteurs francophones de l’extérieur du Québec et du Canada. Ces mots peuvent être connus d’eux, sans qu’ils soient actualisés dans leur discours ou dans leur usage quotidien d’aujourd’hui Certains néologismes sont sources d’interprétations particulières puisqu’ils n’ont de régional que le fait d’avoir été créés au Québec : motoneige, didacticiel, terminologue, nordicité ont rejoint depuis longtemps l’usage francophone universel tout en étant attestés dans la majorité des dictionnaires de langue fabriqués en France. Ils n’en demeurent pas moins des innovations lexicales laurentiennes.

L’objet matériel

Le minidictionnaire comporte deux parties :

  1. La section sémasiologique dans laquelle les articles sont présentés selon les principes lexicographiques les plus connus. La microstructure est développée autour de trois rubriques principales et réitératives; entrée et variante(s), définition glosée ou détaillée, exemples artificiels construits par le groupe de travail. À l’occasion, une rubrique d’observations relatives à la datation, à l’origine, à la prononciation, à des comportements culturels, etc., et une rubrique de renvois ont été utilisées pour éclaircir certains aspects spécifiques des unités ou de leur signification; ces informations sont essentielles à la compréhension minimale de la notion traitée (voir l’Annexe I). Les unités de la macrostructure sont rangées en ordre alphabétique continu; les variantes font l’objet d’un renvoi à leur place alphabétique.
  2. La section onomasiologique (voir l’Annexe II) permet de regrouper les unités lexicales par centres d’intérêt. Le classement systématique par sphère d’activité poursuit un double objectif :
    1. Permettre de repérer rapidement les secteurs les plus productifs en ce qui regarde les régionalismes laurentiens. Ainsi, les conditions de vie des Québécois qui sont explicitées par les dénominations lexicales sont mises en valeur d’une manière plus tangible.
    2. Permettre de repérer les créneaux les plus lacunaires dans le domaine des unités régionales. Nous avons pu identifier deux catégories de lacunes :
      • Les lacunes naturelles, c’est-à-dire des absences qui se justifient par le fait que les québécismes sont réduits au minimum, inutiles, voire inexistants parce que le français de référence se charge à lui seul d’occuper tout le terrain dénominatif pour les activités en question.
      • Les lacunes temporaires ou circonstanciées, c’est-à-dire les absences qui sont dues au fait que les recherches linguistiques n’ont pu être suffisamment développées dans le cadre limité imparti à notre entreprise (par exemple tout le champ vocabulairique des sacres) ou encore dans le cadre des projets autres que le nôtre (par exemple la terminologie de plusieurs domaines des sciences et des techniques dont les développements sont récents). C’est l’ensemble des données recueillies sur tout le territoire québécois et par toute la communauté des chercheurs qui comblera ces vacuums lexicaux généraux et terminologiques.

Le classement onomasiologique suivi est celui proposé par Hallig-Wartburg en 1963. Il a cependant été aménagé là où il paraissait indispensable de le faire.

Description et normalisation

Quelques interventions survenues pour diverses raisons ou restrictions peuvent être interprétées comme normalisatrices, mais tel n’était pas le but fixé puisqu’il s’agissait avant tout de décrire une réalité linguistique. La nomenclature stoppée à quelques centaines d’entrées a obligé le groupe à effectuer plusieurs tours de force. La non-inclusion de certaines formes d’anglicismes (c’est le fun, fun; smatte, beau smatte), d’expressions à la mode (être too much, ~ cool, ~ granola, ~ batik, avoir le look), de mots bien intégrés comme les jurons, les sacres et les expressions du domaine non conventionnel (hostie de ~, maudite marde, ne pas aller chier loin, maudit cul, cul (employé seul), etc.), peut être attribuée à ce genre d’asservissement macrostructural auquel est lié le lexicographe. Le choix des éléments représentatifs pour chacun de ces ensembles de mots ou d’expressions typiquement québécois posait aussi des problèmes d’envergure théorique que le mandat du comité n’autorisait pas à analyser de manière adéquate.

Sous un autre angle, plus officiel, nous avons peu puisé au Répertoire des avis linguistiques et terminologiques de l’Office de la langue française paru en 1982. Une décision de l’équipe a conduit par ailleurs à insérer d’une manière scrupuleuse les quelque 62 canadianismes de bon aloi déjà répertoriés dans la brochure préparée par le premier Office de la langue française en 1969, et cela malgré la vétusté de quelques-uns de ces régionalismes. Une toilette de la définition a dépoussiéré les plus vénérables.

La problématique de la norme et de la normalisation linguistiques au Québec n’ayant pas encore été fixée avec précision dans son ensemble, les sélectionneurs ont consigné une foule d’anglicismes larvés : glissements de sens (rince-bouche), calques (surtemps, frapper un nœud), archaïsmes maintenus grâce aux contacts avec l’anglais (barbier), emprunts franco-québécisés par dérivation ou par assimilation (calleur, débenture, pépine). C’est donc dire qu’aucun jugement qualitatif n’a été porté sur la valeur des mots introduits dans ce court répertoire. Il y a bien entendu des péchés d’omission impardonnables que la critique nous attribuera, tout comme elle pointera du doigt quelques péchés d’action. Nous sommes les premiers conscients de ces imperfections, mais c’est là le lot de l’« ars lexicographica ».

Le cadre lexicographique

Le cadre lexicographique tracé tient compte d’un certain nombre de facteurs de divergence observés dans le discours des Québécois. L’échantillon qu’est ce minidictionnaire veut montrer toutes les facettes de la créativité lexicale de la communauté francophone d’ici sans qu’aucun jugement subjectif ne perturbe la description à cette étape.

  1. Les créations savantes et techniques côtoient les créations populaires : câblodistribution se frotte à castonguette, chiropraticien défie guidoune, souffleuse reluque quétaine.
  2. Les niveaux sociolinguistiques et socioprofessionnels sont rendus : manger de la misère, prendre une brosse ne détonnent pas à côté de poser un geste, à frais virés, francophonisation. Nous avons cependant choisi de ne pas marquer les niveaux d’utilisation des régionalismes, ni en termes de sphère d’activité, ni en termes de niveaux de langue sociaux, chronologiques ou occupationnels.
  3. Tous les exemples d’utilisation sont artificiels, en ce sens qu’ils ont été conçus à partir des compétences personnelles des lexicographes. Chaque sens de chaque mot d’entrée est orné d’une phrase simple qui place l’unité en discours et éclaire sa signification en lui apportant parfois des connotations qui donnent leur pleine valeur québécoise aux éléments retenus : fléché, tablettage. Il n’était pas raisonnable dans les limites assignées de réunir des exemples documentaires et littéraires référencés. Cette recherche est maintenant terminée et elle a été accomplie grâce à l’aide du TLFQ.
  4. Seul le volet lexical du français québécois a retenu notre attention. Nous n’avions pas la prétention de régler les problèmes de prononciation, de grammaire ou de morphosyntaxe que pose la description d’un français régional. En de rares occasions, des indications apparaissent, car elles permettent de québéciser davantage l’unité visée. Ainsi, pour poigné [pɔɲe] et se mettre sur le bœuf [bø], la prononciation a une valeur distinctive; elle a donc été soulignée. En outre, les amérindianismes sont identifiés et quelques datations indiquées.
  5. À l’origine du projet, le seuil de représentativité et de maniabilité avait été fixé à environ un millier d’entrées. Le répertoire définitif de RQU contient autour de 800 québécismes de forme et de sens, y inclus les expressions figées. Il est évident qu’il s’agit là d’une gouttelette dans le grand dé à coudre du lexique québécois. Nous sommes loin des quelques millions d’occurrences ou des milliers d’unités recueillies par les chercheurs qui ont des ambitions d’exhaustivité dans la description.

Notre ambition se limitait à réunir, à l’usage des locuteurs étrangers, un échantillon représentatif du lexique usuel des Québécois d’aujourd’hui, pas davantage. Nous voulions que l’image projetée soit utile aux autres francophones qui envisagent de suivre les méandres lexicaux qui leur rappelleront sans équivoque que l’Amérique constitue encore un morceau de choix dans la grande mosaïque de la langue française. C’est ce continuum et cette unité dans la diversité que nous souhaitions réaffirmer en entreprenant la rédaction de ce vocabulaire partiel usuel des régionalismes laurentiens Nous laissons à d’autres le mot final, l’œuvre d’envergure plus vaste, plus ambitieuse et définitive qui décrira l’ensemble du français tel qu’il se vil au Québec et en terre d’Amérique.

Conclusion

Voilà l’essentiel de la présentation théorique et pratique de ce court essai de description du lexique québécois. Celle-ci respecte dans ses grandes lignes la tradition lexicographique avec toutes les qualités et tous les défauts inhérents à tout choix en matière de lexique.

Une suite est prévue au répertoire de Régionalismes québécois usuels. Dans une seconde étape, nous voudrions en effet que ce type d’ouvrage se substitue à la brochure des Canadianismes de bon aloi, parue en 1969. Déjà la nomenclature a été augmentée à 1 200 unités. Chaque mot est maintenant pourvu d’une référence documentaire ou littéraire. La microstructure sera enrichie de quelques rubriques, tandis que les rubriques occasionnelles existantes seront systématisées. Ainsi, nous pensons parvenir à établir le statut lexicographique québécois de chaque mot. Pour ce faire, un corpus de dictionnaires sera sélectionné; à partir de ce réservoir, une opération de contrôle consistera à vérifier la présence du mot dans cette série d’ouvrages ou à constater l’absence d’enregistrement. Pour le moment, celte rubrique s’intitule repère lexicographique. De même, nous songeons à attribuer des marques d’usage temporelle, professionnelle ou sociolinguistique aux unités. Le besoin pédagogique pressant guidera les rédacteurs dans l’établissement d’un nouveau répertoire. Mais le plus urgent demeure l’élaboration d’un dictionnaire complet qui résulterait d’un consensus entre tous les intervenants dans le dossier linguistique québécois. Passer du rêve à la réalité dépend de notre volonté collective.

Bibliographie

Annexe I

Extrait du répertoire Régionalismes québécois usuels[1] (section sémasiologique)

carriole, n. f.
Voiture d’hiver sur patins, munie de sièges et tirée par des chevaux.
L’hiver, on organise souvent des tours de carriole à la campagne.
1 Datation; 1721.
2. CBA.
carrosse, n. m.
Landau, voiture d’enfant à caisse suspendue.
Il y a encore des parents qui préfèrent promener leur bébé dans un carrosse plutôt que dans une poussette.
carton d’allumettes, n. m.
Pochette d’allumettes.
Dernièrement, il y a eu une exposition organisée par les collectionneurs de cartons d’allumettes de la région.
casque → en avoir plein le casque, loc. verb.
En avoir ras le bol, assez.
Le professeur en a plein le casque d’entendre les étudiants dire qu’ils ont trop de travail le soir à la maison.
casseur (euse) de veillée, n. m.
Trouble-fête, rabat-joie.
Mieux vaut ne pas les inviter elle et lui, ce sont les pires casseurs de veillée qu’il y ait sur la terre.
La variante casseux est plus courante.
cassot, n. m.
Emballage à claire-voie en bois ou en plastique servant au transport des denrées alimentaires périssables.
Le cassot de fraises est moins cher que le cassot de framboises cette année.
cassot → maigre comme un cassot, loc. adj.
syn. maigre comme un chicot, loc. adj. maigre comme un manche à balai, loc. adj.
Maigre comme un clou.
Depuis qu’il a entrepris son régime, il est devenu maigre comme un cassot.
Voir aussi : cassot.
castonguette, n. f.
1. Imprimante à cartes servant aux médecins pour la facturation des comptes d’assurance-maladie.
2. Carte d’assurance-maladie en usage au Québec.
1. Le gouvernement a l’intention de mettre fin à la pratique abusive de la castonguette par certains médecins.
2. Chaque citoyen québécois doit être muni de sa castonguette s’il veut éviter les problèmes de remboursement différé.
Le terme castonguette a été construit à partir du nom de Claude Castonguay, ancien ministre des Affaires sociales dans le Gouvernement québécois.
catalogne, n. f.
Étoffe faite au métier avec des retailles de tissus et qu’on utilise comme tapis, tentures, couvertures, etc.
Le tissage de la catalogne est devenu une vaste entreprise industrielle qui n’a presque plus rien d’artisanal.
1. Datation : 1635.
2. CBA.

Annexe II

Extrait du répertoire Régionalismes québécois usuels (section onomasiologique)

Discussion

André Dugas, Université du Québec à Montréal

Il me semble que tout travail de ce genre va trouver deux entraves formidables. Le premier facteur, c’est le fait de la dynamique des langues qui est très perceptible dans l’étude des lexiques de ces langues. Il y a le vieil ouvrage de Dauzat, La vie et la mort des mots; il est clair et net. Ça, c’est très pertinent dans le cas du lexique, à comparer, par exemple, avec la syntaxe d’une langue. Mais je crois qu’il y a un autre facteur qui est capital : c’est l’importance des recherches dans le sens des études longitudinales ou verticales. Et là, quand on veut faire ressortir du lexique d’une langue un ensemble très restreint de termes ou de lexèmes, il est très difficile de faire la part des choses entre ce qui sera d’ordre vertical ou d’ordre longitudinal. Et chaque fois que des gens vont se voir présenter des listes restreintes de lexique pour une population donnée, il y aura énormément de critiques sur l’un ou l’autre de ces aspects; c’est-à-dire qu’il y aura une sous-région ou une certaine partie de la population qui se sentira lésée et, dans l’ensemble, tout le monde sera lésé parce que, longitudinalement, c’est un choix quand même qui est assez arbitraire. Donc, a-t-on bien pris soin d’essayer de distinguer ces deux sortes d’études? Prenons par exemple les ouvrages de Dulong : c’est assez circonscrit, il étudie, dans certaines régions, un certain type de vocabulaire, donc d’un point de vue vertical, c’est assez approfondi; mais longitudinalement, il ne prétend pas présenter, d’une façon ou d’une autre, un lexique du français du Québec.

J.-Cl. Boulanger

Le commentaire est très juste; c’est pour cela qu’on avait décidé de travailler un peu en « achronie », ce qui nous a permis beaucoup de « péchés »! Il y a d’ailleurs un problème sur lequel on n’a pas beaucoup discuté jusqu’ici et sur lequel il faudra peut-être revenir, ce sont les contraintes qui ne relèvent pas vraiment de la linguistique, mais des compétences individuelles des membres de l’équipe de rédaction d’un tel ouvrage, chacun ayant des expériences, des avis différents sur la langue. Je ne me prends que comme témoin : je suis quelqu’un qui travaille en néologie depuis plusieurs années; je ne peux pas être « purisant », c’est impossible pour moi. Je suis plus laxiste que freineur, « brakeur » de mots... C’est là un problème important dans une équipe de rédaction. Alors, lorsqu’on entreprend un travail semblable, compte tenu des objectifs qui étaient imposés de l’extérieur à l’équipe, compte tenu aussi de la durée de ce travail, c’est un certain nombre de contraintes qui nous ont appris à bien ramer. Une fois que te produit est sur le marché, il faut que les autres l’améliorent.

Lionel Boisvert, Université Laval

Je n’ai pas aimé particulièrement l’opposition que vous faisiez au début de votre intervention entre, d’une part, les travaux d’optique historique et, d’autre part, les travaux d’optique contemporaine. Je pense qu’une approche d’ordre historique peut être tout aussi contemporaine qu’une approche d’ordre synchronique. J’espère qu’on n’est pas considéré comme passéiste si l’on pratique, jusqu’à un certain point, une étude historique du lexique. Contemporain et synchronique ne sont peut-être pas les meilleurs équivalents.

J.-Cl. Boulanger

C’est dans ce sens-là quand même que j’entendais contemporain.

Franz Josef Hausmann, Université d’Erlangen-Nuremberg

Quelles sources lexicographiques avez-vous utilisées? Ou est-ce que vous n’en avez pas utilisées? Par exemple, est-ce que vous avez pris l’ouvrage de Clas, Seutin et autres pour y faire une sélection? Qu’est-ce que vous avez fait des dépouillements des dictionnaires déjà existants?

J.-Cl. Boulanger

Ça n’a pas été un dépouillement « religieux ». À l’origine de cette demande du Conseil international de la langue française, il y avait un responsable qui avait contacté un certain nombre des principaux représentants de la recherche lexicographique québécoise pour qu’on lui fournisse, je crois, à l’origine, moins de 300 mots. Or ces personnes, rattachées à diverses universités, ont fourni environ 300 unités lexicales puisées soit dans leurs fichiers, soit dans leurs propres recherches, leurs corpus ou dans des ouvrages de lexicographie. C’est cette première matière qu’on a enrichie jusqu’à environ 1 000 unités, ramenées par la suite à 800, par nos travaux personnels. Des corpus de chercheurs universitaires, gouvernementaux ou individuels, voilà donc la provenance de la documentation.

Note

[1] R. Dubuc et J.-C Boulanger, Régionalismes québécois usuels, Paris, Conseil international de la langue française. 1983. Texte reproduit avec la permission de l’éditeur.

Le miroir aux alouettes en intelligence artificielle

La décision de fonctionner dans sa langue maternelle ou dans une langue « nationale » (en élaborant des terminologies) ou de se résigner à emprunter la langue outil avec la matière à travailler est politique, car toute langue est capable de tout nommer : l’impression trop fréquente que certaines sémantiques ne peuvent répondre au besoin notionnel relève de l’idéologie (Rey 1979 : 66-67).

Introduction

Le présent exposé prend sa source dans deux séminaires de 2e et 3e cycles consacrés à la néologie et tenus respectivement à l’Université Laval et à l’Université du Québec à Chicoutimi de janvier à avril 1986 sur le thème de l’emprunt dans le domaine de l’intelligence artificielle[1]. Seize étudiants ont participé aux rencontres (12 à Québec et 4 à Chicoutimi). Ils devaient réaliser une recherche appliquée qui consistait à extraire d’une documentation récente les termes d’emprunt appartenant au secteur de l’IA. Chaque étudiant avait à traiter dix notions, une notion pouvant donner lieu à plus d’un emprunt, ce qui occasionnait des cas de synonymie (ex. bottom up method et bottom up system). L’exercice s’appuyait sur les principes et méthodes mis au point au Québec pour le traitement des néologismes (voir Boulanger 1979). Outre le traitement terminologique habituel, les participants avaient comme mission d’établir le statut lexicographique, terminographique et informaticographique des unités terminologiques recensées. De plus, ils avaient l’obligation de se prononcer sur le statut normatif des emprunts, c’est-à-dire que pour chaque terme étranger retenu, il fallait décider de son intégration en français ou de son remplacement par une forme lexicale de facture « bien française ». Ce dernier exercice plaçait les étudiants en situation réelle d’interventionnisme linguistique puisque la décision de retenir ou de rejeter l’emprunt leur revenait et qu’elle devait être justifiée.

Le groupe étant composé de linguistes, de terminologues et de traducteurs, les attitudes devant l’emprunt ont varié en fonction des critères de formation de chacun ainsi que de leur conception réciproque de la norme lexicale en français. Au surplus, l’expérience se déroulant au Québec où les comportements devant l’emprunt diffèrent profondément de ceux que l’on observe en France, il fallait s’attendre à des prises de position favorables à la francisation intégrale des termes allogènes, du moins en apparence. En fait, les Québécois souscrivent à l’hypothèse qui soutient que certaines communautés « rebelles à l’emprunt pur et simple pratiquent plus volontiers le calque qui transpose dans leur système de formation un dérivé ou composé d’une autre langue » (Bonnard 1972 : 1 580).

Au total, 101 termes anglais ont été recueillis, y compris quelques variantes morphologiques ou orthographiques. Ils représentent environ 80 notions différentes. Ils ont donné lieu à une cueillette de 212 termes « français » répartis comme suit :

Parmi les 124 calques, 19 conservent des traces visibles d’un élément étranger que ce soit un emprunt déjà intégré (compteur de bits), un calque morphologique (vecteur de mappage, résolveur de problème), un nouvel emprunt (programme bootstrap), ou encore une forme fautive (signal digitalisé).

L’hypothèse de départ cherchait à vérifier si l’intrusion des techniques et technologies américaines récentes dans la vie des francophones avait pour effet immédiat d’accroître le nombre de vocables empruntés en même temps que les réalias qu’ils désignent. De vérifier également si le calque pouvait constituer une caractéristique des terminologies nouvelles dans une langue, surtout lors de la phase d’installation.

D’où la mise en évidence de trois problèmes linguistiques majeurs, parmi d’autres :

  1. L’impossibilité ou la quasi-impossibilité d’harmoniser les terminologies au plan international, c’est-à-dire de les normaliser.
  2. La mise en relief du facteur de la synonymie avec les avantages et les inconvénients qui en découlent, comme par exemple les flottements terminologiques presque permanents.
  3. La perturbation des systèmes linguistiques, tout spécialement les zones lexicales, morphosémantiques et morphosyntaxiques des langues non productrices de la technologie nouvelle. Le plus souvent ces langues empruntent massivement à des systèmes allogènes d’où émane la terminologie. En conséquence, elles ne sont pas immunisées convenablement contre l’invasion. Quand elles n’empruntent pas, elles calquent, émaillant le langage de fleurs exotiques souvent empoisonnées.

Toutes les innovations nécessitent l’élaboration et la mise en service constantes de terminologies scientifiques et techniques nouvelles en vue d’assurer l’efficacité de la communication ainsi que la diffusion des produits et des informations. La floraison lexicale concourt à l’inflation souvent excessive des dictionnaires chargés d’en rendre compte, en particulier les dictionnaires terminologiques et les banques de terminologie. Les termes voyagent non seulement dans leur langue d’origine mais ils émigrent dans d’autres langues suivant des modalités variables. Tantôt ils y arrivent intacts, tantôt ils s’y faufilent sous la forme d’une construction savamment maquillée ou encore légèrement vêtus d’attributs naturels. « La découverte des réalités d’un pays étranger passe presque toujours par la langue étrangère correspondante, car dans un premier temps on ne peut en parler qu’en les appelant par leur nom » (Rey-Debove/Gagnon 1980 : XI). Le xénoterme précède souvent le calque ou le néologisme originaire, la nécessité de dénommer pressant davantage que la mise au point d’un vocable conforme aux critères de la langue. Des mots allogènes se sont vu ensuite supplantés par des nouveautés internes (ex. logiciel), d’autres ont résisté sous la forme étrangère (ex. wetware) ou calquée (ex. signal numérique), tandis que d’autres enfin vivent en concubinage avec un ou des synonymes internes (ex. matching score / évaluation de confirmation; pattern matching / filtrage / appariement).

Tout comme l’emprunt, le calque est simultanément un procédé et le résultat de l’opération. Il répond donc à des besoins de dénomination tout en s’inscrivant comme un mode organique de formation d’une langue à des gènes qui se combinent, on peut penser que le calque s’apparente à une manipulation génétique, qu’il est le fruit d’une espèce de mutation morphosyntaxique artificielle dans une langue. (Ce qui vient d’être dit vaut uniquement pour le calque formel, car le calque sémantique n’entre pas dans nos préoccupations pour le moment.)

Le calque procédé sera défini comme étant la substitution d’un signifiant de texture étrangère par un signifiant ancien ou nouveau de texture nationale pour désigner soit un signifié totalement étranger, soit un signifié déjà opérationnel en français, soit un signifié lui-même nouveau en français.

Quant au calque-produit, c’est l’unité lexicale issue de la substitution.

Le calque se situe juste à l’intersection des moyens externes (emprunt) et des moyens internes (dérivation, composition, etc.) de renouvellement du stock lexical d’une langue. On le considère comme un xénomorphème (simple ou complexe) transposé d’une langue dans une autre, façonné dans la matrice morphosyntaxique de la langue d’accueil et accompagné ou non de bon sens dans la langue source.

Manifestement, le calque provient du contact entre deux langues et, dans la première phase de son installation, il doit beaucoup au bilinguisme actif ou passif du calqueur. Si l’action de calquer exige une certaine forme de bilinguisme, la réutilisation du calque intégré n’y est pas obligatoirement rattachée. Il y a donc calque lorsqu’un xénomorphème est cloné dans un système linguistique différent, manipulé par des locuteurs qui ne sont jamais ou rarement en situation de communication bilingue. Au fur et à mesure que la motivation d’emprunt ou de calque s’estompe, les interférences ne sont plus perçues (ex. est-allemand, nord-américain; base de faits, moteur d’inférence); d’autant que les nouveaux termes viennent s’insérer dans des suites paradigmatiques qui sont d’allure bien française. Le calque s’apparente à une démarche interprétative. Reflétée à travers un miroir langagier, la forme étrangère reste aux portes du français, son ombre seule franchissant le seuil. Tout comme le reflet d’un objet dans un miroir n’est pas cet objet, le calque est un emprunt sans être l’emprunt. Pour les traducteurs et les terminologues, c’est un vrai miroir aux alouettes lexicales.

Dans la pratique, le calque s’avère difficile à épingler. Seule une double recherche terminologique, une dans chaque langue, permet de rassembler suffisamment d’indices pour en retracer l’origine. C’est le recoupement des informations terminologiques ou la fusion des nomenclatures qui accrédite la filiation entre le terme de départ et le terme d’arrivée. Il arrive souvent que le terminologue n’ait qu’une suspicion du calque s’il ne repère pas la matrice allogène (ex. démon, coquille, scénario, fenêtre forment en apparence des néologismes sémantiques ou des homonymes en français alors qu’ils proviennent respectivement des termes anglais demon, shell, script et window).

La xénoterminologie

La matrice allogène du calque est un moule souple qui permet une réfection autochtone du produit fini à partir des règles propres de la langue cible, que ce soit du point de vue phonétique, sémantique, morphologique ou syntaxique. (Seuls les deux derniers volets ont retenu l’attention pour l’analyse.)

L’étude du corpus confirme que les normes pour calquer ont été respectées.

Sur un total de 212 termes « français », le corpus inclut 124 calques complets ou partiels. De ce nombre, 17 proviennent de propositions de remplacement faites par les étudiants; les autres unités furent récoltées dans la documentation dépouillée ou dans les réservoirs terminographiques existants. Les suggestions étudiantes ressortent d’une opération d’aménagement linguistique, tandis que les 107 termes restants sont des calques spontanés nés dans les milieux spécialisés. Le calque volontaire dérive d’une réflexion linguistique menée sur l’emprunt par le calqueur qui connaît et maîtrise l’arsenal de règles morphosyntaxiques de la langue d’arrivée. Il utilise ces règles dans le cadre d’une opération d’aménagement terminologique dont l’objectif est la francisation.

Certains calques n’ont pas été admis par les aménageurs étudiants. Ceux-ci ont alors mis d’autres ressources néologiques naturelles à contribution pour proposer des unités lexicales, notamment la dérivation syntagmatique interne. De fait, 19 innovations nationales ont été proposées. Elles renvoient à 14 notions. Dans cet ensemble, 12 suggèrent le remplacement de calques seuls, 3 d’emprunts directs seuls et 4 de dénominations multiples (calques et emprunts).

D’un tout autre point de vue, l’interventionnisme linguistique contribue parfois à entretenir un flottement terminologique synonymique. Ainsi, la notion « knowledge engineer » est rendue par 7 dénominations françaises différentes : 2 calques complets repérés dans la documentation (ingénieur de la connaissance et ingénieur du savoir), 2 propositions de calques partiels (ingénieur cogniticien et informaticien de la connaissance), 3 formes d’origine interne, dont 2 équivalents proposés (informaticien cognitif et cogniticien), l’autre unité provenant d’une banque de terminologie (technicien d’un secteur de matière grise). Quant aux notions « expert system » et « inference engine », elles donnent respectivement lieu à 8 et à 12 appellations françaises, de quoi encourager les fervents de la synonymie.

Le miroir

Depuis Nicole Oresme au XIVe siècle jusqu’aux voyageurs en Concorde au XXe siècle, chaque époque a vu la pénétration profonde d’emprunts en français; parmi ceux-ci, un nombre considérable de calques appelés aussi translation (voir Dubois 1963 : 10), se sont installés. « Sous sa forme spontanée, l’emprunt n’est pas l’aventure fortuite qui déstabilise, mais une des conditions mêmes de la vie des langues, du fait qu’elles sont parlées par des sociétés humaines, nécessairement en contact dans l’espace et dans le temps » (Hagège 1983 : 61). On ne peut donc songer à chasser systématiquement tous les mots étrangers afin de leur substituer des unités lexicales autochtones. Cela relèverait du plus pur donquichottisme ou encore d’une nouvelle croisade linguistique.

D’autant plus qu’il n’est pas interdit de se poser la question de savoir si les calques et les emprunts en général sont de véritables transpositions ou si parfois le locuteur n’a pas affaire à des parallélismes de construction, c’est-à-dire à des développements indépendants et souvent simultanés dans les langues en présence. Il est très fréquent que de tels développements reposent sur des virtualités morphosyntaxiques communes à deux ou plusieurs langues, moyennant parfois quelques ajustements mineurs. « Plus les similitudes entre les deux systèmes linguistiques sont nombreuses et profondes —le cas des langues apparentées généalogiquement— plus grandes seront les difficultés pour reconnaître ce qui est un emprunt [ou un calque] et ce qui ne l’est pas » (Goldis 1976 : 100). Par exemple, le français et l’anglais, sans être généalogiquement parents, disposent néanmoins d’un héritage commun dont les traces remontent au Moyen Âge. Sans oublier non plus que dans les sphères scientifiques et techniques, le recours à la formation gréco-latine est usuel. Ainsi, comment détecter que critérialité, déclaratif, procédural et heuristique doivent leur existence aux formes anglaises criteriality, déclarative, procédural et heuristic si on ne remonte pas à la source d’inspiration. Même là, les fondements étymologiques communs laissent l’interprète perplexe.

Si l’on introduit dans le débat le critère du prestige des langues, on s’aperçoit rapidement que c’est la différence d’attrait entre deux langues (la prêteuse et l’emprunteuse) qui explique l’aspect dynamique du phénomène du calque. Celui-ci met en cause des systèmes linguistiques à travers le prestige culturel de chacun et à travers leur poids réciproque dans l’univers contemporain. S’il n’y a pas d’intervention rigoureuse, les cultures et les technologies dominées sont condamnées à l’emprunt linguistique, avec ou sans certificat de citoyenneté ou de naturalisation pour les nouveaux venus. Il est clair que « la valeur attribuée au mot emprunté est une question sociale et nationale; selon que l’idiome et le peuple auxquels on fait des emprunts sont regardés comme inférieurs ou supérieurs, ces emprunts descendent ou montent en dignité » (Nyrop 1913 : 142). Le calque est le reflet définitif et insidieux des influences qu’ont un peuple et une culture sur d’autres. Il s’inscrit dans une lutte de pouvoir. En tant que ressource linguistique innovatrice, il est « le lieu où doivent définir leurs rapports la langue et la culture, une langue de départ et une langue d’arrivée, le mot et le concept, pour savoir à quelle théorie du langage on se réfère » (Meschonnic 1976 : 65).

Le calque sédimente un simulacre de vérité dans la langue d’arrivée. C’est une espèce de bébé-éprouvette : une fertilisation terminologique artificielle. Qu’on ait donc affaire à l’emprunt direct ou à la translation, il reste toujours quelque chose de la langue de départ dans la langue cible, un sentiment d’extranéité.

De par sa motivation psychologique, le calque peut parfois se confondre avec un moyen de défense nationaliste. Comme la référence étymologique allogène se perd pour être remplacée par une fausse référence interne, il crée une impression de fausse sécurité linguistique. Le calqueur s’imagine rejeter ce qui lui est étranger linguistiquement en faisant appel à des éléments morphosyntaxiques internes. Dans le cas des entorses, la nouvelle règle s’additionne au réseau indigène déjà disponible (ex. dã → dé dans la structure : point cardinal + adjectif ou nom ethnique). Le calque parfait est donc un xénoterme qui, pour se conformer à la langue preneuse, adopte une physionomie propre à celle-ci. Les nouvelles formations acquérant une collaboration française par mimétisme, elles se confondent avec celles que l’usager est habitué de manipuler. En fait, il est plus facile de s’adapter au calque, donc de l’avaliser comme ressource créatrice, que de recourir à l’emprunt brut. Le calque s’enfouit alors dans la mémoire collective séculaire des francophones car il correspond à des habitudes langagières communautaires. Tandis que l’emprunt complet ou partiel conserve son apparence parasitaire.

Le calque entraîne une modification de la perception par rapport au réfèrent ou encore une reconsidération de la valeur connotative du signe. L’enveloppe formelle devenue française charme le référent qui peut être lui aussi perçu comme français d’origine. Le facteur psychologique joue un rôle important dans la perception non seulement du signe mais également de l’univers. Une collection de signes étrangers passe dans une autre langue sous une forme déguisée, traînant dans son sillage une collection de notions qui peuvent ou bien enrichir des connaissances culturelles, scientifiques et technologiques ou, au contraire, les perturber.

Il n’en reste pas moins que le calque découle d’une décision interne, que ce ne sont pas les étrangers qui calquent mais bien les francophones eux-mêmes lorsque c’est la langue française qui est en cause. Avant de porter des accusations d’invasion à gauche et à droite, avant de jeter l’anathème, peut-être faudrait-il se regarder dans un miroir afin de se percevoir tel que l’on est.

Bibliographie

Note

[1] Le texte intégral de la communication a été publié dans une autre revue de linguistique. Une bibliographie plus étendue ainsi que les tableaux dans lesquels les termes sont classés par catégorie l’accompagnent.

Le formateur de terminologues: un globetrotteur

1. Introduction

C’est devenu un truisme que de constater, que les progrès très sensibles de la terminologie au cours des 20 dernières années ont conduit, d’une part à l’adoption d’instrumentations et de méthodologies rigoureuses et précises et, d’autre part, à la mise au point de cursus et de cadres de formation qui débordent largement la structure universitaire classique. L’éclatement de l’espace universitaire date, quant à lui, d’environ une décennie, soit depuis que des programmes de 2e et de 3e cycles ont été instaurés et que la formation supérieure peut se dérouler hors de l’enceinte proprement dite de l’université. Un autre constat fait voir qu’à l’heure actuelle, la terminologie est en osmose permanente entre les milieux producteurs et utilisateurs et les milieux académiques où s’effectue l’acquisition des mécanismes moteurs et des corps doctrinaux. Notre discipline est donc devenue Tune des dynamiques fondamentales de tout projet d’aménagement linguistique de par le monde.

L’accroissement considérable des connaissances en terminologie a renforcé l’établissement de vastes programmes d’enseignement et elle a favorisé la reconnaissance de plusieurs universaux au regard des méthodes de formation (cours, stages, échanges, etc.). Cependant, une telle effervescence n’a pas encore permis de mettre de l’avant le phénomène de l’itinérance des formateurs, qui entraîne dans son sillage celle des demandeurs. Dans ce qui suit, nous nous intéresserons aux pays sur la voie de l’aménagement linguistique et terminologique qui ne partagent pas les mêmes systèmes langagiers que ceux que nous sommes habitués à côtoyer dans le monde dit occidentalo-septentrional.

Nous voudrions proposer ici quelques réflexions préliminaires à un examen plus approfondi de la question de la formation des terminologues lorsqu’il existe de nombreux et profonds écarts linguistiques, culturels, sociaux, géographiques, civilisationnels et éducationnels entre les groupes-cibles et les pédagogues. Ces notules s’inscrivent dans là grande constellation de la coopération internationale en matière de terminologie. Elles s’appuient également sur le principe du transfert des connaissances selon un processus pyramidal (voir Boulanger, 1986).

2. Objectifs

La présente communication a, en conséquence, un double objectif :

2.1. Tenter de dégager, à partir de quelques expériences de formation menées au Québec et à l’étranger depuis une décennie, une conception globale de l’enseignement de la terminologie à l’université, et plus précisément de la formation supérieure. Notre vision fait éclater le concept étroit d’« université » conçu au sens traditionnel. Elle se veut un examen filigrane de l’institution qu’est l’université et, simultanément, des stratégies aménagementales que sont l’enseignement de la terminologie et la formation des terminologues et des terminographes.

2.2. Mettre en évidence ou souligner certaines divergences dans les mécanismes de formation déjà établis lorsque les groupes-cibles représentent des pays, des États, des institutions et des langues qui divergent profondément de nos conceptions habituelles en ces matières. Les mécanismes existants doivent être réajustés et reciblés en fonction des communautés linguistiques aménagées et ils doivent tenir compte de la structure des langues en présence. Il s’agit à ce niveau de transcender des généralités et d’identifier des besoins spécifiques à chaque contrée. Expériences à l’appui, nous illustrerons là quasi-impossibilité de prôner un mode de formation uniformisé pour tous les terminologues et toutes les situations observables sur la planète, sans que cela remette cependant en cause des universaux déjà acquis.

2.3. L’exposé va comprendre deux parties :

Les avenues scrutées de manière cursive situent la formation à un niveau supérieur qu’il est difficile de cataloguer par de simples étiquettes comme certificat, baccalauréat, maîtrise ou doctorat. Il s’agit de la formation concentrée au plus haut niveau et dont l’incubation est de courte durée tout en étant de la plus grande efficacité. En outre, les situations évoquées sous-entendent toujours des contacts interlinguistiques perturbés et perturbants même si le français demeure la langue véhiculaire utilisée lors de la période d’apprentissage. Le rapport entre langue d’enseignement/langue de départ/langue d’application est déséquilibré et de nombreux bruits s’immiscent dans la communication.

3. La navette terminologique

Incontestablement, la terminologie est devenue une affaire planétaire. En conséquence, la dispersion géographique des personnes-ressources et des demandeurs requiert de nombreux déplacements et des ajustements de part et d’autre. Depuis une vingtaine d’années, nous avons participé à la percée de la terminologie comme discipline tributaire de la linguistique et comme point d’appui à l’aménagement linguistique, à son intronisation universitaire simultanément au Québec et en Europe (Autriche, Allemagne, Scandinavie [Finlande, Suède, Danemark], Angleterre, Catalogne, France, Suisse), puis à l’expansion généralisée des curriculums de par le monde. Avec comme retombées, des contacts répétés entre les principaux intervenants, la régulation des programmes d’enseignement et la formation de stratèges de haut calibre. Devant les gigantesques chantiers terminologiques qui provignent sur tous les continents, il n’est pas étonnant de constater que les pédagogues ont accepté de prendre leur bâton de pèlerin et de contribuer à la grande croisade terminologique. Celle-ci produit aujourd’hui des fruits multiples comme le montre le consensus universel en ce qui regarde les principaux éléments communs qui doivent figurer dans tout programme de formation (voir Boulanger, 1986 et OLF, 1981). Des linguistes et des terminologues sont donc devenus des globetrotteurs de l’aménagement des langues.

Après une dizaine d’années de globetrottage, quelques grands constats se dégagent des aventures de formation et des obligations qui y sont rattachées. Nous en signalons cinq :

Le globetrotteur apparaît comme un missionnaire de la terminologie et un généraliste capable d’élaborer une stratégie pédagogique adaptée à chaque situation qui lui est soumise. Il doit éviter certains pièges, tels le phénomène de l’érosion des compétences, la tentation du terrorisme terminologique intellectuel et l’incrustation dans le milieu receveur. Pour ces raisons, il faut encourager l’établissement d’un processus pyramidal de transfert des connaissances et de l’expertise ainsi que l’identification d’une source d’autorité locale susceptible d’assumer des responsabilités à chaque niveau de la pyramide de l’aménagement. Ces éléments contribuent à la saine gestion du processus pédagogique ainsi qu’à la gestion efficace du projet d’aménagement linguistique d’un État.

3.1. Le triangle planétaire

Les situations de formation qui peuvent se présenter sont les suivantes :

3.1.1. Les formateurs accueillent les demandeurs sur leur terrain. Dans ce cas, c’est l’apprenant qui se déplace afin d’acquérir des connaissances en terminologie et en terminographie. En général, les déplacements se font selon un axe sud-nord, plus rarement de l’est vers l’ouest. Les visiteurs peuvent alors bénéficier des infrastructures solidement implantées dans les entreprises privées ou publiques, les universités et les diverses institutions intéressées au projet d’aménagement linguistique. L’Office de la langue française, la Direction générale de la terminologie et des services linguistiques, l’université Laval et les grandes entreprises ont ainsi reçu depuis plusieurs années des stagiaires, des étudiants et des représentants de nombreux pays européens (Pays basque, Catalogne, etc.), africains (Maghreb, Cameroun, Rwanda, Soudan, etc.), sud-américains (Venezuela, Chili, Uruguay, etc.) et asiatiques (Chine, Inde, etc.), sans parler du Mexique. Dans cette première situation type, on constate que le visiteur est parfois submergé, sinon englouti, par la masse, des informations qui lui arrivent tous azimuts et qu’il doit digérer au fur et à mesure. Ceux qui s’en tirent le mieux, ce sont sans doute les étudiants inscrits à des études supérieures et qui disposent de plus de temps pour leur apprentissage.

L’arrivée rapide et ininterrompue des informations empêche souvent les parties de faire le point de manière raisonnée et comparative. De nombreuses questions demeurent sans réponse pour les étrangers. En outre, l’apprenant est fréquemment débordé par le nombre de personnes à rencontrer et de lieux à visiter, de sorte qu’il finit par se perdre dans le dédale des intervenants qu’il rencontre à tous les niveaux hiérarchiques et administratifs. Nous pourrions recourir ici à l’image colorée du « barrouettage » pour expliquer au mieux l’état d’esprit dans lequel se trouvent certaines personnes au sortir d’une formation intensive, épuisante et souvent hors de proportion avec leurs besoins et leurs objectifs spécifiques. Cette pédagogie passive n’a pas toujours créé des effets bénéfiques et ceci est dû à l’absence d’implication et d’identification des attentes de chaque participant. Au contraire, on y a souvent retracé quelques syndromes profonds du passage au Nord-Ouest.

3.1.2. Les formateurs sont amenés à se déplacer sur le terrain des demandeurs. Ils y partent armés de leur trousse terminologique à tout usage et à toute épreuve en vue de régler ipso facto la situation d’aménagement pour laquelle on les consulte. De tels déplacements plongent l’expert dans des contextes linguistiques, sociaux, culturels, civilisationnels et géographiques perturbant et parfois même désillusionnant par rapport aux espérances. Qu’on juge de la diversité des lieux visités par quelques expériences qui au cours des récentes années nous ont conduits de la Syrie au Maroc, du Venezuela à l’Angleterre, du Sénégal à Madagascar en passant par le Rwanda, sans compter la France et la Belgique qui ont accueilli les formateurs québécois à de nombreuses reprises. Chacun des publics requiert un programme de formation générale auquel se greffent des exigences contextuelles caractérisant chacune des zones géographiques et chacune des communautés linguistiques.

Parmi les principales difficultés rencontrées, il convient de signaler la définition imprécise de la conception de l’aménagement linguistique, l’absence parfois compréhensible de documentation fondamentale en terminologie et qu’il faut combler, la méconnaissance de l’état d’avancement des travaux par les autochtones eux-mêmes, ainsi de suite.

Les personnes-ressources sont également dominées par des contraintes de temps (durée du séjour trop court, envergure des programmes à élaborer, etc.), par le nombre de personnes à rencontrer, d’institutions à visiter, sans compter sur les impondérables politico-militaires en quelques points chauds du globe et les conceptions de la vie quotidienne parfois à l’opposé des nôtres, en particulier les notions de temps et d’horaire.

En revanche, les formateurs bénéficient de conditions favorables :

3.1.3. Les formateurs et les formés peuvent pour ainsi dire se retrouver en terrain neutre, comme cela s’est produit à quelques reprises récemment, notamment à Bordeaux en février 1985, alors que des Québécois et des Africains provenant d’une quinzaine de pays ont tenu un séminaire de formation à l’École internationale de Bordeaux. C’est également le cas des diverses réunions de perfectionnement et de concertation régulièrement organisées en Europe par les pays scandinaves. Les rencontres de ce genre répondent à des impératifs de plusieurs ordres, en particulier à des regroupements par zones géographiques, par communautés d’intérêts, par langues ou groupes de langues. Le Réseau Nordterm, le Réseau francophone de néologie scientifique et technique ainsi que l’Institut International de linguistique en pays arabophones répondent à ces critères.

Dans ce genre de rencontres les avantages et les inconvénients s’entrecroisent pour créer un climat de neutralité qui donne lieu à des échanges enrichissants mais qui demeurent souvent fragmentaires. Néanmoins, cela permet de faire le point sur des sujets ou des problèmes communs, de générer de nouvelles idées, de repousser les cas d’espèce. En fait ces situations ne constituent qu’une amorce des relations qui devraient s’établir puis déboucher sur une collaboration mieux adaptée à chaque contexte géographique et à chaque espace mental. Pour l’heure, il faut se demander si ces regroupements ponctuels ne se font pas parfois au détriment des activités pédagogiques planifiées, parfois au détriment des personnes-ressources ou encore au détriment des apprenants.

3.2. Le contexte coopératif de l’aménagement terminologique (AL)

Nous avons vu que le contexte de l’aménagement linguistique et de l’application des politiques linguistiques dans de nombreux États modernes a eu pour effet de modifier considérablement la conception tout comme les pratiques de l’enseignement de la terminologie. Confiné pendant de nombreuses années aux programmes de traduction dans les universités, puis inséré plus tard dans les programmes de linguistique, ce n’est qu’à une période relativement récente que cet enseignement s’est ouvert au concept d’aménagement linguistique. À considérer aujourd’hui un continent comme l’Afrique où sont menés des dizaines de projets nationaux d’aménagement linguistique, il est aisé de déduire que chacun de ces projets suscite ou va susciter des besoins importants en matière d’enseignement de la terminologie et dé formation de « terminologues de terrain » bien rodés aux techniques de la terminographie traditionnelle et capables de travailler dans le contexte du développement linguistique qui est celui de la plupart des États africains d’aujourd’hui.

3.2.1. Le terminologue-aménagiste, un besoin nouveau

Le développement de la terminologie dans les dernières dix années comme discipline-clé de l’aménagement linguistique au plan international a reposé et repose encore de façon aiguë la question de la formation des terminologues ou, si l’on préfère, celle de l’enseignement de la terminologie à l’université.

Que l’on fasse de la traduction ou de l’aménagement terminologique au travers un programme complet d’aménagement linguistique, le besoin de pouvoir disposer de terminologues compétents est une évidence en soi qu’il est inutile de vouloir démontrer. Disons seulement que l’employeur d’aujourd’hui compte certainement pouvoir embaucher des terminologues déjà formés, à leur sortie de l’université, sans qu’il faille leur montrer l’abc du métier et les former longuement sur le tas comme c’est souvent le cas encore aujourd’hui.

Pour faire un peu d’histoire disons que le mot terminologue est d’usage assez récent, il est signalé au Petit Robert depuis 1977 avec la mention Québec (1970-1971) comme lieu d’origine du terme. La date, récente d’apparition du terme terminologue illustre bien cette situation qui a longtemps prévalu, à savoir que la terminologie n’était pas perçue comme une discipline autonome générant ses propres participants, des « spécialistes de la terminologie », des « terminologues » ou même des « terminographes » comme Alain Rey les qualifiait déjà en 1975. Ce n’est qu’à compter des années 70 que l’on s’est mis à considérer la terminologie comme une discipline indépendante de la traduction et que l’on a de moins en moins « traduit » les termes au fur et à mesure que les terminologues sont apparus, ces étranges créatures issues de la lexicographie terminologique ou terminographie.

Les années 1970-1971 coïncident avec le développement au Québec de l’Office de la langue française et l’embauche, étalés sur diverses époques, des centaines de terminologues qui ont travaillé jusqu’à, aujourd’hui. Cela veut dire que l’Office dans le concret a dû élaborer de nombreux concours de recrutement, rédiger des descriptions, de tâches, déterminer des critères d’admissibilité, préparer des examens de sélection et des canevas d’entrevue. À compter de cette époque, il a donc fallu procéder à une foule de gestes administratifs nouveaux sans pouvoir bénéficier de l’expérience des autres, inexistante dans ce domaine particulier de l’activité linguistique.

Pour mettre sur pied un organisme comme l’OLF, par exemple, il a fallu très rapidement recruter un nombre important de terminologues (ou de terminologues en devenir, pour être plus exact). Or, il n’y avait alors que très peu de terminologues déjà formés et disponibles sur le marché du travail. De plus, l’enseignement de la terminologie au Québec n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements. On a alors choisi de recruter des linguistes (mais aussi des traducteurs) connaissant bien la lexicologie ou ayant déjà travaillé en lexicographie et on les a formés sur le tas après une brève initiation au travail terminologique. Les années se, sont chargées depuis lors d’en faire de véritables terminologues.

Rappelons encore et, c’est un aphorisme de le répéter, que le terminologue doit être de toute façon un praticien, très polyvalent. Ce dernier doit, être tout à la fois linguiste, langagier de spécialité, documentaliste, informaticien, technicien et gestionnaire pour pouvoir réaliser pleinement les tâches de terminologie qui lui sont confiées. Nous avons passé sous silence un aspect devenu aujourd’hui fondamental en terminologie et c’est une solide introduction au traitement informatique des données terminologiques et à la micro-informatique en général. Il est très probable et prévisible que le terminologue de demain ne, pourra plus se passer du support de là micro-informatique dans son travail quotidien.

Selon les tâches auxquelles on a destiné les terminologues québécois, on a recruté selon trois types principaux de besoins :

Pour chacune de ces catégories, il a fallu déterminer une série d’exigences que les candidats devaient rencontrer pour être admissibles aux concours de recrutement de l’Office. Il faudrait ajouter aujourd’hui à cette brève typologie des terminologues, le terminologue-aménagiste qui travaille à des projets d’aménagement terminologique à l’intérieur de projets plus larges d’aménagement linguistique. C’est cette catégorie qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui et que nous avons visée dans l’expérience de formation que nous allons vous relater maintenant.

3.2.2. Le nouvel axe nord-sud

Depuis quelques années, avec le développement de nombreux projets d’aménagement terminologique dans des pays en développement, des besoins nouveaux de formation de terminologues de terrain sont apparus. L’enseignement de la terminologie a dû pouvoir refléter cette évolution et permettre la formation de terminologues-aménagistes. C’est dans cette perspective que s’est située l’expérience que nous vous présentons, le stage de perfectionnement en terminologie-lexicographie (ACCT-CIRELFA) tenu à l’École internationale de Bordeaux (Talence, France) du 28 janvier au 15 février 1985. Mais avant d’en arriver à la relation de ce qu’a été ce stage de Bordeaux, il convient de poser quelques jalons historiques pour mieux nous situer au sein de ce nouveau compagnonnage développement linguistique/aménagement linguistique/terminologie. Ce n’est vraiment qu’à partir des années 80 que ce compagnonnage tripartite a pris un essor significatif. On n’a qu’à songer aux expériences conduites par le CIRELFA au Maghreb et en Afrique noire axées essentiellement sur la thématique « formation en terminologie et développement linguistique » (coopération avec l’IBLV à Tunis et l’IERA à Rabat, pour le Maghreb, coopération avec l’ACCT au sein de projets de description linguistique en Afrique noire, comme LETAC, IFA —qui a produit l’Inventaire des particularités lexicales, du français en Afrique noire—, LEXIS et DIMO, en terminologie). C’est de la même mise en relation de la terminologie avec le concept de « développement linguistique » qu’a procédé le Colloque « L’aménagement linguistique et terminologique du RWANDA : bilan et perspectives » qui s’est tenu à Kigali au mois de février 1984. Les recommandations faites en conclusion du colloque ont fortement insisté sur la nécessité d’appuyer le projet rwandais d’AL (comme pour tout projet d’AL, d’ailleurs) sur une structure adéquate d’enseignement de la terminologie, structure qui tienne compte du contexte africain général de développement linguistique. Enfin, pour terminer cette introduction, mentionnons que c’est sous cette thématique générale très « internationalisante » que s’est tenu à Luxembourg, en 1984 le Colloque international de terminologie « TERMIA 84 : Terminologie et coopération internationale ». Il ne faudrait pas oublier également de citer, pour mémoire, que la même année s’est tenue à l’École internationale de Bordeaux une session de perfectionnement en lexicographie et en terminologie à l’adresse des linguistes africains engagés dans les projets LEXIS et DIMO. Une vingtaine de participants se sont rendus à l’invitation de l’ACCT, au mois d’avril 1984 pour participer à ce premier stage de Bordeaux.

3.3. Le stage de Bordeaux 1985

C’est dans cette veine qu’il faut situer la tenue du Stage de perfectionnement en terminologie-lexicographie à l’École internationale de Bordeaux (Talence) organisé en 1985 (du 28 janvier au 15 février) par l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) et le Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA). Le stage s’adressait principalement à des représentants de pays africains engagés dans un processus d’AL et désirant parfaire leurs connaissances en matière d’aménagement terminologique sous toutes ses facettes (planification des besoins terminologiques, recherche en terminologie, normalisation terminologique, diffusion et implantation terminologiques).

Le stage d’une durée de trois semaines (quinze jours d’enseignement) à raison de sept heures de travail par jour (leçons et travaux pratiques) a réuni 35 linguistes représentant quelque 16 pays africains. Le stage a été conçu à l’origine, comme un cours de perfectionnement en lexicographie et en terminologie, il a fait une place importante a toutes les questions relatives à l’aménagement terminologique.

Les organisateurs du stage ont visé comme objectif principal la définition d’une méthode de travail en terminologie qui puisse garantir la qualité des travaux terminologiques entrepris e Afrique en tenant compte de la situation particulière des langues africaines et, aussi favoriser au maximum les échanges professionnels d’une langue africaine à une autre ou entre groupes linguistiques apparentés.

Des objectifs secondaires se sont greffés à ce programme, comme ceux de :

Il est important d’insister ici sur le fait qu’un fort accent a été mis sur l’adaptation méthodologique aux situations rencontrées en abordant les langues africaines. Ainsi, des techniques d’inventaire doivent être mises au point pour pouvoir répertorier les termes en usage à l’oral et apparaissant en langue nationale. C’est, en effet, seulement à partir d’un examen très minutieux de cet acquis terminologique qu’il sera possible d’envisager le développement linguistique des langues africaines caractérisées encore aujourd’hui par leur oralité. C’est ainsi que des conseillers linguistiques africains ont été mis à contribution tout au long du stage pour recréer sans cesse et le plus exactement possible le contexte africain de travail qui ne nous était pas familier.

Suite au Stage de Bordeaux (1985), l’idée est apparue aux organisateurs du stage et aux participants qu’il serait très souhaitable que soit mise sur pied le plus rapidement possible une « École itinérante de terminologie » pour sillonner diverses régions du globe qui sont en développement et enseigner les divers aspects de l’aménagement terminologique et plus spécialement le travail terminographique en mettant à contribution les linguistes nationaux pour coller le plus près possible aux caractéristiques sociolinguistiques des milieux en présence. Il va sans dire que les besoins en cette matière des pays en développement sont très importants et le demeureront pour plusieurs années encore. À ce titre, la terminologie est plus que jamais devenue une discipline internationalisante en pleine effervescence et l’enseignement de la terminologie doit pouvoir suivre ce mouvement et sans cesse être à l’écoute de besoins pour demeurer au pouls de la modernité et continuer à se développer dans les années futures.

D’autres stages à caractère international et tiers-mondiste verront sûrement le jour dans les années à venir et cela est très important pour garantir le succès des expériences d’aménagement linguistique qui ont été entreprises et qui seront entreprises. Mais pour pouvoir progresser en ce domaine, il y aurait encore beaucoup de recherches à entreprendre ou à poursuivre pour continuer à améliorer l’enseignement de la terminologie dans le monde et l’orienter selon un modèle relativement unifié ce qui est de la nature même de la terminologie.

Bibliographie

La lexicographie québécoise entre Charybde et Scylla: le Dictionnaire CEC jeunesse

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu (Mallarmé, « Le Tombeau d’Edgar Poe », 1876).

1. Un dictionnaire québécois

1.1 Dictionnaire et connaissance

Le dictionnaire est le signe apparent d’une société développée et autonome, en pleine possession de son identité culturelle et linguistique. Très tôt, avant même le début de leur scolarisation, les enfants ont des dictionnaires entre les mains. Dès l’école, le dictionnaire devient un intermédiaire pour résoudre maintes difficultés rencontrées dans une matière ou dans l’autre. Il contient une foule de réponses sur tous les sujets. Il ne fait aucun doute qu’il domine l’univers de l’enseignement.

Objet culturel, instrument de connaissance et outil linguistique par excellence, le dictionnaire est situé à la frontière du social. Il témoigne des modes de vie d’une communauté dont il reflète à travers les mots toutes les activités à un moment de son histoire et de son développement. En retour, tous les membres d’une société cherchent à se reconnaître dans le dictionnaire. Chacun s’y regarde comme dans un miroir. Son rôle est de rendre compte de l’usage linguistique caractéristique d’un groupe social lorsque celui-ci s’examine de l’intérieur.

Le dictionnaire constitue un mode d’accès privilégié à la connaissance et à l’accroissement du savoir sur les réalités abstraites ou concrètes désignées par les mots. Comme tel, il devient une référence ethnologique et anthropologique de première grandeur. En tant que moyen d’information sur les mots et leurs usages, il aide à nuancer la pensée, tout comme il favorise la transmission de l’information grâce aux mots justes.

Le Dictionnaire CEC jeunesse[1] dessine le premier portrait fidèle de ce qu’est la langue française québécoise des années 80. Les transformations considérables qu’a connues notre société dans toutes les sphères d’activité au cours des vingt-cinq dernières années ont contribué à l’émergence d’une nouvelle perception de la qualité de notre français et à la prise de conscience de nouvelles attitudes quant à son utilisation. Ce Français est maintenant senti comme formant un tout qu’il faut analyser à partir de l’espace ambiant qu’est le territoire québécois. La subordination séculaire à une évaluation qualitative exclusivement extérieure est rejetée et remplacée par une évaluation interne. Les Québécois deviennent leurs propres juges en matière linguistique et cela correspond bien à une nouvelle psychologie sociale.

La nomenclature sélectionnée intègre une saisie globale de notre réalité langagière qui rejoint tous les vœux et qui ne laisse pas subsister la traditionnelle dichotomie de la ressemblance et de la différence entre le français de France et le français du Québec. Le dictionnaire a été construit autour de l’idée cruciale que les Québécois parlent et écrivent la langue française au même titre et aussi bien que tous les autres francophones, et qu’ils y incorporent, soutiennent et défendent des particularités qui donnent au français d’ici une coloration originale. Le français québécois évolue suivant son rythme propre mais toujours en étroite symbiose avec la langue française générale. Il n’y a aucune raison qui justifie que l’on continue d’entretenir le mythe de la marginalité linguistique. Ce petit dictionnaire multiplie les indices de la déculpabilisation linguistique devant l’emprise normalisatrice européenne. Le complexe du « mal parler » est résorbé au bénéfice d’une prise en charge par les Québécois de la gestion de leurs propres ressources linguistiques.

1.2 Conception du dictionnaire

Le présent répertoire de mots résulte de l’image que les citoyens québécois veulent se donner de la langue française. Les référents sont définis de l’intérieur car c’est la perception que l’on a de soi-même qui construit une réalité linguistique. De fait, ce sont les allusions à des éléments de la vie en France qui deviennent marquées, soit dans la définition, soit dans l’explication sémantique, soit dans l’exemple d’emploi (voir département, sens 1 : « En France, division administrative du territoire », 1. franc : « Monnaie de la France et de quelques autres pays », lycée, paysan, présidentiel). Il est indispensable que l’élève assimile des connaissances universelles, en particulier un savoir lié à la vie des francophones. En revanche, il doit être en mesure de les resituer dans leur véritable contexte d’utilisation. En se conduisant ainsi, l’enfant est amené à cultiver une perception interne de lui-même en tant que membre d’une communauté linguistique homogène qui vit et pense en français sur un territoire bien circonscrit de l’immense continent nord-américain. Le procédé a l’avantage de conserver l’indispensable trait d’union avec l’Europe. L’enfant doit aussi être capable de reconnaître à travers les mots ses sources historiques françaises, de prendre conscience de l’existence des autres et de percevoir comment ils vivent. Français hier, Québécois d’Amérique aujourd’hui, les jeunes doivent suivre le même cheminement en ce qui concerne la langue. Le français doit concilier simultanément deux grandes caractéristiques qui le particularisent, soit le fait d’être un et plusieurs à la fois. Il n’en va pas autrement pour l’anglais et l’espagnol d’Amérique devant leur source européenne respective.

Il est tout à fait normal et primordial que le premier vrai dictionnaire des élèves du primaire soit un produit québécois, élaboré au Québec et dirigé par d’authentiques Québécois. Le Dictionnaire CEC jeunesse se veut un instrument d’identité culturelle et civilisationnel, un passeport pour la francophonie délivré par des autorités mandatées à cette fin. Il y a donc une nécessité impérative de référer d’abord à soi-même à travers son propre usage linguistique organisé et valorisé en conséquence. Cette exigence linguistique fondamentale s’entoure cependant d’un appareil de précautions qui soutient la hiérarchisation des usages par la valorisation d’un style soigné et prédominant, tant dans l’écriture que dans la parole, tant dans le vocabulaire que dans la prononciation. L’usage québécois de la langue française structuré socialement institue un ensemble de règles de conduite qui débouchent sur la reconnaissance d’une norme lexicale québécoise généralisée. La norme privilégiée est objective en ce sens qu’elle rend compte des usages qui émergent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes. On désigne généralement cette norme par l’appellation norme sociale.

Les processus d’autonomisation de la conscience linguistique, de la hiérarchisation sociale de l’usage de la langue et de la gestion du patrimoine linguistique ont déjà atteint un haut degré de consensus communautaire. Il restait à les actualiser dans un dictionnaire. Avec le CEC jeunesse, c’est mission accomplie. Le répertoire est la première manifestation lexicographique tangible et largement diffusée des réflexions menées sur le statut synchronique du français du Québec au cours des dernières décennies.

1.3 Le modèle linguistique de référence : le « bon usage » québécois

Tout membre d’un groupe social s’attend à n’avoir qu’un seul outil de référence lexicographique, qu’un seul dictionnaire fiable, façonné chez lui et pour lui d’abord. Le temps est venu pour les Québécois de se permettre de satisfaire ce grand désir collectif. Cela signifie que, sans l’ombre d’un doute, tout le milieu de l’enseignement doit défendre le modèle linguistique québécois standard dans les circonstances normales de communication. Les enseignants doivent se comporter de telle sorte que le modèle prédominant devienne familier à l’élève et sa première source de référence, car c’est dans la classe que tout commence en matière de systématisation des acquis linguistiques. C’est à l’école que le modèle du sous-groupe familial est comparé avec le modèle du super-groupe social et que les choix commencent. De leur côté les élèves devront être suffisamment informés par leur maîtres pour être en mesure de repérer dans le dictionnaire ce qui les maintient en communication constante avec le reste de la francophonie. Le mince fil d’Ariane ne doit pas être rompu sous peine de retomber dans la marginalité.

Le regard sur soi d’abord autorise à conclure que le réfèrent européen n’a plus de raison de conserver son statut de modèle exclusif, de point de comparaison à partir duquel s’impose une norme venue de l’extérieur, hiérarchisée et centralisée à outrance. Une telle norme autoritaire entretenait un complexe d’infériorité et un sentiment de culpabilité. Nous parlons la même langue que les Français et nous la parlons aussi bien qu’eux. De fait, si nous sommes différents d’eux, n’oublions pas qu’ils sont aussi différents de nous, formule un peu imagée pour illustrer la comparaison horizontale et non plus la hiérarchisation verticale entre Français et Québécois. C’est là une constatation née des recherches sur la variation linguistique.

En conséquence, il faut admettre une fois pour toutes qu’il existe au Québec une norme du français écrit et parlé propre à satisfaire les besoins de communication nationaux, internationaux et francophones. Désormais, le référent langagier québécois se substitue au référent parisien. Cette conception de la norme inaugure une ère lexicographique, en croisant la trame du lexique proprement québécois, représenté par la masse des mots et des sens nés et usités en territoire laurentien, à la chaîne du stock lexical partagé par l’ensemble des locuteurs du français, y compris bien entendu les Québécois et les autres francophones canadiens. Le modèle d’ici sert de point d’ancrage, de tertium comparationis auquel le lexique, la prononciation, la syntaxe, etc., sont mesurés. La valeur sociale et la valeur stylistique des mots ou de leur prononciation seront jugées sur le seul critère de la norme officiellement établie au Québec. L’instrument linguistique qu’est le présent dictionnaire pour les jeunes s’élève déjà à la hauteur du rôle social qu’on désire lui attribuer et des ambitions qu’on lui dessine[2].

2. La conception lexicographique

D’entrée de jeu, aucune jeune personne qui consultera le Dictionnaire CEC ne se sentira trahie, ni lésée. Le CEC est un dictionnaire de langue, un dictionnaire pour la jeunesse, un dictionnaire descriptif et illustré, enfin un dictionnaire québécois dont l’objectif est de mettre les usagers à l’aise. Sa résonnance culturelle québécoise est très nettement affirmée. Le répertoire envisage la langue usuelle des enfants de 8 à 13 ans et les unités qu’ils sont susceptibles de rencontrer au cours de leur cheminement scolaire primaire. La langue dévoilée ici est celle de la collectivité d’appartenance des élèves, y compris les caractéristiques qui la font distinguer des autres groupes sociaux parlant quotidiennement cette même langue, mais pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots. Le contenu du dictionnaire autorise les jeunes élèves québécois à s’identifier à la fois comme des locuteurs d’ici et des locuteurs de la langue française. Il accrédite et légitime des usages observés tous les jours dans notre pays.

Le Dictionnaire CEC jeunesse met l’accent sur le lexique, parce qu’il décrit un ensemble de mots simples, de syntagmes et d’expressions figées, et sur la sémantique, parce qu’il présente les acceptions les plus courantes des unités répertoriées. L’ouvrage comporte deux caractéristiques importantes qui le distinguent de tous ses concurrents de même niveau :

Le CEC est le premier dictionnaire complet à être réalisé au Québec pour un public d’enfants de 8 à 13 ans et qui se garde de mettre en relief sous un angle négatif les différences entre les usages linguistiques québécois et français. Il définit un vocabulaire saisissable comme un tout positif et fonctionnel dans notre société. Ce livre est un dictionnaire scolaire, donc un outil d’apprentissage. Il s’adresse aussi bien aux jeunes francophones québécois et canadiens qu’aux anglophones et aux allophones qui souhaitent acquérir une bonne connaissance du français ou encore qui désirent parfaire des acquis antérieurs. En consultant le Dictionnaire CEC jeunesse, les élèves qui sont en situation constante d’apprentissage, auront accès à un ouvrage de base qui renferme une nomenclature à leur mesure, des exemples d’emploi à leur image, des indications sur le fonctionnement de la langue à leur portée et une iconographie qui leur parle et dans laquelle ils se reconnaissent. Le CEC recense les informations utiles à la maîtrise du lexique de la langue française telle qu’elle est perçue du Québec.

3. La nomenclature

Depuis que la lexicographie existe, les dictionnaires du passé servent d’inspirateurs à leurs successeurs. Les benjamins enrichissent et corrigent leurs aînés. Le Dictionnaire CEC n’échappe pas à la tradition. Sa nomenclature de base, reprise en partie de la première édition canadienne du CEC parue en 1982, a complètement été réévaluée et tous les articles ont été refaçonnés. À ce réservoir de mots s’adjoignent une foule de québécismes formels et sémantiques, ainsi qu’un ensemble de mots et de sens nouvellement arrivés dans la langue française pour répondre à l’effervescence de la vie moderne. La nomenclature de départ révisée, les québécismes et les néologismes créent le vocabulaire fondamental dont les jeunes apprenants québécois ont besoin pour franchir le seuil du primaire. L’ensemble de la macrostructure s’articule autour de 18 000 entrées et forme le squelette du dictionnaire.

Le rajeunissement et la mise à jour d’un dictionnaire imposent également le rejet des mois vieillis, des sens désuets ou des éléments qui n’appartiennent pas aux couches de vocabulaire habituellement maniées par les enfants. Tel qu’il est présenté maintenant, le Dictionnaire CEC forme une entité qui permettra aux jeunes de se reconnaître comme Québécois et francophones à part entière. Dans le domaine de la lexicographie pour la jeunesse, la démarche explicitée ci-dessus constitue un itinéraire inédit. Le CEC participe pleinement aux développements récents de la lexicographie, qui privilégie, entre autres, l’élaboration de dictionnaires synchroniques complets et non plus exclusivement de dictionnaires différentiels lorsqu’il s’agit d’un produit régional, c’est-à-dire d’un dictionnaire qui envisage la description d’un français hors de France.

4. La norme

Alors même qu’il se veut descriptif, tout dictionnaire acquiert une portée normative. La description privilégiée par les lexicographes finit par avoir des incidences sur l’usage, en ce sens qu’elle peut le modeler, donc contribuer à le normer. La lexicographie contemporaine ne définit pas une norme contraignante au départ de l’activité d’élaboration des répertoires de mots. La norme émerge lorsque le dictionnaire est terminé. Elle est repérable à divers degrés : dans le choix de la nomenclature el des énoncés contextuels, dans les formules définitionnelles, dans le marquage des niveaux de langue (temporel, spatial, social, professionnel, etc.) et dans les remarques sur l’emploi d’un sens ou d’un mot notées occasionnellement dans les articles. Il est utile de rappeler cependant que la norme suscitée par le dictionnaire est de nature objective, donc sociale, et non pas de nature prescriptive ou autoritaire. L’usager est toujours libre devant sa langue. De là l’adage séculaire que l’usage a raison même quand il a tort.

Le caractère normatif dont est revêtu le dictionnaire provient du fait qu’il recèle des choix faits sous la responsabilité des lexicographes qui doivent se battre contre la masse inépuisable des unités lexicales disponibles et contre les contraintes économiques imposées par l’édition. Les rédacteurs de dictionnaires sélectionnent des faits linguistiques qui leur paraissent pertinents et ils construisent un modèle de dictionnaire qui répond à un programme préalablement établi. Par nature, l’élaboration d’un dictionnaire est un jeu d’inclusion et d’exclusion de mots et de sens en vue d’instaurer un équilibre rationnel.

Dans le cas présent, une nomenclature d’environ 18 000 entrées paraît correspondre amplement aux besoins des élèves. Elle est conforme à la capacité d’expression et de compréhension exigée des usagers de cet âge. Le jeune consulteur doit donc s’attendre à des absences de mots, de sens, d’expressions pourtant usuels pour lui-même ou pour ses camarades. Il ne doit pas en conclure pour autant que les éléments qu’il cherche et qu’il ne trouve pas n’existent pas, qu’ils sont condamnables ou que le dictionnaire est à mettre à la poubelle. Il s’agit plutôt de contraintes internes à la langue, puisque le lexique est quasi infini et que le dictionnaire ne peut répertorier l’ensemble des usages individuels d’une communauté linguistique, et de contraintes extérieures à l’objet même de la linguistique, parce que le programme de recherche est établi en fonction d’un public-cible et d’un budget bien précis qu’il faut respecter. Plus la nomenclature est réduite, plus les choix deviennent difficiles une fois que le noyau lexical a été identifié. Sauf erreur manifeste, on ne peut jamais critiquer un dictionnaire qui a écarté tel ou tel mot ou qui, au contraire, a inséré tel ou tel autre mot.

5. Les québécismes

Un certain nombre de paramètres sont à l’origine des choix lexicaux québécois pour cette édition du CEC jeunesse. Ils se répartissent en deux grandes catégories : les critères généraux relatifs au statut des québécismes et les critères relatifs aux modes de formation des mots qui déterminent les classes de québécismes.

5.1 Critères généraux

Tous les québécismes désignés sont issus de dépouillements lexicographiques de dictionnaires québécois ou encore ils ont été repérés dans des corpus écrits de type littéraire ou documentaire à grande diffusion. Ils ont fait, en outre, l’objet d’un large consensus au sein de l’équipe rédactionnelle.

N’ont été conservés que les québécismes d’emploi généralisé au Québec et au Canada. Aucune unité lexicale restreinte à une seule ou à quelques régions du Québec ou du Canada n’a été consignée. Des mots comme jaspiner, bombe, faire simple, barachois ne répondaient pas à ce critère d’universalité. Aussi ont-ils été mis de côté.

Le facteur chronologique joue un rôle déterminant dans un dictionnaire de langue synchronique. Les mots ou les sens mentionnés appartiennent au vocabulaire contemporain actif de la majorité des jeunes utilisateurs du dictionnaire. A tout le moins, ils sont encore compris d’eux lorsqu’ils sont reliés à un contexte d’utilisation historique (ex. abatis, brûlis (synonyme de 2. brûlé), guignolée).

Les mots d’usage strictement littéraire, rares ou du langage soutenu n’ont rejoint les colonnes du dictionnaire qu’en nombre limité. Ainsi brunante a trouvé grâce aux yeux des lexicographes mais pas bouscueil ni froissis. Il en va de même pour les unités appartenant à des terminologies artisanales ou rurales (catalogne y est, trécarré est absent) ou encore relevant de niveaux d’emploi trop spécialisés (inhalo thérapeute, inuktitut, nordologie, terminologue n’y sont pas mais nordicitude et nordicité sont consignés).

Les interventions normatives d’un organisme comme l’Office de la langue française ont été prises en considération. Plusieurs mots intégrés ont été puisés dans le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques publié par cet organisme en 1982 (ex. autobus scolaire, beignerie, carré au chocolat, chiropratique). Le CEC est le premier dictionnaire nord-américain qui diffuse largement des avis de normalisation ou de recommandation officiels du principal organisme interventionniste au Québec. Il contribue ainsi au grand projet d’aménagement linguistique du Québec dont l’objectif est l’établissement d’une norme qualitative du français écrit et parlé chez nous.

La modernisation et l’évolution linguistiques ont entraîné à leur suite une foule de changements dans la manière de percevoir et d’utiliser le français au Québec, en particulier dans le cas des stéréotypes sociaux relatifs aux rôles respectifs des hommes et des femmes dans la collectivité. Le Dictionnaire CEC jeunesse se conforme à l’évolution langagière issue des transformations sociales en donnant, par exemple, les formes féminines pour les noms de métiers, de fonctions, de grades ou de titres, ou encore en indiquant le caractère épicène des formes déjà répandues dans la langue (ex. un(e) ministre, un(e) médecin, un(e) optomètriste, un(e) pilote, un(e) poète). La sélection s’appuie sur quatre sources majeures. Les formes du féminin non courantes sont indiquées :

Les consulteurs rencontreront donc dans le CEC un grand nombre de mots féminisés déjà largement connus des locuteurs et familiers aux élèves (ex. agente, agricultrice, auteure, députée, écrivaine, ingénieure, policière).

Greffier de l’usage, le CEC ne crée aucune forme nouvelle; il ne fait que proposer des mots féminisés attestés dans l’usage et décrits par les principales autorités en matière de langue : les dictionnaires, les grammaires et les institutions représentées par des personnes physiques ou morales. Ainsi une forme logique ou virtuelle comme draveuse ou, si l’on parle de masculinisation, une forme comme prostitué, n’ont pas été prises en charge par le dictionnaire. À ce jour, que ce soit au Québec ou en France, aucun autre répertoire du français de quelque niveau que ce soit, n’est allé aussi loin dans la description de ce fragile et émotif secteur du langage; ou plutôt, aucun ouvrage consacré à la description lexicale ne s’est rapproché d’aussi près de l’usage réel, pas plus qu’une grammaire d’ailleurs.

5.2 Classes de québécismes

Le rôle essentiel d’un dictionnaire de langue consiste à illustrer et à expliquer le fonctionnement des mots (les formes) et des sens (les significations). Les québécismes retenus se répartissent en trois grandes classes : les québécismes de forme, les québécismes d’emprunt et les québécismes de sens, étant entendu que les interrelations entre les trois sont constantes. Chaque classe est présentée ici d’une manière simplifiée.

Les québécismes de forme

Les québécismes de forme sont des unités construites à partir des mécanismes morphologiques habituels de formation des mots en français. Le dictionnaire répertorie :

Nombre de québécismes formels sont des innovations anciennes ou modernes proprement laurentiennes tandis que d’autres sont des héritages du passé ou, si l’on préfère, des survivances de mots français. Les entrées provenant du vieux fonds français forment deux groupes : les archaïsmes et les dialectalismes. Les archaïsmes sont des unités lexicales qui semblent disparues de l’usage hexagonal (ex. cèdre, grafigner). Les dialectalismes sont des unités lexicales dont l’aire d’utilisation est restreinte à certaines parties de la France ou de la francophonie (ex. bordée de neige, godendart). Au Québec, ces vieux mots ou ces mots régionaux de France sont encore d’usage très contemporain et aucun locuteur ne les sent comme archaïques ou dialectaux.

Les québécismes d’emprunt

Les québécismes d’emprunt sont des unités lexicales qui émigrent d’autres langues (anglais, espagnol, langues amérindiennes, inuktitut, etc.) et qui s’intégrent dans l’usage linguistique d’une collectivité. Ils ont été conservés intacts ou ils ont fait l’objet d’adaptations diverses (graphique, phonétique, morphologique ou syntaxique) lorsqu’ils ont pénétré en français. Ils forment deux groupes : les emprunts directs et les calques.

Les emprunts directs sont des mots qui ont conservé leur apparence étrangère (ex. relish (anglais), cheddar (anglais), soccer (anglais), caucus (du latin par l’anglais)).

Les calques sont des mots accommodés en français soit par la traduction littérale, soit par l’adaptation morphologique ou syntaxique totale ou partielle (ex. autobus scolaire, crème glacée, lave-auto, personne-ressource, rôtie, tour du chapeau, joggeur, patenter). Les expressions et les locutions empruntées entrent également dans la catégorie des calques (ex. frapper un nœud, parler à travers son chapeau). Les calques sont confectionnés en respectant les contraintes morphosyntaxiques du français. On classe aussi parmi les calques les unités translittérées, c’est-à-dire transposées signe par signe ou lettre par lettre à partir d’un mot d’une langue étrangère dont le système d’écriture est distinct de celui du français qui recourt à l’alphabet latin (ex. cométique, kayak, parka (inuktitut); achigan, cacaoui, maskinongé, touladi (langues amérindiennes)).

Le dictionnaire rend également compte des emprunts qui ont donné lieu à des adaptations populaires (ex. coqueron, drave, poutine, sloche).

L’un des critères généralement considérés pour décerner un certificat de citoyenneté à des emprunts est leur capacité de dérivation dans la langue d’accueil. Quelques dérivés de ce type sont répertoriés dans le CEC (ex. atocatière, binerie, bruncher).

Les québécismes de sens

Les québécismes de sens sont des mots déjà existants qui ont acquis un ou des sens nouveaux : les sens additionnés peuvent s’adjoindre à des mots québécois déjà en usage (ex. cégépien, frasil, quétaine) ou à des mots d’origine française (ex. annonceur, babillard, blanchir, casse-croûte, camelot, capoter, rondelle); ils peuvent aussi provenir d’un emprunt sémantique à une autre langue (ex. atelier, canal, nectar, sous-marin).

De même, des sens anciens ou dialectaux ont été conservés au Québec (ex. échapper, être de valeur, tantôt).

Les nombreux exemples d’unités lexicales québécoises qui précèdent montrent bien comment le Dictionnaire CEC jeunesse illustre la variété des modes de formation des québécismes et leurs grandes classes d’appartenance.

Si l’on considère maintenant l’aspect historique, les mots québécois sont issus de quatre sources principales :

6. Mots et société

La formation du vocabulaire des Québécois ne diverge en aucune manière de la constitution du vocabulaire des habitants des autres aires linguistiques francophones européennes et africaines. Chaque zone puise dans le fonds originel, chacune emprunte à d’autres langues et chacune innove pour répondre à des besoins spécifiques. Partout également des formes anciennes et des sens dialectaux survivent. La somme des mots et des sens employés dans le français d’Amérique du Nord comble les exigences de dénomination des réalités de la vie quotidienne des citoyens de l’État du Québec.

L’objectif que poursuit le Dictionnaire CEC est de consigner les habitudes de vie sociale des Québécois, de témoigner de la métamorphose du monde contemporain telle qu’elle se répercute et est vécue au Québec. Les modes de vie personnels et sociaux sont amplement illustrés, de même que les comportements, qu’ils soient individuels, familiaux, communautaires ou professionnels. Cette focalisation sur l’activité et l’actualité linguistiques québécoises ne perd jamais de vue le principe de l’intercommunication francophone. Corollairement, le regard est aussi branché sur l’universel. Ainsi dans les vingt-cinq premiers articles de la lettre P (pacane à palace), il est fait successivement allusion à la Turquie, à l’Afrique, à l’Espagne, à Gabrielle Roy, à l’Extrême-Orient, au judaïsme, à l’islam, aux Grecs et à l’Antiquité.

Quant aux secteurs d’activités québécois, la nomenclature lexicographiée en aborde un grand nombre. En effet, les unités lexicales traitées renvoient aux réalités sociales (ex. chambrer, chiropraticien, conciergerie, séraphin), politiques (ex. caucus, fédéralisme, lieutenant-gouverneur, péquiste), administratives (ex. canton, comté), juridiques (ex. citoyenneté, coroner), culturelles (ex. allophone, chansonnier, danse carrée, téléroman), éducationnellcs (ex. cégépien, collégial, polyvalente), institutionnelles (ex. dépanneur, joujouthèque, salon funéraire, tabagie), économiques (ex. atocatière, bleuetière, érablière; cent, dollar, piastre), alimentaires (ex. bagatelle, cheddar, cretons, pâté chinois, trempette); elles touchent aussi aux réalités des loisirs (ex. camp de vacances, ciné-parc, roulotte), des sports (ex. aréna, bâton de baseball, hockeyeur), aux réalités naturelles de la flore (ex. atoca, fruit âges, gadelier, gourgane), de la faune (ex. brulôt, ouananiche, siffleux); elles scrutent les particularités du climat (ex. banc de neige, bordée de neige, frasil, poudrerie), de la géographie (ex. batture, savane), de la civilisation passée et présente (ex. carriole, catalogne, débarbouillette, gigue, habitant, trappeur, traversier); elles rappellent les anciennes unités de poids et de mesure (ex. livre, once; demiard, gallon; acre, arpent). L’énumération présentée ici est loin d’être exhaustive, tant s’en faut.

7. L’article : présentation matérielle

L’article de dictionnaire, aussi appelé microstructure, est la somme des informations de nature formelle, sémantique, fonctionnelle et référentielle fournies sur un mot, ou, plus précisément, sur une entrée. Le total des entrées constitue la macrostructurc du dictionnaire.

Quelques détails relatifs aux modalités de codage des articles paraissent utiles en vue de bien saisir la richesse informative du Dictionnaire CEC jeunesse. Comme tout dictionnaire de cette nature, le CEC utilise un appareil typographique conventionnel simple que les élèves maîtriseront en un rien de temps : caractères gras, italiques » et romains bien lisibles, petites majuscules, abréviations réduites à l’essentiel, signes typographiques spéciaux tels le carré noir [■] précédant une sous-entrée de la même famille que le mot principal, le carré blanc [□] indiquant un sous-sens, le tiret [–] précisant un sens, le point noir [•] placé avant chaque phrase-exemple, l’étoile [★] attirant l’attention sur un complément d’information et la flèche [→] précédant le réseau analogique ou dérivationnel, les synonymes ou les contraires. Le maniement du système de codage des articles est simple et il s’enseigne aisément aux élèves. Globalement, dans un article les jeunes trouveront des renseignements sur l’orthographe des mots, leur classement dans une catégorie lexicale et grammaticale, les sens et les sous-sens, les inflexions morphologiques, les relations avec d’autres mots, les constructions particulières, bref tout ce qui concerne le fonctionnement réel des mots dans le discours, y compris à l’occasion la prononciation (ex. jean [dʒin], jersey [ʒɛrzɛ], pagaille [paɡaj].

Les féminins de toutes les entrées que cela affecte (noms, adjectifs, participes passés) sont indiqués en tête d’article ou de sous-article selon la formule habituelle en lexicographie, c’est-à-dire que seul l’élément variable est mentionné dans l’entrée (ex. député, ée, achalant, ante, plongeur, euse, ingénieur, eure, gratuit, uite). Cependant, pour les mots monosyllabiques, la forme féminine est donnée au long (ex. grand/grande, nul/nulle, gourd/gourde).

Tous les exemples d’emploi sont construits de telle sorte que le dictionnaire reflète réellement la société québécoise. Le nombre des exemples féminins et masculins est parfaitement équilibré. Non seulement la charge sémantique des exemples a été soignée, mais les lexicographes ont veillé à utiliser des prénoms, des noms de famille et des noms de lieux courants au Québec (ex. homonyme, sens 2 : Son nom est Tremblay; il a de nombreux homonymes; aéroport : Nous avons pris l’avion à l’aéroport de Mirabel; traversée : Nous avons fait la traversée du Nouveau-Brunswick à l’île du Prince-Édouard en deux heures; haleter : Nicolas a couru très vite; il halète). Dans cette atmosphère familière, chaque élève saura se reconnaître et reconnaître ses amis, son quartier, sa ville, sa province. En outre, la personnalisation des exemples lexicographiques qui caractérisent et illustrent les sens, sera certainement d’une grande efficacité pédagogique. L’élève s’identifiera également à travers certains événements (ex. caravane, sens 2 : La caravane du marathon international de Montréal; carnaval : Le carnaval de Québec).

Tous les mots du dictionnaire sont incontestablement des mots de la langue française. Mais certains d’entre eux s’emploient dans des conditions bien précises qui sont identifiées au moyen des niveaux de langue. Ceux-ci servent à hiérarchiser socialement les modalités d’usage. La marque fam. (familier), signifie que le mot ou le sens est surtout réservé à la langue parlée et qu’il s’emploie dans les conversations qui n’ont aucun caractère officiel (ex. catin, capoter, bazou). Tandis que littér. (littéraire) marque te mot comme relevant plutôt de l’usage écrit et d’un style soigné (ex. nuée, sens I, 3. point, sévère, sens 2, voguer, volupté). Les lexicographes attirent aussi l’attention des élèves sur des mots dont l’emploi est parfois grossier, trivial ou vulgaire (ex. cul, sens I), péjoratif (ex. peinturlurer, politicien, profiteur, ramassis) ou réservé aux jeunes enfants (ex. caca). L’absence de marque d’usage signifie que l’emploi du mot ou de l’un de ses sens appartient au registre courant, habituel, normal. L’apprenant acquiert ainsi une série de mécanismes qui le rendent apte à classer les mots selon une échelle de valeur qui n’a rien de prescriptif mais qui revêt néanmoins un caractère normatif en ce qu’elle précise des circonstances d’utilisation. Le professeur a un rôle prépondérant à jouer dans le processus d’acquisition des réflexes en ce qui concerne les niveaux de langue, tout comme il doit préparer le réemploi adéquat des unités marquées. Il faut aussi montrer aux enfants que c’est le mot qui est affublé d’un indicatif de niveau d’emploi et non la chose ou le concept qu’il désigne. Ce qui est visé par cette procédure, c’est le principe de la résonnance sociale, rien d’autre, surtout pas l’interdiction d’emploi. Aux enseignants donc d’utiliser pédagogiquement les marques sociohiérarchisantes qui sont notées dans le dictionnaire.

Le recours aux méthodes du regroupement et du dégroupement constitue un avantage pédagogique évident. Le regroupement des mots par familles éveille l’intérêt de l’enfant qui est amené ainsi à observer les liens étymologiques, morphologiques et sémantiques entre les unités d’une même famille lexicale (ex. produireproducteur, productif, productivité, production, produit; canotcanoter, canotage, canoteur, canotable; 1. diablediablement, diabolique; 2. diablediablerie, diablotin). Le regroupement n’est pas systématique et il ne touche que les dérivés suffixaux. Il a été utilisé seulement lorsque l’ordre alphabétique n’était pas trop perturbé. Dans les rares cas où cela est arrivé, un renvoi à la place alphabétique du dérivé supplée à la rupture (ex. paie, paiementpayer). Quant au recours au dégroupement, il démontre à l’utilisateur que certains mots identiques par la forme ont développé des sens qui amènent à les distinguer au plan des entrées (ex. profession et toast (2 articles), taille et livre (3 articles), mine et traite (4 articles)).

Le réseau sémantique est complété grâce à un système de renvois à quatre paliers : les synonymes (ex. lourd, syn. pesant), les contraires (ex. lourd, contr. léger), les champs morpho-sémantiques (ex. 1. louer, sens 2 : → locataire, location, loyer) et les réseaux notionnels ou analogiques notés par la formule ★ Chercher aussi : (ex. pousse : ★ Chercher aussi : bourgeon, germe).

Une série de préfixes ou d’éléments préfixaux d’origine gréco-latine ou française parsème la nomenclature. Grâce à eux, l’élève pourra créer ou recréer lui-même les mots dont il a besoin et qui font partie de ce que l’on appelle généralement les séries lexicales ouvertes (ex. auto-, bi-, déci-, micro-, senti-, sur-).

8. Conclusion

Le produit dictionnairique dont il vient d’être question dans les pages précédentes sert de contrepoint aux réflexions théoriques sur la lexicographie québécoise qui émaillent le texte. Il (re)territorialise la lexicographie parce qu’il montre clairement comment les lexicographes d’ici sont à même de déployer les efforts nécessaires afin de préparer des descriptions de leur lexique. Ces descriptions s’inspirent d’une conception commune de la norme du français au Québec que les auteurs de dictionnaires ont contribué à élaborer au cours des récentes années.

Plus que tout autre sans doute, le dictionnaire est un livre d’appartenance et d’identité, un livre territorial, terriblement diatopique : il est le fruit d’un espace communautaire qui participe au développement d’un tissu social dans un temps immobilisé. Pour ces raisons, il est l’une des innombrables manifestations achevées du discours pédagogique et social. Il est modelé par les valeurs et les idées qui ont cours dans les groupes dominants de la société de laquelle il émerge et où il s’insère en étant diffusé dans les différentes couches de cette société et en étant utilisé par ses membres.

Compte tenu de la clientèle-cible et, de ce fait, restreinte, on peut désormais considérer qu’une partie de la disponibilité référentielle québécoise est linguistiquement et lexicographiquement photographiée dans le Dictionnaire CEC jeunesse. Il lui faut une suite afin que les enfants et les élèves ne se butent pas à l’écueil de Scylla lorsqu’ils accéderont au secondaire, puis au collégial (cégep) et enfin à l’université. Ce dictionnaire ne peut demeurer sans écho dans la société qui l’a produit et qui le consomme. Il constitue une étape nécessaire dans l’évolution du dossier de la lexicographie québécoise, étape qu’il fallait franchir —comme le détroit de Messine— afin de prendre part aux ligues majeures de la lexicographie.

L’image ainsi dessinée de la langue française contemporaine en usage chez nous est aussi accessible pour tous les autres francophones du globe, ce qui n’est pas négligeable dans une francophonie vacillante. La vision par l’intérieur de ceux qui parlent et écrivent notre langue faisait défaut aux locuteurs français d’Amérique. À l’égal des États-Unis devant l’anglais britannique et des Mexicains devant l’espagnol européen, les Québécois ont leur mot à dire quand il s’agit de discuter de l’évolution et de la norme de la langue française générale.

Notes

[1] Je suis reconnaissant au professeur Robert Ilson pour ses conseils avisés lors de la préparation de la version finale de cet article. Celui-ci est à la fois une réflexion sur l’état actuel de la lexicographie québécoise et une présentation du Dictionnaire CEC jeunesse. L’ouvrage est le dernier-né d’une longue série de dictionnaires de langue élaborés au Québec et au Canada depuis le Glossaire du parler français au Canada (1930). Conçu comme un dictionnaire complet et non pas comme une œuvre à saveur différentielle, ce répertoire pour enfants manifeste d’une manière tangible la conception québécoise actuelle de la lexicographisation de la langue française contemporaine. Cette conception défend le principe du dictionnaire complet construit à partir de la reconnaissance des différences lexicales et du patrimoine commun saisis en un espace francophone donné, plutôt que sur la perpétuation du complexe des écarts, donc du mal parler. Le dictionnaire cité comme témoin dans l’article résulte d’abord et avant tout d’une refonte en profondeur de la première édition du même ouvrage parue en 1982 sous le même titre. La première mouture du CEC puisait une bonne partie de la nomenclature dans le

Dictionnaire Hachette juniors publié en France en 1980. Elle conservait aussi la vision européenne traditionnelle de la norme lexicale et du dessin lexicographique du français. Le dictionnaire parisien ne fut donc pas la source de première main pour le travail de réfection mené au Québec pour réaliser la plus récente édition du CEC. S’il établissait une liaison directe avec le CEC 1982, il n’a qu’un lien de parenté lointain avec le CEC 1986. Les éditeurs québécois ont d’ailleurs pris soin de mentionner cet héritage filtré par le premier CEC, en signalant à la page 2 de la nouvelle édition que le répertoire « est issu du “Dictionnaire Hachette juniors” » lancé en 1980. Par ailleurs, l’édition 1986 du DHJ n’a guère influencé les lexicographes québécois. Seules quelques propositions d’ajouts (néologismes formels ou sémantiques) ont été transmises à l’entreprise québécoise. L’affranchissement des lexicographes québécois devant la norme centrale régulatrice et autoritaire parisienne trouve ici une résonnance nouvelle; il en va de même pour l’adaptation de dictionnaires européens à des contextes langagiers et géographiques différents comme c’est le cas en Amérique du Nord et en Europe francophones.

[2] Le sens du terme français québécois est plus englobant que ne l’indique l’adjectif toponymique québécois. De fait, son sémantisme déborde largement les frontières géopolitiques de la province pour étendre son influence sur une partie du français utilisé hors Québec, à l’exception de l’Acadie qui a son qualificatif propre. Derrière les étiquettes français canadien et français québécois, il y a beaucoup plus qu’un problème proprement linguistique. Pour les francophones canadiens de l’Ouest, le point de référence identitaire ou le point de comparaison est d’abord le français du Québec, avec toutes les nuances de précautions que cela suppose. En effet, traiter des rapports entre le français du Québec, le français du Canada, le français d’Acadie et le français de France n’est pas une sinécure. Cela déborde le cadre de cet article. La délicate question de l’imbrication du français et des différents français régionaux l’un dans l’autre a été abondamment scrutée ailleurs (voir notamment La norme linguistique et La lexicographie québécoise. Bilan et perspectives dont quelques contributions sont citées dans la bibliographie de cet article).

Quant au Dictionnaire CEC lui-même, bien que conçu d’abord et avant tout pour une clientèle scolaire québécoise, il est diffusé un peu partout au Canada. Un pourcentage notable des ventes est fait dans les autres provinces canadiennes. Plusieurs écoles françaises de l’Est et de l’Ouest l’utilisent comme livre obligatoire dans les salles de classe du primaire. L’article fait d’ailleurs allusion à quelques reprises à son caractère pancanadien.

[3] En réalité, ce terme n’est lui-même pas très adéquat puisque plusieurs de ces mots cités ont des résonnances ailleurs qu’en France, par exemple en Afrique noire, en Belgique, en Suisse. C’est par commodité pour la clientèle-cible que toutes les fines nuances n’ont pas été considérées dans le CEC. Il est évident que ce problème est plus complexe que ce qui est évoqué ici : la mise au point d’une métalangue lexicographique pour désigner, raffiner et classer les appellations relatives aux diverses catégories de régionalismes est en ce moment l’objet de discussions fréquentes entre les lexicographes francophones. Voir la bibliographie et les quelques pages du dictionnaire en annexe.

Bibliographie

Annexe

Page couverture Dictionnaire CEC jeunesse, nouvelle édition revue et augmentée. Dictionnaire CEC jeunesse, p. 220: compte-gouttes / compte rendu Dictionnaire CEC jeunesse, p. 615: mâchonner / magazine Dictionnaire CEC jeunesse, p. 737: pâté / patin Dictionnaire CEC jeunesse, p. 738: patine / pâtir Dictionnaire CEC jeunesse, p. 739: pâtisserie / patte Dictionnaire CEC jeunesse, p. 968: succomber / suffire

Résumé

L’article examine la problématique de la faisabilité d’un dictionnaire général du français québécois. L’auteur base ses observations sur l’exemple concret d’un répertoire publié en 1986 et destiné aux jeunes de 8 à 13 ans. Situé entre le dictionnaire différentiel et le dictionnaire complet entièrement élaboré au sein d’une communauté linguistique francophone éloignée de la France, l’ouvrage dont il est question constitue une étape importante dans l’évolution et la modernisation de la conception de la lexicographie québécoise. L’article veut aussi illustrer les efforts récents de prise en charge totale de la gestion des ressources linguistiques québécoises par des Québécois, notamment en abordant le dossier de la féminisation des appellations d’emplois, de titres ou de fonctions, ainsi que ceux de la normalisation, des niveaux de langue et des régionalismes.

Abstract (anglais)

In this article, the author discusses the possibility of having a general dictionary of the French language in Canada and more particularly Québec. The study is based on a shorter dictionary for children 8 to 13 years old, published in 1986. Situated between the dictionary describing the vocabulary peculiar to speakers of French in Québec and the comprehensive dictionary compiled by a French community outside France, this book makes an important contribution to the modernisation and development of the lexicography in Québec. The author also describes the recent efforts made by Québec concerning the administration of its own linguistic resources. In particular, he deals with the “feminisation” of official designations, titles and fonctions, as well as standardisation, register and lexical regionalisms.

Le syntagme en informatique un projet de recherche

Dans le cadre de l’entente conclue entre l’Université Laval et la société IBM Canada, et en collaboration avec une collègue du Département de langues et linguistique, l’auteur de cet article dirige un projet de recherche qui porte sur la syntagmatique terminologique en français et en anglais dans le domaine de l’informatique. Le projet comprend deux volets : le premier consiste en l’élaboration d’une bibliographie linguistique analytique sur le phénomène du syntagme en terminologie; le second porte sur une recherche théorique et appliquée sur le même phénomène.

La constitution d’une bibliographie sur le syntagme

La terminologie ne dispose pas encore de tout l’appareillage méthodologique et théorique requis pour la conduite d’études précises dans certaines de ses régions inconnues ou encore obscures. La syntagmatique est l’une d’elles. À peine explorée et en raison de l’absence d’outils d’analyse, elle laisse maintes questions sans réponse. C’est pourquoi a été entrepris l’établissement d’une bibliographie linguistique analytique portant sur les textes traitant de la syntagmatique française et anglaise au cours des vingt dernières années, période qui commence avec les premiers écrits de Louis Guilbert sur le sujet, notamment dans sa thèse sur la formation du vocabulaire de l’aviation.

Les documents dépouillés (articles, livres, thèses, actes de rencontres scientifiques, etc.) peuvent être rédigés en français, en anglais ou dans une autre langue, du moment qu’il y est question du syntagme français ou anglais. La recherche nécessite la mise au point d’une liste de descripteurs propres au sous-secteur de la terminologie qu’est la syntagmatique générale ou comparée.

Cette partie du projet est réalisée à l’aide du logiciel BIBELO. Celui-ci est utilisé par le Centre international de recherche sur le bilinguisme pour l’établissement d’une bibliographie informatisée sur le bilinguisme et l’enseignement des langues officielles, d’où l’acronyme BIBELO. Deux étudiants sont associés à la recherche dont les premiers résultats seront publiés dans les mois à venir. A l’heure actuelle, une centaine de titres sont résumés tandis que le recensement et l’uniformisation des descripteurs s’achèvent.

La recherche théorique et appliquée sur le syntagme

On sait que le terme syntagme est polysémique (homonymique?) en linguistique et qu’il est pourvu d’une myriade de synonymes hérités d’écoles de pensée diverses, de chercheurs isolés, dispersés dans l’espace comme dans le temps. Du syntagme saussurien en passant par le syntagme chomskyen, nous sommes arrivés à la fin des années 60 au syntagme terminologique wustérien, vite réduit au terme syntagme tout court. Par ailleurs, on a recensé jusqu’à présent plusieurs dizaines de synonymes servant à désigner la notion de « syntagme », spécialement R. Kocourek qui s’est arrêté à vingt-sept dénominations sémantiquement équivalentes, en tout ou en partie, dans une étude bien connue. Il n’en demeure pas moins que malgré sa polysémie / homonymie et sa synonymie « inflationnelle », le terme syntagme est l’objet d’un large consensus dans la communauté scientifique. Tous savent le reconnaître et tous s’entendent sur la signification précise qu’il recouvre, à savoir : « groupe d’unités linguistiques syntaxiquement liées et qui fonctionnent comme une unité simple, c’est-à-dire qui sert à dénommer une seule notion, une seule réalité dans un domaine donné du savoir humain ».

Incontestablement, le syntagme est au cœur de la terminologie. Rares sont les linguistes qui l’ont examiné en profondeur. Quelques-uns, comme Benveniste (synapsie), Martinet (synthème) et Guilbert (syntagme et dérivation syntagmatique), ont senti son emprise sur la langue. Mais à l’exception du dernier, presque tous ont cantonné son étude à la langue générale, ce qui a retardé l’éclosion et la fixation de frontières précises pour ce concept en terminologie. À ce jour, il n’existe aucune recherche scientifique poussée sur les unités terminologiques complexes aux fins d’en cerner les principes théoriques et les applications pratiques dans des perspectives d’aide à la traduction et à la recherche terminographique, sans compter les incidences sur la lexicographie de la langue générale et sur les banques de terminologie. Outre les travaux de Guilbert, la seule tentative d’importance fut la Table ronde sur le découpage du terme tenue en 1978 à Montréal et dont les actes furent publiés par l’Office de la langue française en 1979.

L’analyse systématique du syntagme dans le domaine de l’informatique propose de combler en partie ces lacunes criantes.

Le projet cherchera à établir une typologie renouvelée et révisée des syntagmes pour chaque langue (l’anglais et le français). De fait, si le français possède déjà quelques pistes, il n’en va pas de même pour l’anglais pour qui le déficit est plus visible. L’étude des structures et des modes de formation des syntagmes ainsi que le démontage des mécanismes du fonctionnement syntaxique sont prévus pour chacune des langues. Puis, une analyse comparative entre les différents types français et anglais est envisagée dans une perspective nettement traductionnelle.

L’étude devrait permettre de scruter quelques problèmes spécifiques à la terminologie de l’informatique : modes de création néologique privilégiés dans ce domaine, niveaux de langue socioprofessionnels, emprunts, sigles et acronymes, marques déposées, éponymes, termes mal construits, variation linguistique, synonymie, terminologisation (c’est-à-dire installation du terme dans l’usage), signification des joncteurs syntaxiques (notamment le rôle des prépositions et des autres catégories de joncteurs), difficultés de traduction, etc., et cela tant dans la langue de Molière que dans la langue de Shakespeare.

La recherche est menée à partir de la nomenclature extraite de la banque de terminologie de la société IBM Canada, connue sous l’appellation IBMOT. Le projet n’a pas comme objectif de construire une terminologie parallèle à celles qui existent déjà et qui sont disponibles sous la forme de dictionnaires terminologiques traditionnels ou encore sous la forme de dictionnaires informatisés, comme la Banque de terminologie du Québec (BTQ), la Banque de terminologie du Canada (TERMIUM) ou celle de la Communauté économique européenne (EURODICAUTOM). Le corpus IBMOT est déjà emmagasiné sur support informatique et son degré de qualité et de fiabilité est reconnu par les spécialistes du domaine de l’informatique. La recherche aborde de plain-pied la terminologie existante répertoriée dans la minibanque.

Nous en sommes présentement à la sélection du meilleur logiciel pour le traitement des données. Il est fort probable que nous recourrons au logiciel DBaseIII+. Des essais sont tentés à l’aide d’un minicorpus d’un millier d’unités. Les premiers résultats obtenus sont satisfaisants.

Comme on décortique une formule chimique, nous autopsions le syntagme afin d’en décoder et d’en dégager les mécanismes de construction et de fonctionnement. Les retombées escomptées de ce projet de recherche devraient d’abord favoriser la rationalisation de l’utilisation de la terminologie de l’informatique pour quelque usage que ce soit : préparation de logiciels, de manuels, de programmes, etc. À partir des points de vue linguistique et traductionnel, le projet proposera des modèles de création de termes et des grilles comparatives qui permettront de découper, traiter, interpréter et analyser les syntagmes et ses constituants avec beaucoup plus d’efficacité qu’auparavant; il fixera une typologie ramenée à des structures de base simples; il fournira des indices sur la variation linguistique géographique et des informations sur les diverses interférences entre les unités terminologiques intra- ou translinguistiques.

Bibliographie

Les dictionnaires et la néologie : le point de vue du consommateur

Et quand on leur demande pourquoi ils pensent ainsi, ils répondent, si réponse il y a, que ce mot n’existe pas parce qu’il n’est pas dans le dictionnaire —comme ça, rien de moins, sans aucune référence bibliographique au dictionnaire auquel ils font allusion. (Raúl Ávila, La crise des langues, 1985, p. 334)

Les organisateurs de ce colloque m’ont demandé de traiter des rapports entre « dictionnaire » et « néologie » en me situant dans la perspective du consommateur. D’entrée de jeu, certains concepts fondamentaux exigent d’être précisés : de quel(s) dictionnaire(s), de quelle(s) néologie(s) et de quel(s) consommateur(s) sera-t-il question?

Pour l’ensemble du public, les dictionnaires sont des produits intellectuels; mais de plus en plus, leur aspect industriel et commercial n’échappe à personne. Dans les sociétés contemporaines, ils occupent une place de choix parmi la variété des biens de consommation courants. « Les dictionnaires sont des objets manufacturés dont la production, importante dans les sociétés développées, répond à des exigences d’information et de commercialisation » (Dubois et Dubois, 1971, p. 7). Cette double exigence s’articule dans un circuit où la concurrence est effrénée.

Le thème général de ce colloque est axé sur les terminologies en développement. J’ai tenté, dans ce qui suit, de me placer légèrement en périphérie du noyau dur de la terminologie et de diriger mes interrogations et mes observations du côté des dictionnaires de langue qui sont, à mon avis, les répertoires les plus méconnus et les plus mal maîtrisés par les terminologues et les traducteurs. Le rôle polyvalent de ces outils qui scrutent à la fois la langue générale et les usages terminologiques échappe à bien des sens. De sorte que les dictionnaires sont souvent placés en porte-à-faux dans la série des opérations qui caractérisent la recherche terminologique. Pourtant personne ne réfute l’absolue nécessité des dictionnaires de langue dans le travail terminologique. En somme, il s’agit d’explorer les raisons qui font que les usagers négligent ces instruments de recherche, qu’ils les exploitent mal ou encore pourquoi ils n’en connaissent pas suffisamment les richesses, la portée et les limites.

En second lieu, je voudrais examiner ce que j’entends par « néologie » car cette notion a considérablement évolué depuis une quinzaine d’années. Entre 1970 et 1985, elle a parcouru un chemin considérable, plus qu’elle ne l’avait fait entre 1759 (date de la première attestation du mot en français) et 1970, moment qui marque le début de la réflexion et de la structuration des travaux de terminologie dans la francophonie nord-américaine.

Enfin, je sens le besoin de mesurer quelques aspects propres à la consommation afin de savoir un peu mieux quel animal est le consommateur de néologie et de dictionnaires. La perspective choisie illustrera les droits et devoirs de l’utilisateur. Encore là, je m’attarderai à la facette lexicographique, étant entendu que la néologie est omniprésente durant ce colloque.

1. Les dictionnaires

Dans les milieux socioprofessionnels de la langue, le dictionnaire est maintenant considéré comme un bien de consommation usuel, périssable, renouvelable et toujours perfectible. L’ère du dictionnaire biblique et monolithique ainsi que le mythe de la permanence et de la durée étemelle semblent révolus. Les récents discours commerciaux des entreprises lexicographiques sont résolument orientés vers des contenus contemporanéisés. Nul consulteur de dictionnaires ne devrait d’ailleurs ignorer cela. Pourtant, on voit encore souvent sur les bureaux des terminologues des dictionnaires d’une autre génération.

C’est la constellation terminologique du dictionnaire général qui me retiendra un moment; en particulier la zone des terminologies nouvelles consignées dans des proportions variables par les lexicographes. Chacun sait ou se doute que les dictionnaires subissent des changements et s’adaptent au monde d’aujourd’hui. À y regarder de plus près, il est facile de remarquer que la plus grande partie des entrées ajoutées ou des modifications apportées à un dictionnaire sont relatives aux termes nouveaux, plus précisément à la couche spécialisée du lexique décrit. Formes nouvelles et sens nouveaux proviennent en majeure partie de la frange terminologique, frange qui a toutes les chances cependant de rejoindre un vaste public. C’est d’ailleurs là une condition d’insertion que celle de déborder le cercle restreint des spécialistes. Ainsi, dans le PR1967, aucune entrée n’est consacrée à vidéo malgré l’apparition du terme en français vers 1960 dans le champ des activités techniques. En 1977, le PR signalait cinq dérivés à la fin de l’article vidéo- : vidéocassette, vidéocommunication, vidéofréquence, vidéographe et vidéophone. Des cinq unités citées, seule vidéophone jouissait du statut de lexicalisme, c’est-à-dire qu’elle formait un article autonome, en plus de vidéo bien entendu. Vidéofréquenoe constituait une entrée-renvoi à vidéo où elle était définie. En 1985, le PR accorde le statut d’entrées libres à vidéocassette, vidéodisque, vidéotex et vidéothèque, sans compter l’abréviation vidéo et l’élément de formation vidéo-. Vidéophone est disparu au profit de vidéophonie qui, avec vidéoclip et vidéofréquence, posséda le statut d’entrée-renvoi. Un autre exemple démontre que parmi les 77 ajouts de mots dans le PLI1985, une cinquantaine sont aisément rattachables aux terminologies techniques, scientifiques ou à celles des sciences humaines. On constate par ces exemples que les retouches « dictionnairiques » pointillistes ou les changements plus systématiques concernent au premier chef la portion spécialisée de la langue. En fait, devant la progression géométrique des termes, les lexicographes doivent réviser leur nomenclature régulièrement et à la hausse. Ils doivent aussi modifier sensiblement les proportions réservées à la langue générale et celles consacrées aux terminologies. Ces dernières prennent de plus en plus d’importance dans les dictionnaires généraux. Il n’y a pas que les ajouts formels qui soient touchés. Les articles allongent de plus en plus car on y développe les sens spécialisés des mots d’entrée. De sorte que la microstructure accentue son caractère hybride, une section reflétant l’usage courant et l’autre les usages spécialisés. Ceci n’est certes pas sans causer de nombreux problèmes de polysémie et d’homonymie. À titre d’illustration, entre 1967 et 1984, la liste des descripteurs des domaines d’emploi (les abréviations) du PR s’est enrichie d’une douzaine d’éléments à caractère terminologique pour les trois premières lettres de l’alphabet : acoustique, AFNOR, algèbre, alpinisme, astronautique, biochimie, biogéographie, boulangerie, chimie organique, chirurgie dentaire, cristallographie, cybernétique. En revanche, aucune abréviation ancienne n’a été supprimée. L’augmentation des indices classificateurs ne peut signifier qu’un accroissement nomenclatural important ou encore qu’un raffinement dans l’étiquetage des sens afin d’en circonscrire la véritable valeur d’emploi. Quoi qu’il en soit, depuis 10 ans les macrostructures des dictionnaires ont tendance à grimper. (Le Lexis l979 enregistre 76 000 entrées contre 70 000 pour son cadet de 1975; le PR des années 80 s’est enrichi de 6 000 à 7 000 entrées nouvelles par rapport à l’ancêtre de 1967). Pour prendre un seul cas concret, le terme informatique occupe onze lignes dans le PR1984, alors qu’en 1967, il n’avait pu trouver place dans la nomenclature. Par ailleurs, les microstructures allongent. Les articles biologie, biologique et biologiste ne renfermaient aucun renvoi analogique en 1967, tandis qu’en 1984, dix-sept références analogiques mènent le consulteur à travers un réseau analogico-notionnel très dense. Ainsi, biologiste renvoie à bactériologiste, cytologiste, embryologiste, généticien, botaniste, naturaliste et noologiste, série de termes qui relèvent de secteurs très spécialisés. De plus, l’entrée biologiste a perdu son étiquette de genre. De masculin exclusif qu’elle était, l’entrée fut neutralisée, épicénisée quelque part au cours des dix dernières années. Du point de vue quantitatif, le nombre de mots en bio- (du grec bios) est passé de seize en 1967 à quarante-six en 1984, c’est-à-dire à peu près 200% d’augmentation. En 1967, les seize mots étaient répartis en quatre groupes : un préfixe, quatorze substantifs, deux adjectifs, et un hybride (à la fois substantif et adjectif). En 1984, les quarante-six mots comprennent un préfixe, trente-cinq substantifs, sept adjectifs et un hybride. Aucun mot présent en 1967 n’a été retiré en 1984 (Voir le tableau en annexe.) Seize des quarante-six termes (environ 33%) possèdent une date d’apparition postérieure à 1965, époque de la préparation de la première édition du PR. Aucune de ces séquences n’inclut de mot grammatical, ni de verbe, ni d’adverbe. À l’évidence, le caractère représentatif des vocabulaires spécialisés est démontré car toutes ces unités sont porteuses de concepts terminologiques.

2. La néologie

En ces temps troublés d’effervescence lexicale, définir ou cerner la néologie relève soit de l’exploit olympique, soit de la témérité linguistique, tant la notion a pris de l’expansion sous la double approche linguistique et terminologique dans laquelle s’entremêlent la lexicographie et la normalisation. La définition traditionnelle linguistique qui ne cerne que le processus par lequel une langue voit à l’enrichissement de son lexique au moyen de mécanismes morpho-sémantiques ne convient certes plus. Ou plutôt, elle n’est plus suffisante, ne devenant qu’un aspect de toute une série de démarches qui situe d’abord la néologie au niveau politique. À partir de cela, elle chemine vers une activité concrète d’ordre sociolangagier dont les résultats deviennent comptabilisables sous la forme de néologismes technico-scientifiques à insérer dans un ou des usages. L’illustration la plus significative de ce nouvel abord est sans doute celle du premier Réseau de néologie qui a publié environ 15 000 néologismes terminologiques entre 1976 et 1985. Pour quiconque scrute les quarante-deux cahiers de la série Néologie en marche parus à ce jour, l’histoire raccourcie de l’évolution de l’idée de néologie en terminologie y est à plus d’un degré. Tandis qu’en langue générale, la perception n’a guère subi de modifications notables, si ce n’est une tolérance un peu plus grande à l’égard des mots nouveaux. Les cahiers de NEM ont rapidement évolué de la description unitaire des termes (voir le cahier numéro 1 paru en 1976), c’est-à-dire le repérage ou la création de néotermes n’ayant pas de réels rapports notionnels entre eux, à la description semi-systématique, puis systématique d’ensembles de termes interactifs dans un même réseau notionnel.

Avec l’émergence de la terminologie organisée au détour des années 70, la notion de « néologie » s’est diversifiée en activités nouvelles dont la caractéristique majeure fut de s’associer à la recherche collective et institutionnelle et non pas de demeurer exclusivement au niveau de l’activité individualisée ou isolée qui déplaisait tant aux puristes d’antan. À l’heure actuelle, le concept de « néologie » englobe cinq éléments interreliés :

  1. Il désigne toujours le processus de création des unités lexicales nouvelles (terminologiques ou générales) par le recours conscient ou inconscient aux mécanismes de créativité linguistique habituels dans une langue. Il s’agit ici du code morpho-sémantique propre à chaque langue, qui anime le mouvement de renouvellement du lexique.
  2. Il désigne l’étude théorique et appliquée relative aux innovations lexicales, qu’il s’agisse des procédés de création (dérivation, composition, syntagmatisation, emprunt, etc.), des critères de reconnaissance, d’acceptabilité ou de diffusion des néologismes, ou encore de leur insertion sociale ou socioprofessionnelle. Les aspects linguistiques de la recherche s’unissent ici aux analyses sociolinguistiques pour fonder une dynamique.
  3. Il désigne l’activité institutionnelle organisée et planifiée systématiquement en vue de recenser, créer, consigner, diffuser et implanter des néologismes dans le cadre d’un réseau de recherche terminologique associé à un projet de changement ou d’amélioration linguistique dans un pays ou un État. Le mode d’intervention sociolinguistique « et défini et structuré en vue de répondre à un projet de « terminologisation sociétale » : francisation pour le Québec, arabisation pour l’Afrique maghrébine ... et même « hexagonalisation » pour la France. L’idée d’organisation institutionnelle réglée par des instances politiques mandatées par les pouvoirs gouvernementaux est privilégiée ici sous l’angle de l’aménagement linguistique.
  4. Il désigne l’entreprise d’identification des secteurs spécialisés des connaissances humaines entièrement nouveaux (par ex. l’intelligence artificielle), récents (par ex. les pluies acides, la biomasse), non encore décrits ou lacunaires quoique plus anciens (par ex. la mécanisation forestière), secteurs qui sont tous d’abondants producteurs de néologismes. L’analyse porte ici sur l’ensemble du système de termes de l’activité choisie plutôt que sur l’évaluation des unités une à une ou de sous-ensembles fragmentaires. Ainsi, il est clair que toutes les unités terminologiques du domaine des pluies acides rassemblées dans un cahier de NEM ne sont pas néologiques dans le sens premier du terme néologisme. La concentration des termes dans un même répertoire constitue un effort de synthèse remarquable de données éparpillées dans une documentation volumineuse. Elle permet de tracer un profil terminologique presque complet du domaine des pluies acides tout en marquant l’originalité de cette terminologie dont une bonne part est empruntée à une multitude de domaines voisins ou un peu plus éloignés. Ce type de travaux à caractère néologique est à situer au plan de l’aménagement terminologique.
  5. Il désigne enfin un ensemble de rapports avec les dictionnaires. Deux aspects sont à signaler. D’abord, celui qui consiste à se servir du dictionnaire, ou plutôt d’un ensemble de dictionnaires, comme moyen de statuer sur le caractère néologique ou lexicalisé d’une unité lexicale repérée dans un texte. Le dictionnaire est ici conçu comme instrument de contrôle et comme un filtre linguistique. Le deuxième aspect consiste à identifier dans le dictionnaire les unités qui sont métalinguistiquement marquées comme néologiques. Ces unités sont repérables grâce à une série d’étiquettes employées par les lexicographes : abréviation néol., datation, renvois à caractère normatif, etc. Une meilleure connaissance des rapports entre néologie et dictionnaire est souhaitable d’autant plus que le volet lexicographique prend une importance grandissante dans les recherches terminologiques.

Comme on le perçoit par ces cinq approches complémentaires, la notion de « néologie » ne se laisse pas apprivoiser aisément. Elle participe d’un ensemble interactif où la langue générale et la terminologie ont conclu un pacte qui concrétise la complicité de la société et du dictionnaire. À mon sens, néologie fait encore peur, même si l’idée semble devenue familière dans certains milieux. La conception selon laquelle il est interdit de créer des mots subsiste encore dans certains esprits. Vaugelas n’est pas encore mort pour tout le monde. Ce rapide tour d’horizon conduit à proposer une définition globale de la néologie que j’emprunte à Alain Rey. « La néologie (...) est une activité, c’est-à-dire un processus, un dynamisme, quelque chose qui, à l’intérieur d’un système linguistique, d’une entité culturelle ou d’un groupe social de communiquants, produit des unités lexicales nouvelles et des unités terminologiques nouvelles, des désignations nouvelles, soit pour maîtriser un monde en évolution où des objets nouveaux et des classes d’objets nouveaux se manifestent, soit pour redésigner des choses déjà désignées auparavant pour des raisons qui sont difficiles à analyser et qui peuvent relever aussi bien de phénomènes entièrement subjectifs et collectifs comme le snobisme que de besoins internes de remodeler le stock lexical » (Rey, 1985, p. 234).

Je crois que l’étape de sensibilisation qui nous attend sera difficile si on recule devant cet aspect des choses qui nous dicte de reconnaître clairement et collectivement l’existence et la nécessité de la néologie organisée. Il est évident qu’une pédagogie de la néologie est indispensable, impérative même, et qu’elle doit précéder toute autre forme d’action. L’opération pédagogique doit être menée à tous les niveaux d’intervention moyennant les ajustements nécessaires.

Pour prendre le seul exemple de l’usager des dictionnaires, on peut se demander comment il fait pour reconnaître la nouveauté linguistique dans un ouvrage de cette catégorie. Le cheminement le plus évident consiste à repérer des étiquettes, puis à les décoder correctement à l’aide des discours d’introduction des dictionnaires, lorsqu’ils existent. Dans le cas contraire, l’utilisateur est coincé s’il n’est pas un consommateur averti. Les indices de décodage semés par le lexicographe sont nombreux :

  1. Des dates apparaissent dans la parenthèse étymologique (ex. aérobie : 1981, PR).
  2. Des dates apparaissent parfois devant les sens nouveaux (voir le Lexis).
  3. La marque d’usage néol. apparaît dans la parenthèse étymologique (ex. biocide, PR).
  4. La marque d’usage néol. précède un sens nouveau (ex. mécanicien, 5e sens, PR).
  5. Les ouvrages ou les auteurs cités en exemple sont contemporains (ex. les journaux comme Le Monde, les périodiques comme La Recherche) ou « désinterdits » (ex. San Antonio, R. Gary).
  6. La mention d’autorités normatives (ex. les commissions de terminologie, le Journal officiel. Voir listage et télémaintenance dans le PR).
  7. Les marques d’emprunt : amér., angl., jap., chin., etc.
  8. Les modifications dans les définitions, soit par ajout d’information, soit par retrait, soit par actualisation de la description des notions (ex. vidéo, PR1977PR1984).
  9. Les changements dans certaines catégorisations lexicales et grammaticales, comme par exemple le recours de plus en plus fréquent à des marques de neutralisation du genre lorsqu’il s’agit de désigner certaines catégories de personnes.

La somme des indices montre que les lexicographes se préoccupent de l’actualisation du lexique qu’ils moulent étroitement sur l’évolution sociale. Les enragés du dictionnaire que nous sommes doivent apprendre à maîtriser l’appareil de mise à jour employé dans les dictionnaires de manière à rentabiliser chaque consultation.

3. Les consommateurs

Qui sont-ils et que cherchent-ils?

Le PR définit consommateur comme étant une « personne qui utilise des marchandises, des richesses, pour la satisfaction de ses besoins ». Nous avons déjà situé le dictionnaire parmi les biens de consommation courants et concurrentiels dans la société actuelle. Cela signifie que le dictionnaire est un produit grand public, qui se vend, qui circule, qui s’échange, qui s’use. Avec comme corollaire, que plus les éditions se succèdent rapidement, plus les acheteurs deviennent exigeants envers les nouveaux contenus. Le dictionnaire est aussi un produit intellectuel et à ce titre, il doit tenir compte de contraintes diverses imposées par le lexicographe, le fabricant, les institutions et le public-cible. Il se situe donc au croisement d’une double idéologie : celle qu’impose le groupe dominant du moment et celle que le lexicographe défend.

Tout le monde peut être consommateur de dictionnaires et de néologie. Mais pour les besoins de la démonstration, je m’arrêterai aux groupes de personnes qui ont une forte influence les uns sur les autres, c’est-à-dire ceux et celles qui ont besoin des dictionnaires et de la néologie pour régler des problèmes d’ordre linguistique reliés à des exigences professionnelles. Ces intervenants œuvrent dans des sphères d’activité axées sur le langage à des titres divers.

Les consommateurs auxquels je songe cherchent des néologismes dans les dictionnaires pour des raisons professionnelles qui dépassent le simple constat de l’existence ou de l’orthographe d’un mot, ou encore de sa signification à des fins individuelles (mots-croisés, scrabble, jeux de langage, etc.). Ils forment une clientèle privilégiée des dictionnaires, des méta-usagers en quelque sorte. Leurs critiques sont souvent sévères : ils se plaignent de l’absence de tel ou tel mot, de tel ou tel sens; ils mettent en évidence certaines imperfections comme des informations fonctionnelles incomplètes ou non pertinentes, des définitions de travers, des lacunes ici et là, des erreurs involontaires (voir à ce sujet les renvois de vieil/vieille à vieux dans les PR1984 et PR1985, alors qu’une erreur typographique s’est glissée lors du regroupement des renvois en 1985 : le dictionnaire donne viel et vielle), ainsi de suite.

Parmi les principaux consommateurs, je rangerai les traducteurs et les terminologues, les linguistes et les lexicographes, les enseignants, les spécialistes (scientifiques, techniciens, chercheurs), les journalistes et las « médiateurs ». Ces groupes de personnes sont très souvent placés dans des situations de communication qui les obligent à faire appel à des éléments linguistiques nouveaux. Lorsque ces consommateurs ne créent pas directement des néologismes, ils se tournent vers le dictionnaire et l’autorité linguistique et normative qu’il représente à travers une certaine idéologie. L’utilisateur recourt au dictionnaire comme balise, comme repère afin de pouvoir statuer sur l’unité nouvelle. Le dictionnaire conserve ici sa réputation séculaire d’être un répertoire d’articles de loi du code lexical d’une langue qui stipule le permis et clôture l’interdit. Il donne son aval à l’usager pour le réemploi de nouveaux moyens de désignation. Il dit ce qui est reçu, acceptable. D’où certaines réticences qui vont jusqu’aux aberrations du genre « ce qui n’est pas dans le dictionnaire n’existe pas ».

Le facteur temps joue alors un rôle considérable pour la néologie. Le français propose plusieurs milliers d’innovations lexicales chaque année. De ce lot, une faible partie se fraiera laborieusement un chemin vers les dictionnaires. Fustiger le dictionnaire de langue parce qu’il ne consigne pas tel ou tel néologisme, tel ou tel terme technique, tel ou tel régionalisme ou encore tel ou tel syntagme serait prétentieux, futile et parfaitement inadéquat. Chacune de ces catégories d’unités occupe un créneau limité dans la nomenclature et cette limitation fait partie de la stratégie adoptée par chaque entreprise lexicographique. Que cherchent les consommateurs de néologie dans les dictionnaires? En apparence, la réponse est simple. Ils cherchent des solutions, des recettes, des éclaircissements, des sources de déculpabilisation et de « désinterdiction » qui leur permettent de résoudre un problème d’ordre particulier au plan linguistique ou notionnel. À ce niveau, le dictionnaire est perçu comme un réservoir de néologismes « normalisés », c’est-à-dire entérinés par les lexicographes porte-parole de la société. Cette reconnaissance accrédite les mots nouveaux grâce aussi au décalage entre le moment de la création du néologisme et le moment de l’enregistrement. Le dictionnaire ne peut être en avance sur la langue. Le retard est naturel entre le « décrit » et le « à décrire ». Mais, même s’il est perçu comme une précaution, l’écart est toujours souligné par le consommateur qui accepte mal les excuses du lexicographe, qu’elles soient de nature scientifique ou qu’elles relèvent de contraintes éditoriales. Il n’en demeure pas moins que les dictionnaires forment l’un des plus merveilleux réseau de circulation des néologismes car ils sont à la fois juge et partie; d’où la double responsabilité que leur imputent les consommateurs : ils désirent que les lexicographes décrivent le plus grand nombre possible de néologismes tout en portant sur eux un jugement de valeur normative.

Plus concrètement, les consommateurs cherchent des réponses de plusieurs ordres :

  1. Ils veulent constater l’existence réelle d’un néologisme (forme et sens) ou d’un ensemble de néologismes.
  2. Ils souhaitent l’approbation du lexicographe, c’est-à-dire l’autorisation de réemployer un mot nouveau ou bien ils se heurtent à l’interdiction si le néologisme en question n’est pas consigné.
  3. Ils recherchent des informations de nature fonctionnelle et linguistique du point de vue normatif (par ex. : anglicisme, mot recommandé ou non, etc.).
  4. Ils veulent des modèles sous la forme d’éléments de formation qui garantissent la validité linguistique du nouveau terme qu’ils créent parfois eux-mêmes ou qu’ils repèrent dans un texte ayant moins de force légale que le dictionnaire.
  5. Ils recherchent des informations d’ordre plus général qui ouvrent des portes plus grandes que celles de la stricte légitimité de la nomenclature (par ex. : tel auteur cité, telle revue mentionnée, etc.).

Les consommateurs souhaitent trouver toute une série de critères linguistiques, terminologiques et référentiels qui justifient l’utilisation ou le réemploi d’un mot afin de résoudre leurs difficultés.

Le dictionnaire devient à la fois un récepteur de néologie parce qu’il consigne des éléments linguistiques neufs, un émetteur de néologie parce qu’il décrit une notion nouvelle en la définissant et en détaillant son fonctionnement linguistique et terminologique, et un normalisateur de néologie parce qu’il cautionne le produit lexical nouveau, du moins en apparence. Il n’est pas créateur de néologie lui-même, d’où le prestige dont il jouit.

Les remarques précédentes conduisent tout droit à un problème d’ordre pédagogique.

La consécration lexicographique du néologisme lui donne un statut en langue tandis que la non-inclusion signifie le rejet du mot et relève de l’autorité prêtée au lexicographe en matière de norme.

Le lexicographe a donc une responsabilité très élevée dans une société. Il a pour tâche de sélectionner les entrées en lieu et place des locuteurs qui sont ses futurs consommateurs. La responsabilité sociale doit aussi être poussée au maximum en fonction de la satisfaction des besoins du public. Le producteur de dictionnaires a l’obligation morale d’expliquer à l’acheteur ce qu’il a fait et le devoir d’exposer les raisons qui justifient ce qu’il n’a pas cru bon d’écrire. Cela signifie que les préfaces, les introductions et toutes les autres données d’accès essentielles au décodage du dictionnaire devraient être impérativement présentes dans l’ouvrage et très explicites. Deux attitudes existent à ce sujet. Certains dictionnaires couvrent bien leur contenu et exposent clairement leur programme, y compris pour ce qui est de la portion du lexique laissée de côté. D’autres se cantonnent à des présentations dans lesquelles la haute voltige commerciale l’emporte sur le reste : ils vantent les mérites exclusifs de leurs produits. Je ne veux pas citer de dictionnaires qui s’abstiennent totalement de la pédagogie d’utilisation ou qui en noient les bribes dans un discours autocontemplatif. Je mentionnerai un seul exemple constructif et c’est celui des Robert : Petit Robert, Grand Robert et Robert méthodique, dont les exposés méthodologiques présentent les contenus d’une manière fort honorable.

Il ne suffit pas d’avoir un guide de décodage sous la main. Encore faut-il savoir comment s’en servir. Et là, la responsabilité revient au consommateur. C’est lui qui a le devoir de lire et de maîtriser les données d’accès avant toute consultation. À ce niveau, et jusqu’à récemment, l’autodidactisme était généralement de mise. Avec les développements lexicographiques contemporains, la pédagogie doit s’organiser à l’étape de la formation universitaire, à défaut d’y recourir avant. Enseigner le dictionnaire aux terminologues déjà en exercice doit aussi devenir une phase essentielle de leur formation permanente. Il est impardonnable qu’un traducteur, qu’un terminologue, qu’un néologue, qu’un linguiste, etc. ne sachent pas tirer le maximum de profit des principaux outils de travail qu’ils utilisent tous les jours de leur vie. Une osmose totale doit exister entre le produit et le consommateur. Combien de professionnels de la langue négligent le Lexis ou le Robert méthodique parce qu’ils ne savent pas comment les décoder?

Il est normal qu’on attende du lexicographe des informations d’accès éclairantes. Il est aussi normal qu’on attende du professeur une bonne pédagogie du dictionnaire (cela reste à instaurer dans de nombreuses universités même si des progrès remarquables ont été réalisés au cours des dernières années). Mais il est aussi impératif qu’on exige du consommateur une analyse critique des dictionnaires qui tire profit des deux intermédiaires précédents. L’utilisateur a des comptes à rendre lorsqu’il se retrouve seul devant son dictionnaire fermé. Le dictionnaire est un objet qui n’est pas innocent. Il établit un courant continu entre le pôle producteur et le pôle consommateur.

4. Conclusion

La conception fixiste de la langue, qui a régné sur le français pendant quelques siècles, a fait place depuis une génération à une remarquable ouverture chez la plupart des lexicographes. Jusqu’alors, les puristes faisaient croire ou croyaient sincèrement que toute innovation était dangereuse pour l’équilibre et l’intégrité de la langue. Cette forme de sclérose n’a certainement pas favorisé l’éclosion d’un français scientifique et technique de qualité. Le dictionnaire bloquait la néologie ou il en occultait la nécessité par des jugements dépréciatifs. Il retardait ainsi l’évolution de la langue tout en créant une situation de rattrapage lexical qui s’aggravait tous les ans. De là à penser que les emprunts en ont profité pour s’infiltrer et s’installer en français, il n’y a qu’un pas vite franchi. La lexicographie actuelle est plus accueillante et les rejets paraissent davantage liés au caractère peu intéressant de la chose désignée par l’unité lexicale ou encore, dépendent du programme du dictionnaire en ce qui regarde le nombre des entrées. Il faut alors mettre de côté des zones de vocabulaire qui s’écartent trop du noyau d’intérêt commun aux usagers. De ce fait, le consommateur doit connaître les limites des dictionnaires. Un seul ouvrage n’a jamais réponse à tout.

Depuis une dizaine d’années, l’image hostile du dictionnaire envers la nouveauté linguistique s’estompe. L’effort de démocratisation a ses raisons linguistiques, sociales et, bien entendu, commerciales. Nul ne se plaindra de ces retombées. Le monde et les dictionnaires évoluent l’un et l’autre à des vitesses variables qui placent toujours les dictionnaires à la remorque de l’actualité et des événements, au lieu d’en faire des témoins instantanés. Pour cette raison, on concevra que les recueils de mots rendent compte d’une civilisation dans l’histoire. Le temps s’impose alors comme une variable fondamentale pour qui analyse les rapports entre le contenu des dictionnaires, les réalités sociales à évoquer et les consommateurs coincés au centre du parcours société-dictionnaire. Le temps joue à la fois contre les lexicographes et les consommateurs. Les premiers sont perpétuellement aux prises avec des virages lexicaux de toutes sortes. Ils cherchent à réduire l’écart entre la réalité extralinguistique et sa manifestation dans le dictionnaire. L’inconvénient est encore plus perceptible lorsqu’il s’agit des domaines technico-scientifiques de pointe. Et il n’est pas encore démontré que le dictionnaire « terminalisé » ou « ibéèmisé » résoudra tous les problèmes. Le dictionnaire « gutembérisé » garde encore sa place dans les bibliothèques.

Une seconde variable influence aussi le consommateur et c’est celle du choix des dictionnaires. La panoplie des dictionnaires de langue disponibles sur le marché francophone n’a d’égal que celle des livres de recettes ou des romans Harlequin. Et l’un ne vaut pas toujours l’autre. Il ne suffit pas de vouloir faire un dictionnaire pour qu’il apparaisse d’un coup de baguette magique ou même d’un coup de « magiciel ». Dans un univers de consommation hyperdéveloppé, dans lequel de plus en plus d’objets n’ont qu’un usage instantané, les dictionnaires n’échappent pas à la mode. La production lexicographique actuelle atteint des proportions industrielles si gigantesques qu’elle place hors de portée du lecteur le plus avide et le plus curieux ou du chercheur le plus consciencieux, une bonne partie des nouvelles publications dans ce domaine. Je m’en alarme un peu. Ainsi, cette seule année (1985) a vu le lancement du Grand Robert en 9 volumes, et l’achèvement du Grand dictionnaire encyclopédique Larousse en 10 volumes, pour ce qui est des mastodontes. Sans compter les éditions annuelles laroussiennes et les retouches robertiennes. L’année 1985 n’est pas encore terminée que déjà le PLI1986 et les PR1 et PR2 1986 sont disponibles et troublent déjà nos imaginations en quête de solutions nouvelles. Chaque arrivage crée de nouvelles espérances chez les consommateurs. L’obligation de renouveler le stock de nos outils est inévitable pour les chercheurs que nous sommes. Mais ce n’est pas toujours réalisable du point de vue financier, même pour les organismes ou sociétés qui nous emploient. Le facteur économique joue un rôle prépondérant dans la consommation lexicographique mais il pourrait être périlleux pour les dictionnaires de trop miser sur l’escalade à long terme. Le consommateur qui paie devient de plus en plus exigeant et il vise à assurer sa sécurité linguistique.

Comme on l’aura constaté d’une manière nette pour le dictionnaire et d’une manière plus ténue pour la néologie, ces deux monstres de la vie quotidienne des consommateurs de mots sont des moteurs sociologiques et des témoins privilégiés de l’évolution linguistique qui découle des métamorphoses des idées et des sociétés. La règle de la survie et de la concurrence effrénée des langues sur le marché international oblige les communautés linguistiques à se pourvoir d’outils de description que sont les dictionnaires de même que de moyens d’évolution que représente la néologie. La rencontre des deux éléments met peut-être les consommateurs en présence d’un « 5e pouvoir » qui s’ignore encore et qui pourrait s’appeler la « nouvelle norme ».

Bibliographie

l. Linguistique

2. Lexicographie

Tableau des mots en bio-

< bios

Entrées PR67 PR84 Mots cachés*
1. bio- + +
2. bioacoustique +
3. biobibliographie + [biobibliographique]
4. biocénose/blocoenose +
5. biochimie + +
6. biochimiste +
7. biocide +
8. bioclimat +
9. bioclimatique +
10. bioclimatologie +
11. biocompatible +
12. biodégradable + [biodégradabilité]
13. biodégradation +
14. bioélectricité + [bloélectrique]
15. bioélément +
16. bioénergétique +
17. bioénergie +
18. biogenèse +
19. biogénie +
20. biogéographie + +
21. biographe + +
22. biographie + +
23. biographique + +
24. biologie + +
25. biologique + +
26. biologiste + +
27. bioluminescence +
28. biomagnétisme +
29. biomasse +
30. biomatériau +
31. biomécanique +
32. biomédical +
33. biométrie + +
34. bionique + +
35. biophysique + +
36. biopsie + +
37. biorythme +
38. biosphère + +
39. biosynthèse + +
40. biote +
41. biotechnologie/biotechnique +
42. biothérapie + +
43. biotique +
44. biotope +
45. biotype +
46. biotypologie +
Légende :

Développement, aménagement linguistique et terminologie: Un mythe? L’exemple de la malgachisation[1]

1. La francophonie

En prenant appui sur le Grand Robert de la langue française (1985), le terme francophonie peut être défini comme étant « l’ensemble constitué des populations francophones (France, Belgique, Canada [Québec, Nouveau-Brunswick, Ontario], Suisse, Afrique, Antilles, Levant...), c’est-à-dire la mosaïque des individus, des groupes ou des collectivités qui utilisent le français en tant que langue maternelle, officielle, véhiculaire ou étrangère dans un réseau de circonstances de communication bien identifiées. » Il existe donc des pays qui usent du français comme langue maternelle (France, Belgique, Suisse, Québec), des pays où cette langue bénéficie d’un statut particulier révisable en tout temps (langue officielle, langue institutionnelle, langue seconde forte ou langue véhiculaire nationale ou internationale, comme c’est le cas dans la majorité des pays ou États africains d’allégeance francophone) et des pays où on recourt au français comme langue de culture et de prestige sans entamer la prédominance de la langue majoritaire (Danemark, Brésil, Pologne, Roumanie et, plus anciennement, différentes cours royales européennes). En outre, dans aucun des pays membres du club francophone constate-t-on une situation d’unilinguisme total. Dans les situations les plus simples, la réalité langagière procède du bilinguisme et de la diglossie; le plus souvent l’observateur se heurte à des faits de multilinguisme et de multiglossies inextricables.

La réunion des partenaires et des adeptes de la langue française forme le grand cercle planétaire appelé la francophonie. Le concept dérange et véhicule sans aucun doute une image plurielle et éclatée. L’aspect linguistique scruté ci-dessus ne représente qu’une mince facette de son extension multidirectionnelle contemporaine dont les dictionnaires commencent à peine à rendre compte (voir Boulanger 1985).

Indiscutablement, un pays africain comme Madagascar s’inscrit dans la zone médiane du grand cercle francophonien. Sur ce vaste territoire, la langue française s’est superposée aux langues indigènes lors de la période coloniale de la fin du siècle dernier. En ce moment plus de vingt-cinq ans après l’indépendance malgache du 26 juin 1960, le pays cherche les moyens d’instaurer chez lui une autonomisation et une autosuffisance linguistiques qui marqueraient la concrétisation définitive d’une indépendance à tous les niveaux : culturel, économique, social, politique et intellectuel. Tiraillé de l’intérieur et de l’extérieur, Madagascar s’apprête à vivre des choix linguistiques qui trancheront dans le vif.

Du point de vue linguistique, la question primordiale qui se pose est celle de savoir s’il convient d’être simultanément malgache et francisant, ou s’il n’est pas plutôt préférable d’être ou bien malgachophone ou bien francophone à part entière, l’un excluant l’autre.

2. Le triptique

Le titre retenu pour cet article indique un cheminement épistémologique qui permet de procéder du connu, ou du moins des indices récoltés à partir de plusieurs expériences de terrain, vers l’inconnu au bout duquel se profile la concrétisation d’un vaste programme d’autonomisation langagière. Titre accrocheur certes, mais aussi titre piège parce qu’il recèle beaucoup d’autres questions et qu’il voile des controverses manichéennes. En outre, les trois concepts associés ici commencent à peine à faire l’objet de recherches approfondies dans leurs rapports avec la science de la linguistique.

Une société qui envisage l’accélération de son développement doit impérativement choisir des voies à suivre, parmi lesquelles la voie linguistique retient l’attention d’une manière particulière. Une fois l’importance du linguistique bien appréhendée, l’aménagement linguistique se dégage comme un plan d’action global duquel émerge la terminologie en tant que phase cruciale et manifestation tangible de tout le processus de développement sous son angle linguistique. Le mythe s’apparente aux moyens d’action et de contrôle, ainsi qu’à l’implication volontaire des individus chargés de conduire à terme le programme entériné officiellement par les autorités d’un pays. Le mythe, c’est aussi la photographie de la situation telle qu’elle sera restituée dans dix, dans vingt, dans trente ans; c’est l’image projetée du changement accompli, à demi réussi ou raté. Le mythe, c’est l’incapacité des sociétés de connaître l’avenir, de savoir si les efforts investis auront produit des résultats permanents, si la commande aura été remplie par les « développeurs, » par les aménagistes et par les terminologues. Le mythe s’incarne majestueusement dans la durée, dans le temps.

« Développement, » « aménagement linguistique, » « terminologie » se présentent comme trois concepts neufs vigoureux, dynamiques et interactifs qui n’ont pas encore atteint le stade du consensus en ce qui regarde leur fonction et leur définition véritables (voir Dion 1981). Les dictionnaires répercutent peu ou prou les significations profondes de ces notions mises en place récemment et entrées en interrelations depuis peu. Il en va parfois de leur reconnaissance et de leur acceptation lexicographiques comme de celles de « francophonie » : le flou artistique peu dérangeant a l’air de convenir à tout le monde, du moins jusqu’au moment où chacun s’attache à définir leur sens, leur valeur et leur utilité réels dans une situation bien identifiée. Plus encore, depuis une vingtaine d’années au Québec, une dizaine d’années dans certains pays européens et au Maghreb et quelques années seulement en Afrique noire subsaharienne, le trio notionnel est recouvert d’une nuance politico-sociale parfois gênante et obsédante dans son immobilisme. Alors que l’assise politique devrait servir à générer, à entretenir et à perpétuer tout programme d’envergure qui vise à modifier en profondeur les comportements langagiers des individus. La déghettoïsation linguistique n’a aucun sens hors des appuis officiels, hors d’un support politique actif et en l’absence d’une législation coercitive.

Chaque axe du triptique sera successivement examiné et cadré dans un processus global d’avancement, d’évolution et de maturation d’une société. Comme le concept de « développement » concerne davantage le Sud que le Nord, la situation linguistique malgache servira de contrepoint afin d’illustrer le cas d’une société engagée sur la voie de la métamorphose linguistique et de l’industrialisation de ses ressources.

3. Le développement

Dans le contexte actuel, trois voies d’accès s’offrent à l’appétit du chercheur qui se penche sur le concept de « développement » : la coloration sociale, la coloration économique et la coloration linguistique. Toutes trois sont étroitement imbriquées de sorte que le développement s’articule autour « de l’actualisation d’une doctrine et d’une action fortes et efficaces qui, mettant entre parenthèses les vertus explicatoires et opératoires des idéologies-recettes, puissent permettre, sur le plan économique et humain, la réalisation d’un véritable optimum. Dans cette perspective, le langage peut être un facteur essentiel d’une prise de conscience des exigences fondamentales de la promotion possible, mais aussi d’un droit à la différence qu’implique la recherche des voies et moyens, nouveaux pour un développement intégral » (Kempf et Mudimbe 1977 : 503).

Le développement social signifie pour chaque peuple le désir d’accéder à un nouvel ordre mondial qui place chacun en position d’assurer le dialogue avec ses pairs et avec l’ensemble de la communauté universelle afin de prendre en charge la modernisation de sa société sans perdre son authenticité. Pour les pays déjà industrialisés et parfois même surindustrialisés, cela suppose la préparation du passage à l’étape de la postindustrialisation; tandis que pour les pays pré-industrialisés, il s’agit de parvenir au niveau de l’industrialisation afin d’assumer son destin communautaire et social, avec soi d’abord, avec les autres ensuite. L’efficacité du développement social interne est garante des autres directions développementales. En particulier, la langue ne change pas là où la société ne change pas.

Le développement économique signifie pour chaque communauté le désir d’accéder au monde moderne suivant un processus de dépassement économique pour les mieux nantis et de rattrapage économique pour les autres. Si l’on cantonne les observations aux pays de l’Hémisphère sud, l’orientation majeure consiste à se brancher sur le monde mais chacun selon ses modalités propres. La croissance économique linéaire ne peut constituer un objectif exclusif. Il convient de l’insérer dans une suite d’actions concertées qui visent un développement auto-centré, lequel intègre à la perspective économique les paramètres sociaux, culturels et politiques.

La catégorie de développement économique la plus souvent évoquée est celle du transfert de la technologie. Les grandes cibles se

ramènent alors à la technique, la technologie et la science. À l’heure actuelle, il est largement admis que la question du transfert de la technologie est l’élément-clé de toute stratégie globale de développement. Les principaux obstacles qui se dressent devant un tel programme sont : l’aspect financier, l’aspect idéologique, l’aspect politique, l’aspect linguistique, auxquels il faut adjoindre fréquemment l’absence de stratèges et de spécialistes du transfert.

Il ne suffit pas de vouloir le transfert technologique pour que celui-ci s’accomplisse instantanément. Son efficacité est tributaire de diverses contraintes parmi lesquels la maîtrise de la technologie importée n’est pas la moindre. « L’opération qui a pour objet d’introduire des connaissances, des procédés et des produits dans un pays où ils n’ont pas été conçus à l’origine (désignée sous le nom vocable : transfert de technologie) n’a de sens que si les pays qui en sont destinataires en sont également les maîtres » (Jastrab 1986 : 80) ou sont en mesure de le devenir à court terme. Or, un rapport de l’ONUDI publié en 1982 souligne que la « maîtrise de la technologie ... n’est assurée que si les compétences, l’information et l’efficacité technique qui constituent la technologie sont transférées au personnel d’encadrement et de supervision et aux travailleurs ... pour se diffuser ensuite dans l’économie. ... La maîtrise de la technologie ... est un objectif de développement » (cité dans Jastrab 1986 : 80).

Il y a transfert de technologie chaque fois que cette technologie est empruntée par une autre culture (au sens anthropologique du terme) que la culture productrice. Qui plus est, il y a appropriation de la technologie lorsque la culture d’accueil s’accapare linguistiquement des notions importées et les acclimate à sa propre vision du monde. L’adaptation contextuelle s’inscrit comme une condition sine qua non du transfert accompli. Pour cette raison, le recours à la terminologie systématique est préférable à la traduction qui n’est que la recherche d’équivalents de terme à terme, de langue à langue dans une sorte de permutation d’un code linguistique à un autre. La traduction n’est pas toujours le signe équitable de la naturalisation linguistique. La simple migration d’une unité lexicale dans une autre langue ne saurait suffire dans une situation où il y a un donneur et un preneur, sans que la réciproque soit envisageable à brève échéance. Encore faut-il que les termes se fondent dans chaque microsystème terminologique. Dans l’optique limitée à la traduction stricte et mot à mot, la réalisation du développement est semée d’embûches insurmontables. Un tel comportement explique en partie bien des échecs antérieurs et des visions à courte vue. Le développement acquiert aujourd’hui une envergure multi-dimensionnelle qui interdit de prendre à la légère la dimension terminologico-linguistique.

Le développement linguistique signifie pour chaque collectivité le désir de disposer d’un appareil linguistique capable de contribuer à l’enrichissement général d’une société en établissant une communication permanente entre ses membres à tous les échelons de la vie personnelle et sociale. La malgachisation linguistique est un enjeu d’importance vitale qui fournira de solides assises aux autres réformes envisagées. La communauté malgache doit façonner sa langue dans l’objectif suprême d’assurer sa sécurité linguistique ce qui inclut des préoccupations à l’égard du français afin de fixer son statut sur l’île. Pour ce faire, elle est tenue de définir un rôle social et sociologique au malgache afin qu’il témoigne de la volonté et de la destinée du pays.

La conscientisation linguistique passe par plusieurs phases dont il faut rappeler les plus importantes dans le contexte d’un pays qui a des choix langagiers à faire. Le détail s’applique tout autant à une langue nationale africaine qu’à une forme de français régional comme celui du Québec qui est confronté à la norme française parisienne sociohistoriquement dominante sur son territoire (voir Boulanger 1988).

Le premier constat est celui du culpabilisme inhibant et du dialectalisme ostracisant. Dépasser la phase du marginalisme équivaut à mettre en route un processus qui débouche sur une perspective autonomiste sereine et constructive. Celle-ci mène à une conception organique de la langue susceptible de lui garantir un statut social prédominant qui répond aux desseins formulés par les maîtres d’œuvre d’une réforme. Pour les Québécois, le choix est clair : le français du Québec est seul capable de cautionner l’avenir de la société québécoise enclavée dans le nord-est de l’immense continent américain. Pour les Malgaches, le choix est sans doute plus douloureux mais tout aussi impératif. Ce qui ne signifie pas, dans les deux cas, le rejet automatique de l’autre langue ou variété de langue active sur le territoire.

Le second constat vient rééquilibrer le premier lorsque plane une menace d’isolationnisme ou d’autarcie linguistique. Chacun à leur manière, le français québécois et le malgache sont axés sur une langue qui rappelle que l’exocentrisme séculaire fut autoritaire pendant une période-clé de leur évolution respective. Pour les Québécois, le français de France constitue la langue-mère légale qui a déployé toute sa puissance matriarcale tout au long de l’histoire du Québec et encore maintenant; tandis que pour les Malgaches, il constitue la langue-mère adoptive avec toute sa puissance de marâtre repentie. Dans ces circonstances, il s’agit encore de compenser le destin en prônant une forme d’endocentrisme duquel découle la reconnaissance extérieure des choix de chacun. La valorisation des langues québécois et malgache prend une envergure d’autant plus grandiose qu’elles restent raisonnablement attachées à la langue-mère, chacune pour des raisons différentes bien entendu. La rupture totale avec le rameau européen est impensable au Québec. On y privilégie plutôt la nécessité d’une continuité historique alliée à une indépendance linguistique contemporaine concrétisée par la gestion de ses propres affaires linguistiques.

Le rééquilibrage peut être précisé par un troisième constat, c’est-à-dire la nécessité impérative de la convergence des langues et d’un partage des responsabilités. Ainsi, le français québécois et le malgache peuvent suffire pour des besoins internes de communication ralliés sous le concept d’« ethnocentrisme. » Le recours à la langue française de référence francophone, à une norme de portée universelle, relève dans les deux cas de préoccupations relatives à une forme de multiethnisme qui peut seule maintenir l’intercommunication avec le monde. Même si des efforts d’adaptation gigantesques sont accomplis, il faut espérer aussi la réciproque de la source génétique française, ne serait-ce que dans le comportement de la France envers l’emprunt et à l’égard des régionalismes extrahexagonaux, pour parler ici du cas du Québec. Le problème est plus compliqué à résoudre pour le malgache. Il est difficile pour un non-Malgache de s’aventurer trop loin. Mais, on peut estimer que malgachiser ne doit pas signifier un enfermement et une cessation du dialogue avec les autres partenaires francophoniens ou mondiaux. La langue ou la forme de langue élue doit demeurer un facteur de cohésion collective et sociale. Il faut chercher, puis établir un mode d’équilibre et d’échange qui favoriserait l’intégration de l’ancien (domination du français de France) et du nouveau (instauration du malgache), qui créerait un terrain d’entente qui satisfasse tous les besoins par ailleurs bien identifiés et catalogués par ordre de priorité. Pour ce qui regarde la situation de Madagascar, le français et le malgache ont chacun un rôle prépondérant à jouer à l’intérieur des frontières politiques du pays comme à l’extérieur de ces frontières. En outre, il paraît évident que « tant que le malgache n’aura pas fait l’objet de normalisation et de modernisation, il sera nécessaire de recourir au français » (Turcotte 1981 : 147) ce qui sous-entend qu’il « n’est pas facile pour les pays en voie de développement de se passer complètement de la langue coloniale » (Turcotte 1981 : 155).

L’organisation rationnelle de l’usage malgache est destinée à intégrer organiquement le vieux modèle dans le nouveau en conformité avec une hiérarchisation convaincante et située en dehors du schème classique dominant/dominé. Le nouveau doit stratifier l’ancien et non être géré par lui. Ce qui est à naître, c’est un usage interne prioritaire, donc normé, accessible à tous et qui serve de référent social aux usagers potentiels afin qu’ils puissent se reconnaître aisément à travers ce modèle. Procéder au développement linguistique autochtone, c’est se procurer les moyens d’organiser une langue et ses usages « en un tout cohérent, où les éléments linguistiques se jugeront de l’intérieur, les uns par rapport aux autres, avant de l’être de l’extérieur » (Gendron 1985 : 9). Le malgache, comme toute autre langue nationale africaine choisie, doit être conçu comme constituant un tout organique, hiérarchisé du point de vue sociolinguistique, c’est-à-dire présentant une structure d’utilisation appréhendée fondamentalement avec ses référents, avant d’être mis en rapport avec des référents de l’extérieur des lieux originels de la gestation ou de la génération.

Les conséquences immédiatement perceptibles des enjeux linguistiques se transposent au plan sociologique. La langue devient un extraordinaire facteur d’identité collective et individuelle, un facteur de ralliement et de mobilisation sociale en même temps qu’un puissant élément d’assimilation à des idées et à une forme de civilisation convenue. Aux yeux des autres, chacun existe par et dans sa langue. Grâce à elle, il peut communiquer son vécu personnel et son vécu occupationnel ou socioprofessionnel. La communication se ramène à assurer une continuité et une diffusion des activités de la vie collective dans la société en transformation.

D’autre part, le côtoiement du français et du malgache ne peut cesser brutalement. Les langues internationales comme le français et l’anglais demeurent des langues véhiculaires, des linguas francas qui se greffent sur le fonds des langues nationales pour contribuer à l’épanouissement complet d’une société. Le processus dynamique des contacts de langues inclut tous les acteurs sociaux dans une perspective interactive : les malgachophones et les non-malgachophones vivant et travaillant sur le même territoire ont le devoir d’unir leurs efforts pour la cause linguistique. Sans consensus, il n’y a rien à espérer. Par ailleurs, la malgachisation linguistique sera inepte et carentielle si elle n’est pas couplée à une entreprise de malgachophonisation, c’est-à-dire à l’intégration et à l’augmentation des parlants malgaches dans toutes les sphères d’activités administratives et professionnelles de l’État et des entreprises, ainsi qu’à tous les échelons hiérarchiques. Une opération de cette envergure est un énergique intégrateur sociologique et le dénominateur commun rassemblant les différentes communautés répandues sur l’île. L’occasion est propice à l’établissement d’un « pont entre la majorité et les minorités, un lien et un ciment éventuels de la mosaïque linguistique et culturelle » (Gendron 1985 : 9) qu’est l’île de Madagascar.

Dans ce volet consacré au développement linguistique et à ses caractéristiques, il s’agissait de distinguer les concepts de « langue développée » et de « langue en développement » en mettant de l’avant les relations d’altérité entre le français et le malgache. Il reste à souligner qu’il s’ensuit une distinction fondamentale qui crée un axe obligatoire de suprématie temporaire de la première notion sur la seconde. L’analyse des situations de contact veut aussi démontrer que la langue développée peut aider la langue en développement à atteindre le plus rapidement possible un statut d’autonomie. Il est évident, par exemple, que la concrétisation des projets d’aménagement linguistique et terminologique ne peut suivre un cheminement méthodologique parfaitement identique pour les deux langues. Il ne saurait y avoir de mimétisme à ce niveau.

Une langue développée comme le français possède un fonds général et terminologique imposant, bien décrit, accessible et largement diffusé. L’actualisation de ce fonds est facile à réaliser étant entendu qu’une telle langue jouit déjà de la plus grande partie de son instrumentation et que cet arsenal de mécanismes est parfaitement au point et normalisé. Les modèles morphosyntaxiques, grammaticaux et lexicologiques ainsi que les moules lexicographiques et terminographiques sont disponibles. Ils inspirent et facilitent la génération de termes nouveaux à profusion. A contrario, les langues en développement sont à compléter la description de leur réseau instrumental de base (phonologie, grammaire, morphosyntaxe), dispositifs préalables à l’exploration de nature plus lexicale en ce qui concerne la langue générale et la terminologie, ou encore indispensable à la systématisation des modèles morphosyntaxiques et conceptuels nécessaires à la dénomination ou à la renomination ainsi qu’à l’établissement d’une politique de normalisation linguistique. Il ne parait pas opportun de soutenir la hiérarchisation traditionnelle et immuable des langues malgache et française. Le français, s’il redevient inspirateur de la malgachisation, doit être saisi comme la langue de référence linguistique et conceptuelle qui participe au changement selon des modalités temporelles qui restent à établir. Le cadre sociohistorique du pays n’offre guère d’autres solutions de rechange à court terme.

D’une façon un peu plus sous-entendue, l’épineux problème qui consiste à choisir une langue de référence interne à même le réseau dialectal a été souligné. Le rôle des aménagistes consiste à privilégier une forme ou un dialecte afin d’appuyer d’une manière solide et définitive le choix d’une norme langagière qui guidera tout le programme de la normalisation officielle.

4. L’aménagement linguistique

L’aménagement linguistique est un « processus planifié de changement linguistique dans une société qui a comme objectif la mise au point de solutions réalistes et opérationnelles destinées à garantir le plein épanouissement d’une langue, tant en ce qui concerne son statut (degré de reconnaissance de la langue) qu’en ce qui regarde son corpus (choix d’un modèle de langue à privilégier dans les communications institutionnalisées). »

L’aménagement linguistique catalyse le développement et la terminologie. Il met en évidence simultanée plusieurs problèmes d’ordre sociolinguistique dont on peut examiner un échantillon :

  1. L’absence ou la carence d’une politique linguistique précise et conséquent qui définisse le programme de codification, de modernisation et d’enrichissement des langues.
  2. La coexistence de plusieurs langues sur un même territoire ce qui crée des circonstances de bi- ou de multilinguisme d’origine endogène. Ces situations sont souvent gênantes parce qu’elles obligent à faire des choix parfois déchirants.
  3. L’obligation de définir les relations entre une langue nationale et une langue étrangère ou semi-étrangère sur un même territoire, par exemple le français ou l’anglais dans plusieurs pays africains, instituant des circonstances de bi- ou de multilinguisme d’origine exogène.
  4. La répartition des rôles respectifs, nuancés et réalistes des langues nationales et étrangères dans les communications internes dans le pays et externes avec la communauté planétaire.
  5. L’évaluation des variantes d’une langue selon les groupes de locuteurs d’une même communauté linguistique; cela impose le choix puis la définition d’une langue standard afin de répondre aux désidératas de la communication institutionnalisée, c’est-à-dire l’acte par lequel l’individu et les institutions entrent en relations à des fins particulières.

La mise en pratique d’un programme aménagemental, qui intégrerait chacune des composantes sociolinguistiques mentionnées, relève de deux ordres de pouvoir; les pouvoirs publics et parapublics ainsi que les pouvoirs intellectuels.

Les pouvoirs publics sont concentrés autour des autorités législatives et exécutives tandis que les pouvoirs pédagogiques dérivent de l’administration parapublique.

Les autorités législatives sont chargées de l’élaboration des lois et des politiques linguistiques aux fins d’officialiser une ou des langues et de déterminer leur statut et leur emploi dans les communications institutionnalisées ou individualisées. Dans un État comme le Québec où l’anglais et le français sont présents partout, le principe de territorialité des langues n’existe pas; aucune frontière linguistique n’est historiquement dégagée et permet de localiser l’une ou l’autre des langues, comme c’est le cas en Belgique pour le wallon et le flamand ou en Suisse pour le français et l’allemand. En conséquence, les législateurs québécois ont opté pour une langue officielle unique, en l’occurrence le français, « Ce principe fondamental est nuancé par l’intention explicite d’assurer l’épanouissement culturel des minorités, notamment par l’enseignement des langues d’origine et la protection des consommateurs d’autres langues que le français, surtout dans l’étiquetage des produits, la publicité des contrats, l’accès aux services » (Corbeil 1986 : 143).

Les autorités exécutives sont mandatées par les autorités législatives pour appliquer les décisions. Elles ont donc un caractère fortement interventionniste. Elles se déploient dans des commissions officielles de toute nature qui sont responsables de la normalisation, de la description de la langue générale et de l’exécution des décisions prises par l’administration politique. Des bureaux, des offices, des conseils, des commissions sont créés pour concrétiser le mandat exécutoire.

Les autorités pédagogiques émanent aussi du pouvoir législatif. Elles sont formées de l’ensemble des individus plus particulièrement chargés des réformes de l’enseignement ainsi que de leurs collatéraux comme les associations de professeurs. Par l’intermédiaire des professeurs et des enseignants, leur action est concentrée à la base du système éducatif et elle est préalable à toute autre forme d’aménagement linguistique.

Les pouvoirs intellectuels gravitent autour des académies, des universités et des groupes privés influents du point de vue linguistique (grammairiens, linguistes, chroniqueurs de langue, associations de défense et de protection de la langue, etc.). Leur action se greffe naturellement à celle des pouvoirs publics et parapublics. Dans le cas malgache, les décisions issues du consensus des deux paliers de pouvoir pourraient déboucher sur la reconnaissance d’un bilinguisme fonctionnel malgache-français. Ce bilinguisme fonctionnel préconiserait une analyse précise de l’usage et du statut des langues en présence au sein de la communauté. La priorité pourrait aller au malgache tandis que l’utilisation du français serait souhaitable dans des circonstances bien déterminées, notamment pour les communications externes. Les Malgaches devraient parvenir à distinguer rigoureusement la connaissance du français à des fins individuelles de l’utilisation institutionnelle de cette langue. Ainsi, une juste proportion s’instaurerait entre le bilinguisme institutionnel malgache-français et l’unilinguisme malgache. La perspective d’une pareille prise de position est claire : il s’agit avant tout de protéger, de conforter et de revitaliser la langue choisie comme véhiculaire de toutes les activités sociales internes, et non d’annihiler l’intérêt et l’utilité de l’autre langue concurrente sur le territoire.

Au plan sociologique, la promotion de la langue rejoint quelques objectifs majeurs, tels que préserver et encourager l’identité culturelle, favoriser l’unité nationale, faire participer les usagers au développement du pays, assurer l’avenir du pays (à ce sujet, voir Abou 1981).

5. La terminologie

La terminologie peut être comme une discipline carrefour qui tire son origine principalement de la linguistique, de la lexicographie, de la traduction et de l’aménagement linguistique. Son essor prodigieux au cours des dernières années s’explique par l’institution de nombreuses lois linguistiques à travers le monde, par l’élaboration de projets de métamorphose linguistique dans plusieurs États et pays, au Nord comme au Sud, et par le déploiement de programmes d’enseignement et de formations universitaires dans cette discipline. Réunis en un seul creuset, ces éléments ont fourni à la terminologie les fondements utiles pour en faire le meilleur instrument d’intervention langagière lorsqu’elle est employée à bon escient et mise en pratique avec compétence.

La terminologie procure à la langue des mécanismes essentiels pour régir adéquatement l’évolution technologique, technique et scientifique du monde en général; elle permet la révision, l’enrichissement, la stabilisation, la normalisation, la diffusion et l’implantation des termes d’une langue donnée. Son emprise et son utilité sont de plus en plus primordiales et impératives dans les pays et les États ayant entrepris un processus de mutation linguistique. « Quel que soit le pays, quelle que soit la langue, la terminologie et la terminographie émergent de plus en plus comme le recours et la ressource linguistique essentiels pour affronter l’évolution technologique et scientifique universelle et ultra-rapide et pour l’assumer adéquatement. Défendre la droit de dénommer dans sa propre langue pour mieux posséder son identité se pose alors comme un moyen d’obtenir à coup sûr le respect des autres » (Boulanger 1983 : 2).

Dans le cadre de l’aménagement linguistique d’un pays, les travaux de terminologie s’inscrivent comme l’un des éléments-clés d’un programme plus vaste de la politique linguistique approuvée par un gouvernement. Pour être efficace, la terminologie doit bénéficier d’infrastructures politiques solides qui revêtent la forme de lois linguistiques et de règlements qui fixent avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur un territoire. La contrainte législative qu’impose une décision gouvernementale ne laisse plus guère de place à l’improvisation et au tâtonnement lors de la mise en œuvre d’un programme d’aménagement dans lequel la théorie et la pratique de la terminologie doivent être agencées et définies avec rigueur. Les travaux sont alors dotés d’un caractère officiel, définis par mandat, assortis d’un statut et disposant des ressources économiques et humaines indispensables à leur réalisation, ce qui est loin d’être négligeable.

C’est le cas notamment du Québec qui dispose d’une Charte de la langue française, du Canada qui a sa Loi sur les langues officielles, du Rwanda qui a officialisé et généralisé l’usage du kinyarwanda dans l’enseignement primaire, du Sénégal qui a légitimé l’utilisation du wolof. D’autres travaux patronnés par des organisations internationales (Agence de coopération culturelle et technique, CIRELFA, etc.), comme ceux du projet Lexis en Afrique, ont reçu l’aval des gouvernements nationaux, ce qui autorise à les classer dans la catégorie des recherches officielles.

Au Rwanda, la Commission nationale du lexique fut créée en 1979. Elle a pour mission d’enrichir le lexique fondamental afin que la langue nationale ait accès aux nouveaux champs de la réalité socioculturelle et socio-professionnelle et qu’elle devienne un instrument de diffusion privilégié des sciences et des techniques.

Comme l’illustrent ces exemples, une loi à caractère linguistique peut faire de la terminologie l’une des principales options possibles pour conduire avec succès le processus de substitution d’une langue par une autre dans l’ensemble des activités économiques rurales, artisanales et urbaines d’une société. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel d’un pays, s’allie au projet global d’une société qui vit ou s’apprête à vivre de profondes mutations.

Le démarrage de la malgachisation de l’ensemble des secteurs des activités professionnelles peut s’appuyer sur des modèles éprouvés, comme celui du Québec. Mutatis mutandis, la malgachisation consisterait pour Madagascar à passer d’un ensemble de circonstances de la vie où la langue française était le code linguistique le plus influent aux échelons supérieurs de l’économie, à un nouveau mode de vie dans lequel le malgache deviendrait la langue d’usage propre à satisfaire non seulement le quotidien mais aussi les moindres exigences de la communication interne dans différentes sphères d’activité, notamment l’enseignement, les milieux de travail ruraux et urbains, l’administration, ainsi de suite.

Cela signifie qu’il faut institutionnaliser la terminologie et la doter des mécanismes administratifs nécessaires à son fonctionnement. Autrement dit, il faut prendre les mesures pour abriter la recherche terminologique derrière un support officiel émanant du pouvoir. En outre, il faut admettre et faire admettre le caractère interventionniste de la terminologie, la forme la plus accomplie de cette action se trouvant dans la création de commissions de normalisation. Cette double articulation institutionnelle et interventionniste de la terminologie doit être saisie dans toute son ampleur.

Il faut insister sur le problème linguistico-terminologique parce qu’il est manifeste que les problèmes linguistiques ne sont pas toujours au centre des préoccupations développementales des pays de l’Hémisphère nord et de ceux de l’Hémisphère sud. De fait, dans les situations africaines en général, il existe un lourd déficit lexical dans chaque langue nationale. Lorsque l’on compare avec les stocks disponibles dans les langues qui ont un accès direct et instantané à la civilisation technologique et scientifique, le rattrapage parait lointain, voire impossible tant l’écart est considérable (voir Turcotte 1981 : 156). Les langues africaines sont nettement déficitaires; d’où la nécessité impérative d’affronter de nombreux problèmes qualitatifs et quantitatifs relatifs à la constitution de vocabulaires terminologiques de base : dilemme de l’emprunt massif, néologie tous azimuts et foisonnante, normalisation définitive des unités nouvelles, instables par nature, afin d’assurer un minimum de communication dans l’immédiat, modes de diffusion instantanée et privilégiée des terminologies mises au point, voies d’implantation les plus rapides et efficaces des néologismes entérinés par les autorités responsables, etc. Sans compter les risques permanents de contamination allogène et d’altération des structures d’une langue qui ne possède pas encore de description phonologique ou morphosyntaxique définitive et fiable.

Les difficultés évoquées ne doivent pas faire oublier que la plupart des langues qui ont atteint un haut degré de stabilité sont capables de relever les défis lexicaux nouveaux imposés par le monde contemporain. La compétition des langues devient alors une émulation. Chacune possède un fort pouvoir terminogène et néologène qui la place en position favorable pour compétitionner sur les marchés intérieurs et extérieurs d’un pays. Une telle adhésion au pouvoir des langues, amalgamée au consensus communautaire permet de faire de la terminologie « le seul moyen de pourvoir toutes les langues des vocabulaires, lexiques, dictionnaires qui leur font cruellement défaut et dont elles ne sauraient se passer » (Boulanger 1986 : 64), C’est la clé d’or pour accéder au marché mondial et y survivre.

Si les pays avancés doivent constamment se pencher sur leur langue, c’est pour rééquilibrer, refaçonner ou renouveler la composante lexicale. Les pays en développement industriel doivent non seulement se préoccuper du lexique, mais ils doivent modeler toutes les composantes de la langue (voir Rogedem 1983). Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les conditions ambiantes qui encouragent la réflexion sur la terminologie, qui en assujettissent le rôle et qui procèdent à sa dynamisation. D’où l’importance d’organiser la terminologie au plan théorique et pratique. Du point de vue théorique, la terminologie requiert l’élaboration de principes et de méthodes adaptés au contexte environnemental, l’instauration d’un enseignement universitaire et des cadres de formation précis ainsi qu’un réseau de coopération avec l’extérieur afin d’y puiser l’expertise adéquate, prémisse à une opération de démultiplication des connaissances acquises et de leur maîtrise. Du point de vue pragmatique, elle nécessite la constitution d’outils tels que les réservoirs de données terminologiques et l’élaboration d’une démarche opératoire pour chaque objectif identifié. Les banques de terminologie demeurent la forme la plus accomplie et la plus enchanteresse de l’aspect pragmatique.

Pour prendre un exemple concret, une stratégie d’aménagement linguistique doit envisager des modalités capables de justifier des transferts. La constitution d’une terminologie nouvelle ou la mise à jour d’une terminologie ancienne doit être étayée par quelques principes comme :

  1. Le remplacement des termes inadéquats pour dénommer des réalités par d’autres termes nationaux susceptibles de remplir ce rôle dénominatif. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière de néologie.
  2. Le recours à l’emprunt africain ou européen naturalisé phonologiquement, morphologiquement et syntaxiquement lorsque aucune solution autochtone n’est satisfaisante. Les termes étrangers seront soumis soit à une restriction de sens, soit à une extension, soit à la conservation du statu quo sémantique. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière d’emprunt de formes linguistiques étrangères.
  3. La réanimation d’anciens termes nationaux tombés en désuétude lorsqu’ils s’avèrent utiles du point de vue dénominationnel.
  4. L’introduction dans l’usage national de mots régionaux éloquents qui revalorisent ainsi la variation spatiale. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière de variation linguistique régionale.
  5. La nationalisation des terminologies spécifiques à un domaine d’activité et dont l’utilisation était jusque-là restreinte à des aires régionales.

La rationalisation s’offre comme le moyen ultime de parvenir à la terminologisation d’une société. Aussi faut-il examiner la question en profondeur. Par quel bout commencer? Comment s’y prendre? Compte tenu de la diversité des problèmes que les pays et les États ont à résoudre simultanément, compte tenu des besoins prioritaires exprimés par les mêmes intervenants, compte tenu des incidences des organismes internationaux ou nationaux disposés à offrir de l’aide et des services afin d’appuyer les initiatives en matière de terminologie et d’aménagement linguistique, la question mérite qu’on s’y arrête.

À l’heure actuelle, en Afrique, la priorité contextuelle indiscutable est celle de la description des langues vernaculaires et véhiculaires. L’impact politique d’une telle décision est perceptible dans plus d’un milieu et à plus d’un niveau. La diffusion des langues vernaculaires de même que leur usage dans les activités quotidiennes et spécialisées plaident en faveur d’une action immédiate et en relation étroite avec les milieux visés.

Le cheminement chronologique idéal pour parvenir au volet terminologique industriel suppose que soient résolus les problèmes de la codification, de la description, de la standardisation et de l’unification de la langue (plan phonologique, système grammatical, morphosyntaxe et lexique), que soient réglés les problèmes de l’enseignement de la langue aux niveaux maternel, primaire, secondaire, collégial et universitaire ainsi que les problèmes relatifs à la production de matériels didactiques appropriés; ce qui laisse entendre que des recherches et des travaux préalables d’application pédagogique soient disponibles, enfin que la terminologisation s’appuie sur un vaste projet de société. (À ce sujet, voir les Actes du colloque : L’aménagement linguistique et terminologique au Rwanda : Bilan et perspectives 1986.)

Fondamentalement, avant d’entreprendre la phase terminologique du programme d’aménagement linguistique, l’instrumentation de base d’une langue doit être un fait accompli. On ne peut raisonnablement songer à sauter des étapes, sous peine d’échouer lamentablement. Alphabétisation, description de la langue et terminologisation se succèdent selon une logique implacable. Le cadre général d’un programme peut se ramener à deux volets primordiaux. « On a d’abord besoin du lexique fondamental de l’abstraction, c’est-à-dire des termes généraux auxquels tout raisonnement recourt indépendamment de ses traits spécifiques. Il faut pouvoir distinguer concret et abstrait, objectif et subjectif, intention et raisonnement, méthode et technique, etc., dès que l’on aborde une discipline intellectuelle quelconque. L’autre volet du programme consiste à déterminer las besoins du pays dans les différentes branches de son activité, avec leur priorité relative » (Coupez 1983 : 369-370).

Dans les pays africains, le premier milieu à terminologiser est sans conteste celui de l’enseignement. C’est d’abord là qu’il faut changer les habitudes et inculquer l’usage des nouveaux moyens langagiers. A ce titre, les instituts pédagogiques, les instituts d’alphabétisation doivent contribuer à la préparation de documents pédagogiques et de matériels didactiques malgaches adaptés : grammaires, livres de lectures, abécédaires, etc. Plus encore, chaque matière scolaire doit pouvoir compter sur un appareil pédagogique terminologisé en malgache. Ainsi, pour citer l’exemple du Rwanda, la Commission nationale du lexique a rwandisé les disciplines scolaires suivantes (voir Ngulinzira 1985) :

Les domaines prioritaires, après l’enseignement primaire et secondaire pourraient être : les activités économiques rurales et artisanales de base, la santé et l’hygiène, l’agriculture et l’industrie urbaine, les secteurs juridique et administratif.

6. En guise de recommandation

Le développement, l’aménagement linguistique et la terminologie ont fait l’objet d’incursions multidirectionnelles qui amènent à conclure en la nécessité d’une stratégie à facettes multiples afin de garantir des résultats.

Un plan d’action en matière de développement linguistique doit tenir compte des étapes suivantes, qui se déroulent parfois simultanément :

  1. Procéder à l’identification, à la préparation et à l’évaluation des besoins en formation générale et spécifique, en concertation entre les milieux demandeurs et les milieux étrangers, de manière à éviter l’autarcie et à bénéficier pleinement de l’expérience et de l’expertise d’autrui.
  2. Procéder à la recherche du ou des partenaires de la coopération et des principaux stratèges de la pédagogie.
  3. Procéder à l’organisation et à la gestion concertées des stratégies didactiques prônées.
  4. Prévoir les mécanismes d’évacuation progressive des experts étrangers une fois leur rôle rempli. Autrement dit, autochtoniser l’expérience et déterminer un seuil où le transfert de la technologie de l’aménagement linguistique est entièrement pris en charge et complété par les formateurs et les maîtres d’œuvre du pays. (Voir à ce sujet Boulanger 1986.)

Cela revient à dire que, pur delà les dimensions politiques, l’actualisation des mécanismes de modernisation et de standardisation d’une langue doit être confiée à des linguistes qualifiés qui auront droit au dernier mot lorsque viendra le moment de prendre des décisions. Il est donc clair que l’« élaboration du vocabulaire nouveau ne doit pas précéder la mise en place d’équipes de recherchas compétentes » (Coupez 1983 : 369).

Tout projet d’aménagement social ne va pas sans heurt, sans cahot, sans difficulté, sans inquiétude et sans interrogation. L’important, c’est la volonté collective de briser le mur de l’isolement et de guérir le malaise de l’inconfort qui surgit de telles situations. Franciser, malgachiser, arabiser, c’est procéder à l’actualisation du changement linguistique préconisé. Simultanément, c’est se donner les moyens de fournir et de développer une terminologie dans chacune des langues-cibles afin de combler le plus rapidement possible le déficit terminologique accumulé. Chaque État s’enorgueillit d’activités très diversifiées; il va alors de soi que le projet linguistique doit les incorporer et même les privilégier, ce qui demande un effort considérable, un temps conséquent ainsi que des ressources humaines et financières adéquates. De plus, la société doit adhérer volontairement au projet. « La collectivité visée par l’intervention linguistique doit d’abord être prête à vivre le changement, les individus qui composent cette collectivité doivent pouvoir y déceler d’avance des bénéfices, une finalité susceptible d’améliorer leur vécu langagier quotidien (bénéfices linguistiques comme la clarté de la communication, amélioration de l’intercompréhension dans les communications professionnelles; bénéfices économiques également, comme l’augmentation de la productivité des travailleurs de l’entreprise, ou encore la rationalisation des communications internes de l’entreprise) » (Auger 1986 : 48).

Malgachiser et malgachophoniser, cela veut aussi dire s’ouvrir sur le monde et aux autres tout en favorisant l’établissement d’un dialogue permanent qui témoigne du respect mutuel des langues qui se côtoient. Le désir de poursuivre avec acharnement la mise au point d’instruments langagiers qui décrivent parfaitement et dans leur totalité tous les aspects de l’usage linguistique légitime de la communauté malgache, justifie à lui seul et d’une façon très claire le droit et la manière d’être linguistiquement malgache. La promotion de la langue malgache ou du français doit accompagner et susciter la transformation des conditions sociales, culturelles et économiques. L’épanouissement linguistique donnera aux Malgaches un statut politique, juridique, social, culturel et socioprofessionnel à la mesure de leurs attentes.

7. Conclusion

Il est malaisé de conclure un pareil panorama sur une situation que l’on ne maîtrise pas entièrement. Je suis conscient de n’avoir effleuré qu’un aspect minime du vécu linguistique quotidien de Madagascar et de ses difficultés. Je constate aussi qu’il n’est pas facile de tisser le réseau complexe et multiforme de la terminologie dans une situation d’aménagement linguistique où on hésite encore entre le français et le malgache. Il m’apparaît évident cependant que « le français ne se justifie plus seulement par souci d’efficacité, mais aussi par souci de cohésion nationale » (Turcotte 1981 : 149), ce qui démontre bien que l’emprise de la politique sur la langue est encore vigoureuse. J’ai préféré entremêler les linéaments québécois aux linéaments malgaches afin de montrer, par comparaison, la faisabilité de la terminologisation. J’ai aussi voulu donner à d’autres le goût de suivre la voie québécoise ou plutôt de s’inspirer du meilleur et du plus utile.

Nonobstant mon enthousiasme, « je ne crois pas qu’il faille encenser la terminologie au point de croire que c’est le seul facteur indispensable pour procéder au changement linguistique d’un pays. Si l’on sait y faire, elle est un moyen d’action et d’intervention souverain. Elle est un auxiliaire précieux, une motivation de première grandeur, une voie fondamentale et un support logistique indéniable. Mais isolée des autres composantes de l’intervention linguistique que sont l’appui et la foi des responsables et des intervenants dans le dossier linguistique, elle ne saurait être très efficace. La terminologie existe, mais elle n’a de valeur véritable que lorsque les Hommes qui la pratiquent y croient fermement » (Boulanger 1984 : 22). Le reste appartient au temps, à l’histoire et au mythe.

Bibliographie

Note

[1] Le présent article est une version remaniée et enrichie d’une communication présentée en mai 1985 à Antananarivo dans le cadre du colloque : La langue française dans le transfert de connaissance et de technologie à Madagascar.

Résumé

Le contexte francophone sert de toile de fond à une comparaison entre le Québec et Madagascar, deux États engagés dans des projets de modernisation linguistique. Au Québec, le français est la langue-mère d’origine tandis qu’à Madagascar, il est la langue-mère adoptive. Dans la société québécoise, la langue française constitue le point d’aboutissement de l’aménagement linguistique alors que dans la société malgache, son statut comme langue de départ n’est pas encore tout à fait clair. L’analyse est menée du double point de vue inséparable de la politique et du linguistique. Par ailleurs, le développement est lié au transfert de technologie qui suppose une maîtrise et un contrôle de la technologie importée sur plusieurs plans; notamment, l’acclimatation des concepts et des objets passe par les dimensions linguistiques, secteur particulièrement sensible dans les pays préindustrialisés. L’auteur distingue la terminologisation dans une société dont la langue est bien décrite et instrumentée et la terminologisation dans une société dont la langue n’est pas encore bien pourvue d’outils de travail comme les grammaires et les dictionnaires.

Abstract (anglais)

Language Planning, Social Development, and Terminology: A Myth? The Example of Madagascar

The context of French language use serves as a background for a comparison between Québec and Madagascar, two states that are actively engaged in linguistic modernization projects. In Québec, French is the original mother tongue, whereas in Madagascar it is an adopted one. For Québec society, French constitutes the goal for language planning, whereas for Madagascar society, its status as the starting point is not completely clear. The analysis of the two situations is conducted from the two inseparable viewpoints of politics and linguistics. In addition, language promotion is related to technological transfer, which presupposes control over and mastery of imported technology. Any such control involves several aspects; in particular, familiarization with the objects and concepts involves the area of language use, which is especially sensitive in preindustrial nations. The author distinguishes the introduction of terminology within a society for which the language is well documented from its introduction within a society whose language is lacking in dictionaries and grammars.

Resumo (espéranto)

Lingvoplanado, socia evoluigo kaj terminologio: Ĉu mito? La ekzemplo de Madagaskaro

Lu kunteksto de france lingvouzo liveras fonon por komparo inter Kebekio kaj Madagaskaro, du ŝtatoj, kiuj aktive realigas projektojn de lingva modernigo. En Kebekio, la franca estas la origina denaska lingvo, dum en Madagaskaro ĝi estas adoptita. En la kebeka socio, la franca konsistigas la celon de la lingvoplanado, dum en Madagaskaro ĝia rolo kiel deiropunkto ne estas komplete klara. Oni analizas la du situaciojn el la du neapartigeblaj vidpunktoj de politiko kaj lingvistiko. Krome, lingva antaŭenigo estas ligita al teknologia transigo, kiu antaŭsupozigas regon super importita teknologio. Ĉiu ajn tia rego havas plurajn aspektojn; precipe, alkutimiĝo al la objektoj kaj konceptoj ligiĝas kun la tereno de lingvouzo, kiu estas aparte sentoplena en antaŭindustriaj landoj. La aŭtoro farus distingon inter la enkonduko de terminologio ene de socio kies lingvo estas bone dokumentita, kaj ĝia enkonduko ene de socio al kies lingvo mankas vortaroj kaj gramatikaj libroj.

Lexicographie et politique langagière: l’exemple français des avis officiels

1. Introduction

Avant d’entamer l’analyse de l’impact des lois linguistiques francophones sur la lexicographie, il faut réanimer quelques concepts-clés. Une « politique linguistique » ou « langagière » est une décision législative qui concrétise l’intérêt de l’État dans le domaine de la langue. L’« aménagement linguistique » sera perçu comme une intervention volontaire en vue de planifier et de modeler le changement linguistique dans une société. Il est donc question d’une « intervention consciente dans les affaires linguistiques, soit de l’État, soit d’individus ou de groupes, dans le dessein d’influencer l’orientation et le rythme de la concurrence linguistique, le plus souvent en faveur des langues menacées, ou dans l’intention de façonner la langue elle-même, en la standardisant, en la décrivant ou en l’enrichissant lexicalement » (Corbeil 1987, 565). La standardisation et la description de la langue renvoient respectivement à la norme et à la grammaire ou au dictionnaire.

L’interaction entre le dictionnaire et la norme, et plus précisément la norme d’origine socioprofessionnelle dégagée des travaux des commissions de terminologie, sera l’objet de notre attention dans la suite de cet article. Depuis une quinzaine d’années, le répertoire lexicographique prend de plus en plus d’importance en tant qu’organe de transmission des décisions normatives à caractère technolectal. Il complète le processus d’aménagement linguistique enclenché par les commissions de terminologie sectorielles ou générales. Sa mission consiste à banaliser l’usage des termes entérinés par des autorités mandatées. Le dictionnaire devient un instrument stratégique et un outil didactique fiable pour répandre, et même installer dans l’usage, les formes choisies par un groupe social dominant. La sélection des unités lexicales et leurs modalités d’insertion constituent les deux principales tâches qui seront examinées ici.

L’intérêt de la lexicographie privée envers les politiques qui traitent de la langue et surtout en direction de l’application des articles des lois par l’entremise des avis de normalisation ou de recommandation officiels, n’est pas un mouvement subit. Il s’inscrit naturellement dans la ligne de pensée directrice du dictionnaire qui a depuis plusieurs siècles l’obligation de véhiculer la norme et le bon usage. De tout temps, le dictionnaire a relayé la notion de la « correction langagière » qui « exprime tout d’abord une tradition sociale, un comportement linguistique transmis mais toujours en évolution, qui oblige le [lexicographe] à se tenir sans cesse aux écoutes de ceux qui ont le souci de bien parler et de bien écrire » (Wolf 1983, 123). Qu’on le veuille ou non, la notion de « langue correcte » se trouve au centre des activités des organismes qui veillent à la protection ou à l’enrichissement terminologique de la langue française. Cette idée revient toujours au premier plan des discussions souvent passionnées sur les néologismes, les emprunts — notamment anglo-américains —, les régionalismes et les difficultés de langue de toute sortes. L’objectif prioritaire envisagé est l’accomplissement et le perfectionnement de la communication entre les individus, particulièrement de la communication institutionnalisée.

Ainsi donc, scruter les rapports entre la politique langagière et le dictionnaire, c’est obligatoirement convoquer dans le débat la grande question de la norme officielle, et plus spécifiquement de son établissement, de son implantation et de sa diffusion. Or le dictionnaire se veut descriptif par nature, neutre, sans parti pris aucun, tant à l’étape de l’élaboration de l’œuvre qu’à l’étape de la consultation du produit fini par les usagers (voir le commentaire de l’article listing du GRLF repris dans l’annexe). Dans les faits, le dictionnaire général monolingue (DGM), puisque c’est de lui qu’il s’agit, véhicule au moins deux types de norme : une norme générale collective (voir Rey 1972) et une norme socioprofessionnelle qui relève des technolectes et qui vient s’imbriquer dans la première surtout lorsque les termes se vulgarisent et passent dans l’usage commun, ou à tout le moins atteignent un certain degré de connaissance passive chez les non-spécialistes (par exemple en médecine, en (micro-)informatique, etc.). Même s’ils sont conscients d’enseigner le bon usage, les lexicographes prennent la précaution de signaler que leur dictionnaire n’est pas prescriptif, qu’il ne fait que mentionner, et à l’occasion soutenir ou contester, une prescription ou un jugement officiel (ex. commanditer : REM. Le mot pourrait servir d’équivalent franç. à l’anglic. sponsoriser; bouteur : REM. Ce mot n’est pas attesté à notre connaissance, dans l’usage spontané. (GRLF)). Malgré quelques observations de cette sorte disséminées dans leurs dictionnaires, les lexicographes n’ont aucunement la prétention de se substituer aux autorités désignées. C’est ce qui explique l’attribution de marques d’officialisation ou l’insertion de commentaires dans les articles (voir 5. et l’annexe).

La prise en charge lexicographique volontaire ou forcée des normes officielles a comme conséquence d’accentuer la popularisation et la standardisation linguistique des langues de spécialité (LSP). On acquiescera donc à l’idée qui veut que « la connaissance des décisions normatives a plus de chances d’être suffisamment répandue si les ouvrages de consultation à caractère descriptif en tiennent compte. Cela présuppose pourtant que les jugements normatifs soient conciliables avec le but d’un ouvrage descriptif » (Wolf 1983, 131). Quoi qu’il en soit, le dictionnaire devient un intermédiaire entre les autorités politiques ou leurs représentants, qui édictent des lois ou prônent des usages, et les consommateurs ordinaires de mots.

2. Une vieille histoire

La complicité dictionnairique avec le pouvoir étatique est inévitable. Elle est attestée tout au long de l’histoire de la langue française et le musée (méta-)lexicographique témoigne amplement de l’intérêt ou de l’obligation du lexicographe envers les gouvernements. Depuis quatre siècles et demi la collusion est établie entre le pouvoir et le lexicographique par le biais des « académies », créées par l’État ou mises sous sa protection, et des répertoires privés. Chacun à sa manière, ils montrent comment le dictionnaire se présente comme l’une des principales sources de la standardisation du français.

Depuis François 1er, les politiques langagières figurent en bonne place dans les travaux parlementaires. Plusieurs actions d’aménagement linguistique ont donné naissance à des organismes officiels dont le caractère normatif ou la vocation interventionniste étaient manifestes. Ces foyers, gardiens ou greffiers de la langue, sont désignés ci-avant sous l’appellation englobante d’académie, qui n’est que le représentant lexical d’une panoplie d’institutions parmi lesquelles apparaissent les Offices, les Instituts, les Centres, les Fondations, les Conseils, les Comités, les Bureaux, les Sociétés, les Associations, les Régies, les Commissariats, les Commissions, ainsi de suite (voir Hagège 1983, 43—45). Les académies ont toujours eu pour « mandat de réglementer l’usage de la langue en valorisant une variété linguistique socialement privilégiée à laquelle on a attribué des qualités « linguistiques » supérieures aux autres variétés linguistiques avec lesquelles elle était en concurrence » (Daoust/Maurais 1987, 30).

L’une des premières décisions valorisantes des organismes langagiers politiques a toujours été de s’atteler ou de vouloir se livrer à la préparation d’un dictionnaire reflétant l’usage officiel, fût-il général ou technolectal. De la Renaissance au XXe siècle, de la France au Québec, ce leitmotiv est omniprésent.

Dans le sillage de l’Édit de Villers-Cotterêts proclamé en 1539 alors que le roi François 1er décide d’ordonner que désormais toutes les opérations de justice se déroulent en français, des savants et des érudits songent immédiatement à la mise en œuvre d’un dictionnaire dans lequel sera enfermé le patrimoine lexical de la nation. Dans la zone d’oïl de la France d’alors, le « français » a atteint le statut de langue nationale et son emprise ira en se raffermissant à mesure qu’il se centralisera davantage au cours des siècles qui suivront. La décision royale, autrement dit politique et gouvernementale, est prise en pleine conscience « d’une évolution déjà très largement amorcée et qui va dans le sens qu’il [le roi] souhaite, vers l’unification de la justice, de l’administration et du royaume » (Demaizière 1984, 79). À cette époque, Robert Estienne, imprimeur de François 1er, publie son premier dictionnaire. La rencontre du roi avec son imprimeur-lexicographe fut sans aucun doute la première collaboration entre un dictionnairiste et un responsable d’une politique linguistique. Aucune preuve directe n’existe de l’intérêt d’Estienne de rendre compte et de perpétuer dans un répertoire lexical les décisions gouvernementales, si ce n’est la présence d’une certaine quantité de vocables appartenant au domaine juridique dans le Dictionnaire françois-latin [...] paru en 1549. « Faut-il penser, comme certains, que François 1er ait ordonné à son imprimeur de travailler sur le vocabulaire juridique en raison des besoins créés par l’Édit de Villers-Cotterêts? » (Demaizière 1984, 83). Les chances sont excellentes pour qu’il en ait été ainsi.

Les autres épisodes sont suffisamment connus et trop nombreux pour qu’on s’y attarde. De l’Académie richelienne, dont l’article XXVI des statuts en date du 22 février 1635 proclame la nécessité de « composer » un dictionnaire, au colloque strasbourgeois du CNRS français en 1957, qui a donné le coup d’envoi à l’aventure, toujours en cours, du Trésor de la langue française, chaque époque a favorisé et entretenu ce compagnonnage entre le pouvoir et la description lexicographique. Il importe de ramener à la mémoire que le dictionnaire de l’Académie a souvent servi de tertium comparationis pour évoquer la collusion politico-lexicographique. L’ouvrage est sorti des mains d’une « compagnie » dont la pratique interventionniste est politiquement connue, et continue de l’être. « La fonction explicite du dictionnaire de l’Académie est normative » (Rey 1983, 558). En un autre lieu géographique, les efforts récents et les travaux nombreux de l’Office de la langue française du Québec, organisme responsable de l’application de la Charte de la langue française (loi 101), ont conduit « à concevoir qu’il est devenu souhaitable et désirable que soit confectionné un dictionnaire d’usage de la langue française au Québec » (Gendron 1987, 356).

Ainsi donc, les dynasties royales ou la succession des partis au pouvoir et les faiseurs de dictionnaires ont été continuellement solidaires en raison des législations sur la langue ou de l’intérêt plus ponctuel des grands commis de l’État pour les affaires linguistiques. À chaque fois que le pouvoir a fait connaître son avis sur le contrôle social de la langue, il a amorcé l’idée de l’érection d’un dictionnaire national en même temps qu’il a alerté les lexicographes en exercice.

3. L’émergence de la normalisation officielle

L’établissement ou le raffermissement contemporain des liens entre les lexicographes et les instances politiques préoccupées par la langue peut être situé au détour des années 75, tout de suite après la mise en place et le début du fonctionnement des commissions ministérielles de terminologie en France. Dans ce pays, l’action législative se concrétise dans trois types de textes officiels : (1) Les commissions ministérielles de terminologie créées par le décret du 7 janvier 1972 relatif à l’enrichissement de la langue française; (2) La proclamation de la loi Bas-Lauriol du 31 décembre 1975 qui institue l’emploi obligatoire du français dans des secteurs d’activité socio-économique; (3) L’élaboration de circulaires, instructions et notes ministérielles relatives à l’enrichissement du français (voir Gueunier 1985, 10—11).

Les premiers décrets de normalisation paraissent au Journal officiel le 18 janvier 1973. Les termes répertoriés appartiennent à plusieurs sphères spécialisées : nucléaire, pétrole, techniques spatiales, transports, audiovisuel, bâtiments, travaux publics et urbanisme.

Au Québec, la succession des lois à caractère linguistique débouche sur la sanction de la loi 101, dite Charte de la langue française, le 26 août 1977, après l’épisode de la loi 63 (promulguée en 1969) et le détour par la loi 22, sanctionnée en 1974. La Charte crée, entre autres organismes, l’Office de la langue française et elle lui impose le devoir de « normaliser et diffuser les termes et expressions qu’il approuve » (article 113 a). Pour accomplir ce mandat, le législateur autorise l’OLF à instituer des commissions de terminologie au sein des ministères et organismes de l’Administration (article 114 b). La Commission de terminologie de l’OLF fut créée en avril 1978 et ses pouvoirs et devoirs définis. Elle assume une double responsabilité car elle « joue le rôle de commission générale de terminologie en traitant les dossiers les plus divers qui lui sont soumis par ses diverses clientèles » (Auger 1986, 7) et elle « joue également le rôle d’une commission centrale de terminologie vis-à-vis des commissions ministérielles de terminologie » (Auger 1986, 7) instituées dans d’autres milieux gouvernementaux. Les avis de ces commissions sont transmis à la grande commission pour étude et approbation par les membres de l’OLF. La commission générale coordonne aussi les travaux des commissions sectorielles puisque l’un de ses représentants y siège.

La première manifestation de la CTOLF a eu lieu dans la Gazette officielle du Québec le 26 mai 1979; à cette occasion, elle publie 19 avis de normalisation, dont 16 consacrés aux boissons gazeuses, et 15 avis de recommandation, dont plusieurs concernent la reconnaissance officielle de québécismes (voir Boulanger 1986 b, en particulier p. 25—30 pour le fonctionnement et la composition de la CTOLF).

3.1. L’activité lexicographique

La mise en place des mécanismes québécois et français d’intervention ministérielle sur la langue s’est étendue sur une période d’environ six ans (1972—1978). Pendant ces six années de gestation aménagementale, la France a été témoin de l’accélération d’un phénomène de renouveau dans le domaine du dictionnaire. Chez Larousse, on est en pleine préparation d’un ouvrage basé sur les théories linguistiques modernes : le Lexis, qui sera publié en 1975 et mis à jour en 1979. La refonte du Petit Robert (PR) est déjà inscrite dans les plans de développement de l’entreprise. La seconde édition du PR apparaît sur le marché en 1977, dix ans après son aînée. Vers la fin des années 70, Hachette songe de son côté à reconquérir sa place au soleil dictionnairique. La maison lance le Dictionnaire Hachette de la langue française (DHLF) en 1980. Ces trois dictionnaires ont été cités comme exemples de l’activité nouvelle en lexicographie française au cours des années 70, parce qu’ils visent le même public et qu’ils ont des nomenclatures comparables. Il est clair que le bouillonnement économique en matière de dictionnaire ne s’arrête pas là. Qu’on songe à l’achèvement du Grand Larousse de la langue française en 1978, aux éditions annuelles du Petit Larousse illustré, à la seconde édition du Dictionnaire du français vivant (1979) et aux multiples dictionnaires spéciaux qui envahissent les rayons des librairies (voir Boulanger 1986 a, 18—23), sans compter le TLF.

Dans cet esprit de renouveau, la conjoncture est plus que favorable pour que lexicographes, terminographes et aménagistes discutent fréquemment ensemble lors de rencontres scientifiques. De fait, entre 1972 et 1978, l’Office de la langue française du Québec organisera une dizaine de colloques —dont tous les actes furent publiés— auxquels plusieurs lexicographes européens (Robert, Larousse, TLF, etc.) et québécois s’associeront à chaque occasion. De nombreux échanges ont alors porté sur la nécessité d’intégrer dans les DGM les décisions normatives ministérielles.

3.2. Les attitudes des aménagistes et des lexicographes

Dès les débuts de leurs travaux, les aménagistes ont envisagé la possibilité que leurs gestes normalisateurs se répercutent dans les dictionnaires de langue afin d’atteindre le plus grand nombre d’usagers possible. Mais il semble que la communauté lexicographique ne soit pas totalement convaincue d’une part et que, d’autre part, ses membres qui en acceptent l’idée ne soient pas tous au diapason. « Le problème de convaincre les éditeurs d’ouvrages descriptifs (dictionnaires et grammaires) de tenir compte des décisions normatives officiellement adoptées tant en France qu’au Québec n’a pas encore été résolu » (Maurais 1983, 5). Les interventions gouvernementales ne laissent pas les lexicographes indifférents; elles les forcent à rechercher des solutions afin de concilier les jugements prescriptifs avec les objectifs d’un instrument descriptif qui se veut d’abord le témoin de l’usage inscrit dans la mémoire. Nul doute que l’urgence de cette tâche se fait de plus en plus pressante à mesure que s’accroît le nombre de décisions normatives et qu’elles touchent de plus en plus la langue générale ou des domaines spécialisés qui rejoignent l’ensemble des locuteurs, le tourisme par exemple.

Les premiers circuits de diffusion des normes sont les organes parlementaires comme le Journal officiel français ou la Gazette officielle du Québec. Quelques avis passent ensuite par les canaux médiatiques habituels et par divers périodiques, magazines et revues plus ou moins spécialisés. À intervalles réguliers, le produit des décisions officielles est rassemblé dans des ouvrages plus complets et cumulatifs, publiés dans le sillage des circuits politiques officiels. On a alors affaire à de véritables dictionnaires structurés qui traitent les mots dans des articles construits suivant des modèles microstructuraux conformes aux principes lexicographiques. Outre les mots entérinés, ces répertoires incluent souvent des énoncés de politique, des extraits de lois, de décrets, d’arrêtés, etc. Parmi ces dictionnaires les plus récents, on peut citer le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques (première édition en 1982 et seconde édition en 1986) pour le Québec et Termes techniques nouveaux (1982), le Dictionnaire des néologismes officiels (DnO) (1984) et le Guide des mots nouveaux (1985) pour la France. Les ouvrages québécois sont diffusés par l’éditeur gouvernemental tandis que les répertoires français sont diffusés par un éditeur privé.

Mais c’est dans le dictionnaire de langue traditionnel que les aménagistes voudraient s’aventurer le plus loin. De par sa construction architecturale, la micro- et la macrostructure, le DGM possède des zones d’accueil multiples sous la forme de rubriques d’information qui peuvent prendre charge des unités émanant des commissions de terminologie afin de les fusionner dans l’article. L’étiquette officielle fait alors partie d’un tout et elle peut ainsi rejoindre un plus vaste public. L’information officielle se retrouve dans la rubrique étymologique (ex. remue-méninges, GRLF), dans la définition (ex. télémaintenance, bouteur, PR 1977; cuisinette, PLI 1988), dans une rubrique nouvelle, qui n’a pas encore de dénomination et qui se trouve fréquemment en fin d’article (ex. jingle, tuner, GRLF), ainsi de suite (voir aussi 5.2.6.).

L’aménagiste conçoit donc clairement que le dictionnaire puisse contribuer à « réparer » les fautes du passé (formes fautives, emprunts indésirables, etc.), à sauvegarder le présent et à enrichir l’avenir de la langue en accueillant les « officialismes ». Il est en outre conscient qu’il œuvre à l’établissement d’une norme socioprofessionnelle, qui rejoint et complémente la norme sociale déjà propagée par le DGM. Son but ultime est de convaincre les lexicographes de prendre en considération le maximum d’avis officiels, car le dictionnaire est sans aucun doute un outil indispensable pour contribuer à infléchir dans le sens le plus évolutif le destin d’une langue. Les répertoires d’unités lexicales deviennent ainsi des instruments d’appoint dans toute stratégie d’aménagement linguistique.

Quant aux lexicographes, ils voient surgir un nouvel intrus dans leur chasse-gardée. Ils doivent l’accueillir, mais pas à n’importe quelle condition. Ils ne retiendront des dictionnaires d’autorités normatives que les termes diffusables auprès de leur clientèle cible respective, que les unités lexicales qui ont quelque chance d’intéresser la majorité des consommateurs de dictionnaires. Autrement dit, le lexicographe garde toujours la haute main sur le choix et sur le traitement de sa nomenclature. Cette règle sacrée ne doit pas être enfreinte au détriment de la cohérence du dictionnaire et du programme établi. L’obéissance aveugle aux sources d’avis officiels n’est pas encore inscrite dans le code d’éthique lexicographique et il n’a pas besoin de l’être. Observateurs de l’usage avant tout, les lexicographes continuent d’introduire des emprunts américains qui se répandent et ont du succès (voir le discours sur listing dans le GRLF et sur baladeur dansle PLI 1988, tous deux repris en annexe), des technolectismes, des néologismes, des mots de différents registres de langue, etc. Sans s’écarter de leur politique descriptive, ils enregistrent néanmoins « les condamnations et recommandations officielles en matière de termes techniques jugés indésirables : l’intrusion de la norme prend ici figure officielle, ministérielle — et les dictionnaires ne peuvent refuser cette manifestation évaluative et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey 1983, 546). Mais on connaît fort bien l’effet normalisateur du dictionnaire de langue : aux yeux du consulteur l’effet prescriptif (jugements, exclusions, condamnations, propositions de remplacement, interdictions) l’emporte sur la simple observation (voir Boulanger 1986 a). Il est indéniable que le recours au dictionnaire par les utilisateurs ordinaires — et ils sont beaucoup plus nombreux que les consommateurs professionnels — a des effets décisifs sur le statut et la carrière des mots. Les responsabilités des lexicographes sont claires : ils doivent « relayer les décisions officielles d’aménagement des langues, quitte à noter l’échec (le succès correspond à la situation normale d’observation de l’usage) » (Rey 1988, 288). Même s’il ne peut ignorer ces matériaux nouveaux, le lexicographe conserve toujours la prérogative de sélectionner les unités qu’il veut. Sa subjectivité est en concordance avec l’idéologie propre à chacun ou à chaque institution dictionnairique (voir l’annexe).

Au Québec, la terminologie et l’aménagement linguistique se nourrissent de la tradition germanique en matière de normalisation et de la tradition française en ce qui concerne la lexicographie. Depuis quatre ou cinq ans, plusieurs aménagistes ont entrepris une carrière parallèle de lexicographes. Ils transposent un savoir aménagemental, acquis au service d’organismes responsables de l’application de lois linguistiques, dans l’exercice de la lexicographie privée, c’est-à-dire en travaillant à la préparation de dictionnaires généraux ou spéciaux pour des éditeurs du secteur privé. Quelques répertoires publiés ces dernières années illustrent bien l’amalgame qui s’est produit : le Dictionnaire thématique visuel (1986), le Dictionnaire CEC Jeunesse (1986), le Dictionnaire du français plus (1988), le Multidictionnaire des difficultés de la langue française (1988). Dans ces quatre répertoires de mots fort différents, on trouvera d’abondants exemples, identifiés ou non marqués, des avis de normalisation ou de recommandation officiels des organismes chargés de conduire les politiques québécoise et française en matière d’aménagement linguistique et terminologique (voir Boulanger 1988).

4. Qu’en disent les dictionnaires?

Avant de constater la situation dans le corps proprement dit du dictionnaire, nous avons jeté un coup d’oeil sur les discours de présentation de six dictionnaires français parus entre 1979 et 1988. Ils forment trois groupes d’appartenance. Ce sont : le Dictionnaire du français (DFH) et le Dictionnaire Hachette de la langue française, tous deux parus chez Hachette respectivement en 1987 et 1980, le Lexis et le Petit Larousse illustré, respectivement publiés en 1979 et 1988 par la Librairie Larousse, et le Petit Robert et le Grand Robert de la langue française, parus en 1986 et en 1985 aux éditions Dictionnaires Le Robert.

Dans sa présentation du tirage 1986 de la seconde édition du PR, Alain Rey définit la position de l’équipe de rédaction robertienne ainsi que les critères de choix des mots à retenir parmi les officialismes. « Le Petit Robert signale les « recommandations officielles » françaises (recomm. offic.), soit sous l’emprunt, soit, lorsqu’elles semblent effectivement en usage, à l’ordre alphabétique. Bulldozer malgré l’existence d’un remplaçant officiel bouteur, demeure dans l’usage; matériel et logiciel concurrencent heureusement hardware et software, que la description ne peut, par ailleurs, négliger. Les termes approuvés par arrêtés ministériels — à partir des arrêtés du 12 janvier 1973 — ont été mentionnés dans le dictionnaire dans la mesure où ils remplaçaient un anglicisme figurant à la nomenclature et quand leur emploi était effectif, ou probable dans les années à venir. La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (Rey 1986, XVIII—XIX). Le discours d’introduction du GRLF est plus discret. On n’y trouve qu’une brève allusion à l’intervention étatique. Elle concerne la marque anglicisme qui étiquette les emprunts qui « ne sont pas unanimement acceptés et font parfois l’objet d’une décision officielle de francisation — qui est signalée » (Rey 1985, XXIV). En revanche, la liste des abréviations recense deux éléments qui confirment l’intégration des avis : sous régional, il est mentionné qu’il a été tenu compte des mots et des sens normalisés ou institutionnels tandis que sous recomm. off. l’explication suivante apparaît : « termes et expressions approuvés ou recommandés par arrêté ministériel, en application des décrets relatifs à l’enrichissement de la langue française » (GRLF, vol. 1, LIV).

Les auteurs de la préface du Lexis indiquent qu’ils ont, « quand il y avait opposition, cité, à côté de la forme usuelle, la forme préconisée par l’Administration dans les circulaires parues au Journal officiel (18 janvier 1973, 3, 12 et 16 janvier 1974). L’avenir dira quel mot sera finalement consacré par l’usage, de kitchenette (terme souvent rencontré dans les petites annonces) ou de cuisinette (terme préconisé par l’Administration), de software ou de logiciel. La fonction du dictionnaire n’est pas de prendre parti entre ces synonymes, entre les deux usages concurrents, mais de constater qu’aujourd’hui deux usages s’opposent (Lexis, VIII). L’introduction du PLI ne fait aucune mention des recommandations officielles. Les auteurs des introductions du DFH et du DHLF n’expliquent pas leur position en face des travaux soutenus ou menés par des organismes ou des institutions gouvernementales. Outre le discours de présentation, les dictionnaires renferment des informations sur les termes officialisés dans la liste des abréviations, dans les annexes et, bien entendu, dans les articles.

5. La cartographie lexicographique des avis officiels

Les premières manifestations officielles rejoignent timidement les colonnes des dictionnaires à partir de 1975. Quelques mots-clés, systématiquement repris par la suite, sont utilisés. Les informations sont généralement logées en fin d’article; à l’occasion, elles se substituent à la définition. Ainsi dans le LEXIS, à la conclusion des articles on trouve : bulldozer : (L’Administration recommande le mot BOUTEUR.); kitchenette : (L’Administration recommande le terme CUISINETTE.); software : [(...) l’Admin. préconise logiciel.]. On constate que le codage de l’information n’est pas encore fixé : on rencontre des parenthèses et des crochets, une abréviation non explicitée dans la liste, deux verbes (recommander et préconiser) pour signaler la normalisation et enfin le renvoi à la décision officielle est fait dans un cas à l’aide de l’unité mot, dans un autre à l’aide de l’unité terme et dans le dernier la forme est simplement indiquée en italique. L’article bouteur fournit un exemple de définition métalinguistique : LEXIS : « Terme préconisé par l’Administration comme synonyme de BULLDOZER »; PR : « Mot recommandé officiellement en remplacement de bulldozer ».

Le léger décalage entre la préparation, la promulgation et l’application des politiques langagières dans le monde francophone et leur répercussion dans les DGM s’explique aisément. Il a fallu attendre que les choses se tassent, que les propositions terminologiques se précisent, qu’elles s’installent dans l’usage socioprofessionnel d’abord, puis qu’elles sortent du cercle des spécialistes avant d’être admissibles au panthéon lexicographique. À cet ensemble de conditions sur le cheminement des officialismes, il faut adjoindre les précautions habituelles des dictionnaires qui sont toujours prudents devant toute forme de nouveauté qui vient heurter la tradition. À l’appui, on n’a qu’à songer à la récente ouverture aux régionalismes extrahexagonaux et à la position des éditeurs devant les néologismes (voir Boulanger 1986 a). Il ne faut pas oublier enfin l’inévitable retard sur l’actualité, véritable cauchemar de la recherche lexicographique soumise aux longs délais occasionnés par une série de démarches précises.

L’examen concret de la cartographie des avis officiels a été mené dans les six dictionnaires mentionnés auparavant. L’étude est restreinte aux dictionnaires publiés en France — entre 1979 et 1988 — afin de conserver une homogénéité. Vingt-cinq termes ou mots ont été sélectionnés au hasard dans le DNO afin de servir de témoins pour vérifier le traitement donné ou non donné aux officialismes (voir l’annexe). Les commentaires qui suivent sont limités aux discours d’accès des dictionnaires (essentiellement le GRLF, le PR et le LEXIS) et aux articles.

5.1. Les critères de sélection

Il n’a jamais été question que les dictionnaires enregistrent aveuglément l’ensemble des recommandations linguistiques des commissions de terminologie. Les lexicographes filtrent les termes officiels à partir de quelques critères (tous les exemples cités figurent dans l’annexe).

5.1.1. Le premier critère est celui de l’usage. Pour être traité, le mot doit être intégré dans l’usage, au moins socioprofessionnel, et ne pas relever d’un usage artificiel, non vivant (ex. prêt-à-monter et sonal qui n’ont pas réussi à percer). À tout le moins, le mot doit avoir des chances d’avenir en français (ex. baladeur, visuel).

5.1.2. Le second critère est celui de la concurrence avec un emprunt. À ce jour, on n’a considéré que les emprunts anglo-américains. Le terme recommandé peut remplacer, évincer l’anglicisme (ex. câbliste), il peut vivre en concurrence synonymique avec lui (ex. matériel/hardware), il peut n’être que l’ombre du mot étranger (ex. autocaravane) ou encore il peut n’avoir aucune chance de déloger l’intrus allogène bien installé en français (ex. stylique, chalandage). Les deux derniers exemples n’apparaissent pas à la nomenclature des dictionnaires du corpus témoin. Aucune allusion aux équivalents recommandés n’est faite ni à design, ni à shopping (seul un équivalent québécois est noté par le GRLF pour ce vieil anglicisme (1905)).

5.1.3. Le troisième critère est celui de la nouveauté. Un bon nombre de mots préconisés par l’Administration pour se substituer aux formes d’emprunt ou aux formes fautives ou indésirables sont eux-mêmes des néologismes, c’est-à-dire des unités qui n’ont pas encore reçu l’aval de l’usage, leur mise en circulation étant trop récente. Les néologismes de substitution proposés par les Commissions de terminologie sont loin d’être tous bien connus du public ou acceptés par lui (voir Hagège 1987, 124—129). Le lexicographe demeure prudent à l’égard des mots nouveaux et il pèse le pour et le contre de leur future carrière. Ainsi voyagiste n’apparaît que dans le GRLF et le PLI tandis que synthoniseur ne figure que dans le PLI.

5.1.4. Le quatrième critère est le degré de technicité. Bon nombre de termes objets d’avis appartiennent à des champs onomasiologiques très spécialisés et fermés à l’usager ordinaire (par ex. le nucléaire, la justice, les techniques spatiales, la défense, la télédétection aérospatiale). Très peu de mots de ces domaines hyperspécialisés échappent à l’attraction de leurs utilisateurs socioprofessionnels et passent dans le dictionnaire général (ex. visuel). Ces vocabulaires du lexique total n’occupent qu’une faible partie de la macrostructure des DGM car ils sont le fait de l’inévitable spécialisation chez les membres des regroupements professionnels. Par ailleurs, quelques sphères d’activité se banalisent favorisant ainsi le passage de la terminologie dans l’usage habituel (ex. la micro-informatique, l’infographie, etc.). Ce phénomène entraîne l’augmentation régulière et géométrique des termes dans les dictionnaires destinés au grand public (ex. jumbo-jet/gros-porteur; software/logiciel).

5.1.5. Le cinquième critère est celui de la provenance géographique. Quelques propositions de remplacement sont d’origine régionale (québécoise, belge, française même). Or le statut du régionalisme lexical dans les DGM est encore fragile (voir Boulanger 1985). Le lexicographe mentionne à l’occasion la provenance régionale de l’équivalent (ex. aubette (PR : Belgique et Ouest de la France), autocaravane (GRLF : Québec)), tandis que pour les mêmes termes certains dictionnaires sont muets (ex. DHLF et DFH pour aubette).

5.1.6. Le sixième critère est celui du statu quo. Plusieurs des suggestions reprennent en effet des mots qui figurent déjà à la nomenclature des dictionnaires où les normalisateurs sont allés les cueillir pour les officialiser. Les lexicographes n’ont pas toujours tendance à attester la nouvelle vocation officielle de ces unités en les affublant de l’étiquette recomm. offic. (ex. coupon, régulateur). D’autres mots, identifiés comme étant à remplacer par les commissions de terminologie, ne sont même pas marqués (ex. design).

La série de critères énumérés illustre bien comment les dictionnaires ont une attitude éminemment descriptive, même si aucune description lexicographique n’est en soi purement objective puisqu’elle présuppose une intervention préalable dans le stock des possibilités lexicales (considérer (ex. dispatcher) ou ignorer (ex. sonal, visualiseur) l’unité dans la macrostructure et faire un choix entre plusieurs orientations dans le traitement microstructural des mots retenus). Le traitement des officialismes peut être fort varié comme il est démontré au paragraphe suivant.

5.2. Le traitement dans l’article

Les discours informatifs et de décodage publiés en tête des dictionnaires préparent les lecteurs —qui les lisent— à une nouvelle réalité dans le dictionnaire : les recommandations officielles. Ils les trouveront essentiellement en lisant l’article puisque rien ne distingue ces entrées des autres dans la macrostructure. C’est donc le traitement microstructural qui nous intéresse ici. Quelques constats se dégagent de l’étude de l’annexe.

Malgré l’absence d’information dans la présentation de quelques répertoires, tous les dictionnaires intègrent à un titre ou à un autre des recommandations officielles. La différence est quantitative et qualitative.

Aucun dictionnaire ne répertorie l’ensemble des unités normalisées.

Il existe manifestement un discours codé rendant lexicographiquement compte de l’intervention étatique dans le lexique. Des mots comme recommander, remplacer, normaliser, préconiser, conseiller, proposer l’attestent amplement. Il y a donc une terminologie explicite qui renvoie à l’autorité normative et dégage le lexicographe de cette responsabilité.

Tout en visant un rendement identique, chaque dictionnaire, ou plutôt chaque entreprise, favorise une terminologie qui le distingue de ses concurrents. À titre d’exemple, les Robert recourent souvent à l’expression recommandation officielle, les Larousse parlent de mot/terme préconisé par l’Administration tandis que les Hachette varient les formules : synonyme conseillé, mot/terme officiellement recommandé pour remplacer, synonyme (préconisé par l’Administration).

Certains dictionnaires signalent simplement les interventions officielles, d’autres les discutent, parfois même en long et en large (ex. câbliste, voyagiste (GRLF), publipostage (DHLF)).

L’indicatif d’officialisation niche à peu près dans n’importe quelle rubrique de l’article (étymologie, définition, exemple, renvois ou suite de synonymes, rubrique séparée du corps principal, etc. : voir 3.2.). Il peut aussi être déduit de la lecture d’un court article (ex. PR : listing [...] Anglicisme. V. Listage).

Seul le GRLF fait état des décisions normatives en provenance d’organismes extérieurs à la France. Il note la norme québécoise de l’Office de la langue française (ex. camping-car, tour-opérateur, ferry-boat).

Le traitement peut être général (ex. tous les dictionnaires marquent kitchenette et son équivalent cuisinette), partiel (trois dictionnaires marquent kit et aubette), minimal (seul le GRLF fait allusion à un équivalent possible pour shopping) ou nul (tous les dictionnaires ignorent l’officialisation de coupon). Le traitement peut concerner le couple de termes, soit l’anglicisme ou la forme fautive et le terme d’absolution, ou l’un ou l’autre des éléments du couple. Trois couples sont traités par tous les dictionnaires (hardware/matériel, kitchenette/cui-sinette, software/logiciel). Des termes fautifs ou des anglicismes, seul visualiseur est ignoré par tous les répertoires — il n’a même pas d’entrée — tandis que design n’est marqué par aucun. Du côté de la solution officielle, régulateur et coupon ne sont marqués par personne tandis que stylique, sonal, prêt-à-monter, chalandage, bon d’échange n’ont pas eu accès à la nomenclature, même si la plupart d’entre eux sont signalés comme équivalents proposés sous la forme indésirable (voir jingle, kit et voucher).

Les politiques linguistiques s’intéressent avant tout aux LSP, ce qui a pour effet de renvoyer au principe de la constellation terminologique dans les dictionnaires. Les ordres spécialisés du savoir occupent de plus en plus de place dans la macrostructure des DGM. Ce sont eux qui alimentent également la microstructure lorsque les termes introduisent des sens nouveaux.

Qui plus est, lorsque le terme est affublé d’une étiquette officielle, il faut en rendre compte dans l’article suivant les modalités passées en revue. C’est dire que la microstructure s’enrichit d’une rubrique ou d’une série d’informations nouvelles relatives à la référence prescriptive, au jugement de l’Administration. En fin de compte, les articles de dictionnaire s’allongent car les commentaires métalinguistiques prennent de l’importance (voir les développements des articles remue-méninges, jingle et tour-opérateur dans le GRLF).

La notation des recommandations officielles introduit une nouvelle marque d’usage prescriptive, une information de nature fonctionnelle ou une information simplement utilitaire pour le locuteur; il peut s’agir également d’une indication à caractère culturel (ex. drive-in, tuner). Ainsi, sans déroger à la tradition déjà existante au regard des marques, « le lexicographe commente, juge, loue ou condamne une forme ou un emploi par le discours, codé ou suivi, qu’il tient après une entrée. A côté du jugement explicite, une formule typologique s’est répandue, aussi nécessaire dans son principe que critique dans son application : celle des « marques » qualifiant tout ce qui n’est pas, dans le matériel présenté, considéré comme neutre ou, selon le terme anglo-saxon, « standard » » (Rey 1983, 563). Les marques servent en outre à distancer le lexicographe par rapport aux circuits interventionnistes dont celui des officialismes est le dernier en date.

6. Conclusion

Sous le drapeau législatif, le français a été promu au rang de langue de l’État afin de retrouver, de conserver, de façonner ou d’enrichir son intégrité lexicale, prioritairement dans les technolectes (voir Gendron 1987, 350). Le rapprochement des intérêts étatiques et des préoccupations des lexicographes a provoqué deux conséquences significatives : (1) Même si son agir est concentré en principe sur les LSP, l’intervention consciente de l’État ne demeure pas sans écho dans l’emploi de la langue générale; (2) Cette intervention a des répercussions importantes dans la production des dictionnaires généraux monolingues.

Pour la période envisagée ici, c’est-à-dire entre 1975 et 1988, il est manifeste que les législations linguistiques se sont heurtées à une lexicographie elle aussi « officielle » par l’intermédiaire de quelques grandes entreprises privées ayant une influence séculaire sur la consignation des mots et sur l’établissement d’une ou de normes sociales auxquelles se plient les usagers. Ni les aménagistes, ni les lexicographes ne s’ignoraient. Par des voies différentes, la coercition législative pour les producteurs de normes et l’incitation pour les observateurs de l’usage, les uns et les autres interviennent dans l’évolution de la langue pour fixer tantôt l’orthographe, tantôt le lexique et à l’occasion la prononciation ou la morphologie.

« Le dictionnaire a toujours été l’instrument de communication et de dialogue entre la connaissance du lexique et de l’usager » (Quemada 1971, 141). Il a toujours tenu compte de l’opinion de l’autorité sur la langue, la répercutant dans l’usage individuel aux seules fins de favoriser la communication, d’autoriser les échanges et le dialogue dans une communauté linguistique. En tant qu’institution majeure dans une société, il dépasse alors l’individu pour s’associer à la collectivité. Il se revêt de l’autorité accordée à l’appareil de description linguistique qui joue le rôle de « surmoi linguistique collectif » auquel toute personne cherche à se rattacher lorsqu’elle s’exprime officiellement et qu’elle souhaite être entendue de ses pairs.

« Le dictionnaire reflète alors l’attitude générale de la partie dominante de la société : la couche sociale possédant le pouvoir, l’institution pédagogique, administrative, culturelle (l’Académie française, avec une infime influence), produisent une morale et une esthétique qui jugent, tentent de contrôler les discours [...] et contrôlent effectivement la diffusion de ces discours, au besoin par l’intervention juridique » (Rey 1983, 560).

La portion marquée recommandation officielle dans les dictionnaires n’est que l’une des prises de position visibles des lexicographes qui se prononcent sur bien d’autres questions au sein des articles, ce dont témoignent le discours lexicographique lui-même (voir Boulanger 1986 a), les textes d’introduction au dictionnaire ou les écrits commerciaux. Quantitativement, la part de notation reste minime par rapport à l’ensemble macrostructural et à la longueur moyenne des articles. Le lexicographe se livre à un tamisage sévère et il ne communique au consommateur que ce qu’il juge viable et au niveau de son public. Par ailleurs, par le canal d’une politique linguistique, les législateurs veulent dicter aux locuteurs certains comportements langagiers dans quelques domaines limités et bien identifiés en vue de protéger d’autres droits, du moins dans la plupart des cas. Ainsi les mots doivent pouvoir être compris des consommateurs et les médias ne peuvent écrire n’importe quoi, ni n’importe comment.

Le phénomène de consignation et de traitement des décisions officielles est trop jeune pour qu’on puisse en tirer des évaluations définitives devant l’histoire. L’idéal est de parvenir à une connaissance suffisante de chaque donnée pour juger des rapports entre la politique langagière et la lexicographie et pour établir et maintenir un équilibre entre le nombre d’avis disponibles et ceux qui seront intégrés dans le corps des dictionnaires. Le facteur temps n’a pas encore joué son rôle. Par ailleurs, on ne connaît pas encore le sort des politiques linguistiques dans le monde francophone alors que des préoccupations de nature économique semblent submerger les « désidératas » linguistiques des sociétés. Il reste que le dictionnaire s’est toujours accommodé d’un nouvel ordre de vie quand celui-ci s’est manifesté. Nul doute que le dictionnaire survivra à d’autres crises ou à d’autres changements dans les sociétés et dans les cultures pour en témoigner.

7. Annexe

Dict. Mot à remplacer Entrée Marque d’officialisation Mot officiel Entrée Marque d’officialisation
DFH abribus/Abribus + aubette + (Mot recommandé par l’Administration pour [...])
DHLF +
GRLF + (recomm. off. [...]) + REM. Ce terme est recommandé officiellement pour remplacer [...] en France.
LEXIS 79 + +
PLI 88 + +
PR 86 + Recomm. offic. [...] + Recomm. offic. pour [...]
DFH brain(-)storming + remue-méninges
DHLF +
GRLF + REM. Le mot, critiqué par les puristes, n’a pas reçu d’équivalent français efficace; Louis Armand avait proposé le plaisant [...] (le mot est parfois employé, en particulier au Québec). + Mot proposé par Louis Armand pour traduire l’angl. [...], et officiellement recommandé par arrêté du 24 janvier 1983. REM. En dépit des recommandations pressantes des puristes contempteurs du français, ce mot-boutade n’est pas réellement parvenu à supplanter dans l’usage l’anglicisme [...] (du moins en France).
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 +
DFH cableman câbliste +
DHLF +
GRLF + + Recomm. off. (Journ. off., 18 janvier 1973) pour remplacer l’anglicisme [... ]
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 +
DFH camping(-)car + Syn. (recommandé par l’Administration) [...] auto(-)caravane
DHLF
GRLF + REM. Francisation normalisée au Québec (3 oct. 1980) [...] + (t. normalisé, Office de la langue française, 3 oct. 1980)
LEXIS 79
PLI 88 + L’Administration préconise [...]
PR 86 + (Recomm. offic. [...])
DFH design + stylique
DHLF +
GRLF +
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 +
DFH dispatcher (nom) + Syn. conseillé [...] répartiteur/régulateur +/+ —/—
DHLF + Syn. conseillé [...] +/+ —/—
GRLF + Recomm. off. [...] +/+ (recomm. off. pour remplacer [...])/—
LEXIS 79 + +/+ —/—
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) +/+ —/—
PR 86 + Recomm. offic. [...] +/+ (Recomm. offic. pour remplacer [...])/—
DFH drive-in (cinéma) ciné-parc
DHLF
GRLF + [...] on dit au Québec [...] + (équivalent franç. de l’angl. [...])
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 + + (équivalent franç. de l’angl. [...])
DFH fast(-)food + Syn. [...] restauration rapide
DHLF
GRLF + REM. Équivalents français proposés [... ]
LEXIS 79
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) +
PR 86 +
DFH ferry(-boat) + (navire) transbordeur + Syn. de [... ]
DHLF + + Syn. de [...]
GRLF + REM. L’Administration propose (1973) de remplacer l’anglicisme [...] par [...]. Au Québec, on dit [... ] + Anciennt. [... ]
LEXIS 79 + +
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) + Mot préconisé par l’Administration pour remplacer [...]
PR 86 + +
DFH hardware + Syn. (conseillé par l’Administration) [...] matériel + (Terme officiellement recommandé pour remplacer [...])
DHLF + Syn. (conseillé par l’Administration) [...] + (Terme officiellement recommandé pour remplacer [...])
GRLF + Équivalent français [...]; on a proposé d’autres équivalents, notamment [...] mais seul [...] est en usage [...] + Recomm. off. pour [...]
LEXIS 79 + (L’Administration préconise [...]) + Mot préconisé par l’Administration pour remplacer [...]
PLI 88 + Syn. de [...] + (Syn. [...])
PR 86 + Recomm. offic. [...] + Recomm. off. pour [...]
DFH jingle sonal
DHLF
GRLF + REM. On a proposé pour cet anglicisme les équivalents français [...] (recomm. off., arrêté du 18 janv. 1973) et [...] (resté inusité en français central, assez courant en français canadien).
LEXIS 79
PLI 88 + (L’Administration préconise [...])
PR 86 +
DFH jumbo-jet + (L’Admin. préconise le mot franç. [...]) gros(-)porteur
DHLF + (L’Admin. préconise le mot franç. [...])
GRLF + REM. L’équivalent français est [...], mais [...] et surtout l’abrév. [...] est très employée dans la langue du tourisme. +
LEXIS 79 + (syn. [...]) +
PLI 88 + Syn. de [...] +
PR 86 + Cf. fr. [...] +
DFH kit + prêt-à-monter
DHLF +
GRLF + Recomm. off. [...]
LEXIS 79 +
PLI 88 + (L’Administration préconise [...])
PR 86 + Recomm. offic. [...]
DFH kitchenette + Syn. (préconisé par l’Administration) [...] cuisinette + Syn. (préconisé par l’Administration) de [...]
DHLF + Syn. (préconisé par l’Administration) [...] + Syn. (préconisé par l’Administration) de [...]
GRLF + Recomm. off. [...] + (recomm. off. pour remplacer l’anglic. [...])
LEXIS 79 + (L’Administration recommande le terme [...]) + Terme préconisé par l’Administration pour [... ]
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) + Mot préconisé par l’Administration pour remplacer [...]
PR 86 + Recomm. offic. [...] + (recomm. offic. pour remplacer l’anglicisme [...])
DFH listing + Syn. déconseillé de [...] listage/liste +/+ —/(anglicisme déconseillé en parlant de listing)
DHLF + (Anglicisme déconseillé.) +/+ —/(anglicisme déconseillé en parlant de listing)
GRLF + REM. Malgré les efforts de l’Administration, ce terme est le seul usuel en informatique et s’est répandu dans le public non spécialisé. +/+ recomm. off. pour franciser l’anglic. [...]/—
LEXIS 79 + +/+ —/—
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) +/+ Syn., préconisé par l’Administration, de [...]/Syn. de [...]
PR 86 + Anglicisme +/— Recomm. offic. pour [...]/∅
DFH mailing + Syn. de [...] publipostage + Syn. officiel de [...]
DHLF + Syn. [...] (Anglicisme proscrit par l’Admin.)
GRLF + Recomm. off. [... ] (Journ. off., 18 janvier 1973) + (recomm. off. pour remplacer l’anglicisme [...])
LEXIS 79 +
PLI 88 + Syn. de [...] + (Syn. [...])
PR 86 + + (recomm. offic. pour remplacer l’anglicisme [...])
DFH shopping + chalandage
DHLF +
GRLF + En franç. du Canada, on dit [...]
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 +
DFH software + Américanisme pour [...] logiciel + (Mot officiellement recommandé pour remplacer [...])
DHLF + Américanisme pour [...] + (Mot officiellement recommandé pour remplacer [...])
GRLF + Recomm. off. [... ] + REM. L’Administration recommande ce terme pour traduire l’anglais [...]
LEXIS 79 + l’Administration préconise [...] + Mot préconisé par l’Administration pour remplacer [...]
PLI 88 + Syn. de [...] + (Syn. de [...])
PR 86 + Recomm. offic. [...] + Recomm. offic. pour [...]
DFH sponsoriser + commanditer +
DHLF +
GRLF + [... ] ces anglicismes pouvant être remplacés par [... ] + REM. Le mot pourrait servir d’équivalent franç. à l’anglic. [...]
LEXIS 79
PLI 88 + (L’Administration préconise [...])
PR 86
DFH surbooking surréservation +
DHLF + (Terme préconisé par l’Administration pour remplacer l’anglicisme [...])
GRLF + + Recomm. off. pour [...] ∅
LEXIS 79
PLI 88
PR 86
DFH tour-opérateur + Syn. de [...] voyagiste
DHLF
GRLF + L’équivalent français est organisateur de voyage; l’Office de la langue française du Québec et le Journal officiel (3 avr. 1982) recommandent [... ] (nom m. et f.) + Équivalent franç. de l’angl. [...] et de son adaptation [... ] (« à proscrire », Journ. off., 3 avril 1982).
LEXIS 79 +
PLI 88 + +
PR 86 + Recomm. offic. [...]
DFH tuner + synthoniseur
DHLF +
GRLF + REM. On a proposé de nombreux équivalents français pour cet anglicisme [...] (recomm. off.); [...], mais [...] reste seul usuel dans le commerce.
LEXIS 79 +
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) + Terme préconisé par l’Administration pour éviter l’anglais [...]
PR 86 +
DFH visualiseur visuel +
DHLF +
GRLF + (Trad. offic. de l’angl. [...])
LEXIS 79
PLI 88 + Syn. de [...]
PR 86 + (trad. offic. de l’angl. [...])
DFH voucher bon d’échange/ coupon —/+ ∅/—
DHLF —/+ ∅/—
GRLF + Terme à proscrire (Journ. off., 3 avr. 1982); équivalents français [...]. —/+ ∅/—
LEXIS 79 —/+ ∅/—
PLI 88 + —/+ ∅/—
PR 86 —/+ ∅/—
DFH Walkman + (Syn. conseillé par l’Admin. [...]) baladeur + Syn. préconisé par l’Administration de [... ]
DHLF
GRLF + Recomm. off. [...] (1983). + Equivalent proposé de l’anglicisme [...]
LEXIS 79
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) + Terme préconisé par l’Administration pour éviter l’angl. [...]
PR 86 + (Recomm. off. [...]) +
Légende : Note :

Tous les « mots à remplacer » sont tirés du DNO. Le texte des dictionnaires est respecté, y compris les abréviations et les jeux de caractères. Les parenthèses ou les traits obliques dans la colonne « entrée » signalent respectivement différentes graphies ou différentes propositions. Les [...] remplacent le mot à éviter, la forme officielle ou d’autres suggestions.

8. Bibliographie choisie

8.1. Dictionnaires

8.2. Travaux

Remarques sur l’aménagement du statut du français en informatique[1]

Au détour des années 1950 et dans le sillage de la guerre finissante, on commença à percevoir l’accélération phénoménale du développement de la technologie de l’informatique et son insertion dans les ordres spécialisés du savoir. Quarante ans plus tard et à la veille de la conclusion du deuxième millénaire de l’humanité, un quatuor de termes reliés au même technolecte semble dominer l’univers des connaissances et témoigne de l’impact de l’informatique sur les sociétés. Il s’agit des termes ordinateur (1955) (Marcellesi, 1979 : 176-180) et de son rejeton micro-ordinateur (1971), informatique (1962) et de son satellite immédiat micro-informatique (vers 1980), logiciel (vers 1970) et de l’adjectif artificiel que l’on trouve associé à quelques substantifs (ex. intelligence, langage). À sa manière, chacun a dominé sa décennie et il est indéniable qu’ils font désormais partie intégrante de l’histoire du français; à double titre d’ailleurs : premièrement parce qu’ils sont devenus des termes techniques indispensables, deuxièmement parce qu’ils se sont coulés dans le moule de l’usage général.

Bien entendu, il est d’abord fait référence ici à la macro-informatique souvent dénommée informatique professionnelle. Les mutations technologiques successives ont pris une ampleur nouvelle au commencement des années 1980 avec l’avènement de la micro-informatique qui a rendu matériels et logiciels disponibles et accessibles pour toutes les catégories d’usagers, spécialistes ou profanes. La micro-informatisation entraîna à sa suite une amorce de démystification de la technologie et le début de la banalisation de la terminologie propre au secteur. Une bonne partie du vocabulaire de l’informatique n’est plus l’apanage exclusif des informaticiens, des penseurs, des concepteurs, des publicitaires, des diffuseurs et des vendeurs de produits. L’aggiornamento informatique trouve son achèvement dans les dictionnaires de langue pour adultes ou pour élèves. Ainsi la nouvelle édition du Micro-Robert qui sera mise en marché très bientôt, répertorie tout le vocabulaire de l’informatique passé dans l’usage commun. On en fait même un argument publicitaire. La visibilité de l’informatique dans les foyers oblige les responsables à se pencher sur la « déjargonisation » du lexique. En particulier, il faudra autopsier le statut de l’anglais comme langue véhiculaire de la technologie micro- ou macro-informatique.

Les quelques problèmes qui paraissent jouer un rôle majeur dans les rapports entre les concepts d’« informatique » et de « francophonie » seront abordés ci-après. La position adoptée ici est celle du linguiste, qui use à l’occasion des outils informatiques, surtout de la micro, et qui a des préoccupations en ce qui concerne les capacités d’une langue de faire face au renouvellement de son fonds par le recours aux formes autochtones inédites ou existantes.

À travers les siècles, le français a toujours su nationaliser les terminologies qui le nécessitaient. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui alors qu’il paraît mieux équipé que jamais pour le faire? Après la période de mise en place de l’arsenal des mécanismes de formation des mots en français au Moyen Âge, toutes les époques se sont heurtées au besoin de contrer les langues étrangères (arabe, latin, italien, anglais) ou de combattre des jargons scientifiques, juridiques, scolastiques, ecclésiastiques et théologiques, et même techniques. Chaque étape de l’histoire du français atteste amplement des efforts d’émancipation réussis : au XVIe siècle, la langue du peuple commence à prendre le pas sur le latin dans le domaine juridique (Édit de Villers-Cotterêts en 1539), en médecine (chirurgie), en astronomie, en musique, ainsi de suite; au XVIIIe siècle, les sciences naturelles et la chimie sont mieux perçues en français. Peu importe les époques, un seul motif explique l’emploi du vernaculaire : l’usager ordinaire de la langue générale et le consommateur de technolectes ne peut plus décoder les terminologies savantes ou étrangères. Ainsi donc des pans entiers du lexique spécialisé ont échappé peu à peu aux langues doctes en raison de l’incapacité des utilisateurs de parler ou de comprendre ces langues (Boulanger 1988b : 4-9). La force du besoin a servi de catalyseur afin d’encourager la naturalisation lexicale.

Ce bref tracé historique sert de trame au problème du langage informatique d’aujourd’hui, qui se ramène en fait à savoir si le français peut exprimer sans contrainte les concepts de ce vaste domaine ou s’il doit être à la remorque de l’américain, avant d’être phagocyté par lui. La réponse à cette interrogation fondamentale indiquera si l’édifice du français risque de s’effondrer, à tout le moins de se fissurer, ou si l’alarme n’est rien d’autre qu’une suite de fantaisies de linguistes.

Quelques facteurs seront examinés, dont les uns jouent en faveur du maintien et du développement du français et dont les autres, sans être négatifs, ont néanmoins des incidences non négligeables sur ses structures. Parmi ces facteurs, un seul est d’origine purement linguistique. Il ne sera abordé que sommairement en raison du fait que la langue est constamment présente en filigrane dans les autres éléments. De fait, elle les cimente tous en un réseau de liens très complexes.

L’informatisation

L’informatique est un secteur de connaissance très vaste et intimidant pour le néophyte ou le non-spécialiste. C’est aussi un domaine mythifié par la langue et le vocabulaire employés, à savoir l’anglais ou plus précisément une certaine forme d’anglais qui s’apparente à une langue quasi artificielle ou à un métalangage. Au départ, l’informatique est une technologie importée dans le monde francophone. Une chercheuse constatait en 1973 que 90% du marché français était occupé par des constructeurs américains (Marcellesi 1973 : 59). Le vocabulaire a naturellement suivi la chose de sorte que « l’emploi, qui semble abusif au profane, de termes anglo-américains, la difficulté même de la technique et le mystère dont elle est souvent entourée aux yeux du non-initié, rendent ce langage particulièrement incompréhensible pour qui n’a aucune notion d’anglais ou d’informatique » (Marcellesi 1973 : 59). Malgré ses ouvertures franches, l’informatique demeure une chasse gardée pour nombre d’utilisateurs potentiels. Les publicitaires eux-mêmes ne s’emploient guère à résoudre le mystère. Grande diffuseuse de mots, la publicité « exploite et démultiplie toutes les dénominations susceptibles de flatter les mythes ou les préjugés des clients virtuels. Or elle considère [...] les termes étrangers comme des “mots-qui-font-vendre” » (Quemada 1978 : 1228).

Depuis longtemps et dans plusieurs milieux, on souhaite que des efforts sérieux soient accomplis pour rendre l’informatique plus accessible, plus compréhensible au vaste public. Derrière ce désir relié à la diffusion du savoir technologique, se profile le seul et unique moyen rentable de réaliser la tâche. Il consiste à offrir la terminologie en français ou plutôt à rendre fonctionnel le vocabulaire disponible. En réalité, c’est plutôt la micro-informatique qui est pointée ici puisqu’il appert que la macro-informatique demeurera sans doute encore longtemps l’apanage des spécialistes informaticiens. Si la macro-informatique représente une micro-culture technicienne, à l’inverse la vulgarisation plus rapide de la micro-informatique façonne une macro-culture nouvelle.

La miniaturisation

Les générations d’ordinateurs s’enchaînent avec comme double objectif « la nécessaire décroissance des dimensions des machines et la recherche de marchés nouveaux » (Goujon 1985 : 400), sans compter le désir d’augmenter la puissance des logiciels. Afin de répondre à ce vœu et depuis le début de la décennie, la cartographie informatique se ramifie en de multiples sous-secteurs et applications qui favorisent sa diffusion sociale. Ainsi en va-t-il de la domotique, de la servitique, de l’éditique, de l’autotique, alors que des domaines de l’activité traditionnelle se micro-informatisent. Le mouvement vers la miniaturisation des équipements s’amorce vers 1960. Le premier micro-ordinateur du monde, le Micral, apparaît en 1972 tandis que la première boutique de micros ouvre en 1975 à Los Angeles (Goujon 1985 : 401). À l’heure actuelle, les incidences de ce phénomène sur les avancées ou le recul de la francisation sont difficilement mesurables. Cependant, les attentes sont nombreuses comme le démontrent les recherches et les enquêtes menées auprès des usagers de l’infographie dans les domaines artistiques (arts visuels en particulier) et culturels (Turcotte 1988).

Le développement fulgurant et récent de quelques technologies a entraîné le passage obligé de la macro-informatique à la micro-informatique. La miniaturisation a donné une nouvelle impulsion aux recherches centrées sur l’intelligence artificielle, sur la TAO, sur la TERAO et sur la linguistique, pour mentionner quelques domaines qui nous concernent de plus près. À ce chapitre, il est clair que les « résultats de l’informatique linguistique favorisent le développement, la fabrication et la commercialisation des technologies et des produits tout à fait révolutionnaires, qui rendent d’indéniables services dans diverses sphères d’activité » (Boulanger 1988b : 19-20). Simultanément, le poids et l’influence de la langue anglaise se sont accrus dans le monde. L’anglais consolide sa place privilégiée et sa position de force par rapport aux autres langues. Pressées de s’équiper et de fonctionner avec ces nouveaux outils révolutionnaires, peu de sociétés se sont penchées sur l’impact que cette technologie provoque sur l’ensemble de la ou des langues en usage dans ces communautés ou sur leur territoire. Éblouis par les possibilités nouvelles et par la doxa informatique, quelques pays africains francophones ont introduit l’anglais dans leur projet d’aménagement linguistique dont le premier objectif consistait à promouvoir les langues nationales. Des projets prennent du retard ou sont repoussés, ils passent au second plan pour se dissoudre enfin dans le faux brouillard de la modernisation. L’industrialisation et la planétarisation massive de l’anglais creusent davantage le fossé entre les langues. L’écart s’agrandit en faveur de la langue des producteurs de systèmes et d’outils. L’informatique grande ou petite, matérielle ou logicielle, est pensée, produite et surtout commercialisée par des entreprises américaines. Les objets sont exportés vers d’autres milieux consommateurs qui les acceptent tels quels, avec dans leur sillage les termes allogènes demeurés intacts (les emprunts) ou légèrement retouchés pour prendre un visage en apparence français (les calques) (Boulanger 1988a). A l’occasion, quelques notions parviennent à donner naissance à des créations internes originales qui sont à leur tour réexportées avec succès vers l’anglais (ex. télématiquetelematics), démontrant qu’un aller-retour est parfois possible.

Mais il reste qu’on dit et écrit fréquemment que l’informatique est une « langue » peuplée d’emprunts et de calques, une « langue » difficile, voire impossible à traduire. Quand on observe l’augmentation de l’amplitude de l’informatique dans les activités quotidiennes, quand on constate l’accroissement de la vitesse de pénétration des trouvailles technologiques dans la vie courante d’une année sur l’autre, on est en droit de se poser des questions sur l’avenir du français dans l’espace micro-informatique. D’autant que jusqu’à récemment, l’informatique s’était limitée à jouer le plus souvent un rôle de support pour transmettre l’information lexicale. Désormais, elle devient en plus l’information lexicale en soi, justifiant aux yeux de ses ardents défenseurs qu’elle pourrait aspirer au statut de langue. Nombreux sont ceux qui croient que l’empire informatique s’identifie à une « langue » multinationale qui dépasse le strict niveau lexical pour fonder sa propre syntaxe. Le lexique, y compris la variation d’entreprises, la grammaire et la syntaxe se combinent pour générer un pur métalangage, un code aux règles internes bien contrôlées et appartenant aux seuls tenants de ce savoir. Le technolecte informatique ne risque-t-il pas ainsi de se transformer en un artifice qui deviendra bientôt si sophistiqué et marginalisé que nul ne le comprendra si ce ne sont les purs ingénieurs informaticiens?

La banalisation

La miniaturisation ou l’atomisation a eu comme effet secondaire de permettre à l’informatique de percer le marché domestique et d’élargir sa palette d’influence. La micro-informatique constitue désormais un facteur culturel et social non négligeable, qui a des répercussions sur de multiples gestes quotidiens des individus non préparés à affronter cette technologie. Les logiciels se métamorphosent en produits de consommation banals, disponibles partout, concurrentiels, faciles d’utilisation et qui s’adaptent aux besoins des utilisateurs. De plus, ils sont de moins en moins coûteux. Tout propriétaire de micro devrait « pouvoir utiliser l’ordinateur sans rien connaître du principe du traitement électronique de l’information ou de la programmation » (Meney et coll. 1987 : 2). D’où le succès incontestable des mécanismes comme la souris et les menus didactiques. Avec un minimum de débrouillardise, les « utilisateurs domestiques, ceux qui n’ont pas encore renoncé, acquièrent peu à peu une culture informatique suffisante qui leur permet de maîtriser peu ou prou le fonctionnement de leur machine » (Goujon 1985 : 403).

La diffusion sociale de l’informatique entretient semble-t-il un écart entre les usagers ordinaires et les professionnels de la technologie. Des recherches et des enquêtes récentes ont démontré que « parmi les catégories d’utilisateurs, seuls les professionnels et les informaticiens semblent préférer travailler avec des logiciels de langue anglaise » (Rapport d’étape du comité Canada-Québec sur le développement du logiciel d’expression française 1986 : 2). En d’autres mots, le simple citoyen se plaint ou se plaindra du rôle prédominant de l’anglais. Ceci pourrait avoir des conséquences économiques désastreuses lorsque le plafonnement des produits sera atteint et qu’il faudra trouver de nouveaux débouchés. La maîtrise du langage étant essentielle à la maîtrise des produits, il est évident que les rapports du langage avec la connaissance et la pensée, et avec la réalité et la pratique, doivent être soignés.

L’informatique, ou plutôt la micro-informatique, doit se franciser pour la bonne et unique raison qu’elle se banalise. Elle sort du cercle étroit et du despotisme des spécialistes. En se vulgarisant, elle engendre des exigences et des attentes en vertu des usagers qui se multiplient et qui l’utilisent comme un moyen, un outil et non comme une fin. En se transformant en objet quotidien, en étendant ses zones d’intervention, l’informatique perd son caractère d’alchimie, ce qui en fait une bonne candidate à la francisation.

La conscientisation

La terminologie est l’une des ressources linguistiques disponibles dont se servent les sociétés pour assurer leurs métamorphoses et leur avenir. « En vertu d’une logique interne, toute langue évolue et s’adapte au nouvel ordre de vie d’une société » (Boulanger 1988b : 3). Mais quand il s’agit des langues de spécialité, il faut y adjoindre une condition : c’est la volonté collective d’agir sur la langue. Inscrire des termes, des néologismes dans le cycle de l’usage relève de considérations qui n’ont souvent pas de grandes résonances d’origine linguistique mais plutôt des sources d’origine sociale, dans le sens le plus englobant du mot.

L’organisation rationnelle et fonctionnelle des travaux repose toujours sur le principe volontariste et valorisateur. L’aménagement linguistique du vocabulaire de l’informatique passe par le développement et le « confortement » d’une idéologie en ce qui a trait à la terminologie et à la néologie françaises. Le terme aménagement linguistique désigne ici « l’ensemble des dispositions sociales qui influenceront le comportement linguistique des individus au sein de la société » (Corbeil 1978 : 157). Tandis que la néologie sera perçue comme le processus auquel recourent les individus pour créer des mots ou des sens nouveaux dans une langue. Les innovations linguistiques servent à plusieurs fins parmi lesquelles on peut retenir les deux plus visibles : 1 - augmenter naturellement le stock lexical d’une langue et 2 - permettre de transiter d’une langue à une autre en vertu d’un principe comme celui de la francisation. Les technolectes s’alimentent des dénominations des deux types. L’informatique paraît construire sa terminologie en s’appuyant davantage sur le second modèle, c’est-à-dire le transfert par emprunt ou par calque, entretenant ainsi l’image du palimpseste de l’anglais (Boulanger 1988a et Humbley 1987).

Lorsque le phénomène de la conscientisation est évoqué, le premier objectif à atteindre est certainement l’infléchissement des comportements fixistes et élitistes du corps informatique. C’est le seul moyen de faire face à la francisation de la pensée et du vocabulaire de ce secteur technolectal et ainsi de cesser de vouloir concurrencer l’anglais qui s’arroge le monopole de cette terminologie en ce moment. Ne vaudrait-il pas mieux devenir agressif et offensif en français plutôt que de se défendre contre l’envahisseur en même temps que l’on défend l’envahisseur? Superposer le français à l’anglais de manière impressionniste est peine perdue et relève d’une forme de snobisme et de complexe d’infériorité linguistiques. Il faut penser prioritairement en français. Mais avant de penser en français, il faut se convaincre que le français peut faire face à la musique.

Les actions en faveur de la francisation de l’informatique ont trouvé un nouvel élan lorsque les industries de la langue ont commencé à émerger vers 1984. Les applications industrielles du traitement de la langue, devenue un simple matériau, par les ordinateurs répond à de nombreux besoins dans des secteurs aussi divers que la santé, l’éducation, la gestion, la sécurité, etc., en somme partout où l’informatique peut rendre des services. Si le français n’effectue pas de virage collectif et panfrancophone vers son industrialisation, « ses chances de se maintenir au niveau d’une langue internationale vont en s’amenuisant, du fait de la pression croissante qu’exerceront, dans tout type de communication industrielle, commerciale et scientifique, les ordinateurs capables de manipuler l’anglais, c’est-à-dire la langue des ingénieurs qui construisent actuellement le plus d’ordinateurs » (Hagège 1987 : 249).

Le contrôle socioprofessionel de toute terminologie ne peut être assuré que par les concepteurs et les usagers de ces vocabulaires. Pour ce qui concerne le français, on a assez répété, et malheureusement pas assez compris ou accepté, que ce ne sont pas les Américains qui vont créer l’informatique en français. Plusieurs groupes professionnels francophones semblent se complaire dans cet état d’attentisme qui se révèle être des plus néfastes puisqu’il ouvre la porte à toutes les excuses et à toutes les exagérations. Le contrôle social de la langue existe puisqu’elle est un bien collectif. « Affirmer que c’est l’usage qui fait la langue apparaît [comme] un faux-fuyant, car la question suivante s’enchaîne : qui fait l’usage? » (Corbeil 1978 : 158).

Contrôler la langue peut être le début d’un meilleur aménagement économique. On sait que le langage de l’informatique est une institution. Or l’institution est organisée à divers paliers, notamment :

L’orientation interne de la langue est alors le fait de la somme des décisions prises par les individus qui forment le groupe dominant. La conjonction des esprits doit créer la dynamique qui permettra de concevoir que l’informatique en français est un choix éclairé pour une société francophone.

La terminologisation

Il ne fait aucun doute que l’informatique est dotée d’un vocabulaire qui dépasse largement plusieurs milliers d’unités. En outre, l’instrumentation lexicographique et terminographique est à peu près au point. Les banques de termes sont saturées, gonflées à bloc par des dizaines de milliers d’unités lexicales de ce domaine. La banque IBMOT consigne environ 25 000 termes, le dictionnaire de l’Office de la langue française retrace 12 000 entrées, les dictionnaires classiques se comptent par centaines. Pour le seul sous-domaine de la bureautique, une recherche documentaire a permis de recenser 150 dictionnaires complets ou partiels publiés entre 1980 et maintenant (Cormier et Boulanger 1988). Le noyau dur de la terminologie de l’informatique est presque entièrement répertorié. Il n’exige qu’un entretien périphérique sous la forme de mises à jour régulières afin de réparer quelques errances ou de combler quelques déficits lexicaux constatés dans l’un ou l’autre nœud du super-réseau de la connaissance qu’est l’informatique.

Tout le secteur est terminologisé, consigné, répertorié à l’envi. C’est l’implantation, l’usage qui ne suit pas toujours, parce que la volonté est quasi nulle. La loi du laisser-faire et des vœux pieux l’emporte sur la conviction que le français peut relever le défi de l’informatique. L’idée est si profondément ancrée dans les cerveaux que l’arbre cache la forêt. Il ne faut pas se leurrer non plus; les linguistes ne peuvent à eux seuls imposer l’usage des terminologies et aucune loi incitative n’abattra le mur de la résistance intérieure, pas plus que les termes les plus esthétiques passeront dans le discours des utilisateurs qui en refusent l’emploi.

On laisse l’informatique se terminologiser en anglais en croyant qu’elle se francisera par la suite. C’est là une erreur de jugement fondamentale et la plus belle preuve du transfert et de l’assimilation. A bien examiner la situation de près, on considérera que la francisation consiste à transiter d’une langue à une autre par le recours aux emprunts, aux calques et, pour une portion minime, à la création interne naturelle. La terminologie française actuelle de l’informatique résulte à peu près intégralement du transfert du savoir-faire, des référents ou des notions élaborés par les Américains. Le matériel linguistique américain est donc adopté, grâce à l’emprunt, et adapté, grâce au calque et à la traduction. Le monopole de l’anglais n’est aucunement brisé si la filiation demeure par trop visible. Il paraît évident que désormais une langue vivante comme le français doit se savoir capable de transformer sa propre actualité en immortalité glorieuse et capitaliser sur son futur sans recourir à la médiation constante d’une langue étrangère et à des modèles technolectaux allogènes ou importés.

Conclusion : Rien ne se perd, rien ne se crée

Dans l’introduction, il a été signalé comment tout au long des siècles de l’histoire du français, des spécialistes ont été sensibles aux difficultés, au ressourcement et à l’évolution de leur langue. Seuls les domaines ont varié au gré des besoins des usagers et des découvertes scientifiques ou technologiques nouvelles. Au XVIe siècle, les spécialistes avant-gardistes se sont mis à combattre le latin et l’italien, à lutter contre des jargons ecclésiastiques, scolastiques et juridiques. Au XXe siècle, on se plaint de l’invasion massive, outrageuse parfois, de l’anglais, on épingle les jargons que sont la plupart des technolectes, et parmi eux l’informatique prend place au premier rang. Le caroussel du temps n’a fait que déplacer les pôles d’attraction et fournir des moyens auxquels les époques passées n’ont pu recourir, et pour cause. Depuis cinq siècles, l’élargissement continu des cadres du lexique général et du lexique terminologique français est un processus réitératif dialectiquement lié aux changements et aux démotivations observés dans les sociétés qui se sont succédées. « C’est là une caractéristique profonde des langues humaines, qui d’usures en réfections, parcourent les voies d’un éternel retour » (Hagège 1983 : 59).

Il n’est pas plus difficile de créer des mots français en informatique que dans n’importe quelle autre sphère des connaissances. Les médecins et les minéralogistes ont des règles qui fonctionnent et dont ils s’accommodent. Il n’est pas plus difficile de former des néologismes à l’ère de l’exploration spatiale qu’au siècle de Rabelais. En soi, une langue peut tout nommer. « La décision de fonctionner dans sa langue maternelle ou dans une langue « nationale » (en élaborant des terminologies) ou de se résigner à emprunter la langue-outil avec la matière à travailler est politique, car toute langue est capable de tout nommer : l’impression trop fréquente que certaines sémantiques ne peuvent répondre au besoin notionnel relève de l’idéologie » (Rey 1979 : 66-67).

Dans la francophonie d’aujourd’hui, la francisation et la néologie s’appuient sur des fondements institutionnels solides. La création linguistique est systématisée et organisée rationnellement un peu partout où l’aménagement linguistique est en cours. Les organismes d’intervention sur la langue qui émanent des politiques linguistiques ont le pouvoir de créer, d’harmoniser et de normaliser des terminologies. Malgré quelques erreurs de parcours observées à l’occasion, ils accomplissent un travail dont les résultats sont fiables et probants. La résistance et les rejets proviennent des milieux socioprofessionnels, des groupes qui sont les premiers producteurs et utilisateurs de termes et qui les répercutent sur l’ensemble du public. Quant à celui-ci, il perpétue dans l’usage ce qu’on lui enseigne et il fait vivre les mots qu’on lui vend avec les produits qu’il acquiert.

Le, français devra sa place dans l’espace informatique à l’augmentation des usagers ordinaires et à la vulgarisation de la technique. L’un des fondements du processus de motivation demeure la synergie entre la langue et l’élément humain qui génère la volonté d’agir. Sortir du ghetto terminologique des superspécialistes ne suffit pas. La francomanie de la société moderne doit résolument être associée aux aspirations socio-économiques et volontaristes qui conditionnent le déploiement des communications linguistiques en « langage maternel françois ». Tout réexamen du statut du français dans l’informatique est commandé par cette prémisse. Au fond, le problème est relativement simple : ce n’est pas la quantité de français dans la micro-informatique qui est mise en cause, mais bien son statut. Il faut œuvrer avant tout sur l’aménagement du statut du français en informatique, c’est-à-dire sur sa capacité fonctionnelle de véhiculer la technologie aussi bien dans les hautes sphères spécialisées que dans les conversations courantes. L’ensemble des facteurs de résistance, qu’ils soient d’ordre linguistique, sociolinguistique, psycholinguistique ou extralinguistique, se ramène à l’évaluation du système de la langue et non pas au corpus, c’est-à-dire à la généralisation d’un usage pris comme modèle.

Enfin, il faut bien s’avouer que si l’informatique paraît être un langage, elle ne peut certainement prétendre être une langue. C’est un sphinx qui peut être dompté. Si l’on examine attentivement la petite famille lexicale de départ, on remarque qu’un seul des quatre termes n’a pas été pensé en français. En effet, ordinateur, informatique et logiciel sont des formations autochtones tandis que artificiel, malgré son allure française, est calqué sur l’anglais artificial. Il est à noter que ordinateur et logiciel ont évincé des concurrents anglais (computer et software) en peu de temps; quant à artificiel, son intégration est complète, facilitée qu’elle fut par l’existence d’un homonyme français.

Une idée implicite doit s’incarner dans le corps doctrinal de chaque ordre de la connaissance, s’incarner assez profondément pour n’avoir jamais besoin d’être formulée, sinon de biais et comme avec une pudeur révérencielle. L’idée consiste à croire que la vérité du politologue, du médecin, du savant, du technicien, en somme du spécialiste, est incapable de devenir la vérité de tous si elle se contente de demeurer cantonnée dans son exposé technique ou scientifique. Pour atteindre le lieu où elle sera unanimement accueillie, cette vérité doit savoir renoncer à l’orgueil de sa spécialité pour se faire éloquence, c’est-à-dire recevoir l’approbation des usagers conviés au banquet linguistique. Ce qui suppose le choix d’un lexique et de termes attestés par un passé français et trempés dans une matière reconnue par tous. Par delà les formes sélectionnées, le modèle privilégié doit valoriser « une élégance et une clarté heureuse qui rendent la vérité séduisante et transparente à tous, un pathétique et une force d’imagination qui sache faire aller la vérité jusqu’au cœur de tous » (Fumaroli 1986 : 382). Le reste appartient à l’histoire de demain. Personnellement, je ne doute pas que le français ait une destinée canonique en informatique, capable de lui assurer un avenir prometteur à l’enseigne de ce que lui souhaitait déjà Ronsard à la Renaissance, qui fut l’une des grandes époques fastes de l’incubation de la langue française. Laissons au français contemporain le temps d’accomplir son œuvre dans chaque sphère du savoir.

Bibliographie

Note

[1] Communication présentée lors du 56e Congrès de l’ACFAS, Moncton, 9-13 mai 1988.

Le statut du syntagme dans les dictionnaires généraux monolingues

Introduction

En linguistique, le terme syntagme est polysémique —homonymique diraient les terminologues— ce qui, à première vue, peut paraître gênant lorsque des spécialistes des questions de langue discutent entre eux et qu’ils sont d’obédiences différentes. Au moins trois sens peuvent le caractériser. Délaissant le syntagme saussurien et le syntagme chomskyen, je focaliserai mon attention sur le syntagme terminologique, qui, il ne faut pas se le cacher, doit beaucoup à ses devanciers et dont il n’est en somme qu’une spécialisation par restriction de sens comme l’indique le déterminant terminologique qu’on lui accole fréquemment. Le ST sera défini comme étant un groupe de mots séparés par des blancs, syntaxiquement liés et identifiant une notion unique dans un domaine déterminé du savoir. Le syntagme est donc un terme. Il s’oppose au terme simple constitué d’un seul mot graphique (ex. maculature, infographie ou de deux mots ou plus reliés par un trait d’union (ex. page-écran, gros-porteur; arrière-petits-enfants, porte-à-faux) ou une autre marque graphique (ex. : presqu île, pop’ art, avion + auto; filtre/occillateur, roll-in/roll-out). La notion de « syntagme terminologique », ou plus commodément de « syntagme », est rendue en français par une prolifération de synonymes dont une trentaine ont été catalogués jusqu’à présent (voir Kocourek, 1982 : 117). En ce moment, le terme syntagme semble le choix des Québécois tandis que les Français lui préfèrent souvent la forme composée, ce qui n’est pas sans causer quelques difficultés de compréhension entre les chercheurs des deux espaces géographiques. Il faut cependant préciser que dans le milieu des praticiens de la terminologie, c’est le terme syntagme qui l’emporte, que ce soit en Amérique du Nord ou en Europe. Il se trouve aussi dans des écrits lexicographiques et métalexicographiques. Josette Rey-Debove (1971 : 112) dénomme syntagme « les entrées formées de plusieurs mots graphiques (simples ou composés) non reliés ». Quant à Alain Rey (1988 : XIII), il distingue bien une série d’unités complexes parmi lesquelles il reconnaît les syntagmes courants ou terminologiques, les locutions et les proverbes.

Les nuances terminologiques étant évoquées, il reste à rappeler quelques principes terminologiques importants.

En terminologie, le terme s’oppose au mot. Le premier identifie spécifiquement les unités lexicales des langues de spécialité (LSP) tandis que le second circonscrit les unités lexicales de la langue générale (LG) ou courante. Du point de vue théorique, cette distinction est utile et fonctionnelle.

Le syntagme terminologique peut être simple, c’est-à-dire correspondre à une structure de base binaire telle que définie par Louis Guilbert (1970 : 117-119) : ex. banc de neige, permis de conduire, pluies acides, laveur-récupérateur de liqueur, conducteur d’excavateur-compresseur; il peut aussi être complexe, c’est-à-dire dériver d’une structure modèle élémentaire par l’intermédiaire d’une expansion déterminative : ex. papier couché à haut brillant, station mobile terrestre, stabilisation par gradient de gravité, carton gris doublé blanc une face.

Incontestablement, si l’on se place du point de vue lexical, le syntagme constitue la caractéristique dominante en terminologie. Diverses évaluations fixent à environ 80% la proportion moyenne des unités synaptiques dans les LSP. Une vérification menée dans deux dictionnaires terminologiques, l’un consacré au vocabulaire des papiers des cartons (Côte : 1983) et l’autre aux appelations d’emplois dans l’industrie papetière québécoise (Côte : 1982), fournit les données suivantes :

Si l’on réunit les deux nomenclatures, la moyenne se situe à 82,9%, ce qui confirme d’une manière concrète les projections faites à partir d’autres sources (voir les tableaux 1 et 2).

Tableau 1 : Catégories d’entrées dans un DT : nombre
Dictionnaires
Types d’entrées
VPC AEIPQ Total
Syntagmes 564 223 787
Termes composés 25 26 51
Termes simples 21 55 76
Total 610 304 914
Tableau 2 : Catégories d’entrées dans un DT : pourcentage
Dictionnaires
Types d’entrées
VPC AEIPQ Total
Syntagmes 92,5% 73,3% 82,9%
Termes composés 4,1% 8,6% 6,35%
Termes simples 3,4% 18,1% 10,75
Total 100% 100% 100%

Le dictionnaire terminologique (DT) est élaboré en s’inspirant de principes onomasiologiques (primauté du concept sur le signe) tandis que le dictionnaire général monolingue (DGM) s’appuie sur une démarche sémasiologique (primauté du signe sur le signifié). Les unités lexicales rassemblées et définies dans les répertoires de langue, y compris les lexies complexes, sont considérées sous l’angle le plus général du lexique : le mot graphique, « alors que dans les DT, les termes sont au moins en théorie — le produit d’une opération onomasiologique de désignation » (Rey, 1987 : 8). La vision du lexicographe l’amène alors à percevoir le syntagme comme le résultat de la « formation d’une nouvelle unité lexicale complexe par association d’unités lexicales simples empruntées au fonds commun du lexique » (Phal, 1969 : 76). De ce fait, il hésitera à faire du syntagme une entrée autonome dans son dictionnaire sauf si celui-ci « est à la fois détaché de sa source et par lui-même important (chemin de fer, repris de justice) » (Rey, 1988 : XIII). Il est alors traité en véritable mot et logé à sa place alphabétique. Dans tous les autres cas, infiniment plus nombreux, le dictionnairiste refragmentera la synapsie en ses éléments constituants afin de sélectionner un mot-pivot et de reconstruire le syntagme dans la microstructure déployée sous ce mot principal. Pour le terminographe, les séquences syntagmatiques « ont la même cohérence interne et le même caractère de nécessité que chemin de fer. C’est dire que dans le domaine des sciences et des techniques, les cadres de la lexicalisation sont considérablement plus extensibles que ceux du dictionnaire le plus accueillant » (Phal, 1969 : 76).

C’est en ayant ces considérations à l’esprit que l’on pénétrera au cœur d’une étude qui croise la trame lexicographique (le contenant) avec la chaîne terminologique (le contenu).

Terminologie et dictionnaire de langues

C’est un fait facilement observable que les DGM ne restreignent pas leur nomenclature aux mots et aux sens d’usage courant. De tous temps, des vocabulaires spécialisés se sont banalisés, vulgarisés; ils sont sortis du cercle de l’usage réservé aux spécialistes pour s’introduire dans les dictionnaires destinés à un vaste public. Il n’est plus guère possible d’ignorer le passage de plus en plus fréquent des terminologies dans la sphère d’influencer des DGM comme en font foi la plupart des préfaces, des introductions ou des présentations des répertoires récents (voir Boulanger, 1986 : 63 et suiv.). La langue propose au locuteur des unités lexicales complexes qu’il est nécessaire d’apprendre et de maîtriser aussi bien que les mots simples (ex. conte de fées, ordre alphabétique, point de vue).

En outre, la majeure partie des refontes ou des mises à jour des dictionnaires généraux repose sur l’introduction du contingent lexical terminologique, les mots de la langue courante se présentant en nombre plus limité.

Par ailleurs, il est quasi impossible de séparer l’étude des termes de l’étude des mots étant donné la possibilité pour les premiers de se transformer en mots (ex. interface, qui a acquis un sens métaphorique : « deux aspects d’un même problème », voir CRLF) et pour les seconds de revêtir l’habit terminologique (ex. : beauté, charme, couleur, étrangeté qui ont émigré vers la physique nucléaire, sans doute sous l’influence de l’anglais). Rien en lexicologie ne permet de distinguer le signifiant LG du signifiant LSP. Deux formes aussi banales que bruit et blanc peuvent s’associer pour donner bruit blanc dont le sens est : « Bruit à spectre continu dont la densité spectrale d’énergie est pratiquement constante dans un intervalle de fréquences spécifié » (Vocabulaire des sciences et techniques spatiales, 1978 : 27). Ce syntagme du domaine de l’électromagnétisme possède une charge sémantique très forte qui est loin d’être détectable à partir de l’assemblage fortuit de deux signifiants au sémantisme par ailleurs transparent et polyvalent.

Il est donc naturel de rencontrer des termes dans les DGM. Ils y ont le statut d’entrées indépendantes et cela depuis la naissance de la lexicographie française. En général, ils sont repérables grâce à une étiquette de niveau de spécialisation socioprofessionnelle qui les accompagne. Lorsqu’elle est présente, cette étiquette est coincée quelque part entre l’indicatif du sens (numéro, signe diacritique ou minifigure : losange, carré, cercle) et la définition (ex. chélate, chim., chélicère, zool., chélidoine, bot., chéloide, méd. (GRLF)). La marque d’appartenance technolectale capture le terme et l’insère dans une typologie classologique (cf. Rey, 1987 : 8).

La place du ST dans les DGM

Même s’ils les discutent, les lexicographes généralistes reconnaissent tous l’importance des unités complexes dans les dictionnaires. Le phénomène est historique car les dictionnairistes ont toujours pris des libertés avec les mots graphiques. Au XVIIIe siècle, pour prendre un exemple et pour ne pas remonter trop loin dans le temps, des syntagmes ont déjà accès au statut d’entrée (ex. bouton de mer, Trévoux, 1771).

Tout en n’ignorant pas l’importance qualitative et quantitative des ST, « le dictionnaire de langue doit effectuer une sélection sévère, sous peine d’assommer son lecteur de mots et d’expressions (ou syntagmes) désignant des réalités qui ne sont nommées que dans des activités hyperspécialisées de la connaissance. [...] si l’on tient compte du fait que de nombreux termes ne sont pas des mots simples, mais des « syntagmes » — et ceci est vrai de bien des « mots » courants : grand ensemble est traité à part —, les nomenclatures deviennent plus impressionnantes » (Rey, 1985 : XXIV). Selon l’estimation du lexicographe robertien, un DGM de 80 000 entrées contiendrait environ 500 000 syntagmes terminologiques disséminés au travers les articles, une moyenne assez impressionnante par article (cf. Rey, 1985 : XXIV n. 6)

La sélection des entrées

L’entrée est la principale voie d’accès au dictionnaire de langue. Or, il n’est pas besoin de feuilleter longuement un répertoire pour constater que toutes les adresses lexicographiques n’ont pas la même physionomie. Quatre grands groupes sont facilement repérables : les éléments de formation : préfixes, suffixes, etc. (ex. ana-, -and), les mots simples (ex. musique, francophonie), les mots composés, au sens traditionnel du terme (ex. analyste-programmeur, lave-mains), et les syntagmes (ex. bel canto, repris de justice). Les quatre modèles procèdent de l’inframot au supramot. Les modes de classement reposent sur le déroulement de la séquence graphique dans laquelle intervient ou non une rupture sous la forme d’un signe ou d’un blanc typographique.

Afin de vérifier si les constats visuels répondaient à des propositions théoriques ou méthodologiques communes, j’ai examiné les opinions de quelques lexicographes. En 1971, les frères Dubois (Larousse) soutenaient que « les entrées lexicographiques doivent être des « mots » compris entre deux blancs typographiques au sens le plus strict. [...] Les mots composés dont les éléments composants sont séparés par un trait d’union (coffre-fort), ou dont les éléments ne sont pas séparés (gentilhomme) sont des mots et constituent des entrées. En revanche, les termes composés (syntagmes) dont les composantes ne sont pas réunies par le trait d’union et qui sont ainsi séparées par un blanc ne sont pas reconnues comme des entrées : ainsi pomme de terre, chou rave (contrairement à chou-fleur), compte rendu (contrairement à compte-gouttes), etc. [...] C’est la présence ou l’absence du trait d’union qui définit les mots composés qui peuvent être des entrées et ceux qui ne sont que des sous-entrées (ainsi pomme de terre est à pomme, compte courant est à compte, etc.) » (Dubois/Dubois, 1971 : 62). La forme graphique, basée sur la non-interruption de la séquence de lettres et de signes diacritiques, l’emportait alors sur le sens ou la démotivation étymologique.

À la même époque, pour Josette Rey-Debove (1971 : 114), il est clair que suivant le principe de la double structure lexicographique, « qui seul permet de séparer la langue de ses réalisations en discours, tout mot graphique simple ou composé, réduit à sa forme canonique (regroupement des variantes) doit figurer à la nomenclature, et non dans la micro-structure où il ne représente qu’une unité de discours (exemple) ». Par ailleurs, tout « syntagme » à sens particulier non déductible de celui de ses composants devrait figurer à la nomenclature (Rey-Debove, 1971 : 117).

Les discussions sur la place du syntagme dans le DGM trouvent d’autres échos, notamment chez les métalexicographes. Ainsi, « aucun dictionnaire ne peut se permettre de consacrer une entrée à chacun des ensembles qui pourraient être des mots composés ou des synapsies : en plaçant bateau-citerne, bateau-mouche, etc. à l’intérieur de l’article bateau (malgré les traits d’union), tout comme bateau à moteur et bateau de commerce, etc. le p.R. gagne une place précieuse, qu’il gaspillerait en faisant de chaque composé une entrée » (Collignon/Glatigny, 1978 : 67).

Les positions oscillent entre les contraintes créées par la définition du concept de « mot » (point de vue théorique et linguistique) et les raisons proprement matérielles (augmenter le contenu des ouvrages). Aujourd’hui encore, les conventions lexicographiques traditionnelles perdurent dans le choix de la forme lexicale qui servira d’entrée; cette forme est « celle du mot défini par le critère graphique de la séparabilité dans l’énoncé; cela suppose un système de signification idéal selon lequel à l’unicité morphologique du mot correspondrait l’unicité du concept » (Guilbert, 1969 : 7).

En fait, la sélection des unités qui joueront le rôle de chef d’article repose sur une ensemble de principes aussi divers que le principe commercial et financier (le budget), le principe idéologique (la formation et la personnalité des rédacteurs-lexicographes), le principe du programme dictionnairique (public-cible, taille de la nomenclature) et le principe lexicographique lui-même (rapports entre macrostructure et microstructure lors du traitement de l’article).

Un relevé de la séquence CHE- dans cinq dictionnaires permet d’illustrer concrètement le comportement nomenclatural de la lexicographie française.

Tableau 3 : Catégories d’entrées dans un DGM : nombre
Dictionnaires
Types d’entrées
GRLF 85 DFP 88 PR 84 PLI 88 PLI 89
Mots simples 169 129 108 114 122
Mots composés 10 4 10 11 12
Élém. de formation 9 0 0 0 0
Syntagmes 1 1 2 1 1
Total 189 134 120 126 135
Tableau 4 : Catégories d’entrées dans un DGM : pourcentage
Dictionnaires
Types d’entrées
GRLF 85 DFP 88 PR 84 PLI 88 PLI 89
Mots simples 89,4% 96,3% 90,0% 90,5% 90,4%
Mots composés 5,3% 3,0% 8,3% 8,7% 8,9%
Élém. de formation 4,8% 0,0% 0,0% 0,0% 0,0%
Syntagmes 0,5% 0,7% 1,7% 0,8% 0,7%
Total 100% 100% 100% 100% 100%

Les résultats observés n’offrent aucune surprise. Les quatre catégories de vedettes sont représentées dans des proportions que révèlent bien les deux tableaux précédents. La macrostructure est dominée dans une proportion écrasante par les mots simples (uni-mots). La moyenne atteint 91,2% (642/704). Les mots composés arrivent en deuxième place, tandis que les syntagmes et les éléments de formation se partagent la troisième ou la quatrième position selon les dictionnaires. Le syntagme chemin de fer est présent partout; l’autre syntagme enregistré dans le PR84 est chêne vert. Il n’est pas question de tirer des conclusions défitinives à partir d’un corpus si réduit. Les résultats pourraient varier suivant la tranche nomenclaturale étudiée, ou encore suivant le nombre beaucoup plus grand d’adresses vérifiées ou suivant les dictionnaires dépouillés. Une projection toute intuitive permet de considérer le schéma offert par le GRLF comme étant le plus plausible. En effet, la séquence CHE- ne contient pas beaucoup d’affixes; on y repère plutôt des éléments savants non pris en compte dans les quatre dictionnaires en un volume. Les affixes sont présents en plus grand nombre ailleurs dans ces recueils.

Quant au syntagme, on peut considérer que la diversité de ses formes, son instabilité conceptuelle (dans le cas des syntagmes de discours), sa longueur souvent encombrante, son rôle en langue générale et l’absence de consensus à son égard sont les principaux aspects qu’il faut scruter lorsqu’on le met en rapport avec la lexicographie et les DGM. Si l’on prend, par exemple, le critère de la longueur du syntagme, on remarque que la lexie complexe retenue en entrée ne franchit pas le seuil du schéma de base guilbertien comportant deux, trois ou quatre composants, y compris les joncteurs ou les ligaments syntaxiques. Au delà de cette taille, naine pour qui connaît le ST, les mots complexes ne sont généralement pas admis à figurer comme têtes d’article.

Le lexicographe poursuit avant tout des objectifs synoptiques. Aussi, les longues locutions, les proverbes et les syntagmes sont-ils refoulés le plus souvent dans la micro-structure, du moins dans l’état actuel de la lexicographie française. À noter cependant, que les deux premières catégories d’expressions sont toujours accompagnées d’une marque spéciale dans l’article (loc. ou prov.), ce qui n’est pas encore le cas du syntagme figé, non plus que lorsqu’il est répertorié en entrée, ni dans le corps de l’article. Il est sans doute temps d’y voir et de fournir au syntagme son propre fil d’Ariane au sein de l’article de dictionnaire.

La présentation de l’entrée syntagmatique

Une fois que le terme complexe a été sélectionné pour être porté au catalogue macrostructural, il doit être lemmatisé, c’est-à-dire neutralisé. Plusieurs méthodes de présentation du syntagme en entrée ont été répertoriées (voir le tableau 5).

Tableau 5 : Formes de l’entrée syntagmatique dans les DGM
Formes Statut dans l’article Exemples Dictionnaires
Séquence naturelle Article complet [1] chemin de fer GRLF/PLI/DFP
Entrée-renvoi [3] (+ cat. gr. et pron.) parti prisparti GRL
Variante graphique (+ article complet) [7] compte chèques/compte-chèques PLI
big-bang/big bang PLI
Séquence permutée Article complet [2] frise (cheval de) GRLF
Bénioff (plan de) PLI
Bengale (feu de) GRLF
Entrée-renvoi (+ cat. gr.) [4] Pandore (boîte de) → Pandore et boîte GRLF
Double lecture Article complet [5] club(-)sandwich DFP
Entrée-renvoi [6] tous(-)terrainsterrain DFP
Réduction syntagmatique Base conservée Article complet [8] reprisrepris de justice PLI
Expansion conservée Article complet [8] patronessedame patronesse GRLF/PLI/DFP

1. Le syntagme se déroule conformément à la succession naturelle de ses éléments constituants (ex. GRLF; big bang, chemin de fer, grand ensemble, Yorkshire pudding). Il donne accès au développement microstructural complet, signe de reconnaissance de l’autonomie du mot d’entrée tant au plan formel que sémantique.

2. La formulation syntagmatique n’obéit pas toujours à l’ordre linéaire discursif naturel. On rencontre, à l’occasion, une vedette complexe dont les éléments ont été permutés. La base est reportée entre parenthèses après l’expansion qui devient la clé d’accès alphabétique (ex. GRLF : frise (cheval de), Bengale (feu de); PLI : Bénioff (plan de)). La forme d’accès à l’article est aussi bien un nom commun (frise) qu’un nom propre (Bengale, Bénioff), ce qui, dans le dernier cas, est un peu contradictoire dans un dictionnaire de langue. Le développement microstructural complet se déploie ensuite sous l’entrée concrétisant la reconnaissance d’une certaine cohésion entre les composants, mais rejetant l’autonomie complète, du moins en apparence.

3. Le syntagme, offert dans sa séquence naturelle, ne constitue qu’une entrée-renvoi, avec ou sans début de développement microstructural. Ainsi, plat de côtes, plat à main, parti pris (GRLF) sont accompagnés de leur catégorisation lexico-grammaticale et de leur prononciation. Mais ce ne sont que des entrées-renvois à des articles plus complets (plat et parti) où il sont relocalisables. L’autonomie du syntagme est incertaine.

4. Le syntagme est repérable dans sa séquence inversée tout en conservant son statut d’entrée-renvoi. Il peut être suivi ou non d’un début de développement microstructural. Ainsi, l’anthroponyme Pandore sert d’accès au syntagme boîte de Pandore dans le GRLF. On trouve l’entrée sous la forme Pandore (boîte de), suivie de la catégorisation locution nominale et de deux renvois, l’un à boîte, l’autre à Pandore. L’autonomie du syntagme est incertaine.

5. Le syntagme et le mot composé sont fusionnés dans une formulation à double lecture. Un développement suit l’entrée (ex. DFP : club(-)sandwich qui s’écrit club sandwich ou club-sandwich). L’autonomie du syntagme est reconnue. L’arrivée du trait d’union concrétise la cohésion des éléments.

6. Le syntagme et le composé sont présentés en double lecture par l’intermédiaire d’un artifice, les parenthèses, qui enferment le trait-d’union. Aucun développement ne suit la séquence. Il s’agit d’une simple entrée qui oriente le consulteur vers un article principal (ex. DFP : tous(-)terrains, tout(-)terrain qui renvoient à terrain). Malgré la présence du signe de liaison des éléments, le syntagme ne paraît pas autonome.

7. Le syntagme est présenté suivant l’ordre naturel de la séquence mais il est suivi (ex. PLI : compte-chèques, compte rendu) ou précédé (ex. PLI : big bang). Un développement suit l’entrée concrétisant l’autonomie du syntagme. Le trait d’union vient en outre confirmer la cohésion des parties au plan sémantique.

8. Un mot simple qui n’a pas d’existence autonome en dehors de son insertion dans une formule syntagmatique peut servir de guide pour accéder à l’article. Dans ce cas, la base ou l’expansion qui résultent de la troncation servent à introduire la sous-entrée syntagmatique complète qui est elle-même pourvue du discours lexicographique habituel. Ainsi, repris de justice dans le PLI tandis que patronesse donne un article dame patronesse dans le GRLF, le PLI et le DFP. C’est l’amorce microstructurale qui témoigne ici du statut syntagmatique de la forme ou plutôt du fragment choisi comme entrée. Mais nous sommes déjà ici à cheval sur la microstructure.

Conclusion

On s’est intéressé ici au syntagme en tant qu’unité lexicale codée et que forme composite figée, caractérisée par la présence concomitante d’éléments lexicaux qui offrent une cohésion sémantique suffisante pour que le groupe graphique puisse être identifié à un concept unique. Sans être strictement limitées au volet terminologique, les observations sont quand même demeurées au plan lexical nominal, délaissant pour le moment les syntagmes grammaticaux du genre bien que, en bref, de bric et de broc, à brûle-pourpoint.

Dans cette première approche du rôle du syntagme en lexicographie générale, on s’est arrêté sur le seul aspect macrostructural, sur la manifestation la plus immédiatement visible des mots complexes dans les DGM. Quelques vérifications dont on vient de rendre compte démontrent la complexité du phénomène et l’absence de politique cohérente d’un dictionnaire à l’autre.

L’arbre cache ici la forêt. Il reste en effet à poursuivre l’examen amorcé en pénétrant au cœur de l’article pour y repérer les différentes modalités de traitement du syntagme. De brefs coups de sonde promettent des résultats étonnants.

En attendant, il paraît évident que la lexicographie générale est en pleine métamorphose en ce moment. Elle cherche à allier l’innovation et la tradition sous l’influence de plusieurs sources de pression dont la terminologie n’est pas la moindre. Avec comme objectif de mieux décrire le lexique et de rendre le contenu didactique des DGM plus efficace. Chose certaine, le syntagme ne laisse plus les dictionnairistes indifférents et cela est bien pour l’avenir de la (méta) lexicographie.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Note

[1] Je remercie Marie-Claude L’Homme, étudiante à la maîtrise, qui s’est chargée de la compilation des données.

Faudra-t-il dégriffer ou « regriffer » le futur dictionnaire québécois de la langue française ?

Forms of expression and pronunciations limited to a particular region have long been regarded as objects of contempt and ridicule (Landau 1984 : 176).
nordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire » (Petit Robert 1988).

Mais où est donc passée la norme?

Depuis une quinzaine d’années, la rumeur de la confection d’un dictionnaire québécois de la langue française s’amplifie à mesure que les exigences sociales augmentent. Les Québécois attendent impatiemment leur institution muséale dictionnairique dont la valeur testimoniale unique (re)territorialisera les mots de la tribu. Les Québécois et les Québécoises ne se sentiront de véritables partenaires de l’espace francophone que le jour où ils pourront posséder un instrument de référence lexicographique national qu’ils pourront ranger sans gêne à côté de leurs semblables sortis des usines lexicographiques françaises. L’activité qui consiste à mettre les mots en cage comporte un caractère symbolique du point de vue social qu’il convient d’examiner sous plusieurs aspects avant d’entreprendre la rédaction proprement dite d’un dictionnaire.

Le dictionnaire, on le sait, se propose comme un instrument prescriptif et idéal tout en se voulant fidèle à un modèle de standard objectif et social. La norme laurentienne a récemment été circonscrite par plusieurs chercheurs et elle est l’objet d’un fort consensus au Québec (voir notamment Gendron 1986, Auger 1988, Boulanger 1988 et 1989). Le « dialecte » de prestige est celui auquel s’identifient les personnes ayant un assez bon niveau de scolarisation, un statut économique et social relativement élevé, et qui ont une influence sur l’évolution générale de la communauté québécoise (voir Landau 1984 : 177).

Le référent qui sert de guide est suprêmement important dans la démarche que les futurs lexicographes retiendront. Il faut sélectionner une norme dans laquelle chaque locuteur se reconnaît ou voudrait se reconnaître. Ce qui caractérise véritablement la lexicographie gallo-française, c’est la valorisation d’ordre idéologique de ses produits établie au cours de cinq siècles d’intenses activités. À l’Ouest, la lexicographie entamera bientôt son troisième siècle. Il est inutile d’insister pour dire qu’elle a toujours arrimé sa description à la référence centralisatrice métropolitaine, sauf au cours de la dernière décennie alors que le nouveau standard a commencé à émerger et que les tentatives d’autonomisation ont donné naissance à des ouvrages comme le Dictionnaire CEC jeunesse (DCECJ) en 1986 (voir Boulanger 1988) et le Dictionnaire du français plus (DFP) en 1988. Entre-temps, on n’avait publié que des répertoires de régionalismes ou des dictionnaires d’écarts, ce qui correspondait bien à la philosophie normative du moment (voir Dugas 1988). De fait, « la distinction entre le dictionnaire de régionalismes et les dictionnaires généraux n’est pas le résultat d’un questionnement méthodique de la linguistique (sauf bien entendu, lorsqu’il s’agit des dictionnaires de régionalismes modernes), mais bien d’une conception normative » (Lara 1988 : 64). D’après cette idée, le français général n’a jamais cessé d’être régi par la métropole européenne, tandis que les exofrançais ne forment qu’un chapelet d’aires périphériques pittoresques et folkloriques, néanmoins importantes du point de vue de divers intérêts nationaux et internationaux, mais en fin de compte toujours marginales (voir Landau 1984). L’Académie et les institutions françaises ont continuellement déterminé la valeur des mots en termes d’autorité. Les récentes concessions académiques au sujet des mots acadien, foresterie et quelques autres ne sont que des clins d’oeil politico-économiques aux confins de la francophonie!

L’addition de régionalismes dans un dictionnaire hexagonal ne modifie en rien le programme et la diffusion du dictionnaire destiné d’abord et avant tout aux consommateurs d’outre-Atlantique. Les mots ou les sens ne sont pas consignés pour faire plaisir aux communautés qui les ont forgés et, conséquemment, qui les ont rendus disponibles pour le lexicographe soucieux de refléter la francophonie. Ils sont portraiturés pour faciliter la compréhension des textes ou des échanges oraux à des locuteurs non québécois, non africains, etc. On peut donc croire que, jusqu’à récemment, les Québécois ont été soumis à une lexicographie bipolaire : un pôle était axé sur la norme parisienne et l’autre arrimé à une écologie linguistique nord-américaine. Il faut en arriver à considérer le français d’ici comme un tout qu’on peut gérer de telle sorte qu’on puisse opposer une négation de principe et de fait à la conscience de la déviation transmise et imposée par l’idéologie dominante ainsi que par la tradition dictionnairique centrale relative aux régionalismes. Un dictionnaire québécois de la langue française permettrait d’obtenir, grâce à une concrétisation de la réalité collective du vocabulaire franco-québécois, que l’idée que les gens « se font de la langue s’approche de cette réalité et récupère à leur profit une légitimité linguistique escamotée par l’idéologie dominante » (Lara 1988 : 76). En fin de parcours, l’idéologie triomphe de la langue et elle laisse croire qu’elle circonscrit toute la langue. La norme s’interpose comme le moyen d’agir pour l’idéologie, puis elle devient la langue elle-même; c’est ainsi qu’elle se présente à tous les individus qui l’écrivent ou la parlent (voir Lara 1988 : 67). Par ailleurs, le standard de sélection de certains mots au détriment d’autres manifeste clairement des préférences sociales qui s’amalgament à des nécessités profondes de reconnaissance, d’identité et de performance sociales.

Les signaux de l’usage

Le dictionnaire de langue est un instrument langagier qui emmagasine et décrit des mots pour lesquels il dessine un profil sociolinguistique à plusieurs dimensions : la prononciation, la catégorisation grammaticale, l’origine (étymologie, datation), les sens, les relations morphosémantiques, la labellisation à plusieurs paliers, etc. Lorsque l’on scrute la question des marques d’usage dans le dictionnaire général, on pénètre de plain-pied dans la microstructure, c’est-à-dire dans l’article lui-même.

Le réseau des signaux de l’usage est un indicateur de situations de communication et un médiateur à plusieurs degrés (voir Boulanger 1989 : par. 5.2). Il cautionne toute la palette des circonstances d’utilisation du langage, soit sous sa forme orale, soit sous l’apparence de l’écrit. Le terme usage peut aussi s’entendre au sens correctif : ce qui est bon, correct ou standard, c’est-à-dire normé, s’oppose à ce qui est inacceptable, incorrect, hors norme, non standard, c’est-à-dire à rejeter ou à critiquer. L’absence d’une abréviation devant une forme ou un sens est aussi signifiante que l’est sa présence. La marque neutre ou zéro [ ] dénote tout simplement une condition normale d’emploi d’une unité lexicale dans le discours. L’abréviation de la marque a quelque chose de palimpseste. En effet, il ne faut pas oublier que « c’est le mot, la forme linguistique, et non pas la notion ou la chose qui est qualifiée » (Rey 1988 : XVII).

Le système d’étiquetage joue un rôle prépondérant en lexicographie. Il sert à graduer la construction de la norme envisagée, à qualifier et à quantifier l’ensemble des emplois. Il accrédite par ailleurs l’idée de la prescription car les cotes sont la plupart du temps interprétées comme des indices de renforcement de la norme idéale. À tout le moins, dans l’état actuel de la lexicographie française, le réseau des marques laisse l’encodeur (le lexicographe) et le décodeur (le consommateur) perplexes car il s’apparente parfois à un magma d’opinions qui semblent contradictoires.

Les étiquettes sous-tendent une organisation qui se déploie du centre vers la périphérie; ce mode de rangement empêche que tous les vocables en usage en Amérique puissent aspirer à un moment quelconque à la première place dans un répertoire français, dans la mesure où les acceptions seraient le résultat d’usages qui en superposent d’autres qui ne sont pas généralisés qu’en France ou à Paris. Des mots vieillis ou rares pour les métropolitains demeurent fréquemment des éléments répandus et d’utilisation courante en région (ex. PR présentement : vx ou région.; GRLF possiblement : rare) (voir Lara 1988 : 65). À l’inverse, des mots populaires ou familiers en France sont à cataloguer différemment au Québec (voir PR, chiche : fam., copain : fam., chouette : pop., mince : pop.). Un dictionnaire québécois de la langue française doit tenir compte de la conformité de l’usage à partir de toutes les colorations internes que peut se voir attribuer une unité lexicale, y compris la rectification des niveaux de langue sur une base territoriale des mots puisés au réservoir francophone commun.

Les marques d’usage s’organisent en plusieurs constellations dont voici les principales : chronologiques, géographiques (topolectales), socioprofessionnelles (technolectales), sociales, stylistiques (voir Landau 1984 : 174). Le métalangage abréviatif qui en découle est aujourd’hui l’objet de critiques fort légitimes et bien fondées; d’où un certain discrédit jeté sur lui, une insatisfaction généralisée devant le manque de rigueur et de systématisation dans le recours à cet appareil, non seulement dans des dictionnaires différents mais aussi à l’intérieur du même dictionnaire (voir Corbin et Corbin 1980 et Corbin 1980). La lexicographie traditionnelle est encore loin d’avoir résolu ses conflits à l’égard du système de labellisation puisque la double perspective descriptive et prescriptive mène très souvent à des mésinterprétations.

D’où suis-je? Où vais-je?

J’orienterai maintenant mon intervention vers la marque géographique dite aussi topolectale. Pierre Auger élargira ensuite le débat en explorant les autres classes de signes catalogueurs.

À l’heure actuelle, deux attitudes opposées sont observables en ce qui concerne le réseau des marques d’indication spatiale dans les dictionnaires généraux monolingues. Dans les répertoires élaborés en France, tous les ouest-atlantismes —je délaisse les autres régions de la francophonie— sont balisés soit directement, par l’intermédiaire du label lui-même (ex. PR frasil : [Canada]; polyvalente, sens 4 : [Au Québec : 1965]; tourtière, sens 2 : Région. [Canada, 1836], soit indirectement dans l’étymologie (ex. PR motoneige : (v. 1960; mot canadien [...]); terminologue : (mil. XXe; au Québec [...]), soit dans les sèmes de la définition (ex. cent : « Centième partie de l’unité monétaire de divers pays, spécialt. [...] du dollar [...] au Canada [...] »), soit dans l’exemple (ex. PR dollar : Dollar canadien) ou grâce au recours à des procédés simultanés (ex. PR coupe-vent, sens 2; Région. (Canada; d’apr. l’amér. wind-breaker); 2. drave : (mil. xixe; mot canadien, adapt. de l’amér. drive). Américanisme. (Canada).; ouaouaron : (1632; mot iroquois « grenouille verte »). [Au Canada], « Grenouille géante d’Amérique du Nord [...] ». Parfois même, un mot né au Québec est mentionné sans avoir revêtu son habillement géographique (ex. PR chiropracteur : — Recomm. offic. Chiropraticien, ienne). — [Dans tous les exemples, j’ai respecté les codes d’écriture robertiens : italiques, ponctuation, etc.]

Dans les dictionnaires français canadianisés ou confectionnés au Québec récemment, les régionalismes ne sont pas repérables au moyen des marques, du moins pour la plupart. Dans le DFP, seuls polyvalente et cent conservent le repère spatial; les mots coupe-vent et ouaouaron ne sont pas catalogués. Dans le CDECJ, aucun des exemples retenus n’est marqué; terminologue et coupe-vent ne sont pas inclus dans la nomenclature. Dans le Multidictionnaire des difficultés de la langue française (MDDLF), les mots motoneige, terminologue, coupe-vent et chiropraticien ne sont pas localisés. Une volonté de neutralisation, de vision par l’intérieur de la part des auteurs explique l’absence du marquage dans les dictionnaires québécois; elle signale un désaccord profond en ce qui concerne la marginalisation traditionnelle. Le MDDLF est un dictionnaire correctif, ce qui peut expliquer sa démarche. Mais avant tout, il faut constater que ses responsables privilégient la norme européenne; du moins, c’est ce que laisse entendre le traitement microstructural réservé à certains québécismes (ex. tourtière, « Au Canada, synonyme de tourte »; orignal, « Se dit au Canada au sens de élan » : deux définitions métalinguistiques qui renvoient à des mots dont l’emploi n’est certainement pas « normal », « neutre » ou « courant » au Québec). L’utilisation des définitions métalangagières par synonymie normative est caractéristique des instruments correctifs ou alignés sur un code allogène. Par ailleurs, il est clair et évident que la démarche robertienne retient l’indicatif topolectal afin de servir d’avertissement au lecteur hexagonal, premier client du PR. Il signifie une limitation de l’usage à des circonstances particulières du discours.

Les auteurs contemporains des dictionnaires complets mis en chantier au Québec ou adaptés de produits étrangers se situent d’emblée du point de vue de la langue française en circulation en Amérique du Nord, à l’exception des dictionnaires correctifs qu’on pourrait ranger dans une catégorie à part pour plus de commodité. Des unités comme acériculture, foresterie, sous-ministre, carte d’assurance sociale, carte d’assurance-maladie, pommette n’ont jamais été perçues comme des éléments marginaux lorsqu’ils étaient lexicographiés (voir DFP). Elles apparaissent comme telles uniquement dans les répertoires d’entreprises françaises, dans les recueils correctifs ou dans des ouvrages publiés par des gens d’ici qui jugent les mots à partir de la norme historique parisienne. En revanche, ce sont les allusions à des particularités de la vie européenne qui deviennent estampillées dans l’une ou l’autre des rubriques de l’article (ex. DCECJ lycée, présidentiel; DFP carte grise, sécurité sociale). Pour l’instant, aucun dictionnaire n’use de l’abréviation région, (« régionalisme » ou « régional ») pour escorter de tels mots. La formule appositionnelle En France, [...] ou sa mise entre parenthèses (France) sert d’amorce à la définition (ex. DFP censeur, sens 4 : « En France, personne chargée de la surveillance des études et de la discipline dans les lycées »; proviseur : « En France, fonctionnaire chargé de l’administration et de la direction d’un lycée »; carte grise : « (France) indiquant les caractéristiques d’un véhicule et le nom de son propriétaire (certificat d’immatriculation, au Québec). »; congère : (France) « Banc de neige formé par le vent. »; 2. speaker : Anglicisme (France) V. annonceur.). Le procédé tend à se répandre parce qu’il s’avère commode et utile, et surtout parce qu’il correspond à la perception endogène du français (voir la définition de banc de neige du DFP : « amoncellement de neige causé par le vent ou par un travail de déneigement » et celle de congère ci-dessus qui utilise banc de neige après l’indicatif de localisation du mot; comparez avec la définition métalinguistique du MDDLF : « Au Canada, se dit d’une congère »).

Dans le DFP et le DCECJ, les marques topolectales internes furent écartées afin de ne pas succomber au syndrome de la hiérarchisation de l’usage sous l’angle de la mesure prescriptive, c’est-à-dire d’un standard émanant d’une autorité extérieure. L’objectif des lexicographes était également de se garder de privilégier une mise en relief sous un angle défavorable à la variation entre les usages linguistiques québécois et européens; de s’assurer en outre que s’il y avait des divergences, elles ne consistaient pas en écarts à classer dans le fichier des marginalismes mais bien plutôt de conforter une homogénéité qui résulte de la fusion du lexique commun hérité de la langue mère et du lexique particularisant qui est né et qui a évolué en terre américaine. À mon sens, c’est l’unique moyen de dessiner le portrait fidèle du français d’ici. Pour les Québécois, les mots fenêtre et automobile doivent être aussi laurentiens que les mots magasiner et atoca, et ces derniers réutilisables sans restriction en langue française comme les mots fenêtre et automobile. Quant aux francismes de souche ou aux pseudo-empmnts, il paraît opportun d’en intégrer un certain nombre dans le dictionnaire projeté, mais il faudra les évaluer à l’unité et les traiter dans l’article suivant une démarche cohérente au regard de la norme retenue (voir, par exemple, l’ordre de sélection des sens du mot préfet dans le DFP et le traitement microstructural; en toute logique, le sens québécois précède le sens français, qui est par ailleurs marqué : « 4. Personne élue à la tête d’une municipalité régionale de comté, choisie parmi les maires des municipalités de cette M.R.C. 5. En France, grade de haut fonctionnaire, commissaire de la République, qui représente le gouvernement dans le département qu’il administre. Préfet de police : haut fonctionnaire à qui est confiée la direction de la police à Paris. »

Je n’aborde pas ici en détail la question de la fragmentation interne du français-québécois qui a mené à des particularismes régionaux : charlevoisismes (ex. falaise « banc de neige »), montréalismes (ex. montée « voie en pente »), gaspésismes (ex. croc « hameçon »), etc. Il faudra toutefois discuter le problème à fond en une autre occasion. Le DFP contient quelques endorégionalismes dont certains sont marqués (ex. 2. bombe, II, sens 1 : Rég. « Bouilloire » (V. encycl.); canard; Rég. (Ouest québécois) « Bouilloire. » V. bombe (encycl.)) tandis que d’autres ne le sont pas (ex. jaspiner : Pop. « Bavarder. »). Je ne fais qu’évoquer également la question des autres particularismes de la francophonie nord-américaine (acadianismes et louisianismes), qu’il faudra cependant examiner ultérieurement. Le DFP répertorie quelques formes lexicales de l’Acadie et de la Louisiane en les situant géographiquement (ex. aboiteau : « En Acadie, digue élevée pour la récupération des terres littorales à des fins de culture. »; bayou : « Partie de méandre recoupée et occupée par un lac, ou bras mort d’un delta, en Louisiane. »).

À tort ou à raison, on a reproché aux lexicographes l’absence d’indications topolectales dans les dictionnaires québécois récents. L’une des principales justifications qui prônait en faveur de l’introduction des marques était le désir d’identifier la portion du lexique propre au continent nord-américain et de la cataloguer en termes valorisants ou sous la forme de mises en garde. L’approche positive aurait favorisé des attitudes de fierté, d’orgueil même, écartant d’emblée les jugements dépréciatifs qui sont souvent attachés à l’étiquette géographique. Une perspective enrichissante était ici envisagée. Tandis que la seconde approche aurait subordonné l’usage à un code imposé par une autre collectivité parlant la même langue. Les tenants du volet normatif européen soutenaient que la présence des labels aurait signalé à ceux qui lisent, voyagent, se cultivent, etc., que ces unités sont à surveiller, sinon à remplacer lors de séjours en France ou en francophonie extérieure. Le corollaire de cette position voulait que les visiteurs étrangers sachent comment s’y retrouver eux aussi, ce qui aurait été réalisable grâce au réseau des justifications topolectales. Tout cela afin de se conformer à l’éthique linguistique et à l’hospitalité chère à certains peuples. Il y a cependant un hic. On pourrait en effet s’interroger longuement sur la raison qui fait que la pareille ne nous est pas rendue dans un dictionnaire hexagonal; pourquoi les rédacteurs ne signalent-ils pas que cartable « sac d’écolier », classeur « chemise de carton ou de papier », zone bleue, marchand de couleurs, crémerie sont de purs francismes de forme ou de sens, ou encore des notions non partagées? — Je ne discute pas ici la question des pseudoemprunts comme pressing, baby-foot, camping-car, pas plus que je n’approfondis le rôle que les Québécois, ou les autres francophones, pourraient jouer dans la réfection des marques dans les dictionnaires français; il revient aux dictionnairistes de l’Hexagone de prendre les décisions à cet égard.

En contrepartie, la lexicographie nord-américaine pourrait envisager de cartographier les vocables renvoyant à des concepts particularisant chaque pays de la francophonie. Le tout serait d’établir des critères de choix pour les francismes, les belgicismes, les helvétismes, les africanismes... et les autres ismes! La marque estampillant le québécisme (Québec) ou le canadianisme (Canada) prendrait alors une connotation méliorative axée sur l’ouverture plutôt que de se cantonner au rôle distinctif insécurisant. Son but serait de communiquer au destinataire que le mot lui est propre parce que la réalia lui est aussi exclusive. Le recours aux toponymes Québec ou Canada pour escorter les mots ou les sens concernés est également envisageable. Mais où serait le juste milieu, car si dans le dictionnaire chaque québécisme, chaque information de type régional entraîne l’apposition d’un cachet officiel, il ou elle « aura l’air d’une exception, d’un égarement collectif quant à la norme » (Gadbois 1988 : 99) qui sera invariablement considérée comme une emprise de l’extérieur, autrement dit comme un pouvoir dont la source est outre-mer.

Aussi faut-il articuler le dictionnaire sur des valeurs, sur une idéologie normative et sur une description proprement nord-américaines et québécoises. Il est du plus grand intérêt culturel, historique, social, national et langagier de consigner toutes les perceptions et les regards posés sur le lexique français caractérisant notre vision de la langue depuis l’accostage de Jacques Cartier en île de Bacchus.

Au-delà de son utilisation personnelle de la langue, le lexicographe n’est qu’un truchement de la société; celle-ci le mandate pour évaluer l’ensemble des mots de la communauté, pour les stratifier, pour les hiérarchiser au regard d’une norme, émanant elle-même d’une idéologie collective, et enfin pour les répertorier dans un dictionnaire qui en sera le miroir et le réservoir.

La perception des marques est aussi liée au caractère passif ou actif des mots ainsi pointés. Leur emploi peut relever de l’un ou de l’autre registre (ex. [F] hôtel particulier et [Q] commanditaire). Des réalités peuvent être connues par plusieurs communautés linguistiques mais elles sont dénommées différemment (ex. « amas de neige entassé parle vent » → [Q] banc de neige / [F] congère; [Q] sucre en poudre / [F] sucre glace, sucre semoule; [Q] épinette / [F] épicéa). Des réalités peuvent être propres à chaque pays et ne pas avoir de synonyme géographique (ex. [Q] cégep, [F] lycée; [Q] comté, [F] département; [Q] bloc de béton, bloc de ciment, [F] parpaing, boutisse; [Q] dollar, [F] franc; [Q] surveillant, directeur, [F] censeur, proviseur). Par ailleurs, des mots identiques peuvent avoir des sens différents dans chaque région (ex. classeur, cartable, rez-de-chaussée, amourettes) tandis que d’autres ont des sens « chiasmiques » (ex. [Q] suçon = [F] « sucettes » / [F] sucette = [Q] « suçon »; [Q] sucette = [F] « suçon » / [F] suçon = [Q] « sucette »).

Dans un futur dictionnaire québécois de la langue française, il faudra distinguer les francismes et les québécismes qui s’accolent à des concepts particuliers et les mots qui sont réservés à l’une ou l’autre des régions. Les étiquettes francisme et québécisme pourraient désigner les notions alors que les toponymes Québec [Q] et France [F], ou leur dérivé québécois (québ.) et français (franç.), abrégé ou non, accompagneraient les unités lexicales. Dans le cas des mots ayant des fréquences d’emploi variables, on pourrait pondérer les marques à l’aide des cotes comme surtout, parfois, etc. (ex. buvette (surtout en France); parcomètre (surtout au Québec), brun (surtout au Québec), cassonade (surtout au Québec), pub (parfois au Québec). Il en va de même pour les orthographes qui divergent (ex. [F] cocktail, canoë, aérobic, parcmètre / [Q] coquetel, canoé, aérobique, parcomètre). Mais il faudra être très prudents car la surabondance des marques pourrait constituer un obstacle au décodage.

Conclusion

Les propositions de réenvisager le système des marques topolectales dans un futur dictionnaire national québécois de la langue française laisse temporairement de côté un aspect qui mérite pourtant intérêt. C’est celui qui veut qu’historiquement le label soit unique alors que la moindre petite analyse montre que chaque rubrique, chaque mot, chaque sens pourrait être porteur de plusieurs cotes concomitantes. Le lecteur est en effet souvent placé devant des interprétations multiples et des enchâssements à plusieurs niveaux, comme un palimpseste dont l’image a déjà été évoquée. Différents signaux peuvent s’imbriquer pour mieux capter les circonstances d’emploi de chaque entrée ou de chaque sens. Ainsi, inhalothérapeute est à la fois un québécisme et un terme du domaine médical, ouananiche un montagnisme et un laurentisme, pagée un localisme rare et littéraire, traversier un mot courant, un terme de spécialité, un québécisme et une forme normalisée, draveur un québécisme, un calque de l’américain et un mot qui renvoie à une réalité d’une autre époque, montée un québécisme, un terme géographique et une unité lexicale de la région montréalaise. La description des unités peut obliger le lexicographe à recourir à un système d’encodage des marques qui ne sera plus linéaire mais qui fera simultanément appel à plusieurs dimensions d’ordre chronologique, technolectal, social, géographique, ainsi de suite. Le nouvel appareil ne devra cependant pas être trop lourd au point de rendre l’interprétation impossible. L’économie devrait primer. À ce jour, si la lexicographie de la langue française a pris conscience de cette exigence du destinataire, elle ne l’a pas encore concrétisée dans les produits dictionnairiques. En tout état de cause, toute réfection du système des balises de l’usage dans un dictionnaire national et toute proposition nouvelle devront être évaluées à l’aune de la norme qui représentera les Québécois et à celle du public cible, premier destinataire et premier utilisateur du dictionnaire. La démarche demeure inédite dans les recherches et les méthodologies lexicographiques actuelles.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Tableau de la refonte des marques topolectales

Mot Dictionnaire québécois Dictionnaire français
< 1990 > 1990 < 1990 > 1990
banc de neige Québec Canada Québec
congère France France France
sucre en poudre Québec Québec
sucre glace France France France
sucre semoule France France France
épinette Québec Canada Québec
épicéa France France
cégep québécisme Québec Québec
lycée France francisme francisme
département France francisme francisme
comté Canada québécisme Canada québécisme
pargaing francisme francisme
boutisse francisme francisme
bloc de béton québécisme québécisme
bloc de ciment québécisme québécisme
franc France francisme France francisme
dollar Canada québécisme Canada québécisme
centime francisme francisme
cent Canada québécisme Canada québécisme
censeur France francisme francisme
proviseur France francisme francisme
suçon « marque » France francisme francisme
« bonbon » québécisme québécisme
sucette « bonbon » France francisme francisme
« marque » québécisme québécisme
cartable « sac » France francisme francisme
« cahier » québécisme québécisme
classeur « cahier » France francisme francisme
« meuble »
buvette + France + France
présentement + Québec + Québec
shopping France + France + France
bouquin fam. + France + France
yogourt + Québec + Québec
yaourt + France + France
Note :

Le PR et le DFP ont servi de dictionnaires de vérification pour cette proposition de refonte.

Légende :

La création lexicale et la modernité[1]

1. La vie du lexique

En linguistique, le processus fondamental qui identifie la production d’éléments inédits dans le vocabulaire d’une langue est dénommé néologie. Le résultat concret de cette opération prend l’allure d’un néologisme de forme, de sens ou d’emprunt. Liée de près à la morphologie, à la sémantique et au processus de transfert des unités lexicales d’une langue dans une autre, la néologie permet d’arrimer des mots nouveaux aux effectifs déjà disponibles. Les innovations visent en majorité à satisfaire une partie des besoins phénoménaux dont l’origine est extralinguistique et qui sont requis un à un, en petits groupes ou en quantités plus considérables pour nommer et ordonner les concepts qui naissent sans discontinuer et sont proposés aux consommateurs langagiers. En matière de terminologie et plus particulièrement dans les technolectes de pointe, la demande de mots dépasse de beaucoup les inventaires disponibles. À l’heure actuelle, le faible taux d’augmentation des dénominations endogènes entraîne des déficits lexicaux considérables, toujours accrus et nécessitant des efforts constants de créativité linguistique en vue de répondre aux défis technologiques et scientifiques majeurs qui révolutionnent inévitablement les sociétés contemporaines. Les communautés industrialisées et même post-industrialisées font face à des exigences similaires à celles des sociétés en développement, à la différence prés que les stratégies d’aménagement linguistiques sont déjà assez bien définies. La néologie peut également être associée au savoir commun, lui aussi objet d’un ressourcement obligatoire. Dans le premier cas, elle se rapporte aux technolectes, c’est-à-dire à l’ensemble des termes qui appartiennent à des régions spécifiques de l’activité humaine autrement baptisées langues de spécialité (LSP). Les LSP peuvent être d’origine scientifique (médecine, biologie, astrophysique, etc.), technique ou technologique (mécanisation forestière, techniques spatiales, sécurité informatique. etc.) ou hybride (biomasse, biotechnologie, bio-informatique, etc). Elles relèvent également des sciences humaines (philosophie, linguistique, psychologie, etc.) ou des sciences sociales (économie, industrialisation, démographie, etc.). Dans le second cas, elle est inhérente à la langue générale (LG), c’est-à-dire à l’utilisation du vocabulaire commun ou courant. Les technolectes et la langue usuelle sont toujours susceptibles d’une alimentation, de rénovations ou de métamorphoses continues et réitérées. En fait, le lexique d’une langue n’est jamais clos, jamais figé, jamais en veilleuse. Il recèle en lui-même une dynamique d’évolution. Dans cette optique, la néologie s’avère l’un des principaux mécanismes dont se dote une langue pour modeler le changement linguistique dans la société qui la parie et qui l’aménage. La création lexicale est certainement le réacteur qui active l’évolution linguistique.

En langue, créer consiste à combler des lacunes, à rétablir des faits erronés ou à refaçonner des vocables déjà en circulation. Il est un fait observable que des mots s’usent tous les jours, que d’autres se démodent, sombrent dans l’oubli ou meurent tandis que d’autres encore naissent et s’inscrivent à leur tour dans le cycle inéluctable de la vie du langage dont le déroulement est soumis au dieu Khronos, maître du jeu de l’usage et de l’usure. Comme les institutions politiques et les civilisations, les langues évoluent et passent. Cela signifie qu’il faut accepter le principe stipulant que toute langue change à tout moment, qu’elle acquiert de nouveaux éléments d’ordre lexical tandis que d’autres disparaissent, s’érodent parce que le temps est venu de céder leur place aux nouveaux arrivants. Somme toute, lorsqu’une langue modifie sou visage, c’est qu’elle fonctionne.

2. D’hier à demain

Il est opportun de ramener à la mémoire collective que la créativité lexicale, en tant qu’œuvre linguistique, forme l’une des composantes essentielles et la plus sensible de l’avenir d’une langue. Et, en cela, elle nous concerne tous, usagers quotidiens, linguistes, poètes et romanciers, ingénieurs et médecins... En somme, toute personne qui parle et qui écrit. L’histoire du français est jalonnée de périodes de stagnation linguistique auxquelles ont succédé des cycles d’intense créativité. notamment au XVIe siècle (voir Huchon 1988) et à la fin du XVIIIe (voir Walter 1988). On garde généralement à l’esprit les moments où les répressions ont sévi en littérature et en langue générale alors que les arbitres de la langue et les puristes ont stigmatisé toute tentative d’innovation après avoir assuré leur emprise sur l’évolution de la langue.

Le spectre malherbo-vaugelasien a laissé des traces indélébiles dans le tissu du français. Les démotivations et les changements qui se produisent dans une société ont des répercussions profondes sur les langues naturelles. D’usures en réfections, celles-ci parcourent les voies d’un éternel retour tout en balançant entre ceux qui prônent l’immobilisme et ceux qui forment le maquis des bâtisseurs et des réformateurs, ceux qui, en fait, voient dans la créativité le signe le plus visible de la santé linguistique d’une communauté humaine (voir Hagège 1983). La langue est un édifice fragile dont l’instabilité force les hommes à en surveiller la croissance, à la nourrir avant tout avec des éléments sains dont on repère les germes dans le fonds constitué depuis des temps séculaires, puis à lui procurer des nourritures plus exotiques grâce aux emprunts lorsque cela s’avère nécessaire et justifié.

L’histoire est aussi parsemée d’exemples de créateurs sensibilisés aux difficultés, au ressourcement impérieux et à l’évolution naturelle de leur langue (voir Boulanger 1989a). L’enthousiasme inventif de bien des écrivains, de plusieurs humanistes, d’une foule de chercheurs et de grands savants a favorisé le mûrissement et l’éclosion permanente d’un français d’où l’ascèse lexicale était totalement exclue. On commence à bien distinguer aujourd’hui que si en littérature la création de mots fut maintes fois réprimée, fustigée, il n’en n’a pas toujours été de même dans les sphères scientifiques, technologiques et artistiques. Dans les technolectes, la langue s’est moins sclérosée en raison des assauts répétés des nouveautés tumultueuses en quête de nom qui l’ont ainsi contrainte à évoluer, à se moderniser et à s’adapter plus normalement. Les notions et les pensées nouvelles exigent des néotermes qui se coulent dans la structure onomasiologique des terminologies dont la finalité consiste à former un système rigoureux dans lequel les unités se répondent les unes les autres par l’intermédiaire d’une hiérarchisation. Pour ces raisons notamment, l’ostracisme lexical est plus difficile à imposer dans les LSP. On pourrait aussi croire que jusqu’à une date récente et sauf exceptions notoires, les linguistes se sont peu préoccupés des langues de spécialité, que celles-ci ont profité tout simplement d’un heureux oubli plutôt que de l’indulgence des chercheurs. Les zones du lexique spécialisé laissées pour compte ont pu se vivifier à la source sans véritables entraves, contrairement a la langue générale.

De la révolution industrielle du XVIIIe siècle, qui a métamorphosé le monde moderne et présidé au développement des communications sur une grande échelle ainsi qu’à la production organisée et massive, aux révolutions technologiques contemporaines de plus en plus fréquentes (l’automobile, l’avion, l’atome, l’informatique, l’intelligence artificielle, etc.), on doit à d’illustres savants et chercheurs la mise en service et la validation de néologismes idoines aux intérêts des communautés linguistiques et destines à coiffer des concepts neufs ainsi qu’à assurer l’indispensable communication aller-retour entre les spécialistes. Plusieurs de ces experts ont même proposé des critères de formation statutaires dans leur spécialisation (par exemple en chimie, en minéralogie, en géologie). Comme toute révolution venue de l’étranger et à laquelle on s’abreuve, le machinisme et les technologies en marche ont suscite de nombreux concepts inconnus auparavant qui ont a leur tour entraîné des formes linguistiques neuves, fréquemment empruntées aux pays révolutionnaires, les concepts nouveau-nés remorquant naturellement les mots inédits et allogènes qui les désignent.

La pratique scientifique et technique des vingt dernières années a mis en évidence les situations linguistiques déficitaires comme jamais auparavant. Singulièrement, ce phénomène s’est produit dans les pays où les contacts de langues sont le pain quotidien des linguistes et des « langagiers » (professionnels de la langue : traducteurs, terminologues, rédacteurs, lexicographes, interprètes, etc.) dans les pays —souvent les mêmes que précédemment— où la variation linguistique est fort sensible et appelle un réexamen de plus en plus urgent de la norme langagière traditionnelle, comme c’est le cas en ce moment du français et de l’espagnol (voir Boulanger 1989c).

La perception et l’exploitation des liens entre la science, la technologie et l’industrie et la ou les langues présentent des enjeux intellectuels considérables, notamment lorsqu’il faut faire face au défi de la créativité lexicale. Toute révolution sociale appelle une révolution linguistique et le retour en force de la néologie comme principal moteur de changement. La langue doit servir la société, tout comme la société doit se servir adéquatement de la langue afin de favoriser son éclosion permanente. La conscience de cette nécessaire connexion entre le langage et les technologies n’est pas encore affirmée chez tous, ni acceptée sans réserve. D’où les nombreuses poches de résistance et un purisme excessif à l’occasion. La relation entre la pratique et la recherche industrielles ainsi que le choix d’une ou de plusieurs langues sont au centre de la problématique. Dans la perspective de la francophonie, choisir le français, c’est accepter la néologie comme constante de l’évolution, comme stratégie d’intervention de l’aménagement linguistique; choisir l’anglais, c’est lever le drapeau blanc, c’est le signe manifeste de la reddition sans conditions. Avec tous les écueils possibles dont le moindre n’est-il pas pour un francophone d’être obligé à un moment ou à un autre de néologiser lui-même en anglais! Accepter de faire dans une langue étrangère ce que l’on refuse d’accomplir dans sa langue maternelle, voilà un beau paradoxe, une belle preuve d’assimilation et de reniement. Mais si l’on y songe une toute petite fraction de seconde, est-il seulement envisageable et indifférent du point de vue social qu’une nation, un peuple, une communauté de locuteurs pense son avenir dans une langue d’emprunt? « La décision de fonctionner dans sa langue maternelle ou dans une langue « nationale » (en élaborant des terminologies) ou de se résigner à emprunter la langue-outil avec la matière à travailler est politique, car toute langue est capable de tout nommer : l’impression trop fréquente que certaines sémantiques ne peuvent répondre au besoin notionnel relève de l’idéologie. Ce qui est vrai, c’est que les moyens de création dénominative varient selon les langues [...] » (Rey 1979. pp. 66-67). Sans oublier qu’en filigrane de la langue, se profilent aussi les responsabilités grandissantes du groupe de plus en plus nombreux des scientifiques, des ingénieurs et des chercheurs qui sont à l’origine d’un grand nombre de néotermes, dont ils ne soignent pas toujours la construction, et d’une multitude d’emprunts qui ne sont pas tous défendables (voir Baudet 1988, p. 49).

3. La singularité de la néologie

Sans mots nouveaux, sans création lexicale permanente et ouverte pour exprimer la modernité, une langue n’a pas d’avenir, une société ou une civilisation guère plus. Le pouvoir de créer des mots est situé aux antipodes de la stratification lexicale. Posséder une langue riche et ivante ainsi que des instruments comme les grammaires et les dictionnaires généraux et terminologiques s’inscrit comme un préalable à toute autre forme d’expression par la littérature, d’explication par les arts et de progrès par les sciences et les technologies. Sans mots vivants, il paraît impensable de diffuser la connaissance et ¡’expérience, il semble impossible de s’insérer dans la mosaïque de la pensée universelle et de faire partie des chefs de file qui sont en dernier ressort ies premiers décideurs de l’avenir du monde. La configuration de tous les champs du savoir, qu’ils soient scientifiques, techniques ou artistiques, est assujettie à la néologisation, à la créativité incessante et vigilante, spontanée ou aménagée de la ou des langues. La néologie spontanée est individuelle et libre. Elle est l’œuvre ardente et ininterrompue de toutes les personnes qui emploient une langue dans une communauté. La néologie planifiée et organisée relève d’une concertation qu’on peut qualifier d’institutionnelle. Elle est dirigée par des responsables et des acteurs ayant reçu implicitement et professionnellement le pouvoir d’intervenir en langue, de créer des unités inédites et d’en gérer les stocks. Mais avant tout, le français a besoin de la sollicitude d’hommes de science qui croient en sa vocation industrielle. Le reste est l’affaire des linguistes, des lexicographes, des terminographes et des néographes.

4. L’activité néologique

Lorsque l’on parle de créer en français du point de vue linguistique aujourd’hui, on peut évoquer quelques concepts-clés comme la « néologie », la « formation des mots », l’« aménagement linguistique », la « sociolinguistique », la « langue générale », les « langues de spécialité », etc. D’une manière plus concrète, si l’on désire signaler quelques secteurs lexicaux propres à la néologie et qui sont parmi les plus actifs au cours des récentes années, il faut mentionner les régionalismes, les calques et les emprunts, la féminisation des titres et fonctions ainsi que les officialismes. À un titre ou à un autre, chacune de ces zones de la productivité lexicale a fourni son contingent de mots nouveaux qui ont rejoint les cohortes plus anciennes et qui ont su, pour la plupart, se loger au sein des nomenclatures des dictionnaires dont ils ont parfois influencé la présentation microstructurale.

Qui dit créer en français dans la francophonie, pose inévitablement la question de savoir de quel français il s’agit, se penche également sur les sources de l’enrichissement du français commun qui peut puiser dans les différents réservoirs régionaux. Quelques siècles après le « big bang » francien, le développement de la langue française n’est plus une affaire strictement hexagonale. Le français est devenu une langue multicontinentale et fractionnée dans l’espace, comportant donc des amas de variétés légitimes qu’il faut valoriser. L’architecture lexicale de chaque espace francophone est en perpétuelle mouvance et en mutation ininterrompue. Elle est la source de créations incessantes que les individus attendent impatiemment afin de pouvoir mieux communiquer l’ancien et le moderne. Les nouveaux regards sur la norme émergent de la reconnaissance des français légitimes, de sorte qu’il faut reconsidérer la vision exclusive axée sur le gallofrançais (voir Boulanger 1989c).

Qui dit créer en français, dit aussi éviter l’autarcie linguistique, ce qui amène à intégrer des emprunts bien entendu. Mais pas avant d’avoir tout tenté pour les naturaliser. Les apports étrangers contrôlés constituent un enrichissement pour une langue tandis que leur arrivée massive et libre devient vite une invasion suivie d’une domination et d’une mort probable pour la langue phagocytée. En tout état de cause, ils représentent un danger pour l’esprit, tout comme leur rejet total relève d’un enfermement et d’un protectionnisme exagérés et hors de proportion avec le développement planétaire d’aujourd’hui (voir Pergnier 1989).

Qui dit créer en français, dit aussi suivre les mouvements sociaux, comme ceux qui ont amené la nécessité de trouver des formes fléchies féminines pour les mots masculins qualifiant des professions et des métiers dans lesquels traditionnellement les hommes étaient les plus actifs, mais surtout les plus nombreux. Le français ne s’en porte que mieux. À certains égards, il revigore quelques secteurs morphologiques moribonds et il offre des perspectives novatrices et réformatrices. Là aussi la situation déficitaire peut se résorber grâce à des créations conformes aux tendances de la langue et occasionnées par les mutations de la société.

Qui dit créer en français, dit aussi se frotter aux politiques langagières et à la normalisation de plusieurs néologismes. Ces unités lexicales qui ont fait l’objet d’interventions étatiques sont désignées ci-après par le terme officialismes, étiquette qui s’attache à un mot ou à un terme qui a été proposé, recommandé ou normalisé par une instance gouvernementale. Nombre d’officialismes sont maintenant devenus familiers aux locuteurs-auditeurs qui ne se doutent même pas de leur origine officielle (voir Boulanger 1989d). Une quantité appréciable d’entre eux est maintenant répertoriée dans les principaux dictionnaires de langue du français tandis que leur traitement lexicographique bénéficie d’une attention de plus en plus systématique et rigoureuse (voir Boulanger 1989b).

Voilà donc quelques pistes qui montrent comment le tissu d’une langue est trame de mots généraux et technolectaux inédits et de provenances variées, qui aspirent à une existence légale par l’entremise de canaux différents, des mots dont la carrière atteindra son apogée lors de la consignation dans les dictionnaires. des mots qui ont été créés et qui ont pénétré toutes les couches de l’usage parce que des besoins étaient manifestés socialement, culturellement et professionnellement. À condition d’avoir foi en sa langue, créer en français, néologiser en français, n’est pas une utopie ni un rêve interdit, comme l’histoire de cette langue l’a prouvé à maintes reprises. C’est une manière d’occuper de nouveaux territoires fertiles, de voguer sur les flots de la modernité, de s’assurer le respect des autres et de montrer que sa langue peut devenir concurrentielle sur les marchés économiques internationaux tout en satisfaisant aux exigences proprement territoriales.

Somme toute, peut-on décider, travailler, se former, communiquer, créer et se regrouper en français, sans passer par l’épreuve de la néologie qui garantit un aménagement immédiat et à long ternie de la langue? Dans le contexte moderne effervescent, la créativité lexicale illustre à merveille comment les mots et leurs sens sont mobiles et changeants, comme la vie elle-même. À chaque instant, la langue doit bouger car « une langue qui se fixerait serait une langue morte » (Dauzat 1943, p. 98).

Bibliographie

Note

[1] Cette réflexion résulte de la refonte d’une communication présentée sous le titre Des mots pour la modernité lors de la XIIIe Biennale de la langue française tenue à Québec du 20 au 24 août 1989. Une page complète du texte remis à l’éditeur a malencontreusement été omise dans les actes. L’absence de ce fragment rend une bonne partie du texte incompréhensible pour les personnes qui s’aventurent à le lire. Aussi ai-je repris et remanié l’ensemble du texte. La [présente] version augmentée qu’ont bien voulu publier les éditeurs du Langage et l’homme devient à mes yeux la seule référence acceptable.

Les dictionnaires généraux monolingues, une voie royale pour les technolectes

1. Les mots et les termes[1]

La terminologie et la terminographie sont souvent comparées ou opposées à la lexicologie et à la lexicographie. Parfois même, on a tendance à les confondre, à les fusionner parce que l’on n’est pas convaincu qu’il existe une véritable dichotomie entre elles étant donné que leur objet est similaire : l’étude des unités lexicales et leur mise en cage dans des dictionnaires. Il arrive très fréquemment que les linguistes généralistes subordonnent les langues de spécialité (LSP) à la langue générale (LG) en stipulant que la terminologie ne forme qu’une simple composante de la lexicologie/-graphie. « La terminologie, en tant que collection de termes particuliers à un domaine d’activité, constitue un aspect de la lexicographie » (Guilbert 1977 : V-1). Pourtant, si elles sont rassemblées autour d’un point commun, il reste que toutes ces disciplines ont chacune leurs spécificités. Au plan fonctionnel, les objectifs de la lexicologie/-graphie et ceux de la terminologie/-graphie diffèrent sous plusieurs angles. L’une de ces distinctions est notée par Riggs : « Lexicography has the primary aim of helping readers interpret texts, whereas terminology aims to help writers produce texts » (1989 : 90). Aux fins de cette contribution, on conviendra que la terminologie et la terminographie renvoient aux discours thématiques sur les savoirs d’experts —plus souvent désignés à l’aide des appellations LSP ou technolectes— tandis que la lexicologie et la lexicographie ressortissent à la langue générale. Dans le premier cas, il sera question des termes, dans le second, des mots. L’ensemble des mots et l’ensemble des termes s’associent pour fédérer le lexique total d’une langue (voir le tableau 1).

Il est utile également de rappeler qu’au cours de son activité consignatrice, le lexicographe traite des unités lexicales pour lesquelles il dessine un profil linguistique relativement exhaustif sous la forme d’une série d’énoncés insérés dans des rubriques qui modèlent la microstructure d’un dictionnaire : graphie(s), prononciation, catégorie lexico-grammaticale, étymologie, datation, sens, relations morphosémantiques, labellisations (technolectales, sociales, temporelles...), etc. Dans ce type de dictionnaire, les auteurs ne proposent « qu’une certaine information sur la langue elle-même, jusque dans les définitions des termes scientifiques et techniques considérés comme intégrés à un lexique commun » (Guilbert 1977 : V-4). Par opposition, le terminographe explicite des concepts qu’il range en relation les uns avec les autres et auxquels sont rattachées des dénominations. Les rubriques d’une microstructure terminographique sont très réduites et centrées sur le signifié du terme —la fameuse notion— qui, en tant qu’entrée, « est un signe de renvoi à la réalité désignée » (Guilbert 1977 : V-4). Dès le départ, le lexicographe travaille sur un lexique ouvert, infini, qu’il ramène à un circuit limité, la nomenclature, tandis que le spécialiste des terminologies œuvre en structure close dès l’origine : il doit répertorier l’ensemble du vocabulaire d’un seul secteur de la connaissance (nomenclature fermée), à l’exclusion de tout autre. En lexicographie, les définitions ne se répondent pas nécessairement les unes les autres, à l’exception des familles morphologiques pour lesquelles la définition relationnelle est privilégiée. En terminologie, les énoncés définitionnels sont tous ordonnés suivant un plan de classement —dit réseau notionnel— lui-même élaboré à partir de ce qu’il est convenu de dénommer arbre de domaine. C’est pour cette raison que l’on enseigne traditionnellement que la lexicographie procède de la démarche sémasiologique alors que l’onomasiologie caractérise la terminographie (voir Riggs 1989 : 89).

Ces dichotomies pratiques et fonctionnelles étant posées, il faut admettre que du point de vue scientifique les compartimentations n’ont pour finalité que de faciliter les analyses et de favoriser des classements. Dans la réalité discursive, il n’est guère aisé de séparer les deux blocs, car les frontières entre l’un et l’autre sont loin d’être étanches. Au contraire, les interactions sont constantes et les influences réciproques. Un nombre considérable de mots sont métamorphosés en termes lorsqu’ils acquièrent des emplois inédits ou imprévisibles et qu’ils rejoignent les contingents lexicaux spécialisés. Des mots comme charme, étrangeté, couleur, cimetière, frileux, appeler, sauvegarder se sont enrichis d’un sémantisme professionnel qui les a rendus opérationnels en physique des particules pour les trois premiers, dans le domaine des déchets atomiques pour le quatrième, tandis que frileux s’est greffé au vocabulaire boursier et que les deux derniers font escale en informatique. En métalangage des LSP, on dit que ces mots se sont terminologisés parce que la nature de leur nouveau sémantisme leur donne un statut dans un domaine particulier de la connaissance. En revanche, des termes peuvent dériver vers la langue générale où leur usage se banalisera : par exemple interface, bonus, taxer, aseptisé, fusible, qui ont acquis des sens courants métaphoriques ou figurés à partir de leur secteur d’origine : l’informatique, les assurances, les impôts, la médecine, l’électricité.

S’il paraît évident de rapprocher la physique des quanta ou la cybernétique des domaines de la connaissance hyperspécialisée et dont le vocabulaire est si démarqué qu’il est facilement identifiable au vaste champ des LSP, s’il est manifeste de rattacher le vocabulaire des sentiments à la langue commune, il existe des sphères du savoir qui chevauchent les terminologies et la langue usuelle. Il en va ainsi des domaines comme ceux du vêtement, de l’alimentation, de la culture (cinéma, littérature, arts visuels, etc.) et des sports qui forment aussi des sous-systèmes spécialisés de la langue. Pourtant, une partie de leur vocabulaire est diffusée dans l’usage qui ne relève pas des niveaux d’emploi socioprofessionnels. Au surplus, des vocabulaires établis ou récents réservés au départ à l’apanage des experts sortent rapidement du cercle étroit de la spécialisation pour s’enraciner, en tout ou en partie, dans la langue quotidienne. Le public n’ignore plus les termes de l’informatique comme logiciel, puce, mémoire vive, disque rigide, disque laser, disque optique compact, (macro)instruction, CDRom. Aujourd’hui, il semblerait presque aberrant de rappeler leur provenance et leur caractère professionnels. Les lexicographes doivent absolument récupérer ces vocables et les traiter dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM) ou dictionnaires de langue (DL), car ils relèvent de la cohorte de connaissances et d’échanges spécialisés qui rejoignent maintenant le grand public.

2. La terminologie

Pour les besoins de cette contribution, le terme terminologie, s’entendra de l’ensemble des termes techniques, scientifiques ou autrement spécialisés qui singularisent une sphère d’activité définie du savoir humain à une époque donnée, étant entendu qu’une terminologie fonctionnelle est forcément captive d’une synchronie assez étroite. En corollaire, on posera que tout champ du savoir est doté d’un vocabulaire le particularisant et que ces ensembles peuvent être l’objet d’une description dictionnairique. Pour mémoire, il faut rappeler le caractère polysémique de l’unité terminologie. Outre l’acception signalée ci-dessus, elle désigne l’étude théorique des LSP, un type particulier de dictionnaire spécialisé, l’ensemble des termes ou mots employés par une personne enfin, un ensemble d’activités pratiques relatives aux méthodes de collecte et de traitement des unités lexicales spécialisées —dénommé aussi terminographie. « L’apparition de la polysémie au sein même de la terminologie ne fait que traduire la poussée créatrice représentée par l’évolution de la science et de la technique » (Guilbert 1977 : V-3). Dans l’optique définie en premier lieu, il est bien clair que les terminologies ne constituent pas un ou des lexiques détachés de l’ensemble de la langue. Elles forment un catalogue de sous-ensembles qui participent à un seul système global, comme le fait voir le tableau suivant :

Tableau 1
Tableau qui illustre le lien entre la langue générale et les langues de spécialité.

Selon cette conception ou répartition, on statuera que dans un système linguistique, il y a moins de mots que de termes. Dans le tableau, la zone commune aux LSP et à la LG est occupée par les mots outils, les mots grammaticaux, les éléments de formation, etc. Les dictionnaires usuels répercutent cette vision du lexique global puisqu’ils consignent toutes les catégories de « mots ». En théorie, le programme du lexicographe l’astreint à ne délaisser aucun mot courant comme beauté, bien, enfant, travail, tout comme il ne peut négliger volontairement les mots outils à, de, pour, tout. Quant à l’intégration des éléments morphologiques, la politique varie considérablement d’un dictionnaire à l’autre. En situation concrète, on se heurte cependant à l’impossible description exhaustive du lexique en raison même du caractère foncièrement ouvert du vocabulaire, de sa mouvance permanente et de la physionomie des « mots » appelés à configurer une nomenclature (voir Rey-Debove 1971 : 86-110 et Boulanger 1995). Lorsqu’il est placé devant la masse des LSP, le rédacteur doit procéder à une double sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux. Il doit d’abord identifier les domaines incontournables —c’est ce qu’indiquent les lignes pointillées horizontales dans le tableau; elles partagent les différentes LSP : LSP1, LSP2, LSP3, LSPn. Il doit ensuite convoquer les unités indispensables pour chaque secteur thématique et ne retenir que celles qui répondent à son programme —c’est ce que dénote le trait vertical interrompu qui, dans le tableau, coupe les zones de LSP. Le programme même du DGM interdit au dictionnariste un traitement exhaustif et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer (voir Rey-Debove 1971 : 94 et Callebaut 1983 : 41-43). Il n’est donc « ni réalisable ni même souhaitable de répertorier les dizaines de milliers de termes techniques ou scientifiques des vocabulaires thématiques » (Callebaut 1983 : 36). Rares seront donc les terminologies complètes enregistrées dans un DL. Ce qui est lexicographié n’est pas soumis à un traitement basé sur une démarche onomasiologique, modalité tout à fait obligatoire en terminographie. Le DGM recourt à la description purement sémasiologique même lorsqu’il décrit des vocabulaires référentiels, quoique à l’heure actuelle, on puisse nuancer quelque peu cette observation. À l’opposé, le dictionnaire terminologique laisse en rade la panoplie des mots grammaticaux et les éléments de formation, car ces unités ne représentent pas des notions hiérarchisables. Si elles ont leur utilité au plan du fonctionnement morphosyntaxique, elles n’ont guère d’impact en tant que membres d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Partout, toujours, tout est affaire de choix, d’aménagement suivant un procédé d’inclusion ou d’exclusion.

Le rôle polyvalent du répertoire d’unités lexicales, qui scrute à la fois la langue commune et certains usages terminologiques, échappe à bien des consulteurs tant l’amalgame paraît parfait. Un simple regard sur l’histoire de la lexicographie montre bien que les dictionnaires compilent et décrivent des termes depuis des siècles. Il n’a pas fallu attendre la stabilisation et le développement de la terminologie comme discipline autonome au sein de la linguistique pour puiser au réservoir des technolectes et pour les aménager lexicographiquement. Les plus anciens dictionnaires du français cataloguent une foule de termes. Dès le XVIe siècle, Robert Estienne consacre des articles aux termes de justice et de droit. Dans la deuxième édition de son dictionnaire (1549), il tient compte des recommandations de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539), l’une des premières lois linguistiques, qui oblige les tribunaux à rendre la justice en français, et il y aménage les terminologies idoines. Jean Nicot, Pierre-César Richelet, Antoine Furetière, Thomas Corneille, l’Académie française, Émile Littré, Pierre Larousse et tous leurs successeurs procèdent de même au cours des grandes époques subséquentes. Mais avant la fin du XVIIe siècle, aucune codification réelle n’existe; le phénomène est bien amorcé —Estienne, Nicot— mais il demeure fragmentaire, non programmatique (voir Rey 1990c : 18-23). Richelet fut le premier à greffer régulièrement un indicatif de domaine aux termes et emplois spéciaux, mais c’est à Furetière qu’on doit « un début de systématisation d’emploi » (Quemada 1967 : 306). Mais ce n’est que depuis Littré que la lexicographie générale est entrée dans l’ère de la démocratisation des savoirs et qu’elle cherche à en faire connaître plus largement les éléments les plus méritants (voir Mazière 1981 et Rey 1990b). Il y a donc plusieurs siècles que les LSP font corps avec la LG dans les macrostructures des DL et qu’elle sont méthodologiquement codifiées dans la microstructure. Même si, en apparence, les DGM « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey 1985 : 5). À cela s’additionne une série d’objectifs et de dispositifs à but pédagogique et/ou didactique, une perspective normative y étant filigranée. Le dictionnaire doit conserver et protéger sa fonction d’instrument institutionnel lexical étant donné qu’il est porteur de norme et de pédagogie.

quantum

« Phys. [...] Valeur discrète à laquelle correspond une manifestation d’énergie. » (PR 1990)
« PHYS. Discontinuité élémentaire d’une grandeur quantifiée (en particulier de l’énergie. » (PLI 1990)

3. Aventure dans le dictionnaire

3.1 Les points de repère prélexicographiques

3.1.1. Le premier indice de la présence des terminologies dans les DGM est sans contredit le discours que tient le lexicographe sur la nomenclature et sur son traitement. Dans le PR 1990, il est stipulé : « On trouvera ici tous les termes courants du français contemporain et les très nombreux mots techniques, scientifiques ou spéciaux indispensables à l’expression de la pensée moderne » (Rey 1990a : X) —c’est moi qui souligne. La justification de ce choix repose sur le fait que les unités technolectales « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey 1990a : X). Les responsables rédacteurs constatent que la langue générale est de plus en plus colorée par les métaphores techniques dont le nombre augmente sans cesse sous l’influence envahissante des nouveautés conceptuelles. Les opinions exprimées par Alain Rey prévalent pour toutes les entreprises lexicographiques et pour tous les sous-typés de dictionnaires de langue. Dans la refonte du PLI 1989, il est précisé que : « La nomenclature de la partie langue a été considérablement enrichie. La nature des ajouts ressortit à des domaines très divers. [...] Fidèle à sa tradition encyclopédique, le Petit Larousse 1989 a intégré, au premier chef, de nombreux termes spécifiques des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (p. 5) —c’est moi qui souligne. Par la suite, ce leitmotiv est demeuré gravé dans chacune des mises à jour annuelles de cet « alphabétique » populaire.

3.1.2. Pour le lecteur, le signe le plus immédiatement sensible de l’omniprésence des terminologies dans les dictionnaires est manifestement repérable dans la liste des abréviations. Celles-ci servent à marquer l’usage socioprofessionnel du terme, son appartenance à un niveau de langue particulier, correspondant à l’une ou l’autre des LSP. « Il ne faut jamais oublier que ces abréviations ne concernent que l’usage linguistique, et qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique » (Rey 1990a : XVII). Il faut comprendre par là que des formes comme cyclotron, productique, puce ont rejoint le français de tout le monde, qu’elles ne sont plus réservées aux communications scientifiques ou techniques. Qu’elles soient bien ou mal comprises, elles s’emploient dans les circonstances quotidiennes du discours habituel. Somme toute, elles ont été versées dans le réservoir normatif de la langue générale.

Un rapide décompte des abréviations relatives aux descripteurs de domaines du PR et commençant par la lettre C montre bien que de très nombreuses sphères de la connaissance sont prises en considération par les dictionnaires, avec comme corollaire que le volume d’unités terminologiques est relativement élevé dans un DGM (voir Mazière 1981 : 81-85 et Boulanger/L’Homme 1991). Rey-Debove soutient que dans « un dictionnaire synchronique, c’est essentiellement le lexique thématique qui détermine la longueur de la nomenclature » (1971 : 94). Le lexique général est réputé plus stable. Sur les 39 abréviations de toutes sortes figurant dans la tranche témoin, 22 sont en prise directe sur les technolectes. Elles illustrent l’admirable diversité des lexiques spécialisés. Parmi ces 22 domaines, une dizaine sont plutôt étanches et réservés aux experts (ex. : chimie, cristallographie, cybernétique) tandis que d’autres ont de nettes incidences sur la vie quotidienne (ex. : charcuterie, cinéma, cuisine). La liste des descripteurs préfigure un début de structuration arborescente pour deux domaines, la chimie et la chirurgie, ce qui raffine l’étiquetage technolectal et atteste encore plus la poussée des vocabulaires thématiques dans les DGM.

Tableau 2 : Descripteurs du PR 1990 (lettre C)
caractériologie chorégraphie
cartes chrétien (liturgie chrétienne)
catholique / catholicisme cinéma
charcuterie civil (droit civil)
charpenterie commerce
chasse comptabilité
chemin de fer cordonnerie
chimie couture
chimie organique cristallographie
chirurgie cuisine
chirurgie dentaire cybernétique

3.1.3. Une autre trace très apparente de la présence des LSP dans les DGM est certainement l’illustration. Celle-ci fait partie de la troisième structure programmatique des dictionnaires : l’iconostructure, dénomination que j’ai récemment proposée d’associer aux deux éléments classiques que sont la macrostructure et la microstructure. Sous toutes ses formes, l’iconographie est en effet le médium idéal pour appuyer la terminologie. L’image renforce toujours une définition; elle peut même s’y substituer avec profit, comme peuvent le faire les symboles chimiques, physiques, etc., et les équations mathématiques ou scientifiques. C’est ce que l’on appelle la définition ostensive. Le PLI est sans aucun doute le dictionnaire le plus connu qui recourt à l’illustration pour compléter les rubriques des articles. Dans le PLI 1995, il y a 3 600 illustrations, soit une moyenne d’environ une représentation iconographique pour 23,5 articles, puisque la nomenclature totale avoisine 84 500 entrées (noms communs et noms propres). - Il n’a pas été possible de compiler des statistiques pour la seule partie langue du dictionnaire. - Les illustrations jouent en outre un rôle très polyvalent puisque chacune peut représenter plusieurs concepts qui s’associent pour former un nouveau concept. Leur valeur concrète plaide également en faveur des vocabulaires de spécialité (voir les illustrations cœur, déclinaison et orchestre tirées du PLI 1992 et reproduites dans Boulanger 1994a : 265-266).

3.2 L’article ou la microstructure

Il faut analyser l’organisation interne de l’article pour percevoir adéquatement le traitement réservé aux terminologies. Outre le marquage des termes par le recours aux étiquettes de spécialisation, auquel il vient d’être brièvement fait allusion, il faut examiner la physionomie même de la microstructure et des rubriques qui véhiculent l’information technico-scientifique.

3.2.1. L’article se déroule ordinairement suivant un plan linéaire qui va du général au particulier, c’est-à-dire des acceptions les plus courantes aux sens les plus spécialisés, dans le cas des entrées à valeur polysémique. Les entrées monosémiques ou qui n’ont aucune résonance en LG ne sont évidemment pas soumises à ce processus. Cependant, il est bien démontré que les articles monosémiques sont davantage relatifs aux termes plutôt qu’aux mots. Une page du PR 1990 choisie au hasard (p. 777 : feutre à ficaire) livre quelques résultats intéressants. Sur 39 entrées, 31 sont monosémiques; parmi ces dernières, 26 s’apparentent à un titre ou à un autre aux LSP seules; le résidu de 5 entrées relève de la langue ordinaire. Les articles bi- ou polysémiques sont au nombre de 7 dont 2 réfèrent à la LG (fi et fiasco). Il reste un élément de formation : fibro-.

3.2.2. Comme tous les autres indicatifs, la marque technolectale se situe au plan strictement linguistique. Elle renvoie explicitement à un registre d’emploi et non pas à une structuration arborescente qui classe les unités lexicales suivant un plan notionnel ou onomasiologique comme cela se fait habituellement dans les dictionnaires terminologiques. À la page 777 du PR, les marques de renforcement socioprofessionnelles servent d’ouverture à la définition de 12 des 26 unités de LSP monosémiques. Certaines terminologies captives étant manifestement plus imperméables au public visé, il faut les baliser. C’est le rôle que jouent les descripteurs abrégés; ils guident le lecteur vers des circonstances de discours professionnels bien précises (ex. : fiat : Psycho.) ou plus ou moins détaillées (ex. : fiable : Techn., fibroïne : Sc., techn.). La séquence des 39 articles étudiés ici recense 17 abréviations référentielles illustrant 9 domaines. Plusieurs d’entre elles ont donc plus d’une occurrence : anat., biochim., méd. (3), pathol., physiol. (2), psycho., sc., tech. (6), vétér. (voir Boulanger 1988 et Boulanger/L’Homme 1991). Autrement dit, même s’il se préoccupe des terminologies, le dictionnaire général ne reflète que la seule norme sociale généralisée et le seul usage social banalisé, répandu ou supposé tel. Dans ce type de répertoire, la distinction entre les mots (= LG) et les termes (= LSP) n’a apparemment pas lieu d’être. Les termes représentatifs d’une science, d’une technique, d’un art, etc., et introduits dans les DGM deviennent automatiquement des mots, dont l’un des caractères est d’être spécialisés sur le plan du registre du discours. C’est par l’étiquetage, le marquage des domaines d’emploi que le lecteur est mis sur la piste des sous-codes thématiques de la langue. Simultanément, derrière le catalogue des motifs référentiels, résonne l’écho de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint 1981 : 81).

3.2.3. La définition constitue l’aboutissement ultime du travail lexicographique et terminographique. La plupart des énoncés définitionnels des termes figurant dans les DG s’inspirent du schéma aristotélicien qui recourt au genre prochain [GP] et aux différences spécifiques [DS], c’est-à-dire la détermination des traits distinctifs, chacun correspondant à un sème ou trait sémantique chez les linguistes-lexicologues et à un caractère chez les logiciens.

clarinette = « Instrument de musique [GP] à anche [DS1] ajustée sur un bec [DS2], et dont le tuyau [DS3] est terminé par un pavillon [DS4] peu ouvert [DS5] » (PR 1990)

Cette définition est réalisée par l’équation :

« clarinette » = GP + DS1 + DS2 + DS3 + DS4 + DS5

Dans les DGM, la définition demeure cependant une opération métalinguistique —tel mot signifie telle chose—, contrairement à la définition des DT qui stipule que telle notion est telle chose par rapport à telle autre (voir Guilbert 1977 : V-4 et Callebaut 1983 : 45-48).

Le contenu terminologique des définitions est cautionné également par la révision de plus en plus fréquente qui est confiée à des spécialistes. Cette précaution tend à se généraliser en raison du grand nombre de domaines de haute technologie portés à la connaissance du public.

Dans le PR, la « description systématique par des spécialistes confirmés et éminents a permis d’éliminer certaines faiblesses terminologiques, communes dans les dictionnaires de langue les plus renommés » (Rey 1990a : XVIII). Cette remarque signifie que, selon des critères terminologiques sacrés, la notion se profile derrière le signifié et qu’elle est d’autant mieux circonscrite qu’un professionnel s’en porte garant. Sur la base de ces constats, on peut extrapoler que plus le nombre de domaines nouveaux augmentera, que plus les domaines anciens se fragmenteront (ex. : informatique → micro-informatique; intelligence artificielle → systèmes experts), plus la lexicographie générale fera appel à des scientifiques et à des chercheurs chevronnés pour superviser les définitions.

3.2.4. Une autre manifestation de la présence des terminologies dans le dictionnaire, remontant tout au plus à une quinzaine d’années, est la prise en compte des officialismes, à savoir des termes ayant fait l’objet de décisions de normalisation ou de recommandation de la part des commissions ministérielles de terminologie, tant en France qu’au Québec (voir Boulanger 1989a et 1989b). Ces termes ou groupes de termes sont partagés en de multiples champs d’activité et tous les dictionnaires de langue en capturent une quantité plus ou moins importante. Ils sont souvent repérables grâce au label qui les identifie et par un discours métalexicographique ou métaprescriptif qui s’est créé autour du phénomène (ex. : conseiller, préconiser, recommander). Le message codé est l’œuvre du rédacteur du dictionnaire qui veut discourir sur le phénomène de l’officialisation des unités lexicales. Dans la majorité des cas, la formule signalant une intervention renvoie explicitement à l’autorité qui détient le mandat de normalisation ou de recommandation. Ce procédé permet aux dictionnaires de protéger leur neutralité, leur objectivité apparente, de se distancer devant un indicatif qui est nommément prescriptif et qu’ils ne revendiquent pas directement. Ils ne s’en disent que les truchements. De cette manière, le lexicographe conserve une certaine latitude, un semblant de liberté puisqu’il se réserve toujours la prérogative de sélectionner la nomenclature et de rédiger les énoncés articulaires comme il l’entend. Son idéologie personnelle est alors préservée, du moins dans une certaine mesure, puisque le dictionnariste est aussi lié au commerce des mots en ce sens qu’aujourd’hui il ne peut pas tout écarter des décisions interventionnistes, car tous les dictionnaires concurrents en consignent à un titre ou à un autre. L’interventionnisme étatique semble présenter une facette contraignante pour la lexicographie. En réalité, cette obligation est retournée à l’avantage des éditeurs de dictionnaires qui la sertissent dans l’écrin commercial que constituent des discours d’ouverture comme celui-ci : « Les recommandations de l’Académie française sont mentionnées chaque fois que l’état d’avancement des travaux du Dictionnaire nous le permet. Les recommandations officielles en matière de terminologie, en particulier les équivalents proposés pour les termes techniques d’origine étrangère, sont mentionnées chaque fois qu’elles existent » (PLI 1995 : 7). Comme ces unités appartiennent presque toutes aux vocabulaires spécialisés, elles témoignent de la portion importante des LSP dans les dictionnaires usuels (voir Boulanger 1989a et 1994b). —Il arrive qu’un organisme intervienne aussi en LG (ex. : RALT : no 666 expertise).— Il faut remarquer cependant que si tous les dictionnaires de langue considèrent les unités entérinées par les autorités linguistiques, ils ne se sentent pas contraints de retenir toutes les décisions prises par ces organismes ni de marquer les formes ou les sens considérés, et cela en dépit des discours commerciaux élaborés sur le sujet. En revanche, il est certain que le fait d’en tenir compte contribue à l’installation ou au maintien des formes cautionnées dans l’usage général et qu’un caractère normatif évident s’y rattache (ex. : logiciel, baladeur, averse de neige, boeuf mariné).

3.2.5. À l’occasion, on rencontre des esquisses de présentation systématique dans les DGM, notamment dans les réseaux analogiques ou dans les développements encyclopédiques d’autres dictionnaires. Un coup d’oeil sur l’article élevage (PR) permet de repérer une série de renvois analogiques à apiculture, sériculture, aviculture, héliciculture, mytiliculture et ostréiculture (voir aussi d’autres exemples comme cheval et charpente, ce dernier alignant 89 renvois pour le seul sens 1). Dans d’autres articles, en filigrane de rémunération linéaire, on détectera de véritables arborescences étoffées et la présence d’un vocabulaire quasi exhaustif relatif au mot-adresse (voir les articles agricole, agriculteur, métal et métallurgie du PR reproduits dans Boulanger 1994a : 267-268). Ce procédé du regroupement systématique est fréquent dans certains dictionnaires, notamment dans les ouvrages publiés par les Dictionnaires Le Robert. De strictement sémantique qu’elle était à l’origine, la démarche d’analogisation prend la figure d’une construction structurante en réseau dont le caractère est conceptuel.

3.2.6. La physionomie même des unités lexicales fournit des indices sur leur statut de mot ou de terme. De nombreuses formations savantes gréco-latines identifient presque à coup sûr des unités spécialisées. Outre son entrée propre, l’élément macro- réapparaît dans 20 adresses du PR; 18 des 20 définitions sont précédées d’un indice de spécialisation. Seuls macrobiotique et macrocéphale échappent à la règle du marquage, alors que macrocosmique est l’unique article à consigner plus d’un sens.

3.2.7. Des statistiques de plus en plus nombreuses démontrent que les technolectes sont formés d’environ 85% d’unités complexes du type robe de chambre, violon d’Ingres, permis de conduire, ordinateur personnel, disque optique compact. Elles sont appelées aussi syntagmes par les terminologues et composés par les linguistes, notamment européens. Ces unités n’ont généralement pas accès au statut d’entrées indépendantes dans les DL alors que c’est la règle de leur accorder ce privilège dans les DT (voir Boulanger 1989c et 1989d). C’est en grande partie dans la microstructure, où elles sont fort nombreuses, qu’il faut donc aller les cueillir. Pour illustrer le phénomène, voyons l’état de la situation à partir de l’entrée pièce du PR. L’article occupe 97 lignes de texte. On y retrouve 7 sous-entrées parfaitement repérables visuellement, car elles sont notées en petites majuscules : pièce HONORABLE, PIÈCE DE TERRE, PIÈCE D’EAU, PIÈCE MONTÉE, PIÈCE DE MONNAIE, PIÈCE (d’ARTILLERIE), pièce de théâtre. De plus, dans les autres rubriques, on répertorie 57 unités complexes dont 43 sont construites à l’aide de l’élément pièce figurant en position initiale, c’est-à-dire en tant que déterminé (ex. : pièce de vers, pièces à conviction), ou placé en position finale, c’est-à-dire en tant que déterminant (ex. : chef de pièce, travail aux pièces). Il n’a pas été tenu compte des phraséologismes comme mettre, tailler en pièces, ni des locutions comme pièce à pièce, tout d’une pièce, ni des mots composés comme deux-pièces. Les unités lexicales complexes logent dans toutes les rubriques mais principalement dans les sous-entrées, les exemples et les définitions. Si leur caractère de cohésion formelle est parfaitement reconnu en terminographie, il n’en va pas nécessairement de même en lexicographie où le lexème simple prime sur le groupe graphique à sens particularisé (voir Rey-Debove 1971 : 112-118), sauf des exceptions notoires comme chemin de fer, clin d’oeil, colonne vertébrale, pomme de terre (RDA 1991). Préalablement au concept ou à la chose qui se profile derrière le mot, le DGM décrit le fonctionnement des vocables sur le plan de la langue; d’où la nécessité impérative de fractionner la séquence afin de sélectionner un mot-charnière qui donnera accès au complexe lexical (ex. : PR : fer à T, fer à repasser, coup de fer, fer à cheval sont rangés sous fer, rideau de fer et fil de fer figurent respectivement sous rideau et fil, âge de bronze, bronze d’aluminium et poudre de bronze sont à chercher sous bronze). Le choix du mot-pivot n’est pas toujours fondé sur des critères méthodologiques, formels ou sémantiques fiables et réitératifs. L’aléatoire règne souvent en maître dans la jungle syntagmatique même si on décèle parfois une intention de structuration conforme au modèle de la terminographie contemporaine. Mais comme ce n’est pas là l’objectif du DG, ni un principe méthodologique, le consulteur doit s’accommoder de la situation.

Au regard des formes complexes, on retiendra donc qu’environ 1 % d’entre elles ont accès au statut d’entrée libre, que leur nombre est considérable dans la microstructure des DGM et qu’elles ne font pas l’objet d’un traitement uniforme (voir Boulanger 1989c, 1989d et 1994b). Parmi la vingtaine d’ajouts de configuration complexe dans le PLI 1990, aucun n’a droit à une entrée libre. Il en va de même pour la douzaine de dénominations nouvelles de même nature ayant accédé au PII 1992.

4. Conclusion

Ce tour d’horizon sur la place et sur l’aménagement des technolectes dans les dictionnaires usuels du français ne donne qu’un avant-goût de la réalité (pour l’allemand, voir Kempcke 1989). Une recherche systématique démontrerait la profondeur du phénomène et son influence sur l’ensemble de la langue ainsi que son poids réel au sein de la lexicographie générale.

Selon différentes estimations, tant pour le français que pour l’anglais, il semblerait que les nomenclatures des dictionnaires incorporent entre 40 % et 50 % de termes (voir Béjoint 1988 : 354). Cette proportion augmente sensiblement si l’on tient compte des sens, des sous-sens, des sous-entrées, de la composante syntagmatique ainsi que des expressions et locutions. Dans ce cas, ce sont plusieurs milliers de terminologismes qui sont convoqués dans les DGM.

On a bien vu que dans l’article, ce sont les marques de domaine, la définition, les réseaux analogiques, les officialismes et les unités complexes qui cernent le mieux les vocabulaires technolectaux. Il est manifeste que l’enrichissement des indices classificateurs s’associe à un accroissement macrostructurel important du point de vue des technolectes; par ailleurs, un raffinement dans l’étiquetage des sens permet de circonscrire la véritable valeur d’emploi des unités participant des vocabulaires spécialisés (voir Boulanger 1988 : 296). Ces éléments ne sont pas les seuls qu’il faut signaler. Une étude plus détaillée témoignerait que les terminologies sont présentes aussi dans d’autres rubriques microstructurelles, notamment dans les exemples et dans les citations (ex. : PR pièce « Sur quinze servants d’une pièce d’artillerie, dix tombent. » (Gide), pilchard « On pêche encore, dans de certains creux, des plies et des pilchards. » (Hugo)). Ces exemples littéraires montrent bien que malgré leur niveau spécialisé, les citations sont destinés au public général et non aux experts.

Depuis peu, les dictionnaires ont tendance à augmenter leur nomenclature et à allonger leurs articles. Comme la portion du lexique général d’une langue demeure relativement stable, il faut en conclure que c’est la frange spécialisée du lexique qui fournit le plus d’apports nouveaux aux DGM. L’augmentation macro- et microstructurelle favorise clairement les LSP. On peut déduire de certaines observations que la majorité des modifications du type mise à jour apportées au PLI, par exemple, portent sur les vocabulaires socioprofessionnels, ce qui correspond bien à l’évolution de la société en général, notamment dans l’hémisphère Nord. Cette croissance est constante et inéluctable. En outre, si l’on tenait compte des retraits, il est probable que les statistiques en faveur des technolectes seraient encore plus évidentes.

Le parcours que l’on vient de suivre accrédite bien l’idée que les terminologies occupent une place prépondérante dans les dictionnaires usuels et qu’elles ont de plus en plus tendance à rejoindre toutes les couches sociales, à savoir un public élargi et de plus en plus averti. Les dictionnaires cherchent à rendre compte de toute la richesse et de l’actualité du français et à fournir une information lexicale la plus complète et la plus adéquate possible, et cela dans tous les domaines de la connaissance, spécifiquement à propos des champs du savoir d’expert ouverts à la nouveauté. « Le PLI 90 est le seul dictionnaire en prise directe avec l’actualité dans tous les domaines » (Publicité de l’éditeur 1990). À l’évidence, les répertoires lexicographiques prennent de plus en plus d’importance en tant que courroie de transmission des discours sur les domaines conceptualisés dans le secteur de la langue usuelle. De fait, l’une des missions essentielles du DGM consiste à aménager, à vulgariser et à diffuser de manière sélective, et pour le grand public, des termes proposés par grappes onomasiologiques aux spécialistes utilisateurs. Avec comme conséquence que le dictionnaire peut contribuer à fixer et à maintenir dans l’usage courant des formes élues d’abord par et pour un public de professionnels. Ce phénomène de banalisation lexicale n’est pas étranger à l’évolution de la société elle-même. Haugen note à propos de l’élaboration des dictionnaires qu’il s’agit là d’une entreprise moderne, qui ne découle pas seulement de l’invention de l’imprimerie, mais qu’elle est également un élément concomitant à la croissance et au développement des États modernes (1985 : 573). De fait, à la conclusion du XXe siècle, le dictionnaire général monolingue répercute plus que jamais l’image et l’emprise de la société et de la culture technologiques et techniciennes sur l’homme. Le dictionnaire et la société perpétuent ainsi leur complicité séculaire et ils témoignent aussi bien de la culture générale de l’homme que de ses occupations professionnelles qui lui permettent de vivre et d’accumuler des biens matériels.

5. Bibliographie

5.1 Linguistique

5.2 Dictionnaires

Note

[1] Ce texte reprend le contenu intégral d’une conférence prononcée à la Faculdade de Filosofia, Letras e Ciências Humanas de l’Universidade de São Paulo le 2 mai 1995 et à la Faculdade de Ciências e Letras de l’Universidade Estadual Paulista (Campus de Araraquara) le 4 mai 1995. Le titre de la conférence était Os tecnoletos nos dicionários gerais monolíngües. Un article traitant du même sujet et intitulé L’aménagement du lexique spécialisé dans le dictionnaire de langue. Du prélexicographique au microstructurel est déjà paru dans Boulanger 1994a.

Résumé

L’article étudie la question de l’aménagement des termes scientifiques et techniques dans les dictionnaires généraux monolingues du français. Dans la première partie, l’auteur compare brièvement la lexicographie. Il définit ensuite la terminologie. Dans la deuxième partie, il discute du statut des vocables technolectaux dans le DGM. Il interroge d’abord les textes prédictionnairiques (introductions, listes d’abréviations, etc.) afin de voir qu’elles sont les attitudes des lexicographes à l’égard des termes, quels discours y sont associés. Puis, il scrute les articles eux-mêmes, rubrique par rubrique, les types d’entrées et de sous entrées, les marques de domaine, les définitions, les systèmes de renvois analogiques. Enfin, une attention particulière est prêtée aux données encyclopédiques, notamment aux illustrations (iconostructure). La conclusion porte sur une comparaison entre les mots de la langue générale et les termes de LSP dans la perspective de la mise à jour des dictionnaires.

UNITERMES : dictionnaires; langues de spécialité (LSP); mot; terme; technolecte.

Resumo (portugais)

Este artigo analisa a questão do gerenciamento dos termos científicos e técnicos nos dicionários gerais monolíngües (DGM) do francês. Na primeira parte, o autor compara e define, em termos sintéticos, a lexicografia e a terminologia. Na segunda parte, discute o estatuto dos vocábulos tecnoletais no DGM. Indaga, inicialmente, acerca dos textos introdutórios (apresentação, lista de abreviaturas, etc.), demonstrando quais as atitudes dos lexicógrafos acerca dos termos e quais os discursos associados a tais textos. Na sequência, perscruta os artigos propriamente ditos, item por item, os tipos de verbete e de sub-verbete, as marcas de domínio, as definições, os sistemas de remissão analógica. Dedica uma atenção especial aos dados enciclopédicos, notadamen-te às ilustrações (ícono-estruturas). A conclusão volta-se para uma comparação entre os vocábulos da língua geral e os termos da linguagem de especialidade, na perspectiva da atualização dos dicionários.

UNITERMOS: Dicionários; Línguas de Especialidade (LSP); Vocábulo; Termo; Tecnoleto.

Présentation — Technolectes et dictionnaires

1. Le scénario

Le présent numéro de TTR concrétise l’idée déjà bien mûrie de proposer une livraison spéciale consacrée à la terminologie, deuxième champ d’activités par rapport à la traduction qui est la principale locomotive de la revue depuis sa naissance. L’ensemble est organisé autour d’une série de textes dans lesquels s’enchâssent les dictionnaires et les technolectes. Comme les lignes directrices étaient très larges et très ouvertes, les participants ont privilégié des orientations en apparence éclatées.

Certaines contributions sont directement greffées sur le thème central puisqu’elles traitent à la fois d’une LSP et du dictionnaire général (Hamelin), d’une LSP et du dictionnaire terminologique (v. Cormier/Fontaine, Dancette, Gaudin) ou du dictionnaire informatisé (Cabré/Yzaguirre, L’Homme). D’autres ciblent davantage le volet technolectal de la thématique (Cochrane, Rouleau). En dépit du caractère protéiforme dans la manière de se réapproprier le thème de la part des auteurs, il existe une unité de contenu dans l’ensemble des articles, une progression dans l’ordre des intérêts dans lesquels fusionnent des préoccupations langagières avant tout axées sur le comportement du « mot ». Les guillemets renvoient ici à la fois à la difficulté de circonscrire ce qu’est un mot, aux conceptions multiples ayant cours sur les plans théoriques et pragmatiques au sujet du mot et à sa distribution en catégories suivant que l’on parle des technolectes —on privilégiera alors le terme— ou de la langue générale —c’est le signifiant mot qui dominera dans cette option. Ces dichotomies sont bien connues des terminologues et des linguistes. Elles confirment simplement l’envergure conceptuelle et le caractère ondoyant du mot.

Que l’attribut dominant de l’article soit la terminologie (v. Cormier/Fontaine, Gaudin, Hamelin, L’Homme), la traduction (v. Cochrane, Rouleau), la terminologie-traduction (v. Dancette) ou la langue générale (v. Cabré/Yzaguirre), chaque étude apporte son lot d’informations sur l’élément central du fonctionnement textuel : l’unité lexicale. Tantôt, on la scrute sous l’angle de son apparition dans la langue, de son installation dans l’usage, de sa diffusion sociale —implantation—, de sa confrontation statistique avec ses semblables dans d’autres langues, du sort que lui réservent les différents types de dictionnaires. Tantôt, on recherche les forces vives qui l’équilibrent sémantiquement alors que les noms propres (les proprionymes) font irruption dans la formation syntagmatique des unités lexicales complexes. Tantôt, on l’examine en fonction de son statut dans les macrostructures. Tantôt, on définit une série de critères de reconnaissance du mot utiles pour déterminer ce qu’est cette étrange créature linguistique qui doit parfois migrer d’une langue dans une autre. Tantôt, l’enquête porte sur la physionomie des formes linguistiques : verbes, unités lexicales complexes, « nordonymes », néologismes, etc.

Au fond, le véritable motif qui est dessiné en filigrane de ce collectif, c’est l’image multicolore de l’unité lexicale, reine à la fois des technolectes et des dictionnaires. Le thème bicéphale est donc ici comme un trompe-l’œil qui capte différents regards sur l’unité centrale de la terminologie, de la traduction et de tous les métiers d’écriture : le mot, partout présent dans le recueil.

2. Le « casting »

Maria Teresa Cabré et Lluís de Yzaguirre décrivent une recherche portant sur le repérage semi-automatique des néologismes de presse catalans et castillans en vue d’établir des dictionnaires de mots nouveaux.

Guylaine Cochrane s’intéresse au provignement traductionnel, à savoir au passage d’un texte d’une langue à l’autre, ce qui, en général, provoque un accroissement de la longueur du texte d’arrivée par rapport au texte de départ, du moins d’après certaines sources. L’un des centres d’intérêt de son apport est certainement la mise au point faite sur ce qu’il faut entendre par mot. Le mot est mis en correspondance avec les contraintes linguistiques et les exigences fonctionnelles de chaque langue.

Monique Cormier et Jean Fontaine s’intéressent à la circulation et au devenir des noms propres lorsqu’ils sont importés dans les discours ordinaires et qu’ils prennent vie en langue, c’est-à-dire lorsqu’ils s’installent à demeure dans un système linguistique et qu’ils deviennent signifiants. En s’appuyant sur le domaine de l’intelligence artificielle, les auteurs montrent comment une partie importante de ce vocabulaire est générée à l’aide de proprionymes ou de formations issues de ceux-ci. C’est d’abord la morphologie —les modes de formation— qui capte l’attention. En second lieu, il est fait état des rapports entre les unités lexicales comportant un onomastisme et le nom propre qui est à l’origine de ce dernier. Enfin, le rôle des bases lexicales dans la formation des unités lexicales complexes onomastiques est l’objet d’un coup d’œil circonstancié.

Jeanne Dancette analyse une terminologie bilingue, celle du commerce de détail, dans la perspective de la préparation d’un dictionnaire bilingue anglais-français. Elle prend en considération l’interaction entre la cognition et la dénomination. Cette interaction est nécessaire dans la démarche traductionnelle et dans la démarche terminologique. La chercheuse innove sur certains points de la méthode terminographique : d’abord, elle ne prétend pas offrir un inventaire fini de termes; ensuite, les unités sont présentées et définies en contexte; enfin, l’option dictionnairique est descriptive et non pas prescriptive, la sempiternelle norme doit donc jeter ici du lest. Le dictionnaire projeté sera opérant en discours plutôt qu’en langue. Il s’articulera dans une continuité discursive entre une sémantique contrastive et une lexicologie fonctionnelle.

François Gaudin questionne les dictionnaires des sciences sous différents angles afin d’y repérer les ressources linguistiques mises en œuvre par les terminographes. Il s’arrête principalement sur les relations sémantiques et, par conséquent, sur la fabrication des définitions, noyaux de toute description, lexicographique.

Louis-Edmond Hamelin poursuit son périple vocabulairique nordique. Il enrichit cette fois-ci nos connaissances sur le terme nordicité et sur sa famille lexicale. Il relate les aventures et les mésaventures de la lexicalisation de cet hamelinisme dans les dictionnaires européens et québécois. Mais, avant tout, il écrit le récit de la naissance et de l’installation dans l’usage technolectal de cet ancien néologisme qui ne pouvait manquer de naître sous sa plume féconde d’observateur du monde nordique.

Marie-Claude L’Homme fait état d’une recherche sur l’appariement de formes verbales françaises et anglaises dans les LSP. L’accent est mis sur les méthodes de recensement de telles unités et sur la quête de leurs équivalents dans l’autre langue. L’approche préconisée est celle du traitement automatique. Traditionnellement, la littérature scientifique fait porter le flambeau de la terminologie au nom. Le projet décrit illustre l’importance du centrement de l’intérêt sur le verbe qui est aussi générateur de terminologie, entendue ici au sens de registre de langue technolectal ou diatechnique. Les démonstrations sont arrimées aux dictionnaires.

Maurice Rouleau entraîne ses lecteurs sur le terrain de la médecine. Il établit des passerelles entre les connaissances du traducteur et celles du spécialiste. Ce dernier use de la langue médicale à des fins professionnelles tandis que le premier en fait d’abord un usage métalinguistique; il transpose des mots d’une langue dans une autre. Cette activité requiert néanmoins une maîtrise à tous les niveaux linguistiques. Il ne suffit pas de dominer la terminologie idoine. Le dictionnaire sert de toile de fond pour cette exploration du langage de la médecine. Trois cas de figure sont retenus : l’évolution des termes, la création de termes nouveaux, la structuration ou la composition des termes.

3. Le mixage

Ce collectif de réflexions donne la parole à des chercheurs chevronnés tout autant qu’aux chercheurs en émergence. Quelques collègues européens ont bien voulu s’associer à l’équipe nord-américaine formée pour composer ce numéro de TTR articulé autour des technolectes et des dictionnaires. Ces deux facettes de la constitution du groupe de rédacteurs valaient la peine d’être soulignées. Elles illustrent clairement la complémentarité des contributions.

Quelques caractéristiques du vocabulaire de l’acupuncture

1. Du Céleste Empire à la France

L’étude de quelques caractéristiques du vocabulaire de l’acupuncture présentée dans cette contribution porte sur 193 termes servant à désigner une quarantaine de notions de ce domaine du savoir. Toutes les unités retenues figurent à la rubrique « entrée » des 40 dossiers terminographiques élaborés dans un mémoire de maîtrise déposé à la fin de 1992 par la coauteur de l’article (voir Lavigne 1992). Les termes ont été recueillis dans 22 ouvrages scientifiques publiés entre 1971 et 1988. Les commentaires linguistiques sont restreints à cette nomenclature partielle d’unités terminologiques qui se rapportent à un sous-domaine de l’acupuncture : les théories de base. Il est crédible de penser qu’un volume plus élevé de termes permettrait de nuancer quelque peu certaines des constatations et alimenterait les données disponibles afin de mieux comprendre le fonctionnement de cette terminologie. Il serait, par conséquent, fort hasardeux de généraliser les résultats de la recherche à l’ensemble du vocabulaire de l’acupuncture. Néanmoins, l’étude réunit un corpus suffisamment homogène, étoffé et représentatif pour que l’analyse des données soit valable.

Bien que l’acupuncture soit connue, pratiquée et décrite de toute antiquité en Orient — plus de 5 000 ans en Chine—, il aura fallu patienter jusqu’au dix-septième siècle avant qu’elle soit révélée aux Occidentaux. Cette technique médicale demeurera un domaine relativement nouveau et méconnu en Occident jusqu’au dix-neuvième siècle alors que quelques précurseurs en exploreront les ressources (voir les repères historiques tracés dans Lavigne 1992 : 5-9). C’est à partir du premier tiers du vingtième siècle qu’elle retiendra davantage l’attention, qu’elle s’attirera des adeptes et qu’elle se répandra plus largement en Europe.

Le terme latin acupunctura a plus de trois siècles d’existence. Il est en effet attesté dans un ouvrage rédigé en latin et publié à Londres en 1683, puis commenté en France dès 1684. Le mot acupunctura est composé de acus « aiguille » et de punctura « piqûre ». C’est le verbe pungere, qui signifie « piquer, poindre », qui a donné naissance à punctura. Bien avant 1765, le mot pénètre en français où il s’orthographie acupuncture. Il provient donc de la francisation par calque savant du latin médical acupunctura. On devrait son existence en français à des jésuites revenant d’un voyage à Beijing, voyage au cours duquel ils auraient pris connaissance de cette technique. La variante acuponcture est plus tardive. Jusqu’au vingtième siècle, le mot acupuncture est demeuré peu employé puisque le domaine est lui-même resté méconnu. Quant au mot acupuncteur, premier dérivé de acupuncture, il est attesté à partir de 1829. (Pour l’histoire de la famille lexicale, voir le Dictionnaire historique de la langue française 1992, sous « acupuncture ».) En ce qui concerne d’autres aspects linguistiques plus modernes, on peut déjà remarquer quelques phénomènes intéressants. En effet, depuis Soulié de Morant (1878-1955), de nombreux spécialistes tentent de traduire en français le vocabulaire millénaire de cette sphère de la connaissance, qui, de par son origine asiatique lointaine, apparaît souvent exotique et mystérieuse. Le célèbre sinologue français est considéré comme l’initiateur du courant d’intérêt qui existe aujourd’hui en Occident pour la médecine chinoise. C’est lui qui a transposé par le mot énergie l’idéogramme « ki », qui évoque de manière abstraite un couvercle de bassine soulevé par la vapeur. Il fut parmi les premiers à entreprendre une réflexion linguistique sur la francisation de ce vocabulaire.

Le contact des langues a favorisé l’incubation d’une grande diversité synonymique qui caractérise le vocabulaire français de cette discipline. La variété des équivalences reflète la nouveauté du domaine en Occident, domaine qui cherche à faire sa place dans la vaste constellation des sciences médicales. Sans contredit, elle est aussi due aux multiples tentatives de traduction et d’adaptation des mots chinois en français. Elle réfère également à la gestation, à la formation, à la stabilisation et à la normalisation du vocabulaire. Ce sont justement ces deux pôles de la synonymie terminologique et de l’emprunt à un système linguistique totalement différent des points de vue phonétique, « graphique » et morpholexical que nous explorerons plus en détail. L’emprunt et la synonymie étant indissolublement liés à la normalisation, ce volet sera également examiné prospectivement.

L’occidentalisation du domaine a engendré la création de termes français simples et d’unités lexicales complexes hybrides; ces dernières sont issues de l’amalgame de termes empruntés au chinois et de termes français. Dans bien des cas, la terminologie « française » en voie d’élaboration s’inspire fortement de la langue d’origine de l’acupuncture en ce qu’on y rencontre une foule de calques fondés sur de multiples tentatives de transposition des idéogrammes chinois.

De nombreux synonymes pinyins viennent concurrencer abondamment les termes purement français ou hybrides, à la grande satisfaction de plusieurs spécialistes du domaine qui prônent leur utilisation, souvent au détriment d’autres mots de facture française. Ils considèrent que le fait de ne pas recourir à l’emprunt pinyin constitue une entrave à la clarté conceptuelle et que c’est la manifestation d’une forme d’irrespect à l’égard d’une science millénaire, fondamentalement orientale et originaire du Céleste Empire.

2. La synonymie

Le volet sur la synonymie prendra en considération les différents types de variantes qu’il a été possible de relever dans le corpus à l’étude. Les variantes sont classées en plusieurs catégories : orthographiques, grammaticales, syntaxiques et morphologiques. La diversification des classes de synonymes augmente de façon sensible le nombre de concurrents lexicaux dans un domaine et elle joue un rôle non négligeable dans l’interchangeabilité des termes en situation de discours. Il appert que plus les systèmes des langues en contact sont étrangers l’un à l’autre, plus la palette synonymique de la langue d’accueil se pare des couleurs lexicales les plus chatoyantes.

2.1 L’acupuncture en français

La nouveauté d’un vocabulaire peut se mesurer à l’aide de plusieurs critères tels l’influence notable d’autres champs du savoir qui lui prêtent des signifiants ou des signifiés, le recours à des dénominations complexes, l’emprunt abondant, la grande alternance synonymique, la faible originalité des matrices de dénomination, etc. (voir L’Homme 1989 : 96-111). Dans cette étude, seules les caractéristiques de la variation synonymique, à savoir la présence massive de formes concurrentes dans le corpus, et celles de l’emprunt feront l’objet d’investigations critiques. La prolifération synonymique peut s’expliquer en premier lieu par les tentatives répétées de nombreux auteurs-spécialistes qui essaient de rendre en français les dénominations « acupunc-turelles ». Notons tout de suite qu’ils y parviennent tant bien que mal et souvent avec un succès mitigé et que le consensus semble loin d’être atteint. Certaines notions furent tellement manipulées et soupesées qu’elles sont dénommées parfois par plus de dix termes différents, comme l’illustre l’exemple précédent. (Il s’agit de l’un des deux concepts « qi », ainsi défini dans le mémoire : « Énergie potentielle qui réside dans tout être vivant et qui circule dans l’organisme de manière ininterrompue en suivant le trajet des méridiens, et dont le rôle est de pourvoir à l’entretien de l’organisme et à sa défense contre les agents pathogènes » [Lavigne 1992 : 52].)

Tableau 1. Termes représentant la notion « qi »
« qi »
1. 2. énergie
2. énergie de l’organisme
3. énergie du corps
4. énergie du corps humain
5. énergie somatique
6. énergie vitale
7. énergie vitale et organique
8. 2. qi
9. qi de l’organisme
10. 2. souffle
11. 2. souffles
12. tchi
13. 2. t’chi

Le tableau 2 détaille la proportion de notions désignées par une ou plusieurs appellations et il démontre une grande instabilité dans le choix d’une dénomination pour un concept. Il semble renforcer l’hypothèse que l’acupuncture est un vocabulaire en gestation qui hésite entre deux systèmes de formation, l’un national, l’autre souscrivant au principe qui veut que la langue de désignation soit celle de la société qui a forgé le domaine, ce qui entraîne un fort taux d’emprunts.

Il se dégage du tableau que la très grande majorité des concepts étudiés sont désignés par plus d’un terme (37/40, soit 92,5% de l’ensemble) alors que ceux qui sont désignés par une seule unité représentent une proportion plutôt faible (3/40, soit 7,5%). Le tiers des appellations (64/193) couvre seulement 6 des 40 notions (=15%), tandis que chacune d’entre elles offre un choix parmi 9 synonymes ou plus.

Tableau 2. Rapports entre le nombre de notions et de termes
Nombre de notions Total Pourcentage Nombre de termes Total Pourcentage
1 1 2,5 13 13 6,74
2 3 5.0 11 35 11,40
2 5 5,0 10 55 10,36
1 6 2,5 9 64 4,66
1 7 2,5 8 72 4,15
1 8 2,5 7 79 3,63
6 14 15,0 6 115 18,65
5 19 12,5 5 140 12,95
3 22 7,5 4 152 6,22
8 30 20,0 3 176 12,44
7 37 17,5 2 190 7,25
3 40 7,5 1 193 1,55

2.2 La synonymie par réduction syntagmatique

Au bourgeonnement synonymique des terminologies en émergence succède généralement une phase de stabilisation puis de réduction des dénominations, phénomène qui permet d’assurer une communication qui ne souffre pas trop du bruit provoqué par les collisions lexicales. Le désir de varier l’expression entretient cependant l’existence parallèle de plusieurs unités lexicales ayant le même sens. « Plus on s’intéresse à un sujet, plus on sera amené à en parler, ce qui nécessitera une riche variété de synonymes pour nuancer la pensée et pour rehausser l’expressivité » (Ullmann 1975 : 188). Même en terminologie, on ne peut guère exclure totalement la synonymie sous peine de nuire à la volonté légitime des auteurs de vouloir donner un peu de relief à l’expression lexicale et stylistique.

Ce paragraphe discute de la réduction syntagmatique et compositionnelle, c’est-à-dire de l’abrègement d’une unité complexe ou d’un mot composé à la suite de la suppression de l’un ou de l’autre de ses constituants. La troncation peut s’accomplir par aphérèse, par apocope ou par effacement d’un segment interne.

  1. Aphérèse
    • jing qi de la nourritureqi de la nourriture
    • vaisseaux lo longitudinauxlo longitudinaux
    • douze méridiensméridiens
  2. Apocope
    • entrailles-atelierentrailles
    • énergie somatiqueénergie
    • méridiens réguliersméridiens
    • énergie du corps humainénergie du corps
  3. Suppression d’un segment interne
    • qi pur célesteqi céleste
    • jing qi acquisjing acquis
    • méridiens tendino-musculairesméridiens musculaires

En ce qui a trait aux emprunts intégraux purement chinois —que nous appellerons les sinismes—, la réduction des dénominations ne semble pas être une pratique courante. Dans le corpus, ce procédé est utilisé seulement à deux reprises, et pour des syntagmes uniquement, alors qu’il y a 59 termes chinois, soit 30,57% du vocabulaire analysé. Il s’agit de bie, qui résulte de l’aphérèse de jing bie, et de jing, issu de jing qi par apocope.

Dans la nomenclature, les réductions observées se caractérisent de trois manières du point de vue des modèles de termes :

1. Syntagme complexe syntagme simple
vaisseaux lo transversaux lo transversaux
2. Syntagme simple terme simple
méridiens principaux méridiens
3. Terme composé terme simple
entrailles-atelier entrailles

2.3 L’interchangeabilité des termes synonymes

Tous les synonymes répertoriés et relatifs à une notion ont la même configuration sémantique. Ce sont donc des synonymes complets ou parfaits puisque chacun propage exactement le même signifié et qu’il se superpose au même concept; autrement dit, ils sont interchangeables dans tous les contextes parce qu’ils sont parfaitement conformes au concept désigné. Seul des facteurs d’origine et de formation les distinguent. En acupuncture, les emprunts et les mots indigènes possèdent des frontières notionnelles identiques, ce qui confirme que nous sommes bien en présence de séries de synonymes absolus.

3. Les emprunts au chinois

La terminologie chinoise de l’acupuncture a elle-même fait appel à des emprunts provenant d’autres langues asiatiques, comme le vietnamien et le japonais. Nos constats sont limités à l’ultime degré de l’emprunt, soit le transfert du chinois vers le français; il n’entrait pas dans nos intentions de rechercher au-delà de la langue de départ l’origine étymologique des sinismes immigrés en français.

Les synonymes trouvés dans les textes rédigés en français embrassent autant les termes directement forgés dans cette langue que les emprunts chinois qui y circulent. La synonymie s’explique donc aussi par la présence de mots allogènes dans les écrits nationaux. Les termes étrangers cohabitent avec les termes purement français tout comme ils servent à façonner des hybrides. Dans les unités complexes métissées, les sinismes peuvent tout aussi bien tenir le rôle de déterminé (ex. : cinq zang, jing des reins, qi céleste) que celui de déterminant (ex. : cycle sheng, énergie zong, système wou-hing). Sur les 49 formations créées par croisement, 23 mots chinois sont en position de déterminé tandis que 26 occupent la case du déterminant. —À noter toutefois que dans deux exemples de syntagmes complexes (vaisseaux lo longitudinaux et vaisseaux lo transversaux), l’élément lo a été rattaché au segment déterminé.— Le tableau 3 permet de comparer la dispersion des emprunts, des termes hybrides et des termes proprement français dans le corpus.

Tableau 3. Proportion des différents types de termes
Type de terme Nombre de dénominations Pourcentage
Termes français 85 44,04
Emprunts 59 30,57
Hybrides 49 25,39

Le groupe majoritaire est représenté par les termes purement français, mais la proportion des unités résultant d’un croisement et de l’emprunt est tout de même fort significative. Les deux derniers types d’unités lexicales contribuent très activement à la formation des mots en acupuncture (108/193, soit près de 56% de l’ensemble), de même qu’à l’accroissement synonymique.

3.1 L’intégration de l’emprunt

Guilbert (1975 : 90) présente l’emprunt comme étant « l’introduction, à l’intérieur du système, de segments linguistiques d’une structure phonologique, syntaxique et sémantique conforme à un autre système [...) ». L’intégration à la langue emprunteuse peut être plus ou moins complète selon le cas. En acupuncture, le réemploi de plusieurs termes chinois pour former des unités complexes hybrides est un indice très significatif de leur pénétration dans la langue d’accueil. Concrètement, le quart de la nomenclature du corpus (49/ 193) recourt au mode de greffage lors de la dérivation syntagmatique.

Un indice supplémentaire d’intégration, grammatical cette fois, peut être observé, même s’il s’agit d’une attestation isolée. Le terme kings —variante de jing— n’est pas attesté au singulier *king dans les textes dépouillés. C’est le seul emprunt du corpus qui obéit à la règle du pluriel normal en français. Il paraît avoir subi une annexion plus poussée que les autres. Il semble avoir été absorbé naturellement, le français digérant le terme en le soumettant à ses critères grammaticaux internes, soit la flexion en nombre. On peut formuler trois hypothèses pour tenter d’expliquer cette exception :

  1. Le terme *king est possiblement apparu en français il y a longtemps, bien avant les autres et sous son habit de pluriel français kings. Le texte dans lequel il aurait figuré ne relevait sans doute aucun autre sinisme. Voyageant seul —par comparaison aux groupes de termes formant des constellations onomasiologiques et se déplaçant en bandes—, il y a de fortes chances qu’il se soit ainsi fondu plus rapidement que les autres dans le lexique français. Comme on ne possède aucune attestation dictionnairique du terme, sa date d’apparition en français demeure incertaine.
  2. On peut penser que par analogie avec la forme anglaise king, le français a adapté le terme homonyme chinois plus rapidement lui adjoignant naturellement un -s au pluriel. Le terme kings est, en effet, l’un des rares emprunts au chinois dont la physionomie rappelle une formation indo-européenne. Comme il ressemble à quelque chose de connu aux yeux et aux oreilles des locuteurs, il est plausible qu’on l’ait immédiatement associé à une forme reconnaissable.
  3. Il est tout simplement possible que l’intégration grammaticale soit due au fait que kings ait été ou est encore fréquemment employé par les auteurs et les praticiens qui semblent l’avoir définitivement adopté, au détriment des autres synonymes chinois plus récents désignant la même notion.

Toutes ces hypothèses viennent renforcer l’idée qui veut que la « tendance est de plus en plus forte, dès que le mot est intégré, à lui attribuer les marques propres à rendre l’opposition de nombre en français » (Désirat et Hordé 1988 : 195-196).

En ce qui concerne le phénomène de l’adaptation des emprunts à la phonétique française, on peut faire état de quelques constats. La naturalisation phonologique des termes pinyins à la langue emprunteuse se traduit au plan de l’écrit, la graphie française de certains d’entre eux reflétant directement la prononciation originale, excepté en ce qui a trait à la reproduction des tons. Il est tout à fait courant que l’écriture des emprunts tende à se rapprocher le plus près possible de la prononciation d’origine tout en s’assimilant au système phonétique de la langue d’accueil. En acupuncture, cela engendre l’apparition de nouveaux termes pinyins et multiplie les variantes, toutes les formes nouvelles ayant la même valeur synonymique que la forme initiale qui a servi à les constituer (voir aussi le paragraphe 3.4) :

3.2 Le statut de l’emprunt

Traditionnellement, on distingue les emprunts de nécessité ou dénotatifs et les emprunts de luxe ou connotatifs. Les premiers identifient des réalités ou realia socioculturelles étrangères tandis que les seconds doublent un mot français déjà existant. Toutefois, le statut que l’on accorde au terme étranger dépend aussi de plusieurs autres facteurs comme la fréquence, le caractère de dérivabilité, de compositionnalité, etc. Dans le corpus, il est clair que d’une part, les termes dao, 2. shen, yang et yin peuvent être qualifiés d’emprunts de nécessité, car ils ne concurrencent aucun autre terme de la langue receveuse. À l’exception de 2. shen, les autres termes de cette série possèdent d’autres variantes synonymiques pinyins. Mais leur fréquence d’emploi justifie leur statut. D’autre part, pour ce qui est des autres termes empruntés au chinois, on peut s’interroger sur le fait de les ranger automatiquement du côté des emprunts de luxe sous le seul prétexte qu’ils concurrencent des termes qui ont été créés directement en français. Une question d’« image » de l’acupuncture, de référence et de repère historico-culturels, d’obligation de « citation », comme une œuvre d’art en cite une autre, est ici en cause, ainsi qu’une question de vérité onomasiologique. On pourrait en dire autant de la terminologie de la cuisine chinoise ou italienne, de celle des sports de combat japonais, etc., ou des mots isolés (par exemple, nomenklatura est un calque translittéré à partir du russe qui demeure illogique en français).

3.3 Les motivations de l’emploi des termes pinyins

Les termes pinyins représentent près d’un tiers de toute la nomenclature rassemblée (59/193). Nous sommes donc autorisés à nous questionner sur les motivations des auteurs à l’égard de ces emprunts. Au fil de l’analyse, il est apparu que les intentions pouvaient varier d’un terme à l’autre, d’un spécialiste à l’autre, d’une école de pensée à l’autre ou d’une époque à l’autre. Les observations tendent à démontrer qu’intentions et motivations sont interprétables de diverses façons. Ce sont les contextes eux-mêmes qui révèlent le mieux les préférences. En effet, les citations documentaires renferment des commentaires linguistiques ou métalinguistiques directement formulés ou que l’on peut déduire de l’emploi de certains signaux diacritiques et certaines marques typographiques (parenthèses, guillemets, ponctuation, caractères gras, italiques, etc,).

Dans les textes spécialisés, l’emploi du terme pinyin est motivé, à l’occasion, par le fait que l’équivalent français n’existe tout simplement pas —emprunt de nécessité—; mais, le plus souvent, c’est parce que les auteurs préfèrent utiliser les termes chinois originels, qui circulent abondamment dans la documentation et dans le discours, plutôt que d’avoir à leur substituer un équivalent dont ils ne sont pas sûrs ou d’avoir à créer un néologisme qui peut les rebuter.

L’observation montre cependant que les termes français balisent de plus en plus les écrits. Souvent, ils sont encore flanqués du terme pinyin correspondant avec lequel ils forment un diptyque lexical. Les emprunts servent ainsi de support pour faciliter la compréhension d’un terme français moins connu ou pour soutenir la transition vers le français; les termes peuvent être mis en parallèle dans le but d’établir clairement l’équivalence entre des formes d’origines distinctes. Le terme pinyin figure alors après le terme français : il est soit enchâssé dans une parenthèse (ex. 1), soit isolé entre deux virgules (ex. 2), soit présenté directement à la suite du premier et sans aucune notation typographique spécifique (ex. 3).

Au vu de ces trois exemples, d’autres interprétations paraissent vraisemblables à partir de la localisation du terme chinois après le terme français. On peut envisager la possibilité que les auteurs citent les sinismes pour faire exotique, pour insister sur l’origine asiatique de l’acupuncture. En y réfléchissant bien, on peut se demander si le mot cité est réellement emprunté, c’est-à-dire intégré à la langue française, ou s’il ne conserve pas plutôt une connotation purement chinoise, connotation qui est rehaussée par les procédés de mise en évidence (voir les exemples 1 et 2) qui doublent l’occurrence et produisent un effet synonymique fortement répétitif et contrasté parce que les mots sont de formations différentes au plan morpholexical : un terme indigène et un terme allogène. La redondance synonymique plaide ici en faveur du rappel civilisationnel plutôt que de la nécessité linguistique et terminologique. Le terme chinois crée un effet de miroir, ou mieux, il se fait l’écho de la sagesse traditionnelle orientale de l’Empire du Milieu. Il n’y a pas non plus d’objectif de produire une alternance stylistique puisque les termes se suivent immédiatement dans la séquence phrastique. On aurait plutôt affaire à ce que l’on appelle des pérégrinismes, à savoir des formes linguistiques étrangères insérées dans un texte afin de faire ressortir le cachet exotique des realia dissimulées derrière les mots. Le pérégrinisme sert en quelque sorte de passerelle entre le sujet —ici, une discipline orientale— et le lieu de l’action —ici, le monde francophone.

Parfois aussi, c’est le terme français qui suit le terme chinois dans la phrase. On peut supposer encore là que de cette façon l’auteur cherche à instituer une correspondance claire entre les deux. La liaison s’établit de différentes manières : usage de la conjonction de coordination ou, signes diacritiques (guillemets, tirets, etc.), marques de ponctuation (virgules, points-virgules, etc.).

Les indices métalinguistiques utilisés par les auteurs des trois derniers exemples semblent révéler autre chose sur les termes mis en parallèle. L’emploi de la conjonction ou (ex. 4) sert sans aucun doute à signaler la synonymie active entre les termes wei qi et énergie défensive. Elle donne aux unités la même valeur d’équivalence synonymique; il n’y a pas de distanciation comme dans l’exemple 1. L’emploi des virgules pour marquer le terme français qui est déjà encadré de guillemets (ex. 5), ne paraît pas aussi évident : il y a lieu de se demander s’il s’agit d’un indice de synonymie —plan du signifiant— ou d’un indice de définition notionnelle —plan du signifié—, ou bien même si l’intention de l’auteur n’était tout simplement pas d’indiquer que le terme français est une proposition néologique encore au stade embryonnaire ou une unité dont il n’assume pas la responsabilité. Quant à la formulation de l’exemple 6, il peut s’agir d’une maladresse stylistique, d’une simple erreur typographique ou d’une forme de mise en évidence de l’emprunt qui sert d’amorce à la phrase ou qui s’assimile à un titre de paragraphe. Enfin, il convient de faire une remarque sur l’absence d’article devant deux des termes chinois et devant les trois équivalents français. Dans les exemples 4 et 5, cette absence peut être imputable au style de l’auteur, la qualité linguistique de l’ouvrage en question laissant parfois à désirer. Dans le cas des éléments français, elle peut signifier qu’on a affaire à de brèves explications ou à des définitions plutôt qu’à des synonymes.

Dans les exemples, le fait que les auteurs mentionnent le terme chinois avant le terme français pourrait dénoter leurs préférences ou un certain degré d’assimilation de la forme pinyin en français.

Comme on le constate, les signaux métalinguistiques et diacritiques ainsi que le positionnement des termes les uns par rapport aux autres dans la phrase informent les destinataires sur les intentions des auteurs face aux termes qu’ils emploient. La perception des lecteurs et des analystes est très diversifiée, comme on vient de le voir. Une chose est sûre cependant, les différents repères semés dans les textes reflètent les hésitations langagières des auteurs devant un domaine nouveau en Occident, dont la conception est fondamentalement étrangère à nos façons de penser et d’agir. Ils révèlent aussi une certaine résistance culturelle qui peut être celle des rédacteurs aussi bien que celle des destinataires du texte. Enfin, le recours à la « surimpression lexicale » pourrait n’être qu’un principe didactique permettant d’introduire l’acupuncture dans les habitudes occidentales sans pour autant la fusionner à la médecine traditionnelle sous nos latitudes.

3.4 Les différents types de variantes

Le phénomène de la synonymie est dû aussi à la présence de variantes dans les textes. L’emprunt à un système linguistique complètement étranger multiplie toujours les variantes. Ces variantes sont de plusieurs types : orthographiques, grammaticales, morphologiques, syntaxiques, morphosyntaxiques, etc.

En ce qui concerne les variantes orthographiques, trois cas sont repérables dans le corpus. Le premier est constitué par les variantes mineures dans la transcription des termes chinois (ex. : jing mai / jing mo, luo / lo, tching kan / tching kann, [énergie] wei / [énergie] weï, zheng qi / zeng qi). Le second cas est relatif à l’ajout ou à la substitution d’un trait d’union entre deux termes (ex. : yin yang / yin-yang). Les variantes orthographiques relèvent enfin d’un phénomène assez particulier qui est en rapport avec la romanisation des idéogrammes chinois. En effet, la multiplication des échanges internationaux a rendu nécessaire l’emploi des termes pinyins dans les écrits spécialisés. Cela a eu pour effet d’engendrer la création d’autres termes techniques et scientifiques qui sont modelés à partir de ces formes pinyins officielles. On a tenté d’adapter ces termes au système phonétique du français tout en essayant de demeurer le plus près possible du modèle étranger. Autrement dit, les auteurs utilisent parfois une forme transposée de l’appellation chinoise, qui essaie de se rapprocher de la prononciation française du mot pinyin. Plusieurs variantes graphiques viennent ainsi élargir la palette des unités existantes (ex. : fou pour fu, iang pour yang, inn pour yin, iong pour yong, kings pour jing, ko pour ke, oé / oe pour wei, pié pour bie, tao pour dao, t’chi pour qi, tsang pour zang, wou-hing pour wu xing). Tous ces groupes de termes peuvent être qualifiés de doublets ou de triplets graphiques d’origine phonétique.

En ce qui concerne la romanisation, c’est-à-dire la conversion d’un système d’écriture non latine au système alphabétique latin, on peut recourir soit à la translittération, soit à la transcription, soit à une combinaison des deux méthodes, suivant la nature du système à convertir. Mais la transcription, qui peut-être employée pour la conversion de tous les systèmes d’écriture, est la seule méthode utilisable pour les systèmes non entièrement alphabétiques et pour toutes les écritures idéophonographiques, telles le chinois et le japonais. En effet, la structure de ces dernières, où la notation du sens a le pas sur la notation de la prononciation, entraîne l’existence d’un nombre considérable de caractères —plus de 40 000 pour le chinois— et elle rend impossible la translittération signe à signe, tout en imposant du même coup l’élaboration d’une transcription. Il est à noter que la translittération est une opération qui consiste à représenter les caractères d’une écriture entièrement alphabétique par les caractères d’un alphabet d’une autre origine, celle-ci devant se faire, en principe, caractère par caractère, comme c’est le cas avec les alphabets cyrillique et latin. Pour sa part, la transcription a comme objectif de représenter les caractères d’une langue, quel que soit son système d’écriture originale, par ceux du système phonologique et du système de lettres et de signes d’une langue de conversion. Le pinyin en est un exemple. Il sert donc à transcrire phonologiquement et alphabétiquement les idéogrammes du chinois. En outre, c’est la seule transcription officielle adoptée et reconnue en République populaire de Chine. D’où la transformation graphique récente ¿’anciens emprunts chinois adaptés en français (ex. : Pékin s’orthographie désormais Beijing ou Pei-king, selon le Petit Larousse illustré 1994, et Peking, pei-ping ou Bei-ping, selon le Petit Robert 2. De quoi y perdre son latin et son pinyin tout à la fois!).

Les variantes grammaticales ont elles aussi leur rôle à jouer dans le système de la synonymie acupuncturelle. Dans le corpus, elles ne concernent que les formations françaises. C’est le nombre qui est en cause et non le genre. On observe donc l’alternance singulier/pluriel dans souffle / souffles, organes-trésor / organes-trésors, etc. Quant aux variantes syntaxiques, elles concernent aussi bien les joncteurs prépositionnels (ex. : système des méridiens/système de méridiens) que l’ordre des mots (ex. : vaisseaux merveilleux/merveilleux vaisseaux). On a relevé également un cas de variante morphosyntaxique (ex. : énergie défensive/énergie de défense). Aucune attestation de variante purement morphologique n’est présente dans la nomenclature à l’étude, ce qui n’invalide pas son existence par ailleurs.

4. Aperçus sur la normalisation

Nous terminerons cette analyse de la caractérisation du vocabulaire de l’acupuncture en discutant de quelques aspects de la normalisation terminologique de ce secteur des connaissances. Nous prendrons en considération que le « besoin de normes s’applique en général à tout usage linguistique, à toute formation théorique, à toute pratique complexe, notamment en technologie, et à toute transmission du savoir » (Rey 1979 : 56). Le but poursuivi par cette proposition d’aménagement normatif des termes d’origine française ou étrangère est de limiter la réduction des synonymes au strict nécessaire, non pas de les éradiquer. Deux raisons expliquent cette option : la première est que l’univocité, qui est reconnue comme étant un principe de base fondamental en terminologie, doit être (re)discutée à la lumière de nouvelles données; la seconde est pour permettre aux différents utilisateurs de termes (écrivains, journalistes, lecteurs, spécialistes, enseignants, étudiants, patients, etc.) de s’y retrouver plus facilement dans cette jungle lexicale où se côtoient de manière désordonnée des termes français et chinois, ainsi que des amalgames franco-chinois et sino-français.

La prolifération des synonymes caractérise la plupart des vocabulaires thématiques, surtout ceux qui sont en formation. Aucun secteur n’échappe totalement à la synonymie. Elle correspond à un besoin réel d’expression en ce qu’elle permet de varier volontairement le choix des termes ou en ce qu’elle illustre l’hésitation des auteurs qui ne savent pas trop s’ils doivent recourir à telle ou telle forme pour transmettre leur message. En acupuncture, la variation alterne entre le mot français et la connotation portée par les sinismes et les hybrides. Plus souvent qu’autrement, la synonymie est génératrice de confusion, le destinataire du message n’établissant pas nécessairement les liens entre toutes les variantes synonymiques ni les correspondances entre les termes pinyins et français, car les auteurs passent souvent d’un synonyme à un autre, dans un même texte, sans le mentionner d’aucune façon. « Dans les textes, toute collision synonymique doit être évitée, ou clairement signalée » (Kocourek 1991 : 192). Une action normalisatrice s’impose dans ce domaine dans le but d’aménager une communication non équivoque, même lorsque quelques synonymes coexistent harmonieusement. L’objectif primordial est de respecter le principe de l’univocité tant que faire se peut, sans pour autant tenter de supprimer toute synonymie.

4.1 Faut-il bannir les emprunts ou les termes français?

Au cours de la recherche, il a d’abord fallu se demander sérieusement si la terminologie de ce domaine aux notions exclusivement orientales était effectivement intraduisible dans une langue occidentale, tant les spécialistes se contredisent souvent, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Certains savants tranchent carrément en faveur de la conservation de l’emprunt, comme en fait foi l’extrait de la lettre suivante transmise à l’auteur du mémoire de maîtrise : « Ne croyez pas non plus que de rajouter [aux termes pinyins] entre parenthèse les prétendus équivalents occidentaux, surtout pour la nosologie, soit un enrichissement! La vision chinoise du corps humain, normal ou pathologique, dans sa spécificité, apparaît mieux et demeure cohérente si l’on ne cherche pas le rapprochement, sinon très occasionnel, avec la médecine occidentale » (Père Claude Larre, Paris, le 25 juin 1991). De fait, les ambiguïtés sont fort nombreuses. On peut penser que si l’acupuncture est en train de se tailler une place de choix en Occident, entre la médecine et la chiropratique, elle devrait tendre de plus en plus à s’adapter à ses nouveaux adeptes, et que dans ces circonstances, son langage devrait subir une évolution parallèle afin de mieux se couler dans les modes de pensée occidentaux. A contrario, on pourrait défendre l’idée que l’acupuncture devrait demeurer chinoise et que son spectre terminologique devrait véhiculer et perpétuer son origine asiatique. La question principale est donc celle-ci : si l’on s’entend pour franciser un domaine d’activité, pourquoi sa terminologie ne suivrait-elle pas le train? Quels sont les desiderata des jeunes spécialistes formés en Occident et ceux de la nouvelle clientèle de la médecine chinoise?

C’est dans cette optique de modernisation et de respect des sources anciennes que nous prônons l’utilisation et la création, si nécessaire, d’un vocabulaire unilingue sino-français, tout en favorisant la réduction des synonymes à deux termes officiels tout au plus, l’un étant chinois, l’autre français, lorsque cela se justifie bien entendu. L’élimination complète de la concurrence des équivalents est un mythe. Elle n’est par ailleurs pas une exigeance souhaitable. Les terminologies aseptisées ou totalement autarciques n’existent pas, à tout le moins elles sont très rares et peu fonctionnelles. Elles obéissent alors à des conditions de création extrêmement contrôlées comme le montrent certaines taxinomies, celle des minéraux, des éléments du tableau périodique, entre autres. Et encore, ces domaines ne sont pas épargnés par la synonymie! « Plus encore que l’ambiguïté, la synonymie est un principe universel des langues; elle peut être analysée, aménagée, réduite, mais non éliminée » (Kocourek 1991 : 192). Elle est la manifestation vive de la dynamique et de l’évolution d’une langue de spécialité. Nous verrons plus loin qu’il existe cependant des cas où une seule unité suffit pour remplir un mandat dénominatif.

La réduction synonymique a pour objectif d’éliminer les mots qui s’éloignent de la norme et nuisent à la communication, comme les termes fautifs, les traductions approximatives ou inadéquates, les variantes graphiques envahissantes, etc. Le rétrécissement de la marge de manœuvre lexicale, ainsi que les équivalents français proposés, paraîtront peut-être trop limitatifs aux acupuncteurs et aux acupunctologues chinois et occidentaux. Il n’en reste pas moins que l’on peut parvenir à élaborer une terminologie française de l’acupuncture qui serait tout à fait appropriée, pertinente et significative, même si, dans l’esprit de certains spécialistes, elle n’égalera sans doute jamais la richesse d’évocation notionnelle des idéogrammes chinois. « La décision de fonctionner dans sa langue maternelle ou dans une langue « nationale » (en élaborant des terminologies) ou de se résigner à emprunter la langue-outil avec la matière à travailler est politique, car toute langue est capable de tout nommer : l’impression trop fréquente que certaines sémantiques ne peuvent répondre au besoin notionnel relève de l’idéologie. Ce qui est vrai, c’est que les moyens de création dénominative varient selon les langues [...] » (Rey 1979 : 66-67). Par ailleurs, si l’on considère que l’acupuncture est un domaine spécialisé, celui-ci a également des répercussions chez les gens ordinaires, chez tous ceux et toutes celles qui recourent à ce type de soins. Le bénéficiaire des traitements acupuncturels risque d’avoir une vision très différente de celle des praticiens par rapport à l’emploi de la terminologie française. Il préférera probablement que celle-ci soit utilisée, en lieu et place des termes chinois, lorsqu’il a recours à un acupuncteur, et cela pour des raisons évidentes de décodage notionnel et de compréhension. Les mots ne guérissent pas le mal, si exotiques soient-ils!

Une terminologie française bien établie, bien stabilisée ne nuira certes pas à ceux qui œuvrent dans le domaine. Il est faux de prétendre que certains termes sont intraduisibles. Ces dernières années, le français a su s’approprier bon nombre de termes de l’acupuncture réputés « infrancisables »; l’exemple faisant loi, le volume de la terminologie française continuera d’augmenter, comme le montre la littérature sur le sujet et la langue de l’enseignement. L’utilisation du français ne met pas en péril le fait que l’enseignement et la pratique de l’acupuncture puissent se développer dans un esprit essentiellement oriental, comme le souhaitent plusieurs spécialistes plus traditionnalistes. L’alignement sur le français pourrait favoriser une meilleure compréhension des concepts, en fournissant justement des moyens pour éviter l’emploi de ces fameuses recettes acupuncturelles que plusieurs dénigrent et dénoncent avec beaucoup de vigueur et qui sont liées à un manque de connaissances dans le domaine. Les acupuncteurs qui approfondissent leur science (par exemple, sur la question des différents types d’énergie) le font souvent en autodidactes ou lors de sessions de formation. Ils bénéficieraient certainement de l’existence d’un standard consensuel. Tout dépend de la qualité de l’aménagement normatif proposé. Il faut, de plus, soumettre les termes nouveaux à l’épreuve du temps et laisser celui-ci faire son œuvre de polissage et de peaufinement.

Certes, la constitution d’une terminologie française n’empêcherait pas la mise sur pied d’un vocabulaire parallèle chinois-français qui aurait pour but d’établir et de maintenir une correspondance claire et univoque entre un terme d’origine chinoise et un terme d’origine française. Les diptyques lexicaux concourraient certainement à la réduction, sinon à l’élimination, des erreurs dans la pratique, erreurs qui peuvent être reliées à une mauvaise interprétation notionnelle de certains emprunts moins familiers ou utilisés abusivement par nombreux auteurs pour dénommer plusieurs concepts simultanément (ex. : 1. jing / 2. jing, 1. qi, 2. qi, 1. shen / 2. shen, 1. t’chi / 2. t’chi). On le sait, l’homonymie n’est pas la meilleure amie de la terminologie. Ce type de vocabulaire aurait aussi l’avantage d’éviter le flottement excessif entre les emprunts au chinois et les termes français dispersés au fil des textes.

4.2 Exemples de temes pouvant être normalisés

Comment faire un choix judicieux parmi la panoplie de synonymes susceptibles d’être normalisés? Plusieurs critères de sélection linguistiques et extralinguistiques ont été mis de l’avant pour retenir le terme le plus apte à survivre : la dérivabilité, la compositionnalité, la fréquence, la maniabilité, l’internationalité, etc. En général, un seul critère ne suffisant pas à trancher, il est souhaitable de donner la priorité aux termes qui semblent le mieux adaptés aux concepts qu’ils identifient. Il est clair toutefois qu’une certaine subjectivité ne saurait être exclue d’une telle prise de position.

L’établissement d’un vocabulaire double chinois-français suppose qu’idéalement il faudrait favoriser l’implantation d’un terme chinois et d’une unité parallèle française pour chaque notion, dans le but d’uniformiser la terminologie ainsi façonnée. En raison de la provenance de cette sphère d’activité, il existe toujours un ou des termes pinyins pour dénommer chaque concept. Cependant, il y a des cas pour lesquels il est pertinent de contourner la règle des doublets, et cela pour des raisons historiques ou autres, notamment parce qu’aucun terme français n’a encore vu le jour. Par exemple, les termes yin et yang sont tellement répandus dans la documentation et ils dépassent si largement le domaine, qu’il semble évident de les normaliser sans concurrents, ni chinois ni nationaux. Ainsi, yin qi et yang qi, inn et iang seraient probablement éliminés sans objection de quiconque. Au surplus, aucune forme française ne paraît jamais avoir été proposée pour être substituée à ces deux mots phares de la pensée chinoise —le corpus de dépouillement n’en n’a fourni aucune. Après deux siècles et demi de présence en français, ces deux emprunts possèdent un tel prestige qu’ils sont indélogeables, d’autant qu’ils forment consensus chez les praticiens et les chercheurs. Personne ne semble jamais avoir pensé proposer des équivalents français. Par ailleurs, yin et yang étant le plus souvent en interrelation, il convient de stabiliser leur graphie sous la forme yin yang lorsqu’il sont syntagmatiquement conglomérés, comme dans théorie du yin yang, loi du yin yang. Toutes les autres combinaisons, telles yin-yang, inn-yang, [théorie, loi...] du yin et du yang, devraient être écartées. Ces exemples entérinent le caractère hybride de la terminologie acupuncturelle.

En revanche, certains syntagmes croisés devraient être rayés du vocabulaire normalisé. C’est ainsi que zong qi pourrait supplanter sans inconvénient énergie zong. Quant à la formation française souffle ancestral, il y serait souhaitable qu’elle cède sa place au syntagme énergie ancestrale, plus moderne, plus fréquent et beaucoup plus pertinent au plan paradigmatique.

Les exemples qui précèdent sont d’ordre purement lexical. On peut aussi songer proposer un modèle de combinaison symagmatique à base d’unités hybrides ou françaises. Sans aucun doute, la formule à privilégier est-elle de l’ordre « nom + adjectif ». Cette structure est la plus productive du corpus avec 63 occurrences sur 145 unités lexicales complexes, soit 43,45%. Ce schéma binaire rassemble à lui seul 32,64% de tous les termes du corpus (63/193). Les 31 syntagmes empruntés « mot chinois + mot chinois » (ex. : jing mai, zang fu) ne sont pas comptabilisés dans ce lot; ils représentent 21,38% des Iexies complexes. En privilégiant le modèle nom + adjectif, la terminologie relative à l’énergie et aux méridiens, par exemple, pourrait être mieux « paradigmatisée » :

Les termes homonymes homographes posent eux aussi de sérieuses difficultés. Pour bien faire et respecter le principe fondamental de l’univocité, il faudrait éliminer l’un des deux termes pinyins ou français existants quand des concepts différents, si proches soient-ils, sont rendus par des homonymes. Si l’on prend, par exemple, les couples 1. qi et 1. énergie ainsi que 2. qi et 2. énergie, on pourrait réserver le premier groupe à la notion d’ « énergie universelle » et remplacer le second, qui exprime celle d’« énergie circulant dans l’organisme », par les dénominations qi de l’organisme et énergie de l’organisme —ou mieux par *qi organique et *énergie organique (formes non attestées dans le corpus), si l’on désire aussi s’aligner sur le principe de la structure nom + adjectif évoqué plus haut. Deux raisons justifient cette proposition :

  1. Les notions sous-jacentes sont tellement proches et dépendantes l’une de l’autre —il s’agit, en effet, de la même énergie, la seconde étant plus spécifique, car elle implique que cette énergie circule dans l’organisme— qu’il faut les dénommer à l’aide de termes voisins et situés dans un rapport d’hyperonyme à hyponyme, autrement dit de générique à spécifique, de manière que leur degré de parenté conceptuelle soit immédiatement transparent.
  2. La notion d’ « énergie circulant dans l’organisme » requiert une dénomination explicite qui laisse voir un degré de précision notionnelle plus élevé. Le déterminant organisme (ou *organique) vient spécifier le sens du syntagme; la relation entre le terme et la notion est ainsi plus perceptible.

Le besoin de précision s’exprime également dans l’exemple suivant, qui contredira le principe que le terme le plus court —critère de maniabilité— doit toujours être favorisé. À l’heure actuelle, les équivalents français les plus usuels des termes zang et fu sont organes et entrailles. Un meilleur rapport terme/notion exigerait que l’on précise ces unités en les dénommant organes-trésor et entrailles-atelier. Les dénominations allongées deviennent plus significatives, les organes ayant pour fonction d’emmagasiner l’énergie fabriquée par les entrailles. « Le composé N[om]-N[om], dit aussi mot-tandem, est une des caractéristiques des langues fonctionnelles contemporaines non esthétiques, dans la mesure où il y a accent sur la concision. C’est le cas en langue technoscientifique, en langue usuelle et en langue de la réclame et de consommation » (Kocourek 1991 : 133). Les deux termes suggérés reflètent adéquatement, par leur structure, la notion chinoise qui leur correspond. En ce qui a trait à l’orthographe, il faudrait aussi choisir parmi les quelques variantes suivantes :

Emprunts au chinois Mots français
fu entrailles-atelier
entrailles atelier
entrailles-ateliers
entrailles ateliers
zang organes-trésor
organes trésor
organes-trésors
organes trésors

4.3 Quelle francisation pour les emprunts?

Les propositions d’aménagement normatif en faveur de l’intégration des termes pinyins dans le vocabulaire français de l’acupuncture nous forcent à nous demander jusqu’où doit aller la nationalisation des emprunts, surtout lorsque la langue de référence fonctionne d’une manière totalement différente de la langue d’accueil. Il a déjà été fait état que les sinismes ne se plient pas à la loi du nombre grammatical par l’ajout d’un -s lors de leur réemploi en français. Les formes, toutes des substantifs dans la langue d’arrivée possèdent déjà leur marque du pluriel, mais c’est celui de la langue de départ, comme c’est le cas des mots inuit, pluriel de inuk en inuktitut ou de fedayin, pluriel de fedaïen arabe. Un seul terme fonctionne normalement en français et c’est king qui fait kings au pluriel. Il serait préférable de normaliser la plurialisation de tous les emprunts par l’ajout d’un -s. Cette marque en ferait des mots bien français et elle éviterait toute tergiversation. « Admettre des mots étrangers n’est donc ni une catatrosphe ni une trahison envers nos traditions. Le tout est de les adapter de telle sorte qu’ils s’assimilent au reste du vocabulaire français et n’y fassent pas figure d’éléments erratiques » (Sauvageot 1978 : 141).

En revanche, du point de vue linguistique, il ne serait pas de bon ton de pousser l’intégration jusqu’à préférer les termes pinyins qui démontrent une plus grande adaptation phonétique et graphique au français, tels tsang (zang), fou (ju), tchi ou t’chi (qï), tching pié (jing bie), pour la seule et unique raison qu’ils risqueraient d’être rejetés systématiquement par les spécialistes; ceux-ci n’affectionnent que les termes pinyins officiels, dans le but avoué de respecter le domaine, qui est chinois, et aussi parce qu’ils croient que s’ils étaient les seuls termes utilisés dans les textes français, cela éviterait beaucoup d’erreurs de traduction et d’interprétation. Corollairement, on peut imaginer que cette opacité lexicale protège la spécialisation du domaine, qu’elle entretient l’aura et le mystère dont aiment s’entourer certains chercheurs, particulièrement lorsque la science provient d’horizons lointains qui font rêver les humains ordinaires.

5. Conclusion

La description de quelques caractéristiques du vocabulaire de l’acupuncture a fait ressortir deux grandes dominantes dans la gestation, la formation et le fonctionnement de cette terminologie : la multiplicité des formes synonymiques et la présence permanente et marquée des emprunts à la langue chinoise —les sinismes. Il résulte des observations que ni la synonymie, ni l’emprunt et son palimpseste, le calque, ne peuvent être systématiquement éliminés des terminologies qui prennent leur source dans des langues étrangères et qu’il faut transposer en français. L’aménagement peut s’accomplir intelligemment et harmonieusement, et sans que l’éradication des synonymes ait pour résultat une sécheresse lexicale qui répondrait trop froidement à la fameuse équation de l’univocité : un terme ⇔ une notion. De trop nombreuses considérations extralinguistiques entrent enjeu pour que la pratique obéisse aveuglément aux règles de la théorie. Nul n’est censé ignorer la loi, mais il arrive parfois qu’il faille l’interpréter ou que les circonstances conduisent les parties à les réviser ou à les amender pour le bien-être des citoyens. Patients et praticiens de l’acupuncture seront sans doute en harmonie au sujet de la nécessaire convivialité des mots chinois et des mots français pour bien structurer le vocabulaire de ce noble et très ancien domaine des connaissances humaines.

Bibliographie

Abstract (anglais)

The authors study a few characteristics of French acupuncture vocabulary. Their observations are based on a corpus of texts gathered from approximately twenty works. The contacts between two languages with extremely divergent systems give rise to many borrowings, thereby increasing the number of synonyms in the receptor language, in particular given the necessity to Romanize the writing system of the borrower language. Transcribing Chinese ideograms into French causes virtually insurmountable phonological spelling, grammatical, morphological, syntactic and other difficulties. Synonymy and borrowing are described critically by use of a Romanization protocol. They are examined from the standpoint of language planning and the internal functioning of an emerging terminology, partially based on foreign lexical units. A few directions are proposed to facilitate the standardization of this LSP vocabulary.

Keywords: Acupuncture, borrowing, calque, hybrid words, language planning, pinyin, standardization, synonymy, transcription, word formation

La place du syntagme dans le dictionnaire de langue

... a term should be as short as possible and not longer than necessary ... (Sager, 1979, p. 52)

1. Introduction

L’objet de cette communication consiste à examiner la place du syntagme, et plus spécifiquement du syntagme terminologique (ST), dans les dictionnaires de langue ou mieux dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM). Le syntagme sera ici défini comme étant « un groupe de mots séparés par des blancs et qui sont syntaxiquement liés tout en identifiant une notion unique dans un domaine déterminé du savoir » (Boulanger, 1988a : 2). Le syntagme est donc une suite de signifiants discontinus empmntant la physionomie d’une séquence syntaxique à combinaisons variables suivant les groupes de mots et à signifié unique et constant. La dénomination syntagme recouvre les synonymes proposés par d’autres linguistes : c’est la lexie complexe de Pottier, la synapsie de Benveniste, le synthème de Martinet, l’unité phraséologique de Dubois, l’unité syntagmatique de Guilbert, etc. (Kocourek, 1982 : 117; Boulanger/Nakos, 1988). La forme composée apparaît aussi fréquemment dans la littérature scientifique européenne. Ce dernier terme n’est cependant que partiellement synonyme de syntagme. L’un comme l’autre relèvent par ailleurs de la polysémie; ce qui ne réjouit guère les terminologues préoccupés par l’équation : un terme ↔ un concept. Dans la suite de l’exposé, j’utiliserai le terme syntagme et quelques autres variantes comme terme complexe, forme complexe, etc.

La langue, dans ses dimensions générale et spécialisée, propose aux locuteurs des masses d’unités complexes qu’il faut mémoriser et maîtriser à l’égal des formes simples, des locutions, des proverbes et des autres constructions qui font appel à des séquences de mots disjoints; point de vue, bon vivant, accident de parcours, violon d’Ingres sont aussi sémantiquement monolithiques que tourner au vinaigre, à visage découvert, de vieille souche, jamais de la vie ou Quand le diable devient vieux, il se fait ermite (« il est facile de renoncer au plaisir quand on ne peut plus le goûter » (PR). Une proportion considérable de mots complexes pénètrent dans les DGM. Alain Rey estime qu’un répertoire de 80 000 entrées, comme le GRLF, abrite quelque 500 000 ST dans le corps des articles (Rey, 1985a : XXIV, n. 6). L’évaluation toute intuitive du lexicographe robertien n’inclut pas les syntagmes qui appartiennent à la langue générale. Leur nombre est sans nul doute fort élevé.

Comme j’ai déjà abordé ailleurs la question du statut du syntagme dans la macrostructure des DGM (voir Boulanger, 1988a), la présente incursion balisera la microstructure, c’est-à-dire le « programme systématique de présentation et de traitement des unités » (Rey, 1977 : V-31). Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de réanimer deux idées :

1. Une recherche rapide et partielle au sujet des différentes catégories d’entrées dans cinq dictionnaires de langue récents montre que le syntagme occupe environ 1% de la nomenclature totale (Boulanger, 1988a : tableaux 3 et 4). « Ce type de formations composées [les syntagmes] n’était pas reconnu dans la lexicographie traditionnelle; celles-ci étaient recensées à l’intérieur des articles comme séquences phraséologiques servant d’exemples à l’appui du classement sémantique. La linguistique moderne a dégagé la spécificité de ces formations sans parvenir encore à bouleverser la présentation des dictionnaires » (Guilbert, 1971 : LXVII). À titre d’exemple, le mot homme, prolifique sur le plan syntagmatique, n’a pas droit à une seule entrée sous l’une ou l’autre de ses apparences complexes dans le PLI89 et le MR88. Les articles s’étendent sur deux-tiers de colonne; ils recèlent respectivement douze et 23 syntagmes construits à l’aide du mot homme dans le rôle de la base ou de l’expansion. Au total, on recense 29 formes différentes (les formes communes portent l’astérique dans le tableau 1). Le signe moins placé entre crochets [-] signale que le syntagme est répertorié dans le dictionnaire sous l’autre composante. Trois unités du GRLF se retrouvent ailleurs (grand homme, homme de main et homme de troupe) tandis que huit unités du PLI subissent le même sort (homme de bien, homme de génie, homme de la rue, homme de lettres, homme de peine, jeune homme, vieil homme (sous vieux) et voix d’homme). Aucune des formes en question n’est commune aux deux dictionnaires. Afin de compléter le carrousel, il resterait à vérifier les syntagmes qui ont les honneurs des articles consacrés à chaque élément autonome qui les compose. Cette recherche est en cours.

Tableau 1 : Le syntagme homme dans le PLI89 et le MR88
homme GRLF PLI *
~ à femmes + -
~ d’action + + *
~ d’affaires + + *
~ de bien + [-]
~ de Cro-Magnon - +
~ de génie + [-]
~ de la rue + [-]
~ de lettres + [-]
~ de loi + + *
~ de main [-] +
~ de peine + [-]
~ de science + -
~ d’État + + *
~ de troupe [-] +
~ du jour + -
~ du monde + + *
~ du peuple + -
~ du rang - +
~ marié + -
âge d’~ + -
droits de l’~ + -
Fils de l’~ + + *
grand ~ [-] +
jeune ~ + [-]
parole d’~ + -
premier ~ - +
vêtement d’~ + -
vieil ~ + [-]
voix d’~ + [-]
29 23 12 6

2. Le syntagme constitue la caractéristique dominante en terminologie. Les statistiques compilées à propos de différents corpus montrent que le pourcentage moyen de ST pivote autour de 80% de la masse des termes répertoriés dans une sphère de la connaissance (voir Boulanger, 1988a, tableaux 1 et 2). Aucune statistique n’est disponible en ce qui concerne la proportion de syntagmes en langue générale.

2. Autopsie du syntagme

Un volume assez considérable de formes complexes passe dans les DGM. Le lexicographe doit donc définir des modalités d’intégration et de traitement qui puissent correspondre à son programme dictionnairique et satisfaire le public consulteur. En lexicographie française, la tradition veut qu’on n’accorde pas spontanément le statut d’entrée à tous les syntagmes, généraux comme spécialisés. Ces formes libres unies par un contenu sémantique et une liaison syntaxique qui caractérisent leur fusion n’ont pas fait l’objet de « critères de délimitation entre celles qui accèdent au statut d’entrée et celles qui en sont écartées » (Guilbert/Lagane/Niobey, 1971 : III). S’ils existent, ces critères sont pour le moins imprécis ou ils ne sont jamais évoqués dans les discours prélexicographiques. L’un des critères avancés est la prédominance de la forme simple ou continue du mot sur le sens. « La définition des unités composées, en effet, n’est pas fixée d’une manière indiscutable. La lexicologie traditionnelle reconnaît comme mots composés ceux dont les termes constituants peuvent être soit soudés (portefeuille), soit unis par la marque graphique du trait d’union; ils sont recensés à leur ordre alphabétique comme unités indépendantes. Les unités formées de plusieurs éléments lexicaux autonomes [...] sont recensées sous l’adresse du premier terme constituant. À peine une évolution récente, dont ce dictionnaire [le GLLF] s’est fait l’écho, amène-t-elle à considérer chemin de fer et pomme de terre comme des entrées séparées » (Guilbert, 1971 : IX).

Ainsi si l’on convient qu’un grand nombre de syntagmes sont élaborés à l’aide d’unités générales autonomes en langue, c’est-à-dire qu’elles fonctionnent aussi comme des mots individualisés déjà disponibles dans le fonds commun du lexique, ou virtuelles en raison de leur caractère néologique, et, le plus souvent polysémique du point de vue lexicographique, on considérera leur association comme normale et réalisable par le locuteur au gré de ses besoins discursifs et selon les mêmes mécanismes de formation auxquels il recourt pour créer des unités simples. Cette conception entraîne que chaque segment du dérivé syntagmatique peut être répertorié à sa place alphabétique dans le dictionnaire de langue. La refragmentation du terme complexe en ses parties constituantes élimine le plus souvent les joncteurs syntaxiques qui jouent pourtant un rôle fondamental en tant que courroie de transmission lors de l’établissement du sens du syntagme. Cette fonction est aussi primordiale que le contexte situationnel extralinguistique. À titre d’exemple, dans le Vocabulaire des papiers et cartons (Côte, 1983), il y a 108 ST dérivés de la base carton. Les expansions utilisent un total de 112 constituants différents auxquels s’additionnent 5 joncteurs produisant 63 occurrences syntagmatiques (à [au] avec 35 apparitions, de [de la, de l’] avec 17 apparitions, pour, avec neuf apparitions, sur et une avec une attestation chacun). Par expansion il faut entendre aussi bien une forme libre comme jute, contrecollé ou bloc-notes qu’un morphème lié comme mi-, mono(-) ou simili(-) qui ont été détachés de leur élément lexical dans le corpus étudié ici. Le GRLF enregistre la totalité des formes en entrées indépendantes tandis que le PLI en retient 99. Aucun mot n’est rejeté par les deux dictionnaires. La liste alphabétique de toutes les unités et des éléments de formation est dressée dans l’annexe. Elles sont accompagnées de la catégorisation lexicale (67 noms, 39 adjectifs, deux verbes, quatre préfixes) et de l’indicatif de fréquence. Les joncteurs n’apparaissent pas dans la liste tandis que les expansions elles-mêmes syntagmatiques ont été fragmentées et comptées comme des mots simples (ex. : boîte d’allumettes > boîte et allumette; carte postale > carte et postal). Les composés soudés ou unis par le trait d’union sont restés intacts (ex. : contre-collé, bloc-notes); Les dérivés à préfixes liés ont été décomposés (ex. : monocouche > mono-, couche; simili-chêne > simili-, chêne). Enfin, la forme canonique a été rétablie (ex. cartes > carte; perforée > perforé). La réunion des formes simples en agrégat syntagmatique n’est cependant pas toujours prévisible et elle pose des problèmes au plan sémantique, difficultés que les consulteurs de dictionnaires souhaitent justement voir résolues dans leur outil de référence préféré. Si carton blanc, carton à calendrier et carton ondulé se décodent aisément à partir des sens premiers des éléments, il n’en va pas de même de tous les assemblages, tant s’en faut. Que déduire de carton fossile (« Carton composé de fibres d’amiante uniquement ou de fibres d’amiante mélangées avec des liants ou charges, utilisé comme isolant thermique et électrique en raison de son haut degré d’incombustibilité » (Côte, 1983 : 13), de carton à crachoir (« Carton imperméable, le plus souvent ciré, servant à fabriquer les gobelets que l’on place dans les petits crachoirs utilisés dans les hôpitaux et que l’on jette après usage » (Côte, 1983 : 54)) et de carton diélectrique (« Carton dur et dense servant d’isolant électrique » (Côte, 1983 : 29)? Les sens de ces syntagmes sont loin de se laisser deviner de la simple projection faite à l’aide des informations sémantiques recueillies dans les DGM pour chacun des exemples cités.

3. De la macrostructure à la microstructure

S’il est souhaitable d’améliorer le statut du syntagme dans les DGM, c’est sûrement au sein de la microstructure que les hésitations sont les plus perceptibles et que les règles sont les plus difficiles à structurer.

Une spectroscopie de l’article de dictionnaire révèle rapidement que le syntagme peut loger dans presque toutes les rubriques microstructurales, à l’exception bien entendu de la prononciation et de la catégorisation lexico-grammaticale, quoiqu’on y trouve des traces indirectes parfois (voir MR : grand appartement : [ɡʀɑ̃tapaʀtəmɑ̃], sous grand et GRLF : 3. Pandore (boîte de) : loc. nominale). La sous-entrée, l’exemple construit ou littéraire et la définition sont les rubriques qui accueillent le plus fréquemment les contingents lexicaux sémantiquement figés.

À ce stade, il est également bon de rappeler que le syntagme n’est pas l’unique groupe de mots ayant un sens personnalisé, tout en étant syntaxiquement liés, qui figure dans les articles : les locutions, les proverbes, les phraséologismes, les constructions diverses sont également catalogués. Les deux premières catégories d’expressions sont souvent labellisées (voir l’origine de ce mot dans Boulanger, 1988b) à l’aide des abréviations loc. et prov., sort enviable qui est loin d’être réservé aux unités complexes. Voir par exemple l’article chèque dans le GRLF : Loc. fig. Donner un chèque en blanc à qqn.

Afin d’illustrer l’importance et les rôles du syntagme dans les DGM, j’ai choisi d’examiner l’article chèque dans le GRLF. Le texte occupe les deux-tiers d’une colonne. En ne comptabilisant pas les formules phraséologiques comme émettre un chèque et faire porter un chèque au crédit de son compte ainsi que la locution citée précédemment, on repère 32 dérivés complexes dûment « coalescencés » sémantiquement. (L’évaluation de leur degré de figement sémantique n’est redevable qu’à moi seul.) Parmi les 32 complexes lexicaux, 26 sont construits à l’aide du terme chèque, qui sert de base à vingt occasions et d’expansion déterminative à six reprises. Les six syntagmes restants font appel à d’autres termes que chèque (voir le tableau 2).

Les syntagmes ont également été classés dans une grille de modèles de base emprunté à Louis Guilbert (voir Guilbert, 1970). Un septième type, assimilé par Guilbert aux structures à bases nominales, a été ici considéré. Les raisons évoquées par le regretté linguiste pour fusionner les modèles à base verbale aux schémas nominaux ne résistent pas toutes à l’analyse, particulièrement dans les technolectes. Ils ne peuvent pas tous être nominalisés à partir de la forme passive du verbe qui fournit un substantif déverbal; ainsi la phrase ce qui fait que les fonds sont appelés se transforme en appel de fonds alors que la phrase ce qui fait que le versement est appelé, qui est aussi nominalisable, n’est pas nominalisée en *appel de versement dans le domaine bancaire; le groupe appeler un versement est privilégié par les utilisateurs. Il en va de même de ce qui fait que le rappel est sonné qui ne se transforme pas puisque dans ce cas, il n’existe pas de déverbal de sonner, ni de substitut qui ferait référence à « un radical différent de celui du verbe de base » (Guilbert, 1971 : LXVII; voir aussi l’analyse transformationnelle des locutions verbales avancée par l’auteur à la p. LXVIII).

La grille illustre la fréquence et le pourcentage pour chaque modèle (voir le tableau 3). Le numéro du schéma binaire est le même qui apparaît dans le tableau 2.

Des six modèles binaires guilbertiens, quatre sont représentés dans le minicorpus témoin tandis que deux sont absents. On en trouve cependant de nombreuses attestations ailleurs dans le GRLF : petit déjeuner* pour le modèle 5, permis* de conduire pour le

Tableau 2 : Les syntagmes dans l’article chèque du GRLF
Syntagme Modèle Structure
1. chèque + X
~ à ordre 1 s
~ au porteur 4 s
~ bancaire 2 s
~ barré 2 s
~ certifié 2 s
~ circulaire 2 s
~ de cavalerie 1 s
~ de complaisance 1 s
~ de retrait 1 s
~ de virement 1 s
~ de voyage 1 s
~ documentaire 2 s
~ en blanc 1 s
~ en bois 1 s
~ nominatif 2 s
~ postal 2 s
~ postal d’assignation 1 c
~ prébarré à l’impression 4 c
~ sans provision 1 s
~ visé 2 s
2. X + chèque(s)
carnet de ~s 1 s
formule de ~ 1 s
payer par ~ 7 s
versement par ~ 1 s
3. X + chèque(s) + X
bureau de chèques postaux 1 c
compte chèque postal 3 c
4. autres combinaisons
agent de change 1 s
barres parallèles 2 s
carte blanche 2 s
compte postal 2 s
dispositions légales 2 s
établissement financier 2 s

modèle 6. Enfin, les syntagmes simples (28/32 ou 87,5%) l’emportent largement sur les structures plus complexes (4/32 ou 12,5%), c’est-à-dire des syntagmes eux-mêmes dérivés de constructions bipolaires.

Dans le tableau 2, les lettres [S] et [C] identifient l’agencement primaire ou l’agencement plus développé.

Tableau 3 : Typologie des syntagmes : modèles binaires
Modèle Nombre Pourcentage
1. nom + joncteur + nom 15 ~47%
2. nom + adjectif 13 ~41%
3. nom + ∅ + nom 1 ~3%
4. nom + joncteur + prédéterminant + nom 2 ~6%
5. adjectif + nom 0 0%
6. nom + joncteur + verbe 0 0%
7. verbe + joncteur + nom 1 ~3%
32 100%

4. Place du syntagme dans l’article

Le minicorpus scruté montre que le syntagme peut prendre place dans différentes rubriques et sous-rubriques citées ci-dessous en ordre décroissant d’occurrences observées (voir aussi le tableau 4) :

Rubrique Précision Contenu
exemple exemple construit syntagme-exemple chèque bancaire, payer par chèque
segment phrastique Un carnet de chèques.
phrase nominale Des chèques de voyage en dollars, en yens.
contexte terminologique complet non référencé Les dispositions légales en vigueur ont répandu, depuis 1979, l’usage des chèques « prébarrés » à l’impression.
citation littéraire chèque en blanc, citation de Roger Garaudy pour le sens figuré
définition établissement financier, agent de change, bureau de chèques postaux
réseau analogique → Donner carte* blanche
sous-entrée chèque postal, chèque de voyage
locution Donner un chèque en blanc à qqn
indicatif de région (Au Canada). Chèque visé

Un même syntagme peut être retrouvé dans plus d’une rubrique car sa fonction peut changer. Chèque en blanc a été repéré dans un exemple lexicographique qui joue le rôle d’une sous-entrée suivie de sa définition et précédée de la date de première attestation (1953), dans une locution figurée et dans une citation littéraire. Outre ses trois occurrences, ce syntagme constitue à lui seul un sous-article au sein de l’article chèque. Il en va de même pour chèque de voyage pour lequel on fournit la date d’apparition (1953) et l’origine (de l’anglais traveller check).

Il est parfois fort difficile de distinguer la véritable sous-entrée, repérable grâce à l’information codée que recèle le recours aux petites majuscules (chèque postal), de la sous-entrée caméléon qui emprunte la couleur des italiques, indice habituel de l’exemple (chèque en blanc). En principe, le code lexicographique stipule que les jeux de caractères alternent suivant une procédure rigoureuse qui permet une identification rapide des rubriques et de l’information transmise.

En outre, certains syntagmes-exemples sont prolongés par une définition qui relaie l’équivalent sémantique complet. Cette définition reprend la base du syntagme comme genre prochain (chèque en blanc : « chèque que le tireur a signé sans indiquer la somme que le tiré devra payer ») tandis que d’autres n ’énumèrent que les différences spécifiques ou ils appartiennent au type de définition relationnelle (chèque certifié, « sur lequel le tiré certifie que la provision du tireur permet de payer le chèque »; chèque de virement et surtout chèque barré qui est suivi d’un segment définitionnel d’un haut degré technolectal). L’utilisation de la « demi-définition » est un choix méthodologique. Alain Rey l’explique comme étant « une sorte de glose [...] analysant un surplus de sens ajouté à ce qui vient d’être défini » (Rey, 1985a, p. XXXIV), c’est-à-dire à la base chèque.

Rubrique Précision Occurrences
exemple exemple construit syntagme-exemple 22
segment phrastique 1
phrase nominale 1
contexte terminologique complet 1
citation littéraire 1
définition 6
réseau analogique 5
sous-entrée 2
locution 1
indicatif de région 1

Trois syntagmes voient l’une de leurs composantes affublée d’un astérisque qui renvoie à l’autre élément consigné dans le dictionnaire (chèque en bois*, chèque sans provision*, chèque à ordre*). Sous bois, chèque en bois est défini : « chèque sans provision » et il n’y a pas de renvoi à chèque. Chèque sans provision est défini sous ce dernier terme. Malgré l’astérisque de réciprocité, l’article ordre ne récupère pas le syntagme chèque à ordre.

À l’inverse, des syntagmes non marqués à l’aide d’un astérisque se retrouvent aussi sous l’autre forme indépendante : chèque au porteur est inclus dans l’article porteur avec un renvoi à chèque; chèque bancaire apparaît sous bancaire avec l’indication : par opposition à chèque postal mais il n’y a pas de renvoi à chèque; chèque barré est sous 1. barrer sans renvoi réciproque; chèque de cavalerie est défini sous cavalerie sans renvoi à chèque; chèque de complaisance est défini sous le dernier élément sans renvoi; etc. On voit déjà poindre ici la nécessité d’intégrer davantage l’informatique à la démarche de rédaction des articles lexicographiques.

L’astérisque sert aussi à identifier le mot-pivot sous lequel trouver une information (carte* blanche dans la locution donner carte* blanche). Il peut enfin arriver que seul le contexte d’utilisation présente un syntagme dont il n’est pas fait mention ailleurs dans l’article (chèque prébarré à l’impression est révélé dans le contexte terminologique).

Un survol rapide de quelques articles montrent que le syntagme est présent en d’autres lieux de la microstructure :

5. Conclusion : y a-t-il un avenir pour le syntagme en lexicographie?

L’insertion du syntagme dans un DGM relève d’une décision à deux paliers :

1. Faut-il considérer le syntagme comme un objet lexicographique? 2. Si oui, prendra-t-il place dans la macrostructure ou dans la seule microstructure et quel traitement recevra-t-il? Dans l’article, il aura un statut de dépendance à l’égard d’un mot-pivot qui servira de fil d’Ariane pour accéder au complexe. Il pourra alors apparaître dans plusieurs rubriques. De nombreux syntagmes sont cependant traités sous chacune de leurs composantes lexicales, ce qui est loin d’être économique mais semble rendre pour le moment de précieux services aux consulteurs.

Indéniablement, le syntagme est un objet lexicographique. On le trouve en macro-et en microstructure. « Lorsque le syntagme est lexicalisé, le lexicographe se doit de le définir comme il définit l’entrée. Sans cette définition son statut reste quelconque » (Rey-Debove, 1971, p. 303). Plus encore, le processus de lexicalisation ne peut pas être dissocié de la cohésion sémantique, de la référence au contenu de la réalia ou de la notion dont les propriétés se définissent par opposition aux traits propres à d’autres unités. La présence de l’expansion déterminative est obligatoire et nécessaire pour exprimer les caractères sémantiques qui circonscrivent complètement l’objet et le hiérarchise par rapports à d’autres qui appartiennent à la même sphère notionnelle (voir Guilbert, 1971, p. LXIX). Il est clair cependant qu’en lexicographie générale, le réseau notionel dégagé n’a pas le même objectif classificatoire qu’en terminographie. Le DGM décrit le fonctionnement des unités de la langue; ce n’est qu’accessoirement qu’il réfère aux classes d’objets de l’univers (voir Rey, 1985b).

De plus, le lexicographe a besoin du syntagme pour élaborer ses énoncés lexicographiques (définition, remarques, interventions diverses, etc.). Le dictionnariste est aussi un écrivain, un manieur de mots qui puise au même réservoir que tous ceux qui écrivent et rédigent. Ainsi dans l’article cheval du MR, on retrace les syntagmes animal de trait, animal de transport, race pure, santé de fer, unité de travail, viande de cheval et course à cheval, tous utilisés pour discourir sur le mot cheval qui est le sujet de l’article. La présence des formations complexes dans les dictionnaires n’est pas une lubie, ni une fantaisie. Elles sont plus que des objets linguistiques à décrire se présentant au lexicographe selon des formules variées. Elles sont elles-mêmes des éléments-clés de l’appareil de description et du discours lexicographiques. Tous les rédacteurs de dictionnaires en conviennent. Mais pour le moment leurs constats s’arrêtent au palier métalinguistique dont les règles sont dictées par la lexicologie traditionnelle. La prise en compte de plus en plus évidente de l’aspect sémantique forcera les lexicographes à franchir la frontière du mot graphique pour octroyer au syntagme la juste place qui lui revient dans les dictionnaires de la langue française, renforcissant ainsi les intelligences avec la terminographie.

6. IDLL et artisanat lexicographique

Les lexicographes façonnent des dictionnaires, c’est-à-dire des instruments du savoir, des produits qui véhiculent la langue et transmettent la vision du monde que se forge chaque communauté linguistique. Les dictionnaires renferment donc en filigrane des mots l’histoire des civilisations, tant dans les dimensions du permis que dans celles de l’interdit (voir Boulanger, 1986). Depuis des siècles, les dictionnaristes œuvrent artisanalement. Longtemps avant la forte poussée expansionniste de l’informatique et de ses outils logiciels, les dictionnaires imprimés constituaient à leur manière une industrie de la langue, de la culture et de la connaissance dont le poids n’était pas négligeable dans l’économie des sociétés européennes. « Terminologie et lexicographie sont des outils de développement de la langue et peuvent, à ce titre, être classées parmi les activités et les produits des industries de la langue » (Auger, 1988 p. 12). Il paraît opportun de tenir compte d’une manière un peu plus affirmée du sens plus « ancien » mais jamais enregistré du syntagme industrie de la langue, à savoir l’introduction des dimensions relatives aux recherches lexicographiques, et même grammaticales, ainsi que leurs produits.

À n’en pas douter, il existe deux visions du concept des « industries de la langue » : la première est une perception informatique qui veut que les IDLL consistent à traiter une langue naturelle à l’aide de l’ordinateur et pour l’ordinateur, que l’intervention de ce dernier soit centrale ou périphérique; la seconde est une perception linguistique qui stipule que les IDLL sont un ensemble d’activités « visant à concevoir, fabriquer et commercialiser des appareils et des logiciels qui manipulent, interprètent et génèrent le langage humain, aussi bien sous sa forme écrite que sous sa forme parlée » (L’Homme, 1988, p. 71). Les produits qui naissent de l’activité industrielle doivent être diffusés et rejoindre les publics pour lesquels ils sont conçus.

Dans l’exposé qui a précédé, on a pu montrer que les formes composites (constructions, syntagmes, expressions, locutions, etc.) « que le lexicographe met en cage et en listes » (Rey, 1985a, p. XXXV), jouent un rôle quantitatif et qualitatif prépondérant dans les DGM. Dans plusieurs répertoires, on a entrepris la systématisation des constructions, on a commencé à sortir les mots de leur isolement graphique pour leur donner un statut un peu plus en adéquation avec leur valeur sémantique, notamment en leur ouvrant les portes de la sous-entrée (voir MR : 1. trait : AU TRAIT, À GRANDS TRAITS, TRAIT DE..., AVOIR TRAIT À). En raison de sa coalescence sémantique, le syntagme général ou terminologique réclame la même naturalisation macro- ou microstructurale. Il faudrait le sortir de l’antichambre de l’à-peu-près et le pourvoir de critères rigoureux et constants, appliqués systématiquement et qui en régissent la consignation.

Le renforcement de la présence du syntagme dans les dictionnaires est lié à un aspect des industries de la langue qu’il faut maintenant préciser. La lexicographie générale a tout intérêt à développer des logiciels de découpage des mots qui aillent au-delà de la forme simple pour intégrer des séquences graphiques interrompues. Il est clair que l’un des problèmes les plus difficiles que devront résoudre les logiciels de reconnaissance des mots est sans contredit l’himalaya que représente les assemblages de formations complexes à sens unique. Et lorsque la sémantique se mêle de la partie, on voit poindre le nez de l’intelligence artificielle. Le défi des lexicographes est ici identique à ceux qui ont déjà été identifiés pour d’autres zones de recherche dans le secteur des IDLL. En tant qu’activité linguistique qui doit se pencher sur les comportements morphologiques, syntaxiques et sémantiques des plurimots et en tant que produit commercial, le dictionnaire de langue nécessite un apport informatique en amont et en aval de son élaboration. Perçus sous cet angle, la lexicographie et le dictionnaire sont aussi des créatures des IDLL. Personne ne le contestera lorsque chacun pourra « ouvrir » son Robert ou son Larousse en poussant quelques boutons de la télécommande ou du clavier de son minitel ou en faisant tourner le vidéodisque de son Dictionnaire thématique visuel. Ces gestes seront bientôt quotidiens et naturels. Ils n’appartiennent déjà plus au domaine de l’imaginaire ni à celui de la linguistique-fiction. Ils sont déjà entrés dans l’histoire de la lexicographie et de la linguismatique. Encore faut-il que chaque question trouve sa réponse! C’est à mon sens l’un des grands défis immédiats de la lexicographie.

Bibliographie

Linguistique

AUGER, Pierre (1988) : « Le travail du terminologue amélioré et simplifié », Circuit, no 22, septembre, pp. 12-13.

BOULANGER, Jean-Claude (1986) : Aspects de l’interdiction dans la lexicographie française contemporaine, coll. « Lexicographica », Series Maior, no 13, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, IX + 166 p.

BOULANGER, Jean-Claude (1988a) : « Le statut du syntagme dans les dictionnaires généraux monolingues », (dans ce numéro).

BOULANGER, Jean-Claude (1988b) : « Remarques sur l’aménagement du statut du français en informatique », Annie Bourret et Marie-Claude L’Homme (éd.), Les industries de la langue : au confluent de la linguistique et de 1’informatique, sous la direction de Pierre Auger, avec la collaboration de Carole Verreault], coll. « K », no 9, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, Université Laval, pp. 61-19. BOULANGER, Jean-Claude) et Dorothy Nakos (1988) : « Le syntagme terminologique » : Bibliographie sélective et analytique (1960-1988), coll. « K », no 7, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, Université Laval, 81 p.

GUILBERT, Louis (1970) : « La dérivation syntagmatique dans les vocabulaires scientifiques et techniques, dans Les langues de spécialité (Analyse linguistique et recherche pédagogique) », Actes du stage de Saint-Cloud, 23-30 novembre 1967, Publication du Conseil de l’Europe, Strasbourg, Aidela, p. 116-125. GUILBERT, Louis (1971) : « Fondements lexicologiques du dictionnaire. De la formation des unités lexicales », Grand Larousse de la langue française, Paris, Librairie Larousse, T. 1, pp. IX-LXXXI.

GUILBERT, Louis, René Lagane et Georges Niobey (1971) : « Préface. Un nouveau dictionnaire de la langue française », Grand Larousse de la langue française, Paris, Librairie Larousse, T. 1, pp. I-V.

KOCOUREK, Rostislav (1982) : La langue française de la technique et de ta science, Wiesbaden, Oscar Brandstetter, 262 p.

L’HOMME, Marie-Claude (1988) : [sous la direction de Pierre Auger, Jean-Claude Boulanger et Conrad Ouellon], « Origine et développement des industries de la langue », coll. « K », no 8, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, Université Laval, V + 141 p.

REY, (Alain (1977) : « La terminologie : réflexions sur une pratique et sur sa théorie », Terminologies 76, Actes du Colloque international, Paris-La Défense, 15-18 juin 1976, Paris, La Maison du dictionnaire, pp. V-14-V-40. REY, Alain (1985a) : « Préface », Le Grand Robert de ta langue française, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, 2e édition entièrement revue et augmentée par A. Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert, pp. XVII-XLII.

REY, Alain (1985b) : « La terminologie dans un dictionnaire général de la langue française : le Grand Robert », TermNet News, no 14, pp. 5-7.

REY-DEBOVE, Josette (1971) : Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains, coll. « Approaches to Semiotics », no 13, The Hague/Paris, Mouton, 331 p.

SAGER, Juan Carlos (1979) : « Commentary of Pierre Auger’s Paper, « La syntagmatique terminologique, typologie des syntagmes et limite des modèles en structure complexe » », Table ronde sur les problèmes du découpage du terme, Montréal, 26 août 1978, Ve Congrès de l’Association internationale de linguistique appliquée (AILA), 20 au 26 août 1978, Montréal, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, novembre, pp. 37-52.

Dictionnaires

CORBEIL, Jean-Claude (1986) : Dictionnaire thématique visuel, Montréal, Les Éditions Québec/Amérique inc., 800 p. [DTV]

CÔTE, Normand (1983) : Vocabulaire des papiers et des cartons (anglais-français), coll. « Cahiers de l’Office de la langue française », Québec, Gouvernement du Québec, 79 p.

Grand Larousse de la langue française (1971-1978) : [sous la direction de L. Guilbert, R. Lagane, G. Niobey, avec le concours de H. Bonnard, L. Casati, A. Lerond], Paris, Librairie Larousse, 7 vol., CXXVIII + 6 730 p. [GLLF]

Le Micro-Robert. Langue française plus noms propres, chronologie, cartes (1988), Rédaction dirigée par Alain Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert, XXVII + 1 992 p. [MR]

Petit Larousse illustré (1989, 1988), Paris, Librairie Larousse, 1 680 p. + Atlas. [PLI]

ROBERT, Paul (1985) : Le Grand Robert de la langue française. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, 2e édition entièrement revue et augmentée par A. Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert, 9 vol., LVIII p. + p.v. [GRLF]

ROBERT, Paul (1988) : Le Petit Robert 1. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Nouvelle édition revue, corrigée et mise à jour, Rédaction dirigée par Alain Rey et Josette Rey-Debove, Paris, S.N.L. — Dictionnaires Le Robert, XXXI + 2175 p. [PR]

Annexes

Liste alphabétique des constituants des syntagmes construits avec la base carton (voir Côte, 1983)
Mot Catégorie lexicale Occurrences GRLF PLI Commun aux deux dict.
accumulateur nom 1 + + *
affiche nom 1 + + *
albâtre nom 1 + + *
allumette nom 2 + + *
amiante nom 1 + + *
armé adj. 1 + + *
billet nom 1 + + *
bitumé adj. 1 + -
blanc adj. 1 + + *
bloc-notes nom 1 + + *
bois nom 1 + + *
boîte nom 1 + + *
brillant adj. 1 + + *
bristol nom 4 + + *
brun adj. 1 + + *
brut adj. 1 + + *
buvard nom 1 + + *
cadre nom 1 + + *
calendrier nom 1 + + *
cannelure nom 3 + + *
carrosserie nom 1 + + *
carte nom 3 + + *
chaussure nom 2 + + *
chemin nom 1 + + *
chemise nom 1 + + *
chêne nom 1 + + *
chimique adj. 1 + + *
chiné adj. 1 + + *
cible nom 1 + + *
combiné adj. 2 + + *
comprimé adj. 1 + + *
construction nom 1 + + *
contrecollé adj. 4 + + *
contrefort nom 1 + + *
couche nom 4 + + *
couché adj. 4 + + *
crachoir nom 1 + + *
croquis nom 1 + + *
cuir nom 2 + + *
dessin nom 1 + + *
diélectrique adj. 1 + + *
dos nom 1 + + *
double adj. 4 + + *
doublé adj. 1 + + *
doublure nom 3 + + *
duplex nom 1 + + *
dur adj. 1 + + *
écru adj. 1 + + *
emboutissage nom 1 + + *
entoilé adj. 1 + -
fabriqué adj. 1 + -
face nom 4 + + *
fer nom 1 + + *
fibre nom 1 + + *
fiche nom 1 + + *
forme nom 1 + + *
fossile nom 1 + + *
gabarit nom 1 + + *
gaufré adj. 1 + -
glacis nom 1 + + *
goudronné adj. 1 + -
gris adj. 7 + + *
haut adj. 1 + + *
huilé adj. 1 + -
imprégné adj. 1 + -
impression nom 1 + + *
intérieur adj. 1 + + *
isolant adj. 1 + + *
ivoire nom 2 + + *
jacquard nom 1 + + *
jouer verbe 1 + + *
jute nom 1 + + *
kraft nom 2 + + *
laqué adj. 1 + + *
malle nom 1 + + *
manille nom 1 + + *
maroquinerie nom 1 + + *
massicot nom 1 + + *
matrice nom 1 + + *
mécanique adj. 2 + + *
mi- préf. 1 + + *
mono préf. 1 + -
mou adj. 1 + + *
moulage nom 1 + + *
multi- préf. 1 + -
ondulé adj. 8 + + *
onduler verbe 1 + + *
paille nom 2 + + *
pâte nom 4 + + *
patron nom 1 + + *
perforé adj. 1 + -
plastifié adj. 1 + -
pliage nom 1 + + *
pochoir nom 1 + + *
postal adj. 1 + + *
présentoir nom 1 + + *
revêtement nom 1 + + *
rond adj. 1 + + *
satiné adj. 1 + + *
semelle nom 1 + + *
simili- préf. 3 + -
simple adj. 2 + -
soierie nom 1 + + *
sol nom 1 + + *
stratifié adj. 1 + + *
supérieur adj. 1 + + *
support nom 1 + + *
talon nom 1 + + *
ticket nom 1 + + *
tourbe nom 1 + + *
triple nom 2 + + *
tube nom 1 + + *
112 166 119 99 99

La formation des terminologues : une entreprise permanente

Les 21 et 22 septembre 1988, une centaine de spécialistes des questions de terminologie se trouvaient réunis à l’École de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève afin de faire le point sur l’enseignement de cette discipline qui étend sa zone d’influence dans les universités, les bureaux des gouvernements, les organismes nationaux et internationaux ainsi que dans les entreprises privées (petites, moyennes ou grandes). Cette « Rencontre internationale sur l’enseignement de la terminologie » faisait suite à des colloques du même genre qui se sont déroulés au Canada et en Europe au cours des dix dernières années.

À l’exception de deux conférences plénières intitulées « Terminologie et lexicographie » (Alain Rey) et « Informatique et terminologie » (John McNaught), la rencontre s’est déroulée sous la forme de tables rondes. Il convient d’en rappeler les principaux thèmes :

Tous les participants disposaient d’une série de documents contributifs (articles, plans de cours, schémas de formation, etc.) préalablement distribués et qui servaient de toile de fond aux échanges entre les « tables-rondistes » et les personnes de l’assistance. Les deux jours de discussions ont permis de mettre en relief un certain nombre d’éléments communs dans les programmes de formation tout comme il est manifeste que plusieurs différences existent. Il est utile de mentionner ici les points importants, en dehors du tronc commun, trop connu pour qu’on insiste, qui sont ressortis de ces échanges :

Ces constats n’infirment en rien la solide implantation de la terminologie dans les universités et les liens de plus en plus étroits qui se dessinent entre les institutions universitaires et les employeurs privés ou publics.

Outre les bases communes qui ont été souvent rappelées au colloque, la rencontre de Genève a permis de constater la vitalité de la terminologie et la modernisation des outils de recherche et de formation. D’une part, plusieurs nouveaux visages étaient présents à la rencontre : cette relève souhaitée et attendue augure bien pour l’avenir de la discipline. D’autre part, de nombreuses interventions ont souligné l’introduction effective ou imminente de la terminotique dans le réseau de formation des terminologues; les nouvelles technologies jouent désormais un rôle considérable dans les cursus universitaires.

La Rencontre internationale sur l’enseignement de la terminologie a bien mis en évidence que les universitaires, les praticiens et les employeurs ont opéré leur jonction une fois pour toutes et que la terminologie est devenue un axe majeur des industries de la langue.

Alguns componentes lingüísticos no ensino da terminologia[1]

Introdução

Toda terminologia possui uma finalidade socioprofissional e serve prioritariamente para exprimir saberes temáticos. Como amálgama (ver Sager, 1990), atrela-se a diversos edifícios doutrinários nos quais o componente lingüístico, por si só subdivisível, pode ser isolado para fins de análise. Dando seqüência a esse raciocínio, circunscreve-se a lingüística como um circuito obrigatório na formação e na aquisição de conhecimentos para os futuros terminólogos. Então encontra-se, neste ponto, um primeiro postulado : a terminologia é um campo da lingüística, tanto sob o ponto de vista da teoria, quanto sob o ponto da prática.

Nesse processo da formação de terminólogos, duas orientações maiores são historicamente identificáveis :

  1. uma formação in vitro, ou seja, no meio profissional e sem preliminares universitárias, este caminho normal prevaleceu até a metade dos anos 70, ao mesmo tempo em que a terminologia começou a se organizar coletivamente no mundo ocidental;
  2. uma formação universitária in vitro, integrada aos programas de tradução ou, mais raramente, de lingüística.

A criação dos cursos universitários seguiu paralelamente ao desenvolvimento da terminologia como conjunto multidisciplinar. Na América do Norte, os primeiros cursos estruturados de terminologia foram realizados em 1972, em uma universidade francófona do Québec. Até o início dos anos 80, cursos e programas de primeiro, segundo e terceiro ciclos foram organizados e instaurados na quase totalidade das instituições do auto-saber quebe-quense. Paralelamente, no conjunto do hemisfério Norte - salvo nos Estados Unidos -, tais progressos puderam ser observados e descritos em um bom número de publicações sobre o assunto, sem contar a existência de uma série de encontros científicos que tratavam, no todo ou em parte, do ensino da terminologia (ver bibliografia). Em outros lugares, no hemisfério Sul francófono (África do Norte e África negra), projetou-se seguidamente a instauração de tais cursos, com todas as dificuldades a superar para completar a transferência de especialistas (ver Boulanger, 1986). Entretanto, esta estruturação universitária é muito mais avançada no mundo latino-americano. Somos todos, no momento atual, numerosos países e Estados que põem em prática um ensino coerente e completo da terminologia. Esta formação é de nível superior (universidades e escolas) na sua maior parte. Ela é objeto de um percurso bem balizado para os estudantes e desemboca em diplomas conseqüentes.

Percepções da terminologia

Sob um rótulo ou outro e onde quer que seja no mundo, a terminologia é enxertada em dois grandes conjuntos, assim ramificados :

  1. De início, o eixo propriamente lingüístico que permite perceber a terminologia como componente do campo da lingüística ou como simples satélite da tradução. No primeiro caso, ela é fundamental no processo da formação; no segundo, ela figura como simples complemento na formação de tradutores. No Canadá, as duas opções existem, a escolha mais oportuna fica sob a responsabilidade de cada programa universitário e se faz em conformidade com as necessidades do meio que demanda. Assim, a Universidade de Montréal favorece a dimensão interlínguas, enquanto, na Université Laval, é a dimensão das ciências da linguagem que predomina.
  2. Em segundo lugar, o eixo “aménagemental” que permite situar a terminologia no meio das legislações lingüísticas que a fazem um elemento privilegiado da metamorfose lingüística em um Estado. É, no sentido positivo, a dimensão coercitiva da terminologia, como ela existe no Québec (a Carta da Língua Francesa, que privilegiou a instauração do francês como língua oficial da Província) e no Canadá (a Lei sobre as Línguas Oficiais, advogando em favor da igualdade do inglês e do francês em todas as instituições federais do país). A hipótese de “aménagement” social pode igualmente surgir de ordem incitativa, como é o caso notadamente da França, onde, a despeito das legislações tímidas e dos esforços das comissões ministeriais de terminologia, a tomada de decisões oficiais resta fragmentária e resulta, antes de tudo, da vontade individual. O consenso não parece ter sido alcançado, apesar da difusão recente da disciplina terminológica nas universidades do norte e do nordeste do Hexágono.

Toda formação em terminologia procede, pois, de uma ou de outra dessas ideologias com todos os cruzamentos que se possa imaginar. Embora a opção lingüística emparelhada às preocupações de planificação coercitiva seja mais rara na Europa, a Catalunha é uma exceção.

Acrescente-se a isso que, há algum tempo, é preciso dedicar atenção particular à socioterminologia, que começa a confirmar sua existência (ver Gambier, 1991a), à microinformatização, que revolucionou a pesquisa terminológica e terminográfica e cuja amplitude cresce a cada dia, sem deixar de mencionar o prodigioso desenvolvimento dos instrumentos de tecnologia lingüística que constituem as indústrias da língua, e começam a ampliar as estritas preocupações da terminologia e da terminótica, como se sabe.

Perfil lingüístico

É neste contexto efervescente, no qual a ideologia ocupa um lugar preponderante, que será abordado o perfil lingüístico do terminólogo ideal; será abordado com enfoque dirigido à etapa da formação no primeiro ciclo universitário.

Aqui, uma vez mais, o aspecto pedagógico da terminologia advém de uma nova ideologia, coligada à ciência, e não a diversas implicações políticas. Conseqüentemente a terminologia de-ve integrar, em seu vasto leque mul-tidisciplinar, uma dimensão doutrinária constituída pela lingüística teórica e aplicada reconduzida às proporções essenciais pelos lingüistas (ver Boulanger, 1986 : 60). Parece uma aberração desenvolver um trabalho de pesquisa estruturado sobre as Línguas de Especialidade (LSP), sem apoiar-se nos princípios e nas metodologias fundadas em um plano de fundamentação lingüística. Como sistematizar os mecanismos de decisão de outra forma?

A terminologia é tão tributária da lingüística, que, fora da lingüística, não há salvação para o terminólogo, ainda que seja preciso atribuir a esta afirmação seu justo valor. Não se deve acreditar que todos os terminólogos devessem se transformar em um Chomsky do termo. Esse certamente não é o objetivo prioritário da formação. Antes de mais nada, trata-se de preparar práticos, especialistas para trabalhar em situações de comunicação especializada bastante concretas. Não se pode ter um bom terminólogo, sem que ele conheça alguns preceitos lingüísticos, sem possuir uma formação de base estruturada em torno de alguns componentes de ciências da linguagem em vista de poder administrar um certo número de mecanismos fundamentais da terminologia e de reempregá-los nas situações necessárias. Daí a hipótese de que o passo formativo característico consiste em começar o ensino a partir da lingüística teórica, antes de se voltar para os aspectos metodológicos da terminologia e da terminografia e, depois, para a prática.

Com o objetivo de detalhar e de explicitar o segundo postulado deste estudo, convém pôr a questão de saber por qual lingüística deve passar a formação de terminólogos. Para os terminólogos da tradução e da simples transferência interlingüística de termos, orbitar em torno de algumas nuanças sobre o léxico e aterrissar em gramática parece satisfatório. Este, porém, não é o ponto de vista defendido neste estudo. Motivo : a) todo mundo afirma que a terminologia se ocupa de conceitos, de termos e de denominações antes de qualquer coisa, resultando daí sua sistematização nos repertórios temáticos; b) os conceitos se orquestram de maneira a nunca aparecerem isolados dos conjuntos onomasiológicos nos quais eles estão inseridos e dos quais eles dependem. Nenhum programa de ensino da terminologia, portanto, pode permitir negligenciar esta problemática fundamental.

A seqüência termo à denominação + conceito é nada mais que outra fórmula saussureana do signo metamorfoseado de seu enunciado clássico signo à significante + significado em um novo e mesmo esquema básico percebido metaterminologicamente. Em sua essência, a equação do mestre genebrino, que está na origem de toda a lingüística do século XX, resta imutável. Ela foi simplesmente adaptada à ecologia das LSP.

LG : signo → significante + significado

LSP : termo → denominação + conceito

Esta equação domina, pois, o conjunto da pesquisa em terminologia. Assim, parece impossível escapar do domínio da lingüística na formação de terminólogos. Contudo, sustenta-se um terceiro postulado demonstrativo de que a terminologia é um componente essencial da lingüística por natureza. Em razão de suas próprias características, ela pode também reivindicar sua autonomia no vasto corpus doutrinário das ciências da linguagem, o que certos lingüistas contestam. Qualquer que seja o programa universitário, a primeira etapa a transpor no processo de formação de terminólogos será, inevitavelmente, a aquisição de conhecimentos lingüísticos mínimos, orientados em direção ao signo. Todas as outras qualidades exigidas dos candidatos girarão em torno desse ponto, porque, sem termos, não existe terminologia.

O futuro praticante que não possui nenhum saber lingüístico prévio seguirá um caminho bem restrito. De início, terá de adquirir conhecimentos sobre o funcionamento da língua em geral, para progredir, em seguida, nos segredos do funcionamento das LSP. É impossível desligar os subcódigos tecnoletais do conjunto da língua. Na sua totalidade, trata-se de um sistema de sistemas de signos associados e utilizados por diversos grupos sociais pertencentes a uma mesma comunidade lingüística.

A gradação no interior da lingüística é, pois, orientada pela equação já citada anteriormente, o que significa repetir que, para utilizar estes aspectos, é preciso também apresentar o quadro geral da situação da terminologia no seio da lingüística sincrônica contemporânea. Depois, é preciso fazer saber ao estudante que a terminologia consiste, no plano lingüístico, em procurar os termos funcionais e organizados em um domínio, em criar termos novos no caso de carências, em empregar estes termos nos discursos temáticos idôneos, quer dizer, em implantá-los no uso.

Sobre o plano lingüístico, somente as duas primeiras partes nos reterão, a última pertence principalmente à socioterminologia e à fraseologia, assim como à sintaxe. Os componentes que aqui serão examinados dizem respeito, antes de tudo, ao signo, ou melhor, à unidade lexical terminológica. Esta abordagem de todos os aspectos do signo traça o caminho da formação lingüística fundamental.

Uma escolha de componentes lingüísticos

Trabalhar em terminologia supõe notadamente fazer apelo aos conhecimentos sobre o léxico, sobre a semântica, sobre a morfologia, sobre a lexicografia. Informação sobre fonética ou fonologia, sobre etimologia, sobre gramática e sintaxe são também muito úteis. Contudo, os quatro fatores enunciados inicialmente neste parágrafo serão objeto de reflexão, por sua natureza universal.

Léxico

Sob a aparência de entidade lexical, o termo se alia certamente à parte mais visível da terminologia do ponto de vista lingüístico. Também parece primordial que se precise ao estudante o que é a palavra - talvez seja mais fácil ensinar-lhe o que não é! Esta visão geral da palavra deve evocar pouco a pouco o termo e situá-lo como unidade fundamental das LSP. É por meio dela que o conceito se revela no discurso e nos dicionários. Como fazer terminologia sem manipular as características do termo em relação às unidades da língua geral e em relação às suas próprias congêneres em LSP? O termo complexo ou sintagma que, em francês, participa de mais ou menos 80 % das nomenclaturas especiali-zadas deve ser objeto de um exame extremamente cuidadoso. É imperativo examinar sob todos os pontos e estabelecer uma tipologia. O capítulo introdutório sobre as unidades constitutivas da língua deve ter como centro a palavra e o termo.

Por outro lado, em uma situação como a do francês quebequense, é evidente que a variação lexical deve ser levada em consideração de modo sério e profundo. O terminólogo deve estar apto a fazer um julgamento claro sobre o léxico e a norma privilegiados em cada um dos contextos geográficos de uma mesma comunidade de locutores, no caso do Québec e da França. Um listage (Q) não é um listing (F), um traversier (Q) não é um ferry (F), um chiropraticien (Q) não é um chiropracteur (F), o soccer (Q) não é o football (F), o hockey sur glace (F) é tão-somente uma expressão pleo- nástica em Québec onde apenas hockey ocupa o campo conceptual, pois o hockey sur gazon é ali desconhecido etc.

Semântica

Ao abordar o aspecto semântico, o terminólogo atinge diretamente o significado dos termos, quer dizer, a noção, o conceito, assim como o vasto problema da hierarquização das unidades mentais, a estruturação do léxico e as interferências lexicais : sinonímia, homonímia, polissemia, analogia etc.

A semântica se abre sobre dois elementos entre os mais cruciais da terminologia, a saber, a redação das definições - por meio do recorte conceptual e das classificações hierarquizadas - e os aspectos normativos ou a escolha de uma maneira de dizer selecionada prioritariamente em relação a outras possíveis, emprestadas, dispersas, ou até mesmo inexistentes, sobre uma graduação socioprofissional ou sobre várias. Ideal e teoricamente, deseja-se que, em terminologia, a um só conceito corresponda uma só denominação. O que leva a tentar reduzir, senão a anular, a sinonímia, recorrendo a uma forma de dirigismo e de reducionismo lexical sob a aparência da normalização. Deseja-se também que a uma só idéia corresponda uma só designação. Isto conduz a rearranjar um pouco artificialmente a polissemia intersetorial, advogando em favor da hominímia em LSP. Para dar dois exemplos concretos, os termos opération e signe desdobram cada um uma série de etiquetas bem especializadas nos dicionários gerais : opération aparece vinculada à teologia, às matemáticas, à cirurgia, às forças armadas, aos negócios (comércio, bolsa); signo aparece catalogado na medicina , na lingüística, na música, na pontuação, na astrologia, sem que esta enumeração seja exaustiva tanto para uma quanto para outra palavra.

É por meio da análise das fronteiras de domínios que o terminólogo consegue harmonizar um “signo” terminológico, isto é, interditar o acesso a sentidos não-pertinentes em um dicionário cuja pesquisa esteja em curso. Esta é uma atitude de ordem onomasiológica a qual caracteriza a terminologia / -grafia em comparação ao pressuposto semasiológico da lexicologia / -grafia. Hoje, no entanto, o problema da identificação dos domínios puros se confunde com os superdomínios de fronteiras fluidas e permeáveis, como da inteligência artificial, da biotecnologia. Os diferentes sistemas de signos especializados se entrecruzam, emprestam-se um a outro quando não se fundem. Certas pesquisas mostram bem que existe dúvida e que o puro compartimento entre os saberes profissionais é uma utopia cuja utilidade é de natureza teórica (ver Gambier, 1991b). O jogo do real oferece um quadro bem diferente.

Morfologia

A morfologia recobre especialmente o vasto campo da formação das palavras. Ela fornece ao estudante o arsenal dos mecanismos de regulação e de renovação do léxico. O conhecimento dos elementos morfológicos e das características formais para diferentes esferas da atividade permite resolver grande número de problemas que se apresentam na prática. É, portanto, importante compreender que, nas mais variadas disciplinas científicas (medicina, biologia etc.), recorre-se mais facilmente à formação científica greco-latina, ao passo que, na técnica, privilegia-se, sobretudo, a formação a partir de morfemas franceses, assim como, em todos os casos, a formação de unidades complexas diferencia as LSP da língua geral. Por exemplo, a medicina emprega um contigente de afixos e de elementos morfológicos greco-latinos, aos quais se adiciona o empréstimo freqüente de nomes próprios (antropônimos e topônimos) a fim de formar termos complexos, por exemplo, “trisomie 21”ou “syndrome de Down”; enquanto o vocabulário da informática é quase inteiramente formado pelo acoplamento de elementos da língua geral ascendendo ao estatuto de termo, por sua associação em complexos sintagmáticos mais ou menos longos aos quais se enxertam significações metafóricas (ex. mémoire vive, disque rigide, courrier électronique). Neste nível, intervêm os conhecimentos morfossintáticos na organização dos esquemas sintagmáticos, notadamente no que diz respeito aos papéis de diferentes tipos de juntores (preposições, determinantes etc.) que associam os elementos lexicais entre si.

Do ponto de vista da criação lexical, a morfologia é o mais importante elemento a controlar. Por comodidade, incluir-se-á na neologia, tudo o que se refere à formação de palavras novas, ao empréstimo, ao decalque (ver Boulanger, 1991), do qual nenhum terminólogo escapa, sob a influência da modernidade, de uma parte, e do fenômeno da variação lingüística, de outra. As terminologias novas podem, pois, ser objeto de um consenso, de uma divisão dentro de um grupo de noções que utilizam a mesma língua , por exemplo, a francofonia, a hispanofonia, a anglofonia... Simultaneamente, cada território pode reinvidicar as necessidades lexicais que correspondem às especificidades sociais. Um exemplo preciso da fusão das preocupações no Québec é o problema da feminização dos nomes de ofícios, de profissões, de funções, de títulos etc., praticamente ignorado na França, em razão de uma pressão social menos forte. No Québec, a feminização é contínua e socialmente organizada, há dez anos (ver OLF, 1990). Para os quebequenses, madame Thatcher, enquanto esteve na função, era designada la premièra ministre de Grande-Bretagne, da mesma forma como madame Cresson, quando de sua rápida passagem no comando do governo francês, não podia ter outro título que o de première ministre de France. Qualquer outra denominação seria lingüisticamente inaceitável, ao menos para os falantes quebequenses.

A criação de oficialismos, - de termos normalizados ou recomendados pelas comissões de terminologia, - faz parte também das preocupações morfológicas, associado-se ao vasto campo da normalização. O critério da harmonização e da correção lingüísticas desenvolvem igualmente um papel relevante, já que é preciso saber criar palavras e termos para intervir com eficácia na língua e padronizar corretamente. É no nível morfológico que se detectam as primeiras marcas da funcionalidade de um vocábulo novo que se deseja inserir no uso. Os outros parâmetros relativos à motivação dos termos lhe são subordinados.

Lexicografia

O terminólogo deve organizar a lexicografia segundo dois pontos de vista antagonistas e complementares que são os de decodificador e os de codificador.

Lexicografia de decodificação

No decorrer de todas as etapas do trabalho de pesquisa terminológica, os terminólogos utilizam e consultam constantemente vários tipos de dicionários e de enciclopédias, no centro dos quais se encontram os dicionários gerais e os dicionários terminológicos. O conhecimento de seus mecanismos de elaboração e de funcionamento revela-se um trunfo capital. Acontece que não se decodifica um dicionário de língua sem uma aprendizagem preliminar.

Se for tomado como exemplo um dicionário de língua qualquer para adultos, constata-se que cada artigo revela intrinsecamente, por meio das rubricas microestruturais, todos os componentes da lingüística que são essenciais à análise, a fim de que se tire o melhor partido possível. Constatar- se-á, bem rapidamente, que cada rubrica denuncia uma soma de conhecimentos específicos.

Apresentada meio desordenadamente, estas são algumas das grandes orientações do perfeito microcosmo da lingüística que desenha um artigo de dicionário. Para quem sabe ver o essencial ele aqui está, e o essencial pode-se ensinar. A aprendizagem da decodificação de um dicionário de língua é a melhor preparação que existe para a codificação dos termos nos repertórios terminológicos. Além disso, o que acaba de ser dito convém também aos dicionários de termos, pelo menos no que concerne às rubricas comuns.

Lexicografia / a terminografia de codificação

O terminólogo é levado a construir dicionários tecnoletais seguindo uma série de operações de natureza onomasiológica, o que os distingue fundamentalmente de seus congêneres em língua geral construídos principalmente segundo uma perspectiva semasiológica. Daí a necessidade de ensinar bem as diferentes fases de elaboração de um dicionário terminológico e de lhes precisar as diferentes rubricas. Mas é passando pelos meandros da língua geral que o especialista penetra no coração dos domínios temáticos.

O dicionário constitui, de fato, o resumo e o amálgama de todos os conhecimentos adquiridos sobre o léxico, a semântica e a morfologia, bem como sobre a morfossintaxe. Por meio de uma obra lexicográfica ou terminográfica, pode-se verdadeiramente medir o progresso e os conhecimentos lingüísticos adquiridos pelos estudantes, assim como sua capacidade ao reemprego.

Conclusão

A terminologia está situada na junção de diversas disciplinas das ciências da linguagem, particularmente naquelas que foram comentadas anteriormente. Com a apresentação de cada uma separadamente, conclui-se que elas formam um conjunto indivisível, que neste estudo foram fracionadas para fins de demonstração. Toda palavra, todo termo é, por sua vez, colorido pelo léxico, pela semântica, pela morfologia e, por isso, ele é passível de ser lexicografado, terminografado.

O percurso a ser seguido, por meio destes quatro grandes campos da lingüística teórica, conduz à finalidade prática das áreas lingüísticas ministradas em um curso de terminologia. O que é transmitido ao estudante deve estar assentado em uma praxis totalmente voltada para o uso socioprofissional potencial. O aqui perfil traçado parece ser de ordem sincrônica. Isso não importa, porque não se admite uma terminologia que não leve em conta as dimensões históricas e diacrônicas da língua sobre a qual se trabalhe. A terminologia contemporânea não surge do vazio. Suas bases são estruturadas pela história : a história de cada língua formata e caracteriza seu léxico, sua semântica, sua morfologia, sua lexicografia moderna. Nenhum comportamento língüístico, geral ou profissional, escapa à história, nem à sociedade que construiu a história. Todo ensinamen-to, toda formação universitária em terminologia deve estar geograficamente circunscrita e assentada em planos sociopolítico-culturais de uma comunidade de falantes. Também cada formação, por meio de seu caráter universal, detém alguma coisa de especialmente social e territorial. Toda estratégia pedagógica visa a assegurar o cumprimento, o contínuo e o controle dos programas de organização definidos em outras estratégias provenientes dos contextos político, legislativo, social, educacional etc. Uma formação adequada de futuros linguistas que organizam o léxico e de linguistas-terminólogos é uma condição sine-qua-non ao sucesso dos projetos traçados para uma sociedade.

Resta precisar que, quando o objetivo de uma formação lingüística em terminologia é o de contribuir para o sucesso do empreendimento de organização lingüística de uma comunidade, não é tão simples controlar, ao mesmo tempo, a prática profissional e o saber-fazer na execução do trabalho. Apesar de perfeitamente ajustadas, estas duas ações se tornam inconsistentes se não houver um sólido conhecimento de uma boa parte das ciências da linguagem. O inverso também é verdadeiro, porque é certo que somente o domínio da lingüística não é suficiente para fazer bons terminólogos. Se um alimentar o outro, encontrar-se-á, na complementaridade, o filão de esperança e de sucesso.

Referências bibliográficas

Notes

[1] Este artigo é uma adaptação para o português de uma comunicação apresentada em junho de 1991, no Colóquio Ibero-americano sobre ensino da terminologia (Granada, Espanha). O texto intitulado Alguns componentes lingüísticos no ensino da terminologia foi publicado nas Atas do Colóquio cuja referência é O ensino da terminologia. Atas do Colóquio Ibero-americano sobre ensino da terminologia, Granada, Escola Universitária de Tradutores e Intérpretes, Universidade de Granada, Espanha, 1992, 303p.

Abstract (anglais)

Some linguistic components of instruction in terminology

The training of terminologists requires well defined linguistic orientation. In North America, the first structured courses in terminology were held in 1972 in a French-speaking university of Quebec. Nowadays, however, many countries carry out a coherent and complete teaching of terminology. In any university program, the first obstacle in the training process of terminologists must be the acquisition of minimum linguistic knowledge, directed to the sign. Working with terminology requires knowledge of lexic, semantics, morphology and lexicography. A lexicographical or terminological work enables measuring the progress and the linguistic knowledge acquired by students.

Keywords: Terminology; Linguistics; Training of personnal in terminology.

Resumo (portugais)

A formação de terminólogos exige orientações lingüísticas bem definidas. Na América do Norte, os primeiros cursos estruturados de terminologia foram realizados em 1972, em uma universidade francófona do Québec. Atualmente, porém, numerosos países põem em prática um ensino coerente e completo da terminologia. Qualquer que seja o programa universitário, a primeira etapa a transpor no processo de formação de terminólogos deve ser a aquisição de conhecimentos lingüísticos mínimos, orientados em direção ao signo. Trabalhar em terminologia pressupõe ter conhecimentos de léxico, de semântica, de morfologia, de lexicografia. Uma obra lexicográfica ou terminográfica permite, portanto, que se mensurem o progresso e os conhecimentos lingüísticos adquiridos pelos estudantes.

Palavras-chave: Terminologia; Lingüística; Capacitação de profissionais em terminologia.

Les éléments de formation technolectaux dans les dictionnaires généraux monolingues

« ABLE, pénult. douteuse dans les adjectifs admirable, aimable, etc. et dans ces deux subst. table et érable. Dans tous les autres subst. et les verbes, elle est longue. Câble, diable, j’accable, etc. » (Feraud, Diction[n]aire critique [...], 1787-1788).

1. Les mots du dictionnaire ou le libre échange lexical

Le terme dictionnaire s’entend pour décrire une grande variété d’ouvrages de référence qui traitent des unités lexicales. D’entrée de jeu, son emploi sera limité aux recueils de mots de la langue courante, les dictionnaires généraux monolingues (DGM), et les recueils de termes des langues de spécialité, les dictionnaires terminologiques (DT). L’objet premier du dictionnaire général consiste à décrire le comportement fonctionnel et sémantique de signes langagiers, « les mots, classés selon un ordre issu de leur structure phonétique et graphique (la seconde reflétant, avec maintes déformations, la première) » (Rey 1982, p. 18). Depuis le XVIe siècle, le dictionnaire s’articule autour d’un schéma binaire, la macrostructure ou mode de construction des entrées, c’est-à-dire l’ensemble programmé des éléments lexicaux qui le composent, et la microstructure ou séquence de rubriques métalinguistiques portant les différents discours sur les mots, c’est-à-dire l’ensemble programmé des informations sur l’adresse ou l’arrangement textuel des discours tenus sur l’entrée et obéissant à une rhétorique déterminée. La macrostructure est réalisée concrètement par la nomenclature tandis que l’article actualise le projet de microstructure. L’iconostructure s’ajoute fréquemment comme troisième dimension du dictionnaire, surtout dans les ouvrages à caractère encyclopédique et dans les répertoires technolectaux. L’entrée et son développement sous la forme d’une suite d’énoncés métalinguistiques codés construisent l’écologie textuelle du dictionnaire. Ce texte permet d’indexer une série de renseignements fonctionnels sur un signe lexical en vue d’une réutilisation linguistique de ces mêmes données. Le DGM est donc « une description du lexique produit et perçu par l’ensemble des locuteurs d’une langue, au moyen de la même langue » (Mok 1983, p. 69) En visant l’accroissement du savoir proprement lexical de son utilisateur, le dictionnaire est un livre a vocation didactique qui prend la langue pour objet.

Les nomenclatures des DGM convoquent à la fois des mots unités de la langue usuelle —et des termes— unités des savoirs thématiques. Les accointances de la terminologie et de la langue générale ne sont pas des découvertes récentes. Nombre de chercheurs ont fouillé les rapports entre ces deux facettes lexicales du dictionnaire. Chaque fois les constats plaident en faveur d’un continuum entre les deux. Dans une direction comme dans l’autre, les frontières sont ouvertes et la circulation des vocables est libre. Déjà en 1961, M. B. E. Vidos statuait sur les rapports entre le lexique global du français et l’entité relative au vocabulaire spécialisé. Il a distingué trois cas de figure :

  1. Les mots de la langue générale trouvent des emplois technolectaux (ex. : donner, ensemble, frileux), (voir aussi Phal 1968,1969)
  2. Les termes des savoirs d’experts nourrissent la langue générale (ex. : fanal, originellement un terme de marine); (voir aussi Gilbert 1973).
  3. Des termes de LSP sont distribués dans plusieurs secteurs de l’expérience, que ceux-ci soient apparentés ou non (ex. : caréner : marine, aéronautique, automobilisme; escale : marine, aviation, transport routier; opération : bourse, commerce, mathématiques, chirurgie, monde militaire).

Le romaniste a centré ses observations sur la langue générale; il envisageait donc le caractère polysémique des mots. Du point de vue de la terminologie, les situations 1 et 3 sont assimilables à l’homonymie. Dans les DGM, l’homonymie est incluante en ce sens que le lexicographe incorpore plusieurs mots homonymes, car il projette de définir le lexique en extension. Dans les DT, l’homonymie est excluante, car le terminographe travaille sur un seul domaine à la fois; il écartera les homonymes éloignés de son champ de préoccupation. Pour le terminographe, l’homonymie n’est pas une somme, mais, au contraire, une soustraction.

Les mots usuels pénètrent difficilement les dictionnaires de terminologie, et c’est d’autant plus étrange qu’il existe un ou plutôt des « vocabulaires généraux d’orientation scientifique et technique ». En revanche, les répertoires généraux ne se privent pas d’importer des vocabulaires thématiques complets ou partiels pour les ranger auprès des unités courantes figurant à la nomenclature. La part des LSP est importante dans les dictionnaires d’usage. Elle occupe un espace « articulaire » —c’est-à-dire relatif à l’article— non négligeable, comme l’illustre une synthèse récente (Boulanger 1994b).

De fait, depuis 1989, plusieurs articles ont été l’occasion d’entreprendre l’analyse des technolectes dans les DGM, tant au plan macrostructurel qu’au plan microstructurel. Ce sont d’abord le mot et ses diverses structures formelles qui ont retenu l’attention, plus spécifiquement les unités lexicales complexes (Boulanger 1989a, 1989b). Puis, le centre d’intérêt s’est déplacé du côté du réaménagement dans les dictionnaires usuels des décisions issues de la normalisation institutionnelle (Boulanger 1989c, 1989d, 1994a). Les marques diatechniques ont aussi été l’objet d’explorations sérieuses (Boulanger et L’Homme 1991, Azorín Fernández 1992, Anglada Arboix 1993). Quelques recueils collectifs explorent simultanément plusieurs de ces aspects (Candel, 1994).

Toutes ces incursions ont été focalisées sur le mot délimité conventionnellement par la langue écrite qui reconnaît ce statut à une séquence de lettres interrompues par un blanc typographique ou un signe diacritique (ponctuation, apostrophe, guillemets, parenthèses, etc.). L’unité de sens liée à un concept dépassant les limites graphiques du mot, les unités lexicales complexes (ULC), autrement dénommées syntagmes par les terminologues ou composés par d’autres groupes de chercheurs, ont été l’objet d’une évaluation particulière. Pour l’instant, nos recherches se sont fixées sur ces deux représentants des plus hautes unités codées, s’arrêtant ainsi aux portes des séquences syntagmatiques plus vastes que l’unité de sens, telles les phraséologismes, les locutions, les expressions, les collocations, les proverbes, etc., que les dictionnaires analysent toujours en microstructure. Nous rangerons toutes les constructions allant du mot simple au proverbe dans les catégories des unités d’ordre lexical ou d’ordre supralexical. Quant aux unités supérieures au syntagme codé, les phrases ou les segments phrastiques, elles dépassent le programme macrostructurel du dictionnaire général. Aussi, n’y ferons-nous pas escale.

La présente aventure dans l’univers dictionnairique est une descente dans les profondeurs des mécanismes de la formation des mots, à savoir les morphèmes liés ou éléments de formation, items qui relèvent donc des unités infralexicales. L’étude sera menée par l’entremise des dictionnaires, car ceux-ci demeurent l’un des supports privilégiés de la morphologie. De fait, il existe trois façons d’aborder la morphologie dans les DGM (Mok 1983) :

  1. Par des aperçus péridictionnairiques plus ou moins systématiques, comme les introductions (ex. : Grand Larousse de la langue française (GLLF)), les dictionnaires grammaticaux (ex. : Lexis), les dictionnaires de morphèmes annexés aux DGM (ex. : Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA)), les listes isolées (ex. : Petit Larousse illustré (PLI)).
  2. Par l’insertion des affixes et des affixoïdes lemmatisés dans la macrostructure, au même titre que toutes les autres catégories de mots, ce que font la plupart des DGM. Le Robert méthodique (RM) constitue un cas unique qui donne aux formants un statut spécifique et qui est fondé sur des théories linguistiques : « Cette description du lexique se veut structurale, distributionnelle et morphologique; elle espère retrouver dans le vocabulaire actuel toutes les régularités qui permettent de l’expliciter et de le mémoriser » (Rey-Debove 1982 : XVI).
  3. Par l’analyse des dérivés, des composés ou des confixés retenus dans les colonnes des dictionnaires.

Quoique les dictionnaires ne soient pas des traités sur la morphologie ou sur la formation des mots, il est indéniable qu’il existe une relation réciproque entre les uns et les autres. Il est patent que les dictionnaires fournissent des matériaux précieux pour l’étude du phénomène de la morphologie et cela pour la simple raison qu’ils répertorient des ensembles de formants. Comme l’explique Sauer : « dictionaries can use the results of the research on W[ord] F[ormation] and on collocations in order to organize their entries better and to provide explicit information about these areas » (1994, p. 2186) L’organisation des données lexicographiques reflète ces problèmes théoriques que le dictionnariste tente de résoudre à sa manière.

Les nomenclatures s’élaborent avec des mots, des supramots et des inframots. Ce sont ces derniers qui constitueront le programme d’étude de l’exploration d’un nouveau fragment de l’organisation des technolectes au sein des DGM. Cette contribution est d’autant plus significative qu’en dehors des lieux dictionnairiques qui leur sont réservés avec parcimonie, par exemple dans le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant, les répertoires généraux et les dictionnaires encyclopédiques sont les seuls à prendre charge de ces catégories de morphèmes. Il n’est pas dans les habitudes des dictionnaires thématiques d’introduire et de traiter microstructurellement cette catégorie d’unités. Seul le Dictionnaire de termes nouveaux des sciences et des techniques fait exception à la règle. Encore que ce dictionnaire soit un répertoire général des technolectes et qu’il ne considère les morphèmes liés que dans des sections spéciales hors nomenclature, un peu à l’image du GLLF dans Les fondements lexicologiques du dictionnaire (Guilbert 1971) et, plus anciennement, du Dictionnaire général dans le Traité de la formation de la langue française (Darmesteter et Sudre 1890). Si pour le DT, il est relativement aisé d’écarter les vocables de la langue usuelle, les mots outils et les éléments de formation, parce que ces unités s’apparentent à l’antimatière technolectale, il en va différemment dans les DG alors que les norias de termes contribuent à modeler différents systèmes lexicaux qui forment la matière hétérogène des dictionnaires d’usage courant (Boulanger et L’Homme 1991, p. 24). Entre les DGM et les DT, il y a des interférences constantes et durables depuis les débuts de la lexicographie française. Les croisements entre la signification, qui caractérise les DG, et la désignation, qui caractérise les DT, entre la lexicographie de la langue et la terminographie des LSP se manifestent dans la quasi-totalité des dictionnaires d’usage. Plus la description envisage une nomenclature étendue ou extensive —celle du Trésor de la langue française ou celle du Grand Robert de la langue française, par exemple—, plus les grappes onomasiologiques de LSP pénètrent son champ d’action. Alors que les DT excluent d’office, à raison ou à tort, tout élément du langage quotidien. Ces grappes thématiques sont réparties sur un spectre qui va du plus visible au plus diffus. Quant aux morphèmes liés, il est indubitable que nombre d’entre eux forment l’une des constellations de la galaxie des LSP peuplant le DGM. Avec ce genre d’unités, on cible carrément les mécanismes de la formation des mots qui, toute proportion gardée, ne se dissocient pas du lexique total d’une langue, encore que de nombreux morphèmes ont pour rôle exclusif de générer des innovations de LSP, les morphèmes savants gréco-latins en toute priorité.

2. Les configurations de l’entrée

Lorsque l’unité sélectionnée pour le programme macrostructurel est le mot au sens large, « c’est-à-dire une unité de première articulation fonctionnant comme partie du discours (mot fonctionnel, “graphique” ou non), la nomenclature du dictionnaire est un ensemble structuré ou macrostructure, dont les éléments sont les mots » (Rey-Debove 1969, p. 185). Ces mots appartiennent à différentes catégories et ils trament la chaîne des nomenclatures dictionnairiques. L’adresse est l’amer du DGM, l’unique voie d’accès (voir le terme entrée) aux données rangées alphabétiquement. Seule la logique de l’ordre alphabétique —qui, au plan linguistique, est un désordre— permet de pénétrer au cœur du contenu d’un article, à moins bien entendu d’explorer le dictionnaire au hasard ou à l’aveuglette. Il n’est pas besoin de feuilleter longuement un recueil lexicographique pour remarquer que les vedettes n’ont pas toutes une physionomie de famille. Quatre grands amas se présentent dans le télescope de l’observateur (sauf avis contraire, les exemples sont extraits du Nouveau Petit Robert) :

  1. Les entrées infralexicales, à savoir les morphèmes liés (préfixes, suffixes, autres éléments de formation : GRLF : ana-, -ana, -thèque).
  2. Les entrées lexicales, à savoir les traditionnels mots graphiques simples (ex, : femme, voyage), les mots composés (ex. : perce-neige, pH-mètre, sauve-qui-peut, sot-l’y-laisse, sterno-cléido-mastoïdien, suivez-moi-jeune-homme; PLI : prince-de-galles), les confixés (ex. : francophonie, paléographie), les sigles et les acronymes (ex. : DQA : P.V.C.,V.S.H., cégep, sida), etc. Les lettres de l’alphabet sont considérées comme des mots (ex. : a, b).
  3. Les entrées supralexicales, à savoir les unités graphiquement complexes qui se déroulent sans rupture dans l’ordre séquentiel des composants (ex. : osso bucco, point de vue, prince de galles, sainte nitouche, sui generis, traveller’s chèque; GRLF : anch’io son pittore) ou qui offrent une inversion de l’ordre naturel (ex. : sauvette (à la), six-quatre-deux (à la), PLI : Kahler (maladie de), Kaposi (sarcome ou syndrome de)).
  4. Les entrées non lexicales, à savoir les noms propres (ex. : PR 1967 : S.D.N.. Selz (eau de), DQA : C.S.D., C.S.N., F.T.Q.), les marques déposées (ex. : saccharine, sucrette), les symboles (ex. : PR 1977 : Sm, Sn, sr, Sr), etc. Les lemmes comme ASA, DIN, ISO sont ni plus ni moins que des hybrides. Le NPR les lexicalise tout en restreignant leur usage au domaine de la photographie. En réalité, comme le montre l’étymologie, il s’agit aussi de noms propres.

L’unité lexicographique n’est donc pas toujours le mot défini dans son sens strict, tant s’en faut. Un amalgame de types d’unités apparaît régulièrement à la nomenclature de tous les DGM, avec des pointes, selon la vocation du répertoire. De fait, l’adresse vogue entre la simple lettre et la séquence transphrastique, en faisant un détour vers l’univers du nom propre et la galaxie des symboles. On ramènera tout cela à trois cas de figure : les mots sémantiques (les morphèmes libres), les morphèmes grammaticaux (les mots outils : prépositions, conjonctions, déterminants...) et les unités fragmentaires porteuses de sens (les morphèmes liés : préfixes, suffixes, formants). La courte typologie précédente laisse quand même voir que les unités qui composent la nomenclature d’un DG sont, pour leur majorité, des suites ininterrompues de lettres liées entre elles ou rattachées par des signes non littéraux. Cette image traditionnelle correspond bien au mot graphique. Les composés, c’est-à-dire les unités réunies par un trait d’union ou par un autre signe graphique (apostrophe, oblique, signe diacritique...), sont aussi associés au mot. Ils sont beaucoup moins nombreux que les signes simples. Ce classement est strictement fondé sur l’image formelle, sur le signifiant détaché de son signifié. Les catégories 2 et 3 mentionnées plus haut obéissent a une convention en ce qui a trait à la géométrie de la forme lexicale qui servira de vedette. Cette figure est « celle du mot défini par le critère graphique de la séparabilité dans l’énoncé; cela suppose un système de signification idéal selon lequel à l’unicité morphologique du mot correspondrait l’unicité du concept » (Guilbert 1969, p. 7).

L’une des règles de la métalangue de la description lexicographique est de fournir pour chaque adresse la partie du discours —la catégorie lexicale— ainsi que les flexions —la catégorie grammaticale—, le cas échéant. Il semble donc « qu’il n’y ait pas de mot sans catégorie grammaticale » (Rey-Debove 1971, p. 121). Or plusieurs sortes d’entrées non accompagnées de leur catégorisation lexico-grammaticale apparaissent dans les DGM. Ce sont certains noms propres (de lieux, de personnes...), les marques déposées, les symboles chimiques ou autres (ex. : NPR : 2. c, sens 7 et 8), certains sigles (ex. : NPR : C.D.D., V.R.P.). Si elles ne font pas partie du lexique commun parce qu elles ne revendiquent pas le statut de mots, ces unités font néanmoins partie du lexique dictionnairique On peut les comparer à des trous noirs dans le lexique global!

Si l’on excepte les catégories citées au paragraphe précédent, la structure nomenclaturelle est disloquée dans au moins deux cas : par les unités lexicales complexes et par les morphèmes liés. La graphie et le statut de mot à part entière conditionnent donc l’entrée de la majorité des mots dans un dictionnaire. Mais en retenant les morphèmes liés, le lexicographe transgresse des règles, il déstructure la macrostructure et la microstructure pour la bonne raison que le fragment morphémique n’est pas associé naturellement à une partie du discours signalée par la catégorisation lexico-grammaticale. Il n’est pas non plus hiérarchisable dans un complexe onomasiologique sauf a dire que les morphèmes sémantiquement apparentés construisent des séries oppositives ou graduantes (ex. : macro- / micro-; uni- / bi- / tri- / quadri-, etc.). L’intérêt des séries savantes gréco-latines pour répondre à des besoins néologiques actuels dans les LSP, plus spécifiquement dans les sciences, est manifeste. Leur utilisation à des fins taxinomiques est fonctionnelle au plan paradigmatique (ex. : -ite pour les noms de minéraux). « Les bases ne sont plus en fait gréco-latines, mais possèdent un statut classificatoire qui ne se fait plus en référence à [la] langue-source : dans ce cas, la base grecque ou latine indique souvent un taxon et les préfixes gréco-latins, totalement conventionnalisés, les variétés du taxon : on trouve alors des séries du type di-, ortho-, méta-, para-chiorobenzène » (Gaudin 1993, p. 135).

Les éléments de formation ont suivi deux voies divergentes selon que l’on parle de la langue courante ou des LSP. Dans la langue générale, ils sont perçus le plus souvent comme étant démotivés alors que dans les LSP, ils se chargent fréquemment d’une fonction dénotative ou connotative fortement motivée (Ibrahim 1993, p. 116). La raison en est que le paradigme est plus strict dans les LSP et qu’il obéit à des lois fondées davantage sur l’« intelligence de l’ordre » que sur inintelligence du désordre ». Autrement dit, dans les lexiques fortement sectorisés, les formants sont fondamentalement contrastés, opposés par le système onomasiologique qui domine tout le fonctionnement des technolectes. Sans être normalisés, ces paradigmes sont parfois aménagés puisque, souvent, leur création est issue de décisions corporatives ou institutionnelles. Ils deviennent l’objet d’une régularité formelle et sémantique, d’une productivité abondante, parfois logorrhéique (comme mini- au cours des décennies 1960 et 1970 et -erie ou vidéo- au cours de la décennie 1980), et d’une prédictibilité reposant sur des aménagements convoqués par les législations linguistiques. Les formants font partie de matrices modélisantes et ils acquièrent des sens très spécifiques et très restrictifs à l’intérieur de la même sphère de connaissance; ils entraînent ainsi une forte spécialisation dénotative ou connotative des éléments et cela, au fur et à mesure que des nouveautés viennent enrichir le paradigme (ex. : les constructions en -ciel, dans le domaine de l’informatique).

3. Les morphèmes liés (ML)

Le morphème est l’unité minimale de signification et il appartient à la première articulation du langage. S’il peut figurer seul dans une séquence signifiante (mot, ULC, phrase), il est dit libre. Lorsqu’il ne peut paraître seul dans une séquence signifiante —c’est-à-dire signifier autre chose que lui-même, ne pas être autonyme—, s’il doit absolument être joint à un autre morphème pour forger une unité lexicale, il est dit lié. Le morphème lié isolé n’est pas un mot. C’est plutôt un « pré-mot », un fragment de mot, un mot en devenir, à condition toutefois qu’il y ait une association avec quelque chose d’autre, à savoir une base lexicale ou un autre morphème. Les ML sont des éléments générateurs de mots. À ce titre, leur nombre est fini et ils font partie du lexique total d’une langue. S’ils ne sont pas des mots au sens habituel, ils sont néanmoins membres du stock lexical d’une langue (voir le tableau 1 dans Boulanger 1994b). Lorsqu’ils sont notés dans une nomenclature, c’est en tant qu’unités codées supérieures (Rey Debove 1971, p. 121). Comme le dictionnaire de langue répercute effectivement une vision globale du lexique, il enregistre les morphèmes liés dans la nomenclature.

Mais en ne revendiquant pas le statut de mot plein, un ML reste en périphérie du lexique. Par conséquent, en n’ayant qu’une valeur strictement métalinguistique comme membre de l’arsenal des moyens de création de mots, les morphèmes de dérivation, de composition et de confixation ne renvoient pas directement à un concept, à un référent. S’ils possèdent bel et bien un ou des sens, s’ils sont signifiants, s’ils constituent des unités minimales de signification, ils ne produisent réellement des signifiés lexicaux que lorsqu’ils inséminent une base ou s’arriment à un autre formant Ils font donc partie des multiples paradigmes d’élaboration de mots et de termes. Ce sont les pierres de la future construction lexicale. Leur rôle est morphologique, grammatical et, à l’occasion, syntaxique. Ce qui les autorise à entrer de plein droit dans les DGM, car il n’est pas difficile de démontrer qu’ils occupent une place de choix dans la composante lexicale (Martin 1972, p. 177). On ne saurait les délaisser, les écarter de la nomenclature d’un dictionnaire sans faire subir »une singulière distorsion a la langue dont on prétend restituer une image fidèle » (Martin 1972, p. 180)

3.1. La place des ML dans le dictionnaire

3.1.1. La nomenclature

Les lexicographes font généralement un sort aux éléments formateurs du lexique. Bien loin de les écarter, ils leur réservent une niche importante. On ne voit pas de dictionnaire qui les ignore complètement. Au plan de la fréquence, de la transparence et de la productivité, ils sont parfaitement intégrables (Sauer 1994, p. 2186). On doit aussi les retenir en raison de leur appartenance à la composante sémantique de la langue et en raison des objectifs du dictionnaire qui doit décrire cette composante à la faveur des mots. « Le programme de macrostructure des dictionnaires de langue comprend souvent le recensement des monèmes liés restreints à certains types : racines savantes ou affixes » (ReyDebove 1971, p. 87). Ils font l’objet d’articles autonomes et complets lorsqu’ils figurent dans la section alphabétique du dictionnaire. Leur qualité de prémot fait que la macrostructure des morphèmes est « subposée » à celle du vocabulaire, qu’elle est préalable, pourrait-on penser.

Même si leur nombre est fini, aucun dictionnaire ne répertorie l’ensemble des ML. La lemmatisation et la description exhaustive des éléments ne sont guère le lot des dictionnaires (Mok 1983, p. 70). « Les nomenclatures ne sont jamais arbitraires. Elles ne sont pas une liste exhaustive d’items, mais ne peuvent être une liste quelconque d’items, car elles répertorient des éléments d’un ensemble défini en compréhension, non en extension » (Rey-Debove 1969, p. 188). Les formants sont l’objet d’un tamisage serré. Leur nombre est aussi relativement stable. Dans les trois éditions du Petit Robert (1967, 1977 et 1993), le volume d’ajouts et de retraits prend la configuration suivante (statistiques basées sur la lettres). Par rapport à l’édition de 1967, celle de 1977 ajoute : *saxi-, *scyph(o)-, -some, *staphyl(o)-, stat- et *staur(o)- (voir le tableau 2, plus loin). De ce groupe, quatre éléments seront retranchés en 1993 (l’astérisque les identifie). Par rapport aux éditions combinées de 1967 et de 1977, celle de 1993 accueille deux nouveautés : spatio- et stylo-. Par rapport aux deux éditions antérieures, le NPR supprime : salping(o)-, sapon-, sélénio-, séma-, sémio-/séméio-, sidér(o)-, silicico-/silico-, sterno-, sthéto-, syring(o)- et syro- (voir le tableau 2). Quant au PLI, entre 1990 et 1994, aucun nouvel élément de formation n’apparaît dans les listes de mises à jour annuelles consultées.

Une autre enquête sur la mobilité du stock lexical par rapport à la stabilité des formants a été menée à partir de l’élément macro- et de ses produits dérivés dans les trois éditions du Petit Robert. Voici d’abord les articles reproduits.

L’entrée est ajustée, à tort (v. macroure < macr(o)- + oure). Il n’y a pas d’autres changements dans l’énoncé, sinon une légère économie discursive et le recours à une métalangue diacritique modernisée et mieux adaptée.

Tableau 1. La productivité de l’élément macro- dans le PR
Entrée(s) 1967 1977 1993 Datation(s)
macrobiote + 1977
macrobiotique + + 1808
macrocéphale + + + 1556
macrocéphalie + + 1840
macrocosme + + + v. 1265
macrocosmique + + + 1865
macrocyte + + 1878
macrodécision + + 1949
macroéconomie/ + + 1948
macro-économie + 1948
macro-économique + 1948
macroévolution + 1932
macrographie + + 1922
macro-instruction + 1965
macromolécule + + + av. 1948
macrophage + + + 1887
macrophotographie + + + 1943
macropode + + + 1802
macroscélide + + + 1867
macroscopique + + + 1874
macroséisme + + 1807
macrosismique/ + + 1968
macroséismique + + 1946
macrosporange + + 1890
macrospore + + + 1842
macrostructure + 1955
macroure + + + 1802
Total : 27 11 21 24

Voici quelques remarques sur la mise à jour des renseignements d’ordres divers :

Comme on le constate, le bond entre 1967 et 1993 fut spectaculaire, mais le véritable tournant se situe en 1977 alors que le dictionnaire effectue un virage notable et qu’il technolectalise quelque peu sa nomenclature.

Tous les dictionnaires ne traitent pas les mêmes affixes (Boulanger 1986 , p. 61). Et cette attitude vaut d’ailleurs pour n’importe quelle catégorie d’entrées dans un dictionnaire, y compris pour les signes « normaux », attendus. Il n’existe pas d’unité de doctrine chez les auteurs et on est loin d’observer des attitudes constantes et cohérentes lors du traitement (Collignon et Glatigny 1978, p. 77; Dubois et Dubois-Charlier, 1990). Les attitudes des lexicographes vont de la discrétion quasi complète à l’ouverture généreuse. J’ai déjà démontré ailleurs qu’aucun formant ne faisait l’unanimité, ni quant à son inclusion, ni quant à son exclusion (Boulanger 1986, pp. 60-62). C’est l’exemple de -isme, qui n’a pas encore les honneurs du DQA, du NPR ni du PLI, mais qui fait l’objet d’un long développement dans le GRLF. On peut s’étonner parfois de l’absence des nomenclatures de certains affixes productifs et polysémiques, comme c’est le cas de -erie, invisible dans les quatre dictionnaires qui viennent d’être cités.

On conviendra que ces éléments « participent donc si pleinement à la composante sémantique du langage, que le dictionnaire prétend décrire, qu’il n’est pas possible de les exclure de sa nomenclature, d’autant plus que leur traitement lexicographique présente des avantages que l’on aurait tort de négliger » (Martin 1972, p. 183)

Plus le dictionnaire a une vaste nomenclature, plus il doit s’ouvrir aux lexiques thématiques, c’est-à-dire incorporer des termes de LSP. Cette politique entraîne nécessairement qu’il faille aussi tenir compte des morphèmes caractéristiques de la formation d’unités lexicales propres aux savoirs de l’expérience. Pour prendre un cas type, les trois éditions du PR répertorient « tous les éléments, plus ou moins productifs, dont la plupart sont thématiques (ouverture sur le décodaqedes langues thématiques savantes) » (Rey-Debove 1971, p. 119). À titre d’illustration, voici la géographie de tous les affixes et affixoïdes recensés pour la lettre s des trois éditions du PR. — Avec sa permission, je reprends la même lettre déjà utilisée par Josette Rey-Debove dans son étude de 1971 (p. 119) Cela permettra de mesurer la stabilité et l’évolution du lexique morphèmatique ajouts et retraits, changements macrostructurels et microstructurels etc

Tableau 2. Les morphèmes liés dans le PR (lettre s)
Morphéme(s) 1967 1977 1993 Origine
sacchari-/sacchar(o) + + + latin
sacro + + + français
salping(o)- + + grec
sapon- + + latin
sapro- + + + grec
-saure/-saurien + + + grec
saxi- 0 + latin
-scaphe/scaph(o)- + + + grec
scato- + + + grec
schizo-/schiz(o)- + + + grec
sclér(o)- + + + grec
-scope/-scopie + + + grec
scyph(o)- + grec
sélén(o)-/séléno-/-sélène + + + grec
sélénio- + + français
self- + + + anglais
séma- + + grec
semi- + + + latin
sémio-/séméio- + + grec
-sepsie/-septique + + + grec
sérici- + + + latin
séro- + + + français
servo- + + + latin
sidér-/sidéro-/sidér(o)- + + + grec
sidér(o)- + + latin
silicico-/silico- + + français
simil(i)-/simili- + + + latin
sino-/si(o)- + + + latin
sism(o)-/séism(o)- + + + grec
socio- + + + français
somato- + + + grec
-some + + grec
sono- + + + latin
-sophe/-sophie + + + grec
sous- + + + français
spatio- + français
spéléo- + + + grec
spermat(o)-/spermo- + + + grec
-sperme + + + grec
sphygmo- + + + grec
staphyl(o)- + grec
-stat + + grec
staur(o)- + grec
stéar(o)-/stéat(o)- + + + grec
stégo- + + + grec
steno + + + grec
stereo- + + + grec
sterno- + + français
stetho- + + grec
-sthénio + + + grec
stomat(o) + + + grec
strato- + + + latin
strepto- + + + grec
strobo- + + + grec
stylo- + français
sub- + + + latin
sulf(o)- + + + latin
super- + + + latin
supra- + + + latin
sur- + + + latin
sus- + + + français
sylv-/sylv(i)- + + + latin
sympathic(o)- + + + français
syn-/sy-/syl-/sym + + + grec
syring(o)- + + grec
syro- + + français
Total : 88 58 64 51

Le nombre total d’éléments différents s’élève à 88 (variantes incluses) Voici quelques constats sur la mise à jour des contenus. Ces renseignements sont de divers ordres.

On constate combien ces unités sont importantes quantitativement et qu’elles sont majoritairement rattachées à des terminologies. Leur nombre dépasse largement celui des ULC (Boulanger 1989a, p. 365). Elles servent à construire des termes qui désigneront des concepts hiérarchisables. Le fait qu’elles n’aient jamais été prises en compte par les terminologues, ni normalisées peut paraître paradoxal. Et, de fait, pourquoi ne serait-il pas possible de normaliser des suffixes comme -age (voir son concurrent importé de l’anglais : -ing), -erie, -eur/-eure, -iste (concurrencé par l’angloïde -man dans certains de ses emplois), des préfixes comme anté-, anti-, télé-, des éléments de formation grecs ou latins, des affixoïdes comme -ciel (tiré de logiciel), franco-, euro- ou -bec (tiré de Québec, Boulanger 1994c).

Tableau 3. La lettre s dans le PR
Petit Robert Pages : a-z Pages : s Pourcentage
1967 1938 147 7,58%
1977 2130 166 7,79%
1993 2432 181 7,44%

3.1.2. Le péridictionnairique

Il est habituel de préciser le programme dictionnairique dans une introduction, par exemple en décrivant le public cible, en spécifiant le caractère synchronique ou diachronique du dictionnaire, etc. Tout comme la liste des articles est prolongée par différentes données complémentaires, tels les listes des abréviations, les tableaux de conjugaison, les listes de gentilés, les tableaux de datations, etc. C’est la somme de toutes ces informations que nous appelons le domaine péridictionnairique. Chaque type d’information a une fonction particulière sur laquelle il n’y a pas lieu d’élaborer ici. Nous concentrerons nos observations sur les discours portant sur les éléments formateurs et sur leur place hors de la nomenclature dans deux dictionnaires, le NPR et le PLI.

Dans l’introduction du NPR, il est précisé que la nomenclature enregistre un certain nombre d’éléments de formation des mots savants. « La présence de ces unités est destinée à expliciter la formation de termes récents (du dictionnaire et hors dictionnaire) et non à répertorier les éléments —ou morphèmes— du français (c’est le Robert méthodique qui assume cette description). La liste de ces éléments s’enrichit selon les besoins néologiques des sciences; ainsi en est-il des nouveaux éléments atto-, femto-, hypso-, -valent, -yle, etc. » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). À la suite de cette citation, une note stipule : « Quant aux suffixes courants, ils sont décrits en annexe de cet ouvrage dans un petit dictionnaire ad hoc [...] » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). Cette mise au point illustre six phénomènes :

  1. Le lexicographe consigne des formants.
  2. Le lexicographe sélectionne les formants à partir d’un programme pré-établi qui ne vise pas l’exhaustivité,
  3. Le lexicographe favorise les formants savants. Le tableau 2 recense 53 éléments grecs (60,23%), 21 latins (23,86%), 13 français (14,77%) et 1 emprunté à l’anglais (1,14%). C’est dire que plus de 84% des morphèmes-entrées sont gréco-latins.
  4. Le lexicographe favorise les formants plus opérationnels dans les sciences que dans les techniques.
  5. Le lexicographe privilégie les formants préfixaux (74/88 dans le corpus du tableau 2, ce qui représente 84,1% du groupe-témoin).
  6. Le lexicographe se préoccupe de la néologie lexicale, répercutée ou non dans le dictionnaire, et de la néologie formantique.

À première vue, dans un DGM, il semble contradictoire de rejeter hors nomenclature la série des suffixes usuels de la langue générale et de traiter dans les articles les éléments savants dont la fonction est avant tout d’ordre terminologique. De fait, si la majorité des éléments du Petit dictionnaire des suffixes du français présenté à la fin du NPR (Morvan 1993, pp. 2461-2467) appartiennent à la LG, certains formants spécialisés, mais non savants, s’y sont glissés (ex. : -aie, -tique). Il va de soi qu’il n’y a pas de réciprocité entre les tableaux et les morphèmes qui font l’objet d’articles dans le corps du dictionnaire. Ici, les cinq premiers suffixes de la liste du NPR (Morvan 1993, p. 2462) sont : -able, -acé/-acée, -ade, -age et -aie. De ce nombre, la nomenclature conserve seulement -able et -acée(s). En revanche, les cinq premiers suffixes consignés dans la nomenclature sont : -able, -acée(s), -agogue/-agogie, -aille et -ailler. Seul le groupe -agogue/-agogie ne revient pas dans la liste spécifique.

La recension hors nomenclature « est destinée à guider le lecteur dans la compréhension de la morphologie suffixale du français » (Morvan 1993, p. 2461) L’objet premier est morphologique et cible les processus de formation des mots et non plus le décodage strictement sémantique. C’est pour cette raison que parmi les exemples cités, certains ne sont pas des unités de nomenclature. Les protocoles du processus d’accouplement formel sont donnés : tel suffixe sert à construire des noms du genre féminin, tel autre des verbes, la base est de telle nature, etc. (ex. : -ure : « Pour former des noms féminins. 1. La base est un nom. [...] 2. La base est un adjectif. (...) 3. La base est un verbe. [...] ») (Morvan 1993, p. 2467)

La présentation du PLI est muette sur la question des éléments de formation. Ceux-ci apparaissent dans les tableaux des pages 19 à 22 sans autres explications. Bien entendu, plusieurs d’entre eux sont également traités dans le lexique alphabétique.

3.2. Le rôle des morphèmes liés dans les DGM

Les éléments morphologiques font partie des articles de dictionnaire depuis le XVIIe-XVIIIe siècle au moins. Bernard Quemada a déjà remarqué que les « affixes ayant rang d’adresse sont très rares dans les ouvrages anciens » (1967, p. 281), mais qu’ils existent néanmoins. C’est le cas de -able au XVIIIe siècle, retenu par les auteurs du Trévoux (5e édition, 1752) et par l’abbé Féraud, ce dernier le présentant comme une finale douteuse dans les adjectifs concernés. Sans leur donner de statut macrostructurel, les lexicographes des XVIe et XVIIe siècles, tels Jean Nicot, Pierre-César Richelet, discutent de la formation des mots tandis qu’Antoine Furetière précise occasionnellement les sens des affixes lorsqu’il présente l’étymologie (voir anabaptiste, anarchique dans le Dictionaire universel [...]). On s’accorde généralement pour reconnaître que c’est dans le Nouveau Dictionnaire universel des synonymes [...] de François Guizot, publié en 1809, que l’on trouve la première liste un peu systématique des affixes du français.

Le rôle des unités liées n’a pas pour objectif premier d’expliciter la formation des dérivés appelés à la nomenclature, mais bien plutôt d’aider à modeler des lexies de discours qui ne s’y trouvent pas encore répertoriées —les néologismes (ex. : hétéro- → hétérosexisme, hétérosexiste)—, à décoder des mots dont la fréquence d’emploi hors dictionnaire est très basse (ex. : -oïdeethmoïde, europoïde), à intégrer dans le lexique les mots non définis dans le dictionnaire et appartenant à des séries ouvertes dont le paradigme est extrêmement répétitif et riche, mais dont le sens est facilement déductible des composantes (ex. : -ablefrancophonisable (attesté), *informatisable (non attesté); cp. NPR : insaignable (Rey-Debove 1971, p. 118)). Pour Robert Martin, la justification de consignation est aisée; il soutient qu’à « défaut de pouvoir énumérer tous les mots virtuels du lexique, en nombre théoriquement infini, le lexicographe peut au moins en indiquer le mode de formation, par l’analyse des morphèmes qui entrent dans leur constitution » (1972, p. 182). Indubitablement, le locuteur doit maîtriser ces morphèmes générateurs au même niveau qu’il mémorise les mots pleins ordinaires. Lorsqu’il est en leur présence et cherche à en connaître la signification exacte, il doit pouvoir accéder aux balises de décodage. Il doit aussi apprendre à manier les règles de combinaison du système. Il est donc normal, sinon obligatoire, que le dictionnariste convoque l’un et l’autre genres à la nomenclature. Toute entrée morphématique « constitue une ouverture qui met en rapport l’énoncé clos du dictionnaire et rénonciation hors dictionnaire » (Rey-Debove 1971, p. 118). Les formants confèrent au lexique une dimension théoriquement infinie alors que le lexique dictionnairique est toujours fermé tout en n’étant jamais le même d’un DGM à l’autre. Ces unités servent à ne pas allonger démesurément le catalogue des articles commençant ou se terminant par un affixe doté d’une grande vitalité, par exemple les mots en anti- (ils occupent 25 des 789 pages de la lettre a du GRLF, soit 3,2%) ou en -isme (le sens 6 de l’article philosophie du GRLF rassemble dans les renvois analogiques pas moins de 107 noms de doctrines en -isme). Plusieurs créations spontanées de ce type sont d’ailleurs des phénomènes idiosyncrasiques, des éphémérides de discours.

Le consulteur doit être en mesure de reconnaître aussi bien les formes libres et les réemployer sur appel que d’identifier les signes liés et les récupérer pour confectionner de « bons » nouveaux mots intégrables en langue. Ainsi, ce ne sont pas les lexicographes ou les linguistes qui ont façonné les mots acousmatique, géomatique, phonothon, téléthon..., mais bien plutôt des locuteurs anonymes, le plus souvent. La compétence du locuteur passe aussi bien par le morphème discontinu que par le morphème libre. En se fondant sur l’agrégat des formants, l’énonciateur peut générer n’importe quelle unité, que celle-ci soit déjà attestée dans les dictionnaires (ex. : écologue, récréo-touristique), dans la littérature, les journaux, etc. (ex. : éco-touriste, dinosarium) ou qu’elle demeure toujours virtuelle dans le code (ex. : *logonymie, *médeciner).

Certes, les ML remplissent certaines fonctions répercutées par l’article qui leur est consacré dans les dictionnaires. Parmi d’autres, on peut mentionner les rôles suivants :

  1. Une fonction morphologique marquée par la position du morphème dans le mot (ex. : ana- est un préfixe, -ana est un suffixe).
  2. Une fonction sémantique marquée par des sèmes classificateurs (ex. : -isme : 1. « doctrine, système, théorie » (ex. : évolutionnisme); 2. « état morbide » (ex. : rachitisme); 3. « fait de langue » (ex. : francisme); 4. « fait, ensemble de phénomènes » (ex. : magnétisme); 5. « profession, occupation » (ex. : maquettisme) et/ou par des sèmes spécificateurs augmentatifs (ex. : archi-), diminutifs (ex. : -ule), spatiaux (ex. : sous-), etc.
  3. Une fonction syntaxique marquée par la détermination du type d’élément modelé : nom (ex. : -ure), adjectif (ex. : -able), adverbe (ex. : -ment), etc.
  4. Une fonction stylistique marquée par le caractère péjoratif (ex. : -ard), fréquentatif (ex. : -iller), etc.
  5. Une fonction sociolinguistique marquée par la productivité dans les sociolectes (ex. : -o et -os en argot; -oune, en français québécois) et dans les technolectes (ex. : -erie, -ion, -ose, -tique).

3.3. La spectroscopie « articulaire »

La microstructure des entrées-morphèmes diffère sensiblement du mode utilisé pour les mots pleins sémantiques. Les règles articulaires sont caractérisées par un discours variable en plus d’un point. Cela en raison de la dénotation fondamentalement métalinguistique des ML et de leur statut lexical.

En tant que fragments de mots, les morphèmes liés prennent l’une des trois configurations suivantes :

  1. Préfixe ou préfixoïde : X + base (ex. : anatoxine, isoclinal).
  2. Suffixe ou suffixoïde : base + X (ex. : Voltairiana, florentin).
  3. Position variable (qui peut entraîner de légers ajustements graphiques, notamment en ce qui regarde la voyelle de passage o) : X + base / base + X (ex. : anthropogénie, philotechnique / africanthrope, slavophile).

Les ML sont formellement présentés en entrée « comme des mots graphiques inachevés suivis ou précédés d’une division » (Rey-Debove 1971, p. 118). La lexicographe robertienne fait ici état du signe diacritique de division, le tiret, qu’il faut d’ailleurs se garder de confondre avec le trait d’union. Le tiret est le premier indice codique qui permet l’identification visuelle automatique des ML. Il joue donc un rôle dans la lemmatisation de l’entrée. Il signale que l’unité qu’il escorte est un signe linguistique dépendant au plan formel (ex. : micro-, télé-; sous-, sur-) par opposition au signe libre non fractionné de graphie identique et parfois lexicalisé à partir du ML lui-même (ex. : micro, télé; sous, sur) Ce procédé de démarcation n’est pas propre au français, on l’emploie aussi dans d’autres langues (voir l’anglais over-/over, under-/under, l’allemand über-/über, unter-/unter). On pourrait aussi dire que le tiret est une amorce morphosémantique. Sa position avant ou après l’élément est indicateur de la catégorie d’affixes à laquelle on a affaire, un suffixe dans le premier cas, un préfixe dans le second.

Les morphèmes générateurs de dérivés, de composés ou de confixés ne possèdent pas de catégorie lexico-grammaticale dans les dictionnaires. D’où leur étiquetage comme non-mot, ou plutôt comme pré-mot. Mais cela ne les empêche pas d’être associables à une partie du discours, du moins pour plusieurs d’entre eux. Des affixes, surtout des suffixes, produisent exclusivement des noms (ex. : -âge, -isme), d’autres des adjectifs (ex. : -esque, -ible), d’autres encore des noms ou des adjectifs (ex : -eur, -ier). Ils décident parfois du genre : les mots en -ation et en -erie sont du féminin, les mots en -ement et en -oir sont du masculin. Le RM et le Petit dictionnaire des suffixes du français du NPR ou celui du DQA analysent ces aspects en profondeur.

L’effort microstructurel porte surtout sur le contenu sémantique et sur l’analyse syntaxique. Aucune prononciation n’est proposée pour ces unités.

Dans la suite, les exemples sont tirés du corpus rassemblé dans le tableau 2

La notice étymologique est brève, mais néanmoins cruciale. Elle ne fait pas l’objet d’une rubrique bien caractérisée comme dans les mots ordinaires. Elle use cependant d’une métalangue spécifique. L’historique et la datation sont absents. Les indications sur l’origine se ramènent alors à trois mentions : la langue d’origine, l’étymon et le sens de cet étymon.

Lorsque la formation s’appuie sur un mot français, la langue étymologique n’est pas mentionnée.

Il arrive que l’énoncé discursif de la rubrique stipule le domaine d’application de l’affixe.

Il est plutôt exceptionnel que des exemples de construction soient avancés.

Les renvois analogiques à d’autres ML ou à des lexèmes ordinaires accompagnent certains formants.

La fonction syntaxique est occasionnellement notée.

La fonction sémantique est bien précisée.

Même l’encyclopédie fait une timide apparition dans les rubriques.

De très rares éléments sont intégrés dans des mots construits et illustrés par des extraits de citations littéraires.

La polysémie n’épargne pas les morphèmes.

Ce dernier exemple synthétise à lui seul la majorité des observations disséquées ci-dessus.

La suite des informations articulaires (étymologie, explications sémantiques, exemplification, etc.) n’interprète pas toujours les combinatoires dérivatives, compositionnelles ou structurales des unités traitées. En vertu du rôle linguistique et de l’enjeu pédagogique du DGM, on s’attendrait à ce que le déroulement de la séquence soit repris systématiquement d’un morphème à l’autre, mais c’est loin d’être le cas. L’élément somato- ne fournit pas d’exemple de construction tandis que -some le fait. Le suffixe -ite ne donne pas le sens figuré de « phobie, obsession, manie » que l’on trouve dans adjectivite, collectionnite, espionnite, réunion(n)ite... La description de la fonction de -ite est donc insuffisante puisqu’elle ne permet pas de rendre compte des dérivés comme ceux des exemples précédents. Il est rare que l’information rhétorique indispensable pour le décodage des néologismes sémantiques créés par métaphore, par antiphrase, etc., soit détaillée (Beaujot 1989, p. 85). Par ailleurs, théoriquement, il ne devrait par y avoir d’entrées-morphèmes qui ne sont pas reprises dans au moins une entrée-vocable. Mais cela arrive comme le montre l’exemple stylo-. L’article cite cependant des exemples de construction : stylo-hyoïdien, stylo-mastoïdien, mais leur caractère ultra-spécialisé fait obstacle à leur inclusion dans la nomenclature. Ce morphème est le seul du corpus robertien retenu à faire figure d’exception à la règle de l’attestation sous la forme d’une entrée illustrant les règles dérivatives et accompagnée des rubriques habituelles : prononciation, étymologie, datation, etc.

4. Les tesselles lexicales

La terminologie est redevable d’un corps de doctrine théorique et pratique de mieux en mieux défini et desservi au plan international, d’une somme de connaissances emmagasinées dans des écrits multiformes —du livre au dictionnaire— et d’expériences institutionnelles (formation et enseignement; gestion organisationnelle nationale et internationale) dont l’autonomie ne fait plus de doute, sinon dans quelques cénacles de linguistes et dans certaines poches de résistance traductionnelles Cette indépendance doctrinale permet que l’on puise dans différentes bases de connaissance afin de procéder à l’examen d’autres composantes de la linguistique, comme la part des terminologies dans les dictionnaires courants, qui a été l’objet de la réflexion ci-dessus essentiellement fondée sur les morphèmes liés. Les DGM sont apparus une fois de plus comme un espace privilégié pour ausculter les technolectes dans l’ouvrage de référence le plus usuel qui soit, le dictionnaire de langue.

Le fait est que le dictionnaire de langue tend à glisser de son domaine réservé de la signification (l’approche sémasiologique) vers celui de la désignation (l’approche onomasiologique), propriété attribuée d’ordinaire et en exclusivité aux dictionnaires terminologiques et aux encyclopédies. Or, les choses ne sont pas aussi tranchées. Le DGM bifurque régulièrement et systématiquement du côté des terminologies, « et son objet, s’il est toujours lexical (le morphème, le mot, la lexie, l’idiome, selon les niveaux et les théories), est fréquemment “nominal” » (Rey 1983, p. 14). Il faut remarquer ici qu’Alain Rey crée un néologisme de sens à partir du terme nom compris comme étant un désignant.

Les nécessités de la nomination en LSP, les obligations de la conceptualisation font en sorte que la terminologie « mobilise les ressources morphologiques et syntagmatiques de la langue, son fonds lexical, qu’elle déplace et exploite, [qu’]elle assimile le stock des morphèmes grecs et latins, [qu’]elle supporte n’importe quelle source d’emprunts, pourvu que l’emprunt véhicule un concept fonctionnel » (Rey 1983, p. 16). Si la théorie digère tout cela, la praxis écarte les morphèmes grammaticaux et les morphèmes générateurs de termes des nomenclatures des DT. Il n’entre pas encore dans les programmes microstructurels de chantourner l’arsenal de ces unités, car elles ne répondent pas aux projets de hiérarchisation des terminologies qui sont exclusivement axées sur la bipolarité entre le terme et le concept. L’utilité des morphèmes est d’abord et avant tout fonctionnelle : en priorité, aux plans grammatical et syntaxique pour les mots-outils; en priorité, aux plans morphologique et sémantique pour les autres ML. Il semble que pour la terminologie, les morphèmes isolés n’aient guère d’impact en tant que membre d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Quant aux mots grammaticaux, leur rôle primordial dans la formation des unités lexicales complexes est presque toujours passé sous silence. La responsabilité de traiter les morphèmes est carrément laissée aux lexicographes généralistes.

Les formants soutiennent les règles de production du système. Pour les maîtriser et les réemployer, il faut les connaître, les apprendre. Or, les charmes de la connaissance et de la maîtrise des éléments de formation gréco-latins semblent s’évanouir pour faire place à des mémoires mortes, non stimulées par le canal des humanités classiques, comme c’était le cas autrefois. Il faut donc recourir a d’autres modalités pour activer les virtualités du système. Les dictionnaires d’aujourd’hui remplissent ce rôle; ils suppléent à l’apprentissage mémoriel humain et deviennent la mémoire livresque des morphèmes liés. La méthode d’apprentissage n’a fait que changer de truchement, s’adaptant à une approche didactique renouvelée par le biais des recueils de mots.

En répertoriant les éléments de formation, le dictionnariste aide les utilisateurs à produire eux-mêmes les mots et les termes utiles à leurs besoins. Pour Jean-Pierre Beaujot, il est normal que le dictionnaire fasse sa « juste part aux structures dynamiques de la langue et à la compétence lexicale des usagers » (1989, p. 86). Il est plus que souhaitable que le DGM soit enseigné aux terminologues, qu’il soit mis au service de la formation des mots, de la créativité lexicale. Outre la démystification de la néologie, cela permettrait probablement de régler partiellement les difficultés occasionnées par l’arrivée massive des emprunts en français ou par d’autres types d’interdits péremptoires qui chagrinent tant les tenants d’une langue totalement épurée. Au surplus, l’arsenal des procédés de formation des mots serait mieux maîtrisé.

En ancrant dans le dictionnaire général une multitude d’unités lexicales appartenant à différentes sphères des activités humaines, les lexicographes offrent une image du monde faite de morceaux et de pièces diversement colorées. Ces tesselles, ce sont les mots et les termes. Ces derniers sont présents partout dans les répertoires usuels. Comme on l’a vu, l’inverse n’est pas vrai : les DT sont des ouvrages unidirectionnels et monolithiques qui se méfient du mot. La terminographie actuelle ne recrute que des termes qui, obligatoirement, s’attirent, s’aimantent onomasiologiquement; en corollaire, elle écarte les mots-outils grammaticaux et les morphèmes dépendants, car ils n’éveillent aucun écho conceptuel pouvant les faire accéder au sein d’une arborescence des savoirs d’expérience. Les mots courants ne sont pas importés par les DT, à moins de changer de statut, bien entendu (Phal 1969). Il en va de même des morphèmes lies. Si les travaux terminologiques ont pour visée des publics spécifiques et bien circonscrits, homogènes et prédéterminés, la plupart du temps, il en va autrement pour la lexicographie de langue qui dessert différents buts et entretisse diverses fonctions. Elle rejoint un public vaste et hétérogène du fait qu elle a un dessein global, généralisant, alors même que l’œuvre de LSP est particularisante et qu elle fonctionne par exclusion. L’une est une recherche en extension, l’autre se prévaut de l’intension, pour recourir au langage des logiciens. Par nature programmatique, les tesselles dictionnairiques se situent inévitablement à différents niveaux. En ces temps où les lexicographes se plaignent que l’inflation lexicale est inversement proportionnelle aux budgets disponibles pour élaborer des dictionnaires, il paraît opportun de poser la question de savoir quels genres de « mots » intéressent le dictionnariste et, parmi le fatras, qu’elles sont les catégories d’unités qui conviennent au dictionnaire général monolingue, tout en s’interrogeant sur la part qu’il faut réserver aux morpho-signes du lexique général et/ou thématique dans ce type de dictionnaire.

Jean-Claude Boulanger : Professeur titulaire au Département de langues et linguistique de l’Université Laval (Québec). En plus d’enseigner la lexicologie et la lexicographie françaises et québécoises au premier cycle, il est responsable des séminaires de deuxième et de troisième cycles portant respectivement sur la terminologie générale, sur la néologie lexicale, sur la formation des mots et sur la lexicographie. Dans ses recherches et ses publications, il s’intéresse à la lexicographie et à la métalexicographie, à la néologie, aux français régionaux, à la terminologie et à l’aménagement linguistique. Ses recherches récentes sont plus particulièrement orientées sur la question de la norme du français du Québec ainsi que sur l’emprunt. Il a dirigé la rédaction de plusieurs dictionnaires de langue, notamment le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Il participe en ce moment à la préparation d’un Dictionnaire bilingue canadien.

Références

Linguistique

Dictionnaires

Résumé

L’objet de l’article est d’étudier le traitement des éléments de formation dans le cadre précis du dictionnaire de langue Plus spécifiquement, l’accent sera mis sur les éléments utiles aux technolectes L’analyse aborde l’aspect macrostructurel —la sélection des affixes et des formants savants— et l’aspect microstructurel —les discours « articulaires » qui leur sont associés. Le comportement des dictionnaires sera examiné en synchronie à travers quelques ouvrages concurrents, comme le Petit Robert et le Petit Larousse illustré et en diachronie à travers les trois éditions du Petit Robert.

Dictionnaire général, entrée, formation des mots, lexicographie, LSP, morphème lié, mot, terme, unité lexicale.

Quelques composantes linguistiques dans l’enseignement de la terminologie

1. Introduction

Toute terminologie poursuit une finalité socioprofessionnelle et elle sert prioritairement à exprimer des savoirs thématiques. En tant qu’amalgame (voir Sager 1990), elle s’arrime à divers édifices doctrinaux dans lesquels la composante linguistique, elle-même subdivisible, peut être isolée à des fins d’analyse. Dans la suite de ce propos, nous circonscrirons la linguistique en tant que circuit obligé dans la formation et l’acquisition de connaissances pour les futurs terminologues. On y verra donc immédiatement un premier postulat, à savoir que la terminologie est un champ de la linguistique, aussi bien sous l’angle de la théorie que sous celui de la pratique.

Dans le processus de la formation des terminologues, deux orientations majeures sont historiquement identifiables :

  1. Une formation in vivo, c’est-à-dire en milieu professionnel et sans préalables universitaires. Cette démarche normale a prévalu jusqu’au milieu des années soixante-dix alors que la terminologie s’est organisée collectivement dans le monde occidental.
  2. Une formation universitaire in vitro, c’est-à-dire intégrée dans le cadre de programmes de traduction ou, plus rarement, de linguistique.

L’établissement des cursus universitaires s’est poursuivi concurremment au développement de la terminologie comme ensemble multidisciplinaire. En Amérique du Nord francophone, les premiers cours structurés de terminologie furent offerts en 1972. Jusqu’au début de la décennie 1980, cours et programmes de premier, de deuxième et de troisième cycles ont essaimé et se sont instaurés dans la quasi-totalité des institutions du haut savoir québécois. Parallèlement, dans l’ensemble de l’hémisphère Nord —sauf aux États-Unis—, de tels progrès ont pu être observés et décrits dans bon nombre de publications sur le sujet, sans compter une série de rencontres scientifiques ayant porté en tout ou en partie sur renseignement de la terminologie (voir la bibliographie). Par ailleurs, dans l’hémisphère Sud francophone, on projette toujours l’instauration de tels cursus, avec toutes les difficultés à surmonter que cela suppose pour compléter le transfert d’expertise (voir Boulanger 1986). À ma connaissance, cette structuration universitaire est beaucoup plus avancée dans le monde latino-américain.

Somme toute, à l’heure actuelle, de nombreux pays et États mettent en pratique un enseignement cohérent et complet de la terminologie. Cette formation est de type supérieure (universités et écoles) dans la plupart des milieux. Elle est l’objet d’un cheminement bien balisé pour les étudiants et elle débouche sur des diplômes conséquents.

2. Les perceptions de la terminologie

À un titre ou à un autre et où que ce soit dans le monde, la terminologie est greffée à deux grands ensembles, eux-mêmes ramifiés :

  1. D’abord, l’axe proprement langagier qui permet de percevoir la terminologie comme composante du champ de la linguistique ou comme simple satellite de la traduction. Dans le premier cas, elle apparaît fondamentale dans le processus de formation; dans le second, elle se veut un simple complément à la formation des traducteurs. Au Canada, les deux options existent, le choix de la plus opportune appartenant aux responsables de chaque programme universitaire et il se fait en conformité avec les besoins du milieu demandeur. Ainsi, l’Université de Montréal favorise la dimension interlangues tandis qu’à l’Université Laval, c’est la dimension des sciences du langage qui prédomine.
  2. En second lieu, l’axe aménagemental qui permet de situer la terminologie dans l’environnement des législations linguistiques qui en font un élément privilégié de la métamorphose linguistique dans un État. C’est, au sens positif, la dimension coercitive de la terminologie, ainsi qu’elle existe au Québec (la Charte de la langue française privilégiant l’instauration du français comme langue officielle de la province) et au Canada (la Loi sur les langues officielles plaidant en faveur de l’égalité de l’anglais et du français partout au pays). L’hypothèse de l’aménagement social peut également relever de l’ordre incitatif, comme c’est le cas notamment en France où, en dépit des législations timides et des efforts des commissions ministérielles de terminologie, la mise en place des décisions officielles demeure fragmentaire et découle avant tout de la volonté individuelle. Le consensus ne semble pas atteint malgré la diffusion récente de la discipline terminologique dans les universités du nord et du nord-ouest de l’Hexagone.

À mon sens, toute formation en terminologie procède donc de l’une ou de l’autre de ces idéologies avec tous les croisements que l’on peut imaginer. Quoique l’option linguistique couplée à des préoccupations de planification coercitive reste plutôt rare en Europe, si l’on excepte la Catalogne (voir la communication de Maria Teresa Cabré ici même).

À cela s’ajoute que depuis peu, il faut prêter une attention toute particulière à la socioterminologie en train de confirmer son existence (voir Gambier 1991a), à la micro-informatisation qui a révolutionné la recherche terminologique et terminographique et dont l’ampleur s’accroît chaque jour, sans mentionner autrement qu’au passage le prodigieux développement des outils de technologie langagière que constituent les industries de la langue, qui débordent largement les strictes préoccupations de la terminologie et de la terminotique, comme on le sait.

3. Le profil linguistique

C’est dans ce bouillonnement effervescent, dans lequel l’idéologie occupe une place prépondérante, que nous aborderons maintenant le profil linguistique du terminologue idéal. Mes commentaires seront cantonnés à l’étape de la formation du premier cycle universitaire.

Ici encore, l’aspect pédagogique de la terminologie procède d’une nouvelle idéologie, apparentée à la science cette fois et non pas à diverses implications politiques. Pour ma part, je soutiens que la terminologie doit intégrer dans son vaste éventail multidisciplinaire une dimension doctrinale constituée par la linguistique théorique et appliquée ramenée à des proportions essentielles pour les langagiers (voir Boulanger 1986 : 60). Il me semble aberrant d’appréhender un travail de recherche structuré sur les LSP sans prendre appui sur des principes et des méthodologies fondés sur un arrière-plan linguistique. Comment systématiser les mécanismes décisionnels autrement?

La terminologie est si tributaire de la linguistique que je dirais même que hors de la linguistique point de salut pour le terminologue, quoiqu’il faille bien entendu ramener cette affirmation à sa juste valeur. Il n’est pas dans mes idées de croire que tous les terminologues dussent se transformer en autant de Chomsky du terme. Ce n’est certainement pas là l’objectif prioritaire de la formation. Avant tout, il s’agit de préparer des praticiens, des spécialistes à œuvrer dans des situations de communication spécialisée fort concrètes. J’entends simplement qu’on peut difficilement devenir un bon terminologue sans être en mesure de manier quelques préceptes linguistiques, sans posséder une formation de base structurée autour de quelques composantes des sciences du langage en vue de pouvoir maîtriser un certain nombre de mécanismes fondamentaux de la terminologie et de les réemployer dans les situations qui le nécessitent. D’où cette hypothèse que la démarche formative caractéristique consiste à amorcer l’enseignement à partir du champ de la linguistique théorique avant de déboucher sur les aspects méthodologiques de la terminologie et de la terminographie, puis sur la praxis.

Afin de nuancer et d’expliciter ce deuxième postulat de mon intervention, il sied de se poser la question de savoir par quelle linguistique doit passer la formation des terminologues. Pour les tenants de la terminologie traductionnelle et du simple transfert interlinguistique des termes, orbiter autour de quelques nuances sur le lexique et atterrir en grammaire semble satisfaisant. Tel n’est pas mon avis et voici pourquoi. Tout le monde affirme que la terminologie est affaire de concepts, de termes et de dénominations avant toute chose, y compris leur mise en cage dans des répertoires thématiques. Plus même, les concepts s’orchestrent de manière à ne jamais être isolés des ensembles onomasiologiques auxquels ils sont greffés. Aucun programme d’enseignement de la terminologie n’évacue ni ne peut se permettre de négliger cette problématique fondamentale.

La séquence termedénomination + concept n’est rien d’autre que la formule saussurienne du signe métamorphosée de son énoncé classique signesignifiant + signifié en un nouveau et même schéma basique perçu métaterminologiquement. Dans son essence, l’équation du maître genevois, qui est à l’origine de toute la linguistique du XXe siècle, demeure inchangée. Elle a été simplement adaptée à l’écologie des LSP.

LGsigne → signifiant + signifié
LSPterme → dénomination + concept

Ainsi donc, quoi qu’on en dise, l’équation mentionnée ci-devant domine toute la recherche en terminologie. Aussi ne me paraît-il guère possible d’échapper à l’emprise de la linguistique sur la formation des terminologues. Pour ma part, je soutiendrai un troisième postulat qui veut que la terminologie soit une composante essentielle de la linguistique par nature qui, en raison de ses caractéristiques propres, peut aussi revendiquer son autonomie dans le vaste corps doctrinal des sciences du langage.

Quel que soit le programme universitaire, incontestablement, la première étape à franchir dans le processus de formation des terminologues sera l’acquisition de connaissances linguistiques minimales orientées autour de signe. Toutes les autres qualités exigées des candidats révolutionneront autour de ce noyau car sans termes, il n’est pas de terminologie.

Le futur praticien qui ne possède aucun savoir linguistique préalable suivra un chemin bien balisé; il s’agit d’abord d’acquérir des connaissances sur le fonctionnement de la langue en général pour progresser ensuite dans les arcanes du fonctionnement des LSP. Il est en effet impossible de détacher tes sous-codes technolectaux de l’ensemble de la langue. Dans sa totalité, celle-ci est un système de systèmes de signes associés et utilisés par divers groupes sociaux appartenant à une même communauté linguistique.

La gradation à l’intérieur de la linguistique est donc orientée par l’équation déjà citée. Ce qui revient à dire que tout en mettant l’accent sur ces aspects, il faut aussi présenter le tableau général de la situation de la terminologie au sein de la linguistique synchronique contemporaine. Puis, il faut faire savoir à l’étudiant que la terminologie consiste, au plan langagier, à chercher des termes fonctionnels et organisés dans un domaine, à créer des termes nouveaux en cas de carences, à employer ces termes dans les discours thématiques idoines, c’est-à-dire à les implanter dans l’usage. Au plan linguistique, seuls les deux premiers volets nous retiendront, le dernier appartenant davantage à la socioterminologie et à la phraséologie ainsi qu’à la syntaxe. Les composantes que nous allons examiner sont celles qui relèvent au premier chef du signe ou, si l’on préfère, de l’unité lexicale terminologique. Cette approche de toutes les facettes du signe trace la voie à la formation linguistique fondamentale.

4. Un choix de composantes linguistiques

Œuvrer en terminologie suppose notamment de faire appel à des connaissances sur le lexique, sur la sémantique, sur la morphologie, sur la lexicographie. L’information sur la phonétique ou la phonologie, sur l’étymologie, sur la grammaire et la syntaxe sont aussi fort utiles; mais je ne m’y attarderai pas ici, me contentant de réfléchir sur les quatre facteurs énoncés au début de ce paragraphe et qui me paraissent universels.

4.1. Le lexique

Sous son apparence d’entité lexicale, le terme s’allie certainement à la partie la plus visible de la terminologie envisagée du point de vue linguistique. Aussi paraît-il primordial que l’on précise à l’étudiant ce qu’est le mot —peut-être même cela serait-il plus aisé de lui enseigner ce qu’il n’est pas! Cette vision générale du mot doit convoquer peu à peu le terme et le situer en tant qu’unité fondamentale des LSP. C’est à travers lui que le concept se révèle dans le discours et dans les dictionnaires. Comment faire de la terminologie sans manipuler les caractéristiques du terme par rapport aux unités de la langue générale et par rapport à ses propres congénères en LSP. Le terme complexe ou syntagme qui, en français, participe à plus de 80% des nomenclatures spécialisées doit être l’objet d’un examen très attentif. Il est impératif de le scruter sous toutes ses coutures et de le typologiser. Le chapitre introductif sur les unités constitutives de la langue doit donc être centré sur le mot/le terme.

En outre, dans une situation comme celle du français québécois, il est évident que la variation lexicale doit être prise en considération et cela d’une manière sérieuse et approfondie. Le terminologue doit être en mesure de porter un jugement éclairé sur le lexique et la norme privilégiés dans chacun des contextes géographiques d’une même communauté de locuteurs. Un listage (Q) n’est pas un listing (F), un traversier (Q) n’est pas un ferry (F), un chiropraticien (Q) n’est pas un chiropracteur (F), le soccer (Q) n’est pas le football (F), le hockey sur glace (F) n’est qu’une expression pléonasmique au Québec où hockey occupe seul ce champ conceptuel puisque le hockey sur gazon y est inconnu.

4.2. La sémantique

En abordant l’aspect sémantique, le terminologue touche directement au signifié des termes, autrement dit à la notion, au concept ainsi qu’au vaste problème de la hiérarchisation des unités mentales, à la structuration du lexique et aux interférences lexicales : synonymie, homonymie, polysémie, analogie, etc.

La sémantique s’ouvre sur deux éléments parmi les plus cruciaux de la terminologie, à savoir la rédaction des définitions —à travers le découpage conceptuel et les classements hiérarchisés— et les aspects normatifs ou le choix d’une manière de dire sélectionnée prioritairement par rapport à d’autres possibles, fautives, empruntées ou dispersées sur une ou des échelles socioprofessionnelles. Idéalement et théoriquement, on souhaite qu’en terminologie, à un seul concept corresponde une seule dénomination. Ce qui amène à tenter de réduire, sinon d’annihiler, la synonymie en recourant à une forme de dirigisme et de réductionnisme lexical prenant l’apparence de la normalisation. Par ailleurs, on souhaite qu’à une seule idée corresponde un seul désignant. Ce qui conduit à refaçonner un peu artificiellement la polysémie intersectorielle en plaidant en faveur de l’homonymie en LSP. Pour prendre deux exemples concrets, les termes opération et signe déploient chacun une série de labels bien spécialisés dans les dictionnaires généraux : pour opération, on trouve l’appartenance à la théologie, aux mathématiques, à la chirurgie, à l’armée, aux affaires (commerce, bourse); pour signe, on cataloguera la médecine, la linguistique, la musique, la ponctuation, l’astrologie, sans que l’énumération soit exhaustive, aussi bien pour l’un que pour l’autre mot. C’est par l’analyse des frontières des domaines que le terminologue apprend à homonymiser un « signe » terminologique, c’est-à-dire à interdire l’accès à un dictionnaire aux sens non pertinents pour la recherche en cours. Cette démarche est d’ordre onomasiologique et elle caractérise la terminologie/-graphie par comparaison au présupposé sémasiologique de la lexicologie/-graphie. Aujourd’hui cependant, le problème de l’identification des domaines purs se complique avec les superdomaines aux frontières floues et perméables, comme l’intelligence artificielle, les biotechnologies. Les différents systèmes de signes spécialisés s’entrecroisent, s’empruntent l’un à l’autre quand ils ne fusionnent pas. Certaines recherches montrent bien que le doute s’installe et que la pure compartimentation entre les savoirs professionnels est une utopie qui n’a que des utilités théoriques (voir Gambier 1991b). Le jeu du réel offre un tableau bien différent.

4.3. La morphologie

La morphologie recouvre tout spécialement le vaste champ de la formation des mots. Elle fournit à l’étudiant l’arsenal des mécanismes de régulation et de renouvellement du lexique. La connaissance de la panoplie des outils morphologiques et des caractéristiques formelles pour différentes sphères d’activité permet de résoudre nombre de problèmes posés par la pratique. Ainsi, il est important de comprendre que dans plusieurs disciplines scientifiques (médecine, biologie, etc.) on recourt plus aisément à la formation savante gréco-latine, qu’en technique on privilégie surtout la formation à partir de morphèmes français, que dans tous les cas la formation d’unités complexes démarque les LSP de la langue générale. Par exemple, la médecine emploie un contingent d’affixes et d’éléments morphologiques gréco-latins, auxquels s’additionne l’emprunt fréquent de noms propres (anthroponymes et toponymes) afin de façonner des termes complexes, par ex. trisomie 21 ou syndrome de Down; tandis que le vocabulaire de l’informatique est presque entièrement généré par l’assemblage d’éléments de la langue générale accédant au statut de terme par leur association en complexes syntagmatiques plus ou moins longs auxquels se greffent des significations métaphoriques (ex. mémoire vive, disque rigide, courrier électronique). À ce niveau, interviennent des connaissances morphosyntaxiques dans l’organisation des schémas syntagmatiques, notamment en ce qui regarde les rôles des différents types de joncteurs (prépositions, déterminants, etc.) qui associent les éléments lexicaux entre eux.

Du point de vue de la création lexicale, la morphologie constitue l’élément le plus important à maîtriser. Par commodité, j’incluerai dans la néologie tout ce qui réfère à la formation des mots nouveaux, l’emprunt, le calque (voir Boulanger 1991) auquel nul terminologue n’échappe sous l’emprise de la modernité d’une part et du phénomène de la variation linguistique d’autre part. Les terminologies nouvelles peuvent donc faire l’objet d’un consensus, d’un partage dans un groupe de nations qui utilisent la même langue, par exemple la francophonie, l’hispanophonie, l’anglophonie. Simultanément, chaque territoire peut revendiquer des besoins lexicaux qui correspondent à des spécificités sociales. Je donnerai l’exemple précis de la fusion des deux préoccupations pour le Québec, à savoir le problème de la féminisation des noms de métiers, de professions, de fonctions, de titres, etc., pratiquement ignoré en France en raison d’une moins forte pression sociale. Au Québec, la féminisation est instantanée et socialement aménagée depuis plus de dix ans (voir OLF 1990). Pour nous, madame Thatcher, lorsqu’elle était en fonction, n’a jamais été dénommée autrement que la première ministre de Grande-Bretagne tout comme madame Cresson ne saurait porter d’autre titre que celui de première ministre de France. Toute autre dénomination serait inacceptable linguistiquement, du moins aux yeux des Québécois.

La création d’officialismes, c’est-à-dire de termes normalisés ou recommandés par les commissions de terminologie, entre aussi dans le cadre des préoccupations de type morphologique, tout en s’associant au vaste volet de la normalisation. Ce critère de l’harmonisation et de la correction linguistiques joue également un rôle non négligeable puisqu’il faut savoir créer des mots et des termes pour être en mesure d’intervenir efficacement dans la langue et l’aménager correctement. C’est au niveau morphologique que l’on détecte les premiers repères de la fonctionnalité d’un vocable nouveau que l’on souhaite insérer dans l’usage. Les autres paramètres relatifs à la motivation des termes lui sont subordonnés.

4.4. La lexicographie

À mon sens, le terminologue doit maîtriser la lexicographie selon les deux points de vue antagonistes et complémentaires que sont celui du décodeur et celui de l’encodeur.

4.4.1. La lexicographie de décodage

Au cours de toutes les étapes du travail de recherche terminologique, les terminologues utilisent et consultent constamment plusieurs types de dictionnaires et d’encyclopédies au centre desquels trônent les dictionnaires généraux et les dictionnaires terminologiques. La connaissance de leurs mécanismes d’élaboration et de fonctionnement s’avère un atout primordial. Or, ne décode pas un dictionnaire de langue qui le veut et sans un apprentissage préalable.

Si je prends par exemple un dictionnaire de langue quelconque pour adultes, je constate que chaque article révèle intrinsèquement, à travers les rubriques microstructurelles, toutes les composantes de la linguistique, qu’il faut bien savoir analyser pour en tirer le meilleur parti possible. On constatera assez rapidement que chaque rubrique livre une somme de connaissances spécifiques. Ainsi :

Ce sont là, présentées en vrac, quelques grandes orientations du parfait microcosme de la linguistique que dessine un article de dictionnaire. Pour qui sait y voir l’essentiel y est et cet essentiel peut s’enseigner. L’apprentissage du décodage d’un dictionnaire de langue est la meilleure préparation qui soit à un encodage des termes dans les répertoires terminologiques. Par ailleurs, ce qui vient d’être dit convient tout aussi bien pour les dictionnaires de termes, du moins en ce qui concerne les rubriques communes.

4.4.2. La lexicographie/la terminographie d’encodage

Le terminologue est appelé à construire des dictionnaires technolectaux suivant une série d’opérations à caractère onomasiologique, ce qui les distingue fondamentalement de leurs congénères en langue générale édifiés davantage selon une démarche sémasiologique.

D’où la nécessité de bien enseigner les différentes phases d’élaboration d’un dictionnaire terminologique et d’en préciser les différentes rubriques. C’est en passant par la filière de la langue générale que l’enseignant pénètre au cœur des domaines thématiques.

Le dictionnaire constitue en fait le résumé et l’amalgame de toutes les connaissances acquises sur le lexique, la sémantique et la morphologie (morphosyntaxe). C’est dans ce temple privilégié qu’est un ouvrage lexicographique ou terminographique que l’on peut véritablement mesurer les progrès et les connaissances linguistiques acquises par les étudiants ainsi que leur capacité au réemploi.

5. Conclusion

La terminologie est située à la jonction de plusieurs des disciplines des sciences du langage, particulièrement celles qui ont été scrutées ci-dessus. Tout en présentant chacune séparément, je reste persuadé qu’elles forment un ensemble insécable; je ne les ai fractionnées qu’à des fins de démonstration. Tout mot, tout terme est à la fois coloré par le lexique, par la sémantique, par la morphologie et à cet égard, il est lexicographiable, terminographiable.

Le cheminement à travers ces quatre grands champs de la linguistique théorique a toujours été arrimé à la finalité pratique de cette linguistique convoquée dans un cursus terminologique. Ce qui est transmis à l’étudiant doit avoir des retombées dans une praxis toute entière tournée vers un usage socioprofessionnel potentiel. L’allure donnée au profil dessiné ci-devant paraît être d’ordre synchronique. Il n’en est rien car je crois de moins en moins à une terminologie qui ne prendrait pas en compte les dimensions historiques et diachroniques de la langue sur laquelle on travaille. La terminologie contemporaine ne surgit pas du néant. Ses assises sont sculptées par l’histoire : l’histoire de chaque langue façonne et caractérise son lexique, sa sémantique, sa morphologie, sa lexicographie moderne. Aucun comportement langagier, général ou professionnel, n’échappe à l’histoire ni à la société qui a édifié cette histoire. Tout enseignement, toute formation universitaire en terminologie ne peuvent être que territorialisés et fondés sur des arrière-plans sociopolitico-culturels d’une communauté de locuteurs. Aussi chaque enseignement, à travers son caractère universel, recèle-t-il quelque chose de terriblement social et territorial. Toute stratégie pédagogique vise à assurer l’accomplissement, le suivi et le contrôle des programmes d’aménagement définis dans d’autres stratégies venues des contextes politique, législatif, social, éducationnel, etc. Une formation adéquate des futurs langagiers-aménagistes et -terminologues est une condition sine qua non au succès des projets imaginés pour une société toute entière.

Il reste à préciser que quand l’enjeu d’une fondation linguistique en terminologie est de contribuer à la réussite de l’entreprise d’aménagement linguistique d’une communauté, il n’est pas si simple, pour les uns et pour les autres, de maîtriser simultanément une pratique professionnelle et la sévère évidence que le savoir-faire et le tour de main, si parfaits paraissent-ils, sont largement insuffisants sans une solide connaissance d’une bonne partie des sciences du langage. L’inverse est tout aussi véridique, qui veut que la maîtrise de la linguistique ne suffise pas à elle seule à faire de bons terminologues. L’un nourrissant l’autre, on trouvera dans la complémentarité le filon de l’espoir et de la réussite.

6. Bibliographie

Les technolectes dans la pratique dictionnairique générale. Quelques fragments d’une culture

1. Le dictionnaire de langue, une résidence secondaire pour la terminologie

La terminologie a maintenant atteint le stade de la maturité certaine qui en fait l’une des composantes essentielles des sciences du langage, tout spécialement lorsqu’il s’agit de mener des recherches hors de ses frontières internes comme en aménagement linguistique et en lexicographie. Elle peut prétendre au titre de discipline autonome dans le vaste champ de la linguistique parce qu’elle possède maintenant les indispensables fondements théoriques et méthodologiques qui personnalisent une science ou un art et que partout dans le monde, quelle que soit la langue cible, on lui reconnaît des assises communes et des universaux telles la notion, la démarche onomasiologique, etc. On a donc devant elle des comportements intellectuels et pragmatiques conséquents. La terminologie est devenue un corps de doctrine, de connaissance et d’expérience dont l’autonomie permet qu’on y recoure pour procéder à l’examen d’autres composantes de la linguistique, comme la lexicographie, qui sera l’objet de cette intervention.

La traditionnelle et rigide dichotomie entre la lexicographie et la terminologie, ou mieux la terminographie, n’a plus de raison de demeurer étanche. La distinction était autrefois utile afin que la terminologie puisse fonder et asseoir ses préceptes. Maintenant que cette mission est accomplie, on peut retourner au dictionnaire général (DG) et se pencher sur la perception et le traitement des technolectalismes dans cette catégorie de répertoire de mots. On sait que du strict point de vue linguistique, le dictionnaire est le lieu de rencontre privilégié de la plupart des composantes de la linguistique. À un titre ou à un autre, la phonétique, la grammaire, l’histoire de la langue, la syntaxe, la lexicologie, la sémantique, la terminologie, etc., y occupent une place prépondérante. « Les dictionnaires de langue ou dictionnaires de mots proposent des données d’ordre linguistique, c’est-à-dire : nature, genre, forme graphique et sonore du mot; significations, valeurs d’emplois, spécialisation dans les divers niveaux de langue; relations avec les autres éléments du lexique; origine et parfois histoire du mot » (Quemada 1989 : 388). La consultation d’un seul article de dictionnaire atteste amplement de la grande richesse et de la variété des informations sur la langue. Les recueils de mots sont aussi des territoires privilégiés pour étudier l’histoire, la civilisation, la société et les différentes idéologies qui ont cours à un moment donné dans la vie d’une culture, d’un peuple. Ainsi le fait pour une communauté linguistique de ne pas posséder de dictionnaire national est déjà fort significatif en soi. C’est l’une des premières étapes du processus d’aménagement linguistique et, avec la grammaire, un préalable à l’aménagement de la terminologie, à l’aménagement de la néologie et à l’aménagement de la normalisation.

Le dictionnaire général monolingue (DGM) est un carrefour où se donnent rendez-vous une somme de discours pluriels sur la société. Ces discours ont été décortiqués abondamment par les métalexicographes, les linguistes, les critiques et les évaluateurs de dictionnaires. Certains ont été davantage que d’autres la cible des observations, notamment les régionalismes, les néologismes, les emprunts et la labellisation sociale (voir Corbin/Corbin 1980 et Corbin 1980). Ce sont là, en effet, les éléments les plus immédiatement perceptibles de la norme, ceux qui atteignent directement la fibre profonde des êtres humains et qui les mettent en contact intime et immédiat avec ce que la société autorise, admet, tolère, critique, rejette, interdit ou ostracisé. « Le discours lexicographique n’est pas neutre, il véhicule un contenu culturel, il émet des jugements de condamnation ou de valorisation qui s’expriment par rapport à une norme linguistique et culturelle qui prend pour référence l’univers langagier de la culture dominante » (Girardin 1987 : 76).

Dans cette panoplie de discours dictionnairiques multiformes, le moins évalué est le discours sur les terminologies scientifiques et techniques. Le propos de cet article est d’amorcer l’étude de l’appareil métalinguistique utilisé pour tramer les technolectes dans les DGM.

2. Des territoires contigus

L’objet de la lexicographie et celui de la terminographie présentent plusieurs similarités, d’où les difficultés d’établir des frontières bien nettes ou de trancher entre les deux. La matière commune est celle des unités lexicales qui sont recensées dans les dictionnaires et pourvues d’un traitement microstructurel adéquat fondé sur des principes dont certains sont partagés par les deux arts alors que d’autres sont révélateurs de la personnalité de chacun. Dans les dictionnaires de langue, on a l’habitude de dénommer entrée-mot une unité de traitement soumise à l’encodage métalangagier tandis que dans les dictionnaires terminologiques (DT), on désigne par entrée-notion le bloc d’unités de traitement encodées, étant entendu qu’il peut exister plusieurs unités-termes pour baptiser un seul concept. L’utilisateur décrypte des unités lexicales (signe = signifiant + signifié) dans le premier cas et des termes (signe = dénomination + notion) dans le second.

S’il est relativement aisé d’écarter les mots de la langue générale et les éléments de formation (affixes ou affixoïdes indigènes [-erie, contre-], savants [phon(o)-, -thèque, -ensis (ex. homo quebecensis)] ou immigrés en français [-ing, -man, -burger]) des DT, il en va tout autrement dans les DGM où les constellations de vocabulaires spécialisés sont relativement importantes et réparties sur un spectre qui va du plus visible au plus diffus. Par ailleurs, perçue sous l’angle du lexique total d’une langue, la compartimentation entre la langue quotidienne et les vocabulaires d’experts n’est pas étanche (voir le schéma dans Boulanger 1990 : 4). Et cela en raison même du va-et-vient permanent entre les mots qui émigrent vers les langues de spécialité (LSP) (ex. bougie) et des vocables terminologiques qui envahissent largement la langue générale (ex. transistor, déjà vieilli, et macro-instruction, déjà réduit familièrement à macro, sans qu’il y ait risque de confusion avec son homophone masculin). À cela s’ajoute le fait qu’il existe des sphères du savoir d’expert qui chevauchent la langue usuelle et les domaines de l’expérience. De plus, si l’on se place sous l’angle de la linguistique, on ne voit pas de réelle démarcation. Les technolectes ne se dissocient pas de la langue courante quand il s’agit de la formation d’unités nouvelles. Les variations relèvent davantage de la fréquence des mécanismes convoqués, comme la syntagmatique, quelques affixes, la dérivation savante, que du moule dans lequel l’élément inédit est coulé. Ils puisent constamment dans le réservoir de désignations partagé et ils obéissent à la norme dominante ainsi qu’aux conventions grammaticales, morphologiques, orthographiques, syntaxiques, etc., du système général. Les LSP ont cependant toute la latitude voulue pour adapter les ressources de la LG à une situation de communication canalisée vers un domaine de la connaissance (voir Cayer 1982 : 17).

Le dictionnaire de langue joue à cet égard un rôle polyvalent car il dirige ses antennes simultanément en direction du jardin de la langue usuelle et vers celui des LSP (voir L’Homme 1990 pour la discussion de ces deux notions). Or LG et LSP forment un bloc compact du point de vue du lexique cumulatif. Il est assez difficile d’estimer la part de chaque sous-lexique dans un DGM, mais quelques sondages proposent une répartition par moitié, ce qui ne semble pas très éloigné de la réalité (voir Béjoint 1988 : 354 et Boulanger 1990 : 16). Compte tenu de la visée du DG, à savoir capter le vocabulaire d’usage courant, on pourrait s’étonner de la consignation de si vastes amas terminologiques dans ces ouvrages. Plusieurs galaxies de mots orbitent autour d’un noyau lexical plus dense et plus apparent (ex. le groupe informatique, ordinateur, logiciel, disquette, mémoire, disque rigide, le groupe sida, HIV, LAV) alors qu’une bonne partie de la terminologie demeure inaccessible soit parce qu’elle est hors d’atteinte du télescope du lexicographe, soit parce qu’elle n’éveille pas d’intérêt. Au surplus, comme la portion du lexique général reste relativement stable d’une année sur l’autre, il faut bien admettre que dans l’avenir, les couches spécialisées du lexique fourniront de plus en plus de contingents nouveaux lorsque viendra le temps de procéder aux retouches dictionnairiques. Les ajustements macrostructurels se font de plus en plus à la hausse de même que les révisions microstructurelles qui allongent les articles (voir Boulanger 1990 : 16-17). Ainsi la répartition entre les contenus de LSP et de LG tend à équilibrer la matière et à créer un rapport proportionnel qui accentue le caractère hybride des DGM. Les dictionnairistes ne font que répondre aux exigences et aux besoins de leur public respectif. Ils sont contraints de récupérer des termes spécialisés et d’en dessiner le profil dans leurs répertoires. Si, en principe, le lexicographe ne peut pas laisser échapper un mot, il doit, en revanche, effectuer une sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux qui se répartissent sur une palette très large (alimentation, art culinaire, banque, intelligence artificielle, bioéthique, conchyliologie, etc.). Ce n’est pas le degré de spécialisation qui permet de cataloguer les termes dans un dictionnaire grand public. Tous les technolectalismes sont susceptibles de rejoindre un jour ou l’autre une macrostructure générale si le besoin est manifesté par les consommateurs (ex. microonde).

Chacune à leur manière, la lexicographie et la terminographie tendent à l’exhaustivité; mais elles procèdent en fonction de leurs méthodologies respectives. La première cherche à circonscrire explicitement ou implicitement (ex. des séries ouvertes en -able, en and- et, naguère, en mini-) tous les mots de la langue tandis qu’une sélection rigoureuse s’impose dans les LSP (elle n’incorpore pas tous les termes en bio- ou en -tomie). La seconde rassemble onomasiologiquement toutes les unités d’une sphère de l’expérience tandis qu’elle élimine tout mot outil (prépositions, articles, pronoms, etc.) et tous les morphèmes affixaux ou affixoïdaux qui ne sont pas des notions pouvant prendre place au sein d’une arborescence du savoir technique ou scientifique. Elle élimine aussi tout ce qui n’est pas conforme à l’expérience décrite; autrement dit, elle ne recrute que le vocabulaire d’une terminologie qui est univoque, « unidomaniale ». Dans l’une ou l’autre situation, tout manquement aux préceptes est considéré comme une erreur méthodologique. Le programme du DGM interdit au rédacteur un traitement complet et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer. L’exhaustivité conceptuelle chère aux terminographes est absolument inenvisageable dans ce genre de recueil. Rares sont donc les terminologies complètes consignées dans un DG : seules de petites constellations pourraient prétendre à la description totale, à condition toutefois qu’elles soient en demande.

Personne ne met en doute la nécessité de la présence des technolectes dans les dictionnaires à l’usage de tous. Depuis l’origine de la lexicographie française, aucun dictionnaire de langue, petit (Dictionnaire CEC Jeunesse), moyen (Micro-Robert Plus), grand (Lexis) ou géant (Grand Robert de la langue française), monolingue, bilingue ou multilingue, ne peut s’exempter de répertorier de nombreuses terminologies. Même si en apparence, les dictionnaires courants « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey 1985 : 5). Les voies de la connaissance exigent aujourd’hui une information inflationnaire de plus en plus axée sur les expériences technologiques et scientifiques par l’entremise de la communication mondialisée et grâce à la civilisation médiatique. De plus en plus de choses à connaître rapidement, à comprendre et à interpréter entraînent une augmentation des exigences de voir représenter les savoirs technolectaux dans les dictionnaires généraux monolingues. La consignation des termes dans ces ouvrages favorise l’insertion de plus en plus évidente dans l’environnement socio-économique et elle balise l’accès à une culture technicienne et technologique qui s’accroît sans cesse selon le principe de l’offre et de la demande. À travers les mots, le dictionnaire ne fait que réunir des éléments de la culture qui est à son origine tout comme il ne peut être que le produit de cette même culture. Il est donc simultanément le révélateur linguistique d’un état de civilisation et un autoportrait d’une communauté de locuteurs. Le schéma suivant simplifie cette relation.

DICTIONNAIRE → CULTURE
CULTURE → DICTIONNAIRE

Lorsque la culture glisse vers l’industrialisation, la scientifisation et l’universalisation, le dictionnaire en répercute les échos tout comme il dessinait naguère le profil humaniste de la société de la Renaissance, le portrait de l’Honnête homme dix-septiémiste, la naissance et les progrès de l’univers scientifique moderne à l’époque des Lumières et le monde en devenir surgi du brassage des classes sociales à partir de la Révolution française (sur ce dernier point, voir Rey 1989b). La reconnaissance d’un français national, les débuts de son expansion territoriale au-delà des frontières européennes, l’obligation de la scolarisation, la généralisation de l’instruction, tout cela, associé au mouvement des idées, a contraint les dictionnaires à élargir leur palette d’informations afin de « répondre aux curiosités de plus en plus diversifiées d’une masse de lecteurs plus nombreuse et moins homogène » (Quemada 1989 : 390). À partir du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle, les répertoires devront avoir réponse à tout, aussi bien aux servitudes de la grammaire qu’aux canons esthétiques et aux désirs de connaissances encyclopédiques et spécialisées sur le monde (voir Bouverot 1986). La modernisation de la masse lexicale passe en grande partie et inévitablement par les technolectes, multiples reflets des progrès du savoir. La nature des ajouts et des mises à jour ressortit à une multiplicité de domaines, inconnus hier encore, et qui sollicitent maintenant la curiosité et l’intérêt des consulteurs. Pour chaque DG, il devient donc impérieux d’intégrer « au premier chef, de nombreux termes spéciaux des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, en informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (PLI 1990 : 5).

La pensée contemporaine filtre inévitablement par la culture « technologicienne ». Par la même occasion, les technolectalismes « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey 1989a : X). La génération naissante des dictionnaires de langue focalise son intérêt sur la science et sur la technologie, alors que la génération précédente mettait l’accent sur le développement de l’éducation et de l’information qui ouvrirait les portes à de nouveaux champs de la connaissance (voir PLI 1975 : Aux lecteurs). Ayant accompli son cycle, la culture « culturelle » cède sa place à d’autres formes de culture et à des praxis innombrables.

Plusieurs indices permettent de repérer la terminologie dans les DGM. Les vocabulaires spéciaux sont présents dans n’importe quel lieu de l’article (voir Boulanger 1989a, 1989b, 1989c, 1989d, 1989e et 1990). On remarque notamment que les types particuliers de LSP s’articulent autour de deux axes principaux : celui des domaines d’activité considérés en eux-mêmes et celui des niveaux de langue, la terminologie étant alors jugée dans la microstructure par rapport à la langue courante normalisée.

Dans la suite de cet article, on s’arrêtera plus spécifiquement sur l’un de ces indices, à savoir les labels socioprofessionnels qui seront scrutés à travers la liste des abréviations (voir Boulanger 1988 : 295 et suivantes). Nous concentrerons nos observations sur cet aspect et sur les discours prélexicographiques dans lesquels les programmes dictionnairiques sont détaillés. Les marques peuvent aussi être traquées dans le corps de la microstructure où elles constituent l’une des articulations majeures de l’architecture interne du discours lexicographique (voir Candel 1979 et 1983). Compte tenu de l’espace réservé à cette contribution, nous reviendrons ailleurs et plus en profondeur sur le rôle des définitions et des autres indices de domaine à l’intérieur de l’article. Nous nous contenterons également d’amorcer la réflexion sur le rapport entre la norme et les labels d’identification spécialisés. On s’intéressera ici uniquement aux descripteurs de domaine indépendamment de l’énoncé définitionnel (voir Rey-Debove 1989 : 159 et suiv.). Les formules qui suivent sont exclues de l’étude :

Nom que les X donnent à Y
PR pyroscaphe « Nom donné par Jouffroy d’Abbans au premier bateau à vapeur. »

ou

PR pyrite

puy

Nom donné à X

« Nom donné à d’autres sulfures métalliques. »

« Nom donné, au moyen âge, à certaines sociétés littéraires et religieuses qui organisaient des concours de poésie. »

ou

PR meuble Nom générique de X

« Nom générique des objets mobiles de formes rigides, qui concourent à l’aménagement de l’habitation, des locaux. »

ou

PR pomélo Nom de X

« Nom du citrus paradisi dont les fruits viennent en grappe (grape-fruit). »

3. Les discours introductifs

Les discours tenus sur les technolectes dans les introductions de dictionnaires portent essentiellement sur deux aspects : le premier concerne le choix des mots ou des sens spéciaux, terminologiques, techniques, scientifiques ou didactiques, à retenir dans le dictionnaire. Le second aspect touche le protocole d’encodage des unités sélectionnées.

Les préfaciers ou les rédacteurs des discours commerciaux peuvent discuter le problème des terminologies sous deux angles. S’il s’agit d’un dictionnaire qui en est à sa première édition on stipulera volontiers que l’introduction des vocables scientifiques et techniques est indispensable, « qu’aucun domaine de la connaissance n’a été négligé » (Lexis 1975 : VII), que les « terminologies spécialisées occupent une place de plus en plus importante dans les milieux de travail, dans les media [sic] et dans les communications quotidiennes, [qu’on] les a examinées avec beaucoup d’attention afin d’en extraire tous les éléments nécessaires à une meilleure compréhension du monde contemporain » (Poirier 1988 : XVI). Dans le cas des ouvrages qui en sont à une nouvelle mouture (réédition ou refonte) on justifie l’élargissement des cadres de la nomenclature par des ajouts de néologismes formels ou sémantiques et par l’addition de régionalismes; mais c’est surtout l’introduction de termes représentatifs de centres d’intérêt très variés qui a pris de l’importance au cours des récentes années. « Plusieurs milliers de néologismes et de termes spéciaux récemment diffusés s’y [aux 50 000 entrées de la précédente édition] ajoutent dans la présente édition, ainsi que des acceptions et des expressions nouvelles. Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion » (Rey 1985 : XVII-XVIII, italiques ajoutées). Cependant, dans l’une et l’autre situations, les contenus sont toujours orientés vers l’obligation d’offrir au public un produit qui soit à la fine pointe de la modernité socioscientifique et sociotechnologique. « En ce qui concerne les vocabulaires scientifiques, on a fait une large place aux vocabulaires des sciences et des techniques, et souvent à des termes d’un haut degré de technicité, dans tous les domaines qui occupent une place essentielle dans la civilisation contemporaine : économie politique, informatique, écologie, électronique, industrie du pétrole, sciences humaines, biologie et médecine. On s’est, en revanche, limité à l’essentiel pour les activités ou les techniques qui sont des survivances ou n’intéressent que des groupes restreints (héraldique, vénerie, bourrellerie, par exemple) » (Lexis 1979 : VI).

Quel que soit le répertoire consulté et à condition qu’il soit pourvu d’une introduction tant soit peu étoffée, tous les dictionnairistes insistent sur le fait qu’il est impensable aujourd’hui de constituer une nomenclature de dictionnaire de langue sans y incorporer des éléments techno-scientifiques (voir Girardin 1987 : 81). Certes, tous endossent l’idée que le DGM n’est pas le lieu pour recenser systématiquement tous les vocables des multiples expériences humaines. Une sélection stricte s’impose. Parmi l’ensemble des termes disponibles, on distingue les unités qui permettent de décrire le fonctionnement de la science ou de la technique, celles qui appartiennent à des séries ou à des énumérations ouvertes et celles qui forment des grappes volumineuses et serrées : « on ne pouvait raisonnablement envisager, dans le cadre d’un seul volume, de recenser, en botanique et en zoologie, les innombrables animaux et plantes exotiques, en géologie les noms de tous les minéraux roches et fossiles » (Lexis 1979 : VII). Ce qui intéresse le destinataire, c’est l’essentiel ou les éléments de ces terminologies susceptibles de surgir au détour d’une lecture, d’une interrogation, d’une recherche dont l’objectif premier n’est pas d’ordre conceptuel ou systématique, au sens où l’entendent les experts d’un secteur d’activité. Ces termes-mots sont choisis en fonction d’un environnement socioculturel qui rend leur description lexicographique obligatoire.

Le principal critère de sélection généralement avancé est le contact que les usagers ordinaires ont avec ces unités et les besoins qu’ils ont de pouvoir décoder le terme sans avoir à recourir à un dictionnaire terminologique ou à un dérivé informatisé. Somme toute, le sort réservé à un terme (inclusion ou exclusion) est l’intérêt qu’il suscite pour le grand public, l’impact lexical, et non pas notionnel, qu’il a sur la langue usuelle d’un groupe de locuteurs donné, en un espace communautaire donné. Mais quel que soit l’ordre de grandeur de la nomenclature, un tamisage fin du lexique spécialisé est indispensable.

La majorité des dictionnaires ne précise pas vraiment quelle est la provenance des contingents technolectaux. Quelques-uns citent des sources premières, par exemple, le DFP : XVI, qui a puisé et filtré une partie des termes consignés dans les publications terminographiques d’un organisme officiel, l’Office de la langue française du Québec; d’autres, comme le PR et le GRLF, mentionnent la consultation de spécialistes, par exemple des informaticiens, des automaticiens, des biologistes, des médecins, pour évaluer les terminologies idoines; d’autres encore puisent dans leurs fonds encyclopédiques constitués au fil de leur histoire, ainsi qu’on le fait dans les ouvrages de la maison Larousse. Dans la réalité, la plupart des répertoires recourent simultanément aux différentes possibilités : dictionnaires techno-scientifiques, experts, fonds d’archives. En outre, le lexicographe cite directement des extraits d’ouvrages, de collectifs ou de revues spécialisés; la pratique est méthodologiquement standardisée depuis une dizaine d’années, même si on y recourait occasionnellement depuis longtemps. D’abord sporadique, la méthode tend à se répandre de plus en plus (voir Rey 1985 : XXXVIII et le Lexis). Auparavant, l’illustration contextuelle d’un terme provenait surtout de la littérature produite par les grands auteurs :

PR oxygène « Le médecin fit une piqûre de morphine et pour rendre la respiration moins pénible demanda des ballons d’oxygène. » (Proust)
lophophore « Son grand chapeau de paille noire... avec une fantaisie de lophophore. » (Aragon)
équin « Cet équin, large en effet comme un pied de cheval. » (Flaubert)
Lexis ove « Une frise sculptée qui, de loin, m’avait semblé faite de fleurs ou d’oves. » (Butor)
ventricule « Une tumeur épithéliale kystique développée aux dépends du revêtement du troisième ventricule. » (Cendrars)
sanie « Les mouvements du gorille brassaient de lourdes odeurs de crasse et de sanie. » (Aymé)

Le second aspect des discours commerciaux concerne les modalités de marquage, c’est-à-dire les critères sous-jacents à la pose des balises métalinguistiques. Là aussi quelques règles orientent les décisions. De manière absolue, on procède à une labellisation des formes qui se détachent de l’emploi général, banal, courant du mot, au sens où l’entendent les lexicographes. La marque, comme son nom le laisse deviner, isole et signale tout ce qui va au-delà ou qui se fige en-deçà du langage témoin qu’on décrit comme la langue et qui gouverne l’usage (voir Rey-Debove 1980 : 40). Donc, en principe, tous les termes devraient être marqués —il serait d’ailleurs préférable de dire tous les sens puisque le descripteur précède la définition même dans les articles monosémiques. La démarche est purement mathématique : l’élément qui relève de la norme neutralisante n’est accompagné d’aucune étiquette, c’est-à-dire qu’il n’est pas considéré comme relevant d’un niveau techno-scientifique, tandis que tout ce qui s’oppose à cette neutralité lexicale, autrement dit les LSP, devrait par conséquent être hiérarchisé par rapport à ce point d’équilibre qu’est la norme, miroir de la langue usuelle.

4. Les normes socioprofessionnelles

La réalité de l’observation démontre qu’il n’en va pas ainsi. Le terme ne sera escorté d’un code socioprofessionnel que s’il est mal connu dans le grand public ou considéré comme tel par le lexicographe. Ainsi, écologiste, écomusée ne sont pas marqués dans le PR, le DFP et le PLI 1990 alors que binaire est encodé à plusieurs paliers : PR : Arithm., Chim., Mus.; DFP : Chim., Math., Mus.; PLI 1990 : Math., Chim., Mus., Astron. Dans le Lexis, binaire est noté successivement : Math., Mus., Chim., Inform., Ling., tandis que dans le GRLF, la structure présente la configuration sémantique suivante :

1. a. Arithm. vx.
b. Mod.
Inform.
c. Log.
2. Chim.
3. Astron.
4. Mus.

L’absence d’un motif technolectal dénote en premier lieu la diffusion de l’unité lexicale dans la langue générale, sa métamorphose du statut de terme à celui de mot courant (voir humidificateur marqué tech. dans le PR et le DFP, non marqué dans le Lexis et le PLI 1990; cémentation non marqué dans le PR, marqué métall. dans le DFP et le PLI 1990, géol., métall. et chim. dans le Lexis; écliptique non marqué dans le PR et le DFP, marqué astron. dans le PLI 1990 et le Lexis. Le jugement subjectif du lexicographe doit ici être pris en considération, même si une grande partie du contenu du dictionnaire est héritée de ses devanciers et que le rédacteur est considéré comme le porte-parole d’une communauté.

« Le lecteur ne doit jamais oublier que les abréviations concernent l’usage linguistique et lui seul; qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique : écologie, transistor, électronique appartiennent, bien ou mal compris, au français de M. Tout-le-Monde » (Rey 1985 : XLI). L’argumentation repose également ici sur le constat que les métaphores techniques augmentent sans cesse et qu’elles colorent de plus en plus fréquemment la langue quotidienne. Beaucoup d’entre elles sont couramment utilisées sans être toujours bien appréhendées par les locuteurs. Mais au premier chef, lorsque le lexicographe épingle une unité, c’est la forme linguistique qu’il pointe et non pas le référent extralinguistique ou le concept : « [...] c’est toujours le mot, la forme linguistique, et non pas la notion ou la chose qui est qualifiée » (Rey 1985 : XLI). Le label restreint l’emploi normal du mot à un domaine précis. Mais en réalité, un mot ne peut être marqué en soi. Il revêt toujours une valeur de connotation dans les circonstances où on l’utilise, ces circonstances étant ici le secteur d’activités professionnelles. Le descripteur peut aussi être perçu comme un indice de renforcement de la norme professionnelle et/ou courante. Le consulteur est alors appelé à résoudre une formule semblable à celle-ci :

le mot X caractérise un discours appartenant au technolecte Y :

La marque possède la vertu de ranger immédiatement la définition du mot dans un macrocontexte de connaissance jamais isolé puisque l’article est construit suivant des principes sémasiologiques (voir binaire ci-dessus). Elle a aussi la propriété (qualité ou défaut?) de la limiter à cette situation de communication même s’il est évident que l’énoncé peut aussi convenir à d’autres champs du savoir. En revanche, plusieurs mots d’un même domaine étant disséminés dans le répertoire, l’abréviation joue le rôle d’une tête chercheuse notionnelle. Ce qui n’exclut pas la liberté d’estampiller ou non les unités lexicales d’un seul domaine ou de varier lés étiquettes (PR : ordinateur et programmeur : non marqués, programme et logiciel : Techn., disquette et matériel : Inform.).

Par ailleurs, il est clairement stipulé dans les dictionnaires que « l’absence de ces abréviations devant un mot ou un sens signifie que ce mot, ce sens, sont d’emploi normal pour une personne cultivée non spécialiste, même s’ils appartiennent à un domaine spécialisé » (Rey 1989a : XVII). Mais ici, comme le souligne Rey, des éléments subjectifs entrent en jeu afin de savoir ce qui est spécialisé ou courant pour un consulteur. Le DG a comme premier objectif de circonscrire la nature linguistique de l’unité lexicale. Ce n’est que par projection secondaire et par extrapolation que le rapport avec l’objet de l’univers, le réfèrent extralinguistique est déduit. Dans le DG, la marque technoprofessionnelle ne reflète que la seule norme linguistique sociale et le seul usage social banalisé ou considéré comme tel. Elle n’est pas fondée sur la base de l’expérience individuelle ou groupale; elle émerge du jugement que porte le lexicographe sur la norme sociale dont les limites correspondent au comportement moyen du public consommateur. Pour asseoir son évaluation de la norme admissible, il consulte des dictionnaires portant sur l’argot, les régionalismes, les néologismes, les terminologies, etc. La pratique du marquage socioprofessionnel suivra donc le même cheminement qui reflète une norme prévalante et les préjugés de la culture dominante. « Les marques ont pour objet d’expliciter des écarts par rapport à un usage contemporain neutre qui ne peut être que théorique et qui suppose donc la construction d’un modèle normatif (ce qui ne veut pas dire prescriptif) » (Girardin 1987 : 92).

Le DGM accorde donc plus d’importance à la généralisation ou à la banalisation d’un usage spécialisé qu’à sa classification dans un ensemble notionnel où il fonctionne dans une série d’éléments interdépendants. Les labels professionnels ne sont pas notés pour justifier une organisation systémique de tous les mots de la nomenclature qui revendiquent le même signal puisque le DGM n’a pas d’objectif de structuration conceptuelle arborescente quel que soit le domaine considéré. En terminographie, le regroupement notionnel et le dégroupement homonymique sont méthodologiquement fondamentaux. Les indicatifs permettent tout au plus de glisser de la langue à la thématique, des connaissances linguistiques vers un savoir quasi encyclopédique en effleurant au passage l’indispensable notion des terminologues sans entrer cependant dans ses particularités onomasiologiques et dans ses dimensions logiques. Le DG reste sous le seuil de la typologie classologique. En cela, le lexicographe respecte la ligne de conduite dessinée pour le programme du dictionnaire confectionné.

En outre, un terme répertorié dans un dictionnaire courant, est réputé se diffuser dans la langue usuelle : ainsi informatique, intelligence artificielle, macrobiotique, télex dans le PLI 1990 et le PR. Il se lexicalise, contrairement au phénomène de la terminologisation dans les DT. Cette lexicalisation s’accompagne souvent d’une modification, d’une atténuation, d’une dérivation ou d’une perte sur le plan sémique ou sémantique. Cette perte ou cette réinterprétation des caractères des logiciens, dont la série complète est obligatoire pour décrire adéquatement une notion, est plus ou moins compensée par l’attribution d’un descripteur abrégé notant l’appartenance du terme à une LSP. Le passage du terme à l’état de mot (LSP → LG) s’effectue généralement par la focalisation sur des traits fonctionnels mais surtout sur des traits sémantiques. Certains sèmes compositionnels demeurent trop spécialisés pour quitter l’orbite de leur LSP et rejoindre les colonnes d’un DGM, sauf bien entendu pour des taxinomies, des nomenclatures chimiques ou quelques autres systèmes fermés ou assimilés. Voici l’exemple d’un terme vérifié dans deux dictionnaires de langue et dans deux dictionnaires terminologiques et pour lequel les deux définitions généralisées n’ont apparemment pas de traits communs lorsqu’on les compare :

hétéronyme
PR « Ling. Qui n’a pas le même nom. »
Lexis « Ling. Équivalent d’un mot dans une autre langue. »
DDL « [...] on appelle hétéronymes les mots de racine différente, mais formant ensemble une structure sémantique. »
DDL « Dans une langue : mots dont les signifiés sont en rapport d’intersection (qui ont donc un ou plusieurs éléments de sens communs), mais qu’on ne peut classer ni parmi les synonymes, ni parmi les antonymes. [...] D’une langue à une autre : mots de sens voisin —mais non identique— considérés plus ou moins équivalents, donc employés parfois en traduction. »

5. Clés pour le code abréviatif

La taxinomie des faits et des usages technolectaux est ciselée autour d’une série d’empreintes dont chaque dictionnaire doit fournir les clés dans une liste d’abréviations résolues et explicitées à la convenance de ses lecteurs. Les dictionnaires fournissent habituellement une liste relativement complète des signes conventionnels et des abréviations utilisées. Celles-ci renvoient aux marques métalinguistiques, professionnelles, géographiques, historiques, etc. Les listes figurent à la suite de la présentation et avant le dictionnaire alphabétique.

Le catalogue général inventorie les différentes catégories d’abréviations utilisées dans les articles. Celles-ci renvoient à des marques de divers ordres comme celles du tableau suivant (les variantes de caractères sont respectées).

Tableau 1 : Échantillon de catégories d’abréviations
marques métalinguistiques Abrév. Abréviation
Inv. Invariable
marques technolectales bijou. bijouterie
Cin. Cinéma
Text. Textile
marques de repère géographique S. Sud
S.-affl. sous-affluent
marques d’époque ou historiques féod. féodalité
ancienn. anciennement
marques stylistiques littér. littéraire
abusiv. abusivement
marques chronologiques vx. vieux
néol. néologisme
marques de registres sociaux vulg. vulgaire
fam. familier
marques géolinguistiques région. régional
dial. dialectal
marques de fréquence h. hapax
rare. rare
Les étiquettes technolectales peuvent renvoyer à :

Tous les dictionnaires témoins fusionnent les différentes marques dans un seul registre; l’unique exception est le DFP qui propose trois listes distinctes : une liste générale regroupant les « Abréviations », une liste recensant les marques métalinguistiques, les « Rubriques de langue », et une liste rassemblant les descripteurs scientifiques et techniques, les « Indications de vocabulaire de spécialité ». Il est quelquefois ardu de distinguer les motifs de domaine des autres marques à l’intérieur de ces listes mais dans la plupart des cas, les lexicographes ont recours à certains procédés de mise en évidence afin de faire ressortir les distinctions entre les différents groupes de marques. Dans le PR, sauf de rares exceptions (AFNOR, ANT., HOM., PROV., REM., V.), toutes les abréviations de la liste sont en italiques minuscules et suivies de paraphrases explicatives qui en facilitent le décodage :

microbiol. terme didactique de microbiologie
ven. terme technique de vénerie (chasse à courre)
vétér. mot technique de l’art vétérinaire
phys. terme didactique ou technique de physique
pharm. terme technique ou didactique de pharmacie
anthrop. terme du langage didactique de l’anthropologie
aviat. terme ou sens technique du langage de l’aviation
auto. terme ou emploi technique du langage de l’automobile

Dans le PLI 1990, les abréviations de domaines sont en petites capitales sans autre commentaire explicatif que leur résolution en toutes lettres :

AGRIC. agriculture
ALCH. alchimie
ALG. algèbre

Cependant, lorsque le domaine n’est pas abrégé, la formule est la suivante :

BANQUE terme particulier au vocabulaire de la banque
BOURSE terme particulier au vocabulaire de la Bourse
BOXE terme particulier au vocabulaire de la boxe
CHASSE terme particulier au vocabulaire de la chasse
SERRURERIE terme particulier au vocabulaire de la serrurerie

On remarque une exception à la règle :

CONSTR.terme technique de la construction

Dans le DFP, les marques de LSP apparaissent dans deux des trois listes sans que le protocole de décodage soit expliqué. Des abréviations semblables ou différentes renvoyant au même domaine sont fréquentes et il n’y a pas de réciprocité parfaite entre les deux listes partiellement récurrentes (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Les groupes de marques du DFP
AbréviationsIndications de vocabulaire
ASTRO.Astronomie
géod.géodésie
géogr.géographieGÉOGR.géographie
géol.géologieGÉOL.géologie
géom.géométrieGÉOM.géométrie
géomorphol.géomorphologieGEOMORPH.géomorphologie
géoph.géophysiqueGÉOPH.géophysique

Dans la première liste, les abréviations sont données en lettres minuscules et résolues en caractères gras; dans l’autre liste, elles apparaissent en petites capitales et une majuscule sert d’amorce à la résolution en gras. Deux codes abréviatifs différents sont utilisés pour le domaine de la géomorphologie.

Les deux éditions du Lexis n’utilisent aucun procédé même typographique pour distinguer les marques technolectales des autres étiquettes. Elles sont toutes données en italiques :

décor. décoration, arts décoratifs
dém. démonstratif
démogr. démographie
dér. dérivé
dermatol. dermatologie

Quelques abréviations ont une double interprétation :

PR méd. → 1° terme didactique de médecine [...]; 2° médical (lat. méd., lang. méd.)
PLI 1990 cuis. → cuisine, art culinaire

parfois même une triple interprétation :

DFP dém. → démonstratif, démocratie, démocratique

tandis que deux abréviations différentes renvoient parfois à un seul domaine :

PR myth., mythol. → terme didactique de mythologie

L’importance numérique des marques domaniales n’est pas à négliger dans les DGM (voir le tableau 3).

Tableau 3 : Importance numérique des marques
Nombre de marques dans différents dictionnaires (lettres A-D)
Dictionnaires Techno-marques Autres marques
PR 65 67
PLI 1990 75 50
DFP 69 101
Lexis 1979 93 152

La somme des estampilles technolectales dépasse largement celle de chaque autre groupe pris individuellement; les résultats rassemblés sont cumulatifs pour la séquence de lettres étudiée.

L’analyse des tableaux des marques révèle aussi comment les dictionnaires s’enrichissent lors des mises à jour (nouvelle édition ou révision). Sans permettre une évaluation quantitative des nouvelles acquisitions, ils renseignent néanmoins sur l’arrivée de domaines inédits et sur l’usure ou sur la disparition d’autres secteurs artisanaux, historiques ou passés de mode (ex. DHLF : baronnie, GRLF : bonneterie, cosmographie). L’augmentation du nombre de domaines dans lesquels on a puisé des termes qui enrichissent les nomenclatures témoigne de la diffusion des terminologies dans le monde moderne et de leur spécialisation de plus en plus poussée. Dans chaque couple de dictionnaires présentés dans le tableau 4, les statistiques sont éloquentes.

Tableau 4 : Rapport statistique sur les marques
Marques apparues ou disparues (lettres A-D)
Dictionnaires Années Marques Ajouts Retraits Nomenclatures totales
DHLF 1980 72 50000
DFP 1988 69 0 3 62000
PR 1967 51 50000
PR 1989 65 14 0 58 000
PLI 1975 42 45000
PLI 1990 75 36 3 58000
Lexis 1975 93 70000
Lexis 1979 93 0 0 76000
GRLF 1951 66 58 000
GRLF 1985 80 35 21 80000
∅ ⇒ ne s’applique pas pour l’édition plus ancienne

Dans certains cas, on a ajouté des descripteurs qui ne faisaient pas l’objet d’un intérêt particulier lors d’éditions antérieures. Par exemple, l’édition de 1989 du PR (en réalité une somme de tirages augmentés de la seconde édition de 1977) a intégré à sa nomenclature des termes provenant des domaines de l’informatique, de l’alpinisme, de la cybernétique. L’édition du PLI 1990 répertorie des termes des domaines de l’acoustique, de l’administration, de l’aviculture, de l’industrie du pétrole. Les lexicographes ont aussi procédé à une fragmentation de quelques domaines correspondant à une spécialisation du savoir. Par exemple, dans l’édition de 1990 du PLI, on retrouve les domaines de la chimie et la chimie organique alors que l’édition de 1975 considérait un seul grand domaine pour la chimie. En 1990, le PLI recense des termes de l’art contemporain, des beaux-arts, des arts décoratifs, des arts graphiques et des arts plastiques alors qu’en 1975 seuls les beaux-arts et les arts graphiques étaient représentés. La technique du classement des descripteurs sous une forme arborescente n’est cependant pas nouvelle. Les huit dictionnaires du tableau présentent ce genre de classement en réseau pour le droit. L’augmentation des domaines est aussi liée à l’accroissement des nomenclatures d’une édition à l’autre. La majeure partie des entrées nouvelles proviennent des technolectes (voir Boulanger 1990 : 16-17). Mais, existe-t-il toujours une corrélation entre l’addition d’un descripteur à la liste et l’introduction de termes s’y raccrochant? Des termes d’algèbre et d’arithmétique étaient définis dans les PLI bien avant qu’on songe à les pourvoir d’un feu de signalisation.

6. Conclusion

Les marques socioprofessionnelles ne s’opposent pas vraiment aux autres catégories de labels : chronologiques, géographiques, stylistiques, registres de langue sociaux, etc. Dans la tradition lexicographique française, ces dernières sont toutes prescriptives alors que les premières ont des visées descriptives et qu’elles servent à connoter l’emploi d’un mot dans une sphère d’activité. Au même titre que les autres catégories, elles font cependant partie du catalogue du métalangage dictionnairique.

« De toutes façons, l’utilisateur a toujours tendance à interpréter de façon prescriptive les informations données par le dictionnaire, quel que soit l’esprit dans lequel elles ont été conçues, ce qui explique la violence des réactions au sujet des marques d’usage » (Béjoint 1981 : 72). Mais les marques spéciales sont-elles si restrictives et normalisantes, dans le sens de « bon et de bel usage »? Sont-elles uniquement un simple appareil hiérarchisant des emplois qui cheminent du plus général au plus spécifique qu’on peut appeler un sous-code situationnel (voir Béjoint 1981 : 72), qui varie non pas avec les personnes mais en raison des circonstances de communication, la situation étant ici le sujet ou le domaine? Si l’on considère que le rôle du dictionnaire consiste à identifier tout ce qui dévie par comparaison avec un code normatif sélectionné plus ou moins arbitrairement, alors la réponse plaide clairement en faveur de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint 1981 : 73). À la restriction près, toutefois, que parmi l’éventail des groupes de marques possibles, seul l’ensemble des descripteurs relatifs aux réseaux des activités de l’expérience technique ou scientifique met la langue en relation avec le référentiel.

Contrairement aux autres catégories de marques, les secteurs couverts par les labels technolectaux sont individualisants et en principe non redondants, ce qui évite les recoupements. Chaque étiquette de domaine correspond à une seule case précise dans la configuration des champs du savoir. L’introduction d’une abréviation de domaine devant l’énoncé définitionnel active ce seul sémantisme et immobilise les autres énoncés codés ou non. Fort peu de codes sont englobants ou génériques; ceux qui existent renvoient le lecteur à une sphère ouverte, comme didact., sc. (PR : « terme didactique du langage scientifique et appartenant au domaine de plusieurs sciences »), techn. (voir Corbin/Corbin 1980 : 247). Ainsi lorsque l’unité binaire est cataloguée tour à tour dans les domaines de l’arithmétique, des mathématiques, de la logique, de l’informatique, de la chimie, de l’astronomie, de la linguistique et de la musique, le dictionnairiste reconnaît qu’il existe dans le DGM une sorte d’homonymie terminologique par référence aux systèmes onomasiologiques fermés des LSP. La polysémie microstructurelle des ouvrages de langue est due à la méthode sémasiologique qui oblige à fournir la plupart des sens d’une forme linguistique sélectionnée comme entrée. Cependant, la polysémisation à tendance homonymique n’est pas systématique. Ainsi l’interprétation sémantique d’un mot comme bureau échappe totalement à l’intersection avec l’homonymisation. Cette formule lexicographique n’est pas technolectalisée dans les dictionnaires courants : aucun des huit sens du PR, des sept sens du DFP, des sept sens du PLI 1990 ou des treize sens du GRLF ne sont porteurs de descripteurs même si certaines affectations sémantiques de ce mot collent à des réalités nettement professionnelles. Les grandes divisions internes des articles constituent les seuls indices de la spécialisation des significations. Bien d’autres catégories de mots ont en apparence un statut de passe-partout sémantique; ils échappent ainsi au catalogage en raison de leur identification quasi automatique à la couche du vocabulaire général; ils ne sont pas munis de motifs professionnels même si parfois un ou des sens relèvent nettement d’une série de concepts organisés. C’est le cas de plusieurs verbes faussement confinés à la polysémie ordinaire provignante : PR : faire (39 sens), prendre (43 sens), mettre (37 sens, sauf un qui est marqué mar.), passer (40 sens, sauf un qui est marqué comm.) (voir Loffler-Laurian 1982 et 1983). À ce niveau, il ne paraît pas absurde ou inconvenant de penser qu’une étude approfondie de l’usage des termes, de leur transformation de l’état de support linguistique des notions à celui de l’autoreprésentation lexicale, du passage d’un savoir spécial implicite à un savoir linguistique explicite par l’intermédiaire du dictionnaire, qu’une étude de ce genre permettrait une approche fructueuse de l’art et de la praxis de la lexicographie (voir Handwerker 1989 : 85).

Comme on le perçoit à la lumière des quelques fragments de l’organisation des technolectes à travers les dictionnaires généraux monolingues, les terminologies ne font pas l’objet d’un traitement en soi. Ce qui importe d’abord, c’est de capturer une unité lexicale spécialisée et de tenir sur elle un discours microstructurel dont l’enveloppe est normative et assimilée à la langue usuelle des locuteurs. Il s’agit d’une sorte de rite de passage du savoir d’expert au savoir lexical, le dictionnaire de langue ne se prononçant que sur des mots. La marque lexicographie partiellement un terme, qui représente un concept dans le monde terminographique, c’est-à-dire qu’elle le métamorphose en mot. On passe alors de l’axe du savoir sur le monde à l’axe du savoir sur le linguistique. Une forme est normale, autrement dit dépourvue de marque, ou opposée à différenciée, c’est-à-dire marquée. L’énoncé que contient une rubrique est inscrit dans une relation duelle en ce sens que quelque chose de standard s’oppose à quelque chose qui n’est pas standard. En apparence, le discours se veut moins prescriptif en ce qui regarde les technolectalismes puisque ceux-ci ne sous-entendent pas l’existence de formes opposées plus acceptables. Il en va également ainsi pour les régionalismes qui réfèrent à des éléments conceptuels spécifiques d’un territoire. Mais la menace de la norme plane toujours au-dessus du réseau des indices réducteurs (voir Boulanger 1989f et 1989g). Dans le dictionnaire de langue, le système des marques des domaines conceptualisés n’est qu’une suite d’indices classologiques assimilés à des niveaux de langue socioprofessionnels qui ne représentent qu’une autre bande du spectre qu’est une norme dictionnairique.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Une lecture socioculturelle de la terminologie

1. La mouvance de la terminologie

Au vu et au su des événements récents dans l’univers de la terminologie, en particulier la baisse d’intérêt des pouvoirs publics, la très grande importance prise par les technologies informatiques et le déploiement des industries de la langue, j’ai songé un instant que le concept de « socioterminologie », dont il va être ici question, était vraisemblablement un autre masque ou un nouveau dérivatif destiné à ranimer le feu de la terminologie. Car, il faut bien le constater, du moins au Québec, il existe une certaine désaffection, sinon une certaine démission face au projet social mis en route il y a vingt ans afin de nationaliser la langue de travail. Les causes en sont multiples et, pour la plupart, négatives : les autorités publiques relâchent leur attention, les institutions officielles n’ont pas préparé de relève professionnelle, les entreprises ont d’autres priorités économiques, l’incitation législative s’est substituée à la coercition, la francophonie est en veilleuse au plan international, etc. (voir aussi Gambier 1991 : 8). Le seul argument positif serait le constat que la francisation du Québec est chose faite, complétée, et que les maîtres d’œuvre puissent crier mission accomplie. Or c’est loin d’être le cas : l’aménagement terminologique québécois n’est pas entièrement réalisé, tant s’en faut.

Cette vision personnelle, et sans doute trop pessimiste, du projet terminologique laurentien m’a amené à concevoir des titres chocs pour présenter ce numéro des Cahiers de Linguistique Sociale. En voici un échantillon d’où n’est pas exclue une certaine nostalgie :

J’envisageais donc des hymnes à la gloire de la terminologie, une sorte d’enterrement de première classe, le bilan comptable de l’œuvre accomplie par une génération de terminologues. Mais après avoir bien parcouru et assimilé les textes qui forment le présent recueil, l’optimisme et la dynamique qui s’en dégagent m’ont forcé à réexaminer l’avenir de la terminologie sous un angle plus positif et plus prospectif. Quoique étant en crise, la terminologie est loin d’être moribonde; au contraire, elle a entrepris une grande mouvance qui amène à concevoir positivement ces transformations. Bien entendu, ici et là elle perd du terrain, tandis qu’ailleurs, elle fait des gains. En certains lieux, elle stagne, ailleurs, elle est dynamisée, elle s’ouvre sur des voies nouvelles comme celle de ses rapports plus étroits avec le social. De nouvelles écoles de pensée, des avenues d’analyse inédites, des « alternatives » logiques assurent la continuité. D’où un titre et un discours que je veux plus avenant et plus conforme aux développements futurs.

2. Un parcours longuement balisé

Les complexes sociaux d’ordre professionnel sont au cœur de ce recueil de contributions qui s’arrête sur la science terminologique. Les auteurs enquêtent sur les interactions sociales qui ont prise sur la terminologie. La société y est perçue simultanément comme une force productrice et comme un réceptacle des contingents de termes. Ceux-ci sont considérés à travers les filtres, les barrières érigées par l’interactivité des lois qui gouvernent les groupes sociaux, en particulier les groupes-cibles que sont les utilisateurs de technolectes.

Il y a déjà dix ans, le terme socioterminologie apparaissait dans la littérature scientifique pour désigner les interrelations constatées dans les étapes qui jalonnent une expérience d’aménagement linguistique. Je crois avoir été le premier à l’employer dans le cadre d’un compte rendu d’un livre sur l’aménagement linguistique : « Les réflexions de l’auteur [Jean-Claude Corbeil] s’articulent autour du concept “aménagement linguistique” qui suppose des interventions de type linguistique (axées autour de deux pôles primordiaux : la sociolinguistique et la socioterminologie) [...] » (Boulanger 1981 : 11; aussi Boulanger 1982 : 176). Cette première attestation connue de socioterminologie est pour ainsi dire isolée, sans contour définitionnel précis car l’environnement notionnel demeure encore flou, si ce n’est que la distinction entre la langue générale et la (les?) langue spécialisée y est affirmée. La sociolinguistique est en relation directe avec la langue générale tandis que la priorité socioterminologique est accordée aux LSP.

Depuis ce temps, les pratiques intensives de la terminographie et la mise en livres des théories et des méthodologies de la terminologie ont mené à l’accumulation de savoirs sur ces sujets ainsi qu’à l’instrumentalisation sous la forme d’une multitude de dictionnaires disponibles sous formats traditionnels ou sur supports informatisés. Parallèlement à l’élaboration d’outils pratiques, les écrits et les rencontres scientifiques consacrés à la terminologie foisonnent; les nombreuses bibliographies et les calendriers d’événements en témoignent abondamment. En outre, la formation des terminologues est maintenant sanctionnée par des diplômes universitaires de premier, de deuxième ou de troisième cycle. Le passage par le circuit de l’enseignement supérieur est devenu une chose si banale dans les établissements, notamment au Québec, que l’on oublie parfois que la terminologie a tout juste atteint sa majorité en tant que discipline d’enseignement et comme matière obligatoire dans certains programmes de linguistique.

Vingt années d’exercices sur un terrain fertile ont été surtout concentrées sur ce qu’on pourrait dénommer la mise à feu de l’arsenal terminologique en ce sens que l’intérêt premier était dirigé simultanément sur l’élaboration de produits dictionnairiques de LSP et sur la formation de spécialistes de la terminographie et des LSP. Durant cette longue campagne de production et de formation, fort peu d’attention fut prêtée à l’implantation des technolectes dans l’usage énonciatif des groupes-cibles. Une trop stricte compartimentation chronologique des plans d’aménagement linguistique explique probablement ce phénomène. Car il n’y a aucun doute que la stratégie socioterminologique était envisagée dès le départ (voir Auger 1986 : 51). L’analyse des conséquences ne pouvait logiquement que suivre les étapes réparties sur une échelle temporelle.

Quelques résultats sur les effets de l’implantation commencent à peine à être connus. Le terrain est libre pour la multiplication des études sur les stratégies de mise en discours dans les circonstances réelles de l’usage professionnel des terminologies, pour l’observation suivie de leurs fonctionnements discursifs au quotidien, surtout dans les lieux où la concurrence linguistique apparaît menaçante, comme c’est le cas du français avec l’anglais. Nul doute que ces problèmes retiendront les chercheurs au cours de la décennie 1990. On matérialisera alors l’existence de la socioterminologie, comme les acteurs de la décennie 1980 ont focalisé leurs efforts sur la terminologie en tant que mécanique privilégiée pour procéder au changement linguistique dans une société donnée. Ces recherches et ces praxis se sont faites dans les « laboratoires de l’État » (Y. Gambier). Avec l’autopsie des stratégies d’implantation se posent les problèmes du fonctionnement discursif en milieu professionnel. Car il y a une marge entre la production des termes en langue et la production des discours qui en tiennent compte d’une manière efficace. De là émergent les nombreuses préoccupations des futurs socioterminologues.

Les études et les recherches de ce type ne font que concrétiser des phénomènes déjà présents en filigrane dans tout le processus d’aménagement linguistique. Sauf que jusqu’à récemment, il n’a pas été nécessaire de vraiment distinguer la notion de « socioterminologie » par une dénomination appropriée. L’heure du rendez-vous n’était tout simplement pas encore venue. Mais tous les stratèges étaient conscients et convaincus qu’il y aurait un rendez-vous quelque part dans le temps.

Pendant vingt ans, l’axe de la production terminographique a prévalu sous l’étiquette terminologie. Puis, récemment, une première scission s’est opérée aboutissant à la reconnaissance du couple terminologie/terminographie (voir Gambier 1989). À l’heure présente, l’observation du rendement, c’est-à-dire l’insertion du terme dans le discours technolectal a naturellement entraîné la terminologie à dévoiler de nouvelles batteries. La mise en évidence de l’inséparable imbrication avec l’usage a provoqué une nouvelle distinction qui s’est faite naturellement : celle du couple terminologie/socloterminologie (voir Gambier 1991).

Après un demi-siècle de progrès en matière de terminologie, un corps de doctrine a été fondé. Il repose sur une filiation tout à fait conforme à un cheminement naturel et chronologique qui a conduit de la pratique isolée et le plus souvent individuelle et à des fins personnelles (la terminographie) à la théorisation structurante et souvent institutionnalisée (la terminologie) puis à l’insertion communautaire ayant des objectifs identitaires (la socioterminologie). La pensée organisatrice suit donc les constructions successives des multiples métalangues spécialisées et leur passage dans les discours idoines. Le cheminement parait tout à fait logique et il serait dommage de tomber dans le piège de l’anachronisme. Il ne pouvait y avoir de socioterminologie active avant que d’entériner l’existence du corps terminologique comme discipline linguistique à part entière et d’accumuler des savoirs métalangagiers ou métanotionnels sous la forme de réservoirs dictionnairiques (voir le tableau ci-après).

terminographie terminologie socloterminologie
pratique Individuelle ou collective théorisation, méthodologisatlon et formation analyse des rapports de force en milieu socioprofessionnel
instrumentalisation spontanée ou aménagée (dictionnaires terminologiques, banques) documentarisation linguistique (livres, articles, thèses...) Intégration discursive de la terminologie/-graphie (lonctiontlonnement, usage)
depuis toujours depuis un quart de siècle de manière systématique (±1970) à partir de maintenant (±1990)

Cette compartimentation linéaire n’a d’autre objectif que de permettre une vision architecturée de tous les linéaments de la terminologie. Dans le cadre de ses activités, le terminologue œuvre simultanément sur une praxis (élaboration de dictionnaires terminologiques), sur une théorie à plusieurs dimensions (par exemple : la néologie, la normalisation, les interférences lexicales) et il se préoccupe de son groupe-cible puisqu’il façonne socioterminologiquement ses instruments de francisation, de catalanisation, etc., qu’il mesure à l’aune des utilisateurs (voir ici même la plupart des contributions). Cette trinité n’est fragmentable que théoriquement; autrement, elle est indissociable. L’imbrication est tout à fait naturelle puisque la terminologie ne peut réussir que si elle résulte d’une profession de foi sociale. Toute forme de politique qui prône la terminologisation devrait tenir compte du paramètre social.

À un milieu donné correspond une manière particulière de faire de la terminologie. Aussi la socioterminologie gallofrançaise ne saurait être identique à la socioterminologie québécoise, ne serait-ce qu’en raison de l’arrière-plan politico-linguistique, des institutions à vocation aménagementale, des programmes de formation universitaire structurés différemment, des cultures à colorations variées, des territoires différents, etc. L’uniformisation d’une socioterminologie francophone est bien évidemment une utopie, un luxe de pensée abstraite auquel on peut toujours rêver en couleurs, comme cela se dit au Québec. La variation terminologique est aussi nécessaire et évidente que la variation lexicale ou linguistique observée pour toute langue fragmentée dans le temps, dans l’espace et dans la société. Ces variations diachroniques, diatopiques et diastratiques forment l’essence même de la socioterminologie.

Pour les Québécois, les rapports entre la terminologie en tant que discipline du terme et de la notion ont depuis longtemps débordé les frontières lexicales pour s’arrimer au duo composé de l’aménagement linguistique et de l’aménagement terminologique. La nécessité du projet social et national précède le recours à la terminologie qui n’est que le mode d’exécution pour parvenir au changement linguistique envisagé dans une société donnée. Ce ciment a été, en Amérique francophone, une série de lois (voir Corbeil 1980) et de décisions institutionnelles (voir Boulanger 1986) qui ont abrité tous les gestes terminologiques. Tout ralentissement, toute hésitation, tout retour en arrière, si légers soient-ils, risquent de compromettre le calendrier de changement.

À partir du moment où les lois faiblissent, qu’elles s’amollissent, que la tolérance s’installe, le projet social perd sa cohésion et ses acquis sont en danger. Dans ce secteur sensible, il ne faut pas grand-chose pour rompre l’équilibre et renverser la vapeur. Il est clair que lorsque l’indispensable soutien législatif se relâche, la terminologie s’expose à perdre la partie et à voir son pouvoir générateur d’un certain usage attendu s’annihiler sous l’effet de forces contraires. Bien des sociétés ont constaté que lorsque la coercition législative cède le pas à l’incitation, rien ne va plus. Paradoxalement, à l’heure où les laboratoires linguistiques universitaires accueillent la terminologie dans leur cénacle, les pouvoirs politiques diminuent leurs exigences face à l’application des lois à caractère linguistique.

Ainsi donc, il serait erroné de penser ou de prétendre que le concept de « terminologie » est isolé d’autres composantes des sciences du langage, encore moins de celles qui concernent les rapports avec les usagers, donc au premier chef avec la société. Les priorités accordées à l’action terminographique ou à la réflexion relative au corps de doctrine et à la mise en place des institutions interventionnistes ont pu laisser croire que les utilisateurs étaient tenus dans l’ombre. Or ce ne fut pas le cas. Le phénomène se reproduit aujourd’hui alors que l’apparent silence de la terminologie est marqué par l’émergence fulgurante des technologies de la langue sous l’influence de l’informatique et de l’intelligence artificielle. Les industries de la langue, puisque c’est d’elles qu’il s’agit, débordent même les frontières de la terminologie; c’est tout le dossier linguistique d’une société qui est touché (voir Corbeil 1990). Il est encore trop tôt pour savoir si les industries de la langue sont une nouvelle échappatoire, un cul de sac terminologique, une nouvelle fragmentation ou un miroir aux alouettes. Mais avant tout, il faut bien se garder que la socioterminologie en devenir masque à son tour le patrimoine de la langue en ne donnant la priorité qu’à la seule composante sociale du duo.

3. Les concepts terminologiques de la socioterminologie

Le collectif de contributions rassemblées ci-après témoigne de cette tentative de cerner l’émergence d’une socioterminologie à faire, c’est-à-dire plus prospective que rétrospective. C’est aussi une lecture socioculturelle gallofrançaise de la terminologie que proposent la plupart des auteurs. Les références à d’autres socioterminologies, notamment québécoise, ne sont cependant pas fortuites. Elles attestent de la vigueur d’un ensemble d’interventions sociales francophones sur les LSP. Le Québec et la France se partagent une même langue; mais leurs cultures générales, technologiques, techniciennes, scientifiques... diffèrent. À une langue partagée correspondent donc des cultures distinctes qui suscitent naturellement des terminologies variables pour désigner parfois les mêmes choses. Ces évidences furent souvent bien bousculées jusqu’ici par des tentatives d’uniformisation francophones (voir A. Hermans). Des projets sociaux différents entraînent des stratégies adaptées ainsi que des étapes d’avancement qui peuvent diverger. Ce qu’il faut mettre au point, ce sont des principes généraux d’une socioterminologie basée sur la mosaïque francophone. Dans l’analyse pratique des situations, les approches varieront sans que les assises rassemblantes soient remises en cause.

On cataloguera dans ce recueil une série de préoccupations et de thèmes récurrents que j’essaie de dégager et de présenter sans ordre prioritaire ou sans idée préconçue. Pas un seul des thèmes n’est exclusif à un auteur.

3.1. Le domaine

Le domaine en tant que sphère d’activité professionnelle est scruté par plusieurs intervenants, notamment par Y. Gambier qui le considère sous deux facettes qui remettent en lumière le caractère non univoque de cette notion lorsqu’on l’étudie au plan pratique et que l’on tente d’effectuer des répartitions pures. L’auteur envisage l’étiquette linguistique ou le niveau d’emploi socioprofessionnel et l’étiquette documentaire qui sert de moyen pour accéder à une information sur une LSP. Les auteurs qui traitent du sujet discutent de la partition des savoirs en cases étanches sans possibilité d’interaction.

Le classement par domaines n’a qu’un objectif pratique pour la recherche, réduction qui n’a guère été contestée jusqu’à récemment alors que l’on a commencé à considérer un domaine comme la résultante de plusieurs savoirs connectés entre eux dès l’origine (ex. l’intelligence artificielle, les biotechnologies). F. Gaudin critique aussi le réductionnisme des secteurs de compétence professionnelle qui font, l’objet d’un ordonnancement à des fins documentaires et le plus souvent extralinguistiques comme c’est le cas pour des besoins institutionnels, par exemple les conventions collectives, la répartition des tâches de travail, etc. Le programme terminologique est ici mis en cause dans la perspective où le présupposé social doit être à la source de tout projet aménagemental (voir Y. Gambier).

3.2. Le terme

Avec la notion, le terme forme le nœud de toute recherche terminologique. Il est impossible de le concevoir comme un être autarcique car il est toujours accompagné de ses satellites morphologiques (par exemple la néologie, l’emprunt), sémantiques (par exemple la synonymie, la monosémie) ou lexico-syntaxiques (par exemple le calque, le syntagme). La théorie du terme idéalisé se heurte constamment à la pratique régulatrice des bricolages quotidiens et interactifs (L. Guespin) qui ne débouchent pas toujours sur la réduction au représentant lexical unique, sans concurrence aucune. L’opposition sociale brise souvent cette volonté d’idéalisation lexicale (voir aussi le paragraphe sur la normalisation).

Tout terminologue qui rassemble des cohortes de termes souhaite qu’ils soient opérationnels lorsqu’ils sont injectés dans les milieux utilisateurs. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. De nombreuses terminologies demeureront artificielles, strictement confinées aux livres ou aux dictionnaires. Les ouvrages terminologiques et les répertoires d’officialismes (termes normalisés ou recommandés par une instance officielle, le plus souvent gouvernementale, voir Boulanger 1989a et 1989b) sont remplis de termes en principe idéaux pour les ateliers, les laboratoires, les bureaux; mais ils sont très fréquemment rejetés ou ignorés par la communauté professionnelle. Nombre d’entre eux sont condamnés au panthéon dictionnairique sans espoir de carrière active. D’où le coup d’oeil de Y. Gambier sur le conflit permanent entre la théorie de la terminologie et sa pratique socio-discursive. A. Assal, A. Hermans et L. Guespin déduisent aussi que le terme n’est terme qu’en vertu d’une suite de statuts imbriqués : celui du texte-discours, celui du créateur du texte, celui du destinataire-décodeur, celui de la situation interdiscursive ou interdisciplinaire, ainsi de suite. Tous ces paramètres sont profondément ancrés dans la société qui les manipule.

3.3. La normalisation

Ce grand chapitre central de la terminologie est abordé par A. Assal. Les facteurs sociaux tels le lieu de travail, le lieu géographique, le niveau de responsabilité jouent un rôle considérable dans le fragile équilibre de la normalisation, qu’on peut considérer sous deux aspects. D’abord comme un processus d’intervention linguistique enclenché par le milieu producteur des terminologies, les officines officielles; ensuite comme résultat de ce processus, à savoir l’implantation proprement dite dans le milieu utilisateur pour qui les efforts de la linguistique aménagementale n’arrivent pas nécessairement en tête des préoccupations. De là surgissent des conflits et s’impose l’action des forces sociales dans les mécanismes d’acceptation ou de rejet des propositions. Pour L. Guespin, cette opposition, dont le schéma de base est binaire, débouche irrémédiablement sur la socioterminologie. D’où aussi le retour de l’éternelle question qui consiste à savoir si la langue appartient aux linguistes ou aux usagers.

La normalisation exploite toujours l’interdit (le re-dire, mis sous contrôle normé) et l’absence lexicale (le non-dit, dont la facette la plus apparente est la néologie). L’intervention par la standardisation se veut réductrice et épuratrice alors que la culture dans son ensemble se veut diversificatrice (voir A. Hermans). Il existe donc un conflit permanent entre les deux forces antagonistes. Les normes fonctionnent lorsque les opinions des producteurs et celles des utilisateurs concordent, lorsqu’elles se rejoignent puis fusionnent. C’est l’un des rares moments où la contestation sociale est nulle. Dans ces circonstances, la langue influence alors véritablement le changement social. Savoir-faire et savoir-dire s’unissent au bénéfice de la société (voir A. Assal).

L’aménagiste normalisateur s’associe à une superstructure idéologique d’un environnement donné, à son groupe dominant qui impose toutes les politiques, y compris celles qui ressortissent à la langue et, plus spécifiquement, à la norme. La politique langagière est sans doute celle qui fragilise le plus tout édifice construit sur des codes. Ce rapport des forces sociales hiérarchisées verticalement retient l’attention de A. Assal dans la perspective de la socioterminologie de la normalisation. V. Pierzo s’intéresse au même problème de la standardisation qu’elle resitue dans une dimension sociologique, la sociologie contemporaine étant perçue ici comme un apport à la socioterminologie. Selon cette vue, le travail sur le terrain permet au terminologue d’atténuer les effets prescriptifs exagérés de certaines propositions normatives. Toute terminologie est élaborée pour donner une assise à une science, à une technique et pour lui assurer un avenir, pour la faire vivre en la propageant par la communication à autrui. Sans ce passage à la socialisation, la terminologie n’a d’autre existence que livresque, dictionnairique et elle ne peut que « rejoindre la comète des langues inventées » (Gambier 1991 : 8).

3.4. La synchronie

La synchronie est réexaminée à la lumière de l’histoire par L. Guespin. Bien que leur usage soit synchronique, l’évaluation des terminologies est inséparable du fil diachronique. Il serait relativement malsain de faire l’économie de l’histoire, tout particulièrement de l’histoire des sciences, des techniques et de celle des différentes formes de production. F. Gaudin effectue aussi un arrêt sur la facette diachronique par le biais de la néologie.

3.5. L’idéalisation du discours

L’idéalisation du discours scientifique ou le réductionnisme linguistique est souligné par plusieurs auteurs, entre autres Y. Gambier et L. Guespin. Le rejet de la polysémie, mise ici en rapport avec l’homonymie, le rejet de toute synonymie et la méfiance à l’égard de l’ambiguïté ne correspondent absolument pas aux réalités du véritable discours professionnel, fût-il normalisé à l’extrême. Les diktats de la normalisation n’ont jamais eu raison des forces sociolinguistiques quand vient le moment de l’énonciation spontanée.

3.6. La métaphore

La métaphore sert de point d’ancrage à F. Gaudin pour l’examen de la conception que la terminologie peut se faire de la science, de la technique et de l’industrie ainsi que des pratiques langagières et sociales qui s’y déploient. C’est dans le magma des domaines aux contours fluctuants, sources de conflits et sujets à bien des cautions, que la métaphore se faufile allègrement grâce à une habile alliance entre les disciplines aux frontières incertaines ou apparentées. Certaines filiations sémantiques d’un vocabulaire à l’autre sont ainsi favorisées.

3.7. La profession

La terminologie comme profession ou métier entraîne la reconnaissance d’un certain statut aux terminologues dans la hiérarchie des travailleurs de quelques pays. Sur la base d’une enquête de la Société des traducteurs du Québec, G. Otman passe en revue les tâches accomplies par un terminologue. Il assimile le travail du terminologue à un métier. Alors qu’au Canada et au Québec, on parlera davantage de profession car le terminologue y occupe un rang de professionnel dans l’échelle des salariés. Cette petite nuance dans la perception des responsabilités du terminologue semble indicatrice de l’importance sociale de la discipline en Amérique et en France.

4. Conclusion : la socioterminologie, c’est pour quand?

Selon L. Guespin, la « terminologie a manqué les rendez-vous que lui proposait la linguistique ». Tout en respectant cette opinion gallofrançaise et à la lumière d’une longue expérience de terrain dans un environnement québécois, il me semble plus réaliste de dire que l’heure du rendez-vous n’était tout simplement pas encore arrivée. Jusqu’à ce jour, la terminologie, tous horizons confondus, a produit des cumuls de termes en nombre incalculable. Elle a généré de la langue au sens saussurien. Mais elle fut, il est vrai, fort peu ordonnatrice de discours bien éprouvés socioprofessionnellement parlant. Pour beaucoup, la terminologie a d’abord été et elle est toujours une pratique dictionnairo-normative, c’est-à-dire une tentative de raccourci entre l’émergence spontanée des sociodiscours professionnels et leur consignation dans des réservoirs lexicographiques par les langagiers.

Pour l’heure, la terminologie approche de ce lieu de rendez-vous souhaité. Elle s’apprête à franchir un nouveau seuil. D’où certaines impasses révélées par les collaborateurs de ce collectif, notamment devant la linguistique colorée par une accumulation de savoirs sociolinguistiques. Les propositions variées de socioterminologiser les LSP arrivent à point nommé. C’est très bientôt qu’auront lieu les rendez-vous souhaités, surtout les rendez-vous avec les linguistes. La socioterminologie s’orientera vers certains objectifs prioritaires tels un examen des mécanismes de communication des savoirs, l’échange des savoir-faire par transmission orale aussi bien qu’écrite, les influences territoriales sur les terminologies cernant un domaine commun et élaborées dans une langue d’où la variation linguistique n’est pas exclue.

Il se pourrait que la socioterminologie soit un pont nécessaire jeté entre deux rives, celle de la terminographie en tant que pratique consignatrice, descriptive et normative et celle de la terminologie en tant que source d’aménagement linguistique. Ce pont dont on souhaite la construction, il y a bien longtemps que les architectes aménagistes en ont dessiné les plans et qu’ils les ont livrés aux exécutants des travaux. La socioterminologie rendue visible pourra éviter (peut-être?) de faire de la terminologie et de la terminographie deux solitudes, chacune ayant ses propres rapports avec la société. Car nul doute que l’entreprise de la terminologie relève de la société au départ et à l’arrivée, et non de l’individu. Son usage est d’abord d’ordre social et non idiolectal. C’est là que se révèle l’incontournable socioterminologie dont il faut découvrir toutes les couleurs si riches de promesses et d’espoirs.

Bibliographie

Normalisation terminologique et lexicographie générale

1. Effets des législations linguistiques sur les DGM

Plusieurs commissions de terminologie furent fondées en France à partir de 1972 et au Québec à partir de 1978. Depuis lors, le paysage s’est modifié en fonction des besoins des différents milieux aménagementaux : dissolution des commissions ayant rempli leur mandat, création d’autres groupes pour affronter des défis nouveaux, rapprochement entre des équipes francophones géographiquement dispersées, etc. Depuis les débuts, les organismes rendent compte régulièrement des décisions entérinées et relatives aux terminologies par le canal d’un organe officiel. En France, c’est le Journal officiel de la République française (JORF) qui diffuse les termes reçus tandis qu’au Québec, la Gazette officielle du Québec (GOQ) accomplit la même tâche. Les résultats des réflexions de tous ces groupes de travail sont aussi périodiquement publiés dans des répertoires se présentant sous des formes variées, en particulier celles de dictionnaires achevés et commercialisés (voir Boulanger 1989a). Parmi ces recueils, il suffira de mentionner le Dictionnaire des termes officiels (DTO) pour la France et le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques (RALT) pour le Québec, chacun de ces ouvrages étant soumis à des mises à jour à intervalles réguliers.

Nous nous intéressons ici à une forme de façonnement de la langue par la normalisation et l’implantation qui sort de son contexte étroit des LSP pour atteindre un plus vaste public, à savoir celui des usagers des dictionnaires généraux monolingues (DGM). Autrement dit, il s’agit de mesurer la fortune de l’officialisation dans le domaine des répertoires de mots élaborés par l’entreprise privée et destinés au grand public, étant entendu que les prises de position normatives ont un certain retentissement dans la langue usuelle habituellement décrite dans ces ouvrages. Chronologiquement, le dictionnaire de langue s’avère le dernier refuge des officialismes et c’est dans ce réservoir lexical que le simple citoyen puise ses informations. En fournissant une somme appréciable de renseignements sur les vocables officiels, les répertoires lexicographiques généraux complètent et plébiscitent un aspect du processus d’aménagement linguistique enclenché par les commissions de terminologie. De prime abord, les avis sont réservés à des groupes de spécialistes appelés à manipuler des vocabulaires spécifiques au cours de leurs activités professionnelles. Mais dès l’instant où les lexicographes généralistes veulent en faire état, ces notifications tombent dans le domaine public et deviennent sujettes à la dictionnarisation qui s’apparente ainsi à une forme d’implantation. Le schéma historique et chronologique est aisé à reconstruire. D’une part, les officialismes suivent un cheminement de consignation que l’on peut schématiser ainsi :

Organes parlementaires :

  1. JORF, GOQ → Répertoires gouvernementaux : DTO, RALT → Dictionnaires terminologiques thématiques : éducation, alimentation, informatique... → Dictionnaires généraux monolingues ou DGM : GRLF, PLI, DQA... → Autres supports possibles : dictionnaires de difficultés, fichiers des services des consultations linguistiques (au Québec), banques de terminologie, DOC, Minitel (en France), encyclopédies, manuels scolaires, universitaires, professionnels...

D’autre part, l’implantation touche deux grandes catégories de public :

  1. Organisme décisionnel → Groupes d’experts sectoriels;
  2. DGM → Groupe des usagers ordinaires.

La première forme d’implantation se veut exhaustive, c’est-à-dire qu’il y a transmission aux intéressés de l’ensemble des unités passées au crible par les commissions, alors que la seconde est davantage sélective, les lexicographes effectuant un tri parmi les formes lexicales avalisées.

2. Le statut des officialismes dans les DGM

La description et la standardisation des terminologies renvoient implicitement à l’objet dictionnaire ainsi qu’à la norme et à la grammaire. Ces deux dernières codifient les décisions et établissent des règles d’emploi (voir Rey 1972), tandis que le dictionnaire sert de passerelle d’implantation entre les décideurs et les usagers ordinaires de la langue.

Ce qui nous retiendra, ce sont les mécanismes mis en jeu lors du passage du milieu des savoirs spécialisés vers le noyau commun de la langue et les attitudes des lexicographes devant l’obligation d’enregistrer l’officialisation dans les DGM. L’interaction ou l’interface entre le dictionnaire et les positions à caractère officiel, c’est-à-dire une ou des normes d’origine socioprofessionnelle dégagée des travaux des commissions de terminologie, n’est vieille que d’une quinzaine d’années (voir Boulanger 1989a). Mais cela est largement suffisant pour en tirer quelques leçons, notamment au regard de la démarche méthodologique de la lexicographie. À ce chapitre, celle-ci se doit d’innover et de reconfigurer la microstructure des articles afin de répondre aux exigences de la normalisation institutionnelle. Car il est clair que le rapprochement des intérêts linguistiques étatiques et des préoccupations des lexicographes a entraîné deux conséquences significatives : 1. En dépit du fait que son action est prioritairement centrée sur les LSP, l’intervention consciente de l’État ne demeure pas sans écho dans l’emploi de la langue générale; 2. Cette intervention a des répercussions non négligeables dans la production et dans la physionomie des DGM contemporains, notamment au regard du traitement du lexique spécialisé dans cette catégorie de dictionnaires (voir Boulanger 1993).

Dans le cadre précis de l’activité terminologique aménagementale, la mission du DGM consiste à banaliser l’usage des termes objets de l’attention des autorités mandatées en matière de LSP. Le dictionnaire joue le rôle d’un instrument stratégique et d’un outil didactique de première grandeur pour diffuser, et même pour installer ou implanter dans l’usage une proportion tangible des unités lexicales proposées par les instances dirigistes.

Cet intérêt de la lexicographie privée envers les travaux linguistiques menés au sein des « académies » gouvernementales n’est pas un mouvement subi. Il s’inscrit historiquement dans la ligne directrice des dictionnaires qui ont depuis plusieurs siècles l’obligation de transmettre la norme et le bon usage, fussent-ils d’origine terminologique et institutionnelle. Depuis toujours, une partie des vocabulaires professionnels s’est frayée un chemin vers la zone linguistique réservée à l’usage courant. Les dictionnaires en sont les meilleurs témoins (voir Boulanger 1989a et 1993). De tout temps, le « dictionnaire » a relayé les décisions normatives des autorités, religieuses d’abord, politiques, culturelles, scientifiques, techniques, etc., ensuite. Le compagnonnage dictionnairique avec le pouvoir étatique est inévitable, voire souhaitable. Cette solidarité ou cette complicité est incontournable —mais pas à n’importe quelles conditions— en raison même des objectifs communs aux deux types d’institutions : décrire la langue et énoncer des avis sur les unités lexicales mises en rapport avec une ou des normes.

De fait, le DGM contemporain véhicule au moins deux catégories de norme : une norme générale objective et collective et une norme socioprofessionnelle qui relève du sous-système des technolectes et qui vient s’imbriquer dans la première pour fédérer l’ensemble linguistique appelé la langue. Dans un cas comme dans l’autre, le lexicographe balise à sa façon les unités lexicales standardisées des points de vue général et technolectal. Les termes, puisque c’est d’eux qu’il s’agit ici en priorité, nous retiendrons dans la suite du texte.

Constatons tout d’abord qu’au cours des deux dernières décennies, une métalangue relative aux officialismes s’est dégagée dans la lexicographie française (voir Boulanger 1989a et 1989b) et faisons là-dessus quelques observations :

1) Cette métalangue se présente comme un véritable discours codé, facilement reconnaissable mais dont la coloration peut varier légèrement d’un dictionnaire à l’autre. Tantôt elle revêt l’aspect d’un appareil diacritique (le recours aux italiques, aux caractères gras (DAF), à l’abréviation REM. (DQA, GRLF), etc.), tantôt elle utilise différentes façons d’abréger le syntagme recommandation officielle (PR, PLI), tantôt elle use d’appellations nominatives comme l’Office de la langue française, l’O.L.F., l’Administration (plusieurs dictionnaires), tantôt elle utilise une panoplie de termes appartenant déjà au registre linguistique de la prescription (ex. : synonyme conseillé, équivalent français, terme/mot préconisé ou recommandé, anglicisme déconseillé ou proscrit). Enfin, elle crée une terminologie microstructurelle d’appoint, explicite et innovatrice formant de véritables champs lexicaux et sémantiques (ex. : les verbes : conseiller, déconseiller, franciser, normaliser, préconiser, préférer, proposer, proscrire, recommander, remplacer, traduire; les substantifs : francisation, normalisation, recommandation, traduction). La plupart des termes de ce métalangage sont par ailleurs surqualifiés grâce à l’adjonction de mots comme officiel/officiellement : synonyme officiel de, mot/terme officiellement recommandé, etc.

2) Cette métalangue illustre très clairement que les lexicographes ne prétendent aucunement se substituer aux autorités institutionnelles désignées. Celles-ci demeurent nommément présentes à travers les désignations englobantes comme l’Administration, identitaires comme l’Office de la langue française ou plus vagues, plus diffuses comme le qualificatif officiel, l’adverbe officiellement, le pronom indéfini on. Le discours métalinguistique repose sur des éléments distanciateurs entre le dictionnariste et I’« officialisateur ». En apparence, le premier garde son autonomie vis-à-vis des mots de l’État, la métalangue renvoyant la responsabilité décisionnelle entre les mains de l’autre. Autrement dit, le commentaire dans les articles est, le plus souvent, distancé, ou, préférablement, distancié (ex. : PLI : sponsoriser : « Recomm. off. commanditer ou parrainer. »; DQA : C.B. : « REM. L’O.L.F. propose l’abréviation B.P. pour remplacer ce mot. »). Le lexicographe ne prend pas vraiment position, il se tient littéralement à distance et il ne jette pas l’anathème sur les unités scrutées. Jamais il n’emploie de formules associées à l’exclusion, du genre : « Il faut absolument éviter tel ou tel mot », « Tel mot doit être écarté, rejeté, etc. ». Au contraire, il se retranche derrière des formules neutres comme : « L’Administration préconise... », « L’O.L.F. propose... » ou plus anonymes comme : « On recommande... ». Comme on le voit, le lexicographe cite l’institution qui gère les commissions de terminologie; il évite de faire siennes les décisions cautionnées par les groupes de travail ministériels. Bien entendu, le discours des dictionnaires de difficultés ou celui des dictionnaires à vocation purement normative peut refléter une prise de position plus tranchée, plus dirigiste et plus subjective de la part de l’auteur. À titre d’exemple, le Dictionnaire de l’Académie française (DAF) recourt à une formule du type : « X doit être préféré à (l’anglais) Y », énoncé qui est placé à la suite des mots ou des sens visés dans les articles. Voir baladeur (sens 4) : « Doit être préféré à Walkman. », II. digital : « Le terme Numérique doit être préféré. ».

3) Cette métalangue manifeste clairement que le lexicographe n’a guère le choix et que pour des raisons tant scientifiques que concurrentielles et commerciales, il doit rendre compte des avis terminologiques, aussi bien ceux qui touchent les mots lexicalisés et déjà consignés dans les dictionnaires avant l’intervention (ex. : fast food, jumbo-jet, listing) que ceux qui sont néologiques, à savoir des mots de remplacement créés par les normalisateurs, (ex. : baladeur, publipostage, voyagiste). Les dictionnaires enregistrent les avis officiels et ils « ne peuvent refuser cette manifestation évolutive et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey 1983 : 546). Ces choix forcés entraînent la recherche de solutions servant à concilier les jugements proprement régulateurs avec les objectifs d’un instrument descriptif qui se veut d’abord le témoin de l’usage. En vertu de ce rôle d’observation, certaines propositions néologiques n’ont pas encore obtenu le statut d’entrée dans un DGM (ex. : barbotine, chalandage); cependant, elles peuvent être mentionnées sous la forme évaluée (ex. : barbotine est noté sous sloche dans le DQA) ou, au mieux, elles peuvent constituer une entrée dont la définition est réduite aux mots de la métalangue (ex. : PLI : sonal : « n. m. (pl. sonals). Recomm. off. pour jingle. »; stylique : « n. f. Recomm. off. pour design. »), quand il ne s’agit pas d’un simple renvoi au mot source (ex. : PR : baladeur : « 3° N. m. V. Walkman. »). Le dictionnariste attend patiemment le verdict social qui se traduira par la lexicalisation du mot ou par son éviction. Tout mot accrédité socialement devient candidat à l’intronisation dictionnairique. Il jouira alors d’une reconnaissance macro- et microstructurelle pleine et entière, au même titre que les autres mots du répertoire. En outre, les termes soumis au verdict des commissions changent de statut en passant dans les DGM : ils perdent leur saveur onomasiologique pour pénétrer dans le vocabulaire général. Leur caractère thématique est atténué afin qu’ils puissent joindre le corps de la langue courante. Ce sont des termes employés dans l’usage ordinaire et non plus dans le contexte exclusif des ordres spécialisés du savoir. Ils sont donc traités sémasiologiquement. Le premier indice de ce transfert ou de cette réimplantation est observable dans les nuances apportées aux définitions. En immigrant dans le DGM, la définition terminologique subit des transformations plus ou moins profondes. Elle est banalisée ou vulgarisée, au sens linguistique et positif des deux termes (voir Boulanger 1989b : 45-46). Voici deux exemples :

RALT DQA
ravin ravin
« Entaille profonde et étroite sur un versant, creusée par les eaux de ruissellement. » « Petite vallée étroite très profonde, à versants raides, creusée par les eaux de ruissellement. »
lac lac
« Nappe d’eau douce entourée de terre, généralement pourvue d’un exutoire, ou élargissement d’un cours d’eau entraînant le dépôt de sédiments. » « Grande nappe naturelle d’eau douce à l’intérieur des terres. »

4) Cette métalangue prudente montre que le lexicographe est prêt à convoquer les officialismes dans sa chasse-gardée, mais pas à n’importe quelles conditions. Il ne retient des dictionnaires d’autorités normatives qu’un certain nombre de termes, se gardant bien par ailleurs de tout marquer. Il conserve toujours la haute main sur la sélection (pour les critères, voir Boulanger 1989a : 52-53) et sur le traitement réservé à cette portion de la nomenclature, destinée en priorité à une clientèle cible très différente de celle des dictionnaires terminologiques ou officiels. Le tamisage est sévère et les consommateurs ne se voient livrer que ce qui paraît viable par rapport à l’usage, fût-ce un usage planifié et contrôlé. L’obéissance aveugle aux sources d’avis officiels n’est pas encore inscrite dans le code d’éthique de la lexicographie et elle n’a pas besoin de l’être. S’ils signalent les termes d’absolution, les lexicographes ne peuvent par ailleurs négliger les termes à remplacer. Ainsi, malgré logiciel, matériel, baladeur; bouteur, certains dictionnaires conservent les articles incriminés software, hardware, Walkman, bulldozer (PLI, PR). « La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (Rey 1990 : XIX). « La fonction du dictionnaire [de langue] n’est pas de prendre parti entre ces synonymes, entre les deux usages concurrents, mais de constater qu’aujourd’hui deux usages s’opposent » (Lexis : VIII). C’est l’option également retenue dans le DQA. Les formes jugées par les commissions de terminologie comme étant répréhensibles ou à remplacer peuvent continuer à avoir de la vigueur ou des adeptes dans certaines circonstances de discours, y inclus dans le discours lexicographique lui-même. Qu’on en juge : GRLF : donnée : « Représentation conventionnelle d’une information (fait, notion, ordre d’exécution) sous une forme (analogique ou digitale) permettant d’en faire le traitement automatique. ». Cette définition maintient le mot digital alors qu’à l’article digital du même dictionnaire, il est précisé : « REM. On recommande officiellement l’adj. numérique pour remplacer cet anglicisme, qui crée en français des confusions avec 1. digital [...]. »

3. Conclusion

Visiblement, les interventions normatives gouvernementales ne laissent pas les lexicographes indifférents. Ceux-ci jouent un rôle dans leur implantation dans l’espace dictionnairique. Ils ont dû aménager de nouvelles zones d’accueil dans leur microstructure afin de tenir compte des données officielles émanant des travaux ministériels. Cet accommodement au service de l’implantation terminologique est maintenant un acquis depuis près de vingt ans. La norme professionnelle rejoint et complémente la norme sociale objective déjà propagée par le DGM. Celui-ci est sans doute l’outil le plus influent pour infléchir dans le sens le plus évolutif la norme et le destin d’une langue ou de ses variétés. Les dictionnaires usuels deviennent ainsi des instruments d’appoint dans toute stratégie d’aménagement linguistique et terminologique mise de l’avant de par une volonté politique. On connaît fort bien l’effet normalisateur du DGM : aux yeux du consulteur, la portée prescriptive l’emporte sur la simple description des usages. Il est indéniable que l’intégration des avis dans les dictionnaires courants a des conséquences décisives sur le statut et sur la carrière des termes métamorphosés en simples mots par le miracle de la consignation dictionnairique. Les responsabilités des lexicographes sont claires : leur devoir est de « relayer les décisions officielles d’aménagement des langues, quitte à noter l’échec (le succès correspond à la situation normale d’observation de l’usage) » (Rey 1988 : 288). [Voir à ce sujet les articles brainstorming, hardware, listing, tuner, etc., dans le GRLF.] Néanmoins, le lexicographe n’est que le porte-parole désigné par les institutions officielles. « On ne doit donc pas attendre de lui qu’il prenne à son compte les recommandations concernant les usages officiels : il en fait cependant mention, lorsqu’il juge la chose utile pour les lecteurs visés par son dictionnaire, puisque ces avis sont des manifestations de l’évolution de la langue » (Poirier 1992 : 4).

Dans les DGM, l’aménagement de commentaires relatifs à des unités terminologiques isolées ou à des constellations idoines introduit un nouveau discours normatif, une information de nature fonctionnelle ou une information simplement utilitaire pour le locuteur. La prescription n’est pas aussi exclusive que dans les répertoires terminologiques où des considérations d’autres ordres entrent en jeu, par exemple des impondérables législatifs, économiques, politiques... La métalangue microstructurelle sert en outre à distancer le lexicographe par rapport aux circuits interventionnistes ou dirigistes dont celui des officialismes est la dernière manifestation en date. La plupart du temps, ce discours renvoie implicitement à l’autorité normative tout en dégageant le rédacteur de la responsabilité de la règle édictée ou de l’interdiction d’emploi. On constate une fois de plus que les dictionnaires se sont toujours accommodés d’un nouvel ordre de vie quand celui-ci s’est manifesté. Il n’en va pas différemment avec la normalisation et l’implantation terminologiques dans leurs rapports au social ordinaire. Ces relations nouvelles entre la langue générale et les LSP sont adéquatement tissées dans les microstructures des dictionnaires culturels contemporains.

En fin de parcours, il convient de présenter les faits suivants au regard du sort lexicographique des officialismes :

  1. Tous les DGM récents intègrent en nombre plus ou moins élevé les avis officiels relatifs à des propositions lexicales inédites.
  2. Tous les DGM marquent du sceau de l’officialisation des unités déjà présentes dans les articles et installées dans l’usage depuis belle lurette. Certains commentent, leur changement de statut, d’autres ne le font pas. D’un dictionnaire à l’autre, qu’ils soient publiés par des éditeurs différents ou par le même éditeur, les mêmes mots ne sont pas tous marqués également, tant s’en faut.
  3. Aucun dictionnaire ne catalogue ou n’identifie l’ensemble des unités scrutées par les commissions de terminologie, peu importe la décision en cause ou la qualité linguistique du mot jugé.
  4. Une métalangue lexicographique s’est naturellement créée pour discourir sur cette nouvelle zone du vocabulaire issue de l’interventionnisme étatique dans les lexiques d’experts. Chaque entreprise dictionnairique aménage à sa façon ce discours codé et l’appareil diacritique qui l’accompagne.
  5. Le discours métalinguistique reflétant l’officialisation n’est limité à aucune rubrique du dictionnaire. Il loge dans n’importe quelle rubrique microstructurelle : la zone morphologique de l’entrée (ex. : le suffixe féminin -eure), la catégorisation lexico-grammaticale (ex. : n. pour les noms épicènes), la parenthèse étymologique, la définition, le réseau analogique, l’exemple, etc. Mais le plus souvent, il fait l’objet d’une nouvelle rubrique indépendante des rubriques classiques (voir Boulanger 1989a : 42-46).
  6. Dans les dictionnaires les plus récents, on constate un début d’effacement de la métalangue d’officialisation qui balisait certaines unités lexicales néologiques à l’origine. Celles-ci s’étant diffusées très largement dans l’usage, elles ont donc atteint un haut degré de lexicalisation que doit reconnaître le lexicographe, de sorte qu’il ne paraît plus nécessaire de rappeler qu’elles émanent des travaux des instances normatives. Ainsi, dans le DQA, baladeur et logiciel ne sont plus marqués comme étant des propositions ministérielles tandis que sous 2. matériel, les rédacteurs conservent le lien avec l’emprunt hardware : « REM. On a employé l’anglic.hardware. ». Le caractère moins courant et la basse fréquence d’emploi du mot matériel dans la langue courante expliquent la réticence des lexicographes à vouloir le « démarquer ». Quant à Walkman, l’observation porte sur son seul statut de marque déposée. Enfin, les mots software et hardware ne font pas l’objet d’articles dans ce dictionnaire axé sur l’usage standard québécois.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Peut-on « dictionnariser » le français du Québec[1]?

« In eadem lingua saepe diversa locutio fit. » (Saint Jérôme)

« pourquoi les gnolguis xéroxent tout leur comporte sur des gourous baveux ça persécute à force. » (Le Nouvel Observateur, no 1472, 21-27 janvier 1993, p. 66)

Le binarisme normatif

La publication d’un dictionnaire général voulant promouvoir une nouvelle norme surprend toujours. Quand le dictionnaire est l’œuvre de Québécois et qu’il propose une autodescription de la langue française parlée et écrite en Amérique du Nord —comme c’est le cas pour le Dictionnaire du français plus (DFP) et pour le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA)—, cela étonne encore davantage et cela ébranle les colonnes du temple. À coup sûr, le débat sur la ou les normes sera ravivé et alimentera tantôt les discours de la gent journalistique, tantôt les prises de position des enseignants et des milieux culturels, tantôt les savantes analyses et les critiques des linguistes. Même le citoyen ordinaire tient à y mettre son grain de sel, lui qui demeure d’habitude plutôt silencieux quant à la « res lexicographica ». Pendant quelques mois, le Québec se transforme alors en un pays abritant six millions de lexicographes.

Passer d’une norme unique, abstraite, idéalisée et mythique à une norme sociale géographiquement localisée et matérialisée dans un dictionnaire pose la question de savoir si réellement la société d’accueil, et non plus le cénacle des linguistes et des lexicographes professionnels, est disposée à recevoir cette vision renouvelée de la norme de la langue française. « Consigner des emplois québécois dans un dictionnaire est considéré, encore aujourd’hui, comme un exploit qui suscite l’enthousiasme ou comme un acte de provocation » (Poirier, 1992, p. 2).

Le DQA est paru à l’heure où l’activité lexicographique québécoise atteignait un sommet inégalé, à l’heure où la majorité des données sur le lexique québécois sont disponibles et qu’elles attendent leur exploitation et leur mise en cage dictionnairiques. À l’heure également où les nécessités des législations linguistiques coercitives à l’égard du français sont réévaluées, aussi bien en France qu’au Québec, au moment où la francophonie perd des plumes et sans que l’on ne pose jamais sérieusement la question de savoir quelle forme de français il faudrait privilégier au Québec. On veut protéger la langue française mais on n’a pas encore défini collectivement de quel français il s’agit. À ce jour, aucune législation linguistique ne l’a d’ailleurs précisé. Ce silence pourrait signifier qu’un consensus s’est établi sur le choix exclusif du gallofrançais. Mais est-ce vraiment le cas?

Depuis quinze ans, la société québécoise a vu ses préoccupations de description du lexique s’appuyer sur plusieurs éléments. Depuis 1980, on assiste à une production quasi industrielle de dictionnaires qui prennent la langue générale pour cible. Plusieurs de ces ouvrages ont atteint de forts tirages et ils ont fait l’objet d’éditions revues et enrichies. À l’exception des dictionnaires différentiels de Léandre Bergeron et de Lorenzo Proteau ainsi que de quelques curiosités ludiques, il sont fondés sur des méthodes scientifiques et ils justifient leur orientation normative. Les principales causes de la révolution dictionnairique québécoise sont les suivantes, énumérées ci-après sans ordre de priorité :

Concrètement pour le Québec, toutes ces activités socio-linguistiques débouchent sur la reconnaissance de soi, sur le positionnement de la nation dans le temps — l’époque contemporaine — et dans l’espace — l’Amérique du Nord. « Les langues qui se dotent d’une grammaire et d’un dictionnaire amènent les sociétés et les civilisations qui leur correspondent à la conscience de leur identité » (Rey, 1992a, p. 273). Cette instrumentalisation langagière repose sur des considérations d’origine extralinguistique. Aux causes proprement linguistiques, sont en effet sous-jacentes des causes politiques (les législations à l’égard de la langue), des causes sociales (l’identité nationale), des causes littéraires (se dire et se perpétuer dans la mémoire collective par l’écrit et la chanson), des causes culturelles (se situer en Amérique du Nord, dans le monde francophone et dans l’univers), des causes éducatives (appréhender le monde, se reconnaître et se comparer dans sa langue). Au fil des siècles, la langue d’ici s’est résolument adaptée aux conditions de vie de la communauté qui en use. Plus le temps a passé, plus la différenciation avec la mère patrie s’est précisée. Et nul ne saurait nier que la vie québécoise se distingue sous bien des aspects de la vie européenne tout en étant conscient du continuum historique. Les multiples dimensions du lexique reflètent ces divergences. La langue nationale est à la source de toute définition culturelle et le dictionnaire demeure le meilleur porteur des nouvelles frontières de la norme. Il fournit « un reflet analytique des identités culturelles, intégrant la vision du monde et le discours social, abordés par une nomenclature lexicale pertinente, un corpus de définitions et un ensemble sélectif de discours, dis- cours normalisé et discours observé, cette sélection mettant en œuvre les jugements de valeur et les normes sociales » (Rey, 1992a, p. 273). L’idéologie a donc un rôle prédominant et des fonctions à remplir dans toute tentative d’autodescription linguistique d’une société dans un dictionnaire.

C’est dans ce bouillonnement sur les mots, sur le code normatif binaire franco-québécois et sur les idées que s’inscrit le DQA. Les auteurs du dictionnaire savaient pertinemment bien qu’ils bousculeraient de vieilles habitudes et des traditions séculaires, notamment en proposant une description complète et interne de la quasi-totalité du lexique général laurentien. Il apparaît impossible, voire inconvenant, de jeter un regard neuf sur le français du Québec sans réexaminer les fondements de tout l’édifice. La remise en cause du monopole des valeurs normatives exclusivement alignées sur l’Europe ne peut se réaliser sans que soient perturbés les us et coutumes. De là l’importante introduction dans laquelle les lexicographes ont expliqué de manière fort détaillée leur programme, leur méthode ainsi que l’orientation idéologique de l’ouvrage. Cette démarche ne diffère en rien de celles qui inspirent toutes les activités lexicographiques du monde occidental. En cette matière, le DQA n’est ni révolutionnaire ni syncrétique.

Les lectures (?) du dictionnaire qui ont été faites jusqu’à maintenant montrent clairement que certains des aspects fondamentaux du projet n’ont pas été bien saisis, ont été mal perçus, car les opinions médiatiques superficielles ont prévalu, ou pire encore, des pans entiers du dictionnaire furent volontairement ostracisés au profit d’une autre option normative défendue par les critiques à coup de sorties intempestives soutenues par un vocabulaire aux allures plus militaires que scientifiques. Il paraît bien difficile de saisir pleinement la photographie de la langue française québécoise que propose le DQA sans que la consultation de l’ouvrage se poursuive sur quelques pages consécutives dans la section des articles afin de dédramatiser les jugements un peu trop péremptoires qu’on serait porté à prononcer à la simple constatation de la présence dans la nomenclature de quelques mots honnis des tenants du rigorisme linguistique et des puristes. Les autres dictionnaires généraux, en particulier ceux de France, sont tout à coup devenus purs et infaillibles. L’enfer, c’est « nous autres ». À partir de là, il est facile de déboucher sur une forme de manichéisme linguistique exagéré et exacerbé qui détruit les germes de la francophonie, concept qui, à l’heure actuelle, est en outre beaucoup trop politisé au détriment de ses dimensions linguistiques et culturelles.

Là où il faut nier pour affirmer : la vraie nature du DQA

L’odyssée de l’anglicisme

Par-dessus tout, on reproche au DQA un traitement sans nuance des anglicismes. Il va sans dire que le point de vue des auteurs diffère. Ils avaient d’ailleurs prévu des objections à ce chapitre. De là un appareil de précaution clairement exposé dans la présentation (p. XI). Il y est précisé que les anglicismes ont été revus dans les perspectives de l’évolution de la langue d’ici depuis la Conquête et non plus sur la seule base du français de France qui gère ses mots anglais d’une manière totalement différente. « Ce dictionnaire propose délibérément un traitement de l’anglicisme plus conforme au sentiment des Québécois et restitué dans sa véritable perspective historique » (DQA, p. XI). On retrouve dans cette affirmation l’un des deux fondements majeurs du dictionnaire, l’autre étant l’évaluation spécifique du français au Québec. Les anglicismes calqués ou adaptés et sans connotations particulières sont enregistrés sans marque les singularisant (ex. : balle-molle, hors cours) —le DQA ne fournit pas les étymologies— tandis que l’anglicisme qui s’écarte du niveau neutre ou courant est balisé (ex. : fun, straight, wow). Lorsque l’anglicisme ou le calque qui en résulte sont critiqués par différents auteurs, on a, le plus souvent possible, signalé ces réserves dans la rubrique « remarque » (ex. : spécial (II), surtemps, voûte, sens 3). « Par ailleurs, certains anglicismes sémantiques ou des calques phraséologiques ne sont pas étiquetés comme tels; ils se sont si bien intégrés à l’usage qu’il n’a pas semblé opportun de signaler leur origine étymologique anglaise. Ils sont généralement notés comme appartenant au niveau de langue familier (ex. : balance (III), frapper, sens 2, ③ matériel) » (DQA, p. XI-XII). Au besoin, les grandes divisions de l’article identifiées par des chiffres romains, les simples distinctions de sens ou l’homonymie servent d’indices pour signaler le traitement réservé à l’anglicisme. — À noter que pour la seconde édition et compte tenu des objectifs pédagogiques, certaines précisions ont été apportées au chapitre des anglicismes.

Depuis deux siècles, nous fuyons comme la peste tout ce qui peut s’apparenter à de l’anglo-saxon, au point de condamner des mots intégrés depuis fort longtemps dans le lexique français mais qui avaient le malheur d’offrir une résonance ou une consonance anglaises. « Il nous faut reconnaître qu’en matière d’emprunt, tout particulièrement quand il s’agit de l’anglais, nous faisons souvent preuve d’une attitude qui frise l’intransigeance » (Rondeau, 1992, p. 21). Devant les stigmates de l’anglicisme, on a encore tendance à confondre la substance du mot et son poids social comme phare de l’insécurité linguistique. « Or il est évident qu’il ne sera pas possible de faire des dictionnaires du français québécois en excluant les anglicismes » (Poirier, 1992, p. 4), en les ignorant ou en les condamnant en bloc. Au début des années 1960, Victor Barbeau avait déjà attiré l’attention sur le sujet. « Nous protéger contre l’anglais ne signifie pas, ainsi que s’y emploient certains néophytes mal informés, le proscrire. Il s’en faut que tous les anglicismes soient des barbarismes. Le bon usage en a déjà trop accrédité en français pour que nous songions à les écarter. Ils sont indispensables, irremplaçables » (Barbeau, 1963, p. 162).

De Charybde en Scylla : le choc des normes

Des censeurs rappellent périodiquement les lexicographes à l’ordre —à leur ordre, cela va de soi— et décrètent que les Québécois n’ont pas le droit d’être différents, de posséder une part de la langue française, de le dire publiquement et de chercher à articuler collectivement leur norme. Ce comportement contrecarre sans vergogne la définition même du concept de « francophonie » (voir Boulanger, 1985). Pourtant, tout le monde sait bien que c’est une impossibilité historique, géographique, politique, sociale, culturelle et éducationnelle que tous les francophones parlent et écrivent exactement la même langue française. Le mimétisme total est devenu une utopie. « Comme toute langue, le français est une abstraction qui recouvre une multitude de faits. À chaque époque, dans chaque milieu, selon chaque situation, un système de règles et un ensemble mouvant de signes que ces règles mettent en œuvre construisent une identité » (Rey, 1992b, p. 829). Sur d’autres plans, ce constat avait déjà été effectué par de nombreux chercheurs, par exemple par Victor Barbeau lorsqu’il écrivait : « Nous ne parviendrons jamais à synchroniser notre parler avec celui des Français » (1963, p. 101). On retrouve le même discours litanique sous la plume de plusieurs linguistes, écrivains et intellectuels québécois. Pour Bernard Saint-Jacques, il « semble donc illusoire de la part d’une certaine élite québécoise de vouloir réinstaurer la norme du « français standard ». On ne peut demander indéfiniment au peuple québécois de s’adapter à une norme linguistique qui a très peu en commun avec sa propre culture » (1990, p. 234). Pour bien des observateurs, il est clair que le français est une langue fragmentée; une mosaïque, et qu’il l’a toujours été depuis l’époque du roman parlé, puis écrit par les héritiers des Romains et des Gaulois. Nombre de facteurs évolutifs linguistiques et extralinguistiques sont à l’origine de la construction des langues et de leurs variétés.

Les dictionnaires comme le DQA et bien d’autres attestent de l’existence et des niveaux d’emploi des mots, ils en rendent compte, ils ne les inventent pas. En tant qu’outils descriptifs, les dictionnaires de langue sont à la remorque des mots, jamais ils ne précèdent le cortège normatif. Ils témoignent des phénomènes sociaux et des mots pour les dire, au contraire des ouvrages dirigistes comme les dictionnaires de difficultés. Le dictionnaire offre un reflet analytique des identités culturelles mettant en évidence des jugements de valeur et des normes sociales (voir Rey, 1992a, p. 273). Le défi consiste alors à savoir comment construire une identité nationale sur les bases d’une variété de langue légitime qui se développe à un autre rythme que la variété-mère. Le dictionnaire le plus efficace est celui qui rend le mieux, aux plans lexical et sémantique, la vision du monde d’une nation. « On doit admettre enfin que la fonction sociale de toute langue correspond à une sémantique culturelle, qui caractérise la vision du monde propre à chaque civilisation » (Rey, 1992a, p. 270). C’est ainsi qu’en consignant un vocable, le lexicographe n’a nullement la prétention de le recommander ou de le désavouer. « Cependant, en diffusant des informations et des explications qui n’étaient pas connues de l’ensemble des usagers de la langue et qui sont susceptibles de les influencer, le lexicographe contribue à fixer les opinions sur lesquelles se construit la norme de la communauté » (Poirier, 1992, p. 5).

Depuis la parution du DQA, la propension à sacraliser les dictionnaires de France et à en faire des évangiles normatifs renaît avec vigueur et exaltation. Cette attitude de pétrification est fondée sur un esprit réducteur qui fonctionne par exclusive dans les deux directions; D’une part, on passe complètement sous silence les milliers de mots qui, dans les répertoires hexagonaux, s’écartent du niveau de langue standard et qui choquent la bienséance, aussi bien en France qu’ici; d’autre part, on tire du dictionnaire laurentien la seule portion du vocabulaire qui est déjà classée hors norme par les lexicographes, tout en prenant soin d’omettre les balises qui jalonnent les articles (ex. : pogner) ou les remarques critiques qui les terminent (ex. : déductible). De fait, on a davantage jugé les intentions et l’idéologie des auteurs plutôt que les méthodes de description et le contenu réel de l’ouvrage. (Boisvert, Deshaies, Boulanger, Duchesneau, 1993).

Bien des mots, souvent inutilement méchants ou vengeurs, parfois injustes ou frisant l’insulte, pour accepter qu’être de quelque part, c’est aussi accepter que le français d’Amérique possède une légitimité, reconnue partout ailleurs dans le monde francophone, sauf sur ce continent. Il faut cesser de nier l’existence de traits linguistiques spécifiques au français nord-américain. Le DQA n’a aucunement la prétention de chasser les autres dictionnaires du paysage linguistique québécois, ni de se substituer à d’autres bons ouvrages de référence québécois ou français. Dans l’optique des concepteurs et des rédacteurs, le DQA s’ajoute aux outils déjà disponibles afin d’aider les Québécois et les Québécoises à mieux comprendre toutes les ramifications de la langue française, à commencer par leur variété légitime, la première qu’ils apprennent à manipuler. « On ne peut continuer à répéter aux Québécois qu’ils parlent une langue dégénérée et abâtardie. En plus de ne rien changer à la qualité de la langue, cette attitude finit souvent par créer un malaise et un sentiment d’infériorité » (Saint-Jacques, 1990, p. 236). La porte est alors ouverte à toutes les hontes : « A speaker who is made ashamed of his own language habits suffers a basic injury as a human being : to make anyone, especially à child, feel so ashamed is as indefensible as to make him feel ashamed of the colour of his skin » (Halliday, 1968, p. 165).

Indéniablement, le risque le plus grand pour une société réside dans le manque d’information sur elle-même, ou pire encore dans le détournement de l’information. Nier l’histoire interne de la langue française parlée et écrite au Québec, nier la Conquête et ses conséquences linguistiques —le purisme n’étant pas le moindre de ces effets—, c’est se refuser à admettre qu’une société francophone ait pu faire évoluer différemment une part de la langue qui rassemble tous les parlants français. Nous savons pertinemment que des aspects de notre français peuvent être améliorés. Il en va de même pour toutes les variétés de la langue. Il n’en reste pas moins que dans son ensemble, le français québécois jouit d’une bonne santé et qu’il est de plus en plus connu à l’étranger. « De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (Rey, 1992c, p. 1685). Le, rapport entre la norme et l’écart, l’anglicisme condamnable et l’anglicisme recevable n’a rien de stable ni de bien établi. Il obéit à une dialectique manichéenne dont les composantes se modulent au rythme des métamorphoses historiques, tout en maintenant certains fondements qui règlent les évolutions de longue durée. C’est de cette régulation dont rendent compte les dictionnaires en tentant de relativiser les perturbations venant de l’extérieur, la référence française, la référence anglo-canadienne et la référence étatsunienne dans le cas présent. La convergence entre le français d’ici et les français d’ailleurs se concrétise chaque jour davantage, chaque communauté luttant contre les mêmes maux. Nul doute qu’il y a moyen d’envisager l’avenir sans biffer les carnets de l’histoire. Notre français est capable de rigueur, de création et de représentation nationale, interfrancophone et internationale. Nul ne peut le nier. La compétence langagière d’une société, c’est aussi adapter la supranorme commune quand il le faut. Toutes les normes du français se valent, mais elles ne valent pas toutes en même temps sur un même territoire. Une seule est matérialisée et autodécrite à la fois. Le double pari du DQA a consisté d’une part, à faire connaître cette richesse lexicale, à fonder le rapprochement et la fusion de plus en plus perceptible tout en croyant à l’ouverture du Québec sur le monde et vice-versa; d’autre part, à poser la question de savoir si, à la lumière de son histoire séculaire, la langue française du Québec avait le droit d’être légitimée et dictionnarisée? Le français québécois a un urgent besoin que des Prométhées prennent charge de l’œuvre et la poursuivent[2].

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cet article est une version réaménagée d’une conférence prononcée à l’Office de la langue française, à Québec, le 26 mars 1993. L’insertion de diverses citations d’auteurs n’a d’autre but que d’illustrer que depuis trente ans, de nombreuses personnes ont déjà pris la défense de la norme nationale; pour montrer aussi que les Québécois ne sont pas les seuls à se (dé)battre dans l’arène du binarisme normatif. Enfin, merci à Jean-Yves Dugas pour la relecture de ce texte et pour ses conseils avisés.

[2] La deuxième édition du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui est parue en juillet 1993. Elle comporte surtout des corrections typographiques; les marques d’usage devant chaque mot dans les renvois analogiques ont été généralisées; la différence entre mot anglais et anglicisme a été clarifiée; les auteurs ont également introduit des remarques dans les articles où cela paraissait nécessaire, notamment dans les cas d’anglicismes sémantiques; enfin, quelques ajustements mineurs ont été apportés dans quelques articles. Aucun nouveau mot n’a été ajouté.

Le paysage lexicographique français entre 1878 et 1932 : portrait d’une culture d’époque

1. Un siècle de dictionnaires

Le présent article propose un bref voyage archéologique au cœur du monde des dictionnaires français parus entre 1878 et 1932. L’itinéraire temporel choisi est balisé, au départ et à l’arrivée, par les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (DAF). Nous ne nous aventurerons pas sur les terres académiques, sinon pour établir les raccords indispensables afin de bien comprendre la situation évoquée ou pour remémorer les idées, souligner les aspects que les auteurs doivent aux travaux réalisés par la Compagnie. Notre objectif ne consiste pas à explorer les dictionnaires issus des réflexions des Immortels mais bien plutôt les répertoires péri-académiques. En ce domaine, il ne peut être question d’exhaustivé, tant s’en faut. Ainsi donc, le circuit est délimité par quelques recueils représentatifs de l’industrie du dictionnaire au cours de la période envisagée. Celte focalisation autorise à scruter aussi bien les dictionnaires ayant eu un large succès commercial dans le public que ceux dont on retient les titres parce qu’ils ont durablement influencé la réflexion sur les principes et méthodes de la lexicographie moderne. Avant tout, au plan social et au plan épistémologique, c’est la valeur exemplaire des ouvrages disponibles qui a guidé la sélection de ceux dont nous voulions aborder la genèse.

Au moment de la parution de la septième édition du DAF en 1878, deux œuvres majeures venaient tout juste d’être mises à la disposition du public : le Dictionnaire de la langue française (DLF) d’Émile LITTRÉ, publié de 1863 à 1873, et le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (GDU) de Pierre LAROUSSE, publié de 1866 à 1876. Les quatre volumes du Littré et les quinze tomes du Larousse seront rapidement enrichis de suppléments, un pour le DLF (1877) et deux pour le GDU (1878 et 1890).

Après la fusion du mot et de la chose dans l’Encyclopédie de DIDEROT et d’ALEMBERT, la période était propice à la réapparition de la nécessaire dichotomie qui définira les deux principaux courants de la recherche dictionnairique dont les bâtisseurs de répertoires s’inspirent toujours 125 ans après : le dictionnaire de langue, qui capte les mots, et le dictionnaire encyclopédique, dont le schéma binaire permet la mise en cage simultanée des mots et des choses. Ce double dimensionnement de la lexicographie de langue française moderne s’est opéré avant 1870, principalement grâce à LITTRÉ et à LAROUSSE.

Il apparaîtrait illogique, sinon inconvenant, d’entreprendre de parcourir le paysage lexicographique français entre 1878 et 1932, date de parution du premier fascicule —et du premier volume— de l’avant-dernière édition du DAF, sans s’arrimer à l’action pionnière des deux grands auteurs de dictionnaires que sont Émile LITTRÉ et Pierre LAROUSSE, car leurs noms et leurs œuvres résonnent encore familièrement aux oreilles des contemporains, tout en ne laissant personne indifférent. Dans cette suite paysagique, ils traverseront régulièrement les grands fleuves de notre champ d’observation. Ils seront fréquemment convoqués en tant qu’explorateurs d’avant-garde dans l’aventure dictionnairique, tout comme on rappellera au besoin l’influence prépondérante exercée par leurs activités scientifiques sur la pratique et sur le devenir de la lexicographie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

2. La science en progrès et les nouvelles coordonnées de la lexicographie

La rigueur scientifique, jointe aux données novatrices de la linguistique et aux approches renouvelées de l’histoire, imprégnera la recherche lexicographique de la deuxième moitié du XIXe siècle. S’ajoutent à ces conquêtes, l’influence prépondérante de la théorie de l’évolution et celle des idées philosophiques. À l’image d’autres théories qui révolutionnent des pans entiers des sphères d’activité, plusieurs linguistes et lexicographes assimileront le darwinisme et le transposeront dans leurs propres recherches. « C’est la confirmation que le langage est un organisme, et que, sur le plan de l’histoire, cet organisme naît, se développe, évolue, décline et meurt [...] » (MOUNIN, 1967 : 195).

Le XIXe siècle « fut à la fois le siècle de l’histoire —d’une histoire rénovée par la critique— et celui des sciences positives et expérimentales » (IMBS, 1965 : 468). Bien vite, les pratiques lexicographiques françaises se sont emparées de ces conceptions scientifiques et historiques. Conséquemment, la lexicographie bénéficie d’apports d’origines diverses qui tracent des coordonnées parallèles servant à orienter et à animer la plupart des travaux de confection des dictionnaires. À un titre ou à un autre, toutes les œuvres lexicographiques édifiées entre la septième et la huitième édition du DAF se positionnent sur ces nouvelles coordonnées au centre desquelles règne le concept d’« ordre ». Seule l’Académie, maîtresse de son territoire, demeure imperméable aux idées nouvelles et résiste à ces poussées. Partant, elle n’actualise pas ses méthodes.

2.1. Première coordonnée : les sciences naturelles —la biologie

Sciences dominantes, les sciences naturelles proposent rapidement et à tous un modèle à imiter. La société devient chez les positivistes comme Auguste COMTE un organisme vivant dont l’origine est biologique. À la fin du siècle, Arsène DARMESTETER introduira lui aussi les principes biologistes dans ses écrits sur la langue (1887 : 3). Puis, de manière plus spécifique, il en fera l’une des articulations clés de la méthode du projet lexicographique dans lequel il s’était engagé.

2.2. Deuxième coordonnée : l’histoire

La lexicographie est aussi axée sur un ordre associé à une série de successivités événementielles. De là, pour le lexicographe, l’obligation de faire appel à l’histoire pour conforter son dessein, pour assurer ses descriptions, pour effectuer ses mises en perspective diachroniques (MATORÉ, 1985 : 606). « Pendant longtemps [...J, le dictionnaire n’a été considéré que comme l’expression, fidèle ou non, de la réalité du lexique; or celui-ci était considéré, en raison du prestige exercé au XIXe siècle par l’Histoire et les Sciences naturelles, comme un phénomène essentiellement évolutif; des dictionnaires comme le Littré ou le Dictionnaire général sont surtout des ouvrages historiques » (MATORÉ, 1983 : 88). Dans les dictionnaires du temps, sont donc disposées en parallèle les recherches sur l’histoire linguistique et les recherches sur les événements qui font l’histoire des nations.

2.3. Troisième coordonnée : la philologie

La lexicographie bénéficiera grandement de la révolution linguistique amorcée par la grammaire comparée dans laquelle la philologie classique rénovée occupera une position centrale. Elle se fera le reflet fidèle des recherches menées sous la conduite des philologues de l’époque. Après 1870, plus encore après LITTRÉ, la philologie scientifique et patriotique imprégnera les grandes entreprises de lexicographie culturelle (QUEMADA, 1990 : 878).

2.4. Quatrième coordonnée : ta pédagogie et le didactisme

Pierre LAROUSSE restera toujours loyalement attaché à sa formation d’instituteur. L’orientation pédagogique transparaît dans toute son œuvre lexicographique et encyclopédique. Il introduit donc un principe méthodologique qui manquait jusque-là : le programme proprement pédagogique et didactique du dictionnaire. Pour l’ancien enseignant et héritier des philosophes des Lumières, la vulgarisation et le résumé forment un credo. Cette mise à disposition générale du savoir humain encyclopédisé repose aussi sur l’idée très sociale de vouloir simultanément servir le laïcisme et la démocratie. La nature de l’information encyclopédique prolongeait, complétait, stabilisait l’enseignement de base reçu à l’école. Pour Alain REY, LAROUSSE « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen » (1990 : 1820).

En conséquence, le souci pédagogique conduit à une sélection soigneuse et serrée des entrées, cl cela en dépit de l’hospitalité manifestée à l’égard de toutes les couleurs du lexique. Les lexicographes qui œuvrent dans la constellation pédagogique ont tendance à éliminer les mots rares, à écarter les mots tabous ou à contenu tabou, à faire une croix sur les mots peu connus par l’institution enseignante, pour ne s’arrêter que sur la langue socialement reçue.

2.5.De ta géométrie de l’ordre

L’observation des phénomènes et la détermination des lois qui régissent leur organisation occupent une position stratégique dans les recherches lexicographiques. Avec LITTRÉ, l’ordre devient le concept phare, le mot d’ordre! « Son dictionnaire est donc une seconde linéarité, l’ordre d’un ordre » (MESCHONNIC, 1991 : 168). Mais l’ordre littréen, l’ordre laroussien, l’ordre du trio du DC, pour être non arbitraires, n’en sont pas moins méthodologiquement successifs et contrastés. Chacun est intelligible en fonction d’une géométrie dictionnairique distincte et d’un temps immobilisé.

L’ordre est aussi conçu comme la régulation des usages. De fait, la lexicographie de l’époque est remarquable par son purisme et l’attachement assez prononcé qu’elle manifeste à l’égard de la littérature classique (MATORÉ, 1985 : 607). À l’exception de l’Académie (QUEMADA, 1985), l’approche diachronique sublime la synchronie et encore plus, selon les mots d’Auguste COMTE, « la présidence mentale de l’avenir ». En dépit de leurs velléités modernistes (regards sérieux et documentés sur les néologismes, les régionalismes, les technolectes...), les dictionnaires sont plutôt en retard sur l’actualité lexicale et sur l’usage de leur temps. La norme est contraignante, prescriptive et non objective, chez la plupart.

3. Les couleurs vives du spectre de la lexicographie française péri-académique

Quelle que soit l’époque, les dictionnaires projetés ou publiés entre deux éditions de l’Académie reposent pour ta majorité sur une même idée filiatrice, à savoir importer la nomenclature du DAF et proposer des aménagements, des améliorations à la méthode du célèbre dictionnaire de la Compagnie. Bien entendu, il s’agit ici des dictionnaires qui appartiennent à la même constellation que le DAF : celle du dictionnaire général monolingue (DGM) du fiançais. La production dictionnairique qui suit la parution du DAF en 1878 est très abondante (QUEMADA, 1990 : 890-894 et REY, 1990 : 1838-1842). La présente revue ne retiendra de ce florilège que quelques pièces marquantes pour la lexicographie monolingue. C’est à travers une sélection de témoins privilégiés de la « belle époque des dictionnaires français » (REY, 1990 : 1822) que l’on verra comment les lexicographes ont archivé le spectre des connaissances linguistiques et encyclopédiques de leur temps. Ce paysage, on peut le baliser très longuement ou, au contraire, assez simplement, avec des absences, des lacunes et, sans doute, des injustices, car l’histoire et la conscience collective sont elles-mêmes sélectives, injustes et lacunaires quand il s’agit de raviver la mémoire. C’est le cas, par exemple, du Dictionnaire classique d’Augustin GAZIER (1887) « qui semble l’avoir emporté dans le public sur le Larousse équivalent, avant le Petit Larousse de 1905 » (REY, 1990 : 1825). Jusqu’en 1923, le Gazier se réclame de 42 éditions et les ventes atteignirent les 900 000 exemplaires (REY, 1990 : 1825).

Les propositions de refondre le DAF, d’élargir sa nomenclature aux mots usuels (GUÉRIN, LAROUSSE), de considérer les savoirs thématiques et la variation régionale (GUÉRIN), de recourir aux écrivains admis, aux références classiques tout spécialement (HATZFELD), d’introduire les étymologies et les datations (HATZFELD), de parfaire les définitions, de soigner les réseaux analogiques structurants, etc., implantent une perspective historique, une dimension diachronique à cent lieux de la pensée académique (QUEMADA, 1982 : 350).

3.1. Le Dictionnaire des dictionnaires (1886-1890)

Les six volumes du Dictionnaire des dictionnaires (DD), dirigé par Paul GUÉRIN, furent publiés de 1886 à 1890 (QUEMADA, 1990 : 891 et REY, 1990 : 1840; l’année 1884 est également une date souvent avancée pour la publication du premier volume; on a retenu ici celle qui figure à la fin de l’introduction). Une seconde édition en 1892, puis une troisième en 1898, entrecoupées par un Supplément illustré (1895) —qui sera fusionné dans la nomenclature de la troisième édition— en font un répertoire ayant eu un certain retentissement à la fin du XIXe siècle. S’il fut spolié ou récupéré par la suite et publié sous le titre de Encyclopédie universelle du XXe siècle. Lettres, sciences, arts. Illustrée (12 vol. : 1904; aussi 1908-1910), il n’a pas lui-même franchi la frontière du siècle. REY (1990 : 1824) raconte l’étrange mésaventure qui fut réservée au DD dont le texte fut en grande partie annexé par deux anciens collaborateurs de GUÉRIN, Alfred MÉZIÈRES et Frédéric LOUÉE. C’est d’ailleurs LOLIÉE qui avait signé l’introduction de la première édition du DD.

Le titre même du dictionnaire montre à quel point les ouvrages se succèdent tout en tirant le meilleur profit de leurs devanciers. L’avertissement du DD l’exprime fort bien : « Le Dictionnaire des Dictionnaires, comme son titre l’indique, contient la substance de tous les dictionnaires, c’est-à-dire le résumé des connaissances humaines, sous forme de vocabulaire » (1886 : V). Comme d’autres avant lui, et comme le feront ses successeurs immédiats, le DD s’est appuyé sur ses prédécesseurs, spécialement sur le Littré pour la partie langue. « Tout en ayant choisi pour modèle, quant à l’anatomie des articles, l’admirable travail de Littré, il le dépasse par l’abondance de la nomenclature, par la diversité des exemples et par l’extension du cadre des auteurs » (LOLIÉE, 1886 : XXVIII).

De par sa physionomie, le DD est l’un des derniers représentants des dictionnaires dits « universels ». Son sous-titre : Lettres, sciences, arts. Encyclopédie universelle fait clairement écho à ce courant. Le texte introductif précise les visées ambitieuses envisagées pour cette œuvre. LOLIÉE mentionne que le but général recherché par le dictionnaire consiste à intéresser et à instruire « le plus grand nombre possible en fournissant le plus possible aussi de faits et de notions exprimés sous des formes brèves » (LOLIÉE. 1886 : XXXV).

C’est dire comment la nomenclature du DD est abondante, riche et diversifiée. Elle est formée des mots de la langue générale —y compris des archaïsmes médiévaux, des mots familiers et des mots argotiques— des terminologies scientifiques et techniques, ainsi que des noms propres. Fréquemment, les termes des savoirs technolectaux sont identifiés par des étiquettes de domaine (REY, 1990 : 1824-1825). Les sphères privilégiées sont, entre autres, la botanique, la zoologie, la physique, la chimie, la médecine, l’histoire et, bien entendu, la géographie, présente également à travers les nombreux toponymes et gentilés sélectionnés. Au crépuscule de son siècle, l’auteur souhaitait rendre compte des progrès universels. En contrepoint de ces avancées, les noms des personnages qui se sont illustrés dans les sciences, les techniques ou d’autres domaines rejoignent également les colonnes du dictionnaire. GUÉRIN procède de manière identique pour les arts et la littérature. Il interclasse les noms propres de personnes, de lieux... avec les noms communs et il introduit des notions encyclopédiques à la fin de certains articles, ce qui complète et renforce le caractère à la fois philologique et proprement encyclopédique du dictionnaire. De plus, le Supplément innove à sa manière en incorporant une iconographie beaucoup plus prolixe (gravures, cartes géographiques, tableaux thématiques, etc.). « Le Dictionnaire des dictionnaires est un intéressant hybride où la tradition de Littré et de Godefroy est mêlée au didactisme terminologique et encyclopédique de Larousse » (REY, 1990 : 1825).

Le Guérin enregistre un nombre impressionnant d’exemples du lexique littéraire de son temps, ce qui manquait à ses devanciers LITTRÉ et LAROUSSE, et qui manquera grandement à son contemporain HATZFELD. Présentées sans autres références que les noms abrégés des écrivains ou des titres des dictionnaires, ces citations réappropriées perdent quelque peu de leur valeur d’autorité. Le dictionnaire revêt un caractère véritablement synchronique en actualisant la langue du XIXe siècle dans les articles. Sur cette voie, il rejoint LAROUSSE, mais moins régulateur que lui, il se fait « tout hospitalier à l’égard du néologisme » (LOUÉE, 1886 : XXXI), aussi bien le « néologisme de choses » que le « néologisme d’expression ». Ce dictionnaire est le premier à avoir inclus systématiquement dans la nomenclature des unités lexicales relevant de la variation géographique. Il se montre très accueillant aux lexiques des variétés du français et il ouvre généreusement ses pages aux régionalismes français, belges, suisses et canadiens (LOLIÉE, 1886 : XXXI), surtout dans le Supplément, il est vrai. Par exemple, la part des canadianismes dans le complément représente 341 mots et emplois (GIROUX, 1991). Outre l’indicatif de localisation géographique, le cas échéant, il n’y a pas de discrimination normative dans le traitement microstructurel des mots régionaux. Les entrées ou les sens relatifs à ces unités sont fusionnés avec les autres.

En raison de sa position à l’égard des variétés de français, le DD se démarque nettement de ses collatéraux et contemporains. Bien entendu, cette large ouverture sur les français régionaux n’est pas étrangère à l’idée de vouloir faire plus universel. Dans ce projet d’universalité, l’auteur prend en considération la dispersion géographique de la langue. L’histoire acquiert ainsi son ultime dimension. La double observation diachronique et diatopique du langage a pour but une description totale du lexique, en dressant « l’inventaire le plus riche, le plus varié des emplois de la langue française, prise à ses origines et suivie jusqu’à ses expansions toutes contemporaines » (LOLIÉE, 1886 : XXVIII). Du point de vue nomenclaturel, les auteurs avaient amplement raison de concevoir leur dictionnaire comme étant « le Thésaurus le plus complet qu’on ait publié de la langue française » (LOLIÉE, 1886 : XXXV).

3.2. Le Dictionnaire général de la langue française (1890-1900)

Le Dictionnaire général de la langue française (DG) est un monument lexicographique aujourd’hui presque oublié en dehors des cercles de lexicographes et de métalexicographes. Aux yeux des lecteurs et des critiques avisés, le DG « est peut-être le sommet de la lexicographie française philologique et historique » (REY, 1990 : 1822). De l’avis de QUEMADA (1990 : 879), le DG devint immédiatement après sa parution « le meilleur répertoire historico-philologique du français moderne » et cela en raison de ses datations précises pour l’époque et exploitées avec un soin particulier, pour sa « fiabilité graphique, textuelle, sémantique des emplois et des analyses » (voir aussi PARIS, 1901).

Le maître d’œuvre du DG, Adolphe HATZFELD, a amorcé ses travaux en 1871, presque vingt ans avant la parution du premier fascicule, en juillet 1890 (sur les dates de parution du DG, v. RETTIG, 1982). Le dictionnaire se distingue de deux manières : d’abord par sa facture même, puisque, outre le lexique alphabétique, il renferme un important et volumineux Traité de la formation de la langue française; ensuite, par son architecture microstructurelle qui rénove complètement la rubrique historique tandis que la rubrique définitionnelle organise l’agrégat des significations suivant une conception logicienne.

3.2.1. Le Traité de la formation de la langue française

Conçu et en partie rédigé par Arsène DARMESTETER, le Traité de la formation de la langue française fut terminé par deux collaborateurs d’Adolphe HATZFELD, Antoine THOMAS et Léopold SUDRE (DG 1890 : 1 n.I pour le détail). Cette section s’étend sur 300 pages et elle forme avec le corps du dictionnaire un amalgame sans équivalent dans la lexicographie française. Alors que le répertoire alphabétique est un ensemble clos artificiellement par les limites de la nomenclature, le Traité permet de garder ouvert le grand réservoir lexical, car il rassemble en quelques centaines de paragraphes tous les modèles qui gèrent l’évolution des mots et qui régularisent la formation des nouvelles unités lexicales. Dans le corps des articles, la grande majorité des mots est munie d’un, de deux ou de plusieurs numéros qui renvoient aux paragraphes correspondants dans ce tableau. Celui-ci complète le dictionnaire, il le contrôle, l’explique, le théorise. Il est « le révélateur objectif des conceptions théoriques des auteurs » (QUEMADA, 1990 : 879).

3.2.2. Le dictionnaire et sa conception

La doctrine du DG met en évidence trois phénomènes majeurs : la place de l’histoire et de la science dans l’ouvrage, la conjonction de la logique et de la linguistique philologique, l’organisation spécifique de la nomenclature et son déploiement sous la forme de monographies lexicales composant les articles.

Les modes d’organisation des données lexicales et étymologiques s’inspirent des vues historico-évolutionnistes en vogue à la fin du XIXe. Ces orientations nouvelles, notamment en rapport avec la généalogie des sens, justifiaient à elles seules l’élaboration d’un dictionnaire nouveau, concurrent du Littré, mais néanmoins respectueux de l’œuvre de l’illustre prédécesseur. La rigueur et la rationalité hantaient HATZFELD. Dans son optique, il fallait obéir aux lois classificatrices naturelles et biologiques qui commandaient que l’observation des faits linguistiques repose sur une méthode comparable à celle des sciences de la nature. Une phrase de l’introduction résume clairement l’hypothèse scientifique : « Lorsqu’un mot a plusieurs sens, il constitue véritablement un genre, dont les acceptions principales forment pour ainsi dire les espèces, et les acceptions secondaires les variétés » (HATZFELD/DARMESTETER, 1890 : XVII). Autrement dit, énumérer tous les sens d’un mot d’une manière linéaire, le procédé fût-il historique et logique, c’est néanmoins méconnaître les lois fondamentales qui gouvernent toute classification. Les nouveaux mécanismes inspirés des sciences étaient désormais en place pour que la logique et la philologie combinent leurs efforts. « C’était —enfin— la rencontre de la classologie, domaine important de la gnosiologie et de l’épistémologie, avec la lexicographie » (REY, 1990 : 1823).

Dans le DG, la méthode historique est aussi importante et présente que la méthode scientifique. Les auteurs ont fait leur credo de l’observation scrupuleuse des principes de l’acquis du passé. « La méthode historique ne consiste pas simplement à faire connaître les divers sens d’un mot, en partant de la signification première, de laquelle toutes les autres sont sorties » (HATZFELD/DARMES TETER, 1890 : 1). Les lexicographes veulent avant tout montrer l’enchaînement et les liens entre tous les faits recueillis. Son sens de la précision naturelle et son esprit logique portent HATZFELD à concevoir un dictionnaire dans lequel l’ordre, l’exactitude, la clarté et la rigueur doivent dominer. Il a été le premier à entrevoir la pertinence d’une organisation, d’une analyse arborescente des sens, plutôt que de restreindre la Filiation sémantique au simple niveau scalaire comme chez tous ses prédécesseurs.

La tranche temporelle déterminée pour la nomenclature demeurait classique, au double sens du terme. D’une part, parce qu’elle envisageait l’usage reçu, choisi et traditionnel du français, d’autre part, parce que le dictionnaire était destiné à un public scolaire, celui des classes supérieures du lycée. Aussi la langue décrite est-elle celle qui embrasse les XVIIe et XVIIIe siècles, ainsi que le début du XIXe.

Sous l’angle quantitatif, la nomenclature du DG est passablement limitée. Plusieurs experts y ont d’ailleurs vu l’une des faiblesses du dictionnaire (MATORÉ, 1968 : 130; REY, 1990 : 1823). S’il y eut bien malgré tout une timide ouverture de la nomenclature, c’est grâce à l’insistance de DARMESTETER et de THOMAS. Tour à tour, ils ont cherché à convaincre le concepteur principal de la nécessité d’accroître quelque peu le volume des mots, et surtout de s’ouvrir plus généreusement au vocabulaire récent. Mais HATZFELD ne voulait pas moderniser sa nomenclature, d’ailleurs en grande partie importée de la septième édition du DAF, et il ne cédera pas sur l’essentiel. Par conséquent, le vocabulaire contemporain du dictionnaire demeurera nettement déficitaire. Lorsqu’elles sont consignées, bien des créations du XIXe siècle sont tout simplement notées comme appartenant à la catégorie des néologismes. « Les mots créés au XIXe siècle sont accompagnés de la mention “néologisme” » (HATZFELD/DARMESTETER, 1890 : XIII), alors que les unités qui ne se trouvent pas recensées dans la septième édition du DAF sont précédées d’un astérisque. Sauf quelques exceptions évoquées ci-dessus, l’arrêt sur l’image lexicale se fait sur le corpus littréen (1600-1800). Encore que HATZFELD ait tamisé le DLF, laissant échapper plusieurs mots importants. La primauté donnée au lexique classique et postclassique décale d’un siècle l’objet linguistique décrit par rapport au moment de la réalisation du dictionnaire. Ce décalage volontaire de la part des auteurs marque selon toutes les apparences une position bien définie devant la norme. La règle normative qui domine le DG est donc la même qui régnait aux XVIIe et XVIIIe siècles. « Le Dictionnaire général manifeste, plus encore que le Littré, une certaine indifférence quant à l’usage » (REY, 1990 : 1833).

L’étymologie et les datations tiennent une place de premier choix dans le DG. C’est DARMESTETER qui prendra la responsabilité de la révision des étymologies du nouveau dictionnaire et qui y introduira le courant philologique. THOMAS complétera magnifiquement le travail après 1888. La parenthèse étymologique incorpore également et systématiquement la date d’apparition de chaque mot dans la langue (BLOCH, 1933 : 123).

En marge de la turbulence néo-grammairienne et en pleine sémantique évolutive, HATZFELD et DARMESTETER entreprennent de « resserrer la pléthore sémantique de Littré dans un cadre logique » (BERGOUGNIOUX, 1986 : 111). Cette doctrine préstructuraliste demeure évidente et l’arborescence tranche nettement par rapport à la progression sémantique linéaire des dictionnaires antérieurs, surtout celui de LITTRÉ.

La moindre analyse attentive révèle l’admirable cohérence du dictionnaire, l’opportunité de la bipolarité entre le Traité et le lexique capté et décrit dans les articles, la systématicité dans la planification de la niche des sens, qui « se succèdent dans un ordre logique décroissant, de l’abstrait au concret, du général au particulier » (WAGNER, 1967 : 151). Mais si la portée linguistique et didactique de ce schéma de construction est indéniable, « elle a pour contrepartie un inconvénient sur lequel tous les lexicographes modernes tombent d’accord : c’est que le Dictionnaire général ne fournit aucune donnée positive sur la situation en langue des mots dont il traite » (WAGNER, 1967 : 151-152). La démarche méthodologique retenue a pour conséquence d’assigner maintes fois le premier rang dans la généalogie des sens à une valeur dont la fréquence d’emploi s’était raréfiée ou avait considérablement vieilli dans le discours contemporain. Mais cette démarche ne trahit pas l’histoire et WAGNER est sévère à l’égard des auteurs lorsqu’il soutient que l’idéal que devrait viser un DGM est du tout opposé au dessein de HATZFELD, DARMESTETER et THOMAS en ce qu’il « consiste à décrire un état réel, concret, au sein duquel les relations de terme à terme, et pour un terme, d’emploi à emploi, ne sont forcément réglées ni par l’étymologie ni par la logique » (WAGNER, 1967 : 152).

Emblème de la nouvelle lexicographie vingtièmiste, le DG « pourtant bien accueilli, ne supplantera pas, dans la réaction puriste des années 90, le conservatisme philologique de Littré » (BERGOUGNIOUX, 1986 : 119). Il est vrai que la norme du

Littré était plus explicite, plus affirmée. Le DG fut peut-être un dictionnaire trop parfait et qui fut victime de sa scientificité, un livre des mots un peu trop déshumanisé aux yeux d’un public principalement constitué d’apprenants intéressés par la langue vivante.

3.3. Le Petit Larousse illustré (1905)

Le coup d’envoi du petit dictionnaire monovolume maniable et aisément (trans)portable est donné par Pierre LAROUSSE en 1856, du moins pour la période moderne (pour l’époque plus ancienne, v. QUEMADA, 1967 : 250-262). LAROUSSE publie alors le Nouveau Dictionnaire de la langue française (NDLF) dont la vocation est plurielle, comme l’indique le sous-titre de l’édition de 1869 : Quatre dictionnaires en un seul. Cette même année 1869 —certaines sources indiquent 1879!—, le NDLF devient le Dictionnaire complet de la langue française (DCLF). Il s’ornera d’illustrations à partir de 1878. L’insertion de vignettes est une nouveauté d’importance sur quatre plans ou moins : le domaine éditorial, le domaine didactique, le domaine sémiotique et le domaine méthodologique (REY, 1990 : 1822). Sous l’angle social et sous l’angle pédagogique, le NDLF « inaugure une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe l’“école et la nation” » (REY, 1987 : 8). En 1879, il sera mis en harmonie avec la septième édition du DAF.

Claude AUGÉ a dirigé la rédaction du Nouveau Larousse illustré (NU), qui fut publié en sept volumes de 1897 à 1904 et qu’un supplément prolongera en 1907. Mais sa plus grande aventure, ce fut l’importante série de dictionnaires de dimensions réduites dont il eut la responsabilité, comme le Dictionnaire complet illustré (DCI), créé et réalisé en 1889 et qui, renouvelant et modernisant la formule instaurée par LAROUSSE avec le NDLF et le DCLF, devint, en 1905 [1906], le Petit Larousse illustré (PLI).

Dans l’intervalle, entre le milieu et la fin du XIXe siècle, le marché du dictionnaire monovolume à vocation scolaire fut très actif. Il se partageait entre plusieurs ouvrages louables, comme le « Bénard » (1863), le « Gazier » (1887), le petit « Larive et Fleury » (1901), sans parler du « Littré-Beaujean » (1874), qui est cependant de nature quelque peu différente (REY, 1986 : 644-645 n. 9; 1990 : 1824).

Lorsque le PLI proprement dit naît le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est foisonnant. Son apparition n’est donc pas un événement extraordinaire. Dès son arrivée sur le marché, il offre une allure prospective qui le caractérise puisqu’il porte deux dates, celle de l’année de sa sortie : 1905, et celle de l’année qui suit sa publication : 1906. Outre le titre se répartissant sur trois lignes, la première édition ordinaire porte déjà sur sa couverture brique les insignes célèbres que sont la semeuse d’Eugène GRASSET, gravée en pleine page, la devise « Je sème à tout vent » et quelques indications sur le contenu de l’ouvrage : 5 800 gravures, 130 tableaux, 120 cartes. Le volume a sensiblement les mêmes structures que ses prédécesseurs de la même lignée généalogique que sont le NDLF, le DCLF et le DCI : une section pour les noms communs, une section pour les noms propres et les rituelles pages roses répertoriant les locutions latines et étrangères. André RÉTIF, l’historien et archiviste laroussien, a estimé qu’entre 1905 et 1975, le PLI s’était diffusé à plus de 30 millions d’exemplaires dans la francophonie et ailleurs (1975 : 308).

En 1924, le PLI devient le Nouveau Petit Larousse illustré. Ce sera la première d’une série de refontes régulières. En effet, après 1905, plusieurs remaniements mineurs ou appréciables ont chaque fois remis le PLI au goût du jour, l’adaptant à la modernité du temps, mais sans oblitérer sa nature première. Les remises à niveau importantes ont eu lieu en 1924, 1935, 1948, 1952, 1959, 1968, 1981 et 1989.

Avec le PLI, Claude AUGÉ perfectionne, plus qu’il ne l’invente, la formule moderne du dictionnaire d’usage et du dictionnaire à tiroirs multiples. Fonçant vers l’avenir, plutôt que de prêcher sur les vertus du passé, il établit les grandes articulations d’un dictionnaire à l’esprit résolument moderniste. Cinq aspects méritent d’être remémorés : l’importance de l’« usualité » des mots, de leur aspect vivant et contemporain; la présence des terminologies modernes; des articles brefs, clairs et informatifs; les développements encyclopédiques; l’iconographie.

Le PLI est le fruit des préoccupations pédagogiques ayant toujours animé son lointain concepteur. Il synthétise, perfectionne et enrichit ses prédécesseurs patrilinéaires. Sa nomenclature est normative, tout en étant accueillante à quelques néologismes. Dans les articles, les lexicographes ont revu les rubriques, reformulant au besoin les définitions, corrigeant et précisant, actualisant ce qui le nécessitait, ajoutant des informations relatives aux synonymes, aux antonymes, à l’étymologie, etc.

Destiné à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école » (REY, 1990 : 1821), le PLI devient rapidement le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (REY, 1986 : 638) dont chaque article forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du NDLF : Quatre dictionnaires en un seul.

Malgré des mutations périodiques, chaque édition du dictionnaire demeure fondamentalement synchronique, comme les recueils de l’Académie. Le PLI entretient une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, européenne en priorité. Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle, toutes générations et toutes classes sociales confondues. Les autres dictionnaires le côtoient, l’accompagnent, l’entourent, mais ils ne le supplantent pas.

4. Conclusion : la République des dictionnaires

Outre la domination tous azimuts de la production laroussienne au cours de la période 1878-1932, la lexicographie est marquée par une seule œuvre révolutionnaire en matière de DGM, le Dictionnaire général. En comparaison avec celui-ci, les six volumes du Dictionnaire des dictionnaires apparaissent comme l’accomplissement d’un compilateur, d’un glossateur, comme un répertoire plus fade mais à la nomenclature extensive, comme un bon magasin d’exemples, malheureusement dépourvus de références, mais dont le mérite premier est d’être souvent contemporains du dictionnaire. Le DD restera aussi dans l’histoire des dictionnaires comme le premier témoignage sérieux de la fragmentation lexicale du français et comme le dernier grand dictionnaire universel, catégorie qu’avait ouverte le grand FURETIÈRE.

Pierre LAROUSSE et son successeur Claude AUGÉ ont établi l’ère des dictionnaires de masse, des dictionnaires usuels. L’objet même du dictionnaire est socialisé, il devient un bien matériel et intellectuel accessible à tous les individus forgeant une société, un bien indispensable dans chaque foyer. Il devient également un livre de connaissance, un outil de référence et un manuel scolaire. La vision pédagogique et didactique, dont le but essentiel est la connaissance des choses et des faits, s’oppose à une attitude descriptive et normative prenant exclusivement en considération la langue envisagée uniquement pour elle-même (HATZFELD, après l’Académie). Il est un fait avéré qu’un « courant constant emporte les dictionnaires français de la pédagogie du “bon usage” et du réglage de la norme —reflet dans les mots d’une politique centralisatrice— à la maîtrise des choses » (REY, 1986 : 630).

La formule du dictionnaire moderne est générée et sa symbolique est branchement sociale. Désormais, le dictionnaire fait partie des mutations nouvelles enclenchées en littérature et dans le monde intellectuel français après 1870. De fait, « la mise en œuvre d’un projet didactique national, de l’école maternelle à l’université » (REY, 1990 : 1819) ouvre toute grande la porte à l’aventure dictionnairique. L’invention du PLI adhère parfaitement à cette œuvre d’enseignement et de formation mise de l’avant par les décideurs de la IIIe République. Elle la pérennisera.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe voient une métamorphose et un renouvellement rapides des méthodes et des pratiques lexicographiques. Le monde est en changement et les premières traces d’interdisciplinarité pointent et influencent directement les dictionnaristes, tandis que le préstructuralisme est déjà en germe. Diverses formules de dictionnaires sont affinées, modernisées ou tout simplement inventées : le dictionnaire binaire associant la langue et l’encyclopédie poursuit la tradition du répertoire universel, le petit dictionnaire monovolume scolaire et familial jaillit de l’imagination laroussienne, le dictionnaire linguistique asseoit le rapprochement entre la sémantique et la lexicographie dans le DG, le Guérin explore les régions linguistiques du français et il préfigure la francophonie. Entre 1878 et 1932, la lexicographie française est tributaire de trois dictionnaires phares qui, chacun à leur manière, illustrent l’accroissement du savoir-faire lexicographique : le DD, le DG et le PLI. En recourant à une méthode spécifique, chacun d’eux perfectionnait pour le français moderne l’une des trois orientations les plus productives du « trivium » lexicographique que les prototypes de Pierre RICHELET, d’Antoine FURETIÈRE et de l’Académie avaient entrepris d’instituer deux siècles auparavant.

Le dictionnaire, quel qu’il soit et indépendamment de sa valeur scientifique, offre sur l’époque à laquelle il a été élaboré de multiples témoignages langagiers et sociaux tous plus précieux les uns que les autres. Ce qu’on recherche dans ces recueils finalement, et au-delà du réflexe premier qui est d’ordre langagier, « c’est l’épaisseur du temps, sa palpitation partout présente en chaque mot, en chaque syllabe » (CLARO, 1993 : 15). Chacun à leur manière, les musées des mots visités et explorés ci-dessus font revivre ce temps du siècle des dictionnaires, ce temps d’une culture socialisée, laïcisée et démocratisée prête à s’épanouir sur un nouveau siècle. Celui-ci sera dominé par la science et par la technologie qui révolutionneront à leur tour les nouveaux dictionnaires et les propulseront dans la galaxie de la culture technicienne informatique.

Bibliographie

1. Linguistique

2. Dictionnaires

L’astérisque (*) signifie que les informations n’ont pu être complétées faute de documentation de première main. Il arrive en effet que les sources bibliographiques soient incomplètes ou qu’elles se contredisent. Comme je n’ai pas pu vérifier les originaux, notamment les paginations, je laisse l’information en blanc.

Abstract (anglais)

This article provides a brief survey of the social, scientific and epistemological framework within which French dictionaries were compiled between the late nineteenth and early twentieth centuries. It begins and ends with the seventh and eighth editions of the Dictionnaire de l’Académie française, respectively. However, the study is not restricted solely to the work of the “Immortels”, since it centres on the genesis of three dictionaries ; namely, the Dictionnaire des dictionnaires, the Dictionnaire général and the Petit Larousse illustré. Although the aims and objectives of these works are completely different, they have nonetheless contributed significantly to the development of modern lexicography.

L’aménagement du lexique spécialisé dans le dictionnaire de langue. Du prélexicographique au microstructurel

1. Les mots et les termes

La terminologie et la terminographie sont souvent comparées ou opposées à la lexicologie et à la lexicographie. Parfois même, on a tendance à les confondre, à les fusionner parce que l’on n’est pas convaincu qu’il existe une véritable dichotomie entre elles étant donné que leur objet est similaire : l’étude des unités lexicales et leur mise en cage dans des dictionnaires. Il arrive fréquemment que les linguistes subordonnent les langues de spécialité (LSP) à la langue générale (LG) en stipulant que la terminologie n’est qu’une composante de la lexicologie/-graphie. « La terminologie, en tant que collection de termes particuliers à un domaine d’activité, constitue un aspect de la lexicographie » (Guilbert, 1977 : V-l). Pourtant, toutes ces disciplines ont chacune leurs spécificités. Au plan fonctionnel, les objectifs de la lexicologie/-graphie et ceux de la terminologie/-graphie diffèrent sous plusieurs angles. L’une de ces distinctions est notée par Riggs : « Lexicography has the primary aim of helping readers interpret texts, whereas terminology aims to help writers produce texts » (1989 : 90). Aux fins de cette contribution, on conviendra que la terminologie et la terminographie renvoient aux discours thématiques sur les savoirs d’experts —les LSP— tandis que la lexicologie et la lexicographie ressortissent à la langue générale. Dans le premier cas, il sera question des termes, dans le second, des mots. L’ensemble des mots et l’ensemble des termes s’associent pour fédérer le lexique total d’une langue (voir le tableau 1).

Il est utile également de rappeler qu’au cours de son activité consignatrice, le lexicographe traite des unités lexicales pour lesquelles il dessine un profil linguistique relativement exhaustif sous la forme d’une série d’énoncés insérés dans des rubriques qui modèlent la microstructure d’un dictionnaire : graphie, prononciation, catégorie lexico-grammaticale, étymologie, datation, sens, relations morphosémantiques, labellisations (technolectales, sociales, temporelles...), etc. Dans ce type de dictionnaire, les auteurs ne proposent « qu’une certaine information sur la langue elle-même, jusque dans les définitions des termes scientifiques et techniques considérés comme intégrés à un lexique commun » (Guilbert, 1977 : V-4). Par opposition, le terminographe explicite des concepts qu’il range en relation les uns avec les autres et auxquels sont rattachées des dénominations. Les rubriques d’une microstructure terminographique sont très réduites et centrées sur le signifié du terme —la fameuse notion— qui, en tant qu’entrée, « est un signe de renvoi à la réalité désignée » (Guilbert, 1977 : V-4). Dès le départ, le généraliste travaille sur un lexique ouvert, infini, qu’il ramène à un circuit limité, la nomenclature, tandis que le spécialiste des terminologies œuvre en structure close dès l’origine : il doit répertorier l’ensemble du vocabulaire d’un seul secteur de la connaissance (nomenclature fermée), à l’exclusion de tout autre. En lexicographie, les définitions ne se répondent pas nécessairement les unes les autres, à l’exception des familles morphologiques pour lesquelles la définition relationnelle est privilégiée. En terminologie, les énoncés définitionnels sont tous ordonnés suivant un plan de classement —dit réseau notionnel— lui-même élaboré à partir de ce qu’il est convenu de dénommer arbre de domaine. C’est pour cela que l’on enseigne traditionnellement que la lexicographie procède de la démarche sémasiologique alors que l’onomasiologie caractérise la terminographie (voir Riggs, 1989 : 89).

Ces dichotomies pratiques et fonctionnelles étant posées, il faut admettre que du point de vue scientifique les compartimentations n’ont pour finalité que de faciliter les analyses et de favoriser des classements. Dans la réalité discursive, il n’est guère aisé de séparer les deux blocs, car les frontières entre l’un et l’autre sont loin d’être étanches. Au contraire, les interactions sont constantes et les influences réciproques. Un nombre considérable de mots sont métamorphosés en termes lorsqu’ils acquièrent des emplois inédits et rejoignent les contingents lexicaux spécialisés. Des mots comme charme, étrangeté, couleur, cimetière, frileux, appeler, sauvegarder se sont enrichis d’un sémantisme professionnel qui les a rendus opérationnels en physique des particules pour les trois premiers, dans le domaine des déchets atomiques pour le quatrième, tandis que frileux s’est greffé au vocabulaire boursier et que les deux derniers font escale en informatique. En métalangage des LSP, on dit que ces mots se sont terminologisés. Selon la théorie de la terminologie, ils se sont par le fait même homonymisés. En revanche, des termes peuvent dériver vers la langue générale où leur usage se banalisera : par exemple interface, bonus, taxer, aseptisé, fusible, qui ont acquis des sens courants métaphoriques ou figurés à partir de leur domaine d’origine : l’informatique, les assurances, les impôts, la médecine, l’électricité.

S’il paraît évident de rapprocher la physique des quanta ou la cybernétique des domaines de la connaissance hyperspécialisée et dont le vocabulaire est si marqué qu’il est facilement identifiable au vaste champ des LSP, s’il paraît assez évident de rattacher le vocabulaire des sentiments à la langue commune, il existe des sphères du savoir qui chevauchent les terminologies et la langue usuelle. Il en va ainsi des domaines comme ceux du vêtement, de l’alimentation, de la culture (cinéma, littérature, arts visuels, etc.) et des sports qui forment aussi des sous-systèmes spécialisés de la langue. Pourtant, une partie de leur vocabulaire est diffusée dans l’usage qui ne relève pas des niveaux d’emploi socioprofessionnels. Au surplus, des vocabulaires établis ou récents réservés à l’apanage des experts sortent rapidement du cercle étroit de la spécialisation pour s’enraciner, en tout ou en partie, dans la langue quotidienne. Le public n’ignore plus les termes de l’informatique comme logiciel, puce, mémoire vive, disque rigide, disque laser, disque optique compact, (macro)instruction. Aujourd’hui, il semblerait presque aberrant de rappeler leur provenance et leur statut professionnels. Les lexicographes doivent absolument récupérer ces vocables et les traiter dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM) ou dictionnaires de langue (DL) car ils relèvent de la cohorte de connaissances et d’échanges spécialisés qui rejoignent maintenant le grand public.

2. La terminologie

Pour les besoins de cette contribution, le terme terminologie s’entendra de l’ensemble des termes techniques, scientifiques ou autrement spécialisés qui caractérisent une sphère d’activité définie du savoir humain à une époque donnée, étant entendu qu’une terminologie fonctionnelle est forcément captive d’une synchronie assez étroite. Comme corollaire, on posera que tout champ de la connaissance est doté d’une terminologie et que ces ensembles peuvent être l’objet d’une dictionnarisation. Pour mémoire, il faut rappeler le caractère polysémique de l’unité terminologie. Outre l’acception signalée ci-dessus, elle désigne l’étude théorique des LSP, un type particulier de dictionnaire spécialisé, l’ensemble des termes ou mots employés par une personne et, enfin, un ensemble d’activités pratiques relatives aux méthodes de collecte et de traitement des unités lexicales spécialisées —dénommé aussi terminographie. « L’apparition de la polysémie au sein même de la terminologie ne fait que traduire la poussée créatrice représentée par l’évolution de la science et de la technique » (Guilbert, 1977 : V-3). Dans l’optique définie en premier lieu, il est bien clair que les terminologies ne constituent pas un ou des lexiques détachés de l’ensemble de la langue. Elles forment un catalogue de sous-ensembles qui participent à un tout, comme le fait voir le tableau suivant :

Tableau 1
Tableau qui illustre les liens entre la langue générale et les langues de spécialité.

Selon celte conception ou répartition, on statuera qu’il y a moins de mots que de termes. Dans le tableau, la zone commune aux LSP et à la LG est occupée par les mots outils, les mots grammaticaux, les éléments de formation, etc. Les dictionnaires usuels répercutent cette vision du lexique global puisqu’ils consignent toutes les catégories de « mots ». En théorie, le programme du lexicographe l’astreint à ne délaisser aucun mot courant comme beauté, bien, enfant, travail, tout comme il ne peut négliger volontairement les mots outils à, de, pour, tout. Quant à l’intégration des éléments morphologiques, la politique varie considérablement d’un dictionnaire à l’autre. En situation concrète, on se heurte cependant à l’impossible description exhaustive du lexique en raison même du caractère foncièrement ouvert du vocabulaire, de sa mouvance permanente et de la physionomie des « mots » appelés à configurer une nomenclature (voir Rey-Debove, 1971 : 86-110). Lorsqu’il est placé devant la masse des LSP, le rédacteur doit procéder à une sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux —c’est ce qu’indiquent les pointillés dans le tableau. Le programme même du DGM interdit au dictionnariste un traitement exhaustif et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer (voir Rey-Debove, 1971 : 94 et Callebaut, 1983 : 41-43). Il n’est donc « ni réalisable ni même souhaitable de répertorier les dizaines de milliers de termes techniques ou scientifiques des vocabulaires thématiques » (Callebaut, 1983 : 36). Rares seront donc les terminologies complètes enregistrées dans un DL. Ce qui est lexicographié n’est pas soumis à un traitement basé sur une démarche onomasiologique, modalité tout à fait obligatoire en terminographie. Le DGM recourt à la description purement sémasiologique même lorsqu’il décrit des vocabulaires référentiels, quoique l’on puisse nuancer quelque peu cette observation. À l’opposé, le dictionnaire terminologique laisse en rade la panoplie des mots grammaticaux et les éléments de formation car ces unités ne représentent pas des notions hiérarchisables. Si elles ont leur utilité au plan du fonctionnement morphosyntaxique, elles n’ont guère d’impact en tant que membre d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Partout, toujours, tout est affaire de choix, d’aménagement.

Le rôle polyvalent du répertoire d’unités lexicales qui scrute à la fois la langue commune et certains usages terminologiques échappe à bien des consulteurs tant l’amalgame paraît parfait. Un simple regard sur l’histoire de la lexicographie montre bien que les dictionnaires compilent et décrivent des termes depuis des siècles. Il n’a pas fallu attendre la stabilisation et le développement de la terminologie comme discipline autonome au sein de la linguistique pour puiser au réservoir des technolectes et pour les aménager lexicographiquement. Les plus anciens dictionnaires du français cataloguent une foule de termes. Dès le XVIe siècle, Robert Estienne consacre des articles aux termes de justice et de droit. Dans la deuxième édition de son dictionnaire (1549), il tient compte des recommandations de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539), l’une des premières lois linguistiques, qui oblige les tribunaux à rendre la justice en français, et il y aménage les terminologies idoines. Nicot, Richelet, Furetière, Corneille, l’Académie, Littré, Larousse et tous leurs successeurs font de même au cours des grandes époques subséquentes. Mais avant la fin du XVIIe siècle, aucune codification réelle n’existe; le phénomène est bien amorcé —Estienne, Nicot— mais il demeure fragmentaire, non programmatique (voir Rey, 1990c : 18-23). Richelet fut le premier à greffer régulièrement un indicatif de domaine aux termes et emplois spéciaux, mais c’est à Furetière qu’on doit « un début de systématisation d’emploi » (Quemada, 1967 : 306). Mais ce n’est que depuis Littré que la lexicographie générale est entrée dans l’ère de la démocratisation des savoirs et qu’elle cherche à en faire connaître plus largement les éléments les plus méritants (voir Mazière, 1981 et Rey, 1990b). Il y a donc plusieurs siècles que les LSP font corps avec la LG dans les macrostructures des DL et qu’elle sont méthodologiquement codifiées dans la microstructure. Même si, en apparence, les DGM « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey, 1985 : 5). À cela s’additionne une série d’objectifs et de dispositifs à but pédagogique et/ou didactique, une perspective normative y étant filigranée.

3. Aventure dans le dictionnaire

3.1. Les points de repère prélexicographiques

3.1.1. Le premier indice de la présence des terminologies dans les DGM est sans contredit le discours que tient le lexicographe sur la nomenclature et son traitement. Dans le PR 1990, il est stipulé : « On trouvera ici tous les termes courants du français contemporain et les très nombreux mots techniques, scientifiques ou spéciaux indispensables à l’expression de la pensée moderne » (Rey, 1990a : x) —c’est moi qui souligne; à noter aussi que dans la citation, terme et mot sont employés à la manière d’un chiasme par rapport à leur sens en terminologie. La justification de ce choix repose sur le fait que les technolectalismes « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey, 1990a : x). Les responsables rédacteurs constatent que la langue générale est de plus en plus colorée par les métaphores techniques dont le nombre augmente sans cesse sous l’influence envahissante des nouveautés conceptuelles. Les opinions exprimées par Alain Rey prévalent pour toutes les entreprises lexicographiques et pour tous les sous-types de dictionnaires de langue. Dans la refonte du PLI 1989, il est précisé que : « La nomenclature de la partie langue a été considérablement enrichie. La nature des ajouts ressortit à des domaines très divers. [...] Fidèle à sa tradition encyclopédique, le Petit Larousse 1989 a intégré, au premier chef, de nombreux termes spécifiques des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (p. 5) —c’est moi qui souligne. Par la suite, ce leitmotiv est demeuré gravé dans chacune des mises à jour annuelles de ce dictionnaire populaire.

3.1.2. Pour le lecteur, le signe le plus immédiatement sensible de l’omniprésence des terminologies dans les dictionnaires est manifestement repérable dans la liste des abréviations. Celles-ci servent à marquer l’usage socioprofessionnel du terme, son appartenance à un niveau de langue particulier, celui des LSP. « Il ne faut jamais oublier que ces abréviations ne concernent que l’usage linguistique, et qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique » (Rey, 1990a : XVII). Il faut entendre ici que des formes comme cyclotron, productique, puce ont rejoint le français de tout le monde. Qu’elles soient bien ou mal comprises, elles s’emploient dans les circonstances quotidiennes du discours habituel. Somme toute, elles ont été versées dans le réservoir normatif.

Un rapide décompte des abréviations relatives aux descripteurs de domaines du PR et commençant par la lettre c montre bien que de très nombreuses sphères de la connaissance sont prises en considération par les dictionnaires, avec comme corollaire que le volume d’unités terminologiques est relativement élevé dans un DGM (voir Mazière, 1981 : 81-85 et Boulanger/L’Homme, 1991). Rey-Debove soutient que dans « un dictionnaire synchronique, c’est essentiellement le lexique thématique qui détermine la longueur de la nomenclature » (1971 : 94). Le lexique général est réputé plus stable. Sur les 39 abréviations de cette tranche, 22 sont en prise directe sur les technolectes. Elles illustrent l’admirable diversité des lexiques spécialisés. Parmi ces 22 domaines, une dizaine sont plutôt étanches et réservés aux experts (ex. chimie, cristallographie, cybernétique) tandis que d’autres ont de nettes incidences sur la vie quotidienne (ex. charcuterie, cinéma, cuisine). La liste des descripteurs préfigure un début de structuration arborescente pour deux domaines, la chimie et la chirurgie, ce qui raffine l’étiquetage technolectal et atteste encore plus la poussée des vocabulaires thématiques dans les DGM.

3.1.3. Une autre trace très apparente de la présence des LSP dans les DGM est certainement l’illustration. Sous toutes ses formes, l’iconographie est en effet le médium idéal pour appuyer la terminologie. L’image renforce toujours une définition; elle peut même s’y substituer avec profit. C’est ce que l’on appelle la définition ostensive. Le PU est sans aucun doute le dictionnaire le plus connu qui recourt à l’illustration pour compléter les rubriques des articles. Dans le PLI 1992, il y a 3 600 illustrations, soit une moyenne d’une représentation iconographique pour 23 articles, puisque la nomenclature totale avoisine 83 500 entrées (noms communs et noms propres). —Il n’a pas été possible de compiler des statistiques pour la seule partie langue du dictionnaire.— Les illustrations peuvent jouer en outre un rôle très polyvalent puisque chacune peut représenter plusieurs concepts qui s’associent pour former un nouveau concept. Leur valeur concrète plaide également en faveur des vocabulaires de spécialité (voir les illustrations cœur, déclinaison et orchestre tirées du PU 1992 et reproduites en annexe).

3.2. L’article ou la microstructure

Il faut analyser l’organisation interne de l’article pour percevoir adéquatement le traitement réservé aux terminologies. Outre le marquage des termes par le recours aux étiquettes de spécialisation, auquel il vient d’être brièvement fait allusion, il faut examiner la physionomie même de la microstructure et des rubriques qui véhiculent l’information technico-scientifique.

3.2.1. L’article se déroule ordinairement suivant un plan linéaire qui va du général au particulier, c’est-à-dire des acceptions les plus courantes aux sens les plus spécialisés, dans le cas des entrées à valeur polysémique. Les entrées monosémiques ou qui n’ont aucune résonance en LG ne sont évidemment pas soumises à ce processus. Cependant, il est bien démontré que les articles monosémiques sont davantage relatifs aux termes plutôt qu’aux mots. Une page du PR choisie au hasard (p. 777 : feutre à ficaire) livre quelques résultats intéressants. Sur 39 articles, 31 sont monosémiques parmi lesquels 26 s’apparentent à un titre ou à un autre aux LSP seules, les 5 qui restent relèvent de la langue ordinaire. Les articles bi- ou polysémiques sont au nombre de 7 dont 2 réfèrent à la LG (fi et fiasco). Il reste un élément de formation : fibro-.

3.2.2. Comme toutes les autres marques, la marque technolectale se situe au plan strictement linguistique. Elle renvoie explicitement à un registre d’emploi et non pas à une structuration arborescente qui classe les unités lexicales suivant un plan notionnel ou onomasiologique comme cela se fait habituellement dans les dictionnaires terminologiques. À la page 777 du PR, les marques de renforcement socioprofessionnelles servent d’ouverture à la définition de 12 des 26 termes monosémiques. Certaines terminologies captives étant manifestement plus imperméables au public visé, il faut les baliser. C’est le rôle que jouent les descripteurs abrégés; ils guident le lecteur vers des circonstances de discours professionnels bien précises (ex. fiat) ou plus ou moins spécifiées (ex. fiable). La séquence de 39 articles étudiée ici recense 17 abréviations référentielles illustrant 9 domaines. Plusieurs d’entre elles ont donc plus d’une occurrence : anat., biochim., méd. (3), pathol., physiol. (2), psycho., sc., tech. (6), vétér. (voir Boulanger, 1988 et Boulanger/L’Homme, 1991). Autrement dit, même s’il se préoccupe de terminologie, le dictionnaire général ne reflète que la seule norme sociale généralisée et le seul usage social banalisé, répandu ou supposé tel. Dans ce type d’ouvrage, la distinction entre les mots et les termes n’a apparemment pas lieu d’être. C’est par l’étiquetage, le marquage des domaines d’emploi que le lecteur est mis sur la piste des sous-codes thématiques de la langue. Simultanément, derrière le catalogue des motifs référentiels, résonne l’écho de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint, 1981 : 81).

3.2.3. La définition constitue l’aboutissement ultime du travail lexicographique et terminographique. La plupart des énoncés définitionnels des termes figurant dans les DG s’inspirent du schéma aristotélicien qui recourt au genre prochain et aux différences spécifiques, c’est-à-dire la détermination des traits distinctifs, chacun correspondant à un sème chez les linguistes-lexicologues et à un caractère chez les logiciens. Dans les DGM, la définition demeure cependant une opération métalinguistique —tel mot signifie telle chose—, contrairement à la définition des DT qui stipule que telle notion est telle chose par rapport à telle autre (voir Guilbert, 1977 : V-4 et Callebaut, 1983 : 45-48).

Le contenu terminologique des définitions est cautionné également par la révision de plus en plus fréquente qui est confiée à des spécialistes. Cette précaution tend à se généraliser en raison du grand nombre de domaines de haute technologie portés à la connaissance du public. Dans le PR, la « description systématique par des spécialistes confirmés et éminents a permis d’éliminer certaines faiblesses terminologiques, communes dans les dictionnaires de langue les plus renommés » (Rey, 1990a : XVIII). Cette remarque signifie que, selon des critères terminologiques sacrés, la notion se profile derrière le signifié et qu’elle est d’autant mieux circonscrite qu’un professionnel s’en porte garant. Sur la base de ces constats, on peut extrapoler que plus le nombre de domaines nouveaux augmentera, que plus les domaines anciens se fragmenteront (ex. informatique micro-informatique), plus la lexicographie générale fera appel à des experts pour superviser les définitions.

3.2.3. Une autre manifestation de la présence des terminologies dans le dictionnaire, remontant tout au plus à une quinzaine d’années, est la prise en compte des officialismes, à savoir des termes ayant fait l’objet de décisions de normalisation ou de recommandation de la part des commissions ministérielles de terminologie (voir Boulanger, 1989a et 1989b). Ces termes ou groupes de termes sont partagés en de multiples champs d’activité et tous les dictionnaires de langue en capturent une quantité plus ou moins importante. Ils sont souvent repérables grâce au label qui les identifie et par un discours métalexicographique ou métaprescriptif qui s’est créé autour du phénomène (ex. recommander, préconiser, conseiller). Le message codé est l’œuvre du rédacteur du dictionnaire qui veut discourir sur le phénomène de l’officialisation des unités lexicales. Dans la majorité des cas, la formule signalant une intervention renvoie explicitement à l’autorité qui détient le mandat de normalisation. Ce procédé permet aux dictionnaires de protéger leur neutralité, leur objectivité apparente, de se distancer devant un indicatif qui est nommément prescriptif et qu’ils ne revendiquent pas directement. Ils ne s’en disent que les truchements. De cette manière, le lexicographe conserve une certaine latitude, un semblant de liberté puisqu’il se réserve toujours la prérogative de sélectionner la nomenclature. Son idéologie personnelle est alors préservée, du moins dans une certaine mesure, car le dictionnariste est aussi lié au commerce des mots en ce sens qu’aujourd’hui il ne peut pas tout écarter des décisions interventionnistes puisque tous les dictionnaires concurrents en consignent à un titre ou à un autre. L’interventionnisme étatique semble présenter une facette contraignante pour la lexicographie. En réalité, cette obligation est retournée à l’avantage des éditeurs de dictionnaires qui la sertissent dans l’écrin commercial que constituent des discours d’ouverture comme celui-ci : « Les recommandations de l’Académie française sont mentionnées chaque fois que l’état d’avancement des travaux du Dictionnaire nous le permet. Les recommandations officielles en matière de terminologie, en particulier les équivalents proposés pour les termes techniques d’origine étrangère sont mentionnées chaque fois qu’elles existent » (PLI 1992 : 7). Comme ces unités appartiennent presque toutes aux vocabulaires spécialisés, elles témoignent de la portion importante des LSP dans les dictionnaires usuels (voir Boulanger, 1989a). —Il arrive qu’un organisme intervienne aussi en LG (ex. RALT, 1990 : no 666 expertise). Il faut remarquer cependant que si tous les dictionnaires de langue considèrent les unités entérinées par les autorités linguistiques, ils ne se sentent pas contraints de retenir toutes les décisions prises par ces organismes ni de marquer les formes ou les sens considérés, et cela en dépit des discours commerciaux élaborés sur le sujet. En revanche, il est certain que le fait d’en tenir compte contribue à l’installation ou au maintien des formes cautionnées dans l’usage général (ex. logiciel, baladeur, averse de neige, boeuf mariné).

3.2.5. À l’occasion, on rencontre des esquisses de présentation systématique dans les DGM, notamment dans les réseaux analogiques ou dans les développements encyclopédiques d’autres dictionnaires. Un coup d’oeil sur l’article élevage (PR) permet de repérer une série de renvois analogiques à apiculture, sériculture, aviculture, héliciculture, mytiliculture et ostréiculture (voir aussi d’autres exemples comme cheval et charpente, ce dernier alignant 89 renvois pour le seul sens 1). Dans d’autres articles, on détectera de véritables arborescences étoffées et la présence d’un vocabulaire quasi exhaustif relatif au mot-adresse (voir les articles agricole, agriculteur, métal et métallurgie du PR reproduits en annexe). Ce procédé du regroupement systématique est fréquent dans certains dictionnaires, notamment dans les ouvrages publiés par les Dictionnaires Le Robert.

3.2.6. La physionomie même des unités lexicales fournit des indices sur leur caractère de mot ou de terme. De nombreuses constructions savantes gréco-latines identifient presque à coup sûr des unités spécialisées. Outre son entrée propre, l’élément macro- réapparaît dans 20 adresses du PR; 18 des 20 définitions sont précédées d’un indice de spécialisation. Seuls macrobiotique et macrocéphale échappent à la règle, alors que macrocosmique est l’unique article à consigner plus d’un sens.

3.2.7. Des statistiques de plus en plus nombreuses démontrent que les technolectes sont formés d’environ 85 % de formes complexes appelées aussi syntagmes. Ces unités n’ont généralement pas accès au statut d’entrée indépendante dans les DL alors que c’est la règle de leur accorder ce privilège dans les DT (voir Boulanger, 1989c et 1989d). C’est en grande partie dans la microstructure, où ils sont fort nombreux, qu’il faut donc aller les cueillir. Pour illustrer le phénomène, voyons l’état de la situation à partir de l’entrée pièce du PR. L’article occupe 97 lignes de texte. On y retrouve 7 sous-entrées parfaitement repérables visuellement : pièce honorable, pièce de terre, pièce d’eau, pièce montée, pièce de monnaie, pièce d’artillerie, pièce de théâtre. De plus, dans les autres rubriques, on répertorie 57 syntagmes dont 43 sont construits à l’aide de l’unité pièce en position initiale, c’est-à-dire en tant que déterminé (ex. pièce de vers, pièces à conviction), ou finale, c’est-à-dire en tant que déterminant (ex. chef de pièce, travail aux pièces). Il n’a pas été tenu compte des phraséologismes comme mettre, tailler en pièces, ni des locutions comme pièce à pièce, tout d’une pièce, ni des composés comme deux-pièces. Les unités complexes logent dans toutes les rubriques mais principalement dans les sous-entrées, les exemples et les définitions. Si leur caractère de cohésion formelle est parfaitement reconnu en terminographie, il n’en va pas nécessairement de même en lexicographie où le lexème simple prime sur le groupe graphique à sens particularisé (voir Rey-Debove, 1971 : 112-118), sauf des exceptions notoires comme chemin de fer, colonne vertébrale, pomme de terre (RDA 1991). Préalablement au concept ou à la chose, le DGM décrit la langue; d’où la nécessité impérative de fractionner le syntagme afin de sélectionner un mot-charnière qui donnera accès au complexe lexical (ex. PR : fer à T, fer à repasser, coup de fer, fer à cheval sont rangés sous fer, rideau de fer et fil de fer figurent respectivement sous rideau et fil, âge de bronze, bronze d’aluminium et poudre de bronze sont à chercher sous bronze). Le choix du mot-pivot n’est pas toujours fondé sur des critères méthodologiques, formels ou sémantiques fiables et réitératifs. L’aléatoire règne souvent en maître dans la jungle syntagmatique même si on décèle parfois une intention de structuration conforme au modèle de la terminographie contemporaine. Mais comme ce n’est pas là l’objectif du DG, ni un principe méthodologique, le consulleur doit s’accommoder de la situation.

Au regard des formes complexes, on retiendra donc qu’environ 1 % d’entre elles ont accès au statut d’entrée, que leur nombre est considérable dans la microstructure des DGM et qu’elles ne font pas l’objet d’un traitement uniforme (voir Boulanger, 1989c et 1989d). Parmi la vingtaine d’ajouts symagmatiques dans le PLI 1990, aucun n’a droit à une entrée libre. Il en va de même pour la douzaine de dénominations complexes nouvelles ayant accédé au PLI 1992.

4. Conclusion

Ce tour d’horizon sur l’aménagement du lexique spécialisé dans les dictionnaires usuels du français ne donne qu’un avant-goût de la réalité (pour l’allemand, voir Kempcke, 1989). Une recherche systématique démontrerait la profondeur du phénomène et son influence sur l’ensemble de la langue ainsi que son poids réel au sein de la lexicographie générale.

Selon différentes estimations, tant pour le français que pour l’anglais, il semblerait que les nomenclatures des dictionnaires incorporent entre 40 % et 50 % de termes (voir Béjoint, 1988 : 354). Cette proportion augmente sensiblement si l’on lient compte des sens, des sous-sens, des sous-entrées, de la composante syntagmatique ainsi que des expressions et locutions. Dans ce cas, ce sont plusieurs milliers de terminologismes qui sont convoqués dans les DGM.

On a bien vu que dans l’article, ce sont les marques de domaine, la définition, les réseaux analogiques, les officialismes et les termes complexes qui cernent le mieux les technolectalismes. Il est manifeste que l’enrichissement des indices classificateurs s’associe à un accroissement macrostructurel important du point de vue des technolectes; par ailleurs, un raffinement dans l’étiquetage des sens permet de circonscrire la véritable valeur d’emploi des unités participant des vocabulaires spécialisés (voir Boulanger, 1988 : 296). Ces éléments ne sont pas les seuls qu’il faut signaler. Une étude plus détaillée témoignerait que la terminologie est présente aussi dans d’autres rubriques microstructurelles, notamment dans les exemples et les citations.

Depuis peu, les dictionnaires ont tendance à augmenter leur nomenclature et à allonger leurs articles. Comme la portion du lexique général d’une langue demeure relativement stable, il faut en conclure que c’est la frange spécialisée du lexique qui fournit le plus d’apports nouveaux aux DGM. L’augmentation macro- et microstructurelle favorise clairement les LSP. On peut déduire de certaines observations que la majorité des modifications du type mise à jour apportées au PLI, par exemple, portent sur les vocabulaires socioprofessionnels, ce qui correspond bien à l’évolution de la société en général, notamment dans l’hémisphère Nord. Cette croissance est constante et inéluctable. En outre, si l’on tenait compte des retraits, il est probable que les statistiques en faveur des technolectes seraient encore plus évidentes.

Le parcours que l’on vient de suivre accrédite bien l’idée que les terminologies occupent une place prépondérante dans les dictionnaires usuels et qu’elles ont de plus en plus tendance à rejoindre toutes les couches sociales, à savoir un public élargi et plus averti. Les dictionnaires cherchent à rendre compte de toute la richesse et de l’actualité du français et à fournir une information lexicale la plus complète et la plus adéquate possible, et cela dans tous les domaines de la connaissance, spécifiquement à propos des champs du savoir d’expert ouverts à la nouveauté. « Le PLI 90 est le seul dictionnaire en prise directe avec l’actualité dans tous les domaines » (Publicité de l’éditeur 1990). À l’évidence, les répertoires lexicographiques prennent de plus en plus d’importance en tant que courroie de transmission des discours sur les domaines conceptualisés dans le secteur de la langue usuelle. De fait, l’une des missions essentielles du DGM consiste à aménager, à vulgariser et à diffuser de manière sélective des termes proposés par grappes onomasiologiques aux spécialistes utilisateurs. Avec comme conséquence que le dictionnaire peut contribuer à fixer et à maintenir dans l’usage courant des formes élues d’abord par et pour un public de professionnels. Ce phénomène de banalisation lexicale n’est pas étranger à l’évolution de la société elle-même. Haugen note à propos de l’élaboration des dictionnaires qu’il s’agit là d’une entreprise moderne, qui ne découle pas seulement de l’invention de l’imprimerie, mais qu’elle est également un élément concomitant à la croissance et au développement des États modernes (1985 : 573). De fait, à la conclusion du XXe siècle, le dictionnaire général monolingue répercute plus que jamais l’image et l’emprise de la société et de la culture technologiques et techniciennes sur l’homme. Le dictionnaire et la société perpétuent ainsi leur complicité séculaire et ils témoignent aussi bien de la culture de l’homme que de ses occupations professionnelles qui lui permettent de vivre et d’accumuler des biens matériels.

5. Bibliographie

5.1. Linguistique

5.2. Dictionnaires

6. Annexe

6.1. Iconographie : PLI 1992

Image accompagnant l’article COEUR du PLI 1992. Image accompagnant l’article ORCHESTRE du PLI 1992. Image accompagnant l’article DÉCLINAISON du PLI 1992.

6.2. Articles du PR 1990

Article AGRICOLE et AGRICULTEUR du PR 1990. Article MÉTAL, AUX du PR 1990. Article MÉTALLURGIE du PR 1990.

La cartographie lexicographique des avis officiels

1. Introduction

L’un des aspects récents et peu explorés de la lexicographie française contemporaine concerne les rapports que les dictionnaires généraux monolingues (DGM) entretiennent avec les avis officiels de recommandation et de normalisation issus des travaux des commissions ministérielles de terminologie françaises et québécoises. De prime abord, les avis sont destinés à des groupes de spécialistes appelés à manipuler des vocabulaires spécifiques au cours de leurs activités professionnelles. Dès le moment où les lexicographes généralistes les prennent en charge, le public destinataire des DGM les consulte; à tout le moins, il les a sous les yeux lorsqu’il ouvre un dictionnaire.

Trois concepts doivent être circonscrits pour saisir pleinement le cheminement des unités lexicales cautionnées qui, au sortir des officines d’État, sont récupérées ou non par les dictionnaires de langue. Il s’agit des concepts de « politique linguistique », d’« aménagement linguistique » et d’« avis officiel ».

Une politique linguistique est une décision d’ordre législatif qui concrétise l’intérét de l’État pour le domaine de la langue. Cet intérêt est largement répandu dans le monde contemporain. Une étude récente montre que plus de la moitié des États souverains du monde sont intervenus dans le champ langagier et plus particulièrement dans le secteur de l’affichage (voir Leclerc 1988). L’aménagement linguistique est un processus d’intervention étatique volontaire en vue de planifier et de modeler le changement linguistique dans une société. L’un des objectifs de l’aménagement est de façonner la langue elle-même, soit en la décrivant, soit en l’enrichissant du point de vue lexical. Les manifestations de la standardisation et de la description de la langue trouvent leur accomplissement dans le dictionnaire et la grammaire. L’intervention dans les langues de spécialité (LSP) est dite aménagement terminologique. Enfin l’avis officiel est un document de nature institutionnelle, émanant d’une autorité mandatée pour intervenir dans la langue, et portant à la connaissance du public et des usagers les décisions prises à l’égard d’un terme, d’un groupe de termes, d’un plus vaste ensemble d’unités, un dictionnaire terminologique par exemple, etc. Avant d’être relayés par divers canaux médiatiques et de parvenir au catalogue des mots du dictionnaire, les avis des commissions ministérielles françaises ou québécoises sont d’abord publiés dans les organes parlementaires de chaque État (Journal officiel en France et Gazette officielle du Québec). Outre l’ensemble des décisions, le terme avis officiel désigne chacune des unités qui est l’objet d’une sanction de normalisation ou de recommandation.

L’activité étatique et gouvernementale déployée autour de ces trois différents axes interventionnistes a des répercussions de plus en plus visibles et tangibles dans les DGM. Depuis une quinzaine d’années, en effet, les répertoires lexicaux prennent une importance accrue en tant que courroie de transmission des décisions ministérielles à caractère technolectal. De fait, l’une des missions du dictionnaire consiste à banaliser l’usage des termes entérinés par des autorités. Avec comme conséquence, que le dictionnaire peut contribuer à installer ou à maintenir dans l’usage des formes élues par le groupe socioprofessionnel responsable de l’intervention (ex. logiciel, matériel, listage, didacticiel, sortant). Ceci ne signifie nullement que des formes jugées comme étant répréhensibles ou à remplacer n’ont plus de vigueur ou d’adeptes dans certaines circonstances du discours, y inclus le discours lexicographique lui-même. Voir par exemple la définition de donnée (Annexe 6.1) dans le GRLF qui maintient la forme digitale alors qu’à l’article digital du même dictionnaire il est dit « Rem. On recommande officiellement l’adj. numérique pour remplacer cet anglicisme, qui crée en français des confusions avec 1. digital [...]. »

Le dictionnaire a depuis belle lurette la responsabilité de véhiculer le bon usage et une certaine vision de la norme. Depuis l’origine de la lexicographie française, les rédacteurs de dictionnaires sont sans cesse à l’écoute de ceux qui font la langue, qu’il s’agisse de personnes, de groupes ou d’institutions. Cela fait partie de la nature du dictionnaire, de sa vocation, de son aspect captif. Quant aux commissions ministérielles de terminologie, elles constituent des académies modernes dont les travaux méritent un coup d’oeil circonstancié afin de faire le point sur leur impact dans le public général.

La normalisation organisée, institutionnalisée, planifiée remonte à un peu plus d’une quinzaine d’années. La mise en activité des mécanismes français et québécois d’interventions ministérielles date respectivement de 1972 pour la France et de 1978 pour le Québec. Les premiers décrets de normalisation figurent au Journal officiel français du 18 janvier 1973 tandis que les premiers avis de l’Office de la langue française sont diffusés par la Gazette officielle du Québec le 26 mai 1979.

À partir de 1975, les officialismes sont introduits dans les dictionnaires de langue. Depuis leur nombre augmente régulièrement. L’exemple des répertoires pionniers (Lexis et Petit Robert) gagne maintenant toutes les entreprises lexicographiques et toutes les catégories de dictionnaires de langue : les dictionnaires pour les enfants (Dictionnaire CEC jeunesse), les dictionnaires pour les collégiens (Micro-Robert) et les grands dictionnaires (GRLF). Les formes lexicales estampillées, sanctionnées viennent manifestement perturber la macrostructure et plus visiblement encore la microstructure des DGM. Elles offrent aux lexicographes un nouveau réservoir dans lequel ils peuvent puiser des entrées nouvelles tout comme elles requièrent un traitement adéquat dans l’article, au même titre que l’étymologie, le réseau analogique, les citations, quand il y a lieu.

2. Les discours dictionnairiques

Les attitudes des lexicographes envers les avis officiels se répercutent dans deux genres de discours dans les dictionnaires : le discours prélexicographique et le discours lexicographique.

2.1 Le discours prélexicographique ou commercial est celui qui se trouve en ouverture des dictionnaires. Il s’agit des préfaces, introductions, présentations, etc. En principe, c’est le lieu où le lexicographe définit ou explique la position de son équipe de rédaction à l’égard des différents types de mots qu’il traite (régionalismes, néologismes, emprunts, notamment les anglicismes, avis officiels, etc.) et les critères de choix qui président à la sélection. Un examen attentif de ces discours dans sept dictionnaires courants, tous parus depuis la fin des années 70, dessine un portrait assez juste de la situation. Des sept ouvrages suivants : GRLF, PR, LEXIS, PLI89, DHLF, DFH et DFP, seuls les quatre premiers se prononcent sur les termes recommandés. J’illustre par les textes du PLI89 et du PR (1986) l’opinion de deux équipes de lexicographes français.

Dans le PLI89, il est stipulé : « Les recommandations de l’Académie française ont été mentionnées chaque fois que l’état d’avancement des travaux du Dictionnaire nous l’a permis. [...] Les recommandations officielles en matière de terminologie ont été mentionnées chaque fois qu’elles existaient » (p. 6). Cette dernière remarque peut s’interpréter de deux manières : les termes recommandés ont tous leur place dans la nomenclature tout en étant affublés de la marque d’officialisation; . les termes recommandés ont leur place dans la nomenclature avec ou sans indice d’officialisation. Dans les faits, aucune des explications ne prévaut, car sur 36 termes du corpus, 31 seulement sont retenus dont S sont marqués (voir le tableau 1).

Dans le PR, il est précisé que : « Le Petit Robert signale les « recommandations officielles » françaises (recomm. offic.), soit sous l’emprunt, soit, lorsqu’elles semblent effectivement en usage, à l’ordre alphabétique. Bulldozer malgré l’existence d’un remplaçant officiel bouteur, demeure dans l’usage; matériel et logiciel concurrencent heureusement hardware et software, que la description ne peut, par ailleurs, négliger. Les termes approuvés par arrêtés ministériels — à partir des arrêtés du 12 janvier 1973 — ont été mentionnés dans le dictionnaire dans la mesure où ils remplaçaient un anglicisme figurant à la nomenclature, et quand leur emploi était effectif, ou probable dans les années à venir. La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (1986, p. XVIII-XIX).

Quant au seul dictionnaire québécois qui aurait pu se prononcer sur le sujet, le DFP, il demeure muet. Sur un total de 21 pages imprimées formant quatre textes différents, il n’est nulle part question des décisions officielles de l’Office de la langue française, ni de ses trois énoncés de politique linguistique portant respectivement sur l’emprunt de formes linguistiques étrangères, sur les québécismes et sur les titres et fonctions au féminin. Pourtant, à l’intérieur des articles du DFP, il est fréquemment question des avis linguistiques et terminologiques de l’OLF (ex. 1 : crédit, sens 7 : « Unité de valeur dans l’enseignement universitaire et collégial. [...] REM. : L’OLF recommande d’employer plutôt unité; ex. 2 : académique, sens 3 : Année académique : temps qui s’écoule entre le début et la fin des classes, des cours. REM. L’OLF recommande de remplacer ce terme par année scolaire ou année universitaire, selon le cas). [Pour un examen plus poussé des discours introductifs, on se reportera à Boulanger 1988c.]

2.2 Le discours lexicographique n’a pas la souplesse du discours d’introduction. Il est plus rigide, plus codé puisqu’il constitue une armature sur laquelle se greffe l’information à transmettre. La grille de synthèse s’est développée et fixée au fil des siècles permettant une présentation des données suivant un ordonnancement bien précis des rubriques. L’ajout d’une information nouvelle, comme celle qui concerne les recommandations ministérielles, peut donc perturber la physionomie séculaire de l’article.

Il est utile de s’arrêter sur quelques brefs constats pour illustrer ce phénomène. Ils procèdent du plus général au plus particulier, sans être exhaustifs.

  1. Tous les dictionnaires de langue récents incorporent un nombre plus ou moins élevé d’avis ou ils marquent du sceau d’officialisation des unités déjà traitées dans les articles.
  2. Aucun répertoire ne catalogue ou n’identifie l’ensemble des unités scrutées par les commissions de terminologie, peu importe l’arrêté en cause.
  3. Un discours codé, c’est-à-dire une terminologie particulière s’est créée pour rendre lexicographiquement compte de l’interventionnisme étatique dans les lexiques spécialisés. À titre d’exemple, voici une série de verbes relevés dans les articles de quelques dictionnaires : recommander, remplacer, préconiser, conseiller, proposer. Ces termes prennent une coloration sémantique axée sur la terminologie lexicographique déjà disponible, comme c’est le cas des unités normaliser, franciser, traduire, également repérées dans les microstructures. Cette terminologie est produite par les lexicographes afin de pouvoir discourir sur le phénomène d’officialisation des termes. La plupart du temps, elle renvoie explicitement à l’autorité normative tout en dégageant le rédacteur de la responsabilité de l’intervention.
  4. Le discours reflétant l’officialisation d’une unité lexicale niche à peu près dans n’importe quelle rubrique microstructurale. Contrairement aux autres rubriques au contenu et à la place fixée à l’avance dans chaque article, l’indicatif de l’officialisation d’un terme apparaît au petit bonheur pour le moment. Aucun dictionnaire n’a établi ou proposé de politique cohérente à ce sujet. De fait, la notation des officialismes introduit une nouvelle marque prescriptive dans la tradition lexicographique française. Même s’il n’est pas récursif dans chaque article, pour des raisons évidentes, l’indice en question est néanmoins très présent et il joue un rôle suffisamment déterminant pour qu’on songe à lui attribuer une dénomination qui le personnalise et qui confirme sa place et son utilité au sein du vocabulaire lexicographique. Sur le modèle des autres dénominations, je suggère d’appeler officialisation ou label ce nouvel élément du discours lexicographique codé. La rubrique ou la marque d’officialisation ou de label rejoint ainsi des congénères comme la datation, la définition, la citation.

3. Le traitement microstructural

Rien ne distinguant réellement les officialismes retenus en entrée des autres formes-vedettes, c’est le contenu de l’article qu’il convient de scruter pour recueillir les indications idoines. Afin d’illustrer le processus, j’ai constitué un minicorpus de termes extraits de l’Arrêté du 22 décembre 1981 relatif à l’enrichissement du vocabulaire de l’informatique (voir DNO, 1984, p. 401-406). Cet arrêté répertorie 54 entrées : 34 formes simples (dont 1 est accompagnée d’une variante (visu ou visuel) et 1 autre d’un synonyme (tirage ou fac-sim)), 1 entrée à trois volets morphologiques (bi-, tri-, multiprocesseur) et 19 syntagmes terminologiques. J’ai choisi d’examiner les 36 termes simples qui demeurent après l’addition des co-entrées et l’élimination de la forme gigogne. Le tableau qui suit (tableau 1) montre la distribution et le traitement des termes dans trois dictionnaires publiés par des éditeurs différents : le GRLF, le DFP et le PL189. Le terme a été marqué d’un [+] lorsque la forme et le sens de l’entrée renvoyaient à l’informatique; le signe [-] indique donc que le dictionnaire ne consigne pas le sens informatique de l’entrée.

Des 36 termes examinés, le GRLF en retient 33, le PLI 31 et le DFP 25, ce qui illustre bien l’importance du vocabulaire de l’informatique dans les DGM. Cette terminologie se banalise de plus en plus; elle rejoint l’ensemble des usagers, ce que les dictionnaires ne peuvent ignorer (voir Boulanger, 1988b). Parmi les unités traitées, 23 sont reconnues par les trois dictionnaires. Seul le terme fac-sim est laissé de côté par l’ensemble des répertoires. Parmi les 36 entrées, le GRLF en officialise 12, dont 2 indirectement puisqu’il signale l’équivalent anglais sans faire allusion à la recommandation française ou à la solution de remplacement comme dans les autres cas (voir Annexe 6.2). Pour le lecteur non averti, il est quasi impossible de déchiffrer le message derrière la référence cachée. Le PLI marque 4 termes tandis que le DFP en étiquette 3. Logiciel, matériel et numérique sont les seuls à faire l’unanimité du point de vue du label.

Tableau 1 : Statut des avis
Dictionnaires

GRLF

DFP

PLI

Termes Entrée Officialisation Localisation Entrée Officialisation Localisation Entrée Officialisation Localisation
autonome + - RA-AI - -
bureautique + - + - + -
compatibilité + - - -
disquette + - + - + -
donnée + - RA-AI + - + -
fac-sim - - -
incrément + - + - + -
infographie + - - + -
information - + - + -
informatique + - + - + -
instruction + - + - + -
interactif + - - + -
interface + + RI + - + -
listage + + CD + - + + DM
lister + - + - + -
logiciel + + RI + + RI + + RI
matériel + + RI + + RI + + RI
mémoire + - + - + -
microprocesseur + - + - + -
multiprogram

mation

+ - + - + -
multitraitement + + RI - + -
numérique + + CD + + RI + + RA
photostyle + + CD - + -
portabilité + - - -
processeur + - - + -
progiciel + - + - + -
robotique + - + - + -
serveur + + DR + - + -
téléinformatique + - + - + -
télématique + - + - + -
télétraitement + - + - + -
terminal + - + - + -
tirage + + CD - -
visu - - + -
visuel + + CD + - + -
visualiser + - + - + -
36 33 12 25 3 31 4
Légende : Abréviations :

Les rubriques utilisées pour véhiculer le message officiel sont la définition, l’officialisation et le réseau analogique. Dans le minicorpus, on compte 19 indications de ce genre, réparties comme suit (voir le tableau 2) :

Tableau 2 : Distribution des indications officielles
RUBRIQUE PROCÉDÉS EXEMPLES
DÉFINITION - déf. métalinguistique [1] LISTAGE (PLI)
- déf. référencée [1] SERVEUR (GRLF)
- déf. commentée [5] LISTAGE, NUMERIQUE, PHOTOSTYLE, TIRAGE, VISUEL, (GRLF)
LABEL

marqueurs

• REM [3] INTERFACE, LOGICIEL, MATERIEL (GRLF)
• parenthèses [4] LOGICIEL, MATÉRIEL, NUMÉRIQUE (DFP); MATÉRIEL (PLI)
• ∅ [2] LOGICIEL (PLI); MATÉRIEL (GRLF)
ANALOGIE identification de la forme étrangère [3] AUTONOME, DONNÉE (GRLF); NUMÉRIQUE (PLI)

Le corpus restreint n’a permis de repérer l’information officielle que dans les trois rubriques mentionnées. D’autres recherches menées par ailleurs montrent que l’indicatif ministériel peut apparaître dans la parenthèse étymologique (ex. remue-méninges (GRLF), en entrée-renvoi, dans l’exemple, etc. (voir Boulanger 1988c)). La définition et le label demeurent pour le moment les rubriques privilégiées.

La répartition proposée prouve que le traitement n’est pas systématique, tant s’en faut. En fait, des trois termes communs à tous les répertoires, deux ont le même traitement partout (logiciel et matériel ont une rubrique indépendante (RI)) et un a trois traitements différents (numérique : commentaire dans la définition (CD), rubrique indépendante (RI) et renvoi analogique (RA)).

J’ai examiné aussi dans quelles mesures la définition officielle avait des chances de poursuivre sa carrière dans le dictionnaire de langue. Elles sont bien minces comme l’illustre les constatations suivantes faites à partir du GRLF (voir l’Annexe 6.1 où toutes les définitions des termes officialisés sont données) :

Le traitement microstructural des arrêtés de terminologie en est encore à sa phase exploratoire. Seule l’écume de la surface a été remuée. Il faut encore se pencher sur les secrets des profondeurs. Notamment sur les critères de sélection des avis par les lexicographes. La plupart des méthodologies de la recherche lexicographique étant antérieures à 1975, il n’est guère étonnant qu’elles ne fassent aucune allusion au sujet (voir Boulanger 1988a et 1988c).

Une rapide analyse fournit quelques critères de surface :

Les critères doivent être considérés dans leur ensemble car il est rare que chacun fonctionne indépendamment d’un ou de plusieurs autres. Ainsi tutoriel qui correspond à un emprunt sous la forme du calque (anglais tutorial) et qui identifie un concept relativement récent et dont le degré de technicité est élevé.

4. Conclusion

L’intervention étatique dans le domaine de la langue ramène à la mémoire le concept de « norme ». Or les rapports entre la norme et le dictionnaire sont loin d’être clairs et de faire l’unanimité (cf. Rey 1972 et 1983). Malgré leur volonté de se cantonner dans les limites de la description, de l’observation, les dictionnaires français d’aujourd’hui, comme ceux d’hier d’ailleurs, endossent volontairement ou non, la responsabilité d’une prescription partielle du lexique synchronique français. Les dictionnaires offrent à l’utilisateur un répertoire de mots choisis, acceptés d’emblée et fixés, l’absence d’un mot est vue comme le signe d’une condamnation implicite par le lexicographe.

Le dictionnairiste est perçu comme un médiateur entre la société et les gens ordinaires. À travers son anonymat, il devient le garant de la norme et de la connaissance lexicale, ce qui entraîne que ce qu’il entérine en tant que responsable d’un dictionnaire est le fait linguistique décrit, à l’exclusion des autres. Le DGM réglemente et régente tout à la fois puisqu’il impose au public une image concertée du lexique.

Le lexicographe, on l’a vu devient en outre un intermédiaire entre le pouvoir étatique et les utilisateurs de répertoires en consignant les décisions officielles qu’il filtre plus ou moins. Il marque les avis grâce à une série d’intervention et d’étiquettes, introduisant ainsi un renforcement de la norme par le simple fait qu’il identifie l’autorité interventionniste. Simultanément, il crée une distance entre lui et les instances décisionnelles. L’attribution d’un label officiel a pour effet de distinguer la norme sociale ordinaire, qui est rattachée à la description, de la nouvelle norme institutionnelle qui est rattachée à la prescription d’origine législative. Le consommateur n’a plus qu’à se soumettre à l’usage ministériel ou à le rejeter. La consignation fréquente de l’emprunt ou de la forme à remplacer laisse le choix au locuteur. Si, désormais, les lexicographes rendent compte des avis, ils ne songent nullement à se substituer aux autorités désignées. C’est ce qui explique qu’ils « labellisent » le plus souvent les officialismes et qu’ils se permettent à l’occasion des commentaires microstructuraux personnels ou des critiques à l’égard des suggestions. Ainsi dans le GRLF, à l’entrée bouteur. « REM. Ce mot n’est pas attesté à notre connaissance dans l’usage spontanée ». L’intrusion du je (ici notre) dans le discours lexicographique est plutôt exceptionnel au sein des microstructures contemporaines. Il est même à remarquer d’une manière toute particulière. De fait, si ce n’était de son étiquette officielle, bouteur serait toujours dans l’antichambre ou le purgatoire des fichiers en attendant une problématique naturalisation lexicographique. Il est manifeste que le commentaire du lexicographe signifie que la consignation de bouteur est contraire à l’usage puisque ce n’est pas un terme observé et dont la vitalité est démontrée. Si l’on se fie aux différents traitements qu’il reçoit dans plusieurs DGM consultés, bouteur serait une tentative de francisation infructueuse, une forme artificielle, un mot-éprouvette.

Les lexicographes accueillent les officialismes mais pas à n’importe quel prix. Ils n’assurent pas le gîte et le couvert à tous. Comme le souligne l’un d’eux, ils enregistrent « les condamnations et recommandations officielles en matière de termes techniques jugés indésirables : l’intrusion de la norme prend ici figure officielle ministérielle —et les dictionnaires ne peuvent refuser cette manifestation évaluative et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey, 1983, p. 546). Malgré cela, le lexicographe conserve toujours la prérogative de sélectionner les unités qu’il veut retenir. La subjectivité est en concordance avec l’idéologie qu’il prône lui-même et avec celle qui est façonnée par l’institution dictionnairique qui l’emploie. Celle-ci a des objectifs de rentabilité économique qui ne sont pas toujours en synergie avec l’efficacité didactique et scientifique des DGM. Au sens le plus noble, la fabrication de dictionnaires est l’un des plus importants maillons des industries de la langue et cela depuis des décennies, longtemps avant que l’on reconnaisse l’existence de ce concept sous la forte poussée expansionniste des outils informatiques et que l’on fonde la "linguismatique".

5. Bibliographie

5.1 Linguistique

5.2 Dictionnaires

6. Annexe

6.1 Définitions
autonome : GRLF Qui n’est pas connecté à un calculateur central, qui est indépendant des autres éléments du système.
donnée : ARRÊTÉ Se dit d’un matériel lorsqu’il fonctionne indépendamment de tout autre [...].
GRLF Représentation conventionnelle d’une information (fait, notion, ordre d’exécution) sous une forme (analogique ou digitale) permettant d’en faire le traitement automatique.
ARRÊTÉ Représentation d’une information sous une forme conventionnelle destinée k faciliter son traitement [...].
interface : GRLF Jonction entre deux éléments d’un système informatique (connexion physique ou connexion de programmation).
ARRÊTÉ Jonction entre deux matériels ou logiciels leur permettant d’échanger des informations par l’adoption de règles communes, physiques ou logiques.
listage : GRLF Document qui reproduit une liste (souvent produit par l’imprimante d’un ordinateur; [...]).
logiciel : PLI Recomm. off. pour listing.
ARRÊTÉ Document en continu produit par une imprimante d’ordinateur.
GRLF Ensemble des programmes, procédés et règles, éventuellement de ta documentation, relatifs au fonctionnement d’un ensemble de traitement de l’information.
DFP Ensemble des règles et des programmes relatifs au fonctionnement d’un ordinateur, par oddos. à matériel*.
PLI Ensemble de programmes, procédés et règles, et éventuellement de la documentation, relatifs au fonctionnement d’un ensemble de traitement de l’information.
ARRÊTÉ Ensemble des programmes, procédés et règles, et éventuellement de la documentation, relatifs au fonctionnement d’un ensemble de traitement de données [...].
matériel : GRLF Ensemble des éléments employés pour le traitement automatique de l’information.
DFP Ensemble des éléments physiques employés pour le traitement de l’information. par oddos. à logiciel.
PLI Ensemble des éléments physiques d’un système informatique.
ARRÊTÉ Ensemble des éléments physiques employés pour le traitement des données [...].
multitraitement : GRLF Traitement simultané de plusieurs programmes (par un ordinateur).
ARRÊTÉ Mode de fonctionnement d’un ordinateur selon lequel plusieurs processeurs ayant accès à des mémoires communes peuvent opérer en parallèle sur des programmes différents.
numérique : GRLF Se dit de la représentation de données d’information ou de grandeurs physiques au moyen de caractères, chiffres, systèmes, dispositifs ou procédés employant un mode de représentation discrète.
DFP Qui utilise des nombres, des grandeurs discrètes (opposé à analogique).
PLI a. Se dit de la reprétentation d’informations ou de grandeurs physiques au moyen de caractères, tels que des chiffres, ou au moyen de signaux à valeurs discrètes.
b. Se dit des systèmes, dispositifs ou procédés employant ce mode de représentation discrète. par opp. à analogique.
ARRÊTÉ Se dit, par opposition à analogique, de la représentation de données ou de grandeurs physiques au moyen de caractères — des chiffres généralement — et aussi des systèmes, dispositifs ou procédés employant ce mode de représentation discrète [...].
photostyle : GRLF Dispositif permettant d’introduire dans la mémoire d’un ordinateur une information (coordonnées ponctuelles) sur un écran de visualisation [...].
ARRÊTÉ Dispositif d’entrée que l’opérateur pointe directement *ur l’écran d’une visu
serveur : GRLF « Organisme exploitant un système informatique permettant à un demandeur la consultation et l’utilisation directes d’une ou plusieurs banques de données » (Journ. off., 17 janv. 1982).
ARRÊTÉ Organisme exploitant un système informatique permettant à un demandeur la consultation et l’utilisation directes d’une ou plusieurs banques de données.
tirage : GRLF Document graphique résultant du transfert sur un support permanent d’une image [...].
ARRÊTÉ Document graphique résultant du transfert sur un support permanent d’une image présentée sur une visu [...].
visuel : GRLF Dispositif d’affichage, d’inscription sur un écran ou une console à tube cathodique. — Par ext. L’écran, la console [...].
ARRÊTÉ Appareil permettant la présentation visuelle et non permanente d’informations [...].
6.2 Officialisation : énoncés et marqueurs
autonome : GRLF syn. : non connecté (angl. off-line). [RA-AI]
GRLF (pour traduire l’angl. data). [RA-AI]
interface : GRLF REM. Dans ce sens, le mot est admis (Journ. off., 12 janv. 1974) ainsi que jonction. [RI]
listage : GRLF recomm. off. pour franciser l’anglic. listing, n.m. [...]. [CD]
PLI Recomm. off. pour listing. [DM]
logiciel : GRLF REM. L’administration recommande ce terme pour traduire l’anglais software*. [RI]
DFP (Mot recommandé pour remplacer software.) [RI]
PLI Recomm. off. pour software. [RI]
matériel : GRLF Recomm. off. pour hardware [...]. [RI]
DFP (Équivalent français recommandé pour remplacer hardware.) [RI]
PLI (Recomm. off. pour hardware.) [RI]
multitraitement : GRLF REM. Équivalent proposé pour remplacer l’anglicisme multiprocessing. [RI]
numérique : GRLF (recomm. off. pour remplacer digital*) [CD]
DFP (Terme officiellement recommandé pour remplacer digital.) [RI]
PLI Syn. (anglic. déconseillé) : digital. [...] Syn. : digital. [RA]
photostyle : GRLF (créé pour rendre l’anglais light pen : recomm. off.) [CD]
serveur : GRLF « Organisme exploitant un système informatique permettant à un demandeur la consultation et l’utilisation directes d’une ou plusieurs banques de données » (Journ. off., 17 janv. 1982). [DR]
tirage : GRLF (recomm. off. pour l’angl. hard copy). [CD]
visuel : GRLF (trad. offic. de l’angl. displav). [CD]

Quelques stratégies du discours de l’absence dans les dictionnaires du français

Les textes introductifs des dictionnaires et les articles dans lesquels sont consignés les renseignements sur les mots devraient être conséquents les uns par rapport aux autres, les premiers aidant à décoder les seconds.[1] Toutefois, une constante revient systématiquement dans la plupart des dictionnaires de langue française : la distanciation plus ou moins prononcée entre les deux sections des répertoires. Très rarement y a-t-il en effet une correspondance parfaite entre le programme annoncé et la réalité linguistique décrite. C’est ce manque d’appariement que nous appelons le « discours de l’absence ». L’absence ou le silence s’oppose ici aux affirmations contrôlées et véridiques.

La recherche que nous menons vise à étudier les stratégies discursives employées par les lexicographes du XXe siècle, notamment dans la confection des dictionnaires généraux monolingues, pour parler de la langue qu’ils décrivent et des protocoles de description qu’ils utilisent. Pour réaliser une telle étude, nous devons confronter les deux types de discours en présence, à savoir les textes introductifs des dictionnaires (préfaces, listes d’abréviations, présentations, etc.), dans lesquels sont expliqués les principaux mécanismes de fonctionnement des dictionnaires, et les articles, par le biais desquels sont décrits les mots. Cette confrontation des discours devrait notamment permettre de connaître la façon dont les dictionnaristes justifient l’inclusion et/ou l’exclusion de certaines catégories de mots des nomenclatures et de découvrir les plaidoyers qui servent d’arguments pour gommer ou masquer une partie du fonctionnement d’autres catégories de mots dans les articles. Il s’agit donc, d’une part, de mesurer la distance entre le « dire » dans les textes prédictionnairiques et le « non-faire » dans les textes dictionnairiques et, d’autre part, de mesurer la distance entre le « non-dire » dans les textes prédictionnairiques et le « faire » dans les textes dictionnairiques.

Il semble qu’en lexicographie, toute vérité ne soit pas bonne à dire, ou, pour reprendre une image du logicien Austin, dire n’est pas toujours faire et faire n’est pas toujours dire. Nous croyons que la distanciation entre la section prédiction-nairique et la section dictionnairique des répertoires de mots est parfois volontaire et résulte, le cas échéant, d’attitudes idéologiques, y compris de désidératas commerciaux. En comparant de plus près les formulations des programmes lexicographiques et leur réalisation sous la forme des descriptions lexicales, nous voulons mettre en évidence que parfois, les textes introductifs pèchent par défaut d’explications, tandis qu’en d’autres occasions, le lexique répertorié n’est pas conforme à ce qui est annoncé. Par exemple, dans la très brève présentation du Petit Larousse illustré 1997 (PLI), on précise que les lexicographes n’ont pas fait de concession « pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique [...] » (p. 7). On trouve néanmoins dans le dictionnaire des mots comme amerlo, chleuh, conasse, curaillon, etc. Par ailleurs, comme l’ont constaté Alise Lehmann (1995) et Pierre Corbin (1995), des milliers d’exemples présents dans le Nouveau Petit Robert (NPR) sont issus de citations transformées provenant d’autres dictionnaires Robert. Dans un article paru en 1995 et intitulé « Du Grand Robert au Petit Robert : les manipulations de la citation littéraire », Alise Lehmann explique d’ailleurs les diverses stratégies utilisées pour procéder à la transformation des citations. Pour sa part, Pierre Corbin (1995) fait référence au même phénomène qu’il qualifie de recyclage de citations. On cherche en vain, dans la présentation du NPR, quelque explication sur cette façon de faire. Bien entendu, les lexicographes ont la liberté de procéder à des aménagements de cette nature, mais peuvent-ils ne pas en faire état? Cela est d’autant plus étonnant que, dans la plupart des cas, les textes introductifs sont rédigés postérieurement aux articles; c’est donc dire qu’il serait alors possible de décrire les situations réelles. Les exemples que nous venons de présenter illustrent deux compartements : l’hyperdiscours du PLI correspond à une situation d’exagération, tandis que l’hypodiscours du NPR correspond plutôt à une situation de dissimulation. Ces deux types de discours conduisent évidemment à des silences, à des absences, tant dans la section prédictionnairique que dans la section dictionnairique des répertoires de mots.

Nous avons examiné jusqu’à maintenant trois éditions successives du Petit Robert : la première, qui date de 1967 (PR 1967), la deuxième, parue en 1977 (PR 1977), et la troisième, parue en 1993 (NPR 1993). L’étude et la comparaison de différentes éditions d’un même ouvrage sont intéressantes en ce qu’elles permettent de retracer l’émergence des stratégies discursives mises de l’avant par les dictionnaristes et de suivre leur évolution. Plusieurs points d’analyse s’offrent à nous : 1) les discours sur la nomenclature (modélisation des entrées et des sous-entrées); 2) les discours sur les différentes figures de la norme (norme prescriptive, norme observée); 3) les discours sur les registres de l’usage; 4) les discours sur les interdictions lexicales (mots tabous, choses taboues entraînant la condamnation des mots idoines); 5) les discours sur les exemples et les citations; 6) les discours sur la néobienséance ou le néoconformisme, c’est-à-dire la rectitude langagière ou la langue politiquement correcte. Dans le cadre de la présente étude, nous nous sommes intéressés dans un premier temps au discours sur la nomenclature. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur le traitement des marques déposées, des termes techniques et scientifiques ainsi que des anglicismes. La recherche étant toujours en cours, les résultats présentés sont préliminaires.

Nous avons procédé à l’analyse de plus de 15 000 articles répartis dans différentes tranches du dictionnaire; cela représente entre 25 % et 30 % du contenu selon les éditions. Il faut également souligner que seules les acceptions principales au sein des articles ont été étudiées. Comme on le sait, d’une seule acception principale dérivent souvent plusieurs subdivisions correspondant à des nuances de sens, à des sous-sens, à des extensions sémantiques, phénomènes dont il n’a pas été tenu compte pour le moment.

Les marques déposées

Dans le PR 1967, on commente ainsi le traitement des marques déposées : « Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté. Cependant, les termes très courants depuis au moins dix ans ont été traités plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. XI).

La consultation de l’article portant sur le mot gauloise —mot qui figure parmi les exemples de marques déposées cités dans la présentation du dictionnaire— révèle une première anomalie de traitement : on ne trouve dans cet article aucune mention explicite indiquant que gauloise est un nom commercial. Les autres exemples cités mettent en lumière un autre problème : dans les articles pour les entrées dictaphone et mobylette, on trouve, à côté de la datation, la mention marque déposée, tandis que dans l’article portant sur le mot ronéo, on trouve plutôt la mention nom déposé. L’analyse du corpus fournit de nombreux exemples du même genre : dans les trois éditions du PR, nous avons relevé la mention marque déposée attribuée aux noms cellophane, delco, rimmel et rustine, alors que dans les articles portant sur les mots dacron, gomina, nylon et plexiglas, nous avons plutôt relevé la mention nom déposé. Dans d’autres cas, notamment à l’article galalithe, c’est par le biais de la définition que l’on apprend que galalithe est un nom déposé; de fait, la définition de ce terme s’articule comme suit dans les deux premières éditions du PR : « Nom déposé du premier produit plastique obtenu en 1879 par le traitement au formol de la caséine pure ». Dans le NPR 1993, la situation est toutefois rétablie : la mention nom déposé suit la datation et la définition se lit plutôt « Matière plastique obtenue par le traitement au formol de la caséine pure ».

À la lumière de ces exemples, on peut se demander ce qui distingue la marque déposée du nom déposé. Les textes introductifs du dictionnaire devraient théoriquement répondre à cette question. Or, cela n’est pas le cas. Le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert répertorie la mention nom déposé et l’explique, mais il ne contient aucune information sur la mention marque déposée, et cela, bien que cette dernière apparaisse aussi souvent, voire plus souvent que nom déposé dans les articles. La consultation du tableau nous apprend donc qu’un nom déposé est un « nom appartenant à une firme commerciale, mais utilisé comme nom commun », mais il ne fournit aucune explication qui permet d’interpréter la signification de marque déposée. Curieusement, dans le PR-CD (cédérom), il existe quatre dénominations pour identifier les noms commerciaux :

Au total, il y a 192 articles consacrés à des noms commerciaux dans la version électronique du NPR (voir Boulanger & Cormier 2001).

Par ailleurs, si l’on se reporte à nouveau à l’extrait de la présentation du PR 1967 reproduit ci-dessus, on comprend que la politique du dictionnaire à l’égard des noms commerciaux et des marques déposées est de ne retenir que les termes qui sont très courants dans l’usage depuis au moins dix ans. On remarque cependant que 6 des 33 noms commerciaux relevés dans le corpus pour cette première édition du dictionnaire sont considérés comme des néologismes. Or, dans la présentation de l’ouvrage, on peut lire ce qui suit concernant les néologismes :

« Nous avons réservé l’indication “néologisme” (néol.) aux termes et aux sens qui nous ont paru absolument nouveaux (en 1966) et qui ne figuraient dans aucun des dictionnaires ou lexiques consultés » (p. XV).

Il y a ici une contradiction importante : on précise, d’une part, que seuls les noms commerciaux très courants depuis au moins dix ans ont été retenus et, d’autre part, on attribue la marque néologisme à certains des noms commerciaux retenus, ce qui sous-entend qu’ils sont en usage depuis moins de dix ans. Il faut souligner que la situation a été corrigée dans les deux éditions subséquentes du dictionnaire; en effet, nous n’avons observé dans ces ouvrages aucun cas d’utilisation conjointe des mentions nom déposé/marque déposée et néologisme.

Un dernier point reste à vérifier concernant le traitement des noms commerciaux dans le Petit Robert. Dans le PR 1967, on précise que les noms commerciaux et marques déposées très courants depuis dix ans sont traités « plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires ». La comparaison de la nomenclature du Petit Robert à celle d’autres dictionnaires de l’époque permettra de vérifier cette affirmation. En attendant, il est intéressant de noter que l’on se montre plus prudent dans la présentation du PR 1977. On a en effet tronqué cet élément de comparaison avec les autres dictionnaires pour reformuler le paragraphe abordant la question du traitement des noms commerciaux :

« Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté à l’exception de termes très courants depuis au moins dix ans (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. X).

Par ailleurs, il est étonnant de constater que la présentation du NPR 1993 ne fait nulle mention d’une politique de traitement relative aux noms commerciaux et marques déposées. Cela surprend d’autant plus que la présence de ces éléments lexicaux dans la langue courante semble grandissante, comme l’ont constaté Robert Galisson et Jean-Claude André (1998, 6). En outre, le nombre de marques et noms déposés retenus à la nomenclature du dictionnaire a plus que doublé de 1967 à 1993; dans le même échantillon de la nomenclature, nous avons relevé 33 noms commerciaux dans le PR 1967 comparativement à 70 dans le NPR 1993. Le PR 1977 en compte pour sa part 51 dans l’échantillon étudié. Jean-Claude Boulanger et Monique C. Cormier (2001) ont relevé 192 noms déposés pour l’ensemble du NPR 1993.

Les termes techniques et scientifiques

Dans les trois éditions du Petit Robert, on reconnaît la grande importance des termes techniques et scientifiques en français moderne. Dans la présentation de la première édition, on affirme avoir retenu à la nomenclature plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques. Les rédacteurs de la deuxième édition laissent entendre, pour leur part, que ce nombre a augmenté de façon considérable. Ils ajoutent aussi, et c’est ce qui nous intéresse plus particulièrement, que le traitement des termes scientifiques a fait l’objet de réaménagements majeurs :

« Les ajouts vont du familier et populaire (déprime, flouse, fonceur, macho) au langage courant dans tous les domaines (débroussaillant, euphoriser, fascinant, fragiliser, gourou, sonothèque, stérilet). Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion. Non seulement ils ont été enrichis et modernisés, mais, dans un souci de cohérence interne, on a revu la totalité des termes d’informatique et d’automatique, de physique et de chimie, de biologie et de médecine, de logique et de sciences humaines, pour assurer à la description un niveau égal, et moderniser toutes les définitions » (p. XVIII).

Tout laisse croire que nous sommes ici en présence d’un hyperdiscours et qu’il y a une part d’exagération lorsqu’on soutient que toutes les définitions ont été modernisées. Pour vérifier ce dernier point, on a isolé du corpus tous les termes portant les marques Biol., Chim., Log., Méd. et Phys. (838 termes au total) et on a comparé le traitement qui en était fait dans le PR 1967 au traitement fait dans le PR 1977. Il ressort de l’analyse que seulement 41 % des articles ou parties d’articles étudiés ont subi des modifications et que ces modifications touchent la définition dans 33 % des cas seulement. Dans les autres cas (8 %), on a plutôt ajouté des renvois, modifié les exemples (ajouts ou troncations) ou changé la marque de domaine. Il faut également noter que 15 des 838 termes étudiés présents dans la nomenclature du PR 1967 ont été retranchés du PR 1977.

Il est vrai que le traitement des termes de certains domaines, notamment la médecine et la biologie, semble avoir été revu de façon assez systématique. Ainsi, dans le domaine de la médecine, nous avons relevé 400 termes ou acceptions, dont 192 qui ont été traités différemment en 1977 (48 %). En biologie, sur 117 acceptions relevées, on en compte 80 dont le traitement a été modifié (68 %). Par contre, dans les domaines de la physique, de la logique et de la chimie, il ne saurait être question de révision systématique des articles. Ainsi, en physique, seulement 19,5 % des articles répertoriés (18 sur 92) ont subi des modifications. En logique, 22 articles ont été repérés dans le corpus et tous sont restés identiques dans le PR 1977. Finalement, dans le domaine de la chimie, seulement 27 % des termes ou acceptions relevés (56 sur 207) ont été traités différemment dans l’édition 1977. Il faut également noter qu’il n’a pas été possible de comparer le traitement des termes d’informatique puisque le corpus de départ (PR 1967) n’en contenait aucun. Il en va de même des termes d’automatique; il est d’ailleurs étonnant de constater que le tableau des abréviations et symboles des deux premières éditions du PR ne fasse aucune mention de ce dernier domaine, et ce, bien qu’on indique explicitement dans la présentation de l’édition 1977 que le dictionnaire contient des termes d’automatique. La marque Automat., pour automatique, apparaît dans le tableau des abréviations du NPR en 1993. Finalement, il a été impossible de vérifier si les définitions des termes de sciences humaines ont bel et bien été modernisées compte tenu qu’on ne précise pas dans la présentation de l’ouvrage quels sont les domaines particuliers qui relèvent des sciences humaines. Ce qui n’empêche pas des domaines des sciences humaines d’être listés dans le tableau du PR 1967. Voir anthrop., arts, géogr., hist., ling., etc. Il y a donc ici encore un silence/une absence dans l’introduction et une action/une présence dans le dictionnaire. Bien entendu, le silence de l’introduction est un argument commercial en faveur des sciences et techniques : modernisation du monde, modernité du dictionnaire et mise au goût du jour en 1977.

Les anglicismes

Le terme anglicisme (abrégé anglic. dans l’édition 1993) est consigné dans le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert, avec l’explication suivante :

« Mot anglais [de quelque provenance qu’il soit] employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette rubrique). »

Dans les deux premières éditions du Petit Robert, on distingue de plus l’américanisme, défini dans le même tableau comme un « mot américain employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Dans le Nouveau Petit Robert, l’anglicisme correspond pour sa part à un mot anglais de quelque provenance géographique qu’il soit (voir le segment mis entre crochets dans la citation ci-dessus).

Pour étudier le traitement des anglicismes, nous avons relevé dans le corpus tous les emprunts à l’anglais, qu’ils portent ou non la marque anglicisme. Dans l’échantillon du PR 1967, 236 mots ou acceptions empruntés à l’anglais à différentes époques ont été recensés. De ce nombre, 41 sont critiqués : 37 sont signalés comme étant des anglicismes, 3 comme étant des américanismes et un dernier est précédé de la mention faute.[2] Dans l’échantillon du PR 1977, 369 emprunts à l’anglais ont été recensés. De ce nombre, 115 mots ou acceptions sont critiqués : 99 sont marqués anglicisme, 14 sont étiquetés américanisme, l’un est précédé de la mention emploi critiqué[3] et un dernier est accompagné de la remarque « condamné par l’Académie comme anglicisme ». Enfin, dans l’échantillon du NPR 1993, nous avons relevé 456 emprunts à l’anglais, dont 244 sont critiqués : 243 mots ou acceptions empruntés portent la marque anglicisme et une acception est précédée de la mention emploi critiqué.

Ce que l’on peut d’abord observer, c’est que même si l’explication prédictionnairique ayant trait à la marque anglicisme n’a pas changé d’une édition à l’autre (si l’on excepte la précision géographique dans la troisième édition), la politique de marquage des anglicismes semble, elle, s’être modifiée. C’est du moins ce qu’on conclut en constatant que certains emprunts, non critiqués dans une édition du Petit Robert, sont contestés dans une édition subséquente de l’ouvrage, alors qu’en principe, ils sont « employés depuis longtemps et normalement, en français », en tout état de cause, depuis plus longtemps encore que dans les deuxième et troisième éditions par rapport à la première. C’est le cas notamment des 9 emprunts à l’anglais présentés dans le Tableau 1, qui n’étaient pas critiqués dans le PR 1967, mais qui sont considérés comme des anglicismes dans le PR 1977. Précisons cependant que tous les mots du tableau, sauf déodorant, sont identifiés dans la parenthèse étymologique du PR 1967 comme étant d’origine anglaise. Dans le PR 1977, il y a alors un double marquage : la notation de l’origine étymologique sous les formes mot angl[ais], ou angl., qui sont neutres, et le jugement critique sous la forme anglicisme.

Tableau 1. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et marqués anglicisme dans le PR 1977
Mots ou acceptions empruntés Datation
choke-bore 1878
clearing 1912
compound 1874
déodorant 1966
derrick 1861
goal (sens 2) 1882
hammerless 1878
herd-book 1839
home 1816

C’est aussi le cas des 11 emprunts présentés dans le Tableau 2, non marqués dans l’édition 1977[4] et portant la mention anglicisme dans le NPR. Toutefois, dans le PR 1977, les mots suivis du signe [+] sont réputés venir de l’anglais, ceux accompagnés du signe [*] sont identifiés comme des américanismes, tandis que ceux suivis du signe [-] ne comportent aucune référence au monde anglophone. Ces indications sont notées dans la parenthèse étymologique pour les mots que cela concerne.

Tableau 2. Emprunts non marqués dans le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
caméraman [+] 1919
challenger [+] 1900
compilation (sens 3) [-]
compiler (sens 3) [-]
conglomérat (sens 3) [*] 1968
consistant (sens II) [+] 1957
coopératif (sens 2) [-] av. 1946
coordinateur [-] 1955
dépression (sens 4) [-] mil. XXe
gentlemen’s agreement [*] 1930
trip [*] 1966

De même, 27 emprunts non critiqués dans les deux premières éditions du Petit Robert sont considérés comme des anglicismes dans le Nouveau Petit Robert. Ces emprunts et leur datation sont répertoriés dans le Tableau 3.

Tableau 3. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
after-shave [1977] 1959
cash 1916
challenge 1885
challenger 1900
chatterton 1882
chewing-gum 1904
coach 1832
cold-cream 1827
contact (sens 4) XXe
garden-party 1885
gentleman-farmer 1805
gold point v. 1900
groggy 1926
holding 1937
homespun 1890
leader 1829
leggings 1844
living-room 1920
lob 1906
lock-out 1865
looping 1911
new-look 1947
no man’s land v. 1915
pickles 1823
pickpocket 1792
pick-up 1928
rocking-chair 1851
whipcord 1893

La présentation du dictionnaire, tout comme l’explication qui se trouve dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations », ne permet pas de comprendre cette évolution du marquage des anglicismes. Si l’on se reporte au PR 1977, on peut lire ce qui suit concernant le traitement des anglicismes :

« Les anglicismes récents et controversés ont été présentés sous la désignation d’anglicisme ou d’américanisme, remarque qui, selon les lecteurs, pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une condamnation. Cependant, les emprunts bien établis dans notre langue (club, bifteck...) sont traités sans commentaire » (p. X).

Ce que l’on observe tout de suite en comparant ce court passage tiré des textes introductifs au contenu des articles, c’est que la plupart des emprunts non marqués dans le PR 1967 et présentés comme des anglicismes dans le PR 1977 sont attestés dans le discours français depuis le XIXe siècle, le plus ancien étant daté de 1816 (voir Tableau 1). C’est le cas de choke-bore (1878), compound (1874), derrick (1861), goal (1882), hammerless (1878), herd-book (1839) et home (1816). En fait, ces mots ne correspondent pas, en 1977, à ce qu’on peut appeler des emprunts récents. Seraient-ils alors devenus controversés? Il semble bien qu’un seul de ces termes, derrick, soit désormais « indésirable » puisqu’on lui a trouvé un remplaçant français; dans l’article correspondant à ce terme, on mentionne en effet les recommandations officielles tour de forage et tour. Quant aux autres mots, pour lesquels on ne propose aucune appellation française, officielle ou non, on cherche en vain à comprendre leur nouveau statut d’anglicisme, qui semble d’ailleurs aller à l’encontre de la politique énoncée dans la présentation de l’ouvrage. On trouve des exemples similaires dans le NPR, dont la politique de traitement des anglicismes s’articule de la façon suivante :

« Nous avons signalé comme tels les anglicismes récents et indiqué le mot français correspondant proposé par les commissions [de terminologie], sans jamais faire apparaître à la nomenclature ce qui n’est pas attesté par l’usage. Comme on l’a déjà dit, la vocation du Nouveau Petit Robert, comme naguère celle de l’édition de 1967, n’est pas de légiférer, mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (p. XV).

Selon cette politique, seuls les emprunts récents à l’anglais ou posant problème devraient être signalés comme étant des anglicismes. Le corpus fournit toutefois de nombreux contre-exemples. D’abord, les termes répertoriés dans le Tableau 3, traités sans mention particulière dans les deux premières éditions du PR, sauf lorsqu’il est question de l’étymologie, et portant la marque anglicisme dans le NPR, ont tous été empruntés depuis au moins 30 ans, en date de 1993, et plus de la moitié d’entre eux sont passés en français depuis plus de cent ans. Il ne s’agit donc pas d’emprunts que l’on pourrait qualifier de récents.[1] Serait-ce qu’ils sont problématiques, ce qui n’était pas le cas en 1967 et en 1977? On peut penser que l’attribution de la marque anglicisme est liée au fait qu’il existe désormais pour plusieurs d’entre eux des termes français pour les remplacer. Le cas échéant, on s’attendrait à ce que ces derniers soient indiqués, tel qu’expliqué dans la présentation de l’ouvrage (voir l’extrait cité plus haut). Mais de quelle(s) façon(s) indique-t-on ces termes proposés ou recommandés? Par la mention recommandation officielle, la mention syn. (pour synonyme), la formule du renvoi analogique ou une remarque explicite (voir l’exemple de challenger/challengeur dans le PR 1977 : l’observation est absente dans le PR 1967 et supprimée dans le NPR)? Les textes introductifs ne permettent pas de le savoir. Dans certains articles du PR 1967 portant sur les mots et acceptions recensés au Tableau 3, on remarque des renvois à des mots français de sens rapproché :

cash renvoi à comptant
living-room renvoi à salle de séjour
lob renvoi à chandelle
looping renvoi à boude
pickles renvoi à achards
rocking-chair renvoi à berceuse

En revanche, ces renvois apparaissent dans le PR 1977, et cela, même si les emprunts en question n’étaient pas, à l’époque, considérés comme des anglicismes. Les mots français auxquels on réfère ne sont donc pas nouveaux, et on ne peut par conséquent expliquer la présence de la marque anglicisme dans le NPR par le seul fait que l’on dispose désormais de mots bien français pour désigner les notions correspondantes.

Comment expliquer, alors, cette évolution du marquage des anglicismes? Serait-ce que l’attitude des lexicographes vis-à-vis l’anglicisme aurait changé, parallèlement à l’idéologie dominante? Comme le souligne Alise Lehmann, le dictionnaire « est tenu de reproduire, en raison de sa nature didactique, et, avec plus ou moins de fidélité selon sa personnalité, les représentations idéologiques dominantes de son époque (...] concernant la langue [...] et/ou le monde [...] » (1989, 106).

Nous observons donc une distanciation entre les textes introductifs —l’explication relative à l’anglicisme donnée dans le tableau des termes, symboles et abréviations et le texte de la présentation de l’ouvrage— et la politique de marquage des anglicismes mise de l’avant dans le corps du dictionnaire.

Ces quelques exemples illustrent en fait deux stratégies du discours de l’absence : les silences involontaires et les silences voulus. Dans le cas du traitement des marques déposées, la distanciation entre les textes introductifs et le contenu des articles semble mettre en lumière un manque de cohérence méthodologique. Il s’agit là, semble-t-il, d’une distanciation involontaire. Par contre, on peut croire que les phénomènes observés dans les deux autres cas (traitement des termes scientifiques et des anglicismes) résultent plutôt d’attitudes volontaires. D’une part, l’hyperdiscours tenu sur le traitement des termes scientifiques dans l’édition 1977 du PR semble relever davantage de désidératas commerciaux que d’un manque de cohérence rédactionnelle. D’autre part, le marquage des anglicismes est peut-être influencé par certaines contraintes idéologiques qui pèsent sur le dictionnaire, du moins par des contraintes sans doute liées au flou comportemental français devant les anglicismes ou aux effets de l’aménagement linguistique de la francophonie. Comme l’observe Alise Lehmann (1989, 107), de telles contraintes « entraînent toutes sortes de conflits au sein de la description linguistique [...] », et c’est ce que l’étude du corpus a confirmé.

Références

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cet article est une version modifiée d’une communication présentée au XXIIe Congrès international de linguistique et philologie romanes tenu à Bruxelles en juillet 1998.

[2] La mention faute n’étant pas répertoriée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire, nous ne pouvons savoir exactement dans quels cas elle est employée.

[3] La mention emploi critiqué n’est pas non plus explicitée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire. Par conséquent, sa signification et son contexte d’utilisation demeurent obscurs.

[4] Ces emprunts étaient absents de la nomenclature du PR 1967.

[5] On trouve bien sûr, au nombre des anglicismes relevés dans le Nouveau Petit Robert, des emprunts qui peuvent être qualifiés de récents. Citons les exemples suivants : aérobic (1981), cd-rom (1985), cheese-cake (1975), cocooning (1988), high-tech (1983), newsmagazine (1978), walkman (1980), yuppie (1984).

La langue française et la légitimité de la lexicographie francophone

1. La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est en usage. Dans sa spatialité, le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point et en n’importe quel lieu de son histoire depuis douze siècles, il a toujours participé d’usages et de normes multiples. Ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire, par la société et par l’espace où l’idiome se déploie. Les variétés géographiques du français sont issues de ces fragmentations successives qui font qu’il doit être conçu comme une langue unique, à la fois partout présente dans l’espace francophone et nulle part entière. Les assises de la francophonie reposent sur ce principe, et sur l’idée que là où le français revendique le statut de langue maternelle, il sert de moyen de communication usuel entre tous les locuteurs de ces sociétés. C’est en m’appuyant sur ces postulats que j’interrogerai quelques éléments-clés de la francophonie dans des perspectives normatives et lexicographiques.

Certes, l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal bien commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où la langue s’épanouissait. À proprement parler, le français n’existe pas dans la réalité linguistique. Cette bannière singularisante sert à désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la pratique vivante du langage des francophones, seuls des français apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables, en France, au Québec, en Belgique, en Suisse, etc. La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle le français tout court, ne constitue que l’un des nombreux français (Muller, 1985, p. 50). Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et à des interpellations multiples mises enjeu par la communication (voir Rey, 1994, p. 312). Sur le plan « dictionnairique », elle est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. De fait, l’image unitaire du français trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France, même s’ils proclament leur foi dans la francophonie. Et de fait, la majorité des dictionnaires en usage au Québec sont d’origine parisienne.

2. L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle et politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire et identitaire ont (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, de la qualité de la langue plus récemment, et qui a posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard endogène. La référence initiale doit en effet se traduire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de règles de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale territorialisée et généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien se référant à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (voir Baggioni, 1976, p. 56-57). Elle doit aussi apparaître viable en face d’autres pratiques langagières à l’extérieur de la communauté, celle de la France en priorité, puisque c’est elle qui sert de modèle et de référence historiques.

3. La norme et société

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois émanant de la société, qui sont observés, hiérarchisés puis consignés par les lexicographes (voir Boulanger, 1994). Cette vertu lexicographique est réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert [→NPR] quand les principaux rédacteurs écrivent que leur dictionnaire reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description (Rey-Debove et Rey, 1993, p. IX). Cette norme est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la plupart des travaux de lexicographie québécoise prennent en compte

depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (voir Boulanger, 1988 et 1994).

La norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social, et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus bâtissant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue, ou l’une de ses variétés, comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété nationale a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. L’entreprise de valorisation et de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie (Valin, 1983, p. 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’interne comme à l’externe, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage (Genouvrier, 1972, p. 50). Sur le plan théorique, cela revient à dire que le français québécois peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. Une autre condition paraît essentielle à ce projet. Elle consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils en usent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français eux-mêmes. Les protestations à ce sujet relèvent beaucoup plus du sentiment de l’insécurité et du complexe d’infériorité devant la langue de l’autre, qui représente une référence extérieure, qu’elles rendent compte de la réalité vivante et de la valeur intrinsèque du français du Québec.

Les multiples catégories d’activités linguistiques et les différents niveaux de discours requièrent des exigences variées à l’égard des contenus des dictionnaires. La première de ces exigences, c’est que le dictionnaire soit adapté aux conditions de vie des locuteurs. Or les dictionnaires français étant prioritairement destinés à une clientèle hexagonale, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne satisfassent pas l’ensemble des utilisateurs francophones. Créés en territoire français, reflétant les milieux socioculturels français, découpant le monde à la française, faut-il se surprendre si ces dictionnaires ne rencontrent pas entièrement l’assentiment des locuteurs nord-américains ou d’autres zones francophones qui conçoivent le monde différemment, vivent une culture autre et fondent des sociétés au profil spécifique.

En lexicographie, il paraît difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le NPR et le Petit Larousse illustré [→PLI], par exemple, ne sont pas des ouvrages qui satisfont totalement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques dizaines de québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des dictionnaires que les Québécois utilisent à bon escient, mais dont ils perçoivent toutes les limites et les insuffisances, car ces répertoires sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

Dans la lexicographie francophone du moment, il existe une série de dichotomies.

  1. La description des mots à charge culturelle élevée dans les dictionnaires de France et expliquant les autres cultures francophones est souvent contestée ou contestable par les propriétaires légitimes de ces mots, car les descriptions ne correspondent pas à leur perception des choses, même s’ils peuvent comprendre qu’elles sont destinées à des locuteurs d’une autre culture.
  2. La description de certains mots communs à différentes cultures demeurent parfois trop franco-centrée (voir des mots comme nordique, réveillon, sapin).
  3. L’hypothèse de la norme unique existe concurremment à l’hypothèse des normes plurielles et elles ont valeur égale. Les discours institutionnels ou officiels et ceux des entreprises lexicographiques sur ce sujet contredisent souvent les faits.
  4. Les descriptions lexicographiques hors de France hésitent entre la description complète (voir le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [→DQA]) et les descriptions différentielles.
  5. Les descriptions lexicographiques complètes oscillent entre la norme interne qui, étant implicite, ne requiert pas que les québécismes soient identifiés par une marque, et la norme externe, qui appelle naturellement le marquage des régionalismes.

Il est évident que les mots du français de France, du Québec ou d’ailleurs sont tous marqués du point de vue socioculturel. Mais la charge culturelle des mots est une notion relative et [...] le poids culturel n’apparaît vraiment que lorsqu’il y a confrontation entre deux cultures (Van Baardewijk-Rességuier, 1993, p. 29). Or c’est le cas en ce moment dans l’axe Québec-France.

Plus les cultures sont éloignées et différenciées, en raison du temps et de l’espace, plus la couleur de ces cultures semble teinter le lexique des variétés de la langue mises en examen. La charge culturelle du mot est donc la quantité de valeurs propres à une communauté, à une civilisation, à un pays, à un État, à une région qui est véhiculée par ce mot et qui fait que cette unité n’est pas immédiatement décodable ou transparente pour un locuteur qui a peu ou prou d’affinités avec cette culture, ou peu ou prou de connaissances sur cette civilisation. Au surplus, quoique semblables par leur sens et identiques par leur forme, des mots ne sont pas interprétés de la même manière par des locuteurs vivant dans des territoires différents (voir les mots fleuve, hiver, pain, patiner, université).

Lorsque l’on mène les analyses, on se rend compte que c’est le sens connotatif qui heurte ici le sens conceptuel, à savoir la dénotation.

  1. Le référent n’existe pas dans l’autre culture (voir les québécismes cégep, registraire, les francismes département, périphérique). D’où une opacité totale pour certains éléments du lexique pour les locuteurs non directement concernés.
  2. Le référent correspond à des découpages différents de la réalité (voir les mots bois, forêt, glace). D’où une opacité partielle pour certains éléments du lexique.
  3. Le référent est le même dans les deux cultures, mais des modulations socioculturelles sont inexistantes dans l’une ou l’autre culture (voir les formules de salutation bonjour et bonsoir au sens de au revoir, les emplois des pronoms tu, vous et on).
  4. Les référents sont les mêmes dans les deux cultures, mais le vocabulaire change (voir bonnet, écharpe, moufle, en France, et tuque, foulard, mitaine, au Québec).

Il est donc clair que dans l’approche descriptive, le texte « dictionnairique » doit être intimement lié à la situation socioculturelle dans laquelle il est produit. Et c’est l’ensemble du texte qui doit être conforme à la vision du monde propre à chaque territoire, à savoir à la fois la langue expliquée (les entrées) et la langue expliquante (les énoncés articulaires).

5. La besogne des mots francophonie, francophone et francophonisme

La part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80%. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (voir Boulanger, 1986, p. 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique du point de vue de l’observateur périphérique. Des chercheurs français ont créé parallèlement le même vocable, mais ils lui ont attribué le sens de régionalisme, de diatopisme (voir, parmi d’autres, Depecker, 1988, p. 10-11). Un exemple résumera les deux approches.

• Québec → francophonismes diatopismes
écharpe, moufle, bonnet foulard, mitaine, tuque
petit déjeuner, déjeuner, dîner déjeuner, dîner, souper
• France → francophonismes francismes (?)
foulard, mitaine, tuque écharpe, moufle, bonnet
déjeuner, dîner, souper petit déjeuner, déjeuner, dîner

Cette antinomie joue un rôle prépondérant dans l’interprétation des idées de norme et de francophonie L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Par ailleurs, elle est en contradiction flagrante avec le sens naturel qui se dégage des mots formés à partir du support lexical qu’est la lexie francophonie comme elle l’est avec le sens même de ce mot et avec ceux de ses dérivés.

6. Langue commune, usage et discours

En restreignant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones. Ainsi, pour Paul Imbs, du Trésor de la langue française [→TLF], le dictionnaire tel que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une [...] culture de type humaniste [...] (1971, XXIV). Quant au NPR, les auteurs de l’introduction précisent que leur description est celle « d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey, 1993, XIII). Cependant, ces discours sont fort éloignés de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les deux dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France, de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas, sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont absents.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu et normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative. Diverses autres observations sur l’usage constitueront la quatrième. En outre, l’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, une société et un espace donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR, le PLI ou le TLF comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France, mais pas pour lui. Bien entendu, d’autres personnes voudront tout de même imposer ce modèle dans leur région (Québec, Belgique...).

Tout découpage dans le lexique à des fins lexicographiques est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale de communication, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le référentiel de la langue commune (Collinot et Mazière, 1997, p. 68) qui renvoie en effet à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires parisiens, les prédications sont formulées en priorité pour les Français.
    • NPR → nordique : Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire
    • PLI 1995 → sapin : Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1 500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa). [Ordre des conifères.]
  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire. On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés.
  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus normé aux plus familiers ou plus vulgaires, du plus général au plus technolectaux, résultent de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par référence à un type de locuteur idéal, qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs (Guilbert, Lagane et Niobey, 1971 : II-III).

C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. Il est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu (Collinot et Mazière 1997, p. 69). Il n’existe donc pas de lexicographie totalement neutre ou objective.

7. Les dictionnaires venus du froid

La langue française n’est pas singulière, mais le système qui la règle est singulier lui, ce qui fait que tous les francophones s’en réclament. En étant pluriels, les usages et les normes, témoignent de l’évolution et de la rénovation de la langue. Soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que de ce point de vue, l’idée de norme n’est pas neutre. Tout dictionnaire est marqué par l’idéologie de ses concepteurs.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (voir Boulanger, 1994, p. 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale. Ce standard est épaulé par les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, etc.) et par les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées du français au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants et de fournir des arguments pour de beaux discours officiels. La vie du langage est autrement sinueuse. D’où la contradiction idéologique et le magistère de l’Académie française qui défend ouvertement le droit à la créativité linguistique dans l’espace francophone et qui chante l’immense valeur patrimoniale des régionalismes, mais qui refuse systématiquement en tant qu’institution certaines actions concrètes qui collent pourtant aux réalités culturelles d’ailleurs, comme celle qui a trait à la féminisation des appellations de titres et de fonctions, évolution générée dans d’autres zones francophones, le Québec et la Suisse, par exemple. Indéniablement, il y a là une contradiction historique qui entretient un grand malaise dans l’aménagement de la langue française.

Bibliographie

1. Linguistique

2. Dictionnaires

Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de la Vierge Marie : un épisode de l’épopée de la parole biblique dans les dictionnaires de langue

« Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste.
Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer » Voltaire.

1. La nébuleuse des proprionymes

Dans la mesure où ils sont capables de signifier ou de faire signifier, les noms propres (Npr) se retrouvent dans les colonnes des dictionnaires généraux. D’ailleurs, depuis l’origine de la lexicographie française, « on n’a jamais vu de dictionnaires de langue ne contenant que des noms communs » (REY-DEBOVE et REY, 1995 : X). On repère les proprionymes aussi bien dans la macrostructure que dans la microstructure. Ils y sont particulièrement bienvenus lorsqu’ils ont réussi à dériver vers la galaxie des noms communs (Nco). C’est le cas de quatre sous-groupes d’unités proprielles qui se sont lexicalisées et que l’on rangera sous l’étiquette d’onomastismes : les éponymes (mécène, porto; marie-louise, paul-jones), les dérivés affixés (après-de Gaulle, pro-Zola, avant-Meech, pré-Maastricht; moliéresque, acadianisme; antivoltairien, préraphaélite), les mots composés (bain- marie, reine-claude, duc-d’Albe/duc-d’albe, prince-de-Galles/prince-de-galles) et les unités lexicales complexes onomastiques (ULCO) (lanterne d’Aristote, porcelaine de Limoges). Les exemples ci-dessus sont rangés suivant leurs caractéristiques formelles. Il est évident que certains d’entre eux peuvent changer de sous-classe lorsque l’enveloppe du signifiant graphique est modifiée (cheveu-de-Vénus et cheveu de Vénus, respectivement mot composé et ULCO) ou que leur mode de formation fait appel à deux mécanismes simultanés (Marie-Chantal et Mata Hari : éponymes (ou antonomases?) qui gardent leurs majuscules; mot composé pour le premier et mot complexe pour le second). La place que les Npr et les formes qui en sont issues occupe dans les dictionnaires généraux est importante, tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif (BOULANGER et CORMIER, 1997). Ces mots s’incrustent dans les dictionnaires pour des raisons d’ordre historique, politique, social, culturel, civilisationnel, religieux, etc. Ils servent a étoffer la vision de l’univers et le modèle de communication que chaque discours social autorise. Dans sa plus large dimension, le lexique est « un espace privilégié où se produisent et se reflètent les découpages culturels et où l’on peut mieux observer les mécanismes de leur constitution et constante reconstruction » (PAIS, 1988 : 599). Par opposition au Nco qui paraît plus arbitraire, l’ancrage du Npr dans la réalité est sans doute renforcé du fait qu’il identifie et singularise une personne, un lieu... qui exercent ou ont exercé un empire sur le monde. Les traces révélatrices laissées dans l’Histoire par le porteur du nom sont récupérées lors de l’opération de lexicalisation. Lorsqu’un proprionyme se métamorphose en mot ordinaire simple (camembert, cheddar), composé (pont-l’évêque, port-salut) ou qu’il entre dans une structure complexe (baiser de Judas, arbre de Judée), puis s’inscrit dans le lexique d’une langue, cela confirme qu’un ou des éléments caractéristiques attribuables à l’entité ou à la personne porteuses du nom ont été codifiés, c’est-à-dire érigés en caractères prototypaux qui font que le mot peut être désormais mis en relation avec une classe conceptuelle. Ainsi, la « signification du nom commun est comprise par référence à un autre ensemble de signes, il peut être traduit en d’autres signes équivalents, en dehors de toute référence à la réalité extralinguistique » (GRAITSON, 1972 : 182).

Le système sémiotique du français intègre fonctionnellement le vaste complexe socioculturel et linguistique érigé par le Npr. Autrement dit, l’un des sous-systèmes sémio-lexicaux de la langue est fondé sur le recours à des théories de proprionymes pour l’engendrement des mots nouveaux. Comme les formants gréco-latins, l’emprunt et d’autres mécanismes de formation de mots, le réservoir propriel doit être considéré comme l’une de ces « nébuleuses sémiques conceptuelles » signalées par C. T. PAIS et qui nourrissent la dynamique lexicale ainsi que l’actualisation du discours (1988 : 600). En clair, le proprionyme entre dans le cycle de la formation des mots en français, aussi bien sous l’angle du signifiant que sous celui du signifié.

Le portrait des usages de la langue dessiné socialement est fortement teinté par les contingents d’unités proprielles qui s’engouffrent dans le lexique. Les conceptions du monde, les panthéons mythologiques, les croyances religieuses figurent, parmi d’autres, comme des sources majeures de la constitution de grands pans du vocabulaire d’un groupe communautaire. Sous peine d’être hors jeu, les dictionnaires répercutent obligatoirement les données qui servent à organiser sémiotiquement le monde. De là les idéologies multiformes qui se déploient dans les recueils de mots français depuis Robert ESTIENNE jusqu’aux œuvres contemporaines (BOULANGER, 1986; D’ORIA, 1988).

Plusieurs de ces attitudes idéologiques tirent leur explication de l’univers religieux, notamment de la Bible. Un mot du lexique dont l’étymologie remonte à un nom propre relié à un ou à l’autre des personnages ou des événements bibliques sera désigné ci-après par le terme biblionyme[1]. Entrent dans ce catalogue, les éponymes benjamin, calvaire et jéroboam, les dérivés adamisme, jérémiade, josephté et préadamite, les composés bain-marie, larme-de-Job et saint-pierre, les ULCO arche de Noé, clés de saint Pierre/clés de Saint-Pierre, échelle de Jacob fille d’Ève et pomme d’Adam. Bien entendu, les noms communs (apocalypse, jubilée, manne), les expressions, les locutions, les proverbes, etc. (la traversée du désert, œil pour œil, dent pour dent), qui tirent leur origine du livre saint sont aussi des unités biblionymiques (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991).

2. L’Olympe et le Paradis

Au carrefour des âges antiques et de l’ère chrétienne, la scission entre la langue générale et le vocabulaire religieux n’a jamais été totale, ni aussi tranchée qu’on pourrait le croire. La civilisation européenne romane a bien entendu emprunté une tangente judéo-chrétienne, mais elle n’a jamais cessé de revendiquer son héritage gréco-romain. Les légendes de l’Olympe et les aventures des dieux romains ont d’abord été racontées au monde par l’intermédiaire des auteurs de l’Antiquité. Mais de nombreuses traductions sont également l’œuvre des moines du Moyen Âge. En plus de traduire, les copistes médiévaux ont souvent repris les mêmes textes, les retranscrivant simplement dans leur langue d’origine, le grec ou le latin. Selon diverses sources, les transcriptions et les traductions des épisodes du panthéon mythologique antique ont exigé autant de sommes de travail et de soin que de temps consacré à consigner les pensées des Pères de l’Église ou à compiler les ordonnances de la Bible (PAPIN, 1989 : 3).

Il est un fait attesté que depuis le Moyen Âge, l’influence de la culture religieuse judéo-chrétienne est très perceptible sur la formation du lexique de la langue française. Le latin médiéval fourmillait lui-même de mots aux couleurs chrétiennes. Une part de ce lexique est redevable à des noms de personnes figurant dans la Bible. Ces noms ont laissé leur empreinte tout au long de l’histoire du français. De fait, l’univers religieux chrétien est le cadre d’une production lexicale d’envergure qui a fécondé le lexique dans plusieurs de ses dimensions et qui a traversé du côté de l’usage courant (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991). Dans le dictionnaire des proprionymes bibliques (ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996), quelques figures majeures sont plus évocatrices que d’autres, non que plusieurs personnages n’aient contribué à créer quelque vocable durable. Mais il est évident que dans l’imaginaire collectif, certaines figures majeures comme Dieu —le nom de Yahvé ouvre l’Ancien Testament—, le Christ —le nom de Jésus ferme le Nouveau Testament—, le Saint-Esprit et Marie dominent le panthéon du royaume céleste.

C’est ce quatuor de personnages dont nous avons voulu suivre la carrière dans le langage ordinaire et dans les dictionnaires de langue. Car il est patent que, consciemment ou non, les personnages et les évènements de la Bible se prolongent dans les discours usuels contemporains où ils sont omniprésents, et cela même dans le langage de ceux et celles qui se sont éloignés de la pratique religieuse ou qui se réclament de l’athéisme. De là la parodie nietzschéenne « Dieu est mort, Dieu merci! » ou celle de l’athée qui, à la question « Croyez-vous en la nature d’un être divin? », répond : « Non, Dieu m’en préserve! ». La vie moderne n’est pas précisément religieuse; néanmoins elle est remplie d’allusions, de traces lexicales réelles se référant à la raison biblique, accumulées et sédimentées dans les dictionnaires. Outre le langage courant, ces biblionymes sont diffusés dans nombre de sphères thématiques du savoir : arts, littérature, astronomie, philosophie, sciences, gastronomie, botanique... On en trouvera plusieurs exemples dans les tableaux joints à cette contribution. À propos des parémies (v. 3.) par exemple, N. GUEUNIER explique que les locuteurs continuent à employer des formules comme s’en laver les mains, la traversée du désert, rien de nouveau sous le soleil, des mots comme apocalypse, jubilé, manne sans avoir lu ou consulté les textes sacrés dont ils sont tirés (1995 : 25), Il vaut donc « la peine de chercher à faire connaître ce que l’on dit sans savoir qu’on le dit » (GUEUNIER, 1995 : 25). On repère dans les dictionnaires des myriades d’autres lexèmes biblionymiques. Voici quelques exemples de mots complexes qu’Adam et Ève, le père et la mère de l’humanité, ont laissés en héritage au français, mais dans lesquels les locuteurs sont parfois en peine de reconnaitre le premier homme et la première femme :

• Adam →
  • chute d’Adam
  • costume d’Adam
  • côte d’Adam
  • dernier Adam
  • enfant d’Adam
  • fils d’Adam
  • fourchette d’Adam
  • fourchette du père Adam
  • morceau d’Adam
  • mouchoir d’Adam
  • nouvel Adam
  • peigne d’Adam
  • pince d’Adam
  • pomme d’Adam
  • tenue d’Adam
• Ève →
  • costume d’Ève
  • Ève éternelle
  • Ève future
  • fille d’Ève
  • nouvelle Ève
  • tenue d’Ève

Ces deux noms éponymes font partie des 4420 réalités différentes (personnages, lieux, événements, etc.) qui sont mentionnées dans la Bible. Parmi ces 4420 réalités, on distingue 3550 proprionymes dont 3070 désignent des personnes : 2900 hommes et 170 femmes (ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996 : X et XV),

3. Le dictionnaire, vulgate moderne

Le dictionnaire est le dépositaire par excellence de tous les témoignages lexicaux qu’a laissés le français dans son périple à travers l’histoire et les civilisations. Plus même, il est le lieu métalinguistique le plus marqué par les idéologies et par les évènements de nature culturelle, sociale, politique ou religieuse. Bien évidemment, la culture religieuse judéo-chrétienne est l’un de ces véhicules idéologiques qui ont eu prise sur le français. La religion est à la source d’une créativité lexicale abondante, aussi bien ancienne que moderne, et qui se manifeste tantôt en langue générale, tantôt dans les technolectes non religieux et tantôt en onomastique. À titre d’illustration, on n’a qu’à évoquer deux grands fleuves du vocabulaire québécois qui sont fortement redevables aux dénominations religieuses : la toponymie, pour le volet onomastique, et le domaine des jurons et des sacres pour ce qui est de la langue commune. Mais la présente étude ne fera pas escale au pays de l’onomastique ni sur l’archipel de la sacrologie. D’autres s’y sont employés avec compétence, de sorte que l’un et l’autre champs sont fort bien documentés (DUGAS, 1987, 1988; PICHETTE, 1980; LÉGARÉ et BOUGAÏEFF, 1984).

Le corpus des proprionymes dans les répertoires de mots est impressionnant. Il prend différentes ligures qui ont fait l’objet de recherches récenles (BOULANGER et CORMIER, 1997). Ces configurations vont de la simple présence du Npr dans les articles jusqu’à son utilisation fonctionnelle dans la structuration formelle des mots (onomastismes, phraséologismes, locutions et expressions, proverbes et dictons...) ainsi que dans la confection du sens, c’est-à-dire leur insertion dans les séquences métalinguistiques du dictionnaire reliées à la signification. Dans le dictionnaire de langue, l’unité proprielle est donc à la fois un signe à décrire et un signe de description un sujet d’article et un élément de la prédication articulaire. Il a donc tantôt un statut macrostructurel, tantôt un statut microstructurel. De cet ensemble indifférencié des unités dictionnairiques proprionymiques, nous voudrions extraire les biblionymes rattachés à quelques personnages-clés de l’histoire religieuse et voir comment les dictionnaires d’aujourd’hui architecturent ce vocabulaire sur le plan formel. La place manquant pour prolonger l’étude du côté de la sémantique, nous n’aborderons la question du sens que fort brièvement et sous la forme de données tabulaires (voir les tableaux 4 et 5). Le catalogue des noms est vaste. Nous commencerons donc par le quatuor incontournable composé de Dieu le Père, Dieu le Fils (Jésus), Dieu le Saint-Esprit et Marie la mère de Jésus. À travers les écrits et les siècles, ces personnages se sont vu accoler plusieurs noms que nous désignerons comme étant des variantes. Voici un échantillon des principales appellations relevées :

• Dieu →
  • Dieu le Père
  • le bon Dieu
  • Dieu Tout-Puissant
  • le Très-Haut
  • le Créateur
  • Yahvé
• Jésus →
  • Christ
  • Jésus-Christ
  • Jésus de Nazareth
  • Notre-Seigneur
  • Notre-Seigneur Jésus-Christ
  • Jésus-Christ Notre-Seigneur
  • le Seigneur
  • le Sauveur
  • le Messie
  • l’Enfant Dieu
  • l’Enfant Jésus
  • le divin Enfant
  • le divin Messie
  • le divin Sauveur
  • le Fils de l’homme
  • le fils de Dieu
  • Dieu le Fils
  • le petit Jésus
  • la Sainte-Face
  • le Sacré-Cœur
  • le Sacré-Cœur de Jésus
  • le Galiléen
  • le Rédempteur
  • le roi des Juifs
  • l’Agneau de Dieu
  • l’Agneau sans tache
• Saint-Esprit →
  • l’Esprit-Saint
  • Dieu le Saint-Esprit
• Marie →
  • la Vierge
  • la Vierge Marie
  • la Sainte Vierge
  • la Très Sainte Vierge
  • la Vierge Mère
  • la Mère de Dieu
  • la Mère de Jésus
  • l’immaculée Conception
  • la Madone
  • Notre-Dame

L’étude du provignement lexical sera resserrée aux seuls noms suivants : Dieu, Jésus et Christ, Saint-Esprit, Marie et Vierge (pour plus de détails sur les différents noms attribués à ces personnages, voir ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996, en particulier p. 201-205 pour Jésus et p. 389-393 pour Dieu). L’objet de l’examen consiste à voir en quoi ces six Npr ont survécu dans la langue usuelle sous la forme de mots communs généraux ou technolectaux, el comment ils en sont venus à désigner autre chose qu’eux-mêmes, c’est-à-dire à acquérir un ou des signifiés. Plus précisément, nous verrons quels contingents de mots ordinaires doivent leur existence à ces noms bibliques. Quatre modes de lexicalisation sont privilégiés : l’éponymie, la dérivation, la composition, l’élaboration d’unités complexes. En deux occasions, nous évoquerons également l’abréviation. Les formules plus longues et plus difficilement associables au mot comme signe ne seront pas considérées. C’est le cas des phraséologismes (implorer Dieu, être Marie), des locutions et des expressions (Dieu seul le sait, donner le Bon Dieu sans confession à quelqu’un, au nom du Christ, suer comme un Christ en croix, faire le Saint-Esprit), des interjections (bon Dieu!, doux Jésus!, Jésus, Marie, Joseph!), des proverbes et des dictons (ce que femme veut, Dieu le veut, chacun pour soi et Dieu pour tous, qui donne aux pauvres prête à Dieu; si Dieu le veut!). Sur ces héritages linguistiques, on se reportera avec profil aux ouvrages spécialisés (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991) ou à des écrits scientifiques thématiques, notamment sur tes parémies évangéliques (GUEUNIER, 1991, 1992 et 1995). Le terme parémie sert de générique pour englober « plusieurs catégories d’énoncés sentencieux » (GUEUNIER, 1992 : 82), du type proverbe, dicton, maxime, locution, expression, etc., comme les exemples cités ci dessus, ou d’autres tels Seigneur!, Mon doux Jésus!. Les biblionymes qui ne seront pas en prise directe sur les six dénominations proprielles déjà mentionnées parce qu’ils dérivent du latin médiéval ou du grec seront écartés. Des mots comme chrétien (< latin ecclésiastique chiristianus), chrétienté (< latin christianitas), christianiser (< grec khristianizein), virginal (< latin virginalis), virginité (< latin virginitas) sont dans cette catégorie des exclus de l’étude.

4. L’opération du Saint-Esprit

La quête du corpus s’est réalisée avec l’aide d’un nouveau dieu admis au panthéon de la technologie, le cédérom. En effet, la base informatisée du Nouveau Petit Robert [NPR] a été interrogée pour y suivre les aventures des six noms bibliques sur lesquels nous voulions nous arrêter. Mais tous les exemples rassemblés ne proviennent pas nécessairement du seul NPR. D’autres répertoires ont été aussi fouillés manuellement : le Grand Robert de la langue française [GRLF], le Trésor de la langue française [TLF], le Lexis, le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse [GDEL]. Quelques unités ont aussi été repérées lors de vérifications plus ponctuelles dans d’autres dictionnaires, notamment dans des répertoires d’éponymes et de gastronomie. Quelques ouvrages du XVIIe siècle comme le Dictionaire universel d’Antoine FURETIÈRE ont contribué également à la moisson. Sur un autre plan, les lexies proposées ne sont évidemment pas exhaustives pour au moins quatre raisons :

  1. Les dépouillements menés sont partiels. Des unités peuvent avoir échappé à notre vigilance parce qu’elles sont décrites dans d’autres dictionnaires que ceux qui figurent dans le corpus. Certaines peuvent être aussi demeurées enfouies dans les répertoires consultés, faute d’avoir découvert le chemin pour y accéder.
  2. Des unités consignées peuvent avoir une origine étymologique différente de celle que l’on croit biblique ou encore cette origine peut ne pas être explicite. Dans ces cas, un point d’interrogation (?) suit la forme.
  3. Certaines unités n’ont pas été retenues, car elles semblaient appartenir davantage à la catégorie des noms propres (cf. notamment les diverses appellations des quatre personnages de notre corpus citées au paragraphe 3 et les noms des congrégations religieuses dont un grand nombre tirent leur appellation du quatuor biblique).
  4. Nous avons pu laisser échapper des unités complexes dont le statut sémantique est sûr, mais nous n’en avions pas la preuve; tandis que nous avons sans doute répertorié des ULCO dont le figement sémantique peut être douteux. Dans ce dernier cas, un point d’interrogation (?) suit la forme. Il en va de même pour les unicas, à savoir les unités à réfèrent singulier et constant.

Toutes les variantes trouvées dans le corpus des dictionnaires retenus (GDEL, GRLF, Lexis, NPR/PR-CD, TLF) sont respectées et indiquées, y compris l’alternance des majuscules et des minuscules qui jouent un rôle dans la lexicalisation comme le montrent les séquences suivantes :

• Saint-Esprit • saint-esprit • saint-Esprit • Esprit-Saint
• Saint Esprit • saint esprit • saint Esprit • Esprit Saint
• Ave Maria • Avé Maria • Ave
• Ave maria • ∅ • Avé
• ave Maria • ∅ • ave
• ave maria • avé maria • avé

Les résultats sont présentés sous la forme de tableaux qui regroupent les unités lexicalisées suivant les différents modes de formation. Les sens n’accompagnent pas les unités. On pourra les retracer en parcourant les différents articles des dictionnaires du corpus. Pour certaines ULCO, la quête s’avérera parfois pénible, notamment dans l’article dieu / Dieu du TLF. Le consulteur devra s’armer de patience et se préparer à accomplir un véritable chemin de croix lexicologique parsemé d’embûches!

4.1. Dieu

Tableau 1 : Dieu
Dieu
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Dieu
  • dieu
  • bondieusard
  • bondieuserie
  • à-Dieu-va
  • à-Dieu-vat
  • Fête-Dieu
  • fête-Dieu
  • hôtel-Dieu
  • prie-Dieu
  • sans-Dieu
  • sans-dieu
  • Agneau de Dieu (?)
  • agneau de Dieu (?)
  • agnus dei (?)
  • arrêt de Dieu
  • bête à bon Dieu
  • bon Dieu
  • bon dieu
  • bras de Dieu
  • colère de Dieu
  • commandement de Dieu
  • crainte de Dieu
  • Dieu vivant (?)
  • dix commandements de Dieu
  • doigt de Dieu
  • don de Dieu
  • envoyé de Dieu (?)
  • épreuve de Dieu
  • fils de Dieu (?)
  • fléau de Dieu
  • glaive de Dieu
  • homme de Dieu
  • homme tout de Dieu
  • homme tout en Dieu
  • jugement de Dieu
  • justice de Dieu
  • loi de Dieu
  • main de Dieu
  • main droite de Dieu
  • maison de Dieu
  • maison du bon Dieu
  • malédiction de Dieu
  • mère de Dieu (?)
  • œil de Dieu
  • offense de Dieu
  • pain de Dieu
  • pardon de Dieu
  • parole de Dieu
  • part de Dieu
  • représentant de Dieu
  • royaume de Dieu
  • sein de Dieu
  • senice de Dieu
  • souffle de Dieu (?)
  • Te Deum
  • trêve de Dieu
  • tribunal de Dieu
  • verbe de Dieu
  • vicaire de Dieu
  • voies de Dieu
  • voix de Dieu

Outre les mots répondant aux catégories qui figurent dans le tableau, on trouve également une série de formes issues de différents autres procédés. Voici quelques exemples parmi lesquels on reconnaîtra un certain nombre d’exclamations.

À titre complémentaire, il vaut la peine de signaler quelques interjections usuelles puisées dans l’immense réservoir du TLF et dans celui du GRLF :

4.2. Jésus et Christ

Tableau 2 : Jésus
Jésus
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Jésus
  • Jésus
  • Jésuate
  • jésuate
  • Jésuite
  • jésuite
  • Jésus-Christ
  • double jésus
  • Enfant Jésus
  • enfant Jésus
  • enfant jésus
  • feuille Jésus
  • feuille jésus
  • fille de l’enfant Jésus
  • format jésus
  • grand jésus
  • jésus de Lyon
  • jésus de Morteau
  • Jésus de musique
  • Jésus déialisé
  • Jésus enfant
  • jésus enfant
  • ordre de Jésus (?)
  • papier du nom de Jésus
  • papier du nom de jesu s
  • papier jésus
  • papier nom de jésus
  • petit Jésus
  • petit jésus
  • plâtre à Jésus

Le nom Jésus entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses : Compagnie/compagnie de Jésus, Société/société de Jésus. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes (cf. le GDEL, p. 5851-5852).

Le mot jésuite est lui-même à la source d’une multitude d’autres formes (cf. le tableau 3).

Tableau 3 : jésuite
jésuite
Abréviations Dérivés Composés ULCO
  • jèse
  • jèze
  • jésuisme
  • jésuitement
  • jésuiterie
  • jésuitesse
  • jésuitière
  • jésuitique
  • jésuitiquement
  • jésuitisant
  • jésuitiser
  • jésuitisme
  • architecture jésuite
  • art jésuite
  • collège de jésuites
  • collège des jésuites
  • collège jésuite
  • confesseur jésuite
  • école de jésuites
  • école jésuite
  • éducation jésuite
  • éducation jésuitique
  • église jésuite
  • église jésuitique
  • esprit jésuitique
  • fenêtre jésuitique
  • jésuite à la robe courte
  • jésuite de robe courte
  • journal jésuite
  • méthode jésuite
  • missionnaire jésuite
  • morale jésuitique
  • ordre des Jésuites (?)
  • pensionnat jésuitique
  • père jésuite
  • prédicateur jésuite
  • propagande jésuitique
  • revue jésuite
  • rococo jésuite
  • style jésuite
  • style jésuitique
  • système jésuitique

On ne saurait quitter les lexies jésus et jésuite sans proposer une petite incursion du côté du sens pour essayer de synthétiser les différentes significations recouvertes par ces deux unités. Les tableaux 4 et 5 rendent compte d’une possible organisation sémantique de ces deux mots à des fins dictionnairiques. Les différents éléments qui servent à la structuration sémantique proviennent de sources lexicographiques françaises et/ou québécoises. Ils ne sont évidemment pas exhaustifs. Le sous-système technolectal n’a pas fait l’objet d’un examen attentif, par exemple.

Tableau 4 : L’article jésus
jésus/Jésus
I. (Avec une majuscule.) Jésus, interjection.
1. Marque la surprise, l’admiration, la peur... Jésus! Jésus, Marie, Joseph! Mon doux Jésus!
2. TRÈS FAMILIER. (Sacre, juron). Exclamation employée dans toutes sortes d’occasions. Jésus qu’il neige! Heureusement que tu étais là, Jésus! — Sans complément. Terme d’injure, de mépris. Jésus! — Nom. Un / Une Jésus de : sert à qualifier la chose, la personne qui est mentionnée. On a fait un Jésus de beau voyage à Londres. — Loc. verb. Être en (petit) Jésus, en colère, de mauvaise humeur; ne pas être content, satisfait. Elle est en Jésus parce qu ’elle a perdu son parapluie. 1
II. (Personnes.) jésus / Jésus, nom masculin.
1. Représentation, image de Jésus enfant ou de Jésus. Elle a peint des Jésus bénissant la foule.
2. Statuette de l’enfant Jésus dans la crèche de Noël. Des jésus en cire. Acheter un Jésus, des santons et des moutons.
3. Jeune enfant mignon, plein de gentillesse, aimable et digne d’affection. Elle a l’air d’un petit ange et lui d’un beau petit jésus.
4. Terme d’affection à l’adresse des tout-petits. Viens avec mot, mon beau jésus!
5. Jeune garçon efféminé et prostitué, dressé au chantage. Jésus la Caille (roman de F. Carco).
III. (Choses.) jésus / Jésus, nom masculin.
1. PAPET. VX Papier portant en filigrane le monogramme (I.H.S.) de Jésus. L’évêque aimait écrire ses sermons sur du jésus. — En apposition : papier jésus. — REM. On trouve aussi les variantes papier du nom de Jésus / Jésus et papier nom de jésus t Jésus.
2. PAPET. MOD. Format de papier de grande dimension (56 x 72 cm ou 56 x 76 cm). Imprimer une affiche sur du jésus. — En apposition : papier jésus.
3. CHARCUT. Court saucisson sec de gros diamètre emballé dans la partie ta plus large du boyau de porc. Suspendre des jésus pour les fumer.
4. ARG. Phallus en érection.
Tableau 5 : L’article jésuite
jésuite / Jésuite
A. (Parfois avec une majuscule.) Nom masculin (rare au féminin).
I. PERSONNES.
1. Membre de la Compagnie ou de la Société de Jésus. Le général des Jésuites.
2. PÉJOR. Personne qui recourt à des astuces subtilement hypocrites et manœuvrières. Son raisonnement de jésuite en a convaincu beaucoup. « Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins jésuite que ta femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont jésuites! » (Balzac, GRLF).
II. ANIMAUX.
1. RÉGION. Dindon.
2. (XIXe s.). Cafard.
III. CHOSES.
1. Tout ce qui relève de la Compagnie ou de la Société de Jésus ou lui appartient. Ils ont été éduqués dans une école de jésuites.
2. GASTRON. Petite pâtisserie feuilletée triangulaire, fourrée de frangipane et recouverte de place royale. Des jésuites à quelques francs la pièce.
B. (Avec une minuscule.) Adjectif.
- 1. Qui est membre de la Compagnie ou de la Société de Jésus. Un prédi­cateur jésuite.
2. Relatif ou propre aux jésuites. L’esprit et la morale jésuites ont marqué plus d’une personne.
3. Relatif ou propre à la Compagnie ou à la Société de Jésus. Des collèges jésuites. S’abonner à une revue jésuite.
4. ARTS. Style jésuite : style d’architecture baroque et religieuse adopté par les jésuites au XVIIe s. Une église construite dans le style jésuite. — Relatif ou propre au style jésuite. Une colonne torsadée rococo d’inspiration jésuite.
5. Qui concerne un comportement retors, hypocrite. Afficher un air jésuite.
Tableau 6 : Christ
Christ
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Christ
  • christ
  • Antéchrist
  • antéchrist
  • chrisme
  • christicole
  • christification
  • christique
  • christocentrique
  • christogénèse
  • christolâtrie
  • christologie
  • Christologie
  • christologique
  • christophante
  • Christophore
  • christophore
  • lacrima-christi
  • lacryma-christi
  • larme-du-Christ
  • Christ de majesté (?)
  • christ en gloire (?)
  • Christ en majesté (?)
  • Christ Louis XIII
  • christ Louis XIII
  • corps du Christ
  • Corps Mystique du Christ
  • corps mystique du Christ
  • épine du Christ
  • oreille de Christ
  • sang du Christ
  • soldat du Christ
  • témoin du Christ
  • vicaire du Christ

Le nom compose Jésus-Christ donnera quant à lui quelques autres unités.

Les éponymes :
  • Jésus-Christ « grand couteau »
Les ULCO :
  • apr. J.-C.
  • après J.-C.
  • après Jésus-Christ
  • av. J.-C
  • avant J.-C
  • avant Jésus-Christ
  • corps de Jésus-Christ
  • sang de Jésus-Christ
  • vicaire de Jésus-Christ

4.3. Saint-Esprit

Tableau 7 : Saint-Esprit
Saint-Esprit
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Esprit-Saint
  • Esprit Saint
  • Saint-Esprit
  • saint-Esprit
  • saint-esprit
  • Saint Esprit
  • saint Esprit
  • saint esprit
  • spiritain
  • croix du Saint-Esprit (?)
  • opération du Saint-Esprit
  • ordre du Saint-Esprit (?)
  • père du Saint-Esprit
  • procession du Saint-Esprit

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses comme Pères du Saint-Esprit. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes. Cependant, on peut considérer que l’emploi au singulier du mot père du Saint-Esprit pour désigner un membre de cet ordre religieux est recevable. Il existe d’ailleurs un synonyme pour cette forme : spiritain.

4.4. Marie et Vierge

Tableau 8 : Marie
Marie
Éponymes Dérivés Composés ULCO Abrév.
  • marial
  • marianisme
  • marianite
  • mariol
  • mariole
  • mariolle
  • Mariologie
  • mariologie
  • marionnette
  • marionnettiste
  • Mariste
  • mariste
  • marotte
  • marouette
  • Marie-catau
  • marie-couche-toi-là
  • Marie-quatre-poches
  • marie-quatre-poches
  • Marie-Salope
  • Marie-salope
  • marie-salope
  • Ave Maria
  • Avé Maria
  • Ave maria
  • ave Maria
  • ave maria
  • avé maria
  • cantique marial
  • congrès marial
  • culte marial
  • enfant de Marie
  • fête mariale
  • fille de Marie-Auxiliatrice
  • frère mariste
  • je vous salue Marie
  • littérature mariale
  • Marie couche-toi là
  • marionnette à fils
  • marionnette à gaine
  • marionnette articulée
  • mois de Marie
  • père mariste
  • société de Marie
  • sœur mariste
  • théâtre de marionnettes
  • théâtre des marionnettes
  • Ave
  • ave
  • Avé
  • ave

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses : Société de Marie, Enfants de Marie, Filles de Marie-Auxiliatrice. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes. Cependant, on peut considérer que l’emploi au singulier des mots enfant de Marie et fille de Marie-Auxiliatrice (synonyme salésienne) pour désigner une religieuse membre de l’une ou l’autre de ces congrégations est recevable.

Tableau 9 : Vierge
Vierge
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Vierge
  • vierge
  • cheveu-de-la-Vierge
  • antienne de la Vierge
  • autel de la Vierge
  • chapelle de la Vierge
  • couronnement de la Vierge
  • culte de la Vierge (?)
  • doigt de la Vierge
  • Épi de la Vierge
  • épi de la Vierge
  • fête de la Vierge
  • fil de la Vierge
  • fil de la vierge
  • image de la Vierge
  • médaille de la Vierge
  • office de la Vierge
  • prière de la Vierge
  • signe de la Vierge
  • statue de la Vierge (?)
  • statuette de la Vierge (?)
  • Vierge à l’Enfant
  • Vierge assise
  • Vierge de majesté (?)
  • Vierge en majesté (?)
  • Vierge gothique
  • Vierge Noire
  • Vierge noire
  • Vierge romane

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations qui s’apparentent à un proprionyme, comme Constellation de la Vierge.

5. Conclusion : rendre à César...

La galaxie lexicale judéo-chrétienne visitée dans cette étude a été isolée d’un amas plus vaste que l’on pourrait dénommer l’Univers des croyances religieuses et des mythes. Plus même, l’exploration s’en est tenue à un micro-système, celui des biblionymes. Et parmi ceux-ci, seule une petite constellation lexicale a été observée sous l’angle des signifiants davantage que sous celui des significations. Une étude plus exhaustive de la lexicalisation des biblionymes exigerait des recherches plus poussées dans le champ de la sémantique. On aura constaté également que la formation d’unités complexes domine largement les autres modes mis en parallèle.

En vérité, le système de la langue intègre profondément la parole évangélique. Depuis des siècles, les dictionnaires montrent quels sont les effets du discours biblique sur l’idéologie et sur l’usage (WIONET, 1993). Au XVIIe siècle, par exemple, dans la lexicographie classique, le mot Dieu / dieu n’a qu’une définition paradoxale (BRANCA-ROSOFF et WIONET, 1995). Le Dictionaire universel de FURETIÈRE le définit comme suit : « Il ne peut avoir de vraye définition, à cause que c’est un Estre infini & incompréhensible ». Au surplus, faut-il rappeler que les dictionnaires de l’époque classique font régulièrement écho aux liens étroits entre Dieu et le roi Louis XIV, car le roi Soleil est le porte-parole de Dieu sur Terre et légitime logothète d’icelui (D’ORIA, 1988 : 17-117)? Au XVIIIe siècle, les jésuites de Trévoux qui prendront la succession du FURETIÈRE relaieront la même conception sur le caractère indéfinissable de Dieu, confondant le mot et la chose, ou plutôt l’être.

La quête dictionnairique séquentielle relatée ci-avant montre aussi que par le discours de l’Évangile et par celui de ses acteurs, il est évident qu’on accède à un lexique qu’on peut certes rassembler autour de quelques zones onomasiologiques thématiques. L’étude montre également comment ce vocabulaire a profondément imprégné la langue générale ordinaire, comme les niveaux familiers et argotiques. La vérité chrétienne perdure dans ces paroles reprises et répétées par la langue, même si leur origine imprégnée de saveur biblique en a été souvent oubliée ou occultée par les progrès de la civilisation technicienne. Les mots survivent, mais leurs rapports à l’histoire religieuse se sont affadis, dilués sous l’empire des cultures profanes, d’autant que les couleurs sémantiques s’écartent régulièrement des nuances religieuses. La recherche fondée sur le dépouillement de quelques dictionnaires ne permet pas de savoir s’il se crée encore de nouveaux mots à base biblionymique. Pour mesurer cette productivité, il faudrait procéder à une recherche à partir de textes littéraires et d’écrits divers, et aussi à partir d’enquêtes orales, et non en s’appuyant exclusivement sur les dictionnaires qui, on le sait, ont toujours un peu de retard par rapport à la vie du langage.

Mais quand on scrute attentivement le passé lointain, rien d’étonnant alors que des catégories de mots aient provigné pour modeler l’un des principaux univers de référence de notre civilisation, pour organiser une sorte de creuset de la sagesse occidentale. À bien y penser, quelles différences peut-on établir entre le déluge de Noé et le déluge de Deucalion, entre le sacrifice d’Isaac par Abraham, son père, et le sacrifice d’Iphigénic dans le port d’Aulis par son père Agamemnon, sinon que dans le continuum mytho-historique, l’Occident féodal donnera obligatoirement l’avantage de la vérité aux actions décrites et interprétées dans la Bible plutôt qu’aux gestes des dieux et des héros des mythologies gréco-romaines (PAPIN, 1989; aussi DESAUTELS, 1988). Les dictionnaires d’aujourd’hui témoignent bien de cet héritage de l’Antiquité qui s’est pérennisé ainsi que de cette opposition entre l’Olympe et l’Évangile, entre le monde païen et le monde chrétien, qui au fond ne sont qu’un même et unique terreau dans lequel une multitude de mots ont fleuri et créé des visions du monde en apparence divergentes, tout cela pour le plus grand profit de la langue commune.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Le terme biblionyme a été préféré à biblonyme. Ce dernier éviterait peut-être la confusion avec des mots formes à partir de l’élément biblio- "livre’’, mais nous croyons qu’en raison de son emploi très spécifique, le second élément biblio- a sa place dans le système morphologique. L’homonymie n’est pas gênante. Les contextes d’emploi résoudront les problèmes d’ambigüité possibles. L’origine étymologique du nom propre Bible (< grec biblia, pluriel neutre de biblion, lui-même dérivé de bublos, biblos, a donné le latin ecclésiastique biblia, mot qui est à la source du français bible) autorise que l’on conserve l’élément biblio-. Les dérivés seront construits sur le même modèle.

Abstract (anglais)

As revealed by several specialized French dictionaries, the forms originating from proper nouns are legion in the current lexicon. Some characteristics of the bearer of a name sometimes become the prototypical features that lead to the lexicalization of the item, the latter becoming a member of a conceptual class. The words, thus, obtained are of different types: eponyms, derivatives, compounds, multiword lexical units, etc. In simple terms, proper nouns are linguistic material used in the formation of words. These words are very frequent in general dictionaries where they are treated as ordinary words. A sufficiently large number of these proper nouns are firmly rooted in the Bible. The aim of this article was to account for the proliferation, in the lexicon, of some key figures of the Holy Book: Dieu, Jésus, Marie and the Saint-Esprit. Such a biblical quartet is the etymological source of numerous current words in the French lexicon, and these words are actively used by speakers without being associated with any religious background. The different forms taken by these proper nouns in general French unilingual dictionaries are presented.

Un épisode de la néobienséance dans les dictionnaires scolaires : le protocole de rédaction des exemples comportant un prénom[1]

1. Le dictionnaire, dépositaire de la culture

Les dictionnaires se profilent à l’avant-plan des instruments d’acquisition du savoir sur la langue et sur la norme. Ces gros livres pleins de mots visent à assurer une meilleure intercommunication entre les membres d’une même communauté, à savoir les locuteurs qui se réclament de la culture décrite. C’est là l’une des dimensions diatopiques ou spatiales des recueils de mots. Les catalogues d’unités lexicales sont aussi des outils d’apprentissage qui visent à assurer la cohésion culturelle, car ils permettent, au-delà des barrières du temps qui passe, de pérenniser la compréhension des productions d’une société que sont les livres et les écrits, parfois les paroles, qui importent pour l’histoire d’une communauté et pour l’histoire universelle. C’est là l’une des dimensions chronologiques ou temporelles des répertoires lexicaux (v. Loffler-Laurian 1996).

En tant qu’émanation sociale, le dictionnaire est donc susceptible de refléter, à travers le programme qu’il trace, dans les choix effectifs qu’il propose, dans la méthodologie qu’il met en œuvre, l’état de la société dans la synchronie qui le voit émerger. Il devient un lieu naturel d’une actualisation sociale et il est lié à la triple contrainte du temps, de l’espace et des registres sociologiques (v. Rey 1995, 110). Il est clair qu’il doit viser à promouvoir la reconnaissance individuelle et collective, ainsi que l’unité culturelle. Sa norme et son contenu sont dictés par le groupe culturel dominant de la société productrice. Les valeurs symboliques et la rhétorique communautaire qu’il consigne tiennent naturellement quelque chose de l’anthropologie et de l’ethnologie. Ce qui atteste que le dictionnaire de langue est loin d’être étranger aux idées qui ont cours à un instant déterminé au sein de la collectivité. Au contraire, il est le dépositaire d’une partie fort importante de la culture humaine et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture (v. Sousa 1996, 49). Il ne peut donc pas être assimilé sans nuance à une sorte d’« objet mou » (Pecheyran 1991, 39), qualificatif dont on l’affuble souvent. À l’opposé, il peut devenir un objet passablement subversif et controversé comme le montre quelques épisodes récents de la dictionnairique francophone (v. Boisvert, Boulanger, Deshaies et Duchesneau 1993). Par ailleurs, étant largement plébiscité par les publics auxquels il est destiné, le dictionnaire est bien autre chose qu’un vulgaire inventaire de mots jetés sur le papier dans l’ordre alphabétique et accompagnés de quelques renseignements fonctionnels. C’est aussi beaucoup plus qu’un livre banal, interchangeable avec n’importe quel autre.

2. Le dictionnaire, la geste sociale et l’école

L’identité culturelle est conditionnée, façonnée par la capacité d’adaptation et par la capacité d’expansion ainsi que par des résistances et des mouvements contradictoires devant ce qui risque de la déstructurer, de la déstabiliser, de la démolir ou de l’anéantir. Perçue sous l’angle d’une sémiotique, la culture convoque un système modelant sur lequel se fondent les individus pour définir leur vision du monde et ses divers fragments en vue de se positionner dans un espace, un territoire maîtrisé. Une identité culturelle et nationalitaire se fabrique autour d’une mémoire collective, et le dictionnaire est l’un de ces hauts lieux qui participe de la mémoire d’un peuple, même si c’est à travers la langue qu’elle se bâtit. Mais cette mémoire est aussi ce qu’on en fait.

De là le rôle primordial et la valeur exemplaire de la langue à l’école et dans la société afin de pouvoir la situer dans l’histoire, seul chemin pour meubler la mémoire sociale, qui est elle-même l’un des fondements édificateurs de l’identité d’un peuple. Une société qui masque ou évacue insensiblement l’histoire et son histoire linguistique est une société suicidaire. Une communauté sans mémoire linguistique et sans dictionnaire à tous les échelons de la progression scolaire se pose comme une collectivité sans défense ou un groupe écartelé, comme l’a été le Québec jusqu’à récemment, en raison justement de l’absence d’un ouvrage qui fasse consensus. Pour que la culture d’un peuple s’épanouisse, il faut impérativement qu’elle reste enracinée dans le passé. Il faut qu’elle demeure vivante, originale, et qu’elle se perpétue, c’est-à-dire qu’elle reste fidèle à ses origines et qu’elle soit en état permanent de créativité et d’évolution dans tous les domaines, y compris dans le champ de la langue. Ce qui revient à dire que « pour avoir en face de soi un autre que soi, il faut avoir un soi » (Ricœur 1961, 451). Autrement dit encore, on ne peut concevoir son identité sans envisager en même temps son altérité. Penser un dictionnaire et son contenu, puis le réaliser ne sauraient, bien entendu, se faire hors de l’histoire nationale du public cible.

Les dictionnaires pour les enfants ou les dictionnaires d’apprentissage —sur la distinction entre les deux types de recueils, v. Lehmann 1991, 110-111— font partie de cette geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire et transmettre à travers elle les valeurs communautaires, une conception particulière du monde et un modèle idéologique idoine. Ils portent chacun leur historicité en ce sens que, comme tous les dictionnaires, ils sont traversés par l’Histoire et qu’ils contiennent cette histoire sociale en train de se faire, y compris les nouveaux évènements reliés à la nouvelle morale sociale. Il est donc impératif que le dictionnaire fasse partie de l’équipement de base de l’écolier qui se lance à la conquête de sa langue maternelle.

3. Le dictionnaire et la (néo)bienséance

En ces temps où dominent de nouveaux paradigmes sociaux, les dictionnaires tentent de concilier une multitude d’exigences réparties sur plusieurs niveaux : modernité et histoire, logique variationniste et norme de référence unique —qui mettent à mal la francophonie et le français international—, équité entre les sexes, ouverture sur le monde et empire interne, éradication des inégalités sociales, des stéréotypes sexistes ou ethniques, etc. Aussi, certaines vérités véhiculées par de nouvelles coordonnées sociales instaurées dans certains pays de l’hémisphère nord doivent-elles être maquillées sur le plan lexical et transformées en mots présentant toujours leur plus beau profil. De plus en plus, certaines zones vocabulairiques doivent être passées au crible d’un ensemble de critères de sélection et d’approbation qui reposent sur un ordre moral qui impose sa loi. Sur la base de ces facteurs dans lesquels le bien domine toujours le mal ou le réprouvé, des pans entiers du lexique sont escamotés des dictionnaires pour la jeunesse. Il en va ainsi des lexiques scatologiques, sexuels, offensants (jurons, blasphèmes, sacres...), etc. Ces registres de langue sont donnés comme peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (v. Boulanger 1994, 275). En fait, ce contrôle n’est que la poursuite de manières de faire de la lexicographie d’apprentissage ainsi qu’on le constate depuis une trentaine d’années. Sauf que des interventions externes se produisent de plus en plus souvent afin d’exercer ce contrôle dont les normes ont leur source en dehors du champ de la linguistique.

La barrière morale éditoriale s’interprète également autrement et à la lumière du phénomène foudroyant dénommé le politiquement correct ou la rectitude politique. Cette nouvelle règle de vie sociale a des prolongements immenses dans la langue, et la lexicographie est appelée à y faire face pour tenter de la gouverner. Les protocoles de rédaction des dictionnaires sont soumis à un examen sévère de la part de groupes sociaux érigés en juges qui exigent d’être parties prenantes dans les contenus. De sorte que des informations linguistiques pertinentes risquent de se voir éjectées des colonnes des dictionnaires sous la poussée de pressions externes caractérisant la correction politique. Le dictionnaire devient l’un des lieux obligés du rétablissement d’une caution bienséante et présente certains phénomènes sociaux sous un jour embelli, ou plutôt travesti. Sur la base de critères peu adaptés à l’objet dictionnairique, les lexicographes sont ou seront contraints, d’une part, d’exclure des éléments qui ont leur place dans les articles et, d’autre part, d’inclure des éléments qui ne sont pas normalement requis. C’est ainsi que la théorie et le faire du dictionnaire sont étroitement rattachés à ce que la dynamique de sa propre histoire le contraint d’inclure ou d’exclure (v. Meschonnic 1991, 15).

Mais qu’est-ce donc que la rectitude politique, que pour notre part nous préférons dénommer la néobienséance? Plusieurs voient ce phénomène comme un nouveau péril social qui est relatif aux effets délétères de toutes sortes de revendications et d’exigences liées à l’identité et à la reconnaissance qui mobilisent des microgroupes et dont l’expression la plus visible est celle où la victimisation règne en maîtresse. Les secousses sociales se prolongent naturellement dans le langage et celui-ci prend figure de discours délavés et ravalés par l’intermédiaire de mots qui moralisent et qui veulent ne pas dire (personne différemment douée « débile », personne physiquement défiée « handicapé », personne optiquement contrariée « myope », personne verticalement défavorisée « nain », citoyen socialement sinistré « pauvre »). Ce lexique fondé sur les structures lexicales complexes et sur l’hyperonymisation grandit chaque jour et il prend une place de plus en plus importante dans la communication quotidienne. L’essentiel de la parole néopolie n’est pas d’affirmer ce qui est vrai, mais de rendre vrai ce qui est énoncé. Corollairement, le dictionnaire devient ou deviendra porteur de ces néodiscours (v. Boulanger 1996b et 1997).

L’origine du PC remonte aux mouvements communautaires observés sur les campus américains vers la fin des années 1980. En pays américain, la néobienséance a une histoire déjà fort bien documentée. Sous le couvert linguistique et dictionnairique, elle peut être définie comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer la pensée de toute la collectivité par le biais du langage et, dans son prolongement, du dictionnaire. La néopolitesse puise sa force dans le postulat que l’équité sociale doit s’allier à la règle qui édicté que la fin justifie les moyens. Avec comme conséquence que les principes fondamentaux de la démocratie se voient déshabillés du droit à la libre expression et à la solidarité collective au profit d’un rééquilibrage qui octroie désormais à certaines entités groupales le droit d’être plus égales que d’autres sous prétexte de rétablir des droits brimés ou de donner à ceux qui n’ont pas en puisant sans limites dans la musette de ceux qui se sont composés un capital de vie. La néo-orthodoxie est protéiforme dans ses manifestations, et souvent sournoise, car elle cache des pièges. Fréquemment soumise à l’arbitraire, elle cherche des moyens, qui sont d’ailleurs culpabilisants pour les « inclus », afin d’annihiler les différences, justifiables ou non, pour défendre les moins nantis et pour promouvoir les minorités au détriment des majorités qui, elles, doivent s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coups de discours virulents et de déclarations fracassantes. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov 1995, 96). L’égalité et la justice réclamées en toutes choses signifient dès lors qu’il faut reconnaître ces groupes des points de vue social et officiel, à savoir étatique et institutionnalisé, valoriser leurs souffrances, rétablir des faits en leur dispensant des privilèges et des traitements de faveur compensatoires et rassurants. Ainsi se trouvent identifiés les deux pôles majeurs de la néobienséance : la victimisation et l’individualisme, avec leur corollaire obligé, 1’« héroïsation » des victimes.

Dans la perspective langagière, le nivellement lexical s’impose. Il vise à éliminer les mots qui disent les normes autres et les déviances, les majorités et les minorités, les riches et les pauvres, les munis et les démunis, les inclus et les exclus, de sorte que le visage de la société soit dépeint comme égalitaire, neutre et sans aspérités.

C’est dans cette large perspective d’une nouvelle forme de la restauration lexicale, car il s’agit bien ici de néologie d’ordre défensif, que nous aborderons les dictionnaires scolaires pour enfants. Nous ne nous intéresserons pas vraiment au contenu linguistique qu’ils véhiculent, mais bien plutôt aux messages sociaux subliminaux qu’ils portent inscrits en palimpseste de la microstructure. Ainsi, la plupart des héros de l’univers narratif du Petit Robert des enfants [PRE] (aujourd’hui le Robert des jeunes [RJ]) occupent des fonctions et des emplois à caractère positif dans l’aventure de Motbourg : madame Hespel est ingénieur (ou ingénieure?), Angèle, l’institutrice, répare la voiture, etc. Il faut bien aussi qu’à côté des « bons », il y ait quelques « méchants ». Au Québec, ces personnages sont généralement bien perçus par les enseignants, sauf un, madame Harpie. Dans le lexique commun, le mot harpie signifie « Femme acariâtre, méchante, laide ». D’ailleurs, un seul des quatre dictionnaires pour enfants consultés pour la présente étude consigne le mot harpie dans sa nomenclature. Il s’agit de l’édition canadienne du Larousse maxi débutants 1986 [LMDÉC] qui l’exemplifie puis le définit ainsi : « Cette personne est une harpie, elle est très méchante et coléreuse ». Le personnage du PRE/RJ qui porte ce nom possède de nombreux défauts physiques et autres : madame Harpie est petite et boulotte, elle a des bajoues et une verrue sur le nez; elle ne connaît pas le sourire, elle houspille tout son entourage; elle est commère, soupçonneuse, avare, malhonnête, etc. (v. PRE 1988, 1132 et Lehmann 1991, 128). Sa seule qualité semble être son occupation : elle est en effet marchande de bonbons. Il est fort douteux que ce portrait très négatif d’une femme puisse être accepté dans les écoles du Québec. Son patronyme et la panoplie de ses défauts, qui rassemblent tous les stéréotypes du genre, seraient frappés d’interdit lexicographique au nom de la discrimination sexiste, physique et sociale. Seule son occupation de marchande de bonbons résiste aux foudres de la critique bienséante. Outre ces considérations sur la microstructure, nous sommes également conscient que le contenu de la macrostructure puisse subir les foudres de la censure. Mais pour l’immédiat, le parcours proposé sera essentiellement centré sur l’exemple lexicographique forgé.

4. Les dictionnaires scolaires

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux enfants de 7/8 à 12 ans est fort important. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine » (1991, 19). La plupart des grandes maisons d’édition de dictionnaires offrent une gamme de produits pour les enfants de cette catégorie d’âge (v. Lagane 1990 et Hausmann 1990). Dans le secteur économique, il règne donc en cette matière une très forte concurrence, d’autant que les éditeurs français mettent en circulation des éditions adaptées à différents contextes culturels francophones, notamment les environnements canadien, québécois ou nord-américain, selon l’envergure des visions politico-culturelles ou politico-éditoriales des entreprises (v. Ouimet 1996). C’est ainsi, que chacune à leur manière, les maisons d’édition Larousse, Hachette, Bordas et Robert diffusent leurs « juniors » en Amérique.

Les dictionnaires scolaires ont déjà une histoire. La place prépondérante qu’ils occupent dans le système pédagogique du français langue maternelle remonte à une génération. On peut dater cet envol du début des années 1960 (v. Gross 1989, 174). Mais ce n’est qu’à partir de 1972 que l’État français recommande le maniement du dictionnaire de manière obligatoire à l’école. En 1986, le marché français du dictionnaire pour les enfants (jusqu’à 15 ans) offre un catalogue d’une soixantaine d’ouvrages différents (v. Gross 1989, 174; aussi Corbin 1991, 19-20).

Au milieu des années 1960, Larousse révolutionnait en quelque sorte la lexicographie moderne en proposant un recueil de mots — le Dictionnaire du français contemporain [DFC] (1966) —représentant « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique » (Lagane 1990, 1369). Les auteurs du DFC puisaient abondamment aux sources du distributionnalisme et du structuralisme pour en ordonner les contenus macro- et microstructurels. Parmi les protocoles inédits mis de l’avant, on s’est attaché à étudier la langue de manière scientifique sans parti pris normatif, c’est-à-dire que les auteurs ont privilégié l’observation du code linguistique dont les ondulations variationnistes doivent être considérées comme normales en fonction de la situation de communication. La langue est sociale, donc plurielle et multiforme par nature. Il n’y a alors rien d’étonnant à constater l’existence simultanée dans la langue de phénomènes complémentaires et en apparence contradictoires comme la stabilité et la variation, l’une et l’autre faisant partie de la langue nor-mée. Par ailleurs, le DFC assurait une certaine cohérence au code étant donné que la description était limitée à une synchronie reflétant l’état de langue circonscrivant les usages actualisés à l’époque.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire est bien fixé par rapport à la démarche pour les adultes. L’envergure nomenclaturelle est réduite, le nombre d’entrées se situant dans un créneau de 18 000 à 20 000 unités. Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues. Les citations sont également écartées, sauf dans le PRE/RJ qui offre des extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (v. Lehmann 1993b, 205). L’accent est mis sur la définition et l’exemplification, auxquelles s’ajoute presque toujours l’iconostructure. Le cheminement normal procède donc du mot vers la définition, puis son exemplification, pour déboucher enfin sur l’illustration. Aucun dictionnaire de cette taille n’illustre d’ailleurs tous les mots concrets « illustrables » qu’il capte en son sein. Il n’entre pas dans notre intention de faire le point, ni le partage sur l’ordre de préséance de l’une sur l’autre de ces trois rubriques que sont la définition, l’exemple et l’iconographie (v. Lehmann 1991, 1993a et Rey-Debove 1993).

5. Le dictionnaire dans la classe

Dans le cadre de la classe, le dictionnaire scolaire est source d’activités à caractère linguistique : constat de l’existence du mot —le fameux être ou ne pas être dans de dictionnaire (v. Pecheyran 1991)—, compréhension des mots et de leurs sens et enrichissement du vocabulaire, apprentissage de l’orthographe, maîtrise des règles fondamentales du code écrit par l’entremise de la composition, de la rédaction de textes ou des devoirs, de manière à prendre conscience du système de fonctionnement de la langue. L’apprentissage global du français langue maternelle en est l’objectif ultime.

Au premier chef, ni le programme des dictionnaires pour les jeunes ni leur utilisation didactique ne visent la correction de la langue. Ils se situent tous deux beaucoup plus du bord de la norme objective (l’aspect quantitatif du vocabulaire) que du côté de la standardisation prescriptive (l’aspect qualitatif du lexique). Prioritairement, les ouvrages scolaires sont des dictionnaires de réception, en ce sens que les élèves y ont recours pour décoder la langue, pour interpréter les mots, pour lire et comprendre les textes. Ils ne sont pas des dictionnaires de production servant à l’encodage aux fins de scruter les modes de fonctionnement de la langue et de rendre évidente toute la mécanique de production du système. Christian Buzon critique cette vocation à sens unique des dictionnaires pour la jeunesse (v. 1983, 165-166).

C’est l’incompréhension qui pousse l’enfant à ouvrir un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses pour apprendre, davantage que pour y effectuer une recherche critique sur la langue (v. Pecheyran 1991, 39). D’où la nécessité de dévoiler une langue représentative de la collectivité sociale à laquelle appartient l’élève. Car le dictionnaire est le lieu par excellence où le lexique, les mots se constatent le mieux : ils s’y déposent, s’y organisent, s’y fixent. L’apprentissage des règles fondamentales de la grammaire et de la syntaxe s’effectue dans un laps de temps relativement court. Mais le lexique reste toujours ondoyant, inachevé, car des mots meurent, d’autres s’usent, changent de sens tandis que d’autres encore naissent et se diffusent, prennent de nouveaux chemins. Tout au long de sa vie, l’enfant ne cessera jamais d’acquérir du vocabulaire. La langue ainsi mise en perspective comprendra les éléments qui la caractérisent géopolitiquement, socialement et culturellement, et qui la font distinguer de celle des autres groupes sociaux qui partagent quotidiennement le même idiome, mais qui vivent sur d’autres territoires éloignés et, de ce fait, qui ne parlent pas nécessairement la langue de la même manière, ni avec les mêmes mots, les mêmes sens ou les mêmes prononciations. Les dictionnaires pour les jeunes Français et les dictionnaires pour les jeunes Québécois ne sauraient être une même musique totalement partagée sans que des accords ne soient faussés, d’un côté comme de l’autre (v. Boulanger 1996a). La langue que doit emmagasiner le dictionnaire doit être celle qui se manifeste dans toutes les expériences quotidiennes de l’enfant, à l’école comme à la maison, tout autre statut donné au français dans le dictionnaire s’avérant déstabilisant pour le consulteur (Rey-Debove 1989, 20).

Plus que d’autres sans doute, les dictionnaires d’apprentissage québécois doivent refléter des contenus bien territorialisés, sans perdre de vue toutefois la double perspective dans laquelle s’inscrivent les écoliers, à savoir d’une part, l’importance de s’identifier comme locuteurs nord-américains de la langue française, d’autre part, la nécessité de s’assumer comme locuteurs universels de cette même langue, c’est-à-dire de faire en sorte d’échapper au danger du cloisonnement culturel.

5.1 La lecture de l’univers référentiel

En plus d’avoir une vocation linguistique, le dictionnaire scolaire est aussi un truchement qui mène à la connaissance du monde et de ses traditions. À la fois vérité sur le monde et sur la langue, il favorise l’accroissement du savoir sur les réalités concrètes et abstraites dénotées par les unités lexicales. Par conséquent, les dictionnaires dessinent une vision du fonctionnement de la vie et du monde qui laissera ses empreintes sur la future conception de l’univers que se créera l’enfant. À travers les mots imprimés sur le papier et les images qui les accompagnent, aux yeux de l’enfant, le dictionnaire réalise un grand pan de l’expérience du monde. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire du primaire « doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou coercitive » (Boulanger 1994, 267).

Dans le cheminement lié à la formation scolaire élémentaire, les questions du genre : « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur le fonctionnement du système linguistique et sur les pièges et chausse-trappes de la langue. Au-delà ou en-deçà de leur vocation bien entendu langagière, les dictionnaires pour la jeunesse poursuivent comme objectif primordial de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat puis de mettre l’univers en correspondance avec les mots. On l’a précisé ci-dessus, pour les jeunes élèves, l’apprentissage des données sur la langue est davantage d’ordre quantitatif, l’enrichissement mémoriel du vocabulaire étant liée aux connaissances extralinguistiques cumulées simultanément. Il y a donc un parallélisme entre l’acquisition des mots et la thésaurisation du savoir sur le monde et sur ce qui le compose. Contrairement aux ouvrages pour les adultes, le but premier du dictionnaire scolaire n’est pas de permettre à l’enfant de travailler sur l’organisation des unités lexicales dans le cadre d’une hiérarchisation normative et sociodiscursive, orale et écrite. Car c’est un fait que, dans un dictionnaire général destiné aux adultes, la matière lexicale s’organise tout entière par rapport à une hiérarchie, aussi bien implicite qu’explicite, qui en fait le lieu le plus affirmé du lexique, et que la norme et le bon usage viennent canaliser sous des angles prescriptifs ou objectifs selon les programmes établis. Alors que l’enfant n’a pas encore acquis le réflexe du non-mot —ce qui n’est pas catalogué n’est pas considéré comme un mot— ou de la valeur de l’usage, même s’il peut avoir des soupçons ou une vague idée.

6. L’exemple forgé

L’exemple est l’une des rubriques articulaires qui favorise la perception des conditions d’emploi discursif des entrées. Dans la lecture métalinguistique ordinaire de l’article où il figure, il est une séquence autonyme (v. Rey-Debove 1993, 86). Si la définition généralise en fournissant les caractéristiques prototypiques de l’adresse, l’exemple spécifie, car il morcelle. Pour certains chercheurs, l’exemple forgé possède « n’importe quel contenu, mais de préférence un contenu singulier, plus représentatif de l’énonciation ordinaire qui possède une deixis (ego, hic et nunc) » (Rey-Debove 1993, 86). Généralement, dans la phrase exemple dans laquelle il est convoqué, le mot que l’on souhaite mettre en discours a son emploi usuel, normal, c’est-à-dire référentiel, comme il est souhaitable de le montrer dans le processus pédagogique d’apprentissage du vocabulaire. Mais tout en étant une projection référentielle, l’exemple ne correspond pas à une situation réelle. Il n’apparaît que comme une virtualité. Son statut sémiotique lui permet de simuler un contexte situationnel qui réduit le message aux seuls critères de vérité, conditions qui font que l’énoncé étant libéré de toute incidence contextuelle n’est ni vrai, ni faux (v. Martin 1989, 600). « L’exemple construit, dépouillant l’énoncé de tout renvoi à une situation réelle, conduit à un artefact qui n’est que le lieu du sens » (Martin 1989, 600). Mais parce qu’il est perçu par le destinataire comme un discours sur le monde, spécialement par l’enfant, l’exemple conserve une valeur de vérité qui reste en accord avec les symboliques sémio-culturelles de la société (v. Rey-Debove 1971, 264).

L’exemple particularise, on l’a déjà évoqué. Il détourne du sens. « Aucune phrase-exemple ne permet d’accéder au sens exact d’un mot, seule la définition peut le faire parce qu’elle généralise, alors que l’exemple particularise » (Rey-Debove 1988, IX). Le contenu singulier « ne peut restituer à coup sûr le contenu du mot défini » (Rey-Debove 1971, 300). La singularisation est en fait artificielle dans le dictionnaire, car du point de vue du lexicographe, l’exemple généré conserve toujours un cachet métalinguistique. En outre, même s’il puise dans l’expérience, il n’en demeure pas moins qu’il a été créé artificiellement puisqu’il est le fruit des acquis d’un rédacteur ou de plusieurs pour représenter un discours sur la langue. C’est dire qu’en dépit de son image référentielle et de sa portée singularisante, l’exemple conserve toujours quelque chose de l’abstraction globalisante de la définition (v. Buzon 1983, 163). Ainsi, l’exemple Cet hiver, il a beaucoup neigé, tiré de l’article neiger du Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ], est un pur produit de l’imagination des rédacteurs du dictionnaire. Tandis que la phrase « Cet hiver, il a beaucoup neigé. » rend compte d’un évènement qui s’est réellement produit au Québec au cours de l’hiver 1999. Les phrases exemples que l’on trouve dans la lexicographie enfantine « doivent être le résultat d’une construction, d’un “montage”, au sens où l’on dit que l’on “monte” une expérience » (Gross 1989, 177).

6.1 Les fonctions de l’exemple

Sur le plan linguistique, l’exemple s’inscrit souvent dans une phrase modèle, banale, attendue, conditionnant cependant les collocations, légitimant les associations de mots, les constructions syntaxiques, les cooccurrences, les valeurs phraséologiques, etc., des adresses. Mais surtout, l’exemple sert de double à la définition, quand il n’est pas une définition per se. Son rôle premier est donc d’ordre fonctionnel et sis au niveau du registre linguistique : grammaire, syntaxe et sémantique pour Gaston Gross (1989), syntagmatique, paradigmatique, rhétorique et pragmatique pour Robert Martin (1989). Les fonctions, les rôles et la typologie des exemples ont fait l’objet de plusieurs recherches (v. Martin 1989, Lehmann 1993a et Wooldridge 1995), tandis qu’Alain Rey a récemment retracé l’histoire du mot exemple (v. 1995).

Dans les dictionnaires pour la jeunesse, l’exemple possède aussi une fonction didactique évidente qui établit le pont entre la langue et le monde.

Si on l’approche en effet de manière extralinguistique, l’exemple plonge aussi allègrement dans le tissu social et culturel. Il contextualise des faits socioculturels dominants dans la synchronie que décrit le dictionnaire. Au-delà de son rôle (méta)langagier, l’exemplification pose de redoutables défis parce qu’elle est aussi une projection sur le monde. En tant que procédure d’accès au sens et à l’univers, c’est dans l’exemple que s’affirme le plus ou le mieux l’opposition binaire des mots et des choses. C’est donc par les exemples qu’« un dictionnaire de langue se prolonge tant soit peu en dictionnaire de “choses” » (Imbs 1971, XL) et qu’il rejoint le réel de l’expérience. De ce point de vue, l’exemple est irremplaçable dans un dictionnaire des jeunes. Il dispute souvent la première place à la définition afin de savoir quelle rubrique prédomine sur l’autre dans l’ordre de préséance des énoncés (v. Lehmann 1991, 114-116, 1993a et Rey-Debove 1993). Il a certes un poids déterminant dans le dispositif d’explication du monde. « Ses fonctions excèdent les fonctions habituellement dévolues à l’exemple du dictionnaire, puisqu’il prend en charge, de manière plus ou moins prononcée et de façon plus ou moins explicite, des informations sur le contenu du signe » (Lehmann 1993a, 67). Ce constat rejoint ce que Robert Martin (1989) range dans la catégorie des fonctions idéologiques de l’exemple, mais qu’il vaudrait mieux associer aux fonctions proprement référentielles, une fonction idéologique pouvant être aussi d’ordre linguistique, la norme par exemple. Sur un autre plan, lorsqu’il prend figure de texte narratif, comme dans le PRE/RJ, l’exemple acquiert une valeur pédagogique, psychologique et ludique indéniable (v. Lehmann 1993b, 204). À lui seul, l’intérêt psychologique et cognitif reconstruit les rapports entre les mots et l’environnement réel. « Le mot a donc un contexte qui est l’exemple, et l’exemple a un contexte qui est l’histoire recontée au fil des mots » (Rey-Debove 1991, 156).

Enfin, l’exemple possède à l’occasion une valeur strictement encyclopédique (v. Martin 1989, 604-605).

6.2 La formule exemplaire de l’exemple

Dans les dictionnaires destinés à des enfants, l’exemple doit être de préférence une phrase simple, mais complète. Le qualificatif simple ne signifie pas dépouillé de contenu ou simpliste, mais informatif et sans détour propre à masquer le message. Des exemples comme Jacques louche, cité dans le tableau 3 (v. plus loin), ou L’italien est la langue des Italiens (sous langue dans le DCECJ) sont à éviter (v. d’autres exemples vides dans Buzon 1983, 163). De fait, seule la phrase « est apte, en tant qu’exemple forgé, à simuler ce qui se dirait dans une situation réelle donnée » (Rey-Debove 1989, 21). Le discours non syncopé paraît plus naturel et, par-delà les assertions métalinguistiques qui y sont enchâssées, il parle aussi du monde et il le fait mieux que les fragments syntagmatiques isolés ne sauraient le faire, car les constructions syntaxiques sont réduites à leur stricte fonctionnalité sur le plan linguistique. L’exemple informe donc simultanément sur l’univers référentiel et sur le signe. L’énoncé qu’est l’exemple peut être dit duel. Il s’inscrit d’abord dans une lecture de premier niveau, qui est la référence au contenu; ensuite, sa lecture peut être seconde, à savoir d’ordre métalinguistique, car le signifiant (l’entrée) supporte un certain nombre de faits de langue. On retrouve ici ce que Josette Rey-Debove appelle la double lecture (v. 1971, 263). D’un côté, l’exemple est autonyme puisqu’il signifie ou connote son propre contenu linguistique et une ou des caractéristiques du discours qu’il module; de l’autre, les composantes qui le modèlent étant elles-mêmes en usage, elles ne sauraient être autonymes (v. Rey 1995, 103). Le lexicographe robertien voit dans l’exemple un double sémantisme, « l’un indirect, renvoyant à un signe du langage, l’autre direct, renvoyant à un contenu conceptuel ou à un référent » (Rey 1995, 103). Ce phénomène du dédoublement de la lecture est clairement attesté par la mise en évidence du mot d’entrée dans des exemples de certains dictionnaires scolaires. Deux des quatre dictionnaires utilisés pour cette recherche utilisent le principe méthodologique de la mise en relief. Il s’agit du DCECJ et du LMDÉC; les deux ouvrages du Robert, le Robert junior illustré [RJI] et son édition nord-américaine, le RJINA ne distinguent pas l’entrée dans l’exemple. Voici des exemples du mot musicien qui figurent dans ces quatre recueils.

6.3 Le passage de l’immanence langagière au monde

Le montage dont Gaston Gross parlait ci-dessus implique aussi que l’exemple est un « montrage » ou, dans une terminologie plus officielle, une monstration. Celle-ci se situe généralement hors du langage; elle est en prise directe sur le monde. En cela, elle s’oppose à la définition lexicographique (v. Martin 1989, 602). Ce qui différencie la définition de l’exemple, c’est en somme que l’établissement du sens est une démonstration logique, mais qui reste fondée sur la virtualité —la classe de référents—, tandis que l’exemplification est une monstration par laquelle un objet virtuel est concrétisé —l’un des objets du monde qui correspondent au prototype est extrait du lot. « La monstration du référent est en principe limitée à un objet singulier, notamment désigné par un nom propre; si elle vise une classe, la chose montrée n’en est plus qu’un exemple » (Rey-Debove 1993, 85). L’exemple s’oppose également à la définition en ce qu’il doit nécessairement inclure le défini tandis que la définition doit convenir au défini, à tout le défini et à lui seul, mais sans l’inclure. Nous ne traiterons pas ici du cas de la définition-phrase qui incorpore le signe, formule qui a effectué une percée remarquée dans le RJ (v. Lehmann 1991, 116-118).

Josette Rey-Debove (1993, 85) distingue trois types de monstration que nous ne faisons que signaler sans insister sur les détails :

  1. La monstration gestuelle qui suppose que le sujet indique quelque chose ou quelqu’un du doigt.
  2. La monstration imagière ou iconique que l’on trouve prioritairement dans les légendes des dictionnaires et des encyclopédies.
  3. La monstration sonore qui implique les onomatopées renvoyant au référent qui est un bruit.

6.4 La construction du monde et l’exemple

L’idéologie est une suite d’arguments dont on use pour convaincre les autres d’un point de vue sur quelque chose et pour justifier son identité, les particularités que l’on privilégie et la nécessité des objectifs que l’on propose, poursuit et défend. Le système idéologique dont le dictionnaire est empreint, car il en existe toujours un, déborde le cadre de l’article lui-même. Il peut se retrouver dans « tous les lieux de la description lexicographique et se couler dans certaines procédures du dictionnaire » (Lehmann 1989, 107). Les textes prédictionnairiques (préface, présentation, introduction...) sont les lieux les plus favorables à l’énonciation des prises de position sur la philosophie soutenue dans l’ouvrage. L’idéologie systémique contenue dans les articles est évidemment programmatique et nul dictionnaire un tant soit peu sérieux et scientifique n’en est exempt. La nature sémiotique et symbolique du texte dictionnairique recèle déjà en filigrane tous les traits pertinents de l’idéologie que les rédacteurs ou les éditeurs souhaitent faire passer (v. Rey 1995, 113).

Mieux que la plupart des autres énoncés articulaires, les exemples transportent la charge idéologique de la société et du groupe ciblés par le programme rédactionnel du dictionnaire. Pour certains, ils sont même la principale tête de pont lexicographique des idéologies et des jugements de valeurs (v. Rey 1995, 113). « C’est ainsi que l’appareil d’exemples d’un dictionnaire manifeste ou trahit des positions pédagogiques, éditoriales —voire commerciales— et en général idéologiques, autant et parfois plus que l’analyse des sens, les choix de nomenclatures, la politique définitionnelle » (Rey 1995, 104). Les choix qu’opère le lexicographe présentent en effet une image complète et souvent complexe des conceptions, des expériences et des croyances des individus qui forment la société. « De façon plus générale, on ne conçoit pas que les exemples, du moins par les présuppositions qu’ils véhiculent, soient en constante contradiction avec la vision du monde que le lexicographe peut supposer chez son public » (Martin 1989, 605). Au pays de la « dictionnairie », l’exemplification n’est jamais innocente. Pris globalement, les exemples trahissent les courants idéologiques privilégiés par les lexicographes (v. Wooldridge 1995, 16). D’ailleurs, ce phénomène n’est pas récent, tant s’en faut. La formule phrastique forgée et sciemment idéologique figure déjà dans la lexicographie du XVIIe siècle, César Pierre Richelet, Antoine Furetière et d’autres en ayant abondamment usé (v. Quemada 1967, 524-534).

7. Le registre civil de l’exemple dans les dictionnaires pour enfants

Bien qu’il y ait des rubriques plus propices que d’autres pour soutenir les représentations idéologiques, c’est celle de l’exemple qui servira ci-après de tertium comparationis pour scruter quelques aspects néobienséants dans le dictionnaire scolaire. La raison en est qu’en tant que discours sécrétant des informations sur le monde, l’exemple devient nettement probatoire « d’un fonctionnement gouverné par des règles sociales, jugé conforme à une sélection d’usages parmi d’autres qui sont, par le fait même, écartés : soit niés, éliminés, soit “marqués” » (Rey 1995, 110). Le discours social peut aussi évoluer, de nouveaux stéréotypes étant créés pour en éradiquer d’autres; la limite de tolérance peut aussi varier en fonction des territoires géographiques, ce qui est acceptable à Paris peut ne pas l’être au Québec, et vice-versa. Le rappel du caractère de madame Harpie, son occupation et son nom même dans le PRE/RJ sont des indices éloquents à cet effet.

Lorsqu’il comporte un ou des acteurs humains, l’exemple du dictionnaire pour les élèves est souvent structuré en deux parties : un protagoniste, sujet de la phrase, plus rarement l’objet (complément), et le message. L’exemple forme ainsi une sorte d’équation bipolaire reconnue comme telle et qui forge l’un des éléments du code métalangagier de la microstructure. Le premier pôle sera identifié comme étant l’envoi, le second comme étant le prédicat. Cette dernière portion du schéma binaire reprend le mot témoin, comme l’illustre la série d’exemples tirés de la lettre L du DCECJ (v. le tableau 1; c’est nous qui soulignons).

Tableau 1 : Modèles d’exemples à schéma binaire du DCECJ
Entrées Exemples
las Maxime a mal dormi, il se sent las.
lavabo Sophie se brosse les dents au-dessus du lavabo.
lit Denis et Bruno couchent dans des lits superposés.
ligne Le pêcheur attache sa ligne au bout d’une canne à pêche.
1. lire La pianiste lit les notes de la partition.
laboratoire Ce médecin et cette chimiste font des recherches dans un laboratoire.
lisière J’ai cueilli ces champignons à la lisière du bois.
se limiter Tu as trop de projets, il faut savoir se limiter.
lourdeur Il a trop mangé, il a des lourdeurs d’estomac.
livraison Elle attend avec impatience la livraison de son piano.
lier On lui a lié les mains avec une corde.
lilas Nous avons cueilli des branches de lilas.
layette Si vous voulez acheter des bavoirs, il faut aller au rayon de la layette.
lune Ils ont passé leur lune de miel à Venise.

Le tableau montre trois sous-catégories de ce type d’exemples lorsqu’il y a un protagoniste :

  1. Le sujet est nommé par son prénom → l’envoi a une propriété proprionymique.
  2. Le sujet est une dénomination générale → l’envoi a une propriété « communisante ».
  3. Le sujet est un pronom → l’envoi a une propriété anaphorique de substitution.

Le recours aux prénoms fait partie des protocoles didactiques des dictionnaires pour enfants lorsqu’il s’agit de contextualiser socialement les exemples et de faciliter l’apprentissage de la langue. En intervenant dans la phrase, les prénoms, et accessoirement les patronymes, permettent d’exposer toutes les potentialités référentielles, dépassant alors les modalités de fonctionnement linguistique. L’exemple construit sur la base d’un prénom est personnalisé de sorte que l’enfant y reconnaît un proche (camarade, ami, frère, sœur, cousin, cousine, père, mère, etc.), un membre de sa communauté, le tissu social multiethnique de son milieu de vie, son environnement scolaire, ainsi de suite. Par-dessus tout, il se reconnaît lui-même et il s’identifie au message quand c’est son propre prénom qui est utilisé. De là l’utilité de la palette très colorée des prénoms dans certains dictionnaires. Le prénom prend valeur d’autorité, de caution morale, de référence sécurisante en fonction du temps et de l’espace. Dans le PRE/RJ, chaque prénom, chaque nom jouent un rôle déterminé dans l’histoire qui est racontée en filigrane des mots. Cet ancrage énonciatif rend ainsi possible l’interprétation singulière de l’exemple et des proprionymes qui s’y incrustent (v. Lehmann 1991, 126). Dans les autres dictionnaires pour enfants, les prénoms et les noms servent à animer fictivement les phrases-exemples, mais ils ne sont pas de la fiction narrative comme dans le PRE/RJ. Dans les dictionnaires qui empruntent cette voie ou l’emprunteront, l’objectif ultime doit être de ne pas laisser le caractère narratif prendre le pas sur les besoins de la description de la langue, danger écarté des autres dictionnaires, puisqu’ils n’ont pas de contexte fictionnel avoué (v. cependant, le DCECJ dans lequel quelques prénoms sont toujours employés dans le même environnement réellement personnalisant).

7.1 L’écho des prénoms dans les exemples

L’étude des prénoms dans les exemples sera effectuée à partir de quatre dictionnaires pour enfants comparables et destinés à des écoliers du même niveau scolaire. Un est gallofrançais et trois sont adaptés au contexte nord-américain et largement diffusés au Québec.

7.1.1 Le Dictionnaire CEC jeunesse

Dans un dictionnaire comme le DCECJ, la palette des prénoms est très étendue afin de mieux personnaliser les messages portés par les énoncés exemples (v. le tableau 2 et l’annexe 1).

Tableau 2 : Prénoms dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Féminins
Alain Jacques Agathe Isabelle
Arnaud Laurent Agnès Judith
Bernard Luc Alice Julie
Bruno Marc Anne Juliette
Cyril Mathieu Aude Laure
Daniel Maxime Axelle Linda
Denis Michel Barbara Lise
Éric Paul Béatrice Marianne
François Philippe Brigitte Marion
Frédéric Rémi Caroline Martine
Guillaume Stéphane Catherine Myriam
Hugues Thierry Céline Sabine
Christine Sandrine
Corinne Sophie
Dorothée Sylvie
Fanny Valérie
Hélène Virginie
Total : 24 Total : 34

Au total, il y a 60 prénoms cités dans la séquence L. Deux ne figurent pas dans le tableau, car ils peuvent être attribués aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ livrer, loyer] et Claude [→ lourdeur]. Ces prénoms ambigus ou « hermaphrodites » peuvent par ailleurs être très utiles au lexicographe qui peut en user dans une phrase en quelque sorte neutralisée du point du vue du décompte des noms féminins et des noms masculins (v. le DCECJ : Tous les mois, Dominique paie le loyer de son appartement). L’utilité est d’autant plus manifeste que le sens exprimé pourrait paraître discriminant ou constituer un stéréotype sexiste (v. le DCECJ : Claude ne comprend pas vite, quelle lourdeur d’esprit!).

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages de contes (la fée Carabosse [→ légendaire], le petit Poucet [→ lieue]), un autre renvoie à un nom de famille (Gagné [→ lier]), un autre à un personnage historique (Jules César [→ légion]) et un dernier renvoie à un personnage littéraire (Tarzan [→ liane]).

7.1.2 Le Larousse maxi débutants, édition canadienne

Les prénoms permettent de mettre plus de vie et de couleur locale, la diversité délaissant la récurrence neutralisante des pronoms ou des substituts propriels répétitifs du genre Pierre, Jean, Jacques, Paul ou Marie, que l’on trouve en abondance, entre autres, dans le LMDÉC (v. le tableau 3).

Tableau 3 : Exemples comportant des prénoms archétypaux dans le LMDÉC (lettre L)
Entrées Exemples
laisser Depuis sa maladie, Pierre s’est laissé aller.
lassant Pierre raconte toujours les mêmes histoires, c’est lassant à la fin!
luné Jean est bien (mal) luné aujourd’hui.
lyrisme Jean m’a décrit son voyage avec lyrisme.
latin Jacques apprend le latin.
loucher Jacques louche.
lanceur Paul est lanceur de javelot.
léser Paul n’a pas eu la même part d’héritage que les autres : il a été lésé.
se lamenter Marie se lamente sur son sort à longueur de journée.
laquer Marie se laque les cheveux.
larme En nous quittant, Marie avait les larmes aux yeux.
lentement Marie mange lentement.
lucidité Marie a toute sa lucidité.

Mais il reste que même si le lexicographe recourt à des noms propres, ceux-ci acquièrent une valeur métalinguistique : ils renvoient anonymement à n’importe quelle personne vivant en n’importe quel lieu, à n’importe quelle époque. À la limite, il n’y a pas de différence fonctionnelle entre le prénom et le pronom (il/elle). Et un prénom vaut parfois l’autre comme l’illustrent les exemples suivants tirés de l’article lacer.

On peut sans conteste rapprocher le procédé de la proforme des définitions relationnelles (v. Dubois et Dubois 1971, 42-43).

Manifestement, ces prénoms sont des stéréotypes de la métalangue articulaire. On pourrait sans doute en dire autant des patronymes français comme Dupont, Durand et Martin ou des patronymes québécois comme Côté, Gagnon et Tremblay. Quoique étant de nature proprionymique, c’est-à-dire personnalisant, les prénoms et les noms possèdent néanmoins un caractère généralisant et archétypal. Ils servent de passe-partout. La lettre L du LMDÉC cumule 3 occurrences de Pierre, 4 de Jean, 2 de Jacques, 4 de Paul et 7 de Marie (v. l’échantillon du tableau 3). Mais aux yeux des jeunes élèves consultés pour savoir ce qu’ils pensaient de ces choix, ils répondent que ces prénoms sont associés à des « vieux » —père, mère, oncle, tante, amis des parents, quand ce n’est pas la génération des grands-parents qui leur vient en mémoire—, que ce n’est pas comme cela que s’appellent leurs amis ou leurs copains de classe. Le tableau 4 fournit le catalogue de tous les prénoms recensés pour la lettre L de ce dictionnaire (v. aussi l’annexe 2).

Tableau 4 : Prénoms dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Féminins
Jacques Patrick Aïcha Lori
Jean Paul Anne Lysa
Marc Pierre Brenda Maïté
Mehdi Sékou Chantal Maria
Pascal Yves Jeanne Marie
Judy Sandra
Line Sarah
Lise Sylvie
Total : 10 Total : 16

Au total, il y a 27 prénoms cités dans la séquence L du LMDÉC. Un ne figure pas dans le tableau, car il peut être attribué aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ se leurrer] (v. le commentaire du tableau 3).

Il faut remarquer que dans cette séquence, quelques prénoms sont à saveur exotique, question de se conformer aux exigences néobienséantes. Deux prénoms de garçons (Mehdi et Sékou) et deux prénoms de fille (Aïcha et Maïté) font référence à différentes communautés culturelles d’origine maghrébine, africaine, etc.

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : quatre renvoient à un nom de famille (Da Silva [→ laveur, lier], Dubois [→ légion], Dupont [→ liste], Durand [→ lopin]), un autre à une lignée familiale française (Bourbons [→ ligne]), deux autres à des personnages littéraires (Tarzan [→ liane], Ulysse [→ légendaire]).

Quelques entrées de l’annexe 2 semblent s’écarter de la lettre L, mais cela est dû au regroupement morphologique du LMDÉC qui tient compte des mots préfixés.

7.1.3 Le Robert junior illustré, édition française et édition nord-américaine

La distribution des prénoms dans la version française [RJI] et dans la version nord-américaine [RJINA] du Robert junior illustré est nettement contrastée par rapport aux deux témoins précédents.

Tableau 5 : Prénoms dans le RJI (lettre L)
Masculins Féminins
Alex Anne
Luc Flora
Yves Julie
Total : 3 Total : 3

Dans le RJI, il y a au total 6 prénoms cités dans la séquence L (v. aussi l’annexe 3). Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), cinq renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi] et Albert Schweitzer [→ lépreux]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

Tableau 6 : Prénoms dans le RJINA (lettre L)
Masculins Féminins
Alex Anne
Luc Eve
Yves Sarah
Total : 3 Total : 3

Dans le RJINA, il y a au total 6 prénoms cités dans la séquence L (v. aussi l’annexe 4). Par ailleurs, d’autres noms apparaissent, deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), six renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi], le cardinal Léger [→ lépreux] et Vierge [→ lampion]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

On remarquera qu’en passant de la France au Québec, Flora et Julie ont changé de prénoms pour devenir respectivement Eve et Sarah : la substitution s’est réalisée dans les mêmes articles (v. les annexes 3 et 4).

7.2 Là où les prénoms se métamorphosent en statistiques

Dans le DCECJ, sur 58 prénoms différents, 24 (41,38 %) sont masculins et 34 (58,62 %) sont féminins. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 26 prénoms, 10 (38,46 %) sont masculins et 16 (61,54 %) sont féminins. Dans les deux RJI, la distribution montre un équilibre parfait : sur 6 prénoms dans chaque dictionnaire, 3 (50 %) sont masculins et 3 (50 %) sont féminins.

On retiendra de ce portrait statistique (v. le tableau 7) que les deux premiers dictionnaires privilégient une multiplication des prénoms et que les deux Robert préfèrent limiter la sélection. On peut aussi déduire que le DCECJ est plus ouvert sur les exemples personnalisants que sur les exemples anaphorisants ou com-munisants. Par ailleurs, les chiffres du DCECJ et du LMDÉC se ressemblent, les garçons occupant (environ) 40 % de la place et les filles (environ) 60 %, ce qui dépasse même les attentes du ministère de l’Éducation du Québec quant aux critères d’agrément des manuels scolaires. Le ministère souhaite en effet que la représentation féminine et masculine soit équilibrée (v. plus loin d’autres constats statistiques).

Tableau 7 : Distribution des prénoms : base individuelle (lettre L)
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 58 24 41,38 % 34 58,62 %
LMDEC 26 10 38,46 % 16 61,54%
RJI 6 3 50,00 % 3 50,00 %
RJINA 6 3 50,00 % 3 50,00 %
Total 96 40 41,67 % 56 58,33 %

Si l’on pousse les comparaisons statistiques du côté des attestations articulaires (v. le tableau 8), les résultats paraissent encore plus éloquents. En effet, certains prénoms sont employés plus d’une fois dans la séquence témoin d’un même dictionnaire. La palme revient à Anne qui atteint 23 occurrences dans le RJINA. Pour un prénom de garçon, le total d’occurrences le plus élevé est de 11 apparitions. Le phénomène se produit deux fois pour Yves dans les deux RJI. Fait à signaler, parmi les 11 attestations, 10 sont relatives aux mêmes entrées (v. les annexes 3 et 4).

Dans le DCECJ, sur 77 citations de prénoms, 29 (37,66 %) sont réservées aux garçons tandis que 48 (62,34 %) identifient des filles. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 45 attestations de prénoms, 20 (44,44 %) sont masculines et 25 (55,56 %) sont féminines. Dans le RJI, la distribution donne les résultats suivants : 72 occurrences de prénoms, dont 23 (31,94 %) sont masculines et 49 (68,06 %) sont féminines. Pour 73 citations, les chiffres du RJINA donnent respectivement : 25 (34,25 %) pour la gent masculine et 48 (65,75 %) pour la gent féminine.

Tableau 8 : Distribution des prénoms : base articulaire (lettre L)
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 77 29 37,66 % 48 62,34 %
LMDEC 45 20 44,44 % 25 55,56 %
RJI 72 23 31,94% 49 68,06 %
RJINA 73 25 34,25 % 48 65,75 %
Total 267 97 36,33 % 170 63,67 %

Le rapprochement et la comparaison des tableaux 7 et 8 font ressortir la nette prédominance des prénoms féminins sur leurs homologues masculins et des statistiques comparables d’un ouvrage à l’autre. Dans le tableau 7, le constat n’est pas probant pour les dictionnaires Robert qui se livrent un match nul sur tous les plans. Il est plus évident pour les deux autres dictionnaires. Dans le tableau 8, les écarts sont immédiatement sensibles, les formes féminines prévalant dans une proportion d’approximativement 2 sur 3 dans trois dictionnaires sur quatre, le LMDÉC faisant exception. Dans ce recueil, les garçons gagnent plus de 5 points d’un tableau à l’autre grâce à Jacques, Jean, Paul et Pierre qui raflent 13 des 20 attestations dans les exemples (v. l’annexe 2). Dans les deux RJ, les auteurs ont clairement privilégié la multiplication des occurrences des mêmes prénoms plutôt que leur diversité. On constatera en outre que le DCECJ n’est plus le seul à favoriser l’exemple avec un envoi-prénom, le LMDÉC a lui aussi augmenté ses proportions par rapport au tableau 7. Quant aux deux RJI, ils se comparent avantageusement au DCECJ.

Sur la base de la lettre L et en s’appuyant sur le tableau 8, il est manifeste que dans ces quatre dictionnaires pour enfants, ce sont les prénoms de filles qui l’emportent haut la main sur leurs vis-à-vis masculins. Ces statistiques offrent ainsi le portrait le plus bienséant lorsqu’elles sont étudiées à la lumière des exigences ministérielles québécoises à l’égard de la représentativité féminine dans les dictionnaires. Dans la perspective gallofrançaise, le RJI présente les mêmes caractéristiques, ce dictionnaire obtenant même le score le plus élevé du corpus en ce qui regarde le visage féminin dans les exemples. Peut-être ces résultats doivent-ils quelque chose aux équipes de rédaction et de correction composées exclusivement de femmes, soit dix au total?

Une mise en commun des données compilées pour les quatre dictionnaires montre un total de 96 prénoms cités (v. le tableau 7). De ce lot, 40 sont affectés aux garçons et 56 aux filles, ce qui donne des pourcentages respectifs de 41,67 % et de 58,33 %. Une fois les prénoms tamisés, c’est-à-dire ramenés aux seuls noms de baptême différents, il reste 81 appellations : 32 (39,51 %) sont masculines et 49 (60,49 %) sont féminines. Pour ce qui est des occurrences articulaires (v. le tableau 8), les résultats globaux totalisent 267 apparitions : 97 (36,33 %) exemples avec un sujet masculin et 170 (63,67 %) avec un sujet féminin. Dans l’ensemble du quatuor de dictionnaires pour enfants, et sur la vase de l’étude de la lettre L, on peut conclure à une nette emprise des procédés identificatoires qui recourent aux formes féminines plutôt qu’aux masculines, aussi bien en ce qui a trait au nombre des prénoms qu’à leur fréquence de réemploi dans les exemples. La bienséance est bien respectée sous le chapitre des prénoms, les filles sont plus présentes que les garçons. Ces résultats demanderaient cependant à être corroborés par une étude des anaphores et des noms communs d’animés (v. les tableaux 11 et 12).

Sur les 32 prénoms masculins, seulement 6 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; aucun ne figure dans tous les ouvrages.

Tableau 9 : Répartition des prénoms masculins communs
Prénoms DCECJ LMDEC RJI RJINA
Alex - - + +
Jacques + + - -
Luc + - + +
Marc + + - -
Paul + + - -
Yves - + + +

Sur les 49 prénoms féminins, seulement 5 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; un seul figure dans tous les ouvrages.

Tableau 10 : Répartition des prénoms féminins communs
Prénoms DCECJ LMDEC RJI RJINA
Anne + + + +
Julie + - + -
Lise + + - -
Sarah - + - +
Sylvie + + - -

Chez les lexicographes, Anne s’avère le prénom féminin le plus populaire : il revient dans les quatre dictionnaires; tandis que chez les garçons, Luc et Yves se partagent l’honneur d’avoir été sélectionnés par trois équipes de rédacteurs. Le couple le plus célèbre est celui formé d’Anne et d’Yves avec 42 et 23 occurrences respectivement pour l’ensemble du corpus, ce qui témoigne encore davantage de la claire domination des filles : Anne obtient d’ailleurs presque deux fois plus de visibilité qu’Yves.

L’apparente prédominance de la présence féminine dans les exemples est cependant modulée par une répartition différente des pronoms singuliers il et elle. Un balayage comparatif dans le corpus fournit les résultats suivants, toujours pour la séquence L.

Tableau 11 : Répartition des pronoms il et elle dans les quatre dictionnaires
Dictionnaires Nombre il elle
DCECJ 103 56 54,37 % 47 45,63 %
LMDEC 34 21 61,76 % 13 38,24 %
RJI 174 109 62,64 % 65 37,36 %
RJINA 162 87 53,7 % 75 46,3 %
Total 473 273 57,72 % 200 42,28 %

Lorsque l’on calcule la distribution sur la base des pronoms, les il l’emporte assez nettement sur les elle. Si on regarde l’ensemble des occurrences articulaires, le recours au pronom masculin survient dans presque 3 cas sur 5. Dictionnaire par dictionnaire, le DCECJ et le RJINA ont des statistiques comparables, l’équilibre en pourcentage étant à peu près atteint; tandis que le LMDÉC et le RJI ont des résultats qui se rapprochent, mais ils donnent un avantage certain au pronom masculin.

Si la comparaison met en correspondance les tableaux 8 et 11, le contraste est évident : les sujets féminins dominent dans le tableau 8, alors que dans le tableau 11, ce sont les sujets masculins qui l’emportent.

Si l’on fusionne maintenant les chiffres des tableaux 8 et 11, on obtient les résultats suivants (v. le tableau 12).

Tableau 12 : Répartition des prénoms et des pronoms il et elle dans les quatre dictionnaires
Dictionnaires Nombre Garçons [prénoms + pronoms] Filles [prénoms + pronoms]
DCECJ 180 85 47,22 % 95 52,78 %
LMDEC 79 41 51,9% 38 48,1 %
RJI 246 132 53,66 % 114 46,34 %
RJINA 235 112 47,66 % 123 52,34 %
Total 740 370 50,00 % 370 50,00 %

Les résultats fusionnés montrent un écart maximum de 7,32 % en faveur des garçons dans le RJI tandis que le LMDÉC possède l’écart le plus réduit, soit 3,8 %, toujours en faveur des garçons. Dans le DCECJ et le RJINA, les écarts respectifs sont de 5,56 % et de 4,68 %, mais cette fois c’est en faveur des filles. D’ailleurs, à peine 0,5 % sépare les deux dictionnaires pour chacune des catégories (garçons : 47,22 %/47,66 %; filles : 52,78 %/52,43 %).

Enfin, tous territoires, toutes maisons d’édition, tous prénoms et tous pronoms confondus, et sur la base de l’échantillon de la lettre L, la place articulaire occupée par les garçons et les filles est partagée équitablement. On ne pouvait espérer mieux dans les dictionnaires à vocation scolaire.

8. Conclusion : le dictionnaire, une mosaïque lexico-sociale

Le dictionnaire et la grammaire ne sont pas des livres ordinaires. On ne saurait les confondre aisément avec d’autres. La grammaire est en amont de la langue, le dictionnaire en aval. Par ailleurs, le dictionnaire, petit ou grand, est d’une nature moins spéculative que la grammaire. Il est moins architecturé et complexe qu’elle ne l’est. Même si le texte grammatical est segmenté, il forme un chaîne continue dont chaque composante est dépendante des autres, comme les pièces d’une charpente. Quant à lui, le dictionnaire a une forme, une structure, un texte, un code grammatical et une métalangue qui lui appartiennent en propre et qui en font un genre littéraire de plus en plus remarqué. Son texte est morcelé, fragmenté, mais il se présente comme un tout dont la cohérence est assurée par un programme dont l’un des pôles est la récursivité. Ce caractère macro- et microstructurel rend chaque paragraphe indépendant d’un autre; une trame sert cependant de navette rhétorique. Ce qui fait qu’en dépit de l’autonomie articulaire, chaque parcelle ou tesselle est solidaire des autres. Cet aspect discontinu malgré l’ordre alphabétique —qui est en fait un désordre linguistique—, son centrement sur le lexique et son visage référentiel le rendent plus ouvert sur le monde et à l’écoute de son évolution. C’est plus encore le fait des dictionnaires pour enfants dont la vocation ne peut être détachée de l’apprentissage des mots et des choses. Il y a en effet, entre le mot, objet du discours, et la chose, objet du monde, une relation dialectique qui construit la relation référentielle (v. Buzon 1983, 159).

Sur le plan du langage, le discours lexicographique dessine une image de certains usages de la langue qu’il choisit de décrire. Il lui est impossible de circonscrire le portrait intégral des usages, ni même de fournir une image partielle ou gauchie de la langue. Il ne saurait que proposer un extrait des usages, pour lesquels il se veut cependant le plus exhaustif possible, compte tenu des publics ciblés et des programmes élaborés (v. Rey 1995, 95).

Sur le plan social, les répertoires de mots conservent les traces linguistiques de l’arborescence des faits relatifs à une époque et à un espace bien singularisés. Ils sont donc loin d’être de simples instruments pédagogiques neutres que les enseignants utilisent à toutes sortes de fins didactiques non programmées, et souvent sans posséder eux-mêmes la préparation minimale nécessaire pour bien maîtriser le dictionnaire et en enseigner correctement le maniement. La valeur spéculaire des recueils de mots et leur symbolique sociale les distinguent de nombre d’autres écrits sur la langue, les grammaires notamment. Les références culturelles qu’ils recensent prennent aussi valeur de modèles et elles donnent une coloration idéologique à chaque dictionnaire qui reflète à sa manière l’univers qui entoure les êtres humains. Les quelques facettes de la néobienséance arrimées aux proprionymes et scrutées succinctement dans cette contribution n’en sont qu’une suite de manifestations parmi d’autres.

Ces images d’Épinal glanées au fil des pages des dictionnaires dans la sphère des exemples construits manifestent très clairement que la (néo)bienséance est l’un des éléments extralinguistiques majeurs qui domine les programmes établis par les lexicographes. Elle régit largement l’univers dictionnairique dans lequel baignent les enfants en phase de scolarisation. Tout est pensé et réalisé pour qu’ils adhèrent à une vision idéalisée du monde. Et c’est bien ainsi, car les enfants auront suffisamment le temps d’observer les heurs et les malheurs du monde, et de s’en étonner.

9. Bibliographie

9.1 Linguistique

9.2 Dictionnaires

Annexes

Annexe 1 : Prénoms suivis des entrées dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alain loin Agathe lisière
Arnaud lentille Agnès loyal
Bernard loyer Alice 1. loup
Bruno lit Anne légèrement; long
Cyril lapsus Aude 1. livre
Daniel lettre; livrer Axelle 3. loup
Denis lit Barbara lier
Éric lance-pierres; ligne Béatrice lassitude
François se lever; loger Brigitte lent
Frédéric linteau Caroline larme; lobe
Guillaume lymphatique Catherine 2. lot
Hugues loterie Céline lâcher; léger
Jacques lancinant Christine laisse
Laurent louveteau Corinne laisser; leçon
Luc lui Dorothée liste
Marc levée; lutte Fanny lorgnette
Mathieu langue Hélène laideur; 2. lire
Maxime las Isabelle livrer
Michel lagon; lumière Judith louange
Paul longueur Julie librairie; lunette
Philippe loin Juliette lucide
Rémi lancer Laure léger
Stéphane luthier Linda limonade
Thierry 1. lire Lise loisir
Marianne 1.louer
Marion lèvre
Martine luge
Myriam léger
Sabine lécher
Sandrine lacer; littérature
Sophie lavabo; lion; longtemps; lui
Sylvie langueur; lecteur; longueur
Valérie long; lucidité; lurette
Virginie leçon
Total : 24 Total : 29 Total : 34 Total : 48
Annexe 2 : Prénoms suivis des entrées dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Jacques latin; loucher Aïcha lauréat
Jean s’aliter; reluire; luné; lyrisme Anne lunette
Marc lucide Brenda lubie
Mehdi leçon Chantal 2. lire; longtemps
Pascal las; lecture Jeanne latiniste
Patrick licence Judy lettre; lui
Paul lanceur; 1. le; léser; éloignement Line lacer
Pierre laisser; lassant; licencié Lise léger; luge
Sékou lettre Lori relancer
Yves long Lysa langue
Maïté 1. lieu
Maria 2.lire
Marie là; se lamenter; laquer; larme; lentement; longueur; lucicité
Sandra 1. lieu
Sarah lycéen
Sylvie lingerie
Total : 10 Total : 20 Total : 16 Total : 25
Annexe 3 : Prénoms suivis des entrées dans le RJI (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alex lait; largement; 1. livre; longer; loup Anne lâcheur; laisser; lamentable; langue; las; laver; leçon; lecture; léger; lent; léser; librairie; livrer; long; lourdaud; lucide
Luc laïc; lambin; laver; leçon; légèrement; lexique; lourd Flora lacer; lâcher; larme; lavabo; lécher; léger; légèrement; légèreté; lentement; levant; lier; linotte; lit; loir; lui; lunatique; luxer
Yves lambeau; langue; lapsus; lettre; lien; livrer; lorgner; loucher; lui; lune; lynx Julie lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; 1. lever; libéral; lien; lier; livrer; loucher; loyal; luné
Total : 3 Total : 23 Total : 3 Total : 49
Annexe 4 : Prénoms suivis des entrées dans le RJINA (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alex largement; longer; loup; lunatique Anne lâcheur; laisser; lait; lamentable; langue; las; laver; lecture; léger; léser; 1. lever; liaison; libéral; librairie; lien; lier; lit; 1. livre; livrer; long; lorgner; lourdaud; lucide
Luc lac; lambin; lasso; lavabo; laver; leçon; légèrement; lisière; lourd; lunette Eve lacer; lâcher; laïc; larme; lécher; léger; légèrement; légèreté; levant; lexique; lier; lit; lui; luxer
Yves lambeau; langue; lapsus; leçon; lettre; lien; livrer; loucher; lui; lune; lynx Sarah lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; livrer; lovai; luné
Total : 3 Total : 25 Total : 3 Total : 48
Annexe 5 : Prénoms dans le RJI et le RJINA (lettre L)
RJI RJINA
Masculins Féminins Masculins Féminins
Alex Anne Alex Anne
Luc Flora Luc Ève
Yves Julie Yves Sarah
Total : 3 Total : 3 Total : 3 Total : 3

Note

[1] Cet article dérive d’une communication préparée conjointement avec mesdames Monique C. Cormier et Catherine Ouimet de l’Université de Montréal et présentée au Colloque « La journée des dictionnaires » qui s’est tenu à l’Université de Cergy-Pontoise (France) le 19 mars 1997. Le texte ne reprend qu’une partie de l’exposé. Les aspects qui ne concernent pas l’onomastique ont été laissés de côté. Le contenu a par ailleurs été considérablement enrichi, notamment en ce qui a trait au rôle et à la signification de l’exemple dans les dictionnaires scolaires.

Images de la norme du français québécois : les perspectives lexicographiques contemporaines

De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (REY, 1992 : 1685).

1. L’objet dictionnaire[1]

Depuis le XVIIe siècle, le dictionnaire est un instrument de référence privilégié qui fait autorité en matière de langue. Le pouvoir dont il est investi ou la puissance qui en émane concourent à le faire pénétrer dans une espèce de mythologie dans laquelle le dieu Norme commande le royaume des mots. Or la galaxie dictionnairique est organisée en systèmes beaucoup moins monolithiques, beaucoup plus protéiformes qu’on ne le croit généralement.

Objet didactique et produit d’ordre linguistique avant toute chose —bien qu’il soit aussi un objet technique et industriel—, ce genre de livre sur les mots est aussi une construction d’origine anthropologique et ethnologique ainsi qu’un instrument du savoir senti comme un lieu mémoriel d’accumulation des connaissances d’une nation sur sa langue et, accessoirement, sur le monde. Il traduit et exprime fidèlement la vision du monde que s’est forgé un groupe culturel, tout comme il dérive de ce milieu ambiant. Rattaché à une longue chaine d’influences établissant un continuum, il grave dans les archives de l’histoire les modes de vie et de pensée ainsi que la perception de la langue d’un groupe humain qui occupe un territoire donné, parle et écrit une langue ou une variété de langue à une époque bien déterminée dans le temps. En retour, les membres de cette société cherchent à se reconnaitre et à s’identifier dans le ou les dictionnaires qu’ils utilisent (BOULANGER, 1994a : 2). C’est à partir de là qu’ils peuvent se dire eux-mêmes, dire et interpréter le monde, découper l’expérience humaine. Le dictionnaire général monolingue est donc un livre dont les sources sont éminemment sociales —les hommes et la culture— et qui est porteur d’une constellation de valeurs symboliques communautaires. En prenant appui sur des systèmes de valeurs socio-historiques, chaque dictionnaire réfléchit à sa manière un modèle des usages sociaux d’une langue et des conflits qui les agitent (REY et DELESALLE, 1979 : 20). Il prend alors la figure d’un précieux instrument d’une herméneutique socioculturelle. De Robert ESTIENNE au cours de la première partie du XVIe siècle aux plus récents héritages des entreprises Larousse et Robert, en passant par toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, on peut retracer les grandes étapes des transformations successives de la société française, et, dans une moindre mesure, percevoir l’éveil des autres sociétés francophones.

2. La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer sans l’ombre d’un doute, qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est connue ou en usage. Et il n’en a jamais été autrement depuis sa naissance officielle il y a presque douze siècles. Dans sa spatialité, le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point de son histoire, cet idiome a toujours participé d’usages et de normes multiples. Aussi, peut-on conclure que, depuis les Serments de Strasbourg en 842, il est émaillé de traits régionaux de tous ordres : phonétiques, grammaticaux, lexicaux, etc., que ses frontières ne sont pas étanches, qu’il a évolué et évolue encore diversement dans des terreaux différemment semés, et que ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire et par l’espace où il se déploie. De ces observations, on tirera un principe ou un postulat qui soutient ou démontre que plus une langue s’étend dans l’espace et plus elle s’éloigne de son foyer primaire, plus elle se différencie dans ses structures grammaticales et syntaxiques, plus les divergences phonétiques sont repérables, et plus son lexique s’accommode et se particularise sous l’effet d’influences et de conditionnements extralinguistiques multiformes, sans pour autant créer de rupture avec la source. Avec le temps, la langue finit par s’échapper des filets normatifs originels qui la tenaient captive; elle morcelle la supranorme idéale en une mosaïque d’autres normes qui seront reconnues, interprétées, homologuées ou rejetées suivant les opinions idéologiques de chaque groupe communautaire. Les différentes variétés de français sont issues de ces fragmentations successives. Et là où le français revendique le statut de langue maternelle, on peut distinguer hiérarchiquement un ensemble de normes générales, commodément identifiées par la référence nationale » (REY, 1994 : 312). C’est l’aventure vécue par le français du Québec depuis que le cardinal de Richelieu a fondé l’Académie française en 1635.

C’est dire que l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal certes commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où l’idiome s’épanouissait. À proprement parler, le français n’existe pas dans la réalité linguistique. On se sert de cette bannière pour désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la réalité vivante du langage, seuls des français apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables. La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle “le français” tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (MULLER, 1985 : 50). La norme unique donnée comme table de vérité par rapport aux usages est rapidement invalidée par la moindre observation historique détaillée et lucide. La norme exclusive convoquée pour soutenir et assurer le fonctionnement langagier exemplaire des sociétés ne peut être qu’une chimère. Sur le plan dictionnairique, elle est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et des interpellations multiples mises en jeu par la communication (REY, 1994 : 312). Cette image unitaire trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires en usage au Québec —dont plusieurs viennent d’Europe— et qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France. Rêver à l’unification et à l’uniformisation du français, c’est croire qu’un « instant un » a existé, qu’un moment où tout était clair, net et immuable est repérable sur l’échelle du temps, et que ce point de repère sert de référence unique. Or le français était une langue éclatée dès qu’il s’est émancipé du latin. Nulle part il n’était complet ou stable. Il aura fallu un long cheminement pour en arriver au constat de la coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement éloignées les unes des autres » (CORBEIL, 1987 : 12). La pluralité des normes comme modèles de convenance est la principale assise de la francophonie et elle n’empêche pas les locuteurs de parler et d’écrire la même langue, même si des accents se sont distingués, des mots particularisés. Il est patent que si le français du Québec a encore quelque chose à voir avec le français île-de-francien d’hier et d’aujourd’hui, ce n’est certes plus du gallofrançais pur depuis belle lurette. La variation était déjà le lot des marins de Jacques Cartier avant qu’ils s’embarquent pour l’Ouest, qu’ils longent la côte du Labrador et qu’ils débarquent à Gaspé, en 1534. Plus tard, au XVIIe siècle, dès les premiers contacts sérieux avec les civilisations amérindiennes, la langue française a commencé à s’enrichir d’emprunts que les explorateurs ont ramenés en Europe. Ces amérindianismes, dont un grand nombre est encore d’un emploi quotidien en français québécois, donnent une spécificité à la variété de la langue de Molière qui s’épanouit en Amérique. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (DAF) consigne des unités de cette catégorie (ex. : carcajou, caribou). De ce point de vue et quoique prudente, l’Académie a toujours été sensible à la mouvance lexicale francophone. Celle-ci trouve des échos de plus en plus pertinents dans les œuvres de la Compagnie qui accueille des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (DRUON, 1992b : VI). Néanmoins, la perspective descriptive demeure différentielle et la manière de vivre avec ces mots, de les manier, diffère profondément sur les deux continents.

3. L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle et politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— a (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme, ensuite, et posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard québécois. Fait observable parmi de nombreux autres, collectivement, les Québécois ont pris en main et assumé la gestion de leurs ressources linguistiques, lexicales en particulier, y inclus la part commune héritée du rameau européen du français et le patrimoine que quatre siècles et demi d’histoire ont permis de façonner, d’accumuler et d’accroitre. Il est désormais évident que la définition des référents doit s’élaborer et s’évaluer de l’intérieur, attendu que c’est la perception que l’on a de soi qui guide les réflexions, construit la réalité et dessine un profil du monde original et intégrateur. La référence initiale doit se faire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de règles de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale nord-américaine généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien qui réfère à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (BAGGIONI, 1976 : 56-57).

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois qui émanent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes (BOULANGER, 1994a). Cette vertu lexicographique est encore réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert (NPR) quand les principaux rédacteurs écrivent noir sur blanc que leur dictionnaire reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : IX). La norme dont il est ici question est communément désignée par l’appellation « norme sociale », et c’est elle que la grande majorité des travaux de lexicographie québécoise prend en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant —et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (BOULANGER, 1988 et 1994a).

La norme —concept polémique s’il en est— joue un rôle de premier plan dans l’écologie linguistique de toute société qui a su structurer ses institutions politiques, éducationnelles et culturelles. Elle n’est pas autre chose qu’une manière d’appréhender un système linguistique donné ou une partie de celui-ci et de s’en servir. Ce que les lexicographes décrivent comme étant leur langue ou leur variété de langue est le standard de la collectivité dans laquelle ils vivent et travaillent. Autrement dit, la norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus fédérant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue ou l’une de ses variétés comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnait et sent que sa variété a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. Et cette entreprise de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien. Cette prise de conscience est récente. En France, elle est enracinée dans le XVIIe siècle, diverses institutions dictionnairiques ayant joué un rôle primordial dans ce cheminement, notamment l’Académie française par l’entremise de ses dictionnaires. Cette institution a toujours réalisé ses recherches en s’appuyant sur le principe de l’usage légitimé.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (VALIN, 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments très divers : historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (GENOUVRIER, 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français d’Amérique peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. La réappropriation ou le refaçonnement de la norme ne peut pas se réaliser d’une autre manière.

Une autre condition parait essentielle : c’est celle qui consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils ne le parlent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français. Que l’on cesse de croire que les locuteurs du Québec passent leur temps à dégrader la langue, à l’abâtardir, à lui infliger les pires tortures et autres détournements anglicisants, à entretenir un vocabulaire et une prononciation archaïques pittoresques et folklorisants, comportements qui l’écarteraient de plus en plus du standard international, qui n’est, au vrai, qu’une vue de l’esprit influencée par le sacro-saint modèle scripturaire et, surtout, par l’éloignement de la réalité langagière quotidienne de la France aussi variable dans ses registres qu’elle l’est en Amérique ou ailleurs. Ces attitudes relèvent d’un aveuglement sur la vie des langues, sur la nature de la variation linguistique, sur les distinctions entre l’oral et l’écrit et sur une approche des marques d’usage qui gomme tout l’arrière-plan historique, social et géographique. La compétence active la plus visible et repérable, c’est-à-dire le registre oral, est l’objet en français de variations certaines et nombreuses que des pratiques d’écriture littéraires, médiatiques, documentaires, scientifiques, techniques et administratives ainsi que des pratiques d’enseignement masquent ou gomment. De là, la force et la persistance du purisme. Autre sport national d’autoflagellation et de stigmatisation, le purisme est à sa façon une falsification de la réalité du langage. En refusant et en repoussant la réalité présente d’une culture linguistique originale, en l’occurrence la nôtre, il ne fait que gauchir une vérité linguistique enracinée dans le tissu social. Cette forme d’interventionnisme qu’est le purisme n’a rien à voir avec un aménagement linguistique pesé et réfléchi. Ce n’est absolument pas un effort évolutif. Au contraire, cela s’apparente à l’érection d’un rampart contre le changement et la modulation. Le purisme ne vise qu’à condamner tout ce qui n’est pas conforme à certains désidératas dans lesquels pointe l’idée absolue d’une langue étale. Ainsi, l’exclusion d’un niveau de langue au profit de l’autre et sans tenir compte des paramètres sociaux, est un geste qui mène droit au rigorisme. D’ailleurs, avant de parler de niveaux de langue, encore faut-il que le parleur en ait plusieurs à sa disposition, qu’il en prenne conscience et qu’il puisse les manipuler! Le purisme est une action de nature sectaire, ce n’est jamais une force soutenue par l’ensemble d’une communauté. Pour la simple raison qu’il fait fi du présent, sauf à dire qu’il est à corriger, qu’il escamote la mouvance de la langue et ses diverses stratifications spatio-temporelles, qu’il s’anime à un modèle du passé qui ne s’est jamais pérennisé et qu’il relève d’un avenir encore plus hypothétique. En prenant pour référence prioritaire ce qui fut il y a longtemps, par exemple le dictionnaire d’Émile LITTRÉ, au détriment de ce qui est, le purisme bride la langue, et cela ne saurait être toléré. Aucune langue, aucune variété de langue n’a de chance de survie si on laisse le faucon de l’autarcie puriste la capturer dans ses serres. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille exercer une forme de vigilance et de surveillance.

En lexicographie, il parait difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maitres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le Nouveau Petit Robert et le Petit Larousse illustré (PLI), par exemple, ne sont pas des dictionnaires qui satisfont entièrement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des ouvrages que les Québécois utilisent à bon escient. Mais ils sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

4. La nature du québécisme

Au Québec, le débat entourant le concept de « norme » exige que soit clarifiée une autre notion, à savoir celle de « québécisme », qui, en corollaire, amène à se pencher sur le statut des mots québécois par rapport à la langue française.

L’idée de québécisme peut s’articuler de deux manières. Elles sont présentées très schématiquement et sans nuance pour le moment, car cela mènerait trop loin (voir la discussion sur la question du régionalisme dans BOULANGER, 1985).

4.1. Le québécisme est un mot, un sens, une locution, etc., propre au français québécois et qui n’est pas d’usage actif en France ou ailleurs dans la francophonie —sauf s’il réfère à la réalia évoquée—, et qui, d’aventure, est identifié, marqué comme tel dans les dictionnaires d’outre-Atlantique ou dans ceux d’ici. Ce type de québécisme possède alors un caractère différentiel et il correspond à la distinction traditionnelle faite par les linguistes et les lexicographes. Il s’oppose au belgicisme, à l’helvétisme, à l’acadianisme...

4.2. Le québécisme est un mot, un sens, une locution, etc., tiré(e) du système de la langue française et employé(e) couramment au Québec, dans le cadre des communications orales et écrites ordinaires, générales et/ou spécialisées. Selon ce point de vue, tous les mots du sous-système du français en usage normal, habituel au Québec et qui ne réfèrent pas explicitement à d’autres réalités spécifiques de la francophonie sont des québécismes. Par ailleurs, un nombre relativement important de ces mots caractérise notre variété de langue, mais la majorité fait aussi partie du français commun, partagé par la communauté francophone internationale. Selon une évaluation toute intuitive, mais reposant sur diverses expériences dictionnairiques, la part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80 %. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (BOULANGER, 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui parait logique (d’autres chercheurs lui ont attribué le sens de « régionalisme »; voir, parmi d’autres, DEPECKER, 1988 : 10-11). L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA) fut élaboré en suivant cette perspective renouvelée de la conception du québécisme : tout son contenu est de langue française et québécois, concrétisant en cela l’idée qui soutient qu’un dictionnaire complet du français du Québec doit être rédigé comme si c’était le seul français de la planète.

5. Perdus dans l’histoire et dans l’espace

La langue française n’est pas singulière, mais le système qui la gère et la règle est singulier, lui. Les normes, les usages sont pluriels. Ils montrent ainsi l’évolution et la rénovation de la langue. Aussi, soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est, bien entendu, ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que du point de vue des positions idéologiques, l’idée de norme n’est pas neutre.

Hors d’une position nationale, il parait absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (BOULANGER, 1994a : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale québécoise; ce standard est épaulé par tous les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, décrets, énoncés institutionnels, etc.) et par tous les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées de la langue française au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants. La vie du langage est autrement sinueuse.

Dans un dictionnaire québécois qui envisage l’ensemble de la langue d’ici, il ne parait pas opportun de baliser les particularités lexicales et cela pour plusieurs raisons déjà discutées ailleurs (BOULANGER, 1994b). Elles sont synthétisées ci-après.

5.1. Marquer les québécismes spécifiques à la variété nord-américaine du français reviendrait à établir un précédent pour une autodescription lexicographique complète d’une langue sur un territoire donné. Jamais les dictionnaires de France ne marquent l’ensemble des francismes ou des mots usuels en France seulement ou autrement dénotatifs de l’Hexagone. Les dictionnaires ne particularisent que ce qui provient d’ailleurs : régions, États, pays. Les travaux de Louis-Alexandre BÉLISLE au milieu des années 1950 étaient d’un ordre particulier : sa référence normative est inconditionnellement alignée sur le français d’Europe. Ses dictionnaires ont néanmoins constitué une étape importante, nécessaire même, dans l’histoire et l’évolution de la lexicographie nord-américaine de langue française.

5.2. La marque géographique est inutile, puisqu’il existe par ailleurs un appareil de balises qui permet de noter les écarts par rapport à la norme préconisée : les marques sociales pour les niveaux de langue, les marques socioprofessionnelles pour les terminologies thématiques, les marques chronologiques, les marques collocatives, etc. C’est ce réseau qui importe. Par ailleurs, le simple fait de considérer l’ensemble de la langue française parlée et écrite au Québec comme un tout à décrire est déjà une prise de position normative. La norme institue dans le champ des comportements socio-culturels une polarité du positif et du négatif tendant à fonder en valeur une décision strictement conventionnelle [...] » (GENOUVRIER, 1972 : 43). Comme cette option répond à la perception du québécisme évoquée plus tôt au paragraphe 4.2., on conçoit facilement qu’il y aurait une forme de redondance à vouloir identifier les localismes panquébécois. L’identification de la variation interne relève d’une autre analyse qui ne sera pas abordée dans ce texte.

5.3. Marquer les particularismes québécois reviendrait à soutenir :

5.3.1. Qu’il existe une norme supérieure, que cette norme est centralisée ailleurs —à Paris— et que c’est elle qui servirait de référence, de tertium comparationis. Un dictionnaire qui envisage l’ensemble de la norme d’ici tout en soulignant les éléments spécifiques serait vu comme un sous-produit dialectal. Il est impossible de croire qu’aujourd’hui encore seuls les dictionnaires de France puissent servir à hiérarchiser les mots d’un autre territoire. Cela contredit la définition même de la francophonie.

5.3.2. Que les unités linguistiques ainsi mises en évidence sont marginalisées, régionales, donc irrecevables, invalidées par l’autre norme. Car tout marquage, quel qu’il soit, est perçu prescriptivement par le décodeur. Les doxas dictionnairiques et normatives en répercutent l’écho depuis des siècles.

5.3.3. Qu’il existe encore un profond sentiment d’insécurité linguistique vis-à-vis la norme québécoise légitime, qu’en somme on nierait (BOISVERT, BOULANGER, DESHAIES, DUCHESNEAU, 1993). Ce serait faire la preuve que le choix normatif n’est pas arrêté, que la société ou les lexicographes ne sont pas disposés à accepter le standard d’ici ou encore à confirmer qu’il en existe bel et bien un. Quant à l’argument de fierté devant les mots identifiés, il n’a pas sa raison d’être puisqu’il ne vaudrait que pour ce qui est au-dessus de la norme, à savoir les mots littéraires (ex. : bouscueil, pagée) et les termes techniques ou scientifiques (ex. : acériculteur, batture, inhalothérapeute, récréotouristique). Tous les mots appartenant à des niveaux de langue sociaux situés sous la barre normative seraient stigmatisés. Marquer les québécismes, ce serait reconnaitre qu’il y a quelque chose de différent, au sens négatif s’entend. Marquer par fierté reviendrait malgré tout à proscrire. Cela s’apparenterait au défaut de la qualité. À vouloir trop bien faire, on risquerait de perpétuer une autre idéologie. À moins, bien entendu, que les mentalités face au décodage changent.

5.3.4. Qu’il faut signaler aux autres francophones que ces mots sont exclusivement québécois. Cette option n’a guère de sens sinon d’entretenir le complexe de la différence. Un dictionnaire comme le DQA s’adresse aux gens d’ici en priorité tout comme les dictionnaires français décrivent un usage hexagonal pour des locuteurs hexagonaux. Lorsque les lexicographes français reprennent nos mots, ils les identifient à leur manière afin de répondre aux objectifs de leur programme respectif et de satisfaire les publics cibles identifiés. Ils les retiennent seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIII). La désignation de réalités propres ou la mention d’usages caractérisés « ne prétendent pas remplacer les descriptions spécifiques et plus exhaustives des belgicismes, helvétismes, québécismes, africanismes, antillanismes, etc., et encore moins se substituer à des dictionnaires du français décrivant l’usage et la norme de cette langue dans une communauté sociale donnée (le Robert vient d’en faire la tentative très sérieuse au Québec, par le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui) » (ibid. : XIII-XIV). Par ailleurs, les dictionnaristes français n’ont cure d’identifier leurs propres particularités (ex. : NPR : droguerie, garde à vue, garde des sceaux, polochon, traversin; DAF, bizut, cégétiste, droguerie, énarchie), sauf lorsqu’il s’agit de termes institutionnels (ex. : NPR : arrondissement, canton), et encore n’y a-t-il pas là une recherche d’exhaustivité dans un même dictionnaire ou d’un répertoire à un autre (ex. : DAF ne souligne pas les francismes arrondissement, bachot, canton).

6. Conclusion : dictionnaire, norme et société

La marque, quelle qu’elle soit, est le signal d’un écart par rapport à quelque chose d’autre qui est accepté : une norme, un standard, des niveaux d’emploi, de discours... Aussi, rappeler aux Québécois que tel ou tel mot est un québécisme, au sens de « régionalisme », ce serait les inciter à le rejeter par insécurité linguistique et à rechercher la réponse « correcte » dans un autre réservoir, en l’occurrence le trésor franco-français. Identifier les québécismes, c’est, bien entendu, noter tout écart visible par rapport à la France (ex. : acériculture, cégep, désencrage; fam. maganer, sacrer son camp, taponner). Si les trois derniers exemples ont des synonymes gallofrançais de même niveau, il n’en va pas de même pour les trois premiers qui sont davantage valorisés et qui, en France, n’ont aucune résonance conceptuelle interne. Doit-on alors envisager deux classes de mots, les bons et les mauvais? Puis, étiqueter les mauvais et laisser les bons errer sans collier?

Tout lexicographe « différentialiste » marquerait les mots cités ci-dessus. Mais que ferait-il avec des formes comme avenue artère orientée nord-sud », banc siège pour une personne », bouquin (qui est familier en France), chaise, érable, faculté (l’un des exemples du NPR est : Doyen, recteur d’une faculté. »), fauteuil, le Fleuve, outre-mer [...] vers l’est », rue «  artère orientée est-ouest », sapin, université?

Concevoir un dictionnaire, le mettre en chantier, le rédiger supposent des choix normatifs à plusieurs niveaux, notamment pour le domaine précis des marques. En théorie, les dictionnaires ne se veulent pas ostracisants : ils refusent l’autocensure d’une norme rigoureuse » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIII). Ils ne se veulent pas non plus contraignants : Les dictionnaires de langue que nous [le Robert] publions ne peuvent être considérés comme normatifs » (REY-DEBOVE, 1994 : 285). Mais leur contenu résultant d’une série de tris qui reposent sur des critères du bon et du bel usage, le destinataire en tire l’impression justifiée que ce genre d’ouvrage est un code de la langue prescriptif et réglé par les lexicographes identifiés comme des arbitres et des décideurs linguistiques. Pour ce qui est du point d’ancrage de notre norme, il semble acquis qu’elle est orientée du côté de la variété standard de la couche moyenne supérieure assez fortement scolarisée » (AUGER, 1988 : 63). En d’autres mots, la norme est le modèle social qui guide la réalisation des comportements linguistiques des locuteurs dans chaque groupe dont est composée la société globale elle-même » (CORBEIL, 1988 : 73). Elle est le mode d’existence de la suprématie d’une pratique linguistique sur d’autres qui existent dans la même communauté ou dans une communauté sœur (BAGGIONI, 1976 : 70). La norme reflète donc, y compris dans la variation linguistique régionale, la pratique qui est dominante sur un territoire. Cette pratique est elle-même l’expression, la médiation et le reflet complexe de la précellence d’une variété sur l’une ou l’autre. Il n’est donc pas opportun de marquer diatopiquement les mots ordinaires qui originent des galaxies lexicales de sa propre référence. C’est la variété éloignée géographiquement ou les variétés internes qui doivent faire l’objet du balisage. Des dictionnaires comme le Dictionnaire CEC Jeunesse (DCECJ), le Dictionnaire du français plus (DFP) et le DQA s’inscrivent dans la lignée de la conception variationniste de la langue française, et ce fait ne peut pas être ignoré lorsque l’on envisage les perspectives lexicographiques contemporaines.

Concrètement, il est difficile de circonscrire la norme puisque la seule définition possible de cette tête de pont lexicographique est la description elle-même une fois qu’elle est achevée et disponible. Au sein de la communauté linguistique québécoise, il existe sans nul doute une norme lexicale qui influence et oriente les usages et les situe les uns en relation avec les autres. Mais, à l’heure actuelle, rares sont les dictionnaires qui concrétisent cette vision théorique et intuitive de la norme sociale québécoise. La preuve reste à venir, car la norme implicite est néanmoins réelle et elle est conditionnée par les lexicographes qui confectionnent les dictionnaires. Le DQA est le premier dictionnaire québécois à expliciter sans complexe toutes les dimensions et tous les registres de la norme sociale observable de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus il y aura de dictionnaires de ce genre, plus la norme sera concrétisée et avalisée.

Dans le contexte actuel de la francophonie, il n’en reste pas moins que la lexicographie québécoise est placée devant le défi de (re)territorialiser la lexicographie de la langue française. Plus que tout autre, le dictionnaire est un livre d’appartenance et d’identité, un livre territorial, terriblement diatopique : fruit d’un espace communautaire, il participe au développement d’un tissu social dans un temps immobilisé (BOULANGER, 1988 : 141). Les idées et les valeurs sociales défendues fusionnent aux mots de la tribu que consigne le dictionnaire. Aussi le tissu dictionnairique est-il imprégné de toute cette saveur et de cette symbolique sociales qui démarquent et caractérisent la communication d’un groupe de locuteurs. Au-delà de « la besogne des mots » —qu’évoque Georges BATAILLE— et des définitions, c’est dans le réseau des marqueurs de l’usage que le destinataire du dictionnaire retracera nombre de différences subtiles et peu connues entre la variété de français qu’il possède et maitrise le mieux et le français de référence, qu’il soit européen ou nord-américain. De plus, l’existence des marques dans un dictionnaire de langue représente une sorte de compromis acceptable entre les exigences plus ou moins contradictoires d’une perspective descriptive dans la rédaction du répertoire et une perspective éventuellement ou naturellement sentie comme normative chez les utilisateurs. S’il n’a pas d’âme, le dictionnaire ne sera qu’un objet de contemplation distancé et cela malgré ses qualités lexicographiques intrinsèques. Il doit communiquer quelque chose à quelqu’un qui est capable d’appréhender le message à partir de sa propre conception idéologique de la langue et du monde.

Les dictionnaires conditionnent les comportements langagiers des individus, car les consulteurs se rallient à ses préceptes sur la langue, qu’ils s’efforcent de transposer ensuite dans leur vie quotidienne. Construire un dictionnaire, c’est édifier une cathédrale à la langue, c’est créer un héritage incomparable pour un pays et c’est conforter la sécurité linguistique des locuteurs. Encore faudrait-il que les citoyens de ce pays se reconnaissent dans le dictionnaire qu’on leur propose. Si le répertoire de mots n’est pas un miroir social et culturel, c’est parce que les locuteurs ne souhaitent pas entériner leur autonomie en tant que peuple et civilisation. Tout dictionnaire projeté doit être élaboré en pleine conscience d’une grande confiance linguistique et d’une sécurité totale liées à la préhension que les Québécois ont sur leur développement économique, culturel, langagier, etc. C’est l’unique moyen d’accréditer un modèle original de la norme. Puis de pouvoir accepter la diversité des standards linguistiques de la francophonie tant il est clair que le français est d’un usage pluriel et que son écologie varie suivant les milieux où il s’épanouit. Il doit donc être conçu à la fois comme un idiome partout présent dans l’espace francophone et nulle part entier. On a souvent répété que la langue est l’âme et la lumière d’un peuple, qu’elle est l’assise de sa culture, le refuge de sa mémoire, le phare de son identité (DRUON, 1992a : II). Il en va ainsi des variétés légitimes d’une grande langue comme le français. Les véritables obstacles à la procédure de dictionnarisation sont alors plutôt d’origine politique et idéologique. La somme de toutes les normes régionales légitimes sculpte la supranorme de la langue française et elle en fera reconnaitre l’influence dans l’évolution du monde. L’existence d’un dictionnaire qui reflète l’entier de la société qui lui donne naissance est l’ultime preuve que l’aménagement linguistique d’un pays ou d’un État a réussi et que la chaine des influences et de l’accumulation des savoirs est pérenne.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cette contribution est une version abrégée et remaniée d’un texte présenté et discuté lors de la Table ronde sur les marques lexicographiques (Montréal 3-4 novembre 1994). Le texte intégral a paru dans les actes de la table ronde. La présente version a été revue à la lumière des thématiques privilégiées lors du colloque tenu à l’Institut de France (17-19 novembre 1994) autour du Dictionnaire de l’Académie française.

Abstract (anglais)

General dictionaries reflect a certain vision of the world shared by the members of a given cultural group, and are also closely related to the group’s social environment. Members of a society wish to see their identity reflected in the dictionaries offered to them. Thus, dictionaries compiled in peripheral French-speaking regions (i.e. outside of France) should account for their particular lexical usages, which have resulted from the fragmentation of French into local varieties. Geographical variation is a natural phenomenon and remains a barrier to the single standard advocated by certain schools of thought. This paper defends the idea of self-description of the variety of French used in Québec, and proposes a few strategies for the promoting of a linguistic standard in the Province. The recognition of a special Québec lexicography is nonetheless closely linked to the concept of the “French language”, which serves as an anchor for all speakers of French. This paper also proposes a reexamination of the important concept of “quebecism”. Both the language being explained (the words) and the language used to explain it (the metalanguage) should be representative of the specific variety in question.

À propos de l’arrimage entre le dictionnaire et la néobienséance

« [...] le droit de ne pas se conformer aux forces viles de l’uniformisation, qu’elle soit imposée par les Cocos, les Spéculateurs ou la Langue de bois gerbatoire du Politique Correct » (Le Carré 1996 : 224).

1. Le dictionnaire comme reflet spéculaire de la société

La matière lexicale d’un dictionnaire s’ordonne tout entière en fonction d’une hiérarchie aussi bien implicite qu’explicite, qui, souvent, en fait un panthéon du vocabulaire que la norme canalise du point de vue prescriptif ou objectif. Les recueils de mots conservent ainsi la trace linguistique de l’arborescence des faits sociaux d’une époque et d’un espace bien singularisés. Un dictionnaire est pensé, du moins l’était-il, pour présenter un état des phénomènes excluant tout jugement de valeur de nature non linguistique. Cette mission et la perception du dictionnaire sont en train de dériver et d’être chambardées. On pourrait se demander en effet si le dictionnaire, québécois ou français, n’est pas à la veille de raviver une forme de militantisme à la manière de Pierre Larousse dans son Grand dictionnaire universel, ou à la façon de ses prédécesseurs Pierre Bayle (Dictionnaire historique et critique) et Denis Diderot (L’Encyclopédie). Chez Pierre Larousse, ce militantisme était, notamment, de nature politique. Il prend aujourd’hui figure plus sociale, comme chez Littré, et morale : défense du bien de l’individu, de son droit et proclamation du devoir de l’autre à son égard. Sous certains de ses aspects, il flirte avec une forme d’extrémisme. Le dictionnaire est au seuil de la métamorphose. Il risque de se transformer en un livre de la conscience sociale exacerbée, opérant par le fait même une sorte d’eschatologie collective. Son objectivité risque de basculer dans la finitude concrète de la subjectivité totale, à l’image du purisme au regard de la langue. À l’heure où la francophonie s’effrite et où la société est en crise majeure sur plusieurs plans, un nouveau danger guette la lexicographie et le dictionnaire : la soumission à la bienséance et à l’orthodoxie langagières, prolongements linguistiques naturels des secousses sociales.

Sur la base de critères objectifs, le dictionnaire ferme le lexique. Son contenu convoque un ensemble clos, la nomenclature, dans lequel les mots sont placés et hiérarchisés suivant un système circulaire qui construit un texte culturel à la rhétorique et au style bien ciselés. La concision d’un dictionnaire oblige les lexicographes à faire des choix, car l’ouvrage ne saurait « refléter tous les usages des mots, tous les registres d’expression, ni même tous les vocabulaires, toutes les terminologies, toutes les nomenclatures » (Rey 1982 : 67). Les articles de tous les dictionnaires sont donc les résultats d’un calibrage rigoureux. Jusqu’à récemment, la procédure se déroulait dans le respect et la vérité de l’observation de la vie sociale des mots, sans interprétations subjectives ou idiosyncrasiques. Certes, les sélections ne sont pas entièrement innocentes. Considérées dans leur totalité, elles trahissent un temps, un territoire, une équipe de rédacteurs, bref une idéologie systématique. Par ailleurs, tout dictionnaire doit aussi tenir compte de ce qui est moins édifiant dans une culture, celle-ci étant constituée « d’un ensemble d’assertions sur l’homme et sur la société, assertions prenant la valeur de lois universelles pour la communauté socio-culturelle que forment les lecteurs » (Dubois et Dubois 1971 : 99). Le lexicographe doit décrire les performances verbales des locuteurs du français. Plus même, il doit rendre compte de toutes celles qui relèvent « des attitudes de ces sujets à l’égard des types de comportements verbaux parlés ou écrits » (Dubois et Dubois 1971 : 99). Toutefois, la somme des mots retenus est contrôlée par un programme et par le principe de la rédaction et de la révision collectives, conditions qui assurent une bonne part de l’image d’objectivité qui s’en dégage malgré tout. Le dictionnaire aseptisé n’existe pas encore, mais il faut bien constater qu’il pointe à l’horizon et que de nouveaux défis attendent les lexicographes. L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus.

En matière de lexicographie, certaines vérités véhiculées par le nouveau paradigme social ne sont plus bonnes à transformer en mots, car ceux-ci sont perçus comme « gerbatoires ». Il vaut mieux écarter ces vocables des colonnes des dictionnaires. Dans les cercles du politiquement correct, des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Une nouvelle gymnastique langagière est née. Plusieurs groupes de pression s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens installés dans les dictionnaires depuis des lustres. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. « Changer les vocables n’améliore pas les mentalités, les attitudes et les comportements, n’élimine pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés » (Noureau 1995 : 7).

2. Les causes et les effets

Les attitudes sociales confortablement abritées dans le cocon de la rectitude politique ont leur origine aux États-Unis. Les premières manifestations surgissent sur les campus universitaires vers la fin des années 1980. La néobienséance a donc déjà son histoire en pays américain. Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens. En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la nouvelle orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, pour prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression a duré longtemps. Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas. La stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable. Le détournement des mots qui « défrisent » est quant à lui contestable.

La rectitude est une mouvance protéiforme soumise plus souvent qu’autrement à l’arbitraire et qui cherche par tous les moyens à annihiler les différences, qu’elles soient justifiables ou non, à défendre les moins nantis —par rapport à quoi?— et à promouvoir toute minorité tandis que la majorité doit s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coup de discours et de déclarations fracassantes. Toute exclusion dont il est rendu compte par la correction politique produit, en retour, des effets traumatisants chez les « inclus ». Au résultat, personne n’en ressort enrichi. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov 1995 : 96).

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (Merle 1993 : 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’un terrain plat, néanmoins miné. En encourageant la mise en évidence de la victimisation, la néopolitesse laisse croire qu’elle éradique tout type de pouvoir. Peu importe la situation, chacun se sent discriminé, violé dans ses droits, écarté des sources de la manne. Il revendique donc, entre autres, de nouveaux attributs lexicaux. Les devoirs passent quant à eux dans la colonne de l’oubli. La règle particulière devient la base de comparaison, la nouvelle référence, sectorisant davantage les individus défenseurs du principe de l’égalité radicale. Le crédo néobienséant veut que les croyances des personnes associées aux classes et aux groupes qui furent l’objet d’oppression dans le passé méritent aujourd’hui d’être traitées et considérées de manière spéciale. La culpabilité change de camp. La victimisation tend à illustrer, à confirmer et à conforter les différences, tout en maximisant l’individualisme. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un oeil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995 : 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, « le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes 1994 : 27).

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits passe par certains privilèges ou traitements de faveur compensatoires et rassurants (la discrimination positive, par exemple, que l’État de la Californie vient tout juste d’abolir à la suite d’un vote majoritaire des citoyens). Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes », des « politicismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un échelon jusqu’à la fusion avec la majorité. Cette stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? L’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui.

3. La nostalgie de l’euphémisme

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (v. Boulanger 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert (NPR). Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillardpersonne du troisième âge → personne âgéeaîné, personne expérimentée; vendeur d’automobilesconseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse plus loin la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical. Le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. Il est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, il dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être appelés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Si je parle des étudiants pure laine, je renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger se pare d’un connotation négative, ce qui n’est pas sans rappeler la fortune ou l’infortune instantanée de l’expression vote ethnique. C’est en cela que la stratégie mesure sa réussite. L’instrument même de la pensée est atteint et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi n’assure personne d’un emploi, réingénierie bouscule restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

4. Des dictionnaires stérilisés ou appeler un chat, un chat?

L’introduction de régionalismes dans les dictionnaires français dans les années 1970 et la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée. Lentement et sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Ils restent cependant des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser ou leur substituer des mots censés être mélioratifs. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey et Chantreau 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec? Les expressions de ce type sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans Merle 1993. De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. À preuve le constat de Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, rapporté dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et en tenir compte. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre à une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, etc., est condamné au retrait. L’écho orwellien nous atteint : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell 1965 : 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à préposé à la cueillette des ordures ménagères, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne à mobilité réduite, terminé le mot décrocheur et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression française pièce de solidarité pour supplanter un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de contester annihilé. Les mots sont vidés de leurs sens à coup de participes présents nominalisés, de périphrases aux métaphores lyriques ayant le mot personne comme pivot (ex. : personne atteinte de..., personne souffrant de...), de superlatifs, de préfixés en non- ou en sous- (comme dans sous-privilégié « pauvre »), de suffixés en -zéro, tout en réservant les ne... pas et les sans pour décrire ceux qui ne sont pas du bord des revendicateurs. Exit le mot juste et unique. La délicatesse du contenant est privilégiée en lieu et place de la franchise du contenu. Et garde à quiconque se risque à dénoncer la vacuité de la néobienséance; cette personne s’expose bien entendu à se voir accueillie par une volée de bois vert, car, inévitablement, on déclenchera contre elle tout l’arsenal des abus de langage en puisant dans le réservoir des mots inavouables.

5. De nouveaux aménagements

On ne saurait guère traiter des nouvelles facettes des discours sociaux sans réouvrir les conventions qui régissent la norme linguistique. Celle-ci établit les lois qui servent à expliquer, à catégoriser, à hiérarchiser, à justifier, à juger (accepter, rejeter, condamner) des usages. Or devant le flot néopoli, la norme perd son sens de normal, de non marqué. Elle est en train d’éclater et de se fragmenter en micronormes étales, sans saveur, sans ondulation, chaque groupe social définissant la sienne et en exigeant le respect intégral. La socialisation à l’échelle territoriale se désagrège, si bien qu’on n’envisage plus la langue comme bien commun, ni la qualité de la langue ou sa valeur intrinsèque comme instrument identitaire communautaire. Il s’agit plutôt de resituer ou de recibler des vocabulaires en fonction des vents sociaux qui déterminent le statut de l’être ou de la chose dénotés par les mots ou en fonction d’une appartenance qui restreint le groupe à l’uniformité en annihilant toute hiérarchie, tout élitisme, ou plutôt tout droit de réplique à la revendication. Les désignations sont « détournées à des fins de défoulement collectif » (Colin 1995). Tout doit être nivelé sur le plan social et, corollairement, sur le plan lexical. Ainsi, le mot bénéficiaire qui retentit dans les bureaux de l’Assurance sociale, de l’Assurance-emploi, du ministère de la Santé, des Allocations familiales, etc. Même l’étudiant —mot que son synonyme client est en train de concurrencer— est bénéficiaire d’un enseignement au lieu de le recevoir. Comment, dans ces conditions, débattre d’idées qui n’ont plus d’identité ou une identité floue, comment aborder des sujets que l’on ne peut évoquer qu’après maintes circonlocutions lexicales? La parole des sages est remise en cause, telle la pensée de Bertrand Russell pour qui dans une démocratie, il est nécessaire que le peuple accepte de voir ses sentiments outragés?

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2).

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage est une condition sine qua non à l’entrée au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (Petit Larousse illustré 1997 [PLI]) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et poupin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés.

6. Conclusion : La nouvelle vulgate lexicale

La néobienséance est un nouveau péril social qui concerne les effets délétères de toutes sortes de revendications identitaires qui mobilisent les microgroupes, et dont l’expression ultime est perceptible dans le langage par l’intermédiaire des mots qui veulent ne pas dire. Ils portent en eux une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conforme aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical? Et le rassembleur lui-même, aussi dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. A ce propos, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965 : 437).

7. Bibliographie

Le pacte normatif du français québécois : réflexions sur les marques lexicographiques diatopiques

De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart. (Rey, 1992 : 1685)

1. L’objet dictionnaire

Incontestablement, le dictionnaire est un instrument de référence linguistique privilégié qui fait autorité en matière de langue. Le pouvoir dont il est investi ou la puissance qui en émane concourent à le faire pénétrer dans une espèce de mythologie dans laquelle le dieu Norme commande le royaume des mots. Or la galaxie dictionnairique est organisée en systèmes beaucoup moins monolithiques, beaucoup plus protéiformes qu’on le croit généralement.

Objet didactique et produit d’ordre linguistique avant toute chose —bien qu’il soit aussi un objet technique et industriel—, ce genre de livre sur les mots est aussi une construction d’origine anthropologique et ethnologique ainsi qu’un instrument du savoir senti comme un lieu mémoriel d’accumulation des connaissances d’une nation sur la langue et, accessoirement, sur le monde. Il traduit et exprime fidèlement la vision du monde d’un groupe culturel tout comme il dérive de ce milieu ambiant. Rattaché à une longue chaîne d’influences établissant un continuum, il grave dans les archives de l’histoire les modes de vie et de pensée ainsi que la perception de la langue d’un groupe humain qui occupe un territoire donné, parle et écrit une langue ou une variété de langue il une époque bien déterminée dans le temps. En retour, les membres de cette société cherchent à se reconnaître et à s’identifier dans le ou les dictionnaires qu’ils utilisent (cf. Boulanger, 1994 : 2). C’est à partir de là qu’ils peuvent se dire eux-mêmes, dire et interpréter le monde, découper l’expérience humaine. Le dictionnaire général monolingue est donc un livre dont les sources sont éminemment sociales —les hommes et la culture— et qui est porteur d’une constellation de valeurs symboliques communautaires. En prenant appui sur des systèmes de valeurs socio-historiques, chaque dictionnaire réfléchit à sa manière un modèle des usages sociaux d’une langue et des conflits qui les agitent (cf. Rey et Delesalle, 1979 : 20). Le texte dictionnairique devient alors interprétable du point de vue d’une herméneutique socioculturelle.

2. La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer que, sans l’ombre d’un doute, elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est connue ou en usage. Et il n’en a jamais été autrement depuis sa naissance officielle il y a presque douze siècles. Dans sa spatialité, le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point de son histoire, cet idiome a toujours participé d’usages et de normes multiples. Aussi, peut-on conclure que depuis les Serments de Strasbourg en 842. il est émaillé de traits régionaux de tous ordres : phonétiques, grammaticaux, lexicaux, etc. que ses frontières ne sont pas étanches, qu’il a évolué et évolue encore diversement dans des terreaux différemment semés, et que ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l‘histoire. De ces observations, on tirera un principe qui soutient ou démontre que plus une langue s’étend dans l’espace, plus elle s’éloigne de son foyer originel primaire, plus elle se différencie dans ses structures grammaticales et syntaxiques, plus les divergences phonétiques sont repérables, et plus son lexique s’accommode et se particularise sous l’effet d’influences extralinguistiques multiformes, sans pour autant créer de rupture avec la source. Avec le temps, la langue finit par s’échapper des filets normatifs qui la tiennent captive; elle morcelle la supranorme idéale en une mosaïque d’autres normes qui seront reconnues, interprétées, homologuées ou rejetées suivant les opinions idéologiques de chacun.

C’est dire que l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal certes commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où il s’épanouissait. À proprement parler, le français n’existe pas dans la réalité linguistique. On se sert de cette bannière pour désigner un type de langue, qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la réalité vivante du langage, seuls des français apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables. « La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle “le français” tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (Muller, 1985 : 50). La norme unique donnée comme table de vérité par rapport aux usages est rapidement invalidée par la moindre observation lucide. Rêver à l’unification et à l’uniformisation du français, c’est rêver que l’univers se contracte pour revenir au big-bang initial. Ce big crunch, comme le désignent les astrophysiciens, ramènerait l’univers à l’instant un, au moment où rien n’existait, où tout était autre, partout et nulle part à la fois, comme le français international. Il aura fallu un long cheminement pour en arriver au constat de la « coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement éloignées les unes des autres » (Corbeil, 1987 : 12). La pluralité des normes comme modèles de convenance est la principale assise de la francophonie et elle n’empêche pas les locuteurs de parler et d’écrire la même langue, même si des accents se sont distingués, des mots particularités. Il est patent que si le français du Québec a encore quelque chose à voir avec le français île-de-francien d’hier et d’aujourd’hui, ce n’est certes plus du gallofrançais depuis belle lurette. La variation était déjà le lot des marins de Jacques Cartier avant qu’ils s’embarquent pour l’Ouest, qu’ils longent la côte du Labrador et qu’ils débarquent à Gaspé, en 1534.

3. L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle et politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— a (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, et posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard québécois. Fait observable parmi de nombreux autres, collectivement, les Québécois ont pris en main la gestion de leurs ressources linguistiques, lexicales en particulier, y inclus la part commune héritée du rameau européen du français et le patrimoine que quatre siècles et demi d’histoire ont permis de façonner, d’accumuler et d’accroître. Il est désormais évident que la définition des référents doit s’élaborer et s’évaluer de l’intérieur, attendu que c’est la perception que l’on a de soi qui guide les réflexions, construit la réalité et dessine un profil du monde original et intégrateur. La référence initiale doit se faire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de règles de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale nord-américaine généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires. La norme du français d’Amérique peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien qui réfère à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté québécoise et qui en règle la réalisation (cf. Baggioni, 1976 : 56-57).

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois qui émanent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes (cf. Boulanger, 1994). Cette vertu lexicographique est encore réaffirmée dans le Nouveau Peut Robert (NPR, 1993) quand les principaux rédacteurs écrivent noir sur blanc que leur dictionnaire « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (Rey-Debove et Rey, 1993 : IX). La norme dont il est ici question est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la grande majorité des travaux de lexicographie québécoise prend en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux. Ceux-ci sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisque ces répertoires demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant— et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (cf. Boulanger, 1988 et 1994).

La norme —concept polémique s’il en est— joue un rôle de premier plan dans l’écologie linguistique de toute société qui a su structurer ses institutions politiques, éducationnelles et culturelles. Elle n’est pas autre chose qu’une manière d’appréhender un système linguistique donné ou une partie de celui-ci et de s’en servir. Ce que les linguistes décrivent comme étant leur langue ou leur variété de langue est le standard de la collectivité dans laquelle ils vivent et travaillent. Autrement dit, la norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à et par un corps social dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus fédérant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue ou l’une de ses variétés comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. Et cette entreprise de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien. Cette prise de conscience est récente. En France, elle est enracinée dans le XVIIe siècle.

Un tel point d’ancrage est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives des marques d’usage lexicographiques. Il est donc indiscutable « qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (Valin, 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments très divers —historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc.— un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : « elle doit être assurée comme telle, dans celte contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (Genouvrier, 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français d’Amérique peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. La réappropriation de la norme ne peut pas se réaliser d’une autre manière.

Une autre condition paraît essentielle, et c’est celle qui consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils ne le parlent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français. Que l’on cesse de croire que les locuteurs du Québec passent leur temps à dégrader la langue, à l’abâtardir, à lui infliger les pires tortures et autres détournements anglicisants, comportements qui l’écarteraient de plus en plus du standard international, qui n’est, au vrai, qu’une vue de l’esprit influencée par le sacro-saint modèle scripturaire et, surtout, par l’éloignement de la réalité langagière quotidienne de la France. Ces attitudes relèvent d’un aveuglement sur la vie des langues, sur la nature de la variation linguistique, sur les distinctions entre l’oral et l’écrit et sur une approche des marques qui gomme tout l’arrière-plan historique, social et géographique. De là, la persistance du purisme. Autre sport national d’autoflagellation et de stigmatisation, le purisme est à sa façon une falsification de la réalité du langage. En refusant et en repoussant la réalité présente d’une culture linguistique originale, en l’occurrence la nôtre, il ne fait que gauchir une vérité linguistique enracinée dans le tissu social. Cette forme d’interventionnisme qu’est le purisme n’a rien à voir avec un aménagement linguistique pesé et réfléchi. Le purisme ne vise qu’à condamner tout ce qui n’est pas conforme à certains désidératas dans lesquels pointe l’idée absolue d’une langue étale. Ainsi, l’exclusion d’un niveau de langue au profit de l’autre et sans tenir compte des paramètres sociaux est un geste qui mène droit au rigorisme. D’ailleurs, avant de parler de niveaux de langue, encore faut-il que le locuteur en ait plusieurs à sa disposition! Le purisme est une action de nature sectaire, ce n’est jamais une force soutenue par l’ensemble d’une communauté. Pour la simple raison qu’il fait fi du présent, sauf à dire qu’il est à corriger, de la mouvance de la langue et de ses diverses stratifications spatio-temporelles, qu’il s’arime à un modèle du passé qui ne s’est jamais pérennisé et qu’il relève d’un avenir encore plus hypothétique. En prenant pour référence ce qui fut il y a longtemps, par exemple le dictionnaire d’Émile Littré, au détriment de ce qui est, le purisme bride la langue, et cela ne saurait être toléré. Aucune langue, aucune variété de langue n’a de chance de survie si on laisse le faucon de l’autarcie puriste la capturer dans ses serres.

En lexicographie, il parait difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la nonne est fragmentée et plurielle. Le NPR (1993) et le Petit Larousse illustré 1994 (PLI, 1994), par exemple, ne sont pas des dictionnaires faits pour les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques québécismes. Ce sont seulement des ouvrages que les Québécois utilisent faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes. C’est en nous appuyant sur une conception positive et globale de la langue française au Québec que nous aborderons le chapitre des marques lexicographiques en nous arrêtant prioritairement sur les indicatifs topolectaux, autrement dénommés diatopiques.

4. Tramer les usages?

4.1 Les concepts clés

Au Québec, le débat entourant le concept de « marque d’usage » exige que soient clarifiés deux autres concepts, celui de la norme et de sa rhétorique, discuté dans les paragraphes précédents, et celui de la perception du québécisme ou de son statut par rapport à la langue française.

L’idée de québécisme peut s’articuler de deux manières. Je les présente très schématiquement et sans nuance, pour le moment, car cela mènerait trop loin (pour une discussion sur la question du régionalisme, cf. Boulanger, 1985).

Le québécisme est un mot, un sens, une locution, etc., propre au français québécois et qui n’est pas d’usage actif en France ou ailleurs dans la francophonie, et qui, d’aventure, est identifié, marqué comme tel dans les dictionnaires d’outre-Atlantique. Le québécisme a ici un caractère différentiel et il correspond à la distinction traditionnelle faite par les linguistes et les lexicographes. Il s’oppose au belgicisme, à l’helvétisme, à l’acadianisme...

Le québécisme est un mot, un sens, une locution, etc., employé(e) couramment au Québec, dans le cadre des communications orales et écrites ordinaires, générales et/ou spécialisées. Selon ce point de vue, tous les mots de la langue française en usage au Québec et qui ne réfèrent pas explicitement à d’autres réalités spécifiques de la francophonie sont des québécismes. Par ailleurs, un nombre relativement important de ces mots caractérise notre variété de langue, mais la majorité fait aussi partie du français commun, partagé par la communauté francophone internationale. Selon une évaluation toute intuitive, mais reposant sur diverses expériences dictionnairiques, la part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80 %. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (Boulanger, 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique (d’autres chercheurs lui attribuent le sens de « régionalisme »; cf., parmi d’autres, Depecker, 1988 : 10-11). L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image de la norme centrale parisienne. Le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA, 1992) fut élaboré en suivant cette perspective renouvelée de la conception du québécisme; tout son contenu est de langue française et québécois, concrétisant en cela l’idée de Jean-Claude Corbeil voulant qu’un dictionnaire complet du français du Québec soit rédigé comme si c’était le seul français de la planète. Ce que plusieurs des vaillants critiques du DQA (1992) n’ont pas saisi malgré les explications détaillées figurant dans l’introduction et les multiples interventions des auteurs lors de la polémique suscitée par la sortie du dictionnaire.

4.2 La rubrique relative aux marques d’usage

En lexicographie, le système des étiquettes joue un rôle capital. C’est l’un des plus importants attributs de l’article de dictionnaire. La marque est un indicateur de situation de communication et un médiateur de l’usage. Elle renvoie à une règle, à une norme édictée qui est non « un fait quantitatif, statistique, une loi au sens naturel et objectif du mot, mais une loi culturelle, une prescription » (Rey et Delesalle, 1979 : 22), la prescription ayant une origine idéologique. Elle sert à graduer la construction de la norme linguistique décrite et à qualifier l’usage. Corollairement, elle entérine l’idée de la prescription, parce que les marques sont la plupart du temps interprétées comme des indices de renforcement de la norme sélectionnée ou de la norme idéale. « Le marquage a pour fonction non de refléter l’usage, mais de contraindre les usagers à respecter une norme socioculturelle, linguistiquement discutable » (Beaujot, 1989 : 81). Les labels caractérisent le statut du mot ou du sens par rapport à un usage non marqué. C’est dire qu’ils gèrent les restrictions ou les contraintes d’emploi des éléments de la nomenclature. Ils ne visent donc aucunement la condamnation d’un mot ou son rejet dans une catégorie irrecevable grammaticalement parlant. « The people who make a two-part division into “correct” and “incorrect” show that they do not understand how language works » (Read, 1992 : 284). La validation de l’usage ne réside pas dans le mot lui-même, mais bien dans le contexte social dans lequel il est cité. Pour cette raison, au Québec, tout mot retenu dans un dictionnaire de langue, qu’il soit usuel partout dans la francophonie ou d’un usage limité au secteur québécois, n’a pas à être pourvu d’un indicatif de localisation diatopique. Du point de vue de la norme interne, rien, absolument rien ne justifie le marquage des mots puisqu’ils sont tous québécois. Noter des indices géographiques comme canadianisme, québécisme ou régionalisme reviendrait à accorder la priorité à une norme externe, même si les particularismes de cette norme européenne sont aussi reconnus et identifiés dans un dictionnaire québécois. Encore une fois, il est impératif de se rallier à l’idée que l’absence d’étiquette est le signe de la conformité et de la recevabilité normatives, toute marque topologique étant le témoin d’une restriction d’emploi, rien d’autre (cf. Beaujot, 1989 : 81). L’absence d’indice devant une forme ou un sens est aussi significative que sa présence. La marque neutre (∅) indique simplement une situation de communication non conditionnée, normale et reçue. Les seules marques de localisation admissibles concerneraient les spécificités géographiques à l’intérieur du territoire québécois, mais il n’y a pas lieu d’élaborer là-dessus pour le moment.

Les marques s’organisent en plusieurs constellations porteuses de particularités fonctionnelles. Les principales sont d’ordre chronologique, géographique, technolectal, social et stylistique (pour des explications plus raffinées, cf. Landau, 1984 : 174-225). Par ailleurs, « le métalangage dont nous disposons aujourd’hui, les fameuses marques d’usage, type “populaire”, “familier”, “argotique”, “spécialisé”, etc., est l’objet d’une critique fort légitime et bien fondée, avec comme conséquence, que ce métalangage est discrédité, ou, tout au moins, apparaît comme peu satisfaisant ou peu rigoureux » (Corbeil, 1988 : 76). À l’heure présente, cet appareil métalangagier nécessite une sérieuse évaluation, un examen minutieux et circonstancié ainsi qu’un dépoussiérage en profondeur, il ne satisfait plus entièrement toutes les dimensions du langage. Des marques restent encore à inventer pour mieux circonscrire la réalité du langage; par exemple, on pourrait tirer profit de balises comme oral / écrit, raciste, sexiste (cf. Beaujot, 1989 : 80).

On peut aussi envisager les indicatifs comme relevant d’aspects positifs ou d’aspects négatifs. Sont positifs des critères comme : dépister des néologismes, valoriser le lieu de création d’un mot, indiquer des valeurs d’emploi, revendiquer une fierté légitime devant la créativité linguistique. Sont négatifs des critères comme : condamner une forme, pointer un barbarisme, épingler un emprunt, marginaliser un mot, en somme tout ce qui renvoie à un autre standard (Paris, Londres, États-Unis, Madrid, Lisbonne, selon les langues). La lexicographie traditionnelle n’a pas encore résolu tous ses conflits à cet égard puisque la double perspective descriptive et prescriptive mène à des quiproquos. Par exemple, les marques anglicisme et néologisme peuvent être décodées doublement. Suivant le volet descriptif, l’unité coiffée de la première sera décryptée comme étant d’origine anglaise ou américaine alors que la seconde sera décodée comme un mot ayant pénétré récemment en français. Sur la base de l’étalon prescriptif, l’anglicisme sera vu comme inapproprié tandis que le néologisme devra faire son purgatoire, c’est-à-dire perdre son label de nouveauté pour accéder au champ du permis (cf. Boulanger, 1984 : 10). Sans compter que des mots comme prime lime et short-track, récoltés dans le PLI (1994), vivent en français sous la double bannière de l’anglicisme et du néologisme, ce qui pose le problème du chevauchement naturel des étiquettes.

4.3 Au pays de la diatopie

En ce moment, on décèle deux attitudes opposées devant le marquage des mots régionaux dans les dictionnaires de langue. Dans les ouvrages élaborés en France, par exemple dans le NPR (1993), tous les ouest-atlantismes sont codés soit directement, grâce au label lui-même (cf. frasil), soit indirectement dans la rubrique étymologique (cf. motoneige), dans l’énoncé de la définition (cf. orignal) ou grâce à des procédés simultanés (cf. caribou). Dans la grande majorité des dictionnaires français adaptés ou confectionnés au Québec, par exemple le Dictionnaire CEC Jeunesse (DCECJ, 1992), le Dictionnaire du français plus (DFP, 1988) et le DQA (1992), les québécismes ne sont pas repérables au moyen de ces marques. Tandis que dans la première série d’exemples, l’indicatif spatial sert d’avertissement pour le lecteur qui est d’abord de France, faut-il le rappeler, une volonté de neutralisation, de désaccord au sujet de la marginalisation traditionnelle explique la seconde façon de faire. Deux comportements, deux normes possibles.

La plupart des auteurs de dictionnaires complets mis en chantier au Québec ou adaptés de produits étrangers se situent d’emblée du point de vue de l’ensemble de la langue française en usage au Québec. Des mots comme acériculture, cégep, traversier n’ont jamais été des régionalismes lorsqu’ils étaient analysés de l’intérieur. Ils ressortent comme tels uniquement dans les dictionnaires d’entreprises françaises, dans les recueils correctifs ou dans des ouvrages publiés par des gens d’ici qui les jugent à partir de la norme parisienne, c’est-à-dire du standard qui nourrit la différence. En revanche, ce sont les allusions à des particularités de la vie en France qui deviennent marquées, dans la définition (cf. département, sens 1, dans le DCECJ, 1992), dans l’explication sémantique (cf. 1. franc, dans le DCECJ, 1992) ou dans l’exemple d’emploi (cf. présidentiel, dans le DCECJ, 1992). Pour le moment, aucun dictionnaire hexagonal n’use de l’abréviation région. (« régionalisme » ou « régional ») pour escorter de telles unités. La formule appositionnelle En France ou sa mise entre parenthèses amorce la définition (cf. censeur, sens 4, « En France, personne chargée de la surveillance des études et de la discipline dans les lycées », bleuet, sens 3, « En France, centaurée bleue (Centaurea cyanus), plante très courante, appelée aussi casse-lunettes » et sapin, sens 2, « (En France) Sentir le sapin (c-à-d. le bois dont on fait les cercueils) : n’avoir plus longtemps à vivre », tous dans le DFP, 1988).

Dans le DCECJ (1992), le DFP (1988) et le DQA (1992), les marques topolectales Canada ou Québec furent écartées afin d’éviter le syndrome de la hiérarchisation de l’usage du point de vue de la norme prescriptive, c’est-à-dire du standard originant d’une autorité et imposé à partir d’une construction théorique du système de la langue qui endosse un certain ostracisme et l’obligation pour l’utilisateur de se plier à des prescriptions d’emploi commandées par un alignement inconditionnel sur Paris. L’idée des lexicographes était également de se garder de mettre en relief sous un angle défavorable les différences entre les usages linguistiques québécois et européens, de s’assurer que s’il y avait des divergences, elles ne consistaient pas en écarts à classer dans le fichier des marginalismes, à comparer à un diktat étranger, mais bien plutôt à s’assurer d’une homogénéité qui résulte de la fusion du lexique commun et du lexique particularisant. C’était le seul moyen de dessiner le portrait réel du français en terre américaine. Pour les Québécois, le mot table doit être aussi québécois que le mot magasinage et le mot magasinage utilisable sans restriction en langue française comme le mot table. Les marques diastratiques ou de niveaux de langue peuvent évidemment nuancer les jugements d’emploi sur certains mots (cf. plus loin).

À tort ou à raison, on a reproché aux lexicographes québécois l’absence de marquage diatopique dans les dictionnaires laurentiens. L’une des principales objections que l’on prône en faveur de l’introduction des marques est le désir d’identifier la portion du lexique propre au continent nord-américain. Il s’agit dans ce cas de défendre une attitude de fierté, d’orgueil même. On veut se montrer et montrer aux autres que ce qui nous appartient est extraordinaire, peut-être même meilleur que chez le voisin. On veut dire au monde que assurance chômage, que citoyenneté au sens de « nationalité », que constitunonnaliste sont à nous, que nous revendiquons une partie des mots autobus et érablière. Bien entendu, ce point de vue est positif et défendable. Les mêmes critiques soutiennent que la présence des étiquettes signalerait à ceux qui lisent, voyagent, se cultivent que ces unités sont à surveiller, sinon à remplacer lors de séjours en France ou en francophonie extérieure. Le corollaire de cette position veut que les visiteurs étrangers sachent comment s’y retrouver eux aussi lors de leur passage en Amérique. Tout cela est tout à fait conforme à l’éthique linguistique et à la politesse. Il y a cependant un hic : c’est toujours le citoyen québécois qui doit s’adapter à la norme de l’autre, qu’il soit le visiteur ou l’hôte. On peut se demander en effet pourquoi la pareille ne nous est pas rendue dans un dictionnaire français, pourquoi les rédacteurs ne signalent pas que carte bleue, carte grise, carton jaune, droguiste, érémiste, parpaing, pressing, S.D.F., smicard, sucre roux, sont de purs francismes conceptuels ou formels? Et puis, qui sait si cela ne rendrait pas service aux locuteurs français et à ceux qui apprennent le français en Europe? De toute façon, ce serait jouer « fair-play »! En contrepartie, la lexicographie d’Amérique pourrait envisager de noter les vocables renvoyant à des notions non partagées avec la francophonie, notamment pour les termes administratifs et institutionnels. La marque québécisme ou canadianisme prendrait alors une valeur méliorative axée sur l’ouverture plutôt que de se cantonner au rôle distinctif insécurisant. Son but serait de communiquer au destinataire que le mot lui est propre parce que la réalia lui est aussi exclusive. On peut songer par ailleurs à utiliser les toponymes Québec ou Canada pour identifier les mots dans l’article. La réflexion sur le sujet est à peine amorcée, elle doit se poursuivre (cf. Boulanger. 1990).

Du strict point de vue de la méthode lexicographique, le réseau des marques laisse perplexe. Le dictionnaire transmet une foule d’informations linguistiques sur un mot que l’on appelle l’entrée. Celle-ci devient le sujet d’un texte plus ou moins élaboré qui s’articule selon un code métalinguistique et stylistique rigide, fixé depuis le XVIe siècle. La lexicographie régionale récente est venue perturber ce bel équilibre séculaire des contenus microstructurels par le simple fait du déplacement du pôle d’examen et de l’option de description des mots. L’axe d’analyse devient interne entraînant dans son sillage le glissement du point de comparaison de Paris vers l’Amérique, surtout le Québec. D’un lieu nettement circonscrit, d’un centre, on passe à un vaste territoire où la norme n’a pas de véritable point d’ancrage géographique. Celui-ci est à rechercher dans un espace mental comme celui que forme le corps social dominant. Le traditionnel fil d’Ariane étant rompu ou plutôt se tendant sur un nouveau parcours, il va de soi que les informations de la microstructure de l’article sont l’objet d’une révolution et qu’elles sont à revoir en profondeur. La sémiotique du dictionnaire de langue est profondément perturbée parce que les modes d’articulation de la pensée révèlent de nouvelles perspectives quant à la manière de découper l’expérience humaine. Toute la physionomie de l’article doit être refaçonnée sous peine de produire des dictionnaires hybrides ou illégitimes. Les articles blanc, bleu, cuisine sont à reconfigurer afin de les rendre comparables à inhalothérapeute, polyvalente ou sous-ministre. En outre, dans les dictionnaires laurentiens, il n’est plus question d’accepter que les particularismes lexicaux soient définis à l’aide de gloses synonymes du français d’outre-Atlantique (cf. épinette défini par « épicéa » dans le NPR, 1993, joujouthèque par « ludothèque » dans le PLI, 1994; cp. les définitions des mêmes entrées dans le DQA, 1992).

Dans un dictionnaire de 60 000 articles, est-il utile, du point de vue lexicographique, de dire aux Québécois que tel ou tel mot est leur? Les lexicographes français avertissent-ils leurs concitoyens que yaourt est plus de France que yog(h)ourt (NPR, 1993), que périf ou périph (NPR, 1993, et PLI, 1994, sous périphérique) sont d’utilisation ou de référence exclusivement parisiennes, que baby-foot, (faire) basket, funboard et sponsor (NPR, 1993) sont des emprunts ou des pseudo-emprunts inconnus sous d’autres cieux francophones?

Opter pour une description lexicographique intégrale revient à dire que le rejet du mode traditionnel du marquage devrait être une hypothèse de départ. Le contenu du dictionnaire doit capter la langue française telle qu’elle vit et s’épanouit en contexte nord-américain. C’est encore se soumettre à la norme européenne centralisatrice, hiérarchisante et dévalorisante que de procéder autrement. On sait que le dictionnaire se propose comme un livre porteur de la norme objective et sociale, mais que les doxologues le transforment en un ouvrage prescriptif et idéal. Si dans nos dictionnaires chaque québécisme de forme ou de sens est escorté d’une marque, il « aura l’air d’une exception, d’un égarement collectif quant à la norme » (Gadbois, 198B : 99) qui sera invariablement considérée comme puisant sa force au dehors, autrement dit en sol européen. Si la conception globale du dictionnaire nécessite la description de l’ensemble du français au Québec, auquel se greffent quelques indispensables particularismes européens, aussi bien belges et suisses que français et africains, il ne paraît pas opportun de labelliser autre chose que des formes ou des sens qui ne sont pas d’un usage actif ici, ou dont l’utilisation renvoie à des classes de référents strictement allogènes. La majorité du public fait partie du « monde ordinaire » et c’est à lui que s’adresse le dictionnaire, pas aux linguistes ou aux langagiers, encore moins aux autres francophones, sinon accidentellement. Pour illustrer cela par un exemple concret, le DQA (1992) sera appelé comme témoin. Ce dictionnaire n’est pas destiné en priorité aux traducteurs, même si ceux-ci peuvent en tirer profit. Aucun dictionnaire de langue de 40 000 entrées dont la vocation principale est pédagogique ne prend d’ailleurs tes traducteurs comme public cible. Par rapport aux exigences normatives de la majorité des langagiers, le DQA (1992) est, bien entendu, déviant. Presque tous le condamnent publiquement et déclarent ne pas s’en servir. Le désaccord sur la norme, qui est à la source des propos de ce groupe, mène à une « évaluation » biaisée idéologiquement, puisque c’est l’enveloppe qui est jugée et non le contenu réel du dictionnaire.

Le locuteur ordinaire part du principe que ce qu’il trouvera dans son répertoire est juste, correct, que c’est du français de qualité, que cela se dit ou s’écrit couramment là où il vit, que ce qui s’écarte du standard est signalé par les lexicographes, porte-parole de la norme sélectionnée. Pour lui, c’est bien-être social, permis de conduire, vadrouille qui sont du bon français général alors que sécurité sociale, carte grise, wassingue ou serpillière lui sont étrangers et devraient porter une indication appropriée; quant à débagouler (donné comme populaire et vieux dans le DFP, 1988, le NPR, 1993, et le PLI, 1994) et débecter (donné comme familier dans les mêmes ouvrages), ces unités ne sont pas d’une utilisation habituelle en Amérique et les indices de niveaux de langue ne correspondent pas à la réalité connue de l’usager. Il n’en va pas autrement avec des expressions comme Ah, chouette alors!, Chic alors!, Mince alors!, toutes notées du niveau familier dans le NPR (1993) et qu’aucun locuteur québécois n’emploierait spontanément au même niveau. Au fur et à mesure que les connaissances du consulteur augmenteront, que ses contacts avec l’Europe s’étofferont, car, au départ, les utilisateurs ordinaires ne font pas de comparaison avec la France, il fera lui-même les distinctions (cf. collège, cégep et polyvalente par rapport à lycée (France), gymnase (Suisse) et athénée (Belgique)). Pour ce qui est du public déjà averti, il devrait avoir développé un jugement éclairé. En lexicographie, le temps est un grand allié de la norme et de la médiation; il saura faire son office dans la propagation du nouveau code normatif,

Je suis fermement convaincu que si l’on prend la décision de marquer les formes ou les sens, il faudra épingler tout ce qui constitue un écart, le moindre soit-il par rapport au français européen. Des mots comme avenue, cuisinière, érable, fleuve, longe, pin, pizza, rue, sapin et torrent devront être revus et subir un sérieux toilettage définitionnel puis cire étiquetés, le cas échéant, de marques diastratiques, technolectales, etc.; leur définition actuelle et les exemples qui les accompagnent pèchent par gallocentrisme (cf. sapin défini par « Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1 500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa) » dans le PLI, 1994; pizza par « Préparation de pâte à pain garnie de tomates, anchois, olives, mozzarella, etc. [...] » dans le NPR, 1993; pin, illustré par Pin sylvestre, pin maritime ou pin des Landes pin pignon ou pin parasol (cp. la première série d’exemples dans le DQA, 1992 : Pin blanc, rouge, gris)). Par ailleurs, des flexions comme omettre, députée, professeure ou des neutralisations comme (la) juge, (la) ministre devront être reconnues comme des québécismes morpho-grammaticaux en raison de leur morphème de genre ou de leur épicéinisation (les mots juge et ministre sont encore consignés en tant que noms masculins dans le NPR (1993) et le PLI (1994) alors que le DQA (1992) ne donne pas de genre, se conformant en cela à l’évolution de la langue française en terre québécoise). Des mots comme briser, (être) chanceux et cuisinette seraient des régionalismes de fréquence. Etc.

Dans un dictionnaire destiné en priorité aux usagers québécois et non à l’ensemble des francophones, on serait plus que justifié de ne pas marquer les nord-américanismes tout comme on le serait d’estampiller les références propres à l’Europe ou les réalités non répandues ici. Si chaque forme, chaque sens, chaque emploi considérés comme des acquis par le public nord-américain doivent être encodés, il y aura une inflation de marques, une redondance de l’information, ce qui alourdirait inconsidérément le dictionnaire et ne faciliterait guère le décodage. Mais, dira-t-on, comment reconnaître ce qui est nôtre de ce qui est panfrancophone? S’il est aisé de cataloguer atoca, cégep, fun, umiaq, qu’en est-il de didacticiel, dossier, échéancier, glaciel, motoneige, nordicité, terminologue, mots ou sens spécialisés ou semi-spécialisés créés au Québec, mais largement diffusés dans l’usage francophone? Qu’en est-il de autobus, casser, colonisation, déportation qui ont une facture sémique nuancée suivant les lieux d’emploi? Les mots bouger, enfant, manger, mère sont-ils réellement perçus de manière identique en Amérique et en Europe? Comment distinguer le sens des expressions et locutions comme [F] mettre les pieds dans le plat et croiser les doigts (cf. NPR, 1993) d’avec [Q] se mettre les pieds dans les plats et se croiser les doigts (cf. DQA, 1992)? Que faire avec des mots comme niaiseux, noté Canada, sans marque diastratique dans le NPR (1993) et le PLI (1994), ou serrer, noté litt. ou Canada dans le PLI (1994), au sens de « enfermer, ranger en lieu sûr »? Démêler l’écheveau des francophonismes, c’est-à-dire des unités lexicales communes à tous les francophones, et des particularismes n’est pas une sinécure. Les marques de nationalisation sont aussi problématiques, étant donné que les mots migrent rapidement d’une variété de français à l’autre, comme en fait foi l’énumération précédente, à laquelle on peut additionner les formes dites fautives comme alternative, crème glacée, drastique, opportunité qui ont maintenant rejoint les colonnes des répertoires hexagonaux. Ainsi va la vie des mots. Bien des vocables et des sens se métamorphosent du jour au lendemain. Hier encore, on les considérait comme des francismes ou des québécismes. Aujourd’hui, ils sont devenus des francophonismes. Certains anglicismes naguère propres au Québec se francophonisent rapidement, comme l’illustrent les quelques exemples précédents.

Un autre aspect mérite intérêt; c’est celui qui veut qu’historiquement la marque soit unique alors que la moindre petite analyse montre que chaque mot, chaque sens pourrait être doublement ou triplement encodé puisque le consulteur peut percevoir le mot à plusieurs niveaux simultanément. Différentes marques peuvent s’imbriquer pour mieux saisir les circonstances d’emploi de chaque mot. Ainsi l’unité acériculture est à la fois un québécisme et un terme technique, carcajou un amérindianisme et un régionalisme laurentien, bouscueil un localisme, un mot rare ou littéraire, cométique un inuitisme, un québécisme et un terme technique, coroner un anglicisme, un régionalisme, un terme du vocabulaire de la justice qui pourrait être officialisé, ainsi de suite. L’encodage des unités peut obliger le lexicographe à recourir à l’enchâssement des marques temporelles, sociales, technolectales, géographiques, etc., ce qui, à ce jour, est quasi inédit dans le travail dictionnairique. L’un des dangers qui guette le lexicographe, c’est sans nul doute l’inflation des étiquettes distinguant les registres d’emploi. Un fort risque de surenchère est présent.

5. Synthèse

La langue française, le système de la langue sont singuliers. Les normes, les usages sont pluriels. Ils montrent ainsi l’évolution et la rénovation de la langue. Aussi, soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des différences plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est, bien entendu, ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que du point de vue des positions idéologiques, l’idée de norme n’est pas neutre.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (cf. Boulanger, 1994 : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale québécoise, appuyé sur tous les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, énoncés institutionnels, etc.) et sur tous les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire de l’une des variétés valorisées de la langue française conduit à l’invalidation de la norme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique.

Dans un dictionnaire québécois qui envisage l’ensemble de la langue d’ici, il ne parait pas opportun de baliser les particularités laurentiennes pour plusieurs raisons discutées et rediscutées tout au long de ce texte. Je les synthétise ci-après.

  1. Marquer les québécismes reviendrait à établir un précédent pour une autodescription lexicographique complète d’une langue sur un territoire donné. Jamais les dictionnaires de France ne marquent l’ensemble des francismes ou des mots usuels en France seulement ou autrement spécifiques de l’Hexagone. Les dictionnaires ne particularisent que ce qui provient d’ailleurs : régions, États, pays. Le cas de Louis-Alexandre Bélisle (1957) est particulier : sa référence normative est inconditionnellement alignée sur le français d’Europe. Il a néanmoins constitué une étape importante, nécessaire même, dans l’histoire et l’évolution de la lexicographie nord-américaine de langue française.
  2. La marque géographique est inutile, puisqu’il existe par ailleurs un appareil de balises qui permet de noter les écarts par rapport à la norme préconisée : les marques sociales pour les niveaux de langue, les marques socioprofessionnelles pour les terminologies thématiques, les marques chronologiques, les marques collocatives, etc. C’est ce réseau qui importe. Par ailleurs, le simple fait de considérer l’ensemble de la langue française parlée et écrite au Québec comme un tout à décrire est déjà une prise de position normative. « La norme institue dans le champ des comportements socioculturels une polarité du positif et du négatif tendant à fonder en valeur une décision strictement conventionnelle » (Genouvrier, 1972 : 43). Comme cette option répond à la perception du québécisme évoquée antérieurement, on conçoit facilement qu’il y aurait une forme de redondance à vouloir identifier les mots diffusés sur l’ensemble du territoire québécois.
  3. Marquer les particularismes québécois reviendrait à dire :
    1. Qu’il existe une norme supérieure, que cette norme est centralisée ailleurs —à Paris— et que c’est elle qui servirait de référence, de tertium comparationis. Un dictionnaire qui envisage l’ensemble de la norme d’ici tout en soulignant les éléments spécifiques serait vu comme un sous-produit dialectal. Il est impossible de croire qu’aujourd’hui encore seuls les dictionnaires de France puissent servir à hiérarchiser les mots d’un autre territoire. Cela contredit la définition même de la francophonie.
    2. Que les unités linguistiques ainsi mises en évidence sont marginalisées, régionales, donc irrecevables, invalidées par l’autre norme. Car tout marquage, quel qu’il soit, est perçu prescriptivement par le décodeur. Les doxas dictionnairiques et normatives en répercutent l’écho depuis des siècles.
    3. Qu’il existe encore un profond sentiment d’insécurité linguistique envers la norme légitime québécoise, qu’en somme on nierait (cf. Boisvert, Boulanger, Deshaies et Duchesneau, 1993). Ce serait faire la preuve que le choix normatif n’est pas arrêté, que la société ou les lexicographes ne sont pas prêts à accepter le standard d’ici ou encore à confirmer qu’il en existe bel et bien un. Quant à l’argument de fierté devant les mots identifiés, il n’a pas sa raison d’être puisqu’il ne vaudrait que pour ce qui est au-dessus de la norme, à savoir les mots littéraires (bouscueil et pagée, par exemple) et les mots techniques ou scientifiques (acériculteur, batture et inhalothérapeute, par exemple). Tous les mots appartenant à des niveaux de langues sociaux situés sous la barre normative seraient stigmatisés. Marquer les québécismes, ce serait reconnaître qu’il y a quelque chose de différent, au sens négatif s’entend. Marquer par fierté reviendrait malgré tout à proscrire. Cela s’apparenterait au défaut de la qualité. À vouloir trop bien faire, on risquerait de perpétuer une autre idéologie.
    4. Qu’il faut signaler aux autres francophones que ces mots sont exclusivement québécois. Cette option n’a guère de sens sinon d’entretenir le complexe de la différence. Un dictionnaire comme le DQA (1992) s’adresse aux gens d’ici en priorité tout comme les dictionnaires français décrivent un usage hexagonal pour des locuteurs de l’Hexagone. Lorsque les lexicographes français reprennent nos mots, ils les identifient à leur manière et pour leurs besoins spécifiques. Ils les retiennent « seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII). La désignation de réalités propres ou la mention d’usages caractérisés « ne prétendent pas remplacer les descriptions spécifiques et plus exhaustives des belgicismes, helvétismes, québécismes, africanismes, antillanismes, etc., et encore moins se substituer à des dictionnaires du français décrivant l’usage et la norme de cette langue dans une communauté sociale donnée (le Robert vient d’en faire la tentative très sérieuse au Québec, par le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui) » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII-XIV). Par ailleurs, les dictionnaristes français n’ont cure d’identifier leurs propres particularités (cf. droguerie, garde à vue, garde des sceaux, polochon et traversin dans le NPR, 1993), sauf lorsqu’il s’agit de termes institutionnels (cf. arrondissement et canton), et encore n’y a-t-il pas là une recherche d’exhaustivité.

6. Conclusion : dictionnaire, norme et société

La marque, quelle qu’elle soit, est le signal d’un écart par rapport à quelque chose d’autre qui est accepté; une norme, un standard, des niveaux d’emploi, de discours... Aussi rappeler aux Québécois que tel ou tel mot est une québécisme, au sens de « régionalisme », ce serait les inciter à le rejeter par insécurité linguistique et à rechercher la réponse « correcte » dans un autre réservoir, en l’occurrence le trésor franco-français, identifier les québécismes, c’est, bien entendu, noter tout écart visible par rapport à la France (par exemple : acériculture, cégep, désencrage; fam. maganer, sacrer son camp, taponner). Si les trois derniers exemples ont des synonymes gallofrançais de même niveau, il n’en va pas de même pour les trois premiers qui sont davantage valorisés et qui, en France, n’ont aucune résonance conceptuelle. Doit-on alors envisager deux classes de mots, les bons et les mauvais?

Tout lexicographe « différentialiste » marquerait les mots cités ci-dessus. Mais que ferait-il avec des formes comme avenue « artère orientée nord-sud », banc « siège pour une personne », bouquin (qui est familier en France), chaise, érable, faculté (l’un des exemples du NPR, 1993, est : « Doyen, recteur d’une faculté. »), fauteuil, le Fleuve, outre-mer « vers l’est », rue « artère orientée est-ouest », sapin, université?

Concevoir un dictionnaire, le mettre en chantier, le rédiger supposent des choix normatifs à plusieurs niveaux, comme on l’a vu pour le domaine précis des marques. En théorie, les dictionnaires ne se veulent pas ostracisants : ils refusent « l’autocensure d’une norme rigoureuse » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII). Mais leur contenu résultant d’une série de tris qui reposent sur des critères du bon et du bel usage, le destinataire en tire l’impression justifiée que ce genre d’ouvrage est un code de la langue réglé par les lexicographes identifiés comme des arbitres et des décideurs linguistiques. Pour ce qui est du point d’ancrage de notre norme, il semble acquis qu’elle est orientée du côté de « la variété standard de la couche moyenne supérieure assez fortement scolarisée » (Auger, 1988 : 63). En d’autres mots, la norme est le « modèle social qui guide la réalisation des comportements linguistiques des locuteurs dans chaque groupe dont est composée la société globale elle-même » (Corbeil, 1988 : 73). Elle est le mode d’existence de la suprématie d’une pratique linguistique sur d’autres qui existent dans la même communauté ou dans une communauté sœur (cf. Baggioni, 1976 : 70). La norme reflète donc, y compris dans la variation linguistique régionale, la pratique qui est dominante sur un territoire. Celte pratique est elle-même l’expression, la médiation et le reflet complexe de la précellence d’une variété sur une ou d’autres. Il n’est donc pas opportun de marquer diatopiquement les mots qui originent des galaxies lexicales de sa propre référence. C’est la variété éloignée géographiquement ou les variétés internes qui doivent faire l’objet du balisage. Des dictionnaires comme le DCECJ (1992), le DFP (1988) et le DQA (1992) s’inscrivent dans la lignée de la conception variationmste de la langue française, et ce fait ne peut pas être ignoré.

Concrètement, il est difficile de circonscrire la norme puisque la seule définition possible de cette tête de pont lexicographique est la description elle-même une fois qu’elle est achevée et disponible. Au sein de notre communauté linguistique, il existe sans nul doute une norme lexicale qui influence et oriente les usages et les situe les uns par rapport aux autres. Mais, à l’heure actuelle, rares sont les dictionnaires qui concrétisent celte vision théorique et intuitive de la norme sociale québécoise. La preuve reste à venir, car la norme implicite est néanmoins réelle et elle est conditionnée par les lexicographes qui confectionnent les dictionnaires. Le DQA (1992) est le premier dictionnaire québécois à expliciter sans complexe toutes les dimensions de la norme sociale observable de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus il y aura de dictionnaires de ce genre, plus la norme sera concrétisée et avalisée.

Il n’en reste pas moins que la lexicographie québécoise est placée devant le défi de (re)terrilorialiser la lexicographie de la langue française. Plus que tout autre, le dictionnaire est un livre d’appartenance et d’identité, un livre territorial, terriblement diatopique : fruit d’un espace communautaire, il participe au développement d’un tissu social dans un temps immobilisé (cf. Boulanger, 1988 : 141). Les idées et les valeurs sociales défendues fusionnent aux mots de la tribu que consigne le dictionnaire. Aussi le tissu dictionnairique est-il imprégné de toute cette saveur et de cette symbolique sociales qui démarquent et caractérisent la communication d’un groupe de locuteurs. Au delà de « la besogne des mots » —qu’évoque Georges Bataille— et des définitions, c’est dans le réseau des marqueurs de l’usage que le destinataire du dictionnaire retracera nombre de différences subtiles et peu connues entre la variété de français qu’il possède et maîtrise le mieux et le français de référence, qu’il soit européen ou nord-américain. De plus, l’existence des marques dans un dictionnaire de langue représente une sorte de compromis acceptable entre les exigences plus ou moins contradictoires d’une perspective descriptive dans la rédaction du répertoire et une perspective éventuellement ou naturellement sentie comme normative chez les utilisateurs. S’il n’a pas d’âme, le dictionnaire ne sera qu’un objet de contemplation distancé et cela malgré ses qualités lexicographiques intrinsèques. Il doit communiquer quelque chose à quelqu’un qui est capable d’appréhender le message à partir de sa propre conception idéologique de lu langue et du monde.

Les dictionnaires conditionnent les comportements langagiers des individus, car les consulteurs se rallient à ses préceptes sur la langue, qu’ils s’efforcent de transposer ensuite dans leur vie quotidienne. Construire un dictionnaire, c’est édifier une cathédrale à la langue et créer un héritage incomparable pour un pays. Encore faudrait-il que les citoyens de ce pays se reconnaissent dans le dictionnaire qu’on leur propose. Si le répertoire de mots n’est pas un miroir social et culturel, c’est parce que les locuteurs ne souhaitent pas entériner leur autonomie en tant que peuple et civilisation. Tout dictionnaire projeté doit être élaboré en pleine conscience d’une grande confiance linguistique et d’une sécurité totale liées à l’empire que les Québécois ont sur leur développement économique, culturel, langagier, etc. C’est l’unique moyen d’accréditer un modèle original de la norme. Puis de pouvoir accepter la diversité des standards linguistiques de la francophonie tant il est clair que le français est d’un usage pluriel et que son écologie varie suivant les milieux où il s’épanouit. La somme de toutes les normes régionales légitimes sculpte la supranorme de la langue française et elle en fera reconnaître l’influence dans l’évolution du monde. L’existence d’un dictionnaire qui reflète l’entier de la société qui lui donne naissance est l’ultime preuve que l’aménagement linguistique d’un pays ou d’un État a réussi et que la chaîne des influences et de l’accumulation des savoirs est pérenne.

Références

La légitimité d’un dictionnaire culturel québécois

« Les mœurs d’une nation ont un contre-coup sur la langue, et, d’autre part, c’est dans une large mesure la langue qui fait la nation ». (Saussure 1916/1968 : 40).
« Depuis Voltaire, il y a une “défense de la langue française” dont le but n’est pas comme au XVIe siècle d’affranchir la langue du peuple du latin, mais de tenter d’imposer au sein de la koiné un modèle fixe une fois pour toutes ». (Wolf 1983 : 109)

1. La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est en usage. Dans sa spatialité, le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe point et en n’importe quel lieu de son histoire depuis douze siècles, il a toujours participé d’usages et de normes multiples. Ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire, par la société et par l’espace où l’idiome se déploie. Les variétés géographiques du français sont issues de ces fragmentations successives qui font qu’il doit être conçu comme une langue unique, à la fois partout présente dans l’espace francophone et nulle part entière. Les assises de la francophonie reposent sur ce principe, et sur l’idée que là où le français revendique le statut de langue maternelle, il sert de moyen de communication usuel entre tous les locuteurs de ces sociétés. Il possède donc une valeur intrinsèque qu’il s’agit d’évaluer. C’est en m’appuyant sur ces postulats que j’interrogerai quelques éléments-clés de la francophonie dans des perspectives culturelles, normatives et lexicographiques. J’essaierai de positionner sur cet échiquier la faisabilité d’un dictionnaire culturel québécois.

Certes, l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal bien commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où la langue s’épanouissait. À proprement parler, le français (dénommé avec un article défini singularisant) n’existe pas dans la réalité linguistique. Cette bannière réductrice sert à désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la pratique vivante du langage des francophones, seuls des français (dénommés avec un article indéfini pluralisant) apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables, en France, au Québec, en Belgique, en Suisse, etc. « La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle “le français” tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (Müller 1985 : 50). Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer, eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et à des interpellations multiples mises en jeu par la communication (voir Rey 1994 : 312). « Il n’y a pas de société qui n’introduise de la différenciation entre productions linguistiques, en une évaluation qui prend la forme de jugements de valeurs assortis de hiérarchisations » (Gadet 1995 : 19). Sur le plan dictionnairique, la norme est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. Cette image unitaire du français trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France, même s’ils proclament leur foi dans la francophonie. Et de fait, la majorité des dictionnaires usuels au Québec sont d’origine parisienne.

Un exemple éclairera cette perspective. Les amérindianismes, dont un grand nombre est encore d’un emploi quotidien en français québécois (achigan, atoca, ouananiche, pimbina), donnent une spécificité à la variété de la langue de Molière qui s’épanouit en Amérique. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française [→ DAF] consigne des unités de cette catégorie (carcajou, caribou). De ce point de vue et quoique prudente, l’Académie est sensible à la mouvance lexicale francophone. Celle-ci trouve des échos de plus en plus pertinents dans les œuvres de la Compagnie qui accueille « des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Druon 1992 : VI). Cependant, voilà une affirmation qui, outre le fait qu’elle ait une allure condescendante, entérine bel et bien l’idée que les régionalismes sont des écarts par rapport à une norme dominante et que leur gestion relève de cette norme, bientôt identifiée comme étant celle de Paris. Ce constat fait, il n’en reste pas moins que des particularismes lexicaux sont consignés dans le DAF, même si la perspective descriptive demeure différentielle et que la manière de vivre avec ces mots et de les manier dans l’usage quotidien diffère profondément sur les deux continents. Une simple comparaison de leur définition dans des dictionnaires français et québécois illustrera ce phénomène et générera des approches culturelles distinctes.

2. L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle et politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— ont (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, de la qualité de la langue plus récemment, et qui a posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard endogène. La référence initiale doit en effet se traduire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de règles de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale territorialisée et généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien se référant à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (voir Baggioni 1976 : 56-57). Elle doit aussi apparaître viable en face d’autres pratiques langagières à l’extérieur de la communauté, celle de la France en priorité, puisque c’est elle qui sert de modèle et de référence historiques.

3. La norme et société

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois émanant de la société, qui sont observés, hiérarchisés puis consignés par les lexicographes (voir Boulanger 1994). Cette vertu lexicographique est réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert [→ NPR] quand les principaux rédacteurs écrivent que leur dictionnaire « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (Rey-Debove et Rey 1993 : IX). Cette norme est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la plupart des travaux de lexicographie québécoise prennent en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant— et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (voir Boulanger 1988 et 1994).

La norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social, et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus bâtissant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue, ou l’une de ses variétés, comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété nationale a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. L’entreprise de valorisation et de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable « qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (Valin 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’interne comme à l’externe, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : « elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (Genouvrier 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français québécois peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. Ce qui ne signifie nullement qu’il faille ignorer l’existence de ces français. Une autre condition paraît essentielle à ce projet. Elle consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français, parfois qualifié de québécois —adjectif ou nom masculin— et qu’ils en usent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français eux-mêmes. Les protestations à ce sujet relèvent beaucoup plus du sentiment de l’insécurité et du complexe d’infériorité devant la variété de l’autre, qui représente une référence extérieure survalorisée, qu’elles rendent compte de la réalité vivante et de la valeur intrinsèque du français du Québec.

4. Les dichotomies de la lexicographie francophone

Les multiples catégories d’activités linguistiques et les différents niveaux de discours requièrent des exigences variées à l’égard des contenus des dictionnaires. La première de ces exigences, c’est que le dictionnaire soit adapté aux conditions de vie des locuteurs. Or les dictionnaires français étant prioritairement destinés à une clientèle hexagonale, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne satisfassent pas l’ensemble des utilisateurs francophones. Créés en territoire français, reflétant les milieux socioculturels français, découpant le monde à la française, faut-il se surprendre si ces dictionnaires ne rencontrent pas entièrement l’assentiment des locuteurs nord-américains ou d’autres zones francophones qui conçoivent le monde différemment, vivent des cultures autres, courtisent d’autres cultures dans leur environnement géographique et fondent des sociétés au profil spécifique.

En lexicographie, il paraît difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le NPR et le Petit Larousse illustré [→ PLI], par exemple, ne sont pas des ouvrages qui satisfont totalement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques dizaines de québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des dictionnaires que les Québécois utilisent à bon escient, mais dont ils perçoivent toutes les limites et les insuffisances, car ces répertoires sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

Les pratiques sociales et les représentations de l’univers humain passent inévitablement par la langue et elles aboutissent dans les dictionnaires. Ceux-ci reflètent donc l’identité nationalitaire et l’identité culturelle de l’espace producteur. D y a alors une correspondance, un isomorphisme entre les structures personnelles intérieures —l’architecture mentale— et les structures collectives l’architecture sociale. L’individu souhaite, en général, se situer dans un seul groupe communautaire, du moins il affiche une préférence pour l’un d’eux.

Le demi-siècle qui s’achève aura été marqué par un vif intérêt pour les cultures francophones de la planète. Le temps et l’espace auront été à la source de références culturelles qui obligent l’emploi d’un vocabulaire créé in vivo dans les différentes sociétés francophones. Du point de vue français, on a dénommé ces mots des particularismes, des régionalismes et, plus récemment, des francophonismes. Du point de vue périphérique, on a créé l’appellation francisme pour identifier les particularités lexicales françaises. Depuis 25 ans, ces zones lexicales différenciées ont obligé les lexicographes parisiens à adopter et à adapter des stratégies de description particulières afin de répondre aux nouvelles valeurs véhiculées par le concept de « francophonie » (voir Boulanger 1985).

Dans la lexicographie francophone du moment, il existe une série de dichotomies vis-à-vis les options de description des mots.

  1. La description des mots à charge culturelle élevée dans les dictionnaires de France et expliquant les autres cultures francophones est souvent contestée ou contestable par les propriétaires légitimes de ces mots, car les descriptions ne correspondent pas à leur perception des choses, même s’ils peuvent comprendre qu’elles sont destinées à des locuteurs d’une autre culture. L’article hockey du NPR illustrera ce volet.

    hockey (= sur gazon) : « Sport d’équipe, dont les règles rappellent celles du football, et qui consiste à faire passer une balle de cuir entre deux poteaux (buts), au moyen d’une crosse aplatie dans sa partie courbe. »

    hockey sur glace : « où la balle est remplacée par un palet que se disputent deux équipes de six patineurs. »

  2. La description de certains mots communs à différentes cultures demeure parfois trop franco-centrée (voir des mots comme nordique, réveillon, sapin).
  3. L’hypothèse de la norme unique existe concurremment à l’hypothèse des nonnes plurielles, mais elles n’ont pas nécessairement valeur égale. Les discours institutionnels ou officiels et ceux des entreprises lexicographiques sur ce sujet contredisent souvent les faits.
  4. Les descriptions lexicographiques hors de France hésitent entre la description complète (voir le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [→ DQA]) et les descriptions différentielles. Au Québec, les dictionnaires de particularismes ne font guère réagir les tenants de la norme unique sinon pour en encourager la production; alors que les dictionnaires complets fondés sur la norme interne deviennent suspects, sinon dangereux aux yeux de ce groupe.
  5. Les descriptions lexicographiques complètes oscillent entre la norme interne qui, étant implicite, ne requiert pas que les québécismes soient identifiés par une marque, et la norme externe, qui appelle naturellement le marquage des régionalismes. En ce moment, on s’affaire à trouver un point de jonction entre ces deux approches extrêmes.

Il est évident que les mots du fiançais de France, du Québec ou d’ailleurs sont tous marqués du point de vue socioculturel. Mais « la charge culturelle des mots est une notion relative et [...] le poids culturel n’apparaît vraiment que lorsqu’il y a confrontation entre deux cultures » (van Baardewijk-Rességuier 1993 : 29). Or c’est présentement le cas dans l’axe Québec-France. Plus les cultures sont éloignées et différenciées, en raison du temps et de l’espace, plus la couleur de ces cultures semble teinter le lexique des variétés de la langue mises en examen. La charge culturelle du mot est donc la quantité de valeurs propres à une communauté, à une civilisation, à un pays, à un État, à une région qui est véhiculée par ce mot et qui fait que cette unité n’est pas immédiatement décodable ou transparente pour un locuteur qui a peu ou prou d’affinités avec cette culture, ou peu ou prou de connaissances sur cette civilisation. Au surplus, quoique semblables par leur sens et identiques par leur forme, des mots ne sont pas interprétés de la même manière par des locuteurs vivant dans des territoires différents (voir les mots fleuve, hiver, pain, patiner, université).

Lorsque l’on mène les analyses, on se rend compte que c’est le sens connotatif qui heurte ici le sens conceptuel, à savoir la dénotation.

  1. Le référent n’existe pas dans l’autre culture (voir les québécismes cégep, registraire, les francismes département, périphérique). D’où une opacité totale pour certains éléments du lexique pour les locuteurs non directement concernés.
  2. Le référent correspond à des découpages différents de la réalité (voir les mots bois, forêt, glacé). D’où une opacité partielle pour certains éléments du lexique.
  3. Le référent demeure identique dans les deux cultures, mais des modulations socioculturelles sont inexistantes dans l’une ou l’autre culture (voir les formules de salutation bonjour et bonsoir au sens de « au revoir », les emplois des pronoms tu, vous et on).
  4. Les référents sont les mêmes dans les deux cultures, mais le vocabulaire change (voir bonnet, écharpe, moufle, en France, et tuque, foulard, mitaine, au Québec).

Il est donc clair que dans l’approche descriptive, le texte dictionnairique doit être intimement lié à la situation socioculturelle dans laquelle il est produit Et c’est l’ensemble du texte, à savoir à la fois la langue expliquée (les entrées) et la langue expliquante (les énoncés articulaires), qui doit être conforme à la vision du monde propre à chaque territoire, à chaque culture. La description du mot hockey dans le NPR constitue un exemple fort éloquent à cet égard.

5. La besogne des mots francophonie, francophone et francophonisme

La part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80%, chiffre qui ne s’appuie sur aucun fondement statistique. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (voir Boulanger 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique du point de vue de l’observateur périphérique. Des chercheurs français ont créé parallèlement le même vocable, mais ils lui ont attribué le sens de « régionalisme, de diatopisme » (voir, parmi d’autres, Depecker 1988 : 10-11). Un exemple résumera les deux approches.

• Québec → francophonismes diatopismes
écharpe, moufle, bonnet, petit déjeuner, déjeuner, dîner foulard, mitaine, tuque, déjeuner, dîner, souper
• France → francophonismes francismes (?)
foulard, mitaine, tuque, déjeuner, dîner, souper écharpe, moufle, bonnet, petit déjeuner, déjeuner, dîner

Cette antinomie joue manifestement un rôle prépondérant dans l’interprétation de l’idée de « francophonie » et, corollairement, dans celle de « norme ».

L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Par ailleurs, elle est en contradiction flagrante avec le sens naturel qui se dégage des mots formés à partir du support lexical qu’est la lexie francophonie comme elle l’est tout autant avec le sens même de ce mot et avec ceux de ses dérivés.

6. Langue commune, usage et discours

En restreignant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones. Ainsi, pour Paul Imbs, du Trésor de la langue française [→ TLF], « le dictionnaire tel que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une [...] culture de type humaniste [...] » (1971 : XXIV). Quant au NPR, les auteurs du texte introductif précisent que leur description est celle « d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey 1993 : XIII). Cependant, ces discours sont fort éloignés de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les deux dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France, de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas, sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont purement et simplement absents des répertoires.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu et normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative. Diverses autres observations sur l’usage constitueront la quatrième. En outre, l’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, une société et un espace donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR, le PLI ou le TLF comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France, mais pas pour lui. Bien entendu, d’autres personnes voudront tout de même imposer ce modèle dans leur région (Québec, Belgique...).

Tout découpage dans le lexique à des fins lexicographiques est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale de communication, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à des zones lexicales qui appartiennent à des registres d’usage situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, usage littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à des niveaux qui logent à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le « référentiel de la langue commune » (Collinot et Mazière 1997 : 68) qui renvoie en effet à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires parisiens, les prédications sont formulées en priorité pour les Français.
    • NPRnordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire. »
    • PLI 1997sapin : « Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1 500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa). [Ordre des conifères.] »

    À noter que dans la nouvelle édition de 1998 du PLI, la définition a été reconfigurée afin de mieux correspondre à la réalité.

    • PLI 1998sapin : « Arbre résineux (conifères) des régions tempérées de l’hémisphère Nord et de l’Amérique centrale, aux feuilles persistantes courtes et insérées régulièrement sur des tiges (ce qui les distinguent de celles du pin), souvent planté pour son bois ou pour l’ornement des parcs [...] ».
  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés.
  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus normé aux plus familiers ou plus vulgaires, du plus général aux plus technolectaux, résultent de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. « Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par référence à un type de locuteur idéal, qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs » (Guilbert, Lagane et Niobey 1971 : II-III).

C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. « Il est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu » (Collinot et Mazière 1997 : 69). Il n’existe donc pas de lexicographie totalement neutre ou objective et qui opérerait à partir d’un réacteur culturel inoffensif ou inactif.

7. Les dictionnaires venus du froid

La langue française n’est pas singulière, mais le système qui la gère et la règle est singulier lui, ce qui fait que tous les francophones s’en réclament. En étant pluriels, les usages et les normes témoignent de l’évolution et de la rénovation de la langue. Soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est ni un secret, ni une pensée originale, car « il est certain que la variation existe dans toutes les langues, quel que soit leur degré de standardisation : on pourrait dire qu’elle est consubstantielle à la notion de langue » (Gadet 1995 : 19). Du moins, cela est vrai jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Il est en effet évident que de ce point de vue, l’idée de nonne n’est pas neutre. Tout dictionnaire de langue est clairement marqué par l’idéologie de ses concepteurs. Et l’une des caractéristiques capitales de l’idéologie réside certainement dans l’héritage culturel qui forge la personnalité de chaque lexicographe.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (voir Boulanger 1994 : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale. Ce standard est épaulé par les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, décrets, énoncés institutionnels, etc.) et par les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées de la langue française au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants et de fournir des arguments pour de beaux discours officiels. La vie du langage est autrement sinueuse. D’où la contradiction idéologique et le magistère de l’Académie française qui défend ouvertement le droit à la créativité linguistique dans l’espace francophone et qui chante l’immense valeur patrimoniale des régionalismes, mais qui refuse systématiquement en tant qu’institution certaines actions concrètes qui collent pourtant aux réalités culturelles d’ailleurs, comme celle qui a trait à la féminisation des appellations de titres et de fonctions, évolution générée dans d’autres zones francophones, le Québec et la Suisse, par exemple. Indéniablement, il y a là une contradiction historique qui entretient un grand malaise dans l’aménagement général et dictionnairique de la langue française.

8. Bibliographie

8.1. Linguistique

8.2. Dictionnaires

Quelques causes de l’apparition des dictionnaires bilingues : un retour vers les civilisations lointaines

1. Les territoires explorés

Le regard rétrospectif proposé ci-après se veut un voyage dans le temps et dans l’espace pour retracer quelques causes générales de l’émergence des dictionnaires bilingues. L’étude s’arrimera à cinq situations socioculturelles qui s’étendent sur une échelle temporelle de cinq millénaires et forment un continuum : la société mésopotamienne et la société égyptienne inaugureront un premier parcours, la société grecque et la société romaine s’agrégeront dans un deuxième temps, tandis que les sociétés médiévales européennes se défendront contre le latin dans un troisième temps (voir Boulanger, 1999). Chaque civilisation met en opposition des langues différentes ou des variétés de la même langue qui ondoient diachroniquement ou synchroniquement :

2. Les concepts de « dictionnaire » et de « bilinguisme »

Pour fortifier la démonstration, surtout pour les périodes très anciennes, il faut revisiter les deux concepts de « dictionnaire » et de « bilinguisme ». Sera assimilé à un dictionnaire, tout catalogue partiel ou étendu répertoriant un ensemble de mots sur lesquels portent une ou des prédications de nature fonctionnelle sur les plans de la linguistique, de la didactique ou de l’encyclopédie. Notre démarche procédera conséquemment d’une charge sémantique minimale pour le mot dictionnaire. Sera considéré comme un dictionnaire bilingue, tout répertoire mettant en correspondance des mots de deux langues différentes ou des mots de deux dialectes ou de deux variétés contemporaines de la même langue ou des mots de deux états diachroniques de la même langue. Lorsque les deux ensembles seront identifiables à deux systèmes linguistiques distincts ou différenciés par l’histoire, on retiendra à leur propos l’étiquette de bilinguisme externe; lorsque les deux ensembles seront génétiquement apparentés, on retiendra à leur propos l’étiquette de bilinguisme interne. Le bilinguisme interne pourra alors être de nature synchronique ou de nature diachronique.

3. La primauté des dictionnaires monolingues

L’aventure historique des dictionnaires transmet l’idée que les premières compilations lexicographiques furent bilingues. Cette affirmation tient à un trop fort centrage sur l’Europe médiévale et sur le latin, langue unique employée pour toutes les activités de l’esprit et qui, par sa vocation sapientielle, dominait les langues vernaculaires. Celles-ci ne servaient prioritairement qu’à exprimer les activités de l’ordre du quotidien. Les partages des champs de compétence dureront sans opposition jusqu’au XIIIe siècle, moment où les face-à-face entre la langue savante et une langue nationale deviendront courants (voir Lusignan, 1999).

En réalité, la longue trajectoire millénaire des dictionnaires démontre que toutes les grandes civilisations ont inscrit des dictionnaires monolingues dans les archives de l’Histoire avant de s’exercer à des activités bilingues ou multilingues. Ainsi, Sumer, l’Égypte, la Grèce, Rome et l’Europe ont produit nombre de répertoires monolingues. Les proto-dictionnaires, souvent rudimentaires, étiques et tabulaires, apparaissent en Mésopotamie à la toute fin du IVe millénaire avant J.-C., au plus tard au tout début du IIIe millénaire, et ils ne consignent que des unités du sumérien. Beaucoup plus tardivement, le Moyen Âge européen ne s’est pas non plus privé pendant de longs siècles de proposer moult grands dictionnaires n’explorant que la seule écologie du latin.

Peu importe les civilisations, les dictionnaires bilingues ont surgi dans l’orbite des rapports sociaux entre les peuples qui entraient en contact les uns avec les autres pour des raisons à caractère religieux, juridique, administratif, commercial, politique, scientifique, éducationnel...

4. Un lieu de mémoire synoptique

Espace de visibilité synoptique, le dictionnaire sera présent très tôt dans l’équipement de référence linguistique des langues, soit vers 3000 avant notre ère. Quelques chercheurs repoussent même la date jusque vers -3300 (voir Boisson, 1996 : 18). Le dictionnaire s’est fait chair à Sumer, en Mésopotamie. Au lendemain de l’invention de l’écriture (vers 3300 avant J.-C.), des listes lexicales sumériennes et akkadiennes fournissent les premiers paradigmes grammaticaux et les premiers signes qu’on emploiera aux seules fins de la classification des réalias. Les catalogues de mots surgissent de préoccupations n’ayant, au départ, rien à voir avec la linguistique comme science, quoiqu’ils aient eu rapidement à voir avec la grammaire et avec la langue dans ses dimensions d’enseignement et d’apprentissage de l’écriture. Au commencement, les listes lexicales tabulaires entremêlaient la grammaire, le dictionnaire et l’encyclopédie.

5. La Mésopotamie

Au IIIe millénaire avant J.-C., à la suite de bouleversements sociopolitiques, les Akkadiens ont conquis les Sumériens. C’est entre -3000 et -2600, que les Akkadiens héritent de la magnificence de Sumer. Vers -2500/-2400, ce peuple sémite va absorber la culture sumérienne qui va s’amenuiser avant de disparaître. Les Akkadiens assimilent la langue de leurs opposants pour en faire leur code de référence écrit afin de rendre leur propre langue, l’akkadien qui est encore dépourvu d’armature scripturaire. Le sumérien sera parlé jusqu’au terme du IIIe millénaire avant J.-C. Puis il dépérira lentement et il ne survivra que comme langue savante écrite, surtout religieuse. En tant que langue parlée, il fera place à deux dialectes akkadiens : au nord du pays mésopotamien, ce sera l’assyrien, au sud, ce sera le babylonien. Jusqu’à l’extinction du sumérien, on aura affaire à une culture bilingue soumise à une répartition des missions linguistiques. Par exemple, le babylonien sera le véhicule de la langue parlée tandis que le sumérien sera celui de la langue écrite.

Rapidement après la conquête, les tablettes religieuses attestent des débuts des gloses synonymiques ou interprétatives interlinéaires en akkadien. Dès ce moment, les traductions prouvent que la langue sumérienne était en perdition et que les lettrés ne la maîtrisaient plus correctement. On a déjà abordé les rives d’un état de langue qui se désagrège dans ses usages et qu’on cherche à préserver de l’oubli.

Les listes bilingues sumériennes-akkadiennes sont confectionnées pour deux raisons principales :

  1. La civilisation mésopotamienne constitue un creuset dans lequel deux peuples d’origine fort distincte vivront rapidement en symbiose.
  2. Le sumérien est une langue qui se meurt. Il devenait de plus en plus difficile pour les scribes akkadiens d’apprendre et d’enseigner cette langue naguère fort prestigieuse, mais en voie d’extinction, du moins à l’oral et dans la plupart des champs d’activité de l’écrit.

Dans leur système scolaire, les Akkadiens useront alors d’une langue sumérienne classique et reconfigurée. Les élèves qui fréquentaient les écoles apprenaient à lire, à écrire et à penser à l’aide d’une langue qui n’était pas leur langue maternelle. La situation sociale de transfert des savoirs entraînera des bouleversements dans l’équilibre linguistique. Elle créera une hiérarchisation langue savante - le sumérien -, langue vernaculaire —l’akkadien—, rythme binaire que l’on retrouvera tout au long de l’Histoire. Il sera en effet repris dans l’Antiquité gréco-romaine, quand le grec s’opposera aux dialectes en Grèce et au latin à Rome, et au Moyen Âge, quand le latin entravera les idiomes nationaux des pays européens.

Le contact des langues dans une structure hiérarchique met en relation une langue à saveur classique, porteuse des savoirs d’experts, et une langue à saveur quotidienne, véhicule des besoins courants. Il fonde le lieu d’une forme de bilinguisme suscitant l’émergence d’instruments interlinguistiques comme les collections de gloses, les glossaires et les dictionnaires. Et dans le monde proche-oriental multilingue, les dictionnaires destinés à l’interprétation des autres langues atteindront rapidement un seuil de perfection méthodologique.

5.1. Les tablettes interdialectales

Au IIIe millénaire avant J.-C., les répertoires de syllabogrammes notés dans deux dialectes sumériens seront les premiers témoins historiques des dictionnaires bilingues internes. Les deux dialectes convoqués dans ces œuvres sont l’émesal, le dialecte de départ et la langue expliquée, et l’émegir, le dialecte d’arrivée et la langue expliquante.

5.2. Les tablettes bilingues

Vers -2000, les textes bilingues sont abondants et ils montrent bien que l’essentiel du vocabulaire courant et du lexique savant avait été traduit et adapté du sumérien à l’akkadien. Ces proto-dictionnaires mettent en correspondance deux langues, dont l’une est en déclin, aux fins de répondre aux nécessités pratiques d’assurer la continuité de la communication entre des collectivités pratiquant des langues très différentes dans leurs structures et entretenant des contacts et des échanges économiques, commerciaux, intellectuels, etc., fréquents et abondants.

En outre, le prestige de la langue et des productions du domaine de l’intellect ont survécu à la disparition de la langue parlée, ce qui a contribué à créer des besoins lexicographiques afin de disposer de dictionnaires traduisant ou glosant en akkadien les mots et les expressions de l’autre langue fort respectée. Ces nécessités s’inscrivaient dans un ensemble de travaux prenant la langue comme objet et qui s’associaient aux recherches grammaticales et aux exercices de traduction. De fait, les dictionnaires bilingues sumérien-akkadien étaient principalement confectionnés à des fins d’apprentissage et surtout pour former des scribes. Ils se réclamaient d’une nette vocation pédagogique.

Parmi les plus anciens monuments lexicographiques bilingues, on mettra au tableau d’honneur des listes sumériennes-éblaïtes qui datent du milieu du IIIe millénaire avant J.-C. L’éblaïte est une langue apparentée à l’akkadien. Ces dictionnaires naissent des besoins du truchement dans une société qui penche vers une culture syncrétique; ils ne surgissent pas d’un intérêt de voir émerger une correspondance avec une société étrangère. « L’ancienneté des dictionnaires bilingues à Ebla (il y a 44 siècles) et en Mésopotamie est directement liée au caractère constitutionnellement bilingue de ces cultures » (Boisson, 1996 : 27).

6. L’Égypte

Durant la longue période du règne des pharaons, on a produit assez peu de dictionnaires bilingues en Égypte. On sait cependant par divers témoignages que les lettrés du royaume connaissaient et pratiquaient d’autres langues. L’Égypte était en contact permanent avec le monde environnant et elle se livrait à un intense commerce international. De même, elle entretenait de nombreuses activités diplomatiques avec d’autres pays, c’était dans l’ordre des affaires courantes de l’État. Il a dû exister des dictionnaires bilingues et même multilingues, mais la fragilité du support d’écriture, le papyrus, n’a pas permis de les conserver et de les transmettre. On connaît cependant un dictionnaire akkadien-égyptien qui date de 1400 avant J.-C., environ (voir Van Hoof, 1994 : 37).

Au cours de son périple de plus de 3000 ans, la langue égyptienne est passée par plusieurs phases d’évolution : l’égyptien ancien, l’égyptien classique, le copte. Chacune de ces phases aura été à la source de glossaires parce que les textes rédigés dans la langue savante et sacerdotale étaient de plus en plus mal compris, de moins en moins bien déchiffrés par les nouvelles générations de scribes. Les ouvrages bilingues internes fondés sur la diachronie montrent comment la langue égyptienne prenait de l’âge et comment son caractère archaïque devenait de plus en plus évident.

Après le passage à un nouveau système d’écriture au IIIe siècle, soit l’alphabet grec, l’égyptien est désormais connu sous le nom de copte dont il reste aujourd’hui des vestiges dans le domaine liturgique. Au VIIe siècle, au moment de la conquête musulmane, le copte sera concurrencé par l’arabe. Au milieu du VIIIe siècle, les Arabes resserrent plus étroitement le contrôle des activités de l’Église copte. Cette surveillance rapprochée sera dommageable à la langue copte qui reculera dans l’usage, tandis que la production écrite trouvera refuge dans la clandestinité. Après le Xe siècle, le copte usuel se met à dépérir lentement avant de devenir une langue morte. Il sera dès lors mûr pour jouer le rôle de langue expliquée dans les dictionnaires bilingues dont l’existence est devenue impérative. D’abord, en a vu paraître des dictionnaires égyptien-copte, ensuite des ouvrages copte-grec enfin des dictionnaires grec-copte. Ceux-ci sont nombreux et ils sont devenus indispensables au moment où le christianisme, jusque-là diffusé en langue grecque, a commencé à se répandre dans la population copte qui maîtrisait mal cette langue étrangère.

7. La Grèce

L’ouverture de la bibliothèque d’Alexandrie au début du IIIe siècle avant J.-C. donne une impulsion formidable et irréversible à la profession de philologue et à son corollaire, l’occupation de lexicographe. La concentration à Alexandrie d’une très grande quantité de livres —plus de 500 000 au milieu de ce siècle— provenant d’horizons géographiques barbares très divers, et qui devaient être traduits en grec, ainsi que le rassemblement et le récolement des ouvrages rédigés dans les différents dialectes grecs, et qui arrivaient de toutes les cités, exigent des interprétations et des explications à caractère linguistique. Ces mouvements impressionnants de livres poussent à former des « linguistes » se spécialisant dans des travaux de traduction et/ou de compilation glossographique. Les recueils bilingues grecs s’identifient à trois cas de figure :

  1. Les dictionnaires bilingues externes incorporant le grec et une langue étrangère (barbare). Ils sont rares, au début.
  2. Les dictionnaires bilingues internes synchroniques mettant en correspondance un dialecte 1 et un dialecte 2 ou la koinè et un dialecte. Ils sont produits en quantité.
  3. Les dictionnaires bilingues internes diachroniques comprenant le lexique d’un état dialectal du grec ancien et un état dialectal du grec contemporain ou la koinè. Ils sont produits en quantité.

L’objectif quasi œcuménique du travail de cumul des livres à Alexandrie et de leur traduction vise à construire une mémoire de l’hellénisme, autant au regard de ce que les Hellènes ont eux-mêmes façonné qu’en ce qui a trait à ce que les Barbares ont pu consigner par écrit.

Chez les Grecs alexandrins, le langage des textes et de la littérature du passé devenait obscur à un degré tel que des explications et des commentaires doivent les accompagner pour que les lecteurs contemporains puissent les déchiffrer correctement. Au premier rang de ces préoccupations, la glossographie homérique, c’est-à-dire l’établissement de glossaires pour comprendre Homère, le grand poète du IXe siècle avant J.-C. Ces recherches sont mises en route aussi tôt que le VIe-Ve siècle avant l’ère chrétienne et des légions de philologues lexicographes s’y appliqueront durant de longs siècles. D’autres grands auteurs ou savants, comme Hésiode, Héraclite, Hérodote, Hippocrate..., furent pareillement l’objet de telles quêtes glossographiques.

Les lexicographes d’Alexandrie ont aussi beaucoup travaillé sur les dialectes et, en raison de soi prestige, le dialecte attique fut leur phare.

Les travaux bilingues des Grecs hors d’Alexandrie furent plutôt centrés sur la variation régionale dialectale et sur la stratification des divers états de langue depuis Homère. Les Grecs étant « peu intéressés par les langues des Barbares, sur lesquelles ils ne nous apprennent pas grand chose, on ne pouvait guère s’attendre à ce qu’ils se soient astreints à compiler des dictionnaires de traduction » (Boisson, Kirtchuk et Béjoint, 1991 : 283; voir aussi Boisson, 1996 : 22). Seules les recherches intralinguistiques sur la variation diachronique et/ou diatopique les attiraient vraiment afin de transposer en langue moderne —la koinè— des termes récupérés dans des strates anciennes ou dans des couches parallèles de la même langue. Outre les quelques tentatives alexandrines, l’intérêt pour le bilinguisme externe se manifestera plus tardivement, notamment à l’époque romaine et au début du christianisme.

8. Les Romains

Les Romains admiraient les travaux des Grecs sur les vocabulaires technolectaux, en particulier ceux de la philosophie. Ils invitaient fréquemment les érudits grecs à venir dispenser leur savoir à Rome. « L’éducation romaine comportait d’ailleurs pour la portion la plus instruite de la population l’apprentissage nécessaire de la langue grecque, ce bilinguisme témoignant de la symbiose de Rome avec Athènes et avec la culture hellénistique » (Gingras, Keating et Limoges, 1998 : 113). De cette pédagogie surgiront des dictionnaires bilingues grec-latin et latin-grec dont la mission consistera presque essentiellement à capter des savoirs thématiques.

Dès l’époque de la République, vers 500 avant J.-C., les chercheurs romains ont élaboré des glossaires des œuvres des auteurs latins anciens, ce qui implique des dictionnaires bilingues internes de facture diachronique. Plus tard, ils gloseront les écrivains grecs. Sous les Antonins (96-192), par exemple, plusieurs auteurs ont compilé de nombreux lexiques latin-grec. Ces travaux s’intéressaient pour la plupart au vocabulaire des auteurs athéniens, et cela en raison de la mode atticisante. Au IIe siècle avant J.-C., l’atticisme consistait en une recherche d’un code standard pour le grec. Entre autres choses, c’était un mouvement linguistique qui poussait les philologues et les grammairiens à la recherche d’une langue pure et parfaite. De cette discipline, découleront au reste les premiers dictionnaires puristes de l’histoire de la lexicographie.

Enfin, les dictionnaires bilingues servaient pour l’enseignement dans les deux langues.

9. Le Moyen Âge européen

Au Moyen Âge, la banalisation des voyages et des échanges commerciaux, les nouvelles découvertes sur l’homme et sur le monde, l’exploration de territoires inconnus et l’intensification des contacts avec d’autres peuples qui parlaient de nouvelles langues, et, plus tard, l’évangélisation amenèrent les Européens à se frotter aux idiomes les plus divers qu’il faudra bientôt équiper de dictionnaires bi- et multilingues, d’abord dévolus à favoriser la communication entre les peuples et à faciliter la circulation des voyageurs plutôt qu’à traduire littéralement des œuvres littéraires ou scientifiques encore peu nombreuses.

La superposition du latin et des vernaculaires dans la vie sociale est certainement la cause capitale de l’apparition de la glossographie bilingue médiévale

L’élaboration des lexiques bilingues latin-français s’accroîtra lorsque la prégnance du latin s’émoussera. Au fur et à mesure que le roman tournera à l’ancien français, que celui-ci s’utilisera de plus en plus dans la rédaction des actes institutionnels, dans les œuvres d’instruction ou d’édification et que les littératures nationales émergeront, la demande de répertoires bilingues s’accélérera. Le XIIIe siècle paraît un tournant à cet égard.

L’obligation de décoder une langue devenue obscure, à savoir de l’apprendre pédagogiquement, est très certainement une autre des raisons de l’émergence de la glossographie bilingue médiévale. Vers le XIe siècle, l’enseignement dispensé aux élèves, le plus souvent des moines ou de futurs moines, nécessitait de plus en plus l’appui de glossaires pour les différentes matières scolaires. Outre la sphère proprement pédagogique de l’apprentissage du latin aux jeunes élèves et aux étudiants, la lexicographie bilingue prend sa source aussi dans l’idée de permettre aux étrangers d’apprendre une langue nationale (le français, l’anglais, l’allemand...). Les nominalia, sortes de collections de mots des divers domaines d’activité de la vie courante, forment la principale catégorie de ces outils bilingues. Le dictionnaire aide de plus à fixer la langue vernaculaire pour en faire un organe institutionnel et officiel qui sera mis au service des activités de l’État au premier chef et qui se prolongera ensuite dans d’autres secteurs de l’activité sociale.

9.1. Le caractère pratique des glossaires

Le latin se profilant pendant longtemps en filigrane de la geste lexicographique du Moyen Âge et en tant que langue qui se diluait et qu’on cherchait à retenir, il n’était nullement évident que les glossateurs soient partis à la conquête d’un quelconque savoir lexical national, qu’il y ait là un pur objectif de connaissance et d’approfondissement métalinguistiques. L’intérêt pour l’autodescription du français est l’un des fruits tardifs de la dictionnarisation. Longtemps, l’ombre déifiée du latin sera encore par trop présente. La principale raison d’être des glossaires et des dictionnaires bilingues au Moyen Âge, c’est l’étude, sous forme de compilation, de quelques unités-signes du passé latin devenues incompréhensibles aux contemporains.

Les collections de mots répondent strictement à une série de besoins dont les visées sont pratiques. Ces nécessités sont dénombrées ci-dessous à partir d’une énumération faite par Sylvain Auroux (1992 : 21).

Elles sont alignées sans ordre de préséance :

  1. Accéder aux corpus des textes sacrés jusque-là disponibles en latin, y compris lors des sermons.
  2. Accéder aux corpus des textes administratifs (justice, politique, etc.). L’administration royale est en phase de centralisation.
  3. Accéder aux corpus des textes de la science, de la culture ainsi qu’à la langue littéraire et à celle de l’intelligentsia.
  4. Participer à la vie religieuse, aux découvertes théologiques, à l’importation et à l’exportation des doctrines.
  5. Voyager et assurer les relations commerciales, diplomatiques, politiques et personnelles.
  6. Coloniser d’autres territoires (expéditions militaires, rencontres d’autres nations inconnues sous tous les horizons) et élargir les frontières de l’univers terrestre en explorant le monde.
  7. Évangéliser les peuples infidèles (expéditions religieuses, notamment les croisades).
  8. Penser ses actions en français.

Il est parfaitement tangible que derrière ces objectifs pratiques, se profilent des conséquences linguistiques indéniables :

  1. La normalisation et la régulation de la langue écrite (littéraire et documentaire).
  2. L’aménagement de l’usage de la langue à l’intérieur du territoire, qui se réalisera en recourant aux différents moyens de création lexicale dont les principaux mécanismes internes commencent à se mettre en place et en activité, processus qui s’accéléreront considérablement à la Renaissance (voir Clérico, 1999).

9.2. Des fondements exogènes

Au Moyen Âge, le latin fut l’objet de captations dans de nombreux dictionnaires monolingues, bilingues et multilingues. Quant aux langues européennes naissantes, elles furent sources de recherches lexicographiques exclusivement bilingues ou multilingues. Il est donc vrai que dans l’Europe moyenâgeuse, le dictionnaire monolingue national a suivi, et de loin, les études mettant deux ou plusieurs langues en correspondance. « L’antériorité des dictionnaires bilingues sur les monolingues dans le cas des langues modernes d’Europe peut s’expliquer par l’absence de textes fondateurs internes à la culture européenne, contrairement à ce que les Grecs ont eu avec Homère, les Indiens avec les

Vedas, les Arabes avec le Coran, les Juifs avec la Bible, les Chinois avec le canon confucéen » (Boisson, Kirtchuk et Béjoint, 1991 : 284). La majorité de ces grands textes de culture sont à caractère sacerdotal, faut-il le noter! D’autres appartiennent à la catégorie des épopées. Quant à elles, les civilisations européennes ont largement puisé à des textes externes, essentiellement grecs et latins pour la littérature et la pensée humanistes, et au texte biblique pour la composante sacrée. L’inspiration exogène explique alors assez naturellement le pourquoi d’une lexicographie à caractère essentiellement bilingue dans ses premiers balbutiements nationaux dans les divers pays de l’Europe du Moyen Âge. Elle constituait une zone de transition.

Jusqu’au milieu du XVIe siècle, tous les vernaculaires européens continueront de souffrir des mêmes infériorités vis-à-vis du latin dans les domaines qui comptaient. La raison en est que ces idiomes en train de s’édifier étaient « dépourvus d’un corpus théorique qui préside à la saisie et à la mise en ordre de la langue : grammaire, dictionnaire, rhétorique écrits en vernaculaire et traitant ce vernaculaire font généralement défaut » (Giard, 1984 : 47). Non seulement le modèle théorique manque, mais il n’existe pas non plus de corpus textuel de référence qui soit étoffé et réuni, et dont la valeur pour juger du statut de la langue soit reconnue de tous. Un corpus de référence servirait à définir la norme de la langue écrite pour les diverses sphères d’activité ainsi que l’orthographe. Il serait également le point de référence pour décontextualiser le lexique et le mettre en dictionnaire. Les productions métalinguistiques ne pouvaient évidemment pas précéder l’épanouissement même de la langue en des produits lexicaux et grammaticaux variés. Elles se sont constituées lentement, procédant par états intermédiaires suivant une progression constante :

  1. Les dictionnaires latins furent accompagnés de gloses romanes fortement latinisées, puis de gloses occasionnelles en vernaculaire.
  2. Les dictionnaires latins furent accompagnés de gloses et de commentaires explicatifs plus systématiques en vernaculaire.
  3. Les dictionnaires vernaculaires furent accompagnés de gloses latines. Les langues se sont inversées dans le protocole de description.
  4. Les dictionnaires vernaculaires furent dégagés ou presque dégagés du latin et ils mirent deux langues nationales en présence; mais ces œuvres seront plus tardives.

Le dernier degré d’avancement laisse bien entrevoir que les langues nationales se projettent vers une Europe neuve et qu’elles ouvrent la porte à l’instrumentalisation dictionnairique bilingue et/ou monolingue. La lexicographie bilingue langue nationale 1-langue nationale 2 entre en opération dès l’époque médiévale. La lexicographie monolingue autonome sera un projet de la Renaissance, mais elle sera surtout un accomplissement de la fin du XVIIe siècle.

Au temps de Dioclétien, au IIIe-IVe siècle, les glossaires latins sont impératifs parce que les langues nationales se superposent de plus en plus à la langue antique et qu’elles la menacent dans ses fondements. Les dictionnaires bilingues seront élaborés pour protéger le latin de l’administration, du droit, de la tradition chrétienne. L’importance numérique de tels glossaires portant sur le latin classique et leur palette technolectale sont la preuve incontestable du désir de maintenir une seule langue commune en Europe, et cela en dépit des diversités ethniques, culturelles et politiques en train de s’instaurer. « Il existait un nombre très important de glossaires pendant tout le moyen âge, certains brefs, d’autres très étendus, certains contenant un vocabulaire spécifique, par exemple médical, d’autres recensant des mots jugés difficiles en général » (Weijers, 1991 : 41).

Les premières œuvres latin-roman étaient destinées aux ecclésiastiques et aux clercs dont les connaissances de la langue latine étaient devenues passives, déficientes et très souvent médiocres. Durant cette période de la désagrégation du latin, les versions des Écritures étaient déjà entachées de fautes et, à bien des égards, fort éloignées du latin classique. De plus, elles n’étaient plus immédiatement intelligibles du public qui les lisait. C’est pour ces raisons que l’on commence à annoter les manuscrits, dans un premier temps dans un latin simplifié, puis en roman ou en germanique. On connaît de tels travaux dès le VIIe-VIIIe siècle. Peu après, an commencera à élaborer des listes-glossaires. Les objectifs restent identiques pour tous ces travaux, à savoir traduire, interpréter, transposer en roman ou en germanique usuel les mots latins qui ne s’entendaient plus ou qui prêtaient à confusion au plan de la signification.

Le plus ancien glossaire bilingue européen connu est le Glossaire d’Endlicher. Ce petit répertoire gaulois-latin date probablement du Ve siècle. Il recense 18 mots gaulois glosés en latin tardif. Les exemples du tableau 1 sont repris de Jean-Paul Savignac (1994 : 177) et redistribués en ordre alphabétique, ordre qui n’est évidemment pas celui du dictionnaire originel. Quelques noms propres et éléments verbaux complètent le glossaire, mais ils ne sont pas notés dans le tableau. Les équivalents en français moderne sont ajoutés dans la troisième colonne du tableau.

Tableau 1 : Extraits d’un glossaire gaulois-latin du Ve siècle
Glossaire d’Endlicher
Gaulois Latin Français
ambe rivo rivière
anam paludem marais
avallo poma pomme
brio ponte pont
doro osteo entrée, porte
lautro balneo bain
nanto valle vallée
nate fili fils
onno flumen fleuve
prenne arborem grandem grand arbre
treide pede pied

Le plus vieux dictionnaire bilingue latin-roman est le Glossaire de Reichenau. Il date du troisième quart du VIIIe siècle. Il renferme des gloses des livres de l’Ancien et du Nouveau Testaments données dans un roman fortement latinisé.

Le plus ancien dictionnaire bilingue mettant en correspondance deux langues vernaculaires est le Glossaire de Cassel qui remonte au début du IXe siècle. Il comprend des mots romans accompagnés de leurs équivalents en germanique, en fait en bavarois. Il était destiné aux voyageurs germaniques qui se déplaçaient dans les territoires romans de l’Europe de l’Ouest.

Le Dictionarius de Firmin Le Ver, composé entre 1420 et 1440 est l’une des plus vastes collections lexicographiques du Moyen Âge. C’est le plus grand texte réunissant le vocabulaire latin et celui du français. Il rassemble 45 000 entrées et sous-entrées (voir Merrilees, 1988 : 185). Le français occupe environ un sixième de l’ouvrage, mais sa fonction demeure ancillaire.

La lexicographie médiévale prend clairement naissance dans un contexte de multilinguisme dans lequel le latin et les langues vernaculaires européennes sont placés en situation de comparaison hiérarchique. Les siècles médiévaux s’axent vers la Bible en priorité, mais ils sont aussi dirigés vers le livre, au sens étymologique du terme, le biblos grec. L’époque cherche des textes antiques pour les traduire, les gloser. On souhaite rendre accessibles des textes anciens qui font ou faisaient autorité et dont on veut expliquer les mots que les lettrés ne parvenaient plus à dominer correctement. En dépit des avancées des langues nationales, l’objectif fondamental demeurait toujours l’élucidation d’un problème lié à la langue latine. Une étape décisive surviendra au moment où les dictionnaires inverseront l’ordre de préséance des langues en présence : latin → vernaculaire > vernaculaire → latin, et cela même si leur objet reste toujours de comprendre le latin. Le changement d’orientation se réalisera vers 1400 et il témoignera de manière éloquente que désormais les langues nationales en formation peuvent être considérées comme des langues de référence, qu’elles comptent comme des langues permettant d’exprimer les faits de civilisation et de culture.

10. Retenir la parole enfuie

La méthode traductionnelle externe fut inventée par les Akkadiens quand ils ont décidé de transférer dans leur langue des savoirs décrits dans une autre langue, le sumérien, ou de verbaliser leurs propres savoirs à l’aide de ce système adapté. Les dictionnaires bilingues akkadiens, égyptiens, grecs, romains et médiévaux ravivent le passé en train de s’obscurcir; ils rétablissent la lumière sur les discours des cultures perdues et sur des langues en dépérissement. Les échelonnements de mots en rangs culturels « sont un éclaircissement des parties noires d’un texte » (Rey, 1970 : 168). Ils sont une équivalence produite pour restituer la signifiance gommée par des milliers de milliers de jours accumulés les uns sur les autres, ils sont une équipollence translinguistique exigée par le déclin ou par la mort des langues dont on souhaite conserver les secrets, par la métamorphose d’autres langues en de nouvelles langues dont font usage de nouveaux peuples, par l’engloutissement des civilisations ou par leurs transformations en d’autres civilisations florissantes.

Les gloses et les autres commentaires interprétatifs translinguistiques ne font que témoigner du constat de la rupture dans les langues et du passage vers différents états, soit la variation géographique ou dialectale, soit les niveaux correspondant à un état de langue ancien par rapport à un état de langue contemporain, soit l’instauration de deux langues distinctes dont l’une est totalement nouvelle et se détache de l’autre, comme le latin et le roman, soit le côtoiement de langues d’origine entièrement distincte, comme le sumérien et l’akkadien. L’écart chronologique jouera un rôle majeur dans l’écologie et dans l’économie des dictionnaires bilingues. Ce genre de répertoires articulés sur des langues ou des variétés de langues mortes ou en décadence requiert forcément des contenus culturels développés. Les prédications sont liées à la langue en recul qui est ainsi décrite et mise en cage en prenant plus ou moins appui sur des dimensions philologiques (voir Rey, 1991 : 2866).

Le phénomène de la substitution des langues et celui de la fragmentation intralinguistique se répéteront tout au long de la grande période des glossaires et des dictionnaires médiévaux afin de dénoter deux états de langue, celui de la traditionnelle langue de référence sacrée, scientifique, etc., en l’occurrence le sumérien, le grec, le latin..., et celui de la langue vernaculaire en forte expansion et tournée vers l’avenir. Seul le recours au dictionnaire bilingue en tant qu’objet utilitaire de niveau linguistique permettait de jeter les ponts nécessaires pour continuer à maîtriser tous les registres de langue, condition primordiale pour assurer notamment l’enseignement, puisque le dictionnaire est un outil pour les pédagogues, et l’apprentissage, puisque le dictionnaire est un outil pour les élèves. On détecte dans les causes énumérées et explicitées pour justifier l’apparition des dictionnaires bilingues, l’intérêt vital de développer des principes et des méthodes de la rédaction d’articles de dictionnaire, à savoir inventer une science lexicographique raisonnée. Ce sera l’œuvre des scribes de Sumer qui mettront rapidement en production les listes lexicales tabulaires. Mais la véritable raison de l’instauration des dictionnaires mono- et bilingues dans toutes les sociétés, c’était de s’assurer qu’à travers les mots on gardait un empire sur le monde extérieur. Le réacteur langagier, puis dictionnairique, faisait se heurter et fusionner les noyaux des mots et les noyaux des choses pour le plus grand profit des peuples. Les dictionnaires inscrits dans l’argile durcie, sur le papyrus fragile ou sur le parchemin précieux sont ainsi devenus des truchements de la connaissance de la langue, mais c’était en palimpseste de leur utilité primordiale qui était de prendre la mesure de l’univers afin de le gouverner.

La renaissance d’une langue et d’un dictionnaire : le cas du catalan

« El que és segur és que totes les paraules incloses en el diccionari són correctes. Però això no vol dir que les paraules que no són en el volum siguin incorrectes. » (Maria Teresa Cabré, in Avui, 27 d’octubre de 1994, p. B1.)

1. La chaîne dictionnairique catalane

En 1991, paraissait à Barcelone un ouvrage documentaire intitulé Els diccionaris catalans de 1940 a 1988[1]. Ce catalogue compilatoire faisait le point sur la production dictionnairique catalane échelonnée sur une cinquantaine d’années arrimées au cœur du XXe siècle. La quête commence en 1940 parce que d’autres bibliographies déjà publiées ou en cours font l’inventaire des dictionnaires parus avant ce moment. Le recensement quasi exhaustif a permis de réunir 254 titres d’ouvrages et de présenter les données de chaque répertoire sur une fiche protocolaire informatisée comportant 33 champs d’information que l’on peut diviser en quatre sections : 1. Quatorze champs sont consacrés aux données de catalogage (titre et détails bibliographiques); 2. Cinq champs sont consacrés au programme du dictionnaire (physionomie des entrées, position normative, public cible, genre de classement, catégories d’entrées); 3. Treize champs sont consacrés aux informations prédictionnairiques et microstructurelles, c’est-à-dire aux contenus articulaires; 4. Un champ est consacré aux observations diverses et complémentaires.

L’objectif de la bibliographie était d’inventorier et de classer l’ensemble des répertoires de mots et de termes catalans publiés durant la période visée, à savoir les dictionnaires généraux, les dictionnaires terminologiques, les glossaires, les lexiques, etc., monolingues, bilingues ou multilingues. On y trouve donc des dictionnaires de langue, des dictionnaires spéciaux, des dictionnaires technolectaux, mais pas d’encyclopédie.

Dans cette panoplie de dictionnaires, le nom de Pompeu FABRA (1868-1948) ne revient qu’une seule fois. Il coiffe le titre no 99 : Diccionari manual de la llengua catalana (1983). FABRA a été l’un des grands artisans de l’aménagement lexicographique du catalan. En 1932, il publia son Diccionari general de la llengua catalana [DGLC], sur lequel nous reviendrons souvent à l’occasion de l’examen approfondi du récent Diccionari de la llengua catalana [DLC] publié en 1995 sous l’égide de l’Institut d’estudis catalans [IEC].

2. Le Diccionari de la llengua catalana[2]

Nous nous proposons dans les paragraphes qui suivent d’examiner l’aventure de la mise au monde du DLC dans sa version la plus récente. En amont, nous ferons un retour sur l’historique de la lexicographie catalane institutionnelle; en aval, nous scruterons le programme et le contenu du DLC. L’étude sera strictement fondée sur les informations véhiculées à travers les deux grandes articulations du dictionnaire : la partie des textes prédictionnairiques et la partie proprement lexicographique. Le livre ne propose aucune annexe postdictionnairique.

Le coup d’œil historique sera centré sur deux pôles : un corps organisé, l’Institut d’estudis catalans, et un lexicographe, Pompeu FABRA. Ce tableau débouchera sur les artisans et les responsables de la plus récente édition de l’œuvre entreprise par l’IEC et par FABRA.

3. Les textes prédictionnairiques

Six chapitres composent les quelques dizaines de pages numérotées en chiffres romains. Chacun fera l’objet d’un arrêt plus ou moins long.

3.1. Pròleg (p. V-IX)

Signé par Emili GIRALT i RAVENTÓS, président de l’IEC, le prologue rappelle la vocation du centre et ses responsabilités à l’égard de la langue catalane, de son aménagement et de sa normalisation. Ces préoccupations s’inscrivent dans une série d’objectifs généraux se rapportant aux recherches sur la culture catalane. Dès la fondation de la section philologique en 1911 —l’IEC est né en 1907—, celle-ci a eu pour mission prioritaire de stimuler ou d’enclencher la restauration, le renforcement et l’expansion du catalan ainsi que la normalisation de l’usage. L’équipe de philologues rédige un premier ouvrage à dominante linguistique en 1913, les Normes ortogràfiques, ensuite, en 1917, elle donne un Diccionari ortogràfic, puis, ultérieurement, elle signe la Gramàtica (1918). Le dictionnaire général, d’élaboration plus lente et plus laborieuse, dut attendre jusqu’en 1932 avant de voir le jour, alors que Pompeu FABRA fit paraitre son Diccionari general de la llengua catalana qui sera considéré comme le dictionnaire officiel de l’IEC. Mais l’œuvre était plus personnelle qu’institutionnelle. D’ailleurs FABRA lui-même considérait son recueil comme une toile de fond, un essai qui pourrait servir au futur dictionnaire de l’IEC.

Les objectifs et la démarche étaient très clairs. Il s’agissait d’entreprendre des opérations d’unification de l’orthographe, de mise à niveau du lexique, de fixation de la grammaire et d’enrichissement néologique. Ces aspirations à l’égard de la langue devaient trouver leur point de jonction dans un dictionnaire institutionnel. Ainsi donc, les savants de l’Institut avaient accompli le gros œuvre préalable et « indispensable per a transformar una llengua reduïda als usos literaris en una llengua d’escola i d’Estat, apta a totes les necessitats d’un poble que s’incorpora amb fisonomia pròpria a la complexitat de la vida moderna » (p. VI).

Mais la guerre civile espagnole et ses suites franquistes ont mis un frein aux travaux lexicographiques officiels pendant plus de cinquante ans. Il faudra attendre le 26 novembre 1976 pour que s’amorce un renouveau alors qu’un décret royal redonne vie et visibilité à l’IEC en le reconnaissant officiellement comme un organisme à caractère académique, scientifique et culturel. En 1988, les statuts refondus de l’IEC seront l’occasion de donner un nouveau souffle au projet dictionnairique. L’article 2 stipule en effet que l’un des mandats de l’institution est de « tenir cura de l’estudi de la llengua, establir-ne la normativa i vetllar perquè el seu procés de normalització sigui coherent arreu del seu àmbit lingüístic » (p. VI).

La réforme des statuts a conduit le Parlement de Catalogne à promulguer une loi le 24 avril 1991 dans laquelle il est unanimement reconnu que l’IEC était « encarregada d’establir i actualitzar la normativa lingüística del català » (p. VI-VII) et que toute l’administration catalane devrait respecter la norme établie par la compagnie.

Le signataire du prologue relate ensuite l’histoire de l’aventure du nouveau dictionnaire étape par étape. Je rappelle ici les dates les plus importantes et qui sont relatives aux décisions qui affectent le contenu du DLC (pour les autres détails techniques : édition, publication, gestion du projet..., voir p. VIII-IX).

3.2. Introducció : gestació, història, contingut i formes d’aquest diccionari (p. XI-XL)

L’introduction au dictionnaire est due à l’éminent linguiste et philologue Antoni M. BADIA i MARGARIT, président de la Section philologique de l’IEC. D’hier à aujourd’hui, le texte retrace de manière minutieuse la conception du DLC.

A. M. BADIA rappelle à son tour que le dictionnaire était déjà envisagé dès 1911 et qu’un premier état a été rendu public par Pompeu FABRA en 1932 (voir plus loin). Il remémore également la composition et la structure des cinq sections de l’IEC. Suivons avec lui les différentes étapes chronologiques de la codification de la langue catalane, parcours sur lequel il apporte d’intéressantes précisions.

Sans revenir sur l’historique décrit dans le prologue, rappelons les travaux sur l’orthographe (1913 et 1917), ceux sur la grammaire (1918) et ceux qui ont conduit à la publication du DGLC (1932). Par la suite, les recherches de la section philologique furent envisagées suivant trois directions : le lexique ancien, les parlers dialectaux modernes, le dictionnaire de la langue commune. Comme dans tous les grands travaux d’envergure, la mise en place des équipes ne s’est pas faite sans heurts ni sans quelques différends et oppositions idéologiques entre les membres. Après un coup d’œil historique et circonstancié sur les hommes de la section philologique de l’IEC, A. M. BADIA scrute chacune des trois options de recherche énumérées il y a un instant. Il insiste sur la préparation du dictionnaire, tâche qui à ses yeux s’avérait la plus urgente de tout le projet de réforme. L’ensemble des travaux préparatoires portant sur l’orthographe et la grammaire appartient à la première étape de l’immense chantier linguistique planifié par l’IEC.

La deuxième étape est bien entendu celle des activités de Pompeu FABRA qui ont conduit à la publication de son dictionnaire en 1932. A. M. BADIA explique le long cheminement de la préparation et de l’élaboration de la première édition du DGLC. Il montre quelle place occupait le dictionnaire par rapport à l’IEC et au domaine privé (l’éditeur). Au sortir de cette phase pour le moins longue et difficultueuse, ce qui demeure très positif, c’est que la communauté catalane possédait néanmoins, dès 1932, un dictionnaire normatif, même si l’ouvrage était redevable en partie de l’entreprise privée. L’accueil fait au Fabra fut très favorable aussi bien chez les spécialistes des questions linguistiques que dans la communauté catalane en général.

Sept ans après le lancement du DGLC, en 1939, la langue catalane est interdite, mise au ban par le régime de Franco. Elle entre dans une sorte de clandestinité. Ce qui influera sur la carrière du dictionnaire, car il faudra patienter jusqu’en 1954 avant de pouvoir envisager une mise à jour sérieuse de l’ouvrage de FABRA.

La parution de la deuxième édition du dictionnaire en 1954 marque le début de la troisième étape dans l’aventure lexicographique de l’IEC. Selon A. M. BADIA, l’autorisation accordée à l’Institut par l’État espagnol de reprendre une partie de ses travaux revêt une valeur politique indéniable de quatre points de vue :

En dépit des embuches, des contraintes et des difficultés, le DGLC aura eu les honneurs d’une deuxième édition en 1954. Elle sera suivie de quelques autres rééditions jusqu’à la fin des années 1980 alors que la quatrième étape sera entreprise. Entretemps, la Catalogne aura recouvré quelques-uns de ses droits : en 1977, la Generalitat de Catalunya est rétablie et depuis 1979, elle bénéficie du statut de « grande autonomie ». L’État catalan reprenant sa place, la refonte des instruments linguistiques disponibles, mais qui avaient considérablement vieillis, devenait impérative, notamment en raison des exigences communautaires, sociales, culturelles, administratives, etc. L’IEC se penche alors sur un projet de version actualisée et officielle du dictionnaire. La situation exigeait également une nouvelle facture du recueil tant du point de vue méthodologique que du point de vue des technologies nouvelles auxquelles il fallait recourir pour réaliser les travaux, entre autres l’informatique. Au début des années 1990, un plan de travail en trois points est élaboré. Il s’agit d’un plan qui touche les aspects organisationnels plutôt que des propositions sur le contenu, volet qui suivra l’autre.

En décembre 1994, la section de philologie de l’IEC considérait que le dictionnaire était complété. Il ne restait qu’à l’éditer. Environ 150 personnes ont participé étroitement à sa préparation et à son élaboration.

3.2.1. La physionomie du dictionnaire

Le Diccionari de la llengua catalana est résolument normatif. C’est un ouvrage académique qui poursuit la tradition de l’IEC et des éditions antérieures : 1932, 1954... Il se veut le répertoire qui « estableix la forma i el significat de les paraules reconegudes com a pròpies i generals de la llengua catalana » (p. XXII). Dans la suite de la description du dictionnaire, je reprends les mêmes subdivisions que A. M. BADIA.

3.2.1.1 Les caractéristiques et la singularité du dictionnaire

a) La nomenclature — Pour le présentateur, la valeur d’un dictionnaire ne se mesure pas au nombre d’articles qu’il compte. Trois critères modulent cette réflexion. Premièrement, une nomenclature s’accroit facilement si l’on considère tous les dérivés possibles d’un mot issus des séries ouvertes, comme c’est le cas pour les adverbes en -ment qui se forment automatiquement sur le féminin de l’adjectif, pour les augmentatifs, les diminutifs, les dépréciatifs naturellement dérivables de leur base. Deuxièmement, sur le plan sémantique, l’augmentation des sens peut se faire rapidement si l’on intègre les acceptions métaphoriques banalement déduites des sens concrets. Ces observations sont nuancées par le constat que bien des gens interprètent l’absence d’un mot à la nomenclature comme un fait négatif, réprobateur, comme un écart par rapport à la norme. Ces aspects des contenus des dictionnaires in absencia, si l’on peut dire, amène, en troisième lieu, l’auteur à expliquer la position de l’IEC à l’égard de la néologie et de l’emprunt, de même qu’à donner son avis sur la question de l’incertitude qui existe quant à la vie des mots ou des sens nouveaux. De ce côté, il prône une attitude de prudence avisée, préférant l’attente à l’introduction trop hâtive de formes instables.

b) Les définitions — Le DLC est entièrement construit autour des rubriques sémantiques. La définition en est la pierre angulaire, l’essence véritable. L’allure dépouillée des autres rubriques articulaires retenues —et elles ne sont pas nombreuses (voir plus loin)— focalise toute recherche sur le noyau des sens et des sous-sens.

c) La norme — La perspective normative est colorée par des aspects relatifs aux problèmes morphologiques (orthographe, morphologie, composition des mots) et aux problèmes de signification (propriétés et amplitude des valeurs sémantiques des mots).

3.2.1.2. Les deux constantes du dictionnaire

Le DLC résulte d’abord de l’héritage de la tradition lexicographique de l’IEC, hoirie qu’il n’est pas question de contrecarrer. Il ressort ensuite de l’innovation soumise à la prudence coutumière des institutions officielles. En somme, le projet vise à maintenir un équilibre mesuré entre les deux extrêmes que sont le conservatisme et le laxisme débridé en matière de dictionnaire.

L’héritage, c’est la continuité du travail dans l’esprit de Pompeu FABRA. L’objectif primordial est donc de réaliser un dictionnaire de langue et non un dictionnaire encyclopédique. Le présent recueil de mots se veut avant tout un dictionnaire général monolingue; il tient cependant compte de certains impératifs encyclopédiques quand cela s’avère opportun et convenable, ces informations étant diffusées prioritairement à travers les formules définitionnelles. Sur le plan de l’innovation, le DLC considère l’importance des terminologies, des dialectalismes (la variation régionale), des néologismes, des emprunts, etc., il procède à la nécessaire épuration dans la galaxie des mots et des sens sortis de l’usage (les vocables vieillis, vieux ou obsolètes) et il revoit sa procédure à l’égard des archaïsmes. Il est clair en effet, qu’une entreprise de mise à jour implique des décisions aussi bien à l’égard des entrées nouvelles qu’à l’égard des retraits.

3.2.1.3. Les applications

La mise en application de chacun des aspects précédents exige de tenir compte de l’importante évolution de la langue considérée sous l’angle de son internationalisation et sous l’angle des nouveautés conceptuelles. Ces phénomènes sont tous deux sources de néologie externe, c’est-à-dire productrice d’emprunts, et sources de néologie interne, c’est-à-dire productrice de mots et de sens nouveaux fondés sur les mécanismes de créativité propres à la langue. Les applications sont scrutées à partir de cinq formules binaires.

a) La langue générale et l’information encyclopédique — Le corpus FABRA est amplifié et/ou amélioré. Par exemple, le mot clima comprend deux sens dans le DGLC et trois dans le DLC; mais la différence véritable entre les deux articles réside dans la reconfiguration de la microstructure avec la mise en évidence de trois unités lexicales complexes [ULC] qui accèdent au statut de sous-entrées accompagnées de définitions : clima equatorial, clima mediterrani et clima monsònic. L’autre pôle de l’enrichissement du dictionnaire concerne la consignation de mots nouveaux comme amerindi, anecdotari, aquelarre, benzinera, descolonització, homenot, sexisme, tabulador, videoteca, et bien d’autres. Les entrées nouvelles possèdent tantôt un seul sens comme catarisme, tantôt plusieurs comme maquis (deux sens et un sous-sens), urbanisme (deux sens, quoique l’introduction en annonce trois à la page XXXI; le sens « branca del dret administratiu que estableix el règim jurídic, l’ús i l’aprofitament urbanístic del sòl » n’est pas retenu dans l’article). La mise à jour d’une nomenclature suppose des retraits. Ainsi, adventisme et jubé présents chez FABRA sont supprimés du nouveau répertoire.

b) Un dictionnaire général et une liste de termes — Les lexiques spécialisés ont été soignés et structurés de deux points de vue : l’augmentation de la présence des terminologies et une modélisation des unités lexicales complexes leur donnant le statut de sous-entrées. Les termes techniques et scientifiques représentent plusieurs domaines qui intéressent les utilisateurs de dictionnaires usuels. On trouvera des termes comme, entre autres, biònic, dossier, nefologia, piscolabis, pizza, programari, retrovirus, rumba, xip. Mais ce qui parait révolutionnaire dans la lexicographie de langue générale, c’est le traitement accordé aux ULC à qui on reconnait une forme d’indépendance. Elles sont enregistrées en caractères gras et systématiquement escortées d’une définition. Ainsi, l’article acer déroule successivement les ULC suivantes : acer bàsic, acer cementat, acer d’emmotllament, acer de cementadó, acer dolç, acer inoxidable, acer rapid. Le terme technique àcid occupe plus de dix colonnes de texte dans lesquelles 252 ULC sont cataloguées et définies : 250 ont àcid comme base et 2 ont àcids. De àcid abiètic à àcid xantogènic, tous les dérivés syntagmatiques de àcid sont rangés suivant l’ordre alphabétique. Les deux formes plurielles viennent en queue de classement. Cette présentation ordonnées alphabétiquement à l’intérieur d’un même sens obéit à un protocole rigoureux imposé par la démarche sémasiologique. Elle n’en permet pas moins de reconstruire un réseau terminologique onomasiologique bien maillé et arborescent. De fait, dans le DLC, toutes les unités codées acquièrent le statut de sous-entrées (voir par exemple l’article braç où on récolte 18 locutions et expressions et 13 ULC). Un certain nombre de termes techniques plus anciens ont été laissés de côté comme absintisme et autocodi.

c) Un dictionnaire de la langue commune et un vocabulaire dialectal — La fragmentation régionale et la continuité perceptibles à travers le dialectalisme et l’archaïsme ont été l’objet d’une attention profonde. Dans FABRA, les formes de ce type avaient été aménagées et ornées de marques spécifiques : d. [= dialectalisme], reg. [= régionalisme] et antic. [= archaïsme]. Ces indicatifs ont disparu de la présente édition. Ainsi, desar du baléare, esportellar du valencien et orc du parler nord-occidental sont maintenant dépourvus de notations diatopiques. Il en va de même des ajouts comme antera du parler nord-occidental, botijós du valencien et potó du baléare. Par ailleurs, des formes régionales ont été rejetées comme afondir du valencien, guiterra du baléare et mangrana du parler nord-occidental.

d) Un dictionnaire du catalan et un inventaire d’emprunts — Les langues ne vivent pas en autarcie; elles puisent abondamment au réservoir des autres systèmes linguistiques avec lesquels elles entretiennent des contacts. Le catalan compte lui aussi son cortège d’emprunts auxquels il a réservé un sort variant suivant les circonstances de temps et de lieux : anorac, ioga, multimèdia, pàrquing, xip. —Les mots pris au castillan sont traités dans une section distincte. Voir le paragraphe suivant.— Certains xénomots ont été absorbés par la langue tandis que d’autres ont conservé leur physionomie allogène. Les emprunts considérés comme parfaitement intégrés au catalan, c’est-à-dire ayant reçu un traitement grammatical et orthographique (genre, nombre, accentuation, etc.) conforme au code de la langue receveuse sont dépourvus de toute marque d’origine dans les articles. Ainsi de buquet (< français bouquet), computador (< anglais computer), escànner (< anglais scanner), esmòquing (< anglais smoking), esquaix (< anglais squash), xucrut (< allemand Sauerkrout). Certains mots importés d’autres langues ont été maintenus dans leur structure et graphie allogènes. Deux raisons peuvent expliquer la non-intégration au système catalan : l’importation est trop récente et l’incorporation ou l’accommodement ne sont pas encore commencés ou suffisamment avancés; il existe des difficultés d’intégration sur les plans phonologique, graphique, grammatical... Les lexicographes ont consigné ces unités en conservant la forme originale et sans intervenir eux-mêmes. Ils préfèrent que le temps fasse son œuvre tant en ce qui regarde la morphologie des mots —le contexte intralinguistique— qu’en ce qui a trait aux conditions extralinguistiques comme la viabilité et la durabilité des formes dans la langue. Voici quelques exemples d’emprunts intégraux anciens ou récents : apartheid, dial, fax, fondue*, kiwi, radar*, single*, suite*, whisky* (les mots suivis d’un astérisque sont étiquetés dans les articles à l’aide d’une marque indiquant la langue d’origine). Les lexicographes avancent quelques raisons pour laisser dans l’ombre un contingent d’emprunts. Par exemple, bàrman, boîte et western n’ont pas eu les honneurs nomenclaturels parce qu’on préfère attendre pour voir si les locuteurs vont les accréditer ou les rejeter. Des raisons de ce type, et particulièrement celles qui sont privilégiées pour le rejet, demeurent ténues et peu valables en raison de la fréquence d’usage des mots comme ceux qui sont cités ici (voir par exemple bàrman qui semble parfaitement intégré sur les plans graphique et accentuel).

e) Un dictionnaire de la langue pure et un répertoire de barbarismes — Les allées et venues lexicales entre le catalan et le castillan sont au centre de la question des formes fautives et des barbarismes. Les relations entre les deux langues durent depuis le XVIe siècle, au moins. Le castillan prenant le pas sur le catalan au fil des siècles, à partir du début du XXe siècle, on a vu paraitre de nombreux répertoires correctifs.

Le DLC contient des castillanismes anciens et nouveaux, l’espagnol étant la principale langue pourvoyeuse d’emprunts pour la catalan. Plusieurs unités de ce type ont été reprises des éditions antérieures. Ainsi, marfil, maroma et natilla prolongent leur carrière, tout comme mulato, pandero et patilla. Dans le dictionnaire de FABRA, les trois premiers vocables n’étaient pas identifiés comme des castillanismes alors que les trois autres étaient notés cast. Dans la présente édition, cet indicatif a été évacué. Aucun emprunt au castillan ne devrait porter la marque diaglossique cast. Pourtant quelques mots sont toujours affublés de ce label (voir armadillo).

Parmi les castillanismes nouveaux, un tri sévère a été fait afin d’éviter la prolifération des emprunts à l’espagnol. D’une part, il est quasi impossible de fermer hermétiquement la porte à l’invasion lexicale; d’autre part, il serait suicidaire pour la langue de laisser le flot se répandre indistinctement. La sélection s’est faite sur des bases discriminantes. Comme premier critère, on a repris l’hypothèse de Pompeu FABRA qui n’avait pas retenu les mots venant du castillan lorsqu’il existait un équivalent ou un synonyme en catalan. Cette règle théorique a souffert quelques entorses et des mots comme alabar et candente absents du DGLC et possédant des correspondants catalans (lloar et roent, respectivement) se sont retrouvés quand même dans le DLC, l’usage, la fréquence, l’utilité ou une quelconque autre raison l’emportant sur le statut dans ces cas. Les deux critères suivants qui ont guidé les rédacteurs sont : le critère historique, à savoir l’âge de la documentation rassemblée à l’IEC sur les mots à étudier; le critère géographique, à savoir l’extension de l’usage du mot sur le territoire catalanophone. Le critère chronologique est curieux et/ou contradictoire si l’on interprète l’expression « castillanisme nouveau » comme se référant au néologisme, autrement dit renvoyant à une unité apparue récemment dans la langue. On est situé ici sur la piste synchronique. Mais si l’on veut signifier par là qu’il s’agit d’un mot non retenu dans les éditions antérieures, l’objection tombe d’elle-même. On prend alors une piste plus diachronique. Néanmoins, on pourrait penser que les castillanismes empruntés récemment et postérieurs à la dernière édition du Fabra demeurent dans une espèce de no man’s land dictionnairique. Voici d’autres exemples de mots espagnols introduits dans le recueil : banyador (syn. vestit de bany), curar (syn. guarir), guapo (syn. bell, bonic). Par ailleurs, des mots comme alfombra (syn. catifa), nòvio (syn. promès, xicot), tonto (syn. babau, beneit) et barco (syn. vaixell) font partie des exclus.

Ces quelques paragraphes sur les applications ne sauraient se terminer sans faire état de l’introduction de mots relevant des registres populaire et vulgaire. On trouvera dans le DLC des termes appartenant à ces niveaux diastratiques comme bòfia « Vulg. Policia », cangueli « Pop. Por », clapada « Vulg. Dormida », conya « Pop. Broma », desvirgar « Pop. Desflorar (una dona) », finolis « Pop. Artificiosament ben educat, de finor amanerada », llepaculs « Vulg. Llepaire », pirar « Pop. Marxar, fugir », titola « Pop. Penis » et xona « Vulg. Vulva ». On peut se demander pourquoi dans cette démarche de désinterdiction lexicographique les termes titola et desvirgar appartiennent au niveau populaire tandis que xona est du degré vulgaire!

Le refaçonnement du dictionnaire a entrainé plusieurs retraits de formes et de sens. Certains exemples ont été mentionnés dans les paragraphes précédents. En voici quelques autres énumérés en vrac et sans caractérisation : carcamal, càrtel, càsting, corrida, esnifar, gripós, lentilla, mermelada, meublé, policial, recolzament, trola, xivar. On détectera dans cette série quelques anglicismes, quelques castillanismes et quelques mots n’appartenant plus à l’usage contemporain.

3.2.3. Les caractéristiques matérielles

Cette partie de l’introduction de A. M. BADIA illustre comment le DLC est la continuation, le prolongement de la tradition antérieure et comment il innove. Il s’inscrit nettement dans la trajectoire historique du projet dictionnairique de l’IEC. Les principales innovations qui modèlent la physionomie nouvelle du dictionnaire sont explicitées en plusieurs points.

  1. En amont du dictionnaire, il y avait au programme la constitution d’une base de données lexicales.
  2. Du point de vue de la gestion, il a fallu établir une politique lexicographique afin d’amenuiser les divergences et de favoriser l’homogénéité du travail de mise au point.
  3. En ce qui regarde la nomenclature proprement dite, il y a eu accord afin d’accroitre celle-ci particulièrement en ce qui concerne le réseau lexical des savoirs thématiques, celui des dialectalismes, celui des régionalismes, celui du secteur des emprunts, celui de quelques sphères particulières, les castillanismes, par exemple.
  4. Les définitions sont particulièrement soignées et actualisées. Elles sont souvent prolongées par des commentaires encyclopédiques ou culturels.
  5. Le système de marquage a été revu à la baisse. Plusieurs types de marques de registre utilisés dans les éditions antérieures ont été relégués aux oubliettes. Ainsi, les catégories diatopiques (dialectalisme et régionalisme) et la notation temporelle archaïsme ont été abolies.
  6. Les définitions sont rédigées de manière plus objective. On a éradiqué les éléments pouvant avoir un caractère de subjectivité, d’idéologie ou de connotation de nature politique et religieuse ou ayant des incidences sociales diverses (voir plus loin). Au surplus, les nombreux anachronismes relevés dans les exemples des éditions antérieures ont été levés.
  7. Les entrées comportant des variantes orthographiques du type darrere/darrera ont été simplifiées sur la base de l’extension d’emploi géographique du mot et au bénéfice de la forme la plus correcte du point de vue étymologique, ici darrere.
  8. Le traitement des définitions des verbes a été fignolé de manière à mieux faire ressortir la fonction des verbes transitifs. On a placé entre parenthèses les éléments signalant le complément direct afin d’éviter de gauchir la définition du verbe, de la limiter. Voici quelques exemples :
    • amarrar, sens 2 : « Lligar, fer ferm, assegurar, (un cap de corda, un cable, una cadena). »
    • capficar, sous-sens 1 : « Encorbar i colgar sota terra (una branca) a fi que posi arrels. »
    • magencar, sens 1 : « Treballar (les terres), netejar d’herba (els sembrats), pel mes de maig. »
  9. Dans les définitions des verbes nécessitant l’identification du sujet actant, le segment proprement sémantique restrictif de la définition suit la séquence distributionnelle ou la contrainte d’emploi et il en est séparé par une virgule, comme dans les exemples suivants :
    • corruquejar, sens 1 : « El colom, cantar en l’época de zel. »
    • migrar, sous-sens 1 : « Els ocells i altres animals, passar periòdicament d’una regiò o clima a un altre. »
    • palpitar, sous-sens 1 : « El cor, tenir palpitacions. »
  10. La mention etc. qui apparaissait fréquemment à la fin des définitions et nuisait à leur exactitude a été supprimée là où elle ne se justifiait plus. On évite ainsi de laisser croire que le sens est plus dilué ou plus large qu’il ne l’est en réalité.
  11. Des rectifications ont été apportées au chapitre graphique. Les signes diacritiques, notamment le tiret[3], et les signes graphiques comme le e prosthétique devant s + consonne (ex. : escànner, esquaix) ont été soigneusement étudiés.
  12. Certaines graphies ont été rectifiées en prenant appui sur le critère étymologique : eixabuirar > eixavuirar, enravenxinar-se > enrevenxinar-se, ribet > rivet.

C’est là le catalogue des principaux changements apportés dans l’opération de mise en forme des articles. Les lexicographes sont bien conscients qu’il reste beaucoup à faire dans ce domaine. Il faudrait par exemple numéroter les sens et mieux discriminer les sous-sens. La pratique du trait vertical double [‖= indicatif du début d’un nouveau sens] ou simple [| = indicatif du début d’un sous-sens] pour distinguer les différents niveaux de l’arborescence sémantique est lourde et peu efficace. C’est effectivement ici une lacune. En lexicographie contemporaine, cette procédure a été abandonnée au profit d’une numérotation à double niveau [I. → 1, 2...; II. → 1, 2...], chaque sens pouvant à son tour être l’objet de subdivisions en sous-sens identifiés grâce à un appareil diacritique : tiret [—], losange [◊], etc. De même, la réduction de la palette des marques d’usage ne permet pas de nuancer les différents degrés d’emploi, particulièrement pour les registres diastratiques.

3.2.3. L’avenir

L’introduction se termine sur l’idée que le dictionnaire est en perpétuel devenir et que son actualisation doit respecter la réalité du langage vivant. Le produit offert au public représente le premier état d’un long travail de remise à niveau. C’est incontestablement un excellent travail. La base de données textuelles en cours d’élaboration permettra une amélioration sensible du contenu du DLC. D’ici là, nul doute que les aspects proprement microstructurels bénéficieront des expériences acquises avec la mouture la plus moderne du dictionnaire du l’IEC.

3.3. L’institution et les artisans (p. XLI-XLVIII)

Ces pages sont consacrées à des listes de personnes. La première liste énumère les noms des membres de l’IEC. Elle est à jour au 30 juin 1995. Les sous-listes classent les membres par section. La deuxième liste est celle où apparaissent les noms des artisans et des collaborateurs du DLC.

3.4. Instruccions per al maneig del diccionari (p. XLIX-LV)

Sont donnés ici et assez succinctement les renseignements généraux sur la structure des entrées et des articles ainsi que les conseils favorisant un meilleur décodage.

Les entrées sont des mots pleins simples (bledar), des mots composés (bleda-rave), des acronymes (ecu, ovni, sida) et des éléments de formation préfixaux (blefaro- ou blefar-, blenno- ou blenn-) ou suffixaux (-blast, -locular, -logia). Les affixes permettent de compléter les familles lexicales dans les cas des mots facilement prédictibles. Des unités comme cassasa, gèlidament, nasset, petitó, rebò et traginable n’ont pas d’entrées pour cette raison. Voir aussi l’élément macro-/macr- qui cite quatre exemples, macròcefal, macrodont, macròpter et macròpsia; seul le premier mot revient dans la nomenclature. Les unités lexicales complexes sont entrées sous le mot principal (os bertran figure sous os, mais il y a une entrée renvoi à bertran, car cet élément n’est pas un lexème autonome; àcid carmínic apparait sous àcid, mais il y a une entrée renvoi à carmínic; bolet de soca zonat est repérable sous bolet, mais il y a une entrée renvoi à zonat, pas à soca).

Dans le cas des adjectifs variables en genre, seul l’allomorphe du féminin est repris en entrée (afrontador / -ora, afrontós / -osa, afruitat / -ada, afuadés / -issa). Cette règle change lorsque les mots sont des monosyllabes. Dans ce cas, les formes féminines sont données au long (bla / blana, blau / blava, boig / boja). Mais ce protocole n’est pas toujours respecté (base / -a, bell / -a, lat/-a). Quand ce sont les substantifs qui varient en genre, la forme féminine est présentée au long (factor / factora, fadrí / fadrina, gegant / geganta).

3.5. Llista d’abreviatures i símbols (p. LVI-LVII)

Cette liste comprend deux grands types d’abréviations : celles qui concernent le métalangage lexicographique et grammatical et celles qui sont relatives aux labels des savoirs thématiques.

4. Le texte dictionnairique (p. 1-1908)

L’architecture du DLC est bidimensionnelle, car seules la macrostructure et la microstructure ont été retenues dans le programme. Il n’y a donc pas d’iconostructure. La modélisation structurelle des articles est traditionnelle, standard. Le nombre de rubriques articulaires est relativement réduit : l’entrée (+ les variantes et les caractères morphologiques), la catégorie lexico-grammaticale, le ou les sens (du plus général au plus particulier, de la langue usuelle aux langues de spécialité), les exemples forgés. Ces quatre rubriques forment l’armature principale. De temps à autre, quelques marques d’usage et des commentaires encyclopédiques enrichissent les articles. Il n’y a pas de prononciation, ni de réseau analogique structurant (synonymie et antonymie), ni de citations littéraires ou documentaires. Les dictionnaristes ne s’expliquent d’ailleurs pas sur ces trois sujets. Pas plus qu’ils ne soufflent mot sur l’absence de l’indication de la partie du discours pour les noms; seule la catégorie grammaticale est notée (sostreta f., sotabanc m., sotabarba m. o f., suïcida m. i f). L’alternance en genre est aussi observable à travers les étiquettes m. (o f.) et f. (o m.), l’élément entre parenthèses notant une fréquence moindre. Cette pratique de ne pas mettre nom ou substantif semble poursuivre celle qu’employaient les prédécesseurs du DLC.

En général, les articles sont courts, les explications très condensées et claires. De fait, le dictionnaire illustre une grande économie de moyens afin de pouvoir diffuser le maximum d’informations sur un mot. Cette économie microstructurelle se réalise au bénéfice de la nomenclature.

L’étude de deux pages du DLC (p. 1122-1123; voir l’annexe) permet de vérifier un certain nombre de constats explicités dans les paragraphes précédents. L’échantillon réunit 67 articles de llanerol à llastrar. Il montre que nombre d’entre eux n’occupent qu’une ligne ou moins (30 articles) ou deux lignes ou moins (17 articles). Il y a donc de nombreux mots monosémiques. Aucune marque de registre de niveau de langue n’est notée dans ce segment du dictionnaire. Il faut poursuivre jusqu’à llatinida pour repérer une première marque : pop. Ce bloc d’articles illustre bien comment le système des sous-entrées est efficacement structuré. Sous llanterna, on découvre trois unités lexicales complexes : llanterna sorda, llanterna màgica et llanterna d’Aristòtil; sous llarg1 se succèdent trois locutions (al llarg, al llarg de, de llarg a llarg) et un phraséologisme (passar de llarg). Une entrée renvoi permet de récupérer une autre ULC (llarderdijous llarder V. dijous). Les définitions recourent aux deux types d’énoncés traditionnels en lexicographie, la définition substantielle (llanterna) et la définition relationnelle (llanxada). Par ailleurs, plusieurs définitions sont en réalité de simples équivalents synonymiques de l’entrée (un seul synonyme → llapa, llapissa; deux synonymes → llanut, sous-sens, llardissós) tandis que d’autres sont porteuses d’informations encyclopédiques (llanerol, llargmetratge). Les définitions amorcées par Nom donat a [...] (voir llangardaix, sous-sens 1) ou Nom de [...] (v. llapassa, sous-sens 1, llapis) sont employées assez fréquemment et elles sont généralement réservées pour décrire des éléments intégrés dans des taxinomies. La méthode de présentation des sens est un peu lourde et contraignante en raison de l’absence de numérotation. Les distinctions reposent sur un système de barres verticales : le trait double découpe les sens alors que le trait simple aide à subdiviser les sous-sens. Ainsi, llanterna possède six sens dont certains comprennent des sous-sens : sens 1 → + 3 sous-sens; sens 2 → + 2 sous-sens; sens 3; sens 4 → + 1 sous-sens; sens 5; sens 6. Cette méthode désuète rend le repérage extrêmement laborieux, même si celui-ci est atténué par le recours au caractère gras pour les sous-entrées codées.

5. Autres considérations : le non-dit

La nomenclature chiffrée du DLC n’est indiquée nulle part dans les textes prédictionnairiques. Un comptage partiel d’une cinquantaine de pages et une projection sur l’ensemble des 1908 pages prédit une nomenclature qui avoisine les 65 000 mots. Les sources documentaires journalistiques consultées s’entendent sur une nomenclature tournant autour de 80 000 entrées (voir El Pais, 27 octobre 1994, p. 34; Avui, 27 octobre 1994, p. B1; La Vanguardia, 27 octobre 1994, p. 41 — ce journal indique même un chiffre aussi précis que 82 656 entrées). Selon Avui, il n’y aurait cependant dans le dictionnaire que 66 241 « entradas directes ». Sans procéder à des calculs compliqués, il est ardu de dire si la différence entre 82K et 66K entrées provient du nombre des entrées renvois, des sous-entrées ou du décompte des sens. Toutes les sources s’entendent pour dire que l’augmentation de la nomenclature par rapport au dictionnaire de Pompeu FABRA est de l’ordre de 30 000 unités, quoique El Periódico précise qu’il s’agit de « 30.000 nuevas acepciones, que corresponden a unas 15.000 palabras » (27 octobre 1994, s.p.). Par ailleurs, l’article de La Vanguardia mentionne que la nomenclature inclut 1768 dialectalismes et 1479 emprunts. Quoi qu’il en soit, la nomenclature du DLC correspond aux chiffres que l’on possède pour les œuvres du même type élaborées dans d’autres langues.

Il a déjà été mentionné que le programme du DLC entérine la position de FABRA quant à la norme. La philosophie du dictionnaire est nettement normative et prescriptive. On y décrit une langue considérée comme la plus recevable socialement tout en adaptant le contenu de l’ouvrage à la société d’aujourd’hui. Les préjudices et les stéréotypes relatifs au sexisme, au racisme, à la religion, à la discrimination sociale ont été soigneusement étudiés et d’énormes améliorations sont constatables dans le traitement des mots idoines par rapport au DGLC de Pompeu FABRA.

Quelques exemples illustreront les progrès accomplis. La question du sexisme est perceptible sous le mot cervell (sens 2) pour lequel FABRA donnait les exemples : « El savi X és un gran cervell » et « És una dona sense cervell ». Le contraste provoqué par le rapprochement des deux fragments El savi et una dona creuse l’écart entre les deux idées opposées gran cervell et sense cervell, dont l’un renvoie à l’homme et l’autre à la femme. Le nouveau dictionnaire a supprimé ces deux exemples et les a remplacés par : « Aquella dona és un gran cervell » et « No té ni mica de cervell ». La première formulation redresse manifestement les torts. L’exemple fournit sous acarrerar (sens 2) est : « Quan algú s’acarrera al joc, és difícil que ho deixi ». Les éditions antérieures donnaient : « Quan una dona s’acarrera al vi o a beure és pitjor que l’home ». Le pôle raciste est mis en évidence dans les relents de colonialisme demeurés dans la définition du mot fetitxe dans Fabra : « Objecte natural o artificial, adorat com un ídol pels negres ». Le DLC nuance en retranchant le segment incriminant : « Objecte natural o artificial, adorat com un ídol ». Le mot culte sera pris comme phare du domaine religieux. Il élargit sa définition : « Honor que l’home tributa a Déu, a la Verge Maria i als sants » (DGLC) prend maintenant la configuration suivante : « Honor que la persona tributa a Déu o a tot allò que considera sagrat ». Les stéréotypes sociaux sont aussi corrigés. Sous amor (sens 2), la définition est mise à jour. Là où FABRA définissait le mot : « Afecció tendra i apassionada per una persona de sexe diferent », le DLC propose maintenant : « Afecció tendra i apassionada per una persona; passió sexual ». La définition de afemellat du DGLC : « Dit d’un home, d’un mascle, que sembla per la seva feblesa, delicadesa, maneres, una dona, una femella » devient dans le DLC : « Dit d’un home, d’un mascle, que sembla pel seu aspecte, per les seves maneres, etc., una dona, una femella ». Le terme cremador perd un sème pour le moins notable. FABRA le définit : « Lloc destinat a cremar-hi delinqüents, animals morts, viandes avariades, etc. », tandis que la nouvelle formulation devient : « Lloc destinat a cremar-hi animals morts, viandes avariades, escombraries, etc. ».

La féminisation du langage a nécessairement des répercussions dans les dictionnaires. Comme d’autres langues, le catalan s’adapte aux nouvelles exigences et il en est rendu compte dans le dictionnaire. Aussi constate-t-on que quelques rubriques ont vu leur schéma modifié. On a déjà signalé que dans le cas des noms désignant des personnes, la forme féminine est reprise au long à côté de la forme masculine qui demeure tête d’article (radiòleg / radiòloga, raier / raiera). En plus, les lexicographes ont régularisé l’indicatif de la catégorie grammaticale : tous les noms dénotant des titres de fonctions, de métiers, d’emploi, etc., et que cela concerne sont suivis de la double marque m. i f. Cela vaut autant pour les épicènes (arabista, periodista : DGLC m. → DLC m. i f.) que pour les unités variables morphologiquement (ministre, miraller : DGLC m. → DLC ministre ministra m. i f., miraller mirallera m. i f.). L’uniformisation touche aussi quelques cas particuliers comme mainadera : DGLC f. → DLC mainader mainadera m. i f. et cabrer m. / cabrera f. pour lesquels le DGLC avait deux articles distincts avec les définitions « Pastor de cabres » et « Pastora de cabres » | « La dona del cabrer » [...], respectivement. Le nouvel article est configuré comme ceci : cabrer cabrera m. ‖ f. Persona que guarda un ramat de cabres. ‖ f. Dona del cabrer. [...]. Les seules exceptions au double genre ont trait aux dénominations de fonction obsolètes (calesser et qüestor) ou réservées aux hommes (califa et bisbe) qui demeurent marquées du seul masculin.

Dans ces domaines sensibles et dont plusieurs frôlent des comportements reliés à des attitudes politiquement correctes et à la rectitude langagière, il est évident que de nombreux ajustements étaient prévisibles, obligatoires même. Il faut cependant éviter de tomber dans le piège de l’anachronisme et accuser Pompeu FABRA et ses collaborateurs d’avoir fait défaut en ces matières et d’avoir encouragé volontairement de tels comportements. Les remises à niveau réalisées dans le DLC montrent l’évolution de la société et celle de la langue qui n’en est que le reflet spéculaire. Ne pas avoir procédé aux changements eût été faire preuve d’insistance et d’intolérance. Heureusement, les lexicographes du DLC, et parmi le groupe de nombreuses femmes, ont su redessiner un profil modernisé de la langue catalane qui montre qu’entre le langage et la société, l’association est pérenne. Telle est la société, telle sera la langue et tel sera le dictionnaire qui sert de trait d’union entre les deux.

Annexe

Reproduction de la page 1122 du DLC. Reproduction de la page 1123 du DLC.

Notes

[1] Maria Teresa Cabré et Mercè Lorente, Els diccionaris catalans de 1940 a 1988. Barcelona, Publicacions de la Universität de Barcelona, 542 p.

[2] Institut d’estudis catalans, Diccionari de la llengua catalana, Barcelona/Palma de Mallorca/València, Enciclopèdia catalana, S.A./Edicions 62, S.A., avec la collaboration des Publicacions de l’Abadia de Montserrat, S.A., des Edicions Moll, S.A., et des Edicions 3 i 4, S.A., 1995, LVII + 1908 p.

[3] Sur cette question, voir : « L’elaboraticó del Diccionari de la llengua catalana. Criteris aprovats per la secció filològica », Institut d’estudis catalans, Documents de la secció filològica, III, coll. « Biblioteca filològica », no 30, 1996, p. 22-37. Barcelona.

Abstract (anglais)

The article looks first at the origins of the recent dictionary of the Catalan language with a brief history of Catalan lexicography. This review of some key events that prompted the current work by the Institut d’estudis catalans provides insight into the Institut’s crucial role in language reform and national lexicographic strategy. The dictionary’s features and singularity are then examined, including a critique of the introductory texts and a description of the entry structure, with examples.

Dictionnaires français et dictionnaires québécois : différenciations ou nuances microstructurelles ?

« Les Français considèrent naturellement le québécois comme une variante extérieure de leur langue. Mais pourquoi les Québécois ne considéreraient-ils pas à leur tour le français de France comme une variante extérieure de leur langue? » (Hausmann 1986 : 5)

1. Le dictionnaire : objet protéiforme

Le dictionnaire est l’un des lieux de conservation de la richesse lexicale d’une langue ou de l’une de ses variétés. Trésor de la langue, mémoire de la culture et miroir de l’identité nationalitaire, il propage la vision de l’expérience du monde que se façonne une société. Les mots inventoriés au dictionnaire sont en effet des étiquettes qui servent à classer et à gouverner les connaissances accumulées au fil des générations. Les opinions que les utilisateurs se forgent des dictionnaires découlent donc des relations qu’ils entretiennent avec la langue qu’ils parlent et écrivent. Elles fluctuent suivant qu’ils se préoccupent d’observer la langue, de la décrire, de la normaliser, de la promouvoir, de l’enseigner, d’y avoir recours pour des besoins professionnels, publics ou privés, etc. Elles sont également soumises à une série de contraintes socioterritoriales, c’est-à-dire dépendantes du lieu et du milieu de vie des locuteurs.

Dans ces perspectives, un dictionnaire culturel québécois de la langue française est nécessaire, impérieux même, afin de disposer du maximum d’informations sur le fonctionnement de la variété de langue qui concerne au premier chef les hommes et les femmes de ce continent. Impératif aussi pour démystifier une certaine conception unitaire de la langue et du dictionnaire français (v. Boulanger 1994b : l). Chaque dictionnaire est en effet une tentative spécifique de décrire un objet. Cet objet, c’est la langue et on ne peut confondre sans abus un dictionnaire et son objet. Pourtant, cette profonde confusion existe et elle demeure à la source du caractère mythique et mystifiant des recueils de mots (v. Boulanger 1986a : 95-101; Dubois / Dubois-Charlier 1990 : 10).

2. Langue et variation

Au sein de la francophonie, le français du Québec s’est édifié en une variété autonome, car, incontestablement, en cette île culturelle du continent nord-américain, on parle et écrit une langue qui est du français. Sur les plans diachroniques et synchroniques, la variation québécoise procède de deux optiques. D’abord, elle peut être mise en relation avec le français de France— et accessoirement avec les autres formes de français réputées fédérer l’association francophone; ensuite, elle se mesure à l’aune des réalités linguistiques provinciales. Vu de l’extérieur, on est donc en présence d’une variété nationale tandis qu’un éventail de variations régionales prévaut de l’intérieur (v. Hausmann 1986). Nos considérations subséquentes pivoteront autour du premier schéma binaire réunissant le Québec et la France et elles seront appuyées sur l’idée que « toutes les variantes nationales d’une langue sont a priori à mettre sur le même plan » (Hausmann 1986 : 5).

Dans sa réalité, le français d’Amérique forme « une variété nationale qui n’a rien de commun avec les français régionaux existants, par exemple, en France » (Martel 1993 : 232). Sa singularité dans la constellation des variétés de la langue française le rend susceptible de représenter une norme et de se doter des outils de description adéquats, tels les grammaires et les dictionnaires. « Le Québec formant une société distincte de la communauté française, il est normal et légitime que les jugements que portent nécessairement les Québécois sur leur langue soient respectés et que ces derniers établissent leur propre norme nationale » (Martel 1992 : 2). Ainsi, on ne peut faire abstraction de la variation dans la langue puisqu’elle est elle-même le simple écho linguistique de la disparité des comportements sociétaux. Contrairement à la norme prescriptive plus figée, la norme objective ou sociale est appelée à sans cesse se modifier, se déconstruire, se reconstruire, puisque son objet d’observation, à savoir le langage, est lui-même soumis aux pressions de l’évolution interne et à celles, externes, de la société qui l’abrite. La norme obéit à une noria de combinaisons organisées en pluralités : celle des usages, celle des discursivités, celle des compétences, celle des jugements de valeur, etc. (v. Rey 1983 : 564). Il est évident que l’écologie sociale possède une importance capitale, qu’elle demeure un point de référence essentiel dans les processus cognitifs menant à la lexicographisation d’une forme de français.

Les œuvres lexicographiques québécoises qui parsèment notre paysage historique illustrent toutes, à des degrés divers, l’édification lente mais constante d’une conscience linguistique nationale. L’approbation ou le rejet de l’existence d’un français autre motivent tous les comportements idéologiques à l’égard de la norme au Québec (v. Boulanger 1994b : 4-8). Les très anciens glossaires, aussi bien que les recueils modernes et contemporains —les dictionnaires de la dernière génération—, les dictionnaires complets aussi bien que les dictionnaires différentiels, les dictionnaires généraux aussi bien que les répertoires spéciaux témoignent tour à tour des degrés variables des étapes du développement de cette société de langue française réinventée au XVIIe siècle et installée dans le Nouveau Monde. Des colons de l’époque de Champlain aux patenteurs et patenteux de la fin de ce millénaire, tous les membres de la société québécoise ont aidé à bâtir, à conserver, à perpétuer, à enrichir, à pérenniser cette part de la langue française héritée de la France et sculptée autrement en terre américaine. L’architecture lexicale de chaque espace francophone ne peut être qu’individualisée en raison de la perpétuelle mouvance et de la mutation permanente des mots dans le temps et dans l’espace. Il est donc illusoire de croire que tous les usagers d’une langue, et par delà des dictionnaires, forment une communauté homogène fonctionnant autarciquement, tant il est vrai que les conditions de vie de chacun font naître des besoins linguistiques ondoyants. Seuls les puristes s’autorisent à régaler et à stigmatiser la langue.

Les dimensions sociales, régionales, temporelles, culturelles, politiques, éducationnelles et professionnelles sont d’une grande pertinence pour la saisie du fonctionnement effectif du lexique, qui, dans le discours, est toujours spatialisé, se détachant ainsi de la supranorme (la compétence communautaire francophone totale) pour s’animer à une norme spécifique (la compétence nationale). Au fur et à mesure que les effets d’interférence des normes s’élargissent dans toutes les directions géographiques et à tous les niveaux linguistiques (phonétique, lexical, sémantique...), ils deviennent de plus en plus exclusifs de la supranorme (le français idéal) et inclusifs de la norme localisée, donc de plus en plus complexes, jusqu’à l’infini théoriquement, mais sans que la référence linguistique soit l’objet d’une dichotomie, c’est-à-dire qu’elle préside à la formation de deux langues distinctes. Dans cette foulée, il est parfaitement évident que la langue des Québécois et celle des Français ressortissent d’une seule et même chose, à savoir du français, mais que ce français est appréhendé différemment de pan et d’autre de l’Atlantique. Replacé dans l’optique du concept général de « francophonie », le constat précédent signifie que cette entité n’existe que parce que le français est présent partout et nulle part détaché. C’est ce qui fait que les Québécois se réclament de la langue française.

La formalisation dictionnairique doit être adéquate à la masse lexico-sémantique d’une culture, à ses métamorphoses et à ses altérations, à la richesse de dénotation et/ou de connotation des mots, à la richesse de référence implicite et/ou d’élision des usages, à la palette du registre tonal (accent, rythme, intonation...), toutes dimensions qui gouvernent le fait de dire ou d’écrire ce que l’on pense, de penser ce que l’on dit ou écrit, ou de ne s’adonner ni à l’une ni à l’autre de ces activités. « En un sens concret, on peut voir que le contexte explicatif total, l’horizon entier des valeurs pertinentes qui entourent le sens du sens de tout acte de langage, parlé ou écrit, est en réalité l’univers, tel que l’habitent les êtres humains, qui sont des êtres de langage » (Steiner 1991 : 110). Ainsi en est-il de la représentation et du visage du français dans les dictionnaires généraux monolingues québécois. Il est impossible de négliger le fait que la langue est une conquête historique. Par conséquent, l’histoire, la culture et la langue sont indissociables : elles fédèrent la personnalité collective d’un peuple.

3. Le parcours des mots

Tout sens dégagé de l’enveloppe lexicale ne peut être que le résultat d’un jeu social de construction des significations étalé sur une durée indéfinie, d’un déchiffrement à plusieurs voix, où s’affrontent des idéologies, c’est-à-dire des positions d’inégal pouvoir sur les mots. Il existe toujours plusieurs manières socialement singulières d’user d’une même langue, d’interpréter les mêmes paroles, tout comme il est des façons vulgaires ou savantes de faire la lecture d’un même texte. L’appareil dictionnairique opère selon les mêmes principes déterminés par la singularité du programme défini et, aussi, par le statut de la langue observée. De Robert Estienne à Paul Robert, du Petit Larousse illustré au Grand Robert de la langue française, les dictionnaires gallofrançais ne se sont pas « monumentalisés » autrement.

La description lexicographique générale du français du Québec ne saurait manifestement s’accomplir selon le même programme structurel que celui dont usent les dictionnaristes franco-européens. Il ne suffit pas de transposer tel quel un archétype éprouvé, qui a modélisé une norme et une façon de faire —par ailleurs fort valables et pertinentes en pays européens—, mais bien d’affronter une autre réalité sociale qui instaure une norme nuancée et qui requiert un protocole dictionnairique non seulement importé, mais revisité dans le détail. L’objet d’un dictionnaire québécois de la langue française « n’est pas, ne doit pas être une abstraction figée (la “langue”, le “français”), mais un ensemble d’usages sociaux —dans le temps, dans l’espace, dans la réalité humaine—, usages variés et dont la variété reflète celle des groupes sociaux. Ces usages du français sont engagés à la fois dans des conflits et dans un processus de représentation organisé, unifiant, un processus de normalisation » (Rey 1995 : XXI; v. aussi Muller 1985 : 50). Si l’on conçoit que les usages sociaux du français du Québec s’écartent le moindrement de ceux du français de France, qu’ils ont engendré des formes et des sens continentaux inédits, qu’ils ont taillé une norme nationalitaire à même ces matériaux, on sera inévitablement amené à conclure que leur mise en cage lexicographique produira des recueils dont la cartographie différera sensiblement de celle des dictionnaires d’autres espaces francophones, tout en étant reconnaissable comme ressortissant d’une source commune et demeurant toujours en parfaite affiliation avec les autres variantes nationales du français.

Après une longue période de balbutiements, de tâtonnements et d’hésitations, qui correspond en fait à la mise en place des fondations et des mécanismes de la dictionnairique québécoise, l’émergence d’une véritable lexicographie scientifique et organisée peut être située au mitan des années 1980 alors que l’aménagement du corpus terminologique atteignait quant à lui son apogée. La mise au point de principes et de méthodes lexicographiques propres à répondre aux objectifs de description du français laurentien suit un parcours parallèle à la reconnaissance implicite d’une norme lexicale nord-américaine. La prise de conscience de la spécificité normative continentale a entraîné la nécessité de penser à la reconnaissance explicite, à savoir au dictionnaire lui-même (étant donné la pluralité des besoins, il serait plus avisé de parler des dictionnaires). De fait, la mise en route d’activités de description de la langue courante repose sur un ensemble de facteurs historiques, tant sur le plan de la langue elle-même que sur les plans proto-dictionnairiques. Il ne serait pas opportun d’oblitérer les époques fertiles du trivium composé de la glossographie, de la lexicographie différentialiste et de la terminographie qui doivent être gardées en mémoire comme amorces d’une tradition en train de s’implanter et de prendre de l’épaisseur (v. Gendron 1986; Dugas 1988). À cet égard, et tout en comprenant fort bien le point de vue de quelques observateurs de la situation linguistique québécoise qui notent qu’il « y a absence de tradition lexicographique et dictionnairique » (Martel 1993 : 232) au Québec, je serais enclin à soutenir le contraire. Si nous en sommes rendus à concocter des plans pour la réalisation d’un dictionnaire général complet, c’est bien parce que les trois autres strates furent nécessaires (qualités, défauts et errements compris), qu’elles sont maintenant dominées et qu’il faut les dépasser pour accéder à une ère nouvelle, celle de l’autodescription. Parmi les perspectives historiques, il sied de rappeler les suivantes : l’expérience acquise par les anciens dictionnaristes québécois, les travaux d’envergure menés par les universitaires pour cerner toutes les dimensions du français québécois —notamment le Trésor de la langue française au Québec—, l’aménagement linguistique et terminologique institutionnel qui, quoiqu’on en dise, a eu des répercussions concrètes dans les domaines de la langue et de la lexicographie générales, la mise en évidence de la légitimité de la variation linguistique dans les grands cercles francophones, le raffermissement des liens avec les entreprises lexicographiques françaises, particulièrement celles qui ont assumé les premières la responsabilité d’intégrer des contingents de québécismes dans leurs dictionnaires au détour des années 1975 —et corollairement à leurs critiques (v. Dugas 1979)—, la formation de mieux en mieux encadrée et structurée des jeunes lexicographes, progrès qui résultent de l’amalgame de la tradition philologique et de l’expérience aménagementale (d’autres causes sont analysées dans Boulanger 1994a : 2).

Manifestement, la lexicographie québécoise bénéficie d’une tradition qui lui a permis de se dégager peu à peu de l’emprise différentielle —phase qui reste cependant indispensable dans son cheminement— et elle a atteint une maturité qui autorise les lexicographes à s’attaquer sérieusement et en toute sécurité au traitement du lexique.

Les dictionnaires généraux complets parus depuis une douzaine d’années s’inscrivent dans les trois cas de figures suivants, dessinés ici à grands traits pour les simples besoins de la démonstration, mais qu’il faudrait sûrement raffiner (une intéressante typologie des dictionnaires configurant des variantes nationales est dressée dans Hausmann 1986 : 5-8) :

  1. Une description dans laquelle se côtoient les mots québécois et les mots du français commun —autrement désignés comme des francophonismes (Boulanger 1986b; 190), avec un marquage diatopique des québécismes et sans que les unités partagées soient réanalysées (ex. : Dictionnaire nord-américain de ta langue française, Petit Breton). Dans ces répertoires, les particularismes ajoutés à la nomenclature sont accompagnés de discours microstructurels hexagonaux.
  2. Une description dans laquelle fraternisent les mots québécois et les mots du français commun, sans marquage diatopique des québécismes et sans que les unités partagées soient réanalysées (ex. : Dictionnaire CEC jeunesse 1982, Dictionnaire du français plus). Dans ces répertoires, lorsque les mots ajoutés sont québécois, les discours microstructurels sont québécois tandis que lorsque les mots sont communs, les discours sont demeurés hexagonaux.
  3. Une description dans laquelle fusionnent les mots proprement québécois et les francophonismes, sans marquage diatopique des québécismes et avec un refaçonnement des unités communes (ex. : Dictionnaire CEC jeunesse 1986 et 1992, Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA)). Dans ces répertoires, tous les discours microstructurels accompagnant les entrées sont québécois.

D’abord fondée sur l’adaptation partielle des recueils gallofrançais par la simple adjonction de mots et de sens québécois, cette approche s’est perfectionnée au début des années 1990 jusqu’à intégrer la variante québécoise dans la formalisation des discours microstructurels. Dans les deux premières catégories citées, ce besoin n’était pas vraiment concrétisé, et cela en dépit du fait qu’il était ressenti théoriquement. Ces dictionnaires sont des mosaïques, des patchworks, en ce sens qu’on a simplement additionné les particularismes au fonds existant sans réévaluer celui-ci, volontairement ou non (cp. par exemple les articles brunch et lunch avec 1. punch et 2. punch dans le DFP). Car bien des obstacles se lèvent sous les pas des lexicographes, notamment des contraintes éditoriales et des conflits idéologiques au sein des équipes de rédaction. En réalité, dans la première démarche évoquée, l’idéologie normative était directement inspirée de Paris. Dans la deuxième série, la norme est sentie comme québécoise, mais elle n’est pas affirmée explicitement dans l’espace dictionnairique, si bien que les ouvrages demeurent des sortes d’hybrides, des recueils bicéphales. Dans la dernière catégorie, la norme est rapatriée et consentie. Les lexicographes ont aussi puisé à tous les réservoirs lexicaux du français québécois, élargissant la palette des usages réels habituellement décrits, concentrés autour des noms, des verbes et des adjectifs. Les mots fonctionnels (prépositions, conjonctions, interjections, etc.) et les morphèmes affixaux ont aussi été considérés, ce qui donne plus d’ampleur à l’image de la norme qui en émerge.

Lentement mais sûrement, les lexicographes ont franchi les étapes. Ils sont passés des dictionnaires sources fiançais, qui offraient des articles déjà mis en forme et rédigés, aux fonds lexicologiques, à la matière brute en somme, dont certains éditeurs français disposaient dans leurs archives et à laquelle les chercheurs québécois ont eu accès. Il s’est agi de réorganiser ces matériaux en fonction des objectifs propres au « consultora! » québécois, tout en y fusionnant notre propre patrimoine linguistique. Au modèle basé sur la simple suppression des francismes apparemment sans résonance ici et sur l’ajout des québécismes en lieu et place a succédé une lexicographie, qui tout en demeurant adaptative, a acquis une maturité, est devenue plus originale, plus imaginative, nous conduisant au seuil de nos responsabilités d’aujourd’hui : réaliser des projets dictionnairiques entièrement internes.

L’ouverture de parcours inédits a entraîné comme conséquence la révision du programme structurel des dictionnaires français afin de construire un modèle qui satisfasse plus adéquatement aux conditions sociolinguistiques de description du français québécois. Autrement évoqué, les énoncés lexicographiques se doivent d’être eux aussi québécois, c’est-à-dire rédigés à l’aide du standard d’ici. Il faut en arriver à gommer le sentiment que si les mots lexicographiés sont québécois, les discours idoines sont quant à eux encore trop souvent reconnaissables comme hexagonaux. L’hybridité ne convient certes plus. Il s’agit de dépasser la description bifide, à savoir celle dans laquelle le fonds lexical (la nomenclature) est nord-américain alors que la formalisation (le traitement de l’édifice articulaire) est européenne. Par ailleurs, une seconde exigence, non moins lourde de signification, impose de revoir le concept de « québécisme », de ne plus l’envisager dans sa stricte essence différentialiste, mais bien plutôt de lui donner une envergure nationale. J’ai proposé ailleurs une nouvelle vision de l’idée de « québécisme » : en bref, est un québécisme, tout mot faisant partie de l’usage québécois de la langue française (Boulanger 1994b : 8-9). Cette approche intégrative confirme le caractère national du français du Québec, tandis que le recours au sens traditionnel d’« écart » maintient son caractère régional et marginal dans bien des esprits.

Les entrées spécifiquement québécoises n’ont pas à être placées en porte-à-faux par rapport aux énoncés lexicographiques utilisés dans les rubriques. À un encodage dénaturé répondrait alors un décodage gauchi au plan normatif. Reconnaître un étalon québécois ne consiste pas seulement à accorder le statut d’entrée ou de sens aux québécismes. Encore faut-il leur reconnaître une valeur discursive par le réemploi spontané dans les énoncés textuels variés qui colorent un article de dictionnaire. Rendre lexicographiquement compte du lexique québécois impose l’obligation de recourir à un support en mesure de véhiculer l’ensemble des informations fonctionnelles sur les mots. L’article complet forme ce support. Il doit permettre un rééquilibrage de l’équation lexicographique constituée par le sujet de l’article —l’entrée— et les prédicats —les rubriques. Il doit rétablir une réelle correspondance entre la langue décrite et la langue de description. Jusqu’ici, on a trop souvent jugé les recueils québécois à partir de critères qui conviennent mieux à l’évaluation des dictionnaires différentiels, comme c’est le cas pour la norme, les marques diatopiques, les anglicismes, notamment (v. Beauchemin 1993 : 153). La première vague de commentaires critiques sur le DQA a amplement démontré ce phénomène (v. Boisvert / Boulanger / Deshaies / Duchesneau 1993). Il est parfaitement clair que dans l’optique d’une norme québécoise, il ne saurait y avoir de dictionnaires complets sans l’établissement des rapports d’équivalence entre les deux segments de l’équation articulaire, l’adresse et les discours la concernant.

C’est à cette seule condition que la crédibilité normative, pour ne pas dire le confort normatif, sera socialement justifiable, après une phase de transition inévitable, d’une part pour des raisons sociales —les générations de locuteurs—, d’autre part pour des raisons sociolinguistiques —la sélection d’une référence normative interne ou externe, qu’elle soit prescriptive ou descriptive. La révision de certaines facettes du schéma de l’article et le réexamen des discours « rubriciels » ressortissent également à l’obligation de considérer le français québécois dans son histoire propre, depuis la fondation de la Nouvelle-France jusqu’à aujourd’hui, ce qui conduit à appréhender différemment les énoncés lexicographiques et à les envisager en fonction du français québécois standard et non plus à les regarder sous le seul éclairage du français de France (v. Boulanger / Dugas / de Bessé / Rey 1992). De ce point de vue, le DQA est en ce moment l’illustration la plus achevée de cette manière nouvelle de façonner des dictionnaires. Sous quelque angle qu’on aborde les critiques sur le DQA, il reste que toutes entérinent, implicitement ou explicitement, l’idée que ce dictionnaire possède un caractère nettement québécois, ce qui ne fut jamais aussi apparent lors des tentatives antérieures. Il est difficile d’aller au-delà tout en demeurant cantonné dans les limites étroites de l’adaptation. Par ailleurs, il semble quasi impossible en ce moment, sinon utopique, de vouloir tout résoudre d’un seul coup avant d’entreprendre une description lexicographique exhaustive. Nul besoin de multiples attestations tirées des corpus québécois pour savoir que bleuet, cégep et mitaine, que ayoye, fun et wow sont québécois et qu’il faut les inclure dans un dictionnaire. Les corpus seront toujours fragmentaires. Ce qu’il faut savoir, c’est comment organiser, comment structurer les articles dont ces mots seront les vedettes. Pour cela, il faut faire l’expérience de la rédaction lexicographique. À cet égard, tous les travaux glossographiques ou adaptatifs antérieurs auront été précieux, comme quelques expériences récentes le démontrent à l’envi.

4. L’exemplification

La concrétisation par l’exemple des propos précédents sera menée à partir d’une paire de dictionnaires qui illustreront clairement le phénomène du parallélisme lexicographique témoin de deux normes d’une même langue. Il sera fait appel au Robert Dictionnaire d’aujourd’hui (RDA) pour représenter la France et au Dictionnaire québécois d’aujourd’hui pour représenter l’Amérique. Le plus souvent, la comparaison se fera à partir du traitement de mots également disponibles dans les deux communautés linguistiques (Cormier 1993 : 118-121). Six rubriques microstructurelles sont convoquées aux fins d’analyse.

4.1 L’entrée (l’orthographe)

DQA RDA
baseball base-ball
cache-col ou cache-cou cache-col
canoé ou canoë canoë
cent ou cenne cent
cocktail ou coquetel cocktail
dos-d’âne dos d’âne
express ou expresso express
gélinotte gelinotte

4.2 La prononciation

DQA RDA
baseball [bezbɑl] [bɛzbol]
blesser [blɛse] [blese]
chat [ʃɑ] [ʃa]
consensus [kɔ̃sɑ̃(ɛ̃)sys] [kɔ̃sɛ̃sys]
embêter [ɑ̃bɛte] [ɑ̃bete]
osciller [ɔsije] [ɔsile]
soda [sodɑ] [soda]
taon [tɔ̃] [tɑ̃]

4.3 La catégorisation grammaticale (le genre)

DQA RDA
cent n.f. n.m.
député n. n.m.
gang n.f. n.m.
garde-robe n.m. ou f. n.f.
ministre n. n.m.
moustiquaire n.m. ou f. n.f.
silicone n.m. n.f.
thermos n.m. n.f.

4.4 Les définitions

4.4.1 L’ordre des sens (Q = Québec / F = France)

DQA RDA
bleuet 1. Q 1. F
2. Q
3. Q
4. F
cafétéria 1. Q 1. F
2. F
canton 1. Q 1. S
2. S 2. F
3. F
hockey 1. Glace 1.1. Gazon
2. Gazon 1.2. Glace
provincial I. Q I. F
II. F II. Q

4.4.2 L’énoncé définitionnel

DQA RDA
baseball « Sport qui se pratique entre deux équipes de neuf joueurs, qui consiste, à l’aide d’un bâton, à frapper sur une balle très dure lancée par un joueur adverse (le lanceur*) et à parcourir en une fois, ou par avancées successives, un tracé carré dont trois angles sont occupés par un but* et le dernier par le marbre*, où un point est marqué lorsqu’on le touche. » « Jeu de balle dérivé du cricket, pratiqué aux États-Unis. »
bernache « Variété d’oie sauvage à bec court et au long cou noir, qui a une tache blanche sous la gorge. » « Oiseau à bec court vivant dans l’extrême Nord, et sur nos côtes en hiver. »
biscuit « Petite pâtisserie plate à consistance dure ou molle. » « Gâteau sec (galette, petit-beurre, sablé, etc.). »
cent « Centième partie du dollar canadien ou américain (symb. ¢). » « Le centième du dollar. »
cache-col « Foulard qui entoure le cou. » « Écharpe qui entoure le cou. »
édile « Personne élue à un poste de conseiller ou de maire d’une municipalité. » « Magistrat municipal qui s’occupe des constructions, de l’urbanisme. »
municipalité « Division territoriale administrative dirigée par un maire et un conseil élus. » « Le corps municipal; l’ensemble des personnes qui administrent une commune. »
orignal « Grand cervidé nordique à grosse tête, aux bois aplatis en éventail. » « Élan du Canada. »
outre « Au-delà de (par rapport au Québec, à l’Amérique ou à la personne qui parle). Outre-Atlantique, en Europe. » « Au-delà de (par rapport à la France, à l’Europe ou à celui qui parle). Outre-Atlantique, en Amérique (du Nord). »
patinoire « Surface glacée sur laquelle on patine. » « Piste de patinage sur glace. »

4.5 Les marques lexicographiques

Dans les exemples cités sous ce chapitre, les marques diatopiques et les marques socioprofessionnelles n’ont pas été prises en compte.

DQA RDA
copain Fam.
à l’encan Littér.
gratte-ciel Vieilli
indien Histoire ou vieilli
présentement Littér.
quasiment Fam. ou région.
réclame Vx
s’en revenir Littér.

4.6 Les exemples

DQA RDA
archives « Archives nationales, municipales. » « Archives départementales. »
érable « La culture de l’érable. La feuille d’érable est l’emblème du Canada. — Érable à sucre. » « Érable faux platane. Érable du Canada ou érable à sucre. »
huissier « Les huissiers de l’Assemblée nationale. » « Les huissiers du Palais Bourbon, d’une faculté. »
large « Ici, le fleuve est large de deux kilomètres. » « Ici, le fleuve est large de cent mètres. »
professeur « Professeur de collège, de cégep. Professeur d’université. » « Professeur de collège, de lycée, de faculté. »

5. Conclusion : la conscience dictionnairique

En tant qu’objet concret, façonné matériellement et industriellement, en tant que véhicule d’idées, le dictionnaire synthétise des milliers de mots étudiés à travers leur histoire, de leur naissance à leur maturité —parfois jusqu’à leur mort— et tous incubés dans une société dont la culture se démarque et devient originale. Il représente un temps et un lieu, corps et âme. Et c’est précisément de l’âme microstructurelle du dictionnaire dont il vient d’être question.

Il est opportun de (re)modeler l’institution et l’espace dictionnairiques québécois conformément à de nouveaux principes. « Il est devenu évident que nous devons rédiger nos propres dictionnaires au Québec » (Martel 1992 : 3). Combien de fois ces mots ne furent-ils pas dits ou écrits ces dernières années, et récités, répétés sur tous les modes et sur tous les tons? Il est manifeste que la structuration d’un univers mental est soumise à la vision spécifique que chacun possède de son groupe communautaire. Quand vient le moment d’agir, si l’on réfute les caractéristiques propres à chaque zone de la francophonie, après les avoir tant proclamées et louangées —n’a-t-on pas déjà inscrit sur un timbre fiançais que les peuples de la francophonie étaient : « Égaux. Différents. Unis »! (v. Hausmann 1986 : 11, n. 26)—, c’est que quelque chose ne va pas ou ne va plus, et qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Avec le recul, l’histoire des récents dictionnaires québécois de la langue française montrera comment ils expriment les champs du réel et ceux de la connaissance, et cela grâce à un langage et à un métalangage de moins en moins empruntés. Elle montrera aussi comment les choses du monde, même les plus subtiles, sont disséminées au cœur des dictionnaires, comment les abstractions sont conformes à un ordre social québécois, incarnées dans nos institutions et intégrées à un espace mental que la langue française que parlent et écrivent les Québécois réfléchit. Car, incontestablement, au pays de la Nouvelle France, et plus que jamais, on use d’une langue qui s’appelle le français.

Le français québécois sculpte un ensemble complexe d’usages élaborés au fil d’un demi-millénaire et hiérarchisés historiquement par rapport à une géographie spatiale et mentale particulière, que les événements ont bousculé, perturbé, dévié du moule gaulois, particulièrement après la Conquête. Espace et temps ont structuré une norme sociale sur le plan communautaire et une norme sociale sur le plan linguistique, normes qui, tout en étant tout à fait autonomes, demeurent solidement ancrées dans leur passé européen commun.

À ce jour, des dizaines de dictionnaires ont tenté de rendre compte des visages du français québécois, du plus ravagé au plus « madonnique ». L’état d’avancement de la lexicographie fait voir les immenses progrès réalisés. La tradition différentialiste et la tradition normative alignée sur le français parisien ont produit des dictionnaires de toutes natures. Dans ces ouvrages réputés sérieux, la langue expliquée est la portion québécoise du français tandis que la langue expliquante demeure souvent le gallofrançais, ou plus précisément le meilleur français consigné dans les dictionnaires européens. Plus récemment et parallèlement aux autres approches, le programme lexicographique mis de l’avant dans le DQA a inauguré ou rétabli la correspondance entre les deux pôles de l’équation, remplaçant le signe de direction unique [⇒], symbole du hors-norme, à savoir du monologue, par le signe d’égalité [⇔] qui se veut le symbole du dialogue interne. Le lexique décrit (les sujets macrostructurels) et la langue de description (les prédications microstructurelles) relèvent du même étalon de mesure. Il est évident qu’une telle passerelle autorisant l’aller et le retour présuppose une valorisation normative préalable fondée sur l’existence et la reconnaissance implicite et explicite d’un standard actif sur le territoire québécois. Des phalanges idéologiques contraires foncent constamment sur ce nouvel édifice normatif pour tenter de le mettre à bas et de le ramener captif dans le giron de la mère patrie. On perçoit donc à quel point la somme des incidences du dispositif structurel du dictionnaire finit par avoir des résonances dont l’amplitude visible montre magnifiquement le degré de valorisation ou d’exclusion de la variante nationale québécoise du français. Corollairement, tout acquiescement à la variété totale endosse l’existence de la francophonie —et il garantit son avenir— tandis que tout rejet annihile ce grand corps de doctrine, le rend inopérant. Dans le cénacle francophone, il ne saurait y avoir un État plus égal que d’autres, aussi bien en matière de langue qu’en tout autre domaine.

Mais avant tout, on retiendra que l’existence de dictionnaires pour une langue reflète le degré d’émancipation linguistique de cette langue. Au cours de l’histoire, il en est allé ainsi des dictionnaires de Robert Estienne, qui, au XVIe siècle ont concrétisé, affirmé nettement l’indépendance de français face au latin et reconnu son évolution interne propre. Et cela après avoir côtoyé le latin dans les premiers dictionnaires : d’abord en lui étant subordonné; puis en devenant la langue expliquée et expliquante; enfin en occupant tout l’espace du dictionnaire. La rupture totale avec le latin ne se fera que tardivement au XVIIe siècle, les dictionnaires ne conservant de la langue latine que certaines expressions et locutions, ainsi que la rubrique étymologique, le cas échéant. Les langues européennes issues du latin et fragmentées spatialement en variétés ont toutes vécu la même aventure. Il en va ainsi des quatre grandes langues de découvertes de l’Amérique.

Les dictionnaires d’une variante nationale du français, comme ceux qui existent déjà pour le Québec ou qui sont virtuels, confirment et confirmeront que ce français, membre d’une confédération de variétés, a acquis son autonomie au sein de la famille et qu’il est temps qu’on le reconnaisse publiquement de l’intérieur. La véritable conception qu’une société se fait de sa norme se juge selon la façon dont elle contextualise ses dictionnaires et ses grammaires, outils qui servent à tailler le matériau qu’est la langue pour en extraire une norme. De longtemps, les expériences lexicographiques québécoises ont montré que les différences dans l’architecture lexicale ne laissent pas indifférents, ni les uns ni les autres.

Les quelques réflexions précédentes avaient pour objectifs de jeter un peu de lumière sur deux interrogations majeures de la dictionnairique québécoise récente : d’une part, il s’agissait de scruter la faisabilité de la dictionnarisation de la langue des Québécois en tant que variété nationale du français; d’autre part, il s’agissait d’examiner les facteurs sociaux et lexicographiques qui font qu’un dictionnaire complet de la langue française prenant en compte l’usage laurentien est véritablement québécois.

6. Bibliographie

6.1 Linguistique

6.2 Dictionnaires

La nature et le dessin des mots dans les dictionnaires de langue[1]

1. Lexique et dictionnaire

Pour le lexicologue et le grammairien, le mot est l’unité du lexique. L’identité d’un mot, sa reconnaissance, son existence même sont fixées à partir de trois critères d’ordre linguistique. Le mot a une forme (le signifiant), il possède un sens (le signifié) et il appartient à une partie du discours (la catégorie grammaticale). Un morphème non catégorisé ne serait alors pas un mot (pré-, macro-, sous-; -eur, -cole, -zéro) alors qu’une marque déposée en serait un (Deltaplane, n.m., Solderie, n.f., Jeep, n.f. en France, n.m. ou n.f. au Québec).

Le mot est aussi l’unité du dictionnaire, sa donnée fondamentale. Globalement, son identité est la même que l’unité lexicale de la langue. Quoique l’introduction d’un mot dans le dictionnaire soit liée à un quatrième critère : la lexicalisation, à savoir la recevabilité sociale. Mais l’unité lexicographique revendique une définition plus nuancée, car elle s’ouvre sur d’autres perspectives. D’une part, parfois elle n’atteint pas le niveau du lexique, d’autre part, elle le dépasse souvent. Ce sera l’objet de ce texte que de dessiner le profil du mot hors dictionnaire et celui du mot dans le dictionnaire.

Pour examiner et scruter l’envergure du vocable lexicographique, nous nous arrêterons strictement aux diverses variations formelles du mot dictionnairique puisqu’avant toute chose, c’est cet aspect qui saute aux yeux du consulteur. Il faut d’abord examiner sa nature, c’est-à-dire ses relations avec le lexique; puis son dessin, c’est-à-dire les configurations ou les physionomies qu’il peut emprunter dans les nomenclatures.

Le mot du dictionnaire est tantôt équivalent ou équipollent au mot du lexique tel que le définissent les grammaires traditionnelles; tantôt il est plus petit que lui et tantôt il est plus grand. Ce qui autorise à dire que non seulement le lexicographe clôt le lexique de la langue, mais qu’il ouvre aussi une brèche vers des modèles d’unités ou de signes qui ne sont pas reçus par les linguistes et les grammairiens ou qui sont repoussés par eux dans d’autres catégories de signes. Les frontières du lexique dictionnairique ne sont pas fixées d’une manière absolue. La plupart des unités consignées ont un signifiant, un signifié et une catégorie grammaticale (enfant, n.m., feuille, n.f., marcher, v., dîner, n.m. ou v.); d’autres ont un signifiant et un signifié, mais pas de catégorie grammaticale (anti-, -erie); d’autres ont un signifiant, parfois une catégorie grammaticale, mais pas de signifié au sens strict ou un signifié difficile à circonscrire (les lettres de l’alphabet : a, h, c; les noms propres : Noël, n.m., et parfois n.f., Québec, n.m. (État) ou ∅ (ville), Kaposi, ∅) —les proprionymes sont des unités singularisantes pour la plupart; certains comme Noël étant récursifs identifient plusieurs objets du monde, ils pourraient alors posséder un signifié—; d’autres ont un signifiant, un signifié et une catégorie grammaticale, mais elles ne sont pas des noms communs comme les autres ni des proprionymes ou des noms propres tout à fait comme les autres (Digicode, n.m., Kevlar, n.m.), etc.

En lexicologie et en lexicographie, le concept de « mot » s’interprète ou se décline différemment, tout en reposant sur des fondements communs.

2. Les archives d’un état de langue ou la nomenclature

Après avoir mis au point son programme macrostructurel, le premier geste du lexicographe est d’établir la liste des mots de la langue telle qu’il la perçoit au moment de la rédaction de son ouvrage. Cette entreprise d’inventaire des mots est depuis toujours soumise à des décisions et à des justifications qui relèvent du projet de dictionnaire défini. Le catalogue des formes du dictionnaire est dit la nomenclature, elle-même constituée des entrées (les mots).

Si le mot constitue l’unité par excellence du lexique et de la grammaire, dans le dictionnaire, il est lié à une triple dépendance fonctionnant par imbrication :

  1. La macrostructure, qui représente le modèle théorique retenu, l’architecture formelle de l’ouvrage.
  2. La nomenclature, qui concrétise l’ensemble de l’extrait lexical sélectionné et ses compléments non lexicaux.
  3. Les entrées, qui sont les unités diversement configurées sur lesquelles portent les prédications articulaires.

Les équations qui suivent résument le tout.

macrostructure architecture formelle principe théorique
nomenclature ensemble des formes liste finie
entrées unités individualisées extraits de la liste

En opérant un choix dans le lexique total, le lexicographe ferme le lexique. « En ce sens, la nomenclature est un discours clos sur lui-même, qui normalise une liste finie d’éléments dans l’ensemble non fini du lexique » (Collinot et Mazière 1997 : 54). Ainsi s’élabore la partie de la nomenclature qui puise dans les archives strictement lexicales de la langue, c’est-à-dire dans le stock d’unités qui correspond à la définition grammaticale la plus générale du mot mot : « Forme libre douée de sens qui entre directement dans la production de la phrase » (Nouveau Petit Robert [→ NPR]). C’est à cette image du mot qu’adhère Paul Imbs quand il dit que la « nomenclature est la somme des mots différents révélés par ces champs [d’actualisation du lexique], certes dégagés de l’environnement sémantique et syntaxique qu’ils y reçoivent, mais justifiés par lui (...) » (1971 : XXVII). Or il s’avère, comme on le verra, que la réalité nomenclaturelle dépasse en fait largement cette affirmation puisque de nombreuses unités décrites dans les dictionnaires ne sont pas des signes du lexique. Le catalogue primaire sera complété en puisant des entrées dans d’autres réservoirs de signes.

Mais les lexicographes ne s’interrogent guère sur cette question, même si les gestes qu’ils posent vont dans le sens de l’élargissement de ce qu’il est convenu d’appeler le lexique. Dans la section introductive du NPR justement intitulée « Les mots du dictionnaire », les indications fournies par Josette Rey-Debove et Alain Rey au sujet des signes de la nomenclature se résument à dire que celle-ci est vaste puisque le dictionnaire « répertorie près de 60.000 mots » (1995 : XI), qu’on y recense diverses catégories de mots et qu’on trouve aussi « des éléments de formation savants » (1995 : XI). La dernière remarque identifiant des formants est renforcée par la phrase suivante, qui détache les morphèmes liés du mot : « Un mot (ou un élément) qui figure à la nomenclature est appelé entrée, et cette entrée donne matière à un article » (Rey-Debove et Rey 1995 : XI). Les lexicographes avertissent donc les utilisateurs que le mot du dictionnaire se prolonge dans la zone des morphèmes liés.

Ainsi s’édifient les nomenclatures. Celles-ci résultent alors de multiples choix qui varient avec les entreprises dictionnairiques et/ou les programmes établis pout chaque dictionnaire (voir le tableau 1 : sur 26 possibilités, il y a accord dans seulement 6 cas). Elles sont des représentations empiriquement fédérées des possibilités d’expression d’une langue qui sont rendues sous la forme d’un catalogue d’entrées généralement ordonnées alphabétiquement.

Tableau 1 : Séquence de pomélo à pomoerium dans quelques dictionnaires.
PLI 1997 NPR 1995 DFP RJINA
pomelo pomélo pomélo
pomerium pomérium pomerium
pomerol pomerol
pomi-
pomiculture
pomiculteur [pomiculteur] pomiculteur
pommade pommade pommade pommade
pommader pommader pommader
pommard pommard pommard
pomme pomme
1. pomme 1. pomme
2. pomme 2. pomme
pommé pommé pommé
pommeau pommeau pommeau pommeau
pomme de terre pomme de terre pomme de terre pomme de terre
pommelé pommelé pommelé pommelé
pommeler (se) pommeler (se) pommeler (se)
pommelle pommelle pommelle
pommer pommer pommer
pommeraie pommeraie pommeraie
pommeté pommeté pommeté
pommette pommette pommette pommette
pommier pommier pommier pommier
porno-, pomi-
pomoculture pomoculture
pomoerium pomoerium pomoerium
21 24 [+1] 18 9

2.1. Langue commune, usage et discours

En associant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution ou d’entreprise et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation, c’est-à-dire de sa reconnaissance.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones, comme dans le NPR, dans le Trésor de la langue française [→ TLF] et dans d’autres recueils. Ainsi, pour Paul Imbs, « le dictionnaire tel que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une (...) culture de type humaniste (...) » (1971 : XXIV). Quant au NPR, les auteurs du texte introductif précisent que leur dictionnaire est « la description d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey 1995 : XIII). Notons que Paul Imbs utilise l’expression le vocabulaire (article défini) tandis que Josette Rey-Debove et Alain Rey parlent d’un français commun (article indéfini). La restriction est ailleurs, dans l’intérêt collectif... des Français, ce qui est parfaitement compréhensible du point de vue des auteurs de dictionnaires en France. Cependant, ces discours sont loin de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France (certains francismes), de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas (certains francophonismes), sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont absents (certains régionalismes intrahexagonaux) et que de nombreux mots régionaux propres aux autres communautés francophones sont ignorés (certains régionalismes extrahexagonaux). Je n’insiste pas plus sur ces problèmes de la variation et des autodescriptions qui relèvent d’autres études et d’autres préoccupations.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu, c’est-à-dire normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel, et elle est certainement d’ordre idéologique. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative et diverses autres observations sur l’usage formeront la quatrième. L’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, un espace et une société donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR et le Petit Larousse illustré [→ PLI] comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France et que certaines personnes voudront imposer ce modèle dans d’autres régions (Québec, Belgique...). Par rapport à sa propre position dans le triangle temps-diatopie-société, le francophone périphérique sentira les mêmes dictionnaires comme étant moins performants pour sa variété de langue.

Le découpage dans le lexique est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires ou autrement dévalués).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le « référentiel de la langue commune » (Collinot et Mazière 1997 : 68). La référence renvoie à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires élaborés en France, tous les énoncés sont formulés pour les Français en priorité, même ceux qui concernent les dimensions diatopiques des entrées (NPR → mitaine : « Moufle », également identifié comme canadianisme). Le discours est normal, mais les faits ne concordent pas tout à fait avec la stratégie discursive énoncée dans les textes de présentation. Ici, le mot est expliqué aux utilisateurs français du dictionnaire.
  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire. On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés. Sans évoquer à ce sujet la question de la variation linguistique. Ici encore, les faits s’éloignent de la stratégie discursive énoncée dans les textes de présentation.
  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus normé aux plus familiers, vulgaires ou scientifiques, résultent eux-mêmes de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. « Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par référence à un type de locuteur idéal qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs » (Guilbert, Lagane et Niobey 1971 : II-III).

C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. « H est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu » (Collinot et Mazière 1997 : 69). Le lexicographe est donc toujours en porte-à-faux par rapport à l’usage qu’il fait personnellement de la langue et la description qu’il en propose.

2.2. Arrêt sur l’image

Ce long détour avait pour objectif de montrer qu’il existe des critères de sélection des unités dans le lexique et hors du lexique, qu’il existe des critères de définition et de légitimation des mots qui formeront la nomenclature. Le processus de délimitation concerne la nature et le nombre des entrées. Il appartient au programme macrostructurel. Les deux autres processus, la légitimation et la définition, découlent du programme microstructurel.

Pour ma part, je voudrais m’arrêter sur un aspect du volet de la macrostructure et examiner puis classifier les diverses sortes de mots que l’on trouve dans la rubrique entrée des dictionnaires de langue. Jusqu’à maintenant, on n’a guère exploré l’aspect formel des mots du dictionnaire par rapport aux mots du lexique de la langue ni tenté de les répartir sur une échelle qui va du mot au non-mot, c’est-à-dire essayer de les hiérarchiser. L’accent sera donc mis sur les signifiants, les signifiés étant toujours présents, mais mis en sourdine pour l’occasion.

3. Les lexiques de la nomenclature

Lorsque l’on dit que le mot du dictionnaire est à la fois plus et moins que le mot du lexique, on touche là le cœur du mot et de sa définition en langue et en lexicographie. Ainsi, Coca-Cola, Frigidaire, Nescafe et Restoroute sont des mots du dictionnaire (voir le NPR qui les retient, mais sans majuscules initiales) sans être nécessairement des mots du lexique. H s’agit ici de quatre marques déposées —le NPR en contient près de 200— qui sont en réalité des proprionymes ou des noms propres qui se sont lexicalisés, mais que les propriétaires légitimes ne veulent pas voir échapper à leur contrôle et glisser dans le lexique usuel et ainsi en perdre la jouissance. Mais ces unités sont-elles vraiment des noms proprionymiques, ceux-ci étant réputés ne pas posséder de signifié et être singularisants? Pour Josette Rey-Debove, ces « mots restent en fait des noms propres bien qu’ils désignent un type d’objet, et méritent par là d’être traités en noms communs » (1971 : 88; voir aussi Rey 1977 : 30-31). Voilà certes une manière élégante de réconcilier les deux statuts. À l’égal du nom commun, les référents des marques déposées sont multiples (voir aussi Épiphanie et Noël). On les trouve parfois lexicalisées dans d’autres langues sans qu’intervienne le phénomène de l’emprunt en cascade. Le dictionnaire dira donc que Coca-Cola, Frigidaire, Nescafe et Restoroute ne sont pas des mots comme les autres, puisque ce sont des marques déposées, mais qu’ils sont néanmoins suffisamment près de la langue générale pour qu’on en fasse des unités de nomenclature et qu’on fasse état de leur utilité et de leur fonctionnement en langue. H en va de même pour des noms propres comme Épiphanie, Noël ou Pâques.

3.1. L’image lexicographique du mot

Le dictionnaire de langue est un catalogue de mots rangés selon l’ordre alphabétique, plus rarement systématique, de ses composants, les graphèmes, à savoir les lettres, qui constituent les entrées. Une suite de graphèmes en minuscules ou en petites capitales, auxquels s’adjoignent parfois des signes diacritiques variés (le trait d’union, l’apostrophe, la barre oblique, le tiret pour les affixes...), forme un mot lexicographique :

visage v + i + s + a + g + e
pourboire p + o + u + r + b + o + i + r + e
porte-parole p + o + r + t + e + [-] + p + a + r + o + l + e
aujourd’hui a + u + j + o + u + r + d + [] + h + u + i
et/ou e + t + [/] + o + u
giga- g + i + g + a + [-]

Ces six exemples représentent les éléments formels des dictionnaires et cinq de ces modèles configurent la grande majorité des contenus de nomenclature. Le modèle et/ou est plus récent et encore rare. L’unité lexicale complexe sera traitée plus loin.

L’adresse est le phare du dictionnaire général monolingue (DGM), la voie d’accès privilégiée (voir le terme entrée) à une séquence d’énoncés rangés et détaillés dans les articles. Ces discours sont situés à différents niveaux linguistiques, ou reliés à des représentations visuelles elles-mêmes situées à différents niveaux iconographiques. La suite des énoncés ou des rubriques configure l’article de dictionnaire modélisé par la macrostructure. Les entrées sont généralement classées alphabétiquement. Seule la logique de l’ordre alphabétique —qui, sur le plan linguistique, constitue un désordre— permet de pénétrer au cœur du contenu d’un article, à moins bien entendu d’explorer le dictionnaire au hasard ou à l’aveuglette ou à l’aide d’un cédérom. Les cédéroms et les liens hypertextes introduisent de nouveaux mécanismes de consultation qui perturbent cette démarche séculaire en ce qu’ils rendent la disposition alphabétique moins stratégique. Mais les technologies nouvelles ne changent rien à la raison d’être du dictionnaire, à savoir que la moindre information orbite autour du mot d’entrée. C’est sur lui que portent tous les efforts descriptifs.

Les entrées et les rubriques articulaires ainsi que les illustrations modélisent les trois dimensions fondamentales des dictionnaires de langue : la macrostructure, la microstructure et l’iconostructure. Le dictionnaire s’organise donc autour d’un schéma ternaire qui constitue son écologie textuelle et sémiotique, et qui est le support de sa grammaire et de sa rhétorique spécifiques. Il entre alors dans un genre littéraire bien particularisé qui a ses propres règles. Bien entendu, il ne saurait y avoir de dictionnaire qui explique le fonctionnement linguistique des unités retenues sans macrostructure, mais il peut y en avoir avec une microstructure très minimale et/ou sans iconostructure.

L’entrée est le sujet de divers prédicats, c’est-à-dire d’une variété de discours linguistiques (les rubriques ou les énoncés articulaires). Chaque rubrique microstructurelle traite d’un domaine de la linguistique ou de plusieurs à la fois : entrée (= orthographe, grammaire, morphologie, parfois la syntaxe), étymologie et datation (= histoire de la langue, caractéristiques philologiques), définition et renvois analogiques (= sémantique), exemples et citations (= syntaxe), etc. Lue horizontalement, c’est-à-dire, mise en rapport avec les éléments fonctionnels qui en sont les prédicats marqueurs de propriétés, l’entrée peut être analysée comme une forme sur laquelle sera prononcée une série de jugements —en priorité d’ordre linguistique— qui interpellent son environnement distributionnel. L’entrée est également une prédication sur elle-même puisqu’on y décode des renseignements sur l’orthographe, les variantes graphiques, la morphologie, la grammaire...

L’adresse dictionnairique est une forme neutralisée, canonique qui représente toutes les flexions du mot lexical, comme le montre des exemples comme danseur, final, marcher et vert qui sont les témoins de toutes les formes possibles en discours (voir le tableau 2).

Tableau 2 : L’entrée et le discours.
Exemples d’entrées du NPR
Entrées Réalisations discursives
danseur, euse danseur, n. masc. sing.
danseurs, n. masc. plur.
danseuse, n. fém. sing.
danseuses, n. fém. plur.
final, ale, als ou aux final, adj. masc. sing.
finals, adj. masc. plur.
finaux, adj. masc. plur.
finale, adj. fém. sing.
finales, adj. fém. plur.
marcher → voir l’appel de conjugaison : < 1 >
vert, verte vert, adj. masc. sing.
verts, adj. masc. plur.
verte, adj. fém. sing.
vertes, adj. fém. plur.

L’entrée objectivise toutes les occurrences réalisables dans des discours oraux ou écrits. Elle est une convention de l’appareil métalangagier du dictionnaire pour nommer l’une des figures du mot utilisé par un locuteur dans un énoncé. À travers un représentant et une catégorie (voir les verbes dans les dictionnaires latins où la forme canonique d’accès est la première personne du singulier du présent : amo et non amare), toutes les virtualités sont alors envisagées et décrites. La zone strictement morphologique ou grammaticale de la rubrique entrée renforce ce principe. Dans le NPR, de ici à il, il y a 97 articles dont 18 (= 18,6 %) se prévalent de ce renforcement (voir le tableau 3).

Exemples d’entrées à expansion : ici - il [→ NPR]

Tableau 3 : L’entrée et les zones morphologique et/ou grammaticale.
Entrées Commentaires
icon(o)- élément de formation (v. le tiret)
variante graphique (v. les parenthèses)
1. idéal, ale, als ou aux le chiffre 1 marque l’homonymie
l’absence de aies indique un pluriel régulier
variante grammaticale du masculin pluriel (v. le ou)
2. idéal, als ou aux le chiffre 2 marque l’homonymie
variante grammaticale du masculin pluriel (v. le ou)
idéalisateur, trice morphème du féminin
idéel, elle morphème du féminin
identificateur, trice morphème du féminin
idéo- élément de formation (v. le tiret)
idéomoteur, trice morphème du féminin
idio- élément de formation (v. le tiret)
idiot, idiote forme du féminin au long
igloo ou iglou variante graphique (v. le ou)
indication de la synonymie (v. le ou)
igné, ée morphème du féminin
igni- élément de formation (v. le tiret)
ignifugeant, ante morphème du féminin
ignipuncture ou igniponcture variante graphique (v. le ou)
indication de la synonymie (v. le ou)
ignominieux, ieuse morphème du féminin
ignorant, ante morphème du féminin
ignorée, ée morphème du féminin

Pour que les statistiques soient complètes, il faudrait rajouter les trois entrées cachées, c’est-à-dire les formes reléguées à la toute fin de l’article du mot dont ils dérivent, moyennant certaines conditions (voir Rey-Debove et Rey 1995 : XI-XIl). Les entrées cachées font partie des nomenclatures. En réalité, de ici à il, on compte 100 unités de nomenclature.

Entrées Entrées cachées
iconographie iconographique
iconologie iconologiste ou iconologue
icosaèdre icosaédral

Outre les discours prédicatifs, l’adresse est aussi très souvent le sujet d’une illustration qui montre ce qu’est l’objet dans l’univers (voir le PLI). Ces représentations iconographiques prennent plusieurs configurations allant du simple dessin esquissé à la photographie en couleurs détaillée. Il peut s’agir aussi d’un tableau ou d’une liste (par exemple, les monnaies dans le PLI).

4. La macrostructure

Le mode de disposition des unités lexicales dans la rubrique entrée constitue l’architecture formelle du dictionnaire ou encore le squelette du dictionnaire. Ce modèle, c’est la macrostructure. Elle configure un catalogue de titres (= les mots) dont la lecture s’effectue verticalement et se fonde sur un système de classement, par exemple le déroulement alphabétique strict, qui est le modèle de plus courant. L’entrée se détache clairement de la suite du texte articulaire, et cela en vertu de sa typographie spécifique. Dans la série d’exemples précédents (voir le tableau 3), seul le premier élément de ces entrées est pris en considération à l’étape de la sélection de la nomenclature. Le décodage horizontal de la suite fait déjà partie des prédications fonctionnelles, et donc du modèle microstructurel.

Lecture verticale Lecture horizontale
icono- icono- ou icon-
idéal 1. idéal, idéales, idéals ou idéaux
2. idéal, idéals ou idéaux
idéalisateur idéalisateur ou idéalisatrice
[...] [...]
igloo igloo ou iglou

Par rapport au lexique qui demeure un ensemble ouvert, la suite de mots clos et ordonnés alphabétiquement ou autrement s’appelle la nomenclature. L’analyse verticale met l’entrée en rapport de dépendance avec toutes les autres adresses. C’est pour cela que l’on dit qu’elle appartient à la nomenclature et qu’elle « peut

être perçue comme une figure de signe, une unité sémiotique appartenant au système de la langue » (Collinot et Mazière 1997 : 83). L’axe vertical interpelle un statut dans le lexique ou dans d’autres catégories de signes linguistiques ou non linguistiques. Ces signes sont tous de nature sémiotique. Le lexique dictionnairique est fermé parce que la nomenclature résulte d’un choix fondé sur un programme à la fois linguistique, culturel, sociétal, pédagogique ou didactique et, ne l’oublions pas, à caractère économique et financier. En amont, se détache les principes idéologiques. La nomenclature est la réalisation concrète de la macrostructure (voir les tableaux). La macrostructure est un ensemble programmé d’éléments abstraits, c’est-à-dire un mode de construction des entrées (morphèmes grammaticaux liés —affixes et éléments savants— mots simples, composés, unités lexicales complexes (ULC), symboles, proprionymes...) et une limite quantitative (la taille des dictionnaires : 20.000, 30.000, 40.000 mots). On dira que la macrostructure de tel dictionnaire s’élève à 60.000 entrées (= amplitude du dictionnaire culturel et types d’unités) alors que pour la nomenclature, on parlera des 60.000 mots réalisant cet ordre de grandeur. Lorsque l’on utilise la méthode du dégroupement/regroupement, on dira qu’une macrostructure est double et non que sa nomenclature est double, comme celle du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [→ DQA] et celle de plusieurs dictionnaires pour enfants.

La macrostructure fait donc référence aux types de mots retenus (ceux provenant du lexique des noms communs, du domaine des noms propres, du groupe des marques déposées, etc.), à leur mécanique de distribution : le rangement alphabétique strict ou partiel, le regroupement affixal (Lexis) ou suffixal (DQA) et le dégroupement, les entrées renvois (NPR : hélodéeélodée) et les entrées cachées (NPR : hémiédriehémièdre ou hémiédrique).

Selon les auteurs, les termes macrostructure et nomenclature peuvent être synonymes ou non. « La macrostructure est couramment nommée la nomenclature » (Rey-Debove 1971 : 21). Voir la définition qui suit.

macrostructure : « (...) ensemble des entrées ordonnées, toujours soumises à une lecture verticale partielle lors du repérage de l’objet du message » (Rey-Debove 1971 : 21).

La tendance récente est de les distinguer.

La nomenclature peut être :

  1. Extensive, c’est-à-dire la plus complète possible pour les états de langue traités (TLF).
  2. Intensive, c’est-à-dire la plus exhaustive possible pour un état de langue donné, pour une période choisie, un champ donné (Grand Larousse de la langue française [→ GLLF], DQA, pour le français québécois actuel).
  3. Sélective, c’est-à-dire réduite à l’essentiel pour un état de langue donné, pour une période visée, pour un champ donné, pour un public spécifique (Dictionnaire CEC Jeunesse, Robert junior illustre).

4.1. Les unités macrostructurelles

Les unités vedettes des dictionnaires permettent d’obtenir une vision concrète du mot et du lexique. Passer par le dictionnaire pour constater quels visages empruntent les entrées est un excellent moyen de savoir ce qu’est un mot. On se situe alors à un niveau d’application de la théorie des morphèmes et de celle du mot. Les entrées de dictionnaire sont souvent interprétées comme un discours dont l’objet s’avère être une théorie implicite du mot (voir Collinot et Mazière 1997 : 82). La grande majorité des entrées sont des unités codées.

Lorsque l’unité choisie pour respecter le programme macrostructurel est le mot au sens grammatical, « c’est-à-dire une unité de première articulation fonctionnant comme partie du discours (mot fonctionnel, ‘graphique’ ou non (voir les ULC)), la nomenclature du dictionnaire est un ensemble structuré ou macrostructure, dont les éléments sont les mots » (Rey-Debove 1969 : 185). Mais à y regarder de près, on s’aperçoit rapidement que ces « mots » appartiennent à différentes catégories qui servent à tramer la chaîne des nomenclatures dictionnairiques (voir Boulanger 1995). Il y a en entrée de dictionnaire des signes sans signifié, comme les proprionymes, mais qui sont indispensables pour construire des signifiés (NPR → Machnombre de Mach) (voir Boulanger et Cormier 1998). Cette zone grise mérite un coup d’oeil ainsi que l’idée de « mot » dont on élargira la conception.

Il n’est guère besoin de feuilleter longuement un recueil lexicographique pour remarquer que les vedettes n’ont pas toutes une physionomie de famille (voir les tableaux 1 et 3). L’entrée lexicographique n’est pas toujours le mot entendu dans son sens traditionnel de bloc graphique isolé dans un texte entre deux blancs ou d’autres signes diacritiques. Elle se situe entre la lettre (a, b, c) et la phrase indépendante (je ne sais quoi, qu’en-dira-t-on), en passant par le fragment phrastique (pourboire, quant-à-soi, revenez-y, y-a-qu’a) (voir Rey-Debove 1971 : 23). Elle déborde également du côté du non-mot lexical. Quatre grands amas d’unités se présentent aux yeux de l’observateur. Ils seront dénommés par rapport à la définition du mot donnée du point de vue du lexique.

4.1.1. Les inframots

Les entrées infralexicales ou les inframots, c’est-à-dire les morphèmes liés (préfixes, suffixes, autres éléments de formation) : Grand Robert de la langue française [→ GRLF] → ana- (anachronisme), -ana (Voltairiana) « collection », géo- (géographie), -thèque (vidéothèque). En principe, même si elles sont codées, ces unités n’ont pas d’autonomie lexicale, elles n’existent pas seules dans la langue. Elles doivent toujours être associées à une base ou à un autre morphème lié pour former avec eux un mot fonctionnel, un morphème libre (voir NPR → pomi-/pomo- : pomiculture/pomoculture). Le tiret qui les suit —pour les préfixes (NPR → ana-, in-)— ou qui les précède —pour les suffixes (NPR → -ana, -in)— signale leur statut de morphèmes grammaticaux, de pré-mots, de composants possibles pour l’unité lexicale. Au fil du temps, quelques affixes se sont lexicalisés transférant par le fait même la charge sémantique dont ils sont porteurs sur une unité libérée. C’est le processus subi par les formes comme -algie et algie (< -algie), -ase et ase (< -ase). Des formes libres proviennent également de l’abrégement de mots pleins : auto (< automobile), télé (< télévision); elles vivent en parallèle avec les formants qui ont servi à créer les mots souches : auto- + mobileautomobile, télé- + visiontélévision. Leur statut respectif est donc différent : auto- n’est pas libre tandis que auto l’est. Leur sens varie également. Ces espèces d’homonymes ont normalement des entrées distinctes dans les dictionnaires.

Le procédé inverse existe aussi, car des lexèmes sont passés du statut de mot à l’état d’affixes, sans perdre pour autant leur statut de morphèmes libres. On les dénomme généralement affixoïdes. C’est le cas de bénéfice et de -bénéfice au Québec (voir le DQA). D’autres éléments comme -butoir, -cadre, -clé, -pilote, -zéro sont dans le même cas. Leur rôle est d’aider l’utilisateur à mieux décoder des mots qui, tout en étant construits à l’aide de ces éléments, ne seraient pas inscrits à la nomenclature d’un dictionnaire (voir les nombreux exemples en anti- et en co- pour les préfixes, en -able et en -ement pour les suffixes). C’est pour cette raison que l’on trouve souvent des exemples de construction dans ces articles (voir les huit exemples de -bénéfice dans le DQA : brunch-bénéfice, course-bénéfice, dîner-bénéfice, gala-bénéfice, repas-bénéfice, soirée-bénéfice, souper-bénéfice, spectacle-bénéfice). Ils permettent aussi à l’usager de les réemployer dans des mots nouveaux qu’il peut créer lui-même : *concert-bénéfice, *match-bénéfice.

Les inframots sont en nombre suffisant pour qu’on les considère comme une classe nomenclaturelle. Les préfixes et les formants savants dominent largement ce groupe qui ne comprend pratiquement pas de suffixes. La tendance est à les ranger dans de petits dictionnaires relégués dans les annexes comme le font le NPR et le DQA. Par ailleurs, la sélection des morphèmes n’est pas systématique (voir Boulanger 1995).

Enfin, des créations parallèles se produisent régulièrement : thèque et thymie, unités libres, et -thèque et -thymie, éléments de formation, proviennent du grec thêkê pour le premier couple (thèque, -thèque) et du grec thumos pour le second (thymie et -thymie).

4.1.2. Les mots graphiques

Les mots graphiques sont les vocables dans lesquels les lettres se succèdent sans interruption ou sont unies par des signes diacritiques. Ils constituent les unités libres traditionnelles. Ils appartiennent à plusieurs groupes : les mots simples monomorphématiques (NPR → femme, lit, voyage) ou multimorphématiques (NPR → avoirdupoids, gendarme, pourboire), les mots composés (NPR → dame-d’onze-heures, perce-neige, pH-mètre, sauve-qui-peut, sot-l’y-laisse, sterno-cléido-mastoïdien, suivez-moi-jeune-homme, tout-à-l’égout; presqu’île; PLI 1997 → prince-de-galles), les mots confixés (NPR → audiologie, francophonie, paléographie), les sigles et les acronymes (DQA → P.V.C., V.H.S.; cégep, sida), etc. Les mots à la physionomie ordinaire, parce qu’ils sont reconnus comme tels par tous, sont les plus nombreux à figurer dans les nomenclatures générales. Même si elles n’ont pas de signifié au sens strict, les lettres de l’alphabet sont considérées comme des mots pleins (NPR → a, b, c...). On ne distinguera pas ici entre les mots de la langue générale et les termes des LSP. On classera temporairement dans cette catégorie les unités alphanumériques —formes hybrides : lettres + chiffres— comme V1, V2 qui ont le statut d’entrée dans le NPR et dans le PLI 1997. Des unités comme 5 à 7, 4 x 4, K7 ne jouissent cependant pas de la même reconnaissance (voir plus loin). Les noms de nombres en chiffres sont des symboles, pas des morphèmes. Les adresses comme V1 et V2 s’écartent donc du modèle standard du mot écrit.

4.1.3. Les supramots

Les entrées supralexicales (les supramots) sont les unités disjointes et graphiquement complexes associées à un seul signifié et qui se déroulent sans rupture dans l’ordre séquentiel des composants (NPR → bon enfant, fausse couche, je ne sais quoi, osso buco, point de vue, prince de galles, repris de justice, sainte nitouche, traveller’s chèque) ou qui offrent une inversion de l’ordre naturel des composants (NPR → frise (cheval de), Javel (eau de); PLI 1997 → Kahler (maladie de), Kaposi (sarcome ou syndrome de), Péritel (prise); PR 1967 → Selz (eau de)). Ces unités sont particulièrement représentatives des LSP, mais leur nombre est aussi considérable dans les DGM (voir Boulanger 1989a et 1989b). Elles appartiennent au groupe des unités lexicales complexes, dites aussi composés dans la terminologie des linguistes français.

Dans un second groupe d’éléments supralexicaux, on intégrera les expressions et les locutions qui suivent l’ordre naturel des composants comme anch’io son pittore, e finita la commedia, ex cathedra, manu militari, parce que, sine qua non, sui generis qu’on trouve dans le GRLF et celles dont des éléments sont inversés comme sauvette (à la), six-quatre-deux (à la). Les constructions sans inversion sont souvent d’origine étrangère.

4.1.4. Les unités non lexicales

Les entrées dites non lexicales se répartissent dans diverses sous-catégories :

Les lemmes (adresses) comme ASA, DIN, ISO sont ni plus ni moins que des formations hybrides. Le NPR les lexicalise tout en restreignant leur usage au domaine de la photographie. En réalité, comme le montre leur étymologie, il s’agit aussi de noms propres devenus des marques déposées, sinon des quasi-noms communs.

4.1.5. Les unités grammaticales

Certaines formes fléchies de nature verbale comme les participes passés (NPR → eu/eue) ou de la nature du genre et/ou du nombre (NPR → au, aux, la, les, nos) perturbent parfois les nomenclatures. Ces entrées sont du type renvoi; les articles ne sont généralement pas développés. Il faut aller voir ailleurs dans le dictionnaire pour retrouver la forme neutralisée qui sert d’entrée. Comparer avec du et des qui ont des articles complets dans le NPR.

5. La nature des entrées

L’unité lexicographique n’est donc pas toujours le mot défini dans son sens strict d’unité du lexique et/ou de la grammaire, tant s’en faut. Ni dans son sens d’unité linguistique. Les symboles et les chiffres sont des signes sémiotiques. Un amalgame de types d’unités apparaît régulièrement à la nomenclature de tous les DGM, avec des pointes, selon la vocation du répertoire. De fait, l’entrée vogue entre la simple lettre (voir y qui a quatre entrées homonymes dans le NPR) et la séquence transphrastique (voir avoirdupoids, belle-d’onze-heures, garde-à-vous, je ne sais quoi, portefeuille, presqu’île, suivez-moi-jeune-homme, tout-à-l’égout), en faisant un détour vers l’univers du nom propre (voir Mach 1 et Mach 2 dans le NPR sous mach; Pompadour et 2. Têt dans le PLI 1997; Nobel et Québec dans le DQA), vers les unités alphanumériques (V1 et V2 dans le NPR et le PLI) et vers la galaxie des symboles (voir Ch, ph (cp. avec Ph) dans le NPR; Cf, ch, tep dans le PLI 1997).

On ramènera tout cela à trois cas de figure : les mots sémantiques (les morphèmes libres et les unités libres), les morphèmes grammaticaux libres (les mots outils : adverbes, prépositions, conjonctions, relatifs, déterminants, pronoms...) et les unités fragmentaires qui sont porteuses de sens et constituants de mots (les morphèmes grammaticaux liés : préfixes, suffixes, confixes, formants divers). Les morphèmes lexicaux liés comme port-, suer- ou tabl- ne font jamais partie des nomenclatures des DGM, excepté dans des dictionnaires du type linguistique comme le Robert méthodique. La courte typologie précédente laisse quand même voir que les unités qui composent le catalogue nomenclaturel d’un DGM sont, pour leur majorité, des suites ininterrompues de lettres liées entre elles ou rattachées par des signes non littéraux. L’appareil diacritique permettant de configurer les entrées composées est riche : le trait d’union (haut-le-cœur), l’apostrophe (aujourd’hui), le trait oblique (et/ou), le tiret (auto-, -eur), l’association de plusieurs signes (bernard-l’hermite, c’est-à-dire, sot-l’y-laisse), etc. Cette image traditionnelle correspond bien au mot graphique qu’on définit dans les grammaires, sauf pour les morphèmes liés. Ces mots sont beaucoup moins nombreux que les signes simples. Ce classement est strictement fondé sur l’image formelle, sur le signifiant détaché de son signifié. Car c’est d’abord par la forme que l’on interroge le dictionnaire et qu’on peut ensuite accéder à l’information recherchée. Les catégories des mots graphiques et des supramots obéissent à une convention en ce qui a trait à la géométrie de la forme lexicale qui servira de vedette. Cette figure traditionnelle est « celle du mot défini par le critère graphique de la séparabilité dans l’énoncé; cela suppose un système de signification idéal selon lequel à l’unicité morphologique du mot correspondrait l’unicité du concept » (Guilbert 1969 : 7).

L’instabilité graphique est également prise en compte par les dictionnaires :

Sur le plan méthodologique (macrostructure), le lexicographe privilégiera comme entrée les séquences non interrompues par un blanc typographique, à savoir les unités non segmentées. Ce protocole est conforme à la conception usuelle et traditionnelle du mot qui ayant horreur du vide conduit les lexicographes à préférer les composés dont les éléments sont soudés. La coalescence des composants est en outre un baromètre de lexicalisation. On peut aussi déceler dans ces choix des intentions normatives pour stabiliser les graphies.

Il arrive parfois que la forme complexe précède la variante comportant des signes diacritiques (NPR → je ne sais quoi/je-ne-sais-quoi). Le degré de lexicalisation en est la cause : fréquence, figement sémantique, etc.

6. Le lexique : du lexicologique au lexicographique

L’une des règles de la métalangue, de la grammaire et de la rhétorique protocolaires de la description lexicographique, est de fournir pour chaque adresse la partie du discours —la catégorie lexicale— ainsi que les flexions —la catégorie grammaticale—, le cas échéant. Il semble donc « qu’il n’y ait pas de mot sans catégorie grammaticale » (Rey-Debove 1971 : 121). Il en va ainsi en lexicologie et en grammaire. Or plusieurs sortes d’entrées non accompagnées de leur catégorisation lexico-grammaticale apparaissent dans les DGM. Ce sont les morphèmes liés (pomo-), certains noms propres (lieux, personnes... (parfois, on mentionne que ce sont des proprionymes : NPR → Mach; DQA → Québec)), certaines marques déposées, les symboles chimiques ou autres (NPR → 2. c, sens 7 et 8; PLI 1997 → tep), certains sigles (NPR → C.D.D., V.R.P.). Si elles ne font pas partie du lexique commun parce qu’elles ne revendiquent pas le statut de mots, ces unités font néanmoins partie du lexique dictionnairique. Celui-ci est donc qualitativement plus accueillant, plus souple que le lexique général, alors même qu’il est quantitativement plus réduit (voir le tableau 4).

Tableau 4 : Deux visions du lexique.
Tableau qui présente visuellement les différences entre la conception du lexique en lexicologie et en lexicographie.

Autrement dit, la conception lexicographique du mot est plus large, plus ouverte que sa conception lexicologique, tandis que la conception du lexique est plus large, plus ouverte en lexicologie qu’en lexicographie. L’équation qui stipule que mots du dictionnaire égale mots du lexique est fausse, l’inverse étant également une proposition fausse. Ainsi, les néologismes font partie du lexique dès leur naissance, mais ils peuvent attendre des années avant d’être répertoriés dans les dictionnaires, s’ils le sont jamais. Les nomenclatures ne rendent compte que des mots largement attestés, c’est-à-dire socialement reçus. Dans un dictionnaire est donc dessinée « une image nécessairement restreinte du lexique, toujours en décalage par rapport au potentiel de la langue » (Collinot et Mazière 1997 : 54). D’où les diffractions entre le mot du lexique et le mot du dictionnaire ou le mot lexicographique. Tout mot-entrée qui apparaît au dictionnaire n’est donc pas nécessairement un mot du lexique et tout mot du lexique n’est pas nécessairement un mot dictionnairique. D’où la confusion sur le statut normatif des mots du dictionnaire et l’idée que se font certains utilisateurs que ce qui ne paraît pas au dictionnaire n’est pas un mot et que ce qui est consigné dans le dictionnaire est un mot accepté.

Si l’on excepte les catégories citées au paragraphe précédent, et que l’on revient au lexique perçu usuellement, la structure nomenclaturelle naturelle, celle du mot simple, comportant ou non des signes diacritiques, est disloquée dans deux cas : par les morphèmes liés et par les unités lexicales complexes. La graphie et le statut de mot à part entière conditionnent donc l’entrée de la majorité des mots dans un dictionnaire. Mais en retenant les morphèmes liés, le lexicographe transgresse des règles, il déstructure la macro- et la microstructures pour la bonne raison que le fragment morphémique n’est pas associé naturellement à une partie du discours signalée par la catégorisation lexico-grammaticale. Il n’est pas non plus hiérarchisable dans une famille morphologique ou dans un complexe onomasiologique sauf à dire que les morphèmes sémantiquement apparentés construisent des séries oppositives ou graduantes (macro-/micro-, uni-/bi-/tri-/quadri-, etc.). L’intérêt des séries gréco-latines pour répondre à des besoins néologiques actuels dans les LSP, plus spécifiquement dans les sciences, est manifeste. Leur utilisation à des fins taxinomiques est fonctionnelle sur le plan paradigmatique (-ite pour les noms de minéraux (labradorite), -ose pour les noms de maladies non inflammatoires (arthrose, scoliose)). « Les bases ne sont plus en fait gréco-latines, mais possèdent un statut classificatoire qui ne se fait plus en référence à [la] langue-source : dans ce cas, la base grecque ou latine indique souvent un taxon et les préfixes gréco-latins, totalement conventionnalisés, les variétés du taxon : on trouve alors des séries du type di-, ortho-, méta-, para-chlorobenzène » (Gaudin 1993 : 135). Dans une telle série, la base devient le générique, les affixes servant de caractères de spécification (= les différences spécifiques).

Voilà donc les quelques réflexions que le mirage du mot peut inspirer. Ce rapport d’opposition établi entre lexique, macrostructure, nomenclature et entrée vaut bien entendu pour le français. Il est historique puisqu’il trouve sa source à la Renaissance. Depuis, la méthode fondamentale d’élaboration des dictionnaires n’a guère changé. De Robert Estienne aux dictionnaires d’aujourd’hui, le mot du dictionnaire a toujours emprunté ses caractéristiques tantôt au lexique, tantôt à d’autres communautés de signes linguistiques ou non linguistiques.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Barcelona, 23 de febrer de 1998

Note

[1] Aquesta conferència va ser realitzada durant l’estada que el professor Jean-Claude Boulanger va realitzar a l’IULA com a professor visitant, amb l’ajut per al finançament de l’estada per part del Ministeri d’Educació i Cultura (ref. núm. SAB95-0532).

Resum (catalan)

La unitat fonamental de la lexicografia no es correspon sempre amb la unitat lèxica, ni tan sols amb la unitat lingüística, perquè la unitat pròpia de la lexicografia està sotmesa a les restriccions que comporten la macroestructura, la nomenclatura i les mateixes entrades del diccionari. A partir d’aquesta constatació, el professor Boulanger se centra en la descripció de la diversitat de formes que pot presentar la unitat lexicogràfica i quins tractaments hauria de rebre en el diccionari en cada cas, des dels anomenats inframots —afixos, afixoides— fins als noms propis, sigles, marques registrades o símbols.

L’enchâssement du discours de la néobienséance dans le dictionnaire : un contre-exemple de polynomie interne

« Ce style figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité;
Ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure,
Et ce n’est point ainsi que parle la nature.
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur;
Nos pères, tout grossiers, l’avaient beaucoup meilleur;
Et je prise bien moins tout ce que l’on admire
Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire  »
(Molière. Le Misanthrope, acte I, scène 2).

1. Un ondoiement lexical inédit

La polynomie ouvre de nombreuses perspectives de recherche inédites. Déjà mis à l’épreuve sur des scènes terminologiques, dans des situations bilingues ou diglossiques et dans le contexte de la variation linguistique, le concept peut également être testé dans certains registres internes d’une langue. Dans cette contribution, la polynomie sera prospectée sur un plan oblique, c’est-à-dire un peu parla bande et en contrepoint de ses orientations habituelles. De fait, l’idée de la polynomie se prête ici à un nouvel élargissement de son empan sémantique. Elle sera abordée par l’intermédiaire du phénomène social dénommé le politiquement correct ou le PC (voir la définition au paragraphe 3.1.). et plus précisément par le biais du vocabulaire fédéré par le phénomène. Le lexique PC se situe en périphérie de la mécanique normative habituelle, ou plutôt il colonise une autre planète normative. Il servira de contre-exemple interne qui risque de gêner ou de modifier le fonctionnement normé du code, les interférences provoquées provenant du dedans même de la langue, en écho aux soubresauts sociétaux. Ce mouvement trouve ses origines aux États-Unis. En émergence dans les années 1970, il prend de l’ampleur et de la vigueur dans la décennie 1980, puis, à partir de 1990, il atteindra la vitesse d’une comète. Le ressac se fera sentir sans tarder dans d’autres sociétés du monde occidental, la francophonie n’y échappant pas. À l’heure actuelle, ses manifestations sont quotidiennes et elles n’épargnent aucune des dimensions communautaires.

Les implications sociales ayant des répercussions rapides sur le système linguistique, un lexique néobienséant dans ses fondements est en voie de constitution. Ce vocabulaire aux multiples facettes se fragmente même en petits sociolectes ou microlectes. Il recourt à des mécanismes morphosyntaxiques de façonnement bien connus, comme l’unité lexicale complexe, mais la fonctionnalité sémantique des unités ainsi forgées est fortement modulée, sinon troublée par une hyperonymisation excessive et par la synonymie partielle. En tout état de cause, elle est reconditionnée. L’influence étrangère, à savoir celle de la société américaine, donc de l’anglais, se fait également sentir dans la diffusion en français de ce néolexique (anglais domestic engineer > français ingénieu(e) domestique; v. aussi la fréquence des mots formés avec le participe adjectif défié < anglais challenged : personne mentalement défiée « débile, arriéré », personne physiquement défiée « handicapé », personne verticalement défiée « nain »). Ces mots nouveaux se déroulent comme des syntagmes, des séquences phrastiques qui empruntent souvent des allures de définition (Noirpersonne mélanoderme, sidéenpersonne malade du sida). Les lexies complexes autodéfinitionnelles caractérisent ainsi le vocabulaire qui réfère à une théorie de combats sociaux dans lesquels se démènent les hommes et les femmes qui vivent la fin d’un millénaire (cf. Boulanger, 1997).

À partir de cet angle d’observation, deux concepts peuvent venir s’ancrer dans celui de « polynomie » et le colorer de tons différents. Ils seront appelés comme témoin de ce phénomène d’interférence en émergence. Il s’agit de l’idée du « PC » —ou de « néobienséance »— déjà mentionnée et qui sera explicitée en détail ci-après, et de celle de « dictionnaire ». Ces notions serviront de centre de ralliement pour discuter des luttes internes dans une langue alors que des bouleversements sociétaux viennent naturellement heurter le système de la langue et le perturber profondément. De fait, les manifestations de la rectitude langagière court-circuitent la polynomie de l’intérieur. Si la polynomie rend compte des modalités d’intertolérance entre « langues », il faut nuancer ce principe quand on statue sur une variété par rapport à une autre, sur un registre par opposition à un autre. Cette tolérance n’est pas du même acabit, tant s’en faut. Elle est d’une autre eau et souvent à sens unique comme en fait foi le centralisme normatif du français, quoiqu’en pensent les chantres de l’intertolérance lexicale en francophonie. Les exemples des régionalismes lexicaux et de la féminisation du langage au Québec et en Belgique sont des fragments de la norme qui ne sont guère « intertolérés » en France hors de quelques cénacles plus avertis. Dans l’axe France/Québec, les anglicismes formels et l’argot gallofrançais passent difficilement en français d’Amérique. En ce qui a trait au registre des néodiscours politiquement corrects, on constate de plus en plus que la crispation néobienséante se présente comme un facteur perturbant dans l’intertolérance langagière que l’on observe fréquemment entre les groupes communautaires. Il n’y a guère de doute que l’intertolérance et l’intolérance linguistiques sont au centre des chaudes luttes que se livrent plusieurs groupes sociaux en ce moment. C’est là l’objet de cette contribution à la polynomie.

Il vaut la peine de revenir un instant sur les conditionnements préalables du dictionnaire et du néodiscours social avant de s’aventurer dans l’interprétation des principales ondulations qui ébranlent la société, et corollairement le lexique qui la décrit. En fin de parcours, l’avenir prévisible du paysage dictionnairique français sera évoqué et quelques projections seront esquissées.

2. Le dictionnaire comme reflet spéculaire de la société

La matière lexicale d’un dictionnaire s’ordonne tout entière en fonction d’une hiérarchie aussi bien implicite qu’explicite, qui. souvent, en fait un panthéon du vocabulaire que la norme canalise des points de vue prescriptif ou objectif. Les recueils de mots conservent ainsi la trace linguistique de l’arborescence des faits sociaux d’une époque et d’un espace bien singularisés. En théorie, un dictionnaire est pensé —du moins l’était-il naguère— pour présenter un état des phénomènes excluant tout jugement de valeur de nature non linguistique. Cette mission et la perception du dictionnaire sont en train de dériver et d’être chambardées. On pourrait se demander en effet si le dictionnaire, québécois ou français, n’est pas à la veille de raviver une forme de militantisme actif à la manière de Pierre Larousse au XIXe siècle dans son Grand dictionnaire universel, ou à la façon de ses prédécesseurs Pierre Bayle au XVIIe siècle dans le

Dictionnaire historique et critique ou encore Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert au XVIIIe siècle dans L’Encyclopédie. Chez Pierre Larousse, ce militantisme était, notamment, de nature sociale et politique, sans oublier ses fondements rationalistes anticléricaux et républicains. Sur le modèle de ses grands devanciers, le lexicographe entendait faire de sa grande œuvre une arme sociale puissante, ou à tout le moins un instrument dont la vocation d’édification était nettement marquée idéologiquement (cf. Mollier et Ory, 1995). Le militantisme prend aujourd’hui figure plus sociale, comme chez Littré naguère, et morale : défense du bien de l’individu et de ses droits et proclamation du devoir de l’autre à son égard. Sous certains de ses aspects, il flirte avec une forme d’extrémisme qui se manifeste par exemple dans l’idolâtrie des cultures minoritaires. Cela étant, le dictionnaire est au seuil de la métamorphose. Par nature, il n’est pas le lieu de diffusion d’une morale légaliste. Mais dans un proche avenir, il risque de se transformer en un livre de la conscience sociale exacerbée, opérant par le fait même une sorte d’eschatologie collective. Son objectivité théorique l’expose à basculer dans la finitude concrète de la subjectivité totale, à l’image du purisme au regard de la langue. À l’heure où la francophonie s’effrite —qui s’en étonnerait?— et où la société est en crise majeure sur plusieurs plans, un nouveau danger guette la lexicographie et le dictionnaire : la soumission à la bienséance et à l’orthodoxie langagières, prolongements linguistiques naturels des secousses qui ébranlent la société.

Sur la base de critères généralement objectifs, le dictionnaire ferme le lexique. Son contenu convoque un ensemble clos, la nomenclature, dans lequel les mots sont placés et hiérarchisés suivant un système circulaire qui construit un texte culturel à la rhétorique et au style bien ciselés. La concision d’un dictionnaire oblige les lexicographes à faire des choix, car l’ouvrage ne saurait « refléter tous les usages des mots, tous les registres d’expression, ni même tous les vocabulaires, toutes les terminologies, toutes les nomenclatures » (Rey. 1982 : 67). Les articles de tous les dictionnaires sont donc les résultats d’un calibrage rigoureux. Jusqu’à récemment, la procédure se déroulait dans le respect et la vérité de l’observation de la vie sociale des mots, sans interprétations subjectives ou idiosyncrasiques. Certes, les sélections ne sont pas entièrement innocentes. Considérées dans leur totalité, elles trahissent un temps, un territoire, une équipe de rédacteurs, une pensée, bref une idéologie systématique. L’idéologie est un mécanisme régulateur et mobilisateur forgé pour fixer des règles dans le jeu dictionnairique et social, ou pour le chambarder.

Ses principales coordonnées (les valeurs, les idées, les symboles...) servent alors à soutenir et à légitimer une situation existante approuvée ou en train de se transformer. Elle procède invariablement du désir de rassembler et d’intégrer, et de leurs contraires, à savoir écarter ce qui ne convient pas à son programme. Par ailleurs, tout dictionnaire doit aussi tenir compte de ce qui est moins édifiant dans une culture, celle-ci étant constituée « d’un ensemble d’assertions sur l’homme et sur la société, assertions prenant la valeur de lois universelles pour la communauté socio-culturelle que forment les lecteurs » (Dubois et Dubois, 1971 : 99). Le lexicographe doit décrire les performances verbales des locuteurs du français. Plus même, il doit rendre compte de toutes celles qui relèvent « des attitudes de ces sujets à l’égard des types de comportements verbaux parlés ou écrits » (Dubois et Dubois, 1971 : 99). Toutefois, dans les dictionnaires modernes, la somme des mots retenus est contrôlée par un programme et par le principe de la rédaction et de la révision collectives, conditions qui assurent une bonne part de l’image d’objectivité qui s’en dégage malgré tout. Le dictionnaire aseptisé n’existe pas encore, mais il faut bien constater qu’il pointe à l’horizon et que de nouveaux défis attendent les lexicographes.

L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus. De fait, la terminologie reliée au phénomène met en concurrence une foule de termes : politically correct, politiquement correct, PC, rectitude politique, correction politique, novlangue, néobienséance. néoconformisme, néo-orthodoxie, néopolitesse, etc. A un titre ou à un autre, les cinq premières expressions dérivent du terme anglais Political Correctness qui s’est lui aussi infiltré en français sous la forme de l’emprunt direct. L’influence de l’anglais ne s’arrête pas là. Elle se détache en ronde-bosse d’une bonne partie du néolexique en train de naître, particulièrement sous la forme du calque lexical syntagmatique et de l’hyperonymisation (v. Boulanger, 1997). L’unité novlangue est quant à elle une résurgence orwellienne, tandis que les quatre dernières appellations préfixées en néo- sont des propositions néologiques récentes.

Certaines vérités véhiculées par les nouveaux paradigmes sociaux ne sont plus bonnes à transformer en mots, car ceux-ci sont perçus comme « gerbatoires ». Il vaut mieux écarter ces vocables des colonnes des dictionnaires. Dans les cercles du politiquement correct.

des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Une nouvelle gymnastique langagière est née. Plusieurs groupes de pression s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens installés dans les dictionnaires depuis des lustres. La parole devient jérémiades incessantes. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. L’une des fonctions traditionnelles du dictionnaire consiste à décrire avant tout. Mais le recueil de mots peut-il continuer à jouer son rôle objectif de texte culturel même en intégrant des mots qui stigmatisent un groupe? En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. Troquer des vocables pour d’autres ne change pas les mentalités, n’améliore pas les jugements, les attitudes et les comportements, n’efface pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés. Comme si les excès de langage constatés étaient plus pervers que les faits qu’ils dénoncent : sexisme, homosexualité, racisme exacerbé, violence, discrimination, pauvreté, maladies, chômage endémique, intolérance, etc. Comme si la vision, même manichéenne, d’un monde amadoué, meilleur, égalitaire était plus torve que les déformations des réalités que certains discours officiels ou qui se réclament d’une autorité servent à la population tambour battant. En réalité, en enserrant les membres d’une communauté dans des catégories plus restreintes caractérisées par des « sèmes » comme la race, l’ethnie, le sexe, la religion, etc., le PC privilégie nettement une forme d’essentialisme identitaire qui est conforté par un imaginaire conservateur et traditionaliste (cf. Haroche et Montoia, 1995b : 26).

Ce qui fait vraiment problème, c’est bien le réel et non sa transcription langagière, qu’elle soit méliorative ou dépréciative. Le cratylisme sourd en filigrane du PC. Il est illusion parce qu’il s’appuie sur l’idée que le sens de la langue repose nécessairement sur la nature des choses et que les mots sont à l’image du réel. En néolangage bienséant, on fait semblant qu’en changeant les mots, on vaincra les préjugés alors qu’ils seront simplement censurés (cf. Robin. 1993 : 19). « En interdisant dans le langage toute expression raciste, machiste et xénophobe, la Political Correctness pense pouvoir supprimer l’exclusion et l’inégalité. C’est ainsi que les changements apportés au langage apparaissent comme un élément central dans la Political Correctness. une stratégie devant permettre de nommer les différences et ainsi de les respecter » (Haroche et Montoia. 1995a : 386).

3. La culture de la déploration et le culte du gémissement

Les attitudes sociales confortablement abritées dans le cocon de la rectitude politique ont leur origine aux États-Unis. C’est le 29 d’octobre 1990 que l’expression anglaise Political Correctness fait une apparition marquée dans un article du New York Times signé par Richard Bernstein, le chroniqueur culturel du journal. La formule désigne la nouvelle orthodoxie en vogue sur les campus universitaires. Son succès est instantané, foudroyant. L’article de Bernstein déclenchera une cascade de polémiques aux États-Unis.

Si elle tombe à point nommé, l’expression n’est cependant pas nouvelle. Elle a été inventée au début des années 1980 alors que les premières étincelles du PC jaillissent sur les campus. À la fin des années 1980, elle est déjà enregistrée dans les dictionnaires américains. À l’origine, on l’employait comme une sorte de slogan pour blâmer vertement des situations sociales ou des manières d’agir intolérables à l’intérieur des universités. On s’en servait pour critiquer de façon dépréciative la conduite de certaines affaires académiques : admission des étudiants, programmes facultaires ou départementaux, code d’éthique, etc. Elle était à la mode dans les départements ou les facultés de sciences humaines, surtout en littérature et en histoire. Des campus édictent même des codes du vocabulaire PC, Standford par exemple (cf. Hugues. 1994 : 43-44). Pour certains observateurs, le mouvement trouverait son réel repère historique dans le terreau des années 1970. Il est loisible d’associer l’expansion de cette idée aux manifestations contre la guerre du Vietnam et aux revendications féministes naissantes. On en retrouverait même les premiers balbutiements durant les années 1960 dans le sillage du hippisme, des revendications des Noirs et des droits civiques (cf. Haroche et Montoia, 1995a : 383). La tolérance et le respect mutuel instaurés parmi les groupes gauchistes, féministes et multiculturalistes émergeant en seraient la source première. À partir de là, chaque Américain s’est dit qu’il faisait partie, lui aussi, d’une minorité soumise à l’oppression et qu’il pouvait réclamer justice et visibilité. Désormais, l’action communautaire était vue et justifiée à travers le prisme du groupe réduit et/ou de l’individu. Le moi devint la vache sacrée de l’Amérique (cf. Hugues, 1994 : 21).

La mode a rapidement franchi les limites des campus pour gagner l’ensemble des lieux sociétaux où elle finit par poser des questions dans les débats d’ordre éthique et par toucher toutes les couches du tissu social : multiculturalisme, intégration, liberté, laïcisation, religion, immigration, femmes, éducation... L’impulsion s’accompagne de l’« Affirmative Action », tournure que l’on a rendue en français par le terme discrimination positive. Il s’agit en fait d’un système de traitement préférentiel fondé sur une politique des quotas par laquelle on entend protéger toute minorité sociale et compenser les inégalités et les injustices entre les groupes (cf. Haroche et Montoia, 1995b : 26). En concédant une importance centrale au microgroupe, la stratégie prétend être en mesure de gouverner les conduites, de rééduquer les comportements de ceux qui sortent du rang et de guider les consciences égarées. On flaire dans cette stratégie des relents de « bigbrotherisme ».

La néobienséance a donc déjà son histoire en pays américain (cf. Santini, 1996 : 6-8). Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens, ce qui en soi peut être parfois honorable. En revanche, on pourrait s’interroger sur ce qui justifiera la fin. En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la nouvelle orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, pour prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression a duré longtemps. Le mot d’ordre consiste à se donner bonne conscience tout en faisant dériver la mauvaise conscience en direction de ceux d’en face, les opposants. Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas, y compris dans les moyens de communication tel le langage. Le phénomène prend même parfois des dimensions insoupçonnées. Ainsi, à l’Université des sourds à Washington, on s’affaire maintenant à corriger les signes jugés discriminants en leur substituant d’autres gestes plus nobles, plus égalitaires et consensuels. Il est désormais interdit de signaler le mot japonais en faisant le geste des yeux bridés avec les petits doigts étirant la peau au coin des yeux ou d’écraser le nez avec son pouce pour indiquer le mot Noir; il est aussi défendu de signifier le vocable homosexuel en agitant la main droite. Des associations de sourds poussent même l’exigence du révisionnisme en dénonçant l’opération chirurgicale qui consiste à installer un implant cochléaire aux enfants sourds. « En arrachant ainsi de “jeunes innocents” à leur culture et à la langue des signes, la médecine pratiquerait la “purification ethnique”, rien de moins » (Coignard et Lanez, 1995 : 58; cf. aussi Santini, 1996 : 170). Dans le même ordre d’idée, récemment un quotidien montréalais publiait un court article dans lequel une lectrice demandait de modifier l’expression dialogue de sourds parce qu’elle « véhicule une perception erronée de la surdité » (La Presse, 10 février 1997, p. B-3; voir aussi la revue Lire, no 256, juin 1997, p. 6 où, sous la plume de Pierre Assouline, on repère l’expression dialogue de malentendants). Ailleurs, on voudrait que Beethoven soit un « musicien afro-européen » (Santini, 1996 : 31). À l’automne 1991, le musée d’Histoire naturelle de Washington fermait temporairement sa salle d’anthropologie. La raison en est que l’on voulait refaire l’Australopithèque à l’image de ses origines. « Désormais, l’hominidé africain aura la peau noire, conformément aux conclusions des scientifiques » (Santini, 1996 : 26). Le monde de la bande dessinée n’échappe pas à la purge. Morris, le père de Lucky Luke. raconte que les Scandinaves lui ont reproché de faire des Noirs trop noirs et de leur dessiner de trop grosses lèvres, que pour satisfaire le public anglo-saxon, il a dû renoncer à présenter les Mexicains toujours endormis et qu’il lui a fallu donner un accent oxfordien aux Amérindiens dans les dessins animés. Sans compter que le héros lui-même, Lucky Luke. a dû cesser de fumer, cracher son éternel mégot et se mettre à mâcher un brin de paille en lieu et place (cf. Lire, no 257, été 1997. p. 17). Le catalogue d’anecdotes pourrait s’allonger jusqu’à former une encyclopédie de la néopolitesse. Ces exemples puisés à diverses sources montrent à quel point la stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable en soi. Le déferlement et le détournement des mots qui « défrisent » sont quant à eux contestables, car en dénonçant l’idée de hiérarchie et d’inégalité dans la culture politique libérale, la néobienséance s’attaque davantage aux expressions linguistiques de l’exclusion qu’aux causes réelles qui provoquent les mises à l’écart des individus qui composent un groupe.

La rectitude est une mouvance protéiforme soumise plus souvent qu’autrement à l’arbitraire et qui cherche par tous les moyens à annihiler les différences, qu’elles soient justifiables ou non, à défendre les moins nantis —par rapport à quoi?— et à promouvoir toute minorité tandis que la majorité doit s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coup de discours et de déclarations fracassantes. Les sociétés contemporaines sont menacées par la prééminence de l’ethnicisme, à savoir par l’absolutisme des différences qui répond à la panique de la perte d’identité et, en corollaire, à la peur de la déchéance du soi (v. Robin, 1993 : 19). Toute exclusion dont il est rendu compte par la correction politique produit, en retour, des effets traumatisants chez les « inclus ». Au résultat, personne n’en ressort enrichi. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov, 1995 : 96).

3.1. En passant par une définition

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (Merle, 1993 : 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’un terrain plat, néanmoins miné. Le PC est la quête d’un nouvel équilibre entre des pouvoirs dont les impacts diffèrent. C’est l’un des mécanismes de défense et d’illustration des droits de revendication de toute minorité —les exclus ou les sans voix— qui s’oppose à une majorité —les inclus— par l’entremise d’une recodification du langage. Le discours devient alors prisonnier des craintes des uns et des volontés des autres. « Ce langage, qui dans l’attaque enfle jusqu’au grotesque, se fait tout petit et timide dans l’approbation, et cherche des mots qui ne puissent véhiculer la moindre connotation dépréciative » (Hugues, 1994 : 37). Comme si l’élévation verbale créait des révolutions. D’une part, la nouvelle parole refuse les valeurs symboliques traditionnelles du langage (vieux, vieillard), tandis que d’autre part, et contradictoirement, elle les survalorise dans des innovations lexicales ou sémantiques (aîné, senior). La langue néobienséante est celle du discours arasé et régalé qui ne veut offenser personne et qui exige de la part du locuteur une connaissance très subjective de ce qui peut être accepté. Les différentes perceptions de la série de synonymes suivants illustrent cette problématique : euthanasie, suicide assisté, interruption volontaire de vieillesse, IVV. D’où les conflits potentiels ou réels entre la justesse et la rigueur objective des mots disponibles pour parler de quelque chose ou de quelqu’un et la réception souvent partiale du message. Nouvelle étoile des moyens de censure bien-pensante qui traque, condamne, bannit et substitue des mots jugés indicibles, la néobienséance dessine une autre forme d’hégémonie dans laquelle règne un ensemble complexe de règles subtiles et proscriptives à l’égard de certains dicibles hier encore bien banals. Des micro-sociolectes dans lesquels règnent les termes hyperonymiques et les segments phrastiques sont en voie de se fédérer.

En encourageant la mise en évidence de la victimisation, la néopolitesse laisse croire qu’elle éradique tout type de pouvoir. La victime conquiert une nouvelle stature et une posture digne d’admiration, avec en prime la rédemption ou le rachat en bout de course. Être une victime procure une nouvelle identité qui se veut gratifiante. Se plaindre représente aujourd’hui moult avantages, car dire ses souffrances publiquement donne des droits. Peu importe la situation, l’opprimé se sent discriminé, violé dans ses droits, écarté des sources de la manne. Il revendique donc, entre autres, de nouveaux attributs lexicaux. Les droits supplantent les responsabilités tandis que les devoirs passent dans la colonne de l’oubli. La règle particulière devient une reductio ad insanitum, une base de comparaison, une référence inédite, sectarisant davantage les individus défenseurs du principe de l’égalité radicale. Le crédo néobienséant veut que les croyances des personnes associées aux classes et aux groupes qui furent l’objet de persécution dans le passé méritent aujourd’hui d’être traitées et considérées de manière spéciale. La culpabilité change de camp. La victimisation tend à illustrer, à confirmer et à conforter les différences, tout en maximisant l’individualisme. La pétrification des différences sociales rejoint les concepts sociolinguistiques de « distanciation » ou de « démarcation » que Jean-Baptiste Marcellesi réunit sous le couvert de l’individuation sociolinguistique qui est « le processus par lequel une communauté ou un groupe social tend à systématiser ses différences, à les sacraliser, à les considérer comme déterminantes, à en faire un élément de reconnaissance » (1986 : 24). Les traits caractéristiques du microgroupe deviennent alors des indicateurs d’identité. De là à croire que le PC accorde une importance centrale au narcissisme, il n’y a qu’un pas vite franchi. La doctrine correctiste s’adosse à la souffrance au motif de l’oppression. Elle vise à effacer les injustices à tout prix, mais au résultat, elle fragmente ou sectorise la communauté utilisatrice en plusieurs groupes minoritaires, qui en devenant de plus en plus petits, puis minuscules, puis atomisés, deviennent de plus en plus fragiles et isolés. Ces confréries déploient leurs multiples requêtes qui serviront de nouveaux prétextes pour de nouvelles parcellisations, jusqu’à l’ultime aboutissement, l’individualisme. Cette attitude forcenée, en émergence dans les sociétés modernes, entraîne des paradoxes, notamment une fraternisation (qui en soi est parfaitement légitime et noble) dans le grand tout du moi-je (qui en soi est antinomique et destructeur de société). La courbe mélodique est aisée à suivre : à l’accentuation de la marginalité répond l’amplification de la différence, du spécifique, du particulier, de la singularité, donc de l’exclusion.

Au lieu de rivaliser dans la compétence et l’excellence, les gens qui en viennent à manquer d’estime de soi et de confiance en leurs moyens, tentent de se valoriser par l’étalement de leurs faiblesses, de leurs déficiences, de leurs défauts —physiques ou autres— plutôt que de se projeter vers l’avant par leurs qualités ou leurs forces. La position de victime transforme l’individu en héros auquel il faut absolument s’identifier, comme si c’était une question de survie. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un œil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995 : 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, lorsque « l’inégalité des conditions est la loi commune de la société, les inégalités les plus marquées ne frappent pas le regard; mais quand tout est presque au même niveau, les plus légères sont assez marquées pour le blesser. Il en ressort que le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes, 1994 : 27). En somme, vouloir imposer l’égalité en réduisant l’altérité, c’est déjà admettre une part d’inégalité chez soi. Dès que l’orthodoxie s’installe, les dérives sont prévisibles. « Les ennuis commencent lorsque le respect de la diversité est érigé en dogme et que la lutte contre les discriminations devient figure imposée » (Santini, 1996 : 7).

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits ou les dédommagements passe par l’attribution de certains privilèges légaux, de dérogations, de réparations ou de traitements de faveur compensatoires et rassurants (la discrimination positive, par exemple, que l’État de la Californie vient d’abolir à la suite d’un vote majoritaire des citoyens lors des élections américaines de novembre 1996). Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire historique, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un échelon jusqu’à la fusion avec la majorité. Ces « politicismes » censurent explicitement les mots qu’ils remplacent, ils cautionnent l’injustifiable et « héroïsent » les victimes. Ces quelques exemples montrent que l’un des principaux modules de la polynomie, l’intertolérance. est pris à partie et mis à mal au profit de l’intolérance, celle-ci fut-elle l’antichambre d’une nouvelle norme en efflorescence. La stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? En cherchant à endiguer l’image négative, le lexique PC verse très souvent dans l’ambiguïté et l’amphibologie. « Chaque équivoque, chaque malentendu suscite la mort; le langage clair, Je mot simple, peut seul sauver de cette mort. Le sommet de toutes les tragédies est dans la surdité des héros » (Camus, 1963 : 340). Pendant qu’en face, l’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui. Un inclus que l’on tente par ailleurs souvent de « muettiser » en lui contestant le droit de parole à propos d’un statut qu’il ne peut revendiquer sous le simple prétexte qu’il ne fait pas partie de « la gang », pour utiliser un mot bien québécois.

4. La nouvelle vulgate linguistique

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (cf. Boulanger, 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert [NPR]. Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre ou en restreignant son usage après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillardpersonne du troisième âgepersonne âgéeaîné, senior, personne expérimentée; vendeur d’automobilesconseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse à leur maximum la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical, car le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. La langue PC n’est qu’une approche psychologique du discours, car elle donne l’impression que la tolérance à l’égard des différences et des minorités est plus grande. Elle est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, elle dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. C’est à cette croisée des chemins que s’établit la frontière entre l’euphémisme et le néovocabulaire bienséant. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être dénommés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Au Québec, si l’on parle des étudiants pure laine, on renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger qui est délaissé se pare d’une connotation négative, ce qui n’est pas sans rappeler la fortune ou l’infortune instantanée de l’expression vote ethnique, employé un certain soir d’octobre 1995 par le premier ministre du Québec ou le désarroi de son successeur

quelques mois plus tard lorsqu’il fut confronté à l’utilisation du mot race dans un discours sur la natalité. Les personnes ciblées par ces allusions ont immédiatement réagi pour rejeter ce langage à leurs yeux abusif. L’opposition fut parfois même très virulente sur le plan verbal et les antagonismes claniques ont rapidement dominé. Quant aux chefs politiques, ils en ont pris pour leur rhyme.

Appelons comme témoins deux autres exemples, les correctismes malentendant et malvoyant. En se substituant respectivement à sourd et à aveugle, ces mots se veulent tolérants et respectueux. Or ils portent en eux leur antonyme et ils mettent davantage en évidence les déficiences que sont la surdité et la cécité parce qu’ils créent et concrétisent des opposés (1’« entendant » et le « voyant ») qui composent en réalité la majorité d’une population. Ils renforcent la norme alors que l’objectif visé est justement le contraire, à savoir valoriser un microgroupe, un microlecte et une micronorme. En cherchant à proposer un standard parallèle, les nouvelles dénominations creusent l’abîme davantage. Elles laissent croire que la personne qui possède ce handicap n’est pas sourde ou aveugle, mais qu’elle entend ou voit un tant soit peu. De fait, la capacité auditive ou visuelle, si ténue soit-elle demeure cependant marginalisée puisqu’elle est prise en défaut par la signification du préfixe mal- qui recouvre une valeur de négation. Ces exemples parmi cent autres possibles sont l’illustration du paradoxe de la « mélioration » lexicale envisagée et souhaitée par la stratégie néodiscursive. L’aboutissement finit toujours par rejoindre le sens premier des mots. Mais les microgroupes se refusent à l’analyse sémantique logique et basique. C’est dans ce genre de détournement que la stratégie mesure sa réussite. Le discours rongé par la rectitude et par l’euphémisme absurde devient autodestructeur. L’instrument même de la pensée est contaminé et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi ne garantit un emploi à personne, réingénierie repousse restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La langue frelatée conduit à la confusion des valeurs et à l’amnésie collective. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il refaçonner et réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

5. La chanson du dictionnaire

L’introduction de régionalismes et de mots désinterdits dans les dictionnaires français durant les années 1970, de même que la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée (cf. Boulanger, 1986). Lentement mais sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Au regard de la langue, ils étaient envisagés cependant comme des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue et greffés sur l’Histoire. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser régulièrement ou leur substituer des mots censés être mélioratifs jusqu’au jour où ils seront désavoués à leur tour. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey et Chantreau, 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec (tous dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui)? Les expressions de cette nature sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans le petit livre de Pierre Merle (1993). De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. Le lexicographe est sommé de le policer. À preuve la mercuriale prononcée par Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, et rapportée dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et réagir adéquatement. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin (cf. aussi Santini, 1996 : 27). Le cas Robert n’est pas isolé. Les mêmes doléances sont faites à l’égard du dictionnaire officiel de la langue luxembourgeoise qui contient des expressions et des dictons jugés maintenant politiquement incorrects. En dépit des mises en garde des rédacteurs sur l’origine féodale et sur les connotations non racistes de ces mots, le dictionnaire est désigné à la vindicte publique. À un point tel, que le gouvernement luxembourgeois songe à le retirer de la circulation. Si la mesure est mise à exécution, l’État n’aura plus de dictionnaire de référence officiel.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre ci une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, la xénophobie, etc., serait alors passible d’une condamnation au retrait. L’écho orwellien résonne : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell. 1965 : 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à recycleur, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne ci mobilité réduite ou personne différemment apte, terminé le mot décrocheur au Québec et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression gallofrançaise pièce de solidarité pour supplanter la formule laurentienne un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de dire à l’aide de mots au relief sémantique senti est annihilé. La règle d’or exige désormais que ne soit froissée aucune susceptibilité. Il n’y a plus ni vérité, ni objectivité, tout cela est javellisé au profit d’une nouvelle forme d’hygiénisme langagier duquel n’est pas absent un angélisme hypocrite. Les mots sont vidés de leurs sens à coup de participes présents nominalisés (malentendant, malvoyant), de périphrases aux métaphores lyriques ayant le mot personne comme pivot (personne atteinte de..., personne souffrant de...), d’adverbes comme chronologiquement, différemment, économiquement qui modulent le mot personne, de mots superlatifs ou mélioratifs (bénéficiaire de..., poids santé, taille image), de qualificatifs positifs (défié, épanoui, expérimenté), de préfixés en non- (comme dans non-humain) ou en sous- (comme dans sous-privilégié « pauvre »), de suffixés en -zéro. tout en réservant les ne... pas et les sans pour décrire ceux qui ne sont pas du bord des revendicateurs ou des victimes (v. le lexique de l’annexe). Exit le mot juste et unique, et place « aux différemment capables, aux voyant autrement et aux verticalement défiés » (Hugues, 1994 : 33). On en arrive à employer des mots de plus en plus vagues et qui s’allongent jusqu’au segment phrastique, des mots qui possèdent des sens de moins en moins distincts pour dénommer les indésirables, quand ce sont les exclus qui nomment, et pour nommer les « désirables », quand ce sont les exclus qui nomment eux-mêmes, ce qui n’est pas toujours le cas, heureusement! La délicatesse du contenant est privilégiée en lieu et place de la franchise du contenu. Et garde à quiconque se risque à dénoncer l’hypertrophie malicieuse du verbe néobienséant ou sa vacuité idéalisée. Le contestataire s’expose bien entendu à se voir accueilli par une volée de bois vert, car, inévitablement, on déclenchera contre lui tout l’arsenal des abus de langage en puisant dans le réservoir des mots inavouables. L’intertolérance qui figure en bonne place dans la table des caractéristiques de la polynomie se fond alors dans l’obscurité de la nuit.

6. De nouveaux aménagements

On ne saurait guère traiter des nouvelles facettes des discours sociaux sans réouvrir les conventions qui régissent la nonne linguistique. Celle-ci établit les lois qui servent à expliquer, à catégoriser, à hiérarchiser, à justifier, à juger (accepter, rejeter, condamner) des usages. Or devant le flot néopoli, la norme perd son sens de normal, de non marqué. Elle est en train d’éclater et de se fragmenter en micronormes étales, sans saveur, sans ondulation, chaque groupe social définissant son microlecte et en exigeant son respect intégral. Chacun cherche à imposer sa règle aux autres, d’où le danger de la dérive antirationaliste, d’où le risque que le relativisme s’absolutise. « Le langage détruit par la négation irrationnelle se perd dans le délire verbal; soumis ci l’idéologie déterminante, il se résume dans le mot d’ordre » (Camus, 1963 : 326). La socialisation à l’échelle territoriale se désagrège au profit des registres sociaux, si bien qu’on n’envisage plus la langue comme bien commun, ni la qualité de la langue ou sa valeur intrinsèque comme instrument identitaire communautaire. Il s’agit plutôt de resituer ou de recibler des vocabulaires en fonction des vents sociaux qui déterminent le statut de l’être ou de la chose dénotés par les mots ou en fonction d’une appartenance qui restreint le groupe à l’uniformité en annihilant toute hiérarchie, tout élitisme, ou plutôt tout droit de réplique à la revendication. Les désignations sont « détournées à des fins de défoulement collectif » (Colin, 1995). Tout doit être nivelé sur le plan social et, corollairement, sur le plan lexical. La redéfinition du signe prend figure de condescendance à l’égard d’un moi. Avec un peu de recul, la visée supposée généralisante et méliorative s’avère être une nouvelle stigmatisation par rapport à une norme perçue comme homogène. Or la standardisation reconfigurée est plutôt hachurée et hétérogène permettant ainsi à la normalisation sociale préconisée d’y trouver des échos favorables. Ainsi, au Québec, le mot bénéficiaire qui retentit dans les bureaux de l’Assurance sociale, de l’Assurance-emploi. du ministère de la Santé, des Allocations familiales, etc. Même l’étudiant —mot que son synonyme client est en train de concurrencer— est bénéficiaire d’un enseignement au lieu de le recevoir. Comment, dans ces conditions, débattre d’idées qui n’ont plus d’identité propre ou une identité floue, comment aborder des sujets que l’on ne peut évoquer qu’après maintes circonlocutions lexicales? La parole des sages est remise en cause, telle la pensée de Bertrand Russell pour qui dans une démocratie, il est nécessaire que le peuple accepte de voir ses sentiments outragés? La liberté gratuite n’a plus guère de poids à la Bourse des valeurs morales. La liberté qui ne requiert aucune lutte, aucun effort, la liberté qui ne se mérite pas mène tout simplement à d’autres inégalités.

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). Car en dépit de tous les tourments, la lexicographie demeure tout de même un haut lieu de la pensée raisonnable.

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage d’un mot est une condition sine qua non à son entrée au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants révisionnistes? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (Petit Larousse Illustré 1997 [PLI]) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique pour les sacres et les jurons, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et youpin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas perçues comme dérangeantes par les victimes. Il y a déjà un quart de siècle, les responsables des dictionnaires Larousse s’exprimaient là-dessus. « Le lexicographe gomme ou supprime ce qui manifeste des oppositions ou des contradictions entre les groupes sociaux, religieux ou politiques : ainsi tous les termes d’injure qui supposent une attitude raciste sont exclus des dictionnaires du XXe siècle (alors qu’ils ne l’étaient pas à la fin du XIXe siècle, cette attitude étant intégrée ci l’ensemble des comportements “admis”). Des termes comme youpin, bicot, etc. ont été exclus, car leur présence implique un comportement raciste dont les locuteurs veulent nier la réalité; on rejette les termes impliquant une idéologie “inavouable”. On n’admet ces mots dénotant le racisme que dans des dictionnaires que leur ampleur (leur exhaustivité) ou leur destination (conçus exclusivement pour la “classe cultivée”) mettent à l’abri de la confusion entre le terme et le concept » (Dubois et Dubois, 1971 : 103). Ces échos méthodologiques se répercutent toujours dans la pratique laroussienne récente. Voici ce qui est écrit dans la présentation du PLI 1997 : « [...] comme chaque année, les créations du français vivant, de la langue d’aujourd’hui, ont été enregistrées, sans concession toutefois pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique ou des convictions philosophiques ou religieusesce qui se comprend aisément, s’agissant d’un ouvrage qui s’adresse au plus large public et qui a pour vocation de présenter à ses lecteurs une sorte de consensus minimal sur ta langue acceptable, et acceptée, par tous les usagers du français » (1996 : 7). Ces messages indiquent sans conteste qu’une légitime prudence l’emporte et guide les rédacteurs laroussiens. Mais c’est au détriment de la vraie langue vivante. La lexicographie actuelle est donc devant un véritable dilemme cornélien.

7. Un codex lexical revisité

Dans plusieurs sociétés du monde moderne, des actions concertées sont à l’œuvre et elles conduisent à une dilution de plus en plus fréquente des discours pouvant même atteindre jusqu’à la ponction totale du sens. Ce phénomène atteste bien que le langage peut être un jeu de pouvoirs qui dissimule bien des enjeux. Bien entendu, au nom de la démocratie, aucune nation, aucun regroupement, aucun individu n’est autorisé à décréter le refus du droit à la parole à ses citoyens ou à ses concitoyens. En soi, le système linguistique n’est ni aliénant, ni oppressif; il laisse aux humains la possibilité de créer des mots nouveaux, de faire bouger la langue et de désigner comme ils veulent. Dénommer, « c’est repérer et stigmatiser une population justifiable de l’action sociale; par là on renforce aussi le consensus social » (Delcambre, 1985 : 167). L’acte social de la désignation, c’est aussi imposer une certaine perception du groupe et lui assigner un statut dans le registre communautaire. La néobienséance est d’une autre eau. C’est le dernier catéchisme de la nouvelle religion des groupes atomisés, un nouvel évangile sectaire qui dicte ce qu’il convient de professer et même de penser. Le PC veut faire promulguer de nouveaux codes de comportement sociaux destinés à se substituer aux institutions démocratiques en place (cf. Haroche et Montoia, 1995a : 395). C’est un nouveau péril social qui concerne les effets délétères de toutes sortes de revendications identitaires qui mobilisent les microgroupes, et dont l’expression ultime est perceptible dans le langage par l’intermédiaire des mots qui veulent ne pas dire. « Nous sommes entrés dans une période d’intolérance qui se conjugue, comme cela arrive parfois en Amérique, avec un goût mielleux pour l’euphémisme » (Hugues, 1994 : 30). La rectitude joue dans l’ordre psychologique et dans l’ordre du sens. Peut-elle être perçue comme une figure de style spéculant sur le sens d’un double point de vue : dénaturer le mot de départ et bonifier le vocable d’arrivée? Les mots ne sont plus de la langue ou des signes-nommants, ils deviennent la personne-nommée ou la chose-nommée elle-même, ils revêtent l’habit du guerrier qui passe à l’attaque. Il y a en cela la persistance du mythe qui soutient l’idée que le mot est non seulement le reflet de la réalité, mais qu’il est la réalité même. Le signifiant rejoint directement et intimement le référent qu’il représente par association, le signifié prenant une autre tangente : il fusionne directement avec la nouvelle enveloppe formelle qui est souvent définitionnelle. Or, dans la tradition saussurienne, le mot, même s’il permet d’avoir une emprise sur la représentation de l’univers référentiel, une certaine vision sur l’être-nommé, n’autorise par un accès à la réalité de l’expérience, à la matière qui compose cette contingence sans détour par le signifié. Il est clair que les mots servent à modeler l’opinion que l’individu se façonne à propos des choses du monde, mais il est aussi évident qu’ils ne peuvent changer le référent sans que des stratégies interventionnistes soient instituées pour soutenir les nouvelles paroles. Le vocabulaire PC cherche à réduire la distance reliant le mot à la chose représentée. Ainsi naît le sentiment utopique de participer à l’accomplissement du « meilleur des mondes », selon la formule d’Aldous Huxley. Le langage PC s’investit de cette acception « du trouble » dont parle Régine Robin. Le trouble, c’est ce qui demeure quand le sens se brouille. Dans la vie sociale, cette attitude langagière « ne vise ni à subvertir, ni à se résigner mais à contourner, à mettre à distance, à parodier, ci déplacer, à décentrer de façon et susciter une inquiétante étrangeté, une attitude critique, de façon à faire des identités troubles, hybrides qui sont les nôtres aujourd’hui, une valeur positive, créatrice, et non inhibitrice » (Robin, 1993 : 11-12). C’est en cela que l’utopie PC est labile.

Le lexique néopoli porte en lui une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conformes aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical, de décrire des microlectes au lieu de considérer le lexique élargi d’une langue? Et le rassembleur lui-même, autrement dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives, notamment dans l’empire des signes sociaux. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. À ce propos, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965 : 437).

Les constats mis en évidence dans ce texte sont sans doute parfois sévères sur quelques points particuliers. Ils empruntent même la voie du réquisitoire, de la polémique et le ton est parfois tranchant, mais c’est parce qu’il y a un danger de dérapage à l’horizon. Le phénomène d’ensemble a déjà alerté les observateurs, qu’ils soient universitaires, juristes, historiens, linguistes, etc. Des écrits de plus en plus nombreux en font foi. Quoique la facette du langage néobienséant soit actuellement celle qui reste la moins bien documentée de l’intérieur. Bien des textes qui examinent le phénomène PC mentionnent et/ou s’arrêtent un bref moment sur le volet lexical; mais c’est toujours sans insister et en contrepoint du sujet d’analyse : droit, histoire, politique, littérature... Il n’y a pas encore eu d’incursion profonde de la part des linguistes et des métalexicographes. On attend impatiemment leurs commentaires sur les événements, car il est indéniable que les sémanticiens, les pragmaticiens, les sociolinguistes se voient ici confrontés à de nouvelles analyses sur le fonctionnement du langage et sur ses manifestations discursives. L’angle d’étude privilégié dans notre contribution est limité. C’est celui du fonctionnement de ce lexique émergeant dans la société et du rôle nouveau du dictionnaire, car la table est mise pour les lexicographes : ils sont confrontés au défi de décrire objectivement et démocratiquement un vocabulaire trouble et troublant. Nul doute qu’ils devront se prononcer sous peu sur le sujet, établir une politique éditoriale et poser des gestes concrets. Alors on verra quels visages offrira la fresque dictionnairique.

Il n’y a d’ailleurs pas de réponse définitive proposée pour résoudre le dilemme ou la crise, si crise il y a, puisque le sujet traité relève d’un débat d’envergure qui dépasse la linguistique (fracture de la norme, polynomie et lexicographie) et qui doit être plus largement social et public. En revanche, rien ne nous empêche d’y participer et d’y soulever quelques questions cruciales pour l’avenir de la dictionnairique.

Bibliographie

Annexe

Fragments d’un petit lexique de la néobienséance

Les fragments qui composent ce petit lexique néobienséant ont été colligés par des étudiants et des étudiantes ayant participé à une recherche sur le thème de la rectitude langagière dans un cours de lexicologie et de lexicographie dispensé à l’Université Laval aux trimestres d’hiver et d’automne 1996. Il donne une bonne idée de l’ampleur du phénomène et des différents mécanismes linguistiques mis en œuvre pour créer ce langage. Les unités lexicales rassemblées ci-dessous proviennent de sources écrites québécoises et françaises à caractère documentaire (articles de journaux, de revues, livres, etc.) ou dictionnairique, entre autres Merle 1993 et Santini 1996. Elles sont réparties par grands thèmes. Le mot à remplacer précède le ou les substituts recueillis —le(s) correctisme(s)—, un mot pouvant en effet posséder plusieurs solutions de rechange. Certaines formes sont plus anciennes que d’autres et figurent déjà dans quelques dictionnaires où elles sont marquées comme étant des euphémismes.

1. L’être humain : maladies, handicaps, déficiences...
alcoolique →
  • homme momentanément dénué de sobriété
aveugle →
  • déficient visuel
  • malvoyant
  • non-voyant
  • personne confrontée à une difficulté oculaire
  • personne visuellement contrariée
avortement →
  • interruption volontaire de grossesse
  • IVG
  • viol chirurgical
cadavre/mort →
  • personne métaboliquement différente
  • personne non vivante
bègue →
  • personne à l’élocution alternative
boiteux →
  • personne à la mobilité contrariée
  • personne ambulatoirement différente
chauve →
  • personne différemment chevelue
crétin →
  • personne n’ayant pas les prérequis cognitifs
débile/arriéré →
  • handicapé éprouvant des difficultés d’ordre intellectuel
  • personne ayant une déficience intellectuelle
  • personne ayant un fonctionnement mental différent
  • personne différemment douée
  • personne mentalement défiée
  • personne souffrant d’une déficience intellectuelle
dépressif →
  • personne souffrant d’une carence en lithium
drogué →
  • personne satisfaisant sa quatrième pulsion vitale
épouse →
  • travailleuse maritale non rémunérée
être ivre →
  • avoir les facultés affaiblies
être normal →
  • personne ne présentant aucune déficience
  • personne ne souffrant d’aucune déficience
gras →
  • silhouette épanouie
handicapé →
  • personne à mobilité réduite
  • personne ayant une limitation fonctionnelle
  • personne confrontée à un challenge physique
  • personne différemment apte
  • personne différemment valide
  • personne dotée de capacités différentes
  • personne physiquement défiée
  • personne soumise à un défi physique
  • personne vivant avec un défi physique
homme de Néanderthal →
  • personne de Néanderthal
imbécile/idiot →
  • personne culturellement démunie
impuissant →
  • personne souffrant d’une suspension involontaire de l’activité phallocentrique
laid/laideron →
  • personne cosmétiquement différente
  • personne dotée d’une cosmétique alternative
  • personne esthétiquement différente
mademoiselle →
  • madame
malade/patient →
  • bénéficiaire des soins de santé
malhonnête/escroc →
  • personne éthiquement déboussolée
myope →
  • personne optiquement contrariée
mourant (s’occuper d’un) →
  • accompagner un malade
  • cheminer avec un malade
nain →
  • personne à la verticalité contrariée
  • personne défiée verticalement
  • personne de petite taille
  • personne verticalement défavorisée
  • personne verticalement défiée
  • personne verticalement différente
obèse →
  • femme à image corporelle alternative
  • personne à part entière avec moult facettes
  • personne différemment proportionnée
  • personne pondéralement différente
  • personne souffrant d’une surcharge pondérale
paraplégique →
  • blessé médullaire
poids normal →
  • poids santé
rentier →
  • personne à revenus disponibles positifs
sidéen →
  • personne atteinte du syndrome d’immunodéficience
  • personne malade du sida
  • personne vivant avec le sida
  • personne vivant avec le VIH
sourd/muet →
  • personne handicapée des sens
sourd →
  • malentendant
  • personne acoustiquement contrariée
  • personne atteinte d’une déficience auditive
  • personne dotée d’une audition alternative
  • personne souffrant d’inaptitude auditive
suicide (des vieux) →
  • interruption volontaire de vieillesse
  • IVV
taille forte →
  • taille image
2. L’âge
adolescent →
  • adulte en devenir
  • adulte en émergence
la quarantaine →
  • personne d’âge mûr
vieux →
  • aîné
  • ancien
  • citoyen expérimenté chronologiquement
  • grand âge (85 ans et plus)
  • libéré (60-74 ans)
  • master (50-60 ans)
  • personne âgée
  • personne aînée
  • personne d’expérience
  • personne du troisième âge
  • personne en perte d’autonomie
  • personne expérimentée retiré (75-85 ans)
  • senior
3. Le contexte social
assisté social →
  • bénéficiaire du bien-être social
assurance-chômage →
  • assurance-emploi
balayeur de rues →
  • technicien de surface
bûcheron →
  • technicien du ravitaillement en combustible
chasser →
  • prélever des bêtes
  • prélever des non-humains récolter des bêtes récolter des non-humains
chômage →
  • congé prolongé
  • demande d’emploi non satisfaite
  • repos involontaire période transitoire dans le cadre d’une réorientation de carrière
chômeur →
  • demandeur d’emploi
  • bénéficiaire de l’assurance-chômage
  • bénéficiaire de l’assurance-emploi
  • offreur de services
cimetière →
  • jardin du repos éternel
clochard/vagahond →
  • itinérant
détenu/prisonnier →
  • bénéficiaire du système correctionnel
  • client du système correctionnel
  • individu en voie de réinsertion sociale
dialogue de sourds →
  • dialogue de malentendants
éboueur →
  • préposé à la cueillette des ordures ménagères
  • recycleur
groupe ethnique minoritaire →
  • minorité audible (accent)
  • minorité visible (couleur de la peau)
immigrant →
  • personne de nationalité étrangère
impôt →
  • taxe de solidarité
manifestation →
  • évènement de protestation
ménagère →
  • ingénieure domestique
mouroir →
  • maison de transition
pauvre(s) →
  • citoyen socialement sinistré
  • gens économiquement désavantagés
  • gréviste de la consommation
  • personne confrontée à un défi économique
  • personne économiquement faible
  • personne pécuniairement contrariée
  • sous-privilégié
restrictions budgétaires →
  • réingénierie
touriste (en Floride) →
  • vacancier pauvre en mélanine
travailleuse →
  • femme occupant un emploi à l’extérieur du foyer
  • femme occupant un emploi rémunéré
vendeur d’automobiles →
  • conseiller
4. La race et le racisme
blanc →
  • pauvre en mélanine
humain →
  • animal humain
Indien →
  • Américain de souche
Noir →
  • homme en haute teneur en mélanine
  • personne de couleur
  • personne mélanoderme
Noir américain →
  • Afro-américain
  • membre de la diaspora africaine aux États-Unis
race →
  • communauté humaine
  • groupe humain
5. L’éducation
décrocheur →
  • jeune en rupture de scolarité
échec scolaire →
  • réussite en dessous des possibilités (de qqn)
écolier (enfant) →
  • ami
enseignant →
  • travailleur de l’éducation
étudiant étranger →
  • étudiant international
examen de reprise →
  • complément de formation et d’évaluation
exercice →
  • travail de transfert de connaissance
ignorance →
  • expression personnelle
6. Les conflits
bombarder (une ville) →
  • traiter une cible
  • visiter un site
expulser (qqn) →
  • reconduire (qqn) à la frontière
génocide →
  • nettoyage ethnique
guerre →
  • mesures de pacification
réfugié →
  • personne déplacée
7. Divers
animal →
  • animal non humain
  • membre de la communauté morale très élargie
animal de compagnie →
  • compagnon animal
arbre →
  • membre de la communauté morale très élargie
café noir →
  • café foncé
caillou →
  • membre de la communauté morale très, très élargie
été des Indiens →
  • été des premières nations
fleur →
  • membre de la communauté morale très élargie
fruits/légumes frais →
  • aliments peu transformés
pièce (argent) →
  • pièce de solidarité
perruque →
  • prothèse capillaire
plante d’intérieur →
  • compagnon botanique
  • compagnon floral
poisson rouge →
  • compagnon aquatique
voiture d’occasion →
  • voiture d’expérience

Le projet de l’Académie française à travers les préfaces de deux éditions de son dictionnaire : 1694 et 1798[1, 2]

À Bernard Quemada, source constante d’inspiration

1. Introduction

L’Académie française est officiellement créée en 1635 par le cardinal de Richelieu, son protecteur et son chef. L’article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie (Académie française 1998 : s.p.) stipule qu’elle devra « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». Par privilège du roi, la Compagnie se démarque par « l’honneur du titre et la légitimité du pouvoir sur la langue » (Collinot 1985 : 12). Selon l’article XXVI des Statuts et Règlements, la Compagnie doit exercer ce pouvoir en travaillant « premièrement à un Dictionnaire de la Langue Françoise, & ensuite à une Grammaire, à une Rhétorique & à une Poétique » (Académie française 1998 : s.p.). En fait, seuls le dictionnaire et la grammaire ont été jusqu’à maintenant réalisés. Il aura d’ailleurs fallu attendre jusqu’en 1932 pour voir paraître la grammaire.

Les textes introductifs d’un dictionnaire informent non seulement sur les choix linguistiques des lexicographes, mais aussi sur les visions culturelles, politiques et sociales d’une époque. Bernard Quemada (1968 : 17) dira que « les préfaces donnent la mesure des préoccupations théoriques des auteurs ». En étudiant deux préfaces du Dictionnaire de l’Académie française, nous avons tenté de dégager le projet de cette Compagnie instituée par le pouvoir royal et nous nous sommes demandé comment il a su traverser la période révolutionnaire. Nous avons donc choisi de nous pencher sur les textes introductifs de la première et de la cinquième éditions du Dictionnaire. Publiée en 1694, la première édition suscite un intérêt particulier puisqu’on y jette les bases de ce projet dictionnairique pour le moins ambitieux. La cinquième édition, quant à elle, est importante, car elle paraît en 1798 dans des conditions tout à fait particulières. Comme l’Académie a été dissoute en 1793 sous la Convention, l’édition de 1798 est publiée par des politiciens, et non par des académiciens, à un moment trouble de l’histoire de France où le changement social a voulu repousser les limites de la citoyenneté et mettre de côté la royauté. Il sera particulièrement intéressant de se demander comment les politiciens, qui ont soutenu le Dictionnaire de l’Académie française, ont tenté de légitimer l’œuvre d’une institution royale et élitiste.

2. Les mots du pouvoir

Le Dictionnaire de l’Académie Françoise dédié au Roy n’est publié qu’en 1694, soit près de soixante ans après sa mise en chantier en 1637. Selon Bernard Quemada (1997b : IV), le Dictionnaire de l’Académie se démarque d’emblée des rares ouvrages lexicographiques monolingues de l’époque par des visées plus linguistiques et prescriptives.

Deux académiciens, François Charpentier et François-Séraphin Régnier-Desmarais, ont rédigé chacun une préface pour cette première édition du Dictionnaire. Ils se disputent ce privilège, car « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière » (Brunot 1966 : 40). Quoique la préface publiée ne soit pas signée, Charpentier, doyen des académiciens, en revendique la paternité. Le littérateur, entré à l’Académie en 1650, aurait selon toute vraisemblance profité de l’absence du secrétaire perpétuel, Régnier-Desmarais, pour substituer sa préface à celle déjà rédigée par le grammairien.

Comme la préface d’un dictionnaire est souvent l’œuvre d’un seul auteur, on doit garder à l’esprit que même si le dictionnaire compte plusieurs collaborateurs, c’est le cas du Dictionnaire de l’Académie française, la préface ne représente pas nécessairement l’avis de chacun. Comme l’explique Claude Brévot-Dromzée (1996 : 137) :

Quant « au dessein de l’auteur », il semble a priori plus délicat de le reconnaître dans la mesure où il s’agit d’une œuvre collective, émanant d’un corps uni par le mérite et par la gloire d’être sous la protection de Louis XIV.

Les propos tenus dans la préface ne peuvent donc rendre compte des diverses opinions des rédacteurs des articles. Qui plus est, le discours de la préface ne coïncide jamais parfaitement avec le contenu réel du dictionnaire ni avec les idées qui ont présidé à son élaboration. Il reste que la préface de l’édition de 1694 du Dictionnaire semble représenter assez fidèlement les idées de la Compagnie. Comme nous le constaterons plus loin, des questions ont été soulevées quant à l’écart existant entre le texte introductif et le contenu dictionnairique de la cinquième édition du fait que la préface ait été rédigée par Dominique-Joseph Garat, homme politique qui n’a pas participé à la rédaction du Dictionnaire.[3]

La préface de la première édition a deux objectifs principaux. D’une part, elle fait une large place à la présentation des méthodes de travail des auteurs ainsi qu’à leurs options lexicographiques. En fait, près des deux tiers du texte s’articulent autour de la présentation du contenu du Dictionnaire. L’auteur de la préface se voit également confier la délicate tâche de répondre par avance aux reproches formulés quant à la lenteur du travail. Il la justifie « comme “preuve” de la qualité du contenu » (Brévot-Dromzée 1996 : 130). Simone Benhamou, Eugénia Roucher, et Jean Buffin (1997 : 61) expliquent à ce sujet :

Le retard considérable de l’ouvrage venu après ceux de RICHELET et de FURETIÈRE dont les options étaient différentes du sien, mettait la Compagnie dans l’obligation d’expliquer ses prises de position sans pour autant que cela prenne l’allure d’une justification.

D’autre part, elle fait l’éloge du protecteur de l’Académie et rend hommage à l’ordre établi. Bien entendu, le texte introductif du Dictionnaire permettra aussi à son auteur de vanter la qualité de l’ouvrage qui décrit une langue « en estat de perfection ». Un respect de la tradition se dégage en outre de cette préface, car elle se réfère maintes fois aux Anciens. Elle semble créer un tout harmonieux avec le Dictionnaire.

La préface de 1694 révèle aussi les préoccupations linguistiques et lexicographiques des auteurs du Dictionnaire. En effet, une importante part y est consacrée (présentation, nomenclature, orthographe, etc.).

Charpentier annonce que l’ouvrage s’adresse aux étrangers comme aux Français et qu’il vise à leur permettre de comprendre le sens des mots ainsi qu’à les utiliser selon le bel usage. Le Dictionnaire, en ne répertoriant que les mots du beau langage, s’inspire d’une élite qui probablement sera son unique destinataire. Comme le fait remarquer André Collinot (1985 : 11-12) :

L’homme de Cour, l’homme de loi, l’homme de lettres, tour à tour ou tous ensemble avaient besoin d’être fixés et confortés dans l’usage d’une langue conçue comme marque de distinction dans un système de relations sociales soumis aux canons d’une stricte civilité.

Le Dictionnaire se voulant donc sélectif et non extensif, l’Académie bannit les mots archaïques et bas, les néologismes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, ainsi que les termes des Arts et des Sciences, sauf si ces derniers sont couramment employés par les honnêtes gens. Élitiste, la Compagnie rejette tout ce qui s’avilit « dans la bouche du menu Peuple » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 33). Le Dictionnaire se contente de se cantonner dans « la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs et les Poètes l’employent » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 28-29).

D’ailleurs, comme le souligne Mechtild Bierbach (1998 : 143) :

Les auteurs du dictionnaire de l’Académie appartiennent eux-mêmes au groupe d’utilisateurs pour qui l’ouvrage est fait, aux poètes et orateurs et aux honnêtes gens qui, dans leurs discours et leurs compositions écrites, produisent une langue qu’ils ont érigée, avec l’approbation royale, en monument national.

La Compagnie voit son conservatisme confirmé dans la préface, ce qui est assez peu surprenant puisqu’elle est sous le joug de l’ordre établi. Elle prône l’ancienne orthographe, tournée vers l’héritage grec et latin; une orthographe élitiste qui ne peut être comprise que par les lettrés. De plus, elle fait preuve d’une grande prudence en ce qui concerne les néologismes. La préface fait état de ce conservatisme :

Il s’estoit glissé une fausse opinion parmy le peuple dans les premiers temps de l’Academie, qu’elle se donnoit l’authorité de faire de nouveaux mots, & d’en rejetter d’autres à sa fantaisie. La publication du Dictionnaire fait voir clairement que l’Academie n’a jamais eu cette intention [...] Et elle a esté scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & et le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 32).

Bref, il semble que les soixante années qui séparent la création de l’Académie de la publication de la première édition de son Dictionnaire n’ont pas réussi à la faire déroger du projet de 1637 qui lui avait été confié. Selon Bernard Quemada (1997b : V), par sa nomenclature sélective, puisée dans le discours des honnêtes gens, où les termes de métiers n’ont pas le droit d’entrée, par l’importance accordée aux « minuties grammaticales » et par les modèles donnés pour le bon emploi des mots, l’Académie peut estimer que son projet initial reste inchangé.

Outre l’attention portée au contenu lexicographique de l’ouvrage, on remarque, dans la préface, un lien étroit entre la royauté et les littérateurs. Par son discours, l’Académie glorifie l’ordre en place, la tradition et les classes supérieures de la société, le Roi et Richelieu :

La passion que ce grand Ministre avoit pour les Sciences & pour les belles Lettres qu’il mettoit au nombre des principaux ornemens d’un Estat, & son affection particuliere pour cette Compagnie qu’il regardoit comme son ouvrage, l’avoient fait resoudre de luy faire bastir une Maison pour y tenir ses Conferences (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 37).

En faisant référence au rôle de Jules César et de Charlemagne vis-à-vis la langue, Charpentier tente de justifier l’intervention du Roi sur la langue en l’inscrivant dans une longue tradition. André Collinot (1985 : 18) explique à ce sujet :

En évoquant ses illustres prédécesseurs, le préfacier [de l’édition de 1694] assure le Roi et sa Langue d’une double légitimité politique : légitimité de droit (référence à l’empire romain), légitimité de fait (référence à l’empire carolingien). Ainsi érigé sur la scène de l’histoire, c’est donc le Prince, par l’entremise de son Institution, qui destine au Public l’instrument d’une unité politique fondée sur une unité de langue.

Fruit du pouvoir monarchique, la première édition du Dictionnaire retient les mots qui sont les siens, bien choisis, bien maîtrisés, bien ordonnés. Comment alors le projet dictionnairique de la Compagnie pourra-t-il survivre à un changement radical de pouvoir?

3. Le pouvoir des mots

C’est dans la préface de 1798 que nous examinerons comment le Dictionnaire de l’Académie française parvient à traverser une situation historique où le pouvoir du roi, son protecteur, est remis en question par les intellectuels et le peuple français. Comme l’Académie est dissoute en 1793, la cinquième édition est récupérée par les politiciens du Directoire. Ils doivent réussir à présenter un ouvrage créé sous les auspices du roi de façon qu’il soit agréablement accueilli par un public devenu républicain.

En 1793, la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française est achevée, mais les événements de la Révolution française empêchent sa publication immédiate. D’ailleurs, avant même sa suppression, la Compagnie doit procéder à certains changements, dont celui de renoncer au protectorat du roi. Comme le signale le duc de Castries (1978 : 250) :

On reprochait aussi à l’Académie de choisir trop volontiers des grands seigneurs, des courtisans, des ministres : elle se résolut à renoncer à des choix dont elle s’était longtemps glorifiée et déclara qu’elle « regarderait désormais les ouvrages comme les seuls titres académiques ». Autre concession : « elle ne se croira plus obligée de s’abstenir des questions politiques et religieuses et traitera librement tous les sujets pourvu que sa liberté soit compatible avec le respect de la loi ».

Par conséquent, on pourrait croire que son projet sera remis en question. Toutefois, les changements annoncés ne sont pas suffisants pour le maintien de l’Académie. En tant que symbole du pouvoir royal, elle est supprimée le 8 août 1793. La cinquième édition du Dictionnaire est en quelque sorte nationalisée; elle devient alors propriété de la République.

Résolument tournée vers le changement, l’édition de 1798 se démarque des précédentes, car elle est publiée alors que l’Académie n’existe plus. C’est donc au contexte historique qu’elle doit cette différence. Dominique-Joseph Garat, ministre de l’Intérieur à l’époque, assure sa publication et en rédige la préface. Puisque Garat n’est pas académicien et qu’il n’a pas participé à la préparation du Dictionnaire, il lui est difficile de discuter des choix lexicographiques qui ont prévalu dans la cinquième édition. Il ne peut que présenter ses idées au sujet du Dictionnaire, de l’Académie et de la Révolution. La préface de Garat s’éloignait ainsi de la réalité des choix des académiciens, car aucun d’eux n’avait pu commenter son texte avant publication, puisque l’Académie avait été dissoute.

Garat rompt avec la tradition et cela, de plusieurs façons. Tout d’abord, au Dictionnaire, tel que préparé par les académiciens, il ajoute un Supplément contenant Les mots en Usage depuis la Révolution, rédigé par des hommes de lettres non académiciens restés anonymes, que « l’Académie Françoise auroit reçus parmi ses Membres, et que la Révolution a comptés parmi ses partisans les plus éclairés » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280). Le Supplément veut refléter tous les « bouleversements politiques, administratifs et sociaux d’une décennie » (Tasker 1997 : 249). Ensuite, c’est la seule fois dans l’histoire du Dictionnaire de l’Académie française que la préface n’est pas rédigée par un membre de la Compagnie et qu’elle s’intitule Discours préliminaire plutôt que Préface.

Enfin, discours philosophique et politique plus que lexicographique, le texte de Garat fait la « synthèse des idées des Idéologues sur la langue » (Tasker 1997 : 256). La prépondérance du discours philosophique et la quasi-absence d’information lexicographique, à l’exception d’un discours linguistique où on « ne traite les mots que du point de vue des idées », est, toujours selon Tasker (1997 : 238), caractéristique du XVIIIe siècle. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en serait l’inspiratrice. En effet, le texte introductif de l’Encyclopédie est intitulé aussi Discours préliminaire. Dans son texte, Garat rend un vibrant hommage à l’esprit philosophique et à la démocratie et il fait de l’Académie un établissement national et politique, gardien des libertés et de la démocratie. Il légitime, par le fait même, le rôle de l’Académie française dans la Révolution. Se rendant peut-être compte du caractère étonnant de cette justification, Garat consacre la première page du Discours à expliquer au lecteur la nature de son raisonnement. Le Discours commence par la reconnaissance des torts des révolutionnaires vis-à-vis de l’Académie :

La Révolution Françoise qui, dans sa marche, devoit rencontrer tous les obstacles, devoit aussi donner dans tous les excès. [...] Durant plusieurs années, tout ce qui n’est pas entré dans la Révolution comme instrument et comme acteur, a été regardé et traité comme contre-révolutionnaire. [...] Toutes les trois [Académies] ont été accusées d’aristocratie, et détruites comme des institutions royales, nécessairement dévouées à la puissance de leurs fondateurs (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Garat admet par contre que les Académies devaient être supprimées pour laisser place à l’Institut, créé sous la Convention, parce qu’il fallait, selon lui, les renouveler :

Il falloit, je le crois, les détruire [les Académies] pour les recréer sous d’autres formes : il falloit que la République eût son Institut des Arts et des Sciences, né avec sa Constitution, destiné, par son origine même, à décorer la Liberté, à la fortifier, à la propager dans le monde comme la lumière (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Chose surprenante de la part d’un révolutionnaire, il s’emploiera ensuite à convaincre le lecteur que les trois Académies (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Académie des sciences), en particulier l’Académie française, ont été des moteurs de la Révolution :

Entre les trois Académies, l’Académie Françoise, cependant, est celle qui a le plus contribué au changement de l’esprit monarchique en esprit républicain : en caressant les Rois, c’est elle qui a le plus ébranlé le trône : ce n’étoit pas le but qu’on lui avoit marqué, ni celui qu’elle avoit; c’est celui qu’elle a rempli; et cette influence a été l’effet nécessaire, quoique très-imprévu, de plusieurs circonstances de son institution (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

Le Discours tente donc de montrer que les origines de l’Académie ne sont que secondaires puisque les académiciens ont toujours agi comme précurseurs des idées d’égalité et de liberté véhiculées par la Révolution. L’auteur justifie les actions de l’Académie dans les termes de la République. Selon Garat, la démocratie littéraire dont elle fait montre aura tôt fait d’inspirer une démocratie politique à grande échelle :

Ses Membres égaux comme Académiciens, se regardèrent bientôt égaux comme hommes : les futiles illustrations de la naissance, de la faveur, des décorations, s’évanouirent dans cette égalité académique; l’illustration réelle du talent sortit avec plus d’éclat et de solennité (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

En outre, le fait, pour les académiciens, de se louanger les uns les autres à la réception d’un membre ou à sa mort évoque, selon Garat, « un autre exemple très-contraire au régime monarchique » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268) puisqu’on devait, à l’époque, ne louanger que le roi. Bref, Garat espère réussir à légitimer l’Académie aux yeux du peuple et des révolutionnaires. Autant la préface de 1694 voulait répondre aux détracteurs de ses choix lexicographiques, autant celle de 1798 s’adresse à ceux qui s’opposent à l’Académie.

Dans le Discours, Garat propose sa vision de l’Académie. Il ne transforme peut-être pas son projet de fixer la langue, mais en modifie ni plus ni moins les paramètres. Ainsi, la Compagnie royale, soumise à son protecteur, devient le lieu d’un mouvement révolutionnaire avant-gardiste. Garat affirme qu’elle a sciemment choisi de ne pas respecter l’objectif que lui avait confié Richelieu :

[I]l eût frémi de voir son ouvrage à ce point éloigné du but pour lequel il l’avoit créé : son but, cela est très-probable, n’avoit rien de politique; il n’étoit que littéraire. Richelieu avoit la prétention de bien parler et de bien écrire : il institua l’Académie Françoise pour veiller à la pureté de la Langue, pour en faire le Dictionnaire : Richelieu ne songeoit à faire ni des Monarchistes, ni des Républicains; il songeoit à faire des Puristes (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 270).

Au contraire de Richelieu, Garat considère qu’un dictionnaire n’est pas que littéraire, mais aussi politique. Quoique l’esprit philosophique soit bel et bien entré à l’Académie, comme en témoignent les discours de réception, les pièces couronnées et les panégyriques, il semble, comme le signale Jean-Pierre Seguin (1978 : 86) qu’à « côté d’une ouverture toute relative, il y a le travail visible d’une poussée conservatrice; sous le masque de la conformité au modèle de progrès, il y a des résistances ». En principe, on peut dire que le projet initial de l’Académie, fixer et épurer la langue, semble avoir été légèrement modifié par les académiciens, puisqu’il est maintenant de fixer la langue sans la borner. Comme l’expose Garat :

[T]out un Peuple apprendra, dans un tel Dictionnaire, à fixer sa Langue sans la borner; à la fixer, dis-je, non dans des limites qu’on ne peut pas plus donner à la Langue d’un Peuple qu’à sa raison et à ses connoissances, mais dans les routes où elle pourra toujours s’avancer, en acquérant toujours de nouvelles richesses sans en perdre jamais aucune (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 273).

Le Dictionnaire se ferait donc moins restrictif que par le passé malgré le fait qu’il indique toujours le jugement qu’il faut porter sur l’usage. Sous l’influence de l’Encyclopédie et de l’esprit philosophique, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences sont donc largement accueillis dans l’édition de 1798. Ce changement n’est pas qu’attribuable à la Révolution puisqu’une véritable transformation sociale, à laquelle l’Académie française n’a pas échappé, s’est opérée au cours du XVIIIe siècle. Comme l’affirme Jean-Pierre Seguin (1978 : 85) au sujet de l’approche de Garat :

Sans doute cette préface a été écrite au moment de la publication du Dictionnaire, c’est-à-dire longtemps après la préparation et la rédaction des articles; mais la doctrine de Garat, qui écrivit cette préface, concorde avec celle des auteurs du Dictionnaire. Dès 1762, plus d’un académicien aurait approuvé la préface de 1798.

Toutefois, même si le Dictionnaire semble renoncer à son rôle traditionnel pour adopter une idéologie de progrès, la prudence reste de mise. Ainsi, tous les nouveaux mots de la langue n’y sont pas aveuglément introduits sous prétexte que l’ouvrage veut rendre compte des changements de la vie moderne. La préface en donne un aperçu :

Une Langue, comme l’esprit du Peuple qui la parle, est dans une mobilité continuelle : dans ce mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter, elle perd des mots, elle en acquiert. [...] [Q]uelquefois elle se perfectionne également par les mots qu’elle adopte, et par les mots qu’elle rejette. [...] C’est cette [...] direction qu’il faut donner aux changements d’une Langue, [...] et cette direction constante, elle ne peut la recevoir que d’un Dictionnaire, fait suivant les vues et dans le plan dont nous avons parlé (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272).

En ce qui concerne le destinataire du Dictionnaire, il n’est plus « [l’]honnête homme [...] qui ne se pique de rien », mais un citoyen qui désire s’exprimer dans une langue précise qui, pour ce faire, peut avoir recours « à la langue des métiers et à celle des Sciences et des Arts » (Tasker 1997 : 240). En fait, déjà en 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire, les académiciens accueillent de plus en plus de néologismes pour rendre compte du changement social et des nouvelles réalités. Selon Liliane Tasker (1997 : 241), ils se seraient toutefois montrés un peu plus prudents à l’égard des néologismes lors de la préparation de la cinquième édition.

Désormais, la norme à respecter n’est plus le bel usage « formé des fantaisies du beau monde, qui sont très-bizarres », mais le bon usage « composé des vrais rapports des mots et des idées, qui ne sont jamais arbitraires ». Toutefois, il ne faut pas croire que l’inégalité sociale sur la langue que véhicule le projet disparaît pendant la Révolution. La préface de 1694 laissait entendre que le Dictionnaire ne citait que les mots pouvant « servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 29); le Discours préliminaire de 1798 conclut « que la vraie Langue d’un Peuple éclairé n’existe réellement que dans la bouche et dans les écrits de ce petit nombre de personnes qui pensent et parlent avec justesse » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 271-2). Morellet, académicien qui a participé à la préparation du Dictionnaire, semble pour sa part affirmer que le bel usage règne toujours à l’Académie :

Le Dictionnaire de l’Académie [...] est le dépôt de la langue usuelle, telle qu’elle est parlée par la classe des citoyens qui la parlent la mieux, et qui en dépit de toutes les Révolutions est formée des citoyens distingués par le rang, la fortune ou l’éducation (Branca-Rosoff 1986 : 283).

Bref, les deux textes introductifs présentent sans conteste des intentions différentes : le premier désire justifier les choix lexicographiques de la Compagnie tandis que le second, aux visées politiques déclarées, tente plutôt de légitimer l’Académie elle-même. La préface de 1694 souligne la compétence lexicographique de la Compagnie, tandis que le Discours préliminaire de 1798 tente de la replacer dans un contexte révolutionnaire où la langue est envisagée du point de vue de la raison plutôt que du style. Selon Garat, l’ouvrage de 1798 ne s’adresse non plus aux puristes « qui n’ont d’autre prétention que de parler et d’écrire purement et correctement une Langue » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272), mais aux citoyens qui désirent faire un usage raisonné de la langue. Le Discours préliminaire est imprégné des transformations sociales de son époque. Ainsi, lorsque Garat discute des choix lexicographiques des académiciens, c’est toujours pour les ramener au contexte social. Même la langue employée dans le Discours reflète la Révolution. En cela, elle est de son temps, comme il se doit.

Le projet initial de l’Académie n’a que très peu changé de 1694 à 1798. En effet, les transformations annoncées par Garat ne semblent pas trop s’attaquer à l’esprit du projet. Ce sont les paramètres autour desquels s’articule ce projet qui changent. Les académiciens veillent toujours à fixer la langue; par contre, celle-ci n’est plus la même. La norme proposée n’est plus celle des honnêtes gens - la Cour et le Parlement -, mais celle des citoyens éclairés qui font usage de la langue avec raison. Qui sont ces citoyens philosophes? Probablement les académiciens, ceux-là même qui étaient considérés comme des honnêtes gens au siècle précédent. Le changement ne s’inscrit alors que dans le cours normal des choses. Ces citoyens emploient une langue différente de celle des honnêtes gens : ce sont des philosophes qui s’intéressent aux Arts et aux Sciences. Rappelons que l’idée de « raison » est l’une des références clés des XVIIe et XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, la raison était de nature psychologique, intérieure et mise au service de la seule nation. Au XVIIIe siècle, elle s’extériorise, devient universelle, se préoccupe de tout et partout. Elle s’ouvre sur le monde.

Comment alors le projet traverse-t-il la période révolutionnaire? Il semble osciller entre le changement et la tradition. Les propos de Garat paraissent quelque peu enflammés par son désir de faire de l’Académie le porte-étendard de la République, mais il reste qu’un véritable changement de mentalité s’est progressivement fait sentir à l’Académie durant le siècle précédent. Le projet survit, mais s’adapte aux idées des Philosophes des Lumières. Son essence reste la même : elle vise toujours à fixer la langue, mais on ne voudra plus la borner.

Quoi qu’il en soit, il faut avoir à l’esprit que le Discours préliminaire est le fruit des idées d’un seul homme qui, de surcroît, n’a pas participé à la rédaction de l’ouvrage, alors que la préface de l’édition de 1694 représente davantage les idées des académiciens. Garat ne peut donc que répercuter sa vision sans vraiment savoir si elle s’harmonise avec celle des académiciens qui ont préparé l’ouvrage. Ainsi, comme le souligne Liliane Tasker (1997 : 238), le Discours renseigne peu sur la véritable nature du projet des académiciens :

[D]iscours idéologique et discours lexicographique [y] sont étroitement mêlés et ne rendent compte que très imparfaitement des réalisations du Dictionnaire, résultat du travail des académiciens entre 1762 et 1789, dans une période où selon GOHIN « le mouvement néologique se rattache nettement au mouvement philosophique ».

Le projet n’est peut-être pas trop ébranlé par la Révolution, mais l’édition parue dans ces moments troubles de l’histoire revêt sans conteste une forme différente des précédentes. Son texte introductif, empreint d’un discours idéologique, et son Supplément, qui rompt avec le projet de l’Académie puisqu’il ne se préoccupe point de fixer ou d’épurer la langue, sont en rupture avec la monarchie dans laquelle la Compagnie a fleuri. Le Dictionnaire, quant à lui, s’inscrit sans trop de changement dans la tradition. Le Discours préliminaire et le Supplément sont séparés du reste du Dictionnaire comme la langue monarchique l’est de la langue républicaine. La préface rend d’ailleurs compte de cette rupture :

[I]l [le Dictionnaire] a été fini à l’instant où la Monarchie finissoit elle-même; et [...], par cela seul, il sera pour tous les Peuples et pour tous les Siècles la ligne ineffaçable qui tracera et constatera, dans la même Langue, les limites de la Langue Monarchique et de la Langue Républicaine (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280).

La présence de ces « intrus » expliquerait-elle la répudiation de la cinquième édition du Dictionnaire par l’Académie une fois qu’elle a été reconstituée? En effet, rien dans le corpus du Dictionnaire, fruit du travail des académiciens, ne pourrait au premier abord expliquer ce mépris.

4. Conclusion

On peut donc conclure à la fidélité de l’Académie face à sa mission statutaire initiale, à savoir fixer les règles du français, le purifier, le rendre éloquent et apte à exprimer les arts et les sciences. Le projet, légèrement ébranlé par la Révolution, s’est redéfini à partir de ces événements selon des paramètres mieux adaptés à la réalité de l’époque. Le Discours préliminaire, somme toute, rend compte d’une même mission, mais dans des termes différents. Cette adaptation aux réalités sociales reste encore aujourd’hui la force de l’Académie. Maurice Druon dit à ce sujet :

Tous ces textes [Statuts et Règlements] sont suffisamment clairs, généraux et concis pour qu’il n’ait été besoin d’y rien changer, les plus récents remontant à près de deux siècles. Ils ont toujours permis à l’Académie, sans les enfreindre, de s’adapter aux circonstances et conditions nouvelles de l’histoire ou des mœurs (Académie française 1998 : s.p.).

Selon Maurice Druon (Académie française 1998 : s.p.), le projet de l’Académie est demeuré le même depuis l’origine : « donner des règles certaines à notre langue, la maintenir en pureté, lui garder toujours capacité de traiter avec exactitude tous arts et toutes sciences, et assurer ainsi les caractères qui lui confèrent l’universalité. » Au fil du temps, la grande force de l’Académie n’est-elle pas son aptitude à adapter sa mission aux événements sociaux, culturels et politiques qui surviennent tout en gardant le cap sur le génie du français, toujours fidèle aux mots du pouvoir et sans cesse sollicitée par le pouvoir des mots?

Références

Notes

[1] Texte remanié d’une communication présentée par les auteurs au Colloque « Dictionnaires et sociétés » tenu à l’Université de Montréal, en mai 2000, dans le cadre du 68e Congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences.

[2] Les auteurs remercient M. Anthony Cowie ainsi que les deux évaluateurs anonymes pour leurs observations judicieuses.

[3] Certains auteurs, dont Liliane Tasker, le prénomment Joseph-Dominique.

La francophonie : une norme, des normes, un dictionnaire, des dictionnaires?

La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer sans l’ombre d’un doute qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est connue ou en usage. Et il n’en a jamais été autrement depuis sa naissance officielle il y a presque douze siècles. Dans sa spatialité. le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point et en n’importe quel lieu de son histoire, cet idiome a toujours participé d’usages et de normes multiples. Aussi peut-on conclure que, depuis les Serments de Strasbourg en 842, il est émaillé de traits régionaux de tous ordres : phonétiques, grammaticaux, lexicaux, etc., que ses frontières ne sont pas étanches, qu’il a évolué et évolue encore diversement dans des terreaux différemment semés, et que ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire, par la société cl par l’espace où il se déploie. De ces observations, on tirera un principe ou un postulat qui soutient ou démontre que plus une langue s’étend diatopiquement, plus elle s’éloigne de son foyer primaire, plus elle se différencie dans ses structures grammaticales et syntaxiques, plus les divergences phonétiques sont repérables et plus son lexique s’accommode et se particularise sous l’effet d’influences et de conditionnements extra linguistiques multiformes, sans pour autant créer de rupture avec la source, avec le lieu d’émergence. Avec le temps, la langue finit par s’échapper des filets normatifs originels qui la tenaient captive; elle morcelle la supranorme idéale en une mosaïque d’autres normes qui seront reconnues, interprétées, homologuées ou rejetées suivant les opinions idéologiques de chaque groupe communautaire. Les variétés géographiques du français sont issues de ces fragmentations successives qui font que l’idiome que nous partageons doit être conçu comme une langue unique, à la fois partout présente dans l’espace francophone et nulle part entière. Les assises de la francophonie reposent sur ce fondement et sur l’idée que le français est la langue commune unissant toutes les sociétés qui fédèrent cet espace. Et là où le français revendique le statut de langue maternelle, « on peut distinguer hiérarchiquement un ensemble de normes générales, commodément identifiées par la référence nationale » (Rey, 1994 : 312). C’est en m’appuyant sur cette conception que j’interrogerai quelques éléments-clés de la francophonie dans des perspectives normatives et lexicographiques. Bien entendu, ma perception est celle d’un francophone périphérique, ce qui a déjà pour effet de poser le problème par rapport à un centre réel ou hypothétique pour la francophonie.

C’est dire que l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal certes commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où l’idiome s’épanouissait. À proprement parler, le français (dénommé avec un article défini singularisant) n’existe pas dans la réalité linguistique. On se sert de cette bannière pour désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la réalité vivante du langage des francophones, seuls des français (dénommés avec un article indéfini pluralisant) apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables, en France, au Québec, en Belgique, en Suisse, en Afrique, au Maghreb, etc. « La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle « le français » tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (Muller, 1985 : 50). La norme unique donnée comme table de vérité par rapport aux usages est rapidement invalidée par la moindre observation historique détaillée et lucide. La norme exclusive convoquée pour soutenir et assurer le fonctionnement langagier exemplaire des sociétés ne peut être qu’une chimère. Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et à des interpellations multiples mises en jeu par la communication (Rey, 1994 : 312), Sur le plan dictionnairique, elle est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. De fait, l’image unitaire de la langue trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires en usage au Québec —dont plusieurs viennent d’Europe— et qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France, même s’ils proclament leur foi dans la francophonie (cf. paragraphe 7).

Rêver à l’unification et à l’uniformisation du français, c’est croire qu’un instant « un » a existe, qu’un moment où tout était clair, net et immuable est repérable sur l’échelle du temps, et que ce point de repère sert de référence unique. Or le français était une langue éclatée dès qu’il s’est émancipé du latin. Nulle part il n’était complet ou stable. Il aura fallu un long cheminement pour en arriver au constat de la « coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement éloignées les unes des autres » (Corbeil, 1987 : 12). Pourtant, c’est l’évidence même, la pluralité des normes comme modèles de convenance est la principale assise de la francophonie et elle n’empêche pas les locuteurs de parler et d’écrire la même langue, même si des accents se sont distingués, des mots particularisés. Il est patent que si le français du Québec a encore quelque chose à voir avec le français île-de-francien d’hier et d’aujourd’hui, ce n’est certes plus du gallofrançais depuis belle lurette. Il n’y a qu’à voir ce qu’on en dit, en bien ou en mal, quand on le compare avec la langue de Paris. La variation était déjà le lot des marins de Jacques Cartier avant qu’ils s’embarquent pour l’Ouest, qu’ils longent la côte du Labrador et qu’ils débarquent à Gaspé, en 1534. Plus lard, au XVIIe siècle, dès les premiers contacts sérieux avec les civilisations amérindiennes, la langue française a commencé à s’enrichir d’emprunts que les explorateurs ont ramenés en Europe. Ces amérindianismes, dont un grand nombre est encore d’un emploi quotidien en français québécois (achigan, atoca, ouananiche, pimbina), donnent une spécificité à la variété de la langue de Molière qui s’épanouit en Amérique. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française [DAF] consigne des unités de cette catégorie (carcajou, caribou). De ce point de vue et quoique prudente, l’Académie a toujours été sensible à la mouvance lexicale francophone. Celle-ci trouve des échos de plus en plus pertinents dans les œuvres de la Compagnie qui accueille « des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Druon, 1992 : VI). À mes yeux, cette affirmation est de nature condescendante et elle entérine bel et bien que les régionalismes sont des écarts par rapport à une norme dominante et que leur gestion relève de cette norme, bientôt identifiée comme étant celle de Paris. Ce n’est pas une critique, c’est un constat. Ceci dit, il n’en reste pas moins que des particularismes lexicaux sont consignés dans le DAF, même si la perspective descriptive demeure différentielle et que la manière de vivre avec ces mots et de les manier dans l’usage quotidien diffèrent profondément sur les deux continents. Une simple comparaison de leur définition dans des dictionnaires français et québécois illustrera ce phénomène.

L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle cl politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— ont (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, de la qualité de la langue plus récemment, et qui a posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard endogène. Fait observable parmi de nombreux autres, collectivement, les Québécois ont pris en main et assumé la gestion de leurs ressources linguistiques, lexicales en particulier, y inclus la part commune héritée du rameau européen du français et le patrimoine que quatre siècles et demi d’histoire ont permis de façonner, d’accumuler et d’accroître. Il est désormais évident que la définition des référents doit s’élaborer et s’évaluer de l’intérieur, attendu que c’est la perception que l’on a de soi qui guide les réflexions, construit la réalité et dessine un profil du monde original et intégrateur. La référence initiale doit en effet se traduire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de régies de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale territorialisée et généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien se référant à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (Baggioni, 1976 : 56-57). Elle doit aussi apparaître viable en face d’autres pratiques langagières à l’extérieur de la communauté, celle(s) de la France par exemple, puisque c’est ce territoire qui sert de modèle et de réference historiques. Mise à part la France, le Québec est, à l’heure actuelle, le seul membre de la francophonie à posséder des descriptions lexicographiques complètes et à en planifier d’autres. Toutes les autres descriptions sont partielles et/ou différentielles. Il ne m’appartient pas d’en définir ici les raisons, mais celles-ci influencent certainement l’équilibre du cercle francophone.

La norme et la société

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois qui émanent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes (Boulanger, 1994). Celle vertu lexicographique est encore réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert [NPR] quand les principaux rédacteurs écrivent noir sur blanc que leur dictionnaire « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (Rey-Debove et Rey, 1993 : IX). La norme dont il est ici question est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la grande majorité des travaux de lexicographie québécoise prend en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant— et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (voir Boulanger, 1988 et 1994).

La norme —concept polémique s’il en est— joue un rôle de premier plan dans l’écologie linguistique de toute société qui a su structurer scs institutions politiques, éducationnelles et culturelles. Elle n’est pas autre chose qu’une manière d’appréhender un système linguistique donné ou une partie de celui-ci et de s’en servir. Ce que les lexicographes décrivent comme étant leur langue ou leur variété de langue est le standard de la collectivité dans laquelle ils vivent et travaillent. Autrement dit, la norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus fédérant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue ou l’une de ses variétés comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété nationale a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. Et celte entreprise de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien. Cette prise de conscience est récente. En France, elle est enracinée dans le XVIIe siècle, diverses institutions dictionnairiques ou autres ayant joué un rôle primordial dans ce cheminement, notamment l’Académie française par l’entremise de scs dictionnaires. Celte institution a toujours réalisé ses recherches en s’appuyant sur le principe de l’usage légitimé. Au Québec, il existe bien quelques fondements institutionnels et quelques dictionnaires bien diffusés, mais ils n’ont pas encore fait leur preuve sur le plan pratique.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable « qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (Valin, 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments très divers : historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’interne comme à l’externe, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : « elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (Genouvrier, 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français québécois peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. La réappropriation ou le refaçonnement de la norme ne peut pas se réaliser d’une autre manière.

Une autre condition paraît essentielle, et c’est celle qui consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils en usent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français eux-mêmes. Alain Rey a bien saisi cette dynamique quand il écrit : « De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (1992 : 1685). Les protestations à ce sujet relèvent beaucoup plus de l’insécurité et du complexe d’infériorité linguistiques devant l’autre, qui représente une référence extérieure, que de la réalité vivante et de la valeur intrinsèque du français du Québec.

Les dichotomies de la lexicographie francophone

Les multiples catégories d’activités linguistiques et les différents niveaux de discours requièrent des exigences variées à l’égard des contenus des dictionnaires. La première de ces exigences, c’est que le dictionnaire soit adapté aux conditions de vie des locuteurs. Or les dictionnaires français étant prioritairement destinés à une clientèle hexagonale, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne satisfassent pas l’ensemble des utilisateurs francophones. Créés en territoire français, reflétant les milieux socioculturels français, découpant le monde à la française, faut-il se surprendre si ces dictionnaires ne rencontrent pas entièrement l’assentiment des locuteurs nord-américains ou d’autres zones francophones qui conçoivent le monde différemment, vivent une culture autre et fondent des sociétés au profil spécifique.

En lexicographie, il paraît difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le NPR et le Petit Larousse illustré [PLI], par exemple, ne sont pas des dictionnaires qui satisfont entièrement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques dizaines de québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des dictionnaires que les Québécois utilisent à bon escient, mais dont ils perçoivent toutes les insuffisances, car ces répertoires sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

Les pratiques sociales et les représentations de l’univers humain passent inévitablement par la langue et elles aboutissent dans les dictionnaires. Ceux-ci reflètent donc l’identité nationalitaire et l’identité culturelle de l’espace producteur. Il y a donc une correspondance, un isomorphisme entre les structures personnelles intérieures —l’architecture mentale— et les structures collectives —l’architecture sociale. L’individu souhaite, en général, se situer dans un seul groupe communautaire, du moins il affiche une préférence pour l’un d’eux.

Le demi-siècle qui s’achève aura été marqué par un vif intérêt pour les cultures francophones de la planète. Le temps et l’espace auront été à la source de références culturelles qui obligent l’emploi d’un vocabulaire créé in vivo dans les différentes sociétés francophones. Du point du vue français, on a dénommé ces mots des particularismes, des régionalismes et, plus récemment, des francophonismes (voir plus loin). Du point de vue périphérique, on a créé l’appellation francisme pour identifier les particularités lexicales françaises, surtout parisiennes en fait. Depuis 25 ans, ces zones lexicales différenciées ont obligé les lexicographes français à adopter et à adapter des stratégies de description particulières afin de répondre aux nouvelles valeurs véhiculées par le concept de « francophonie », y compris en évaluant sa valeur économique pour le marché et le commerce du dictionnaire (voir Boulanger, 1985).

En ce moment, il existe une série de dichotomies au regard de la lexicographie francophone.

  1. La description des mots à charge culturelle élevée dans les dictionnaires de France et expliquant les autres cultures francophones est souvent contestée ou contestable par les propriétaires légitimes de ces mots. Souvent les descriptions ne correspondent pas à leur perception des choses, même s’ils peuvent comprendre qu’elles sont destinées à des locuteurs d’une autre culture.
  2. La description de certains mots communs à différentes cultures demeure parfois trop franco-centrée. Les mots comme nordique, réveillon, sapin entrent dans ce vaste catalogue lexical.
  3. L’hypothèse de la norme unique existe concurremment à l’hypothèse des normes plurielles et elles ont valeur égale. Les discours institutionnels ou officiels cl ceux des entreprises lexicographiques sur ce sujet contredisent souvent les faits.
  4. Les descriptions lexicographiques hors de France hésitent entre la description complète (voir le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA]) et les descriptions différentielles. Au Québec, les dictionnaires de particularismes ne font guère réagir les tenants de la norme unique sinon pour en encourager la production; alors que les dictionnaires complets fondés sur la norme interne deviennent dangereux aux yeux de ce groupe
  5. Les descriptions lexicographiques complètes oscillent entre la norme interne, qui, étant implicite, ne requiert pas que les québécismes soient identifiés par une marque, et la norme externe, qui appelle le marquage des régionalismes. En ce moment, on cherche à trouver un point de jonction entre ces deux approches.

Il est évident que les mots du français de France sont tous marques du point de vue socioculturel. Mais « la charge culturelle des mots est une notion relative et [...] le poids culturel n’apparail vraiment que lorsqu’il y a confrontation entre deux cultures » (Baardewijk-Rességuier, 1993 : 29). Or c’est le cas en ce moment dans l’axe Québec-France. Plus les cultures sont éloignées et différenciées, en raison du temps et de l’espace, plus la couleur des cultures semble teinter le lexique des variétés de la langue mises en examen. La charge culturelle du mot est donc la quantité de valeurs propres à une communauté, à une civilisation, à un pays, à un État, à une région qui est véhiculée par ce mot et qui fait que celte unité n’est pas immédiatement décodable ou transparente pour un locuteur qui a peu ou prou d’affinités avec cette culture, ou peu ou prou de connaissances sur cette civilisation. Au surplus, quoique semblables par leur sens et identiques par leur forme, des mots ne sont pas interprétés de la même manière par des locuteurs vivant dans des territoires différents (voir les mots fleuve, hiver, pain, patiner, université).

Lorsque l’on mène les analyses, on se rend compte que c’est souvent le sens connotatif qui heurte ici le sens conceptuel, à savoir la dénotation.

  1. Le référent n’existe pas dans l’autre culture (voir les québécismes cégep, registraire, les francismes département, périphérique). D’où une opacité totale pour certains éléments du lexique pour les locuteurs non directement concernés.
  2. Le référent correspond à des découpages différents de la réalité (voir les mots bois, forêt, glace). D’où une opacité partielle pour certains éléments du lexique.
  3. Le référent est le même dans les deux cultures, mais des modulations, des aspects socioculturels sont inexistants dans l’une ou l’autre culture (voir les formules de salutation bonjour et bonsoir au sens de « au revoir », les emplois des pronoms tu, vous et on).
  4. Les référents sont les mêmes dans les deux cultures, mais le vocabulaire change (voir bonnet, écharpe, moufle, en France, et tuque, foulard, mitaine, au Québec).

Il est donc clair que dans l’approche descriptive, le texte dictionnairique doit être intimement lié à la situation socioculturelle dans laquelle il est produit. Et c’est l’ensemble du texte qui doit être conforme à la vision du monde propre à chaque territoire, à savoir à la fois la langue expliquée (les entrées) et la langue expliquante (les énoncés articulaires).

La besogne des mots francophonie, francophone et francophonisme

Selon une évaluation toute intuitive, mais reposant sur diverses expériences dictionnairiques, la part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80%. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (voir Boulanger, 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique du point de vue de l’observateur périphérique. Des chercheurs français ont créé parallèlement le même vocable, mais ils lui ont attribué le sens de « régionalisme, de diatopisme » (voir, parmi d’autres, Depecker, 1988 : 10-11). Un exemple résumera les deux approches.

Tableau 1 : Francophonismes/diatopismes
Québec
Francophonismes Diatopismes
écharpe, moufle, bonnet foulard, mitaine, tuque
petit déjeuner, déjeuner, dîner déjeuner, dîner, souper
Tableau 2 : Francophonismes/francismes
France
Francophonismes Francismes (?)
foulard, mitaine, tuque écharpe, moufle, bonnet
déjeuner, dîner, souper petit déjeuner, déjeuner, dîner

Cette antinomie joue manifestement un rôle prépondérant dans l’interprétation de l’idée de « francophonie » et, corollairement, dans celle de « norme ». L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Par ailleurs, elle est en contradiction flagrante avec le sens naturel qui se dégage des mots formés à partir du support lexical qu’est la lexie francophonie comme elle l’est tout autant avec le sens même de ce mot et avec ceux de ses dérivés.

La nature du concept de « norme »

Avec le temps et à travers l’espace, les zones concentriques du français ont couvert la planète entière. La dispersion et la fragmentation influent sur la norme unique et rigoureuse. L’unité normative du français s’est vite effritée et transformée en un concept illusoire que l’on concevra aujourd’hui comme une abstraction, comme quelque chose de théorique et d’idéal. Ce concept est situé sur une orbite strictement théorique. C’est une représentation artificielle de la langue. On l’identifiera comme la supranorme ou l’idée du français universel ou international. Ceux qui s’y réfèrent s’accrochent alors à une abstraction totale. La norme concrète et objective est nécessairement territorialisée, ce qui signifie qu’elle est simultanément captive d’un temps (synchronie), d’un espace (diatopie) et d’une société donnés. Il ne s’agit donc pas de refuser toute norme —aucune société ne s’en passe, pas plus que de la variation—, mais bien d’en surveiller la construction et l’aménagement par l’analyse scientifique, et de comprendre que l’activité normative est ondoyante, c’est-à-dire qu’elle peut être modifiée, comme tout secteur de la pratique sociale. Les réalisations concrètes territorialisées —la langue parlée et écrite, les dictionnaires— sont aussi soumises au processus de la renormalisation (le mot le plus efficace reste à créer, voir normage). Chacune de ces normes géographiques France, Belgique, Suisse, Québec, Canada, Acadie, Afrique, Maghreb, etc., forme à son tour un réseau d’infranormes. Qu’y a-t-il dans le NPR et le PLI, sinon la description de la langue française de France faite par des lexicographes français et destinée prioritairement à des usagers français. Tous les mots, y compris les régionalismes, contenus dans ces dictionnaires sont configurés pour un décodeur français.

On peut tirer de ces constats que l’idée de « norme dans la francophonie » peut être perçue de deux façons différentes, au moins (voir l’annexe).

Langue commune, usage et discours

Cette image reflète également la perception des dictionnaires. En restreignant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones. Ainsi, pour Paul Imbs, du Trésor de la langue française [TLF], « le dictionnaire Ici que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une [...] culture de type humaniste [...] » (1971 : XXIV). Quand au NPR, les auteurs du texte introductif précisent que leur description est celle « d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII). Notons que Paul Imbs utilise l’expression le vocabulaire (article défini) tandis que Josette Rey-Debove et Alain Rey parlent d’un français commun (article indéfini). La restriction est ailleurs, dans l’intérêt collectif... des Français, ce qui est parfaitement compréhensible du point de vue des auteurs de dictionnaires en France. Cependant, ces discours sont fort éloignés de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les deux dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France, de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas, sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont absents. Je n’insiste pas outre mesure sur ces problèmes de la variation et des autodescriptions qui relèvent d’autres études et d’autres préoccupations.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu et normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative. Diverses autres observations sur l’usage constitueront la quatrième. En outre, l’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, une société et un espace donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR, le PLI ou le TLF comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France, mais pas pour lui. Bien entendu, d’autres personnes voudront continuer d’imposer ce modèle dans leur région (Québec, Belgique...).

Tout découpage dans le lexique à des fins lexicographiques est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale de communication, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le « référentiel de la langue commune » (Collinot et Mazière, 1997 : 68) qui renvoie en effet à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires parisiens, toutes les prédications sont formulées pour les Français en priorité.

    NPRnordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire. »
    PLI 1995sapin : « Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa). [...] »

    Il en va de même pour ce qui concerne les dimensions diatopiques des entrées (NPR mitaine : « Moufle », également identifié comme canadianisme). Les faits s’éloignent donc de la stratégie énoncée dans les textes de présentation. Comment réagissent les Québécois devant l’exemple suivant de homme d’État qui figure dans l’article état du NPR : « Cette femme est un grand homme d’État »? Ici, la francophonie en prend un coup. Pour le moins, l’indication de francisme aurait été la bienvenue pour cet exemple. Et je ne parle pas des traductions des romans américains qui montrent des enfants de New York ou d’ailleurs fréquenter l’école de niveau CM1 ou CM2 au lieu d’être en première ou deuxième année du premier cycle du primaire, ou des adolescents qui sortent du lycée avec un bachot, un BTS ou autre CAPÈS plutôt que de décrocher un DES, un DEC, etc. Pourtant, il est une variété de français parfaitement adaptée aux concepts nord-américains et qui possèdent tous les mots nécessaires pour rendre ces réalités. Ces exemples plongent au cœur des concepts d’« interéchange » et d’ « intertolérance » qui sont des marqueurs de la polynomie.

  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire. On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés. Sans évoquer à ce sujet la question de la variation linguistique.

  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus norrné aux plus familiers ou plus vulgaires, du plus général aux plus technolectaux, résultent eux-mêmes de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. « Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par la référence à un type de locuteur idéal, qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs » (Guilbert, Lagane et Niobey, 1971 : II-III).

    C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. « Il est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu » (Collinot et Mazière, 1997 : 69). Il n’existe donc pas de lexicographie totalement neutre ou objective.

Perdus dans l’histoire et dans l’espace

Certes, la langue française n’est pas singulière, mais le système qui la gère et la règle est singulier lui, cc qui fait que tous les francophones s’en réclament. En étant pluriels, les normes, les usages témoignent de l’évolution et de la rénovation de la langue. Aussi, soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est, bien entendu, ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que du point de vue des positions idéologiques, l’idée de norme n’est pas neutre. Tout dictionnaire de langue est clairement marqué par l’idéologie de scs concepteurs.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (Boulanger, 1994 : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale. Ce standard est épaulé par les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, décrets, énoncés institutionnels, etc.) et par les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées de la langue française au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants et de fournir des arguments pour de beaux discours officiels. La vie du langage est autrement sinueuse. D’où la contradiction idéologique et le magistère de l’Académie française qui défend ouvertement le droit à la créativité linguistique dans l’espace francophone et qui chante l’immense valeur patrimoniale des régionalismes, mais qui refuse systématiquement en tant qu’institution certaines actions concrètes qui collent pourtant aux réalités culturelles d’ailleurs, comme celle qui a trait à la féminisation des appellations de titres et de fonctions, évolution générée dans d’autres zones francophones, le Québec et la Suisse, par exemple. Indéniablement, il y a là une contradiction historique qui mérite un examen plus attentif, car elle entretient un grand malaise dans la concorde entre les variétés de français et dans l’aménagement général et dictionnairique de la langue française.

Références lexicographiques

Annexes

Tableau 3 : La norme franco-centrée
Tableau qui illustre le concept de « norme franco-centrée ».
Tableau 4 : La norme francophone
Tableau qui illustre le concept de « norme francophone ».

Le discours de présentation du dictionnaire : reflet d’une évolution à travers les âges

« Nous manquons d’études d’ensemble sur le genre Préfaces de dictionnaires, comme sur les textes qui les complètent ou en tiennent lieu : “Avis aux lecteurs”, “Avant-propos”, “Eclaircissement”, “Avertissement”, “Discours préliminaire”, “Prospectus”, etc. Destinés à expliquer ou à justifier le projet particulier que représente chaque dictionnaire, à préparer sa réception et son utilisation, ils abordent, à l’occasion ou en marge de la présentation du contenu, de nombreuses questions de linguistique, d’histoire de la langue, de théorie et d’histoire de la lexicographie, quand ce n’est la critique d’ouvrages ou d’auteurs rivaux. » (QUEMADA, 1997 : VIII)

En 1997, Bernard QUEMADA soulignait que « le genre Préfaces de dictionnaires » avait fait l’objet de peu d’études de la part des chercheurs du domaine de la lexicographie. Cela peut d’ailleurs sembler paradoxal étant donné que la majorité des dictionnaires généraux monolingues français contiennent un ou des discours préliminaires[1] dont les visées sont notamment de décrire « l’entreprise, ses objectifs linguistiques, didactiques, politiques, les destinataires visés, les positions théoriques et méthodologiques des rédacteurs envers la langue et sa description, les conditions d’exécution de l’ouvrage, etc. » (QUEMADA 1997 : IX).

À l’instar de l’article de dictionnaire, dont l’architecture et le contenu se sont transformés à travers les siècles, le discours de présentation a connu une évolution, plus discrète, certes, mais tout aussi importante. Des variations sont notables sur le plan du fond, c’est-à-dire en regard des thèmes abordés, ainsi que sur le plan de la forme. Pour illustrer le caractère évolutif de ce type de discours, nous allons examiner un ensemble de dictionnaires et passer en revue les passages qui ont trait, d’une part, à la description du public visé et, d’autre part, aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents. Cette contribution s’inscrit dans le prolongement de recherches du même genre menées par les auteurs (voir CORMIER, FRANCŒUR et BOULANGER, 2001).

1. Corpus d’étude et considérations préalables

L’étude porte essentiellement sur les dictionnaires monolingues généraux du français. Nous avons donc laissé de côté les dictionnaires à visée encyclopédique pour nous concentrer sur les dictionnaires de langue purs. Les textes préliminaires de seize dictionnaires parus au cours des quatre derniers siècles ont été analysés. Le XVIIe siècle est représenté par les trois premiers répertoires monolingues du français, le Dictionnaire Francois [...] de Pierre RICHELET (1680), le Dictionaire Universel [...] d’Antoine FURETIÈRE (1690) et le Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694). Au XVIIIe siècle, les dictionnaristes français se sont surtout employés à produire des répertoires à forts contenus terminologiques. Comme l’explique Laurent BRAY (1990 : 1801), « [l]es grandes productions de lexicographie générale sont des reprises du siècle précédent ». Outre les deuxième, troisième, quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, parues respectivement en 1718, 1740, 1762 et 1798, un ouvrage important parait à cette époque, le Dictionaire Critique de la Langue Française de Jean-François FÉRAUD (1787), ouvrage retenu dans le corpus. Par ailleurs, les textes de présentation de quatre répertoires du XIXe siècle ont été analysés, soit les préfaces du Dictionnaire de la langue française de Prosper POITEVIN (1855), du Dictionnaire de la langue française d’Émile LITTRÉ (1863) et du Dictionnaire classique de la langue française d’Henri BESCHERELLE Jeune (1880), ainsi que l’« Introduction » du Dictionnaire général de ta langue française d’Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER (1890). Finalement, nous avons étudié le discours de présentation de huit ouvrages du XXe siècle : le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française —communément appelé Grand Robert— (1965), le Dictionnaire du français contemporain (1966), le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française —mieux connu sous le nom de Petit Robert— (1967), le Grand Larousse de la langue française (1971-1978), le Dictionnaire du français vivant (1972), le Dictionnaire de la langue française. Lexis (1975), le Logos. Grand dictionnaire de la langue française (1976) et enfin le Dictionnaire Hachette de la langue française (1980).

De prime abord, l’analyse des textes de présentation des ouvrages du corpus mène à certaines considérations générales. On constate premièrement que différents titres leur ont été attribués, de 1’« Avertissement » du Dictionnaire François à 1’« Avant-propos » du Dictionnaire du français contemporain, en passant par l’« Introduction » du Dictionnaire général de la langue française et la « Présentation » dans le Petit Robert. D’où la nécessité, nous semblait-il, d’adopter un terme générique, en l’occurrence l’expression discours de présentation, pour désigner ce genre discursif auquel appartiennent les textes introductifs.

Deuxièmement, il est intéressant de noter que, dans certains des répertoires à l’étude, le discours de présentation s’articule autour de plus d’un texte. Dans le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, par exemple, plusieurs écrits composent le discours de présentation : 1’« Introduction » et la « Postface » du premier volume ainsi que les « Préfaces » des quatrième, cinquième et sixième volumes. Le Grand Larousse de la langue française cumule pour sa part trois textes qui, regroupés au début du premier volume, relèvent du discours de présentation : l’un s’intitule « Préface », l’autre « Introduction à la partie “grammaire et linguistique” » et il porte spécifiquement sur cette partie du dictionnaire, et un dernier a pour titre « La partie historique des articles », dans lequel sont décrits les principes de datation adoptés par les rédacteurs. De même, le discours de présentation du Logos s’articule autour de deux textes distincts, le premier, une préface signée par l’auteur, le second, intitulé « Logos. Grand dictionnaire de la langue française », texte non signé dans lequel sont, entre autres, explicités le mode de présentation de la nomenclature, les principes adoptés pour la transcription phonétique des entrées ainsi que les différentes marques d’usage employées dans les articles. Enfin, l’amplitude accordée au discours de présentation varie considérablement d’un répertoire à l’autre, allant d’une page (voir BONNARD, 1971) à trente-neuf pages (voir Littré, 1863) dans les ouvrages retenus aux fins de l’étude. On pourrait croire que la longueur du discours de présentation varie parallèlement à la taille du dictionnaire. Or, il semble que ce ne soit pas nécessairement le cas[2]. Le Dictionnaire du français vivant, ouvrage de petit format et qui comporte un seul volume, s’ouvre sur un texte de présentation de huit pages. Le Grand Larousse de la langue française, qui compte sept volumes, est quant à lui présenté au moyen d’un ensemble de trois textes qui totalisent sept pages et demie, tandis que le Petit Robert fait l’objet d’un discours de présentation qui grimpe à dix-sept pages. De même, on pourrait s’imaginer que les textes ont tendance à s’allonger dans les dictionnaires contemporains par rapport à leurs congénères plus anciens. Ce n’est certes pas le cas, la longueur n’ayant rien à faire avec l’époque de production du dictionnaire.

2. Illustration du caractère évolutif du discours de présentation

Deux thèmes serviront à illustrer quelques-unes des transformations qu’a connues le discours de présentation au cours des trois derniers siècles. Nous traiterons dans un premier temps des passages consacrés à la description du public visé, puis nous aborderons dans un deuxième temps les opinions relatives aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents.

2.1. Passages consacrés à la description du public visé

Un certain nombre de textes de présentation que nous avons eu l’occasion d’étudier renferment des références explicites au public visé et tendent à proposer une description plus ou moins détaillée de ce dernier. Toutefois, il semble que, parallèlement à la diffusion accrue qu’ont connue leurs œuvres, les dictionnaristes ont accordé une importance grandissante au destinataire dans leurs écrits préfaciels. L’analyse révèle que le thème du destinataire, bien qu’abordé par les auteurs de textes de présentation de dictionnaires parus aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, n’était pas, en règle générale, le sujet fondamental de leurs propos. La place qui lui était alors accordée apparait accessoire lorsqu’on la compare à celle réservée au même thème dans les discours préliminaires de répertoires parus au XXe siècle. Les exemples qui suivent permettront d’illustrer ce phénomène.

Dans la majorité des textes de présentation des répertoires du corpus parus entre le XVIIe et le XIXe siècle, l’évocation du public visé est des plus sommaires, parfois même inexistante. À titre d’exemple, citons 1’« Avertissement » du Dictionnaire François de Pierre RICHELET, texte qui compte quatre pages et dans lequel deux courtes phrases font référence au public visé :

« J’ai fait un Dictionnaire François afin de rendre quelque service aux honnêtes gens qui aiment notre Langue. [...] En faveur des Etrangers, on a ajouté aux mots, & aux phrases des bons Ecrivains le genre de chaque nom avec la terminaison féminine des adjectifs, & l’on en a donné des exemples. »

La préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise n’est guère plus étoffée sur ce point. François CHARPENTIER, qui en est l’auteur présumé, signale que l’ouvrage s’adresse aux « Estrangers qui aiment nostre Langue » ainsi qu’aux « François mesmes qui sont quelquefois en peine de la veritable signification des mots, ou qui n’en connoissent pas le bel usage, & qui seront bien aises d’y trouver des esclaircissements à leurs doutes ». Ce sont là les seules indications relatives au destinataire dans le contenu de la préface de neuf pages.

Un siècle plus tard, en 1787, Jean-François FÉRAUD publie le Dictionaire Critique de la Langue Française, ouvrage dont le premier tome est précédé d’une préface de quinze pages dans laquelle l’auteur consacre deux brèves séquences à la question du destinataire. D’abord à la page IJ, où il explique que l’ouvrage contient des remarques et observations puisées dans différents ouvrages tels que les grammaires et les journaux de littérature. Au sujet de ces remarques et observations, il précise :

« Et quand nous n’aurions fait que les réunir dans un même ouvrage, et les disposer dans l’ordre le plus comode pour en faciliter la recherche, nous croirions toujours avoir rendu un grand service, non seulement à toutes les Nations, chez qui notre Langue et notre Litératûre sont familières; non seulement aux jeunes gens et aux habitans des diférentes Provinces de France, à qui ce secours est absolument nécessaire, mais aux Français même de la Capitale, sans en excepter les Gens de lettres, souvent plus ocupés des choses et des pensées que de l’emploi et de l’arrangement des mots [...]. »

Puis, à la page XIJ, FÉRAUD ajoute :

« [...] nous prions les Gens de Lettres de faire atention que ce Dictionaire est spécialement destiné à l’instruction des étrangers, des jeunes gens, des Habitans des diférentes Provinces [...]. »

Les dictionnaristes du XIXe siècle adoptent une attitude semblable à celle de leurs devanciers, laissant de côté le thème du destinataire pour se pencher sur des préoccupations plus linguistiques dans les discours préliminaires de leurs ouvrages. Les trente-neuf pages de la préface du Dictionnaire de la langue française d’Émile LITTRÉ renferment bien quelques occurrences des mots lecteur et public, mais elles n’offrent aucune description du lecteur type ou du public pour lequel l’ouvrage a été conçu. Selon Georges MATORÉ (1983 : 417), « [o]n devine un public de médecins, de notaires, de professeurs, de gens du monde et aussi de bourgeois cultivés pour qui la possession du Littré était le signe d’un statut social et aussi sans doute un instrument de référence dans des conversations [...] où tel ou tel point de grammaire ou de vocabulaire était discuté ». Mais ce ne sont là que des présomptions, LITTRÉ ayant gardé le silence sur la question. En guise de conclusion à la préface du Dictionnaire classique de la langue française (1880 : II), Henri BESCHERELLE Jeune, auteur de l’ouvrage et fort probablement le préfacier, se contente pour sa part de mentionner que le dictionnaire qu’il propose « manquait incontestablement à toutes les classes de la société ». Il ajoute que, « [e]n ce qui concerne la prononciation, il sera on ne peut plus précieux pour les personnes de la capitale et de la province, et pour les étrangers [...] ». Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER tracent quant à eux un portrait du public qu’ils privilégient, portrait dont les contours restent cependant assez flous. Ils expliquent, dès le deuxième paragraphe de la préface du Dictionnaire général de la langue française (1890 : 1), qu’ils ont tenté « de répondre aux besoins du plus grand nombre » et « de composer une œuvre simple, claire et intelligible pour tous », précisant que l’histoire des mots « ne s’adresse pas seulement aux érudits; elle intéresse tous ceux qui veulent connaître exactement le sens des mots qu’ils emploient ». L’évocation du destinataire revient plus loin dans le texte. À la page VIII, les auteurs soulignent qu’ils ont voulu rendre leur ouvrage « assez complet pour répondre aux besoins des différentes classes de lecteurs ». Enfin, ils signalent plus avant dans la préface (p. XXIII) que leur dictionnaire s’adresse aux « Français comme aux étrangers, aux lettrés comme aux gens du monde ». Ces mentions relatives au public visé sont pour ainsi dire noyées dans la préface de près de vingt-cinq pages du Dictionnaire général de la langue française. Autrement dit, les auteurs n’insistent pas outre mesure sur la question du destinataire, et ce thème occupe une place somme toute assez discrète dans la préface de l’ouvrage.

L’image du public visé est nettement mieux cernée dans les textes de présentation des dictionnaires du XXe siècle. Cette préoccupation se manifeste de deux façons. Premièrement, tous les textes contemporains étudiés comportent une référence explicite au public visé. Deuxièmement, en comparaison avec les brèves mentions relevées dans les écrits préfaciels des répertoires parus au cours des siècles précédents, la description du destinataire fait généralement l’objet de passages étoffés, voire de paragraphes entiers. L’extrait ci-dessous, tiré de la première édition du Petit Robert, illustre bien cette tendance des lexicographes du XXe siècle à décrire avec force détails les différents groupes d’usagers auxquels ils destinent leur ouvrage.

« Ce dictionnaire s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la langue française, à ceux qui désirent l’apprendre si elle n’est pas leur langue maternelle, aussi bien qu’à ceux qui veulent la bien connaître.

Il est destiné d’abord aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants. Quelles que soient leurs études, ils doivent maîtriser le langage et enrichir les connaissances qu’ils en ont, en s’appuyant sur un ouvrage de base. Nous avons voulu leur donner le dictionnaire indispensable qu’un grand nombre de professeurs nous ont encouragés à élaborer, et, remplissant le vœu des uns, satisfaire les besoins des autres.

Le Petit ROBERT s’adresse aux étrangers, pour lesquels il est aussi conçu, par l’abondance des exemples et des constructions, le classement systématique des niveaux d’usage, l’étude des rapports synonymiques et antonymiques, la transcription phonétique de tous les mots, qui leur apporteront les repères nécessaires à l’apprentissage de cette langue difficile qu’est le français.

Bien entendu, ce public d’« apprentis » n’est pas le seul auquel soit destiné notre dictionnaire. Tous ceux qui ont à employer notre langue, par profession ou par goût, y trouveront un ensemble de connaissances encore jamais réunies en un seul volume. Nous espérons surtout que ce dictionnaire sera un jour celui du grand public de langue française, qu’il s’agisse des Français, des Canadiens ou des Suisses, des Belges ou des élites francophones d’Afrique et d’ailleurs. » (Petit Robert 1967 : IX)

Le Petit Robert ne constitue pas le seul exemple du genre. Dans le Lexis, des sept pages que compte la préface, une page est consacrée presque entièrement à la description du public visé.

« De par son objet, il [le Lexis] est destiné d’abord au large public de l’enseignement. Par sa présentation, le nombre et la diversité des informations qu’il donne sur l’utilisation des mots de la langue, il s’adresse à tous les enseignants, aux élèves du deuxième cycle, aux étudiants de l’enseignement supérieur, à la formation permanente, aux étrangers, à tous ceux qui veulent comprendre le fonctionnement de la langue et ont à se perfectionner dans sa pratique, à ceux qui doivent en acquérir la maîtrise intelligente et les techniques d’expression. [...]

Mais un dictionnaire de langue s’adresse aussi au public très vaste de tous ceux qui sont confrontés journellement à tous les systèmes de communication, qui écoutent la radio, regardent la télévision, lisent des journaux et des revues, ou qui, au détour d’un texte, d’un rapport, d’une conversation, rencontrent une expression technique ou scientifique dont le sens est inconnu ou mal connu. L’extension souvent considérable de ces terminologies, une modification constante des techniques, un changement dans les habitudes verbales comme dans les autres comportements rendent la compréhension souvent difficile. Le Lexis veut ainsi répondre aux besoins du public toujours plus vaste des techniciens, des ingénieurs, des scientifiques, pour lesquels la connaissance de la langue et du vocabulaire est aussi un moyen de promotion intellectuelle et sociale. (...)

Le Lexis est un dictionnaire de langue adapté aux besoins nouveaux de ceux qui utilisent le français pour lire les textes les plus divers et pour recourir à toutes les sources d’information; aussi s’adresse-t-il à tout le public français et étranger pour lequel le français n’est pas une langue morte, figée dans ta contemplation de son seul passé. » (Lexis 1975 : VI)

Le texte de présentation du Dictionnaire du français vivant s’ouvre quant à lui sur deux paragraphes qui, de par la description du public cible, mettent en lumière la visée proprement didactique de l’ouvrage :

« Le présent ouvrage a été conçu et rédigé par des enseignants qui se sont efforcés de réaliser l’outil simple, clair, précis et commode qu’ils eussent aimé trouver jadis dans leur milieu familial ou à l’école lorsqu’ils étaient eux-mêmes élèves, puis plus tard dans l’exercice de leur métier d’instituteur ou de professeur. Il s’agit donc d’un dictionnaire à l’usage de tout le monde, et en particulier des enfants à partir de l’âge de lire et de comprendre seuls.

Sa présentation originale, sa matière rigoureusement sélectionnée, sa simplicité voulue et son caractère vivant le rendent très accessible aux plus grands élèves de l’école primaire. La précision des étymologies et des définitions, les nuances de sens distinguées par des phrases-exemples précédant l’explication, la richesse des synonymes et des contraires, le souci de mettre en garde l’usager contre des expressions et tournures non reçues dans le langage tenu recommandent tout spécialement son emploi dans les établissements de second degré. Les auteurs espèrent ainsi offrir aux usagers un vrai dictionnaire de la langue française. » (Dictionnaire du français vivant 1972 : VII)

Les extraits reproduits ci-dessus mettent clairement en évidence l’insistance avec laquelle certains lexicographes contemporains tendent à décrire le public auquel ils destinent leur ouvrage. De plus, ils portent à croire que les lexicographes ont désormais pour ambition de rallier le plus grand nombre d’usagers possible, ce qu’a d’ailleurs noté Henri MESCHONNIC (1991 : 60), qui écrit à ce propos : « [m]anifestement, ce discours ne veut oublier personne ». Le dictionnaire monolingue général du français que l’on propose sur le marché au XXe siècle veut en outre convenir à des catégories d’usagers bien définies, ou, du moins, mieux identifiées qu’aux siècles précédents. Ainsi, on s’adresse non seulement à des publics d’origine différente (du Français au Canadien, en passant par les élites francophones d’Afrique), mais également à des catégories d’utilisateurs aux besoins souvent fort diversifiés (enseignants, élèves du primaire ou du secondaire, étudiants des cycles supérieurs, ingénieurs, scientifiques, francophones cultivés, etc.). C’est du moins ce que laissent entendre les auteurs de certains des textes de présentation étudiés.

Comme nous l’avons évoqué précédemment, la diffusion accrue que connait de nos jours l’objet dictionnaire, tant dans la société en général qu’à l’école, n’est sans doute pas étrangère à l’orientation nouvelle des propos tenus dans les textes de présentation en ce qui concerne le public cible. Depuis le début du XXe siècle et, notamment, depuis la venue sur le marché de dictionnaires de petit format, ce ne sont plus seulement les lettrés ou les gens fortunés qui ont accès au dictionnaire, mais bien la population en général.

« La publication des petits dictionnaires Larousse a modifié complètement ce qu’on pourrait appeler le “marché des dictionnaires”. Autrefois, seules les personnes relativement instruites et aisées possédaient un dictionnaire. À vrai dire, depuis 1845, la mise en vente de dictionnaires par fascicules avait permis à des couches de population assez étendues : instituteurs, petits fonctionnaires, artisans autodidactes, etc., de se procurer des ouvrages dans lesquels ils pouvaient non seulement vérifier l’orthographe ou la définition des mots, mais aussi puiser des renseignements de tous ordres : historiques, juridiques, etc. [...] Cette diffusion restait toutefois limitée : beaucoup de gens appartenant à des milieux modestes continuaient à considérer le dictionnaire comme un luxe. La publication d’ouvrages lexicographiques de petit format et de prix modique d’une part, la diffusion de l’enseignement primaire et le progrès général des connaissances d’autre part, ont transformé le dictionnaire en objet de première nécessité. » (MATORÉ, 1968 : 138)

En outre, les dictionnaires ont été publiés en nombre croissant depuis la deuxième moitié du XXe siècle, ce qui a eu pour effet de créer une concurrence pratiquement inexistante auparavant. Henri MESCHONNIC (1991 : 59-60), qui aborde le sujet de la représentation du public visé dans le dictionnaire, en arrive à la conclusion suivante :

« [O]n dirait que les faiseurs et éditeurs de dictionnaires expriment plus que ceux du passé la hantise d’un public, dont ils se font à l’avance une représentation telle qu’ils paraissent plus souhaiter lui convenir que le susciter.

Ce qui n’est pas le critère de l’œuvre : l’œuvre fait son public. Elle ne cherche pas à se conformer à un public connu d’avance. Ni Furetière, ni Bayle, ni Diderot, ni Littré, ni Larousse, Pierre, ne se sont apparemment d’abord posé la question de leur public. Ils ont fait ce qu’ils voulaient faire, dans une relative solitude, et incertitude du succès. »

Ce qu’Henri MESCHONNIC laisse entendre, c’est que la démarche des dictionnaristes s’est transformée sous l’influence du nouveau marché des produits dictionnairiques et de la demande sociale et pédagogique. Aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, la conception des dictionnaires de même que leur contenu étaient, semble-t-il, largement tributaires des convictions politiques, sociales, philosophiques ou linguistiques de leurs auteurs. Les lexicographes d’alors souhaitaient certainement susciter l’intérêt du public, mais ils ne semblaient assujettis —ou ne s’assujettissaient— à aucune pression particulière de sa part. Une telle attitude est difficilement envisageable de nos jours; nul ne peut en effet se permettre d’élaborer un dictionnaire sans poser au préalable la question du public auquel il est destiné, d’autant qu’un répertoire est plus souvent un labeur d’équipe qu’une recherche individuelle. D’où cette « hantise » du public, pour reprendre les mots d’Henri MESCHONNIC (1991 : 59), qui se traduit par de longs développements sur le thème du destinataire dans le discours de présentation de certains dictionnaires. En corollaire, derrière l’idée de courtiser le public, peuvent se cacher des considérations commerciales et une mainmise sur un ou des créneaux de diffusion.

2.2. Passages consacrés aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents

Tout dictionnaire, on le sait, est redevable dans une certaine mesure à ses prédécesseurs : « [l]e fait lexicographique procède par filiation continue et reprises incessantes » (WAGNER, 1967 : 120). Il s’agit là d’un protocole reconnu des théoriciens du domaine, mais également des lexicographes. Josette REY-DEBOVE (1971 : 42) déclare notamment :

« Les dictionnaires se copient les uns les autres. C’est un reproche qu’on leur fait, et qui n’a pas de valeur en soi. Toute nomenclature nouvelle est la copie retouchée d’une autre nomenclature qui n’est que partiellement satisfaisante. On y ajoute et on y retranche, ou pour la moderniser si le modèle est ancien, ou pour la restructurer si le modèle est actuel mais parait arbitraire. »

Les textes de présentation de dictionnaires anciens témoignent généralement de cette filiation des répertoires, ce qui n’est pas le cas des textes de présentation que l’on trouve dans les ouvrages contemporains. Il ressort en effet de l’étude que les lexicographes du XVIIIe et du XIXe siècles étaient enclins à donner crédit aux travaux de leurs devanciers et à confesser sans détours s’en être inspirés. Le rappel de l’œuvre académique était d’ailleurs un passage presque obligé chez presque tout le monde. Le discours de présentation du dictionnaire constitue souvent un témoignage en ce sens[3]. À titre d’exemple, citons Prosper POITEVIN qui, dans la préface du Dictionnaire de la langue française, dit avoir pris appui sur le Dictionnaire de l’Académie française et déclare sans ambages (p. vj) : « [...] plein de respect pour l’Académie, nous l’avons prise constamment pour guide : c’est sur elle que nous nous sommes appuyé, c’est à sa lumière que nous avons marché ». Dans le même esprit, les propos tenus par Émile LITTRÉ dans la préface de son dictionnaire montrent que le lexicographe a établi sa nomenclature sur la base de celle du Dictionnaire de l’Académie française.

« Quand en 1696 [sic] l’Académie française prit le rôle de lexicographe, elle constitua à l’aide des dictionnaires préexistants et de scs propres recherches, le corps de la langue usuelle. Ce corps de la langue, elle l’a, comme cela devait être, reproduit dans ses éditions ultérieures, laissant tomber les mots que l’usage avait abandonnés et adoptant certains autres qui devaient à l’usage leur droit de bourgeoisie. [...] Quoi qu’il en soit, ce corps de langue a été rigoureusement conservé dans mon dictionnaire; il n’est aucun mot donné par l’Académie qui ne se trouve à son rang. » (Dictionnaire de la langue française 1863 : VII)

Pour leur part, Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER consacrent le dernier paragraphe de 1’« Introduction » du Dictionnaire général de la langue française (p. XXIII-XXIV) à l’énumération des multiples sources, dictionnairiques ou autres, auxquelles ils ont puisé. Le passage cité est un véritable cours d’histoire de la lexicographie :

« Il nous reste à dire, en terminant, tout ce que nous devons aux précieux travaux de nos devanciers : au Glossaire de Du Cange; au Dictionnaire historique de La Cume de Sainte-Palaye; à celui de Godefroy, plus riche et plus complet; aux Dictionnaires anciens de Cotgrave, de Nicot, de Furetière, de Richelet, de la Société de Trévoux, etc.; aux Dictionnaires plus modernes de Bescherelle, de Laveaux, de Dupiney de Vorepierre, etc.; à la vaste Encyclopédie de Larousse; aux diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie, qui n’est pas seulement le dictionnaire de l’usage, mais du bon usage; aux lexiques qui accompagnent les éditions savantes de nos auteurs, particulièrement à ceux des Grands Écrivains de la France, publiés sous la direction de M. Régnier; au recueil de Matériaux pour servir à l’historique du français, publié par M. Delboulle; aux documents inédits que MM. Godefroy, Delboulle et Schöne ont bien voulu mettre à notre disposition; aux premières livraisons du Dictionnaire historique de l’Académie française, vaste répertoire d’exemples, où nous avons puisé; enfin, et surtout, au Dictionnaire de Littré, le plus puissant effort qui ait été tenté pour réunir dans un monument unique les principaux documents relatifs à l’histoire, à la signification et à l’emploi des mots de notre langue. Si nous avons pu, comme c’était notre ambition, éclairer d’un jour nouveau l’histoire des mots par l’histoire des idées qu’ils représentent, c’est à celui qui a frayé le chemin qu’il convient d’en rapporter le mérite. Mais nous nous pardonnerions d’oublier ici M. Gaston Paris, un des maîtres de cette école de philologie française dont relèvent plus ou moins tous les travaux de ce temps relatifs à l’histoire de notre langue. »

En révélant s’être appuyés sur des ouvrages reconnus et salués, les lexicographes d’alors assoyaient leur crédibilité et donnaient à leur dictionnaire une valeur indéniable aux yeux du public et de la communauté scientifique. On comprend cependant que des témoignages de ce genre ne soient plus de mise dans les textes de présentation rédigés à une époque où « [l]e monde des dictionnaires est [...] un univers de batailles non seulement linguistiques mais économiques » (BOULANGER, 1986 : 6). De fait, les lexicographes contemporains dévoilent rarement l’identité de leurs maîtres à penser; seuls Paul ROBERT et Alain REY se distinguent, dans le corpus étudié, poursuivant la tradition de leurs devanciers. Ainsi, dans 1’« Introduction » du premier volume du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (1965 : V-VI), Paul ROBERT mentionne d’abord les sources l’ayant inspiré dans l’élaboration d’un dictionnaire analogique :

« J’ai employé d’autres méthodes que mes devanciers, mais la conception d’un dictionnaire analogique est déjà ancienne. C’est en 1852 que le Dr Peter Mark Roget publiait en Angleterre son « Thesaurus of english words and phrases » (Longmans, éd.), en 1862 que p. Boissière donnait son Dictionnaire analogique de la langue française dont Charles Maquet a présenté en 1936 une édition réduite et refondue (Larousse, éd.). L’abbé Elie Blanc a publié une « classification naturelle et philosophique des mots, des idées et des choses » dans un « Dictionnaire universel de la pensée » (E. Vitte, éd., 1899), p. Rouaix un « Dictionnaire des idées suggérées par les mots » (Colin, éd.), p. Schéfer un « Dictionnaire des qualificatifs classés par analogie » (Detagrave, éd., 1905)...

Tous ces ouvrages sont des catalogues de mots groupés autour de quelques termes d’identification ou mots-centres : un millier chez Roget, deux mille chez Boissière. »

Toujours dans le texte introductif du premier volume de son grand dictionnaire, Paul ROBERT prend également soin de citer les différents ouvrages dans lesquels ont été puisées les données présentées dans les articles.

« Un dictionnaire doit toujours beaucoup à ceux qui l’ont précédé : celui-ci plus qu’un autre, peut-être en certaines de ses parties. Le principal de mon effort s’est appliqué au classement des idées et au dépouillement des auteurs, parce que c’est en cela que j’ai cru faire œuvre originale et utile. Pour le reste, j’ai dû emprunter aux dictionnaires généraux et spéciaux, sous peine de reculer indéfiniment l’achèvement. Faute de les citer tous, je mentionnerai ceux auxquels je dois le plus.

Ce sont :

pour l’étymologie : les dictionnaires de W. v. Wartburg, O. Bloch et W. v. Wartburg, Albert Dauzat, L. Clédat, H. Stappers, Hatzfeld et Darmesteter;

pour la nomenclature, le classement des sens, les définitions, les dictionnaires généraux de Littré, de Hatzfeld et Darmesteter, de Larousse et, plus particulièrement, la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, les dictionnaires de H. Bauche pour le langage populaire, de Lalande pour la philosophie, de M. Garnier et V. et J. Delamare pour la médecine, de R. Gruss pour la marine, de Louis Réau pour l’art et l’archéologie, le Larousse de l’Industrie et des Arts et Métiers, le Larousse Commercial, l’Omnium agricole publié sous la direction de Henri Sagnier, les ouvrages de Gaston Bonnier pour la botanique, de Rémy Perrier pour une grande part de la zoologie, de A. Ménégaux pour les oiseaux, de Louis Roule pour les poissons, etc...

pour les associations d’idées, en plus des ouvrages signalés plus haut, j’ai eu fréquemment recours au vieux Dictionnaire des synonymes de B. Lafaye, paru en 1858, ainsi qu’au récent Dictionnaire des synonymes de René Bailly (Larousse, 1946). [...]

Parmi les ouvrages qui ont guidé ma voie, je n’aurai garde d’oublier La pensée et la langue de Ferdinand Brunot (Masson, 2e édition, 1926) dont la lecture, entreprise au cours de mes travaux, m’encouragea vivement à la persévérance. » (Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française 1965, vol. 1, p. VI-VII)

Pour sa part, Alain REY, dans une note qui se trouve au bas de la page x de la présentation du Petit Robert, renseigne l’usager sur la provenance des quelque 50 000 mots de la nomenclature :

« Ce sont d’abord les 1 063 mots du « Français fondamental », les plus courants de notre langue, repris parmi les 3 000 termes du Dictionnaire élémentaire de G. Gougenheim, et les 2 000 des listes de fréquence de Van der Beke, pour la langue écrite. S’y ajoutent plus de 15 000 termes longuement décrits dans le Robert, qui, avec les précédents, correspondent à peu près à la nomenclature de l’Académie française (quelques dizaines de mots inusités ont été supprimés). Enfin, nous avons choisi plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques, d’après leur intérêt conceptuel ou linguistique. »

Le discours de présentation des autres répertoires contemporains du corpus occulte le processus de filiation des dictionnaires. L’usager non averti aura l’impression, à la lecture de ce discours, que le dictionnaire qu’il tient entre les mains est en tous points original et que l’information qu’il contient est essentiellement le fruit des réflexions et du travail de l’équipe de rédaction qui a contribué à sa réalisation. Ce qui, évidemment, ne correspond pas à la réalité du labeur lexicographique. En fait, outre les extraits de l’« Introduction » du Grand Robert et de la « Présentation » du Petit Robert qui viennent d’être cités, les seules mentions similaires relevées dans les dictionnaires du corpus publiés au XXe siècle ont trait à l’origine des données étymologiques. Les sources dictionnairiques d’où proviennent les étymologies et les datations présentées dans les articles sont en effet indiquées dans le discours de présentation de certains ouvrages[4]. C’est le cas dans le Dictionnaire du français vivant (1972 : IX) :

« Nous avons donné une indication étymologique pour chaque mot, à l’exception de ceux pour lesquels rien n’a pu être trouvé de rigoureusement valable. Nous nous sommes référés au Dictionnaire étymologique de la langue française de Oscar Bloch et W. von Wartburg (5e édition), au Nouveau Dictionnaire étymologique et historique de Albert Dauzat, Jean Dubois et Henri Mitterand (2e édition) et, seulement en fin de travail, à l’Etymologisches Wörterbuch der Französischen Sprache de Ernst Gamillscheg. En outre, des indications proviennent du Grand Larousse Encyclopédique et du Grand Robert. Enfin, disons que, tout au long de l’élaboration de notre ouvrage, des spécialistes ont été fréquemment consultés et que des vérifications ont été faites à l’aide du Dictionnaire étymologique de la langue latine de A. Ernout et A. Meillet (4e édition). »

Dans le Grand Larousse de la langue française, l’un des écrits introductifs porte exclusivement sur les données historiques présentées dans l’ouvrage et fait état de la provenance de celles-ci. On peut notamment y lire :

« Le présent dictionnaire contient peu d’étymologies nouvelles (environ quatre cents, du début de la lettre A à la fin de E). En règle générale, on a repris celles du FEW (Französisches etymologisches Wörterbuch) de W. von Wartburg, ou —lorsqu’elles complètent ou corrigent les précédentes— celles de la dernière édition du Dictionnaire étymologique... de Bloch et Wartburg; les explications concernant les vocables qui ne figurent pas dans ces deux ouvrages proviennent, pour la plupart, du Nouveau Dictionnaire étymologique... de Dauzat, Dubois et Mitterand (Larousse). » (Grand Larousse de la langue française 1971 : VII)

Notons que la plupart des dictionnaires pris comme caution dans les deux extraits ci-dessus appartiennent à la catégorie des dictionnaires étymologiques et, de fait, n’entrent pas en concurrence avec les dictionnaires généraux monolingues étudiés. Par conséquent, leur mention dans le discours de présentation ne risque pas de nuire à l’ouvrage en cause. Au contraire, elle représente plutôt un gage de fiabilité des données historiques présentées dans l’ouvrage et reflète un souci d’exactitude et de précision de la part de l’équipe de rédaction. Le recours à des sources dictionnairiques spécialisées semble ici tout à fait justifié aux yeux des auteurs de textes de présentation, et donc, justifiable devant l’usager. Par contre, le fait de taire les sources plus générales ayant été consultées, entre autres les dictionnaires concurrents, laisse poindre les désidératas commerciaux qui, depuis le milieu du XXe siècle, font partie du quotidien du lexicographe.

Comme nous venons de le voir, certains textes de présentation font état des sources consultées lors de l’élaboration du dictionnaire. Mais il est fréquent, du moins au XVIIIe et au XIXe siècle, que ces mêmes textes soient le lieu privilégié de critiques formulées à l’endroit de dictionnaires antérieurs et/ou concurrents. Ainsi, on peut lire dans la préface du Dictionaire Critique de la langue française de Jean-François FÉRAUD :

« Le Dictionaire de Trévoux et le Vocabulaire François ont plutôt pour objet la Nomenclatûre des Arts et des Sciences, commune à toutes les Langues, que les Règles de la Langue Française en particulier. Du moins, elles n’en sont pas l’objet principal, et l’on ne s’y est pas étudié à en discuter fort au long les principes. L’Académie, dans son Dictionaire, s’est abstenûe de toute critique; et elle a presque toujours renvoyé aux Gramaires le détail des instructions. Comme Juge Souverain, elle prononce ses Arrêts, sans en énoncer les motifs : et ces arrêts sont les exemples qu’elle done, ou le silence qu’elle garde. Par les uns, elle avertit de ce qui est bon; par l’aûtre, elle semble indiquer ce qui ne vaut rien. Elle a eu de bones raisons pour préférer cette méthode, et il ne nous apartient pas de les aprofondir. Après les services si importans, qu’elle a rendus et qu’elle rend encore aux Lètres et à la Langue, ce serait être bien ingrat que de les méconaître, sous prétexte d’en exiger de plus grands, auxquels peut-être même sa dignité et sa prudence s’opôsent. Mais, outre que cette méthode est peu satisfaisante pour les Savans, elle est assez peu utile à ceux, qui ne le sont pas, parce qu’elle supôse une parfaite conaissance de la Gramaire, précédemment acquise. Le Dictionaire de Richelet ne peut qu’égarer ceux, qui le prendraient aujourd’hui pour guide. Le Richelet Portatif, quoique rédigé avec beaucoup de soin et de goût, n’est qu’un abrégé trop court et trop concis, pour satisfaire les vœux et les besoins de ceux, qui veulent bien parler et bien écrire en français. » (Dictionaire Critique de la langue française 1797  : IIJ)

Dans le même ordre d’idées, Henri BESCHERELLE Jeune blâme les dictionnaires existants à l’époque où il publie le Dictionnaire classique de la langue française pour leurs lacunes. Il s’en prend notamment à la figure de proue en la matière, le Dictionnaire de l’Académie française.

« Il existe, dans la langue française, une infinité de Dictionnaires, des grands, des moyens, des petits; mais, parmi ces derniers, nous n’en connaissons pas qui aient encore traité les difficultés du langage. A proprement parler, ce sont des vocabulaires, dont le moindre défaut est de pécher par d’immenses lacunes et de graves omissions.

Depuis longtemps, le besoin se faisait sentir d’un Dictionnaire où l’on trouvât la solution non-seulement de toutes les difficultés grammaticales, mais encore de toutes les difficultés que présente notre langue. C’est pour répondre à cette nécessité que nous publions aujourd’hui un Dictionnaire classique de la langue française. Nous avons voulu qu’il fût le plus complet sous le rapport de la nomenclature, comme le plus exact sous le rapport des définitions. C’est surtout par là que pèchent presque tous les Dictionnaires.

Nous ouvrons le Dictionnaire de l’Académie, au mot chat, qui est défini ainsi : animal qui prend les rats et les souris.

C’est là une mauvaise définition. Il suffit, pour s’en convaincre, d’en faire un syllogisme, qui est comme la pierre de touche de toutes les définitions.

Celui qui prend des rats et des souris est un chat; or, nous prenons des rats et des souris; donc, nous sommes des chats.

Bien d’autres définitions ne sont pas meilleures, et il faut espérer que, dans sa nouvelle édition, l’Académie les aura corrigées. [...]

Nous ferions des volumes si, en fait de définitions, nous voulions relever toutes les erreurs, toutes les bévues de nos lexicographes; mais elles sont en si grand nombre, qu’on s’étonne que jusqu’à présent, la critique ne les ait pas signalées. [...] » (Dictionnaire classique de la langue française 1880 : I)

En parcourant la préface d’un dictionnaire contemporain, on s’étonnerait d’y relever des critiques, sinon des attaques, aussi directes et si peu nuancées. De fait, les lexicographes ne se permettent plus, de nos jours, de juger aussi ouvertement le travail de leurs pairs, du moins dans leurs écrits préfaciels. Néanmoins, certains signalent à l’occasion les lacunes d’ouvrages concurrents, en s’abstenant toutefois de nommer ces derniers. À titre d’exemple, citons un extrait de la préface du Logos, signée par Jean GIRODET :

« Il existe déjà plusieurs dictionnaires de langue française. Certains sont d’admirables monuments d’érudition, d’autres constituent des applications savantes des théories linguistiques les plus subtiles. Mais ces ouvrages, par leurs qualités mêmes, sont d’une utilisation difficile pour le public, d’une part parce qu’ils s’adressent à des spécialistes, d’autre part parce qu’ils comportent un nombre excessif de tomes. C’est pourquoi, si souvent, nos contemporains préfèrent se contenter de petits dictionnaires en un volume, nécessairement sommaires et incomplets, mais peu coûteux et peu encombrants. [...] Néanmoins, un seul volume est très insuffisant pour exposer clairement et en détail tout ce qu’un lecteur exigeant veut savoir sur le sens exact et sur l’emploi des mots.

Nous avons donc choisi la formule moyenne d’un dictionnaire en trois tomes. Elle nous a permis de réaliser un ouvrage à la fois complet et commode, plus riche que la plupart des dictionnaires français [...]. » (Logos. Grand dictionnaire de la langue française 1976, vol. 1, p. IX)

Il est ici question de « dictionnaires de langue française » et de « petits dictionnaires en un volume », mais on laisse au lecteur le loisir d’imaginer de quels concurrents il s’agit, ce qui n’est guère difficile! De la même façon, l’auteur de la préface du Lexis (1975 : VII) prend soin de préciser que « [l]e lexique recensé est ainsi dans le Lexis le plus important de tous les dictionnaires de langue de taille équivalente ». On peut lire également ce qui suit dans la note de l’éditeur du Dictionnaire du français vivant (1972 : XVII) :

« Il existe en France deux ou trois dictionnaires dont les noms viennent immédiatement à l’esprit et dont les qualités ne sont plus à vanter.

Alors, pourquoi un nouveau dictionnaire? Pourquoi un Dictionnaire Bordas? [...]

Avec ses 34 000 mots essentiels et ses 11 000 locutions, le Dictionnaire Bordas ne cherche à être ni une encyclopédie illustrée, ni un recueil complet de tous les mots, ni un dictionnaire de noms propres ou de citations littéraires.

Le Dictionnaire Bordas est un dictionnaire de la langue française, conçu par des enseignants et mis au point au cours de longues années d’expériences pédagogiques. Le Dictionnaire Bordas constitue une véritable méthode d’apprentissage de la langue, parfaitement originale et adaptée. [...]

Le Dictionnaire du français vivant est sans équivalent sur le marché [...]. »

Comme on peut le constater à la lecture de ces derniers extraits, les formulations employées par les auteurs de discours de présentation de dictionnaires contemporains sont moins marquées, plus neutres que celles de leurs devanciers. Par ailleurs, les titres sont soigneusement refoulés dans l’anonymat. En outre, ces tournures mettent davantage l’accent sur les qualités du dictionnaire qui fait l’objet du discours de présentation que sur les défauts des répertoires concurrents. On vise cependant le même but : convaincre l’usager que le répertoire qu’il consulte est le plus adéquat et le plus complet, celui qui saura indéniablement répondre à ses besoins. L’évolution du discours de présentation observée ici se situe donc sur le plan de la forme, dans la façon de dire et le ton employé. Les impératifs de protection économique interdisent qu’on sorte du cercle de l’entreprise pour nommer ses concurrents explicitement. L’anonymat a pour corollaire de tous les intégrer dans le discours critique.

3. Conclusion

Les exemples auxquels nous avons fait référence montrent bien le lien qui existe entre le discours de présentation du dictionnaire et la place qu’occupe le dictionnaire dans sa société d’accueil. Le marché du dictionnaire a connu une expansion considérable depuis les années 1950, expansion qui s’est traduite par une production lexicographique plus grande, mais également par une diffusion accrue du dictionnaire dans toutes les strates de la société. À la même époque, le discours de présentation s’est transformé au regard de certains des thèmes qui y sont abordés. On se préoccupe maintenant de circonscrire le public destinataire avec un soin particulier, et l’on évite les mentions explicites aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents.

Références

Monographies et articles

Textes de présentation étudiés

Notes

[1] Tous les dictionnaires consultés à ce jour aux fins de l’étude contiennent un tel texte.

[2] Il faut toutefois se garder de tirer des conclusions hâtives sur la base de l’étude d’un corpus constitué de seize ouvrages.

[3] Dans certains cas, l’auteur témoigne également de ses sources d’inspiration dans le titre même de son ouvrage. Ainsi, le titre complet du dictionnaire d’Émile LITTRÉ commence comme suit : Dictionnaire de la langue française contenant 1° pour la nomenclature : tous les mots qui se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie française et tous les termes usuels des sciences, des arts, des métiers et de la vie pratique; [...].

[4] Elles peuvent l’être également dans la bibliographie de l’ouvrage, le cas échéant.

Abstract (anglais)

Most general monolingual dictionaries of the French language contain prefatory texts that describe the dictionary qua project, i.e. the linguistic and didactic purposes of the dictionary, its expected readership, the methodological and theoretical options chosen by the editors, etc. Like the dictionary article, the introductory text of the general monolingual dictionary has evolved over the centuries, both in form and in content. This article examines this evolution in the light of two types of commentaries central to the introductory text: the one devoted to the expected readership, and the other dealing with previous and/or competing dictionaries.

This article first demonstrates that the potential users of the dictionary are described in much more detail in prefaces of contemporary dictionaries than in those of older works, thus showing a correlation between the way lexicographers express their views about the public they address and the circulation of the dictionary in society. The article stresses that while the issue of lineage, or filiation, is usually discussed in prefatory texts of older works, this is rarely the case in contemporary dictionaries, which instead tend to ignore the question. Furthermore, the open criticism of previous dictionaries, contained in the comments of lexicographers of the 18th and 19th centuries, has given way over the past century to disguised formulations and neutral comments, thus indicating a major change of tone in the introductory text of the dictionary.

Pour dire aujourd’hui

« [...] la langue française n’est pas fixée et ne se fixera point. Une langue ne se fixe pas. [...] Toute époque a ses idées propres, il faut qu’elle ait aussi les mots propres à ces idées. Les langues sont comme la mer, elles oscillent sans cesse » (Victor Hugo, Préface de Cromwell, 1827).

Sans mots nouveaux, sans le recours à la création lexicale permanente et ouverte pour exprimer la modernité et rendre compte des changements sociaux, une langue n’a guère d’avenir.

L’effervescence lexicale

Pour une société, posséder une langue riche et vivante, complétée par des instruments de référence comme les dictionnaires et les grammaires, est un préalable à toute forme d’expression par la littérature, de diffusion par les arts et de progrès par les sciences, les technologies et les techniques. Aujourd’hui, comme hier, la configuration de tous les champs du savoir et les comportements quotidiens sont assujettis à la néologie, à la créativité lexicale incessante et vigilante, spontanée ou aménagée.

Le processus linguistique fondamental qui consiste en la production de formes et de sens inédits dans le vocabulaire est appelé néologie. Né au XVIIIe siècle, le mot a véhiculé jusqu’à récemment une connotation péjorative avant d’être réhabilité dans le cadre de l’écologie des langues de spécialité et de l’aménagement linguistique. Le résultat concret de la création de mots prend la figure du néologisme. La formation des mots fait appel à des procédés variés qu’on peut ramener à trois grandes catégories : la néologie morphologique (exemplier, parentalité), la néologie sémantique (naviguer, tunnel) et la néologie d’emprunt (bagel, boulgour). La néologie permet d’arrimer des mots nouveaux à ceux qui sont déjà usuels. Au premier chef, les innovations lexicales visent à satisfaire les immenses besoins dont les origines sont généralement d’ordre extralinguistique afin de nommer des concepts, des objets qui naissent sans discontinuer et sont mis en circulation. Aucun néologisme n’est gratuit; il existe toujours au moins une raison qui peut expliquer ou justifier l’émergence des unités nouvelles. Celles-ci peuvent être nécessaires parce que les objets sont nouveaux (alicament, cybercafé, morphing); elles peuvent dénommer des concepts jusque-là sans appellation (cigarettier, cuisiniste, praticité); elles peuvent être inflationnistes, créant ainsi une synonymie plus ou moins efficace (la série e-mail, courrier électronique, mél (en France), courriel (au Québec), c.é./cé); elles peuvent relever de l’euphémisme néobienséant (Québec : adulte en émergence « adolescent », itinérant « sans-abri »; France : senior « aîné »); elles peuvent être volontaristes, à savoir provenir d’une intervention institutionnelle (baguel, cédérom, coquetel, exemples illustrant des orthographes inédites); elles peuvent être fantaisistes (cervoling, photocopillage, truckstore); etc. Bien entendu, les raisons peuvent se chevaucher et des mots changer de catégorie au fur et à mesure qu’ils se diffusent dans l’usage (le mot photocopillage a perdu son caractère fantaisiste).

Les milieux créateurs

La néologie est aussi bien associée au savoir commun (employabilité, militance) qu’aux savoirs d’experts (DVD-Rom, bohrium). Dans le premier cas, elle est inhérente à la langue générale tandis que dans le second cas, elle se rapporte aux langues de spécialité. Les deux sont d’ailleurs en osmose constante, de nombreux termes techniques empruntant le chemin de la langue générale en produisant de nouveaux sens (galaxie, surfer), tout comme des mots de la langue commune prêtent leur concours aux langues de spécialité (accompagner, client). À chaque époque, des zones du vocabulaire deviennent plus productives que d’autres. C’est le cas aujourd’hui du vocabulaire de l’informatique, plus particulièrement du segment qui concerne l’autoroute de l’information, du vocabulaire relié à l’environnement urbain (recyclage des déchets), de la féminisation du langage dans certains pays francophones (torero → torera)... En langue générale, on a observé, au début des années 1990, une explosion de vocables reliés à la néobienséance langagière, autrement dit à la langue qualifiée de « politiquement correcte ».

Un rapide décompte des ajouts au Petit Larousse illustré entre 1995 et 2000 fournit les résultats suivants : 319 formes nouvelles —dont 80 unités lexicales complexes et 48 emprunts— et 88 sens nouveaux. Au cours de ces six années, les domaines les plus productifs furent l’informatique (inforoute, Internet), l’alimentation, la santé et la médecine, la vie en société, les sports et les loisirs. Les deux premiers secteurs sont aussi les plus grands fournisseurs d’emprunts, l’informatique puisant essentiellement à l’anglais américain tandis que l’alimentation importe ses mots de plusieurs langues. Tous ces néologismes sont le signe évident des intérêts et des préoccupations actuelles des sociétés contemporaines occidentales. Ces domaines rejoignent le plus grand nombre et ils font référence à une société dont les acteurs disposent d’abondants biens matériels, de temps et d’argent. On y perçoit également le revers, à savoir un écart grandissant entre les « munis » et les « sinistrés sociaux », pour utiliser deux néologismes néobienséants.

Le lexique d’une langue n’est jamais clos, jamais figé, jamais en veilleuse. Il forme un ensemble ouvert, toujours soumis à une expansion infinie et à de multiples chambardements. Des mots s’usent et meurent, d’autres se dédoublent en acquérant des sens nouveaux (courriel, nom masculin devient adjectif variable en genre) ou en produisant des dérivés (courriéliser, courriéliste) tandis que de nombreux autres naissent à partir de la fécondation interne ou ils immigrent des langues étrangères. Et tous ces mots nouveaux prennent place dans le système du français où ils comblent des lacunes ou se posent en concurrents de vocables existants. La créativité lexicale forme l’une des composantes essentielles et sans doute la plus sensible de l’avenir d’une langue. Elle sert à capter instantanément l’état d’une société.

Les « bougés » de la langue

Toute révolution sociale appelle une révolution lexicale et le retour en force de la néologie comme principal moteur de l’évolution linguistique. L’histoire du français est jalonnée de périodes de stagnation lexicale —le XVIIe siècle— et de périodes durant lesquelles il s’est fortement façonné et enrichi sous la poussée sociale, au XVIe siècle, à la fin du XVIIIe et durant la seconde moitié du XXe, notamment. La langue est ainsi mise au service de la société, tout comme la société doit utiliser adéquatement la langue pour exprimer ses besoins. Cette nécessaire connexion entre le langage et le changement social n’est pas toujours acceptée sans réserves, elle provoque parfois des résistances qui portent à un purisme excessif et à la méfiance devant l’emprunt et le calque lexical. Dans la double perspective de la francophonie et de la participation au monde contemporain, choisir le français, c’est accepter la néologie comme support principal d’évolution de la langue et comme stratégie d’intervention pour procéder à un aménagement linguistique d’envergure. Toute langue est capable de tout nommer et elle en possède les ressources morphologiques. La décision de fonctionner dans sa langue et d’en exploiter les capacités est alors strictement de l’ordre de la volonté collective.

Les quelques pistes reliées à la néologie évoquées ci-dessus montrent comment le tissu d’une langue est tramé de mots généraux et techniques inédits formés à partir d’un arsenal morphologique disponible et exigeant. Il en va de même pour les variétés de langue comme le français québécois qui active les mêmes mécanismes de création (anti-démarreur, exemplier, homardier, véloroute, vélotourisme). Certains néologismes auront une vie éphémère (robertisable, truckstore), d’autres parviendront à la lexicalisation et seront consignés dans les dictionnaires (courriel, échéancier, récréotourisme), seul lieu de la reconnaissance officielle des mots. Dans un contexte moderne effervescent, la créativité lexicale illustre à merveille comment les mots et leurs sens sont mobiles et changeants, comment ils se moulent à la vie elle-même pour témoigner de l’état des sociétés. À chaque instant, la langue bouge, car si le français en venait à se fixer, il se scléroserait et son destin serait rapidement réglé, il deviendrait une langue morte. Mais son bouillonnement incessant demeure la preuve qu’il peut affronter victorieusement les grands défis sociaux et lexicaux d’aujourd’hui et de demain.

Un épisode des contacts de langues : la néobienséance langagière et le néodiscours lexicographique

« Serait-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est? » (Molière, Le Misanthrope, acte 1, scène 1).

1. L’ondoiement social et la vague néolexicale

Certaines vérités véhiculées par les nouveaux paradigmes sociaux ne sont plus bonnes à transformer en mots, ceux-ci étant désormais perçus comme fort peu bienséants. Mieux vaut alors éviter ces vocables « gerbatoires » dans la communication. Dans les cercles du politiquement correct où priment ces positions, des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Sous l’impulsion de certains groupes de pression, une nouvelle gymnastique langagière est née récemment. Ces groupes s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens usuels installés dans les dictionnaires depuis des lustres. La parole devient jérémiades incessantes. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des colonnes des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. Par le fait même, l’une des fonctions traditionnelles du dictionnaire qui consiste à décrire avant tout est contestée. En conséquence, on se demande si le recueil de mots peut continuer à jouer son rôle objectif de texte culturel même en intégrant des mots qui stigmatisent un groupe ou une personne? En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. Troquer des vocables pour d’autres ne change pas les mentalités, n’améliore pas les jugements, les attitudes et les comportements, n’efface pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés. Comme si les excès de langage constatés étaient plus pervers que les faits qu’ils dénoncent : le sexisme, l’homosexualité, le racisme exacerbé, la violence, la discrimination, la pauvreté, les maladies, le chômage endémique, l’intolérance, etc. Comme si la vision, même manichéenne, d’un monde amadoué, meilleur, égalitaire était plus torve que les déformations des réalités que certains discours officiels ou qui se réclament des autorités servent à la population tambour battant. En réalité, en enserrant les membres d’une communauté dans des catégories plus restreintes caractérisées par des « sèmes » comme la race, l’ethnie, le sexe, etc., le PC privilégie nettement une forme d’essentialisme identitaire réducteur qui est conforté par un imaginaire conservateur et traditionaliste (v. Haroche/Montoia 1995, 26).

2. La culture de la déploration et le culte du gémissement

L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus. De fait, la terminologie reliée au phénomène met d’ores et déjà une foule de termes en concurrence : politically correct, politiquement correct, PC, rectitude politique, correction politique, novlangue, néobienséance, néoconformisme, néo-orthodoxie, néopolitesse, etc. À un titre ou à un autre, les cinq premières expressions dérivent du terme anglais Political Correctness qui s’est lui aussi infiltré en français sous la forme de l’emprunt direct. Cette influence de l’anglais ne s’arrête pas là. Elle sourd en filigrane d’une bonne partie du néolexique en train de naître, particulièrement sous la forme du calque lexical syntagmatique (v. plus loin). L’unité novlangue est quant à elle une résurgence orwellienne, tandis que les quatre dernières appellations préfixées en néo- sont des propositions plus récentes.

La néobienséance a déjà son histoire aux États-Unis (v. Boulanger 1997). Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens, ce qui en soi peut être parfois honorable. En revanche, on pourrait s’interroger sur ce qui justifiera la fin? En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la néo-orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, afin de prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes phénotypiquement défavorisés le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression dure depuis longtemps. Le mot d’ordre consiste à se donner bonne conscience tout en faisant dériver la mauvaise conscience en direction de ceux d’en face, les opposants, que l’on identifiera comme des « inclus », pour faire pendant à la notion d’« exclus ». Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas, y compris dans les moyens de communication tel le langage. Le phénomène prend parfois des dimensions insoupçonnées. Ainsi, à l’Université des sourds à Washington, on s’affaire maintenant à corriger les signes jugés discriminants en leur substituant d’autres gestes plus nobles, plus égalitaires et plus consensuels. Il est désormais interdit de signaler le mot japonais en faisant le geste des yeux bridés avec les petits doigts étirant la peau au coin des yeux ou d’écraser le nez avec son pouce pour indiquer le mot Noir, il est aussi défendu de signifier le vocable homosexuel en agitant la main droite. Des associations de sourds poussent même l’exigence du révisionnisme en dénonçant l’opération chirurgicale consistant à installer un implant cochléaire aux enfants sourds. « En arrachant ainsi de “jeunes innocents” à leur culture et à la langue des signes, la médecine pratiquerait la “purification ethnique”, rien de moins » (Coignard / Lanez 1995, 58; v. aussi TB 1996, 170). Dans le même ordre d’idée, récemment un quotidien montréalais publiait un court article dans lequel une lectrice demandait de modifier l’expression dialogue de sourds parce qu’elle « véhicule une perception erronée de la surdité » (La Presse, 10 février 1997, p. B-3). Ailleurs, on voudrait que Beethoven soit un « musicien afro-européen » (TB 1996, 31). À l’automne 1991, le musée d’Histoire naturelle de Washington fermait temporairement sa salle d’anthropologie. La raison en est que l’on voulait refaire l’Australopithèque à l’image de ses origines. « Désormais, l’hominidé africain aura la peau noire, conformément aux conclusions des scientifiques » (TB 1996, 26). Le catalogue des anecdotes pourrait s’allonger jusqu’à former une encyclopédie de la néopolitesse. Ces exemples montrent à quel point la stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable en soi. Le déferlement et le détournement des mots qui « défrisent » sont quant à eux contestables, car en dénonçant l’idée de hiérarchie et d’inégalité dans la culture politique libérale, le néoconformisme s’attaque davantage aux expressions verbales qui disent l’exclusion qu’aux causes réelles qui provoquent les mises à l’écart des individus.

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer le comportement de toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (LFT 1993, 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’une masse d’êtres indifférenciés et indifférenciables, qu’un terrain plat, néanmoins miné. Le PC est la quête d’un nouvel équilibre entre des pouvoirs dont les impacts diffèrent. C’est l’un des mécanismes de défense et d’illustration des droits de revendication de toute minorité —les exclus— qui s’oppose à une majorité —les inclus— par l’entremise d’une recodification du langage. Le discours devient alors prisonnier des craintes des uns et des volontés des autres. « Ce langage, qui dans l’attaque enfle jusqu’au grotesque, se fait tout petit et timide dans l’approbation, et cherche des mots qui ne puissent véhiculer la moindre connotation dépréciative » (Hugues 1994, 37). Comme si l’élévation verbale créait des révolutions sociales. D’une part, la nouvelle parole refuse les valeurs symboliques traditionnelles du langage (vieux, vieillard), tandis que d’autre part, et contradictoirement, elle les survalorise (aîné, senior). La langue néobienséante est celle du discours arasé et régalé qui ne veut offenser personne et qui exige de la part du locuteur une connaissance très subjective de ce qui peut être accepté. Ainsi les différentes perceptions de la série de synonymes suivants : euthanasie, suicide assisté, interruption volontaire de vieillesse, IVV. D’où les conflits potentiels ou réels entre la justesse et la rigueur objective des mots disponibles pour parler de quelque chose ou de quelqu’un et la réception souvent partiale du message. Nouvelle étoile des moyens de censure bien-pensante qui traque, condamne, bannit et substitue des mots jugés indicibles comme cancer, la néobienséance dessine une autre forme d’hégémonie dans laquelle règne un ensemble complexe de règles subtiles et proscriptives à l’égard de certains dicibles hier encore bien banals. Des micro-sociolectes dans lesquels régnent l’hyperonymisation et les segments phrastiques sont en voie de se fédérer (v. plus loin « Les règles de la versification néobienséante » et l’Annexe).

Dans certains domaines extrêmement sensibles, au lieu de rivaliser dans la compétence et l’excellence, les gens qui en viennent à manquer d’estime de soi et de confiance en leurs moyens, tentent de se valoriser par l’étalement de leurs faiblesses, de leurs déficiences, de leurs défauts —physiques ou autres— plutôt que de se projeter vers l’avant par leurs qualités ou leurs forces. La position de victime transforme l’individu en héros auquel il faut absolument s’identifier, comme si c’était une question de survie. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un œil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995, 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, lorsque « l’inégalité des conditions est la loi commune de la société, les inégalités les plus marquées ne frappent pas le regard; mais quand tout est presque au même niveau, les plus légères sont assez marquées pour le blesser. Il en ressort que le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes 1994, 27). En somme, vouloir imposer l’égalité en réduisant l’altérité, c’est déjà admettre une part d’inégalité chez soi.

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits ou les dédommagements passent par l’attribution de certains privilèges légaux, de dérogations, de réparations ou de traitements de faveur compensatoires et rassurants, comme la discrimination positive par exemple —dont on commence à redouter l’effet boomerang, en Californie notamment. Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire très ancienne, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un barreau dans l’échelle de la considération sociale jusqu’à la fusion avec la majorité. Ces « politicismes » censurent explicitement les mots qu’ils remplacent, ils cautionnent l’injustifiable et « héroïsent » les victimes. Cette stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? En cherchant à endiguer l’image négative, le lexique PC verse très souvent dans l’ambiguïté et l’amphibologie. « Chaque équivoque, chaque malentendu suscite la mort; le langage clair, le mot simple, peut seul sauver de cette mort. Le sommet de toutes les tragédies est dans la surdité des héros » (Camus 1963, 340). Pendant qu’en face, l’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas telle ou telle déficience physique ou intellectuelle, tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui. Un inclus que l’on tente par ailleurs souvent de « muettiser » en lui contestant le droit de parole sur ce qu’il n’est pas. L’individu socialement favorisé n’a plus le droit de critiquer les groupes défavorisés sous le prétexte qu’il ne fait pas partie des exclus.

3. La nouvelle vulgate linguistique

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (v. Boulanger 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert [NPR], Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillard → personne du troisième âge → personne âgée → aîné, senior, personne expérimentée; vendeur d’automobiles → conseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse à leur maximum la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical, car le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. La langue PC n’est qu’une approche psychologique du discours, car elle donne l’impression que la tolérance à l’égard des différences et des minorités est plus grande. Elle est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, elle dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. C’est à cette croisée des chemins que s’érige la frontière entre l’euphémisme et le néovocabulaire. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être dénommés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Au Québec, si l’on parle des étudiants pure laine, on renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger qui est délaissé se pare d’un connotation négative. Appelons encore comme témoins deux autres exemples, les correctismes malentendant et malvoyant. En se substituant respectivement à sourd et à aveugle, ces mots se veulent tolérants et respectueux. Or ils portent en eux leur antonyme et ils mettent davantage en évidence les déficiences que sont la surdité et la cécité parce qu’ils créent et concrétisent des opposés (1’« entendant » et le « voyant ») qui composent en réalité la majorité d’une population. Ils renforcent la norme alors que l’objectif visé est justement le contraire, à savoir valoriser un microgroupe, le microlecte et une micronorme. En cherchant à proposer une norme parallèle, les nouvelles dénominations creusent l’abîme davantage. Elles laissent croire que la personne qui possède ce handicap n’est pas sourde ou aveugle, mais qu’elle entend ou voit, un tant soit peu. Les nuances, les degrés de surdité ou de cécité disparaissent. De fait, la capacité auditive ou visuelle, si ténue soit-elle demeure marginalisée puisqu’elle est prise en défaut par la signification du préfixe mal-. Ces exemples parmi cent autres possibles sont l’illustration du paradoxe de la « mélioration » lexicale envisagée et souhaitée par la stratégie néodiscursive. L’aboutissement finit toujours par rejoindre le sens premier des mots. Mais les microgroupes se refusent à l’analyse sémantique logique et basique. C’est dans ce genre de détournement que la stratégie mesure sa réussite. Le discours rongé par la rectitude et par l’euphémisme absurde devient autodestructeur. L’instrument même de la pensée est contaminé et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi ne garantit un emploi à personne, réingénierie repousse restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La langue frelatée conduit à la confusion des valeurs et à l’amnésie collective. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

4. Les règles de la versification néobienséante

Les manifestations de la rectitude langagière court-circuitent la norme interne du français. L’influence étrangère, à savoir celle de la société américaine, donc de l’anglais, se fait également sentir dans la diffusion en français de ce néolexique (anglais domestic engineer > français ingénieure domestique; v. aussi la fréquence des mots formés avec le participe adjectif défié < anglais challenged). Ces mots nouveaux se déroulent comme des syntagmes, des séquences phrastiques qui empruntent souvent des allures de définition (Noirpersonne mélanoderme). Les mots complexes autodéfinitionnels et les synonymes hyperonymiques caractérisent ainsi le vocabulaire qui réfère à une théorie de combats sociaux dans lesquels se démènent les locuteurs.

Comme tout autre vocabulaire, le lexique néobienséant privilégie quelques mécanismes de formation et il est marqué par quelques traits dominants qui seront maintenant scrutés. L’étude est menée à partir d’un petit corpus d’environ 175 unités recueillies par des étudiants dans le cadre d’un cours de lexicologie donné à l’Université Laval à l’hiver et à l’automne 1996. Les unités lexicales proviennent du dépouillement de journaux, de revues, de textes administratifs, de dictionnaires, etc., aussi bien français que québécois.

♦ La nominalisation des participes présents, mécanisme déjà ancien et usuel aussi bien en langue générale que dans les technolectes (v. apprenant, doctorant, laborant).

Les participes présents nominalisés
malentendant → sourd
malvoyant → aveugle

♦ La sélection du mot personne comme mot de base dans la formation d’unités lexicales complexes. Ce mot est le genre prochain, l’hyperonyme par excellence puisqu’il neutralise tout le segment, y compris les différences entre les sexes. À sa droite, viennent des déterminants assimilables aux différences spécifiques de la définition logique aristotélicienne. L’élément person s’utilise beaucoup en anglais, comme dans person living with AIDS. De là à y voir une structure calquée en français, il n’y a qu’un pas, vite franchi.

Le mot personne en position de base
PERSONNE à l’élocution alternative → bègue
PERSONNE ambulatoirement différente → boiteux
PERSONNE différemment douée → débile, arriéré
PERSONNE mélanoderme → Noir
PERSONNE métaboliquement différente → cadavre, mort
PERSONNE vivant avec le VIH → sidéen

♦ L’insertion d’un adverbe de manière dans le complexe lexical marquant le type d’écart entre les inclus et les exclus, c’est-à-dire dénotant les oppositions fondamentales entre les groupes. Le mot différemment domine largement tous les autres. Il s’agit fort probablement d’un calque sur l’anglais, à tout le moins de l’emprunt d’un modèle de formation (v. angularly, chimically, differently, economically, physically, etc.). En langue anglaise, le mot challenged suit fréquemment ces adverbes (v. plus loin).

Utilisation d’un adverbe de manière en -ment
citoyen expérimenté CHRONOLOGIQUEMENT → vieux
citoyen SOCIALEMENT sinistré → pauvre
CULTURELLEMENT démuni → imbécile, idiot
gens ÉCONOMIQUEMENT désavantagés → pauvres
homme MOMENTANÉMENT dénué de sobriété → alcoolique
personne ACOUSTIQUEMENT contrariée → sourd
personne AMBULATOIREMENT différente → boiteux
personne COSMÉTIQUEMENT différente → laid, laideron
personne DIFFÉREMMENT chevelue → chauve
personne DIFFÉREMMENT douée → débile, arriéré
personne DIFFÉREMMENT proportionnée → obèse
personne DIFFÉREMMENT valide → handicapé
personne ÉCONOMIQUEMENT faible → pauvre
personne ESTHÉTIQUEMENT différente → laid, laideron
personne ÉTHIQUEMENT déboussolée → malhonnête, escroc
personne MENTALEMENT défiée → débile, arriéré
personne MÉTABOLIQUEMENT différente → cadavre, mort
personne OPTIQUEMENT contrariée → myope
personne PÉCUNIAIREMENT contrariée → pauvre
personne PHYSIQUEMENT défiée → handicapé
personne PONDÉRALEMENT différente → obèse
personne VERTICALEMENT défiée → nain
personne VISUELLEMENT contrariée → aveugle

♦ Le recours aux participes présents de quelques verbes clés. La négation est généralement réservée pour cataloguer les inclus. Dans ces formulations, on sent encore l’influence de l’anglais (v. AIDS sufferer : person living with AIDS).

Les participes présents
avoir personne AYANT une déficience intellectuelle → débile, arriéré
personne AYANT une limitation fonctionnelle → handicapé
présenter personne ne PRÉSENTANT aucune déficience → être normal
souffrir personne ne SOUFFRANT d’aucune déficience → être normal
personne SOUFFRANT d’une carence en lithium → dépressif
personne SOUFFRANT d’une surcharge pondérale → obèse
vivre personne VIVANT avec le sida → sidéen
personne VIVANT avec un défi physique → handicapé

♦ Le recours à des qualificatifs (adjectifs, participes adjectifs...) d’une grande force positive et revalorisante. Dans ce groupe, c’est le participe adjectif défié qui revient le plus fréquemment. Calqué sur l’anglais challenged, il constitue un néologisme sémantique. L’adjectif différent est également très utilisé (v. aussi différemment).

Les qualificatifs
apte personne différemment APTE → handicapé
contrarié personne à la verticalité CONTRARIÉE → nain
personne optiquement CONTRARIÉE → myope
défavorisé personne verticalement DÉFAVORISÉE → nain
défié personne physiquement DÉFIÉE → handicapé
personne verticalement DÉFIÉE → nain
désavantagé gens économiquement DÉSAVANTAGÉS → pauvres
différent personne esthétiquement DIFFÉRENTE → laid, laideron
personne verticalement DIFFÉRENTE → main
doué personne différemment DOUÉE → débile, arriéré
expérimenté citoyen EXPÉRIMENTÉ chronologiquement → vieux
faible personne économiquement FAIBLE → pauvre

♦ L’utilisation de quasi-synonymes qui ont la caractéristique d’être des hyperonymes ou des unités englobantes dont les fonctions généralisent ou banalisent. Le terme choisi possède une plus grande extension que l’espèce.

Les quasi-synonymes
aîné, senior → vieux
client → étudiant
conseiller → vendeur
hétérophobie → racisme
international → étranger
itinérant → clochard
préposé → subalterne
réingénierie → restrictions

♦ L’emploi de mots qui prennent une large extension sémantique. Ainsi, au Québec le mot bénéficiaire s’est complètement vidé de son sens. On le retrouve dans nombre de situations où interviennent des microgroupes. C’est l’un des mots-clés de la société québécoise.

Le mot bénéficiaire
Éducation BÉNÉFICIAIRE de l’enseignement → élève, étudiant
Santé BÉNÉFICIAIRE des soins de santé → malade, patient
Société BÉNÉFICIAIRE du bien-être social → assisté social
BÉNÉFICIAIRE du système correctionnel → détenu, prisonnier
Travail BÉNÉFICIAIRE de l’assurance-chômage → chômeur
BÉNÉFICIAIRE de l’assurance-emploi → chômeur

Le phénomène dominant dans ce vocabulaire, c’est la transformation d’un seul mot devenu tabou en une périphrase qui est une expression autodéfinitionnelle contrastée : avortementinterruption volontaire de grossesse ou viol chirurgical selon que l’utilisateur appartienne au camp des pro-avortement ou à celui des pro-vie. En bout de course, le langage PC est un processus de redéfinition lexicologique qui laisse percevoir une visée soit tolérante, soit castrante devant certaines collectivités. La chasse aux sorcières lexicales ou le révisionnisme langagier sont alors des démarches qui incarnent une nette volonté de combattre les impitoyables linéaments et la ligne divisante de l’Histoire, tout cela placé sous une pseudoauréole de convenance qui plane sur les néodiscours. Les mots anciens qui sont des codes, des repères semés par l’Histoire, deviennent des amers que l’on veut voir disparaître dans les brumes de cette même Histoire sans qu’aucune trace ne survive.

Ces discours sociaux au profil replâtré ont des conséquences graves dans le manège de la communication. D’abord, l’association obligatoire de la forme et du contenu, à savoir des idées et des façons les plus adéquates de les exprimer, par exemple en allongeant l’expression qui prend ainsi une allure phrastique et descriptive, donc plus figée. Il n’est pas exagéré de penser que la forme et le contenu vont presque jusqu’à la fusion totale. Ensuite, l’idéologie est extrêmement signifiante, à savoir que ce qui se dit et la manière de dire se rattachent à des modèles préconisés par le microgroupe ou ils s’en dissocient, ce qui devient immédiatement condamnable. Le néolangage est alors comparable à une sorte de registre de langue qui s’érige en contrainte, sous peine de sanction sociale, et dont l’origine est profondément enracinée dans le terreau idéologique. Ainsi, le jeu des inclusions et des exclusions se déroule indéfiniment au bénéfice d’un groupe victimisé, et par contraste héroïsé, et en dépit des autres membres de la communauté élargie. En réalité, l’autre ou les autres n’existent plus. Ils sont subsumés par le je, le moi et le nous réducteurs. C’est là tout l’enjeu de la néobienséance et de la valeur symbolique de l’Histoire.

5. La chanson du dictionnaire

L’introduction de régionalismes et de mots désinterdits dans les dictionnaires français durant les années 1970, de même que la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée (v. Boulanger 1986). Lentement mais sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Au regard de la langue, ils étaient envisagés cependant comme des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue et greffés sur l’Histoire. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser régulièrement ou leur substituer des mots censés être mélioratifs jusqu’au jour où ils seront désavoués à leur tour. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey / Chantreau 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec (tous dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui)? Les expressions de cette nature sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans le petit livre de Pierre Merle (voir LFT 1993). De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. Le lexicographe est sommé de le policer. À preuve la mercuriale prononcée par Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, et rapportée dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et réagir adéquatement. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin (v. Santini 1996, 27). Le cas Robert n’est pas isolé. Les mêmes doléances sont faites à l’égard du dictionnaire officiel de la langue luxembourgeoise qui contient des expressions et des dictons jugés maintenant politiquement incorrects. En dépit des mises en garde des rédacteurs sur l’origine féodale et sur les connotations non racistes de ces mots, le dictionnaire est désigné à la vindicte publique. À un point tel, que le gouvernement luxembourgeois songe à le retirer de la circulation. Si la mesure est mise à exécution, l’État n’aura plus de dictionnaire de référence officiel.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre à une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (id.). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, la xénophobie, etc., serait alors passible d’une condamnation au retrait. L’écho orwellien résonne : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il s’appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell 1965, 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à recycleur, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne à mobilité réduite ou personne différemment apte, terminé le mot décrocheur au Québec et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression gallofrançaise pièce de solidarité pour supplanter la formule laurentienne un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de dire à l’aide de mots au relief sémantique senti est annihilé.

6. De nouveaux aménagements

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots rendant compte des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2).

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage est une condition sine qua non pour qu’un mot entre au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants révisionnistes? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (PLI 1997) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique pour les sacres et les jurons, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et youpin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas perçues comme dérangeantes par les victimes ou que les victimes potentielles ne se parent pas encore de l’attribut de la victimisation. Il y a déjà un quart de siècle, les responsables des dictionnaires Larousse s’exprimaient là-dessus. « Le lexicographe gomme ou supprime ce qui manifeste des oppositions ou des contradictions entre les groupes sociaux, religieux ou politiques : ainsi tous les termes d’injure qui supposent une attitude raciste sont exclus des dictionnaires du XXe siècle (alors qu’ils ne l’étaient pas à la fin du XIXe siècle, cette attitude étant intégrée à l’ensemble des comportements « admis »). Des termes comme youpin, bicot, etc. ont été exclus, car leur présence implique un comportement raciste dont les locuteurs veulent nier la réalité; on rejette les termes impliquant une idéologie « inavouable ». On n’admet ces mots dénotant le racisme que dans des dictionnaires que leur ampleur (leur exhaustivité) ou leur destination (conçus exclusivement pour la « classe cultivée ») mettent à l’abri de la confusion entre le terme et le concept » (Dubois / Dubois 1971, 103). Ces échos méthodologiques se répercutent toujours dans la pratique laroussienne récente. Voici ce qui est écrit dans la présentation du PLI 1997 : « [...] comme chaque année, les créations du français vivant, de la langue d’aujourd’hui, ont été enregistrées, sans concession toutefois pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique ou des convictions philosophiques ou religieuses —ce qui se comprend aisément, s’agissant d’un ouvrage qui s’adresse au plus large public et qui a pour vocation de présenter à ses lecteurs une sorte de consensus minimal sur la langue acceptable, et acceptée, par tous les usagers du français » (1996, 7). Ces messages indiquent sans conteste qu’une légitime prudence, pour ne pas dire une véritable censure, l’emporte et guide les rédacteurs laroussiens. Mais c’est au détriment de la vraie langue vivante. Il n’y a pas que Larousse qui soit aux prises avec cet aspect de l’idéologie. C’est tout l’univers de la lexicographie actuelle qui est confronté à un véritable dilemme cornélien.

7. Un codex lexical revisité

Le lexique néopoli porte en lui une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conformes aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre-courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical, de décrire des microlectes au lieu de considérer le lexique élargi d’une langue? Et le rassembleur lui-même, autrement dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. Au sujet de cette lexicographie annoncée, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965, 437).

Bibliographie

Annexe – Fragments d’un petit lexique de la néobienséance

Les fragments qui composent ce petit lexique néobienséant ont été colligés par des étudiants et des étudiantes ayant participé à une recherche sur le thème de la rectitude langagière dans un cours de lexicologie et de lexicographie dispensé à l’Université Laval aux trimestres d’hiver et d’automne 1996. Il donne une bonne idée de l’ampleur du phénomène et des différents mécanismes linguistiques mis en œuvre pour créer ce langage. Les unités lexicales rassemblées ci-dessous proviennent de sources écrites québécoises et françaises à caractère documentaire (articles de journaux, de revues, livres, etc.) ou dictionnairique, entre autres LFT 1993 et TB 1996. Elles sont réparties par grands thèmes. Le mot à remplacer précède le ou les substituts recueillis - le(s) correctisme(s) -, un mot pouvant en effet posséder plusieurs solutions de rechange. Certaines formes sont plus anciennes que d’autres et figurent déjà dans quelques dictionnaires où elles sont marquées comme étant des euphémismes.

1. L’être humain : maladies, handicaps, déficiences...
alcoolique
  • homme momentanément dénué de sobriété
aveugle
  • déficient visuel
  • malvoyant
  • non-voyant
  • personne confrontée à une difficulté oculaire
  • personne visuellement contrariée
avortement
  • interruption volontaire de grossesse IVG
  • viol chirurgical
cadavre/mort
  • personne métaboliquement différente
  • personne non vivante
bègue
  • personne à l’élocution alternative
boiteux
  • personne à la mobilité contrariée
  • personne ambulatoirement différente
chauve
  • personne différemment chevelue
crétin
  • personne n’ayant pas les pré-requis cognitifs
débile/arriéré
  • handicapé éprouvant des difficultés d’ordre intellectuel
  • personne ayant une déficience intellectuelle
  • personne ayant un fonctionnement mental différent
  • personne différemment douée
  • personne mentalement défiée
  • personne souffrant d’une déficience intellectuelle
dépressif
  • personne souffrant d’une carence en lithium
drogué
  • personne satisfaisant sa quatrième pulsion vitale
épouse
  • travailleuse maritale non rémunérée
être ivre
  • avoir les facultés affaiblies
être normal
  • personne ne présentant aucune déficience
  • personne ne souffrant d’aucune déficience
gras
  • silhouette épanouie
handicapé
  • personne à mobilité réduite
  • personne ayant une limitation fonctionnelle
  • personne confrontée à un challenge physique
  • personne différemment apte
  • personne différemment valide
  • personne dotée de capacités différentes
  • personne physiquement défiée
  • personne soumise à un défi physique
  • personne vivant avec un défi physique
homme de Néanderthal
  • personne de Néanderthal
imbécile, idiot
  • culturellement démuni
impuissant
  • personne souffrant d’une suspension involontaire de l’activité phallocentrique
laid, laideron
  • personne cosmétiquement différente
  • personne dotée d’une cosmétique alternative
  • personne esthétiquement différente
mademoiselle
  • madame
malade/patient
  • bénéficiaire des soins de santé
malhonnête, escroc
  • personne éthiquement déboussolée
myope
  • personne optiquement contrariée
mourant (s’occuper d’un)
  • accompagner un malade cheminer avec un malade
nain
  • personne à la verticalité contrariée
  • personne défiée verticalement
  • personne de petite taille
  • personne verticalement défavorisée
  • personne verticalement défiée
  • personne verticalement différente
obèse
  • femme à image corporelle alternative
  • personne à part entière avec moult facettes
  • personne différemment proportionnée
  • personne pondéralement différente
  • personne souffrant d’une surcharge pondérale
paraplégique
  • blessé médullaire
poids normal
  • poids santé
rentier
  • personne à revenus disponibles positifs
sidéen
  • personne atteinte du syndrome d’immunodéficience
  • personne malade du sida
  • personne vivant avec le sida
  • personne vivant avec le VIH
sourd, muet
  • personne handicapée des sens
sourd
  • malentendant
  • personne acoustiquement contrariée
  • personne atteinte d’une déficience auditive
  • personne dotée d’une audition alternative
  • personne souffrant d’inaptitude auditive
suicide (des vieux)
  • interruption volontaire de vieillesse
  • IVV
taille forte
  • taille image
2. L’âge
adolescent
  • adulte en devenir
  • adulte en émergence
la quarantaine
  • personne d’âge mûr
vieux
  • aîné
  • ancien
  • citoyen expérimenté chronologiquement
  • grand âge (85 ans et plus)
  • libéré (60-74 ans)
  • master (50-60 ans)
  • personne âgée
  • personne aînée
  • personne d’expérience
  • personne du troisième âge
  • personne en perte d’autonomie
  • personne expérimentée
  • retiré (75-85 ans)
  • senior
3. Le contexte social
assisté social
  • bénéficiaire du bien-être social
assurance-chômage
  • assurance-emploi
balayeur de rues
  • technicien de surface
bûcheron
  • technicien du ravitaillement en combustible
chasser
  • prélever des bêtes
  • prélever des non-humains
  • récolter des bêtes
  • récolter des non-humains
chômage
  • congé prolongé
  • demande d’emploi non satisfaite
  • repos involontaire
  • période transitoire dans le cadre d’une réorientation de carrière
chômeur
  • demandeur d’emploi
  • bénéficiaire de l’assurance-chômage
  • bénéficiaire de l’assurance-emploi
  • offreur de services
cimetière
  • jardin du repos éternel
clochard, vagabond
  • itinérant
détenu, prisonnier
  • bénéficiaire du système correctionnel
  • client du système correctionnel
  • individu en voie de réinsertion sociale
dialogue de sourds
  • dialogue de malentendants
éboueur
  • préposé à la cueillette des ordures ménagères
  • recycleur
groupe ethnique minoritaire
  • minorité audible (accent)
  • minorité visible (couleur de la peau)
immigrant
  • personne de nationalité étrangère
impôt
  • taxe de solidarité
manifestation
  • évènement de protestation
ménagère
  • ingénieure domestique
mouroir
  • maison de transition
pauvre(s)
  • citoyen socialement sinistré
  • gens économiquement désavantagés
  • gréviste de la consommation
  • personne confrontée à un défi économique
  • personne économiquement faible
  • personne pécuniairement contrariée
  • sous-privilégié
restrictions budgétaires
  • réingénierie
touriste (en Floride)
  • vacancier pauvre en mélanine
travailleuse
  • femme occupant un emploi à l’extérieur du foyer
  • femme occupant un emploi rémunéré
vendeur d’automobiles
  • conseiller
4. La race et le racisme
blanc
  • pauvre en mélanine
humain
  • animal humain
Indien
  • Américain de souche
Noir
  • homme en haute teneur en mélamine
  • personne de couleur
  • personne mélanoderme
Noir américain
  • Afro-américain
  • membre de la diaspora africaine aux États-Unis
race
  • communauté humaine
  • groupe humain
5. L’éducation
décrocheur
  • jeune en rupture de scolarité
échec scolaire
  • réussite en dessous des possibilités (de qqn)
écolier (enfant)
  • ami
enseignant
  • travailleur de l’éducation
étudiant étranger
  • étudiant international
examen de reprise
  • complément de formation et d’évaluation
exercice
  • travail de transfert de connaissance
ignorance
  • expression personnelle
6. Les conflits
bombarder (une ville)
  • traiter une cible visiter un site
expulser (qqn)
  • reconduire (qqn) à la frontière
génocide
  • nettoyage ethnique
guerre
  • mesures de pacification
réfugié
  • personne déplacée
7. Divers
animal
  • animal non humain
  • membre de la communauté morale très élargie
animal de compagnie
  • compagnon animal
arbre
  • membre de la communauté morale très élargie
café noir
  • café foncé
caillou
  • membre de la communauté morale très, très élargie
été des Indiens
  • été des premières nations
fleur
  • membre de la communauté morale très élargie
fruits, légumes frais
  • aliments peu transformés
pièce (argent)
  • pièce de solidarité
perruque
  • prothèse capillaire
plante d’intérieur
  • compagnon botanique
  • compagnon floral
poisson rouge
  • compagnon aquatique
voiture d’occasion
  • voiture d’expérience

L’aménagement des marques d’usage technolectales dans les dictionnaires généraux bilingues

1. Situation des vocabulaires spécialisés dans les Dictionnaires Généraux Monolingues (DGM)

En tant qu’unités représentatives d’une sphère d’activité, les terminologies intéressent les lexicographes de dictionnaires monolingues ou bilingues. Les termes éveillent leur intérêt dans la mesure où les signes décrits rejoignent le public général et dans la mesure où les sous-ensembles technolectaux sont considérés comme étant enracinés dans le lexique commun et qu’ils sont largement diffusés parmi les utilisateurs. Contrairement au terminographe qui œuvre en structure close dès l’étape de l’énoncé du projet de description, car il ne retient que les termes d’un domaine et exclusivement ceux-là, le lexicographe généraliste procède à un double choix : d’abord il établit le catalogue des mots; ensuite il sélectionne les vocabulaires thématiques appropriés, puis, à l’intérieur de ceux-ci, il procède à un nouveau tri afin de recruter un certain nombre d’unités pertinentes (v. Boulanger 1994 : 253-256; 1995 : 83).

Les lexicographes doivent absolument importer des unités de langue de spécialité (LSP) dans les dictionnaires de langue et en entreprendre la description au même titre que les mots usuels. Ces lexèmes relèvent de la cohorte des connaissances et des échanges spécialisés qui rejoignent les locuteurs ordinaires. Ils s’inscrivent dans le cycle de la démocratisation des savoirs qui préside à une plus large diffusion sociale des expériences humaines. Ce n’est pas le degré de spécialisation originelle du terme qui autorise à le répertorier dans un dictionnaire général, mais bien l’expression d’un besoin manifesté par les consommateurs de dictionnaires. Ce qui intéresse le destinataire, ce sont les éléments susceptibles de surgir au détour d’une lecture, d’une recherche, d’une interrogation dont le but premier n’est justement pas d’ordre onomasiologique ou conceptuel, mais plutôt d’un profit ponctuel. Le faiseur de dictionnaires doit évaluer l’impact lexical de ces unités. Il n’a pas à soupeser leur nécessité dans un ensemble notionnel organisé, complet ou fragmentaire, qui serait pris en charge par le répertoire de langue. Il sert plutôt d’intermédiaire afin de gérer le rite de passage du savoir d’expert vers le savoir proprement lexical, le dictionnaire usuel se prononçant prioritairement sur des mots dans une série d’énoncés au faciès métalangagier. L’insertion de balises manifeste d’ailleurs bien qu’il y a un transfert de l’axe du savoir sur le monde vers l’axe du savoir sur le linguistique (v. Boulanger et L’Homme 1991 : 38). Par ailleurs, tous les termes d’un même domaine ne sont pas nécessairement accompagnés d’un attribut identificateur, certains étant déjà réputés faire partie du lexique commun.

2. Le réseau des registres de l’usage

Les marques d’usage sont capitales lorsqu’il s’agit de décoder un article de dictionnaire. Elles font partie du réseau d’étiquetage qui est l’un des quatre types de ressources dont dispose le lexicographe pour formaliser la structure articulaire, la microstructure. Les trois autres ressources sont la typographie (variation des fontes et des corps de caractères), les signes de ponctuation et l’appareil diacritique, enfin le protocole de numérotation qui modélise les sens (chiffres romains et/ou arabes) et distingue les homonymes (v. Al 1991 : 2830).

On sait que les indicatifs relèvent de plusieurs catégories bien démarquées : diatopique, diastratique, diastylistique, diachronique, diatechnique, etc. (v. Hausmann 1989). Les marques technolectales ou socioprofessionnelles s’intégrent dans les principes d’architecture de la microstructure; elles servent à standardiser les emplois empruntés aux sphères thématiques. Ces éléments sont méthodologiquement et méthodiquement codifiés et aménagés dans le texte dictionnairique. Ils constituent un important fragment de la métalangue idoine. Les études sur leur comportement dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM) sont abondantes (v. Girardin 1987, Kalverkämper 1989, Boulanger et L’Homme 1991, Azorín Fernández 1992, Anglada Arboix 1993, Candel 1994, Glatigny 1995).

2.1. Les indicatifs diatechniques

Les descripteurs des savoirs technico-scientifiques nous retiendront dans le cadre spécifique des dictionnaires généraux bilingues (DGB). Deux aspects de l’aménagement de ces notations dans le corps des articles seront examinés :

Les trois dictionnaires bilingues contemporains réservés aux observations sont représentatifs du genre. Ils appartiennent à trois entreprises d’édition françaises différentes :

Les trois dictionnaires généraux élus sont :

L’exploration qui suit s’inscrit dans la continuité des recherches menées sur l’appareil métalinguistique utilisé en lexicographie générale pour tramer les technolectes. Elle s’insère aussi dans la perspective de la réalisation d’un dictionnaire bilingue canadien destiné à un public nord-américain (v. Boulanger et Cormier 1995). Ce dictionnaire est en chantier depuis 1994.

3. Les dictionnaires bilingues

Les dictionnaires bilingues usuels d’aujourd’hui, comme ceux qui ont été sélectionnés pour cette étude, confrontent deux langues vivantes, ou préférablement un ensemble d’usages reçus comme norme dans chacune des langues en présence (v. Rey 1986). S’ils mettent deux langues en correspondance, ils ne mettent pas forcément deux communautés linguistiques en opposition (v. Hausmann 1994). Le Dictionnaire bilingue canadien entrera dans la catégorie des ouvrages bidirectionnels, car il est destiné aux deux principales communautés linguistiques du Canada, les francophones et les anglophones, dont les langues d’usage sont des variétés de deux des quatre grandes langues européennes exportées sur le continent américain aux XVIe et XVIIe siècles.

4. La quête des indices

Pour effectuer une enquête méthodique sur la métalangue des registres technolectaux, il convient d’entreprendre la recherche d’indices en faisant la tournée des données prédictionnairiques, à savoir les textes de présentation et les catalogues d’abréviations, puis d’interroger les énoncés articulaires eux-mêmes. Les données introductives découlent du protocole programmatique tandis que la pose de balises dans les articles correspond au protocole d’encodage ou d’aménagement métalinguistique.

4.1. Les textes prédictionnairiques

Les préfaces, les présentations, les introductions, etc., sont des textes éditoriaux à saveur programmatique et/ou commerciale dans lesquels les lexicographes ou les éditeurs détaillent la philosophie générale de leurs produits. Dans la suite, nous ne ferons escale que dans la partie française des dictionnaires retenus.

Des trois dictionnaires de l’échantillon, seulement deux identifient le public visé : le DGL dit s’adresser aux étudiants, aux lycéens, aux enseignants (secondaire et université), à ceux qui usent de l’anglais dans leur vie professionnelle ainsi qu’à tous les autres. Le DHO discerne sensiblement les mêmes cibles, à savoir les étudiants de tous les niveaux, les enseignants, le monde des affaires, groupes auxquels il adjoint les traducteurs. Le RCS demeure muet sur le public concerné. À partir de ce qui est dit du corpus utilisé pour élaborer l’ouvrage, on peut cependant reconnaître qu’il est destiné aux mêmes types de locuteurs que ses concurrents. Ce corpus de grande ampleur permet d’offrir au lecteur « une image fidèle de la langue telle qu’elle est pratiquée quotidiennement, lue dans les journaux et les revues, parlée en société, entendue dans la rue » (1994 : XIV).

Les péritextes ne manquent pas d’inscrire les répertoires dans les perspectives des langues de spécialité ou LSP. L’avis au lecteur du DGL stipule qu’un soin tout particulier a été accordé à la sélection des « termes spécifiques à des domaines aujourd’hui essentiels tels que l’informatique et le monde des affaires » (1994 : VII). Dans le DHO, deux allusions claires aux LSP sont repérables. La préface des éditeurs mentionne que le dictionnaire accorde une place importante « au vocabulaire de domaines spécialisés : scientifique, commercial, technologique, médical, ... » (1994 : V). Un peu plus loin, l’introduction précise davantage les intentions. Il y est écrit que « l’ouvrage présente un vaste panorama de la langue contemporaine, et notamment les domaines spécialisés que sont les affaires, la politique, les sports, l’informatique, l’environnement et la protection sociale » (1994 : XVII). La préface du RCS aborde la question par le biais de la néologie. « Les événements politiques, les progrès de la science et de la technique, les nouvelles tendances de la musique et dans les loisirs, les changements dans les habitudes alimentaires entraînent tous la création d’un grand nombre de néologismes » (1994 : XIII). On signale clairement que l’enrichissement de cette nouvelle édition du dictionnaire provient « du monde des affaires, du monde géo-politique [...] sans oublier les derniers-nés de ces domaines en pleine évolution que sont, par exemple, l’écologie, l’informatique, la médecine et la Communauté européenne » (1994 : XIII). L’introduction reformule ces mêmes discours : « Une place non négligeable a été également réservée à la langue littéraire, au vocabulaire scientifique et aux domaines marquants de notre époque, tels que l’économie, l’informatique, l’éducation, l’environnement, la médecine et la politique » (1994 : XIV).

On peut synthétiser les propos introductifs des trois ouvrages de la manière suivante :

Le DGL n’apporte aucune explication sur le fonctionnement des indices technolectaux. Une allusion rapide est faite aux différents niveaux de langue, mais elle ne discrimine pas les catégories de registres possibles. Le DHO contient une section intitulée « Comment se servir du dictionnaire? », mais rien n’y est révélé sur les modalités de fonctionnement des codes de LSP, si ce n’est l’identification de leur position dans les articles échantillons (v. 1994 : L-LI). Le RCS est le plus explicite puisqu’il annonce dans l’introduction qu’une « place importante a [...] été consacrée à l’établissement d’un système très complet d’indications qui guident le lecteur » (1994 : XIV). En ce qui a trait à l’aménagement des marques technolectales, le dictionnaire stipule que les descripteurs thématiques sont utilisés dans deux cas : « 1. Pour indiquer les différents sens d’un mot et introduire les traductions appropriées [...] 2. Quand la langue de départ n’est pas ambiguë, mais que la traduction peut l’être » (1994 : XXVII).

1. barre a. (Hér) bar - (Ftbl, Rugby) crossbar
b. (Danse) barre
c. (Naut) helm
d. (Jur) bar
e. (Géog) race
f. (Math) line
g. (Scol) mark
h. [locutions]
i. (Zool) bar
2. bar3 (Phys) bar
baroque (Archit, Art) baroque

4.2. Les carnets d’abréviations

Les premières répercussions concrètes des discours préliminaires sont observables dans les listes d’abréviations qui font généralement partie des textes prédictionnairiques. (Seuls les descripteurs des savoirs thématiques seront considérés dans la suite de l’analyse.)

Les trois dictionnaires offrent respectivement 82 (RCS), 94 (DGL) et 89 (DHO) indicatifs de domaines (v. Annexe 1). Au total, 133 dénominations différentes sont recensées dans les trois ouvrages (v. le tableau 1). Cela ne signifie pas qu’il y ait 133 domaines singuliers puisque certains des sceaux sont des variantes employées pour désigner les mêmes domaines. Par exemple : l’abréviation Econ rend compte de économie (DGL et DHO) et de économique (RCS), l’abréviation Pharm rend compte de pharmaceutique (DGL) et de pharmacie (RCS et DHO). À l’opposé, une abréviation comme Phon rend compte de phonétique (RCS, DGL, DHO) et de phonologie (DHO), deux domaines indépendants.

Tableau 1 : Répartition statistique des domaines dans les DGB
Domaines RCS DGL DHO
133 82 61,7% 94 70,7% 89 66,9%

Ces constats statistiques sont relatifs aux dénominations listées dans les catalogues. Ils doivent être modulés, car d’autres marqueurs existent dans les dictionnaires, mais sans être répertoriés. On trouve de telles appellations supplémentaires dans le RCS : par exemple, Danse (sous bar), Athlétisme et Cyclisme (sous course). Ces balises ne modifient guère les résultats obtenus ci-dessus. C’est par rapport aux DGM qu’il faudrait mesurer leur volume. Ces doutes sont causés par le fait que les discours didactiques sur le sujet sont pour le moins laconiques, comme l’a démontré le paragraphe 4.1. En réalité, il s’agit là d’une lacune très répandue dans les dictionnaires. Ils demeurent loin du vœu de Josette Rey-Debove pour qui, un « soin particulier doit être apporté à l’explication du statut du dictionnaire (à qui il est destiné et pour quelles opérations) et à la traduction en clair de tous les signes et abréviations métalinguistiques » (1991 : 2864). Un exemple de faille de ce genre est donné dans le corpus. Dans le DGL, la marque spéc (1994 : XIV) apparaît avec l’explication « terme ou sens spécialisé », mais sans qu’aucune autre précision ne soit apportée sur son utilité par rapport au stock des autres marques technolectales ni sur son statut hiérarchique au regard d’une marque plus particularisante (v. les entrées chaton, cil, rythme). Il en va de même dans le RCS, où SPÉC signifie « terme de spécialiste » (v. les entrées littoral, luxation, mâchonnement), et dans le DHO, où spéc est tout simplement décodé « spécialiste » (v. littoral, lunule, majeur). La marque spéc des DGB peut être assimilée à la marque didact. « didactique », usuelle dans les DGM. Le NPR l’explique ainsi : « didactique : mot ou emploi qui n’existe que dans la langue savante (ouvrages pédagogiques, etc.) et non dans la langue parlée ordinaire » (1993 : XXV); le PLI la présente ainsi : « didactique (mot employé le plus fréquemment dans des situations de communication impliquant la transmission d’un savoir) » (1995 : 23).

Tableau 2 : Répartition statistique des domaines dans les DGM

Domaines NPR GRLF PLI
282 219 77,7% 216 76,6% 187 65,2%

Les lettres a et m seront prises comme échantillons afin, d’une part, de comparer entre eux les trois DGB et, d’autre part, de comparer les DGB aux trois DGM.

Tableau 3 : Répartition statistique des domaines témoins dans les DGB

Domaines RCS DGL DHO
a → 18 11 61,1% 14 77,8% 14 77,8%
m → 15 10 66,7% 12 80% 11 73,3%

Par rapport aux statistiques d’ensemble du tableau 1, les pourcentages demeurent relativement constants pour chaque dictionnaire. Les écarts sont peu significatifs. Pour l’ensemble, la moyenne est de 66,4% alors qu’elle est de 72,7% pour les lettres a et m cumulées.

Tableau 4 : Répartition statistique des domaines témoins dans les DGM

Domaines NPR GRLF PLI
a → 34 26 76,5% 24 70,6% 29 85,3%
m → 23 19 82,6% 17 73,9% 16 65,2%

La comparaison globale entre les deux catégories de dictionnaires montre un faible écart si l’on fait la moyenne pour a et pour m. Dans les DGB, a obtient 72,2% et m obtient 73,3%; dans les DGM, a obtient 77,5% et m obtient 73,9%.

Si l’on examine maintenant les domaines communs aux trois DGB, on obtient le tableau suivant (v. aussi l’Annexe 2).

Tableau 5 : Domaines communs aux trois DGB

Domaines
a m
  • administration
  • agriculture
  • anatomie
  • antiquité
  • archéologie
  • architecture
  • astrologie
  • astronomie
  • automobile
  • mathématique(s)
  • médecine
  • médecine vétérinaire
  • météorologie
  • minéralogie
  • musique
  • mythologie
9 50% 7 46,7%

Au total, il y a 48 domaines communs sur 133, soit 36,1%. Le léger écart constaté dans l’échantillon est sans doute dû à la présence de sphères d’activité que l’on peut cataloguer de classiques et dont plusieurs revêtent un caractère scientifique.

Tableau 6 : Domaines communs à deux DGB

Domaines
a m
  • anthropologie [DGL et DHO]
  • astronautique [DGL et DHO]
  • aviation [RCS et DHO]
  • mécanique [DGL et DHO]
  • métallurgie [RCS et DGL]
  • militaire [RCS et DGL]
  • mines [RCS et DGL]
3 16,7% 4 26,7%

On dénombre 3 domaines pour la lettre a et 4 pour la lettre m qui sont communs à deux dictionnaires (les combinaisons sont indiquées entre crochets).

Tableau 7 : Domaines propres à un seul DGB

Domaines
a m
  • acoustique [DGL]
  • aéronautique [DGL]
  • armée [DHO]
  • armement [DGL]
  • arpentage [RCS]
  • assurance [DHO]
  • marine [DHO]
  • menuiserie [DGL]
  • métrologie [DHO]
  • mode [DHO]
6 33,3% 4 26,7%

Dans cette séquence de domaines réservés, on remarque un éparpillement, une sorte d’éclatement. Les activités sont en effet distribuées dans plusieurs zones du spectre des LSP, certains secteurs se situant même dans la périphérie de la langue générale : techniques, sciences, monde militaire, vie courante...

Quant aux domaines qui appartiennent en propre aux dictionnaires bilingues lorsqu’on les compare avec les dictionnaires monolingues, la répartition est la suivante (v. Annexe 2) :

Il importe de noter que dans les DGM, les étiquettes d’identification peuvent différer; par exemple, militaire s’emploie au lieu de armée. Dans ce cas, il vaudrait donc mieux parler d’appellation de domaine que de domaine.

5. L’article

Dans l’article, le point d’ancrage des balises est standard. La marque est notée devant les unités proposées comme équivalents. Tantôt elle paraît en minuscules —sauf la première lettre qui est en majuscule— (RCS et DHO), tantôt elle figure en majuscules (DGL). L’abréviation n’est jamais suivie d’un point, contrairement au système des DGM qui utilise le point final.

Quoiqu’il y ait des constantes, les méthodes d’abrègement varient occasionnellement d’un ouvrage à l’autre : agricultureAgr/Agric, mythologieMyth/Mythol (v. Annexe 1). Un seul thème fournit trois abréviations différentes : informatiqueOrdinlOrdinat/Inf (v.

Annexe 1).

À l’image de toutes les autres marques, l’indicatif socioprofessionnel se décode sur le plan strictement linguistique. Il renvoie explicitement à un registre d’emploi et non pas à une hiérarchisation arborescente qui structure des concepts obéissant à un classement onomasiologique, comme cela s’accomplit habituellement dans les dictionnaires terminologiques (v. Boulanger 1994 : 259). À l’instar du dictionnaire monolingue, le répertoire bilingue traite de la langue, donc des mots. C’est dire que les marques identifient des circonstances de discours à caractère professionnel; elles ne servent pas à appréhender l’objet scientifique, technique ou autrement spécialisé que les équivalents servent à dénommer (v. Rey 1990 : XVII). L’étiquette Y sert à commenter le registre d’emploi du mot X. Le mot-équivalence précédé d’un motif technolectal doit être décodé ainsi (exemples présents dans les trois DGB) :

Les marques d’usage, qu’elles soient de niveau prescriptif ou de niveau descriptif, le sont toujours par rapport au fonctionnement d’une langue normale, neutre ou standardisée que le lexicographe a élue comme modèle de description (v. Béjoint 1981 : 81; Girardin 1987 : 92). Elles ont donc un caractère discriminant. « Le discours lexicographique n’est pas neutre, il véhicule un contenu culturel, il émet des jugements de condamnation ou de valorisation qui s’expriment par rapport à une norme linguistique et culturelle qui prend pour référence l’univers langagier de la culture dominante » (Girardin 1987 : 76). Comme leurs homologues des autres galaxies, les techno-marques servent à isoler et à signaler tout ce qui est projeté au-delà ou qui se fige en-deça du langage témoin qui est décrit comme la langue et qui gouverne l’usage reçu (v. Rey-Debove 1980 : 40; Boulanger et L’Homme 1991 : 29). Tout mot non marqué est réputé faire partie de l’ensemble normé. Le RCS synthétise bien ce chapitre en expliquant que les « mots et expressions dont le niveau de style n’est pas précisé seront considérés comme neutres et pourront s’utiliser normalement dans les situations courantes » (1994 : XTV). Cette observation ramène à la mémoire que l’information zéro [∅] est le signe que le mot fonctionne normalement, qu’il obéit aux règles construites, qu’il s’insère dans le modèle canonique défini par les lexicographes. Est-il

utile enfin de rappeler que le point d’équilibre de la norme varie d’un

dictionnaire à l’autre, d’une édition à l’autre d’un même dictionnaire. Dans ses dimensions concrètes et descriptives, la norme est ondoyante. Le mot norme lui-même est là pour nous le rappeler, chaque dictionnaire du corpus en établissant le profil suivant au regard du marquage pour le sens linguistique :

5.1. L’aménagement des marques

Le métalangage de description des LSP est presque entièrement construit à l’aide d’abréviations, et pour que le dictionnaire soit décodable par les consulteurs des deux communautés linguistiques auxquelles il est destiné, ces abréviations devraient toujours être données dans les deux langues; mais ce n’est pas le cas. La tendance est de n’user que d’une formule abréviative pour les deux langues. La rencontre d’indicatifs semblables dans les deux langues est le fruit du hasard (code gréco-latin en tête comme dans Adm (français administration, anglais administration) ou Philos (français philosophie, anglais philosophy), emprunt...). Sinon, c’est l’anglais qui domine.

« Pour les langues lexicalement apparentées (langues romanes ou romanisées, par exemple anglais et français) on peut aussi éviter les abréviations en deux langues par une sorte de neutralisation des abréviations » (Rey-Debove 1991 : 2863). Le RCS présente une liste d’abréviations pour laquelle la recherche de mots appareillés avec l’aide de l’abrègement (ex. : ptp : français participe passé/anglais past participle; US : français Etats-Unis/anglais United States) ramène les descripteurs particuliers à chaque langue à une quinzaine sur un total de 181 abréviations (ex. : français Ordin (ordinateur), qch (quelque chose)/anglais Comput (computing), sth (something)). Les accents, les accords, l’ordre syntaxique des mots (noms et adjectifs par exemple) ne sont pas pris en compte (ex. : français préf (préfixe), vt (verbe transitif)/anglais pref (prefix), vt (transitive verb)). Pour les seuls besoins techniques, les étiquettes différentes se ramènent à 2/82 (français Chim, Ordin/anglais Chem, Comput). Selon Josette Rey-Debove, « il n’est pas gênant pour un francophone de trouver l’abréviation Rail (railways) pour chemin de fer, ni pour l’anglophone l’abréviation Constr (construction) pour building-trade. L’abréviation Culin est commode pour cookery et cuisine (culinary, culinaire) » (1991 : 2863). Voir aussi d’autres exemples : DHO : Chem = chemistry et chimie, Comput = computing et informatique, Cout = sewing et couture; DGL : Culin = cooking et cuisine, St.Ex = stock exchange et bourse, Hunt = hunting et chasse; RCS : Educ/Éduc = education et enseignement, Scol = school et école, Surg = surgery et chirurgie, Surv = surveying et arpentage. (V. Annexe 1.)

6. Clôture

Les comparaisons démontrent bien que le nombre de marques est deux fois plus élevé dans un DGM que dans un DGB. Pourtant le volume d’information offert est sensiblement identique même si les contenus des rubriques diffèrent, surtout en ce qui a trait aux énoncés sémantiques. En effet, le dictionnaire bilingue n’analyse pas le matériel lexical comme le font les ouvrages monolingues. Ces derniers usent de définitions complètes, de citations, d’exemples, etc. La définition du DGM prend, le plus souvent, la configuration d’une équivalence synonymique phrastique qui confirme l’isomorphisme des deux segments de l’équation que sont la langue expliquée (le défini) et la langue expliquante (la définition). Le DGB appréhende autrement les aspects sémantiques. « Il ne donne que des équivalences lexicales non analytiques (mot, syntagme codé, locution) par un transcodage d’unité d’une langue à unité de l’autre » (Rey-Debove 1991 : 2860). Lorsqu’il n’existe pas d’équivalent codé de l’entrée dans la langue d’arrivée, le lexicographe utilise alors une brève glose définitionnelle qui devient une sorte d’équivalent. Cette recherche d’équipollence lexématique pourrait expliquer la relative rareté des marques d’usage technolectale dans les dictionnaires bilingues puisqu’on serait en droit de supposer que le locuteur devra s’en remettre à la consultation d’un DGM pour obtenir un surcroît d’information sur le signe, y compris sur les indices de son arrimage à un emploi de LSP. Car il est un fait bien attesté que la métalangue technolectale est similaire dans les DGM et les DGB. L’objet de cette contribution a été d’en mesurer les nuances et les ondulations, reliées tantôt aux ressemblances, tantôt aux écarts. Les mécanismes d’encodage d’une phrase nécessite des indications dictionnairiques claires afin de désambiguïser le contenu au moment de la rédaction d’un texte ou de l’énoncé discursif. Les restrictions sur les domaines d’emploi dans lesquels les mots se manifestent sont justement l’une de ces catégories d’informations métalinguistiques qui doivent être aménagées pour obéir à cette exigence. Dans les DGB, aussi bien que dans les DGM, ces protocoles sont généralement efficaces, et cela malgré l’absence de cohérence ici et là dans les ouvrages, et en dépit des lacunes didactiques de quelques textes prédictionnairiques.

7. Bibliographie

7.1. Linguistique

7.2. Dictionnaires

Annexe 1

Les domaines et les abréviations dans les DGB
Domaines RC DG DH Abréviations
S1 L2 O3
acoustique + ACOUST2
administration + + + Admin1,3; ADMIN2
aéronautique + AÉRON2
agriculture + + + Agr1; AGR2; Agric3
anatomie + + + Anat1,3; ANAT2
anthropologie + + ANTHR2; Anthrop3
antiquité + + + Antiq1,3; ANTIQ2
archéologie + + + Archéol1,3; ARCHÉOL2
architecture + + + Archit1,3; ARCHIT2
armée + Mil3
armement + ARM2
arpentage + Surv1
assurance + Assur3
astrologie + + + Astrol1,3; ASTROL2
astronautique + + Astronaut3; ASTRONAUT2
astronomie + + + Astron1,3; ASTRON2
automobile + + + Aut1,3; AUT2
aviation + + Aviat1,3;
bâtiment + Constr3
biologie + + + Bio1; BIOL2; Biol3
botanique + + + Bot1,3; BOT2
bourse + + St Ex1; ST.EX2
chasse + + HUNT2; Hunt3
chemin de fer + Rail1
chimie + + + Chim1; CHIM2; Chem3
chirurgie + Surg1
cinéma + + + Ciné1; CIN2; Cin3
commerce + + + Comm1,3; COMM2
comptabilité + + COMPTA2; Compta3
construction + + + Constr1,3; CONSTR2
cosmétique + Cosmét3
courses automobiles + Courses aut3
couture + + COUT2; Cout3
cuisine + + Culin1; CULIN2
culinaire + Culin3
dentisterie + + DENT2; Dent3
droit + + Jur1,3
école + + Scol1,3
écologie + + + Ecol1 (sic); ÉCOL2; Écol3
économie + + ÉCON2; Écon3
économique + Écon1
édition + Édition3
électricité + + Élec1; ÉLECTR2
électronique + + + Élec1; ÉLECTRON2; Électron3
électrotechnique + Électrotech3
enseignement + + Éduc1; ENS2
entomologie + ENTOM2
entreprise + Entr3
équitation + + ÉQUIT2; Équit3
ethnologie + ETHN2
finance + + + Fin1,3; FIN2
fiscalité + Fisc3
football + + Ftbl1; FTBL2
génie civil + Gén Civ3
géographie + + + Géog1,3; GÉOG2
géologie + + + Géol1,3; GÉOL2
géométrie + + Géom1; GÉOM2
grammaire + + Gram1; GRAMM2
gymnastique + Gym1
héraldique + + + Hér1; HÉRALD2; Hérald3
histoire + + + Hist1,3; HIST2
horticulture + + HORT2; Hort3
imprimerie + + IMPR2; Imprim3
industrie + + + Ind1,3; INDUST2
informatique + + + Ordin1; INF2; Ordinat3
joaillerie + JOAJLL2
juridique + + Jur1; JUR2
langues + LING2
linguistique + + + Ling1,3; LING2
littérature + + + LITTÉRAT2; Littérat3
marine + Mil Naut3
mathématique(s) + + + Math1,3; MATH2
mécanique + + MÉCAN2; Mécan3
médecine + + + Méd1,3; MÉD2
médecine vétérinaire + + + Vétu; VÉTÉR2
menuiserie + MENUIS2
métallurgie + + Métal1; MÉTALL2
météorologie + + + Mét1; MÉTÉO2; Météo3
métrologie + Mes3
militaire + + Mil1; MIL2
minéralogie + + + Minér1,3; MINÉR2
mines + + Min1; MIN2
mode + Fashn3
musique + + + Mus1,3; MUS2
mythologie + + + Myth1; MYTH2; Mythol3
nautique + + Naut1; NAUT2
nautisme + Naut3
œnologie + OENOL2
optique + + OPT1; OPT2
ornithologie + + Orn1; ORNITH2
parlement + Parl1
pêche + Fishg3
pétrole (industrie du) + PÉTR2
pharmaceutique + PHARM2
pharmacie + + Pharm1,3
philatélie + Philat1
philosophie + + + Philos1,3; PHILOS2
phonétique + + + Phon1,3; PHON2
phonologie + Phon3
photographie + + + Phot1,3; PHOT2
physique + + + Phys1,3; PHYS2
physique nucléaire + + + Nucl Phys1; NUCL2; Nucl3
physiologie + + + Physiol1,3; PHYSIOL2
poésie + POET2
politique + + + Pol1,3; POL2
postes + Post3
presse + Journ3
protection sociale + Soc Admin3
psychiatrie + Psych1
psychologie + + + Psych1,3; PSYCH2
publicité + Pub3
radio + + Rad1; RAD2
religion + + + Rel1; RELIG2; Relig3
scolaire + SCH2
science(s) + + + Sci1,3; SC2
sculpture + Sculp1
ski + Ski1
sociologie + + + Sociol1,3; SOCIOL2
statistique + Stat3
technique + + Tech1; TECH2
technologie + Tech3
télécommunications + + + Télec1 (sic); TÉLÉC2; Télécom3
télévision + + + TV1,2,,3
terme de spécialiste + SPÉC1
textile(s) (industrie) + + + Tex1,3; TEXT2
théâtre + + + Théât1,3; THÉÂT2
transport(s) + + TRANSP2; Transp3
travaux publics + TRAV PUBL2
typographie + + Typ1; TYPO2
université + + Univ1,3
vêtements + VÊT2
viniculture + VINIC2
zoologie + + + Zool1,3; ZOOL2
133 82 94 89
100% 61,7 % 70,7 % 66,9 %

REM. : Les exposants notés dans la case des abréviations identifient les dictionnaires :

Annexe 2

Les domaines dans les DGB : A et M
Domaines
a m
ADMINISTRATION marine
acoustique MATHÉMATIQUE(S)
aéronautique mécanique
AGRICULTURE MEDECINE
ANATOMIE MEDECINE VETERINAIRE
anthropologie menuiserie
ANTIQUITE METEOROLOGIE
ARCHEOLOGIE métrologie
ARCHITECTURE métallurgie
armée [*] militaire
armement MINERALOGIE
arpentage [*] mines
assurance [*] mode
ASTROLOGIE MUSIQUE
astronautique MYTHOLOGIE
ASTRONOMIE
AUTOMOBILE
aviation
Légende :

Annexe 3

Les domaines et les abréviations dans les DGB : A et M
Domaines RC DG DH Abréviations
S1 L2 O3
acoustique + ACOUST2
administration + + + Admin1,3; ADMIN2
aéronautique + AÉRON2
agriculture + + + Agr1; AGR2; Agric3
anatomie + + + Anat1,3; ANAT2
anthropologie + + ANTHR2; Anthrop3
antiquité + + + Antiq1,3; ANTIQ2
archéologie + + + Archéol1,3; ARCHÉOL2
architecture + + + Archit1,3; ARCHIT2
armée + Mil3
armememt + ARM2
arpentage + Surv1
assurance + Assur3
astrologie + + + Astral1,3; ASTROL2
astronautique + + Astronaut3; ASTRONAUT2
astronomie + + + Astron1,3; ASTRON2
automobile + + + Aut1,3; AUT2
aviation + + Aviat1,3;
marine + Mil Naut3
mathématique(s) + + + Math1,3; MATH2
mécanique + + MÉCAN2; Mécan3
médecine + + + Méd1,3; MÉD2
médecine vétérinaire + + + Vét1,3; VÉTÉR2
menuiserie + MENUIS2
métallurgie + + Métal1; MÉTALL2
météorologie + + + Mét1; MÉTÉO2; Météo3
métrologie + Mes3
militaire + + Mil1; MIL2
minéralogie + + + Minér1,3; MINÉR2
mines + + Min1; MIN2
mode + Fashn3
musique + + + Mus1,3; MUS2
mythologie + + + Myth1; MYTH2; Mythol3
33 21 26 25
100% 63,6% 78,8% 75,8%
Les domaines dans les DGB : A et M
Domaines
a m
ADMINISTRATION marine
acoustique MATHÉMATIQUE(S)
aéronautique mécanique
AGRICULTURE MÉDECINE
ANATOMIE MÉDECINE VÉTÉRINAIRE
anthropologie menuiserie
ANTIQUITÉ MÉTÉOROLOGIE
ARCHÉOLOGIE métrologie
ARCHITECTURE métallurgie
armée [*] militaire
armement MINÉRALOGIE
arpentage [*] mines
assurance [*] mode
ASTROLOGIE MUSIQUE
astronautique MYTHOLOGIE
ASTRONOMIE
AUTOMOBILE
aviation

Légende

  1. DOMAINES COMMUNS AUX TROIS DICTIONNAIRES.
  2. Domaines communs à deux dictionnaires.
  3. Domaines propres à un dictionnaire.
  4. [*] : Domaines propres aux DGB (par rapport aux DGM).

Légende

  1. DOMAINES COMMUNS AUX TROIS DICTIONNAIRES.
  2. Domaines communs à deux dictionnaires.
  3. Domaines propres à un dictionnaire.
  4. [*] : Domaines propres aux DGB (par rapport aux DGM)
Code de lecture du registre d’emploi
Le mot X caractérise un discours relevant du technolecte Y.
Le mot arbitrage caractérise un discours relevant du sport
Le mot glacier caractérise un discours relevant de la géologie.
Le mot têtard caractérise un discours relevant de la zoologie.
Tableau 1 : Répartition statistique des domaines dans les DGB
Domaines RCS DGL DHO
133 82 61,7% 94 70,7% 89 66,9%
Tableau 2 : Répartition statistique des domaines dans les DGM
Domaines NPR GRLF PLI
282 219 77,7% 216 76,6% 187 65,2%
Tableau 3 : Répartition statistique des domaines témoins dans les DGB
Domaines RCS DGL DHO
a → 18 11 61,1% 14 77,8% 14 77,8%
m → 15 10 66,7% 12 80% 11 73,3%
Tableau 4 : Répartition statistique des domaines témoins dans les DGM
Domaines NPR GRLF PLI
a → 34 26 76,5% 24 70,6% 29 85,3%
m → 23 19 82,6% 17 73,9% 16 65,2%

Note

[1] Je remercie vivement ma collègue Monique Cormier qui s’est chargée de l’établissement de la liste des domaines pour les trois dictionnaires de langue cités dans cette section.

Convergências e divergências entre a lexicografia e a terminografia[1]

1. A lexicografia e a terminografia

Enquanto instrumento lingüístico, o dicionário levou vários séculos para emergir dos trabalhos de compilação dos monges nas abadias e nos mosteiros. Primeiramente, foi necessário passar pela glossografia (estabelecimento de glosas interlineares e/ou marginais nos manuscritos, em um primeiro momento em latim; em um vernáculo europeu, num segundo; em seguida foi a confecção de glossários tendo o latim como língua de partida e um vernáculo como língua de chegada), depois, pela lexicografia do latim medieval, seguida pela lexicografia bilíngüe e multilíngüe, com o latim como língua que recebe explicação, dada por uma língua européia. Somente no século XVI a lexicografia se estabelecerá em obras chamadas de dicionários —a partir de Robert Etienne (1539)— e se poderá falar de lexicografia científica, cujo interesse essencial é a explicação funcional das palavras. Antes de Robert Etienne, a protolexicografia procurava explicar os termos por razões teológicas, filosóficas, etc. Não havia objetivo lingüístico propriamente dito. Com Jean Nicot, às vésperas do século XVII, assistir-se-á às primeiras tentativas de elaboração dos dicionários monolíngües fundados sobre princípios científicos, em todo caso, com repertórios nos quais o francês tinha a prioridade sobre o latim. Nicot será o iniciador dos fundamentos microestruturais da lexicografia francesa. Aliás, seria mais apropriado dizer que foi ele quem os estabeleceu e os sistematizou. No fim do século XVII, sob os auspícios de diferentes personalidades físicas e jurídicas, o dicionário conquista um lugar oficial e toma-se um gênero no conjunto da produção escrita. A célebre trindade composta por César-Pierre Richelet (1680), por Antoine Furetière (1690) e pela Academia Francesa (1694) se estabelece como um ponto de referência incontomável na história dos dicionários franceses.

No século XVIII o dicionário se diversificou como produto e assumiu um lugar preponderante no equipamento lingüístico dos falantes. Instituiu-se como sistema, ao mesmo tempo no plano científico, distinguindo entre a palavra e a coisa (A Enciclopédia), e no plano de sua realização industrial, pela produção maciça de repertórios. A lexicografia começou então a se estruturar cada vez melhor a fim de responder às necessidades lexicais da população e, para além dessas primeiras necessidades, a responder às interrogações extralingüísticas que originarão as enciclopédias tais como as conhecemos hoje, em particular, graças às publicações Larousse, a partir de 1835 aproximadamente.

Desde a época dos Filósofos passou-se a dar grande atenção à explosão das ciências e das técnicas —as artes— que anunciam a era moderna. A rapidez da Revolução Industrial e sua abertura para o mundo inteiro desencadearam simultaneamente a multiplicação dos contatos entre línguas no intuito de comunicar os novos conhecimentos aos outros grupos lingüísticos e, igualmente, de aprender com eles.

Estes fenômenos colocaram a terminologia em evidência e prepararam uma distinção entre a informação relativa à língua geral (as palavras e seu(s) sentido(s)), a que é relativa aos tecnoletos (os termos e os conceitos) e a que diz respeito à enciclopédia (os seres e as coisas). Compreendendo que, quando se fala de comparação, é necessário ver nisso ao mesmo tempo a busca de convergências e a manifestação de dessemelhanças, isto é, de finalidades comuns e de finalidades específicas. Faremos nossas constatações sobre a língua geral (LG) e sobre as línguas de especialidade (LSP), abandonando por enquanto a enciclopédia. As convergências e as distinções entre a lexicologia e a terminologia estarão, pois, presentes em filigrana nas análises, no momento da comparação de certos elementos que caracterizam a lexicografia e a terminografia. Convencionar-se-á que a lexicografia se ocupa das palavras da língua corrente, ao passo que a terminografia se detém sobre os termos das esferas temáticas do saber.

1.1 As hipóteses

1. Desde já, estabeleço como primeira hipótese que a lexicografia e a terminologia descritiva ou terminografia dependem da dicionarística, que são componentes da teoria e da prática dos dicionários. A dicionarística é a disciplina da lingüística que engloba tudo o que se relaciona à elaboração dos dicionários de todos os gêneros, tanto gerais quanto especializados, especiais como lingüísticos, etc. Ela é delimitada pela gramática e pela enciclopédia e pelas obras de referência (um catálogo telefônico ou um livro de receitas não são dicionários). Entre os dois pólos da atividade descritiva das palavras - o dicionário - e das coisas —a enciclopédia—, encontra-se o dicionário enciclopédico (ver o Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, que é o exemplo típico da obra híbrida para o francês; o Petit Larousse illustré é da mesma ordem, mas seu estatuto é tão particular na dicionarística que ele permanece, de fato, inclassificável).

Estando relacionadas a uma mesma estrutura modeladora, possuindo, pois, alguma coisa em comum, a lexicografia e a terminografia reivindicam, entretanto, uma espécie de independência uma em relação à outra. Isto quer dizer que do ponto de vista dos princípios e dos métodos, possuem cada uma suas especificidades.

Surge então uma primeira questão: pode-se fazer lexicografia sem fazer terminologia e/ou, pode-se fazer terminologia sem fazer lexicografia? Estabelecendo, previamente, que se pode fazer terminologia monolíngüe.

Antes da resposta à pergunta, é necessário resolver um pequeno problema de terminologia lingüística e definir três termos chaves no campo do dicionário.

Segundo esta escala, pode-se fazer lexicografia sem fazer terminografia, mas a lexicografia geral não pode se abster dos termos, ou seja, de uma reflexão sobre a terminologia —no sentido de “vocabulário temático, especializado ou tecnoletal” - e podemos fazer terminografia sem fazer lexicografia. O terminógrafo não se detém no emprego dos termos no discurso quotidiano dos não-profissionais, ou seja, nas unidades terminológicas que o lexicógrafo comenta em um dicionário de língua, sob o ângulo de seu funcionamento lingüístico.

2. Levanto como segunda hipótese que, entre a lexicografia da língua usual e a lexicografia especializada, não existe neste momento um caminho intermediário. Até hoje poucos pesquisadores se detiveram, efetivamente, em aprofundar o assunto a fim de saber se existia uma ou mais diferenças entre a lexicografia especializada e a terminologia (terminografia) (ver Bergenholtz e Tarp 1995: 10-11; e também 28-31). Esta questão poderia ser objeto de discussões posteriores. Mas, no momento, será colocada de lado.

2. As finalidades comuns

A lexicografia e a terminografia repousam ambas sobre atividades análogas, cujas finalidades são, ao mesmo tempo, práticas e didáticas. Elas também são distintas. Com efeito, até recentemente, confundia-se facilmente as duas disciplinas. Mas cada uma possui suas características e seus métodos próprios. A confusão vem, sobretudo, do fato de que os lingüistas generalistas se interessam pouco ou absolutamente nada pela terminologia enquanto domínio de estudo, que eles a consideram como um subsistema da língua geral que não possuiu identidade particular ou fundamentos específicos. Ela não se particulariza, pois, em relação à lexicologia, por exemplo. Sob o ângulo lexicográfico, a confusão provém também do fato de que os dicionários gerais monolíngües (DGM) registram termos técnicos e termos científicos em quantidade relativamente grande. Além disso, em nossos dias, a parcela dos tecnoletos tende a crescer mais nos DGM. Por outro lado, acontece freqüentemente de estas duas atividades serem praticadas pelos mesmos pesquisadores e no âmbito dos mesmos empreendimentos. Confusões nascem também das relações com a enciclopédia.

Detalharemos quatro finalidades comuns:

  1. A lexicografia e a terminografia são duas práticas que tratam da pesquisa, coleta, tratamento e classificação de dados ou de materiais de ordem lexical. Este é o objeto de estudo partilhado, a matéria comum.
  2. A lexicografia e a terminografia efetuam a análise e a descrição destes dados lexicais mais particularmente no plano lingüístico, sendo que o aspecto semântico ocupa aí um lugar preponderante. O termo semântico devendo ser entendido aqui no sentido de “correspondência com alguma coisa”, com um signo lingüístico no primeiro caso (signo=significante+significado), com um conceito ou uma noção no segundo (termo=denominação+noção). Este é o âmbito de pesquisa, o âmbito de análise comum e partilhada.
  3. A lexicografia e a terminografia efetuam a difusão dos resultados das análises sob a forma de obras chamadas dicionários: dicionário de língua (DL) no primeiro caso; dicionário terminológico (DT) no segundo. Os materiais lexicais são aí apresentados em parágrafos denominados artigos, cada um sendo objeto de uma série de esclarecimentos, ou seja, de predicações funcionais e conceituais, respectivamente. Este é o suporte formal similar. Tanto os DL quanto os DT são, certamente, suscetíveis de subdivisão em subtipos. O modelo estrutural de todos os dicionários responde a uma tripla dimensão: a macroestrutura, a microestrutura e a iconoestrutura.
  4. A lexicografia e a terminografia efetuam atualizações regulares dos produtos dicionarísticos, e isto em razão da evolução lingüística e do enriquecimento do vocabulário geral e especializado, inclusive a consideração, de um lado, da evolução tecnocientífica e, de outro, do aumento dos conhecimentos, sem esquecer as reviravoltas sociais que influem no vocabulário. Por outro lado, o desgaste e o desuso lexicais levam ao desaparecimento de palavras. O mesmo acontece com termos que envelhecem depressa (por exemplo, em informática, em eletrônica; a mecânica automobilística se metamorfoseou completamente nos últimos vinte anos). Hoje em dia, a duração de vida de um DGM quase não ultrapassa cinco anos. Em terminologia, isto pode diferir conforme o campo do saber: um dicionário de informática tem vida mais curta do que uma obra sobre filosofia. Esta é a conformidade ao real, o imperativo sincrônico.

Em razão de seu paralelismo, de suas analogias e da semelhança formal de seus produtos dicionarísticos respectivos, a lexicografia e a terminografia são largamente confundidas na consciência coletiva dos indivíduos. As idéias que elas recobrem, assim como aquela de “enciclopédia”, interferem continuamente e é extremamente difícil criar obras puras, não influenciadas pelas práticas vizinhas, particularmente em lexicografia geral. Como prova, o exemplo famoso do Petit Larousse illustré. “Com efeito, existem dicionários enciclopédicos e a enciclopédia alfabética difundida no Ocidente no século XVIII, distingue-se aparentemente pouco do dicionário” (Rey, 1982: 7). Na realidade concreta, dir-se-á que a enciclopédia dá acesso ao real (os seres e as coisas), o dicionário terminológico, às classes conceituais e às classes de objetos do universo, enquanto que os dicionários gerais monolíngües são freqüentemente considerados como instrumentos didáticos que informam sobre a língua e sobre as diferentes facetas de seu funcionamento: regularidades morfológicas e gramaticais, dificuldades, armadilhas do léxico, etc. (ver Rey 1982: 7-8). A história demonstra, entretanto, que não se esperou a criação de dois termos, lexicografia e terminografia, para proceder a descrições de palavras e de termos. As atividades são mais antigas que as denominaç.

3. As divergências fundamentais

Apesar de suas semelhanças e sua aparente fusão em suas finalidades práticas e didáticas, as idéias de “lexicografia” e de “terminografia” não devem ser assimiladas. Existem numerosas oposições entre elas. É na panóplia das predicações articulares ou das rubricas que os métodos se particularizam melhor. A seqüência detalhará as principais divergências.

Antes de empreender a análise comparativa, eis alguns indícios que permitem situar estas duas disciplinas uma em relação à outra.

Tratar-se-á, então, na seqüência, de distinguir duas tentativas de ordem da linguagem. Colocaremos em paralelo as atividades consignadoras. O lugar das LSP nos DGM diz respeito a um outro tipo de abordagem.

As oposições ou as dicotomias são numerosas. Selecionei uma dúzia. Elas não são apresentadas seguindo uma ordem hierarquizada, isto é, elas não vão da mais importante a menos importante [L=lexicografia; T=terminografia.]

3.1. L → a LG / T → as LSP

A lexicografia se ocupa prioritariamente da língua geral, portanto, das palavras do discurso quotidiano, ao passo que a terminografia se interessa pelos tecnoletos ou LSP, portanto, pelos termos que servem para elaborar sistemas hierarquizados de conhecimentos: nomenclaturas, taxionomias, etc. Inúmeras interferências podem ser constatadas entre a LG e as LSP, particularmente da terminografia à lexicografia.

3.2. L → a palavra / T→ o termo

A lexicografia e a terminografia centram seu interesse nos materiais lexicais. O vocabulário considerado por ambas forma um extrato do léxico total disponível em uma língua em um dado momento. As entradas dos DL e as dos DT resultam, pois, de uma seleção, de uma triagem a fim de delimitar conjuntos lexicais. Essa delimitação do léxico geral e do léxico especializado é imposta pelo programa macroestrutural estabelecido para cada tipo de pesquisa.

O subléxico conservado nos DGM é geralmente mais extenso, mais vasto que o de um DT centrado em um único domínio. A seleção lexical é limitada pelo setor de atividade considerado e relacionado no DT, isto é, pelo número de conceitos a denominar, ao passo que as fronteiras de exaustividade não existem para o DL, ao menos teoricamente. O número das palavras é indefinido pois o léxico geral é aberto, enquanto que o número dos termos de um domínio é finito ou quase finito, pois o léxico especializado é fechado.

O fechamento lexicográfico se dá a partir da totalidade conhecida do léxico da língua, enquanto que o fechamento terminográfico se realiza através de um subcódido já reduzido. Em terminografia há, pois, um duplo fechamento do léxico: o do léxico total e o do domínio tratado em relação a todos os outros domínios.

A lexicografia considera todas as unidades lexicais, quer sejam gerais ou especializadas, como palavras, ou seja, signos lingüísticos com dupla faceta (significante + significado) que fazem parte do léxico total de uma língua, e suscetíveis, para alguns, de possuir um caráter polissêmico. Em cada língua existe um número infinito de palavras do qual somente uma pequena parte é captada pelos lexicógrafos e repertoriada pelos DGM. O signo-palavra será considerado por si mesmo e será dele mesmo que todos os dados de um artigo falarão prioritariamente. As palavras são estudadas do ponto de vista de sua funcionalidade morfossemântica. O objetivo fundamental do dicionário geral é propor prioritariamente uma soma de conhecimentos lingüísticos sobre o léxico delimitado.

A terminografia considera o subsistema tecnoletal, ou seja, termos que podem ser chamados de signos-nomeadores ou signos-designadores que servem para reunir um vocabulário específico e unicamente aquele. O signo-termo, que geralmente é monossêmico em um domínio, será considerado em uma relação com conceitos a denominar, a fim de encontrar seus exemplares no mundo. Ele se inscreve em uma perspectiva estruturante, hierarquizante, isto quer dizer que, ao mesmo tempo que fala de si mesmo, é associado a outros, pertencendo ao mesmo campo que ele, e ele deve falar do universo conceptual. Os termos são estudados do ponto de vista de sua funcionalidade léxico-cognitiva. O objetivo fundamental do dicionário especializado é propor prioritariamente uma soma de conhecimentos extralingüísticos sobre o léxico delimitado.

As interferências são numerosas entre as duas abordagens. Se acontece raramente de unidades da língua geral passarem para as terminologias sem mudar de sentido, é usual constatar a presença de unidades tecnoletais na língua quotidiana. Mas, mesmo que termos se introduzam nos DGM, eles são tratados como palavras, e isto porque são descritos primeiramente e antes de tudo, sob seus aspectos funcionais, e a partir de um procedimento semasiológico (ver o ponto 3.5). Nos dicionários de língua, a palavra de entrada é o signo lingüístico saussuriano, enquanto que nos dicionários temáticos o termo de entrada é um signo escolhido para representar um conceito, ele mesmo considerado como um dos elementos de uma estrutura hierarquizada. Se a ocasião se apresentar, o signo escolhido como chave de acesso pode ser acompanhado de seus sinônimos na rubrica ENTRADA, o que não poderia ser o caso em um dicionário de língua, o sinônimo possuindo sua própria entrada, salvo quando se trata de uma variante menor e morfológica.

A transição das LSP aos DG não impede algumas piscadelas terminológicas nos enunciados predicativos, notadamente nas definições, sobretudo quando estas são submetidas à opinião dos especialistas.

3.3. L → extensão / T→ intensão

Os DGM visam à explicação da totalidade funcional das palavras de uma língua. O lexicógrafo se empenha em fornecer ao consulente todas as informações úteis para produzir discursos na mesma língua, e isto de maneira recursiva e indefinida, o que significa duas coisas:

  1. O dicionário deve, pois, consignar, reunir e descrever palavras de todas as partes do discurso, tanto as palavras gramaticais (palavras instrumentos: preposições, conjunções, determinantes, pronomes, etc.) quanto as palavras “lexicais” (as palavras livres comuns —simples, compostas, complexas— as infra-palavras —os morfemas formadores, os elementos de formação greco-latinos— e as supra-palavras —as seqüências frásicas: locuções, expressões, provérbios, fraseologismos, etc.). As unidades lexicais simples fornam o essencial das entradas de um DGM. De outro modo, acontece nos artigos em que é a unidade lexical complexa (ULC) que domina a paisagem (ver NPR, artigo operação, sentido 4 e 6).
  2. O dicionário deve fornecer o máximo de informações funcionais sobre cada palavra: grafia, pronúncia, categoria léxico-gramatical, sentido, etc. São os diferentes enunciados predicativos articulares.

Diremos que o dicionário geral considera a extensão funcional da língua, que ele oferece possibilidades de uma decodificação lingüística extensiva ou exaustiva para cada palavra convocada à nomenclatura.

O DT visa à explicação de um conjunto reduzido de designações. O quadro de redução é o da temática do saber selecionada pelo programa, isto é, um fragmento do universo dos conhecimentos. No interior do domínio, este fragmento deve ser o mais exaustivo possível. A ecologia geral do dicionário é reduzida em dois planos:

  1. O dicionário consigna os termos que reivindicam um significado no sentido mais estrito: os substantivos, os adjetivos qualificativos e os verbos são repertoriados prioritariamente. As palavras gramaticais, os morfemas derivacionais e os outros elementos de formação são excluídos; as supra-palavras (locuções, expressões, fraseologismos, etc.) que não possuem o estatuto de unidade lexical complexa são geralmente descartadas, e isto por razões conceituais. Os ULC formam o essencial dos DT.
  2. Esta especialização leva a conceber um texto dicionarístico dominado pelo aspecto semântico (definições conceituais, rede sinonímica), e isto a fim de estabelecer elos hierárquicos estruturados no plano nocional, e pelo aspecto contextual (a citação documental). Algumas outras rubricas articulares se acrescentam regularmente a este esquema microestrutural básico: a categorização léxico-gramatical, um ou mais desenvolvimentos enciclopédicos, indicações sobre o estatuto normativo, aspecto que reveste uma importância capital nas terminologias institucionais. Raramente há outros esclarecimentos funcionais, como a pronúncia e o exemplo, ou relativos aos aspectos históricos, como a etimologia e a datação. As marcas de registro jamais foram estudadas em terminologia.

Diremos que o dicionário terminológico examina a língua em intensão, que ele oferece possibilidades de uma decodificação lingüística seletiva do ponto de vista da funcionalidade de cada signo.

3.4. L → difusão aberta / T → difusão fechada

O DGM corresponde a um programa de difusão aberto. Ele se endereça a todos os usuários de uma língua, e isto no interior de um dado conjunto, o do nível do dicionário: crianças, adolescentes, adultos, público estrangeiro, etc. O público do DG é simultaneamente homogêneo e heterogêneo. Quanto mais o dicionário possui uma vasta nomenclatura, tanto mais seu público se amplia e seu conteúdo se diversifica. Isto se explica pelo fato de que a língua geral é o sistema de comunicação de todos os locutores de uma mesma língua. Ela reflete todos os aspectos da vida em sociedade, inclusive alguns aspectos dos tecnoletos.

Em comparação, o DT tem uma difusão mais limitada. Ele se endereça a um grupo alvo de usuários interessados em um subcódigo especializado da língua, ou seja, uma esfera do saber total, à exclusão de todas as outras com as quais o consulente não tem afinidades. Teoricamente, e sob este ângulo, o público do DT é sempre homogêneo. Quer seja especialista ou não, o locutor que se interessa por um dicionário das ciências matemáticas o faz por uma razão ligada às LSP, isto é, a um domínio do conhecimento de especialistas.

3.5. L → a semasiologia / T → a onomasiologia

A lexicografia privilegia uma conduta de análise que se apóia sobre a semasiologia. Esta é o estudo do signo com o objetivo de determinar qual(s) conceito(s) corresponde(m) a ele(s). Em outras palavras, a semasiologia parte da palavra para buscar suas diferentes significações. A abordagem é, pois, lexical.

Exemplos de análise semasiológica

O que significa a palavra operação?

O NPR enumera 6 significações principais:

O que significa a palavra escritório?[2]

O NPR enumera 8 significações principais reagrupadas em dois grandes campos:

A terminografia privilegia uma conduta de análise que se apóia sobre a onomasiologia. Esta é o estudo do conceito com o objetivo de determinar qual(s) signo(s) corresponde(m) a ele(s). Em outras palavras, a onomasiologia parte do conceito, da idéia, para buscar o ou os diferentes signos lingüísticos (termos) que o exprimem. A abordagem é, pois, semântica. Esses signos terminológicos são distribuídos em dois eixos: o eixo substitutivo dos sinônimos (=mesma idéia), o eixo distributivo da rede conceptual (=os diferentes termos de uma rede de idéias).

Exemplos de análise onomasiológica

Quais são os termos que servem para designar “os habitantes dos Estados Unidos”?

O artigo americano do NPR dá a série dos seguintes sinônimos:

Esse exemplo ilustra o primeiro eixo que é paradigmático e que se refere à substituição das unidades. O campo semântico é dominado pelo aspecto lexical (o significante) no qual se observa uma distribuição por exclusão ou subtração e variações de registros.

Quais são os termos que servem para denominar “as diferentes frutas cítricas”?

O artigo cítrico do NPR dá a série de termos seguintes:

Esse exemplo ilustra o segundo eixo que é sintagmático e que se refere a uma possível enumeração de unidades. O campo semântico é dominado pelo aspecto lexical (o significante) no qual observamos uma distribuição por inclusão ou adição e uma construção hiponímica em relação ao hiperônimo cítrico.

3.6. L → a polissemia ou a inclusão / T → a homonímia ou a exclusão

Como a lexicografia reúne e descreve as unidades lexicais de toda natureza necessárias ao funcionamento da língua natural, ela apresenta sucessivamente os sentidos de cada unidade conservada na entrada de um dicionário. A conduta semasiológica integra a polissemia (ver os exemplos de escritório e operação no NPR).

Na verdade, a língua geral, objeto das atenções do lexicógrafo, privilegia a multiplicação dos sentidos. Durante o estabelecimento das definições, o dicionarista procede ao agrupamento de todas as significações (sentidos e subsentidos) para uma mesma palavra. Ele opera por inclusão. Certamente, existem palavras que não se conformam a esta característica. Essas exceções dizem respeito à monossemia e à homonímia. Além do mais, os sentidos que não correspondem ao programa do dicionário, notadamente em razão do público alvo determinado, são evidentemente descartados.

Como a terminografia reúne e descreve, ao mesmo tempo, as unidades-termos próprias a um único domínio, concebe-se que ela descarta os domínios e as significações que não são pertinentes ao objeto temático do dicionário planificado. Por exemplo, um dicionário das ciências matemáticas descartará os sentidos 1, 2, 4, 5, e 6 da entrada opération [operação] do NPR. Somente o sentido 2 figurará nos planos do terminógrafo. Esta conduta seletiva se explica facilmente. O terminógrafo que avalia o artigo operação já citado, verá ali dois blocos: o bloco LG (sentidos 1 e 2) e o bloco LSP (sentidos 3, 4, 5 e 6). Isto significa que para o terminólogo existe 1 palavra operação, que é polissêmica, pois ela possui dois sentidos e 4 termos operação, cada um sendo monossêmico. Os 4 termos serão considerados como sendo homônimos. A conduta consiste em reter um conceito e em rejeitar os outros, começando por descartar os sentidos gerais, se for o caso. Quando o terminógrafo considera o termo operação, ele opera por exclusão. O procedimento tem duas conseqüências: a homonimização e a monossemização.

Além disso, sucedendo o caso em que, em um domínio, um termo possa se ver consignar significações diferentes, o terminógrafo procederá a uma nova subdivisão por homonímia. Ele tentará redigir tantos artigos distintos e autônomos quantos haverá de sentidos repertoriados, ou melhor, de subdomínios. Assim, o sentido 6 da palavra operação do NPR, ao qual atribuímos a marca de domínio “finanças”, ver-se-á reclassificar desta maneira:

EntradasDomínios
1. operaçãoBolsa de valores
2. operaçãoComércio
3. operaçãoBanco
4. operaçãoImobiliário

A homonímia lexicográfica deve, pois, ser distinguida da homonímia terminográfica. A primeira repousa sobre critérios propriamente lingüísticos: etimologia, gramática (gênero, categoria

lexical...), semântica, etc.; enquanto que a segunda é fundada sobre considerações classificatórias no interior de um sistema de conceitos hierarquizados.

3.7. L → a diacronia e a sincronia / T → a sincronia

O DGM apresenta as unidades em sua dupla dimensão sincrônica e diacrônica (ver as diferentes rubricas), enquanto que os DT não repertoriam senão unidades que têm um uso efetivo em uma comunidade de sócio-profissionais.

Eis alguns exemplos tirados do NPR:

Um DT não conservaria o sentido 1 de cabaré e, sem dúvida, descartaria as outras duas palavras, a menos que evocasse seu uso antigo ou arcaico, e assim, fizesse observações enciclopédicas com um caráter histórico. A terminologia procura delimitar um conteúdo conceptual conotado por uma situação atualizada, isto é, uma situação de comunicação ligada ao momento presente ou a uma dada sincronia. O termo se integra em uma rede equilibrada, hierarquizada e funcional. Assim, a palavra aeroplano não tem mais seu lugar em uma estrutura classificadora concernente a avião moderno. A unidade hidrargírio seria objeto de um comentário enciclopédico.

3.8. L → a lexicalização / T → a terminologização

O lexicógrafo seleciona somente as unidades cuja lexicalização, ou seja, a utilização generalizada é demonstrada (forma e/ou sentido). As unidades de discurso ou as que estão prestes a se estabelecerem no uso não são repertoriadas (ver cyclo-tourisme [ciclo-turismo]), a não ser que haja exemplos de emprego lingüístico. A neologia penetra muito lentamente nos dicionários (Diskman e e-mail não estão no NPR, nem no PLI 1997). Com relação à neologia, o papel da lexicografia é estático, passivo, observador (ver courriel e mél [correio eletrônico]; considerando a recente recomendação das comissões de terminologia francesas, o termo mél deveria logo ser consignado nos dicionários).

O terminógrafo conserva todos os termos terminologizados, os em via de sê-lo ou neológicos. Se for preciso, ele os cria, o que é totalmente proibido ao lexicógrafo. Três razões explicam isto:

  1. A estrutura de funcionamento onomasiológico do DT exige esse tipo de comportamento acerca da consignação. Em uma rede conceptual tecnoletal, não pode haver lacuna lexical do ponto de vista da consignação. Cada noção deve ser munida de uma denominação.
  2. A normalização (ver parágrafo 3. 10.).
  3. Nos DT, não há entrada que tenha o estatuto de unidade lexical completa. Isto significa que normalmente os afixos e os proprionymes[3] são descartados das nomenclaturas.

O lexicógrafo é um observador do uso, não intervém para organizá-lo, salvo se seu dicionário for muito normativo. Logo, ele fará julgamentos sobre as palavras (ver a decisão da Academia francesa que em junho de 1996 propôs a grafia cédérom ao invés do empréstimo CD-ROM, abrindo assim as portas para a criação de derivados como *cédéromiser, *cédéromisation...). Exercendo um papel dinâmico frente à neologia, a terminologia permite organizar a língua. Quanto à lexicografia, é raramente dinâmica,. Ela é antes estática, e neste sentido se isola na descrição dos usos que avalia, muitas vezes, sobre bases prescritivas.

3.9. L → o exemplo e a citação / T → o contexto

Assim que o lexicógrafo elaborar suas definições, ele as completa ou as sustenta e as ilustra com a ajuda de exemplos. Esses enunciados são fabricados (os exemplos construídos), tirados de textos escritos (as citações literárias ou documentárias), ou tirados de textos orais (canções, rádio, televisão, filmes). Nos DGM, os exemplos forjados dominam largamente o sistema literário ou documentário, ou seja, a citação. Também é curioso constatar que mesmo os empregos tecnoletais são majoritariamente marcados por extratos de textos literários, mais do que por fontes textuais científicas.

Por sua vez, o terminólogo procede à identificação das características conceituais: natureza, fim, função, matéria, etc., de modo a sintetizar os conhecimentos a respeito de um conceito. A definição terminológica é completada por contextos, essencialmente escritos, fragmentos de textos mais ou menos longos. O contexto é atualizador, pois veicula informações que completam a definição e que permitem associar uma denominação (significante) e um conceito (significado). As LSP não estão ainda realmente abertas aos exemplos fabricados, nem aos conceitos orais. Os contextos referenciados dominam largamente todas as outras formas de ilustração de emprego.

3.10. L → a norma / T → a normalização

O DGM é o reflexo de uma norma social e cultural, logo, de uma norma observada e que é matizada, refletida, entre outras, pelas balizas das marcas de uso. Os registros do uso identificam níveis e circunstâncias de emprego em relação a uma clientela estabelecida antes da confecção do dicionário.

Nos DT, a normalização é um ato de intervenção planificado e refletido que visa à eficácia da comunicação e à intercompreensão em meio sócio-profisssional. Não há o objetivo de estratificar a linguagem, mas antes o de precisar, de distinguir, de propor um modelo único, a fim de facilitar os contatos e a comunicação. Daí a tendência em querer eliminar a qualquer preço a sinonímia e as tentativas para proceder à criação, depois à oficialização de termos novos. O objetivo da normalização é também o de corrigir os usos problemáticos, ou que se dizem problemáticos, a fim de melhorar as trocas da linguagem. Daí os pareceres de normalização ou de recomendação, igualmente, sobre os termos já em uso. As obras especializadas são, então, obrigadas a dar conta das proposições oficiais, o que o DGM não é obrigado a fazer. Assim, a presença e a normalização de logiciel e matériel nos DGM não impedem sotfware e hardware de terem ali seu lugar, porque estes empréstimos ainda estão em uso, ou são conhecidos. O NPR e o PLI 1997 consignam as quatro unidades; enquanto que os dois empréstimos quase desapareceram dos DT. O que não quer dizer que desapareceram do uso. Por outro lado, a normalização terminológica nem sempre reduz as unidades especializadas à univocidade. Assim, no Québec e na França, vários conceitos têm denominações duplamente normalizadas: courriel [Q], mél [F]. A uniformização se instaura em cada território. Mas para o conjunto da língua francesa, observa-se regularmente uma variação cuja causa se deve à normalização. Assim, contrariamente ao seu objetivo, que é o de reduzir as escolhas, uma operação de normalização pode ocasionar a multiplicação dos termos.

3.11. L → a palavra simples e a palavra composta / T → o termo complexo

Em lexicografia, as entradas de dicionário são largamente dominadas pelas unidades simples e compostas. Estes dois grupos sozinhos formam aproximadamente 99% das nomenclaturas (ver Boulanger, 1989a e 1989b). Os ULC são recuperados em subentradas ou no corpo dos artigos, graças a mecanismos diversos: exemplos, quase-definições, etc. (ver os artigos bureau [escritório] e opération [operação] do NPR).

Em terminografia, as entradas de dicionário são largamente dominadas pelos ULC. Elas podem atingir facilmente 80% a 85% das nomenclaturas.

A razão principal dessa diferença repousa sobre o fato de que a palavra lexicográfica é dada como um signo lingüístico, enquanto que o termo é dado como representante de uma noção, o que faz com que o lexicógrafo veja três palavras em agência de viagens ou em sinal de pontuação, lá onde o terminólogo não vê senão um termo, que ele associa a um elemento de uma distribuição e que ele decodifica como uma única entidade semântica:

3.12. L → a classificação alfabética / T → a classificação sistemática

O DGM privilegia a ordem alfabética para a apresentação dos artigos. Se tiver uma macroestrutura dupla, a ordem alfabética será também empregada para as subentradas, salvo se essas são dadas seguindo antes a ordem cronológica de seu aparecimento na língua. As entradas remetidas suprem igualmente o reagrupamento. O exemplo de dicionários como o Lexis ou o Robert méthodique, ou o dos dicionários para as crianças, ilustram bem que, se a ordem alfabética é um princípio maior em lexicografia, ele não é exclusivo ou obrigatório, e é possível proceder de outro modo.

O DT privilegia a ordem sistemática. Os termos são reagrupados por campo conceituai. índices alfabéticos são, entretanto, necessários para suprir esta “desordem”.

Por exemplo, o vocabulário das Appellations d’emplois dans l’industrie papetière [Apelações de empregos na indústria papeleira] quebequense é repertoriado em 15 subdomínios “que seguem a ordem lógica da fabricação do papel” (1982:6).

  1. Transporte de madeira;
  2. Lugar onde se guarda a madeira;
  3. Oficina de preparação da madeira;
  4. Oficina de massa mecânica;
  5. Oficina de massa química;
  6. Oficina de preparação da massa;
  7. Oficina de fabricação;
  8. Oficina de acabamento;
  9. Oficina de embalagem;
  10. Oficina de armazenamento e acabamento;
  11. Comércio;
  12. Laboratório
  13. Forja e usina de filtração;
  14. Empregos diversos no interior;
  15. Empregos diversos no exterior.

O Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage funciona da mesma maneira. Os artigos são reagrupados em quatro grandes seções temáticas.

  1. As escolas;
  2. Os domínios;
  3. Os conceitos transversais;
  4. Os conceitos particulares.

Esse modelo é comum nos trabalhos de terminologia. Isto não impede que um DT classifique os dados seguindo a ordem alfabética. Assim, que o Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage organiza as entradas seguindo a ordem alfabética.

4. Conclusão

Os elementos catalogados acima colocaram em evidência as principais convergências entre a lexicografia e a terminografia, da mesma maneira que as especificidades mais marcantes. Sem ser exaustiva, a comparação é suficiente para mostrar como a idéia de mapear as unidades lexicais domina um e outro campo de estudo. Ela é pertinente também para caracterizar cada uma das duas práticas sociais, ou dois aspectos de uma mesma prática, e para resituá-las em relação ao seu público alvo respectivo e em relação aos dicionaristas que elaboram, ora um DGM, ora um DT. Isso equivale, pois, a dizer que, além de seus elos estreitos e suas intenções individuais, essas atividades com caráter lexical requerem uma formação específica. Não se passa de uma prática à outra sem precaução e sem preparação.

Referências bibliográficas

Notas

[1] Artigo traduzido por Alda Scher Backes, do curso de Bacharelado da Universidade Federal do Rio Grande do Sul, e revisado por Patrícia Chittoni Ramos. Esse artigo é uma versão ligeiramente modificada do texto de uma comunicação apresentada no Congresso Internacional de Políticas Lingüísticas para a América Latina, Buenos Aires (Argentina), de 26 a 29 de novembro de 1997. O texto foi publicado em francês nos anais.

[2] No original francês, a palavra é bureau [escritório] e tem todos os sentidos dados pelo autor a seguir. Em português, “escritório” tem significados bem mais limitados, não incluindo o móvel, como o autor explica a seguir (Nota de T).

[3] Termo mantido em francês, devido à ausência de correspondente em língua portuguesa, compreendendo-se como referência a nomes próprios. (Nota de T.)

Petite histoire de la conquête de l’ordre alphabétique dans les dictionnaires médiévaux

1. Le miroir alphabétique

Penser le dictionnaire des langues vernaculaires européennes romanes ou germaniques sans se référer automatiquement au classement des mots suivant l’ordre alphabétique semble aujourd’hui inimaginable[1]. L’idée que le dictionnaire fonctionne strictement à partir du repérage alphabétique est presque devenue une lapalissade tant elle est ancrée dans l’imaginaire relié à ce genre de livre de référence sur les unités lexicales qui se présente à l’esprit de bien des gens comme un objet aux configurations immuables et déjà toutes prédéterminées dès l’origine. Aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui, ce système d’indexation des mots parait naturel et sans histoire. Pourtant, le mode de rangement des mots le plus commun maintenant n’a pas toujours été. Au Moyen Âge, son introduction et son perfectionnement dans les dictionnaires n’allèrent pas sans surprendre les érudits et provoquer des bouleversements et des résistances, alimentant ainsi une vision nouvelle et révolutionnaire d’un objet qui devenait de plus en plus visible dans la société médiévale, le dictionnaire. Ce principe méthodologique consistant à confier la langue à l’ordre alphabétique a eu lui aussi un commencement et un développement; il s’est imposé après un long mûrissement et de nombreux tâtonnements (voir MIETHANER-VENT, 1986). Il n’a pas toujours été associé naturellement au dictionnaire, et des répertoires de mots ont existé bien avant que s’installe une nouvelle logique de classement des matériaux. Les glossaires éclatés du haut Moyen Âge sont parfaitement identifiables à la figure du dictionnaire même s’ils ne s’autorisaient pas de l’ordre alphabétique. Et pour l’époque contemporaine, cela signifie qu’il peut exister des dictionnaires qui n’usent pas du contour alphabétique.

L’ordre alphabétique aujourd’hui si courant, si usuel et si commode émerge des brumes de l’histoire. Ses origines sont obscures et humbles. L’alphabétisation des mots d’une langue, à savoir leur mise en ordre alphabétique, est obligatoirement arrimée à l’existence préalable d’une séquence de lettres disposées suivant un déroulement constant. Le français a hérité son chapelet de lettres des Romains, qui le tenaient des Étrusques, qui l’avaient importé des Grecs, qui l’avaient emprunté aux Phéniciens, qui le devaient aux Ugarites, ces derniers ayant effectué vers le milieu du IIe millénaire avant J.-C. un travail colossal de simplification des centaines de signes cunéiformes mésopotamiens. Les trente signes ugaritiques sélectionnés forment un alignement qu’on trouvera reproduit dans l’article de John F. HEALEY (1994 : 273-274).

Cet alphabet se déroule selon un ordre “lettrique” qui, moyennant les ajustements nécessaires pour chaque langue, s’est pérennisé jusqu’aux abécédaires de nombreuses langues d’aujourd’hui. « Ainsi, Ugarit peut prétendre au droit d’avoir établi le premier alphabet connu jusqu’à présent dans l’histoire, bien que, nous l’avons vu, ce ne soit pas la première écriture alphabétique » (HEALEY, 1994 : 277). À l’heure actuelle, le ruban de l’alphabet français est fait d’un ensemble de 26 signes graphiques non arbitraires, « puisque tout le monde le connaît, le reconnaît et s’entend sur lui » (BARTHES, 1975 : 150). Ces lettres sont classées dans un ordre immotivé, c’est-à-dire qui est hors de toute imitation aujourd’hui, étant « elles-mêmes des objets insensés —privés de sens » (BARTHES, 1975 : 150).

2. Le faisceau des gloses dans les manuscrits

Dans l’Europe médiévale, les manuscrits et les codices étaient des objets rares, précieux et chers. Il fallait les manipuler avec prudence et précaution afin d’éviter d’altérer le parchemin et de le gaspiller. Mais cela n’a pas empêché les utilisateurs de ces livres de commencer à inscrire toutes sortes de notes sur les parchemins sans penser qu’ils détérioraient ou gâchaient peut-être le texte bien tracé des précieux livres. Au contraire, les interventions étaient considérées comme des commentaires critiques utiles à l’amélioration de la saisie globale des textes, aussi bien vis-à-vis du message transmis que vis-à-vis des formes ou des sens des mots. L’un des types d’annotations les plus fréquents consistait à ajouter une brève remarque explicative ou interprétative à propos d’un mot figurant dans le texte original et que l’on trouvait difficile à comprendre ou inhabituel. La notation était faite pour des besoins personnels ou, éventuellement, pour rendre service à d’autres consulteurs du livre. Souvent, l’observation était copiée directement au-dessus du mot cible, dans l’interligne donc; parfois, c’est dans les marges qu’était inscrit le commentaire. Lorsque la remarque est notée dans l’interligne, on la dénomme interlinéaire; lorsqu’elle est portée dans la marge, on la dénomme marginale. À l’origine, l’unité incomprise était expliquée par un ou des synonymes en latin ou par une ou des gloses aussi en latin, mais plus faciles à comprendre que le mot pointé. Puis, peu à peu, la note sera traduite en langue vernaculaire, le roman, l’ancien français...

Plutôt rares et dispersées au début, c’est-à-dire vers le IXe-Xe siècle, les annotations dans les manuscrits augmentent peu à peu en nombre et elles commencent à se superposer parce que des lecteurs différents interviennent successivement dans le même texte, de sorte qu’il deviendra impérieux de les regrouper et de les synthétiser. Ainsi naitront les collections de gloses (glossae collectae) qui se répandront jusqu’à former des listes semi-formelles qu’il fallait commencer d’ordonner pour que les enseignants et les élèves qui les consultaient pour résoudre une difficulté langagière puissent s’y retrouver. Les listes étaient d’abord un recopiage pur et simple des notations interlinéaires ou marginales que l’on reportait à la fin des manuscrits. Elles restaient liées au même texte. Ce report se déroulait sans autre mise en ordre que celle de leur prélèvement dans la succession des feuillets des manuscrits. Autrement dit, on les recopiait en suivant le déroulement du texte du premier folio au dernier. Au résultat, on compilait un dictionnaire cataloguant les mots en se fondant sur un ordre non pas linguistique, mais textuel. On obtenait ainsi une disposition des matériaux dépendant du déroulement linéaire du récit. Lorsque le mot était glosé à plusieurs reprises, la glose était recopiée autant de fois que nécessaire à la fin du manuscrit. On savait que les premiers mots de la liste figuraient dans la partie initiale des manuscrits, que les mots réunis un peu plus bas étaient à rechercher un peu plus loin dans le texte, ainsi de suite. Le dictionnaire était bel et bien redevable d’une séquence ordonnée consistant à ranger les mots suivant un programme mécanique à portée mémorielle. Ce savoir s’acquérait par la formation et par l’expérience pratique.

3. L’ordre/désordre alphabétique

Puis, les tâches de compilation se complexifiaient et augmentaient quantitativement tandis que les listes de gloses croissaient elles aussi en nombre, chaque manuscrit d’un même texte pouvant posséder sa propre série d’annotations. Il a fallu inventer de nouveaux systèmes de regroupement et de fusion afin d’éviter les réduplications qui finissaient par coûter cher en espace dans les manuscrits et en temps de travail ou de recherche. La logique a conduit les compilateurs à considérer les alignements en fin de manuscrit et à en faire un nouveau point de départ. Les mots commencent ainsi à être comparés les uns avec les autres dans un manuscrit, puis dans plusieurs manuscrits en vue de simplifier les listes et de les réordonner selon de nouveaux schémas de classement commodes pour la mémoire et permettant d’éviter les pertes d’informations et les répétitions. Ce sera le début du processus de l’alphabétisation.

Les plus anciens glossaires qui recouraient à la mise en ordre alphabétique des données le faisaient d’une manière rudimentaire, se limitant souvent à aligner les mots en se basant sur leur première lettre seulement. Le Glossaire de Leyde (fin VIIIe siècle) contient des traces d’une première mise en œuvre de cette sorte. C’était déjà un immense progrès par rapport à l’absence d’un principe d’indexation fondé sur le mot lui-même, sur son autonymie. Jusque-là, la référence première pour le classement était le texte et non les éléments linguistiques qu’il contenait. Les mots n’étaient pas encore perçus comme des signes décontextualisables.

À partir du VIIIe siècle, au plus tard au Xe siècle, on progresse davantage dans les niveaux d’organisation en prenant en considération une deuxième, puis une troisième lettre des mots. L’extension vers la droite du mot provient de l’augmentation du volume des unités à répertorier, mais elle surgit surtout d’une conscience de plus en plus affirmée d’une mécanique de classement axée sur les signes linguistiques eux-mêmes, une fois ceux-ci isolés des énoncés contextualisés. Par ailleurs, la deuxième ou la troisième lettre servant à la comparaison des mots ne sera pas toujours le deuxième ou le troisième caractère. Dans les unités commençant par deux consonnes, la deuxième lettre qui vient appuyer le classement est la première voyelle et non la deuxième lettre si c’est une consonne. Deux séries d’exemples partiellement repris de Karin MIETHANER-VENT (1986 : 91) éclaireront le phénomène. Ainsi, dans les Glossae affatim (IXe siècle), on trouve une sériation alphabétique construite sur deux des lettres initiales, à savoir une consonne et une voyelle (voir le tableau 1; la mise en évidence à l’aide des majuscules et du caractère gras est de nous).

Tableau 1 : Exemple de sériation alphabétique fondée sur deux lettres
GAstrimargia
GAllicinium
GrAtuitum
GrAmma
GrAmmaticus
GAmalihel
GlAciale
GAmus
GAneo
GrAndevus
GAllerium
GAzae

L’ordonnancement se réalise sur la base de la lettre initiale (g) puis de la première voyelle (a). Ce qui importe ici, c’est la succession G + A (consonne + voyelle). Les consonnes interposées entre ces deux lettres (l et r) n’entrent pas dans le calcul alphabétique, pas plus que les caractères qui se déroulent après le A : gastrimargia précède gallicinium, gamalihel, etc., gallerium vient après gamus, ganeo, etc.

Au XIe siècle, les grands glossaires latins regroupent déjà les données sur la base de la deuxième lettre, parfois même de la troisième. Quoique fort rudimentaire vu du haut du XXIe siècle, cet ordre est logique et il relève d’un code métalangagier dont la systématique est réfléchie. Le simple fait qu’au cours de ce siècle, PAPIAS trouve utile d’expliquer en détail dans son prologue qu’il rangera les entrées de son dictionnaire en comparant les trois premières lettres de chaque mot, le cas échéant, est un indice comme quoi cette pratique avait quelque chose d’inédit et de révolutionnaire, qu’elle ne recevait pas l’assentiment général des faiseurs de dictionnaires et qu’elle ne semblait pas très familière aux consulteurs. PAPIAS fut un précurseur en matière méthodologique; il est le premier qui a pris la peine de décrire sa méthode et les applications de l’ordre alphabétique mécanique, ce qui permettra de comparer les lettres de chaque mot.

Dans le Vocabularius brevilogus (dernier quart du XIVe siècle), la chaine se déroule de manière un peu différente. La disposition envisage une séquence de trois lettres. La consonne qui suit la première voyelle appartient, le plus souvent, à la deuxième syllabe. Les séquences GAB-, GAC- et GAD- seront illustrées (voir le tableau 2; la mise en évidence à l’aide des majuscules et du caractère gras est de nous).

Tableau 2 : Exemple de sériation alphabétique fondée sur trois lettres
GAB → GABulum
GlABata
GlABer
GrABatum
GAC → GrACia
GrACulus
GACh
GAD → GADes
GADix
GlADiolus

La sériation alphabétique est construite à partir de la succession G + A + B, G + A + C, G + A + D, etc. (consonne + voyelle + consonne). Les consonnes intercalées entre les deux premières lettres (l et r) n’entrent pas dans le calcul alphabétique, pas plus que les caractères qui se déroulent après le B, le C, le D, etc.

4. Les nouvelles tables d’orientation

Au Moyen Âge, le classement alphabétique est une révolution méthodologique et l’un des premiers pas vers la naissance de la linguistique. Ce régime classificatoire n’était pas naturel aux yeux des féodaux. Ce serait un anachronisme de croire que les lexicographes comme PAPIAS perturbaient cet ordre et qu’ils le faisaient délibérément ou parce qu’ils ne savaient pas travailler la matière du mot. Il aura fallu des siècles pour que la méthode donne les résultats que l’on connait aujourd’hui. À l’époque médiévale, l’alphabétisation rigoureuse, c’est-à-dire la prise en compte de toutes les lettres d’un mot, ne faisait tout simplement pas partie des mentalités. La méthode en émergence était souvent combinée à d’autres principes d’organisation qui n’avaient rien de linguistique et qui étaient plus familiers aux yeux des lexicographes.

Aujourd’hui, l’ordre alphabétique strict ou relatif, mais fondé sur l’ensemble des graphèmes des mots, est à la base de l’organisation de presque tous les instruments de travail servant à la consultation. Le fait qu’au temps des scriptoria, des auteurs tels PAPIAS, Hugutio DE PISE et Guillaume LE BRETON expliquent comment ils ont arrangé leurs matériaux suivant des principes alphabétiques est sans contredit le signe que les destinataires de leurs œuvres connaissaient plus ou moins bien cette méthode. « Au Moyen Âge, on avait tendance à organiser tout groupe de choses d’après la logique de leurs rapports réciproques » (ROUSE, 1981 : 128). Dieu était réputé avoir construit un univers parfait et harmonieux, ses parties devaient donc en appeler également d’un rapport logique harmonieux. Un compilateur usant de la structure alphabétique pouvait passer pour quelqu’un qui contestait l’ordre de DIEU, qui réfutait les relations logiques ou qui confessait qu’il était incapable de discernement. La révolution alphabétique était d’autant plus dangereuse que c’était le dogme théologique qui était visé. Même dans les cas où la méthode s’avérait utile, on se refusait à y recourir par crainte de punition divine. Il était, par exemple, « inacceptable de classer une série de pierres par ordre alphabétique [des noms], car il n’existait encore point [sic] de classification logique » (ROUSE, 1981 : 129). Grain de sable dans l’ordre de l’univers, en ses débuts, le système alphabétique était en fait l’objet de nombreux dénigrements. Et la contestation durera plusieurs siècles.

Avant le XIIIe siècle, le classement alphabétique était encore restreint à la première, à la deuxième, voire à la troisième lettre chez les plus grands innovateurs. Dès le moment où on organise les matériaux lexicaux en listes pour faciliter le repérage des mots, il a fallu mijoter une idée nouvelle. L’établissement du protocole de l’alphabétisation s’est déroulé en trois étapes réparties sur une longue échelle temporelle. Il a pris le nom de système acrographique, c’est-à-dire d’une méthode de classement inspirée par le début des mots. Voici ces phases synthétisées, tout en rappelant que le façonnement n’était pas nécessairement aussi systématique, surtout pour les étapes 2 et 3, que des actions pouvaient se dérouler concurremment et que d’autres procédés pouvaient interférer.

  1. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses commençant par la lettre a, puis par le b, puis par le c, ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur la seule première lettre.
  2. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses de la lettre a commençant par la séquence aa, puis ab, puis ac, etc., ensuite celles de la lettre b commençant par la séquence ba, be, bi, etc., puis celles de la lettre c commençant par la séquence ca, ce, ch, etc., ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur les deux premières lettres seules, et souvent la deuxième lettre qui servait au calcul était une voyelle formant en réalité le troisième ou quatrième graphème du mot, car on écartait fréquemment les blocs de deux consonnes. Mais les progrès étaient évidents du point de vue de la facilité du repérage des mots.
  3. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses de la lettre a commençant par la séquence aab, aac, aad, etc., ensuite par la séquence baa, bab, bac, etc., ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur les trois premières lettres, avec ou sans considération des consonnes qui se suivaient. La technique se perfectionnait rapidement.

Le bloc de trois lettres dominera pendant longtemps la gestion de l’ordre alphabétique. La prise en compte des lettres suivantes, la quatrième, la cinquième, etc., allait suivre dans ce sillage et systématiser davantage le classement jusqu’à ce que le mot entier soit envisagé et que les nomenclatures forment des paradigmes complets respectant l’ordre alphabétique strict, non sans qu’on observe encore de nombreux écarts.

5. La création d’une nouvelle grille de lecture

À partir du XIIIe siècle, l’alphabet a joué un rôle de plus en plus dominant dans les travaux sur le vocabulaire glossographié. Jusqu’à la fin du XIIe siècle, il n’avait trouvé qu’un faible écho, car on préférait l’ordre rationnel ou systématique qui semblait mieux répondre à la conception féodale de l’écrit. Les glossaires qui ont survécu montrent bien que la conquête de l’ordre alphabétique n’a progressé qu’à pas de tortue. Il faudra entre trois et quatre siècles, soit du Xe-XIe siècle jusqu’au XIIIe-XIVe siècle, pour que l’ensemble du mot soit envisagé comme un tout dans le classement. Encore que ce tout soit plutôt une succession de lettres propres à être comparées avec d’autres que le mot perçu comme une unité de classement indépendante par rapport à ses collatéraux, donc comme une entité linguistique. Ce n’est réellement qu’au cours du XIIIe siècle, et encore non sans quelques exceptions notables, que l’établissement alphabétique dominera le dictionnaire. L’humanisme qui commence à poindre à travers les travaux des intellectuels et des universitaires sera à la fois en continuité et en rupture avec le Moyen Âge; il jouera un rôle décisif dans cette conquête, surtout quand on commencera à analyser la langue comme un système, notamment par l’entremise des réflexions sur la grammaire.

On tient dans l’ancienne manière de classer les matériaux par matières les raisons principales qui font qu’il a fallu plusieurs siècles pour acquérir le nouveau réflexe de l’ordonnancement suivant l’ordre de distribution des lettres, mode qui semble maintenant si banal. Depuis des millénaires, on se fiait aux classements méthodiques des matériaux et on ne les considérait pas uniquement comme des signes-mots, mais plutôt comme des signes-choses avant tout. Toutes les encyclopédies, tous les dictionnaires existants reproduisaient un patron du monde qui reflétait des conceptions magiques ou théologiques millénaires. Il ne faut pas perdre de vue que jusque vers 1100, la perception du monde qui prévalait était largement tributaire de la cosmogonie et de l’allégorie. Il est donc permis de croire qu’il n’était pas facile de perturber un ordre justifié par l’histoire et par l’accumulation des siècles, et qui correspondait à une perception religieuse et scolastique des choses de l’univers transmise par les civilisations et par les érudits. L’alphabétisation rompant brutalement avec la logique distributionnelle dominante aurait paru offensante pour les compilateurs et les locuteurs, si l’on prend pour axe de comparaison le poids des influences sacrées et religieuses dans toutes les civilisations, de Sumer et de l’Égypte à Athènes, de Rome à l’Europe féodale. À l’époque médiévale, il est certain qu’il aurait été incohérent et contradictoire, voire insensé, d’employer ou d’imposer sans nécessité un système de classement des connaissances ne reposant pas sur des critères évocateurs de l’univers extralinguistique, sur un lien évident avec le monde des objets et du sacré (voir McARTHUR, 1986 : 76). L’idée d’ordonner les connaissances extralinguistiques dominait largement celle de ranger fonctionnellement les mots. En ces temps éloignés, les ouvrages de référence sont rédigés et utilisés à partir de principes et d’attitudes psychologiques et idéologiques qui n’intègrent pas la fragmentation des entités, comme l’impose toute classification fondée sur l’ordre alphabétique qui est un principe détaché du monde et qui est un réel désordre en fait. La perception que l’on possède aujourd’hui de la conception de l’information relève de critères profondément différents. Le lecteur médiéval était habitué à côtoyer des données hiérarchisées, symétriques ou typologiques. À la différence de l’utilisateur contemporain des dictionnaires, il n’était guère déconcerté de voir qu’on lui proposait des structurations complexes et qu’on ne lui parlait pas de segmenter les mots pour parvenir à obtenir une compilation synoptique. On savait repérer les objets que l’on cherchait dans un ensemble en recourant à des principes méthodiques.

L’habitude du listage alphabétique provoquera une révolution dans l’ordre d’appréhension des données, y compris dans la plupart des encyclopédies. L’alphabétisation est la preuve absolue que le signe-mot prend le pas sur le signe-chose dans les dictionnaires, que l’approche métalangagière va prédominer, que la linguistique va être inventée. Mais au moment où la pensée médiévale ne s’intéresse pas encore à l’analyse métalinguistique, on n’envisage nullement de rompre l’unité des groupes thématiques qui résonnent encore comme étant la figure synthétique par excellence. L’ordre systématique est logique et raisonné, c’est la fragmentation alphabétique qui ne correspond pas au découpage du monde. À travers l’ordre rationnel, la chose domine encore le mot. Le Moyen Âge était incapable d’exercer un esprit critique sous l’angle de la fonctionnalité du langage, et cela en raison du poids que représentait la tradition. Le regard n’était pas encore tourné vers l’avenir, il s’accrochait au passé. L’ouverture commencera au XIIIe-XIVe siècle, alors qu’il devenait évident que le latin n’avait d’avenir que dans son glorieux passé et que le soleil se levait sur le français qui prenait place dans l’usage quotidien et entreprenait son voyage vers certaines planètes du savoir pour les coloniser.

Il était manifeste que lors des premiers essais, l’alphabétisation a introduit une rupture dans les regroupements méthodiques. Les signes-choses apparentés naturellement par l’onomasiologie furent dispersés dans le « désordre » de l’alphabet qui n’existe qu’en vertu des signes-mots. Mais des efforts furent faits malgré tout pour tenter de garder groupés les éléments qui allaient ensemble, ce qui paraissait une tâche inadéquate et frustrante puisque le recours à l’alphabet comme méthode de classement s’opposait à la méthode du classement par matières. Dans le système de pensée du temps des cathédrales, la tâche n’est guère réalisable comme l’illustrent les premiers efforts de systématisation de PAPIAS qui, malgré la théorie énoncée, reste à l’occasion conservateur, volontairement ou non. L’alphabétisation pouvait même sembler insensée pour l’intellectuel habitué à réfléchir en suivant le principe de l’intégration des savoirs dans un vaste réseau de nœuds plutôt que de se référer au principe de la dispersion, de la répartition et de la distribution des connaissances sur une échelle de valeurs non maitrisée qui isolait chaque entité d’une autre onomasiologiquement voisine, et surtout qui ne possédait pas beaucoup de résonance dans les esprits. Un système neuf requérait une démarche pédagogique visant à modifier les habitudes des utilisateurs.

Progressivement, les mentalités changeront et les gens se feront à l’idée d’appréhender le mot pour lui-même, concrétisant ainsi le nouvel ordre et le rendant plus acceptable. Si l’on ajoute à ces nouvelles orientations vers l’alphabétisation le principe de la division des textes en parties qui sont repérables et identifiables, on trouve réunies là les conditions qui ont rendu possibles et viables l’installation et l’évolution des genres en question. Mais l’alphabétisation réussie n’éliminera jamais complètement les ordres logiques et synthétiques ou les ordres morphologiques; ceux-ci restent encore aujourd’hui des recours fréquents.

6. De simples retrouvailles

La marche de l’Histoire montre que le Moyen Âge n’a pas inventé de toutes pièces la mise en ordre alphabétique. Il ne fait que restaurer le principe des tables alphabétiques classiques. De fait, cette disposition des mots n’était pas totalement étrangère aux habitudes de compilation. Historiquement, les Grecs connaissaient l’alphabétisation et de nombreux lexiques l’exploitaient sur une base acrographique. C’est peut-être pour cette raison que les lexicographes médiévaux n’osaient pas dépasser leurs maitres et aller au-delà des quelques premières lettres des mots. Déjà, au IIe siècle, GALIEN s’était servi du procédé alphabétique dans son travail sur les gloses hippocratiques. Plusieurs autres travaux grecs du IIe siècle y recouraient également. Et même à l’époque de l’école d’Alexandrie, cinq siècles plus tôt, les glossographes l’utilisaient.

Durant le haut Moyen Âge, beaucoup de recueils s’orientaient vers la voie alphabétique : glossaires, listes de noms de médicaments, de pierres précieuses, collections de proverbes, etc. Cependant, la méthode n’occupait pas une place prioritaire dans l’esprit de l’époque, beaucoup plus inspiré par les classements systématiques (voir WEIJERS, 1991 : 202). Il faudra attendre plus de un siècle après PAPIAS pour que le classement alphabétique complet devienne un recours usuel, à tout le moins pour qu’on le considère comme une mécanique lexicographique envisageable, sans nécessairement passer à l’acte. Durant cette période initiale, les glossaires ne furent pas tous alphabétiques, loin de là. Les travaux à caractère onomasiologique ont longtemps dominé la glossographie.

C’est à Guillaume LE BRETON, au milieu du XIIIe siècle, que l’on doit l’instauration de la pratique de l’ordre alphabétique fondé sur la possibilité d’analyser le mot complet, c’est-à-dire recourir à un classement qui fait appel à toutes les lettres des mots, du moins sur le plan théorique, puisque dans la Summa, LE BRETON demeure plutôt conservateur. Depuis le Glossaire de Reichenau (VIIIe siècle), il aura fallu un demi-millénaire pour que la conquête du repérage alphabétique soit pérenne. Durant le même siècle, Jean DE GÊNES poursuivra la tradition de LE BRETON avec plus ou moins de constance. Il explique sa méthode dans la présentation de son dictionnaire, le Catholicon (1286). Il en est fier, croyant d’ailleurs avoir inventé le procédé. Au bénéfice de l’auteur du Catholicon, il convient de rappeler que la technique connue des Grecs s’était perdue. On l’a oubliée pendant des siècles en Europe de l’Ouest. L’une des causes de ce recul, c’est le fait que les glossateurs latins de l’Antiquité n’en ont presque pas usé dans leurs travaux sur le vocabulaire. Ils ont pour ainsi dire empêché que la méthode se propage au-delà de leurs frontières. Cette redécouverte médiévale n’aboutira à un système normalisé qu’à la fin du XIIIe siècle. Cela ne signifie pas qu’il sera appliqué méthodiquement partout et par tous. Par exemple, dans un ouvrage tardif du XIVe siècle, le Vocabularius brevilogus, dont il a déjà été question, le rédacteur anonyme emploie trois systèmes d’alphabétisation qui organisent la matière d’après la nature des mots consignés. Le dictionnaire est en effet divisé en trois sections, l’une pour les noms (Nomina), une autre pour les verbes (Verba) et une dernière pour les adverbes, les prépositions, etc. (Indeclinabilia). Même ces sous-divisions ne respectent pas l’idée du triple classement, soit parce que l’auteur veut garder ensemble des mots apparentés formellement, fonctionnellement ou onomasiologiquement, soit par distraction, soit que les habitudes anciennes dominent encore tout le processus et qu’il agit par réflexe. D’après le vocabulariste, il faut suivre l’ordre alphabétique parce que la grammaire elle-même est subdivisée en lettres, en syllabes et en mots. Et parmi les lettres, le a tient la première place, car, selon Isidore de Séville, c’est là le cri que pousse l’enfant en naissant.

Parallèlement au système alphabétique complet, d’autres méthodes anciennes résistant au temps ont aussi été en usage. Au milieu du XIVe siècle, Jean DE MERA a compilé un dictionnaire latin basé sur la derivatio, mais qui comporte un index alphabétique : le Puericus, plus tard abrégé sous le titre de Brachylogus. L’auteur range à la suite les mots commençant par une consonne immédiatement suivie d’une voyelle (ba-, be-, bi-, bo-, bu-); puis viennent les séquences consonne + consonne + voyelle (bla-, ble-, bra-, bre-). Ce système avait aussi été adopté par HUGUTIO au milieu du XIIe siècle. Olga WEIJERS (1989 : 150) donne la séquence d’exemples suivants : fiton..., fonos..., fusco..., flaneo. Certains compilateurs ne se font pas défaut de créer leur propre système. On peut classer les mots en considérant un ordre qui s’arrête avant la première consonne qui suit la voyelle repère du mot. Voici quelques exemples avec la voyelle a comme guide : Aptus, COApto, TAbula (la mise en évidence est de nous). Ces exemples illustrent que dans un même dictionnaire, les alignements se font sur une (aptus), deux (tabula) ou trois lettres (coapto) selon les mots. D’autres rédacteurs limitent leur hypothèse de classement à la première lettre du mot ou aux deux premières, d’autres encore se fondent sur des systèmes modulés différemment (voir MIETHANER-VENT, 1986). Bref, toutes les approches, toutes les configurations existent alors en concurrence.

7. L’orthographe perturbatrice

L’ordre alphabétique absolu fondé sur une lecture horizontale puis verticale des mots d’un ensemble, le rangement qui tenait compte de toutes les lettres d’un mot est un savoir-faire quasi inconnu durant la plus grande partie du Moyen Âge. Il est relativement tardif. De fait, il est à peu près contemporain d’une orthographe qui s’oriente vers quelques principes de fixation qui résultent d’une réflexion organisée. Et cette question de l’orthographe est cruciale. La conquête de l’ordre alphabétique rencontre quelques obstacles sur le plan strictement linguistique. Sans parler des perturbations causées par les abréviations dans les manuscrits, l’une de ces difficultés, de taille par surcroit, et que l’on ne peut surestimer à l’époque médiévale, c’est justement le protocole orthographique instable. Le système n’a pas encore atteint sa maturité, il s’en faut de quelques siècles. On ne pouvait donc pas s’y référer de manière constante et le considérer comme un guide sûr, car il n’existe pas encore de norme orthographique commune pour le français. Tout n’est que magma de variations fondées sur la phonétique, les dialectes, le degré d’instruction ou de compétence en langue des copistes. L’alphabet français lui-même n’est pas totalement fixé. Et surtout, il ne fait pas l’objet d’une référence naturelle et constante, puisque c’est sur le latin que se porte le regard en cas de difficulté. Longtemps, on classera les mots du français en se référant à la succession des lettres du liseré alphabétique du latin. Les signes diacritiques et les abréviations ne sont pas non plus très standardisés. Il était alors hasardeux de construire un ordre de classement des données lexicales exclusivement basé sur des graphies non consensuelles et qui, de plus, s’agrégeait à un patron latin même quand ces données étaient vernaculaires. Et cela durera des siècles, car beaucoup plus tard, au XVIIe siècle, le Dictionnaire de l’Académie françoise aura lui aussi sa part de difficultés dans le rangement alphabétique des mots de sa nomenclature, et pas seulement à cause de son choix de regrouper les mots par famille. Le système orthographique lui-même est dans le collimateur. Le critère de la stabilité de l’orthographe, tout au moins une stabilité relative, est une prémisse cruciale à la gestion de l’alphabétisation des dictionnaires. Orthographe et alphabétisation sont l’avers et le revers d’une même clé d’accès aux mots qui passe par l’instauration d’une image formelle fixée des unités linguistiques.

8. L’imprimerie : une technologie décisive

Avant GUTENBERG au milieu du XVe siècle, quelques œuvres lexicographiques alphabétisées ont existé. Mais, il semble que l’imprimerie ait donné la poussée irréversible au conditionnement alphabétique qui se substituera désormais au classement thématique dans les dictionnaires généraux. Le travail même des typographes était basé sur le principe alphabétique et sur des habitudes communes d’un atelier à l’autre, habitudes qui réduisent les disparités et les variations. Les mots et les parties de mots étaient abordés sous cet angle dans les officines des imprimeries. Plusieurs typographes ou imprimeurs ont eu à voir avec la chose orthographique et avec la chose dictionnairique. Et ils ont influencé le système d’écriture ainsi que les travaux de compilation de façon durable. Aujourd’hui encore, leur poids dans les réformes ou les rectifications de l’orthographe est considérable.

Il faudra cependant un siècle après l’invention de l’imprimerie pour que le classement alphabétique soit considéré comme quelque chose de sérieux et d’efficace dans les ouvrages de référence linguistique comme les dictionnaires, qui avaient ainsi fini par se détacher de l’emprise de la pensée médiévale. Mais le monde était déjà entré dans sa phase humaniste et des intérêts pour le fonctionnement de la langue se manifestaient déjà.

La dichotomie du mode thématique et du mode alphabétique a fait qu’il aura fallu une période de presque 1000 ans pour que le centre d’intérêt se déplace d’un point à un autre. La course du pendule s’est enclenchée sur l’ordre méthodique imposé par l’héritage antique et par les scolastiques, puis elle s’est poursuivie vers l’alphabétisation intégrale sur laquelle elle s’est arrêtée en priorité aujourd’hui. Cette règle protocolaire domine largement les dictionnaires de langue et la majorité des encyclopédies mono- ou multidisciplinaires contemporains. L’alphabet est devenu un code très démocratique en ce qu’il place chaque entrée d’un dictionnaire au même niveau que les autres. Les ouvrages systématiques n’ont pas pour autant disparu. Ils demeurent courants quand il s’agit de mémoriser, classer les connaissances, canaliser l’information dans des perspectives didactiques (dictionnaires par familles de mots), documentaires (thésaurus) ou technolectales (dictionnaires terminologiques). Mais les cédéroms et l’hypertexte remettent en cause la prédominance de l’alphabétisation dans la dictionnairique.

9. Une conquête achevée?

L’apparition de nouveaux et multiples procédés d’indexation des matières et de classement des unités lexicales entre le XIe et le XIIIe siècle ouvre une ère inédite dans les méthodes de travail des intellectuels, des savants et des lettrés. Elle correspond bien à une sorte de révolution.

Cette échappée vers l’ordre/désordre alphabétique crée une double perturbation. D’une part, elle brouille le fonctionnement de la langue, d’autre part, elle détache le mot de la chose. Elle dispense de raisonner l’information contenue dans les données lexicales comme des ensembles organisés en familles ou en lignées onomasiologiques d’abord, linguistiques plus tard. Quel que soit l’ouvrage configuré répondant au nom de dictionnaire, le spectre de l’ordre alphabétique est incontournable désormais. Il n’y a plus de dictionnaire imprimé sans ordre alphabétique immédiatement fonctionnel ou inscrit en palimpseste dans les entrées renvois, les index, etc. Dorénavant, l’alphabétisation est l’un des gènes acquis propres aux dictionnaires. Si ce gène est absent, il n’y a tout simplement pas de dictionnaire. Ce sera un autre livre. La grille fonctionnelle alphabétique sera un arbitre reconnu dans des centaines de langues. La nouvelle table de comparaison se substituera à une organisation hiérarchique répondant à des visions du monde. « L’alphabet constitue donc une pédagogie d’accès aux définitions, sans que se pose la question des articulations et de l’organisation internes d’un champ du savoir » (GOULEMOT, 1998 : 1059). La classification selon la séquence des lettres que l’on compare à l’étalon qu’est le ruban de l’alphabet, donne l’illusion de construire un ensemble complet, alors que le code alphabétique est une clôture seconde de cet ensemble, la première borne étant à caractère microstructurel, à savoir tout ce qui est dit sur le fonctionnement du mot dans la langue.

L’alphabétisation des dictionnaires place ces productions de l’esprit humain dans l’orbite des mathématiques pures, d’un langage géométrique spécifiquement élaboré à cet effet et prenant la figure de l’un des principaux éléments du code général du métalangage lexicographique. C’est certainement l’agent métalinguistique le plus connu par les consulteurs de dictionnaires. Il permet de faire une double économie, celle d’une réflexion poussée sur le langage et celle d’une épistémologie de la sémiologie du dictionnaire. Il est donné tout construit. La découverte de l’alphabétisation crée une nouvelle fonction sémiotique pour le dictionnaire et elle inaugure une première mise en abyme dans ce genre de livre. Au vrai, le classement alphabétique est un procédé contre nature, une anomie. Il triomphe d’une forme de pensée désormais alliée davantage à la raison orthographique plutôt qu’à l’imbrication des savoirs dans un système hiérarchisé dominé par la conception cosmogonique ou théologique de l’univers. D’ailleurs, les théologiens médiévaux réagirent fortement à cette innovation, car ils trouvaient le nouveau procédé contraire à l’ordre naturel créé par Dieu. Ils ne tardèrent pas à le dénoncer parce qu’ils le jugeaient être l’antithèse de la raison et qu’il risquait d’entrainer le lecteur vers des reconstructions profanes des plus arbitraires et, corollairement, des plus dangereuses. L’alphabétisation fut l’une de ces perturbations sociales qui ont tiré l’homme hors du champ du divin.

Quoi qu’il en soit, la conquête définitive de l’alphabétisation, sa maitrise totale ne sera pas le fait du Moyen Âge, ni celui de la Renaissance. En effet, au début du XVIe siècle, l’ordre convenu dans lequel les mots devaient se suivre dans un dictionnaire n’était pas entièrement arrêté. Outre la réglementation thématique, deux autres systèmes concurrents étaient actifs, soit l’ordre étymologique, comme celui qu’a employé Ambrogio CALEPINO dans son dictionnaire, soit l’ordre alphabétique, comme celui qu’a utilisé Aelio Antonio NEBRIJA. Par ailleurs, quel que fut le mode adopté par les lexicographes, il n’était pas toujours respecté intégralement. Ainsi, en plein cœur du XVIe siècle, Robert ESTIENNE se prononça en faveur du code alphabétique dans son Dictionarium, seu latinae linguae thesaurus [...] (1531), mais dans l’application du principe, il ne tint compte que des trois premières lettres des mots. Cela paraissait suffisant malgré tout pour effectuer des regroupements de mots par la dérivation, mais cela devenait plus difficile de le faire par la composition. Enfin, quiconque consulte le Dictionaire universel [...] d’Antoine FURETIÈRE, publié en 1690, s’apercevra rapidement que les articles sont distribués en blocs et que des séquences de trois lettres, parfois de deux lettres, servent ni plus ni moins que de titres pour chacune de ces espèces de subdivisions des blocs d’articles qui forment une lettre de l’alphabet. Le tableau 3 donne la liste de ces lettrines pour la séquence des mots qui va de la à lazaret. Le chiffre placé entre crochets indique le nombre d’articles dans le bloc.

Tableau 3 : Quelques lettrines du Dictionaire universel [...]
Les lettrines de la à lazaret
LA. [1]
LAB. [11]
LAC. [16]
LAD. [2]
LAE. [1]
LAI. [22]
LAM. [22]
LAN. [35]
LAP. [11]
LAQ. [3]
LAR. [21]
LAS. [12]
LAT. [13]
LAV. [18]
LAX. [1]
LAY. [6]
LAZ. [1]

Dans la séquence LAC, il y a en réalité 17 entrées, mais l’une d’elles (ladanum) est mal classée; elle appartient plutôt à la séquence LAD. Dans la séquence LAI, il y a une entrée en lay (loyer), ce qui illustre une possible fusion des lettres i et y.

De plus, FURETIÈRE tient encore le u et le v comme des variantes d’une seule et même lettre. À l’article U de son dictionnaire, il dit : « Vingtiéme letttre [sic] de l’Alphabeth, & la cinquième des voyelles. Il y a aussi des U consones, qui sont marquez dans les Grammaires ainsi V ». Les blocs d’articles se succèdent sans que soient discriminées les deux lettres u et v : VRA, URB, VRE, URG, VRI, URN, URS, US. Plus encore, la lettre w est considérée comme une variante des deux autres, ainsi que l’illustre la séquence les lettrines suivantes : UTI, WAT, UVE, VUI, VUL, UZI. Il en va également ainsi pour le rangement des mots à leur ordre alphabétique. Dans la séquence LAV, les entrées principales sont distribuées comme le montre le tableau 4 (les mots avec u sont donnés en caractère gras).

Tableau 4 : Séquence des mots en LAV du Dictionaire universel [...]

De lavage à laurier

lavage laver
lavande laveton
lavandier lavette
lavange laveur
lavasse laveure
laudanum lavis
laudes lavoir
lavedan laureole
lavement laurier

Même à la fin du XVIIe siècle, un lexicographe aussi chevronné qu’Antoine FURETIÈRE ne recourt pas à l’ordre alphabétique ininterrompu d’un bout à l’autre de son dictionnaire comme l’y autoriserait l’état de la langue française d’alors. Cette mécanique n’apparait pas encore tout à fait comme un élément naturel, essentiel et suffisant. Il reste toujours des traces de la fragmentation et de l’influence du système alphabétique du latin ainsi que de l’orthographe française hésitante et instable. Mais l’essentiel était acquis.

Références

Note

[1] Cet article est une version modifiée et raccourcie d’un chapitre d’un ouvrage à paraitre (voir BOULANGER, 2002).

Abstract (anglais)

This article describes how the use of the alphabetical order for words in dictionaries originated during the early Middle Ages. In Latin dictionaries words were classified according to their first letter, then the second and the third. Taking all the letters of a word into consideration came later, and was not yet used even in the important lexicographical works of the 17th century. The article shows how this methodological principle only became generalized once it had triumphed over a form of thought determined by a cosmogonical or theological vision of the universe, as well as over ways of organizing things, and the words used to refer to them, in terms of their reciprocal relationships, a method inherited from ancient civilizations and cultures (Mesopotamia, Egypt, ancient Greece, and Rome).

La productivité lexicale de quelques noms mythologiques féminins dans l’espace dictionnairique laroussien

« Ainsi, nous avons entièrement parcouru le vaste cercle des connaissances humaines; pour chaque branche, nous avons établi une statistique précise, qui embrasse tous les progrès des lettres, des arts et des sciences, jusqu’au moment où nous écrivons; en sorte que le Grand Dictionnaire Universel est l’image vivante, la photographie exacte, une sorte de grand livre où se trouve consigné, énuméré et expliqué tout ce qui est sorti des inspirations du génie, de l’intelligence, des études, de l’expérience et de la patience de l’homme » (Larousse 1866 : LXXIII).

1. L’empire des dieux et des déesses

Des centaines de dieux et de déesses, de demi-dieux et de demi-déesses, de héros et d’héroïnes, de muses, de nymphes (dryades, hamadryades, hyades, oréades, napées, néréides, naïades, océanides, sirènes, etc.), de grâces, de monstres, de mortels et d’immortels, de personnages, etc., peuplent le panthéon mythologique gréco-romain. L’étude des actions et des rôles de ces figures gréco-romaines s’inscrit dans le cadre des continuités culturelles entre le monde antique et le monde européen moderne auquel se greffent les continents visités et occupés par les explorateurs européens au cours de l’histoire. Outre les influences sacrées et culturelles, les Olympiens ont laissé des traces durables dans le vocabulaire commun, aussi bien en langue générale que dans les multiples constellations des lexiques thématiques ou technolectaux. De plus, le catalogue des noms de divinités est un précieux réservoir morphologique, c’est-à-dire une source de créativité lexicale fort dynamique. L’Antiquité est toujours bien vivante et elle apparaît à plus d’un carrefour de l’univers des mots qui témoignent ainsi des mouvements sociaux. La plupart des langues européennes conservent une panoplie de souvenirs lexicaux des vedettes de la mythologie et elles s’enrichissent encore en puisant des mots à cette intarissable fontaine.

D’hier à aujourd’hui, on ne compte plus les vocables qui doivent leur existence aux proprionymes mythologiques. Je propose d’appeler mythonyme l’unité lexicale issue de cette catégorie de noms propres. Je préfère ce terme à celui de théonyme. On retrouve en effet ce dernier dans le vocabulaire des mythologues afin de désigner un dieu ou une déesse. Le mot théonyme est composé des éléments grecs theo « dieu, divinité » et onoma « nom ». Le terme mythonyme est plus englobant puisqu’il permet d’intégrer tout le spectre des acteurs de la mythologie, des dieux aux muses, en passant par les personnages mortels. On parlera alors d’un mythonyme propriel (le dieu Apollon, la déesse Vénus) ou d’un mythonyme communisé (un apollon, une vénus) selon que l’on a affaire à un nom propre (Npr) ou à un nom commun (Nco).

« Le dictionnaire est le dépositaire par excellence de tous les témoignages lexicaux qu’a laissés le français dans son périple à travers l’histoire et les civilisations » (Boulanger et de Blois 1999 : 153). Si, comme le dit Josette Rey-Debove, les noms propres « adhèrent fortement à la composante d’une langue » (1991 : 147), que dire des noms communs créés à partir de ce type d’unités proprielles. Un fort contingent de Nco est en effet issu de la tribu des Npr (voir Boulanger et Cormier 2001). Cette caractéristique de leur formation leur a valu l’étiquette d’onomastismes (voir Boulanger 1986 : 86). Les procédés de communisation des Npr s’inspirent des mêmes modes de formation que les mots ordinaires, sauf dans le cas de l’éponymie. Ils ont procuré au lexique du français une extraordinaire récolte de Nco. L’histoire de la langue française témoigne abondamment de ce provignement incessant du proprionyme dans la galaxie des unités usuelles. On retrouve les onomastismes sous la forme de mots simples (poubelle, homérique), de mots composés (marie-louise, bernard-l’hermite), d’unités lexicales complexes (oiseau de Cythère, prix Goncourt, calendrier julien, satellite jovien), de locutions (ne pas être le Pérou, se faire passer un Québec « se faire avoir dans une négociation »), d’expressions (moi Tarzan, toi Jane), de proverbes (Paris ne s’est pas fait en un jour), etc. Les mots qui passent directement du statut propriel au statut communisé sans changement ou avec des changements mineurs sont appelés des éponymes (camembert, porto). En vertu de leurs rôles social, culturel, historique, religieux, scientifique, technique, etc., les mots de ce genre, qui forment un important volet du lexique, sont des sociétaires notables des nomenclatures et des articles de dictionnaires. Ils servent à construire un grand pan de la vision de l’univers que se forge une communauté linguistique. Le lexique et le dictionnaire s’offrent alors comme des espaces privilégiés « où se produisent et se reflètent les découpages culturels et où l’on peut mieux observer les mécanismes de leur constitution et constante reconstruction » (País 1988 : 599).

Dans l’immense monde des noms propres, la mythologie est nettement identifiable comme l’un des véhicules idéologiques majeurs qui a permis l’inscription de nombreux mythonymes communs dans la réserve des mots usuels. De cet ensemble indifférencié des unités dictionnarisées de nature mythologique, nous voudrions extraire les mots rattachés à quelques acteurs clés et mesurer quelle fut leur descendance lexicale dans le Grand Dictionnaire Universel […] et dans le Petit Larousse 2003. Le catalogue des noms et des mots est très vaste. Aussi emprunterons-nous le chemin qui conduit à l’Olympe féminin seulement. Il sera donc question de déesses (Artémis, Cérès), de muses (Calliope, Ératô), de guerrières (les Amazones), de monstres (Chimère, Euryade), de mortelles (Europe, Méduse), de nymphes (Aréthuse, Écho) —et parmi celles-ci, de naïades (Salmacis), de néréides (Thétis, Galatée) et d’autres—, d’héroïnes (Antigone, Hélène), de poétesses (Sapho), de furies ou d’érynies (Alecto, Mégère), de harpyes (Bourrasque, Volevite), de personnages (Andromède, Ariane), etc. Bien entendu, ces catégories ne sont pas exclusives et, par ailleurs, un même nom peut revenir dans plus d’une classe, les qualités attribuées à une divinité pouvant varier avec les auteurs ou les sources documentaires, notamment les dictionnaires de mythologie. Ainsi, Méduse est un monstre et une mortelle, Europe est un personnage et une mortelle.

L’objet de la quête consiste à rechercher des noms communs qui sont d’origine mythonymique et à voir comment ils en sont venus à désigner autre chose qu’eux-mêmes, c’est-à-dire à s’inscrire dans les circuits sémantiques en acquérant un ou des sens. Lorsqu’un Npr émigre vers le lexique commun où il donne naissance à un éponyme, un dérivé, un composé, une unité complexe, etc., il témoigne « qu’un ou des éléments caractéristiques attribuables à l’entité ou à la personne porteuse du nom ont été codifiés, c’est-à-dire érigés en caractères prototypaux qui font que le mot peut être désormais mis en relation avec une classe conceptuelle » (Boulanger et de Blois 1999 : 150). Ainsi la signification du Nco est décodable par référence à un autre signe originel, un « signe-être » dans le cas de l’anthroponymie (Jupiterjupitérien), un signe-chose dans le cas de la toponymie (Parisparisianisme).

Les quatre principaux modes de génération de mots sont :

  1. L’éponymie : andromède, calliope, écho.
  2. La dérivation
    • La dérivation française : aphrodisiaque, chimérique, éolien.
    • La dérivation savante gréco-latine : hébéphrénie, hydroméduse.
  3. La composition : cheveu-de-Vénus, fausse-nymphée.
  4. La formation d’unités lexicales complexes : oiseau de Vénus, toile de Pénélope.

Outre leur utilisation pour former des éponymes, des dérivés, des composés et des unités lexicales complexes, certains mots simples, notamment les éponymes, sont polysémiques; ils apparaissent donc dans plus d’un domaine, et ils peuvent même se faufiler jusque dans la langue générale. Les exemples qui suivent sont tirés du Grand Robert de la langue française.

Les mythonymes propriels recueillis pour cette étude peuvent revendiquer deux parcours étymologiques, au moins. S’ils proviennent directement du nom propre, on dira qu’il s’agit d’une étymologie de premier degré (Daphnédaphné; Floreflore; Vénusvénus). S’ils proviennent d’unités mythonymiques déjà communisées, on dira qu’il s’agit d’une étymologie de second degré (Floreflorefloristique, microflore). Si on pousse plus loin, on trouvera même des étymologies de troisième degré (Irisirisiriser > irisable, irisage, irisation, irisé; Méduseméduseméduser > médusant, méduseur). L’étymologie de second degré peut être arrimée au Npr lui-même (Europe « déesse » ⇒ Europe « continent » → euro, euro- [élément de formation : eurodéputé, euromarché], européen, europium; Vénus « déesse » ⇒ Vénus « planète » → vénusien). Si on se fonde sur ces modes de création, on peut considérer que les divinités sont les parents de grandes, parfois même de très grandes, familles lexicales.

2. La diffusion des mythonymes féminins dans le lexique

Une recherche dans le cadre d’un séminaire de lexicographie à l’automne 2002 a permis de démontrer que les mythonymes féminins se répartissent dans de multiples domaines d’activité et, que la langue générale n’est pas en reste. Voici un aperçu de quelques domaines riches en onomastismes mythologiques.

Le corpus rassemblé par les étudiants à l’occasion de cette recherche s’élève à 325 mots. Les domaines les plus productifs sont la botanique (129 termes), la langue générale (65 mots) et la zoologie (48 termes). Ces trois champs totalisent 242 unités, soit 74,5% de l’ensemble.

3. Une galerie de portraits de femmes

Si l’on excepte les dénominations de groupes à partir desquels des mots ont été formés, comme les muses (amusie, musée), les nymphes (faux-nymphéa, nymphomane), les sirènes (siren, siréniens), un total de 40 noms propres féminins est représenté dans le corpus élaboré par les étudiants à l’automne 2002. Le tableau 1 fait voir une partie de la productivité lexicale des mythonymes. Les signes + et – placés entre crochets indiquent la présence ou l’absence du nom propre dans le GDU —les deux suppléments n’ont pas été consultés— et dans le PL 2003.

Tableau 1 : Du nom propre au nom commun
Noms GDU PL Mythologies Fonctions Exemples de mots et domaines
Agavé + - Grecque Personnage
  • agave de l’Utah [bot.]
Amalthée + + Grecque Nymphe
  • corne d’Amalthée [LG]
Andromède + + Grecque Personnage
  • andromède [bot.]
  • andromédie [bot.]
Aphrodite + + Grecque Déesse
  • aphrodisie [psychol.]
  • hermaphrodisme [méd.]
Aréthuse + - Grecque Nymphe
  • aréthuse chinoise [bot.]
Ariane + + Grecque Personnage
  • fil d’Ariane [LG]
Artémis + + Grecque Déesse
  • artémise [bot.]
  • moqueur des armoises [ornithol.]
Aurore + - Grecque Déesse
  • sauce aurore [cuis.]
Calliope + + Grecque Muse
  • calliope [mus.]
  • collibri calliope [ornithol.]
Cérès + + Romaine Déesse
  • céréales [bot.]
Chimère + - Grecque Monstre
  • chimère [ichtyol.]
  • chimérique [LG]
Daphné + + Grecque Nymphe
  • daphné [bot.]
Diane + + Romaine Déesse
  • arbre de Diane [philos.]
  • complexe de Diane [psychol.]
Dioné + - Grecque Déesse
  • dioné [bot.]
Écho + + Grecque Nymphe
  • écho [LG]
  • écho [mus.]
Égérie + + Romaine Nymphe
  • égérie [LG]
Électre + + Grecque Déesse
  • complexe d’Électre [psychol.]
Éris + - Grecque Déesse
  • éristique [arts]
Europe + + Grecque Mortelle
  • thé d’Europe [bot.]
Fata - - Romaine Déesse
  • vision féérique [LG]
Flore + + Romaine Déesse
  • exposition florale [LG]
  • floralies [LG]
Hébé + - Grecque Déesse
  • hébéphrénie [méd.]
  • hébétude [méd.]
Hélène + + Grecque Héroïne
  • hélénie [bot.]
Hygie + - Grecque Déesse
  • hygiène mentale [méd.]
Iris + + Gr./Rom. Déesse
  • iridectomie [ophtalmo.]
  • iris d’eau [bot.]
Luna - - Romaine Déesse
  • lunaire [bot.]
Méduse + + Grecque Monstre
  • méduseur [LG]
  • méduse urticante [zool.]
Mégère + + Grecque Déesse
  • mégère [LG]
Minerve + + Romaine Déesse
  • hibou de Minerve [philo.]
  • minerval [LG]
Mnémosyne + + Grecque Déesse
  • amnésique [méd.]
  • mnémotaxie [méd.]
Myntha - - Grecque Nymphe
  • eau de menthe [alim.]
  • menthe de Corse [bot.]
Némésis + + Grecque Déesse
  • némésie [bot.]
Panacée + - Grecque Déesse
  • panacée [LG]
Pandore + + Grecque Déesse
  • boîte de Pandore [LG]
Perséphone - + Grecque Déesse
  • syndrome de Perséphone [psychol.]
Pomone + + Romaine Déesse
  • pomme [alim.]
Psyché + + Grecque Personnage
  • film psychotronique [cin.]
  • psyché [LG]
Roma - - Romaine Héroïne
  • laitue romaine [alim.]
Sapho + + Grecque Poétesse
  • saphisme [psychol.]
Vénus + + Romaine Déesse
  • cœur de Vénus [bot.]
  • vénériculture [zool.]

Le tableau 1 rend compte de l’intérêt indéniable des deux ouvrages de référence pour la mythologie, surtout le GDU qui, ne l’oublions pas, comprend le mot mythologique dans son titre officiel. Le GDU répertorie 35 des 40 noms, ne délaissant que Fata, Luna, Myntha, Perséphone et Roma. Pierre Larousse consigne cependant le nom commun perséphone, mais sans faire la moindre référence à la mythologie. Quant aux quatre autres noms, il n’est pas assuré qu’ils réfèrent à des divinités. Les sources divergent sur ce point. L’encyclopédie fournit également une variante orthographique pour un nom : ArianeAriadme. Le PL 2003 recense 27 des 40 noms dans sa section des noms propres. Il ne délaisse qu’Agavé, Aréthuse, Aurore, Chimère, Dioné, Éris, Fata, Hébé, Hygie, Luna, Myntha, Panacée et Roma. Un nom est accompagné d’une variante orthographique : SaphoSappho. On remarque que quatre des cinq noms absents du GDU le sont également du PL. Neuf entrées sont spécifiques au GDU tandis qu’une seule l’est au PL. Les deux dictionnaires ont 26 noms en commun, ce qui représente 65 % du corpus.

De ces 40 mytho-femmes, nous en retiendrons cinq et nous mesurerons leur descendance lexicale. Aux mots du corpus rassemblés lors du séminaire de l’automne 2002, nous additionnons ceux qui ont été recueillis postérieurement dans d’autres sources lexicographiques, encyclopédiques, documentaires ou littéraires. Nous verrons aussi quel fut le sort de ces mots dans le Grand Dictionnaire Universel […] et dans le Petit Larousse 2003. Les noms les plus productifs sur le plan lexical sont ceux des déesses Artémis, Iris, Méduse, Minerve et Vénus. Avant de présenter les résultats lexicaux, une courte biographie de chaque déesse permettra de comprendre les raisons de l’attribution des sens aux noms communs créés à partir du nom propre.

3.1. Artémis

Artémis est une déesse grecque. Elle est la fille de Léto et de Zeus et la sœur jumelle d’Apollon. Elle est identifiée à la Diane des Romains. C’est une vierge farouche et chaste. Elle est aussi cruelle et vindicative. C’est la divinité de la chasse, de la végétation, des sources et des cours d’eau. Son domaine est celui de la nature et des espaces sauvages. Elle protège en particulier les animaux et la croissance des jeunes pousses de toutes espèces. Elle est souvent représentée tenant un brin d’armoise dans sa main. Ses attributs les plus importants sont l’arc et les flèches. Elle est aussi la déesse de la lune et par le fait même la lumière de la nuit. Outre ses rapports avec la nature, elle protège la vie féminine, elle soutient les femmes malades, elle prépare au mariage, elle procède aux accouchements et elle veille à la croissance des enfants.

Tableau 2 : Les artémisonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
ambroise à feuilles d’armoise - - armoise pontique - -
ambroise à feuilles d’Armoise - - armoise vraie - +
ambroisie à feuilles d’armoise - - armoise vulgaire - -
armoise + + artémise + -
armoise absinthe + - artemisia + -
armoise amère + - artémisié + -
armoise aurone + - artémisiées + -
armoise citronnelle + - artémisien + -
armoise commune + - artémisies + -
armoise de Judée + - artémisine + -
armoise des champs + - artémisioïde + -
armoise des glaciers - - artémision + -
armoise dracunculus - - herbe d’Artémis - -
armoise du Canada - - moqueur des armoises - -
armoise estragon + - plante d’Artémis - +
armoise maritime - - plante d’Artémise - -
armoise moxa - -
Total : 33

3.2. Iris

Iris est une déesse grecque et latine. Elle est la fille d’Électre et de Thaunas. C’est une divinité préolympienne. Elle est la messagère des dieux, en particulier de Zeus/Jupiter et d’Héra/Junon. Sur ordre des dieux, « elle descend de l’Olympe, portée par ses ailes rapides, livrer son message et les ordres divins » (Desautels 1988 : 118). Alors son voile prend les couleurs de l’arc-en-ciel, avec lequel elle finit par s’identifier d’ailleurs. Elle personnifie donc le chemin entre le Ciel et la Terre et même celui des profondeurs marines; elle est aussi le lien entre les dieux et les hommes. La légende veut que l’arc-en-ciel représente la trace des pieds d’Iris lorsqu’elle descend de l’Olympe. Elle est représentée ailée, tenant dans une main le bâton du héraut.

Tableau 3 : Les irisonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
aniridie + - iridoschisma + -
beurre d’Iris - - irido-schisma + -
écharpe d’Iris + - iridoscope + -
irichromatine - - iridoscopie - -
irichrous + - iridosmine + -
irid(o)- - - iridosmium + -
iridacée + - iridoso-ammonique + -
iridacées - - iridoso-sodique + -
iridectomie + - iridotomédialyse + -
iridectomique + - iridotomie + -
iridée + - irien + +
iridées + - iris + +
iridencleisis - - irisable - +
iridenclise + - irisage - -
iridérémie + - irisation + +
iridescence - - iris bâtard - -
iridescent + - iris calcédoine + -
irideux + - iris citrine + -
iridico-ammonique + - iris commun + -
iridico-potassique + - iris cultivé - +
iridico-sodique + - iris d’Allemagne + -
iridié - - iris d’Angleterre - -
iridien + - iris d’eau - -
iridifère + - iris de Florence + -
iridion + - iris de Sibérie + -
iridipenne + - iris des marais + +
iridique + - iris d’Espagne - -
iridite + - iris de Suse + -
iridium + - iris de Suze - -
iridocèle + - irisé + -
iridochoroïdite - - irisement - +
irido-choroïdite + - iriser + -
iridocolobome + - iris faux acore + +
iridoconstricteur - - iris fétide + -
iridocornéen - - iris germanique + -
iridocyclite - - iris gigot + -
irido-cyclite + - iris jaune + -
iridocyte - - iris nain + -
irido-diagnostic - - iris panaché - -
iridodialyse + - iris sauvage - -
iridodilatateur - - iris spatulé - -
iridodonèse - - iris tigré + -
iridodonésis - - iris versicolore - -
iridoïde - - iris violet - -
iridokératite - - iris xiphion + -
iridologie - - iritis + -
iridologique - - irone - -
iridologue - - osmiridium + -
iridomyrmécine - - pierre d’iris - -
iridomyrmex - - pierre d’Iris + -
iridoplégie - - pois d’iris + -
iridoptose + - poudre d’iris - -
irido-pupillaire + - vert d’iris + -
iridoschisis - -
Total : 107

3.3. Méduse

Méduse est une déesse grecque. Elle est la fille de Kéto (ou Céto) et de Phorkys (ou Phorcys). Elle est l’une des trois Gorgones qui étaient des monstres ailés abhorrés. Son aspect était effrayant et sa face hideuse. Elle est pourvue d’ailes d’or et elle a la chevelure hérissée de serpents entrelacés. Son regard pétrifiait ceux qui osaient la fixer. Elle fut transformée en dragon. Seule mortelle des trois sœurs, son destin fut atroce. Elle périt de la main du héros Persée qui lui trancha la tête.

Tableau 4 : Les médusonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
anthoméduse - - méduséen + -
automéduse - - méduse ephyra + -
gelée de méduse - - méduser + +
hydroméduse - - méduse sans vélum - -
leptoméduse - - méduse sexuée - -
médusaire + - méduseur - -
médusant - - méduse urticante - -
méduse + + médusoïde - -
médusé + + narcoméduse - -
méduse à dos rugueux - - polypoméduse - -
méduse aurita + - scyphoméduse - -
méduse autonome - - tête de méduse + -
méduse d’hydraire - - trachyméduse - -
Total : 26

3.4. Minerve

Minerve est une déesse romaine. Fille de Jupiter, elle est identifiée à l’Athéna des Grecs. Ses fonctions sont multiples. Elle fut la protectrice de Rome, le symbole de la connaissance et de la sagesse, la patronne des arts et de l’intelligence, celle des artisans, du travail industriel et des laboureurs, la gardienne du palais fortifié, de l’habitat, de la famille (les enfants et les adolescents) et de la santé. Elle protégeait les travaux de la maison, la cité (les villes et les peuples) et les récoltes. Déesse des institutions civiles, elle présidait à la justice. Elle est traditionnellement représentée casquée et vêtue d’une demi-cuirasse. Ses attributs sont l’arbre de Minerve (l’olivier) et l’oiseau de Minerve (la chouette).

Tableau 5 : Les minervonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
arbre de Minerve + - minerviste - -
fruit de Minerve + - minervium + -
hibou de Minerve + - oiseau de Minerve + -
minerval + + poinçon à la tête de Minerve - -
minervales + - poinçon à tête de Minerve - -
minerve + + poinçon Minerve - -
minervien + - poinçon tête de Minerve - -
Total : 14

3.5. Vénus

Vénus est une déesse romaine. Elle est identifiée à l’Aphrodite des Grecs. Connue comme étant la déesse de l’amour et de la beauté, elle incarne l’éternel féminin, la pureté et la sensualité. Elle est aussi la déesse de la fécondité et de la fertilité. À la fois céleste et marine, elle fut en outre la déesse de la végétation et des jardins puis celle de la mer, de la navigation et de la vie universelle. On la considérait comme la reine des Nymphes et des Grâces.

Tableau 6 : Les vénusonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
acte vénérien + - sabot de Vénus + -
antivénérien + + soulier de Vénus - -
arbre de Vénus + - vendredi + +
attrape-mouche de Vénus - - vénéréologie - -
bras de Vénus - - vénéricarde + -
ceinture de Vénus + + vénéricardes + -
char de Vénus + - vénériculture - -
cheveu-de-Vénus - + vénéride + -
cheveux de Vénus + - vénéridé - -
cœur de Vénus + - vénérides + -
combats de Vénus + - vénéridés - -
conque de Vénus + - vénérien + +
conque de Vénus épineuse + - vénérirupe + -
conque de Vénus mâle + - vénérologie - -
conque de Vénus orientale + - vénérologique - -
coup de pied de Vénus + - vénérologiste - -
coup de Vénus + - vénérologue - -
cristaux de Vénus + - vénérope + -
dermato-vénérologie - - vénérupe + -
désir vénérien - - vénérupe irus + -
feux de Vénus - - vénérupes + -
fils de Vénus - - vénus + +
jeux de Vénus + - vénus attrape-mouche - -
jour de Vénus + + Vénus attrape-mouche + -
maladie vénérienne + - Vénus banale - -
mal vénérien + + vénus callipyge - -
miroir de Vénus + - Vénus callipyge - -
mont de Vénus + + Vénus des carrefours + -
nombril-de-Vénus - - vénus fasciée - -
nombril de Vénus + - Vénus hottentote + -
oiseau de Vénus - - vénusiaque - -
ombilic de Vénus - - vénusie + -
peigne de Vénus + - vénus ovale - -
plaisirs de Vénus + - vénuste - -
plaisirs vénériens + - vénusté + +
plaisir vénérien - - vert de Vénus - -
sabot-de-Vénus - + vitriol de Vénus + -
Total : 74

4. Brève exploration de l’espace laroussien : le GDU et le PL 2003

Les mots qui figurent dans les tableaux ont été repérés aussi bien en entrée qu’en sous-entrée ou dans le corps des articles des dictionnaires consultés. Les variantes graphiques (iridocyclite ou irido-cyclite, sabot-de-Vénus et sabot de Vénus, iris de Suse et iris de Suze, plaisir vénérien et plaisirs vénériens) ont aussi été retenues, car elles ont leur importance pour l’histoire du vocabulaire et pour mesurer l’évolution de l’orthographe. Ainsi, sabot de Vénus (GDU) qui devient sabot-de-Vénus dans le PL témoigne d’une meilleure lexicalisation du mot.

Sur les 254 mots des cinq tableaux, 118 sont des unités simples, 14 des unités composées, c’est-à-dire comportant un ou des traits d’union, 121 des unités complexes et 1 est un élément de formation. On voit que les formes simples, surtout des éponymes et des dérivés, et les formes complexes, surtout les modèles nom + adjectif (iris panaché, méduse urticante), nom + préposition + nom (méduse sans vélum, poudre d’iris) et nom + préposition + nom propre (écharpe d’Iris, oiseau de Vénus) se livrent une chaude lutte et qu’elles sont presque à égalité numérique reflétant ainsi les deux plus grands modes de créativité lexicale en français.

Le GDU recense 143 des 254 mots du corpus (= 56,3%) tandis que le PL n’en compile que 27 (= 10,6%) (voir le tableau 7). Le tableau fournit les statistiques pour chacune des déesses et pour chacun des dictionnaires. Le GDU descend sous la barre des 50 % de mots représentés dans le seul cas de Méduse. Il faut toutefois pondérer ces chiffres du maître de Toucy, car plusieurs mots ne figurent pas au GDU parce qu’ils sont apparus dans la langue après la publication du dictionnaire de Pierre Larousse. Les résultats statistiques illustrent fort bien comment l’auteur a été attentif et a réservé une belle place au vocabulaire mythonymique. Quant au PL, son statut de dictionnaire monovolumaire le force à se concentrer sur le noyau dur du vocabulaire, c’est-à-dire sur la langue générale et sur le vocabulaire fondamental de quelques domaines spécialisés. D’ailleurs, parmi les 27 formes du PL, 16 sont des unités simples.

Tableau 7 : Les statistiques individuelles : déesses et dictionnaires
Déesses et mots du corpus GDU PL
Artémis → 33 mots 18 3
Iris → 107 mots 64 8
Méduse → 26 mots 8 3
Minerve → 14 mots 9 2
Vénus → 74 mots 44 11
Totaux → 254 mots 143 27

Le nombre d’unités communes aux deux dictionnaires s’élève à 20 (= 8%). Ces mots sont repris dans le tableau 8.

Tableau 8 : Les mots communs au GDU et au PL
antivénérien
armoise
ceinture de Vénus
irien
iris
irisation
iris des marais
iris faux acore
jour de Vénus
maladie vénérienne
méduse
médusé
méduser
minerval
minerve
mont de Vénus
vendredi
vénérien
vénus
vénusté
Total : 20

Le tableau montre bien que plus des deux tiers (14/20) des unités communes aux deux répertoires sont des mots simples. Par ailleurs, chaque déesse est représenté, avec un net avantage pour Vénus (9/20), qui semble également plus polyvalente par rapport à la représentation des domaines d’emploi.

Il est clair que l’envergure et la vocation de chacun des dictionnaires expliquent les écarts numériques relatifs à la consignation des mythonymes communs féminins. Il en va de même pour la place accordée aux déesses elles-mêmes. Le GDU consacre 15 lignes à Artémis, 3 colonnes et un tiers à Iris, 7 et demi à Méduse, 11 et un tiers à Minerve et 30 à Vénus. La place dont dispose le PL 2003 est beaucoup plus réduite. L’article Artémis occupe 2 lignes, Iris en occupe aussi 2, Méduse se déploie sur 4 lignes tandis que 3 lignes sont réservées à Minerve et à Vénus.

Dans le GDU, chaque divinité est l’objet d’une monographie plus ou moins étendue et beaucoup plus étoffée que les courtes rubriques du PL. Non seulement, Pierre Larousse raconte l’histoire des déesses, mais il explore leur vie ultérieure en art et leur devenir dans le lexique commun. Ainsi, pour Vénus, il établit le catalogue des œuvres dans lesquelles la divinité apparaît : noms des tableaux, des sculptures et autres œuvres d’art. Les données rassemblées par Pierre Larousse dans l’article proprionymique permettent aussi de bien comprendre la productivité lexicale ultérieure de chaque nom. On y trouve souvent les raisons qui expliquent comment le nom propre est passé du statut propriel au statut de nom commun. L’intérêt de l’homme de Toucy pour l’Antiquité est évident et il a largement ratissé ce secteur auquel il a greffé les éponymes, les dérivés, les composés, les unités complexes qui en émergent et s’installent dans la langue commune. Son dictionnaire rend bien compte de ce riche vocabulaire motivé par l’histoire, et cela autant dans la vaste zone de la langue générale que dans les multiples champs des savoirs d’experts. Les 143 mots décrits dans le GDU créent une arborescence technolectale qui inclut l’anatomie, l’ophtalmologie et la médecine avec des détours vers la botanique, la zoologie —en particulier l’ornithologie et la conchyologie— et avec des arrêts sur la chimie, la philosophie, la musique et bien d’autres sciences et arts. Nombre de ces articles pourraient être repris dans des dictionnaires contemporains sans que le contenu en soit retravaillé.

5. La raison mythologique

La panoplie lexicale proprionymique disséminée dans les dictionnaires sert de référence exemplaire pour retracer les climats d’époque et les liens avec l’histoire. Elle témoigne de l’état des sociétés, des visées politiques ou religieuses, des modes de pensée, des influences culturelles, des modes de construction des mots, etc. Condensé de la culture et de la société, le dictionnaire fournit une foule de repères logiques et psychologiques, nombre de témoignages des activités humaines, nombre de preuves des activités de l’intellect, tant scientifiques qu’humanistes, dont l’origine première remonte à la mythologie gréco-romaine.

Le système linguistique du français intègre donc dans son vaste complexe lexical une grande part de mots construits à partir de noms propres, dont les mythonymes, et il le dynamise constamment à travers l’histoire. La civilisation européenne post-antique a emprunté une tangente judéo-chrétienne, mais cela ne l’a jamais isolée de son héritage gréco-latin (voir Papin 1989, Bologne 1991, Boulanger et de Blois 1999). Les cultures modernes et contemporaines ne sont pas précisément greffées sur les mythologies; néanmoins, elles sont fécondes en allusions mythologiques, car on en trouve des traces dans de nombreux mots et locutions qui se rapportent à la raison mythologique. Comme en témoignent le GDU au XIXe siècle et le PL au XXIe siècle, une part de ces mots s’est accumulée et sédimentée dans les dictionnaires les plus courants, certains ayant même une longue carrière lexicographique comme armoise, iris des marais, méduser, minerval et vénusté. Les Npr et les Nco dont il vient d’être fait état constituent la référence idéale et un point d’ancrage majeur pour illustrer comment tout savoir, du plus général au plus réservé, est redevable au panthéon mythologique, « car le savoir se construit, vit, se propage, se métamorphose et progresse au fil des événements et des acteurs sociaux » (Boulanger et Cormier 2001 : 1). Et parmi ces acteurs figurent la constellation des divinités féminines dont nous n’avons pu visiter que quelques étoiles, certaines étant célébrées tantôt par le GDU, tantôt par le PL, tantôt par les deux à la fois.

Ainsi que l’a montré notre court voyage dans l’Olympe féminin, outre la langue usuelle, les mythonymes ont essaimé dans de nombreux champs du savoir : les arts, la littérature, la philosophie, la psychologie, l’astronomie, la botanique, la zoologie, la gastronomie (alimentation et cuisine), la santé, l’hygiène, etc., plusieurs de ces zones d’activités ayant été étudiées au cours de ce colloque. Et, du GDU au PL, l’espace dictionnairique laroussien est au premier rang pour témoigner que l’héritage classique antique prend une belle et grande place dans le lexique du français.

Bibliographie

L’aménagement lexicographique des anglicismes dans un dictionnaire pour les enfants

Car il y a eu de tout tems une espece de trafic entre les langues, de même qu’il y en a entre les peuples (Père Bouhours, 1671, cité dans Meschonnic 1991 : 81-82).

1. Un produit dictionnairique pour les jeunes

Le Dictionnaire CEC Jeunesse [CECJ] est un petit répertoire général monolingue publié en seconde édition en 1986. Il est destiné à de jeunes utilisateurs qui ont entre 8 et 13 ans. Depuis le début des années 80, le CECJ fait partie des outils de scolarisation des écoliers québécois qui entreprennent le cycle du primaire. La première édition de l’ouvrage remonte en effet à 1982 (voir Boulanger 1988).

La nomenclature du CECJ2 avoisine les 18 000 entrées. À ce titre, elle se compare à la macrostructure de tous les dictionnaires pour les enfants du même groupe d’âge. Parmi tous les dictionnaires de cette taille diffusés au Québec, c’est le seul qui ait été entièrement réalisé au Québec. Il se présente comme un produit dictionnairique proprement québécois qui traite de la langue française à partir d’une idéologie normative centrée sur l’Amérique (voir Boulanger 1988). L’usage décrit est celui qui est « perçu comme souhaitable par la collectivité concernée » (Gagné 1984 : 215).

Les dictionnaires de celte envergure sont aussi bien des instruments de connaissance du monde que des outils d’apprentissage de la langue. Ils favorisent l’accroissement du savoir sur les réalités abstraites et concrètes désignées par les mots. Par conséquent, ils dessinent une vision du monde qui laisse son empreinte sur la future conception de l’univers que l’enfant se créera. À travers les unités lexicales consignées, le dictionnaire concrétise le monde pour ses jeunes lecteurs. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou coercitive (voir des mots comme laveuse, sécheuse, chalet, formes ou sens absents du Larousse maxi débutants 1986 [LMD], édition canadienne publiée la même année que le CECJ; voir aussi les illustrations de ce dictionnaire : p. 217, l’autobus est un véhicule de la RATP; p. 295, le cartable est un sac d’école, la salle de classe donne sur le préau et sur la cour de récréation où sont alignés des urinoirs à aire ouverte; p. 581, où la forêt africaine illustre l’exploitation forestière; p. 652, où l’unité hockey sur glace paraît pléonasmique et où on identifie une crosse et un palet; etc.).

Dans le cheminement de la formation scolaire, il semble opportun de rappeler que les questions « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur les aspects linguistiques. Les dictionnaires pour enfants (les « dictionnenfants ») ont comme objectif premier de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat et l’univers à l’aide des mots. Tandis que les répertoires généraux pour adultes (« les dictionnadultes ») sont des produits purement linguistiques. Chez les jeunes élèves, l’apprentissage de la langue est davantage d’ordre quantitatif et lié au savoir accumulable à travers les mots. Il se fait parallèlement à l’apprentissage du monde et de ce qui le compose. Chez les adultes, l’apprentissage de la langue est davantage d’ordre qualitatif. Les mots ont alors pour fonction primordiale de parier d’eux-mêmes et d’eux seuls, hors de toute emprise directe sur le monde. Les unités lexicales sont organisées dans le cadre d’une hiérarchisation sociodiscursive et normative, orale et écrite.

Ainsi donc, au premier chef, les dictionnaires pour les jeunes ne corrigent pas vraiment la langue : ils se situent beaucoup plus du côté de la norme objective que du côté de la norme prescriptive (voir Rey 1972). Dans ce genre d’ouvrage, le choix de la norme autoritaire est quasi préalable à l’élaboration du dictionnaire, en raison bien entendu des contraintes macro-et microstructurelles. Un réseau de marques fort simplifié témoigne amplement de ce cheminement méthodologique. Les usages décrits réfèrent alors directement à la société qui les génère. La hiérarchisation par niveaux sociodiscursifs complets et, à la limite, contraignants viendra plus tard, dans un autre type de dictionnaire. D’où la nécessité de dévoiler une langue représentative de la collectivité d’appartenance de l’élève, y compris les éléments qui la caractérisent et qui la font distinguer de celle des autres groupes sociaux partant quotidiennement le même idiome, mais ne le parlant pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots ou les mêmes prononciations. La norme de l’écrit véhiculée est celle des grammaires et dictionnaires prescriptifs, européens pour la plupart. « Ce sont les mêmes instruments de référence qui permettent d’accepter ou de refuser tes formes linguistiques écrites utilisées par les élèves » (Gagné 1984 : 205).

Il est donc impératif de territorialiser le contenu de ce type de dictionnaire dans la double perspective de permettre aux écoliers québécois de s’identifier d’abord comme locuteurs nord-américains de la langue française, ensuite comme locuteurs universels de cette même langue. « En d’autres termes, le contenu linguistique du développement des habiletés de production des messages oraux est à déterminer par rapport à chaque communauté nationale de la francophonie en fonction de la variété dialectale qu’elle privilégie, c’est-à-dire pour nous, en fonction du français québécois » (Gagné 1984 : 215) qui est bien autre chose qu’une banale liste de différences folkloriques acceptables et de différences inacceptables.

2. Le catalogue des marques

Les marques microstructurelles forment un réseau serré de jugements le plus souvent prescriptifs, quoi qu’on en dise (voir Boulanger/L’Homme 1991). Elles sous-tendent un classement socio-hiérarchique vertical qui fait référence à différentes circonstances de discours, notamment dans les cas des niveaux de langue, des balises temporelles ou chronologiques et, souvent, hélas, des repères géographiques (voir Bourassa 1991). Cet axe social et sémiotique est nettement perceptible dans une série d’indices comme vulgaire (vulg.), populaire (pop.), familier (fam.), courant (cour.), littéraire (littér.), péjoratif (péj.). Tous ces indicatifs de niveau se situent en amont ou en aval de la non-marque, c’est-à-dire d’une espèce de neutralité manifestée par l’absence d’un signal quelconque devant un sens, un sous-sens, une locution, etc. Cette neutralité serait, en quelque sorte, la norme privilégiée par les lexicographes. Sous cette apparence, la marque muette sous-entend, dénote la « correctitude » linguistique.

En tant qu’élément étranger, l’anglicisme, et lui-seul, a droit à un label distinctif. Il ne fait partie d’aucune coalition, car on ne balise pas le germanisme, ni l’hispanisme, ni l’italianisme, etc. Son isolement en métalangue lexicographique le fait aussi reconnaître comme le plus grand pollueur du français de notre époque.

L’étiquette anglicisme, parfois confondue avec l’indicatif étymologique mot anglais / mot américain / mot anglo-américain, fait partie intégrante de l’appareil métalangagier microstructurel de la plupart des dictionnaires de langue. Seule de son groupe, elle n’est cependant pas isolée ou solitaire puisqu’elle supporte deux acceptions. Elle peut désigner soit le mot anglais hérité de l’Angleterre, soit le mot anglais en provenance des États-Unis. De fait, plus on se rapproche de l’époque contemporaine, plus la coloration sémantique connote l’américanisme, renversant ainsi la vapeur par rapport aux siècles passés. La marque américanisme demeure cependant peu usitée (voir cracker et walkie-talkie dans le PR). En contexte québécois, il paraît normal de songer d’abord à la provenance américaine plutôt qu’à une origine britannique, sauf pour les anglicismes plus anciens.

Malgré cette dualité, on retiendra que c’est l’unique marque du système prescriptif notée dans les dictionnaires et qui réfère à une langue particulière, à savoir l’anglais. Au XXe siècle, l’anglais est donc nettement perçu comme la seule langue qui a défiguré ou qui défigure le français, qui constitue un danger pour sa santé (voir Pergnier 1989). Les ravages de l’italianisme renaissantiste sont perdus dans les brumes de l’histoire. Tous les autres emprunts et xénismes notés au dictionnaire sont perçus comme positifs, comme un enrichissement, selon la formule du qui ne dit mot consent (voir cependant toutes les difficultés causées par la formation de certains pluriels allemands (lied), arabes (feddayin), italiens (spaghetti), latins (maxima), etc.).

Dans la série des abréviations du PR (p. XXIV), le label présentif anglic. (anglicisme) est ainsi décodé : « mot anglais employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette rubrique) ». Le PLI1991 résout la même abréviation mais sans aucun commentaire explicatif. Le MULTI et le DFP usent de la forme complète. Leurs listes d’abréviations sont donc muettes sur le phénomène. Ainsi, dans le DFP, les définitions de kit, shopping et smash sont précédées de l’avertissement. Ce n’est cependant pas le cas de slush/sloche, smoke-meat et snack-bar, québécismes intégrés au dictionnaire en 1988 et qu’aucune étiquette d’emprunt n’accompagne.

Par ailleurs, ces quatre dictionnaires contiennent un article anglicisme dans leur nomenclature. Cependant, aucun ne fait allusion au sens lexicographique ou au rôle de marque normative de ce mot tel qu’il est défini dans le discours prélexicographique du PR. Il y a là une ambiguïté de cordonnier qui se perpétue.

On chercherait en vain la rubrique anglicisme dans les dictionnaires pour enfants. Dans cette catégorie de répertoires, l’appareil des abréviations est en général réduit au minimum et tous gardent le silence sur la question de l’anglicisme. Les codes abréviatifs habituels sont relatifs aux grands champs de la grammaire et des parties du discours. Dans le CECJ, la seule découpe échappant à cette concentration est celle qui réunit (très) fam., littér. et péjor., trio réduit à (très) fam. dans le LMD 1986.

Ce mutisme ne signifie nullement qu’il n’y ait pas d’anglicismes dans les dictionnaires destinés aux élèves des classes du primaire, tant s’en faut. Les emprunts anglo-saxons y figurent bel et bien, repérables par des indices relatifs à la forme (lexème ou morphème), à la prononciation ou au contenu même des définitions. Par exemple, à la lettre k du CECJ, l’enfant peut identifier la plupart des mots comme étrangers à son parler ordinaire. Quant à pouvoir les rattacher à une langue particulière (l’anglais, le japonais, l’inuktitut, l’hébreu), cela paraît plus problématique. Alors que l’adulte percevra immédiatement les lexèmes kart et ketchup, les morphèmes -ing (karting, kidnapping) et kid- (kidnapping), les prononciations [klaksɔn] et [kartiŋ] pour klaxon et karting ainsi que les formes kangourou, koala et kilt —en raison des références à l’Australie pour les deux premiers et à l’Écosse pour le dernier—, comme des éléments naturels de la langue anglaise.

3. Où il faut introduire des critères

Trois grandes classes de québécismes sont représentées dans le CECJ2 : les québécismes de forme, de sens et d’emprunts. Parmi ces derniers, l’équipe a sélectionné des amérindianismes, des inuitismes et des anglicismes. Peu ou prou d’autres langues sont représentées si ce n’est par des vocables acclimatés depuis longtemps en français. Il convient de noter également l’inclusion d’anglicismes ayant pénétré en langue française en passant par l’Hexagone. Ces mots anglais sont aussi francisés depuis longtemps. Ils sont de quatre ordres : les anglosaxonnismes, les anglo-américanismes, les anglolatinismes, les anglohellénismes. Il est en effet évident que de « nombreux dérivés grecs ou latins sont, du point de vue historique, des anglicismes en français : réservation, compaction, pressurisation, terminal [...] en sont des exemples récents » (Quemada 1978 : 1233). On peut donc dire que diachroniquement ce sont des anglicismes mais que du point de vue synchronique ce sont des unités lexicales parfaitement françaises et que fort peu de locuteurs en reconnaissent l’origine.

Ne sont pas comptabilisés comme des anglicismes les emprunts à d’autres langues mais qui ont transité par l’anglais avant que de parvenir au français (ex. caucus, wapiti, wigwam (de l’algonquien), vidéo (du latin), barbecue, canoé (de l’espagnol), tous dans le CECJ2; symposium, curriculum, forum(du latin), souvlaki (du grec), bagel (du yiddish), chop suey, chow mein (du chinois), taco (du mexicain), pepperoni (de l’italien), non recensés dans le CECJ2; il est aussi fort possible que quelques-uns des derniers mots aient pénétré parallèlement en français de France sans détour par l’anglais, souvlaki, chop suey, par exemple).

Les anglicismes employés au Québec proviennent de quatre sources principales :

  1. L’anglais britannique qui a instauré certains usages au Québec après la Conquête de 1760.
  2. L’anglais moderne, principalement l’anglais nord-américain contemporain qui, outre les ponctions généreuses qui lui sont faites, sert de voie de circulation pour les emprunts provenant d’autres langues.
  3. Le français de France lequel a concocté un certain nombre de pseudo-anglicismes comme fly-tox, auto-stop, box « place de garage », carter (du nom de Harrisson Carter), l’inévitable pressing (trois sens dans Höfler 1982) et l’incontournable pin’s. Quelques-uns de ces gallo-anglicismes ont réussi tant bien que mal à voguer vers le Québec (ex. week-end, jogging « survêtement »). D’autres sont restés passifs (ex. pressing, box, baby-foot, funboard). Quant à pin’s, il a une belle carrière derrière lui au Québec, sous sa forme native cependant (pin). Il se heurte maintenant à son concurrent européen pin’s (voir plus loin).
  4. Le français du Québec, lequel a modelé ses propres pseudoanglicismes formels ou sémantiques, tels faire du parking, pizza all dressed, fuck « interjection banalisée », bloke « anglais »; fun, cheap désignant des personnes, stu, nerd, dans l’argot scolaire.
  5. Une cinquième source pourrait être les anglo-internationalismes, c’est-à-dire de vrais ou de faux anglicismes créés dans d’autres langues que l’anglais avec pour objectif l’uniformisation de l’emploi de ces unités sur toute la planète. On retrouve beaucoup de ces créatures lexicales dans les organisations internationales et dans les noms de marque déposées (ex. Walkman, créé par Sony au Japon en 1979, à l’époque de la préféminisation!).

Les anglicismes observés sur le territoire québécois n’échappent pas aux deux grandes catégories que sont les emprunts dénotatifs ou de nécessité et les emprunts connotatifs ou de luxe. Traditionnellement, les premiers sont plus facilement tolérés par les autorités normatives (ex. relish, ketchup, baseball, hockey, bingo, cheddar). Dans la première phase de leur installation, on dénomme souvent ces appellations des xénismes. Tandis que les emprunts connotatifs sont passablement fustigés, ostracisés (ex. fun, smatte, sloche, gang, moppe). Par ailleurs, ces derniers sont souvent l’objet de dérivation, de composition, de phraséologisalion de formations complexes (ex. slocheux; moppe-éponge; avoir un fun noir, un beau smatte, moppe à plancher, hamburger au fromage).

Ces deux types d’anglicismes peuvent demeurer intacts formellement ou subir des métamorphoses plus au moins poussées, jusqu’à prendre une physionomie tout à fait française dans certains cas (ex. marshmallow, windshield; patente, abuser, moppe, bal(l)oune, bécosse, paparmane).

3.1. Critères de dictionnarisation

Les anglicismes d’origine québécoise ou ceux dont l’usage est profondément ancré dans le français d’ici ont trouvé place dans le CECJ2 à partir des constatations suivantes;

  1. La forme française équivalente ou synonyme n’a pas prise au Québec autrement qu’au plan passif ou au plan d’un registre de langue que peu d’enfants maîtrisent parce qu’il est très soigné ou littéraire (ex. autobus scolaire devant car de ramassage scolaire, crème glacée devant glace).
  2. La forme québécoise n’a pas de concurrent gallofrançais (ex. lave-auto, personne-ressource). Ce qui ne signifie pas que ces mots ne puissent pas passer dans l’usage hexagonal un jour. Pour le moment, les deux exemples mentionnés sont en résidence surveillée ou secondaire dans le PLI1991, étant entendu qu’ils sont étiquetés Canada. Il en irait de même pour la forme complexe année sabbatique qui désigne une réalité inexistante en France (cf. PLI1991 et PR1990, sous sabbatique : le PR donne l’origine anglaise du mot, ce que ne fait pas le PLI).
  3. La forme québécoise est en concurrence avec un anglicisme hexagonal qui diffère par un élément ou un autre :
    • le calque : rôtie (Q) / toast (F); arrêt (Q) / stop (F);
    • le genre : toast, n.f. (Q) / n.m. (F);
    • l’orthographe : aérobique (Q) / aérobic (F); coquetel (Q) / cocktail (F);
    • le lexème : pamplemousse (Q) l grapefruit (F).
  4. La fréquence d’emploi de certaines expressions ou locutions a joué un rôle dans la sélection, notamment lorsqu’elle s’associait à une répartition observable d’un bout à l’autre de l’échelle sociale (ex. frapper un nœud, parler à travers son chapeau, avoir les bleus).
  5. Les colonnes du dictionnaire ont accueilli quelques calques lexicaux (ex. centre d’achats, ligne ouverte) et sémantiques (ex. académique, canal « chaîne »). Des emplois calqués pour abuser, alternative sont demeurés dans les fichiers des lexicographes.
  6. Les anglicismes anciens (ex. drave, coqueron) ou récents (ex. sloche) qui résultent d’une adaptation par le canal du génie populaire sont considérés. Il en va de même pour les anglicismes anciens passés en français québécois sans grande intervention du génie populaire (ex. aréna, bassinette).
  7. Les anglicismes ayant donné lieu à un provignement morphosyntaxique furent parfois retenus (ex. brunch → bruncher, bruncheur, patente → patenter, patenteux/-eur, mais pas bine, alors que binerie y est —voir plus loin).

3.2. Critères de la mise de côté

Il existe un certain nombre de raisons à l’origine du rejet, de la non-consignation des anglicismes qui demeurent ainsi dans le purgatoire ou dans l’enfer de la langue. Ces justificatifs de rejet relèvent aussi bien de considérations proprement lexicographiques que de considérations extralinguistiques. Je les passe en revue sans les hiérarchiser.

1. Le critère économique et commercial

Il peut arriver que l’éditeur, outrepassant les propositions des lexicographes, prenne parfois des décisions basées sur des aspects économiques et financiers. C’est ce qui se produit lorsque l’entreprise éditrice appréhende de ne pas vendre le dictionnaire parce que certaines catégories de mots, ou plutôt certains mots précis y figurent. Plus d’un éditeur québécois a eu peur de bine, bum, fun, gang, party, pinotte, smatte, mots dont la fréquence d’usage n’est certes plus à démontrer dans l’écologie linguistique québécoise.

2. Le critère institutionnel et/ou politique

L’éditeur redoute parfois le jugement et la condamnation par des coalitions centrées sur la norme gallofrançaise, ce qui risquerait d’entraîner une publicité nuisible, et au dictionnaire, et à l’éditeur ainsi qu’à ses autres produits. Le domaine du livre scolaire étant fort sensible au Québec, on se doute de l’impact de tels messages qui proviennent des autorités linguistiques. Les anglicismes ou leurs dérivés fortement critiqués par les puristes ou pris à partie par des institutions linguistiquement et politiquement influentes s’exposent à l’expulsion (ex. change, canceller, fouler (de full) et tous les exemples cités en 1).

3. Le critère de la subjectivité du lexicographe

L’idéologie personnelle du lexicographe qui. pour une raison ou pour une autre, n’aime pas tel ou tel mot l’entraîne parfois à rejeter ou ostraciser une unité pourtant bien usuelle (ex. à date). Cette attitude joue aussi bien dans le sens inverse, sa subjectivité l’entraînant à proposer ses anglicismes préférés (ex. les boys, flyé, les mox).

4. Le critère moral

Certaines zones de vocabulaire, notamment scatologique, sexuel, offensant (jurons, blasphèmes, sacres) sont en grande partie écartées du dictionnaire, ce qui force bien évidemment le lexicographe à ne pas consigner les anglicismes idoines. Ces registres de langue sont peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (ex. fuck, shit comme interjections (cf. shit de marde), l’innocent moses/mosus, les bécosses). La décision de ne pas retenir de représentant de ce catalogue de mots est préalable à toute rédaction. Elle fait partie du programme établi pour chaque dictionnaire. Dans le cas présent, la palette descriptive proposée par le lexicographe incluait le vocabulaire de la sexualité contenu dans les manuels scolaires publiés par le même éditeur et utilisés par les mêmes groupes d’élèves. Seuls quelques mots ont pu franchir la barrière morale éditoriale et prendre place au dictionnaire. La majorité n’a pu être intégrée, encore moins les anglicismes qui s’y rattachent.

5. Le critère chronologique

Ce critère joue sur trois plans, l’ancien, le moderne et l’éphémère. Les anglicismes très anciens, qui n’ont plus de prise sur les réalités connues des enfants, n’ont pas été retenus (ex. saucepan, buffalo).

Les anglicismes récents, non lexicalisés n’ont pas été dictionnarisés (ex. micro-ondable).

Le sous-critère de l’éphémérité concerne les anglicismes passagers, notamment ceux qui sont assimilables à une ou à des formes d’argot scolaire. Ces néologismes n’ont pas droit de cité (ex. twit « idiot, cave, colon, niaiseux », stu « élève studieux », nerd « élève studieux, au physique ingrat »).

6. Le critère du joual

Les anglicismes joualisants (ex. botché, truckeux, watchage) ou qui sont le fait d’une certaine forme de régression sont demeurés à l’état latent (ex. strape, batch, windshield).

7. Le critère technolectal

Ce critère est subdivisible en deux volets qui concernent respectivement le stock d’anglicismes scientifiques et techniques et les noms de marques déposées.

Les premiers sont demeurés hors des colonnes du dictionnaire carde toute manière, la nomenclature n’accueille qu’un faible contingent d’unités lexicales appartenant à des technolectes. Les accepter aurait doublement risqué de déstructurer la nomenclature déjà fort limitée.

Quant aux noms de marques, aussi lexicalisés soient-ils, ils ont été éliminés, et cela en dépit de leur présence fréquente dans la réalité quotidienne des discours. Selon Alain Rey, les noms de marques et autres dénominations protégées [...] constituent une curieuse enclave de la propriété privée dans le lexique national » (1977 : 30). Suivant le lexicographe robertien, l’image de l’enclave est loin d’être une métaphore. « Qu’un lexicographe s’avise de décrire, ce qui est son devoir, la lexie frigidaire, et les services du contentieux de la General Motors lui feront savoir que le lexique n’appartient pas toujours aux locuteurs  » (Rey 1977 : 30 n.1). C’est ainsi que Arborite, Gyproc, Kodak, Kleenex, Kotex, Cutex, Presto, Spic and Span, Cheez Whiz, Stucco n’ont pas encore connu de traitement microstructurel.

8. Le critère géographique

Les anglicismes régionalisés au Québec même (ex. stiff, gossip, bagel and lox, à Montréal) et les gallo-anglicismes n’ayant aucune résonance au Québec (ex. baby-foot, pressing) ont été exclus.

D’autres critères doivent sans doute être pris en compte, tant du point de vue linguistique que dans la perspective extralinguistique. Mais la liste énumérée est suffisante pour expliquer l’imbroglio dans lequel se trouve le lexicographe lorsqu’il s’agit de voter pour l’inclusion ou contre l’inclusion. Il est également évident que c’est la conjonction des facteurs qu’il faut considérer. À lui seul, un facteur ne saurait être déterminant,

4. Conclusion aménagementale : du petit au grand dictionnaire

La théorie et le faire de la grammaire, de l’encyclopédie, la théorie et le faire du dictionnaire et de l’anglicisme « sont ce que leur propre histoire les contraint d’exclure ou d’inclure » (Meschonnic 1991 : 15). Ils portent chacun leur historicité et par là. on peut dire qu’ils sont très polémiques, et c’est le moins que l’on puisse dire des mots anglo-saxons implantés en français. Une théorie de l’anglicisme en français ne saurait être que multiple, plurielle, en raison même du nombre des communautés francophones touchées. Celles-ci se répartissent en trois grands blocs relativement compacts et reposant sur trois continents dont les histoires respectives sont loin de fusionner même si elles forment un continuum.

Depuis plus de deux siècles, des anglicismes colorent l’histoire linguistique laurentienne. Ils sont le lot de son historicité. « Que ce soit surtout la langue anglaise qui soit notre pourvoyeuse s’explique par de nombreuses raisons historiques, économiques et culturelles » (Rey-Debove 1980 : XIII). D’une manière consciente ou non, nous avons puisé au réservoir langagier que l’autre langue mettait à notre disposition. Malgré la résistance tenace des Québécois et en dépit de leur vigilance, un fort volume d’anglicismes (formes, sens, calques) a franchi le seuil du français pour s’installer dans l’usage.

D’un autre point de vue, à ce jour, et sauf notables exceptions, on a toujours voulu jauger ce phénomène à la lumière des dictionnaires d’ailleurs, à l’aune d’instruments normatifs d’outre-Atlantique, sans porter de jugement sur les gallo-anglicismes eux-mêmes, excepté dans quelques ouvrages comme le MULTI et dans certains écrits de type polémique où l’on déplorait volontiers « que la langue parlée en France soit elle-même contaminée et ne puisse servir totalement de modèle » (cité dans Rey-Debove 1980 : V).

Or, à l’heure où nous parlons, nos anglicismes doivent être rapatriés au sein de notre propre norme et réexaminés à la lumière de la double perspective descriptive et prescriptive. La langue d’ici, y inclus le contingent d’anglicismes, doit être revue et analysée de façon critique aux fins de sa lexicographisation et non pas être vouée aux gémonies comme un être méprisable. Le fil du temps et de la pensée sociale nous a préparés à une saine gestion des anglicismes québécois, comme du reste de la langue d’ailleurs.

En quelque sorte, il faut resituer cette catégorie d’emprunts sur l’axe normatif en constante évolution qui trame notre norme et nous relie historiquement à celle de Paris. Si dans le passé, on a rejeté, condamné totalement l’ennemi qu’est l’anglicisme, il y a aujourd’hui plus qu’une nuance à faire dans leur perception. Prenons l’exemple du mot pin’s qui envahit la France en ce moment. Son usage instantanément répandu force les lexicographes à réagir en vitesse. Par ailleurs, on constatera aisément en lisant la moindre chronique de langue que l’épinglette québécoise ou l’affiquet moyenâgeux, proposés en remplacement de l’anglicisme, n’intéresse absolument personne en dehors du clan lexicographique et des redresseurs de tort linguistique. On ne sait guère en France que le mot pin est en usage au Québec depuis des décennies, accompagné d’ailleurs d’une prononciation du genre féminin, et d’une variante graphique (pine) dont les Français ne veulent pas en raison même de leur propre position idéologique et historique devant l’anglicisme. En raison aussi d’un risque d’homophonie fâcheuse chez eux. Il faut voir les acrobaties qu’on invente en ce moment —en même temps que les magazines sur le sujet pullulent— pour éviter la prononciation normale [pin] : acrobatie graphique pin’s, acrobaties phonétiques [pins], [pɛ̃], acrobatie grammaticale pour le genre masculin. Le dossier s’épaissit chaque jour davantage. Quant à nous, maintenant que pin’s passe par la France, allons-nous le récupérer, l’auréoler, anéantissant du même coup le mot usuel épinglette et notre propre anglicisme utilisé au féminin (une pin) depuis que l’emprunt s’est fait, il y a belle lurette.

Les dictionnaires sont là pour noter ces choses et qui plus est, pour les affubler d’étiquettes de labellisation qui situent les emplois dans un ordre hiérarchique par rapport à la norme sélectionnée. En somme, il s’agit de parvenir à distinguer l’anglicisme de discours de l’anglicisme lexicographique qui, lui, est toujours —ou presque toujours— accompagné de son appareil microstructurel critique. Le « dictionnaire est une limite du mot nouveau » (Meschonnic 1991 : 121). Il est aussi une limite de l’anglicisme et son principal lieu de gestion par rapport à la norme. Le néologisme, on le sait, désigne toute innovation dans le vocabulaire. L’emprunt est une catégorie de mot nouveau, un néologisme qui « déclenche une grande nervosité chez certains, particulièrement pour l’anglicisme » (Meschonnic 1991 : 121-122).

L’anglicisme continuera d’être présent dans notre trançais. Il s’agit désormais de le penser lexicographiquement, de le restitu er devant le savoir qui transite par la langue étrangère, de mesurer l’utilité des vocables allogènes et de les hiérarchiser par l’intermédiaire du dictionnaire. De le concevoir aussi dans le cadre de l’histoire, de l’histoire de chaque collectivité, spécifiquement de l’histoire laurentienne.

L’Amérique aura bientôt cinq cents ans. Peut-être est-il temps de considérer que sur le plan linguistique le Québec a atteint sa majorité légale, ce qui l’autorise à penser en termes d’autonomie devant la langue-mère. Sommes-nous en mesure de nous définir comme individus propres, comme locuteurs d’une langue-sœur? Agir en ce sens, ce n’est pas là rompre les liens avec la mère-patrie qui a transporté sa langue en Nouvelle-France, que nous avons faite nôtre, puis protégée et enrichie tout en l’adaptant à l’écologie de l’Amérique. Prendre un tel virage, c’est achever la conquête de notre espace mental. C’est cautionner le premier article de la charte d’une nation distincte respectueuse d’elle-même. Mais les Québécois souhaitent-ils, veulent-ils vraiment une reconnaissance linguistique?

À l’heure où le visage de la francophonie se teinte de plus vastes préoccupations culturelles, et surtout économiques, je reste convaincu que les Québécois cherchent toujours « un certain parler vernaculaire, mais qui n’est pas le joual, que l’on avait mis de côté après l’échec du référendum » (Chamberland 1991 : 968), pour tenter d’aménager un français national socialement reconnu et valorisé à l’intérieurde nos frontières et respecté par les autres partenaires de la francophonie avec qui nous faisons affaire. Les Québécois sont sur les traces d’une langue française capable d’imposer le respect de soi-même, apte à dire la modernité laurentienne et universelle, une langue ouverte sur le monde et donc en mesure également de contribuer à l’évolution de tous les autres français. Comme peuple, nous voulons modeler un français québécois —le québécois, comme il y a un américain, un mexicain respectés— revendiquant ses particularités légitimes, son autonomie, mais à l’intérieur du grand corps linguistique qu’est le français. Bien entendu, cela entraîne des exigences d’adaptation pour tout autre locuteur d’ailleurs qui s’y aventure, comme le font, au besoin, les Québécois qui prennent connaissance des variétés de français de France, de Belgique et d’ailleurs. En raison de son histoire, la langue d’ici ne saurait renoncer à une part privilégiée de sa personnalité, gommer ses particularismes pour prétendre à un mimétisme intégral avec ce qu’on appelle le français international. Notre français doit revendiquer un statut national et s’accommoder des redresseurs de tort linguistique qui n’en ont jamais examiné les richesses véritables, mais qui ont plutôt cherché à le dénigrer en prenant comme base de comparaison un français de France réputé académisé, uniformisé, pur et sans tache, ce qui est naturellement faux. Quant au français international, il est trop souvent identifié comme étant du français parisien, comme étant un modèle île-de-francien à respecter intégralement et partout, ou encore comme une référence normative u nique et obligée; en fait, ce français international n’est qu’une forme de français neutralisé, parfaitement expurgé de sa vaste dimension orale, parlée, une langue qui n’a d’existence que théorique et mentale, une langue inexistante dans les dictionnaires. Lorsque l’on considère la réalité dictionnairique et celle des multiples discours, y compris les plus soignés, on constate rapidement que le français international n’est l’entité linguistique usuelle d’aucun des pays qui composent la mosaïque francophone. C’est dans ce jeu communautaire du respect mutuel des citoyens de la francophonie que le Québec est à la recherche de sa propre norme, de sa propre force linguistique interne. Celle légitimité linguistique, pourtant reconnue de fait et consensuelle, ne sera véritablement concrétisée et palpable que lorsque le dictionnaire qui la prendra en charge existera réellement, qu’il la décrira dans son entier, qu’il saura l’aménager et la gérer lexicographiquement. Ce dictionnaire national deviendra alors le meilleur point de comparaison interne avec les autres variétés de français, dont une seule, celle de la France parisienne, est suffisamment bien répertoriée à l’heure actuelle. Il me semble que ce défi lexicographique est le seul bon moyen de participer fièrement à une communauté francophone, à une association de peuples dite respectueuse des caractéristiques de chacun des membres qui la façonnent et dont l’une des assises majeures est un corps de doctrine d’ordre langagier. Après tout, ne répète-t-on pas sous tous les horizons que tous les États de ce grand rassemblement sont égaux linguistiquement et socialement? Seul le temps sculptera la réponse adéquate. Et je fais profondément confiance à la sagesse millénaire du temps qui saura œuvrer comme seul juge des positions linguistiques et normatives québécoises, y compris celles qui sont ou seront relatives aux anglicismes et à leur mise en mémoire dans les dictionnaires.

5. Bibliographie

5.1. Linguistique

5.2. Dictionnaires

Le Petit Larousse au Québec : brève histoire et influence

1. Le Petit Larousse illustré s’aventure au Canada

Il y a déjà plus de cent ans que les petits dictionnaires Larousse sont connus et diffusés au Canada français. Pierre Rétif mentionne que le Dictionnaire complet illustré (1889) a fait une entrée remarquée au Canada. « Une édition spéciale pour le Canada est publiée à Montréal (éd. Beauchemin) en 1894, par les soins de p. Théberge, bachelier ès arts de 1’université Laval. Elle comporte 5 000 articles conccmant le Canada; c’est la 13e édition de 1’ouvrage » (1970a : 344). Le dictionnaire manuel rejoint ainsi le Grand Dictionnaire universel [...] qu’on trouve dans les bibliothèques des communautés religieuses et dans celles des notables, l’encyclopédie n’étant guère à la portée du simple citoyen de l’époque, même le plus instruit. Quant au Petit Larousse illustré , il sera présent en Amérique dès son lancement le 20 juillet 1905.

Longtemps, le paysage livresque québécois fut dominé par deux monuments, deux chefs-d’œuvre dans leur genre, la Bible et le Petit Larousse illustré. Le premier livre est conforme aux comportements religieux des Québécois jusqu’aux alentours de 1970. Le second étonne puisque Pierre Larousse, lointain concepteur de l’ouvrage, était républicain et grand défenseur de la laïcisation. Ses héritiers lexicographes vont poursuivre ses travaux dans le même esprit laïc. Chose certaine, le Petit Larousse illustré [PLI] est devenu la bible sociale et laïque pour répondre aux questions sur la langue, et il le demeure toujours. Dès son arrivée au Canada, il a envahi les écoles et les foyers catholiques. Mais avant de pénétrer dans les classes et dans les familles, il a été épluché par un comité de surveillance formé par les évêques québécois. Sans trop avoir à faire amende honorable sur son contenu, sinon à propos de quelques illustrations (voir plus loin), il a reçu 1’imprimatur des dirigeants religieux. Il a été longtemps le seul dictíonnaire grand public à circuler au Québec. Un monopole qui s’explique de trois manières :

  1. Il satisfaisait le clergé et le monde enseignant qui est largement dominé par les religieux et les religieuses.
  2. À son niveau, il n’aura pas de concurrent sérieux avant 1967 —en 1’occurrence, le Petit Robert.
  3. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de nécessité d’élaborer un dictionnaire complet du français au Canada.

À la conclusion de la Révolution tranquille, après 1968 donc, les perceptions de la valeur du français québécois commenceront à changer tandis que la conception de la francophonie entraînera une prise de conscience contemporaine à l’égard des régionalismes extrahexagonaux qui commenceront à faire 1’objet de cueillettes sélectives dans les dictionnaires français (voir plus loin).

Aujourd’hui, le paysage dictionnairique québécois est presque essentiellement laroussien et robertien, une seule entreprise inteme ayant réussi à entamer cette domination, et encore seulement au niveau de 1’école élémentaire. Les dictionnaires Larousse sont les seuls à couvrir tout le programme scolaire, du primaire à 1’université. Chaque étape de la scolarisation des Québécois possède sa référence laroussienne, étant entendu que le PLI est aussi bien consulté par les écoliers des classes élémentaires que par les élèves du secondaire et par les étudiants collégiaux et universitaires, sans parler du grand public.

Au Canada français, à l’école ou à la maison, nul n’ignore le nom de Pierre Larousse, et tous 1’associent spontanément au dictionnaire qui porte son nom, sans savoir qu’il n’en est pas 1’auteur. Le nom Larousse est assimilé au dictionnaire le plus répandu chez nous depuis qu’on le distribue, soit depuis qu’il existe. Il est si connu et si bien intégré dans 1’imaginaire qu’on a construit autour de lui une mythologie qui en fait un dictionnaire parfait et complet, qui informe sur tout. Ainsi, au début des années 1990, lorsque le Robert a lancé au Québec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, plusieurs critiques sérieux ont reproché à ce dictionnaire de ne pas fournir les étymologies des mots et des citations d’auteurs comme le faisait le PLI. Or si on trouve bien des étymologies dans le PLI de 1’époque, elles n’y sont données que pour les mots chefs des familles morphologiques et pas pour toutes les entrées. Quant aux citations, elles n’ont jamais fait partie du programme microstructurel du dictionnaire.

Très tôt donc, le PLI est répandu partout, il rejoint toutes les couches de la société. Mais le clergé surveille de près cet ouvrage certes convenable, mais néanmoins trop laïc à son goût et un peu permissif. Et l’Église ne se prive pas d’intervenir. « L’édition 1924 est illustrée de 83 représentations de tableaux, dont certains seront prohibés au Canada » (Rétif 1971 : 52). On perçoit ici l’influence ou l’ingérence du clergé catholique pour qui tout excès était répréhensible, notamment la nudité qui devait être dérobée à la vue, même s’il s’agissait des œuvres des plus grands représentants de l’histoire de l’art et que ces œuvres embellissaient le Vatican. Ainsi, le clergé rejoint la position de Pierre Larousse lui-même qui, en 1858, mentionne qu’il « a écarté avec le plus grand soin, de la nomenclature de son dictionnaire, tous les mots qui sont, de la part des élèves, 1’objet de recherches ou de questions indiscrètes » (cité dans Rétif 1970a : 342). L’interdiction à propos des mots vaut en outre ici pour les illustrations.

Au XXe siècle, les dictionnaires Larousse conquièrent rapidement le marché francophone de 1’Amérique du Nord. Si bien qu’après le Seconde Guerre mondiale, le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI] est imprimé au Canada, ce qui permet d’intervenir plus directement sur certaines parties de son contenu. En 1947, on trouve à la fin de 1’ouvrage la formule suivante : « Imprimé au Canada par la Librairie Beauchemin Limitée en vertu d’une entente avec la Librairie Larousse de Paris ». Le mouvement est lancé et, dans les années 1950, d’autres imprimeurs succéderont à Beauchemin. L’entente au sujet de l’impression au Québec durera jusqu’en 1992. En 1993, le PLI est imprimé aux États-Unis; de 1994 à 1998, il est imprimé en Belgique; en 1999 —1’édition 2000—, il est imprimé en France.

En 1956, le NPLI est soumis à l’examen d’agrément du Département de l’Instruction publique, l’ancêtre du ministère de l’Éducation. Avant d’être diffusé dans les écoles, le dictionnaire doit recevoir l’aval gouvernemental, c’est-à-dire voir son contenu analysé afin de vérifier s’il est conforme aux exigences sociales, religieuses et linguistiques. L’édition de 1956 porte sur la couverture de dos l’inscription « Approuvé par le Comité catholique de l’Instruction Publique le 26 septembre 1956 ». À cette époque, les membres du comité d’évaluation étaient presque toujours des religieux ou des représentants mandatés par les évêques. Cette procédure d’évaluation est toujours en vigueur, mais l’examen du contenu de l’ouvrage est désonnais confié à des fonctionnaires. En effet, en 1968, la référence au Comité catholique est remplacée par la référence au ministère de l’Éducation, identification plus neutre qui se perpétuera jusqu’en 1997. Cette édition du PLI stipule en effet : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la Province de Québec ». En 1998 et en 1999, la mention de l’agrément disparaît, car le service idoine du ministère refuse son accréditation au dictionnaire pour des raisons liées surtout à l’écriture des noms de lieux sur les cartes géographiques et non pour des écarts de contenu dans la partie langue. L’édition 2000 ne porte pas non plus le sceau d’approbation, mais l’ouvrage a bel et bien été approuvé. Il peut donc être utilisé sans réticence par les enseignants et les élèves.

2. Les utilités historiques du PLI

Les utilités du PLI peuvent être regroupées en trois grandes classes : le dictionnaire est un instrument linguistique, un instrument pédagogique et un instrument d’auto-apprentissage sur le plan culturel.

  1. Bien entendu, la première vocation du PLI est d’ordre linguistique; elle visait, et elle vise toujours, à la maîtrise de la langue et à la connaissance du vocabulaire français.
  2. Comme instrument pédagogique, le PLI contribue à l’apprentissage global de la géographie (les pays, les villes... : les cartes géographiques), de l’histoire (la partie des noms propres), du savoir général et spécialisé (les développements encyclopédiques)... Dans les années 1950-1960. sa portée pédagogique se prolongeait du côté de la maîtrise de l’écriture, si l’on peut dire, car, en effet, le dictionnaire servait d’instrument punitif pour les élèves pris en défaut de comportement ou de connaissance lors des récitations et des examens. L’élève puni devait copier une page du dictionnaire pour le lendemain. La page choisie par l’enseignant ne comportait évidemment pas d’illustrations. Cet usage anecdotique du PLI est un indice comme quoi chaque foyer possédait le dictionnaire, l’école ne prêtant pas l’ouvrage à l’élève fautif.
  3. L’utilité sociale d’auto-apprentissage était double. D’abord, dans de nombreuses familles, c’était le seul livre de lecture en dehors de la Bible. Ensuite, c’était le livre par lequel la jeunesse cherchait à découvrir quelque secret sur la sexualité par la recherche des mots interdits et le regard rivé sur certaines illustrations de la mythologie grecque et latine, surtout les déesses, dans le cas des garçons, images dont la portée avait échappé à la vigilance du comité de surveillance. Lequel des enfants de la génération d’après-guerre n’a pas contemplé en secret la Naissance de Vénus de Botticelli, la Toilette d’Esther de Chassériau, la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, la Fécondité de Jordaens, etc., figurant dans le NPLI de 1956? Toutes ces reproductions étaient en noir et blanc, mais elles étaient néanmoins fort émoustillantes pour les jeunes curieux qui osaient braver les interdits.

3. Le Canada s’aventure dans le Petit Larousse illustré

Dans cette phase de l’examen, je laisse de côté la section proprionymique. Outre l’impression au Québec et le sceau d’approbation du ministère de l’Education, les premières traces réelles de la présence canadienne dans le dictionnaire sont les cartes géographiques. En 1959, Larousse introduit un Atlas à la fin du dictionnaire. Sans doute à la demande du ministère de l’Éducation et/ou des Éditions Beauchemin, dans l’édition canadienne, les cartes géographiques de la Belgique et de la Suisse font place à des cartes du Canada qui côtoient celles de la France. Ce protocole d’adaptation durera jusqu’en 1997. Depuis 1998, l’Atlas redevient panfrancophone et d’autres pays rejoignent la France et le Canada, dont la Suisse et la Belgique, qui retrouvent ainsi leur place.

Mais la partie la plus visible de la présence canadienne dans le PLI est certainement la nomenclature, à savoir les mots et les sens nord-américains. Les premiers canadianismes sont répertoriés dans le Nouveau Petit Larousse en 1968. Au total, huit mots exprimant notre américanité sont recensés : bleuet, coureur des bois, débarbouillette, épinette, mille, poudrerie, tuque, verge. Ces mots font référence à la nature, au système des mesures anglo-saxonnes en usage chez nous à cette époque et à la société. Le Canada entre au PL par quelques-uns de ses symboles résistants : l’hiver, la neige, le froid, l’espace, la nature. Le mot poudrerie y est défini justement : « Au Canada, neige fraîche que le vent fait tourbillonner ». Dans l’édition 2000, la définition reste inchangée tandis que la marque géographique Québec remplace l’ancienne appellation Canada.

Le NPL paraît au moment où l’Office de la langue française du Québec prépare une liste de Canadianismes de bon aloi [CBA] qui sera publiée en 1969. Cet opuscule de 62 mots québécois officialisés (voir l’annexe) servira d’ouvrage de référence pour les lexicographes français qui s’y abreuveront régulièrement pendant de nombreuses années, et avec la collaboration de l’OLF. On peut penser qu’en 1968, les responsables de l’OLF possédaient déjà une bonne idée du contenu de cette liste et qu’ils ont fourni aux lexicographes laroussiens une petite nomenclature dans laquelle ceux-ci ont pu puiser les huit canadianismes cités. Lorsque les CBA paraîtront en 1969, le mot épinette n’y figurera pas. À partir de 1970, les canadianismes, déjà devenus des québécismes chez nous, occuperont un créneau de plus en plus important et visible dans les dictionnaires français, les éditions Larousse ayant ouvert la voie pour l’époque contemporaine. En 1974, il y a au PLI une moisson de 37 canadianismes dont 36 sont des CBA. Leur nombre grimpera à 54 en 1975, dont un seul est absent des CBA. À cette date, seuls 9 mots québécois officiels et reconnus par l’État n’ont pas encore été pris en charge par Larousse. Il faudra attendre 1981 pour voir le mot transcanadien accéder à la nomenclature. En 1987, ce sera au tour de huard; en 1989, de cacaoui, livre et pruche, en 1998, de carriole; enfin, en 2000, outarde sera le dernier CBA à rejoindre les colonnes du PLI. C’est d’autant plus curieux que les six derniers mots ont une grande fréquence d’emploi dans le français québécois d’aujourd’hui.

À l’heure actuelle, parmi les 62 canadianismes de la liste de 1969, il en reste deux qui n’ont pas été intégrés au PLI, soit érablière et pied. En réalité, les deux vocables possèdent bien une entrée dans le dictionnaire, mais le sens québécois n’est pas consigné pour le premier tandis que la définition de pied concerne bel et bien le système des mesures anglo-saxonnes sans qu’une marque de localisation géographique ne soit indiquée. Depuis l’origine du PLI, la définition de ce mot fait référence à l’ancienne mesure de longueur en France ou à la mesure de longueur anglo-saxonne. On ne souffle mot de son usage historique au Canada français. Le mot pied est pourtant un élément clé de la civilisation et de la culture francophones nord-américaines.

En 1975, au moins 54 québécismes (formes, sens, locutions) sont présents dans le PLI. De 1976 à 2000, ce nombre augmentera d’au moins 176 autres particularismes, pour atteindre un total de 230, et sans doute un peu plus, car je n’ai pas de chiffre pour les années 1978, 1980 et 1991. Les statistiques sont fondées sur les listes des mises à jour distribuées par Larousse. À elle seule, la refonte de 1989 a fourni 81 ajouts. Entre 1990 et 2000, le total s’élève à 90 nouveautés, avec des pointes en 1995 (15 entrées), 1996 (13 entrées), 1998 (21 entrées) et 2000 (29 entrées). Entre 1976 et 2000, il n’y eut aucun ajout au cours des années 1979, 1982, 1983, 1984, 1985, 1991 et 1999, du moins si on se fie aux listes fournies par la maison Larousse (voir le tableau 1). Il faut aussi relativiser le chiffre de 230, car les listes d’ajouts révèlent parfois qu’un mot a été intégré à plus d’une occasion. Par exemple, le mot épinette « épicéa » est pris en compte une première fois en 1968, puis à nouveau en 1998, mais dans un sous-sens et sous la forme d’une unité lexicale complexe : bière d’épinette « boisson faiblement alcoolisée fabriquée avec des rameaux d’épicéa » —définition qui n’est pas tout à fait exacte puisque la bière d’épinette est une simple boisson gazeuse et non une boisson alcoolisée. Si l’on excepte l’année 1989, on remarquera qu’à partir de 1995, le nombre d’ajouts s’accroît rapidement. On constatera, malicieusement, que les ajouts augmentent au moment où le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui publie sa deuxième édition en 1993.

Tableau 1 - Québécismes ajoutés au PLI de 1976 à 2000
AnnéesAjouts
19761
19771
1978?
19790
19807
19811
19820
19830
19840
19850
19861
19871
19880
198981
19901
1991?
19922
19936
19941
199515
199613
19972
199821
19990
200029
Total : 176

Suivant une compilation récente réalisée à partir d’un récapitulatif fourni par Larousse en 1999, et auquel on ajoute les 29 entrées de l’édition 2000, le PLI aurait intégré 261 québécismes (formes, sens, locutions) depuis 1968. De ce nombre, il en resterait environ 250. En effet, quelques-uns ont été supprimés au fil des années, comme acre qui figure de 1973 à 1980 avant de se voir retirer son label de canadianisme en 1981, sans quitter cependant les colonnes du dictionnaire. Quant au juron tabernacle —toujours prononcé [tabarnak]—, il fut intégré en 1993 et aussitôt retiré en 1994 à la suite de protestations de quelques réfiractaires affirmant que ce mot ne s’employait pas au Québec et qu’il ne fallait pas exposer nos fautes de langage devant la francophonie. Alors que ce sacre (juron religieux) est l’un des plus fréquents chez nous. Que dirait-on en France si on supprimait les entrées bordel, con ou putain des dictionnaires en recourant aux mêmes arguments? Il y a ici une évidente manifestation de néobienséance langagière avancée.

Outre les quelque 250 québécismes, le PLI fait allusion au Québec, au Canada et à l’Acadie au moins une quarantaine de fois. Mais il s’agit le plus souvent de renseignements à caractère encyclopédique touchant la francophonie canadienne et non des particularismes lexicaux. Ainsi. l’entrée canada « Pomme reinette d’une variété à peau jaune ou gris-beige » : cette variété de pomme n’est plus connue au Canada. Autre exemple, la mention du Cirque du Soleil dans la section encyclopédique de l’article cirque.

4. Les collaborateurs

Jusqu’à la refonte de 1989, aucun nom de collaborateur québécois ne figurera dans les pages du PLI Les lexicographes continueront cependant de consulter des linguistes québécois et l’OLF pour prendre des avis sur la sélection des québécismes. À partir de la nouvelle édition de 1989, on demandera aux Québécois de participer plus étroitement à la rédaction des articles et on commencera à mentionner les noms des intervenants : « les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil » (PLI 1959 : 7). C’est également lors de cette refonte que le texte de présentation du dictionnaire devient plus explicite au sujet de la francophonie. Il faut se rappeler que nous sommes alors deux ans après le premier sommet officiel de la francophonie tenu à Québec en 1987. Parmi les grands axes de la refonte de 1989, et pour la première fois dans les introductions, il est explicitement fait mention des contributions du cercle francophone à la nomenclature : « Une part importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux » (PLI 1989 : 6). Lors de la refonte suivante en 1998, le texte introductif fait à nouveau mention « de la vitalité de la francophonie » (PLI 1998 : 3) qui contribue à l’enrichissement de la nomenclature du dictionnaire. On peut interpréter cette idée en se demandant si la francophonie linguistique est composée de tout ce qui n’est pas le français de Paris. Par ailleurs, en 1998 aussi, l’équipe de spécialistes québécois s’adjoint la collaboration d’un historien, Denis Vaugeois. En 1999, seul demeure le nom de ce dernier comme collaborateur québécois. En 2000. on rattache le fil historique avec l’OLF : « Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5). Quant au discours sur la francophonie, il offre un nouveau profil qui devient plus neutre, moins hiérarchisé, mais qui place néanmoins le français franco-parisien au-dessus des autres.

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (PLI 2000 : 3).

En 1968, lors de l’intégration des premiers régionalismes extrahexagonaux, la situation générale de la francophonie émergente plaçait la France au-dessus des autres pays et États. La France était le point de repère historique pour tous et le guide suprême en matière de langue. Les pays francophones étaient surtout à la remorque de la France, et presque personne ne contestait la propriété exclusive de l’Hexagone sur la langue française. On parlait alors de régionalismes et de l’apport de ces particularités à la langue française, c’est-à-dire, en ces temps, au français de France. Incidemment, dans le NPL 1968, il n’y a pas d’article francophonie, seul francophone est présent et défini : « Qui parle le français ». Le mot francophonie entrera au NPL en 1969, au plus tard en 1971, avec la définition : « Collectivité constituée par les peuples parlant le français ».

Autour de 1975. les choses vont changer, notamment aux Dictionnaires Le Robert, alors qu’une linguiste québécoise sera responsable du traitement des québécismes, sans cependant que l’axe langue expliquée / langue expliquante change. C’est à ce moment que les rapports hiérarchiques dans la francophonie commencent à se modifier. Les périphériques prennent la parole et réclament le partage de la langue française et non plus seulement une contribution extérieure sous la forme de particularismes. Le vocabulaire désignatif muera : du régionalisme, on passera lentement à la variété et à la diversité de tous les français, y compris le gallofrançais. On passe également du français, au singulier, aux français, au pluriel. La norme de référence devient un modèle théorique et on intègre l’idée, surtout dans la francophonie extérieure, que tout le monde, que chaque individu soit de quelque part, que l’on accepte l’accent de l’autre. Le français est désormais vu comme une langue partout présente, mais nulle part entière. Ce mouvement est issu surtout de l’implication des francophones hors France qui prennent la parole, et il repose sur le double sentiment de la réduction de l’insécurité linguistique et de l’atténuation du complexe du mal parler à l’égard de la norme de référence historique, celle de l’Île-de-France.

5. La perception des Québécois vis-à-vis le traitement des québécismes dans le PLI

Si le PLI demeure un dictionnaire pérenne au Québec et qu’il a été promis à un destin peu ordinaire en terre laurentienne, s’il fut présent dès son origine dans les foyers catholiques parce qu’il masquait heureusement la plupart des choses honteuses, il n’en demeure pas moins qu’on le scrute à la loupe pour en dire les grandes qualités et en rechercher les lacunes ou les mésinterprétations.

Selon André Rétif, lors de la visite de Claude Dubois au Canada en 1968, à l’occasion du lancement de la nouvelle édition du dictionnaire devenu cette année-là le NPL, la « presse du Canada fait une large place à l’ouvrage, tantôt pour le louer, tantôt pour faire des réserves ou émettre des critiques » (1970b : 594). Cette triple attitude : louanges, réserves, critiques, constitue depuis trente ans le comportement usuel des Québécois à l’égard de tous les dictionnaires français qui nous font l’honneur d’intégrer quelques-uns de nos mots et de nos sens —les louanges—, mais qui font des sélections pas toujours les plus intéressantes du point de vue des locuteurs québécois —les réserves— (par exemple à l’égard de la graphie baguel pour bagel dans le PLI 2000, seule orthographe usitée au Québec, la première étant une proposition de l’Office de la langue française) ou qui décrivent nos mots incomplètement ou erronément —les critiques. Je ne fais référence ici qu’à la partie langue du dictionnaire, délaissant les noms propres.

En réalité, ces jugements reposent sur au moins une incompréhension majeure de la part des locuteurs québécois : les dictionnaires français sont élaborés par des Français et leur premier public est celui de la France et non celui de la francophonie extérieure, nord-américaine ou autre, et cela peu importe les discours diplomatiques tenus à ce sujet. Le fait que ces ouvrages soient diffusés dans la francophonie entière est un plus, une extension de leur public, que cet élargissement soit culturel ou commercial, et sans doute un peu des deux. De plus, entre 1968 et 1989. les commentaires plus spécifiques venant des lexicographes québécois concernaient le fait que les rédacteurs français ne consultaient guère les linguistes québécois pour le traitement articulaire des mots. Ils le faisaient pour le choix des mots, mais la rédaction des énoncés microstructurels était laissée aux mains des lexicographes laroussiens. Pour les périphériques que nous sommes, cette séparation des tâches crée un décalage entre la langue expliquée —les entrées québécoises— et la langue expliquante —les discours sur ces mots et ces sens— qui est hexagonale. Cela est conforme au programme du dictionnaire, mais heurte la conscience des consulteurs à qui on emprunte ces entrées. Prenons deux exemples : dans le PLI 2000, le mot bleuet est défini : « Québec. Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, de l’airelle d’Amérique » tandis que le mot rondelle est défini : « Québec. Palet de hockey sur glace en caoutchouc dur ». Chez nous, les mots myrtille et palet ne s’emploient pas tandis qu’on ne dit jamais hockey sur glace, mais simplement hockey. Les trois éléments renvoient à des références françaises. Depuis trente ans. ce protocole, qui n’est pas propre à Larousse, n’a pas changé, et il n’a pas lieu de l’être compte tenu du programme que se tracent les dictionnaires français dont le premier public cible est naturellement le locuteur français. En réalité, il n’est pas nécessaire de procéder à des changements à ce niveau. Si les Québécois veulent un dictionnaire dont la langue expliquée et la langue expliquante sont leur variété de français, ils n’ont qu’à se mettre à l’œuvre. Car il est clair que pour les lexicographes français, si des régionalismes québécois sont retenus, leur description s’adresse à des lecteurs français. Le protocole rédactionnel vise à « expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (Rey 1977 : XIX) du consulteur hexagonal. La description totale du français québécois, y compris les ressemblances et les différences avec la variété française, et la normalisation des variétés de la langue française partout dans la francophonie « relèv[ent] à l’évidence des instances souveraines des divers États » (Rey 1977 : XIX). Ce paradoxe est le tendon d’Achille des dictionnaires qui intègrent des particularismes, ils ne sont francophones que dans la zone consacrée à la nomenclature. Remarquons qu’il en va de même lorsqu’un dictionnaire nord-américain comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui décrit les francismes, la langue expliquante est le français québécois.

6. Un témoin du temps qui passe

Le PL est le fruit de préoccupations pédagogiques universelles ayant toujours animé son lointain concepteur (voir Rétif 1975). Chaque nouvelle édition, chaque nouvelle refonte synthétise, perfectionne et enrichit ses prédécesseurs patrilinéaires. Dès le début il a convenu à la société canadienne-française conservatrice des valeurs traditionnelles. Sa nomenclature est plutôt normative, relativement épurée des mots sensibles, tout en étant accueillante aux néologismes. Pendant plus de cinquante ans, de 1905 à 1960, il sera l’un des liens privilégiés entre la France et le Québec, en quasi-rupture depuis 1760. Sa vocation culturelle dépassait largement sa mission pédagogique et linguistique. C’était un livre essentiel qui reliait tous les foyers catholiques québécois où l’on parlait français et, par-dessus cette toile d’araignée, le PL gardait le Québec arrimé aux Vieux pays, comme on le disait alors.

Mais, bien entendu, le rôle le plus évident du PL était celui du perfectionnement d’un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées à l’école » (Rey 1990 : 1821). Si en France, le PL est rapidement devenu le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (Rey 1986 : 638) dont chaque article, n’en déplaise à Pierre Larousse, forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du Nouveau dictionnaire de la langue française (1856) : « Quatre dictionnaires en un seul » (voir Boulanger 1994 : 40), au Québec, cette comparaison évangélique ne se perdit que dans les années 1970.

Le PL véhicule une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, celle de la société européenne en priorité (voir Boulanger 1994 : 41). Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle francophone, toutes générations et toutes classes sociales confondues. À elles seules, les préfaces sont une mine de renseignements historiques sur ce sujet. Quoique brèves, elles illustrent parfaitement les grandes orientations prises par le dictionnaire au cours de son périple dans le XXe siècle. À partir de 1968, date charnière dans l’histoire, la maison Larousse modifie son mandat en s’ouvrant sur les nouvelles réalités francophones. Le PL commence alors à introduire des particularismes d’autres pays que la France. Et plus il y a de mots qui représentent les francophones hors de France, plus la critique se fait exigeante à l’égard de l’entreprise parisienne. C’est là un aspect fondamental des rapports troubles des Québécois avec la France en matière linguistique : ils veulent que les Français prennent leurs mots, mais ils ne veulent pas qu’ils soient traités à la française. Tout cela parce qu’on ne comprend pas que les dictionnaires français s’adressent naturellement d’abord aux locuteurs de la France et que même si les mots sont des québécismes, des belgicismes, des helvétismes, etc., leur description est gallofrançaise.

Néanmoins, les Québécois sont toujours reconnaissants au PL pour sa contribution à la diffusion de leurs mots. Cette reconnaissance va même au-delà des particularismes lexicaux. Un exemple symbolique vaut d’être rappelé. En 1968, les Québécois se réjouirent publiquement « que le drapeau du Québec figure dans la planche des pavillons nationaux, bien que le Québec ne soit pas un État souverain » (Rétif 1970b : 594). L’année 1968 est aussi celle de la fondation du Parti québécois par René Lévesque! Comme quoi, même en lexicographie, une image vaut mille mots! Et quand on connaît le rôle privilégié de l’iconographie dans les ouvrages Larousse, il y a là plus qu’un symbole.

Sous divers noms, le PL fut l’un des principaux témoins de la situation de la langue au XXe siècle. Il n’a aucun concurrent sur ce plan. Il a traversé le siècle en offrant tantôt des mises à jour annuelles, tantôt des refontes systématiques. Il se refait à neuf en moyenne tous les dix ans. De 1906 à 2000. il aura eu onze éditions : 1905, 1924, 1935, 1948, 1952, 1959, 1968, 1981, 1989, 1998 et. dans une moindre mesure, 2000, sans compter les éditions spéciales comme en 1956. À travers ses 95 années d’existence, il présente 95 couches successives de la vie de la langue française, d’abord une, puis plurielle avec l’ouverture sur la francophonie en 1968. D’une édition à l’autre, le PL a actualisé le portrait de la langue française par la mise à jour des articles et par l’ajout de mots, de sens et de locutions récemment créés. L’arrivée des nouveaux mots a cependant poussé de nombreux autres témoins lexicaux à la retraite dans les pages de l’histoire. Ne serait-il pas opportun que pour célébrer le centième anniversaire du PL. on dispose d’un dictionnaire répertoriant tous les mots et les sens, ainsi que les locutions, qui, à un moment ou à un autre, ont été accueillis dans ses colonnes, et qui, pour une raison ou une autre, ont été forcés de rejoindre les replis de l’oubli? Un PL ranimant des mots du passé serait un illustre témoin du siècle écoulé et de l’histoire du français au XXe siècle.

Bibliographie

Annexe

Liste des Canadianismes de bon aloi de l’Office de la langue française (1969)
abatis
achigan
acre
arpent
atoca
avionnerie
banc de neige
batture
biculturalisme
bleuet
bleuetière
boisseau
bordages
bouscueii
brûlot
brunante
cabane à sucre
cacaoui
canot
canton
carriole
catalogne
cèdre
ceinture fléchée
chopine
comté
coureur de (des)
bois
débarbouillette
demiard
doré
épluchette
érablière
fin de semaine
frasil
gallon
goglu
huard (huart)
ligne
livre
maskinongé
millage
mille
once
ouananiche
ouaouaron
outarde
pied
pinte
pouce
poudrerie
pruche
rang
raquetteur
savane
souffleuse
suisse
tire
transcanadien
traversier
tuque
verge
vivoir

A evolución do concepto de neoloxía: da lingüística ás industrias da lingua[1]

“(...) o desexo de aumenta-la linguaxe da nación” (Ronsard, Prefacio sobre a Franciade, 1587).
“E sen embargo, ¡cantos foron os ‘atentados’ perpetrados polos homes contra os idiomas máis diversos nestes últimos decenios antes do século XXI!” (Claude Hagège, Voies et destins de l’action humaine sur les langues, 1983 : 11)

1. O propósito

A ollos de todos, a creatividade léxica ou neoloxía é o proceso de formación de elementos novos no léxico dunha lingua. Este proceso sitúase no primeiro rango das preocupacións cotiás dos lingüistas que traballan nun contexto de planificación lingüística. A miúdo, o entorno no que traballan esíxelles un grande esforzo de ordenación de nocións moi modemas para as que aínda non existen denominacións endóxenas axeitadas; polo tanto cómpre crear esas denominacións. As novas necesidades lingüísticas teñen a súa orixe na intención de transitar dunha lingua a outra, por

exemplo do inglés ó francés, ou na necesidade de elaborar terminoloxías totalmente novas cando nunha sociedade se producen desafíos e revolucións tecnolóxicas e científicas de grande envergadura. Nestes casos, a presión do movemento neolóxico é tal que ninguén pode nega-las modificacións que se producen no uso. Neste sentido, a neoloxía é indiscutiblemente algo máis ca un mal evitable, especialmente nos tecnolectos. Estes últimos constitúen “un conxunto de designacións específícas dun certo campo da actividade humana : ciencia ou unha das súas aplicacións (por exemplo : bioloxía e medicina, química e farmacopea, etc.)” (Hagège 1983 : 33); estas zonas especializadas e parcialmente unifícadas do léxico dunha lingua sempre son susceptibles dun constante enriquecemento e renovación.

É ben sabido que ningunha disciplina nova pode crear unha terminoloxía exhaustiva, como tampouco puideron facelo os campos de actividade humana máis antigos, sen que antes ou despois teña que enfrontarse ás esixencias neolóxicas para as que hai que buscar solucións axeitadas. A principal fínalidade da neoloxía é establecer ou mellorar unha comunicación socioprofesional sinxela e exenta de ruídos entre os usuarios para facilita-la aprendizaxe, o descubrimento e maila difusión dos coñecementos e os productos.

De acordo cunha lóxica intema, toda lingua evoluciona e adáptase ó novo ritmo de vida dunha sociedade. Hai palabras que se desgastan, esquecen ou morren mentres que outras nacen e entran no ciclo da usanza e da decadencia. As linguas son un dos recursos dispoñibles utilizados polas sociedades para garanti-las súas metamorfoses e pódense orientar cara ós intereses de cada comunidade. Entre as forzas vivas que sustentan a dinámica dunha lingua coma o francés contemporáneo, a creatividade léxica representa un fenómeno dun vigor extraordinario, tanto dende o punto de vista cuantitativo coma polo que respecta á súa dimensión cualitativa, tan descoidada a miúdo. A neoloxía é “un dos factores que vai influír no futuro da lingua e, por este motivo, aféctanos a todos, tanto ós usuarios (comúns) coma ós especialistas” (Quemada 1971 : 137).

2. O fío conductor

Non se pode falar da neoloxía actual sen retroceder ó pasado para atoparmos nel algúns indicios reveladores. Aínda que o termo neoloxía comezou a circular a metade do século XVIII, o fenómeno sempre creou problemas, manifestándose, baixo máscaras diversas, tanto en discusións aprobadoras moi fervorosas coma en protestas moi virulentas e en condenacións moi fírmes. Segundo o Grand Robert (1985), o termo neoloxía apareceu en 1759 co sentido, agora en desuso, de “introducción, emprego de palabras novas que unha lingua necesita para enriquecerse”. A aceptación antiga opúñase ó semantismo, de valor pexorativo, que se lle atribuía á palabra neoloxismo, que naquela época denotaba unha “utilización de elementos

novos na maneira de expresarse (...)” (Grand Robert). Así pois, o neólogo era a per-soa que practicaba a neoloxía ou o neoloxismo (véxase a entrada neólogo no Grand Robert). Deste xeito, unha mesma denominación servía para designar dúas ocupacións, dúas teses moi diferentes, case antinómicas, pero que tiñan os seus respectivos partidarios (véxase non obstante Mercier 1801 : VII, que distingue entre neólogo, que practica a neoloxía, e o neoloxista, que practica o neoloxismo). Esta percepción dicotómica parece corresponderse mellor coa realidade da época. Non hai que esquecer que os que mantiñan estas discusións eran os literatos, non os lingüistas (no sentido que hoxe en día ten este termo).

A actividade dos neólogos realízase dende hai moito tempo, moito antes de que se constatase a existencia da palabra neoloxía e dos seus derivados. Ó longo dos séculos, sempre houbo especialistas que se preocuparon polas dificultades, a renovación e a evolución da súa lingua.

Despois da Idade Media, momento no que se estableceron os principais mecanismos de formación das palabras en francés, o Renacemento segue sendo un dos grandes períodos favorables para a incubación da lingua francesa. Nesta época, os poetas, os escritores, os científicos e os personaxes máis importantes da nosa historia, subleváronse para defende-la súa lingua (véxase Huchon 1988). Fomentaron a creación de palabras para contribuír á emancipación do francés, ateigado de latinismos dende a época anterior e ateigado de italianismos maioritariamente procedentes do país veciño, que vivía dentro do seu territorio a explosión das artes, as letras, a economía, a cultura, etc. Tamén loitaron por eliminar da súa lingua a ameazante xerga eclesiástica, escolástica e xurídica que o usuario común xa non era capaz de descodificar. No século XVI xorde o interese polo francés literario e científico e “non se dubida en enriquece-la linguaxe con palabras novas” (Walter 1988 : 95), procedentes do fondo antigo, do fondo culto grecolatino, do fondo dialectal ou das linguas estranxeiras (alemán, neerlandés, español e sobre todo italiano) ou simplemente creadas a partir de mecanismos intemos do francés, que por esta época xa estaban todos operativos.

Cara a finais do século XVI, Malherbe (1555-1628), entre outros, comeza a reivindica-lo gusto polo clásico. A interdicción política de inventar formas inéditas, imaxinar derivados das unidades existentes, ou o que é o mesmo, de neoloxizar, culmina e cristalízase no século XVII seguindo os pasos de Malherbe. Este último prohibe, en nome da pureza e da claridade, as fantasías creadoras e as locucións pouco usadas. Refuxiado detrás do estandarte da pureza, condena “os neoloxismos de formación francesa, os novos compostos, os derivados e as transposicións, sen considera-la súa necesidade” (Wolf 1983 : 107). Malherbe tamén considera que hai que excluí-lo uso exemplar dos termos científicos e técnicos así como as palabras populacheiras e vulgares. Despois de 1630, case tódolos escritores se unen á doutrina do poeta, doutrina que hoxe en día xa non ten moi boa prensa. En efecto, “todos admitiron a xusteza estratéxica dos puntos de vista do poeta : para ‘defender e ilustrar’ eficazmente a lingua vulgar, había que preocuparse menos de inventar, como facían os membros da Pléiade, e procurar estabiliza-la elocución da lingua, sometén-

doa a convencións admitidas por todos” (Fumaroli 1986 : 333). A ascese propiamente literaria que implicaba o método de Malherbe “apartaba os homes de letras deste entusiasmo inventivo e desasosegado frecuentemente asociado coa herexía ou co inconformismo político” (Fumaroli 1986 : 333-334). A concepción malherbiana ilustra perfectamente cómo a noción de “pureza” remite implicitamente a unha restricción sociolingüística perpetuada polos árbitros da lingua que se sucederon dende Vaugelas ata certos gramáticos retrógrados de hoxe en día. Baixo o reinado do Rei Sol o francés empeza a esclerosarse e a fixarse tanto social coma literariamente, o que levou a Boileau a pronuncia-la súa famosa frase “Por último chegou Malherbe (...) e reduciu a Musa ás regras do deber” (Arte poética).

A dictadura purista instáurase cos antirreformistas e continúa ó longo de todo o período clásico e a principios do século XVIII, a pesar dalgúns intermedios refrescantes e de certos creadores coa mentalidade máis aberta, principalmente Fenelón. Así pois, “despois dun século de abundancia durante o cal a lingua francesa recibe con profusión todo aquilo que podía enriquecela, o século XVII vai pretender refrear esta ondada de innovacións, formulando regras, fixando a ortografía e querendo normaliza-la pronuncia” (Walter 1988 : 100). En 1635, o Cardeal de Richelieu funda a Academia Francesa, da que os corenta membros elixidos “teñen como misión observa-la lingua co obxectivo de elaborar unha gramática e sobre todo un diccionario” (Walter 1988 : 100).

A renovación lingüística reaparece durante o paso da monarquía ó réxime republicano de 1789. Pouco a pouco, vólvese a tolera-la innovación léxica, para logo ser alentada e fmalmente imposta pola ideoloxía dominante dos revolucionarios. Este brío débese á instauración dunha sociedade modelada por regras políticas que aumentan aínda máis as carencias de vocabulario xa acumuladas e que deben ser paliadas urxentemente. Os benefícios resultantes dun léxico orixinal xustifícan o desleixamento dunha norma lingüística demasiado estricta. Cada vez máis centralizado, o francés ten que satisface-los imperativos políticos, sociais, culturais e económicos apoiando a creación e acollendo un fluxo considerable de palabras neonatas (véxase Boulanger 1984b : 5-7). “Contrariamente ó século XVII que, coas súas ansias de depura-la lingua, reprimira todo tipo de vontade inventiva, o século XVIII preséntase como a época na que a ampliación do léxico se levou a cabo con maior liberdade. Co florecemento das novas técnicas, a pululación das ideas fílosóficas e a transformación das estructuras sociais, xurdiu a necesidade urxente de denomina-los novos obxectos e os novos conceptos” (Walter 1988 : 113). Durante o século que viu nacer unha obra tan importante como é a Enciclopedia, ningún sector de actividade (agricultura, política, industria, finanzas, ciencias, artes, etc.) se libra da introducción de novidades léxicas na lingua nin da multiplicación do vocabulario.

Durante os séculos seguintes, o péndulo neolóxico oscila da aprobación sen discusión ó rexeitamento incondicional das formas innovadoras. A partir da fin do Século das Luces, fóronse sucedendo polémicas e disputas incesantes e moi animadas que “encararon os partidarios cos detractores da neoloxía” (Hagège 1987 : 19), dándolle-la victoria unhas veces ós uns e outras veces ós outros.

3. Algúns precursores da terminoloxización de Europa

Por moito que remontemos no tempo, sempre atoparemos investigadores, científicos, técnicos, eruditos, escritores e humanistas que participaron no crebacabezas terminolóxico do seu século. Estas persoas necesitaban facer uso da liberdade de remexer na lingua co obxectivo de crear palabras e termos para reflecti-lo seu pensamento, relata-las súas experiencias, comparti-las súas investigacións, difundi-los seus escritos e mailos seus descubrimentos despois de atribuírlles unha denominación e para intercambiar un saber inmenso con socios nacionais e internacionais. Dende a Idade Media ata hoxe en día, máis dunha lingua viuse asaltada por novidades tumultuosas á procura de nome. Moitas unidades léxicas neolóxicas foron creadas e validadas por ilustres pensadores universais do pasado. Estas unidades pertencían ós campos de interese destes últimos e estaban destinadas a asociarse ós conceptos das súas disciplinas.

Cada século e cada país tivo os seus precursores. Entre a infinidade de exemplos existentes, cómpre mencionar algúns nomes salientables de persoas que viviron antes do século XIX e que formaron un verdadeiro florilexio de neólogos e de planificadores adiantados ó seu tempo. No século XIII, o preboste de París, Etienne Boileau (falecido en 1270) publica o seu Livre des métiers, unha especie de repertorio das corporacións, no que se definen ou explican unha miríade de denominacións de oficios e no que se recollen varias formas femininas (ex. ouvriere, mestresse, aprentisse, fileresse, crespiniere, patenostriere). Polo que respecta ó século XIV, cómpre salienta-la figura de Nicolás de Oresme (1325-1382), bispo de Lisieux e autor de repertorios astronómicos e científicos como La compilation de la science des étoiles e Le livre du ciel et du monde (traducción da obra de Aristóteles). Foi un dos primeiros eruditos que adaptou a lingua francesa ó estilo filosófico e ó das novas técnicas e ciencias.

O século XV non se pode abordar sen falar de Leonardo da Vinci (1452-1519), artista, enxeñeiro e humanista florentino lendario, que aínda nos segue sorprendendo co seu enxeño. O seu compatriota e concidadán León Bautista Alberti, humanista, pintor e arquitecto, é coñecido coma un dos grandes teóricos das artes do Renacemento. En Alemaña, cara a finais do século, o pintor e gravador Dürer (1471-1538) apaixónase pola xeometría, especialmente pola perspectiva e as proporcións nas teorías da arte. Nado a finais do século XV, Rabelais (1483(?)-1558) é o representante da literatura renacentista; a súa extraordinaria invención verbal e os seus coñecementos lingüísticos e enciclopédicos (de feito, a palabra encyclopédie creouna el en 1532) convérteno sen lugar a dúbidas no maior creador de neoloxismos da época e posiblemente de tódolos tempos. Ademais de utilizar como ben lle parece tódalas modalidades posibles para formar palabras en francés, “non ten reparo en recorrer ó hebreo, ó grego, ó latín (...) ás linguas estranxeiras, ó argot e ós dialectos locais” (Walter 1988 : 95). Pola súa parte, o flamengo André Vésale (Vesalius, 1514-1564) interésase polas terminoloxías relativas á anatomía e á disección.

O Renacemento tamén é un século de traducción. En Francia, unha das grandes figuras históricas da disciplina é certamente Jacques Amyot (1513-1593). Este último enriqueceu considerablemente a lingua francesa gracias ás súas calidades estilísticas e ás súas propostas terminolóxicas. Así mesmo, introduciu ou contribuíu a espallar nesta lingua unha multitude de palabras e de termos novos como misanthrope, atome, enthousiasme, démocratie, pédagogue, hiéroglyphe. A terminoloxía musical francesa tamén lle debe gran parte do seu vocabulario.

Galileo (1564-1642) xa se considera máis ben do século seguinte. Este físico e astrónomo italiano foi famoso tanto polos seus importantes descubrimentos coma polo seu renego perante a Inquisición. Leibniz (1646-1716), filósofo e matemático alemán, tamén pertence ó século XVII.

A expansión xeométrica das necesidades terminolóxicas fai que o Século das Luces vexa nacer e traballar eruditos moi importantes nunha gran variedade de campos. En ciencias naturais, Buffon (1707-1788) vólvese famoso e o seu brillante estilo permítelle entrar na Academia Francesa, mentres que Linné (1707-1778), naturalista e zoólogo sueco, concibe a nomenclatura binominal aplicada ós reinos vexetal e animal. En química non faltan investigadores : Guyton de Morveau (1737-1816) é o iniciador dunha reforma radical da nomenclatura química mentres que os seus compatriotas Lavoisier (1743-1794) e Berthollet (1748-1822) actúan como precursores. Xunto co químico sueco Berzelius (1779-1842), Lavoisier foi un dos creadores da química modema. Tamén planificou a terminoloxía do seu campo de actividade. Berthollet é o autor de moitos descubrimentos científicos ós que houbo que atribuírlles unha denominación.

Máis preto de nós, o século XIX comeza coa publicación da obra de Louis-Sébastien Mercier titulada : Néologie, ou vocabulaire de mots nouveaux, à renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles (1801).

Como se pode constatar por medio desta panorámica tan selectiva que acabamos de ofrecer, o enriquecemento terminolóxico, a creación de sistemas de denominación, o perfeccionamento das nomenclaturas e maila xestión onomasiolóxica foron gañando importancia gracias á enxeñosa combinación da ciencia coas preocupacións lingüísticas dos precursores e dos homes de vontade encamados polos grandes eruditos e mailos talentosos escritores convocados ó banco das testemuñas da terminoloxía e da neoloxía.

4. O cabalo de Troia ou a revolución neolóxica contemporánea

Un salto de máis dun século e medio achéganos ata o período actual, iniciado hai máis ou menos vinte anos. En efecto, hai que remontar ata finais dos anos sesenta para atopa-la orixe do rexurdimento xeneralizado e organizado da neoloxía nos países máis industrializados e o comezo da función catalizadora da neoloxía nos países preindustrializados que apostaron pola vía da planificación lingüística e terminolóxica, unha vez superada a etapa da independencia política. Canto á autonomía económica, sobra dicir que implica o establecemento dun fondo léxico renovado. Tanto nas sociedades emerxentes coma nas sociedades xa desenvolvidas, a configuración de tódolos campos do saber depende da neoloxización voluntaria da(s) lingua(s).

No Quebec, vívese un período no que cabe destaca-la calma recobrada despois da treboada que suscitara a Lei 63 (promulgada en 1969), o intermedio da Lei 22 (aprobada en 1974), que debido ó seu carácter instigador non cubriu as expectativas dos planificadores nin as dos traballadores, e a chegada da Lei 101, denominada Carta da Lingua Francesa, que reivindicaba como primeira condición de maneira clara e coercitiva a independencia política e foi moi eficaz nas súas primeiras aplicacións.

O exemplo quebequés ilustra perfectamente como unha vez máis a neoloxía aparece na encrucillada do político e do lingüístico, con tódolos matices que serán enunciados máis adiante. No medio deste caos lingüístico, a terminoloxía perffiase como a vía estratéxica por excelencia para conseguir que a neoloxía acade o rango das modalidades recoñecidas para renovar unha lingua. A neoloxía convértese nun poder cando vai ligada ás preocupacións ideolóxicas das sociedades que deciden intervir no proceso lingüístico mediante a promulgación de lexislacións. As normas xurídicas decretadas activan os dispositivos de intervención por medio da planificación do status e do corpus da lingua. O feito de tratar colectiva, política e socialmente o fenómeno neolóxico, tendo en conta os seus dous polos de producción e organización institucional, permitiu “que a neoloxía saíse do maquis lingüístico no que estaba agochada agardando polos seus novos defensores” (Boulanger 1984b : 4). Por outra parte, a neoloxía deixa de vexetar detrás das grandes problemáticas actuais da lingüística. Neses últimos anos desenvolveuse rapidamente un sentimento de grande interese e de curiosidade lexítima por parte de lingüistas, terminólogos e responsables dos proxectos de planificación lingüística. Incuestionablemente, a “neoloxía vive agora solapada baixo as grandes correntes actuais da política, a economía, a cultura e a sociedade en xeral” (Boulanger 1979 : 37).

Máis ou menos a partir de 1970, a neoloxía, como satélite inmediato da terminoloxía, percorreu un camiño impresionante no mundo francófono. Cada vez é obxecto de máis reflexións profundas e de máis intentos de estructuración e modelización que achegan a producción de documentos con sabor glosopolítico. Ó longo de toda a súa progresión, a neoloxía vai adquirindo certos atributos ou caracteres insospeitados que lle confiren características adaptadas ás ambicións sociais que se pretenden acadar con ela. Convértese nun cabalo de batalla, nun instrumento de intervención provisto dun corpo de doutrina que bebe en varias fontes. A partir dos seus múltiples alicerces e do seu rico patrimonio, a neoloxía “aprenderá a coñecerse mellor para perfecciona-los seus métodos” (Boulanger 1983 : 321).

5. A fisión neolóxica

Dende hai vinte anos, a chamada neolóxica xorde en tódolos países francófonos, polo que definir e delimita-lo concepto de neoloxía dunha maneira unilateral denota un certo risco ou inocencia. Baixo a dobre influencia da lingüística e a terminoloxía, e polo tanto, de preocupacións de orde lexicográfica, terminográfica, normalizadora e planificadora, a noción recibiu un pulo considerable e adquiriu unha madureza que a propulsou ó proscenio de tódalas estratexias de intervención da lingua. O halo político que a rodea contribúe a esta traxectoria expansionista.

De maneira semellante ó átomo, hai pouco etemo e indivisible e agora fraccionable, a neoloxía desvela compoñentes intemos que orbitan arredor do núcleo orixinal, sempre asociado coas regras de ampliación do léxico dunha lingua. A concepción unívoca é obsoleta, e a defínición lingüística tradicional, que se limita exclusivamente ó conxunto dos procesos utilizados por unha lingua para enriquecer e renova-las súas reservas léxicas a través dos mecanismos morfosemánticos habituais, xa non é axeitada. Mellor dito, esta visión xa non é suficiente, pois agora non representa máis ca un aspecto de toda unha serie de iniciativas que ademais incorporan unha estratificación de natureza ideolóxica, sobre todo cando se evocan as pegadas glosopolíticas oficiais.

Ó mesmo tempo que consolida a relación permanente que mantén coa lingua común, a neoloxía desvela novos segredos para os profesionais. Estas pegadas inéditas van dende as consideracións máis lingüísticas ata a recente idea da industrialización das linguas, é dicir, ata a estructuración e o desenvolvemento das relacións da lingüística coa informática con vistas á fabricación, difusión e utilización dos productos culturais, educativos, etc. De agora en diante, a neoloxía considerarase coma un conxunto fraccionable, fisible e capaz de producir un feixe de enerxía para o cambio e a mellora do benestar lingüístico.

Este tecido atomizado da noción de neoloxía é o que a min me interesa pescudar e estudiar. Na actualidade, a idea de neoloxía comprende cinco aspectos coexistentes, sobre todo no contexto norteamericano. De paso tamén describirei as etapas da migración do concepto dende a lingüística ata o centro da mecánica social e profesional, empregando exemplos representativos dos coñecementos acumulados sobre o tema. Por outra banda, delimitarei e individualizarei as modulacións nocionais para facilita-la reflexión e comprende-la rede xerárquica que se pode establecer a partir delas. A existencia de interaccións constantes que navegan ocultas polos matices defínicionais que comentaremos máis adiante é tan certa coma que o concepto permanece aberto ós novos achados (véxase Boulanger 1985). Accesoriamente, cómpre sinalar que un dos sectores que con toda certeza aínda non está explorado son as relacións entre a neoloxía e maila psicolingüística.

6. Viaxe a “Atomia”

6.1. A capital

En primeiro lugar, o termo neoloxía designa sempre o proceso de creación de unidades léxicas novas, xerais ou terminolóxicas, recorrendo, consciente ou inconscientemente, ó arsenal de mecanismos de creatividade lingüística habituais dunha lingua. Trátase pois do código morfosemántico específico de cada lingua, que fomenta o perpetuo movemento de renovación natural das diferentes zonas de vocabulario deste idioma. O resultado tanxible da operación de producción lingüística inédita é o neoloxismo ou neotermo, é dicir, a unidade nova capaz de encher cada baleiro detectado introducíndose no uso corrente ou socioprofesional (exemplos : éditologie, éditique e EAO así coma os seus competidores sinonímicos publitique e PAO; domotique; servitique; géomatique; sidéen, que compite agora con sidatique e sidaïque; conseillance; bureauviseur; micro-ondable e a familia de orixe onomatopeica cliquer, cliquage, cliqueur, cliquable, que lle debe a súa orixe ó pequeno rato que se desliza sobre as nosas mesas de traballo). Sen embargo, a natureza individualizada do neoloxismo no momento do seu nacemento (é obra dunha soa persoa, aínda que o creador ás veces se agoche ante a instancia á que representa) non lle garante un éxito automático. “A rápida ocultación baixo o anonimato dun amplo consenso é (...) un dos criterios de éxito dunha creación léxica” (Hagége 1983 : 65). Algúns neoloxismos, aqueles máis resistentes ou indispensables cós outros, acábanse introducindo antes ou despois nos diccionarios, pero outros son retidos nalgunha antecámara lexicográfica onde agardan pola panteonización nos grandes diccionarios. As actualizacións dos diccionarios, as novas edicións de repertorios de palabras e mailo almacenamento nos bancos terminolóxicos poñen de manifesto a actividade xeradora de palabras inéditas (véxase o parágrafo 5.2.4).

6.2. As vilas satélites

6.2.1.

En segundo lugar, o termo neoloxía designa o estudio teórico e aplicado das innovacións léxicas, tanto polo que respecta ás técnicas de formación de palabras (derivación, composición, sintagmatización, préstamo, etc), como á adquisición semántica, ós criterios de recoñecemento, á aceptabilidade ou difusión dos neoloxismos, ás relacións coa normalización e á inserción social ou socioprofesional das palabras novas. Neste caso, a perspectiva da teorización lingüística únese ás análises impostas pola sociolingüística para establecer unha dinámica e determina-lo status da neoloxía dentro das disciplinas da linguaxe. A fmalidade das investigacións é determina-las causas do éxito ou do fracaso das novas palabras trala súa creación ou identificación como productos léxicos novos. O resultado concreto deste aspecto é a publicación dunha ou varias obras sobre o fenómeno da neoloxía. Tanto se se trata dun artigo coma dunha bibliografía, libro ou tese, o documento será de natureza interpretativa e procurará sistematiza-los coñecementos sobre o tema. Os seminarios académicos, coloquios e demais encontros científicos tamén participan na gramática dos coñecementos en materia de neoloxía (véxase Boulanger 198lb, 1984a e Turcotte 1988).

6.2.2.

O termo neoloxía tamén fai referencia á actividade institucional organizada e planificada sistematicamente para enumerar, crear, consignar, espallar e implantar innovacións léxicas, no marco dun organismo público ou privado de vocación lingüística. Normalmente, a institución está asociada a un proxecto de cambio, mellora, modemización ou reforma da lingua nun país, Estado ou conxunto máis amplo como poden se-los países francófonos ou arabefalantes. As modalidades de intervención socioterminolóxicas defínense e estructúranse con vistas a satisface-las necesidades dun proxecto social de terminoloxización (afrancesamento no caso do Quebec, arabización no caso da Africa magrebí, catalanización no caso de Cataluña, etc.). A perspectiva de institucionalización, regulada polas autoridades políticas e administrativas mandatadas para este efecto polo poder, está privilexiada neste caso dende o punto de vista da planificación lingüística e terminolóxica. A planificación lingüística debe entenderse como un proceso intervencionista voluntario, que aspira a planificar e modela-lo cambio lingüístico. Polo tanto, trátase dunha “intervención consciente nos asuntos lingüísticos, tanto do Estado coma dos individuos ou gmpos, co propósito de influír na orientación e no ritmo da competencia lingüística, normalmente a favor das linguas ameazadas ou coa intención de estructura-la lingua en si, estandarizándoa, describíndoa ou enriquecéndoa lexicalmente” (Corbeil 1987 : 565).

Pola súa parte, a planifícación terminolóxica hai que entendela como un proceso lexítimo e deliberado que permite crear, elaborar, implantar e difundir terminoloxías na bagaxe lingüística dun gmpo de chegada máis ou menos amplo, nunha sociedade ben identificada, nun territorio dado e nun momento ben delimitado no tempo. A planificación pode facer referencia a unha, dúas ou varias linguas, segundo as necesidades e as lexislacións vixentes. Polo tanto, estamos diante dunha neoloxía planificadora, diante dunha investigación teórica e práctica agmpada e introducida nun mesmo sistema de partenariado. Así pois, o producto acabado que expresa este atributo do concepto de “neoloxía” é un escrito ou un conxunto de escritos solicitados por unha administración e en concordancia cunha intención gobemamental.

Entre os exemplos máis salientables, cómpre menciona-lo acordo Bourassa-Chirac asinado en 1974 entre o Quebec e Francia; a creación oficial dunha célula de investigación neolóxica no seo do Office de la langue frangaise du Québec en 1975; o protocolo de acordo entre os parceiros da primeira rede de neoloxía fran-cófona; as declaracións de intención nos documentos do primeiro e do segundo cumio francófonos, celebrados respectivamente en febreiro de 1986 en París e en setembro de 1987 no Quebec; as actas das reunións da segunda rede de neoloxía en proceso de constitución; as ordes ministeriais polas que se crean as comisións de terminoloxía e os centros de investigación; os regulamentos relativos á orientación das políticas lingüísticas; os textos políticos dos organismos responsables da aplicación das leis (véxase OLF 1980, 1985, 1986) etc. O conxunto destes escritos pertence á multitude de documentos oficiais que tratan sobre a neoloxía.

Todos estes textos sobre a concertación político-institucional posúen dúas características básicas. En primeiro lugar, desprenden un arrecendo totalmente político e en segundo, recoñecen implicitamente que a planificación léxica pode estar dirixida por profesionais da lingua, ós que se lles recoñece oficialmente o poder de crear palabras novas e de opinar sobre a lingua co obxectivo de modelar e delimita-la diversidade lingüística intema ou extema dun espacio xeográfico determinado. “A verdade é (...) que deixando o destino das linguas nas mans daqueles que se dedican ó estudio da natureza das mesmas, estamos contribuíndo a encamiñar por vías máis seguras o seu futuro, e posiblemente tamén o dos pobos que as falan” (Hagége 1983 : 67).

6.2.3.

O termo neoloxía serve para designa-la tarefa de identificación dos sectores especializados dos campos de coñecemento humanos que requiren unha contribución léxica considerable con vistas a palia-las carencias de vocabulario. Os campos poden ser completamente novos (por exemplo : intelixencia artificial, seguridade informática, dereito informático, infografía, ofimática integrada, edición microinformática, defensa espacial, etc.); máis ou menos recentes (docimoloxía, chuvias ácidas, biomasa, teledetección, telemática, etc.) e máis antigos, pero aínda sen describir ou con baleiros dende o punto de vista terminolóxico (mecanización forestal, manutención, alimentación, etc.). Todos estes campos de actividade son, en maior ou menor medida, grandes productores de neoloxismos.

En vez de pararse a avalia-lo status das unidades examinadas unha a unha ou a localizar pequenos grupos de unidades fragmentarias, neste caso a investigación neolóxica consiste en trata-lo conxunto ou os subconxuntos do sistema de termos que forman parte do campo escollido (véxase Boulanger 1979). Por conseguinte, é evidente que tódalas unidades terminolóxicas do campo das chuvias ácidas que aparecen no dobre cademo da colección Néologie en marche (número 40-41) non pertencen á serie dos neotermos formais ou semánticos, é dicir, unidades léxicas de forma ou de sentido que aínda non estaban dispoñibles nunha fase de evolución deste tecnolecto inmediatamente anterior ó momento da investigación. O feito de concentra-las nocións e os termos nun mesmo repertorio supón un esforzo considerable de síntese dos datos espallados por unha documentación que adoita ser moi voluminosa e diversificada, que pode ser lexicográfica, terminográfica ou informático-gráfica. A consignación no diccionario permite establecer un perfil terminolóxico case completo do campo das chuvias ácidas destacando a orixinalidade desta terminoloxía, case toda tomada prestada dunha multitude de campos fronteirizos ou algo máis periféricos. A intelixencia artificial tamén pode servir de exemplo para ilustra-lo mesmo fenómeno, xa que a súa orixinalidade se basea na amálgama dos trazos herdados das técnicas e das nocións da psicoloxía cognitiva, da (micro)informática, da lingüística e da psicolingüística (véxase Boulanger 1988a).

A perspectiva que aquí se privilexia é característica da investigación terminolóxica sistemática ou, ocasionalmente, da investigación baseada nos feitos, así como da investigación terminográfica. O producto acabado é semellante ós diccionarios de carácter neográfico, coma os cademos Néologie en marche, o Dictionnaire des néologismes officiels, o Dictionnaire de termes nouveaux des sciences et des techniques, ou o Répertoire des avis linguistiques et terminologiques, etc.

6.2.4.

Por último, o termo neoloxía tamén designa un conxunto de relacións cos diccionarios xerais monolingües e os diccionarios especializados de carácter preponderantemente neolóxico (diccionarios de neoloxismos, palabras inventadas, préstamos, etc.). Este aspecto sitúanos no miolo da lexicografía.

Pódense distinguir cinco estratexias distintas :

  1. pódese utilizar un diccionario, ou máis ben unha serie de diccionarios xerais, terminolóxicos, enciclopédicos ou automatizados, para decidir cómoda e obxectivamente sobre o carácter neolóxico (no sentido de aparición recente na lingua) ou lexicalizado dunha unidade localizada nun texto e sobre a que hai que emitir unha opinión. Neste caso, os repertorios de referencia considéranse instmmentos de control ou un filtro lexicográfico (véxase Boulanger 1979);
  2. o locutor procura identificar nun diccionario as unidades metalingüísticas marcadas como neolóxicas e despois intenta interpreta-las marcas. Estas palabras son localizables gracias a unha serie de etiquetas empregadas polos lexicógrafos : a abreviación neol. (“neoloxismo”), a datación, as chamadas de carácter normativo como recomendación oficial, etc. (véxase Boulanger 1985);
  3. o investigador pode interesarse polo estudio crítico das obras referentes ás innovacións léxicas, é dicir polo nivel metaléxico-gráfico (véxase Boulanger 1988b);
  4. os diccionarios conteñen unha serie de instruccións sobre o funcionamento dos neotermos ou sobre as súas modalidades de formación. En efecto, un locutor atento pode descodificar no diccionario indicacións sobre a maneira de crear unha nova unidade. Nel encontrará unha serie de morfemas libres ou trabados, regras para combina-los elementos de formación, o(s) significado(s) dos afixos, táboas de afixos, etc. Este aspecto da investigación refírese á gramática da neoloxía (ver 5.2.1) e proporciona respostas ós usuarios que se cuestionan sobre as series léxicas abertas e sobre o que está permitido e prohibido en materia de formación e utilización de palabras. Le Robert méthodique, o Dictionnaire général e o Grand Larousse de la langue française inclúense dentro das obras deste tipo;
  5. o lector do diccionario pode dedicarse a localiza-los indicios que permiten opinar sobre a ideoloxía dos lexicógrafos. Cando exerce a súa profesión, o lexicógrafo non crea neoloxismos. O seu papel consiste en rexistra-las palabras e en dar fe do seu uso, tanto antigo coma modemo ou contemporáneo. A súa actitude con respecto ás unidades que hai que describir, pode detectarse polo seu comportamento con determinadas palabras neolóxicas, rexionais ou pertencentes a rexistros lingüísticos marcados. O novo diccionario da Academia, do que comezan a aparece-los fascículos, recolle poucos rexionaüsmos (acadien, foresterie)-, rexeita os préstamos ou os calcos (camping, nominer), fai caso omiso das novas formas femininas das denominacións dos títulos, funcións ou profesións e descarta os vulgarismos e as voces aigóticas. Canto ós neoloxismos, a Academia vainos introducindo a contagotas. Estes comportamentos académicos poñen de manifesto unha ideoloxía máis ben purista e conservadora e non teñen en conta a apertura da lingua ffancesa hoxe en día. Afortunadamente, outras empresas lexicográficas teñen proxectos máis progresistas, relacionados coa evolución real da sociedade e do seu satélite lingüístico (véxase Boulanger 1986).

A perspectiva das relacións entre a neoloxía e o diccionario é multidireccional, como se pode constatar pola diversidade dos vínculos interpretativos enumerados. De feito, á neoloxía aínda Ile quedan moitos misterios por desvelar.

7. Dende a neoloxía defensiva ata a neoloxía ofensiva

Como podemos observar a partir da evocación diacrónica do status da neoloxía e das cinco estratexias resultantes das diferentes perspectivas, a neoloxía metamorfoseouse nunha institución que se erixiu a forza de beber en diversas fontes complementarias. A noción de neoloxía non é nada doada de aprehender nin se pode reducir a unha simple definición lingüística. Forma parte dun conxunto interactivo e convivencial no que a lingua común e mailos tecnolectos asinaron un acordo que materializa a complicidade entre a sociedade, os fabricantes de diccionarios, a política e, no caso do período contemporáneo, o vasto sector, aínda imperfectamente descrito, das industrias da lingua. A amálgama construída anteriormente lémbranos que o principal obxectivo da neoloxía é resolve-las carencias constatadas no léxico dunha lingua a fin de proporcionarlle as ferramentas léxicas indispensables para que poida ter algunha posibilidade de sobrevivir e ser recoñecida dentro do panorama lingüístico planetario.

Debido ó obxectivo orgánico fundamental que se lle recoñece á neoloxía, esta debe rodearse dun aparato executorio para poder desempeñar plenamente a súa misión, que consiste en contrarresta-lo baleiro lingüístico e organiza-los traballos racional e funcionalmente.

Escarapelando un pouco o tecido atómico da neoloxía ponse de manifesto un denominador común. Todo xira arredor da vontade de acepta-la idea de que a planificación lingüística dun país ou Estado implica o desenvolvemento dunha ideoloxía da neoloxía. E esta ideoloxía é xustamente o punto que teñen en común as diferentes concienciacións de que había que satisfacer novas necesidades denominativas, tanto no Renacemento e na época revolucionaria coma no que levamos vivindo dende hai unha xeración. Non cabe dúbida de que a francofonía pode apoiar esta ideoloxía voluntarista con respecto á neoloxía, xa que na situación en que nos encontramos comprende a creación lingüística, a dinámica evolutiva da lingua, a descrición lexicográfica e a organización da intervención, tanto dende o punto de vista institucional coma dende o punto de vista político-lexislativo. A neoloxía acada un maior grao de madureza e a súa avaliación política xa non precisa ser demostrada. Ademais, está claro que “na ideoloxía do momento se abre unha era neolóxica” (Guilbert 1973 : 29). As modulacións conceptuais súmanse para formar un conxunto harmonioso no seo da orquestración da neoloxía. É evidente que hai que intervir urxentemente a fin de unifica-la neoloxía en tódolos sectores nos que se crean unidades novas. En 1971, Bemard Quemada xa dicía que os lingüistas precisaban unha “Carta contemporánea para que os practicantes ou os organismos dispuxesen dos primeiros elementos de reflexión e das primeiras regras de traballo que lles facían falta” (Quemada 1971 : 144). En 1973, Louis Guilbert retoma as preocupacións quemadianas elitistas das academias para facer “fronte á necesidade de denominar tódalas creacións da ciencia e da técnica competindo eficazmente coas linguas que normalmente monopolizan este labor” (Guilbert 1973 : 29). A partir dese momento, as ocasións non deixaron de ser aproveitadas tanto polos uns coma polos outros a ámbolos lados do Atlántico. O último foi Claude Hagége, que volveu a engrena-la máquina estipulando que “é evidente que cómpre unha acción concertada dos aproximadamente corenta países francófonos de hoxe en día, para chegar ás mesmas palabras nos diferentes campos do saber nos que non se para de introducir termos debido ós progresos do coñecemento e das invencións” (Hagége 1987 : 237).

A comunidade francófona só pode contar consigo mesma, o seu destino está nas súas mans. A neoloxía é un recurso ideolóxico destinado a garanti-la estabilidade do futuro francés, que preconiza un cambio lingüístico (o status da lingua) ou o enriquecemento do léxico (o corpus da lingua). Asumir tódalas súas consecuencias é competencia dos francófonos.

8. Previsións de futuro

O último desafío ó que se ten que enfronta-la aventura neolóxica é á súa inserción no carrusel das industrias da lingua, “é dicir, á aplicación industrial do tratamento da lingua, en calidade de material, polas máquinas informáticas para satisfa-cer un certo número de necesidades de sectores como a educación, a sanidade, a seguridade, etc. Se o francés non se industrializa, as posibilidades de manterse ó nivel dunha lingua internacional iranse reducindo debido á presión cada vez maior que exercerán, en todo tipo de comunicación industrial, comercial e científica, os ordenadores capaces de manipula-lo inglés, é dicir, a lingua dos enxeñeiros que máis ordenadores constrüen na actualidade” (Hagége 1987 : 249). As industrias da lingua son a última manifestación dos intereses neolóxicos. Os resultados da informática lingüística favorecen o desenvolvemento, fabricación e comercialización de tecnoloxías e productos totalmente revolucionarios, que sen lugar a dúbida son de grande utilidade nos diferentes campos de actividade.

A creación dunha lingua francesa con futuro está nas mans dos lingüistas, entre os que neólogos e “neoloxicistas” teñen moito que dicir, ou máis ben, que inventar. Polo tanto, o feixe de vínculos que unen cada perspectiva da neoloxía aínda se vai diversificar moito. ¿Os usuarios do francés están preparados para aventurarse nun novo ciclo intensivo de enriquecemento da súa lingua, para cumpri-las expectativas que se manifestan en todo o mundo? A ampliación dos límites do léxico é un proceso iterativo “dialecticamente ligado á lexicalización das palabras e ós cambios sociais. Esta é unha das características máis salientables das linguas humanas que, de desgastes en refeccións, percorren as vías dun etemo retomo” (Hagége 1983 : 59), oscilando entre os árbitros e os creadores ou os reformadores da lingua.

9. Bibliografía

9.1. Lingüística

9.2. Diccionarios

Nota

[1] J.-C. Boulanger (1989) : “L’évolution du concept de NÉOLOGIE de la linguistique aux industries de la langue”, en Caroline de Schaetzen (ed.) : Terminologie diachronique. Actes du Colloque organisé à Bruxelles les 25 et 26 mars 1988. Paris / Bruxelles, Conseil Intemational de la Langue Française / Ministère de la Communauté française de Belgique, pp. 193-211. Agradecémoslle a J.-C. Boulanger o permiso que nos concedeu a finais do ano 2000 para publicar este artigo en galego. A versión que presentamos é de Sofía Godino.

Essai d’analyse du contenu socio-idéologique des exemples de l’article voler dans le Dictionnaire de l’Académie françoise (1694)

Introduction

Le projet de recherche « Inclusion et exclusion : les stratégies discursives dans le Dictionnaire de l’Académie française » —mis de l’avant par les professeurs Monique C. Cormier, Jean-Claude Boulanger et André Clas— vise à dégager, des points de vue synchronique et diachronique, les idéologies que sous-tendent les stratégies discursives employées par les lexicographes du DAF[1] pour inclure ou exclure certaines catégories de mots. Cet objectif s’appuie sur l’hypothèse que la distanciation entre la section prédictionnairique et la section dictionnairique d’un répertoire de mots est volontaire et qu’elle résulte d’attitudes idéologiques concertées. Un tel objectif implique l’étude de la congruence entre le programme éditorial présenté dans le section prédictionnairique et le contenu du dictionnaire pour les neuf éditions de l’œuvre lexicographique de l’Académie. En l’occurrence, chaque édition fait l’objet d’une étude synchronique, ce qui permettra de relever les similitudes et les différences entre toutes les éditions, de manière à caractériser la lexicographie française du point de vue institutionnel, point de vue en synergie avec ceux de l’idéologie, de la norme et de la société.

1. Méthodologie

Cette recherche met en cause une quantité considérable de facettes d’analyse, notamment la nomenclature, les différentes figures de la norme, les registres de l’usage, les interdictions lexicales, la classe des exemples, etc. Cependant, le présent texte restreint l’étude à la représentation du monde à travers les exemples, plus précisément à travers la structure des exemples de l’article voler que voici :

(DAF 1694)

La perspective d’obtenir le plus de signifiance possible au plan idéologique explique le choix de ce mot. Le fait qu’il évoque une action socialement condamnable permet de supposer que son traitement lexicographique est fortement marqué idéologiquement parlant. La description articulaire est effectivement plus susceptible de révéler l’organisation sociale de l’époque contemporaine au DAF de la première édition en départageant la classe dominante de la classe dominée. En l’occurrence, la présente étude tente de démontrer comment les exemples du verbe voler opposent formellement un préjugé d’ordre moral favorable envers l’élite à un préjugé défavorable envers ce qui l’exclut. En effet, l’Académie illustre l’emploi de ce mot par des exemples qui mettent généralement en cause des subalternes comme agent, voire le peuple, et des membres de la classe dirigeante comme patient.

2. Classe dominée : auteur du vol

Dans l’article à l’étude, trois exemples comprennent une personne subordonnée, soit des cavaliers desbandez en (4), Son valet en (6) et ce commis en (8). Or, en chaque occasion, ces personnes sont les auteurs du vol :

Pour sa part, le mot cavalier renvoie à un « Soldat à cheval ou appartenant à la cavalerie » (PR-CD[2]), ce qui suppose une allégeance à un officier, allégeance annulée par l’adjectif desbandez. En effet, il s’agit de cavaliers mis en déroute, tel que permet de le constater l’article se desbander, v. n. pass. dans le DAF 1694 :

Deserter par troupes. L’armée se desbande, les troupes se desbandent. On dit, qu’Vhe armée, que des troupes s’en vont à la desbandade, pour dire, qu’Elles s’enfuyent en confusion & sans garder aucun ordre.

Il peut s’agir aussi des fuyards comme le sous-tend le verbe deserter qui entre dans la définition de se desbander ou dans les exemples ci-dessous relatifs au verbe deserter :

[...] signifie aussi, Abandonner, & se dit proprement des soldats qui abandonnent le service sans congé Deserter l’armée, deserter le service. Il se dit aussi absolument (DAF 1694).

La désertion est une action hautement condamnable, si bien que Les soldats qui désertent sont punis de mort (DAF 1694; sous deserter).

L’épithète desbandez concorde avec une connotation négative liée à l’adjectif cavalier qui dérive du substantif homonyme, qu’on atteste au XVIIe siècle :

Tenant du Cavalier. Il a l’air Cavalier, la mine Cavaliere. Il signifie aussi, Brusque, hautain, inconsidéré, sans esgard II luy fit une response un peu cavaliere, il l’a traitté d’une façon fort cavaliere, cela est un peu cavalier (DAF 1694 : sous cavalier).

Cet exemple associe donc le vol à l’insubordination, de manière à suggérer que toute désobéissance envers l’autorité est moralement réprouvable.

De son côté, valet renvoie à un « Domestique qui sert dans les bas emplois » (DAF 1694), ce qui concorde avec la définition donnée par le PR-CD : « Écuyer au service d’un seigneur ».

Le mot commis renvoie également à un agent subalterne, c’est-à-dire à « Celuy qui est commis par un autre à quelque employ dont il doit luy rendre compte » (DAF 1694). Cependant, le commis peut, contrairement au valet et au cavalier, non seulement appartenir à la classe dominée, mais aussi à la classe dominante :

Il ne se dit guere que de ceux qui sont employez de cette sorte, ou chez les Secretaires d’Estat, ou dans les finances, ou dans quelque Greffe. Commis de l’Espargne. Commis du Thresor Royal [...] il a plusieurs Commis sous luy. Il est Commis d’un tel, chez un tel [...] (DAF 1694 : sous commis).

Toutefois, bien que par extension le mot commis puisse regrouper autant des gens de la classe dirigeante que de la classe dirigée, l’action de voler demeure décidément associée à la subordination des individus. Cette structure diffère de celle que propose Antoine Furetière dans son dictionnaire pour illustrer l’action de voler dans un contexte similaire à celui que propose l’Académie :

Les Financiers volent le Roy & le peuple (Furetière : 1690).

En effet, l’agent Financiers réfère clairement à un groupe d’individus de la classe dirigeante. En outre, la valeur universelle de cet énoncé accuse de vol tous les financiers.

Par ailleurs, dans les six autres exemples qui composent l’article du DAF, l’agent n’est pas défini puisque dans deux cas le verbe est employé seul et à l’infinitif :

Dans les quatre autres, on emploie des pronoms à la troisième personne du singulier.

On pourrait croire à la neutralité apparente de ces derniers exemples à cause de la valeur référentielle indéfinie du pronom (on; Il) en fonction sujet. Or, aucun exemple n’implique explicitement l’élite en tant qu’auteur du vol pour faire contrepoids aux exemples où l’agent est explicitement évoqué, subtilité qui laisse entendre au destinataire que le voleur n’est personne d’autre qu’un subalterne, voire quelqu’un du peuple. Au contraire, cette apparente neutralité renforce la vision manichéenne du monde précédemment énoncée.

3. Classe dominante : victimes du vol

En contrepartie, deux exemples comprennent un patient animé explicité qui impliquent en chaque cas des personnages relevant de la classe dominante, sinon d’une classe supérieure au voleur : Marchands en (1) et maistre et Roy en (8). Cette séquence diffère notablement de l’exemple souligné précédemment chez Furetière pour illustrer le verbe voler : Les Financiers volent le Roy & le peuple. Cette fois, le patient relève sans ambiguïté autant de la classe dominante (Roy) que de la classe dominée (le peuple). , •

Par contre, même si l’accusatif l’ dans Son valet l’a volé (6) ne semble apparemment pas renseigner sur le voleur, ce pronom fait lui aussi incontestablement référence à un noble à l’égard de qui le valet est subordonné. Effectivement, le DAF 1694 met nettement en évidence la subordination du valet au maître dans l’article valet :

On appelle, Maistre valet, Celuy qui a authorité sur les autres valets. [...] On dit prov. Tel maistre, tel valet, les bons maistres font les bons valets, pour dire, que Le valet se conforme aux mœurs, aux manieres du maistre. [...] On appelle, Valet à loüer, Un serviteur qui n’a plus de maistre.

De plus, le possessif Son marque bien ce rapport de subordination entre le valet évoqué dans l’exemple et l’individu auquel fait référence l’accusatif l’. Par surcroît, maistre se trouve présent dans l’article voler à l’exemple 8 : ce commis vole son maistre.

Dans l’exemple (7), le datif luy semble également renvoyer à maistre (on luy a volé son manteau, ses hardes) étant donné sa postposition immédiate à Son valet l’a volé, ce qui prête à croire qu’il pourrait s’agir du même seigneur ou du même maistre sous-entendu, d’autant plus qu’il précède immédiatement l’exemple ce commis vole son maistre [...] (8).

En l’occurrence, les possessions volées appartiennent à l’élite. En effet, les deniers appartiennent au Roy (8). Ceci vaut également pour les objets qui sont susceptibles d’être subtilisés sur l’autel; en principe, ces objets sont consacrés par le clergé, celui-ci faisant partie de la classe dirigeante. En (7), le manteau et les hardes appartiennent au seigneur sous-entendu par le pronom luy, compte tenu que le mot hardes est pris dans l’acception suivante : « Vx ou région. Dr. Ensemble des effets personnels (vêtements, linge et même meubles voyageant avec les bagages[3]) » (PR-CD 1996), ce qui correspond avec les exemples donnés par le DAF de la première édition à l’article hardes : De belles hardes, de riches hardes.

En (9), le pronom cela est mis pour « les pensées, les idées, les expressions d’un auteur ». Contrairement à tous les autres exemples, ce pronom peut cette fois impliquer comme voleur quelqu’un de la classe dominante étant donné que seule une personne instruite peut voler le passage d’un livre et que seuls les membres de l’élite pouvaient lire. L’Académie prend cependant soin d’indiquer qu’il s’agit d’un vol pris au sens figuré : « Il se dit fig. De ceux qui dérobent les pensées, les expressions d’un autheur. » (DAF 1694 : sous voler), ce qui amenuise notablement la portée de cet acte : l’élite ne vole jamais au sens propre, seulement au sens figuré.

4. Le lieu du vol

Quatre exemples désignent des lieux du vol[4] qui connotent également ce terme par l’opposition des classes sociales. Dans l’exemple on vole par tout à la campagne (9), le mot campagne, qui évoque un lieu principalement habité par des paysans, suggère que le pronom on renvoie à ces derniers comme le corrobore la définition de paysan donnée par le PR-CD : « Homme, femme vivant à la campagne et s’occupant des travaux des champs ». La valeur générique de cet énoncé semble même insinuer que voler fait partie des mœurs des paysans. En (2), le vol a lieu sur les grands chemins, c’est-à-dire des voies très fréquentées « dans la campagne » (Robert 1998, sous chemin), campagne où vivent les paysans.

Par contre, le lieu évoqué dans Il voleroit jusques sur l’Autel (5) ne renvoie pas à la classe dominée contrairement aux emplois précédents. Cependant, l’objet auquel renvoie Autel, comme les objets qu’il supporte, appartient au clergé, c’est-à-dire non pas à la classe dominée, mais à l’une des classes dirigeantes. Avec l’apparente neutralité du pronom il qui fut précédemment démontrée, ceci concourt à laisser croire que l’agent du vol ne peut être qu’un individu de classe inférieure.

5. Le Roy est le maistre

Par ailleurs, la juxtaposition des deux propositions qui composent la séquence ce commis vole son maistre, vole les deniers du Roy (8) renforce l’idée que le Roy est bel et bien le maistre. En effet, le verbe vole a pour sujet ce commis dans les deux cas, si bien que les mots maistre et Roy pourraient sous toute réserve évoquer la même personne.[5] Dans cette éventualité, cette séquence pourrait être interprétée de la manière suivante : ce commis vole les deniers du Roy, son maistre. Peu importe la validité de cette hypothèse et que Roy ne se rapporte pas à Maistre, l’ambiguïté demeure, d’autant plus que dans l’article voler de la cinquième édition du DAF en 1798, Roy et Maistre n’apparaissent plus dans le même exemple, mais sont distribués dans deux formules indépendantes. Par conséquent, cette ambiguïté disparaît étant donné que les lexicographes ont placé ces deux termes dans des phrases différentes séparées par plusieurs autres séquences :

[...] Voler les deniers du Roi. Voler la noblesse. Voler la réputation. On dit aussi. Voler quelqu’un, pour, Lui prendre quelque chose qui lui appartient. Ce valet à volé son maître.

En outre, on peut voir dans la succession des termes de l’exemple donné par la première édition une figure de la progression sociale partant de commis, passant par maistre et se terminant par Roy. Ainsi, le degré de gravité du vol croîtrait en fonction de l’échelle sociale correspondant à cette séquence, pour aboutir au comble de l’opprobre : voler le Roy.

6. L’article assassiner

Les quatre exemples qui entrent dans l’article assassiner comprennent des traits sémantiques qui concordent avec les résultats précédents :

(DAF 1694)

On retrouve dans homme d’honneur (1), la considération de dignité morale issue de principes institués par la noblesse. De plus, l’articulation logique entre les deux parties de l’énoncé, conditionnée par la valeur restrictive de la conjonction mais, suggère qu’un homme d’honneur ne puisse assassiner. En outre, l’assassinat évoqué dans l’exemple 2 a lieu sur le grand chemin.[6] Ces deux exemples, qui servent à illustrer le sens propre du mot assassiner, réservent l’assassinat à la classe dominée.

Par contre, lorsque ce verbe « se dit hyperboliquement pour dire, Importuner beaucoup » (DAF 1694), il n’apparaît pas réservé uniquement à la classe dominée comme le signale cérémonies dans l’exemple 3 alors que le mot prend le sens de « marques conventionnelles de déférence » : Il assassine le monde de ceremonies, de compliments.

Dans le même ordre d’idées, l’extension référentielle de plaideur dans ce plaideur assassine les gens du récit de ses procez (4), qui s’applique autant aux avocats qu’aux personnes toujours en procès, semble pouvoir convenir indistinctement à l’élite et à la classe dominée.

Dans l’ensemble, les exemples qui entrent dans la microstructure de l’article assassiner ne manifestent pas la même densité connotative idéologique que ceux du verbe voler. Néanmoins, les résultats de l’analyse provisoire des compléments en homme d’honneur et sur le grand chemin vont dans le même sens que les résultats de l’analyse de voler : la classe dominée manifesterait une propension au crime contrairement à la classe dominante. Ainsi seul un membre de la classe dominée peut commettre un assassinat, contrairement à un membre de la classe dirigeante qui ne peut commettre un tel crime hormis les situations où son « honneur » est en jeu. Dans ce dernier cas, ce ne serait pas tout à fait un assassinat comme le vol des idées d’un auteur n’est pas tout à fait un vol. Les exemples des articles voler et assassiner dans la première édition du DAF reflètent donc une image de la société de l’époque qui octroie radicalement du prestige à la classe dominante en lui attribuant un sens moral élevé, par contraste avec l’immoralité de la classe dominée ou avec des comportements répréhensibles.

7. Conclusion

Au terme de cette analyse, la structure formelle des exemples utilisés dans l’article voler impose une vision du monde naïvement manichéenne : la classe dominée, par extension la masse populaire, peut voler la classe dirigeante. Tandis que l’élite, pour sa part, ne peut pas voler : elle ne peut qu’être volée. Cela suppose que l’élite est toujours honnête par opposition au peuple qui lui est moralement inférieur parce que susceptible de vilenie.

Cependant, il conviendra de compléter l’analyse des exemples de l’article voler par celle des exemples qui servent à illustrer d’autres entrées également porteuses de connotations négatives au plan idéologique, comme on l’a fait sommairement pour assassiner. Il conviendrait également de vérifier les résultats qui en découleraient par l’étude d’exemples de mots à connotations positives, comme pour les verbes adorer et aider. L’analyse d’entrées de valeur plutôt neutres,[7] telles que animer et assoupir, fournirait également l’occasion de tester ces résultats. Enfin, la synthèse de ces constats sera mise à l’épreuve par des comparaisons avec d’autres synthèses qu’aura fournies l’étude d’exemples d’entrées prélevées aléatoirement.

Finalement, l’analyse comparative de la structure des exemples dans les articles de chaque édition du répertoire académique devrait permettre de dégager l’idéologie sociale qu’il reflète à chaque époque correspondante, de manière à cataloguer les types de discours, à mettre en lumière les caractéristiques dominantes pour chaque période et à relever les constantes et les variables du Dictionnaire de l’Académie française au cours de son histoire.

Bibliographie

Notes

[1] Abréviation pour Dictionnaire de l’Académie françoise ou Dictionnaire de l’Académie française.

[2] Abréviation pour Le Petit Robert sur cédérom, 1996.

[3] On ne doit donc pas confondre cet emploi avec celui de valeur péjorative qui a cours aujourd’hui : « Péj. Vêtements pauvres et usagés. → guenille, haillon, nippes [...] « Ce qu’il y avait de pauvre et de triste dans ces hardes usées » (Green) (PR-CD 1996).

[4] Quatre exemples, dans la mesure où l’on considère un tel livre comme un lieu de vol dans la séquence : Il a volé cela d’un tel livre (9).

[5] À noter qu’il pourrait s’agir de deux segments différents et juxtaposés se rapportant à commis.

[6] Cf. supra : § 4 (Le lieu du vol).

[7] Dans la mesure où un mot peut être neutre.

L’Académie française, un instrument politique au service de l’instauration d’une norme

Selon André Collinot et Francine Mazière (1997 : 8), l’impression que le français moderne est né au XVIIe siècle tient du fait qu’à cette époque, une compagnie royale, l’Académie française, s’est vue confier la mission d’unifier la langue et de la consigner dans un dictionnaire. Par conséquent, le choix de la norme qui a présidé à la confection du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694), instrument de la reconnaissance officielle du français, aura une influence sur la perception de la langue pour les siècles à venir. Le programme éditorial prévoira une norme élitiste tandis que les régionalismes et les autres formes d’écarts seront laissés pour compte lors des travaux de description de la langue.

La France unificatrice

Au début des années 1630, la France fait face à des résistances et à des contradictions intérieures tant politiques, religieuses que linguistiques. Pour renforcer le royaume, le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, met alors en œuvre une politique centralisatrice qui vise l’unification et l’harmonisation du pays.

La fondation d’un État centralisé fort exige, entre autres, l’uniformité de la langue. En effet, au début du XVIIe siècle, la grammaire, la syntaxe, la prononciation et le vocabulaire du français sont fluctuants. De plus, le latin, l’italien et les parlers régionaux lui font encore concurrence (Pastoureau, 1994 : 80). Pour favoriser et uniformiser le français, Richelieu adopte ce qu’on pourrait appeler une politique linguistique, d’une part, pour régulariser la langue administrative des provinces et, d’autre part, pour fixer la langue du pays entier : toute la France parlera le même français. Bref, la fixation de la langue fait partie intégrante de la politique centralisatrice de l’État : établir le français, c’est établir la France.

Par ailleurs, la politique de Richelieu a des visées à l’intérieur comme à l’extérieur du royaume. En effet, pour le cardinal, l’unité, la pureté et le prestige de la langue ne sauront manquer de faire voir au monde la grandeur et la force de l’État et, par conséquent, d’encourager le rayonnement du pays entier. Son entreprise réussit puisque, dès la seconde moitié du siècle, la France domine l’Europe continentale et le français, son ambassadeur, devient, aux dires du grammairien d’Allais (cité dans Brunot, 1917 : 137), la langue « la plus estimée et la plus universelle de l’Europe ».

Les lettres au service de l’État

Pour l’aider à accomplir l’unification langagière de la France, Richelieu a l’idée de fonder un corps officiel ayant pour mission de « servir la cause de la langue et des lettres françaises » (Matoré, 1968 : 80). Ayant eu vent, par son secrétaire Boisrobert, au début des années 1630, de l’existence d’une petite assemblée où quelques hommes de lettres se rencontrent pour discuter de divers sujets, Richelieu propose de faire de leur cercle un corps régi par une autorité publique (Pellisson et d’Olivet, 1989 : 13). Devant leur accord, l’Académie française est officiellement créée en 1635 par lettres patentes du roi Louis XIII. Le cardinal en devient le protecteur et le chef.

Née des prétentions centralisatrices de Richelieu, l’Académie française sert donc, dès ses premiers instants, la politique hégémonique de la France du XVIIe siècle. Son rôle se poursuit également sous le protectorat de Louis XIV et du sous-protecteur Colbert, qui succède à Richelieu (Collinot et Mazière, 1997 : 21).

Le sceau d’une mission

En instituant l’Académie, on veut stabiliser la langue française comme le pouvoir français doit lui-même être stabilisé par un pouvoir royal centralisé. Ainsi, comme en témoignent les Statuts et Règlements de la Compagnie, le rôle unificateur de l’Académie française constitue le principe même de sa fondation. Le Statut 24, « qui formule la raison d’être de l’Académie, lui prescrit sa mission et fonde son autorité » (Note 1, Statut 24, Académie française, 1998b : s.p.), insiste sur la fonction prescriptive de la Compagnie :

« La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. »

On confie à la Compagnie la mission de faire appliquer la norme qu’elle aura établie. Le Statut 26 précise les moyens à prendre pour y arriver : « Il sera composé un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique sur les observations de l’Académie » (Académie française, 1998b : s.p.). Dans les faits, seul un dictionnaire est réalisé au XVIIe siècle[1].

L’Académie tient sa légitimité du fait qu’elle est mandatée par l’État pour instituer une norme et, par là même, débarrasser la langue, selon Richelieu, « des ordures qu’elle avait contractées ou dans la bouche du peuple ou dans la foule du Palais et dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, par l’abus de ceux qui la corrompent en l’écrivant [...] » (cité dans Collinot et Mazière, 1997 : 17).

L’union des forces

Dans la France du XVIIe siècle, la langue, ainsi encadrée par l’Académie, devient une « institution royale, instrument de gloire militaire et de pouvoir politique » (Collinot, 1985 : 14). Un extrait de l’épître dédié au roi et figurant dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694) (Académie françoise, 1997a : 24) montre d’ailleurs la complémentarité du travail de l’Académie et de l’État :

« [N]ous ne doutons point que le respect qu’on aura pour une Langue que vous aurez parlée, que vous aurez employée à dicter vos resolutions dans vos Conseils, & à donner vos ordres à la teste de vos Armées, ne la fasse triompher de tous les siecles. La superiorité de vostre Puissance l’a desja renduë la Langue dominante de la plus belle partie du monde. Tandis que nous nous appliquons à l’embellir, vos armes victorieuses la font passer chez les Etrangers, nous leur en facilitons l’intelligence par nostre travail, & vous la leur rendez necessaire par vos Conquestes [...]. »

L’ambition centralisatrice de Richelieu, qui fait de la langue un outil politique pour la gloire de la France, s’incarne dans la constitution de l’Académie. En effet, la Compagnie, pour le profit du royaume, est investie d’une mission d’unification langagière L’imposition d’une langue commune nécessite alors l’institution d’une norme qui, du reste, exclut d’emblée toutes les variations régionales et presque toutes les variations sociales.

Le dictionnaire, moyen privilégié pour imposer la norme

Les statuts fondateurs de l’Académie précisent que, pour fixer l’usage, pour donner des règles à la langue afin de la rendre pure et éloquente, il est nécessaire de se munir d’outils linguistiques. Le dictionnaire apparaît comme le moyen privilégié pour remplir cette mission. La préface du Dictionnaire de Trévoux (1704) (cité dans Quemada, 1967 : 202) insiste en effet sur l’utilité des dictionnaires en matière de norme :

« Ainsi l’autorité de l’usage quelque décisive qu’elle soit en fait de Langue, ne décidera jamais rien, tant que cet usage demeurera vague et indéterminé : Le point est donc de le fixer, et c’est ce que fait un Dictionnaire, et ce qui en montre la nécessité. »

En décidant de la nomenclature de la langue, du sens des mots et de certaines règles de grammaire, le dictionnaire crée donc, d’une certaine façon, la langue (Collinot, 1990 : 81). Il détermine ce qui est français et ce qui ne l’est pas. Ainsi, en 1637, la Compagnie entreprend la confection d’un tel ouvrage qui, publié en 1694, devient le premier dictionnaire normatif de la langue française (Quemada, 1997 : III).

Le triomphe du bel usage

À l’époque classique, deux usages se côtoient et se chevauchent : le bel usage mondain et le bon usage savant. Le bon usage tend cependant à s’imposer autour de 1670 (Quemada, 1967 : 205). Par conséquent, parce que les premiers dictionnaires monolingues français ne sont publiés qu’à partir de 1680, on pourrait croire à tort que le bel usage en est absent. Pourtant, il semble qu’il ne soit pas rare qu’après cette date, les deux usages puissent être associés dans un même ouvrage lexicographique (Quemada, 1967 : 204), donc que le bel usage survive.

En fait, l’Académie choisit le bel usage comme norme de référence officielle sur la foi de « critères sociaux et esthétiques dominants » (Quemada, 1998 : 63) à l’époque. Comme l’explique Bernard Quemada (1967 : 205) :

« Le bel usage s’attache à la langue au même titre qu’aux manières ou aux sujets de préoccupations : il représente l’une des clés de la réussite sociale, il est le préalable indispensable pour qui veut s’initier à la vie de la Cour. »

Par l’entremise de son dictionnaire, la Compagnie tente donc d’imposer à tous ceux qui parlent français l’usage de la Cour, des poètes et des orateurs, bref, l’usage du petit groupe des honnêtes gens.

Selon l’académicien Vaugelas, le bel usage correspond à « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps » (Vaugelas, 1970 : II). Pour le réputé « greffier de l’usage », la parole des honnêtes gens prime sur l’écrit qui n’est, du reste, que le reflet de l’oral (Vaugelas, 1970 : II). En effet, à la Cour, une élite, à laquelle les femmes appartiennent, « constitue le modèle de langue et de goût sur lequel se fondent les écrivains », qui de toute façon écrivent pour elle (Caput, 1986 : 44). Bref, l’écrit s’inspire de l’oral.

Dans les faits, force est de reconnaître que le bel usage ne valorise le parler que d’une faible partie de la population. Par son dictionnaire, l’Académie exclut les régionalismes dans l’espoir de les voir ultimement disparaître au profit d’une langue française inspirée de la Cour qui serait commune à tous. Pourtant, l’unification de la langue est loin d’être achevée. En effet, cent ans plus tard, douze pour cent seulement de la population parle un français « standard » (Collinot, 1985 : 11).

La norme du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694)

Dans la préface de la première édition de son Dictionnaire, l’Académie décrit la norme sur laquelle elle se fonde. En effet, elle dit s’être « retranchée à la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs & les Poëtes l’employent; Ce qui comprend tout ce qui peut servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (Académie françoise, 1997b : 28-29).

La Compagnie royale valorise l’usage contemporain de la Cour au détriment de celui de la bourgeoisie et du « bas peuple » et met de côté les régionalismes (Kibbee, 1999 : 24-25). En fait, parce qu’elle rejette tous les éléments de la langue qui n’entrent pas dans le bel usage, il semble que l’Académie se fonde sur une norme d’exclusion. Par conséquent, son Dictionnaire élimine les archaïsmes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences.

L’Académie exclut d’abord les vieux mots, « qui sont entièrement hors d’usage », car elle veut représenter la langue dans sa synchronie, soit « dans cet estat où la Langue Françoise se trouve aujourd’huy » (Académie françoise, 1997b : 28). Par contre, elle conserve, en les marquant toutefois, les mots vieux qui sont encore en usage, les mots qui commencent à vieillir et, du fait du classement par racines, les archaïsmes qui sont primitifs d’autres mots en usage. Comme l’illustre la préface (Académie française, 1997b : 31-32) :

« Quoy qu’on se soit proposé en general de ne point employer les vieux mots dans le Dictionnaire, on n’a pas laissé d’y en conserver quelques-uns, sur tout quand ils ont encore quelque usage, en les qualifiant de Vieux; & l’on n’a pas mesme voulu oublier ceux qui sont tout à fait hors d’usage, lors qu’ils sont Primitifs de quelques mots receus & usitez. On a eu soin aussi de marquer ceux qui commencent à vieillir, & ceux qui ne sont pas du bel usage, & que l’on a qualifiez de bas ou de style familier selon qu’on l’a jugé à propos. »

Par ces commentaires, on remarque que même des mots vieux qui ne sont pas du bel usage peuvent se trouver dans le Dictionnaire. Du fait des restrictions qu’elle ajoute, l’Académie semble légitimer la présence de n’importe quels vieux mots, même ceux du mauvais usage qui ne sont ni primitifs ni couramment employés par les honnêtes gens. Voici quelques exemples de mots répertoriés par la Compagnie (Académie française, 1998a : s.p.) :

« AISEMENT. s.m. Commodité. Il est vieux & bas. Il ne se dit que dans cette façon de parler. A vostre bon point & aisement. à vos bons points & aisements, pour dire, A vostre commodité. Il signifie aussi, Un privé. Aller à l’aisement.
« EMBESOGNÉ, ÉE. part, du verbe. Embesogner, Qui n’est plus en usage. Bien occupé, & qui a bien de la besogne & bien des affaires; comme, Cet homme est bien embesogné. il fait l’embesogné. Il est vieux & bas.
« TRUANDAILLE. s.f. Nom collectif. Ceux qui truandent. Ce n’est que de la truandaille. Il est vieux & bas. »

Ces vieux mots ne sont ni primitifs ni du bel usage. En fait, ils semblent avoir été recensés parce qu’ils sont encore employés dans certaines façons de parler. Bref, l’Académie ne paraît pas très restrictive en ce qui concerne les archaïsmes puisque pour une raison ou pour une autre, de nombreux vieux mots, même bas, sont répertoriés dans l’ouvrage. Nous sommes ici en présence d’un exemple de distanciation entre le discours de présentation du dictionnaire et le contenu réel des articles.

Le Dictionnaire rejette également les « termes d’emportement ou qui blessent la Pudeur » sous prétexte que « les honestes gens évitent de les employer dans leurs discours » (Académie française, 1997b : 32). Toutefois, des mots et des expressions du genre se sont glissés dans le dictionnaire, le faisant ainsi s’écarter du bel usage.

Le Dictionaire des Halles, ou Extrait. du Dictionaire de l’Académie francoise, ouvrage anonyme[2] publié en 1696, expose d’ailleurs certaines expressions qui ne devraient pas être recensées par la Compagnie. Ainsi, on y dira ironiquement (Anonyme, 1696 : s. p.) :

« Comme l’Académie a pris de la Cour & du Palais certaines façons de parler, qui sont propres des gens du Barreau, elle a emprunté sagement des Halles tous les Proverbes qui y sont en usage, & elle a consulté apparemment les Harangeres qui excellent dans ce langage; il y a mesme lieu de croire qu’elle a consulté aussi les Gadoüars sur certaines locutions, qui ne sont gueres usitées que parmy eux : par exemple, s’embrener dans une affaire; il a chié dans ma malle. Les autres Dictionaires, je parle des Latins, des Italiens, des Espagnols, aussi-bien que des François, n’ont garde d’estre si riches ny si fleuris. On ne trouve point tant de gentillesses dans le Dictionaire de Robert Estienne, ny dans celuy della Crusca. Le public ou la populace doit sçavoir bon gré à Messieurs de l’Académie, des soins qu’ils ont pris en sa faveur : car non seulement il ne leur a pas échapé un proverbe, mais ils repetent plusieurs fois les mesmes, afin que cela fasse une sensation plus profonde & plus forte. Ainsi Jocrisse qui mene les poules pisser, est sous poule & sous pisser. »

Voilà qui en dit long sur les choix de l’Académie.

En outre, les académiciens évitent de recenser les néologismes. En effet, selon la préface (Académie françoise, 1997b : 32), « elle a esté si scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu ». On remarque toutefois que la Compagnie se laisse une marge de manœuvre pour accueillir les mots nouveaux en précisant omettre « plusieurs » et non pas « tous » les néologismes. Bref, une fois de plus, elle laisse la porte ouverte aux mots qui ne sont pas du bel usage.

Par exemple, si on s’en tient à la liste des néologismes apparus à la fin du XVIIe siècle présentée par Ferdinand Brunot (1913 : 460-514), sur 120 mots nouveaux commençant par la lettre C, 47 se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie, soit près de 40 %. Aucun n’est marqué comme nouveau. En fait, seul le mot TARTUFE porte une telle mention (mot nouvellement introduit) dans le Dictionnaire. Bref, l’Académie paraît relativement ouverte aux néologismes, sans toutefois les présenter comme tels.

Enfin, parce qu’ils ne relèvent pas du bel usage, les termes des arts et des sciences sont en principe absents de l’ouvrage. D’ailleurs, pour suppléer à cette exclusion, l’académicien Thomas Corneille publie, en 1694, Le Dictionnaire des Arts et des Sciences. Cependant, encore une fois, sous prétexte que certains mots et expressions entrent parfois dans la conversation, en d’autres termes, qu’ils appartiennent au bel usage, la Compagnie ajoute qu’elle « n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » (Académie françoise, 1997b : 32). Elle donne comme exemple des expressions tirées du vocabulaire de l’escrime, de la fauconnerie, du style dogmatique, des finances et de la pratique du palais, telles Je luy ay porté une botte franche, tirée de l’escrime, et Ce jeune homme a pris l’Essor, qui relève de la fauconnerie (Académie françoise, 1997b : 32). Il y a donc, une fois de plus, des exceptions.

Cependant, outre les termes des Arts et des Sciences qui peuvent relever du bel usage, on en trouve également qui ne devraient pas, selon la logique de la préface, se trouver dans le Dictionnaire. L’Académie recense, par exemple, des termes de marine qui, selon Bouhours (Brunot, 1913 : 424), ne peuvent être employés que par les matelots. En effet, il est interdit aux personnes du monde et aux écrivains d’utiliser ces mots dans le discours ou dans des ouvrages non spécialisés. Il leur faut plutôt user de périphrases. Ainsi, on trouve dans le Dictionnaire de l’Académie françoise ESTIME et PAR LE TRAVERS (Académie française, 1998a : s.p.) :

« ESTIME, se dit, En termes de marine, Du calcul que le pilote a fait tous les jours du chemin du Navire, afin de pointer la carte, & de juger à peu prés du lieu où il est.
« PAR LE TRAVERS. Maniere de parler dont on se sert en termes de marine, pour dire, A la hauteur, dans le mesme degré de latitude. La flote estoit par le travers du cap de bonne Esperance. »

Ces termes relèvent sans conteste des Arts et des Sciences. En fait, preuve en est que Thomas Corneille les recense dans son ouvrage (Corneille, 1968 : t. 1, p. 399-400 et t. 2, p. 515) :

« ESTIME s. f. Terme de Marine. Jugement du chemin qu’un Vaisseau peut avoir fait, & du parage où il se rencontre. Un sage Pilote pour bien faire son estime, examine, tous les jours la route qu’il a tenuë, le vent qui a regné, & quel a esté le sillage du Vaisseau [...].
« TRAVERS, s. m. [...] On dit en termes de Mer, Se mettre par le travers, Mouiller par le travers, pour dire, vis-à-vis, à l’opposite. »

Remarquons qu’il s’agit des mêmes acceptions dans les deux ouvrages.

Une norme assouplie?

À la lumière de ces observations, on constate avec Ferdinand Brunot (1913 : 45) « qu’on trouve dans le Dictionnaire des phrases contraires à ce bon usage dont il s’agissait de donner le code ». En acceptant certains archaïsmes, des termes blessant la pudeur, des néologismes et des termes des Arts et des Sciences, on peut se demander si l’Académie adopte une attitude souple vis-à-vis du bel usage ou si cette souplesse apparente n’a pas échappé à son contrôle. Quoi qu’il en soit, à l’époque de la parution du Dictionnaire de l’Académie françoise, on a reproché à la Compagnie son manque de purisme et cet éloignement de son projet normatif (Brunot, 1913 : 49).

Dans l’ensemble, l’Académie respecte assez bien ses choix quant à la norme de référence. Cependant, les écarts entre ce qui est annoncé dans la préface et ce qui se réalise effectivement dans le Dictionnaire sont peut-être le résultat du fait qu’il s’agit d’un ouvrage collectif, conçu par plusieurs académiciens dont les idées sur la langue ne correspondent pas toujours entre elles et avec celles du rédacteur de la préface, François Charpentier. De surcroît, plusieurs responsables, aux idées bien différentes, se succèdent pour diriger les travaux : Vaugelas, pendant onze ans, de 1639 à 1650; Mézeray, pendant 32 ans, de 1651 à 1683 et Régnier-Desmarais, pendant onze ans, de 1683 à 1694. Comme le soulignent Simone Benhamou et coll. (1997 : 21) :

« La disparité des membres de l’Académie, l’indifférence de certains d’entre eux aux problèmes lexicographiques (sinon leur incompétence en matière de langue), l’hétérogénéité des niveaux culturels, des idées et des options ont pesé lourdement sur une réalisation demeurée imparfaite. »

De plus, le Dictionnaire est confectionné sur une période de 60 ans, de 1637 à 1694, donc à travers plusieurs courants d’idées sur la langue. Prenons à témoin le passage de la valorisation du bel au bon usage vers 1670. En outre, la langue elle-même évolue durant cette période.

Conclusion

L’œuvre de l’Académie ne fait pas autorité dès sa parution et elle s’impose davantage par le prestige associé à la Compagnie royale que parla valeur de son contenu (Brunot, 1913 : 42). En effet, selon Ferdinand Brunot (1897 : 696), « [e]n existant, [l’Académie] agissait, fût-elle demeurée impuissante à produire ». Bref, il semble que l’héritage de l’Académie réside dans la définition et la représentation d’une norme davantage que dans son imposition. En effet, l’important pour l’Académie est d’amener l’idée de l’existence d’une langue commune à tous, et c’est au moyen d’une norme qu’elle y parvient. D’ailleurs, selon Bernard Quemada (1967 : 213), malgré le manque de purisme qu’on reproche à son dictionnaire en 1694, « c’est bien sur le caractère restrictif de l’ouvrage que sera fondée [sic] de la façon la plus constante l’essentiel du mérite et de la réputation qui lui furent reconnus [...] ».

Enfin, que l’Académie ait réellement unifié et fixé le français ou non importe peu : tout ce qu’il lui fallait était d’éveiller le sentiment linguistique de la France en personnifiant l’idée d’une langue polie, normalisée et commune à tous : le beau langage, le françois.

Bibliographie

Notes

[1] D’ailleurs, mis à part un dictionnaire (paru en neuf éditions), seule une grammaire est publiée à ce jour.

[2] Attribué à Artaud (Mazière, 1998 : 186).

Regard sur le statut des onomastismes en langue et dans le DGM

Un poète ou un sculpteur grec, un moraliste romain né en Espagne, un peintre issu d’un notaire florentin et d’une servante d’auberge dans un village des Apennins, un essayiste périgourdin sorti d’une mère juive, un romancier russe ou un dramaturge scandinave, un sage hindou nous ont peut-être davantage formé que ces hommes et ces femmes dont nous avons été l’un des descendants possibles, un de ces germes dont des milliards se perdent sans fructifier dans les cavernes du corps ou dans les draps des époux. (Marguerite Yourcenar, Archives du Nord, 1977, p. 46)
La forêt des mots est remplie de tribus... (Le Français aujourd’hui, no 94, juin 1991, p. 82).

1. Une affaire de terminologie et de considérations dictionnairiques

Il y a quelques années, j’écrivais que la linguistique n’avait pas encore trouvé de terme satisfaisant « pour désigner les différents types de dérivés et de composés des noms propres » (Boulanger 1986 : 86). À cette occasion, je proposais le néologisme onomastisme pour combler cette lacune lexicale. Le terme paraissait approprié pour dénommer toute forme dérivée, composée ou autrement façonnée issue d’un nom propre de lieu, de personne, etc. Les néologismes anthroponymisme et toponymisme en découlaient spontanément, devenant par la même occasion des spécifiques naturels de onomastisme. De plus, gentilé —terme dont on doit la renaissance en terre québécoise à Jean-Yves Dugas— s’inscrivait lui-même comme un hyponyme de toponymisme. Mutatis mutandis, ces termes sont équivalents à déonomastique, dénomination que l’on retrouve fréquemment sous la plume des spécialistes européens. Depuis une dizaine d’années, cette terminologie n’a cessé de se diversifier et de s’enrichir (voir Schweickard 1989 : 242; 1992 : 2-4 et 65-67, Lapierre 1989 : 588). Enfin, il convient de distinguer l’onomastisme de l’éponyme —qui réfère à la lexicalisation du nom propre par conversion et sans changement morphologique (c’est le premier groupe déonomastique « schweickardien »)— et de l’antonomase. Ces deux dernières catégories de mots sont également subordonnées à l’onomastisme.

S’il existe des besoins terminologiques en ce domaine, la raison repose sur le fait que les onomastismes prolifèrent en langue française parlée et écrite, comme dans toutes les autres langues occidentales (voir Schweickard 1992). À titre d’illustration, dans la trilogie Le labyrinthe du monde de Marguerite Yourcenar, nous avons recensé 293 onomastismes différents, la plupart comportant plusieurs occurrences. De ce nombre, le vocable français revient 133 fois, soit 94 attestations adjectivales et 39 substantivales. Cette créativité provignante est incessante et elle se fait tous azimuts, car tout nom propre, de quelque langue qu’il provienne, peut s’arrimer à un élément de formation français, se métamorphosant par ce miracle morphologique en une unité inédite dans le stock lexical d’une langue. « Tout nom propre étranger peut faire irruption dans le discours français, selon la notoriété, l’actualité du référent. Et ces noms propres sont généralement aptes à donner naissance à des dérivés, qui eux, deviennent des mots lexicaux ordinaires » (Rey-Debove 1971a : 89). On constate cependant une marge énorme entre le nombre réel de ces unités, leur fréquence et la récolte que fournit la consultation des dictionnaires généraux. Les onomastismes répertoriés sont en effet le résultat d’un tamisage rigoureux, sévère de la part des lexicographes. En réalité, jusqu’à récemment, leur présence dans la macrostructure des dictionnaires généraux monolingues (DGM) du français devait être considérée comme exceptionnelle. Pour cette raison de non-reconnaissance, ils avaient été rangés dans la catégorie des interdits dictionnairiques (voir Boulanger 1986 : 86-92). Lorsque d’aventure ces créatures lexicales se faufilaient dans les colonnes des dictionnaires, il régnait une sorte d’anarchie dans leur sélection et dans leur traitement microstructurel. Si les préfaces des dictionnaires justifient bien le choix de leurs entrées « ordinaires », les raisons qu’on donne pour retenir des onomastismes se ramènent à un discours évasif et peu susceptible de fournir des arguments à teneur scientifique. Les auteurs mentionnent l’importance du mot ou de son sens (PR), le caractère courant de la forme, les difficultés de formation ou d’orthographe (Lexis), etc. (voir Dugas 1986 : 234, Schweickard 1989 : 243-244; 1992 : 220-224).

Plusieurs linguistes —Josette Rey-Debove, par exemple (voir ci-après)— ont noté les hésitations des lexicographes à propos des innovations onomastiques par dérivation ou composition. Ces constructions ont-elles ou non le statut de mot en langue? Un oui en réponse à cette interrogation rend ce vocabulaire virtuellement dictionnarisable. « Les réticences principales à inclure les dérivés onomastiques dans la nomenclature des dictionnaires de langue résident essentiellement en ce qu’ils sont carrément perçus comme des noms propres (les gentilés) ou encore comme des sous-produits de ceux-ci (adjectifs toponymiques et anthroponymiques), fonctionnant de façon particulière et occupant une place à part dans le paysage linguistique » (Dugas 1986 : 235). Ces unités semblent évoluer en périphérie du noyau lexical habituellement manié par les fabricants de dictionnaires. La grande majorité de ceux-ci ont « pratiqué l’exclusive à l’égard des n[oms] p[ropres] et la demi-mesure à l’égard de leurs dérivés » (Bernet 1990 : 1258). D’où les hésitations sur leur hiérarchisation et leur classement dans les répertoires de mots. De fait, la lexicographie française ne s’est pas encore questionnée sérieusement sur les règles à établir et qui régiraient l’inclusion et le traitement des onomastismes dans les DGM (voir Dugas 1986). Cinq phénomènes retiennent ici l’attention :

  1. Le statut de ces unités lexicales en linguistique, en particulier leurs rapports aux noms propres.
  2. Leurs caractéristiques morphologiques.
  3. Leurs valeurs sémantiques.
  4. Leur fonctionnement textuel (graphie, problèmes de genre et de nombre, alternance du nom propre souche avec le dérivé relationnel, etc.).
  5. Les normes du discours lexicographique.

Sans mener une analyse poussée, nous examinerons les aspects 2, 3 et 5, nous contentant par ailleurs d’évoquer brièvement les points 1 et 4. Ce sont surtout les gentilés qui serviront à illustrer les démonstrations.

Nous ne reviendrons pas sur le statut du nom propre en linguistique (voir Dugas 1986 : 236 et Spore 1990) et dans les dictionnaires. Notons seulement qu’en « écartant les noms propres, on démotive tous leurs dérivés à l’intérieur du dictionnaire. Les adjectifs de noms propres sont toujours sacrifiés du point de vue sémantique » (Rey-Debove 1971b : 372). Le statut du nom propre dans les unités lexicales complexes comme sarcome de Kaposi, fil d’Ariane, enfant de Marie, enfant de Duplessis, prix Nobel, colonne Morris ou cocktail Molotov doit être spécifié du point de vue sémantique et au delà de sa valeur étymologique (voir le paragraphe 4). Par ailleurs, le nom propre appartient au système de la langue et en tant que tel, il possède un statut linguistique. « Son emploi est régi par des règles syntaxiques, morphologiques, sémantiques [, graphiques] et phonologiques de la même façon que le nom commun l’est aussi » (Lecomte-Hilmy 1989 : 8; voir aussi Rey-Debove 1973 : 54-55). Cela signifie que le nom propre peut s’insérer dans n’importe quelle phrase correcte et bien construite. « Pour cette raison, il a forcément un signifié » (Rey-Debove 1973 : 54). L’enchâssement dans une telle séquence fournit des indications sur le fonctionnement syntaxique et grammatical. Voici deux proverbes extraits du PLI 1992 : Paris ne s’est pas fait en un jour et Rome ne s’est pas faite en un jour. Au delà du sens des proverbes, les mots Paris et Rome acquièrent un genre —masculin pour le premier, féminin pour le second— genre qui est détectable par l’entremise des participes passés fait et faite. Cette ambivalence qui caractérise les noms propres peut affecter leurs dérivés simples ou syntagmatiques ainsi que leurs composés.

2. L’aspect morphologique

Du point de vue morphologique, l’onomastisme pénètre automatiquement dans le domaine de la langue par le simple fait qu’il génère une unité lexicale nouvelle par association d’un affixe, ou d’un autre type d’élément de formation, à une base représentée par un nom propre (ex. : Europe + -ien → européen /Européen; Labrador + -ite → labradorite). La dérivation est le phénomène linguistique qui met en communication deux systèmes : celui des noms propres et celui des noms communs, systèmes qui sont « qualitativement et quantitativement différents » (Rey-Debove 1971a : 89). En s’imposant dans le domaine public, l’onomastisme participe au ressourcement de la langue, qu’il soit de formation interne ou qu’il immigre en français en provenance d’une autre langue soit par la voie de l’emprunt, soit par celle du calque.

L’affixation, ou tout autre procédé de formation, a pour effet de lexicaliser le nom propre en lui octroyant le rôle de base dérivative. Le nouveau mot ainsi créé acquiert le statut d’adjectif, de substantif, etc., ce qui lui confère automatiquement et obligatoirement un signifié. Le mot européen est désindividualisant et il renvoie à une classe d’êtres (les femmes européennes) ou de choses (les pays européens), alors qu’il n’y a qu’un « individu » ou qu’une « entité » Europe dont dérivent des noms, des adjectifs, des composés, etc. Cependant, il faut mentionner ici la possibilité pour un nom propre ou pour un onomastisme de faire partie de la catégorie des homonymes (ex. : Europe, la déesse ou le continent, Labrador, le navigateur portugais ou la région; angevin, relatif à Angers (France), à Anjou (province de France) ou à Anjou (ville du Québec), vénusien, relatif à la déesse ou à la planète) (voir Dugas 1993 : 8).

La morphologie se manifeste également au plan paradigmatique par la typologie des modèles de construction. Certains affixes sont en effet spécialisés à cette fin, en tout ou en partie. Ainsi, -ais, -ien, -ois forment des adjectifs et des noms toponymiques (voir Schweickard 1992 : 68-75 et Morvan/Boulanger 1992). Dugas (1987 : 36) mentionne que ces trois suffixes contribuent à la formation de 82% des gentilés gallofrançais alors qu’au Québec cette « masse gentiléenne » atteint 91% de l’ensemble des formes répertoriées. Ces suffixes sont catalogués dans la plupart des DGM. Voici le traitement que leur réserve le RM :

Quant aux bases, elles sont l’objet de transformations ou de transfigurations plus ou moins profondes selon leur origine. À titre indicatif, on peut remarquer que :

  1. Le toponyme n’est soumis à aucune modification structurelle; autrement dit, la base demeure intacte, nonobstant les substitutions morphologiques ou les ajustements orthographiques mineurs habituels.
    • Lévis + -ien (aucune modification). → Lévisien
    • Aylmer + -ois (aucune modification). → Aylmerois
    • Arles + -ien (accentuation du -e). → Arlésien
    • Jonquière + -ois (la voyelle ouverte se ferme en ). → Jonquiérois
    • Louisiane + -ais (substitution du suffixe à -e). → Louisianais
    • Lachenaie + -ois (substitution du suffixe à un autre suffixe qu’on peut reconnaître par l’analyse étymologique : -aie). → Lachenois
    • Saint-Laurent + -ien (effacement du segment hagionymique). → Laurentien
  2. Avant la dérivation, le toponyme est l’objet d’une inversion syntaxique de l’ordre déterminé déterminant.
    • Montmagny + -oisMagnymontois
    • Rivière-du-Loup + -ois (effacement du joncteur du et adjonction d’une voyelle de passage e). → Louperivois
  3. Le toponyme est (re)latinisé en tout ou en partie avant la dérivation.
    • Trois-Rivières + -ien (sans modification de l’ordre syntaxique). → Trifiuvien
    • Salaberry-de-Valleyfield + -ien (modification de l’ordre syntaxique, effacement du joncteur de et du segment déterminé Salaberry). → Campivallensien
    • Sainte-Foy + -ien (effacement du segment hagionymique Saint). → Fidéen
    • Maple Grove + -ois (effacement du segment déterminé Grove et adjonction de la séquence vill(e) + -ois). → Acervillois

Les gentilés empruntés intégralement (ex. : anglais Beaconsfielder, Thornite; hongrois Magyar), translittérés (ex. : inuktitut Aupalummiuq, Quaqtamiuq; mohawk Kahnawakeronon) ou calqués (ex. : Madrilène < espagnol Madrileño) sont à distinguer des séries construites en français et à la suite de l’emprunt du toponyme.

Cette productivité morphologique a été bien évaluée par Dugas 1987 et par Schweickard 1992.

Au plan morphologique, la créativité québécoise se démarque également par l’« affixalisation » des deux syllabes du mot Québec. La syllabe Qué- est « préfixalisée » (ex. : Québon, Québourg) tandis que la syllabe -bec est « suffixalisée » dans une pléthore d’appellations (ex. : Armabec, Bonbec, Canabec, Canbec, Habitabec, Tolbec, Microbec, Telbec, Tourbec, Wascobec). Il arrive parfois que la troncation se fasse en n’importe quel lieu du mot (ex. : Québérac : chute du c final) ou qu’il y ait d’autres types de métamorphoses (ex. : québéquoi : modification graphique du c final en qu). Ces affixoïdes servent surtout à façonner des mots-valises servant de dénominations pour des raisons sociales et pour des noms de produits commerciaux (marques déposées). Chacun des éléments de formation s’adjoint le « sémantisme » entier de Québec, renvoyant à la ville ou à la province, selon le cas. Tout le paradigme de ces constructions reste à examiner en détail.

3. L’aspect sémantique

L’acquisition d’un sens relève de l’aspect syntagmatique, c’est-à-dire de l’insertion du mot dans une structure phrastique. Le mot isolé possède un ou des sens, selon qu’il présente un aspect monosémique ou un aspect polysémique. Seule une phrase non ambiguë active l’un ou l’autre des sens des polysèmes. Les monosèmes ne désactivent jamais leur charge sémantique, même en dehors du champ discursif.

Du point de vue sémantique, il faut retenir deux choses :

Le dérivé de premier degré devient à son tour une base disponible pour l’affixation, la composition ou d’autres structures inédites, ce qui renforce son statut de mot et accentue son caractère lexicalisé.

(Dans son index, Schweickard (1992) relève 6 formes tirées de Québec et 113 tirées de Amérique. Voir aussi Bemet 1989.)

Ce faisant, l’onomastisme devient un candidat à la dictionnarisation, c’est-à-dire à l’élaboration de sa biographie linguistique. Quand un élément de formation comme américano- est à la source de 23 dérivés (voir Schweickard 1992 : 328-329), il a certainement droit au statut d’entrée dans un dictionnaire, au même titre que des mots « ordinaires » comme amer, amict ou pomérium.

Le critère sémantique est primordial, car c’est sur lui seul que repose en fait la décision de lexicographier ou non un onomastisme. Pour les lexicographes, ne doivent figurer dans la section alphabétique des dictionnaires que les onomastismes qui transcendent leur origine étymologique qui réside dans le nom propre dont ils dérivent (voir Boulanger 1986 : 90). Cela revient à dire que pour faire partie d’un dictionnaire, le mot ainsi créé doit dépasser le simple rapport entre lui-même et son géniteur, qu’il soit davantage qu’un élément à demi-descriptif et à demi-signifiant (ex. : Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne) → Arédien, Salaberry-de-Valleyfield (Québec) → Campivallensien). Il doit avoir en outre une résonance conceptuelle qui lui permet de traverser du côté du sens, du côté des unités réellement définissables. Dans ce cas, si le terme est monosémique, son sémantisme doit être « partiellement opaque » (Rey-Debove 1973 : 57), comme freudisme, nietzschéen, rabelaisien, voltairien, tous dans le PR. Si le terme est polysémique, cette nature lui garantit encore plus la valeur de mot, car l’enrichissement sémantique est un critère de lexicalisation, c’est-à-dire d’installation dans la langue; elle lui assure également un avenir microstructurel presque à coup sûr (PR : allemand, germanique, homérique, jupitérien; DQA : laurentien, québécois). Alain Rey résume ainsi cet aspect : « Un critère sémantique permet de ne prendre en considération que les formations dont le sémème offre d’autres sèmes que ceux du système : on élimine alors hugolien, malgré son importance fonctionnelle et son intérêt morphologique, et l’on traite homérique, rabelaisien ou ubuesque » (1977 : 30). Autrement dit, ces « dérivés de noms propres peuvent acquérir un contenu qui ne se résout pas en éléments de l’analyse morpho-sémantique (voltairien, stalinien, limoger...) » (Rey-Debove 1971a : 89). Certes, cette distinction entre le simple adjectif relationnel et l’adjectif qualificatif (voir Schweickard 1989 : 244) oriente les choix. Par ailleurs, le critère mis de l’avant par Rey permet de retenir dans la nomenclature einsteinium et neptunium, parce qu’ils identifient des concepts tout à fait extérieurs aux inspirateurs des dérivés —Einstein et Neptune—, et de reléguer einsteinien et neptunien dans les listes hors nomenclature, comme le fait le PR. Toutefois, les dictionnaires à macrostructure plus étendue peuvent consigner les éléments relationnels ou d’autres dérivés aisément décodables par ailleurs. Ainsi, einsteinien, einsteinisme, einsteinium, neptunien, neptunisme, neptuniste et neptunium font l’objet d’articles complets dans le GRLF. Il est clair que plus la taille de la nomenclature s’accroît, plus les vocabulaires marginaux ou « interdits » se rapprochent d’une prise en charge dictionnairique.

4. Les unités lexicales complexes (ULC)

La relation entre la morphologie et la sémantique joue également un rôle de premier plan dans le cas des unités lexicales complexes onomastiques (ULCO). La dérivation syntagmatique (voir Guilbert 1970) est le procédé par lequel des éléments indépendants dans la langue s’associent en vue de fédérer une nouvelle unité lexicale dont les constituants sont syntaxiquement liés tandis que le signifié demeure monoréférentiel. Ces formes complexes, appelées aussi composés par certains linguistes, sont extrêmement nombreuses dans les DGM (voir Boulanger 1989a et 1989b). Le plus souvent, elles sont assimilées à des savoirs d’experts organisés —les langues de spécialité ou LSP. Alain Rey a évalué leur nombre à plusieurs centaines de milliers. « Pour fixer les idées, un dictionnaire général de langue comme le Trésor de la langue française ou le Grand Robert, avec des nomenclatures de l’ordre de 70.000 à 80.000 entrées, contient un nombre très supérieur de syntagmes, parmi lesquels les syntagmes terminologiques figurent pour plusieurs centaines de milliers (environ 500.000, selon une évaluation tout intuitive), certaines entrées comme point ou chaîne, comportant plusieurs dizaines de ces syntagmes » (1985 : XXIV). Parmi ces ULC, la sous-catégorie des ULCO n’est pas à négliger. L’article américain du GRLF fait défiler les ULCO suivantes : langue américaine*, Américain du Nord*, Américain du Sud*, voiture américaine, cigarette américaine, plan américain*, nuit américaine*, vedette américaine*, coup-de-poing* américain, bar américain*, filet américain*, vol à l’américaine*, garniture à l’américaine, homard à l’américaine*, course à l’américaine*, enchères à l’américaine*, suite à l’américaine*, mise en pages à l’américaine*, études américaines* (les lexies ont été ramenées à la forme canonique; l’astérisque accompagnant une composante indique la présence d’une définition immédiatement après la séquence : 16 des 19 unités sont définies). Certaines collocations citées dans le même article mais dont le figement sémantique est incertain n’ont pas été considérées dans cette énumération (ex. : politique américaine, économie américaine, littérature américaine, institution américaine, musique américaine, cinéma américain, Noir américain). On ne perçoit ici que la pointe de l’iceberg à propos du phénomène des ULCO (pour le mot Amérique, voir Bemet 1989). Aux syntagmes nominaux complexes à expansion adjectivale ou substantivale, il faut ajouter les unités dont l’expansion est un nom propre morphologiquement intact (ex. : bison d’Amérique, oncle d’Amérique, chêne d’Amérique, clause Canada, blaireau du Labrador), les locutions, les expressions et les phraséologismes (ex. : découvrir l’Amérique, passer un Québec à quelqu’un) enfin, les proverbes et les dictons (ex. : PLI 1992 : Paris ne s’est pas fait en un jour; Rome ne s’est pas faite en un jour). La place et le statut des ULC dans les microstructures ont été récemment étudiés (voir Boulanger 1989a et 1989b), mais le terrain des ULCO est à peine défriché (voir Cormier 1993). Il sera nécessaire d’y revenir plus en détail ultérieurement, notamment en scrutant les dictionnaires d’éponymes. « Le propos des dictionnaires d’éponymes est d’apporter des informations sur les noms propres [...] passés dans le vocabulaire commun ou dans les unités phraséologiques » (Bemet 1990 : 1 258). Il est évident que beaucoup d’efforts restent à accomplir en vue de systématiser la description lexicographique de tous les faits lexicaux construits à l’aide de noms propres et « délaissés par les dictionnaires de langue malgré leur statut indiscutable de signes linguistiques pleins et entiers » (Bemet 1990 : 1 260).

5. Les listes péridictionnairiques

De fait, les onomastismes ont bel et bien accès aux DGM. Mais où nichent-ils? Le plus souvent, ils sont rangés dans des catalogues qui ferment les dictionnaires. En tant que tribu, ils ont fort peu les honneurs de la macrostructure. Non seulement les listes hors nomenclature doublent-elles les articles, mais elles contiennent beaucoup plus d’unités que n’en décrit la partie alphabétique (voir Boulanger 1986 : 88). C’est que, dans ce coin du dictionnaire qui appartient au pays des annexes, les lexicographes sont moins exigeants. Il suffit à l’onomastisme d’exister pour pouvoir s’y loger. La sélection des dérivés de noms de lieux repose sur des critères extralinguistiques : nombre de citoyens, découpage administratif, importance historique, poids culturel... (voir Dugas 1986 : 240-246). Pour la seule lettre L, les listes du GRLF et du PR comptent respectivement 81 et 76 toponymismes et 10 anthroponymismes chacun, tandis que celle du DQA recense 64 des premiers et 16 des seconds.

6. Les dictionnaires de noms propres (DNP)

Les gentilés font également partie du discours métalinguistique des DNP ou des sections idoines des dictionnaires à double nomenclature, l’une pour les noms communs et l’autre pour les noms propres. Dans les dictionnaires onomastiques, dont l’objet est la présentation des entités individuelles, les gentilés suivent tantôt l’entrée, tantôt ils sont intégrés dans le texte de l’article et ils sont placés à la suite de l’indication du nombre des habitants. Dans tous les dictionnaires consultés pour cette recherche, le gentilé est consigné au pluriel.

Dictionnaires français
Titres Toponymes Gentilés
PLI 1992 Landes → Landais
Langres → Langrois
Languedoc → Languedociens
PR2 Landes → ∅
Langres → Langrois
Languedoc → ∅
RDA Landes → ∅
Langres → les Langrois
Languedoc → ∅
Dictionnaires québécois
Titres Toponymes Gentilés
DCECI La Baie → Baieriverains, Baieriveraines
Labrador → Labradoriens, Labradoriennes
Lachenaie → Lachenois, Lachenoises
DCECJ La Baie → les Baieriverains
Labrador → ∅
Lachenaie → les Lachenois
DQA La Baie → ∅
Labrador → ∅
[Lachenaie = ⨸] [ → ∅]
PB La Baie → Baieriverains et Baieriveraines
Labrador → Labradoriens et Labradoriennes
Lachenais → Lachenois et Lachenoises

Dans les dictionnaires gallofrançais, les gentilés sont loin d’être cités exhaustivement tandis que dans les produits purement québécois, surtout ceux qui sont destinés aux élèves des classes du primaire et du secondaire, leur présence est quasi systématique, du moins pour ceux qui réfèrent aux toponymes québécois ou canadiens. —L’absence des gentilés dans le DQA provient du fait que cette partie du dictionnaire n’a pas été revue par les lexicographes québécois.— En outre, il est également de plus en plus courant que les formes masculines et les formes féminines se côtoient. Quant à la présence de l’article défini devant les gentilés, elle est encore exceptionnelle.

7. La révolution dictionnairique

Cette systématisation apparente dans les dictionnaires québécois est due à quelques causes reliées à la révolution linguistique québécoise du dernier quart de siècle : promulgation de lois linguistiques, aménagement du statut du français, atténuation du purisme intransigeant, refrancisation de la langue, aménagement du corpus, créativité nouvelle sous la poussée de la modernisation —notamment la féminisation des titres et des appellations d’emploi—, descriptions linguistiques de toutes les facettes de cette variété de français, confection d’un nombre important de dictionnaires variés. Toutes ces raisons ont forcé les lexicographes à se pencher sur le phénomène de l’onomastisme, plus particulièrement sur les gentilés et à l’étudier d’une manière exemplaire. L’usage de cette catégorie de mots s’est en effet répandu comme une traînée de poudre. Les « gentilés et les adjectifs toponymiques se sont taillé une place de choix au sein de la vie culturelle québécoise, phénomène que ne saurait ignorer le lexicographe d’ici [...] » (Dugas 1986 : 239).

Toutes les descriptions des gentilés dans les DGM québécois des dix dernières années ont d’ailleurs une source commune, à savoir les travaux de Jean-Yves Dugas, le linguiste et le « gentiliste » québécois qui a certainement poussé la gentilistique ou la « gentiléologie » à son point le plus achevé. Nombre des idées exprimées dans cette contribution sont issues de ses travaux et de ses réflexions.

Mais, le foisonnement linguistique ne suffit pas à lui seul pour recenser les onomastismes dans les dictionnaires. L’émergence et le développement de ces études reposent sur des considérations d’origines politiques (les législations linguistiques), sociales (l’identité nationale), littéraires (se dire et se perpétuer dans la mémoire collective), culturelles (se situer en Amérique du Nord, dans le monde francophone et dans l’univers) et éducatives (se reconnaître et se comparer). C’est cet ensemble de causes extralinguistiques qui a entraîné l’intérêt des lexicographes et non l’inverse. Au Québec, le moteur de l’explosion gentiléenne a certainement été l’émergence et la consolidation d’un profond sentiment nationaliste, aussi bien à l’encontre de l’anglais américain envahissant qu’à l’égard de la nécessité d’affirmer la part légitime du français québécois sur le grand échiquier francophone. Ce besoin de s’identifier comme nation s’allie à la nécessité de circonscrire linguistiquement le territoire occupé : État, régions, villes, villages, paroisses, rangs, quartiers... Cette prise de conscience « nationalitaire » a résulté en une créativité lexicale féconde, planifiée et aménagée au besoin, tout en étant toujours respectueuse des règles de l’art morphologique. Ce rapide provignement dérivationnel et compositionnel « témoigne du souci de la langue de sans cesse s’adapter à la réalité mouvante de la vie » (Dugas 1986 : 240). La prise en charge dictionnairique n’a constitué que l’une des conséquences naturelles du phénomène social.

8. Des mots à apprendre

Dans les dictionnaires de langue, l’inclusion d’un onomastisme le fait accéder automatiquement au statut de mot. Bien plus, l’onomastisme établit un lien constant de complémentarité entre la catégorie des noms propres et celle des noms communs (voir Lecomte-Hilmy 1989 : 8). L’article de dictionnaire constituant un microcosme parfait de la linguistique, il suffit de relever la suite des discours pour constater que les dérivés de noms propres reçoivent exactement le même traitement que toutes les autres catégories de mots mises en dictionnaire.

Le rôle premier des dictionnaires est d’attester l’existence des mots, leur description microstructurelle constituant leur acte de naissance, leurs papiers d’identité et le cheminement d’une carrière jamais achevée. Alliée à une résonance normative, cette reconnaissance a pour effet de rassurer les lecteurs sur la valeur et sur la validité des mots. On pense ici au jeune public des dictionnaires scolaires. Elle nuance le sentiment du ballottement lexical qui laisse entendre que les lexicographes entérinent les onomastismes figurant dans la macrostructure mais qu’ils rejettent, ou à tout le moins qu’ils cautionnent moins généreusement ceux qui sont catalogués hors nomenclature seulement. Le consulteur ne perçoit pas que la présence du mot repose sur des critères de fréquence, de population, d’officialisation, d’actualité, etc., et il juge tous les mots sur le même pied. Il serait ainsi en droit de se demander pourquoi serbe figure au PR, mais pas bosniaque ni croate (le PLI 1992 enregistre les trois mots). En réalité, « tous ces procédés dérogeant au programme de microstructure sont dangereux » (Rey-Debove 1971a : 89).

De fait, outre le nombre de mots, le seul intérêt des listes est le regroupement onomasiologique des onomastismes. Pour Dugas (1986 : 234), invoquer le manque de place dans la nomenclature semble contradictoire puisque de toute manière, les listes annexées occupent cet espace, du moins en partie. Ces listes sont en général doubles. Elles présentent les unités dans l’ordre gentilé → toponyme puis dans l’ordre inverse toponymegentilé. Avec la systématisation des descriptions nomenclaturelles, seules les secondes listes pourraient être conservées. C’est en effet l’unique moyen de retrouver la dénomination gentiléenne si on ne connaît que le nom de lieu.

Le rangement des onomastismes dans la section alphabétique est fondé sur la description sémasiologique et elle permet d’envisager l’onomastisme comme un « vrai mot ». Le lexicographe peut ainsi élaborer la cartographie microstructurelle complète qui, souventefois, fournit des renseignements linguistiques indispensables, et dont la grande majorité a une portée pédagogique indéniable. Les différents discours lexicographiques mettent en évidence tantôt un aspect du mot, tantôt un autre. Selon les vocables, chaque rubrique microstructurelle peut donc transmettre une ou des informations utiles sur le fonctionnement linguistique de l’entrée :

Ce genre d’énoncés dans les rubriques illustre bien que la description lexicographique des onomastismes dépasse le simple enregistrement dans une nomenclature. Ils mettent en évidence la multiplicité des discours qui peuvent être associés à ces dérivés. L’article complet représente également le sommet de la lexicalisation, et cela aussi bien pour l’unité d’origine commune que pour l’unité d’origine onomastique (voir Schweickard 1992 : 222-245).

9. L’adoubement dictionnairique

Il est maintenant parfaitement clair que les onomastismes sont des mots et qu’ils font partie du code d’une langue. Plus même, ce sont en fait des termes puisqu’on peut les réunir en grappes onomasiologiques très denses. Leurs structures morphologiques sont par ailleurs relativement bien circonscrites, la palette des morphèmes dérivationnels étant déjà typologisée. Il semble également que l’interdiction dictionnairique concernant les onomastismes soit chose du passé et que ces dérivés aient fait leur entrée au dictionnaire pour longtemps, du moins du côté américain de l’Atlantique. Le lexicographe québécois ne saurait les ignorer désormais. Des chercheurs comme Jean-Yves Dugas et Wolfgang Schweickard les ont extirpés de l’ombre et ils ont mis en lumière leur floraison permanente. Il est en outre de plus en plus évident que leur mise en cage dans les dictionnaires sert bien l’actualité, et qu’elle témoigne de l’histoire des nations, des acteurs sociaux et de la mémoire des lieux. Elle manifeste aussi combien la forêt des mots est remplie de tribus lexicales bien organisées et qui ne demandent plus qu’à être adoubées dans les dictionnaires généraux.

10. Bibliographie

10.1. Linguistique

10.2. Dictionnaires

À propos de la néobienséance dans les dictionnaires scolaires : les prénoms dans les exemples

1. Le dictionnaire, la geste sociale et l’école

L’identité culturelle est conditionnée, façonnée par la capacité d’adaptation et par la capacité d’expansion ainsi que par des résistances et des mouvements contradictoires devant ce qui risque de la déstructurer, de la déstabiliser, de la démolir ou de l’anéantir. Perçue sous l’angle d’une sémiotique, la culture convoque un système modelant sur lequel se fondent les individus pour définir leur vision du monde et ses divers fragments en vue de se positionner dans un espace, un territoire maîtrisé. Une identité culturelle et nationalitaire se fabrique autour d’une mémoire collective, et le dictionnaire est l’un de ces hauts lieux qui participe de la mémoire d’un peuple, même si c’est à travers la langue qu’elle se bâtit. Mais cette mémoire est aussi ce qu’on en fait.

De là le rôle primordial et la valeur exemplaire de la langue à l’école et dans la société afin de pouvoir la situer dans l’histoire, seul chemin pour meubler la mémoire sociale, qui est elle-même l’un des fondements édificateurs de l’identité d’un peuple. Les dictionnaires pour les enfants ou les dictionnaires d’apprentissage —sur la distinction entre les deux types de recueils, v. Lehmann 1991 : 110-111— font partie de cette geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire et transmettre à travers elle les valeurs communautaires, une conception particulière du monde et un modèle idéologique idoine. Ils portent chacun leur historicité en ce sens que comme tous les dictionnaires, ils sont traversés par l’Histoire et qu’ils contiennent cette histoire sociale en train de se faire, y compris les nouveaux évènements reliés à la nouvelle morale sociale. Il est donc impératif que le dictionnaire fasse partie de l’équipement de base de l’écolier qui se lance à la conquête de sa langue maternelle.

2. Le dictionnaire et la (néo)bienscance

En ces temps où dominent de nouveaux paradigmes sociaux, les dictionnaires tentent de concilier une multitude d’exigences réparties sur plusieurs niveaux : modernité et histoire, logique variationniste et norme de référence unique —qui met à mal la francophonie et le français international—, équité entre les sexes, ouverture sur le monde et empire interne, éradication des inégalités sociales, des stéréotypes, etc. Aussi, certaines vérités véhiculées par de nouvelles coordonnées sociales instaurées dans certains pays de l’hémisphère nord doivent-elles être maquillées sur le plan lexical et transformées en mots présentant toujours leur plus beau profil. De plus en plus, certaines zones de vocabulaire doivent être passées au crible d’un ensemble de critères de sélection et d’approbation qui reposent sur un ordre moral qui impose sa loi. Sur la base de ces facteurs dans lesquels le bien domine toujours le mal ou le réprouvé, des pans entiers du lexique sont escamotés des dictionnaires pour la jeunesse. Il en va ainsi des lexiques scatologiques, sexuels, offensants (jurons, blasphèmes, sacres...), etc. Ces registres de langue sont donnés comme peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (v. Boulanger 1994 : 275). En fait, ce contrôle n’est que la poursuite de manières de faire de la lexicographie d’apprentissage telle qu’on le constate depuis une trentaine d’années. Sauf que des interventions externes se produisent de plus en plus souvent afin d’exercer ce contrôle dont les normes ont leur source en dehors du champ de la linguistique.

La barrière morale éditoriale s’interprète également autrement et à la lumière du phénomène foudroyant dénommé le politiquement correct ou la rectitude politique. Cette nouvelle règle de vie sociale a des prolongements immenses dans la langue, et la lexicographie est appelée à y faire face pour tenter de la gouverner. Les protocoles de rédaction des dictionnaires sont soumis à un examen sévère de la part de groupes sociaux érigés en juges qui exigent d’être parties prenantes dans les contenus. De sorte que des informations linguistiques pertinentes risquent de se voir éjectées des colonnes des dictionnaires sous la poussée de pressions externes caractérisant la correction politique. Le dictionnaire devient l’un des lieux obligés du rétablissement d’une caution bienséante et présente certains phénomènes sociaux sous un jour embelli, ou plutôt travesti. Sur la base de critères peu adaptés à l’objet dictionnairique, les lexicographes sont ou seront contraints, d’une part, d’exclure des éléments qui ont leur place dans les articles et, d’autre part, d’inclure des éléments qui ne sont pas normalement requis. C’est ainsi que la théorie et le faire du dictionnaire sont étroitement rattachés à ce que la dynamique de sa propre histoire le contraint d’inclure ou d’exclure (v. Meschonnic 1991 : 15).

Mais qu’est-ce donc que la rectitude politique, que pour notre part nous préférons dénommer la néobienséance? Elle peut être définie comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer la pensée de toute la collectivité par le biais du langage et, dans son prolongement, du dictionnaire. Plusieurs voient ce phénomène comme un nouveau péril social qui est relatif aux effets délétères de toutes sortes de revendications et d’exigences liées à l’identité et à la reconnaissance qui mobilisent des microgroupes et dont l’expression la plus visible est celle où la victimisation règne en maîtresse. Les secousses sociales se prolongent naturellement dans le langage et celui-ci prend figure de discours délavés et ravalés par l’intermédiaire de mots qui veulent ne pas dire (ex. : citoyen expérimenté chronologiquement → « vieux », personne à image corporelle alternative → « obèse, gros », sans domicile fixe/S.D.F., itinérant → « clochard, vagabond »). L’essentiel de la parole néopolie n’est pas d’affirmer ce qui est vrai, mais de rendre vrai ce qui est énoncé. Corollairement, le dictionnaire devient ou deviendra porteur de ces néodiscours (v. Boulanger 1996).

C’est dans cette large perspective d’une nouvelle forme de la restauration lexicale d’ordre défensif que nous aborderons les dictionnaires scolaires. Nous ne nous intéresserons pas vraiment au contenu linguistique qu’ils véhiculent, mais bien plutôt aux messages sociaux subliminaux qu’ils portent inscrits en palimpseste de la microstructure. Ainsi, la plupart des héros de l’univers narratif du Petit Robert des enfants [PRE], aujourd’hui le Robert des jeunes [RJ], occupent des fonctions et des emplois à caractère positif dans l’aventure de Motbourg : madame Hespel est ingénieur (ou ingénieure?), Angèle, l’institutrice, répare la voiture, etc. Il faut bien aussi qu’à côté des « bons », il y ait quelques « méchants ». Au Québec, ces personnages sont généralement bien perçus par les enseignants, sauf un : madame Harpie. Dans le lexique commun, le mot harpie signifie « Femme acariâtre, méchante, laide ». D’ailleurs, un seul des quatre dictionnaires pour enfants consultés pour la présente étude consigne le mot harpie dans sa nomenclature. Il s’agit du Larousse maxi débutants qui l’exemplifie et le définit ainsi : « Cette personne est une harpie, elle est très méchante et coléreuse ». Le personnage du PRE/RJ qui porte ce nom possède tous les défauts : madame Harpie est commère, soupçonneuse, avare, malhonnête, etc. (v. Lehmann 1991 : 128). Il est fort douteux qu’elle puisse être acceptée dans ce rôle dans les écoles du Québec. Son patronyme et ses qualités personnelles, qui rassemblent tous les stéréotypes du genre, seraient frappés d’interdit lexicographique au nom de la discrimination sexiste et sociale. Seule son occupation de marchande de bonbons résiste à la critique bienséante.

3. Les dictionnaires scolaires

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux enfants de 7/8 à 12 ans est fort important. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine » (1991 : 19). La plupart des grandes maisons d’édition de dictionnaires offrent une gamme de produits pour les enfants de cette catégorie d’âge (v. Lagane 1990 et Hausmann 1990). Dans le secteur économique, il règne donc en cette matière une très forte concurrence, d’autant que les éditeurs français mettent en circulation des éditions adaptées à différents contextes culturels francophones, notamment les environnements canadien, québécois ou nord-américain, selon l’envergure des visions politico-culturelles ou politico-éditoriales des entreprises (v. Ouimet 1996). C’est ainsi, que chacun à leur manière, Larousse, Hachette, Bordas et Robert diffusent leurs « juniors » en Amérique.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire est bien fixé par rapport à la démarche pour les adultes. L’envergure nomenclaturelle est réduite, le nombre d’entrées se situant dans un créneau de 18 000 à 20 000 unités. Les rubriques historiques (étymologie, datation) et les citations en sont exclues, sauf dans le PRE/RJ qui offre des extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (v. Lehmann 1993b : 205). L’accent est mis sur la définition et l’exemplification, auxquelles s’ajoute presque toujours l’iconostructure. Le cheminement normal procède donc du mot vers la définition, puis son exemplification, pour déboucher enfin sur l’illustration. Il n’entre pas dans notre propos de faire le point, ni le partage sur l’ordre de préséance de l’une sur l’autre des trois démarches mentionnées ci-dessus (v. Lehmann 1991, 1993a et Rey-Debove 1993).

4. La lecture de l’univers référentiel

En plus d’avoir une vocation linguistique, le dictionnaire scolaire est aussi un truchement qui mène à la connaissance du monde et de ses traditions. À la fois vérité sur le monde et sur la langue, il favorise l’accroissement du savoir sur les réalités concrètes et abstraites dénotées par les unités lexicales. Par conséquent, les dictionnaires dessinent une vision du fonctionnement de la vie et du monde qui laissera ses empreintes sur la future conception de l’univers que se créera l’enfant. À travers les mots imprimés sur le papier et les images qui les accompagnent, aux yeux de l’enfant, le dictionnaire réalise une partie de l’expérience du monde. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire du primaire « doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou cœrcitive » (Boulanger 1994 : 267).

Dans le cheminement lié à la formation scolaire élémentaire, les questions du genre : « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur le fonctionnement du système linguistique. Au-delà ou en-deçà de leur vocation bien entendu langagière, les dictionnaires pour la jeunesse poursuivent comme objectif primordial de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat puis de mettre l’univers en correspondance avec les mots. Pour les jeunes élèves, l’apprentissage des données sur la langue est davantage d’ordre quantitatif, l’accumulation mémorielle du vocabulaire étant liée aux connaissances extralinguistiques cumulées simultanément. Il y a donc un parallélisme entre l’acquisition des mots et la thésaurisation du savoir sur le monde et sur ce qui le compose. Contrairement aux ouvrages pour les adultes, le but premier du dictionnaire scolaire n’est pas de permettre à l’enfant de travailler sur l’organisation des unités lexicales dans le cadre d’une hiérarchisation normative et sociodiscursive, orale et écrite. Car c’est un fait que, dans un dictionnaire général destiné aux adultes, la matière lexicale s’organise tout entière par rapport à une hiérarchie, aussi bien implicite qu’explicite, qui en fait le lieu le plus affirmé du lexique, et que la norme et le bon usage viennent canaliser sous des angles prescriptifs ou objectifs selon les programmes établis. Alors que l’enfant n’a pas encore acquis le réflexe du non-mot —ce qui n’est pas catalogué n’est pas considéré comme un mot ou de la valeur de l’usage, même s’il peut avoir des soupçons ou une vague idée.

5. L’exemple forgé

L’exemple est l’une des rubriques articulaires qui favorise la perception des conditions d’emploi discursif des entrées. Dans la lecture métalinguistique ordinaire de l’article où il Figure, il est une séquence autonyme (v. Rey-Debove 1993 : 86). Si la définition généralise en fournissant les caractéristiques prototypiques de l’adresse, l’exemple spécifie, car il morcelle. Pour certains chercheurs, l’exemple forgé possède « n’importe quel contenu, mais de préférence un contenu singulier, plus représentatif de l’énonciation ordinaire qui possède une deixis (ego, hic et nunc) » (Rey-Debove 1993 : 86). Généralement, dans la phrase exemple dans laquelle il est convoqué, le mot que l’on souhaite mettre en discours a son emploi usuel, normal, c’est-à-dire référentiel, comme il est souhaitable de le montrer dans le processus pédagogique d’apprentissage du vocabulaire. Mais tout en étant référentiel, l’exemple ne correspond pas à une situation réelle. Il n’apparaît que comme une virtualité. Son statut sémiotique lui permet de simuler un contexte situationnel qui réduit le message aux seuls critères de vérité, conditions qui font que l’énoncé étant libéré de toute incidence contextuelle n’est ni vrai, ni faux (v. Martin 1989 : 600). « L’exemple construit, dépouillant l’énoncé de tout renvoi à une situation réelle, conduit à un artefact qui n’est que le lieu du sens » (Martin 1989 : 600). Mais parce qu’il est perçu par le destinataire comme un discours sur le monde, spécialement chez l’enfant, l’exemple conserve une valeur de vérité qui reste en accord avec les symboliques sémio-culturelles de la société (v. Rey-Debove 1971 : 264).

Le contenu singulier de l’exemple « ne peut restituer à coup sûr le contenu du mot défini » (Rey-Debove 1971 : 300). Cette particularisation est artificielle dans le dictionnaire, car du point de vue du lexicographe, l’exemple généré conserve toujours un cachet métalinguistique. Même s’il puise dans l’expérience, il a été créé artificiellement puisqu’il est le fruit des acquis d’un rédacteur ou de plusieurs pour représenter un discours sur la langue. En dépit de sa portée référentielle et singularisante, l’exemple conserve toujours quelque chose de l’abstraction globalisante de la définition (v. Buzon 1983 : 163). Il ne saurait être confondu avec un énoncé employant les mêmes mots et produit par un locuteur dans une situation réelle de communication. Ainsi, l’exemple Cet hiver, il a beaucoup neigé, tiré de l’article neiger du Dictionnaire CEC jeunesse, est un pur produit de l’imagination des rédacteurs du dictionnaire. Tandis que la phrase « Cet hiver, il a beaucoup neigé. » rend compte d’un événement qui s’est réellement produit au Québec au cours de l’hiver 1997.

5.1. La formule exemplaire de l’exemple

Dans les recueils destinés à des enfants, l’exemple doit être de préférence une phrase simple, mais complète et informative. De fait, seule la phrase « est apte, en tant qu’exemple forgé, à simuler ce qui se dirait dans une situation réelle donnée » (Rey-Debove 1989 : 21). Le discours non syncopé paraît plus naturel et, par-delà les assertions métalinguistiques qui y sont enchâssées, il parle aussi du monde, et mieux que sauraient le faire les exemples syntagmatiques, car ceux-ci sont réduits à leur stricte fonctionnalité sur le plan linguistique. L’exemple informe donc simultanément sur l’univers référentiel et sur le signe.

5.2. La construction du monde et l’exemple

Mieux que la plupart des autres énoncés articulaires, les exemples transportent la charge idéologique de la société et du groupe ciblés par le programme rédactionnel du dictionnaire. Pour certains, ils sont même la principale tête de pont lexicographique des idéologies et des jugements de valeurs (v. Rey 1995 : 113). « C’est ainsi que l’appareil d’exemples d’un dictionnaire manifeste ou trahit des positions pédagogiques, éditoriales —voire commerciales, et en général idéologiques, autant et parfois plus que l’analyse des sens, les choix de nomenclatures, la politique défïnitionnelle » (Rey 1995 : 104). Les choix qu’opère le lexicographe présentent en effet une image complète et souvent complexe des conceptions, des expériences et des croyances des individus qui forment la société. « De façon plus générale, on ne conçoit pas que les exemples, du moins par les présuppositions qu’ils véhiculent, soient en constante contradiction avec la vision du monde que le lexicographe peut supposer chez son public » (Martin 1989 : 605). Au pays de la « dictionnairie », l’exemplification n’est jamais innocente.

6. Le registre civil de l’exemple dans les dictionnaires pour enfants

Lorsqu’il comporte un ou des acteurs humains, l’exemple du dictionnaire pour les élèves est souvent structuré en deux parties : un protagoniste, sujet de la phrase, plus rarement l’objet (complément), et le message. L’exemple forme ainsi une sorte d’équation bipolaire reconnue comme telle et qui forge l’un des éléments du code métalangagier de la microstructure. Le premier pôle sera identifié comme étant l’envoi, le second comme étant le prédicat. Cette dernière portion du schéma binaire reprend le mot témoin, comme l’illustre la série d’exemples tirés de la lettre L du Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ](v. le tableau 1).

Tableau 1 : Modèles d’exemples à schéma binaire du DCECJ
Entrées Exemples
las Maxime a mal dormi, il se sent las.
lavabo Sophie se brosse les dents au-dessus du lavabo.
ligne Le pêcheur attache sa ligne au bout d’une canne à pêche.
1. lire La pianiste lit les notes de la partition.
lisière J’ai cueilli ces champignons à la lisière du bois.
literie Quand je fais mon lit à fond, j’aère bien la literie.
livraison Elle attend avec impatience la livraison de son piano.
lourdeur Il a trop mangé, il a des lourdeurs d’estomac.

Le tableau montre trois sous-catégories de ce type d’exemples lorsqu’il y a un protagoniste :

Le recours aux prénoms fait partie des protocoles didactiques des dictionnaires pour enfants lorsqu’il s’agit de contextualiser socialement les exemples et de faciliter l’apprentissage de la langue. En intervenant dans la phrase, les prénoms, et accessoirement les patronymes, permettent d’exposer toutes les potentialités référentielles, dépassant alors les modalités de fonctionnement linguistique. L’exemple construit sur la base d’un prénom est personnalisé de sorte que l’enfant y reconnaît un proche (camarade, ami, frère, sœur, cousin, cousine, père, mère, etc.), un membre de sa communauté, le tissu social multiethnique de son milieu de vie, son environnement scolaire, ainsi de suite. Par-dessus tout, il se reconnaît lui-même et il s’identifie au message quand c’est son propre prénom qui est utilisé. Le prénom prend valeur d’autorité, de caution morale, de référence sécurisante en fonction du temps et de l’espace. Dans le PRE/RJ, chaque prénom, chaque nom jouent un rôle déterminé dans l’histoire qui est racontée en filigrane des mots. Cet ancrage énonciatif rend ainsi possible l’interprétation singulière de l’exemple et des proprionymes qui s’y incrustent (v. Lehmann 1991 : 126). Dans les autres dictionnaires pour enfants, les prénoms et les noms servent à animer fictivement les phrases-exemples, mais ils ne sont pas de la fiction narrative comme dans le PRE/RJ.

Dans les dictionnaires qui empruntent cette voie ou l’emprunteront, l’objectif ultime doit être de ne pas laisser le caractère narratif prendre le pas sur les besoins de la description de la langue, danger écarté des autres dictionnaires, puisqu’ils n’ont pas de contexte fictionnel avoué (v. cependant, le DCECJ dans lequel quelques prénoms sont toujours employés dans le même environnement réellement personnalisant).

6.1. L’écho des prénoms dans les exemples

L’étude des prénoms dans les exemples sera effectuée à partir de quatre dictionnaires pour enfants comparables :

Dans un dictionnaire comme le DCECJ, la palette des prénoms est très étendue afin de mieux personnaliser les messages portés par les énoncés exemples (v. le tableau 2).

Tableau 2 : Prénoms dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Féminins
• Alain • Jacques • Agathe • Isabelle
• Arnaud • Laurent • Agnès • Judith
• Bernard • Luc • Alice • Julie
• Bruno • Marc • Anne • Juliette
• Cyril • Mathieu • Aude • Laure
• Daniel • Maxime • Axelle • Linda
• Denis • Michel • Barbara • Lise
• Eric • Paul • Béatrice • Marianne
• François • Philippe • Brigitte • Marion
• Frédéric • Rémi • Caroline • Martine
• Guillaume • Stéphane • Catherine • Myriam
• Hugues • Thierry • Céline • Sabine
• Christine • Sandrine
• Corinne • Sophie
• Dorothée • Sylvie
• Fanny • Valérie
• Hélène • Virginie
Total : 24 Total : 34

Au total, il y a 60 prénoms cités dans la séquence L. Deux ne figurent pas dans le tableau, car ils peuvent être attribués aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ livrer, loyer] et Claude [→lourdeur]. Ces prénoms ambigus ou « hermaphrodites » peuvent par ailleurs être très utiles au lexicographe qui peut en user dans une phrase en quelque sorte neutralisée du point du vue du décompte des noms féminins et des noms masculins (v. le DCECJ : Tous les mois, Dominique paie le loyer de son appartement). L’utilité est d’autant plus manifeste quand le sens exprimé pourrait paraître discriminant (v. le DCECJ : Claude ne comprend pas vite, quelle lourdeur d’esprit!).

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages de contes (la fée Carabosse [→ légendaire], le petit Poucet [→ lieue]), un autre renvoie à un nom de famille (Gagné [→ lier]), un autre à un personnage historique (Jules César [→ légion]) et un dernier renvoie à un personnage littéraire (Tarzan [→ liane]).

Les prénoms permettent de mettre plus de vie et de couleur locale, la diversité délaissant la récurrence neutralisante des pronoms ou des substituts propriels répétitifs du genre Pierre, Jean, Jacques, Paul ou Marie, que l’on trouve en abondance, entre autres, dans l’édition canadienne du Larousse maxi débutants (v. le tableau 3).

Tableau 3 : Exemples comportant des prénoms archétypaux dans le LMDÉC (lettre L)
Entrées Exemples
laisser Depuis sa maladie, Pierre s’est laissé aller.
lassant Pierre raconte toujours les mêmes histoires, c’est lassant à la fin!
luné Jean est bien (mal) luné aujourd’hui.
lyrisme Jean m’a décrit son voyage avec lyrisme.
latin Jacques apprend le latin.
loucher Jacques louche.
lanceur Paul est lanceur de javelot.
léser Paul n’a pas eu la même part d’héritage que les autres : il a été lésé.
se lamenter Marie se lamente sur son sort à longueur de journée.
laquer Marie se laque les cheveux.
larme En nous quittant, Marie avait les larmes aux yeux.
lentement Marie mange lentement.
lucidité Marie a toute sa lucidité.

Mais il reste que même si le lexicographe recourt à des noms propres, ceux-ci acquièrent une valeur métalinguistique : ils renvoient anonymement à n’importe quelle personne vivant en n’importe quel lieu et à n’importe quelle époque.

À la limite, il n’y a pas de différence fonctionnelle entre le prénom et le pronom (il/elle). Et un prénom vaut parfois l’autre comme l’illustrent les exemples suivants tirés de l’article lacer.

On peut sans conteste rapprocher le procédé de la proforme des définitions relationnelles (v. Dubois et Dubois 1971 : 42-43).

Manifestement, ces prénoms sont des stéréotypes de la métalangue articulaire. Quoique étant de nature proprionymique, c’est-à-dire personnalisant, ils possèdent néanmoins un caractère généralisant et archétypal. Ils servent de passe-partout. La lettre L du LMDÉC cumule 3 occurrences de Pierre, 4 de Jean, 2 de Jacques, 4 de Paul et 7 de Marie. Mais aux yeux des jeunes consultés pour savoir ce qu’ils pensaient de ces choix, ils répondent que ces prénoms sont associés à des « vieux » —père, mère, oncle, tante, amis des parents, quand ce n’est pas la génération des grands-parents qui leur vient en mémoire—, que ce n’est pas comme cela que s’appellent leurs amis. Le tableau 4 fournit le répertoire de tous les prénoms recensés pour la lettre L.

Tableau 4 : Prénoms dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Féminins
• Jacques • Patrick • Aïcha • Lori
• Jean • Paul • Anne • Lysa
• Marc • Pierre • Brenda • Maïté
• Mehdi • Sékou • Chantal • Maria
• Pascal • Yves • Jeanne • Marie
• Judy • Sandra
• Line • Sarah
• Lise • Sylvie
Total : 10 Total : 16

Au total, il y a 27 prénoms cités dans la séquence L du LMDÉC. Un ne figure pas dans le tableau, car il peut être attribué aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ se leurrer].

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : quatre renvoient à un nom de famille (DaSilva [→ laveur, lier], Dubois [→ légion], Dupont [→liste], Durand [→ lopin]), un autre à une lignée familiale (Bourbons [→ligne]), deux autres à des personnages littéraires (Tarzan [→ liane], Ulysse [→ légendaire]).

Quelques entrées semblent s’écarter de la lettre L, mais cela est dû au regroupement morphologique du LMDÉC qui tient compte des mots préfixés.

La distribution des prénoms dans la version française [RJI] et dans la version nord-américaine [RJINA] du Robert junior illustré est nettement contrastée par rapport aux deux témoins précédents.

Tableau 5 : Prénoms dans le RJT (lettre L)
Masculins Féminins
• Alex • Anne
• Luc • Flora
• Yves • Julie
Total : 3 Total : 3

Au total, il y a 6 prénoms cités dans la séquence L. Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), cinq renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi] et Albert Schweitzer [→ lépreux]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

Tableau 6 : Prénoms dans le RJINA (lettre L)
Masculins Féminins
• Alex • Anne
• Luc • Ève
• Yves • Sarah
Total : 3 Total : 3

Au total, il y a 6 prénoms cités dans la séquence L. Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), six renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi], le cardinal Léger [→ lépreux] et Vierge [→ lampion]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

On remarquera qu’en passant de la France au Québec, Flora et Julie sont respectivement devenues Ève et Sarah : la substitution des prénoms s’est faite dans les mêmes articles (v. annexes 3 et 4).

6.2. Là où les prénoms se métamorphosent en statistiques

Dans le DCECJ, sur 58 prénoms différents, 24 (41,38 %) sont masculins et 34 (58,62 %) sont féminins. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 26 prénoms, 10 (38,46%) sont masculins et 16 (61,54%) sont féminins. Dans les deux RJI, la distribution montre un équilibre parfait : sur 6 prénoms dans chaque dictionnaire, 3 (50 %) sont masculins et 3 (50 %) sont féminins.

On retiendra de ce portrait statistique (v. le tableau 7) que les deux premiers dictionnaires privilégient une multiplication des prénoms et que les deux Robert préfèrent limiter la sélection. On peut aussi déduire que le DCECJ est plus ouvert sur les exemples personnalisants que sur les exemples anaphorisants ou communisants. Par ailleurs, les chiffres du DCECJ et du LMDÉC se ressemblent, les garçons occupant (environ) 40 % de la place et les filles (environ) 60 %, ce qui respecte les attentes du ministère de l’Éducation du Québec quant aux critères d’agrément des manuels scolaires.

Tableau 7 : Distribution des prénoms : base individuelle
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 58 24 41,38% 34 58,62 %
LMDÉC 26 10 38,46 % 16 61,54%
RJI 6 3 50,00 % 3 50,00 %
RJINA 6 3 50,00% 3 50,00%
Total 96 40 41,67% 56 58,33 %

Si l’on pousse les comparaisons statistiques du côté des attestations articulaires (v. le tableau 8), les résultats paraissent encore plus éloquents. En effet, certains prénoms sont employés plus d’une fois dans la séquence témoin d’un même dictionnaire. La palme revient à Anne qui atteint 23 occurrences dans le RJ1NA. Pour un prénom de garçon, le total d’occurrences le plus élevé est de 11 apparitions. Le phénomène se produit deux fois pour Yves dans les deux RJI. Fait à signaler, parmi les 11 attestations, 10 sont relatives aux mêmes entrées (v. les annexes 3 et 4).

Dans le DCECJ, sur 77 citations de prénoms, 29 (37,66 %) sont réservées aux garçons tandis que 48 (62,34 %) identifient des filles. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 45 attestations de prénoms, 20 (44,44 %) sont masculines et 25 (55,56 %) sont féminines. Dans le RJI, la distribution donne les résultats suivants : 72 occurrences de prénoms, dont 23 (31,94%) sont masculines et 49 (68,06%) sont féminines. Pour 73 citations, les chiffres du RJINA donnent respectivement : 25 (34,25 %) pour la gent masculine et 48 (65,75 %) pour la gent féminine.

Tableau 8 : Distribution des prénoms : base articulaire
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 77 29 37,66% 48 62,34 %
LMDÉC 45 20 44,44% 25 55,56%
RJI 72 23 31,94% 49 68,06 %
RJINA 73 25 34,25 % 48 65,75 %
Total 267 97 36,33 % 170 63,67 %

Le rapprochement et la comparaison des tableaux 7 et 8 font ressortir la nette prédominance des prénoms féminins sur leurs homologues masculins. Dans le tableau 7, le constat n’est pas probant pour les dictionnaires Robert qui se livrent un match nul sur tous les plans. Il est plus évident pour les deux autres dictionnaires. Dans le tableau 8, les écarts sont immédiatement sensibles, les formes féminines prévalant dans une proportion d’approximativement 2 sur 3, sauf dans le LMDÉC. Dans ce recueil, les garçons gagnent plus de 5 points d’un tableau à l’autre grâce à Jacques, Jean, Paul et Pierre qui raflent 13 des 20 attestations dans les exemples (v. annexe 2). Dans les deux RJI, les auteurs ont clairement privilégié la multiplication des occurrences des mêmes prénoms plutôt que leur diversité. On constatera en outre que le DCECJ n’est plus le seul à favoriser l’exemple avec un envoi-prénom, le LMDÉC a lui aussi augmenté ses proportions par rapport au tableau 7. Quand aux deux RJI, ils se comparent avantageusement au DCECJ.

Sur la base de la lettre L et en s’appuyant sur le tableau 8, il est manifeste que dans ces quatre dictionnaires, ce sont les prénoms de filles qui l’emportent haut la main sur leurs vis-à-vis masculins. Ces statistiques offrent ainsi le portrait le plus bienséant lorsqu’elles sont étudiées en fonction des exigences ministérielles québécoises à l’égard de la représentativité féminine dans les dictionnaires. Dans la perspective gallofrançaise, le RJI présente les mêmes caractéristiques, ce dictionnaire obtenant même le score le plus élevé du corpus en ce qui regarde le visage féminin dans les exemples. Peut-être ces résultats doivent-ils quelque chose aux équipes de rédaction et de correction composées exclusivement de femmes, soit dix au total?

Une mise en commun des données compilées pour les quatre dictionnaires donne un total de 96 prénoms cités (v. le tableau 7). De ce lot, 40 sont affectés aux garçons et 56 aux filles, ce qui donne des pourcentages respectifs de 41,67 % et de 58,33 %. Une fois les groupes tamisés, il reste 81 prénoms différents : 32 (39,51 %) sont masculins et 49 (60,49 %) sont féminins. Pour ce qui est des occurrences articulaires (v. le tableau 8), les résultats globaux sont de 267 apparitions : 97 (36,33 %) et 170 (63,67%) respectivement pour les exemples au masculin et au féminin. Dans l’ensemble, on peut donc conclure à une nette emprise des références féminines sur les masculines, aussi bien en ce qui a trait au nombre des prénoms qu’à leur fréquence de réemploi dans les exemples. La bienséance est bien respectée sous le chapitres des prénoms, les filles sont plus présentes que les garçons. Ces résultats demanderaient cependant à être corroborés par une étude des anaphores et des noms communs d’animés.

Sur les 32 prénoms masculins, seulement 6 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; aucun ne figure dans tous les ouvrages.

Tableau 9 : Répartition des prénoms masculins communs
Prénoms DCECJ LMDÉC RJ1 RJINA
Alex - - + +
• Jacques + + - -
• Luc + - + +
Marc + + - -
• Paul + + - -
• Yves - + + +

Sur les 49 prénoms féminins, seulement 5 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; un seul figure dans tous les ouvrages.

Tableau 10 : Répartition des prénoms féminins communs
Prénoms DCECJ LMDÉC RJI RJINA
Anne + + + +
Julie + - + -
• Lise + + - -
• Sarah - + - +
• Sylvie + + - -

Chez les lexicographes, Anne s’avère le prénom féminin le plus populaire : il revient dans les quatre dictionnaires; tandis que chez les garçons, Luc et Yves se partagent l’honneur d’avoir été sélectionnés par trois équipes de rédacteurs. Le couple le plus célèbre est celui formé d’Anne et d’Yves avec 42 et 23 occurrences respectivement pour l’ensemble du corpus, ce qui témoigne encore plus de la claire domination des filles : Anne obtient d’ailleurs presque deux fois plus de visibilité qu’Yves.

7. Vers d’autres zones néobienséantes

La néobienséance dictionnairique touche aussi d’autres aspects sociaux que la bataille des prénoms de garçons et de filles. Il suffit d’évoquer les contextes dont le contenu véhicule l’idéologie traditionnelle, pour ne pas dire sexiste, des rapports entre les hommes et les femmes, et que l’on dénonce de plus en plus, du genre : « Maman fait les courses » et « Papa va au bureau » (v. Buzon 1983 : 157). Afin de mesurer l’évolution des dictionnaires, voici la situation actuelle du mot bureau au sens de « lieu de travail » dans le corpus des dictionnaires témoins.

La démarcation entre les exemples québécois et français est tangible. Les exemples laurentiens féminisent la situation, sauf le premier qui oppose le travail en usine (col bleu) à l’emploi de bureau (col blanc). Les exemples hexagonaux paraissent plus stéréotypés, en particulier celui du LMDÉC qui renvoie aux tâches de bureau généralement dévolues aux femmes; mais, cet exemple est mal construit, puisque c’est l’unité complexe employée de bureau qui est illustrée et non bureau. Il est vrai, par ailleurs, que tous les énoncés sont suffisamment flous pour qu’on les interprète de manière bienséante en pensant que toutes ces personnes occupent des fonctions valorisantes dans un bureau. Quoique l’on pourrait penser que les exemples féminins nécessitent un certain renforcement pour bien s’assurer que le niveau de responsabilité de la femme est comparable à celui de l’homme.

Pour terminer cette incursion du côté de la néobienséance, quelques pistes supplémentaires seront simplement esquissées en puisant encore dans l’éventail des exemples des dictionnaires pour les jeunes.

Ces dictionnaires respectent tous des principes moraux liés à différents faits de société. Nous avons isolé quelques domaines dans lesquels les lexicographes plaident pour un monde meilleur, où la beauté, la richesse, la paix, la santé, etc., ont le pas sur la laideur, la pauvreté, les conflits de toutes sortes, la maladie, etc. (Le mot en caractères italiques renvoie à l’entrée qui a fourni l’exemple.)

Ces images d’Épinal repérées dans quelques sphères de la connaissance manifestent très clairement que la (néo)bienséance est l’un des éléments extralinguistiques majeurs imposés dans l’univers dictionnairique. Tout est pensé et réalisé pour que les enfants en phase de scolarisation adhèrent à une vision idéalisée du monde. Et c’est bien ainsi, car ils auront suffisamment le temps d’en observer tous les heurs et malheurs.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Annexe 1 : Prénoms suivis des entrées dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alain loin • Agathe lisière
• Arnaud lentille • Agnès loyal
• Bernard loyer • Alice 1. loup
• Bruno lit • Anne légèrement; long
• Cyril lapsus • Aude 1. livre
• Daniel lettre; livrer • Axelle 3. loup
• Denis lit • Barbara lier
• Éric lance-pierres; ligne • Béatrice lassitude
• François se lever; loger • Brigitte lent
• Frédéric linteau • Caroline larme; lobe
• Guillaume lymphatique • Catherine 2. lot
• Hugues loterie • Céline lâcher; léger
• Jacques lancinant • Christine laisse
• Laurent louveteau • Corinne laisser; leçon
• Luc lui • Dorothée liste
• Marc levée; lutte • Fanny lorgnette
• Mathieu langue • Hélène laideur, 2. lire
• Maxime las • Isabelle livrer
• Michel lagon; lumière • Judith louange
• Paul longueur • Julie librairie; lunette
• Philippe loin • Juliette lucide
• Rémi lancer • Laure léger
• Stéphane luthier • Linda limonade
• Thierry 1. lire • Lise loisir
• Marianne 1. louer
• Marion lèvre
• Martine luge
• Myrinm léger
• Sabine lécher
• Sandrine lacer; littérature
• Sophie lavabo; lion; longtemps; lui
• Sylvie langueur; électeur; longueur
• Valérie long; lucidité; lurette
• Virginie leçon
Total : 24 Total : 29 Total : 34 Total : 48
Annexe 2 : Prénoms suivis des entrées dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Jacques latin; loucher • Aïcha lauréat
• Jean s’aliter; reluire; luné; lyrisme • Anne lunette
• Marc lucide • Brenda lubie
• Mehdi leçon • Chantal 2. lire; longtemps
• Pascal las; lecture • Jeanne latiniste
• Patrick licence • Judy lettre; lui
• Paul lanceur; 1. le; léser; éloignement • Line lacer
• Pierre laisser; lassant; licencié • Lise léger; luge
• Sékou lettre • Lori relancer
• Yves long • Lysa langue
• Maïté 1. lieu
• Maria 2. lire
• Marie là; se lamenter; laquer; larme; lentement; longueur; lucicité
• Sandra 1. lieu
• Sarah lycéen
• Sylvie lingerie
Total : 10 Total : 20 Total : 16 Total; 25
Annexe 3 : Prénoms suivis des entrées dans le RJI (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alex lait; largement; 1. livre; longer; loup • Anne lâcheur; laisser; lamentable; langue; las; laver; leçon; lecture; léger, lent; léser; librairie; livrer; long; lourdaud; lucide
• Luc laïc : lambin; laver; leçon : légèrement; lexique; lourd • Flora lacer; lâcher; larme; lavabo; lécher; léger; légèrement; légèreté; lentement; levant; lier; linotte; lit; loir; lui; lunatique; luxer
• Yves lambeau; langue; lapsus : lettre; lien; livrer; lorgner; loucher; lui; lune; lynx • Julie lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; 1. lever; libéral; lien : lier; livrer; loucher; loyal; luné
Total : 3 Total : 23 Total; 3 Total : 49
Annexe 4 : Prénoms suivis des entrées dans le RJINA (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alex largement; longer, loup; lunatique • Anne Lâcheur; laisser; lait; lamentable; langue; las; laver; lecture; léger; léser; 1. lever; liaison; libéral; librairie; lien; lier; lit; 1. livre; livrer; long; lorgner; lourdaud; lucide
• Luc lac; lambin; lasso; lavabo; laver; leçon; légèrement; lisière; lourd; lunette • Ève lacer; lâcher; laïc; larme; lécher; léger; légèrement; légèreté; levant; lexique; lier; lit; lui; luxer
• Yves lambeau; langue; lapsus; leçon; lettre; lien; livrer; loucher; lui; lune; lynx • Sarah lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; livrer; loyal; luné
Total : 3 Total : 25 Total : 3 Total : 48

La situation de la terminologie au Québec[1]

1. L’origine

Depuis le début des années 60, avec l’émergence de la Révolution tranquille, la terminologie québécoise bénéficie d’infrastructures politiques qui ont revêtu la forme de lois linguistiques successives. La plus récente de ces lois, la Charte de la langue française, fut sanctionnée par l’Assemblée nationale du Québec en août 1977. Elle a fixé avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur le territoire québécois. Elle fait de celle-ci l’un des principaux instruments pour conduire efficacement le processus de la francisation des activités économiques du Québec. La contrainte législative imposée par la Charte ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors de la pratique terminologique ou de la recherche théorique. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel du Québec s’allie au projet global d’une société qui vit encore maintenant de profondes mutations. Isolé au nord-est d’une vaste zone de l’Amérique, le Québec abrite le berceau de la francophonie extra-européenne et il désire protéger et enrichir son patrimoine linguistique, contribuant ainsi au précepte de l’unité et de la diversité de la langue française.

L’intervention politique et linguistique de l’État a permis la formation, puis la consolidation de modèles socioterminologiques variés et originaux. Avec en arrière-plan de ma description la volonté dirigiste, au sens le plus noble du terme, ce sont ces modèles théoriques et pratiques que je voudrais évoquer sous l’angle d’une description très générale.

2. Caractéristiques de la terminologie

La mise en route de la francisation de presque tous les secteurs des activités professionnelles s’est appuyée sur ces modèles inédits. La francisation consiste pour l’État québécois à passer d’un ensemble de circonstances de la vie professionnelle où la langue anglaise était le code linguistique dominant à un nouveau mode de vie où le français deviendra la langue d’usage propre à satisfaire les moindres exigences de la communication en milieu de travail.

Cela signifie qu’au Québec la terminologie est institutionnelle, en ce sens qu’elle touche exclusivement l’usage officiel des termes et non pas leur usage individuel. La Charte définit des interventions qui conviennent en priorité aux institutions et non pas aux personnes agissant à titre privé. Ceci implique que dans l’exercice de ses fonctions officielles, l’individu est en situation de communication institutionnelle et non plus individuelle. Il doit alors choisir la norme de communication que l’institution impose d’une manière relative ou absolue. Il est lui-même dépersonnalisé au profit de l’institution qu’il représente. Il ne peut alors être tenu responsable des déficiences constatées dans la communication, la responsabilité en incombant à l’organisme, de même que la décision d’y remédier.

Le modèle terminologique québécois renferme également une autre caractéristique en ce qu’il est interventionniste. On peut donc raisonnablement parler d’interventionnisme terminologique, dont la forme la plus accomplie se retrouve dans les avis de normalisation et de recommandation de la Commission de terminologie de l’Office de la langue française.

Dans les milieux visés par la francisation, il est bien important de saisir cette double articulation de la terminologie qui est à la fois institutionnelle et interventionniste.

3. L’amalgame terminologique

La théorie et la pratique terminologiques québécoises sont fondues au creuset de quelques grands courants de recherche sur le langage et sur diverses autres sciences humaines. Notre conception de la terminologie est donc issue de la convergence de sources extralinguistiques, linguistiques, traditionnelles et sociolinguistiques. Pour l’ensemble de nos partenaires internationaux, cet amalgame représente un modèle fort original. Pour bien cerner et comprendre comment cette vision de la terminologie est née, puis s’est érigée en système, il convient de détailler les différents facteurs précédemment mentionnés. Ces facteurs ne se sont pas développés selon une structure linéaire. Ils résultent d’efforts collectifs et simultanés dans chacun des milieux.

3.1 Le facteur extralinguistique

Dans le domaine extralinguistique, l’originalité de la terminologie puise ses origines au carrefour des changements politiques, sociaux, culturels et éducationnels opérés au Québec durant les années 60. Parmi cette gamme de changements, les politiques linguistiques se sont rapidement imposées comme un élément crucial dans le processus de mutation sociale. Les lois à caractère linguistique qui se sont succédées au Québec au cours des vingt dernières années ont mis en valeur des structures d’intervention sans égal dans notre monde moderne. D’abord timides, ces législations sont devenues de plus en plus coriaces, jusqu’à la volonté ultime d’instaurer une situation linguistique uniforme pour tous les Québécois. La dernière de ces lois se révèle être la plus coercitive : elle stipule clairement que le statut qualitatif et le corpus de la langue française doivent être redressés et améliorés de manière à faire du français la seule langue officielle du territoire. Le jalon politique une fois en place, il a fallu faire surgir de l’imaginaire québécois une stratégie linguistique d’intervention. Cette stratégie comporte des facettes multiformes, mais elle s’incarne principalement dans le processus de l’aménagement terminologique.

3.2 Le facteur linguistique

Dès sa genèse, la terminologie québécoise a nécessité des recherches du côté de la normalisation et de la Iexicographisation. Il fallait rendre officielles les terminologies élaborées et trouver des canaux de diffusion. La publication de lexiques et de vocabulaires normalisés est apparue comme une solution efficace. L’attention des chercheurs québécois s’est donc tournée vers les travaux européens. La stratégie de normalisation a puisé ses sources auprès des travaux autrichiens en matière de terminologie systématique, dont on sait qu’Eugen Wüster fut l’un des chefs de file. Parallèlement, la stratégie lexicographique s’inspirait de l’expérience française. Les travaux autrichiens collant de près à la normalisation nationale et internationale (voir l’ISO) et à la documentation, et les travaux lexicographiques se ralliant à l’aspect lexicologique, la caractéristique dominante des maîtres d’œuvre québécois a été d’effectuer une jonction théorique et pratique réelle entre deux aspects jusque-là quasi indépendants des travaux sur le lexique. Les penseurs québécois possédant pour la plupart une formation universitaire en linguistique, on a vu naître une terminologie qui s’est détachée de ses amarres traditionnelles et qui s’est érigée en discipline autonome, à mi-chemin entre la linguistique et la traduction, mais s’abreuvant toujours à l’une et à l’autre. Cette perception s’est concrétisée dans une méthode de recherche terminologique qui met l’accent sur la notion ou le concept et qui a l’immense avantage d’unir les bienfaits de l’onomasiologie et ceux de la sémasiologie.

3.3 Le facteur de la traduction

L’activité traductionnelle qui existait antérieurement à l’apparition, puis à la systématisation de la terminologie, a également contribué à son développement. La terminologie ayant un caractère surtout bilingue, l’expérience de la traduction a largement profité aux responsables chargés d’élaborer une méthode de travail en terminologie. On est ainsi parvenu à reconnaître à la terminologie une place de choix dans les activités langagières. N’étant plus un simple satellite de la traduction, la terminologie influence à son tour le travail traductionnel tel qu’il se déroule au Québec.

3.4 Le facteur sociolinguistique

Enfin, l’un des pôles d’attraction majeurs dans l’essor de la terminologie en territoire québécois fut très certainement l’émergence d’un projet d’aménagement linguistique inspiré des recherches sociolinguistiques. À cet égard, le Québec constituait un terrain privilégié d’observation, d’analyse et de structuration des modèles d’implantation terminologique. Il fallait construire une méthode d’intervention étatique applicable au contexte de travail socio-économique et capable de provoquer des changements d’attitudes selon un calendrier bien établi. En effet, la situation linguistique devait d’abord être modifiée dans les entreprises. Outre les volets ressortissant aux aspects relatifs à la traduction et au lexique, ce milieu ambiant commandait une perspective nouvelle que la linguistique sociale n’avait fait qu’effleurer. Jusque-là, c’étaient surtout les comportements des individus dans leurs rapports avec la langue générale qui avaient fait l’objet d’expériences. La situation nouvelle exigeait une analyse des comportements exécutée en fonction des relations que l’individu entretenait avec les langues de spécialité. Les sociolinguistes québécois qui se préoccupaient du programme de francisation ont donc dû établir des procédés nouveaux d’analyse, qui se sont incorporés à la recherche terminologique pratique et qui ont fini par en constituer l’un des principes fondamentaux.

4. Les milieux de la terminologie

Les conditions strictes imposées par la Charte de la langue française ont permis de mettre progressivement en place au Québec un réseau d’intervenants en terminologie. Les milieux terminologiques québécois forment aujourd’hui quatre importants sous-ensembles interreliés, qui participent chacun à leur manière à l’aménagement terminologique français du Québec. D’une part, chacun de ces groupes d’intérêts a pour but de s’autogérer en matière de travaux terminologiques. D’autre part, ils concourent tous ensemble à l’enjeu unique de la francisation.

Nous voudrions examiner quatre de ces intervenants collectifs. Deux d’entre eux œuvrent en relation étroite avec les directives contenues dans la Charte : l’Office de la langue française et les entreprises privées et parapubliques. Deux autres coopèrent aux efforts de francisation malgré leur position plus extérieure au regard de la loi. Il s’agit de la Direction générale de la terminologie et de la documentation de Bureau des traductions du gouvernement fédéral et des universités. Chaque groupe a un rôle déterminé à accomplir dans la stratégie globale d’implantation terminologique.

4.1 L’Office de la langue française

Le rôle interventionniste de l’Office de la langue française est clairement défini dans la Charte. Cet organisme s’est imposé comme l’instigateur des travaux terminologiques pour l’ensemble du Québec. Ses réflexions et ses actions, de même que l’évolution de son mandat ont été l’occasion de mettre successivement au point une gamme de méthodes qui couvrent aujourd’hui la plupart des aspects du dossier linguistique du Québec. Progressivement, surtout depuis le début des années 70, les méthodes élaborées sont passées du plus pratique au plus théorique suivant en cela le même cheminement qui a permis le passage du « faire » vers le « faire faire ». La description des méthodes est donc devenue urgente. Initialement inspirateur et agent de la francisation, l’Office transforme son rôle. Il agira dorénavant comme conseiller et animateur pour les questions terminologiques. Après l’achèvement de la francisation, sa mission ultime consistera à être le modérateur de l’activité terminologique au Québec.

De ses expériences multiples, l’Office a tiré quelques grandes lignes de force sous la forme de méthodologies de travail et de recherche qui seront évoquées maintenant.

4.1.1 La terminologie systématique

La publication d’une méthodologie de la recherche terminologique systématique remonte à 1978. Elle procède d’une première tentative datant du commencement de la décennie 70 alors que le premier Office de la langue française publiait un Guide de travail en terminologie. Ce guide était davantage une compilation de connaissances théoriques et pratiques glanées çà et là dans les rares ouvrages traitant de terminologie et de lexicographie. Malgré sa vétusté, cet opuscule demeure un ouvrage de référence pour les néophytes. La méthodologie actuelle décrit toutes les étapes du travail de recherche en terminologie systématique : du début de la recherche, c’est-à-dire le choix du domaine, jusqu’à sa conclusion logique, o’est-à-dire la publication d’un lexique, d’un vocabulaire ou d’un dictionnaire terminologique, chacune des phdses est expticitée et détaillée à partir de considérations d’ordre théorique et pratique. Cette méthodologie générale sert de moule à presque toutes les autres évoquées par la suite.

4.1.2 La terminologie ponctuelle

La recherche terminologique ponctuelle répond à des besoins différents de la précédente mais néanmoins complémentaires. Les demandes sont acheminées à l’Office par téléphone (service S.V.P.) et par courrier; il arrive aussi que des personnes se présentent au bureau. Les questions peuvent être relatives à un seul terme ou encore à une courte série de termes. Il peut s’agir de la recherche d’un équivalent français pour un terme anglais, ou encore du remplacement d’un terme indésirable, ou encore de la création d’un néologisme pour dénommer une réalité nouvelle. Le caractère de ponctualité d’une telle démarche trouve son corollaire nécessaire dans le très court laps de temps imparti pour trouver la solution et préparer la réponse. Le terminologue doit faire connaître instantanément ou différer d’un jour, au plus de quelques jours, sa réponse. La démarche terminologique ponctuelle se distingue donc de la démarche systématique par ses objectifs et ses moyens. Le Service des consultations de la Direction de la terminologie a préparé une méthodologie de la recherche ponctuelle qui définit d’une manière plus appropriée les recherches documentaires et lexicographiques indispensables pour répondre rapidement à une demande ponctuelle. Il a élaboré une fiche de travail qui permet de suivre de bout en bout le cheminement d’une recherche et même de procéder à l’enregistrement de la réponse dans la banque de terminologie sans avoir à passer par un travail de transcodage de la fiche. Le lien continu avec l’usager, l’urgence des décisions et l’aspect le plus souvent oral des démarches caractérisent la recherche terminologique ponctuelle à l’Office. Cette méthodologie est en voie de publication.

4.1.3 La terminologie néologique

La néologie constitue l’un des fondements essentiels de toute recherche terminologique factuelle ou thématique. Aucune science ou technique récentes, aucune discipline nouvelle ne peuvent établir leur terminologie sans se heurter à un moment ou à un autre au besoin néologique. Les travaux de néologie peuvent se dérouler selon trois axes distincts : la néologie ponctuelle, qui offre une solution instantanée à un problème terminologique nouveau et individuel; la néologie systématique, qui comble les lacunes lexicales dans un domaine d’activité pour lequel un terminologue élabore un vocabulaire ou un lexique; la néologie sélective ou demi-systématique, qui ne recense que (es unités terminologiques néologiques pour un secteur d’activité donné.

Les deux premières catégories rattachent respectivement leur méthode à celles de la terminologie ponctuelle ou systématique. La dernière bénéficie d’une méthode particulière, distincte des deux autres sous plusieurs aspects. Leur caractère commun réside dans la mise au point d’un filtre linguistique et lexicographique dont l’objectif est de permettre à coup sûr l’identification du statut néologique ou lexicalisé des termes retenus lors du travail de dépouillement, ou proposés pour dénommer une nouvelle réalité ou pour remplacer un terme indésirable. La description détaillée de cette méthode est en voie d’achèvement et elle devrait être publiée cette année.

4.1.4 La normalisation

La stratégie d’aménagement terminologique prévoit à priori le recours au processus de la normalisation. En principe, c’est le point d’aboutissement des travaux terminologiques. L’élaboration d’un dictionnaire terminologique se termine presque toujours par la normalisation de son contenu. L’acte de normalisation marque donc la reconnaissance de sa qualité intrinsèque et son acceptation par les milieux socioprofessionnels auxquels il s’adressait. Selon la procédure terminologique courante, la normalisation d’un lexique ou d’un vocabulaire relevait de la responsabilité du terminologue et du comité formé à l’occasion de ce que l’on appelait un chantier terminologique. Cette première manière de normaliser est celle qui est décrite dans la méthodologie de la recherche systématique.

En 1978, la normalisation a pris une autre ampleur. Sous l’impulsion de la Commission de terminologie de l’Office de la langue française et des diverses commissions ministérielles de terminologie, une démarche méthodologique nouvelle a été développée. La recherche fondamentale demeure toutefois similaire à celles décrites précédemment. La préparation des dossiers de normalisation est confiée à des terminologues de l’Office ou de l’extérieur de l’organisme qui appliquent les principes et les méthodes habituels aux étapes prévues.

Le cheminement d’un dossier est le suivant :

  1. Nature de l’avis demandé;
  2. Origine de la demande (personne ou organisme);
  3. Exposé détaillé du problème;
  4. Données terminologiques nécessaires à l’étude de la demande;
  5. Consultation des spécialistes du domaine touché par la demande;
  6. Propositions du rédacteur du dossier;
  7. Étude en commission et acceptation des propositions;
  8. Entérinement par les membres de l’Office de la langue française;
  9. Parution des avis de recommandation et de normalisation dans la Gazette officielle du Québec.

Selon la complexité du dossier analysé et scs implications, les décisions peuvent survenir sous la forme d’avis de normalisation ou de recommandation.

La Commission de terminologie étudie des demandes qui revêtent diverses formes :

  1. Les dossiers de termes isolés, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur un terme ou un petit groupe de termes.
  2. Les dossiers d’envergure plus théorique, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur des questions plus globales, comme la féminisation des titres, les règles d’écriture, etc.
  3. Les dossiers lexicographiques, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur des dictionnaires terminologiques produits par des terminologues de l’Office ou d’organismes externes.
  4. Les énoncés de politique, c’est-à-dire qu’elle prépare ou fait préparer des politiques linguistiques qui ont pour but de statuer théoriquement sur un aspect ou un autre du programme d’aménagement linguistique et terminologique de l’Office (emprunt, régionalismes, qualité de la langue, néologie, etc.).

Tel que le stipule la Charte de la langue française, la Commission de terminologie coiffe donc désormais toutes les recherches qui conduisent à des décisions de normalisation ou de recommandation. Ainsi l’uniformisation et l’harmonisation de la normalisation sont assurées.

4.1.5 Les régionalismes

Le français utilisé au Québec a créé au fil des siècles un grand nombre de particularités lexicales, phonétiques et, dans une moindre mesure, des particularités grammaticales et syntaxiques. Des raisons d’ordre historique font qu’il faut tenir compte de ces différences d’avec le français européen, langue source. Idéologiquement, le processus de l’aménagement linguistique et terminologique postule la reconnaissance des régionalismes linguistiques propres au Québec, tout spécialement dans le domaine lexical. Ainsi, certains archaïsmes, dialectalismes, amérindianismes, néologismes et termi-nologismes sont-ils protégés et entérinés par l’Office. L’importance uantitative des québécismes a poussé l’organisme à s’occuper de ce ossier d’une manière toute spéciale. Une méthode de reconnaissance et d’acceptation des régionalismes a donc vue le jour. Elle prend appui sur les démarches terminologiques précitées, de même que sur les grandes conceptions actuelles de la lexicographie, qui valorisent de plus en plus la description totale ou partielle des patrimoines linguistiques régionaux des communautés francophones. Pour l’instant, cette méthode d’identification des québécismes découle d’un énoncé de politique sur les régionalismes lexicaux. Ce texte sert de filtre pour accepter ou rejeter les régionalismes. Il prévoit aussi des circonstances de non-intervention. La publication de l’énoncé est prévue pour le printemps.

4.1.6 La banque de terminologie

Les résultats nés des recherches terminologiques multiformes évoqués dans les cinq premiers points trouvent leur aboutissement dans la consignation dans la Banque de terminologie du Québec. L’enregistrement dans le grand réservoir de termes qu’est une ban-ue obéit à un certain nombre de règles strictes et bien définies afin ’assurer l’uniformité des données recueillies et rediffusées par la suite en direct ou en différé. Je ne fais que souligner cet aspect important du travail terminologique puisque non seulement il ne peut plus être ignoré, mais qu’il forme la voie de l’avenir. Par l’intermédiaire de terminaux disposés en plus de quarante points cruciaux du Québec, la banque de terminologie est maintenant en liens directs et constants avec la plupart des grandes entreprises québécoises.

4.2 Les entreprises privées et parapubliques

Le second sous-ensemble qui gravite dans l’orbite de l’Office de la langue française est celui formé des grands représentants des secteurs de l’activité socio-économique, soit les entreprises du secteur privé et celles du secteur parapublic. Ensemble, elles constituent la pierre angulaire du processus de la francisation. Elles sont à la fois le point de départ et le point d’arrivée des travaux terminologiques. Les objectifs fixés par la Charte de la langue française les ont donc incitées à avoir un rôle participatif et à se doter de méthodes de travail dont la plupart s’inspirent largement de celles de l’Office. À tout instant, ces entreprises travaillent en étroite collaboration avec les terminologues-conseils de l’Office. Leurs services de terminologie sont fort bien structurés et pourvus de tous les instruments modernes nécessaires à l’accomplissement du mandat de francisation. Grâce aux terminaux installés chez elles, l’accès aux principales banques de données terminologiques est instantané. Conscientes de leurs responsabilités dans le milieu québécois, les entreprises privées d’envergure, telles Bell Canada, Québec Cartier, les entreprises parapubliques, telles Hydro-Québec, Téléglobe Canada, Radio-Canada, la Société d’énergie de la Baie James, viennent alléger le fardeau de l’Office en matière terminologique en produisant elles-mêmes leurs dictionnaires terminologiques.

4.3 La Direction générale de la terminologie et de la documentation

La Direction générale de la terminologie et de la documentation est un organisme qui est rattaché au Bureau des traductions du gouvernement fédéral du Canada. Sa vocation première n’est évidemment pas la francisation intégrale du Québec, mais bien plutôt l’instauration du bilinguisme dans les ministères et institutions fédéraux au Canada. Il n’en demeure pas moins que l’activité terminologique déployée par la DGTD a des répercussions qui sont loin d’être négligeables sur le processus de changement linguistique au Québec. Nombre de dossiers sont en effet soumis aux deux paliers de gouvernement afin qu’une décision commune soit prise. De sorte que les travaux de terminologie doivent être coordonnés afin que les deux instances gouvernementales fassent les choix appropriés, comme cela s’est fait pour la terminologie des produits laitiers, par exemple. Dans le cas de nombreux dossiers, l’influence réciproque des méthodes de terminologie se fait donc largement sentir. Une foule de terminologues fédéraux sont en activité au Québec; la plupart travaillent en terminologie française. Les contacts avec leurs homologues provinciaux sont monnaie courante et la concertation de plus en plus fréquente. L’état actuel des rapports entre l’Office et la DGTD permet de croire que d’ici peu les deux banques de terminologie les plus puissantes du monde occidental seront interconnectées. Les résultats des recherches terminologiques de ces deux géants de la terminologie en Amérique du Nord seront donc plus accessibles pour tout le monde et plus harmonisés. Un partage des tâches pourrait ainsi être envisagé. C’est une perspective d’avenir très souhaitable.

4.4 Les universités

L’université est un lieu de formation où les étudiants acquièrent les connaissances minimales fondamentales dans une discipline ou une autre. Les besoins du Québec en terminologues ont fait qu’en moins de dix ans presque toutes les universités québécoises ont revu ou mis sur pied des programmes d’études en terminologie, de sorte qu’aujourd’hui l’enseignement de la terminologie théorique et pratique est un fait accompli dans sept universités au Québec (Laval, Montréal, Sherbrooke, Concordia, McGill, Université du Québec à Trois-Rivières et Université du Québec à Montréal). Ce réseau d’enseignement universitaire disposé à travers le Québec permet de répondre à la demande en terminologues nouveaux ou encore de parfaire la formation en terminologie des traducteurs en exercice. L’enseignement est dispensé aux premier, deuxième et troisième cycles des études à Laval et Montréal. Ailleurs, seul le premier cycle existe. L’impact théorique et pratique de cet enseignement peut être mesuré positivement dans les différents milieux de travail évoqués jusqu’ici. L’universitarisation de la terminologie est un bienfait pour cette discipline et une reconnaissance de son statut autonome parmi les autres disciplines des sciences humaines et des sciences du langage. Elle contribue à encadrer la formation des futurs terminologues et à assurer une uniformisation de plus en plus sûre des travaux terminologiques réalisés au Québec.

Au cours de chaque trimestre, environ 500 étudiants universitaires québécois reçoivent sous une forme ou une autre un ou plusieurs cours de terminologie dont certains sont obligatoires et d’autres optionnels dans les programmes d’études. Ainsi, au trimestre d’automne 1982, j’ai donné un cours d’initiation à la terminologie auquel assistaient quelque 225 étudiants.

5. Conclusion

Il est malaisé de conclure un pareil tour d’horizon sur la situation de la terminologie au pays du Québec. Je n’ai fait qu’effleurer une bonne part de notre vécu quotidien en terminologie et tisser le réseau multiforme et complexe du fonctionnement de la terminologie chez nous. J’ai préféré entremêler des linéaments divers plutôt que d’explorer en profondeur un champ particulier au détriment des autres qui sont tout aussi importants. J’ai retracé l’histoire récente, la situation actuelle et les développements prévisibles de la terminologie afin de donner le goût à d’autres de suivre le même chemin, à tout le moins de s’en inspirer. Je ne crois pas qu’il faille encenser la terminologie au point de croire que c’est le seul facteur indispensable pour procéder au changement linguistique d’un pays. Si l’on sait y faire, elle est un moyen d’action et d’intervention souverain. Elle est un auxiliaire précieux, une motivation de première grandeur, une voie fondamentale et un support logistique indéniable. Mais isolée des autres composantes de l’intervention linguistique que sont l’appui et la foi des responsables et des intervenants dans le dossier linguistique, elle ne saurait être très efficace. La terminologie existe, mais elle n’a de valeur véritable que lorsque les Hommes qui la pratiquent y croient fermement.

Note

[1] Texte d’une communication présentée en espagnol lors du Premier séminaire de terminologie tenu du 11 au 15 avril 1983 à l’Université Simon Bolivar de Caracas (Venezuela).

Synonymie, néonymie et normalisation en terminologie

J’ai choisi d’examiner le texte de monsieur Alain Rey de manière à éclaircir un certain nombre de rapports troubles et rarement évoqués à ce jour. Il ressort nettement que dans l’exposé de A. Rey il y a une tentative de poser côte à côte et, par le fait même, d’opposer les éléments suivants : linguistique, terminologie, lexicographie (générale et terminologique). Chacun des éléments est dégagé d’un ensemble où ils étaient fondus et parfois confondus. Ce sont les progrès des connaissances en terminologie en tant que science ou discipline qui ont permis de situer chacune de ces trois branches de la connaissance dans un cadre qui leur soit propre, de révéler leurs particularités et de recréer le faisceau des liens qui les unissent. Chacun de ces éléments peut être séparé de l’autre, être autonome, mais ils sont par ailleurs inséparables, constituant un tout lorsqu’il s’agit d’analyse. Autrement dit, il paraît inconcevable de travailler en terminologie sans se frotter ou s’être frotté à la linguistique et à la lexicographie.

Un autre argument qui relève de préoccupations internes à la terminologie m’a fourni la matière de ce commentaire. Il s’agit des remarques métalinguistiques ou métaterminologiques que l’on rencontre continuellement dans tous les textes et qu’on entend dans toutes les discussions de tous les colloques, à savoir la non-fixation du vocabulaire de notre propre discipline, malgré les rares recueils normalisés ou en voie de normalisation, travaux qui s’effectuent surtout sous les auspices de l’ISO. Il n’y a pas encore de concertation en la matière. À la fin de ce colloque, on pourra compiler les nombreuses précautions oratoires des intervenants. L’un aura préféré utiliser concept, l’autre notion, l’un choisira définitoire, l’autre définitionnel, ainsi de suite. Nous sommes des maniaques de la précision linguistique certes, mais surtout chacun est obsédé par ses propres vues, ses besoins particuliers, sans grande chance de concession ou de conversion aux idées des autres, sauf après un échange d’arguments convainquants ou une lutte acharnée. Aussi mes propos seront-ils pour la plupart métaterminologiques tout en illustrant à loisir les thèmes de ce colloque. Bien de nos mots sont synonymes ou presque (notion/concept; terme/terminologisme), bien de nos mots sont peu ou prou définis (définition, synonymie). Ainsi le titre même de l’exposé de A. Rey constitue-t-il une chaîne parfaite : synonymie est un vieux terminologisme dont le lexicographe retrace brièvement l’origine; néonymie tente de s’enchâsser depuis quelques années dans le lexique terminologique; orthonymie est encore un néologisme idiolectal à propos duquel des remarques surgiront vraisemblablement très bientôt et qui régleront peut-être son avenir comme terme. Synonymie est « normalisé », c’est-à-dire accepté et reconnu par tous d’une manière plus ou moins implicite, néonymie est recommandé ou critiqué (dans le sens de « soupesé ») par quelques autorités, orthonymie arrive dans le décor supporté par la réputation de son inventeur, condition qu’il ne faut pas négliger dans l’implantation d’un nouveau terme.

En quelque sorte ce commentaire sera le revers pratique et complémentaire de l’exposé théorique de A. Rey. Un cas d’analyse interne. Sur la base de la minitypologie des systèmes notionnels esquissée par Rey, quelques autres remarques émailleront mon intervention. Cela m’a semblé une manière pertinente de trouver le lien, le rapport qui unit ou sépare synonymie, néonymie et normalisation terminologique.

D’entrée de jeu dans l’exposé de A. Rey, la perche était tendue à qui se préoccupe de néologie puisque le titre fusionne ni plus ni moins le problème que je désire examiner : néonymie est-il le synonyme d’un autre terme et est-il normalisé ou normalisable? L’apparition du terme dans le titre de l’exposé incite au voyage à l’intérieur de la terminologie; il est complété par l’invitation de l’auteur à discuter des avantages et des inconvénients de ce terme nouveau, c’est-à-dire en somme de scruter sa définition et les synonymes qui l’entourent puis de porter un jugement sur la possibilité ou sur l’opportunité de le normaliser.

La première occurrence du terme néonymie est marquée par des guillemets dans le texte de Rey (p. 281, 2e par.), à l’exemple des éléments linguistiques nouveaux qui apparaissent pour la première fois dans un texte : le marquage signifie la distanciation par rapport à l’innovation lexicale : distanciation linguistique, distanciation personnelle du créateur, acceptation sous réserve, rejet ou encore attente. Par ailleurs, néonymie est inséré dans le titre entre deux termes qui ont eux-mêmes peu de concurrents synonymiques jusqu’à ce jour. Ainsi en consultant quelques dictionnaires (de langue, de linguistique et de synonymie) pour le terme synonymie, on ne peut guère retenir que le terme équivalent comme synonyme de synonymie. Mais sans grande conviction. Peut-être s’agit-il là de l’une des rares familles de mots ou de termes où l’entente terminologique est quasi totale. Du moins jusqu’à ce que quelqu’un s’en avise de trop près! A. Rey introduit dans son discours un néologisme pour désigner l’activité normalisatrice : orthonymie. Ce faisant, il fait prendre conscience de la nécessité de structurer cette activité ce qui conduira inévitablement à en subdiviser puis identifier par d’autres néologismes les phases de déroulement. Des créneaux terminologiques à combler sont donc prévisibles.

Curieusement, les termes synonymie et normalisation qui appartiennent autant à la terminologie qu’à la linguistique, ne sont normalisés par aucune autorité, si ce n’est sous la forme de quelques recommandations ou de projets de norme en voie d’élaboration. La littérature linguistique qui se penche sur ces problèmes est rare et attendue. Néonymie quant à lui est un terme apparu récemment (deux ou trois ans) dans le discours des terminologues qui sentaient le besoin de distinguer une fois de plus les concepts de « langue générale » et de « langue terminologique ». À ma connaissance, néonymie n’a pas encore ébranlé le discours des linguistes, qui continuent à reconnaître l’ancienne terminologie, étant donné que leurs regards portent davantage sur la langue en général. On peut donc penser que dans les réflexions des linguistes sur la terminologie, le flottement entre néologie et néonymie perdurera encore un moment. Il n’y a pas de systématisation dans son emploi. Il ne peut s’agir d’un hasard, mais bien plutôt d’une hésitation, ou d’une décision de laisser le terme le plus récent en liberté jusqu’à ce qu’une autorité le prenne en charge et l’assume en le répandant.

Ce que je veux examiner et décrire, c’est le caractère ou le degré de synonymie du terminologisme néonymie lorsqu’il est mis en rapport avec le terminologisme néologie. Les remarques qui suivent concernent également les dérivés immédiats des deux termes, comme néologisme, néoloque, néonymie, néonymiste. Ces observations seront en outre des indices idéologiques de la nécessité de reconnaître ou de normaliser ces termes; à tout le moins de déterminer pour chacun des fonctions propres. Pour l’instant, l’apport ne sera que descriptif. Je ne fais que recenser les possibilités sous la forme de scénarios. À partir de ces exemples, on pourra extrapoler pour d’autres secteurs de la terminologie ce qui peut se produire lorsqu’une innovation linguistique est insérée ou tente de s’insérer dans le système. L’ordre des remarques n’est nullement prioritaire.

  1. Jacques Cellard écrit que néonyme « tend à remplacer néologisme, ancien et classique, mais isolé, alors que néonyme [...], prend place dans la série très productive : synonyme, homonyme, patronyme, toponyme, etc. » (500 MN, p. 77). Il donne donc le terme comme synonyme quasi absolu de néologisme, si l’on excepte le critère temporel qui les sépare. Il montre que le terme le plus récent est une création synchronique motivée linguistiquement, c’est-à-dire que ses composantes étymologiques sont transparentes (néo- « nouveau » et -nyme (onoma) « nom »). De plus, cette réfection permet d’inscrire l’élément nouveau dans un paradigme productif alors que néologisme demeure plus isolé, du moins dans cette catégorie de termes linguistiques (cf. par ailleurs la productivité des dérivés linguistiques en -isme : régionalisme, argotisme, canadianisme, étatsunisme, etc.). Le raisonnement décrit ici pour néonyme vaut bien entendu pour néonymie en face de néologie. On reprocherait donc à néologisme et à néologie leur vieillesse, leur caractère classique et diachronique.

    Cette alerte conduit, par lien de cause à effet, à remotiver les anciens termes, c’est-à-dire à retrouver le sens étymologique de néologie (néo- « nouveau » et -logie (logos) « discours ») pour lui redonner le sens original et littéraire du 18e siècle. Enfin, Cellard ne stipule pas si ses remarques font la distinction entre la langue générale et les langues terminologiques.

    Schéma qui montre le remplacement du terme « néologie » par « néonymie ».

    L’équation signifie ici qu’un terme ancien, moins adéquat cède sa place à un plus jeune qui paraît plus apte à exprimer la notion sous-jacente.

  2. D’autres linguistes-terminologues (termino-linguistes) croient que l’usage de néonymie devrait être restreint à la langue terminologique tandis que néologie verrait son aire d’emploi circonscrite a la langue générale. En spécialisant les termes ou en leur donnant des définitions légèrement différentes, on sort carrément du domaine de la synonymie pour déboucher sur un nouveau problème soit celui de la hiérarchisation des éléments. On peut supposer que dans ce cas néonymie et néologie deviendraient des cohyponymes auxquels il faudrait trouver un générique ou un hyperonyme. Cet élément hypothétique, pour l’instant inexistant, recouvrirait la langue générale et la langue terminologique. Quel serait ce néo-quelquechose?

    Schéma qui distingue le sens de « néologie » et de « néonymie ».
  3. D’autres encore pourraient suggérer que néologie soit l’hyperonyme ou le générique de néonymie qui serait alors, cantonné au rôle d’hyponyme ou de spécifique tant pour la langue générale que pour la langue terminologique. Il ne serait alors plus question de synonymie puisque néologie jouerait le même rôle envers néonymie que fleur envers tulipe.

    Schéma qui présente « néologie » comme un hyperonyme de « néonymie ».
  4. On pourrait aussi songer à néologie comme hyperonyme de néonymie tout en restreignant le sens de celui-ci à la langue terminologique. Une case vide resterait à remplir et c’est celle de la langue générale. Il faudrait alors créer un nouveau terme cohyponyme de néonymie, un autre néo-quelquechose. Ce cas constitue une variante du précédent.

    Schéma qui présente « néologie » comme un hyperonyme de « néonymie », qui n'est liée qu'à la langue générale.
  5. Alain Rey distingue encore un autre palier. La néologie correspondrait au besoin et aux procédés d’enrichissement du langage, d’augmentation du stock lexical d’une langue (p. 290). Elle pourrait alors renvoyer à une activité linguistique proprement théorique. Tandis que la néonymie se cantonnerait au besoin et aux procédés de désignation des choses (p. 290). Elle serait donc davantage une activité pratique, industrielle en quelque sorte tout en demeurant tributaire de la terminologie et de la néologie, de la linguistique en somme. La néologie serait donc le versant linguistique potentiel puisqu’elle serait en rapport avec le lexique, les structures linguistiques, etc. La néonymie constituerait le versant terminologique actantiel, la réalisation concrète de la néologie sous la forme des unités multiformes que sont les syntagmes, les symboles, les formules, etc. La néologie génère les règles d’augmentation du lexique d’une langue, la néonymie transforme ces règles en produits lexicaux et terminologiques. En un sens, la néonymie serait subordonnée à la néologie. Cette hiérarchisation permet de retrouver le couple activité (néologie) / production ou réalisation (néonymie). Il reste à déterminer si ces distinctions valent pour la langue générale et pour la langue terminologique.

    Schéma qui présente la « néologie » (théorique) comme la source de la « néonymie » (pratique).

Ces cinq comportements devant un phénomène notionnel illustrent les principaux thèmes du colloque. La terminologie comme beaucoup de sciences et de techniques élabore sa terminologie interne à mesure qu’elle se développe. Il est superflu de rappeler que bien des discussions tournent court ou s’éternisent par manque de consensus entre les intervenants. Il n’est pas un seul colloque, une seule rencontre où l’on n’entende proposer un terme nouveau pour faire progresser notre discipline. Que cela soit bien ou mal, cela demeure un fait observable. Bon an mal an la terminologie terminologique s’enrichit, son vocabulaire se précise, certains de ses vieux termes sont relégués dans les fichiers des collectionneurs de mots ou de termes ou simplement oubliés.

On nous permettra une remarque supplémentaire à propos de néonymie et du dérivé néonyme. Le raffinement terminologique et sémantique peut tendre vers une telle perfection que certains objecteront que néonymie et néonyme ne sont pas satisfaisants. Étymologiquement néonymie et néonyme incluent nom, mot et terme (ou terminologisme). Il serait peut-être plus juste d’utiliser néoterme ou néoterminoloqisme plutôt que néonyme lorsqu’il est question de terminologie?

Pour se distancer de la linguistique générale et par esprit d’indépendance, la terminologie a donc développé de son côté une terminologie nouvelle de manière a spécifier son champ d’activité. Ainsi, au cours des récentes années, on a vu apparaître des distinctions capitales entre des appellations comme :

Comme on l’aura constaté, l’état de pénétration de ces unités dans l’usage varie. Certaines s’implantent rapidement dans les habitudes langagières, d’autres sont freinées par des résistances gui n’ont pas toujours des origines linguistiques et objectives. Tantôt, l’arrivée d’une unité nouvelle peut raffermir le système, tantôt elle peut le déstabiliser (cf. par exemple le problème très actuel de la féminisation des titres, problème sur lequel il n’y a pas lieu d’épiloguer maintenant).

Ainsi pour reprendre l’exemple du couple néologie/néonymie, le lexicographe sera à son tour intéressé par ces phénomènes car il est devant la redoutable tâche de sélectionner les unités pour son dictionnaire. Quelles seront ses attitudes devant ces deux unités ainsi que devant leurs dérivés les plus immédiats.

  1. Il peut les prendre en charge toutes les deux, ce qui amènera une modification sémantique de néologie dans les dictionnaires et sans doute une révision du réseau analogique, s’il y a lieu.
  2. Il peut conserver le statu quo, c’est-à-dire ne rien changer à la description actuelle et rejeter néonymie parce que le terme est trop récent, trop spécialisé ou peu cautionné par les publics qu’il concerne.
  3. Il peut rejeter néonymie comme terme mais ajouter à néologie le sémantisme particulier de néonymie augmentant donc le nombre de sens de néologie dans les dictionnaires.

À toutes fins pratiques, le lexicographe devra modifier l’équilibre de la microstructure de l’article néologie sous peine de prendre du recul en face de la réalité.

L’exposé de Alain Rey jette sous le pic de la recherche et de la réflexion un certain nombre d’autres problèmes terminologiques qui méritaient un peu plus de lumière. Il conviendra d’approfondir cette matière brute dans un avenir rapproché puisque les résultats acquis permettront de cerner davantage notre discipline et de la mieux définir. On notera que jusqu’à maintenant la grande majorité des recherches étaient générales, les questions posées également. Désormais, l’atomisation, la dissection sont de rigueur pour mieux comprendre et mieux connaître la terminologie comme discipline. Les mécanismes généraux identifiés sont mis à nu et scrutés jusque dans leurs moindres parcelles. On passe de l’atome aux composantes même du noyau, comme on est passé de l’informatique à la microinformatique. La terminologie est désormais une structure éclatée. Elle apprendra ainsi à mieux se connaître afin de perfectionner ses méthodes.

Ainsi dans la communication du lexicographe robertien, la terminologie dans son ensemble doit céder le pas à la socioterminologie, à l’analyse interne des théories et des pratiques de la terminologie en tant que système langagier intégré à l’ensemble des systèmes d’études de la langue. Somme toute, il s’agit d’un raffinement dans le sens d’approches multiples des objets terminologiques aboutissant à des résultats multiples applicables en tout ou en partie à chaque type de conceptualisation, à chaque microsystème de termes.

Plus vulgairement, A. Rey révèle que l’étude de la synonymie en terminologie variera et produira des résultats différents selon que l’objet terminologique est envisagé du point de vue des sciences pures, exactes ou appliquées, du point de vue des sciences humaines, du point de vue des techniques ou des technologies, etc. L’étude théorique et pratique de la synonymie devra tenir compte de ces facteurs différenciateurs. Auparavant et traditionnellement, la synonymie englobait tout autant la langue générale que la langue terminologique. Les linguistes ne songeaient guère à effectuer des distinctions devenues aujourd’hui de rigueur.

Le parallèle est donc fait entre la synonymie vue par les linguistes et la synonymie abordée par le biais de la terminologie où elle s’appuie sur des « classes référentielles et des valeurs de vérité » (p. 287). En linguistique, la synonymie est observée d’une manière extérieure, descriptive et sans intention d’intervention normalisatrice ou régulatrice ou « orthonymique » et de manière à produire des règles, des principes, des méthodes, des théories. En terminologie, au contraire, l’intention de départ est subjective, prescriptive et pratique. Il s’agit de réduire à tout prix les pléthores synonymiques. La mise en branle d’un processus de régulation réductif a pour but ultime de déboucher, tout au moins dans l’idéal, sur l’objet terminologique unique. L’opération de « dégraissage » des appellations multiples pour une notion est si fortement implantée dans les travaux de terminologie, qu’elle ressemble à un combat à finir où le seul survivant sera la manifestation de la loi du plus fort et de la raison d’intervenir. Le processus de normalisation ou d’orthonymie est évidemment lié à des facteurs d’ordre intellectuel, sociohistorique et sociopolitique dont les incidences restent cependant linguistiques. Mais malgré les désirs d’atteindre l’équation idéale (une notion = un terme), il faut considérer comme exceptionnels les cas où on y parvient en terminologie, car les « rapports de l’homme au monde passent par l’attribution de signes aux objets de la connaissance et de la pratique » (p. 288) mais selon des perspectives variées qui accréditent les formulations ou les désignations multiples, autrement dit synonymiques.

  1. Dans les systèmes hypothético-déductifs (mathématiques, logique), la normalisation est en apparence spontanée, interne en quelque sorte, c’est-à-dire sans l’étape de purgatoire que nécessite le mûrissement de certains groupes de termes dans d’autres terminologies où l’on n’arrive plus à choisir, entérinant la synonymie par l’inertie et l’érigeant presque en système. Les systèmes évoqués ici sont tenus de fonctionner en continu et ils ne laissent pas le temps aux variantes synonymiques de s’installer. Étant donné le nombre limité d’usagers, le consensus est plus rapide et la régularisation interne plus aisément contrôlable.
  2. Dans certaines sciences expérimentales et humaines, la synonymie interthéorique est plus attendue étant donné la multiplicité des points de vue et des théories qui sont fortement liés à des idéologies. Celles-ci vont parfois si loin que la subdivision en sous-écoles est inévitable, chaque maître défendant sa façon de voir, la particularisant. La particularisation constitue une reconnaissance par les autres groupes, un moyen d’identifier l’un par rapport à l’autre, d’être indépendant en somme. Mais en même temps, elle rompt le consensus, elle écarte l’entente collective. Ainsi de certains synonymes en linguistique, en psychanalyse et en terminologie, sans que l’énumération de ces domaines soit restrictive.
  3. Dans les sciences naturelles où il s’agit avant tout de comparer et de classer, la synonymie semble plutôt liée à des strates temporelles, entraînant ce que Alain Rey appelle la synonymie diachronique. Les causes peuvent en être la survie des anciens noms, la concurrence interlinguistique (latin, grec, français, etc.), l’évolution conceptuelle amenant des façons nouvelles de comparer et de classer. La synonymie qui est ici la plus évidente est donc celle qui est installée verticalement dans le temps, illustrant une autre tendance ou particularité de la synonymie en terminologie. Une synonymie horizontale (synchronique) existe également dans ces sciences. Elle se fait alors de la langue naturelle à la langue pseudonaturelle ou artificielle; des formules, des symboles, des graphiques sont opposés aux terminologismes qui se déroulent linéairement dans l’espace.
  4. Dans les terminologies techniques et technologiques, la distinction se situe dans le caractère non naturel de l’objet de la connaissance. Autrement dit, l’objet ou les procédés sont des produits de l’intervention humaine. Ils sont artificiels, des artefacts qui résultent de la manipulation humaine. La communication est ici subordonnée à la multiplicité des niveaux socioprofessionnels, sociotechniques et sociotechnologiques. La communication est orientée tous azimuts : la technique et ses produits touchent tout le monde tandis que les sciences exactes, les systèmes théoriques purs n’atteignent en général qu’une faible partie du public et, qui plus est, du public instruit des choses. Des couches temporelles de tout à l’heure, on passe à des strates humaines, à des catégories qui vont de l’inventeur en passant par le producteur pour aboutir à l’utilisateur, sans qu’il y ait interruption dans l’échelle. Cette autre synonymie est à la fois verticale et horizontale, c’est-à-dire qu’elle dépend de la sociohiérarchisation des intervenants et qu’elle se répand dans l’espace, soit sur un même territoire, soit sur des territoires différents. À chaque niveau, les conditions de la communication changent. On dénomme d’abord la notion, puis on la redénomme ou on la codénomme, etc. On peut en trouver des milliers d’exemples dans la terminologie de l’alimentation et dans celle plus récente de la vidéo, par exemple.
  5. Dans les terminologies discursives données comme exemples par Alain Rey, en l’occurrence la philosophie et le droit, un voile laisse croire à certains utilisateurs que ces discours se rapprochent de la langue générale et qu’ils sont limités à des langages naturels dans lesquels il y a peu de contrôle sur la synonymie. Dans le premier cas, celui de la philosophie, la conceptualisation est permanente, mouvante. La langue y est rarement fixée ou fixable, produisant de la synonymie par absence de cohérence, par ambiguïté de la chose ou de la notion. Alors que pour le droit, qui relève d’une conceptualisation quasi fixée au préalable, au moment même de l’élaboration du discours la normalisation s’installe. Cette prescription de départ rejette ou paraît rejeter la synonymie. Il y a cohérence interne en apparence et s’il y a ambiguïté c’est pour le décodeur qui est peu familier avec ce langage légal. En droit, on quitte presque le langage naturel pour accéder au langage devenu semi-artificiel, précodé.

Alain Rey a jeté quelque lumière et posé quelques jalons nécessaires pour élaborer une typologie de la synonymie qui sort chapeautée par la terminologie et non plus uniquement du ressort de la linguistique. La nouveauté consiste à avoir disséqué la terminologie seule pour constater que le fonctionnement de la synonymie varie suivant la catégorie de données terminologiques à laquelle le chercheur a affaire : systèmes purs, sciences expérimentales, sciences naturelles, terminologies techniques, terminologies discursives. Certains systèmes notionnels excluent certains types de synonymies pour ne conserver que le gant qui leur va. Des types universels existent sans doute, mais le constat qui demeure laisse voir qu’en terminologie il n’y a pas qu’un seul système de termes mais des systèmes de termes. Il reste à le prouver par l’analyse pratique de ces systèmes variés et à l’aide de corpus étoffés.

Dans son troisième volet qui est réducteur en quelque sorte, le lexicographe aborde la normalisation qu’il souhaite appeler désormais orthonymie. La facilité à normaliser est fonction du système de notions abordées ainsi que de facteurs qui dépendent du nombre et de la qualité des locuteurs visés. En fait, les terminologies techniques s’avèrent sans doute les plus difficiles à réduire du fait de leur entière dépendance de la pratique sociale et du fait qu’elles sont le produit d’activités illimitées. En regard de cela, la normalisation des mathématiques est presque simple tout comme celle du droit : dénommer, c’est normaliser en même temps. Dès l’origine de l’objet, les règles sont stipulées, intransgressables. Souvent même elles sont préalables 3 l’acte de nommer et surveillées par des castes dans lesquelles tous les membres sont complices. Dans le cas des sciences expérimentales, la particularisation des recherches et l’esprit d’indépendance appellent le retour à l’entente, au collectif, seul lieu d’efficacité de la communication. Il faut alors réduire le plus possible les écarts et les cas particuliers et déboucher en conséquence sur une socialisation propre à faciliter la communication. Le recours à la normalisation s’impose alors. La plupart des sciences naturelles ont édicté au cours de leur histoire des règles de normalisation ou d’uniformisation. Des organismes et des comités nationaux et internationaux veillent à l’application et au respect des règles ce qui empêche la diffusion des synonymes inutiles. Le caractère interlinguistique de beaucoup de ces terminologies est un critère important dans la non-prolifération des synonymes; de même il facilite l’acte de normalisation. Pour ce qui est des terminologies discursives comme la philosophie, la théologie, la normalisation y semble peu présente ou peu utile, ces discours ne cherchant pas à se figer.

Somme toute, on pourrait se demander si la normalisation ou l’orthonymie dont l’utilité est incontestable est le meilleur moyen d’éliminer la synonymie? À son tour la normalisation construit une hiérarchie en identifiant des modalités d’emploi des termes, elle ne fait pas disparaître les termes concurrentiels non admis par des groupes ou par des clans. La question qu’il faudrait examiner est celle qui consiste à savoir si la normalisation existe elle aussi à des degrés divers, comme la synonymie, si elle peut être envisagée comme un phénomène dont l’application est généralisable dans toutes les circonstances terminologiques sous prétexte que l’intervention coercitive la plus efficace provient d’un organisme international ou de l’État.

La terminologie au Venezuela[1]

1. Introduction

Du 11 au 15 avril dernier a eu lieu le Premier séminaire national de terminologie à l’Université Simon Bolivar de Caracas (Venezuela). L’événement avait été organisé par le Grupo de investigación terminológica (GIT) des langues de l’université d’accueil. La Délégation du Québec et l’Ambassade de France à Caracas, de même que l’Unesco et l’Infoterm (Vienne), avaient également contribué à la préparation de cette rencontre.

Une soixantaine de personnes ont assisté durant toute la semaine à un véritable cours intensif d’initiation à la terminologie et à la terminographie. Elles provenaient de plusieurs milieux tels que l’industrie (ingénieurs, chercheurs), l’Administration publique (en particulier, le ministère de l’Éducation nationale), l’enseignement de niveau collégial et universitaire (professeurs de linguistique, de langue, de traduction, d’interprétariat). La plupart des grandes universités vénézuéliennes étaient représentées à la réunion par des professeurs ainsi que par des étudiants.

2. Objectifs du séminaire

Jusqu’à récemment, la terminologie, en tant que nouvelle discipline relevant des sciences du langage, était un champ d’étude et de recherche fort peu structuré et développé dans les milieux linguistiques hispano-américains. En dépit du fait qu’au niveau international cette discipline ait pris beaucoup d’ampleur au cours des dix dernières années, l’Amérique du Sud et l’Espagne demeuraient peu perméables à son influence. Conscients de cette lacune, les organisateurs du séminaire de Caracas ont voulu donner une sorte de coup d’envoi afin d’intégrer la terminologie dans le monde espagnol, en particulier en Amérique du Sud. La terminologie leur est apparue comme un instrument linguistique essentiel pour réagir adéquatement à l’évolution technologique et scientifique du monde en général en permettant la révision, l’enrichissement et la diffusion des termes espagnols.

La tradition terminologique étant peu étoffée, les objectifs primordiaux du séminaire étaient de :

  1. Contribuer à la diffusion des connaissances de base en terminologie;
  2. Stimuler la conscientisation en ce qui regarde l’importance de la terminologie dans les sphères linguistiques et extralinguistiques;
  3. Analyser les besoins terminologiques du Venezuela;
  4. Sensibiliser les futurs utilisateurs de terminologies aux principes d’aménagement terminologique et linguistique;
  5. Esquisser des prospectives pour la terminologie dans le monde hispano-américain.

Pour débattre des questions les plus urgentes et animer le séminaire, le GIT avait invité un groupe d’experts étrangers. Le principal responsable pédagogique de cette rencontre, le professeur Heribert Picht de l’École des hautes études commerciales de Copenhague, fut appuyé dans son enseignement par une terminologue et un linguiste de l’Office de la langue française, Monique Héroux et Jean-Claude Boulanger. Ces trois spécialistes et pédagogues de la terminologie ont dispensé un enseignement dans lequel furent traités les aspects théoriques et pratiques de la terminologie et de la terminographie. En outre, ils ont bénéficié de l’aide indispensable de quelques intervenants des milieux linguistiques et socioprofessionnels de l’Université Simon Bolivar qui ont assumé les exposés relatifs aux particularités et aux besoins du Venezuela en matière de terminologie. Parmi ces experts dont il faut signaler l’apport précieux, figurent les professeurs Alicia de Diego et Michelle Sánchez-Vegas du GIT, et Dolores R. de Castro de la Banque de terminologie de l’USB.

3. Déroulement du séminaire

Le séminaire s’est entièrement déroulé en langue espagnole. Il avait revêtu la forme d’un véritable cours d’initiation à la terminologie dont la durée fut de trente-cinq heures. Un certificat élémentaire de terminologie fut décerné à chaque participant à la fin du cours de formation.

Le programme proposait cinq volets qui ont permis aux personnes inscrites d’avoir un aperçu convenable de la terminologie et de la terminographie.

1) Des exposés magistraux et thématiques étaient consacrés aux aspects théoriques de la terminologie. Ont été successivement évoqués les grandes constituantes de base de la terminologie que sont les fondements historiques, l’état des recherches actuelles (théories et méthodes), la place de la terminologie dans les sciences du langage et les sciences humaines, le concept et les systèmes de concepts, la définition, les principes de dénomination, la terminographie (lexicographie spécialisée), la normalisation, l’aménagement de la terminologie, la néologie et la formation des termes, les banques de terminologie et enfin les modèles de coopération internationale, type de collaboration qui s’avère indispensable en terminologie.

2) Des aspects plus pragmatiques comportaient des exercices appliqués des grands principes théoriques esquissés durant les cours magistraux. Chaque sujet théorique a été complété par un travail de recherche pratique effectué en sous-groupes. Ainsi, des analyses de définitions dans le domaine de l’économie, l’élaboration d’un système de notions monolingues (les timbres), la révision de la version espagnole de la norme ISO R/1087 (vocabulaire systématique de la terminologie) et sa confrontation avec la version anglaise, l’élaboration d’un mini-projet de terminologie pétrolière (préparation, étapes méthodologiques, etc.), ont été l’occasion pour les participants d’avoir une expérience pratique du travail terminologique. Les résultats faisaient l’objet d’une présentation en séance plénière.

3) Parallèlement aux travaux pratiques imposés, les responsables animaient des ateliers de terminologie en circulant dans les différents sous-groupes.

4) Des périodes de questions ont fourni à l’assistance maintes occasions d’intervenir pendant le séminaire. Un dialogue constant et fertile fut institué entre les responsables et les « néophytes » de la terminologie.

5) Deux tables rondes ont aussi été organisées. Elles complétaient la section plus proprement pédagogique du séminaire. L’une a porté sur les besoins spécifiques du Venezuela en matière de terminologie. Des scientifiques (professeurs et chercheurs) des secteurs comme les mathématiques, l’électronique, etc., et des ingénieurs des domaines des transports et du pétrole sont intervenus afin d’évoquer les principaux problèmes et besoins terminologiques dans le pays. Les usagers de ces terminologies ont entre autres mis en valeur la nécessité d’élaborer une politique relative à la créativité lexicale en langue espagnole. La seconde table ronde avait comme objet de discuter des possibilités et des alternatives de la coopération nationale en terminologie au Venezuela et, accessoirement, d’examiner le champ plus vaste de la coopération internationale, prioritairement avec le monde hispano-américain, puis avec l’ensemble de la communauté terminologique mondiale. L’organisation et le fonctionnement même de ce séminaire constituaient une application avant la lettre de ce vœu.

Le modèle pédagogique qui vient d’être décrit reprend dans ses grandes orientations les principes et les méthodes d’enseignement de la terminologie et de la terminographie mis au point au cours de la dernière décennie un peu partout dans le monde par les organismes et les universités préoccupés par les questions d’aménagement terminologique. Qu’on pense par exemple aux expériences nord-américaines (Canada, Québec), européennes (Danemark, Autriche. France, Belgique), africaines (Tunisie, Maroc) et moyen-orientale (Syrie). Ces principes ont permis de mettre sur pied et de rendre efficaces plusieurs stratégies d’aménagement linguistique et terminologique dans le monde et de structurer un enseignement de qualité. Le succès remporté par les cours et les séminaires d’initiation à la terminologie et de formation des terminologues démontre à l’envi l’emprise de plus en plus certaine et nécessaire de cette discipline dans les pays et les États ayant entrepris des processus de changement linguistique sur leur territoire. Quel que soit le pays, quelle que soit la langue, la terminologie et la terminographie émergent de plus en plus comme le recours et la ressource linguistique essentiels pour affronter l’évolution technologique et scientifique universelle et ultrarapide et pour l’assumer adéquatement. Défendre le droit de dénommer dans sa propre langue pour mieux posséder son identité se pose alors comme un moyen d’obtenir à coup sûr le respect des autres.

4. Conclusion du séminaire et prospective

Il apparaît clairement que cette première tentative poussée d’instaurer la terminologie en tant que discipline autonome en terre d’Amérique du Sud ne doit pas rester isolée et sans suite. Une collaboration multidirectionnelle doit s’établir dès maintenant sur des bases permanentes d’échanges à plusieurs niveaux. À la lumière des expériences antérieures, il appert que les suites à donner à ce premier séminaire national de terminologie revêtent les dimensions suivantes :

  1. Parfaire la formation pédagogique;
  2. Organiser des stages;
  3. Échanger des spécialistes en terminologie;
  4. Développer des mécanismes d’échanges documentaires;
  5. Instituer des cadres de coopération nationale et internationale.

1) La formation pédagogique doit se faire en deux temps. D’abord, il s’agit de former les formateurs, c’est-à-dire ceux qui seront chargés d’assurer à leur tour la généralisation de l’instruction des futurs terminologues au Venezuela. Cette première phase de la formation doit être assumée par les spécialistes de l’extérieur qui possèdent l’expérience de ce genre de démarrage terminologique. Le séminaire de Caracas n’aura été que l’amorce d’un tel processus; s’il n’est pas poursuivi, il risque de s’éteindre. Ultérieurement, les nouveaux formateurs seront appelés à faire bénéficier les étudiants (traducteurs, linguistes) et les spécialistes des milieux socioprofessionnels intéressés par la terminologie, des connaissances théoriques et pratiques acquises au contact des experts internationaux. Les premiers contacts entre le Venezuela et le monde de la terminologie doivent donc s’instaurer à ce niveau.

2) La préparation de stages doit se faire également en deux temps et suivant un axe prioritaire Venezuela/organismes étrangers. Les responsables vénézuéliens devraient être en mesure d’effectuer des séjours de travail en terminologie dans les organismes réputés pour leurs structures d’accueil des stagiaires. Ainsi, des entreprises privées, des universités, des centres de terminologie pourraient être visités afin d’y acquérir des éléments de formation pratique propres à compléter la formation théorique et les lectures documentaires. En second lieu, une fois ces bases établies, les stagiaires en formation retourneraient au Venezuela et assureraient à leur tour des stages pour leur propres recrues. Des mécanismes financiers devraient être prévus pour encourager ce volet de la formation. De nombreux organismes comme l’Unesco, l’Infoterm, le Cirelfa, l’ACCT, intègrent à leurs programmes de telles préoccupations.

3) Les deux premiers aspects concernant la formation et les stages ont un corollaire. En effet, la collaboration des experts étrangers est nécessaire à la réalisation de ce défi de la formation rapide et adéquate de terminologues vénézuéliens. Les spécialistes et les professeurs de terminologie d’expérience doivent contribuer de toutes leurs forces au démarrage terminologique du Venezuela. Il est évident que sans leur présence et sans l’encouragement des gouvernements vénézuélien et étrangers, le développement de la terminologie en Amérique du Sud sera lent et peu probant. La présence active des spécialistes étrangers devra suivre une courbe décroissant au fur et à mesure de l’autonomisation terminologique du Venezuela.

4) Les contacts entre les terminologues du Venezuela et ceux du reste du monde doivent être entretenus et développés par l’échange de documentation et d’informations. La langue espagnole n’ayant presque pas produit de texte d’importance en terminologie et en terminographie, les terminologues doivent donc s’en remettre aux autres langues pour accéder aux écrits théoriques et méthodologiques. Il apparaît donc important que les chercheurs vénézuéliens mettent sur pied un centre de documentation terminologique de premier ordre, tout en prévoyant des mécanismes de production accélérée en langue espagnole. Il en va de même pour la constitution d’un matériel pédagogique.

5) Enfin, les résultats de ce séminaire auront des effets positifs sur le plan de la coopération nationale et internationale qui doit continuer à se développer. Les premières ententes entre les différents partenaires vénézuéliens (universités, Administration publique et entreprises publiques ou parapubliques) étaient déjà perceptibles au moment du séminaire. Il reste à les concrétiser. Sur le plan international, il est souhaitable que les premiers initiés à la terminologie au Venezuela s’intègrent davantage au circuit international en participant aux rencontres futures (colloques, congrès, tables rondes, etc.) et aux travaux menés en collaboration, tels que les recherches sur la normalisation (ISO), les problèmes de la variation linguistique (français, espagnol, anglais, etc.), les fondements théoriques et pratiques de la terminologie et de la terminographie.

Trois conditions essentielles sont à la source du succès de la mise en marché de la terminologie au Venezuela : la volonté du gouvernement vénézuélien; le désir d’aider et de collaborer de la part des gouvernements et des organismes étrangers qui possèdent une profonde expérience de la terminologie et de la terminographie et qui veulent bien l’exporter; enfin, et surtout, la volonté tacite de tous les Vénézuéliens préoccupés par les questions d’aménagement terminologique et linguistique de prendre en main leur propre projet de terminologisation. L’impulsion caracasienne doit avoir des prolongements pour le bénéfice de l’ensemble du monde hispano-américain.

Note

[1] Le texte qui suit constitue à la fois le compte rendu d’un séminaire de terminologie, un état de la question de la terminologie au Venezuela, tout particulièrement à Caracas, et quelques réflexions personnelles sur l’avenir de la terminologie en Amérique du Sud.

La coopération internationale en terminologie: le modèle québécois[1]

Introduction

La continuelle activité mondiale en terminologie ne permet guère aux organismes nationaux de terminologie de faire la sourde oreille ou encore de demeurer à l’écart de ce bouillonnement international. L’Office de la langue française emploie près de 400 personnes dont les tâches sont dévolues à l’activité terminologique sous une forme ou une autre. Son mandat de francisation l’a amené très rapidement à développer un réseau de coopération internationale avec plusieurs partenaires du monde de la terminologie et de la linguistique. Cette activité consiste autant à solliciter des avis à l’étranger qu’à participer aux travaux en cours ailleurs. Cet aller-retour caractérise le réseau d’échanges internationaux que l’Office a mis sur pied et encouragé depuis une vingtaine d’années. La coopération se déroule avec deux grands groupes de partenaires : les organismes nationaux ou internationaux et les gouvernements étrangers. Dans cet article je voudrais évoquer trois des pôles majeurs de la coopération internationale de l’Office en terminologie et en linguistique. Il s’agit du Réseau de néologie francophone, de la normalisation et des régionalismes.

Mais avant d’expliciter en détail ces trois centres d’attraction de la coopération, il convient de passer rapidement en revue et sans s’y arrêter longuement quelques-uns des organismes dispersés dans le monde et avec lesquels l’Office entretient des rapports étroits. Pour chaque organisme cité, je mentionnerai les principaux axes de coopération. Il va de soi que la description ne prétend en rien à l’exhaustivité, ni au regard du nombre de ces organismes, ni au regard des sujets traités avec un seul d’entre eux. Je signale simplement quelques caractéristiques marquantes pour illustrer la variété des contacts qu’un organisme comme le nôtre doit maintenir.

  1. Le Cirelfa (Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée), organisme créé à la fin de 1981, est un nouvel instrument de coopération linguistique internationale pour la communauté des pays et des peuples de langue française ou faisant usage de cette langue. L’Office entretient avec le Cirelfa des relations visant à promouvoir la recherche dans le domaine de l’aménagement linguistique et terminologique tant sous ses aspects pragmatiques que théoriques et à contribuer à la formation des chercheurs dans le même domaine.
  2. L’Aupelf (Association des universités partiellement ou entièrement de langue française) est associée ponctuellement aux travaux de l’Office en matière de lexicographie régionale, d’enseignement de la terminologie, surtout en Afrique noire et au Maghreb.
  3. L’Infoterm (Centre international d’information terminologique) sert de relais indispensable pour prendre connaissance des plus récents travaux de terminologie, de documentation et de normalisation dans le monde, plus spécialement en URSS et dans les pays de l’Est.
  4. L’ILF (Institut de la langue française) est un organisme français chargé de gérer un ensemble de travaux de recherche en linguistique. En particulier, il chapeaute le grand projet de description de la langue française mieux connu sous l’appellation Trésor de la langue française (TLF). Celui-ci est responsable du grand dictionnaire historique de la langue française. L’Office travaille en collaboration avec le TLF pour la question des régionalismes dont il sera fait état un peu plus loin.
  5. La Termia (Association internationale de terminologie) fut fondée en mai 1982 à Québec. Aussi l’Office est-il associé de très près aux travaux de la Termia qui vise la promotion de la recherche et de l’enseignement en terminologie partout dans le monde.
  6. Le CILF (Conseil international de la langue française) dont le siège est à Paris reçoit régulièrement des demandes de l’Office en terminologie systématique ou ponctuelle et effectue les recherches nécessaires pour trouver les réponses à ces questions. L’Office participe également à l’élaboration de dictionnaires terminologiques préparés par le CILF ou encore assiste aux réunions des divers comités de terminologie de cet organisme. Dans le domaine des régionalismes, nous venons de préparer un court répertoire de québécismes usuels (environ 800 entrées) qui sera bientôt publié dans une collection de monographies sur les français régionaux. Ce travail a été réalisé par une équipe de linguistes québécois sous ma responsabilité.
  7. La CEE (Communauté économique européenne) reçoit des stagiaires de l’Office, soit pour la recherche ponctuelle, soit pour la recherche systématique. La réciproque est aussi vraie puisque l’Office accueille également des terminologues de la CEE. La collaboration est aussi très intense en ce qui regarde les banques de terminologie.
  8. L’ONU (Organisation des Nations unies) a reçu des stagiaires de l’Office tout comme il a envoyé des terminologues à Québec pour des fins de perfectionnement. Les échanges entre l’Office et l’ONU concernaient surtout la terminologie ponctuelle et la formation des terminologiques.

Ce panorama des échanges internationaux de l’Office est incomplet, mais il donne un aperçu des structures qu’un organisme comme le nôtre doit développer afin d’accomplir de son mieux le mandat qui lui a été confié. Par ailleurs, l’exportation de son expérience constitue le corollaire nécessaire à l’enrichissement collectif de la terminologie dans le monde.

Il convient maintenant d’expliciter plus largement trois des secteurs clés de la coopération internationale de l’Office : la néologie, la normalisation et les régionalismes.

Le Réseau international de néologie

À l’automne 1974, l’Office de la langue française organisait le premier colloque international consacré à l’aménagement de la néologie dans la francophonie. Le titre même du colloque situait d’emblée les débats au centre des recherches terminologiques et sociolinguistiques nouvelles. L’un des premiers résultats concrets de cette rencontre internationale fut la mise sur pied d’un Réseau de néologie scientifique et technique au printemps 1975, à l’initiative du Québec et de la France. Dès le départ, le but principal fixé pour ce réseau fut de répertorier les termes français nouveaux qui apparaissaient quotidiennement dans de multiples domaines d’activités techniques et scientifiques, ou encore de fournir, dans une optique prospective, des équivalents français aux néologismes américains qui pullulaient en permanence dans la presse de l’Amérique anglophone. Le Québec et la France étaient liés par des accords de coopération franco-québécoise en matière de néologie et de terminologie. Une dizaine de chercheurs québécois et français ont alors entrepris de parcourir la titanesque documentation française et anglo-américaine à la poursuite des néologismes.

L’AFTERM (Association française de terminologie) et l’Office constituaient le réseau en 1975. En 1978, la Belgique se joignait au groupe fondateur, mais de manière moins officielle puisque aucun accord de coopération n’était signé entre les gouvernements belge et québécois. L’équipe belge réunit des collaborateurs travaillant à la CEE (Communauté économique européenne), enseignant à l’ISTI (Institut supérieur des traducteurs et interprètes de Bruxelles) et depuis peu, oeuvrant dans le cadre des activités de la Maison de la Francité de l’agglomération de Bruxelles. L’arrivée de l’équipe belge, elle-même répartie dans plusieurs foyers d’activités terminologiques, a permis au réseau de prendre une ampleur véritablement francophone. Les changements survenus au Haut comité de la langue française en 1980 ont entraîné la disparition de l’AFTERM et son remplacement par un nouvel interlocuteur français : FRANTERM. Enfin, en 1982, la Direction générale de la terminologie et de la documentation (DGTD) du gouvernement fédéral du Canada devenait le benjamin des membres du réseau. L’année 1983 pourrait marquer l’arrivée d’un premier partenaire non francophone. En effet, le Modem Languages Centre de l’Université de Bradford (Grande-Bretagne) désire se joindre au réseau.

À l’heure actuelle, plus d’une vingtaine de personnes réparties dans plusieurs zones de la francophonie consacrent une part importante de leurs travaux à la quête des néologismes. Les domaines présumément néologènes font l’objet de sondages et de recherches. Le statut néologique véritable des unités lexicales traitées est établi par comparaison avec les outils lexicographiques les plus contemporains et pertinents. Il s’agit essentiellement d’une recherche à caractère descriptif, aucune décision normative n’intervenant à l’étape du traitement linguistique et terminologique. La normalisation de certains néologismes pourra survenir ultérieurement, par exemple à l’occasion du traitement de certains dossiers par la Commission de terminologie de l’Office ou par les différentes instances des autres partenaires, comme les commissions ministérielles françaises, la CEE, etc. La méthodologie élaborée dès la formation du réseau fait l’objet d’une mise à jour continuelle, en particulier en ce qui regarde le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, pierre d’assise des travaux. La première partie de cette méthodologie est celle qui concerne le processus d’encodage des articles néologiques, elle est prête pour la publication, tandis que la partie théorique est en cours de rédaction.

A ce stade-ci, il importe de signaler qu’en plus du personnel affecté d’office aux recherches en néologie, quelques contrats de service sont accordés à des chercheurs spécialisés dans des domaines de pointe tels que la nordologie, la foresterie, la biomasse forestière, etc. Ces chercheurs associés aux travaux sont des universitaires, des ingénieurs, des dirigeants d’entreprises, etc., aux prises avec d’urgents besoins de désignations nouvelles pour des fins scientifiques, pédagogiques ou même fonctionnelles. Les travaux sont alors menés en collaboration avec des animateurs du module du réseau qui est concerné et sous leur supervision.

Les objectifs poursuivis par ce réseau de néologie francophone sont les suivants :

  1. Répondre aux besoins exprimés de toutes parts de rendre disponibles le plus rapidement possible des néologismes français chez les scientifiques, les techniciens, les ingénieurs, les étudiants.
  2. Si nécessaire, créer des néologismes français pour contrer l’infiltration des néologismes ou des emprunts anglo-américains dans la langue française.
  3. Sélectionner, analyser, normaliser, si nécessaire, les mots et termes nouveaux qui entrent en conflit dans des situations de synonymie néologique ou terminologique.
  4. Développer chez les spécialistes de toute discipline, les terminologues et les traducteurs des réflexes linguistiques bien français en matière de création lexicale.
  5. Utiliser la situation privilégiée du Québec en Amérique du Nord comme tremplin d’observation de la néologie américaine galopante et servir de relais avec le reste de la francophonie.
  6. Contribuer à l’enrichissement collectif du stock lexical de la langue française par des apports régionaux originaux, particulièrement ceux provenant des secteurs d’activités où chaque communauté est à la fine pointe des recherches dans le monde, comme les techniques de l’eau, le laser, la foresterie au Québec.
  7. Conduire des recherches théoriques dans le domaine de la néologie qui soient utiles à la linguistique, la traduction, la terminologie et la sociolinguistique.

Tous les travaux sont prioritairement publiés par le canal de l’Office. Depuis l’origine du réseau, 33 cahiers de la série Néologie en marche, principal support de publication des résultats des recherches, ont paru. Sans compter les 10 cahiers publiés antérieurement dans le cadre de la néologie de la langue générale. On peut sommairement évaluer à environ 15 000 le nombre des unités lexicales nouvelles traitées par les différentes équipes de néologues depuis le début du fonctionnement du réseau. Deux index cumulatifs permettent de constater la variété des termes retenus. Les domaines ou les secteurs d’activités sont sélectionnés avant tout en fonction des besoins spécifiques de chacun des modules membres du réseau de néologie, étant entendu que ces besoins sont également utiles aux autres. L’ensemble des travaux finit par former une mosaïque terminologique française dont les retombées, québécoises d’abord, francophones ensuite, sont indéniables. Le mouvement de francisation du Québec et les interventions nationales des autres partenaires du réseau ont su profiter à plus d’un titre de l’apport des néologismes français recensés ou créés par les participants au réseau. Depuis 1975, les secteurs suivants ont été explorés : pétrole, manutention, informatique, électronique, automatique, mesure, gestion, nordologie (le Nord), tourisme, sport (planche à roulettes), loisirs, audiovisuel (cinéma, photographie, vidéo, disque), musique électro-acoustique (synthétiseur), communications (journalisme, relations publiques, télécommunications), emballage, sécurité industrielle, urbanisme, environnement, commerce, vente, publicité, économie, épuration des eaux, lagunage, fibres optiques, route, techniques et technologies de l’enseignement, énergie, mécanisation forestière, biotechnologies, énergies renouvelables, assainissement des eaux.

Les membres du réseau se rencontrent régulièrement à l’occasion de missions de part et d’autre de l’Atlantique afin de discuter des problèmes méthodologiques et théoriques et de mettre au point les programmes de coopération. Dans un avenir rapproché, le réseau de néologie compte prendre de plus en plus d’expansion de manière à rejoindre et à relier toutes les communautés francophones de par le monde. En outre, nous songeons à ouvrir quelques modules dans le monde non francophone, en particulier dans des endroits où la langue française occupe une place de choix. La santé et le développement de la langue française seraient ainsi assurés et le mouvement de francisation amorcé au Québec pourrait rejaillir partout dans le monde.

La normalisation

La Commission de terminologie de l’Office de la langue française fut créée en avril 1978 par l’Office, conformément aux dispositions de la Charte de la langue française. Elle dispose d’un mandat de normalisation qui revêt un caractère central en ce qu’elle coiffe toutes les commissions ministérielles de terminologie en activité au Québec (Affaires sociales, Transports, Terminologie géographique, Éducation, etc.), qu’elle revoit les décisions de ces commissions avant de les soumettre aux membres de l’Office pour entérinement, puis publication dans la Gazette officielle du Québec. Son président est le directeur de la terminologie.

Parallèlement à la préparation d’avis sur les dossiers qui lui sont soumis, la Commission a entrepris une série de réflexions de fonds sur la normalisation. Cette réflexion est menée afin de préciser certains aspects de la normalisation et permettre des interventions de plus en plus adéquates et cohérentes en terminologie et en linguistique. Le contexte québécois présente des différences notables d’avec le reste du monde francophone. Des décisions internes doivent donc être prises sur des questions épineuses telles que l’emprunt, les régionalismes, la créativité lexicale, au regard d’une norme langagière et terminologique à promouvoir et d’une réflexion approfondie sur la description d’un modèle normatif qui convienne à la situation québécoise. Le domaine d’application de la normalisation n’est nullement limité. Qu’il s’agisse du vocabulaire général ou des langues de spécialité, l’Office détient un mandat pour intervenir, bien que, jusqu’à présent, il soit surtout intervenu dans la sphère de la normalisation terminologique.

Pour conduire le plus efficacement possible le dossier de la normalisation l’Office a développé deux types de coopération avec l’étranger :

  1. Les rapports avec le Haut comité de la langue française en France.
  2. Les rapports avec l’Organisation internationale de normalisation (ISO), Comité technique 37 « Terminologie (principes et coordination) » dont le secrétariat est situé à Vienne, en Autriche.

Le Haut comité de la langue française

Le Haut comité de la langue française, situé à Paris, est sous la responsabilité directe du premier ministre français. L’Office et le Haut comité ont un accord de coopération à plusieurs niveaux, dont le très important volet de la normalisation. Cette coopération vise à coordonner les différents travaux des commissions ministérielles de terminologie françaises et québécoises afin d’harmoniser la recherche, d’établir des consensus sur les décisions arrêtées et d’établir un réseau d’échanges constants.

Les travaux de terminologie français ont été régulièrement suivis par l’entremise des différents représentants de l’Office qui se sont succédés à Paris au cours des dix dernières années. Aussi notre connaissance de ces travaux est-elle constamment à jour. Avant 1978, il s’agissait exclusivement d’observer les travaux des commissions françaises puisque la commission de l’Office n’existait pas encore. Dès la constitution de la commission québécoise, il a fallu instaurer des mécanismes permettant de procéder à l’échange réciproque de données, de mettre au point des méthodes de travail conjointes mais qui seraient en adéquation avec les besoins spécifiques de chacun, d’effectuer des échanges d’information et d’experts, de diffuser les terminologies normalisées et enfin de contribuer à des recherches communes sur les fondements mêmes de la normalisation.

Les structures de fonctionnement attribuent au Haut comité de la langue française la responsabilité des liaisons avec les diverses commissions françaises réparties dans les ministères, tandis que la commission de l’Office agit d’une manière similaire au Québec. La collaboration est ainsi rendue plus efficace et productive puisque les deux interlocuteurs occupent le sommet de la pyramide des échanges, ce qui favorise la concertation, la canalisation et la répercussion des décisions auprès des autres organismes concernés par la tâche de normalisation, puis auprès du grand public.

Les deux organismes se transmettent régulièrement les programmes de travail, les données diverses, tels les procès-verbaux, les nomenclatures des travaux en cours, les avis de normalisation ou de recommandation arrêtés, etc. Ces documents portent les indications nécessaires à la compréhension du cheminement général des dossiers et de leur suivi. Ainsi les décisions communes qui résultent des travaux permettent de réduire les écarts entre le français de France et le français utilisé au Québec.

L’Organisation internationale de normalisation

Le second volet de la coopération québécoise en matière de normalisation est celui de l’Organisation internationale de normalisation mieux connue sous son sigle universel de ISO. L’ISO groupe près d’une centaine d’organismes nationaux de normalisation. L’objet de l’ISO est de favoriser le développement et la coordination de la normalisation ainsi que des activités connexes dans le monde. L’amélioration et l’harmonisation des communications intellectuelles, scientifiques, techniques, économiques et culturelles se profilent en filigrane des travaux de l’ISO.

Les travaux techniques de l’ISO s’effectuent au sein des comités techniques (CT) qui peuvent à leur tour et à partir des besoins manifestés, créer des sous-comités (SC) et des groupes de travail (GT) chargés de s’occuper des différents aspects des travaux. Chaque comité technique a un secrétariat confié à un membre de l’ISO, tandis que pour chaque groupe de travail, un responsable est désigné par le comité principal.

Le but fondamental de l’ISO est la normalisation des produits industriels. Mais le lien nécessaire entre un objet et sa dénomination rend tout aussi essentielle la normalisation des termes. Pour cette raison, l’ISO a constitué un comité technique chargé spécifiquement des questions théoriques de terminologie. Ce comité, qui porte le numéro 37, a été créé pour élaborer des critères de normalisation des méthodes de création, de compilation et de coordination des terminologies. Le CT 37 s’appelle : « Terminologie (principes et coordination) ». Le siège de son secrétariat est à Vienne logé auprès de l’Österreichisches Normungsinstitut (Institut autrichien de normalisation). C’est par l’intermédiaire du Conseil canadien des normes (CCN), qui est l’interlocuteur officiel de l’ISO au Canada, que l’Office joue un rôle actif au sein de cet organisme. Sa participation à ces travaux est d’ordre exclusivement théorique et limitée au Comité technique 37.

À l’heure actuelle, le CT 37 comprend deux groupes de travail et deux sous-comités. Le GT 4 travaille sur l’aide à apporter par les ordinateurs dans les travaux de terminologie et de lexicographie. Le siège de son secrétariat est en République fédérale d’Allemagne (RFA). Le GT 5 s’occupe du vocabulaire de la terminologie. Le siège de son responsable est à Vienne. Le sous-comité 1 s’occupe des principes de terminologie sous la responsabilité du Comité de normalisation d’URSS (GOST) à Moscou. Enfin, le sous-comité 2 a pour mission de travailler à l’élaboration et à la présentation des vocabulaires. Il est logé auprès du Conseil canadien des normes qui en a confié le secrétariat aux représentants de l’Office de la langue française. Le directeur de la terminologie de l’Office est donc le secrétaire du CT 37/SC 2 de l’ISO.

En plus de cette responsabilité spécifique qui, comme on le voit, s’inscrit dans une structure rigide et complexe, l’Office contribue à tous les autres travaux du CT 37 de l’ISO. Il assiste notamment aux réunions qui ont lieu à travers le monde, il étudie les divers projets de normes terminologiques et il donne son avis. Sa contribution et sa participation aux recherches de l’ISO lui procurent les éléments nécessaires pour élaborer des documents pour son usage personnel. Le Vocabulaire systématique de la terminologie, dont un premier état fut publié en 1979, constitue un excellent exemple des répercussions de cette collaboration internationale en normalisation.

Les régionalismes

La position géographique exceptionnelle du Québec au nord-est du continent américain, son état isolé en ce qui regarde la langue d’usage de la collectivité, en l’occurrence le français, et le processus de changement linguistique en cours constituent une suite de circonstances diverses qui poussent le gouvernement à se préoccuper grandement de la question des régionalismes linguistiques. Au cours des années passées quelques gestes ont été posés mais sans avoir de grandes répercussions. On a formulé des avis sur la langue d’enseignement et sur la norme; une série d’environ soixante canadianismes de bon aloi furent définis et publiés; mais aucune décision ferme n’a été arrêtée. Depuis peu l’attitude s’est raffermie et l’Office a pris position sur cette question. Dans un premier temps, il publiera bientôt un énoncé de politique relative aux régionalismes, énoncé qui sera suivi d’un répertoire d’environ mille québécismes usuels tant en langue générale qu’en langue de spécialité. L’énoncé formera le volet théorique et le répertoire le volet pratique manifestant ainsi la volonté de l’Office de prendre en main une partie du vaste dossier des régionalismes au Québec.

Trois raisons justifient l’action de l’Office au sujet des régionalismes :

  1. Le contexte actuel des travaux d’aménagement linguistique au Québec ne laisse guère le choix puisque les terminologues sont quotidiennement aux prises avec des problèmes de cet ordre. Ainsi, faut-il dire palet (France) ou rondelle (Québec), crosse (France) ou bâton (de hockey) (Québec) pour désigner des éléments essentiels de notre sport national?
  2. Le contexte actuel des recherches lexicographiques françaises démontre la nécessité de plus en plus impérieuse d’insérer des régionalismes extrahexagonaux dans les dictionnaires fabriqués en France. Les communautés régionales francophones ont alors leur mot à dire sur le choix de ces unités lexicales que les lexicographes présentent toujours comme officielles, alors que la plupart du temps les sélections sont arbitraires. Qu’il suffise de mentionner à titre de renseignement quelques-unes des entreprises lexicographiques qui ont incorporé des québécismes en quantité plus ou moins variable dans leurs dictionnaires au cours des dix dernières années : le Trésor de la tangue française (Nancy), le Lexis, le Petit Larousse illustré, le Petit Robert, le Dictionnaire du français vivant, le Dictionnaire usuel illustré 1983 (Quillet-Flammarion). Ces dictionnaires illustrent bien la variété des entreprises françaises qui se préoccupent des régionalismes. Leur énumération n’est bien entendu pas exhaustive. Mais elle manifeste fort bien les orientations nouvelles prises par la lexicographie française récemment.
  3. Le contexte actuel de la décolonisation et de la décentralisation de la langue française place le Québec en relations constantes avec ses partenaires de la francophonie ayant entrepris des recherches similaires sur la variation linguistique, en particulier avec l’Afrique noire et les pays créoles à référence lexicale française. Pour d’évidentes raisons de continuum linguistique, les réflexions québécoises en cette matière doivent être rationalisées et harmonisées avec celles qui ont cours dans le monde francophone d’aujourd’hui. Il n’est plus possible de se fier à un fonctionnement autarcique. Les partenaires privilégiés du Québec sont donc ceux des pays francophones d’Europe et d’Afrique noire. Chacun quête présentement une identité qui lui permettrait de s’autogérer en regard de la langue française, étant entendu qu’un point d’ancrage commun s’avère impératif. Ainsi cherche-t-on à valoriser le précepte de l’unité et de la diversité de la langue française, tout en protégeant un passé commun.

Si on définit la langue française ou le français comme « la langue du groupe roman principalement parlée ou écrite par une majorité d’usagers en France et répandue dans d’autres pays, États ou territoires de civilisation ou de culture à prépondérance française ou partiellement française » et le régionalisme lexical comme « un fait lexical (mot, expression ou leurs sens) caractéristique de la langue d’usage d’un espace géolinguistique francophone, y compris les emprunts intégrés et acceptés, qu’ils proviennent des substrats, des superstrats ou des adstrats », on obtiendra les informations de base nécessaires pour bien comprendre le rôle et les objectifs de la coopération québécoise dans le domaine des régionalismes. Nous pouvons discerner les objectifs suivants :

  1. Situer la réflexion québécoise dans l’ensemble des recherches francophones sur la variation lexicale, afin d’éviter le danger d’une réflexion autarcique et trop autocentrée.
  2. Situer la problématique sur un plan géolinguistique en prenant connaissance des travaux et des recherches récents dans d’autres zones francophones d’Europe (France, Belgique, Suisse) et d’Afrique (surtout dans la dizaine de pays participant au projet d’inventaire du français d’Afrique sous les auspices de l’Aupelf). Dans ce cadre, les recherches portant sur les aspects lexicaux et lexicographiques sont prioritaires.
  3. Permettre au Québec d’acquérir une autonomie linguistique normative. Pour ce faire, la situation des régionalismes québécois doit être, à l’évidence, mise en rapport avec la situation française, qui est censée représenter la norme pour la langue française. Ce qui ne signifie nullement que le rameau québécois de la langue française doive se détacher de ses sources historiques.
  4. Situer la problématique de la description des régionalismes dans le cadre plus vaste d’une description globale et encore à venir du lexique d’usage des Québécois. Cette description est alliée à plus d’un titre aux travaux d’aménagement linguistique et terminologique maintenant en cours.
  5. Être en contact continuel avec les milieux lexicographiques français (dictionnaires historiques, dictionnaires de langue) afin de connaître à fond les différentes méthodes d’élaboration des dictionnaires français ainsi que leurs critères d’inclusion ou d’exclusion des régionalismes non hexagonaux. Corollairement, mesurer les réactions et prendre connaissance des intentions des lexicographes face aux prises de position officielles du Québec dans le domaine des régionalismes et de la langue d’usage.
  6. Percevoir les réactions des francophones européens et africains en face des interventions officielles du Québec dans le domaine des régionalismes, puisque de tels travaux linguistiques ayant un caractère politique poussé n’existent nulle part ailleurs dans le monde.
  7. Participer à la redéfinition en synchronie de quelques concepts de référence comme ceux de « langue générale », de « français régional » et de « régionalisme », afin de les insérer dans une éventuelle théorie de la variation linguistique qui devra tenir compte de la supranorme (norme française historique) et de l’infranorme (norme régionale actuelle).
  8. Donner aux Québécois des moyens d’action et de réaction au regard des situations linguistiques précises comme la néologie (la créativité lexicale), la terminologie, l’emprunt, la synonymie, etc.

Le Québec doit œuvrer dans le dossier des régionalismes en ayant une excellente connaissance du paysage lexicographique français et européen, tant sous son angle historique et diachronique que sous son angle descriptif contemporain et synchronique. Au surplus, il est tout à fait évident que les Québécois ont leur mot à dire à propos de l’introduction des régionalismes laurentiens dans les dictionnaires conçus et publiés en France.

La coopération québécoise en matière de régionalismes linguistiques s’effectue selon un axe privilégié Québec-France. Néanmoins, les autres partenaires de la francophonie sont tout aussi importants pour le Québec puisqu’ils partagent avec lui nombre de problèmes, en particulier la dépendance à l’égard de la France. Si la proximité des frontières rend plus difficile une autonomie normative pour les Belges et les Suisses, il en va autrement pour les Africains francophones. Nonobstant leurs projets internes de nationalisation des langues africaines, ils ont déjà entrepris un vaste projet collectif de description des africanismes français. L’Office de la langue française a été associé à ces travaux à titre d’observateur privilégié.

Pour des raisons distinctes et à des degrés différents, toutes les collectivités partiellement ou entièrement francophones partagent l’idée de décrire leurs particularités linguistiques. Il s’agit donc d’élaborer des critères communs applicables à la sélection des régionalismes à retenir ou à rejeter. Ces mécanismes communs faciliteraient beaucoup une action concertée et adéquate, ainsi que des recherches comparatives, afin de parvenir à rédiger une politique francophone unique à propos des régionalismes. Cette politique cadrerait avec le précepte du droit à la différence en matière linguistique tout en resserrant les liens entre tous les francophones.

Conclusion

L’évocation à grands traits des principaux axes de la coopération internationale de l’Office n’est pas exhaustive, loin de là. Nous avons tracé le portrait de trois des orientations préconisées à l’Office. Qu’il suffise de mentionner encore les réseaux de banques de terminologie, de la coopération avec les pays arabes, de la participation à de nombreux colloques, congrès et séminaires à travers le monde, ainsi de suite.

L’Office n’est pas un organisme autocentré ni autarcique. Le regard sur les autres et celui des autres est impérieux pour s’assurer que son propre fonctionnement répond adéquatement aux multiples besoins exprimés non seulement au Québec, mais aussi dans le monde, à l’égard de la terminologie.

Mars 1983

Note

[1] Texte d’une communication présentée en espagnol lors du Premier séminaire de terminologie tenu du 11 au 15 avril 1983 à l’Université Simon Bolivar de Caracas (Venezuela).

Résumé

L’évolution constante de la terminologie dans toutes les langues a eu un impact considérable sur les organismes nationaux concernés par ce sujet. L’Office de la langue française emploie, directement ou indirectement, quelque 400 personnes â des travaux de terminologie. Afin d’atteindre l’objectif recherché, qui est de fixer la langue française dans toutes les branches d’activité, des contacts ont été pris au niveau international dans te domaine de la terminologie et de la linguistique. Cette action, qui s’étend sur les vingt dernières années, s’est traduite tant par la consultation d’experts étrangers que par la participation à des travaux réalisés dans d’autres pays. Une coopération réciproque existe avec les organisations nationales et internationales ainsi qu’avec les gouvernements étrangers. L’article porte essentiellement sur trois sujets : les néologismes en français, la normalisation et les régionalismes.

Zusammenfassung (allemand)

Die ständige Weiterentwicklung der Terminologie sämtlicher Sprachen wirkt sich nachhaltig auf die mit Terminologie befaßten nationalen Organisationen aus. Beim Office de la langue française sind etwa 400 Mitarbeiter direkt oder indirekt auf terminologischem Gebiet tätig. Aus der Aufgabe dieses Amtes heraus, die in der Bilding der französischen Sprache für sämtliche Tätigkeitsbereiche liegt, entstanden internationale Kontakte in den Bereichen Terminologie und Linguistik. Zu dieser in den vergangenen zwanzig Jahren entwickelten Tätigkeit gehört sowohl die fachliche Beratung aus dem Ausland als auch die Mitwirkung an Arbeiten im Ausland. Das Amt arbeitet mit nationalen und internationalen Organisationen sowie mit ausländischen Regierungen. Der vorliegende Beitrag befaßt sich schwerpunktmäßig mit drei Aspekten: den französischen Neologismen, der Normung und den Regionalismen.

Abstract (anglais)

The constant evolution of terminology in all languages has a considerable impact on national organizations concerned with terminology. The Office de la langue française employs some 400 people directly or indirectly concerned with this work. Its function to establish the French language in all spheres of activity has led to the creation of international contacts in terminology and linguistics. This activity developed over the last 20 years involves expert advice from foreign countries as well as participation in work done abroad. Mutual cooperation exists with national and international organizations and with foreign governments. This article concentrates on three areas of activity: French neologisms, standardization and regionalisms.

Compendio (italien)

La costante evoluzione del lessico di tune le lingue ha avuto considerevoli ripercussioni sull’attività delle organizzazioni nazionali interessate. L’Office de le langue française ha alle proprie dipendenze circa 400 persone che si occupano, direttamente o indirettamente, di questo aspeno della lingua, li lavoro svolto dall’ Office de la langue française, che si prefigge di definire la lingua francese per te diverse sfere di attività, ha portato alla realizzazione di una rete di contatti internazionali lessicali e linguistici. Questa attività, sviluppatasi nell’arco degli ultimi vent’enni, comprende il ricorso ad esperti stranieri, nonchè la collaborazione a lavori svolti in altri paesi. Sono stale inoltre instaurate forme di collaborazione con organizzazioni nazionali ed internazionali, nonchè con governi stranieri. Il presente articolo riguarda soprattutto tre settori di attività: i neologismi francesi, standardizzazione e regionalismi.

L’innovation lexicale spontanée et l’innovation lexicale planifiée[1]

L’inscription de préoccupations néologiques dans le cadre d’un colloque comme celui de la SILF manifeste bien le dynamisme grandissant de la recherche scientifique en néologie et la quasi-impossibilité d’ignorer un champ d’activités qui entraîne de plus en plus dans sa sphère d’influence des chercheurs de tous les horizons linguistiques. Les recherches sur la néologie ont des incidences non seulement sur les études lexicales et sémantiques, mais elles ont aussi des répercussions sur la plupart des secteurs qui prennent le langage comme objet d’étude.

Un certain nombre de facteurs déterminants sont à la source de la sortie de la néologie du maquis linguistique où elle s’était tapie en attendant ses nouveaux défenseurs. J’énumérerai brièvement quelques-uns des éléments qui ont provoqué un regain d’intérêt pour la créativité lexicale. Puis, je passerai à quelques considérations générales sur la néologie avant de terminer par l’analyse détaillée des réactions au thème proposé.

1. Les facteurs de l’émergence de la néologie

Parmi la kyrielle de facteurs à la source du regain d’intérêt pour la néologie, je retiendrai le purisme, la terminologie, la lexicographie et la pédagogie. Ce sont ceux qui se profilent en filigrane des textes compulsés.

1.1. Le purisme

Traditionnellement, en particulier depuis Vaugelas, la recherche sur le lexique et la sémantique a fortement souffert du fixisme imposé à l’époque classique, en réaction contre un certain faste linguistique de la Renaissance. L’interdiction politique de néologiser a culminé et s’est cristallisée à ce moment.

La tradition puriste apparaît notamment comme un vigile qui empêche la modernisation linguistique et freine en quelque sorte l’expansion normale et naturelle de la langue. Les Français n’osent plus innover linguistiquement. « L’excès de purisme, trop souvent imbu d’une intolérance sans limites, n’a guère servi jusqu’à présent qu’à scléroser et à pétrifier la langue française en la rejetant vers son passé » (Boulanger 1978, p. 12).

Cette spoliation lexicale fut longtemps soumise à une autre contrainte, celle des chroniqueurs de langue qui déversaient leurs idées passéistes dans un nombre impressionnant de journaux. Pendant des dizaines et des dizaines d’années, les mises en garde quotidiennes ou hebdomadaires ont surgi par centaines contre les emprunts, les régionalismes, les néologismes, monolithisant la langue française à sa seule conception centralisatrice, normée, autarcique et passéiste.

L’éclatement de la barrière puriste n’est pas venu spontanément de la France où la querelle centralisatrice s’est exacerbée dans le combat anti-emprunt étiemblien[2]. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’ordre universel avait changé suscitant un nouvel ordre linguistique. On s’est mal accommodé du fait que « les anglo-américanismes actuels sont donc représentatifs de notre époque, comme les italianismes l’ont été au XVIe siècle » (Bécherel 1981, p. 122) et les latinismes au Moyen Âge. Par une sorte de transfert tout à fait compréhensible, on a rejeté sur la langue des craintes d’une toute autre provenance. L’intérêt que la France a payé pour avoir publicisé ses emprunts a largement dépassé les taux habituels d’intégration qui permettent d’exercer une surveillance sur la fluctuation ou l’inflation linguistique.

L’atténuation de l’emprise puriste, qui est en elle-même une cause négative face à la néologie, favorise par certains de ses aspects la relance de la recherche néologique.

1.2 La terminologie

La stabilisation récente de la terminologie en tant que discipline reconnue et élaborée au sein des sciences du langage est redevable à la néologie d’un certain nombre de principes. D’un autre côté, la néologie, considérée comme un phénomène global de créativité linguistique, doit beaucoup à des chercheurs avant-gardistes qui ont dirigé leurs regards du côté des langues terminologiques. « Les terminologies spécialisées deviennent les zones pionnières d’exploration et d’étude de la néologie » (Boulanger 1978, p. 14). Elles ouvrent des perspectives nouvelles pour comprendre la dynamique de la créativité lexicale, saisie en quelque sorte sur le vif.

Nul ne peut prétendre à nier l’importance et l’influence du couple néologie/terminologie en linguistique au vu des multiples tentatives actuellement connues dans le monde pour procéder à un aménagement terminologique adéquat. Pour chacun des pays concernés, l’appel terminologique est proprement lié à l’appel néologique.

L’urgence néologique en ce sens n’est plus à démontrer : les uns ont besoin d’un afflux considérable de termes nouveaux; les autres ont besoin de redresser à l’aide d’un vocabulaire neuf une situation linguistique aberrante et tout à fait inacceptable; d’autres encore ont besoin d’éléments pour construire une langue qui atteigne un niveau suffisant pour assurer la communication nationale et internationale. Les exigences des démarches scientifiques et politiques et celles de la linguistique n’étant pas du même ordre, il est fréquent que les linguistes répugnent à entériner des mots nouveaux produits à l’aide des mécanismes internes, par calques ou par emprunts directs. Pourtant les techniciens et les hommes de science ont un impérieux besoin de termes qui sont à la mesure de leur démarche scientifique et dont la précision est un gage de bonne communication. Pour ces raisons, l’un des aspects fondamentaux du processus de l’aménagement linguistique est de permettre aux uns (scientifiques, politiciens, chercheurs) et aux autres (linguistes, terminologues) de se parler et de discuter dans le cadre concret de la pratique.

1.3. La lexicographie

Malgré sa visée descriptive, le dictionnaire est considéré par la plupart des consulteurs, soit d’une manière consciente, soit d’une manière inconsciente, comme un instrument normatif qui répond pour eux à ce qui est bien et à ce qui est mal en matière de lexique et même de langue, le dictionnaire suppléant parfois à la grammaire. S’il était vraiment et totalement normatif, le dictionnaire serait unique, sans concurrent. Or, il est aisé de s’apercevoir que la réalité est très différente.

Des rapports réels entre le dictionnaire et la néologie, on connaît fort peu de choses. Il sied de signaler deux directions de recherches à parfaire ou à entreprendre : 1. l’interprétation de la marque néol. dans les dictionnaires actuels; 2. le statut des unités consignées ou non enregistrées dans les dictionnaires de langue, ainsi que leur mise en rapport avec des dictionnaires de néologismes qui paraissent régulièrement depuis une quinzaine d’années.

1.4. La pédagogie

La réticence et la résistance constatées à l’égard de la néologie chez les usagers généraux et professionnels de la langue, prennent leur source dans l’absence totale de pédagogie à ce point de vue. Le poids d’horreur ou de rejet supporté par la néologie doit beaucoup au manque de connaissance et de conviction des pédagogues, dont plusieurs sont réticents à transmettre des informations auxquelles ils accordent peu d’intérêt. Jusqu’à récemment dans toute la francophonie, aucun cours complet de néologie et de formation des mots n’était au programme des études, ni au niveau du premier cycle, ni au niveau des cycles supérieurs. À l’exception de la tentative de Louis Guilbert en France autour des années 1970-1975, à ma connaissance, le vide pédagogique est presque complet et il persiste.

Du point de vue pédagogique, je retiendrai quatre attitudes fondamentales qui ont des incidences sur le parcours que les étudiants suivent ou ne suivent pas pour avoir accès à quelques connaissances en néologie.

  1. Une attitude progressiste dont la gamme va de la témérité avisée à une prudence réfléchie, la néologie pouvant constituer une idéologie de recherche pour les uns et une saine curiosité pour les autres.
  2. Une attitude de circonspection, alliée au désir de perpétuer une option idéologique qui se rattache à une normalisation et à un conservatisme centralisateurs, comportement qui perçoit la néologie comme un phénomène linguistique sujet à réprobation, sinon à condamnation sans appel. Les attaques répétées des puristes sont à ranger sous cette étiquette.
  3. Une attitude qui écarte totalement la néologie des préoccupations de recherche ou d’étude, manifestant ainsi soit l’ignorance du phénomène, soit le désintéressement total, soit l’expectative.
  4. Une attitude qui ne reconnaît pas à la néologie un statut indépendant en linguistique, mais la rattache au grand champ des recherches sur le lexique, la sémantique et la morphologie.

Idéalement, l’arsenal des moyens de création lexicale devrait être mis à la disposition des étudiants le plus tôt et le plus raisonnablement possible. Il y a beaucoup à faire dans l’enseignement pré-universitaire afin de préparer non seulement les futurs linguistes ou professionnels de la langue, mais aussi les futurs usagers de la langue à une connaissance minimale des mécanismes de formation des mots, au même titre que tous apprennent un minimum de règles grammaticales.

2. Quelques considérations sur la néologie

2.1. Je rappelle d’abord, pour mémoire, qu’il y a innovation lexicale lorsque l’on constate l’existence d’un mot ( et ou seul) qui n’était pas réalisé à un moment déterminé et antérieur du code d’un système linguistique. Ce moment peut être rapproché (sida; sonal) ou plus ou moins éloigné (aubette; traversier; magasinage). Dans le premier cas, on parle de néologie synchronique; dans le second, de néologie diachronique. L’innovation lexicale a lieu pour une seule et unique raison : combler une absence dans le lexique d’une langue.

2.2. La recherche scientifique dans le domaine de la néologie peut revêtir deux aspects généraux : un aspect lexicologique et un aspect lexicographique.

L’aspect lexicologique consiste à analyser les innovations lexicales des points de vue linguistique et sociolinguistique : mécanismes de création, modalités de création, conditions d’insertion des néologismes dans la société, fonctionnement effectif dans le discours. La création proprement dite de néologismes relève de cet aspect, que ses buts soient individuels (création spontanée) ou collectifs (création dirigée, planifiée).

L’aspect lexicographique consiste en la cueillette pure et simple des néologismes en vue de la consignation et d’études dont les fondements sont dictionnairiques. Ce repérage est la tâche habituellement impartie aux lexicographes et aux groupes de recherche comme le réseau des observatoires ou des laboratoires linguistiques qui « sont à l’écoute de la diversité et de l’évolution des usages, notant tout néologisme d’emploi dans des canaux de grande communication (presse, radio...) » (Tournier 1982, p. 82).

2.3. L’une des façons les plus objectives de recenser la pénétration des mots nouveaux dans la langue, c’est-à-dire de vérifier leur lexicalisation, repose sur une analyse statistique. On peut mesurer ainsi le degré d’implantation d’un néologisme dans différents groupes de locuteurs : moment de l’entrée du mot en discours individuel, sa prise en charge par un collectif (groupe socioculturel ou socioprofessionnel donné), enfin sa généralisation dans la société, dont l’aboutissement ultime est le plus souvent la consécration lexicographique. Pour un nombre donné de néologismes, on peut étudier leur répartition dans différents groupes d’âge, dans différents groupes socioprofessionnels, etc. (ex. écographie, sida), leur diffusion, c’est-à-dire leur connaissance hors des cercles d’élites (ex. terminographie, orthonymie) et leur fréquence d’usage (ex. walkman, vidéo).

2.4. Lorsqu’un linguiste discute de la possibilité d’innover en matière lexicale ou lorsqu’une personne crée un mot, l’un et l’autre exécutent une opération qui fait appel à des mécanismes qui permettront de combler les lacunes dénominatives identifiées dans certaines zones du lexique. Le recours aux mécanismes acquis se fait d’une manière consciente lorsque l’individu exerce des fonctions professionnelles. La création se fait d’une manière inconsciente et automatique lorsque l’individu se trouve dans une situation de vie quotidienne ordinaire.

3. Réactions au thème proposé

D’entrée de jeu, deux remarques indicatrices s’imposent :

3.1. L’orientation médicale (psychiatrique) de la néologie a été mise de côté, ou elle était ignorée par les répondeurs. Personne ne l’a évoquée. Il est utile de rappeler que pour le psychiatre ou le médecin, le premier sens de néologie ou de néologisme est : « mot forgé par un malade mental, incompréhensible pour l’entourage » (PR). Cette définition fait référence à la création ex nihilo ou désordonnée, et elle restreint la création chez le « normal ». Par ailleurs, « son originalité essentielle réside dans son caractère individuel, subjectif, par quoi il s’oppose à toute la production linguistique, normale, qui est, par essence, sociale et collective » (Manuel alphabétique de psychiatrie, 1965, p. 379).

3.2. En compilant les données qui apparaissent dans les textes recueillis, j’ai été frappé par la rareté d’emploi des termes néologie et néologisme au profit d’autres termes syntagmatiques comme : innovation lexicale, création lexicale, dynamique lexicale, nouvelle formation synthématique, mot nouveau et quelques autres. Malgré le dirigisme préconisé par l’énoncé thématique, seule Bécherel utilise le terme néologie; je rencontre cependant création de néologismes (Walter), néologisme (Walter, Peeters, Akamatsu), emploi néologique, usage néologique (Paquot-Dupuis), pratique néologique et procédé néologique (Bécherel). Le terme néologie serait-il devenu impropre ou tabou? Il est toutefois remarquable de constater que ceux qui utilisent ce terme ou ses dérivés, le font dans une perspective terminologique plutôt que dans la perspective de la langue générale : références aux commissions ministérielles ou aux organismes de terminologie ayant des pouvoirs d’intervention linguistique.

En revanche, s’il y a rejet du terme, cela peut signifier le refus de considérer la néologie comme une entité autonome au sein de la linguistique. Elle reste camouflée ou intégrée aux volets plus connus et sécuritaires de la recherche linguistique, comme la lexicologie, la sémantique, la morphologie, etc.

3.3. L’analyse des données recueillies

Le pôle d’attraction du sujet de discussion proposé était bien évidemment la comparaison entre l’innovation lexicale spontanée et l’innovation lexicale planifiée. Mises à part les quelques nuances terminologiques évoquées, tous les commentateurs acceptent la dichotomie, entre ces deux facettes de la créativité lexicale. Tous reconnaissent également la difficulté de les scinder totalement. Une distinction pratique, utile à l’étude scientifique, rallie la majorité des intervenants, puisqu’en réalité le phénomène de la création de mots ne se laisse guère isoler dans des tranchées séparées : toute création lexicale nouvelle est un fait idiolectal à un moment donné avant d’être repris par un infragroupe puis par la communauté linguistique, et cela suivant des modalités déterminées.

L’innovation spontanée est du ressort individuel et se réfère le plus souvent au discours quotidien et habituel des usagers. L’innovation planifiée relève d’une concertation que l’on peut qualifier d’institutionnelle, dirigée de l’intérieur par un groupe de locuteurs à qui on reconnaît professionnellement le pouvoir de créer des mots nouveaux. Elle vise avant tout à satisfaire des besoins terminologiques de toute nature. La stratégie de création dans ce cas est celle qui permet à l’individu ou aux individus formant le groupe créateur de s’effacer derrière l’institution qu’ils représentent.

J’ai regroupé en quatre catégories les réactions reçues. J’énumère brièvement les principaux points abordés dans chacune des catégories.

3.3.1. Linguistique

Les interventions proprement linguistiques ont permis des regards sur :

3.3.2. Sociolinguistique

Les aspects sociolinguistiques peuvent se ramener à :

3.3.3. Normalisation

Les rapports entre la normalisation et la néologie sont au centre de nombreux débats, en particulier depuis que des organismes ont créé des comités ou commissions investis simultanément d’un pouvoir d’innover en matière lexicale et de celui d’entériner et de cautionner les innovations par le canal de la normalisation ou de la recommandation.

Ces institutions ont pouvoir de disposer du lexique selon des critères idéologiques qui peuvent aller jusqu’à l’interdiction de créer ou d’employer un mot.

Sous l’étiquette de la normalisation, je rangerai également les interventions qui ont traité de l’emprunt (Akhmanova, Bécherel), tant comme phénomène d’innovation que dans la perspective d’une lutte anti-emprunt. Celle-ci vise à remplacer systématiquement les mots étrangers par des éléments autochtones. Cette lutte est actuellement plus perceptible dans les efforts déployés par les commissions de terminologie nationales dont certaines furent créées dans ce seul but.

3.3.4. Lexicographie

Enfin, la néologie a été mise en rapport avec la lexicographie (Akhmanova, Martinet, Weiser). La consécration suprême pour un mot nouveau est la panthéonisation lexicographique. Traditionnellement, la consignation prenait la forme du dictionnaire. Depuis quelques années, cet enregistrement peut revêtir l’allure d’un texte officiel, comme les arrêtés ministériels de terminologie en France ou les répertoires d’avis de normalisation et de recommandation au Québec. Le stockage dans une banque de données lexicales et terminologiques marque l’ultime étape de la modernisation des outils lexicographiques.

Dans l’exercice de son métier, le lexicographe ne doit pas créer de néologismes. Son rôle se cantonne à l’enregistrement pur et simple des produits nouveaux qu’il rencontre dans la littérature dépouillée (Akhmanova). Il décerne le certificat de naissance d’une innovation linguistique, de naturalisation pour un emprunt, et il en rédige les caractéristiques physiques et mentales sous la forme d’un discours macrostructural.

Le dictionnaire de langue a pour fonction première de décrire le lexique. Pour le scrutateur avisé, il recèle néanmoins une foule d’indications grammaticales, y inclus des inventaires d’éléments morphologiques libres ou liés qui permettent aux locuteurs de construire analogiquement de nouveaux mots (Martinet). Sans fournir l’ensemble des modèles de construction, le dictionnaire occupe un avant-poste dans le domaine de la connaissance des mécanismes de créativité[3].

Un autre aspect des rapports entre la lexicographie et la néologie est celui qui consiste à vérifier purement et simplement l’existence d’un mot. L’usager consulte le dictionnaire non seulement pour savoir si un mot est correct ou non, mais aussi pour en constater l’existence. Et pour lui, exister veut dire enregistré dans son dictionnaire, puisqu’en général un usager ordinaire possède ou consulte rarement plus d’un ouvrage. Si le terme ne figure pas dans l’ouvrage à sa disposition, il peut aller jusqu’à s’en interdire l’emploi ou à en condamner l’utilisation. Des interprétations contradictoires quant au statut d’un mot découlent de l’habitude de se fier exagérément à un seul dictionnaire : à quoi ou à qui l’usager doit-il accorder sa confiance lorsqu’il est en face de plusieurs choix possibles? Pour l’usager ordinaire du dictionnaire, l’interprétation n’offre guère qu’une alternative : ou bien le mot existe, ou bien il n’existe pas. C’est là l’une des grandes questions que doivent analyser la néologie et la lexicographie.

Londres, septembre 1983.

Bibliographie

Discussion

Danièle Bécherel (à Jean-Claude Boulanger) : Je me demande si l’on ne pourrait pas établir des degrés dans le caractère néologique, dans la « néologicité » d’un terme. Car il y a des créations qui ne font que réaliser les possibilités du système : je pense à des modèles aussi fréquents que la correspondance -able/-abilité, par exemple, qui peuvent être immédiatement compris et ne posent donc aucun problème à l’usager.

Danièle Bécherel (à A. Paquot et H. Depuis) : À propos de l’exemple professeur-femme/femme professeur, je me demande si le succès de l’abréviation prof n’est pas dû également à la possibilité de la féminiser?

A. Paquot et H. Dupuis : Cependant, que l’on ne s’y trompe pas, l’éclosion évidente de formes féminines dans le domaine des titres, au Québec, n’est pas aussi spontanée qu’elle pourrait le paraître à première vue. On peut en effet dater ce phénomène qui, loin d’être né d’une volonté populaire, est le résultat d’une forme de dirigisme tout à fait conscient. On se souvient qu’en 1976, Mme Louise Cuerrier, alors vice-présidente de l’Assemblée nationale du Québec, avait affirmé par la voix des journaux qu’elle ne porterait pas le titre de vice-présidente tant que toutes ses consœurs de l’Assemblée nationale n’auraient pas le privilège de porter elles aussi un titre féminin. Vivement intéressé par la question, le Conseil du statut de la femme entreprenait peu après des démarches auprès de l’Office de la langue française, qui émettait en 1979 un avis officiel où il encourageait la formation de titres féminins « respectant la morphologie française ». Entre-temps, le Conseil, par la voix de son périodique La Gazette des femmes, commençait à utiliser systématiquement les titres féminins et le périodique Châtelaine emboîtait le pas. Le mouvement était donc et est encore concerté.

Madeleine Mathiot : Mon commentaire s’adresse tout particulièrement à Jeanne Martinet et à Danièle Bécherel qui différencient les modèles utilisés dans l’innovation lexicale sur la base de la composition des termes.

Je propose que ce soit la structure lexicale interne des termes qui forme la base d’une typologie de ces modèles. Par structure lexicale interne, j’entends les unités lexicales —ou semi-lexicales— dont ces termes sont constitués.

Je propose également que la relation du sens et de la forme dans ces unités soit établie grâce aux définitions populaires données par les sujets parlants. Dans ce cadre, trois cas peuvent être distingués :

  1. Il n’y a pas de relation sentie par le sujet parlant entre forme et sens. C’est le cas des expressions idiomatiques figées. La structure lexicale interne du terme est opaque. Un exemple est celui de casse-pied dont la définition populaire (la mienne en l’occurrence) peut être : « quelqu’un qui vous embête ».
  2. Il y a une relation immédiate sentie par le sujet parlant entre forme et sens. La structure lexicale interne du terme est immédiatement transparente. Voici quelques exemples :
    • bleu-ciel, dont la définition populaire peut être : « bleu comme le ciel ». Le modèle dans ce cas est : « Comparaison entre une couleur (bleu) et quelque chose dans le monde du sujet parlant (ciel) ».
    • lave-vaisselle, dont la définition populaire peut être : « instrument pour laver la vaisselle ». Le modèle dans ce cas est : « Instrument servant à accomplir une fonction (laver la vaisselle) ».
  3. Il y a une relation lointaine mais encore sentie par le sujet parlant entre forme et sens. La structure lexicale interne du terme est semi-transparente. Un exemple est celui du terme anglais red wood, dont la définition populaire (la mienne en l’occurrence) peut être : « un genre de grand pin qui pousse en Californie (± il y a quelque chose de rouge) ». Le modèle dans ce cas est « couleur de quelque chose ».

Il est intéressant de comparer les listes des modèles qui correspondent aux deux cas de transparence. Par exemple :

L’expérience que j’ai acquise au cours de mes travaux lexicologiques suggère que dans les deux cas de transparence mentionnés ci-dessus, on obtient des listes relativement restreintes de modèles. Ces listes me paraissent bien différentes de celles que l’on obtient en utilisant la notion de motivation.

Claude Poirier : Une remarque à propos du mot néologisme. On comprend qu’un spécialiste en terminologie ou en planification linguistique n’éprouve pas de gêne à se servir du terme néologisme. Pour moi, qui suis engagé dans l’étude du lexique québécois, le mot néologisme ne peut pas servir à nommer un fait de langue qui s’écarte de la langue standard, par ex. un mot québécois magasiner; il s’agit dans ce cas d’une innovation. Je ne l’emploierais pas non plus en parlant d’un emprunt en usage dans la langue commune (par ex. le mot break en québécois), le mot emprunt étant le terme le plus approprié. L’emploi du mot néologisme me paraît conditionné, dans mon usage en tout cas, par le caractère récent d’un emploi donné ou encore par son appartenance à un vocabulaire spécialisé (terminologie).

Gisèle Ducos (à Danièle Bécherel) : Pourquoi avoir distingué « dérivés », « composés » et « unités syntagmatiques » : on est en synthématique dans les trois cas? On pourrait suggérer pour unité syn-thématique, unité en voie de figement.

Françoise Mandelbaum-Reiner : Il m’a semblé que l’on réduisait la formation d’un mot nouveau à la solution trouvée pour subvenir à un besoin communicatif immédiat. Un enfant, qui ne trouvait pas le moyen de nommer une personne qui dit plein de gros mots, s’est laissé aller à inventer le synthème gromotiste[4]. Vous conviendrez que les énonciateurs de ce qu’il est coutume de nommer « gros mots » existent depuis fort longtemps.

N’était-il pas nécessaire de nommer, au fil du temps, les personnes qui disent plein de gros mots? Ou l’interdit éducatif pèse-t-il encore si lourd qu’il bloque la production de cette désignation?

J’ai retenu avec intérêt la distinction que faisait Jean-Claude Boulanger entre néologisme et innovation lexicale, car il ne me semble pas souhaitable de faire l’impasse de la dimension pathologique véhiculée par une des connotations du terme néologisme. Dans la mesure où, par la formation spontanée volontaire de gromotiste, cet enfant s’est rendu service à lui-même mais a, du même coup, rendu service à la communauté toute entière, classerez-vous ce mot dans les néologismes ou dans les innovations lexicales?

Jean-Pierre Goudaillier : Dans son rapport, Jean-Claude Boulanger a rappelé que dans la plupart des cas l’innovation lexicale spontanée était rejetée par les puristes. L’innovation lexicale planifiée n’est-elle pas, quant à elle, le fait de puristes, lorsqu’il s’agit en France de « lutter » contre le franglais, les anglicismes! J’ai précisé « en France », car la situation est évidemment très différente au Québec (6 millions de francophones encerclés par environ 250 millions d’anglophones) et en France. Les urgences ne sont pas du tout du même ordre. De ce fait, autant je peux comprendre la nécessité « vitale » de la lutte menée par nos amis québécois, autant je ne peux pas —et refuse— de le comprendre en France. Il est intéressant de noter que la pression de l’anglais a provoqué ces dix dernières années un grand remue-ménage, voire même un grand « remue-méninges » (pour reprendre un terme utilisé ce matin!), chez tous ceux chargés de planification en France. Ceci n’a pas forcément abouti à des résultats toujours heureux. Et l’on peut vraiment se poser la question du devenir de certaines propositions des commissions de terminologie en France. L’exemple de ferry-boat ([feʁi] dans de nombreux usages) est particulièrement intéressant à cet égard : ce mot est véritablement passé dans la langue. Pagnol l’a même immortalisé sous la forme de [feʁibwat]. Son remplacement par transbordeur n’est pas sans poser quelques problèmes. Un transbordeur sert à passer des marchandises d’un gros bateau à un autre ou d’un navire éloigné de la côte au quai. Transbordeur renvoie d’autre part à pont transbordeur (on en trouvait un dans le port de Marseille, que l’on volt d’ailleurs dans un des films de la « Trilogie » de Pagnol, « Marlus » ne semble-t-il! ). Les Québécois, quant à eux, parlent d’un traversier. Ne serait-il pas souhaitable que nos terminologues se préoccupent de temps à autre de ce qui se passe en dehors de la seule francophonie hexagonale? Par ailleurs, en tant que linguiste, n’avons-nous pas, quant à nous, à vérifier, à établir les taux d’acceptabilité des termes préconisés? C’est ce que j’ai commencé à faire grâce à une enquête (cf. Actes du VIIe colloque de la Société internationale de linguistique fonctionnelle, Saint Andrews, 1980, p. 100-102 et 114-115) : exemple parmi d’autres, celui de bouteur, dont l’emploi est préconisé à la place de bulldozer; pour la quasi-totalité des enquêtés, bouteur est reconnu comme français mais rejeté par 100% des enquêtés, tandis que bulldozer est employé à pratiquement 100%, bien que reconnu comme anglais. Alors! Que penser aussi du remplacement de walkman par balladeur? J’ai une foule d’exemples du même type!

Sorin Stati : Le rapport et la discussion ont négligé le problème central du débat : la possibilité d’harmoniser les deux types d’innovations lexicales. L’explication me semble la suivante (et elle est objective) : la création individuelle a recours à des procédés qui ne coïncident que partiellement avec ceux des commissions terminologiques et similaires. Celles-ci traduisent des mots et locutions étrangers, proposent des calques, choisissent entre plusieurs dénominations en usage. En outre, la terminologie scientifique-technique évite de propos délibéré la synonymie et la polysémie, ce qui n’est pas le cas pour les innovations spontanées. Enfin, le référent (designatum) des mots nouveaux créés spontanément est normalement vague, propriété (défaut?) que les institutions qui « dirigent » l’évolution du lexique condamnent et évitent.

Notes

[1] L’auteur a publié dans La Banque des mots (numéro 27, 1984) le texte complet de son rapport. La version qu’on va lire constitue donc un condensé ne comprenant que les références indispensables à sa compréhension. Le texte intégral fournit toutes les indications bibliographiques utilisées ainsi qu’un appareil de notes.

[2] L’ouvrage de Pierre Trescases, Le français vingt ans après, fait le point sur ce sujet.

[3] Un immense progrès a été accompli en ce sens grâce au Robert méthodique élaboré sous la direction de Josette Rey-Debove et publié en 1982. Le traitement des éléments de formation y est exemplaire. Il reste aux enseignants à apprendre comment s’en servir adéquatement.

[4] Cette graphie est celle que l’enfant créateur, par ailleurs considéré en échec scolaire global, a lui-même indiquée.

Les étapes d’intervention des spécialistes dans le déroulement des travaux de néologie

1. Introduction

C’est désormais un lieu commun de dire que c’est dans les milieux socioprofessionnels que naissent et évoluent les néologismes scientifiques et techniques. C’est là que les éléments lexicaux nouveaux se développent, s’amenuisent ou disparaissent, de même qu’ils se hiérarchisent pour se constituer en système. C’est dans ce milieu ambiant et nulle part ailleurs que l’on peut les observer in vivo.

Dans les « boîtes terminologiques », que ce soit dans l’entreprise ou dans l’Administration, on accomplit des recherches pratiques et théoriques sur ces objets linguistiques en train de naître et d’évoluer, car ce sont des objets d’observation, au même titre que n’importe quel autre sujet d’expérience en laboratoire.

On analyse, on classe, on manipule, on répertorie les termes nouveaux. Dans le laboratoire terminologique, les néologismes n’ont pas d’existence professionnelle propre. Ils sont observés in vitro; leur vie réelle, in vivo, est ailleurs, dans un secteur d’activité qui leur est particulier, sinon exclusif.

Dans ce continuel système de va-et-vient des néologismes entre le laboratoire et le monde extérieur, les intervenants sont au premier chef le terminologue et le spécialiste. D’où l’importance de leur collaboration en matière de néologie conceptuelle et lexicale. « La création de termes techniques [et scientifiques] est une œuvre très complexe, qui exige une étroite et amicale collaboration entre le linguiste et le technicien. C’est l’avenir même de la langue qui est en jeu[1]. »

Si l’on pense que le terminologue-linguiste s’occupe du volet in vitro, c’est-à-dire de l’aspect proprement terminologique au sens linguistique du mot, l’apport du spécialiste dans les travaux de néologie est plus que désirable pour illustrer le volet in vivo. Il faut que le technicien, le scientifique et le chercheur soient associés à la démarche néologique (et néographique, diraient les savants linguistes) dès le démarrage des travaux. En effet, il est souhaitable que les termes nouveaux soient observés à partir du moment de leur fécondation jusqu’à leur naissance, en passant par toutes les étapes fœtales, plus que fragiles parfois.

Une fois nés, ils échappent à leur(s) géniteur(s), se noient dans la masse lexicale d’une langue pour vivre une existence indépendante jalonnée d’accidents, d’incidents ou d’une suite de succès ininterrompus dont les causes nous échappent encore parfois. Ce qui revient à dire, pour demeurer dans le domaine médico-biologique, que la néologie apparaît comme une fonction biologique normale et spontanée du langage que spécialistes et linguistes doivent guider et aménager ensemble, afin que l’Homme puisse nommer les idées et les objets qu’il veut convenablement maîtriser.

2. Les étapes d’intervention

Après ces quelques remarques liminaires sur la nécessité de la néologie et les conditions de survie de la langue, il serait utile d’examiner quelles sont les étapes ou les moments où le spécialiste peut intervenir dans ce processus d’aménagement néologique.

À l’occasion du colloque sur l’aménagement de la néologie organisé par l’Office de la langue française en 1974[2], Jean-Claude Corbeil avait dégagé et expliqué quatre fonctions essentielles au déroulement des travaux de néologie[3], il s’agit de la fonction dépistage ou repérage des nouveautés conceptuelles et, par conséquent, des besoins lexicaux, de la fonction traitement, de la fonction recherche et de la fonction diffusion.

Dans trois de ces fonctions, le spécialiste est appelé à jouer un rôle non négligeable que nous tâcherons d’analyser dans la suite de cet exposé. La fonction recherche est plus spécialement orientée vers la linguistique.

2.1. Fonction dépistage

Au cours de cette première étape, qui consiste à repérer les besoins tant conceptuels que lexicaux, le spécialiste peut grandement aider le terminologue-néologue à constituer la nomenclature que ce dernier doit traiter. D’une part, en effet, il peut aider à identifier et rassembler les concepts récents qui ont besoin de dénominations.

D’autre part, d’un premier tri, il peut désigner au terminologue les termes à retenir ou les termes à rejeter. Il peut aussi indiquer les zones de vocabulaires à analyser et situer les niveaux de langue socioprofessionnels qu’il convient d’examiner en priorité. Il peut également à cette étape signaler les concurrences synonymiques des termes sur le modèle suivant :

  1. Le néologisme est-il synonyme d’un autre néologisme? → néologisme + synonyme = néologisme
  2. Le néologisme est-il synonyme d’une unité terminologique déjà fortement lexicalisée? → néologisme + synonyme = terminologisme

Le spécialiste tout autant que le linguiste, le traducteur ou le terminologue est conscient des besoins néologiques de sa profession, de la profusion de ces nouveautés dans certaines circonstances, de leur naissance par dizaines chaque jour et de leur prolifération en français, envahissement pas toujours profitable ou désirable pour la langue si le flot n’en est pas contenu par des règles précises d’aménagement linguistique.

2.2. Fonction traitement

C’est à cette étape du travail néologique que l’intervention du spécialiste acquiert un caractère particulièrement marquant. Le traitement est d’ordre linguistique et technique. Il relève du terminologue, mais son efficacité est liée aux avis que le spécialiste émet, en particulier au cours du volet technique.

L’intervention peut être utile à trois moments précis : pour la sélection du corpus d’exclusion, et plus particulièrement la partie terminologique de ce corpus, pour l’élaboration des définitions, pour la rédaction des notes techniques.

2.2.1. Le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique constitue en quelque sorte la cheville ouvrière de nos travaux de néologie. C’est à l’aide de ce filtre linguistique que le terminologue s’assure du degré de nouveauté de l’unité terminologique qu’il doit traiter[4]. Son élaboration sera donc particulièrement soignée.

La sélection des ouvrages lexicographiques généraux ne pose pas de problème au terminologue. En général, celui-ci connaît bien ces outils linguistiques. Il en va parfois autrement pour les dictionnaires à vocation terminologique spécialisée. À cette étape du choix du corpus d’exclusion technique et scientifique, il nous faut l’aide et les conseils des experts pour chacun des domaines en cause. Il ne peut en être autrement si l’on désire obtenir le maximum de garanties concernant le type de recueils qu’il faut sélectionner. Ceux-ci, pour un seul domaine, existent en nombre souvent incalculable. Un choix s’impose donc parmi la masse de dictionnaires, d’encyclopédies, de lexiques bilingues et multilingues, de vocabulaires, etc. qui s’imposent au terminologue.

Il nous semble que le spécialiste est è même de préciser les critères qui guideront la sélection de ces recueils. Ces critères sont les suivants, présentés sans ordre prioritaire :

2.2.1.1. La nouveauté de l’ouvrage

Il ne suffit pas que le dictionnaire soit tout à fait récent pour être retenu. Encore faut-il que l’on sache ce qui le différencie des autres ouvrages similaires qui existent déjà, les besoins qui sont à la base de son élaboration, sa place dans le système terminologique d’un domaine.

2.2.1.2. La qualité du contenu

Seule, à notre avis, une analyse effectuée par le technicien, le scientifique ou le chercheur peut préciser le degré de qualité du contenu d’un tel ouvrage et son orientation scientifique. La qualité du contenu est souvent liée au sérieux et à la renommée de l’expert ou de l’organisme qui a été responsable de sa confection. La présentation, le choix de la nomenclature, le traitement des données lexicographiques, la maniabilité de l’ouvrage, sont autant de points à examiner.

2.2.1.3. La pertinence

Le recueil sélectionné pour faire partie du corpus d’exclusion doit être de préférence monoscientifique ou monotechnique, c’est-à-dire s’intéresser en profondeur à une seule science, une seule technique, à moins qu’il ne s’agisse d’une encyclopédie très connue. Les petits ouvrages ont l’avantage de la rapidité dans leur élaboration et ce critère est important pour juger du degré de nouveauté des apports lexicaux récents. C’est au spécialiste que revient la tâche de préciser la pertinence de l’ouvrage dans le domaine à l’étude.

2.2.1.4. La représentativité

Le dictionnaire choisi doit être représentatif d’un état de langue donné dans les domaines scientifiques et techniques, c’est-à-dire qu’il doit refléter réellement ce que sont la science et la technique à l’étude, et cela pour chacun des niveaux d’usage linguistique socioprofessionnel. Et c’est l’expert qui connaît le mieux l’état d’une langue professionnelle, tant sous son aspect temporel que sous son aspect spatial (géographique).

2.2.1.5. La diffusion

Il est évident que la diffusion de l’ouvrage dans les principaux milieux professionnels en cause joue un rôle. C’est au spécialiste de nous dire si un ouvrage est bien ou mal diffusé, bien ou mal connu, s’il est efficace ou non. Un dictionnaire mal utilisé ou peu répandu n’a pas avantage à faire partie du corpus d’exclusion puisque les termes qu’il contient doivent de toute manière être diffusés.

2.2.1.6. La disponibilité

Cet aspect revêt son importance quand on connaît les difficultés éprouvées parfois pour acquérir un ouvrage. Les dictionnaires à faible tirage, extrêmement coûteux et mal distribués ne rendent guère de services à cette étape du travail néologique. Là encore, le spécialiste est un guide pour nous.

Sans l’apport du scientifique et du technicien, le terminologue entretiendrait continuellement des doutes quant au choix de son corpus spécialisé.

Voilà donc un volet très important du rôle du spécialiste dans les travaux néologiques.

2.2.2. Une fois que les termes susceptibles de combler les lacunes d’un vocabulaire ont été retenus, il faut poursuivre leur traitement terminologique. L’élaboration de la définition et la normalisation apparaissent comme des éléments essentiels nécessitant l’avis du spécialiste. Nous délaisserons la normalisation, puisqu’en néologie cet aspect n’est pas aussi primordial que dans les travaux de terminologie proprement dits et qu’il en sera par ailleurs question plus tard au cours de ce colloque. La définition retiendra davantage notre attention.

Le terminologue-néologue s’attend que le spécialiste l’aide à construire techniquement la définition. C’est à lui que revient la tâche de rassembler les traits sémantiques nécessaires à l’élaboration de celle-ci. En définitive cependant, c’est avec l’aide du linguiste, donc en comité, que la définition finale sera rédigée et approuvée. Le linguiste apporte la certitude quant à la qualité de l’énoncé définitoire qui doit observer des régies strictes sur le plan du système linguistique.

L’aide du spécialiste permet d’ajouter des sèmes oubliés ou négligés, ou encore de retrancher des éléments inutiles et qui nuisent à la bonne compréhension de la définition; elle permet d’établir le niveau socioprofessionnel de l’énoncé définitoire en introduisant des termes usuels de la spécialisation, elle permet d’élargir le champ de la définition au-delà du contexte ou du microcontexte, surtout lorsque ceux-ci ne sont pas assez clairs ou qu’ils sont trop restreints.

Les techniciens et les terminologues « doivent s’entraider, les uns précisant les traits pertinents au contenu notionnel, les autres étudiant la mise en forme des définitions et l’intégration au système linguistique[5] ». S’il n’y a pas de collaboration à cette étape, on risque de se retrouver avec des ouvrages qui ne pourront recevoir de caution ni scientifique, ni linguistique. La toilette de la définition profite donc à plus d’un titre du regard scrutateur des spécialistes, qui sont garants du contenu scientifique et technique véhiculé par le terme créé et par sa définition.

2.2.3. La rédaction des notes techniques à joindre aux dossiers des néologismes relève, pour une bonne part, du spécialiste. Celui-ci permet d’aller au-delà de la simple description lexicale et cautionne ainsi l’exactitude du terme nouveau.

2.3. Fonction recherche

Cette fonction est d’ordre linguistique et théorique. Elle vise à faire progresser les études et les connaissances sur la néologie comme phénomène linguistique.

2.4. Fonction diffusion

Le spécialiste peut ici intervenir à plusieurs niveaux :

Il peut faire connaître très rapidement dans son milieu socioprofessionnel l’existence des travaux de néologie et les résultats produits jusqu’à maintenant, car on ignore trop souvent l’existence de tels travaux. Il peut jouer un rôle d’incitation à recourir aux organismes spécialisés dans ce genre de travaux et révéler l’existence de méthodologies du travail en néologie.

Il peut participer au processus de normalisation future de ces travaux. Le sort du néologisme correct et indispensable est de tendre vers la lexicalisation lorsqu’il est bien connu, accepté et utilisé. Il tombe alors dans le domaine de la terminologie fonctionnelle. La normalisation viendra alors entériner et cautionner le choix effectué auparavant.

Surtout, le spécialiste qui a travaillé en néologie et qui a appris à connaître, à maîtriser, à manœuvrer les régies de formation des unités lexicales, qui a appris a aimer la langue dans toutes ses fonctions, en particulier la néologie, ce spécialiste est à même de contribuer à modifier des attitudes néfastes, des préjugés inadmissibles devant le ressourcement du lexique et les possibilités créatrices des individus. Sur le plan psycholinguistique, le spécialiste peut contribuer à modifier des comportements.

Sa connaissance des procédés de création l’aidera à participer plus pleinement à l’ensemble du processus de francisation entrepris au Québec. Ce cheminement dont le but ultime est une langue française de qualité se fera ainsi plus rapidement.

La néologie est un phénomène, j’allais dire un bien, inévitable. Bien maîtrisée, elle peut devenir un remède efficace aux maux de la langue. Il ne faut pas avoir peur du médecin, après tout c’est celui qui guérit, qui remet en bonne santé les personnes malades, leur indique comment lutter contre la maladie. De spécialiste peut montrer que la langue française possède dans son fonds les capacités et les ressources nécessaires pour exprimer toutes les nouveautés du monde des sciences et des techniques. De même, il peut contribuer à faire acquérir des réflexes de construction bien français qui respectent les règles du système de la langue.

Le spécialiste peut aussi contribuer à modifier une attitude que les puristes ont imposée et qui fait voir le dictionnaire comme une bible linguistique dont il ne faut guère sortir. Dans le domaine du lexique, il n’existe pas de règles strictes ni de norme absolue qui obligent à accepter ou à rejeter un élément lexical. « Aucun néologisme ne peut être frappé d’interdit en tant que faute contre le système de la langue. Il peut être critiqué, mais non condamné, sauf par les grammairiens, qui manifestent une défiance systématique à l’égard de tout terme nouveau, en vertu de critères idéologiques et non linguistiques. Le seul domaine où puisse intervenir une réglementation est celui de l’emprunt [...][6] ».

3. Conclusion

La nécessité et le besoin de mots nouveaux sont liés à l’évolution du monde et à la communication imposée par ce phénomène. C’est un rôle vital pour le langage. Le néologisme est impérieusement demandé et il n’en a jamais été autrement à travers les siècles. « Tout le monde crée des mots nouveaux, le savant aussi bien que l’ignorant, le travailleur comme le fainéant, le théoricien comme le praticien[7] ».

Mais la création et l’évolution du langage, notamment du langage scientifique et technique; doivent être guidées, toujours avec pour objectif premier de lui assurer une plus grande efficacité. Cette efficacité dépend des relations que le spécialiste et le terminologue entretiennent. Leurs rôles dans l’action créatrice en néologie sont étroitement imbriqués.

La communication efficace existera dans la mesure où la compréhension et l’uniformisation des acceptions et des formes linguistiques constitueront un consensus chez ces deux catégories de chercheurs. Faire l’unanimité sur le sens des mots et sur leur forme est en effet souvent plus difficile que de faire l’unanimité sur les réalités qu’ils désignent.

Les spécialistes donnent l’occasion à la terminologie de franchir les barrières professionnelles, et les linguistes permettent aux choses et aux concepts de franchir les barrières linguistiques.

Somme toute, peu importe le degré de connaissances livresques du terminologue pour un domaine donné, il n’en demeure pas moins que la terminologie efficace ne peut exister sans que les spécialistes jouent leurs rôles et y apportent leur caution. Ce sont eux qui nagent au milieu du langage vivant, qui le font et qui en usent quotidiennement, le néologue est un observateur, le spécialiste un expérimentateur. Plus que jamais l’ombre du spécialiste couvre de son aile protectrice les travaux de néologie, un terme qui n’est pas utilisé, qui répond peu ou prou à un besoin, n’est guère qu’un inutile lambeau de pourpre lexical.

Notes

[1] Le Bidois, Robert, Les mots trompeurs ou le délire verbal, Paris, Hachette, 1970, p. 70.

[2] L’aménagement de la néologie, Actes du Colloque international de terminologie, Lévis (Québec), du 29 septembre au 2 octobre 1974, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, mai 1975, 214 p.

[3] Corbeil, Jean-Claude, « Analyse des fonctions constitutives d’un réseau de néologie », in L’aménagement de la néologie, Actes du Colloque international de terminologie, Lévis (Québec), du 29 septembre au 2 octobre 1974, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, mai 1975, p. 29-39.

[4] Cf. Jean-Claude Boulanger, « Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie », in Néologie et lexicologie. Hommage à Louis Guilbert, Collection « Langue et Langage », Larousse Université, Paris, Librairie Larousse, 1979, p. 36-46.

[5] Actes du 6e colloque international de terminologie, Pointe-au-Pic (Québec), du 2 au 6 octobre 1977, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, août 1979, p. 104.

[6] Guilbert, Louis, « La néologie », in Grand Larousse de la langue française, Paris, Librairie Larousse, t. 4, 1975, p. 3592.

[7] Nyrop, Kr., Grammaire historique de la langue française, Tome troisième : Formation des mots, 2e éditions revue, Copenhague, 1936, p. 3.

Les aspects polyvalents de la formation des terminologues

Introduction : état de la question

Grâce à la mise en œuvre d’une politique terminologique dynamique, un pays, ou un État, peuvent transformer profondément les comportements linguistiques des individus appartenant à une communauté sociale, politique et culturelle.

Au Québec, le Gouvernement a créé un organisme qu’il a chargé de redresser une situation linguistique, aberrante dans notre société[1]. Cet organisme, l’Office de la langue française (OLF), porte désormais la responsabilité de veiller à l’application d’une politique linguistique ferme planifiée et entérinée par voie législative.

La terminologie s’offre comme l’un des principaux moyens utilisés par l’OLF pour mener à bonne fin son action. Par l’intermédiaire de la terminologie, les Québécois peuvent aspirer atteindre une francisation totale de tous leurs milieux de vie, et en premier lieu, de leur milieu de travail.

Le terminologue formé au Québec sera donc un individu qui aura pour mission d’œuvrer dans un cadre législatif fixé avec précision. Son action primordiale sera toute entière tournée du côté de la planification linguistique dans une perspective de normalisation de la langue française sur un territoire donné, qui est ici en l’occurrence l’État du Québec. Il sera le maître d’œuvre du réaménagement linguistique global des milieux industrialisés et de la poussée expansionniste et curative dont les usagers de la langue générale ne pourront à leur tour que bénéficier et se féliciter.

Sa préoccupation première revêt, par ce fait même, un caractère essentiellement pragmatique à savoir, fournir à la langue française des vocabulaires techniques et scientifiques jusqu’ici inexistants ou non encore répertoriés dans des ouvrages de type lexicographique. Non seulement ces vocabulaires et lexiques seront établis pour répondre à des besoins bien spécifiques dans certains secteurs d’activités techniques et scientifiques mais aussi, ils auront pour but de satisfaire un public également bien défini à l’intérieur de ces différents secteurs spécialisés.

Pour accomplir au mieux et uniformément cette tâche qui lui est dévolue et pour s’insérer harmonieusement dans l’ensemble de cette sphère d’activités diversifiées qu’est la terminologie au Québec - y compris la terminologie effectuée dans les milieux industriels eux-mêmes[2] le terminologue recevra une solide formation. Celle-ci sera assurée par des linguistes et des terminologues qui travaillent eux-mêmes dans un climat québécois. En effet, suite à l’expérimentation de ses méthodes pendant de nombreuses années, l’OLF s’est doté de structures durables et efficaces. Il a « méthodologisé » et théorisé ses besoins et ses recherches avant d’instituer des programmes adéquats de formation des terminologues.

Il apparaît manifestement que l’avancement des programmes d’apprentissage des terminologues est intimement lié au degré de théorisation et de « méthodologisation » de la science terminologique elle-même dans les milieux où elle s’exerce énergiquement.

Inversement, les recherches et les progrès concernant la formation des praticiens de la terminologie se nourrissent des pratiques institutionnelles privées ou publiques, ainsi que de leurs objectifs linguistiques, politiques, sociaux et, même, économiques.

Lorsque la recherche stagne, elle entraîne irrémédiablement tout le reste dans son sillage et la formation en particulier risque fort de se figer à son tour. Naturellement, la proposition réciproque est tout aussi vraie.

La formation des terminologues devra tenir compte tout à la fois des aspects linguistiques, des aspects théoriques et pratiques du travail terminologique, des principes de la discipline et des méthodologies utilisées par les différents organismes qui s’occupent de terminologie. Des incursions dans des disciplines extralinguistiques, ainsi qu’un stage pratique compléteront la formation de base, qui prélude à l’activité professionnelle elle-même.

Nous essayerons de décrire les grandes lignes de cette formation polyvalente nécessaire au terminologue, en fonction des besoins propres au Québec (OLF) et à partir de l’expérience pédagogique qui est menée depuis plusieurs années à l’Université de Québec à Trois-Rivières (UQTR), dans le cadre d’un enseignement de la terminologie au premier cycle d’un programme de traduction. Plus récemment, l’expérience a également été tentée à l’intérieur d’un programme de linguistique.

Le cheminement exposé ci-dessous se dessine simplement du plus théorique au plus pratique, tout en tentant d’appréhender des perspectives de formation uniformément valables pour toutes les catégories d’activités terminologiques où qu’elles aient cours de par le monde, moyennant, bien sûr, quelques ajustements indispensables.

Le programme de formation des terminologues dont j’esquisserai le profil s’appuie sur une double conception que je me fais de la terminologie. D’une part, elle est une activité à caractère linguistique. D’autre part, elle est une activité dont les incidences sociales et politiques sont immenses. Les exemples ne manquent pas dans le monde pour étayer ces deux thèses qui sont, par ailleurs, complémentaires l’une de l’autre.

1. Formation linguistique

1.1. La formation des terminologues doit-elle passer par la linguistique?

Les opinions sur cette question ne sont jamais totalement négatives. Elles sont tantôt prudentes, tantôt nuancées. Mais nous verrons que quoi qu’on en dise, on ne peut guère échapper à l’emprise de la linguistique sur la terminologie.

Robert Dubuc, quant à lui, pense que « le terminologue n’a pas besoin d’une formation linguistique approfondie »[3]. Mais, il ressort finalement de ses réflexions que le terminologue est un « manieur de mots » et un « outilleur de langage », ce qui exige de lui de solides et inébranlables connaissances en morphologie et en sémantique. Or, comment acquérir une « connaissance solide » dans ces difficiles, et combien vastes, disciplines de l’activité linguistique sans passer par des études systématiques des différentes sciences du langage? Ce sont là des outils essentiels qui permettront d’affronter et de résoudre efficacement les problèmes quotidiens rencontrés en terminologie.

André Clas, en contre-pied de Robert Dubuc, croit fermement que la formation des terminologues doit « être axée sur une bonne formation linguistique »[4], que c’est même la première vertu dont le terminologue doit se pourvoir.

Incontestablement, la première étape à franchir dans le processus de la formation des terminologues sera l’acquisition de connaissances linguistiques minimales. Toutes les autres qualités exigées du terminologue viendront se greffer à ce noyau.

Il va de soi que cette prise de position est fondée, comme je l’ai déjà dit, sur le postulat suivant : la terminologie est une discipline linguistique autonome. Cette idée se confirme chaque jour davantage et la preuve en est que les linguistes s’arrogent de plus en plus l’apanage de la terminologie, eux qui naguère la boudaient! Elle ne peut plus être identifiée comme une discipline mineure de la traduction. Au contraire, elle devient carrément une passerelle entre la lexicologie, la lexicographie, la traduction et toutes les autres sciences du langage. De même, elle jette ses ponts vers de nombreuses sciences paralinguistiques.

Il convient également de battre en brèche une autre idée préconçue, à savoir qu’on ne peut être terminologue sans être traducteur. Nous sommes loin de partager cet avis. Nous nous rangeons plutôt du côté de Pierre Auger lorsqu’il affirme que « quoi qu’on en pense, on peut être terminologue sans être traducteur »[5]. Ce qui signifie simplement que pour effectuer des travaux de traduction, il faut être traducteur, et pour être traducteur, il faut avoir reçu, une formation en traduction, puis s’initier aux techniques du métier. Le modèle est identique pour la terminologie. On ne s’improvise pas terminologue, tant s’en faut. Pour accomplir des travaux de terminologie, il faut être terminologue, et pour avoir droit à ce titre, il faut avoir acquis une formation adéquate à cet effet.

1.2. Le programme de formation des terminologues adopte une progression qui part de l’acquisition de connaissances sur le fonctionnement de la langue en général pour aboutir au fonctionnement des langues de spécialités, puis à leur analyse par la terminologie. Précisons que ce cheminement s’adresse à de futurs praticiens qui ne possèdent aucun savoir linguistique préalable.

Le déroulement de la formation linguistique aura donc l’allure suivante :

  1. Formation préliminaire à partir des disciplines linguistiques directement reliées à la terminologie.
  2. Formation proprement terminologique à partir d’éléments fondamentaux en théorie et en méthodologie de la terminologie pour déboucher sur l’expérience pratique.

1.2.1. Aspect linguistique de la formation

La progression à l’intérieur de la linguistique s’échelonne comme suit[6] :

1.2.1.1. Le terminologue doit d’abord acquérir un minimum d’informations qui lui permettront de situer la terminologie au sein de la linguistique synchronique contemporaine. Puis la mise en rapport de la diachronie et de la synchronie l’aidera à bien circonscrire la terminologie et ses champs d’action dans l’ensemble des disciplines linguistiques actuelles.

1.2.1.2. La langue fonctionnant par signe (au sens saussurien) et la terminologie traitant également du signe linguistique dans ses rapports avec les dénominations des notions, l’apprenti terminologue devra apprendre à maîtriser et à manier le signe linguistique, ainsi que ses différentes facettes (signifié, signifiant, référent). Ceci le rendra capable d’analyser les mots, les termes et toutes les unités de signification en regard du couple langue/parole (discours). Puis, à saisir les différents rapports entre ces unités (axe paradigmatique, axe syntagmatique). Enfin à aborder les problèmes des syntagmes grammaticaux et des syntagmes lexicaux. Cette approche du signe trace déjà la voie à l’étude structurée de la formation des mots et de la morphologie.

1.2.1.3. Une introduction aux sciences qui ont pour objet l’étude du mot (lexicologie, lexicographie, sémantique, etc.) oriente déjà le terminologue vers un aspect pratique qui a sa correspondance en terminologie. L’explication des modes de fabrication, la présentation et l’analyse des principaux ouvrages lexicographiques en langue générale, une typologie des dictionnaires et des recueils de mots de toutes sortes favoriseront la structuration de la pensée. L’examen du discours lexicographique, c’est-à-dire les éléments constituant l’article de dictionnaire, l’analyse sémique, la métalangue lexicographique, lui enseignera les différences de structure entre les ouvrages lexicographiques qui traitent de la langue générale et ceux qui traitent des vocabulaires spécialisés. La maîtrise parfaite du fonctionnement de tous les types d’ouvrages de cet ordre est essentielle, parce que le terminologue aura à les consulter et à en manier le discours chaque jour. Cet aspect de la formation prélude à l’approche de la sémantique.

1.2.1.4. La base linguistique indispensable, issue des diverses sphères d’activités de la linguistique qu’on vient d’énumérer et de passer en revue, amène l’étudiant terminologue à compléter sa formation dans l’ordre linguistique en abordant les problèmes de la néologie et de l’évolution du lexique. Quotidiennement, il sera appelé à se prononcer,sur les problèmes de la créativité terminologique. Il sera obligé de créer lui-même de nouvelles unités lexicales, afin de pallier aux besoins de dénominations. D’où, il appert qu’une connaissance de la phonétique et de la phonologie, de même que des notions d’étymologie, tout cela allié à la connaissance du fonctionnement des mécanismes de la composition et de la dérivation des mots, semblent des fondements importants à posséder pour affronter la créativité lexicale toujours imminente.

Ce bref survol de la linguistique et de ses apports à la terminologie aura préparé le futur terminologue à faire face à l’aspect plus nettement terminologique de sa formation. Ce volet appelle également quelques commentaires.

1.2.2. Aspect terminologique de la formation

Sautant de plain pied en terminologie proprement dite, il faudra montrer au terminologue en puissance les éléments fondamentaux de la méthodologie de la recherche terminologique et les principes théoriques qui président à la pratique du travail terminologique, de façon à le rendre mieux en mesure d’assumer lui-même l’ensemble de la procédure de mise sur pied d’un lexique spécialisé.

Les règles méthodologiques fondamentales en terminologie peuvent être regroupées sous deux grands chapitres :

  1. Celles qui concernent la préparation du travail terminologique.
  2. Celles qui concernent l’élaboration et la réalisation concrètes du travail terminologique.

Ces principes directeurs ont déjà été longuement décrits dans la Méthodologie de la recherche terminologique[7] publiée par l’OLF. Nous ne les reprendrons pas dans le détail, nous nous contenterons d’un résumé qui tiendra compte de certaines divergences possibles dues à la variété des écoles et des organismes de terminologie. On sait, en effet, que chaque école, chaque centre, chaque organisme a des règles qui lui sont spécifiques et qui ont été déterminées en fonction d’objectifs précis, de besoins particuliers à satisfaire et même, en fonction du milieu géographique dans lequel ils doivent accomplir leur tâche.

De cette manière, le terminologue aura une vision élargie de la terminologie et il emmagasinera des notions et des renseignements variés qui lui procureront l’occasion d’exercer un jugement critique sain sur ses travaux personnels.

1.2.2.1. Les premiers préceptes de formation portent nécessairement sur les données terminologiques[8] elles-mêmes. L’étudiant doit apprendre à connaître les fondements méthodologiques et théoriques qui sont à la base de la constitution des diverses fiches de terminologie actuellement utilisées par les centres de terminologie qui existent un peu partout. Cette initiation le conduira à isoler, puis à décrire correctement les éléments fondamentaux minimums communs à toutes les fiches de terminologie, comme par exemple, l’entrée, le contexte, la définition, le domaine d’utilisation, l’identification des sources, etc. Ensuite, il situera le rôle particulier de l’OLF parmi le bouillonnement de la recherche terminologique internationale.

Ce plongeon au cœur du support du travail terminologique le préparera à l’importante étape du traitement linguistique, terminologique et technique de chaque dossier constitué. La réussite et l’efficacité du traitement sont impérieusement reliées à la préparation parfaite des dossiers terminologiques. Le succès de la publication en dépend foncièrement.

1.2.2.2. À partir du support du travail qu’est la fiche, il faudra définir les diverses étapes successives de la fabrication d’un lexique spécialisé : choix du domaine, délimitation du champ de travail, constitution du corpus, enquêtes auprès des utilisateurs, dépouillement de la documentation recensée et accumulée, élaboration de la nomenclature, constitution des comités de normalisation, etc. Ce processus de préparation et d’élaboration des ouvrages sera réitéré chaque fois qu’il y aura lieu d’entreprendre de nouvelles recherches sur les vocabulaires techniques.

1.2.2.3. Pénétrant plus avant dans la problématique du travail terminologique, l’étudiant se verra confronté aux divers aspects de la réalisation du travail terminologique : selon que l’on procède de manière thématique ou de manière ponctuelle, selon que l’on choisit la méthode systématique ou la méthode alphabétique, selon que le travail a une visée unilingue, bilingue ou plurilingue, etc.

Un coup d’œil sur les similitudes et les différences des méthodes mises en œuvre en terminologie et en traduction complétera ce tour d’horizon.

1.2.2.4. Les rapports entre la langue technique, la langue scientifique et la langue générale seront abordés. De même, il sera question des interférences qui peuvent survenir dans le système linguistique des langues de spécialistes (par exemple, la synonymie, la polysémie) et des façons de traiter et de résoudre ces problèmes[9].

1.2.2.5. La normalisation[10] et l’aménagement linguistiques[11] feront l’objet de quelques sérieuses incursions théoriques et appliquées, puisque ces notions seront continuellement présentées dans le déroulement du travail terminologique. Elles sont l’aboutissement souhaité aux travaux, tel que le mandat de l’OLF l’a défini et que nous l’avons exposé au début de cette communication. Négliger l’importance de la normalisation et de l’aménagement linguistique dans la formation des terminologues serait impardonnable.

2. Formation scientifique et technique

2.1. La formation scientifique et technique constituera le second volet de l’apprentissage du terminologue.

Les aptitudes professionnelles requises du terminologue dépassent largement la zone linguistique. Une fois cette première formation acquise, il devra affiner son savoir en explorant les différentes disciplines scientifiques et techniques qui sont en liaison directe avec ses travaux de recherche. Cette formation, consécutive à l’apprentissage linguistique, s’acquiert le plus souvent lorsque le terminologue occupe déjà un poste dans un centre de terminologie.

Il est sûr et certain qu’aucun effort terminologique sérieux et rigoureux ne saurait être mené à bien sans que le terminologue se familiarise et pénètre à fond le domaine technique et scientifique dans lequel il aura à intervenir. Un produit terminologique de haute qualité ne saurait sortir des mains d’un terminologue qui ne maîtriserait pas les notions élémentaires minimums du champ d’activités professionnelles dont il s’occupe de dresser le lexique. Il est, par ailleurs, impensable de se lancer dans une recherche terminologique sans définir l’étendue et les limites du secteur spécialisé dans lequel on travaillera. Comment pourrait-on parvenir à décrire utilement des réalités sans les connaître?

2.2. Le terminologue possède deux ressources complémentaires pour parfaire sa formation scientifique et technique.

2.2.1. Il peut se familiariser avec le domaine en exploitant les diverses sources écrites qui sont disponibles : bibliographies spécialisées, périodiques, manuels, ouvrages lexicographiques, etc. portant sur l’activité professionnelle choisie. De cette manière, il établira son vocabulaire scientifique et technique fondamental, qui le préparera à entrer en rapport avec le milieu utilisateur et à soutenir les indispensables discussions avec les professionnels.

2.2.2. Les connaissances livresques ne sauraient être que fragmentaires. Aussi, la seconde ressource à laquelle le terminologue se fiera, c’est évidemment le contact concret avec l’univers professionnel étudié et les usagers de la terminologie.Par ses relations personnelles suivies avec la clientèle visée, le terminologue réussira à instaurer un climat de confiance nécessaire à l’accomplissement de sa tâche. De là viendra un aperçu de l’ampleur et de la difficulté du travail à accomplir.

Le terminologue n’étant pas, sauf heureuse exception, un spécialiste à part entière, et ne pouvant non plus prétendre à ce titre, il verra à s’assurer le concours d’experts d’entreprises et d’informateurs compétents, et cela à différents paliers hiérarchiques. Ces personnes joueront le rôle de conseillers et le guideront à chacune des étapes successives de ses travaux et dans l’analyse terminologique qu’il mène.

Les contacts avec l’entreprise et les professionnels constituent une indispensable manœuvre d’approche et ne doivent aucunement être négligés dans le processus de formation. Les visites d’entreprise, les rencontres et les conversations avec les cadres et le personnel, l’examen de toute question relative au milieu permettront une observation en situation de la terminologie. À partir de cette vision du milieu utilisateur, le terminologue pourra mieux délimiter ses besoins et les priorités des usagers.

3. Formation complémentaire

Formation linguistique et formation technico-scientifique ne suffisent pas au terminologue pour être parfaitement à l’aise dans son milieu de travail. On exige de lui qu’il tâte des rapports que la terminologie entretient avec d’autres sciences (la philosophie, par exemple), qu’il sache s’y retrouver en informatique, qu’il sache manier la documentation et qu’il sache se débrouiller en classification.

3.1. L’informatique

Sans être un informaticien hors pair, le terminologue aurait tout intérêt à connaître l’existence, l’utilité et le fonctionnement des banques de données terminologiques qui sont destinées à faciliter son travail. Pour ce faire, il devra apprendre à les consulter afin de savoir ce qu’il peut en attendre. Un cours d’initiation à l’informatique lui fournira l’occasion de discuter avec les praticiens de cette science. Sans cela, il pourra difficilement travailler, étant donné le grand nombre de travaux de terminologie thématique ou ponctuelle qui se font en étroites relations avec les banques de données terminologiques.

3.2. La documentation et la classification

Le terminologue doit apprendre à connaître les outils documentaires dont il aura constamment besoin dans son travail. Sans être documentaliste professionnel, il acquerra des notions dans ce domaine afin d’être en mesure de repérer les sources où il puisera les informations nécessaires, afin de pouvoir les évaluer et afin de porter un jugement sur leur valeur et leur pertinence. Il n’est nullement de son ressort d’organiser un centre de documentation. Le recours à cet outil de travail n’est qu’un moyen pour le terminologue d’améliorer le produit de qualité que doit être son lexique en voie de réalisation.

L’apprentissage des principes d’organisation et de fonctionnement d’une salle de documentation, des façons de rédiger des bibliographies, de repérer les ouvrages essentiels à la recherche, d’établir des fiches bibliographiques et de commander des ouvrages visent à faciliter le dialogue du terminologue avec les documentalistes professionnels, dans le but de mieux cerner les besoins de son champ d’activité, qu’il connaît mieux qu’eux, à la limite. L’aisance qu’il manifestera dans le secteur de la documentation et de la classification aura des répercussions immédiatement sensibles sur le travail terminologique qu’il poursuit.

4. Stage

Le stage dirigé se présente comme la dernière étape de la formation des terminologues[12]. Toutes les connaissances théoriques et méthodologiques multiples seront mises à l’épreuve lors d’un séjour de travail de plusieurs semaines dans un organisme de terminologie gouvernemental ou privé avantageusement reconnu.

Le stage a pour but de permettre au candidat terminologue de s’initier au fonctionnement d’un centre de terminologie et de vivre quotidiennement, et simultanément, toutes les facettes de la vie professionnelle réelle.

Il a aussi pour but d’aider le candidat à travailler en équipe avec les différentes personnes qui constituent un service de terminologie : traducteurs, linguistes, spécialistes, etc. La terminologie, telle que pratiquée dans certains milieux, par exemple l’OLF, est une tâche collective qui fait appel à toutes sortes de spécialistes du langage.

Au cours de son stage, essentiellement pratique comme il va de soi, le terminologue fera le tour des activités terminologiques les plus diverses : recherches ponctuelles, recherches thématiques, consultations (SVP), rédactions de dossiers terminologiques, interrogation d’une banque de terminologie, travail en bibliothèque et en documentation, etc.

Un conseiller, terminologue de profession, le guidera tout au long du stage et sera chargé dé rédiger un rapport d’évaluation du candidat; sur « ses aptitudes, son rendement et ses qualités professionnelles en regard de la profession à exercer »[13].

5. Conclusion

5.1. Le terminologue comme on vient de le voir, doit être bien préparé. Il doit cumuler un nombre impressionnant de connaissances et de qualités propres à lui faciliter, de la meilleure façon possible, la pratique de son activité. Mais n’en est-il pas ainsi dans toute science?

À cette formation théorique multiforme se joignent, on l’a déjà dit à de nombreuses reprises, une solide formation intellectuelle et une culture générale étendue qui ne pourront concourir qu’à rehausser la valeur morale et l’ardeur scientifique du terminologue.

La maîtrise de la langue dans laquelle le terminologue aura à travailler est évidemment un autre gage de succès du travail qui sera entrepris. Le plus souvent, il s’agira de la langue maternelle, parfois aussi de la langue dans laquelle il aura été scolarisé. Le maniement aisé et correct de la langue permettra l’expression juste et parfaite. De plus, pour s’exprimer adéquatement dans une langue étrangère, le plus sûr garant demeure la maîtrise de sa propre langue.

5.2 Le développement actuel de la terminologie et sa systématisation en tant que science linguistique autonome ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors du déroulement des travaux. Aussi la formation sur le tas des terminologues doit-elle être considérée comme chose du passé.

Aujourd’hui, il ne peut plus être question d’appréhender un travail terminologique structuré sans s’appuyer sur un apprentissage dont les fondements scientifiques seront tributaires d’une méthode éprouvée. Une formation adéquatement poussée des terminologues se révèle plus que jamais nécessaire, à l’heure où la terminologie s’internationalise de plus en plus et au moment où elle s’avère de plus en plus complexe à définir. L’élaboration des méthodes et des théories commence par la formation des praticiens.

Pour être terminologue, « il faut aimer sa langue, croire en sa propre culture et être convaincu que le génie d’un peuple s’exprime à travers son mode particulier d’expression »[14]. C’est pour cette raison qu’au Qubec la terminologie se transforme en auxiliaire précieux servant à « améliorer la qualité linguistique des individus et à en faire des sujets performants dans leur langue seconde »[15], capable, de plus, d’assurer convenablement et uniformément le réaménagement linguistique de la vie et du territoire québécois.

Notes

[1] Voir le projet de loi n. 101 de l’Assemblée Nationale du Québec intitulé : « Charte de la langue française », sanctionné le 26 Août 1977, p. 28, article 100 : « Un Office de la Langue Française est Institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’administration et les entreprises ».

[2] L’OLF mène son action de francisation en étroite collaboration avec les entreprises québécoises. Des ententes sur des bases communes minimales pour le travail terminologique ont été Instaurées entre les deux parties qui poursuivent ensemble un objectif unique, celui de faire du Québec un État français à part entière.

[3] Robert Dubuc, « Formation des terminologues théoriciens ou praticiens ». La banque des mots, n. 9, 1975, p. 20.

[4] André Clas, « La formation des terminologues », ln Essai de définition de la terminologie. Actes du colloque international de terminologie, Québec Manoir du Lac-Delage, du 5 au 8 Octobre 1975, Québec, Régie de la langue française. Août 1976, p. 153.

[5] Pierre Auger, « L’enseignement de la terminologie (aspects théoriques et pratiques) dans le cadre des études en traduction et en linguistique », texte dactylographié p. 1. (À paraître en 1978 dans les Actes du colloque international de terminologie, Québec, Manoir Richelieu, Octobre 1977).

[6] La description qui suit reprend les grands thèmes que l’on trouve dans l’article de Pierre Auger cité précédemment. Voir en particulier les Annexes 1a 1b.

[7] Pierre Auger et Louis-Jean Rousseau, en collaboration, « Méthodologie de la recherche terminologique ». Études, recherches et documentation, n. 9 Office de la langue française, Québec, Septembre 1977, 80 p.

[8] Voir « les données terminologiques », Actes du colloque international de terminologie, Baie-Saint-Paul, du 1er au 3 Octobre 1972, Québec, Office de la langue française. Juillet 1975, 172 p.

[9] Voir « La normalisation linguistique », Actes du colloque international de terminologie, Lac — Delage, du 16 au 19 Octobre 1975, Québec, Office de la langue française. Septembre 1974. 258 p.

[10] Id.

[11] Voir Jean-Claude Corbeil, « Éléments d’une théorie de l’aménagement linguistique ». Études, recherches et documentation n. 4; Régie de la langue française, Québec Mal 1975, 40 p. et « L’aménagement linguistique du Québec », Juin 1975, 57 p.

[12] Nous évitions volontairement de mentionner la rédaction d’un mémoire ou d’une maîtrise, qui font davantage partie d’un programme de formation uniquement centré sur l’enseignement universitaire de la terminologie aux deuxième et troisième cycles. Voir, par exemple Robert Dubuc, article citée, p. 22, André Clas, article cité p. 155, Pierre Auger, article cité p. 18 et suivantes.

[13] Robert Dubuc, article cité, p. 22.

[14] Geoffrey Vitale, in « Essai de définition de la terminologie », Actes du colloque international de terminologie, Québec, Manoir du Lac-Delage, du 5 au 8 Octobre 1975, Québec, Régie de la langue française, Août 1976, p. 163.

[15] Pierre Auger, « Terminologie et enseignement », communication présentée à la deuxième rencontre mondiale des départements d’études françaises, AUPELF, Strasbourg, 17-23 Juillet 1977, texte dactylographié, p.3.

Le point de vue de l’enseignant, le stage en terminologie : une passerelle entre l’université et le milieu de travail

Je situerai l’intervention qui va suivre au carrefour où se rejoignent la linguistique, la terminologie (y inclus, bien entendu, la traduction), la néologie et la lexicographie. Il me semble que l’on pourrait trouver là tout autant le point d’arrivée que le point de départ du stage en terminologie ou en traduction. Nous verrons un peu plus loin que ces phénomènes s’imbriquent les uns dans les autres pour constituer les assises scientifiques du stage. C’est donc dire que le présent exposé ne s’intéresse pas aux modalités purement administratives et techniques du stage. Il sera davantage centré sur le contenu et les conditions scientifiques préalables à sa réalisation.

Par ailleurs, je me situerai personnellement à l’intersection du pratique et du théorique en matière de stage. Encore une fois on constatera qu’il s’agit d’une dualité, c’est-à-dire à la fois d’un point d’origine et d’un point d’aboutissement. En effet, par théorique, j’entends mon rôle d’enseignant par lequel je peux orienter le futur stagiaire dans le contenu de son séjour; par pratique, j’entends mon rôle de terminologue responsable de stagiaires en milieu d’accueil, rôle qui m’habilite à orienter et à suivre également les stagiaires une fois qu’ils sont en cours de stage. La passerelle qui relie ces deux fonctions pourrait s’appeler pédagogie. Aux deux extrémités de cette passerelle, les stagiaires ont constamment besoin d’être préparés, suivis, guidés, évalués et encouragés.

Après avoir posé ces prémisses, il me semble essentiel de situer le stage encore une fois sur un axe où la perspective est double. Cela pourra paraître un truisme ou encore une lapalissade, mais il faut le réaffirmer puisqu’on a trop tendance à l’oublier : tout stage suppose un stagiaire et des structures d’accueil. Une planification et une préparation adéquates sont absolument nécessaires d’un côté comme de l’autre afin que les résultats obtenus garantissent le sérieux des parties concernées. Tout boitement, toute lacune de l’une ou de l’autre infléchiront plus ou moins l’utilité et la réussite du stage.

C’est à partir de cette binarité que j’examinerai quelques conditions de succès d’un stage. J’ajoute que mon coup d’œil sera plus accentué du côté de l’enseignement, qui, sans nul doute, apparaît comme l’étape préparatoire indispensable puisqu’elle concerne directement le stagiaire, lui-même. J’identifierai et analyserai à cette occasion quelques failles qui sont les causes premières de certaines difficultés dans le déroulement d’un stage. Des solutions idéales seront par ailleurs proposées.

Pour ce qui concerne les aspects qui me retiendront maintenant, les conditions de réussite d’un stage sont au nombre de cinq. Elles ne sont ni exhaustives, ni présentées par ordre d’importance. Elles sont soit rattachées au lieu d’accueil, soit reliées au point d’origine (autrement dit à l’université, lieu de formation de base), soit dépendantes du stagiaire lui-même. Seront successivement passées en revue les conditions suivantes :

  1. la permanence des structures d’accueil,
  2. la disponibilité des responsables des stages,
  3. la compétence des responsables des stages,
  4. la préparation universitaire,
  5. la progression des connaissances du stagiaire.

La permanence des structures d’accueil

L’organisme qui reçoit des stagiaires doit disposer au préalable d’un programme précis et répétitif qui permettra aux étudiants de retirer le maximum de bénéfices durant leur séjour. Si les structures d’accueil ne sont pas bien définies et qu’elles laissent trop de place au hasard, il est évident que le déroulement du stage sera parsemé d’embûches. Dès le moment de sa prise en charge, le stagiaire doit être guidé, orienté et averti de ce qu’il aura à accomplir. Il doit pouvoir se situer entre les responsables administratifs et les responsables terminologiques du stage. C’est surtout à ce stade que le programme sera expliqué en détail et conduit à bonne fin. Au surplus, les organismes d’accueil doivent se doter de programmes permanents pouvant être appliqués à un ensemble de stagiaires et non pas procéder à la pièce. C’est ce que j’entends par réitératif ou par répétitif. C’est également à partir de ces éléments constants que l’on pourra dégager des critères valables d’évaluation.

La disponibilité des responsables des stages

Il est évident que le stagiaire accueilli dans un milieu de travail doit pouvoir compter sur une totale disponibilité des responsables, particulièrement du terminologue chargé de le piloter, de le diriger pendant la durée de son séjour. Tout laisser-aller à ce niveau ne peut conduire qu’à l’anarchie. La présence continue et volontaire des responsables de même que les interventions pédagogiques sont des conditions sine qua non de la réussite. L’intérêt de l’organisme d’accueil doit donc être manifeste.

La compétence des responsables des stages

Tout autant que la disponibilité, les responsables doivent faire preuve d’une compétence incontestable à plusieurs niveaux. La sécurité et la progression du stagiaire en dépendent directement. Trop souvent, hélas, le stagiaire sera porté à douter de lui-même s’il ne sent pas des appuis scientifiques solides derrière lui. La compétence du terminologue se répartira selon quatre grands axes, si l’on prend pour base un stage en terminologie (recherche ponctuelle ou recherche systématique). Premièrement, le responsable devra être chevronné en matière de terminologie et de terminographie : la maîtrise des éléments de base théoriques et pratiques est primordiale. Deuxièmement, la connaissance approfondie des mécanismes de la formation des mots sera nécessaire au responsable chargé de guider le stagiaire. Souvent, le volet de la néologie est méconnu ou négligé par des terminologues d’expérience. À mon sens, il apparaît comme une assise sérieuse pour bien comprendre les mécanismes de la normalisation et de l’évolution des langues, entre autres. Troisièmement, la compétence se mesurera à la connaissance des principes et des outils lexicographiques de la langue générale. Le dictionnaire est en effet un outil de référence qui fait autorité en matière de langue; il est consulté extrêmement souvent, en fait beaucoup plus fréquemment qu’une grammaire. On y recherche une multitude de renseignements sur lesquels il n’y a pas lieu d’élaborer maintenant. Le dictionnaire est un objet présent en permanence et à toutes les étapes du travail du terminologue et du traducteur. Malheureusement, bien peu d’étudiants, et même de professeurs, connaissent à fond ces outils de travail : leur variété, leur utilité par rapport aux recherches entreprises, leurs différences, leurs difficultés, leurs qualités, leurs défauts, etc. La faute, ne nous y trompons pas, n’incombe pas complètement ni aux uns, ni aux autres. Elle est plutôt due à une lacune du système d’enseignement : rares sont ceux, en effet, qui au cours de leurs études ont pu bénéficier d’un cours complet et structuré de lexicographie. Au contraire, on semblait admettre d’emblée que la connaissance et le maniement des dictionnaires allaient de soi, sans besoin aucun de préparation ou de formation. Or, aux constats que j’ai personnellement faits en maintes occasions en milieu d’enseignement et en milieu de travail, il s’avère que peu de terminologues, peu de traducteurs et peu de professeurs sont bien préparés è travailler avec les dictionnaires de la langue générale. Encore moins sont-ils capables d’exercer à tout moment un jugement critique valable en face de la masse d’ouvrages qui investissent constamment le marché. Il y a par exemple en ce moment comme une inflation lexicographique galopante, qu’il faut replacer dans la démarche actuelle de la lexicographie qui explore des voies nouvelles comme les régionalismes lexicaux, la néologie, la terminologie, etc. Je vois donc dans la lexicographie l’un des points faibles de la compétence des uns et des autres. Corollairement, il est évident que les étudiants sont les premiers â en subir les conséquences. Quatrièmement, une solide connaissance des dictionnaires généraux préparera adéquatement la maîtrise approfondie des dictionnaires terminologiques. Ceux-ci, s’ils présentent des ressemblances avec les dictionnaires généraux, possèdent par ailleurs leurs propres caractéristiques, tant au niveau de leurs qualités que de leurs faiblesses. Ils nécessitent plus souvent qu’on ne le croit un regard très critique, compte tenu du fait qu’ils ne sont pas toujours élaborés par des spécialistes de la lexicographie, cas plutôt rares même.

À mon avis, la compétence des terminologues responsables des stagiaires doit s’exercer scientifiquement à ces quatre niveaux : terminologie théorique et pratique, néologie, lexicographie générale, lexicographie terminologique. Ces quatre volets d’un cheminement global sont nécessaires autant pour la recherche ponctuelle que pour la recherche systématique.

La préparation universitaire

J’entends par préparation universitaire celle du stagiaire évidemment, mais également celle des professeurs de terminologie. En tant qu’enseignant, je crois que n’importe quel linguiste ne saurait enseigner la terminologie. Il faut une préparation particulière; il est, par exemple, nécessaire de s’être frotté ou d’avoir été immergé dans la pratique de la pratique terminologique, pour reprendre une expression de Roger Goffin. Sous l’angle de l’enseigné, c’est au niveau universitaire que s’accomplit d’abord tout le façonnage théorique en terminologie et en traduction. Plus la préparation des candidats sera complète, plus le stage sera profitable. Le candidat qui surgit en milieu de travail à moitié formé ne peut s’attendre à un stage efficace. Il ne recevra qu’un vernis, vite écaillé. En outre, il sera un poids pour les responsables de la formation pratique. Le stagiaire est donc lui aussi devant des responsabilités. Il doit répondre à certaines conditions minimales de recevabilité : formation de base en linguistique ou en traduction, connaissances en néologie et en lexicographie, maîtrise des principes et méthodes de la terminologie, notions de sociolinguistique, etc. Si le stage constitue une école fonctionnelle (pratique et concrète), l’université se pose comme une école « formationnelle » (théorique et abstraite). Le lieu d’accueil ne peut être perçu comme un centre de formation de base; c’est un centre de progression et de continuité. Il faut donc un lien permanent entre l’université et les organismes d’accueil de même que des programmes complémentaires.

La progression des connaissances du stagiaire

Les quatre éléments précédents posent les conditions pour que le déroulement du stage conduise à une augmentation et à une progression des connaissances du stagiaire. Il confronte sa formation universitaire à l’expérience collective des milieux de vie de sa discipline. Cette expérience s’ajoute à ses crédits universitaires comme le complément qui l’amènera vers une formation complète : théorique par l’université, pratique par le stage.

Conclusion provisoire

L’évolution de la terminologie ces dernières années a abouti à une théorisation de cette discipline passablement nouvelle pour les habitants des deux Amériques. Comme on l’a vu, l’un des corollaires de la théorisation a été le constat de certaines lacunes dans la formation universitaire des enseignants et des terminologues et par conséquent dans celle des enseignés. Ces lacunes, il est aisé de s’en rendre compte, s’étendent d’ailleurs à l’ensemble des études linguistiques. Ces trous, j’en ai identifié deux : la néologie et la lexicographie, deux domaines de la linguistique qui, pour toutes sortes de raisons qu’il serait long d’analyser maintenant, ont été ignorés par l’enseignement universitaire jusqu’à récemment. Si la terminologie a réussi à s’ériger en système, il est grandement temps que la néologie et la lexicographie y parviennent aussi et que l’on délaisse les jugements à 1’emporte-pièce et les mises au ban pour analyser sainement ces deux disciplines linguistiques méjugées. Curieusement, c’est par l’intermédiaire de la terminologie que l’on mettra davantage en valeur ces deux aspects de la linguistique et dans un avenir rapproché, je l’espère.

La néologie a déjà partiellement résolu ses problèmes puisqu’elle s’enseigne depuis deux ans à l’Université Laval, au niveau des 2e et 3e cycles. Par ailleurs, à ma connaissance, aucune université québécoise ne donne un cours complet de lexicographie à l’heure actuelle. Il existe bien quelques cours greffés à des ensembles plus vastes comme la lexicologie ou la dialectologie, mais rien de systématique encore.

À mon sens, les milieux universitaires devraient combler ces lacunes et développer des cours de lexicographie et de néologie au premier cycle, tout autant qu’aux 2e et 3e cycles des études, afin de modifier une situation tout à fait anormale et même ridicule. L’heure semble propice d’abolir tous les mythes qui cachent et rejettent aux enfers deux disciplines fondamentales pour tout terminologue, tout traducteur et tout linguiste, tout professionnel de la langue en somme. Il est évident que de telles orientations universitaires sont des remèdes de premier ordre dont le but serait de préparer beaucoup plus adéquatement les étudiants à « stagier » avec le maximum d’efficacité pour eux-mêmes et pour l’organisme d’accueil.

Le développement de la néologie dans la francophonie

À l’automne 1974, l’Office de la langue française du Québec organisait un colloque international consacré à l’aménagement de la néologie dans la francophonie[1]. Jusqu’à cette date, fort peu de rencontres scientifiques avaient choisi comme thématique les problèmes spécifiques à la néologie. Le titre même du colloque situait d’emblée les débats au cœur des recherches terminologiques et sociolinguistiques nouvelles, tant au niveau théorique qu’au niveau pratique d’ailleurs.

Parmi les résultats concrets issus de cette rencontre internationale, un réseau de néologie scientifique et technique a été mis sur pied au printemps 1975, à l’initiative du Québec et de la France. À l’origine, le but principal poursuivi par ce réseau était de répertorier les termes français nouveaux qui apparaissent quotidiennement dans de multiples domaines d’activités techniques et scientifiques ou encore de fournir, dans une optique prospective, des équivalents français aux néologismes anglo-américains qui pullulent en permanence dans la presse quotidienne ou hebdomadaire de l’Amérique anglophone. Dès avril 1975, deux équipes de terminologues-néologues étaient constituées : l’une était basée à Paris et gérée par l’Association française de terminologie (AFTERM)[2], l’autre travaillait à Québec sous la responsabilité de l’Office de la langue française. Les deux organismes étaient liés par des accords de coopération franco-québécoise en matière de néologie et de terminologie. Une dizaine de chercheurs se sont mis à parcourir la titanesque documentation française et anglo-américaine à la poursuite des néologismes. Ceux-ci étaient traqués pour le bon motif et non pas pour être condamnés ou frappés d’interdiction, sauf en cas d’infraction au génie lexical ou morphologique de la langue française.

En 1978, la Belgique se joignait au réseau, mais de manière moins officielle puisque aucun accord de coopération n’était signé entre les gouvernements belge et québécois. L’équipe belge est sous la responsabilité de M. Roger Goffin du Bureau de terminologie de la Commission des Communautés européennes (CEE). En plus de M. Goffin, l’équipe comprend quelques professeurs de l’Institut supérieur des traducteurs et interprètes (ISTI) de Bruxelles[3]. L’arrivée de l’équipe animée par M. Goffin a permis au réseau de prendre une dimension véritablement francophone.

Les changements survenus au Haut comité de la langue française au printemps 1980 ont entraîné la disparition de l’AFTERM et son remplacement par un nouveau partenaire français en la personne morale de l’organisme appelé FRANTERM.

À l’heure actuelle, plus d’une quinzaine de personnes (linguistes, traducteurs, terminologues, chargés de recherche) réparties sur plusieurs fronts de la francophonie consacrent une part importante de leurs travaux à la quête des néologismes dans des revues, des ouvrages et des documents spécialisés, préalablement sélectionnés en fonction des besoins de chaque organisme membre du réseau de néologie. Des domaines présumément néologènes font l’objet de sondages et de recherches. Les traitements linguistiques de ces nouveautés lexicales sont ensuite entrepris, c’est-à-dire que les terminologues-néologues cherchent à établir le statut néologique véritable de chaque terme par comparaison avec les outils lexicographiques les plus contemporains et pertinents à cet hallucinant exercice de vérification. Ils procèdent ensuite à l’élaboration des définitions et à la rédaction de notes techniques ou linguistiques (sémantiques, morphologiques, syntaxiques, etc.). Il faut cependant souligner qu’aucune décision normative n’est prise à cette étape du travail de recherche en néologie. Il s’agit essentiellement d’une recherche à caractère descriptif. La normalisation de certains néologismes pourra survenir ultérieurement, par exemple à l’occasion du traitement de certains dossiers par la Commission de terminologie de l’Office de la langue française au Québec ou par les commissions ministérielles de terminologie en France. Les cahiers de Néologie en marche numéros 1 (1976) et 4 (1978) donnent une description amplement détaillée de la méthodologie utilisée pour la mise au point des dossiers néologiques[4]. La méthodologie élaborée dès la formation du réseau fait l’objet d’une mise à jour continuelle, en particulier en ce qui regarde le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, pierre d’assise des travaux.

À ce stade-ci, il importe également de signaler qu’en plus du personnel affecté d’office aux recherches en néologie, l’Office de la langue française accorde des contrats à des chercheurs spécialisés dans des domaines de pointe au Québec, comme la nordologie (NEM 5 et 6), la musique électro-acoustique (NEM 19 et 20), les communications (NEM 21), la foresterie (NEM 29, 30 et 31[5]). Ces chercheurs sont des universitaires, des ingénieurs, des dirigeants d’entreprises, etc. aux prises avec de profonds besoins de désignations nouvelles pour des fins scientifiques, pédagogiques ou même fonctionnelles. Les travaux sont alors menés en collaboration avec les animateurs et les terminologues de l’Office de la langue française.

Les objectifs poursuivis par le réseau sont les suivants pour le Québec (voir NEM 1) :

  1. Répondre aux besoins exprimés en rendant disponibles le plus rapidement possible des néologismes de langue française chez les scientifiques, les techniciens, les ingénieurs, les étudiants;
  2. Si nécessaire, créer des néologismes français pour contrer l’infiltration des néologismes ou des emprunts anglo-américains dans notre langue[6];
  3. Sélectionner, analyser, normaliser les mots nouveaux qui s’opposent dans des situations de synonymie néologique ou terminologique;
  4. Développer chez les spécialistes de toute discipline des réflexes linguistiques bien français en matière de création lexicale;
  5. Utiliser la situation privilégiée du Québec en Amérique du Nord comme tremplin d’observation de la néologie américaine galopante et servir de relais avec le reste de la francophonie;
  6. Contribuer à l’enrichissement du stock lexical de la langue française dans son ensemble par des apports régionaux originaux en provenance du Québec, particulièrement dans des secteurs d’activités où le Québec est à la pointe des recherches dans le monde, comme les techniques de l’eau, le laser, la nordologie, la foresterie;
  7. Conduire des recherches théoriques purement linguistiques dans le domaine de la néologie[7].

Le principal support de la publication des résultats des recherches est la collection des cahiers Néologie en marche de l’Office de la langue française. Dans le cadre des travaux du réseau, vingt-six cahiers sont parus dans cette collection entre 1975 et 1981. L’Office menant des travaux de néologie depuis 1973, dix cahiers ont en outre été publiés dans une première série de NEM. La série a mettait surtout l’accent sur la langue à caractère plus général. Les dépouillements étaient orientés du côté des quotidiens et des hebdomadaires anglais du Canada et des États-Unis comme le Newsweek, le Time. Les séries a (langue générale) et b (langues de spécialités) ont fusionné en 1979[8].

On peut très sommairement évaluer à plus de 10 000 le nombre des unités lexicales nouvelles traitées par les différentes équipes de néologues depuis le début du fonctionnement du réseau. Un index cumulatif des quinze premiers cahiers de l’ancienne série b de NEM vient de paraître (NEM 24). Il comporte trois parties : un index français, un index anglais et un index pour les autres langues, comme le latin, le grec, l’allemand. Tous les termes apparaissant en entrée lexicographique dans les cahiers, de môme que ceux qui sont mentionnés dans les notes ou dans les enquêtes terminologiques spécifiques sont répertoriés dans les index. Un second index qui balayera les numéros 16 à 27 est en préparation et sera disponible au début de 1982. Par la suite, nous espérons publier un index cumulatif tous les dix numéros, chacun périmant le précédent en quelque sorte.

Les domaines ou les secteurs d’activités qui font l’objet des recherches sont avant tout sélectionnés en fonction des besoins particuliers de chacun des modules membres du réseau de néologie. L’ensemble des travaux finit par former une mosaïque terminologique française dont les retombées, québécoises d’abord, francophones ensuite, sont indéniables. Le mouvement de francisation du Québec a su profiter à plus d’un titre de l’apport des néologismes français recensés ou créés par les participants au réseau. Depuis 1975, les secteurs suivants ont été explorés : pétrole, manutention, informatique, électronique, automatique, mesure, gestion, nordologie (le nord), tourisme, sport (planche à roulettes), loisirs, audiovisuel (cinéma, photographie, vidéo, disque), musique électro-acoustique (synthétiseur), communications (journalisme, relations publiques, télécommunications), emballage, sécurité industrielle, urbanisme, environnement. Plusieurs autres domaines ont fait l’objet d’incursions néologiques mais de manière plus ponctuelle, l’hebdomadaire L’Express et les phobies, par exemple.

De nouveaux travaux ont déjà été entrepris ou le seront sous peu dans les secteurs de la foresterie (mécanisation forestière), de l’alimentation, de la psychologie industrielle, des centres d’interprétation ou de sensibilisation, des énergies nouvelles ou renouvelables, de l’audiovisuel (techniques et technologies de renseignement) et de la critique d’art.

Les cahiers Néologie en marche paraissent régulièrement, quoique de façon apériodique, au rythme d’une dizaine par année. Terminogramme, le bulletin d’information de la Direction de la terminologie de l’Office de la langue française, annonce la sortie de chaque nouveau cahier et en résume le contenu.

Dans un avenir rapproché le réseau de néologie compte prendre de plus en plus d’expansion de manière à rejoindre et à relier toutes les communautés francophones de par le monde. La santé et le développement de la langue française seraient assurés et le mouvement de francisation amorcé au Québec pourrait rejaillir partout dans le monde.

Notes

[1] Les actes ont été publiés par l’Éditeur officiel du Québec en mai 1975.

[2] L’équipe parisienne avait d’abord élé logée au Conseil international de la langue française (CILF) pendant l’année 1975 En 1976, l’AFTERM prenait la relève du CILF et devenait le partenaire français officiel du réseau..

[3] Une partie des travaux belges est publiée dans la revue Équivalences depuis 1978.

[4] Voir également Jean-Claude Boulanger, « Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie », in Néologie et lexicologie. Hommage à Louis Guilbert. coll. « Langue et Langage », Paris, Librairie Larousse, 1979. p 36-46.

[5] Ces trois derniers cahiers paraîtront au début de 1982.

[6] Une prise de position officielle de l’Office de la langue française est parue sur la question de l’emprunt : Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, Montréal, Office de la langue française, décembre 1980, 20 p.

[7] La néologie fait déjà l’objet d’un séminaire de recherche de 2[e] et de 3[e] cycles à l’Université Laval de Québec, et cela depuis trois ans. D’importantes leçons données dans des cours de terminologie au premier cycle universitaire (Québec, Montréal, Trois-Rivières, Sherbrooke) sont consacrées à la néologie théorique et pratique. Une bibliographie signalétique de plus de 1000 titres vient d’être publiée par l’auteur de cet article.

[8] La série complète des cahiers de NEM, 36 cahiers, est disponible chez l’Éditeur officiel du Québec.

Quelques observations sur l’innovation lexicale spontanée et sur l’innovation lexicale planifiée[1]

Le sujet proposé à la réflexion des linguistes sur le thème de l’innovation lexicale a donné lieu à des interventions diversifiées qui montrent chacune à leur manière l’intérêt et la vitalité des recherches dans un champ d’analyse qui n’a pas toujours la faveur des savants linguistes. D’aucuns lui reconnaissent d’ailleurs une autonomie plus que relative, préférant l’intégrer à l’un ou à l’autre des grands secteurs habituels de la recherche sur le langage, comme la lexicologie, la sémantique, la morphologie, aussi bien que la syntaxe, la phonétique ou la phonologie.

L’inscription des préoccupations néologiques dans le cadre d’un colloque comme celui de la Société internationale de linguistique fonctionnelle, manifeste bien d’une part, le dynamisme grandissant de la recherche scientifique en néologie et, d’autre part, la quasi-impossibilité d’ignorer un champ d’activités qui entraîne de plus en plus dans sa sphère d’influence des chercheurs de tous les horizons linguistiques. Les recherches sur la néologie ont des incidences non seulement sur les études lexicales et sémantiques, mais elles ont aussi des répercussions sur la plupart des secteurs qui prennent le langage comme objet d’étude. À moins d’être de très mauvaise foi, on ne peut plus guère ignorer l’importance du phénomène de l’innovation lexicale dans les recherches sur le langage. L’émergence de la terminologie, qui commence à s’infiltrer dans les préoccupations des linguistes officiels que sont les universitaires, suit d’ailleurs le même cheminement.

L’autonomisation de la néologie et celle de la terminologie sont liées à des préoccupations idéologiques, tout comme la décision d’un chercheur qui s’affilie à une école linguistique pour mener ses études et ses recherches à bonne fin.

Depuis quelques années les rencontres[2], les projets[3] et les publications[4] dans le domaine de la néologie se succèdent à une cadence qui ne laisse pas de répit aux affamés d’information. Pour la période qui s’étend de 1960 à 1980, j’ai répertorié plus de 1000 titres d’ouvrages (articles, livres ou thèses) publiés sur la néologie de la langue française[5] . Ces dépouillements sont loin d’être exhaustifs; ils ne lèvent qu’un coin de voile sur la masse d’écrits existants, puisque je n’ai eu accès qu’à une faible partie de la production scientifique dans ce domaine. Depuis lors et avec le recul du temps, cette moisson s’est considérablement accrue, de sorte qu’une mise à jour de cette bibliographie s’avère indispensable. En outre, la reconnaissance de la néologie comme secteur de recherche privilégié en linguistique fut concrétisée par l’instauration d’un premier séminaire de recherche annuel au niveau des 2e et 3e cycles à l’Université Laval. Ce séminaire se déroule au trimestre d’hiver depuis maintenant quatre ans (1979-1982). Cette accréditation de la néologie permet de travailler en terrain sûr et au grand jour.

Ces quelques remarques introductives me permettent maintenant d’aborder directement le thème qui intéresse les participants à ce colloque.

Un certain nombre de facteurs déterminants sont à la source de la sortie de la néologie du maquis linguistique où elle s’était tapie en attendant ses nouveaux défenseurs. Pris individuellement, ils n’ont qu’une influence modérée. L’un entraînant l’autre, c’est leur conjoncture qui augmente la force de leur impact. J’énumérerai brièvement quelques-uns des éléments qui ont provoqué un regain d’intérêt pour la créativité lexicale. Puis, je passerai à quelques considérations générales sur la néologie avant de terminer par l’analyse détaillée des réactions que j’ai reçues au thème proposé. Par respect de la tradition des études en néologie, l’accent sera mis sur le lexique et sur ses branches satellites (sémantique, morphologie), puisque tel était le sujet soumis à l’analyse. C’est donc dire que je n’ignore pas qu’il puisse y avoir néologie ou innovation à d’autres niveaux, comme en phonétique et en syntaxe.

D’entrée de jeu, comme il arrive fréquemment dans les colloques, se pose une question de terminologie interne à la linguistique : quel vocabulaire utiliser? La grande variété des réactions écrites s’aligne sur le syntagme innovation lexicale, puisque c’est celui du libellé du thème. Par ailleurs, une variété synonymique quasi pléthorique a aussi été employée; mais je reviendrai sur ce point. J’utiliserai indistinctement pour l’instant : innovation lexicale (processus et résultat), création lexicale et néologie, ainsi que d’autres substituts stylistiques et dérivés claniques.

1. Les facteurs de l’émergence de la néologie

Parmi la kyrielle de facteurs à la source du regain d’intérêt pour la néologie, je retiendrai le purisme, la terminologie, la lexicographie et la pédagogie. Ce sont ceux qui se profilent en filigrane des textes compulsés. Bien entendu, il existe d’autres causes qui sont à l’origine de la reconnaissance du phénomène néologique, qui avait occupé un moment les linguistes de la fin du siècle dernier, en particulier A. Darmesteter. Elles pourront être évoquées lors de la discussion générale.

1.1. Le purisme

Traditionnellement, en particulier depuis Vaugelas, la recherche sur le lexique et la sémantique a fortement souffert du fixisme imposé à l’Époque classique, en réaction contre un certain faste linguistique de la Renaissance. L’interdiction politique de néologiser a culminé et s’est cristallisée à ce moment. Depuis, on s’en est si peu remis que la dictature puriste survit et sévit encore dans de nombreuses zones francophones, pour parler du français. Au 17e siècle, par l’intermédiaire du pouvoir politique qui poursuivait des buts hégémoniques, le lexique fut spolié de son droit naturel à l’enrichissement, droit si bien défendu et explicité par quelques grands poètes de la Pléiade. Un peu plus tard, au 18e siècle, le renouveau néologique fut vite absorbé une fois de plus dans des considérations politico-culturelles, et cela malgré quelques tentatives isolées. Ce n’est qu’à la fin de ce siècle des Lumières, qui a vu naître les principaux éléments de la famille lexicale de « néologie » (néologie, néologisme, néologique, néologue), lors du passage de la monarchie au système républicain, que l’innovation lexicale fut de nouveau tolérée. Mais ne nous y trompons pas, c’est l’idéologie dominante qui impose ce confortement. La nouvelle société instaurait de nouvelles règles. Il fallait bien qu’elles fussent nommées, phénomène qui nécessitait le relâchement des serres lexicales. Les besoins linguistiques nouveaux urgeaient tant dans le quotidien (les noms du calendrier républicain : vendémiaire, brumaire, frimaire, etc., tous créés en 1793 ni plus ni moins que par l’une des premières commissions de terminologie) que dans la politique, l’économie (émergence de la révolution industrielle) et la culture (les contacts avec l’étranger augmentent l’afflux d’anglicismes dans le lexique français : ex. sentimental). Les États-Unis aussi venaient d’instaurer un nouvel ordre politique et économique qui leur permettait d’entrer par la grande porte sur l’échiquier mondial. Les continents se rapprochaient, et si les langues se contaminaient de plus en plus, elles s’enrichissaient néanmoins mutuellement.

La tradition puriste apparaît constamment comme un vigile qui empêche la modernisation linguistique et freine en quelque sorte l’expansion normale et naturelle de la langue. Les Français n’osent plus innover linguistiquement. « L’excès de purisme, trop souvent imbu d’une intolérance sans limites, n’a guère servi, jusqu’à présent, qu’à scléroser et à pétrifier la langue française en la rejetant vers son passé » (Boulanger 1978, p. 12).

Cette spoliation lexicale fut longtemps soumise à une autre contrainte, celle des chroniqueurs de langue qui déversaient leurs idées passéistes dans un nombre impressionnant de journaux. Ils n’ont pas toujours prôné l’épanouissement de la langue française, tant s’en faut. Ils formaient bloc avec les puristes, les uns et les autres souvent confondus d’ailleurs. Pendant des dizaines et des dizaines d’années, les mises en garde quotidiennes ou hebdomadaires ont surgi par centaines contre les emprunts, les régionalismes, les néologismes, monolithisant la langue française à sa seule conception centralisatrice, normée, autarcique et passéiste[6]. La phobie du néologisme est une attitude éminemment subversive et dangereuse, dont les racines idéologiques remontent loin dans le temps et n’ont, pour ainsi dire, rien de linguistique.

L’éclatement de la barrière puriste n’est pas venu spontanément de la France où la querelle centralisatrice s’est exacerbée dans le combat anti-emprunt étiemblien, qui paraissait lutter davantage contre les Américains plutôt que contre les américanismes et les autres ismes lexicaux venus d’ailleurs[7]. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’ordre universel avait changé suscitant un nouvel ordre linguistique qu’il s’agissait de contrôler et non de condamner sous des étiquettes sabirisantes. On s’est mal accommodé du fait que « les anglo-américanismes actuels sont donc représentatifs de notre époque, comme les italianismes l’ont été au XVIe siècle » (Bécherel 1981, p. 122) et les latinismes au Moyen Âge. Par une sorte de transfert tout à fait compréhensible on a rejeté sur la langue des craintes d’une toute autre provenance. Cette lutte sans merci s’est déroulée en oubliant les préceptes naturels de l’autorégulation des langues; d’autant que le mouvement de décolonisation linguistique débutait dans d’autres contrées, en particulier en Afrique, créant des besoins néologiques sans précédent, et dont on commence à comprendre l’importance aujourd’hui. La publicité faite au combat anti-emprunt a entraîné comme première conséquence la prise de conscience de l’américanisation du monde et, il ne faut pas en douter, la ferveur anglomaniaque de la France pour le monstre étatsunien[8]. Par voie de conséquence, on a assisté à l’entérinement et à la défense passive des nordaméricanismes. L’intérêt que la France a payé pour avoir publicisé ses emprunts a largement dépassé les taux habituels d’intégration qui permettent d’exercer une surveillance sur la fluctuation ou l’inflation linguistique. Aujourd’hui, les attitudes face à l’emprunt se temporisent et prennent une allure plus saine, mieux contrôlée.

L’emprise puriste était un facteur négatif pour la néologie. Son atténuation favorise par certains de ses aspects la relance de la recherche néologique.

1.2. La terminologie

La stabilisation récente de la terminologie en tant que discipline reconnue et élaborée au sein des sciences du langage est redevable à la néologie d’un certain nombre de principes. D’un autre côté, la néologie, considérée comme un phénomène global de créativité linguistique, doit beaucoup à des chercheurs avant-gardistes qui ont dirigé leurs regards du côté des langues terminologiques. On pense à Louis Guilbert (vocabulaire de l’aviation et de l’astronautique), Peter J. Wexler (vocabulaire des chemins de fer), Christiane Marcellesi (vocabulaire de l’informatique), Jean Dubois (vocabulaire politique et social) et bien d’autres qui, en France, ont mené ces études terminologiques dont le caractère néologique est non négligeable. Au Québec, on songe aux dizaines de thèses qui au Trésor de la langue française au Québec ont permis de dépouiller des milliers de pages d’archives à la poursuite des québécismes illustrant des techniques artisanales. Ces unités lexicales jamais répertoriées et que l’on verra incorporées dans ce monument lexicographique en préparation qu’est le TLFQ, sont indiscutablement des terminologismes. À côté de cela et pour une tranche synchronique plus moderne, on pense aux thèses en cours en terminologie dans les différentes universités québécoises ainsi qu’aux travaux de l’Office de la langue française. L’accélération des besoins terminologiques a suscité des recherches approfondies en néologie et sur les mécanismes sous-jacents de la créativité lexicale. « Les terminologies spécialisées deviennent les zones pionnières d’exploration et d’étude de la néologie » (Boulanger 1978, p. 14). Elles ouvrent des perspectives nouvelles pour comprendre la dynamique de la créativité lexicale, saisie en quelque sorte sur le vif.

Nul ne peut prétendre à nier l’importance et l’influence du couple néologie/terminologie en linguistique au vu des multiples tentatives actuellement connues dans le monde pour procéder à un aménagement terminologique adéquat, tel qu’on peut l’observer pour l’arabisation, la nationalisation des langues en Afrique, l’uniformisation linguistique en Chine, la latino-américanisation linguistique en Amérique Centrale et en Amérique du Sud. Pour l’ensemble des contrées concernées, l’appel terminologique est proprement lié à l’appel néologique. Surtout à l’heure où le monde entier tente d’effectuer un virage technologique qui soit linguistiquement réussi. Les pays du Sud sont constamment pendus aux basques des quelques rares pays du Nord qui possèdent une expérience de terrain en terminologie et en néologie et qui offrent des programmes de formation dans ces domaines ainsi qu’en aménagement linguistique.

L’urgence néologique en ce sens n’est plus à démontrer : les uns ont besoin d’un afflux considérable de termes nouveaux; les autres ont besoin de redresser à l’aide d’un vocabulaire neuf une situation linguistique aberrante et tout à fait inacceptable; d’autres encore ont besoin d’éléments pour construire une langue qui atteigne un niveau suffisant pour assurer la communication nationale et internationale. Les exigences des démarches scientifiques et politiques et celles de la linguistique n’étant pas du même ordre, il est fréquent que les linguistes répugnent à entériner des mots nouveaux produits à l’aide des mécanismes internes, par calques ou par emprunts directs. Pourtant les techniciens et les hommes de science ont un impérieux besoin de termes qui sont à la mesure de leur démarche scientifique et dont la précision est un gage de bonne communication. Pour ces raisons, l’un des aspects fondamentaux du processus de l’aménagement linguistique, est de permettre aux uns (scientifiques, politiciens, chercheurs) et aux autres (linguistes, terminologues) de se parler et de discuter dans le cadre concret de la pratique.

Le développement de projets linguistiques d’envergure politique dans plusieurs pays ou états des hémisphères nord et sud, contribue à concevoir et à éclaircir le rôle de la néologie dans des perspectives d’aménagement et d’intervention linguistiques planifiés.

1.3. La lexicographie

Les rapports entre les dictionnaires de langue et la néologie, quoique étroits, sont quelque peu troubles pour l’usager. Malgré sa visée descriptive, le dictionnaire est considéré par la plupart des consulteurs, soit d’une manière consciente, soit d’une manière inconsciente, comme un instrument normatif qui répond pour eux à ce qui est bien et à ce qui est mal en matière de lexique et même de langue, le dictionnaire suppléant parfois à la grammaire. S’il était vraiment et totalement normatif, le dictionnaire serait unique, sans concurrent. Or, la réalité est tout autre, puisqu’il suffit de jeter un rapide coup d’œil dans la moindre vitrine de libraire, de visiter la plus petite bibliothèque publique pour constater l’abondance de dictionnaires de langue en circulation. Il s’agit de comparer entre eux et brièvement quelques ouvrages d’égale importance pour voir surgir de nombreuses différences dans le traitement macrostructural et microstructural de ces ouvrages. Des rapports réels entre le dictionnaire et la néologie, on connaît fort peu de choses. Il sied de signaler deux directions de recherches à parfaire ou à entreprendre : 1. l’interprétation de la marque néol. dans les dictionnaires actuels; 2. le statut des unités consignées ou non enregistrées dans les dictionnaires de langue, ainsi que leur mise en rapport avec des dictionnaires de néologismes qui paraissent régulièrement depuis une quinzaine d’années[9].

La marque néol. qui affublait autrefois certaines entrées ou certains sens dans les dictionnaires, outrepassait sa signification d’indice temporel soulignant la nouveauté, pour revêtir un habit de juge qui statuait sur la valeur sociale du mot. Allant au-delà du simple signalement de l’apparition récente du mot dans la langue, cette marque servait davantage à situer le néologisme sur une gamme de prescriptions allant de l’acceptation prudente et réfléchie à la prescription totale. La marque, à cause des préjudices liés à la néologie au cours des années antérieures, représentait un signe de suspicion ou d’interdiction, une mise entre parenthèses du néologisme. La réaction, tout à fait normale des consulteurs était donc de croire qu’il était à peu près interdit d’employer le mot incriminé. A leurs yeux, en inscrivant une telle marque à côté d’un mot ou d’un sens, le lexicographe se posait en juge délégué du public et manifestait une désapprobation officielle dans une sorte de dilemme : cacher le mal et risquer qu’il soit répandu ou le montrer mais accompagné de sa condamnation afin de donner l’exemple, d’indiquer la voie à suivre. Tel fut pendant de nombreuses années le comportement lexicographique envers les néologismes.

La lexicographie contemporaine tente d’éliminer ce jugement gnomique et prescriptif en remplaçant de plus en plus la marque néol. par une simple date d’apparition du mot (ex. PR : ayatollah (1978), billetterie (1973)). Ce qui a l’avantage de situer toutes les unités lexicales d’une nomenclature sur un même pied en ce qui regarde les datations, c’est-à-dire sur une ligne temporelle ininterrompue. Cette technique permet également de mieux identifier, de mieux retracer les événements sociaux, politiques ou culturels qui sont à l’origine de ces unités nouvelles.

Le second aspect des rapports entre la lexicographie et la néologie concerne l’enregistrement ou le non-enregistrement des nouveautés lexicales et le statut immédiat de ces unités. Le lexicographe « est avant tout un enregistreur de phénomènes de société » (Cottez 1982, p. 51). L’usager s’attend donc à ce qu’il recueille les mots nouveaux qui correspondent à des phénomènes nouveaux. L’obstacle majeur à cette pratique est certainement le retard considérable entre le moment de la création d’un néologisme et le moment de la publication d’un dictionnaire qui en rend compte, même si au cours des récentes années les éditions des dictionnaires se succèdent beaucoup plus rapidement qu’avant pour contrer ces retards; sans parler des nécessités d’obéir à des impératifs commerciaux. Un moyen terme réside dans la publication assez fréquente depuis quinze ans de dictionnaires de néologismes qui constituent ni plus ni moins que des répertoires d’attente, des purgatoires (pour utiliser un terme que ne répudieraient pas les puristes), des antichambres de mots en quête de lexicalisation officielle. En accédant au dictionnaire de langue, certains de ces néologismes passeront à la postérité parce qu’ils répondent au critère de l’acceptabilité sociale. D’autres sombreront dans l’oubli profond et instantané, d’autres mèneront une vie féconde, mais souterraine, c’est-à-dire qu’ils seront l’objet de la réprobation sociale, du tabou, de l’interdiction[10]. On ne connaît pas encore très bien tous les facteurs qui font que les mots se classent dans l’une ou l’autre de ces catégories. Néanmoins, on observe ces dernières années qu’un début de libéralisation Iexi-cographique est en cours (PR) et irréversible dans l’état actuel de la société. Cette ouverture n’est cependant pas perceptible au même degré chez l’ensemble des lexicographes français[11], certains manifestant encore une nette préférence pour l’Honnête homme de l’époque pré-littréenne.

1.4. La pédagogie

Les trois premiers facteurs évoqués avaient en commun d’appartenir en propre à la linguistique au sens large. Le volet pédagogique peut se rattacher accessoirement à l’aspect linguistique. C’est dans ce sens que je voudrais l’examiner.

La réticence et la résistance constatées à l’égard de la néologie chez les usagers généraux et professionnels de la langue, prennent leur source dans l’absence totale de pédagogie à ce point de vue. Le poids d’horreur ou de rejet supporté par la néologie doit beaucoup au manque de connaissance et de conviction des pédagogues; plusieurs d’entre eux répugnent à transmettre des informations sur un sujet auquel ils accordent peu d’intérêt. Jusqu’à récemment, en ce qui regarde la langue française et dans toute la francophonie, aucun cours complet de néologie et de formation des mots n’était au programme des études, ni au niveau du premier cycle ni au niveau des cycles supérieurs. À l’exception de la tentative de Louis Guilbert en France autour des années 1970-1975, à ma connaissance, le vide pédagogique est presque complet et il persiste. Je ne sache pas qu’un seul cours de lexicologie ait pu suppléer à lui seul à cette lacune. Bien entendu, la créativité lexicale a été abordée, mais du bout des lèvres et de la craie : pour signaler vaguement l’existence de quelque chose qui ressemble à de la néologie; pour informer quelque peu les étudiants au sujet des préfixes et des suffixes, parce qu’il faut tout de même qu’ils ne puissent nier en avoir entendu parler le jour où ils seront aux prises avec les problèmes complexes de la création lexicale; pour effectuer des mises en garde contre la trop grande liberté prise par certains lorsqu’ils créent à tout vents et sans aucune précaution; pour prêcher en faveur du conservatisme linguistique; pour plaider quelquefois en faveur de la néologie en disant que c’est intéressant mais que malheureusement, on n’a pas le temps de s’attarder sur ce sujet[12] et que d’autres y pourvoiront en temps et lieu. Que dire par ailleurs de la connaissance en ce domaine dans les classes préparatoires à l’université!

Du point de vue pédagogique, je retiendrai quatre attitudes fondamentales qui ont des incidences sur le parcours que les étudiants suivent ou ne suivent pas pour avoir accès à quelques connaissances en néologie.

  1. Une attitude progressiste dont la gamme va de la témérité avisée à une prudence réfléchie, la néologie pouvant constituer une idéologie de recherche pour les uns et une saine curiosité pour les autres.
  2. Une attitude de circonspection, alliée au désir de perpétuer une option idéologique qui se rattache à une normalisation et à un conservatisme centralisateurs, comportement qui perçoit la néologie comme un phénomène linguistique sujet à réprobation, sinon à condamnation sans appel. Les attaques répétées des puristes sont à ranger sous cette étiquette.
  3. Une attitude qui écarte totalement la néologie des préoccupations de recherche ou d’étude, manifestant ainsi soit l’ignorance du phénomène, soit le désintéressement total, soit l’expectative.
  4. Une attitude qui ne reconnaît pas à la néologie un statut indépendant en linguistique, mais la rattache au grand champ des recherches sur le lexique, la sémantique et la morphologie.

Les formateurs universitaires ont donc le choix. Je crois que dans l’état actuel de la recherche scientifique et de l’enseignement universitaire, chacun peut s’identifier à l’une ou à l’autre des attitudes décrites. Cependant, aujourd’hui, la sensibilisation à la néologie est plus grande qu’auparavant et ces préoccupations attirent, sinon accaparent de plus en plus de chercheurs. L’avenir s’annonce plutôt positif à cet égard.

Idéalement, l’arsenal des moyens de création lexicale devrait être mis à la disposition des étudiants le plus tôt et le plus raisonnablement possible. Au Québec, les premières traces tangibles de cet enseignement peuvent être repérées au niveau universitaire. A mon sens, il y a beaucoup à faire dans l’enseignement pré-universitaire afin de préparer non seulement les futurs linguistes ou professionnels de la langue, mais aussi les futurs usagers de la langue à une connaissance minimale des mécanismes de formation des mots, au même titre que tous apprennent un minimum de règles grammaticales. Là réside le fondement même de la démythification et de la démystification de la néologie.

2. Quelques considérations sur la néologie

Ce long cheminement aura conduit au cœur de ce thème. Je livre maintenant quelques considérations générales sur la néologie; ces observations tisseront la toile sur laquelle je peindrai dans un moment le réseau des réactions provoquées par le sujet de réflexion imposé dans le cadre de ce thème.

2.1. Je rappelle d’abord pour mémoire, qu’il y a innovation lexicale lorsque l’on constate l’existence d’un mot ( et ou seul) qui n’était pas réalisé à un moment déterminé et antérieur du code d’un système linguistique. Ce moment peut être rapproché (sida; sonal) ou plus ou moins éloigné (aubette; traversier; magasinage). Dans le premier cas, on parle de néologie synchronique; dans le second, de néologie diachronique. Le constat de la néologicité d’un mot s’effectue de différentes manières : vérification lexicographique, connaissance mémorielle intuitive de la langue, etc. Le seul critère objectif demeure le contrôle lexicographique[13], fort critiqué mais néanmoins tout aussi commode et valable que le classement alphabétique des unités lexicales dans un dictionnaire. L’innovation lexicale a lieu pour une seule et unique raison : combler une absence dans le lexique d’une langue. Cette lacune peut avoir différentes explications :

  1. Besoin réel parce qu’un objet nouveau est créé ou découvert : didacticiel; didacthèque; sida.
  2. Remplacement d’un emprunt ou d’une forme fautive : sonal.
  3. Modernisation de la communication : féminisation des titres  : auteure.
  4. Création d’une concurrence synonymique pour différentes raisons :
    1. Choix psychologique ou esthétique personnel : terme/terminologisme; néologie/néonymie.
    2. Distinction géographique due à des causes sociolinguistiques variées : à frais virés (Q)/PCV (F).
    3. Prestige national : spationaute (en France), à côté de cosmonaute et astronaute qui proviennent respectivement d’emprunts russe et américain.
    4. Intérêt stylistique, par exemple en littérature (Céline, Queneau) et en poésie (ex. des mots sauvages, dérivation anthroponymique).
    5. Raffinement dans les rapports entre les concepts conduisant à une nouvelle hiérarchisation de ces rapports : terminologie/terminographie.
    6. Etc.

Les degrés de contrainte dans ces genres de créations varient suivant de réels impératifs, mais surtout suivant l’interprétation de chacun. Pour Lewis Caroll, les néologismes d’Alice, ou ceux de Zazie pour Raymond Queneau, sont aussi nécessaires au discours, à la vie, que les termes créés par les linguistes pour parler de leur science ou par les industriels et les techniciens pour parler de leurs produits ou découvertes.

2.2 La recherche scientifique dans le domaine de la néologie peut revêtir deux aspects généraux : un aspect lexicologique et un aspect lexicographique.

L’aspect lexicologique consiste à analyser les innovations lexicales des points de vue linguistique et sociolinguistique : mécanismes de création, modalités de création, conditions d’insertion des néologismes dans la société, fonctionnement effectif dans le discours. La création proprement dite de néologismes relève de cet aspect, que ses buts soient individuels (création spontanée) ou collectifs (création dirigée, planifiée).

L’aspect lexicographique consiste en la cueillette pure et simple des néologismes en vue de la consignation et d’études dont les fondements sont dictionnairiques. Ce repérage est la tâche habituellement impartie aux équipes de lexicographes et aux groupes de recherche comme le réseau des observatoires ou des laboratoires linguistiques qui « sont à l’écoute de la diversité et de l’évolution des usages, notant tout néologisme d’emploi dans les canaux de grande communication (presse, radio, etc.) » (Tournier 1982, p. 82). Contrairement à ce que l’on croit généralement, le passage au peigne fin de la littérature de toute provenance, puis le criblage ou le filtrage plus ou moins serré dans un corpus de dictionnaires donnés des unités retenues, n’a pas pour unique fin le repérage « des faits à leur naissance » (Tournier 1982, p. 82), c’est-à-dire le constat de l’apparition d’un nouveau mot sous la forme d’une attestation idiolectale. Il existe également dans cette sorte de travaux un repérage à rebours, qui consiste à reculer la date d’apparition d’un mot par le relevé d’une attestation antérieure à celle qui est connue ou encore à constater l’existence d’un mot dans une période antérieure au moment présent ou à une date donnée. Ainsi ayatollah 1978, cartergate 1983, sida 1983 font partie du groupe des faits relevés dès leur naissance; il est peu probable que l’on trouve beaucoup d’attestations antérieures. Tandis que vidéaste, consigné dans un numéro de la Banque des mots en 1983, apparaissait déjà dans des textes antérieurs à 1980; ce dernier exemple est à classer dans le second groupe. Le terme anglais monopsony, français monopsone, (contrôle du marché par un seul acheteur, voir monoply), donné comme néologisme par un auteur américain en 1981 et qui était déjà consigné dans le supplément de l’Oxford English Dictionary en 1933 et dans la plupart des grands dictionnaires de langue anglais et américains contemporains, entre dans la même catégorie. Il faut donc prendre au sérieux cet avertissement d’un lexicographe américain : « Before labeling technical terms neologisms the terms should be checked against standard unabridged dictionaries » (The study of technical vocabulary, 1982, p. 54).

2.3. L’une des façons les plus objectives de recenser la pénétration des mots nouveaux dans la langue, c’est-à-dire de vérifier leur lexicalisation, repose sur une analyse statistique. On peut mesurer ainsi le degré d’implantation d’un néologisme dans différents groupes de locuteurs : moment de l’entrée du mot en discours individuel, sa prise en charge par un collectif (groupe socioculturel ou socioprofessionnel donné), enfin sa généralisation dans la société, dont l’aboutissement ultime est le plus souvent la consécration lexicographique. Pour un nombre donné de néologismes, on peut étudier leur répartition dans différents groupes d’âge, dans différents groupes socioprofessionnels, etc. (ex. écographie, sida), leur diffusion, c’est-à-dire leur connaissance hors des cercles d’élites (ex. terminographie, orthonymie) et leur fréquence d’usage (ex. walkman, vidéo). Les niveaux sociolectal, socioculturel, socioprofessionnel ou socio-occupationnel et sociotemporel doivent donc être considérés dans la définition de la progression de la lexicalisation d’une unité nouvelle. Même si le dictionnaire se pose en témoin ultime, l’acceptabilité relève également d’autres forces qui ont plus de poids que l’enregistrement dictionnairique, qui est de toute évidence toujours en retard sur la vie des mots. Le dictionnaire témoigne de la civilisation, il ne la crée pas.

2.4. Lorsqu’un linguiste discute de la possibilité d’innover en matière lexicale ou lorsqu’une personne crée un mot, l’un et l’autre exécutent une opération qui fait appel à des mécanismes qui permettront de combler les lacunes identifiées dans certaines zones du lexique. Il s’agit essentiellement de lacunes dénominatives. Le recours aux mécanismes acquis se fait d’une manière consciente pour le linguiste lorsqu’il exerce ses fonctions professionnelles (je décide maintenant de créer le terme silfologue que je peux décoder ainsi : SILF + -o- + -logue, chacun des éléments composant ce terme ayant une signification et une fonction propres). La création se fait de manière quasi inconsciente et quasi automatique lorsque le même linguiste est en situation de vie quotidienne (conversation avec des familiers, des inconnus, etc.), tout comme l’usager habituel de la langue procéderait dans les mêmes circonstances (ex. les dérivés et les composés onomastiques ou les onomastismes : québécitude, proustien, gaullisme).

Une lacune structurale existe en autant que le paradigme de la cellule lexicale ou morphologique étudiée démontre l’existence préalable de certaines formes dans ce paradigme. Ces formes antérieures au nouveau mot constituent la référence, le moule, le modèle de la nouvelle création. Ainsi : inuktitutisme peut exister parce que québécisme, américanisme existent, et avant eux anglicisme, barbarisme, etc. De même pour gaminologue devant psychologue, soviétologue; sondagier devant langagier; analysibilité devant faisabilité, lisibilité, acceptabilité.

Ainsi s’explique peut-être l’échec ou le petit nombre de réussites dans le langage ordinaire des créations ex nihilo, c’est-à-dire des créations non motivées linguistiquement. La plupart proviennent d’ailleurs du secteur économique (publicitaire) : kodak, et elles ont des usages communicationnels de cet ordre. Leur inscription dans un discours plus fonctionnel est plus difficile (cf. cependant : quark). Les tentatives de recourir à ce genre d’innovations ont peu de succès peut-être parce que le client intuitionne la surcharge mémorielle qui lui serait imposée, ce qui contre la tendance à l’économie linguistique sur le plan lexical. La mémoire préfère s’en remettre à des modèles éprouvés.

3. Réactions au thème proposé

Le discours qui a précédé a mis en lumière plusieurs des arguments que les commentateurs et commentatrices ont utilisés d’une manière approfondie ou plus diffuse pour réagir à l’énoncé thématique. Ce long détour anonyme me ramène maintenant au centre même de l’analyse du thème : l’innovation lexicale spontanée ou planifiée.

D’entrée de jeu, deux remarques indicatrices s’imposent : l’une portera sur l’orientation résolument linguistique et sociale des recherches sur l’innovation lexicale; l’autre portera sur le statut même de la néologie au sein de la linguistique.

3.1. L’orientation médicale (psychiatrique) de la néologie a été mise de côté, ou elle était ignorée par les répondeurs. Personne ne l’a évoquée. Il est utile de rappeler que pour le psychiatre ou le médecin, le premier sens de néologie ou de néologisme est : « mot forgé par un malade mental, incompréhensible pour l’entourage » (PR). Cette définition est davantage explicitée dans le Dictionnaire général des sciences humaines : « mot nouveau, dérivé ou non de mots existants ou attribution d’un sens nouveau à un mot existant (néologisme d’utilisation ou paralogisme); possible chez le normal (enfant, jeu verbal), le néologisme se rencontre surtout chez les maniaques. De valeur souvent magique ou ludique, le néologisme atteste la désocialisation du malade, sacrifiant la fonction communicative du langage à sa fonction expressive » (p. 642). Cette définition fait référence à la création ex nihilo ou désordonnée, et elle restreint la création chez le « normal ». Par ailleurs, « son originalité essentielle réside dans son caractère individuel, subjectif, par quoi il s’oppose à toute la production linguistique, normale, qui est, par essence, sociale et collective » (Manuel alphabétique de psychiatrie, 1965, p. 379).

3.2. En compilant les données qui apparaissent dans les textes recueillis, j’ai été frappé par la rareté d’emploi des termes néologie et néologisme au profit d’autres termes simples ou syntagmatiques comme : innovation lexicale, création lexicale, dynamique lexicale, nouvelle formation synthématique, mot nouveau et quelques autres. Malgré le dirigisme préconisé par l’énoncé thématique, seule Bécherel utilise le terme néologie; je rencontre cependant les syntagmes création de néologismes (Walter), néologisme (Walter, Peeters, Akamatsu), emploi néologique, usage néologique (Paquot-Dupuis), pratique néologique et procédé néologique (Bécherel). Le terme néologie serait-il devenu impropre ou tabou? Y aurait-il eu une résistance tenace due au passé trouble du terme (origine historique, intervention puriste)? Y aurait-il un usage du terme strictement localisé et répondant à des besoins spécifiques? À ce sujet, il est remarquable de constater que ceux qui utilisent ce terme ou ses dérivés, le font dans une perspective terminologique, plutôt que dans la perspective de la langue générale : références aux commissions ministérielles ou aux organismes de terminologie ayant des pouvoirs d’intervention linguistique.

En revanche, s’il y a rejet du terme, cela peut signifier le refus de considérer la néologie comme une entité autonome au sein de la linguistique. Elle reste camouflée ou intégrée aux volets plus connus et sécuritaires de la recherche linguistique, comme la lexicologie, la sémantique, la morphologie, etc.

3.3. L’analyse des données recueillies

Le pôle d’attraction du sujet de discussion proposé était bien évidemment la comparaison entre l’innovation lexicale spontanée et l’innovation lexicale planifiée. Mises à part les quelques nuances terminologiques très instructives dans les énoncés analytiques, tous les commentateurs acceptent la dichotomie entre ces deux facettes de la créativité lexicale. Tous reconnaissent également la difficulté de les scinder totalement. Une distinction pratique, utile à l’étude scientifique, rallie la majorité des intervenants, puisqu’en réalité, le phénomène de la création de mots ne se laisse guère isoler dans des tranchées séparées : toute création lexicale nouvelle est un fait idiolectal à un moment donné avant d’être repris par un infragroupe, puis par la communauté linguistique et cela, suivant des modalités déterminées.

L’innovation spontanée est du ressort individuel et se réfère le plus souvent au discours quotidien et habituel des usagers. L’innovation planifiée relève d’une concertation que l’on peut qualifier d’institutionnelle, dirigée de l’intérieur par un groupe de locuteurs à qui on reconnaît professionnellement le pouvoir de créer des mots nouveaux. Elle vise avant tout à satisfaire des besoins terminologiques de toute nature. La stratégie de création dans ce cas est celle qui permet à l’individu ou aux individus formant le groupe créateur de s’effacer derrière l’institution qu’ils représentent. C’est cette dernière qui porte le poids du succès ou de l’insuccès du néologisme mis en marché; c’est le cas par exemple des groupes comme les commissions de terminologie, les comités de néologie, les centres de terminologie professionnels, etc. La responsabilité incombe donc à l’institution, même dans le cas où il n’y a qu’une seule personne à l’origine d’un néologisme destiné à s’insérer dans un contexte de communication institutionnelle ou officielle. L’individu n’est alors qu’un symbole qui se profile derrière la collectivité.

J’ai regroupé en quatre catégories les réactions reçues. Elles sont d’ordre linguistique, sociolinguistique, normatif ou lexicographique. J’énumère brièvement les principaux points abordés dans chacune des catégories. Il va de soi qu’une seule et même personne peut avoir émis des avis sur plus d’une catégorie. L’ordre d’examen n’est nullement prioritaire. Il respecte une démarche logique utile à la présentation des résultats. (Les noms qui apparaissent entre parenthèses dans cette partie du texte, sont ceux des linguistes ayant donné une communication dans le cadre de ce thème. Leurs textes sont parus dans les actes du colloque.)

3.3.1. Linguistique

Les interventions proprement linguistiques ont permis des regards sur :

3.3.2. Sociolinguistique

Les aspects sociolinguistiques peuvent se ramener à :

C’est le cas des médias qui servent plus ou moins de commissions de terminologie et qui utilisent parfois des néologismes peu conformes aux règles décrites du système (Akamatsu). Ainsi, un néologisme formé à l’encontre des règles peut être accepté. C’est le cas en français des mots formés à l’aide d’un point cardinal + Adj. : ouest-allemand, ouest-européen. « Ces composés, calqués de l’anglais, ne sont pas formés selon les règles de la syntaxe française, qui exigerait : Allemand de l’ouest, Européen de l’ouest, etc. » (Guilbert 1980, p. 405, sous ouest) (Martinet). Aujourd’hui, cet écart grammatical ou morphologique ne constitue plus guère une faute grave contre la langue. Une fois de plus, l’usage aura raison, même si grammaticalement il a tort. Le français se sera enrichi d’un nouveau mode de formation, ce qui n’est jamais négligeable.

3.3.3. Normalisation

Les rapports entre la normalisation et la néologie sont au centre de nombreux débats, en particulier depuis que des organismes ont créé des comités ou commissions investis simultanément d’un pouvoir d’innover en matière lexicale et de celui d’entériner et de cautionner les innovations par le canal de la normalisation ou de la recommandation. L’institution normative peut être de divers ordres : organismes politiques (Office de la langue française, Haut comité de la langue française (avant sa disparition)), organismes universitaires (comité de terminologie de l’Université Laval, de l’Université de Montréal), organismes nationaux ou internationaux ayant une vocation linguistique ou terminologique plus ou moins développée (CEE, ISO, CILF), les académies (Académie française, Académie de Moscou), les écoles linguistiques ou grammaticales, les dictionnaires, certaines industries ou consortiums industriels (informatique), des groupes culturels ou professionnels (les médias), des communautés linguistiques (les régionalismes québécois en face des mots hexagonaux), des individus dont l’autorité linguistique, politique, etc., est reconnue (grammairien comme Grevisse, écrivain et politicien comme Senghor).

Ces institutions ont pouvoir de disposer du lexique selon des critères idéologiques qui peuvent aller jusqu’à l’interdiction de créer ou d’employer un mot. L’ostracisme lexical a alors sa source dans des considérations qui n’ont rien de linguistique[14].

Sous l’étiquette de la normalisation, je rangerai également les interventions qui ont traité de l’emprunt (Akhmanova, Bécherel), tant comme phénomène d’innovation que dans la perspective d’une lutte anti-emprunt. Celle-ci vise à remplacer systématiquement les mots étrangers par des éléments autochtones. Cette lutte est actuellement plus perceptible dans les efforts déployés par les commissions de terminologie nationales dont certaines furent créées dans ce seul but.

3.3.4. Lexicographie

Enfin, la néologie a été mise en rapport avec la lexicographie (Akhmanova, Martinet, Weiser). La consécration suprême pour un mot nouveau est la panthéonisation lexicographique. Traditionnellement, la consignation prenait la forme du dictionnaire. Depuis quelques années, cet enregistrement peut revêtir l’allure d’un texte officiel, comme les arrêtés ministériels de terminologie en France ou les répertoires d’avis de normalisation et de recommandation au Québec. Le stockage dans une banque de données lexicales et terminologiques marque l’ultime étape de la modernisation des outils lexicographiques. Le dictionnaire imprimé demeure cependant la forme la plus privilégiée et la plus puissante. Il peut être général (dictionnaire de langue) ou spécialisé (dictionnaire terminologique).

Dans l’exercice de son métier de fabricant de dictionnaires, le lexicographe ne doit pas créer de néologismes. Son rôle se cantonne à l’enregistrement pur et simple des produits nouveaux qu’il rencontre dans la littérature dépouillée (Akhmanova). Il décerne le certificat de naissance d’une innovation linguistique, de naturalisation pour un emprunt, et il en rédige les caractéristiques physiques et mentales sous la forme d’un discours microstructural : orthographe, étymologie, datation, catégorisation lexicale et grammaticale, sens, etc.

Le dictionnaire de langue a pour fonction première de décrire le lexique. Par nature, ce n’est donc pas un outil grammatical. Pour le scrutateur avisé, il recèle néanmoins une foule d’indications grammaticales, y compris des inventaires d’éléments morphologiques (morphologismes) libres ou liés qui permettent aux locuteurs de construire analogiquement de nouveaux mots (Martinet). Sans fournir l’ensemble des modèles de construction, le dictionnaire joue un rôle non négligeable et occupe un avant-poste dans le domaine de la connaissance des mécanismes de créativité. Il me semble que cet aspect du dictionnaire mériterait d’être exploité pédagogiquement, ce qui contribuerait à améliorer la connaissance à la fois du dictionnaire et des règles de construction des mots nouveaux[15].

Ainsi, le rôle analogique peut se déduire de la façon suivante : dans le PR 1977, il y a 83 entrées de désabonner à désaxer. J’ai relevé 39 verbes en dés-, dont seulement 2 (désambiguïser et désarçonner), qui sont des créations parasynthétiques, n’ont pas de correspondants simples : ambiguïser, arçonner (ce terme technique figure cependant au Lexis 1979 sous arc. 3). Les 37 formes restantes signalent au client du dictionnaire qu’il peut modeler à tout vents d’autres formes en dés- qu’il ne rencontre pas dans ce dictionnaire mais dont il a besoin. Ceci sans enfreindre les normes. Les conditions extralexicographiques d’acceptabilité lui indiqueront cependant si le mot qu’il crée est recevable ou non dans son groupe social : *désabîmer, *désabonder, *désaboutir, désabriter, désaccoter, désaccrocher, désâmer sont des formes analogiquement possibles, mais inexistantes dans le PR et le Lexis. Les trois dernières formes sont des québécismes cités dans le GPFC[16], tandis que désabriter figure dans le DNALF[17], mais sans marque régionale. De ce lot, seul désâmer est une formation parasynthétique.

Un autre aspect des rapports entre la lexicographie et la néologie est celui qui consiste à vérifier purement et simplement l’existence d’un mot. L’usager consulte le dictionnaire non seulement pour savoir si un mot est correct ou non, mais aussi pour en constater l’existence. Et pour lui, exister veut dire enregistré dans son dictionnaire, puisqu’en général un usager ordinaire possède ou consulte rarement plus d’un ouvrage. Si le terme ne figure pas dans l’ouvrage à sa disposition, il peut aller jusqu’à s’en interdire l’emploi ou à en condamner l’utilisation par d’autres locuteurs. Ainsi, proustien qui n’apparaît pas dans la nomenclature du PR (voir cependant les annexes) et figure à celle du Lexis, peut être étiqueté comme néologisme dans un cas et lexicalisme dans l’autre. Des interprétations contradictoires quant au statut d’un mot découlent de l’habitude de se fier exagérément au dictionnaire : à quoi ou à qui l’usager doit-il alors accorder sa confiance lorsqu’il est en face de plusieurs choix possibles?

J’illustre par un dernier exemple, celui de con. Ce mot possède deux entrées dans le DUI 1982 : con 1 est la préposition italienne qui signifie « avec » : ex. con brio, « avec éclat » (musique); con 2 est une forme allomorphique du préfixe co-, exprimant le concours, l’union, la simultanéité. Le traitement de l’unité con est tout autre dans le PR où sont consignés également deux articles : con 1 est subdivisé en deux sections, l’une renvoyant au « sexe de la femme »; elle est accompagnée d’une marque de niveau de langue : vulg.; l’autre section développe l’acception familière ou vulgaire : « imbécile, idiot ». Con 2 renvoie au préfixe français. Le Lexis comporte trois entrées pour ce même petit mot, synthétisant les deux autres dictionnaires : une entrée s’attache au concept animé, une autre décrit la particule italienne, une dernière évoque le préfixe français. À première vue, cet exemple n’a rien de néologique. Il s’agit d’un cas de « normalisation » interne dû à une ou à des idéologies des lexicographes responsables de l’élaboration des dictionnaires pris ici comme témoins. Il recèle néanmoins une possibilité interprétative à connotation néologique. Le mot existe bel et bien et il est traité à des degrés variables selon les dictionnaires consultés, allant d’un traitement partiel à un traitement exhaustif. Pour l’usager ordinaire du dictionnaire, l’interprétation n’offre guère qu’une alternative : ou bien le mot existe, ou bien il n’existe pas. C’est là l’une des grandes questions que doivent analyser la néologie et la lexicographie.

Bibliographie

Notes

[1]. Cet article reprend le texte intégral d’un rapport présenté au 10e Colloque de la Société internationale de linguistique fonctionnelle (SILF), rencontre tenue à l’Université Laval du 7 au 13 août 1983. Une version condensée a été publiée dans les Actes du colloque.

[2]. Voir entre autres, L’aménagement de la néologie. Actes du Colloque international de terminologie, Lévis (Québec), 29 septembre au 2 octobre 1974. Auparavant, un Colloque international sur la néologie lexicale dans la francophonie s’était déroulé à Paris du 11 au 13 mai 1971. Les communications présentées à ce colloque ont été publiées par leurs auteurs dans différentes revues de linguistique (voir note 3).

[3]. Je pense ici aux projets mis sur pied au Conseil international de la langue française (CILF), qui a publié plusieurs milliers de néologismes entre 1973 et 1979, à l’Office de la langue française, qui a établi en 1975 un Réseau de néologie scientifique et technique, en collaboration avec la France, aux travaux du Centre de néologie lexicale de l’Université de Paris X (Nanterre), sous la direction de Louis Guilbert jusqu’en 1977, aux recherches menées sous l’impulsion de Bernard Quemada dans les URL de l’Institut national de la langue française en France.

[4]. Voir Jean-Claude Boulanger, Bibliographie linguistique de la néologie : 1960-1980. 1. Études linguistiques, 1981, 292 p. En plus de ces écrits sur la néologie, la période évoquée ici a vu naître de nombreux ouvrages lexicographiques à vocation néologique. On en aura une petite idée en consultant la deuxième partie de Jean-Claude Boulanger, « Petite bibliographie linguistique et lexicographique de la néologie », TermNet News, nos 2-3, 1981, p. 65-70.

[5]. Cf. la première partie de la note 3.

[6]. Voir mes remarques à ce propos dans l’introduction de la Bibliographie linguistique de la néologie, p. 21.

[7]. L’ouvrage de Pierre Trescases, Le franglais vingt ans après, fait le point sur ce sujet (cf. bibliographie).

[8]. Voir les propos de Lothar Wolf dans « La normalisation du langage en France. De Malherbe à Grevisse », La norme linguistique, p. 125-128. En particulier, sur le fait que « bon nombre de locuteurs français ont plus ou moins librement choisi leur comportement linguistique anglophile » (p. 128).

[9]. Cf. la deuxième partie de la note 3.

[10]. À propos de l’interdiction en lexicographie, voir Jean-Claude Boulanger, Aspects de l’interdiction dans la lexicographie française contemporaine, à paraître.

[11]. Les auteurs du Logos et du Dictionnaire usuel illustré (DUI) Quillet/Flammarion penchent plutôt vers le conservatisme et le bon usage éclairé en matière lexicographique.

[12]. Cet aspect de la formation universitaire des linguistes, des traducteurs et des terminologues a déjà été abordé ailleurs : Les stages en traduction et en terminologie, Actes du colloque tenu à l’Université Laval du 26 au 28 avril 1981. En particulier, Jean-Claude Boulanger, « Le stage en terminologie : une passerelle entre l’université et le milieu de travail », p. 81-90.

[13]. Le principe du filtrage lexicographique est à la base des travaux du Réseau de néologie scientifique et technique. La méthode de recherche de ce réseau est décrite dans Jean-Claude Boulanger, « Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie », Néologie et lexicographie. Hommage à Louis Guilbert.

[14]. Sur ce sujet, voir la note 9.

[15]. Un immense progrès a été accompli en ce sens grâce au Robert méthodique élaboré sous la direction de Josette Rey-Debove et publié en 1982. Le traitement des éléments de formation y est exemplaire. Il reste aux enseignants à apprendre comment s’en servir adéquatement.

[16]. Glossaire du parler français au Canada (voir la bibliographie).

[17]. Dictionnaire nord-américain de la langue française (voir la bibliographie).

Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie

Jusqu’à récemment, à n’en pas douter, la néologie apparaissait comme un phénomène linguistique sans grande valeur ni intérêt particuliers, qui évoluait tout simplement dans les ornières de la lexicologie et de la lexicographie. Elle végétait doucement, connue et explorée seulement par quelques linguistes et par quelques chercheurs perspicaces et avant-gardistes. Ces dernières années, cette situation s’est radicalement modifiée et un sentiment de vive curiosité s’est rapidement développé, tant chez les linguistes que chez les terminologues, à l’égard de la néologie.

L’étude de la néologie du point de vue d’une dynamique de la créativité lexicale active date de cet éveil. Pour l’État québécois, cet éveil répond à son tour à des besoins bien identifiés de protéger et d’enrichir une société et un milieu de vie historiquement et fondamentalement français d’origine.

L’invention de nouveaux moyens d’expression fait partie des divers aspects de l’évolution de la langue depuis les origines. L’existence de la néologie, si elle a été discutée, n’a jamais été contestée. Certes, elle était étudiée, mais plutôt de l’extérieur, sous une apparence statique. D’un côté, les chercheurs se contentaient de constater des usages, le plus souvent littéraires, afin d’enregistrer les plus intéressants d’entre eux dans un dictionnaire, avec, évidemment, beaucoup de retard sur l’actualité. D’un autre côté, il s’agissait de rédiger un article portant sur les particularités lexicales d’un écrivain afin de déceler son originalité, sa productivité néologique par rapport à ceux qui ne dérogeaient jamais des règles linguistiques et grammaticales éprouvées. Parfois encore, la recherche et la consignation des néologismes un peu bizarres d’allure, et qui s’écartaient des procédés de dérivation morphologique les plus courants, retenaient l’attention de quelques collectionneurs d’objets linguistiques hétéroclites. Les modes d’assemblage, de construction, de composition ou de création de ces curiosités linguistiques faisaient appel à toutes sortes de procédés ahurissants et imprévus. Ces néologismes étaient souvent destinés d’ailleurs à attirer l’attention, à distraire et à amuser des lecteurs. Ces recherches variées ont donné naissance à des dictionnaires de mots nouveaux, qui ont été qualifiés de recueils de « mots sauvages », de « mots curieux », parce qu’il était facile de sentir que si ces néologismes frappaient l’esprit immédiatement par leurs caractères et leurs allures ludiques, leur emploi serait le plus souvent éphémère[1].

Ces collections de mots nouveaux n’ont de valeur qu’en tant qu’elles se présentent comme des témoignages de la vitalité de la créativité lexicale dont une langue peut faire preuve à toutes les époques de son existence; et surtout, ces mots sont le témoignage de l’imagination créatrice très féconde de certains écrivains. Ils sont, à quelques rares exceptions près, demeurés des hapax et n’ont guère abouti qu’à de brèves ébauches de théorisation[2]. Quant à la science lexicographique, elle cherchait davantage à repérer, à dépister les néologismes qui avaient pénétré dans l’usage, dans des perspectives d’enregistrement au dictionnaire. Les critères de sélection de ces unités lexicales n’ont pas toujours été clairement établis par les lexicographes, du moins jusqu’à récemment.

Les liens de plus en plus apparents et étroits que la néologie entretient avec des disciplines extralinguistiques l’ont rendue à la mode, tout en lui permettant d’accentuer sa poussée expansionniste, avec une vigueur inégalée par aucune autre discipline de la linguistique contemporaine. La néologie vit maintenant en filigrane des grands courants actuels de la politique, de l’économie, de la culture et de la société en général. De quelque point de vue où l’homme moderne se situe, la néologie joue un rôle éminemment social, inséparable de l’évolution de ces grands courants qui ont besoin d’être nommés, affinés et aménagés du point de vue linguistique. « La nouveauté des choses ou des concepts précède la nouveauté des moyens d’expression et en est la cause [3]. » La néologie s’arroge le rôle d’assurer la continuité de la communication verbale entre les hommes, communication qui est la première fonction dévolue au langage. Elle devient par ce fait même un important objet d’étude, un cheval de bataille linguistique dont les répercussions sociales, politiques et économiques sont loin d’être négligeables.

L’identification de besoins[4] de plus en plus précis et nombreux, surtout dans les lexiques scientifiques et techniques, a fait de la néologie une science au développement rapide et croissant, un outil de travail précieux. Son essor prodigieux trouve ses racines dans des milieux tout à fait étrangers à la linguistique. Des inventions nouvelles pointent à tous les horizons, déclenchent et actionnent les mécanismes néologiques. « [...] toute évolution rapide des pratiques sociales, des techniques, des structures de connaissances (science, etc.) constitue un appel terminologique [le plus souvent néologique], surtout lorsque pratiques et connaissances ne sont pas suscitées dans la culture, mais déjà élaborées ailleurs et nommées dans une autre langue[5]. »

Depuis quelques années, il n’est pas d’organismes à vocation linguistique ou terminologique, il n’est pas d’universités, de groupes de recherche, de centres de lexicologie ou de lexicographie, de traducteurs qui n’explorent la néologie, ne font des tentatives de théorisation et n’analysent ses répercussions sur l’ensemble des activités contemporaines. Tous accordent à la néologie une place importante dans leurs recherches.

Les désirs et les tentatives d’internationaliser la créativité lexicale et la place non négligeable qu’elle occupe dans les législations linguistiques francophones ne font que reconnaître sa valeur et sa nécessité dans notre monde actuel[6].

Sans négliger pour autant la langue générale, la base commune des travaux semble s’être établie autour des langues techniques et scientifiques particulièrement, et constamment, productives à cet égard. Les terminologies spécialisées deviennent des zones pionnières d’exploration et d’étude de la néologie.

Les terminologues reconnaissent depuis longtemps l’action indispensable de la néologie dans le déroulement du travail terminologique. Lors de l’élaboration d’un lexique spécialisé, le terminologue se voit régulièrement confronté à des situations linguistiques nouvelles. On discerne deux aspects de la néologie en terminologie : d’une part, le terminologue repère un néologisme (anglais ou français) dans un texte, dans un corpus documentaire, qui servent au dépouillement terminologique, ou encore, il l’extrait d’un ensemble de termes déjà recueillis dans diverses autres publications à caractères lexicographiques; d’autre part, il crée lui-même un néologisme (en collaboration avec un comité de spécialistes du domaine qu’il traite), parce qu’un besoin particulier a été déterminé par sa recherche : pallier l’absence d’un signifiant français équivalant à un signifiant anglais déjà en usage en milieu anglo-américain; corriger une faute contre le système linguistique de la langue française; remplacer un anglicisme lexical; dénommer une nouveauté récemment créée en pays francophones; éliminer un emprunt indésirable dans sa langue.

Corriger une faute, remplacer un anglicisme, éliminer un emprunt inutile constituent des objectifs importants du travail néologique. Ils s’inscrivent dans les règles de protection de la langue française bien décrites dans les lois linguistiques. On aura alors affaire à de l’interventionnisme linguistique à valeur curative, destiné à contrer l’appauvrissement et la dégénérescence de la langue française. Pallier l’absence d’un signifiant français et dénommer de nouvelles realia constituent des actes d’enrichissement du lexique français. On aura alors affaire à de l’interventionnisme linguistique destiné à promouvoir et à assurer l’enrichissement et la continuité de la langue française en luttant contre le vieillissement et l’immobilisme. Ces principes s’insèrent dans un mouvement de revalorisation de la langue française et visent à en garantir la qualité, le rayonnement et le plein épanouissement. La création néologique exige toujours un acte volontaire et réfléchi en terminologie, puisqu’elle répond à des besoins connus. Il en va souvent autrement en langue générale où la création apparaît plutôt Comme un phénomène spontané sans regard sélectif nuancé pour la matière linguistique nouvelle qui est forgée. Dans le premier cas, les critères d’acceptabilité linguistique et terminologique des néologismes peuvent être mis en application dès avant l’élaboration du futur produit lexical, au moment où le besoin est signalé; alors que dans le second cas, ces critères ne s’appliquent pas toujours conformément à l’élément linguistique en train de se former [7]. La mise en parallèle des critères d’acceptabilité avec l’unité lexicale nouvellement créée vient confirmer la plus ou moins bonne qualité du néologisme sur le plan linguistique, et même terminologique. L’usage a souvent raison des règles cependant, tant dans la langue courante que dans les langues de spécialités.

Il y a donc lieu de distinguer la création des néologismes (néologie dynamique), de la recherche, du dépistage des néologismes (néologie statique)[8]. La création et la recherche répondent à des motivations différentes selon que l’on élabore un lexique spécialisé déterminé ou que l’on désire uniquement consigner des usages observés à travers un corpus documentaire d’ordre technico-scientifique ou à travers un corpus d’ordre plus général.

Si les motivations diffèrent dans les deux catégories de néologismes cités ici, en revanche, un dénominateur commun les lie. La détection et la création d’unités linguistiques nouvelles [9] conduisent, en effet, à isoler cette unité afin d’en faire l’analyse, pour établir et reconnaître son statut linguistique par rapport à l’ensemble du lexique supposé connu; le lexique connu étant naturellement celui qui est recensé dans la totalité des dictionnaires d’une langue.

Dans la suite de ce texte, nous examinerons une étape de la méthodologie de travail en usage dans le secteur de la néologie scientifique et technique de l’Office de la langue française du Québec. La démarche qui sera décrite a été étendue à tout le réseau francophone de néologie scientifique et technique [10]. Ce réseau fonctionne déjà avec deux « modules » le premier au Québec, à l’Office de la langue française, le second à Paris, géré par l’Association française de terminologie (AFTERM) [11]. La méthodologie détaillée dans ces pages puise ses fondements dans les réflexions émises lors du colloque sur l’aménagement de la néologie, tenu à Québec en 1974 [12], et dans les travaux antérieurs que le premier Office de la langue française, puis la Régie de la langue française, avaient amorcés depuis quelques années dans le domaine de la néologie de la langue générale [13].

Nous nous attacherons à expliquer la phase de la méthodologie qui concerne l’exploration lexicographique, qui est la première étape de la constitution du dossier terminologique du terme étudié. Cela signifie que le terme, qu’il ait été fabriqué ou qu’il ait été dépisté, est mis en relation et confronté avec des outils lexicographiques et terminologiques.

Le but poursuivi est de distinguer les unités reconnues comme lexicalisées, c’est-à-dire consignées dans un dictionnaire, des unités reconnues comme néologiques, c’est-à-dire non encore enregistrées au dictionnaire. Le degré, le caractère de néologicité d’une unité sera donc déterminé par rapport à l’ensemble du vocabulaire français répertorié et décrit dans un certain nombre de dictionnaires généraux et spécialisés reconnus et à grande diffusion.

Nous laisserons de côté toute la description de la préparation préalable du matériel terminologique qui est issu de la documentation rassemblée par les équipes de recherche du Réseau de néologie. Signalons simplement que les domaines de travail sont sélectionnés en fonction des besoins décrits par les organismes qui constituent ce Réseau [14]. Nous supposons donc que le terminologue dispose déjà d’un corpus de termes à analyser. Il a choisi les unités qu’il traitera en fonction de la connaissance préalable qu’il a acquise d’un domaine, la maîtrise du domaine sc traduisant par une bonne compétence lexicale alliée au maniement aisé des mécanismes de formation des mots, ce qui sous-entend une grande culture linguistique. Il met alors en œuvre ce que Louis GUILBERT a appelé « le sentiment néologique ou mieux le jugement de néologie [15] ». Il porte donc un jugement sur la valeur néologique probable de son choix de termes. La vérification qui suivra confirmera ou infirmera ce jugement.

En résumé, précèdent l’analyse lexicographique dont nous justifierons les instruments dans un moment, le choix des zones de vocabulaires à traiter selon des besoins précis, l’étape du dépouillement, du repérage ou de la création des termes [16].

L’examen de la problématique d’identification des néologismes en terminologie sera ici limitée à la langue française. Nous ne recourrons qu’exceptionnellement à l’anglais [17]. Nous la voulons souple afin qu’elle puisse s’appliquer à des travaux de lexicographie de la langue générale et non seulement à des travaux terminologiques. La démarche proposée et décrite est applicable à un grand nombre de langues, compte tenu d’ajustements lexicographiques indispensables pour chacune des langues en cause.

La procédure méthodologique suivie est longue, et parfois astreignante pour le terminologue. Un support de travail, appelé fiche du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, a été élaboré afin d’analyser et de reconnaître le statut néologique ou lexicalisé de l’unité terminologique qui est traitée. Ce support constitue un filtre linguistique. La fiche du corpus d’exclusion est reproduite en fin d’article. Elle est suivie de la bibliographie complète des dictionnaires généraux qui figurent en permanence sur cette fiche. Quant aux dictionnaires technico-scientifiques, qui varient avec les disciplines, ils ne sont pas inclus; il faut les spécifier pour chaque unité lexicale traitée.

L’analyse consiste à vérifier l’existence ou à constater l’absence du terme français (ou anglais) dans une série de dictionnaires généraux, encyclopédiques et néologiques déterminés, puis dans une série de dictionnaires spécialisés variant selon les disciplines et considérés comme représentatifs d’un état de langue. Les résultats de ces recherches, c’est-à-dire la constatation du caractère néologique, autant du point de vue morphologique que sémantique, ou du caractère lexicalisé de l’unité, sont transcrits sur la fiche du corpus d’exclusion qui sert ainsi à dresser le dossier linguistique du terme dépisté (ou proposé). L’emprunt subit ce même processus lorsqu’il est considéré comme intégré au système linguistique de la langue qui l’accueille, c’est-à-dire lorsqu’il est détecté dans un contexte français.

Chaque unité, simple ou complexe, est vérifiée dans l’ensemble de ce corpus de dictionnaires. Nous attachons surtout de l’importance à la présence, ou à l’absence, du terme en tant qu’entrée. En effet, pour que le terme soit reconnu lexicalisé, il doit figurer en entrée dans l’ouvrage, parce que sous cette forme il donne lieu à un développement lexicographique, encyclopédique ou terminologique complet. S’il apparaît en sous-entrée, le soin est laissé au terminologue qui jugera, selon les circonstances et les nécessités, de la pertinence de retraiter ce terme comme une entrée indépendante, donc comme un néologisme, ou, au contraire, de le considérer comme lexicalisé. Il est apparu à l’expérience que le terme discuté ou mentionné en sous-entrée dans un ouvrage lexicographique n’était pas toujours à sa place. La reconnaissance de l’existence d’une lexie indépendante lui est souvent due. Le terme peut donc figurer dans un ouvrage lexicographique et recevoir de notre part une étiquette de néologisme [18]. Cela est particulièrement vrai des syntagmes qui figurent rarement dans la position-clé de l’entrée, sauf dans quelques dictionnaires techniques ou scientifiques appliquant des méthodes modernes de lexicographie. Ils sont régulièrement relégués dans le développement des rubriques et difficilement repérables par l’usager. Par ailleurs, chaque constituant important du syntagme est vérifié soigneusement afin d’éviter que celui-ci échappe au chercheur, les syntagmes n’étant pas toujours traités sous le mot principal.

La vérification lexicographique constitue l’épreuve du filtrage auquel chaque terme doit se soumettre. Elle précède le traitement linguistique plus approfondi (rédaction de la définition, des notes linguistiques) et le traitement terminologique (attribution d’un domaine d’emploi définitif, rédaction de notes techniques, etc.) qui compléteront le dossier de la nouvelle unité identifiée comme un néologisme. Les unités qui ont été retrouvées dans un des dictionnaires du corpus d’exclusion n’ont pas à être traitées puisqu’elles sont disponibles. Les néologismes, une fois leur traitement complété, sont publiés par tranche de 150 à 200 dans les cahiers de Néologie en marche, série b : langues de spécialités[19].

Les dictionnaires généraux

Les dictionnaires généraux ont été divisés en trois ensembles pour le français et pour l’anglais.

Les dictionnaires de langue (GR [20], TLF, OED, etc.) que l’on doit consulter pour suivre le mouvement du vocabulaire scientifique et technique vers la langue générale et, à l’inverse, pour retracer le passage des mots de la langue courante dans le lexique des langues de spécialités. Ce dernier argument implique la néologie sémantique et la combinatoire syntagmatique. Une réserve doit être apportée cependant : ces dictionnaires préconisent une doctrine d’accueil ou de refus de l’emprunt qui n’est pas toujours basée sur des critères objectifs et linguistiques quant à l’intégration ou à l’exclusion d’un terme étranger de leur nomenclature.

Les dictionnaires encyclopédiques (GLE, WTNID, etc.) dont la nomenclature très vaste permet de mieux cerner l’approche d’une langue spécialisée. Les termes techniques et scientifiques étrangers sont mieux accueillis dans ces dictionnaires sur le seul critère qu’ils sont effectivement d’usage courant dans la technique ou la science concernées. Ce critère d’intégration doit être jugé aussi avec certaines réserves, car le jugement linguistique n’y est guère nuancé parfois.

Certains recueils (tels le GLLF et le RHDEL) prennent l’allure d’œuvres mixtes, alliant les qualités d’un dictionnaire linguistique à celles d’un dictionnaire encyclopédique. Cette double vocation leur permet de s’inscrire dans l’un et l’autre groupes puisqu’il y a de perpétuels et d’inévitables recoupements d’un ensemble à l’autre.

Les dictionnaires néologiques proprement dits qui constituent un ensemble ayant subi, théoriquement, en tout ou en partie, le traitement d’exclusion des deux catégories précédentes. Ils recensent des mots de la langue courante et des termes techniques et scientifiques puisés au jour le jour dans la presse et les revues spécialisées, ce qui aide à mieux délimiter la définition de la néologie proposée dans nos travaux. Ils accueillent très volontiers les emprunts qui sont fréquents dans les domaines qu’ils traitent. Les dictionnaires néologiques du corpus sont les suivants : DMN, MDV, NMDV, CDM et DNE; on peut, de plus, inclure dans ce groupe les suppléments des grands dictionnaires courants (cf. GLE SI et S2, GR S, etc.). L’éventail des domaines auxquels ils s’intéressent est très diversifié, de sorte que cela permet d’effectuer une bonne vérification de nos propres données. Ces dictionnaires sont élaborés et publiés assez rapidement; ils présentent l’avantage de demeurer assez près de l’actualité. II faut noter en outre que des dictionnaires de langue plus récents, tels le Lexis, le Logos et la deuxième édition du Petit Robert, font une large place aux néologismes.

Les dictionnaires spécialisés

La constitution du corpus d’exclusion technique et scientifique est faite avec l’aide et les conseils avisés d’experts dans chacun des domaines traités. Il ne peut en être autrement si l’on désire obtenir le maximum de garanties concernant ce type de dictionnaires.

Les principaux critères qui guident la sélection de ces recueils sont les suivants : la nouveauté de l’ouvrage, la qualité du contenu, une grande diffusion et une bonne disponibilité pour l’usager. De plus, l’ouvrage doit être représentatif d’un état de langue dans les domaines scientifiques et techniques, c’est-à-dire qu’il doit refléter réellement ce que sont la science ou la technique décrites; il doit être également connu et utilisé par la plupart des spécialistes d’un domaine; il doit avoir été rédigé par un expert ou un organisme dont le sérieux est avantageusement reconnu. Compte tenu de ces critères, le nombre des dictionnaires pour un seul domaine a été arbitrairement fixé à trois. Ce nombre devrait suffire pour la vérification du degré de nouveauté de l’unité lexicale recueillie ou proposée comme équivalent par rapport au stock lexical déjà intégré dans les dictionnaires.

Les dictionnaires sélectionnés varient parfois à l’intérieur d’un même domaine spécifique (par exemple, en médecine, en gestion, en administration). On sait qu’il existe un nombre incalculable de dictionnaires de toutes sortes consacrés à un même sujet; un choix s’impose selon le sous-domaine touché. La consultation des ouvrages plus spécialisés (c’est-à-dire des recueils monotechniques ou mono-scientifiques) s’avère souvent plus profitable que la consultation de grands ensembles encyclopédiques qui ne consignent pas nécessairement les apports les plus nouveaux. De même, il faut éviter les erreurs dues à une trop grande concentration d’ouvrages semblables ou d’un même auteur.

Chaque science et chaque technique offrent une variété de dictionnaires tant d’ordre encyclopédique que terminologique, ainsi que des lexiques bilingues et multilingues. Tous ces genres distincts sont reflétés afin de diversifier le corpus spécialisé, tout comme le corpus général qui comporte des catégories différentes. La partie spécialisée de la fiche du corpus d’exclusion se compose de dictionnaires à classer dans la série des encyclopédies (ex. : Dictionnaire français de médecine et de biologie[21]), de dictionnaires d’ordre terminologique (ex. : Terminologie forestière, sciences forestières, technologie, pratiques et produits forestiers[22]), de quelques normes (ex. : Énergie nucléaire, AFNOR M60-001[23]) et de lexiques bilingues et multilingues (ex. : Lexique anglais-français de l’industrie papetière, fabrication des pâtes et du papier[24]), qui en général, ne donnent pas de définition mais relèvent souvent des unités plus rares, quoique essentielles à la connaissance du domaine. L’utilisation de cette variété d’ouvrages permet d’effectuer des mises à jour et de compléter les renseignements sous-jacents à une unité terminologique ce qui, dans l’optique du travail terminologique dans le domaine de la néologie, autorise cette unité à revêtir l’étiquette de néologisme.

Les lexiques bilingues et multilingues peuvent faire partie à la fois du corpus français et du corpus anglais.

Le corpus d’exclusion, malgré une certaine immuabilité, demeure ouvert. Les dictionnaires difficilement accessibles, plus récents ou encore toute nouvelle édition d’un dictionnaire déjà retenu, seront accueillis dans ces ensembles au fur et à mesure de leur acquisition et cela en vue d’un constant souci de mise à jour, d’amélioration de la qualité des ouvrages, et afin de toujours rester le plus près possible des nouveautés technologiques et scientifiques.

C’est ainsi que chaque mois un numéro de La clé des mots enrichit le corpus, que les nouveaux tomes du TLF et du GLLF s’ajoutent au corpus général français dès le moment de leur acquisition et que la seconde édition du Petit Robert est venue remplacer la première.

La méthodologie que nous venons d’examiner impose le maniement d’une lourde et encombrante documentation, de même que de longues séances de recherches lexicographiques. Le corpus d’exclusion idéal que nous voudrions construire serait évidemment un grand corpus d’exclusion lexicographique et terminologique entièrement automatisé avec lequel, à l’aide du terminal, le terminologue réduirait à quelques secondes seulement le temps de sa vérification.

Pour ce faire, il faudrait, dans un premier temps, mettre en banque l’ensemble des dictionnaires généraux et encyclopédiques décrits ici, de même que le plus grand nombre possible de dictionnaires spécialisés. Dans une seconde phase, il faudrait relier toutes les banques de terminologie entre elles pour que le terminologue puisse vérifier ses données dans un réservoir lexicographique et terminologique unique.

L’identification la plus sûre que l’on puisse obtenir du caractère lexicalisé ou néologique de l’unité terminologique analysée est à ce prix : l’interrogation par ordinateur.

Annexe

Fiche du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique
Reproduction de la Fiche du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique

Bibliographie du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique

Dictionnaires généraux français

Dictionnaires généraux anglais

Notes

[1] Le plus bel exemple récent des ouvrages de cet ordre est sans doute celui de Maurice RHEIMS : Dictionnaire des mots sauvages. Écrivains des XIXe et XXe siècles, Paris, Larousse, 1969, 604 p.

[2] L’étude de la créativité lexicale chez San ANTONIO ou dans le Canard enchaîné, par exemple, pose des problèmes autrement complexes.

[3] Jean-Claude CORBEIL, Analyse des fonctions constitutives d’un réseau de néologie, L’aménagement de ta néologie, Actes du colloque international de terminologie 1974, Office de la langue française, Québec, mai 1975, p. 29.

[4] Le terme besoin est ici utilisé au sens qu’on lui donne en terminologie, c’est-à-dire qu’il sert à « suggérer, d’une part l’existence réelle et précise d’une chose nouvelle, d’autre part, le fait que cette nouveauté cherchera un moyen de se nommer [...] » (Jean-Claude CORBEIL, article cité, pp. 29-30).

[5] Alain REY, Essai de définition du concept de néologisme, L’aménagement de la néologie. Actes du colloque international de terminologie 1974, Office de la langue française, Québec, mai 1975, p. 24.

[6] Voir en particulier les efforts de Zygmunt STOBERSKI dans Babel et les expériences sur l’arabe contemporain à l’Institut d’Études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat, sous la direction de Ahmed Lakhdnr GHAZAL. En réalité, c’est tout le monde de la terminologie qui est en effervescence.

[7] Voir Néologie en marche, série b : langues de spécialités, no 4, Office de la langue française, Québec, septembre 1978, § 3.3. p. 32 et suiv. et § 3.5. p. 41 et suiv.

[8] Voir le développement de ces concepts dans Néologie en marche, série b, no 4, § 3.3. p. 32 et suiv.

[9] Du strict point de vue morphologique, l’unité construite peut en effet, à l’insu du créateur, exister déjà dans un dictionnaire. Le locuteur n’est jamais à l’abri d’une faille dans sa compétence lexicale.

[10] Nous renvoyons le lecteur à l’introduction de Pierre AUGER, directeur de la terminologie à l’Office de la langue française, parue dans le numéro 1 de Néologie en marche, série b, Régie de la langue française, Québec septembre 1976. L’auteur y explique l’élaboration du Réseau de néologie.

[11] Une équipe, animée par M. Roger GOFFIN, chef de la terminologie automatisée au Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes (CCE), a récemment entrepris des recherches dans le même sens.

[12] L’aménagement de la néologie. Actes du colloque international de terminologie 1974, Office de la langue française, Québec, mai 1975, 214 p.

[13] Huit numéros des cahiers de Néologie en marche (langue générale) sont parus.

[14] Des travaux de néologie sont actuellement en cours, à Québec et à Paris, dans les domaines suivants : énergies nouvelles, environnement, électronique’et informatique, tourisme et hôtellerie, etc.

[15] Louis GUILBERT, Les travaux de linguistique en matière de néologie. L’aménagement de la néologie, Actes du colloque international de terminologie 1974, Office de la langue française, Québec, mai 1975, p. 123. Voir les pages suivantes de son article où il développe ce concept du « jugement de néologie ».

[16] Les étapes antérieures du traitement sont décrites dans Néologie en marche, série b, no 1, Régie de la langue française, septembre 1976, pp. XXIII-XXV. Voir également les prospectives d’Alain REY, article cité, pp. 23 et suiv. et celles de Jean-Claude CORBEIL, article cite, pp 32 et suiv.

[17] À l’Office de la langue française, le travail s’accomplit tant sur des corpus français que sur des corpus anglais.

[18] Voir la large acception qui est donnée au terme néologisme dans Néologie en marche, série b, no 1, Régie de la langue française, Québec, septembre 1976, p. XII.

[19] Ces cahiers contiennent aussi des articles théoriques sur la néologie en particulier et sur la terminologie en général. Douze numéros sont parus, ou en cours de parution, jusqu’à maintenant.

[20] Pour connaître le sens des abréviations, voir la bibliographie à la suite de la fiche du corpus d’exclusion.

[21] Par A. MANUILA et coll., Paris, Masson et Cie, 1970-1975, 4 vol.

[22] Par A. MÉTRO, Paris, Conseil international de la langue française, 1975, 432 p

[23] Association française de normalisation, Paris, décembre 1974, 86 p.

[24] Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, Québec, 1974, 268 p.

Francophonie, un terme, des sens

La littérature n’est-elle pas le signe excellent, la preuve irrécusable de ce destin en archipel que, faute d’un meilleur mot, nous nommons ici « francophonie »? (Et certes n’y a-t-il pas à se féliciter outre mesure de n’avoir rien de mieux sous la main que cet hybride mal greffé qui semble cacher sous un masque quelque désordre originel!) (C. Bourniquel, Esprit, no 311, novembre 1962, p. 822).

Quand il s’agit d’exprimer par un terme précis un groupe social, une collectivité, une communauté ou un aspect particulier de ces ensembles humains, l’appellation retenue échappe vite aux intentions du créateur, à sa parole individuelle. Les exemples de peuple, ethnie, nation, négritude, beatnik, punk, québécois, et bien d’autres, témoignent de la dérive continue des mots et des controverses qu’ils soulèvent. Des intérêts collectifs entrent rapidement en jeu et des interactions idéologiques viennent souvent troubler l’équilibre dénominatif originel du nouveau signifiant en rendant ainsi la manipulation délicate. Le moindre mot porteur d’une signification plurielle se retrouve écartelé au cœur des différents sens dont on veut le charger ou des définitions nouvelles qu’il faut cerner. Il se produit parfois un étirement sémantique, qui n’a rien à voir avec le traditionnel glissement de sens, et dont la finalité linguistique s’estompe rapidement au profit d’un autre déterminisme conditionné par la réalité elle-même qui est en évolution constante.

Nous essayerons de montrer qu’entre les distinctions artificielles ou artificiellement normées des significations d’un terme consignées dans les dictionnaires et la vie propre d’un signe pluriel dans les discours écrits ou oraux, il existe un écart considérable, qu’il faut s’efforcer de combler. L’exemple choisi est francophonie. Pour deux raisons dont l’une est d’ordre linguistique et l’autre d’ordre idéologique. Du point de vue linguistique, quoi qu’on en dise, la lexicalisation du terme n’est pas vraiment achevée et sa stabilité sémantique laisse encore à désirer; l’enveloppe formelle et les sens sont toujours l’objet de critiques et de spéculations diverses. Du point de vue idéologique, le concept de « francophonie » trouble aujourd’hui ses utilisateurs. La création du terme a cristallisé un phénomène d’opinion dont l’ampleur a été à l’origine d’une volonté commune et tenace d’inscrire le destin de la collectivité des « parlants français » au sein même de l’histoire globale des sociétés humaines. Fruit d’une idéologie bien réfléchie, le concept dérange, provoque des discours innombrables et ne laisse personne indifférent. Depuis qu’il a été mis en valeur par les premiers « francophologues »[1] au détour des années 60, il suscite bien des curiosités et il véhicule beaucoup d’émotivité, comme le laisse voir l’énorme littéraire production dont il a été l’objet depuis bientôt un quart de siècle.

Les premiers grands zélateurs de la francophonie ont d’abord été liés par une immarcescible solidarité à la langue française, celle de Paris comme il se doit. Cet ancrage profond ne fut que rarement remis en cause tant le français île-de-francien était idéalisé à l’aube de la francophonie. Ce n’est que récemment que quelques observateurs avisés ont commencé l’examen critique du français de référence. C’est donc sur la base de la langue française européenne que Senghor s’est appuyé pour définir « sa » francophonie. Mais bien vite, il laissa flotter l’idée de la langue en périphérie, étant entendu qu’elle constituait l’aura impérissable de l’œuvre en train de naître. Il définit la francophonie comme « un humanisme intégral qui se tisse autour de la terre » (Piron, 1970 : p. 140), comme « un mode de pensée et d’action » qui se révèle être « une certaine manière de poser les problèmes et d’en chercher les solutions » (Piron, 1970 : p. 141). L’objectif indéfectible était d’édifier une communauté spirituelle, une noosphère, plutôt que d’établir une exclusive complicité de langue et de culture. Senghor désirait rejoindre l’esprit de la civilisation française plutôt que d’intégrer dans sa conceptualisation la civilisation française elle-même. La conception senghorienne de la francophonie n’a été que récemment incorporée dans les ouvrages lexicographiques, surtout dans les répertoires encyclopédiques ou dans les dictionnaires spécialisés.

L’image de la perception de la néologie et l’idée de la formation et de l’évolution d’une idéologie seront au centre du regard lexicographique jeté sur vingt-cinq ans de francophonie à partir du traitement dictionnairique de l’unité lexicale francophonie. Quelques dictionnaires du français parmi les plus courants et les plus représentatifs serviront à alimenter ces réflexions (voir la bibliographie). Nous chercherons à savoir comment la composante idéologique a été prise en compte, atténuée, étriquée ou contrée par les lexi- cographes et quelles furent leurs attitudes en ce qui regarde l’inclusion ou la non-inclusion du terme francophonie dans les dictionnaires. Accessoirement, des retombées sur le traitement de termes de la même sphère conceptuelle seront signalées mais non analysées, faute de place.

Si l’on aborde maintenant de plain-pied le niveau strictement linguistique, on ne s’étonnera pas de constater que l’unité lexicale francophonie relève au premier chef du vocabulaire spécialisé, de la terminologie. De toute évidence, le terme est aussi polysémique, c’est-à-dire qu’il appartient simultanément à plusieurs terminologies dont les franges se touchent suffisamment, allant parfois même jusqu’à une quasi-osmose, pour que l’on ne songe pas au dégroupement ou à l’homonymisation. Les sens secondaires connus aujourd’hui sont naturellement dérivés du sens premier qui était : « ensemble des populations parlant français », définition attribuée au créateur du terme, le géographe Onésime Reclus (1837-1916). Le mot serait apparu à la fin du 19e siècle, 1880, selon le PR 1983. Ce sens concret, palpable, recouvre à la fois l’idée de groupement humain, l’idée d’espace géographique et l’idée linguistique ou plutôt langagière. De ce sens, où sont soudées entre elles trois idées distinctes, il y aura peu à peu descellement et plusieurs combinaisons sémiques deviendront possibles, convertissant un terme monosémique en unité polysémique hétérogène. Le marcottage sémantique s’effectuera à partir du sème ’langue française’ ou ’français’. Les relations entre les différentes significations demeurent cependant trop étroites pour que l’homonymie soit envisageable.

Après sa création et son utilisation presque exclusivement scientifique par Reclus, le terme francophonie semble s’éclipser jusqu’au début des années 60 alors qu’il resurgit, ou est carrément recréé[2], à la faveur d’un événement très spécial : la publication d’un numéro de la revue Esprit en novembre 1962, dont le thème est : « Le français, langue vivante ». Le terme francophonie apparaît dans la présentation (p. 562). Dès cet instant, la fortune du vocable était faite. Il prenait son envol grâce à l’influence prépondérante de quelques grands « chantres qui s’en sont saisi et l’ont propulsé au sommet des grandes questions reliées à l’idée de survivance de la langue et de la culture françaises à l’extérieur des frontières de la France » (Boulanger, 1985 : p. 4). En peu de temps, le terme « lancé par de hautes autorités gouvernementales a pris une connotation politique qui peut plaire ou déplaire » (Reboullet, 1976 : p. 7). Du point de vue étymologique, la formation du terme fut également critiquée, contestée. Le terme était « barbare », « assez peu idoine », « hétéroclite » de par ses origines hybrides, un morceau étant emprunté au latin, l’autre en grec. Faute de mieux, on dut s’en contenter (voir Thiry, 1969 : p. 23). Aujourd’hui encore le terme ne fait pas l’unanimité : « Au fait, voici un mot plutôt disgracieux : francophonie. Mot bâtard d’apparence technique et pseudo-savante (évoquant : cacophonie, orthophonie, etc. et du reste, dans une langue, on ne pense pas uniquement aux sons, et le »franco« n’est pas un vocable) » (Oldenbourg, 1984 : p. 190). Xavier Deniau dans son livre La francophonie esquisse à très larges traits l’histoire du terme (voir Deniau, 1983). Il signale les quelques concurrents synonymiques qui ont accompagné francophonie pendant un moment : francitude (qui s’est apparemment rallié au créneau sémantique limité au seul Hexagone), communauté francophone, communauté de langue française, Commonwealth francophone, Commonwealth à la française (paradoxe lexical remis à la mode régulièrement et qui voile des bilinguismes et des bicultures qui sont peu en adéquation avec les objectifs visés par le projet de francophonie) et francité. De cette série synonymique, dont plusieurs éléments sont des syntagmes de discours occasionnels, seul francité a pu concurrencer quelque peu francophonie et jouer un rôle dans le fragile équilibre paradigmatique (voir Piron, 1970 : p. 144). C’est d’ailleurs Senghor qui propagea le terme francité au sens d’« esprit de la francophonie ». « Bref, la Francophonie, c’est, par-delà la langue, la civilisation française; plus précisément, l’esprit de cette civilisation, c’est-à-dire la Culture française. Que j’appellerai la francité » (Senghor, 1968 : p. 131). Le poète aurait repris le vocable d’une source québécoise non identifiée (voir sa réponse à Piron dans Piron, 1970 : p. 150). Mais déjà l’écart sémantique est perceptible; francité prend une tangente sémantique qui l’amènera vers d’autres préoccupations. Il s’intègre davantage à une série en -ité (québécité, belgité, haïtianité, africanité, antillanité, arabité, créolité, etc.) qui caractérise individuellement chacun des participants à la francophonie ou à un autre groupement humain. Francité connote davantage le pays, la France, plutôt que la langue, le français.

Quoi qu’il en soit, la date de 1962 a longtemps servi aux lexicographes pour témoigner de l’apparition de francophonie en français (cependant, voir les remarques ci-dessous). Quelques dictionnaires consultés en dessinent le profil d’attestation suivant :

Les louanges de la francophonie par ses principaux promoteurs n’ont pas empêché la traditionnelle réaction de prudence des dictionnaires et l’accession de francophonie aux ouvrages lexicographiques a suivi une courbe plus lente que son trajet fulgurant dans les esprits de l’époque et que sa diversificatlon sémantique ultérieure. Comme de nombreux autres néologismes avant lui, francophonie a dû subir une période de quarantaine lexicographique[3].

Le terme est absent de la première édition du Petit Robert (1967), tout comme il ne figurait pas à la nomenclature de son aîné le Grand Robert. Le Grand Larousse encyclopédique en dix volumes, paru de 1960 à 1964, l’ignore aussi. Outre la second édition du PR, ce n’est que dans les suppléments respectifs des deux autres dictionnaires que francophonie a fait son entrée : en 1968 dans le GLE S1 et en 1970 dans le GR S. Le Trésor de la langue française (tome 8, 1980) range francophonie sous francophone dans la rubrique des dérivés. Il date le terme de 1959. Le mot a été repéré chez Queneau (Zazie dans Ie métro) au sens de « ensemble de ceux qui parlent français ». Le sens de « ensemble des pays de langue française » n’y est pas encore actualisé. Il paraît plus tardivement. Dans l’édition de 1983 du PR, la date d’apparition signalée est 1880, chez O. Reclus; un recul d’attestation de plus de trois quarts de siècle par rapport à la date consignée dans l’édition de 1977 du même PR.

Le terme a donc dû végéter pendant plus de dix ans (presque un siècle si l’on tient compte de l’attestation chez Reclus!) avant de voir sa première consécration lexicographique au début des années 70. Presque quarante ans se seront en outre écoulés entre le moment de la pénétration de francophone dans les dictionnaires français et l’adjonction d’un terme de la même famille dérivationnelle. D’après le TLF, francophone serait apparu dans le Journal de Larbaud en 1932; mais il est cité dans le Larousse du XXe siècle dès 1930. Il serait un emprunt fait à l’anglais Francophone à la fin du 19e siècle (voir TLF, tome 8). Senghor croyait, quant à lui, que le même mot était adapté de l’anglais french-speaking (voir la réponse de Senghor à l’article de Piron, dans Piron, 1970 : p. 150). Ce chassé-croisé étymologique se complique lorsque l’on constate l’emprunt récent au français (ou le rapatriement en anglais?) du terme francophone par les principaux dictionnaires américains (voir BDNE et 6,000W). La construction savante et hybride de francophone n’allège pas elle non plus la confusion. Son histoire reste à faire, d’autant que la thèse de l’emprunt n’est pas prouvée avec certitude. On trouve en effet dans les Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français la date de 1894 pour attester le terme francophone (voir volume 18, 1980, sous anglophone, p. 11). La place manque ici pour effectuer des incursions plus approfondies au sujet de ce terme.

C’est par ailleurs sans mal que francophonie a pénétré en anglais dans les mêmes dictionnaires américains mentionnés ci-dessus. En outre, l’anglais a lui-même créé un francophonie au sens de : « French-speaking » (BDNE).

Des deux termes souches que sont francophone et francophonie, la famille lexicale s’agrandira grâce à l’apport de nouvelles créations : francophoniquement, francophoniser, francophonisation, francophonisé, francophonisable, francophonien, francophonisme, francophonymie, francophonyme, francophonissime, francophonique, francophonisant, nigrofrancophonique et, ici même, francophologue « spécialiste de la francophonie ». L’éveil lexical est tributaire de diverses interventions politico-linguistiques dans plusieurs pays ou États. Au Québec même, la Commission Gendron a favorisé la naissance de plusieurs néologismes mentionnés ci-dessus. Ils apparaissent dans les documents et le rapport préparés par cette commission d’enquête sur la situation de la langue française au Québec. Ces innovations ne figurent dans aucun dictionnaire courant. Seuls quelques répertoires d’attente, comme les dictionnaires de néologismes, ont accueilli certains d’entre eux (voir note 3). Quant à francophoniser et francophonisation, ils sont consignés dans Dubuc/Boulanger 1983. Les autres formes demeurent enfouies dans la littérature et les écrits techniques.

Si la stabilisation formelle du terme francophonie s’est opérée rapidement par l’accord tacite des utilisateurs et le rejet des concurrents synonymiques, l’aspect sémantique reste beaucoup plus flottant. Le concept a rapidement débordé le cadre de signification qu’on lui a attribué. Un ensemble de dictionnaires et d’ouvrages consultés a permis de séparer en deux groupes les sens enregistrés : ceux qui collent de près à la définition primitive de Reclus énoncée à la fin du siècle dernier et ceux qui tiennent compte de l’éclatement du concept, ce qui permettra de proposer une nouvelle organisation sémantique dans les dictionnairesv de langue.

Voici les sens conservateurs cités en ordre chronologique de parution des dictionnaires :

Qu’elles soient à un ou deux volets, en une ou deux phrases, toutes ces définitions dont les unes sont relationnelles et les autres substantielles, ont un contenu qui gravite autour de trois notions fondamentales : celle d’« espace » (pays, régions), celle de « groupe social » (ensemble, collectivité, peuples, communauté, le pronom on et le déictique ceux) et celle de « langue parlée » (français, langue française, francophones; parler). Comme on l’a déjà vu, les deux derniers pôles définitionnels sont ceux que Reclus avait retenus pour circonscrire la notion. Chez lui, le groupe social était rendu par le terme populations. Les lexicographes véhiculeront pendant longtemps, plus de quinze ans en fait, l’idée que la francophonie est une communauté de pays de langue française en voie de formation. Piron l’évoque ainsi : « La conscience de cette patrie nouvelle fédérée au milieu du XXe siècle par la langue française, c’est de cela que témoigne la fortune de la francophonie » (Piron, 1970 : p. 149). C’est aussi de cela que témoignera la lexicographie française entre 1968 et 1983.

Ainsi, les trois dimensions des définitions tirées d’un mini-corpus lexicographique peuvent se ramener à un schéma que résume l’équation linéaire suivante :

francophonie = « groupe social » + « espace » + « langue parlée » (français)

qui peut également être présenté sous la forme d’une structure arborescente :

francophonie
groupe social espace langue parlée (français)

Ce nouveau schéma organise différemment les données notionnelles. L’examen d’un second groupe d’ouvrages permettra d’ouvrir l’arbre sémantique et d’y intégrer de nouveaux sens.

À partir des définitions proposées par X. Deniau et celles du Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (GDEL) on dégagera une nouvelle image conceptuelle, un curriculum enrichi de francophonie.

Dans la section langue, le GDEL définit francophonie : « Ensemble des pays et des locuteurs francophones », variante sémique qui n’apporte rien de neuf. La section encyclopédique fournira les matériaux nécessaires à la construction de nouveaux sens qui viendront augmenter ou préciser ceux que nous connaissons déjà :

  1. Ensemble des régions où se trouvent rassemblées des populations ayant le français comme langue maternelle.
  2. Ensemble d’individus et de groupes qui, dans de très nombreux pays, utilisent le français comme véhicule de communication internationale.
  3. C’est aussi un état d’esprit et un sentiment d’appartenance, un mouvement [...] et un engagement en faveur de la langue française [...][4].

Dans Deniau (1983), quatre sens ressortent clairement peu à peu du cheminement de l’idée dans les mentalités.

  1. Le sens linguistique : « Fait d’être francophone » (p. 14), donc de parler la langue française ou d’être une personne de langue française. L’accent est mis de manière exclusive sur le langageé
  2. Le sens géographique : « L’identité de langue fonde un ensemble géographique » (p. 15).
  3. Le sens spirituel et mystique : « Sentiment d’appartenir à une même communauté » (p. 16), qui entraîne le développement d’idéalismes et d’attitudes philosophiques.
  4. Le sens institutionnel : Vaste communauté de concertation et de coopération (voir p. 22). Il s’agit bien davantage d’une coopération culturelle et politique que de véritables échanges économiques.

La circulation du terme francophonie dans l’espace et les idées a sans nul doute favorisé sa polysémisation. Pour les deux derniers témoins étudiés, on constatera qu’à partir d’approches divergentes et complémentaires, on obtient une série de définitions qui se rejoignent et se greffent les unes aux autres. La gradation sémantique va du plus matériel (sens linguistique, géographique et institutionnel) au plus philosophique, idéaliste (sens sprirituel et mystique).

Un nouveau schéma (voir tableau 1) comportant six embranchements peut désormais remplacer le tryptique initial. Sous chacune des subdivisions, un certain nombre de caractéristiques sont détaillées. Elles représentent les termes-clés extraits de la littérature du corpus-témoin. Elles illustrent d’une manière pertinente les cinq sens du terme francophonie retenus jusqu’à présent, auxquels il faut adjoindre la dimension économique plus ou moins occultée dans la documentation déjà dépouillée pour cette recherche.

Tableau 1
« Francophonie » [...] ---------------------------------------------
espace
  • pays
  • État
  • région
  • aire
  • espace mental
  • [...]
philosophie
  • humanisme
  • mysticisme
  • mode de pensée
  • appartenance
  • spiritualité
  • intellectualité
  • valeur morale
  • idéalisme
  • idéologie
  • charisme
  • état d’âme
  • état d’esprit
  • état d’être
  • engagement
  • noosphère
  • éthique.
  • [...]
institution
  • organisations nationales
  • organisations
  • internationales
  • [...]
société
  • histoire
  • politique
  • civilisation
  • culture
  • groupes sociaux
  • ceux
  • peuple
  • ensemble
  • collectivité
  • communauté
  • population
  • individu
  • groupe
  • [...]
économie
  • commerce
  • coopération scientifique et technique
  • [...]
langue (française)
  • parlée
  • locuteur
  • courante
  • maternelle
  • officielle
  • véhiculaire
  • d’enseignement
  • administrative
  • internationale
  • de travail
  • de culture
  • de communication
  • [...]
[...] ---------------------------------------------

Six directions sémantiques découlent de la synthèse des données recueillies dans le corpus de recherche. Il apparaît assez évident que l’enrichissement sémantique doit sa première cause à une sorte de spécification des définitions consignées dans les dictionaires de langue de la première période. La définition reclusienne se pose donc comme un énoncé générique qui aura occasionné une spécialisation définitionnelle plus tardive; de là à faire éclater la barrière de la monosémie, il n’y avait qu’un pas à franchir et que les circonstances historiques se sont chargées de justifier.

La structure schématique reste ouverte à deux niveaux :

  1. Les traitillés indiquent la possibilité de nouveaux sens à venir ou encore non constatés dans la littérature explorée;
  2. Les points de suspension placés entre crochets à la fin de chaque bloc de caractéristiques marquent la possibilité d’ajouts de nouveaux déterminants provenant d’une analyse plus exhaustive du corpus d’écrits sur la francophonie. Mais, tel quel, le réseau conceptuel ou l’arbre des signifiés de francophonie peut convenir pour illustrer la difficulté de l’organisation sémantico-lexicographique du terme.

La restriction sémantique des dictionnaires de langue résulte de toute évidence de la prudence notoire des lexicographes envers le traitement des néologismes. Ainsi, dans l’édition 1983 du PR, la première partie de l’énoncé définitionnel est modifiée mais non la portée sémantique qui reste essentiellement identique dans les deux éditions :

Malgré l’écart de six ans entre les deux éditions, il n’y a pas eu de prise en charge de la polysémie par les lexicographes robertiens. En comparaison, cette polysémie est nettement évoquée dans le BDNE alors que l’emprunt francophonie se voit affublé de deux significations distinctes :

  1. The French-speaking countries and communities of the world collectively.
  2. The unification of French-speaking countries and Communities into a commonwealth.

Cette espèce d’immobilisme lexicographique français repose sur le fait que les néologismes morphologiques ont en effet un statut, particulier dans l’évolution du lexique d’une langue. Les apparitions de mots nouveaux entraînent des bouleversements structuraux et provoquent à toutes les époques des réactions violentes et des résistances acharnées de la part des scientifiques, des linguistes, des lexicographes et des puristes. Il serait aisé de rappeler quelques hauts faits d’armes à ce propos au Québec. Contentons-nous de remarquer que naguère ces oppositions s’élevaient contre les mots généraux régionaux, véritables fautes envers la pureté de la langue de référence, et qu’aujourd’hui ces attaques sont réitérées à l’endroit de maints terminologismes nouveaux. Les puristes ont tout simplement changé de nom et de cible. Pour une bonne part, les néologismes ont donc un impact idéologique important et ils constituent un terrain propice qui permet aux institutions d’intervenir dans le travail du linguiste. Les lexicographes sont très sensibles à ces répercussions mais ils s’imposent une prudence réfléchie dans le choix des mots à consigner ou dans leur traitement microstructural. Le tout est de savoir si l’excès de sagesse prime sur la nécessité de rendre compte de l’évolution de la langue.

Jusqu’à maintenant, la mise en place des définitions de francophonie a fait appel à des considérations qui valorisaient le passé linguistique de la France, c’est-à-dire que par-delà l’abstraction des différences et des différends, on a retenu comme premier principe classificateur et unificateur la notion de « langue française » ou de « français » considérée sous sa forme la plus authentiquement hexagonalisée, image d’Épinal figeant une réalité antérieure. La gestion de la francophonle s’est effectuée à travers cette Idée plus ou moins feutrée, équivoque même pour certains, et dont la portée réelle commence à se faire sentir sérieusement. Des observateurs attentifs constatent de plus en plus que la francophonie serait le résultat d’une décolonisation politique, linguistique et culturelle mal réussie et regrettée. Après plus de vingt ans d’existence, un relent de néocolonialisme plane toujours sur le concept de « francophonie ». Corbeil (1980 : p. 121) en a décelé quelques causes. En revanche, d’autres rejettent cette hypothèse à l’aide d’un discours si peaufiné qu’il occulte parfois la dynamique propre de la francophonie[6]. Une seconde constatation vient se greffer à la première, à savoir que l’idée du rassemblement, de la coalition des francophones est issue de la crainte de l’anglais. En effet, « face à la montée des États-Unis et de la langue anglaise apparaît la nécessité d’une activité organisée » (Deniau, 1983 : p. 49). L’assemblée francophonienne devrait donc son existence à des considérations comme la décolonisation et l’anglophobie. Ces raisons ne viennent-elles pas justifier les désirs de fortifier les pouvoirs centralisateurs de la langue française en son point le plus névralgique, c’est-à-dire Paris comme ce fut le cas lors de la période d’unification du français au Moyen Âge et à la Renaissance, alors que l’Île-de-France imposait sa norme de principe à tout le pays. Depuis les Serments de Strasbourg les pouvoirs politiques n’ont pas cherché autre chose que créer de « petites francophonies » avant la lettre. L’esprit y était, seul le terme faisait défaut.

Des tentatives de résistance orchestrée en face de la domination écrasante de l’Amérique anglophone et de la langue anglaise, des désirs de mettre fin au phénomène de la minorisation et de la décadence culturelles de la France et des pays qui naviguaient dans son orbite —rétrogradation cruellement ressentie après la Deuxième Guerre mondiale—, la création par les contrées francophones des impulsions nécessaires à l’émergence et à la stabilisation du projet de francophonie, voilà une belle combinaison de facteurs qui a plaidé en faveur de la formation d’une francophonie en tant qu’entité aux multiples facettes et vouée à une vie éternelle dans le ciel de la langue française. Nombreux furent ceux qui repérèrent à travers un tel programme un pacte d’unification dans l’absolu et sans condition qui dissimule une nostalgie inavouée du passé et qui entraîne maintenant une perte de prestige au moment où, précisément, le support historique, culturel et géographique commence à faire défaut. Toutes les enclaves du colonialisme ne sont pas encore résorbées dans l’esprit de plus d’un nouveau penseur de la francophonie.

Sur le plan sociolinguistique, la francophonie doit affronter deux défis majeurs. Le multilinguisme et la diversité linguistique. Corbeil (1980 : p. 121 et suiv.) a bien décrit ces deux phénomènes et il a attiré l’attention sur les principaux dangers qu’il y a à les ignorer.

Le multilinguisme existe dans la quasi-totalité des territoires francophones, y compris la France. « Le français est toujours en contact avec une ou plusieurs langues sur le même territoire, donc en relation avec des aires culturelles et linguistiques plus ou moins grandes, de plus ou moins grand prestige, auxquelles s’identifient à des degrés variables les individus, les communautés, les États » (Corbeil, 1980 : p. 121). Dans ce débat du multilinguisme, le statut du français est donc très souvent instable et doit être déterminé selon qu’il est conçu comme la langue dominante ou comme second pôle d’un équilinguisme fonctionnel. Il est difficile d’apporter une réponse définitive à ce paradoxe, car en réalité, la francophonie n’a pas encore su définir d’une manière claire et objective une politique en matière de multilinguisme.

La diversité linguistique consiste ici a reconnaître la coloration particulière que prend le français suivant les pays, les groupes sociaux et les synchronies que le chercheur examine. Il s’agit donc d’un problème de variation linguistique (géographique, socioculturelle et temporelle) auquel sont reliés les aspects de la norme et de la description lexicographique des différents français régionaux[7]. Il est donc faux de prétendre matérialiser une francophonie ou la langue française serait standardisée, unifiée, tout comme on ne peut écarter d’une définition dynamique du concept les distinctions de pays, de race, de culture ou de religion, qui sont des éléments irréductibles de la francophonie. Il faut admettre une fois pour toutes l’hétérogénéité du concept de « francophonie ».

Le tour de la question sémantique et lexicographique du terme francophonie aura conduit à constater que si le signifiant est relativement stable et sans concurrent, il en va autrement pour le concept puisque ses signifiés se révèlent osmotiques et complexes à concrétiser dans des définitions précises. La littérature parcourue montre que le concept de « francophonie » est lié parfois à un espace géographique pas toujours palpable, à des philosophies dont l’abstraction n’est pas toujours cohérente, à une survalorisation de certaines institutions, à une magnification de la société française et de ses diverses instances et à une croyance illimitée en la supériorité de la langue française centralisée. Si les francophones n’admettent pas la nécessité de remettre en cause certains aspects du concept, il y a nettement danger que l’arbre finisse par cacher la forêt et que la fragilité de la francophonie devienne de plus en plus vraie. L’idée ne résistera pas longtemps à l’autocontemplation noologique, aux discours emphatiques et à une éthique qui auraient idéologiquement priorité sur d’autres formes d’action. Sans changement d’orientation majeur, la francophonie et les francophones sont voués à se retrouver un bon matin devant un miroir brisé ou, guère mieux, devant un miroir aux alouettes.

Références bibliographiques

1. Linguistique

2. Lexicographie

À l’exception de deux ouvrages d’un type particulier (voir Dubuc/Boulanger, 1983 et Matériaux poux l’histoire du vocabulaire français) qui figurent dans l’autre section de la bibliographie, tous les dictionnaires cités dans l’article à titre de témoins lexicographiques sont listés dans cette partie. Les références sont rangées en ordre alphabétique des sigles habituels pour ces dictionnaires.

Notes

[1] Ce terme a été choisi de préférence à *francophonologue qui eût été plus normal. La cacophonie, la longueur et l’identité formelle du dernier segment avec phonologue, lui enlève cependant une certaine motivation. Phonologue appartient déjà à la terminologie linguistique. Il est donc préférable d’éviter une collision homonymique partielle. Les usagers pourront facilement reconnaître les éléments de formation de francophologue : francopho[nie] + -logue.

[2] La thèse de la récréation semble plus plausible que celle de la continuité du terme tout au long des quelques 80 ans écoulés entre le moment de sa création par Reclus et celle de sa reprise par Queneau. Il y a là une lacune temporelle et documentaire qu’il faudrait combler par des sondages divers à travers la littérature afin de démontrer laquelle des deux hypothèses (non-interruption de vie ou recréation) est exacte. C’est là une tâche presque surhumaine, à moins que le hasard ne joue en faveur du chercheur.

[3] Quelques dictionnaires de néologismes consultés en complément du corpus choisi ici n’ont jamais recensé francophonie, sauf le premier (DMN) :

  1. Dictionnaire des mots nouveaux (DMN), 1971 : +; enregistre aussi francité et francophone.
  2. Les Mots dans le vent (MDV), 1971 : ∅; enregistre cependant francité.
  3. Les Nouveaux mots dans le vent (NMDV), 1974 : ∅.
  4. 500 mots nouveaux définis et expliqués (500 MN), 1979 : ∅.
  5. Dictionnaire de termes nouveaux des sciences et des techniques (DTNST), 1983 : ∅; enregistre cependant francophonien.
  6. Matériau poux l’histoire du vocabulaire français. Datations et documents lexicogxaphiques, 22 volumes parus entré 1959 (vol. 1) et 1983 (vol. 22) : ∅; le vol. 18 (1980) enregistre cependant francophone.

[4] Ces trois définitions rejoignent l’opinion de Reboullet (1976, p. 7) qui utilise le terme francophonie dans un contexte pluriel afin de désamorcer les méfiances : « Il y a au moins trois francophonies. La première est celle qui regroupe pays et gens (les gens plutôt que les pays) dont le français est langue maternelle. C’est la francophonie des Français, des Belges wallons, des Suisses romands, des Québécois et de quelques autres groupes plus restreints. La deuxième est celle des pays et des gens (ici les pays plutôt que les gens) pour qui le français n’est pas langue maternelle mais langue bénéficiant d’un statut particulier (révisable) : c’est par exemple la situation d’un grand nombre de pays d’Afrique dits francophones. Et là, on pourrait encore nuancer en distinguant avec Marc Blancpain les pays où le français est une langue officielle (Afrique noire) et ceux où il est une »langue seconde forte« (au Maghreb, au Liban). La troisième francophonie réunit des personnes qui, en pays non francophones : le Danemark ou le Brésil par exemple, ont appris notre langue, volontairement ou parce que les programmes des études nationales y conduisaient. De ces trois »cercles« du monde francophone, les deux derniers sont moins stables que le premier et il est toujours à craindre, qu’un pays passe du deuxième au troisième cercle ».

[5] L’énumération des noms de pays et d’États étant identique dans les deux éditions du PR, elle n’a pas été reprise ici. Le seul autre changement dans la microstructure concerne évidemment la datation dans la parenthèse étymologique.

[6] Tout au long des vingt-cinq ans de la francophonie, nombreux furent les discours déviés repoussant l’idée que la francophonie puisse être un nouvel impérialisme politico-culturel et linguistique. On s’en est trop défendu dans certains milieux pour qu’il n’y ait pas là anguille sous roche. (Voir Deniau, 1983, p. 12-22 et p. 49.)

[7] De nombreux projets témoignent de ces préoccupations descriptives, comme par exemple le Trésor de la langue française au Québec (Université Laval), l’Inventaire du français d’Afrique (AUPELF), la préparation de répertoires de belgicismes, d’helvétismes et de québécismes pour le compte du Conseil international de la langue française (voir Dubuc/Boulanger, 1983). En outre, des organismes gouvernementaux songent à préciser leur position au sujet du français régional en préparant des énoncés de politique sur les régionalismes. Sur ces sujets, voir Boulanger, 1980 et La norme linguistique, 1983.

Résumé

La conception de la francophonie a beaucoup évolué au cours des 20 dernières années. En particulier, elle s’est « désenghorisée ». L’étoffement de la notion repose sur des distinctions et des interactions idéologiques. Il se répercute de deux manières sur le plan linguistique : d’abord par la polysémisation du terme francophone (qui frôle parfois l’homonymisation); ensuite par l’enrichissement de la famille lexicale grâce à la production de nombreux dérivés. Ces modifications ne sont pas encore répercutées de manière tangible dans les dictionnaires. L’article aborde la question de l’évolution sémantique du terme qui est étudié à travers une série de dictionnaires de langue et d’ouvrages encyclopédiques publiés entre 1958 et 1984. L’analyse sémantique et lexicographique est greffée à des considérations sociolinguistiques telles que le multilinguisme et la diversité linguistique qui jouent un rôle important dans le réseau notionnel formé par « francophonie ».

Itinéraires croisés des emprunts en alimentation : « Les années Petit Robert »

« Le Robert est un observatoire de la langue et non un conservatoire » (Alain Rey, cité dans Les années Petit Robert, 1999 : 3)
« [...] les mets, très variés, sont vendus au poids, à raison de petites portions de salades, algues, taboulé, humus, nouilles japonaises, guacamole, pois, chiches, lasagne, choufleurs au gratin, quiche aux poireaux, seitan, tofu, feuilleté aux algues, pizzas aux légumes, etc. » (La Presse, 2 mars 1995, p. B5).

1. Les emprunts

La naissance des mots est conditionnée, dans bien des cas, par des facteurs sociaux, aussi bien au regard de la langue générale que dans le champ des vocabulaires d’experts. Il en va de même des emprunts qu’une langue accueille. Historiquement, une part du lexique français est redevable à des contacts de langues, ou mieux à des contacts de cultures, parfois fort éloignées les unes des autres, contacts qui font que certains mots sont pris au vol par des voyageurs qui les rapportent de leurs périples en terre étrangère. Parfois, ce sont les immigrants qui transplantent des mots de leur terroir dans leur pays d’accueil. Lorsqu’une culture s’intéresse à un objet d’une autre culture et qu’elle s’approprie cet objet, souvent, le mot suit. L’unité importée est appelée emprunt ou mot étranger.

L’emprunt, on le sait, est l’une des voies de l’enrichissement d’une langue. Il ne semble pas y avoir de langues qui auraient évolué à l’abri de l’emprunt. Décrit simplement, le processus de l’emprunt consiste à récupérer un signe dans une langue étrangère pour l’intégrer dans sa propre langue. On peut emprunter le signe complet, soit la forme et le sens (spaghetti), ou on peut emprunter la forme seule (cracker « biscuit salé ») ou le sens seul (Québec : danoise « brioche »; de l’anglais danish (pastry)). Le résultat lexical ou sémantique de cette démarche est lui aussi appelé emprunt. L’emprunt est donc un mécanisme usuel et normal auquel recourt une langue dans son parcours évolutif. Tantôt on juge l’emprunt comme indésirable, tantôt on le juge nécessaire. Il ne laisse personne indifférent. Dans certaines sociétés, il est fortement critiqué. L’emprunt peut être fait à une langue vivante (anglais, italien, japonais), à une langue morte (latin, grec ancien), à une langue peu diffusée (afrikaans, suédois, néerlandais) ou à une variété d’une langue étrangère (corse, brésilien, par rapport au français). Dans tous ces cas, l’emprunt est dit externe. Si pour une langue donnée, il provient d’un état ancien de cette langue (ancien français : fiable., disparu de l’usage ou devenu un archaïsme littéraire, puis repris vers 1968) —perspective diachronique— ou de l’une de scs variétés géographiques (Québec : courriel, motoneige) —perspective diatopique—, on parlera alors d’un emprunt interne.

Un certain nombre d’emprunts sont destinés à une carrière dictionnairique. Ce passage du statut de mot du lexique au statut de mot du dictionnaire est soumis à un rituel qui aboutit à un conditionnement articulaire qui détermine le sort de ces unités en français. Nous avons voulu examiner le traitement accordé au contingent des emprunts relevant du domaine de l’alimentation faits par le français au cours du dernier tiers du XXe siècle et depuis le début du XXIe siècle. Le périple s’amorce en 1967 et il s’achève en 2006. Le navire affrété pour accomplir le voyage à travers les mers lexicales portait le nom de Petit Robert [PR] lors de son lancement en 1967; depuis 1993, il a été rebaptisé du nom de Nouveau Petit Robert [NPR].

2. « Les années Petit Robert »

Le Petit Robert est né en 1967. En cette année 2007, il fête donc ses quarante ans, un âge où on se retourne sur sa vie pour établir un ou des bilans. Dans une sorte de livret autobiographique intitulé « Les années Petit Robert », publié d’abord en 1999, puis réédité en 2006, le Petit Robert fait écho à son odyssée à travers quarante années de langue française. L’opuscule ru cense « les mots et sens nouveaux apparus dans la langue française depuis 1960 » (Drivaud 1999 : 3), palmarès dans lequel les mots étrangers occupent une place prépondérante. Dans cette compilation, les mots sont regroupés chronologiquement par décennie et, à l’intérieur de chaque décennie, ils sont classés par thèmes. De nombreux domaines sont à la source des nouveautés lexicales. « L’électronique des années 60 permet l’essor de l’informatique des années 70, qui permet à son tour l’explosion du multimédia et la révolution des télécommunications des années 80, avant l’essor d’Internet » (Drivaud 2006 : 3-4). Autour de ces domaines scientifiques et techniques, d’autres secteurs d’activités plus ou moins spécialisés émergent et entrainent un fleuve de néologismes. On pense à la décolonisation, à Mai 68, aux loisirs, aux modes de vie (les babas ont pris langue avec les « bobos » tandis que bio rime opportunément avec santé et que environnement entre en conjonction avec récupération —déjà abrégé en récup—, glacier, ours blanc et planète). Non seulement l’environnement et les préoccupations pour l’avenir de la planète sont-ils devenus l’affaire de tous, mais ces mots se marchandent maintenant politiquement et ils occupent une place centrale dans les programmes des partis politiques. C’est dans le sillage de ces intérêts nouveaux que moult néologismes ont fleuri et réclament maintenant leur place dans les dictionnaires.

Sur la base du petit livret robertien, il a paru intéressant de poursuivre un examen entrepris en 2003 et de retracer les itinéraires d’un extrait de ces contingents de néologismes que sont les emprunts qui ont surgi dans le lexique du français et dont les chemins ont croisé des innovations indigènes, néomots que le Petit Robert a capté pour la postérité (voir Boulanger, Francœur et Cormier 2003). L’ouverture sur le monde a entrainé la mondialisation des marchés et l’explosion des technologies reliées à l’information comme l’Internet, l’ordinateur portable et le téléphone portable. Parallèlement, des secteurs d’activités moins spécialisés comme l’alimentation et le tourisme se sont aussi ouverts à tous. « [L’]internationalisation de l’alimentation » (Drivaud 2006 : 3) est l’une de ces portes ouvertes sur le monde, tandis que « les grands mouvements du tourisme, en rétrécissant le monde, rendent les langues plus poreuses » (Rey-Debove et Rey 2006 : XVIII). Et quand on parle de mondialisation, on aborde la question des mots qui voyagent avec les choses et on évoque le phénomène de l’emprunt. Dans la sphère de l’alimentation, les mots orbitent autour de la planète et ils se posent en tous lieux, au gré des choses qu’ils servent à dénommer et des goûts ou de la curiosité de chacun. Nous analyserons quelques aspects de ce phénomène en étudiant les emprunts faits par le français dans le domaine de l’alimentation entre 1967 et 2006. Le terme alimentation est pris ici dans un sens très large. Il englobe les aliments (fruits, légumes, condiments et assaisonnements, poissons, etc.), les plats et les préparations, les boissons, les ustensiles, etc.

Un rapide examen des emprunts relevant de ce champ pour la période couverte a montré que l’anglais qui trône au sommet des langues prêteuses dans la majorité des domaines scientifiques et techniques, n’a pas la même aura dans ce secteur. La palette des langues est beaucoup plus colorée. Il apparait qu’en ce domaine, ce ne sont pas la puissance technologique, la mainmise scientifique ou le poids de l’économie qui deviennent des forces centrifuges et déclenchent le phénomène de l’emprunt. L’alimentation est un de ces territoires éclatés où les emprunts sont des atomes libres circulant au gré des modes, des goûts, des voyages et atteignant à une véritable internationalisation. Ils forment une classe de mots caractérisés par quelques traits de comportement qui leur donnent une place particulière dans la mouvance générale des mots migrateurs.

3. Le corpus et les langues prêteuses

Nous avons extrait du NPR 2007, version sur cédérom, les emprunts du domaine de l’alimentation, au sens large, qui sont dates entre 1967 et 2006 (date de publication du NPR 2007). Un premier criblage a donné un total de 72 mots, chiffre qui se réduit à 71 en fait; car un mot possède deux graphies.

Tableau 1 : Criblage des emprunts du NPR 2007 : l’alimentation
antipasti
arabica
bagel
basmati
blaff
brownie
brunch
cappelletti
carpaccio
cheeseburger
cheese-cake
chouchen
chouchenn
cookie
cox
crumble
darjeelmg
expresso
falafel
farfalle
fast-food
fudge
fugu
fusilli
guacamole
halal
hoki
houmous
jonagold
kiwi
knack
lassi
maki
maracuja
margarita
mesclun
mezze
miso
mojito
nashi
nem
nugget
pancetta
panettone
panini
penne
pesto
pita
pizzaïolo
plancha
rigatoni
robusta
romanesco
sanioussa
sashimi
surimi
sushi
taboulé
taco
lapas
tartiflette
tempura
tex-mex
tiramisu
tofu
tonic
trévise
tzatziki
vintage
wasabi
wok
yakitori
TOTAL : 72 mots [71 mots différents + 1 variante; les mots en gras ont été éliminés. Restent 66 mots formant le corpus.]

L’identification des langues prêteuses n’est pas toujours simple. Si on trouve bien des noms de langues comme l’anglais et le japonais, on trouve aussi des sous-types ou variétés de langues (l’anglais → l’anglais dominicain , l’espagnol → l’espagnol de Cuba; le chinois → le cantonais), des identificateurs doubles sans qu’on sache si on a affaire à la même langue (par exemple, le grec et le grec ancien : le mot grec employé seul signifie-t-il « grec moderne »?), des langues régionales de France (l’alsacien, le breton), un dialecte roman du Sud (le provençal), une langue morte (le latin) et des formulations générales dans lesquelles aucun nom de langue n’est précisé (par exemple, mot indien du Brésil, mot hispano-américain, mot régional de la Savoie). Dans un premier temps, nous avons écarté les emprunts internes ou régionalismes (jonagold : français canadien; tartiflette; mot de la Savoie) et les mots venus des langues régionales de France (knack : alsacien; chouchem ou chouchen : breton) ainsi que du provençal (mesclun). Ces mots sont notés en italique dans le tableau 1. Le solde est constitué de 66 emprunts externes (voir le tableau 1). Nous avons ensuite uniformisé les différentes façons d’indiquer les noms de langues en privilégiant les noms génériques. Les 66 mots du corpus sont donc regroupés sous 15 langues (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Les langues prêteuses
LanguesNombre de mots
anglais16
arabe3
chinois1
espagnol5
grec3*
hindi3
italien16
japonais11
latin2
maori1
indien1
nahuatl1
turc2*
vietnamien1
yiddish1
TOTAL 67 [= 66]
* Un mot est donné comme venant de deux langues : le grec et le turc, d’où le total de 67 mots au lieu de 66.

Les langues les plus généreuses sont l’anglais, l’italien et le japonais qui accaparent 43 des 66 emprunts, soit 65% du total. L’espagnol est dans la moyenne avec 7,8% tandis que les autres langues logent au bas du classement et se partagent le quart restant (27%). Les langues européennes ou d’origine européenne (l’anglais américain) arrivent au premier rang des continents. L’anglais, l’italien, l’espagnol et le grec génèrent 41 des 66 emprunts, soit 62% du total. Ces statistiques ne tiennent pas compte du turc, du yiddish et du latin. Le continent asiatique est dominé par le japonais qui exporte 11 mots (16,6%). Le chinois n’a généré qu’un seul emprunt. Le résidu appartient aux autres continents. Il est à remarquer qu’aucune langue africaine n’a été à la source d’emprunts.

Le NPR s’enrichit annuellement d’un certain nombre de mots, y compris les emprunts. Pour chaque mot, il dresse un portrait historique qui s’amorce avec l’acte de naissance du mot, c’est-à-dire sa date d’apparition dans le lexique. Dans notre calendrier, les années les plus productives furent : 1970 avec neuf arrivées, 1980 avec sept arrivées et 1990 avec cinq arrivées. Les 45 mots restants se répartissent sur une courbe oscillant de un à quatre emprunts annuellement. Cependant il arrive que pour certaines années, on observe un fort ralentissement des importations lexicales. Les années creuses furent 1974, 1978, 1981, 1982, 1996, puis de 1999 à 2006 alors qu’aucun emprunt dans le domaine de l’alimentation n’est signalé. Pourtant, il semble tout à fait plausible que des mots aient été empruntés au cours de ces années. La longue disette lexicographique de 1999 à 2006 peut s’expliquer par la prudence exercée vis-à-vis de l’intégration des emprunts, les mots étant gardés en réserve jusqu’à ce que leur statut soit évalué quant à leur intégration (durée, dispersion, reparution) et qu’on leur accorde un laissez-passer pour accéder à la nomenclature. On pourrait aussi croire qu’il y a tout simplement eu un ralentissement naturel dans le processus de transfert de tels mots. Une répartition statistique par décennie robertienne montre une relative stabilité pour les trois premières décennies et elle met en évidence la rareté de ce type d’emprunt pour la dernière tranche temporelle.

Par ailleurs, lorsque l’on classe les mots par thème, on observe qu’une correspondance est établie entre un sous-domaine de l’alimentation et une langue donnée. Pour les quatre langues ayant fourni cinq mots ou plus, on peut identifier un thème dominant :

4. Les territoires microstructurels

Nous examinerons quelques facettes du traitement de ces emprunts dans les articles du NPR, notamment la section de la rubrique historique consacrée aux datations, les renseignements de nature grammaticale et les indices d’intégration de ces emprunts en français, soit la productivité morphologique, le comportement graphique et l’enrichissement sémantique.

4.1. Les données calendaires ou dataires

Les mots naissent chez l’individu puis ils sont reconnus socialement par le groupe, ce qui leur ouvre les colonnes des dictionnaires. Les emprunts suivent la même trajectoire. H existe donc un moment où l’emprunt est fait, un moment où les linguistes s’aperçoivent de son existence et un moment où le lexicographe enregistre ce témoignage lexical sur la foi que la société en a entériné l’usage. Trois moments qui ne correspondent pas toujours au même repère temporel. Si on peut saisir parfois avec certitude le moment X du passage du mot d’une langue à une autre, il faut te témoignage tangible de l’écrit pour attester de l’existence réelle du mot (moment Y) et encore attendre le moment Z pour la mise en dictionnaire. Par exemple, les mots Internet et Web se sont répandus à la fin des années 1980 et au début des années 1990, respectivement. Dans le NPR 2007, le premier porte la date de « vers 1995 » et le second celle de « 1994 ». Une recherche dans les textes journalistiques nord-américains et européens en français à l’aide de la base Biblio Branchée[1] vient moduler quelque peu ces dates. Les sources écrites attestent la forme Internet dès 1988 et elles confirment que Web nait bien en 1994. Quant à l’enregistrement lexicographique, il est plus tardif, répondant en écho au décalage bien connu entre l’arrivée d’un mot nouveau dans la langue et sa reconnaissance sociale par le dictionnaire.

Tableau 3 : Du triptyque dataire
Mots Attestations dans l’usage écrit (lexique) Intégration dans les dictionnaires
BBrQc BBrFr Dates du NPR
Internet ou internet Novembre 1988 Novembre 1988 Vers 1995 PLI 1996 [publié en 1995] : section des Npr (le mot commence par une majuscule)
PLI 2000 [publié en 1999] : section des Nco (le mot commence par une minuscule)
NPR : 1999
web Février 1994 Octobre 1994 1994 PLI 1998 [publié en 1997] : section des Nco (le mot commence par une minuscule)
NPR : 1999

Le tableau révèle que le mot Internet a d’abord été considéré comme un nom propre (Npr) par le Petit Larousse illustré [PLI]. Il lui faudra attendre quatre ans avant de rejoindre la section des noms communs (Nco) dans le même dictionnaire. On remarquera aussi le décalage important entre la naissance de ce mot et son enregistrement dans les dictionnaires. Sur la base des nouvelles sources documentaires, le délai d’attente fut de sept ans dans le cas du PLI —1996 identifie le millésime publié en 1995. Il fut de onze ans dans le cas du NPR. L’attente fut moins longue dans le cas de web : trois ans avant d’entrer au PLI —2000 identifie le millésime publié en 1999— et quatre ans avant d’accéder au NPR. Le temps de réaction varie d’un dictionnaire à l’autre. Ainsi, le mot blogosphère— sans doute emprunté à l’anglais— attesté au Québec depuis juin 2002 (141 occurrences dans BBr) et en France depuis avril 2003 (399 occurrences clans BBr) ne figure pas encore dans le NPR, ni dans le PLI; il est présent clans le Dictionnaire Hachette 2007 [DH] (publié en 2006). Le terme intensiviste date d’avril 1989 au Québec (75 occurrences dans BBr) tandis qu’en France il est attesté depuis avril 1998 (15 occurrences dans BBr), mais il est toujours en attente de dictionnarisation.

Le décalage entre le moment où l’emprunt est fait et le moment de la mise en dictionnaire amène à préciser ce que les dictionnaires entendent par mot nouveau. Deux facettes ou interprétations sémantiques sont à concevoir. D’abord, le mot est nouveau sur le plan lexicologique; c’est le néologisme en langue qui vient enrichir le lexique à l’instant de sa création. Ensuite, le mot est nouveau sur le plan lexicographique, à savoir qu’on l’ajoute à la nomenclature d’un dictionnaire lors d’une mise à jour ou d’une réédition. Il y a donc une différence à faire entre le mot nouveau dans le lexique et le mot nouveau dans les colonnes d’un dictionnaire. Ces deux conceptions entraînent l’inévitable décalage de temps et la multiplication des dates quand vient le moment de statuer sur le caractère néologique ou lexicalisé d’une forme. Si on écarte la datation première, c’est-à-dire la date de l’invention idiolectale, on retiendra qu’un mot peut être accompagné de trois générations de dates.

L’étude détaillée des rapports calendaires sera poursuivie à partir des 16 italianismes du corpus.

Par rapport au PLI, le tableau atteste que le NPR a l’exclusivité de 7 des 16 mots et que parmi les 9 mots communs, 3 sont entrés d’abord dans le NPR (penne, pesto, pizzaïolo), 5 ont accédé d’abord au PLI (carpaccio, expresso, pancetta, panini, trévise) et 1 a été consigné la même année (tiramisu). Il montre aussi des écarts assez importants entre l’apparition des mots et leur prise en considération par les lexicographes. On peut déduire également qu’un mot capte par un dictionnaire est rapidement repêché par le concurrent. Un écart de trois ans ou moins vaut pour 6 des 16 mots. L’étonnant écart de 16 ans pour pancetta s’explique mal.

Tableau 4 : Le spectre calendaire des italianismes
Mots Biblio Branchée Datations dictionnairiques Dates d’entrée au dictionnaire
Québec France NPR FQS NPR[2] PLI[3]
antipasti 1991 1990 1980 1997
antipasto 1990 1993 1980
cappelletti 1992 1994 1994 2002
carpaccio 1988 1987 1973 1973 1988 1987
expresso 1986 1987 1968 1968 2000 1997
farfalle 1992 1994 1995 2002
fusilli 1988 1990 1993 1982 2002
pancetta 1989 1996 1992 1983 2005[4] 1989
panettone 1989 1990 1990 2000
panini 1990 1988 1986 1986 1997 1996
penne 1990 1991 1987 1987 2002 2004
pesto 1989 1992 1990 1990 2003 2005
pizzaiolo 1996 1990 1980 1995 1997
rigatoni 1988 1991 1990 1990 2002
romanesco 1991 1998 1993 2006[5]
tiramisu 1989 1989 1990 1990 1995 1995
trévisc 1989 1997 1984 1984 1993 1984

Parmi les 66 mots du corpus dates de 1967 à 1998 —aucun mot n’est daté de 1999—, 28 n’avaient pas encore de niche dictionnairique dans le NPR 2000 (voir le tableau 5).

Tableau 5 : Le purgatoire des mots
Mots Datations du NPR Entrée au NPR Écarts temporels
bagel1983200421
cappelletti199420028
cox19912006[6]15
crumble1987200417
darjeeling1989200617
falafel1985200621
farfalle199520027
fudge1970200636
fusilli1993200211
hoki199720069
houmous1991200615
lassi1976200529
maki199820068
margarita1980200424
mezze1975200530
miso1977200528
mojito1980200424
nashi1988200113
pancetta1992200513
penne1987200215
pesto1990200414
plancha1993200512
rigatoni1990200212
romanesco1993200613
samoussa1988200416
tzatziki1990200414
wasabi1994200410
wok1980200222

Ils ont été consignés selon le calendrier suivant :

L’attente la plus longue a été de 36 ans (1970 à 2006 pour fudge) tandis que la plus courte fut de 7 ans (1995 à 2002 pour farfalle). La durée moyenne d’attente est de 16,9 ans. Parmi les 15 mots qui patientent 15 ans et plus, 4 viennent de l’anglais, 3 de l’hindi, 2 de l’espagnol et du turc et 1 de l’arabe, du yiddish, du grec, de l’italien et du chinois. Parmi les 13 mots restants, ceux qui patientent le moins viennent de l’italien (7 mots) et du japonais (3 mots). Curieusement, aucun mot anglais n’attend moins de 15 ans. Les quatre mots anglais du tableau ont attendu en moyenne 22,5 ans.

On peut s’interroger sur ce qui active le processus de captation dictionnairique. L’une des raisons est certainement l’augmentation de la fréquence d’usage sans que l’on connaisse exactement quel est le seuil à atteindre avant que le néologisme lexical bascule dans la liste des ajouts d’un dictionnaire. Une autre raison pourrait trouver sa justification dans le fait qu’un dictionnaire concurrent consigne le mot qui est ainsi récupéré ultérieurement. On pourrait aussi émettre l’hypothèse qu’au départ, certains mots sont jugés comme étant de nature plutôt spécialisée et qu’on attend une éventuelle banalisation qui entraînerait une diffusion sociale élargie, ce qui justifierait le catalogage. La prudence exige aussi de la patience afin de mesurer le degré de vitalité du mot ou sa pérennité, un mot éphémère n’ayant pas sa place dans les colonnes des dictionnaires. Enfin, il est plausible que la subjectivité du lexicographe joue un rôle.

Si on revient au tableau 4 et aux italianismes, on constate que la plupart des datations documentaires québécoises et françaises sont en adéquation, sauf pour quelques mots. L’écart est de 1 à 2 ans pour 10 des 16 mots du NPR. L’écart le plus prononcé entre les dates d’attestation est de 8 ans (trévise). Par ailleurs, les dates repérées dans la documentation québécoise sont plus anciennes dans 11 cas tandis que 4 cas favorisent la France et qu’il y a match nul pour tiramisu. Quant aux datations fournies par le NPR et celles du dictionnaire en préparation à l’Université de Sherbrooke[7] (Québec), deux mots ressortent du lot en faveur du projet québécois.

Par ailleurs, les sources journalistiques permettent de reculer quelques dates d’apparition. Ces reculs de quelques années paraissent futiles, mais dans le contexte concurrentiel actuel, chaque bataille remportée donne un avantage scientifique à l’entreprise qui est la plus à jour, avantage qui prend aussi des couleurs commerciales.

Deux remarques au sujet de ces constats : premièrement, les archives des dictionnaires sont relativement à jour, les écarts constatés étant plutôt minimes; deuxièmement, la consultation plus systématique des sources documentaires québécoises, belges, suisses, etc., pourrait s’avérer avantageuse pour les dictionnaires français. Certains mots plutôt fréquents sont toujours en attente de dictionnarisation dans le PLI : antipasti, cappelletti, farfalle, fasilli, panettone, rigatoni et romanesco.

4.2. Les voies du transit

Outre la question des strates relatives aux datations des « mots nouveaux », il faut parcourir les voies de l’emprunt. Certains mots passent directement de la langue prêteuse dans la langue receveuse : it. macaroni → franç. macaroni (1659); it. spaghetti → franç. spaghetti (1893). D’autres font un détour par une ou deux autres langues : malais kacu → port. cacho → franç. cachou (1651); algonquien wapiti → angl. amér. wapiti → franç. wapiti (1860); algonquien pakau → angl. amér. pecan → franç. pécan (1930).

Le cheminement des emprunts n’est pas toujours linéaire, tant s’en faut. On peut constater que tel ou tel mot est passe d’une langue à l’autre, par exemple de l’italien au français (it. chianti → franç. chianti 1791), et que son usage est généralisé dans la langue d’accueil. Mais il est aussi possible qu’un mot soit emprunté par deux variétés de la même langue à des moments différents, par des voies différentes et pour des raisons différentes. Deux exemples illustreront ce phénomène : bagel et wok.

Apparemment, ces deux mots ont pénétré deux fois en français. Retraçons leur parcours. Le NPR indique que la date d’apparition de bagel est 1983 et il précise que cette date provient d’une source québécoise. On peut présumer qu’il s’agit du Dictionnaire historique du français québécois [DHFQ] puisque les dates correspondent. Dès 1988, le mot bagel figurera à la Gazette officielle du Québec à titre de mot traité par la Commission de terminologie de l’Office de la langue française. En 1992, il sera dûment répertorié dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA]. Quant à wok, il est également consigné dans le DQA en 1992. On peut donc croire que ces deux mots furent pendant un temps des « québécismes ». En fait, tel fut leur statut jusqu’au moment où la France les a empruntés ou réempruntés. Mais où furent-ils puisés? Dans leur langue d’origine, dans le DHFQ, directement à l’anglais américain? Résultent-ils d’un amalgame de ces possibilités? En ce qui a trait au NPR, l’hypothèse la plus vraisemblable pour bagel est le croisement de deux sources : en raison de la concordance des dates et du commentaire sur le Québec, la datation semble provenir du DHFQ tandis que les données étymologiques sont tirées d’une source européenne. L’hypothèse est moins certaine pour wok. Par ailleurs, le décalage entre le moment de la publication du DHFQ et celui de l’enregistrement dans le NPR, en 2004 pour bagel et en 2002 pour wok, ne simplifie pas les choses. Sans compter que le lexème bagel est vivant depuis longtemps en France. Pour le constater, il suffit de circuler dans le quartier du Marais à Paris pour voir ce mot affiché sur les chevalets ou les vitrines des commerces, ce quartier accueillant une forte concentration de commerçants d’origine juive.

L’hypothèse des cheminements différents mériterait une recherche plus approfondie, car plusieurs mots relèvent de ce type de traitement composite. Ainsi, le NPR date le mot pita de vers 1970, information comportant la précision suivante : « au Québec ». Pour les mots pesto et romanesco, le NPR donne deux dates, soit 1993 et 1990 pour pesto et 1996 et 1993 pour romanesco; les dates les plus anciennes faisant référence au Québec (pesto) et au Canada (romanesco), respectivement.

On pourrait multiplier les exemples de la circulation croisée des emprunts. Le mot pizza est sans doute aussi l’un de ces mots qui a pénétré en français de France en 1868 en venant directement de l’italien tandis que le français québécois a pu le prendre à l’anglais américain qui l’a emprunté aux Italiens installés aux États-Unis. Les deux mécanismes ont pu aussi s’enchâsser. Les traditions « pizzériennes » européennes et nord-américaines sont trop différentes pour que la souche de l’emprunt soit la même et que le mot se soit répandu au Québec en passant seulement par la France. Les ingrédients qui entrent dans la confection d’une pizza, les noms des types de pizzas, tout est différent. La pizza garnie ou la pizza du chef n’ont guère de parenté avec la pizza napolitaine ou la pizza Margharita. Le consommateur a maintenant le choix entre une pizza à pâte ou à croûte épaisse (pizza nord-américaine) et une pizza à pâte ou à croûte mince, ce qui a entraîné la formation de l’unité complexe pizza européenne. Et l’œuf à cheval se fait totalement invisible en Amérique du Nord, qui en a pourtant vu d’autres en matière culinaire. L’élément de base de la pizza nord-américaine est le pepperoni. Or, suivre la carrière de ce mot, c’est suivre la carrière culturelle de la pizza. Les sources documentaires attestent le mot pepperoni dès 1989; en réalité, il est plus ancien, car pepperoni amorce sa vie lexicographique en 1988 dans le Dictionnaire du français plus [DFP]; par la suite, il figurera dans la première édition du DQA en 1992. Il est demeuré quasi absent des dictionnaires français. À l’heure actuelle, il n’est consigné qu’au PLI qui l’a introduit dans sa nomenclature en 2005 (=PLI 2006) tout en l’identifiant comme québécisme; il ne se trouve ni dans le NPR 2007 ni dans le DH 2007 ni dans le Dictionnaire culturel en langue française [DCLF].

D’autres termes italiens usuels au Québec, et parfois en France, tels bruschetta, focaccia, linguine ou linguini et spaghettini, entrent dans cette catégorie des emprunts ayant suivi un double parcours et qui mériteraient une place dans les dictionnaires généraux français. En ce moment, sauf pepperoni, aucun de ces mots ne figure dans les quatre dictionnaires mentionnés au paragraphe précédent. Leur fréquence d’emploi dans BBr les destine cependant à une carrière dictionnairique. Signalons toutefois que spaghettini fait partie de la nomenclature du DQA depuis 1992.

Selon BBr, le mot bruschetta est apparu dans les journaux québécois en 1992 (201 occurrences entre 1992 et 2006) et en 1991 dans les journaux français (78 occurrences de 1991 à 2006). Le mot focaccia est apparu au Québec en 1993 (67 occurrences de 1993 à 2006); en France, la date est la même, mais la fréquence est moindre (27 occurrences). Le mot linguine mériterait une étude à lui seul. On le trouve au Québec dès 1989, mais il est en concurrence avec linguini qui l’a en fait précédé dans le temps (1986).

Tableau 6 : La France ou l’Amérique?
Mots Franqus BBrQc BBrFr
Dates Dates Occurences Dates Occurences
bruschetta 1992 201 1991 78
focaccia 1993 67 1993 27
linguine 1982 1989 195 1993 76
linguini 1986 149 1995 29
pepperoni 1975 1989 225 1995 13
spaghettini 1982 1985 60 1998 14

De plus, diverses formules bien attestées sont utilisées pour former le pluriel de ces deux mots, soit des linguine (invariable) ou des linguines (BBrQc : 36 occurrences; BBrFr : 7 occurrences), soit des linguini (invariable) ou des linguinis (BBrQc : 53 occurrences; BBrFr : 1 occurrence). Quelques emplois de linguine et de linguini au singulier renvoient au mets et non à la substance (les pâtes). En ce qui a trait au genre, il est clair que le mot liguine est féminin en France, comme en témoigne la quasi-totalité des occurrences, tandis qu’il est masculin au Québec (la très grande majorité des attestations). Le mot pepperoni est apparu au Québec en 1989 (1989 à 2006 : 225 occurrences dans BBrQc); en France, BBrFr l’atteste en 1995 (1995 à 2006 : 13 occurrences au total), mais le mot est souvent cité comme xénisme (contexte de la restauration américaine). Enfin, le mot spaghettini est apparu au Québec en 1985 (60 occurrences dans BBrQc); en France, BBrFr l’atteste en 1998 (14 occurrences au total). Ces statistiques tiennent compte des emplois au singulier et au pluriel. Ainsi, les dix occurrences françaises de spaghattini identifient un pluriel, ce pluriel étant celui de la langue prêteuse. Les quatre attestations qui restent rendent compte du pluriel francisé, soit spaghettinis. Au Québec, si la majorité des occurrences de spaghettini désignent un pluriel, on trouve aussi quelques attestations au singulier : un spaghettini désigne le plat ou le mets. Le pluriel intégré des spaghettinis est assez fréquent (15 occurrences sur 60). Les dates d’apparition mentionnées dans FQS sont : 1982 pour linguine (linguini n’est pas daté) et spaghettini, et 1975 (dans le Fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec) pour pepperoni. FQS n’a pas retenu les mots bruschetta et focaccia.

L’antériorité québécoise en ce qui a trait à la datation de certains mots consignés dans les dictionnaires français, tels bagel, pepperoni, pesto, pita et romanesco, ou de certains mots non consignés dans ces dictionnaires, tels focaccia, linguine ou linguini et spaghettini, pourrait être liée au fait que ces mots ont suivi une trajectoire qui aurait pu passer par l’anglais américain avant de passer en français québécois. Des neuf mots étudiés ici —dix si on inclut bruschetta—, seuls bruschetta et romanesco sont ignorés des dictionnaires de l’anglais américain. On trouve même dans ces ouvrages des variantes; par exemple pitta pour pita, peperoni pour pepperoni. De même, l’emprunt antipasti est concurrencé au Québec par la forme antipasto qui pourrait avoir transité par l’anglais. Quoique le mot figure au Larousse gastronomique [LG] de 1984 sous la forme antipasto. Le mets est présenté comme étant étranger : « En Italie, hors-d’œuvre froid ». C’est cette forme que les dictionnaires de l’anglais consignent. Mais ces hypothèses peuvent être tempérées à partir d’une autre perception, soit celle de la valeur spécialisée de ces mots. Ainsi dans l’article pâte du LG 1984, le tableau 4 atteste les mots cappelletti, farfalli (voir farfalle), penne et rigatoni. Apparaissent aussi les noms linguine et spaghattini. Dans la légende de la photo des pâtes, on trouve d’autres attestations, par exemple, la variante capelletti et la forme farfalle. De quoi semer la confusion chez les lexicographes devant la masse documentaire qu’il faut gérer.

4.3 La langue d’appartenance ou la nationalité

Le constat du transir d’un emprunt par une autre langue et celui du double emprunt soulèvent des questions.

Du point de vue de la langue d’accueil, à quelle langue appartiennent les mots ayant vraisemblablement transité par l’anglais ou par une autre langue? Perdent-ils leur statut premier? La réponse n’est pas simple. Ainsi, abordés sous un certain aspect, les exemples ci-dessus sont bien des mots italiens, mais ils ne furent pas empruntés à cette langue; examinés sous un autre aspect, ce sont des mots anglais puisqu’ils pourraient avoir été pris à cette langue dans laquelle ils ont pu être diffusés par des locuteurs italiens de la diaspora vivant en Amérique. Un autre exemple illustrera ce problème. Le DHFQ précise que le mot wapiti provient de l’algonquien et que l’anglais l’a emprunté à cette langue. Lorsque le français l’a pris à l’anglais a-t-il emprunté un algonquianisme ou un américanisme? Et wok en français québécois, est-il un mot chinois ou américain? Ou un mot américain redevenu chinois depuis son entrée au NPR? Et pepperoni, est-il un anglicisme ou un italianisme?

Les datations des trois mots étant plus anciennes au Québec qu’en France, peut-on s’autoriser à parler de québécismes? À tout le moins, de québécismes d’origine puisque ces mots ont aussi cours en France. Quand le NPR dit « d’abord au Québec » ou « d’abord au Canada » (voir bagel, pesto, romanesco), il fait du Québec/Canada le lieu de création d’un mot qui deviendra panfrancophone. Et à qui la France emprunte-t-elle ces mots? Et l’emprunt est-il externe ou interne?

5. L’adaptation de l’emprunt : la chaîne et la trame

L’emprunt ne surgit pas par génération spontanée, il provient de quelque part, d’une contrée plus ou moins lointaine, d’un lieu plus ou moins exotique ou d’une terre toute proche. Considéré dans la perspective de la langue d’accueil, l’emprunt est un intrus, pour reprendre la formule de Louis Deroy (voir 1980 : 214). Un intrus, puisque le mot étranger arrive revêtu de ses habits nationaux ce qui lui donne une physionomie « étrange » ou une couleur exotique. Parfois, on tente de l’intégrer ou de l’accommoder au lexique de la communauté d’accueil, lexique déjà fortement peuplé. Comme toute nouveauté, l’emprunt perturbe le système de la langue qui le reçoit, il le bouscule et il en dérange l’équilibre. Quels avatars un tel mot doit-il connaître avant de se fondre dans le système de la langue cible? Combien de temps faut-il pour qu’un mot étranger acquière le statut d’un mot indigène? Il n’existe pas, semble-t-il, de recettes toutes faites. Et nombre d’emprunts fonctionnent parfaitement en français sans avoir été digérés par l’orthographe, la morphologie ou la grammaire.

Quel que soit le périple qu’un emprunt doit accomplir, le domaine de l’alimentation se révèle particulièrement apte à accueillir des mots étrangers aux formes exotiques aussi variées que les choses qu’ils désignent. Ce domaine semble transcender les frontières linguistiques et géographiques. Le phénomène de la mondialisation facilite des échanges entre cultures et entre langues très diversifiées. Dans un tel contexte, l’emprunt se faufile sans peine, du moins en apparence, dans les milieux culturels les plus variés. Dans les diverses sociétés, on cherche des accès à l’autre afin de le mieux connaitre, et l’alimentation constitue incontestablement l’un des moyens de s’imprégner des habitudes culturelles des autres. Elle donne lieu à bien plus qu’une simple accumulation de noms de plats sur un menu ou d’aliments dans un livre de recettes. Elle est l’un des véhicules les plus représentatifs du comportement quotidien d’un groupe communautaire. Quel étranger ne s’est jamais fait poser l’incontournable question sur le plat traditionnel dans son pays? Simple et sincère curiosité, intérêt pour la chose culinaire, goût pour l’exotisme, plusieurs explications sont possibles.

L’histoire de la langue française est jalonnée de ces témoins culinaires. Des épices et des condiments ramenés des Croisades médiévales au fast-food et à la pizza d’aujourd’hui, les mots de la gastronomie n’ont pas cessé de traverser les frontières. Où qu’on vive, on aime manger à l’orientale (cuisine japonaise, chinoise, vietnamienne, etc.), à l’italienne, à la mexicaine, et même à l’américaine, question d’explorer le monde étrange des habitudes alimentaires de l’autre, de vivre des expériences ou de mieux comprendre les cultures. Et sans vouloir prospecter les profondeurs de l’être humain, on ne peut pas faire fi des raisons de nature psychologique lors de l’analyse des processus d’intégration de ce type d’emprunts en français.

5.1 De l’étrangeté à la familiarité

Devant l’emprunt, ce qui frappe d’abord, c’est l’étrangeté des combinaisons sonores à l’oral et l’étrangeté des formes graphiques à l’écrit. Les emprunts sans empreintes étrangères sont rares. Le corpus de 66 mots ne fait état que de trois formes qui se coulent dans le moule naturel du français, soit taboulé, dont la forme française rend méconnaissable l’origine arabe, trévise, le seul mot italien du corpus qui soit francisé, et vintage, qui peut dissimuler son origine anglaise grâce à sa prononciation à la française [vɛ̃taʒ] et à la présence du suffixe -age; les autres mots gardent tous des traces de leur origine étrangère. Force est de constater que les emprunts à l’italien arrivent avec leurs a, e, i ou o finals, comme dans pancetta, farfalle, panini ou carpaccio. Quoi de mieux pour faire italien, sinon les rafales de consonnes doubles comme dans cappelletti, pancetta ou pizzaïolo? Et que dire des mots anglais qui, à part vintage, laissent paraître sans équivoque leurs origines anglo-saxonnes en cumulant les voyelles doubles comme dans cheeseburger, cheese-cake ou fast-food! Les langues orientales de leur côté ne sont pas en reste. Après avoir été soumis au processus de translittération, les mots japonais se rassemblent autour du quatuor de voyelles formé du a, du i, du o et du u que les consonnes k et sh viennent assembler comme dans boki, yakitori, nashi et sushi. Par la translittération, on tente de représenter le plus fidèlement possible les sons étrangers à l’aide de signes graphiques français. Mais le procédé ne conduit pas nécessairement à la francisation intégrale. Il conserve parfois des motifs qui rappellent l’origine des mots et suggèrent leur valeur universelle, freinant ainsi l’intégration totale au système du français. Dans les exemples ci-dessus, le tissu graphique qui sert à confectionner ces mots est donc formé d’une chaîne japonaise et d’une trame française. Il n’y a apparemment pas de raison pour que dans les mots venus du japonais les voyelles se répartissent en cascade autour de la lettre k et du digramme sh qui ne mènent pas une carrière graphique bien aventureuse en français. Ces lettres auraient la réputation de « faire japonais », un exotisme graphique questionnable sur le plan linguistique, mais qui semble efficace sur le plan psychologique.

Les mots kabuki, kakémono, kaki, kamikaze, karaoké et karatéka seraient l’objet de controverses si l’on s’avisait de franciser leurs graphies comme suit : *cabouqui, *caquémono, *caqui, *camiquase ou *camicase, *caraoqué et *caratéca. De même, dans les mots empruntés au japonais, le graphème u se prononce tantôt [y] comme dans futon et surimi, tantôt [u] comme dans fugu, sushi et tempura et tantôt il a la double prononciation comme dans tofu, prononcé [tɔfu] en France et [tɔfy] au Québec. Quant au sh, on le prononce toujours [ʃ] comme dans sashimi, shogun et sushi. Par ailleurs, la translittération oblitère souvent les pléthores de variantes graphiques. Au résultat, le sentiment linguistique d’un usager de la langue française ne le décevra pas : ces mots sont reconnus comme étant étrangers, même s’il arrive que la langue d’origine soit mal identifiée. Un sondage non scientifique effectue auprès de treize locuteurs en janvier 2007 et portant sur quinze emprunts appartenant au domaine de l’alimentation confirme les observations (voir le tableau 7). De manière à avoir un aperçu assez large, nous avons pris soin de choisir des représentants lexicaux appartenant à trois familles de langues, soit le groupe germanique, le groupe roman et le groupe slave. Il est à noter que trois des quinze mots ont été sélectionnés en dehors du corpus.

Tableau 7 : Les mots témoins de l’enquête
antipasti
arabica
baba
bagel
basmati
mesclun
pesto
pita
samovar
sushi
taboulé
tartiflette
tiramisu
trévise
vintage

Parmi les quinze mots, trois sont intégrés aux normes graphiques du français : taboulé, trévise et vintage. Sept locuteurs identifient trévise comme français, cinq identifient vintage comme français tandis que taboulé garde son caractère étranger pour les quinze témoins. La connaissance des référents joue sans doute un rôle dans ces évaluations. Le taboulé est maintenant répandu et son origine n’est plus un mystère. Les douze autres mots du questionnaire ont tous été classés comme des mots étrangers, que le mot vouvoie les couleurs habituelles du français (mesclun, samovar) ou qu’il les tutoie (bagel). Quant aux mots comme tzatziki et yakitori qui ont un caractère nettement xénique, peut-on faire l’hypothèse qu’ils sont intraduisibles, incalquables ou inadaptables?

Par ailleurs, certains mots étrangers sont stigmatisés. La plupart du temps, ce sont les mots anglais. Dans le NPR, la marque anglicisme accompagne neuf des seize mots du corpus provenant de l’anglais, soit les mots brunch, cheeseburger, cheese-cake, cookie, fast-food, fudge, nugget, tonic et vintage. Ce sentiment d’écart n’est pas ressenti devant les emprunts provenant d’autres langues. Les causes de la stigmatisation sont historiques et elles reposent souvent sur des facteurs extralinguistiques comme le pouvoir politique, le poids économique, les développements techniques et scientifiques, la domination culturelle, etc. Le prestige de la langue véhicule à la fois une image positive et l’idée d’intrusion qui vient perturber profondément la langue d’accueil. Comme l’italien au XVIe siècle, l’anglais est aujourd’hui senti comme une menace pour l’avenir du français, alors que toutes les autres langues ne sont pas perçues comme des forces perturbatrices. Le cortège des emprunts faits à ces langues n’entame pas la précellence du français, au contraire ils en constituent des ornements bien vus, des enrichissements bien reçus. Ces langues exercent peu d’influence et elles savent garder leur place. Quant à lui, l’anglais est trop visible; il agace et il attire sur lui la désapprobation. Et les jugements viennent souvent de ceux qui le maîtrisent le mieux. Ces prises de position à l’égard de l’anglais demanderaient une exploration plus poussée. Il faudrait notamment s’interroger sur les motivations des emprunteurs, car c’est la l’une des sources du problème, aucune langue n’en force une autre à puiser dans son patrimoine linguistique.

Quoi qu’il en soit, sur le plan linguistique, la forme étrangère témoigne de ce désir d’identifier l’autre, de garder un indice visuel et graphique de cet ailleurs où se sont forgés les mots qui servent à désigner tous ces mets, ces condiments, ces ustensiles, ces boissons, ces desserts, etc., qui caractérisent des cultures différentes, mais que l’on cherche à connaître, puis à s’approprier. L’art de la cuisine et la vitrine de ses produits forment un creuset qui porte la marque des contacts culturels et qui incite les voyageurs et les migrants à transporter ces mots dans leurs bagages.

Le français accueille volontiers les mots étrangers —sauf dans le cas de certains mots anglais— tout en leur permettant de conserver leurs habits d’origine. Ce comportement est-il partagé par d’autres langues, confirmant ainsi l’idée d’universalité évoquée par Josette Rcy-Debove et Alain Rey? Une mise en parallèle de douze emprunts, dont un provient de l’extérieur de notre corpus (spaghetti), permettra de vérifier les ondulations graphiques susceptibles d’influencer l’intégration des emprunts et de mesurer la force de résistance des mots voyageurs dans sept langues (voir le tableau 8; le signe ∅ identifie la langue d’origine du mot).

Tableau 8 : Le faciès de mots étrangers dans plusieurs langues
Mots Langues
Allemand Anglais Catalan Espagnol Italien Polonais Tchèque
carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio
darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling
maki maki maki maki maki maki maki maki
miso miso miso miso miso miso miso miso
nashi nashi nashi nashi nashi nashi nashi NAŠI
pesto pesto pesto pesto pesto pesto pesto
sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi
spaghetti spaghetti spaghetti ESPAGUETI ESPAGUETIS spaghetti ŠPAGETY
sushi sushi sushi sushi sushi sushi sushi SUŠI
tzatziki TSATSIKI/ZAZIKI tzaiziki tzatziki tzatziki tzatziki DZADZIKI/CACIKI tzatziki
wok wok wok wok wok wok wok wok
yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori

L’exercice de comparaison est très instructif et très édifiant. Il révèle que dans la majorité des cas, les mots étudiés gardent sensiblement la même physionomie aussi bien dans les langues germaniques que dans les langues romanes ou slaves. L’accueil réservé à ces mots par des langues différentes manifeste le même comportement : la volonté transcommunautaire de signaler toujours et partout les origines étrangères de ces mots, sans pour autant les stigmatiser. Ce phénomène d’universalisation du signifiant semble défier le mythe de la tour de Babel. Et s’il y a internationalisation de la forme à partir de la langue d’origine, on peut présumer qu’il y a également internationalisation de la chose désignée.

Les colonnes de mots montrent les correspondances évidentes d’une langue à l’autre. De plus, à quelques exceptions près, les graphies d’origine sont conservées par la langue d’accueil[8] ce qui peut constituer un signal quant à la prononciation qu’il faut privilégier, à savoir celle de la langue prêteuse.

Lorsque l’emprunt est translitéré, il semble y avoir une préférence pour établir un lien transparent entre la graphie et la prononciation, le lien se voulant le plus universel possible. À titre d’exemple, en italien, en catalan et en espagnol, le graphème k, pourtant sporadique dans ces langues, est choisi pour rendre le son [k] dans les mots translitérés des langues asiatiques ou venant du grec, établissant ainsi une équipollence entre le graphème et le son. Les mots maki, tztaziki, wok et yakitori témoignent de ce protocole d’adaptation, ce qui évite les variations graphiques. De même, en polonais, le graphème c est employé dans carpaccio pour indiquer que la prononciation italienne en [k] est conservée [kaʀpatʃjo]. Cette association entre le graphème c et le son [k] est inhabituelle dans cette langue, le graphème c correspondant à la prononciation [ts] comme dans cel [tsɛl] « but » et cebula [tsɛbula] « oignon ». En ce qui a trait aux italianismes, il semble y avoir un consensus quant à l’emprunt intégral, y compris la conservation des voyelles finales. Là où il y a adaptation, c’est surtout pour répondre à des contraintes phonologiques, celles-ci se répercutant sur les graphies. C’est le cas du e prosthétique devant le s initial suivi d’une consonne en espagnol et en catalan : spaghetti → espagaetis et espagueti, respectivement. Quelques autres changements affectent les mots : en allemand, tzatziki se voit concurrencé par zaziki et tsatsiki tandis qu’en polonais, il est concurrencé par dzadziki ou caciki. Enfin, le tchèque semble privilégier les graphies indigènes : naši, špagety et suši sans pour autant condamner les formes étrangères correspondantes.

Ces correspondances entre langues peuvent aussi avoir d’autres causes. Par exemple, on ne peut pas écarter l’hypothèse que des emprunts n’aient pas suivi un parcours linéaire et qu’ils aient été faits à une langue qui avait elle-même emprunté ces mots à la langue d’origine. L’emprunt d’un emprunt renforcerait le caractère de permanence de la graphie originelle. En fin de compte, le processus de transfert d’un mot d’une langue à l’autre peut s’accomplir suivant une infinité d’itinéraires. On évoquera les scénarios les plus plausibles.

La volonté de conserver l’image exotique de ces mots se reflète également dans la prononciation qui reste proche de celle de la langue d’origine. À titre d’exemple, selon le NPR, en France, le mot bagel se prononce [beɡœl] ou [baɡœl]; les deux prononciations ont aussi cours au Québec. Au vu de ces prononciations, trois remarques s’avèrent indispensables : d’abord, l’environnement graphique exigerait la prononciation à la française [baʒɛl]; ensuite, les prononciations [beɡœl] et [baɡœl] ont amené l’Office québécois de la langue française à proposer la graphie baguel en 1988, graphie qui ne s’est pas diffusée; enfin, la prononciation privilégiée par le NPR est très proche de la prononciation anglaise, ce qui donne du poids à l’hypothèse de l’emprunt à l’anglais plutôt qu’au yiddish.

5.2. La pluralité des genres et la singularité du pluriel

Si la forme de l’emprunt demeure plutôt intacte, d’autres facettes du fonctionnement linguistique concernent l’intégration, en particulier le genre et le nombre. Il semble pertinent d’analyser maintenant le traitement grammatical réservé aux emprunts, notamment l’attribution du genre et la formation du pluriel. Les douze mots du tableau 8 ont été repris et huit autres mots choisis au hasard dans le corpus ont été ajoutés. Les renseignements grammaticaux relatifs aux vingt mots ont été vérifiés dans le NPR 2007 (voir le tableau 9).

Tableau 9 : Le traitement grammatical de quelques emprunts dans le NPR
Mots Genre Pluriel
arabica n.m. Absence d’exemple au pluriel.
carpaccio n.m. Absence d’exemple au pluriel.
darjeeling n.m. Absence d’exemple au pluriel.
guacamole n.m. Absence d’exemple au pluriel.
maki n.m. Exemple explicite : Makis au thon.
maracuja n.m. Absence d’exemple au pluriel.
miso n.m. Absence d’exemple au pluriel.
nashi n.m. Exemple explicite : Des nasbis.
pancetta n.f. Absence d’exemple au pluriel.
pesto n.m. Absence d’exemple au pluriel.
pita n.m. Absence d’exemple au pluriel.
samoussa n.m. Absence d’exemple au pluriel.
sashimi n.m. Exemple explicite : Un assortiment de sashimis et de sushis.
spaghetti n.m. Exemple explicite : Des spaghettis à la tomate.
sushi n.m. Exemple explicite : Des sushis et des sashimis.
tempura n.f. Exemple explicite : Les sushis et des tempuras;
trévi se n.f. Absence d’exemple au pluriel.
tzatziki n.m. Absence d’exemple au pluriel.
wok n.m. Absence d’exemple au pluriel.
yakitori n.m. Absence d’exemple au pluriel.

Le tableau 9 permet de constater que les vingt mots d’origine étrangère bénéficient d’un traitement grammatical à la française dans le NPR. Tout mot doit avoir une catégorisation lexico-grammaticale, à savoir appartenir à une partie du discours. Tous les mots du tableau sont des substantifs. La répartition entre le genre masculin et le genre féminin est fondée sur quelques principes. Les sept mots qui se terminent par i prennent le genre masculin; la terminaison o appelle aussi le genre masculin, de même que les finales consonantiques, tandis que la finale a entraîne tantôt le masculin, tantôt le féminin. Le genre de l’emprunt peut être le même que dans la langue d’origine, lorsque la distinction des genres existe dans la langue prêteuse, bien entendu. Par exemple, en italien pancetta est féminin et pesto est masculin; lors de leur passage au français, les deux mots ont conservé leur genre d’origine. De même, le nom de lieu italien Gorgonzola a pris le genre masculin lorsqu’il s’est lexicalisé sous la forme de l’éponyme gorgonzola; le français a importé le nom commun avec son genre. L’attribution de la marque du genre peut reposer sur un élément qui joue un rôle classificateur, par exemple un déterminé (dans café arabica, arabica détermine le nom masculin café; en conséquence, lors de la réduction par aphérèse, il adopte son genre).

Le genre peut varier suivant les aires linguistiques de la langue d’accueil (linguine, mozzarella et ricotta sont féminins en France tandis que minestrone est masculin; au Québec, linguine est masculin —quelques rares attestations au féminin—, minestrone, mozzarella et ricotta possèdent les deux genres, mais le féminin de minestrone et le masculin de mozzarella et ricotta, qui sont d’usage fréquent, font parfois l’objet de critiques. Le catalogage du genre est soumis également à des contraintes particulières quand la langue prêteuse comporte plus de deux genres, à savoir le masculin, le féminin et le neutre. Quand ils migrent en français, les mots allemands appartenant au genre neutre comme das Chromosom ou das Heroin doivent s’ajuster en conséquence : les emprunts chromosome et héroïne prennent respectivement le genre masculin et le genre féminin.

L’analyse grammaticale de tous les emprunts du corpus révèle qu’à une exception près, le processus d’intégration grammaticale de ces mots au regard du pluriel ne diffère en rien de celui des mots forgés à même le matériel morphologique interne. À l’intérieur de l’article dictionnairique, l’absence d’indication sur la formation du pluriel signifie qu’il est régulier, c’est-à-dire formé par le simple ajout d’un s, comme dans cardiologue, écolier, histoire ou tablette. Si la règle et le protocole éditorial sont bien assimilés par les locuteurs pour ce qui est des unités internes, il reste que dans le cas des emprunts, le doute peut s’installer ou donner lieu à des interrogations du genre : « Cuisinons-nous dans des woks ou des wok, mangeons-nous des misos ou des miso, buvons-nous des darjeelings ou des darjeeling? ». En raison des hésitations historiques quant au pluriel qu’il faut privilégier lorsqu’il s’agit des emprunts, le choix se portant parfois sur la règle de la langue prêteuse (angl. brunch : plur. des brunches, all. lied : plur. des lieder) ou prônant le pluriel francisé (angl. brunch : plur. brunchs, all. lied : plur. lieds), une décision doit être prise quant à l’indication du pluriel des noms et des adjectifs dans les articles. Les tergiversations ont eu des conséquences sur la stabilité des règles du pluriel et elles peuvent perturber la maîtrise de la langue. Pour la formation du pluriel des emprunts, il serait plus logique de s’aligner sur la règle générale du français qui consiste à ajouter un s au mot plutôt que de recourir à toutes les tables grammaticales des langues prêteuses. Le pluriel des emprunts doit être régi par le code de la langue d’accueil et non pas par celui de la langue donneuse. Ce mécanisme de régularisation contribuerait à la domestication des emprunts.

Les dictionnaires seraient avisés de fournir systématiquement le pluriel de chaque mot emprunté en tête d’article. Il serait également opportun de donner systématiquement un ou des exemples des emplois pluriels. Dans l’échantillon ci-dessus, cet important renseignement fonctionnel n’est fourni que dans six cas —dont cinq mots japonais terminés par i— sur vingt. Pour l’ensemble du corpus, il est signalé dix-sept fois sur soixante-six, soit dans un peu plus de 25% des cas. C’est peu. Et les lexicographes n’exposent pas leur politique éditoriale à ce sujet. Et là où ce pluriel n’est pas donné —tout en n’étant pas interdit!—, il ne faudrait pas conclure qu’il se construit par analogie avec les mots souches du français. À titre d’exemple, dans BBr, on trouve les pluriels suivants pour le mot lied : plur. des lied (invariable), des lieds, des lieder (pluriel allemand), des lieders. La confusion entraîne des hypercorrections de sorte que dans BBr on trouve des attestations de l’emploi du singulier un lieder. Il en va de même pour les paires de mots linguine/linguini et antipasto/antipasti qui sont soumis à une véritable valse-hésitation quant à leur pluriel.

Parmi les emprunts du corpus, seul antipasti reçoit un traitement spécifique : en effet, le NPR le traite comme un nom masculin pluriel. Le singulier correspondant est antipasto. En outre, la définition du mot le place en contexte italien, « Assortiment de hors-d’œuvre froids [...] servi en Italie à l’apéritif ou au début du repas » pouvons-nous lire dans le NPR. Serait-ce à dire que la chose se cachant derrière le mot n’a pas traversé les frontières italiennes, qu’elle n’est pas encore inscrite dans les mœurs culinaires des francophones? De manière plus plausible, il apparait que te NPR est en retard sur l’actualité. Par ailleurs, il a déjà été fait écho à l’emploi de la variante antipasto au Québec (voir le tableau 4). Selon le NPR, nous serions donc en présence d’un xénisme dont la singularité serait trahie par la graphie, par la définition et par le traitement grammatical, un trio qui est déterminant dans les étapes de la mue d’un emprunt.

6. La productivité morphologique et sémantique des emprunts

« Un mot étranger, dès le moment où il sert de base à une dérivation selon le système morphosyntaxique français est véritablement intégré à notre langue » (Guilbert 1975 : 97). La productivité dérivationnelle ou sémantique constituerait alors la preuve par excellence de l’intégration des emprunts. Sans vouloir remettre en question la position de Louis Guilbert, force est de constater que cette capacité de production dans le cas de certains emprunts est souvent étique, pour ne pas dire quasi inactive. Tel est le cas de notre corpus de 66 mots.

Sur le plan morphologique, on repère quelques nouvelles formes dans la documentation québécoise, notamment des dérivés, mais surtout des abrégements. Le mot brunch pourrait être à l’origine de bruncher et bruncheur; il est possible aussi que l’on ait affaire à des calques à partir de l’anglais. Trois mots s’abrègent, soit cheeseburger (→ cheese), cheese-cake (→ cheese) et fast-food (→ fast). Un seul autre mot du corpus est touché par la bande par la morphologie; il s’agit de pizzaïolo qui est d’usage au Québec, mais qui est concurrencé par le pseudo-anglicisme familier pizzaman (BBrQc 1993). Même s’il ne fait pas partie du corpus, le mot pizza mérite un bilan. Il s’abrège en pizz (BBrQc 1993) ou pizze (BBrQc 2003) et il entre dans la construction d’un mot-valise : pizzaghetti (attesté en 2000 dans BrQc). Parmi les mots convoqués dans cette étude, celui qui est le plus riche du point de vue de la productivité morphologique est spaghetti. Il n’est pas membre du corpus, mais il vaut la peine de parcourir sa descendance. Le mot spaghetti est en effet à l’origine du mot-valise qu’on vient de mentionner, d’une unité lexicale complexe (spaghetti italien « à la bolognèse », attesté en 1991 dans BrQc) et d’une cascade d’abréviations : spag (attesté en 1995 dans BBrQc, mais déjà consigné en 1992 dans le DQA); spagate (attesté en 1989 dans le Dictionnaire des canadianismes [DC]); spagatte (attesté en 1999 dans BBrQc); spaghatte (attesté en 1999 dans BBrQc); spaguette (attesté en 2000 dans BBrQc, mais consigné en 1989 dans le DC). On trouve aussi spaghetti dans différentes formations complexes obéissant au modèle : spaghetti à la [...]. Hors du champ culinaire, il a produit western(-)spaghetti, forme dans laquelle il prend le sens de « italien ». C’est là tout son héritage après plus de cent ans d’usage en français. Emprunté en 1893, il mettra du temps avant d’être répertorié dans les dictionnaires. Il fera son entrée dans le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI] dans la refonte de 1924. L’article est court : « spaghetti n. m. pl. (mot ital.). Macaroni très mince et sans trou ». La genre prochain de la définition est plutôt surprenant, d’autant que la définition même de macaroni en fait presque un xénisme : macaroni : « Pâte de fine farine moulée en tubes longs et creux, qui est un des mets favoris des Italiens ». Au fil du temps, la définition de spaghetti évoluera; dans le PLI 2007, le mot est défini : « Pâte alimentaire originaire de Naples, en forme de bâtonnet long et fin ».

La question des variantes graphiques peut être rattachée à la morphologie. De fait, les variantes graphiques des mots du corpus sont plutôt rares. L’élargissement des sources documentaires dépouillées donne quelques maigres résultats.

Sur le plan sémantique, seulement cinq des 66 mots du corpus sont polysémiques, à savoir arabica, cookie, fast-food, fudge et vintage; deux monosèmes ont cependant un sous sens, soit carpaccio et maracuja. Aucun polysème n’a plus de deux sens. Le mot le plus riche est vintage dont le deuxième sens possède un sous-sens. Les extensions de sens se sont faites dans le domaine même de l’alimentation pour arabica, fast-food et fudge. Sur un total de douze sens et de trois sous-sens produits par ces mots, deux sens et un sous-sens n’appartiennent pas à l’alimentation. Il s’agit de cookie (sens 2 : informatique) et vintage (sens 2 : mode; sens 2, sous-sens : photographie). Il est fort probable que les deuxièmes sens de cookie, fast-food, fudge et vintage soient de nouveaux emprunts et que seul arabica ait produit un nouveau sens en français. La marque anglicisme qui coiffe les sens vient raffermir, sinon confirmer cette hypothèse.

Les 66 emprunts n’ont donné que quelques dérivés et abréviations, ils n’ont laissé aucune locution et à peine entrouvert de nouvelles pistes sémantiques. Cette faible productivité des emprunts en alimentation est-elle normale ou le fruit du hasard? Il est difficile de trancher sans élargir le corpus. Toutefois, le facteur temps qui aurait dû jouer en faveur du redéploiement morphosémantique de certains mots n’a eu aucun impact, sinon celui de confirmer que ce vocabulaire a un faible taux de rendement interne, même après de longues années de fonctionnement dans la langue française. Le caractère universel de ces unités ne semble pas suffire pour leur garantir une longue descendance ou des collatéraux!

Il n’en demeure pas moins que ces mots font désormais partie du système de la langue française où ils ont été accueillis. Sans jamais s’y fondre complètement, ils ajoutent une couleur particulière au paysage linguistique, un paysage qui a toujours connu une diversité remarquable. Ces quelques emprunts d’allure exotique ne font que témoigner de la vitalité de la langue française et ils illustrent bien que le français n’est pas une langue en déclin et en train de perdre son âme sous la poussée envahissante des mots étrangers. C’est une langue pleine de ressources et qui est en mesure de se protéger, à condition qu’on y mette un peu de bonne volonté. Le contingent d’emprunts raisonnablement accommodés est le signe de la souplesse formelle du français et de sa capacité à participer à l’universel. Et s’il est vrai que la langue est le miroir de la société, elle remplit bien son rôle dans une communauté où les influences culturelles se sont ainsi manifestées et enchâssées en permanence au cours de l’histoire. Les 66 emprunts et les quelques exemples puisés en dehors du corpus ont pris langue avec le français et, loin de précipiter sa chute ou de le mettre en danger d’extinction, ils en montrent les forces vives et ils activent les mécanismes de domestication forgés au cours des siècles, justifiant la place de la langue de Molière dans le concert des nations.

Bibliographie

[Note : Plusieurs éditions et tirages du (Nouveau) Petit Robert ont été utilisés pour cette contribution. Aussi, afin de ne pas allonger la bibliographie, nous n’incluons pas les références détaillées de chaque édition ou tirage. N’apparaissent que les références du premier PR (1967) et du NPR 2007 (2006). Il en va de même pour le Petit Larousse illustré. Seule l’édition de 2007 est retenue.]

Notes

[1] Les archives de Biblio Branchée qui ont été consultées couvrent les dates extrêmes suivantes : début le 1er janvier 1980, fin le 31 décembre 2006. Cette base de textes journalistiques intègre des journaux québécois [= BBrQc] et européens (Belgique, France, Suisse) [= BBrFr].

[2] Nous remercions Danièle Morvan et Marie-Hélène Drivaud du Robert pour l’aide qu’elles nous ont apportée dans l’établissement de cette série de dates, de même que pour celles du tableau 3.

[3] Les dates correspondent à l’année de publication et non au millésime.

[4] Cette date correspond au millésime 2006.

[5] Cette date correspond au millésime 2007.

[6] Les années 2005 et 2006 sont celles des dates de publication du dictionnaire; elles correspondent aux millésimes NPR 2006 et NPR 2007, respectivement.

[7] Ce projet est couramment dénommé FRANQUS [FQS], c’est-à-dire « Français québécois, usage standard ».

[8] Les mots pour lesquels il y a eu une adaptation ou des ajustements graphiques apparaissent en petites capitales dans le tableau 8.

Les termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire de l’Académie française : le discours des préfaces et sa réalisation dans le Dictionnaire

L’Académie française, fondée en 1635 dans le but d’unifier et d’uniformiser le français, doit, dès ses premiers instants, trouver des moyens pour réaliser son mandat. C’est dans un dictionnaire qu’elle décide d’élaborer les principes de base utiles à la concrétisation de son projet. Ainsi, le Dictionnaire de l’Académie française, dédié au Roy, publié en 1694, devient le premier dictionnaire monolingue normatif du français. Qui dit dictionnaire normatif dit épuration de la langue. Au XVIIe siècle, au moment de la mise en chantier de l’ouvrage, une classe sociale fixe le beau langage : les honnêtes gens. L’Académie décide donc de représenter, dans son Dictionnaire, la langue commune de ces honnêtes gens. Cette langue écarte, entre autres, les termes des arts —à savoir des techniques— et des sciences, qui ne sont pas passés dans l’usage courant. Cette prescription persistera-t-elle jusqu’en 1935, date de parution de la dernière édition complète du Dictionnaire? Nous répondrons à cette question de deux façons. D’abord, en vérifiant le discours que tient l’Académie à ce sujet dans les huit éditions publiées à ce jour et, ensuite, en analysant l’application effective de ce discours dans la microstructure du Dictionnaire.

1. Le discours préfaciel sur les termes des arts et des sciences

La première partie de cet article traite du discours des académiciens pour ce qui a trait à la place accordée aux termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire, Les passages concernant cette catégorie de termes sont analysés dans les préfaces des huit éditions complètes de l’ouvrage.

1.1. Première édition

La première édition du Dictionnaire de l’Académie veut représenter le bel usage, c’est-à-dire la langue commune « telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, et telle que les Orateurs et les Poëtes l’employent [...][1]. » Cette langue commune, parlée par une classe sociale particulière, exclut les termes des arts et des sciences. En effet, au XVIIe siècle, ces termes sont mal vus et l’honnête homme ne doit pas, lorsqu’il parle, laisser transparaître la profession qu’il exerce[2]. Pourtant, l’interdit ne pèse pas sur tous les termes des arts et des sciences, puisque la langue commune des honnêtes gens est « indissociable de certains vocabulaires spéciaux, tels ceux de la chasse et de l’escrime, activités nobles qui font partie des pratiques de la Cour prise comme modèle[3] ». L’Académie rejette donc les termes technico-scientifiques, mais, comme il est dit dans la préface[4] :

[elle] n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées : comme celles-cy. Je luy ay porté une botte franche. Ce jeune homme a pris l’Essor, qui sont façons de parler tirées, l’une de l’Art de l’Escrime, l’autre de la Fauconnerie.

C’est dire que même un terme très technique peut être inclus dans le Dictionnaire, à condition qu’il soit fréquemment employé par les honnêtes gens[5].

Le Dictionnaire de l’Académie, contrairement aux autres répertoires de l’époque (comme ceux de Richelet et de Furetière), sépare ainsi les mots de la langue commune et les termes des arts et des sciences. Ces derniers prendront place dans un dictionnaire distinct, celui de l’académicien Thomas Corneille, publié en 1694 sous le litre de Dictionnaire des Arts et des Sciences.

La première édition présente en fait le principe général et la position de l’Académie quant à l’inclusion des termes des arts et des sciences, principe qu’elle suivra dans toutes les éditions subséquentes de son Dictionnaire : les termes recensés doivent faire partie de la langue commune.

1.2. Deuxième édition

De manière générale, la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie (1718) est semblable à la première, c’est-à-dire qu’elle privilégie toujours la langue commune. En revanche, l’Académie fait preuve d’une certaine ouverture devant les termes des arts et des sciences, à l’image de la société qui s’intéresse de plus en plus aux sciences et aux techniques. Par exemple, selon la préface, elle ajoute des sens techniques à des mots de la langue générale[6] :

Pour ce qui est des termes d’Art, l’Académie a cru ne devoir admettre dans son Dictionnaire que ceux qui sont extrêmement connus et d’un grand usage, à moins qu’ils ne soient amenez par le mesme mot de la langue, qui a dans la langue une signification différente : par exemple, à la suite du mot travail, qui signifie labeur, peine, etc. on trouve travail, qui signifie, une machine qui sert au Maréchaux pour contenir les chevaux difficiles à ferrer.

La deuxième édition du Dictionnaire demeure ainsi fidèle au choix effectué par l’Académie pour la première édition. Elle présente tout de même un intérêt nouveau puisque la langue commune commence à se transformer : elle passe du bel au bon usage. Comme ce dernier est plus réceptif aux termes des arts et des sciences, le répertoire académique de 1718 accueille davantage de termes techniques que celui de 1694.

1.3. Troisième édition

Tout en maintenant les options fondamentales déterminées par l’Académie, la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie (1740) présente quelques innovations en ce qui concerne, entre autres, les termes des arts et des sciences. En effet, selon Susan Baddeley et Liselotle Biedermann-Pasques, « la troisième édition introduit de nombreux termes de techniques et de sciences, car la Compagnie [...] a changé avec son temps, et ce dix-huitième siècle est celui des Philosophes[7] ». En fait, l’Académie ne retient encore que les termes appartenant à la langue commune, mais cette langue a évolué : elle n’est plus représentative des gens de la Cour, elle est socialement tournée du côté des sujets instruits et cultivés. De plus, comme les scientifiques et les philosophes s’expriment de plus en plus en français, beaucoup de termes idoines entrent dans la langue à cette époque. Ainsi, comme il est souligné dans la préface[8] :

Le Public ne manquera pas de remarquer qu’il se trouve dans la nouvelle Edition, un bien plus grand nombre de termes d’art et de science, que dans les deux précédentes. Nous ne nous sommes pas écartez néanmoins de la règle que nos Prédécesseurs s’étoient prescrite, de n’admettre que ceux de ces termes qui sont d’un usage si général, qu’ils peuvent être regardez comme faisant partie de la Langue commune, ou qui sont amenez par un mot de cette Langue. Mais depuis environ soixante ans qu’il est ordinaire d’écrire en François sur les arts et sur les sciences, plusieurs termes qui leur sont propres, et qui n’étoient connus autrefois que d’un petit nombre de personnes, ont passé dans la Langue commune. Auroit-il été raisonnable de refuser place dans notre Dictionnaire, à des mots qui sont aujourd’hui dans la bouche de tout le monde?

Les académiciens suivent toujours la « règle », c’est-à-dire qu’ils recueillent les termes qui sont entrés dans l’usage. En revanche, en ce début de XVIIIe siècle, les arts et les sciences prennent de plus en plus de place et s’implantent dans la langue commune. L’interconnexion entre l’usage commun et les langues de spécialité s’accélère.

1.4. Quatrième édition

La préface de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie (1762) donne un aperçu du changement de mentalité de la Compagnie en ce qui a trait aux termes techniques[9] :

Nous avons donc cru devoir admettre dans cette nouvelle Edition, les termes élémentaires des sciences, des arts, et même ceux des métiers, qu’un homme de lettres est dans le cas de trouver dans des ouvrages ou l’on ne traite pas expressément des matières auxquelles ces termes appartiennent.

L’édition de 1762 est donc celle qui affirme répertorier le plus grand nombre de termes spécialisés. Celle situation est le reflet d’une époque marquée par un intérêt particulier pour tout ce qui touche les arts et les sciences et qui s’ouvre à l’encyclopédisme. Par exemple, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, publiée entre 1751 et 1772, a sans doute influencé le travail des académiciens. Selon la préface, la quatrième édition est donc « augmentée d’un très-grand nombre de mots qui appartiennent, soit à la Langue commune, soit aux arts et aux sciences[10] ». D’ailleurs, selon Ferdinand Brunot, de tous les nouveaux mots introduits dans cette édition, les deux tiers sont des termes d’arts et de sciences[11].

Bien que la préface de la quatrième édition indique ne plus s’en tenir exclusivement à la langue commune et s’ouvrir aux termes techniques « élémentaires », il faut comprendre que la langue de cette époque admet un grand nombre de termes de différents domaines du savoir. Ainsi enrichie, elle élargira dorénavant le spectre de la langue usuelle. C’est celle nouvelle langue que l’Académie enregistre. De ce fait, la Compagnie ne déroge pas complètement à ses principes tout en s’inscrivant dans le courant de l’évolution sociale.

1.5. Cinquième édition

La préface de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie (1798) reste muette sur la place accordée aux termes des arts et des sciences. En fait, cette préface, intitulée « Discours préliminaire », constitue davantage un énoncé politique que lexicographique, puisqu’elle n’a pas été rédigée par un académicien, mais par un homme politique, Joseph-Dominique Garat. En effet, l’Académie ayant été dissoute le 8 août 1793, le Dictionnaire fut relégué aux oubliettes, puis récupéré et publié par Garat, quelques années plus tard.

D’après une étude effectuée sur la cinquième édition du Dictionnaire[12] il semble que l’influence de l’Encyclopédie se fasse toujours sentir à l’Académie et qu’on s’intéresse autant aux arts et aux sciences. Toutefois, les académiciens sont plus prudents pour ce qui a trait aux néologismes techniques : certains termes présents dans la quatrième édition auraient même été retranchés de la cinquième parce qu’ils n’appartenaient pas à la langue commune. Par exemple, les ternies suivants apparaissent dans la quatrième édition, mais sont écartes de la cinquième[13] :

ALMUCANTARAT ou ALMICANTARAT. s. m. Mot Arabe. Terme d’Astronomie. On nomme Almucantarats tous les petits cercles de la sphère, parallèles à l’horison, depuis l’horison jusqu’au Zénit. L’horison peut être regardé comme le plus grand des Almucantarats[14].
DÉCASTILE. s. m. Terme d’Architecture. Édifice qui a dix colonnes de face[15].

La cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie semble donc s’inscrire dans la continuité. En effet, les choix initiaux sont respectés, mais les académiciens sont sensibles aux répercussions des domaines scientifiques et techniques sur la société en général.

1.6. Sixième édition

Au début du XIXe siècle, le goût des arts et des sciences est répandu dans toutes les classes de lu société; par conséquent, les termes spécialisés sont de plus en plus nombreux à se glisser dans la langue commune. La sixième édition du Dictionnaire de l’Académie (1835) inclut ces vocabulaires dans sa nomenclature. Par ailleurs, pour la première fois, on demande la collaboration d’experts des autres Académies pour les définitions. Un extrait de la préface[16] confirme cette collaboration :

Les termes de sciences et d’arts étaient entrés en plus grand nombre dans l’usage. Au caractère précis et méthodique des définitions qui s’y rapportent, on reconnaîtra souvent le soin qu’ont bien voulu donner à cette portion du travail de l’Académie plusieurs membres des autres classes de l’Institut, et quelques artistes célèbres. Des avis de tout genre ont été recueillis pour une tâche pénible, qui embrasse indirectement tant de connaissances diverses, et où tant d’erreurs sont faciles.

Quant aux termes qui ne font pas partie de la langue usuelle, on les rassemble dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, préfacé par l’académicien Louis Barré et publié en 1842.

La sixième édition se démarque ainsi par la rigueur qu’ont mise les rédacteurs à définir les termes de langue de spécialité. De plus, en élaborant un Complément, l’Académie sépare nettement les termes des arts et des sciences entrés dans l’usage (inclus dans le répertoire général) de ceux qui ne sont utilisés que par les spécialistes (termes qui ne trouveront place que dans le Complément).

1.7. Septième édition

L’Académie, fidèle à son principe de base, ne recense, dans la septième édition de son Dictionnaire (1878), que les termes techniques faisant partie de la langue commune. Toutefois, elle admet que ceux-ci sont de plus en plus nombreux « à mesure que les connaissances elles-mêmes se propagent et entrent dans le patrimoine de tous[17]. » Comme il est mentionné dans la préface[18] :

[L’]Académie ne recueille et n’enregistre que les mots de la langue ordinaire et commune, de celle que tout le monde, ou presque tout le monde, entend, parle, écrit. Les mots qui appartiennent aux connaissances spéciales, quelles qu’elles soient, l’Académie les renvoie aux dictionnaires spéciaux. Son dictionnaire n’est ni un dictionnaire de science, d’art, et de métier; ni un dictionnaire de géographie, d’histoire, de mythologie. Les mots que l’Académie puise à ces sources sont ceux qu’un usage plus fréquent a introduits dans le langage commun [...].

L’Académie justifie ce choix par le fait que les langues spécialisées peuvent se transformer avec le temps et devenir désuètes. De celte manière, selon la préface, « grâce à la prudente réserve de l’Académie, son dictionnaire, avec bien peu de changements, a pu suivre les progrès incessants de la science, et rester ouvert aux termes nouveaux qu’une science, qui ne s’arrête jamais, enfante et popularise tous les jours[19]. »

De plus, comme il est souligné dans la préface, la Compagnie a, encore une fois, consulté des membres de l’Académie des sciences pour élaborer les définitions[20] :

L’Académie a pris un soin tout particulier des mots de science, et s’est attachée à en donner des définitions aussi exactes que claires. Si elle y a réussi, comme elle a lieu de l’espérer, le mérite en reviendra à ceux de ses membres qu’elle a pris à son illustre sœur, l’Académie des sciences, laquelle sans doute voudra bien se reconnaître elle-même dans la rédaction de ces articles et n’y trouvera plus rien à redire.

L’édition de 1878 ne s’écarte pas, elle non plus, des limites fixées par l’Académie en 1694. Elle représente toujours la langue usuelle, mais cette dernière a évolué avec le temps : les termes techniques y sont de plus en plus présents, et ils sont soumis à l’approbation des spécialistes membres d’autres Académies.

1.8. Huitième édition

Le début du XXe siècle voit se poursuivre l’essor des sciences et des techniques. Selon la préface de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie (1932-1935), de nombreux termes techniques sont maintenant en usage dans la langue : dès qu’ils apparaissent, ils sont « aussitôt vulgarisés par la conversation, par la presse et par l’école[21]. » L’Académie fait encore place, dans cette édition, aux termes des arts et des sciences entrés dans la langue commune. Toujours prudente, elle affirme néanmoins dans la préface :

[...] dans cet afflux de vocables nouveaux, il en est beaucoup dont l’existence ne peut être qu’éphémère. Les uns disparaîtront avec les objets, eux-mêmes éphémères, qu’ils représentent; d’autres, qui se sentent de l’improvisation, seront remplacés par des dénominations plus exactes; d’autres enfin ne dépasseront pas le domaine où ils sont nés et, n’étant compris et employés que par des initiés, n’ont point chance de pénétrer dans l’usage commun. C’est ce départ qu’a essayé de faire l’Académie dans la préparation de cette nouvelle édition. Travail minutieux, qui ne pouvait être exécuté à la hâte, et qui exigeait un double effort d’adaptation au mouvement moderne et de pmdence avisée[22].

De plus, comme c’était le cas pour les sixième et septième éditions, l’Académie sollicite l’avis des membres de l’Académie des sciences et d’autres spécialistes dans l’élaboration des définitions.

En somme, la préface de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie reste en accord avec la philosophie générale de l’institution : faire l’inventaire des termes connus et employés par tous.

L’examen des préfaces des huit éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie permet de dégager une tendance générale. En effet, depuis 1694, l’Académie semble n’enregistrer que les termes des arts et des sciences entrés dans l’usage commun. Bien entendu, au fil du temps, le développement des arts et des sciences fait en sorte que les vocabulaires spécialisés s’infiltrent de plus en plus dans la langue générale. Cela dit, l’Académie ne paraît pas davantage ouverte aux termes techniques; néanmoins, ces derniers étant de plus en plus courants dans l’usage, l’institution en intègre un certain nombre dans son dictionnaire, non sans faire preuve de « prudence avisée ».

2. La réalisation des énonces des préfaces dans les articles

La deuxième partie du présent article vise à déterminer si les dires de la Compagnie se confirment dans le contenu dictionnairique. Pour ce faire, nous examinons deux domaines des arts et des sciences : l’imprimerie et l’anatomie. Ces domaines se révèlent particulièrement intéressants à étudier puisqu’ils sont demeurés relativement stables au cours des siècles. Afin de dénombrer les entrées dans chacune des éditions, les unités portant la marque « terme d’anatomie », « en termes d’anatomie », « terme d’imprimerie » ou « en termes d’imprimerie » ont été inventoriées à l’aide du cédérom regroupant les huit premières éditions du Dictionnaire[23]. Les expressions du genre « les anatomistes appellent... » ou « en imprimerie, on appelle... » ont été écartées, puisqu’il est impossible de savoir s’il s’agit de marques d’usage ou simplement d’une partie de la définition.

Les termes marqués ont été recensés dans les huit éditions du Dictionnaire dans le but d’analyser si les énoncés des préfaces pouvaient se vérifier. La première étude porte sur les marques d’usage socioprofessionnelles, tandis que la deuxième traite du contenu des articles.

2.1. Les marques d’usage

L’inventaire des termes marqués en anatomie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire donne les résultats compilés dans le tableau 1[24].

On peut d’abord constater, dans le tableau 1, la présence de huit termes d’anatomie dans la première édition du Dictionnaire. Pourtant, selon la préface, celle édition devait représenter le bel usage et exclure les termes des arts et des sciences, sauf ceux qui étaient considérés comme nobles. Il semble étonnant de retrouver des termes qui n’appartiennent vraisemblablement pas à une activité prisée de la noblesse. Cependant, il est possible d’expliquer cette présence par le fait que, au XVIIe siècle, bel usage et bon usage s’entremêlent. Le bon usage, plus ouvert aux termes des arts et des sciences, commence à s’implanter à partir de 1670[25]. Les deux usages sont susceptibles de se retrouver dans le corps du Dictionnaire, puisque l’élaboration de l’ouvrage s’est étalée sur une période de soixante ans.

Le tableau 1 révèle par la suite une progression constante du nombre de termes d’anatomie, à l’exception d’un léger recul dans la cinquième édition par rapport à la quatrième. D’ailleurs, ce recul ne peut être justifié, car la préface de la cinquième édition ne dit mot sur la place accordée aux termes des arts et des sciences. Pourtant, il pourrait être expliqué par le fait que les académiciens ont fait preuve de plus de prudence face à ces termes dans l’élaboration de l’édition de 1798[26] La progression observée s’accorde, quant à elle, avec le discours des préfaces qui laisse entendre qu’un nombre croissant de termes des arts et des sciences prend place dans la langue commune au fil du temps. On constate toutefois deux bonds importants, de la troisième à la quatrième édition (205 termes anatomiques de plus) ainsi que de la cinquième à la sixième édition (274 termes supplémentaires). Il est intéressant, dans ces deux cas, de vérifier s’il s’agit effectivement d’une introduction massive de nouveaux termes ou plutôt d’ajouts de sens à des entrées déjà présentes dans le Dictionnaire. De 1740 à 1762, la plupart du temps, il s’agit carrément de nouvelles entrées (187). Les autres cas (18) sont relatifs à des ajouts de marques ou de sens. Par exemple, on a pourvu le terme clavicule d’une balise[27] :

CLAVICULE, s. f. On appelle ainsi. Chacun des deux os qui ferment la poitrine par en haut, & qui l’attachent aux deux épaules. La clavicule droite, la clavicule gauche. Se rompre ta clavicule[28].
CLAVICULE, s. f. Terme d’Anatomie. On appelle ainsi chacun des deux os qui ferment la poitrine par en haut, & qui l’attachent aux deux épaules. Ce sont deux os longs situés à lu partie supérieure & latérale de la poitrine. La clavicule droite, la clavicule gauche. Se rompre la clavicule[29].

De même, quelques termes ont acquis un sens nouveau. Ainsi, le terme BASSINET[30] :

I. BASSINET. substantif masculin. La petite pièce creuse de la platine d’une arme à feu, dans laquelle on met l’amorce. Mettre la poudre au bassinet.

II. BASSINET, s. m. Petite fleur jaune qui croit dans les prez, & qu’on cultive dans les jardins. Il y a des bassinets simples, & des bassinets doubles[31].

BASSINET, s, m. La petite pièce creuse de la platine d’une arme à feu, dans laquelle on met l’amorce. Mettre la poudre au bassinet.

BASSINET, s. m. Terme d’Anatomie. Cavité dans laquelle aboutissent tous les entonnoirs de la troisième substance du rein.

BASSINET. s. m. Plante. C’est une espèce de renoncule. Elle croît en abondance dans les prés. Sa fleur est d’un jaune doré. Elle est âcre & brûlante comme presque toutes les renoncules, & on ne l’emploie qu’extérieurement[32].

Ces observations sont en accord avec l’énonce de la préface de la quatrième édition qui mentionne une ouverture importante de la part de l’Académie aux termes des arts et des sciences.

Le tableau 1 indique en outre une forte hausse des termes d’anatomie entre la cinquième et la sixième édition. En fait, il y a relativement peu de termes nouveaux, mais de nombreuses acceptions et marques sont apparues. Par exemple, on a ajouté une marque au terme ALVÉOLAIRE et un sens au terme ENCÉPHALE[33] :

ALVÉOLAIRE. adj. des 2 g. Qui appartient aux Alvéoles. Le nerf alvéolaire. L’artère alvéolaire[34].
ALVÉOLAIRE. adj. des deux genres. T. d’Anat. Qui appartient aux alvéoles. Les nerfs alvéolaires. Les artères alvéolaires[35].

et

ENCÉPHALE. adj. des 2 genres, Terme de Médecine. Il se dit Des vers qui s’engendrent dans la tête[36].

ENCÉPHALE, adj. des deux genres. T. de Médec. Il se dit De certains vers qui s’engendrent dans la tête.

Encéphale, s’emploie aussi comme substantif masculin, en termes d’Anatomie, pour désigner L’organe qui est contenu dans la cavité du crâne, et dans le canal vertébral[37].

Ainsi, l’analyse du tableau 1 montre une progression constante du nombre de termes d’anatomie d’une édition à l’autre. Toutefois, comme il a été mentionne, le nombre de termes n’augmente pas nécessairement de la cinquième à la sixième édition, puisqu’il s’agit plutôt d’ajouts de sens ou de marques à des mots déjà présents.

Le tableau 2 présente le nombre de termes d’imprimerie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire.

On remarque tout d’abord, dans le tableau 2, que 16 termes d’imprimerie sont inclus dans la première édition du Dictionnaire. Toutefois, l’imprimerie, comme l’anatomie, n’était probablement pas considérée comme une technique noble. Le recensement de ces termes pourrait être expliqué de la même façon que celui des termes d’anatomie : l’édition de 1694 représente en fait deux usages, le bel usage et le bon usage.

Le tableau 2 indique également une progression du nombre de termes d’imprimerie jusqu’à la septième édition, puis une baisse de la septième à la huitième édition. La plus forte augmentation a lieu dans la sixième édition. Dans ce cas, on pourrait encore une fois penser qu’il s’agit d’ajouts de termes, mais en fait, on trouve seulement 23 termes nouveaux. Les 69 autres termes d’imprimerie sont plutôt des ajouts de marque ou des ajouts de sens. Ainsi, le ternie BROYON acquiert une marque, tandis que le terme ADDITION obtient un sens nouveau[38].

broyon. s. m. Espèce de molette avec laquelle les Imprimeurs broient le vernis et le noir dont ils composent leur encre[39].
broyon. s. m. T. d’Impr. Instrument, espèce de molette de bois qui sert à prendre l’encre et à l’étaler. quand on fait usage de balles, au lieu d’employer le rouleau[40].

et

ADDITION, sub. f. (On prononce les D.) Ce qui est ajouté à quelque chose. Faire des additions, de longues additions. Un livre avec des additions.

On dit, en tenues de Pratique, Informer par addition, pour. Ajouter une nouvelle information à la première.

Addition, se dit aussi De la première règle d’Arithmétique, qui apprend à ajouter ensemble plusieurs nombres. Il ne sait encore que l’addition. On dit. Faire une addition, pour. Pratiquer ce que la règle d’addition enseigne[41].

ADDITION, s. f (On prononce les deux D.) Ce qu’on ajoute, ce qui est ajouté à quelque chose. Faire des additions, de nombreuses, de longues additions. Un livre avec des corrections et des additions.

En termes d’ancienne Pratique, Informer par addition. Ajouter une nouvelle information à la première.

Addition, se dit aussi de La première règle d’arithmétique, qui enseigne, qui sert à trouver la somme totale de plusieurs nombres ajoutés l’un à l’autre. Il ne sait encore que l’addition.

Faire une addition. Pratiquer ce que la règle d’addition enseigne. On dit de même : Faire la preuve d’une addition. Cette addition est bonne, est exacte. Etc.

Addition, en termes d’imprimerie, se dit Des dates, des citations, des petites notes placées en marge d’un texte, hors de la justification[42].

Pour ce qui est de la diminution constatée entre la septième et la huitième édition, il est intéressant de se demander s’il s’agit d’une suppression de termes, de sens ou de marques. La comparaison des deux éditions montre que peu de termes ont été retranchés. Quelques-uns ont perdu leur sens spécialisé, mais la majorité des termes sont plutôt pourvus d’une marque plus précise. En général, on substitue la marque « terme de typographie » à la marque « terme d’imprimerie », comme c’est le cas pour le terme ASSORTIMENT[43] :

ASSORTIMENT, s. m. Il se dit, en termes d’imprimerie, d’Un supplément de différentes sortes de caractères, servant à compléter une fonte dans la proportion requise pour le genre de composition auquel on la destine. Voyez Police[44].
ASSORTIMENT, n. m. Il se dit. en termes de Typographie, d’un Supplément de dilfférentes sortes de caractères servant à compléter une fonte dans la proportion requise pour te genre de composition auquel on la destine. Voyez Police[45].

Le calcul brut pourrait laisser croire que l’Académie déroge à ses principes entre ces deux éditions en supprimant un certain nombre de termes d’imprimerie. De fait, seulement neuf termes ont été retranchés, les autres ne font que changer d’étiquette.

En somme, cette première incursion dans les articles montre tout d’abord que l’énoncé de la préface de ta première édition du Dictionnaire n’est pas absolument respecté, puisqu’un petit nombre de termes techniques n’appartenant pas à la langue des honnêtes gens sont répertoriés dans l’ouvrage. Par ailleurs, le nombre de termes marques, soit en anatomie soit en imprimerie, augmente d’une édition à l’autre. Ce résultat concorde avec les énoncés des préfaces concernant les termes des arts et des sciences, car l’Académie déclare que de plus en plus de termes techniques sont inclus dans le Dictionnaire, ces derniers s’implantant davantage dans la langue commune. Il faut cependant préciser qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une augmentation des termes répertoriés, mais d’une augmentation des termes marqués, puisque certains termes non marqués (ou marqués autrement) sont présents dans les différentes éditions du Dictionnaire.

2.2. Les articles

Le deuxième volet de l’étude microstructurelle porte sur l’évolution du contenu des articles des termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire de l’Académie. Dans le but d’analyser les articles, des échantillons de base ont été constitués à partir de termes marqués dans la première édition du Dictionnaire.

Dans les cinq premières éditions, les définitions des termes d’anatomie et d’imprimerie font l’objet de très peu de modifications. Seuls quelques articles de l’échantillon ont été remaniés de façon notable avant la sixième édition (REGISTRE, ROMAIN et TEXTE, par exemple). Dans la préface de la sixième édition, la Compagnie affirme, pour la première fois depuis 1694, avoir consulté les autres classes de l’Institut afin d’élaborer les définitions des termes des arts et des sciences qui figurent dans le Dictionnaire. Le tableau 3 présente les types de modifications apportées aux articles des termes d’anatomie et d’imprimerie en 1835.

Ce tableau 3 montre que, sur les huit termes d’anatomie, sept ont vu leur description modifiée. Les définitions de cinq des huit termes ont été remaniées. En fait, seul l’article URETERE demeure inchangé. Pour ce qui est des termes d’imprimerie, tous les articles ont été transformés, sauf REGISTRE, et 12 des 16 termes présentent des définitions différentes. Par exemple, les définitions des termes LIGAMENT (tableau 4) et ESPREUVE (tableau 5) restent sensiblement les mêmes jusqu’à l’édition de 1835 où elles deviennent plus précises sur les plans scientifique ou technique.

On peut observer, dans le tableau 4, que le segment « certains tendons » est remplacé par la formule « partie blanche et fibreuse », tandis que les parties du corps sont précisées (os ou viscères). Bien que la définition du terme se transforme légèrement dans la deuxième édition, il reste que le changement majeur s’effectue bel et bien dans la sixième édition. Le tableau 5 montre, quant à lui, que la définition du terme ESPREUVE est modifiée aussi en 1835 : ce n’est plus seulement l’auteur qui peut corriger les épreuves; on peut également apporter des changements au texte.

De plus, dans le tableau 3, on peut remarquer d’autres modifications microstruclurelles apparaissant dans la sixième édition : ajout ou modification d’exemples, suppression d’exemples, ajout de sens, ajout de terme et ajout de graphie. Ainsi, comme on peut le constater dans le tableau 6, le terme URETRE acquiert un exemple et une graphie différente, tandis que dans le tableau 7, le terme MANDIBULE voit ses exemples supprimés.

Notons au passage que la marque du terme URETRE s’efface dans la deuxième édition pour ne réapparaître que dans la sixième. L’article MANDIBULE, quant à lui, est réorganisé en 1835, la définition faisant dorénavant suite à la marque d’usage.

Le tableau 3 indique également que certains termes ont vu un ou plusieurs sens s’ajouter. Ainsi, comme le présente le tableau 8, d’autres sens viennent étoffer l’article LETTRE.

On observe que l’article LETTRE a pris de l’expansion en 1835, grâce à l’addition de sens ou de sous-sens nouveaux, qui restent associés au domaine de l’imprimerie.

Enfin, comme on peut le constater dans le tableau 9, en 1835, un terme complexe est ajouté dans le corps de l’article CONJUGAISON.

Le contenu du Dictionnaire semble être conforme au discours de la préface : les académiciens ont en effet fourni un effort considérable pour systématiser et remanier les articles reliés aux termes techniques en 1835.

L’analyse des termes d’anatomie et d’imprimerie (dans le cas des marques d’usage comme dans le contenu des articles) confirme donc les propos tenus dans les préfaces des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie. Les termes des arts et des sciences, peu présents dans la première édition, sont de plus en plus nombreux dans le Dictionnaire à mesure que la langue commune accueille les termes techniques. Il faut en revanche spécifier qu’il ne s’agit pas toujours de termes nouveaux, mais parfois d’un ajout de sens ou de marque à des termes de la langue courante. Par ailleurs, la majorité des articles sont remaniés dans la sixième édition, probablement parce que les académiciens ont fait appel à des spécialistes pour leur élaboration. L’Académie, en ce qui concerne les termes des arts et des sciences, est donc fidèle aux choix présentés dans les différentes préfaces. Elle n’infléchit guère sa pensée à ce propos.

Conclusion

Le discours des huit préfaces du Dictionnaire de l’Académie révèle qu’en ce qui a trait aux termes des arts et des sciences, la Compagnie s’en tient toujours au même principe de base : elle ne recense que les termes entrés dans la langue commune. Toutefois, de 1694 à 1935, la langue commune se transforme : elle accueille de plus en plus les termes techniques, reflet d’une société qui s’intéresse toujours davantage aux arts et aux sciences. En outre, le contenu dictionnairique, analysé à partir de deux domaines, semble se conformer aux dires des préfaces. En effet, sauf exceptions, les termes techniques entrent en plus grand nombre dans le Dictionnaire d’édition en édition. Il faut cependant préciser que, dans bien des cas, les ajouts de sens ou de marques sont plus fréquents que les ajouts de termes. De plus, la majorité des articles ont bel et bien été transformés dans la sixième édition. Enfin, en ce qui concerne l’inclusion de termes techniques, l’énoncé de la préface de la première édition est le seul à ne pas se réaliser dans le corps du Dictionnaire, puisqu’on y affirme ne recueillir que les termes techniques appartenant au bel usage, alors qu’on en recense d’autres.

On peut donc conclure, par l’étude des préfaces et des articles du Dictionnaire, que l’Académie a suivi, jusqu’en 1935, la règle de conduite qu’elle avait établie en 1694.

Bibliographie

Tableau 1. — Termes d’anatomie dans les huits éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie.
1re éd. 2e éd. 3e éd. 4e éd. 5e éd. 6e éd. 7e éd. 8e éd.
« Terme d Anatomie »
« En termes d’Anatomie »
8 27 29 233 216 490 511 524
« Terme d’Anatomie et de Chirurgie » 0 0 1 1 0 0 0 2
« Terme de Médecine et d’Analomie » 0 0 0 1 2 2 2 15
« Terme de Botanique et d’Anatomie » 0 0 0 0 1 1 1 2
« Terme d’Anatomie et de Physiologie » 0 0 0 0 0 0 2 3
« Terme d’ancienne Anatomie » 0 0 0 0 0 0 0 1
TOTAL 8 27 30 235 219 493 516 547
Tableau 2. — Termes d’imprimerie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie.
1re éd. 2e éd. 3e éd. 4e éd. 5e éd. 6e éd. 7e éd. 8e éd.
« Terme d’imprimerie »
« En termes d’imprimerie »
16 27 31 70 86 166 167 137
« Terme de Gravure et d’imprimerie » 0 0 0 1 2 2 2 0
« Terme d’imprimerie et de Librairie » 0 0 0 0 0 9 9 11
« Terme d’Ecriture et d’imprimerie » 0 0 0 0 0 1 1 0
« Terme de Papeterie et d’imprimerie » 0 0 0 0 0 1 1 1
« Terme de Calligraphie et d’Imprimerie » 0 0 0 0 0 1 l 1
TOTAL 16 27 31 71 88 180 181 150
Tableau 3. — Changements apportés aux articles à la sixième édition.
(A) (B) (C) (D) (E) (F)
Termes d’anatomie Anastomose
Conjugaison
Ligament
Mandibule
Ramification
Suture
Uretere
Uretre
Termes d’imprimerie Asterisque
Composer
Compositeur
Copie
Espreuve
Forme
Imposer
Initial
Lettre
Maculature
Majuscule
Parangon
Reclame
Registre
Romain
Texte
Tableau 4. — Définitions du terme LIGAMENT de 1694 à 1835.
Édition 1694 LIGAMENT, s. m. Terme d’anatomie. Certains tendons qui suspendent quelque partie du corps.
Édition 1718 LIGAMENT, subst. masc. Terme d’anatomie. qui se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soustenir
Édition 1740 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie, qui se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soutenir.
Édition 1762 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie. Il se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soutenir.
Édition 1798 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie. Il se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, et à la soutenir.
Édition 1835 LIGAMENT, s. m. T. d’Anat. Partie blanche et fibreuse qui sert à attacher des os ou des viscères, et quelquefois à les soutenir.
Tableau 5. — Définitions du terme ESPREUVE de 1694 à 1835.
Édition 1694 ESPREUVE. s. f. v. On appelle aussi, Espreuve en termes d’imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoye à l’Autheur pour en corriger les fautes.
Édition 1718 ESPREUVE. s. f. v. On appelle, Espreuve, en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoye à l’autheur pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1740 EPREUVE, s. f. v, On appelle, Epreuves, en termes d’imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’auteur, pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1762 ÉPREUVE, s. f. On appelle Épreuve, en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’Auteur, pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1798 ÉPREUVE, s. f On appelle Épreuve en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’Auteur pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1835 ÉPREUVE, s. f. Épreuve, se dit particulièrement, en termes d’Imprimerie, d’Une feuille d’impression sur laquelle l’auteur ou une autre personne indique les corrections, les changements que devra faire l’imprimeur.
Tableau 6. — Ajout d’exemples et différentes graphies.
Édition 1694 URETRE, s. m. terme d’Anatomie Il a un ulcere dans l’uretre.
Édition 1718 URETRE. Substantif masculin. Il a un ulcere dans l’uretre.
Édition 1740 URÈTRE, substantif masculin. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1762 URÈTRE, s. m. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1798 URÈTRE, subslant. masculin. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1835 URÈTRE, s. m. T. d’Anat. Il a un ulcère dans l’urètre. Le canal de l’urètre. Quelques-unes écrivent, Urèthre.
Tableau 7. — Suppression d’exemples.
Édition 1604 MANDIBULE, s. f. Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1718 MANDIBULE, sub. f Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1740 MANDIBULE, subst. f. Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1762 MANDIBULE, s. f. Mâchoire. Terme d’Anatomie. Mandibule intérieure. Mandibule supérieure.
Édition 1798 MANDIBULE, sub. fém. Mâchoire. Terme d’Anatomie. Mandibule intérieure. Mandibule supérieure.
Édition 1835 MANDIBULE, s. f. T. d’Anat. Mâchoire. Il se dit surtout de La mâchoire inférieure.
Tableau 8. — Ajoute de sens au mot LETTRE.
Édition 1694 LETTRE, s. f On appelle en termes d’imprimerie. Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & ordinairement gravée sur du bois.
Édition 1718 LETTRE, subst. f On appelle en termes d’imprimerie. Lettre grise. Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & gravée sur du bois ou sur du cuivre.
Édition 1740 LETTRE, subst. f. On appelle en termes d’imprimerie, Lettre grise. Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1762 LETTRE, s. f. On appelle en termes d’Imprimerie, Lettre, Les caractères de fonte qui représentent les lettres de l’alphabet, & dont on se sert pour imprimer un ouvrage. Et, Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée & gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1798 LETTRE, s. f. On appelle en termes d’imprimerie, Lettres, Les caractères de fonte qui représentent les lettres de l’alphabet, et dont on se sert pour imprimer un ouvrage. Et, Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée et gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1835 LETTRE, s. f. Lettre. en termes d’Imprimerie, se dit d’Un caractère de fonte représentant en relief une des lettres de l’alphabet. Lettre majuscule, minuscule. Lettre capitale. Lettre du bas de casse. Lettre italique. L’oeil de cette lettre est trop petit, est trop gros. Prendre les lettres les unes après les autres dans les cassetins et les arranger sur le composteur, pour en faire des mots et des lignes. Cet ouvrier lève bien la lettre. Lever la lettre. Lettre grise ou historiée, Grande lettre capitale ornée de certaines figures, et ordinairement gravée sur du bois ou sur du cuivre. Lettre moulée. Lettre imprimée. Cet écrivain imite parfaitement la lettre moulée. Il se dit. par extension. d’Une lettre dont la forme ressemble à la lettre imprimée. Écrire en lettres moulées.

Lettre initiale. Lettre qui commence un mot ou un nom propre. Dans le même sens, on dit souvent. Initiale. Il n’a signé que les lettres initiales, que les initiales de son nom. Lettre, signifie aussi absolument, dans le même Art. L’ensemble des caractères dont on se sert pour la composition d’un ouvrage. Mous n’avons plus de lettre, tout a été employé. La lettre manque.

Tableau 9. — Ajout d’un terme complexe.
Édition 1694 CONJUGAISON, s. f v. Conjugaison des nerfs, Se dit en termes d’Anatomie, pour signifier, Certaines paires de nerfs, qui sont joints ensemble.
Édition 1718 CONJUGAISON. s. f. v. On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison de nerfs; La jonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1740 CONJUGAISON, s. f. v On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La jonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1762 CONJUGAISON, s. f On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1798 CONJUGAISON, sub. f. On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1835 CONJUGAISON, s. f. En Anat., Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs. Trous de conjugaisons. Ouvertures situées sur les côtés de la colonne vertébrale, qui donnent passage aux nerfs de la moelle épinière et à certains vaisseaux.

Notes

[1] Académie française 2001a : sans pagination.

[2] Callières 1693 : 93.

[3] Benhmou et alii 1997 : 47, n. 38.

[4] Académie française 2001a : sans pagination.

[5] Niederche 1982 : 68.

[6] Académie françoise 2001b : sans pagination.

[7] Baddeley et Biedermann-Pasques 1997 : 146.

[8] Académie françoise 2001c : sans pagination.

[9] Académie françoise 2001d : sans pagination.

[10] Académie françoise 2001d : sans pagination.

[11] Brunot 1996 : 1175.

[12] Tasker 1997.

[13] Académie française 2001 : sans pagination.

[14] Dictionnaire de l’Académie française. 1762,

[15] Dictionnaire de l’Académie française, 1762.

[16] Académie française 2001a : sans pagination.

[17] Académie française 2001b; sans pagination.

[18] Académie française 2001b : sans pagination.

[19] Académie française 2001b : sans pagination.

[20] Académie française 2001b : sans pagination.

[21] Académie française 2001e : sans pagination.

[22] Académie française 2001c : sans pagination.

[23] Académie française 2001.

[24] L’ensemble des tableaux 1-9 a élé regroupé en fin d’article, p. 203-208.

[25] Cf. Quemada 1967 : 205.

[26] Cf. Tasker 1997 : 241.

[27] Académie française 2001 : sans pagination.

[28] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1740

[29] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.

[30] Académie française 2001 : sans pagination.

[31] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1740,

[32] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.

[33] Académie française 2001 : sans pagination.

[34] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798

[35] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[36] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[37] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[38] Académie française 2001 : sans pagination.

[39] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[40] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[41] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[42] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[43] Académie française 2001 : sans pagination.

[44] Dictionnaire de l’Académie française, 1878.

[45] Dictionnaire de l’Académie française, 1932-1935.

Les régionalismes et la Francophonie dans le Dictionnaire de l’Académie française

L’Académie française, fondée en 1635 par le Cardinal de Richelieu, a pour principale mission, à cette époque, d’uniformiser et de fixer la langue. On convient alors que le moyen le plus propice à cette réalisation sera l’élaboration d’un dictionnaire dont la première édition paraîtra en 1694. La langue représentée dans le Dictionnaire de l’Académie françoise dédié au Roy est celle de la Cour et des honnêtes gens, c’est-à-dire le bel usage. De cet usage, sont exclus les archaïsmes, les néologismes, les termes scientifiques et techniques ainsi que les parlers régionaux. En effet, au XVI? siècle, c’est le parler de la région parisienne qui est privilégié. D’ailleurs, selon le grammairien Vaugelas, celui qui codifie la norme de référence à l’époque, les « [...] façons de parler des Prouinces [...] corrompent tous les iours la pureté du vray langage François » (1970, X). Cette vision des choses perdurera jusqu’à une date récente, puisque les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française [DAF] ne répertorient les régionalismes qu’en nombre limité.

Selon Jean-Claude Boulanger (1985, 131), le régionalisme se définit comme « [t]out fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence[1] ». D’après lui (1985, 141), seuls quelques régionalismes intrahexagonaux étaient admis dans les dictionnaires généraux français avant 1975. Les régionalismes extrahexagonaux, quant à eux, étaient exclus. Depuis ce temps, certains régionalismes extrahexagonaux, en particulier ceux du Québec, de la Belgique et de la Suisse, ont été recensés dans les dictionnaires. Nous tenterons de vérifier ces trois principes dans le Dictionnaire de l’Académie française, dictionnaire normatif publié depuis plus de trois cents ans.

1. Les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie

Selon Pierre Rézeau (1998, 262), les huit premières éditions contiennent très peu de régionalismes.[2] Les préfaces demeurent d’ailleurs muettes sur ce sujet. Cependant, contrairement aux dires de Pierre Rézeau (1998, 262) et de Christian Schmitt (1977, 225), l’édition de 1694 recense quelques régionalismes. Il en est de même pour les sept éditions ultérieures (voir le tableau 1).

Tableau 1 : Les régionalismes dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie
mots sens expressions total
Première édition (1694) 7 7 1 15
Deuxième édition (1718) 11 14 2 27
Troisième édition (1740) 10 17 1 28
Quatrième édition (1762) 28 20 1 49
Cinquième édition (1798) 24 23 0 47
Sixième édition (1835) 27 26 0 53
Septième édition (1878) 34 26 0 60
Huitième édition (1932-1935) 20 18 1 39

On remarque, dans le tableau 1, que des régionalismes, bien qu’en nombre peu élevé, sont présents dans chacune des éditions.

Comme aucune marque diatopique de type « régional », « dialectal » ou « nom du pays » n’est présente dans ces éditions et que l’identification des régionalismes se trouve dans les définitions, la méthode utilisée pour le recensement consistait à chercher dans le corps des articles à partir de quelques mots-clés (voir le tableau 2) et de quelques toponymes (voir les tableaux 3 à 8). L’utilisation d’un cédérom du DAF a facilité cette opération.

Tableau 2 : Mots-clés
dialectal, dialectes
endroits (certains, plusieurs, quelques)
États (certains, plusieurs, quelques)
patois
pays (certains, plusieurs, quelques)
provinces (certaines, plusieurs, quelques)
régions (certaines, plusieurs, quelques)
régional, régionaux
se dit à / aux / dans / en
Tableau 3 : Provinces de l’Ancien Régime (France)
Alsace
Angoumois
Anjou
Artois
Aunis
Auvergne
Béarn
Berry
Bourbonnais
Bourgogne
Bretagne
Champagne
Comtat Venaissin
Comté de Nice
Corse
Dauphiné
Flandre et Hainaut
Foix
Franche-Comté
Guyenne et Gascogne
Île-de-France
Languedoc
Limousin
Lorraine
Lyonnais
Maine
Marche
Nivernais
Normandie
Orléanais
Picardie
Poitou
Provence
Roussillon
Saintonge
Savoie
Touraine
Trois-Évêchés
Tableau 4 : Regroupement de régions et autres lieux (France)
Bordeaux
Méditerranée
Midi
Nord (de la France)
Parties de France / de la France
Pyrénées
Sud (de la France)
Tableau 5 : Pays et régions de la Francophonie (Europe)
Albanie
Belgique
Bulgarie
Hongrie
Lituanie
Luxembourg
Macédoine
Moldavie
Monaco
Pologne
République tchèque
Roumanie
Slovénie
Suisse
Val d’Aoste
Tableau 6 : Pays, régions et autres lieux de la Francophonie (Amériques)
Acadie
Amérique
Antilles
Canada
Guyane
Haïti
Louisiane
Québec
Tableau 7 : Pays, régions et autres lieux de la Francophonie (Afrique)
Afrique
Algérie
Bénin
Burundi
Burkina Faso
Cameroun
Cap-Vert
Comores
Congo
Côte d’Ivoire
Djibouti
Égypte
Gabon
Guinée
Liban
Madagascar
Maghreb
Mali
Maroc
Maurice
Mauritanie
Moyen-Orient
Niger
Pays arabes
République centrafricaine
Ruanda ou Rwanda
Sahara
Sénégal
Tchad
Togo
Tunisie
Zaïre

Tableau 8 : Pays et régions de la Francophonie (Asie)

Cambodge
Extrême-Orient
Indochine
Laos
Viêt-nam

Nous avons d’abord cherché, comme le montre le tableau 2, des expressions générales du type « certains pays », « plusieurs pays », « quelques pays », « se dit à », « se dit au(x) », « se dit dans » et « se dit en ». Ensuite, nous avons passé en revue les provinces de la France énumérées au tableau 3, comme « Anjou », « Bretagne », « Normandie » et « Provence », et certains regroupements de régions présentés au tableau 4, comme « Midi » et « Sud ». Enfin, nous avons regardé, comme le montrent les tableaux 5 à 8, des pays, des régions et d’autres lieux extérieurs à la France susceptibles d’abriter des populations francophones. Par exemple, « Amérique », « Afrique », « Belgique », « Canada » et « Suisse »[3].

Dans les cinq premières éditions, la majorité des régionalismes recensés sont identifiés par des expressions générales du type « dans quelques provinces », « en quelques endroits », etc. (64 % des cas, en moyenne). Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1694

PATACHE. s. f. Sorte de vaisseau leger dont on se sert ordinairement pour le service des grands navires, pour aller à la découverte, & envoyer des nouvelles en diligence. Une patache d’avis.

On appelle aussi, Patache, en quelques endroits De petits bastiments pour la garde des rivieres, des passages où on leve quelques droits.

Édition 1762

ESSUCQUER. v. a. Terme usité dans quelques Provinces, pour dire, Tirer le mout d’une cuve. Il est temps d’essucquer cette cuve.

La situation change à partir de la sixième édition, où les marques sont en général plus précises (59 % contre 41 % d’expressions générales) (voir le tableau 9). Par exemple :

Édition 1878

CLOSERIE. s. f. Il se dit, principalement en Bretagne, d’Une petite exploitation rurale, dont le tenant ne possède pas de boeufs de labour.

Édition 1932-1935

TAMBOURINAIRE. n. m. Nom donné en Provence à Celui qui joue du tambourin.


Tableau 9 : Types de marques
Nombre de régionalismes Marques générales Marques précises
Première édition 15 9 (60%) 6 (40%)
Deuxième édition 27 20 (74 %) 7 (26%)
Troisième édition 28 20 (71 %) 8 (29%)
Quatrième édition 49 30 (61%) 19 (39 %)
Cinquième édition 47 26 (55 %) 21 (45 %)
Sixième édition 53 22 (42 %) 31 (58 %)
Septième édition 60 22 (37 %) 38 (63 %)
Huitième édition 39 17 (44 %) 22 (56 %)

Les provinces de la France sont relativement peu représentées. Seules quelques-unes ont fourni des régionalismes au Dictionnaire de l’Académie : la Bretagne, la Corse, la Flandre, la Normandie et la Provence auxquelles on ajoutera la ville de Bordeaux. Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1762

BASTIDE, s. f. Nom qu’on donne en Provence aux maisons de plaisance.

Des regroupements de régions offrent également quelques régionalismes (« Méditerranée », « Midi », « Nord de la France »), régions auxquelles on adjoindra la zone des Pyrénées.

Édition 1932-1935

GARIGUE. n. f. Il se dit, dans certaines provinces du Midi, des Landes ou terres incultes.

Notons que les régions du Sud sont beaucoup plus représentées que les régions du Nord dans le Dictionnaire (27 régionalismes contre 7), ce qui ne laisse pas d’être étonnant!

Quant aux régionalismes extrahexagonaux, ils sont peu nombreux. De la première à la troisième édition, la seule marque rencontrée est « Amérique ». Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1718

PLANTATION, s. f. On appelle ainsi dans l’Amerique des establissements que des Colonies envoyées d’Europe font dans des terres qu’elles défrichent & où elles plantent des canes de sucre, de tabac, & c.

À partir de la quatrième édition apparaissent les indicatifs « Canada », « Hollande et Pays-Bas » et « Suisse ». Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1762

AMMAN, s. m. Titre de dignité qu’on donne en Suisse aux Chefs de quelques Cantons.

Édition 1835

ORIGNAL, s. m. Nom que l’on donne à l’élan, dans le Canada.

« Antilles », « Belgique » et « Guyane » s’ajoutent à la cinquième, « Afrique » et « Hongrie » à la sixième et « Algérie » à la septième. « Afrique », « Belgique », « Guyane » et « Suisse » disparaissent de la huitième édition (ils seront toutefois réintroduits dans la neuvième). Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1835

MARABOUT, s. m. Nom donné, dans quelques contrées de l’Afrique, à un prêtre mahométan attaché au service d’une mosquée.

Édition 1878

SANTON, s. m. Nom d’une sorte de moines chez les mahométans.

Il se dit aussi, en Algérie, d’Un petit monument contenant le tombeau d’un santon.

Bref, très peu de régionalismes sont inclus dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie. Aucun principe directeur n’a pu être dégagé quant aux critères d’enregistrement des régionalismes et il semble que ces derniers soient admis un peu au hasard. En matière de régionalismes, l’Académie respecte donc à peu près intégralement la politique éditoriale qui prône le rejet de ces formes.

2. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie

La neuvième édition marque une coupure certaine avec la tradition représentée dans les huit premières éditions. Dans la foulée de l’idéologie francophone, l’Académie adopte une nouvelle politique éditoriale en ce qui a trait aux régionalismes. Pour la première fois, on constate, par les textes introductifs de l’ouvrage, que l’institution s’ouvre réellement à la réalité francophone « hors Paris »; ainsi, la Préface de 1986 stipule que « [l]a francophonie, réalité neuve, est une communauté de fait, qui peut devenir, un jour, communauté de droit » (Académie française 1997a, 481). Maurice Druon, dans l’Avertissement de 1992, aborde aussi ce thème en affirmant que, « [préoccupation nouvelle, mais désormais permanente, la Francophonie, au long de nos travaux, est toujours présente à notre esprit » (Académie française 1997b, 497). Selon Gabrielle Quemada (1997, 508), l’ouverture de la Compagnie à la Francophonie coïncide en fait avec l’élection, en 1983, du Sénégalais Léopold Sédar Senghor à l’Académie française.

Quant à la présence de régionalismes intra- et extrahexagonaux dans le Dictionnaire, l’Avertissement de 1992 signale que l’Académie « s’est gardée d’exclure certains mots d’emploi régional, et [qu’]elle a donné accueil à des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Académie française 1997b, 497).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie, dont les deux premiers tomes ont été publiés respectivement en 1992 et 2000[4], renferme effectivement un nombre beaucoup plus important de régionalismes que les éditions précédentes. La proportion demeure tout de même faible : environ 0,8 % (215 régionalismes recensés sur un total de 25 524 entrées pour les tomes 1 et 2). Les tableaux 10 et 11 regroupent les mots clés et certains des toponymes utilisés pour la recherche des régionalismes dans la version en ligne des deux premiers tomes de la neuvième édition du Dictionnaire.[3]

Tableau 10 : Mots-clés
dialectal, dialectes
endroits (certains, plusieurs, quelques)
États (certains, plusieurs, quelques)
francophones, francophonie
patois
pays (certains, plusieurs, quelques)
provinces (certaines, plusieurs, quelques)
régions (certaines, plusieurs, quelques)
régional, régionaux
se dit à / aux / dans / en
Tableau 11 : Régions de la France
Alsace
Aquitaine
Auvergne
Basse-Normandie
Bourgogne
Bretagne
Centre
Champagne- Ardenne
Corse
Franche-Comtd
Haute-Normandie
Île-de-France
Languedoc-Roussillon
Limousin
Lorraine
Midi-Pyrénées
Nord-Pas-de-Calais
Pays de la Loire
Picardie
Poitou-Charentes
Provence-Alpes-Côte-d’Azur
Rhône-Alpes

Le tableau 12 présente la répartition de ces régionalismes.

Tableau 12 : Régionalismes de la 9e édition du DAF
mots sens expressions total
Général
certains pays 2 3 1 6
certaines régions 6 0 0 6
régional 32 20 2 54
dialectal 4 1 0 5
France

Anjou et Touraine

1 0 0 1
Auvergne 2 0 0 2
Béam et Bigorre 1 0 0 1
Bordelais 0 1 0 1
Bretagne 2 1 0 3
Jura 0 1 0 1
Méditerranée 1 0 0 1
Midi 2 6 1 9
Normandie 1 1 0 2
Picardie 0 1 0 1
Provence 7 3 1 11
Nord de la France 1 1 0 2
Sud et Centre de la France 1 0 0 1
Sud-Ouest 2 0 0 2
Europe
Belgique 4 4 2 10
Belgique et Luxembourg 1 0 0 1
Belgique et Nord de la France 6 1 0 7
Belgique et Suisse romande 0 1 0 1
Grande-Bretagne 2 0 0 2
Hongrie 0 1 0 1
Pologne 0 1 0 1
Suisse 5 3 1 9
Val d’Aoste 1 0 0 1
Afrique, Maghreb et Moyen-Orient
Afrique 8 11 0 19
Algérie et Tunisie 1 0 0 1
Égypte 1 1 0 2
Maghreb 1 1 0 2
Maroc 2 0 0 2
Pays arabes 1 0 0 1
Sahara 1 0 0 1
Sénégal 1 1 0 2
Amérique
Antilles 0 1 0 1
Canada 15 15 6 36
Canada et Antilles 0 1 0 1
Guyane 0 1 0 1
Haïti 1 0 0 1
Louisiane 1 0 0 1
Autres
Alsace et Suisse 0 1 0 1
Belgique, Suisse et Canada 0 1 0 1
TOTAL : 117 84 14 215

D’après le tableau 12, environ le tiers des régionalismes sont identifiés par les marques « régional » ou « dialectal » ou par une expression générale (« certains pays » et « certaines régions »). En voici des exemples (Académie française s. d., s. p.) :

ESQUICHER v. tr. XVIIIe siècle, au sens de « jouer sa carte la plus faible pour éviter de faire la levée »; XIXe siècle, au sens actuel. Emprunté du provençal esquicha, « comprimer, presser », de l’ancien provençal esquissar, « déchirer, presser ».

Régional. Comprimer, presser, serrer. Esquicher des voyageurs dans un car.

BESSON, -ONNE n. XIIIe siècle, au pluriel, beçons. Du latin populaire *bisso, -onis, dérivé de l’adverbe bis, « deux fois ».

Vieilli. Dialectal. Jumeau, jumelle. Adjt. Son frère besson. (On dit aussi Bosson.)

MALARD n. m. XIIe siècle. Dérivé de mâle.

Nom donné au mâle du canard sauvage. Par ext. Dans certaines régions, se dit aussi du canard domestique mâle. (On écrit parfois Malart.)

Quant aux deux tiers restant (marques à caractère toponymique), ils se répartissent comme suit : France (18 %[6]), Amérique (19 %), Europe (16 %), Afrique, Maghreb et Moyen-Orient (14 %). Du côté de la France, comme pour les huit premières éditions, le Sud fournit plus de régionalismes que le Nord (28 contre 11). Le Sud comprend l’Auvergne, le Béarn et le Bigorre, le Bordelais, la Méditerranée, le Midi, la Provence, le Sud et le Sud-Ouest, Le Nord, quant à lui, regroupe l’Alsace, l’Anjou et la Touraine, la Bretagne, le Jura, la Normandie, la Picardie et le Nord. Pour ce qui est de l’Amérique, le Canada est le pays le plus représenté avec 38 régionalismes. En Europe, les deux pays qui offrent le plus de régionalismes sont la Belgique (20) et la Suisse (12). L’Afrique se démarque des autres catégories, car la majorité des régionalismes recensés portent la marque « Afrique » et non le nom d’un pays en particulier. Ainsi, les dires de Jean-Claude Boulanger (1985, 141) se confirment à propos du fait que les régionalismes extrahexagonaux admis dans les dictionnaires de langue proviennent surtout du Québec (l’Académie emploie « Canada »), de la Belgique et de la Suisse.

En ce qui a trait à la façon d’identifier les régionalismes, deux cas de figure se présentent. Ils peuvent être assortis d’une marque générale ou d’une marque toponymique précisant la région ou le pays d’où provient l’unité lexicale (Académie française s. d., s. p.) :

BÉLOUGA ou BÉLUGA n. m. XVIe siècle. Emprunté du russe béluga, dérivé de bielyi, « blanc ».

1. ZOOL. Esturgeon de grande taille que l’on trouve surtout dans la mer Caspienne et la mer Noire. La pêche au bélouga. En apposition. Esturgeon bélouga. Par ext. Régional. Nom donné à de nombreuses espèces de grands poissons, tels que les thons et les requins, ainsi qu’au dauphin et aux espèces voisines. — GASTRON. En apposition. Caviar bélouga, caviar à très gros grains, fourni par l’esturgeon bélouga. Ellipt. Du bélouga, du caviar de bélouga.

HUITANTE adj. numér. cardinal inv. et n. m. inv. XUe siècle, oitante. Issu du latin octoginta, de même sens.

En Suisse romande Quatre-vingts.

Il arrive aussi que l’indication soit donnée dans la définition, comme c’était le cas dans les huit premières éditions du Dictionnaire (Académie française s. d., s. p.) :

ACCROIRES n. m. pl. XVIIe siècle. Emploi substantivé du verbe accroire.

Se dit au Canada pour désigner des fables, des mensonges. Il raconte des accroires à son petit frère : il lui a dit que les poissons parlaient.

Cette variété de présentations, qui entraîne un certain manque d’uniformité, a été critiquée par Pierre Rézeau (1998, 264-265).

Nous analyserons maintenant plus en détail une catégorie de régionalismes, les canadianismes, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie.

3. Les canadianismes dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie

Nous nous sommes penchés en particulier sur le traitement des canadianismes (ou québécismes) puisqu’il s’agit de la seule catégorie de régionalismes que nous pouvons étudier adéquatement, étant nous-mêmes des locuteurs du français québécois. Le tableau 13 donne la liste des canadianismes du Dictionnaire de l’Académie :

Tableau 13 : Canadianismes du Dictionnaire de l’Académie
accroires caler draver fournaise
achaler chicoter draveur frasil
acre claque épinette fricot
arrachis Chambre des Communes être d’équerre habitant
autoneige coureur des bois érablière honorable
aveindre croustilles premier étage huard
barrer débarbouillette étriver intergouvememental
blanchon débourrer fardoches ligne
broche piquante dîner (nom et verbe) ceinture fléchée
brunante drave foresterie

Des 38 canadianismes recensés dans le Dictionnaire, deux sont considérés comme familiers (caler et être d’équerre). Toutefois, il semble que d’autres canadianismes de cette liste relèvent également du registre de langue familier. En effet, les mots achaler, chicoter et fournaise sont marqués familiers dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA], paru en 1992. Dans ce dernier dictionnaire, le mot fournaise est d’ailleurs critiqué. Nous avons aussi vérifié le traitement de ces mots dans deux dictionnaires généraux français, le Nouveau Petit Robert [NPR] de 1993 et le Petit Larousse grand format [PL] de 1992. Fait étonnant, tous les mots marqués familiers dans le Dictionnaire de l’Académie ou dans le DQA sont absents du NPR et du PL, à l’exception de fournaise, relevé par le NPR. On pourrait donc penser que les régionalismes québécois de registre familier sont rejetés du NPR et du PL.

Par ailleurs, nous croyons que les mots accroires, débourrer (que l’Académie marque tout de même comme rare) et étriver, ainsi que l’expression broche piquante font également partie de la langue familière. Les mots étriver et débourrer sont d’ailleurs absents du NPR, du PL et du DQA, alors que accroires et broche piquante sont absents du NPR et du PL mais présents dans le DQA (sans marque). Il est donc étonnant que de tels mots trouvent place dans le Dictionnaire de l’Académie.

D’autres canadianismes sont absents des trois dictionnaires que nous avons consultés (NPR, PL et DQA) : arrachis, aveindre et fricot. Il serait intéressant de connaître les sources que l’Académie a utilisées pour choisir ces canadianismes, qui sont d’un emploi très rare au Canada, sinon sortis de l’usage, alors qu’elle en a ignoré d’autres beaucoup plus connus (par exemple, le sens canadien du mot bleuet est absent du DAF).

Certains des canadianismes relevés peuvent par ailleurs être considérés comme historiques ou folkloriques : coureur des bois, ceinture fléchée et la famille drave, draver, draveur. L’Académie ne donne toutefois aucune indication au sujet de cette caractéristique. Les autres dictionnaires examinés fournissent, quant à eux, certaines précisions à ce sujet.

Les autres canadianismes inclus dans le Dictionnaire (24 = 63 %) ne semblent pas poser problème. En effet, la plupart sont présents dans les trois dictionnaires consultés (NPR, PL et DQA) ou dans au moins deux d’entre eux. Le mot croustilles est le seul qui ne se retrouve ni dans le NPR ni dans le PL.

Nous avons également constaté des erreurs dans le traitement de trois canadianismes (accroires, caler et honorable). Dans le cas de accroires, l’exemple choisi est mal construit (Académie française s. d., s. p.) :

ACCROIRES n. m. pl. XVIIe siècle. Emploi substantivé du verbe accroire.

Se dit au Canada pour désigner des fables, des mensonges. Il raconte des accroires à son petit frère : il lui a dit que les poissons parlaient.

En effet, la structure correcte est faire des accroires et non raconter des accroires.[3] La même situation se présente pour le mot caler (Académie française s. d., s. p.) :

CALER v. intr. et tr. XIIe siècle, transitif, « baisser la voile »; XIIIe siècle, intransitif. Emprunté de l’ancien provençal calar, « abaisser », du grec khalan, « détendre, laisser aller, abaisser (le mât) ».

A. V. intr. MARINE. En parlant d’un navire. Enfoncer dans l’eau. Ce bateau cale trop pour arriver à quai. Ce bâtiment ne cale pas assez. Avec un complément interne. Ce bateau cale un mètre d’eau, sa carène enfonce d’un mètre dans l’eau. Fam. Au Canada. Le camion a calé dans la boue, il s’y est enfoncé. Fig. et fam. Échouer, être recalé. Il a calé à son examen.

Le mot caler n’est pas usité dans ce cas; on utilise plutôt le mot couler (par exemple : « Il a coulé son examen de chimie »). Enfin, le mot honorable ne s’emploie pas comme le présente l’Académie (Académie française s. d., s. p.) :

HONORABLE adj. XIIe siècle. Emprunté du latin honorabilis, « digne d’être honoré », employé comme titre honorifique en bas latin, dérivé de honorare (voir Honorer).

1. Qui mérite d’être honoré, considéré. Il est de famille honorable. Il est né de parents honorables. C’est un homme, une femme honorable. L’honorable compagnie. Spécialt. S’emploie comme terme de civilité, en particulier dans le langage parlementaire, et parfois ironiquement. L’honorable orateur qui vous a précédé à cette tribune. Mon honorable collègue. Mon honorable contradicteur. Honorable correspondant, se dit d’un agent secret. Subst Au Canada. Un honorable, un député, un sénateur, un ministre.

Le mot n’est pas utilisé avec un article indéfini, mais plutôt avec l’article défini l’ : « L’honorable Untel, député de la circonscription Unetelle ». Ce dernier emploi est d’ailleurs critiqué dans le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française.

4. Conclusion

L’Académie, dans les huit premières éditions de son Dictionnaire, recense peu de régionalismes et il semble qu’elle le fasse de façon aléatoire. La neuvième édition, quant à elle, est plus accueillante face aux régionalismes : elle s’ouvre à la Francophonie. Nous avons également remarqué, en étudiant les canadianismes, que le choix et la description microstructurelle des régionalismes laissent parfois à désirer. Cependant, il est difficile d’évaluer la pertinence des régionalismes retenus, puisque aucune règle n’est établie par la Compagnie quant à l’inclusion des mots provenant de différentes régions ou de différents pays. Enfin, les dires de Maurice Druon se confirment dans une certaine mesure : l’Académie est en effet plus ouverte aux régionalismes dans la neuvième édition. Mais deux constats émergent. Premièrement, la langue privilégiée demeure toujours celle de la région parisienne. Deuxièmement, les erreurs dans le choix et le traitement des canadianismes amènent à se poser de sérieuses questions sur l’intérêt réel de l’Académie pour la variation linguistique. De là à parler d’opportunisme idéologique, il n’y a qu’un pas vite franchi!

Annexe : Canadianismes classés

DAF DQA NPR PL
Familiers
accroires
achaler fam.
broche piquante
caler fam.
chicoter fam.
débourrer rare
être d’équerre fam. fam.
étriver
fournaise fam.
parfois critiqué
Rares ou inconnus
arrachis
aveindre
fricot
Folkloriques ou historiques
ceinture fléchée ... à l’occasion de ...qui ne se porte ...qui se porte au
divertissements plus qu’aux festival
populaires carnavals et fêtes...
coureur des bois Histoire ou vieilli autrefois
« Bien classés »
acre
autoneige
barrer
blanchon
brunante
Chambre des Communes
claque
croustilles
débarbouillette
dîner (nom et verbe)
drave
draver
draveur
épinette
érablière
fardoches
foresterie
frasil
habitant vieilli ou péj.
honorable
huard
intergouvememental
ligne
premier étage

Bibliographie

Notes

[1] Bien qu’il ne soit pas lui-même parfaitement uniforme.

[2] Les régionalismes recensés par la Compagnie entrent dans deux catégories différentes : d’une part, les mots ou sens d’usage régional qui correspondent à une réalité strictement régionale et, d’autre part, les mots ou sens qui ont un équivalent en langue dite standard. La recherche que nous avons menée ne tenait toutefois pas compte de ces deux catégories; nous avons étudié tous les régionalismes recensés par l’Académie, peu importe leur type.

[3] Nous avons utilisé la liste des pays de la Francophonie pour effectuer nos recherches. Bien qu’étant conscients que le concept de « francophonie » n’existait pas à l’époque, nous avons repris cette liste afín de nous assurer que tous les pays susceptibles de compter des francophones parmi leur population étaient présents.

[4] Le tome 1 (A à Enzyme) contient 14 024 mots et le tome 2 (Éocène à Mappemonde), 11 500 mots.

[5] Les pays, régions et autres lieux de la Francophonie ont également été passés en revue (voir les tableaux 5 à 8).

[6] En fait, les régionalismes portant les marques « régional » et « dialectal » pourraient aussi entrer dans la catégorie « France ». Dans ce cas, les régionalismes hexagonaux formeraient 48 % de tous les régionalismes recensés.

[7] Bélisle (1979) dit justement que le mot ne s’emploie qu’avec faire.

Résumé

L’époque classique favorise le bel usage linguistique de la Cour et des honnêtes gens de Paris, à savoir « la pureté du vray langage François » (Vaugelas). Dans cette optique, le projet du Dictionnaire de l’Académie française (1694) excluait certains types de mots de la nomenclature comme les archaïsmes, les néologismes, les termes techniques et scientifiques, le vocabulaire des parlers régionaux, etc. Malgré cette prise de position éditoriale à propos du rejet de certaines catégories d’unités, le DAF puise quand même à ces réservoirs lexicaux. L’article explore la zone des régionalismes retenus dans les neuf éditions du dictionnaire des Immortels. En effet, bien qu’ils soient présents en nombre limité, des régionalismes sont bel et bien répertoriés et décrits dans le DAF. Leur nombre augmente régulièrement d’une édition à l’autre, notamment dans la neuvième édition qui marque un rupture de la politique éditoriale par rapport aux éditions précédentes, l’Académie se positionnant désormais favorablement vis-à-vis de la francophonie contemporaine. Les auteurs passent en revue les différentes stratégies de traitement des régionalismes dans le DAF ainsi que le vocabulaire métalinguistique employé pour réaliser cette description.

Les proprionymes dans trois dictionnaires de l’époque classique

1. Un carrefour de l’histoire des dictionnaires

Les projets de dictionnaires, leurs contenus et leurs réalisations dépendent étroitement de l’état des civilisations dans lesquelles ils naissent et s’insèrent. Lorsque l’on se remémore l’époque classique en matière de lexicographie, le réflexe immédiat est d’évoquer trois noms systématiquement associés dans l’esprit des chercheurs et des curieux. Dans l’ordre chronologique surgissent les œuvres de Pierre Richelet, d’Antoine Furetière et de l’Académie française. Ce n’est certes pas un hasard si ces trois dictionnaires français, puisant au même réservoir des mots classiques, paraissent en bouquet, c’est-à-dire à quelques années d’intervalle (v. Anatole, 1979 : 5). André Collinot (1985 : 13) explique ce phénomène de rapprochement par le fait que les trois dictionnaires forment un ensemble, un tout qui obéit à la règle des trois unités du théâtre classique :

Ce tout configuré trinitairement, car un dictionnaire ne va pas sans les deux autres, illustre bien que les affirmations des auteurs des trois ouvrages quant à la langue sont conditionnées, préconçues et, qu’en bout de course, elles se rejoignent. Autrement dit, elles sont le résultat d’une sélection des éléments dignes d’être reproduits tels quels ou aménagés s’ils ne sont pas conformes, d’une part, à l’idéologie classique commune —voir le Roy, la Cour, le Parlement (aussi évoqués chez les grammairiens comme Vaugelas)— et, d’autre part, à l’idéologie individuelle de Pierre Richelet et d’Antoine Furetière ainsi qu’à l’idéologie institutionnelle de l’Académie. La question est donc de savoir dans quelle(s) mesure(s) les lexicographes avaient l’entière liberté du choix des contenus de leur dictionnaire respectif, compte tenu de la situation de concentration de la lexicographie de l’époque et des opinions dominantes qui prévalaient sur la langue. Il en va de même pour les principes méthodologiques.

Du point de vue historique, ces trois dictionnaires sont à la source des courants lexico-graphiques d’aujourd’hui, car, en mettant en action « une nouvelle et puissante machine, le dictionnaire monolingue » (Rey-Debove, 1982 : 147), ils ont inauguré les deux traditions qui régnent encore. À travers l’institution académique, le dernier quart du XVIIe siècle est à l’origine d’un axe de réflexion commun sur la langue. Encouragé par le pouvoir politique —le cardinal de Richelieu lors de la fondation de l’Académie en 1635, Colbert à sa suite—, ce foyer « devait mener à une triple description du français pour lui-même, à une évacuation du latin du discours métalinguistique bilingue au profit d’une prise en charge totale du français et de la création d’un discours métalinguistique monolingue » (Rey-Debove, 1982 : 137). De plus, les trois dictionnaires sont des ouvrages synchroniques —presque tout le XVIIe siècle pour l’Académie— qui proposent la construction d’un métalangage lexical lexicographique francisé, ce qui constituait un « hardi dégagement du bilinguisme français-latin né de la conscience collective et politique d’une langue adulte et rayonnante qui prenait elle-même le relais du latin » (Rey-Debove, 1982 : 139). La mouvance autonomisée du français devenait un projet unificateur en soi. Ces dictionnaires sont aussi situés dans une démarche idéologique dont le principe orienteur consistait en une « politique qui visait à porter une langue au comble de sa gloire » (Collinot, 1985 : 13). L’honnête homme doit donc prendre conscience de la supériorité de la langue française que l’on exporte aussi hors des frontières de la France. C’est la langue aimée des « Nations les plus polies » (Richelet, 1680 : 3), la langue parlée dans « toutes les Cours de l’Europe » (Bayle, 1690 : 6), « la Langue dominante de la plus belle partie du monde » (Académie françoise, 1694 : 3). À l’interne, cet objectif est tout à fait conforme au triptyque louis-quatorzien en matière de langue : un roi patronnant une institution linguistique qui façonne un dictionnaire (v. Leca-Tsiomis, 1999 : 18). Pour parler de cet ordre qui doit régner dans la langue comme dans les lettres, Alain Rey décline l’idée ainsi : « un roi, une Académie, un dictionnaire » (1978 : 51).

Toutefois, si l’orientation idéologique globale demeure commune, certains des objectifs des auteurs sont singuliers. L’évolution du français sera interprétée différemment dans les trois produits lexicographiques. Pierre Richelet propose une entreprise rhétorique pour rendre compte d’une langue distinguée. Antoine Furetière prélude à une époque et à une épopée encyclopédiques en s’ouvrant sur l’universel, à savoir sur une langue étendue, éclatée, rendant compte du cycle ou du cercle des connaissances —comme l’indique l’étymologie du mot encyclopédie— et qui peut être diffusée dans le monde (v. Darmon, 1990). C’est dans le Dictionaire universel [...] (DU) d’Antoine Furetière que prendra naissance l’esprit encyclopédique moderne. Il se développera dans ses rééditions et chez ses successeurs, notamment les dictionnaires de Trévoux. Il atteindra son apogée dans l’immense entreprise encyclopédique de d’Alembert et Diderot au milieu du XVIIIe siècle (v. Macary, 1973 : 145). En vertu des rapports privilégiés entre l’État et l’Académie, le dictionnaire institutionnel prendra charge de cette langue d’État dans un esprit d’entreprise politique. Car c’est un fait acquis que l’Académie participe aux pouvoirs politique et intellectuel. Vouloir une langue française parfaite et définitive, c’est louer le roi qui, à son tour, louera l’Académie, car si le dictionnaire voit le Roy, il sera aussi vu du Roy (v. Brévot-Dromzée, 1996 : 132). En imposant son monument lexicographique, l’Académie impose sa langue française, elle établit sa mainmise totale sur le français. « Pour Furetière, en revendiquant un monopole sur la langue, l’Académie, au nom du Roi, usurpe la place de l’universel. » (Darmon, 1990 : 15)

Par delà leur destinée commune, ces dictionnaires ont leurs spécificités maintes fois scrutées par l’entremise d’études métalexicographiques qui se sont fixées tantôt sur les textes prédictionnairiques ou d’ouverture, tantôt sur les contenus des articles, tantôt sur les deux à la fois. Une foule de thèmes ont été étudiés et ils sont maintenant bien documentés : la norme, les marques de registre, les définitions, la métalangue, etc. Nous souhaitons ajouter un volet à ce collectif de textes en nous aventurant au pays des noms propres [Npr] ou proprionymes présents dans les textes d’introduction et dans les exemples, cherchant ainsi à savoir s’ils jouent un ou des rôles déterminants dans ces aventures lexicographiques. La panoplie proprionymique disséminée dans les dictionnaires sert de référence exemplaire pour retracer les climats d’époque : état de la société, visées politiques, modes de pensée, influences culturelles, modes de construction des mots, ainsi de suite (v. Boulanger et Cormier, 2001). Qu’ils soient évoqués dans les introductions ou qu’ils apparaissent dans le texte fragmenté des articles rassemblant une suite de discours fonctionnels sans liens apparents, les proprionymes demeurent les témoins de la société du temps et des idées qui circulent dans toutes les sphères d’activités. Il s’agit ici de voir si l’hypothèse tient la route pour les œuvres classiques sélectionnées.

2. Les textes d’ouverture

Depuis que la lexicographie existe comme discipline scientifique au Moyen Âge, les dictionnaires offrent des textes d’ouverture contenant des messages de tous ordres, reliés ou non à leurs contenus. Les grands dictionnaristes médiévaux comme Papias, Osbern de Gloucester, Hugotio de Pise, Guillaume le Breton et Jean de Gênes ont senti le besoin de s’expliquer sur leur démarche respective, inaugurant ainsi les premiers chapitres des manuels de lexicographie (v. Boulanger, 2001). Dès le Dictionaire francois-latin [...] de Robert Estienne (1539), ces écrits sont proposés en français (v. le court texte d’Estienne qui ouvre son dictionnaire). Il faudra cependant attendre le XVIIe siècle pour voir la métalangue articulaire se franciser totalement. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’on parlera véritablement des dictionnaires monolingues.

Les introductions des dictionnaires du XVIe siècle démontrent les sentiments de grande humilité qui prévalaient dans le travail de description des premiers lexicographes qui cherchaient à donner un statut dictionnairique à la langue en train de se développer et de se nationaliser. Ces sentiments se rattachent aussi au manque d’assurance des lexicographes vis-à-vis trois éléments au moins :

À l’origine de la lexicographie française, les textes prédictionnairiques n’avaient pas, comme aujourd’hui, de visée fonctionnelle. Ils procédaient plutôt du discours d’intention. Au XVIIe siècle, ils s’inscriront souvent dans le sillage d’échanges polémiques, comme entre Antoine Furetière (dans ses factums) et l’Académie, ou idéologiques. Ils prendront plutôt la figure du manifeste que celle du texte purement informatif (v. Grimaldi, 1993 : 124).

Plus que d’une théorie de la langue, les préfaces sont le reflet d’une position des sujets-rédacteurs par rapport à la langue, position souvent contradictoire avec le corps de l’objet, censé combler le lecteur par l’inclusion d’un tout (senti, selon les époques, comme le vrai, ou le bien, ou le réel) et dont les rédacteurs savent bien qu’il est, de par la formule même de l’ouvrage, exclusion de réels et de possibles. (Mazière, 1985 : 43-44)

Au XVIIe siècle, fort de son triomphe relativement rapide sur la langue latine, le français cherchera à se fixer de manière définitive. Les temps forts de l’intervention sur la langue seront la grammaire et le dictionnaire, principalement l’œuvre de Vaugelas et le trio de dictionnaires de la fin du siècle. On verra ainsi apparaître dans les introductions quelques idées sur la norme et sur les attentes des auteurs à l’égard de l’état de la langue comme à l’égard de la langue de l’État, que les rédacteurs cherchent à capter dans leurs colonnes.

Le Dictionnaire françois [...] (DF) de Pierre Richelet est l’un des premiers répertoires lexicographiques dont les pages prédictionnairiques —signées par l’auteur lui-même— contiennent des renseignements relatifs à l’idéologie de son concepteur, à l’objet et au contenu du dictionnaire, à l’organisation macro- et microstructurelle ainsi qu’au contenu grammatical des articles. De ce dernier point de vue, l’auteur traite des rectifications de l’orthographe dans une perspective d’évolution progressiste et véritablement francisante.

La préface du dictionnaire d’Antoine Furetière est de la main de Pierre Bayle, écrivain et lui-même lexicographe; mais ce dernier n’est pas l’auteur du Dictionaire universel [...]. Il explique qu’il rédige une présentation parce qu’il s’est assuré que, si son ami Furetière, mort en 1688, « avoit vécu jusques à cette heure, il auroit mis une Preface à la tête de son Dictionaire » (Bayle, 1690 : 1). Bayle retrace l’aventure du Furetière plus qu’il n’en décrit le contenu et la méthode. Il situe cependant le projet furetiérien dans l’histoire du genre tout en rappelant quelques évènements de la vie de l’abbé de Chalivoy. Il livre aussi un très bel exposé sur le dictionnaire de l’Académie, sur ses objectifs littéraires et institutionnels. Demeuré anonyme pendant un certain temps, le texte baylien fut l’occasion pour le préfacier de conduire « une réflexion sur la conception même du Dictionnaire universel et sur le caractère profondément novateur de celui qu’il présentait » (Leca-Tsiomis, 1999 : 23).

La préface du Dictionnaire de l’Académie françoise (DAF) est l’œuvre de François Charpentier. Du moins, il en a la paternité partielle, d’autres académiciens ayant pu intervenir, comme François Séraphin des Marais ou Régnier-Desmarais (v. Brévot-Dromzée, 1996 : 132). Au moment de l’impression du dictionnaire, Charpentier aurait substitué sa préface à celle préparée par Desmarais (v. Benhamou, Roucher et Buffin, 1997 : 20). André Collinot (1985 : 17) indique que le texte académique est de Jean Baptiste Henri du Trousset de Valincour; il reprend cette idée dans le livre qu’il publie quelques années plus tard avec Francine Mazière (1997 : 23). Mais Valincour(t) ne sera élu à l’Académie qu’en 1699!

3. Le maillage des proprionymes dans les textes prédictionnairiques

Les dictionnaires du corpus renferment différents types de textes introductifs.

D’autres types de textes sont également présents, comme une liste d’auteurs, une liste de livres dépouillés et des remarques... chez Richelet, la nomenclature des académiciens et une liste des abréviations dans le DAF. Mais nous ignorerons ces données ainsi que les privilèges du DAF et du DU, ce dernier privilège étant rédigé en néerlandais. Ces textes ne contiennent pas d’éléments pertinents pour la recherche proposée ici.

On peut se demander si les noms propres ou proprialisés —à savoir élevés au statut de noms propres, comme Roy, Parlement— qui sont utilisés dans les écrits prédictionnairiques caractérisent un dictionnaire; s’il est possible d’identifier un dictionnaire à la seule nomenclature des proprionymes qui sont mentionnés dans son introduction. En outre, il s’agit de voir si les noms propres des répertoires de notre échantillon forment un réseau qui permettrait d’établir une filiation entre les trois ouvrages.

3.1. Le Dictionnaire françois [...] de Richelet

Dans l’adresse au prince Ferdinand, dix noms propres ou proprialisés différents apparaissent : Auguste, Empire (deux fois), Europe, France, Horace, Iesus-Christ, Muses (deux fois), Parnasse, Romains (deux fois), Virgile (v. annexe 1, section 1.1.). L’auteur fait référence à l’Antiquité classique politique (Auguste, Empire, Romains) et littéraire (Horace, Parnasse, Muses, Virgile) de même qu’au monde contemporain (Europe, France) et à la religion (Iesus-Christ). Richelet s’associe encore profondément à l’Antiquité, surtout au monde romain : sept des dix noms y renvoient. Le français est toujours perçu dans ses relations étroites avec le latin, et sa mécanique de description en dépend encore passablement. Le passé garantit l’œuvre du présent sous les sceaux romain et religieux.

Si Richelet fait œuvre historique dans l’adresse, ce qui est normal, dans son Avertissement le ton est tout autre : le rédacteur est résolument synchronique et français. Il ne mentionne en fait que deux noms identifiant les principaux artisans qui l’ont aidé à réaliser son dictionnaire. Il s’agit de Nicolas Perrot d’Ablancourt (deux occurrences sous la forme Monsieur d’Ablancourt), l’historien académicien qui fut « l’un des excellens Esprits & des meilleurs Ecrivains de son siécle » (Richelet, 1680 : 9) et d’Olivier Patru (sous la forme Monsieur Patru), avocat et académicien, et sans doute le principal rédacteur du dictionnaire. Les noms Tucidide et Marmol sont également cités, mais ils font partie du titre des livres de Patru. Richelet remercie abondamment les deux académiciens de leurs précieux conseils. Sans la nommer, il fait également allusion à l’Académie française qui peine sur son dictionnaire depuis 43 ans. Le préfacier se concentre donc sur ses collaborateurs et sur le contenu linguistique de son livre dont il présente les différentes facettes.

3.2 Le Dictionnaire universel [...] de Furetière

Pierre Bayle raconte l’histoire périphérique du Furetière plus qu’il ne s’arrête sur son contenu et sur les principes de rédaction. Il situe l’œuvre dans l’évolution du genre et il distingue bien les ouvrages traitant des mots de ceux qui abordent simultanément les mots et les choses. Il compare la faisabilité des dictionnaires des langues anciennes avec celle des dictionnaires des langues vivantes. À son dire, il est difficile de recenser tous les mots grecs et latins de l’Antiquité. L’absence de certains mots dans les dépouillements —emplois oraux, spécialisés, familiers, etc.— s’explique par le manque de sources écrites. En ce qui a trait aux mots des langues vivantes comme le français, « il s’ensuit que quand on s’en veut donner la peine avec les talens requis pour cela, on peut faire des Dictionaires qui les representent dans toute leur étenduë » (Bayle, 1690 : 5).

Les projets « universels » dans le Furetière sont un gisement pour observer les noms propres. Ceux-ci montrent en effet le caractère « universel » de la langue française bien avant Rivarol. Ils apparaissent en grand nombre dans le texte de présentation, certains revenant même à plusieurs occasions : Furetière est mentionné une dizaine de fois, l’Académie une vingtaine de fois, sous divers noms : Académie, Académie Françoise, Compagnie, Illustre Compagnie. Pierre Bayle cite un total de 70 noms, la plupart étant des noms propres naturels, quelques-uns étant proprialisés, comme Roy, Palais, Parlemens... On peut les regrouper en sept catégories (v. annexe 1, section 1.2.) :

  1. L’Antiquité : 19 noms → Aristote, Empire Romain, Galien, Mercure, Platon, Plutarque...
  2. Les institutions : 9 noms → Académie della Crusca, Academie Françoise, Palais, S. Pierre du Vatican...
  3. Les lexicographes : 8 (10) noms → Calepin, Mr. Du Cange, Henry Estienne, Robert Estienne, Mr. Furetiere (ainsi que les variantes Mr. l’Abbé Furetiere, Antoine Furetiere), Joannes de Janua, Papias, Ugotion
  4. Les toponymes : 11 noms → Abbaye de Chalivoy, Abbaye de St. Germain des Prez, Angleterre, Bourges, Europe, France, Hollande, Paris, Pays-Bas, Prieuré de Chuines, Rome
  5. La royauté : 4 noms → Anne de Boulen, Charles-Quint, Henry VIII, Roy
  6. Les contemporains : 3 noms → Cardinal de Richelieu, Mr. de la Fontaine, Vaugelas
  7. Divers : 14 noms → Philippe de Commines, Eglise latine, François, Froissard, Job, Joinville, Reinier Leers, Republique des Lettres, Ville-Hardoüin...

L’introduction de Pierre Bayle est un véritable cours d’histoire des civilisations. L’auteur rattache le fil des contemporains (Du Cange, la Fontaine, Richelieu, Vaugelas) aux époques antérieures, proches ou plus ou moins lointaines : la Renaissance (Calepin, Robert Estienne), le Moyen Âge (Froissard, Joannes de Janua, Joinville, Papias, Ugotion), l’Antiquité gréco-romaine (Aristote, Galien, Platon, Plutarque). Fidèle au dessein de Furetière, il fait preuve d’un « universalisme temporel ». Il n’oublie pas les institutions politiques (Conseil d’État, Palais, Parlemens), religieuses (Eglise latine, S. Pierre du Vatican) et littéraires/linguistiques (Academie della Crusca, Academie Françoise). Il fait aussi une excursion dans quelques pays d’Europe (Angleterre, France, Hollande/Pays-Bas), question d’affirmer son « universalisme géographique ».

Il faut rappeler que Pierre Bayle produit un texte personnel d’hommage à un autre texte qui n’est pas le sien, mais celui de son ami Antoine Furetière. Il est moins intimiste que Richelet et moins autocontemplateur que l’Académie. La perspective est historique et diachronique; le préfacier replace le travail de Furetière dans un contexte d’évolution de la société française. Il prélude au concept d’« universalité » qui s’épanouira dans toute son envergure au XVIIIe siècle.

3.3. Le Dictionnaire de l’Académie françoise

Dans l’épître Au Roy, l’auteur centre naturellement ses propos sur Louis XIV qui est successivement désigné par les appellations proprialisées Sire, Personne, Regne, auguste Nom, Puissance, Vostre Majesté. Louis XIV figure aussi parmi les grands Rois et Heros de l’Histoire. Le texte contient également des allusions à l’Antiquité (Grecs, Romains) et fait référence à l’Europe, aux Cours de l’Europe, à la France, sans oublier le Ciel et l’Académie Françoise. Au total, 15 formes différentes apparaissent dans ce texte (v. annexe 1, section 1.3.)

Si l’introduction du Furetière est universaliste, les propos introductifs du DAF prennent une allure institutionnaliste, tous convergeant vers un foyer unique, l’Académie et ses projets à l’égard de la langue. Ce corps constitué est mentionné directement sous divers noms : Académie Françoise (1 fois), Compagnie (6 fois), Académie/Academie (27 fois). Dans la préface, on dénombre un total de 34 autoréférences à l’institution. Outre l’institution elle-même, le préfacier cite quelques noms de personnages-clés qui y sont associés (Cardinal de Richelieu/Monsieur le Cardinal, Monsieur le Chancelier Seguier/Monsieur le Chancelier, M. de Vaugelas) ou qui appartiennent au monde politique (Roy, Colbert). Le cortège des noms atteint le total de 30 (v. annexe 1, section 1.3.).

L’auteur associe également l’Académie aux grands travaux de la réforme carolingienne (Charlemagne), observation qui sert de passerelle pour remonter à l’Antiquité, plusieurs références établissant ce lien essentiel : Aristote, Aulugelle, Jule Cesar, Ciceron, Demosthene, Romains, Servius, Rome... Les références au monde contemporain sont quasi absentes, ce qui permet d’inférer que, malgré l’état de langue défendu, on a affaire à une synchronie décalée dans le temps, tournée vers le passé. En réalité, l’institution académique défend une langue épurée, figée avant le milieu du siècle.

Tout part du Roy, principe d’unité, de rassemblement accepté pour aboutir à son alter ego en langue, l’Académie, la Compagnie étant elle-même une émanation du Roy et ramenant sans cesse à lui. Une trentaine de noms propres suffisent pour établir ce protocole habile : un roi, une institution, un héritage antique, témoignant d’une langue faite et ayant atteint son plus haut degré de perfection, le corollaire de ce discours étant justement de prouver qu’on ne voudrait pas qu’elle soit tout à fait autonome par rapport au latin. Le refus des rectifications orthographiques montre qu’on ne souhaite pas rompre avec le passé. Des trois dictionnaires examinés, le DAF est celui qui défend le plus fort la dépendance du français par rapport à la langue mère des Romains. L’illusion de la souveraineté du français est parfaite.

3.4 Trois dictionnaires et un état de langue

Comme on devait s’y attendre, c’est dans le Furetière que les proprionymes sont les plus nombreux. Vient ensuite l’Académie, puis Richelet. La longueur des textes joue sans doute un rôle dans ces répartitions.

Les proprionymes illustrent que la préface de l’Académie est un texte en trois temps superposés : l’Antiquité, le Moyen Âge et le XVIIe siècle, alors que les textes du Richelet et du Furetière sont linéaires, c’est-à-dire que les ouvrages envisagent une langue déjà autonome par rapport au latin. L’Académie se réclame de trois pouvoirs : le pouvoir politique contemporain (Cour, Louvre, Paris, Roy), le pouvoir civilisationnel de l’Antiquité (Aristote, Jule César, Ciceron, Empire Romain), le pouvoir langagier contemporain (Académie, Compagnie). Il s’agit plus d’une superposition que d’une continuité. L’Académie se justifie et elle justifie tous ses gestes; mais, curieusement, elle n’en appelle pas à Dieu, comme le font Richelet et Bayle, car il n’est pas opportun d’opposer Dieu au roi Louis XIV. Au contraire, le message est subliminal en ce sens qu’il y a identité de figures : un Roi Soleil est un dieu roi et/ou un roi dieu (v. D’Oria, 1988).

Le DAF étant chronologiquement le dernier dictionnaire de la série, son quasi-silence sur ses prédécesseurs étonne et n’étonne pas. Il est volontaire, et ses rares propos sont allusifs, comme dans l’évocation de la comparaison des difficultés à définir le mot télescope et le verbe voir (v. Académie françoise, 1694 : 6). Le terme technique fait référence au travail censément facile de Furetière; le verbe, à l’application académique.

La préface du DAF est un discours clos, bouclé sur lui-même et passéiste, alors que les propos de ses deux concurrents sont des discours ouverts sur un contenu témoin du présent dans le Richelet et incluant l’avenir dans le Furetière. Richelet dit ce qu’il a fait; Bayle, ce que Furetière a voulu faire; l’Académie, ce qu’elle n’a pas fait, interdisant ainsi tout jugement de valeur sur le contenu. Les deux premiers ouvrages proposent une lexicographie qu’on peut qualifier de positive, tandis que l’Académie se réfugie dans une sorte de lexicographie de la négation et/ou de l’absence.

Il est bien évident aussi que le choix des noms propres est conditionné par le statut et la stature des préfaciers : Richelet est l’auteur de la préface de son dictionnaire, du moins en partie, et le texte est contemporain de l’ouvrage; le DU est une œuvre faite quand Bayle l’augmente d’une préface; le texte d’ouverture du DAF est préfabriqué par rapport au dictionnaire, qui est réputé être l’œuvre collective d’une société qui possède une mainmise sur la langue. Seul Richelet est directement associé au contenu réel du dictionnaire qu’il présente. Trois préfaces, trois portraits d’auteurs et d’intentions. Pourtant, les trois textes ne vivent plus indépendamment l’un de l’autre tant l’histoire et la métalexicographie les ont imbriqués et reliés au sort du français classique. Les trois approches sont néanmoins complémentaires, et un seul dictionnaire ne saurait proposer un portrait adéquat et complet du français du XVIIe siècle. Pour obtenir une image claire et réelle de l’état de la langue, il faut superposer les trois descriptions.

4. Le maillage des proprionymes dans les articles

L’étude des noms propres et des noms proprialisés dans les articles s’est accomplie sur une tranche nomenclaturelle allant de lac à laque pour le DF, de lac à laquelle pour le DU et de lac à laquais pour le DAF. Seuls les articles complets ont été retenus. Les entrées renvois (DF : landit voir landi; DAF : lapereau voir lapin), les dérivés ou mots de la même famille (DAF : langue voir langage, languette) ainsi que les divisions des sens principaux, les locutions, les expressions ou les unités lexicales complexes placés en sous-entrées (DF : lanterne → lanterne sourde; DU : lacs → lacs d’amour) n’ont pas été conservés.

Ce toilettage fait, le nombre d’articles étudiés dans le Richelet s’élève à 101, à 125 dans le Furetière et à 44 dans le DAF. Les noms propres et les formes proprialisées n’ont été localisés que dans les exemples construits, à l’exclusion, donc, des citations dans le Richelet et des développements encyclopédiques dans le Furetière. Il n’a toutefois pas toujours été facile de distinguer les données encyclopédiques du Furetière des exemples forgés.

4.1. Le Dictionnaire françois [...] de Richelet

Les figures proprionymiques paraissent dans seulement 6 des 101 articles du Richelet, soit 5,9 % des articles. Au total, les 6 articles livrent 7 unités pertinentes (v. annexe 2, section 2.1.) :

Les données proprionymiques ne révèlent rien de particulier, sinon qu’elles sont conditionnées par des collocations (le lac de Geneve, les lamentations de Jeremie, les landes de Bourdeaux), par l’ethnocentrisme (Il est maître laiettier à Paris, Il est autant possible de fixer la langue Françoise qu’il est possible de fixer l’humeur des Français) ou par la convenance historique (l’entrée lai appelle des maîtres du genre : Alain Chartier, Molinet). La séquence d’articles intègre une entrée éponymique, langé, forme issue de melon de Langé par aphérèse de la base de l’unité complexe, puis par la lexicalisation du toponyme tourangeau Langé.

4.2. Le Dictionaire universel [...] de Furetière

Chez Furetière, la récolte proprionymique est abondante. De telles formes paraissent dans 31 des 125 articles, soit dans 24,8 % des cas, certains articles convoquant plusieurs unités : lac (10 noms propres cités), langue (12 noms propres cités). Au total, 71 noms différents figurent dans les exemples (v. annexe 2, section 2.2.). Les catégories sont les suivantes :

L’universalité du Furetière est manifeste, surtout dans l’évocation des toponymes. Il énumère plusieurs noms de pays, villes et lieux d’Europe (Angleterre, France, Suisse; Bordeaux, Orléans, Rome; Chasteau de Meudon, lac de Geneve), du Proche Orient (Damas, Galilée; lac de Gennasareth, Mer Morte), d’Asie (Corée, Inde), d’Afrique, etc. Dans ce segment nomenclaturel, seule l’Amérique est absente, tout comme elle l’est du Richelet et du DAF.

Le rappel de la religion catholique et de son histoire transparaît à travers les lieux (Galilée, Tiberiade, tour de Babel), les noms bibliques (Dieu, Jeremie, Jesus-Christ, Judas, Paul, Seigneur, St. Esprit, St. Estienne, Vierge), les noms de groupes (Apostres, Innocents, Juifs, Pape, Psalmiste) et les noms divers (Bible, Cantique, Saint Sacrement). Furetière n’oublie pas sa culture et sa vocation religieuses, il ne renie pas son titre d’abbé de Chalivoy.

L’Antiquité marque aussi sa présence de différentes manières : les noms de personnes (Alexandre, Aristote, Petrone, Tite-Live), les noms de dieux (Pallas), les gentilés (Eoliens, Grecs, Rhodiens) et les noms d’institutions politiques (empire Romain).

La palette des couleurs proprionymiques brille de tous ses feux dans le Furetière. Plusieurs proprionymes entrent d’ailleurs dans la composition d’unités lexicales complexes (v. Boulanger et Cormier, 2001) : acier de Damas, languiers du Mans.

4.3. Le Dictionnaire de l’Académie françoise

Dans le DAF, des éléments proprionymiques paraissent dans 11 des 44 articles du corpus, soit dans 25 % des cas. Au total, il y a 23 noms différents répartis dans les catégories suivantes (v. annexe 2, section 2.3.) :

L’Académie est résolument européenne, 17 des 23 noms étant associés à ce continent : 13 des 16 toponymes, 2 des 4 noms de personnes et les 2 noms d’institutions. Les éléments restants font allusion à la religion (Jesus-Christ, Juifs, saint Estienne, tour de Babel) et à l’Orient (Damas, Orient).

Sur la base de cette séquence de mots, et proportionnellement, le DAF constitue donc le plus riche des trois dictionnaires en matière d’inclusion de noms propres et de formes pro-prialisées dans les exemples.

5. Signification des formes proprionymiques et intertextualité

Les noms propres ou proprialisés recensés personnalisent-ils chacun des dictionnaires et/ou révèlent-ils une communauté ou une convergence d’intérêts?

On peut remarquer que l’adresse au prince Ferdinand du DF et l’épître Au Roy du DAF usent des mêmes arguments, et souvent des mêmes noms. Les textes empruntent le même ton quand ils s’arriment à l’Antiquité. Cette référence historique est imparable pour parler en palimpseste de Louis XIV. C’est fort probant dans le discours académique qui n’aborde finalement que deux sujets : le Roy et l’institution elle-même. On n’est pas sans s’étonner du silence sur les autres lexicographes classiques et sur leurs œuvres, comme si l’Académie avait travaillé en vase clos et ne voulait pas s’en reporter à des prédécesseurs ou à des concurrents déloyaux qui n’ont pas respecté le privilège reçu par la Compagnie. Tandis que les deux autres préfaciers font des projections sur le projet académique, qu’ils ne rejettent pas par ailleurs. Leur critique majeure concerne la durée de préparation du dictionnaire. Pour le reste, leurs propos sont plutôt mesurés et encourageants, et ils n’hésitent pas à dire qu’ils ont, anachroniquement, une dette à l’égard d’un dictionnaire encore en devenir!

La mise en comparaison des textes d’ouverture avec les textes lexicographiques révèle une importante dichotomie, commune aux trois dictionnaires : les préfaciers ne sont pas nécessairement les auteurs des parties lexicales. Si Richelet paraît bien être le responsable des écrits de présentation de son dictionnaire, il semble que la rédaction des articles doive beaucoup à Patru. Dans le DU, Bayle n’a rien à voir avec le contenu de l’œuvre qui fut entièrement élaborée par Furetière. Dans le DAF, il est aussi malaisé de déterminer qui sont les auteurs de la préface que de deviner qui étaient les rédacteurs des articles, et s’ils étaient tous académiciens. Aussi, cette disparité entre le prédictionnairique et le dictionnairique dans les trois répertoires peut-elle être interprétée comme un trait commun aux trois projets, ce qui caractérise encore plus profondément une similarité et une simultanéité dans l’exercice lexicographique, cette ressemblance fût-elle le fruit des hasards de l’histoire individuelle des dictionnaires.

Les trois dictionnaires constituent-ils une chaîne ou un double palimpseste? Autrement dit, Richelet et Furetière utilisèrent-ils des matériaux de l’Académie auxquels ils avaient accès, par Patru et d’Ablancourt dans le premier cas, par Furetière lui-même dans le second, ou bien l’Académie s’inspira-t-elle de ces deux prédécesseurs en altérant leurs œuvres déjà publiques? Sans doute y a-t-il un peu des deux, de sorte que, dans la succession des répertoires, il est difficile de dire quel est le dictionnaire primitif à la source des deux autres. Ce sont en fait des produits interdépendants, mais seule l’Académie s’en défend. D’ailleurs, elle le fait trop âprement pour qu’il n’y ait pas anguille sous roche. Le fait que le DAF soit postérieur aux deux autres n’est pas un obstacle, les matériaux de la Compagnie s’étant accumulés depuis 43 ans au moment où paraît le Richelet et depuis 53 ans au moment de la publication du Furetière. Aucun auteur n’avoue avoir emprunté des matériaux à l’autre, l’Académie ne mentionne même pas les noms de Richelet et de Furetière.

Le DF cite 3 toponymes dont 2, Bourdeaux et Geneve, se retrouvent associés aux mêmes entrées chez Furetière et dans le DAF : lande et lac respectivement. Mais c’est entre Furetière et l’Académie que la comparaison devient éclairante. En effet, 8 des 16 toponymes du DAF sont déjà présents dans le DU : Bordeaux, Damas, France, Geneve, Orient, Orléans, Rome, tour de Babel, dont 7 figurent dans les mêmes articles. Seul le nom Orléans est distribué différemment (v. tableau 1).

Tableau 1. Les toponymes et leur distribution
Toponymes Sous
DU DAF
Bordeaux lande lande
Damas lame lame
France laid, lambel lambel, langue
Geneve lac lac
Orient langue langue
Orleans laier lambel
Rome langue langue
tour de Babel langue langue

Même si les probabilités de créer les mêmes phrases exemples sont grandes en raison des cooccurrences faciles, il reste que cette étroite correspondance est étrange ou, à tout le moins, suggestive. Il est cependant difficile de retracer les voies d’inspiration et d’identifier les auteurs des travaux originaux. Qui a emprunté le premier et à qui? Les sources historiques sont fort discrètes là-dessus. Chose certaine, la cause principale du parallélisme n’est pas l’œuvre du seul hasard ou celle du conditionnement langagier qui associe spontanément des mots entre eux. Les trois dictionnaires classiques forment bien une trinité et ils sont le reflet parfait d’une intertextualité.

Bibliographie

Annexe 1 – Les proprionymes dans les textes prédictionnairiques

1.1. Le Dictionnaire françois [...] de Pierre Richelet
Adresse (Total : 10) Avertissement (Total : 2 + [2])
Auguste Iesus-Christ Monsieur d’Ablancourt
Empire Muses [Marmol]
Europe Parnasse Monsieur Patru
France Romains [Tucidide]
Horace Virgile
1.2. La préface du Dictionaire universel [...] d’Antoine Furetière (Total : 70)
Abbaye de Chalivoy Empire Romain Papias
Abbaye de St. Germain des Prez Esope Paris
Academie della Crusca Henry [Estienne] Parlemens/Parlement
Academie (Françoise) Robert Estienne Pays-Bas
Angleterre Euripide Nicolas Perottus
Aristarque Europe Philippe de Commines
Aristote France Platon
Ascensius Badius François Plutarque
Paul Beni Froissard Prieuré de Chuines
Bibliotheque du Vatican Antoine Furetiere Republique des Lettres
Pierre Borel Mr. Furetiere Cardinal de Richelieu
Borrichius Mr. l’Abbé Furetiere Rome
Anne de Boulen Galien Roy
Bourges Henry VIII S. Pierre du Vatican
Calepin Hollande Tomasini
Mr. Du Cange Illustre Compagnie Tucydide
Castres Joannes de Janua Ugotion
Charles-Quint Job Varron
Ciceron Joinville Vaugelas
Compagnie Mr. de la Fontaine Ville-Hardoüin
Conseil d’Etat Reinier Leers Xenophon
Demosthene Mercure Zeuxis
Didyme Monstrelet
Eglise latine Palais
1.3. Le Dictionnaire de l’Académie françoise
Épître (Total : 15) Préface (Total : 30)
Académie Françoise Academie/Académie Demosthene
auguste Nom Académie de Florence Empire Romain
Ciel Académie Françoise Estrangers
Cours de l’Europe Antiquité François
Europe Aristote Georgiques
France Aulugelle Louvre
Grecs Monsieur le Cardinal Paris
Heros Jule Cesar Pompée
Personne Monsieur le Chancelier Cardinal de Richelieu
Puissance Charlemagne Romains
Regne Ciceron Rome
Rois Colbert Roy
Romains Compagnie Monsieur le Chancelier Seguier
Sire Cour Servius
Vostre Majesté [Academia] della Crusca M. de Vaugelas

Annexe 2 – Les proprionymes dans les textes dictionnairiques (les exemples)

2.1. Le Dictionnaire françois [...] de Pierre Richelet (Total : 7)
Bourdeaux François Jeremie Paris
Alain Chartier Geneve Molinet
2.2. Le Dictionaire universel [...]d’Antoine Furetière (Total : 71)
Afrique Demosthene Innocents Psalmiste
Alexandre Dieu Jeremie Rhodiens
Allemands Dieux Jesus-Christ Rhosne
Anciens Diogene Judas Rome
Angleterre Duc d’Orleans Juifs Saint Sacrement
Apostres empire Romain Malthe Seigneur
Aristote Eoliens Mans Soleil
Barbares Epictete Mer Morte St. Denys
Bible Fez Mores St. Estienne
Bordeaux France Orient St. Esprit
Cantique Galilée Orientaux Suisse
Chambre des Comptes Gascogne Orleans Tartares
Chasteau de Meudon Geneve Palais Tiberiade
Constance Gennasareth Pallas Tite-Live
Corée Grand Mogol Pape tour de Babel
Cour Grecs Paul Vaugelas
Courtisans Hollandais Petrone Vierge
Damas Inde Princes
2.3. Le Dictionnaire de l’Académie françoise (Total : 23)
Arragon Duc de Bourgogne Jesus-Christ Rome
Auvergne Espagne Juifs Roy
Bordeaux France Orient saint Estienne
Cardan Geneve Orleans tour de Babel
Corne Hospital Paris Vienne
Damas Hostel-Dieu Provence

Un catholicon gentiléen : le Dictionnaire universel des gentilés en français

« Il ne lui a pas suffi [...] de feuilleter les gros recueils de seconde main, les épais dictionnaires du genre Bayle, Moreri, Trévoux et consorts; il a exploré le plus de textes originaux qu’il a pu consulter. Il s’est rendu positivement ivre de fiches et de notes » (Paul Valéry, Variété V).

Introduction

Une importante constellation de noms communs (Nco) tire son origine des noms propres (Npr), ce dont témoignent amplement les étymologies des dictionnaires (Boulanger et Cormier, 2001). Ces lexies naissent par l’intermédiaire de l’un ou l’autre des nombreux modes de formation des mots, tels l’éponymie, la dérivation, la composition, etc. Parmi la collection de Nco d’origine proprielle, on compte les gentilés. Dans le Dictionnaire universel des gentilés en français[1] (DUGEF), qui vient de paraître (Dugas, 2006) le mot gentilé est ainsi défini : « Dénomination collective des habitants par rapport au lieu où ils résident (continent, pays, région, municipalité, quartier, etc.) » (p. 34). Le Dictionnaire culturel en langue française (2005) le définit en termes presque identiques : « Dénomination des habitants d’un lieu relativement à ce lieu (continent, pays, région, ville, village, quartier, paroisse, etc.) ». Il en va de même pour le Nouveau Petit Robert 2007 : « Dénomination des habitants d’un lieu, relativement à ce lieu ». La ressemblance des définitions tient au lien de complicité entre l’auteur du DUGEF et les lexicographes robertiens.

Les gentilés ont été peu étudiés, soit parce qu’ils étaient enfouis dans l’ensemble des formations proprielles, soit parce que les linguistes les ignoraient, soit parce qu’on les considérait comme la chasse-gardée des onomasticiens, des toponymistes et des institutions responsables de la mise en application des règles de la toponymie. Sur le plan linguistique, leur morphologie, leur prédictibilité et leur sens compositionnel en faisaient des créatures

banales et sans grand intérêt pour les chercheurs. Ces mots, ayant tantôt le statut de substantif, tantôt celui d’adjectif, étaient générés par quelques suffixes accolés à une base proprielle : ils semblaient former une catégorie sans éclat et sans histoire, oubliée même par les dictionnaires. Cette régularité morphologique ne devrait-elle pas attirer l’attention, justement? Et si la genèse des gentilés était plus complexe qu’on le croit et qu’un examen attentif des segments lexématiques qui leur servent de fondement s’avérait riche d’enseignement?

Au Canada français, c’est dans un contexte lié à des préoccupations de nature linguistique et politique que s’est développé un intérêt véritable pour la chose gentiléenne. Dans les années 1990, en effet, le Québec s’affairait à la francisation de la langue de travail, opération menée sous le chapeau législatif. La mise en place des mécanismes de francisation a touché la toponymie et le lexique qui lui est rattaché, convoquant par le fait même la problématique des gentilés. Car il s’est trouvé des chercheurs toponymistes pour avancer l’idée que la dénomination des habitants d’un lieu dépassait le seuil linguistique pour rejoindre les intérêts de la société contribuant ainsi à forger l’identité collective. Le rapport entre la langue et la société ne pouvait trouver meilleur terreau que dans le paysage toponymique et dans la création de mots dénommant les résidants d’un lieu. Jean-Yves Dugas a vite perçu l’intérêt d’explorer ce créneau du lexique. Il entreprend son action en faisant renaître le mot gentilé dont l’usage s’était érodé depuis la fin du XIXe siècle. Le mot se trouve encore dans les dictionnaires d’Émile Littré et de Pierre Larousse. Les conditions propices à la cueillette du vocabulaire gentiléen étaient réunies : une loi linguistique, une institution (la Commission de toponymie du Québec —CTQ), le désir populaire d’en appeler à une désignation collective ou à une cascade de noms —on peut être simultanément un Nord-Américain, un Canadien, un Québécois, un Orléanais et un Pétronillais— et la volonté de se trouver un point d’ancrage dans le monde géographique et dans celui des mots. Le gentilé germe dans un toponyme, il grandit dans le discours écrit ou oral et, à maturité, il peut retenir l’attention des lexicographes.

La cueillette des gentilés québécois par JYD a résulté en une première publication substantielle en 1987 : le Répertoire des gentilés du Québec, compendium officiel de 1430 dénominations. Mais dès 1981, une plaquette contenant 482 gentilés était mise à la disposition du public. Elle fut suivie en 1985 d’un supplément contenant 229 nouveaux gentilés. L’engouement à l’égard des appellations gentiléennes a ouvert la voie pour passer de la captation restreinte au territoire québécois, en raison du mandat officiel de la CTQ, à la quête universelle. Les recherches de JYD se sont étalées sur un quart de siècle. Il livre ici une partie de son trésor sous la forme d’un catholicon, appellation qui, au Moyen Âge, signifiait « dictionnaire universel ».

Un catholicon propriel

Le DUGEF rejoint la cohorte des ouvrages qui décrivent les onomastismes —les déonomastiques, dans la terminologie européenne—, ces mots engendrés à partir d’un nom propre. La plupart de ces recueils sont multithématiques, c’est-à-dire qu’ils rassemblent des miscellanées proprielles provenant d’une grande variété de domaines. En général, ils ne traitent pas le sujet des gentilés. En revanche, le répertoire de JYD est monothématique. Il recense une seule catégorie de mots, soit les « noms collectifs français d’habitants du monde entier » (quatrième de couverture), catégorie qui est justement délaissée dans la majorité des compilations d’onomastismes.

Les gentilés existent dans les dictionnaires généraux. Ils sont catalogués dans les nomenclatures, mais ils se font plutôt discrets, surtout lorsque leur envergure sémantique est de nature monosémique, et que de surcroît le sens décrit est compositionnel et ne fait écho qu’à la seule valeur gentiléenne. Par ailleurs, les annexes de quelques dictionnaires leur font occasionnellement une place. On les trouve alors rassemblés dans des listes inversées, à savoir qu’une première série de mots est axée sur les gentilés, que l’on fait suivre de leurs correspondants toponymiques, et qu’une deuxième série procède des toponymes vers les correspondants lexicaux. Les critères de sélection de ces unités ne sont pas toujours explicités dans les présentations.

Le DUGEF contient cinq parties : une préface, des remerciements, un avant-propos, une introduction et le dictionnaire.

Dans la préface, Camille Laverdière retrace avec finesse l’émergence ou la résurgence du phénomène gentiléen, notamment au Québec, et sa prise en charge par JYD dans le cadre de ses fonctions de linguiste dans une institution québécoise. Il expose les raisons qui ont conduit les Québécois à vouloir affirmer et affermir leur ancrage dans l’espace où ils vivent en s’identifiant comme habitants de chaque partie du territoire, aussi bien les macroterritoires que les microterritoires. Cet identificateur, c’est le gentilé. Le préfacier explique comment le territoire que nous habitons fut nommé, de 1534 jusqu’à aujourd’hui, et comment les « gentilés consécutifs » sont nés et ont formé les strates de l’histoire. Il illustre aussi que la portée des gentilés dépasse les banales créations lexicales si transparentes, en apparence, qu’elles passent inaperçues aux yeux de nombreux lexicographes qui les délaissent ou à ceux des linguistes qui les ignorent et qui les écartent tout simplement dans leurs analyses. Les 8166 gentilés convoqués sortent cette catégorie de mots de l’anonymat pour les faire reconnaître comme des unités du lexique. Ces mots font vivre la morphologie du français puisqu’ils exploitent la suffixation à vocation identitaire individuelle ou collective. Voici une liste sélective de suffixes propres à gentiliser une base proprielle : -ain, -ais, -an, -ard, -at, -éen, -ien, -ier -in, -iste, -ite, -ois, -on. Tous sont amplement attestés dans le DUGEF.

L’introduction de l’auteur retrace l’importance du nom propre en linguistique, principalement son intérêt pour la science des mots. Des explications sur le choix de la terminologie nous apprennent que le terme gentilé est d’usage surtout nord-américain tandis que les termes ethnique et ethnonyme satisfont les Européens. JYD raconte comment il a tiré le mot gentilé de l’oubli pour le faire revivre et lui redonner sa place dans les nomenclatures des dictionnaires généraux. Puis il énumère les différentes étapes de la préparation de son dictionnaire, s’arrêtant à la dimension universelle, c’est-à-dire à la nécessité de recueillir tous les gentilés de langue française, aussi bien ceux qui dénomment des entités de la francophonie que ceux qui dénomment des entités des lieux où on parle d’autres langues que le français. Après une brève revue des quelques dictionnaires de gentilés existants, il expose les principes de consignation des mots dans son ouvrage.

Le contenu et l’architecture du dictionnaire sont ensuite décrits. L’auteur explique d’abord sur quels critères il s’est fondé pour sélectionner les éléments de la nomenclature. Les gentilés doivent dériver d’un toponyme dont l’importance historique et la notoriété désignative étaient attestées par son statut d’entrée dans un dictionnaire de noms propres, en l’occurrence ici le Petit Robert des noms propres et le Petit Larousse illustré. La sélection fut resserrée en ciblant l’axe linguistique de la langue française, à savoir la francophonie dans son ensemble, avec un intérêt particulier pour la France, le Canada et, bien entendu, le Québec. Les critères secondaires furent l’ampleur de la population d’un lieu, son importance historique et la « pertinence d’extensivité », c’est-à-dire des lieux (cours d’eau, régions naturelles, accidents géographiques, etc.) voisinant les zones dont les noms furent élus, à condition qu’il existe cependant une forme lexicale en français. Aucun paramètre singulier ne prévaut lors de la sélection; c’est le croisement de deux ou plusieurs facteurs qui devient déterminant. Par exemple, l’importance numérique ne suffit pas : une ville de Chine peut comporter plusieurs centaines de milliers d’habitants, mais elle ne joue pas de rôle prépondérant dans le monde alors qu’une petite municipalité retient l’attention générale pour une raison donnée, ce qui justifie le traitement du gentilé. La gradation démographique qui guide le choix est la suivante : sont retenus les gentilés associés aux agglomérations du type mégapoles de 500 000 personnes et plus, puis le seuil passe à 100 000 habitants pour la plupart des pays, il se réduit ensuite à 20 000 habitants pour les pays de l’Europe de l’Ouest. Le criblage se raffine quand la référence concerne la francophonie : le seuil est alors fixé à 10 000 habitants; il descend à 3000 pour la France. Pour le Québec, le filtre est ramené à 2000 habitants. La pyramide des populations est logique en raison du poids de l’histoire et elle est motivée du point de vue de la perspective francophone. Sur un autre plan, l’auteur choisit une perspective qualitative ancrée au Québec plutôt qu’une perspective purement quantitative indépendante d’un quelconque repère. Cette approche est légèrement décentrée; elle est de la nature du cœur, c’est-à-dire subjective, plutôt que de relever de la pure objectivité. Les causes avancées pour légitimer la centration sur le Québec (protection du français, recherche d’une identité, créativité, protection du patrimoine linguistique, institutionnalisation de la recherche gentiléenne, etc.) sont recevables et fort compréhensibles. Toutefois, elles infléchissent le thème « universel » qui occupe une place centrale dans le titre de cet ouvrage. Il y a donc dans ce dictionnaire un universel québéco-centrique assumé et défendu, alors qu’objectivement, il ne devrait pas y avoir de foyer. Mais l’auteur justifie son approche.

La démarche est en effet fondée sur un à priori, soit l’existence de travaux de recherche ayant mené à l’élaboration de catalogues de gentilés québécois. Elle procède du singulier —le Québec— vers le plus général —le monde ou l’universel. La sinusoïde quantitative suit une trajectoire prédéfinie s’amorçant en un point géographique pour lequel on dispose d’un ample corpus gentiléen qu’il faut réduire pour ensuite remonter vers l’universel. Dans le dictionnaire, le Québec n’a donc pas le même poids que les autres lieux. On peut cependant expliquer le thème « universel » à partir d’un enchâssement : un universel premier qui ratisse l’ensemble des territoires de la planète et un universel second qui couvre tout le Québec. C’est cette double hélice qui permet de comprendre que la proportion de gentilés québécois est plus élevée que celle des gentilés universels. La présence du Québec ne s’explique pas seulement par le facteur de la population. Ainsi la lettre L comporte 497 articles. De ce nombre, 401 sont planétaires tandis que 96 sont québécois. Si on convertit ces chiffres en se basant sur le nombre de 8166 vedettes, le dictionnaire contiendrait un total de 1413 québécismes, soit 19,3% de la nomenclature. Un gentilé sur cinq est laurentien.

L’auteur est conscient que l’histoire a plus d’importance que les statistiques administratives ou celles des recensements et que les barèmes numériques limitent l’arbitraire. Ainsi, même s’ils ne répondent pas aux critères statistiques, des gentilés ont une place réservée dans le dictionnaire. Le libre arbitre a joué et le compilateur s’est autorisé l’insertion des dénominations qui ne peuvent être ignorées parce que leur importance subsume « la rigidité des seuils quantitatifs » (p. 19). Des noms entrent au dictionnaire en passant par la porte qualitative, tempérant par le fait même le déterminisme froid et administratif des chiffres. En abordant les rives des sentiments, l’auteur confirme que si le gentilé est un objet lexical, c’est également une référence attachée à l’homme et, en bout de ligne, l’importance du nommé est plus grande que la règle établie lorsque vient l’instant de sélectionner les mots. Répondent à ce critère de dérogation, des gentilés comme Chéticantain (Chéticamp, Nouveau-Brunswick), Douaumontois (Douaumont, France) et Zizi (Ziz, Maroc).

Le plan de l’article

La microstructure de l’article fait appel à cinq rubriques.

L’entrée

C’est le toponyme qui sert d’entrée. Celle-ci est présentée en gras et en petites capitales, sans majuscule initiale : BARCELONE, LAC-BEAUPORT. L’ordre alphabétique strict est utilisé : il n’est pas tenu compte des espaces ni des signes diacritiques (apostrophes, traits d’union, signes suscrits...). Les variantes sont séparées par un trait oblique (LAEKEN / LAAKEN / LAKEN; LOUKSOR / LOUXOR / LUQSOR). Les homonymes ne sont pas numérotés (voir JURA et VICTORIA qui ont trois articles chacun. L’auteur utilise deux procédés de classement lorsqu’un déterminant est présent dans un toponyme. Il recourt à la postposition du déterminant lorsque le nom n’est pas québécois (CAIRE, LE; NOUVELLE-ORLÉANS, LA; ORRES, LES) et, à l’instar de la CTQ, il favorise la séquence naturelle —l’antéposition du déterminant— pour les formes canado-québécoises (L’ANNONCIATION; LA POCATIÈRE; LES BASQUES). Le chassé-croisé des coutumes française et québécoise crée un double système de classement, ce qui n’est guère économique et embrouille le décodage. De plus, les noms avec une particule postposée échappent à l’ordre alphabétique strict. Ainsi, le toponyme martiniquais LE LAMENTIN > LAMENTIN, LE, forme qui est classée sous LAMENTIN, tandis que le toponyme québécois LA MALBAIE apparaît à la lettre L, en raison de la non-inversion des composantes. De même, on repérera L’ÎLE-BOUCHARD sous la lettre I, L’ÎLE-BIZARD sous la lettre L et L’ÎLE D’ORLÉANS sous la lettre O. D’autres types d’inversion exigent beaucoup de vigilance de la part du lecteur. Par exemple, PAYS BASQUE renvoie à BASQUE, PAYS alors que LES BASQUES garde sa syntagmatique naturelle.

Les entrées renvois touchent les variantes graphiques (LUQSORLOUKSOR), les variantes dénominatives (LAN-CHANGLAOS), les dénominations composées dont les constituants sont inversés (LOIRE, HAUTEHAUTE-LOIRE) et les toponymes comportant un générique (AOSTE, VAL D’VAL-D’AOSTE [renvoi vers le générique]; PROVINCES MARITIMESMARITIMES, PROVINCES [renvoi vers le spécifique]). Mais sans que l’on sache pourquoi, ces renvois ne sont pas systématiques. Ainsi, MARNE, HAUTE et NORMANDIE, haute renvoient à HAUTE-MARNE et à HAUTE-NORMANDIE, tandis que HAUTE-BRETAGNE et HAUTE-CORSE ne profitent pas de renvois. Par ailleurs, PAYS BASQUE et PAYS DE CANAAN renvoient à BASQUE, PAYS et à CANAAN, PAYS DE, mais il n’y a pas de renvois SOUS PAYS pour BRAY, PAYS DE; CAUX, PAYS DE; GALLES, PAYS DE. En principe, lorsque le déterminant d’un gentilé est postposé —notation « à la française »—, il n’y a pas de renvoi (LE MANS ne renvoie pas à MANS, LE; voir cependant LA VALETTEVALETTE, LA). Les gentilés québécois comportant un déterminant antéposé n’étant pas soumis au protocole de l’inversion, il n’y a pas d’entrée renvoi (POCATIÈRE, LA ou LAURENTIDES, LES ne renvoient pas à LA POCATIÈRE ou à LES LAURENTIDES). On a donc affaire à un chassé-croisé de renvois ou de non-renvois qui peut engendrer la confusion et qui ne régularise pas la consultation.

L’identificateur

Chaque toponyme est classé dans une catégorie d’entités : commune, ville, pays, etc. Cette étiquette est souvent mise en rapport avec une macro-entité (pays, continent, etc.) ou avec une méso-entité (île, département, arrondissement, etc.). S’il n’est pas mentionné dans la formule explicative, le nom du pays figure à la fin de la rubrique.

LAUSANNE Ville de Suisse
LATIUM Région d’Italie
LANDES Département de France
LAUDUN Commune du Gard (France)
LARZAC Région de la Dordogne (France)
LAS VEGAS Ville du Nevada (États-Unis)
LABELLE Municipalité des Laurentides au Québec (Canada)

Quelques explications se déploient dans des formules à enchaînement toponymique.

LA BAIE Arrondissement de la nouvelle ville de Saguenay au Saguenay-Lac-Saint-Jean au Québec (Canada).
LABRADOR Péninsule et sa partie continentale, couvrant une partie de la province de Terre-Neuve et de la province de Québec (Canada).

Occasionnellement, un commentaire accompagne la description générale. Ces données sont de nature historique (LACÉDÉMONE : Ancienne ville de Grèce...), de type administratif (LONDRES : Capitale du Royaume-Uni de Grande-Bretagne...) ou de type linguistique (LVIV : Nom ukrainien de la ville de Lvov...).

Quand apparaît le terme ancien dans une explication, on s’interroge sur la place qu’occupe ce qualificatif. Tantôt il précède le nom de l’entité (LORRAINE : Ancienne province de France), tantôt il suit ce nom (LYONNAIS : Province ancienne de France). Il n’y a apparemment pas de nuance sémantique justifiant cette alternance. Il faut y voir un simple choix stylistique.

Les désignateurs tels arrondissement, canton, chef-lieu, commune, secteur sont définis dans un petit glossaire qui suit le guide d’utilisation du dictionnaire. Ce glossaire réunit 88 dénominations spécifiques aux réalias toponymiques (bourg, hameau, village) ou se rapportant au vocabulaire de la linguistique (calque, étymon, graphème). Parmi l’ensemble, sept unités appartiennent à la famille morphologique du mot gentilé, à savoir gentilé lui-même, gentiléen, gentiliser, gentilistique, paléogentilé, pseudo-gentilé et quasi-gentilé.

Les gentilés

Le gentilé apparaît dans la troisième rubrique. Le lexème principal comporte une majuscule initiale et il est donné en italique et en gras sous ses formes masculine et féminine. Cette dernière est inscrite au long et non pas réduite au seul morphème du féminin. À l’exception de quelques cas québécois et canadiens qui concernent les langues amérindiennes, l’inuktitut et l’anglais, tous les gentilés sont en français. Des formes rares sont aussi empruntées à d’autres langues, comme Carioca (RIO DE JANEIRO) —du portugais brésilien— ou Uztariztar (USTARITZ) —du basque. Les variantes concurrentielles sont notées à la suite de la forme privilégiée : LAGNIEULatinicois; Lagnolan. Outre ces synonymes synchroniques, il peut y avoir des variantes historiques. Dans ces cas, l’indicatif Variante précède la ou les formes inscrites en italique : LAGNIEU → Variante : Lagneusin. Ces variantes sont de nature morphologique (LOURDESLourdais et Variante : Lourdois), de nature graphique (LOUISIANELouisianais et Variante : Louisiannais) ou de nature lexicale (LOIRELigérien et Variantes : Logérien, Loirain). Parfois, plusieurs types s’entrecroisent (LAVAURLavaurois et Variante : Vauréen).

Lorsque le gentilé est une forme épicène, l’auteur a préféré l’inscrire deux fois. Le côtoiement de deux formes identiques, que rien ne vient rattacher au genre masculin ou au genre féminin, sinon la déduction, peut entraîner le soupçon qu’il y a une erreur. Pour ces cas, où la distinction se fait en discours, il aurait sans doute été préférable de recourir aux déterminants. Ainsi, LAMÍALamiaque, Lamiaque pourrait devenir Un, une Lamiaque.

Le commentaire

Cette rubrique sert à préciser certains aspects historiques et linguistiques (mode de formation du mot, étymologie, fréquence, prononciation, orthographe). Les explications peuvent être aussi à caractère encyclopédique. Voici un exemple de chacun :

Histoire : LVIV Cette ville, devenue polonaise en 1919, perdit son nom allemand [...].
Linguistique : LUTÈCE La variante remonte au latin Lutetia « Lutèce » [...].
Encyclopédie : LUSIGNAN La fondation du château de la famille de Lusignan, seigneur des lieux, attribuée par la légende à la fée Mélusine, a suscité cet étrange gentilé.

Les renvois

Les renvois sont de deux ordres : les renvois macrostructurels ou les entrées renvois (L’ISLET-SUR-MERL’ISLET; LOIRE, HAUTEHAUTE-LOIRE) —voir aussi le paragraphe 3.1.— et les renvois microstructurels, à savoir une rubrique dite Voir ou Voir aussi qui permet d’accéder à un complément d’information dans un autre article (LYON → Voir Ludgunum [sic]; LACÉDÉMONE → Voir aussi Sparte).

Exemples d’articles

L’analyse rubrique par rubrique fragmentant les articles, nous reproduisons ci-dessous trois exemples d’articles complets, ce qui donne un aperçu de la configuration du dictionnaire. La disposition des rubriques et les alternances de caractères sont respectées.

LASALLE
Arrondissement de la nouvelle ville de Montréal au Québec (Canada).
LaSallois, LaSalloise.
Variantes : Lasallois, Lasalloise;
LaSallien, LaSallienne;
Lasallien, Lasallienne.
La majuscule qui affecte le s reflète la désignation officielle de la ville.
LONDRES
Capitale du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord.
Londonien, Londonienne.
Une forme ancienne, Londone, pour désigner l’endroit, peut expliquer le gentilé, tout comme l’adjectif latin londonium, « de Londinum, Londres ».
On peut également relever, au XIXe siècle, les appellations Londonnais et Londinien, de même que la graphie Londonnien.
LUGDUNUM
Nom, à l’époque gallo-romane, de la ville de Lyon en France.
Lugdunien, Lugdunienne.
Voir Lyon.

Conclusion

À l’évidence, le DUGEF est une œuvre originale résultant de recherches vastes et minutieuses. L’approche est novatrice et la thématique vient enrichir la typologie des dictionnaires spéciaux. Au-delà de ces constatations, et une fois le dictionnaire refermé, quelles impressions reste-t-il de cette compilation? D’abord, le phénomène des gentilés n’est pas nouveau dans l’histoire du français. Toutes les époques témoignent de l’existence de ces formes. Il apparaît ensuite que l’on a affaire à un vocabulaire présentant une double facette. En effet, les gentilés appartiennent à la langue commune tout en dégageant un parfum terminologique. L’abondance des dénominations atteste par ailleurs d’une productivité morphologique presque inflationniste et qui fait appel à une large palette de suffixes. De plus, les mécanismes de dérivation mis en œuvre montrent la capacité d’adaptation de la langue française. Tout nom propre, quelle que soit son origine est dérivable en français. Par exemple, le nom américain OHIO produit le dérivé français Ohioien, tandis que Nunavutois, Nunavutien et Nunavois sont façonnés à partir du toponyme inuktitut NUNAVUT. Quant au polonais WROCŁAW, il est gentilisé en français sous la forme Wroclawien. Outre la dérivation simple (ABITIBI > Abitibien), plusieurs autres modes de formation sont mis à contribution. La composition (LE CENTRE-DE-LA-MAURICIE > Centre-Mauricien), le mot-valise (ABITIBI-TÉMISCAMINGUE > Témiscabitibien), la réduction (PAYS-DE-LA-LOIRE > Ligèrien) et l’emprunt (SAN-JOSÉ > Josefino) sont les principaux. Quelques modes secondaires sont aussi utilisés, comme l’inversion des composantes (MONTMAGNY > Magnimontois) et la relatinisation partielle (SALABERRY-DE-VALLEYFIELD > Campivallensien). Parfois, plusieurs mécanismes s’amalgament pour forger un gentilé. (LACROIX-SAINT-OUEN > Croisé-Saint-Audonien, ZAMPOALA > Zampoaltèque).

S’il est une critique à formuler à l’égard de ce dictionnaire, c’est bien l’absence d’index qui en fait un ouvrage unidirectionnel. La décision de choisir le toponyme comme vedette de l’article aurait dû entraîner la confection d’un index recensant tous les gentilés. Son absence n’entrave pas la recherche des gentilés quand ceux-ci dérivent directement des toponymes (LYON > Lyonnais). Il en va autrement quand la formation des gentilés repose sur une base modifiée (LISIEUX > Lexovien, FONTOY > Fenschois) ou sur une base lexicalement ou morphologiquement indépendante du toponyme (VAL-DE-MEUSE > Montignier, LA-TOUR-DE-PEILZ > Boéland). La situation est particulièrement complexe dans la panoplie des toponymes commençant par Saint- ou Sainte- (SAINT-BONNET-LE-CHÂTEAU > Castel-Bonnetois, SAINT-DENIS-DE-PILE > Dionysien, SAINTE-ÉNIMIE > Santrimiol). De même, la richesse des variations lexicales et des explications historiques se dérobent pour qui ne connaît pas au préalable les différentes formes correspondant à un toponyme. Quelques exemples illustreront ces difficultés. Dans l’article TORONTO, outre le gentilé officiel Torontois, on trouve neuf autres dénominations : Torontonien, Torontovingien, Torontouan, Torontien, Torontouin, Torontomiuq, Franco-Torontois, Torontais et Métropolitains. Dans l’article MARSEILLE, mis à part le gentilé Marseillais, il est fait allusion à cinq autres dénominations : Massaliote, Phocéen, Massilien, Marsillien et Marseillois. Dans l’article WOLUWE-SAINT-PIERRE, l’accès au gentilé Wolu-Saint-Pétersien se fait assez aisément; mais pour trouver la variante Sampétrusien, il faudra déployer des efforts d’imagination tout en réveillant le latiniste qui sommeille chez le consulteur.

Le titre du dictionnaire comporte le mot gentilés, mais ces dénominations n’apparaissent que dans une rubrique microstructurelle; c’est le nom propre géographique qui sert de clé d’accès au dictionnaire. Par ailleurs, les entrées étant données en petites capitales et sans majuscule, on y verra un léger inconvénient pour qui veut savoir si les mots outils antéposés, ceux qui joignent des composantes (le, la, les, des, à, de, sur, en, lès, lez, etc.) ou les composantes elles-mêmes prennent ou non la majuscule. La consultation des gentilés ne résout pas tous les problèmes.

BASQUE, PAYS Pays Basque ou Pays basque ou pays Basque
Basque
LASALLE Lasalle ou LaSalle ou laSalle
LaSallois
LA TUQUE La Tuque ou la Tuque
Latuquois
L’ISLE-AUX-COUDRES LIsle-aux-Coudres ou LIsle-Aux-Coudres ou l’Isle-aux-Coudres ou l’Isle-Aux-Coudres
Coudrilois
LISLE-SUR-TARN Lisle-sur-Tarn ou Lisle-Sur-Tarn
Lislois
PORT-DE-BOUC Port-de-Bouc ou Port-De-Bouc
Port-de-Boucain
TARN-ET-GARONNE Tarn-et-Garonne ou Tarn-Et-Garonne
Tarn-et-Garonnais

Les quelques incommodités énumérées sont mineures si l’on considère la valeur du dictionnaire. Le domaine de la gentilistique met en lumière la forte puissance créatrice du français, cette capacité sublimant toutes les langues. En effet, à partir de milliers de toponymes étrangers, le français modèle des mots parfaitement intégrés à son système morphologique. Qui plus est, pour un seul toponyme, il peut produire plusieurs unités concurrentes (dix pour LOS ANGELES et MARTIGUES, huit pour TRÉGUIER, six pour GRANBY, etc.). Les 8166 entrées cachent donc des milliers de formes gentiléennes semées sur le parcours de la langue française, forgeant ainsi une longue chaîne de mots dont les principaux témoins ont été exhumés de la documentation, compilés, analysés et mis en cage dans un catholicon qui s’imposera et dont le titre se verra rapidement concurrencé par le terme éponyme tiré du nom de l’auteur.

Pastiche bolévien

Le dictionnaire s’ouvrant sur un poème gentiléen dû à Michel Butor, ce compte rendu peut bien se conclure par quelques vers célébrant ce trésor lexical. Ce qui suit s’inspire de vers célèbres d’un grand écrivain du XVIIe siècle, Nicolas Boileau. La culture humaniste de Jean-Yves Dugas le rendra tolérant devant ces vers forgés en hommage à l’épopée gentilistique que ce troubadour des mots a rédigée sur le mode des stances, car le DUGEF —ou mieux le Dugas— est bel et bien structuré comme un long poème dont chaque strophe est scandée par un toponyme.

Chant pour un gentilisticien

Dugas parut enfin, et, le premier au monde,
Usa du dictionnaire, pour mettre en lumière,
Grand nombre de gentilés, qui, sur chaque page, abondent.
Article après article, ces mots identitaires,
Surgis du panthéon des modes de création
De la langue française, dévoilent aux lecteurs
L’éventail de couleurs de moult terminaisons.
De la langue de Molière, ils montrent toute la vigueur.
Maintes règles certaines ont été mises au point
Pour accueillir les mots pris aux langues étrangères,
Et qu’on gallicisa, tout en prenant bien soin
Que leur visage français respecte la grammaire.
Tous les lieux de la Terre cités dans ce livre d’or,
Ont fourni à la langue mille et mille gentilés,
Qui, de A jusqu’à Z, confectionnent un trésor
Et instruisent le vulgaire de leur nécessité.
Chaque article est un chant qui raconte l’histoire
D’un lieu de l’univers et révèle les mystères
D’une région du lexique qui mérite la gloire.
Des gentilés sculptés à même leur matière,
Beaucoup de toponymes se font les partenaires.
Un linguiste troubadour fit donc le nécessaire.
Feuilletant les écrits, dépouillant les glossaires,
Des enfants des noms propres, il devint registraire
Et traça chaque portrait de cette suite lignagère,
De sorte que chacun dans cet abécédaire
Trouve le mot qui l’honore et soit digne de lui plaire.
Le florilège paru illustre le savoir-faire
De Dugas, son auteur, qui, tel un Furetière,
Hors d’une académie, conçut son dictionnaire.

Références

Note

[1] Jean-Yves Dugas, Dictionnaire universel des gentilés en français, Montréal, Linguatech éditeur inc., 2006, XVI + 530 p. L’auteur est linguiste-toponymiste. Il a œuvré à la Commission de toponymie du Québec pendant de nombreuses années.

Résumé

Dans un premier temps, l’auteur rappelle que c’est d’abord à la Commission de toponymie du Québec que des travaux de compilation des gentilés furent entrepris et que ces travaux étaient réalisés dans le contexte d’une législation linguistique. Les différentes causes qui sont à l’origine de l’intérêt porté à ce genre de mots sont ensuite retracées. Ce bref historique met en lumière la contribution de Jean-Yves Dugas, alors chercheur à la CTQ et principal responsable du dossier des gentilés. Élargissant ses zones de recherche, JYD publiait au début de 2006 un imposant Dictionnaire universel des gentilés en français. La deuxième partie de l’article est un examen critique détaillé de ce dictionnaire qui comporte plus de 8000 articles.

Abstract (anglais)

In the first part of the article, the author reminds us that the work of compiling the names of inhabitants (gentilics) was initially undertaken at the Commission de toponymie du Québec and that this task was carried out in the context of linguistic legislation. He then retraces the various reasons behind the renewed interest in this word category. The brief historical account that follows brings to light the contribution of Jean-Yves Dugas, former researcher at the CTQ and the principal investigator for the names of inhabitants project. Later expanding his field of research, Mr. Dugas published an imposing tome, the Dictionnaire universel des gentilés en français at the beginning of 2006. The second part of the article presents a detailed critical examination of this 8,000-entry dictionary.

Sur les variations éditoriales dans l’adresse « aux lecteurs » du Petit Larousse Illustré de 1906 à 2005

« Voyons ce que dit le Larousse » (Aux lecteurs, NPLI, 1951 : 1).
« La lexicographie de langue française forme une longue chaîne de savoirs à la fois érudits et artisanaux, où s’affirment parfois le génie de la langue française et la richesse spécifique des cultures qu’elle exprime » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIX).

1. Le retour du volumen et la culture du livre

En ce début de millénaire, les sites internétiques et googleliens sont très souvent les premières sources consultées quand il s’agit de rassembler de la documentation ou de recueillir des informations sur un sujet. Parfois les réponses jaillissent en si grand nombre que pour en prendre connaissance il faut faire longuement dérouler les pages sur l’écran de l’ordinateur, une action qui n’est pas sans rappeler les gestes des Anciens lorsqu’ils parcouraient des volumena à la recherche de quelque passage instructif. Aujourd’hui, le livre tangible —le codex— semble délaissé ou négligé comme s’il était devenu une pièce archéologique qu’il faut reléguer dans les musées aux côtés des tablettes inscrites de la Mésopotamie ancienne, des papyrus égyptiens et des manuscrits médiévaux. Pourtant quelques ouvrages imprimés résistent vaillamment à la vague « wébienne ». Le Petit Larousse illustré [PLI] est de ceux-là. Il est présent dans le paysage livresque depuis un siècle et il n’a jamais perdu son actualité ni son caractère social et populaire. C’est là une réussite rare et incomparable, surtout pour un dictionnaire. Dans l’immense production lexicographique des cent dernières années, c’est le seul dictionnaire qui a traversé le temps et survécu à toutes les vicissitudes des hommes et des sociétés, à tous les assauts concurrentiels et à toutes les révolutions techniciennes, tout en rendant compte du parcours social de la langue française et des nouvelles couleurs dont elle s’est parée, tant dans l’épaisseur du temps, en raison de la création néologique, que dans son odyssée dans l’espace, à la découverte « d’autres français ».

Nous parlerons donc d’un livre pérenne —le Petit Larousse [PL[1]]— qui conserve son identité en dépit de toutes les métamorphoses dont le contenant et le contenu furent l’objet au cours d’un siècle d’existence. Chaque édition nouvelle du PL, chaque refonte ou chaque mise à jour ne rendent pas caduques les versions précédentes. Elles s’y imbriquent, gardant toujours un noyau dur et inamovible, même si des modulations furent apportées dans les articles afin de rendre compte de l’influence du temps sur l’usure des mots ou sur leur évolution. En matière de langue, le PL est l’un des repères temporels et culturels du XXe siècle, un précieux témoin de l’histoire du français, tout comme il est l’une des références incontournables de l’histoire des dictionnaires.

Dans l’histoire moderne du livre, le PL figure parmi les étoiles les plus brillantes de la galaxie des imprimés. Entre le big-bang initial de 1906 et l’explosion visuelle de 2005, le dictionnaire a muté tout en maintenant une trame reconnaissable et en préservant ses fondements structuraux. Il a une identité permanente (voir de BLOIS 2002). D’hier à aujourd’hui, sa philosophie éditoriale générale n’a guère changé; paradoxalement, et par la force des choses, elle s’est adaptée aux exigences des époques. Voici ce que le dictionnaire raconte au sujet de sa propre histoire :

« Il reste aujourd’hui fidèle au modèle d’origine dans sa conception, son organisation, sa volonté de “présenter l’utilité du dictionnaire en même temps que l’agrément du livre de lecture” [...]. S’il a changé au fil du temps, c’est que changent les mots et les façons de dire, qu’il observe et explique, ainsi que le monde, qu’il décrit et raconte » (PLI, 2004 : 3).

Le segment de la citation encadré par les guillemets anglais est repris des pages liminaires du PLI 1906, une mise en abyme et un fil d’Ariane qui confirment le chaînage séculaire et témoignent d’une pensée éditoriale reposant sur des repères stables. Sous certains angles, le PLI 1906 reste bien présent dans la synchronie actuelle comme le rappelle le fac-similé publié en 2004 qui fait revivre le premier PLI et ravive les charmes d’une époque révolue.

Le PL a résisté au temps, c’est vrai. Mais malgré tout, n’existe-t-il pas un point de rupture qui a détaché le dictionnaire de son ancrage historique, apparemment fixé dans le Nouveau dictionnaire de la langue française [NDLF] de Pierre LAROUSSE, paru en 1856, et qui l’a fait basculer dans la modernité? De fait, la première génération du PLI (1906 à 1923) est certainement l’héritière directe de l’idéologie du milieu du XIXe siècle et de la pensée laroussienne. Vu d’aujourd’hui, le conservatisme y règne encore, car le PLI n’a pu

« s’affranchir de l’idéologie contraignante de son modèle [le NDLF] que très lentement, par le jeu complexe des successives réécritures de ses définitions, notamment » (BEAUJOT 1979 : 27).

Bien entendu, sur le plan technique, il s’est écarté plus rapidement du NDLF, d’abord dans sa facture générale, puis en recourant plus systématiquement à l’iconographie, au point que celle-ci caractérisera le PL parmi les légions de dictionnaires.

Cet article est centré sur les discours « autonymes » du PL à propos de quelques orientations éditoriales. Nous tamiserons d’abord le florilège des cent discours préliminaires afin de recueillir et de synthétiser les positions du PL au regard de sa filiation avec ses prédécesseurs; puis, en nous fondant sur les mêmes textes, nous verrons comment le PL décline l’idée de « francophonie » et quelles représentations il en offre à ses lecteurs. Le second volet nous entraînera au cœur du dictionnaire pour y examiner quelques articles prenant racine dans le mot français.

2. Première variation : le lexicographe, le dictionnaire ou l’éditeur?

Le titre du dictionnaire qui nous retient est si imprégné dans l’esprit des utilisateurs qu’on ne pense pas qu’un mystère entoure peut-être son origine. Dans tous les titres portés par le dictionnaire depuis un siècle, deux mots sont présents d’un bout à l’autre du spectre, soit petit et Larousse. Ces deux termes étroitement associés « sont devenus lieu et bien communs » (CLARO 1993 : 8). D’où viennent ces mots et à qui les doit-on? Pourquoi ce livre est-il qualifié de PETIT? Ce n’est apparemment pas par contraste avec le GRAND dictionnaire universel [GDU] une œuvre déjà vieillissante au moment où naît le PLI. Et à l’époque, Larousse n’a pas encore publié d’ouvrages dont les titres expliqueraient que l’adjectif PETIT serait venu se poser en contrepoint de l’adjectif GRAND concrétisant ainsi un rapport hiérarchique bien établi de nos jours dans les titres des dictionnaires. Le qualificatif PETIT a peut-être été emprunté aux titres d’autres répertoires occupant le même créneau concurrentiel à l’époque, comme le Petit Larive et Fleury. Par ailleurs, étant donné que Pierre LAROUSSE n’est pas l’auteur du PLI et que de son vivant son patronyme n’a jamais été utilisé dans le titre de ses dictionnaires, pourquoi est-il dit LAROUSSE? Qui est ce LAROUSSE? Qui fut l’idéateur du dictionnaire? Le Nouveau Larousse illustré [NLI], dirigé par Claude AUGÉ, sera longtemps considéré comme 1’« aîné » du PLI. Il appert donc que le « dictionnaire manuel » fut lui aussi imaginé par Claude AUGÉ et conçu à partir du plan et inspiré des méthodes du NLI. Cette filiation très plausible sera cependant revisitée dans les adresses aux lecteurs du PL. Nous y reviendrons au paragraphe 4.

Le nom de Pierre LAROUSSE ne sera jamais inscrit sur la page de titre du PL, geste qui aurait fait du pédagogue l’auteur officiel de l’ouvrage. Et il n’apparaîtra que tardivement dans les pages liminaires. Entre 1906 et 1936, c’est le nom de Claude AUGÉ, le concepteur du PL, qui sera mentionné sur la page de titre en qualité de directeur du dictionnaire. En 1937, le nom de Paul AUGÉ sera associé à celui de son père, faisant officiellement de Paul le directeur du NPLI. Paul AUGÉ n’était pas un nouveau venu dans l’équipe éditoriale. Dès 1906, son nom est répertorié dans la liste des collaborateurs à la rédaction. À la mort de son père en 1924, il était devenu le secrétaire général de la rédaction, poste qu’il occupera jusqu’en 1936. De 1937 à sa mort en 1951, il poursuivra cette tâche, mais il portera le titre de directeur de l’ouvrage. Cependant, le nom de son père restera inscrit à la gauche du sien sur la page de titre. Le nom des AUGÉ ne disparaîtra de cette page que lors de la refonte de 1959, moment où une nouvelle équipe dirigée par Claude DUBOIS prend la relève officiellement. Le renouvellement des équipes éditoriales concorde souvent avec les remises en chantier du dictionnaire.

Quant au nom de Pierre LAROUSSE, il sera évoqué pour la première fois dans les pages de présentation lors de la refonte charnière de 1948[2]. La généalogie du PL est alors reconfigurée; le dictionnaire devient l’héritier du NDLF, les références au NLI et au Larousse universel [LU] s’estompant. Les hésitations sur la source se prolongent jusqu’à la période contemporaine. Ce point sera développé au paragraphe 4.1. Dans le PLI 2000 : 3, on trouve l’affirmation suivante :

« Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, par Claude Augé [...] ».

La formule sera modulée au fil des éditions postérieures. Dans le PLI 2003 : 3, elle se lit :

« En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] par Claude Augé [...] ».

Ce qui tend à démontrer que le nom Larousse dans le titre est ambivalent. Selon les époques, il réfère au savant de Toucy ou à la maison d’édition (voir le titre du NLI), la tendance éditoriale récente étant d’établir une continuité de 1856 à 2005, donc d’attribuer la paternité du dictionnaire à Pierre LAROUSSE, lui qui n’en fut que le très lointain concepteur. Cette référence opportune édifie une filiation historique et elle contribue à transformer une légende en réalité.

3. Deuxième variation : des préfaces diplomatiques et des guides discrets!

Les préfaces, les discours préliminaires et les adresses aux lecteurs accèdent parfois au statut d’œuvres exemplaires, comme le rappelle Christophe CLARO (1993 : 7), en s’inspirant lui-même de Pierre LAROUSSE qui parle de ce phénomène dans la préface du GDU. Certains de ces textes deviennent « des temples à part entière » (CLARO 1993 : 7). Dans le champ lexicographique, en témoignent le « Discours préliminaire » de d’ALEMBERT dans L’encyclopédie, le « Comment j’ai fait mon dictionnaire de la langue française » d’Émile LITTRÉ et la « Préface » du GDU de Pierre LAROUSSE.

Tout à l’opposé de ces monuments préfaciers, les entrées en matière du PL sont plus réservées et plus lapidaires. Par tradition, ce dictionnaire n’offre pas à ses utilisateurs des préfaces élaborées; en ce qui a trait aux guides d’emploi, ils sont tardifs. Aucune des cent courtes pièces liminaires ne dépassera jamais deux pages et les titres resteront quasi inchangés pendant un siècle. Voici ces intitulés :

Peu de mouvements sont observables dans ces intitulés, sinon le passage du pluriel au singulier pendant une brève période de deux ans et, dans les quatre dernières éditions, l’émergence du titre « Préface ». De 2002 à 2004, le premier paragraphe de ces préfaces est cependant sous-titré « Aux lecteurs ». En 2005, la formule est placée sous le titre principal et elle est indépendante du premier paragraphe. Ces textes sont brefs certes, mais mis bout à bout, ils composent un traité substantiel qui prend la figure de laroussianas formant ainsi une chaîne porteuse de toutes les permanences, de toutes les modulations et de toutes les hésitations éditoriales, d’hier à aujourd’hui.

Les introductions ne comportent jamais de signature nominale. Seule apparaît une griffe collective : « Les éditeurs » (de 1906 à 1997, en 2001, puis en 2004 et 2005) ou « L’éditeur » (en 1998 et 1999). Il n’y a pas de signature en 2000, 2002 et 2003, des absences sans doute justifiables par un manque de place à la fin du texte plutôt que par un oubli. Il y a ici deux niveaux d’anonymat : l’anonymat partiel dissimulé sous le nom qui boucle le cercle de l’éditeur rédigeant et de l’éditeur éditant, et l’anonymat total marqué par l’absence de l’identité des lexicographes. Leurs noms apparaissent ailleurs et ils sont fusionnés avec ceux d’une foule d’autres collaborateurs. Ces effacements peuvent être interprétés.

« L’anonymat des préfaces masque les décisions des équipes dirigeantes » (LEHMANN 2002 : 229 n. 8).

On pourrait ajouter que la brièveté des textes poursuit le même but.

Quant aux guides d’emploi, qui servent à décoder le fonctionnement du dictionnaire, il n’en existe aucun avant la refonte de 1989. Entre 1906 et 1988, ce fut le désert. En 1989, on a introduit un court paragraphe intitulé « Structure-type de quelques articles ». Le contenu porte surtout sur le décodage de la métalangue diacritique : le caractère gras, les majuscules pour les entrées, les rôles du tiret, du losange blanc (dit losange éclairé à partir de 1990) et du losange noir, etc. Quelques informations sur la macrostructure et sur la microstructure sont présentes. Les articles présumer, 1. prêt, 2. prêt et prêter servent de témoins. En 1993, cette rubrique d’emploi devient un encadré. Le contenu ne bougera pas jusqu’en 1998 alors qu’on remplace ces explications par une double page déployée comme les ailes d’un papillon et qui présente le contenu du dictionnaire de manière très détaillée et en s’appuyant sur des schémas. La double page est divisée en deux volets :

  1. L’organisation de l’ouvrage : ses différentes parties.
  2. Les trois structures fondamentales du contenu :
    • La macrostructure
    • La microstructure
    • L’iconostructure et ses sous-catégories : dessins, schémas, cartes, photos, etc.

Les articles témoins sont : pivert, pic-vert, 1. ressortir, 2. ressortir, main (une partie seulement). Cette double page vivra jusqu’en 2001. À partir de 2002, le papillon replie ses ailes et le PLI n’offre plus de guide d’emploi.

4. Troisième variation : le nouvel héritage ou le mystère de l’ancêtre?

De 1906 à 1923, le PLI est donné comme une émanation du NLI. En 1906, la page de présentation s’ouvrait en effet sur ces mots :

« Cet ouvrage [le PLI] a été dirigé par Claude Augé, Directeur du Nouveau Larousse illustré : c’est dire qu’il a été conçu sur le plan et conduit d’après les méthodes qui ont assuré le succès de son aîné » (PLI 1906 : I[3]).

Dans la refonte de 1924, on le rattache également au LU. Il en sera ainsi jusqu’en 1947. En 1948, le texte d’ouverture subit un grand chambardement et il revêt un caractère plus historique puisque l’on reconfigure l’ascendance du dictionnaire. On abandonne la filiation avec le NLI et avec le LU. On y trouve plutôt un récit circonstancié qui fait remonter le PL à un ancêtre plus lointain, le NDLF, créé en 1856 par Pierre LAROUSSE.

« Dès SA naissance en 1856, sous le titre de Nouveau Dictionnaire de la langue française, par Pierre Larousse, IL prit la première place parmi les dictionnaires de l’époque, car, le premier IL appuyait d’un exemple chaque acception des termes définis » (NPLI 1948 : 1).

La phrase joue un rôle historique, mais elle est aussi ambiguë, car le nom du dictionnaire (le PL) n’a pas encore été mentionné depuis le début de la préface —on ne parle que du nom Larousse « devenu synonyme de dictionnaire ». On se demande donc à quoi renvoient l’adjectif sa et le pronom il dans la phrase citée? Il s’agit, bien entendu, du Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI], quoique ce voile opportun laisse planer le doute. Le texte se poursuit et il précise qu’en

« 1879, le dictionnaire de Pierre Larousse [...] paraît sous le titre de Dictionnaire complet de la langue française [DCLF] » (NPLI 1948 : I).

Historiquement, cette date est fausse, car le DCLF fut publié en 1869 et non en 1879 :

« Dès 1869, du vivant de Pierre Larousse, il [le NDLF] s’est appelé Dictionnaire complet de la langue française » (RÉTIF 1975 : 124).

Pierre Larousse lui-même mentionne cette date dans l’article Larousse de son GDU. Puis arrive l’étape suivante avec la référence à l’année 1889, alors que Claude AUGÉ dirige le Dictionnaire complet illustré [DCI], nouvelle mouture du DCLF; cependant, la paternité de ce dictionnaire revient toujours à Pierre LAROUSSE. Enfin, le pont est établi avec le XXe siècle :

« En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré » (NPLI 1948 : I)

et il acquiert son « format actuel ». Suivant ce texte, le PLI est donc bel et bien une émanation du DCI, qui vient lui-même du DCLF, qui est issu de NDLF, qui est le fameux « dictionnaire Larousse » originel. La formule établira le lignage du PL dans les adresses. André RÉTIF est l’un de ceux qui soutiennent que le NDLF est bien « l’ancêtre du Petit Larousse » (1975 : 122). Jean PRUVOST voit également entre tous ces dictionnaires une série lignagère qui montre

« une filiation encore très perceptible entre tous les fils de Pierre Larousse » (PRUVOST, 2004 : 44).

À partir de 1948, la formule axée sur la référence au NDLF se fixera et elle traversera le temps jusqu’à aujourd’hui. Dans la suite de cet article, on en suivra les ondulations.

Cette précieuse page historique de 1948 détache le PL du NLI ainsi que du LU et elle le ramène dans le sillage généalogique des œuvres de Pierre LAROUSSE, propulsant du même coup le maître de Toucy au titre d’auteur du livre, idée qui restera dans l’esprit du public où

« l’on parle de Larousse comme de l’auteur d’un dictionnaire qu’il a tout juste rêvé » (CLARO 1993 : 8-9).

Ainsi, une quarantaine d’années après sa mise au monde, le PL est inscrit en droite ligne dans l’héritage lexicographique laroussien, ce qui permet de dire qu’on a affaire à un

« dictionnaire sûr, complet, indiscuté, [qui] est le fruit d’un siècle d’efforts, de recherches, de mise [sic] au point, qui en font le dictionnaire parfait, à jour des faits les plus récents » (NPLI 1948 : I).

En ouvrant le procès de la canonisation de Pierre LAROUSSE, on justifie beaucoup mieux le titre de l’œuvre nouvelle. On lui donne d’abord une assise historique conforme à son statut d’ouvrage pédagogique, ce qui rappelle que Pierre LAROUSSE destinait le NDLF aux écoles et que cette œuvre faisait

« entièrement partie de la problématique de ses “lexicologies”, qui sont des manuels d’apprentissage du vocabulaire » (REY 1995 : 133).

Puis, par une sorte de procédé d’« autonymie », on communise le patronyme de l’auteur présumé pour en faire le synonyme de dictionnaire. Le nom Larousse cumule alors la triple fonction d’auteur, de titre et d’éditeur, tandis qu’il aura « suffi de remplacer le prénom Pierre par l’adjectif Petit » (PRUVOST 2004 : 47-48) pour compléter la transformation et pour dépoussiérer le réseau des dictionnaires du Toucycois.

« On a certes choisi le patronyme du lexicographe pour désigner le dictionnaire, mais dans le même temps on a rompu avec un culte passéiste qui avait fini par le fossiliser » (PRUVOST, 2004 : 46).

L’opération menée sur une longue période finit par catapulter le dictionnaire au premier rang des ouvrages du même genre et on justifie que son ancêtre le NDLF fût le premier à proposer telle ou telle innovation : les exemples, les notices encyclopédiques, les locutions latines, etc. Au bout de la chaîne, on obtient un dictionnaire, le PL, qui est constamment tenu à jour

« pour dépasser les imitations qui en sont faites et surclasser les contrefaçons » (NPLI 1948 : I).

Vérité ou discours commercial que ces affirmations, le fait est qu’on ne dit pas tout du marché du dictionnaire à l’époque et surtout de la situation à l’orée de 1905 (voir BOULANGER 2005a). Nonobstant, le PL est situé dans le XXe siècle qui atteint son mitan.

« L’édition nouvelle que nous publions aujourd’hui [...] représente, avec les matériaux déjà accumulés par les éditions antérieures, la somme de quarante années d’études, de recherche et de mise [sic] au point des collaborateurs » (NPLI 1948 : II).

En 1952, dans l’édition célébrant le centenaire de la Librairie Larousse, ce rappel historique demeure. On précise cependant qu’en 1948, on fit paraître « une édition complètement refondue » (NPLI 1952 : II). Quant à la présente édition, elle fut confiée à « une direction nouvelle » (NPLI 1952 : II).

Au cours de la période suivante, qui court de 1959 à 1967, le NPLI fait encore peau neuve et il change de nom pour devenir le Petit Larousse, simplement. Cependant, en ce qui a trait aux rappels historiques, le texte introductif demeure stable. Dans le volet contemporain, on explique qu’à l’occasion de chaque tirage

« s’opère une mise à jour, poursuivie sans défaillance : de multiples corrections tendent à faire du dictionnaire un outil de travail de mieux en mieux adapté à sa fonction » (PL, 1959 : III).

En fait, on tenait déjà des propos sur les mises à jour dès 1956. Dans la présentation de cette livraison, il est précisé qu’à l’occasion du cinquantenaire du PL,

« près de 500 mots ou acceptions sont ajoutés dans la partie langue [...] » (NPLI 1956 : III).

L’année 1968 est celle d’une nouvelle édition qui servira de fondement au dictionnaire jusqu’en 1980. Cette étape est marquée par un nouveau changement de titre; on a désormais affaire au Nouveau Petit Larousse [NPL]. Par ailleurs, le texte des articles est maintenant distribué sur trois colonnes au lieu de deux. Les références historiques de l’introduction tiennent toujours la route. Le texte souligne également qu’en 1959, le PL s’était enrichi de 3 000 mots. On y apprend en outre que les mises à jour annuelles auraient commencé en 1959 :

« Après 1959, le Petit Larousse profite de rééditions annuelles pour se tenir à jour, suivant de près l’évolution du français contemporain [...] » (NPL 1968 : III).

Pour la première fois, le texte fait état du réseau des marques d’usage servant à moduler l’emploi des mots. Durant cette période, un changement majeur surviendra alors qu’en 1973 le dictionnaire reprendra son titre historique de Petit Larousse illustré.

L’édition de 1981 couvrira l’un des plus courts cycles du processus des refontes. Elle formera le noyau du dictionnaire jusqu’en 1988. L’annonce en est ainsi faite :

« Pour 1981, le Petit Larousse se remet de nouveau en question » (PLI 1981 : VI).

Le lien historique avec Pierre LAROUSSE et ses œuvres est confirmé par un rappel :

« En 1905, le dictionnaire va connaître un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré, et dans un format nouveau » (PLI 1981 : V).

À un détail près, cet extrait reprend les mêmes propos que ceux contenus dans l’introduction de 1948.

Le millésime 1989 marque un grand tournant dans l’histoire du PL : c’est le moment de la plus grande refonte structurelle et celui de l’entrée massive des régionalismes extra-hexagonaux dans la nomenclature. L’adresse aux lecteurs rappelle que le PL fait « figure de symbole » (PLI 1989 : 5) dans le quotidien des locuteurs. Pour la première fois, le texte introductif est divisé en sections sous-titrées, l’une d’elles étant réservée à l’histoire du dictionnaire. En quelques phrases, on passe du NDLF de 1856 au PLI de 1989. Il s’agit d’un résumé serré du texte qui ouvrait le PL depuis 1948. Une autre section présente les grands axes de la refonte : statistiques sur les ajouts dans la partie langue (nomenclature, iconographie, cartes, etc.), microstructure arborescente et numérotation des sens pour les mots polysémiques, adaptation du contenu au contexte contemporain (vocabulaires scientifiques et techniques de pointe, vocabulaire du français vivant, mention des termes des commissions ministérielles de terminologie, rejet du vocabulaire socialement réprouvé, mots de la francophonie (voir le paragraphe 5) et bien d’autres innovations). Bref, un véritable appel à la modernité qui reprend en écho celui de la première grande refonte de 1924.

De 1992 à 1997, on distingue deux parties dans l’introduction du dictionnaire soit l’adresse aux lecteurs et un texte de présentation. L’adresse parle de la diffusion du dictionnaire dans la francophonie et de son universalisation. Le PLI fait partie

« du patrimoine culturel et sentimental de tous les Français et de tous les amoureux de la langue française » (PLI 1992 : 5)

depuis « 85 ans »[4] et des lecteurs de partout s’en portent acquéreurs : France, Belgique, Suisse, Québec, Afrique. Les traductions qui en sont faites en espagnol, en finnois, en italien, en néerlandais, en portugais, en serbo-croate et en turc témoignant de son caractère universel. Des thématiques plus contemporaines, l’idée de francophonie et l’internationalisation prennent le pas sur l’histoire du PL; d’ailleurs, ce chapitre disparaîtra de l’introduction jusqu’en 2001.

Dans la refonte de 1998, l’adresse aux lecteurs et la présentation du dictionnaire sont fusionnées sous le titre : « Au lecteur ». Le premier paragraphe cerne les publics que le PL a accompagnés depuis son origine, à savoir les lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3), une manière de dire qui rappelle l’époque précédente. Nous reviendrons sur l’interprétation de cet extrait. Sur un autre plan, la nouvelle édition est axée sur la « mondialisation » (p. 3). Ce thème porteur annonce l’arrivée du vocabulaire idoine dans les futures mises à jour qui seront orientées vers les mots reliés au néolibéralisme comme mondialiste (mot répertorié dans le PLI 1995), antimondialiste (mot répertorié dans le PLI 2003) et altermondialiste (mot répertorié dans le PLI 2005). La deuxième partie de l’introduction traite des grands axes de la refonte, en particulier de l’apport des parlers francophones hors de France.

Le millésime 2000 est l’occasion d’une refonte partielle. L’introduction est centrée sur les trois dimensions de l’ouvrage : c’est un dictionnaire général monolingue, un dictionnaire encyclopédique et « un dictionnaire visuel », récupérant ainsi une grande modernité et s’insérant dans le réseau des dictionnaires visuels qui ont envahi le marché depuis le milieu des années 1980, évoquant également le web, grand dispensateur d’images. Au fond, le PLI avise son public qu’il est « un visuel » —un dictionnaire qu’on regarde—, en plus d’être un dictionnaire de mots et un ouvrage qui parle du monde —un dictionnaire qu’on lit. Ce texte ramène l’œuvre de Claude AUGÉ, le premier rédacteur du PLI, sur le devant de la scène en le citant. Selon AUGÉ,

« [l’illustration] constitue, du commencement à la fin, une leçon de choses, et l’on constatera que les tableaux sont autant de synthèses en images, dont la portée éducative et la valeur suggestive sont incontestables » (PLI 2000 : 3).

La phrase est reprise intégralement du PLI 1906. L’intérêt s’accroît aussi pour les terminologies scientifiques et techniques : le dictionnaire se technicise davantage et il devient « un lieu de découverte du monde » (PLI 2000 : 3). Après la mondialisation, c’est la représentation du monde qui est évoquée dans sa perspective culturelle. L’informatique se voit rejointe par l’intemet, le cédérom et le multimédia.

Le PLI 2002 renoue avec l’histoire du dictionnaire en rappelant qu’en 1852, Pierre LAROUSSE et Pierre Augustin BOYER fondaient la « Librairie Larousse et Boyer » et qu’en 1856 naissait le NDLF, annonciateur du PLI.

« Le Petit Larousse est l’héritier de cet ouvrage [le NDLF] populaire qui connut un immense succès » (PLI 2002 : 3).

En 2003, l’introduction est intitulée « Préface ». Elle est divisée en cinq parties : la première est dite « Aux lecteurs », les autres traitent de l’organisation du dictionnaire, de la langue française, de l’illustration et des cahiers thématiques. La première phrase du texte est très symbolique de toute l’histoire du PL :

« Dès 1856, Pierre Larousse publiait son Nouveau dictionnaire de la langue française, avec une partie consacrée à la langue et une partie consacrée aux noms propres, séparées par des pages roses » (PLI 2003 : 3).

Cette phrase en deux temps synthétise admirablement l’histoire de ce livre : elle évoque d’abord ses origines : l’instant, l’auteur présumé et le titre; elle rappelle ensuite sa configuration pérenne en trois parties : les mots, les êtres et les événements, les faits de culture et de civilisation qui fondent la mémoire collective. Sauf pendant une brève période qui va de 1992 à 2001, depuis 1948 l’habitude d’arrimer le PL au NDLF —« [...] le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle » (PLI 2003 : 3)— a fini par façonner le mythe selon lequel Pierre LAROUSSE serait bel et bien l’auteur du PL. Et en tant que « parole choisie par l’histoire », pour reprendre Roland BARTHES, ce mythe s’est imposé dans l’imaginaire collectif et il a fait de Pierre LAROUSSE un lexicographe qui a influé sur l’édifice du PL, sans qu’on nuance adéquatement la chose.

En 2004, la préface ne comporte que quatre volets, car il n’est plus question des cahiers thématiques. En 2005, le texte liminaire est intitulé « Préface. Aux lecteurs » et il n’est plus divisé en sections; il forme un texte sans intertitres. La première phrase dit :

« Le Petit Larousse a cent ans » (PLI 2005 : 5).

Un hommage est fait

« aux inventeurs du Petit Larousse, à Pierre Larousse et à son successeur Claude Augé, à leurs continuateurs, ainsi qu’à tous les collaborateurs qui se sont succédé tout au long de ces cent années [...] » (PLI 2005 : 6).

Mais qui sont donc ces inventeurs anonymes qui se cachent derrière les célèbres Pierre LAROUSSE et Claude AUGÉ? Enfin, en revenant à 1905 et en proposant un fac-similé du premier PLI, on boucle la boucle et on invite à la comparaison entre les deux dictionnaires qui, aux deux extrémités du spectre temporel, portent le même titre et qui sont à la fois si semblables et si différents.

4.1. Quelle hérédité pour un dictionnaire?

Le périple éditorial qu’on vient d’effectuer à la recherche des origines du PL laisse quelques questions sans réponse : qui est le véritable auteur du dictionnaire, quel ouvrage en est l’ancêtre et comment expliquer l’hésitation entre les dates 1905 et 1906 dans les adresses?

Après avoir croisé les données éditoriales de 1948 à 2005 et après avoir consulté la documentation métalexicographique, on obtient des profils qui tiennent du palimpseste quant à l’auteur (sur cette question, voir de BLOIS 2002 : 178) et quant au dictionnaire d’origine. Une fois les avis décortiqués, on obtient les scénarios suivants.

1. Le lointain ancêtre du PL est le NDLF de 1856 dont l’auteur est Pierre LAROUSSE (voir RÉTIF 1975 : 122). Pour Jean PRUVOST aussi, ce dictionnaire fut « la matrice du futur Petit Larousse » (2004 : 40).

2. Le DCLF de Pierre LAROUSSE est la continuation du NDLF tandis que le DCI, dirigé par Claude AUGÉ, est une émanation du DCLF. Le DCI est le point d’aboutissement d’une lignée de dictionnaires conçus et signés par Pierre LAROUSSE. C’est aussi le dictionnaire de transition ou de transfert de nom. Pierre LAROUSSE en est l’auteur lointain, mais c’est Claude AUGÉ qui en a dirigé l’élaboration dans sa nouvelle facture. Le PLI n’en sort pas directement même si, selon le PLI 2005, Claude AUGÉ

« créa le Dictionnaire complet illustré (1889), qui devint, en 1905, le Petit Larousse illustré » (PLI 2005 : sub Augé).

Alain REY entérine l’idée que cette famille de répertoires engendra le PL (voir REY 1995 : 132). D’autres s’inscrivent dans cette foulée.

« Le Petit Larousse, lui, reprenait plutôt l’idée initiée en 1889 par le Dictionnaire complet, lui-même adaptation grâce à la photographie du Nouveau dictionnaire de la langue française apparu en 1856 et appelé Dictionnaire complet de la langue française en 1869 » (MOLLIER 1995 : 25).

L’écart temporel de seize ans entre le DCI (1889) et le PLI (1905) laisse place à la perplexité quand vient le temps d’associer les deux dictionnaires, faisant du second l’héritier direct du premier; seules les nombreuses rééditions du DCI ont pu permettre d’assurer la continuité et de jeter un pont entre les deux œuvres.

3. Le NLI en sept volumes, dirigé par Claude AUGÉ et publié de 1897 à 1904 est un produit neuf et original. Il est affranchi de la longue chaîne forgée par le pédagogue de Toucy —y compris du GDU— et il se pose en contrepoint encyclopédique des dictionnaires monovolumaires.

« La lourde série du NLI débouchera, en 1905, sur une révolution commerciale, le Petit Larousse illustré » (MOLLIER 1995 : 24).

Ces deux monuments entretenaient des rapports filiaux dont on connaît mal la nature. On peut toutefois dégager quelques constatations. Premièrement, c’est dans le NLI que le nom Larousse est inscrit pour la première fois dans le titre d’un ouvrage. Deuxièmement, les deux titres se ressemblent étrangement et la substitution du mot Petit au mot Nouveau est plausible. Troisièmement, le PLI pourrait être un épitomé du NLI. On peut raisonnablement croire que c’est à partir de cette trouvaille qu’est l’intitulé de l’encyclopédie que le nom Larousse a fait son entrée au registre des titres de cette maison d’édition. Ce nom ne quittera guère le paysage des couvertures, faisant même fortune comme pivot d’un grand nombre de titres donnés aux ouvrages encyclopédiques et lexicographiques de l’éditeur. C’est donc par un processus naturel d’enchâssement que le nom Larousse a glissé vers le petit dictionnaire pour occuper le créneau central du titre qui sera complété par deux adjectifs classificateurs, petit et illustré; ces qualificatifs feront les beaux jours des dictionnaires Larousse et de moult autres dictionnaires de maisons concurrentes. Dans l’histoire des dictionnaires, un seul autre nom peut revendiquer ce triple statut sémiotique consistant à désigner un auteur, une œuvre et une maison d’édition; il s’agit de Paul ROBERT.

4. Le LU date de 1923 : il n’est donc pas impliqué dans la fondation du PLI. Il a pu jouer un rôle à partir de l’édition de 1924, mais la physionomie du PL était déjà toute dessinée.

5. Il est irréaliste de croire que le PLI aurait été conçu en 1905, l’année même de sa publication. Il a sans doute été planifié durant la décade précédente, en pleine période de concurrence des dictionnaires scolaires (voir BOULANGER 2005a) et au moment où le NLI est en cours d’élaboration. En un sens, le PLI résulterait de la fusion du patrimoine de Pierre LAROUSSE et de l’œuvre encyclopédique dirigée par Claude AUGÉ. C’est le résultat du croisement de deux formules de dictionnaire, l’une ayant sa source chez l’auteur d’ouvrages pédagogiques, l’autre émergeant des travaux de nature encyclopédique du futur directeur du PLI. Quelque part au tournant du XXe siècle, Claude AUGÉ a opéré la jonction entre la série des encyclopédies et le DCI pour fonder une nouvelle lignée de dictionnaires, celle des PL. Même s’il ne l’a pas inventé totalement, c’est lui le véritable père du PL, le savant de Toucy ayant inspiré les grandes orientations éditoriales et fourni une partie de la matière première. Avec Claude AUGÉ, le petit dictionnaire manuel devint également un dictionnaire usuel et populaire, « un bien indispensable dans chaque foyer » (BOULANGER 1994 : 41). Il transcendera même sa vocation première de manuel pédagogique et de dictionnaire individuel pour devenir un dictionnaire familial, un dictionnaire de masse. Il se consulte à plusieurs, en classe et à la maison. Et chaque PL témoigne de ce statut pluriel.

6. Le PL n’est pas l’œuvre de Pierre LAROUSSE, mais celle de Claude AUGÉ (voir RÉTIF 1975 : 124 et CLARO 1993 : 8). Le PL lui-même atteste ce fait. Claude AUGÉ « s’est réservé, dans la conduite, l’élaboration et la rédaction de ce livre la part principale » (PLI 1906 : I). Ce texte est sans doute de la main même de Claude AUGÉ. Dans la section des noms propres du millésime 1925, on dit que Claude AUGÉ « conçut et dirigea avec une extrême maîtrise [...] le Petit Larousse » (NPLI 1925 : sub Augé).

Les avertissements aux lecteurs mentionnent de nombreuses dates parmi lesquelles deux reviennent fréquemment, 1905 et 1906, sans que cette alternance soit justifiée. Le tableau 1 reprend les séquences des textes introductifs depuis 1948, moment de la première mention de l’une de ces dates.

Tableau 1 : La date de référence : 1905 ou 1906?
Millésimes Dates Extraits textuels
1948-1980 1906 En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1981-1988 1905 En 1905, le dictionnaire Larousse va connaître encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1989-1991 1906 En 1906, le dictionnaire Larousse va prendre un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1992 85 ans Depuis 85 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1993 86 ans Depuis 86 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1994-1997 1906 Depuis 1906, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1998-1999 1905 Depuis sa naissance en 1905, le Petit Larousse a toujours eu pour ambition de répondre à toutes vos questions [...].
2000-2001 1905 Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse [...].
2002 1905 Lancé en 1905, [...].
2003-2004 1905 En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] [...]
2005 1905 [...] un cahier tout en images, essentiellement consacré à une promenade dans le Petit Larousse 1905.

L’examen de ces dates alternantes laisse perplexe. La date 1905 réfère à deux choses : l’année de la publication du dictionnaire (un nouvel essor; sa naissance; le lancement; une promenade) et l’année de sa conception. La date 1906 renvoie aussi à l’année de publication (un nouvel essor; intégration au patrimoine). L’imbroglio des dates s’assombrit lorsque, à deux reprises, on décide de recourir au nombre d’années écoulées entre le premier PL et l’année de référence, soit 1992 et 1993. Quel que soit le calcul effectué pour remonter le temps à partir de 85 et 86 ans, on n’arrive pas à 1905 ou à 1906. Si le décompte des années démarre en 1905, année du lancement, et inclut cette date, on arrive à 88 ans pour 1992 et à 89 ans pour 1993. S’il démarre en 1906, année du millésime, et inclut cette date, on arrive à 87 ans pour 1992 et à 88 ans pour 1993. Si on ne compte pas les années 1992 et 1993, il y a quand même un décalage. On obtient 87 (= 1905) ou 86 (= 1906) ans pour 1992 et 88 (= 1905) ou 87 (= 1906) ans pour 1993. Mieux vaut oublier ces deux escapades calendaires historiques et convenir que 1905 est l’année de la publication du premier PLI et 1906 celle du premier millésime.

5. Quatrième variation : du charme discret du français à une francophonie « janusienne »

L’engagement du PL dans l’aventure francophone suit une progression géométrique. Il commence lentement : le dictionnaire est d’abord discret sur l’objet même de la description, la langue française; puis, au début du troisième tiers du XXe siècle, vient la reconnaissance de la francophonie et l’affirmation de sa prise en charge quant au volet lexical, thèmes qui prendront de l’importance à l’aulne des intérêts sincères pour la « res francophonica », mais ces intérêts sont aussi marqués au coin des résonances culturelles et politiques pour la question, sans négliger les intérêts financiers et commerciaux, car les dictionnaires parisiens circulent sur les marchés de la consommation extérieurs à la France. Trois périodes illustrent le cheminement du PL dans sa prise en charge de la variation lexicale francophone.

5.1. Le grand silence ou l’empire DU français : 1906-1967

Durant la première partie de cette période, soit de 1906 à 1947, le PL est centré sur la France seule. Nul besoin donc de discourir sur la langue française. Il va de soi qu’il n’existe qu’un seul français, l’idée d’en mesurer la fragmentation et d’évoquer des normes multiples n’effleure pas les consciences, car elle n’est pas au programme. Par défaut, la norme est celle de Paris; il n’y a qu’un tout apparemment uniforme d’un bout à l’autre de l’empire du français. Le PLI est

« le répertoire du bon langage et du bon style français » (1906 : II).

Il complète les grammaires et il évoque la qualité de la langue accomplissant ainsi sa mission pédagogique.

De 1948 à 1952, rien de nouveau ne ressort sur la question de la langue. En 1952, le dictionnaire est comparé à

« un organisme vivant, comme la langue elle-même » (NPLI 1952 : II).

Le texte précise même que le NPLI se renouvelle avec la langue tout en défendant sa « traditionnelle clarté » (NPLI 1952 : II). On voit apparaître pour la première fois une allusion au retrait de mots lors des mises à jour. Une note dit qu’

« [une] brochure contenant la liste des mots supprimés depuis l’édition de 1948 est à la disposition des amateurs de mots croisés » (NPLI 1952 : II).

Il est très rare de voir les lexicographes faire publiquement état des retraits. La tendance est plutôt de s’attarder aux ajouts. Et parmi les nouvelles entrées de 1952, il faut signaler celle du mot francophone, donné comme adjectif et nom (voir le tableau 12). En 1959, le dictionnaire est présenté comme le

« vivant miroir de notre langue » (PL 1959 : III),

et, comme elle, il doit évoluer. Mais il n’est pas question de l’étalement géographique de la langue.

5.2. La prise de conscience de l’évolution de la langue et de son expansion géographique : 1968-1988

En 1968, on discute surtout de l’évolution du français contemporain et de son renouvellement dont le dictionnaire doit tenir compte. L’accent est donc mis sur la néologie. Il n’y a pas encore de discours sur la francophonie. Toutefois, on passe à l’acte en introduisant les premiers québécismes, alors appelés canadianismes. Il y en aura au moins sept. Au fil des ans, les mots de la francophonie périphérique occuperont des créneaux de plus en plus importants (voir BOULANGER 2002 et 2005b). Le mot francophonie sera répertorié dans le NPL 1971, soit 19 ans après francophone et 66 ans après le lancement du PLI. En 1981, le PLI est présenté comme un outil d’information sur les « mots » de la langue « permettant à chacun de mieux maîtriser les ressources du français » (PLI : 1981 : VI). La francophonie devient plus visible dans quelques articles. Des noms géographiques apparaissent dans l’article français et ils identifient quelques lieux où on parle cette langue : la France, le Canada, la Belgique et la Suisse (voir le tableau 2). La même année, le mot franco-canadien vient enrichir la nomenclature, concrétisant l’ouverture sur la francophonie « extérieure », tandis que l’ajout du mot franco-provençal témoignera de la variation linguistique interne à la France.

5.3. Un discours qui se veut pluriel : 1989-2005

Pour 1989, le PLI est remis à neuf et il est véritablement modernisé. Parmi toutes les nouveautés, on remarquera le premier discours concret sur la francophonie puisque deux lignes sont réservées à ce thème. Ainsi, plus de 80 ans après la sortie du PL et 18 ans après l’intégration du mot francophonie à la nomenclature du NPL 1971, on emploie le mot pour la première fois dans un texte liminaire :

« Une part très importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France

(Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux[5] » (PLI 1989 : 6).

C’est là le signal de l’entrée massive de mots caractéristiques « des autres français ». Ce n’est toutefois pas le début de l’introduction des régionalismes externes, car déjà en 1968, le dictionnaire accueillait ses premiers québécismes, rappelons-le. Le nombre de mots québécois ajoutés en 1989 grimpe à 81, sommet inégalé depuis (voir BOULANGER 2005b). Ce bref discours ne fait pas état de critères justifiant ou expliquant l’intérêt marqué pour les mots des autres francophones. D’ailleurs, pour un locuteur de la francophonie extérieure, la phrase dégage un parfum d’obligation, de devoir davantage qu’une conviction, qu’un ralliement ou qu’une allégeance à une cause. On sent qu’un malaise s’installe et qu’il aura la vie longue. La France ne semble pas être incluse dans le grand club de la francophonie —le dictionnaire évoque la « francophonie hors de France »— tandis que la variation régionale interne est dégagée du champ francophone.

L’énumération des zones est curieuse; on y trouve deux noms de pays européens, le nom d’un continent, celui d’une province canadienne et celui d’un état américain. L’absence du Canada et de l’Acadie est plutôt étonnante, car le mot canadianisme fut pris en compte dans le NPL 1972 tandis que le mot acadien est apparu dans le NPL 1968. Le sens de « parler franco-canadien » pour ce mot sera ajouté dans le PLI 1989. Nous analyserons ces aspects plus en détail au paragraphe 5.3.1.

L’ouverture sur le français pluriel ne se fait pas sans précautions. L’éditeur consulte des locuteurs natifs pour procéder au choix des particularismes et la page des collaborateurs en rend compte.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une importante liste établie par Pierre Knecht, Violaine Spichiger et Dominique Destraz [...]; les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1989 : 7).

Cette énumération restera inchangée jusqu’en 1997. Bien entendu, ce nouveau regard sur l’espace francophone aura des répercussions dans les articles associés à ce champ lexico-sémantique (voir les tableaux 12 et 13).

Dans la refonte de 1998, il est dit dans le premier paragraphe de l’introduction que le PLI a rejoint des millions de lecteurs depuis son origine, à savoir des lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3). Jointe à l’évocation de 1989 —« la francophonie hors de France »—, cette brève énumération des profils des lecteurs laisse croire que les Français et les Francophones forment deux entités distinctes. Le nom de la France figure depuis 1981 dans la définition du sens linguistique du mot français (voir le tableau 4). Lorsqu’il sera associé aux mots francophonie et francophone, son statut sera plus ambigu. Le problème n’est pas résolu non plus dans le commentaire sur l’enrichissement de la nomenclature dont une bonne partie serait due à

« la vitalité de la francophonie, la part relative des parlers francophones (Belgique, Canada, Suisse, en particulier) augmentant encore dans l’ouvrage » (PLI 1998 : 3).

L’extrait est clair : pour une partie, la France contribue à la mise à jour du PLI, mais cette partie ne relève pas des « parlers francophones ».

Par ailleurs, en 1998, la formule identifiant les collaborateurs francophones change.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une liste établie par François Gross [...], revue et complétée par Jean-Marie Vodoz [...]; les nomenclatures concernant le Canada et les québécismes ont été traitées, selon les recommandations de l’Office de la langue française du Québec, avec le concours de Jean-Claude Corbeil [...] et avec la collaboration de Denis Vaugeois [...]; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1998 : 5).

Dans la mise à jour de 1999, quelques modifications mineures sont apportées à ce texte. Elles concernent les québécismes : le nom de Jean-Claude Corbeil et la référence à l’Office de la langue française disparaissent tandis que le segment relatif au Canada devient :

« [...] les nomenclatures concernant le Canada ont été traitées avec la collaboration de Denis Vaugeois [...] » (PLI 1999 : 5).

En 2000, le discours sur la francophonie s’étoffera et les repères géographiques vont se multiplier.

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2000 : 3).

Puis une allusion est faite « à ceux qui ont la langue française en partage » (PLI 2000 : 4). Pour l’œil de l’observateur périphérique, ces remarques conduisent au constat qu’il existe une hiérarchie du français. Le dictionnaire décrit le « français » central qui sert de référence et auquel on greffe quelques vocables ou sens régionaux. Ce « français central » ne saurait d’ailleurs être que celui de Paris. Le PL module le concept de « francophonie » de l’intérieur et, de ce point de vue, il circonscrit maladroitement ou incomplètement la réalité que cette idée représente sur le plan linguistique, puisqu’il oppose un système, ce qu’est le français de référence (celui de Paris), à un catalogue de variantes lexicales, qui n’est qu’un extrait du lexique. Le sens de la phrase peut aussi vouloir dire que la langue française est une et qu’on la décore de quelques variantes régionales pour faire plaisir aux exofrancophones, mais que la conviction est loin d’être assurée. La limite n’est pas quantifiée et quoique la place soit « réduite », elle est « suffisante », ce qui ne veut rien dire, sinon qu’on pose une balise pour indiquer jusqu’où l’éditeur s’engage afin de satisfaire les régions. Au fond, on signifie avec raison que la limite est tracée autour du lexique et qu’il revient aux locuteurs des espaces francophones d’entreprendre une description plus complète de leur variété de français. Quant à la section des collaborateurs, la formulation du texte est modifiée. Dans la suite, nous ne reprenons que les propos qui concernent le Québec :

« Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5).

En 2001, le discours sur la francophonie est reconduit sans modification; cependant les collaborateurs québécois changent, car l’Université Laval entre en scène :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (PLI 2001 : 5).

On retrouvera le même texte dans le PLI 2002.

Dans le PLI 2002, le discours sur la francophonie est repris presque à l’identique; les quelques changements par rapport à 2000 touchent l’énumération des territoires francophones dont la liste est augmentée de deux noms —l’Océanie et l’océan Indien— tandis que le reste du texte demeure dans le même esprit même s’il comporte quelques variantes et que la deuxième phrase est en partie reformulée[6]. Le texte est repris intégralement dans le PLI 2003. Celui sur les collaborateurs subit quelques modifications :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2003 : 4).

Dans le PLI 2004 : 5, la phrase reste la même, à un mot près : « l’Office de la langue française » est devenu « l’Office québécois de la langue française ».

En 2004, le passage sur la francophonie est légèrement modifié :

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2004 : 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’organigramme francophone. Mais cela ne résout pas la position de la France dans ce nouvel agencement : elle n’est toujours pas mentionnée dans les énumérations. En 2005, l’année du centenaire, le texte se lit :

« Ce Petit Larousse est également un hommage aux milliers de lecteurs francophones qui se reconnaissent dans la langue française, riche de ses diversités à préserver » (PLI 2005 : 6).

Les deux niveaux hiérarchiques sont encore décelables dans cet énoncé qui pivote autour de l’adverbe également.

Le texte des collaborateurs subit quelques changements :

« Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2005 : 7).

5.3.1. Le pluriel inclut-il la France?

Le tableau 2 rassemble les noms cités dans les textes introductifs et au dos des couvertures comme étant des « pays » membres de la francophonie. L’astérisque ajouté à la fin de certains noms signifie que ceux-ci sont aussi mentionnés dans l’article français ou qu’ils le furent. Le nom Wallonie qui apparaît dans l’exemple de l’article francophonie (PLI 1971 à 1980) n’est pas répertorié dans le tableau parce qu’il ne fut jamais cité dans les introductions. C’est le nom Belgique qui sert de référence pour ce territoire. Le toponyme Québec apparaît deux fois, car il fut ajouté une première fois en 1989 puis retiré en 1998 avant d’être réintroduit en 2000. De là le recours à l’italique pour démarquer la seconde occurrence.

Tableau 2 : Les membres de la francophonie selon le PLI
Noms de lieu Entités Apparition dans le PLI Retrait du PLI
Afrique* Continent 1989 1998
Afrique Noire Partie d’un continent 2000 S/O
Antilles Archipel 2000 S/O
Belgique* Pays 1989 S/O
Canada* Pays 1998 2000
Louisiane État américain 1989 1998
Luxembourg Pays 2000 2002
océan Indien Région maritime 2002 2004
Océanie Partie du monde 2002 S/O
pays arabes Parties de continents 2000 S/O
pays d’Afrique Continent noir 1989 1992
provinces de France Divisions territoriales 2000 2002
Québec* Province canadienne 1989 1998
Québec* Province canadienne 2000 S/O
Suisse* Pays 1989 S/O

Au final, quel portrait de la francophonie les textes liminaires et ceux des couvertures du PLI offrent-ils? Les entités géographiques sont si fuyantes qu’il est presque impossible de cartographier la francophonie de manière transparente en énumérant simplement des noms de pays. Selon la formulation du PLI 2005, cette communauté serait composée de l’Afrique Noire, des Antilles, de la Belgique, de l’Océanie, des pays arabes, du Québec et de la Suisse (voir les indices S/O dans le tableau 2). L’énumération actuelle comprend quatre grandes entités toponymiques vagues et non homogènes (l’Afrique Noire, les Antilles, l’Océanie et les pays arabes), qui sont en fait d’immenses territoires fragmentés en pays, en États, en provinces, en dépendances, etc., et où la langue française n’est présente que dans certaines zones. Pour des raisons linguistiques et lexicographiques historiques évidentes, le Québec doit avoir sa propre place au sein de cet ensemble. Le PLI traite en effet un contingent de mots en usage au Québec, mots que l’on désigne par le terme québécismes. Le mot Québec sert aussi de marque topolectale pour noter les unités caractéristiques de la Belle province. La concentration de l’intérêt sur le Québec explique qu’à partir de 2000 le Canada ne figure plus dans la mosaïque. Cet intérêt ciblé justifie également que le PLI n’emploie pas l’étiquette canadianisme; il ne l’a d’ailleurs jamais fait. Il faut se garder de confondre les termes canadianisme et québécisme, car ces mots ne sont pas de véritables synonymes; le premier se trouve être l’hyperonyme du second. En effet, si les québécismes sont bien des canadianismes, l’inverse n’est pas toujours vrai. Dans cette même optique, il est plutôt étonnant de constater l’absence de la vivante Acadie dans ce dénombrement des membres, alors que la Louisiane y eut sa place pendant une dizaine d’années et que le PLI recense plus d’acadianismes que de louisianismes. Les deux derniers noms du groupe sélect du tableau sont ceux de la Belgique et de la Suisse, pays dont personne ne remet en doute le caractère francophone, même si on sait que d’autres langues sont présentes sur ces territoires. Dans ce flou artistique, le lecteur qui cherche des dénominations comparables et une ligne de pensée linéaire sera dérouté, sinon pantois. Il le sera encore plus s’il enquête sur le statut de la France; car celle-ci est carrément invisible, n’apparaissant jamais dans les énumérations. On doit en fait interpréter cette absence comme le signe que ce pays est perçu comme l’étalon qui sert à mesurer le degré d’appartenance des autres territoires à la francophonie. La France gère l’institution francophone, mais il semble que sur le plan lexicographique elle ne l’habite pas.

La France est en effet au centre d’un système dont l’existence dépend d’elle. Les planètes où l’on parle le français gravitent autour d’elle et elles doivent leur statut de membres de la francophonie à cette mère patrie qui a exploré leurs territoires et y a fondé des établissements durables ou à cet État qui les a colonisés, laissant en héritage la langue française comme langue maternelle, véhiculaire ou officielle. Au détour des années 1960, cette langue —en fait le français de Paris— a servi de point de ralliement pour fédérer et pour légitimer la fondation d’une communauté linguistique qu’on a nommée la francophonie. Tout part donc de la France, lieu de naissance du français, et tout y revient, ce qui fait de l’Hexagone le centre de gravité historique de cet édifice qu’est la langue française. Examinée sous l’angle lexicographique, l’image est différente. Suivant cette perspective, l’apport d’éléments linguistiques caractéristiques de l’histoire propre à chaque sociétaire est restreint à une sélection d’éléments surtout de nature lexicale et relevant le plus souvent du niveau standard ou non marqué socialement. Le dictionnaire réfléchit donc un décalage entre la langue et le lexique. De plus, ce décalage est d’autant plus inévitable que les particularismes sont traités en fonction d’un lectorat français, objectif qu’il ne faut pas négliger —la plupart des rubriques (la prononciation, la catégorie lexico-grammaticale de certains mots, les niveaux de langue, etc.) privilégient les usages parisiens—, et en fonction d’un étiquetage topolectal qui les démarque comme des unités exogènes. Ce mélange de perspectives conduit à percevoir la francophonie comme une entité « circumfrançaise » et principalement axée sur le lexique externe décrit dans les dictionnaires. Du moins, est-ce le message qui est projeté ou décodé quand le PLI parle de « la francophonie hors de France » (PLI 1989 : 6) et de son ambition « de s’ouvrir au-delà des frontières hexagonales » (PLI 2005 : 6). En n’intégrant pas la Gaule moderne parmi les États membres de la collectivité francophone, le PLI positionne géographiquement cet ensemble en dehors des frontières de l’Hexagone. Sous l’angle linguistique, il en offre en outre un portrait inachevé puisque seule la portion lexicale des variations du système de la langue est représentée. Plus même, non seulement l’accent est-il mis sur le lexique, mais la description se ramène à quelques centaines d’unités ou de sens sélectionnés en raison de leur caractère le plus souvent non marqué dans les lieux où ces mots sont en usage. Bien entendu, le PLI ne rejette pas la perspective plus englobante par rapport à la francophonie; mais l’absence d’un message explicite à ce propos crée une équivoque et elle appelle à se pencher sur les rapports troubles qu’entretiennent la langue, le lexique et le dictionnaire. En contemplant à la fois « une langue française riche de son unité » (le système, le tout) et une langue riche « de ses variantes régionales » (les mots lexicographiques, dont on ne décrit par ailleurs qu’un fragment), le PLI engendre une vision janusienne[7] de la francophonie. C’est le lot de tous les dictionnaires de langue qui se mettent d’intelligence avec les autres variétés de français que de véhiculer une double représentation de la francophonie. L’une des conséquences du double discours culturel et commercial du PLI, c’est qu’il paraît hasardeux de soutenir que tous les francophones, d’où qu’ils soient ont « une relation de complicité avec [leur] Petit Larousse » (PLI 2004 : 3). Si cette complicité existe, elle n’est certainement pas de l’ordre de l’identitaire. En corollaire, il ressort de cet inventaire qu’un dictionnaire de la langue française destiné à tous les francophones est utopique, car s’il est un livre terriblement territorialisé, c’est bien le dictionnaire. Et il reste naturellement bien ancré dans son terreau même lorsqu’il s’affaire à décrire des mots d’autres zones géographiques.

6. Cinquième variation : de français à francophonie ou la « syzygie » laroussienne

En écho aux positions éditoriales du PL au sujet de la langue française et de la francophonie, nous pisterons l’article français et les articles des mots construits avec l’élément franco- intégrés à la nomenclature du dictionnaire au fil de temps. Les modulations des contenus seront scrutées et datées de manière à retracer les changements apportés dans les articles consacrés à ces mots. Le tableau 3 dresse la liste de ces unités, au nombre de treize —le mot franco a eu deux graphies (franco et franco-), d’où le total de quatorze mots; la date d’entrée au PL accompagne chaque vocable ainsi que leur date de retrait, le cas échéant. La liste est donnée selon deux perspectives : celle de l’ordre alphabétique et celle de l’ordre chronologique.

Tableau 3 : Le mot français et les mots construits avec l’élément franco-
Ordre alphabétique Ordre chronologique
Mots Entrée Retrait Entrée Retrait Mots
français19061906français
franco1906[1967]1906[1967]franco
franco-19681906francophile
franco-canadien19811925francophobe
franco-français19881952francophone
francophile19061959francophilie
francophilie19591968franco-
francophobe19251971francophonie
francophobie19811981franco-canadien
francophone19521981francophobie
francophonie19711981franco-provençal
francophonisation198919971988franco-français
francophoniser1989199719891997francophonisation
franco-provençal198119891997francophoniser

Les mots tirant leur origine de français ne seront pas étudiés. Ils sont peu nombreux. On trouve francisation et franciser dès 1906; en 2005, outre ces deux mots, dont les sens ont changé, on repère encore franchouillard et francisant.

Trois mots sont présents dès 1906 et, sauf francophone, francophonie et franco-français, tous les autres sont répertoriés au moment d’une refonte du PL. Deux unités seront retirées, soit francophonisation et francophoniser, deux québécismes nés à la fin des années 1960, dans le sillage de la Commission Gendron qui était chargée de l’étude sur la situation de la langue française au Québec, particulièrement dans les secteurs économiques et dans le monde du travail. Il est curieux que ces unités lexicales aient fait l’objet d’une description en 1989. Ce sont des mots très spécialisés ayant eu une carrière fort brève et réservée au monde administratif; en 1989, ils étaient presque disparus de l’usage. Par ailleurs, on remarquera la surprenante absence du mot franco-québécois dans cette série, alors que les références au français du Québec ou au Québec sont omniprésentes dans le dictionnaire. On les trouve dans les pages de présentation, dans les articles (comme marque d’usage géographique, comme trait sémantique dans les définitions...), etc.

Tableau 4 : L’article français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1958 adj. et n. De France. N. m. La langue française : apprendre le français. Le français est envisagé comme un tout; c’est la langue de la France.
1959 à 1980 adj. et n. Qui est de France. || – N. m. La langue française. Il n’y a pas de réel gain sémantique. L’exemple du sous-sens disparaît. L’ajout de signes diacritiques favorise la lecture.
1981 à 1988 adj. et n. Qui est de France, n. m. Langue parlée notamment en France, au Canada, en Belgique et en Suisse. • Le Français, la Comédie-Française. L’article est refait. Désormais, il y a deux homonymes, mais ils ne sont pas numérotés. La définition relative à la langue intègre des références géographiques francophones, qui sont cependant limitées à l’hémisphère Nord. Le sous-sens du deuxième article est en réalité un nom propre qui aurait dû figurer dans le premier article ou être traité sous le mot Comédie-Française dans la section encyclopédique
1989 à 1994 adj. et n. 1. Habitant de la France. 2. Qui appartient, qui est relatif à la France, à ses habitants. Nationalité française. 3. Propre à la langue française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Les homonymes sont regroupés dans un article polysémique comportant une sorte de sous-sens, noté par le signe □, et une locution. Les sens sont numérotés pour la première fois dans le PL. Le sens 3 aurait dû être mis en rapport avec le sens linguistique qui le suit.
1995 à 1997 adj. et n. De France. □ adj. Propre à la langue française. Grammaire française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Il y a fusion des anciens sens 1 et 2; l’ancien sens 3 devient une sorte de sous-sens ou de grande articulation notée par le signe □. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
1998 à 1999 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. ENCYCL. [Texte de cinq lignes.] L’article s’étoffe : ajout d’un segment dans la première définition; ajout de deux exemples à la suite de cette définition; ajout d’un sens dans la première sous-entrée; addition d’une rubrique encyclopédique qui occupe cinq lignes. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
2000 à 2005 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée princip. en France, en Belgique, au Canada (surtout au Québec), en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis, encycl. [Texte de cinq lignes.] Dans la définition du nom, le mot principalement est abrégé, l’ordre des noms géographiques est modifié et une précision est apportée à la suite du toponyme Canada. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
Tableau 5 : L’article franco ou franco-
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1947 (du lat. Francus, Franc) mot à terminaison euphonique, qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. Même si elle est identifiée à un élément de formation, l’entrée ne comporte pas de tiret. L’étymologie n’est pas solide.
1948 à 1958 mot qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. L’étymologie disparaît, de même que l’allusion à la terminaison euphonique. Le tiret est toujours absent.
1959 à 1967 mot (signif. français) qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. On donne le sens de l’élément de formation. Le tiret est toujours absent. Les parenthèses disparaîtront en 1967.
1968 à 1980 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. À partir de 1968, l’entrée s’orthographie avec le tiret (franco-). On a désormais affaire à un « élément » et non plus à un « mot ». L’étymologie de l’élément de formation est précisée. Quelques ajustements mineurs sont apportés dans la définition.
1981 à 1988 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec d’autres noms ethniques : traité franco-italien. Le segment certains autres noms de peuples est reformulé et il devient d’autres noms ethniques.
1989 à 2000 Elément tiré du mot français et entrant en composition avec d’autres mots ethniques : traité franco-italien. Le mot noms est remplacé par le mot mots. En 2000, la définition retrouvera une minuscule initiale : élément.
2001 à 2005 élément tiré du mot français et utilisé dans des mots composés pour exprimer un rapport entre la France et un autre pays ou l’ascendance française d’une communauté. Traité franco-italien. Les Franco-Canadiens. La définition est refaite. Elle présente désormais deux facettes sémantiques : l’idée d’« association » et celle de « filiation ». Un exemple illustre chaque aspect sémantique.
Tableau 6 : L’article franco-canadien
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 1999 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout de la forme plurielle dans l’article en 1989.
2000 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français en usage dans les régions majoritairement anglophones du Canada. La définition est refaite et elle semble dire le contraire de celle de la période précédente. Elle ne convient pas pour le Québec. De fait, elle exclut cette zone géographique.
2001 à 2005 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Relatif aux Canadiens d’ascendance française. La définition est refaite. Elle passe d’un contenu linguistique à un contenu sociohistorique.
Tableau 7 : L’article franco-français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1988 adj. Fam. Qui est exclusivement français, ne concerne que les Français. Ajout à la nomenclature.
1989 à 1997 adj. (pl. franco-français, es). Fam. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de la forme plurielle en 1989. Ajout de qui dans la définition.
1998 à 2005 adj. (pl. franco-français, es). Fam., souvent péjor. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de deux marques d’usage en 1998.
Tableau 8 : L’article francophile
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906-1958 adj. et n. (de Franc et du gr. philos, ami) Ami de la France et des Français. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui aime la France. L’étymologie disparaît. La définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Ami de la France. La définition est refaite. Elle reprend le premier segment du texte de la première période. L’incluant est-il vraiment de nature adjectivale?
1998 à 2005 adj. et n. Qui aime la France, les Français. La première partie de la définition reprend le texte de 1959, texte auquel est greffé le gentilé, qui pourrait avoir été récupéré de la définition de 1906.
Tableau 9 : L’article francophilie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1959 à 1997 n. f. Amitié envers la France. Ajout à la nomenclature en 1959.
1998 à 2005 n. f. Disposition favorable envers la France, les Français. La définition est refaite et elle est alignée sur celle du mot francophile.
Tableau 10 : L’article francophobe
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1925 à 1958 adj. et n. (de Franc et du gr. phobos, crainte) Hostile à la France et aux Français. Ajout à la nomenclature en 1925. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui déteste la France. L’étymologie disparaît tandis que la définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Hostile à la France. La nouvelle définition reprend le premier segment de l’énoncé de la première période.
1998 à 2005 adj. et n. Qui est hostile à la France, aux Français. A un détail près, on revient à la définition de la première période.
Tableau 11 : L’article francophobie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1997 n. f. Hostilité envers la France Ajout à la nomenclature en 1981.
1998 à 2005 n. f. Hostilité envers la France, les Français. La définition est alignée sur celle du mot francophobe.
Tableau 12 : L’article francophone
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1952 à 1958 adj. et n. Qui parle le français : les Canadiens francophones. Ajout à la nomenclature en 1952.
1959 à 1988 adj. et n. Qui parle le français. L’exemple est supprimé.
1989 à 2005 adj. et n. De langue française. La définition est refaite.
Tableau 13 : L’article francophonie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1971 àl980 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français : la Wallonie appartient à la francophonie. Ajout à la nomenclature en 1971.
1981 à 1988 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français. L’exemple est supprimé en 1981.
1989 à 2005 n. f. Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. — Collectivité que forment les peuples parlant le français. La définition principale est orientée du côté linguistique tandis que le sens géoculturel de l’époque précédente devient un sous-sens. Entre les deux, s’interpose un sens juxtaposé. Aucun exemple de pays membre du groupe ne vient appuyer les définitions.
Tableau 14 : L’article francophonisation
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 n. f. Canada. Action de francophoniser. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 15 : L’article francophoniser
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 v. t. Augmenter le nombre de francophones dans un organisme public ou privé. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 16 : L’article franco-provençal
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit des dialectes français de la Suisse romande, de la Savoie, du Dauphiné, du Lyonnais et de la Bresse. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 2002 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande, Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). La définition a été refaite : un nom de lieu disparaît (Bresse), un autre surgit (Val d’Aoste).
2002 à 2005 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande [sauf le Jura], Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). Une précision est apportée à la suite du nom Suisse romande.

Les mots qui bougent le plus sont français, franco- et franco-canadien. De 1906 à 1980, l’article français conserve une physionomie relativement stable. En 1981, les informations de nature géographique montrent que la langue n’est pas usuelle seulement en France, mais l’énumération des lieux où on parle le français ne déborde pas l’hémisphère Nord. En 1989, l’article est étoffé du point de vue sémantique; en 1995, il prend une configuration qui reste fondamentalement la même jusqu’à aujourd’hui. Trois changements affecteront franco- : la graphie, le tracé étymologique et le passage du statut de mot à celui d’élément de formation. Quant au mot franco-canadien, il a eu deux générations lexicographiques sémantiquement parlant. Durant la première génération (de 1981 à 2000), la définition est centrée sur l’aspect linguistique, c’est-à-dire sur la langue française. Elle renvoie d’abord aux zones francophones du Canada (1981-1999). On décode que ce sens fait référence au français québécois et au français acadien et qu’il n’intègre pas les lieux où il y a un certain usage du français, mais où la majorité des locuteurs utilisent l’anglais. En 2000, la définition est associée aux zones anglophones, ce qui peut paraître fort étrange, car la formulation laisse croire qu’elle ne s’applique pas au Québec ni à l’Acadie, ces lieux n’étant pas des zones où l’anglais domine. Elle pose aussi la question de savoir quel terme générique doit être utilisé pour dénommer les locuteurs du français dans ces régions. Durant la deuxième génération (de 2002 à 2005), la description est centrée sur les données sociohistoriques, à savoir sur les personnes dont les ancêtres sont originaires de France. L’angle sémantique adopté ici est limitatif, car bien que la majorité des Franco-Canadiens soient d’origine française, ce n’est certes pas le cas de tous. Par ailleurs, dans ce composé, l’élément franco- possède deux sens : de 1981 à 2000, il a le sens de « langue française » —sens non répertorié dans le PL; de 2001 à 2005, il a le sens de « qui est originaire de France, dont les ancêtres sont de France ».

Les autres articles demeureront relativement stables, sauf francophone et francophonie qui ont eu deux stades chacun.

De 1952 à 1988, le sens du mot francophone inclut aussi bien les personnes qui ont le français comme langue maternelle que celles qui l’utilisent comme langue seconde ou officielle. En 1989, la définition est restreinte au locuteur qui a le français comme langue maternelle.

Pour francophonie, le premier stade va de 1971 à 1988, le second de 1989 à 2005. Durant la première période, l’accent est mis sur les groupes sociaux (« les peuples ») qu’on associe sur la base d’une langue commune, mais pas nécessairement unique dans chaque pays; ce sens rejoint celui de francophone. Durant la deuxième période, on passe d’un ensemble social à un thème linguistique commun à cet ensemble. Une définition qui modifie les sèmes et leur ordre d’inscription : d’abord, ce ne sont plus les « peuples » qui parlent le français, mais les « pays »; ensuite, le trait « langue » passe devant le trait « collectivité ». Par ailleurs, on ne saisit pas bien la différence entre la définition juxtaposée et celle du sous-sens. Enfin, le rapprochement avec l’adjectif francophone ne paraît pas fonctionner pour le sous-sens. De 1971 à 1980, l’article francophonie était accompagné d’un exemple intégrant un nom géographique, soit le nom Wallonie. Aucun autre nom de lieu n’est jamais apparu dans l’article. Et depuis 1981, l’article ne comporte plus d’exemple. Au vu de son importance par rapport aux discours tenus sur cette idée et par rapport au français, cet article est bien mince. Si quelqu’un désire savoir quels « pays » font partie de la francophonie, il devra se tourner vers d’autres sources de renseignement, notamment en allant consulter les pages liminaires et les couvertures de dos du dictionnaire. Mais, comme on l’a vu, le portrait de la francophonie qui ressort des textes prédictionnairiques est plutôt fuyant.

7. Larousse, Gaia et Janus : une accrétion olympienne

Au paragraphe 5.3.1., nous avons procédé à une analyse des textes liminaires qui a permis de dégager la conception ambivalente du PLI au sujet de la francophonie et quant à la place occupée par la France sur cet échiquier, de même que sur son rôle au regard des États membres. Les hésitations révélées trouvent aussi leur explication dans l’opposition entre la langue, le lexique et le dictionnaire. L’intelligence du dictionnaire avec la langue n’est pas mimétique. Le dictionnaire n’est pas la langue; il en est un extrait conditionné, certes représentatif, mais qui reste néanmoins partiel. Tandis que la langue forme un système linguistique en soi. Et quand on cherche à définir la francophonie, on doit le faire à partir du système entier de la langue et non pas à partir du seul fragment lexical de ce système qui a été dictionnarisé alors qu’il est lui-même l’objet de morceaux choisis. Or c’est ce que font le PLI et les autres dictionnaires : ils circonscrivent l’idée de « francophonie » sur la seule base de la variation lexicale externe (les formes et/ou les sens). Les « mots de la francophonie » sont accrétés au fonds français, c’est-à-dire greffés au français de France qui est plutôt perçu comme le lieu de référence et de comparaison que comme une variété, à égalité avec les autres. De là l’ambivalence janusienne du PLI quand il s’agit de la francophonie. Ce légendaire dictionnaire - il n’est pas le seul dans ce cas - expose bel et bien des approches enchâssées de la francophonie, ces deux vérités, l’une endogène et l’autre exogène, en croisant d’autres et s’interprétant chacune en fonction de l’appartenance géographique et communautaire de l’utilisateur ou du commentateur du PLI.

Au terme de ce long parcours dans la galaxie des textes liminaires, une constatation demeure : le destin du PLI est janusien à plus d’un titre, comme le laisse deviner l’un des exergues de cet article « Voyons ce que dit le Larousse », une formule singulière et synthétique dont l’interprétation apparemment simple cache en réalité bien des mystères. Cette invitation résume admirablement l’histoire de ce célèbre « dictionnaire manuel ». Quant au mystérieux Larousse, seul Janus pourrait révéler sa véritable identité puisqu’il peut contempler simultanément tous ses visages.

Nous avions prévu de clore notre périple sur cette allusion janusienne quand le PLI 2006 fut mis en vente à l’été 2005. Comment résister à la tentation de parcourir l’introduction de ce 101e millésime afin de voir quels grands thèmes lexicaux sont privilégiés cette année et de prendre connaissance de « ce que dit le Larousse » à propos de la francophonie.

Ce qui frappe d’abord l’œil, c’est la facture même du livre. Le PLI amorce en effet son deuxième siècle d’existence en offrant une couverture toute neuve et très attrayante; elle fascine quiconque y jette un regard. Le logo redessiné traduit éloquemment les thèmes privilégiés pour cette nouvelle édition du célèbre dictionnaire : la francophonie et la Terre[8]. La Semeuse 2006 contraste profondément avec ses consœurs figurant sur les couvertures des éditions antérieures. Elle prend cette fois la couleur de l’ébène, un message visuel dont l’impact fait battre le pouls francophone. Le pissenlit qui flotte au-dessus de la main de la noble Dame se déploie en une explosion de couleurs joyeuses tandis que son centre se métamorphose en planète Terre et que les akènes stylisés deviennent des objets célestes et terrestres aux multiples contours, rappelant par le fait même les grands défis environnementaux et écologiques auxquels doit faire face la planète. En écho, la longue chevelure de la Semeuse se fait océane et elle est parsemée de symboles floristiques et fauniques. Les préoccupations du PLI pour la défense de la nature et l’état de santé de Gaia s’incarnent ici dans un graphisme très explicite. De plus, le message sémiotique est enrichi par la présence de six mots sur la couverture, une première pour le PL. Ces mots thématiques sont : Biodiversité, Développement durable, Energie, Fleuve, Nature, Or bleu. Majestueusement accompagnés d’une majuscule initiale, ils dérivent librement entre les objets orbitant autour de la Terre et ils invitent à entrer dans le dictionnaire. Une fusion des choses et des mots très réussie.

La Semeuse africanisée est la preuve absolue que la question francophone est au cœur du PLI 2006. Il est en effet largement fait état du sujet dans la brochure publicitaire accompagnant le dictionnaire, dans la préface de l’ouvrage et dans le cahier thématique. Selon le livret, la francophonie se compose des régions suivantes : « Québec, Acadie, Louisiane, Outre-mer, Afrique, Belgique, Suisse » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 9). Plus loin dans la brochure, on trouve une partie consacrée aux ajouts dans le PLI 2006. Ces additions sont groupées en sections : les mots nouveaux, les sens nouveaux, les locutions et les expressions nouvelles, les mots régionaux, les mots, sens et expressions du monde francophone. La section des mots régionaux comprend des zones françaises : le Midi, le Nord-Est, le Sud-Est, etc.; celle du monde francophone réfère à l’Acadie, à la Belgique, au Québec et à la Suisse. Une cartographie qui confirme la stratification de la langue française sur trois niveaux : la France, qui est à la base du système, les régions de France, qui superposent des régionalismes endogènes à cette assise, la francophonie, qui prête quelques éléments du lexique exogène à l’Hexagone. Dans l’introduction du dictionnaire, il n’y a pas de liste des régions francophones. On rappelle cependant que le français est en usage dans les

« régions de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire [et] dans de nombreux pays arabes » (PLI 2006 : 5-6).

Le texte qui ouvre le cahier thématique parle des

« multiples facettes de la langue française parlée au Québec, en Acadie, en Louisiane, en Outre-mer, en Afrique, en Belgique, en Suisse et dans les régions de France » (PLI 2006).

Ces pages traitent de la francophonie en tant qu’entité politique, culturelle, économique, éducative et linguistique. L’institution est présentée comme si elle formait un tout dont la France est partie. Le deuxième volet du cahier thématique est axé sur la langue. On y trouve une sélection de « mots de la francophonie ». Sont successivement catalogués des mots du Québec, de l’Acadie, de la Louisiane, d’Outre-mer (Réunion, Antilles, Polynésie et Nouvelle-Calédonie), d’Afrique (incluant quelques entités arabes : Algérie, Maghreb, Tunisie), de la Belgique, de la Suisse et des régions de France.

Le contenu du cahier est présenté comme une invitation au voyage au pays des mots et des expressions de l’univers francophone, comme « une évasion lexicale savoureuse, étonnante et enrichissante » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 2). Le dos de la couverture du PLI 2006 use des mêmes qualificatifs, auxquels s’ajoute l’adjectif drôle. Quatre adjectifs qui, vus par l’autre bout de la lorgnette francophone, peuvent paraître porteurs d’un parfum de complaisance; quatre épithètes descendus de l’Olympe parisien et dont la valeur expressive prend une couleur sémantique connotée lorsqu’elle est mesurée à partir d’un autre point de référence que celui de l’émetteur hexagonal. Dans leur « ailleurs », les mots ainsi étiquetés ne sont pas envisagés comme des ornements pittoresques, ludiques ou insolites festonnant quelques pages d’un dictionnaire parisien. Ce sont des mots dépourvus d’étrangeté, des mots ordinaires mêlés à d’autres, avec lesquels ils fédèrent le lexique d’une variété de français. Qu’ils appartiennent à la langue générale ou à des domaines du savoir, ils sont d’un usage normal et ils s’avèrent indispensables pour exprimer le monde et pour communiquer.

Si on tente de résumer l’orientation générale de ces trois sources d’information, on constatera que la conception laroussienne de la francophonie exposée dans le PLI 2006 est en continuité avec la philosophie diffusée durant le premier siècle d’existence du dictionnaire. La francophonie se concrétise dans le vocabulaire caractéristique du français de certains lieux situés hors de France, cet ensemble se réduisant à quelques centaines d’étoiles lexicales dont certaines sont retenues parce qu’elles sont « savoureuses », « étonnantes » et « drôles », ce qui peut paraître folklorique et participe du maintien de l’écart, malgré les intentions positives véhiculées par d’autres jugements comme le qualificatif enrichissant. Par ailleurs, manifestement, en 2006, la France n’a pas encore joint le clan de la francophonie lexicale; y ont adhéré cette année quelques départements et territoires d’outre-mer pendant que les régions intrahexagonales gardent un statut ambigu. Elles sont tantôt placées sous le parapluie francophone (voir le cahier thématique) et tantôt ce sont des atomes libres (voir la brochure publicitaire). Quant au sort des mots des appartenances françaises hors de l’Hexagone, il est aussi équivoque. En tant que pays, la France est membre de la francophonie culturelle, politique, économique, éducative et linguistique, mais sa place dans la francophonie dictionnairique n’est pas nette. Somme toute, l’état des lieux de la francophonie en tant que communauté de langue se mesure encore et toujours à l’aune du francien contemporain, c’est-à-dire en se fondant sur le système de la langue. De son côté et bien qu’il témoigne d’une certaine idée de la francophonie, le dictionnaire ne semble pas être l’instrument le plus approprié ni le témoin le plus sûr pour en peindre le portrait en pied. Il n’en livre que quelques tesselles lexicales.

Bibliographie

Note : Les cent Petit Larousse ont été utilisés pour cet article. Aussi, afin de ne pas alourdir la bibliographie, je n’inclus pas les références détaillées de chaque millésime du PL. N’apparaissent que les références du PLI 1906 et du PLI 2005.

Notes

[1] Le Petit Larousse illustré ayant changé de titre à quelques reprises dans son périple séculaire, nous emploierons l’expression Petit Larousse [PL] pour parler du dictionnaire en général et lorsqu’il n’est pas indispensable d’indiquer une date d’édition ou celle d’un millésime. Quand il s’agira de mentionner une édition nominale, nous recourrons au titre précis ou à l’abréviation idoine auxquels s’ajoutera la date. Par ailleurs, à moins d’avis contraire, l’identification à l’aide des dates se fera sur la base des millésimes et non de l’année de publication. À titre d’exemples, les indicatifs PLI 1906 et PLI 2005 renvoient aux millésimes dont les années de publication respectives sont 1905 et 2004. Il est à noter qu’une abréviation donnée (par exemple PLI) peut regrouper un ensemble de millésimes portant le même titre, mais que ces millésimes ne font pas nécessairement partie de la même édition.

[2] Je remercie vivement Christine OUVRARD, lexicographe chez Larousse, qui a effectué à ma demande plusieurs recherches dans les archives de la maison et qui a vérifié soigneusement dans les éditions ou les millésimes originaux des PL tantôt des dates, tantôt des noms, tantôt des formulations et mille autres détails qui importent à l’historien.

[3] La pagination des textes d’ouverture commence seulement avec le PLI 1981. Afin de faciliter le repérage rapide des citations extraites des PL entre 1906 et 1980, nous proposons une pagination artificielle en chiffres romains.

[4] Sur l’interprétation de ce chiffre, voir le paragraphe 4.4.

[5] La phrase sera reprise telle quelle jusqu’en 1997. Un seul petit changement de temps pour un verbe surviendra en 1992 alors que a été faite est remplacé par est.

[6] Voici le texte : « La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes une place telle que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2002 : 3).

[7] Janus était le dieu romain aux deux visages adossés, ce qui lui donnait le don de « double science ». Janus voyait tout : vigilant, il regardait des deux côtés à la fois, à gauche et à droite, devant et derrière, en bas et en haut; il voyait l’intérieur et l’extérieur, le pour et le contre; il exerçait son pouvoir sur le ciel et sur la terre.

[8] Deux cahiers thématiques sont insérés dans le dictionnaire. Ils sont consacrés à un état des lieux de la langue française (« Regards sur la francophonie ») et à un état des lieux de notre planète (« La Terre, une planète vivante »).

Abstract (anglais)

The Petit Larousse has had a fresh edition each year since 1905. In 2004, the one hundredth edition came out. This article seeks to explore this dictionary’s one hundred introductory texts with a view to examining how two recurrent themes have changed over the years. First the historical background of the work is investigated, where it came from, and who its authors and promoters were. The second aim is to ascertain how decisions made to include in the nomenclatures words from the French-speaking world implied redefining this concept from a lexicographical perspective. The idea of the French-speaking world which emerges from the Petit Larousse is skewed towards the main target audience, readers in metropolitan France. The viewpoint adopted here is that of a North-American French speaker.

Quelques figures du panthéon des dictionnaires scolaires modernes (1856-2005)

Le dictionnaire scolaire se situe à l’avant-plan des instruments d’acquisition, de maîtrise, de perfectionnement et, à l’occasion, de correction de la langue. À l’école, il doit faire l’objet d’une pédagogie particulière et ne pas seulement servir d’ouvrage d’appoint dans quelques matières, notamment le français. « Enseñar a manejar los diccionarios debería, pues, constituir un objetivo destacable de la didáctica de la lengua[1] » (Hernández 1989, p. 35). Les dictionnaires sont des outils d’apprentissage qui visent aussi à assurer la cohésion culturelle du groupe, car ils permettent de pérenniser la compréhension des livres et des écrits divers d’une société —de même que les paroles— qui importent pour fédérer l’histoire d’une communauté linguistique. Le dictionnaire est le dépositaire d’une partie fort importante d’une culture et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture. Il est simultanément une mémoire de la langue et une mémoire des faits, des événements et des choses. Appréhendé de ce double point de vue, il fait partie de la geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire personnelle et une mémoire collective, et transmettre à travers elles les valeurs communautaires, une conception particulière du monde, un modèle idéologique adéquat, voire une morale. L’un des premiers à bien saisir et à bien comprendre les vocations linguistiques, pédagogiques et sociales du dictionnaire fut certainement Pierre Larousse au milieu du XIXe siècle.

De très lointaines et très obscures origines

Les dictionnaires scolaires revendiquent de très lointaines origines. Ils sont étroitement liés à l’invention de l’écriture. Des recherches récentes nous apprennent qu’ils remontent au IVe-IIIe millénaire avant Jésus-Christ alors que les scribes mésopotamiens établissaient des listes lexicales tabulaires destinées à l’enseignement dans les eduba, c’est-à-dire dans les écoles où on formait les futurs scribes (Boulanger 2003). La confection de ces catalogues de mots sur des supports d’argile avait déjà pour premier objectif de venir appuyer l’apprentissage de l’écriture et la connaissance de la langue. Ces tablettes contenaient des relevés de noms communs, de noms propres, de synonymes, de parties de mots, etc., tous éléments de base dans un cheminement scolaire. Pour apprendre l’écriture cunéiforme, les jeunes élèves recopiaient ces listes sur d’autres tablettes. Et on a retrouvé un nombre impressionnant de ces cahiers de devoirs en argile.

Dans l’Europe du Moyen Âge, on élaborera également des dictionnaires destinés à combler des besoins d’apprentissage non pas de la langue maternelle et quotidienne, mais du latin, la langue de l’intellect, de la religion et du pouvoir. Il faudra attendre la Renaissance pour que la production d’ouvrages sur le français, et en français, prenne le pas sur les dictionnaires du latin et sur les glossaires bilingues.

Il faudra patienter plus longtemps encore pour que le dictionnaire scolaire soit caractérisé comme un sous-type dans l’organigramme des dictionnaires. Les dictionnaires « portatifs » des siècles postérieurs à la Renaissance, notamment ceux du XVIIIe siècle, ne doivent pas être confondus avec les petits dictionnaires pour enfants ni avec les compilations élémentaires du XIXe siècle ayant le même gabarit. Les portatifs sont surtout des abrégés et des réductions de répertoires plus volumineux et plus grands que l’on pouvait ainsi transporter plus aisément (Quemada 1967, p. 250-262). Ils répondaient en outre à des besoins de démocratisation du livre, phénomène qui se manifestait, entre autres, par la baisse des coûts d’acquisition et par l’accroissement de la maniabilité. Dès lors, le livre pouvait devenir accessible à un plus grand nombre de personnes. Un dictionnaire portatif n’était donc pas nécessairement un recueil de mots élaboré pour des élèves et à des fins pédagogiques. Ce n’est qu’accessoirement qu’il aura une vocation scolaire. Après 1820, les portatifs du type abrégé semblent tomber en désaffection (Quemada 1967, p. 258; Rey 1989, p. 8).

La science et l’industrie modernes du dictionnaire scolaire démarrent vraiment, en France, au milieu du XIXe siècle. On peut dire qu’elles sont, l’une et l’autre, un après-Littré, ou presque, et qu’elles prennent leur envol avec Pierre Larousse. La lexicographie scolaire se faufile en effet entre le grand dictionnaire philologique, culturel et conservateur d’Émile Littré et l’immense œuvre encyclopédique, scientifique et moderniste de Pierre Larousse lui-même. De fait, tout le XIXe siècle s’affairera à mettre sur pied un enseignement élémentaire pour tous. Il faut que les enfants apprennent à lire, à écrire, à calculer et à comprendre le fonctionnement du monde. De plus, la cohésion nationale doit être renforcée par l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de la morale. En juin 1833, la loi Guizot imposait pour la première fois un enseignement obligatoire. Un demi-siècle plus tard, en 1882, cette loi sera renforcée par Jules Ferry, qui rendra l’enseignement primaire obligatoire pour tous, gratuit et laïque.

La conjonction de facteurs politiques, sociaux et pédagogiques sera à l’origine d’une grande production de manuels et d’ouvrages scolaires dont les dictionnaires ne sont pas le moindre des sous-ensembles. Pour cette raison, on peut qualifier ces recueils de mots de dictionnaires manuels. Ils entrent en effet dans la catégorie des manuels scolaires. Au début du XXe siècle, en France, le dictionnaire devient une figure importante du paysage du livre et il devient le signe d’une société développée et scolarisée, en pleine possession de son identité linguistique et culturelle.

Le creuset terminologique

Avant de poursuivre avec le volet historique, il convient de faire une petite incursion du côté de quelques appellations classificatrices, car cette terminologie est parfois poreuse : « Il serait donc souhaitable de réexaminer cette terminologie peu satisfaisante » (Lehmann 1991, p. 111).

Le vocabulaire qui réfère aux différents types de dictionnaires pour adultes est relativement bien circonscrit puisque ce genre d’ouvrage est amplement scruté sous l’angle métalexicographique. Le domaine des « petits dictionnaires » est moins bien documenté, du moins pour le français. Aussi vaut-il la peine de parcourir un court spectre conceptuel qui nous amènera à mieux définir l’objet de notre étude.

Lorsqu’on évoque les dictionnaires pour l’école, trois idées surgissent à l’esprit : celle du dictionnaire scolaire, celle du dictionnaire pour enfants et celle du dictionnaire d’apprentissage. Ces idées sont en outre faussement placées dans un système d’opposition avec les dictionnaires généraux culturels pour adultes, alors que ces rapports sont plutôt de l’ordre de la gradation, de la hiérarchisation. « De manière générale, le dictionnaire pour enfants se définit contrastivement par rapport au dictionnaire pour adultes » (Lehmann 2000, p. 87). La subordination des premiers aux seconds ne rend pas justice au genre du dictionnaire scolaire, qui est loin d’être un genre mineur ou secondaire.

Le dictionnaire scolaire

Le dictionnaire scolaire est un ouvrage général monolingue —certains peuvent être bilingues— en un volume, conçu pour une utilisation dans l’enseignement primaire et secondaire. Le terme peut avoir un sens plus élargi, car on peut en étendre son acception, d’une part, à l’école maternelle et, d’autre part, au début de la formation postsecondaire ou collégiale. On peut dire que ce type de répertoire couvre une fourchette d’âges de 5/6 à 15/16 ans. Le Larousse mini débutants et le Robert scolaire sont des exemples applicables aux deux extrémités de cet empan. Le Larousse mini débutants est présenté comme « le premier vrai dictionnaire » (1986, couverture de dos), l’adjectif premier étant entendu dans le sens chronologique par rapport aux étapes de la scolarisation des enfants. Son public cible est celui des jeunes écoliers de 5/6 ans. Le Robert scolaire s’adresse à des adolescents de 12 à 16 ans, c’est-à-dire aux élèves de tout le cycle du secondaire.

Le dictionnaire scolaire a une fonction qui est avant tout d’ordre descriptif, la description étant le plus souvent renforcée par l’iconographie dont la présence est plus sensible dans les ouvrages à petite nomenclature. Les 1065 mots de Mon Larousse en images sont accompagnés de 887 tableaux et dessins. Le Larousse mini débutants propose 500 illustrations pour un volume de 5400 entrées. Son concurrent le Robert benjamin revendique une nomenclature de 6000 mots et de 640 illustrations. Dans son édition de 1999, le Dictionnaire CEC jeunesse répertorie 20 000 mots tandis qu’il n’offre que 250 illustrations. De fait, la quantité d’illustrations est inversement proportionnelle à la quantité de mots vedettes : plus la nomenclature croît, plus le nombre d’illustrations diminue en proportion. Le Robert scolaire reste fidèle à la politique éditoriale des dictionnaires de langue du Robert qui ne proposent jamais d’iconostructure, sauf dans quelques ouvrages comme le Robert junior illustré, le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes et le Robert benjamin. À titre d’exemple, le nombre d’illustrations du Robert junior illustré s’élève à 1000, auxquelles s’ajoutent 35 planches thématiques.

Le dictionnaire scolaire a pour objectifs de sensibiliser les jeunes au vocabulaire et de les mettre à l’aise avec les mots. Il consigne le lexique vivant, dont une partie est déjà connue de la majorité des élèves, soit de manière active, parce que les jeunes locuteurs doivent s’exprimer, soit de manière passive, parce qu’ils doivent écouter et comprendre les autres et parce qu’ils doivent aussi lire.

La langue dévoilée est celle de la société d’appartenance des jeunes, y compris les caractéristiques qui la font se distinguer des autres collectivités sociales utilisant quotidiennement la même langue, mais pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots (Boulanger 1988). Cela vaut pour tous les dictionnaires scolaires conçus en France et au Québec depuis plus d’une vingtaine d’années. Ce sentiment d’appartenance est peut-être plus sensible dans les zones francophones périphériques à la France. Par exemple, les Québécois s’aperçoivent rapidement qu’un dictionnaire rédigé en France est franco-centré, qu’il est davantage gallo-français que francophone, car même la description des québécismes est pensée pour l’utilisateur hexagonal. Ainsi, le Larousse mini débutants définit le deuxième sens du mot mitaine de la manière suivante : « Au Canada, ce sont des gros gants doubles, des moufles. » Cette définition est doublement fausse, car les mitaines ne sont pas nécessairement des « gros » gants, ni des gants « doubles ». Par ailleurs, le terme moufle n’est absolument pas d’usage courant au Québec où on le considère plutôt comme un francisme.

Le terme dictionnaire scolaire est synonyme de dictionnaire pédagogique, ce dernier étant d’un emploi plus restreint dans la terminologie française.

Le dictionnaire pour enfants

Le dictionnaire pour enfants ou le dictionnaire pour les jeunes est un ouvrage général monolingue —il en existe aussi quelques-uns bilingues— qui entre dans la catégorie des dictionnaires scolaires et qui s’inscrit parfois dans la catégorie des productions préscolaires. Il couvre une fourchette d’âge de 3 à 12 ans. Le Robert benjamin et le Dictionnaire CEC jeunesse se classent dans le groupe scolaire tandis que Mon Larousse en images, qui s’adresse à une clientèle « de 3 à 6 ou 7 ans » (1956, s.p.), entre dans le groupe préscolaire.

Ce genre de produit lexicographique qui domine l’univers de l’enseignement est conçu pour initier les enfants aux activités liées à l’apprentissage du vocabulaire, de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Les dictionnaires préscolaires restreignent cet apprentissage à la reconnaissance de la silhouette des mots que l’enfant est invité à raccrocher à une image, puis à décoder dans leur habit alphabétique. C’est le début de l’apprentissage de la lecture.

On peut classer les dictionnaires pour enfants en trois sous-groupes :

  1. Les dictionnaires préscolaires destinés à un public de 3 à 5/6 ans, à savoir les tout-petits. On les retrouve dans les prématernelles et les maternelles. Leur nomenclature varie de 1000 à 5000 mots, selon l’âge des destinataires.
  2. Les dictionnaires scolaires du premier cycle du primaire (de la première à la troisième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 5/6 à 8/9 ans. Leur nomenclature varie de 5000 à 10 000 mots.
  3. Les dictionnaires scolaires du deuxième cycle du primaire (de la quatrième à la sixième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 8/9 à 12/13 ans. Leur nomenclature varie de 10 000 à 25 000 mots, le volume phare étant de 20 000 articles.

Alise Lehmann (2000, p. 88 et 2002, p. 76) (voir aussi Hausmann 1990) propose une répartition par groupe d’âge qui est légèrement différente, mais qui recoupe sensiblement le classement proposé ci-dessus. Pour sa part, Pierre Corbin (2001, p. 24) montre que les ouvrages préscolaires ciblent parfois les bébés âgés de seulement quelques mois. Il propose d’appeler productions prédictionnairiques (ibid., p. 17) les recueils lexicographiques destinés à l’âge préscolaire. Les prédictionnaires « s’incarnent dans trois dispositifs majeurs » (ibid., p. 33) : l’abécédaire, l’imagier et le livre dictionnariforme.

Le dictionnaire d’apprentissage

L’appellation dictionnaire d’apprentissage recouvre deux idées très dissemblables. En premier lieu, le dictionnaire d’apprentissage peut être relié à la connaissance de la langue maternelle. En ce sens, le terme est synonyme de dictionnaire scolaire et de dictionnaire pédagogique. Il concurrence aussi l’appellation dictionnaire pour enfants. En second lieu, le terme peut être réservé à la connaissance d’une langue étrangère. Sa finalité est d’aider les personnes jeunes ou adultes qui apprennent une langue étrangère à utiliser correctement un vocabulaire qui n’est pas trop extensif, afin de développer la compétence linguistique des apprenants. En ce sens, il a pour correspondant anglais le terme learner’s dictionary, pour équivalent allemand Lernwörterbuch tandis qu’il est rendu en espagnol par diccionario de aprendizaje. Le dictionnaire d’apprentissage n’est pas nécessairement un ouvrage bilingue; c’est avant tout un ouvrage monolingue rédigé dans la langue étrangère que le futur utilisateur veut apprendre. Il est donc destiné à des apprenants d’une langue étrangère, ces apprenants n’étant pas nécessairement des enfants ou des jeunes.

Dans la documentation métalexicographique, c’est la deuxième dimension qui domine, à savoir que le dictionnaire d’apprentissage est davantage associé à la notion de « langue étrangère ». On réservera donc cette appellation au contexte interlinguistique. Dans l’environnement d’une langue maternelle, on privilégiera les appellations dictionnaire scolaire ou dictionnaire pédagogique.

Du côté de l’histoire du dictionnaire scolaire moderne

Pour segmenter l’histoire des dictionnaires scolaires modernes, Jean Pruvost (2001, p. 82-92) propose une chronologie fondée en deux temps. Une première période va de 1856 à 1948. C’est celle de la dictionnairique en mode mineur ou de la dictionnairique de la réduction, c’est-à-dire de la production de petits dictionnaires qui forment souvent des abrégés de plus vastes entreprises. Elle débute avec le Nouveau Dictionnaire de la langue française de Pierre Larousse et se termine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La seconde période va de 1949 à 1999. C’est celle de la dictionnairique en mode majeur ou de la « lexicographie heuristique conquérante ». Elle commence avec la parution du Dictionnaire des débutants de Michel de Toro et prend fin avec la rédaction de l’article de Jean Pruvost (2001). Cette ère demeure donc ouverte.

Pour notre part, nous procéderons à un découpage chronologique légèrement différent. La période qui va de 1856 à 2005 sera subdivisée en trois temps principaux :

  1. De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse.
  2. De 1924 à 1965 : le fief laroussien.
  3. De 1966 à 2005 : les empires Larousse et Robert.

De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse

Cette étape peut être dite celle de l’émergence et de l’instauration d’une lexicographie scolaire que l’on qualifiera aussi de prémoderne. Ce presque trois quarts de siècle démarre autour de Pierre Larousse et dans l’ombre de Littré; il s’achève au moment où la maison d’édition Larousse se prépare à mettre en marché la deuxième édition de son célèbre Petit Larousse illustré, qui changera de titre en 1924 pour devenir le Nouveau Petit Larousse illustré. Le tournant de 1924 marque le début du quasi-monopole laroussien sur le marché économique du dictionnaire, emprise qui dure encore. Mais jusque-là, les produits laroussiens, l’homme et l’éditeur, auront affaire à fortes parties, car la concurrence est vive. Les dictionnaires Larousse ne sont pas les seuls joueurs. Leur font face d’autres productions lexicographiques tout aussi valables, parfois même plus flamboyantes, comme les dictionnaires de Théodore Bénard, d’Augustin Gazier ou du duo Larive et Fleury. Ce n’est que durant les années 1920 que ces répertoires et d’autres s’effaceront de l’échiquier éditorial devant l’offensive Larousse. Nous y reviendrons.

À partir du milieu du XIXe siècle, la lexicographie sera redevable de quelques idées novatrices s’inspirant des mouvements dans la société civile et savante ainsi que des nouvelles orientations de la linguistique. Sous le couvert d’ordre, elle s’alliera à des conceptions scientifiques, comme les sciences naturelles et la biologie —la langue est vue comme un organisme vivant—, à des perspectives historiques, à des approches pédagogiques inspirantes et à des considérations philologiques —le comparatisme, notamment (Boulanger 1994). C’est dans ce maelström d’évolution sociale et des nouveaux paradigmes de la linguistique que naîtront et croîtront les dictionnaires manuels.

L’un des acteurs-clés des débuts de la lexicographie scolaire fut Pierre Larousse. Toute sa vie, il restera fidèle à ses positions républicaines, laïques et pédagogiques. Toute son œuvre lexicologique, lexicographique et encyclopédique en sera marquée. Tous ses livres ont quelque chose du manuel, ils enseignent quelque chose. En bon lexicographe, il conçoit ses dictionnaires en fonction d’un programme pédagogique et didactique qui ne perd jamais de vue les fondements de l’encyclopédisme, c’est-à-dire un certain rattachement à l’histoire. Au résultat, ses œuvres lexicographiques, celles qui nous intéressent ici, présentent des synthèses de données, elles vulgarisent des messages, vertus auxquelles s’adjoindra bientôt l’iconographie qui marquera davantage la vocation encyclopédique des dictionnaires scolaires préparés par ses successeurs, notamment par Claude Augé.

Grand connaisseur de l’univers et des besoins scolaires, car il fut lui-même enseignant, Pierre Larousse sait sélectionner l’information, la résumer, la vulgariser et l’insérer dans l’aventure sociale de l’époque. Ses textes dictionnairiques prolongent, complètent et stabilisent l’enseignement de base reçu à l’école dans d’autres matières. L’instituteur qu’il fut « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen » (Rey 1990, p. 1820). Ses incursions encyclopédiques valident les descriptions synchroniques en leur procurant une dimension historique qui ne sera jamais démentie, mais au contraire toujours renforcée par le développement des rubriques encyclopédiques, d’une section consacrée aux noms propres et, après sa mort, par l’arrivée de l’illustration dans les dictionnaires qu’il avait créés.

Sur le plan des contenus, le souci pédagogique et son corollaire, le souci de la protection morale de l’enfant, prônent une sélection soigneuse et serrée des entrées et des contenus des articles. Les lexicographes qui explorent la constellation pédagogique ont tendance à écarter les mots rares ou littéraires, mais surtout ils éliminent les mots tabous, ou à contenu tabou, et les mots offensants, ils font une croix sur les mots peu connus ou non filtrés par l’institution enseignante, ils délaissent le vocabulaire trop spécialisé, pour ne s’arrêter que sur les couleurs du lexique socialement digestibles par les enfants. Ce programme éditorial aboutit à concevoir une géométrie dictionnairique qui repose sur un ordre conçu comme la régulation des usages. Cette régulation s’appuie sur des décisions prises avant la rédaction des articles; autrement dit, on préfère écarter des mots de la nomenclature plutôt que de les décrire en inscrivant dans les rubriques des réserves quant à l’emploi de ces vocables.

Le coup d’envoi du dictionnaire scolaire en un volume, moderne et aisément maniable, est donné par le pédagogue Pierre Larousse en 1856. Le maître d’école offre alors au public son Nouveau Dictionnaire de la langue française qui deviendra le Dictionnaire complet de la langue française en 1869, puis s’ornera d’illustrations à partir de 1878, soit après la mort de Pierre Larousse survenue en 1875. Il est clair que le recours à l’iconostructure est une innovation d’importance. Elle est marquante sur quatre plans, au moins : la perspective éditoriale, la perspective méthodologique, la perspective sémiotique et la perspective pédagogique (Rey 1990, p. 1822). Sous l’angle pédagogique, à savoir la portée sociale, le Nouveau Dictionnaire de la langue française a inauguré « une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe siècle l’école et la nation » (Rey 1987, p. 8). Quant au Dictionnaire complet de la langue française, il sera suivi du Dictionnaire complet illustré. Le mot illustré noté dans le titre est révélateur, mais son origine n’est pas laroussienne. Jean Pruvost (2001, p. 80) note que c’est dans le Dictionnaire français illustré de Maurice La Châtre (ou Lachâtre), « que cette aventure a commencé ». Il situe la parution de ce dictionnaire en 1853 en se fondant sur le fait que l’ouvrage a d’abord été publié par fascicules de 16 pages —il y aura 100 fascicules—, la première livraison étant mise en vente en 1853. Une autre source bibliographique cite l’année 1856 pour la parution, c’est-à-dire le moment où le dictionnaire est disponible sous la forme d’un livre (Quemada 1967, p. 629). Mais sur la page de titre du dictionnaire lui-même, c’est la date de 1858 qui apparaît.

Le Dictionnaire complet illustré sera créé et réalisé en 1889 par Claude Augé, qui renouvellera et modernisera le modèle imaginé par Pierre Larousse. C’est du Dictionnaire complet illustré que sortira la filière du Petit Larousse illustré à partir de juillet 1905, filière qui fête cette année son centenaire. Avec le Petit Larousse illustré, Claude Augé perfectionnera une formule éprouvée plus qu’il ne l’inventera, celle du dictionnaire hybride puisant au réservoir des noms communs et à celui des noms propres. En 1924, le Petit Larousse illustré subira la première d’une douzaine de refontes régulières qui remettront l’ouvrage au goût du jour[2].

Gravure ancienne représentant des hommes autours d’une table couverte de livres.
Claude Auger et ses collaborateurs (© Larousse)

Le travail du maître de Toucy, sa renommée personnelle et sa descendance lexicographique laissent penser que le marché éditorial du dictionnaire manuel, au sens de livre scolaire, était l’exclusivité de la maison Larousse. La réalité est tout autre, car durant cette période, le créneau des dictionnaires scolaires élaborés par des enseignants était très diversifié et le marché économique très actif. Le terrain était partagé entre plusieurs ouvrages qui eurent leurs heures de gloire, certains devançant même les Larousse au palmarès des ventes. Trois noms valent la peine d’être mentionnés :

Ces manuels dictionnaires concurrenceront efficacement les produits laroussiens pendant 50 ans. Jean Pruvost (2001, p. 84-86) fournit de précieuses informations sur la concurrence effrénée dans le champ du dictionnaire scolaire entre 1856 et 1900. Durant ce demi-siècle, le « feu d’artifice éditorial » fut haut en couleurs. Ce n’est qu’après la deuxième édition du Petit Larousse illustré en 1924, que l’entreprise Larousse distancera, puis éliminera presque tous les autres du paysage éditorial.

Ainsi, lorsque la Librairie Larousse met au monde le Petit Larousse illustré 1906 le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est riche, foisonnant et concurrentiel. Depuis un demi-siècle, l’école est branchée sur une panoplie d’ouvrages d’inspiration pédagogique qui se ressemblent et dont les auteurs étaient presque tous des instituteurs qui connaissaient bien les milieux pédagogiques. L’apparition du Petit Larousse illustré n’est donc pas un miracle, ni un événement extraordinaire et révolutionnaire, d’abord parce qu’il existait une filiation historique dont on retrouve la trace à travers d’autres dictionnaires, ensuite parce que la maison Larousse elle-même avait un catalogue de petits dictionnaires, enfin parce que le marché était partagé. C’est la mainmise ultérieure sur ce marché qui est impressionnante.

Le Petit Larousse illustré 1906, lancé l’été 1905, possède sensiblement la même architecture formelle que ses prédécesseurs, le Nouveau Dictionnaire de la langue française, le Dictionnaire complet de la langue française et le Dictionnaire complet illustré. Il présente une section pour les noms communs intitulée « Langue française », une section pour les noms propres intitulée « Histoire — géographie », les deux étant séparées et complétées par les rituelles pages roses logeant les « locutions latines et étrangères ».

Les dictionnaires concurrents proposent aussi une nomenclature de noms communs et de noms propres, à la différence près qu’ils sont fusionnés dans un seul ensemble. Les noms propres sont intercalés entre les noms communs, l’ensemble hybride formant un seul dictionnaire alphabétique. C’est de cette formule hybride que s’inspirera plus tard l’éditeur Flammarion avec son Dictionnaire usuel illustré. Répartir les deux ensembles de noms dans deux nomenclatures indépendantes, ce fut peut-être là le coup de génie des concepteurs du Petit Larousse illustré.

On peut démontrer la parenté formelle et fonctionnelle de ces répertoires en comparant les nomenclatures des noms communs (Nco) dans trois ouvrages du début du XXe siècle, soit le Petit Larive et Fleury de 1902, le Petit Larousse illustré 1906 et le Dictionnaire classique illustré d’Augustin Gazier, édition de 1912. Les chiffres avancés reposent sur une évaluation des nomenclatures mesurées à partir d’un échantillon aléatoire de cinq pages pour chaque dictionnaire et amorcées avec le mot cendré. Les noms propres du Petit Larive et Fleury et ceux du Dictionnaire classique illustré ont été écartés du décompte. Notons que le format et la configuration typographique de chaque ouvrage sont très semblables, de sorte que la comparaison n’a pas à être pondérée. Et cela même si le Petit Larive et Fleury distribue son texte sur trois colonnes alors que le Petit Larousse illustré et le Dictionnaire classique illustré ne recourent qu’à deux colonnes (voir les chiffres ci-dessous).

Si les trois dictionnaires avaient 1150 pages chacun, les nomenclatures de Nco seraient les suivantes :

La moyenne pour les trois ouvrages s’élève à 50 980 mots traités.

Tous ces dictionnaires sont résolument modernistes, laïques et synchroniques, du moins pour le vocabulaire commun. Cinq caractéristiques sont dénombrables :

  1. Les dictionnaires présentent un portrait vivant du vocabulaire d’usage. Les nomenclatures sont normatives, tout en étant accueillantes à quelques nouveautés lexicales et en écartant les mots interdits (Boulanger 1986).
  2. Les terminologies modernes du début du XXe siècle sont prises en compte : carburateur et téléphone sont consignés dans les trois dictionnaires (voir le tableau 1).
  3. Les articles sont brefs, clairs et informatifs.
  4. Un grand nombre d’articles comporte des développements encyclopédiques importants : voir TÉLÉGRAPHE et TÉLÉPHONE dans les trois dictionnaires.
  5. L’iconographie est abondante et indispensable; elle vient bien appuyer les données sémantiques et encyclopédiques, jouant ainsi son rôle ostensif.
Tableau 1. Définitions du mot téléphone
Petit Larive et Fleury (1902) Appareil servant à transmettre la voix à distance.
Petit Larousse illustré (1906) Instrument qui permet de reproduire à distance la parole ou tout autre son.
Dictionnaire classique illustré (1912) Appareil qui permet de transmettre à distance, le long d’un fil, les sons et particulièrement la parole.

De 1924 à 1965 : le fief laroussien

Cette deuxième période est dite celle du vide lexicographique ou de l’« hibernation de la lexicographie de langue » (Rey 1990, p. 1826); elle peut être qualifiée ainsi pour deux raisons :

  1. L’absence ou la quasi-absence de productions éditoriales inédites et innovatrices.
  2. L’absence ou la quasi-absence d’études métalexicographiques sur les ouvrages de cette période.

Ce que l’on peut dire avec certitude cependant, c’est que les dictionnaires n’ont pas manqué durant ces 40 ans. Mais il s’agissait plus souvent de rééditions que de nouveautés. Les catalogues des entreprises se sont, en effet, très peu enrichis. La Librairie Larousse va demeurer l’un des éditeurs les plus actifs et une tradition va s’instaurer avec un chef de file incontesté, le Petit Larousse, qui poursuivra une carrière sans faute et qui se maintiendra au sommet des ventes. À la fin de la période précédente, le Petit Larousse illustré avait atteint le statut d’un modèle didactique pérenne, soutenu ensuite par un succès commercial et culturel qui ne se démentira jamais jusqu’à aujourd’hui. Dès le début de ce cycle, en 1924, Larousse aura presque éliminé ses concurrents. Durant cette période, l’équipe éditoriale du Petit Larousse illustré est attentive à l’évolution du lexique. Une étude réalisée en 1960 montre d’ailleurs comment la physionomie du vocabulaire français s’est modifiée de près de 25 % en 12 ans (Guilbert, Dubois, Mitterand et Pignon 1960). Les auteurs de l’étude ont comparé les contenus du Nouveau Petit Larousse illustré de 1948 et celui du Petit Larousse de 1960 (tirage C). Pour établir les statistiques, les chercheurs ont examiné les entrées et les sorties de mots et de sens. Sur le plan proprement industriel, l’équipe éditoriale du Petit Larousse illustré tient compte des changements technologiques touchant la production du livre, ce qui permettra d’améliorer considérablement le rendement de l’iconographie. Sur le plan des contenus éditoriaux, la conception demeurera stable. « Si le discours du Petit Larousse a suivi l’évolution des idéologies et des institutions culturelles, c’est avec prudence et retenue, et en fonction d’une conception stable de la pédagogie » (Rey 1990, p. 1826).

Durant cette période, ce dictionnaire phare aura cinq nouvelles éditions, à savoir des refontes complètes. Elles auront lieu en 1924, 1935, 1948, 1952 et 1959. De 1924 à 1958, le dictionnaire portera le titre de Nouveau Petit Larousse illustré tandis qu’en 1959, il s’intitulera Petit Larousse. Il changera encore trois fois de nom au cours de son histoire : en 1968, il deviendra le Nouveau Petit Larousse; en 1973, il s’appellera Petit Larousse illustré; depuis 1992, il porte le titre de Le Petit Larousse illustré (ajout de l’article le); parfois, le millésime accompagne le titre. Précisons toutefois que si le titre complet paraît sur la couverture en 2003, le titre inscrit sur la page intérieure est Le Petit Larousse 2003. En 1924, le nombre de pages augmente pour la peine, passant de 1664 en 1923 à 1760 dans la deuxième édition. Les nouvelles éditions de 1935, 1948, 1952 et 1959 sont moins approfondies que celle de 1924. Entre 1924 et 1959, le nombre de pages bougera fort peu comme le montrent les chiffres du tableau 2.

Tableau 2. Nombre de pages : Nouveau Petit Larousse illustré, Petit Larousse
1923 → 1664 p. [∅]
1924 → 1760 p. [+ 96 p.]
1935 → 1771 p. [+11 p.]
1948 → 1767 p. [- 4 p.]
1952 → 1791 p. [+ 24 p.]
1959 → 1798 p. [+ 7 p.]

Ces faits sont révélateurs quand on sait que le Petit Larousse n’a pas vraiment changé de format entre 1905 (Petit Larousse illustré 1906) et 1958 et que la typographie est demeurée relativement la même. C’est dire que l’on peut mesurer assez justement la répartition de la matière lexicale et iconographique. Le format légèrement plus grand en 1959 n’infirme pas ces constats. On peut simplement remarquer qu’entre 1905 et 1958, le nombre moyen de lignes par colonne est de 82-83. Cela joue entre 83 et 85 en 1913 et 81 en 1952. En 1959, le nombre de lignes passera à 91 par colonne, en moyenne. Cette augmentation d’à peu près 16 lignes par page —il y a deux colonnes par page— correspond à un accroissement d’environ 158 pages par rapport à 1958. C’est ce qui explique les changements constatés dans l’étude des chercheurs qui ont comparé l’édition de 1948 et le tirage de i960, qui possède le même contenu que celui de 1959. En fait, au moins 189 pages séparent les éditions comparées, soit les 31 pages supplémentaires —le passage de 1767 pages en 1948 à 1798 pages en 1960— auxquelles il faut ajouter l’équivalent des 158 pages dues à l’augmentation du nombre de lignes par colonne.

L’éditeur du Petit Larousse proposera au public plusieurs autres dictionnaires durant cette période. Le Larousse élémentaire illustré lancé en 1914 en sera à son 77e tirage en 1928. En 1956, il sera remplacé par le Nouveau Larousse élémentaire, qui sera publié jusqu’en 1967. Entretemps, le Dictionnaire des débutants, une réelle nouveauté, sera mis en marché en 1949 (Lagane 1990, p. 1378; Pruvost 2001, p. 68).

La Librairie Larousse fera donc cavalier seul, ou presque. Vers la fin de cette période, en 1956, Quillet et Flammarion s’associeront pour lancer le Dictionnaire usuel, aussi connu sous l’appellation Quillet-Flammarion. Le Dictionnaire usuel vise la même clientèle que le Petit Larousse dont il reproduit d’ailleurs le modèle, en fusionnant toutefois les noms communs et les noms propres dans un seul catalogue alphabétique. Malgré une carrière intéressante, il ne prendra jamais l’avantage sur son collatéral. Il déclinera puis s’effacera de la scène éditoriale dictionnairique; au début des années 1980, une nouvelle équipe tentera de le faire renaître de ses cendres, mais sans succès. Il sombrera à nouveau.

De 1966 à 2005 : les empires Larousse et Robert

Quatre éléments fondamentaux ressortent durant cette tranche chronologique : l’aspect scientifique, l’aspect éditorial, l’aspect social et l’aspect francophone.

Sur le plan scientifique, cette période correspond à l’introduction et à l’application de théories et de principes linguistiques nouveaux dans l’approche lexicographique. En 1966, la maison Larousse révolutionnera la lexicographie moderne en proposant son Dictionnaire du français contemporain. Cet ouvrage représentait « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique » (Lagane 1990, p. 1369). En effet, les contenus macro- et microstructurels s’inspiraient abondamment du structuralisme, du distributionnalisme et de la grammaire générative. De plus, le Dictionnaire du français contemporain assurait une certaine cohérence au code et à la norme en proposant une description limitée à une synchronie. La description des usages actualisés du lexique circonscrivait l’état réel de la langue. De là l’importance du qualificatif contemporain dans le titre de ce petit dictionnaire, qui faisait pénétrer les dictionnaires dans l’ère postmoderne. La mise à niveau réellement synchronique créera une rupture avec l’époque prémoderne et l’époque moderne, celles-ci présentant des contenus davantage conservateurs et tournés vers des périodes plus anciennes. En outre, le Dictionnaire du français contemporain se détachait de l’emprise académique alors que jusque-là la longue filiation des Larousse demeurait dans le sillage des contenus du Dictionnaire de l’Académie française.

Sur le plan proprement éditorial, cette période correspond à une diversification des dictionnaires eux-mêmes qui s’adresseront à des clientèles et à des groupes d’âge de mieux en mieux ciblés et de plus en plus fragmentés. La lexicographie occupera désormais un créneau économique non négligeable dans le monde de l’édition. Deux grands éditeurs, la Librairie Larousse et la Société du Nouveau Littré (Dictionnaires Le Robert) vont monopoliser une grande part du marché du dictionnaire.

Sur le plan social, cette période correspond à la place prépondérante que ces ouvrages occuperont dans l’univers scolaire, en particulier dans le système pédagogique du français langue maternelle. L’un de ces renforcements se produira en 1972 quand l’État français recommandera que le maniement du dictionnaire soit rendu obligatoire à l’école. Les directives ministérielles stipulent qu’il faut multiplier les occasions de recourir au dictionnaire, d’entraîner les enfants à se servir de ces ouvrages le plus rapidement possible, et surtout d’utiliser des dictionnaires confectionnés pour eux. D’où la nécessité d’avoir des dictionnaires adaptés à chaque étape de la scolarisation. Une panoplie de qualificatifs va permettre de classer les répertoires d’après leur titre. Pour le créneau qui relève de cette étude, on aura ainsi des dictionnaires pour enfants, pour les jeunes, jeunesse, junior, benjamin, mini, maxi, super major, etc. Une étude sur les titres reste à réaliser, car ils forment un intéressant champ onomasiologique.

Sur le plan de la conception du français, cette période correspond à une reconnaissance de la fragmentation du français et de la pluralité des normes, désingularisation qui sera bientôt abritée sous le concept de francophonie. C’est durant cette période que les régionalismes extrahexagonaux commencent à trouver une niche dans les dictionnaires parisiens en attendant que des adaptations contextuelles des dictionnaires fassent avancer la cause et que, plus récemment, la confection des dictionnaires devienne une préoccupation plus interne à un territoire particulier, notamment le Québec. En 1968, le Petit Larousse illustré sera le premier dictionnaire moderne en un volume à repousser les frontières du français en introduisant dans sa nomenclature quelques canadianismes, appelés depuis des québécismes (Boulanger 2002 et Boulanger infra).

Au-delà de ces quatre éléments marquants, il faut souligner que, depuis le milieu des années 1990, s’est ouverte l’ère des cédéroms et celle du multimédia, créneaux qui n’ont pas laissé indifférentes les entreprises lexicographiques.

L’industrie du dictionnaire scolaire

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux groupes d’âge du primaire, de 5/6 à 12/13 ans, est un chantier très vaste et très lucratif pour les éditeurs. Selon Pierre Corbin (1991, p. 19), « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine ». Toutes les grandes maisons d’édition de dictionnaires et de manuels scolaires offrent une gamme de produits pour l’école correspondant à ces clientèles cibles (Hausmann 1990; Lagane 1990; Lehmann 2000, p. 88). Dans ce secteur, on se livre à une intense concurrence scientifique et à une guerre commerciale, aussi bien en France qu’ailleurs dans la francophonie. Les grands éditeurs français comme Larousse, Robert, Hachette, Bordas mettent même en circulation des éditions adaptées à différents contextes géoculturels, notamment dans la francophonie nord-américaine, où ces quatre grands de l’édition sont représentés dans le créneau jeunesse. Plus encore, le même intérêt pour un profil adapté à l’environnement social s’étend du préscolaire au secondaire. D’une part, le Larousse mini débutants (1986) existe en édition canadienne; on y trouve des québécismes comme foulard « écharpe », mitaine « moufle », tuque « bonnet de laine ». D’autre part, le Robert Dictionnaire d’aujourd’hui possède son alter ego nord-américain, le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui.

L’appel dictionnairique est si fort que, en 1986, le marché français du dictionnaire pour enfants (le primaire) propose un catalogue d’une soixantaine de titres (Gross 1989, p. 174; Corbin 1991, p. 19-20). Pour la même période, Gaston Gross (1989, p. 175) évalue les ventes annuelles à 300 000 dictionnaires en France seulement. Depuis ce temps, le catalogue de titres n’a cessé de s’enrichir et de se diversifier, tandis que les ventes s’envolaient.

Portrait et paramètres du dictionnaire scolaire

Qu’est-ce donc qu’un dictionnaire scolaire et à quoi sert-il? Pour répondre à ces questions, nous limiterons notre analyse à l’environnement du dictionnaire pour enfants du primaire.

Le dictionnaire pédagogique est un ouvrage de référence sur la langue et sur le monde qui s’utilise d’abord à l’école de manière collective, orientée, puis à la maison de manière plus personnelle et plus spontanée, sans exclure une utilisation dirigée par les parents à l’occasion des devoirs, par exemple. À l’école, cet ouvrage est un outil d’information sur la langue qui est adapté aux objectifs de l’enseignement d’une langue maternelle afin de réaliser des activités pédagogiques et de répondre aux exercices programmés par les enseignants (Battaner 1994, p. 109). Il est donc réservé à l’apprentissage des fondements de la langue : vocabulaire, orthographe, écriture, lecture. C’est un outil de référence, donc de consultation, qui ne doit pas accabler l’élève destinataire par un excès de matériel linguistique informatif qui dépasserait ses fonctions premières d’appréhension de la langue. Il se doit d’être économique, à savoir d’extension limitée des points de vue macro- et microstructurels : nomenclature et rubriques restreintes et adaptées aux différents groupes d’âge correspondant aux différentes sous-catégories d’ouvrages. En dehors de la classe, le dictionnaire scolaire est aussi un instrument de consultation autonome qui continue à jouer un rôle de nature pédagogique lors des devoirs et des travaux scolaires faits à la maison ou qui devient un ouvrage de consultation ponctuelle lors d’activités de jeu ou de lecture. Cette seconde fonction hors de la classe reste soumise à la première si l’on considère qu’il revient aux enseignants de former les écoliers et les élèves au maniement et au fonctionnement du dictionnaire. Cette pédagogie essentielle est de leur ressort.

L’apprentissage du vocabulaire est l’objectif fondamental de ce type de dictionnaire. Cette visée est d’abord d’ordre quantitatif; il s’agit d’apprendre à maîtriser un volume de mots et de sens de plus en plus nombreux afin de s’ajuster dans les meilleures conditions au monde de la vie quotidienne et à l’univers des connaissances. Les objectifs secondaires sont de l’ordre de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Chez l’enfant, la découverte du monde va de pair avec l’apprentissage des phénomènes langagiers, surtout les mots (Lehmann 2000, p. 87).

L’« infans habilis »

Pour ce qui est du vocabulaire, l’élève perfectionne la connaissance des mots de base, ceux qu’il n’a pas besoin d’apprendre et de mémoriser puisqu’ils sont déjà connus de lui et, parfois, bien maîtrisés. Les champs de vocabulaire plus spécifiques, plus élargis en langue générale seront souvent appris thématiquement ou onomasiologiquement à partir d’études concrètes. À la périphérie, les dictionnaires scolaires introduisent des vocabulaires généraux d’orientation scientifique, c’est-à-dire des blocs de vocabulaires techniques et scientifiques d’utilité générale, et des tranches de vocabulaires semi-spécialisés, voire spécialisés, sans toutefois pousser du côté des terminologies ultra-spécialisées. Ces différents registres de lexique sont, bien entendu, synchroniques.

L’apprentissage du vocabulaire renferme des objectifs subsidiaires. En effet, l’usage satisfaisant d’un dictionnaire consiste à la base à faire bénéficier l’enfant du maximum des informations contenues dans l’ouvrage, tant au regard de la compréhension des mots, à savoir de leur décodage, qu’à celui de la production de textes écrits ou oraux, à savoir de leur encodage. À cela, s’ajoute en filigrane l’analyse de quelques fonctions fondamentales du système de la langue. Les habiletés à acquérir du point de vue de l’apprentissage global du français langue maternelle sont les suivantes :

  1. Apprendre à maîtriser l’alphabet, c’est-à-dire maîtriser l’ordre alphabétique lors des consultations de la nomenclature. Il s’agit en fait de pouvoir répondre aux questions : « C’est situé où? », « C’est à quelle page? »
  2. Apprendre à connaître l’orthographe des mots, la lecture du dictionnaire conduisant à la maîtrise de l’écriture. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Ça s’écrit comment? »
  3. Apprendre à situer les mots dans les différentes parties du discours. Cet objectif d’ordre grammatical permet de répondre à la question : « Quelle sorte de mot est-ce? »
  4. Savoir reconnaître les différentes acceptions ou définitions d’un mot, c’est-à-dire les relations sémantiques. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce que ça signifie? »
  5. Savoir reconnaître l’existence du mot et ses différentes figures : le mot simple (cachalot), le mot composé (chef-d’œuvre), le mot complexe (chemin de fer), les expressions et les locutions (avoir besoin de). Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce qu’un mot? »
  6. Savoir reconnaître les parties de mots, c’est-à-dire les relations lexicales et les relations morphologiques : chanteur, coureur, danseur; danse, danser, danseur; géographe, géographie, géographique, géographiquement. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Pourquoi ça se ressemble? »
  7. Maîtriser les règles fondamentales du code par le réemploi dans la composition, la rédaction de textes, la préparation de devoirs. Passage du passif à l’actif, du décodage à l’encodage.
  8. Comprendre la structure des dictionnaires, c’est-à-dire savoir reconnaître les diverses composantes d’un article et distinguer le genre textuel dictionnairique des autres genres textuels.

Sous l’angle strictement linguistique, le dictionnaire scolaire introduit les enfants dans le monde du lexique et de la langue, de même qu’il leur révèle le monde de la lexicographie et une partie de ses conventions. Il les initie également à la lecture fragmentée d’un texte, à la grammaire et à la rhétorique particulières.

L’architecture du dictionnaire scolaire

Techniquement, l’architecture du dictionnaire scolaire obéit à une structure à trois niveaux : la macrostructure, la microstructure et l’iconostructure, la dernière ayant autant d’importance pédagogique que les deux autres. Par ailleurs, étant donné les objectifs d’apprentissage par paliers (préscolaire, primaire, secondaire) fondés sur l’univers autant que sur le vocabulaire, étant donné qu’il s’agit de la connaissance du lexique et non de correction ou de perfectionnement de la langue —du moins au premier chef—, donc de description plus que de prescription —du moins au primaire—, on comprendra pourquoi les tailles macro- et microstructurelles sont relativement limitées. La macrostructure fondamentale tourne autour de 1000 à 5000 entrées pour les dictionnaires préscolaires; elle va jusqu’à 40 000 entrées pour les dictionnaires scolaires pour le secondaire. On trouve aussi de tout petits dictionnaires dont les macrostructures s’établissent autour de 1000 mots. La microstructure fondamentale, c’est-à-dire les articles, est relativement restreinte, allant des rubriques très élémentaires axées sur le rapport immédiat aux choses jusqu’aux rubriques à vocation un peu plus fonctionnelle. Ainsi dans le Larousse mini débutants et dans le Larousse maxi débutants, les rubriques sont les suivantes :

Comme on peut le constater dans le tableau 3 ci-dessous, les mêmes rubriques sont exploitées différemment. La différence entre les deux ouvrages tient au volume des informations et au développement textuel des définitions et des exemples.

Tableau 3. Présentation des rubriques dans le Larousse mini débutants et le Larousse maxi débutants
Larousse mini débutants (1986) Larousse maxi débutants (1986)
enfance (nom fém. : une enfance). C’est le temps où on est un enfant : J’aime bien quand grand-père me parle de son enfance. enfance n.f. SENS 1 Mélina a passé son enfance à Athènes, les premières années de sa vie.
enfer (nom masc. : un enfer). Selon certaines religions, les méchants vont en enfer après leur mort, c’est-à-dire quelque part où ils souffrent beaucoup et pour toujours. Le contraire est le paradis. enfer n.m. 1. Les chrétiens pensent que les méchants sont condamnés à l’enfer, à souffrir éternellement (= damnation). 2. Depuis qu’elle est malade, sa vie est devenue un enfer (= supplice).
pomme (nom fém. : une pomme). 1. C’est un fruit. La pomme pousse sur un arbre, le pommier. 2. La pomme de terre pousse dans la terre, c’est un légume. — regarde fruit et légume. pomme n.f. 1. Les pommes sont des fruits sphériques à pépins. 2. La pomme de pin est le fruit du pin. 3. La pomme d’Adam est un endroit en relief que les hommes ont sur la gorge. 4. La pomme d’arrosoir est le bout arrondi et percé de trous de l’arrosoir. 5. Fam. Tomber dans les pommes, c’est s’évanouir.

Ainsi, dans le Larousse mini débutants, les articles ENFANCE et ENFER sont monosémiques alors que POMME est polysémique, le second sens étant d’ailleurs celui de pomme de terre. Tandis que dans le Larousse maxi débutants, les articles ont respectivement un, deux et cinq sens, pomme de terre ayant en outre son propre article. L’indication SENS 1 dans l’article ENFANCE établit le lien avec le mot enfant qui est la macroentrée dans ce dictionnaire à macrostructure double. Le Larousse mini débutants offre un texte plein, peu codé. Les formulations sont presque toujours des phrases complètes, proches du discours ordinaire (voir enfer où l’indication du contraire paradis est insérée dans une phrase complète). Le Larousse maxi débutants recourt davantage à la rhétorique et au métalangage dictionnairiques, c’est-à-dire à un langage plus codé tant du point de vue textuel que du point de vue diacritique.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire contemporaine est relativement bien circonscrit, à savoir que les envergures macro- et microstructurelles sont bien délimitées. Le dictionnaire destiné au primaire possède une nomenclature de 18 000 à 20 000 entrées, ce volume ayant tendance à augmenter légèrement lors des nouvelles éditions. L’envergure de la nomenclature est suffisante pour cerner le noyau dur de la langue générale, pour convoquer un vocabulaire familier fréquent et pour intégrer quelques termes des technolectes parmi les plus courants. Ces dictionnaires descendent en effet rarement sous la barre du vocabulaire familier. Les mots très familiers ou vulgaires sont, en principe, écartés; de même, on rejette les mots tabous, interdits, racistes, choquants ou relevant du vocabulaire perçu comme étant politiquement incorrect. On a aussi tendance à évacuer le vocabulaire critiqué comme les anglicismes, les emprunts de luxe les plus surveillés, les formes fautives. C’est pour cela que l’on dit que les dictionnaires pour enfants ne sont pas, au premier chef, des ouvrages normatifs ou correctifs. De même, les lexicographes n’investissent pas les zones complexes des langues de spécialité. Quant aux articles, leurs rubriques sont centrées sur quatre aspects :

Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues, à de rares exceptions près. À noter toutefois que le Dictionnaire super major fournit régulièrement l’étymologie des mots. Cette rubrique, intitulée « Histoire du mot », est séparée du noyau de l’article et elle figure dans la marge, tout comme l’iconographie. Les citations sont également écartées de ces ouvrages, sauf dans des cas particuliers comme le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes, qui est construit autour d’extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (Lehmann 1993b, p. 205). La mise en discours se fait en recourant à des exemples forgés. Ceux-ci sont la clé du passage de la linguistique au monde réel. Ils correspondent à la singularisation du message. Les temps forts d’un article sont donc la forme et le ou les sens des mots, l’apprentissage des règles du code grammatical et la mise en phrase par l’exemple, cette démarche ayant des incidences syntaxiques (les contraintes de construction, entre autres). À ces formulations textuelles s’ajoute très fréquemment l’appui de l’iconostructure. Le cheminement normal procède du mot vers la définition, puis son exemplification, pour s’achever avec l’illustration. Ce protocole permet de procéder à la conceptualisation logique, puis de parvenir à la singularisation textuelle par la mise en discours dans l’exemple, tandis que la mise en image précise la singularisation en permettant une visualisation de l’objet dans un environnement proche de la réalité. La chose ou l’être qui sont décrits et illustrés dans les articles seront ensuite recherchés dans le monde et associés à des objets ou à des êtres authentiques.

Dans les ouvrages plus anciens, la démarche la plus usuelle consistait à faire suivre la définition par un ou des exemples, les deux rubriques étant vraiment différenciées. Cet axe respectait la logique de la conceptualisation, c’est-à-dire de la généralisation, et il paraissait plus efficace de procéder ainsi (Lehmann 1991,1993a et 1993b; Rey-Debove 1993). Mais, en 1972, dans le Dictionnaire du français vivant (Davau, Cohen et Lallemand), Marcel Cohen inaugura la procédure qui consistait à faire précéder la définition ou la glose définitionnelle par une phrase ou un segment de phrase jouant le rôle de l’exemple. Cette double séquence de l’exemple immédiatement glosé sémantiquement, à savoir le passage du singulier au collectif, a joui pendant 20 ans d’une certaine autorité, qui se perpétue encore dans des dictionnaires scolaires pour le primaire. Ce nouveau protocole méthodologique force la présentation d’au moins un exemple pour chaque sens, soudant ainsi les deux rubriques qui autrement profitaient d’une indépendance. Elle freine également la présentation de plus d’un exemple par sens. Par ailleurs, la « présence de l’exemple en tête conduit à donner une explication “en discours” et non “en langue”, ce qui est contraire aux règles de la définition rigoureuse » (Lagane 1990, p. 1375). Vers la fin des années 1980, cette préséance de l’exemple sur la définition est remise en cause dans quelques dictionnaires, notamment dans le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes, tandis qu’en 1994, le Dictionnaire super major rétablit la séquence logique, la définition étant suivie de l’exemple. Ce répertoire est destiné au deuxième cycle du primaire. Le Petit Larousse illustré, qui fut un dictionnaire scolaire utilisé à tous les niveaux pendant longtemps, n’a jamais dérogé à l’ordre logique : la définition a toujours précédé l’exemple, sauf quand il s’agissait de gloser des constructions particulières.

L’article lexicographique du dictionnaire pour les jeunes insiste donc sur la description du monde, sur la sémantique et sur le code grammatical, contrairement au dictionnaire pour adultes dans lequel l’article fait d’abord ressortir le fonctionnement de la langue qu’il appréhende dans ses dimensions historiques (datation et étymologie), orales (prononciation), morphosémantiques (forme et sens), grammaticales et normatives.

Ni le programme éditorial des dictionnaires pour enfants ni leur utilisation pédagogique ne visent donc en priorité la correction de la langue, à savoir la norme prescriptive, car pour corriger les écarts de quelqu’un, il faut que ce locuteur possède au préalable un bagage linguistique suffisant lui permettant de porter des jugements éclairés sur un mot. Ces répertoires se situent fondamentalement du côté de la norme objective —aspect quantitatif du vocabulaire— et non du côté de la standardisation prescriptive —aspect qualitatif du lexique. Ainsi on peut penser que les dictionnaires scolaires pour enfants doivent d’abord proposer une vérité anthropologique, sociale et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers et non une vérité linguistique trop évaluative et coercitive qu’ils appréhenderaient mal. Pour les écoliers, les mots sont avant tout le monde. On retrouve dans cette perspective la conception ancienne longtemps véhiculée depuis Isidore de Séville jusqu’au XVIIIe siècle. Prioritairement, les ouvrages pédagogiques sont des répertoires de réception (décodage primaire de la langue, interprétation des mots, lecture et compréhension des textes). Ce sont aussi des ouvrages de production utilisés pour l’encodage aux fins de révéler toute la mécanique de construction du système.

Simultanément à sa fonction linguistique, le dictionnaire scolaire s’ouvre directement sur le monde, soit par la formule de la définition, soit par les exemples —particulièrement lorsque ceux-ci sont personnalisés (Boulanger 1999; Cormier, Ouimet et Boulanger 2001)—, soit par l’iconostructure qui singularise l’entrée et la replace souvent dans un environnement plus réel, à savoir pluriconceptuel. Tous les articles des dictionnaires pour les jeunes s’inspirent de cette triple dimension, comme l’illustre l’article CARROSSE du Larousse mini débutants.

carrosse (nom masc. : un carrosse). C’est une magnifique voiture tirée par des chevaux pour les rois, les reines, les princes. ~ attention, rr.

L’article est complété par une illustration, elle-même accompagnée d’un exemple : Le beau carrosse est tiré par quatre chevaux. L’exemple imite l’écriture manuscrite, ce qui crée un renforcement psychologique et pédagogique qui tire du côté de la réalité du monde. Il est aussi décontextualisé de son environnement habituel, car il figure dans la marge à côté de l’illustration. La plus grande partie de l’article a donc des fonctions référentielles et non des fonctions linguistiques.

Le dictionnaire scolaire, un monde en soi

Les dictionnaires scolaires sont destinés à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école » (Rey 1990, p. 1821). Les auteurs du Petit Larousse illustré avaient bien saisi cette approche en qualifiant leur labeur de « dictionnaire manuel ». Depuis un siècle et demi, les répertoires laroussiens s’inscrivent dans le cycle de l’univers laïque. En France, ils entretiennent une même image stable représentative de l’école et de la nation françaises; ils concilient aussi la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française et européenne en priorité. Ils illustrent bien la réconciliation tacite des mots et des choses. De plus, les ouvrages scolaires sont des répertoires de masse.

En étant d’abord des manuels scolaires, les dictionnaires pour apprenants s’opposent à une attitude descriptive et normative prenant en considération la langue envisagée uniquement comme un système de signes hiérarchisés du point de vue de l’usage. Dans le cas des dictionnaires pour enfants, l’objectif premier est, bien entendu, l’apprentissage du code à travers l’orthographe, le vocabulaire, la lecture et l’écriture.

Par ailleurs, c’est l’incompréhension du monde qui pousse l’enfant à consulter un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses pour en apprendre davantage sur les choses plus que pour y chercher des pistes critiques au sujet du fonctionnement linguistique d’un mot. L’autonymie n’intéresse guère l’enfant, sauf pour la forme et le ou les sens, mais ces fonctions ne s’opposent pas, elles restent reliées à l’univers des réalités. Dans ce contexte, la définition du mot est la chose.

D’où la nécessité de dévoiler un vocabulaire représentatif de la communauté à laquelle appartient l’élève. Toutefois, à l’école élémentaire, il est indispensable que l’élève assimile des connaissances sur les choses à travers les mots, et que ce savoir débouche sur l’universel. C’est l’aspect manuel du dictionnaire qui ressort ici, puisque l’enfant est amené à cultiver une perception interne de lui-même en tant que membre d’une communauté linguistique homogène (Boulanger 1988, p. 129). Au contact du lexique, l’enfant doit être en mesure de reconnaître ses sources historiques, de prendre conscience de l’existence du monde extérieur, des autres sociétés, des autres civilisations, les anciennes comme les modernes, et de percevoir comment vivent d’autres hommes, y compris ceux qui parlent la même langue que lui ailleurs dans le monde.

Sur le plan des principes et des méthodes de la lexicographie, le dictionnaire scolaire est souvent envisagé comme un dérivé ou un sous-produit du dictionnaire culturel pour adulte. « L’idée de “dictionnaire d’enfants” s’appuie contrastivement sur celle de “dictionnaire d’adultes”, et elle dépend de l’évaluation de cette opposition » (Rey-Debove 1989, p. 18). Or, cette évaluation semble toujours avantager le plus gros dictionnaire. On dit, par exemple, que le dictionnaire scolaire pour enfants est caractérisé par une nomenclature et des rubriques restreintes, par le soutien de l’image et, corollairement, que son texte est de lecture facile (ibid.). Ces remarques reviennent à comparer le dictionnaire pour enfants au dictionnaire pour adultes que l’on considère plus complet, donc à faire valoir des arguments quantitatifs et négatifs : ces ouvrages sont petits, ils incorporent moins de mots et moins de sens, les définitions sont courtes et moins fines —souvent, elles sont réduites au genre prochain et/ou à quelques différences particulières qui ne sont guère discriminantes ou elles sont de simples synonymes—, des informations comme l’étymologie, la prononciation et les citations sont portées manquantes, etc. Bref, on retient les idées de réduction, de petitesse, d’absence et de facilité.

Ce qui est une erreur d’appréciation. Les dictionnaires de ce type ne sont pas de simples résumés, des abrégés ou des réductions de plus gros et de plus grands dictionnaires qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées gigognes. Ces répertoires ont leurs protocoles propres. Les étymologies, les prononciations, les citations, les registres sous-familiers, littéraires ou très techniques ne sont pas soustraits de contenus plus déployés. Ces rubriques ne sont tout simplement pas prévues dans le programme éditorial. Le dictionnaire scolaire est une étape dans le cheminement de l’apprentissage de la langue. Du bas vers le haut et non l’inverse. Le modèle du dictionnaire pour les jeunes en un volume repose sur d’autres procédures que l’abrègement d’ouvrages plus vastes et aux descriptions plus extensives en matière de fonctionnement de la langue. Le lexique décrit dans les dictionnaires pour enfants est à la fois plus sélectif et plus dépouillé de ses attributs fonctionnels pour revêtir davantage les couleurs du monde. Des principes et des méthodes idoines doivent alors caractériser ces produits lexicographiques et les distinguer dans le grand empire dictionnairique.

Notes

[1] « L’enseignement du maniement des dictionnaires devrait constituer un objectif prioritaire de la didactique de la langue maternelle. » [Notre traduction]

[2] Pour les dates des remises à niveau importantes, voir Boulanger 2002 et Boulanger infra.

Du côté de la petite histoire des dictionnaires scolaires modernes

1. Le dictionnaire scolaire en perspective

Le dictionnaire scolaire se profile à l’avant-plan des instruments d’acquisition, de maîtrise, de perfectionnement et, à l’occasion, de correction de la langue. À l’école, il doit faire l’objet d’une pédagogie particulière et ne pas seulement servir d’ouvrage d’appoint dans quelques matières, notamment le français. « Enseñar a manejar los diccionarios debería, pues, constituir un objetivo destacable de la didáctica de la lengua[1]. ». Les répertoires de mots de cette nature sont des outils d’apprentissage qui visent aussi à assurer la cohésion culturelle du groupe, car ils permettent de pérenniser la compréhension des productions d’une société que sont les livres et les écrits divers, aussi bien que les paroles, qui importent pour fédérer l’histoire d’une communauté linguistique. Le dictionnaire est le dépositaire d’une partie fort importante de la culture et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture. Il est simultanément une mémoire de la langue, et une mémoire des faits et des choses. De ce double point de vue, il fait partie de la geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire personnelle et une mémoire collective, et pour transmettre à travers elles les valeurs communautaires, une conception particulière du monde, un modèle idéologique adéquat, voire une morale. L’un des premiers à bien saisir et à bien comprendre les vocations linguistiques, pédagogiques et sociales du dictionnaire fut certainement Pierre Larousse, au milieu du XIXe siècle.

2. De très lointaines et très obscures origines

Les dictionnaires scolaires revendiquent de très lointaines origines. Ils sont étroitement liés à l’invention de l’écriture. Des recherches récentes les font remonter au IVe-IIIe millénaire avant J.-C. alors que les scribes mésopotamiens établissaient des listes lexicales tabulaires destinées à l’enseignement dans les eduba, c’est-à-dire dans les écoles où l’on formait les futurs scribes[2]. La confection de ces catalogues de mots sur des supports d’argile avait déjà pour premier objectif de venir appuyer l’apprentissage de l’écriture et la connaissance de la langue. C’étaient des relevés de noms communs, de noms propres (proprionymes), de synonymes, de parties de mots, etc., tous éléments de base dans un cheminement scolaire. Pour apprendre l’écriture cunéiforme, les jeunes élèves recopiaient ces listes sur d’autres tablettes. Et on a retrouvé un nombre impressionnant de ces cahiers de devoirs en argile.

Dans l’Europe du Moyen-Âge, on trouvera également des dictionnaires destinés à combler des besoins d’apprentissage non pas de la langue maternelle et quotidienne, mais du latin, la langue de l’intellect, de la religion et du pouvoir. Il faudra attendre la Renaissance pour que la production d’ouvrages sur le français prenne le pas sur les dictionnaires du latin et sur les glossaires bilingues.

Il faudra patienter encore plus longtemps pour que le dictionnaire scolaire devienne un genre détaché. Les dictionnaires « portatifs » des siècles postérieurs à la Renaissance, notamment ceux du XVIIIe siècle, ne doivent pas être confondus avec les petits dictionnaires pour enfants ni avec les compilations élémentaires du XIXe siècle ayant le même gabarit. Les portatifs sont surtout des abrégés et des réductions de répertoires plus volumineux et plus grands que l’on pouvait transporter plus aisément[3]. Ils répondent à des besoins de démocratisation du livre. Leurs prix baissent et leur maniabilité s’accroît. Le livre peut devenir accessible à un plus grand nombre de personnes. Un dictionnaire portatif n’est donc pas nécessairement un recueil de mots élaboré pour des élèves et à des fins pédagogiques. Ce n’est qu’accessoirement qu’il aura une vocation scolaire. Après 1820, les portatifs du type abrégé semblent en désaffection[4].

La science et l’industrie modernes du dictionnaire scolaire démarrent vraiment, en France, au milieu du XIXe siècle. On peut dire qu’elles sont, l’une et l’autre, un après-Littré, ou presque, et qu’elles prennent leur envol avec Pierre Larousse. La lexicographie scolaire se faufile en effet entre le grand dictionnaire philologique, culturel et conservateur d’Émile Littré et l’immense œuvre encyclopédique moderniste de Pierre Larousse lui-même. De fait, tout le XIXe siècle s’affairera à mettre sur pied un enseignement élémentaire pour tous. Il faut que les enfants apprennent à lire, à écrire, à calculer et à comprendre le fonctionnement du monde. De plus, la cohésion nationale doit être renforcée par l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de la morale. En juin 1833, la Loi Guizot créait pour la première fois un enseignement obligatoire. Un demi-siècle plus tard, en 1882, cette loi sera renforcée par Jules Ferry qui rendra l’enseignement primaire obligatoire pour tous, gratuit et laïque.

La conjonction de facteurs politiques et pédagogiques sera à l’origine d’une grande production de manuels et d’ouvrages scolaires dont les dictionnaires ne sont pas le moindre des sous-ensembles. Pour cette raison, on peut qualifier ces recueils de mots de dictionnaires manuels. Ils entrent en effet dans la catégorie des manuels scolaires. Au début du XXe siècle, en France, le dictionnaire devient une figure importante du paysage du livre et le signe d’une société développée et scolarisée, en pleine possession de son identité linguistique et culturelle.

3. Le creuset terminologique

Avant de poursuivre avec le volet historique, il convient de faire une petite incursion du côté de quelques appellations classificatrices, car cette terminologie est parfois poreuse. « Il serait donc souhaitable de réexaminer cette terminologie peu satisfaisante[5]. »

Le vocabulaire qui réfère aux différents types de dictionnaires pour adultes est relativement bien circonscrit puisque ce genre d’ouvrages est fort bien scruté sous l’angle métalexicographique. Le domaine des « petits dictionnaires » est moins bien documenté, en tout cas pour le français. Aussi vaut-il la peine de parcourir un court spectre conceptuel qui nous amènera à mieux identifier l’objet de notre étude.

Lorsque l’on évoque les dictionnaires pour l’école, trois idées surgissent à l’esprit : celle du « dictionnaire scolaire », celle du « dictionnaire pour enfants » et celle du « dictionnaire d’apprentissage ». Toutes ces idées sont en outre faussement placées dans un système d’opposition avec les dictionnaires généraux culturels pour adultes, alors que ces rapports sont plutôt de l’ordre de la gradation, de la hiérarchisation. « De manière générale, le dictionnaire pour enfants se définit contrastivement par rapport au dictionnaire pour adultes[6]. » La subordination des premiers aux seconds ne rend pas justice au genre du dictionnaire scolaire, qui est loin d’être un genre secondaire.

3.1. Le dictionnaire scolaire

Le dictionnaire scolaire est un ouvrage général monolingue —il existe aussi quelques bilingues— et monovolumaire conçu pour son utilisation dans l’enseignement primaire et secondaire. Le terme peut avoir un sens plus élargi, car, d’une part, on peut en étendre l’acception du côté de l’école maternelle et, d’autre part, du côté du début de la formation post-secondaire ou collégiale. On peut dire que ce type de répertoire couvre une fourchette d’âge qui s’étend de 5/6 ans jusqu’à 15/16 ans. Le Larousse mini débutants [LMiD] et le Robert scolaire [RS] sont des exemples applicables aux deux extrémités de cet empan. Le LMiD est identifié comme « le premier vrai dictionnaire[7] », l’adjectif premier étant entendu dans le sens chronologique par rapport aux étapes de la scolarisation des enfants. Son public cible est celui des jeunes enfants de 5/6 ans. Le RS s’adresse à des adolescents de 12 à 16 ans, c’est-à-dire aux élèves de tout le cycle du secondaire.

Le dictionnaire scolaire a une fonction avant tout d’ordre descriptif, la description étant le plus souvent renforcée par l’iconographie dont la présence est plus sensible dans les ouvrages à petite nomenclature. Les 1 065 mots de Mon Larousse en images [MLL] sont accompagnés de 887 tableaux et dessins. Le LMiD propose 500 illustrations pour un volume de 5 400 entrées. Son concurrent le Robert benjamin [RB] revendique une nomenclature de 6 000 mots et de 640 illustrations. Dans son édition de 1999, le Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ] répertorie 20 000 mots tandis qu’il n’offre que 250 illustrations. De fait, la quantité d’illustrations est inversement proportionnelle à la quantité de mots vedettes : plus la nomenclature croît, plus le nombre d’illustrations diminue. Le RS reste fidèle à la politique éditoriale des dictionnaires de langue du Robert qui ne proposent jamais d’iconostructure, sauf dans le Robert junior illustré [RJI], le Petit Robert des enfants [PRE]/Robert des jeunes [RJ] et dans le RB. À titre d’exemple, le nombre d’illustrations du RJI s’élève à 1 000, auxquelles s’ajoutent 35 planches thématiques.

Le dictionnaire scolaire a pour objectifs de sensibiliser les jeunes au vocabulaire et de les mettre à l’aise avec les mots. Il consigne le lexique vivant, dont une partie est déjà connue de la majorité des élèves, soit de manière active, parce que les jeunes locuteurs doivent s’exprimer, soit de manière passive, parce qu’ils doivent écouter et comprendre les autres.

La langue dévoilée est celle de la société d’appartenance des jeunes, y compris les caractéristiques qui la font se distinguer des autres collectivités sociales utilisant quotidiennement la même langue, mais pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots[8]. Cela vaut pour tous les dictionnaires scolaires élaborés en France et au Québec depuis une vingtaine d’années. Ce sentiment d’appartenance est peut-être plus sensible dans les zones francophones périphériques. Par exemple, les Québécois s’aperçoivent rapidement qu’un dictionnaire est franco-centré, qu’il est davantage gallo-français que francophone, car même la description des québécismes est configurée pour l’utilisateur hexagonal. Ainsi, le LMiD définit le deuxième sens du mot mitaine de la manière suivante : « Au Canada, ce sont des gros gants doubles, des moufles ». Cette définition est doublement fausse, car les mitaines ne sont pas nécessairement des « gros » gants, ni des gants « doubles ». Par ailleurs, le terme moufle n’est absolument pas d’usage courant au Québec. On le considère comme un francisme.

Le terme dictionnaire scolaire est synonyme de dictionnaire pédagogique, ce dernier étant d’un emploi plus restreint dans la terminologie française.

3.2. Le dictionnaire pour enfants

Le dictionnaire pour enfants ou le dictionnaire pour les jeunes est un ouvrage général le plus souvent monolingue, qui entre dans la catégorie des dictionnaires scolaires et qui déborde parfois dans la catégorie des productions préscolaires. Il couvre une fourchette d’âge de 3 à 12 ans. Le RB et le DCECJ se classent dans le groupe scolaire tandis que MLI, qui s’adresse à une clientèle « de 3 à 6 ou 7 ans[9] », entre dans le groupe préscolaire.

Ce genre de produit lexicographique qui domine l’univers de l’enseignement est conçu pour initier les enfants aux activités liées à l’apprentissage du vocabulaire, de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Les dictionnaires préscolaires restreignent cet apprentissage à la reconnaissance de la silhouette des mots que l’enfant est invité à raccrocher à une image puis à décoder dans leur habit alphabétique. C’est le début de l’apprentissage de la lecture.

On peut réticuler les dictionnaires pour enfants en trois sous-groupes :

  1. Les dictionnaires préscolaires destinés à un public de 3 à 5/6 ans, à savoir les tout-petits. On les retrouve dans les prématemelles et les maternelles. Leur nomenclature est comprise entre 1 000 et 5 000 mots, selon l’âge des destinataires.
  2. Les dictionnaires scolaires du premier cycle du primaire (de la première à la troisième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 5/6 jusqu’à 8/9 ans. Leur nomenclature rassemble entre 5 000 et 10 000 mots.
  3. Les dictionnaires scolaires du deuxième cycle du primaire (de la quatrième à la sixième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 8/9 jusqu’à 12/13 ans. Leur nomenclature compte de 10 000 à 25 000 mots, le volume phare étant de 20 000 articles.

Alise Lehmann[10] propose une répartition par groupe d’âge qui varie légèrement, mais qui recoupe sensiblement le classement proposé ci-dessus[11]. Pour sa part, Pierre Corbin[12] montre que les ouvrages préscolaires ciblent parfois les bébés âgés de seulement quelques mois. Il propose d’appeler productions prédictionnairiques[13] les recueils lexicographiques destinés à l’âge préscolaire. Les prédictionnaires « s’incarnent dans trois dispositifs majeurs[14] » : l’abécédaire, l’imagier et le livre dictionnariforme.

3.3. Le dictionnaire d’apprentissage

L’appellation dictionnaire d’apprentissage recouvre deux idées très distinctes. En premier lieu, le dictionnaire d’apprentissage peut être relié à la connaissance de la langue maternelle. En ce sens, le terme est synonyme de dictionnaire scolaire et de dictionnaire pédagogique. Il concurrence aussi l’appellation dictionnaire pour enfants. En second lieu, le terme peut être réservé à la connaissance d’une langue étrangère. Sa finalité est d’aider les personnes jeunes ou adultes qui apprennent une langue étrangère à utiliser correctement un vocabulaire qui n’est pas trop extensif, en vue de développer la compétence linguistique des apprenants. En ce sens, il a pour correspondant anglais le terme learner’s dictionary, pour équivalent allemand Lernwörterbuch, tandis qu’il est rendu en espagnol par diccionario de aprendizaje. Le dictionnaire d’apprentissage n’est pas nécessairement un ouvrage bilingue; c’est avant tout un ouvrage monolingue rédigé dans la langue étrangère que l’utilisateur veut apprendre. Il est donc destiné à des apprenants d’une langue étrangère, ces apprenants n’étant pas nécessairement des jeunes.

Dans la littérature métalexicographique, c’est la deuxième dimension qui domine, à savoir que le dictionnaire d’apprentissage est davantage associé à la notion de « langue étrangère ». On réservera donc cette appellation au contexte interlinguistique. Dans l’environnement d’une langue maternelle, on privilégiera les appellations dictionnaire scolaire ou dictionnaire pédagogique.

4. L’histoire du dictionnaire scolaire moderne

Pour segmenter l’histoire des dictionnaires scolaires modernes, Jean Pruvost[15] propose une chronologie articulée sur deux grands axes temporels. La première période va de 1856 à 1948. C’est celle de la dictionnairique en mode mineur ou de la dictionnairique de la réduction, c’est-à-dire de la production de petits dictionnaires qui forment souvent des abrégés de plus vastes entreprises. Le terminus a quo correspond au Nouveau dictionnaire de la langue française [NDLF] de Pierre Larousse, tandis que le terminus ad quem va jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La seconde période s’étend de 1949 à 1999. C’est celle de la dictionnairique en mode majeur ou de la « lexicographie heuristique conquérante ». La date de départ est celle de la parution du Dictionnaire des débutants [DB] de Michel de Toro tandis que la date d’arrivée correspond à celle de la production de l’article. Cette ère demeure donc ouverte.

Pour notre part, nous procéderons à un découpage chronologique légèrement différent. La période qui va de 1856 à 2002 sera subdivisée en trois temps principaux :

4.1. De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse

Cette étape peut être considérée comme celle de l’émergence et de l’instauration d’une lexicographie scolaire que l’on qualifiera aussi de prémoderne. Ce presque trois quarts de siècle démarre autour de Pierre Larousse et dans l’ombre de Littré; il s’achève au moment où la maison d’édition Larousse se prépare à mettre sur le marché la deuxième édition de son célèbre Petit Larousse illustré [PLI] qui changera de titre en 1924 pour devenir le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI]. La fin de cette époque marque le début du quasi monopole laroussien sur le marché économique du dictionnaire, emprise qui dure encore. Mais jusque-là, les produits laroussiens, l’homme et l’éditeur, auront affaire à fortes parties, car la concurrence est vive. Les dictionnaires Larousse ne sont pas les seuls en lice. Leur font face d’autres productions lexicographiques tout aussi valables, parfois même plus flamboyantes, comme les dictionnaires de Théodore Bénard, d’Augustin Gazier ou du duo Larive et Fleury. Ce n’est que durant les années 1920 que ces répertoires et d’autres s’effaceront de la carte éditoriale devant l’offensive Larousse. Nous y reviendrons.

À partir du milieu du XIXe siècle, la lexicographie sera redevable de quelques idées novatrices s’inspirant des mouvements dans la société civile et savante, ainsi que des nouvelles orientations de la linguistique. Sous couvert d’ordre, elle s’arrimera à des conceptions scientifiques, comme les sciences naturelles et la biologie —la langue est vue comme un organisme vivant— à des perspectives historiques, à des approches pédagogiques inspirantes et à des considérations philologiques —le comparatisme, notamment[16]. C’est dans ce maelström d’évolution sociale que naîtront et croîtront les dictionnaires manuels.

L’un des acteurs-clés des débuts de la lexicographie scolaire fut Pierre Larousse. Toute sa vie il restera fidèle à ses positions républicaines, laïques et pédagogiques. Toute son œuvre lexicologique, lexicographique et encyclopédique en sera marquée. Tous ses livres ont quelque chose du manuel : ils enseignent quelque chose. Il conçoit ses dictionnaires en fonction d’un programme pédagogique et didactique qui ne perd jamais de vue les fondements de l’encyclopédisme, c’est-à-dire un certain rattachement à l’histoire. Au résultat, ses œuvres lexicographiques, celles qui nous intéressent ici, présentent des synthèses de données, elles vulgarisent des messages, vertus auxquelles s’adjoindra bientôt l’iconographie qui marquera davantage la vocation encyclopédique des dictionnaires scolaires préparés par ses successeurs, notamment par Claude Augé.

Grand connaisseur de l’univers et des besoins scolaires, car il fut lui-même enseignant, Pierre Larousse sait sélectionner l’information, la résumer, la vulgariser et l’insérer dans l’aventure sociale de l’époque. Ses textes dictionnairiques prolongeaient, complétaient et stabilisaient l’enseignement de base reçu à l’école dans d’autres matières. L’instituteur qu’il fut « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen[17]. » Ses incursions encyclopédiques valident les descriptions synchroniques en leur procurant une dimension historique qui ne sera jamais démentie, mais au contraire toujours renforcée par le biais du développement des rubriques encyclopédiques, d’une section consacrée aux proprionymes et, après sa mort, par l’arrivée de l’illustration.

Sur le plan des contenus, le souci pédagogique et son corollaire le souci de la protection morale de l’enfant prônent une sélection soigneuse et serrée des entrées et des contenus des articles. Les lexicographes qui explorent la constellation pédagogique ont tendance à écarter les mots rares ou littéraires, mais surtout ils éliminent les mots tabous ou à contenu tabou, ils font une croix sur les mots peu connus ou non filtrés par l’institution enseignante, ils délaissent le vocabulaire trop spécialisé, pour ne s’arrêter que sur les couleurs du lexique socialement assimilables. Ce programme éditorial aboutit à concevoir une géométrie dictionnairique qui repose sur un ordre conçu comme la régulation des usages. Cette régulation s’appuie souvent sur des décisions préalables à la description, c’est-à-dire sur ce qui précède la rédaction proprement dite —les mots écartés de la nomenclature—, plutôt que sur la prescription inscrite dans les articles.

Le coup d’envoi du dictionnaire scolaire moderne, monovolumaire et aisément maniable, est donné par le pédagogue Pierre Larousse en 1856. Le maître d’école offre alors au public son Nouveau dictionnaire de la langue française qui deviendra le Dictionnaire complet de la langue française [DCLF] en 1869, puis s’ornera d’illustrations à partir de 1878, soit après la mort de Pierre Larousse survenue en 1875. Il est clair que le recours à l’iconostructure est une innovation d’importance. Elle est marquante sur quatre plans, au moins : la perspective éditoriale, la perspective méthodologique, la perspective sémiotique et la perspective pédagogique[18]. Sous l’angle pédagogique, à savoir la portée sociale, le NDLF a inauguré « une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe siècle l’école et la nation[19]. » Quant au DCLF, il sera suivi du Dictionnaire complet illustré [DCI]. Le mot illustré noté dans le titre est significatif, mais son origine n’est pas laroussienne. Jean Pruvost note que c’est dans le Dictionnaire français illustré [DFI] de Maurice La Châtre (ou Lachâtre), « que cette aventure a commencé[20]. » Il date la parution de ce dictionnaire de 1853, en se fondant sur le fait que l’ouvrage est d’abord paru par fascicule de 16 pages —il y aura 100 fascicules—, la première livraison étant mise en vente en 1853. Une autre source bibliographique cite l’année 1856 pour la parution, c’est-à-dire le moment où le dictionnaire est en format livre[21]. Mais sur la page titre du dictionnaire lui-même, c’est la date de 1858 qui apparaît.

Le DCI sera créé et réalisé en 1889 par Claude Augé qui renouvellera et modernisera le modèle imaginé par Pierre Larousse. C’est du DCI que sortira la filière du Petit Larousse illustré [PLI] à partir de juillet 1905, filière qui fêtera bientôt son centenaire. Avec le PLI, Claude Augé perfectionnera une formule éprouvée plus qu’il ne l’inventera, celle du dictionnaire hybride puisant au réservoir des noms communs et à celui des noms propres. En 1924, le PLI subira la première d’une douzaine de refontes régulières qui remettront l’ouvrage au goût du jour[22].

Le travail du maître de Toucy, sa renommée personnelle et sa descendance lexicographique, laissent penser que le marché éditorial du dictionnaire manuel, au sens de livre scolaire, était l’exclusive de la maison Larousse. La réalité est tout autre, car durant cette période, le créneau des dictionnaires scolaires élaborés par des enseignants était très diversifié et le marché économique très actif. Il se partageait entre plusieurs ouvrages qui eurent leurs heures de gloire, certains devançant même les Larousse au palmarès des ventes. Trois noms valent la peine d’être ramenés dans l’actualité :

Ces manuels dictionnaires concurrenceront efficacement les produits laroussiens pendant cinquante ans. Jean Pruvost fournit de précieuses informations sur la concurrence effrénée dans le champ du dictionnaire scolaire entre 1856 et 1900[24]. Durant ce demi-siècle, le « feu d’artifice éditorial » fut haut en couleurs. Ce n’est qu’après la deuxième édition du PLI en 1924, que l’entreprise Larousse distancera, puis éliminera presque tous les autres du paysage éditorial.

Ainsi, lorsque la Librairie Larousse fait paraître le PLI 1906 le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est riche, foisonnant et concurrentiel. Depuis un demi-siècle, l’école est branchée sur une panoplie d’ouvrages d’inspiration pédagogique qui se ressemblent et dont les auteurs étaient presque tous des instituteurs qui connaissaient bien les milieux pédagogiques. L’apparition du PLI n’est donc pas un miracle, ni un événement extraordinaire et révolutionnaire, d’abord parce qu’il existait une filiation historique que l’on retrace à travers d’autres dictionnaires, ensuite parce que la maison Larousse elle-même avait un catalogue de petits dictionnaires, enfin parce que le marché était partagé. C’est la mainmise ultérieure sur ce marché qui est impressionnante.

Le PLI 1906, lancé à l’été 1905, possède sensiblement la même architecture formelle que ses prédécesseurs patrilinéaires, le NDLF, le DCLF et le DCI. Il a une section pour les noms communs intitulée « Langue française », une section pour les noms propres intitulée « Histoire - géographie », les deux étant séparées et complétées par les rituelles pages roses logeant la section intitulée « Locutions latines et étrangères ».

Les dictionnaires concurrents font aussi appel à une nomenclature de noms communs et à une nomenclature de noms propres, à la différence près que les deux sont fusionnées dans un seul ensemble. Les unités proprionymiques sont intercalées entre les noms communs, l’ensemble hybride formant un seul dictionnaire alphabétique. C’est de cette formule hybride que s’inspirera plus tard l’éditeur Flammarion avec son Dictionnaire usuel illustré [DUI]. Répartir les deux ensembles de noms dans deux nomenclatures indépendantes, ce fut peut-être là le coup de génie des concepteurs du PLI.

On peut illustrer la parenté formelle et fonctionnelle de ces répertoires en comparant les nomenclatures des noms communs (Nco) dans trois ouvrages du début du XXe siècle, le Petit Larive et Fleury de 1902, le Dictionnaire classique illustré d’Augustin Gazier de 1912 et le PLI de 1913. Les chiffres avancés reposent sur une projection des nomenclatures mesurées à partir d’un échantillon aléatoire de cinq pages pour chaque dictionnaire et amorcées avec le mot cendré. Notons que le format et la configuration typographique de chacun sont très semblables, de sorte que la comparaison n’a pas à être pondérée. Et cela même si le PLF distribue son texte sur trois colonnes alors que le DCI et le PLI se limitent à deux colonnes[25].

Si les trois dictionnaires avaient 1 150 pages chacun, les nomenclatures de Nco seraient les suivantes :

C’est dire que le PLI se situe en plein dans la moyenne, celle-ci étant de 51 520 mots pour les trois ouvrages.

Cet écart diminuerait davantage si le calcul proportionnel tenait compte du nombre de lignes par colonne.

Tous ces dictionnaires sont résolument modernistes, laïques et synchroniques, du moins pour le vocabulaire commun. Cinq caractéristiques sont dénombrables :

  1. Les dictionnaires présentent un portrait vivant du vocabulaire d’usage. Les nomenclatures sont normatives, tout en étant accueillantes à quelques nouveautés lexicales et en écartant les mots interdits[26].
  2. Les terminologies modernes sont prises en compte : carburateur et téléphone sont consignés dans les trois dictionnaires[27].
  3. Les articles sont brefs, clairs et informatifs.
  4. Un grand nombre d’articles comportent des développements encyclopédiques consistants : voir télégraphe et téléphone dans les trois dictionnaires.
  5. L’iconographie est abondante et indispensable; elle vient bien appuyer les données sémantiques et encyclopédiques, jouant ainsi son rôle ostensif.
Tableau 1
Définitions du mot téléphone
PLF 1902 Appareil servant à transmettre la voix à distance.
DCI 1912 Appareil qui permet de transmettre à distance, le long d’un fil, les sons et particulièrement la parole.
PLI 1913 Instrument qui permet de reproduire à distance la parole ou tout autre son.

4.2. De 1924 à 1965 : le fief laroussien

Cette deuxième période est dite celle du vide lexicographique ou de l’« hibernation de la lexicographie de langue[28] »; elle peut être qualifiée ainsi pour deux raisons :

  1. L’absence ou la quasi-absence de productions éditoriales inédites et novatrices;
  2. L’absence ou la quasi-absence d’études métalexicographiques sur les ouvrages de cette période.

Ce que l’on peut dire avec certitude cependant, c’est que les dictionnaires n’ont pas manqué durant ces quarante ans. Mais il s’agissait plus souvent de rééditions que de nouveautés. Les catalogues des entreprises se sont, en effet, très peu enrichis. La Librairie Larousse va demeurer l’un des éditeurs les plus actifs et une tradition va s’instaurer avec un chef de file incontesté, le Petit Larousse qui poursuivra une carrière sans faute. À la fin de la période précédente, le PLI avait atteint le statut d’un modèle didactique pérenne et qui sera soutenu par un succès commercial et culturel qui ne se démentira jamais jusqu’à aujourd’hui. Dès le début de ce cycle, Larousse aura presque éliminé ses concurrents. Durant cette période, l’équipe éditoriale est attentive à l’évolution du lexique. Une étude réalisée en 1960 montre comment le vocabulaire français a modifié près de 25 % de sa physionomie en douze ans[29]. Les auteurs ont comparé les contenus du NPLI de 1948 et celui du PL de 1960 —tirage C— pour établir ces statistiques. Ils ont examiné les entrées et les sorties de formes et de sens. Sur le plan proprement industriel, l’équipe éditoriale tient compte des changements technologiques dans la production du livre, ce qui permettra d’améliorer considérablement le rendement de l’iconographie. Sur le plan des contenus éditoriaux, la conception demeurera stable. « Si le discours du Petit Larousse a suivi l’évolution des idéologies et des institutions culturelles, c’est avec prudence et retenue, et en fonction d’une conception stable de la pédagogie[30]. » Durant cette période, ce dictionnaire phare aura cinq nouvelles éditions, à savoir des refontes complètes. Elles auront lieu en 1924, 1935, 1948, 1952 et 1959. De 1924 à 1958, le dictionnaire portera le titre de Nouveau Petit Larousse illustré tandis qu’en 1959, il s’intitulera Petit Larousse. Il changera encore trois fois de nom au cours de son histoire : en 1968, il deviendra le Nouveau Petit Larousse; en 1973, il s’appellera Petit Larousse illustré; depuis 1992, il porte le titre de Le Petit Larousse illustré (ajout de l’article). En 1924, le nombre de pages augmente, passant de 1 664 en 1923 à 1 760 dans la deuxième édition. Les nouvelles éditions de 1935, 1948, 1952 et 1959 sont moins approfondies que celle de 1924. Entre 1924 et 1959, le nombre de pages bougera fort peu, comme le montrent les chiffres du tableau 2.

Tableau 2
Nouveau Petit Larousse illustré/Petit Larousse
Édition Nombre de pages Différence dans le nombre de pages
1924 1 760 + 96
1935 1 771 + 11
1948 1 767 - 4
1952 1 791 + 24
1959 1 798 + 7

Ces faits sont significatifs quand on sait que le PL n’a pas vraiment changé de format entre 1905 et 1958, et que la typographie est demeurée relativement la même. C’est dire que l’on peut bien mesurer la répartition de la matière lexicale et iconographique. Le format légèrement plus grand en 1959 n’infirme pas ces constats. On peut simplement remarquer qu’entre 1905 et 1958, le nombre moyen de lignes par colonne est de 83. Cela joue entre 85 en 1913 et 81 en 1952. En 1959, le nombre de lignes passera à 91 par colonne. Cette augmentation moyenne de 16 lignes par page —il y a deux colonnes par page— correspond à un accroissement d’environ 158 pages par rapport à 1958. C’est ce qui explique les changements constatés dans l’étude des chercheurs qui ont comparé l’édition de 1948 et le tirage de 1960, qui possède le même contenu que celui de 1959. En fait, au moins 189 pages séparent les éditions comparées, soit les 31 pages supplémentaires —le passage de 1 767 pages en 1948 à 1 798 pages en 1960— auxquelles il faut ajouter l’équivalent des 158 pages dues à l’augmentation du nombre de lignes par colonne.

L’éditeur du PL proposera au public plusieurs autres dictionnaires durant cette période. Le Larousse élémentaire illustré [LÉI] lancé en 1914 en sera à sa 77e édition en 1928. En 1956, il sera remplacé par le Nouveau Larousse élémentaire [NLÉ] qui sera publié jusqu’en 1967. Entre-temps, le Dictionnaire des débutants, une réelle nouveauté, sera mis en marché en 1949[31].

La Librairie Larousse fera donc cavalier seul, ou presque. Vers la fin de cette période, en 1956, Quillet et Flammarion s’associeront pour lancer le Dictionnaire usuel [DU], qui est aussi connu sous l’appellation Quillet-Flammarion. Le DU vise la même clientèle que le PL dont il reproduit d’ailleurs le modèle, en fusionnant toutefois les noms communs et les proprionymes dans un seul catalogue alphabétique. Malgré une carrière intéressante, il ne prendra jamais l’avantage sur son collatéral. Il déclinera puis s’effacera de la scène éditoriale dictionnairique; au début des années 1980, une nouvelle équipe tentera de le faire renaître de ses cendres, mais sans succès. Il sombrera à nouveau.

4.3. De 1966 à 2002 : les empires Larousse et Robert

Quatre éléments fondamentaux ressortent durant cette tranche chronologique : l’aspect scientifique, l’aspect éditorial, l’aspect social et l’aspect francophone.

Sur le plan scientifique, cette période correspond à l’introduction et à l’application de théories et de principes linguistiques nouveaux dans l’approche lexicographique. En 1966, la maison Larousse révolutionnera la lexicographie moderne en proposant son Dictionnaire du français contemporain [DFC]. Cet ouvrage représentait « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique[32]. » En effet, les contenus macro- et microstructurels s’inspiraient abondamment du structuralisme et du distributionnalisme. De plus, le DFC assurait une certaine cohérence au code et à la norme en proposant une description limitée à une synchronie. La description des usages actualisés du lexique circonscrivait l’état réel de la langue. De là l’importance du qualificatif contemporain dans le titre de ce petit dictionnaire qui faisait pénétrer la diction-nairique dans l’ère postmoderne. La mise à niveau réellement syn-chronique créera une rupture avec l’époque prémoderne et l’époque moderne, celles-ci présentant des contenus davantage conservateurs et tournés vers des périodes plus anciennes. En outre, le DFC se détachait de l’emprise académique alors que jusque-là, la longue filiation des Larousse demeurait dans le sillage des contenus du Dictionnaire de l’Académie française.

Sur le plan proprement éditorial, cette période correspond à une diversification des dictionnaires eux-mêmes qui s’adresseront à des clientèles et à des groupes d’âge de mieux en mieux ciblés et de plus en plus fragmentés. La lexicographie occupera désormais un créneau économique non négligeable dans le monde de l’édition. Deux grands éditeurs, la Librairie Larousse et la Société du Nouveau Littré (Dictionnaires Le Robert) vont dominer le marché du dictionnaire.

Sur le plan social, cette période correspond à la place prépondérante que ces ouvrages occuperont dans l’univers scolaire, en particulier dans le système pédagogique du français langue maternelle. L’un de ces renforcements se produira en 1972 quand l’État français recommandera que le maniement du dictionnaire soit rendu obligatoire à l’école. Les directives ministérielles stipulent qu’il faut multiplier les occasions de recourir au dictionnaire, d’entraîner les enfants à se servir de ces ouvrages le plus rapidement possible, et surtout d’utiliser des dictionnaires confectionnés pour eux. D’où la nécessité d’avoir des manuels dictionnairiques profilés pour chaque étape de la scolarisation. Une panoplie de qualificatifs va permettre de classer les répertoires d’après leur titre. Pour le créneau qui relève de cette étude, on aura ainsi des dictionnaires pour enfants, pour les jeunes, jeunesse, junior, benjamin, mini, maxi, super major, etc. Une étude sur les titres reste à réaliser, car ils forment un intéressant champ onomasiologique.

Sur le plan de la conception du français, cette période correspond à une reconnaissance de la fragmentation du français et de la pluralité des normes, désingularisation qui sera bientôt abritée sous le concept de « francophonie ». C’est durant cette période que les régionalismes extrahexagonaux commencent à trouver une niche dans les dictionnaires parisiens en attendant que des adaptations contextuelles des dictionnaires fassent avancer la cause et que, plus récemment, la confection des dictionnaires devienne une préoccupation plus interne à un territoire particulier, notamment le Québec. En 1968, le PLI sera le premier dictionnaire monovolumaire moderne à repousser les frontières du français en introduisant dans sa nomenclature quelques canadianismes, appelés depuis des québécismes[33].

Au-delà de ces quatre éléments marquants, il faut souligner que depuis le milieu des années 1990, s’est ouverte l’ère des cédéroms et celle du multimédia, créneaux qui n’ont pas laissé indifférentes les entreprises lexicographiques.

5. L’industrie du dictionnaire scolaire

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux groupes d’âge du primaire, de 5/6 à 12/13 ans est un chantier très vaste et très lucratif pour les éditeurs. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine[34]. » Toutes les grandes maisons d’édition de dictionnaires et/ou de manuels scolaires offrent une gamme de produits pour l’école correspondant à ces clientèles cibles[35]. Dans ce secteur dictionnairique, on se livre à une intense concurrence scientifique et à une guerre commerciale, aussi bien en France qu’ailleurs dans la francophonie. Les grands éditeurs français comme Larousse, Robert, Hachette, Bordas mettent même en circulation des éditions adaptées à différents contextes géoculturels, notamment dans la francophonie nord-américaine où ces quatre majors de l’édition sont représentés dans le créneau jeunesse. Plus encore, le même intérêt pour un profil adapté à l’environnement social remonte en amont vers le préscolaire et se poursuit en aval vers le secondaire. En amont, le Larousse mini débutants (1986) existe en édition canadienne; on y trouve des québécismes comme foulard « écharpe », mitaine « moufle », tuque « bonnet de laine ». En aval, le Robert Dictionnaire d’aujourd’hui possède son alter ego nord-américain, le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui.

L’appel dictionnairique est si fort qu’en 1986, le marché français du dictionnaire pour enfants (dans le primaire) propose un catalogue d’une soixantaine de titres[36]. Pour la même période, Gaston Gross établit les ventes annuelles à 300 000 dictionnaires seulement pour la France[37]. Depuis ce temps, le catalogue de titres n’a cessé de s’enrichir et de se diversifier, tandis que les ventes s’envolaient.

6. Portrait et paramètres du dictionnaire scolaire

Qu’est-ce donc qu’un dictionnaire scolaire et à quoi sert-il? Pour répondre à ces questions, nous cadrerons notre interprétation dans l’environnement du dictionnaire pour enfants du primaire.

Le dictionnaire pédagogique est un ouvrage de référence sur la langue et sur le monde qui s’utilise d’abord à l’école de manière collective, orientée, puis à la maison de manière plus personnelle et plus spontanée, sans exclure une utilisation dirigée par les parents à l’occasion des devoirs, par exemple. À l’école, cet ouvrage est un outil d’information sur la langue, qui est adapté aux objectifs de l’enseignement d’une langue maternelle afin de réaliser des activités pédagogiques et de répondre aux exercices programmés par les enseignants[38]. Il est donc réservé à l’apprentissage des fondements de la langue : vocabulaire, orthographe, écriture, lecture. C’est un outil de référence, donc de consultation, qui ne doit pas accabler l’élève destinataire avec un excès de matériel linguistique informatif qui dépasse ses fonctions premières d’appréhension de la langue. Il se doit d’être économique, à savoir d’extension limitée des points de vue macro- et microstructurels : nomenclature et rubriques restreintes et adaptées aux différents groupes d’âge correspondant aux différentes sous-catégories d’ouvrages. En dehors de la classe, le dictionnaire scolaire est aussi un instrument de consultation autonome qui continue à jouer un rôle de nature pédagogique lors des devoirs et des travaux scolaires faits à la maison, ou qui devient un ouvrage de consultation ponctuelle lors d’activités de jeu ou de lecture. Cette seconde fonction hors de la classe reste soumise à la première si l’on considère qu’il revient aux enseignants de former les écoliers et les élèves au maniement et au fonctionnement du dictionnaire. Cette pédagogie essentielle est de leur ressort.

L’apprentissage du vocabulaire est l’objectif fondamental de ce type de dictionnaire. Cette visée est d’abord d’ordre quantitatif; il s’agit d’apprendre à maîtriser un volume de mots et de sens de plus en plus nombreux afin de s’arrimer au monde de la vie quotidienne et à l’univers des connaissances. Les objectifs secondaires sont de l’ordre de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Chez l’enfant, la découverte du monde va de pair avec l’apprentissage des phénomènes langagiers, surtout les mots[39].

6.1. L’« infans habilis »

Pour ce qui est du vocabulaire, l’élève perfectionne la connaissance des mots basiques, ceux qu’il n’est pas obligé de mémoriser à partir de zéro puisqu’ils sont déjà connus de lui et, parfois, bien maîtrisés. Les champs de vocabulaire plus spécifiques, plus élargis en langue générale seront souvent appris thématiquement ou onomasiologiquement à partir d’études concrètes. À la périphérie, les dictionnaires scolaires introduisent des vocabulaires généraux d’orientation scientifique (VGOS), c’est-à-dire des blocs de vocabulaires techniques et scientifiques d’utilité générale, et des tranches de vocabulaires semi-spécialisés, voire spécialisés, sans toutefois pousser du côté des terminologies ultraspécialisées. Ces différents registres de lexique sont, bien entendu, synchroniques.

L’apprentissage du vocabulaire renferme des objectifs subsidiaires. En effet, l’usage satisfaisant d’un dictionnaire consiste basiquement à faire bénéficier l’enfant du maximum des informations contenues dans l’ouvrage, tant au regard de la compréhension des mots, à savoir de leur décodage, qu’à celui de la production de textes écrits ou oraux, à savoir de leur encodage. À cela s’ajoute en filigrane l’analyse de quelques fonctions fondamentales du système de la langue. Les habiletés à acquérir du point de vue de l’apprentissage global du français langue maternelle sont les suivantes :

  1. Apprendre à dominer le ruban de l’alphabet, c’est-à-dire maîtriser l’ordre alphabétique lors des consultations de la nomenclature. Il s’agit en fait de pouvoir répondre aux questions : « C’est situé où? », « C’est à quelle page? »
  2. Apprendre à dominer l’orthographe des mots, la lecture du dictionnaire conduisant à la maîtrise de l’écriture. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Ça s’écrit comment? »
  3. Apprendre à situer les mots dans les différentes parties du discours. Cet objectif d’ordre grammatical permet de répondre aux questions : « Quelle sorte de mot est-ce? », « C’est quoi ce mot? »
  4. Savoir reconnaître les différentes acceptions ou définitions d’un mot, c’est-à-dire les relations sémantiques. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce que ça veut dire? »
  5. Savoir reconnaître l’existence du mot et ses différentes figures : le mot simple (cachalot), le mot composé (chef-d’œuvre), le mot complexe (chemin de fer), les expressions et les locutions (avoir besoin de). Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce qu’un mot? »
  6. Savoir reconnaître les parties de mots, c’est-à-dire les relations lexicales et les relations morphologiques : chanteur, coureur, danseur; danse, danser, danseur; géographe, géographie, géographique, géographiquement. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Pourquoi ça se ressemble? »
  7. Maîtriser les règles fondamentales du code par le réemploi dans la composition, la rédaction de textes, la préparation de devoirs. Passage du passif à l’actif, du décodage à l’encodage.
  8. Comprendre la structure des dictionnaires, c’est-à-dire savoir reconnaître les diverses composantes d’un article et distinguer le genre textuel dictionnairique des autres genres textuels.

Sous l’angle strictement linguistique, le dictionnaire scolaire introduit les enfants dans le monde du lexique et de la langue, de même qu’il leur révèle le monde de la lexicographie et une partie de ses conventions. Il l’initie également à la lecture fragmentée d’un texte à la grammaire et à la rhétorique particulières.

6.2. L’architecture dictionnairique

Techniquement, l’architecture du dictionnaire scolaire obéit à une structure à trois niveaux : la macrostructure, la microstructure et l’iconostructure, la dernière ayant autant d’importance pédagogique que les deux autres. Par ailleurs, étant donné les objectifs d’apprentissage par paliers (primaire, secondaire) et fondés sur l’univers autant que sur le vocabulaire, étant donné qu’il s’agit de la connaissance du lexique et non de correction ou de perfectionnement de la langue —en tout cas au premier chef—, à savoir de description plus que de prescription, du moins au primaire, on comprendra pourquoi les tailles macro- et microstructurelles sont relativement limitées. La macrostructure fondamentale tourne autour de 1 000 à 5 000 entrées pour les dictionnaires préscolaires; elle va jusqu’à 40 000 entrées pour les dictionnaires scolaires pour le secondaire. On trouve aussi de tout petits dictionnaires dont les macrostructures s’établissent autour de 1 000 mots. La microstructure fondamentale, c’est-à-dire les rubriques articulaires sont relativement restreintes, allant des rubriques très élémentaires axées sur le rapport immédiat aux choses jusqu’aux rubriques à vocation un peu plus fonctionnelle. Ainsi dans le LMiD et dans le LMaD, les rubriques sont les suivantes :

Tableau 3
Larousse mini débutants Larousse maxi débutants
enfance (nom fém. : une enfance). C’est le temps où on est un enfant : J’aime bien quand grand-père me parle de son enfance. enfance n. f. SENS 1 Mélina a passé son enfance à Athènes, les premières années de sa vie.
enfer (nom masc. : un enfer). Selon certaines religions, les méchants vont en enfer après leur mort, c’est-à-dire quelque part où ils souffrent beaucoup et pour toujours. Le contraire est le paradis. enfer n. m. 1. Les chrétiens pensent que les méchants sont condamnés à l’enfer, à souffrir éternellement (= damnation). 2. Depuis qu’elle est malade, sa vie est devenue un enfer (= supplice).
pomme (nom fém. : une pomme). 1. C’est un fruit. La pomme pousse sur un arbre, le pommier. 2. La pomme de terre pousse dans la terre, c’est un légume. ~ regarde fruit et légume. pomme n. f. 1. Les pommes sont des fruits sphériques à pépins. 2. La pomme de pin est le fruit du pin. 3. La pomme d’Adam est un endroit en relief que les hommes ont sur la gorge. 4. La pomme d’arrosoir est le bout arrondi et percé de trous de l’arrosoir. 5. Fam. Tomber dans les pommes c’est s’évanouir.

Les mêmes rubriques sont exploitées différemment. La différence entre les deux ouvrages tient au volume des informations et au développement textuel des définitions et des exemples. Ainsi, dans le LMiD, les articles enfance et enfer sont monosémiques alors que pomme est polysémique, le second sens étant d’ailleurs celui de pomme de terre. Tandis que dans le LMaD, les articles ont respectivement un, deux et cinq sens, pomme de terre ayant en outre son propre article. Le LMiD offre un texte plein, peu codé et qui use d’un appareil diacritique lexicographique et métalinguistique rudimentaire. Les formulations sont presque toujours des phrases complètes, proches du discours ordinaire. Le LMaD recourt davantage à la rhétorique et au métalangage dictionnairiques, c’est-à-dire à un langage plus codé.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire contemporaine est relativement bien circonscrit, à savoir que les envergures macro- et microstructurelles sont bien délimitées. Le dictionnaire destiné au primaire possède une nomenclature située dans un créneau de 18 000 à 20 000 entrées, ce volume ayant tendance à augmenter légèrement lors des nouvelles éditions. La taille nomenclaturelle est suffisante pour cerner le noyau dur de la langue générale, pour convoquer un vocabulaire familier fréquent et pour intégrer quelques termes des technolectes parmi les plus courants. Ces dictionnaires descendent en effet rarement sous la barre du vocabulaire familier. La présence de mots très familiers ou vulgaires est rare; de même, on rejette les mots tabous, interdits ou choquants. On a aussi tendance à évacuer le vocabulaire critiqué comme les anglicismes, les emprunts de luxe les plus surveillés, les formes fautives. C’est pour cela que l’on dit que les dictionnaires pour enfants ne sont pas, au premier chef, des ouvrages normatifs ou correctifs. De même, les lexicographes n’investissent pas les zones hyperspécialisées des LSP. Quant au déploiement articulaire, les rubriques sont centrées sur quatre aspects :

  1. la forme : l’orthographe;
  2. le sens : les définitions, les renvois analogiques;
  3. la grammaire : les parties du discours, les remarques sur le code;
  4. le monde : les exemples.

Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues, sauf pour des réserves ponctuelles. À noter toutefois que le Dictionnaire super major [DSM] fournit régulièrement l’étymologie des mots. Cette rubrique, intitulée Histoire du mot, est séparée du noyau articulaire et elle figure dans la marge, tout comme l’iconographie. Les citations sont également écartées de ces ouvrages, sauf dans des cas particuliers comme le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes qui est construit autour d’extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc.[40] La mise en discours se fait en recourant à des exemples forgés. Ceux-ci sont la clé du passage de la linguistique au monde réel. Ils correspondent à la singularisation du message. Les temps forts d’un article sont donc la forme et les sens des mots, l’apprentissage des règles du code grammatical et la mise en phrase par l’exemple, cette démarche ayant des incidences syntaxiques (les contraintes de construction, par exemple). À ces formulations textuelles s’ajoute très fréquemment l’appui de l’iconostructure. Le cheminement normal procède du mot vers la définition, puis son exemplification, pour s’achever avec l’illustration. Ce protocole permet de procéder à la conceptualisation logique, puis de parvenir à la singularisation textuelle par la mise en discours dans l’exemple, tandis que la mise en image précise la singularisation en permettant une visualisation de l’objet dans un environnement réel, cette monstration étant souvent pluriconceptuelle, car l’objet singularisé est mis en rapport avec d’autres dans la même illustration. De fait, dans la vie réelle, les objets sont rarement isolés.

Dans les ouvrages plus anciens, la démarche la plus usuelle consistait à faire suivre la définition par un ou des exemples, les deux rubriques étant vraiment distinguées. Cet axe respectait la logique de la conceptualisation, c’est-à-dire de la généralisation, et il paraissait plus efficace de procéder ainsi[41]. Mais, en 1972, dans le Dictionnaire du français vivant [DFV], Marcel Cohen inaugura la procédure consistant à faire précéder la définition ou la glose définitionnelle par une phrase ou un segment phrastique jouant le rôle de l’exemple. Cette double séquence de l’exemple immédiatement glosé sémantiquement, à savoir, le passage du singulier au collectif, a joui pendant vingt ans d’une certaine autorité, qui se perpétue encore dans des dictionnaires scolaires pour le primaire. Ce nouveau protocole méthodologique force la présentation d’au moins un exemple pour chaque sens, soudant ainsi les deux rubriques qui autrement profitaient d’une indépendance. Elle freine également la présentation de plus d’un exemple. Par ailleurs, la « présence de l’exemple en tête conduit à donner une explication “en discours” et non “en langue”, ce qui est contraire aux règles de la définition rigoureuse[42]. » Vers la fin des années 1980, cette préséance de l’exemple sur la définition est remise en cause dans quelques dictionnaires, notamment dans le PRE/RJ. Tandis qu’en 1994, le Dictionnaire super major rétablit la séquence logique, la définition étant suivie de l’exemple. Ce répertoire est destiné au deuxième cycle du primaire. Le PLI qui fut un dictionnaire scolaire utilisé à tous les niveaux pendant longtemps, n’a jamais dérogé à l’ordre logique : la définition a toujours précédé l’exemple, sauf quand il s’agissait de gloser des constructions particulières.

L’article lexicographique du dictionnaire pour les jeunes insiste donc sur la description du monde, sur la sémantique et sur le code grammatical, contrairement au dictionnaire pour adultes dans lequel l’article fait d’abord ressortir le fonctionnement de la langue qu’il appréhende dans ses dimensions historiques, orales, morphosémantiques, codiques (grammaticales) et normatives.

Au premier chef, ni le programme éditorial des dictionnaires pour enfants ni leur utilisation pédagogique ne visent la correction de la langue, à savoir la norme prescriptive, car pour corriger, il faut posséder un bagage préalable suffisant. Ces répertoires se situent fondamentalement du bord de la norme objective —aspect quantitatif du vocabulaire— et non du côté de la standardisation prescriptive —aspect qualitatif du lexique. Ainsi, peut-on penser que les dictionnaires scolaires pour enfants doivent d’abord proposer une vérité anthropologique, sociale et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers et non une vérité linguistique trop évaluative et coercitive qu’ils appréhenderaient mal. Pour les écoliers, les mots sont avant tout le monde. On retrouve dans cette perspective la conception ancienne longtemps véhiculée depuis Isidore de Séville jusqu’au XVIIIe siècle. Prioritairement, les ouvrages pédagogiques sont des répertoires de réception (décodage primaire de la langue, interprétation des mots, lecture et compréhension des textes). Ce sont aussi des ouvrages de production utilisés pour l’encodage aux fins de révéler toute la mécanique de construction du système.

Simultanément à sa fonction linguistique, le dictionnaire scolaire s’ouvre directement sur le monde, soit par la formule de la définition, soit par les exemples —particulièrement lorsque ceux-ci sont personnalisés[43]—, soit par l’iconostructure qui singularise l’entrée et la replace souvent dans un environnement réel, à savoir pluriconceptuel. Tous les articles des dictionnaires pour les jeunes s’inspirent de ce tridimensionnement. Ainsi, l’article carrosse du LMiD illustre bien cette triple dimension.

carrosse (nom masc. : un carrosse). C’est une magnifique voiture tirée par des chevaux pour les rois, les reines, les princes. ~ attention, rr.

Le texte articulaire est complété par une illustration, elle-même accompagnée d’un exemple : Le beau carrosse est tiré par quatre chevaux. L’exemple imite l’écriture manuscrite, ce qui est un renforcement psychologique qui tire du côté de la réalité du monde. Il est aussi décontextualisé de son environnement articulaire habituel, car il figure dans la marge à côté de l’illustration. La plus grande partie de l’article a donc des fonctions référentielles et non des fonctions linguistiques. Même la définition prend un caractère phras-tique discursif ordinaire.

Conclusion : le dictionnaire scolaire, un monde en soi

Les dictionnaires scolaires sont destinés à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école[44]. » D’ailleurs, le PLI avait bien saisi cette approche en se dénommant « dictionnaire manuel ». Depuis un siècle et demi, ces dictionnaires s’inscrivent dans le cycle de l’univers laïque. Ils entretiennent une même image stable représentative de l’école et de la nation française; ils concilient aussi la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française et européenne en priorité. Ils illustrent bien la réconciliation tacite des mots et des choses. De plus, les ouvrages scolaires sont des répertoires de masse.

En étant d’abord des manuels scolaires, les dictionnaires pour apprenants s’opposent à une attitude descriptive et normative prenant exclusivement en considération la langue envisagée uniquement comme un système de signes hiérarchisés du point de vue de l’usage. Dans le cas des dictionnaires pour enfants, l’objectif premier est, bien entendu, l’apprentissage du code à travers le quatuor composé de l’orthographe, du vocabulaire, de la lecture et de l’écriture.

Par ailleurs, c’est l’incompréhension du monde qui pousse l’enfant à consulter un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses, davantage pour apprendre sur les choses que pour y chercher des pistes critiques au sujet du fonctionnement linguistique d’un mot. L’autonymie n’intéresse guère l’enfant, sauf pour la forme et le ou les sens, mais ces fonctions ne sont pas oppositives, elles restent branchées sur l’univers des réalités. La définition du mot est la chose.

oiseau : « C’est un animal qui peut voler grâce à ses ailes » (LMiD).

poisson : « C’est un animal qui vit dans l’eau » (LMiD).

D’où la nécessité de dévoiler un vocabulaire représentatif de la communauté à laquelle appartient l’élève. Toutefois, à l’école élémentaire, il est indispensable que l’élève assimile des connaissances sur les choses à travers les mots, et que ce savoir débouche sur l’universel. C’est l’aspect manuel du dictionnaire qui ressort ici, puisque l’enfant est amené à cultiver une perception interne de lui-même en tant que membre d’une communauté linguistique homogène[45]. En s’arrimant au lexique, l’enfant doit être en mesure de reconnaître ses sources historiques, de prendre conscience de l’existence du monde extérieur, des autres sociétés, des autres civilisations, les anciennes comme les modernes, et de percevoir comment vivent d’autres hommes, y compris ceux qui parlent la même langue que lui ailleurs dans le monde.

Sur le plan des principes et des méthodes de la lexicographie, le dictionnaire scolaire est souvent rangé comme un dérivé ou un sous-produit du dictionnaire culturel pour adultes. « L’idée de “dictionnaire d’enfants” s’appuie contrastivement sur celle de “dictionnaire d’adultes”, et elle dépend de l’évaluation de cette opposition[46]. » Or cette évaluation semble toujours avantager le plus gros dictionnaire. On dit, par exemple, que le dictionnaire scolaire pour enfants est caractérisé par une nomenclature et des rubriques restreintes, par le soutien de l’image et, corollairement, que son texte est de lecture facile[47]. Ces remarques reviennent à comparer le dictionnaire pour enfants au dictionnaire pour adultes que l’on considère comme étant plus complet, donc à faire valoir des arguments quantitatifs et négatifs : ces ouvrages sont petits, ils incorporent moins de mots et moins de sens, les définitions sont courtes et moins fines - souvent, elles sont réduites au genre prochain et/ou à quelques différences spécifiques non discriminantes ou elles sont de simples synonymes -, des informations comme l’étymologie, la prononciation et les citations sont portées manquantes, etc. Bref, on retient les idées de réduction, de petitesse, d’absence et de facilité.

Ce qui est une erreur d’appréciation. Les dictionnaires de ce type ne sont pas de simples résumés, des abrégés ou des réductions de plus gros et de plus grands dictionnaires qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées gigognes. Ces répertoires ont leurs protocoles propres. Les étymologies, les prononciations, les citations, les registres sous-familiers, littéraires ou très techniques ne sont pas soustraits de contenus plus étendus. Ces rubriques ne figurent tout simplement pas au catalogue microstructurel éditorial. Le dictionnaire scolaire est un état dans le cheminement de l’apprentissage de la langue. Du bas vers le haut et non l’inverse. Le modèle du dictionnaire monovolumaire pour les jeunes repose sur d’autres procédures que l’abrègement d’ouvrages plus vastes, et aux descriptions plus exten-sives en matière de fonctionnement de la langue. Le lexique décrit dans les dictionnaires pour enfants est à la fois plus sélectif et plus dépouillé de ses attributs fonctionnels pour revêtir davantage les couleurs du monde. Des principes et des méthodes idoines doivent alors caractériser ces produits lexicographiques et les distinguer dans le grand empire dictionnairique.

Bibliographie

Dictionnaires

Notes

[1]. Hernández 1989 : 35. Notre traduction : L’enseignement du maniement des dictionnaires devrait constituer un objectif prioritaire de la didactique de la langue maternelle.

[2]. Cf. Boulanger à paraître b.

[3]. Cf. Quemada 1967 : 250-262

[4]. Voir Quemada 1967 : 258 et Rey 1989 : 8.

[5]. Lehmann 1991 : 111.

[6]. Lehmann 2000 : 87.

[7]. LMiD 1986 : couverture de dos.

[8]. Cf. Boulanger 1988

[9]. MLI1956 : sans pagination.

[10]. Lehmann 2000 : 88 et 2002 : 76.

[11]. Cf. aussi Hausmann 1990.

[12]. Corbin 2001 : 24.

[13]. Corbin 2001 : 17.

[14]. Corbin 2001 : 33.

[15]. Pruvost 2001 : 82-92.

[16]. Cf. Boulanger 1994

[17]. Rey 1990 : 1820

[18]. Cf. Rey 1990 : 1822.

[19]. Rey 1987 : 8.

[20]. Pruvost 2001 : 80

[21]. Cf. Quemada 1967 : 629.

[22]. Pour les dates des remises à niveau importantes, cf. Boulanger à paraître a.

[23]. Cf. Rey 1990 : 1825.

[24]. Pruvost 2001 : 84-86.

[25]. Voir les chiffres ci-dessous.

[26]. Voir Boulanger 1986

[27]. Cf. tableau 1.

[28]. Rey 1990 : 1826.

[29]. Cf. Guilbert, Dubois, Mitterand et Pignon 1960.

[30]. Rey 1990 : 1826

[31]. Cf. Lagane 1990 : 1378 et Pruvost 2001 : 68.

[32]. Lagane 1990 : 1369.

[33]. Cf. Boulanger à paraître a.

[34]. Corbin 1991 : 19.

[35]. Cf. Lagane 1990, Hausmann 1990 et Lehmann 2000 : 88.

[36]. Cf. Gross 1989 : 174 et Corbin 1991 : 19-20.

[37]. Gross 1989 : 175.

[38]. Cf. Paz Battaner 1994 : 109.

[39]. Cf. Lehmann 2000 : 87.

[40]. Voir Lehmann 1993b : 205

[41]. Voir Lehmann 1991, 1993a et 1993b; Rey-Debove 1993.

[42]. Lagane 1990 : 1375.

[43]. Voir Boulanger 1999; Cormier, Ouimet et Boulanger 2001.

[44]. Rey 1990 : 1821.

[45]. Voir Boulanger 1988 : 129.

[46]. Rey-Debove 1989 : 18.

[47]. Voir Rey-Debove 1989 : 18.

Le Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694) : entre le plaire et le faire

1. Introduction

Il est intéressant de mettre en correspondance les programmes des dictionnaires, tels que les textes liminaires les présentent, et la description lexicale censée concrétiser ces objectifs dans les articles (voir Collinot et Mazière : 1997). C’est précisément l’objet de la recherche « Inclusion et exclusion : les stratégies discursives dans le Dictionnaire de l’Académie française », dirigée par les professeurs Monique C. Cormier et Jean-Claude Boulanger. Plus précisément, il s’agit d’étudier, en diachronie et en synchronie, les différentes règles méthodologiques employées par les académiciens dans la confection des neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française en vue de décrire la langue, d’expliquer les protocoles de description eux-mêmes ainsi que de justifier l’exclusion et l’inclusion de certaines catégories de mots. Nous cherchons donc à mesurer comment s’effectue réellement l’articulation entre les textes introductifs relatant les choix éditoriaux des lexicographes et les articles eux-mêmes qui, en principe, appliquent ces intentions.

Dans le présent article, nous traitons d’une partie des résultats obtenus dans le cadre de celle recherche et nous évaluons sous quelles formes se présente l’écart ou, encore, la distanciation, le cas échéant, entre la préface et le contenu de la première édition du Dictionnaire, publiée en 1694. Pour ce faire, la réalisation de certaines annonces de la « Préface » est analysée à partir d’un échantillon représentant 5 % du Dictionnaire (1048 mots). Nous tentons ensuite d’expliquer la raison des écarts relevés.

2. La genèse de l’Académie française

Au début des années 1630, pour remédier aux désordres politiques, religieux et linguistiques qui secouent la France et ainsi renforcer et unifier le royaume, le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, implante une politique centralisatrice qui comprend, entre autres, des mesures visant l’uniformité de la langue. Pour le cardinal, l’unité, la pureté et le prestige du français serviront à renforcer l’État, ce qui permettra d’encourager le rayonnement de la France à l’étranger.

Pour parvenir à l’uniformisation du français, Richelieu propose à quelques hommes de lettres, qui ont l’habitude de se réunir pour s’entretenir « de leurs propres œuvres, de grammaire et de mots » (Benhamou et al. 1997 : 9), de se constituer en un corps officiel régi par l’État (Pellisson-Fontanier et d’Olivet 1989 : 13). Ainsi, en 1635, par lettres patentes, ce petit cercle de lettrés devient l’Académie française, institution royale dont le cardinal se fait le protecteur et le chef.

La Compagnie ainsi créée reçoit pour principale mission de « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à [la] langue [française] et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » (Article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie dans Académie française 1998b : s. p.). On lui confère une mission normative à laquelle elle décide de répondre par l’élaboration d’un dictionnaire, premier d’une série d’ouvrages prévus qui devaient traiter des questions de langue.

Il faudra près de soixante ans à l’Académie, soit de 1637 à 1694, pour mener à terme la confection du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy. Cette charge lui étant confiée par l’État, l’Académie n’est pas entièrement libre de ses choix lexicographiques. Elle doit se plier à certaines exigences, notamment se conformer à la vision centralisatrice de Richelieu, son protecteur, et travailler au prestige de la France. De plus, la Compagnie n’a d’autre choix que de produire un ouvrage qui saura plaire à celui qui l’a symboliquement commandé, le roi. D’ailleurs, le titre de l’ouvrage, Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy, est fort révélateur de la relation qu’entretient la Compagnie avec le pouvoir.

3. La « Preface » et le Dictionnaire

La préface d’un dictionnaire est le reflet d’une position sociale par rapport à la langue; de ce fait, elle est en partie détachée des réalisations du contenu dictionnairique. Pour cette raison, la « Preface » du Dictionnaire de l’Académie françoise (1694) et le contenu réel de l’ouvrage remplissent deux fonctions différentes : la « Preface » présente une vision idéalisée de la langue et du travail lexicographique, la preuve que l’Académie s’est bien acquittée de sa mission unificatrice, tandis que le Dictionnaire est le produit de soixante ans de travail et d’évolution de la langue ainsi que d’une succession d’académiciens à la motivation, aux connaissances et aux opinions parfois fort différentes. Dans ces conditions, comment le Dictionnaire peut-il respecter les idéaux formulés dans la « Preface »?

La « Preface » de 1694 reflète bien l’obligation des académiciens; plaire au roi, à la cour, et répondre à leurs attentes. Ainsi, on ne s’étonne guère que deux académiciens, François Charpentier, doyen de la Compagnie, et François-Séraphin Régnier-Desmarais, responsable du Dictionnaire en 1694, se disputent le privilège de rédiger le texte introductif de l’ouvrage car, selon Ferdinand Brunot (1913 : 40), « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière ». L’attrait de la préface, œuvre d’une seule personne, et par conséquent, peu représentative des idées d’une société dont le travail dictionnairique s’est étalé sur une longue période, réside donc sans conteste dans l’occasion d’être agréable au roi et de vouloir présenter un ouvrage parfait plutôt que de se concentrer sur la description du contenu réel de l’ouvrage. Outre le fait qu’elle glorifie l’ordre en place, la tradition, les classes supérieures de la société, le roi et Richelieu, tous deux grands protecteurs de l’Académie, la « Preface » présente avantageusement les méthodes de travail des auteurs, décrit leurs options lexicographiques et défend leurs opinions sur la langue. De plus, il y est question des protocoles de présentation des articles ainsi que de la norme valorisée, c’est-à-dire des inclusions et des exclusions de mots qu’elle entraîne.

Dans un premier temps, nous allons étudier dans quelle mesure trois annonces de la préface, qui traitent des protocoles de rédaction, se réalisent effectivement dans le contenu dictionnairique. Dans un deuxième temps, nous verrons dans quelle mesure la Compagnie a suivi dans le Dictionnaire la norme valorisée dans la « Preface ».

4. Les protocoles de présentation des articles

Les trois annonces portant sur le protocole de présentation des articles touchent au participe passif, au classement par racines et à l’orthographe.

4.1 Le participe passif

Voici ce que l’on dit du participe passif dans la préface (Académie françoise 1997 : 31) :

On a mis aprés chaque Verbe le Participe passif qui en est formé; & quand ce Participe ne s’employe pas en d’autres sens que son Verbe, on s’est contenté de mettre qu’il a les significations de son Verbe sans en donner d’exemple; Mais quand il a quelque autre usage ou un sens moins estendu, on a eu soin de le remarquer. Les Participes passifs ont les deux genres & se declinent comme les autres Noms aimé, aimée, Les Personnes aimées.

Selon ce que laisse entendre ce passage, on devrait trouver dans le Dictionnaire :

OU

L’analyse, résumée dans le tableau ci-après, porte sur tous les couples verbe/participe dont l’infinitif se situe dans l’échantillon étudié, ce qui correspond à 172 verbes.

Tableau 1 : Le participe passif
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 32/172 18,6
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 140/172 81.4
Sans la mention « il a les significations de son verbe » 64/140 45.7
Sans participe passif mentionné 46/140 32.9
Sans la mention « il a les significations de son verbe » et avec exemple(s) 15/140 10.7
Avec exemple(s) 7/140 5
Au masculin seulement 2/140 1.4
Définition du verbe répétée 2/140 1,4
Séparé par le nom et sans mention « il a les significations de son verbe » 2/140 1.4
Placé avant le verbe 1/140 0.7
Séparé par le nom, sans mention « il a les significations de son verbe » et avec exemple(s) 1/140 0.7

Le tableau 1 indique que l’énoncé de la préface est parfaitement respecté dans seulement 18,6 % des cas.. Il en va ainsi du participe passif EMBARQUÉ, ÉÉ (Académie française 1998a : s. p.) :

EMBARQUER. v. a. Mettre dans 1a barque, dans le navire, dans le vaisseau, se dit des hommes, des armes, des vivres, des marchandises, & c. Embarquer l’armée, embarquer des marchandises, nous nous embarquâmes à Toulon. Il sign. aussi fig. Engager à quelque chose, ou dans quelque chose. Il s’est embarqué à telle chose, on l’a embarqué dans une meschante affaire, à une meschante affaire, s’embarquer au jeu, à la recherche d’une fille, à quelque entreprise, ne vous y embarquez pas si vous me croyez. On dit fig. S’embarquer sans biscuit, pour dire. S’engager dans quelque affaire, sans avoir les moyens nécessaires pour la faire réussir.

EMBARQUÉ, ÉÉ. part. Il a les significations de son verbe.

On remarque que le participe suit directement le verbe, qu’il présente les deux genres, qu’il a la marque « il a les significations de son verbe » et qu’il n’est pas suivi d’exemples.

En ce qui concerne les articles qui ne respectent pas l’énoncé de la préface, soit 81,4 % de l’échantillon, 45,7 % ne portent pas la mention « il a les significations de son verbe ». En fait, ces articles ne présentent que l’entrée sans fournir de définition ni d’exemple. C’est le cas du participe passif LORGNE, ÉÉ (Académie française 1998a; s. p.) :

LORGNÉ, ÉÉ, part.

En outre, dans 32,9 % des cas, aucun participe passif n’est associé à l’infinitif. Ainsi, les infinitifs ABONDER et DEVISER ne sont pas suivis d’un participe passif. Par ailleurs, nous nous sommes demandé s’il y avait un lien entre l’absence de participe passif et la forme verbale, c’est-à-dire neutre ou active (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Le participe et la forme verbale
FORME VERBALE PROPORTION POURCENTAGE (%)
Verbes nctils 128/172 74 4
avec participe passif 108/128 84,4
sans participe passif 20/128 15,6
Verbes neutres 43/172 25,0
avec participe passif 18/43 41,9
sans participe passif 25/43 58,1
Catégorie non précisée 1/172 0,6

Comme on peut le constater dans le tableau 2, la relation n’est pas significative puisqu’on trouve à la fois des verbes actifs et des verbes neutres sans participe, bien que la proportion de verbes sans participe passif soit plus élevée dans le cas des verbes neutres que dans celui des verbes actifs, soit 58,1 % par rapport à 15,6 %.

Si l’écart entre les verbes sans participe et les verbes avec participe avait été significatif dans les deux cas, on aurait pu conclure à un choix des académiciens non énoncé dans la préface. Mais comme cet écart, pour les verbes neutres, représente

58,1 % des cas par rapport à 41,9 %, il semble plutôt qu’il s’agit d’un manque d’attention ou de cohérence de la part des académiciens.

Nous avons enfin voulu examiner si l’absence de participe passif était attribuable aux marques d’usage —parce que le verbe aurait été qualifié de bas, les académiciens n’auraient pas recensé son participe passif, par exemple.

Tableau 3 : Le participe et les marques d’usage
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
Sans participe passif mentionné 46/172 26,7
— termes qualifiés de « bas »[1] 5/46 10,9
— ayant un usage restreint[2] 4/46 8,7
—n’est plus en usage 1/46 2,2
— terme qualifié de « vieux » 1/46 2,2
— sans marque d’usage 37/46 80,4
Avec un participe passif 126/172 73,3
— terme qualifié de « bas » 1/126 0,8
— ayant un usage restreint 1/126 0,8
— terme qualifié de « vieux » 1/126 0,8
— « il vieillit » 1/126 0,8
— sans marque d’usage 122/126 96,8

Cependant, à la lumière de l’analyse, la proportion de verbes sans marques d’usage est forte dans le cas des infinitifs avec participe passif (96,8 %) comme dans celui des infinitifs sans participe passif (80,4 %). Il n’y a donc pas de relation significative entre l’absence de participe et les marques d’usage.

Si on revient au tableau 1, on constate que, dans 10,7 % des cas, le participe est présenté sans la mention « il a les significations de son verbe », mais qu’il est accompagné d’exemples. On peut le vérifier avec le participe ABOLI, IE (Académie française 1998a : s. p.) :

ABOLI, IE. part. Loy abolie, crime abolt.

En outre, dans 5 % des cas, le participe est correctement suivi de la mention « il a les significations de son verbe », mais il présente toutefois des exemples. Dans une moindre mesure, on trouve d’autres écarts par rapport à l’énoncé de la préface : le seul genre donné est le masculin (1,4 %), la définition du verbe est répétée (1,4 %), le verbe et le participe sont séparés par un nom (1,4 %), le participe est placé avant le verbe (0,7 %), enfin le participe est à la fois séparé du verbe, sans la mention « il a les significations de son verbe », et il est suivi d’exemples (0,7 %).

On est donc loin de trouver un participe passif en usage pour tous les verbes recensés.

4.2 Le classement par racines

La deuxième annonce de la préface sur laquelle nous nous sommes penchés concerne le classement des mots par racines, méthode fort critiquée à l’époque (Catach 1998 : 77) en raison de son élitisme et de son manque de commodité. Voici ce que la préface nous apprend (Académie françoise 1997 : 30) :

Comme la Langue Françoise a des mots Primitifs, & des mots Derivez & Composez, on a jugé qu’il seroit agreable & instructif de disposer le Dictionnaire par Racines, c’est à dire de ranger tous les mots Derivez & Composez aprés les mots Primitifs dont ils descendent, soit que ces Primitifs soient d’origine purement Françoise, soit qu’ils viennent du Latin ou de quelqu’autre Langue.

Selon toute vraisemblance, chaque mot ne devrait apparaître qu’une seule fois dans le Dictionnaire, sous forme de primitif ou encore de dérivé ou de composé. Pourtant, on trouve dans l’échantillon étudié des mots pour lesquels plus d’un article a été rédigé. Certains mots sont classés à la fois comme primitif et dérivé d’un autre primitif, ou présentés comme dérivés de deux primitifs différents, ou encore présentés comme deux primitifs (voir le tableau 4).

Tableau 4 : Les mots qui figurent deux fois en entrée
MOTS PRIMITIF DÉRIVÉ DE... DÉRIVÉ DE...
AGRICULTURE AGRICULTURE CULTIVER
ANACHRONISME ANACHRONISME CHRONIQUE
APOSTER APOSTER POSER
BOUTE-SELLE[3] BOUTER SELLE
CAPELINE[4] CAPABLE CHAPEAU
CHANCRE CHANCRE CANCER
COENOBITE DEUX FOIS PRIMITIF, DEUX GRAPHIES DIFFÉRENTES[5]
CONCEDER CONCEDER CEDER
CONCESSION CEDER CONCEDER
ENTONNE TON TONNE
PROFIL PROFIL FIL
TORTICOLIS COL TORDRE
VAURIEN RIEN VALOIR

Ainsi, AGRICULTURE est primitif et dérivé de CULTIVER, ANACHRONISME est primitif et dérivé de CHRONIQUE, APOSTER est primitif et dérivé de POSER, BOUTE-SELLE est à la fois dérivé de BOUTER et de SELLE (sous deux graphies différentes), CAPELINE est à la fois dérivé de CAPABLE et de CHAPEAU, CHANCRE est primitif et dérivé de CANCER, COENOBITE est deux fois primitif (sous deux graphies différentes), CONCEDER est primitif et dérivé de CEDER, CONCESSION est à la fois dérivé de CEDER et de CONCEDER, ENTONNE est à la fois dérivé de TON et de TONNE, PROFIL est primitif et dérivé de FIL, TORTICOLIS est à la fois dérivé de COL et de TORDRE et finalement, VAURIEN est à la fois dérivé de RIEN et de VALOIR. Le tableau 5 illustre l’importance de l’écart entre la préface et les articles :

Tableau 5 : Le classement par racines
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 1035/1048 98,8
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 13/1048 1,2
Le mot est à la fois primitif et dérivé 6/13 46,2
Le mot est dérivé de deux primitifs différents 6/13 46,2
Le mot est primitif deux fois 1/13 7.7

Comme on peut le constater, il y a une fois de plus non-corrélation, même si elle est faible, entre l’annonce de la « Preface » et le contenu dictionnairique, puisque 1,2 % des entrées de l’échantillon se trouvent dans deux articles de l’ouvrage[6]. Des treize mots présentés dans deux entrées, six sont décrits à la fois comme primitifs et dérivés, six sont donnés comme dérivés de deux mots différents et un est présenté deux fois comme primitif sous deux orthographes différentes.

L’écart entre la « Preface » et le contenu du dictionnaire se manifeste davantage dans les cas où le mot en entrée est doublement primitif ou primitif et dérivé que dans ceux où il est dérivé de deux primitifs différents. Effectivement, il paraît logique que les académiciens aient considéré le mot TORTICOLIS comme un composé, c’est-à-dire un dérivé de deux mots différents, soit de TORDRE et de COL. Mais cette raison ne justifie pas que l’entrée figure deux fois dans le dictionnaire. Même légitimées, des entrées de la sorte constituent un effet pervers du classement par racines et une dérogation à l’idée de protocole idéal, car elles nuisent à la consultation efficace du Dictionnaire : il eut été préférable de faire un renvoi à l’une ou à l’autre entrée plutôt que de définir un même mot deux fois, En outre, dans plusieurs cas, les académiciens ne se sont pas aperçus qu’un mot était répertorié à plus d’un endroit dans le dictionnaire puisque, mises à part les définitions des entrées TORTICOLIS, les définitions d’un même moi diffèrent suivant l’article qui les abrite. Par exemple, la définition de VAURIEN varie selon que le mot est présenté comme dérivé de RIEN ou de VALOIR (Académie française 1998a : s. p.) :

VAURIEN, s. m. (sous RIEN)

Faineant, débauché, qui est de mauvaises mœurs. C’est un vaurien, il ne hante que des vauriens comme luv, c’est un petit vaurien qui devient incorrigible.

VAURIEN, s. m. (sous VALOIR)

Faineant, fripon, vicieux, libertin, qui ne veut rien valoir. C’est un vaurien, c’est un franc vaurien, un grand vaurien.

L’acception définie est la même dans les deux cas, mais elle est formulée de façon tout à fait distincte et présentée avec des exemples différents, sauf le premier. De plus, sous l’entrée VAURIEN, un renvoi dirige le lecteur vers VALOIR uniquement, ce qui prouve que la double définition du mot n’est pas souhaitée et qu’elle est passée inaperçue. En comparaison, du fait de la similitude des deux définitions de TORTICOLIS, les académiciens savaient, de toute évidence, que le mot serait recensé sous deux primitifs différents (Académie française 1998a : s. p.) :

TORTICOLIS, s. m. (sous COL)

Qui porte le cou de travers, le cou penchant d’un costé, De cette attaque d’apoplexie il esl demeuré torticolis. Il est bas. Il se dit fig. & bassement des faux devots, des hypocrites. Ne vous fiez pas à ces torticolis.

TORTICOLIS, s. m. (sous TORDRE)

Qui porte le cou de travers, le cou penchant d’un costé. De celle attaque d’apoplexie, il est demeuré torticolis. Il est bas. Il se dit fig. & bassement. Des faux devots. Ne vous fiez pas à ces torticolis.

La distanciation entre le discours de la « Preface » et le contenu de l’ouvrage apparaît une fois de plus.

4.3 L’orthographe

En ce qui a trait aux protocoles adoptés par les académiciens, la troisième annonce de la « Preface » sur laquelle nous nous sommes penchés concerne l’orthographe privilégiée par la Compagnie. Le rédacteur de la préface souligne que « si un mesme mot se trouve escrit dans le Dictionnaire de deux manieres differentes, celle dont il sera escrit en lettres Capitales au commencement de l’Article est la seule que l’Academie approuve » (Académie françoise 1997 : 33).

L’examen de l’échantillon étudié nous apprend que 126 des 1048 mots sont écrits de deux façons différentes, une variation de l’ordre de 12 %. Sur les 126 mots qui se trouvent en entrée deux fois —en renvoi ou dans deux entrées—, seuls six ont deux graphies recommandées et ne respectent donc pas ce qui est dit dans la préface. Le tableau 6 présente les entrées dont les graphies diffèrent.

BOUTE-SELLE BOUTTE-SELLE
COENOBITE CENOBITE
DÉS LORS DESLORS
DESOPPILER DESOPILER
ESMOUCHER EMOUSCHER
PICQUET PIQUET

Le tableau 7 indique que l’énoncé de la « Preface » est respecté quant à l’orthographe des entrées.

Tableau 7 : Les entrées ayant deux graphies recommandées
Préface Proportion Pourcentage
(%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 120/126 95,2
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 6/126 4,8

4.4 Explications

Comment, dans les trois annonces touchant le participe passif, le classement par racines et l’orthographe, expliquer le non-respect des règles énoncées dans 1a « Preface » au moment de passer à la description dans les articles du Dictionnaire? De toute évidence, le texte de la « Preface » présente un protocole idéal tandis que les articles du Dictionnaire sont le résultat de contraintes rédactionnelles réelles. N’oublions pas qu’il s’agit d’un ouvrage collectif conçu par plusieurs académiciens aux intérêts, idées, méthodes et connaissances parfois divergents. La longue durée des travaux —une soixantaine d’années— peut bien, par exemple, avoir fait oublier à certains le protocole de rédaction adopté pour les participes. L’indécision de l’Académie, par exemple pour la norme orthographique, pourrait bien également y être pour quelque chose. Qu’en est-il maintenant de la norme valorisée?

5. La norme

La « Preface » du Dictionnaire décrit la norme valorisée par la Compagnie pour mener à bien sa mission unificatrice. Cette norme, c’est le bel usage, c’est-à-dire « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps » (Vaugelas 1970 : II). L’usage devient le « souverain seigneur de la langue » (Vaugelas 1970; 1). Il y a donc, à partir des Remarques en 1647, un bon et un mauvais usages, le grammairien ne décrivant, bien entendu, que le meilleur usage (voir Trudeau 1992 : 167-195). L’Académie se ralliera évidemment à cette position.

Selon la « Preface », le Dictionnaire privilégie alors « la Langue commune, telle qu’elle esl dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & lelle que les Orateurs et les Poëtes l’employent » (Académie françoise 1997 : 28-29).

Parce qu’elle ne veut représenter que le bel usage, la Compagnie annonce rejeter « plusieurs mots nouvellement inventez, [et] certaines façons de parler affectées, que la Licence & le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu » (Académie françoise 1997 : 32), les vieux mots « qui sont entièrement hors d’usage » (Académie Françoise 1997 : 28), les « termes d’emportement ou qui blessent la Pudeur » (Académie françoise 1997 : 32), ainsi que les termes des Arts et des Sciences (Académie françoise 1997 : 32). La Compagnie adopte donc une stratégie d’exclusion et on peut, en conséquence, qualifier le discours de la « Preface » de discours axé davantage sur l’absence de plusieurs catégories de mots plutôt que sur la présence d’autres. Le contraste entre le permis et l’interdit y est saisissant

On sait que, en principe, les termes des arts et des sciences ne figurent pas dans le Dictionnaire de l’Académie françoise, à l’exception de « ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » (Académie françoise 1997 : 32). On pense ici aux mots relevant de techniques « nobles », par exemple l’escrime, la vénerie ou la fauconnerie. Les termes techniques appartenant au bel usage ne sont toutefois pas les seuls à être recensés dans l’ouvrage. On y trouve, par exemple, des termes de marine qui, selon le principe du bel usage, ne peuvent être employés que par les matelots (Brunot 1913 : 424). Les gens du monde et les auteurs, se gardant de les utiliser dans le discours ou dans les ouvrages généraux, doivent plutôt employer des périphrases.

Comme l’échantillon étudié était trop limité pour donner des résultats significatifs quant à la présence de termes de marine qui, par ailleurs, ne représentent qu’une partie des termes des arts et des sciences insérés dans l’ouvrage, nous avons consulté le cédérom de la première édition du Dictionnaire de l’Académie afin de vérifier la présence de ces termes dans l’ensemble du Dictionnaire. À partir du mot-clé « marine », nous avons relevé les expressions suivantes :

Terme de marine29 occurrences
Termes de marine21 occurrences
Les gens de marine appellent1 occurrence
On appelle dans la marine1 occurrence
Phrase de marine1 occurrence
Il ne se dit que des Officiers de Marine1 occurrence

Le tableau 8 présente les 54 termes et expressions du domaine de la marine relevés dans l’édition de 1694.

Tableau 8 : Les termes et expressions du domaine de la marine
APPAREILLER v. n. FAIRE v. a. (du bois, de l’eau, aiguade) QUART s. m. (de vent, de rume)
ARRIERE adv. (Avoir vent arriere) FILER v. a. (le cable) RADOUBER verbe actif
ARRIVER v.n. FLAMME s. f. RELASCHER v. a.
ARTIMON sub. m. FOND s. m. REVIRER v. act.
BAS-RELIEF s. m. GRAIN s. m. ROULIS s. m.
MOULINE s. f. LARGUE s. m. SABORD s. m.
CANAL s. m. LONG adj. (Long cours) SALUER v. a.
CARGAISON s. f. LOUVOYER v. n. SALUT substantif masculin
COMMISSAIRE s. m. MANOEUVRE s. f. SECOND adj. numeral
CONVOY .s. m. MISAINE s. f. SILLER v. n.
COURANT adj. v. PANNE s. f. SIPHON s. m.
COURS s. m. PARTENCE subst. f. SUIVER v. a.
DEMARER v. n. PONANTIN s. m. TENUE s. f.
AMARER v. act. ESTIME s. f. v. TERRE s. f.
AMENER v. act. PONANT s. m. TONNEAU s. m.
DERIVER v. n. PONTON s. m. TRAVERS (PAR LE)
DESSUS adv. Sur. (Prendre le dessus du vent) PRISE s. f. TRINQUET s. m.
DOUBLER v. a. (Doubler le cap) ROULER v. a. VIRER v. n.

5.1 Explications

Comment expliquer la présence de ces termes malgré l’exclusion annoncée? La « Preface » présente un ouvrage qui fixe la langue grâce à une norme élitiste, unifiant le français dans son modèle le plus beau pour faire la gloire de la France. Selon le texte introductif, le dictionnaire représente une langue actuelle, courtoise, sans impudeur, sans bassesse et sans référence aux termes relevant du travail manuel, comme pour le métier de marin. La « Preface » présente donc un dictionnaire conçu pour le beau peuple, c’est-à-dire un public restreint et idéal. Le contenu dictionnairique, quant à lui, ne reflète pas très précisément l’état de la langue française à la fin du XVIIe siècle. La description est victime des soixante années qui séparent la conception de l’œuvre de sa publication. Le dictionnaire dit dépeindre le bel et le bon usage, mais il ne s’agit pas nécessairement de la part la plus contemporaine de cet usage qui émerge à partir du début du règne de Louis XIV. Tout comme dans le cas des annonces liées au protocole de rédaction, le nombre d’académiciens ayant travaillé à l’élaboration du dictionnaire tout au long de ces années et les multiples tergiversations rédactionnelles sont sans doute à l’origine de cette situation, entre autres.

6. Conclusion

Selon toute vraisemblance, en ce qui a trait aux protocoles de rédaction comme à la norme valorisée, nous avançons l’idée que la distanciation entre la « Preface » et le contenu du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy est probablement consciente, voire volontaire, et que, en conséquence, elle résulte d’attitudes idéologiques concertées, du moins en partie. La « Preface », œuvre d’un seul écrivain et non représentative de l’ensemble des rédacteurs, a pour but de « plaire » : elle présente un ouvrage idéalisé, aux méthodes et à la langue parfaite et uniforme, qui remplit la mission unificatrice qui lui a été confiée par l’État. Le texte introductif décrit un ouvrage qui saura être apprécié du roi, de la cour et du public. Le Dictionnaire, quant à lui, est le résultat imparfait du « faire », un travail collectif effectué sur une longue période par de nombreuses personnes dont les idées sur la langue pouvaient différer entre elles et s’éloigner de celles du rédacteur de la préface produite à la fin de cette longue période de gestation. Sans compter les responsables[7] qui se succèdent pour diriger les travaux lexicographiques de la Compagnie et qui ne partagent pas nécessairement la même vision de la langue ou de l’aventure dictionnairique en cours.

Comme la « Preface » a été rédigée une fois le dictionnaire terminé, on peut encore se demander pourquoi son auteur opte pour la généralisation tout en sachant que l’ouvrage n’est pas entièrement uniforme. Cela montre bien que, souvent, les textes introductifs sont détachés des contenus ou encore que les deux composantes de l’ouvrage ne font pas corps et qu’elles semblent appartenir à deux univers différents. Dans le cas qui nous occupe, la préface est centrée sur le pouvoir politique (le plaire) tandis que le volet dictionnairique (l’action, le faire) est l’objet de soubresauts méthodologiques qui nuisent â la mission d’uniformisation de la langue que les mêmes académiciens défendent dans la préface.

Université de Montréal, Université Laval

7. Bibliographie

Notes

[1] Le verbe HOUTER n’est plus en usage et est qualifié de « bas », il est donc calculé deux fois.

[2] Le verbe CHEVIR est d’usage restreint et qualifié de « bas », il est donc calculé deux fois également.

[3] On trouve BOUTE-SELLE sous deux graphies différentes : BOUTE-SELLE et BOUTTE-SEI.LE.

[4] Cette étymologie paraît fantaisiste. Gilles Ménage (1650) indique que CAPELINE « est un diminutif de capel, qui est la même chose que chapeau, & qui vient de cape ».

[5] COENOBITE et CENOBITE.

[6] Si on considère que la nomenclature s’élève à 20 960 entrées, cela veut dire que 252 mots sont touchés, ce qui n’est pas négligeable et demande qu’on s’y arrête.

[7] Vaugelas, pendant onze ans, de 1639 à 1650; Mézeray, pendant trente-deux ans de 1651 à 1683, et Régnier-Desmarais, pendant onze ans, de 1683 à 1694.

Présentation de Josette Rey-Debove par Jean-Claude Boulanger

C’est un honneur, un très grand honneur pour nous d’accueillir Mme Josette Rey-Debove à l’Université Laval.

Mme Debove est connue comme linguiste spécialiste des problèmes de lexique et de morphologie et comme auteure de dictionnaires, c’est-à-dire comme lexicographe. Peut-être aurais-je dû dire qu’elle est autrice de dictionnaires! En effet, dans le Petit Robert 2002, on trouve à la fin de l’article auteur la remarque suivante : « La forme féminine est autrice (lat. auctrix) [...]. » Suit une magnifique citation de Remy de Gourmont, que voici : « Nous avons fait actrice, cantatrice, bienfaitrice, et nous reculons devant autrice [...]. Autant avouer que nous ne savons pas nous servir de notre langue. »

Voilà donc lancé le thème de la présentation de Josette Rey-Debove.

Quelques mots maintenant sur cette double carrière de linguiste et de lexicographe, en précisant bien que linguistique et lexicographie ont été menées en symbiose.

Josette Rey-Debove obtient un doctorat de 3e cycle en 1968 et un doctorat d’État en 1976. Sa thèse de 3e cycle portait sur les dictionnaires français contemporains tandis que sa thèse d’État, soutenue à l’Université de Paris-Vincennes, traitait du métalangage, c’est-à-dire du discours sur le langage.

Au cours de sa carrière, Mme Debove a publié plusieurs livres et plus d’une centaine d’articles de recherche en linguistique et en sémiotique. Elle a aussi présenté un grand nombre de communications dans des colloques et des congrès, textes qui furent, le plus souvent, publiés dans les actes de ces rencontres. Elle a aussi fait de nombreuses conférences, présenté des exposés et animé des séminaires partout en Europe, et souvent en Amérique.

Ses thèmes linguistiques de prédilection sont la sémantique, notamment la définition lexicographique, l’emprunt lexical, en particulier les anglicismes, et la morphologie lexicale. En fait, elle explore en profondeur cet atome de la linguistique qu’est le mot afin d’en saisir les mécanismes de formation, de fractionnement et de fonctionnement.

En 1998, elle a publié un livre synthèse sur ses recherches. Il s’agit de La linguistique du signe : une approche sémiotique du langage.

Ces écrits de nature linguistique se prolongent dans une production lexicographique immense, tant par son ampleur que par sa qualité. En fait, Josette Rey-Debove a participé à presque toutes les aventures dictionnairiques du Robert, les dictionnaires de langue (Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Petit Robert, Micro Robert, Robert méthodique, Petit Robert des enfants, Robert quotidien, etc.), les dictionnaires spéciaux (anglicismes, oral-écrit), les dictionnaires encyclopédiques (Robert des noms propres), etc.

Son livre publié en 1971 et intitulé Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains marque un tournant dans l’histoire de la science lexicographique. Aujourd’hui encore, cet ouvrage demeure le meilleur traité sur la lexicographie.

Josette Rey-Debove entre au Robert en 1953, il y a donc cinquante ans cette année. Elle célèbre avec nous une partie de ses cinquante ans de lexicographie. Elle travaille au Grand Robert de l’époque, plus justement intitulé Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Au moment où paraît le sixième et dernier volume de cette œuvre, en 1964, dans les officines robertiennes, on s’affairait déjà à la préparation du Petit Robert, qui sera lancé en 1967. Plus de trente-cinq ans plus tard, le nom de Josette Rey-Debove reste indéfectiblement attaché, avec celui d’Alain Rey, au meilleur produit lexicographique en un volume jamais mis en marché. Ce dictionnaire phare porte une signature prestigieuse, celle d’une femme lexicographe qui a fait sa marque et qui figure parmi les grands savants du dictionnaire et parmi les hautes personnalités lexicographiques de tous les temps.

Josette Rey-Debove est également la conceptrice de plusieurs autres dictionnaires Robert qui ont fait leur chemin pour s’installer durablement dans la bibliothèque de locuteurs du français ou, même, d’autres langues. Je mentionne trois étoiles de cette constellation dictionnairique : le Robert méthodique —au début des années 1980, ouvrage presque entièrement réalisé par une équipe de femmes—, le Petit Robert des jeunes/des enfants (1988) qui nous a amenés dans la ville de Motbourg —ce dictionnaire est un petit roman lexicographique— et le Robert du français langue étrangère, paru en 1998.

Quelques autres sujets intéressent également notre invitée dans des perspectives sociales. J’en mentionne deux :

J’ai l’honneur de connaître Josette Rey-Debove depuis plus de vingt-cinq ans, et je me suis beaucoup, et constamment, instruit à son contact. Elle est une véritable source d’inspiration pour tous ceux et toutes celles que la lexicographie intéresse. C’est une grande satisfaction d’avoir parmi nous cette grande dame de la lexicographie.

Quelques points de repère relatifs à l’aménagement du français au Moyen Âge : du glossaire anonyme à l’œuvre érudite signée

L’archipel documentaire médiéval

Les premiers ouvrages lexicographiques médiévaux dignes de ce nom et compilant des données en roman (fiançais) sont des travaux glossographiques bilingues fondés sur le latin (voir Boulanger 2000 et 2002). Ils sont antérieurs aux débuts officiels du français écrit dans les Serments de Strasbourg en 842. Les plus anciens glossaires remonteraient aussi loin qu’au Ve-VIe siècle, la grande majorité ne prenant en considération que la langue latine.

Ces répertoires représentent les plus antiques traces écrites de la lingua romana et de la lingua germanica. Ils sont produits dans le sillage de l’héritage classique et au sortir des grandes invasions du Ve siècle. Ils gloseront d’importants textes fondateurs pensés et rédigés en latin (Priscien, Donat...), plus rarement en grec, ou ils accompagneront des manuels pédagogiques s’inspirant des mêmes sources. Durant les siècles de transition du latin au roman, il est indéniable que de manière directe ou indirecte, la confection de glossaires visait surtout à la préparation de la lecture des œuvres religieuses, et de la Bible au premier chef. Leur émergence provient du fait que depuis quatre ou cinq siècles, le fossé s’est élargi entre le latin vulgaire et la langue romane ou la langue germanique. La lingua romana passe au stade du protofrançais et elle s’engage sur le chemin de ce que l’on a dénommé l’ancien français. Partout les textes latins ne sont plus compris à livre ouvert. Il faut inventer de nouveaux outils de décodage, des manières de se raccrocher aux mots et de les interpréter pour ne pas les perdre. Ce sera le dictionnaire, ou plutôt le glossaire, qui viendra résoudre partiellement ces problèmes de communication diachronique. Les gloses isolées, et bientôt leurs collections mises en dictionnaires, attestent bien de l’existence de la langue romane qui progresse. Simultanément, elles témoignent de l’altérité profonde du latin. On donne souvent ces glossaires comme les monuments prouvant l’existence véritable des vernaculaires européens. Et de fait, leurs fonctions néologiques (créations originales, innovations, dérivations, emprunts, calques, etc.) ne peuvent pas être ignorées dans l’étude du mouvement de développement, d’aménagement et de légitimation de la langue. Pour le roman et pour le germanique, on a recensé une vingtaine de recueils composés entre le VIIIe et le Xe siècle. Cela laisse supposer que beaucoup d’autres ont été réalisés et qu’ils sont aujourd’hui perdus ou enfouis dans quelque bibliothèque, en attente d’un découvreur.

Ces œuvres du haut Moyen Âge étaient destinées aux ecclésiastiques et aux clercs dont les connaissances du latin étaient devenues passives, déficientes et très souvent médiocres. Durant cette période de la désagrégation de la langue latine, les versions des Écritures étaient déjà entachées de fautes et, à bien des égards, fort éloignées du latin classique. De plus, elles n’étaient plus immédiatement intelligibles au public qui les lisait. C’est ainsi que l’on commence à annoter les manuscrits, d’abord en latin simplifié, puis en roman ou en germanique. Tantôt, ces notations figurent dans les marges des textes, tantôt elles sont inscrites dans les interlignes, au-dessus des mots incompris. Ces listes éclatées ont des configurations variables, mais les objectifs restent identiques pour tous ces travaux, qui ne sont pas encore formatés formellement en glossaires, à savoir traduire, interpréter, transposer en roman ou en germanique usuel les mots latins qui ne s’entendaient plus ou qui prêtaient à confusion sur le plan de la signification, notamment en ce qui a trait aux faux sens. Les glossaires romans et germaniques sont donc les témoins d’une langue savante en net recul, la langue interprétée, et de deux langues vernaculaires qui s’instaurent, les langues interprétantes. Tel est le sort du latin qui fut la langue par excellence pendant des siècles. C’était le « véhicule de la grammaire, de la rhétorique, des arts, des sciences, des techniques des savoirs anciens parvenus à Isidore [de Séville], du pouvoir et de la sacralité, langue sacrée, langue quasi originelle qui s’érige[ait] en norme absolue » (Ribémont 2001 : 80). Désormais, le regard se tourne vers l’aménagement des vernaculaires.

Quelques glossaires phares

Les glossaires romans continuent des pratiques antérieures de l’Antiquité ou de l’aube du Moyen Âge. Du temps des Mérovingiens, soit vers le milieu du Ve siècle jusqu’au milieu du VIIIe siècle, il a existé des glossaires bilingues latin-langue vulgaire qui sont considérés comme les ancêtres des dictionnaires bilingues proches des préoccupations d’aujourd’hui. Ces dictionnaires primitifs alignaient des mots latins classiques commentés par des variantes du bas-latin d’abord, puis rapidement par des équivalents en roman ou dans d’autres langues.

Le Glossaire d’Endlicher

On connaît un glossaire gaulois-latin qui date probablement du Ve siècle, mais qui fut transmis par l’intermédiaire d’un manuscrit qui date de la fin du VIIIe siècle, de 796 plus précisément (voir Lambert 1994 : 203). Et il est certain que le glossaire a été confectionné après la disparition du gaulois comme langue vivante. Ce lexique est le Glossaire d’Endlicher, titre qui vient du nom du savant et botaniste hongrois Stephan Ladislas Endlicher qui a fait connaître ce travail en 1839 (voir Walter 1997 : 37; aussi Lambert 1994 : 203, qui date la publication de 1836). Le recueil compte 18 mots gaulois glosés en latin tardif. Plus exactement, le « glossaire explique des mots latins vulgaires d’origine gauloise par d’autres mots latins vulgaires » (Lambert 1994 : 203). Les exemples du tableau 1 sont repris de Jean-Paul Savignac (1994 : 177) et proposés en ordre alphabétique, ordre qui n’est évidemment pas celui du dictionnaire originel. Le rédacteur a en fait agencé les gloses en suivant le fil de sa lecture des textes latins dans lesquels « les mots gaulois cités étaient accompagnés d’une note de commentaire marginale » (Lambert 1994 : 203). Quelques noms propres de lieux et de tribus ainsi que des éléments verbaux complètent le glossaire, mais ils ne sont pas listés dans le tableau. Les équivalents en français moderne sont ajoutés dans la troisième colonne du tableau.

Tableau 1 : Extraits du Glossaire d’Endlicher
Mots gaulois Mots latins Français moderne
ambe rivo rivière
anam paludem marais
avallo poma pomme
brio ponte pont
doro osteo entrée, porte
lautro balneo bain
nanto valle vallée
nate fili fils
onno flumen fleuve
prenne arborem grandem grand arbre
treide pede pied

Le Glossaire de Reichenau

Parmi les monuments latins qui accompagnent la genèse de la langue romane française jusqu’en 842, figure également Le glossaire de Reichenau aussi dénommé Les gloses de Reichenau. Il constitue certainement le texte glossographique le plus célèbre de cette période. C’est un ouvrage tardif certes, mais l’un des plus riches et qui donne des détails sur le développement et sur la chronologie des progrès du français en train de se forger (voir Bischoff 1981 : 47).

Le glossaire forme un répertoire d’attestations alignées comme des entrées suivies chacune d’une explication empruntant divers faciès. Les articles ne constituent pas un texte suivi. On considère que ce document est le premier monument lexicographique du roman qui nous soit parvenu. Ces listes témoignent bien du phénomène de la prélexicographie du français et de ses méthodes de travail. Le glossaire est composé de 4 877 paires de lemmes et il comprend deux parties. La première partie est le glossaire biblique qui réunit 3 152 entrées glosées * la deuxième partie est un glossaire alphabétique de 1 725 entrées également glosées (voir Klein 1968 : 15). Les matériaux sont les fragments restants d’une sorte de catalogue lexical accompagnant une traduction de la Bible (la Vulgate) en roman. La langue de saint Jérôme, qui avait entrepris de traduire la Vulgate en latin en 390, n’était déjà plus du latin classique et elle n’était plus comprise parfaitement par les clercs. Le glossaire reprend une série de termes difficiles de la Vulgate d’une part, et une liste alphabétique d’unités lexicales de provenances diverses, d’autre part. L’auteur puise largement chez Euchère et chez Isidore de Séville, de même que dans quelques grands dictionnaires de l’époque carolingienne. Les gloses datent du troisième quart du VIIIe siècle. Quoique certains chercheurs attribuent à ce texte une datation plus rapprochée. « Tout récemment, avec le consensus des paléographes, la datation a été fixée au Xe siècle, probablement dans la première moitié » (Bischoff 1981 : 48; voir aussi Buridant 1986 : 13). Il aurait son origine dans le nord de la France, « peut-être à la grande abbaye de Corbie  » (Cerquiglini 1991 : 59). Il appert du moins que celui qui l’a rédigé ou transcrit serait originaire du nord-est de la France.

Le glossaire comprend « un total de presque cinq mille paires de lemmes et gloses » (Buridant 1986 : 13) considérées comme contemporaines de l’époque de la rédaction. On y trouve plusieurs séries entremêlées et un aménagement alphabétique des unités. Les mots y sont disposés sur deux colonnes et suivent l’ordre des livres qui forment l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans la colonne de gauche, figure le terme latin à expliquer, dans celle de droite, un ou plusieurs mots expliquants dont use le clerc-rédacteur pour éclaircir ou interpréter en roman des sens des mots du latin médiéval. En fait, les équivalents sont présentés dans une langue romane assez fortement latinisée.

La structure minimale est celle qui montre une paire de mots disposés côte à côte, l’entrée et son équivalent roman, sans autre commentaire. C’est la microstructure usuelle. Occasionnellement, il y a deux équivalents romans.

Glose no 33 [Genèse] Latin → Arefacta Roman → sicca
Glose no455 [Exode] Latin → Sollicitatis Roman → seducitis, detrahitis

Aux équivalents romans isolés, le glossateur adjoint parfois des précisions sur les sens qu’il amorce à l’aide d’un appareil métalinguistique simple, comme la formule id est.

Glose no 170 [Genèse] Latin → Inclinata iam die Roman → id est iam uespere
Glose no 617 [Exode] Latin → Capitium tunice Roman → id est per unde caput foris mittitur

Il peut aussi multiplier les suites de synonymes, proposant ainsi des variantes utiles suivant les contextes ou les valeurs d’emploi.

Glose no 26 [Genèse] Latin → Cataracta Roman → ostium, fenestre, Venticula, decursus aquarum
Glose no 1446 [Maccabées] Latin → Abominandum Roman → damnandum, negandum, execrandum, detestandum, anathematizandum

Il peut pousser jusqu’à une description de la réalité assimilable à une sorte de définition ou à une explication encyclopédique.

Glose no 105 [Genèse] Latin → Azima Roman → panis sine fermento id est sine leuamento
Glose no1285 [Job] Latin → Carecía Roman → herba aquatica que ante omnes herbas arescit

Dans ces dispositions, une esquisse d’un métalangage lexicographique est manifestement en gestation. C’est ce que révèle le recours à l’expression id est « c’est-à-dire », à uel « ou bien » et à qui « qui », ce dernier étant employé pour amorcer le glosage d’un adjectif. Certaines entrées ont même droit à un développement plus étendu et plus polyvalent, car on y trouve aussi bien des renseignements à caractère linguistique que des indications strictement encyclopédiques

Glose no 445 [Exode] Latin → Exodus Roman → dictus eo quod narrat exitum filiorum Israel de terra Aegypti
Glose no1303 [Job] Latin → Lacertos Roman → brachia prope musculos, id est murices in brachia

Le Glossaire de Cassel

Le Glossaire de Cassel (ou Kassel; aussi appelé les Gloses de Cassel) date du début du IXe siècle, soit des alentours de 800. Il aurait été rédigé en pays latin. Il était destiné aux voyageurs germaniques se déplaçant dans les secteurs romans de l’Europe de l’Ouest. Il aligne 265 mots romans, souvent latinisés dans leur orthographe, confrontés à leurs correspondants germaniques, en fait bavarois (voir les exemples du tableau 2 qui sont extraits de Fœrster et Koschwitz 1932 : col. 37-44). Il recense des mots du vocabulaire domestique courant classés par catégories d’objets ou d’êtres : les parties du corps, les animaux domestiques, l’habitation, les objets usuels, etc.

Tableau 2 : Extraits du Glossaire de Cassel
Mots romans Mots germaniques Français moderne
homo man homme
oculos augun œil
palpebre prauua paupière
tondit skirit raser, couper
pedes foozi pied
ordigas zaehun orteil
figido lepara foie
pulmone lungunne poumon
cauallus hros cheval
ammalia hrindir animal
troia suu truie
aucas cansi oie
casu hus chez
hanap hnapf hanap
cuppa chupf coupe

La geste dictionnairique : les abécédaires

Le latin perdant sans cesse du pouvoir et du terrain comme langue du savoir, et le français se déployant de plus en plus tous azimuts, les premiers lexiques bilingues latin-français voient le jour à la fin du XIIIe siècle. Œuvres de peu d’envergure ou peu originales, ces petits traités lexicaux sont adaptés d’ouvrages plus anciens, plus particulièrement du Catholicon de Jean de Gênes, dictionnaire terminé le 7 mars 1286. L’Abavus et l’Aalma sont des exemples types de répertoires issus directement du Catholicon.

L’Abavus

L’Abavus ou Abauus date de la fin du XIIIe siècle ou du début du XIVe. Le glossaire aurait été composé entre 1285 et 1300 (voir Lindemann 1994 : 136). C’est un glossaire latin-français qui répertorie 2 662 mots dans le manuscrit de Douai, le plus ancien des manuscrits connus qui date de vers 1290 (voir Roques 1936 : 3-68). D’autres versions ultérieures existent dans des manuscrits plus ou moins complets et/ou plus ou moins riches que Mario Roques a aussi édités (voir Roques 1936 et 1938).

L’Aalma

Le second glossaire important de cette période est l’Aalma. Ce dernier est aussi une adaptation abrégée et bilingue latin-français du Catholicon de Jean de Gênes. Il date de la deuxième moitié du XIVe siècle (vers 1380), du moins la seconde version du manuscrit C (voir Lindemann 1994 : 202). Sa nomenclature s’élève à 13 680 entrées latines suivies de leurs correspondants français ou par d’autres explications en français (voir Naïs 1986; 185).

L’Aalma formera la base de la lexicographie latine-française durant la seconde partie du Moyen Âge. Comme beaucoup de dictionnaires importants de cette époque, l’Aalma eut les honneurs de l’impression assez tôt. Il fut d’abord imprimé à Paris en 1485, puis à Genève en 1487.

L’Abavus et l’Aalma systématisent la présence du français dans la glossographie, aussi bien dans le rôle des équivalents des mots latins qu’en lui attribuant un rôle dans le métalangage articulaire. Ils sont ainsi situés au bout d’une longue tradition lexicographique qui remonte à saint Jérôme.

Les trésors vernaculaires

À travers les compilations glossographiques latines et bilingues, anonymes ou non, commencent manifestement à fleurir des œuvres arrimées à la langue vulgaire qui prend de plus en plus les couleurs du cœur et de l’imagination de ses locuteurs. Ainsi naissent les lapidaires, les bestiaires, les volucraires, les plantaires, les computs, etc., prenant les éléments de la nature comme objets d’étude. Aux yeux de certains précurseurs, la langue native offre un meilleur reflet de l’univers, ce qui est extrêmement hasardeux pour l’époque. Deux figures illustreront cette ouverture sur de nouveaux discours encyclopédiques ou savants nationaux, ou plutôt sur des discours reconfectionnés à neuf : Brunetto Latini et Nicole Oresme, tous deux nés à un siècle d’intervalle et qui ont décidé de rédiger leurs œuvres en français.

Brunetto Latini (vers 1220-1293 ou 1294)

Notaire, homme politique, savant et érudit florentin versé dans les langues latine, toscane et française, Brunetto di Bonaccorso Latini (ou Bruno Latini; en français Brunet Latin) fut aussi célèbre comme orateur, poète, historien, théologien, diplomate et philosophe. Il fut admiré par Dante. Il naît à Florence vers 1220 et il y meurt en 1294 (certaines sources indiquent qu’il décède en 1293). Des bouleversements politiques dans sa ville l’obligent à s’exiler en France de 1260 à 1266. Il se réfugie à Paris où des amis de la colonie florentine en exil l’encouragent à poursuivre ses recherches. Il séjourna sans doute aussi à Arras et à Bar-sur-Aude. Entre 1262 et 1266/1268, il composa son œuvre capitale, une sorte d’encyclopédie didactique en prose de la science de son temps entièrement rédigée en langue d’oïl ou ancien français : Li livres dou tresor ou Li tresors qui sera conservé dans plus de 70 manuscrits. Li tresors est strictement une compilation encyclopédique; il ne contient aucune prétention artistique ni éléments personnels d’imagination. Le livre a été rédigé à l’usage des gouvernants et sans doute aussi des maîtres de Florence. Il est intéressant de noter que le travail de Latini en ancien français est quasi contemporain du Speculum maius de Vincent de Beauvais, tous deux s’inspirant des mêmes méthodes de compilation. Vincent de Beauvais a rédigé son encyclopédie entre 1246/1247 et 1257/1259.

La riche encyclopédie latinienne s’inspire d’Isidore de Séville et de bien d’autres auteurs. Elle traite de toutes les choses et de toutes les connaissances qui, au dire de Latini, intéressent les mortels. Elle a joui d’une immense popularité dès la fin du XIIIe siècle, ce qui a fait se multiplier les demandes de copies. Elle était prisée partout de sorte qu’il existe des manuscrits dans « tous les dialectes en usage à cette époque » (Chabaille 1863 : XXIII). L’ouvrage sera imprimé à Lyon en 1491 puis à Paris en 1539. L’auteur avait choisi le français comme langue de rédaction et il s’en explique dès les premières pages du premier livre : « Et se aucuns demandoit por quoi cist livres est escriz en romans, selonc le langage des Francois, puisque nos somes Ytaliens, je diroie que ce est por .ij. [deux] raisons : l’une, car nos somes en France; et l’autre porce que la parlure est plus delitable et plus commune a toutes gens » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 3). Brunetto Latini veut signifier par là que le français est le langage permettant de communiquer le plus facilement avec tout le monde en France, ou du moins à Paris. Ce trésor composé en langue d’oïl devint la première encyclopédie non latine en Occident. Elle sera ensuite abrégée et versifiée en italien par Bono Giamboni, un contemporain de Latini, sous le titre de : Il tesoretto ou Il tesoro. Ce petit poème moral de plus de trois mille vers prend la figure d’une vision merveilleuse.

Li livres dou tresor est, selon l’encyclopédiste lui-même, un condensé des différentes branches de la philosophie. Il comprend trois livres ou trois parties.

1. Le premier livre, la « philosophie théorique », traite de la nature des choses et des quatre éléments, de la création, de l’homme, de l’univers. L’auteur commence par disserter sur l’origine du monde et sur son histoire en s’inspirant de l’Ancien et du Nouveau Testament. S’y ajoutent des renseignements sur la fondation des premiers gouvernements (à Babylone, en Égypte, en Grèce, à Rome, en France et ailleurs), puis sur les prophètes, les saints et la chrétienté. Suit une section consacrée aux technolectes : l’astronomie (la formation de l’univers, des planètes, des astres ...), la géographie (la Terre et ses continents : Aisie, Europe et Aufrique, exploration à laquelle s’additionnent quelques idées sur l’agriculture et sur l’économie rurale) et l’histoire naturelle. Dans le volet de l’histoire naturelle, il présente une classification des animaux en quatre groupes dans laquelle on décèle un embryon d’ordre alphabétique comme l’illustre la séquence du tableau 3. Les regroupements sont fonction des quatre éléments : les animaux marins (l’eau), les animaux comme le dragon et les serpents (le feu), les animaux aériens (l’air) et les animaux terrestres (la terre).

Tableau 3 : Les animaux terrestres dans Li livres dou tresor
Ordre du classement de quelques noms d’animaux
De antelu
De l’asne
Des bues
Des berbiz
De la belete
Des chamels
Dou castoire
Dou chevreul et des biches
Dou cerf
Des chiens
Dou camelion
Dou cheval
De l’olifant
Dou formi
De hiene
Dou loup
Dou loup cervier
De lucrote
Del manticore
De panthere
De parande
Dou singe
Dou tigre
De la taupe
De l’unicorne
De l’ours

Tout ce premier livre, dira Brunetto Latini, est du ressort de la philosophie théorique. Selon lui, « ne puet nus hom savoir les autres choses plainnement se il ne seit ceste premiere partie dou livre » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 2).

2. Le deuxième livre explore la morale. Il présente un meilleur plan d’ensemble et il se réclame d’une meilleure unité. Il contient deux traités, l’un extrait de l’Éthique d’Aristote, l’autre, plus volumineux, compose une manière de commentaire. La première partie est donc une adaptation d’une traduction latine faite par le Florentin Taddeo de la Summa alexandrina ethicorum, un abrégé de l’Éthique traduit de l’arabe par Hermannus Alemannus (Hermann l’Allemand) à Tolède en 1243 (voir Menut 1940 : 4). Suivent les discours sur l’être humain, ses comportements (ses vices et ses vertus) et ses règles de conduite. Le sujet abordé dans cette deuxième partie est celui de la philosophie pratique et de la philosophie logique.

3. Le troisième livre aborde la politique et le gouvernement des cités. Mais surtout, il s’ouvre par un assez long traité de rhétorique parce que Brunetto Latini place cette science au sommet de toutes les connaissances. Inspirée de la philosophie pratique, la troisième et dernière partie expose la « philosophie latinienne », plus particulièrement, elle enseigne à l’homme à se comporter selon « les us as Ytaliens » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 2). Nourrie de la sagesse romaine de Sénèque, de Cicéron, etc., cette section est marquée par des conceptions politiques ou éthiques certes nouvelles, mais qui restent moralisantes. Elle contient, notamment, une version commentée de De inventione de Cicéron.

« L’ensemble est une leçon, donnée avec un sens constant et parfois poétique, du pouvoir des mots » (Rey 1982 : 69). La recherche exemplaire de Brunetto Latini donnera naissance à l’encyclopédisme italien qui, jusqu’à lui, ne s’était guère éloigné des rives de la lexicographie. Li tresors est aussi une contribution majeure à l’aménagement du français. Il ouvre de nouvelles perspectives pour la langue en train de se stabiliser et d’assumer la pensée française. En effet, l’encyclopédiste inventera plusieurs dizaines de mots nouveaux qui seront repris par ses successeurs. Ainsi, Nicole Oresme, dont il sera bientôt question, réemploiera nombre de « latinismes », tels intellectuel, magnifique, magnanimité, politique, prodigalité, sobriété, sollicitude, sophistique, spéculatif, unité, végétatif (voir Menut 1940 : 71).

Nicole Oresme (vers 1320-1382)

Nicole Oresme (ou Nicole d’Oresme, Nicolas Oresme; lui-même écrit son nom Nychole Oresme) naît à Bayeux, ou peut-être près de Caen, vers 1320; il meurt en 1382 à Lisieux où il est évêque depuis 1377. En 1362, il était devenu chanoine à Rouen puis, à partir de 1364, il a occupé le poste de doyen de la cathédrale de Rouen. Ce Normand fut l’un des plus grands intellectuels médiévaux. Le savant homme d’église a la réputation d’être l’un des fondateurs de la science moderne.

Esprit très libéral, mathématicien, physicien, philosophe, économiste, il annonce les grands hommes de la Renaissance. Maître de théologie, qu’il étudie et enseigne au Collège de Navarre à Paris, il fut célébré comme étant l’un des plus notables représentants de l’encyclopédisme aristotélicien du temps et comme l’esprit le plus éclairé et le plus élevé du XIVe siècle. Entre 1370 et 1377, il traduit Aristote. Il a haussé la langue française à un nouveau statut en la faisant pénétrer dans les champs technolectaux comme la philosophie et les sciences. Car, en effet, au XIVe siècle, des érudits importants et influents pensent qu’il est nécessaire d’écrire des textes scientifiques ou savants en français. Et Nicole Oresme est l’un des rares traducteurs à réaliser que de rendre le latin en français contribuerait à aménager celui-ci et à créer un registre savant pour la langue vernaculaire, ce qui lui permettrait un jour de devenir l’égale du latin, sinon de le surpasser. Dans les prologues de ses traductions des ouvrages d’Aristote, L’éthique et La politique, il remet clairement en cause la position stratégique et privilégiée du latin vis-à-vis du savoir défendu par l’École (voir Lusignan 1999 : 134).

Mais bien avant de traduire Aristote, Nicole Oresme avait déjà entrepris d’écrire en français, ou plutôt de traduire d’autres œuvres en français, un français qui prenait déjà les couleurs du moyen français. Son premier livre en vernaculaire serait le Quadripartitum ou le Tetrabiblios de Ptolémée traduit entre 1357 et 1360 sous le titre Le quadripartit de Ptolomée (voir Menut 1940 : 26). L’ouvrage suivant est le Livre de divinacion(s) ou Traitié de divinacion(s), version française d’un écrit précédent, sans doute rédigé en latin par lui-même vers 1360, le Contra judiciarios astronomos et principes in talibus se occupantes. Le texte français date de vers 1361-1363, mais plus vraisemblablement de 1366 (voir Menut 1940 : 23 et 27-29). L’auteur y réfute la prétendue science de l’astrologie.

Le livre de ethiques d’Aristote était la première version dans une langue nationale européenne d’une authentique œuvre d’Aristote, le Liber ethicorum, lui-même déjà traduit du grec en latin médiéval. Entreprise en 1369 ou 1370, la traduction française fut terminée, d’après l’explicit du manuscrit, en 1372 (voir Menut 1940 : 547). Le livre sera publié à Paris en 1488. Dans le prologue [Le proheme], Oresme expose de manière détaillée les raisons pour lesquelles il souhaite travailler en français. Comme première raison, il évoque le désir du roi Charles V de voir les œuvres aristotéliciennes accessibles dans la langue de tous. « Mais pour ce que les livres morals de Aristote furent faiz en grec, et nous les avons en latin moult fort a entendre, le Roy a voulu, pour le bien commun, faire les translater en françois, afin que il et ses conseillers et autres les puissent mieulx entendre [...] » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 99). L’ordre d’aménager la langue vient donc de haut : il est temps de passer du latin au vernaculaire si l’on veut que tout le monde comprenne les écrits savants. Les demandes de Charles V visent donc à la vulgarisation sociale des connaissances pour le bien commun de la nation. En second lieu, dans un paragraphe intitulé

Excusacion et commendacion de ceste œuvre, le traducteur expose d’abord quelques raisons qui font qu’un texte grec ou latin ne peut être traduit en français sans problème (« que l’en ne puet bien translater en françois », texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 100). Il évoque notamment le contenu sémantique des mots, le français n’ayant pas de ressource pour pallier ces déficits. Par exemple le latin homo signifie à la fois « homme et femme », ce qui rend vraie la proposition latine mulier est homo et fausse l’équivalent français femme est homme. Ensuite, il explique que la science philosophique est si « forte » qu’elle « ne puet pas estre bailliee en termes legiers a entendre. Mais y convient souvent user de termes ou de moz propres en la science qui ne sont pas communelment entendus ne cogneüs de chascun. Mesmement quant elle n’a autre fois esté traictiee et excercee en tel langage. Et telle est ceste science ou regart de françois » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 100). Oresme soutient donc qu’il faut recourir à un vocabulaire spécifique même si des difficultés de compréhension subsistent. Et telle est la philosophie au regard du français. Il faut donc créer des mots qui parfois, et en raison de leur nouveauté, ne sont pas toujours clairs ou corrects, mais qui sont néanmoins utiles et nécessaires. Il faut s’essayer en français tout en ne s’éloignant pas trop de la pensée originale d’Aristote, sous peine de faillir. Puis Oresme justifie sa position : dans le futur, d’autres sauront parfaire son travail. « Mais se Dieux plaist, par mon labeur pourra estre mieulx entendue ceste noble science et ou temps avenir estre bailliee par autres en françois plus clerement et plus complectement. Et, pour certain, translater telz livres en françois et baillier en françois les arts et les sciences est un labeur moult proffitable, car c’est un langage noble et commun a genz de grant engin [ruse, adresse, intelligence] et de bonne prudence » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101), On retrouve ici les mêmes arguments justificatifs que chez Brunetto Latini. Oresme termine son préambule en comparant les avis des érudits latins, pour qui il était bon de traduire les sciences grecques en latin, et les savants français qui devaient, à cette imitation, traduire le latin en français. « Or est il ainsi que pour le temps de lors, grec estoit en resgart de latin quant as Romains si comme est maintenant latin en regart de françois quant a nous » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101). Sa conclusion se referme sur la commande royale. « Donques puis je bien encore conclurre que la consideracion et le propos de nostre bon roy Charles est a recommender, qui fait les bons livres et excellens translater en françois » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101). Oresme rend ainsi hommage à son roi qui n’hésite pas à lui demander de rédiger plusieurs œuvres en français dans le but de développer le goût d’apprendre chez les sujets du royaume et dans le but d’établir le statut de la langue française comme langue de communication savante.

Le livre de ethiques d’Aristote se termine par un glossaire intitulé La table des moz divers et estranges qui compte 53 mots. Nicole Oresme définit tous les mots et il donne divers avis sur leur emploi en plus de les localiser précisément dans le texte. Voici comment il explique lui-même les raisons qui l’ont poussé à confectionner ce court dictionnaire : « Pour ceste science plus clerement entendre, je vueil de habondant esposer aucuns moz selon l’ordre de l’a.b.c., lesquelz par aventure sembleraient obscurs a aucuns qui ne sont pas excercitéz en ceste science; ja soit ce que il n’y ait rien obscur, ce me semble, quant a ceuls qui seraient .i. [un] peu acoustumés a lire en cest livre. Car presque tous telz moz sont dedenz exposés ou en texte ou en glose. Et pour ce en laisse je pluseurs, car il n’est mestier de les exposer aillieurs ne autrement que ilz sont exposés en leurs lieux » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 541). Le tableau 4 reprend toutes les entrées du glossaire qui accompagne Le livre de éthiques d’Aristote (voir Menut 1940 : 541-547).

Tableau 4 : Le livre de éthiques d’Aristote de Nicole Oresme
La table des moz divers et estranges
Actif
Accion
Active
Adultre
Architectonique
Aristocratie
Bomolochos
Chaymes
Civilité
Conferent
Continent
Contingent
Democratie
Demos
Demotique
Difference
Discoles
Epyekeye
Eubulie
Eutrapeles
Excercitative
Extreme
Faccion
Factive
Fortitude
Gerre
Gnome
Habit
Iconomie
Illegal
Incontinent
Induccion
Infini
Justice equal
Justice legal
Legal
Monarchie
Obligacion legal
Obligacion moral
Object
Oligarchie
Passif
Passion
Phyloutos
Predicat
Prodigalité
Prodige
Puissance
Rectitude
Synesie
Subject
Tymocracie
Vacacion

Sauf pour les mots accion et object, toutes les unités sont classées dans l’ordre alphabétique rigoureux. La liste révèle également la présence de quatre entrées qui appartiennent à la catégorie des unités lexicales complexes : justice equal, justice legal, obligacion legal et obligacion moral.

Les développements articulaires varient de quelques lignes à quelques dizaines de lignes. Les deux entrées ayant le développement les plus courts sont gerre et passif (1½ ligne), tandis que les articles les plus longs sont puissance (27½ lignes) et subject (21½ lignes). Le tableau 5 reprend le texte complet de quelques articles de la table d’Oresme. Les articles reproduits sont choisis parmi la liste du tableau 4.

Tableau 5 : La table des moz divers et estranges
Échantillon d’articles
Adultre Celui est adultre qui fortrait a autre sa femme pour la cognoistre charnelment; et est dit de adultere. Et de ce fu dit ou .xiii.e chapitre du quint en glose.
Bomolochos C’est celui qui est excessif en trop jouer; et est ainsi appellé en grec; et de ce fu dit ou .x.e chapitre du secont et plus a plain ou .xxv.e chapitre du quart en texte et en glose.
Eubulie Signifie en grec rectitude ou adrescement de conseil. Et est une partie de prudence de laquelle il fu dit en l’onzieme chapitre du sixte.
Fortitude C’est la vertu moral par laquelle l’en se contient et porte deüement et convenablement vers choses terribles en fais de guerre, si comme il appert ou tiers livre; et par especial ou .xvi.e chapitre en glose.
Gnomé Est une partie de prudence ou une prudence especial. Et est adrescement de la prudence qui est requise en epyekye. Et de ce fu dit ou .xii.e chapitre du sixte livre.
Iconomie C’est art ou maniere de gouverner un hostel et les appartenances. Et de ce fu dit ou commencement du premier livre en glose.
Rectitude Est dit de chose droite. Et quant une ligne ou une verge est droite, la dreceur de elle est rectitude. Et par semblable dit l’en que rectitude de volenté est quant la volenté est droite et elle veult ce que elle doit vouloir. Et rectitude de conseil est quant le conseil est tel comme il doit estre; et ainsi des autres choses. Et de ce fu dit en le .xi.e chapitre du sixte en glose.

Albert Douglas Menut (1940 : 79-82) a dressé une liste de 260 mots nouveaux —certains ayant même deux graphies— introduits en français par Nicole Oresme dans Le livre de ethiques d’Aristote. Plusieurs de ces unités lexicales inédites sont répertoriées dans la La table des moz divers et estranges où elles sont expliquées plus en détail par l’auteur. Parmi ces néologismes, on trouve quelques formes calquées directement sur le grec, comme architecton, aristocracie, demotique, nemesi, phylantropos.

Un tel programme de francisation de la part des philosophes et des savants est un appel positif à l’imagination et à la néologie pour enrichir la langue et pour lui donner des assises. On doit à Nicole Oresme la création d’un grand nombre de néologismes appartenant aussi bien à la langue générale qu’aux langues de spécialité. Le tableau 5 montre comment, en aménagiste consciencieux, Oresme prend soin d’expliquer et/ou de gloser ses mots nouveaux dans ses œuvres. Le tableau 6 reprend une trentaine de néologismes parmi la liste de 121 formes nouvelles technolectales relevées par les éditeurs du Livre du ciel et du monde (voir Menut et Denomy 1968 : 763-773). Cette œuvre d’Oresme, également rédigée à la demande de Charles V, date de vers 1375 ou de 1377.

Tableau 6 : La créativité lexicale chez Nicole Oresme
Extraits de la liste des néologismes du Livre du ciel et du monde
abnegation
angulaire
arquer
compact
complication
connotatif
conjonction
denomination
diapason
dualité
epicycle
gravité
hexagone
inherence
intelligence
longitude
meridien
moteur
observation
ovale
percussion
perspective
pole
pouls
refraction
segregation
solstice
sphere
symbole
tropique

Certains des néologismes oresmiens n’ont pas passé l’épreuve du temps. Tel est le cas des mots accidental, atinter, colligance, complexionel, contre-mettre, equivalement, falsigrafime, mixionner, signation, spissitude, tardiveté qui figurent dans la liste dressée par Albert Douglas Menut. On notera toutefois que ces mots contiennent des affixes dont la plupart sont demeurés très productifs tout au long de l’évolution de la langue française, comme le préfixe contre- et les suffixes -al, -anee, -ation, -el, -ement, -er, -itude et -.

Les créations lexicales de Nicole Oresme le placent une génération devant ses contemporains et elles donnent une impression de modernité à ses textes. L’évêque lexovien invente des mots afin d’exprimer avec justesse les concepts et les idées jusque-là étrangers au français. « Other French writers have doubtless coined as many new words; but whith the exception of Rabelais, no other writer’s contribution has persisted to an equal degree in current usage » (Menut 1940 : 56). Il ne se gêne pas non plus pour propager les néologismes de ses prédécesseurs ou de ses contemporains. Ainsi, il puise des nouveautés chez Brunetto Latini, Jean de Meung, Henri de Mondeville, Jean de Vignay, Pierre Bersuire, et d’autres.

Conclusion

Les incidences terminologiques et lexicographiques des positions de certains esprits avertis à l’égard de la langue maternelle sont incommensurables. Dans le sillage de la création linguistique en vernaculaire, et hors du champ littéraire, on voit poindre la nécessité d’élaborer des glossaires, des listes de mots, des dictionnaires, des encyclopédies et des livres savants. Dans la sphère particulière du dictionnaire, c’est en s’appuyant sur le processus cumulatif que les premiers glossaires fonderont la lexicographie du français. Les glossaristes occupés à compiler des répertoires bilingues sentaient les nécessités d’intervenir pour que le public puisse comprendre les textes latins. Ils n’étaient sans doute pas conscients de faire œuvre d’aménagement linguistique, la priorité étant centrée sur les messages sacrés qu’il fallait sauver de l’oubli. La francisation (la romanisation, dans un premier temps) reposait sur des objectifs visant à assurer la récupération de la parole perdue. La conscience aménagementale sera présente dès le moment où la conception du français prendra un tour profane significatif et, à partir du XIIIe siècle, elle engendrera des répertoires encyclopédiques ainsi que des ouvrages scientifiques et savants. Brunetto Latini et Nicole Oresme ont été deux des grands acteurs et des grands précurseurs de cette longue métamorphose. L’un et l’autre écrivent en français parce qu’ils vivent en France et qu’ils considèrent que c’est la langue d’usage, et qu’elle peut assumer une vocation savante parce qu’elle a atteint un degré de maturité suffisant pour rendre compte des arts et des sciences dans toute leur envergure. Et pour ce qui est de l’apport des traducteurs, on peut dire qu’ils marquent notablement l’accélération de l’aménagement du français en collant de près aux termes latins. À une époque où la pression de la norme épurée est peu contraignante et où le français est encore une langue imparfaite, le calque sur le latin s’offre alors comme un procédé normal et efficace de francisation, et il convient tout à fait aux exigences de l’expression des nouvelles idées en langue vernaculaire. Nicole Oresme fut l’une de ces sources primordiales qui ont enrichi la langue française et participé à l’aventure de son aménagement. Les rubriques étymologiques des dictionnaires modernes demeurent encore les témoins privilégiés de ses créations lexicales. Ses écrits montrent une grande rigueur scientifique, car, au XIVe siècle, il n’était pas banal de rédiger des livres qui exposaient scientifiquement les faits sans y mélanger des fables, des allégories ou y introduire des conseils moralisateurs.

Bibliographie

Nomenclature d’un prochain dictionnaire du français standard en usage au Québec : problématique et bilan des travaux

Introduction

Toute langue porte l’empreinte de la communauté qui la parle et contribue à façonner son identité. Elle sert notamment de support à la représentation du monde et de l’univers culturel que celle-ci a élaborée. Elle apparaît comme un facteur essentiel au maintien et au développement de son identité culturelle. Dans ce contexte, la langue d’usage public d’une communauté linguistique donnée devient le véhicule de sa culture (littéraire, sociale, politique, scientifique, technique, administrative, etc.) et le moyen de promotion par excellence de son identité. Cette production langagière publique, associée par consensus à l’usage valorisé constitue pour cette communauté un bien collectif qu’il lui faut protéger, exploiter, diffuser et inscrire dans la réalité contemporaine et son développement technologique. Aussi importe-t-il de recenser les mots, sens, expressions et autres éléments qui caractérisent la langue standard en usage au Québec. Les textes sélectionnés comme lieux de ce recensement doivent rendre compte des particularités de l’espace géographique, physique, social, économique du Québec afin de bien refléter la langue réellement en usage. De fait, l’environnement naturel québécois présente une faune et une flore qui diffèrent de celles de l’Europe; le Québec possède des institutions politiques, sociales, culturelles, scolaires et autres conformes à ses besoins et à ses aspirations. Il a en outre développé une expertise dans des domaines diversifiés. Des milliers de mots, de sens et d’expressions traduisent ces spécificités, qui ne se logent pas uniquement dans la langue orale ou familière, loin de là : ils constituent même une composante importante de la langue standard contemporaine, dont quiconque a besoin dans le cadre de sa vie sociale et professionnelle.

Comme vous le savez, un dictionnaire du français standard en usage au Québec est en cours de réalisation à l’Université de Sherbrooke, projet auquel sont associés plusieurs chercheurs du Centre d’analyse et de traitement informatique du français québécois (CATIFQ). Le présent article a pour but de décrire les étapes visant à constituer la nomenclature de ce futur dictionnaire, c’est-à-dire la liste des mots à retenir pour refléter la langue générale ainsi que les usages associés aux divers domaines d’activités socioéconomiques propres aux contextes québécois et nord-américain. Un mot d’abord sur les textes choisis comme lieu de recensement. Le mot standard employé dans la perspective adoptée renvoie donc à une catégorie de textes dont le niveau de langue est généralement soutenu (textes littéraires reconnus, documents administratifs et législatifs soignés, manuels scolaires dont plusieurs ont été primés, productions scientifiques, livres et essais de tous genres publiés par des intellectuels, textes journalistiques, etc.). Ces textes ont été soigneusement sélectionnés, stockés dans la Banque de données textuelles de Sherbrooke (BDTS) et indexés aux fins d’élaboration de cette nomenclature. Quant au concept de « variation », lequel constitue le thème propre du colloque où vient s’inscrire cette contribution, il faut retenir qu’il recouvre différents types de variation. Selon Moreau (1997), par exemple, il faut distinguer au moins quatre sortes de variation : la variation diachronique (dans le temps), la variation diatopique (dans l’espace), la variation diastratique (selon les classes ou groupes sociaux) et la variation diaphasique (selon les registres de langue). Les exemples que nous donnons dans la deuxième partie de ce texte relèvent principalement des variations diatopiques et diaphasiques.

De fait, la première tâche pratique inhérente à la rédaction d’un dictionnaire usuel est sans contredit relative à la nomenclature, c’est-à-dire à la sélection des mots à retenir, ou au contraire, à exclure de l’ouvrage projeté. Cette sélection est de première importance et doit être effectuée avec la plus grande rigueur, en tenant compte de l’orientation de l’ouvrage, de l’objectif visé et du public ciblé. Pour les utilisateurs, trouver un mot à la nomenclature d’un dictionnaire signifie que le mot « existe », qu’il a un statut dans la langue. Aussi certains d’entre eux peuvent-ils être choqués par la présence de mots qui, pour diverses raisons, ne leur semblent pas devoir s’y trouver (au Québec, par exemple, la présence de sacres, d’anglicismes, de mots trop familiers ou vulgaires). À l’opposé, l’absence du mot cherché peut être aussi interprétée négativement par les lecteurs : il peut penser que ce mot n’existe pas, qu’il est sans doute incorrect, critiqué, ou encore, qu’il est trop rare ou trop spécialisé pour être enregistré. Par conséquent, l’élaboration de la nomenclature pour un lexicographe représente une première opération à effectuer, parmi les plus délicates et les plus importantes. En outre, quelle que soit sa taille, un dictionnaire ne contient qu’une infime partie de la totalité du lexique d’une langue. Un choix judicieux des mots à inclure dans la nomenclature s’impose donc. Parmi la masse quasi infinie des vocables d’une langue, divers types ou catégories de mots peuvent être distingués. Cela concerne les grands types d’éléments lexicaux, comme les mots simples, les mots composés et les groupes complexes plus ou moins figés constituant les mots courants de la langue générale, les éléments de formation, etc. Sans oublier d’autres catégories de mots, comme les archaïsmes et les néologismes, les mots limités à certaines grandes aires linguistiques (belgicismes, francismes, québécismes), les mots régionaux à l’intérieur d’une aire, les emprunts aux langues étrangères, dont les emprunts critiqués à l’anglais, les termes recommandés par des organismes officiels ou largement banalisés.

Devant cette tâche à accomplir, le lexicographe ne peut confier sa sélection au hasard. Ses choix seront nécessairement guidés par le profil du public auquel il destine son ouvrage. Selon qu’il rédige un dictionnaire scolaire pour jeunes élèves, un dictionnaire usuel pour grand public ou un dictionnaire plus spécialisé, ses critères de choix seront sans aucun doute différents. Ses choix seront aussi établis en fonction de l’orientation et des objectifs de l’ouvrage (dictionnaire normatif, descriptif, de difficultés, ou autres).

Dans le présent cas, le but visé par l’ouvrage est de décrire le français en usage au Québec en donnant la priorité aux emplois relevant du registre standard et en partant de ce standard pour hiérarchiser les autres usages retenus (oraux, familiers, critiqués, etc.), de sorte que la description proposée puisse servir de guide linguistique à la communauté québécoise. Cette description doit évidemment tenir compte des particularismes lexicaux des principales communautés francophones de manière à assurer l’intercommunication dans la francophonie. Cette hiérarchisation des usages autour d’un standard, légitimé et valorisé, suppose en même temps que soient reconnues et acceptées les spécificités linguistiques du Québec. À ce sujet, on peut rappeler le témoignage de Daniel Raunet, journaliste à

Radio-Canada, qui, lors d’une communication présentée dans le cadre des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, a donné quantité d’exemples de situations langagières où les journalistes sont aux prises avec des questions de norme, des cas non résolus, des questions qui restent sans réponse. À partir de ce constat, il affirmait que : « Le vrai problème, c’est le non-dit, le silence, le tabou qui entoure nos choix dans un registre particulier : la langue soutenue. »

On peut rappeler également que, dès 1983, Josette Rey-Debove, co-directrice des dictionnaires Le Robert, affirmait clairement l’importance de décrire le français québécois comme un tout cohérent :

« [...] la seule façon de réaliser un bon dictionnaire québécois consisterait à partir de zéro et à décrire le français québécois comme s’il s’agissait de la seule langue au monde [...]. »

Allant dans le sens de ce commentaire de Rey-Debove, nous avons opté pour l’élaboration d’une nomenclature originale suivant trois étapes. Dans un premier temps, nous avons extrait une première liste de mots de la Banque de données textuelles de Sherbrooke (BDTS). La BDTS, représentative du français en usage au Québec (voir le schéma présenté ci-après), permet l’accès à des textes qui reflètent différents registres de langue, notamment le niveau standard, qui est actuellement en usage au Québec dans les principaux domaines d’activités. De fait, les documents stockés fournissent les mots de la langue générale et le vocabulaire de base de très nombreux domaines spécialisés. En outre, on y retrouve certains textes de nature didactique qui sont utilisés dans la formation des jeunes et qui, à ce titre, sont valorisés et jouent un rôle important d’exemplarité. Dans un deuxième temps, cette première liste de mots a été validée à la lumière des nomenclatures proposées dans les principaux dictionnaires usuels français et québécois. Enfin, le dépouillement d’ouvrages plus spécialisés a permis une dernière validation de la nomenclature. La première partie de l’exposé qui suit fait état des résultats du travail effectué quant au choix de la nomenclature. La deuxième partie présentera un certain nombre de cas de variation lexicale dans la langue standard et leur traitement au regard de la nomenclature.

Étapes visant à la sélection de la nomenclature

Dans sa version actuelle, la BDTS est un corpus informatisé et indexé de plus de 37 millions de mots; elle est constituée de textes représentatifs des différents usages du français québécois. Il ne s’agit pas d’une représentativité au sens statistique du terme : la notion de « représentativité » de la BDTS doit plutôt être associée à la variété des textes qui la composent et qui reflètent la langue générale (orale et écrite, dans différentes situations de communication) de même que les langues littéraire, journalistique et relativement plus spécialisée. La ventilation des pourcentages associés aux diverses catégories de textes correspond à l’objectif visé : donner accès aux différents registres de langue, notamment le niveau standard, actuellement en usage au Québec. Pour la notion de « français québécois », nous faisons référence aux textes que nous stockons aux fins de diverses analyses et qui ont été rédigés dans l’espace géographique du Québec. Nous ne faisons nullement allusion à quelque caractère différentiel de ces textes par rapport à des textes rédigés en France, par exemple. Nous considérons ces textes pour eux-mêmes et dans leur totalité.

La BDTS est constamment gardée à jour grâce à l’entrée de textes reflétant l’actualité socioculturelle, économique, politique et autres. À cette banque s’ajoutent enfin les cédéroms Actualités/Québec, Repère, Internet, etc., ainsi que le Réseau des corpus lexicaux québécois (dont une version réduite de la BDTS fait partie), géré par le Secrétariat à la politique linguistique du Québec; c’est la partie disponible en périphérie du corpus.

Figure 1
Didactiques (10 %), Journalistique (20 %), Littéraires (30 %), Spécialisés (30 %), Oraux (10 %)

Description de la BDTS

Corpus informatisé de plus de 37 M de mots.

Plus de 10 000 textes et ouvrages représentatifs du français en usage au Québec

Domaines enrichis : faune et flore, politique, relations du travail, arts et culture, nord et hiver, acériculture, éducation, etc.

Corpus en périphérie : Actualités/Québec, Repère et Internet; Réseau des corpus lexicaux québécois; autres banques de données textuelles.

Extraction de la nomenclature de la BDTS

L’élaboration d’une nomenclature originale extraite de la BDTS concerne toute une série d’éléments : les noms communs de la langue générale, les termes spécifiques à divers domaines, les emprunts à diverses langues, notamment à l’anglais, les abréviations, sigles et acronymes, les noms propres de personnes, de lieux, de marques et autres dénominations diverses. L’indexation des mots de la BDTS a fourni quelque 200 000 formes. Après lemmatisation de ces formes, nous avons obtenu quelque 57 000 vocables correspondant à des noms communs différents et quelque 40 000 vocables relevant de la catégorie des noms propres. De façon générale, les noms propres ne sont pas intégrés à la nomenclature des dictionnaires de langue, à l’exception d’une sélection de gentilés, de marques ou noms déposés, de sigles et d’acronymes d’usage courant et de quelques termes du type Noël, Pâques, Œdipe, etc. Aussi, les données mentionnées dans la suite de ce texte ne concerneront-elles que les noms communs attestés dans la BDTS.

Validation de la nomenclature extraite de la BDTS à la lumière d’autres nomenclatures

Dans le but d’élaborer la nomenclature la plus représentative possible du français en usage au Québec, nous avons validé la liste des vocables extraits de la BDTS en la comparant avec la nomenclature d’une série de douze dictionnaires relativement récents, usuels et scolaires, tant français que québécois. Il s’agit, d’une part, de sept dictionnaires scolaires pour les jeunes (de 6000 à 30 000 entrées), dont les éléments ont été réunis dans une seule nomenclature cumulative : Larousse des débutants, Robert Benjamin, Mon premier dictionnaire français illustré, Dictionnaire CEC Jeunesse, Robert Junior illustré (version nord-américaine), Dictionnaire CEC Intermédiaire (version électronique), Dictionnaire HRW. Et d’autre part, de quatre dictionnaires usuels et d’un dictionnaire de difficultés (de 28 000 à environ 60 000 entrées) : Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, Dictionnaire du français plus, Petit Robert électronique, Petit Larousse illustré, Multidictionnaire.

Le total des vocables différents traités dans ces douze dictionnaires s’élève à environ 72 000; la BDTS, pour sa part, a fourni quelque 57 000 noms communs, dont quelque 41 000 sont enregistrés dans la nomenclature des dictionnaires comparés.

Première observation quant à la variation dans le traitement lexicographique

De l’analyse des nomenclatures comparées il ressort une variation dans la représentation de la langue à décrire, notamment dans le choix des mots et l’étendue de ces nomenclatures. À titre indicatif, quelque 20 000 mots seulement sont communs aux six nomenclatures examinées. En outre, quelque 12 000 mots n’apparaissent que dans un seul dictionnaire. Le PLI contient quelque 3800 mots spécifiques; le PRÉ, environ 3700; le DFP, environ 2300; le DQA, environ 900; le MULTI, environ 500; la nomenclature fusionnée des sept dictionnaires scolaires, environ, 450. La BDTS, quant à elle, renferme quelque 16 000 noms communs qui ne sont enregistrés dans aucun de ces dictionnaires.

Cette étape de validation par comparaison avec la nomenclature des principaux dictionnaires disponibles sur le marché québécois a conduit à l’enrichissement de la nomenclature initialement extraite de la BDTS. Elle a été suivie par une seconde étape de validation. En effet, nous avons, dans un troisième temps, validé la nomenclature de la BDTS avec celles de répertoires spécialisés, notamment dans les domaines susceptibles de faire référence à bon nombre de spécificités québécoises (faune et flore, relations du travail, éducation, hiver, nord et acériculture, politique, arts et culture, avis de recommandation de l’OLF, emprunts critiqués à l’anglais, etc.) ainsi que dans certains domaines de pointe, comme l’informatique.

Nous avons donc examiné ces listes au regard de certains critères d’inclusion et d’exclusion. Ces critères sont de trois ordres :

  1. fréquence des mots dans la BDTS et dispersion dans les différents types de discours stockés dans la BDTS (littéraire, journalistique, didactique, spécialisé et oral);
  2. présence et sanction des mots dans les dictionnaires sélectionnés, avec prise en compte de leur diffusion dans la francophonie, des avis de recommandation ou d’officialisation dont ils ont fait l’objet, des critiques formulées à leur égard dans les ouvrages correctifs qui jouissent d’une certaine autorité;
  3. critères plus larges enfin, touchant la politique éditoriale : orientation et objectifs de l’ouvrage, public ciblé, etc.

Autre variation dans la représentation de la langue : la diversité dans l’adressage des entrées des dictionnaires

Lors de la comparaison de la nomenclature de la BDTS avec celles des différents dictionnaires sélectionnés, nous avons observé une grande diversité dans l’adressage des entrées. Ces cas de variation sont de divers ordres :

Pour ces cas de variation dans l’adressage des entrées (quelques milliers ont été notés), il importe également de prendre des décisions au regard de certains critères, notamment un alignement sur le code typographique reconnu, diffusé et bien implanté au Québec (baseball et non base-ball, par exemple); un alignement sur certains éléments de modifications orthographiques proposés en 1990 (par exemple, la soudure de bon nombre de mots, notamment ceux avec préfixes);

Exemples de cas de variation lexicale

Dans cette deuxième partie, de manière à répondre aux objectifs visés par le thème du colloque, soit la variation dans la langue standard et les ouvrages de référence, nous présentons un certain nombre d’exemples de cas de variation lexicale relevés lors de l’établissement de notre nomenclature. Nous les avons traités au regard des critères mentionnés ci-dessus, soit fréquence et dispersion dans la BDTS, sanction donnée à ces mots par les différents dictionnaires et enfin, traitement lexicographique de ces mots pour ce qui est de la nomenclature, objet du présent exposé. Les cas de variation ont été groupés selon la typologie suivante.

Il va de soi que ces exemples sont très limités et qu’ils sont donnés à titre d’illustration : ils sont en effet représentatifs d’un grand nombre de cas similaires. Nous les avons groupés comme suit :

  1. Concurrence entre vocables employés surtout au Québec et vocables employés surtout ailleurs dans la francophonie;
  2. Concurrence entre vocables français et emprunts critiqués à l’anglais;
  3. Concurrence interne au Québec entre vocables français et emprunts à l’anglais;
  4. Concurrence non réelle entre emprunts à l’anglais et vocables recommandés, mais non utilisés (du moins au Québec);
  5. Concurrence entre vocables de la langue générale et vocables des langues de spécialité.
Type 1 : Concurrence entre vocables employés surtout au Québec et vocables employés surtout ailleurs dans la francophonie
Cas type Employé surtout au Québec Employé surtout ailleurs dans la francophonie
« disque de caoutchouc utilisé au hockey » rondelle palet
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 145) (f = 0)
Dispersion : catégories de textes Tous les types
Répertorié Multi (Q), DQA Multi (sens général), PRÉ, DQA (F), DFP
Critiqué
Non répertorié PRÉ

Comme le montre le tableau ci-dessus, le mot rondelle a une fréquence de 145 dans la BDTS, alors que palet affiche la fréquence 0. Rondelle est en outre très dispersé et employé dans tous les genres de textes. Rondelle est de plus répertorié dans les dictionnaires québécois et n’est critiqué par aucun d’eux. Aussi, compte tenu de nos critères, nous retenons rondelle et palet dans la nomenclature du dictionnaire. Rondelle aura une entrée avec article, alors que palet aura droit à une entrée associée à un renvoi à rondelle, du moins pour le sens relatif au hockey. C’est dans l’article rondelle que sera présenté le maximum d’informations fonctionnelles associées au concept de « rondelle », notamment les renseignements d’ordre sémantique.

Type 1 : Concurrence entre vocables employés surtout au Québec et vocables employés surtout ailleurs dans la francophonie
Cas type Employé surtout au Québec Employé surtout ailleurs dans la francophonie
« spécialiste des interventions d’urgence » urgentologue urgentiste
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 10) (f = 0)
Dispersion : catégories de textes Textes surtout reliés au domaine médical
Répertorié PLI (Q), PLI, DQA PLI, PRÉ, ENF
Critiqué
Non répertorié DFP, Multi, PRÉ Multi, DQA, DFP

Il s’agit d’un cas relativement similaire à rondelle/palet, Urgentologue est employé au Québec (fréquence 10 dans la BDTS), alors qu’urgentiste est absent de la Banque. Urgentologue est également répertorié dans les dictionnaires français (PLI) et québécois. Il n’est critiqué dans aucun dictionnaire. Pour sa part, même s’il est absent de la BDTS, urgentiste est répertorié dans les dictionnaires français et québécois. Les deux mots seront intégrés à la nomenclature du dictionnaire. Conformément à nos critères, urgentologue aura le statut d’entrée principale, alors que le mot urgentiste raccompagnera comme variante morphologique. Chaque mot fera l’objet d’une remarque de nature diatopique.

Type 2 : Concurrence entre vocables français et emprunts critiqués à l’anglais
Cas type Vocable français Emprunt critiqué à l’anglais
« personne qui travaille à la pige » pigiste free lance
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 97) (f = 3)
Dispersion : catégories de textes Tous les types
Répertorié PRÉ, Multi, PLI, ENF, DQA, DFP PLI
Critiqué Multi (anglic.), PRÉ (anglic.)
Non répertorié DQA, DFP

Cet exemple illustre un cas différent. Le mot largement en usage au Québec, et ce, dans tous les types de discours, est pigiste (fréquence 97 dans la BDTS, comparativement à la fréquence 3 pour free lance). En outre, les dictionnaires français et québécois recensent pigiste sans jamais le critiquer. À l’opposé, free lance est peu utilisé au Québec; il est de plus critiqué dans des ouvrages français et québécois. Compte tenu de son emploi courant en France, il fera l’objet d’une entrée renvoi à pigiste, où son statut sera précisé.

Type 2 : Concurrence entre vocables français et emprunts critiqués à l’anglais
Cas type Vocable français Emprunt critiqué à l’anglais
« jeu de patience... » casse-tête puzzle
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 115) (f = 42)
Dispersion : catégories de textes Tous les types Surtout journalistiques et littéraires
Répertorié PRÉ (C), PLI (Q), Multi (Q), ENP, DQA, DFP PRÉ, PLI, ENF, DFP
Critiqué Multi (anglic.)
Non répertorié

Cet exemple illustre le cas de deux mots en usage dans les textes québécois. Casse-tête est nettement plus fréquent (fréquence 115 dans la BDTS) et plus largement dispersé (tous les types de textes) que puzzle (fréquence 42 dans la BDTS) et limité à certains types de discours (surtout journalistiques et littéraires). Les deux mots sont répertoriés dans les dictionnaires français et québécois; casse-tête fait l’objet de marques topolectales dans plusieurs ouvrages, mais n’est jamais critiqué. Puzzle, quant à lui, est critiqué. Aussi, conformément à nos critères, casse-tête fera l’objet d’un article; puzzle aura une entrée renvoi, et nous préciserons dans l’article casse-tête le statut de puzzle.

Type 3 : Concurrence interne au Québec entre vocables français et emprunts à l’anglais
Cas type Vocable français Emprunt à l’anglais
« tranche de pain grillé » rôtie toast
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 47) (f = 94)
Dispersion : catégories de textes Surtout littéraires Surtout oraux
Répertorié Multi (Q et vieilli dans la francophonie), PRÉ (vieilli ou région.), PLI, ENF, DQA, DFP Multi (masc.), PRÉ, PLI, DFP, ENF
Critiqué DQA (anglic.)
Non répertorié

Cet exemple illustre le cas de deux mots largement employés au Québec; la concurrence se situe entre un vocable de facture française, rôtie, et un emprunt, parfois critiqué, à l’anglais, toast. Ce dernier a une fréquence plus élevée (fréquence 94 dans la BDTS) que son concurrent et apparaît surtout dans la langue orale, alors que rôtie, moins fréquent (fréquence 47 dans la BDTS), apparaît surtout dans les textes littéraires. Seul, un dictionnaire québécois critique le terme emprunté à l’anglais. Conformément à nos critères, c’est dans l’article rôtie que sera présenté le maximum d’informations fonctionnelles associées à la notion de « rôtie », notamment les renseignements d’ordre sémantique.

Type 4 : Concurrence non réelle entre emprunts à l’anglais et vocables recommandés mais non utilisés (situation au Québec)
Cas type Emprunt à l’anglais Vocable recommandé
« stratégie d’entreprise en vue d’attirer des consommateurs » marketing mercatique
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 625) (f=0)
Dispersion : catégories de textes Tous les types
Répertorié Multi, PLI, ENF Multi (note), PRÉ (recommandation officielle)
Critiqué DQA (anglic), PRÉ (anglic.), DFP (anglic.)
Non répertorié PLI, DQA, DFP (remarque)

Dans l’exemple ci-dessus, la concurrence entre les deux termes n’est que virtuelle, puisque le terme recommandé, mercatique n’est pas implanté dans l’usage au Québec; seul le terme emprunté à l’anglais, marketing, est utilisé. En effet, mercatique a la fréquence 0 et marketing, la fréquence 625 dans la BDTS. En outre, marketing est employé dans tous les types de discours, malgré le fait qu’il soit critiqué par certains dictionnaires français et québécois; il est par ailleurs accepté par d’autres (Multi, GDT). Selon nos critères, le terme usuel marketing fera l’objet d’un article complet, précisant le statut recommandé du terme mercatique, qui lui, aurait un article renvoi.

Type 5 : Concurrence entre vocables de langue générale et vocables des langues de spécialité
Cas type Langue générale Langue plus spécialisée
« matière plastique » polythène polyéthylène
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 25) (f = 43)
Dispersion : catégories de textes Tous les types Textes spécialisés
Répertorié Multi, PRÉ (marque déposée), DQA, DFP PRÉ, Multi, PLI, ENF, DQA, DFP
Critiqué
Non répertorié PLI

L’exemple ci-dessus illustre la concurrence entre un mot de la langue générale, polythène, et un terme spécialisé, polyéthylène. Le terme spécialisé est plus fréquent (fréquence 43 dans la BDTS) que le mot de langue générale (fréquence 25). Toutefois, polyéthylène est employé surtout dans les textes spécialisés, alors que polythène est utilisé dans tous les types de textes. Aucun des deux mots n’est critiqué. Selon les critères retenus, l’article polythène sera le support principal des données sémantiques et nous ferons un article renvoi pour le terme spécialisé polyéthylène.

Type 5 : Concurrence entre vocables de langue générale et vocables des langues de spécialité
En usage au Québec En usage hors Québec
Langue générale huard plongeon
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 17) (f=2)
Langue spécialisée (nom relativement banalisé de l’espèce la mieux connue) Dans la terminologie francophone unifiée, qui sert de référence depuis 1993, terme généralement adopté au Québec. plongeon huard
Dans la terminologie antérieure à 1993, terme encore très largement diffusé. huart (à collier)
Fréquences dans la BDTS (37 millions) (f = 20)
Dans la terminologie européenne antérieure à 1993, terme dont l’usage se maintient en Europe. Plongeon imbrin

L’exemple ci-dessus illustre un cas plus complexe de concurrence entre un mot de langue générale et un terme spécialisé, cette concurrence étant de plus affectée par la variation chronologique et la variation diatopique. De fait, dans la langue générale, on relève huard (fréquence 17 dans la BDTS) au Québec, alors que plongeon (fréquence 2 dans la BDTS) est utilisé dans le reste de la francophonie. Dans la langue spécialisée, les ornithologues québécois utilisent généralement plongeon huard pour désigner l’espèce la plus connue, conformément à la terminologie francophone unifiée depuis 1993, alors qu’en Europe, on continue plutôt à employer plongeon imbrin. Au Québec enfin, la même espèce est encore régulièrement désignée par le terme spécialisé qui avait cours avant 1993 et qui demeure très largement diffusé, soit huart à collier, avec la variation orthographique huart (fréquence 20 dans la BDTS). Conformément à nos critères, nous ferons un article complet sous huard, et un article renvoi pour plongeon. L’ensemble des informations fonctionnelles associées au concept de « huard » sera donné sous huard,.

Conclusion

En conclusion, nous rappelons toute l’importance que revêt l’établissement de la nomenclature d’un dictionnaire. Notre choix de procéder à l’élaboration d’une nomenclature originale nous a contraints à la conception d’une banque de données textuelles représentative du français en usage au Québec (plus de 10 000 textes soigneusement sélectionnés et reflétant les usages dans les domaines littéraires, journalistiques, spécialisés, didactiques et oraux). Outre son apport essentiel quant à l’élaboration d’une nomenclature originale du français standard en usage actuellement au Québec, l’intérêt d’une telle banque concerne également la description des mots de cette nomenclature : analyse sémantique des mots en contextes, choix d’exemples et de citations, découpage des sens et élaboration des définitions, repérage et sélection de cooccurrents, de collocations et de phraséologismes de toutes sortes, hiérarchisation des usages en fonction de divers registres de langue (orale/écrite, générale/spécialisée, familière/soignée).

Nous avons extrait de la BDTS une nomenclature de quelque 57 000 noms communs, que nous avons enrichie et validée à l’aide de douze dictionnaires usuels existants et plus d’une centaine de répertoires spécialisés de domaines diversifiés. La variation constatée touche plusieurs phénomènes, principalement la variation graphique et la variation lexicale; cette dernière fait varier notamment l’étendue de la nomenclature des dictionnaires. En ce qui a trait à la sélection de la nomenclature du futur dictionnaire du français standard en usage au Québec, les critères suivants ont guidé notre choix : fréquence et dispersion des mots dans la BDTS, présence et sanction des mots dans les dictionnaires usuels, français et québécois, en tenant compte des mots largement diffusés dans la francophonie, présence et sanction des mots dans certaines nomenclatures particulières (répertoires d’avis de recommandation ou de normalisation, répertoires de mots critiqués, dictionnaires et vocabulaires spécialisés de pointe (informatique, par exemple), ou décrivant certains domaines spécifiques au Québec (relations du travail, faune et flore, éducation, hiver et nord, acériculture, politique, etc.).

Une fois les unités lexicales sélectionnées, nous avons procédé à une certaine hiérarchisation des usages, comme nous l’avons démontré dans les exemples précédents : les mots faisant partie de l’usage standard formeront des articles complets dans lesquels sera précisé le statut des formes en concurrence. Ces dernières auront aussi leur place dans la nomenclature et elles feront l’objet d’une entrée renvoi, ou, le cas échéant, d’un renvoi pour le sens concerné.

L’établissement de cette nomenclature hiérarchisée est en outre essentielle pour le développement de logiciels de traitement de l’information textuelle, des logiciels de correction orthographique, de dictée et de reconnaissance vocales qui doivent s’adapter à l’usage du français au Québec et même en Amérique. À titre d’exemples, les milliers de mots, de sigles, d’appellations d’entreprises, de commerces, d’associations, d’organismes, d’institutions, de toponymes, de gentilés, etc., qui ne seront jamais pris en compte par les logiciels sans un repérage et une description de ce vocabulaire.

L’épopée du Petit Larousse illustré au Québec de 1906 à 2005[1]

Habent sua fata libelli. [Les livres ont leur destinée.] —Terentius Maurus (Petit Larousse illustré 1906, p. 1078)

Il y a déjà plus de 100 ans que les petits dictionnaires Larousse sont connus et diffusés au Canada français. André Rétif (1970a, p. 344) mentionne que le Dictionnaire complet illustré (1889) de Pierre Larousse —rédigé sous la direction de Claude Augé— a fait une entrée remarquée au Canada : « Une édition spéciale pour le Canada est publiée à Montréal (éd. Beauchemin) en 1894, par les soins de p. Théberge, bachelier ès arts de l’université Laval. Elle comporte 5000 articles concernant le Canada; c’est la 13e édition de l’ouvrage. » En réalité, le Dictionnaire complet illustré était déjà publié en édition canadienne par l’éditeur Beauchemin depuis 1889. Le dictionnaire manuel rejoint ainsi le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle qu’on trouve dans les bibliothèques des communautés religieuses et dans celles des notables, l’encyclopédie n’étant guère à la portée du simple citoyen de l’époque, même le plus instruit. Quant au Petit Larousse illustré, il sera présent en Amérique dès son lancement le 29 juillet 1905. La date qui apparaît sur la page titre du dictionnaire est cependant 1906. Ce décalage de dates s’institutionnalisera et, le cas échéant, on prendra l’habitude de différencier l’année de publication et le millésime du Petit Larousse.

Longtemps, le paysage livresque québécois fut dominé par deux monuments, deux chefs-d’œuvre dans leur genre, la Bible et le Petit Larousse. Le premier livre est conforme aux obligations et aux comportements religieux des Québécois jusqu’aux alentours de 1970. Le second étonne puisque Pierre Larousse, lointain concepteur de l’ouvrage, était républicain et grand défenseur de la laïcisation. Ses héritiers lexicographes vont poursuivre ses travaux dans le même esprit laïque. En France comme au Canada, le Petit Larousse est vite devenu une bible sociale et laïque incontournable quand vient le moment de répondre aux questions qu’on se pose sur la langue, et il le demeure toujours. Dès son arrivée au Canada, il a envahi les écoles et les foyers catholiques. Mais avant de pénétrer dans les classes et dans les familles, il a été épluché par un comité de surveillance formé par les évêques québécois. Sans trop avoir à faire amende honorable sur son contenu, sinon à propos de quelques illustrations, il a reçu l’imprimatur des dirigeants religieux, ce qui refermait le cercle biblique. Il a été longtemps le seul dictionnaire grand public à circuler au Québec. Un monopole qui s’explique de trois manières :

  1. Il satisfaisait le clergé et le monde enseignant, ce dernier étant largement dominé par les religieux et les religieuses.
  2. À son niveau, il n’aura pas de concurrent sérieux avant 1967; en l’occurrence, ce sera le Petit Robert; celui-ci mettra quand même quelques années avant de s’imposer.
  3. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de nécessité d’élaborer des dictionnaires complets du français du Québec, les dictionnaires confectionnés en France paraissant suffire aux besoins de consultation.

À la conclusion de la révolution tranquille, soit après 1968, les perceptions du statut et de la valeur du français québécois seront réévaluées tandis que l’émergence de la francophonie entraînera une prise de conscience contemporaine à l’égard des régionalismes extrahexagonaux. Ceux-ci commenceront à faire l’objet de cueillettes sélectives par les lexicographes français qui souhaitaient les décrire dans leurs dictionnaires.

Aujourd’hui, le paysage dictionnairique québécois est presque essentiellement laroussien et robertien, une seule maison d’édition d’ici ayant réussi à entamer cette domination, et encore seulement à l’école élémentaire. Les dictionnaires Larousse sont les seuls à couvrir tout le programme scolaire, du primaire à l’université. Chaque étape de la scolarisation des jeunes Québécois possède une référence laroussienne qui lui est propre; de son côté, le Petit Larousse est aussi bien consulté par les écoliers des classes élémentaires que par les élèves du secondaire et les étudiants collégiaux et universitaires, sans parler du grand public.

Au Canada français, à l’école ou à la maison, nul n’ignore le nom de Pierre Larousse, et tous l’associent spontanément au dictionnaire qui porte son nom, sans savoir qu’il n’en est pas l’auteur. Le nom Larousse est assimilé au dictionnaire le plus répandu chez nous depuis qu’on le distribue, soit depuis qu’il existe. Il est si connu et si bien intégré dans l’imaginaire qu’on a construit autour de lui une mythologie qui en fait un dictionnaire parfait et complet, qui informe sur tout. Ainsi, au début des années 1990, lorsque Le Robert a lancé au Québec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, quelques critiques peu avertis ont reproché à ce dictionnaire de ne pas fournir les étymologies des mots et des citations d’auteurs comme le faisait le Petit Larousse illustré. Or, si on trouve bien des étymologies dans le Petit Larousse illustré de l’époque, elles n’y sont données que de manière occasionnelle sans qu’on sache vraiment sur quels critères repose la présence de cette rubrique dans le dictionnaire. Le texte de présentation du Petit Larousse illustré 1993, le contemporain du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, ne se fait l’écho d’aucune directive précise justifiant la mention de l’étymologie dans certains articles et pas dans d’autres. On ne trouve qu’une vague formule stipulant que les articles comportent « très souvent » l’étymologie. Un échantillon aléatoire de 206 articles établi à partir des 75 articles de la séquence qui va de DÉTERGENCE à DEUIL, des 59 articles de GÉOCENTRIQUE à GÉOTRUPE et des 72 articles de LAMA à LAMPYRE donne une moisson de 56 articles pourvus de leur étymologie. Ce chiffre représente un peu plus de 27 % des cas. La nomenclature déclarée s’élevant à 58 700 noms communs, le dictionnaire fournirait l’étymologie pour environ 15 900 mots. On est loin de l’exhaustivité. Quant aux citations, elles n’ont jamais fait partie du programme microstructurel du dictionnaire.

Très tôt donc, le Petit Larousse est répandu partout et il est accessible à toutes les couches de la société canadienne-française devenant ainsi un dictionnaire de masse. Mais le clergé surveille de près cet ouvrage certes convenable, mais néanmoins trop laïque à son goût et un peu permissif. Et l’Église ne se prive pas d’intervenir : « L’édition 1924 est illustrée de 83 représentations de tableaux, dont certains seront prohibés au Canada » (Rétif 1971, p. 52). On perçoit ici l’influence ou l’ingérence du clergé catholique pour qui tout excès était répréhensible, notamment la nudité qui devait être dérobée à la vue, même s’il s’agissait des œuvres des plus grands artistes de l’histoire de l’art et que ces œuvres embellissaient le Vatican. À sa manière, le clergé perpétue la position de Pierre Larousse lui-même qui, en 1858, explique qu’il « a écarté avec le plus grand soin, de la nomenclature de son Dictionnaire, tous les mots qui sont, de la part des Élèves, l’objet de recherches ou de questions indiscrètes » (cité dans Rétif 1970a, p. 342). La mise en garde faite par Pierre Larousse à propos des mots interdits dans la sixième édition de son Nouveau Dictionnaire de la langue française est récupérée par les dirigeants ecclésiastiques et elle est appliquée aux illustrations.

Au XXe siècle, les dictionnaires Larousse conquièrent rapidement le marché francophone de l’Amérique du Nord. Si bien qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Nouveau Petit Larousse illustré est imprimé au Canada, ce qui permet d’intervenir plus directement sur certaines parties de son contenu et de voiler ce qui pourrait choquer la morale. En 1947) on trouve à la fin de l’ouvrage la formule suivante : « Imprimé au Canada par la Librairie Beauchemin Limitée en vertu d’une entente avec la Librairie Larousse de Paris. » Le mouvement est lancé et, dans les années 1950, d’autres imprimeurs succéderont à Beauchemin. L’entente au sujet de l’impression au Québec durera jusqu’en 1992. En 1993, le Petit Larousse illustré est imprimé aux États-Unis; de 1994 à 1998, il est imprimé en Belgique; depuis 1999, il est imprimé en France.

À partir de 1956, le Nouveau Petit Larousse illustré est soumis à un examen d’agrément du Département de l’Instruction publique, l’ancêtre du ministère de l’Éducation. Avant d’être diffusé à grande échelle dans les écoles, le dictionnaire doit recevoir l’aval gouvernemental, c’est-à-dire voir son contenu analysé afin de vérifier s’il est conforme airx exigences sociales, religieuses, morales et linguistiques de l’époque. L’édition de 1956 porte sur la quatrième de couverture l’inscription : « Approuvé par le Comité Catholique du Conseil de l’Instruction Publique, le 26 septembre 1956. » En 1959, l’inscription deviendra : « Approuvé par le Comité Catholique de l’Instruction Publique le 26 septembre 1956. » Elle restera inchangée jusqu’en 1967. De 1968 à 1981, l’inscription est laïcisée et la référence au Comité catholique est remplacée par la référence au ministère de l’Éducation; elle se lit comme suit : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la province de Québec en mai 1967. » Elle apparaît désormais sur la jaquette. En 1982, elle subit une légère modification due à un réexamen du dictionnaire qui avait fait l’objet d’une nouvelle édition, dite de 1981, mais complétée en 1980. Le sceau d’approbation sur la jaquette se ht : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la province de Québec en mars 1981. » De 1983 à 1988, la date de l’agrément est ajustée et la formule se termine par : « [...] en mai 1983. » En 1989, la mention de la date de l’agrément disparaît de l’inscription; celle-ci sera toutefois reprise jusqu’en 1996. En 1997 et en 1998, la mention de l’agrément disparaît, car le service idoine du ministère refuse son accréditation au dictionnaire pour des raisons liées surtout à des écarts dans l’écriture des noms de fieux sur les cartes géographiques et non en raison de dérives dans les contenus de la partie langue. Depuis 1999, le dictionnaire ne porte plus le sceau d’approbation, car la procédure d’agrément a été suspendue. L’ouvrage peut cependant être utilisé sans réticence par les enseignants et les élèves. Au début de cette opération d’agrément en 1956, le comité d’évaluation était surtout composé de religieux ou de représentants mandatés par les évêques. Vers 1967-1968, on confiera la tâche d’évaluation à des comités de fonctionnaires dont la majorité sont des laïcs.

Les utilités historiques du Petit Larousse

Les utilités du Petit Larousse peuvent être regroupées en trois grandes classes : le dictionnaire est un instrument linguistique, un instrument pédagogique et un instrument d’autoapprentissage sur le plan culturel.

Tout d’abord, bien entendu, la première vocation du Petit Larousse est d’ordre linguistique; elle visait, et elle vise toujours, à la maîtrise de la langue et à la connaissance du vocabulaire français. Ensuite, comme instrument pédagogique, le Petit Larousse contribue à l’apprentissage global de la géographie (les pays, les villes...; les cartes géographiques), de l’histoire, des arts, de la littérature, etc. (la partie des noms propres), du savoir général et spécialisé (les développements encyclopédiques)... De manière anecdotique, il faut rappeler que dans les années 1950-1960, la « portée pédagogique » du dictionnaire se prolongeait du côté de la maîtrise forcée de l’écriture, si l’on peut dire, car, en effet, le dictionnaire servait d’instrument punitif pour les élèves pris en défaut de comportement ou de connaissance lors des récitations et des examens. En classe, mieux valait être sage, sinon gare à l’épée de Damoclès qui s’abattait sur la tête des récalcitrants! L’élève puni devait copier une page du dictionnaire à la maison et la remettre à l’enseignant le lendemain. La page choisie par l’instituteur ne comportait évidemment pas d’illustrations, tant s’en faut! Cet usage anecdotique du Petit Larousse est un indice comme quoi chaque foyer possédait le dictionnaire, l’école ne prêtant pas l’ouvrage à l’élève fautif. Enfin, l’utilité sociale d’auto-apprentissage était double. D’abord, dans de nombreuses familles, le Petit Larousse était le seul livre de lecture en dehors de la Bible et du journal.

Ensuite, c’était le livre par lequel la jeunesse cherchait à découvrir quelque secret sur la sexualité par la recherche des mots interdits et le regard rivé sur certaines illustrations de la mythologie grecque et latine, surtout les déesses, dans le cas des garçons, images dont la portée avait échappé à la vigilance du comité de surveillance. Lequel des enfants de la génération d’après-guerre n’a pas contemplé en secret la Naissance de Vénus de Botticelli, la Toilette d’Esther de Chassériau, la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, la Fécondité de Jordaens, etc., figurant dans le Nouveau Petit Larousse illustré des années 1950? Toutes ces reproductions étaient en noir et blanc, mais elles étaient néanmoins fort émoustillan-tes pour les jeunes curieux qui osaient braver les interdits et qui avaient soif de connaissances artistiques!

Le Canada s’aventure dans le Nouveau Petit Larousse

Outre l’impression au Québec et le sceau d’approbation du ministère de l’Éducation, les premières traces réelles de la présence canadienne dans le dictionnaire furent les cartes géographiques. En 1959, Larousse introduisit un « Atlas » à la fin du dictionnaire. Sans doute à la demande du ministère de l’Éducation et/ou de l’éditeur Beauchemin, dans l’édition canadienne, les cartes géographiques de la Belgique et de la Suisse ont fait place à des cartes du Canada qui côtoyaient ainsi celles de la France. Ce protocole d’adaptation durera jusqu’en 1996. En 1997, l’Atlas redevient panfrancophone et d’autres pays rejoignent la France et le Canada, dont la Suisse et la Belgique, qui retrouvent ainsi leur place dans le cercle de la francophonie.

Mais la partie la plus visible de la présence canadienne dans le Petit Larousse est certainement la nomenclature, à savoir les mots et les sens nord-américains. Les premiers canadianismes sont répertoriés dans le Nouveau Petit Larousse en 1968. Au total, huit mots exprimant notre américanité sont recensés : bleuet, coureur des bois, débarbouillette, épinette, millage (ainsi que la variante milage), poudrerie, tuque, verge. Ces mots font référence à la nature, à la société et au système des mesures anglo-saxonnes en usage en Amérique du Nord à cette époque. Le Canada entre au Petit Larousse par quelques-uns de ses symboles résistants : l’hiver, la neige, le froid, l’espace, la nature. Le mot phare poudrerie y est défini justement : « Au Canada, neige fraîche que le vent fait tourbillonner », définition qui perdurera jusque dans le Petit Larousse 2003. Dans le Petit Larousse illustré 2004, elle est légèrement modifiée et elle devient : « Neige fine et sèche que le vent fait tourbillonner. » Elle restera la même dans le Petit Larousse illustré 2005. De 1968 à 1998, la marque topolectale qui accompagnait les définitions était Au Canada ou Canada. Le remplacement de Canada par Québec dans le Petit Larousse illustré 2000 a créé une petite commotion chez certaines personnes qui ont interprété cette substitution d’étiquette comme un geste politique soufflé à l’éditeur et elles s’en sont plaint auprès de celui-ci, alors que les raisons étaient exclusivement de nature linguistique : les mots concernés étaient d’abord caractéristiques du français québécois; ils étaient choisis par des linguistes québécois et en consultation avec l’Office de la langue française dont le mandat d’intervention est territorialement circonscrit au Québec; il fallait éviter que la confusion s’installe puisque le dictionnaire consigne également des acadianismes, mot qui, à l’égal de québécisme, a pour hyperonyme le mot canadianisme.

Le Nouveau Petit Larousse paraît au moment où l’Office de la langue française prépare une liste de Canadianismes de bon aloi qui sera publiée en 1969. Cet opuscule de 62 mots québécois officialisés (voir l’annexe) servira d’ouvrage de référence aux lexicographes français qui s’y abreuveront régulièrement pendant de nombreuses années, et avec la collaboration de l’Office de la langue française. On peut penser qu’en 1968, les responsables de l’Office de la langue française possédaient déjà une bonne idée du contenu de cette liste et qu’ils ont fourni aux lexicographes laroussiens, à leur demande, une petite nomenclature dans laquelle ceux-ci ont pu puiser les huit canadianismes cités. Cependant, lorsque les Canadianismes de bon aloi paraîtront en 1969, le mot épinette ne sera pas répertorié dans la liste même s’il figure dans le Petit Larousse illustré 1968. En 1969, le Petit Larousse illustré intégrera 29 nouveaux canadianismes de bon aloi. À partir de 1970, les canadianismes, qu’on commence à appeler québécismes, occuperont un créneau de plus en plus important et visible dans les dictionnaires français, les Éditions Larousse ayant ouvert la voie pour l’époque contemporaine. Il est évident que pour les éditions de 1968 et 1969, Larousse a puisé ses québécismes en priorité dans la liste des canadianismes de bon aloi. Il faut toutefois noter que quelques mots des canadianismes de bon aloi sont bel et bien présents dans les Petit Larousse antérieurs à 1968, mais ces mots ne sont pas marqués géographiquement comme étant des canadianismes. Ils acquerront cette étiquette ultérieurement (voir le tableau 1). Ainsi, acre et arpent sont donnés comme étant des anciennes mesures agraires en France, boisseau est une « anc. mesure de capacité », chopine une « anc. mesure des liquides », gallon une « mesure de capacité anglo-saxonne » et once est une « ancienne mesure de masse ».

En 1974, il y a au Petit Larousse une moisson d’au moins 37 canadianismes dont 36 sont des canadianismes de bon aloi. Leur nombre grimpera, au minimum à 53 en 1975. À cette date, il reste 10 mots québécois officiels et reconnus par l’État qui n’ont pas encore été pris en charge par le Petit Larousse. Il faudra attendre le Petit Larousse illustré 1976 pour voir le mot abatís accéder à la nomenclature; dans le Petit Larousse illustré 1981, ce sera au tour du mot transcanadien de faire son entrée au dictionnaire, suivi par huard dans le Petit Larousse illustré 1987; cacaoui, livre et pruche se joindront à la cohorte des canadianismes dans le Petit Larousse illustré 1989, tandis que carriole sera retenu dans le Petit Larousse illustré 1998 et outarde dans le Petit Larousse illustré 2000. Enfin, dans le Petit Larousse illustré 2005, érablière sera le dernier canadianisme de bon aloi à rejoindre les colonnes du célèbre dictionnaire. Ce retard dans la consignation des derniers canadianismes de bon aloi est d’autant plus curieux que la plupart de ces mots ont une grande fréquence d’emploi dans le français québécois d’aujourd’hui. Avant la refonte du Petit Larousse illustré 1989, les pics relatifs à l’introduction des canadianismes de bon aloi dans le Petit Larousse sont, dans l’ordre décroissant, le millésime de 1969 (29 mots ou sens), celui de 1975 (16 mots ou sens) et celui de 1968 (7 mots ou sens). Le tableau 1 fournit tous les détails statistiques.

Tableau 1. Chronologie de la consignation des 62 canadianismes de bon aloi au Petit Larousse illustré
Années [éditions] Nombre de mots Mots ou sens
1968 7
  • bleuet
  • coureur* des bois
  • débarbouillette
  • millage
  • poudrerie
  • tuque
  • verge
1969 29
  • achigan
  • acre
  • arpent
  • avionnerie
  • boisseau
  • brûlot
  • brunante
  • canton
  • catalogne
  • cèdre
  • ceinture* fléchée
  • chopine
  • demiard
  • doré
  • épluchette
  • fin de semaine*
  • gallon
  • maskinongé
  • mille
  • once
  • ouananiche
  • ouaouaron
  • pinte
  • pouce
  • rang
  • savane
  • souffleuse
  • tire
  • vivoir
1975 16
  • atoca
  • banc* de neige
  • batture
  • biculturalisme
  • bleuetière
  • bordage(s) [au sing.]
  • bouscueil
  • cabane* à sucre
  • canot
  • comté
  • frasil
  • goglu
  • ligne
  • raquetteur
  • suisse
  • traversier
1976 1
  • abatis
1981 1
  • transcanadien
1987 1
  • huard ou huart
1989 3
  • cacaoui
  • livre
  • pruche
1998 1
  • carriole
2000 1
  • outarde
2005 1
  • érablière
1
  • pied

[Rem. L’astérisque indique sous quel mot est traitée une unité lexicale complexe.]

À l’heure actuelle, parmi les 62 canadianismes de la liste de 1969, il en reste un seul qui ne soit pas été identifié comme tel, bien qu’il soit intégré au Petit Larousse illustré : c’est le mot pied. La définition de pied concerne bel et bien le système des mesures anglo-saxonnes, mais aucune marque de localisation géographique ne caractérise l’emploi québécois du mot. Déjà présent dans le Petit Larousse illustré 1906, le mot fait exclusivement référence à l’ancienne mesure de longueur en France ou à la mesure de longueur anglo-saxonne. Mais nulle part dans l’article il n’est fait mention de l’usage historique qui en est fait au Canada français. C’est le seul canadianisme de bon aloi désignant une unité de mesure qui ait échappé à la vigilance des rédacteurs du Petit Larousse. Le mot pied est un élément-clé de la civilisation et de la culture francophones nord-américaines. À ce titre, il aurait dû être étiqueté dès 1968 ou 1969.

En 1975 donc, pas moins de 53 québécismes (formes, sens, locutions) sont présents dans le Petit Larousse illustré. Des mots provenant d’autres sources que les Canadianismes de bon aloi ont sans doute été répertoriés au dictionnaire, mais faute de documentation disponible, on ne peut les repérer aisément. Entre 1976 et 1988, les ajouts se feront rares. Des fouilles faites au hasard permettent de trouver le mot joual dans le Petit Larousse illustré 1976, le mot québécois dans le Petit Larousse illustré 1977, le mot didacticiel dans le Petit Larousse illustré 1986. De 1976 à 2005, ce nombre augmentera d’au moins 256 autres particularismes, pour atteindre un total de 309, et sans doute un peu plus, car je n’ai pas de chiffres pour les années 1978, 1980 et 1991. Les statistiques sont fondées sur les listes des mises à jour distribuées par Larousse. À elle seule, la refonte de 1989 a fourni 81 ajouts. Entre 1990 et 2005, le total s’élève à 170 nouveautés, avec des pics en 1995 (15 entrées), en 1996 et en 2001 (13 entrées), en 1998 (21 entrées), en 2000 (29 entrées) et en 2005 (33 entrées). Entre 1976 et 2005, il n’y eut aucun ajout dans les millésimes 1979, 1982, 1983, 1984, 1985, 1991 et 1999, du moins si on se fie aux listes fournies par la maison Larousse (voir le tableau 2). Il faut aussi relativiser le chiffre de 309 québécismes, car les listes d’ajouts révèlent parfois qu’un mot a été intégré à plus d’une occasion. Par exemple, le mot épinette « épicéa » est pris en compte une première fois en 1968, puis à nouveau dans le Petit Larousse illustré 1998 lorsqu’on introduit un sous-sens sous lequel on range l’unité lexicale complexe bière d’épinette, laquelle est définie : « boisson fabriquée avec des rameaux ou de l’écorce d’épinette et aromatisée artificiellement ». Reprise dans le Petit Larousse illustré 1999, cette définition sera l’objet de quelques modulations dans les éditions subséquentes. D’abord, de 2000 à 2004, elle sera écourtée et elle se lira : « boisson faiblement alcoolisée fabriquée avec des rameaux d’épicéa » —définition qui n’est pas tout à fait exacte puisque la bière d’épinette est une simple boisson gazeuse et non une boisson alcoolisée. Ensuite, dans le Petit Larousse illustré 2005, l’énoncé sera corrigé et reconfiguré ainsi : « boisson traditionnelle faite d’une décoction de rameaux ou d’essence d’épinette. » En quelques années seulement, trois libellés sémantiques seront proposés, tribulations qui mériteraient par ailleurs une analyse détaillée.

Pour en revenir aux données statistiques, si on excepte l’année faste de la refonte de 1989, on remarquera, dans le tableau 2, qu’à partir de 1995, le nombre d’ajouts s’accroît rapidement, avec des pauses en 1997 et 1999. On constatera, malicieusement, que les ajouts augmentent au moment où le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui est publié en 1992.

Tableau 2. Québécismes ajoutés au Petit Larousse illustré de 1976 à 2005
Années Ajouts
1976 1
1977 1
1978 ?
1979 0
1980 ?
1981 1
1982 0
1983 0
1984 0
1985 0
1986 1
1987 1
1988 0
1989 81
1990 1
1991 ?
1992 2
1993 6
1994 1
1995 15
1996 13
1997 2
1998 21
1999 0
2000 29
2001 13
2002 11
2003 11
2004 12
2005 33

Suivant une compilation récente réalisée à partir d’un récapitulatif fourni par Larousse en 1999, et auquel on ajoute les 109 entrées des éditions de 2000 à 2005, le Petit Larousse illustré aurait intégré 341 québécismes (formes, sens, locutions) depuis 1968. De ce nombre, il en resterait environ 330. En effet, quelques-uns ont été supprimés au fil des aimées, comme acre qui figure de 1973 à 1980 avant de se voir retirer son label de canadianisme en 1981, sans quitter cependant les colonnes du dictionnaire. Quant au juron tabernacle —toujours prononcé [tabarnak]—, il fut intégré en 1993 et aussitôt retiré en 1994 à la suite de protestations de quelques réfractaires affirmant que ce mot ne s’employait pas au Québec ou qu’il ne fallait pas exposer nos fautes de langage devant la francophonie. Ces jugements montrent bien comment la confusion entre l’usage réel d’un mot, son registre d’emploi et l’écart langagier peut s’installer. On ne peut pas nier que ce sacre (juron religieux) est d’un emploi fréquent au Québec. De ce point de vue, les lexicographes doivent évaluer la possibilité de répertorier le mot dans les dictionnaires. Que dirait-on en France si on supprimait les entrées bordel, con ou putain des dictionnaires en recourant aux mêmes arguments? Dans le cas qui nous occupe, on pourrait croire qu’il y a une évidente manifestation de néobienséance langagière exacerbée. Mais, en fait, là n’est pas la question puisque le mot était accompagné d’une marque d’usage précisant son registre d’emploi. Le problème résidait davantage dans le choix de cet ajout qui ne paraissait pas prioritaire aux yeux des Québécois. D’autres mots plus standards méritaient une intrégration dans le dictionnaire plus rapide que ce juron. La même complainte a resurgi lors de la mise en cage de l’anglicisme lousse dans le Petit Larousse illustré 1998, mais cette fois Larousse n’a pas bougé et le mot est toujours consigné au dictionnaire. Au départ, deux sens sont répertoriés pour ce mot. Deux autres sens seront ajoutés dans le Petit Larousse illustré 2005. On a affaire ici à l’un des québécismes les plus polysémiques du Petit Larousse illustré. Les mots tabernacle et busse ont eu des sorts différents. Et lorsqu’on replace les choses dans leur contexte, on comprend que pour l’éditeur, il y avait un intérêt à noter le sacre et l’anglicisme, ne serait-ce que pour expliquer aux locuteurs français le statut de ces unités par rapport à la norme ou au bon usage.

Outre les quelque 330 québécismes, dans sa partie langue, le Petit Larousse illustré fait allusion au Québec, au Canada et à l’Acadie plus d’une quarantaine de fois. Mais il s’agit le plus souvent de renseignements à caractère encyclopédique touchant la francophonie canadienne et non des particularismes lexicaux. Ainsi, l’entrée canada « Pomme reinette d’une variété à peau jaune ou gris-beige » : cette variété de pommes n’est plus connue au Canada. Autre exemple, la mention du Cirque du Soleil dans la section encyclopédique de l’article cirque.

Les collaborateurs

Jusqu’à la refonte de 1989, aucun nom de collaborateur québécois ne figurera dans les pages liminaires du Petit Larousse. Les lexicographes continueront cependant à consulter des linguistes québécois et l’Office de la langue française pour prendre des avis sur la sélection des québécismes, la décision finale revenant toujours à Larousse. À partir de la nouvelle édition de 1989, on demandera aux Québécois de participer plus étroitement à la rédaction des articles et on commencera à mentionner les noms des intervenants : « [...] les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil » (Petit Larousse illustré 1989, p. 7). C’est également lors de cette refonte que le texte de présentation du dictionnaire devient plus explicite au sujet de la francophonie. Il est intéressant de noter que nous sommes alors deux ans après le premier sommet officiel de la francophonie tenu à Québec en 1987. Parmi les grands axes de la refonte de 1989, et pour la première fois dans les introductions, il est explicitement fait mention des contributions du cercle francophone à la nomenclature : « Une part importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux » (Petit Larousse illustré 1989, p. 6). Il faut remarquer ici l’absence des noms de lieux Canada et Acadie. Lors de la refonte suivante en 1998, le texte introductif fait à nouveau mention « de la vitalité de la francophonie » (Petit Larousse illustré 1998, p. 3) qui contribue à l’enrichissement de la nomenclature du dictionnaire. La lecture du texte invite à se pencher sur le sens qui est donné au terme francophonie afin de savoir s’il inclut la variété parisienne ou s’il désigne la mosaïque des variétés, exception faite de celle de Paris. Par ailleurs, en cette même année 1998, l’équipe de spécialistes québécois s’adjoint la collaboration d’un historien, Denis Vaugeois. En 1999, seul demeure le nom de ce dernier comme collaborateur québécois. En 2000, on rattache le fil historique avec l’Office de la langue française : « Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (Petit Larousse illustré 2000, p. 5). En 2001, l’Université Laval entre en scène : « La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (Petit Larousse illustré 2001, p. 5 et Petit Larousse illustré 2002, p. 4). En 2003, la formulation devient : « La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (Petit Larousse 2003, p. 4). Dans le Petit Larousse illustré 2004 (p. 5), la phrase reste la même, à un mot près : l’Office de la langue française est devenu l’Office québécois de la langue française. En 2005, le texte subit quelques changements : « Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (Petit Larousse illustré 2005, p. 7).

Quant au discours sur la francophonie, il est un peu plus vigoureux et il offre un nouveau profil qui devient plus neutre, moins hiérarchisé, mais qui accorde néanmoins au franco-parisien le rôle d’arbitre, de référence, de point de comparaison par rapport aux autres français.

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (Petit Larousse illustré 2000, p. 3).

Le Petit Larousse illustré 2001 reproduira le texte à l’identique. Dans le Petit Larousse illustré 2002, l’énumération des territoires francophones augmente de deux noms : l’Océanie et l’océan Indien. Le reste du texte comporte quelques variantes, mais l’esprit demeure le même. Le texte est repris dans le Petit Larousse 2003. En 2004, il devient :

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (Petit Larousse illustré 2004, p. 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’ensemble francophone. Qu’en est-il exactement de la position de la France dans cet agencement, elle n’est jamais mentionnée dans les énumérations?

En 1968, lors de l’intégration des premiers régionalismes extrahexagonaux, la situation générale de la francophonie émergente plaçait la France au-dessus des autres pays et États. La France était le point de repère historique pour tous et le guide suprême en matière de langue. Les pays francophones étaient à la remorque de la France, et presque personne ne contestait la propriété exclusive de l’Hexagone sur la langue française. On parlait alors de régionalismes et de l’apport de ces particularités à la langue française, c’est-à-dire, en ces temps, au français de France. On parlait encore du français et de la norme, au singulier, et non des français et des normes. Incidemment, dans le Nouveau Petit Larousse 1968, il n’y a pas d’article FRANCOPHONIE, seul francophone est présent et défini : « Qui parle le français. » Le mot francophonie entrera au Nouveau Petit Larousse en 1971, avec la définition : « Collectivité constituée par les peuples parlant le français. » Cette définition est brève et elle intègre tous les groupes et territoires, sans prétendre à une quelconque hiérarchisation des variétés de français par rapport à la France. Dans le Petit Larousse illustré 2005, l’article est plus étoffé, mais ce sens est relégué au niveau du sous-sens : « Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. —Collectivité que forment les peuples parlant le français. » On détectera peut-être un petit relent de répétition dans les trois énoncés? Tout comme on s’interrogera sur la signification du segment « communauté de langue ».

Autour de 1975, les choses vont changer, notamment aux Dictionnaires Le Robert, alors qu’une linguiste québécoise sera responsable du traitement des québécismes, sans cependant que l’axe langue expliquée/langue expliquante change. C’est aussi à cette époque que les rapports hiérarchiques dans la francophonie commencent à se modifier. Les périphériques prennent la parole et réclament le partage de la langue française; ils ne se contentent plus seulement d’une contribution marginale aux dictionnaires sous la forme de quelques particularismes isolés et au parfum exotique (cacaoui, ouananiche) ou folklorique (ceinture fléchée, coureur des bois). Le vocabulaire désignatif muera : du régionalisme, on passera lentement à la variété et à la diversité de tous les français, y compris le franco-français. On passe également DU FRANÇAIS, au singulier, AUX FRANÇAIS, au pluriel. La norme de référence devient un modèle théorique et on intègre l’idée, surtout dans la francophonie extérieure, que chaque individu soit de quelque part, que l’accent de l’autre est identitaire et perçu positivement. Le français est désormais vu comme une langue partout présente, mais nulle part entière. Ce mouvement est issu surtout de l’implication des francophones hors France qui prennent la parole, et il repose sur le double sentiment de la réduction de l’insécurité linguistique et de l’atténuation du complexe du mal parler à l’égard de la norme de référence historique, celle de l’Île-de-France. En corollaire, les variétés de français sont valorisées de l’intérieur, ce qui a pour effet de renforcer le corps de doctrine qu’est la francophonie.

La perception des Québécois à l’égard du traitement des québécismes dans le Petit Larousse

Si le Petit Larousse demeure un dictionnaire pérenne au Québec et qu’il a été promis à un destin peu ordinaire en terre laurentienne, s’il fut admis dès son origine dans les foyers catholiques parce que, à la demande du clergé, il masquait heureusement la plupart des choses honteuses, il n’en demeure pas moins qu’on le scrute à la loupe pour en dire les grandes qualités et en rechercher les lacunes ou les mésinter-prétations.

Selon André Rétif (1970b, p. 594), lors de la visite de Claude Dubois au Canada en 1968, à l’occasion du lancement de la nouvelle édition du dictionnaire devenu cette année-là le Nouveau Petit Larousse, la « presse du Canada fait une large place à l’ouvrage, tantôt pour le louer, tantôt pour faire des réserves ou émettre des critiques ». Cette triple attitude —louanges, réserves, critiques— constitue depuis presque 40 ans le comportement usuel des Québécois à l’égard de tous les dictionnaires français qui nous font l’honneur d’intégrer quelques-uns de nos mots et de nos sens —les louanges—, mais dont les sélections ne sont pas toujours les plus intéressantes du point de vue des locuteurs québécois —les réserves— (par exemple, à l’égard de la graphie baguel pour bagel dans le Petit Larousse illustré 2000, bagel étant la seule orthographe usitée au Québec, la première étant une proposition de l’Office de la langue française restée sans avenir) ou qui décrivent nos mots incomplètement ou erronément —les critiques. La participation directe de linguistes québécois à la rédaction des définitions a atténué les écarts.

En réalité, certains de ces jugements reposent sur au moins une incompréhension majeure de la part des locuteurs québécois : les dictionnaires français sont rédigés par des Français et leur premier public est celui de la France et non celui de la francophonie extérieure, qu’elle soit nord-américaine ou autre, et cela quels que soient les discours diplomatiques tenus sur le thème rassembleur de la francophonie. Le fait que ces ouvrages soient diffusés dans tout l’espace francophone est certes positif sur le plan culturel, mais il ne faut pas se cacher que cet élargissement du public repose aussi sur des considérations commerciales. De plus, entre 1968 et 1989, les commentaires plus précis venant des lexicographes québécois concernaient le fait que les rédacteurs français ne consultaient guère les linguistes québécois pour le traitement lexicographique des mots. Bien entendu, ils le faisaient pour le choix des entrées, mais la sélection finale et la rédaction des énoncés microstructurels étaient laissées aux mains des lexicographes de la maison Larousse. Pour les périphériques que nous sommes, cette séparation des tâches crée un décalage entre la langue expliquée —les entrées québécoises— et la langue expliquante —les articles sur ces mots et ces sens— qui est hexagonale. Cela est conforme au programme du dictionnaire, mais heurte la conscience des utilisateurs à qui on emprunte ces entrées. Prenons deux exemples. D’abord, le mot bleuet, entré dans le Petit Larousse en 1968 où il est glosé : « Myrtille. » La glose sera privilégiée jusque dans le Petit Larousse illustré 1992. Dans le Petit Larousse illustré 1993, le vocable acquerra une vraie définition phrastique : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille. » Dans le Petit Larousse illustré 2000, une précision est apportée et le mot est défini : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, de l’airelle d’Amérique. » En 2002, le dernier segment se voit remplacé par autre chose et la définition devient : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, du bleuetier. » Enfin, dans le Petit Larousse illustré 2005, changement de cap et la définition vire au renforcement métalinguistique : « Nom donné aux variétés nord-américaines de la myrtille. » Ensuite, le mot rondelle qui se voit adjoindre un sens québécois dans le Petit Larousse illustré 1992 : « Palet de hockey sur glace », formule qui perdurera jusque dans le Petit Larousse illustré 1999. À partir du Petit Larousse illustré 2000, une précision est apportée : « Palet de hockey sur glace en caoutchouc dur », énoncé inchangé depuis. Au Québec, le mot myrtille n’est pas d’usage courant tandis que palet ne s’emploie pas et qu’on ne dit guère hockey sur glace, mais simplement hockey. Les trois éléments renvoient prioritairement à des références françaises. Depuis 1968, ce protocole, qui n’est pas propre à Larousse, n’a pas changé, et il n’a pas lieu de l’être compte tenu du programme que se tracent les dictionnaires français dont le premier public est naturellement composé de locuteurs français. En réalité, il n’est pas nécessaire de procéder à des changements à ce niveau. Si les Québécois veulent un dictionnaire dont la langue expliquée et la langue expliquante sont leur variété de français normée, ils n’ont qu’à se mettre à l’œuvre. Ce qu’ils ont d’ailleurs déjà commencé à frire. Car il est clair que pour les lexicographes français, si des régionalismes québécois sont retenus, leur description s’adresse à des lecteurs français. Le protocole rédactionnel vise à « expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (Rey 1977, p. XIX) de l’utilisateur hexagonal. La description totale du français québécois, y compris les ressemblances et les différences avec la variété française, et la normalisation des variétés de la langue française partout dans la francophonie « relèv[ent] à l’évidence des instances souveraines des divers États » (ibid.). Ce paradoxe est le tendon d’Achille des dictionnaires qui intègrent des particularismes, ils ne sont francophones que dans la zone consacrée à la nomenclature et, occasionnellement dans le réseau analogique. Remarquons qu’il en va de même lorsqu’un dictionnaire nord-américain comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui décrit les francismes, la variété de langue expliquante est le français québécois standard, ce qui est normal puisque l’ouvrage s’adresse au premier chef aux locuteurs québécois.

Un témoin du temps qui passe

Le Petit Larousse est le fruit de préoccupations pédagogiques universelles ayant toujours animé son lointain concepteur (Rétif 1975). Chaque nouvelle édition, chaque nouvelle refonte synthétise, perfectionne et enrichit le travail de ses prédécesseurs patrilinéaires. Dès le début, il a convenu à la société canadienne-française conservatrice des valeurs traditionnelles. Sa nomenclature est plutôt normative, relativement épurée des mots sensibles, tout en étant accueillante aux néologismes. Pendant plus de cinquante ans, de 1905 à 1960, il sera l’un des liens privilégiés entre la France et le Québec, en quasi-rupture sur d’autres plans depuis la Conquête anglaise de 1760. Sa vocation culturelle complétait efficacement sa mission pédagogique et linguistique. C’était un livre essentiel qui reliait tous les foyers catholiques de la province où l’on parlait français et, dans le prolongement de cette réussite socio-lexicale, le Petit Larousse gardait le Québec en liaison avec les « vieux pays », comme on le disait alors.

Mais, bien entendu, le rôle le plus évident du Petit Larousse était celui du perfectionnement d’un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées à l’école » (Rey 1990, p. 1821). Si en France, le Petit Larousse est rapidement devenu le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (Rey 1986, p. 638) dont chaque article, n’en déplaise à Pierre Larousse, forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du Nouveau Dictionnaire de la langue française (1856), « Quatre dictionnaires en un seul » (Boulanger 1994, p. 40), au Québec, cette comparaison évangélique ne se perdit que dans les années 1970, en même temps que l’influence du clergé périclitait.

Le Petit Larousse véhicule une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, celle de la société européenne en priorité (ibid., p. 41). Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle francophone, toutes générations et toutes classes sociales confondues. À elles seules, les préfaces sont une mine de renseignements historiques sur ce sujet. Quoique brèves, elles illustrent parfaitement les grandes orientations sociales prises par le dictionnaire au cours de son périple dans le XXe siècle, les premières vertus étant de jouer de prudence dans le choix des mots et de faire preuve d’une responsabilité morale dans leur traitement. À partir de 1968, date charnière dans l’histoire de l’Europe, la maison Larousse modifie son mandat en s’ouvrant sur les nouvelles réalités francophones. Le Petit Larousse commence alors à introduire des particularismes d’autres pays que la France. Et plus il y a de mots qui représentent les francophones hors de France, plus la critique se fait exigeante à l’égard de l’entreprise parisienne. C’est là un aspect fondamental des rapports troubles des Québécois avec la France en matière linguistique : ils veulent que les Français prennent leurs mots, mais ils ne veulent pas qu’ils soient traités à la française. C’est là une exigence qui relève d’une erreur d’interprétation, car on ne saisit pas que les dictionnaires français s’adressent naturellement d’abord aux locuteurs de la France, et que même si les mots sont des québécismes, des belgicismes, des helvétismes, etc., leur description est gallo-française.

Néanmoins, les Québécois sont toujours reconnaissants au Petit Larousse pour sa contribution à la diffusion de leurs mots. Cette reconnaissance va même au delà des particularismes lexicaux. Un exemple symbolique vaut d’être rappelé. En 1968, les Québécois se réjouirent publiquement « que le drapeau du Québec figure dans la planche des pavillons nationaux, bien que le Québec ne soit pas un État souverain » (Rétif 1970b, p. 594). Il faut sans doute interpréter l’arrivée du drapeau québécois dans le Petit Larousse non pas comme un geste politique, mais comme la manifestation de l’accueil et de la reconnaissance du Québec en tant que membre de la francophonie, c’est-à-dire comme groupe communautaire parlant le français. Néanmoins, les hasards de l’histoire ont fait qu’en cette même année 1968, René Lévesque fondait le Parti québécois. Le geste laroussien prit alors valeur de symbole.

Sous divers noms, le Petit Larousse fut l’un des principaux témoins de la situation du français au XXe siècle. Il n’a eu aucun concurrent sur ce plan. Il a traversé le siècle en offrant tantôt des mises à jour annuelles, tantôt des refontes systématiques. Il a été refait à neuf en moyenne tous les 10 ans. De 1906 à 2005, il aura eu 11 éditions : 1906, 1924, 1935, 1948, 1952, 1959. 1968, 1981, 1989, 1998 et, dans une moindre mesure, 2000, sans compter les éditions spéciales comme en 1956. À travers un siècle d’existence, il présente 100 couches successives de la vie de la langue française, d’abord une, puis plurielle avec l’ouverture sur la francophonie en 1968. D’une édition à l’autre, le Petit Larousse a actualisé le portrait de la langue française par l’ajout de mots, de sens et de locutions récemment créés et par la mise à jour des articles, sans oublier la modernisation de l’iconographie (nouvelles images, graphisme plus contemporain, amélioration des techniques de reproduction des œuvres, recours systématique à la couleur à partir de l’édition de 1992, etc.). L’arrivée des nouveaux mots a cependant poussé de nombreux autres témoins lexicaux à la retraite dans les pages de l’histoire. Ne serait-il pas opportun que, pour entamer le deuxième siècle du Petit Larousse, on dispose d’un dictionnaire répertoriant les mots et les sens, ainsi que les locutions, qui, à un moment ou à un autre, ont servi la langue française et ont été accueillis dans les colonnes du Petit Larousse, et qui, pour une raison ou pour une autre, ont été forcés de rejoindre les replis de l’oubli? Les entrées, les sens ou les locutions disparus de l’usage pourraient être escortés de leur date de sortie du dictionnaire. Ce Petit Larousse serait un véritable miroir (le spéculum latin) de la vie des mots, de l’évolution du lexique et de l’histoire de la langue française au XXe siècle. En palimpseste, il serait le reflet des multiples métamorphoses survenues dans la société française durant le siècle. Un dictionnaire qui raconterait quelques épisodes de l’histoire du vocabulaire, de l’histoire des hommes et de l’histoire de l’humanité. Ne serait-ce pas là faire honneur à un grand humaniste, à un grand nationaliste et universaliste, à un grand aménagiste et à l’une des grandes figures de la lexicographie encyclopédique universelle, Pierre Larousse!

Annexe

Les Canadianismes de bon aloi (1969) accompagnés de leur date d’entrée au Petit Larousse illustré
abatis 1976
achigan 1969
acre 1969
arpent 1969
atoca 1975
avion nerie 1969
banc* de neige 1975
batture 1975
biculturalisme 1975
bleuet 1968
bleuetière 1975
boisseau 1969
bordages 1975
bouscueil 1975
brûlot 1969
brunante 1969
cabane* à sucre 1975
cacaoui 1989
canot 1975
canton 1969
carriole 1998
catalogne 1969
cèdre 1969
ceinture* fléchée 1969
chopine 1969
comté 1975
coureur* de/des bois 1968
débarbouillette 1968
demiard 1969
doré 1969
épluchette 1969
érablière 2005
fin de semaine* 1969
frasil 1975
gallon 1969
goglu 1975
huard (huart) 1987
ligne 1975
livre 1989
maskinongé 1969
millage 1968
mille 1969
once 1969
ouananiche 1969
ouaouaron 1969
outarde 2000
pied
pinte 1969
pouce 1969
poudrerie 1968
pruche 1989
rang 1969
raquetteur 1975
savane 1969
souffleuse 1969
suisse 1975
tire 1969
transcanadien 1981
traversier 1975
tuque 1968
verge 1968
vivoir 1969

[Rem. L’astérisque indique sous quel mot est traitée une unité lexicale complexe.]

Note

[1] Cet article est une version remaniée, mise à jour et largement augmentée d’un texte intitulé « Le Petit Larousse au Québec : brève histoire et influence » paru en 2002 dans Pierre Larousse. Du Grand dictionnaire au Petit Larousse. Actes du Colloque international organisé par Micheline Guilpain-Giraud et l’Association Pierre Larousse, Toucy (France), 26 et 27 mai 2000, Paris, Honoré Champion éditeur, coll. « Lexica. Mots et Dictionnaires », no 10, p. 204-222.

Le Petit Robert par lui-même : de l’ombre à la lumière

Les mots naissent, mûrissent, vieillissent et meurent parfois. Dans leur vie active, certains mènent des carrières plus prestigieuses que d’autres et plusieurs deviennent des vedettes instantanées du lexique parce qu’ils sont rapidement entérinés par les utilisateurs. Tel fut le cas de motoneige et de courriel au Québec, au début des années 1960 et 1990, respectivement. On pourrait dire la même chose des mots euro et tournante en France autour de 1995. La seconde étape importante après la naissance d’un mot est sa reconnaissance sociale, c’est-à-dire sa lexicalisation et son installation dans l’usage réel. Une fois ce seuil atteint, une éventuelle carrière lexicographique attend ce vocable. Et le dictionnaire demeure le lieu le plus pertinent pour suivre la circulation des mots dans la langue. Un petit fascicule publié en 1999 par les Dictionnaires Le Robert et intitulé Les années Petit Robert rend compte de 40 années de mouvement du lexique entre 1960 et 1999, aussi bien pour les formes que pour les sens d’ailleurs. Plusieurs centaines de néologismes consignés dans le dictionnaire y sont réunis et rangés par décennie : 1960, 1970,1980,1990. Le tableau 1 donne des exemples de mots datés de chacune des années de ces décennies, des mots si familiers pour la plupart qu’on les croirait membres de la grande famille lexicale du français depuis longtemps. L’annexe fournit les listes complètes des mots datés de 1967, 1977 et 1993 dans le Petit Robert [PR], dates qui correspondent aux trois éditions du dictionnaire. Les datations indiquées sont celles qui figurent dans l’édition de 2001 du PR électronique.

TABLEAU 1 — Exemples de mots datés de 1960 à 1999 dans le Petit Robert
1960agrochimie
1961concepteur
1962assistanat
1963dangerosité
1964aéroglisseur
1965antigang
1966biodégradable
1967psychédélique
1968écologiste
1969informatisation
1970essuie-tout
1971agroalimentaire
1972biorythme
1973carpaccio
1974croisiériste
1975fractal
1976bureautique
1977multiculturel
1978joggeur
1979homophobie
1980heptathlon
1981radio-réveil
1982bioéthique
1983cogniticien
1984eurodéputé
1985antisida
1986télépaiement
1987faxer
1988oups
1989lambada
1990génothèque
1991refondation
1992eurosceptique
1993hypertextuel
1994traçabilité
1995cyberespace
1996alicament
1997haptique
1998profilage
1999malbouffe

Les exemples cités dans le tableau et les listes annexées parcourent les grands champs de l’expérience humaine et beaucoup sont d’un usage général. La majorité de ces créations sont d’origine française, mais quelques emprunts y figurent, illustrant l’ouverture du français sur le monde. « Le dictionnaire, en accueillant des mots et des sens nouveaux chaque année, nous renseigne sur les centres d’intérêt d’une communauté, les évolutions du vocabulaire reflétant celles de la société » (Drivaud 1999, p. 3). Grâce à son arsenal microstructurel bien éprouvé, c’est le dictionnaire en un volume qui raconte le mieux le parcours linguistique des mots et leur arrimage à l’histoire sociale.

Sur le plan morpholexical, chacune des quatre dernières décennies du XXe siècle est caractérisée par des thèmes sociaux qui ont naturellement des répercussions dans la langue. Ainsi, le petit fascicule du Robert place la décennie 1960 sous le thème, notamment, de la mode anglo-américaine, ce qui a pour effet le passage en français de nombreux anglicismes empruntés à ce moment, comme bermuda, blush, jean ou lurex. Les années 1970 sont dites cool et sportives tandis que sur le plan culturel, le disco, le fluo et le funky prennent les commandes. C’est aussi la période où le préfixe mini- et le suffixe -erie déferlent dans le lexique et servent à créer des centaines de mots tandis que des dizaines d’autres s’abrègent (bio, chimio, écolo) ou se siglent (F.I.V., I.G.V., p.V.C.). La décennie 1980 est celle du développement foudroyant et de la démocratisation de l’informatique, et bientôt, au milieu de cette période, de la micro-informatique. On verra ainsi l’élément -tique se détacher du mot souche informatique et servir à créer une foule de néologismes affiliés à ce domaine. On assiste alors en direct à la naissance d’un nouveau suffixe français productif : bureautique, domotique, procréatique. Le suffixe -tique est reconnu par le PR qui, s’il ne le retient pas dans la nomenclature, le fait figurer dans la liste de son Petit dictionnaire des suffixes du français placé dans les annexes à partir de 1993. Le suffixe -ciel, issu du mot logiciel, suivra le même chemin et il servira à produire de nombreux mots, comme didacticiel (1979, d’abord au Québec) et ludiciel (vers 1980). Cette décennie est aussi celle de l’identification de cette terrible maladie qu’est le sida. La maladie doit être nommée. Le nom complexe syndrome d’immunodéficience acquise sera rapidement réduit à l’acronyme sida (1982, d’abord sous la forme SIDA), qui deviendra la base à partir de laquelle on forgera plusieurs termes, dont antisida (1985), sidéen (1987) et sidologue (1985). Un champ onomasiologique important s’épanouira également autour de ce thème et des néologismes viendront nommer ces concepts, comme AZT (1985), HIV (vers 1985), LAV (1983), séroconversion (vers 1986). La décennie 1990 est celle d’Internet, de la musique techno et de l’euro. Après le -ciel de l’informatique logicielle, c’est au tour d’un nouveau suffixe -iel de faire des petits. Cet élément se retrouve d’abord dans le québécisme courriel, mot-valise formé au début des années 1990 à partir de courri[er] él[ectronique]. La ressemblance avec les deux morphèmes liés déjà existants -ciel et -(i)el assure son franc succès, et bientôt apparaissent d’autres mots construits sur ce modèle, comme pourriel et pollutiel. Toutefois, le mot courriel devra attendre l’année 2002 pour accéder à la nomenclature du PR. Il a cependant fait l’objet d’une remarque dans l’article E-MAIL qui a été ajouté à ce dictionnaire dans le tirage de l’année 2000. Une façon discrète d’exister! Curieusement, le PR date l’arrivée de l’emprunt e-mail en français de 1994. Cet emprunt est certainement antérieur à la formation de courriel puisque ce québécisme a été proposé pour remplacer le mot anglais au début des années 1990. La forme abrégée mail, datée de 1998, rejoindra les colonnes du PR en 2002.

Le PR constitue sans conteste le cœur de l’édifice lexicographique robertien. Il naît dans le dernier tiers du XXe siècle. Plus qu’une réduction du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française [DAALF] —mieux connu sous le titre de Grand Robert de la langue française, étiquette d’ailleurs acquise postérieurement, donc anachroniquement, à la parution du PR— il en est la continuation, tout en se réclamant d’une philosophie nouvelle sous l’impulsion d’Alain Rey et de Josette Rey-Debove qui y perfectionneront quelques principes linguistiques, notamment le traitement sémantique et les aspects morphologiques. Au cours du XXe siècle, le PR aura trois éditions, soit en 1967 pour la première, en 1977 pour la deuxième et en 1993 pour la troisième. C’est dans cette dernière édition que le mot nouveau s’ajoute au titre et que le dictionnaire devient le Nouveau Petit Robert. Entre les deux refontes, chaque nouveau tirage aura ses ajouts, ses retraits et ses ajustements. À ce chapitre, le tirage de 1983 du PR est l’occasion d’une révision et d’un enrichissement des québécismes, notamment à la suite d’une analyse critique d’un premier contingent de ces formes et sens québécois introduits dans le dictionnaire en 1977 (Dugas 1979). Voici quelques mots de la lettre M qui font l’objet d’une intervention : magasinage, magasiner, marier, maringouin, maskinongé, merisier, mitaine, moustiquaire. En 1984, on ajoute près de 200 entrées nouvelles, dont 36 helvétismes (arolle, catelle, hydrant, pive, poutser), et près de 100 significations inédites parmi lesquelles 24 sont propres à la Suisse (brique, chambre, glisse, lavette, relaver).

Le PR est un dictionnaire qui bouge et, dans cette optique, il convient d’analyser chacune des trois éditions, car elles s’inscrivent dans des écologies linguistiques et sociales fort différentes. Il est aussi opportun de voir comment l’esprit de l’entreprise Le Robert a évolué entre l’époque de son fondateur Paul Robert et celle où Alain

Rey et Josette Rey-Debove ont assumé la plus grande part des responsabilités éditoriales. Pour ce faire, nous nous arrêterons aux textes d’introduction de chacune des éditions afin d’en dégager les principales orientations et les grandes articulations.

Le Petit Robert de 1967

Le premier PR était « destiné d’abord aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants » (Rey 1967, p. IX). Puis les différents destinataires sont énumérés : les étrangers et le grand public, ce dernier étant présenté comme le public de l’avenir, une fois que l’ouvrage aura fait ses preuves. Ce qui se fera rapidement. L’ouvrage est vite salué non seulement comme un nouveau dictionnaire, mais il est aussi reconnu comme un événement culturel. Le PR continue le programme du DAALF, car il utilise « l’immense somme de travail accumulée pendant son élaboration, sans rien perdre des principes qui ont guidé son auteur, mais en changeant à la fois de dimension et de point de vue. C’est moins l’abrégé d’un grand dictionnaire que le prolongement de l’œuvre d’un grand lexicographe » (ibid.). À travers le DAALF, le PR est greffé à l’héritage d’Émile Littré et à celui du Dictionnaire général [DG] d’Adolphe Hatzfeld, Arsène Darmesteter et Antoine Thomas. Dans cette livraison, l’influence de Paul Robert est toujours très perceptible. Le dictionnaire demeure prudent dans ses choix lexicaux et il est marqué au coin d’une norme française centralisatrice, car même si on est à l’aube de la francophonie, ses échos ne se répercutent pas encore dans les dictionnaires, du moins d’une manière tangible. À ce moment, l’étude des régionalismes a plus à faire avec la géolinguistique qu’avec la variation lexicale synchronique trans-étatique, et les mots langue française se déclinent toujours au singulier.

Le PR est perçu comme un nouveau Littré, un Littré qui ne doit cependant pas tout chambarder en matière de langue. L’emprunt, le néologisme et l’anglicisme provoquent encore, et également, la méfiance de certains groupes de locuteurs, parmi lesquels figurent d’influents puristes. C’est dans ce contexte qu’Alain Rey rappelle que, selon les lecteurs, la désignation d’anglicisme « pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une marque d’infamie » (ibid., p. x).

Ce premier-né de la génération des PR joue de prudence sur d’autres plans également. Il écarte les mots très vulgaires tandis que les créations très fantaisistes ou argotiques sont laissées de côté; il en va de même pour les marques déposées, trop volatiles, et dont le statut linguistique est encore peu étudié à l’époque. Les néologismes sont pris en compte, mais de manière nuancée; pas question de leur laisser la bride sur le cou. Le dictionnaire doit d’abord prendre sa place comme instrument de référence, c’est-à-dire établir sa base lexicale et en assurer les assises. À partir du DAALF, les responsables font une mise à jour du vocabulaire qui comble les lacunes entre les grands dictionnaires du XIXe siècle (Littré et le DG) et la période ciblée ici, soit 1967 (en réalité 1965-1966, date qui correspond à l’achèvement de la rédaction de ce premier PR).

Le Petit Robert de 1977

L’aîné des PR aura eu une durée de vie de 10 ans avant de renaître dans une nouvelle édition en 1977. La mise à jour générale se traduit par une augmentation de 200 pages. Le public destinataire prend une dimension plus culturelle et si le dictionnaire s’adresse toujours « à ceux à qui la langue française importe : à ceux qui désirent la connaître mieux, qu’elle soit ou non leur langue maternelle; à ceux qui doivent s’exprimer en l’utilisant » (Rey 1977, p. IX), le grand public passe ici devant celui des élèves et étudiants ciblé prioritairement en 1967. De plus, l’ouverture au lectorat francophone est plus manifeste (nous y reviendrons en parlant du contenu du dictionnaire). D’ailleurs, le mot francophone apparaît dès la huitième ligne de la présentation de l’ouvrage par Alain Rey, ce qui doit être pris comme le signal d’un intérêt qui va au-delà de l’opportunisme éditorial. Ce rétablissement ou renversement des priorités destinatrices permet de parler d’un dictionnaire dont la vocation est désormais didactique et culturelle.

Avec cette édition, le Robert colle de plus près à la réalité du langage et il établit que la langue usuelle est faite de nombreux registres entrecroisés. Il élargit aussi sa palette sociale et son amplitude technolectale en répertoriant des vocabulaires sociaux plus marqués, plus sensibles et plus près des réalités quotidiennes, et en consignant les termes spécialisés « indispensables à l’expression de la pensée moderne » (ibid., p. X), et cela en raison de la plus grande diffusion sociale des savoirs d’experts. Mais la grande nouveauté par rapport à 1967, c’est l’ouverture remarquable pour l’époque aux mots qu’on appelle alors les régionalismes, aussi bien les formes hexagonales que les formes périphériques (canadianismes, belgicismes, helvétismes, etc.) [Boulanger 1985a]. Les régionalismes entrent alors dans le grand champ de la francophonie. Cette édition du PR se démarque aussi par son intérêt pour les décisions issues des commissions ministérielles françaises de terminologie et, dans une moindre mesure, pour celles de l’Office de la langue française du Québec. Les officialismes, dont beaucoup sont des néologismes, font leur entrée dans les dictionnaires du français parce qu’ils sont issus de travaux d’aménagement linguistique chapeautés par des instances gouvernementales qui ont donné des mandats d’aménagement terminologique à des institutions. Depuis, il est devenu d’usage de consigner les recommandations terminologiques françaises et québécoises dans les dictionnaires (Boulanger 1989).

Outre les néologismes issus des aménagistes, comme listage et matériel, les néologismes spontanés sont aussi répertoriés : déprime, écologie, écologiste, macho, stérilet. Il s’agit cette fois de véritables mots nouveaux, c’est-à-dire des mots nés ou empruntés depuis le début des années 1960, car dans la première édition du PR, il fallait donner une extension sémantique au terme néologisme. En effet, en lexicographie, en plus du sens de nouveauté formelle ou sémantique dans le lexique, le néologisme peut être un mot existant depuis longtemps, mais jamais consigné dans les nomenclatures.

Ce sens correspond à une sorte de mise à jour des nomenclatures réalisée en fonction du programme macrostructurel. Il peut s’agir, par exemple, d’intégrer des régionalismes, des argotismes, des mots vulgaires. Ainsi, le québécisme traversier daté de 1880, qui accède au PR (1977) est-il un néologisme lexicographique et non pas un néologisme lexical.

L’édition nouvelle prend aussi un visage plus technolectal. « Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion » (Rey 1977, p. XVIII). Ces apports nouveaux ont entraîné la nécessité de revoir les terminologies déjà existantes, notamment l’informatique, l’automatique, la physique, la chimie, la biologie, la médecine, afin d’effectuer les mises à niveau et de moderniser les définitions. Ces réfections se sont faites dans le prolongement des travaux de terminologie en France et au Québec. La répercussion de ces travaux, particulièrement la recherche en néologie, stimulée par Alain Rey, a été aussi l’occasion de constater lexicographiquement « la renaissance d’une créativité propre au français, pour répondre aux besoins de désignation des choses nouvelles » (ibid.). Le PR fut donc parmi les premiers dictionnaires à signaler les officialismes, dont plusieurs sont des néologismes qui illustrent à point nommé combien le français est une langue imaginative lorsqu’on ne le brime pas.

Le caractère le plus marquant, osé même pour l’époque, la réelle nouveauté demeure l’ouverture à la francophonie extérieure, en particulier à la Belgique (entièreté, parastatal), à la Suisse (écolage, aula) et au Canada (cacaoui, érablière). Pour les dictionnaires Le Robert, il était temps de mettre fin au paradoxe « que les dictionnaires consacrés au français moderne négligent totalement la réalité langagière de communautés francophones importantes et influentes » (ibid., p. XIX). Ce processus d’intégration des régionalismes hors de France n’est pas en soi une nouveauté, la maison Larousse consignant de telles unités, surtout des canadianismes, depuis une dizaine d’années. C’est l’affinement des descriptions et la quantité de mots qu’il faut ici retenir. La description du français devient la description des français, même si la part des régionalismes demeure relativement mineure, du moins aux yeux des locuteurs de ces variétés de français. Par ailleurs, la forme expliquée, l’entrée, est régionale, mais le discours microstructurel, la langue expliquante, est le gallofrançais, ce qui est tout à fait normal puisqu’il s’agit « d’expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (ibid.), comme bleuet et habitant. La description complète des français régionaux « relève à l’évidence des instances souveraines des divers États » (ibid.). Ce double avertissement n’a pas toujours été assimilé par les francophones hors de France, particulièrement au Canada. Ainsi, bien des critiques furent-elles faites dans de fausses perspectives.

Le PR innove aussi sur un autre plan. En effet, jusque-là, les dictionnaires étaient très réservés à l’égard des mots tabous, argotiques ou malsonnants. Pour les dictionnaires Le Robert, il était temps « de combler les lacunes les plus criantes de l’éducation officielle » (ibid., p. XVIII). Cette liberté à l’égard des registres sociaux survient à un moment propice de l’évolution des mœurs dans la société et elle ramène le dictionnaire plus près de la réalité langagière (Boulanger 1986). Ce sera l’un des mérites du PR que de réduire l’écart entre le contenu des dictionnaires et le langage vivant.

L’édition nouvelle du PR reste véritablement liée à la première : même contenu général de la présentation, même langage sur les éléments du programme éditorial. Il est évident que le dictionnaire perfectionne sa méthode et son contenu, mais c’est dans la nette continuité avec son aîné. Dans la présentation, l’accent est mis sur la sémantique et sur la structure arborescente des articles (sens et emplois), sur l’originalité du réseau analogique, marque de commerce des dictionnaires Le Robert, enfin sur la valeur des définitions. L’ancêtre littréen et l’inspiration du DG sont toujours présents en toile de fond. Mais ce conservatisme apparent est suppléé par de nombreuses innovations. La deuxième édition du PR est une sorte de transition entre la lexicographie traditionnelle dont le modèle de référence est Littré et une lexicographie renouvelée qui adhère mieux aux courants de la modernité. Le premier PR annonçait le progrès, mais, en raison du vide lexicographique entre le Littré et le DAALF, il ne faisait qu’amorcer un programme lexicographique nouveau. Par exemple, la dichotomie entre la langue générale et les langues de spécialité y demeure apparente, comme si les terminologies n’étaient que tolérées tandis que les zones lexicales décrites restent conservatrices, tant sur l’axe social que sur l’axe géographique —attitudes qui évoquent les méthodes de l’Académie française. L’édition de 1977 stabilise et homogénéise la description du lexique. Il n’y a plus qu’un seul lexique, celui-ci prenant tantôt une coloration usuelle, tantôt une coloration spécialisée, etc. L’opposition historique et très tranchée entre la langue commune et les terminologies est dépassée et le modèle de confection et d’utilisation du dictionnaire général s’élargit. Mais cette opération de rapprochement entre la langue générale et les langues de spécialité s’effectue parce que la diffusion des connaissances spécialisées se répand dans l’usage quotidien de la langue. Il n’y a plus de frontières, il y a osmose. Ce caractère fusionnel démarque ce PR de son prédécesseur.

Le Nouveau Petit Robert de 1993

Après l’harmonisation et l’homogénéisation des contenus du PR s’ouvre l’ère d’une sorte de maintenance des valeurs et d’une meilleure conformité au réel. Ce qui signifie qu’il faut procéder de plus en plus souvent à de nouvelles synthèses qui touchent autant au texte dictionnairique qu’aux nouveautés lexicales ou sémantiques. « Le lexique est la mesure de toute chose, et le lexicographe doit faire le point chaque fois qu’un écart devient sensible entre le dictionnaire en tant que texte achevé et l’univers culturel présent » (Rey-Debove et Rey 1993, p. IX). La proximité de la langue et du lexique avec la société est encore plus évidente et plus exigeante. Elle se fait particulièrement sentir au début de la décennie 1990.

La troisième édition du PR bouscule quelque peu la tradition. En adjoignant le qualificatif nouveau au titre de l’ouvrage, les auteurs ancrent le dictionnaire dans un présent qui envisage déjà l’avenir. Le terme nouveau est le signe d’une rupture. Il indique la fin d’une époque et le début d’une autre. Deux ans plus tard, un second événement marque aussi le passage à une autre façon de faire. Dans la mise à jour de 1995, le Petit Robert par Paul Robert devient, sur la page titre intérieure, le Petit Robert de Paul Robert, concrétisant l’engagement de ses principaux maîtres d’œuvre que sont Alain Rey et Josette Rey-Debove. Ce sont là des indices externes, mais néanmoins probants, de la distance que prend la troisième édition par rapport à son ancêtre vieux de 26 ans et par rapport à son prédécesseur de 1977. C’est aussi qu’en une génération la langue et ses représentations changent. Et si le PR (1977) ne peut pas être déclaré comme appartenant à la deuxième génération des PR, le NPR peut certes être regardé lui comme le premier enfant de la deuxième génération.

Plus de 220 pages supplémentaires par rapport à l’édition précédente seront nécessaires pour capter l’état de langue décrit. De 1967 à 1993, le dictionnaire passe de 1 972 à 2 492 pages, une augmentation de 520 pages, soit un peu plus de 26 % de contenu nouveau, ce calcul étant fait sans tenir compte du texte supprimé1. La nomenclature passe de 55 000 mots à près de 60 000. Par ailleurs, en raison de l’enrichissement sémantique, les articles s’allongent. On peut donc dire que le NPR (1993) présente un nouvel état synchronique du français. Entre 1977 et 1992, quelques centaines de mots rejoignent les colonnes du dictionnaire à l’occasion des mises à jour régulières. La refonte complète amène plus de 4 000 nouveaux articles, véritable kaléidoscope de la société en évolution. On y trouve des mots didactiques (subsidiarité, technopole), des mots culturels (allophone, sociétal), des termes scientifiques (agrobiologie, fibroscopie), des mots de la langue générale (faxer, lève-tôt), etc. Les mots nouveaux témoignent bien de la vitalité de la langue et du fait que celle-ci bouge constamment. Les lexicographes ont bien su repérer les signaux de la modernité. Parmi les entrées nouvelles, il y a des emprunts aux langues étrangères. Le NPR (1993) accueille assez largement les emprunts aux autres langues. Les mots anglais demeurent dominants, mais on observe un éclatement des langues prêteuses. Jamais peut-être depuis la Renaissance les mots ont-ils autant voyagé. L’internationalisation et la mondialisation des phénomènes, les forts mouvements de populations (émigration, tourisme, guerres) de même que la diversité des cultures rétrécissent le monde et contribuent à l’arrivée massive de mots allogènes dont une bonne partie s’intégrent bien, surtout ceux qui désignent des choses et des concepts étrangers à la culture d’accueil au départ, comme omerta et taco. Sauf pour les mots anglais, la plupart de ces entrées nouvelles ne sont pas critiquées. Le tableau 2 donne un aperçu du mélange des cultures en répertoriant quelques emprunts faits à diverses langues et associés aux domaines de l’alimentation et de la cuisine. Ils entrent dans la catégorie des emprunts de nécessité.

TABLEAU 2 — Quelques exemples d’emprunts (alimentation et cuisine)
MOTSLANGUES
anchoïadeprovençal
bourrideprovençal
cappuccinoitalien
corossolcréole antillais
escabècheespagnol
fetagrec
maracujaindien du Brésil
mescalaztèque
nemvietnamien
ouzogrec
pastillaespagnol
pecorinoitalien
provoloneitalien
ramboutanmalais
rougailtamoul
sashimijaponais
sconeanglais
surimijaponais
tandourihindi
tangerineanglais
tapasespagnol
tempuraespagnol
toffeeanglais
tofujaponais
tortelliniitalien
tortillaespagnol mexicain
yakitorijaponais

Les milliers d’ajouts montrent que les nouvelles tendances sociales intègrent de plus en plus les vocabulaires spécialisés dans l’usage courant. Des domaines comme l’informatique, Internet, la médecine, l’écologie, l’environnement ont des répercussions dans les intérêts de chacun, et le dictionnaire doit en rendre compte. Ces zones du savoir ne sont plus la chasse gardée des spécialistes. Au dire d’un journaliste dans Le Monde du vendredi 3 septembre 1993, la nouvelle œuvre robertienne est un « dictionnaire qui n’a plus peur des mots » et « le français est une langue bien vivante, que nulle crise ne menace » (p. 27).

Les impératifs sociaux appellent aussi des ajustements de méthode. On ne peut plus se contenter de simplement ajouter des mots et des sens. Aussi les auteurs ont-ils revu la description dans son ensemble. Du point de vue des méthodes, il faut un soin plus linguistique, et à l’intérêt pour la sémantique, très visible dans la structure des deux premières éditions, s’ajoute l’intérêt pour la morphologie. D’abord, les éléments de formation sont plus nombreux à figurer à la nomenclature, permettant ainsi aux utilisateurs de se faire plus volontiers néologues, la néologie étant maintenant vue comme un phénomène positif. De plus, les auteurs ajoutent hors nomenclature un précieux petit dictionnaire des suffixes qui est l’héritier direct du Robert méthodique, devenu en 1982 le fondement de la pensée linguistique des dictionnaires Le Robert en matière de morphologie. Cette attention portée à la formation des mots permet une présomption de sens lexical —expression due à Josette Rey-Debove— par la connaissance d’éléments morphosémantiques. Ainsi la jonction est-elle faite entre la forme et le sens. C’est une façon de démocratiser et d’autoriser la création de mots et d’augmenter le volume lexical maîtrisé par l’usager. Ce dernier n’est plus seulement un spectateur (décodage), il devient un acteur (encodage). De manière subliminale, le NPR devient un véritable traité de la formation des mots dont la vocation première vise « à expliquer la formation de termes récents [...] et non à répertorier les éléments —ou morphèmes— du français » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). L’ajout à la nomenclature de nouveaux morphèmes liés créés dans les sciences et les techniques, comme atto-, hypo-, -valent et -yle, répond à ces objectifs (Boulanger 1995). Les incidences de la mise en valeur de la morphologie ne s’arrêtent pas là.

Le NPR est un dictionnaire à macrostructure simple et non à macrostructure double. Théoriquement, il ne pratique pas le regroupement. Cependant, sur la base de certaines régularités morphologiques dans le lexique, les auteurs modifient le programme éditorial qui veut que chaque mot ait son article, et ils introduisent la méthode de l’entrée cachée qui emprunte son protocole au regroupement. L’entrée cachée est un mot de la même famille que l’entrée principale et dont le sens est compositionnel, c’est-à-dire qu’il découle directement du mot-base (l’entrée) et du morphème suffixal, lui-même sans ambiguïté sémantique. Pour cette raison, les entrées cachées sont presque toujours monosémiques. Ces mots sont insérés à la fin des articles, devenant ainsi des sous-entrées qu’il ne faut pas définir. Par exemple, le mot glaciologie a pour dérivés suffixaux glaciologique et glaciologue. Situés à leur place alphabétique et objets d’articles complets en 1967 et en 1977, ces unités accèdent au statut d’entrées cachées en 1993. Cette démarche repose sur des « besoins d’économie de place [...] et aussi la préférence donnée aux mots dont le sens mérite une explication » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XII). Au dire des auteurs, ces regroupements ne visent « aucune intention théorique » (ibid.) et ils ne sont pratiqués que dans le cas des suffixés, ce qui ne perturbe pas l’ordre alphabétique. Toutefois, si d’une part, il y a des gains nets sur le plan de la nomenclature, d’autre part, sur le plan de la microstructure, des articles complets sont réduits à quelques renseignements (datations, catégories lexicogrammaticales). Il y a donc des pertes d’informations fonctionnelles (définitions formelles, réseau synonymique, exemples et citations, etc.) et une diminution du nombre d’entrées principales, c’est-à-dire celles qui donnent accès aux articles; nous y reviendrons plus loin. En outre, s’il n’y a pas de visée théorique au premier degré, il y a quand même, à l’étape éditoriale, une application des principes morphologiques pour effectuer les regroupements. Au résultat, la mécanique de l’entrée cachée est au service de la nomenclature qui s’accroît (plan quantitatif), puisque ces mots sont aussi comptabilisés dans la nomenclature, tandis que sur le plan qualitatif de précieuses données fonctionnelles sont évacuées. S’il n’y a pas d’objectif théorique, il n’en reste pas moins qu’on suppose que le lecteur sait ce qu’est une entrée cachée, qu’il sait où la trouver et qu’il est en mesure d’effectuer la démarche d’analyse morphosémantique. Ce protocole renforce à son tour, et à l’évidence, le volet théorique du dictionnaire qui est désormais un ouvrage tridimensionnel (lexical, sémantique et morphologique), la dernière dimension n’étant pas aussi apparente dans les deux premières éditions.

Le NPR porte également son attention sur les mouvements sociaux qui ont des incidences sur la langue. Trois directions spécifiques sont ici ciblées : la lutte contre les anglicismes, surtout dans leurs résonances technolectales; les rectifications de l’orthographe, demeurées à l’ordre du jour malgré l’échec plus ou moins complet des propositions de 1990, et dont les répercussions sur l’éducation et l’école ne sont plus à démontrer; la féminisation des noms de métiers et de professions, nécessité émergeant des rôles et des responsabilités accrus des femmes dans la société, opération démarrée sur les chapeaux de roues dans la francophonie extérieure (Québec, Belgique, Suisse) et demeurée plus prudente ou plus lente —c’est selon!— en France. Le dictionnaire n’est plus un lieu où rien n’évolue, un réceptacle de formes autorisées, il se transforme en espace d’expériences morpholexicales. Les mots décrits fonctionnellement sur le plan linguistique s’enrichissent ici, particulièrement dans le cas de la féminisation, d’une épaisseur sociale. Attester qu’on peut dire et écrire la députée ou la mairesse (« fonction de maire ») confirme bien que la société évolue et que la langue adhère aux nouveaux paradigmes sociaux.

L’intérêt pour l’orthographe ne diminue pas non plus. Dans la tourmente du début des années 1990, le NPR prend quand même un virage intéressant et il propose des ajustements graphiques non attestés dans les textes. Les suggestions sont fondées, entre autres, sur la nécessité d’aligner les familles lexicales (chariot → « on écrirait mieux » charriot), d’ajuster les prononciations (prunellier → « on écrirait mieux » prunelier), de franciser les emprunts (pogrome et pouding rejoignent pogrom et pudding en variantes d’entrées; bull-dog disparaît au profit du seul bouledogue) et de simplifier la graphie des mots avec un trait d’union en soudant les parties (hydro-électriquehydroélectrique). Dans le prolon-gement de l’orthographe pure et simple, on peut aussi faire référence au pluriel des mots étrangers qui devrait s’adapter à la grammaire du français (un adagio : des adagios; un sandwich : des sandwichs). Au-delà des rectifications, l’opération vise « un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire » (ibid.). Ce point de vue ouvre des perspectives sur l’évolution de la langue et procède d’un interventionnisme de bon aloi tourné vers le futur plutôt qu’il ne se cantonne dans un conservatisme étroit qui étrangle la langue. C’est l’un des rôles du dictionnaire que de statuer sur l’évolution de la langue; même l’Académie française a assumé ce rôle à travers son histoire, et plus d’une fois, en intervenant dans le système orthographique. On peut regretter qu’elle n’ait pas maintenu son ouverture. Aujourd’hui, ce sont les dictionnaires Le Robert qui sont le chef de file en matière de nouvelles tendances et qui cherchent à les concrétiser. L’usage fait le dictionnaire, mais le dictionnaire fait aussi l’usage, y compris en matière d’orthographe. De ce point de vue, des études ont démontré « que 60 % des utilisateurs de dictionnaires de langue ne les consultaient que pour l’orthographe » (Rey-Debove et Le Beau-Bensa 1991, p. 5).

L’actualisation du NPR témoigne bien entendu de l’évolution du lexique, ce dont rendent compte les néologismes consignés. La refonte illustre aussi les changements survenus dans la langue en matière de modes de création de mots. La poussée expansionniste du français appelle de nouveaux mécanismes de construction de mots. En évaluant positivement les néologismes, non seulement le NPR conforte les anciens modèles de formation de mots, mais il en accrédite de nouveaux. Ainsi les hybrides gréco-latins « autrefois critiqués par les puristes » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XIV) sont de plus en plus nombreux, avec comme conséquence un enrichissement des procédés de formation qui démontrent la dynamique de la langue. Poussant au-delà de l’hybridité savante, on recourt de plus en plus à des formations gréco-françaises ou latino-françaises, mêlant ainsi le grec ou le latin au français comme dans écomusée, hydrocarbure, voyoucratie, plombémie. Le modèle favorise une productivité accrue et il sert la langue puisqu’il permet de faire face aux déficits lexicaux ou de remplacer des emprunts indésirables.

Par ailleurs, on sait que l’ordre normal de composition des mots en français est l’ordre déterminé + déterminant (culture du riz, guidé par un fil). L’inversion plus fréquente de cet ordre qui devient déterminant + déterminé, recours usuel dans les langues germaniques, généralise ce mode de formation en français (riziculture, filoguidé). Cette mécanique n’est pas nouvelle (voir bibliobus, sud-américain), elle se répand plus largement. Corollairement, le procédé donne naissance à de nouveaux éléments de formation comme rizi- et filo-. « On voit comment, partie de règles très contraignantes, la composition des mots s’est libérée au profit de la néologie. Il n’est plus possible aujourd’hui de dire que la morphologie lexicale du français est une entrave à la créativité. Ce point de vue puriste est dépassé par les faits, et il faut accepter qu’une langue vivante change de normes » (ibid., p. XIV). Le refus de créer n’est pas d’ordre systémique, il est d’ordre extralinguistique. Il relève du comportement idéologique et non de l’incapacité interne du système morphologique à créer de nouveaux mots.

D’autres mécaniques néologiques augmentent aussi leur productivité. C’est le cas de l’abrègement ou de la troncation (professeurprof, écologisteécolo), certaines de ses réductions se transformant à leur tour en nouvel élément de formation (narcotiquenarconarcotrafiquant, narcodollar). La siglaison et l’acronymie élargissent également leur productivité (I.G.V., O.P.A.); de plus, des sigles et des acronymes deviennent de nouvelles bases pour la dérivation ou la composition (O.P.A. → opéable; sidasidéen, sidologue). Les mots-valises croissent également (progiciel, tapuscrit). L’activité morphologique est la preuve de mouvements profonds dans la langue. Elle rend compte de la forte vitalité du français, et lorsqu’on libère les règles de construction de mots, on constate que le français possède « un puissant système de création lexicale » (ibid., p. xv) qui n’a rien à envier aux autres langues.

Ce parcours dans les différentes régions du lexique explorées dans l’introduction du NPR illustre bien l’état de perfectionnement atteint dans la troisième édition du PR. Elle montre aussi que ce premier état de la deuxième génération est doublement nouveau. D’abord, il est nécessairement nouveau « parce que le français évolue en lui-même et dans ses usages » (ibid., p. XVIII); ensuite, il est délibérément nouveau, car le point de vue qui a été pris sur la langue s’est enrichi de nouvelles considérations : accroissement des connaissances, enjeux et combats pour sauvegarder le français, sensibilité linguistique dans le sillage des sensibilités sociales (la féminisation, la néobienséance langagière, l’évolution du sentiment et du jugement à l’égard des normes du français, etc.).

Les sorties de mots

Le Petit Robert suit la vie des mots de leur naissance à leur maturité, et lorsqu’il élimine un mot ou un sens de ses pages, c’est que celui-ci est sorti de l’usage ou en voie de l’être. Il n’y a pas de mises à jour ou de refontes de dictionnaire qui se fasse sans suppression. Cette démarche fait partie de la vie des dictionnaires. Aussi vaut-il la peine que l’on s’arrête sur les sorties de mots, sorties qui se justifient aussi bien sur le plan lexical (mots vieux, vieillis, rares, etc.) que sur le plan social (désuétude des choses, des concepts, des techniques, des sciences, etc.).

Afin de donner un aperçu de la situation et en vue de dénombrer les éléments retranchés de la nomenclature du PR au fil des éditions, nous avons constitué un échantillon d’articles représentatif du contenu du dictionnaire. Le corpus de départ, élaboré à partir de l’édition de 1967 du PR, comptait 1 803 entrées réparties sur l’ensemble du dictionnaire. Une page toutes les 25 pages a ainsi été retenue, et la page de départ, choisie de façon aléatoire, était la page 14. Aux fins de la comparaison des nomenclatures, le même échantillon d’articles a été repris dans les éditions de 1977 et de 1993.

Le nombre d’entrées retranchées de la nomenclature du PR lors du passage de la première à la deuxième édition est peu significatif d’après le corpus à l’étude. En effet, seules 7 des 1 803 entrées constituant le corpus de l’édition 1967 sont absentes de la nomenclature officielle de l’édition de 1977. Il s’agit des entrées discord (n. m.), discord (adj.), polarisabilité (n. f.), sayette (n. f.), trombodiose (n. f.), U.R.S.S. et U.S.A. À l’exception des entrées U.R.S.S. et U.SA., toutes renvoient à des mots qui ne sont pas d’usage courant si l’on considère les marques de registre qui leur sont accolées. Ainsi, le nom discord porte la marque Vx, l’adjectif discord porte la marque Rare, le nom polarisabilité porte la marque Phys., le nom sayette porte la marque Ancienn., et le nom trombidiose porte la marque Méd. Le cas de ce dernier terme est intéressant. En fait, trombidiose ne fait plus partie de la nomenclature du PR dans l’édition de 1977, mais il figure cependant dans l’article consacré au mot apparenté trombidion, plus précisément dans la définition, qui se lit comme suit : « Acarien dont les larves (aoûtats ou rougets) piquent l’homme et provoquent une éruption très prurigineuse (appelée trombidiose [1923] ou trombiculose). » Cette façon de « récupérer » les mots rejetés de la nomenclature principale, peu courante en 1977, semble mise de l’avant de façon plus systématique à partir de 1993, comme les exemples donnés au paragraphe suivant le montreront.

Le nombre de mots retranchés de la nomenclature du PR à l’occasion du passage de la deuxième à la troisième édition est nettement plus considérable que celui observé lors du passage de la première à la deuxième édition de l’ouvrage. En effet, des 1 943 entrées de l’édition de 1977 à partir desquelles l’analyse a été effectuée, 118 ne figurent pas dans la nomenclature de l’édition de 1993. Bien que l’ensemble des catégories grammaticales soient représentées dans l’échantillon de mots supprimés, les noms constituent la catégorie grammaticale la plus touchée; 70 des mots retirés de la nomenclature sont en effet des noms, par rapport à 18 adjectifs, 11 adverbes, 8 verbes, 5 symboles d’éléments chimiques, 4 mots qui sont à la fois noms et adjectifs, un symbole d’unité de mesure et une interjection.

Par ailleurs, les mots retranchés de la nomenclature de la troisième édition du PR semblent peu courants; la plupart, soit 70 sur 118, sont en effet accompagnés d’une marque d’usage qui vient caractériser le contexte dans lequel ils s’utilisent. Certains sont vieux (marque Vx : accourcissement, doyenneté, expurgation, mimographe, morguer), vieillis igalantin, sportsman) ou désignent des choses du passé désormais disparues (marque anciennt : boute-selle, tabor). D’autres, tels attisement, contemplativement, décochement, entrebattre, onéreusement, vivification, ne s’utilisent qu’exceptionnellement dans le langage courant (marque rare) ou sont essentiellement employés dans la langue écrite soignée (marque littér.), comme c’est le cas pour attiédissement et réédification.

Enfin, nombre de mots éliminés relèvent de sphères d’activités spécialisées, ce dont témoignent les marques de domaine qui les caractérisent : calculeux (Méd.), catissage (Techn.), complanter (Agric.), cryogénie (Phys.), dragée (Agric.), écroûteuse (Agric.), flanconade (Escr.), inconversible (Log.), manométrique (Phys.), oxyurose (Méd.), polarimètre (Phys.), sérançage (Tèchn.) et urobilinogène (Biochim.).

Il est cependant intéressant de constater que près de la moitié des mots retranchés de la nomenclature en 1993, soit 57 mots, figurent encore dans l’ouvrage. Ils ne constituent plus une entrée en tant que telle, mais ont plutôt été relocalisés dans la microstructure, sans doute pour répondre à des nécessités d’économiser de la place (Rey-Debove et Rey 1993, p. XII). Les mots ainsi déplacés sont mentionnés à la fin de l’article consacré au mot-base dont ils dérivent. Ce sont les fameuses entrées cachées. Par exemple, plusieurs noms rejetés de la nomenclature officielle figurent à la fin de l’article consacré au verbe de la même famille, devenant ainsi des sous-entrées. C’est le cas de attiédissement, traité sous ATTIÉDIR, de attisement, traité sous ATTISER, et de catissage, désormais traité sous CATIR. Le même principe s’applique aux adjectifs dérivés de noms : calculeux est traité sous CALCUL, cryptographique est traité sous CRYPTOGRAPHIE, iconographique figure sous ICONOGRAPHIE et isth-mique, sous ISTHME. Certains adverbes disparus de la nomenclature se retrouvent pour leur part mentionnés dans l’article consacré à l’adjectif correspondant. Ainsi en est-il de disciplinairement (traité sous DISCIPLIMAIRE), de fautivement (classé sous FAUTIF), de inséparablement (relégué sous INSÉPARABLE), de minablement (déplacé sous MINABLE) et de morphologiquement (consigné sous MORPHOLOGIQUE). Dans d’autres situations, le mot retranché de la nomenclature est présenté comme une variante possible d’un autre mot qui, lui, figure dans la nomenclature. Ainsi, le mot bovinés est absent de la nomenclature de la troisième édition du PR, mais il est présenté à la fin de l’article BOVIN, où l’on peut lire : « On dit aussi bovinés, 1898. » C’est également le cas de clapotage, désormais traité sous clapotement, et ainsi présenté comme une variante possible de l’entrée2. Un mot retiré de la nomenclature peut aussi être intégré à la définition d’un mot de la même famille morphologique. Il en est ainsi de écroûteuse, inclus dans la définition du verbe écroûter, formulée comme suit : « Labourer superficiellement (une terre) à l’aide d’une écroûteuse (1907). » On observe le même phénomène pour le nom rifloir, traité dans la définition de rifler : « Dresser (le bois), lamer (le métal), etc., avec un riflard ou une lime appelée rifloir (n. m.). »

Suivant le même principe, c’est parfois dans la zone des exemples que l’on glisse le mot éliminé de la nomenclature. Par exemple, couleuvreau ne se trouve plus dans la nomenclature, mais on peut lire, sous couleuvre : « Petit de la couleuvre (ou couleuvreau n. m., 1572). » Même chose pour décoiffement, auquel il est fait mention dans l’article DÉCOIFFER : « Action de décoiffer qqn (décoiffage [1891] ou décoiffement [1671]). » Les symboles correspondant à des éléments chimiques sont pour leur part traités dans l’article consacré à l’élément en question. Les symboles Cs, Cu, Sb, Sc et Sr ont ainsi été écartés de la nomenclature de l’édition de 1993, mais ils sont respectivement traités sous les entrées CÉSIUM, CUIVRE, ANTIMOINE, SCANDIUM et STRONTIUM. Enfin, les noms ou adjectifs de nationalité (gentilés) tels que cubain, ivoirien et togolais, intégrés dans la nomenclature en 1967 et en 1977, ont été retranchés dans l’édition de 1993 et sont désormais traités à la fin de l’ouvrage, dans une annexe intitulée « Liste des noms communs et des adjectifs correspondant aux noms propres de personnes et de lieux ». Des 118 mots retranchés de la nomenclature du NPR, près de la moitié ont été relocalisés dans la rubrique des entrées cachées qu’on trouve dans la microstructure des articles. C’est donc dire que bon nombre de mots conservent une place au sein du dictionnaire tout en perdant leur statut de chef d’article. D’autres ont connu un sort moins enviable et ont été complètement rejetés de l’ouvrage. Ainsi en est-il des mots armeline, bouteillon, bouteselle, calbombe, chasublerie, complanter, empoisser, galantin, sérançage, sportsman et superforteresse.

Une double continuité

Le PR d’aujourd’hui s’inscrit dans une double continuité, celle de ses deux premières éditions et celle de ses grands devanciers qui ont fait l’histoire de la lexicographie en France et qui en ont tracé les règles modernes, Antoine Furetière, Emile Littré, Pierre Larousse, l’équipe formée d’Adolphe Hatzfeld, d’Arsène Darmesteter et d’Antoine Thomas, pour mentionner les influences les plus évidentes, sans oublier l’attachement de Paul Robert pour l’Académie française. Il est une sorte d’aboutissement de ce double continuum historique et il en est un fleuron prestigieux.

Par ailleurs, l’une des qualités fondamentales des dictionnaires Le Robert est leur programme éditorial relatif à la norme. Le Petit Robert entre en effet dans la lignée des dictionnaires descriptifs, c’est-à-dire des ouvrages qui refusent l’autorité d’une norme préalable rigoureuse. Il n’a pas pour vocation de légiférer, « mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (ibid., p. xv). Il « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif » (ibid., p. ix) de l’usage qu’il pondère grâce à un réseau bien tissé de valeurs sociales d’emploi. Ces étiquettes circonscrivent des valeurs normatives, car il existe bel et bien une norme dans le dictionnaire, mais cette norme émerge de la description, elle n’est pas préalable comme dans les dictionnaires de difficultés ou dans le Dictionnaire de l’Académie française.

Le PR défend l’idée que le français recourt à des normes plurielles tout en étant conscient qu’il ne peut pas rendre compte de tous les standards francophones, sa préoccupation première étant de satisfaire les locuteurs de France. Il revient aux instances communautaires des autres parties de la francophonie de procéder à des descriptions spécifiques et plus exhaustives de leur variété de français.

Le Nouveau Petit Robert, bien qu’il décrive fondamentalement une norme du français de France, inclut certains régionalismes de France et d’ailleurs pour souligner qu’il existe plusieurs « bons usages », définis non par un décret venu de Paris, mais par autant de réglages spontanés ou de décisions collectives qu’il existe de communautés vivant leur identité en français (ibid., p. XIV).

La rétrospective axée sur les trois éditions du PR au XXe siècle a bien montré comment ce dictionnaire est sorti de l’ombre et s’est construit peu à peu pour devenir le meilleur dictionnaire général monolingue du français. Jouant sur la prudence et l’innovation, mettant en correspondance la langue et la société d’une manière très étroite, il a su acquérir sa réputation.

Au XXIe siècle, le PR continue son exploration des mystères de la langue en remontant dans le temps. En effet, en 2002, dans une mise à jour importante, on voit apparaître des encadrés sur l’histoire des mots, ce qui donne une dimension plus diachronique au dictionnaire et illustre un autre principe fondamental qui consiste à dire que le lexique se fait dans l’histoire et par l’histoire. Ces développements historiques sont hérités d’un autre succès lexicographique de l’entreprise, le Dictionnaire historique de la langue française. Et ce n’est sans doute pas là la dernière innovation du Petit Robert.

Notes

1. Le tirage de 2002 du PR totalise 2 952 pages. Depuis 1967, le dictionnaire s’est donc enrichi de 980 pages, ce qui représente tout près de 50 % de contenu inédit, sans compter le texte supprimé qui a été remplacé par de nouvelles données.

2. Il faut cependant noter que, dans la version électronique du PR, ces éléments figurent dans la liste des entrées. L’usager qui lance une recherche sur le mot bovinés, par exemple, verra le mot dans la liste des entrées, mais sera automatiquement conduit à l’article consacré au mot bovin, article dans lequel figure la mention de bovines comme étant une variante possible de l’entrée. Cela est également valable pour les dérivés éliminés de la nomenclature et traités dans la microstructure. Ils figurent aussi dans la liste des entrées de la version électronique du dictionnaire.

Annexe

1. Liste des mots ou des sens nés en 1967, vers 1967 ou avant 1967, d’après le Petit Robert (total : 100)

2. Liste des mots ou des sens nés en 1977, vers 1977 ou avant 1977, d’après le Petit Robert (total : 54)

3. Liste des mots ou des sens nés en 1993, vers 1993 ou avant 1993, d’après le Petit Robert

Le traitement des emprunts dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française

L’Académie française s’impose depuis plus de trois siècles comme l’autorité en matière de norme prescriptive du français : elle publiait son premier dictionnaire en 1694 et elle en est aujourd’hui à sa 9e édition. Dans la préface de cette édition, l’Académie juge qu’une « institution qui maintient les mots est en même temps gardienne des valeurs qu’ils expriment » (DAF9 : x). Un tel discours laisse croire que l’Académie considère jouer un rôle de premier plan dans la protection de la langue et de la société française. À une époque où plusieurs estiment que la suprématie de l’anglais représente une menace pour l’intégrité du français, l’analyse du traitement microstructurel que cette institution réserve aux anglicismes est d’un intérêt évident. Mais avant d’aborder le sujet de l’anglicisme, il convient d’examiner le phénomène de l’emprunt en général. Ainsi, à des fins de comparaison, les italianismes, les hispanismes, les lusitanismes et les néerlandismes font eux aussi partie du corpus. Ce corpus a été constitué à partir du DAF9 en ligne, dont la nomenclature, à l’instar de celle de la version papier, s’arrête pour l’instant à l’article mappemonde. Les emprunts sémantiques ont été exclus pour ne retenir que les emprunts formels, c’est-à-dire l’emprunt des signifiants. Dans cette contribution, le terme emprunt désigne donc toujours emprunt formel.

Le corpus compte environ[1] 559 entrées consignées en tant qu’anglicismes formels, tandis que les italianismes sont au nombre de 677, les hispanismes de 213, les lusitanismes de 58 et les néerlandismes de 141. Au total, le corpus représente plus de 1 648 entrées, ce qui correspond à environ 6 % de l’ensemble de la nomenclature du dictionnaire, qui comporte quelque 28 735 entrées. Le tableau ci-dessous répartit les emprunts faits par le français aux cinq langues mentionnées entre le XIIIe et le XXe siècle d’après la rubrique étymologique du DAF9.

Tableau 1 : Emprunts du français à l’anglais, à l’espagnol, à l’italien, au néerlandais et au portugais à partir du XIIIe siècle (selon le DAF9)
XIIIe XIVe XVe XVIe XVIIe XVIIIe XIXe XXe Total
Anglais 6 14 6 18 50 103 256 185 559
Espagnol 5 4 7 75 54 31 51 21 213
Italien 31 48 50 201 102 99 91 24 677
Néerlandais 20 23 22 18 33 28 12 3 141
Portugais 1 1 5 25 22 7 7 7 58

Deux parties composent cet article. La première examine le discours tenu dans la préface sur les emprunts. La seconde porte sur le métalangage employé par le DAF9 pour décrire les entrées considérées comme des emprunts. Cette dernière partie propose un classement de la formulation métalinguistique employée par l’Académie pour cette description. Les résultats fournis devraient permettre de tirer des conclusions sur la réception par les académiciens des emprunts formels, notamment des anglicismes.

1. Discours préfaciel sur l’empruut

L’« avertissement » de 1992 signale que, « [e]n un temps, le nôtre, où, de toute évidence, la connaissance du latin et du grec se raréfie, parce qu’ils sont, hélas, de moins en moins enseignés, il nous est apparu d’un réel intérêt de rappeler, fût-ce brièvement, que la plupart de nos vocables plongeaient leurs racines, profondément, dans ces deux langues anciennes » (DAF9 : XV). Fidèle à la tradition de formation des mots du français, l’Académie préconise la fondation de la néologie « sur les racines grecques et latines qui ont fourni la plupart de nos mots “savants” » (DAF9 : XVI), tout autre procédé risquant de faire perdre au français sa physionomie. De tels propos suggèrent que l’emprunt aux langues modernes est à proscrire. Pourtant, le discours préfaciel ne s’inquiète pas outre mesure des emprunts qui menacent le français qui, d’après l’Académie, conserverait son unité. Sa vitalité et sa préservation seraient donc tributaires de l’Académie, qui s’en porterait garante depuis plus de trois siècles : « si, pour tout dire, elle a pu conserver santé et qualité, cela est l’effet de la surveillance continue qu’exerce sur elle l’Académie depuis trois siècles et demi. » (DAF9 : X).

Néanmoins, les académiciens considèrent les emprunts comme un facteur d’enrichissement du français. Aussi s’estiment-ils « plus accueillants qu’on ne le prétend, considérant que la langue est moins menacée par l’extension du vocabulaire que par la détérioration de la syntaxe » (DAF9 : xii). Ils consentent à cautionner l’emploi des mots étrangers qui répondent à deux critères : l’usage et l’absence d’un « honnête mot français » (DAF9 : XII) pour désigner une notion donnée[2] : « Par [l]es notations étymologiques, le lecteur pourra également constater les nombreux emprunts faits, à travers le temps, aux langues étrangères les plus diverses, emprunts qui ont enrichi la nôtre et qui rappellent, s’il en était besoin, sa nature, tout à la fois, et sa vocation de langue européenne et universelle » (DAF9 : XVI).

Reste désormais à voir comment les académiciens d’aujourd’hui concrétisent formellement ce programme dans leur dictionnaire, particulièrement en ce qui a trait au métalangage lexicographique employé pour décrire un emprunt.

2. Le métalangage du DAF9 : formulations de base

Le métalangage employé par l’Académie pour marquer les emprunts n’est pas systématique : il se présente dans l’ensemble sous au moins 16 formules différentes (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Métalangage du DAF9 à propos des emprunts
Anglais Néerlandais Italien Espagnol Portugais Total
adapté 15 5 18 0 0 38
altération 3 2 0 7 1 13
apparenté 0 0 1 0 0 1
calque / décalque 6 0 4 0 0 10
d’après 24 0 3 0 0 27
du / de l’ nd[3] nd nd nd nd nd
emprunté 367 112 454 178 53 1 164
francisation 12 1 8 0 0 21
issu 5 4 2 3 0 14
locution 1 0 2 0 0 3
mot 103 4 42 21 2 172
pour traduire 2 0 1 1 0 4
réfection 1 0 1 0 0 2
sous l’influence 18 3 12 0 1 34
sur le modèle 10 0 3 0 0 13
utilisé 1 0 0 0 0 1
Total[4] 568 131 551 210 57 1 517

On constate que, pour marquer l’anglicisme, l’Académie privilégie la formulation emprunté, qui compte 367 occurrences sur 568, ce qui correspond à environ 65 % de l’ensemble des formulations employées. Plus du tiers des anglicismes est donc marqué par une douzaine de formules différentes, ce qui constitue un haut taux d’hétérogénéité. La deuxième formule la plus fréquente —mot (de l’) anglais— se retrouve sous 103 entrées, ce qui représente un peu plus de 18 % des cas. Les 11 autres formulations se partagent les 17 % restants. Leur fréquence varie de 1 (utilisé, réfection, locution) à 24 occurrences (d’après).

Le métalangage qui marque les emprunts aux autres langues à l’étude se rapproche de celui que l’Académie utilise pour marquer les anglicismes. En ce qui concerne les néerlandismes, la formulation emprunté se retrouve 112 fois sur 131, ce qui représente un peu plus de 85 % des cas, tandis que les 15 % restants sont couverts par les formules adapté (4 %), mot (du) néerlandais (4 %), issu (4 %), sous l’influence (3 %), altération (2 %), francisation (1 %). Sur les 551 formules employées pour signaler les 677 italianismes comptabilisés, le terme emprunté compte pour 82 % des cas, comparativement à 8 % pour la formule mot (de l’) italien, de sorte que les 12 autres formulations utilisées ne constituent que 10 % des occurrences. Il n’y a que 5 formulations employées pour signaler les 210 hispanismes comptabilisés : emprunté est employé dans 85 % des cas et mot (de l’) espagnol, dans 10 % des cas. Issu, altération et pour traduire se partagent les 5 % restants. Finalement, 4 formulations marquent les 57 lusitanismes comptabilisés; emprunté s’applique dans 93 % des cas, tandis que mot (du) portugais, altération et sous l’influence constitue les 7 % qui restent. Il ressort de ce décompte que le marquage des emprunts est des plus inconstants. Il est également curieux de constater que là où la palette varie nettement le plus, c’est pour l’anglais (15/16 formulations) et l’italien (14/16 formulations), les deux plus grandes langues prêteuses dans l’histoire du français. Ensuite, le nombre de formules utilisées chute à 8 pour le néerlandais, à 6 pour l’espagnol et à 5 pour le portugais.

3. Modalisation des formulations de base

La diversité des formulations d’emprunts, qui ne sont ni classées ni définies par l’Académie, illustre un manque de systématisation chez les lexicographes de cette institution. Cette lacune est accrue par la modalisation de ces formulations, précision sur les emprunts qui augmente à 72 le nombre de formulations. 5 types de modalisation sont possibles : la modalisation historique, la modalisation hypothétique, la modalisation hypothético-historique et la modalisation géo-sociolectale.

Modalisation historique

La modalisation historique précise si l’emprunt s’est effectué à un certain stade historique, exprimé notamment par les termes vieil, moyen ou moderne de la langue prêteuse :

L’information historique s’énonce de manière encore plus complexe lorsqu’elle précise le degré d’emprunt. Le transit de l’emprunt est le plus souvent signalé par la modalisation par

l’intermédiaire; l’expression utilisé en est employée aussi quelquefois. On retrouve deux degrés d’emprunts. Le premier correspond à celui de la langue qui se trouve à l’origine de l’emprunt, tandis que le second est celui de la langue par l’intermédiaire de laquelle un mot parvient au français :

Modalisation hypothétique

Les modalisateurs peuvent également porter sur le caractère hypothétique de l’information signalée; des termes tels que peut-être, probablement et sans doute sont alors utilisés, avec une nette prédominance d’emploi de probablement et peut-être. Quelquefois, les auteurs marquent une hésitation entre deux possibilités par les termes soit de... soit de... et ou.

Modalisation hypothético-historique

Certaines modalisations combinent les caractères historique et hypothétique de l’information :

Modalisation géo-sociolectale

En d’autres cas, la marque d’emprunt peut être précisée par une marque géographique et/ou une marque sociolectale :

Modalisation morphologique

Enfin, toutes ces formulations peuvent servir d’expansion à des classificateurs de type morphologique tels que composé et dérivé :

Les résultats fournis par l’analyse démontrent que la méthode employée par le DAF9 pour marquer les emprunts n’est pas systématique. L’Académie ne définit nulle part la convention utilisée pour ce marquage. Elle ne distingue pas l’héritage historique (l’arrivée d’un mot étranger en français par évolution phonétique) du passage d’un mot d’une langue à l’autre (l’emprunt lui-même). Une telle lacune risque de troubler le lecteur dans l’interprétation du discours métalinguistique. Il conviendrait d’expliciter les nuances qu’expriment ces formulations et d’uniformiser le métalangage. L’encombrement métalinguistique alourdit considérablement la description de l’usage et trouble la cohérence qu’exige l’accomplissement du mandat de prescription dont s’investit l’Académie.

4. Jugement normatif des académiciens à l’égard des anglicismes

La définition de l’anglicisme que donne le DAF9 ne manifeste pas de jugement de valeur et relève formellement de l’observation de l’usage tel que le perçoit l’Académie depuis le XVIIe siècle en présentant l’anglicisme comme un phénomène relatif à l’étymologie ou à la lexicologie : « [t]ournure propre à la langue anglaise. Spécialt. Une telle tournure employée dans une autre langue » (s.v. anglicisme). En revanche, les académiciens se servent du terme anglicisme sans tenir compte du fait qu’il relève de normes différentes, l’une renvoyant à l’observation de l’usage et l’autre, à la prescription. En outre, les deux exemples illustrant la définition de l’anglicisme dans le DAF9 manifestent déjà cette confusion en écartant l’anglicisme envisagé selon une perspective objective au profit d’une perspective prescriptive. La valeur prescriptive du premier exemple présente un jugement normatif positif à l’égard de l’anglicisme : « Dire que “l’on contrôle un territoire” pour dire que “l’on en est maître” est un anglicisme entré dans la langue ». Pour sa part, le second relève d’un jugement normatif négatif : « “Réaliser” pour “se rendre compte” est un anglicisme à éviter » (s.v. anglicisme). Cette confusion dans la conception de l’anglicisme apparaît d’ailleurs dans l’ensemble des 8 articles contenant le terme anglicisme, puisque les recommandations d’exclusion qui s’y trouvent, comme dans l’exemple suivant, confèrent à l’anglicisme une connotation négative que sa définition ne mentionne pas :

Seuls angliciste et gazole ne comptent aucune remarque négative.

5. Conclusion

En somme, le métalangage employé par l’Académie pour décrire un emprunt en tant que phénomène d’évolution linguistique ne suit aucune méthode systématique. Cette désorganisation, qui s’étend à l’ensemble de l’ouvrage, témoigne, dans la pratique de la lexicographie par l’Académie, de l’absence d’une démarcation nette entre norme objective et norme prescriptive. Aussi, de telles lacunes rendent-elles difficile le soutien d’une position prescriptive valable en ce qui a trait à un anglicisme donné.

Bibliographie

Notes

[1] L’approximation dans le dénombrement des entrées relève du procédé automatique d’extraction, qui comporte une faible marge d’erreur.

[2] Notons que l’Académie ne fait aucun commentaire sur la Commission générale de terminologie et de néologie, bien qu’elle en soit membre de droit . [Rapport d’activité de la Délégation générale à la langue française (DGLF), 1999, Annexe 1, partie 2]

[3] L’indicatif nd (non dénombré) indique que les emprunts marqués par du et de l’ n’ont pas été comptabilisés, étant donné les difficultés que posent l’extraction automatique de telles séquences.

[4] Ce tableau note le nombre d’occurrences des formulations signalant un emprunt. Certains articles regroupant plus d’une formulations, les totaux de ce tableau diffèrent de ceux du précédent, qui portait sur le nombre d’emprunts.

Sur l’existence des concepts de « néologie » et de « néologisme » : propos sur un paradoxe lexical et historique

Quand la force révolutionnaire, néologique, reste inerte et que la langue s’immobilise, il y a péril pour celle-ci. (Darmesteter 1887 : 13)
Quand je monte, c’est dans un ascenseur; quand je descends, c’est dans un “descenseur”. (Roman Lauzier-Boulanger. (4½ ans), le 13 avril 2008)
Les dictionnaires sont notre seule idée du lexique. (Rey-Debove 1973 : 106)
La décision finale est l’insertion dans le dictionnaire. (Guilbert 1975a : 53)

1. La néologosphère

Une conférence de clôture crée des attentes chez les auditeurs. Elle peut être envisagée comme une conclusion du congrès qui vient de se dérouler et prendre l’allure d’une répétition des propos dispensés par les intervenants ou bien elle peut constituer une synthèse, c’est-à-dire un bilan des sujets traités dans les communications. J’emprunterai un chemin différent. Premièrement, je me ferai brièvement historiographe pour rappeler que la néologie est un processus qui naît avec une langue, qu’elle était active bien avant d’être dénommée et qu’elle a été portée et défendue par quelques acteurs qui en ont dessiné les contours modernes, qui en ont façonné les principaux axes de recherche et qui ont identifié quelques points d’ancrage qui lui ont permis de passer de l’ombre à la lumière. Deuxièmement, je ferai appel à l’histoire, car la néologie ne peut être appréhendée qu’à travers l’histoire des civilisations, des sociétés, des idées, des arts (techniques), des sciences, etc. Les événements du monde et les péripéties de l’histoire ont fait pression sur le sort des mots, nul ne le contestera, et ils ont souvent nécessité des moyens d’expression inédits pour qu’on puisse les relater. La néologie et l’histoire sont intimement liés et un « classement des néologismes peut donc se concevoir uniquement d’un point de vue historique » (Guilbert 1975a : 57). Troisièmement, mon propos sera fortement teinté de lexicographie et je ferai de nombreuses incursions du côté des dictionnaires. La néologie entretient en effet un rapport de dépendance avec la lexicographie; bien qu’elle relève de la lexicologie, elle n’est actualisée, à travers le néologisme, que par un pacte avec le dictionnaire. Les dictionnaires sont, en effet, le seul lieu offrant une prise concrète sur le lexique (voir Rey-Debove 1973 : 106). Quatrièmement, je ferai escale dans des zones de la néologie où il n’est pas dans les habitudes d’élire domicile. Je voyagerai constamment entre les deux continents que sont la lexicologie et la lexicographie. Le rapport établi entre ces deux sciences et la néologie est le premier d’une série de phénomènes binaires et de paradoxes rattachés à la néologie. Un premier paradoxe a trait à l’instauration d’une méthode de reconnaissance des néologismes par comparaison avec une batterie de dictionnaires, filtre qui a pris le nom de corpus d’exclusion. Le paradoxe réside dans le fait que l’on cherche des mots exclus des dictionnaires, alors qu’ils n’ont pas fait l’objet de consignation, et qu’on veut asseoir la valeur lexicologique d’un mot en se fondant sur une vérification de nature lexicographique. La dualité du mot est en cause et elle entraîne une mise en perspective de l’idée de « néologie » et de celle de « néologisme ».

En nous fondant sur une longue fréquentation du lexique général et spécialisé, nous serons entraînés à réexaminer quelques hypothèses, à sonder quelques acquis et à scruter quelques phénomènes inédits relatifs à la néologie. De même, l’expérience de la chose dictionnairique nous a conduits à percevoir que le lexique pouvait être défini de manière différente selon qu’on l’aborde par le biais de la lexicologie ou par celui de la lexicographie. De là le caractère duel qui vient d’être évoqué. Les mots peuvent donc appartenir à l’un et/ou à l’autre des deux ensembles lexicaux, soit l’ensemble lexicologique et l’ensemble lexicographique. Le premier est réputé ouvert et indéfini, le second est clos et extrait du premier, pour une grande part. Et la clôture varie avec chaque dictionnaire en fonction des fondements éditoriaux qui déterminent le volume de mots à rassembler dans la nomenclature. Il peut donc y avoir des mots lexicologiques qui n’ont pas le statut de mot lexicographique (alterconsommateur, proche-aidant), d’autres ont un statut lexicographique qui fait l’unanimité (enfant, voyage), d’autres sont cantonnés à quelques dictionnaires (infant, voyagiste). Le mot lexicographique passe obligatoirement par le statut préalable de mot lexicologique, sauf les catégories d’entrées qui n’appartiennent pas au lexique, notamment les symboles et certains noms propres (cf. Boulanger 2000).

L’enracinement historique permettra de remonter aux sources du français et de mettre en parallèle les deux grands procédés de formation des mots d’une langue : l’évolution phonétique ou l’héritage et la création interne, à laquelle on ajoutera l’enrichissement externe réalisé par l’emprunt. Plonger dans l’héritage exige un retour vers les origines du français au Moyen Âge afin de voir si les mots issus du latin peuvent être associés aux néologismes. Notre hypothèse soutient que tout mot fut nécessairement néologique à un moment donné, ce qui entraîne une définition de la néologie intégrant cette vision. En raison de sa dimension diachronique, Alain Rey (1976 : 13) avance que « le concept n’est pas pertinent » et que « la nullité opératoire » doit être neutralisée en prenant en compte une synchronie plus vaste. L’idée devient pertinente lorsque le néologisme est considéré du point de vue de son enveloppe signifiante (formelle) et qu’on fait intervenir le repérage chronologique, non seulement sous l’angle de son amplitude historique, mais en vertu de critères synchroniques. Toute graphie qui ne fut jamais observée avant son repérage dans un manuscrit ou sur un autre support d’écriture pourrait être considérée comme néologique. Cette approche révèle une conception de la néologie qui inclut qu’en plus de la création interne et de l’emprunt, elle tient compte d’une autre donnée historique, en l’occurrence l’évolution, et que celle-ci est vue comme une source de création lexicale. C’est dire que la néologie s’est exercée dans le continuum latin, du moins pour les langues romanes. L’angle d’approche oblige à revoir les conditions liées au préalable orthonymique. L’orthonymie est un principe essentiel de la néologie. Ce terme, dû à Alain Rey (voir 1983a : 282 et 301), s’associe à l’idée de réguler les désignations, c’est-à-dire à réduire les ambiguïtés dénominatives, à les harmoniser sur le plan paradigmatique, tout en tenant compte de la nature du système linguistique concerné, de sa capacité de production et de son fonctionnement. Le sens compositionnel du terme orthonymie renvoie plus précisément à l’idée de définir des lois et des règles (grec ortho-) graphiques applicables au nom (grec -onoma). Elle prend la figure d’une référence normative qui présuppose l’existence d’une série de conventions quant à l’écriture des mots. Ce réglage graphique convoque la morphologie et la grammaire. Le mot nouveau devrait donc intégrer le lexique en se soumettant aux protocoles graphiques définis dans le code. C’est le cas de la majorité des néologismes. Certains, plus rebelles ou présentant une physionomie inédite, échappent aux règles existantes et obligent à en élaborer de nouvelles. Toutes ne sont pas également reçues socialement; à preuve, certaines féminisations de noms de professions font encore réagir, et souvent violemment. Si le féminin une ministre ne fait plus guère sourciller, d’autres font bondir des « connaisseurs » de la grammaire du français, comme l’illustre l’extrait suivant : « Au Canada même, madame […], femme de lettres éminente, […] manifestait son agacement devant ces féminisations toutes plus farfelues et saugrenues les unes que les autres en avouant sans ambages en avoir ras le bol de se faire appeler “écrivaine” ou “autrice” [sic] » (Le Devoir, 29 mars 1993).

On ne peut pas aborder les rives de la néologie sans inclure dans les analyses les dimensions temporelles relatives à la durée (durée de l’étiquette, durée individuelle et durée d’attente avant la mise en dictionnaire) et qui infèrent elles-mêmes que le sentiment de reconnaissance d’une unité lexicale est de nature psychologique et variable avec chaque individu. Il s’agit bien ici du sentiment néologique. La néologie ne peut pas être approchée autrement lorsqu’on l’envisage dans sa dimension historique. Mon propos est centré uniquement sur la néologie formelle.

Avant de traiter de ces questions, il faut jeter un rapide regard rétrospectif pour situer ce congrès sur la néologie dans la suite des rencontres plus ou moins régulières ayant porté sur le même thème. Le premier colloque de néologie fut organisé à Paris par le Conseil international de la langue française (CILF) en 1971. La néologie y fut envisagée en tant que phénomène général, les exposés portant sur des aspects linguistiques et théoriques, comme en témoignent les actes publiés dans la Banque des mots en 1971. Les communications présentées étaient axées sur des éléments attendus : procédés de formation des mots, sémantique, emprunt, synchronie. Une exception, l’intervention de Bernard Quemada qui traitait d’une politique de la néologie, premier signal de la nécessité d’organiser la néologie sur des bases institutionnelles. En 1974, l’Office de la langue française du Québec prenait le relais et organisait un colloque international sur la néologie dont les trois objectifs étaient :

  1. D’envisager la néologie et la création lexicale comme une fonction normale et spontanée d’une langue et non pas de les considérer comme des menaces. En faire un mécanisme de régulation plutôt qu’une menace à l’intégrité de la langue.
  2. D’établir des critères permettant de guider, d’organiser et d’aménager cette activité créatrice suivant deux orientations, l’une axée sur des bases théoriques, c’est-à-dire linguistiques, l’autre sur des bases pratiques, c’est-à-dire terminologiques et institutionnelles. Le moyen d’action privilégié fut la création d’un réseau francophone de néologie. Il s’agissait de (re)donner des dimensions sociales et socioprofessionnelles à la néologie.
  3. D’inventorier les résultats lexicaux dans des dictionnaires afin de les rendre disponibles périodiquement. Il s’agit ici de donner plus de visibilité aux mots nouveaux dans la société, surtout dans les environnements socioprofessionnels.

L’un des obstacles à surmonter a d’abord été la nécessité de démystifier le domaine même de la néologie sur lequel soufflait un vent de négativisme, à tout le moins un soupçon de méfiance. Chez les linguistes, la perception n’était guère positive, bien des lexicologues ignorant le phénomène ou ne s’en préoccupant pas. Quelques lexicographes y jetaient cependant un œil bienveillant. Parmi ceux-là, on peut nommer Alain Rey (Dictionnaires Le Robert) et Louis Guilbert (directeur du Grand Larousse de la langue française), qui furent invités à présenter leur vision de la néologie dans des exposés formels, et Claude Dubois (Librairie Larousse) qui s’est exprimé sur le sujet lors des discussions en séance et lors des ateliers.

La néologie nécessitait qu’on l’ausculte pour déterminer son état de santé et pour justifier sa place au sein des disciplines des sciences du langage. Historiquement, la néologie a été connotée négativement, la nouveauté lexicale étant vue comme un écart par rapport à la norme, en particulier dans les dictionnaires et dans le monde de la traduction où la méfiance était grande et où les jugements de stigmatisation n’étaient pas rares, en particulier à l’égard des calques. Objectivement, la néologie peut être perçue comme étant le processus de création des mots nouveaux dans une langue. Un autre sens dérive de la praxis et donne au mot une valeur théorique. Ainsi, la néologie est aussi l’étude des principes et des méthodes de la création des mots nouveaux. Dans le terme néologie, on reconnaît les mots grecs neos « nouveau » [= néo-] et logos « discours » [= -log- + -ie]. Faire de la néologie, c’est se livrer à l’activité de création d’unités lexicales nouvelles. La construction de mots nouveaux se fait de trois manières : par la combinaison inédite de morphèmes, c’est-à-dire la production de signifiants qui n’existaient pas dans le stock lexical de la langue à l’instant de la création; par la confection de sens inédits, c’est-à-dire l’invention de signifiés qui n’étaient pas répertoriés au moment de la création; par le recours à l’emprunt d’un signifiant et/ou d’un signifié à une langue étrangère, c’est-à-dire l’insertion d’une forme et/ou d’un sens qui n’étaient pas connus de la langue d’accueil au moment de l’opération d’emprunt. Quant au calque, il s’agit d’un procédé de francisation qui se pose à l’intersection de la néologie formelle —nouveau signifiant—, de la néologie sémantique —nouveau signifié— et de l’emprunt —signe étranger. Le résultat du calque est un mot français. Son évaluation du point de vue de l’acceptabilité normative relève de considérations qui ne seront pas examinées ici. Chaque mode sera illustré par un exemple. Du point de vue formel, on évoquera le mot intensiviste, « médecin spécialiste des soins intensifs », qui apparaît dans les écrits journalistiques au Québec en avril 1989. Le mot sera usité en Belgique à partir d’avril 1998; il ne semble pas attesté en France. Aucun dictionnaire général ne le consigne. L’attestation écrite est indicative; en effet, le mot a pu apparaître d’abord à l’oral ou il a pu être employé avant 1989 dans les milieux hospitaliers. Comme exemple de nature sémantique, notons le mot courriel, mot forgé en 1989 au Québec avec le sens de « système de courrier électronique ». Rapidement, le sens de « message, document expédié à un destinataire à l’aide de ce système » s’ajoutera. Comme emprunt, on signalera le mot japonais sudoku qui est attesté dans les journaux français et anglais depuis 2005. À noter que le Nouveau Petit Robert 2008 [NPR] donne la même date. Le mot blogosphère apparaît en juin 2002 dans La Presse, un journal québécois, et en avril 2003 dans L’Express, un hebdomadaire français; c’est un calque partiel de l’anglais blogosphere, mot attesté au début de 2002 dans les journaux américains. Lorsqu’il apparaît dans l’hebdomadaire français en avril 2003, ce n’est déjà plus un néologisme, au sens premier.

Ensuite, la néologie s’est structurée, organisée et instrumentalisée. Des réseaux de néologie sont nés dans la francophonie, puis dans la Romania et ils ont rapidement pris de l’ampleur; des universités ont intégré des cours et des séminaires de néologie dans leurs programmes de linguistique, de terminologie et de traduction; l’activité en matière de terminologie a éveillé un intérêt pour la néologie de la langue générale; la lexicographie a raffermi ses rapports avec la néologie; les recensements des écrits sur la question ont a été entrepris en 1980 (voir Boulanger 2008) et ils se poursuivent toujours; des rencontres régulières ont continué d’attirer les théoriciens et les praticiens intéressés par le phénomène; des commissions de terminologie ont avalisé la création institutionnelle de termes nouveaux; les frontières des langues ont éclaté et la néologie a pris des couleurs romanes dont le spectre a été étudié durant ces assises. En 2007, à l’initiative de John Humbley et de Jean-François Sablayrolles, une revue à contenu théorique a été fondée, revue qui porte le titre de Neologica. Ce (pseudo-)latinisme est lui-même un néologisme que les fins analystes de l’Antiquité rangeraient dans la catégorie des calques faits sur le grec. Bien façonné et transparent, le nom Neologica sert à fédérer un espace d’expression commun aux langues romanes et il s’avère être une mise en abyme parfaitement réussie.

En s’inscrivant dans l’orbite de l’aménagement linguistique, la néologie prenait de l’ampleur et elle s’ouvrait sur des perspectives inédites. Une telle expansion exigeait qu’on puisse disposer d’un appareil documentaire prenant la forme d’un catalogue de titres qui faciliterait l’accès aux écrits sur le sujet, qui accréditerait l’autonomie de ce champ de recherche en linguistique et qui en montrerait la vitalité de même que les multiples ramifications sociétales. La préparation d’un corpus bibliographique a répondu à ces besoins (voir Boulanger 2008).

2. La naissance du vivant

L’examen de quelques entreprises d’aménagement linguistique montre une continuité historique. Des origines à aujourd’hui, le français a toujours valorisé la néologie, sauf peut-être pendant une période au xviie siècle où, officiellement, il était plus ou moins interdit de créer des mots nouveaux. Mais la directive de Vaugelas n’a pas empêché la création de nombreux néologismes. La néologie est une donnée constante de l’histoire du français, et de toutes les langues. Elle fut tantôt soutenue par les pouvoirs en place, tantôt encouragée par le monde littéraire et tantôt soumise aux lois générales de l’évolution des langues. « L’état de langue contemporain doit donc être considéré, non comme un moment hors de la durée, mais comme un moment de l’histoire formant la jonction d’un état antérieur qui s’achève et de l’état suivant qui s’amorce. » (Guilbert 1975b : 125).

Le mot néologie veut dire « nouveau discours ». Il implique donc la naissance de quelque chose, un commencement, un déroulement, une fin. Vu sous cet angle, on est entraîné vers une conception organique de la langue. L’idée n’est pas nouvelle. En effet, à la fin du xixe siècle, des linguistes ont commencé à comparer les langues à des organismes vivants. Arsène Darmesteter fut l’un de ceux pour qui les mots s’inscrivaient dans la chaîne du vivant. La première phrase du livre qu’il consacre au sujet dit ceci : « S’il est une vérité banale aujourd’hui, c’est que les langues sont des organismes vivants dont la vie, pour être d’ordre purement intellectuel, n’en est pas moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal » (Darmesteter 1887 : 3). Comme les langues, les mots sont soumis aux mêmes étapes de la vie que les vrais êtres vivants. Les mots naissent, se développent, dépérissent et meurent (voir Darmesteter 1887 : 37). Le titre du livre de Darmesteter est un programme en soi : La vie des mots étudiés dans leurs significations, programme qui est explicité par les intitulés des trois parties principales :

Ainsi, les mots se réclament d’un trivium biologique : la naissance, la vie, la mort. Les intitulés des trois parties du livre de Darmesteter montrent clairement que la naissance et la mort renvoient à des destins individuels, alors que le parcours dans l’usage est social, c’est-à-dire en communion avec d’autres mots. Albert Dauzat a repris cette comparaison et il a lui aussi assimilé les mots à une structure évolutive. « Quand Arsène Darmesteter parlait de la vie et de la mort des mots, il ne s’agissait pas d’une métaphore » (Dauzat 1977 : 117). Et pour Dauzat, comme tout ce qui vit, une langue se renouvelle en permanence et, même si elle semble inerte, elle active ses mécanismes de création. « Cependant, même ralentie, l’évolution est inévitable » (Dauzat 1977 : 118). Maria Teresa Cabré use aussi de la métaphore de la vie, et la néologie est l’un des recours dont les langues se servent pour assurer leur continuité (voir 2004 : 19). Plus même, la néologie est indispensable et omniprésente dans les langues qui font appel au processus de normalisation. La néologie est toujours sollicitée et chaque mot nouveau qui s’insère dans le système bouscule celui-ci plus ou moins profondément. Ainsi, en ce moment, au Québec, un groupe de personnes liées à un festival de la chanson tente de répandre le mot chansonneur, apparemment un néologisme, dont le sens n’est pas très bien cerné. L’arrivée de ce mot interpelle le champ lexical auquel il se greffe, soit les mots chanteur et chansonnier. C’est seulement une fois la définition fixée qu’on saura quels rapports hiérarchiques seront validés entre les trois mots : synonymie, générique/spécifique, etc. Ces rapports sont aussi perturbés en raison de l’absence d’une réelle motivation justifiant cette création, qui est en fait une recréation, puisque le mot est consigné dans les anciens dictionnaires, dont le Littré, avec le sens de : « Celui qui chansonne » [chansonner : « Faire des chansons contre quelqu’un »].

3. Aux origines de la néologie

La néologie est à l’œuvre dès que le latin tourne au roman au cours du haut Moyen Âge. Les mots nouveaux naissent alors à partir de divers fondements tels l’évolution du latin parlé, la morphologie interne et la traduction, le premier mécanisme décroissant en importance au fur et à mesure que s’est affirmée la force interne de la langue. Nous y reviendrons.

La consignation des mots nouveaux dans les dictionnaires remonte à l’époque de l’invention des dictionnaires, soit au ive millénaire avant J.-C. Dès l’instant où les scribes mésopotamiens ont inscrit des noms de choses nouvelles et de concepts inédits sur des tablettes d’argile pour confectionner des listes lexicales, ils ont réalisé le recensement de néologismes (voir Boulanger 2003a). Quelques millénaires plus tard, les premiers glossaires européens médiévaux compilaient des mots des langues vernaculaires en train de prendre des couleurs nationales, prouvant par le fait même l’existence de ces langues et la mise en place des grammaires. Parmi les mots répertoriés figuraient nombre de créations originales, d’emprunts, de calques destinés à remplacer les formes glosées ou à les expliquer (voir Boulanger 2005 : 229). La nouvelle religion chrétienne fut l’un des domaines fort productifs en mots nouveaux. Frédéric Duval (2007 : 42) dénomme christianismes ces traductions ou ces emprunts au grec, à l’hébreu, à l’araméen. Il s’agissait bien de formes absentes, détachées du rameau latin, de signes forgés en français. La Bible sera un lieu privilégié de traductions continues qui seront à l’origine de milliers de néologismes qu’on ratissera dans les manuscrits pour les mettre en cage dans des glossaires d’abord annexés à un texte, puis qui s’en détacheront peu à peu pour former des glossaires indépendants, ancêtres des lexiques et des dictionnaires. La néologie est donc, sous un certain angle, une cause de l’invention des dictionnaires.

Outre les glossaires, les néomots trouvaient refuge dans des œuvres à caractère encyclopédique tel Li livres dou tresor (1262-1266) de l’Italien Brunetto Latini. En choisissant le français comme langue de rédaction de son ouvrage, l’auteur s’engage sur le chemin de la créativité. L’encyclopédiste inventera une quantité de mots nouveaux qu’il consignera dans son trésor, devenant en quelque sorte son propre lexicographe. Plusieurs de ses innovations ont survécu, par exemple intellectuel, politique, sollicitude, spéculatif (voir Boulanger 2005 : 238). Parmi d’autres néologues du temps, il faut dire quelques mots de Nicole Oresme, le grand intellectuel du xive siècle. Oresme envisageait l’avenir du français très positivement, et pour lui rien n’empêchait le français de devenir l’égal du latin en toute chose. Rendre le latin en français sera un projet d’aménagement linguistique avant l’heure. D’ailleurs, l’ordre d’aménager la langue émanait du pouvoir politique. Charles V souhaitait voir les grandes œuvres de l’Antiquité rendues accessibles dans la langue de tous. La vulgarisation sociale des connaissances visera le bien commun de la nation. Le besoin de mots vernaculaires est pressant, aussi faut-il créer des mots en quantité, surtout des termes spécialisés, même s’ils ne sont pas bien compris de tous et qu’ils ne sont pas « legiers a entendre » au moment de leurs premiers emplois. Malgré tout, il faut oser et « y convient souvent user de termes ou de moz propres en la science qui ne sont pas communelment entendus ne cogneüs de chascun » (voir Boulanger 2005 : 240). Ainsi, même si quelques difficultés de compréhension subsistent, il vaut mieux recourir à un vocabulaire spécifique français plutôt que de s’en remettre constamment au latin. Comme tout bon aménagiste, Oresme est lui aussi un créateur efficace de mots nouveaux. Le programme de francisation commandé par Charles V est un appel à la création néologique massive. Non seulement la formation de mots nouveaux renforce-t-elle les mécanismes généraux, mais elle prouve la capacité de la langue à faire face aux défis futurs. Dans ses écrits, Nicole Oresme introduit de petits glossaires recensant et expliquant les néologismes qu’il a créés. Plusieurs de ces inventions verbales sont restées sans lendemain (accidental, equivalement, signation), mais d’autres ont traversé les siècles et elles sont toujours présentes dans l’usage et dans les dictionnaires (dualité, épicycle, hexagone, tropique). Le choix de travailler en français qu’ont fait ces auteurs médiévaux donne une profondeur historique aux projets actuels liés à l’aménagement linguistique et à la néologie (cf. Boulanger 2005).

Brunetto Latini et Nicole Oresme étaient à la fois des encyclopédistes, des terminologues, des lexicographes et des aménagistes. Cette quadruple qualité leur permettait de travailler la matière de la langue que sont les mots à inventer. Leurs travaux dépassent la simple compilation des mots destinés à générer la nomenclature d’un dictionnaire. Là où cela leur paraît utile et pour répondre à des nécessités de francisation, ils inventent des néologismes. En habile didacticien, Oresme compile à l’intention de ses lecteurs de petits glossaires contenant ses néologismes. Ainsi, ceux qui ne saisissent pas le sens des mots à la simple lecture peuvent se reporter aux listes placées à la fin des traités. Par ailleurs, ces glossaires fournissent des renseignements fonctionnels sur les néologismes et ils les dédouanent à des fins de réemploi. Les matériaux lexicaux deviennent aussi disponibles pour des compilations plus vastes fusionnant plusieurs de ces glossaires.

Les lexicographes médiévaux associaient sans remords la création, l’emploi et l’autocompilation de néologismes. Aujourd’hui, le dictionnariste est un observateur du langage, un compilateur de mots. Ces tâches métalinguistiques sont distinctes de celles où le lexicographe écrit ses propres textes et où il peut néologiser à sa guise. Au xviiie siècle, d’Alembert notait déjà cette dichotomie dans l’Encyclopédie. « Un auteur de dictionnaire ne doit sans doute jamais créer de mots nouveaux, parce qu’il est l’Historien, et non le réformateur de la langue; cependant il est bon qu’il observe la nécessité dont il serait qu’on en fit plusieurs, pour désigner certaines idées qui ne peuvent être rendues qu’imparfaitement par des périphrases; peut-être même pourrait-il se permettre d’en hasarder quelques-uns, avec retenue, et en avertissant de l’innovation; il doit sur-tout réclamer les mots qu’on a laissé mal-à-propos vieillir, et dont la proscription a énervé et appauvri la langue au lieu de la polir » (D’Alembert 1754 : article dictionnaire).

4. L’empan sémantique du mot néologie

Indéniablement, la néologie s’inscrit dans la dynamique du signe linguistique saussurien. Elle n’est pas indépendante des assises que lui fournissent la lexicologie, la morphologie et la sémantique. Sous cet angle, elle est étroitement liée à la formation des mots. On confond d’ailleurs souvent les deux phénomènes. En amont, lors de la genèse des néologismes, les mécanismes morphologiques disponibles sont mis en action dans le but d’encoder des unités nouvelles. Le geste appartient à la synchronie pure. Par exemple, en 1989 quelqu’un a eu l’idée d’associer l’adjectif intensif et le suffixe -iste, pour générer le néologisme (médecin) intensiviste. Le mot est construit à partir de morphèmes disponibles et fonctionnels depuis longtemps en français. Il entre dans le paradigme historique adj. + -isme « personne qui… ». Il n’est pas modelé sur urgentiste (daté de 1986 par le NPR), car, au Québec, c’est le mot urgentologue (attesté en 1988 dans les journaux et daté de 1980 dans Franqus)[1] qui est usuel. L’inédit, c’est l’association du morphème lexical intensif (intensiv-) et du morphème grammatical -iste. Il en ressort que les procédés utilisés pour forger des mots nouveaux sont sélectionnés à même l’ensemble du matériel morphologique fédéré par le français au cours de son histoire, ce matériel étant composé aujourd’hui d’éléments relativement stables et en nombre limité. Ces morphèmes ne diffèrent guère de ceux employés dans des situations où on procède à l’analyse des modes de formation des mots déjà fonctionnels dans le discours. Lors d’une opération de recherche des origines (diachronie pure), les mécanismes sont démontés en aval. Par exemple, si on établissait aujourd’hui l’étymologie du mot intensiviste, l’analyse morphologique permettrait d’identifier la base lexicale intensif et le morphème suffixal -iste. La plupart du temps, le néologue crée du nouveau avec de l’ancien. Il met au monde des lexies façonnées à partir d’éléments préexistants qu’il agence suivant les règles et les lois de combinaison définies par le code, cet acte étant réalisé de manière consciente ou inconsciente.

Toutes les langues disposent de mécanismes de formation des mots qui permettent aux locuteurs de combler des besoins lexicaux en créant des néologismes pour dénommer de nouvelles réalités ou pour renommer des réalités existantes; la création de mots nouveaux peut tout simplement avoir une fin stylistique. À la suite de Louis Guilbert, Maria Teresa Cabré nomme néologie dénominative le premier type de formation et néologie expressive le second type (voir 2004 : 10). On retrouve cette opposition dans le schéma traditionnel correspondant à l’emprunt de nécessité et à l’emprunt de luxe.

Le mot néologie apparaît en français en 1759. Il est alors porteur d’une valeur sémantique qui renvoie à la création de mots, d’expressions ou de sens nouveaux. En cela, au xviiie siècle, il s’opposait à néologisme (1735) qui possédait un sens péjoratif et désignait la création abusive, mauvaise, voire inutile de signes nouveaux. Par extension, il référait aussi à l’affectation de nouveauté dans la manière de parler, sens qu’il a perdu depuis. Entrée plus longtemps ignorée qu’absente des nomenclatures des dictionnaires de linguistique, champ délaissé par des chercheurs qui préféraient diriger leurs regards vers des zones de la lexicologie qui avaient à faire avec la morphologie ou la formation des mots, la néologie était reléguée dans la catégorie des arts mineurs parmi les sciences du langage. Ailleurs, on se méfiait tout simplement de la néologie et tout ce qui était le moindrement nouveau en matière de langue était suspect, en raison d’une mauvaise perception des mécanismes de renouvellement du lexique, de la dynamique des langues et de l’utilité des néologismes. C’était surtout l’ombre du calque —créature nuisible, néfaste et perçue comme un envahisseur du lexique— qui occultait la zone prestigieuse de la néologie.

En pénétrant dans les champs institutionnels, c’est-à-dire en se déployant en dehors du champ de la linguistique, non seulement l’idée de néologie a-t-elle enrichi ses couleurs sémantiques, mais elle est devenue un corps organisé. L’éventail des sens purement linguistiques du terme néologie s’accompagne désormais de résonances explicites émanant de l’espace social. En effet, c’est dans la société que se manifestent le désir et le besoin de mots nouveaux. Pour une part, ces lacunes sont comblées par l’exécution de travaux d’aménagement linguistique liés aux savoirs d’experts. Vers la fin des années 1970 ou au début des années 1980, le mot néologie pouvait se décliner de plusieurs manières. Je rappelle ici ces significations (voir Boulanger 1989 : 202-207; Boulanger 2003b : 40-44; Cabré 1992 : 426; Cabré 1998 : 253 et Cabré 2004 : 27-28). Le terme néologie désigne :

  1. Le processus de création d’unités lexicales nouvelles et de sens nouveaux à l’aide des procédés morphologiques et sémantiques internes. L’enrichissement peut provenir de l’emprunt, qui est un procédé externe.
  2. L’étude théorique et appliquée des innovations lexicales ou sémantiques.
  3. L’activité institutionnelle organisée et planifiée en vue de créer, recenser, consigner, diffuser et implanter des mots nouveaux. L’organisme au sein duquel se déroulent les travaux est de nature publique ou privée.
  4. L’entreprise d’identification des secteurs d’activités spécialisés qui requièrent un apport lexical important en vue de combler des déficits de vocabulaire.
  5. L’ensemble des rapports avec les dictionnaires (généraux, spécialisés, monolingues, multilingues). Plusieurs aspects sont arrimés à ce sens. Nous y reviendrons.

4.1. Les forces de novation

La conjonction des dimensions linguistiques et sociales de la néologie révèle qu’il s’agit d’une structure fortement charpentée et d’un puissant moyen d’intervention dans toute action d’aménagement linguistique. Sur le strict plan des aspects linguistiques, la néologie est à la source d’une série d’oppositions de nature binaire dont voici un échantillon.

La plupart de ces thèmes ont fait l’objet de moult réflexions au fil des années, soit dans des publications scientifiques, soit lors de colloques, soit dans l’enseignement, soit lors de séances de formation en terminologie. En principe, on a tout vu et tout étudié en matière de mots nouveaux. Plusieurs bibliographies compilent des milliers d’études sur le sujet (voir Boulanger 2008). La plupart sont orientées vers des recherches à caractère terminologique, car la néologie reste parfois encore ignorée des lexicologues ou délaissée par eux, et on peut se demander pourquoi. Le concept de néologie n’est pas dans le collimateur des lexicologues; ailleurs, on reconnaît son existence, mais on s’en méfie. Les aspects de la néologie qui font qu’on s’interroge sur sa destinée sont nombreux, mais on évoquera seulement ceux d’entre eux qui ont des incidences sur l’aménagement linguistique.

L’unité lexicale issue de la néologie est le néologisme. Maria Teresa Cabré a fixé les paramètres permettant de déterminer si une unité peut revendiquer un caractère de nouveauté ou non (voir 1992 : 254 et 2004 : 37). Voici ces critères :

  1. L’apparition récente du mot dans le lexique. Le lien est établi avec la diachronie.
  2. L’absence du mot dans les dictionnaires. Ce critère exige des précisions quant à la nature des dictionnaires.
  3. L’instabilité formelle et sémantique du mot, caractéristique pouvant aussi toucher les dimensions phonétiques ou phonologiques.
  4. La perception du caractère de nouveauté par les locuteurs.

5. De l’existence de la neologie et du neologisme

5.1. Le néologisme et le mot nouveau

La création d’un néologisme est une manifestation d’énonciation, à savoir un acte individuel ou collectif, un acte conscient ou inconscient. La création planifiée et collective est fréquente dans les terminologies. Ainsi, le nom commun motoneige fut créé en 1960 par un linguiste à qui on avait demandé de trouver un terme pour remplacer le nom déposé Skidoo (vers 1959). Les mots baladeur, courriel et baladodiffusion sortent eux aussi de la réflexion collective et institutionnelle. Le néologisme naît généralement dans la parole; il rejoint l’écrit plus ou moins rapidement et selon les besoins. C’est justement le texte écrit qui sert de référence au lexicographe quand vient le moment de dater l’apparition d’un mot nouveau. Le problème de la datation est fort complexe, car cette rubrique peut se concrétiser à plusieurs niveaux. Nous y reviendrons. Pour l’instant, il importe de préciser la signification de l’expression mot nouveau. Cette formule renvoie à trois moments de la vie d’un mot, sinon à quatre, les deux premiers étant de nature lexicologique, le troisième étant de nature lexicographique. Le quatrième appartient à la perception psychique.

  1. Mot nouveau est relatif à l’instant de la création de l’unité, moment qui peut être difficilement saisissable et qui n’est qu’approximatif lorsque le mot surgit à l’oral et qu’on en prend conscience ultérieurement. Il a pour synonyme le terme néologisme.
  2. Mot nouveau est mis en rapport avec la date du texte écrit dans lequel l’unité est attestée pour la première fois. Cette date est susceptible de reculer au fur et à mesure qu’on découvre des attestations plus anciennes.
  3. Mot nouveau se réfère à la date d’entrée de l’unité dans un dictionnaire, cette date pouvant varier avec les ouvrages. Les dictionnaires usent de cette appellation pour noter un ajout fait lors d’une mise à jour ou d’une édition nouvelle. Un même mot peut être lexicographiquement nouveau autant de fois qu’il rejoint les colonnes de dictionnaires différents. Par exemple, le mot blogueur fut déclaré deux fois « mot nouveau » : en 2005, il figurait sur une liste de « Mots nouveaux » ajoutés dans le Nouveau Petit Robert 2006 [NPR]; en 2007 il figurait sur une liste semblable du Petit Larousse illustré 2008 [PLI]. Le millésime 2008 du NPR donne comme mots nouveaux les ajouts chop suey et pastrami. Le premier fut intégré dans le PLI en 1982 (= millésime 1983), soit il y a un quart de siècle, tandis que le second est toujours absent du PLI. En consultant le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992) [DQA], on trouve les deux mots à la nomenclature. Les dates identifient les moments de la consignation; elles n’ont rien à faire avec la néologie. Par ailleurs, il est manifeste que ces mots ne sont plus nouveaux sur le plan dictionnairique. Un autre type de croisement est repérable avec l’article verrine (« Petit récipient en verre… »), une nouveauté dans le NPR 2008 et dans le PLI 2008. La caractérisation relative à la nouveauté s’appuie sur des arguments qui diffèrent, le NPR présentant l’ajout comme un nouveau sens tandis que pour le PLI, il s’agit d’une nouvelle entrée.
  4. Une quatrième interprétation de mot nouveau est plausible, à savoir que tout mot que le locuteur ne trouve pas dans « le » dictionnaire peut être interprété comme étant un néologisme, à moins qu’il soit perçu comme fautif ou inexistant.

Bien des ramifications sont observables quand vient le moment de traiter les datations. Un autre exemple illustre les ondulations dataires, c’est celui du mot courriel. Ce mot est daté de vers 1990 par le NPR. Les journaux québécois l’attestent en janvier 1997. Or, le terme a été inventé au début de 1989 dans un séminaire sur la formation des mots que je donnais à l’Université Laval. Mais aucune trace écrite n’étant restée pour en témoigner, la gestation du mot est demeurée confidentielle et on attribue la création de ce néologisme à une autre instance, sinon à plusieurs autres. Le mot est né dans le contexte d’un exercice collectif de création de néologismes destinés à remplacer des emprunts et le terme e-mail faisant partie du lot de mots à traiter. Aussi peut-on dire que courriel est une création planifiée. Le mot aurait été (ré)inventé par la suite par l’OQLF ou il aurait été suggéré par un étudiant du séminaire qui a travaillé comme terminologue à l’Office dans les mois qui ont suivi le cours. Il est par ailleurs curieux d’observer que le NPR date le mot e-mail de 1994, soit plus tardivement que son remplaçant courriel! Une recherche dans Eureka —une base de données journalistiques— montre que l’emprunt est déjà présent dans le quotidien québécois La Presse dès 1988 et dans Le Monde en octobre 1987, mais cette première attestation n’est pas probante. Le NPR date l’abréviation mail de 1998, tandis que le Dictionnaire culturel en langue française [DCLF] donne 1996 comme première attestation pour ce mot qu’il qualifie d’emprunt à l’anglais ou d’abréviation de l’anglicisme e-mail. Le Grand Robert de la langue française [GRLF] dit que mail est attesté vers 1980 et il en fait l’héritier de l’anglicisme e-mail. Plus discret, le NPR 2008 dit tout simplement que mail vient « de e-mail », sans préciser si l’abrègement s’est fait une fois le mot e-mail passé en français ou s’il fut emprunté à l’anglais qui l’avait déjà soumis à l’aphérèse. Quoi qu’il en soit, mail est attesté dans des textes avant 1995 en France, selon le NPR, et en juin 1998 au Québec (La Presse du 21 juin). On a affaire ici à une cascade de dates et à des explications étymologiques qui se contredisent et versent dans l’anachronisme (voir le tableau 1). Ajoutons au dossier les mots mél et e-mél attestés en 1997 dans les journaux français.

Tableau 1 : Quelques datations croisées
Sources Mots
Dictionnaires courriel e-mail mail mél
NPR 1990 1994 1998 Ø
GRLF v. 1990 1994 1989 Ø
DCLF v. 1990 1991 1996 Ø
Eureka courriel e-mail mail mél
France 1997 1987 avant 1995 1997
Québec 1997 1988 1998 1998
Séminaire JCB 1989 S/O S/O S/O
Franqus v. 1990 Ø Ø Ø

La mise en dictionnaire constitue donc une seconde naissance et un acte de baptême pour le mot enregistré. Rejoindre le dictionnaire dénéologise le mot sans nécessairement lui retirer sa qualité de psychonéologisme. Il ne faut donc pas confondre l’apparition du mot en langue —le néologisme lexicologique— et l’apparition du mot dans un dictionnaire —le “néologisme” lexicographique ou mot nouveau. L’écart temporel entre ces deux états est parfois surprenant. Ainsi le mot expresso, daté de 1968 par le NPR aura dû patienter pendant 32 ans avant d’intégrer la nomenclature de ce dictionnaire en 2000 et il aura dû attendre 29 ans avant d’être reconnu par le PLI en 1997 [= millésime 1998] (voir Boulanger et Malkowska 2008).

6. La substance de la néologie et du néologisme

Donner cinq définitions du terme néologie, énumérer quelques paradoxes, établir des équations binaires, c’est certainement plaider pour l’existence du phénomène de la néologie et, par ricochet, pour l’existence du néologisme. Pourtant, l’existence de l’un et l’autre est parfois remise en cause et d’importantes nuances relatives à l’interprétation de ces concepts sont perceptibles. La solution de cette apparente contradiction tient dans l’examen de quelques critères reliés à l’histoire d’une langue, au temps et à la psychologie. L’histoire des mots met en parallèle l’influence de l’évolution phonétique ou l’héritage et la création d’unités nouvelles. Le temps évoque une dimension de l’ordre de la longue durée, de l’étalement, soit la diachronie et la durée de vie du néologisme, et une dimension de l’ordre de l’événement ponctuel, soit la chronologie et la datation des mots. La psychologie engage la perception subjective du locuteur quant à la reconnaissance de la qualité nouvelle ou non du mot soumis à l’examen. Le jugement s’appuie sur un sentiment, une perception qui ne concorde avec aucune référence ayant un caractère objectif (voir Rey 1988 : 282). C’est la raison pour laquelle Alain Rey parle de « pseudo-concept » ou du « caractère flou de la notion même de néologisme » (1988 : 282).

Dans l’absolu, la reconnaissance d’un néologisme relève de deux paramètres personnels : d’abord de la mémoire quantitative, c’est-à-dire de la capacité d’évaluer la présence ou l’absence du mot dans son propre dictionnaire intérieur; puis le recours à l’intuition, à savoir la simple impression que l’on a affaire à un mot nouveau.

Mais sans appui, l’essai de classement peut échouer. Tout locuteur peut classer parmi les néologismes un mot appartenant à une géographie lexicale méconnue de lui. Par exemple, les mots cador et portor qui sont bien implantés dans les dictionnaires pourraient être perçus comme néologiques, les mots collector et tchador qui sont des créations récentes seraient perçus comme des formes lexicalisées tandis que thyristor serait l’objet d’une hésitation. Les formes modulor et similor sont semi-décodables en raison de la transparence des morphèmes lexicaux modul- et simil-(voir le tableau 2). Le sentiment de nouveauté ou de néologicité[2] s’érode à mesure que le locuteur acquiert la connaissance du domaine, qu’il en maîtrise le vocabulaire et que celui-ci entre dans l’usage. La perception première fait alors place à l’idée que le mot existe depuis longtemps. À l’inverse, l’impression de nouveauté peut persister longtemps si le mot reste à l’écart de l’usage ou s’il est cantonné à des circonstances d’emploi limitées. Dans les deux cas, il faudra recourir à un moyen objectif pour trancher. En effet, l’impression de néologicité repose sur une conviction de la nature de l’individualité et non sur des fondements comparatifs objectifs comme une série de dictionnaires. L’identification de faux néologismes est conditionnée ici par le psychisme, tout comme elle l’est pour les lexicalismes. Dans cet environnement, Alain Rey parle de psychonéologie. L’impression de nouveauté est donc « une sorte de néologie —de psychonéologie— qui ne sera pas forcément intégrée dans la néologie créative du langage » (Rey 1985 : 237). Pour avoir quelque accent de vérité, le sentiment néologique doit s’élargir, à savoir passer de l’individuel au social, afin de pouvoir se garantir d’un jugement fondé sur la stricte méconnaissance personnelle. La nouveauté objective est de nature chronologique et ce sont les datations lexicographiques qui en témoignent, car non seulement fixent-elles l’origine d’un mot dans le temps, mais, en palimpseste, elles identifient un auteur, un texte, un lieu, un moment de l’histoire, etc., du moins plus particulièrement à partir de la Renaissance.

Tableau 2 : Le sentiment néologique
Perception du caractère de néologicité
Mots Néologicité Datations NPR Sens NPR
cador + néol. 1878 « Chien. »
collector Lexicalisé 1989 « Objet commercial à diffusion limitée, recherché par les collectionneurs. »
modulor +/- néol. 1942 « Système de mesure destiné à fixer les proportions des ouvrages d’architecture. »
portor + néol. 1751 [1676] « Marbre noir veiné de jaune d’or. »
similor +/- néol. 1742 « Métal imitant l’or. »
tchador Lexicalisé 1978 [1819] « Voile noir recouvrant la tête et le corps, porté par les musulmanes chiites [...]. »
thyristor + néol. v. 1960 « Composant semi-conducteur à conduction unidirectionnelle, possédant une électrode de commande permettant de déclencher le passage du courant. »

Une consultation a été menée auprès de plusieurs personnes afin de connaître leur sentiment quant au statut des sept mots figurant dans le tableau 2. L’opacité morphosémantique du mot est un facteur qui bloque le décodage et fournit le plus haut taux d’impression de néologicité (cador, portor). Lorsque la forme offre des pistes de décodage, l’impression de néologicité est plus diffuse (modulor, similor). Lorsque le mot circule un tant soit peu, qu’il a une certaine fréquence d’usage ou que le référent éveille la connaissance, le sentiment de néologicité est plus estompé même lorsque les mots sont plus récents que d’autres (collector, tchador). Le catalogage n’est donc pas assujetti à la chronologie, dans le sens où les mots les plus récents peuvent être sentis comme des mots intégrés dans le lexique depuis plus longtemps que d’autres, plus anciens, mais peu connus. Cet effet psychologique est ici manifeste : les deux mots perçus comme intégrés sont justement les plus récents de la série et ceux qui circulent le plus largement.

6.1. La matière néologique

La néologie et le néologisme, on l’a vu, sont à l’origine de maintes interprétations et ils sont à la source de nombreuses questions : D’où sort le néologisme? Quels sont les rapports de la néologie avec la norme? Une forme fautive peut-elle être un néologisme? Une attestation plus ancienne que celle qui sert de repère est-elle un néologisme? Depuis quand la néologie existe-t-elle? Depuis quand y a-t-il collecte des mots nouveaux dans les dictionnaires? Où s’arrête la néologie et où commence la lexicalisation, dans les deux sens qu’on prête à ce mot, soit le passage dans l’usage et l’accès au dictionnaire? De quoi est fait le néologisme et comment est-il façonné? Mais d’abord, il faut s’interroger sur l’étiquette néologisme afin de savoir à combien d’occurrences d’un mot elle convient. La réponse est primordiale, car elle départage le point d’intersection fixe (une occurrence) de la durée linéaire indéterminée (plusieurs occurrences) et elle nuance la définition de la néologie et du néologisme. La référence unique infléchirait les définitions des deux concepts, elle obligerait le réexamen de la problématique du sentiment néologique et celui des rapports des deux concepts avec la lexicologie et la lexicographie. Par le fait même, elle ramènerait à l’ordre du jour la question des datations, notamment dans l’optique du traitement lexicographique et de l’identification garantie par le corpus d’exclusion. Le tableau 3 synthétise ces éléments.

Tableau 3 : Évolution du point d’ancrage du néologisme
La succession des datations
Mots Néologie Rétronéologie Lexicalisation1 Lexicalisation2 Lexicalisation3
[NPR] Eureka FQS [+ 2e, 3e occ.]
Réemploi
[Sentiment Ø]
Individu
[Dictionnaire]
Société
fusilli 1993 1988 1982 1982 199* 2002
pancetta 1992 1989 1983 1983 199* 2005 [= 2006]

Chaque mot est accompagné d’une série de dates qui témoignent chacune à leur manière du parcours du mot dans le lexique. Trois statuts sont superposés : la date d’apparition du mot dans le lexique (lexicalisation1), la date de la perte du caractère néologique (lexicalisation2), la date de consignation dans le NPR (lexicalisation3). La date d’apparition des mots est, selon les sources du NPR, 1993 pour fusilli et 1992 pour pancetta. La consultation de la base de données journalistiques Eureka permet de reculer les dates d’apparition à 1988 et 1989, respectivement. Une autre vérification dans la base de données Franqus révèle un nouveau recul des dates, soit 1982 et 1983, respectivement. Le point d’insertion sur l’axe du temps des mots pris en exemples est déplacé en amont. Ce recul pourrait être qualifié de processus de « rétronéologie », ce qui signifie que les mots furent créés plus anciennement que le soutient le NPR. La mise à jour est à faire. Par ailleurs, trois scénarios de lexicalisation sont plausibles. Le premier scénario concerne le fait que seule la première occurrence d’un mot peut être reconnue comme néologique. La néologie serait donc cantonnée au point de repère sur l’axe du temps, point qui correspond à la naissance du mot et à son arrivée dans le lexique. Le réemploi ferait déjà partie du processus linéaire de la vie des mots, à savoir que le mot se lexicalise, qu’il est ainsi mis à la disposition des locuteurs, mais qu’il n’a pas été évalué quant à son statut normatif. Le deuxième scénario est centré sur la durée, la lexicalisation dépendant d’un facteur extralinguistique, à savoir la mémoire individuelle. Il est impossible de déterminer une durée fixe, le temps appartenant ici à la dimension psychologique des locuteurs. Le troisième scénario est relié à l’enregistrement des mots dans les dictionnaires. En accédant au NPR en 2002 pour l’un et en 2005 pour l’autre, ces mots perdent leur statut de néomots, ils sont dénéologisés. Ces dates valent pour le NPR seulement; d’autres dictionnaires peuvent choisir un autre moment pour intégrer les mots. Par exemple, le PLI a intégré pancetta en 1989 (= millésime 1990) et il ignore toujours fusilli. La date 1989 correspond à l’attestation textuelle québécoise, elle montre que les sources utilisées ne sont pas les mêmes que celles du NPR. La cueillette des dates dépend du corpus documentaire sélectionné, et celui-ci n’est jamais exhaustif, pas plus qu’il n’est commun aux différentes entreprises lexicographiques. Quant à fusilli, il reste toujours candidat au statut de mot nouveau lexicographique, mais il n’est certainement plus un néologisme lexicologique, ni psychologique, du moins au Québec. Le flottement dataire confirme donc la difficulté qu’il y a à définir le néologisme sur la base de qualités intrinsèques internes et généralisables. Seule la date correspondant au moment de la création ou à la première attestation écrite offre une emprise ayant quelque certitude, même si cette référence est mobile. Les datations seraient donc le seul critère fondant le caractère néologique d’un mot, cantonnant ainsi la néologie dans l’orbite du discours pour ce qui est des aspects pragmatiques et dans l’orbite de la lexicologie quant aux aspects théoriques. Mais le paradoxe actuel, c’est que la démonstration du caractère néologique d’un mot se fait par comparaison avec les dates de publication des dictionnaires et non par rapport à des données calendaires soudées aux mots.

6.2. L’évolution phonétique ou la romanisation

Affirmer que tous les mots qui ont traversé l’histoire d’une langue furent des néologismes en leur temps paraît une évidence ou une hérésie. Cependant, ce constat soulève la question de l’évolution phonétique et l’oppose à la création verbale ponctuelle ou spontanée, à la traduction des mots du latin chrétien et à l’emprunt. L’évolution ou l’héritage est le phénomène historique par lequel un mot d’une langue, le latin par exemple, passe dans une autre langue établie ou en train de se former en subissant des changements de nature phonétique qui aboutissent à une ou à des formes nouvelles dans la langue d’arrivée (latin classique pediculus > latin populaire *peduculus > ancien français peoil, pouil > français pou). Si on prend le latin comme langue témoin, l’évolution est une délatinisation. Généralement, la forme évoluée et romanisée est plus courte que la forme de départ. Ces métamorphoses sont conditionnées par le contexte sociolinguistique de la langue d’accueil, par la situation sociopolitique et par différents autres rapports de force dans la société. L’évolution est un processus de transformation graduelle d’un mot ou d’une série de mots d’une langue donnée en un mot ou une série de mots dans une autre langue. Sur le plan linguistique, la progression vers une ou des formes nouvelles se réalise suivant des lois de l’évolution phonétique, tandis que sur le plan social, elle se produit dans une communauté lors d’échanges verbaux, sans que les locuteurs en aient connaissance, car le passage d’un état à un autre est un fait collectif et non pas individuel. La traduction consiste à donner un équivalent du mot latin (creator > créateur) ou grec (grec apostolikos > latin apostolicus > apostolique) qui ne s’éloigne pas trop de la forme de départ et qui ne soit pas le résultat de l’évolution, ni d’un emprunt. Cette situation appelle aussi à se pencher sur la question des doublets, à savoir des paires de mots ayant une étymologie commune, mais qui ont évolué différemment; l’une des formes résulte de l’évolution phonétique tandis que l’autre est attribuable à divers procédés morphologiques (par exemple, le latin auricula > français oreille (vers 1000) —forme évoluée— et auricule (1377) —terme traduit ou calqué). Les doublets ne sont pas des variantes graphiques et ils appartiennent à des champs sémantiques différents. La forme savante est souvent plus tardive que la forme populaire, sauf dans les domaines de la scolastique et du sacré, et elle est aussi plus souvent rattachée à un domaine du savoir (latin masticare > français mâcher (vers 1190) et mastiquer (xvie siècle). Or, si on reconnaît le statut de néologisme à la forme savante, pourquoi refuser cette valeur à la forme évoluée? Vu dans cette perspective, l’emprunt puise certaines de ses caractéristiques dans d’autres procédés. La forme importée peut subir des changements phonétiques pouvant entraîner des adaptations graphiques (anglais packet-boat et people > français paquebot et pipeule).

La dichotomie entre les différents modes de peuplement lexical d’une langue semble en référer à une loi ne permettant pas que la morphologie et la génération des mots par évolution phonétique se côtoient. L’héritage était le fief des philologues, la création celui des lexicologues et la traduction celui des traducteurs. Traditionnellement, l’évolution est perçue comme un phénomène lié à l’oral et au glissement d’une langue vers une autre. Les causes des changements phonétiques sont bien connues, mais on s’est peu intéressé à la suite afin de savoir quel est le statut de ces unités qui jalonnent la période la plus ancienne de la langue. On n’a pas fait la jonction entre l’héritage et les autres modes d’enrichissement de la langue. Comme si la compartimentation des phénomènes était incontournable. Au début du français, au haut Moyen Âge, l’évolution à partir du latin était le principal mode de formation des mots de la langue nouvelle en train d’émerger. Le français ayant acquis un vocabulaire fondamental, la création de nouveaux mots s’est de plus en plus appuyée sur les mécanismes internes, l’évolution lui cédant le pas, tandis que la traduction était d’usage dans le vocabulaire du nouveau message chrétien et dans les secteurs plus scientifiques. La traduction est à la source de nombreux calques et elle sera l’un des vecteurs de l’introduction des latinismes. De plus, le recours à l’arsenal interne reléguait le principe de l’usure phonétique à un rôle plus discret, si ce n’était le phénomène de la relatinisation, c’est-à-dire la réfection d’une forme héritée sur le modèle latin, forme qu’il faut distinguer du doublet savant. Par exemple, les mots latins exemplum et nutritura ont donné essample (1080), essemple (fin xie siècle) et norreture (xive siècle) formes évoluées que la relatinisation a transformés en exemple et nourriture (voir Duval 2007 : 323). « Les formes relatinisées sont appelées “semi-savantes”, parce qu’elles tiennent à la fois de la forme héréditaire et d’une réfection à partir d’un étymon latin » (Duval 2007 : 323). La présence tangible ou discrète du latin et son rappel pour (re)latiniser le lexique en produisant des mots nouveaux ont pour effet de bousculer le système. Leur action atteint la structure du lexique et elle a de nettes répercussions sur l’appréhension des phénomènes extralinguistiques de nature scientifique, culturelle, technique, etc. (voir Duval 2007 : 330).

Le procédé d’évolution phonétique est assimilable au génie populaire; plus rare aujourd’hui en raison de la large diffusion de l’écrit, ce mécanisme demeure tout de même « un élément essentiel dans l’évolution des langues » (Rey 1985 : 249). Les adaptations sont très occasionnelles et elles touchent surtout les emprunts. Les voyelles qui n’ont pas de correspondants exacts en français sont davantage ondoyantes. Aussi le conditionnement phonétique qui s’opère au cours du transfert est-il hésitant et soumis à des flottements avant qu’un consensus s’instaure et que l’on aboutisse à une orthographe ainsi qu’à une morphologie satisfaisant aux habitudes françaises et conformes au code grammatical (anglais riding-coat > français redingote; anglais robbing alcool > français québécois robine). La succession des essais-erreurs produit plusieurs graphies concurrentes, comme dans le cas récent de people (1988) —« genre journalistique, presse populaire à sensation ». Les difficultés de prononciation du mot en français ont conduit à une pléthore de formes dont plusieurs sont inconnues du code (voir le tableau 4). Et comme il n’existe pas de modèle, il se crée de nouveaux paradigmes graphiques. On rejoint là le génie populaire. Un examen des datations des graphies dans les dictionnaires prouve bien que peu importe la voie de pénétration d’un mot dans une langue, il a bien fallu que ce signifiant ait une première attestation. Concevoir l’évolution phonétique comme un moyen de création lexicale est on ne peut plus pertinent. L’évolution ne relève pas de l’individu isolé. Le créateur d’un mot se fond dans la masse des locuteurs et le signifiant nouveau surgit de la parole; il n’existe pas de moyen de retrouver l’auteur de cette néologie ni de la situer exactement en un point précis de l’axe temporel. L’évolution ou l’usure phonétique appartient à la diachronie, à savoir à la longue durée, et elle est impalpable, du moins dans sa phase très ancienne. C’est dans l’enregistrement graphique que s’ancre la possibilité de classer un mot issu de ce phénomène comme néologique. La mise par écrit confirme l’existence d’un mot, elle accrédite ou détermine s’il s’agit d’un signifiant déjà disponible. Si le signifiant n’a pas d’usage antérieur au moment de son emploi écrit, alors on est devant une forme nouvelle, peu importe que cette unité résulte de l’érosion phonétique, de la dérivation interne, du calque ou de l’emprunt. Une forme couchée sur le papier et datée devient palpable, elle prend vie. Et si un mot en possède plusieurs variantes pour des raisons dialectales, sociales ou parce que le scribe commet des fautes d’orthographe, il s’agit néanmoins de formes inédites. Par ailleurs, les graphies médiévales ne pouvaient pas être jugées bonnes ou mauvaises par référence à un code normatif stable (grammaires, dictionnaires), puisque le français n’était pas unifié et que la norme restait à inventer. La transcription constitue une interruption dans le processus d’usure phonétique et, en l’absence de toute référence normative, elle fixe tout de même un ou des états graphiques pour l’unité en question (voir le tableau 4). Le signifiant sonore prend les couleurs de l’alphabet et il se greffe au stock lexical. Ce qui est noté par le lexicographe, c’est une donnée historique, en l’occurrence, la date du surgissement d’un mot sous une enveloppe graphique inédite en un point précis du fil du temps. Les graphies médiévales sont données par les dictionnaires, mais les lexicographes ne les sélectionnent pas en fonction d’un quelconque paramètre normatif médiéval puisqu’il n’en existait pas. Si la norme entre en jeu, c’est alors par référence à un code apparu plus tardivement, opération qui crée une norme artificielle et place les choix en porte-à-faux. Il n’y a pas de différence d’étiquetage entre une série de graphies en ancien français et les ajustements graphiques d’un mot contemporain ou d’un mot formé par le génie populaire. Si ce n’est que la datation est aujourd’hui plus précise et assez près de la création verbale. Plus anciennement, l’écart était plus grand et les manuscrits perdus ont fait disparaître de précieux renseignements.

Chaque graphie inscrite sur l’axe du temps correspond à un état lexical assimilable à un mot nouveau, que la graphie affecte un emprunt, une innovation interne ou que, du point de vue historique (diachronique), elle ait pour cause l’évolution phonétique sociale, l’adaptation à des règles particulières à un dialecte, l’intervention des copistes, etc. Du point de vue synchronique, elle peut avoir pour cause l’intervention d’une institution (Académie française : CD-Rom > cédérom, Office québécois de la langue française : cocktail > coquetel), celle des lexicographes (NPR : chariot → On écrirait mieux charriot.) ou celle d’autres acteurs dans le domaine de la langue, notamment les médias (voir le tableau 4). Sans oublier le rapport publié dans le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990, rapport préparé par un comité d’experts formé par le Conseil supérieur de langue française (France) et intitulé Les rectifications de l’orthographe (voir Rey-Debove et Le Beau-Bensa 1991). Ce document contient un nombre considérable de propositions néologiques relatives à l’orthographe des mots. Les rectifications graphiques touchent la grammaire, la morphologie et le lexique.

Tableau 4 : L’évolution phonétique et l’orthographe
Exemples anciens et modernes
Langues d’origine Évolution

bas latin hospitale latin hora latin populaire jovenis

→ 1050 ostel, 1080 hostel, milieu XVIe hôtel → fin XIe ure, v. 1135 ore, v. 1150 heure → XIe jovene, 1080 (ou début XIIe) juvene, XIIe joene, juefne, début XIIe juignur, vers 1140 jovenur, 1155 juenvle, 1160-1174 geune, jeusne, joefne, 1220 jofne, XIIIe jueve, jeune, 1354-1376 joenne, 1361 joane, XVe jone, fin XVe jeune; sans datation : juenne, juevre, juenvre, gienvle, giemble

anglais cocktail anglais people [daté de 1988 dans le NPR, qui donne aussi les graphies pipeule et pipole]

→ France, octobre 1987 coquetèle → Québec, mai 1988 coquetel → 1988 people, novembre 2003 pipol, septembre 1995 pipole, juin 1996 pipeule, mai 2007 pipeul [tous dans Eureka]

Échantillon de dérivés de people et de ses variantes. → octobre 2000 peopelisation, mars 2002 pipolisation, janvier 2005 pipeulisation [tous dans Eureka]

Dans les trois premiers cas recensés dans le tableau 4, les graphies résultent de l’évolution phonétique en ancien et en moyen français. Cet ensemble de variantes est tiré des principaux dictionnaires offrant une rubrique étymologique : NPR, Dictionnaire historique de la langue française [DHLF], GRLF, DCLF et Trésor de la langue française [TLF]. Ces mots ne sont plus du latin, ils appartiennent déjà au français. Le cas de people représente un emprunt récent à l’anglais (NPR : de l’anglais people journalism). Le transfert phonétique vers le français conduit à une série de correspondants graphiques pour les voyelles qui ont eu ultérieurement des répercussions sur d’autres formations françaises issues de la forme de base. Un relevé partiel des mots formés à partir de people et de ses variantes fournit une riche moisson d’unités nouvelles : dérivés simples (ultrapipolisé, peopeliser), composés (mini-pipole), mots-valises (peoplelution : people + [pol]lution), etc., (voir les annexes 1 et 2). La multiplication des graphies provient de causes phonétiques (difficultés à prononcer certains sons anglais, en particulier ceux qui demeurent sans véritables correspondants), scripturaires (essais d’adaptation au code) et aménagistes (francisation de l’orthographe). Outre cette panoplie de formes simples, le mot est à l’origine d’unités complexes (journaliste people, presse people), de locutions, d’expressions (pipolitas pipolitates) et de formations particulières (pipole.net). L’abondante productivité des composés débouche aussi sur la création de l’élément préfixal pipelo-, pipeulo- ou pipolo-. Plusieurs centaines d’années séparent les différentes étapes graphiques relatives aux mots jaune et people, mais le cheminement qui a permis d’aboutir à une palette de graphies pour chacun est identique. La myriade de variantes est issue des hésitations des locuteurs qui ne connaissant pas l’anglais, ou naguère le latin, prononcent les mots en assimilant les phonèmes étrangers à ceux qui leur ressemblent le plus dans leur langue. Lorsque les alphabets différent, des difficultés supplémentaires s’élèvent (voir cacher dans le tableau 5).

Dans cette foulée, le document sur les rectifications de l’orthographe contient une partie intitulée Recommandations aux lexicographes et créateurs de néologie. Ces conseils visent à orienter l’activité des lexicographes et des néologues afin d’harmoniser leurs travaux et d’assurer des résultats cohérents. Les remarques concernent les signes diacritiques (traits d’union, accents, trémas, etc.) et l’intégration des emprunts (accentuation, pluriel, etc.). De manière plus précise et au-delà des recommandations énoncées, il est demandé aux lexicographes de privilégier la forme la plus simple lorsque plusieurs variantes sont relevées et de franciser au maximum les emprunts, tant sur le plan graphique que sur le plan grammatical. Ces instructions sont évidemment d’immenses sources de néologie graphique, pour s’en tenir au domaine lexical.

Tableau 5 : Les graphies
La variation graphique de quelques mots dans l’histoire
ange Jeune people pomme seigneur cacher
  • ange
  • angel
  • angele
  • angle
  • angre
  • geune
  • joene
  • juenne
  • giemble
  • joenne
  • juenvle
  • gienvle
  • jofne
  • juenvre
  • jeune
  • jone
  • jueve
  • jeusne
  • jovene
  • juevre
  • joane
  • jovenur
  • juignur
  • joefne
  • juefne
  • juvene
  • peopeule
  • peopole
  • people
  • pipeul
  • pipeule
  • pipol
  • pipole
  • pome
  • pomme
  • pume
  • seigneur
  • seignor
  • seignur
  • seiner
  • seinor
  • sendra
  • senier
  • senior
  • cacher
  • cachère
  • cascher
  • casher
  • cawcher
  • kascher
  • kasher
  • kawsher
  • kocher
Tableau 6 : Quelques variantes modernes
Datations de variantes modernes [NPR]
bracelet-montre 1909, montre-bracelet 1922
météorologue 1783, météorologiste 1797
ormeau XVIe, ormet, ormier 1868
pageot 1895, pageau 1552 pagel, pagelle 1562

Chaque graphie nouvelle appartient à la lexicologie; le lexicographe contemporain n’invente pas de graphies, ce qui ne veut pas dire qu’il ne propose pas des graphies inédites observées ou qu’il ne prend pas en compte les propositions issues des groupes de réflexion sur la modernisation et l’harmonisation de l’orthographe. La graphie des mots peut concerner divers aspects de leur écriture, comme l’illustre les propositions de rectifications faites au début des années 1990. Les recommandations touchent les graphèmes (les lettres) et les signes diacritiques (l’accent aigu, l’accent grave, l’accent circonflexe, le tréma, etc.), ainsi que les critères d’assemblage, notamment la question de l’emploi du trait d’union à des fins lexicales (mal-aimé, lieu-dit), celle de la soudure des composantes (malaimé, lieudit) et celle de l’espace typographique (mal aimé, lieu dit) dans les composés et les unités complexes. En donnant lieu à des formes inédites, les rectifications suggérées conduisent tout droit au cœur de la néologie orthographique. Par exemple, des règles sont données pour uniformiser l’emploi du trait d’union lexical. L’élément non-, qui résume à lui seul cette problématique, servira à expliciter cet aspect, même s’il n’est pas traité directement dans le document de 1990.

L’élément non- est tantôt soudé à une base (nonobstant, nonpareil), tantôt joint à une base par un trait d’union (non-être, non-respect) et tantôt détaché de la base tout en conservant une cohérence sémantique (non directif, non linéaire). Ce protocole permet ici de discriminer des emplois et des fonctions. La règle traditionnelle, qui paraît simple, dit que lorsque non(-) est suivi d’un adjectif, il reste autonome alors que lorsqu’il est suivi d’un nom, le trait d’union est requis. La consultation de quelques dictionnaires vient compliquer la situation. Dès sa première édition en 1967, le Petit Robert [PR] propose que les composantes des adjectifs construits avec l’élément non- soient jointes par un trait d’union comme pour les noms (voir non- aligné, non-directif, non-figuratif). Dans le NPR 2008, la situation n’a pas changée. Cependant, la lecture de la section III de l’article non du NPR contient la remarque suivante : « Non peut être rattaché au deuxième élément du mot ainsi composé, avec ou sans trait d’union : non-exécution, non coupable » (voir le tableau 6). Cette remarque a été introduite dans la refonte de 1993 du NPR et son sens n’est pas très explicite. Le PLI prend une autre voie et distingue les deux fonctions, chacune ayant sa propre graphie : PLI 2008 : non figuratif (adjectif) ou non-figuratif (nom). Pour l’un, écrire l’adjectif non-figuratif avec le trait d’union est une faute, pour l’autre, c’est une rectification raisonnable qui élimine une incongruité. Pour certains utilisateurs, l’obéissance à la tradition grammaticale sublime la logique qui consiste à éliminer les hésitations graphiques dans les paradigmes. Les usagers n’adhèrent pas facilement aux nouvelles règles, surtout lorsque des contradictions sèment le doute sur la voie à suivre. L’uniformisation graphique éliminerait le double statut de non- qui est un adverbe (non) dans les formes adjectivales et qui est un préfixe dans les noms (non-).

Tableau 7 : Les hésitations graphiques
Total des articles commençant par l’élément non(-)
Fonctions PR 1967 NPR 2008 PLI 2008
Nom 25 43 43
Adjectif 3 7 5
Nom et adjectif 5 13 18
Total 33 63 66

Dans le PR 1967, les formes non(-)engagé et non(-)figuratif, qui ont le statut d’adjectifs ou de noms, sont consignées avec un trait d’union mis entre parenthèses. Cette méthode est ambiguë, car le décodage peut se faire de deux façons, soit le mot s’écrit avec ou sans trait d’union, soit les deux graphies valent pour les deux fonctions. Par ailleurs, les trois autres formes ayant un statut hybride n’offrent que la graphie avec le trait d’union. Dans le PLI, malgré la règle, l’adjectif non-stop est écrit avec un trait d’union, sans doute parce que le mot est emprunté à l’anglais. Certains mots possèdent les deux fonctions, mais la seconde est notée dans le corps de l’article et non dans l’en-tête.

NPR non-figuratif en-tête ⇒ adj.
sous-sens ⇒ subst.
non-résident en-tête ⇒ n.
sous-sens ⇒ adj.

Un autre point doit être scruté pour déterminer quels sont les critères permettant de dire que les graphies nouvelles sont néologiques. Ainsi, peut-on reconnaître comme des néologismes les orthographes successives ou simultanées qui, au Moyen Âge, ont résulté de l’évolution? Il est difficile de trancher la question, car à l’époque il n’existait pas de références normatives explicites exposant les règles d’écriture des mots. Aujourd’hui, de telles règles existent, mais elles doivent être pondérées à la lumière des propositions de rectifications. Ainsi, charriot orthographié avec deux r et bonhommie orthographié avec deux m étaient des fautes avant 1990; en principe, ces graphies ne sont plus fautives : « On écrirait mieux bonhommie » et « On écrirait mieux charriot », dit le NPR, « Var[iante] », dit le Dictionnaire Hachette 2007 [DH], tandis que le PLI 2008 reste muet. Que doit comprendre le locuteur coincé entre la projection vers l’avenir prôné par le NPR, l’égalité des graphies défendue par le DH et l’attitude du PLI qui n’est pas très explicite, puisque l’absence de remarque ne signifie ni le rejet ni l’acceptation? Ces graphies proposées par les penseurs des rectifications sont-elles des néologismes? Techniquement, elles le sont. De même, les différentes formes prises par les mots empruntés sont-elles toutes recevables dans le standard orthographique? « Il arrive que pour certains mots récemment empruntés, plusieurs graphies soient d’abord attestées (jusqu’à sept[3] pour casher dans viande casher). Mais le temps les sélectionne et la forme se stabilise, généralement au profit de l’assimilation » (Rey-Debove et Rey 2007 : XIX). Cette remarque rejoint la recommandation faite dans le document sur les rectifications de l’orthographe : « […] on francisera dans toute la mesure du possible les mots empruntés en les adaptant à l’alphabet et à la graphie du français » et dans le cas où il y a concurrence graphique « on choisira celle qui est la plus proche du français » (Rey-Debove et Le Beau-Bensa 1991 : 18-19). Voir les séries cacher, cachère, cascher, casher, cawcher, kascher, kasher, kawsher, kocher et people, peopeule, peopole, pipeul, pipeule, pipol, pipole (tableau 5). Trois obstacles nés de la prononciation et/ou de l’alphabet de référence s’opposent à la généralisation de ces recommandations. D’abord, des graphies adaptées font naître des combinaisons non prévues dans le modèle de référence (peopeule), situation qui suscite une analyse sur la recevabilité des graphies imaginées et hors code (cas des six variantes de people). Puis, se pose le problème des emprunts venant de langues qui utilisent un alphabet non latin. Souvent la translittération est à la source d’une pléthore de variantes, comme dans le cas de cacher qui provient de l’hébreu. Enfin, dans une situation où il y a multiplication des graphies, cela peut nuire à la francisation et favoriser le maintien de la graphie étrangère (cas de people?). Quelle que soit leur provenance (évolution, emprunt adapté, translittération, faute), les graphies nouvelles posent le dilemme de leur rattachement à un modèle orthonymique, c’est-à-dire au code graphique standardisé. Cette norme est extérieure aux idées mêmes de “néologie” et de “néologisme”, elle est commune à toutes les catégories de mots. Les difficultés surviennent lorsque l’agencement des graphèmes d’un mot nouveau présente une combinaison inédite ou imprévisible. L’absence de règles peut perturber l’arrimage au code et laisser l’impression qu’on est en présence de formes fautives. La néologie présente ici une double facette, car elle touche à la fois le signifiant et sa confection, à savoir son habit graphique. Devant une combinaison dépourvue d’une résonance scripturaire commune bien installée, comment trancher entre la possibilité que cette graphie soit admissible dans le code ou qu’elle soit considérée comme fautive? Bref, les graphies inédites, celles qui s’écarteraient des formes prédictibles ou celles qui sont fautives peuvent-elles être déclarées néologiques? Ou, posée autrement, la question consiste à savoir si la néologie et le néologisme orbitent strictement autour de la norme? La question peut paraître un peu simpliste ou saugrenue, mais elle soulève néanmoins celle du statut des graphies nouvelles qui sont proposées. La problématique atteint les rives du bon usage et de la norme graphique. Autrement dit, néologie et formes fautives sont-elles dissociées? Peut-on dire en effet que la graphie d’un néologisme est fautive quand le modèle proposé est inédit et qu’il ne peut pas se greffer à un paradigme ni se réclamer d’une règle grammaticale explicite? Ou la néologie est-elle vissée au standard? Comment déterminer une graphie de référence pour un emprunt? La différence entre une graphie néologique et une faute, c’est que la faute réfère à un modèle de comparaison assujetti à des règles, ce qui n’est pas nécessairement le cas du néologisme, du moins dans la première phase de son existence. La chose n’est pas simple, car les « “fautes d’orthographes”, vues objectivement, sont de simples variantes; on peut souvent les classer et produire une taxinomie qui prouve qu’il ne s’agit pas toujours de faits individuels de “performance” » (Rey 1983b : 558). La néologie est donc une affaire d’orthonymie, tandis que le néologisme présente deux facettes du point de vue de son enveloppe formelle. Le signifiant doit répondre à des critères liés à la norme sociale et à des critères liés à la norme scripturaire.

7. La conquête d’une identité

La naissance des mots nouveaux s’identifie au principe de la néologie. C’est lors de l’enregistrement dans le registre civil qu’est un dictionnaire que sont livrées les clés de l’origine du mot : datation, provenance, mode de formation, etc. Lorsque le mot disparaît de l’usage, il meurt et il quitte les nomenclatures des dictionnaires. On peut connaître sa durée de vie en calculant l’écart entre le moment de la consignation et le moment du retrait. Mais cet âge est trompeur, car il est dépendant du séjour dans les dictionnaires. L’inscription qui apparaît sur l’épitaphe dictionnairique est parfois variable, car les dictionnaires n’accueillent pas nécessairement un mot au même moment, sans compter que cet âge peut être doublé d’un âge lexicologique.

Tableau 8 : Les types de datations
Datations lexicographiques Datations lexicologiques Dates d’entrée dans le dictionnaire
Mots DCLF NPR GRLF Eureka PLI NPR DH
alicament S/O 1996 1996 oct. 1996 2000 v. 2000 v. 2001
bistronomie S/O S/O S/O sept. 2005 Ø Ø Ø
blogosphère S/O S/O S/O sept. 2004 Ø Ø 2007
chansonneur S/O S/O S/O sept.1996 Ø Ø Ø
néoménager S/O S/O S/O mars 2005 Ø Ø Ø

La suppression des mots des nomenclatures ne se produit pas non plus au même moment dans tous les dictionnaires. Une étude menée en 2003 donne des chiffres précis pour ce qui est des retraits de mots d’une édition à l’autre d’un dictionnaire (cf. Boulanger, Francœur et Cormier 2003). Un échantillon de 1943 entrées de l’édition 1977 du PR a été comparé à l’édition 1993. Dans cette refonte, 118 mots n’ont plus le statut d’entrées dans le dictionnaire. De ce nombre, 48 ont été relégués dans la rubrique des entrées cachées et 70 ont été totalement supprimés de la nomenclature, comme armeline, calbombe, empoisser, galantin et superforteresse.

Voilà donc posé l’épineux problème du rapport entre la néologie lexicologique et la néologie lexicographique. Tout repose sur la question du temps ou sur une « chronie ». En lexicologie, le néologisme est en relation avec la formation des mots vue en synchronie. En lexicographie, il n’y a pas de néologisme, ce statut étant incompatible avec la vocation du dictionnaire. Les ajouts sont appelés mots nouveaux, une appellation réservée à l’insertion dans la nomenclature et qui n’a rien à voir avec la création du mot. Ainsi, quand le NPR et le PLI consignent les mots nouveaux antipasti, expresso et pesto, il y a déjà longtemps qu’ils existent et qu’ils sont entrés dans l’histoire de la langue (voir le tableau 9). Souvent, ce moment est fort éloigné du jour de la création, de sorte que l’étiquette de néologisme ne convient plus et que celle de mot nouveau doit être qualifiée de lexicographique (cf. Boulanger et Malkowska 2008).

Tableau 9 : De la lexicologie à la lexicographie
Mots Datations NPR PLI
antipasti 1980 1997 Ø
expresso 1968 2000 1997
pesto 1990 2003 2005

8. Le corpus d’exclusion

Les qualificatifs nouveau et néologique appliqués à un mot ne sont fonctionnels que dans la mesure où on peut comparer du neuf avec du vieux. Ce moyen de comparaison, c’est la masse de tous les autres mots disponibles, autrement dit un gigantesque dictionnaire recensant tous les mots forgés par la langue. Un tel ouvrage n’existe pas et un corpus d’exclusion ne saurait être que partiel. La captation dictionnairique crée un paradoxe. On mesure le degré de nouveauté d’une forme tirée du discours à l’aide d’instruments lexicographiques qui sont obligatoirement en décalage par rapport à l’actualité du discours. Et certains retards ne se rattrapent pas. Par exemple, le mot bagel se prononce [baɡœl] ou, selon le NPR, [beɡœl] ou [baɡɛl]. La première prononciation est observée au Québec et elle est francisante, la seconde provient de l’anglais —elle est usuelle au Québec et en France— et la troisième est gallo-française. Sur la base de la graphie bagel, la prononciation attendue et francisée est [baʒɛl], mais elle ne semble pas en usage. La graphie baguel, proposée par l’OQLF, n’a pas éradiqué les deux prononciations non orthoépiques. De fait, elle crée plus de problèmes qu’elle n’apporte de solution. On a fait ici un mauvais choix en privilégiant une graphie qui conserve des traces de l’emprunt. D’ailleurs, la séquence graphique -guel constituant une syllabe n’entre dans aucun paradigme orthographique en français. À l’intérieur des mots, on la rencontre dans quelques rares cas (dringuelle et vaguelette dans le NPR, dragueline dans le GDT), mais elle se partage en deux syllabes puisque le l final appartient à la syllabe suivant celle qui contient -gue-. Le français ne comporte aucun mot terminé par la syllabe -guel, sauf la proposition faite par l’OQLF et trois mots provenant d’emprunts (kouguel, loguel, dranguel, mots trouvés dans le Grand dictionnaire terminologique [GDT]). À l’initiale, la séquence est présente dans deux autres emprunts adaptés (guelfe, guelte). La prononciation [-ɡœl] s’est imposée, malgré la graphie. Ce genre de dérogation est coutumier en français (voir dégingandé qui se prononce souvent [deɡɛ̃ɡɑ̃de] au lieu de [deʒɛ̃ɡɑ̃de]). Dans le cas de bagel, c’est sur la syllabe initiale qu’il aurait fallu insister pour qu’elle se prononce [ba-] et non [be-].

Il y a plus de trente ans que l’identification des néologismes repose sur la confection de ce que l’on a appelé le corpus d’exclusion, c’est-à-dire le rassemblement d’une série de dictionnaires dans lesquels le néologisme ne doit pas apparaître pour hériter de l’étiquette de mot nouveau. Cette méthode d’évaluation de la qualité du mot est décrite dans Boulanger 1979. Le choix des recueils formant ce corpus repose sur les critères suivants (cf. Boulanger 1979 : 43) :

Construit dans le but de recenser les mots nouveaux de nature terminologique dans le cadre des travaux du premier Réseau francophone de néologie scientifique et technique (1975), cette méthode permettait de rassembler des termes nouveaux dans différents domaines, de les consigner dans des publications prenant la forme de petits dictionnaires de néologismes qui étaient assez largement diffusés dans différents milieux professionnels. La méthode était inspirée du travail de cueillette des néologismes qui se faisait au Conseil international de la langue française à Paris dans le but de recenser les vocables récents, puis de les réunir dans un ouvrage appelé La clé des mots. Les mots étaient étudiés isolément, c’est-à-dire repérés dans des textes spécialisés récents. Ces mots étaient destinés à s’insérer dans des terminologies incomplètes, remises à jour ou francisées. La méthode s’avérait moins performante pour traiter des ensembles de termes provenant des domaines assez largement nouveaux. Dans ces cas, l’étiquette néologie s’appliquait davantage à l’ensemble plutôt qu’aux unités constituantes et le filtre ne jouait plus. Les travaux d’identification du statut de néologisme se faisaient strictement sur la base de quelques dictionnaires récents; on ne tenait pas compte de dictionnaires plus spécialisés ou plus anciens. Par exemple, la présence de dictionnaires du xixe siècle dans un corpus d’exclusion donnerait une image plus juste du mot chansonneur dont on avait oublié l’existence. De même, le statut déclaré ne tenait pas compte des possibles datations textuelles antérieures à celles qui servaient de point de départ pour le dépouillement documentaire. Le néologisme revêtait un manteau lexicographique, redevable qu’il était d’une série de dates qui étaient non pas celles des textes documentaires, mais celles des années de publication des dictionnaires formant le lot comparatif, en contravention donc avec la source naturelle de comparaison, soit les textes et, en filigrane, la lexicologie.

L’éclatement de la barrière des dictionnaires papier dans les années 1990, tant pour la recherche que pour la diffusion, a rendu fragile le recours au corpus d’exclusion. Les bases de données et le réseau Internet ont mis à portée de main un inventaire volumineux de dictionnaires, d’outils de consignation et de textes qui favorisent une évaluation plus sûre du statut d’un mot. Un bref exercice de vérification à partir de la nomenclature du cahier numéro 18 de la série Néologie en marche [NEM] paru en 1980 et consacré aux néologismes[4] recueillis dans quelques numéros de L’Express à la fin de l’année 1977 (voir Blois 1980) permet de moduler les dates d’apparition de certains de ces mots maintenant présents dans les dictionnaires (voir le tableau 10).

Tableau 10 : Quelques exemples de rétrodatation
Les néologismes de L’Express (1977)
Mots Dictionnaires
NEM NPR GRLF DCLF TLF FQS
agro-alimentaire 1977 1971 vers 1960 vers 1960 1981 1971
antitabac 1977 vers 1960 vers 1960 vers 1960 1976 vers 1960
caritatif 1977 début xive début xive début xive début xive début xive
doudoune 1977 vers 1969 vers 1975 vers 1975 Ø 1969
micro-ordinateur 1977 1971 1971 1971 1978 vers 1970
presse-agrumes 1977 vers 1969 vers 1969 vers 1969 1977 1963
superstar 1977 1966 vers 1970 vers 1970 1966 1966

L’établissement d’un corpus d’exclusion pour déterminer le statut néologique ou lexicalisé d’un mot pose certains problèmes liés aussi à la valeur des dictionnaires qui le constitue, à son caractère multiforme et hétéroclite, à son état d’inventaire partiel ainsi qu’au rapport entre langue et discours. Au sens propre, l’expression corpus d’exclusion signifie que quelque chose —ici un mot— n’est plus compris dans une autre chose­—ici des dictionnaires— et que l’on a expulsé ou retiré cette chose du dictionnaire. L’expression semble inadéquate puisque le néologisme ne peut pas avoir été exclu des dictionnaires dans lesquels il n’a jamais pris place. Au contraire, c’est l’idée de la non-inclusion qui devrait être mise de l’avant. Ce qui ne résout pas nécessairement le problème puisque les mots non inclus dans les dictionnaires ne sont pas nécessairement des néologismes. D’autres questions se posent quant au nombre de dictionnaires nécessaires pour construire un corpus d’exclusion suffisamment étoffé pour permettre un meilleur jugement sur la qualité néologique des unités. De même, la palette de couleurs des dictionnaires formant ce corpus (dictionnaires généraux, dictionnaires spécialisés) doit être évaluée et centrée sur les dictionnaires spécialisés. Il faut aussi étudier la pertinence de la présence des répertoires généraux dans ce réseau et faire le point sur les différents supports accessibles (cédéroms, papier, électronique, internet, dictionnaires en ligne).

Un aspect est passé sous silence, à savoir la situation discursive, qui est relative à l’oral et à l’écrit. La mesure de la néologicité repose sur des critères essentiellement axés sur l’écrit. Le mot porte le qualificatif de néologisme, label qui renvoie à une attestation écrite localisée. L’écrit est généralement valorisé, car il donne prise sur le mot. C’est lui qui fonde le jugement et assure de l’existence du mot, puisque il y a trace, empreinte, inscription sur un support. La dimension orale est insaisissable, d’où le privilège de l’écrit. Le corpus d’exclusion est donc en porte-à-faux par rapport à la circulation des termes. Ces constats renforcent l’idée de la faiblesse du corpus d’exclusion et la faiblesse ou de la fragilité du concept de “néologie” et celui de “néologisme”.

En vérité, pour mesurer le caractère néologique d’une unité lexicale, il faudrait rechercher sa présence ou constater son absence dans un immense corpus textuel formant les discours réels. La comparaison devrait se faire avec des congénères discursifs (= lexicologie) et non avec le lexique artificiellement clos généré par les nomenclatures des dictionnaires (= lexicographie), et cela même si on admet que les nomenclatures des dictionnaires terminologiques sont plus exhaustives. Cette quête irréalisable il y a quelques années est devenue possible. La stratégie du corpus d’exclusion devrait être repensée, réévaluée et reconfigurée sur des bases textuelles et lexicographiques plus volumineuses et qui remontent aussi dans le temps.

9. Le dieu Cronos

La néologie est un concept évanescent dont les contours sont difficiles à chantourner. Le terme néologie est associé à la naissance d’un mot ou d’un sens qu’on appelle néologisme, étiquette qui accompagne l’innovation pendant une durée limitée et variable selon les termes. Le facteur temps est une donnée fondamentale en néologie, comme l’indique l’élément néo-. Enchâssé dans le mot néologie lui-même, l’idée de temps s’ouvre sur deux perspectives. D’abord, à l’instant de sa naissance, le mot nouveau s’inscrit sur l’axe chronologique d’une langue et il se joint automatiquement au lexique. Ce point d’intersection correspond à une date précise, à peu près immuable. Puis, le temps refait surface quand se pose la question sur le caractère de néologicité du mot. Ce statut n’est pas éternel et il s’estompe à un moment ou à un autre. Après sa naissance, un mot devient candidat à la mise en dictionnaire. Sa diffusion et sa réception sociales plus ou moins rapides influenceront son statut du point de vue lexicographique, l’intégration dans les nomenclatures ayant pour effet de confirmer sa valeur, son utilité et sa place dans l’usage, et non son caractère néologique. La captation dictionnairique a aussi comme conséquence d’atténuer, sinon d’éliminer, le sentiment de nouveauté du mot, de ne plus l’identifier comme étant un néologisme. Quand le dictionnaire n’est pas l’arbitre en cette matière, le sentiment néologique devient une affaire individuelle et il varie avec chaque mot, de sorte que le temps est ici une donnée souple, mobile, insaisissable et irréductible à une indication chiffrée précise. On ne peut pas dire que le statut de néologisme correspond à une durée limitée, immuable et fixée à tant de jours, de mois ou d’années et, qui plus est, universelle et qu’une fois ce seuil atteint, le mot est versé dans le réservoir des unités lexicalisées. Et dans cette quête du point de rupture entre deux états lexicaux, il faut sans doute tenir compte d’autres raisons qui ne sont pas de nature linguistique, mais qui jouent un rôle dans l’évaluation et dans la perception du statut du mot; ces raisons ont notamment des origines sociales ou psychologiques.

Indéniablement, le néologisme est lié au temps, un temps qui est interprétable suivant une approche ondulatoire inspirée des théories de la physique plutôt que de relever de la stricte perception linéaire. De fait, le néomot est confronté simultanément à trois perspectives temporelles, l’une relative à une position fixe sur la courbe du temps, l’autre relative à la course du temps, la dernière étant relative aux replis de temps, c’est-à-dire à une mosaïque de dates qui s’entrecroisent, principalement dans le temple dictionnairique. La création d’un signe nouveau relève de la volonté et l’acte est capté en un point déterminé correspondant à la première onde. La période d’installation dans l’usage qui dure plus ou moins longtemps et qui implique une dimension diachronique et un rapport avec le dictionnaire réfère à la deuxième onde. L’opération de captation lexicographique caractérise la troisième onde. Les ondulations sont aussi tributaires de l’action envisagée par rapport au mot traité. Ces actions sont de deux ordres : statuer sur la qualité existentielle du mot, c’est-à-dire sur sa qualité lexicologique; intégrer le mot à la nomenclature d’un dictionnaire, c’est-à-dire en faire un mot lexicographique. Cela revient à dire qu’un mot peut appartenir à la fois au lexique lexicologique et au lexique lexicographique (gastronome, gastronomie), qu’il est possible d’être membre du premier groupe sans l’être du second (bistronome, bistronomie), mais qu’il est impossible de figurer dans le second sans en passer d’abord par le premier. Dans chaque circonstance, il est fait appel au temps selon des modalités qui varient légèrement. Or, l’évocation du facteur temps convoque des données calendaires et dataires de différente nature et qui se superposent selon leurs fonctions.

9.1. La toile de Pénélope des datations

Une première donnée dataire se greffe à la lexicologie. Le repérage de la plus ancienne attestation du mot dans une source documentaire circonscrit le moment probable de la création, à tout le moins de la plus ancienne attestation écrite. Le néologisme prend place sur « un segment chronologique indépendant » (Wijnands 1985 : 17). Selon le NPR, les mots gastronome et gastronomie sont respectivement nés en 1803 et en 1800, tandis que les mots bistronome et bistronomie sont respectivement attestés en février 2006 et en mars 2005 dans la base Eureka. L’écrit sert de référence, mais la plupart des néologismes ont sans doute surgi d’abord dans la parole. Ce point de repère serait situé à l’intersection de l’être et du non-être. L’ancrage du mot nouveau est statutairement fixé à cet instant qui marque son apparition dans le lexique. La découverte d’attestations antérieures ne fait que déplacer le point d’ancrage vers l’amont. Cette chasse aux datations tisse une véritable toile de Pénélope avec le matériau qu’est le temps. Chaque recul rappelle le geste de l’épouse d’Ulysse défaisant la toile, nuit après nuit. Cette vision de la néologie ne cause pas de problème, le repère est de l’ordre du calcul mathématique et il est rigide, non extensible. Ainsi, le mot dictionnaire est daté de 1539 par le PR jusqu’à la refonte de 1993 où la date est ramenée à 1501; cette date est toujours défendue par le NPR, alors que nous avons trouvé une attestation du mot dans un manuscrit datant du milieu du xive siècle (voir Boulanger 2003a : 442-445). Lorsqu’il y a rétrodatation, c’est-à-dire un recul de la date d’apparition, peut-on s’autoriser à parler ici de rétronéologie ou d’anténéologie? Ensuite, la fréquence d’usage du mot augmente au fur et à mesure que l’emploi s’étale dans la société et s’installe dans la durée. C’est la phase de dénéologisation qui devient parfois une condition préalable à la phase suivante. Le mot se lexicalise, il passe dans l’usage courant et il n’est plus perçu comme néologisme lexicologique. Il devient candidat à la mise en dictionnaire, cette étape ayant été précédée d’une opération d’évaluation du statut lexicographique car, s’il n’est plus considéré comme néologisme lexicologique, il peut être déclaré nouveau mot lexicographique. Le premier critère de reconnaissance d’un néologisme, c’est son accès aux dictionnaires, car « à partir du moment où il a été relevé une fois dans un recueil quelconque, le néologisme a déjà acquis une autorité lexicale » (Guilbert 1976 : 130). Paradoxalement, la reconnaissance du néologisme est l’opération qui le prive de cette qualité. Dans le document accompagnant le lancement du PLI 2008, une section s’intitule Les mots nouveaux. Elle recense vingt-sept mots ajoutés dans cette édition du dictionnaire. Les mots astroparticule et yakitori font partie des élus (voir le tableau 11). Les sources documentaires laissent cependant voir un parcours lexicologique assez long pour les deux unités. Elles sont respectivement datées de novembre 1999 (source : Eureka) et de 1970 (source : NPR). Les deux nouveautés laroussiennes ont des statuts différents dans le NPR 2008 et dans le DH 2007 : le premier n’y figure pas (néologisme lexicologique en attente de saisie lexicographique), le second est apparu dans le NPR en 1993 et il est présent dans le DH 2007.

Tableau 11 : Le statut néologique
Mots Dictionnaires
PLI 2008 NPR 2008 DH 2007
astroparticule Ajout Absent Absent
yakitori Ajout 1993 Présent

Il est donc difficile d’attribuer une étiquette permanente ou stable aux mots nouveaux, du moins, sous l’angle lexicographique. Le caractère de nouveauté est fractionné ici de plusieurs points de vue : la date d’entrée varie d’un dictionnaire à l’autre : yakitori rejoint le PLI dans le millésime 2008, quinze ans après son entrée dans le NPR (1993); cela signifie que si le mot est nouveau pour le PLI, cette nouveauté doit être interprétée dans l’orbite lexicographique seulement, puisque le mot est déjà répertorié dans le NPR. Il n’est certainement plus nouveau pour ce dictionnaire. De même, un mot comme blogosphère qui accède au DH 2007 et qui demeure ignoré du PLI et du NPR, crée une autre niche, car il n’a pas la sanction généralisée du dictionnaire. Présent dans le lexique lexicologique, il n’est reconnu par le lexique lexicographique que dans un seul des trois ouvrages. Enfin, un mot comme bistronomie, absent de tous les dictionnaires (en date du 7 mai 2008) éveillera la méfiance en raison de son statut restreint à la lexicologie.

La multiplication des dates et les comportements des dictionnaires brouillent l’établissement d’un profil unique pour chaque mot. Le seul point commun est la date d’apparition des mots en discours. C’est là et nulle part ailleurs que se situe l’idée de néologie, et certainement pas dans le dictionnaire. Le lexicographe se réserve un temps de réflexion avant d’ajouter un mot à la nomenclature, ce qui contribue à créer un décalage entre le dictionnaire et la masse des mots nouveaux qui circulent. Cette distance vise à s’assurer de la viabilité des néologismes; en même temps, elle annihile toute prétention à évoquer l’idée de néologie à propos des nouvelles entrées. La charge néologique appartient sans conteste et exclusivement à la lexicologie, non pas à la lexicographie.

On conclura que ce qui caractérise vraiment la néologie au regard de la formation des mots est en relation avec le temps. De fait, la néologie ne serait que le stade initial ou l’instant un de la vie des mots, qu’une étiquette qui sert à ranger des unités lexicales sur une échelle géologique, à savoir établir leur position dans un continuum temporel. Ainsi, la carrière d’un mot se décline par paliers successifs qui font référence à son statut par rapport à l’usage, calculé en âge, la progression étant généralement mesurée à l’aune du dictionnaire, seul lieu concret permettant d’avoir une emprise sur le lexique. « Les dictionnaires sont notre seule idée du lexique » (Rey-Debove 1973 : 106), rappelions-nous au début de ce texte. C’est à travers eux que le lexique est rendu visible et comptable. Autrement, il est indomptable, inquantifiable et fuyant. De la naissance à la mort éventuelle du mot, la succession des états est la suivante (voir le tableau 12) :

Tableau 12 : Les stades de la vie d’un mot
Axe de l’histoire
Stade 1 : Stade 2 : Stade 3 : Stade 4 : Stade 5 : Histoire :
Néologie Lexicalisation Maturité Vieillesse/Ancient Vieux/Ancient Dimension diachronique
Discours Dictionnarisation Vieillissement Emploi passif Emploi passif Dédictionnarisation
Dates Dates Dates Dates Dates Dates
Statut : néologisme Statut : lexicalisé Statut : lexi- Statut : lexicalisé Statut : lexicalisé Statut : lexicalisé
Usage +/ - Usage + > Usage > /< Usage + < Usage ++ < Usage Ø
baladeur 1985 1986 [= PLI 1987] oui non non non
courriel 1989 2002 non non non non
descenseur 2008 Ø non non non S/O
franc 1360 1967 oui oui oui non
probiotique 1967 2002/2003 non non non non
proche-aidant 2000 Ø non non non S/O
transistor 1952 1967 oui oui oui non

Le tracé de la vie d’un mot conduit à se demander si, sur le plan purement théorique, le néologisme relève de la quiddité, s’il existe in se ou si cette valeur n’est qu’une qualité temporaire et extrinsèque associée ou attribuée au mot, qualité correspondant à une coordonnée de nature temporelle qui réfère aux premiers moments de l’existence dudit mot. Cette valeur s’estompe à mesure que le sentiment de nouveauté ou d’étrangeté s’amuït chez les locuteurs. Elle est remplacée par d’autres qualités qui statuent elles aussi sur la chronologie de la vie du mot; la chronologie n’est donc qu’un repère commode, un élément étranger au fonctionnement du mot (voir Rey 1976). Sous cet angle, la néologie est un non-lieu lexical; elle serait plutôt un lieu du temps, un point sur l’échelle des successions qui permet de situer l’arrivée d’un mot sur cet axe évolutif. De fait, un mot peut perdre son caractère de néologisme et d’actualité, mais il ne perd pas son statut d’unité lexicale. Il peut sortir des dictionnaires, mais il sera toujours membre du lexique, celui-ci étant considéré comme « l’ensemble des mots qui existent et qui ont existé dans une tradition linguistique plus ou moins lointaine » (Guilbert 1972 : 41). Forgé par l’histoire, le lexique appartient à la diachronie; le locuteur considère les mots du point de vue synchronique, il peut donc croire, par exemple, qu’un mot absent de son dictionnaire n’existe pas. « La notion de néologisme, dans le cadre temporel abstrait, dépend uniquement de l’ensemble fonctionnel envisagé » (Rey 1976 : 13). Par conséquent, l’idée de “néologisme” se confond en partie avec celle de mobilité de la constellation lexicale d’une langue. Tous les mots furent des néologismes en leur temps, aussi bien les formes issues de l’évolution phonétique à partir du latin que les créations françaises ou les emprunts. Les mots hérités du latin n’étaient plus du latin, ils étaient déjà des mots romans, à savoir « français », qui ont peuplé le lexique d’une langue en train de s’épanouir. Selon notre idée de la néologie, un coup d’œil sur le plus ancien texte français, les Serments de Strasbourg, permet d’identifier pas moins de 25 mots attestés pour la première fois dans ce texte. L’affirmation du caractère néologique de ces unités est fondée sur la datation notée dans le NPR, soit l’année 842 (voir fadre « frère » et sagrament « serment », par exemple). Les dictionnaires datent les variantes prises par un mot au cours du temps, aussi bien les variantes disparues que celles qui sont en usage. Même si elles sont anciennes, ces variantes correspondent à des points d’intersection de l’histoire. L’indication de la date est celle d’une naissance : le mot savoir est né officiellement à l’écrit en 842, sous la forme savir. En datant les mots et leurs variantes, les dictionnaires retracent leur parcours historique et l’évolution de leur profil graphique. Ils rendent compte des orthographes nouvelles qui se sont succédées dans l’histoire, ces changements étant du ressort de la néologie, au même titre que les variantes graphiques encore vivantes. Voici quelques exemples tirés du NPR, du GRLF, du DCLF et du DHLF (voir le tableau 13). L’unanimité n’est faite que pour pomme, les écarts de dates par rapport aux graphies pour les deux autres mots résident sans doute dans la variété des sources consultées. Les divergences sensibles entre les datations dans une même famille de dictionnaires laissent cependant songeur. Il faudrait sans doute regarder du côté des sources consultées, notamment les autres dictionnaires et les manuscrits, car ils présentent souvent des variantes. Quoi qu’il en soit, chacune des variantes ci-dessous est datée, ce qui atteste de son existence dans un document écrit à un moment précis de l’histoire. La date correspond à une source documentaire qui renseigne aussi sur le type de texte, sur l’auteur, sur le lieu de rédaction, etc. Les plus anciens textes sont donc de précieux témoins de la naissance des mots. Parmi les documents appartenant à la période médiévale et qui sont parvenus jusqu’à nous, on peut mentionner quelques textes fondateurs du français : les Serments de Strasbourg (842), la Passion du Christ (vers 980), la Chanson de Roland (1080) et le Roman de Brut (1155). Beaucoup de mots du vocabulaire fondamental, notamment les mots-outils, ont été recueillis dans ces anciens textes français.

Tableau 13 : Quelques variantes anciennes
Datations de graphies anciennes
ange NPR angele 980, angle 1080, angre xiie s., ange xiie s.
GRLF angele xie s., angle, angre (non datés), ange 1641
DCLF angele 980, angle, angre (non datés), ange xiiie s.
DHLF angele vers 980, angel, angle, angre xiie-xive s., ange xiiie s.
pomme NPR pume 1080, pome vers 1155, pomme (non daté)
GRLF pume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
DCLF pume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
DHLF pume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
seigneur NPR sendra 842, senior vers 1000, seignur 1080, seinur et seignor fin xie s.; seigneur (non daté)
GRLF senior vers 980, seignur 1080, seigneur vers 1205
DCLF sendra 842, senier vers 980, senior, seiner vers 1050, seigneur, seignur, seignor 1080
DHLF senior vers 980, seinor fin xe s., seignur, seignor 1080, seigneur xiie s.

L’état ou le statut de néologie extrinsèque s’évanouit avec la lexicalisation qui survient plus ou moins rapidement. Par exemple, les mots baladeur et courriel furent des succès instantanés; les usagers de la langue ont vite eu l’impression qu’ils étaient intégrés dans l’usage depuis longtemps. Ces officialismes ne furent pas vraiment vus comme des néologismes —pourtant, ils le furent— et ils n’eurent pas à se soumettre à une longue période de probation, les locuteurs les ayant rapidement adoubés.

Alain Rey (voir Rey 1976) avait bien raison de parler de la néologie et du néologisme comme étant des concepts sur lesquels il fallait s’interroger. Par ailleurs, le label néologisme qui sert de marqueur évaluatif du caractère de nouveauté d’un mot n’est souvent apposé qu’en fonction du moment de l’enregistrement de ce mot à la nomenclature d’un dictionnaire. L’évaluation de la reconnaissance sociale de l’existence du mot est de nature lexicographique et les formes mot nouveau et néologisme s’interprètent également à la lumière de la présence ou de l’absence de l’unité lexicale dans les dictionnaires —plus précisément dans certains dictionnaires —, le contrôle se réalisant au moyen du fameux corpus d’exclusion.

10. Les enfants de Cronos et la parallaxe

Après sa naissance, un mot devient candidat à la mise en dictionnaire. Sa diffusion et sa réception sociales plus ou moins rapides influenceront son statut du point de vue lexicographique, l’intégration dans les nomenclatures ayant pour effet de confirmer sa valeur, son utilité et sa place dans l’usage. La captation dictionnairique a aussi comme conséquence d’atténuer, sinon d’éliminer, le sentiment de nouveauté à l’égard du mot, de ne plus l’identifier comme étant un néologisme. Quand le dictionnaire n’est pas l’arbitre en cette matière, le sentiment néologique devient une affaire individuelle et il varie avec chaque mot, de sorte que le temps est ici une donnée souple, mobile, insaisissable et irréductible à une indication chiffrée précise qui deviendrait un critère d’évaluation. On ne peut pas dire que le statut de néologisme correspond à une durée limitée, immuable et fixée à tant de jours, de mois ou d’années et qu’une fois ce seuil atteint, le mot est versé dans une autre catégorie d’unités lexicalisées. Et dans cette quête du point de rupture entre deux écologies lexicales, il faut sans doute tenir compte d’autres raisons qui ne sont pas de nature linguistique, mais qui jouent un rôle dans l’évaluation et dans la perception du statut du mot; ces raisons ont notamment des origines sociales ou psychologiques. La caractéristique d’être nouveau est éphémère ou elle embrasse une durée plus ou moins longue. L’usage fait en sorte que la propriété de nouveauté disparaît avec le passage du temps, plus rapidement dans certains cas, plus lentement dans d’autres (voir Cabré 2004 : 33).

Les remarques critiques énoncées dans cet essai peuvent être perçues comme une remise en cause de la néologie et du néologisme pour en nier l’existence et éradiquer le corpus d’exclusion. L’intention première consistait à isoler quelques aspects de la néologie négligés, oubliés ou ignorés jusqu’à maintenant et à les mettre en perspective par rapport aux acquis afin d’obtenir une lecture plus achevée de la néologie. Plus de trente ans après les premiers essais de qualification des unités lexicales en deux catégories, soit les néologismes et les lexicalismes, une synthèse et, surtout, un regard renouvelé paraissaient nécessaires pour mesurer l’état actuel de la recherche en néologie, pour valider la poursuite de ces travaux en s’inspirant de critères éprouvés, pour évaluer l’universalisation ou la « romanisation » de la méthode et pour étudier quelques aspects de la vie des mots en établissant une passerelle joignant plus étroitement la diachronie et la synchronie. En réunissant les phénomènes de la création et de l’héritage, en examinant les aspects liés au temps, notamment les données calendaires, et en plaçant la néologie face au lexique dont l’expansion est constante —la lexicologie— et face à un extrait clôturant ce même lexique —la lexicographie—, en faisant un détour du côté de la norme, sans oublier le locuteur, principal intéressé dont le cerveau doit dompter le roulement des mots dans son dictionnaire intérieur, nous dressons un portrait mieux ciselé de la néologie.

Les interrogations ont porté sur les idées de “concept” ou de “pseudo-concept” (Alain Rey), sur le sentiment néologique, phénomène exploré par Louis Guilbert et une équipe de chercheurs en 1974 (voir Guilbert 1974), sur la notion de durée, question soulevée par Pierre Gilbert lors d’un colloque en 1977 (voir Gilbert 1979), sur le corpus d’exclusion, devenu le critère fondant la dichotomie entre le néologisme et le lexicalisme (voir Boulanger 1979). Mais l’aspect principal de l’étude a consisté à démontrer que l’idée de “néologisme” se décline différemment selon que la perspective adoptée est celle du mot lexicologique ou celle du mot lexicographique et que la multiplication des dictionnaires ne permet pas de dresser un portrait sans faille de ce qu’est un néologisme. La multiplication des graphies pour un mot est une constante de l’histoire. L’arrimage de ce phénomène à la néologie constitue une première et elle construit des ponts entre la philologie et la lexicologie. Le parcours met bien en évidence que le signifiant graphique nouveau est redevable d’une double lecture : l’une axée sur le signifiant en tant que représentant d’un concept nouveau —le néologisme-signe—, et relevant de la norme linguistique, l’autre centrée sur le signifiant en tant qu’assemblage de graphèmes —le néologisme graphémique—, susceptible d’évolution, de changement relevant de la norme grammaticale.

Les angles d’approche privilégiés dans ce texte ont mis en évidence l’obligation d’ouvrir le débat à propos de l’idée de “néologie” afin de déterminer si elle renvoie à un concept quidditif ou qualitatif et de savoir quels sont ses liens avec le temps.

Nous avons surtout démontré, à travers l’approche lexicographique, que la néologie n’est pas linéaire. Le phénomène se pose en acteur essentiel dans tout le processus évolutif et le néologisme est cadencé, à savoir rythmé, par un orchestre dictionnairique à qui on a délégué le pouvoir de statuer sur sa qualité de signe. Finalement, il appert que la néologie (ou le néologisme) ne devient visible et palpable que dans l’orbite du dictionnaire. En fait, l’identification du mot nouveau ne se réalise que par référence à un ensemble de dictionnaires, c’est-à-dire par rapport à un ensemble lexical résultant de la fusion de nomenclatures n’offrant malgré tout qu’une partie du lexique total, car l’évocation du terme nomenclature signifie qu’il y a eu une clôture artificielle du lexique, entreprise qui donne une dimension nouvelle à la durée. Le néologisme existe dans le lexique, mais le transit vers la nomenclature d’un dictionnaire lui fait perdre son caractère de néomot tout en l’insérant dans l’échelle géologique des datations. Il est passé du stade lexicologique et d’une position fixe sur l’axe du temps au stade lexicographique et à une position plus ou moins mouvante, en raison des méthodes de datation qui ne sont pas uniformes d’un dictionnaire à l’autre. C’est sous cet angle parallactique qu’on peut interpréter l’affirmation de Josette Rey-Debove (1973 : 106) selon laquelle les « dictionnaires sont notre seule idée du lexique ». L’idée prend toute sa vigueur quand elle est mise en rapport avec la diachronie. La jonction est ainsi faite entre la pensée d’Alain Rey et celle de Josette Rey-Debove, pour qui le néologisme n’a d’existence que par rapport aux dictionnaires. Ce qui ne résout pas le paradoxe qui veut que la captation dans un dictionnaire « dénéologise » le mot. La néologie existe, le néologisme existe aussi, mais cet état n’est plus dès qu’un dictionnaire accueille le mot nouveau. Lorsqu’il est en position prédictionnairique, un mot peut laisser deviner sa qualité de néologisme; la vérification du statut (corpus d’exclusion) cherchera à préciser sa valeur de nouveauté. Sur la foi de l’opération de contrôle dans les dictionnaires, le mot revêtira l’habit néologique ou il sera confirmé comme lexicalisme. Identifié comme néologisme, il sera intégré dans un dictionnaire, perdant du même coup cette valeur. Encore un paradoxe, l’accès au dictionnaire le banalise. Et il y a bel et bien une réalité de la néologie ou plutôt des réalités qui permettent au néologisme, le résultat, d’être ancré en un point du temps, de demeurer quasi immuable et d’entreprendre l’étirement de cet instant en une trajectoire plus ou moins balisée. Les concepts de “néologie” et le “néologisme” paraissent si simples et si évidents qu’on s’interroge peu sur leur pertinence. L’incursion au cœur du temps perçu comme une coordonnée ponctuelle ou une durée linéaire aura mis en évidence que les facteurs dominants en matière de néologie sont les datations alliées à la conscience qu’ont les locuteurs du phénomène. Le nouveau-né lexical existe bel et bien. En vertu des lois de l’évolution, le néologisme prend place dans le cycle du savoir où il cheminera aux côtés des signifiants aguerris, le cas échéant. Il paraît difficile de définir le néologisme autrement qu’en faisant référence à l’instant de sa naissance. Toute autre référence au temps qui serait de nature linéaire se heurte à l’impossible consensus quand vient le moment de définir cette durée en termes de jours, de mois ou d’années, le chiffre déterminé devant s’appliquer à tous les néologismes. L’évaluation repose sur des conditions très variées, dont plusieurs sont de nature idiosyncrasique et d’origine extralinguistique. Ces perturbations individuelles bloquent tout consensus et elles sont incompatibles avec la nécessité d’aligner des critères objectifs, universels et fréquentatifs qui permettent d’analyser chaque mot à partir de paramètres communs et stables. Tout jugement de valeur individuel provoque autant de réactions et il trouble l’analyse; il restreint la néologie à l’idée que les mots nouveaux sont des intrus dans le lexique et qu’il faut bien s’accommoder de leur existence. La néologie est l’une des forces créatrices de la langue et elle est l’assurance que celle-ci a un avenir. Le français ne survivra qu’en autant qu’il usera de la dynamique de ses mécanismes de création et qu’il générera tous les néologismes nécessaires à l’expression de tous ses besoins pour dire et expliquer le monde.

Ce petit essai sur la néologosphère a été mené sous un angle parallactique, une approche couplée à l’idée d’identifier le degré zéro de la néologie. Les nouveaux territoires de la néologie soumis à des fouilles archéologiques ont mis au jour des pièces significatives qui témoignent de la place prépondérante occupée par la néologie dans l’univers lexical et de la continuité historique du phénomène. Le croisement de la diachronie et de la synchronie ou des synchronies crée une géométrie dont les coordonnées stabilisent le mot dans l’histoire. L’exploration de l’univers de la néologie a montré que cette science vit dans les replis du temps et que les néologismes sont bien les fils de Cronos.

11. Bibliographie

Annexes

Annexe 1 : La productivité du mot people dans la presse
Fragments de la famille lexicale du mot people
Dérivés Composés Mots-valises
  • antipeople
  • demi-people
  • dépeoplariser
  • dépipoliser
  • mégapeople
  • peopelette
  • peopelisation
  • peopelisé
  • peopeliser
  • peopeliser (se)
  • peopeule
  • peopeulisé
  • people
  • peoplearisation
  • peopleisation
  • peopleiser
  • peoplelisation
  • peoplemania
  • peoplemanie
  • peoplement
  • peopleologue
  • peoplephile
  • peoplerama
  • peopleries
  • peoplerisation
  • peoplette
  • peopleville
  • peopleziser
  • peoplilisé
  • peoplogie
  • peoplomat
  • peopolaire
  • peopolarisant
  • peopole
  • peopolisable
  • peopolisant
  • peopolisation
  • peopolisé
  • peopoliser
  • peopoliser (se)
  • peopolisme
  • peopologie
  • pipelette
  • pipelophage
  • pipeul
  • pipeulaire
  • pipeule
  • pipeulerie
  • pipeulisation
  • pipeulisé
  • pipeulisme
  • piplette
  • pipo
  • pipol
  • pipolaire
  • pipolariser (se)
  • pipolarité
  • pipole
  • pipôle
  • pipolerie
  • pipoleries
  • pipolesque
  • pipolette
  • pipolisable
  • pipolisant
  • pipolisation
  • pipolisé
  • pipoliser
  • pipoliser (se)
  • pipolisme
  • pipolistique
  • pilolite
  • pipologiquement
  • pipologue
  • pipos
  • repeopeliser
  • superpeople
  • ultrapeople
  • ultrapipolisé
  • auto-pipolisé
  • chasse-people
  • ciné-pipeulerie
  • économico-people
  • info-people
  • mini-pipole
  • pipeule-paparazzi
  • pipeulo-cathodique
  • pipolitique-fiction
  • pipolo-diplomatique
  • pipolo-intello
  • pipolo-médiatique
  • politico-pipolomédiatique
  • peoplelution
  • peopolitik
  • peopolitique
  • peopollywood
  • peopoloscope
  • pipeulitude
  • pipolice
  • pipolitique
  • pipolitude
Annexe 2 : Les modèles dérivatifs de people
Regroupement de quelques graphies et dérivés
people peoplelisation dépeoplariser
peopelisation peopelisé peopeliser peopelette
peopeule peopeulisé
peopole peopolisable peopolisant peopolisation peopolisé peopoliser
peopoliser (se)
peopolitique
peopolisme
peopologie
pipeul
pipeule
pipeulisation pipeulisé pipeulisme
pipeulitude
pipol
pipole
pipolisable pipolisant pipolisation pipolisé dépipoliser
pipoliser
pipoliser (se)
pipolitique
pipolitude
pipologue

Notes

[1] Ce sigle signifie « Français québécois et usage standard », nom d’un projet de recherche mené à l’Université de Sherbrooke (Québec) et dont l’objet principal consiste à rédiger un dictionnaire québécois de la langue française.

[2] Le mot néologicité existe depuis 1976, au moins. Il semble que la première attestation du terme soit due à Alain Rey. Il figure dans une note de l’article qu’il consacre à l’étude des concepts de « néologie » et de « néologisme ». La note dit : « Le néologue hardi emploierait ici néologicité » (cf. Rey 1976 : 10). [3] Deux autres graphies ont été repérées dans les dictionnaires. [4] Il est opportun de signaler que le filtre lexicographique était restreint à trois dictionnaires : le Petit Larousse illustré 1977 (1978), le Lexis (1975) et le Petit Robert (1978).

Petite bibliographie analytique terminologie et néologie

1. Présentation

Les notices bibliographiques sélectives rassemblées ici font suite à d’autres travaux du même ordre en terminologie et en néologie[1]. À la différence près toutefois, que les bibliographies antérieures étaient signalétiques tandis que celle-ci est analytique. Les fiches publiées dans cette revue, forment des versions élargies des résumés préparés dans le cadre d’une recherche d’une plus grande envergure menée par le GIRSTERM et portant sur l’élaboration d’une bibliographie fondamentale de la terminologie[2]; ce dernier ouvrage est destiné en priorité aux milieux qui s’éveillent aux nécessités de la structuration de projets nationaux de terminologie et de terminographie. À l’heure actuelle, plusieurs groupes de pays du Sud (Amérique du Sud, pays arabes et Afrique noire) sont touchés par de tels besoins d’outils documentaires et fonctionnels en terminologie.

Les vingt-cinq titres sélectionnés donnent un aperçu de quelques-unes des grandes constituantes de la terminologie. Certains sont déjà des classiques de cette jeune et dynamique discipline, d’autres sont en voie de conquérir leurs lettres de noblesse. Ensemble, ils tracent un parcours qui permet de scruter les aspects fondamentaux de la terminologie autrement que sur un plan superficiel : l’aménagement linguistique, les méthodes de recherche en terminologie et terminographie, la documentation légale, la lexicographie générale et terminologique, la normalisation, sans oublier le volet omniprésent de la néologie, dont toutes les facettes théoriques et pratiques sont illustrées à l’aide de textes de base. La moitié des ouvrages bibliographies traitent directement de la néologie, tandis que dans l’autre moitié, la néologie y occupe souvent une place privilégiée.

L’hétérogénéité, voire l’« hétéroclité », de cette petite bibliographie est bien volontaire. Quoique sélectives et extraites d’un ensemble plus vaste, les fiches analytiques tissent un solide réseau d’informations substantielles, dont la connaissance et la maîtrise sont impératives pour qui prétend voguer à l’aise dans le champ d’activité de la terminologie et de la néologie.

Ce court recueil bibliographique ne constitue pas une critique des ouvrages recensés, comme on en trouve dans les habituels comptes rendus de revues scientifiques. Il revêt la forme d’un résumé ou d’une description détaillée du contenu de chacun des écrits. Quelques commentaires didactiques parsèment parfois une fiche ou l’autre. Le soin est laissé à chaque lecteur ou consulteur de juger les textes qu’il lira. Certains impératifs ont guidé le choix des livres ou articles retenus, notamment, l’orientation résolument linguistique de la plupart d’entre eux au regard de la terminologie et la place prépondérante des préoccupations néologiques en terminologie.

Les titres sélectionnés couvrent une période de vingt ans, s’échelonnant donc depuis le moment de l’éclosion de la terminologie jusqu’à sa maturité récente. Le plus ancien remonte à 1962 et le plus contemporain date de 1982. La répartition par tranche temporelle est la suivante : 2 références pour la décennie 1960-1969; 16 références pour la décennie 1970-1979, 7 références pour la courte période entre 1980 et 1982.

Chaque notice forme un tout et regroupe trois types d’information :

  1. La référence bibliographique complète, accompagnée d’un numéro séquentiel.
  2. La description détaillée ou le résumé analytique du contenu de l’ouvrage.
  3. La liste alphabétique des auteurs ou collaborateurs, lorsqu’il s’agit d’un ouvrage collectif, comme par exemple, les actes de colloques, les mélanges, les périodiques.

Les matériaux bibliographiques recensés sont numérotés consécutivement et classés en ordre alphabétique des auteurs, des organismes responsables de leur publication ou des titres, selon ce qui convenait le mieux. L’ordre chronologique fut privilégié lorsque plus d’un texte avait été écrit par une même personne. Une liste de tous les auteurs et collaborateurs aux ouvrages collectifs suit la section des notices bibliographiques. Des renvois aux numéros séquentiels permettent de connaître ceux et celles qui ont participé aux ouvrages bibliographiés. On y voit apparaître quelques grands noms du Gotha terminologique.

Telle quelle, cette petite bibliographie analytique se veut un simple instrument de travail qui s’ajoute aux nombreux outils déjà disponibles. Ses objectifs primordiaux sont de mieux faire connaître et comprendre la terminologie et la néologie, qui puisent plusieurs de leurs racines essentielles au sein même de la linguistique, et de susciter des réflexions de plus en plus profondes sur ces aspects des sciences du langage.

Québec, le 20 août 1983

J.-C. B.

2. Bibliographie analytique

1. Actes du Colloque canadien sur les fondements d’une méthodologie générale de la recherche et de la normalisation en terminologie et en documentation, Ottawa, 16 au 18 février 1976, Édition du Bureau des traductions du Gouvernement canadien, Secrétariat d’État (1978), VI-343 p.

Ces pages regroupent les textes des exposés présentés lors d’un colloque tenu à Ottawa en 1976. Quoique les informations contenues dans ce recueil aient perdu quelque peu de leur actualité, elles n’en recèlent pas moins des vérités fondamentales, des réflexions de praticiens et de théoriciens et des indications méthodologiques utiles pour saisir l’essence de la terminologie. D’autant plus que ces actes montrent comment se sont mis en place des mécanismes de consultation en vue d’harmoniser les recherches terminologiques entre les deux grands organismes d’État qui, au Canada, sont chargés de la collecte, du traitement et de la diffusion des terminologies : la Direction

générale de la terminologie et de la documentation à Ottawa (Canada) et l’Office de la langue française au Québec. Étant donné les mandats impartis, chacun conserve cependant ses objectifs et ses méthodes spécifiques. Cette nouvelle version des Actes qui avait déjà paru à un nombre fort limité d’exemplaires, comporte le résumé des interventions ainsi que les textes des communications en français. Une version anglaise complète des Actes est également disponible.

Trois thèmes, comprenant chacun plusieurs exposés, ainsi qu’une conclusion en quatre volets forment ces Actes. Le thème d’ouverture porte sur la recherche terminologique (p. 41-226).

Un exposé explique les objectifs et définit la recherche terminologique, tandis que trois autres traitent respectivement de

la recherche terminologique à l’Office de la langue française, à la Direction générale de la terminologie et de la documentation et dans la grande entreprise privée ou parapublique. Le thème médian est consacré à la méthodologie de la normalisation terminologique (p. 229-263). Un exposé méthodologique envisage la question de la normalisation au gouvernement du Québec et un autre constitue un état de la question en ce qui regarde la méthodologie de la normalisation sur le plan international, avec au centre des explications, les recherches de l’ISO (Organisation internationale de normalisation). Le dernier thème développe les aspects documentaires de la recherche terminologique (p. 267-312). Le classement des données terminologiques et documentaires, la nécessité de définir des normes canadiennes pour les systèmes de classement des données documentaires ou encore quant à la valeur des sources documentaires, constituent les interventions de ce thème. La conclusion (p. 313-325) fait part de la formation d’un comité pour l’harmonisation des méthodes de la recherche terminologique, définit des principes directeurs en normalisation, rassemble les rapports des ateliers de discussion et propose la création d’une commission paritaire de coordination pour la normalisation terminologique et la mise en œuvre des ressources terminologiques.

Il faut signaler enfin qu’un résumé des trois jours de débat apparaît au début des Actes (p. 1-34).

Auteurs

R. Archimbaud, p. Auger, J.-C. Boulanger, R. Boutin-Quesnel, J.-C. Corbeil, R. Dubuc, J.-M. Fortin, F. Gauthier, F. Glaus, R. Harvey, N. Kerpan, J. Mercier, G. Rondeau, L.-J. Rousseau, Ph. Tessier.

2. Association française de terminologie (AFTERM), Terminologie 76. Actes du colloque international, Paris-La Défense, 15-18 juin 1976, Paris, La Maison du dictionnaire, 1977, p. V.

Trente-quatre communications, auxquelles il faut ajouter les exposés introductif et de synthèse, forment ces actes.

Sept thèmes sont dégagés : 1. politiques linguistiques et terminologie; 2. traduction et terminologie; 3. sciences, techniques et terminologie; 4. documentation et terminologie; 5. terminologie et linguistique; 6. les banques de terminologie; 7. les réseaux internationaux de terminologie.

Lors du premier thème, les politiciens québécois, canadiens et français se sont chargés des exposés préliminaires. Dans le second thème, les communications portent sur des problèmes lexicographiques, les dictionnaires automatiques et la terminologie dans les bureaux internationaux de traduction. Le troisième thème scrute les aspects de l’information scientifique et technique la normalisation, les industries chimiques et le Conseil international de la langue française. Le quatrième thème aborde des problèmes de lexicographie terminologique, de bibliographie et de thésaurus. Le cinquième thème concerne les rapports entre la lexicographie et la terminologie. Le sixième décrit les banques de données terminologiques de l’Office fédéral des langues (Allemagne), de Siemens, de l’Office de la langue française du Québec, de la Commission des communautés européennes à Luxembourg, d’Eurodicautom, de Normaterm (AFNOR), etc. Le septième thème examine les échanges terminologiques internationaux qui se font par l’intermédiaire des réseaux de normalisation, de documentation et d’experts.

À première vue, ces Actes forment une collection d’interventions qui peuvent paraître disparates. Cependant la gamme des sujets traités restitue un portrait général et fidèle de la terminologie telle qu’elle existait en 1976. Elle prenait alors une expansion de plus en plus internationale et son importance était de plus en plus reconnue par les pays, les États et les organismes nationaux et internationaux qui composent le monde moderne.

Auteurs

P. Agron, J.-A. Bachrach, K.E. Berner, B. De Bessé, M, Brugière, H. p. Brunold, F. Cestac, M.-C. Clerc, F. Cloutier, J. Courtin, H. Felber, M. Forget, S. Forgues, J.-M. Fortin, p. François, R. Frontard, R. Goffin, E. Grandjean, L. Guilbert, H. Joly, p.-É. Larose, J. Laurent, L. Lebel-Harou, Ph. le Quellec, J. Maniez, M. Mariée, J. Michel, M. Moureau, M. Paré, G. Pelletier, G. Pessis-Pasternak, A. Reichling, A. Rey, Ch. Scrivener, A. Sliosberg, A. Tchirikoff, G. Veillon, A. Hanez, L. Zareba.

3. Jean-Claude Corbeil, L’aménagement linguistique du Québec, coll. « Langue et société », numéro 3, Montréal, Guérin éditeur limitée, 1980, 154 p.

L’ALQ est le premier ouvrage de base en français qui fouille et explique en détail les rapports entre les questions de législation linguistique et la science linguistique elle-même. Les réflexions de l’auteur s’articulent autour du concept d’« aménagement » qui suppose des interventions de type linguistique tout autant que des interventions politiques diverses (législations, réglementations, etc.). Pour être efficaces et produire des résultats tangibles, ces interventions doivent être coordonnées et simultanées. En cinq chapitres très denses, l’auteur fait

l’analyse de la genèse, de l’émergence et du développement de la théorie et de la pratique de l’aménagement linguistique au Québec, en plus d’inscrire des prospectives pour toute la francophonie.

L’introduction (p. 7-11) explique les choix terminologiques de l’auteur. Celui-ci situe également son livre dans l’ensemble des réflexions et des travaux qu’il a entrepris et élaborés entre 1970 et 1977. C’est une tentative de systématiser ses recherches, de faire le point avant de poursuivre et de développer plus avant le concept qui lui tient à cœur. Le premier chapitre analyse la genèse de la situation linguistique du Québec à partir de 1760. L’auteur tire trois conséquences : l’évolution linguistique québécoise et celle de la France prennent des voies différentes; l’activité économique s’anglophonise et s’anglicise; les terminologies sont élaborées en anglais. Le deuxième chapitre (p. 31-66) détaille les causes de l’émergence et de la nécessité d’en arriver à un projet d’aménagement total au Québec. Les mouvements nationaux et nationalistes, les revendications des intellectuels, les Commissions Laurendeau-Dunton et Gendron et le renforcement de l’Office de la langue française dessinent le profil de cette émergence. La politisation du débat linguistique aboutit à la mise en place d’une stratégie réfléchie, globale et appliquée en matière de langue. Elle s’ordonne autour de concepts comme le bilinguisme, les fonctions sociales de la langue, les communications institutionnalisées et individualisées ainsi que la norme. Les solutions préconisées par le Québec pour répondre à chacune de ces questions font l’objet du chapitre trois (p. 67-96). La stratégie linguistique mise en place au Québec est analysée au chapitre quatre (p. 97-111). Celle-ci avait pour but de préciser et de modifier le statut des langues au Québec et de favoriser l’usage d’un français de qualité comme langue usuelle des Québécois. Le cinquième chapitre (p. 112-133) extrapole la stratégie et tente de dégager un modèle théorique pour la francophonie entière qui doit faire face â des problèmes de multilinguisme et de diversité des langues.

Ce livre lie la théorie à la pratique. Il explique, fouille, étudie la question linguistique québécoise dans ses rapports avec la politique et les législations linguistiques. Il permet de bien comprendre la situation linguistique et terminologique du Québec.

4. Marcel Diki-Kidiri, Hubert Joly et Colette Murcia, Guide de la néologie, Paris, Conseil international de la langue française, 1981, 65 p.

Le Guide de la néologie constitue une espèce de point final aux travaux du CILF dans le domaine des mots nouveaux. Le matériel lexical utilisé pour illustrer les réflexions contenues dans cet opuscule provient des 66 premiers numéros néologiques de la Clé des mots. Le but de l’ouvrage n’est pas de fournir des règles strictes en matière de créativité lexicale mais d’apporter des suggestions pratiques. Cela ne donne cependant pas à l’ouvrage une valeur didactique parfaite.

Le manuel est divisé en sept chapitres. Le premier chapitre esquisse les grandes lignes de la typologie de la néologie (de forme, de sens, d’emprunt). Elle sera détaillée au chapitre six. Le chapitre deux propose une règle d’or du travail en néologie; elle consiste à examiner les définitions d’une notion pour en extraire les éléments importants qui aideront à choisir une dénomination adéquate. La démarche illustrée est nettement onomasiologique. Le troisième chapitre porte sur l’orthographe des mots nouveaux. Il ne donne que des informations éparses sur la graphie des néologismes français ou empruntés. Tout le chapitre

quatre est fondé sur une étude réalisée en 1971 par la Banque de terminologie de l’Université de Montréal sur les critères de viabilité et de recevabilité d’un néologisme. Les termes software et hardware ont été utilisés pour appuyer l’étude. Le cinquième chapitre énumère et analyse six critères qui servent à reconnaître le degré d’appartenance linguistique d’un mot. Les travaux de néologie menés par le CILF entre 1973 et 1979 font l’objet du chapitre six. Le dernier chapitre est voué aux formants, c’est-à-dire aux éléments morphématiques ou lexicaux utilisés pour construire des néologismes.

Ce petit guide demeure un ouvrage modeste et élémentaire. Quelques chapitres ouvrent des voies d’analyse intéressantes à développer, comme par exemple la reconnaissance juridique du mot en français et celui de la productivité des formants. Dans un ouvrage qualifié de guide, l’absence de la moindre bibliographie est regrettable et reste à suppléer.

5. Jean Dubois, Étude sur la dérivation suffixale en français moderne et contemporain, Paris, Librairie Larousse, 1962, XI-118 p.

L’ouvrage comprend une introduction, un tableau des suffixes en français contemporain, un développement central sur les mouvements observés dans les suffixations et une conclusion générale. Une bibliographie de base ouvre le livre tandis qu’un index le termine.

Dans l’introduction, J. D. définit le suffixe, en décrit les fonctions variables (modificateur de classe, de la valeur d’emploi, indicateur lexical), en élabore le système qui apparaît comme une structure qui se définit par les relations entre les suffixes eux-mêmes et par leurs possibilités de combinaison avec une base. L’introduction s’achève par la présentation de la méthodologie générale utilisée pour conduire la recherche : principes et méthodes d’enquête. La brève période qui s’étend de 1900 à 1961 a été choisie afin d’éviter que n’interfèrent les phénomènes synchroniques et diachroniques.

Le tableau des suffixes du français contemporain qui sont disponibles a été dressé à partir de la classe du mot de base, du genre du mot suffixé, de la fonction du suffixe et de la classe du mot suffixé.

La grande section consacrée aux mouvements observés dans les suffixations se subdivise en cinq parties : 1. le mouvement

général, qui est analysé à l’aide de la comparaison de deux éditions du Petit Larousse (1906 et 1961); 2. l’observation des dispositions et des régressions dans le système des suffixes; 3. l’apparition de nouvelles suffixations et leur intégration dans le système de la langue, en particulier les suffixes terminologiques et étrangers; 4. les différenciations secondaires et les mouvements entre suffixes; 5. l’étude d’ensemble des mouvements observés dans des lexiques spécialisés : agriculture (machines agricoles), instruments de prothèse et de chirurgie, industrie pétrolière, anesthésie.

Dans la conclusion générale en six points, Dubois montre d’abord que le mouvement de la langue, l’évolution constante de la langue répond par sa fonction dénominatrice aux besoins nouveaux de communication et que le rythme de ce mouvement varie selon qu’il s’agit de lexiques spécifiques ou du vocabulaire fondamental. Puis il élabore sa pensée sur le mouvement de la structure suffixale elle-même. La suffixation évolue avec l’ensemble de la langue. Lorsque celle-ci change, ses aspects spécifiques en subissent des répercussions. En troisième lieu il discute de la complexité du système synchronique des suffixes : leurs corrélations, leurs rapports (linéaire simple, différenciations, structures superposées, structures syntagmatiques). Viennent ensuite quelques considérations à propos des lexiques spécifiques et leur rôle dans l’évolution du système général. Le cinquième point porte sur l’évolution du système général lui-même, dans lequel les modifications peuvent revêtir un aspect quantitatif ou qualitatif. Enfin, apparaît une esquisse de la théorie de la suffixation dans laquelle il est question de la complémentarité des distributions et de la fonction linguistique fondamentale de la suffixation.

Un appendice fournit la liste des mots classés par suffixe dans les deux éditions du Petit Larousse utilisées pour la recherche.

6. Jean Dubois, Les problèmes du vocabulaire technique, in Cahiers de lexicologie, no 9, 1966-II, p. 103-112.

Cet article propose un examen des travaux de Louis Guilbert, en particulier de ses deux thèses : Formation du vocabulaire de l’aviation (1965) et Enquête linguistique sur le vocabulaire de l’astronautique à travers la presse d’information à l’occasion de cinq exploits de cosmonautes (1967). L’auteur étudie l’apport guilbertien à la sociolinguistique, à la linguistique diachronique, à la linguistique synchronique et à la linguistique générale.

Dubois discute d’abord de la problématique des modèles morphologiques et syntaxiques, au sens de la grammaire transformationnelle, qui différencient la langue terminologique de la langue générale. Le système de la dénomination, les rapports entre le travail comme activité créatrice et la langue technique sont évoqués brièvement. Une comparaison est également faite entre l’organisation du lexique et la structure des objets du monde réel. Cela permet de situer le lexique dans le cadre de rapports qui relèvent des analyses componentielles et des définitions conjonctives.

Une autre partie de l’article étudie les contacts entre deux ou plusieurs microlangues fonctionnelles, en l’occurrence ici, l’aéronautique et l’astronautique. À cette occasion, deux problèmes sociolinguistiques sont soulevés : 1. celui des conditions qui amènent en contact diverses techniques et qui débouchent sur la description d’une activité nouvelle (plan socioculturel); 2. celui de la notion de « langue de prestige », qui correspond en fait à une technique à laquelle une nouvelle activité emprunte ses termes. Ces considérations laissent apercevoir les conditions qui président à la genèse d’un vocabulaire technique : les termes marqués, qui correspondent à la néologie sémantique, de transfert, et les termes démarqués, qui correspondent à la néologie lexématique, permettent de créer un langage technique nouveau.

L’auteur montre ensuite comment le volume de communication participe à la stabilisation du lexique, sans minimiser pour autant le mouvement naturel de celui-ci. L’autonomisation d’un lexique spécialisé a lieu au moment où les ambiguïtés à propos de la lexicalisation des syntagmes disparaissent, au moment où plusieurs sous-ensembles lexicaux jusque-là distincts sont réunis et au moment de la réduction synonymique et polysémique. Les procédés variés de dénomination prennent alors toute leur valeur (néologie formelle, transfert, paraphrase). Ils sont passés en revue dans le cadre d’une tentative d’identifier les caractéristiques formelles qui définissent des ensembles lexicaux. Par ailleurs, Dubois identifie deux types de contraintes à la création linguistique : d’une part, la structure linguistique impose ses modèles; d’autre part, la structure perceptive impose des conditions qui font que l’objet est perçu comme une somme de différences.

L’article s’achève par des considérations sur la banalisation d’un lexique spécialisé, c’est-à-dire l’intégration plus ou moins complète d’une langue technique à la langue générale, et des remarques sur le processus de traduction en ce qui regarde les domaines traités par Louis Guilbert. Le triangle français/anglais/russe fait l’objet de ces observations.

7. Jean Dubois et Claude Dubois, Introduction à la lexicographie : le dictionnaire, coll. « Langue et langage », Paris, Librairie Larousse, 1971, 224 p.

Ce livre fondamental en lexicographie est dû à deux des principaux responsables des encyclopédies et dictionnaires laroussiens. Douze chapitres sont consacrés au fonctionnement même du dictionnaire ainsi qu’à l’objet culturel qu’il représente pour la société. Un treizième chapitre traite du dictionnaire en tant que source d’études linguistiques. Les douze premiers chapitres peuvent être divisés en trois sous-ensembles qui scrutent des aspects différents, tels l’objet dictionnaire, l’article lexicographique, les rapports du dictionnaire avec la société.

Trois chapitres (p. 7-38) sont l’occasion de situer le dictionnaire dans l’ensemble des objets manufacturés destinés à répondre à des exigences d’information et de communication, de suivre les étapes présidant à la confection d’un dictionnaire, y compris l’établissement d’un plan préalable à l’élaboration proprement dite, et d’analyser les rapports entre dictionnaire et bilinguisme. Sept chapitres (p. 39-98) expliquent à tour de rôle un aspect particulier du discours lexicographique. Ainsi, l’énoncé lexicographique, le discours pédagogique du dictionnaire, les entrées, les problèmes d’homonymie et de polysémie, la définition, la description lexicographique de la langue font successivement l’objet d’une description pratique et d’une explication théorique à partir des grands courants de la linguistique. Enfin, le troisième bloc comprend deux chapitres (p. 99-109) qui s’intéressent respectivement à la norme culturelle que doit idéalement décrire le dictionnaire et aux rapports entre le dictionnaire et l’histoire. Celle-ci doit être intégrée au discours lexicographique dans la perspective de son fonctionnement synchronique puisque les dictionnaires de langue sont tenus de faire une description synchronique de la langue. Le lexicographe analyse alors l’histoire comme un écart.

Le chapitre treize (p. 111-206) contient trois contributions déjà publiées ailleurs par Jean Dubois lui-même ou avec la collaboration d’autres linguistes. Un premier texte important, et toujours d’actualité, aborde la question du mouvement général du vocabulaire français durant la période 1949-1960 d’après l’étude de deux éditions du Petit Larousse. Le second texte est une étude remaniée du mouvement observé dans les suffixations en français contemporain, l’analyse étant effectuée en partie à l’aide du Petit Larousse. La troisième contribution est une étude remaniée et augmentée sur les couches diachroniques du vocabulaire français d’après les données d’un dictionnaire étymologique.

Une importante bibliographie sur la lexicographie clôt le livre.

8. Louis Guilbert, Peut-on définir un concept de norme lexicale?, in Langue française, no 16, décembre 1972, p. 29-48.

Cet article est composé de quatre parties où l’on distingue la norme lexicale et la norme grammaticale en considérant à la fois l’utilisation et la création des unités lexicales.

La première partie pose la problématique de la définition de la norme lexicale. Aussi, l’auteur met-il en parallèle la norme grammaticale, qui se perçoit aisément et se définit d’une manière relativement simple, et la norme lexicale, qui reste à définir. S’appuyant sur la théorie générativiste, Guilbert rappelle que le code grammatical est constitué par un nombre fini de règles, dont l’application permet de produire un nombre infini de phrases, tandis que dans le lexique, il est quasi impossible de recenser le nombre total des unités lexicales. Cela explique aussi que la grammaire évolue lentement, que ses transformations soient lentes, alors que le lexique subit des transformations rapides en raison de la liaison constante entre l’évolution du monde et celle de la langue. En outre, théoriquement, le lexique est une affaire individuelle et la grammaire est une affaire collective en termes de production de nouveaux mots ou de nouvelles règles. Mais on sait qu’en pratique il en va autrement, puisque la norme sociale vient exercer un contrôle qui constitue un frein contre les déviations possibles du système.

La deuxième partie aborde la relation créativité/usage/norme. La valeur linguistique du concept de « norme » est mise en rapport avec l’usage, la créativité langagière ou encore avec l’activité du langage à travers différentes conceptions de la créativité : celles de Saussure (langue/parole), Hjelmslev (structure de la langue) et Chomsky (compétence/performance). Ces théories excluent de leur champ le concept de « norme » pour ne retenir que l’acte linguistique soumis à l’usage des règles. Guilbert explique ensuite comment la norme peut servir à régulariser le changement linguistique. La masse parlante est à l’origine du changement et c’est elle qui décide de l’évolution de la langue et, par conséquent, elle entérine les déviations pour en faire la nouvelle norme, ces interventions devenant créatrices. Le changement se produit donc dans la parole, et plus précisément dans le lexique. À noter que le concept de « norme » se confond avec celui de « créativité » pour signifier le fonctionnement de la langue. Il ne s’agit pas de restreindre la potentialité d’enrichissement et de changement de la langue.

La troisième partie traite de l’unité lexicale, formant de base commun à toutes les théories et qui s’impose comme unité fonctionnelle du langage qui est porteur d’une charge sociale. Créativité et norme lexicales sont donc développées. D’abord, le mot dans ses rapports avec : le lexique, les niveaux de langue, les niveaux socioprofessionnels. L. G. évoque les difficultés rencontrées pour définir le lexique, lui-même régi par deux normes : la norme linguistique et la norme sociale. En ce qui regarde la norme linguistique, l’auteur expose les règles de la création néologique (formelle et sémantique) qui forment ni plus ni moins qu’une norme de création. La nécessité linguistique de la dénomination nouvelle existe, il faut trouver les moyens pour en faciliter l’application et le développement.

Pour ce qui est de la norme sociale, elle se manifeste par une volonté d’uniformiser la communication. Le recours à la normalisation apparaît donc dans les règles d’orthographe, de prononciation, de grammaire édictées par la société. Le dictionnaire représente, quant à lui, le lien normalisateur par excellence, même si par essence, là n’est pas sa vocation; celle-ci consiste plutôt à décrire le lexique, même si le choix des mots et des significations reste soumis à des idéologies sociales variées. La boucle est ensuite complétée par la mise en relation de la norme (sociale et linguistique) avec l’usage.

La dernière partie est centrée sur les rapports entre norme lexicale et purisme lexical. L’action contradictoire des forces de conservation et des forces de novation crée des luttes permanentes entre les tenants de chaque partie. Le purisme considère la néologie comme attentatoire à l’ordre établi; il postule la prééminence de ce qui a été au détriment de ce qui se crée. Ce conservatisme linguistique maintient la langue dans les limites rigides de la tradition. Aujourd’hui, on assiste à des changements prometteurs à ce sujet. L’évolution de la conception de la norme lexicale est indissolublement liée aux transformations de la société. Aussi une définition officielle de la néologie se dessine-t-e1le dans ce contexte évolutif et elle est rattachée au développement social et idéologique du monde.

9. Louis Guilbert, Discours, lexique, dictionnaire, in Meta, vol. 18, nos 1-2, mars-juin 1973 , p. 201-224. (= Actes du deuxième colloque international de linguistique et de traduction, Montréal, 4-7 octobre 1972.)

Cet article est une réflexion fondée sur le mot, unité fondamentale du fonctionnement du langage. À l’aide de ce paramètre, l’auteur analyse certains aspects du rapport entre la phrase et les éléments du lexique. Les conclusions qui ressortent sont axées sur la description du lexique sous son angle lexicographique, la fabrication du dictionnaire.

Guilbert pose d’abord la problématique du mot en recourant à une définition opérationnelle empruntée à Meillet : le mot est une « tranche sonore douée d’une fonction syntaxique et pauvre de sens ». Il critique cette définition du mot à la lumière de la syntaxe et du lexique. Il propose de définir ce qu’est l’unité lexicale en tant qu’élément de formation de la phrase, même si le terme mot est conservé pour désigner le concept discuté.

La théorie de la grammaire générative et transformationnelle sert de creuset pour effectuer cette opération définitoire.

Dans cette théorie, le mot est appelé morphème lexical. Ce morphème peut subir des transformations variées qui constituent ses facultés de combinaison. Ces réalisations ne peuvent cependant être conçues en dehors de la facette sémantique. L’auteur détaille les raisons qui font que le morphème lexical fonctionne comme base de dérivations multiples tout en créant des séries différenciées sémantiquement. La classe syntaxique et l’homogénéité sémantique confèrent au morphème l’aptitude à générer des séries lexicales.

Puis L. G. examine la relation entre le morphème et le sémème et les composantes de ce dernier, les sèmes. L’analyse transformationnelle est expliquée à partir de la fonction de signification du mot et de l’autonomie fonctionnelle du sémème dans le langage par rapport au morphème lui-même.

Une autre partie de l’article aborde le mot référentiel et sa description. Celui-ci correspond ni plus ni moins au terme spécialisé. Il désigne des concepts ou des réalités concrètes du monde. Il a donc une fonction essentielle de dénomination. Guilbert donne les raisons des transformations et de la polyvalence du mot référentiel, de même qu’il explique ses relations avec le sémème du morphème lexical ordinaire. Cette partie sur la problématique du mot s’achève par l’examen des rapports entre le mot et les différents types de discours des locuteurs.

Le mot en devenant une unité de discours cesse d’être une unité disponible parmi l’ensemble du lexique. Il devient un élément réalisé par un individu. C’est le principe de l’opposition compétence/performance, bien connu des générativistes.

Enfin, l’auteur scrute le mot en tant que signe métalinguistique, comme un élément lexical donnant lieu à une interprétation linguistique du langage produit. Les mots en tant que signes métalinguistiques abondent chaque fois qu’un locuteur produit un discours à propos d’un autre discours, comme c’est souvent le cas en enseignement du français, en critique littéraire, etc. L. G. aborde également cette question sous l’angle lexicographique de la transformation d’un mot linguistique en mot métalinguistique lors des diverses opérations conduisant à l’élaboration d’un dictionnaire, de même que sous l’aspect de l’étude scientifique de la linguistique, c’est-à-dire comme une branche de la linguistique.

Une incursion est également faite du côté des grands axes de la productivité lexicale. Dans cette section, le linguiste reprend les grandes lignes de l’analyse effectuée auparavant et il les applique aux processus néologiques (affixation, composition), tant en langue générale qu’en terminologie. L’article est clos par un examen des rapports entre le dictionnaire et la norme. Différents types de dictionnaires sont évoqués, de même que la fonction sociolinguistique du dictionnaire de langue qui, malgré ses visées descriptives, contribue à dégager une norme relative au fonctionnement du lexique de la langue. Cette norme sociale et culturelle est issue de la vision que la classe dominante possède du lexique de la langue d’une communauté.

Une courte discussion suit le texte proprement dit de Louis Guilbert (p. 222-224).

10. Louis Guilbert, La créativité lexicale, coll. « Langue et langage », Larousse Université, Paris, Librairie Larousse, 1975, 288 p.

Ce livre présente dans un langage accessible une réflexion théorique poussée sur le mouvement de renouvellement du lexique considéré sous l’angle de la néologie. La perspective générativiste chère à L. G. sert encore de référence théorique pour donner une explication pertinente de la génération de la phrase et de la génération des unités lexicales. L’approche chomskienne permet de lier la création lexicale à la formation des phrases, le modèle phrastique constituant la réalité de la communication. L’ouvrage se veut une contribution à la réflexion sur les principaux problèmes de la création lexicale. On retrouvera donc dans ce livre les grandes préoccupations guilbertiennes : lexique et discours sociaux, dictionnaire et lexicographie, néologie, etc.

Deux parties composent l’ouvrage : la néologie (p. 13-102) et la dérivation (p.103-278). Une bibliographie bien étoffée termine le livre (p. 281-285).

Dans la section consacrée à la néologie, l’auteur décrit le mouvement linguistique et dresse une typologie très détaillée de la néologie. Le changement lexical naît indiscutablement des relations nouvelles qui s’établissent entre des signifiants et des signifiés en référence à des éléments du monde sensible : choses, créations, pensées nouvelles. Le lexique change par nécessité d’évolution du monde et du besoin de communiquer toute nouvelle connaissance. Les facteurs de mutabilité, le rapport mutabilité et performance du système linguistique, le rapport entre changement linguistique et structure sociale, la relation créativité/usage/norme et les domaines du changement (phonématique, grammaire) forment l’ossature de ce sous-chapitre. La création lexicale proprement dite est ensuite expliquée dans des perspectives diachronique, synchronique et lexicographique avant d’être mise en relation avec le locuteur lui-même : compétence, jugement en face de la néologie. L’acceptabilité du néologisme est ensuite développée sur le plan de la norme sociale dans le lexique et sur le plan de l’idéologie lexicale.

La typologie des néologismes reprend sous une forme très détaillée les grands axes de la créativité linguistique : néologie phonologique, néologie sémantique, néologie par emprunt et néologie syntagmatique. La néologie formelle fait l’objet à elle seule de la seconde partie du livre.

La seconde section est réservée à la dérivation lexicale qui est scrutée sous toutes ses coutures. L. G. pose d’abord la problématique du mot et de la dérivation : le mot-signe, le mot et la théorie structuraliste, le mot dans la perspective générativiste. Il se penche ensuite sur l’élément commun aux dérivés d’une même famille, la base lexicale, avant d’étudier les différents aspects des paradigmes dérivationnels. Les relations paradigmatiques du lexique, la définition du paradigme dérivationnel et ses problèmes théoriques et pratiques, les contraintes qui limitent le développement d’un paradigme et les caractères de productivité de celui-ci constituent ce sous-chapitre de la dérivation. La syntagmatique lexicale est à son tour soumise à la discussion. Elle comporte deux aspects : un aspect simple, c’est-à-dire la dérivation affixale (préfixale et suffixale) et la composition, telles qu’elles sont habituellement connues; un aspect complexe, c’est-à-dire la composition synaptique ou encore ce que l’on appelle en terminologie le syntagme. L. G. explique donc sa position en regard de la dérivation syntagmatique.

11. Louis Guilbert, Terminologie et linguistique, in Essai de définition de la terminologie. Actes du Colloque international de terminologie, Lac-Delage (Québec), 5 au 8 octobre 1975, Québec, Régie de la langue française, Éditeur officiel du Québec, août 1976, p. 13-26.

Quatre parties composent cet article.

La première partie étudie la terminologie en tant qu’ensemble de termes et qu’ensemble de démarches théoriques dans ses rapports avec la linguistique. Les trois volets examinés sont : 1. la dénomination et le signe linguistique alors que l’auteur met le signe en relation avec les réalités du monde; 2. la liaison entre la formation conceptuelle et l’expression linguistique où il s’agit de voir comment la conceptualisation est préalable à l’acte de dénomination. L’auteur entre alors dans le domaine philosophique concernant la connaissance du monde et les rapports de la logique avec le langage; 3. la relation entre le nom et le référent. Le langage ayant une fonction sociale, il sert de moyen de communication et de liaison avec les modalités d’action sur le monde. La dénomination se réalise donc en tenant compte des facteurs sociaux et civilisationnels.

La terminologie dans ses rapports avec le processus discursif fait l’objet de la seconde partie. Un certain nombre de relations que la terminologie entretient avec des notions de linguistique sont esquissées. Ces discours, qui ont un arrière-plan générativiste chez Guilbert, ont pour but de cerner la signification de l’unité terminologique. Ce sont les discours relatifs au processus de communication, à la syntaxe, à l’énoncé, c’est-à-dire à la possibilité pour le terminologisme de structurer des phrases, à la paraphrase, qui permet de reconnaître la transition entre le sens d’un texte et la dénomination qui a revêtu la forme d’une unité terminologique, et enfin à la traduction, à propos de laquelle l’auteur rappelle fort justement le problème de l’allomorphisme ou du découpage différent de la réalité selon les langues en présence.

La troisième partie scrute les aspects idéologiques de la terminologie. Même dans ce domaine, il existe des prises de conscience déterminant des comportements en face de la technologie et de la science. Ainsi, le marxisme qui met de l’avant les forces de production. L’acte de dénomination recèle donc, en plus de ses fonctions habituelles (énumération, classification, nomenclature), des fonctions cognitive, documentaire, néologique, juridique, publicitaire et nationale ou communautaire. Des motivations de communication permettent de les discerner selon les nécessités. La terminologie est aussi liée à l’idéologie de la langue. Elle entre incontestablement dans le domaine de la politique linguistique, comme le montrent les réactions à l’emprunt, la normalisation, la créativité lexicale, l’aménagement linguistique et terminologique.

Dans la dernière partie, l’auteur s’intéresse aux rapports entre la terminologie et la lexicographie. Il définit quelques principes différentiateurs entre la lexicographie générale et la lexicographie spécialisée. La relation entre le terme et la notion, le traitement méta1inguistique dans un cas et la description notionnelle intégrale dans l’autre, les classements alphabétique ou systématique, la prééminence de l’information à propos de l’objet plutôt que sur la fonction linguistique du mot, constituent quelques différences notables. Nonobstant ces distinctions, Guilbert rappelle que même en terminologie, l’énoncé linguistique demeure le lieu de transmission de l’information syntaxique, sémantique et fonctionnelle dans le langage, le terminologisme étant malgré tout un signe linguistique.

Ce texte a également paru dans Textes choisis de terminologie. I. Fondements théoriques de la terminologie, GIRSTERM 1981, p. 199-219.

12. Louis Guilbert, La relation entre l’aspect terminologique et l’aspect linguistique du mot, in Actes du premier Symposium d’Infoterm, Vienne, du 9 au 11 avril 1975, Coopération internationale en terminologie, Infoterm Series, no 3, Verlag Dokumentation, München, 1976, p. 242-249.

L’auteur pose ici le problème de la spécificité de l’unité terminologique par rapport à l’unité de lexique en général. Cette formulation amène L. G. à proposer le néologisme terminologisme pour désigner l’unité spécifique relevant de la terminologie.

Trois parties composent l’article : 1. la spécificité du terminologisme; 2. la perspective terminologique et la néologie; 3. les modes de création terminologique.

La spécificité du terminologisme réside dans son mode de signification monosémique. La plupart sont des substantifs dont les définitions consistent à les situer dans une classe d’objets, à énumérer les éléments constituants, à en décrire l’aspect et à indiquer leur destination. Le terminologisme est donc en relation univoque avec la chose désignée, ce qui tend à limiter la synonymie. La fonction d’énumération ou de classification ne le rend pas dépendant de la fréquence d’emploi.

L’augmentation des objets du monde entraîne des besoins lexicaux nouveaux et constants. Par ailleurs, la généralisation et la spécialisation apparaissent comme un double mouvement du lexique qui explique également le recours néologique. Quoique indispensable, le recours linguistique ne suffit pas; il doit prendre appui sur la connaissance directe de l’objet par le technicien ou le scientifique.

La création terminologique proprement dite obéit quant à elle à des modèles issus du système général, modèles déjà éprouvés. Ainsi, il n’existe pas de nouvelle combinaison phonique. Sur le strict plan lexical, le terminologisme peut provenir de bases toponymiques ou patronymiques, il peut utiliser des suffixes revêtant des aspects particuliers en terminologie, il peut provenir de deux types de composition : la syntagmatisation analytique (navigation aérienne) et la syntagmatisation synthétique (aéroport) , il peut user de la siglaison ou de l’acronymie, enfin, il peut importer des formes linguistiques allogènes, les emprunts.

Ce texte de Louis Guilbert a déjà été publié dans Lebende Sprachen, volume 20, novembre-décembre 1975/6, p. 173-176 (sous le titre : Aspect terminologique et linguistique du mot) et dans Textes choisis de terminologie, I. Fondements théoriques de la terminologie, GIRSTERM, 1981, p. 185-197.

13. Louis-Edmond Hamelin, De la néologie en géographie, exemples québécois, in Cahiers de géographie de Québec, vol. 19, no 48, décembre 1975, p. 429-459.

Entièrement centré sur un seul domaine spécialisé du savoir, celui de la géographie, et orienté vers un seul espace géolinguistique, celui du Québec, ce texte comprend deux parties. L’auteur rappelle d’abord des notions générales de néologie; en second lieu, il évoque les principaux procédés néologiques à l’aide d’exemples présentés en tableaux synoptiques. À la fin de l’article, apparaît un index alphabétique de la plupart des formes lexicales données en exemple.

Lorsqu’il rappelle les notions de base en néologie, L.-E. Hamelin discute également du terme néologie selon quatre points de vue : 1. son sens limité; 2. le sens de l’élément suffixal -logie; 3. la composition du terme; 4. la confusion entre la création et l’étude des mots nouveaux. Il suggère de remplacer néologie et sa famille lexicale par néonymie et ses dérivés. Il est sans doute l’un des premiers à avoir fait cette suggestion. La définition du concept de « néologie » est suivie d’une suite de remarques sur la nécessité des néologismes. De nombreux exemples d’application étayent les observations de l’auteur. Il évoque aussi le besoin d’édicter des règles de procédure, une stratégie de l’acte de désignation, reprenant en cela des objectifs énoncés par plusieurs linguistes et terminologues. Les principales qualités requises d’un néologisme sont ensuite énumérées : adaptabilité graphique, sémantique, phonétique et insertion dans la langue.

La seconde partie reprend à l’aide d’une pléthore d’exemples (plus de 300) tirées de la géographie québécoise et canadienne, les grands procédés néonymiques : dérivation, composition, influx sémantique, modification graphique, numérotation, emprunt, création sans base (ex nihilo).

Cet exposé sur la néologie géographique est le fait d’un praticien constamment confronté aux lacunes lexicales qu’il faut combler en recourant aux désignations nouvelles. L’auteur soulève par ailleurs le délicat problème du rapport entre la création lexicale générale en français et les spécificités régionales, en l’occurrence ici, celles du Québec. Il souligne que pour l’État québécois le recours à la néologie constitue un élément majeur pour réaliser l’aménagement linguistique. Il est ensuite facile d’extrapoler cette démonstration.

14. Rostislav Kocourek, La langue française de la technique et de la science, Wiesbaden, Oscar Brandstetter Verlag GMBH & Co. KG, 1982, 262 p.

Ce livre apparaît dès l’abord comme l’un des premiers écrits qui étudie l’ensemble de la théorie de la terminologie. Après l’ère des descriptions méthodologiques et des travaux divers ainsi que celle des panoramas des « écoles terminologiques », l’ère des ouvrages de réflexions approfondies s’instaure. Le titre même du livre montre bien la généralisation et la place importante de la terminologie parmi les autres sciences du langage.

La problématique terminologique du français est examinée en cinq chapitres d’inégales longueurs. Le livre commence (p. 11-32) par délimiter la langue de spécialité en scrutant ses aspects sémiotique, linguistique et fonctionnel. L’auteur trace ensuite les variations et identifie les dichotomies du langage terminologique avant d’en esquisser les caractéristiques sommaires. Au chapitre deux (p. 33-85), ce sont les spécificités linguistiques de la langue technique et scientifique qui sont envisagées. Ces caractères concernent surtout la cohérence textuelle, la condensation syntaxique, le mode impersonnel des phrases, la nominalisation, la précision des termes et les ressources graphiques. R.K. montre aussi que les grammaires traditionnelles excluent ou négligent cette part importante du fonctionnement langagier. Le troisième chapitre (p. 86-157) est réservé à l’étude proprement lexicologique des termes. Cette partie occupe à elle seule près du tiers du livre. La formation et la signification des termes forment les deux pôles du chapitre. Un long développement sur la néologie analyse les principaux procédés morphologiques et sémantiques de la créativité lexicale terminologique. Le cas échéant, des typologies illustrent les possibilités de création. Le chapitre quatre (p. 158-179) porte sur la structure terminologique, c’est-à-dire qu’il étudie les concepts fondamentaux inhérents à la recherche terminologique, tels la définition, la synonymie, les champs lexicaux et sémantiques, les systèmes notionnels et les aspects syntagmatiques. Le dernier chapitre (p. 180-204) est centré sur les applications et les perspectives de la terminologie. L’enseignement, la traduction et la normalisation font l’objet d’incursions comparatives avec la terminologie. Une indispensable bibliographie (p. 207-234) de quelques centaines de titres permettra aux chercheurs de cheminer dans les méandres terminologiques. Le livre s’achève par un index thématique.

Ce livre donne véritablement ses lettres de noblesse à la terminologie en la faisant sortir de ses ornières traditionnelles. Les aspects théoriques et pragmatiques des langues techniques et scientifiques sont ainsi structurés et replacés dans le grand jeu linguistique. L’emploi multiple d’exemples empruntés à une panoplie de textes spécialisés respecte l’un des principes fondamentaux de la terminologie qui, sous peine de sécheresse, ne peut s’observer que dans son milieu de fonctionnement naturel.

15. Ahmed Lakhdar-Ghazal, Méthodologie générale de l’arabisation de niveau, Rabat (Maroc), Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA), 1976, 120 p.

Deux parties, ainsi qu’une conclusion, forment l’armature de cet opuscule consacré à l’arabisation linguistique du Maroc c’est-à-dire à la substitution de la langue nationale au français qui constitue la langue étrangère dans ce pays. Le livre veut démontrer d’abord comment la langue arabe peut exprimer les réalités contemporaines avec la même efficacité que le français et ensuite établir que les modes de transmission et de diffusion de l’arabe soutiennent adéquatement la comparaison avec la langue étrangère.

La première partie expose les problèmes de l’arabisation qui sont subdivisés en deux catégories : les éléments théoriques de la terminologie en langue arabe et les questions relatives à la transmission de la langue. La situation de bilinguisme dans les pays arabes a posé la problématique de l’arabisation sous l’angle de la traduction avant tout, ce qui a permis d’identifier dans toute leur ampleur les difficultés terminologiques. Les outils de traduction existants sont évoqués d’abord les ouvrages bilingues qui partent de l’arabe; enfin les ouvrages monolingues arabes. La terminologie dans les dictionnaires (hétéronymes, synonymes, facteurs de perturbation de la terminologie) et les lacunes de la terminologie permettent des incursions et des explications sur l’emprunt et la nécessité de la néologie en langue arabe. Ces observations expliquent en grande partie les raisons du retard terminologique des pays arabes. Les problèmes de la transmission de la langue arabe se résument surtout aux difficultés d’assurer un enseignement efficace et aux carences constatées dans la diffusion de l’imprimé.

La deuxième partie développe en trois points les principes généraux de la méthodologie préconisée par l’IERA pour réaliser l’arabisation. Premièrement, le potentiel linguistique de l’arabe est exploré sur le plan terminologique et à partir des possibilités fondamentales de la langue arabe. Puis, la stratégie de la mise en ordre du lexique est passée en revue et fondée sur la recherche lexicologique et l’exploitation lexicographique. Enfin, une esquisse d’une méthode de travail en néologie est tracée; elle est accompagnée d’une typologie de la néologie.

La conclusion de cette étude sur l’arabisation linguistique du Maroc s’articule autour de la réforme indispensable de l’imprimerie (écriture et suggestion d’un nouveau système) et de la nécessité de développer des relations extérieures, c’est-à-dire d’établir et d’entretenir des contacts avec d’autres partenaires du monde arabe et avec tous ceux qui sont convaincus qu’il est préférable d’accéder à la connaissance par le moyen de sa propre langue.

16. Néologie et lexicologie. Hommage à Louis Guilbert, coll. « Langue et langage », Paris, Librairie Larousse, 1979, 224 p.

Précédé d’une bibliographie des travaux de Louis Guilbert, ce collectif réunit 21 études portant sur d’importants problèmes du lexique. Les hommages sont articulés autour des deux axes majeurs des recherches lexicologiques récentes que sont la néologie lexicale et la sociolinguistique. Les contributions qui intéressent la néologie s’orientent autour des mécanismes de la créativité lexicale, de l’intégration graphique des mots nouveaux, des critères de reconnaissance des néologismes terminologiques, de la néologie dans ses rapports avec l’idéologie, des pouvoirs néologiques de la métonymie ainsi que du fonctionnement réel de la néologie dans une langue terminologique comme l’informatique. Les préoccupations sociolinguistiques sont au centre des articles qui explorent le discours et la pensée politiques, le discours syndical enseignant et la compétence lexicale. Les réflexions portant sur la phrase et le syntagme dérivationnel collent davantage à la linguistique théorique. Les notions de dérivation affixale (suffixe -itude et motivation préfixale), de microsociolinguistique dialectale, de littérature, de linguistique historique et de lexicographie complètent le tableau des recherches lexicologiques présentées dans ce livre.

Néologie et lexicologie est un ouvrage de recherche qui indique des directions variées et qui trace des chemins pour ceux qui cherchent à bien comprendre et à bien maîtriser les mécanismes fondamentaux et multidirectionnels de la néologie. Des aspects les plus littéraires aux plus linguistiques, des plus théoriques aux plus pratiques, des plus généraux aux plus terminologiques, chacune des voies de la néologie est scrutée selon des points de vue polyvalents et complémentaires. Aucun d’entre eux n’offre de solution définitive; aucun non plus n’est l’antagonisme de l’autre. Le livre regroupe des contributions qui montrent hors de tout doute qu’il n’y a pas de néologie lexicale viable hors des contextes multiformes de la société. Tous les discours, qu’ils soient politique, social, professionnel, dialectal, etc., sont interrogés par une brochette de contributeurs dont les expériences plurielles les rendent aptes à s’approprier chacun à leur manière un fragment de la néologie et de la lexicologie afin de répondre à des questions essentielles ou encore d’en poser d’autres tout aussi fondamentales. Ces contributions gravitent autour de la linguistique sociale; elles forment un corps de doctrines issu de mains distinctes mais qui verse au dossier de la néologie un ensemble de témoignages cohérents. Somme toute, une suite d’événements linguistiques qui postulent un discours sur le lexique.

Auteurs

R. Adda, J. Bastuji, K. Bochmann, H. Bonnard, J.-C. Boulanger, J. Bourquin, N. Catach, J.-P. Colin, Ph. Dresco, J.-L. Fossat, B. Gardin, A. Geoffroy, M. Giuglio, L. Guespin, J. Heslot, J.-P. Leduc-Adine, G. Lefèvre, Ch. Marcellesi, J.-B. Marcellesi, M.-F. Mortureux, A. Pétroff, J. Peytard, C. Robine, M. Tournier, R.-L. Wagner.

17. La néologie lexicale, in Langages, vol. 8, no 36, décembre 1974, Paris, Didier/Larousse, 128 p.

Cette publication est le fruit d’une équipe de recherche associée au CNRS travaillant sur le processus de formation de nouvelles unités lexicales. Elle ne présente pas les résultats des recherches de l’équipe; elle soulève plutôt une problématique qui concerne à la fois la théorie et la méthodologie de la néologie. Le corpus de travail qui a servi de base à la réflexion est constitué par des énoncés qui proviennent du discours politique utilisé à l’occasion des élections législatives de 1973 en France.

À partir de la théorie et du modèle générativistes, les interventions de trois des chercheurs ont porté sur la néologie sémantique et l’aspect morphosyntaxique de la néologie lexicale considérée dans le cadre de la phrase. Trois autres contributions examinent successivement le sentiment néologique, les rapports entre la néologie et le dirigisme linguistique ainsi que les aspects sociolinguistiques de la néologie. Les problèmes méthodologiques et théoriques de l’énonciation, les rapports entre la néologie et les fonctions du langage forment un troisième bloc d’étude et d’analyse. Enfin, deux expériences sur l’informatique comme instrument de recherche en néologie et sur le traitement informatique de la néologie terminent la série des réflexions théoriques. Une bibliographie rassemblant une centaine de titres suit les articles.

En lisant cet ouvrage collectif, le lecteur constatera que la question du sentiment néologique du locuteur est au centre des préoccupations et qu’il existe des niveaux de compétence néologique qui varient selon les individus. Quant à elle, la compétence néologique nécessite une certaine sanction de la communauté. Cette officialisation sociale viendra du dictionnaire dont le décalage par rapport au mouvement de la langue est bien connu. Il reste cependant le seul point d’ancrage permettant d’effectuer des comparaisons. Ce numéro de Langages est le reflet des grandes hésitations théoriques sur le lexique et particulièrement sur son aspect le plus mouvant, la néologie lexicale. Ce coup d’oeil générativiste et sociolinguistique sur la créativité lexicale française était indispensable pour révéler les circonstances sociales de la productivité du lexique.

Auteurs

D. Baggioni, J. Bastuji, Ph. Dresco, B. Fauveau, B. Gardin, L. Guespin, L. Guilbert, A.-M. Laurian, G. Lefèvre, Ch. Marcellesi, M.-F. Mortureux, A, Pétroff.

18. Alain Rey, Usages, jugements et prescriptions linguistiques, in Langue française, no 16, décembre 1972, p. 4-28.

Cet article tente de définir d’une manière générale des concepts fondamentaux comme « loi », « règle » et « norme ». Il demeure encore aujourd’hui une étude de premier plan pour bien saisir et situer la norme. Il comporte cinq parties qui permettent de progresser du « normal » jusqu’à la « norme ».

Dans un premier temps, l’auteur veut examiner sur quelles bases la scientifisation de la norme peut s’ébaucher, étant entendu que l’idéologie joue un rôle central dans ces conceptualisations. L’auteur pose les deux jalons de sa démarche explicative : la situation objective et statistique et le faisceau d’intentions subjectives. Mais avant de définir la norme observée et la norme élaborée, il fait une incursion historico-étymologique du côté du normal et du normatif. Il entremêle à son analyse les concepts de « loi », de « norme » et de « règle » tout en assortissant ses remarques de considérations philosophiques. Puis, il situe son intervention sur le strict plan du langage, la norme étant scrutée à partir de la problématique linguistique, dont en particulier le concept d’« usage », qui est soumis à l’idéologie dans une communauté linguistique.

La seconde partie de l’article développe la norme objective qui apparaît comme une abstraction. Partant de la théorie de Hjelmslev en passant par Coseriu et Chomsky, Alain Rey expose rapidement les conceptions de quelques linguistes sur la langue et la norme objective. Puis, il envisage le sens autoritaire, prescriptif de la norme dans une troisième partie consacrée au cheminement qui conduit du jugement de valeur à l’attitude normative. On y rencontrera une pluralité de sous-normes soumises à des jugements de hiérarchisation (allant du meilleur au pire, du grammatical à l’agrammatical) qui dépendent de la structure socioculturelle de la communauté francophone. Les jugements s’exercent sur des usages et des comportements de langage. Ils reflètent manifestement la conscience d’une structure sociale. La norme prescriptive est donc une construction, un pseudosystème obtenu par la sélection des types d’usage à retenir et des éléments à éliminer.

La quatrième partie porte sur le discours de la norme. Ce discours informe les locuteurs sur les choix prescrits. Il règle, définit, évalue, dit le droit et identifie le bon usage de la langue. L’analyse sémantique, sociologique et psychanalytique de ce métadiscours reste encore inexplorée.

Enfin, en dernière partie, la norme est mise en parallèle avec le purisme. L’auteur fouille ce dernier concept dans l’optique lexicographique : ne sont cités dans les dictionnaires de langue que les grands auteurs classiques et contemporains consacrés par la société. Par ailleurs, la norme puriste est toujours prescriptive, fortement sélective et elle ne tolère aucun écart par rapport au modèle prédéfini de la langue, même si la norme objective démontre le contraire. L’une de ses constantes est le refus systématique du changement historique. Rey pense que le purisme devrait céder sa place à un interventionnisme motivé et explicite. À ce sujet, quelques éléments de comparaison avec la situation québécoise sont évoqués.

19. Alain Rey, Le lexique : images et modèles. Du dictionnaire à la lexicologie, coll. « Linguistique », Paris, Librairie Armand Colin, 1977, 309 p.

L’ouvrage regroupe des textes déjà parus dans diverses revues de linguistique ou ailleurs à partir de 1965. L’auteur a remis à neuf, remanié et augmenté ces textes. Leur assemblage forme un tout cohérent issu de réflexions sur la pratique lexicographique, la sémantique, l’analyse de discours, la sociolinguistique et la sémiotique. En arrière plan, se profilent les orientations théoriques de l’auteur qui privilégie l’abord épistémologique et anthropologique du lexique. Il l’étudie comme modèle théorique harmonisé, tel que le conçoivent les linguistes, et comme objet historique et anthropologique complexe. En filigrane, quelques fines observations sur la terminologie sont perceptibles.

La première partie du livre est consacrée aux dictionnaires (p. 9-152). Elle décrit l’activité lexicographique et ses produits. Cinq chapitres- traitent successivement des dictionnaires de langue (sémantique lexicographique; faits linguistiques décrits; métalangue; dictionnaire historique), de la définition et de l’état de la lexicographie actuelle du français (théorie et description; modèles d’utilisation; dictionnaires généraux pour la période 1967 à 1977). La seconde partie comprend trois chapitres (p. 153-200). Elle s’arrête sur les modèles et les sciences du lexique. Y sont développées des réflexions à propos du concept de « lexicologie » (statuts concrets de la lexicologie; articulation du lexique dans le système langagier; définitions du lexique, de la lexicalité; systématicité du lexique; lexicologie comme science-carrefour; lexicologie et lexicographie), de la sémantique lexicale comme modèle pédagogique du lexique et des limites du lexique (étude des problèmes du mot et de la phrase). La dernière partie propose des exercices de lexicologie descriptive (p. 201-271). Un premier exercice de lexicologie diachronique étudie un ensemble de termes définis conceptuellement dans un corpus de nature littéraire.

Il s’agit, en fait d’une étude de sémantique lexicale diachronique. Puis deux autres études diachroniques portant chacune sur une unité lexicale isolée suivent : le mot sarabande et le terme adjectival roman. Enfin, la description d’un champ morphosémantique exceptionnellement régulier quoique soumis à l’arbitraire des normes sociales : les mots français en anti-.

Le livre montre bien le cheminement de l’image métalinguistique élaborée par le dictionnaire aux modèles de la lexicologie descriptive. Ces pages illustrent les relations nécessaires entre la linguistique (et la philologie) et la sociologie (et les autres sciences humaines) sous le double aspect complémentaire de la consistance théorique et de l’adéquation à l’objet empirique.

20. Alain Rey, La terminologie. Noms et notions, coll. « Que sais-je? », no 1780, Paris, Presses universitaires de France, 1979, 128 p.

Ce petit livre est divisé en trois chapitres d’inégale longueur. Il se veut un ouvrage introductif à la discipline terminologique. Le premier chapitre intitulé « Origines et génèse » (p. 3-15), retrace les grandes étapes dans la constitution d’un besoin et d’une activité spécifique qui cherchera bientôt à s’automatiser sous la forme d’une « science des termes ». À l’aide d’un vocabulaire plutôt philosophique et de considérations historiques, A. R. construit ce chapitre autour des termes nomenclature et terminologie. En outre, un regard de l’âge classique à aujourd’hui montre comment la terminologie s’est érigée en « corps de connaissances » détaché de son statut modeste de simple aide à la traduction.

Le second chapitre (p. 16-51) s’attache aux problèmes théoriques de la terminologie, le premier d’entre eux concernant le statut même de la terminologie. L’auteur plaide en faveur de l’existence de la terminologie comme théorie car sans bases théoriques au moins implicites, il n’est guère possible de parler d’une pratique, la terminographie. D’où une distinction nette entre terminographie, qui renvoie à l’activité pratique et descriptive, et terminologie, qui désigne l’aspect théorique. L’unité terminologique, le nom, les systèmes de signes font l’objet de considérations qui permettent de lier le linguistique au terminologique. L’auteur discute ensuite de la pertinence terminologique des termes notion et concept; il opte pour ce dernier parce qu’il fait partie de la norme philosophique la plus usuelle. L’auteur qualifie la définition d’élément indispensable en terminologie et il la situe à la croisée de la lexicographie et de l’encyclopédie. Elle permet aux noms de fonctionner comme termes. Les différents systèmes conceptuels ou notionnels sont ensuite examinés à l’aide de démonstrations épistémologico-philosophiques.

Les pratiques terminologiques forment le troisième chapitre (p. 52-120). Plus accessible sur le plan du vocabulaire, il rassemble un amalgame de données sur les besoins et les moyens terminologiques, sur la description et le contrôle des terminologies (problématique, procédures, méthodes, travaux terminologiques et terminographiques) et enfin sur les institutions et les types d’intervention (par secteur d’activité, par l’administration étatique, par la normalisation internationale, etc).

La conclusion de ce petit livre est toute tournée du côté de la sociolinguistique, étant entendu que la terminologie veut répondre aux besoins de communication individuelle ou institutionnelle manifestés dans la société.

21. Alain Rey, Encyclopédies et dictionnaires, coll. « Que sais-je? », no 2000, Paris, Presses universitaires de France, 1982, 128 p.

Ce livre qui releve du plus haut savoir culturel et encyclopédique, vient enrichir la production métalexicographique et métaencyclopédique sans cesse provignante. Il ne s’attache guère à des comparaisons entre les deux principales catégories de produits lexicographiques modernes, dont l’un décrit des choses (l’encyclopédie) et l’autre définit des mots (le dictionnaire). Malgré le titre à deux volets, l’encyclopédie occupe la place prépondérante dans la description de l’auteur. Le terme dictionnaire doit être compris dans son sens élargi de « dictionnaire encyclopédique » et non pas dans celui de « dictionnaire de langue ». Le livre n’est pas un traité de rédaction d’une encyclopédie, ni un manuel pratique sur la conception d’un tel ouvrage. C’est par et dans l’histoire que l’encyclopédie est livrée au lecteur.

Deux parties subdivisent l’ouvrage. La première, intitulée « Encyclopédies et dictionnaires : Problématiques », examine des rapports entre les deux grands genres lexicographiques. L’auteur y retrace les éléments de ressemblance et de différence entre le dictionnaire et l’encyclopédie. Il mène le lecteur à travers les concepts fondamentaux comme les définitions et les désignations, les structures textuelles et les rapports entre texte et images, chaque genre étant tributaire de conditions de réalisation qui répondent à des besoins précis et définis.

La seconde partie, intitulée « L’histoire : du projet encyclopédique à l’encyclopédie », est plus linéaire; elle prend la forme d’un survol chronologique commenté des activités encyclopédiques universelles à travers le temps et l’histoire. La description s’achève par des considérations à propos des aventures encyclopédiques du 20e siècle. Ainsi, l’Antiquité, le haut Moyen

Âge occidental, l’Islam classique, l’Asie ancienne et l’Occident marquent les repères temporels pour la description historique. L’héritage occidental est replacé dans le juste cadre des contributions de l’Islam, de l’Asie et du monde antique au projet encyclopédique.

Encyclopédies et dictionnaires permet de mieux comprendre le désir immémorial de l’Homme de consigner toute la représentation du monde afin d’actualiser sans cesse son fantasme du savoir total.

22. Wallace Schwab, Marie-Claire Mattot, Odile G. Rémillard, Recueil des textes législatifs sur l’emploi des langues, coll. « Documentation », Conseil de la langue française, Québec, l’Éditeur officiel du Québec, mars 1979, p. V.

L’objectif de cet ouvrage documentaire est de présenter d’une manière la plus exhaustive possible les multiples législations sur l’emploi des langues qui existent au Québec et dans d’autres juridictions du monde. Le recueil se compose de huit chapitres traitant chacun d’un groupe de législations bien localisées : le Québec, le Canada, les provinces canadiennes, la France, la Belgique, la Suisse, les Communautés européennes et le Conseil de l’Europe. Chaque chapitre se termine par des index lexicaux.

Les textes présentés ont été sélectionnés en fonction de leur actualité : aussi les auteurs n’ont-ils retenu que les législations en vigueur au moment des recherches, et ceci afin de limiter le temps de la recherche, sans compter que le regroupement de toutes les lois présentes et passées eût donné des dimensions trop vastes au recueil.

Les auteurs rappellent en avant-propos que l’initiative qui consiste à promulger des avis pour défendre une langue n’a rien d’original en soi, puisque plusieurs pays ont inséré dans leurs lois des dispositions ayant trait à la langue. La Charte de la langue française du Québec fait œuvre de précurseur parce qu’elle définit la portée de la loi, tant en droit public qu’en droit privé. Ce recueil est un instrument de premier ordre pour apprendre aux autres comment légiférer sur l’emploi des langues.

Plusieurs dizaines de textes législatifs sont reproduits en tout ou en partie dans l’ouvrage. On y trouve trois types de textes : des textes législatifs proprement dits, des textes d’application et des déclarations de principe. Pour la Suisse, ces textes prennent la forme de dispositions confédérales ou cantonales. Quelques textes concernant les provinces canadiennes sont publiés en anglais.

Ces huit chapitres législatifs avaient antérieurement été publiés sous la forme de cahiers séparés afin de les rendre disponibles plus rapidement. Le texte du recueil général est identique à celui qui apparaît dans les publications séparées. Pour cette raison, la pagination est faite par chapitre.

Le recueil a une grande valeur documentaire et il est destiné avant tout à la consultation.

23. Séminaire de terminologie franco-arabe, Tunis, juillet 1978, coll. « Langage et linguistique », Tunis, Institut Bourguiba des langues vivantes, 1980, 150 p.

Les exposés présentés au cours du séminaire de terminologie franco-arabe sont groupés autour de quatre thèmes.

Le premier thème examine l’état des travaux terminologiques dans le monde arabe et dans le monde francophone. Les interventions arabes effectuent un survol rapide des travaux généraux et du vocabulaire des mathématiques en langue arabe. Trois intervenants francophones décrivent d’abord les travaux de terminologie de langue française à partir entre autres des rapports que la terminologie entretient avec d’autres disciplines comme la linguistique, la documentation, la traduction, l’informatique, etc., puis expliquent les ressources terminologiques qu’un organisme comme l’Institut de la langue française (CNRS-France) peut mettre à la disposition des chercheurs arabes. Enfin, un dernier exposé traite de la traduction et de la terminologie aux Nations-Unies. Le second thème s’attarde à faire l’inventaire des problèmes méthodologiques rencontrés dans la réalisation des objectifs. La terminologie médicale arabe, les problèmes et carences de la création lexicale arabe contemporaine constituent l’apport arabe. Quant au texte francophone, il examine la problématique de la terminologie sous le double aspect des distinctions entre la lexicographie et la terminologie, et des difficultés communes aux deux disciplines. Le troisième thème aborde les éléments fondamentaux de la méthodologie et de la formation des terminologues. Trois exposés expliquent les problèmes de la langue arabe en informatique à partir de l’expérience de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA). Une contribution décrit les aspects polyvalents de la formation des terminologues tout en proposant un programme axé sur l’enseignement théorique et pratique. Le dernier thème donne un aperçu des ressources nécessaires à la gestion des stocks terminologiques sur les plans arabe et mondial. Sont évoqués également les problèmes méthodologiques rencontrés dans la réalisation des travaux multilingues tels qu’ils se déroulent à la CEE (Communauté économique européenne), tant en ce qui regarde le travail terminologique proprement dit que sa gestion informatique. Enfin, le modèle canadien du Bureau des traductions fait l’objet d’une intervention. Une synthèse et des recommandations suivent les seize communications.

Procédant à la fois d’un constat et d’une conviction, le séminaire de terminologie franco-arabe a mis en lumière les problèmes de terminologie qui pourront se résoudre facilement, ceux qui semblent poser des difficultés particulières et ceux qui paraissent insolubles. Les actes démontrent à l’envi le désir de gérer l’activité terminologique afin de rationaliser et d’harmoniser les choix en vue d’obtenir une réponse arabe qui soit cohérente pour relever le défi de l’avenir technico-scientifique en langue arabe. À l’évidence, l’arabisation passe elle aussi par le défi terminologique.

Auteurs

B. de Bessé, J.-C. Boulanger, F. Cestac, A. Lakhdar Ghazal, R. Goffin, G. Gorcy, A. Hadjsalah, Ph. Le Quellec, M. Mahasseni, B. Quemada, A. Rey, N. Richier, G. Romerio, M. Souissi.

24. Travaux de terminologie et de linguistique, no 1, coll. « Études, recherches et documentation », Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, janvier 1982, 108 p.

Les textes contenus dans ce recueil sont relatifs à des problèmes de théorie et de méthodes en terminologie, tels qu’ils ont été rencontrés, analysés et, parfois, résolus par les terminologues de l’Office de la langue française. Six contributions très différentes sont donc rassemblées dans ces TTL.

Le premier texte porte sur les niveaux de langue en terminologie (p. 9-20). C’est à partir de convergences entre les langues de spécialité et la langue générale et la néologie que l’auteure examine des critères pour déterminer le degré de technicité d’un terme. Le domaine auquel un terme appartient joue un rôle déterminant lors du classement dans une grille.

De même, le choix de la langue de référence est lié aux décisions politiques d’un organisme comme l’Office de la langue française qui peut prôner l’alignement inconditionnel sur le français international ou une forme d’autonomie linguistique qui tient compte de la problématique des régionalismes.

La deuxième contribution porte sur le provignement des noms propres (p. 21-39), c’est-à-dire sur la productivité dérivationnelle des noms de personnes ou de lieux. L’auteur fournit une liste des divers modes de provignement suffixaux. Quoique la majeure partie du texte s’appuie sur la langue générale, l’auteur fait une bonne incursion, du côté de la terminologie qui ne reste pas insensible à ces dérivés. Le texte suivant rassemble des réflexions sur la problématique des gentilés au Québec (p. 41-61). Des préoccupations de francisation et d’aménagement linguistique ont poussé l’auteur à s’intéresser aux termes désignant les habitants d’un lieu (pays, ville, etc.). La perspective de cette étude est évidemment terminologique et toponymique. Une autre étude pragmatique scrute les problèmes qui se posent au sujet de l’entrée terminologique (p. 63-71). L’auteure fait état des difficultés pratiques rencontrées par le terminologue lors de l’élaboration d’un vocabulaire ou d’un lexique, particulièrement dans le cas des syntagmes. La cinquième étude porte sur les marques déposées (p. 73-85) en terminologie. Celles-ci posent de nombreuses difficultés au terminologue. Tantôt, elles sont difficiles à reconnaître parce qu’elles se confondent avec des termes plus usuels; tantôt, elles entrent en concurrence synonymique avec d’autres termes; tantôt, encore, elles se concurrencent entre elles. L’auteure démonte également les mécanismes multiples de leurs modes de formation qui sont loin d’être toujours orthodoxes. Enfin, une dernière contribution a pour but d’étudier certains problèmes de l’emprunt lexical en rapport avec la situation linguistique du Québec (p. 87-106). L’auteur donne un bref aperçu historique de l’emprunt, puis il présente et discute les arguments en faveur de l’aménagement de l’emprunt lexical; il conclut sa première partie par une présentation des efforts d’aménagement lexical ailleurs qu’au Québec. Il discute ensuite les différentes typologies de l’emprunt proposées par des linguistes.

Il termine en esquissant quelques réflexions sur le calque et la place de l’emprunt en français général.

Auteurs

M. Cayer, J.-Y. Dugas , H. Dupuis , A. Fortin, J. Maurais.

25. Pierre Trescases, Le franglais vingt ans après, coll. « Langue et société », no 5, Montréal, Guérin éditeur limité, 1982, 150 p.

Depuis Étiemble qui l’a propulsée sur la place publique et portée à son paroxysme la polémique contre le franglais ne s’est jamais complètement apaisée. Le combat anti-emprunt est devenu une croisade politico-linguistique qui a culminé un peu partout dans la francophonie par des législations linguistiques plus ou moins coercitives. Ce livre, dont le canevas était déjà réalisé en 1978, s’insère dans cette croisade sous la forme d’un bilan ou d’un constat. Il n’est pas précurseur de la reprise des hostilités, ni d’une nouvelle confrontation entre les opposants et les tenants du franglais.

De l’Édit de Villers-Cotterêts à la loi française du 31 décembre 1975, l’auteur brosse un parallèle entre l’emprunt à l’italien de la Renaissance et celui à l’anglo-américain d’après la Seconde Guerre mondiale. Le premier chapitre compulse des données quantitatives et qualitatives pour les domaines du lexique, de la morphologie, de la phonologie et de la syntaxe. Le mouvement d’emprunt se cantonne presque essentiellement au lexique et cet aspect retiendra désormais l’attention de l’auteur. L’énoncé des faits relève d’une vision purement descriptive.

Le second chapitre illustre en premier lieu les apports italiens et anglais au lexique français puis, d’une manière toute statistique, les échanges lexicaux entre le français et l’anglais au cours de leur histoire respective. C’est dans ce même chapitre que le partage sémantique est accompli entre les termes anglicisme et américanisme, qui sont parfois confondus à tort. Le chapitre trois décrit les attitudes de la France à travers son histoire récente envers le pays (crise du pays) et envers la langue (crise de la langue), comportement dont l’apogée s’exacerbe dans le francocentrisme immédiatement après la guerre. Un nationalisme linguistique sourd de la période appelée la croisade (1957-1967). Les mythes renaissantistes et rivaroliens sont alors à l’honneur à propos de la langue. Le chapitre quatre retrace sous une forme typologisée les attitudes face à l’emprunt : attitudes positives, négatives, dirigistes, polémiques. Le dernier chapitre est centré sur l’interprétation de la polémique contre le franglais. Une fois encore le parallèle est révélé entre les italianismes et les américanismes. En postface, l’auteur montre qu’aujourd’hui le mouvement d’opposition à l’emprunt a vécu, tout au moins sous sa forme polémique étiemblienne. Les circonstances linguistiques et culturelles ont changé pour laisser la place à des visions renouvelées des concepts comme la norme, le purisme, les législations linguistiques.

L’auteur analyse presque exclusivement le français de France négligeant les autres français régionaux. L’empreinte de la langue anglaise sur le français est résumée par p. T., qui fait également resurgir les causes extralinguistiques ayant permis de déboucher sur une « défense organisée », dont les aboutissements principaux ont pris la forme de législations linguistiques diverses plus ou moins coercitives ou incitatives.

Liste des auteurs

Adda (R.), 16

Agron (P.), 2

Archimbaud (R.), 1

Auger (P.), 1

Bachrach (J. A.), 2

Baggioni (D.) , 17

Bastuji (J.), 16, 17

Berner (K. E.), 2

Bessé (B. de), 2, 23

Bochmann (K.), 16

Bonnard (H,), 16

Boulanger (J.-C.), 1, 16, 23

Bourquin (J.), 16

Boutin-Quesnel (R.), 1

Brugière (M.), 2

Brunold (H. p.), 2

Catach (N.), 16

Cayer (M.), 21

Cestac (F.), 2, 23

Clerc (M.-G.), 2

Cloutier (F.), 2

Colin, (J.-P.), 16

Corbeil (J.-C.), 1, 3

Courtin (J.) , 2

Diki-Kidiri (M.), 4

Dresco (Ph.), 16, 17

Dubois. (C.), 7

Dubois (J .), 5, 6, 7

Dugas (J.-Y.), 24

Dupuis (H.), 24

Fauveau (B.), 17

Felber (H.), 2

Forget (M.), 2

Forgues (S.), 2

Fortin (A.), 24

Fortin (J.-M.), 1, 2

Fossat (J.-L.), 16

François (P.), 2

Frontard (R.), 2

Gardin (B.), 16, 17

Gauthier (F.), 1

Geoffroy (A.), 16

Giuglio (M.), 16

Glaus (F.), 1

Goffin (R.), 2, 23

Grandjean (E.), 2

Gorcy (G.), 23

Guespin (L.), 16, 17

Guilbert (L.), 2, 8, 9, 10, 11, 12, 17

Hadjsalah (A.), 23

Hamelin (L.-E.), 13

Harvey (R.), 1

Heslot (J.), 16

Joly (H.), 2, 4

Kerpan (N.), 1

Kocourek (R.), 14

Lakhdar-Ghazal (A.), 15, 23

Larose (P.-É.), 2

Laurent (J.), 2

Laurian (A.-M.), 17

Lebel-Harou (L.), 2

Leduc-Adine (J.-P.), 16

Lefèvre (G.), 16, 17

Le Quellec (Ph.), 2, 23

Mahasseni (M.), 23

Maniez (J.), 2

Marcellesi (Ch.), 16, 17

Marcellesi (J.-B.), 16

Mariée (M.), 2

Mattot (M.-C.), 22

Maurais (J.), 24

Mercier (J.), 1

Michel (J.), 2

Mortureux (M.-F.,), 16, 17

Moureau (M.), 2

Murcia (C.), 4

Pare (M.), 2

Pelletier (G.), 2

Pessis-Pasternak (G.), 2

Pétroff (A.), 16, 17

Peytard (J.), 16

Quemada (B .), 23

Reichling (A.), 2

Rémillard (O.G.), 22

Rey (A.), 2, 18, 19, 20, 21, 23

Richier (N.), 23

Robine (C.), 16

Romerio (G.), 23

Rondeau (G.), 1

Rousseau (L.-J.), 1

Schwab (W.), 22

Scrivener (Ch.), 2

Sliosberg (A.), 2

Souissi (M.), 23

Tchirikoff (A.), 2

Tessier (Ph.), 1

Tournier (M.), 16

Trescases (P.), 25

Veillon (G.), 2

Wagner (R.-L .), 16

Yanez (A.), 2

Zareba (L.), 2

Notes

[1] Voir Jean-Claude Boulanger, « Louis Guilbert et la néologie », in Terminogramme, no 9, septembre 1981, p. 4-7; Bibliographie linguistique de la néologie : 1960-1980, 1. Études linguistiques, coll. « Études, recherches et documentation », Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, novembre 1981, 292 p.; « Petite bibliographie linguistique et lexicographique de la néologie », in TermNet News, nos 2/3, 1981, p. 47-72. Une importante liste d’errata est jointe à cette dernière.

[2] Cette bibliographie est intitulée : Bibliographie sélective de la terminologie. Il s’agit d’un projet subventionné par le CIRELFA. Voir aussi le projet plus vaste d’une bibliographie sur la terminologie préparée par les mêmes concepteurs, en collaboration avec Infoterm : Bibliographie internationale de la terminologie. Un exposé de la méthode comportant 68 pages a été publié par le GIRSTERM (Université Laval) en 1979.

Petite bibliographie linguistique et lexicographique de la néologie

La présente bibliographie est en partie extraite d’un ouvrage beaucoup plus élaboré à paraître à l’Office de la langue française du Québec en 1981.

L’ouvrage est intitulé : Bibliographie linguistique de la néologie : 1960-1980. I. Études linguistiques. Près de 1 200 titres « néologiques » y sont répertoriés de façon signalétique[1].

Jusqu’à ce jour, aucune bibliographie officielle tant soit peu satisfaisante n’a été publiée dans le domaine de la néologie pour la simple raison que jusqu’à ces dernières années, la néologie végétait doucement, cachée derrière les grandes problématiques actuelles de la linguistique. Seuls quelques linguistes et quelques chercheurs isolés, mais perspicaces et avant-gardistes, l’ont examinée dans ses fondements théoriques et pratiques[2]. D’un autre côté, les recherches en terminologie ont également suscité le développement de théories et de méthodes de travail particulières pour la néologie[3].

Non seulement cette science nouvelle a-t-elle lancé ou relancé des grandes problématiques en matière de néologie (selon des points de vue linguistique et pragmatique), mais elle a, de plus, grandement contribué à démythifier et à revaloriser le phénomène de la néologie dans des domaines extralinguistiques, comme celui de la politique et celui des milieux socioculturels.

Ces attitudes se sont faites jour surtout depuis que de grands projets d’aménagement linguistique ont été élaborés et mis en route par certains pays ou États et qu’ils sont soutenus par des volontés politiques.

Notre petite bibliographie sélective concerne au premier chef les recherches linguistiques et lexicographiques portant sur la néologie de la langue française. Elle est de type signalétique et non de type analytique. Les rubriques ne comprennent que les indications indispensables au bon repérage de la publication « bibliographiée ». Par commodité, nous avons cru bon de regrouper les titres en subdivisions thématiques qui reprennent quelques-unes des grandes préoccupations actuelles de la néologie[4] :

I. Néologie : généralités
II. Néologie morphologique
III. Néologie sémantique
IV. Néologie d’emprunt
V. Néologie et siglaison
VI. Néologie et terminologie
VII. Néologie et idéologie
VIII. Néologie et sociolinguistique

De telles subdivisions thématiques sont absentes de la grande bibliographie citée au début de cet article. Cette dernière offre plutôt un classement alphabétique des auteurs. Trois index suivent le répertoire : le premier est thématique, le second « encyclopédique » et le troisième reprend les mots ou les morphèmes cités dans les titres.

Le tableau thématique que nous venons de donner se veut une illustration des orientations et des préoccupations multiples du phénomène de la néologie depuis une vingtaine d’années. Ces préoccupations vont de la simple analyse des processus variés de la formation des unités lexicales aux recherches récentes sur les implications juridiques de l’intervention des États dans les domaines linguistiques, et plus particulièrement dans les champs d’activités terminologiques. C’est le cas par exemple au Québec, milieu qui tente de modifier en comportements unilingues français des comportements linguistiques historiquement bilingues, et aux Communautés Économiques Européennes (CEE), organisme qui tend à instaurer des comportements linguistiques multilingues alors que six langues sont officielles dans les travaux qu’il accomplit.

Sauf de rares exceptions, les 163 premiers titres rassemblés ci-après proviennent d’articles et d’ouvrages dont la publication s’est échelonnée sur une période de vingt ans, soit entre 1960 et 1980. Ils constituent la première et la plus volumineuse partie de la bibliographie. À l’exclusion d’une dizaine de derniers nés, tous les titres ont été sélectionnés à partir de notre grande bibliographie.

Une deuxième partie, plus restreinte vient compléter ce petit guide bibliographique. Elle réunit plus d’une vingtaine de titres d’ouvrages ou de collections qui ont pour caractéristique commune de se rapporter à la lexicographie néologique des dix ou quinze dernières années. C’est dans cette deuxième section que l’on trouvera la plupart des « dictionnaires » (mot utilisé ici dans son sens le plus large) et des recueils de mots et de termes nouveaux qui ont modernisé et donné un nouvel élan à la lexicographie française de la décennie 1970-1980. Bon nombre de ces « dictionnaires » font partie du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique qui sert de base de vérification du statut lexical des unités linguistiques que traite le Réseau francophone de néologie scientifique et technique. Ce réseau relie le Québec, la France et la Belgique.

La présente courte bibliographie linguistique et lexicographique de la néologie n’est certes pas autre chose qu’une contribution à l’histoire de cette « étrange » composante de la linguistique qu’est le phénomène de la création lexicale. Tout comme l’ouvrage plus élaboré dont elle est partiellement issue, elle vise trois objectifs principaux : en premier lieu, sensibiliser et familiariser divers publics (terminologues, traducteurs, linguistes, spécialistes, étudiants, pédagogues, etc.) avec la néologie; ensuite, doter la science néologique d’un outil de travail fonctionnel et d’un guide documentaire facile d’accès, pouvant rendre des services de premières nécessités à tous les chercheurs et destiné à orienter les usagers dans le dédale complexe des recherches linguistiques et terminologiques; enfin, identifier et indiquer des voies possibles de recherches futures.

Telle quelle, cette courte compilation sélective des écrits sur la néologie donnera une idée d’ensemble de la formation, de l’évolution et du mouvement général non seulement du français moderne et contemporain, mais de l’ensemble de la langue française depuis ses origines jusqu’à nos jours.

Première partie : Linguistique

I. Généralités

1A. BENVENISTE, Émile. Comment s’est formée une différenciation lexicale en français, Cahiers Ferdinand de Saussure, no 22, 1966, p. 15-28, Mélanges André Burger.

1B, BENVENISTE, Émile. Comment s’est formée une différenciation lexicale en français, In : Problèmes de linguistique générale, vol. II, Paris, Gallimard, 1974, chap. XIX, p. 259-271.

2A. BENVENISTE, Émile. Fondements syntaxiques de la composition nominale, Bulletin de la Société linguistique de Paris, vol. 62, no 1, 1967 (1968), p. 15-31.

2B. BENVENISTE, Émile. Fondements syntaxiques de la composition nominale. In : Problèmes de linguistique générale, vol. II. Paris, Gallimard, 1974, chap. XI, p. 145-162.

3. BOULANGER, Jean-Claude et RIVARD, Michelle. Définition de la néologie présentation méthodologique. In : Néologie en marche : série b : Langues de spécialités, no 1, Québec, Régie de la langue française, Éditeur officiel du Québec, 1976, p. xii-xxix.

4. BOULANGER, Jean-Claude. Études, recherches et documentation, 1. Étude linguistiques. In : Bibliographie linguistique de la néologie : 1960-1980, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, 1981, 300 p. À paraître.

5. BRUNOT, Ferdinand [François (Alexis)]. Histoire de la langue française des origines à nos jours, t. 6 : Le XVIlIe siècle, 2e partie, fasc. 1e, Paris, A. Colin, 1966. Section IV : Le vocabulaire : Livre II : Le néologisme, p. 1052-1125; Livre III : La néologie, p. 1127-1281; Livre IV : Répertoire, p. 1283-1405.

6. CORBEIL, Jean-Claude. Aspects du problème néologique, La Banque des mots, no 2, 1971, p. 123-136. Communication présentée au Colloque international sur la néologie lexicale dans la francophonie, Paris, 11 au 13 mai 1971, 14 p.

7. CORBIN, Danielle. À propos des néologismes, Bref, nouv. sér., no 4, déc. 1975, p. 41-57. Paru par erreur de l’éditeur sous le titre : La notion de néologisme et ses rapports avec l’enseignement du lexique.

8. DARBELNET, Jean, Regards sur le français actuel, Montréal, Beauchemin, 1964, 177 p. Voir en particulier chap. III : Regards sur les mots, p. 75-120.

9. DARBELNET, Jean. Ressources néologiques du français contemporain, Méta, vol. 12, no 4, déc. 1967, p. 111-117.

10. DARMESTETER, Arsène. De la création actuelle des mots nouveaux dans la langue française et des lois qui la régissent, Paris, Vieweg, 1877, 307 p.

11. DEROY, Louis. Néologie et néologismes : essai de typologie générale, La Banque des mots, no 1, 1971, p. 5-12. Communication présentée au Colloque international sur la néologie lexicale dans la francophonie, Paris, 11 au 13 mai 1971, 6 p.

12. DOPPAGNE, Albert. La néologie dans les communications de masse, La Banque des mots, no 1, 1971, p. 13-22. Communication présentée au Colloque international sur la néologie lexicale dans la francophonie, Paris, 11 au 13 mai 1971, 8 p.

13. GIRAUD, Jean. Le néologisme et nous, Méta, vol. 18, no 1-2, mars-juin 1973, p. 225-236. Numéro spécial : Actes du deuxième Colloque international de linguistique et de traduction, Montréal, 4 au 7 octobre 1972.

14. GOOSE, André. La néologie française d’aujourd’hui : observations et réflexions, Paris, Conseil international de la langue française (CILF), 1975, 74 p.

15A. GUILBERT, Louis, DUBOIS, Jean, MITTERAND, Henri et PIGNON, Jacques. Le mouvement général du vocabulaire français de 1949 à 1960, d’après un dictionnaire d’usage, Le Français moderne, vol. 28, no 2, avril 1960, p. 86-106.

15B. GUILBERT, Louis, DUBOIS, Jean, MITTERAND, Henri et PIGNON, Jacques. Le mouvement général du vocabulaire français de 1949 à 1960, d’après un dictionnaire d’usage, Le Français moderne, vol. 28, no 3, juil. 1960, p. 196-210.

15C. DUBOIS, Jean et DUBOIS, Claude. Le mouvement général du vocabulaire français de 1949 a 1960, d’après un dictionnaire d’usage. In : Introduction à la lexicologie : le dictionnaire, Paris, Larousse, 1971, p. 111-132. (Langue et langage)

16. GUILBERT, Louis. La néologie, Les Cahiers rationalistes, no 255, avril 1968, p. 114-133.

17. GUILBERT, Louis. Théorie du néologisme, Cahiers de l’Association internationale des études françaises, no 25, mai 1973, p. 9-29.

18. GUILBERT, Louis. La néologie lexicale, Langages, no 36, déc. 1974, 128 p.

19. GUILBERT, Louis. La créativité lexicale, Paris, Larousse, 1975, 288 p. (Langue et langage/Larousse Université)

20. GUILBERT, Louis. La néologie. In : Grand Larousse de la langue française, t. 4. Paris, Larousse, 1975, p. 3584-3594.

21. GUILBERT, Louis. Néologie et néologisme, Beiträge zur romanischen Philologie, vol. 16, no 1, 1977, p. 113-118.

22A. GUILBERT, Louis. Problèmes du lexique et de la néologie dans la linguistique française contemporaine, Linguistische Arbeits Berichte, no 17, 1977, p. 12-23.

22B. GUILBERT, Louis. Problèmes du lexique et de la néologie dans la linguistique française contemporaine, Philologica Pragensia, vol. 21, no 1, 1978, p. 34-43.

23. KASTOVSKY, Dieter. Word-formation, or : at the crossroads of morphology, syntax, semantics, and the lexicon, Folia Linguistica, vol. 10, no 1-2, 1977, p. 1-33.

24A. KRAUSS, Werner. La néologie dans la littérature du 18e siècle. In : Studies on Voltaire and the eighteenth Century, 56, 1967, p. 777-782, Transactions of the Second International Congress on the Enlightenment, t. 2.

24B. KRAUSS, Werner, La néologie dans la littérature du 18e siècle, Wissenschaftliche Zeitschrift der Martin-Luther Universität, vol. 19, no 3-4, 1970, p. 101-104. Traduit sous le titre : Die Heologie in der Literatur des XVIII. Jahrhunderts.

25. LOWE, Robert W. Dialogue à propos du néo-français, Les Études classiques, vol. 34, no 2, avril 1966, p. 147-154.

26. MERCIER, Louis-Sébastien. Néologie ou vocabulaire de mots nouveaux, à renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles, Paris, Moussard-Maradan, 1801, 2 vol. Tome 1 : lxxvi, 334 p. Tome 2 : 384 p.

27. MITTERAND, Henri. Les mots français, 4e éd., Paris, Presses universitaires de France, 1972, 128 p. (Que sais-je? no 270)

28. MORTUREUX, Marie-Françoise. Analogie « créatrice », formelle et sémantique, Langages, no 36, déc. 1974, p. 20-33.

29. MÜLLER, Bodo. Le français d’aujourd’hui : variétés, structures, tendances, Paris, Klincksieck, 1978, 1 vol. (Bibliothèque française et romane. Série A, Manuels et études linguistiques)

30. NÉOLOGIE ET LEXICOLOGIE : hommage à Louis Guilbert, Paris, Larousse, 1979, 224 p. (Langue et langage) Recueil de 21 contributions sur la néologie et la lexicologie.

31. NYROP, Kristoffer. Grammaire historique de la langue française, t. 3 : Formation des mots, Copenhague, Gyldendalske Boghandel Nordisk Forlag, 1936, 479 p.

32. REBOULLET, André. Des mots... des maux, La Revue de l’Aupelf, vol. 10, no 1, juin 1972, p. 47-53.

33. REY, Alain. Essai de définition du concept de néologisme. In : L’aménagement de la néologie : Actes du Colloque international de terminologie, Lévis (Québec), 29 septembre au 2 octobre 1974, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, 1975, p. 9-28.

34. REY, Alain. Néologisme, un pseudo-concept? Cahiers de lexicologie, vol. 28, no 1, 1976, p. 3-17.

35. TOURNIER, Jean. La dynamique lexicale, Les Langues modernes, vol. 71, no 4, 1977, p. 367-371.

36. TUTESCU, Mariana. Sur la créativité lexicale, Revue roumaine de linguistique, vol. 21, no 1, jan.-fév., 1976, p. 23-26.

37. WEXLER, Paul. Towards a structural definition of “Internationalisms”, Linguistics, no 48, May 1969, p. 77-92.

38. WIDAL, Pierre. Pour une physiologie du néologisme, Méta, vol. 18, no 4, déc. 1973, p. 355-364.

II. Néologie morphologique

39. ARNAUD, René, Les marques de fabrique : quelques réflexions, La Banque des mots, no 4, 1972, p. 123-134.

40. ASLUND, N.E. Les dérivés de noms de lieux français, Moderns Språk, vol. 55, no 1, 1961, p. 48-58.

41. BELASCO, Simon. Derived and modified nouns in French slang, Lingua, vol. 48, no. 2-3, 1979, p. 177-192.

42A. BENVENISTE, Émile. Formes nouvelles de la composition nominale, Bulletin de la Société linguistique de Paris, vol. 61, no 1, 1966, p. 82-95.

42B. BENVENISTE, Émile. Formes nouvelles de la composition nominale. In : Problèmes de linguistique générale, vol. II. Paris, Gallimard, 1974, chap. XII, p. 163-176.

43. BOUDREAULT, Marcel. La vitalité du suffixe -able en franco-canadien. In : Actele celui de-al XII-lea Congres international de lingvistică şi filologie romanică, Bucureşti, 15-20 aprilie 1968, t. 2. Bucureşti, 1971, p. 1183-1187.

44. BOURQUIN, Jacques. Remarques sur la formation néologique récente de substantifs en -itude, dérivés ou non. In : Néologie et lexicologie : hommage à Louis Cuilbert, Paris, Larousse, 1979, p. 47-66. (Langue et langage)

45. CHAURAND, Jacques. Des croisements aux mots-valises, Le Français moderne, vol. 45, no 1, jan. 1977, p. 4-15.

46. DĂNILĂ, N. Sur la vitalité de la dérivation en français et en roumain. In : Recueil d’études romanes, Bucarest, 1959, p. 51-60. Publié à l’occasion du IXe Congrès international de linguistique romane à Lisbonne, du 31 mars au 3 avril 1959.

47. DARMESTETER, Arsène. Traité de la formation des mots composés dans la langue française comparée aux autres langues romanes et au latin, Paris, A. Franck, 1874, xix, 331 p. (Bibliothèque de l’École des hautes études... Sciences philologiques et historiques, 19 fasc.) 2e éd. rev., corr. et en partie ref., avec une préface de Gaston Paris, Paris, 1894, vi, 365 p.

48. DAUZAT, Albert. L’appauvrissement de la dérivation en français : ses causes, Le Français moderne, vol. 5, no 4, oct. 1937, p. 289-299.

49. DIERICKX, J. Les « mots-valises » de l’anglais et du français, Revue des langues vivantes, vol. 32, no 5, 1966, p. 451-459.

50. DUBOIS, Jean et GUILBERT, Louis, La notion de degré dans le système morphologie du français moderne, Journal de psychologie, no 1, jan.-mars 1961, p. 57-64.

51. DUBOIS, Jean. Étude sur la dérivation suffixale en français moderne et contemporain, Paris, Larousse, 1962, 118 p.

52. DUBOIS, Jean. Mouvements observés dans les suffixations en français contemporain. In : Introduction à la lexicographie : le dictionnaire, Paris, Larousse, 1971, p. 133-197. (Langue et langage)

53. DUGAS, Jean-Yves. Règles de formation des noms des habitants (gentilés). In : Guide toponymique municipal : document de travail, Québec, Commission de toponymie du Québec, 1979, p. 105-118.

54. DUGAS, Jean-Yves. Le problème des gentilés au Québec : état de la question et éléments de solution, Onomastica, no 56, déc. 1979, p. 25-40.

55. GAWEŁKO, Marek. Trois étapes dans la méthodologie de la formation des mots, Studi italiani di linguistica teorica ed applicata, vol. 4, no 1, 1975, p. 33-47.

56. GUILBERT, Louis. La dérivation syntagmatique dans les vocabulaires scientifiques et techniques. In  : Les langues de spécialité : analyse linguistique et recherche pédagogique : Actes du Stage de Saint-Cloud, 23-30 novembre 1967, Strasbourg, Aidela, 1970, p. 116-125. (Publication du Conseil de l’Europe)

57. GUILBERT, Louis. Fondements lexicologiques du dictionnaire : de la formation des unités lexicales. In : Introduction au Grand Larousse de la langue française, t. 1. Paris, Larousse, 1971, p. ix-lxxxi.

58. HASSELROT, Bengt. Étude sur la vitalité de la formation diminutive française au XXe siècle. In : Acta Universitatis Upsaliensis, Studia Romanica Upsaliensia, 8. Uppsala, SE, Almquist et Wiksells, 1972, 112 p.

59. IORDAN, Iorgu. Formations romanes à affixes internationaux, La Revue canadienne de linguistique romane, vol. 1, no 1, 1973, p. 26-32.

60. JENKINS, Fred M. The vitality of contemporary French derivation, Linguistics, special issue 1978, p. 227-234.

61. LAUGESEN, Anker Teilgård. Mots dérivés de noms d’auteurs, Revue romane, vol. 9, no 2, 1974, p. 255-276.

62. LEWICKA, Halina. Pour une histoire structurale de la formation des mots en français. In : Actas del XI Congreso internacional de lingüística y filología románicas, Madrid, 1 al 9 de septiembre de 1965, t. 2. Madrid, 1968, p. 649-658. Revista de Filología española, no. 86, 1968.

63. LIFETREE-MAJUMDAR, Margaret J. Contribution à l’analyse des modes de composition nominale en français écrit contemporain, Cahiers de lexicologie, vol. 24, no 1, 1974, p. 63-84.

64. MICLĂU, p. La productivité du noyau lexical français, Revue roumaine de linguistique, vol. 13, no 4, 1968, p. 287-312.

65. MOREU-REY, E. Regards sur la néologie la plus récente en français usuel. In : Anuario de filología, Barcelona, Universidad de Barcelona, Facultad de Filología, 1975, p. 435-494.

66. NATANSON, Édouard. Formation des termes par abréviation, Fachsprache, vol. 1, no 3, 1979, p. 83-91.

67. PEYTARD, Jean. Néologisme préfixé et diffusion sociolinguistique en français contemporain, Le Français moderne, vol. 45, no 4, oct. 1977, p. 289-299.

68. PICHON, Edouard. L’enrichissement lexical dans le français d’aujourd’hui : les principes de la suffixation en français, Paris, Éditions d’Artrey, 1942, 79 p. (Bibliothèque du français moderne)

69. POLGE, H. Le nom propre concept réfractaire à l’innovation lexicale, Revue internationale d’onomastique, vol. 27, no 1, 1975, p. 36-48.

70. REINHEIMER-RÎPEANU, Sanda. Les dérivés parasynthétiques dans les langues romanes : roumain, italien, français, espagnol, La Haye, Mouton, 1974, 161 p. (Janua Linguarum. Series Practica, no. 229)

71. RETMAN, Roman. Un inventaire des suffixes adjectivaux du français contemporain, Le Français moderne, vol. 48, no 1, jan. 1980, p. 6-15.

72A. SPENCE, Nicol C. W. What are French prefixes? Revue de linguistique romane, vol. 32, no. 127-128, juil.-déc. 1968, p. 324-333.

72B. SPENCE, Nicol C. W. What are French prefixes. In : Le Français contemporain : études et discussions, München, W. Fink, 1976, p. 9-20. (Ars grammatica, no 5) Version remaniée et traduite sous le titre : Qu’est-ce qu’un préfixe?

73. STEIN, Gabrièle. La dérivation française et le problème des consonnes intercalaires, Cahiers de lexicologie, vol. 18, no 1, 1971, p. 43-64.

74. VERREAULT, Claude. Les adjectifs en -able en franco-québécois. In : Travaux de linguistique québécoise, 4e section, vol. 3. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1979, p. 141-249. (Collection Langue française au Québec)

75. WAGNER, Robert-Léon. Observation sur les mots construits dérivés en français, Revue linguistique romane, vol. 25, no 99-100, juil.-déc. 1961, p. 372-382. Hommage à la mémoire de Mario Roques.

76. WAGNER, Robert-Léon. Réflexions à propos des mots construits en français, Bulletin de la Société de linguistique de Paris, vol. 63, no 1, 1968, p. 65-82.

77. ZRIBI-HERTZ, Anne. La créativité lexicale : traitement de quelques préfixes dans une grammaire générative du français, Le Français moderne, vol. 41, no 1, jan. 1973, p. 58-67.

78. ZWANENBURG, Wiecher. La grammaire générative et la dérivation suffixale en français moderne. In : Actes du XIIIe Congrès international de linguistique et philologie romanes, Université Laval (Québec), 29 août au 5 septembre 1971, t. 1. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1976, p. 1089-1096.

III. Néologie sémantique

79. BASTUJI, Jacqueline. Aspects de la néologie sémantique, Langages, no 36, déc. 1974, p. 6-19.

80. BÈCHEREL, Danielle. La substantivation de l’adjectif, Revue des langues romanes, vol. 83, no 1, 1979, p. 73-85.

81. DARMESTETER, Arsène. La vie des mots étudiée dans leurs significations, 2e éd., Paris, Delagrave, 1887, xii, 212 p.

82. SVOBODA, K. Sur la classification des changements sémantiques, Le Français moderne, vol. 28, no 4, oct. 1960, p. 249-258.

IV. Néologie d’emprunt

83. BONNARD, Henri. L’emprunt. In : Grand Larousse de la langue française, vol. 2. Paris, Larousse, 1972, p. 1579-1590.

84. BROUZENG, Evelyne. Le néologisme d’emprunt dans la langue de l’électronique, thèse de 3e cycle, Nancy, Université de Nancy II, Institut universitaire de technologie, Génie électrique, 1974, 263 p.

85. CARTIER, Alice. Connaissance et usage d’anglicismes par les Français de Paris, La linguistique, vol. 13, no 2, 1977, p. 55-84.

86. CASSANO, Pasquale, Théories de l’emprunt linguistique. In : Atti del XIV Congresso internazionale di linguistica e filologia romanza, Napoli, 15-20 aprile 1974, t. 2. Napoli, 1976, p. 391-399.

87. DARBELNET, Jean. De l’emprunt au néologisme. In : Les relations entre la langue anglaise et la langue française : Actes du Colloque international de terminologie, Paris, 5 et 6 mai 1975, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, 1978, p. 109-121.

88. DUBOIS, Jean. L’emprunt en français, L’Information littéraire, no 15, 1963, p. 10-16.

89. DUBUC, Robert. Réflexions sur l’emprunt, C’est-à-dire, vol. 11, no 3, 1979, p. 1-7.

90. FEYRY, Monique. Les mots anglais dans les dictionnaires de la langue française, La Banque des mots, no 3, 1972, p. 17-34.

91. FEYRY, Monique. L’anglomanie dans les marques de fabrique et les raisons sociales françaises, La Banque des mots, no 6, 1973, p. 123-132.

92. GODDARD, Keith A. Loan-words and lexical borrowing in romance, Revue de linguistique romane, vol. 33, no 131-132, juil.-déc. 1969, p. 337-348.

93. GODDARD, Keith A. Quelques tendances et perspectives de l’étude des mots d’emprunt dans les langues romanes. In : Actes du XXIIe Congrès international de linguistique et philologie romanes, Université Laval (Québec), 29 août au 5 septembre 1971, t. 2. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1976, p. 425-430.

94. GOLDIS, Ana. L’importance des néologismes français dans le développement de la langue roumaine littéraire, Cahiers de lexicologie, vol. 23, no 2, 1973, p. 63-81.

95. GUILBERT, Louis. Anglomanie et vocabulaire technique, Le Français moderne, vol. 27, no 4, oct. 1959, p. 272-295.

96. GUIRAUD, Pierre. Les mots étrangers, Paris, Presses universitaires de France, 1971, 128 p. (Que sais-je? no 1166)

97. HANON, Suzanne. The study of English loan-words in modem French, Computers and the Humanities, vol. 7, no. 6, Sept.-Nov. 1973, p. 387-398.

98A. HOPE, T. E. Loan-words as cultural and lexical symbols, Archivum linguisticum, vol. 14, no. 2, 1962, p. 111-121.

98b. HOPE, T.E. Loan-words as cultural and lexical symbols, Archivum linguisticum, vol. 15, no. 1, 1963, p. 29-42.

99. HOPE, T.E. The process of neologism reconsidered with reference to lexical borrowing in romance. In : Transactions of the Philological Society, 1964, Oxford, Basil Blackwell, 1965, p. 46-84.

100. HOPE, T.E. Lexical borrowing in the romance languages : a critical study of italianisms in French and gallicisms in Italian from 1100 to 1900, Oxford, Basil Blackwell, 1971, 2 vol. Voir en particulier la 5e partie : Romance loan-words and the neological process, vol. 2, p. 679-742.

101. HUMBLEY, John. Vers une typologie de l’emprunt linguistique, Cahiers de lexicologie, vol. 25, no 2, 1974, p. 46-70.

102. KIDMAN, J. M. Quelques mots français d’origine australienne, Le Français moderne, vol. 39, no 2, avril 1971, p. 147-153.

103. LECLERCQ, Henri. L’internationalisation des néologismes d’origine grecque, Les Études classiques, vol. 45, no 3, juil. 1977, p. 217-225.

104. PIERSON, Gérard. Les éléments français de la néologie américaine contemporaine, La Banque des mots, no 15, 1978, p. 89-105.

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VIII. Néologie et sociolinguistique

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162. GUESPIN, Louis. Néologie et énonciation : problèmes théoriques et méthodologiques, Langages, no 36, déc. 1974, p. 74-82.

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Deuxième partie : Lexicographie

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164E. ARCHIVES DU FRANÇAIS CONTEMPORAIN. Pour la mise à jour des dictionnaires, La Banque des mots, no 6, 1973, p. 215-228.

164F. ARCHIVES DU FRANÇAIS CONTEMPORAIN. Pour la mise à jour des dictionnaires, La Banque des mots, no 7, 1974, p. 103-112.

164G. ARCHIVES DU FRANÇAIS CONTEMPORAIN. Pour la mise à jour des dictionnaires, La Banque des mots, no 11, 1976, p. 93-105.

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170C. CONSEIL INTERNATIONAL DE LA LANGUE FRANÇAISE. Index des mots figurant dans les vocabulaires, La Banque des mots, no 6, 1973, p. 229-240.

170D. CONSEIL INTERNATIONAL DE LA LANGUE FRANÇAISE. Index des mots figurant dans les vocabulaires, La Banque des mots, no 8, 1974, p. 229-242.

170E. CONSEIL INTERNATIONAL DE LA LANGUE FRANÇAISE. Index des mots figurant dans les vocabulaires, La Banque des mots, no 10, 1975, p. 229-239.

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170G. CONSEIL INTERNATIONAL DE LA LANCUE FRANÇAISE. Index des mots figurant dans les vocabulaires, La Banque des mots, no 14, 1977, p. 221-230.

170H. CONSEIL INTERNATIONAL DE LA LANGUE FRANÇAISE. Index des mots figurant dans les vocabulaires, La Banque des mots, no 16, 1978, p. 232-240.

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172. GILBERT, Pierre. Dictionnaire des mots nouveaux, Paris, Hachette-Tchou, 1971, xxvi, 572 p. (Les Usuels)

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176. GRAND LAROUSSE ENCYCLOPÉDIQUE : supplément 1, Paris, Larousse, 1968, 918 p.

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182J. QUEMADA, Bernard, dir. Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français : datations et documents lexicographiques, fasc. 10, 2e sér., Paris, CNRS [Centre national de la recherche scientifique], Centre d’étude du français moderne et contemporain, 1976, xviii, 278 p.

182K. QUEMADA, Bernard, dir. Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français : datations et documents lexicographiques, fasc. 11, 2e sér., Paris, CNRS [Centre national de la recherche scientifique], Centre d’étude du français moderne et contemporain, 1977, xxix, 304 p.

182L. QUEMADA, Bernard, dir. Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français : datations et documents lexicographiques, fasc. 12, 2e sér., Paris, CNRS [Centre national de la recherche scientifique], Centre d’étude du français moderne et contemporain, 1977, xxvii, 346 p.

182M. QUEMADA, Bernard, dir. Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français : datations et documents lexicographiques, fasc. 13, 2e sér., Paris, CNRS [Centre national de la recherche scientifique], Centre d’étude du français moderne et contemporain, 1977, xvii, 309 p.

182N. QUEMADA, Bernard, dir. Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français : datations et documents lexicographiques, fasc. 14, 2e sér., Paris, CNRS [Centre national de la recherche scientifique], Trésor général des langues et parlers français, Institut de la langue française, 1978, xviii, 282 p.

182O. QUEMADA, Bernard, dir. Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français : datations et documents lexicographiques, fasc. 15, 2e sér., Paris, CNRS [Centre national de la recherche scientifique], Trésor général des langues et parlers français, Institut de la langue française, 1978, xxx, 365 p.

183. RHEIMS, Maurice. Dictionnaire des mots sauvages : écrivains des XIIe et XXe siècles, Paris, Larousse, 1969, 604 p.

184. ROBERT, Paul. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française : supplément, Paris, Société du Nouveau Littré, 1978, xxi, 514 p. Rédaction dirigée par Alain Roy et Josette Rey-Debove. Supplément à la série de 6 vol.

185A. STOBERSKI, Zygmunt. Scientific neologisms in Babel, Babel, vol. 23, no. 1, 1977, p. 44-45.

185B. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific neologisms, Babel, vol. 23, no. 2, 1977, p. 83-84.

185C. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific neologisms, Babel, vol. 23, no. 3, p. 137-138.

185D. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific neologisms, Babel, vol. 23, no. 4, p. 187-188.

185E. STOBERSKI, Zygmunt, International scientific terminology and recent neologisms, Babel, vol. 24, no. 1, 1978, p. 36-38.

185F. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific terminology and recent neologisms, Babel, vol. 24, no. 2, p. 81-83.

185G. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific terminology and neologisms in the course of unification, Babel, vol. 24, no. 3-4, p. 169-173.

185H. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific terminology and neologisms in the course of unification, Babel, vol. 25, no. 1, 1979, p. 44-47.

185I. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific terminology and neologisms in the course of unification, Babel, vol. 25, no. 2, 1979, p. 91-100.

185J. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific terminology and neologisms in the course of unification, Babel, vol. 25, no. 3, 1979, p. 170-177.

185K. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific terminology and neologisms in the course of unification, Babel, vol. 25, no. 4, 1979, p. 231-237.

185L. STOBERSKI, Zygmunt. International scientific terminology and neologisms in the course of unification, Babel, vol. 26, no. 1, 1980, p. 42-48.

186. WIJNANDS, p. et OST, J. M. Woorden van deze tijd // Mots d’aujourd’hui, Bruxelles, Anvers, Éditions Erasme, 1980, 322 p. Néerlandais-français, français-néerlandais.

Index des auteurs

Notes

[1] Voir notre introduction : Pour une bibliographie de la néologie. Nous y expliquons les principes et les méthodes qui nous ont guidés dans l’élaboration de cet ouvrage.

[2] Louis Guilbert, a probablement été le chef de file de la génération des chercheurs à l’œuvre entre 1960 et 1977, date de sa mort. Aujourd’hui encore ses travaux influencent profondément les recherches dans le domaine de la néologie.

[3] L’exemple du Réseau francophone de néologie scientifique et technique animé par l’Office de la langue française du Québec est à signaler. (Voir Jean-Claude Boulanger, « Un réseau de néologie francophone », Traduire, numéro 104, octobre 1980, p. 21-22.) Par ailleurs, depuis deux ans, l’Université Laval (Québec) offre un séminaire de recherche en néologie lexicale. Ce séminaire s’adresse aux étudiants et aux chercheurs des 2e et 3e cycles.

[4] Un index alphabétique des auteurs suit la bibliographie proprement dite.

Chronologie raisonnée des bibliographies de la néologie précédée de quelques miscellanées

« [...] le concept et le mot se sont formés en tant qu’unité indissoluble originale, différente des désignations antérieures et des conceptions antérieures, du jour où l’invention a donné naissance à l’unité linguistique avion [...] pour la désigner » (Louis Guilbert, La créativité lexicale, 1975 : 14).

1. Une nouvelle ère néologique

Dans un texte intitulé Théorie du néologisme[1], Louis Guilbert écrivait en 1973 : « Une ère néologique est donc ouverte dans l’idéologie du moment » (p. 29). À l’heure où naît Neologica, une revue entièrement consacrée à la néologie et dans laquelle une section est réservée à la poursuite de l’établissement d’une bibliographie de la néologie, il a paru opportun de remonter le fil du temps et de remettre en mémoire la chronologie des compilations publiées sur ce sujet depuis une trentaine d’années, d’autant que plusieurs de ces travaux sont aujourd’hui difficilement accessibles ou simplement devenus introuvables. L’historique de ces recherches fusionne avec quelques réflexions sur la néologie qui viennent éclairer et justifier les décisions d’édifier des bibliographies.

Les bibliographies sont des répertoires de références utiles, indispensables même, lorsque vient le temps de rassembler de la documentation sur un thème de recherche ou sur une discipline émergente, récemment reconnue ou en évolution. Tel fut le statut de la néologie au milieu de la décennie 1970. En s’inscrivant dans l’orbite de l’aménagement linguistique, le phénomène de la néologie prenait de l’ampleur et des couleurs nouvelles. Une telle expansion lui procurait des dimensions inédites et elle exigeait aussi qu’on puisse disposer d’outils de repérage efficaces, entre autres d’un catalogue des titres qui accréditerait l’autonomie de ce champ de recherche en linguistique et qui en montrerait la vitalité de même que les multiples ramifications sociétales.

En outre, la néologie avait besoin d’être démystifiée. Elle nécessitait qu’on l’ausculte pour déterminer son état de santé et pour justifier sa place au sein des disciplines des sciences du langage. Historiquement, la néologie a été connotée négativement, la nouveauté lexicale étant vue comme un écart par rapport à la norme, en particulier dans les dictionnaires et dans le monde de la traduction où la méfiance était grande et où les jugements de stigmatisation n’étaient pas rares, en particulier à l’égard des calques. Objectivement, la néologie peut être perçue comme étant le processus de création des mots nouveaux dans une langue. Un autre sens dérive de la praxis et donne au mot une valeur théorique. Ainsi, la néologie est aussi l’étude des principes et des méthodes de la création des mots nouveaux. Dans le terme néologie, on reconnaît les mots grecs neos « nouveau » [= néo-] et logos « discours » [= -log-+ -ie]. Faire de la néologie c’est se livrer à l’activité de création d’unités lexicales nouvelles. La construction de mots nouveaux se fait de trois manières : par la combinaison inédite de morphèmes, c’est-à-dire la production de signifiants qui n’existaient pas dans le stock lexical de la langue à l’instant de la création; par la confection de sens inédits, c’est-à-dire l’invention de signifiés qui n’étaient pas répertoriés au moment de la création; par le recours à l’emprunt d’un signifiant et/ou d’un signifié à une langue étrangère, c’est-à-dire l’insertion d’une forme et/ou d’un sens qui n’étaient pas connus de la langue d’accueil au moment de l’opération d’emprunt. Quant au calque, il s’agit d’un procédé de francisation qui se pose à l’intersection de la néologie formelle —nouveau signifiant—, de la néologie sémantique —nouveau signifié— et de l’emprunt —signe étranger. Le résultat du calque est un mot français. Son évaluation du point de vue de l’acceptabilité normative relève de considérations que nous n’aborderons pas ici. Chaque mode sera illustré par un exemple. Du point de vue formel, on évoquera le mot intensiviste « médecin spécialiste des soins intensifs » qui apparaît dans les écrits journalistiques au Québec en avril 1989. Le mot sera usité en Belgique à partir d’avril 1998; il ne semble pas attesté en France. Aucun dictionnaire général ne le consigne. L’attestation écrite est indicative; en effet, le mot a pu apparaître d’abord à l’oral ou il a pu être employé avant 1989 dans les milieux hospitaliers. Comme exemple de nature sémantique, notons le mot courriel, mot qui apparaît en 1990 au Québec avec le sens de « système de courrier électronique ». Rapidement, le sens de « message, document expédié à un destinataire à l’aide de ce système » s’ajoutera. Comme emprunt, on signalera le mot japonais sudoku qui est attesté dans les journaux français et anglais depuis 2005. À noter que le Nouveau Petit Robert 2008 [NPR] donne la même date. Le mot blogosphère apparaît en juin 2002 au Québec; c’est un calque partiel de l’anglais blogosphere, forme attestée au début de 2002 dans les journaux américains. Lorsqu’il apparaît dans un journal français en avril 2003, ce n’est déjà plus un néologisme, au sens premier.

Indéniablement, la néologie s’inscrit dans la dynamique du signe linguistique saussurien. Elle n’est pas indépendante des assises que lui fournissent la lexicologie, la morphologie et la sémantique. Sous cet angle, elle est étroitement liée à la formation des mots. En amont, lors de la genèse des néologismes, les mécanismes morphologiques disponibles sont mis en œuvre dans le but d’encoder ces unités nouvelles. Le geste appartient à la synchronie pure. Par exemple, en 1989 quelqu’un a eu l’idée d’associer l’adjectif intensif et le suffixe -iste, pour générer le néologisme (médecin) intensiviste. Le mot est construit à partir de morphèmes disponibles et fonctionnels depuis longtemps en français. Il entre dans le paradigme historique ADJ. + -ISTE « PERSONNE QUI... ». Il n’est pas modelé sur urgentiste (NPR → 1986), car, au Québec, c’est le mot urgentologue (attesté en 1988 dans les journaux et daté de 1980 dans Franqus[2]) qui est usuel. L’inédit, c’est l’association du morphème lexical intensif (intensiv-) et du morphème grammatical -iste. Il en ressort que les procédés utilisés pour forger des mots nouveaux sont sélectionnés à même l’ensemble du matériel morphologique fédéré par le français au cours de son histoire, ce matériel étant composé aujourd’hui d’éléments relativement stables et en nombre limité. Ces morphèmes ne diffèrent guère de ceux employés dans des situations où on procède à l’analyse des modes de formation des mots déjà fonctionnels dans le discours. Lors d’une opération de décodage (diachronie pure), les mécanismes sont démontés en aval. Par exemple, si on établissait aujourd’hui l’étymologie du mot intensiviste, l’analyse morphologique permettrait d’identifier la base lexicale intensif et le morphème suffixal -iste. Le néologue crée donc du nouveau avec de l’ancien. Il met au monde des lexies forgées à partir d’éléments préexistants qu’il agence suivant les règles et les lois de combinaison définies par le code, cet acte étant réalisé de manière consciente ou inconsciente.

Mais ce qui caractérise vraiment la néologie au regard de la formation des mots a à faire avec le temps. De fait, la néologie ne serait que le stade initial ou l’instant UN de la vie des mots, qu’une étiquette qui sert à ranger des unités lexicales sur une échelle géologique, à savoir établir leur position dans un continuum temporel. Ainsi, la carrière d’un mot se décline par paliers successifs qui font référence à son statut par rapport à l’usage, calculé en âge, la progression étant généralement mesurée à l’aune du dictionnaire, seul lieu concret permettant d’avoir une emprise sur le lexique. « Les dictionnaires sont notre seule idée du lexique »[3]. C’est à travers eux que le lexique est rendu visible et comptable. Autrement, il est indomptable, inqualifiable et fuyant. De la naissance à la mort éventuelle du mot, la succession des statuts est la suivante :

Le premier stade est celui de la nouveauté, du néologisme, état qui freine souvent l’emploi du mot ou qui instaure et/ou entretient l’instabilité, l’insécurité, la méfiance, etc. Pendant un temps plus ou moins long, le signifiant est senti comme un corps étranger, un greffon; on lui attribue des qualités ou des défauts physiques (beauté, laideur, allure bizarre, critère d’euphonie...). De leur côté, le signifié nouveau et le néologisme par conversion passent plus inaperçus, car il n’y a pas d’apparition de formes inédites. Durant cette période, le néologisme demeure à l’écart des dictionnaires ou il est perçu comme un intrus s’il figure dans les nomenclatures.

Le second stade est celui de la réception sociale, de la banalisation, c’est-à-dire de la lexicalisation. L’usage devient plus fréquent, le mot se stabilise dans le discours; il devient courant et il n’est pas marqué par rapport à la fréquence. Les dictionnaires le consignent, entérinant ainsi le passage du lexique en langue (théorie) au lexique dictionnairique (pratique). Objet linguistique plus ou moins saisissable, le mot retenu à la nomenclature d’un dictionnaire devient un objet lexicographique qui prend corps pour le consultant. L’évaluation du statut social du néomot passe par le dictionnaire, faute de mieux. C’est dans un article que les diverses facettes fonctionnelles du mot sont rassemblées et explicitées.

Le troisième stade est celui du vieillissement, phase qui est généralement plus lente. L’usage est encore actif, mais la fréquence est en régression. Dans les dictionnaires, le mot acquiert la marque temporelle vieilli.

Le quatrième stade est celui de l’obsolescence, de l’usure, de l’érosion ou de la relégation au niveau de la connaissance passive, facteurs qui signalent le début de la sortie de l’usage. Dans les dictionnaires, la marque vieux succède à la marque vieilli. Le cycle de la vie est inéluctable et des mots se désagrègent et meurent.

Le cinquième stade est la sortie de l’usage. Le mot disparaît des dictionnaires à l’occasion d’une mise à jour ou d’une nouvelle édition.

Autrement dit, sur le plan purement théorique, il faut se demander si le néologisme relève de la quiddité, s’il existe in se ou si cette valeur n’est qu’une qualité temporaire et extrinsèque associée ou attribuée au mot, qualité correspondant à une coordonnée de nature temporelle qui réfère aux premiers moments de l’existence dudit mot. Cette valeur s’estompe à mesure que le sentiment de nouveauté ou d’étrangeté s’amuït chez les locuteurs. Elle est remplacée par d’autres qualités qui statuent elles aussi sur la chronologie de la vie du mot; la chronologie n’est donc qu’un repère commode, un élément étranger au fonctionnement du mot[4]. Sous cet angle, la néologie est un non-lieu lexical; elle serait plutôt un lieu du temps, un point sur l’échelle des successions qui permet de situer l’arrivée d’un mot sur cet axe évolutif. De fait, un mot peut perdre son caractère de néologisme, mais il ne perd pas son statut d’unité lexicale. Il peut sortir des dictionnaires, mais il sera toujours membre du lexique, celui qu’a forgé l’histoire d’une langue et qui appartient à la diachronie; le locuteur regarde la chose en synchronie, il peut donc raisonner autrement et croire, par exemple, qu’un mot absent de son dictionnaire n’existe pas. « La notion de néologisme, dans le cadre temporel abstrait, dépend uniquement de l’ensemble fonctionnel envisagé »[5]. Par conséquent, l’idée de « néologisme » se confond avec celle de mobilité de la constellation lexicale d’une langue. Tous les mots furent des néologismes en leur temps, aussi bien les formes issues de l’évolution phonétique à partir du latin que les créations françaises. Les mots hérités du latin ne sont plus du latin, ce sont déjà des mots romans, puis « français » qui peuplent le lexique d’une langue en train de naître. Les formes évoluées se situent elles aussi à une intersection du temps. Les mots des Serments de Strasbourg ont été pour une part des néologismes, du moins sous l’angle lexicographique, comme en témoigne les 25 mots du NPR datés de 842 (fadre «  frère » et sagrament « serment », par exemple). Les dictionnaires datent les différentes variantes prises par un mot au cours du temps, aussi bien les variantes disparues que celles qui sont en usage. Même si elles sont anciennes, ces variantes datées correspondent à des points d’intersection de l’histoire. L’indication de la date est celle d’une naissance : le mot savoir est né officiellement à l’écrit en 842, sous la forme savir. En datant les mots et leurs variantes, les dictionnaires établissent leur profil graphique. Ils rendent compte des orthographes nouvelles qui se sont succédé dans l’histoire, ces changements étant du ressort de la néologie, au même titre que les variantes graphiques encore vivantes. Voici quelques exemples tirés du NPR, du Grand Robert de la langue française [GRLF], du Dictionnaire culturel en langue française [DCLF] et du Dictionnaire historique de la langue française [DHLF]. L’unanimité n’est faite que pour pomme, les écarts de dates par rapport aux graphies pour les deux autres mots restent à expliquer, d’autant que les dictionnaires sont apparentés. Il faudrait sans doute regarder du côté des sources consultées, notamment les autres dictionnaires et les manuscrits, car ils présentent souvent des variantes. Quoi qu’il en soit, chacune des variantes ci-dessous est datée, ce qui atteste de son existence dans un document écrit à un moment précis de l’axe du temps et ce qui identifie la source avec précision, notamment les Serments de Strasbourg (842), la Passion du Christ (vers 980), la Chanson de Roland (1080), le Roman de Brut (1155), ces écrits étant considérés comme des textes fondateurs du français.

Datations de graphies anciennes
angeNPRangele 980, angle 1080, angre XIIe siècle, ange XIIe siècle
GRLFangele XIe siècle, angle, angre (non datés), ange 1641
DCLFangele 980, angle, angre (non datés), ange XIIIe siècle
DHLFangele vers 980, angel, angle, angre XIIe-XIVe siècle, ange XIIIe siècle
pommeNPRpume 1080, pome vers 1155, pomme (non daté)
GRLFpume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
DCLFpume 1080, pome vers 1 155, pomme 1273
DHLFpume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
seigneurNPRsendra 842, senior vers 1000, seignur 1080, seinur et seignor fin XIe siècle; seigneur (non daté)
GRLFsenior vers 980, seignur 1080, seigneur vers 1205
DCLFsendra 842, senier vers 980, senior, seiner vers 1050, seigneur, seignur, seignor 1080
DHLFsenior vers 980, seinor fin Xe siècle, seignur, seignor 1080 seigneur XIIe siècle
Datations de variantes actuelles [NPR]
bracelet-montre 1909, montre-bracelet 1922
météorologue 1783, météorologiste 1797
ormeau XVIe, ormet, ormier 1868
pageot 1895, pageau 1552 pagel, pagelle 1562

L’état ou le statut de néologie extrinsèque s’évanouit avec la lexicalisation qui survient plus ou moins rapidement. Par exemple, les mots baladeur et courriel furent des succès instantanés; les usagers de la langue ont vite eu l’impression qu’ils étaient intégrés dans l’usage depuis longtemps. Ces officialismes ne furent pas vraiment vus comme des néologismes —pourtant, ils le furent— et ils n’eurent pas à se soumettre à une longue période de probation, les locuteurs les ayant rapidement adoubés.

Alain Rey[6] avait bien raison de parler de la néologie et du néologisme comme étant des concepts sur lesquels il fallait s’interroger. Par ailleurs, le label néologisme qui sert de marqueur évaluatif du caractère de nouveauté d’un mot n’est souvent apposé qu’en fonction du moment de l’enregistrement de ce mot à la nomenclature d’un dictionnaire. L’évaluation de la reconnaissance sociale de l’existence du mot est de nature lexicographique et les formes mot nouveau et néologisme s’interprètent également à la lumière de la présence ou de l’absence de l’unité lexicale dans les dictionnaires —plus précisément dans certains dictionnaires—, le contrôle se réalisant au moyen du fameux corpus d’exclusion. Celui-ci accrédite l’idée qu’en matière de néologie, le facteur temps s’explique de deux façons, soit il réfère au moment de l’invention du vocable qui entreprend une carrière discursive, soit il est associé au moment de son insertion dans les dictionnaires, l’écart étant plus ou moins grand entre les deux dates. De là l’importance accordée aux datations dans les dictionnaires. Il faut donc se garder de confondre la date de l’innovation lexicale qui est de l’ordre de la lexicologie et la date d’entrée au dictionnaire qui est de l’ordre de la lexicographie[7]. Il y a rarement concordance entre les deux. Il est donc possible qu’un mot soit catalogué comme « mot nouveau » à deux reprises, sinon plus. Parmi les exemples signalés ci-dessus, intensiviste n’appartient toujours qu’au seul lexique; courriel, né en 1990, entre au Petit Larousse illustré [PLI] en 1999 —cette date correspond au millésime 2000—; sudoku est recueilli dès 2007 par le NPR, mais il est toujours absent du PLI 2008. Le mot blogosphère est capté par le Dictionnaire Hachette 2007 [DH]. Comme le mot est apparu en 2005 et que le DH a été publié en 2006, le décalage n’est ici que d’une seule année. Un si court délai entre la naissance d’un mot et sa consignation dans un dictionnaire est un phénomène rare. D’habitude, le temps d’attente est plus long; il peut même être très long. L’exemple du mot expresso illustrera cette façon de faire. Le NPR date le mot de 1968, mais il ne le fait entrer dans la nomenclature qu’en 2000 alors que le PLI le connaît depuis le millésime 1998. Un purgatoire de plus de trente ans entre le moment de l’emprunt et celui de la mise en cage dictionnairique. D’autres mots bien vivants en français orbitent toujours autour de la planète dictionnaire; tel est le sort du mot bruschetta emprunté à l’italien en 1991, mais qui demeure toujours ignoré des dictionnaires généraux.

La captation dans les dictionnaires est strictement fondée sur l’écrit et le faux oral (chansons, extraits de la radio, de la télévision, de films, etc.). Chaque locuteur peut produire des masses de néologismes tous les jours, mais seul un petit nombre survivent et passent dans le lexique à condition d’être inscrits sur un support d’écriture. Dans les langues sans dictionnaires, la néologie existe bien entendu, mais elle est évanescente et elle ne peut pas être avalisée à partir des compilations comptables puisque ces compilations sont absentes de l’appareil descriptif de la langue en question. Au vide répond le vide. Dans ces langues, parfois écrites, mais sans dictionnaires, il faut s’en rapporter à la mémoire individuelle. Il n’existe pas de lieu de mémoire de l’ordre du cumul et du collectif.

Voilà donc une pléiade de raisons qui font que le recensement des écrits sur la néologie se justifie pour documenter toutes ces facettes de la néologie. En ce qui a trait à la perception de la néologie, dans les bibliographies existantes, la majorité des titres prennent le volet lexical pour cible. En réalité, la néologie touche bien des dimensions dans la langue puisque la phonétique et la phonologie, la grammaire, l’orthographe ou d’autres zones de la linguistique voient naître des nouveautés. Ces régions sont moins visitées que le lexique où on peut observer des créations individuelles alors que les autres dimensions relèvent du domaine collectif et que le phénomène est difficile à immobiliser dans le temps, car il s’étend parfois sur une période qui prend des allures diachroniques.

On crée des mots nouveaux principalement pour trois raisons :

  1. Pour nommer des idées, des objets, des produits, des procédés nouveaux (blogosphère) ou des concepts restés sans noms (biographier, ouiste).
  2. Pour remplacer d’autres mots qui vieillissent, causent des difficultés ou sont indésirables pour diverses raisons. Sont concernées ici les formes fautives ou critiquées, les emprunts, les mots connotés, l’usure sociale —voir l’épisode de la néobienséance langagière—, les bifurcations sémantiques, l’orthographe, la grammaire, etc. Par exemple, le mot sourire qui élimine définitivement l’ancienne forme souris à l’époque classique. Les graphies île et vêtement qui remplacent isle et vestement. Le verbe solutionner dont la conjugaison est plus régulière que celle du verbe résoudre.
  3. Pour concurrencer des mots existants (théories, écoles de pensée, nationalisme, etc.) ou pour fragmenter le champ sémantique d’autres mots. Par exemple, spationaute qui s’installe aux côtés de astronaute et de cosmonaute; néonymie qui déleste néologie d’une partie de sa charge sémantique.

Depuis que des pays ou des États ont développé des programmes d’aménagement linguistique abrités sous des parapluies législatifs, la néologie est devenue, sous certains angles, une entreprise institutionnelle et collective, une ressource essentielle dans la démarche de nationalisation et/ou de protection des langues et un moyen d’action stratégique pour la concrétisation de ces projets. La néologie spontanée se double depuis vingt-cinq ans, au moins, d’une approche planifiée. Certaines dimensions du concept de « néologie » sont désormais modulées à la lumière d’activités d’inspiration extralinguistique qui servent d’assises à l’action proprement linguistique[8]. Le recours à la force créatrice des langues devient alors un élément positif qui consolide le statut de ces langues en illustrant leur vitalité, leurs capacités de renouvellement et la dynamique de leur fonctionnement interne, notamment devant l’emprunt. En conséquence, la mise à la disposition du public de bibliographies est de nature didactique. Et en élargissant les champs d’application de la néologie à des secteurs non linguistiques —on peut penser ici aux rapports avec le domaine juridique—, on a créé un univers dans lequel fusionnent plusieurs systèmes. L’étude de la néologie comprend donc différents sous-ensembles qui doivent être pris en compte dans une bibliographie :

  1. Le sous-ensemble lexical (morphologie, sémantique; modes de formation des mots).
  2. Le sous-ensemble des emprunts (intégraux, partiels, adaptés) et des calques.
  3. Le sous-ensemble lexicographique et terminographique (dictionnaires, lexiques, répertoires, etc., privés ou institutionnels).
  4. Le sous-ensemble réunissant d’autres disciplines de la linguistique (phonétique, grammaire, orthographe, etc.).
  5. Le sous-ensemble aménagiste (lois, règlements, droit, politiques étatiques et institutionnelles, réseaux nationaux ou internationaux, etc.).

2. L’outillage linguistique

Les premiers travaux d’élaboration d’une bibliographie de la néologie furent une initiative personnelle de ma part à la fin des années 1970. J’étais alors responsable de l’équipe québécoise du Réseau francophone de néologie scientifique et technique créé au printemps 1975 et dont l’antenne québécoise était sous la responsabilité de l’Office de la langue française; quant à l’antenne française, elle était logée au Conseil international de la langue française (Cilf) à Paris. En 1976, le Cilf passera les commandes à l’Association française de terminologie (Afterm), qui cédera sa place à Franterm en 1980. Entre-temps, en 1978, le réseau prendra de l’expansion en direction de la Belgique où une équipe travaillera auprès du Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes (CEE) ainsi que de l’Institut supérieur des traducteurs et interprètes de Bruxelles (Isti). Le contexte général du réseau était donc de nature institutionnelle et son objectif était de procéder à la cueillette des néologismes en vue de l’élaboration de recueils de termes nouveaux, tels la Clé des mots (Cilf), les cahiers Néologie en marche (OLF) et ceux du Centre de terminologie et de néologie (CTN) à Paris. Le relevé de fiches bibliographiques n’entrait pas dans les objectifs premiers du réseau. L’opération fut entreprise à titre personnel, puis, devant l’intérêt qu’elle a suscité, elle devint l’un des pôles de recherche du réseau.

On suivra la chronologie de la série de compilations de 1973 jusqu’à l’arrivée de Neologica. Ne sont retenus dans l’énumération que les travaux spécifiquement consacrés aux bibliographies. Les références ponctuelles qui accompagnent les écrits scientifiques sont donc laissées de côté, car ces textes ont déjà été dépouillés lors de l’élaboration des bibliographies. De même, les incursions dans Internet seront discrètes. Le fil conducteur sera le français.

Avant 1980, les bibliographies consacrées à la néologie étaient très rares, voire inexistantes. Quelques brefs recensements ont pu être repérés, mais aucun recueil substantiel n’a été diffusé.

1. Bernard Gardin, « Orientations bibliographiques », Langue française, no 17, février 1973, p. 124-128.

Dans ce numéro de la revue Langue française consacrée aux « Vocabulaires scientifiques et techniques », l’auteur divise la bibliographie finale en sept thèmes. Deux de ces thèmes intéressent la néologie, soit le premier intitulé « La formation des vocabulaires techniques », qui répertorie quatre titres, et le troisième intitulé « La néologie scientifique et technique » thème sous lequel neuf titres sont rassemblés.

2. Gérard Lefèvre, « Bibliographie », Langages, no 36, décembre 1974, p. 124-128.

Dans ce numéro de la revue Langages qui a pour thème « La néologie lexicale », l’auteur réunit une cohorte de 117 titres dont le tiers porte sur différents aspects de la néologie : 26 références ont trait à la néologie et à la formation des mots, 3 énumèrent des revues traitant de néologie, 3 réfèrent à des dictionnaires de néologismes et 3 renvoient à d’anciens traités sur la néologie et sur la formation des mots qui sont devenus des classiques, soit les œuvres de Louis-Sébastien Mercier (1801) et d’Arsène Darmesteter (1874 et 1877). Malgré l’épaisseur du temps, ces traités demeurent instructifs encore aujourd’hui. Ce sont des jalons capitaux dans l’histoire de la néologie.

3. Keith A. Goddard, « Bibliographie des études des mots d’emprunt dans les langues romanes. I. Les influences étrangères sur le vocabulaire roumain », Revue de linguistique romane, vol. 41, no 161-162, janvier-juin 1977, p. 162-189.

Ce recensement ouvrait une série de compilations qui se voulaient un tour d’horizon panroman sur la question de l’emprunt. Le projet ne semble pas avoir eu de suite. Les travaux du réseau Néorom s’insèrent dans cette lignée de recherche.

4. Pierre Gilbert, « Notice bibliographique sur la néologie », Actes du 6e Colloque international de terminologie, Pointe-au-Pic (Québec), du 2 au 6 octobre 1977, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, août 1979, p. 183-188.

Ce petit répertoire de 65 titres faisait suite à la communication présentée par Pierre Gilbert au colloque cité en objet : « Comportement des néologismes scientifiques et techniques dans le temps », l’un des rares textes à traiter de la question des rapports entre la néologie et le temps. L’auteur a rassemblé des titres d’articles, de livres, etc., des noms de dictionnaires et des noms de revues qui traitent de néologie.

5. Jean-Claude Boulanger, Bibliographie linguistique de la néologie 1960-1980. 1. Études linguistiques, coll. « Études, recherches et documentation », Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, 1981, 292 p.

L’entreprise avait pour objectifs de faire le point sur le matériel écrit traitant de la néologie et de la formation des mots, de sensibiliser les destinataires aux questions reliées à la néologie, de les familiariser avec le phénomène de la créativité lexicale, de rendre disponibles des outils de recherche et de situer la néologie dans l’univers plus vaste de la formation des mots et des termes, de prendre conscience du mouvement général et incessant de la langue ainsi que de documenter l’ouverture de la néologie vers des préoccupations aménagistes. Quant au contenu de la bibliographie, j’envisageais deux orientations : l’une centrée sur la théorie —voir le sous-titre Études linguistiques—, l’autre centrée sur la pratique —les répertoires de néologismes, volet qui devait voir le jour plus tard. La date repère choisie comme terminus a quo pour amorcer le travail fut l’année 1960, ce qui n’interdisait pas de récupérer des titres publiés avant cette date, surtout quand il s’agissait des titres phares, comme les écrits de Louis Guilbert.

Cette bibliographie, la première qui était un tant soit peu substantielle, est de type signalétique. Elle comprend 1056 références et trois index : un index thématique, un index encyclopédique (noms d’auteurs, noms de lieux, noms d’œuvres) et un index des affixes et des mots cités dans les titres.

6. Jean-Claude Boulanger, « Petite bibliographie linguistique et lexicographique de la néologie », TermNet News, no 2-3, 1981, p. 47-72.

Ce modeste répertoire est de type signalétique et thématique. Il contient des titres concernant des études sur la néologie et des titres de recueils de néologismes. La période couverte va de 1960 à 1980. Les 180 références de la section linguistique sont réparties en huit sous-thèmes :

  1. Généralités → 44 titres
  2. Néologie morphologique → 42 titres
  3. Néologie sémantique → 4 titres
  4. Néologie d’emprunt → 28 titres
  5. Néologie et siglaison → 11 titres
  6. Néologie et terminologie → 30 titres
  7. Néologie et idéologie → 11 titres
  8. Néologie et sociolinguistique → 10 titres

Un index alphabétique des auteurs permet de retracer les textes rangés par thème. Quant à la section lexicographique, elle aligne 69 titres de dictionnaires, de recueils, de glossaires, de listes de néologismes ou mots nouveaux.

7. Jean-Claude Boulanger, « Louis Guilbert et la néologie », Terminogramme, no 9, septembre 1981, p. 4-7.

Cet article avait, entre autres, comme objectif de compléter la bibliographie des écrits de Louis Guilbert touchant la néologie. On y trouvera 30 références pour la période qui s’étend de 1959 à 1977, année de la mort du linguiste.

8. Jean-Claude Boulanger, « Petite bibliographie analytique : terminologie et néologie », Travaux de terminologie, no 3, janvier 1984, p. 151-203.

La bibliographie contient les résumés de 25 ouvrages fondamentaux dans les domaines de la terminologie et de la néologie qui furent publiés entre 1962 et 1982. Les titres sont ceux d’œuvres individuelles ou d’ouvrages collectifs (recueils de textes, actes de colloques, mélanges, etc.). L’index des auteurs comporte 123 noms, ce qui représente autant de contributions réparties dans les 25 ouvrages analysés.

9. Roselyne Turcotte, Bibliographie de la néologie : 300 apports nouveaux (1980-1987), sous la direction de Jean-Claude Boulanger et Pierre Auger, coll. « Études, recherches et documentation », Québec, Office de la langue française, Gouvernement du Québec, juillet 1987 [1988], 99 p.

La bibliographie fait suite à la recherche décrite au numéro 5. Elle est de type signalétique; toutefois, des descripteurs accompagnent chaque référence et ils sont réunis dans un index.

10. Jean-Claude Boulanger et Yves Gambier, Bibliographie fondamentale et analytique de la terminologie (1962-1984), coll. « Publication J », no 3, Québec, Université Laval, Centre international de recherche sur le bilinguisme, 1989, 107 p.

L’objectif de la recherche était de faire le bilan des avancées de la terminologie en tant que champ du savoir ayant défini son objet, ses principes et ses méthodes. Unité du champ et diversité des orientations, voilà ce qui ressort de cette compilation dans laquelle la néologie tient une place non négligeable. La bibliographie est sélective en ce qu’elle réunit 123 titres que les auteurs considéraient comme des repères fondamentaux et des références obligées pour qui souhaite s’initier à la terminologie. Les documents recensés devaient être facilement accessibles. Elle est aussi analytique puisque chaque texte répertorié est accompagné d’un résumé. Trois index facilitent la navigation interne : l’index des descripteurs, l’index des auteurs, qui comprend 727 noms, car la majorité des références font écho à des ouvrages collectifs, et l’index des titres des ouvrages cités.

11. Jean-Claude Boulanger, Bibliographie de la néologie. Nouveaux fragments (1980-1989), Québec, Office de la langue française, Gouvernement du Québec, 1990, 196 p.

Ce travail[9] a été réalisé dans le cadre du Réseau international de néologie et de terminologie (Rint). La bibliographie catalogue 600 titres; elle est signalétique, mais des descripteurs informent sur les contenus des textes. Ces descripteurs sont réunis dans un index.

12. Xosé María Gómez Clemente et Alexandre Rodríguez Guerra, « Bibliografía sobre la neoloxía », Neoloxia e lingua galega : theoría e práctica, coll. « Manuais da Universidade de Vigo », vol. 18, Vigo (España), Universidade de Vigo, Servicio de Publicacións da Universidade de Vigo, 2003, chap. 3, p. 191-216.

En 2003, des chercheurs de l’Université de Vigo en Espagne faisaient paraître un ouvrage collectif sur la néologie. Ce livre contient des textes sur la théorie et la pratique de la néologie dans les pays de langue romane d’Europe et d’Amérique. Pour une bonne part, il s’agit en fait d’articles déjà publiés en français et traduits en galicien. Parmi les contributions sélectionnées, on trouve celles de Louis Guilbert, de Bernard Quemada, de Louis Deroy, de moi-même (voir la note 8). Les éditeurs disent avoir réuni un ensemble de textes fondamentaux illustrant les principaux aspects de la néologie, tant du point de vue de la théorie que de la pratique. Outre les articles, un chapitre de l’ouvrage compile une abondante bibliographie de la néologie. On y compte 376 titres. La période couvre un demi-siècle, soit de 1950 à 2000. La décennie 1950 est représentée par trois figures de proue : Einar Haugen (1950), Georges Matoré (1952) et Louis Deroy (1956). La décennie 1960 est bien fertile, mais le plus gros de la cueillette est réparti entre 1970 et 2000. Cette bibliographie est d’autant plus intéressante et pertinente que les auteurs ont réuni des références qui sont tirées de plusieurs langues. Voici le décompte de ces langues présentées en ordre décroissant du nombre de titres répertoriés :

  1. Français → 209 titres
  2. Catalan → 51 titres
  3. Portugais → 29 titres
  4. Anglais → 27 titres
  5. Italien → 26 titres
  6. Espagnol → 20 titres
  7. Galicien → 13 titres
  8. Allemand → 1 titre

3. Le second souffle

Voilà qui conclut le tour d’horizon sur les bibliographies de la néologie publiées sur une période de trente ans. Après 1990 et pour le domaine français, John Humbley et ses collaborateurs assureront la relève. Les dépouillements se poursuivront, et à partir de 1991 il sera rendu compte des résultats par l’entremise de différents supports, le dernier en date étant la revue Neologica.

En décembre 1990, le numéro 4 de la revue Terminologies nouvelles annonçait la reprise des travaux visant à établir « une bibliographie analytique permanente de la néologie » (p. 3) qui ferait suite aux recherches que j’avais menées sur le sujet. On précisait que ce redémarrage se réaliserait dans le cadre des activités du Réseau international de néologie et de terminologie (Rint) et que le support de diffusion serait la revue du Rint. Le texte de présentation du projet annonçait pareillement qu’un recueil faisant suite à celui de Roselyne Turcotte (voir le numéro 9) était « sous presse » et qu’on y retrouvait « plus de 600 titres, parus entre 1980 et 1989 » (p. 3). On faisait ici allusion au titre analysé ci-dessus au numéro 11. John Humbley coordonnera le recensement des publications sur la néologie pour le Rint. Dans le numéro 5 de Terminologies nouvelles, qui paraîtra en 1991, il proposera une première livraison de 27 titres. La bibliographie deviendra dès lors résolument analytique. Par ailleurs, John Humbley puisera un certain nombre de titres dans d’autres langues que le français; il explorera plus particulièrement les langues romanes, anticipant ainsi l’intérêt d’élargir le réseau de néologie aux langues néolatines. À partir du numéro 13 de la revue (juin 1995), il s’adjoindra Chantal Girardin. Ils produiront les fiches tantôt en tandem, tantôt individuellement. Le numéro 21 (2000) de Terminologies nouvelles sera le dernier de la série. On y apprend que « le Rint diffuse dans Internet une bibliographie de la néologie couvrant les publications postérieures à 1980 » (p. 3). Malheureusement, ce site n’est plus actif. Les cahiers du Rifal prendront la relève de Terminologies nouvelles; la continuité se manifestera par la poursuite de la numérotation séquentielle des livraisons. Le premier fascicule de la nouvelle revue portera donc le numéro 22 et il sera publié en 2001. Toutefois, la recherche bibliographique ne correspondant plus aux objectifs du Rifal, elle sera interrompue. John Humbley a tenté de ressusciter cette activité dans le cadre du Centre de néologie et de terminologie (CTN), puis à l’Université de Paris 7, mais les résultats furent mitigés par manque de soutien de la part des instances institutionnelles. Les recensements bibliographiques se poursuivront de manière apériodique, mais ils n’atteindront pas un large public. En 2006, John Humbley et ses collaborateurs attacheront à nouveau le maillon en fondant la revue Neologica qui deviendra le lieu d’accueil des notices bibliographique dont on voit les effets dans le numéro 1 de la revue publié en 2007. Le responsable de la chronique y répertorie 44 études linguistiques et deux dictionnaires. Pendant la période creuse de 2001 à 2007, quelques chercheurs, comme Jean-François Sablayrolles, se pencheront sur la néologie et ils tisseront quelques bibliographies qui circuleront sur le réseau Internet. L’une de ces compilations de Jean-François Sablayrolles est intitulée Éléments de bibliographie signalétique de néologie; elle est accessible à l’adresse suivante : http : //www.eila.jussieu.fr/recherche/neologie/biblio/Biblio_neologie.pdf.

Ce tour d’horizon a pris la forme d’une mise en abyme; il a permis de scruter quelques idées sur la néologie tout en mettant en perspective les recherches consacrées à l’établissement de bibliographies de la néologie entre le milieu des années 1970 et 2007. Ces répertoires sont des initiatives individuelles, des recherches universitaires ou des travaux institutionnels; on y croise les différentes couleurs de la néologie; on y décèle des périodes prolifiques et des accalmies; on y perçoit l’ouverture des recherches à d’autres langues que le français; on y constate enfin une production abondante et permanente d’écrits sur le phénomène de la néologie. Ces tribulations nous ont amenés au seuil d’un nouveau lieu de mémoire pour la néologie. Neologica sera en effet un lieu privilégié qui assurera la continuité de cette indispensable quête de la cascade d’écrits portant sur le fascinant univers des mots nouveaux et de la néologie dont les chercheurs nourrissent les revues, les actes de colloques, les ouvrages collectifs, les mélanges, etc. Et à l’heure du multimédia, les supports de diffusion de l’écrit se diversifient, plus même, ils explosent et prennent des configurations diverses : cédéroms, Internet, différents accessoires électroniques, etc. Au lot de publications traditionnelles sur papier, et modernisation oblige, il faudra songer bientôt à dépouiller ces publications multimédiatiques qui véhiculent les écrits de la « néologosphère ».

Notes

[1] Louis Guilbert, « Théorie du néologisme », Cahiers de l’Association internationale des études française, no 25, mai 1973, p. 9-29.

[2] Ce sigle signifie « Français québécois et usage standard », nom d’un projet de recherche mené à l’Université de Sherbrooke (Québec) et dont l’objet principal consiste à rédiger un dictionnaire québécois de la langue française.

[3] Josette Rey-Debove, « Lexique et dictionnaire », Le langage, coll. « Les dictionnaires du savoir moderne », Paris, Centre d’étude et de promotion de la lecture, 1973, p. 106.

[4] Sur ce sujet, voir Alain Rey, « Néologisme, un pseudo-concept? », Cahiers de lexicologie, fasc. 1, no 28, 1976, p. 3-17.

[5] Id. p. 13.

[6] Voir la note 4 pour la référence.

[7] Sur ce sujet voir Jean-Claude Boulanger et Anna Malkowska, « Itinéraires croisés des emprunts en alimentation : “Les années Petit Robert” » communication présentée au colloque La Journée des dictionnaires, Université de Cergy-Pontoise, 14 mars 2007, texte à paraître dans les actes.

[8] Voir Jean-Claude Boulanger, « L’évolution du concept de “néologie” de la linguistique aux industries de la langue », Terminologie diaclironique. Actes du Colloque organisé à Bruxelles les 25 et 26 mars 1988, [rédactrice Caroline de Schaetzen], Paris, Conseil international de la langue française (Cilf) et Ministère de la Communauté française de Belgique, 1989, p. 193-211. Cet article a été traduit en galicien (voir la notice bibliographique 12).

[9] À la page 203, note 1, du numéro 1 de Neologica paru en 2007, cette bibliographie est attribuée à deux auteurs. En réalité, je suis l’unique auteur de cette recherche.

Résumé

Les recherches institutionnelles menées en néologie depuis 1970 ont conduit à l’établissement de bibliographies recensant les écrits portant sur l’univers des mots nouveaux. L’auteur fait le point sur ces compilations mettant ainsi en lumière la dynamique de la néologie en lexicologie et son émergence dans l’orbite de l’aménagement linguistique et de la terminologie. La recension des bibliographies est précédée d’une réflexion portant sur le rapport entre le néologisme et le temps. Il faut donc se pencher sur la signification de l’étiquette néologisme. Deux interprétations sont possibles : d’une part, le mot renvoie à la date d’apparition du mot nouveau, opération prise en charge par les dictionnaires dans la rubrique historique ; d’autre part, le mot renvoie à l’idée de la perception du caractère de nouveauté de l’unité lexicale. Le sentiment néologique dure un certain temps et il varie avec chaque mot. La néologicité s’avère alors une propriété temporaire, ce qui signifie que, du point de vue de la logique, la nature du néologisme est de l’ordre de la qualité —valeur accidentelle— et non pas de l’ordre de la quiddité —valeur essentielle.

CABRÉ, Maria Teresa (1993): La terminologia. Teoría, metodología, aplicaciones, traduit du catalan par Caries Tebé, Barcelona, Editorial Antártida/Empuries, 529 p.

Un an après la publication en catalan de La terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions paraît la traduction en castillan. Si Jean-Claude Corbeil signait la préface de l’édition originale, l’honneur en revient cette fois à Juan Carlos Sager.

L’ouvrage de M. T. Cabré se divise en sept chapitres, dont nous esquisserons les contenus.

Le premier chapitre (pp. 21-68) porte sur la situation et les aspects généraux de la terminologie. L’auteur présente les éléments historiques nécessaires à la compréhension de l’évolution de la discipline ainsi que les fondements qui sont à son origine. Pour ce faire, elle prend en compte les aspects sociaux et politiques, scientifiques et fonctionnels, ainsi que les aspects organisationnels, tant sur le plan national qu’international. Notons que dans la version catalane, une section était réservée à la terminologie en Catalogne. Dans la version castillane, on a préféré donner un aperçu de la terminologie en Amérique latine. Ce chapitre constitue une excellente introduction à l’histoire de la terminologie.

Le deuxième chapitre (pp. 69-122), qui comprend cinq parties, s’intéresse au caractère interdisciplinaire de la terminologie. M. T. Cabré traite successivement des rapports entre la terminologie et la linguistique, les sciences cognitives, la communication, la documentation et enfin l’informatique. Elle prend position sur la place de la terminologie dans les sciences du langage et montre clairement que celle-ci fait partie de la linguistique, qu’elle n’est pas une forme de lexicologie appliquée, pas plus qu’elle n’est à la remorque de la traduction.

Les fondements linguistiques de la terminologie font l’objet du troisième chapitre (pp. 123-259), le plus important de l’ouvrage. Dans ce chapitre, l’auteur se penche de façon approfondie sur le concept de « langue de spécialité », sur l’unité terminologique ainsi que sur la documentation spécialisée. Elle situe d’abord les langues de spécialité dans la chaîne linguistique, du phonème au texte, puis elle en détaille les caractéristiques. Elle présente ensuite un certain nombre de définitions proposées par d’autres chercheurs, notamment R. Kocourek, L. Hoffmann, G. Rondeau, A. Rey, B. Quemada, définitions qu’elle commente et critique. M. T. Cabré propose ensuite sa propre définition de langue de spécialité : « ... subconjuntos del lenguaje general caracterizados pragmáticamente por tres variables : la temática, los usuarios y las situaciones de comunicación » (p. 139). La partie qui suit est consacrée au terme. Y sont étudiés en profondeur la dénomination, le concept et les relations entre dénomination et concept. Enfin, le chapitre se termine sur la documentation spécialisée. L’auteur propose une typologie de la documentation, puis traite des étapes du travail documentaire. Sont abordées en dernier lieu les banques documentaires et l’utilisation de la documentation par le terminologue.

Le quatrième chapitre (pp. 261-352) porte sur la pratique de la terminologie : la terminographie. Il se divise en trois parties : les fondements de la praxis, les supports de travail et les méthodes de travail. La fiche est expliquée de façon complète et les méthodes utilisées tant en recherche thématique qu’en recherche ponctuelle sont étudiées dans le détail.

La terminotique est examinée dans le chapitre cinq (pp. 353-422). Quatre dimensions sont ici envisagées : le concept même de « terminotique », les apports de l’informatique à la terminologie, les industries de la langue, les banques de données et les banques de termes.

C’est dans le sixième chapitre (pp. 423-460) que M. T. Cabré aborde le domaine de la normalisation en général et présente les principaux organismes de normalisation. Il est ensuite question de la normalisation terminologique, qui touche à la fois les termes ainsi que les principes et méthodes. C’est dans ce chapitre que la néologie est l’objet de l’attention de l’auteur.

Le septième et dernier chapitre (pp. 461-481) est consacré à l’aspect professionnel de la terminologie. On y scrute le rôle du terminologue dans un service linguistique. Y sont également tissés les liens entre la terminologie comme discipline de la linguistique et le milieu professionnel. L’auteur termine le chapitre en discutant la formation des terminologues. Elle insiste surtout sur la nécessité d’une double formation en linguistique et en terminologie.

L’ouvrage s’achève par une série d’annexes dans lesquelles sont présentés, entre autres, des exemples de fiches. Ces annexes sont suivies d’une importante bibliographie.

La version castillane offre les mêmes qualités didactiques que la version originale en catalan : un texte clair, dans une traduction bien enlevée, sans obscurité ni ambiguïté, un format pratique, une typographie agréable, une mise en pages aérée ainsi qu’une abondance d’intertitres qui facilitent la lecture. Malheureusement, si la plupart des coquilles qui parsemaient de nombreuses citations en d’autres langues, notamment en français et en anglais, ont été corrigées dans cette version castillane, de nombreuses erreurs de retranscription ont subsisté.

On saura gré à l’auteur d’avoir rédigé une synthèse exhaustive et à jour des connaissances sur le domaine, d’avoir analysé la terminologie comme une discipline indépendante, comme une composante à part entière des sciences du langage, et d’avoir su se garder de l’assujettir à l’activité traductionnelle, comme on le fait trop souvent dans certains milieux. La terminologie est beaucoup plus en effet qu’un simple satellite de la traduction. Il faut recommander la lecture de cet ouvrage, non seulement parce qu’il se veut l’ouvrage le plus complet à l’heure actuelle sur la terminologie, mais également parce qu’il représente le livre de références sur les rapports entre cette discipline et la pratique linguistique, la pratique cognitive et la pratique sociale.

GAUDIN, François (1993): Pour une socioterminologie. Des problèmes sémantiques aux pratiques institutionnelles, coll. « Publications de l’Université de Rouen », n° 182, Rouen, Université de Rouen, 255 p.

Depuis une décennie, la terminologie s’efforce d’élargir ses horizons d’observation et ses champs d’action afin d’atteindre à une envergure globale qui dépasse le seul terme, c’est-à-dire l’éternelle équation qui associe une dénomination et une notion, et sa mise en cage dictionnairique. Parmi les principales percées dans les nouvelles zones d’introspection on remarquera plus précisément le surgissement des intérêts pour la phraséologie et l’arrimage au social, ce dernier se réalisant par le biais des acquis de la sociolinguistique. En outre, sur le plan des méthodes, la poussée informatique a, bien entendu, révolutionné les démarches et joué un rôle capital en tant que ressource technologique pour améliorer la recherche et la performance des terminologues. Vue sous l’angle de la phraséologie, la terminologie est envisagée de plus en plus comme une science du langage qui déploie des propriétés spécifiques, ce qui l’enracine encore plus dans le terreau linguistique. Sous l’angle de la sociolinguistique, elle intègre toute la palette des discours professionnels sans écarter les vrais utilisateurs de ces vocables, et cela elle le réalise dorénavant à priori et non plus à postériori.

Il était donc prévisible que la socioterminologie émerge du magma terminologique et qu’elle s’érige en sous-discipline de la discipline mère, puis qu’elle fasse l’objet de recherches doctorales et savantes. Le livre dont il est ici rendu compte est le premier ouvrage qui prenne ce secteur pour objet d’étude.

L’attestation la plus ancienne connue du terme socioterminologie remonte à 1981 (v. p. 67). Je crois avoir été le premier observateur à l’employer prévoyant ainsi son émergence logique dans le sillage de l’aménagement linguistique. De fait, le terme aménagement contenait déjà en germe toute une série de formations en socio-. Par ailleurs, depuis quelques années la série de dérivés construits avec ce morphème est provignante. On en prendra pour exemples sociolexicographie et sociophonétique. Manifestement, il y a une « sociologisation » des différentes branches de la linguistique.

Repris et peaufiné par Yves Gambier, le vocable socioterminologie entreprend sa véritable carrière vers 1986; il devient alors « une désignation programmatique » (p. 67); un signifié précis rejoint un signifiant encore frileux et lui donne de l’épaisseur. Le domaine ayant pris son envol, le terme connaît depuis une heureuse fortune. Les recherches qu’il a suscitées et celles qu’on lui associe fédèrent rapidement des écoles ou préférablement des cercles de réflexions dont les plus et les mieux animés sont certainement celui de l’Université de Rouen, inspiré par le regretté Louis Guespin et poursuivi par François Gaudin, et celui de l’Université de Turku, sous la houlette d’Yves Gambier. L’année 1994 aura vu la consécration dictionnairique du terme socioterminologie. Il figure en effet dans le plus récent dictionnaire de linguistique, le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, ouvrage publié par Larousse en 1994.

Comme le laisse bien voir le titre prudent et prospectif du présent livre, la socioterminologie participe désormais d’une réflexion centrale dans l’ensemble du processus de l’aménagement linguistique. Après tout, le terme n’a d’existence réelle qu’en discours et tout discours est ancré dans un groupe social. Le livre de François Gaudin propose une vision élargie de la terminologie. En liant les pratiques langagières à caractère spécialisé aux pratiques sociales de même niveau, il était naturel qu’on découvre en bout de ligne une science fusionnante : la socioterminologie.

La première partie du livre (p. 21-70) est une évocation historique orientée vers les grandes lignes de force au travers desquelles dominent les pratiques officielles de la terminologie, c’est-à-dire les institutions francophones perçues comme les autorités qui sont à la source des législations linguistiques caractérisant certaines sociétés occidentales depuis vingt ans. L’étude de François Gaudin prend donc comme point de repère le détour des années 1970 et non le point de départ wüstérien des années 1930, où l’on situe traditionnellement l’acte de naissance d’une discipline linguistique dénommée terminologie. Lorsque les origines russes et autrichiennes de la terminologie sont évoquées, c’est pour fournir un peu de recul, de profondeur à ce qui suit. Le pôle d’attraction majeur de la francophonie est rapidement centré sur son faciès nordiste d’où a surgi un modèle venu du froid : l’aménagement linguistique québécois, avec ses prolongements par delà l’Atlantique, d’abord du côté de la Belgique avant d’être focalisé sur la France. L’approche de l’auteur est générale, globalisante. L’histoire de la terminologie québécoise est très bien documentée et résumée jusqu’à son objectif ultime, la francisation des entreprises. L’aspect institutionnel et le contexte législatif français à l’égard de l’activité terminologique sont aussi soignés, des origines de l’AFTERM (cf. la loi française de 1975) jusqu’à la mise sur pied du Centre de terminologie et de néologie, créé dans la foulée du Premier sommet francophone tenu à Québec en 1987.

Pour l’auteur, la socioterminologie est fille de la sociolinguistique. Elle en a hérité bien des acquis conceptuels et méthodologiques. Toute la première section de l’essai est orientée par les travaux qui. tantôt fondés sur des considérations législatives, tantôt sur des avancées de la linguistique, ont façonné un corps scientifique en la personne de la terminologie. Mais c’est la socioterminologie qui lui octroie sa vraie personnalité, son âme. François Gaudin reconnaît bien qu’au Québec, la terminologie institutionnelle n’a pas vécu en autarcie, qu’elle n’a jamais perdu de vue les besoins socioprofessionnels. De fait, la terminologie est sociale, non seulement dans son esprit, mais dans sa lettre : « [...] c’est dans le cadre d’institutions administratives, politiques ou économiques, que la terminologie s’est développée » (p. 77). Hors de cet environnement, la terminologie ne peut être perçue que comme un simple satellite de la lexicologie ou de la lexicographie. On saura gré au linguiste rouennais d’avoir montré l’importance et l’influence de la terminologie québécoise pour l’ensemble du monde francophone, notamment. Le chercheur démontre bien ce que cette terminologie doit non seulement à ses propres penseurs, mais aussi à quelques figures marquantes de la France, particulièrement à Louis Guilbert et Alain Rey. Sans leur influence de lexicologues-lexicographes, sans leur ouverture sur l’univers lexical toujours en expansion, la terminologie de langue française ne serait pas devenue un corps de doctrine aussi bien structuré.

La deuxième partie du livre (p. 71-115) est un examen critique des principaux axes fondateurs de la théorie ou des théories du grand paradigme terminologique. François Gaudin plonge au cœur des relations entre le signifié et le concept, entre les unités lexicales et les connaissances qu’elles servent à véhiculer. L’analyse critique est menée en confrontant la terminologie à des disciplines extralinguistiques comme « l’épistémologie, l’histoire des sciences et des techniques, la sociologie des sciences » (p. 118) auxquelles on adjoindra la philosophie analytique.

L’auteur creuse les rapports de parenté entre le terme et la lexie. Il tente de circonscrire les caractéristiques du terme, analyse qui l’amène à envisager aussi le concept et les perspectives onomasiologiques. Dans sa distinction entre le signifié et le concept, il précise bien que le signifié renvoie au système de la langue tandis que le concept —ou la notion— est partie prenante du système ordonné des connaissances. Ces distinctions permettent de glisser vers la métaphore, autre phénomène d’envergure dans les LSP, et de reprendre la sempiternelle opposition entre l’homonymie d’un côté et la polysémie et la monosémie de l’autre. Sauf que cette fois, l’autopsie du concept et des processus métaphoriques conduit à affirmer que la polysémie est une propriété naturelle du signifiant et que loin d’être une tare ou une anomalie, elle est une conséquence du fonctionnement praxémique de la langue. En fait, c’est le réglage du vocabulaire scientifique et technique par l’entremise de la sanction de normalisation qui devient une convention métalangagière et qui, en

corollaire, crée l’obligation de la monosémie. La standardisation biaise les comportements naturels des mots. D’autres remises à niveau touchent les régularisations linguistiques, c’est-à-dire les cloisonnements par domaine. François Gaudin a ici raison de défendre l’idée que les LSP ne forment qu’un spectre de continuités dont les liens sont parfois extrêmement ténus, parfois plus relâchés. Mais il ne saurait plus être question de traiter les domaines comme des singularités, comme des zones protégées par une enceinte sans ouverture. D’ailleurs, le terme domaine gêne de plus en plus les socioterminologues qui lui préfèrent désormais sphère d’activité.

La troisième partie (p. 117-211) est la plus riche du livre. C’est là que l’auteur dévoile, en dix chapitres, ses pistes pour la mise au monde d’une véritable socioterminologie. On trouve dans ce volet le second indice d’une science en train de prendre corps. En effet, il est question de l’édification d’une socioterminologie et non de la socioterminologie, d’un modèle en train de s’instituer et non d’une matrice unique déjà formée. Cette approche dans l’indéfini mène le chercheur à se pencher sur les acquis de la sociolinguistique, principalement en référence aux travaux de Bakhtine.

Sur un autre plan, la justification du rapport entre la terminologie et la connaissance est fondée sur les recherches d’Adam Schaff sur la solidarité de la pensée et du langage. Le mot surgit au centre des discours puisque c’est lui qui donne accès au concept. Ce qui implique la néologie comme l’une des pierres angulaires de la terminologie. Les néologismes attestent de l’apparition du nouveau et le transportent dans la communication. On comprendra mieux alors que la néologie doit être liée au milieu et que sa réussite repose sur ce lien indissociable et indispensable. La nouveauté lexicale entraîne aussi une problématisation

de la normalisation. François Gaudin propose, avec combien de justesse, de resituer le phénomène de la néologie dans la perspective paradigmatique plutôt que de le concentrer sur la simple création de mots isolés afin de répondre à un seul besoin immédiat, comme cela se fait souvent en traduction. La néologie est beaucoup plus affaire d’équipement du système linguistique qu’une béquille lexicale permettant de marcher droit pendant un moment, c’est-à-dire de forcer le locuteur à se plier à une norme souventefois artificielle.

Tout au long du livre, l’approche de l’auteur est nettement linguistique. La terminologie est vue comme une branche des sciences du langage —même si elle n’intéresse pas toujours les linguistes— avec en son centre les unités lexicales et leur(s) sens; elle n’est pas envisagée uniquement comme le résultat lexical —le terme— qui impose l’obligation de s’entendre aux plans industriels, socioprofessionnels, etc., par l’entremise des différentes opérations de désignation des concepts, de création des termes et de leur normalisation institutionnelle. La confrontation ultime est alors celle de la pratique des mots avec celle de la pratique sociale et celle de la pratique institutionnelle afin d’oplimiser la circulation des connaissances ainsi cumulées. En devenant aussi une socio-, la terminologie traverse le matériau linguistique brut pour partir à la recherche du rapport au monde, qui est son avers obligé. En regard, la lexicologie peut se permettre de fonctionner sur deux axes prioritaires, la forme et le sens.

Dans ce livre, à la fois synthèse et dessein prospectiviste, les pistes de recherche abondent tandis que la diversification des analyses et des angles d’éclairage construit un véritable kaléidoscope qui sert à cerner les limites d’une socioterminologie naissante, modélisée à partir des acquis d’une école sociolinguistique française, afin d’en sonder toutes les assises, tant les irréfutables relations avec la linguistique que les rapports variés d’ordre extralinguistique, avec, bien entendu, le pôle social comme principale force motrice. Pour l’auteur, la « socioterminologie est donc, à l’image de la sociolinguistique, une terminologie remise sur ses pieds » (p. 67). Plus même, c’est nettement l’avenir de la terminologie qui est en jeu. Elle doit se dépêtrer du terme et du concept, les dépasser, seul moyen de devenir vraiment une linguistique. Cette entreprise de dépassement mise en route vers 1985-1986 lui permet déjà de se doter d’une épaisseur historique et diachronique. Jusque-là, si on avait senti l’exigence de dépasser la synchronie, ce n’était que prémonition ou proposition hasardeuse, pour ne pas dire fantaisiste. Désormais, les dimensions du temps (l’histoire et la diachronie) sont soudées au présent synchronique de toute terminologie. D’ailleurs, la terminographie n’est-elle pas une activité séculaire mise en œuvre dès le Moyen Âge alors que les travaux glossographiques foisonnaient? De fait, seule la dénomination présente quelque caractère de nouveauté, si l’on excepte certains aspects méthodologiques plus scientifiques aujourd’hui.

En clair, la synthèse et la représentation proposées par François Gaudin reviennent à dire que faire de la socioterminologie « c’est aussi ouvrir des lexiques, des dictionnaires, consulter des normes, des banques de données, lire des textes de lois linguistiques et porter un regard critique qui soit informé linguistiquement » (p. 181). Les propositions du socioterminologue qu’est l’auteur servent à construire un modèle linguistique qui lie le social (les conditions de la pratique et ses réceptions) et la terminologie classique (le terme et la notion, ainsi que toute la recherche qui leur est associée).

Les objectifs de François Gaudin étaient de remémorer rapidement un grand pan de l’histoire de la terminologie, d’examiner le développement des pratiques et des théories dans trois foyers francophones nordiques, le Québec, la Belgique et la France, de comparer des dispositifs législatifs qui gouvernent l’emploi de la langue française. Cette triade l’a conduit à constater combien le contexte sociolinguistique, c’est-à-dire non seulement linguistique et social, mais aussi culturel et politique, est partie intégrante du vaste champ des études terminologiques. Le livre montre à quel point la terminologie pratique et théorique ne saurait être indépendante de la connaissance du terrain qu’elle explore et des pratiques langagières multiples qu’elle cherche à secourir, à modifier, à aménager.

De fréquentes associations avec la théorie praxématique et avec la sociologie des sciences renouvellent les constats sur la maturation d’une dimension cruciale de la terminologie que j’avais baptisée la socioterminologie, il y a plus d’une décennie maintenant. L’auteur a gagné son pari qui consistait à interroger la validité d’un certain nombre d’outils théoriques qui paraissaient pouvoir nourrir les réflexions doctrinales. C’est de l’intérieur même des sciences du langage qu’il a entrepris de questionner les pratiques terminologiques en matière de sémantique, de néologie et de normalisation. La boucle se referme sur elle-même : les LSP ressortissent de la linguistique et de la société. Les terminologies sont engendrées par des besoins sociaux aux fins d’une réinjection dans les multiples discours sociaux, d’une mise en circulation dans une communauté sociale qui en aura l’usage. Termes et stratégies de discours sont donc indissolublement solidaires. En somme, le livre de François Gaudin montre comment les sociolectes et la socioterminologie ont opéré leur jonction.

Van Sterkenburg, Piet. (ed.). 2003. A Practical Guide to Lexicography, (Terminology and Lexicography Research and Practice, vol. 6). Amsterdam/Philadelphia: John Benjamins. ISBN 90-272-2330-0



This impressive multi-author work is for the greater part devoted to general monolingual dictionaries. It consists of two parts. The first deals with forms, contents and uses of dictionaries; the second concentrates on linguistic corpora and dictionary compilation. Each part is divided into chapters : three for the first part and four for the second. The chapters themselves are subdivided into sections with separate contributions. There are, in total, twenty-nine articles, most of which use the English language for exemplification. What follows is a short description of the content of each article.

The book opens with a preface by Piet van Sterkenburg who reflects on the idea that an adequate description of the vocabulary requires links to databases and awareness of the most recent models of knowledge developed in semantics and pragmatics. In the editor’s view it is impossible to describe the morphology and syntax of a language without these considerations. Such new orientations, therefore, would appear to demand a re-examination of lexicography, especially since linguisticians, who in the past had kept aloof from lexicographic questions, are now taking an interest in the field.

The first chapter deals with the foundations of lexicography and dictionaries. It consists of five sections. The first (Piet van Sterkenburg) is a historical survey. The author attempts a definition of the term dictionary, which cannot be undertaken without reference to a prototype, in this case the general monolingual alphabetical dictionary. He reviews some definitions, notably those of Henri Béjoint, Ladislav Zgusta and Bo Svensén all of which are concerned with the printed dictionary, thus not taking account of the electronic dictionary. Subsequently the author examines the requirements for a dictionary to be recognised as such. Three conditions are established : form, function and content. The criterion of form contrasts printed dictionaries with electronic dictionaries, including CDRoms; the function of a dictionary is to inform the user about the linguistic behaviour of the most representative words of the lexicon and of measuring their level of acceptability with respect to a standard; the criterion of content covers the different types of microstructural information : pronunciation, word class, sense, register, etc. On the basis of these conditions a definition emerges which makes it a reference work with the objective of recording the words of a language with the purpose of supplying a user with the linguistic information necessary for producing and understanding his native language. The article concludes with a short history of dictionaries and its avatars, the glossary and the vocabulary.[1]

The second article (František Čermák) deals with source materials for dictionaries. Where do these data come from? Normally, a language dictionary is built around primary sources (archives, corpora) and secondary sources (enquiries among users, encyclopedias, and, more recently, the web). Increasingly text corpora are used for elaborating primary sources. The author explains and specifies each type of source. The second part of the article looks at automated text corpora : the methodology of their setup, the distribution between written and oral source, text types (general or specialised language) and the proportions of each type. The structure of English and Czech corpora are used as examples.

The third article (Paul Bogaards) is on the various uses of dictionaries. Four aspects are examined : user surveys, metalexicography, models of dictionary usage and experimental research. The first topic deals with enquiries into the use of dictionaries. The chief reason for consulting a dictionary is the search for an unknown word one has heard or read in a book. The spelling is the first concern for written work. Metalexicographic studies consist of the critical analysis of dictionaries. This is a job for specialists. There is a great deal of interest in learners’ dictionaries, especially in English and German-speaking countries. Other areas of investigation are the nature and presentation of grammatical information, illustrations, examples, definitions, etc. The third topic synthesizes the process of dictionary consultation by means of a graphic model of use starting from a linguistic problem that requires a solution. The last paragraph presents an example of dictionary consultation on the basis of the described model.

The fourth article (Rufus Gouws) is occupied with types of dictionary articles, their structure and different types of lemmata. A dictionary contains three types of texts : the preliminary or front matter, the alphabetical dictionary itself and the back matter. The author limits his concern to the main part, i.e. the dictionary proper. A dictionary article has two fundamental structures; firstly, that of the lexical items (Josette Rey Debove’s microstructural information) and, secondly, that of the diacritic metalanguage or structural indicators (special symbols, typographic characters, asterisks, brackets, etc.). Functional information is of two types : information about the form of words (spelling, pronunciation, word class…) and information about the meaning or meanings of words (definition, synonyms, antonyms…). Dictionary articles are of two types : articles with a main headword or lemma together with subheadings (the principle of clustering) and articles with a simple structure (one word equals one article). In either case there may be a synoptic substructure which affects encyclopedic or other functional information. The author also discusses different types of lemmas or entries, i.e. word components, simple, compound and complex words. The article concludes with a glance at alphabetical ordering which is compared to a systematic ordering of entries.

In a fifth article, Piet Swanepoel presents a typology of dictionaries from a pragmatic point of view. First he explains the theoretical foundation of his typology. He distinguishes between monolingual and bilingual dictionaries. He comments on existing typologies and explains their usefulness. He describes each type of dictionary and places it in a hierarchical order. In some detail the author comments on his typology which is based on the one established by Ladislav Zgusta in 1971. Each type or subtype is exemplified by one or several titles of dictionaries.

The theme of the second chapter of the book is descriptive lexicography, i.e. the content of dictionaries. The first contribution (Johan de Caluwe and Ariane van Santen) deals with the phonological, morphological and syntactic data in monolingual dictionaries. The authors give a traditional presentation of the content and the role of each type. They mention the pronunciation of words outside a particular context with regional variations which occasionally occur in English. Morphological information is of two types : grammatical data proper (gender, number, conjugation…) and morpholexical data (derivation, word composition…). The authors also discuss the inflection of nouns, adjectives and verbs. The different modes of words are analyzed from the point of view of their syntactic information : for example, countable and non-countable nouns, determiners in conjunction with an adjective, verbal categories (transitive, intransitive, etc.).

The second article of this chapter (Dirk Geeraerts) explores the domain of semantics : definitions and meanings. The author identifies five types of semantic information in an article and proposes to examine them by formulating five questions :

  1. Do I focus on the senses of the individual words or consider that words do not occur in isolation?
  2. Which readings of a word do I consider relevant? In other words, how does one make the choice of meaning of polysemic words, including the LSP meaning?
  3. Which type of meaning do I have to define and how do I formulate the definition : with respect to the conceptual reference (the denotation) or with respect to the more metalinguistic criteria, which may correspond to the morphosyntactic definition?
  4. Which linguistic perspective do I take, the logical definition by intension or extension?
  5. Which definitional format do I use, the definition by synonymic phrase or the definition by complete sentences which includes the definiendum, as, e.g., in school dictionaries : “A X is a Y which…”?

The third article (Stanisław Pre˛dota) studies the dictionaries of proverbs. The author gives a brief history of anthologies of proverbs and proposes a typology of these works for English. He also examines the macrostructure of these dictionaries from the point of view of their alphabetical or thematic ordering. This is followed by an analysis of the microstructure of English proverb dictionaries.

In the fourth article Igor Burkhanov studies pragmatic data such as usage and register labels and examples. He also analyzes dictionaries of style and collocations. The first of these are similar to writing manuals and deal with rules of composition. We may ask whether they can really be called dictionaries? In his typology of usage labels, he explains that the categories and the number of indicators may vary with the range of the vocabulary in the dictionary. Regarding exemplification, currently discussion centres around the created example versus the citation. For Burkhanov examples serve mainly to complement the definition by incorporating semantic features like hyponyms or by contributing referential information of an encyclopedic nature, for example, data which go beyond purely functional information.

The fifth article (Johan de Caluwe and Johan Taeldeman) is focused on morphological data. It deals with the treatment of derived/compound words as opposed to simple words. This question is studied from the point of view of reception — decoding of words — and that of the production of dictionaries — encoding of words. A further distinction is also made between the printed and the electronic dictionary. Among the topics concerning production we find a discussion of the concentration of entries under headwords against single entries, the relation between the derivative and its base word which can be established via etymology or word formation, and the decision whether to include affixes as headwords. From the point of view of reception, two questions arise. The first concerns derivatives and compounds whose morphosemantic structure seems irregular or special, i.e. opaque and unpredictable. Since the elements constituting such words do not necessarily have compositional meaning, such opaque words must be given as headwords so that users can decode them. The second question concerns the regular and predictable nature of form and meaning; that is, whether these words should be included in the dictionary. The author adduces two reasons for retaining these words : their polysemy and their conditions of usage. From the point of view of production or word formation, the dictionary must provide lists of derivatives in order to illustrate the word-forming vitality of the root words. The same applies to compounds : they should be listed in order to serve as models for future lexical creations.

In the sixth article, Piet van Sterkenburg deals with onomasiological data and traces a short history of the onomasiological dictionary. In a first part, he analyses different dictionaries of this category : thesaurus, synonym dictionaries, reverse dictionaries and picture dictionaries. These dictionaries cannot escape alphabetical ordering since they need indexes. Then, the author lists the onomasiological data contained in semasiological dictionaries. He goes into some detail on the question of definitions. The history of these dictionaries is told in the second part of the article. Starting with the thematic glossaries of the 13th-14th centuries, he moves on to Gabriel Girard (1677-1748) whose work was very influential all over Europe. He does not forget Mark Roget’s thesaurus, first published in 1852, which became the model of this type of book.

The third chapter is concerned with the different special types of dictionaries. The first article (Mike Hannay) deals with bilingual dictionaries and describes their microstructural organisation in terms of user needs. The author accounts for the direction of dictionary consultation, i.e. from the user’s language to the foreign language (from the known to the unknown) as well as from the perspective of understanding of the foreign language word (from the unknown to the known). Another section deals with the unidirectional or bidirectional nature of bilingual dictionaries. Finally, the author examines the status of the user and investigates the environment of usage of learners’ dictionaries of a second language.

In her article, Lynne Bowker studies the relationship between lexicography and specialised dictionaries. She singles out the peculiarities of this type of research in contrast to general lexicography; then she examines some characteristics of LSP dictionaries before discussing the different stages of compilation of this type of dictionary. The article finishes with a quick look at other types of specialised dictionaries such as dictionaries of regional variants. LSP lexicography deals with terms related to a field of knowledge. The author relates this type of research to terminology, even admitting that it is very difficult to distinguish the one from the other. She reminds us also that a LSP dictionary describes groups of terms linked to a terminology, that such a dictionary can be monolingual, bilingual or multilingual and that its users range from experts to lay persons. Finally she specifies some elements of macro and microstructure. This type of reference work appears in the form of books, CDRoms, and on the web, especially for term banks.

This article concludes the first part of the book. The second part is more specifically devoted to linguistic corpora and the compilation of dictionaries. In the fourth chapter, John Sinclair presents two articles in which he is interested in the creation of corpora and their treatment for lexicographic purposes. Firstly, the author presents the conditions for assembling a text corpus : content, variety of texts, preserving the integrity of the input, sophisticated typology of texts, etc. In the second article, dealing with computational aspects, he presents such problems as the recognition of words as well as the subtle distinctions between lower case and upper case letters. He also discusses two features of text, namely linearity and legibility, automatic tagging of texts by means of systems such as SGML and its subset XML. Besides, conservation requires archives in order to protect the data and ensure their permanence. The topic of annotation is dealt with from two viewpoints : document type description (DTD) and annotation of words by means of labels in order to record all manner of decisions with reference to the analyses. The author discusses the advantages and disadvantages of types of annotation.

The third article in this chapter (Truus Kruyt) explores multifunctional linguistic databases by which the author means lexicographic data, such as text corpora, dictionaries and thesauri. By multifunctional he means the re-use of linguistic material for other purposes than those for which it was originally assembled. The term also means that the linguistic data have been conceived for multiple uses. One part of the article traces the history of automated lexicographic data since 1960. Another section illustrates the multifunctionality of data on hand of four examples of re-use; the last section is meant as an outlook, especially by examining the new standards like the Text Encoding Initiative (TEI) and EAGLES (Expert Advisory Group on Language Engineering Standards), by discussing the preferred theoretical approach from the linguistic point of view and by assessing evaluation and legal implications.

The fourth article (Daniel Ridings) is occupied with the history of a project for developing an Afrikaans dictionary. It gives a detailed analysis of the methodology and software specification necessary for the preparation of this task which started in 1926 in the traditional manner. The software package ‘Onoma’ which is used for the production of dictionary articles is described in great detail.

The fifth chapter deals with dictionary design, i.e. the planning of electronic dictionaries. The first article in this chapter (Lineke Oppentocht and Rik Schutz) scrutinizes the effect of technological developments on the design of electronic dictionaries. The authors show the advantages of this type of tool for the user; electronic dictionaries can be used for translation, Internet searches, automatic summaries or abstracts, etc. In order to support their claims the authors describe existing achievements, current projects and ideas in the stage of planning. Currently existing works are quasi-copies of printed dictionaries whereas the new ones will be quite independent from the older models and have their own format. So, since space is no longer a constraint, abbreviations will no longer be justified and symbols can be made more explicit, variants and feminine forms of nouns and adjectives can be placed in their alphabetical sequence, crossreferences will become hyperlinks, repetitive phraseology will be controlled, the recognition of complex units will become easier, etc. In addition the electronic dictionary permits the presentation of articles under different aspects : semantic hierarchies only, citations and examples only, definitions only, synonyms in different sequences, etc. It also permits the construction of onomasiological fields and the diversification of specific searches (words with identical final endings, a suffix, for example, or words whose pronunciation of the final syllable is the same). Among new developments we note the facility for frequent updates, linking of dictionaries, incorporation of other reference works into the main dictionary, etc.

In the second article, Krista Varantola establishes connections between linguistic corpora and the compilation of dictionaries. In the first section she approaches her topic from the point of view of the professional user and his needs. The solutions she proposes have been applied in existing dictionaries or they could be implemented in future ones. Her main criterion is the ‘usability’ of the dictionary. She also explains how the electronic dictionary introduces major changes in dictionaries and in the techniques of their compilation. Since these dictionaries are based of text corpora, these text should also be available to the dictionary user. The author also lists sources of frustration for the user, for example when he searches for information which is not lexicographic in nature, the neglect of front matter with the pretext that there is no time for this, the excess of information when the user is looking for a very precise answer. Text corpora will also permit refining the semantic zone of words by a neater specification of the collocation. The author also deals with the active use of the dictionary — writing — and the passive use — reading. The second part of this article describes the importance of the front matter of dictionaries for the user. Some further points are covered, such as abbreviations and symbols, the actual appearance of the book, the layout and typography, illustrations.

The third article (Sean Michael Burke) deals with the nature of on-line dictionaries. The author shows first that on-line lexicography uses the principles and methods of traditional lexicography while perfecting and adapting them to the new medium. Secondly, he wants to demonstrate the advantages of on-line dictionaries over the printed book. Then he examines the macrostructure by which he understands the mode of access to the entries and thus to the various details of functional information about the word. He explains how a query can achieve a satisfactory answer even though the question contained errors. An algorithm takes care of establishing the proper connections. It can also reconstruct the lemmatized form on the basis of conjugated or declined forms. Then he examines the content of the microstructure. He emphasizes, in particular, the new data which the on-line mode permits to access. The question of available space is discussed. From the necessarily limited space of the dictionary one moves to the almost infinite space of the on-line dictionary. Among the effects of the new medium we note the abandonment of abbreviations and the more frequent starts of new lines which makes it easier to itemize information. Among new types of information we note complete paradigms, especially those of declensions in Latin dictionaries, the increase in the number of examples and encyclopedic information, the addition of illustrations, the “sonorisation” of pronunciation, the sound picture of certain noises and animal voices, etc.

The sixth chapter addresses the production of dictionaries. In the first article Geert Booij is interested in the codification of phonological, morphological and syntactic information. The approach is that of an electronic dictionary which will lead to a printed dictionary. The electronic version is easier to consult than the printed version since it is no longer necessary to rely on the alphabetic sequence. Furthermore, the electronic dictionary permits access to corpora of spoken language, whereas the printed dictionary is essentially or almost entirely based on the written language. The author then discusses the selection of phonological data, i.e. the pronunciation of words outside a particular context. The electronic dictionary permits sound recording of pronunciation and listening to it rather than having to be content with an IPA transcription. The new technology can also assist in providing information on accents and syllable division, phenomena which are relevant for writing. Morphological information is important for both the lexicon — word formation — and for grammar — conjugation and inflections, for example. The author favours a description of affixes and affixoids. Syntactic information has a bearing on restrictions on constructions, contextual constraints as well as collocations.

In the second article of this chapter, John Simpson focuses on the constructions of examples and the choice of citations. He recalls the tradition of handwritten index cards and compares it with the modern methods based on automated corpora. He also shows how examples and citations complement the definitions.

The third article (Fons Moerdijk) provides an opportunity to examine the codification of semantic data, especially one or several senses or one or several denotations of a word. Definitions are supplemented by networks of semantic relations (synonyms and antonyms), domain indicators and, in the case of bilingual dictionaries, equivalents. The author deals with three aspects : the identification of the sense or senses, their ordering and the definitional formulae. The process is based on a text corpus. The contexts of a word are regrouped and analysed in order to extract the possible meanings, always avoiding the selection of one meaning for each occurrence where the context differs only little from similar ones. Equally, it is necessary to identify the border which separates polysemy from homonymy. The ordering of senses can be carried out in one of three ways : historical, frequency or logico-semantic ordering. Finally the conclusion reminds us that definitions take the form of analysis, description of the concept or simple synonymy.

The next article is signed by three authors : Henk Verkuyl, Maarten Janssen, and Frank Jansen. Their contribution focuses on the codification of usage labels. They start by defining ‘usage label’ which they limit to the indicators which accompany a semanic element : register, figurative use, LSP domain indications, etc. The two sections of the article deal with types of labels and their functions respectively. The typological classification is conventional whereas the discussion of indications of political correctness breaks new ground. The authors also comment on the extent to which the functions of these indicators are often misunderstood or poorly managed.

The fifth article (Nicoline van der Sijs) deals with the codification of etymological information. On the basis of fourteen arbitrarily selected dictionaries in several languages (English, German, Dutch, Swedish, French, Italian and Spanish) the author attempts to answer four questions :

  1. Are all, or only some of the entries given an etymology?
  2. What choices have been made in the treatment of native words and loanwords?
  3. Has attention been paid to both form and meaning changes?
  4. Have dates of first occurrence been provided?

The author examines the etymological strategies of each dictionary. Then she analyses the changes which electronic dictionaries make to the representation of etymological information, especially because of the additional space and the establishment of hyperlinks with historical documents.

The seventh chapter contains four contributions under the heading of examples of design and production criteria for major dictionaries. The first article (Wim Honselaar) is aimed at bilingual dictionaries. The author describes all the stages of a dictionary project, from the idea of its formal architecture, to the target usergroup, the contents, the financing of the project, the selection of the team of collaborators, etc. The organisation of the work is dependent upon the editor’s manual, the relationship of the projected dictionary with existing ones, the up-dating of the dictionary, the procedures for checking the content as well as with the preparation and checking of the final product.

The second article (Willy Martin and Hennie van der Vliet) focuses on terminological dictionaries. The authors start by comparing LSP dictionaries with general language ones. Then, the link is established between specialised dictionaries and databases which nowadays has become inescapable. The rest of the article concentrates on this aspect of terminological dictionaries with emphasis on the stages of developing a conceptual model, and especially on the place, the role and the impact of such a model on data bases. Each stage is carefully presented in great detail.

The following text (Ferenc Kiefer and Piet van Sterkenburg) deals with the design and production of monoligual dictionaries. The hypothesis is based on the idea that there is as yet no agreement among lexicographers about the ideal macro and microstructure. The authors think that the centuries of experience gathered in the production of dictionaries are a guarantee that there is nevertheless a basic framework and a minimal structure which permit the allocation and description of words in the dictionaries. They seek answers to the following questions : which factors have to be considered for the planning of a dictionary and which are the variables which may influence the development of the project with respect to the original conception? For their study they put aside text corpora and electronic processing, adopting a traditional approach. Then they present the different stages of a dictionary project : the place of the dictionary on the book market, the cost of the entreprise, the target users, the choice of words, their definitions and their onomasiological relationships, the macro and microstructure. Each section of a dictionary article is precisely described. Aspects more concerned with policy are also listed : the editor’s guide, the layout, the publicity supporting the publication, and genaral planning (team, timetable, cost).

The fourth article in this chapter (Stefania Nuccorini) explores the notion of an ideal collocation dictionary for English. The author mentions terminological problems, for example the difference between the terms ‘collocation’, ‘phraseology’, and ‘idiomatic expression’. Her contribution consists of a description and exemplification of seven English phraseological dictionaries. She critically analyses the content of these works and the place of collocations in them. She also considers the introductory texts to these dictionaries which are intended to guide the user’s understanding of how these dictionaries function.

This set of articles is followed by an important glossary of the terminology of lexicography; a substantial general bibliography listing all the references given in the different articles and a general index round up this work.

While innovative in certain of its aspects, especially by favouring an approach linking text corpora to lexicographic work itself, this book leaves one with the general impression of ‘déja vu’, most of the topics of this state-of-theart survey, distributed over twenty-nine articles, already being abundantly documented in the relevant literature. Equally, the content is not without its repetitions, as these summaries have shown. But, in the end, the team assembled here nevertheless offers a solid introduction to current lexicography. The book is user-friendly and intended to be a safe and efficient guide for those who want to know how dictionaries are made. At the level of principles and methods, the team clearly demonstrates that in lexicography there are “universals” of dictionary production, at least with respect to western languages.

Note

[1] On this topic see Boulanger, J.-C. 2003. Les inventeurs de dictionnaires. De l’eduba des scribes mésopotamiens au scriptorium des moines médiévaux. Ottawa : Les Presses de l’Université d’Ottawa.

GAUDIN, François / GUESPIN, Louis (2000): Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires. Bruxelles: Éditions Duculot, 358 p. (Champs linguistiques. Manuels)

Depuis quelques années, la lexicologie revient à la mode dans le champ éditorial de la linguistique. Quatre ouvrages d’initiation ont été offerts à l’appétit du public depuis 1997, soit ceux de Marie-Françoise Mortureux (1997), d’Aïno Niklas-Salminen (1997), d’Alise Lehmann et Françoise Martin-Berthet (1998) et de Roland Éluerd (2000). Voici le dernier-né de la série : Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires. Comme l’indique son sous-titre, ce livre revendique une double valeur puisqu’une moitié de son contenu est consacrée à la lexicographie et l’autre à la lexicologie. La section proprement lexicologique est elle-même partagée entre le lexique traditionnel, c’est-à-dire socialement reçu, et le néolexique, à savoir la néologie. Les auteurs proposent donc une lecture délimitée du mot : à une extrémité se situe le dictionnaire, lieu privilégié de refuge et de consécration pour les mots, à l’autre extrémité se pose la néologie, porte d’accès au lexique. Le sous-titre du livre véhicule bien cette approche.

La partie réservée au dictionnaire ouvre la démonstration. Deux chapitres qui sont presque d’égale importance traitent de la lexicographie française. D’abord, un parcours historique arrimé à la Renaissance et s’achevant sur les dictionnaires informatiques récents; ensuite, une incursion à l’intérieur du dictionnaire d’aujourd’hui qui est l’occasion de typologiser les répertoires, d’explorer l’organisation interne des articles (la macro- et la microstructure), de faire escale du côté de la sémantique (la hiérarchisation des sens et la définition) et qui se termine par l’exploration du monde des exemples et des citations.

La partie dévolue à la lexicologie est ancrée dans les découvertes saussuriennes que sont le signe et le schéma binaire langue/parole. Les chercheurs pénètrent ensuite au cœur de la sémantique; leurs réflexions portent alors sur les principales relations lexicales : l’homonymie, la synonymie, la polysémie et l’antonymie. Puis, c’est sur le problème du mot, surtout la forme, que s’orientent les analyses. L’unité lexicale est présentée de manière graduée : le mot simple (fillette), le mot composé (porte-bagages), le mot complexe (chaise longue), le phraséologisme (intenter un procès) et la locution (peser ses mots). Les derniers chapitres traitent des deux dimensions de la néologie : la créativité formelle, y inclus les emprunts aux langues étrangères, et la créativité sémantique. Une introduction historique précède les analyses du fonctionnement linguistique interne.

Une quinzaine d’exercices accompagnés de leurs corrigés sont proposés en fin d’ouvrage. Ils sont suivis d’un récapitulatif chronologique de 24 dictionnaires qui ont contribué à l’édification d’une histoire de la lexicographie française, de Robert Estienne en 1539 au Nouveau Petit Robert de 1993. Une bibliographie bien ventilée permet aux lecteurs de se constituer une bonne bibliothèque de titres pour cheminer de la lexicographie à la lexicologie. Un index cumulatif des noms propres et des concepts clôture le livre.

Le premier chapitre offre une brève histoire de la lexicographie française et rappelle les sources très lointaines du genre. Ce panorama historique est très synthétique et il est sans faute, les auteurs effectuant de brefs arrêts descriptifs aux principaux carrefours temporels. Plusieurs commentaires d’articles viennent illustrer les principes et méthodes lexicographiques des différentes époques. Pour chaque période découpée, les auteurs raniment quelques figures-clés : Robert Estienne, Jean Nicot, César Oudin pour la lexicographie empirique des XVIe et XVIIe siècles; Pierre Richelet, Antoine Furetière, l’Académie française, Trévoux, Louis Moréri, Pierre Bayle pour la période qui va de 1638 à 1728; l’Encyclopédie pour le cœur du XVIIIe siècle; les piliers Émile Littré et Pierre Larousse, ainsi que l’oublié Maurice Lachâtre, pour le siècle des dictionnaires, le XIXe; les travaux des grandes entreprises Larousse et Robert pour la période contemporaine.

Ces balises chronologiques forment des points de repère historiques et elles font émerger les noms des grands bâtisseurs de dictionnaires, d’hier à aujourd’hui. Les auteurs se sont intéressés aux planètes importantes de la galaxie dictionnairique. Ils offrent aussi quelques belles pages lucides sur la description lexicographique du français québécois actuel. Quelques pages aussi sur les désormais incontournables rapports entre le dictionnaire et l’informatique, avec une pointe du côté des « dictionaroms ».

Indiscutablement, il existe un « genre dictionnaire » qui se distingue de tout autre genre textuel. Le chapitre deux analyse l’architecture, la grammaire et la rhétorique du dictionnaire d’aujourd’hui. Il propose d’abord un coup d’œil typologique qui va du non-linguistique au plus linguistique : l’encyclopédie, le dictionnaire de proprionymes, le dictionnaire de terminologie, enfin le dictionnaire général monolingue et bilingue. Les sous-chapitres décrivent les caractéristiques de chaque groupe. Puis, l’organisation générale est analysée à partir des axes classiques que sont la macro- et la microstructure. Les auteurs disent que le bloc-entrée comporte « le mot traité, l’entrée, la prononciation, les renseignements historiques et les indications grammaticales » (p. 118). Je n’entérine pas sans critique ce regroupement. D’habitude, le bloc-entrée ne correspond qu’aux données en caractères gras et à ses flexions morphématiques et/ou à sa ou ses variantes, le cas échéant. Les autres renseignements appartiennent à d’autres catégories de rubriques canoniques. Celles-ci sont d’ailleurs décrites successivement et succinctement. Mais c’est surtout sur les rôles de la définition et sur l’arborescence sémantique des articles que se fixent les réflexions, le sens étant au cœur de la lexicographie. De même, les auteurs présentent différentes approches de la définition plus qu’ils en élaborent une typologie.

Le chapitre trois amorce la partie lexicologique du livre. Il rappelle quelques grands concepts saussuriens comme le « système de la langue », le « signe », la « langue » et la « parole », l’« arbitraire » et la « motivation », etc. Il s’agit d’un bon panorama de ces idées fondatrices.

Le chapitre quatre est consacré aux relations lexicales, c’est-à-dire à l’analyse des significations. Quelques figures de ces relations lexicales, qui sont aussi des interférences, sont étudiées : l’homonymie, la synonymie, l’antonymie, l’hyperonymie, la polysémie. Enfin, l’analyse s’arrête sur les rapports partie/tout. Dans ce chapitre, l’homonymie est mise en relation avec le dictionnaire; elle est alors confrontée à la polysémie. La synonymie est également mise en communication avec les descriptions lexicographiques. Ces trois éléments que sont l’homonymie, la synonymie et l’antonymie permettent d’étudier respectivement les relations fondées sur l’identité des formes (l’homonymie), sur la quasi-identité des sens (la synonymie) et sur l’opposition des signifiés (l’antonymie). Du côté de l’hyperonymie, les chercheurs montrent qu’elle forme un couple avec l’hyponymie, et que ce type d’association introduit un rapport hiérarchique dans le lexique. Au centre du chapitre, c’est la polysémie qui est scrutée. À l’aide du dictionnaire, G. et G. étudient les stratégies lexicographiques pour discriminer la polysémie et l’homonymie. Ce chapitre est donc à cheval sur la lexicologie et la sémantique, tout en considérant que la sémantique ne peut se passer de mots (les signifiants), pas plus que la lexicologie n’est indépendante du sens (le signifié).

Le chapitre cinq s’attaque au problème du mot. Le mot est l’objet de la linguistique, plus proprement de la lexicologie, mais c’est une créature insaisissable, évanescente. À moins d’en concrétiser les figures dans les dictionnaires. C’est la facette formelle du mot qui est examinée ici. Les auteurs montrent comment le mot simple (carte), le mot composé (mandat-carte) et le mot complexe (carte postale) répondent à des conceptions qui, chez les linguistes, sont plus divisantes que rassembleuses. G. et G. cherchent à cerner les critères de délimitation de l’unité lexicale et les conditions de sa décontextualisation pour en faire des formes canoniques reconnues par les locuteurs en tant que « mot traditionnel » ou « mot lexicologique ». Il y a donc des différences entre le mot lexicologique et le mot lexicographique, mais cette dimension n’est pas creusée ici. (Sur ce sujet, voir Jean-Claude Boulanger, La nature et le dessin des mots dans les dictionnaires de langue, Cicle de confèrencies i seminaris 97-98, Universitat Pompeu Fabra, Barcelone, 2000.)

L’examen critique de la conception du mot est surtout focalisé sur les travaux d’André Martinet et ceux de Bernard Pottier. Les auteurs font aussi une incursion du côté de la sémantique pour en scruter le rôle dans le figement des formes simples, composées, complexes et locutionnelles. Mais c’est surtout l’unité lexicale complexe qui retient l’attention, en particulier par le rappel de quelques tests de reconnaissance de telles formes, comme l’insertion, l’expansion, la commutation, l’anaphore…

Le chapitre six propulse le problème du mot dans le champ du lexique en devenir, à savoir vers la néologie. Deux concepts-clés, celui de « néologie » et celui de « néologisme », sont ramenés dans l’actualité lexicologique, qu’ils n’auraient jamais dû quitter d’ailleurs. Ce volet est amorcé par un court rappel historique à propos des principaux mots de la famille du terme néologie; vient ensuite le rapport de la néologie face à l’idéologie linguistique, puis face à l’histoire : périodes fastes sur le plan de la créativité, langues pourvoyeuses d’emprunts, et corollairement de calques, etc.; enfin, quelques efforts individuels ou collectifs devant la création sont énumérés, notamment en chimie au XVIIIe siècle.

La suite passe du procédé, la néologie, au résultat lexical, le néologisme, dont toutes les figures sont passées en revue. La question de la lexicalisation est mise en correspondance avec le dictionnaire qui sert de référence pour attester de la nouveauté du mot et de son état d’intégration sociale et linguistique.

Les chapitres sept et huit explorent la néologie morphologique, en commençant par la dérivation (chapitre sept), puis en poursuivant avec la composition, les abréviations et les emprunts (chapitre huit). La néologie interne et la néologie externe — l’emprunt et son extension, le calque — ne sont pas distinguées. La typologie reprend prudemment une classification largement utilisée et opératoire.

Les auteurs font une bonne mise au point de l’idée de « composition » qui recouvre « un ensemble de phénomènes lexicaux très hétérogènes » (p. 279) comme le mot composé traditionnel (laveglace), le composé savant (chromatographie) et l’unité complexe (moulin à café). Mais l’accent est davantage mis sur les formes complexes, qui sont resituées dans les cheminements de Ferdinand de Saussure, d’Émile Benveniste et de Louis Guilbert, ces trois linguistes édifiant un bel héritage. La typologie proposée pour ce segment, celle des composés (mots composés et mots complexes), s’éloigne un peu de la tradition guilbertienne par certains de ses intitulés comme N + de + GN (nom + de + groupe nominal). Enfin, un paragraphe est consacré aux mots-valises tandis que l’emprunt et le calque sont bien revisités.

Le chapitre neuf porte sur la néologie sémantique, en particulier sur les phénomènes de la métaphore et de la métonymie, les deux principaux modes d’enrichissement par le sens. Le calque sémantique est convoqué dans ce chapitre et bien défendu comme recours créatif en français, à condition toutefois de pondérer l’utilisation de ce mécanisme de formation.

La néologie par conversion ou la dérivation impropre, ou plus savamment l’hypostase, est rangée dans cette partie. Il ne me paraît pas opportun de classer dans la conversion le nom propre et les noms de marques déposées qui se lexicalisent en noms communs (voir à la page 315). Au départ, les proprionymes et les noms déposés ne sont généralement pas gratifiés d’une appartenance à une partie du discours, de même qu’ils ne revendiquent pas de signification. Ces deux propriétés ne s’acquièrent que lors de l’éponymisation ou de la communisation, c’est-à-dire lors du passage dans la catégorie des noms communs, ce transfert s’identifiant à la lexicalisation, à savoir l’arrivée d’une forme nouvelle — d’un sens inédit aussi — dans le lexique. Alors que les mots convertis ne constituent pas de nouveaux signifiants. Par exemple, lorsque le mot poubelle, qui est issu du nom du préfet de la Seine Eugène-René Poubelle, s’est imposé en français en 1890, il a constitué une addition morphosémantique au stock lexical existant. En plus, il a été rangé dans la catégorie des substantifs féminins variables en nombre. Ainsi, il serait préférable d’inclure ce groupe de signes dans la néologie formelle et d’établir une sous-catégorie appelée lexicalisation des noms propres, ce qui justifie mieux la sémantisation de formes asémantiques au départ. Enfin, une dernière remarque au sujet de la lexicalisation des noms de personnes et des noms de marques déposées. Il n’est pas exact de dire : « Plus rarement, un nom de personne devient un nom commun » (p. 315). Au contraire, le lexique et les dictionnaires fourmillent de telles lexicalisations, dites éponymiques, comme le démontrent Jean-Claude Boulanger et Monique Cormier dans un livre intitulé : Le nom propre dans l’espace dictionnairique général.

En conclusion, ce livre réconcilie la lexicologie avec la linguistique et il met en communion la lexicologie avec la lexicographie. Il présente ces deux disciplines comme l’avers et le revers d’une même médaille, le mot. Les auteurs s’ouvrent timidement, mais intelligemment, sur la francophonie extérieure à la France; ils n’ignorent pas les technolectes; mais, surtout, ils ramènent la néologie dans le giron de la langue générale, elle qui était le fief d’études provignant davantage dans des perspectives terminologiques ces dernières années. C’est tout ce parcours qu’indique à point nommé le sous-titre de l’ouvrage De la néologie aux dictionnaires, et cela malgré la réalité du déroulement des chapitres qui cheminent des dictionnaires à la néologie! Mais qu’il boucle le circuit dans un sens ou dans l’autre, le lecteur en ressentira les mêmes effets enrichissants.

Gaudin, François et Louis Guespin (2000) : Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires, coll. « Champs linguistiques. Manuels », Bruxelles, Éditions Duculot, 358 p.

Depuis quelques années, la lexicologie revient à la mode dans le champ éditorial de la linguistique. Quatre ouvrages d’initiation ont été offerts à l’appétit du public depuis 1997, soit ceux de Marie-Françoise Mortureux (1997), d’Aïno Niklas-Salminen (1997), d’Alise Lehmann et Françoise Martin-Berthet (1998) et de Roland Éluerd (2000). Voici le dernier-né de la série : Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires. Comme l’indique son sous-titre, ce livre revendique une double valeur puisqu’une moitié de son contenu est consacrée à la lexicographie et l’autre à la lexicologie. La section proprement lexicologique est elle-même partagée entre le lexique traditionnel, c’est-à-dire socialement reçu, et le néolexique, à savoir la néologie. Les auteurs proposent donc une lecture délimitée du mot : à une extrémité se situe le dictionnaire, lieu privilégié de refuge et de consécration pour les mots, à l’autre extrémité se pose la néologie, porte d’accès au lexique. Le sous-titre du livre véhicule bien cette approche.

La partie réservée au dictionnaire ouvre la démonstration. Deux chapitres qui sont presque d’égale importance traitent de la lexicographie française. D’abord, un parcours historique arrimé à la Renaissance et s’achevant sur les dictionnaires informatiques récents; ensuite, une incursion à l’intérieur du dictionnaire d’aujourd’hui qui est l’occasion de typologiser les répertoires, d’explorer l’organisation interne des articles (la macro- et la microstructure), de faire escale du côté de la sémantique (la hiérarchisation des sens et la définition) et qui se termine par l’exploration du monde des exemples et des citations.

La partie dévolue à la lexicologie est ancrée dans les découvertes saussuriennes que sont le signe et le schéma binaire langue/parole. Les chercheurs pénètrent ensuite au cœur de la sémantique; leurs réflexions portent alors sur les principales relations lexicales : l’homonymie, la synonymie, la polysémie et l’antonymie. Puis, c’est sur le problème du mot, surtout la forme, que s’orientent les analyses. L’unité lexicale est présentée de manière graduée : le mot simple (fillette), le mot composé (porte-bagages), le mot complexe (chaise longue), le phraséologisme (intenter un procès) et la locution (peser ses mots). Les derniers chapitres traitent des deux dimensions de la néologie : la créativité formelle, y inclus les emprunts aux langues étrangères, et la créativité sémantique. Une introduction historique précède les analyses du fonctionnement linguistique interne.

Une quinzaine d’exercices accompagnés de leurs corrigés sont proposés en fin d’ouvrage. Ils sont suivis d’un récapitulatif chronologique de vingt-quatre dictionnaires qui ont contribué à l’édification d’une histoire de la lexicographie française, de Robert Estienne en 1539 au Nouveau Petit Robert de 1993. Une bibliographie bien ventilée permet aux lecteurs de se constituer une bonne bibliothèque de titres pour cheminer de la lexicographie à la lexicologie. Un index cumulatif des noms propres et des concepts clôture le livre.

Le premier chapitre offre une brève histoire de la lexicographie française et rappelle les sources très lointaines du genre. Ce panorama historique est très synthétique et il est sans faute, les auteurs effectuant de brefs arrêts descriptifs aux principaux carrefours temporels. Plusieurs commentaires d’articles viennent illustrer les principes et méthodes lexicographiques des différentes époques. Pour chaque période découpée, les auteurs raniment quelques figures-clés : Robert Estienne, Jean Nicot, César Oudin pour la lexicographie empirique des xvie et xviie siècles; Pierre Richelet, Antoine Furetière, l’Académie française, Trévoux, Louis Moréri, Pierre Bayle pour la période qui va de 1638 à 1728; l’Encyclopédie pour le cœur du xviiie siècle; les piliers Émile Littré et Pierre Larousse, ainsi que l’oublié Maurice Lachâtre, pour le siècle des dictionnaires, le xixe; les travaux des grandes entreprises Larousse et Robert pour la période contemporaine.

Ces balises chronologiques forment des points de repère historiques et elles font émerger les noms des grands bâtisseurs de dictionnaires, d’hier à aujourd’hui. Les auteurs se sont intéressés aux planètes importantes de la galaxie dictionnairique. Ils offrent aussi quelques belles pages lucides sur la description lexicographique du français québécois actuel. Quelques pages aussi sur les désormais incontournables rapports entre le dictionnaire et l’informatique, avec une pointe du côté des « dictionaroms ».

Indiscutablement, il existe un « genre dictionnaire » qui se distingue de tout autre genre textuel. Le chapitre deux analyse l’architecture, la grammaire et la rhétorique du dictionnaire d’aujourd’hui. Il propose d’abord un coup d’œil typologique qui va du non linguistique au plus linguistique : l’encyclopédie, le dictionnaire de proprionymes, le dictionnaire de terminologie, enfin le dictionnaire général monolingue et bilingue. Les sous-chapitres décrivent les caractéristiques de chaque groupe. Puis, l’organisation générale est analysée à partir des axes classiques que sont la macro- et la microstructure. Les auteurs disent que le bloc-entrée comporte « le mot traité, l’entrée, la prononciation, les renseignements historiques et les indications grammaticales » (p. 118). Je n’entérine pas sans critique ce regroupement. D’habitude, le bloc-entrée ne correspond qu’aux données en caractères gras et à ses flexions morphématiques et/ou à sa ou ses variantes, le cas échéant. Les autres renseignements appartiennent à d’autres catégories de rubriques canoniques. Celles-ci sont d’ailleurs décrites successivement et succinctement. Mais c’est surtout sur les rôles de la définition et sur l’arborescence sémantique des articles que se fixent les réflexions, le sens étant au cœur de la lexicographie. De même, les auteurs présentent différentes approches de la définition plus qu’ils en élaborent une typologie.

Le chapitre trois amorce la partie lexicologique du livre. Il rappelle quelques grands concepts saussuriens comme le « système de la langue », le « signe », la « langue » et la « parole », l’« arbitraire » et la « motivation », etc. Il s’agit d’un bon panorama de ces idées fondatrices.

Le chapitre quatre est consacré aux relations lexicales, c’est-à-dire à l’analyse des significations. Quelques figures de ces relations lexicales, qui sont aussi des interférences, sont étudiées : l’homonymie, la synonymie, l’antonymie, l’hyperonymie, la polysémie. Enfin, l’analyse s’arrête sur les rapports partie/tout. Dans ce chapitre, l’homonymie est mise en relation avec le dictionnaire; elle est alors confrontée à la polysémie. La synonymie est également mise en communication avec les descriptions lexicographiques. Ces trois éléments que sont l’homonymie, la synonymie et l’antonymie permettent d’étudier respectivement les relations fondées sur l’identité des formes (l’homonymie), sur la quasi-identité des sens (la synonymie) et sur l’opposition des signifiés (l’antonymie). Du côté de l’hyperonymie, les chercheurs montrent qu’elle forme un couple avec l’hyponymie, et que ce type d’association introduit un rapport hiérarchique dans le lexique. Au centre du chapitre, c’est la polysémie qui est scrutée. À l’aide du dictionnaire, G. et G. étudient les stratégies lexicographiques pour discriminer la polysémie et l’homonymie. Ce chapitre est donc à cheval sur la lexicologie et la sémantique, tout en considérant que la sémantique ne peut se passer de mots (les signifiants), pas plus que la lexicologie n’est indépendante du sens (le signifié).

Le chapitre cinq s’attaque au problème du mot. Le mot est l’objet de la linguistique, plus proprement de la lexicologie, mais c’est une créature insaisissable, évanescente. À moins d’en concrétiser les figures dans les dictionnaires. C’est la facette formelle du mot qui est examinée ici. Les auteurs montrent comment le mot simple (carte), le mot composé (mandat-carte) et le mot complexe (carte postale) répondent à des conceptions qui, chez les linguistes, sont plus divisantes que rassembleuses. G et G cherchent à cerner les critères de délimitation de l’unité lexicale et les conditions de sa décontextualisation pour en faire des formes canoniques reconnues par les locuteurs en tant que « mot traditionnel » ou « mot lexicologique ». Il y a donc des différences entre le mot lexicologique et le mot lexicographique, mais cette dimension n’est pas creusée ici. (Sur ce sujet, voir Jean-Claude Boulanger, La nature et le dessin des mots dans les dictionnaires de langue, Cicle de confèrencies i seminaris 9798, Universitat Pompeu Fabra, Barcelone, 2000.)

L’examen critique de la conception du mot est surtout focalisé sur les travaux d’André Martinet et ceux de Bernard Pottier. Les auteurs font aussi une incursion du côté de la sémantique pour en scruter le rôle dans le figement des formes simples, composées, complexes et locutionnelles. Mais c’est surtout l’unité lexicale complexe qui retient l’attention, en particulier par le rappel de quelques tests de reconnaissance de telles formes, comme l’insertion, l’expansion, la commutation, l’anaphore…

Le chapitre six propulse le problème du mot dans le champ du lexique en devenir, à savoir vers la néologie. Deux concepts-clés, celui de « néologie » et celui de « néologisme », sont ramenés dans l’actualité lexicologique, qu’ils n’auraient jamais dû quitter d’ailleurs. Ce volet est amorcé par un court rappel historique à propos des principaux mots de la famille du terme néologie; vient ensuite le rapport de la néologie avec l’idéologie linguistique, puis avec l’histoire : périodes fastes sur le plan de la créativité, langues pourvoyeuses d’emprunts, et corollairement de calques, etc.; enfin, quelques efforts individuels ou collectifs devant la création sont énumérés, notamment en chimie au xviiie siècle.

La suite passe du procédé, la néologie, au résultat lexical, le néologisme, dont toutes les figures sont passées en revue. La question de la lexicalisation est mise en correspondance avec le dictionnaire qui sert de référence pour attester de la nouveauté du mot et de son état d’intégration sociale et linguistique.

Les chapitres sept et huit explorent la néologie morphologique, en commençant par la dérivation (chapitre sept), puis en poursuivant avec la composition, les abréviations et les emprunts (chapitre huit). La néologie interne et la néologie externe — l’emprunt et son extension, le calque — ne sont pas distinguées. La typologie reprend prudemment une classification largement utilisée et opératoire.

Les auteurs font une bonne mise au point de l’idée de « composition » qui recouvre « un ensemble de phénomènes lexicaux très hétérogènes » (p. 279) comme le mot composé traditionnel (lave-glace), le composé savant (chromatographie) et l’unité complexe (moulin à café). Mais l’accent est davantage mis sur les formes complexes, qui sont resituées dans les cheminements de Ferdinand de Saussure, d’Émile Benveniste et de Louis Guilbert, ces trois linguistes édifiant un bel héritage. La typologie proposée pour ce segment, celle des composés (mots composés et mots complexes), s’éloigne un peu de la tradition guilbertienne par certains de ses intitulés comme N + de + GN (nom + de + groupe nominal). Enfin, un paragraphe est consacré aux mots-valises tandis que l’emprunt et le calque sont bien revisités.

Le chapitre neuf porte sur la néologie sémantique, en particulier sur les phénomènes de la métaphore et de la métonymie, les deux principaux modes d’enrichissement par le sens. Le calque sémantique est convoqué dans ce chapitre et bien défendu comme recours créatif en français, à condition toutefois de pondérer l’utilisation de ce mécanisme de formation.

La néologie par conversion ou la dérivation impropre, ou plus savamment l’hypostase, est rangée dans cette partie. Il ne me paraît pas opportun de classer dans la conversion le nom propre et les noms de marques déposées qui se lexicalisent en noms communs (voir à la page 315). Au départ, les proprionymes et les noms déposés ne sont généralement pas gratifiés d’une appartenance à une partie du discours, de même qu’ils ne revendiquent pas de signification. Ces deux propriétés ne s’acquièrent que lors de l’éponymisation ou de la communisation, c’est-à-dire lors du passage dans la catégorie des noms communs, ce transfert s’identifiant à la lexicalisation, à savoir l’arrivée d’une forme nouvelle — d’un sens inédit aussi — dans le lexique. Alors que les mots convertis ne constituent pas de nouveaux signifiants. Par exemple, lorsque le mot poubelle, qui est issu du nom du préfet de la Seine Eugène-René Poubelle, s’est imposé en français en 1890, il a constitué une addition morphosémantique au stock lexical existant. En plus, il a été rangé dans la catégorie des substantifs féminins variables en nombre. Ainsi, il serait préférable de ranger ce groupe de signes dans la néologie formelle et établir une sous-catégorie appelée lexicalisation des noms propres, ce qui justifie mieux la sémantisation de formes asémantiques au départ. Enfin, une dernière remarque au sujet de la lexicalisation des noms de personnes et des noms de marques déposées. Il n’est pas exact de dire : « Plus rarement, un nom de personne devient un nom commun » (p. 315). Au contraire, le lexique et les dictionnaires fourmillent de telles lexicalisations, dites éponymiques, comme le démontrent Jean-Claude Boulanger et Monique Cormier dans un livre à paraître intitulé : Le nom propre dans l’espace dictionnairique général.

En conclusion, ce livre réconcilie la lexicologie avec la linguistique et il met en communion la lexicologie avec la lexicographie. Il présente ces deux disciplines comme l’avers et le revers d’une même médaille, le mot. Les auteurs s’ouvrent timidement, mais intelligemment, sur la francophonie extérieure à la France; ils n’ignorent pas les technolectes; mais, surtout, ils ramènent la néologie dans le giron de la langue générale, elle qui était le fief d’études provignant davantage dans des perspectives terminologiques ces dernières années. C’est tout ce parcours qu’indique à point nommé le sous-titre de l’ouvrage De la néologie aux dictionnaires, et cela malgré la réalité du déroulement des chapitres qui cheminent des dictionnaires à la néologie! Mais qu’il boucle le circuit dans un sens ou dans l’autre, le lecteur en ressentira les mêmes effets enrichissants.

Helmi B. Sonneveld et Kurt L. Loening, dir. Terminology : Applications in Interdisciplinary Communication. Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, 1993, viii + 244 pages.

Jusqu’à récemment, les publications internationales rédigées en anglais dans le domaine de la terminologie n’étaient pas légion. Le présent ouvrage vise à combler cette lacune. On peut en effet s’attendre à ce que dans l’avenir l’anglais prenne une place importante dans le champ de la recherche terminologique théorique et de la métaterminologie et cela par le biais de revues scientifiques, d’actes de colloques, de livres ou d’ouvrages collectifs comme celui qui est cité en objet.

Ce recueil a pour but principal d’explorer les principes et les méthodes qui fédèrent le champ multidisciplinaire de la terminologie, d’en rappeler les axes majeurs, de proposer quelques pistes sur l’utilité de cette discipline et de mesurer l’impact de son interaction par rapport à d’autres sphères d’activité d’ordre linguistique et d’ordre extralinguistique. Les éditeurs voulaient montrer que les développements des sciences et des techniques sont toujours alliés à d’immenses besoins en vocabulaires qu’il faut aménager et gérer en fonction des secteurs d’implantation. Le livre se veut aussi une introduction à l’application des préceptes et de la praxis de la terminologie dans quelques champs de la linguistique comme la traduction, les dictionnaires électroniques, l’ingénierie de la connaissance et les nomenclatures. L’intérêt, sinon l’obligation, qu’il y a à s’arrimer à différentes théories linguistiques est bien mis en évidence dans plusieurs contributions.

Les concepteurs du collectif veulent amorcer la discussion, établir des ponts, identifier des points de repère sensibles et définir quelques voies nouvelles afin de lancer des débats féconds et d’ouvrir de fructueux dialogues sur la terminologie. D’où le nombre plutôt réduit d’articles. Ceux-ci couvrent en effet un spectre relativement étroit et éclectique de la terminologie, mais les thèmes sélectionnés sont, pour la plupart, primordiaux. Cette série d’essais se voulait également le coup d’envoi pour la revue qui porte le titre de « Terminology. International Journal of Theoretical and Applied Issues in Specialized Communication » et dont le premier numéro est sorti au printemps 1994.

Les quatorze contributions rassemblées fondent un kaléidoscope d’interventions internationales aussi bien par la matière traitée que par la palette des spécialistes invités. Des quinze auteurs —un article est signé par deux personnes—, quatre sont canadiens (dont trois québécois), trois sont allemands, trois sont américains, deux sont anglais, deux sont hollandais et un est japonais. Les thématiques exploitées sont variées. Dans la brève synthèse qui suit, plutôt que de fournir les titres détaillés des contributions, j’indique seulement les noms des auteurs accompagnés du numéro d’ordre qui correspond à leur article dans la table des matières. Les lecteurs intéressés pourront se reporter avec profit aux énoncés détaillés. Les auteurs traitent de la néologie (S. Pavel : III), de la phraséologie (S. Pavel : III) et des collocations (P. Thomas : V), des contacts de langues (L.-J. Rousseau : IV), de la traduction (R. Arntz : II et D. Reed : VII), des banques de termes (P. Thomas : V), de l’indexation (R. Buchan : VI), de l’informatique (P. Thomas : V, R. Buchan : VI et E. Knops/G. Thurmair : VIII), de l’aménagement linguistique (J. Maurais : IX), de la normalisation (R. Strehlow : X), de l’application des principes et méthodes de la terminologie (T. Godly : XI et W. Hirs : XV), de l’intelligence artificielle (P. Wijnands : XII) et de la théorie de la connaissance (T. Yokoi : XIII), de quelques domaines de LSP, comme la Common Law (D. Reed : VII), la physique (R. Strehlow : X), la chimie (T. Godly : XI), les sciences sociales (F. Riggs : XIV), la médecine (W. Hirs : XV).

Les notions et les termes sont au centre des préoccupations, que celles-ci soient tournées vers les nouvelles technologies informatiques ou qu’elles soient orientées vers une démarche plus traditionnelle en matière d’élaboration des vocabulaires. Le terme est étudié également dans des perspectives linguistiques (néologismes, phraséologismes, collocations, entrées dans un dictionnaire), traductionnelles (l’équivalent) et comme matériau informatique, aussi bien pour l’encodage que pour le décodage.

Ces textes très divers explorent en majorité des zones bien connues de la terminologie, les renseignements rassemblés étant souvent accessibles dans plusieurs autres ouvrages comme des actes de colloques, des articles de revues, des manuels universitaires ou institutionnels, etc. La nouveauté ici, c’est la langue de rédaction, à savoir l’anglais, car en français, en allemand, en russe... il ne manque pas de documentation sur les sujets abordés. Les articles sont aussi trop disparates pour former un continuum, pour offrir un fil conducteur, pour dessiner un paysage uniforme qui servirait de trame à un manuel de terminologie d’allure pédagogique, ce qui n’exclut pas le caractère didactique et informatif du livre. L’objectif poursuivi par les éditeurs ne consistait d’ailleurs pas à élaborer un traité en la matière. Si l’on cherche à caractériser les textes, on pourrait dire que parmi eux, deux ou trois sont plutôt innovateurs (par exemple, S. Pavel : III et p. Wijnands : XII), que d’autres sont plus prospectifs (par exemple, E. Knops/G. Thurmair : VIII), notamment ceux qui s’aventurent du côté de l’ingénierie linguistique (par exemple, T. Yokoi : XIII), que d’autres encore présentent des applications spécifiques des principes et méthodes de la terminologie (par exemple, T. Godly : XI et W. Hirs : XV), que d’autres enfin proposent des analyses apparentées à un point de vue sur une question, études que l’on trouve aisément dans la littérature déjà publiée par ailleurs (par exemple, L.-J. Rousseau : IV, D.Reed : VII et J. Maurais : IX).

Par la présentation de différentes approches et applications, le recueil met en lumière des questions fondamentales sur les concepts, sur les termes qui les dénomment et sur le développement des connaissances. Il réaffirme les éléments fondateurs de la discipline, les grands axes de l’aménagement linguistique et les liens avec la discipline sœur qu’est la traduction. Les articles possèdent un caractère parfois descriptif tandis qu’en d’autres occasions, il est fait état d’études à caractère plus pragmatique. Le premier ensemble est assimilable à la terminologie en tant que science alors que le deuxième s’associe davantage à la terminographie, c’est-à-dire à la pratique, à la mise en application des acquis théoriques.

À l’époque de l’information technologique massive, des autoroutes électroniques et du multilinguisme institutionnalisé, les besoins de communiquer, d’échanger des données et des renseignements de manière précise et efficace ont transmis une impulsion nouvelle et importante à la science de la terminologie. Ce livre est une bonne contribution sur ces sujets. Incontestablement, l’ensemble illustre aussi la multi- et l’interdisciplinarité de la terminologie et il montre que cette activité n’a pas de frontière linguistique dans ses applications ni de frontière de langue quand il s’agit de réunir des réflexions sur le sujet. Il reste à bien circonscrire les véritables enjeux, les véritables universaux et l’avenir de la plus récente des disciplines de la linguistique et cela au moment où s’annonce un siècle consacré à la culture technicienne.

Sablayrolles, J.-F. (2000) : La néologie en français contemporain. Examen du concept et analyse de productions néologiques récentes, Paris, Honoré Champion éditeur, coll. « Lexica », no 4, 589 p.



Les années 1990 n’ont guère été prolifiques en matière de production de livres, d’articles ou de communications prenant la néologie comme thème, tandis que peu de rencontres scientifiques spécifiquement consacrées au sujet ont été organisées. Cependant, la néologie et son corollaire, la formation des mots, sont toujours demeurés des objets d’enquête sur au moins deux plans : la recherche terminologique, notamment au Rint, et la recherche universitaire sous la forme de projets subventionnés et sous celle de la rédaction de mémoires et de thèses.

L’ouvrage soumis ici à l’examen est un fort volume issu, justement, d’une thèse de doctorat en linguistique achevée en 1996. L’auteur envisage la néologie non seulement à partir des théories linguistiques qui s’y arrêtent sous l’angle de la morphologie, principalement, mais il a poussé son étude du côté d’autres disciplines, comme la phonologie, la syntaxe, la sociolinguistique, l’analyse du discours, la pragmatique, etc. Bref, il balaie tout le spectre de la néologie. Au résultat, l’ouvrage établit une correspondance intéressante entre quelques concepts fondamentaux de la vie du lexique comme la « morphologie », la « formation des mots » et la « néologie », cette dernière s’ouvrant sur de plus vastes perspectives.

Le travail d’analyse est fondé sur un certain nombre hypothèses :

Jean-François Sablayrolles [JFS] cherche à vérifier ces hypothèses et à étudier ces questions en se fondant sur un ensemble de six corpus et sur leurs examens comparatifs. Toutefois, la recherche est restreinte à la langue courante; les aspects pathologiques, le creusement des dimensions historiques et l’envergure universaliste ont été évacués de l’analyse ou allusivement effleurés. Sous l’angle de l’abord théorique, l’auteur sollicite des chercheurs généralistes (langue générale), surtout des Français, chacun représentant un courant de pensée linguistique (analyse du discours, morphologie généraliste, sémantique du texte, lexicologie, etc.), ce qui est tout à fait recevable. Il délaisse ou ignore —il ne le dit pas— presque totalement les recherches francophones extérieures à la France.

L’ouvrage est divisé en trois parties, chacune étant redéployée en trois chapitres. La première section trinitaire (chapitres 1 à 3) est chapeautée par l’état de la question; la seconde (chapitres 4 à 6) porte sur l’examen méthodique du concept de « néologie » et sur des propositions de définitions; la dernière (chapitres 7 à 9) est une analyse des dimensions sociolinguistiques et énonciatives d’un corpus de mots nouveaux recueillis entre 1989 et 1994 dans le milieu scolaire (textes écrits et productions orales), dans la presse écrite (journaux et magazines), dans la littérature, dans des chroniques et dans un réservoir fourre-tout (audiovisuel, conversations, affiches, etc.). Les sources du corpus constituent des geysers classiques du surgissement des néologismes, le classique des classiques étant bien entendu la presse. Aujourd’hui, on y additionnerait sans doute les canaux de discussion sur Internet.

Une très brève conclusion, 150 pages d’annexes, un court index notionnel et une généreuse bibliographie, aux références souvent incomplètes d’ailleurs, terminent le livre.

Le Chapitre un est un panorama évolutif du concept de « néologie » et de la métalangue désignative qui s’est développée dans l’histoire chez les Grecs, les Latins et les francophones. Trois facettes apparaissent toujours : le phénomène de la nouveauté, l’unité lexicale et l’acte créateur. Il est intéressant de noter que dans chaque civilisation, la nouveauté fait résonner les idées de bizarrerie et de connotation plutôt défavorables. Ce qui ramène à l’esprit le jugement fameux de la fin du xviiie siècle : « La néologie est un art, le néologisme est un abus. » Ce chapitre est un bon résumé historique pour le français, quoiqu’il soit fort discret sur la Renaissance, qui reste à mes yeux une période faste de façonnement du français. Il y a cependant une belle mise au point sur le sens de mot nouveau, nouveau signifiant davantage « récent, apparu depuis peu » que « parvenu soudain à l’existence ». On trouvera également dans ce segment une analyse de la famille lexicale de néologie effectuée dans une vingtaine de dictionnaires généraux dont la publication s’est étalée du xviiie au xxe siècle, recherche qui dresse un bon portrait de la vigueur de ce champ lexical et de sa carrière lexicographique. Il manque ici une analyse de la dimension polysémique du terme néologie à travers le temps, et particulièrement à l’époque contemporaine. Sur cet aspect, l’auteur aurait pu consulter ma contribution de 1989 intitulée « L’évolution du concept de “néologie” de la linguistique aux industries de la langue ».

Le Chapitre deux est d’ordre taxinomique. JFS recense les multiples typologies proposées pour classer les néologismes. La documentation scientifique amassée lui a fourni près d’une centaine de modèles plus ou moins apparentés (voir l’annexe I où ils sont déclinés). « Les différences sont si importantes, et les points de convergence parfois si minces qu’il est difficile de penser qu’il s’agit des mêmes unités linguistiques qui font l’objet des classements en question » (p. 71-72). Les causes multiples de ces écarts sont passées en revue : la taille et la place de la typologie dans les écrits, le degré d’approfondissement ou de raffinement, le niveau d’enchâssement ou de sousensembles, le nombre de types de premier niveau ou de grandes catégories, les variations qualitatives qui sont liées aux objectifs de la recherche, le secteur d’activité, le degré d’explication de la démarche par l’auteur, les fondements ou les critères de classement. Ces éléments et l’analyse d’un certain nombre de typologies présentées en ordre chronologique mènent l’auteur à proposer sa propre grille, ce qui enrichit davantage un catalogue typologique déjà bien alimenté.

En fait, ces classements sont totalement disparates dans le temps, dans leurs objets, dans leurs objectifs et dans leurs origines, ce qui peut expliquer un peu la pagaille. Les auteurs sont des linguistes (lexicologues, lexicographes, sémanticiens, grammairiens, etc.), des littéraires, etc. Et l’auteur est conscient de ces fractures, mais il tient à faire le ménage dans le zoo! Un tableau comparatif est analysé suivant une douzaine de paramètres comme la nature du mot, le mode de manifestation de la néologie, la structure des néologismes, l’origine des formants, la sémantique… Ces paramètres sont tantôt d’ordre purement linguistique, comme ceux qui sont mentionnés ci-dessus, ou d’ordre extralinguistique, comme lors de l’analyse de la nature des référents, de la nature des émetteurs. La recherche est fouillée et elle fait ressortir, sans surprise, toutes les difficultés qu’il y a à vouloir hiérarchiser les modes de création lexicale; mais, en palimpseste, elle en démontre la nécessité et, surtout, la faisabilité, cette dernière fût-elle imparfaite. Elle ne récuse pas le besoin d’un ou de modèles de référence, à preuve l’auteur propose sa propre typologie au chapitre six.

Le Chapitre trois est centré sur le recensement de la place du concept de « néologie » dans quelques cadres théoriques linguistiques et chez quelques chercheurs contemporains. JFS identifie et commente la panoplie des points de vue adoptés dans les études sur la néologie et sur ses produits, les néologismes. Corollairement, les grands types de discours sont examinés. Parmi les théories explorées, signalons le structuralisme, le distributionnalisme, le fonctionnalisme, le transformationnalisme, le générativisme. Parmi les linguistes, les noms suivants sont convoqués comme témoins : A. Martinet, J. Lyons, J. Peytard, L. Guilbert, M. Halle, R. Jackendoff, D. Corbin. Comme l’illustrent les noms cités, ce long détour déborde le cadre strict du français pour rejoindre d’autres langues comme l’anglais et l’allemand.

Ce chapitre est une tentative de circonscrire la place de la néologie dans la linguistique. L’auteur remarque fort à propos que peu de grammaires et de livres de linguistique parlent directement de la néologie. Ou on l’ignore, ou elle fusionne avec des idées comme la formation des mots, la créativité lexicale et la morphologie. C’est pour cela que les termes néologie et néologisme figurent si peu souvent dans les index des ouvrages sur la linguistique ou dans les colonnes des dictionnaires réservés à cette discipline. Très peu de recherches abordent pleinement le phénomène. C’est en traitant d’autres sujets que les linguistes parlent incidemment de la chose néologique. La position de l’auteur est claire : « Loin d’être une sorte d’épiphénomène, sans grand rapport avec la langue et la linguistique et, somme toute, impunément négligeable, la néologie nous semble au contraire occuper une place centrale » (p. 138). J’entérine entièrement cette prise de position.

Le premier tiers du livre trace donc un portrait de la néologie sous trois angles historiques :

  1. 1. Le mot et sa famille lexicale;
  2. 2. Une synthèse des typologies dispersées dans la littérature documentaire sur le sujet;
  3. 3. Une synthèse de la place du concept dans la littérature documentaire sur le sujet.

Les trois chapitres suivants s’arrêtent sur un examen méthodique du concept de « néologie » que l’auteur se propose de définir de manière globale et cohérente. Son cheminement le conduit des formes que revêt la néologie jusqu’aux procédés de production, avec un chapitre intermédiaire axé sur deux des positions de résistance et sur le caractère évanescent du néologisme, à savoir sa durée de vie et ses rapports avec le dictionnaire, lieu du constat de l’existence concrète du lexique et des entreprises de hiérarchisation des mots.

Dans le Chapitre quatre, la nature de l’unité linguistique nouvelle (le néologisme) est recherchée dans les écrits publiés ces vingt-cinq dernières années en France par des chercheurs comme A. Rey, J. Tournier, B.-N. et R. Grunig, D. Corbin et quelques autres. Il est donc question de savoir si l’étude du néologisme et de la néologie doit passer par le mot, le morphème ou encore la lexie afin d’identifier l’unité centrale du lexique. Évoquant les difficultés conceptuelles et sémantiques des formes comme mot et morphème, JFS opte pour le terme lexie emprunté à B. Pottier. Mais au fond, cette décision est tout aussi contestable, car il donne à lexie le sens d’unité lexicale mémorisée se comportant fonctionnellement et sémantiquement comme une unité simple (voir p. 148). Ce sens, d’autres le donnent à mot, à terme, à unité lexicale, etc. C’est là un problème de choix terminologique irrésolu, tandis que questions et réponses tournent en rond. En outre, quand l’auteur discute de ses choix, il emploie le terme mot dans son sens traditionnel et dans divers autres sens relatifs à une théorie linguistique ou à une autre, ce qui ne simplifie pas sa tâche, faut-il le faire observer.

Est néologique, « tout emploi qui fait un écart par rapport à ce qui est emmagasiné dans le lexique » (p. 151). Sur ce plan, la lexie néologique peut être le mot, un morphème flexionnel, une unité inférieure ou supérieure au mot. À remarquer que lorsqu’une forme comme ex (p. 154) s’emploie en lieu et place de ex-conjoint ou ex-dirigeant, etc., elle ne peut plus être considérée comme un « préfixe » ainsi que le dit l’auteur. Elle passe du statut d’inframot, de partie de mot au statut de mot plein. Elle est devenue un nouveau mot complet (une unité libre) qui résulte de l’abrègement des formes-mères dont elle assume le ou les sémantismes. En étant le résultat de plusieurs réductions, le signe devient donc potentiellement polysémique. Par ailleurs, un mot (ex) peut-il être l’homonyme d’un préfixe (ex-)? Les dictionnaires ne reconnaissent pas comme homonymes des formes telles auto et auto-, télé et télé-.

Les rapports entre l’idée de « néologie » et celle de « nouveauté » font l’objet du Chapitre cinq. La nouveauté a trait à la durée et à la comparaison avec quelque chose d’autre qui est préexistant et qu’elle vient rejoindre. Pour ce qui est de la durée, les néologismes sont répartis entre les hapax, qui se limiteront au discours, et les formes socialement diffusées, c’est-à-dire reprises par les locuteurs et/ou les dictionnaires. Mais en ce domaine, tout est relatif, comme le montre l’histoire du mot épinglette racontée aux pages 170-171. Cette histoire devrait être revue et actualisée à la lumière du français québécois. Le mot est donné comme un néologisme alors qu’au Québec il est présent depuis au moins 70 ans comme en fait foi le Glossaire du parler français au Canada qui l’enregistre déjà en 1930. Cet exemple introduit la dimension spatiale dans la question de la perception et elle fait de cette dimension une sous-catégorie de la durée ou du préexistant. Plus précisément, cet exemple interpelle la vaste figure de la francophonie, champ d’action peu étudié par JFS.

Une décennie d’usage semble rallier les opinions pour ce qui est de la lexicalisation. Ce qui amène la question de savoir par rapport à quoi le passage du statut de nouveauté à celui d’usage se mesure-t-il? Le critère le plus objectif reste la comparaison avec le dictionnaire : la présence ou l’absence dudit mot dans un ou des répertoires de mots permettent de statuer sur sa valeur au regard de la nouveauté. L’auteur critique la méthode lexicographique; il oppose sa portée pratique à la conception théorique de la néologie, qui n’est pas elle non plus l’objet d’un consensus dans la communauté scientifique, comme il est bien démontré dans la première partie du livre.

Le Chapitre six propose un récapitulatif des matrices lexicogéniques du français actuel fondé sur les recherches théoriques ou typologiques antérieures. JFS débouche sur une typologie raisonnée personnelle et nouvelle. Il établit un catalogue de procédés accompagnés de définitions et d’exemples tirés du corpus ou d’autres sources. Les grandes classes néologiques sont : les néologismes phonétiques ou graphiques, les néologismes morphologiques, les néologismes sémantiques et les figures de rhétorique, les néologismes syntaxiques, les néologismes d’emprunt (y inclus les calques formels et sémantiques). Cette typologie très (trop?) complète déborde le lexique auquel se limitent généralement les lexicologues. C’est pour cela que la néologie syntaxique « est rarement reconnue » (p. 238) par eux. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ignorent son existence. Simplement, ils ne l’incorporent pas dans leurs recherches. La syntaxe dépasse le stade des unités codées et elle ouvre la porte à une infinité de productions qui concernent moins les intérêts lexicologiques. La néologie phonétique est également hors du champ d’action des lexicologues.

Dans une autre partie de ce chapitre, l’auteur expose les raisons qui l’ont amené à choisir le modèle matriciel de J. Tournier, typologie qui a été réaménagée pour les besoins du corpus et pour s’appliquer au français. Le tableau de la page 245 résume fort intelligemment la typologie retenue. Le paragraphe 6.4.4. expose les modifications apportées par l’auteur aux matrices de J. Tournier, par exemple la distinction entre la néologie flexionnelle et la néologie dérivationnelle, l’ajout des créations par parasynthèse, la distinction entre les mots composés et les lexies complexes… À noter que le féminin de professeur (p. 243) n’est pas formé « analogiquement par l’adjonction de la lettre -e », mais par la substitution du suffixe allomorphe féminin -eure au suffixe masculin -eur.

Les trois chapitres de la troisième partie sont regroupés autour des grands thèmes de la sociolinguistique et de l’énonciation.

Le Chapitre sept décrit le protocole de constitution du grand corpus et les grandes lignes de la grille d’analyse. Le corpus repose sur l’énoncé suivant : « Il s’agit de relever tous les néologismes contemporains, rencontrés çà et là, au gré du hasard » (p. 253). Un corpus qui n’exclut rien, même pas les fautes. C’est vaste, c’est vague. Le corpus est en fait constitué de six sous-ensembles : un sous-corpus scolaire couvrant les années 1989-1992, deux sous-corpus journalistiques (Le Monde —sans indication de datation précise— et douze périodiques datant de mars 1993), un roman de 1989 (Le burelain de R. Jorif), des chroniques littéraro-journalistiques (sans datation précise), un sous-corpus ponctuel oral (radio, télévision, conversations) ou écrit (affiches, cartes de visite, etc.) —tous deux sans datation précise. L’ensemble couvre la période allant de 1989 à 1994. À ce stade de la description, l’ordre de grandeur des unités rassemblées dans le corpus n’est pas noté.

L’auteur explique que ses « relevés se sont d’abord fondés sur l’intuition » (p. 254), le chercheur reconnaissant lui-même les limites inférieures et supérieures d’une telle approche, notamment son extrême subjectivité. Il contrevérifie donc ses néomots dans des dictionnaires, sans toutefois toujours recourir au même ensemble d’ouvrages pour la totalité de ses vocables, ce qui est critiquable. JFS reconnaît ainsi que le sentiment néologique personnel ne suffit pas et que le dictionnaire demeure le facteur de reconnaissance des formes nouvelles qui est le plus efficient socialement parlant, même s’il n’est pas parfait.

Il expose ensuite les étapes de l’établissement d’une grille de comparaison ainsi que le contenu de la grille, à savoir treize colonnes comportant autant de renseignements sur une forme : 1. le néologisme; 2. la catégorie grammaticale; 3. le type de néologisme; 4. le champ sémantique, autrement dit les domaines; 5. les traits syntactico-sémantiques; 6. les remarques métalinguistiques; 7. le mode de formation; 8. l’étymologie proprielle, le cas échéant; 9. la formation gréco-latine, s’il y a lieu; 10. la typographie; 11. la transcatégorisation; 12. la référence; 13. les renseignements divers. Chaque zone est explicitée. Curieusement, il n’y a aucune zone pour la fréquence dans le corpus. D’ailleurs, le chercheur ne précise nulle part à partir de quel nombre d’attestations il retient un mot dit nouveau. Une seule occurrence semble suffire.

Le Chapitre huit est consacré à l’examen des corpus et à l’exposition des résultats des comparaisons. De longues pages sont réservées à l’explication des cas problèmes et aux possibilités de classer un néologisme dans plus d’une catégorie à la fois. Les comportements non standard illustrent que les cases ou les règles ne sont pas étanches ou absolues.

Puis vient l’analyse statistique détaillée des néologismes suivant les treize cases du tableau et les différents corpus. Une étude comparative des résultats des analyses par sous-corpus suit. C’est dans cette partie que le lecteur apprend que le corpus est composé de 70 néologismes généraux tirés de la vie quotidienne, que Le Monde en fournit 385, les chroniques 135, les magazines 254, le roman 78, le scolaire 148, ainsi de suite (voir le tableau de la p. 317). Au total, 1070 néologismes ont été répertoriés (voir à la p. 332). Ce millier de lexies néologiques rassemble « 1355 procédés responsables » (p. 332) de leur formation. L’écart entre le nombre de lexies et le nombre de procédés est bien entendu attribuable au fait que deux ou plusieurs modes de formation peuvent convenir à une seule unité. Mais, peut-on croire que le français possède tant de matrices morphologiques?

Le Chapitre neuf étudie les facteurs ayant présidé à l’éclosion des néologismes et les causes sociolinguistiques de leur émergence à un moment précis et dans des circonstances précises. L’auteur n’inclut pas la dimension spatiale, comme s’il était entendu que la néologie de langue française ne pouvait surgir que du seul territoire de la France. L’exemple de téléthon « importé des États-Unis » et des autres créations en -thon (p. 394, note 327) est très éloquent à cet égard. Il y a longtemps que des formes en -thon, notamment téléthon, figurent dans des dictionnaires québécois. Les facteurs et le faisceau causal sont respectivement classés par critères et par fonctions. Il y a trois critères détaillés : la position du locuteur (la supériorité, l’égalité, l’infériorité par rapport au vis-à-vis), le maniement de la langue (le bagage de connaissances préalables), les pressions à la source du détournement du code (le non-respect des règles de la grammaire et de la syntaxe). Quant au faisceau causal, il se ramène à quatre groupes de fonctions que le néologisme peut remplir dans un énoncé : les fonctions centrées sur l’interprétant (susciter une conduite, inculquer une idée, faire réagir), les fonctions axées sur la langue (le renouvellement, la défense, l’illustration de la langue), les fonctions centrées sur le locuteur (l’économie linguistique, le souci d’exactitude, etc.), les fonctions associant des causes diverses (le mélange de sources, d’intentions, d’effets).

Que conclure d’un tel essai qui explore toutes les galaxies de la néologie? D’abord, dire que nous avons affaire à un puissant travail de recherche qui trace un portrait très actuel de la néologie de la langue générale. Ensuite, remarquer que la définition très large, très ouverte du phénomène de la néologie est si accueillante qu’en fin de parcours elle cerne mal la nouveauté par rapport au vocabulaire lexicalisé et par rapport à la norme. De ce point de vue, le livre laisse un malaise. Qui trop embrasse, mal étreint. Puis, constater qu’il n’est pas facile de vouloir réconcilier toutes les théories et toutes les dimensions plus ou moins étanches (la phonétique, le lexique, la syntaxe, la grammaire…) du problème. Le projet est défendable, ambitieux même, mais il possède les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités. J’ai des réticences à considérer que les écarts, les déviations par rapport à la grammaire, que les formes fautives soient des néologismes, du moins socialement parlant. Par exemple des conjugaisons comme ils alleront sont identifiées comme des néologismes. Or, il ne s’agit nullement d’une nouveauté, d’abord parce que c’est une forme ancienne de conjugaison qui s’est transformée en écart, ensuite parce que c’est une forme idiolectale employée par un chanteur. Autre exemple : l’auteur ne fait pas de différence entre un écart volontaire (correct qui est écrit correque dans un magazine) et un écart involontaire conduisant à une faute (acquérir qui devient acquir dans un travail scolaire). Dans les deux cas, la nature du « néologisme » est fort différente, ne serait-ce que sur le plan psychologique.

Plusieurs coquilles ont été repérées dans le texte ainsi qu’un certain nombre d’autres écarts —je n’ose pas dire néologismes! Ainsi, pourquoi écrire québecquoise à la page 241 et Québécois à la page 382? Les nombreuses répétitions d’un chapitre à l’autre entravent la lecture. Ainsi, l’auteur reprend à plusieurs reprises la position théorique que défendait Danielle Corbin à l’égard des dérivés parasynthétiques. Il fait de même à propos de l’explication étymologique (la formation) du verbe désagrémenter ou d’autres mots. Quelques autres phénomènes sont aussi répétés périodiquement.

Au résultat, le lecteur a entre les mains un livre intéressant qui (r)amène la néologie dans la mire des linguistes et rappelle ce qu’affirmait déjà Louis Guilbert en 1973, à savoir qu’une « ère néologique est donc ouverte dans l’idéologie du moment ».

Lexique, n° 16, Villeneuve d’Ascq (France), Presses universitaires du Septentrion, 2004, 272 p. [La formation des mots : horizons actuels]

Sous l’œil attentif et vigilant de Pierre Corbin (P. C.), les responsables de ce numéro de la revue Lexique ont réuni huit contributions portant sur le thème de la morphologie constructionnelle. Conçu dans l’optique et dans le prolongement des travaux de Danielle Corbin (D. C.), ce collectif ranime les recherches de la disparue, il recrée des interactions entre les chercheurs ayant travaillé auprès d’elle et il se veut un hommage à sa mémoire.[1]

Le premier article (Pierre Corbin, p. 9-52) sert à établir une passerelle entre le numéro 10 de la revue Lexique paru en 1991, et lui aussi consacré à la formation des mots,[2] et le présent numéro. Quels changements observe-t-on dans le domaine à l’étude depuis 1991? Premièrement, le qualificatif constructionnelle remplace le terme dérivationnelle pour caractériser l’approche de la morphologie préconisée par l’équipe de chercheurs et pour rejoindre le titre du livre de Danielle Corbin : Le lexique construit. Méthodologie d’analyse.[3] PC s’attache ensuite à retracer le parcours réflexif de DC. Il rappelle, entre autres, que la chercheuse était convaincue que le lexique a une part de construit et qu’il procède de l’ordre, malgré le désordre apparent dont il semble être l’objet. D’où le désir de restituer cet ordre et de le modéliser, « s’agissant du lexique construit » (p. 11). PC repart sur les traces historiques de DC pour retrouver les sources de sa pensée, pour relater ses développements subséquents et pour exposer les infléchissements de ses orientations. Il établit la place que DC a occupée dans le cénacle des morphologues européens, qu’elle influença grandement, et dans celui des Nord-Américains, peu perméables à ce qui vient d’ailleurs. Il évalue l’état de la morphologie en linguistique depuis dix ans. Il constate qu’un effort sensible de réflexion existe, promu notamment par DC, et que cette réflexion s’insère dans une dynamique collective comme ce fut le cas à Lille. L’article est une sorte de synthèse de l’œuvre de DC et de son rayonnement scientifique, du constat de l’émergence des intérêts pour la morphologie, y compris les critiques de quelques approches passéistes, et de l’identification des thèmes porteurs que sont la productivité morphologique, la « constructionnalité » du lexique et la détermination des limites de la morphologie flexionnelle. En fin de parcours, PC compare les contenus des deux numéros que la revue a consacrés à la formation des mots : le numéro 10 était monothématique et il portait sur la suffixation; celui-ci est multithématique et il explore la préfixation, la suffixation, la syntaxe, la sémantique et la phonologie. Enfin, l’auteur fait une présentation générale des contributions réunies qu’on pourrait coiffer du titre Aux frontières de la morphologie (voir p. 30) puisque les collaborateurs mettent le domaine en correspondance avec d’autres disciplines de la linguistique. Il achève son article en évoquant les applications lexicographiques des modèles générés par DC dans deux dictionnaires en préparation, le Dictionnaire dérivationnel du français et le Dictionnaire des affixes dérivationnels du français.

Le second texte (p. 53-66) est l’œuvre de Danielle Corbin; il est donc posthume. Il porte sur les deux dictionnaires cités ci-dessus. L’auteur détaille le programme de réalisation de ces ouvrages qui se présentent en fait comme des expériences de l’application de la théorie de la formation des mots qu’elle a élaborée avec son équipe. Le Dictionnaire des affixes [...] se veut « une mise en forme lexicographique d’une partie de la grammaire qui régit la construction des unités lexicales » (p. 54). La nomenclature s’élève à environ 250 affixes. Chaque article tracera un portrait en huit points de chaque élément de formation. Quant à lui, le Dictionnaire dérivationnel [...] « représente l’application de cette grammaire à la description structurelle et sémantique des mots construits » (p. 54). La nomenclature est orientée vers le lexique actuel tandis que la macrostructure se réclame des familles morphologiques des mots. Chaque article comprendra quatre rubriques : l’histoire, la morphologie, la structure, la sémantique. DC expose aussi les grandes articulations de la morphologie constructionnelle, jadis la morphologie dérivationnelle. Puis des détails sont fournis sur chacun des répertoires projetés qui seront en quelque sorte des métadictionnaires. DC explique comment son approche, d’abord fondée sur la grammaire générative lexicaliste, a glissé vers un cadre plus accueillant, soit celui d’une sémantique des mots construits, permettant ainsi une description adéquate et explicite des lois, des principes et des mécanismes qui gouvernent le façonnement des mots et l’acquisition des sens.

La troisième contribution (Dany Amiot, p. 67-83) convie le lecteur au pays des préfixes-prépositions comme sur(-), sous(-), contre(-), etc., afin de déterminer à quelle catégorie appartiennent réellement ces éléments, les affixes ou les prépositions, ou de voir s’ils n’ont pas un statut hybride. L’entrée en matière consiste à présenter un classement des préfixes. Ils sont de trois ordres : 1. Ceux qui ne sont jamais des morphèmes autonomes (in-); 2. Ceux qui ne sont pas autonomes en français, mais qui le furent en latin ou en grec (extra-, hyper-); 3. Ceux qui peuvent être ou ne pas être autonomes et agir en tant que prépositions ou adverbes (sans(-), sous(-)). Les cas 2 et 3 sont étudiés plus en profondeur et plusieurs éléments sont analysés. Le continuum entre la classe des préfixes et celle des prépositions est démontré.

Le quatrième article (Françoise Kerleroux, p. 85-123) porte sur les objets des opérations morphologiques de construction, c’est-à-dire sur « la nature des unités qui servent de bases dans les opérations de construction morphologiques » (p. 85). Il s’agit donc de distinguer entre le lexème, qui appartient au niveau morphologique, et le mot grammaticalisé ou « word » —ce choix terminologique de retenir un emprunt à l’anglais agace à plus d’un titre, malgré la justification de la page 87—, qui appartient au niveau syntaxique. Ces deux entités théoriques différentes trouvent leur source dans les travaux de p.H. Mattews et leur confirmation dans ceux de M. Aronoff. L’article aborde ensuite la règle de l’apocope : ses propriétés formelles et interprétatives. Puis la chercheuse traite de l’« apocopabilité » des noms déverbaux se terminant en -tion. Une autre partie de ce texte discute de la distinction entre le lexème —l’unité lexicale-type— et le « word » —l’unité lexicale-instance— dans les grammaires lexicalisées. Puis, il est fait état du comportement des suffixes à partir de l’étude de l’élément -eur afin de déterminer quelle est la règle qui préside à la construction des noms déverbaux. Ce suffixe a été choisi en raison de sa forte productivité, de sa prototypicité et du fait que la règle constructionnelle ne soit pas évaluative.

Le cinquième texte (Denis Delaplace, p. 125-158) scrute les aspects morphologiques de la substitution par déformation avec apocope. L’auteur explique qu’il est nécessaire de considérer l’intervention de paramètres de nature morphologique lorsque l’on veut décrire les phénomènes d’apocope. Il est question ici de la réduction des mots par effacement d’un ou de plusieurs éléments finals, disparition non imputable à des causes phonétiques comme dans renard > r’nard. Trois des aspects morphologiques retiennent l’attention : 1. La déconstruction des mots savants construits (écologiste > écolo); 2. Les points de rupture souvent situés à l’intersection des morphèmes (super- carburant > super); 3. La reconstruction des apocopés fondée sur cinq procédés de formation :

Une attention toute spéciale est portée à la finale -o sans que l’on sache vraiment quel est le statut de cet élément. Est-ce un suffixe, une voyelle finale...? Puis le sous-ensemble particulier des unités en -ion est étudié pour en dégager les stratégies pour apocoper les déverbaux de cette famille de mots.

Le sixième article (Marc Plénat et Michel Roché, p. 159-198) aborde le sujet de la suffixation décalée. L’étude est conduite à partir du suffixe occitan -ièr/-iéra. La suffixation décalée se distingue de la suffixation en chaîne et de la formule de la suffixation composée ou étendue. Une chaîne se produit lorsque le mot A sert de base au mot B, qui sert à son tour de base au mot C, comme dans les mots français îleîlotîlotier ou dans les mots occitans noga « noix » → nogat « nougat » → nogatièr « marchand de nougat ». Mais il existe des cas sans enchaînement comme gat « chat » → gaton « chaton » ou gatonièra « chatière », ce dernier dérivé ne prolongeant pas ga- ton. Le segment -on- du dernier mot est un interfixe qui n’intervient pas dans l’établissement du sens, et qui, par ailleurs, n’a pas de valeur sémantique propre. Le mot gatonièra est identifié à un « suffixé décalé », car il y a présence d’un interfixe à « caractère neutre » (p. 162), c’est-à-dire dépourvu d’une signification propre. Cela n’empêche pas cet élément de fonctionner ailleurs comme un suffixe (voir gaton). De même, -atièr n’est pas une simple variante de -ièr; il constitue plutôt la « forme élargie du suffixe » (p. 164). Une discussion est menée sur le statut de ce type d’élément intercalé, l’interfixe. Des questions sont posées : l’élément possède-t-il un ou des sens, a-t-il un rôle fonctionnel ou catégoriel? D’autres surgissent. Ainsi, si un élément interfixal comme -on- est asémantique alors que le suffixe -on est manifestement doté d’un sens, peut-on dire qu’il s’agit réellement du même morphème? L’analyse dérive ensuite du pôle morphologique vers le pôle prosodique et segmental, à savoir du côté de la phonologie. Les auteurs expliquent d’abord les causes du conditionnement prosodique. Ils détaillent les caractéristiques de cette distribution des phénomènes phonologiques. Pour ce faire, ils se fondent sur la théorie de l’optimalité et sur le nombre de syllabes qui composent un mot dérivable ou dérivé. Puis le conditionnement segmental est explicité à partir des consonnes finales qui figurent à la fin de la lexie de base. Les analyses portent sur les lieux et sur les modes d’articulation de ces consonnes. Au résultat, les chercheurs démontrent que la suffixation décalée repose aussi sur des assises de nature phonologique.

La septième contribution (p. 199-229) est l’œuvre de Georgette Dal, Nabil Hathout et Fiammetta Namer. Ces auteurs abordent la morphologie constructionnelle sous l’angle de sa connexion avec le traitement automatique des langues (TAL), une visée qui n’est pas théorique, comme dans les autres textes, mais applicative. La première section de l’article rappelle les disciplines liées à la morphologie constructionnelle tandis que la deuxième présente un projet nommé MorTAL (morphologie pour le TAL). On récapitule d’abord ce qu’est le TAL : objectifs, types de traitement, domaines d’application, etc. Puis, on fournit des détails sur le projet, en s’arrêtant notamment sur l’utilisation que la recherche d’informations et la fouille des textes —deux domaines d’application du TAL— peuvent en attendre. La fouille des textes est aussi appelée analyse de l’information dans les textes. La suite décrit quelques expériences de recherche comme celle portant sur les mots en -able, -ité et -is(er), consignés ou non dans les dictionnaires. Au résultat, la recherche a produit 2691 unités lexicales construites avec ces suffixes et absentes des dictionnaires, la majorité d’entre elles appartenant aux « langues dites de spécialité » (p. 214). Par la suite, les textes ont démontré l’existence d’environ 20% de ces unités lexicales construites informatiquement. Trois remarques au sujet de ces résultats : premièrement, le corpus dictionnairique étant restreint à des dictionnaires généraux, le Petit Robert électronique et le Trésor de la langue française, il faut s’attendre à ce que les mots ainsi suffixés et relevant des technolectes, particulièrement dans le cas des X-ité et des X-is(er), fassent partie des exclus des dictionnaires témoins puisque le contenu de ceux-ci est centré sur la langue générale; deuxièmement, les lexicographes généralistes ne retiennent qu’une faible partie des mots construits avec -able qui sont attestés, surtout quand ils ont un sens qui est compositionnel ou prédictible, c’est-à-dire une définition qui s’aligne sur la formule « qui peut être + verbe » (il en va de même pour les adverbes en -ment); troisièmement, il faudrait distinguer les formes lexicalisées des néologismes, ces derniers étant rigoureusement sélectionnés avant d’être candidats à une mise en cage dans des dictionnaires. Ces exemples d’analyse de cas montrent le rendement de la recherche « morTALienne ».

Dans la dernière contribution, Georgette Dal (p. 231-263) discute de l’ouvrage de Bernard Fradin (B. F.) intitulé Nouvelles approches en morphologie (2003). Le texte est divisé en deux temps : un compte rendu du livre, puis une réflexion sur « les règles de construction des lexèmes » (p. 231). Dans le compte rendu, il est rappelé que la morphologie prenait comme base/support tantôt le morphème, tantôt le lexème. L’auteur expose ensuite l’approche adoptée par BF, à savoir la morphologie constructionnelle ou l’ancrage lexical de la morphologie. Quant aux règles de construction des lexèmes, elles reposent sur les catégorisations lexicales majeures que sont le nom, l’adjectif et le verbe. Quelques exemples de « suffixes » sont passés en revue, tels -et(te), -ifi-, -issime. Ce dernier suffixe s’associe souvent à des anthroponymes, donc à des « noms » (p. 251). Il vaudrait la peine ici de distinguer ce que veut dire le terme noms. On semble l’utiliser comme s’il avait la même valeur dans les expressions nom commun et nom propre. Or la production de dérivés suffixaux à base de noms propres est phénoménale, suffisamment remarquable, en tout cas, pour qu’on discrimine dans les catégories, les bases communisées et les bases proprielles, et cela en raison de l’ambiguïté relative au statut du nom propre en linguistique. Une base proprielle a-t-elle le même comportement qu’une base communisée? Est-elle rattachable à une partie du discours? Quand on parle de morphologie, il semble que cette distinction devrait être envisagée, car elle permettrait de discuter du rôle du nom propre dans la formation des mots. Autrement dit, les unités proprielles sont-elles des lexèmes et, si oui, possèdent-elles la même étiquette catégorielle que les lexèmes communisés? Cela suppose aussi que les noms propres sont porteurs de sémanticité puisque les règles de la formation des mots s’appuient sur les dimensions sémantiques ou pragmatiques des lexèmes. « [...] les règles de construction de lexèmes sont avant tout guidées par le sens » (p. 255). Dans les mots construits à base de noms propres, il y a présence du sens à l’arrivée, c’est évident; mais au départ, y a-t-il un sens? Cela reste à voir quand on fait affaire avec des « lexèmes (?) propriels »! À quel moment du transfert du nom propre dans le lexique commun le sens se forge-t-il? Comment se motive-t-il par rapport au nom propre singularisé sur lequel l’affixe vient se greffer?

En conclusion, on rappellera que le présent numéro de Lexique était prévu pour 1999, mais des circonstances diverses ont empêché les responsables de mener à terme plus tôt le projet de publication de cette série de réflexions denses sur la morphologie. C’est donc Pierre Corbin qui a pris la relève et qui a mis la dernière main au manuscrit afin de rendre disponibles les textes « pensés » par Danielle Corbin et ses collaborateurs. Lors de la lecture, il faut tenir compte de ce décalage entre la confection des articles et leur actualité en 2004, moment de la publication de la revue. D’ailleurs, plusieurs auteurs soulignent cet écart temporel entre l’instant de la conception des articles et celui de leur diffusion. Pour certains, bien des choses ont changé. Mais l’important était de rendre hommage à Danielle Corbin et de mieux faire connaître les travaux qu’elle dirigeait avec une grande compétence et une passion certaine pour la linguistique, en particulier pour la morphologie. On ne peut nier que les recherches dont il est rendu compte ici attestent bien « la solidité conceptuelle et la richesse empirique » (p. 10) des pistes morphologiques ouvertes par Danielle Corbin.

Notes

[1] Danielle Corbin est décédée à Lille le 6 août 2000.

[2] Le titre était : La formation des mots : structures et interprétations.

[3] Au moment de la préparation de ce compte rendu, Pierre Corbin s’affairait à l’édition de ce livre.

Neologica. Revue internationale de néologie, no 1, Paris, Éditions Garnier, 2007, 230 p.

1. Préambule

Le mot néologie apparaît en français en 1759. Il est alors porteur d’une valeur sémantique qui renvoie à la création de mots, d’expressions ou de sens nouveaux. En cela, au xviiie siècle, il s’opposait à néologisme (1735) qui possédait un sens péjoratif et désignait la création abusive, mauvaise ou inutile de signes nouveaux. Par extension, il référait aussi à l’affectation de nouveauté dans la manière de parler, sens qu’il a perdu depuis. Entrée plus longtemps ignorée qu’absente des nomenclatures des dictionnaires de linguistique, champ délaissé par des chercheurs qui préféraient diriger leurs regards vers des zones de la lexicologie qui avaient à faire avec la morphologie ou la formation des mots, la néologie était reléguée dans la catégorie des arts mineurs des sciences du langage. Ailleurs, on se méfiait tout simplement de la néologie, comme ce fut le cas dans les milieux de la traduction, où tout ce qui était nouveau en matière de langue était suspect, en raison d’une mauvaise perception des mécanismes de renouvellement du lexique, de la dynamique des langues et de l’utilité des néologismes. C’était surtout l’ombre du calque —créature nuisible, néfaste et perçue comme un envahisseur du lexique— qui occultait la zone prestigieuse de la néologie.

La néologie est un concept évanescent, difficile à saisir. On pourrait même se demander si elle existe vraiment. En effet, le terme néologie est associé à la naissance d’un mot ou d’un sens qu’on appelle néologisme, étiquette qui n’accompagne l’innovation que pendant une durée limitée et variable selon les néologismes. Le facteur temps est donc une donnée fondamentale en néologie, comme l’indique l’élément néo-. Enchâssée dans le mot néologie lui-même, l’idée de temps s’ouvre sur deux perspectives. D’abord, à l’instant de sa naissance, le mot nouveau s’inscrit sur l’axe chronologique d’une langue et il se joint automatiquement au lexique. Ce point d’intersection correspond à une date précise, à peu près immuable. Puis le temps refait surface quand se pose la question sur le caractère de néologicité du mot. Ce statut n’est pas éternel et il s’estompe à un moment ou à un autre. Après sa naissance, un mot devient candidat à la mise en dictionnaire. Sa diffusion et sa réception sociales plus ou moins rapides influenceront son statut du point de vue lexicographique, l’intégration dans les nomenclatures ayant pour effet de confirmer sa valeur, son utilité et sa place dans l’usage. La captation dictionnairique a aussi comme conséquence d’atténuer, sinon d’éliminer, le sentiment de nouveauté du mot, de ne plus l’identifier comme étant un néologisme. Quand le dictionnaire n’est pas l’arbitre en cette matière, le sentiment néologique devient une affaire individuelle et il varie avec chaque mot, de sorte que le temps est ici une donnée souple, mobile, insaisissable et irréductible à une indication chiffrée précise. On ne peut pas dire que le statut de néologisme correspond à une durée limitée, immuable et fixée à tant de jours, de mois ou d’années et qu’une fois ce seuil atteint, le mot est versé dans une autre catégorie d’unités lexicalisées. Et dans cette quête du point de rupture entre deux états lexicaux, il faut sans doute tenir compte d’autres raisons qui ne sont pas de nature linguistique, mais qui jouent un rôle dans l’évaluation et dans la perception du statut du mot; ces raisons ont notamment des origines sociales ou psychologiques.

La création d’un néologisme est un acte individuel ou collectif, un acte conscient ou inconscient. La création planifiée et collective est fréquente dans les terminologies. Le nom commun motoneige est né à la suite d’une demande faite à un linguiste en 1960 afin de remplacer le nom déposé Skidoo (vers 1959). Les mots baladeur, courriel et baladodiffusion sortent de la réflexion collective eux aussi. Le néologisme naît généralement dans la parole; il rejoint l’écrit plus ou moins rapidement et selon les besoins. C’est justement le texte écrit qui sert de référence au lexicographe quand vient le moment de dater l’apparition d’un mot nouveau. Les dictionnaires offrent en fait plusieurs paliers de datation, ce qui conduit à préciser la signification de l’expression mot nouveau. Cette formule renvoie à trois moments de la vie d’un mot, les deux premiers étant de nature lexicologique, le troisième étant de nature lexicographique.

  1. Mot nouveau est relatif à l’instant de la création de l’unité, moment qui peut être difficilement saisissable et qui n’est qu’approximatif lorsque le mot surgit à l’oral et qu’on en prend conscience ultérieurement.
  2. Mot nouveau est mis en rapport avec la date du texte écrit dans lequel l’unité est attestée pour la première fois. Cette date est susceptible de reculer au fur et à mesure qu’on découvre des attestations plus anciennes.
  3. Mot nouveau réfère à la date d’entrée de l’unité dans un dictionnaire, cette date pouvant varier avec les ouvrages. Les dictionnaires usent de cette appellation pour noter un ajout fait lors d’une mise à jour ou d’une édition nouvelle. Un même mot peut être lexicographiquement nouveau autant de fois qu’il rejoint les colonnes d’un dictionnaire, ou de plusieurs. Par exemple, le mot blogueur fut déclaré deux fois « mot nouveau » : en 2005, il figurait sur une liste de « Mots nouveaux » ajoutés dans le Nouveau Petit Robert 2006 [NPR]; en 2007, il figurait sur une liste semblable du Petit Larousse illustré 2008 [PLI]. Le millésime 2008 du NPR donne comme mots nouveaux les ajouts chop suey et pastrami. Le premier fut intégré dans le PLI en 1982 (= millésime 1983), soit il y a un quart de siècle, tandis que le second est toujours absent du PLI. En consultant le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992), on trouve les deux mots à la nomenclature. Les trois dates sont autant de strates dataires liées au moment de la consignation, car il est manifeste que ces mots ne sont plus nouveaux sur le plan dictionnairique. Un autre type de croisement est repérable quand on consulte l’article verrine (« Petit récipient en verre… »), une nouveauté dans le NPR 2008 et dans le PLI 2008 : le NPR le présente comme un nouveau sens tandis que pour le PLI, il s’agit d’une nouvelle entrée.

Bien des croisements sont observables en effet quand vient le moment de traiter les datations (cf. Boulanger et Malkowska 2007). Un autre exemple illustrera ces ondulations dataires, soit le mot courriel. Ce mot est daté de vers 1990 par le NPR. Les journaux québécois l’attestent en janvier 1997. Or, le terme a été inventé au début de 1989 dans un séminaire que je donnais à l’Université Laval sur la formation des mots. Mais aucune trace écrite n’étant restée pour en témoigner, la gestation du mot est demeurée confidentielle et on attribue la création de ce néologisme à une autre instance. Le mot est né dans le contexte d’un exercice collectif de création de néologismes destinés à remplacer des emprunts et le terme e-mail faisant partie du lot de mots à traiter. Aussi peut-on dire que courriel est une création planifiée. Le mot a par la suite été réinventé par l’Office de la langue française ou suggéré par un étudiant du séminaire qui a travaillé comme terminologue à l’OLF dans les mois qui ont suivi le cours. Il est par ailleurs curieux d’observer que le NPR date le mot e-mail de 1994, soit plus tardivement que son remplaçant courriel! Une recherche dans la base EurekaCC montre que l’emprunt est déjà présent dans le quotidien québécois La Presse dès 1988 et dans Le Monde en octobre 1987, mais cette première attestation n’est pas probante. Le NPR date l’abréviation mail de 1998 tandis que le Dictionnaire culturel en langue française donne 1996 comme première attestation pour ce mot qu’il qualifie d’emprunt à l’anglais ou d’abréviation de l’anglicisme e-mail. Le Grand Robert de la langue française dit que mail est attesté vers 1980 et il en fait l’héritier de l’anglicisme e-mail. Plus discret, le NPR dit tout simplement que mail vient « de e-mail », sans préciser si l’abrégement s’est fait une fois le mot e-mail passé en français ou s’il fut emprunté à l’anglais qui l’avait déjà soumis à l’aphérèse. On a affaire ici à une cascade de dates et à des explications étymologiques qui se contredisent et versent dans l’anachronisme. Un dernier exemple d’itinéraires croisés sera évoqué. Le mot romanesco « Chou-fleur d’une variété originaire d’Italie… » est une autre illustration du cumul dataire. Il est daté de 1993 par le NPR, mais les journaux français l’attestent en 1998 et les journaux québécois en 1991. Il intégrera le NPR en 2006, c’est-à-dire dans le millésime 2007. Il est toujours absent du PLI.

Une quatrième interprétation de mot nouveau est plausible, à savoir que tout mot que le locuteur ne trouve pas dans « le » dictionnaire peut être interprété comme étant un néologisme, à moins qu’il soit perçu comme fautif ou inexistant.

La mise en dictionnaire constitue donc une seconde naissance et un acte de baptême pour le mot enregistré. Rejoindre le dictionnaire ne lui enlève pas nécessairement sa qualité de néologisme. Il ne faut donc pas confondre l’apparition du mot en langue —le néologisme lexicologique— et l’apparition du mot dans un dictionnaire —le néologisme lexicographique. L’écart temporel entre ces deux états est parfois surprenant. Ainsi le mot expresso, daté de 1968 par le NPR, aura dû patienter pendant 32 ans avant d’intégrer la nomenclature de ce dictionnaire en 2000 et il aura dû attendre 29 ans avant d’être reconnu par le PLI en 1997 [= millésime 1998] (voir Boulanger et Malkowska 2007 : 113).

En terminologie, la néologie est l’objet de travaux sérieux et souvent encadrés par des préoccupations d’aménagement linguistique, elles-mêmes parfois placées sous un parapluie législatif. Son dynamisme a été démontré à maintes reprises (cf. Boulanger 2008). Le bouillonnement dont elle est l’objet, les questions qu’elle soulève, la dichotomie entre la langue générale et les LSP, entre autres, ont amené deux spécialistes français de la néologie, John Humbley et Jean-François Sablayrolles, à fonder une revue entièrement consacrée à l’étude de la néologie. La revue porte le titre de Neologica et le premier numéro est paru en 2007. Le nom provient de la latinisation du mot néologie, lui-même issu du grec neos « nouveau » et logos « discours, science, étude ». Aux yeux des créateurs de la revue, il fallait un lieu permanent porteur des réflexions et diffuseur des recherches prenant ce phénomène comme objet d’étude, un lieu où on pourrait trouver des renseignements sur les activités liées à la néologie, un lieu d’échanges et de discussions sur la création lexicale et sur une discipline devenue multiforme depuis une vingtaine d’années. L’épicentre de la revue sera le Laboratoire de linguistique informatique de l’Université Paris 13.

2. Neologica

Ce fort volume inaugural contient un avant-propos, le récit de la fondation de la revue, des articles répartis en deux sections, l’une thématique, l’autre libre, et des rubriques consacrées à la bibliographie de la néologie ainsi qu’à des comptes rendus.

L’avant-propos de Bernard Quemada (p. 5-8) porte sur la nécessité d’une telle revue qui doit prendre sa place dans le concert des publications de nature lexicologique. Bernard Quemada justifie que la science des mots nouveaux suscite un intérêt qui dépasse la simple curiosité à l’égard des nouveautés du vocabulaire. Il rappelle que la néologie est souvent perçue comme quelque chose d’extrême : ou bien le phénomène est anecdotique, banal, trivial même, car on n’en retient que les aspects fantaisistes, ou bien il est l’antithèse du purisme, une menace pour la langue. Le figement de la langue, son incapacité à créer n’ont rien à voir avec les moyens de création puisque le français possède tous les mécanismes nécessaires pour ce faire; ces résistances sont psychologiques et sociales. La néologie, c’est l’avenir des langues. Aussi, au cours des deux dernières décennies s’est-on appliqué à réhabiliter le phénomène. Il faut donc stimuler la recherche et encourager les chercheurs qui scrutent la néologie sous différents aspects : la théorie et la pratique, la langue générale et les LSP, l’emprunt et le calque, la création spontanée ou planifiée, etc.

La parole est ensuite donnée aux promoteurs de la revue qui expliquent les raisons qui les ont amenés à créer une revue de néologie puis ils tirent des plans sur l’avenir (p. 9-11). Bien entendu, l’objet premier est de « combler un manque » (p. 9), puis « d’installer dans la durée la réflexion à ce sujet afin que la question néologique occupe, sans éclipse, toute sa place au sein de études grammaticales, et de sciences du langage » (p. 9). Il s’agit en bref de promouvoir la néologie, de proposer un lieu de défense et d’illustration du phénomène, de témoigner de sa pertinence et de son envergure à travers les cultures et les époques, sans ignorer l’étude de problèmes spécifiques plus concrets. La revue sera publiée une fois par année. Le contenu sera réparti ainsi : un volet thématique, un volet de contributions libres, la poursuite de la bibliographie de la néologie (voir Boulanger 2008), des comptes rendus d’ouvrages, de réunions scientifiques ou d’autres événements.

Le volet thématique choisi pour ce numéro inaugural est « La nomination ». Sept contributions et une brève introduction le composent. Les articles thématiques sont en fait les textes de communications présentées lors d’une journée d’étude organisée le 10 janvier 2004 par le Centre interlangue d’études en lexicologie (CIEL) de l’Université de Paris 7 sur le thème « Qu’est-ce que nommer? ». Il s’agissait de départager les actions de création lexicale, de nomination et de dénomination.

John Humbley (p. 17-32) revient sur le geste créateur en terminologie, et il se demande si celui-ci est de l’ordre de la pensée consciente, une action réfléchie, planifiée, s’opposant à la néologie spontanée.

Paul Siblot (p. 33-48) aborde indirectement la néologie en se concentrant plutôt sur les caractéristiques qui distinguent le nom en tant qu’unité lexicale et le nom en tant qu’appellation. Il apporte des précisions sur le concept de « nomination » et il le situe par rapport au paradigme désignation, appellation, dénomination. Son intervention se situe d’emblée sur le plan théorique.

Dardo de Vecchi (p. 49-63) lie les préoccupations des entreprises (la production de biens) aux activités de nomination qui consistent à produire des termes pour nommer les biens. Ces termes sont des identifiants, des signes distinctifs porteurs de la spécificité d’une entreprise. Une approche nouvelle émerge de son analyse, la pragmaterminologie. Cette discipline lie un ensemble de comportements sociaux conditionnés à l’action plus proprement terminologique.

François Gaudin (p. 65-74) plonge dans l’histoire des sciences en faisant revivre la mise au point du système de dénomination en chimie au xviiie siècle. À travers les figures de Lavoisier et de Guyton de Morveau, il démonte les mécanismes de la modernisation d’une terminologie. La reconfiguration du vocabulaire de la chimie repose sur trois principes simples : la motivation des termes, le recours aux éléments savants grecs et latins, et la francisation. Cela conduit à une mise en rapport entre la dénomination et l’arbitraire. En fait, l’auteur se demande si l’association de morphèmes « motivants » est possible, si on peut configurer des unités lexicales motivées alors que l’arbitraire règne en maître.

Maria Ieda Alves (p. 75-85) verse dans la pratique en établissant une liste de néologismes en portugais brésilien tirés d’un corpus de presse. Elle distingue entre la langue générale et les LSP, la création en langue courante faisant davantage appel aux ressources internes alors que les LSP ont tendance à favoriser les emprunts. Du moins, c’est ce que révèle le corpus étudié.

Jean-François Sablayrolles (p. 87-99) montre que l’acte de néologisation doit tenir compte des possibilités de vie longue —la langue— et de vie éphémère —le discours. Il expose aussi que cet acte est subordonné au point de vue du nominateur, au facteur temps et au jugement global qui a à faire avec la durée, le milieu, etc. La néologie ne signifie pas toujours qu’il y a accompagnement de nouvelles réalités, cette équation étant par trop simpliste. Le vocabulaire peut bouger sans que les significations changent ou que les choses (référents) fassent de même.

Naima Semmar-Djabelkheir (p. 101-110) étudie le processus de la néologie dans le cadre de la praxématique, s’arrêtant en particulier sur les questions de nature sémantique.

La section libre contient six articles. D’abord, Maria Teresa Cabré (p. 113-116) présente brièvement le projet Néorom qui est un réseau d’observatoires de la néologie dans les langues romanes. Elle fait le point sur les activités du réseau et elle expose les principes et les méthodes de repérage des néologismes dans quelques langues. JeanFrançois Sablayrolles (p. 117-124) suit avec un texte qui présente l’Observatoire de la néologie du français contemporain dont les travaux sont réalisés à l’Université de Paris 7. Puis viennent des articles plus substantiels.

Bénédicte Laurent (p. 125-143) propose une intéressante réflexion sur les concepts de « nom de marque » et de « nom de produit ». Elle analyse les modalités d’émergence et de fonctionnement du sens des mots ainsi créés. Il s’agit d’une sorte de typologie des noms déposés en France. Elle étudie aussi les mécanismes de la mise en contexte de noms de marques dans des écologies discursives et visuelles.

Arnaud Richard (p. 145-160) centre sa contribution sur l’emprunt black qui vient concurrencer le mot noir en France. Son approche est de nature sociolinguistique et fondée sur l’analyse du discours. Il fait aussi une incursion en métalexicographie, en suivant le parcours de son mot dans les dictionnaires.

Anne Laure Jousse (p. 161-175) scrute la néologie dans les pamphlets racistes et antireligieux. Elle dresse une typologie qui tient de la morphologie et de la sémantique.

Céline Ahronian (p. 177-201) réfléchit sur la traduction des mots composés en anglais. Elle appelle mot composé ce que d’autres appellent syntagme ou unité lexicale complexe; la dénomination s’applique aussi aux formes soudées comme firewall ou startup. Elle étudie les structures de ces noms en français et en anglais dans Internet en vue de créer une base de données terminologiques bilingue vouée aux néologismes.

John Humbley (p. 203-218) poursuit le travail d’établissement d’une bibliographie permanente de la néologie dont les premières recensions remontent aux années 1980, du moins dans un contexte organisé. Il catalogue 44 notices portant sur des études linguistiques et 2 notices relatives à des dictionnaires. Sur la question de la réalisation d’une bibliographie de la néologie, voir Boulanger 2008. Un compte rendu du livre de Michel Arrivé Verbes sages et verbes fous, par Jean-François Sablayrolles, clôt le contenu de ce premier numéro de Neologica.

Voilà un collectif d’articles riche, diversifié et prometteur. On y navigue à l’aise. Le volet thématique permet de réfléchir sur une problématique qui lie le fait de nommer à la néologie et d’étudier les ressemblances et les différences entre les idées de « nomination », de « dénomination », d’« appellation » et de « désignation ». Plusieurs contributions sont construites autour d’un schéma binaire, c’est-à-dire de la mise en parallèle de deux aspects d’un phénomène, présenté tantôt sous l’angle de la complémentarité tantôt dans une perspective d’opposition. La langue générale et les LSP, les études pratiques sur un mot et les études plus théoriques, des questions de nature nationale ou de nature internationale, sont des exemples de ces dualités. La qualité du contenu et la facture générale de la revue promettent un bel avenir à Neologica. Il y a longtemps que l’univers fascinant de l’innovation lexicale attendait un lieu où on pourrait conserver des traces de la naissance, des tribulations et de la vie des mots qui, à l’instant de leur création, viennent enrichir le lexique millénaire du français. Une revue qui a sa place en linguistique, une revue indispensable, une revue qui a de l’avenir, une revue qui a besoin de lecteurs, une revue qui a besoin de chercheurs qui la nourrissent de leurs réflexions, bref un lieu de rassemblement, une sorte de « néologosphère ».

Références

MOUNIN, Georges (dir.) (1993): Dictionnaire de la linguistique, coll. « Quadrige », n° 153, Paris, Presses universitaires de France, XXXVII + 346 p.

Le dictionnaire

Les années 1970 ont constitué une période charnière et faste en ce qui a trait à la publication des dictionnaires de linguistique de langue française. Aujourd’hui encore, ces répertoires demeurent les plus connus et les plus utilisés par les professeurs et les étudiants d’université. Pour se remémorer quelques titres très importants de la grande constellation des dictionnaires de cette période, il suffit de mentionner des œuvres-clés comme le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage (1972), le Dictionnaire de linguistique (1973), Le langage (1973), le Dictionnaire de didactique des langues (1976), le Vocabulaire de la linguistique (1976), Sémiotique : dictionnaire raisonné de la théorie du langage (1979). À ce sextuor dictionnairique, on ajoutera le Dictionnaire de la linguistique (DL), originellement paru en 1974. Si l’on excepte quelques ouvrages plus thématiques et à caractère encyclopédique ainsi que les lexiques spécialisés, la décennie 1980 ne verra apparaître qu’un seul nouveau dictionnaire d’envergure, à savoir La grammaire d’aujourd’hui : guide alphabétique de langue française (1986). Par ailleurs, jusqu’à ce jour, seul le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage avait eu l’honneur d’une publication en format de poche. C’était en 1979.

Le DL devient à son tour accessible dans une collection de petit format, soit la célèbre collection « Quadrige ». Cette réédition arrive à point nommé et elle produit un double effet : elle comble d’abord une lacune, car l’ouvrage d’origine était devenu introuvable, et elle ramène le coût d’acquisition à un niveau abordable pour la gent estudiantine, clientèle privilégiée pour ce type de dictionnaire.

La réédition dont on rendra compte n’est aucunement une refonte ou une mise à jour corrigée et augmentée du DL. Comme l’attestent la bibliographie, dont le plus récent titre est daté de 1973, et le directeur de la publication lui-même —il dit avoir ignoré la « mise en chantier » de trois ouvrages contemporains au sien, à savoir ceux « de Ducrot et Todorov, de Dubois et coll., de Pottier et coll. » (voir pp. XXIII-XXIV)—, à la virgule près, nous avons affaire au même texte que celui qui fut publié en 1974. En raison de sa remise à la disposition des utilisateurs, ce compte rendu du DL prendra la forme de quelques rappels et de quelques observations critiques sur son contenu.

Comme beaucoup de ses semblables, le DL est une œuvre collective, puisque, outre Georges Mounin qui a dirigé le projet, dix-neuf autres collaborateurs ont contribué à la rédaction des articles.

L’objectif fondamental du DL est de fournir au public cible, formé d’étudiants, d’enseignants, de gens de culture..., un ouvrage de consultation efficace permettant de comprendre et de manier correctement les terminologies en usage dans différentes écoles de pensée linguistique actuelles. Le DL n’a pas d’envergure encyclopédique, car il ne décrit pas de manière étendue tous les concepts qu’il recense. Il n’était pas dans les intentions des auteurs de préparer un manuel de linguistique cataloguant, en ordre alphabétique, quelques centaines de monographies sur les principales notions de la linguistique. Le DL est donné comme un dictionnaire de mots, à savoir « celui qui réduit les définitions au minimum nécessaire pour comprendre le terme dans un contexte » (p. XXIII). Les responsables ont légitimement opté pour l’instrument de consultation rapide, efficace et ponctuel qui permet à l’utilisateur de poursuivre sa lecture ou sa recherche sans se perdre dans le labyrinthe des notions de la linguistique. Il constitue donc un ouvrage idéal pour les apprentis linguistes et les néophytes. Le programme auctorial recelait un objectif didactique fort bien réalisé dans le répertoire.

Le dictionnaire traite en priorité des termes de la linguistique et non pas de ceux qui sont relatifs à la grammaire. Les quelques unités de ce domaine qui y figurent sont perçues sous l’angle de l’analyse linguistique et non pas sous celui de l’analyse grammaticale traditionnelle. Il est à remarquer que pour la première fois, une place est faite à la terminologie de la linguistique appliquée. Le DL est résolument synchronique. Il rend compte du vocabulaire utilisé il y a vingt ans et encore usuel aujourd’hui dans les écrits spécialisés de langue française. Il traite de la linguistique universelle, il ne se restreint pas à la seule linguistique française. En outre, la description n’a pas de visée normative. Selon Mounin, il ne revient pas à un dictionnaire de la linguistique de s’arroger le droit de choisir et de proclamer qu’il existe une seule bonne terminologie linguistique et de forcer tout le monde à entrer dans le moule. Dans une introduction bien étoffée, le responsable essaie de décrire le plus objectivement possible les causes historiques et théoriques qui ont conduit à l’inflation terminologique, inflation qu’il ne se prive pas de dénoncer malgré son intention de ne pas intervenir dans le processus de normalisation (voir le paragraphe 2, ci-après).

La nomenclature répertorie 1 306 termes (p. XXXVII, n. 1) appartenant à dix-huit sous-domaines de la linguistique générale courante, telles la dialectologie, la lexicologie, la phonologie, la sémantique, la syntaxe, etc., ainsi que la rhétorique et la versification, qu’on élève ici au rang de disciplines linguistiques. La microstructure des articles est simple. Elle est constituée de cinq rubriques fondamentales : l’entrée, l’indicatif de sous-domaine, la définition ou l’explication, un système de renvois à deux niveaux, les initiales du signataire de l’article.

La microstructure modèle est configurée de la manière suivante : 1. L’entrée apparaît en caractères gras et avec une majuscule initiale, qui ne se justifie d’ailleurs aucunement. Cette rubrique est isolée des énoncés textuels et située en retrait des paragraphes explicatifs (exemples : Métathèse, Métonymie). 2. Le cas échéant, une ou des abréviations de sous-domaines de la linguistique précèdent le segment définitionnel ou les autres formes de commentaire (exemple : métaplasme appartient à la phonétique (phonét.), à la lexicologie (lexic.) ou à la rhétorique (rhét.)). L’absence de balise de domaine indique que le concept est relatif à la linguistique générale (exemples : philologie, phonétique). Mais tel n’est pas toujours le cas (voir mutation, pertinence, qui ne sont pas accompagnés de marques de domaine et qui relèvent nettement de la phonétique et de la phonologie, respectivement). 3. La rubrique sémantique définit le terme cible dans autant de champs d’application qu’il y a d’étiquettes thématiques. Les énoncés définitionnels sont généralement succincts et suffisamment explicites pour mener à une bonne saisie de la notion (exemples : lexicographie, mot-valise). Ils demeurent, pour la plupart, encore très actuels, quoique certains aient vieilli (voir par exemple la seconde définition de l’entrée lexicologie : « Désigne aussi la réflexion théorique sur les problèmes posés par l’élaboration des dictionnaires. »). Il est évident que cette vision n’est plus conforme à la réalité. La dictionnairique a suffisamment progressé pour mériter qu’on lui attribue une dénomination propre. D’ailleurs, le mot dictionnaire ne possède qu’une entrée-renvoi (dictionnaire : V. lexicographie, inverse). À l’occasion, la définition est enrichie d’une explication supplémentaire qui emprunte parfois des allures encyclopédiques (exemples : diachronie, racine). 4. Le système de renvois est de type onomasiologique et il possède deux dimensions. D’abord, dans les énoncés explicatifs, les mots qui se retrouvent eux-mêmes à leur place alphabétique dans le dictionnaire sont suivis d’un astérisque (exemple : métaplasme, qui offre 17 renvois internes). Cette procédure n’est cependant pas systématique pour tous les mots d’un même article, pas plus qu’il n’y a de récursivité d’un article à l’autre. Ensuite, les renvois placés en fin d’article ou après le paragraphe définitionnel; cette rubrique est d’ordre synonymique (exemple : arrière : « Syn. : postérieure*, vélaire*. ») ou d’ordre analogique, permettant ainsi de retracer des concepts apparentés (exemple : lexique : « V. monème, lexème, lexie, etc. V. aussi lexicographie, lexicologie. »). 5. Chaque article se termine par la signature de son rédacteur sous la forme de ses initiales. Georges Mounin n’a signé aucun article. Il paraît n’avoir fait que diriger cette recherche et en réviser les résultats. Curieusement, certains articles ne comportent aucune personnalisation (exemples : schlin-tement, schwa). Peut-être sont-ils l’œuvre de Mounin lui-même? L’avertissement au lecteur reste muet à ce sujet.

Les articles sont donc de structure simple et assez brefs tout en offrant le maximum d’information sur un concept de la linguistique. On regrettera cependant l’absence des catégorisations lexico-grammaticales. « On n’a pas donné non plus d’indications grammaticales : masculin, féminin, adjectif, etc. » (p. XXIV). Cette information est nécessaire pour les apprenants. Sinon, comment connaîtront-ils le genre des mots comme aphérèse, apocope ou realia, ou encore le statut de nom ou d’adjectif de mots comme homéonyme et homophone sans en référer à un autre dictionnaire? L’objectif de consultation ponctuelle perd ici de sa justification. Ce défaut amoindrit quelque peu la portée pédagogique de ce dictionnaire qui se veut d’abord un outil d’apprentissage.

Il reste toutefois que le DL atteint son but premier —qui est aussi celui de tout dictionnaire thématique—, à savoir qu’il doit dissiper des malentendus et des malaises terminologiques tout en véhiculant des connaissances sur un sujet. L’exemple de l’entrée morphème est très éloquent à ce propos. On sait que son sémantisme varie selon que l’on lit Bloomfield, Hjelmslev, Troubetskoy, Vendryes ou Martinet. Il faut parfois un dictionnaire pour démêler cet écheveau. Dans cette optique, le DL remplit adéquatement son rôle.

Le DL et la terminologie

Le dictionnaire alphabétique est précédé d’un long texte de Georges Mounin intitulé : Introduction au problème terminologique (pp. VII-XXII) dont il vaut la peine de dire un mot. L’auteur traite abondamment du problème de l’inflation terminologique qui, à son avis, est dû à la néologie d’ignorance, c’est-à-dire à la création excessive de mots inutiles quand la langue de spécialité étudiée possède déjà des dénominations appropriées pour désigner un concept. Le chercheur aborde aussi une question complémentaire, soit celle de la contamination d’une terminologie par l’emprunt exagéré de termes à succès « aux sciences et aux découvertes scientifiques qui font du bruit » (p. XII). En dépit de ces mises en garde, Mounin est cependant conscient que contrecarrer la prolifération terminologique, la paralyser, l’unifier à tout prix, « ce serait immobiliser la recherche » (p. XIII). Toute tentative de standardisation unidirectionnelle lui apparaît utopique. Un dictionnaire idéal supposerait une langue morte. Il faut recommander la prudence devant la nouveauté, il ne s’agit nullement de l’interdire. Pour Mounin, il faut vivre avec le dilemme et, comme Meillet, il pense qu’une terminologie doit répondre à des aspirations contradictoires.

Cet article introductif est d’une très forte puissance évocatrice et il constitue un credo pour le terminologue. On est en présence d’une véritable pièce d’anthologie, d’autant que le sujet en est notre propre LSP, celle de la linguistique. Tout terminologue devrait en méditer chaque paragraphe. Il y a là quelques leçons à tirer car, même si elles furent consignées voilà vingt ans, elles gardent encore tout leur caractère de vérité scientifique et toute leur actualité. On ne saurait trop recommander la pratique assidue de ce texte afin de prendre quelques leçons fondamentales sur la profession de terminologue et sur celle de lexicographe, puisque, bien entendu, si les deux se ressemblent, elles divergent en beaucoup de points. Un bon terminologue n’est pas nécessairement un bon lexicographe, tant s’en faut. L’inverse est aussi vrai. Bien des terminologues ou des lexicographes, qu’ils soient profanes où expérimentés, ou qu’ils se disent tels, trouveront ample matière à réflexion dans l’introduction du DL. En particulier, ils y découvriront l’importance de bien évaluer le programme des travaux projetés et les raisons qui conduisent les responsables à procéder à leurs recherches en se fondant sur l’idéologie qu’ils privilégient. Avant de critiquer ou de condamner sans examen approfondi et sérieux les intentions des auteurs d’une œuvre, mieux vaut s’assurer qu’on en mesure tous les tenants et les aboutissants. Toute œuvre est le résultat d’un programme scientifique et elle s’inscrit dans un contexte spécifique. Telle est la leçon majeure que l’on retirera de ce véritable petit bijou mounien. Il faut lire, relire et approfondir cette très intéressante introduction qui n’a pas pris une ride et qui est l’œuvre d’un véritable professionnel et d’un chercheur expérimenté. Le décodage du dictionnaire qui suit ne saurait qu’en bénéficier.

CABRÉ (Maria Teresa), La Terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions, Barcelona, Editorial Empúries, 1992, 527 p.

D’année en année, la terminologie s’enrichit d’ouvrages qui en explorent les fondements historiques et scientifiques, en révèlent les avancées théoriques et pratiques et établissent des passerelles avec la linguistique, cette science mère. Depuis le coup d’envoi d’Alain REY en 1979 avec La Terminologie : noms et notions, suivi par Rostislav KOCOUREK en 1982 avec La Langue française de la technique et de la science, plusieurs universitaires ont mis leur pensée sur ce sujet en livre afin d’offrir au public lecteur les résultats de leurs observations et de leurs réflexions. Quelques autres jalons de première main balisent l’histoire de la terminologie, le dernier en date fut la publication de A Practical Course in Terminology Processing par Juan Carlos SAGER en 1990. Arrive maintenant sur nos tables de travail La Terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions, nouvelle œuvre d’envergure réalisée par une linguiste catalane, Maria Teresa CABRÉ, dont on connaît bien les écrits sur la lexicologie. Cette fois-ci, elle aborde le champ spécialisé de ce domaine du lexique, elle traite des savoirs thématiques, de leur place dans la linguistique, de leurs principes et de leurs méthodologies. Avant elle, personne ne s’était aventuré si loin dans toutes les ramifications de la terminologie au strict plan de ses dimensions perçues et explorées sous l’angle des sciences du langage et de la société.

La Terminologia est écrite en catalan, et cela est déjà remarquable. C’est à la fois un privilège et une limitation. Un privilège parce que, parmi les langues romanes, le catalan devient, avec le français, la seule langue pour laquelle on dispose d’un ouvrage de base sur la terminologie. Une limitation, car le catalan n’étant pas une langue de grande diffusion, le livre risque de ne pas avoir beaucoup d’impact hors de la Catalogne et des milieux catalanisants. Cela est dommage parce qu’avec le français, surtout le français québécois, le catalan est la seule langue romane sur laquelle on a mené un aménagement terminologique fondé sur l’amalgame du politique (les législations linguistiques, le statut des langues...) et de la linguistique (les dictionnaires terminologiques, les préoccupations pour les dictionnaires de langue générale, le corpus...). Dans les deux principaux États concernés —le Québec et la Catalogne—, on trouve de nombreuses ressemblances, comme des populations quasi identiques en nombre, la dépendance par rapport à une autre langue dominante, l’anglais et l’espagnol respectivement, l’universitarisation de la terminologie sous la forme de programmes d’études menant à des diplômes supérieurs, etc. Mais surtout, dans les deux territoires, un effort d’aménagement terminologique intense repose sur l’existence d’institutions bien établies qui se sont donné les moyens d’agir par l’entremise des législations linguistiques. Dans l’un et l’autre « pays », le progrès des langues est remarquable et les travaux qui sont à la source de la légitimation, de la revalorisation et de la modernisation de ces langues méritent d’être largement diffusés.

Vingt ans après les premières législations linguistiques contemporaines (celles du Québec, en 1974, et celle de la France, en 1975), quinze ans après les premiers efforts sérieux de recentrage du catalan en Espagne, paraît donc cet ouvrage de réflexion qui vient enrichir une bibliothèque déjà sérieusement documentée mais toujours à compléter.

Maria Teresa CABRÉ mène une analyse de la problématique de la terminologie d’abord ciblée en fonction de la langue et du territoire catalans. Mais ses analyses et ses réflexions transcendent rapidement l’espace catalan puisqu’elle explore les principes universels de la terminologie.

Le livre s’ouvre sur une belle préface de Jean-Claude CORBEIL, l’un des acteurs importants de l’aménagement linguistique et l’un des maîtres d’œuvre de la terminologie québécoise. Le préfacier cadre fort bien l’étude que se propose de réaliser MTC en rappelant les deux principaux sens qu’on donne aujourd’hui au mot terminologie, à savoir « l’ensemble des termes d’un domaine du savoir » et « l’étude scientifique et la description des vocabulaires de spécialité ». Il met aussi en perspective la terminologie et la lexicologie, la terminologie et la communication, ce qui justifie certaines des orientations qu’emprunte la discipline terminologique, par exemple l’interventionnisme à caractère normalisateur et standardisateur, le phénomène de l’implantation en milieu socioprofessionnel. Dès le départ, les liens sont tissés entre les grandes caractéristiques de la terminologie : c’est une des sciences du langage, c’est une discipline rattachée à des activités professionnelles, c’est une discipline qui possède son corps de doctrine théorique et pratique qui prend la forme de principes, de préceptes et de méthodologies de travail variées, etc. Comme l’avait déjà préconisé Eugen WÜSTER, J.-C. CORBEIL rappelle également les relations de la terminologie avec la documentation, les sciences cognitives et l’informatique.

Au-delà de cette toile de fond, il y a lieu d’examiner le contenu des sept chapitres d’inégale longueur qui bâtissent ce livre.

Dans le premier chapitre, l’auteur présente la situation et les aspects généraux de la terminologie (p. 15-57). Elle s’arrête sur les éléments historiques et sur les fondements à l’origine de la discipline. Ses descriptions prennent en considération les perspectives sociales et politiques, scientifiques et fonctionnelles, ainsi que les aspects organisationnels, tant au plan national qu’au plan international. Cet excellent et indispensable tour d’horizon cadre bien l’histoire de la terminologie, il en justifie l’émergence tout en l’actualisant. Si l’on démarre l’histoire moderne de la terminologie avec Eugen WÜSTER, il aura fallu patienter plus de cinquante ans pour asseoir le corps de doctrine de cette discipline du langage, discipline encore boudée par de nombreux linguistes qui, lorsqu’ils s’y intéressent, n’en perçoivent souvent que la facette appliquée, donc négligeable à leurs yeux.

Le caractère interdisciplinaire de la terminologie fait l’objet du deuxième chapitre qui comporte cinq parties (p. 59-112). Les sous-chapitres traitent successivement des rapports de la discipline avec la linguistique, la logique —les sciences cognitives—, la communication, la documentation et l’informatique. L’auteur fait le point sur la constellation disciplinaire qui donne sa coloration spécifique à la terminologie au sein des sciences du langage tout en précisant bien que la terminologie est fille de la linguistique et non une quelconque forme tronquée, banalisée et appliquée de la lexicologie, et encore moins une vassale de la traduction.

Le plus long chapitre (III) et le plus étoffé porte sur les fondements linguistiques de la terminologie (p. 113-241). MTC explore en long et en large le concept de « langue de spécialité » (LSP), l’unité terminologique et la documentation spécialisée. Elle situe d’abord les LSP dans la chaîne linguistique, de la phonologie (le phonème) au discours (le texte) avant d’en détailler les caractéristiques puis de comparer et de critiquer un certain nombre de définitions déjà proposées par d’autres chercheurs, comme R. KOCOUREK, L. HOFFMANN, G. RONDEAU, A. REY, B. QUEMADA, K. VARANTOLA, H. PICHT et J. DRASKAU, J. C. SAGER, D. DUNGWORTH et p. F. MCDONALD, R. de BEAUGRANDE. Puis, elle propose sa propre définition du concept de « LSP ». Le terme est pris ici dans le sens de « subconjunts del llenguatge general caracterizats pragmàticament per tres variables : la temàtica, els usuaris i les situacions de comunicació » (p. 128-129). L’énoncé de sept critères circonscrit et explicite très précisément le concept. La question est ensuite posée de savoir s’il faut employer langage de spécialité (llenguatge d’especialitat) ou langages de spécialité (llenguatges d’especialitat)? L’auteur tranche en faveur du pluriel llenguatges d’especialitat. — À noter qu’elle emploie aussi la variante llenguatges especialitzats : toutes les attestations de cette dernière forme apparaissent au pluriel.

Du point de vue fonctionnel, les diverses LSP comportent des caractéristiques communes fondées sur le fait qu’elles ont comme objectif prioritaire la transmission d’informations et que chaque terminologie spécifique sert à dénommer des notions d’une sphère thématique. L’ensemble des LSP est subdivisible en plusieurs champs dont les fonctions demeurent cependant communes, à savoir assurer et assumer la communication entre les spécialistes d’un savoir. Les LSP s’opposent aussi à la langue générale (LG). L’analyse différenciatrice de l’auteur repose cette fois sur trois aspects : les aspects linguistiques, les aspects pragmatiques et les aspects fonctionnels. Deux textes comparés, l’un provenant de la LG et l’autre d’une LSP, sont l’occasion de détailler chacun des trois types d’approches desquels il ressort que la finalité pragmatique façonne le caractère le plus distinctif. Il n’en demeure pas moins que, d’une part, les frontières entre LG et LSP et, d’autre part, les frontières entre LSP1, LSP2 et LSPn sont ténues, poreuses, perméables, que les superpositions et les chevauchements sont nombreux, que la continuité et l’empiétement sont choses normales. Comme l’avaient déjà fait remarquer J. C. SAGER, R. KOCOUREK et d’autres, il paraît impossible d’ériger une muraille totalement étanche entre les composantes (sous-langages) de la langue totale. « Intentar establir una frontera nítida entre les llengües d’especialitat i la comuna és una tasca impossible, com ho és també la de voler delimitar de manera rígida les fronteres entre les diverses especialitats o pretendre en tots els casos assignar un terme a una sol a temàtica » (p. 153). Le système de la langue fédère un tout et forme un continuum qui ne sont fragmentables que de manière temporaire, c’est-à-dire le temps d’un examen de l’un ou l’autre de ses constituants, et cela en fonction d’objectifs bien déterminés, l’étude du comportement de certaines unités lexicales, la formation des mots et des termes, la dictionnarisation des vocabulaires, par exemple.

L’unité centrale de la terminologie est bien entendu le terme sur lequel s’arrête ensuite l’auteur pour le scruter sous toutes ses coutures. On consultera avec profit les importants sous-chapitres sur la morphologie, sur la formation des mots, sur la typologie des termes et sur le concept, quatuor qui constitue les nerfs de la guerre en terminologie, aussi bien dans la pratique professionnelle que dans le contexte de la formation universitaire ou autre. Que l’on songe au volume de termes organisés en unités lexicales complexes en terminologie, jusqu’à 85 % de toute la nomenclature de certains domaines, et on saisira toute l’importance de s’attarder quelque peu sur le sujet.

Le quatrième chapitre permet le passage des aspects théoriques et linguistiques à la pratique (p. 243-333). Car la terminologie a aussi une finalité concrète, à savoir celle de produire des « dictionnaires de termes ». Depuis 1975, cette activité, cet art est désigné par le vocable terminographie. L’auteur divise ce chapitre en trois parties : les fondements de la praxis, les supports de travail et les méthodes ou les méthodologies. Elle donne l’heure juste sur ces éléments en rappelant quelques points de repère historiques, tels les rapports à l’ISO (Organisation internationale de normalisation), les fiches de travail comme support d’informations terminologiques et bibliographiques.

La démarche de recherche systématique est exposée dans le détail, exemples et modèles de fiches à l’appui. Toutes les phases de ce type de recherche sont bien condensées. Le contenu d’une fiche ainsi que les diverses rubriques sont inventoriés. Étape par étape, le lecteur peut suivre toute la chaîne de production d’un dictionnaire terminologique. Le chapitre s’achève par quelques considérations sur la recherche terminologique ponctuelle, celle qui ne porte que sur un seul terme ou sur quelques termes isolés et non sur un vaste ensemble structuré.

Le chapitre cinq traite de la terminotique, autrement dit des applications de l’informatique à la terminologie (p. 335-403). Quatre dimensions sont ici envisagées : le concept même de « terminotique », les apports de l’informatique à la terminologie, les industries de la langue, les banques de données et les banques de termes. Il est indéniable que l’introduction de l’informatique dans le domaine des LSP a considérablement influencé et métamorphosé les méthodes de recherche traditionnelles. Pour sa part, l’intelligence artificielle fournit des moyens nouveaux —les systèmes experts— qui permettent de réaliser certaines opérations à l’aide de la machine, ce qui modifie sensiblement le rôle tenu jusque-là par les terminologues humains. MTC pose également quelques balises au sujet des industries de la langue et elle dresse un panorama des structures des banques de données avant de s’arrêter plus spécifiquement sur les banques de termes, mais sans en privilégier une en particulier. Son étude demeure globale.

L’important chapitre 6 aborde le domaine central de la normalisation (p. 405-442). L’introduction du chapitre décrit le processus de la normalisation sous son faciès le plus général. Les aspects fondamentaux et les organismes qui se préoccupent de standardisation sont présentés. Il est question de l’ISO qui constitue historiquement l’organisme phare en ce domaine. Puis, l’accent est mis sur la normalisation terminologique. Deux volets caractérisent cette activité : la normalisation des termes et celle des principes et méthodes. C’est dans ce chapitre que l’auteur a inséré la question de la néologie dont elle examine les aspects linguistiques (la typologie, notamment), pragmatiques et sociolinguistiques (les conditions de création, de fonctionnement, de diffusion et de normalisation). Dans l’état actuel de la recherche sur la terminologie, il faut se demander si la néologie ne serait pas mieux à sa place dans le chapitre qui traite des aspects linguistiques. Placer la néologie sous la dépendance de la normalisation réduit quelque peu la position véritable qu’elle occupe dans le grand jeu des LSP.

Le dernier chapitre envisage le volet professionnel de la terminologie. Le rôle du terminologue dans un service linguistique y est décortiqué (p. 443-464). Les liens entre la terminologie comme discipline de la linguistique et le milieu de travail sont tracés. L’auteur plaide enfin la nécessité d’une solide formation en linguistique et en terminologie de sorte que le terminologue puisse mener une réflexion sur sa pratique et acquérir une autonomie de fonctionnement.

En fin de parcours sur le contenu du livre, il importe également de dire qu’un très bon appareil de notes éclaire et prolonge les démonstrations et les explications, mais sans jamais les noyer dans un flot d’autres références ou de détails encyclopédiques. Une importante bibliographie multilingue complète la recherche.

L’ouvrage est remarquablement écrit, sans obscurité ni ambiguïté terminologiques qui rebuteraient les étudiants et les néophytes qui s’aventurent dans l’étude des LSP. La facture même du livre, son format, la typographie, la mise en page aérée, l’abondance des intertitres, tout cela donne à La Terminologia une incommensurable valeur didactique. L’ouvrage comporte de nombreuses citations en d’autres langues, notamment le français et l’anglais, qui, malheureusement, sont souvent entachées d’erreurs typographiques ayant échappé aux correcteurs.

On saura gré à l’auteur d’avoir traité la terminologie comme une discipline indépendante, comme une composante à part entière des sciences du langage et d’avoir su se garder de l’assujettir à l’activité traductionnelle, comme on le fait trop souvent dans certains milieux incapables de se détacher des recettes au coup par coup. La terminologie est beaucoup plus qu’un simple satellite de la traduction. L’auteur démontre amplement que si l’on ne peut pas faire de traduction sans faire de terminologie, en revanche, on peut parfaitement effectuer des travaux d’ordre terminologique sans recourir à la traduction.

Le lecteur a ainsi entre les mains un livre invitant, qui se veut aussi un manuel qu’on aime consulter, lire et relire en raison de l’abondance des informations qu’il renferme, de leur valeur scientifique, de leur actualité et de leur caractère complet. Parallèlement aux réflexions d’ordre théorique, l’auteur procure aux amateurs une excellente synthèse des connaissances sur la terminologie. Ce qualificatif de synthèse n’est pas utilisé dans le sens de facilité ou pour minimiser ou pour diminuer l’ampleur de la tâche réalisée par MTC. Au contraire, la terminologie avait besoin de faire le point sur elle-même et il fallait quelqu’un de l’envergure de MTC pour rassembler, trier, évaluer et traiter toutes ces données réparties dans de multiples écrits. Son expérience incomparable, sa patience et les recherches minutieuses qu’elle a menées pendant quatre ans lui ont permis de relever superbement le défi. Il en est résulté un livre d’une exceptionnelle qualité. Un livre qui révèle pour la première fois les véritables liens entre la langue et la société, étant entendu que l’on parle ici des rapports avec les langues de spécialité. La Terminologia doit être considéré désormais comme un modèle et comme le livre de référence sur les rapports entre la pratique linguistique, la pratique cognitive et la pratique sociale, car il est indéniable que la socioterminologie y est partout présente en filigrane. La mise à la disposition de cet ouvrage pour d’autres lecteurs d’autres langues devrait être plus qu’un vœu, une priorité.[*]

[*] La version espagnole est parue : La terminología. Teoría, metodología, aplicaciones, Editorial Antártida/Empúries, 1993, 529 p. La version française est en préparation.

Lexique, n° 11. Lille, Presses universitaires de France, 1993, 279 p. [Les prépositions: méthodes d’analyse]

Au cours de la dernière décennie, les problématiques de recherche et de réflexion ont été l’objet de plusieurs remaniements dans la plupart des champs d’activité des sciences du langage. Les mutations de la sémantique lexicale, une meilleure compréhension des procédures référentielles et la motivation du sens ont, entre autres, fourni de nouvelles pistes fructueuses pour l’examen circonstancié des prépositions. Ce numéro de Lexique propose à son tour une série de six études approfondies portant sur quelques prépositions qui ont en commun de caractériser l’espace. Les relations spatiales ainsi que la dérivation d’autres emplois qui entretiennent un rapport avec la motivation initiale relient toutes les contributions à ce thème de l’espace. Le cadre des analyses passe par la phrase, lieu d’émergence du sens. Les auteurs des articles tentent d’identifier toutes les variables productrices de sens. Ils cherchent à reconnaître le rôle du lexique, de la détermination et de l’aspect, ainsi qu’à discerner certains phénomènes comme la prototypie, la stéréotypie, les figures, les scénarios.

Les travaux sont polarisés autour de deux sous-thèmes :

  1. L’espace et le temps : les articles sur la préposition dans, perçue dans une perspective disjonctive, et sur les couples prépositionnels avant/après, sur/sous, comparés à partir de considérations oppositives.
  2. Les syntagmes nominaux complexes qui sont abordés sous l’angle syntaxique —l’article sur N1 + de + N2— ou sous l’angle morphosyntaxique —l’article sur N1 + à + N2. Ce sous-thème fusionnne plusieurs perspectives dont les imités lexicales complexes (ULC) et les phraséologismes sont les phares qui attirent davantage notre attention.

Deux des fonctions primordiales des prépositions sont ainsi détaillées et explorées en profondeur : la localisation spatiale et temporelle, la mise en relation des noms entrant dans la composition des nouvelles unités lexicales fédérées grâce aux joncteurs.

Ce compte rendu met l’accent sur quelques aspects du deuxième sous-thème qui touche de plus près les intérêts des langues de spécialité (LSP), à savoir les ULC terminologiques. Les contributions d’Inge BARTNING et de Pierre CADIOT portant respectivement sur de et sur à seront retenues en priorité. Les quatre premiers articles sont le fruit des recherches de Claude VANDELOISE (« Les analyses de la préposition dans : faits linguistiques et effets méthodologiques »), d’Anne-Marie BERTHONNEAU (« Avant/après. De l’espace au temps »), de Jean-Claude ANSCOMBRE (« Sur/sous : de la localisation spatiale à la localisation temporelle ») et de Denis MAUREL (« Reconnaissance automatique d’un groupe nominal prépositionnel. Exemple des adverbes de date »). Dans chacun de ces articles, le lecteur trouvera ample matière à réflexion.

Les deux articles à caractère plus terminologique traitent de la configuration N1 + prép. + N2, l’une des formules binaires types que Louis Guilbert a si justement circonscrites dans les années 1970 dans le cadre précis de la syntagmatique des LSP. Les deux études envisagent cependant le schéma de l’unité complexe ou compositionnelle d’une manière beaucoup plus large puisque les auteurs considèrent les interprétations syntagmatiques de manière plus extensive du point de vue sémantique. Leur approche du syntagme est globale et saussurienne en ce qu’ils ne s’arrêtent pas uniquement à l’examen des ULC sémantiquement univoques.

Inge BARTNING : « La préposition de et les interprétations possibles des syntagmes nominaux complexes. Essai d’approche cognitive », pp. 163-191.

Cette étude fouillée de la préposition de est centrée sur le syntagme nominal (SN) complexe construit à l’aide de N1 + de + N2, structure dans laquelle « le rôle du complément adnominal introduit par de (= CAD) est d’identifier le référent du N1 en établissant une relation particulière entre ce référent et celui de N2 » (p. 163). Essentiellement, I. B. cherche à savoir si la préposition ou le joncteur de peut être le support de n’importe quelle relation de sens entre les composantes nominales des architectures et comment le sens de ces relations peut être propagé. Elle analyse également le rôle de de dans l’interprétation de n’importe quel syntagme nominal produit à l’aide de cette préposition. L’étude est basée sur trois modes d’interprétation qui fondent les relations ou les connexions entre les deux noms du SN : l’interprétation prototypique (ex. : la gentillesse de Paul), l’interprétation discursive (ex. : la jeune fille des livres), l’interprétation pragmatique (ex. : la maison de l’architecte). La chercheuse montre que dans chaque cas « la fonction [le sens?] essentielle de la préposition de est de véhiculer une relation qu’elle ne code pas mais qu’elle emprunte au SN lui-même ou au contexte linguistique ou extralinguistique » (p. 243). Cette fonction instaure une instruction spécifique de mise en relation, de connexion entre les pôles N1 et N2 du complexe lexical.

L’analyse tridimensionnelle est plus proprement syntactico-grammaticale que morphosyntaxique en ce qu’elle s’arrête exclusivement

sur les modélisations syntagmatiques accidentelles ou occasionnelles, comme dans les trois exemples cités au paragraphe précédent, et non sur les ULC figées des terminologues dans lesquelles on observe une fusion sémantique beaucoup plus « conglomérée »

entre les composantes du modèle N1 + de + N2 (ex. : point de vue, pomme de terre, repris de justice, rideau de fer, tennis de table). Ainsi, Bartning privilégie une approche grammatico-sémantique plutôt qu’une analyse qui traiterait les constructions N1 + de + N2 sous l’angle syntactico-sémantique, perspective qui envisage plus nettement l’unicité conceptuelle, le sens du groupe nominal étant alors associé à une notion unique.

Pierre CADIOT : « À entre deux noms : vers la composition nominale », pp. 193-240.

L’auteur part du principe que certaines prépositions servent à nouer une relation entre deux noms fécondant parfois une dénomination, c’est-à-dire une ULC. Il se situe à l’intersection de la syntaxe et de la morphologie, à la conjonction de la formation de complexes lexicaux —appelée dans l’article la composition nominale—, à savoir des formes à composantes lexicales multiples et dont l’ensemble est sémantiquement figé, et des syntagmes libres ou de discours. Les différents paramètres qui participent à la définition des ULC N1 + à + N2 sont scrupuleusement évalués. p.C. examine les distributions variables des propriétés de figement, de compositionnalité, etc., du schéma binaire privilégié. Il fait une mise au clair des principales notions théoriques : la catégorisation, la contextualisation, l’opposition description/nomination, la compositionnalité sémantique. Il scrute en priorité certains modules linguistiques comme la morphologie, la syntaxe et la sémantique, délaissant pour l’instant les approches sémiotique et cognitive.

Il ressort de l’étude que, dans certains cas, la catégorisation pose le syntagme construit N1 + à + N2 comme un hyponyme de N1, qui est le mot de la base dérivative du SN (ex. : verre à pied : un verre à pied est un verre), tandis que dans d’autres circonstances, il n’existe pas de corrélation hyperonymie/hyponymie entre la base et l’ULC complète (ex. : flûte à champagne, une flûte à champagne n’est pas une flûte). La recherche met également en évidence la relation sens/référence : quels sont les liens qui unissent les composantes des ULC à partir du sens de chacun des mots pris isolément et qui bâtissent l’unité monoréférentielle? La démonstration est faite que, le plus souvent, le syntagme signifie toujours plus que la banale addition de ses unités constituantes. L’ULC devient une entité propre qui a une autonomie de fonctionnement, à condition toutefois qu’un sens admissible y soit greffé. Elle échappe ainsi à sa formulation spécifique; elle ne reproduit pas une séquence mathématique simple dont la signification se déduirait naturellement de la suite de mots. Si elle est formellement réductible à des imités associables à des entrées de dictionnaire, donc indépendants les uns des autres (ex. : champagne, de, flûte, pied, verre), elle demeure irréductible au plan sémantique. En s’unissant, les segments convoquent et incorporent dans l’ensemble des ondulations sémantiques autres qui densifient le sens de la nouvelle entité ainsi confectionnée avant de le verrouiller.

La préposition-joncteur à est une instruction de qualification tandis que la préposition de est quantificatrice (ex. : un verre à vin, à côté de un verre de vin). L’analyse des aspects d’ordre morphologique est volontairement restreinte à l’article déterminant de N2 et à celui du nombre de ce même N2.

L’hypothèse syntaxique (voir le paragraphe 4, pp. 216-232) consiste à cataloguer et à expliciter brièvement une batterie de tests discriminants pour la notion de « nom composé », que, pour notre part, nous préférons dénommer unité lexicale complexe, qui devient ULC en abrégé. Une vingtaine de tests sont catalogués et explicités. Cela vaut la peine de les énumérer : l’extraction, le détachement à droite, les adverbes « fréquentatifs », les paraphrases prédicatives, les négations/interrogations partielles, la pronominalisation de N1, l’ajout d’un complément prépositionnel, l’ajout d’épithètes à N1, le second test des adjonctions d’adverbes, la coordination des N2, la surcomposition (linéarité et hiérarchie), l’anaphore de N2, la troncation par métonymie partie/tout, l’équivalence avec un nom simple —il faut entendre ici la synonymie à caractère purement lexical—, l’équivalence avec des mots dérivés —il faut entendre ici la synonymie à caractère morpholexical—, l’équivalence de à + N2 avec des adjectifs ou des participes passés —il faut entendre ici la synonymie à caractère syntactico-lexical—, la « montée », la supplétion de à par avec ou pour, l’énoncé d’appartenance et l’énoncé d’inclusion (assimilé à des appels métalinguistiques du genre : ce qu’on appelle, ce qui est le nom de, etc.). Les douze premiers tests sont d’ordre distributionnel ou transformationnel tandis que les quatre suivants s’appuient sur une analyse de type paraphrastique.

En conclusion de son étude, l’auteur explique comment les syntagmes N1 + à + N2 remplissent une fonction basique qui consiste à « construire des désignateurs pour des sous-classes intentionnelles de N1 » (p. 232). Le tableau synthèse de la page 233 illustre bien qu’il existe deux types principaux de N1 + à + N2 qui ont une fonction compositionnelle, c’est-à-dire la capacité de modeler des ULC, le type à/POUR et le type à/AVEC, autrement dit la possibilité pour à de faire l’objet d’une substitution par les prépositions pour ou avec, chacune menant à des classifications opérationnelles distinctes ou sous-classses.

Du strict point de vue des savoirs techniques et scientifiques —les terminologies—, il est intéressant de constater que les études menées sur les ULC par les spécialistes des LSP ont jusqu’à maintenant surtout favorisé les mots pleins sémantiquement —et cela pour des raisons conceptuelles et onomasiologiques— au détriment des mots grammaticaux (prépositions, déterminants, etc.), les joncteurs « incolores », pour reprendre le mot du texte de présentation de ce recueil d’articles thématiques. De fait, les pivots prépositionnels assument et assurent le lien syntaxique et ils sémantisent

les unités qui structurent les N1 + à/de + N2. Ils font ici l’objet de deux incursions bien organisées, extrêmement utiles à l’avancement des connaissances en terminologie, en particulier pour le repérage automatique des ULC, et révélatrices du fonctionnement du français général aussi bien que du français des domaines de l’expérience.

Le territoire des ULC est de mieux en mieux circonscrit tandis que leur géographie syntaxique est bien mise en évidence par l’exploration des rôles respectifs des composantes sémantiques —en particulier, les noms, les verbes, les adjectifs— et des composantes fonctionnelles —les prépositions, les déterminants. Linguistes et terminologues peuvent désormais opérer une jonction fort pertinente. Ces avancées nouvelles ne sont pas négligeables quand on connaît la difficulté de reconnaître puis de « découper » manuellement ou automatiquement les ULC (ou syntagmes, lexies complexes, composés, etc.) dans les textes de LSP pour en faire des entrées dans un dictionnaire thématique.

Quelques notes sur la recherche lexicographique en Angleterre

Depuis quelques années, les écrits métalexicographiques sont très abondants en anglais, tant sous la forme d’articles de revues que sous la forme de collectifs ou d’actes de rencontres scientifiques. Le recueil dont il est ici question résulte d’une collaboration internationale entre plusieurs chercheurs qui ont été à un moment ou à un autre en rapport avec le Dictionary Research Centre de l’Université d’Exeter. La publication de Lexicographers and Their Works[1] marque simultanément le quinzième anniversaire de la fondation du Language Centre de cette université et le cinquième anniversaire du centre de lexicographie.

Dix-neuf études originales, dont une en français, plongent au cœur des problématiques lexicographiques. Étant donné le genre d’ouvrage auquel on a ici affaire, il est difficile de rendre compte de chaque étude individuellement. Je me contenterai de signaler les pistes explorées par les collaborateurs et de fournir les perspectives d’ensemble.

Les auteurs se sont penchés sur des dictionnaires rédigés dans les langues suivantes : anglais, swahili, russe, français, tamoul et grec. Mais ce sont surtout les répertoires de l’anglais qui sont l’objet de l’attention la plus constante avec plus d’une dizaine d’articles.

Parmi les types de dictionnaires étudiés, on catalogue les dictionnaires généraux monolingues, les dictionnaires bilingues (surtout les ouvrages destinés à l’apprentissage d’une langue) , les dictionnaires spéciaux (prononciation à la BBC, fréquence) , les dictionnaires terminologiques (sciences infirmières, Nouveau Testament), les glossaires et les dictionnaires encyclopédiques comme le Oxford Companion to the English Language qui est en préparation. Les sujets mis en relief concernent les aspects historiques (Corbin, Hüllen), les aspects contemporains (Béjoint, James) ou les dimensions futuristes des dictionnaires, avec évidemment l’informatique comme porte-étendard (Dood).

Plusieurs éléments microstructuraux sont scrutés : les exemples (points de vue de l’encodage ou du décodage), les marques d’usage, le style, les proverbes et idiotismes (en particulier ceux qui sont relatifs au corps humain et aux mouvements physiques), la prononciation. Pour ce qui est de la macrostructure, on s’est arrêté sur les affixes et sur l’ordre alphabétique. Enfin quelques problèmes reliés à la démarche même du travail lexicographique sont évoqués, telle la notion de « codedness » qui ne semblait guère préoccuper les lexicographes de l’anglais jusqu’à récemment. L’auteur de cette étude remarque qu’en lexicographie française le concept de « codage » est fondamental et qu’il sert de point de référence pour sélectionner les unités de la nomenclature. Dans le texte qui clôt le livre, L. Zgusta aborde l’illustration ornementale des dictionnaires, c’est-à-dire les images, les dessins, les enluminures que les éditeurs ajoutent pour rendre plus agréable la consultation des répertoires. Ces ornements sont souvent placés en tête de chaque « chapitre » d’un dictionnaire : ils marquent le début de chaque tranche de l’alphabet. Ces compléments, de prime abord périphériques par rapport au contenu linguistique, véhiculent à l’occasion des informations additionnelles; c’est le cas des dessins qui retracent l’histoire et l’évolution de chaque lettre de l’alphabet romain dans quelques dictionnaires américains.

Il convient enfin de s’arrêter sur le seul apport traitant de la lexicographie française (Pierre Corbin). L’auteur a fait une lecture comparée de l’article brasier dans un vaste corpus de dictionnaires publiés par Larousse et par Robert. Son objectif est de retracer la parenté généalogique des dictionnaires généraux du français de 1880 à aujourd’hui, soit plus d’une centaine d’années. Le métalexicographe présente les différentes définitions consignées pour le mot brasier; il analyse leurs distributions en se basant sur des critères syntaxiques et sémantiques, puis il explique leurs variations dans le temps. Il montre bien comment les dictionnaires élaborés dans la même entreprise sont remaniés en permanence et qu’ils demeurent tous généalogiquement parents.

Les recherches réunies dans ce collectif envisagent autant les perceptions qu’ont les utilisateurs des dictionnaires (Tono) que la perception qu’en ont les concepteurs (Simpson). L’ensemble des études couvre un vaste éventail de sujets souvent éclectiques, qu’on ne peut, pour cette raison, regrouper sous un thème commun, sinon celui qui sert de titre au recueil. Les études des chercheurs d’Exeter et d’ailleurs enrichissent nos connaissances sur la lexicographie d’hier et d’aujourd’hui.

Note

1. Lexicographers and Their Works, coll. « Exeter Linguistic Studies », vol. 14, Exeter, University of Exeter, 1989, IX-225 p.

SAGER, Juan C. (1990) : A Practical Course in Terminology Processing, Amsterdam-Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, XI + 254 p.

Ce livre rassemble et analyse un certain nombre de questions fondamentales en matière de terminologie. L’auteur y scrute les différentes perspectives historiques et contemporaines qui éclairent ses positions actuelles et qui façonnent son credo scientifique. Je les schématise rapidement et de manière non exclusive car elles seront reprises ci-après dans le détail des chapitres : en tant que discipline, la terminologie ne peut revendiquer un statut indépendant d’autres composantes du savoir; la terminologie est partie intégrante de la plupart des programmes d’enseignement et de formation le moindrement spécialisés; la terminologie ne peut assurer son avenir qu’en s’inscrivant sur une trajectoire qui croise la science informatique; la terminologie assume une fonction de communication qui est loin d’être négligeable; la terminologie doit intégrer en son sein et de manière plus explicite la dimension communicationnelle perçue sous l’angle variationniste. Les deux derniers éléments ont quelque chose à voir avec une socioterminologie en train de naître (voir les Cahiers de linguistique sociale, no 18, 1991). Quoique PCTP prenne l’anglais comme lieu d’ancrage des affirmations et des démonstrations de son maître d’œuvre, son discours est presque universellement applicable à une langue ou à une autre, moyennant, bien entendu, quelques ajustements indispensables. Cet arrière-plan domine les huit chapitres qui servent d’armature au livre.

Il semble de mise de jeter un rapide coup d’œil circonstancié sur chacun des chapitres de PCTP.

Le chapitre introductif (pp. 1-12) définit la terminologie comme un nouveau champ de recherche et d’activités interdisciplinaires pour les langagiers ainsi que pour les linguistes, qui commencent à s’y intéresser de plus en plus sérieusement. J. C. Sager la conçoit comme un ensemble de pratiques qui ont évolué dans l’orbite d’un certain nombre de satellites telles la création des termes, la cueillette des unités spécialisées ainsi que l’explication sur leur contenu sémantique (notion/concept), leur mise en dictionnaire sous format traditionnel ou électronique, pour demeurer ici à l’intérieur des frontières de la linguistique. La terminologie serait donc très précisément « the study of and the field of activity concerned with the collection, description, processing, and presentation of terms, i.e. lexical items belonging to specialised areas of usage of one or more languages » (p. 2). Par ailleurs, dans son usage actuel, le terme terminologie présente un profil polysémique qui recouvre au moins trois significations majeures :

  1. c’est une activité pratique et méthodologique nécessaire à la collecte, la description et la présentation des termes;
  2. c’est une théorie, c’est-à-dire un ensemble de prémisses, de raisonnements et de conclusions requis pour expliquer un réseau de relations entre les termes et les concepts;
  3. c’est le vocabulaire d’une sphère d’activité déterminée, d’un discours thématique (LSP en anglais).

Le reste de ce premier chapitre rappelle à propos que la terminologie entretient des rapports étroits avec d’autres disciplines d’ordre linguistique et extralinguistique, que nombre de linguistes ont une méconnaissance parfaite ou une conception limitée, voire erronée de la terminologie et qu’ils la ramènent à une spécialisation de la lexicologie/ -graphie, que les développements présents de la terminologie soulèvent une foule de problèmes conflictuels entre la théorie et la pratique, toutes assertions qu’on ne peut que confirmer de ce côté-ci de l’Atlantique et pour les recherches portant sur le français.

Le deuxième chapitre (pp. 13-54) est centré sur la dimension cognitive de la terminologie. Il met les formes linguistiques en rapport avec leur contenu conceptuel et leur référence à la réalité de l’univers (le référent dans la théorie du signe linguistique). Quatre sous-divisions sont l’occasion d’expliciter comment la théorie de la référence contribue à distinguer les termes (LSP) et les mots (langue générale : LG). Cette dichotomie est avant tout d’ordre pratique mais néanmoins essentielle afin de tracer une ligne de démarcation utile, quoique imaginaire, entre le champ de la terminologie et celui de la lexicologie. Ce chapitre remet sur le gril de la critique ce qu’est un concept (notion dans la terminologie de l’ISO) tandis que différentes formules définitionnelles sont ravivées, notamment celles de l’ISO. L’auteur note également quelques autres éléments fondamentaux sur les concepts, comme leurs caractéristiques logiciennes, leurs types (catégories), les structures qui filent leurs relations. À l’image de la lexicographie, la définition est l’une des phases délicates, essentielles et critiques du travail de recherche terminologique/-graphique. Aussi paraît-il opportun d’en examiner attentivement les fondements, les classes, les buts et les interrelations tissées dans un même réseau conceptuel. Dans un ensemble terminologique structuré onomasiologiquement, un énoncé définitionnel n’est jamais isolé, autarcique. Il est étroitement dépendant de l’organisation du vocabulaire soumis à la description à des fins dictionnairiques. C’est d’abord par ce réseau, cette filière que les liens intemotionnels s’établissent.

Le chapitre trois (pp. 55-97) introduit la dimension linguistique de la terminologie sous la forme des représentations lexicales existantes (les termes) et potentielles (la néologie) des terminologies en tant que vocabulaires. C’est donc une approche du terme considéré comme un élément linguistique (linguistic item) tel qu’il se présente dans le discours métalinguistique de toutes les formes de dictionnaires terminologiques qui est ici proposée. Tout en reconnaissant les liens entre la terminologie et la lexicologie/-graphie, J. C. Sager centre ses propos sur les seuls aspects de la lexicologie qui ont des incidences sur la production des outils-dictionnaires et sur les perceptions de l’usage, volets qu’il faut rapprocher de la normalisation. Trois sous-sections traitent successivement de la théorie du terme : 1. la démarche onomasiologique; 2. l’aspect formel des termes (leurs rapports aux dictionnaires, leurs structurations relationnelles, leurs statuts); la théorie et la pratique de la formation des mots dans toutes leurs dimensions car c’est là le moyen privilégié de faire passer le message terminologique (brève typologie de la création lexicale, emprunt, attitudes des usagers devant l’inédit linguistique); 3. les directives institutionnelles au sujet de la création des termes nouveaux, notamment les propositions de l’ISO, devenues plus ou moins obsolètes, sont passées en revue. Cette troisième section jette également un regard sur les systèmes nomenclaturaux relatifs à quelques phénomènes naturels comme les sciences biologiques, la géologie (y inclus la minéralogie), la chimie et la médecine. Dans ces domaines, le besoin de classification et de classement par ordre est fondamental. Les caractères spécifiques des nomenclatures médicale, biologique et chimique sont brièvement notés et commentés.

Le chapitre quatre (pp. 99-128) inscrit la terminologie dans le cadre de la communication. Il s’agit d’observer ici comment les termes pénètrent et opèrent dans un modèle de communication donné. Cela suppose un rapport à l’usage socioprofessionnel qui affecte clans un sens ou dans l’autre la nature et l’emploi des unités thématiques (LSP). L’approche communicationnelle exige en outre que soient cernées les différentes catégories d’utilisateurs des complexes terminologiques mis en circulation, ainsi que l’usage qu’ils font des services offerts. L’auteur définit donc un modèle de communication dans la perspective où un encodeur envoie un message à un décodeur qui doit l’interpréter et le comprendre pour que la connaissance soit modifiée dans le sens de l’augmentation de l’information existante sur un sujet (à savoir l’accroissement des connaissances pour l’expert ou l’acquisition des premières connaissances pour l’apprenant en formation). Sager examine tous les paramètres extralinguistiques (l’intention, l’information elle-même par rapport au niveau de connaissance et du domaine...) qui précèdent l’envoi et la réception du message; ce dernier suppose lui-même le choix de la langue ou du sous-code thématique reconnaissable par le destinataire (le didacticien ne parle pas de la même façon à ses pairs et à ses élèves). L’efficacité du message passe alors par l’efficacité des termes sélectionnés pour le véhiculer. D’où l’identification de critères d’économie, de précision et de convenance, ce dernier afin d’arbitrer les deux premiers qui pourraient s’opposer ou s’exclure. On concevra alors aisément que la mise en valeur du rôle de la communication permette de proposer d’une manière fort concrète une socioterminologie, en train de s’édifier par ailleurs.

Inévitablement, un modèle communicationnel débouche sur une sorte de réductionnisme linguistique dont la forme la plus achevée prend la couleur de la normalisation ou de la standardisation, dans le vocabulaire de l’ISO. Au dire de l’auteur, l’harmonisation linguistique équilibre les critères d’économie (choix du terme le plus représentatif du point de vue de la brièveté), de précision (sous-critère de la clarté, donc d’indice référentiel ou d’élimination de l’ambiguïté) et de convenance (dans le cas où des connotations négatives (disturbing) pourraient intervenir). Les aspects prescriptifs de la terminologie ont maintes fois été critiqués et remis en question, mais les solutions de remplacement furent plutôt rares, comme furent encore plus rares les propositions de rejet total d’une certaine forme de dirigisme, d’aménagement ou de prescriptivisme! Une critique plus constructive est développée ici, qui inclut les avantages et les désavantages de toute opération d’harmonisation de la communication. Afin de bien resituer les choses dans leur contexte véritable, Sager dissèque scrupuleusement les principes et les instruments de normalisation (dictionnaires, banques de termes, commissions ministérielles). Il veut faire saisir les motivations qui soutiennent la standardisation linguistique. C’est en réinterprétant les principes de l’ISO au regard de la standardisation des objets qu’il réaffirme ce qu’est la normalisation terminologico-linguistique. Les sept grands principes de l’organisme viennois sont ranimés et replacés sous l’éclairage des LSP. Bien entendu, l’objectif premier consiste à faciliter la communication afin que le message transmis ou à transmettre s’accompagne de la meilleure efficacité possible. Chaque principe peut être synthétisé en une brève formule :

D’autres questions plus subsidiaires, comme les méthodes de standardisation, l’efficacité réelle et les limites des normes, terminent cette section, les exemples qui l’illustrent étant souvent puisés dans le réservoir des normes britanniques (BS).

Ce que j’appellerais la seconde grande articulation du livre, soit les chapitres 5 à 7, noue les liens de la terminologie avec la science informatique, perçue ici dans ses dimensions les plus englobantes. Chaque chapitre est consacré à un aspect spécifique du traitement de la terminologie à l’aide des différentes technologies informatiques disponibles.

Le chapitre cinq (pp. 129-162) porte sur la compilation des terminologies. Il est un fait admis que l’automatisation et, surtout, la micro-informatique ont révolutionné cette grande phase du travail de recherche terminologique. Pour J. C. Sager, « It is now recog-nised that the only practical means of processing lexical data is by computer » (p. 129). En conséquence, les références aux méthodes de manipulation plus traditionnelles deviennent presque caduques. D’ailleurs, il n’y en a aucune dans ce chapitre. Au contraire, l’auteur préconise l’établissement de nouveaux principes et la modernisation des méthodes de l’époque de la pré-automatisation. Tout comme la lexicographie, la terminologie souffre beaucoup, en ce moment, de l’absence de tels fondements théoriques. Sager aborde la question de la constitution des corpus informatisés, celle des bases de données à caractère terminologique et celle des nouvelles technologies, logicielles notamment, ainsi que celle des corpus textuels directement accessibles en ordinateur. Le stockage ou le réemploi de l’information terminologique en ordinateur créent de nouvelles contraintes méthodologiques; ils amènent en outre à se pencher sur la qualité des données et à réexaminer les principes de la collecte des données. Toute information devrait être enregistrée suivant des critères qui permettent de dessiner un profil du terme et du concept décodable au premier degré; d’où le regard critique sur toutes les composantes d’une fiche informatisée (record).

Le chapitre six (pp. 163-186) discute du stockage des termes, plus particulièrement en référence avec les banques de termes, ce qui ne signifie pas que les principes décrits ne soient pas valables pour d’autres formes d’enregistrement, tant s’en faut. Une partie de ce chapitre est d’ordre historique, spécialement le rappel de l’émergence des banques dont l’origine se situe aux environs de 1970. Ce tour d’horizon par l’histoire amène l’auteur à proposer une définition-programme de ce que devrait être (est?) une banque, à savoir :

A collection, stored in a computer, of special language vocabularies, including nomenclatures, standardised terms and phrases, together with the information required for their indentification, which can be used as a mono- or multilingual dictionary for direct consultation, as a basis for dictionary of usage and term creation and as an ancillary tool in information and documentation (p. 169).

Puis, un modèle de banque est proposé, illustrant la définition ci-dessus, avant de déboucher, en fin de chapitre, sur les réseaux sémantiques mis à l’ordre du jour, en tant que nécessité, par la recherche en et sur l’intelligence artificielle.

Le septième chapitre (pp. 187-205) scrute le réemploi, l’implantation, les retombées de la terminologie. De fait, toute information consignée devrait pouvoir être traitée ou retraitée et/ou elle devrait pouvoir être accessible aux usagers potentiels. Sager présente les différentes figures de réemploi, leurs contraintes et le réagencement de l’information terminologique transmise ou à transmettre. Ce chapitre typologise les différents groupes d’utilisateurs des terminologies stockées, à savoir : les spécialistes de chaque discipline, les professionnels de la communication spécialisée (les médiateurs, les traducteurs...), les terminographes et les terminologues, les professionnels de la documentation et de l’information documentaire, les aménagistes, tout groupe qui s’occupe de questions linguistiques à des fins professionnelles (enseignants, éditeurs, rédacteurs, correcteurs), l’usager général. Le chapitre est clos par l’établissement d’une connexion avec les thésaurus terminologiques.

Le dernier chapitre de ce livre (pp. 207-229) s’intéresse à l’application des terminologies, aux attitudes et aux pratiques qui existent. La croissance, le développement ainsi que les principales activités de traitement de la terminologie retiennent également l’attention. Ce chapitre se veut à la fois conclusif et ouvert sur l’avenir car il est quasi impossible de saisir dans son ensemble ce que sont la production et le traitement de la terminologie. Il n’y a pas d’application possible sans les quelques conditions que sont l’échange de l’information, la planification, la conscience de la variation de l’usage, la disponibilité des données et la mise à jour périodique, série de critères qui concrétisent la physionomie de plus en plus socioterminologique des LSP.

L’analyse de l’auteur le conduit à constater qu’à l’heure actuelle, il n’existe pas de position unique du point de vue théorique devant les arguments de principes et de méthodes de la terminologie. Cela s’explique historiquement lorsque l’on observe la grande variété des dictionnaires terminologiques produits, les structures variées des différentes banques de termes et, surtout, lorsqu’on en perçoit l’origine dans les programmes d’aménagement élaborés par les organismes ou les individus diatopiquement différents. Toute l’armada des décisions influence inévitablement les orientations des principes théoriques et méthodologiques.

Ce chapitre met aussi l’accent sur le rôle et l’historique des banques de terminologie. Une brève description des principales grandes banques est donnée et un aperçu des développements des petites banques montre bien l’impact de la micro-informatique. La miniaturisation a simultanément des avantages et des désavantages car, d’une part, elle rend les terminologies de plus en plus accessibles à de plus en plus de gens tandis que, d’autre part, leur développement est lent et fort peu de minibanques sont vraiment opérationnelles. Leur nombre fait qu’il n’y a pas de consensus méthodologique, pas de structures communes et par conséquent une limitation de leur consultation. Par ailleurs, plus leur nombre croîtra, plus ces préoccupations d’harmonisation seraient urgentes à analyser afin de trouver des solutions pour éviter le morcellement.

Une très bonne bibliographie thématique et sélective, listant quelques centaines de titres (390 exactement) regroupés en huit sous-catégories, termine l’ouvrage (pp. 231-254). Elle constitue une référence et un guide fort utile pour tout chercheur intéressé par un aspect ou un autre de la terminologie.

Ce livre fait donc le point sur un certain nombre de données fondamentales en terminologie à partir du principe que la terminologie d’aujourd’hui n’a guère de chances de se développer hors du champ de l’informatique. L’auteur fournit suffisamment de justificatifs pour qu’on prête foi à ses démonstrations. Il aura fallu moins de vingt ans pour que la terminologie établisse un corps de doctrine multidisciplinaire et quasi universel et qu’elle accède au statut d’une technologie utile en sciences humaines. Déjà, dès les années 1930, Wüster en explicitait les composantes extralinguistiques auxquelles il greffait l’informatique au début des années 1970. Une toute petite génération informatique —avec en son centre la poussée de la micro-informatisation— aura suffi à fusionner les deux éléments fondamentaux qui ont servi à J. C. Sager pour structurer son cours pratique sur la recherche et le traitement de la terminologie.

Dans le carrousel de la production écrite sur la science terminologique, ce livre, dont la matière est fort bien équilibrée et accessible au néophyte, comptera comme l’une des très bonnes sommes existantes, riche d’enseignement et dont la carrière universitaire est assurée en raison de la validité des informations qu’il recèle. Ce genre de livre de chevet est rare. Nombre de ses semblables ont vieilli prématurément et se sont fossilisés. Ce ne sera pas le cas de PCTP qui va au cœur même des fondements historiques, actuels et universels de la terminologie. Voilà un bon, un véritable guide pour l’apprenant et pour l’expert, un manuel agrémenté de nombreux exemples, ce qui ne nuit jamais au décodage d’un texte et fait le pont avec le réel. À ranger à portée de main dans sa bibliothèque, au même titre que par exemple Rey et Kocourek, pour ne citer que des ouvrages accessibles en français. Telle pourrait éventuellement être la carrière du livre de Sager.

Ileana CABRERA, Isabel DIÉGUEZ, Consuelo FUENZALIDA, Rosa Maria LAZO, Carolina VALDIVIESO (1987) : Factibilidad de un banco terminológico de la Pontificia Universidad Católica de Chile, Santiago (Chile), PUCC, Facultad de Letras, Instituto de Letras, Departamento de Traducción, 60 p.

Dans ce petit ouvrage, qui est ici l’objet d’un compte rendu descriptif et non pas critique, les auteures présentent l’étude de faisabilité d’une banque de terminologie au Chili. Quatre parties structurent le rapport : 1. Présentation du problème; 2. Antécédents théoriques; 3. Modèle d’analyse et méthodologie; 4. Présentation des résultats. Je passe successivement chacune en revue et j’en extrais les éléments essentiels.

En avant-propos, les responsables de la recherche rappellent fort justement que la terminologie est une discipline qui doit absolument être intégrée au cursus universitaire de tout programme de traduction qui se veut à l’avant-garde de cette profession. Dans la même foulée, elles constatent que la production terminologique croissante crée le besoin d’un vaste réservoir de données comme peut l’être une banque de terminologie. On peut ainsi y consigner la masse de termes de plus en plus nombreux auxquels les traducteurs et les terminologues doivent recourir dans leur travail professionnel. Afin de satisfaire l’appétit des professionnels de la langue, ces banques doivent constamment être enrichies et mises à jour. Devant les nombreuses interrogations que soulève la mise en place d’une banque de terminologie et devant les dépenses qu’elle entraîne, il est souhaitable pour les Chiliens de suivre une démarche étapiste. Le cheminement retenu propose d’abord une étude des besoins terminologiques, puis l’entreprise de faisabilité elle-même, enfin la planification de l’implantation de la banque de la manière la plus rationnelle et la plus économique possible.

Les responsables du projet ont également mis de l’avant l’importance de comprendre la documentation scientifique et technique rédigée en langue étrangère, particulièrement en anglais, et que les étudiants et les professeurs doivent consulter tout au long de leur formation et de leurs recherches.

La première partie du rapport explique le phénomène d’accroissement des termes qui augmentent plus rapidement que les mots de la langue générale. On y traite des liens entre la néologie et les technologies de pointe, du savoir-faire en matière de création de termes, du grand nombre de publications scientifiques qui naît chaque année, de la circulation de l’information en plusieurs langues. Les objectifs du projet sont ensuite détaillés : il s’agit d’abord de diagnostiquer les besoins terminologiques des étudiants, des enseignants et des professionnels de la traduction, puis de voir si une banque de terminologie est vraiment le remède le plus efficace pour faire face à la musique.

Dans le chapitre sur les antécédents théoriques, les auteures procèdent à un rapide tour d’horizon bibliographique des ouvrages portant sur la terminologie et la lexicographie, sur les banques de terminologie et sur les LSP en général. Elles présentent les conceptions de la terminologie en Autriche, en Russie, en Tchécoslovaquie et au Canada. C’est sur l’école canado-québécoise que s’appuient les chercheuses pour définir quatre concepts fondamentaux : « terminologie », « terme », « banque de terminologie », « besoins terminologiques ».

Le chapitre 3 présente le profil de la recherche qui est axée sur la description des attentes des étudiants et des professeurs en matière de terminologie multilingue, tant pour l’apprentissage, pour les premiers, que pour la recherche et l’enseignement, pour les seconds. Trois centres d’intérêt retiennent l’attention : 1. La nécessité pour tous de lire la documentation rédigée en langue étrangère. 2. L’évaluation des difficultés terminologiques dans les textes techniques et scientifiques étrangers. 3. La création de dictionnaires terminologiques et l’évaluation de leur utilisation. La méthodologie explique tout le processus de l’enquête sur le campus universitaire : choix des répondants, secteurs d’intervention, etc. De nombreux tableaux statistiques éclairent les explications des auteures. Les questionnaires sont reproduits en annexe.

Les résultats de la recherche sont précisés au chapitre 4. Retenons de l’ensemble que la majorité des étudiants trouve qu’il est difficile de lire des textes en langues étrangères parce qu’ils ne peuvent avoir accès aux définitions des termes dans leur champ de spécialité. Un certain nombre d’entre eux souhaitent qu’il y ait une augmentation des cours de langue étrangère. Sauf dans le secteur de la traduction, les étudiants et les professeurs ignorent souvent qu’il existe des dictionnaires terminologiques dans leur domaine de compétence.

Une conclusion en sept points résume bien le contenu du rapport :

  1. Les titres en langue étrangère représentent 44% des ouvrages contenus dans les bibliographies des cours.
  2. Parmi ces titres, l’anglais domine largement les autres langues.
  3. En raison de leur niveau de compétence assez bas, les étudiants lisent peu en langue étrangère.
  4. Tous sont d’accord pour reconnaître l’existence de difficultés terminologiques dans les textes. Les traducteurs sont mieux préparés à résoudre ces difficultés.
  5. Sauf en traduction, les enseignants proposent de traduire les textes les plus importants pour leurs cours. Quant aux étudiants, ils croient pouvoir résoudre le problème en augmentant les cours de langue spécialisée. Les groupes de traducteurs souhaitent la mise sur pied de banques de terminologie.
  6. Sauf en traduction, on ignore l’existence de dictionnaires terminologiques. Lorsqu’on connaît leur existence, on semble ne pas savoir comment s’en servir.
  7. L’élaboration de dictionnaires traditionnels est privilégiée par les gens qui ne sont pas en traduction (étudiants : 68,6%, professeurs : 63,4%). Les langagiers préfèrent le dictionnaire automatisé (67,5 % des répondants).

Étant donné les opinions très divergentes des personnes questionnées, les auteures proposent que l’on crée une banque de terminologie réservée au secteur de la traduction dans un premier temps. Par la suite, on pourra étendre la prestation des services à l’ensemble de la communauté universitaire. À long terme, une banque de terminologie ouvrirait la voie à la création d’un centre de terminologie à la PUCC, centre qui serait d’une grande utilité pour l’ensemble du pays.

HAMELIN, Louis-Edmond (1977) Le Nord et son langage, Québec, Office de la langue française, 2 vols., 343 pages, Coll. Néologie en marche, série B: langues de spécialités.

Le Réseau franco-québécois de néologie scientifique et technique aborde pour la première fois la néologie sous l’angle scientifique[1]. Le domaine de recherche retenu est le nord, qui apparaît comme une particularité continuellement présente dans la vie des Québécois et dont les incidences sont également internationales. L’étude du domaine a été confiée à M. Louis-Edmond Hamelin professeur à l’Université Laval et spécialiste dans la « nordologie ». Les résultats obtenus, quelque cinq cents termes, dépassent de beaucoup les prévisions envisagées au départ.

Depuis plusieurs années déjà M. Hamelin s’intéresse à la création de termes pour nommer les réalités nouvelles qu’il découvre, pour nommer les phénomènes qu’il étudie, pour renommer des notions, des choses déjà existantes mais mal nommées, mal comprises ou trop floues. Avec une grande sensibilité linguistique et avec son amour du langage, il est parvenu à fabriquer plusieurs dizaines de termes qu’il regarde vieillir, se lexicaliser, en passant dans un usage scientifique général pour devenir du français commun universel. Il crée des termes selon les principes linguistiques rigoureux : il prévoit, par exemple, que les familles lexicales pourront être complétées par la dérivation au besoin. Ses réflexions et ses recherches sont ici systématisées sous leurs aspects linguistiques et terminologiques.

Tous les termes répertoriés dans ces deux cahiers de Néologie en marche ne sont pas des néologismes au sens propre, c’est-à-dire des unités nouvelles ou créées depuis peu, peu s’en faut. Au contraire, nous avons voulu, dans un premier temps, faire davantage œuvre de consignation en rassemblant une terminologie de pointe éparse, peu connue et peu étudiée, sauf par l’auteur.

Plusieurs des termes consignés ci-après existent déjà, souvent même depuis plusieurs années, dans des ouvrages, dans des revues, dans des dictionnaires. Jusqu’à ce jour personne n’avait eu l’idée de les réunir en un seul ensemble, de les réexaminer à la lumière des connaissances actuelles, de les redéfinir parce qu’ils ne l’avaient jamais été ou parce qu’ils étaient mal définis, de les mettre à jour, d’en distinguer les nuances sémantiques[2]. C’est là le caractère néologique particulier de cette contribution de M. Hamelin. En faisant l’histoire terminologique du nord et de sa famille, il répond aux besoins définis par le Réseau franco-québécois de néologie scientifique et technique et il montre l’originalité de l’apport québécois et en ce domaine (voir ses tableaux comparatifs) et en matière de terminologie. Par l’intermédiaire de M. Hamelin, nous avons simplement voulu se faire rencontrer le nord et la néologie.

Cette tentative de réunir en un seul corpus une masse lexicale volumineuse tend vers l’exhaustivité et l’homogénéité, qualités recherchées dans toute bonne recherche terminologique. D’autres qualités doivent aussi être signalées : le domaine de recherche, tout en étant vaste demeure univoque; la période de temps couverte concerne surtout le 20e siècle, et plus particulièrement la seconde moitié de ce siècle, quoique l’on ne se soit pas interdit le recours à quelques témoignages antérieurs qui viennent ainsi appuyer ce qui est dit pour le 20e siècle; enfin M. Hamelin démontre que le phénomène nordique, tout en étant une caractéristique de notre monde nord-américain, est en même temps un phénomène mondial, du moins dans l’hémisphère septentrional.

Ces deux cahiers de Néologie en marche se présentent donc comme la somme d’un vocabulaire terminologique méconnu, comme une œuvre encyclopédique très riche et comme un réservoir inépuisable de connaissances de toutes sortes sur le nord. Cet outil de travail s’adresse autant au public en général qu’aux scientifiques de tout horizon.

Comme on le verra en lisant l’introduction (qui fait le point sur l’évolution linguistique de ce langage) et le lexique lui-même, l’effort de M. Hamelin est considérable et très méritoire. Il se doit d’avoir des suites. Le nord avec son langage s’inscrit comme une contribution et une étape essentielle vers la description généralisée du lexique québécois. Il montre combien est importante la relation continue entre le scientifique et le linguistique, l’un enrichissant sans cesse l’autre.

Notes

[1] Les précédents numéros de Néologie en marche traitaient de la néologie technique.

[2] Dans ces deux cahiers de Néologie en marche, on n’a pas cru bon d’effectuer le filtrage des unités terminologiques à l’aide du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique. (Voir NEM 1, 2, 3.)

PÉCHOIN, Daniel (dir.) (1991): Thésaurus Larousse. Des mots aux idées, des idées aux mots, Paris, Larousse, XXI +1 146 p.

Encore un dictionnaire qui tente de percer un marché déjà fort encombré, sinon saturé, dira-t-on à la vue de ce nouveau produit Larousse. Doublement nouveau d’ailleurs : d’une part, parce que l’ouvrage est récent, d’autre part, parce qu’il s’agit d’un genre tout à fait inédit en français contemporain, donc un pari éditorial et un investissement financier d’importance. Encore un thésaurus diront les langagiers de LSP. Pour quoi faire? ceux des banques de terminologie ne sont-ils pas déjà riches et accessibles à distance? Qu’a donc de différent, de si particulier, celui qu’on nomme le Thésaurus Larousse? Et, qu’est-ce donc qu’un thésaurus? Où doit-on le situer dans la grande hiérarchie dictionnairique?

Nous sommes tous et toutes habitués à voyager activement ou paresseusement dans des dictionnaires de mots et dans des dictionnaires de choses —les encyclopédies— ou dans un amalgame des deux catégories, dont l’aboutissement le plus accompli est sans aucun doute le Petit Larousse illustré. En revanche, en tant que francophones, nous ne fréquentons guère les répertoires généraux complets associant les mots et les idées, les idées et les mots. Malgré quelques précédents historiques et quelques productions de dictionnaires analogiques (par exemple, Boissière, en 1862; Maquet, en 1936), le thésaurus ne fait pas partie des outils consultés automatiquement dès que survient une interrogation sur la langue. Seuls les terminologues et les documentalistes sont des familiers de cette sorte de recueil, mais pour d’autres raisons. On n’a donc pas bâti de tradition en langue française, comme cela s’est fait dans d’autres communautés linguistiques, notamment chez les anglophones pour qui l’œuvre de Roget n’a plus de secret.

Les éditions Larousse suppléent à cette grande (grave?) lacune —mais peut-on vraiment parler de manque ou d’absence lorsque le besoin ne s’est pas manifesté auparavant?— en publiant un thésaurus de la langue. Ce thésaurus-dictionnaire se fixe comme objectif de permettre à des usagers aux profils diversifiés (journalistes, publicitaires, rédacteurs, orateurs, enseignants, étudiants, collégiens, etc.) de métamorphoser leurs idées en mots et de filer leurs mots sur de nouvelles idées. Ces allers-retours s’accompliront en comparant des champs de signification qui englobent aussi bien les synonymes, que les antonymes et les analogies, en somme, tout le réseau de structuration onomasiologique, principe auquel tous les terminologues font appel dans leurs travaux. On comprendra donc qu’un thésaurus est d’abord et avant tout un instrument d’aide à la pensée construit sur des fondements sémantiques, contrairement au dictionnaire de langue, dans lequel une forme linguistique se voit greffer un ou des sens qui lui conviennent.

Le Thésaurus Larousse (TL) est d’une présentation matérielle tout à fait originale et exceptionnelle : le livre est solide, bien conçu, le format est aisément maniable et son design, très agréable, accroche l’œil. Les informations contenues dans les articles sont disposées en colonnes, deux pour le dictionnaire, quatre pour l’index; la typographie est soignée, claire et aérée et elle facilite la lisibilité —au sens pédagogique— de l’ouvrage. Outre les discours introductifs habituels (préface, mode d’emploi, etc.) et les diverses listes d’abréviations, la matière du TL est divisée en trois grandes parties : le sommaire, le dictionnaire, l’index, dont l’interface stratégique est permanente. Voici une brève analyse de chacune.

Le sommaire (pp. XV-XXI)

Le sommaire fournit une vue synthétique du classement privilégié dans les « articles ». Dans ce chapitre, le plan d’organisation fait voir trois grandes divisions qui servent à rendre la structure de l’Univers, à savoir A. LE MONDE, B. L’HOMME, C. LA SOCIÉTÉ. Ce schéma de présentation logique est classique dans les recherches de type onomasiologique à caractère exhaustif. Il permet d’embrasser l’ensemble des connaissances humaines. L’architecture du TL prolonge celles que l’on retrouve dans des ouvrages avec lesquels les philologues sont accoutumés de travailler, comme celui de Rudolf Hallig et Walther von Wartburg : Système raisonné des concepts pour servir de base à la lexicographie, publié en 1963.

Chaque grand ensemble du dictionnaire est lui-même l’objet de sous-ensembles qui, à leur tour, et suivant les besoins, se subdivisent en sous-paragraphes. Ainsi que fait observer D. Péchoin dans sa préface, les « ramifications terminales de cette classification arborescente sont constituées par les 873 articles qui forment la substance vive de l’ouvrage » (p. V). Si l’on consulte la partie B. L’HOMME, on verra qu’elle comprend quatre grandes divisions : I. GÉNÉRALITÉS, II. LE CORPS, III. L’ESPRIT, IV. LA VOLONTÉ ET L’ACTION. La matière de la section II. LE CORPS est distribuée sous six intertitres : 1. Parties du corps, 2. Fonctions corporelles, 3. Perception, 4. États du corps, 5. Santé et maladie, 6. Médecine. La sous-section 3. Perception raffine davantage la structuration avec ses six blocs : a. Généralités, b. Vision, c. Ouïe, d. Odorat, e. Goût, f. Toucher. Enfin, dans chacun des blocs se trouve la liste des indispensables mots clés qui constituent en quelque sorte les descripteurs ou les super-concepts sous lesquels sont rangées toutes les autres informations (ex. : sous b. Vision, il y a 17 mots clés ou paragraphes numérotés : 346 Vision, 347 Troubles de la vision, 348 Visibilité, 349 Invisibilité, [...], 362 Polychromie).

En résumé, le schéma structurel du TL se définit comme suit : C.I.l.a.581, qui se décode ainsi :

C. LA SOCIÉTÉ
I. LES RELATIONS SOCIALES
1. Rapports entre personnes
a. Relations
581 Sociabilité
[...]
599 Dureté

Curieusement, ce sommaire n’est pas repris dans le corps du thésaurus. On n’y retrouve en effet que les 873 dénominations de tête, alignées les unes à la suite des autres, sans que soient intercalés les titres ou les intertitres. Le lecteur passe du numéro 580 Violence à 581 Sociabilité, sans que soient indiqués ni le changement de grande division (de B. à C.) ni ceux de section, de sous-section, etc. (de B.IV.2.f.580 à C.I.l.a.581). La raison tient peut-être au fait que le TL fut rédigé directement à l’écran et que le programme informatique ne permettait pas de fragmenter la suite des articles afin d’y insérer les titres et les intertitres. Il semble cependant qu’il faille voir là un choix méthodologique délibéré, qui se justifie par le fait de ne pas vouloir interrompre la séquence des paragraphes numérotés.

Le dictionnaire (pp. 1-629)

Le corps proprement dit du dictionnaire est formé d’une nomenclature de 873 superentrées qui sont ordonnées par grandes familles conceptuelles auxquelles un mot-idée donne accès (ex. : existence, indépendance, rotation, astronomie). Les 873 mots-vedettes sont tous représentés par des substantifs simples ainsi que par quelques unités reliées par et (ex. : 290 Herbes et fougères, 292 Mousses et hépatiques) ou par quelques rares unités complexes (ex. : 347 Troubles de la vision, 370 Son grave, 671 Systèmes politiques, 783 Instruments de musique) sous lesquels sont fédérés autant d’articles —appelés paragraphes par les auteurs. Ce volet de 630 pages recense l’ensemble des mots relevant des différentes sphères notionnelles, tout en les présentant formellement et systématiquement suivant un ordre convenu, fondé sur les parties du discours : noms, verbes, adjectifs, adverbes, prépositions, conjonctions, interjections, etc.; les éléments de formation (affixes et formants savants) clôturent chaque article, le cas échéant (voir les échantillons d’articles en annexe). Les catégories lexico-grammaticales gèrent donc la microstructure des articles. Chaque catégorie d’unité lexicale est précédée d’un code abréviatif apparaissant dans la marge, tandis que chaque changement de sens amène un nouveau sous-paragraphe qui se démarque par un alinéa et un numéro d’ordre. Pour chaque notion, les sous-paragraphes sont successivement numérotés de 1 à n (par exemple, 383 Maladie possède 86 de ces alinéas — déployés sur 11 colonnes; 576 Rapidité en a 56; 666 Manœuvres en a 45; 713 Droit en a 63). La plupart des articles dépassent largement la dizaine d’alinéas.

Le mot-phare sert à regrouper les unités par famille morphologique et sémantique. Si l’on se reporte à l’article 33 Variation, on y croise les sous-entrées N. Variation (9 sens), V. Varier (4 sens), Adj. variable (4 sens), Adv. Variablement (1 sens) et les 5 affixes sémantiquement liés à ce concept : apo-, multi-, poly-, pœcilo-, poïkilo-. Dans le contexte de ce dictionnaire, le terme sens doit être interprété dans une acception particulière, car on n’y rencontre pas de définition élaborée de type phrastique. Le « sens » est toujours représenté par une seule autre unité lexicale, par un mot ou un terme complexe ou encore par une locution ou une expression figée. De fait, il s’agit bien davantage de synonymes que de paraphrases définitionnelles.

Un appareil diacritique facilite le décodage de chaque énoncé de sous-paragraphe. Le tiret note une division sémantique forte, tandis que le point-virgule indique des nuances de sens plus fines (voir 33 Variation : V.9 Varier; changer 193, fluctuer, muer; tourner à, virer à. — Devenir.). Il y a ici deux séries de verbes séparées par un tiret. La première renvoie aux synonymes de varier ayant la plus grande extension : changer, fluctuer, muer; tourner à, virer à; la deuxième série recouvre un autre changement sémantique, celui de « devenir ». À l’intérieur de chaque séquence, les unités sont agencées en ordre alphabétique, sauf dans de rarissimes cas, comme celui des planètes où la disposition naturelle par rapport au soleil a prévalu sur les signes linguistiques. D’autres codes microstructurels complètent la physionomie d’un article : les caractères gras, qui mettent en évidence les mots les plus usuels, ou dont le sens est très général, ou qui se distinguent par une valeur stylistique notable, les renvois numérotés, qui encouragent le lecteur à poursuivre ses recherches dans un réseau notionnel en établissant une passerelle entre les différentes familles conceptuelles aux fins de faciliter les associations d’idées ou de favoriser la quête du mot le plus apte à rendre la pensée, les indicatifs de marques d’usage avec lesquels les consulteurs sont familiers —registres sociaux, temporels, géographiques (belgicisme, canad[ianisme], québécisme et régionalisme sont repérables dans la liste des abréviations; helvétisme en est absent), professionnels (les abréviations de 120 domaines spécialisés figurent dans la liste idoine), etc.

Respectant en cela la légendaire tradition de prudence laroussienne, la description des régionalismes ne va pas au-delà d’un petit nombre de mots sécuritaires et sur lesquels personne ne chicane (voir cependant 306.7 Inuits, forme du pluriel français tout à fait naturelle qui indique que l’emprunt est parfaitement intégré, et que, personnellement, je n’hésite pas à entériner). Les quelques québécismes généraux ou technolectaux suivants, relevés au hasard dans les nouvelles de ce jour, n’apparaissent pas dans le TL : bleuet (alors que myrtille et son synonyme régional (Normandie, Est, Provence) brimbelle ainsi que l’homonyme floral sont enregistrés), cégep et polyvalente (l’helvétisme gymnase y est tandis que le belgicisme athénée est absent), crème glacée (seul glace est cité), inhalothérapie, maganer, parcomètre (à côté de parcmètre qui est noté), rang, taponner. La fréquence d’usage de ces québécismes n’est pourtant plus à démontrer! De sorte que l’on peut conclure qu’en dépit d’une timide ouverture à la francophonie extra-hexagonale, la nomenclature entière du TL est d’abord et avant tout gallo-française.

L’index (pp. 631-1146)

L’index réunit 100 000 « mots » : noms communs, noms propres (de lieux, de personnes, les marques déposées, etc.), affixes français et formants gréco-latins, tous rangés alphabétiquement, à raison de quatre colonnes par page. Ces mots permettent de retracer les différents paragraphes du dictionnaire où sont assemblées les unités lexicales qui réfèrent à la même idée ou à des idées apparentées. Sous chaque unité de l’index sont notés les sens, réduits à une version synonymique, et, s’il y a lieu, les rattachements à des terminologies thématiques ou à des syntagmes généraux ou spécialisés, à des locutions ou expressions, chaque information étant suivie d’un numéro séquentiel auquel elle est affiliée dans le thésaurus. Voici deux exemples d’entrée de l’index :

Entrée « variation » de l’index. Entrée « veau » de l’index.

Le recours à l’index est obligatoire pour qui désire circuler rapidement, systématiquement et efficacement dans le dictionnaire et ainsi accéder aux variantes linguistiques possibles pour exprimer une idée. La logique de consultation transite par l’index, qui est le véritable truchement dictionnairique de l’ouvrage, et cela en vertu du rigide et toujours commode classement alphabétique qu’on y retrouve. Paradoxalement, ce système possède à la fois des attributs positifs et des aspects négatifs. Le va-et-vient permanent entre les deux parties principales du thésaurus est sans doute ce qui dérange le plus le consulteur débutant. C’est là le défaut majeur, malheureusement impossible à contourner, et inhérent aux œuvres de ce genre, notamment en raison de ce « surmoi cartésien » (p. VII) dont parle le responsable du TL et qui, semble-t-il, caractérise le peuple français. Même s’ils sont d’un maniement facile, les répertoires à double pôle heurteront toujours l’esprit linéaire des êtres humains. C’est une faiblesse bien compréhensible que de toujours vouloir suivre un cheminement rectiligne dans une recherche qu’on souhaite mener à terme le plus rondement possible. Seule la pratique répétée de l’œuvre amène à découvrir l’exceptionnelle richesse qu’elle renferme et son indéniable utilité pour les langagiers ou pour les enseignants et les étudiants qui se donnent la peine d’en feuilleter les pages.

Perçu dans une perspective historique, le Thésaurus Larousse complète la triade dictionnairique de cette grande entreprise lexicographique qui s’est d’abord intéressée à l’encyclopédie —grand livre sur le savoir qui dresse un bilan des connaissances humaines à une époque donnée—, puis aux dictionnaires de langue —porteurs de mots dont ils dessinent le portrait linguistique multiforme—, auxquels on associera les répertoires hybrides ou les dictionnaires encyclopédiques qui peignent à la fois les mots et les choses, enfin, à l’approche du XXIe siècle, au trésor conceptuel qui convoque simultanément les idées et les mots.

Larousse met à la disposition de ses fidèles et de ses nouveaux adeptes un répertoire d’une facture très particulière, unique en son genre pour la langue française. Théoriquement, le dictionnaire général monolingue fonctionne dans une seule direction; il cartographie prioritairement les mots selon leurs différentes configurations linguistiques, à l’exclusion d’autres aspects, du moins en principe. C’est un livre-outil sur le langage. Tandis que le thésaurus fait circuler les éléments consignés dans les deux sens; son caractère de bidirectionnalité favorise le passage du mot à la notion ou de l’idée à son ou à ses expressions linguistiques. Deux voies d’accès, le sommaire et l’index, servent de cordons ombilicaux au dictionnaire. L’un ne va pas sans les autres tant ils sont indissociables. On pourrait les comparer à l’un de ces rythmes ternaires si chers à Gustave Flaubert. Le TL est une somme de signes réunis sous le grand parapluie onomasiologique et dont les facettes signifiantes et signifiées sont en interaction constante.

L’utilité la plus immédiate du Thésaurus Larousse est bien évidemment axée sur l’aide à l’écrit. Quel mot correspond le mieux à telle idée qui demande à être davantage précisée? Quelle forme linguistique semble la plus adéquate dans tel environnement linguistique? Quelle association novatrice permet d’éviter les clichés, les collocations banales? Existe-t-il d’autres verbes que être, avoir ou faire en français? Etc. S’il ne dispense pas l’apprenant ou le rédacteur aguerri de la consultation du dictionnaire de langue classique, le TL ouvre ses pages et ses colonnes au lecteur curieux, patient et soucieux de la qualité de sa langue et de son style. La quête de la matière pour ce compte rendu m’a vite familiarisé avec ce nouvel outil lexicographique et elle m’en a révélé tout l’intérêt et toute la valeur. Tout au long de la rédaction, j’ai puisé allègrement et abondamment dans ce réservoir inépuisable d’idées et de mots. En toute justice, je dois dire que le présent compte rendu doit beaucoup à cette splendide et indispensable trouvaille dictionnairique qui, en maillant les mots et les idées, forme à la fois la chaîne et la trame de la langue française.

Annexe — Quelques échantillons d’articles du TL

Article « norme » du TL. Article « cercle » du TL. Article « dépassement » du TL.

Jean-Claude CORBEIL, L’aménagement linguistique du Québec, coll. « Langue et société », n° 3. Montréal, Guérin éditeur limitée, 1980, 154 p. (Désormais ALQ).

Dans son introduction, Jean-Claude Corbeil présente les visées de l’ALQ. En ce qui regarde la langue française moderne, c’est l’un des premiers livres à fouiller les rapports entre les questions de législation linguistique et la science linguistique. À cet égard, le Québec s’est posé comme un terrain privilégié d’observation et d’analyse. Les réflexions de l’auteur s’articulent, comme on le verra ci-après, autour du concept d’« aménagement linguistique », qui suppose des interventions de type linguistique (axées autour de deux pôles primordiaux : la sociolinguistique et la socioterminologie) tout autant que des interventions politiques diverses (par des règlementations portant sur la langue). En guise d’ouverture, J.-C. C. explique le choix du terme aménagement linguistique, qu’il préfère à planification linguistique. Deux raisons à ce choix : d’une part, planification est calqué sur l’anglais language planning, d’autre part, son caractère est nettement perçu par certaines personnes comme pouvant véhiculer une connotation péjorative, ainsi l’idée d’une « intervention dirigiste, de type bureaucratique » (p. 9). Aménagement possède l’avantage de pouvoir s’inscrire dans un paradigme lexical très productif en ce moment dans divers autres domaines spécialisés du savoir.

L’ALQ résulte en majeure partie de travaux entrepris par J.-C. C. depuis le début des années 70, jusqu’à l’entrée en vigueur de la Charte de la langue française. Le livre arrive comme une tentative pour systématiser ces recherches et faire le point avant de développer plus avant le concept d’« aménagement linguistique » dont le modèle théorique d’application à l’ensemble de la francophonie ou à toute autre communauté linguistique sur la route du changement est envisageable.

Le premier chapitre de l’ALQ analyse la genèse de la situation linguistique au Québec à partir de 1760, date de la Conquête anglaise et début de la contamination de la langue française du Québec par l’anglais. L’auteur examine cinq ensembles comportant chacun un certain nombre de facteurs qui ont contribué à constituer une situation linguistique mettant face à face une langue devenue dominée (le français) et une langue devenue dominante (l’anglais). Ces ensembles sont : 1. Les transformations socioéconomiques de la société à la suite de la Conquête de 1760 : l’économie et le commerce s’anglicisent rapidement; situation aggravée par l’installation des sociétés de type monopolistique anglo-saxonnes d’abord, américaines ensuite; les institutions politiques, juridiques et administratives québécoises basculent du côté de la langue dominante; la rupture des relations avec la France achève l’isolement linguistique avec comme conséquence que les francophones diminueront en proportion. 2. L’histoire des idéologies : par ordre chronologique, s’instaureront une idéologie de conservation (1840-1945), une idéologie de rattrapage (1943-1960), un intermède au moment de la Révolution tranquille (1960-1962) et une idéologie de dépassement ou de non-retour (à partir de 1962). 3. L’histoire de la scolarisation. 4. La constitution de la classe ouvrière. 5. L’insertion du Québec dans le continent nord-américain. De ces observations, l’auteur tire trois conséquences linguistiques majeures qui s’échelonnent d’hier à aujourd’hui : l’évolution linguistique du Québec et celle de la France prennent carrément des voies différentes; l’« anglophonisation » aura pour corollaire l’anglicisation massive de secteurs complets de l’activité; des vocabulaires techniques, semi-techniques et scientifiques sont constitués en anglais parce que le français, qui recule de plus en plus, n’est jamais pris en compte dans ces domaines. La présence de l’anglais pétrifie et stérilise la langue française en territoire québécois. De sorte que si aucune action d’envergure n’est entreprise à court terme par les francophones pour le contrer, ce phénomène risque de se reproduire, mais cette fois à l’échelle de toute la langue française.

Le deuxième chapitre de l’ALQ détaille les causes de l’émergence d’un projet d’aménagement linguistique du Québec. À la fin de la période de la Grande noirceur, les partis politiques, poussés par l’opinion publique, introduisent des aspects politico-linguistiques dans leurs programmes. Ce phénomène aboutit à des législations linguistiques d’abord timides, puis de plus en plus coriaces, jusqu’à la volonté d’instaurer une politique linguistique unique pour les Québécois. Quatre sources ont permis de mettre en route les processus de politisation de la langue, politisation souhaitée depuis longtemps par les intellectuels : un éveil, caractérisé par des mouvements sociaux et une opinion publique opiniâtre; deux analyses du phénomène en gestation (la Commission Laurendeau-Dunton, commanditée par le gouvernement fédéral, et la Commission Gendron, sous les auspices du gouvernement provincial); une réaction : la législation en matière linguistique qui aboutira à la création, dans une première phase, d’un Office de la langue française.

La première source de politisation de la langue, qualifiée d’éveil, explore la nécessité de considérer le français comme l’un des problèmes nationaux, élément et symbole de tous les autres comportements. Les mouvements nationaux (et nationalistes) et les intellectuels sonnent cet éveil. La prise de conscience aiguë débouchera sur une revendication collective irréversible du « visage français » du Québec, tant dans la qualité que dans la quantité de français. La décennie 1960-1970 marque la période de discussions intenses sur les concepts de « bilinguisme » et d’« unilinguisme » avec une nette prise de position en faveur de ce dernier, du moins chez les nationalistes véritables. De cette situation sortira une définition imagée du bilinguisme, celui-ci n’étant que le croisement de deux langues à un moment donné, l’une qui sort, l’autre qui entre. C’est ce bilinguisme qui fut appelé par la suite bilinguisme collectif ou institutionnalisé.

La deuxième source est la Commission Laurendeau-Dunton constituée en juillet 1963 pour « régler le problème de l’usage de la langue française dans la perspective de l’unité canadienne et comme facteur de l’avenir de la Confédération » (p. 41). Le bilinguisme et le biculturalisme (néologisme parasynthétique créé à ce moment-là) se dresseront comme les principaux chevaux de bataille qui demeureront sur le front pendant presque une décennie. Du point de vue linguistique, la Commission démontre à l’envi que l’anglais constitue une langue dominante en Amérique du Nord, sans que le Québec, historiquement francophone dans toutes ses racines et ses strates sociales, échappe à cette emprise (sauf dans quelques secteurs et services traditionnellement francophones, comme la fonction publique). En raison de ce statut de l’anglais, le bilinguisme apparaît comme un choix pour les anglophones et une contrainte imposée aux francophones. La conséquence la plus marquante des travaux de la Commission est le vote de la « Loi sur les langues officielles du Canada » (1969) par le parlement d’Ottawa. La loi ne donnait de pouvoir à personne, ni à un organisme central quelconque; son application est restée sans effet et n’a entraîné aucune amélioration du statut linguistique du français au Canada. Elle n’a fait qu’aggraver la situation et accroître l’impatience des gens. Un corollaire positif cependant : la Commission a rendu plus qu’évidente la nécessité de modifier les règles du jeu par la fixation légale des conditions d’emploi de l’une et de l’autre langue.

La troisième source est la Commission Gendron constituée en décembre 1968. Elle avait le mandat de « faire enquête et rapport sur la situation du français comme langue d’usage au Québec, et (de) recommander les mesures propres à assurer : a) les droits linguistiques de la majorité aussi bien que la protection des droits de la minorité, b) le plein épanouissement de la langue française au Ouébec dans tous les secteurs d’activité, à la fois sur les plans éducatif, culturel, social et économique » (p. 49). Rapidement, elle constata la nette prédominance de la langue anglaise sur presque tout le marché du travail québécois. Elle affirma par ailleurs te droit du Québec de légiférer en matière linguistique et elle établit une distinction entre « francisation » et « francophonisation », couple conceptuel qui fait pendant au couple fédéral « bilinguisme » et « unilinguisme ».

La quatrième et dernière source est le renforcement de l’Office de la langue française au début des années 1970. Les pouvoirs publics fournissaient ainsi à cet organisme les moyens matériels et les ressources humaines pour entreprendre des travaux de francisation dans le domaine socio-économique, de sorte que le français devienne la seule langue de travail au Québec. En outre, l’Office devait œuvrer à la promotion globale du français sans cependant recevoir du Gouvernement, à ce moment-là, un mandat clair en ce qui concerne le français général (appellation plutôt incommode qui demanderait une (re)définition en adéquation avec les réalités d’aujourd’hui en matière linguistique). L’Office ne possède toujours pas ce mandat, pourtant primordial pour assurer la survie et la reconnaissance du français au Québec, de même que pour en asseoir définitivement la primauté dans toutes les activités des Québécois. En cette matière, il s’est contenté d’en surveiller incitativement l’amélioration sans intervention dirigiste. « L’Office s’est surtout préoccupé du statut du français avec la conviction profonde que l’amélioration de la qualité viendrait de l’amélioration du statut » (p. 65) L’auteur est convaincu que la description tant souhaitée de la langue générale au Québec est à venir en son temps. On comprendra sa prudence en ne voulant pas secouer trop vite des zones d’interventions où les manœuvres devront s’effectuer à partir de bases scientifiques rigoureuses permettant une mise en application efficace des résultats. La description du français du Québec découlera logiquement de la première démarche beaucoup plus urgente, qui était de franciser en priorité les secteurs techniques et scientifiques. Entre-temps, « le rôle de l’Office aura été de concrétiser les objectifs de la société québécoise en matière de langue » (p. 55) et de contribuer à instaurer dans l’ensemble de la population québécoise des attitudes en faveur d’une prise de position irréversible sur le statut de la langue française.

La mise sur pied d’une telle stratégie suppose que l’on puisse identifier les quelques concepts clés qui sont au centre du processus de l’aménagement. Ce sont : le bilinguisme, les fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale, la distinction entre les communications institutionnalisées et individualisées ainsi que la norme linguistique. Les solutions élaborées pour répondre à chacune de ces questions sociolinguistiques feront l’objet des développements du chapitre trois de l’ALQ.

À la première question, J.C.C. fournit un éclairage de type comparatif, après avoir pris bien soin d’attirer l’attention sur le fait qu’il serait « plus juste de parler de multilinguisme » (p. 67) au Québec. Les distinctions consistent à opposer le bilinguisme de langue commune au bilinguisme de tangue spécialisée, à opposer le bilinguisme comme projet individuel au bilinguisme comme projet collectif, à définir bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel. Les Québécois doivent en fin de compte tenter de concilier deux objectifs qui semblent de prime abord contradictoires, à savoir généraliser l’usage du français à tous les niveaux des milieux de travail et maintenir le contact avec la technologie, la science, et l’économie nord-américaines. Il s’agit donc essentiellement d’assurer au français une place prépondérante et à l’anglais une place utilitaire et restreinte. Le bilinguisme fonctionnel sera alors limité à un certain nombre de titulaires de postes stratégiques, les individus occupant ces postes assurant la communication d’une langue à une autre. Corbeil donne à cette situation clé le nom de passerelle linguistique. La passerelle linguistique permet en quelque sorte de délimiter à chacune de ses extrémités les zones d’utilisation exclusive de l’anglais et du français, instaurant ou encore conservant de cette manière une situation d’unilinguisme. La passerelle elle-même correspond aux points de contact entre les deux langues et circonscrit donc la zone de bilinguisme fonctionnel.

L’auteur répond à la question des fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale en identifiant et en décrivant cinq de celles-ci. Ces fonctions servent à départager les communications institutionnalisées des communications personnelles. En outre, elles permettent de mieux saisir le phénomène de l’usage linguistique. Ce sont les suivantes : 1. La fonction d’intégration sociale, la plus importante puisqu’elle sous-tend la grande question de la norme; par cette fonction, l’individu accède à une existence sociale et culturelle, d’abord restreinte (limitée au cercle de famille) puis de plus en plus développée; 2 et 3. Les fonctions de communication et d’expression, complémentaires l’une de l’autre, la première recherchant l’intercompréhension (J.C.C. parle de fonction centripète) et la seconde recherchant l’originalité (fonction centrifuge); 4. La fonction esthétique, résultant d’un choix entre diverses manières codées de s’exprimer et de communiquer (utilisations littéraires, poétiques, publicitaires, scientifiques, etc.). C’est, somme toute, le langage normé par certains groupes sociaux (les grammairiens, les stylisticiens, les puristes, etc.); 5. La fonction ludique qui représente le droit de la langue de se renouveler autrement que dans des systèmes strictement réglementés; c’est une source de connaissance et une méthode de rajeunissement nécessaire, quelle que soit la langue en cause.

La communication individualisée est l’acte libre par lequel l’« individu entre en relation avec un autre au moyen du langage » (p. 78) à l’exclusion de toute contrainte, sauf s’il y a menace de nuisance (c’est-à-dire possibilité de déséquilibrer les règles du système d’une langue) ou de rupture le long de la chaîne locuteur-récepteur (c’est-à-dire possibilité d’un déséquilibre trop prononcé entre la compétence de l’un et de l’autre). La communication institutionnalisée est le fait pour une institution quelle qu’elle soit de communiquer avec le ou les individus; elle s’octroie le privilège de choisir de façon absolue ou relative la langue de communication, allant parfois jusqu’à en faire sa norme non transgressable. J.-C. C. ramène à quatre grands groupes les communications institutionnalisées : l’enseignement, l’administration publique, les institutions économiques et les médias. L’auteur de l’ALQ répond enfin à l’objection que même la communication institutionnalisée est individualisée lorsqu’il statue sur la non-responsabilité de l’individu, la responsabilité incombant avant tout à l’institution, et sur sa dépersonnalisation au profit de l’institution qu’il représente. L’individu, comme il se doit, marque donc le point de jonction entre les deux modèles de communication.

La quatrième question est celle de la norme et de la normalisation. Chacun de ces concepts est extrêmement complexe à étudier, d’autant plus que leurs définitions respectives ne sont pas toujours claires et qu’elles n’emportent pas te consensus dans les divers milieux qui s’en préoccupent. Qu’on en prenne pour exemple les attitudes opposées des puristes et des laxistes, des tenants inconditionnels du français universel rivarolien et des partisans des français régionaux, ces derniers étant par ailleurs vus et analysés dans des perspectives synchroniques dont l’un des aspects essentiels est certainement la néologie. Le concept « norme * comporte deux facettes : l’une est objective et l’autre subjective ou prescriptive. L’aspect objectif de la norme relève de l’observation d’un système, c’est ce que l’on dénomme le normal. L’aspect subjectif de la norme relève de la mise au point d’un système, c’est ce que l’on dénomme le normatif. Les attitudes devant le concept « norme » ont déjà été mises en valeur par Alain Rey. L’observation du réel et la systématisation du modèle idéal s’opposent : l’individu est intégré dans une communauté dont il doit suivre les règles s’il veut survivre socialement et communiquer régulièrement avec ses semblables. « Appliqué à la langue, le terme norme désigne un modèle culturel de comportement linguistique » (p. 83) et qui plus est, l’ensemble des comportements langagiers des individus au sein d’un groupe donné » (p. 83). La norme sociale se pose donc comme le modèle de comportement reconnu et accepté au détriment de la norme individuelle qui ne peut être prise en charge par la société lorsqu’elle diverge trop de la norme commune. Il n’existe à proprement parler pas de norme concentrée sur l’individu seul.

La norme constitue donc une problématique qui implique que l’on examine d’une part les usages et d’autre part les descriptions variées de la langue. Les variations d’usages, c’est-à-dire les modèles réels observés se répartissent en quatre catégories qui sont; 1. Les variations de registres; 2. La stratification sociale, autrement dit la hiérarchisation de ce qu’il est convenu de nommer niveaux de langue; 3. La variation géographique, qu’il faut considérer dans sa perspective synchronique (même langue, même époque, territoires politiques différents); 4. La variation temporelle qui peut être examinée en microdiachronie (entre deux générations), en macrodiachronie (entre deux ou plusieurs grandes étapes de l’élaboration de la langue ou encore par rapport à des ruptures de contacts dont les causes sont extralinguistiques); l’abandon des liens langagiers entre deux États membres d’une même communauté linguistique mène à des évolutions lexicales, phonétiques et syntaxiques, parallèles mais non absolument identiques, plutôt dissymétriques même. Les variations de descriptions, c’est-à-dire les modèles construits se répartissent en fonction de trois facteurs qui sont : 1. L’appartenance à une école (« empiriste », simple observateur (comme le missionnaire ou l’administrateur de jadis), linguiste ou professionnel de la langue) ou la formation du chercheur selon une idéologie linguistique; 2. L’amplitude de la description (individu, groupe, collectivité); 3. L’objet envisagé dans la description (phonologie, lexique, néologie, chrorolexicologie...).

La norme entraîne dans son sillage tout le phénomène de la normalisation linguistique et terminologique. Démarche destinée à mettre des usagers d’accord lorsqu’il y a des divergences d’usages, puis à assurer le suivi des décisions par leur diffusion, la normalisation est un processus d’intervention au niveau idiolectal (graphie, lexique, phonétique), rarement au niveau de la collectivité (phonologie, syntaxe, morphologie). C’est une activité méthodique qui vise à l’élimination des différences (synonymies régionales et temporelles, par exemple) ou des concurrences (synonymies professionnelles et idéologiques). Son lieu d’action privilégié est celui de la terminologie de la technologie, des sciences exactes et des sciences humaines. Elle tire sa motivation première et parfois sa valeur de causes extralinguistiques. De multiples facettes de la normalisation demeurent encore inconnues. La raison en est, selon nous, que la normalisation met en cause des forces vives, comme les rapports entre les mots et les choses qui, jusqu’à tout récemment avaient fort peu été rapprochés puisque les spécialistes travaillaient chacun de leur côté. La connaissance du phénomène progressera d’autant que ces tours d’ivoire se transformeront en lieux accessibles pour les uns et les autres.

La description des concepts clés conduit J.-C. C. à analyser, dans son quatrième chapitre, la stratégie mise en place au Québec au moment de l’élaboration de la Charte de la langue française. Cette charte constitue ni plus ni moins qu’un aboutissement d’une succession de lois à caractère et contenu linguistiques qu’a connues le Québec en un peu moins d’une décennie. Trois partis politiques, devenus tour à tour le Gouvernement, ont successivement légiféré en matière de langue : l’Union nationale vote la Loi pour promouvoir la langue française (dite Loi 63) en 1969; le Parti libéral vole la Loi sur la tangue officielle (Loi 22) en 1974; enfin le Parti québécois vote la Charte (Loi 101) en 1977. Cette dernière se révèle être la plus coercitive des trois : par elle, le statut et la qualité de la langue française au Québec doivent être redressés de manière à faire du français la seule langue officielle sur le territoire.

La définition de la stratégie de la « qualité de la langue » est plus difficile à cerner, le concept étant lui-même peu défini. En outre, la définition de ce concept dans sa réalité régionale conduit inévitablement à le comparer au même concept observé dans sa réalité pure, ou généralement considérée comme telle, celle de France. Sans que cette comparaison remette sur le tapis les éternelles discussions sur la notion de langue française unique. Le terme comparer signifie plutôt ici une mise en parallèle de situations linguistiques afin d’en dégager des ressemblances et des différences (le terme écart doit être rejeté car il renvoie à une hiérarchisation normative que le Québec a amplement vécue et dont il a beaucoup souffert).

L’approche québécoise de ce concept se situe donc d’emblée à un niveau de reconnaissance d’une « manière québécoise d’utiliser le français » (p. 106). Quatre niveaux d’intervention peuvent être signalés : 1. La valeur juridique de la langue : qu’est-ce qui est français? Dans un État francophone, comme le Québec, politiquement éloigné de la norme française (au sens de France), il n’existe pas encore de grammaire, ni de dictionnaire qui seraient ces outils de référence sur lesquels s’appuyer en toute confiance pour reconnaître ce qui est le français commun. Le français du Québec, sauf quelques particularismes admis par quelques autorités universitaires ou gouvernementales, est continuellement mesuré par rapport à des ouvrages français. Il y a là comme une énorme faille qu’il faudrait rapidement colmater afin que le lien s’établisse entre une situation actuelle de plus en plus reconnue (l’existence d’un français général du Québec) et une situation historique (l’existence d’un français général commun à tous tes francophones d’origine ou de culture). Dans l’état présent des recherches en cours sur la langue française dans le monde, il semble aussi peu logique de définir la langue d’ici à l’aide d’outils linguistiques étrangers que de définir des droits et des pouvoirs d’un pays à l’aide d’un code juridique ou de lois étrangers; 2. Le pouvoir de normalisation apparaît comme le second moyen de parvenir à une langue de qualité. Un contrôle et une surveillance de tous les instants de ce pouvoir devraient en garantir l’exercice démocratique; 3. La responsabilité du ministère de l’Éducation se situe à tous les niveaux d’enseignement et se répartit entre la langue générale et les « langues terminologiques »; 4. Les médias portent aussi une immense responsabilité vis-à-vis de la collectivité. Leurs influences sont constantes allant même jusqu’à instaurer dans une population des conditionnements culturels et langagiers.

La stratégie linguistique de l’État québécois comporte la création d’organismes étatiques d’intervention linguistique; la fixation d’échéances dans le processus de modification des comportements linguistiques; l’établissement de programmes de francisation conduisant les entreprises à instaurer un usage prépondérant, permanent et de qualité du français, l’imposition d’amendes aux contrevenants.

Ce tour d’horizon amène l’auteur de l’ALQ, dans un cinquième et dernier chapitre, à extrapoler sa stratégie et à en dégager un modèle théorique applicable à l’ensemble de la francophonie. La procédure d’aménagement linguistique concerne les circonstances qui nécessitent une intervention, les principes qui doivent guider cette intervention et le mode d’intervention lui-même.

Les circonstances d’intervention sont : la diversité linguistique dans un même pays ou État, la concurrence intense entre langues ou entre variantes de la même langue à l’intérieur des institutions et la conscience de cette concurrence. Les principes de l’aménagement se ramènent à une double catégorie : ceux qui sont relatifs à « la manière dont une langue ou une variante d’une langue en arrive à s’imposer dans les pratiques linguistiques d’une collectivité nationale » (p. 115) : ils dépendent d’une théorie générale de l’usage linguistique; ceux qui sont relatifs à « la manière de procéder à l’établissement d’un plan d’organisation linguistique d’un État » (p. 115) : ils découlent de la nécessité d’arrêter des moyens d’action, comme ce fut le cas au Québec. Mis à part le cas québécois, dont le modèle est sans aucun doute le mieux structuré, les modes d’intervention alternent entre la « libre concurrence des communications institutionnalisées » (p. 120) et l’intervention partielle ou indirecte. Un tel laisser-faire entraîne inévitablement la stagnation dans l’évolution du processus. Il est fort peu probable qu’un aménage ment incitatif produise les profonds changements souhaités. Le « vouloir changer » n’a sûrement pas la force du « pouvoir changer ». Pour être explicite et global, l’aménagement linguistique doit reposer sur des pouvoirs coercitifs contrôlés : c’est le seul gage d’une intervention profonde conduisant aux changements envisagés.

Dans la suite de son chapitre cinq, J.-C. C. examine la situation et les défis de la francophonie, concept qui, quoique instable, n’en existe pas moins. Ces grands défis sont le multilinguisme et la diversité linguistique.

Les communautés linguistiques membres de la famille francophone vivent dans un état de multilinguisme Le français y est en contact plus ou moins permanent avec une ou plusieurs autres langues qu’il influence et dont il subit par le retour des choses quelques pénétrations langagières. À la limite, même la France vit sous l’emprise d’un multilinguisme : l’alsacien, l’occitan, le basque et le breton, notamment, entretiennent une effervescence, source de nombreuses tensions. Enfin, l’anglais, « soutenu par son statut de langue dominante mondiale » (p. 122), est présent presque partout. (Devenu une espèce de lingua franca moderne en usage sur presque toute la planète, cette place plus que prépondérante de l’anglais n’est pas particulière à la francophonie; la situation se répète dans l’arabophonie, dans l’hispanophonie d’Amérique, dans la lusophonie par exemple.)

Quant à la diversité linguistique du français lui-même, l’analyse de J.-C. C. se situe davantage au niveau théorique. Ce qui lui importe, c’est que chaque région en arrive à une « description rigoureuse et fiable du français régional » (p. 126). Pour parvenir à une telle description, il faudrait établir une méthodologie applicable à l’ensemble de la francophonie, du moins sur un plan théorique. Par ailleurs, suite à « l’éclatement du mythe d’une seule et même norme pour tous » (p. 128), se greffera à cette description la nécessité d’élaborer une théorie de la norme, ce concept ayant fait l’objet de trop peu d’attention jusqu’à ce jour. Enfin, la diversité linguistique entraîne dans son sillage un ensemble de préjugés dont l’écheveau se prête mal à un débrouillage. On peut cependant isoler trois des principaux préjugés qui perdurent : 1) le constat de l’existence de l’accent de l’autre aboutit à son rejet et à la « hiérarchisation esthétique des accents » (p. 127) entraînant des conséquences extralinguistiques diverses. 2) La situation de son propre français régional au sommet de la hiérarchie, qui comporte naturellement des jugements de valeur. 3) Le paravent des écarts par rapport à une norme centrale (laquelle?) menant à des culpabilités linguistiques à la fois diachroniques et synchroniques. Ne vaudrait-il pas mieux prendre davantage conscience des différences, concept plus acceptable aujourd’hui qui peut nous ramener à la nécessité d’un noyau lexical commun restant à définir?

Parmi les premiers défis de la francophonie, figure sans aucun doute un défi d’ordre métalinguistique; c’est la nécessité de définir clairement la série de concepts dont se nourrit toute la famille francophone. J.-C. C. effectue une analyse critique de la terminologie actuellement utilisée : sont examinés tour à tour les termes francophone, francophonie, français, français universel, français régional, français dialectal, créole, créolisation, emprunt, normalisation et normatif. Cette terminologie est appelée à constituer le noyau des recherches sur la francophonie du moins sous leurs aspects linguistiques. L’auteur de l’ALQ énonce par la suite une série de trois propositions d’objectifs linguistiques pour la francophonie : d’abord, il suggère une coexistence des langues, c’est-à-dire une espèce de multilinguisme fonctionnel; puis une coexistence des usages conduisant à une théorie de la variation linguistique. Enfin la valorisation du sentiment de la ressemblance linguistique entre les communautés formant la mosaïque francophone de manière à enterrer définitivement l’éternel sentiment de culpabilité linguistique, « c’est-à-dire la crainte paralysante et la mauvaise conscience des fautes » (p. 132).

Ce qui ressort de ce grand tour d’horizon sur l’avancement du projet de l’aménagement linguistique du Québec à l’heure actuelle ne peut se poser que sous la forme de constatations, parmi lesquelles, on peut souligner celles-ci :

  1. Les Québécois s’accordent pour reconnaître que le français est désormais devenu la langue officielle du Québec, « contre le bilinguisme institutionnalisé et généralisé » (p. 135).
  2. L’aménagement en cours s’insère dans la perspective plus vaste de la décolonisation culturelle, politique et économique. De fait, la décolonisation linguistique sert les autres décolonisations en voie d’achèvement. Ensemble, elles forment un « projet global de société, qui implique une nouvelle définition des droits et devoirs » (p. 136) de tous les Québécois.
  3. Le projet de société nouvelle a pris une dimension plus réalisable avec l’avènement au pouvoir du Parti québécois et l’adoption de la Charte de la langue française. Anglophones et allophones se définissent désormais par rapport à une nation québécoise dans son ensemble et non plus uniquement par rapport à l’enclave montréalaise.
  4. L’une des grandes leçons qui ressort de l’expérience québécoise, constituant par le fait même le principe premier et inattaquable de la théorie de l’aménagement linguistique, est celle qui veut que lorsqu’un État souhaite modifier une situation linguistique (soit par recours au changement total, soit par orientation de l’évolution), « il faut contrôler le comportement linguistique des institutions » (p. 116), car il est dangereux et peu efficace de faire supporter la responsabilité de ce changement par les individus eux-mêmes. « Leur responsabilité en la matière est trop limitée » (p. 116).

Deux appendices informent le lecteur quant à la chronologie des événements linguistiques majeurs au Québec entre 1957 et 1979 et quant à la chronologie des principales législations ou réglementations québécoises relatives à l’emploi de la langue française. Une bibliographie termine cet ouvrage indispensable pour comprendre la situation linguistique du Québec. Nul mieux que J.-C. C., qui fut au cœur des mouvements de transformation des comportements langagiers des Québécois pendant presqu’une décennie, ne pouvait entreprendre avec autant de profondeur l’analyse de ces changements. L’aménagement linguistique du Québec n’est pas un testament : c’est un pas vers la saisie globale de la situation linguistique du Québec et son insertion dans la communauté francophone. L’auteur, qui peut regarder son rejeton avec fierté, pose un grand nombre de questions sur la suite â donner â l’aménagement linguistique du Québec. En particulier, il nous semble que le projet déborde maintenant la stricte question de la terminologie pour déboucher sur la description et l’analyse généralisées du français au Québec. Cette œuvre est sur le point de commencer. Au bout du chemin se profile un Dictionnaire québécois de la langue française.

Jean-Claude Corbeil, L’aménagement linguistique du Québec, coll. « Langue et société », numéro 3, Montréal, Guérin éditeur limitée, 1980, 154 p.

L’aménagement linguistique du Québec (ALQ) est un texte capital qui vient à peine d’être livré au public. L’ALQ est l’un des premiers ouvrages de base en français qui fouille et explique en détail les rapports entre les questions de législation linguistique et la science linguistique elle-même. À cet égard, le Québec s’est posé comme un terrain privilégié, unique et exemplaire, d’observation et d’analyse des corrélations entre le politique et le linguistique. Les réflexions de l’auteur s’articulent autour du concept « aménagement linguistique » qui suppose des interventions de type linguistique (axées autour de deux pôles primordiaux : la sociolinguistique et la socioterminologie) tout autant que des interventions politiques diverses (des législations, des réglementations portant sur la langue, par exemple). Mais pour être efficaces et produire des résultats tangibles, ces interventions doivent être coordonnées et simultanées.

En cinq chapitres très denses, Corbeil fait l’analyse de la genèse, de l’émergence et du développement de la théorie et de la pratique de l’aménagement linguistique au Québec, en plus d’inscrire des prospectives pour la francophonie tout entière. Le noyau de l’ouvrage est précédé d’une ouverture et clos par un finale.

Dans son introduction (p. 7 à 11), Corbeil explique le choix du terme aménagement linguistique qu’il préfère à planification linguistique, calque de l’anglais language planning qui porte en lui une connotation péjorative. Il situe également son livre dans l’ensemble des réflexions et des travaux qu’il a entrepris et élaborés entre 1970 et 1977, date de l’entrée en vigueur de la Charte de la langue française (ou Loi 101). Le livre arrive comme un intermède dans le temps et se présente comme une tentative de systématiser ses recherches, de faire le point avant de poursuivre et de développer plus avant le concept « aménagement linguistique », dont le modèle théorique d’application à l’ensemble de la francophonie ou à toute autre communauté linguistique sur la route du changement reste parfaitement envisageable. L auteur ne cherche d’ailleurs pas à l’imposer, il le pose simplement comme un modèle pur et imitable.

Le chapitre premier de l’ALQ (p. 12 à 30) analyse la genèse de la situation linguistique du Québec à partir de 1760, date de la Conquête anglaise et début de la contamination de la langue française du Québec par l’anglais. De ses observations, l’auteur lire trois conséquences linguistiques majeures qui s’échelonnent d’hier à aujourd’hui : l’évolution linguistique du Québec et celle de la France prennent carrément des voies différentes : l’« anglophonisation » aura pour corollaire l’anglicisation massive de secteurs complets de l’activité humaine : des terminologies seront entièrement élaborées en anglais, refoulant par conséquent le français dans des rôles marginaux.

Le deuxième chapitre de l’ALQ (p. 31 à 66) détaille les causes de l’émergence et de la nécessité d’en arriver à un projet d’aménagement linguistique total au Québec. Les mouvements nationaux et nationalistes, les revendications des intellectuels, la Commission Laurendeau-Dunton, la Commission Gendron et le renforcement de l’Office de la langue française par les pouvoirs publics au début des années 70 dessinent le profil de cette émergence. La politisation du débat linguistique pendant une quinzaine d’années aboutit au Québec à la mise en place d’une stratégie réfléchie, globale et appliquée en matière de langue. Cette stratégie est ordonnée autour de quelques concepts clés qui sont au centre du processus de l’aménagement linguistique québécois, soit le bilinguisme, les fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale, la distinction entre les communications institutionnalisées et individualisées ainsi que la norme linguistique. Les solutions concoctées par le Québec pour répondre à chacune de ces questions sociolinguistiques et socioterminologiques font l’objet des développements du chapitre trois de l’ALQ (p. 67 à 96).

Le long cheminement du chapitre trois conduit Corbeil à analyser, dans son quatrième chapitre (p. 97 à 111), la stratégie linguistique mise en place au Québec au moment de l’élaboration de la Charte de la langue française qui constitue ni plus ni moins qu’un aboutissement d’une succession de lois à caractère et contenu linguistiques qu’a connues le Québec en un peu moins d’une décennie. Cette dernière loi linguistique en date se révèle être la plus coercitive des trois. Le développement de la stratégie élaborée a eu « pour objectifs de préciser et de modifier le statut des langues en présence et de favoriser l’usage d’un français de qualité comme langue commune des Québécois » (p. 111). Le mouvement, maintenant enclenché depuis quelques années, s’inscrit dans une stratégie collective de transformation de la société québécoise qui regarde aujourd’hui résolument vers l’avenir.

Le tour d’horizon de la situation linguistique québécoise, esquissée à longs traits à la lumière de la stratégie de l’aménagement linguistique, amène l’auteur de l’ALQ, dans un cinquième et dernier chapitre (p. 112 à 133), à extrapoler sa stratégie et à tenter d’en dégager un modèle théorique applicable à l’ensemble de la francophonie. Celle-ci fait face à deux défis fondamentaux : le multilinguisme et la diversité linguistique, concepts qui sont passés en revue par l’auteur en fonction de sa théorie.

Ce qui ressort de ce grand panorama sur l’avancement du projet de l’aménagement linguistique du Québec ne peut à l’heure actuelle se poser que sous la forme de constatations. Énoncer des conclusions, même provisoires, serait trop hasardeux à ce stade-ci, le recul de l’histoire n’étant pas suffisant.

Jusqu’à maintenant, aucun livre qui lie la théorie à la pratique n’était paru pour expliquer, fouiller, étudier la question linguistique québécoise dans ses rapports avec la politique et les législations linguistiques. Nul mieux que Jean-Claude Corbeil, qui fut au cœur des mouvements de transformation des comportements langagiers des Québécois pendant presque une décennie, ne pouvait entreprendre avec autant de profondeur, d’ardeur et de conviction l’analyse de ces changements. L’aménagement linguistique du Québec est un pas vers la saisie globale de la situation linguistique du Québec et son insertion dans la grande communauté francophone qui va elle-même en s’affermissant.

Textes choisis de terminologie, Guy Rondeau et Helmut Felber, rédacteurs, I. Fondements théoriques de la terminologie (sous la direction de V.I. Siforov), Québec, GIRSTERM (Université Laval), 1981, XIII + 334 p.

Lorsqu’une science en construction a atteint un degré suffisant de stabilité et d’autonomie, elle part à la recherche de ses racines profondes souvent éparpillées dans le monde. Après environ quinze ans d’activités de plus en plus accélérées et de plus en plus sérieuses, la terminologie arrive, tout au moins sur notre continent, car le phénomène est connu depuis plus de cinquante ans en Europe de l’Est, à un degré de reconnaissance tel que même les linguistes les plus réticents s’y intéressent et l’« universitarisent ». Ce besoin de se retourner sur son passé, tout en prospectant l’avenir, pour se structurer davantage, se traduit dans le cas présent par la naissance d’une collection de Textes choisis de terminologie. L’initiative est due à deux de ses propagateurs les plus connus : Guy Rondeau à Québec (GIRSTERM) et Helmut Felber à Vienne (INFOTERM).

Le premier volume de ces TCT, qui en comprendra six, dresse un panorama des Fondements théoriques de la terminologie au cours des vingt dernières années. Les onze contributions des FTT préparées sous la direction de V.I. Siforov, nous font suivre en français une infime partie des milliers d’études terminologiques théoriques menées de l’est à l’ouest du continent européen depuis 1961. De Moscou à Paris, en passant par la Tchécoslovaquie et l’Autriche, ce volume de TCT fait entrer le lecteur en contact avec quelques grands pionniers internationaux de la terminologie : grâce à la traduction française de leurs principaux textes, inaccessibles autrement pour des questions de langue ou de non-disponibilité de ce côté-ci de l’Atlantique, les travaux de ces grands chercheurs nous ouvrent des perspectives nouvelles en terminologie et en terminographie.

Comme il est difficile dans un court compte rendu de résumer et d’analyser de façon satisfaisante l’ensemble des contributions, contentons nous de signaler les grandes orientations de l’ouvrage : les principes et les méthodes de la terminologie en tant que science sont abordés et développés par Lotte, Drozd, Wersig, Siforov, Berger et Fotiev; les rapports de la terminologie avec les autres domaines du savoir humain sont illustrés par Wüster; les notions et les systèmes de sens en terminologie sont redevables d’écrits originaux et documentés de la part de Kandelaki et de Dahlberg : les relations entre la terminologie et la linguistique sont définies par Guilbert. Cette brochette de spécialistes entraîne les lecteurs dans les recherches fondamentales inhérentes à la terminologie.

Les TCT/FTT, quasi inaccessibles au Québec autrement que par la voie de la traduction, s’adressent aux terminologues et traducteurs de profession, de même qu’aux étudiants et à toute autre personne désireuse de compléter son information et sa formation dans cette nouvelle branche de la linguistique. Il est évident que ces écrits imposent une lecture attentive et parfois réitérée afin de bien saisir leur contenu souvent fort dense d’ailleurs. La plupart d’entre eux sont traduits soit du russe, soit de l’allemand. Aussi la terminologie terminologique qui y est véhiculée n’est-elle pas toujours orthodoxe par rapport à celle qui est habituellement en usage au Québec et au Canada. Mais de la fréquentation répétée de l’ouvrage s’instaurera sans nul doute l’aisance dans le maniement de cette terminologie complémentaire quoique traductionnelle.

Il faut saluer l’initiative de Rondeau et Felber qui travaillent à mettre à la disposition du public de plus en plus d’outils propres à faciliter les travaux terminographiques et les recherches terminologiques. Il reste à souhaiter que cette collection de textes choisis dont les débuts sont prometteurs, contribue à la propagation, à l’uniformisation et à l’universalisation de la terminologie et qu’elle s’insère dans la grande bibliothèque de la terminologie mondiale.