Développement, aménagement linguistique et terminologie: Un mythe? L’exemple de la malgachisation[1]

1. La francophonie

En prenant appui sur le Grand Robert de la langue française (1985), le terme francophonie peut être défini comme étant « l’ensemble constitué des populations francophones (France, Belgique, Canada [Québec, Nouveau-Brunswick, Ontario], Suisse, Afrique, Antilles, Levant...), c’est-à-dire la mosaïque des individus, des groupes ou des collectivités qui utilisent le français en tant que langue maternelle, officielle, véhiculaire ou étrangère dans un réseau de circonstances de communication bien identifiées. » Il existe donc des pays qui usent du français comme langue maternelle (France, Belgique, Suisse, Québec), des pays où cette langue bénéficie d’un statut particulier révisable en tout temps (langue officielle, langue institutionnelle, langue seconde forte ou langue véhiculaire nationale ou internationale, comme c’est le cas dans la majorité des pays ou États africains d’allégeance francophone) et des pays où on recourt au français comme langue de culture et de prestige sans entamer la prédominance de la langue majoritaire (Danemark, Brésil, Pologne, Roumanie et, plus anciennement, différentes cours royales européennes). En outre, dans aucun des pays membres du club francophone constate-t-on une situation d’unilinguisme total. Dans les situations les plus simples, la réalité langagière procède du bilinguisme et de la diglossie; le plus souvent l’observateur se heurte à des faits de multilinguisme et de multiglossies inextricables.

La réunion des partenaires et des adeptes de la langue française forme le grand cercle planétaire appelé la francophonie. Le concept dérange et véhicule sans aucun doute une image plurielle et éclatée. L’aspect linguistique scruté ci-dessus ne représente qu’une mince facette de son extension multidirectionnelle contemporaine dont les dictionnaires commencent à peine à rendre compte (voir Boulanger 1985).

Indiscutablement, un pays africain comme Madagascar s’inscrit dans la zone médiane du grand cercle francophonien. Sur ce vaste territoire, la langue française s’est superposée aux langues indigènes lors de la période coloniale de la fin du siècle dernier. En ce moment plus de vingt-cinq ans après l’indépendance malgache du 26 juin 1960, le pays cherche les moyens d’instaurer chez lui une autonomisation et une autosuffisance linguistiques qui marqueraient la concrétisation définitive d’une indépendance à tous les niveaux : culturel, économique, social, politique et intellectuel. Tiraillé de l’intérieur et de l’extérieur, Madagascar s’apprête à vivre des choix linguistiques qui trancheront dans le vif.

Du point de vue linguistique, la question primordiale qui se pose est celle de savoir s’il convient d’être simultanément malgache et francisant, ou s’il n’est pas plutôt préférable d’être ou bien malgachophone ou bien francophone à part entière, l’un excluant l’autre.

2. Le triptique

Le titre retenu pour cet article indique un cheminement épistémologique qui permet de procéder du connu, ou du moins des indices récoltés à partir de plusieurs expériences de terrain, vers l’inconnu au bout duquel se profile la concrétisation d’un vaste programme d’autonomisation langagière. Titre accrocheur certes, mais aussi titre piège parce qu’il recèle beaucoup d’autres questions et qu’il voile des controverses manichéennes. En outre, les trois concepts associés ici commencent à peine à faire l’objet de recherches approfondies dans leurs rapports avec la science de la linguistique.

Une société qui envisage l’accélération de son développement doit impérativement choisir des voies à suivre, parmi lesquelles la voie linguistique retient l’attention d’une manière particulière. Une fois l’importance du linguistique bien appréhendée, l’aménagement linguistique se dégage comme un plan d’action global duquel émerge la terminologie en tant que phase cruciale et manifestation tangible de tout le processus de développement sous son angle linguistique. Le mythe s’apparente aux moyens d’action et de contrôle, ainsi qu’à l’implication volontaire des individus chargés de conduire à terme le programme entériné officiellement par les autorités d’un pays. Le mythe, c’est aussi la photographie de la situation telle qu’elle sera restituée dans dix, dans vingt, dans trente ans; c’est l’image projetée du changement accompli, à demi réussi ou raté. Le mythe, c’est l’incapacité des sociétés de connaître l’avenir, de savoir si les efforts investis auront produit des résultats permanents, si la commande aura été remplie par les « développeurs, » par les aménagistes et par les terminologues. Le mythe s’incarne majestueusement dans la durée, dans le temps.

« Développement, » « aménagement linguistique, » « terminologie » se présentent comme trois concepts neufs vigoureux, dynamiques et interactifs qui n’ont pas encore atteint le stade du consensus en ce qui regarde leur fonction et leur définition véritables (voir Dion 1981). Les dictionnaires répercutent peu ou prou les significations profondes de ces notions mises en place récemment et entrées en interrelations depuis peu. Il en va parfois de leur reconnaissance et de leur acceptation lexicographiques comme de celles de « francophonie » : le flou artistique peu dérangeant a l’air de convenir à tout le monde, du moins jusqu’au moment où chacun s’attache à définir leur sens, leur valeur et leur utilité réels dans une situation bien identifiée. Plus encore, depuis une vingtaine d’années au Québec, une dizaine d’années dans certains pays européens et au Maghreb et quelques années seulement en Afrique noire subsaharienne, le trio notionnel est recouvert d’une nuance politico-sociale parfois gênante et obsédante dans son immobilisme. Alors que l’assise politique devrait servir à générer, à entretenir et à perpétuer tout programme d’envergure qui vise à modifier en profondeur les comportements langagiers des individus. La déghettoïsation linguistique n’a aucun sens hors des appuis officiels, hors d’un support politique actif et en l’absence d’une législation coercitive.

Chaque axe du triptique sera successivement examiné et cadré dans un processus global d’avancement, d’évolution et de maturation d’une société. Comme le concept de « développement » concerne davantage le Sud que le Nord, la situation linguistique malgache servira de contrepoint afin d’illustrer le cas d’une société engagée sur la voie de la métamorphose linguistique et de l’industrialisation de ses ressources.

3. Le développement

Dans le contexte actuel, trois voies d’accès s’offrent à l’appétit du chercheur qui se penche sur le concept de « développement » : la coloration sociale, la coloration économique et la coloration linguistique. Toutes trois sont étroitement imbriquées de sorte que le développement s’articule autour « de l’actualisation d’une doctrine et d’une action fortes et efficaces qui, mettant entre parenthèses les vertus explicatoires et opératoires des idéologies-recettes, puissent permettre, sur le plan économique et humain, la réalisation d’un véritable optimum. Dans cette perspective, le langage peut être un facteur essentiel d’une prise de conscience des exigences fondamentales de la promotion possible, mais aussi d’un droit à la différence qu’implique la recherche des voies et moyens, nouveaux pour un développement intégral » (Kempf et Mudimbe 1977 : 503).

Le développement social signifie pour chaque peuple le désir d’accéder à un nouvel ordre mondial qui place chacun en position d’assurer le dialogue avec ses pairs et avec l’ensemble de la communauté universelle afin de prendre en charge la modernisation de sa société sans perdre son authenticité. Pour les pays déjà industrialisés et parfois même surindustrialisés, cela suppose la préparation du passage à l’étape de la postindustrialisation; tandis que pour les pays pré-industrialisés, il s’agit de parvenir au niveau de l’industrialisation afin d’assumer son destin communautaire et social, avec soi d’abord, avec les autres ensuite. L’efficacité du développement social interne est garante des autres directions développementales. En particulier, la langue ne change pas là où la société ne change pas.

Le développement économique signifie pour chaque communauté le désir d’accéder au monde moderne suivant un processus de dépassement économique pour les mieux nantis et de rattrapage économique pour les autres. Si l’on cantonne les observations aux pays de l’Hémisphère sud, l’orientation majeure consiste à se brancher sur le monde mais chacun selon ses modalités propres. La croissance économique linéaire ne peut constituer un objectif exclusif. Il convient de l’insérer dans une suite d’actions concertées qui visent un développement auto-centré, lequel intègre à la perspective économique les paramètres sociaux, culturels et politiques.

La catégorie de développement économique la plus souvent évoquée est celle du transfert de la technologie. Les grandes cibles se

ramènent alors à la technique, la technologie et la science. À l’heure actuelle, il est largement admis que la question du transfert de la technologie est l’élément-clé de toute stratégie globale de développement. Les principaux obstacles qui se dressent devant un tel programme sont : l’aspect financier, l’aspect idéologique, l’aspect politique, l’aspect linguistique, auxquels il faut adjoindre fréquemment l’absence de stratèges et de spécialistes du transfert.

Il ne suffit pas de vouloir le transfert technologique pour que celui-ci s’accomplisse instantanément. Son efficacité est tributaire de diverses contraintes parmi lesquels la maîtrise de la technologie importée n’est pas la moindre. « L’opération qui a pour objet d’introduire des connaissances, des procédés et des produits dans un pays où ils n’ont pas été conçus à l’origine (désignée sous le nom vocable : transfert de technologie) n’a de sens que si les pays qui en sont destinataires en sont également les maîtres » (Jastrab 1986 : 80) ou sont en mesure de le devenir à court terme. Or, un rapport de l’ONUDI publié en 1982 souligne que la « maîtrise de la technologie ... n’est assurée que si les compétences, l’information et l’efficacité technique qui constituent la technologie sont transférées au personnel d’encadrement et de supervision et aux travailleurs ... pour se diffuser ensuite dans l’économie. ... La maîtrise de la technologie ... est un objectif de développement » (cité dans Jastrab 1986 : 80).

Il y a transfert de technologie chaque fois que cette technologie est empruntée par une autre culture (au sens anthropologique du terme) que la culture productrice. Qui plus est, il y a appropriation de la technologie lorsque la culture d’accueil s’accapare linguistiquement des notions importées et les acclimate à sa propre vision du monde. L’adaptation contextuelle s’inscrit comme une condition sine qua non du transfert accompli. Pour cette raison, le recours à la terminologie systématique est préférable à la traduction qui n’est que la recherche d’équivalents de terme à terme, de langue à langue dans une sorte de permutation d’un code linguistique à un autre. La traduction n’est pas toujours le signe équitable de la naturalisation linguistique. La simple migration d’une unité lexicale dans une autre langue ne saurait suffire dans une situation où il y a un donneur et un preneur, sans que la réciproque soit envisageable à brève échéance. Encore faut-il que les termes se fondent dans chaque microsystème terminologique. Dans l’optique limitée à la traduction stricte et mot à mot, la réalisation du développement est semée d’embûches insurmontables. Un tel comportement explique en partie bien des échecs antérieurs et des visions à courte vue. Le développement acquiert aujourd’hui une envergure multi-dimensionnelle qui interdit de prendre à la légère la dimension terminologico-linguistique.

Le développement linguistique signifie pour chaque collectivité le désir de disposer d’un appareil linguistique capable de contribuer à l’enrichissement général d’une société en établissant une communication permanente entre ses membres à tous les échelons de la vie personnelle et sociale. La malgachisation linguistique est un enjeu d’importance vitale qui fournira de solides assises aux autres réformes envisagées. La communauté malgache doit façonner sa langue dans l’objectif suprême d’assurer sa sécurité linguistique ce qui inclut des préoccupations à l’égard du français afin de fixer son statut sur l’île. Pour ce faire, elle est tenue de définir un rôle social et sociologique au malgache afin qu’il témoigne de la volonté et de la destinée du pays.

La conscientisation linguistique passe par plusieurs phases dont il faut rappeler les plus importantes dans le contexte d’un pays qui a des choix langagiers à faire. Le détail s’applique tout autant à une langue nationale africaine qu’à une forme de français régional comme celui du Québec qui est confronté à la norme française parisienne sociohistoriquement dominante sur son territoire (voir Boulanger 1988).

Le premier constat est celui du culpabilisme inhibant et du dialectalisme ostracisant. Dépasser la phase du marginalisme équivaut à mettre en route un processus qui débouche sur une perspective autonomiste sereine et constructive. Celle-ci mène à une conception organique de la langue susceptible de lui garantir un statut social prédominant qui répond aux desseins formulés par les maîtres d’œuvre d’une réforme. Pour les Québécois, le choix est clair : le français du Québec est seul capable de cautionner l’avenir de la société québécoise enclavée dans le nord-est de l’immense continent américain. Pour les Malgaches, le choix est sans doute plus douloureux mais tout aussi impératif. Ce qui ne signifie pas, dans les deux cas, le rejet automatique de l’autre langue ou variété de langue active sur le territoire.

Le second constat vient rééquilibrer le premier lorsque plane une menace d’isolationnisme ou d’autarcie linguistique. Chacun à leur manière, le français québécois et le malgache sont axés sur une langue qui rappelle que l’exocentrisme séculaire fut autoritaire pendant une période-clé de leur évolution respective. Pour les Québécois, le français de France constitue la langue-mère légale qui a déployé toute sa puissance matriarcale tout au long de l’histoire du Québec et encore maintenant; tandis que pour les Malgaches, il constitue la langue-mère adoptive avec toute sa puissance de marâtre repentie. Dans ces circonstances, il s’agit encore de compenser le destin en prônant une forme d’endocentrisme duquel découle la reconnaissance extérieure des choix de chacun. La valorisation des langues québécois et malgache prend une envergure d’autant plus grandiose qu’elles restent raisonnablement attachées à la langue-mère, chacune pour des raisons différentes bien entendu. La rupture totale avec le rameau européen est impensable au Québec. On y privilégie plutôt la nécessité d’une continuité historique alliée à une indépendance linguistique contemporaine concrétisée par la gestion de ses propres affaires linguistiques.

Le rééquilibrage peut être précisé par un troisième constat, c’est-à-dire la nécessité impérative de la convergence des langues et d’un partage des responsabilités. Ainsi, le français québécois et le malgache peuvent suffire pour des besoins internes de communication ralliés sous le concept d’« ethnocentrisme. » Le recours à la langue française de référence francophone, à une norme de portée universelle, relève dans les deux cas de préoccupations relatives à une forme de multiethnisme qui peut seule maintenir l’intercommunication avec le monde. Même si des efforts d’adaptation gigantesques sont accomplis, il faut espérer aussi la réciproque de la source génétique française, ne serait-ce que dans le comportement de la France envers l’emprunt et à l’égard des régionalismes extrahexagonaux, pour parler ici du cas du Québec. Le problème est plus compliqué à résoudre pour le malgache. Il est difficile pour un non-Malgache de s’aventurer trop loin. Mais, on peut estimer que malgachiser ne doit pas signifier un enfermement et une cessation du dialogue avec les autres partenaires francophoniens ou mondiaux. La langue ou la forme de langue élue doit demeurer un facteur de cohésion collective et sociale. Il faut chercher, puis établir un mode d’équilibre et d’échange qui favoriserait l’intégration de l’ancien (domination du français de France) et du nouveau (instauration du malgache), qui créerait un terrain d’entente qui satisfasse tous les besoins par ailleurs bien identifiés et catalogués par ordre de priorité. Pour ce qui regarde la situation de Madagascar, le français et le malgache ont chacun un rôle prépondérant à jouer à l’intérieur des frontières politiques du pays comme à l’extérieur de ces frontières. En outre, il paraît évident que « tant que le malgache n’aura pas fait l’objet de normalisation et de modernisation, il sera nécessaire de recourir au français » (Turcotte 1981 : 147) ce qui sous-entend qu’il « n’est pas facile pour les pays en voie de développement de se passer complètement de la langue coloniale » (Turcotte 1981 : 155).

L’organisation rationnelle de l’usage malgache est destinée à intégrer organiquement le vieux modèle dans le nouveau en conformité avec une hiérarchisation convaincante et située en dehors du schème classique dominant/dominé. Le nouveau doit stratifier l’ancien et non être géré par lui. Ce qui est à naître, c’est un usage interne prioritaire, donc normé, accessible à tous et qui serve de référent social aux usagers potentiels afin qu’ils puissent se reconnaître aisément à travers ce modèle. Procéder au développement linguistique autochtone, c’est se procurer les moyens d’organiser une langue et ses usages « en un tout cohérent, où les éléments linguistiques se jugeront de l’intérieur, les uns par rapport aux autres, avant de l’être de l’extérieur » (Gendron 1985 : 9). Le malgache, comme toute autre langue nationale africaine choisie, doit être conçu comme constituant un tout organique, hiérarchisé du point de vue sociolinguistique, c’est-à-dire présentant une structure d’utilisation appréhendée fondamentalement avec ses référents, avant d’être mis en rapport avec des référents de l’extérieur des lieux originels de la gestation ou de la génération.

Les conséquences immédiatement perceptibles des enjeux linguistiques se transposent au plan sociologique. La langue devient un extraordinaire facteur d’identité collective et individuelle, un facteur de ralliement et de mobilisation sociale en même temps qu’un puissant élément d’assimilation à des idées et à une forme de civilisation convenue. Aux yeux des autres, chacun existe par et dans sa langue. Grâce à elle, il peut communiquer son vécu personnel et son vécu occupationnel ou socioprofessionnel. La communication se ramène à assurer une continuité et une diffusion des activités de la vie collective dans la société en transformation.

D’autre part, le côtoiement du français et du malgache ne peut cesser brutalement. Les langues internationales comme le français et l’anglais demeurent des langues véhiculaires, des linguas francas qui se greffent sur le fonds des langues nationales pour contribuer à l’épanouissement complet d’une société. Le processus dynamique des contacts de langues inclut tous les acteurs sociaux dans une perspective interactive : les malgachophones et les non-malgachophones vivant et travaillant sur le même territoire ont le devoir d’unir leurs efforts pour la cause linguistique. Sans consensus, il n’y a rien à espérer. Par ailleurs, la malgachisation linguistique sera inepte et carentielle si elle n’est pas couplée à une entreprise de malgachophonisation, c’est-à-dire à l’intégration et à l’augmentation des parlants malgaches dans toutes les sphères d’activités administratives et professionnelles de l’État et des entreprises, ainsi qu’à tous les échelons hiérarchiques. Une opération de cette envergure est un énergique intégrateur sociologique et le dénominateur commun rassemblant les différentes communautés répandues sur l’île. L’occasion est propice à l’établissement d’un « pont entre la majorité et les minorités, un lien et un ciment éventuels de la mosaïque linguistique et culturelle » (Gendron 1985 : 9) qu’est l’île de Madagascar.

Dans ce volet consacré au développement linguistique et à ses caractéristiques, il s’agissait de distinguer les concepts de « langue développée » et de « langue en développement » en mettant de l’avant les relations d’altérité entre le français et le malgache. Il reste à souligner qu’il s’ensuit une distinction fondamentale qui crée un axe obligatoire de suprématie temporaire de la première notion sur la seconde. L’analyse des situations de contact veut aussi démontrer que la langue développée peut aider la langue en développement à atteindre le plus rapidement possible un statut d’autonomie. Il est évident, par exemple, que la concrétisation des projets d’aménagement linguistique et terminologique ne peut suivre un cheminement méthodologique parfaitement identique pour les deux langues. Il ne saurait y avoir de mimétisme à ce niveau.

Une langue développée comme le français possède un fonds général et terminologique imposant, bien décrit, accessible et largement diffusé. L’actualisation de ce fonds est facile à réaliser étant entendu qu’une telle langue jouit déjà de la plus grande partie de son instrumentation et que cet arsenal de mécanismes est parfaitement au point et normalisé. Les modèles morphosyntaxiques, grammaticaux et lexicologiques ainsi que les moules lexicographiques et terminographiques sont disponibles. Ils inspirent et facilitent la génération de termes nouveaux à profusion. A contrario, les langues en développement sont à compléter la description de leur réseau instrumental de base (phonologie, grammaire, morphosyntaxe), dispositifs préalables à l’exploration de nature plus lexicale en ce qui concerne la langue générale et la terminologie, ou encore indispensable à la systématisation des modèles morphosyntaxiques et conceptuels nécessaires à la dénomination ou à la renomination ainsi qu’à l’établissement d’une politique de normalisation linguistique. Il ne parait pas opportun de soutenir la hiérarchisation traditionnelle et immuable des langues malgache et française. Le français, s’il redevient inspirateur de la malgachisation, doit être saisi comme la langue de référence linguistique et conceptuelle qui participe au changement selon des modalités temporelles qui restent à établir. Le cadre sociohistorique du pays n’offre guère d’autres solutions de rechange à court terme.

D’une façon un peu plus sous-entendue, l’épineux problème qui consiste à choisir une langue de référence interne à même le réseau dialectal a été souligné. Le rôle des aménagistes consiste à privilégier une forme ou un dialecte afin d’appuyer d’une manière solide et définitive le choix d’une norme langagière qui guidera tout le programme de la normalisation officielle.

4. L’aménagement linguistique

L’aménagement linguistique est un « processus planifié de changement linguistique dans une société qui a comme objectif la mise au point de solutions réalistes et opérationnelles destinées à garantir le plein épanouissement d’une langue, tant en ce qui concerne son statut (degré de reconnaissance de la langue) qu’en ce qui regarde son corpus (choix d’un modèle de langue à privilégier dans les communications institutionnalisées). »

L’aménagement linguistique catalyse le développement et la terminologie. Il met en évidence simultanée plusieurs problèmes d’ordre sociolinguistique dont on peut examiner un échantillon :

  1. L’absence ou la carence d’une politique linguistique précise et conséquent qui définisse le programme de codification, de modernisation et d’enrichissement des langues.
  2. La coexistence de plusieurs langues sur un même territoire ce qui crée des circonstances de bi- ou de multilinguisme d’origine endogène. Ces situations sont souvent gênantes parce qu’elles obligent à faire des choix parfois déchirants.
  3. L’obligation de définir les relations entre une langue nationale et une langue étrangère ou semi-étrangère sur un même territoire, par exemple le français ou l’anglais dans plusieurs pays africains, instituant des circonstances de bi- ou de multilinguisme d’origine exogène.
  4. La répartition des rôles respectifs, nuancés et réalistes des langues nationales et étrangères dans les communications internes dans le pays et externes avec la communauté planétaire.
  5. L’évaluation des variantes d’une langue selon les groupes de locuteurs d’une même communauté linguistique; cela impose le choix puis la définition d’une langue standard afin de répondre aux désidératas de la communication institutionnalisée, c’est-à-dire l’acte par lequel l’individu et les institutions entrent en relations à des fins particulières.

La mise en pratique d’un programme aménagemental, qui intégrerait chacune des composantes sociolinguistiques mentionnées, relève de deux ordres de pouvoir; les pouvoirs publics et parapublics ainsi que les pouvoirs intellectuels.

Les pouvoirs publics sont concentrés autour des autorités législatives et exécutives tandis que les pouvoirs pédagogiques dérivent de l’administration parapublique.

Les autorités législatives sont chargées de l’élaboration des lois et des politiques linguistiques aux fins d’officialiser une ou des langues et de déterminer leur statut et leur emploi dans les communications institutionnalisées ou individualisées. Dans un État comme le Québec où l’anglais et le français sont présents partout, le principe de territorialité des langues n’existe pas; aucune frontière linguistique n’est historiquement dégagée et permet de localiser l’une ou l’autre des langues, comme c’est le cas en Belgique pour le wallon et le flamand ou en Suisse pour le français et l’allemand. En conséquence, les législateurs québécois ont opté pour une langue officielle unique, en l’occurrence le français, « Ce principe fondamental est nuancé par l’intention explicite d’assurer l’épanouissement culturel des minorités, notamment par l’enseignement des langues d’origine et la protection des consommateurs d’autres langues que le français, surtout dans l’étiquetage des produits, la publicité des contrats, l’accès aux services » (Corbeil 1986 : 143).

Les autorités exécutives sont mandatées par les autorités législatives pour appliquer les décisions. Elles ont donc un caractère fortement interventionniste. Elles se déploient dans des commissions officielles de toute nature qui sont responsables de la normalisation, de la description de la langue générale et de l’exécution des décisions prises par l’administration politique. Des bureaux, des offices, des conseils, des commissions sont créés pour concrétiser le mandat exécutoire.

Les autorités pédagogiques émanent aussi du pouvoir législatif. Elles sont formées de l’ensemble des individus plus particulièrement chargés des réformes de l’enseignement ainsi que de leurs collatéraux comme les associations de professeurs. Par l’intermédiaire des professeurs et des enseignants, leur action est concentrée à la base du système éducatif et elle est préalable à toute autre forme d’aménagement linguistique.

Les pouvoirs intellectuels gravitent autour des académies, des universités et des groupes privés influents du point de vue linguistique (grammairiens, linguistes, chroniqueurs de langue, associations de défense et de protection de la langue, etc.). Leur action se greffe naturellement à celle des pouvoirs publics et parapublics. Dans le cas malgache, les décisions issues du consensus des deux paliers de pouvoir pourraient déboucher sur la reconnaissance d’un bilinguisme fonctionnel malgache-français. Ce bilinguisme fonctionnel préconiserait une analyse précise de l’usage et du statut des langues en présence au sein de la communauté. La priorité pourrait aller au malgache tandis que l’utilisation du français serait souhaitable dans des circonstances bien déterminées, notamment pour les communications externes. Les Malgaches devraient parvenir à distinguer rigoureusement la connaissance du français à des fins individuelles de l’utilisation institutionnelle de cette langue. Ainsi, une juste proportion s’instaurerait entre le bilinguisme institutionnel malgache-français et l’unilinguisme malgache. La perspective d’une pareille prise de position est claire : il s’agit avant tout de protéger, de conforter et de revitaliser la langue choisie comme véhiculaire de toutes les activités sociales internes, et non d’annihiler l’intérêt et l’utilité de l’autre langue concurrente sur le territoire.

Au plan sociologique, la promotion de la langue rejoint quelques objectifs majeurs, tels que préserver et encourager l’identité culturelle, favoriser l’unité nationale, faire participer les usagers au développement du pays, assurer l’avenir du pays (à ce sujet, voir Abou 1981).

5. La terminologie

La terminologie peut être comme une discipline carrefour qui tire son origine principalement de la linguistique, de la lexicographie, de la traduction et de l’aménagement linguistique. Son essor prodigieux au cours des dernières années s’explique par l’institution de nombreuses lois linguistiques à travers le monde, par l’élaboration de projets de métamorphose linguistique dans plusieurs États et pays, au Nord comme au Sud, et par le déploiement de programmes d’enseignement et de formations universitaires dans cette discipline. Réunis en un seul creuset, ces éléments ont fourni à la terminologie les fondements utiles pour en faire le meilleur instrument d’intervention langagière lorsqu’elle est employée à bon escient et mise en pratique avec compétence.

La terminologie procure à la langue des mécanismes essentiels pour régir adéquatement l’évolution technologique, technique et scientifique du monde en général; elle permet la révision, l’enrichissement, la stabilisation, la normalisation, la diffusion et l’implantation des termes d’une langue donnée. Son emprise et son utilité sont de plus en plus primordiales et impératives dans les pays et les États ayant entrepris un processus de mutation linguistique. « Quel que soit le pays, quelle que soit la langue, la terminologie et la terminographie émergent de plus en plus comme le recours et la ressource linguistique essentiels pour affronter l’évolution technologique et scientifique universelle et ultra-rapide et pour l’assumer adéquatement. Défendre la droit de dénommer dans sa propre langue pour mieux posséder son identité se pose alors comme un moyen d’obtenir à coup sûr le respect des autres » (Boulanger 1983 : 2).

Dans le cadre de l’aménagement linguistique d’un pays, les travaux de terminologie s’inscrivent comme l’un des éléments-clés d’un programme plus vaste de la politique linguistique approuvée par un gouvernement. Pour être efficace, la terminologie doit bénéficier d’infrastructures politiques solides qui revêtent la forme de lois linguistiques et de règlements qui fixent avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur un territoire. La contrainte législative qu’impose une décision gouvernementale ne laisse plus guère de place à l’improvisation et au tâtonnement lors de la mise en œuvre d’un programme d’aménagement dans lequel la théorie et la pratique de la terminologie doivent être agencées et définies avec rigueur. Les travaux sont alors dotés d’un caractère officiel, définis par mandat, assortis d’un statut et disposant des ressources économiques et humaines indispensables à leur réalisation, ce qui est loin d’être négligeable.

C’est le cas notamment du Québec qui dispose d’une Charte de la langue française, du Canada qui a sa Loi sur les langues officielles, du Rwanda qui a officialisé et généralisé l’usage du kinyarwanda dans l’enseignement primaire, du Sénégal qui a légitimé l’utilisation du wolof. D’autres travaux patronnés par des organisations internationales (Agence de coopération culturelle et technique, CIRELFA, etc.), comme ceux du projet Lexis en Afrique, ont reçu l’aval des gouvernements nationaux, ce qui autorise à les classer dans la catégorie des recherches officielles.

Au Rwanda, la Commission nationale du lexique fut créée en 1979. Elle a pour mission d’enrichir le lexique fondamental afin que la langue nationale ait accès aux nouveaux champs de la réalité socioculturelle et socio-professionnelle et qu’elle devienne un instrument de diffusion privilégié des sciences et des techniques.

Comme l’illustrent ces exemples, une loi à caractère linguistique peut faire de la terminologie l’une des principales options possibles pour conduire avec succès le processus de substitution d’une langue par une autre dans l’ensemble des activités économiques rurales, artisanales et urbaines d’une société. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel d’un pays, s’allie au projet global d’une société qui vit ou s’apprête à vivre de profondes mutations.

Le démarrage de la malgachisation de l’ensemble des secteurs des activités professionnelles peut s’appuyer sur des modèles éprouvés, comme celui du Québec. Mutatis mutandis, la malgachisation consisterait pour Madagascar à passer d’un ensemble de circonstances de la vie où la langue française était le code linguistique le plus influent aux échelons supérieurs de l’économie, à un nouveau mode de vie dans lequel le malgache deviendrait la langue d’usage propre à satisfaire non seulement le quotidien mais aussi les moindres exigences de la communication interne dans différentes sphères d’activité, notamment l’enseignement, les milieux de travail ruraux et urbains, l’administration, ainsi de suite.

Cela signifie qu’il faut institutionnaliser la terminologie et la doter des mécanismes administratifs nécessaires à son fonctionnement. Autrement dit, il faut prendre les mesures pour abriter la recherche terminologique derrière un support officiel émanant du pouvoir. En outre, il faut admettre et faire admettre le caractère interventionniste de la terminologie, la forme la plus accomplie de cette action se trouvant dans la création de commissions de normalisation. Cette double articulation institutionnelle et interventionniste de la terminologie doit être saisie dans toute son ampleur.

Il faut insister sur le problème linguistico-terminologique parce qu’il est manifeste que les problèmes linguistiques ne sont pas toujours au centre des préoccupations développementales des pays de l’Hémisphère nord et de ceux de l’Hémisphère sud. De fait, dans les situations africaines en général, il existe un lourd déficit lexical dans chaque langue nationale. Lorsque l’on compare avec les stocks disponibles dans les langues qui ont un accès direct et instantané à la civilisation technologique et scientifique, le rattrapage parait lointain, voire impossible tant l’écart est considérable (voir Turcotte 1981 : 156). Les langues africaines sont nettement déficitaires; d’où la nécessité impérative d’affronter de nombreux problèmes qualitatifs et quantitatifs relatifs à la constitution de vocabulaires terminologiques de base : dilemme de l’emprunt massif, néologie tous azimuts et foisonnante, normalisation définitive des unités nouvelles, instables par nature, afin d’assurer un minimum de communication dans l’immédiat, modes de diffusion instantanée et privilégiée des terminologies mises au point, voies d’implantation les plus rapides et efficaces des néologismes entérinés par les autorités responsables, etc. Sans compter les risques permanents de contamination allogène et d’altération des structures d’une langue qui ne possède pas encore de description phonologique ou morphosyntaxique définitive et fiable.

Les difficultés évoquées ne doivent pas faire oublier que la plupart des langues qui ont atteint un haut degré de stabilité sont capables de relever les défis lexicaux nouveaux imposés par le monde contemporain. La compétition des langues devient alors une émulation. Chacune possède un fort pouvoir terminogène et néologène qui la place en position favorable pour compétitionner sur les marchés intérieurs et extérieurs d’un pays. Une telle adhésion au pouvoir des langues, amalgamée au consensus communautaire permet de faire de la terminologie « le seul moyen de pourvoir toutes les langues des vocabulaires, lexiques, dictionnaires qui leur font cruellement défaut et dont elles ne sauraient se passer » (Boulanger 1986 : 64), C’est la clé d’or pour accéder au marché mondial et y survivre.

Si les pays avancés doivent constamment se pencher sur leur langue, c’est pour rééquilibrer, refaçonner ou renouveler la composante lexicale. Les pays en développement industriel doivent non seulement se préoccuper du lexique, mais ils doivent modeler toutes les composantes de la langue (voir Rogedem 1983). Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les conditions ambiantes qui encouragent la réflexion sur la terminologie, qui en assujettissent le rôle et qui procèdent à sa dynamisation. D’où l’importance d’organiser la terminologie au plan théorique et pratique. Du point de vue théorique, la terminologie requiert l’élaboration de principes et de méthodes adaptés au contexte environnemental, l’instauration d’un enseignement universitaire et des cadres de formation précis ainsi qu’un réseau de coopération avec l’extérieur afin d’y puiser l’expertise adéquate, prémisse à une opération de démultiplication des connaissances acquises et de leur maîtrise. Du point de vue pragmatique, elle nécessite la constitution d’outils tels que les réservoirs de données terminologiques et l’élaboration d’une démarche opératoire pour chaque objectif identifié. Les banques de terminologie demeurent la forme la plus accomplie et la plus enchanteresse de l’aspect pragmatique.

Pour prendre un exemple concret, une stratégie d’aménagement linguistique doit envisager des modalités capables de justifier des transferts. La constitution d’une terminologie nouvelle ou la mise à jour d’une terminologie ancienne doit être étayée par quelques principes comme :

  1. Le remplacement des termes inadéquats pour dénommer des réalités par d’autres termes nationaux susceptibles de remplir ce rôle dénominatif. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière de néologie.
  2. Le recours à l’emprunt africain ou européen naturalisé phonologiquement, morphologiquement et syntaxiquement lorsque aucune solution autochtone n’est satisfaisante. Les termes étrangers seront soumis soit à une restriction de sens, soit à une extension, soit à la conservation du statu quo sémantique. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière d’emprunt de formes linguistiques étrangères.
  3. La réanimation d’anciens termes nationaux tombés en désuétude lorsqu’ils s’avèrent utiles du point de vue dénominationnel.
  4. L’introduction dans l’usage national de mots régionaux éloquents qui revalorisent ainsi la variation spatiale. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière de variation linguistique régionale.
  5. La nationalisation des terminologies spécifiques à un domaine d’activité et dont l’utilisation était jusque-là restreinte à des aires régionales.

La rationalisation s’offre comme le moyen ultime de parvenir à la terminologisation d’une société. Aussi faut-il examiner la question en profondeur. Par quel bout commencer? Comment s’y prendre? Compte tenu de la diversité des problèmes que les pays et les États ont à résoudre simultanément, compte tenu des besoins prioritaires exprimés par les mêmes intervenants, compte tenu des incidences des organismes internationaux ou nationaux disposés à offrir de l’aide et des services afin d’appuyer les initiatives en matière de terminologie et d’aménagement linguistique, la question mérite qu’on s’y arrête.

À l’heure actuelle, en Afrique, la priorité contextuelle indiscutable est celle de la description des langues vernaculaires et véhiculaires. L’impact politique d’une telle décision est perceptible dans plus d’un milieu et à plus d’un niveau. La diffusion des langues vernaculaires de même que leur usage dans les activités quotidiennes et spécialisées plaident en faveur d’une action immédiate et en relation étroite avec les milieux visés.

Le cheminement chronologique idéal pour parvenir au volet terminologique industriel suppose que soient résolus les problèmes de la codification, de la description, de la standardisation et de l’unification de la langue (plan phonologique, système grammatical, morphosyntaxe et lexique), que soient réglés les problèmes de l’enseignement de la langue aux niveaux maternel, primaire, secondaire, collégial et universitaire ainsi que les problèmes relatifs à la production de matériels didactiques appropriés; ce qui laisse entendre que des recherches et des travaux préalables d’application pédagogique soient disponibles, enfin que la terminologisation s’appuie sur un vaste projet de société. (À ce sujet, voir les Actes du colloque : L’aménagement linguistique et terminologique au Rwanda : Bilan et perspectives 1986.)

Fondamentalement, avant d’entreprendre la phase terminologique du programme d’aménagement linguistique, l’instrumentation de base d’une langue doit être un fait accompli. On ne peut raisonnablement songer à sauter des étapes, sous peine d’échouer lamentablement. Alphabétisation, description de la langue et terminologisation se succèdent selon une logique implacable. Le cadre général d’un programme peut se ramener à deux volets primordiaux. « On a d’abord besoin du lexique fondamental de l’abstraction, c’est-à-dire des termes généraux auxquels tout raisonnement recourt indépendamment de ses traits spécifiques. Il faut pouvoir distinguer concret et abstrait, objectif et subjectif, intention et raisonnement, méthode et technique, etc., dès que l’on aborde une discipline intellectuelle quelconque. L’autre volet du programme consiste à déterminer las besoins du pays dans les différentes branches de son activité, avec leur priorité relative » (Coupez 1983 : 369-370).

Dans les pays africains, le premier milieu à terminologiser est sans conteste celui de l’enseignement. C’est d’abord là qu’il faut changer les habitudes et inculquer l’usage des nouveaux moyens langagiers. A ce titre, les instituts pédagogiques, les instituts d’alphabétisation doivent contribuer à la préparation de documents pédagogiques et de matériels didactiques malgaches adaptés : grammaires, livres de lectures, abécédaires, etc. Plus encore, chaque matière scolaire doit pouvoir compter sur un appareil pédagogique terminologisé en malgache. Ainsi, pour citer l’exemple du Rwanda, la Commission nationale du lexique a rwandisé les disciplines scolaires suivantes (voir Ngulinzira 1985) :

Les domaines prioritaires, après l’enseignement primaire et secondaire pourraient être : les activités économiques rurales et artisanales de base, la santé et l’hygiène, l’agriculture et l’industrie urbaine, les secteurs juridique et administratif.

6. En guise de recommandation

Le développement, l’aménagement linguistique et la terminologie ont fait l’objet d’incursions multidirectionnelles qui amènent à conclure en la nécessité d’une stratégie à facettes multiples afin de garantir des résultats.

Un plan d’action en matière de développement linguistique doit tenir compte des étapes suivantes, qui se déroulent parfois simultanément :

  1. Procéder à l’identification, à la préparation et à l’évaluation des besoins en formation générale et spécifique, en concertation entre les milieux demandeurs et les milieux étrangers, de manière à éviter l’autarcie et à bénéficier pleinement de l’expérience et de l’expertise d’autrui.
  2. Procéder à la recherche du ou des partenaires de la coopération et des principaux stratèges de la pédagogie.
  3. Procéder à l’organisation et à la gestion concertées des stratégies didactiques prônées.
  4. Prévoir les mécanismes d’évacuation progressive des experts étrangers une fois leur rôle rempli. Autrement dit, autochtoniser l’expérience et déterminer un seuil où le transfert de la technologie de l’aménagement linguistique est entièrement pris en charge et complété par les formateurs et les maîtres d’œuvre du pays. (Voir à ce sujet Boulanger 1986.)

Cela revient à dire que, pur delà les dimensions politiques, l’actualisation des mécanismes de modernisation et de standardisation d’une langue doit être confiée à des linguistes qualifiés qui auront droit au dernier mot lorsque viendra le moment de prendre des décisions. Il est donc clair que l’« élaboration du vocabulaire nouveau ne doit pas précéder la mise en place d’équipes de recherchas compétentes » (Coupez 1983 : 369).

Tout projet d’aménagement social ne va pas sans heurt, sans cahot, sans difficulté, sans inquiétude et sans interrogation. L’important, c’est la volonté collective de briser le mur de l’isolement et de guérir le malaise de l’inconfort qui surgit de telles situations. Franciser, malgachiser, arabiser, c’est procéder à l’actualisation du changement linguistique préconisé. Simultanément, c’est se donner les moyens de fournir et de développer une terminologie dans chacune des langues-cibles afin de combler le plus rapidement possible le déficit terminologique accumulé. Chaque État s’enorgueillit d’activités très diversifiées; il va alors de soi que le projet linguistique doit les incorporer et même les privilégier, ce qui demande un effort considérable, un temps conséquent ainsi que des ressources humaines et financières adéquates. De plus, la société doit adhérer volontairement au projet. « La collectivité visée par l’intervention linguistique doit d’abord être prête à vivre le changement, les individus qui composent cette collectivité doivent pouvoir y déceler d’avance des bénéfices, une finalité susceptible d’améliorer leur vécu langagier quotidien (bénéfices linguistiques comme la clarté de la communication, amélioration de l’intercompréhension dans les communications professionnelles; bénéfices économiques également, comme l’augmentation de la productivité des travailleurs de l’entreprise, ou encore la rationalisation des communications internes de l’entreprise) » (Auger 1986 : 48).

Malgachiser et malgachophoniser, cela veut aussi dire s’ouvrir sur le monde et aux autres tout en favorisant l’établissement d’un dialogue permanent qui témoigne du respect mutuel des langues qui se côtoient. Le désir de poursuivre avec acharnement la mise au point d’instruments langagiers qui décrivent parfaitement et dans leur totalité tous les aspects de l’usage linguistique légitime de la communauté malgache, justifie à lui seul et d’une façon très claire le droit et la manière d’être linguistiquement malgache. La promotion de la langue malgache ou du français doit accompagner et susciter la transformation des conditions sociales, culturelles et économiques. L’épanouissement linguistique donnera aux Malgaches un statut politique, juridique, social, culturel et socioprofessionnel à la mesure de leurs attentes.

7. Conclusion

Il est malaisé de conclure un pareil panorama sur une situation que l’on ne maîtrise pas entièrement. Je suis conscient de n’avoir effleuré qu’un aspect minime du vécu linguistique quotidien de Madagascar et de ses difficultés. Je constate aussi qu’il n’est pas facile de tisser le réseau complexe et multiforme de la terminologie dans une situation d’aménagement linguistique où on hésite encore entre le français et le malgache. Il m’apparaît évident cependant que « le français ne se justifie plus seulement par souci d’efficacité, mais aussi par souci de cohésion nationale » (Turcotte 1981 : 149), ce qui démontre bien que l’emprise de la politique sur la langue est encore vigoureuse. J’ai préféré entremêler les linéaments québécois aux linéaments malgaches afin de montrer, par comparaison, la faisabilité de la terminologisation. J’ai aussi voulu donner à d’autres le goût de suivre la voie québécoise ou plutôt de s’inspirer du meilleur et du plus utile.

Nonobstant mon enthousiasme, « je ne crois pas qu’il faille encenser la terminologie au point de croire que c’est le seul facteur indispensable pour procéder au changement linguistique d’un pays. Si l’on sait y faire, elle est un moyen d’action et d’intervention souverain. Elle est un auxiliaire précieux, une motivation de première grandeur, une voie fondamentale et un support logistique indéniable. Mais isolée des autres composantes de l’intervention linguistique que sont l’appui et la foi des responsables et des intervenants dans le dossier linguistique, elle ne saurait être très efficace. La terminologie existe, mais elle n’a de valeur véritable que lorsque les Hommes qui la pratiquent y croient fermement » (Boulanger 1984 : 22). Le reste appartient au temps, à l’histoire et au mythe.

Bibliographie

Note

[1] Le présent article est une version remaniée et enrichie d’une communication présentée en mai 1985 à Antananarivo dans le cadre du colloque : La langue française dans le transfert de connaissance et de technologie à Madagascar.

Résumé

Le contexte francophone sert de toile de fond à une comparaison entre le Québec et Madagascar, deux États engagés dans des projets de modernisation linguistique. Au Québec, le français est la langue-mère d’origine tandis qu’à Madagascar, il est la langue-mère adoptive. Dans la société québécoise, la langue française constitue le point d’aboutissement de l’aménagement linguistique alors que dans la société malgache, son statut comme langue de départ n’est pas encore tout à fait clair. L’analyse est menée du double point de vue inséparable de la politique et du linguistique. Par ailleurs, le développement est lié au transfert de technologie qui suppose une maîtrise et un contrôle de la technologie importée sur plusieurs plans; notamment, l’acclimatation des concepts et des objets passe par les dimensions linguistiques, secteur particulièrement sensible dans les pays préindustrialisés. L’auteur distingue la terminologisation dans une société dont la langue est bien décrite et instrumentée et la terminologisation dans une société dont la langue n’est pas encore bien pourvue d’outils de travail comme les grammaires et les dictionnaires.

Abstract (anglais)

Language Planning, Social Development, and Terminology: A Myth? The Example of Madagascar

The context of French language use serves as a background for a comparison between Québec and Madagascar, two states that are actively engaged in linguistic modernization projects. In Québec, French is the original mother tongue, whereas in Madagascar it is an adopted one. For Québec society, French constitutes the goal for language planning, whereas for Madagascar society, its status as the starting point is not completely clear. The analysis of the two situations is conducted from the two inseparable viewpoints of politics and linguistics. In addition, language promotion is related to technological transfer, which presupposes control over and mastery of imported technology. Any such control involves several aspects; in particular, familiarization with the objects and concepts involves the area of language use, which is especially sensitive in preindustrial nations. The author distinguishes the introduction of terminology within a society for which the language is well documented from its introduction within a society whose language is lacking in dictionaries and grammars.

Resumo (espéranto)

Lingvoplanado, socia evoluigo kaj terminologio: Ĉu mito? La ekzemplo de Madagaskaro

Lu kunteksto de france lingvouzo liveras fonon por komparo inter Kebekio kaj Madagaskaro, du ŝtatoj, kiuj aktive realigas projektojn de lingva modernigo. En Kebekio, la franca estas la origina denaska lingvo, dum en Madagaskaro ĝi estas adoptita. En la kebeka socio, la franca konsistigas la celon de la lingvoplanado, dum en Madagaskaro ĝia rolo kiel deiropunkto ne estas komplete klara. Oni analizas la du situaciojn el la du neapartigeblaj vidpunktoj de politiko kaj lingvistiko. Krome, lingva antaŭenigo estas ligita al teknologia transigo, kiu antaŭsupozigas regon super importita teknologio. Ĉiu ajn tia rego havas plurajn aspektojn; precipe, alkutimiĝo al la objektoj kaj konceptoj ligiĝas kun la tereno de lingvouzo, kiu estas aparte sentoplena en antaŭindustriaj landoj. La aŭtoro farus distingon inter la enkonduko de terminologio ene de socio kies lingvo estas bone dokumentita, kaj ĝia enkonduko ene de socio al kies lingvo mankas vortaroj kaj gramatikaj libroj.

L’aménagement linguistique du Québec ou le prélude à de nouvelles ordonnances

La philosophie de base qui sous-tend la politique fédérale des langues n’est pas la même que celle qui sous-tend la politique québécoise. (...) si le français et l’anglais sont équipollents, ils ne sont pas pour autant équipotents, tants par l’importance numérique que par l’impact économique (Bédard et Maurais, 1983, p. 444).

1. Ouverture

Dans un projet d’aménagement linguistique et terminologique, la normalisation s’impose comme l’une des dynamiques majeures de l’opération de métamorphose envisagée. Elle peut même être considérée comme l’étape ultime de tout le processus de chambardement et de mutation linguistiques. Elle apparaît aussi comme une action plus politisée que les autres étant donné que toutes les décisions normatives sanctionnent des usages, imposent des comportements et tranchent des litiges de façon souvent péremptoire.

Lorsque l’action normalisatrice prend sa légitimité dans une loi à caractère linguistique, les conséquences se répercutent directement dans la communauté qui sent ses habitudes ébranlées. Comme toute prescription émanant du pouvoir, les termes ou les mots imposés dérangent et provoquent parfois des réactions hostiles de la part de certains utilisateurs qui n’apprécient généralement pas se faire dire comment écrire ou comment parler.

Au Québec, la normalisation terminologique est dotée par l’État d’une autorité juridique qui peut placer les contrevenants dans des situations embarrassantes. Afin de bien saisir la portée de la normalisation québécoise[1], il convient de retracer brièvement le parcours législatif et linguistique qui a concrétisé la création d’une Commission de terminologie au sein de l’Office de la langue française (OLF), commission à laquelle le législateur a greffé une vocation dont le principe doctrinal assure une cohérence interne et externe à tout le processus interventionniste.

2. Origine de la Charte de la langue française

La Charte de la langue française, connue aussi dans le public sous la dénomination Loi 101, fut sanctionnée le 26 août 1977 par l’Assemblée nationale du Québec. Elle succédait à la Loi 22, dite Loi sur la langue officielle, votée en 1974. Alors que l’avant-dernière loi se caractérisait par sa nature incitative, la Charte prenait le relais avec plus de mordant puisqu’elle contient des dispositions coercitives, plus contraignantes au regard du projet d’aménagement linguistique de la société québécoise. La législation prévoit aussi bien l’aménagement du statut de la langue, lorsque l’action porte sur le système même de la langue, que l’aménagement du corpus de la langue, c’est-à-dire « la généralisation d’un des usages d’une langue érigé en modèle pour la communication institutionnalisée » (CORBEIL, 1980, p. 10). La Charte a donné une impulsion sans précédent aux efforts de francisation déjà en cours depuis une génération, tout en demeurant fidèle à la tradition québécoise de respect envers la communauté anglophone, économiquement dominante, et les autres minorités autochtones ou de peuplement plus récent. Pierre angulaire de la politique linguistique laurentienne, la Charte prône un unilinguisme nuancé et un réaménagement du tissu linguistique québécois.

Afin de faciliter l’application de la loi, quatre organismes furent créés :

  1. L’Office de la langue française, qui s’occupe de la francisation ainsi que de la recherche terminologique et terminographique.
  2. Le Conseil de la langue française dont le premier rôle en est un de consultation, puisqu’il doit donner au ministre responsable son avis sur des questions que celui-ci lui soumet au sujet de la situation de la langue française ou de toute autre langue sur le territoire. Le Conseil est d’abord un organisme chargé de l’étude et de la recherche sur la situation linguistique. Il n’intervient qu’indirectement dans l’usage.
  3. La Commission de protection de la langue française qui n’entre en jeu qu’à la suite de plaintes de la part des citoyens qui se sentent lésés dans les droits que leur reconnaît la Charte. Dans la plupart des cas, les problèmes sont réglés par voie de négociation comme le démontrent les statistiques récentes : sur 18 000 dossiers déposés devant la Commission depuis sa fondation, 17 700 furent réglés hors cours (les chiffres ne valent que jusqu’à la fin de 1985).
  4. La Commission de toponymie, qui veille à normaliser tous les noms de lieux existant au Québec, qui s’affaire aussi à nommer les entités qui n’ont pas encore de dénomination mais qui existent en nombre considérable un peu partout sur le territoire.

L’OLF est celui des quatre organismes qui emploie le plus grand nombre de personnes, soit environ 350. Il intervient au premier chef dans les situations terminologiques et il est mandaté pour s’occuper de la normalisation. Les mécanismes d’intervention sont prévus dans la Charte. Celle-ci stipule à l’article 113 a, que l’Office a le devoir de « normaliser et diffuser les termes et expressions qu’il approuve ». Plus loin, à l’article 114 b, la loi donne à l’Office le pouvoir « d’instituer des commissions de terminologie, [d’en] déterminer la composition et le fonctionnement et au besoin, [de] les déléguer auprès des ministères et organismes de l’Administration ».

Dès avril 1978, l’Office a institué la Commission de terminologie de l’Office de la langue française (CTOLF) qui revêt un caractère central en ce qu’elle coiffe tout le réseau des commissions ministérielles de terminologie : Affaires sociales, Transports, Éducation,... Elle revoit les décisions et propositions des commissions sectorielles puis elle les soumet, avec les siennes propres, aux membres de l’Office pour approbation. Jusqu’à récemment, la CTOLF a proposé presque tous les avis officiels de recommandation ou de normalisation pour l’Office. Toutes les décisions arrêtées sont publiées dans la Gazette officielle du Québec, qui devient le relais nécessaire et légal pour implanter les avis d’ordre prescriptif. L’article 118 de la loi rend obligatoire l’utilisation des termes normalisés : dans les textes et documents qui émanent de l’Administration, dans les contrats auxquels l’Administration est partie, dans les ouvrages d’enseignement, de formation ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministère de l’Éducation. L’emploi des termes normalisés n’est imposé que dans l’Administration ou les institutions et les entreprises qui font affaire avec elle. L’obligation n’est donc pas explicitement contraignante pour les entreprises, les industries ou les commerces qui ne sont pas tenus d’accepter les prescriptions officielles. Ils seraient plutôt « incités » par l’exemple et l’autorité morale dont jouit l’OLF. Voilà donc signalés les linéaments législatifs qui encadrent l’activité normalisatrice théorique et pratique de l’OLF

3. Origine de la terminologie québécoise

Avant de pousser plus avant le tracé de l’aménagement terminologique, il semble essentiel d’expliciter la nature de la terminologie au Québec.

Depuis 25 ans maintenant, la terminologie bénéficie d’infrastructures politiques qui ont pris la forme de lois linguistiques successives et de plus en plus orientées vers des préoccupations relatives aux langues de spécialité. L’aménagement des comportements linguistiques des Québécois en tant que groupe social homogène repose sur un arrière-plan législatif qui influence grandement l’exercice individuel de la langue, même si la loi ne fait pas d’allusion directe à la communication à des fins personnelles ou privées.

La terminologie a pour fonction de soutenir la francisation qui consiste pour le Québec à passer d’un ensemble de circonstances de la vie professionnelle où la langue anglaise était le code linguistique dominant à un nouveau mode de vie dans lequel la langue française sera capable de satisfaire les moindres exigences de la communication dans tous les milieux de travail et à tous les niveaux hiérarchiques.

Dans les milieux socioprofessionnels visés par la francisation, la terminologie s’est rapidement imposée comme un moyen d’action dynamique. Elle se caractérise par une double facette : l’institutionnalisation et l’interventionnisme. Cette double articulation de la terminologie particularise les efforts québécois en aménagement linguistique afin de contrer l’érosion provoquée par les contacts avec d’autres langues, principalement l’anglais, et de prévenir l’acculturation qui découlerait de la mainmise d’une langue étrangère dans toutes les activités se déployant sur le territoire.

La terminologie est institutionnelle en ce sens qu’elle ne concerne que l’usage officiel des termes et non pas leur usage privé ou individuel. « La Charte définit des interventions qui conviennent en priorité aux institutions et non pas aux personnes agissant à titre privé. Ceci implique que dans l’exercice de ses fonctions officielles, l’individu est en situation de communication institutionnelle et non plus individuelle. Il doit alors choisir la norme de communication que l’institution impose de manière relative ou absolue. Il est lui-même dépersonnalisé au profit de l’institution qu’il représente. Il ne peut alors être tenu responsable des déficiences constatées dans la communication, la responsabilité en incombant à l’organisme, de même que la décision d’y remédier » (BOULANGER, 1984, p. 19-20).

La terminologie est interventionniste en ce sens que les travaux menés par les terminologues des entreprises québécoises ou de l’OLF injectent dans l’usage professionnel des milliers de termes dont une bonne partie reçoit l’aval officiel de la Commission de terminologie sous la forme d’avis de recommandation ou de normalisation. Un aller-retour constant entre d’un côté les demandeurs et les consommateurs de terminologies et d’un autre côté les recenseurs et les créateurs de terminologies, accélère le mouvement d’uniformisation et de francisation.

D’un point de vue plus linguistique, les travaux de terminologie s’appuient sur des principes théoriques et pratiques hérités de la linguistique, de la lexicographie, de la traduction, de la sociolinguistique et de la normalisation internationale, assises sur lesquelles il n’y a pas lieu d’élaborer pour le moment (voir BOULANGER, 1984, p. 20). Qu’il suffise de mentionner que l’apport normalisateur provient des recherches germanophones, surtout autrichiennes, auxquelles il emprunte certains principes et méthodes développés en particulier par l’Organisation internationale de normalisation (ISO). Qu’il suffise de rappeler aussi que l’apport lexicographique dérive de la tradition lexicographique française. Tous ces facteurs, liés à l’effervescence politique, sociale, culturelle et éducationnelle du Québec entre 1960 et 1970, ont créé un creuset dans lequel se sont amalgamés des éléments d’ordre linguistique et des éléments d’ordre extralinguistique qui ont débouché sur la conception puis la mise en œuvre d’un projet de métamorphose linguistique unique au monde. La langue est une institution sociale et un instrument de communication et elle ne peut, en cette double qualité, être laissée à la discrétion de chacun des locuteurs, du moins dans l’état du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il est bien connu que l’inertie des sujets parlants est fondée sur deux principes complémentaires : celui de la résistance naturelle aux changements et celui d’un attachement indéfectible à la tradition.

Plus récemment, les énormes développements technologiques sont venus renforcer le besoin massif de terminologies nouvelles en français. Qu’on songe par exemple à l’augmentation des nouvelles technologies, à leur poussée expansionniste, au fractionnement des spécialités (ex. informatique → micro-informatique, intelligence artificielle, infographie), à la diversification professionnelle des utilisateurs d’une même terminologie diffusée dans de multiples secteurs qui ne sont pas toujours apparentés (ex. intelligence artificielle → robotique, éducation, gestion, systèmes d’expertise, etc.). Le Québec, aire francophone enclavée dans le nord-est du continent américain, se devait de réagir et d’intégrer rapidement la nouvelle composante technologique dans son programme d’aménagement terminologique. De ce fait, le rôle de la néologie s’est accru considérablement, élargissant les perspectives en ce qui regarde les raisons d’aménager la langue : du simple processus du passage d’une langue à l’autre, il faut adjoindre la nécessité de rééquilibrer, de refaçonner, d’enrichir le français et de justifier des particularismes lexicaux en face d’une norme centralisatrice, en l’occurrence la France (voir BOULANGER, 1985 a).

4. Place de la normalisation en terminologie

La normalisation, puis la diffusion des termes et expressions approuvés par l’Office (art. 113 a), de même que son pouvoir d’instituer des commissions sectorielles de terminologie, d’en déterminer la composition et le fonctionnement (art. 114 b) ont amené l’organisme à proposer un « énoncé de politique en matière de normalisation terminologique ». Le document définit de manière précise le mandat de normalisation de la Commission de terminologie, la nature et l’origine des terminologies à normaliser, la nature de la normalisation, les mécanismes de fonctionnement, les moyens de diffusion des avis proposés ainsi que le statut de la dite commission (voir AUGER, 1982, p. 6).

Dès l’origine de la CT, les responsables ont distingué deux concepts fondamentaux :

  1. La « normalisation linguistique », qui constitue le concept générique et qui désigne « toute action menée sur la langue et ses constituants, y compris le vocabulaire de la langue générale » (AUGER, 1982, p. 6).
  2. La « normalisation terminologique », qui est nettement orientée du côté des langues de spécialité et qui désigne « l’action par laquelle un organisme officiel entérine un usage terminologique de préférence à un autre et à l’exclusion de tout autre » (AUGER, 1982, p. 6). Le terme normalisation est ici saisi dans le sens d’une intervention externe, de geste normalisateur « dont l’objet est d’agir sur les systèmes terminologiques que sont en fait les terminologies » (AUGER, 1984 a, p. 9). Ce sens s’oppose au processus d’autorégulation interne des terminologies par l’établissement des consensus socioprofessionnels, c’est-à-dire l’uniformisation des usages par les consommateurs eux-mêmes (entreprises, commerces, scientifiques, techniciens, etc.) sans avoir à passer par un filtre officiel.

La question se pose alors de savoir si la CT, ou plutôt l’Office, peut intervenir dans la langue générale. La Charte précise certaines circonstances langagières qui montrent bien que des personnes ou des groupes de personnes travaillant dans le cadre législatif, font un usage officiel de la langue, c’est-à-dire qu’ils n’agissent pas à des fins individuelles. C’est sur cet usage officiel exclusif que la CT se prononce. « Nulle part dans la Charte, il n’est question d’intervenir sur la langue des Québécois agissant comme personne privée ou en situation langagière privée » (Auger, 1982, p. 6).

Mais ces précisions ne clarifient pas vraiment les rapports que l’Office entretient avec la langue de tous les jours ou avec la communication individualisée. La Charte ne limite aucunement les domaines d’intervention et d’application de la normalisation; cela laisse entendre que le lexique général, tout comme le lexique terminologique, peut être examiné. En réalité, une séparation nette entre les deux demeure parfois au plan théorique. Dans les sphères d’activités ultraspécialisées comme l’actuariat ou l’arpentage spatial, la frontière entre la langue générale et la langue de spécialité demeure perceptible car l’écart est grand entre les deux perspectives. Mais dans des secteurs comme l’habillement ou l’alimentation, l’osmose est toujours possible, voire même naturelle. L’intervention normalisatrice se propage infailliblement chez les utilisateurs professionnels des terminologies puis dans l’ensemble de la population qui consomme les produits industriels ou commerciaux issus de ces activités. Consciemment ou non, tous les Québécois sont alors rejoints par la terminologie qu’ils intègrent dans leur discours quotidien.

En pratique, on peut donc constater que la distinction entre normalisation de termes, qui renvoie au vocabulaire terminologique, et normalisation de mots, qui fait référence au vocabulaire général, n’est guère fonctionnelle.

5. Historique de la normalisation

Au dire de Pierre Auger, la normalisation terminologique s’inscrit comme l’une des six fonctions fondamentales de l’aménagement terminologique global. Ce concept peut être entendu comme étant un processus éclairé et réfléchi grâce auquel sont planifiées, élaborées, diffusées et implantées des terminologies dans le vécu langagier d’un groupe-cible ou d’un ensemble socioprofessionnel sur un territoire donné. Les six fonctions fondamentales sont : la fonction recherche, la fonction normalisation, la fonction diffusion, la fonction implantation, la fonction évaluation et contrôle et la fonction mise à jour (voir AUGER, 1986, p. 48-53). À ces six fonctions, il conviendrait d’en adjoindre une septième qui serait la fonction formation (point de vue pédagogique); de fait, celle-ci est la première en titre, puisque tout projet d’aménagement doit prévoir une formation adéquate des terminologues appelés à œuvrer dans ce contexte.

Si l’on se penche sur le volet de la normalisation terminologique dans le cadre du projet d’aménagement linguistique du Québec, deux étapes peuvent caractériser l’évolution de l’activité de normalisation : la période qui a précédé la mise en application de la Charte et la période qui lui est postérieure.

5.1. Jusqu’en 1977, la normalisation terminologique constituait une étape des travaux de recherche et d’élaboration d’une terminologie spécifique. Elle consistait alors « en la révision par un comité d’experts des termes traités par le terminologue, de façon à s’assurer que les travaux [étaient] complets, qu’ils [étaient] de qualité sur le plan scientifique et sur le plan linguistique, et qu’ils [correspondaient] aux besoins du milieu » (AUGER, ROUSSEAU, BOULANGER et coll., 1978, p. 48).

Cela signifie que pour chaque dictionnaire terminologique mis en chantier, une équipe de spécialistes ou de professionnels collaborait avec les terminologues afin de mettre au point et d’adopter les terminologies traitées. Au besoin, l’équipe mixte, composée d’experts et de langagiers, se rendait en France afin de soumettre les résultats de ses travaux à des collègues européens. Cette première démarche de normalisation s’apparente davantage à un processus d’autorégulation des ensembles de termes par l’établissement d’un consensus socioprofessionnel plutôt qu’à une offensive interventionniste sise au niveau proprement linguistique et étatique. La normalisation des terminologies d’entreprises s’effectuait alors par l’acquisition d’une base d’entente commune au sein de l’équipe rédactionnelle chargée de l’élaboration d’une terminologie industrielle (par ex. les pâtes et papiers, la manutention, les mines). L’entente convenait à toutes les entreprises œuvrant dans le même secteur avec comme objectif primordial la mise au point d’une terminologie uniformisée et fonctionnelle. Somme toute, la méthode préconisée favorisait l’utilisation réelle et immédiate ainsi que l’efficacité de la communication.

5.2. À partir de 1978, la Loi 101 modifie en profondeur les manières d’accomplir la recherche terminologique. La normalisation est immédiatement concentrée au sein d’une commission de terminologie et les décisions ultimes passent par le filtre supérieur de l’Office, c’est-à-dire les membres qui forment l’instance suprême et qui répondent directement au ministre. « L’Office est composé de cinq membres dont un président nommés par le gouvernement pour au plus cinq ans » (art. 101).

La Commission de terminologie de l’OLF est une commission centrale qui supervise les travaux des commissions ministérielles tout en conduisant ses propres recherches. Les deux groupes forment concrètement la structure de base de l’activité normalisatrice québécoise en matière de langues de spécialité. Les comités interentreprises de terminologie (par ex. la bureautique, l’imprimerie, les transports) s’ajoutent parfois aux commissions instituées directement par l’Office. Les résultats de leurs travaux sont déposés à la commission générale qui soumet ses conclusions aux membres de l’Office pour approbation (art. 117).

La mission première des commissions de terminologie est de « faire l’inventaire des mots et expressions techniques employés dans le secteur qui leur est désigné, d’indiquer les lacunes qu’elles y trouvent et de dresser la liste des mots et expressions techniques qu’elles préconisent » (art. 116).

L’envergure des travaux à réaliser, la multiplicité des demandes ainsi que l’éventail de sujets à traiter ont amené la CTOLF à se doter de mécanismes rigoureux, tant en ce qui regarde la méthodologie de recherche que la recevabilité des dossiers. La subjectivité toujours possible des normalisateurs est ainsi neutralisée et les résultats sont mieux garantis. En outre, l’appareil mis au point favorise les retombées linguistiques directes, indirectes ou différées sur la population québécoise. L’impact est perceptible à plusieurs niveaux et des changements de comportement langagier s’instaurent à court, à moyen ou à plus long terme (ex. les féminisations : auteure, ingénieure, députée, déléguée, une ministre, etc., ne font plus frémir personne). La Commission est consciente de certaines difficultés en ce qui regarde le chambardement trop rapide. C’est ce qui explique notamment sa prudence à l’égard de certains dossiers. Néanmoins, quelques vieilles habitudes linguistiques ne se modifient pas facilement : ex. finissant (Q) → sortant (F); hamburger (emprunt) → hambourgeois (fr.); les propositions officielles sortant et hambourgeois n’ont pas convaincu tout le monde, d’autant que leur collision avec la langue générale est très marquée.

6. La Commission de terminologie : composition et fonctionnement

Il convient maintenant de préciser comment est structurée la CT et quelles sont ses modalités de fonctionnement.

6.1. Composition de la CT

La Commission de terminologie est composée de sept membres :

Un secrétariat coordonne le fonctionnement de la commission, gère les dossiers et entretient les rapports avec le législateur (Gazette officielle du Québec).

6.2. Fonctionnement de la CT

Le fonctionnement de la CT peut être examiné suivant quatre points de vue :

  1. Le cheminement administratif et méthodologique des dossiers.
  2. Les degrés de normalisation.
  3. Les situations terminologiques.
  4. Les catégories de dossiers étudiés.

6.2.1. L’aspect administratif du cheminement des dossiers terminologiques acceptés pour étude prend l’allure suivante :

  1. Nature de l’avis demandé : les demandes terminologiques sont traitées en priorité et elles doivent être conformes aux domaines d’intervention reliées à la Charte et touchant la langue officielle.
  2. Origine de la demande : la personne ou l’organisme demandeur doit démontrer le caractère d’urgence de la nécessité d’intervention et son intérêt pour la question.
  3. Exposé détaillé du problème selon la méthodologie de recherche élaborée par la CT.
  4. Données terminologiques et terminographiques nécessaires à l’étude de la demande.
  5. Consultation des spécialistes du domaine touché par la demande, tant au niveau national qu’international, mais surtout francophone.
  6. Propositions de solutions par le rédacteur responsable du dossier.
  7. Étude en commission et acceptation ou choix des propositions, en présence du terminologue-rédacteur. Si un ou des aspects du dossier demeurent obscurs ou paraissent incomplets, celui-ci est retourné au point de départ pour une poursuite des consultations.
  8. Entérinement des décisions par les membres de l’Office de la langue française.
  9. Parution des avis de recommandation et de normalisation dans la Gazette officielle du Québec.
  10. Suivi et mise à jour.

6.2.2. Selon la complexité du dossier analysé, le public visé, les implications subséquentes et le caractère de permanence des éléments terminologiques entérinés, les décisions peuvent survenir sous la forme d’avis de normalisation ou de recommandation. Le premier type d’avis rend obligatoire l’emploi des termes tandis que le second type préconise un usage et sert d’étape transitoire vers une décision de normalisation ultérieure, si nécessaire. « La normalisation et la recommandation constituent les deux formules officielles de la normalisation au Québec » (RONDEAU, 1983, p. 425). Ainsi, la décision rendue publique le 28 juillet 1979 recommande « l’utilisation des formes féminines dans tous les cas possibles » (RALT, 1982, p. 16). La décision rendue publique le 19 juin 1982 normalise certains termes géographiques hydronymiques, par exemple branche, bras, chute, courant, courbe, méandre, rapide, remous, coude (voir RALT, 1982, p. 73).

Pour l’aider à choisir entre la normalisation immédiate, la recommandation ou la non-intervention, le normalisateur considère un certain nombre de facteurs parmi lesquels il importe de signaler :

Sur la base des facteurs précédemment énumérés, le normalisateur décidera d’intervenir par la voie de la normalisation ou par celle de la recommandation.

L’Office de la langue française normalisera dans le but de :

Les avis de recommandation visent à :

La recommandation constitue une étape vers la normalisation et elle doit être perçue en ce sens. Il faut enfin remarquer « que les actes de normalisation ou de recommandation portent non seulement sur les termes, mais également sur la définition qui les accompagne » (RONDEAU, 1983, p. 429).

6.2.3. Les situations terminologiques examinées sont fortement influencées par des facteurs géographiques, historiques, sociopolitiques, socioprofessionnels et socioéconomiques. Pierre Auger a identifié cinq catégories de terminologies qui guident les recherches de la commission (cf. AUGER, 1984 b, p. 334 et suiv.).

  1. Les terminologies qui représentent des sciences, des techniques ou des terminologies peu différenciées dans le monde francophone et qui sont par le fait même internationalisables, ou mieux interfrancophonisables. C’est le cas des terminologies industrielles, comme la mécanique, la machine-outil, l’électronique, l’informatique.
  2. Les terminologies traditionnelles régionales qui entrent en conflit avec les terminologies françaises européennes, anciennes ou nouvelles. C’est le cas des terminologies de la foresterie, de l’agriculture, du flottage du bois.
  3. Les terminologies spécialisées issues en grande partie de la langue générale, comme c’est le cas des terminologies reliées au commerce au détail des biens d’alimentation, à la fabrication des biens de consommation les plus courants (vêtements, automobiles, appareils électroménagers, etc.).
  4. Les terminologies représentant un phénomène massif d’emprunt et implantées en même temps que les réalités qu’elles désignent. C’est le cas notamment des terminologies de la restauration rapide, de celle d’une certaine forme de culture musicale (le disco, le rock); etc.
  5. Les terminologies en voie de formation ou de stabilisation qui appartiennent à des domaines technologiques de pointe. Ces terminologies peuvent se développer au Québec (ex. l’hydro-électricité, la motoneige, les machines à papier) ou avoir un caractère nettement panfrancophone (l’infographie, l’intelligence artificielle, la vidéo).

6.2.4. Les façons d’amorcer le processus de normalisation varient en fonction du genre des demandes. Les dossiers sont classables en six groupes distincts.

  1. L’étude de termes isolés, c’est-à-dire que la commission est appelée à se prononcer sur un terme (ex. maintenance, dépanneur, autobus scolaire) ou sur un petit ensemble d’unités ayant entre elles des liens notionnels (ex. Domaine de la comptabilité [vérification] : vérification, vérification interne, vérification légale, vérificateur, vérifier : RALT, 1982, p. 27). Les recherches terminologiques de ce type sont qualifiées de ponctuelles.
  2. L’étude de dossiers d’envergure plus théorique qui oblige la commission à se pencher sur des questions plus globales, comme la féminisation des titres de métiers et de professions, les règles d’écriture des noms de peuples amérindiens, les règles d’écriture des majuscules, les préfixes inter- et intra-. La CT détermine alors des principes généraux auxquels les usagers se reportent lorsqu’un cas se présente.
  3. L’étude de la terminologie complète d’un secteur des connaissances humaines. En général, les études sont menées par les commissions ministérielles de terminologie, puis soumises à la grande commission. Les recherches sont parfois réalisées en plusieurs parties, chacune étant relayée à l’Office au fur et à mesure de son achèvement. C’est le cas notamment de la terminologie de l’éducation, de la géographie, des affaires sociales. Il s’agit ici de recherches dites systématiques.
  4. L’étude de terminologies complètes et déjà publiées sur lesquelles la commission est appelée à donner son assentiment. Les dossiers sont dits terminographiques puisqu’il s’agit de dictionnaires terminologiques produits par des terminologues de l’Office (ex. Le Vocabulaire de l’habillement publié en 1980 et recommandé en 1981, le Dictionnaire de l’eau publié en 1981 et recommandé la même année), ou par des organismes externes, avec ou sans la collaboration des terminologues de l’Office (ex. Le Vocabulaire du matériel papetier, publié en 1983 par les Presses de l’Université du Québec et recommandé la même année).
  5. Des normes préparées ailleurs (AFNOR en France, Bureau de normalisation du Québec [BNQ]) peuvent recevoir la sanction de l’Office. La sanction est implicite dans le cas des normes de l’AFNOR puisque cet organisme jouit déjà d’un pouvoir de normalisation linguistique reconnu par la francophonie et par les autorités normalisatrices internationales comme l’Organisation internationale de normalisation (ISO) ou la Commission électrotechnique internationale (CEI). Dans le cas du BNQ, la CT se réserve le pouvoir d’avaliser les normes (texte et terminologie qui s’y trouve) qui lui sont soumises, comme ce fut le cas, entre autres, pour le système international de mesure (SI) (voir La PALME, 1984).
  6. La mise au point d’énoncés de politique que la commission prépare ou fait préparer et dont l’objectif est de statuer théoriquement sur un aspect ou sur un autre du programme d’aménagement linguistique et terminologique de l’Etat québécois. Ces dossiers ont un caractère plus linguistique que terminologique en ce sens qu’ils jettent déjà des ponts en direction de la langue générale, puisqu’ils s’intègrent dans le processus global de l’aménagement québécois. Les questions abordées à ce jour ont été celles de l’emprunt, des québécismes, de la qualité de la langue et de la néologie (créativité lexicale). Je reviendrai plus loin sur les deux énoncés déjà publiés.

La CT a fonctionné sur ces principes multiformes entre le début de 1978 et 1984. Depuis le mois de février 1985, certaines modalités ont subi quelques modifications afin de répondre aux enquêtes évaluatives menées auprès des linguistes, des terminologues gouvernementaux ou d’entreprises ainsi qu’auprès du public[2]. Pour ne mentionner qu’un seul de ces changements, je signale que le parallélisme recommandation/normalisation est maintenant métamorphosé en une hiérarchisation qui exige de procéder invariablement de la première vers la seconde. Cela signifie que toutes les décisions prennent désormais l’allure de recommandations, dont la période d’essai est fixée à 12 mois. Après un délai suffisant pour mesurer l’implantation, certaines recommandations pourront être transformées en normes définitives, ce qui assurera une plus grande fiabilité aux décisions. L’atténuation de l’interventionnisme normalisateur, jusque là sans stade intermédiaire obligatoire, permet plus de flexibilité lorsqu’il s’agit de retirer un terme qui ne fonctionne manifestement pas dans la communication socioprofessionnelle. En outre, tous les cas qui pourraient avoir un lien avec la langue générale seront limités à la seule formule de la recommandation. Les utilisateurs ont désormais leur mot à dire dans le processus décisionnel. La latitude dont se pourvoit la commission ne diminue en rien les objectifs qu’elle se donne de participer à la francisation intégrale du Québec. Elle n’oblitère pas non plus son rôle socioterminologique de guide pour toute personne ou tout groupe qui entreprend des travaux terminologiques. La CT actualise de nouvelles procédures propres à plaire à tous les intervenants externes avec lesquels elle a partie liée; « cet environnement est dynamique, complexe, hétérogène et constitué par définition d’une série de forces plus ou moins contrôlables auprès desquelles l’intervention doit être planifiée » (BÉDARD et MAURAIS, 1983, p. 448).

Ainsi donc, la démarche normalisatrice, qui marque l’apogée dans le contexte de l’intervention linguistique étatique, doit être caractérisée par « un degré élevé de spécialisation, de formalisme et de standardisation des procédures et par la recherche de l’univocité et du consensus » (BÉDARD et MAURAIS, 1983, p. 443). La réussite de la métamorphose linguistique d’une société ne repose sur aucun autre critère que celui de l’excellence de l’action, complétée par une pédagogie de diffusion systématique et d’une très grande qualité. Ceci afin d’atteindre le maximum d’intégration et d’économie linguistiques en ce qui regarde le projet d’une société renouvelée.

7. Ordonnances et édits

En œuvrant dans le domaine de la terminologie, le Québec a mis en lumière deux phénomènes majeurs et préoccupants pour la société : l’emprunt et les régionalismes, plus particulièrement les québécismes. Les milliers de dossiers traités par la Commission de terminologie ont confirmé que ces deux pôles d’attraction linguistique devaient être examinés avec beaucoup de soin et de prudence. Avec la productivité néologique croissante et nécessaire, l’emprunt et les québécismes constituent des priorités. Étant donné leur importance, ils ont été envisagés d’un point de vue global et théorique. Les résultats concrets se présentent sous la forme de deux énoncés de politique dont il convient de parler maintenant à la lumière d’une perspective d’ensemble de la situation linguistique du Québec.

D’une part, les interventions de l’Office dans les secteurs spécialisés de la langue ne peuvent être étanches. Elles débordent largement sur des préoccupations qui ont pour objet la description, à plus ou moins long terme, d’une norme généralisée du français écrit et parlé sur le territoire. L’aboutissement ultime de tels travaux prendrait la forme d’un dictionnaire d’usage du français québécois, dictionnaire complet et non pas différentiel; il va de soi que l’ouvrage devra éviter la créolisation du français québécois et l’alignement inconditionnel sur le français central. Plus les travaux de l’Office progressent et se diversifient, plus on se rend compte que le concept de « norme terminologique » est imbriqué dans celui de « norme lexicale », concept lui-même intégré dans celui de « norme linguistique ». Il ressort de l’analyse que « la normalisation terminologique est une rude tâche et qu’elle ne peut être conduite isolément d’une idéologie globale vis-à-vis du concept de langue d’usage » (Auger, 1984 b, p. 338-339).

D’autre part, la situation sociolinguistique du Québec doit s’allier aux nécessités de l’uniformisation la plus complète possible des terminologies produites en français afin de conserver la clarté et la précision des communications institutionnelles et socioprofessionnelles entre tous les partenaires francophones. C’est dire que la vocation internationale du français est un élément intrinsèque des terminologies. Cette vocation doit être fermement entérinée par le Québec et, de fait, elle l’est. La contribution régionale québécoise vise donc à enrichir le français universel et non pas à rétrécir la marge de manœuvre de notre variété de français sur le marché de la francophonie.

La dualité des fonctions des régionalismes doit trouver son point de fusion dans la nécessité de créer simultanément pour soi et pour les autres. Si l’un des deux pôles manque, le danger existe de glisser vers la créolisation d’une part, ou d’encourager l’impérialisme linguistique interne d’autre part, ce qui n’est pas à l’avantage de la francophonie en ce moment (voir BOULANGER, 1985 b). Toutefois, les problèmes ne sont pas réglés pour autant. En effet, la perspective de la multiplication et de la dispersion des lieux d’émergence des terminologies au sein d’une même langue, tant au plan national qu’au plan international, peut compromettre l’autorégulation des terminologies françaises qui ne recevaient naguère leurs lettres de noblesse que de Paris. Les risques de perturbation sont dus aujourd’hui à l’apparition d’un phénomène récent en langue française, « celui de la coexistence de plusieurs sources d’autorité terminologique, qui est une forme particulière d’un phénomène plus global, celui de la coexistence de plusieurs modèles linguistiques, de plusieurs normes, tout aussi légitimes les unes que les autres » (CORBEIL, 1985, p. 6). Ainsi, qu’arrive-t-il dans la communauté francophone lorsque le Québec normalise un terme comme bande publique (angl. citizen’s band) et que la France choisit canal banalisé (ce qui permet de conserver le sigle CB, qui donne le dérivé cibiste), surtout lorsque c’est l’aire régionale qui officialise un terme avant Paris?

7.1. Les ordonnances

7.1.1 Le 5 septembre 1980, l’Office de la langue française adoptait un document intitulé Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, dont le principe général stipule que « la communauté linguistique francophone du Québec, tout en maintenant sa faculté de dénommer en français des réalités qui lui sont internes ou externes, doit tenir compte des exigences de la communication entre les membres de la francophonie » (OLF, 1980, p. 6).

Les objectifs de l’énoncé sont de :

  1. Répondre au besoin d’une prise de positon officielle et précise de l’Office dans l’accomplissement de son mandat de normalisation.
  2. Répondre aux multiples besoins exprimés de toutes parts au Québec quant à l’élaboration de lignes directrices régissant l’emploi de la langue officielle en général et, en particulier, le recours légitime à l’emprunt.
  3. Poser un jalon indispensable vers l’établissement, à plus long terme, d’une politique globale de l’emploi de la langue française au Québec, y compris une norme du français parlé et écrit.
  4. Confirmer le rôle prépondérant que doit jouer le Québec, au sein de la francophonie, dans la recherche de moyens d’exprimer en français des réalités nouvelles, dont bon nombre sont d’origine nord-américaine.

L’énoncé de politique renferme une typologie des critères qui font qu’un terme étranger sera entériné, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention. La catégorisation des critères montre comment le normalisateur a considéré la situation exceptionnelle du Québec au regard de l’emprunt. Les aspects sociolinguistiques, culturels, politiques, historiques et démographiques ont manifestement joué des rôles prépondérants dans les choix préconisés par l’organisme interventionnaire.

7.1.2. Le document intitulé Énoncé d’une politique linguistique relative aux québécismes fut adopté par l’OLF le 21 juin 1985. Le texte s’insère dans le prolongement des travaux menés sur le français québécois par les divers organismes gouvernementaux qui ont reçu un mandat linguistique et qui se sont succédés depuis 1961. Malgré les orientations terminologiques des travaux étatiques, la question de la qualité de la langue générale et celle de la promotion d’une norme linguistique ont toujours préoccupé les organismes mandatés par les législations linguistiques. À mesure que les travaux de terminologie augmentent en nombre et en étendue, le choix d’un modèle linguistique de référence devient de plus en plus impératif. Il ne peut plus être écarté, les incidences provoquant des retombées à tous les niveaux d’usage du français au Québec.

L’énoncé s’inscrit comme une étape cruciale de la description d’un modèle linguistique du lexique québécois officiel. « Cela signifie que l’énoncé s’intéresse en priorité au volet terminologique de la langue française au Québec, qu’il donne son avis sur la communication institutionnelle ou officielle dans le cadre délimité par la Charte de la langue française et dans le registre soutenu de la langue française au Québec » (OLF, 1985, p. 4). Les circonstances de discours scientifiques et techniques demeurent donc privilégiées. Nonobstant, la frontière entre la langue générale et la langue spécialisée est souvent ténue, parfois même inexistante, et le document est le premier texte officiel à le reconnaître explicitement lorsqu’il définit les objectifs linguistiques généraux. La politique entend « définir des principes permettant de poursuivre la réflexion sur le lexique québécois contemporain, de participer à sa description et, partant, d’apporter une contribution à la définition de la norme langagière québécoise » (OLF, 1985, p. 11). Par ailleurs, l’Office ne souhaite pas intervenir dans l’usage privé de la langue. En outre, le document n’embrasse que l’aspect lexical de la langue, délaissant pour l’instant les autres composantes, comme la phonétique, la syntaxe, la grammaire, etc.

Le principe général de l’énoncé stipule que « le statut de certains termes en usage au Québec doit être déterminé d’une manière officielle, afin de répondre aux besoins identifiés au Québec et dans divers milieux étrangers, notamment chez les lexicographes. Les critères de reconnaissance des québécismes tiennent compte du système de la langue française et de la nécessité de maintenir l’intercommunication avec la francophonie » (OLF, 1985, p. 9).

Des objectifs généraux (politiques, sociaux, culturels, économiques), linguistiques, lexicographiques et terminologiques sont définis et une typologie des québécismes est fournie. Cette dernière est complétée par une classification des unités lexicales qui se fonde sur les langues qui ont contribué à la formation du lexique québécois.

Quatre grands regroupements peuvent être évoqués :

  1. Les langues autochtones (langues amérindiennes et inuktitut).
  2. La langue anglaise en usage chez les anglophones depuis la Conquête de 1760.
  3. Les langues modernes (espagnol, allemand, italien, grec, etc.), mais principalement l’anglais nord-américain contemporain.
  4. La langue française telle qu’elle s’est développée au Québec depuis l’arrivée des colons français au Nouveau Monde, particulièrement depuis le XVIIe siècle.

Ayant identifié, puis défini toutes les catégories de régionalismes québécois, le document décrit les critères qui font qu’un québécisme sera entériné, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne sera pas traité, c’est-à-dire qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention.

De manière à circonscrire l’énorme tâche interventionniste, une distinction basée sur un critère temporel a été établie entre les québécismes anciens et les québécismes récents, les premiers appartiennent à la période antérieure à 1960, date qui marque un tournant dans l’histoire politique, sociale, culturelle et linguistique du Québec (Révolution tranquille). Les seconds sont ceux qui ont été créés après I960; ils appartiennent à l’histoire moderne du Québec. L’année-frontière 1960 n’a de valeur justificative qu’aux fins de l’énoncé de politique.

8. Finale

L’énoncé de politique qui porte sur les québécismes résume toute la démarche interventionniste et institutionnelle de l’Office de la langue française en matière de langue et de normalisation au cours des vingt-cinq dernières années. À la longue, il aura des « effets sur l’ensemble des structures linguistiques disponibles pour tous » (PAQUETTE, 1981, p. 20); autrement dit, il se manifestera dans l’usage général sans que des dispositions spécifiques soient légalement définies. À l’évidence, le texte démontre toute la latitude que peuvent avoir les Québécois devant leur langue, que ce soit en matière de terminologie ou d’usage courant ou que ce soit dans des circonstances de communication individuelle ou de communication institutionnelle. Le document reconnaît comme principe fondamental que le français est la langue d’usage de la majorité des Québécois et qu’elle permet à tous les francophones de s’identifier en tant que collectivité et comme groupe linguistique solidaire dans le monde.

« Toutefois, l’énoncé, qui ne préconise nullement un alignement inconditionnel sur une forme unique de français imposé de l’extérieur, n’entend pas non plus encourager la formation d’une langue québécoise détachée de ses sources européennes. Il veut promouvoir les valeurs linguistiques véhiculées par les différentes ethnies qui composent la mosaïque francophone, justifiant ainsi l’observation et le développement du précepte de l’unité et de la diversité de la langue française dans le monde. Pour le Québec, les québécismes s’avèrent nécessaires à la conduite du processus de francisation, tout en favorisant l’enrichissement de la langue française par des apports originaux. Corollairement, l’affirmation de l’autonomie normative du Québec y est manifeste, de même que l’attention qu’il porte à l’intercommunication francophone. Cette prise de position théorique et pratique envers les québécismes pose l’adéquation entre l’aspiration à une communauté d’intérêts et la prise en charge de la gestion de ses intérêts spécifiques » (OLF, 1985, p. 37).

Le document de l’OLF canalise davantage des modèles d’action linguistique et terminologique dégagés au cours des vingt-cinq dernières années, mais particulièrement depuis 1970. Les répercussions de l’effervescence linguistique provoquée par le processus d’aménagement de la langue au Québec sont loin d’être négligeables pour la langue française dans son ensemble. Ce n’est pas le moindre mérite de ce texte que de contribuer de manière tangible et concrète à une reformulation des définitions des concepts fondamentaux que sont ceux de « langue française », de « régionalisme lexical » et de « québécisme ». Tous les débats linguistiques autour du français braquent leurs projecteurs sur ce nouveau triangle linguistique.

Malgré tous les résultats positifs de l’action étatique québécoise, il ne faut pas oublier que quand il est question de langue, rien n’est acquis à jamais. La francisation n’est pas terminée. C’est un processus permanent qui nécessite une vigilance de tous les instants. La langue ne vit pas en autarcie. Elle est un phénomène interactif dont l’évolution subit constamment des pressions croisées de nombreux facteurs géographiques, économiques, culturels, démographiques, politiques et même ... linguistiques.

Bibliographie

Annexe

Les organismes cités dans la liste qui suit sont classés par continent ou sous l’étiquette organismes internationaux lorsqu’ils ont une telle vocation. Bien entendu un tel tableau possède un caractère informatif qui ne prétend à aucune exhaustivité. Il recense quelques organismes et institutions qui s’occupent de la terminologie en langue française à un titre ou à un autre, et avec lesquels l’OLF entretient des rapports. Je laisse de côté les ministères, tant fédéraux que provinciaux qui ont des activités de normalisation. En ce qui concerne le Québec, certaines informations à ce sujet apparaissent déjà dans le texte ci-dessus. Le lecteur qui voudrait en savoir davantage est prié de se reporter au bulletin Terminogramme qui a publié de nombreux articles sur la normalisation et les institutions qui se livrent à cette activité. Pour le domaine international, on consultera avec profit l’article bien documenté d’Adrian Manu dans Terminogramme, numéro 26-27, décembre 1984, p. 3 à 6. L’auteur décrit la plupart des organismes internationaux de normalisation, secteur que je ne fais qu’effleurer au paragraphe 4.

Amérique

Québec

Comité consultatif pour la normalisation et la qualité du français à l’Université Laval. Ce comité est constitué de professeurs et d’administrateurs de l’université. Il publie un bulletin appelé Terminologie. Les numéros parus entre 1968 et 1982 ont été réunis en un volume en 1982 sous le titre Les maux des mots.

Comité de terminologie française de l’Ordre des comptables agréés au Québec. Ce comité poursuit une tâche d’uniformisation de la terminologie de la comptabilité, non seulement au Québec, mais dans l’ensemble de la francophonie.

Université de Montréal. Madame Madeleine Sauvé, grammairienne de l’université. Jusqu’à récemment, l’université publiait périodiquement les remarques linguistiques de madame Sauvé dans un bulletin appelé Observations grammaticales et terminologiques.

Comité linguistique de Radio-Canada. Ce comité publie un bulletin appelé C’est-à- dire et des fichés terminologiques connues sous l’appellation Fichier de Radio- Canada.

La Compagnie IBM Canada. Cette société est fréquemment consultée pour la terminologie de l’informatique et de la bureautique. Elle publie le bulletin Termino.

Les Entreprises Bell Canada. Cette société est fréquemment associée aux travaux de terminologie reliés aux domaines des télécommunications et de la télématique. Les résultats de ses recherches sont publiés dans Télélog.

Bureau de normalisation du Québec. Cet organisme a la responsabilité de normaliser les objets et les procédés. Mais comme la normalisation terminologique s’inscrit dans le droit sillage de la préparation de normes techniques et scientifiques, le BNQ collabore avec l’OLF en cette matière (cf. infra.).

Trésor de la langue française au Québec. Le TLFQ déploie ses activités à l’Université Laval. Il est fréquemment consulté pour des problèmes reliés aux québécismes et à la norme générale du français au Québec.

Canada

Direction générale de la documentation et de la terminologie, Bureau des traductions, Secrétariat d’État, Ottawa. Comme certains dossiers sont sous la juridiction fédérale, l’uniformisation terminologique doit se faire en concertation entre les deux paliers de gouvernement. Le DGTD devient alors l’interlocutrice de l’OLF. Le Bureau des traductions publie un périodique appelé L’Actualité terminologique.

Association canadienne de normalisation. La CSA est le correspondant canadien de l’ISO (voir le paragraphe 4.9).

Europe

France

Commissariat général de la langue française. Le commissariat est l’interlocuteur gouvernemental officiel de l’OLF en France. Il remplace, depuis 1984, l’ancien Haut Comité de la langue française. Il publie une revue appelée Qui vive international, qui succède à Médias et langage.

Franterm. Cette association est rattachée au Commissariat général de la langue française. Elle conduit la recherche terminologique gouvernementale en France. C’est par son intermédiaire que la liaison est faite avec toutes les commissions ministérielles françaises de terminologie. Franterm est le partenaire français du Réseau de néologie scientifique et technique.

Comité d’étude des termes techniques français. Le CETTF est un organisme sans but lucratif qui se penche sur des problèmes de terminologie en France. Il s’attache prioritairement au phénomène des emprunts anglo-américains. Jusqu’à récemment, il publiait les résultats de ses travaux dans La Revue du traducteur.

Association française de normalisation. L’AFNOR est le correspondant français de l’ISO (voir le paragraphe 4.9).

Trésor de la langue française, Institut national de la langue française (Nancy). Le TLF est fréquemment consulté pour des problèmes de régionalismes.

Belgique

Maison de la francité (Bruxelles). Ce centre s’intéresse surtout au problème des emprunts, notamment, les anglicismes. Il a effectué des enquêtes linguistiques sur l’infiltration des termes et des mots étrangers en Belgique, plus particulièrement ’ dans l’agglomération bruxelloise. Il publie une revue appelée Questions de français vivant.

Institut supérieur des traducteurs et interprètes (Bruxelles). L’ISTI a participé au réseau de néologie scientifique et technique pendant quelques années. Il publie une revue appelée Equivalences.

Centre de terminologie de Bruxelles. Le CTB se livre à des recherches terminologiques dont les résultats sont publiés dans une série appelée Cahiers de terminologie. En outre, le CTB publie la revue Le langage et l’homme.

Afrique

Maroc

Institut d’études et de recherches pour l’arabisation. L’IERA est lié à l’Université Mohammed V de Rabat. Il s’occupe surtout de la formation des terminologues et il effectue des recherches dans le domaine des banques de terminologie, entre autres sur les lexèmes arabes.

Tunisie

Institut Bourguiba des langues vivantes (Tunis). L’IBLV a mis en route un projet d’élaboration et de normalisation du vocabulaire de la terminologie en arabe.

Rwanda

L’OLF collabore avec plusieurs ministères rwandais auxquels les responsables ont confié un mandat d’aménagement linguistique. L’un de ces interlocuteurs est le ministère de l’Éducation nationale et plus particulièrement le Bureau pédagogique. En outre, l’OLF a des relations suivies avec l’Université nationale du Rwanda. La collaboration entre l’OLF et le Rwanda vise la formation de terminologues, l’élaboration de principes théoriques et pratiques en matière de terminologie et de normalisation ainsi que tous les aspects relatifs à l’aménagement linguistique.

Organismes internationaux

Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée. Mieux connu sous son sigle Cirelfa, cet organisme s’occupe de recherche en aménagement linguistique et terminologique dans le contexte de la francophonie. Il a son secrétariat à Montréal et relève de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT). Le Cirelfa organise des stages auxquels participent les linguistes de l’OLF.

Association des universités partiellement ou entièrement de langue française. L’Aupelf a son siège à Paris et des secrétariats à Montréal et Dakar. L’OLF a collaboré avec l’Aupelf à l’occasion de stages d’enseignement de la terminologie et du projet de description des normes régionales en langue française. L’un des projets auquel s’est associé l’OLF est celui de l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (IFA).

Centre international d’information terminologique (Infoterm) dont le siège est à Vienne. Infoterm centralise les informations mondiales en matière de terminologie, de normalisation et de documentation. Il publie plusieurs bulletins : Biblioterm, Infoterm Newsletter, TermNet News.

Conseil international de la langue française dont le siège est à Paris. Le CILF s’intéresse aux problèmes des régionalismes et des terminologies. Il publie une revue appelée La Banque des mots.

Communauté économique européenne. La CEE a des bureaux de terminologie à Bruxelles et à Luxembourg. La collaboration entre l’OLF et la CEE est intense, notamment dans le domaine des banques de terminologie. L’organisme communautaire publie plusieurs bulletins parmi lesquels il faut retenir le Bulletin de terminologie.

Organisation des Nations unies à New York. La collaboration s’est établie surtout par l’échange de stagiaires et la formation de terminologues.

Institut de linguistique international. L’ILI organise des sessions de cours d’été à l’intention des enseignants et chercheurs des pays du Maghreb. L’OLF y délègue régulièrement des représentants pour donner des cours de terminologie et participer à la formation des terminologues arabes.

Organisation internationale d’unification des néologismes terminologiques. Cet organisme situé à Varsovie répertorie des néologismes internationaux, c’est-à-dire des termes dont la forme est similaire dans plusieurs langues. L’OLF contribue aux recherches en proposant des québécismes qui répondent aux critères du comité varsovien.

Organisation internationale de normalisation. L’OLF participe activement à de nombreux comités techniques de l’ISO. Ces comités sont responsables de la mise au point des principes et méthodes de la terminologie. Entre autres, la contribution de l’OLF fut très importante en ce qui regarde le Vocabulaire systématique de la terminologie.

Notes

[1] Dans cet exposé, il sera question de la normalisation terminologique québécoise et de manière plus précise encore, de la normalisation telle qu’elle se conçoit et se pratique à l’Office de la langue française. Il va de soi que l’OLF n’a pas l’apanage exclusif de la normalisation de la langue française au Canada. De nombreux autres organismes gouvernementaux ou institutionnels, de même que des entreprises nationales ou internationales qui ont leur siège social ou une succursale au Québec, s’intéressent activement à la normalisation. Par ailleurs, l’OLF entretient des rapports étroits avec des pays étrangers et des organismes internationaux qui œuvrent dans le secteur de la normalisation. Le lecteur trouvera une brève description de quelques-uns de ces organismes dans BOULANGER 1983. En annexe au présent texte, je dresse une liste des organismes et des institutions qui s’occupent de normalisation à un titre ou à un autre et avec lesquels l’OLF collabore.

[2] À ce sujet, voir dans Delage 1984, le compte rendu d’une journée d’échanges entre les membres de la CTOLF et les représentants des commissions ministérielles québécoises de terminologie.

Zusammenfassung (allemand)

Der vorliegende Aufsatz behandelt ein Thema von größter Wichtigkeit für staatliche Sprachplanung; Normierung. Ihr interventionistischer Charakter wird in positiver und dynamischer Sicht untersucht und als Faktor gesehen, der die Entwicklung einer Sprache und das Auftreten neuer Sprachgewohnheiten begünstigt. Der Autor verwirft den Gedanken, daß Normierung „Purismus“ inpliziere. Normierungsmaßnahmen sind effektiver, wenn sie von staatlicher Seite unterstützt werden, so z. B. durch Sprachgesetzgehung. Der „Französierungs“-Prozeß, der in den letzten 25 Jahren in Québec durchgeführt wurde, bildet den Hintergrund für die Untersuchung der sprachlichen und terminologischen Normierung. Die Entwicklung dieser normativen Tätigkeit in Kanada wird am Beispiel der Arbeit der Terminologiekommission des Office de la langue française aufgezeigt.

Zunächst bringt der Aufsatz die Gründe in Erinnerung, die das OLF zu seiner zentralistischen, interventionistischen Haltung in der Terminologiekommission veranlaßten. Daraufhin werden wesentliche Faktoren untersucht: der Ursprung der Terminologiearbeit in Québec und der Stellenwert der Normierung, der Aufbau und die Arbeitsweise der Terminologiekommission des OLF sowie wichtige linguistische Themen wie sprachliche Entlehnungen (Lehnwörter) und Varietäten (Regionalismen).

Abstract (anglais)

This paper deals with a subject of utmost importance in state linguistic planning: standardization. Its interventionist character is examined from a positive and dynamic perspective and as a factor favouring the evolution of a language and the emergence of new linguistic habits. The author rejects the idea that “standardization” implies “purism”. The standardizing intervention is more effective when it is supported by government agencies, for instance, by means of linguistic legislations. The background against which linguistic and terminological standardization is examined is the “francization” process which has been carried out in Québec for the last twenty-five years. The works of the Commission de terminologie de l’Office de la langue française are used to illustrate the development of standardization in Canada.

First, the paper recalls the historical reasons which led the OLF to adopt a centralized interventionist attitude in the Commission de terminologie - Significant elements are then studied; the origin of terminology in Québec and the place standardization occupies, the nature and functioning of the CTOLF, and linguistic matters of concern such as linguistic borrowing (loan-words) and variation (regionalisms).

La néologie et l’aménagement linguistique du Québec[1]

Introduction

L’exposé qui va suivre s’appuie sur un postulat de base qui soutient qu’à la faveur de la mise en œuvre d’une politique linguistique dynamique, un pays ou un état peuvent transformer en profondeur les comportements linguistiques des locuteurs appartenant à une communauté sociale, politique et culturelle.

Depuis le début des années 60, avec l’émergence puis la consolidation du projet de la Révolution tranquille, la terminologie québécoise bénéficie d’infrastructures politiques qui ont revêtu la forme de lois linguistiques successives. La plus récente de la ces lois, la Charte de la langue française, appelée aussi Loi 101, fut sanctionnée par l’Assemblée nationale du Québec le 26 août 1977. Elle fut à l’origine, entre autres, de l’Office de la langue française, organisme sur qui repose la responsabilité d’intervenir dans la situation linguistique troublée que vivait la société québécoise depuis de nombreuses années. L’article 100 de la Charte stipule qu’« un Office de la langue française est institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises. » L’Office est donc investi du pouvoir de veiller à l’application d’une politique linguistique ferme, planifiée et entérinée par voie législative. La loi et les règlements y afférents fixent avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur le territoire québécois. Ils font de cette dernière l’un des principaux instruments dynamiques pour conduire avec le maximum d’efficacité le processus de la francisation de la plupart des activités économiques au Québec. La contrainte imposée par le pouvoir législatif ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors de la pratique terminologique ou encore lors des recherches et des réflexions théoriques qui découlent naturellement de l’effort plus pragmatique. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel québécois s’allie au projet plus vaste d’une société qui vit encore maintenant, et plus que jamais, de profondes mutations.

Sur le strict plan linguistique, ce projet collectif de francisation consiste pour l’état québécois à passer d’un ensemble de circonstances de la vie professionnelle où la langue anglaise était le code linguistique dominant vers un nouveau mode de vie plus harmonieux où le français devient de plus en plus la langue d’usage propre à satisfaire les moindres exigences de la communication en milieu de travail. Le rejaillissement d’effets bénéfiques sur lu langue générale constitue un corollaire de l’action entreprise en contexte professionnel. Dans cette optique de francisation, il est bien important de saisir la double articulation de la terminologie québécoise. Ce modèle d’aménagement linguistique est à la fois institutionnel et interventionniste. La terminologie institutionnelle est celle qui touche exclusivement l’usage officiel des termes et non pas leur usage individuel ou privé. Dans ce cadre, l’individu est alors soumis à la norme de communication que l’institution impose d’une manière relative ou absolue. La caractéristique interventionniste trouve, quant à elle, sa forme la plus accomplie dans l’activité d’une Commission de terminologie qui est chargée de préparer et de faire diffuser des avis de normalisation et de recommandation.

Le réaménagement linguistique global des milieux industrialisés ne peut s’accomplir sans recourir à un solide programme de travail ainsi qu’à des principes et des méthodes de recherche éprouvés. L’action de l’Office s’est inspirée d’expériences antérieures menées au sein du gouvernement québécois ou encore dans des organismes étrangers. Puiser à d’autres sources, a permis de parfaire ces anciennes méthodes tout en développant de nouvelles orientations plus adaptées aux réalités et aux besoins actuels du Québec. L’organisme s’est ainsi doté de structures de recherche durables et efficaces.

Parmi les principaux moyens mis en place, il faut retenir les principes qui ont guidé la recherche terminologique. Ces principes et leur application pratique sont issus de réflexions théoriques menées pendant de nombreuses années au sein du personnel de l’Office. Le caractère pragmatique de la recherche terminologique avait pour objectif de fournir à la langue française des vocabulaires et des lexiques techniques et scientifiques fiables. Jusque-là, nombre de ces dictionnaires étaient inexistants, difficilement accessibles, inutilisables pour toutes sortes de raisons (vieillis, mal faits, incomplets, trop généraux, etc.) ou encore non répertoriés dans des ouvrages bibliographiques. Ainsi, les dictionnaires terminologiques élaborés par les terminologues québécois viennent répondre à des programmes de travail bien structurés et ils visent à combler des besoins bien spécifiques dans certains secteurs d’activité scientifique et technique reconnus comme prioritaires. En outre, ils ont pour but de satisfaire un public également bien circonscrit à l’intérieur des multiples secteurs de l’activité économique québécoise. Outre leur utilité laurentienne, ces dictionnaires ont acquis une excellente réputation dans différents autres milieux francophones et étrangers. Leur exportabilité constitue ni plus ni moins qu’une marque de reconnaissance de leur qualité.

Terminologie et néologie

Voilà donc posées les prémisses au déroulement du travail terminologique laurentien. Il convient maintenant d’examiner quelques aspects plus techniques afin de mieux saisir le rôle de la néologie dans le processus de l’aménagement linguistique.

La mise en œuvre du changement linguistique dans lequel s’est engagé l’Office couvre deux grands aspects de la terminologie en tant que discipline du langage :

  1. L’aspect véritablement terminologique, c’est-à-dire le fait de pouvoir élaborer des dictionnaires terminologiques à l’aide d’un matériel lexical déjà disponible en français et servant à dénommer des notions habituellement maniées dans un domaine spécialisé. Ces termes sont jugés par les usagers d’un secteur comme étant des unités terminologiques admises, bien intégrées et communément utilisées dans la communication entre les spécialistes. C’est, en quelque sorte, la partie stabilisée d’une terminologie en tant qu’ensemble lexical d’un domaine du savoir. C’est celle qui est connue et maîtrisée par tous les utilisateurs.
  2. L’aspect néologique, c’est-à-dire la zone instable de la terminologie d’un secteur donné. Cette instabilité a deux sources possibles :
    1. Elle peut provenir du constat de l’existence d’un matériel lexical entièrement nouveau, que les spécialistes connaissent peu ou prou et qu’ils n’utilisent pas encore en parfaite sécurité dans leurs communications. Cette période de flottement peut provoquer des écarts, des nuances dans la compréhension du message, puisqu’il peut arriver que l’un des interlocuteurs ne connaisse pas encore le néologisme utilisé par l’autre. Les termes nouveaux doivent donc à leur tour être rassemblés et décrits avant d’être entérinés par le milieu, puis insérés à leur juste place dans l’ensemble fonctionnel d’une terminologie spécialisée.
    2. Elle peut provenir du constat de l’absence complète de termes pour désigner un concept lui aussi nouveau : objet récent, procédé ou opération mis au point il y a peu de temps, nouvelle découverte, ainsi de suite. Il s’agit ici essentiellement d’une situation de lacunes lexicales qui doivent être comblées par la création de dénominations nouvelles : néologismes de forme, de sens et parfois même d’emprunt.

Les terminologues reconnaissent d’emblée l’action indispensable de la néologie dans le déroulement du travail de recherche terminologique. Ils se voient régulièrement confrontés à des situations linguistiques nouvelles lors de la préparation d’un dictionnaire spécialisé. On discernera très concrètement deux aspects de la néologie en terminologie : 1. D’une part, le terminologue repère un néologisme (en anglais, en français, etc.) dans le corpus documentaire qui sert au dépouillement, ou encore il l’extrait des conversations qu’il peut tenir à l’occasion avec les spécialistes d’une discipline. Plus rarement, le néologisme peut être recueilli dans diverses autres sources à caractère lexicographique mais très peu accessibles et réservées à des publics restreints (fichiers de traducteurs, de terminologues, de spécialistes, de petites entreprises). L’opération de repérage et d’identification des néologismes constitue une activité terminologique délicate qui répond à des critères méthodologiques bien définis et détaillés ailleurs (voir Boulanger 1979 et Cayer et Lebel-Harou 1983). 2. D’autre part, le terminologue crée lui-même un néologisme, en collaboration avec un comité de spécialistes du domaine qu’il traite : Cela se produit uniquement parce qu’une véritable lacune dénominative a été constatée ou parce qu’un besoin particulier a été déterminé par la recherche. Parmi les différentes raisons qui justifient un mot nouveau, on peut signaler les nécessités de :

  1. pallier l’absence d’une unité lexicale française équivalant à une unité anglaise déjà en usage dans un milieu anglo-américain (ex. angl. navel → fr. navelle ‘coupe du boeuf’; angl. signal output → fr. sortie audio ‘point qui délivre une tension électrique’ [mus. électr.]);
  2. corriger une faute contre le système linguistique de la langue française ou encore identifier une case vide dans la morphologie (ex. auteure, ingénieure, dans le cadre de la féminisation des titres);
  3. remplacer un anglicisme lexical ou un calque qui est mal construit selon le point de vue morphologique du français (ex. auto-lave [angl. car wash], remplacé par lave-auto; verrière, qui a remplacé canopée (angl. canopy) ‘partie vitrée du poste de pilotage’ [aéronautique]; profileur, qui remplace générateur d’enveloppe [angl. envelope generator] ‘dispositif électronique délivrant une tension électrique’ [synthétiseur]);
  4. éliminer un emprunt direct gênant ou indésirable dans la langue française (ex. angl. master → fr. bande mère ‘enregistrement original destiné à être reproduit’ [audiovisuel]; angl. mailing → fr. publipostage en France, publicité par la poste au Québec; angl. snack-bar → fr. casse-croûte [extension sémantique du terme hexagonal]; angl. citizens’ band → fr. bande publique au Québec, canal banalisé en France, tous deux normalisé; par les autorités respectives);
  5. dénommer nouvelles découvertes ou produits nouveaux récemment élaborés dans un pays francophone (ex. nordicité, nordologie, didacticiel).

Les choses ou les notions nouvelles peuvent appartenir en propre à l’une des communautés francophones ou être connues et répandues dans toute la francophonie. Il est évident que dans la plupart de ces circonstances de création lexicale, il faut prendre garde aux proliférations synonymiques inutiles. Le terminologue-néologue doit faire la preuve qu’une carence existe avant de proposer un néologisme.

Corriger une faute, combler une lacune, remplacer un anglicisme, éliminer un emprunt constituent des objectifs importants du travail néologique. Ils s’inscrivent dans les règles de protection naturelle d’une langue, en l’occurrence ici le français; ces devoirs sont très bien définis dans les lois linguistiques les plus récentes. On aura alors affaire à un interventionnisme linguistique ayant une valeur curative et destiné à contrer l’appauvrissement et la dégénérescence de la langue française. Pallier l’absence d’un terme et dénommer de nouvelles réalias constituent des opérations d’enrichissement du lexique français. On a alors affaire à un interventionnisme linguistique destiné à promouvoir ainsi qu’à assurer l’enrichissement collectif et la continuité de la langue française en luttant contre les dangers du vieillissement et de l’immobilisme. Il va de soi que ces principes de recherche en néologie s’insèrent dans un mouvement de revalorisation de la langue française et visent à en garantir la qualité, le rayonnement et le plein épanouissement. À l’heure actuelle, ce mouvement de revalorisation est d’envergure francophone, puisque de plus en plus, le français général hexagonal, traditionnellement considéré comme la référence normative, fait appel aux contributions régionales extrahexagonales qu’il intègre à l’ensemble de son propre stock lexical, établissant ainsi une image plus juste de la langue française.

Le volet néologique de la recherche terminologique a nécessité le développement de méthodes et de méthodologies qui se distinguent de la recherche proprement terminologique de plusieurs manières. Néanmoins, ces deux types d’approche de la terminologie restent complémentaires et la plupart des principes de base sont communs (voir Boulanger 1983/4).

Comme je l’ai déjà rappelé, les problèmes de créativité terminologique sont quotidiens pour les terminologues qui œuvrent dans une situation d’aménagement linguistique, que cette transformation soit occasionnée par la nécessité de passer d’une langue à une autre (par example de l’anglais vers le français), ou par la nécessité de constituer des terminologies entièrement nouvelles lorsqu’il y a des changements technologiques majeurs, comme c’est actuellement le cas pour le français qui doit affronter un nouveau défi, celui du virage technologique, c’est-à-dire le développement de nouvelles sphères d’activités, comme les biotechnologies, la micro-informatique, etc. Ces révolutions technico-scientifiques entraînent à leur suit des besoins lexicaux massifs et très nouveaux.

La néologie constitue donc l’une des voies essentielles de toute recherche terminologique factuelle ou ponctuelle, ou encore de toute recherche thématique. Aucune science ou technique récente, aucune discipline nouvelle ne peuvent établir leur terminologie sans se heurter à un moment on à un autre aux besoins néologiques pour lesquels il faut trouver des solutions linguistiques adéquates. L’établissement d’une bonne communication entre les spécialistes en est le but ultime.

Naissance du Réseau de néologie

La néologie s’avérant l’un des principaux moyens offerts par la linguistique pour affronter les besoins de nouveautés en matière lexicale, l’Office de lu langue française a décidé de réunir, à l’automne 1974, plusieurs dizaines de linguistes qui se sont penchés sur l’urgence d’organiser l’aménagement de la néologie dans la francophonie. Le colloque qui s’est déroulé à Québec à cette occasion situait d’emblée les débats au centre même des recherches terminologiques et sociolinguistiques nouvelles. Le premier résultat tangible de cette rencontre internationale fut l’instauration d’un Réseau de néologie scientifique et technique qui a commencé ses activités au printemps 1975, simultanément en France et au Québec (voir Office de la langue française 1975).

Dès l’origine, la raison d’être de la création de ce réseau était de répertorier les termes français nouveaux qui surgissaient quotidiennement dans une foule de secteurs d’activités techniques et scientifiques, ou encore de fournir, dans une optique prospective, des équivalents français valables pour les néologismes américains qui pullulaient en permanence dans la presse de l’Amérique anglophone. Une dizaine de néologues québécois et français ont alors entrepris un véritable marathon afin de parcourir la titanesque documentation française, québécoise et anglo-américaine, à la poursuite des néologismes français et anglais. A l’heure actuelle, huit ans après la formation du réseau, quatre équipes sont à l’œuvre dans la francophonie : celle de l’Office de la langue française à Québec; celle de Franterm, sous la responsabilité du Haut Comité de la langue française à Paris; celle de la Communauté économique européenne et de l’Institut supérieur des traducteurs et interprètes à Bruxelles; celle qui est logée auprès de la Direction générale de la terminologie et de la documentation du Bureau des traductions du gouvernement canadien. Cette équipe benjamine travaille à Montréal. Chacune des équipes bénéficie de moyens financiers et personnels qui varient suivant le degré des contraintes politico-économiques. Elles n’en contribuent pas moins à faire avancer la description des néologismes français et, dans une moindre mesure, des néologismes anglais.

Près d’une vingtaine de personnes réparties dans plusieurs zones de la francophonie consacrent présentement une part importante de leurs travaux à la quête ou à la création de termes nouveaux. En plus du personnel affecté d’office aux recherches en néologie, quelques contrats de service sont accordés à des chercheurs spécialisés dans des domaines de pointe, comme la nordologie, la foresterie, la biomasse forestière, etc. Ces chercheurs associés aux travaux de néologie sont pour la plupart des universitaires, des ingénieurs, des dirigeants d’entreprises et des spécialistes divers qui sont aux prises avec de constants besoins de désignations nouvelles pour des fins scientifiques, pédagogiques ou tout simplement fonctionnelles. Les travaux de recherche et d’établissement des fiches néologiques sont alors menés en collaboration avec des animateurs du module du réseau qui est concerné et sous leur supervision.

Les domaines présumément néologènes font l’objet de sondages et de recherches préalables afin d’en établir la richesse lexicale potentielle. Le statut néologique véritable des unités lexicales traitées est fondé sur la comparaison avec les outils lexicographiques les plus contemporains et pertinents. Il s’agit avant tout d’une recherche à caractère descriptif, aucune décision normative n’intervenant à l’étape du traitement linguistique et terminologique. La normalisation de certains néologismes pourra survenir ultérieurement, par exemple à l’occasion du traitement de certains dossiers par la Commission de terminologie de l’Office de la langue française, ou encore par les différentes instances relevant des autres partenaires, comme les commissions ministérielles françaises de terminologie, la Communauté économique européenne, etc. La méthodologie élaborée dès la formation du réseau fait l’objet d’une mise à jour permanente, en particulier en ce qui regarde le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, ensemble constitué d’une vingtaine de dictionnaires pour chaque langue (anglais et français) et dans lesquels chaque unité lexicale repérée ou proposée est vérifiée afin d’en établir le véritable statut linguistique (voir Cayer et Lebel-Harou 1983). Le volet lexicographique représente la pierre d’assise des recherches néologiques du réseau depuis sa constitution. Le traitement subséquent des unités terminologiques nouvelles est du même ordre que les travaux de terminologie habituels : préparation du dossier, élaboration de la définition, réduction des observations linguistiques, terminologiques ou techniques, vérification des rapports onomasiologiques entre les termes, ainsi de suite.

Objectifs de la néologie institutionnelle

Le réseau de néologie francophone a défini un certain nombre d’objectifs dont les principaux sont de :

  1. Répondre aux besoins multiples exprimés de toute part de rendre disponibles le plus rapidement possible des néologismes de facture française chez les scientifiques, les techniciens, les ingénieurs, les terminologues, las traducteurs, les étudiants et toutes les personnes aux prises avec des besoins langagiers nouveaux et qui ne sont pas en mesure de les trouver aisément. La mise à disposition de réservoirs de mots nouveaux, vise à l’augmentation quantitative et qualitative du travail de recherche terminologique.
  2. Si nécessaire, créer des néologismes français pour contrer l’infiltration des néologismes ou des néologismes ou des emprunts américains dans la langue française. Cet objectif veut essentiellement démontrer la capacité génératrice de la langue française en matière lexicale. Un sous-objectif de protection des structures du français y pointe également. Néanmoins, il ne s’agit pas ici de bannir à tout prix les emprunts. La recherche d’une proportion lexicale tout à fait normale entre les mots autochtones et les mots empruntés trouve ici sa justification.
  3. Sélectionner, analyser, normaliser, si nécessaire, les mots et les termes nouveaux qui entrent en conflit dans des situations de synonymie néologique ou terminologique. L’harmonisation et l’uniformisation de la communication sous-tend cet objectif.
  4. Développer chez les spécialistes de toute discipline, qu’ils soient langagiers ou non, des réflexes linguistiques bien français en matière de création lexicale. Objectif didactique de première importance, cet aspect est également lié à la connaissance des mécanismes de fonctionnement du système linguistique français. La maîtrise de la morphologie et des règles de créativité linguistique est tout aussi impérative que l’apprentissage et le maniement des règles de grammaire enseignées à l’école.
  5. Utiliser la situation privilégiée du Québec en Amérique du Nord comme tremplin d’observation de la néologie américaine galopante et servir de relais avec le reste de la francophonie. Depuis plus de deux cents ans, cette position stratégique a permis au français du Québec de développer des mécanismes de créativité lexicale qui lui sont propres et qui servent souvent à affronter d’une manière généralement satisfaisante l’infiltration massive des emprunts, entre autres.
  6. Contribuer à l’enrichissement collectif du stock lexical de la langue française par des apports lexicaux régionaux originaux, particulièrement ceux qui proviennent des secteurs d’activités économiques et scientifiques où chaque communauté francophone est à la fine pointe des recherches dans le monde, comme c’est le cas pour les techniques de l’eau, le laser, la foresterie, la biomasse forestière au Québec.
  7. Conduire des recherches théoriques dans le domaine de la néologie qui soient utiles à l’avancement des connaissances sur ce sujet en linguistique, en traduction, en terminologie et en sociolinguistique. Pour l’instant, le développement du Réseau de néologie a théoriquement et pragmatiquement contribué à l’avancement et à l’affermissement du projet d’aménagement linguistique et terminologique du Québec. Moyennant quelques ajustements indispensables, ce modèle est exportable dans d’autres sociétés (Afrique maghrebine, Afrique noire, Amérique du Sud) aux prises avec des problèmes similaires de changement linguistique et de tentatives de stabiliser leurs langues nationales.

Ces objectifs donnent aux Québécois des moyens d’action et de réaction plausibles au regard de situations linguistiques précises comme la créativité lexicale, la terminologie, l’emprunt, la synonymie, etc., ensemble de problèmes que les aménageurs linguistiques ont à affronter régulièrement et pour lesquels ils doivent proposer des solutions théoriques et pratiques pertinentes et immédiatement applicables.

Quelques facteurs préjudiciables à la néologie

L’instauration et le développement d’un réseau de recherche en néologie, auquel ont été associées plusieurs dizaines de personnes depuis huit ans, a permis de battre en brèche plusieurs préjugés à l’égard de la néologie depuis qu’elle fut mise en valeur par des écrivains français du 18e siècle. Parmi les facteurs dominants préjudiciables à la néologie, il suffit de rappeler le purisme, la lexicographie et la pédagogie (voir Actes du 10e Colloque de la SILF, thème 2 : L’innovation lexicale [à paraître]).

On sait pertinemment, que les recherches sur le lexique et la sémantique ont fortement souffert du fixisme imposé au 17e siècle en réaction contre un certain faste linguisique du siècle précédent, la Renaissance. L’interdiction politico-grammaticale de néologiser a culminé et s’est cristallisée à ce moment. La dictature puriste a bien résisté à quelques tentatives de réaction à travers les siècles suivants. De sorte que jusqu’au deuxième tiers du 20e siècle, la néologie a plutôt stagné. La tradition puriste s’était imposée constamment et avec force comme un vigile interdisant toute modernisation lexicale et freinant l’expansion normale et naturelle de la langue française. Cette monolithisation de la langue française l’a gardée captive dans son inconfortable conception centralisatrice, exagérément normée, trop autarcique au goût des régionalisants et, naturellement, passéiste.

La lexicographie a, quant à elle, longtemps ostracisé le néologisme. Le dictionnaire affublait bien certaines entrées ou sens nouveaux d’une marque néol., abréviation de néologisme, qui outrepassait cependant sa signification originale d’indice temporel soulignant la nouveauté d’un mot, pour revêtir plutôt un habit de juge qui statuait sur la valeur sociale du mot. La marque temporelle en est venue à servir d’indice de prescription plus ou moins accentuée, de signe de suspicion ou d’interdiction pure et simple. Bref, l’abréviation propulsait carrément entre parenthèse le mot nouveau, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer pour le consulteur ordinaire du dictionnaire qui se voyait coincé entre la réalité linguistique telle qu’il la vivait et un signal de désapprobation lexicographique officielle. Tel fut, pendant de nombreuses décennies, le comportement lexicographique conservateur envers les néologismes. L’attitude dictionnairique a beaucoup évolué à cet égard depuis 1975 environ, date charnière dans la modernisation lexicographique française. On constate maintenant un heureux début de libéralisation, à tout le moins un minimum d’ouverture acceptable, propre à encourager des comportements plus positifs à l’égard de la consignation des mots nouveaux dans les dictionnaires. Et cela, même si quelques lexicographes demeurent encore réticents en face de l’entérinement des néologismes et qu’ils continuent à manifester une nette préférence pour l’honnête homme de l’époque pré-littréenne.

La réticence et la résistance constatées envers la néologie chez la plupart des usagers généraux et professionnels de la langue tiennent aussi leur raison d’être dans l’absence injustifiable et totale de pédagogie à l’égard de la néologie. Rarement la créativité lexicale a-t-elle été abordée pleinement et sainement à l’université. Quant au niveau pré-universitaire, il vaut mieux ne pas s’aventurer à y enquêter. Le vide pédagogique est presque complet dans le monde francophone, si ce n’est quelques tentatives théoriques partielles et éparses. Il n’existe rien de systématiquement organisé. La perspective historique révèle évidemment les nombreuses raisons plus ou moins admissibles qui justifieraient un comportement pédagogique conservateur et traditionnel, comportement qui est soumis à des contraintes idéologiques qui n’ont souvent rien de linguistique. Aujourd’hui, l’état actuel des recherches scientifiques et de l’enseignement universitaire permet une ouverture qui annonce de meilleurs jours. En effet, la sensibilisation à la néologie et aux mots nouveaux est beaucoup plus grande qu’auparavant et ces recherches attirent de plus en plus de chercheurs et de professeurs de calibre universitaire. L’avenir parait plutôt positif à cet égard. Idéalement, il est souhaitable que l’arsenal des moyens de création lexicale soit mis à la disposition des étudiants le plus rapidement et le plus raisonnablement possible. Une connaissance minimale des mécanismes de formation des mots est nécessaire, au même titre que l’apprentissage et la maîtrise d’un minimum de règles grammaticales sont exigés des locuteurs.

Le purisme, une lexicographie trop traditionnelle et une pédagogie conservatrice ont longtemps empêché la néologie de s’affirmer comme ressource linguistique d’une indéniable valeur pour enrichir la langue française. Heureusement, ces emprises négatives se sont aujourd’hui atténuées et temporisées, laissant présager un avenir non négligeable pour la néologie qui mérite certainement d’acquérir le statut de discipline linguistique reconnue.

Conclusion provisoire

Ainsi, les recherches néologiques officielles, c’est-à-dire instaurées par un état dans le cadre d’une législation linguistique tout aussi officielle, amènent un regard nouveau sur l’une des branches des sciences du langage jusque-là demeurée au plan théorique et presque exclusivement entre les mains des chercheurs et des savants linguistes. L’intervention de l’état québécois dans le domaine de la correction et de l’enrichissement de la langue française pose de nouveaux principes en matière de doctrine linguistique, tant sous l’aspect curatif de la langue, que sous son aspect d’enrichissement lexical. Ce champ d’application de l’interventionnisme néologique est restreint pour l’instant à la dénomination des choses, des procédés, des opérations, etc., rattachés aux langues techniques et scientifiques. L’impact institutionnel évoqué ici se répercute naturellement sur la langue d’usage général.

On aura donc observé que l’intervention néologique dans le processus d’aménagement au Québec procède d’intentions positives qui sont de :

  1. Tenter de réduire ou de bannir l’emprunt, surtout celui qui appartient aux langues terminologiques (sciences, techniques, commerce, etc.). Des situations linguistiques historiquement différentes font que la lutte contre l’emprunt se déroule au Québec et en France suivant des modalités et des succès variables.
  2. Tenter de favoriser une créativité lexicale autochtone, puisant aux ressources morphologiques et syntaxiques internes du français. L’objectif est la revalorisation des capacités créatrices de la langue tout entière, pouvoirs qui avaient été mis en veilleuse pendant plusieurs décennies par l’invasion massive de vocabulaires étrangers qui pénétraient rapidement et allègrement dans la langue française selon le principe bien connu que les termes voyagent avec les objets qu’ils dénomment. Ces pouvoirs avaient aussi été réduits par la domination puriste.
  3. Imposer aux usagers, par le recours à la voie législative, des néologismes français pour le plus grand bien de la langue française, évitant ainsi une détérioration encore plus accentuée. Devant les sentiments traditionnels envers le bannissement des emprunts et des néologismes, ces visées peuvent paraître puristes. En réalité, ces prises de positions fermes tendent à l’affirmation des capacités productives du français qui lui permettent d’affronter avec succès et en recourant à des procédés internes, le renouvellement normal et constant du lexique. L’objectif tend donc à revaloriser le pouvoir autoproducteur du français plutôt qu’à denier la valeur de l’emprunt dans certaines circonstances. La visée fixiste habituellement reconnue au purisme n’est nullement défendue, ni entérinée ici. Au contraire, il s’agit de l’expansion et de l’évolution de la langue française et non de son involution.

En plus des recherches proprement pratiques en néologie, et qui ont été longuement évoquées ici, l’Office de la langue française est concrètement intervenu à trois niveaux sur un plan plus théorique afin d’assurer une qualité linguistique plus acceptable dans le cadre de la vie et de la société québécoises.

D’abord en publiant en décembre 1980 un énoncé de politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères. Le principe général de cet énoncé stipule que « la communauté linguistique francophone du Québec, tout en maintenant sa faculté de dénommer en français des réalités qui lui sont internes ou externes, doit tenir compte des exigences de la communication entre les membres de la francophonie » (voir Office de la langue française 1980 : 6).

Les objectifs de l’énoncé sont de :

  1. Répondre au besoin d’une prise de position officielle et précise de l’Office dans l’accomplissement de son mandat de normalisation.
  2. Répondre aux multiples besoins exprimés de toutes parts au Québec quant à l’élaboration de lignes directrices régissant l’emploi de la langue officielle en général et, en particulier, le recours légitime à l’emprunt.
  3. Poser un jalon indispensable vers l’établissement, à plus long terme, d’une politique globale de l’emploi de la langue française au Québec, y compris une norme du français parlé et écrit.
  4. Confirmer le rôle prépondérant que doit jouer le Québec, au sein de la francophonie, dans la recherche de moyens d’exprimer en français des réalités nouvelles, dont bon nombre sont d’origine nord-américaine.

L’énoncé de politique renferme une typologie des critères qui font qu’un emprunt sera accepté, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention.

Deuxièmement, en élaborant un énoncé de politique linguistique relative aux régionalismes, énoncé qui devrait être publié sous peu (voir Office de la langue français 1983). Le principe général de cet énoncé stipule que le statut lexicologique et lexicographique de certains mots ou termes en usage au Québec doit être déterminé d’une manière officielle, afin de répondre aux besoins identifiés au Québec et dans divers milieux étrangers, notamment en France. Des règles sont donc énoncées quant à la définition de critères minimaux de reconnaissance des régionalismes québécois. Elles tiennent compte des rapports que ces québécismes entretiennent avec la langue française en vue d’instaurer l’intercommunication avec la francophonie.

Ayant identifié et défini toutes les catégories de régionalismes québécois, l’énoncé décrit les critères qui font qu’un régionalisme sera accepté, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention.

L’énoncé ne préconise nullement un alignement inconditionnel sur une forme unique de français imposée de l’extérieur. Il n’entend pas non plus encourager la formation d’une langue québécoise détachée de ses sources historiques européennes. Il veut promouvoir les valeurs linguistiques véhiculées par les différentes ethnies qui composent la mosaïque francophone, dont le Québec, justifiant ainsi l’observation et le développement du précepte de l’unité et de la diversité de la langue française dans le monde. Le modèle d’aménagement linguistique prôné pour le Québec sous-entend que le recours aux régionalismes s’avère nécessaire à la conduite de la francisation, tout en favorisant l’enrichissement collectif de la langue française par des apports originaux. Aussi, certains des particularismes linguistiques québécois sont protégés et entérinés officiellement.

Enfin, en élaborant un énoncé de politique linguistique relative à la créativité lexicale, énoncé qui en est encore à sa phase préparatoire. Ce texte proposera un certain nombre de règles en ce qui regarde la formation des mots et des termes, les critères d’acceptabilité linguistique et sociale des éléments lexicaux nouveaux, ainsi que des circonstances qui justifient le recours à la création néologique. Il accordera une attention toute spéciale aux modalités de création lexicale au Québec qui diffèrent de celles de la France sur certains points.

Tous ces énoncés de politique préparés les uns à la suite des autres constitueront une grille d’évaluation permettant de statuer de mieux en mieux sur l’état de la langue française telle qu’elle existe au Québec, et ceci dans un cadre officiel et institutionnel. De cette manière, il est possible d’obtenir l’ensemble des éléments pertinents pour proposer aux Québécois une langue de qualité, concept qui reste cependant à analyser en profondeur. Toutes ces réflexions sont menées afin de préciser certains aspects du dossier linguistique québécois et de permettre des interventions de plus en plus adéquates et cohérentes en terminologie et, subséquemment, en langue générale.

Le contexte linguistique québécois, comme on l’a vu, offre des différences notables d’avec le reste du monde francophone. Des décisions internes doivent être prises à propos de problèmes épineux et fondamentaux, comme l’emprunt, les régionalismes, la néologie, au regard d’une norme langagière globale à promouvoir et d’une réflexion approfondie sur la description d’un modèle normatif qui convienne au milieu québécois.

Bibliographie

Note

[1] Ce texte est une version modifiée d’une communication présentée à Canada House (Londres) le 18 novembre 1983 au colloque Languages Group of the British Association for Canadian Studios sur le thème Canada in French Studies.

Résumé

L’interventionnisme de l’état en matière de langue et plus particulièrement dans le domaine terminologique (LSP) fait l’objet de l’article. Comment l’état québécois définit-il le processus d’aménagement de la terminologie française dans les textes législatifs ou encore dans des énoncés de politique relative à l’un ou l’autre des aspects de la langue sur lesquels il souhaite intervenir, comme la néologie, l’emprunt, les régionalismes? Un modele d’aménagement à double facette est privilégié : concevoir la terminologie du point de vue institutionnel et préconiser des solutions d’intervention adaptées à l’objet. Pour l’Office de la langue française, l’un des moyens concrets a consisté à développer une activité néologique interne puis, à partir de 1975, à extensionner ces travaux dans le cadre d’un réseau international de néologie dont faisaient partie d’autres communautés francophones, principalement européennes. Ces perspectives guident les réflexions sur le rôle de la néologie dans le processus d’aménagement linguistique du Québec.

Abstract (anglais)

Neologisms and Language Planning in Quebec

This article discusses government intervention in language matters, particularly in the area of terminology. How, it questions, docs the government of Quebec approach the planning of French terminology in legislative texts and political announcements relative to such aspects of language it wishes to influence as the introduction of neologisms, borrowing, and the use of regionalisms? The author suggests a two-sided approach to language management is at work, one that conceives of terminology from an institutional point of view and advocates situation-specific language intervention solutions. For the Office of the French Language, one concrete means of terminology management has been to develop internal neologistic planning and then, since 1975, to extend these efforts within an international neologistic network, in conjunction with other francophone communities, particularly European ones. These perspectives guide reflections on the role of neologisms in the process of language planning in Quebec.

Resumo (espéranto)

Neologismoj kaj lingvo-planado en Kebekio

La artikolo traktas registaran intervenon en lingvajn demandojn, precipe rilate al terminologio. Kiel, ĝi demandas, la registaro de Kebekio aliras la planadon de franclingva terminologio en leĝfuraj tekstoj kaj politikaj anoncoj, en rilato al tiu aŭ alia aspekto de la lingvo, ĉe kiu ĝi deziras interveni, kiel ekzemple neologismoj, pruntado, regionismoj? La aŭtoro sugestas, ke dufaceta aliro al lingvoprizorgo okazas —aliro, kiu konceptas la terminologion de institucia vidpunkto kuj samtempe pledas por intervenaj solvoj adaptitaj al specifaj celoj. Ĉe la Oficejo de la Franca Lingvo, unu konkreta metodo de terminologia prizorgo estas evoluigo de interna neologisma planado kaj, depost 1975, plivastigo de tiuj klopodoj ene de internacia neologisma reto, kunlabore kun aliaj franclingvaj komunumoj, precipe eŭropaj. Tiuj perspektivoj kondukas al komentoj pri la rolo de neologio en la procedo de lingva prizorgo en Kebekio.

La stratégie pédagogique dans l’aménagement linguistique

La stratégie d’aménagement linguistique

Ce n’est que récemment que les liens nécessaires entre linguistique, terminologie et développement ont été examinés attentivement (voir Corbeil, 1984, p. XV et suiv.). Les relations qu’entretiennent ces concepts au regard des programmes de coopération internationale ont permis d’élargir les perspectives de la terminologie. Dans les milieux occidentaux, la terminologie était vite devenue un instrument propre à favoriser ou à améliorer la communication scientifique et technique dans le cadre de certaines activités socioprofessionnelles définies par voie législative. Il s’agissait presque essentiellement de sociétés développées dans lesquelles les langues jouissaient déjà d’une position enviable mais qu’il fallait rééquilibrer ou renouveler. Encouragé économiquement et politiquement, l’effort consenti pouvait démarrer sur des chapeaux de roue et produire rapidement les premiers résultats. Les conditions ambiantes ont encouragé les réflexions sur la terminologie et sa dynamisation.

On a organisé la terminologie, sur le plan théorique, en élaborant des principes et des méthodes de recherche puis en instaurant un enseignement universitaire et des cadres de formation; sur le plan pragmatique, on a constitué des outils tels que les banques de données terminologiques et les réseaux de coopération internationaux en vue de la diffusion des terminologies. Cet ensemble de données théoriques et pragmatiques a mûri pour déboucher, il y a quelque temps, sur la concrétisation d’une expertise internationale qui rencontrait des besoins émergeant des sociétés dé l’hémisphère sud. Ces sociétés réfléchissaient alors aux moyens d’action les plus aptes à soutenir les projets d’aménagement linguistique en gestation.

Le contexte du développement fournit donc l’occasion favorable d’étendre considérablement le champ d’action de la terminologie en y greffant une partie des activités d’aménagement d’une société donnée. Ainsi, plusieurs programmes d’aménagement incluent des préoccupations terminologiques dans les secteurs de la politique (lois et règlements), de l’éducation (principes d’alphabétisation, élaboration de matériaux didactiques), de la langue (description des langues, fabrication de dictionnaires de langue, réflexions sur la norme), des sciences et des techniques (préparation de dictionnaires terminologiques) et des activités personnelles et collectives de la société en question (amélioration de la qualité de la langue, ouverture sur le monde par la communication).

Si l’on conçoit « qu’il ne peut y avoir développement sans aménagement linguistique ni aménagement linguistique sans terminologie » (Corbeil dans Rondeau, 1984, p. XV), l’équation demeurera incomplète sans l’inclusion d’une concertation au niveau des stratégies à mettre en œuvre. Dans l’optique du développement linguistique, je retiens d’une manière non exhaustive quatre des stratégies auxquelles il faut recourir pour parvenir à un aménagement linguistique global des sociétés « australes » :

  1. la stratégie politique qui fait foi de tout et sur laquelle repose la décision de procéder à l’aménagement, de même que la responsabilité d’édicter les lois et règlements y afférents. Les instances politiques délégueront à des institutions et à des organismes la réalisation et la gestion du programme linguistique, comme par exemple, le choix de la terminologie comme moyen d’accès au monde des technologies et des sciences nouvelles.
  2. la stratégie linguistique de laquelle dépendra l’envergure du programme de la stabilisation et du développement de la langue ou des langues. Je pense, par exemple, à l’inclusion dans un tel programme des volets phonétique, orthographique, grammatical, lexical, lexicographique et terminologique, chacun répondant à une phase précise de l’aménagement. Les besoins vont en effet de la stabilisation d’une langue à tous les niveaux (ex. langue africaine, langue créole), à l’engagement immédiat dans la recherche terminologique, certaines des étapes préliminaires étant déjà franchies (ex. langue arabe, langue espagnole de l’Amérique).
  3. la stratégie sociolinguistique qui concerne les décisions à prendre à propos des aspects comme la variation linguistique, la langue standard, la qualité de la langue, la norme, la régulation linguistique, le bi- ou le multilinguisme, etc.
  4. la stratégie pédagogique qui vise à assurer l’accomplissement, le suivi et le contrôle des programmes d’aménagement définis par les autres stratégies. La formation de futurs langagiers, aménageurs et terminologues est une condition sine qua non du succès des projets d’aménagement.

Pour être efficace, l’aménagement linguistique doit donc compter sur un ensemble de stratégies. Celles-ci constituent la partie exécutive qui s’occupe de la mise en œuvre des ressources susceptibles de répondre aux impératifs de l’aménagement. Les quatre stratégies mentionnées sont de cet ordre. D’autres interventions sont évidemment possibles, comme la stratégie purement éducationnelle, qui s’occupe du processus de la scolarisation, et la stratégie culturelle. Toutes ont un impact considérable dans l’évolution du développement.

Parmi les opérations d’exécution de l’aménagement, la stratégie pédagogique prend un relief particulier. C’est au seuil de la formation que le projet d’aménagement peut être inculqué, puis assumé; les motivations sociales, psychologiques, économiques ou politiques y sont présentées et expliquées de manière à ce qu’elles soient entretenues et qu’elles se perpétuent dans le contexte professionnel.

La formation de terminologues ou d’agents aménageurs se répartit en deux niveaux distincts :

  1. la formation de base, telle qu’elle est déjà structurée dans quelques universités et certains organismes de terminologie. C’est le circuit habituel, c’est-à-dire l’enseignement des principes et des méthodes de la terminologie à une clientèle donnée en vue de la maîtrise des mécanismes fondamentaux de la terminologie. L’objectif est de préparer des terminologues-terminographes.
  2. la formation des formateurs de terminologues, niveau supérieur pour lequel il existe à l’heure actuelle très peu de programmes de coopération structurés. Ce volet s’adresse en priorité aux futurs didacticiens de la terminologie ou encore à ceux qui doivent prendre la direction de projets d’aménagement linguistique et terminologique.

Le consensus atteint, un peu partout sur la planète, à propos de la phase initiale de la formation académique doit aussi être envisagé pour l’étape subséquente. En effet, les programmes de formation de base sont nombreux et similaires partout où s’enseigne la terminologie. L’uniformisation des programmes s’est accomplie en souplesse, ce qui a permis l’accommodement de certaines phases de la formation à des exigences contextuelles, surtout dans le monde occidental. Le déplacement vers la zone sud et l’inclusion de préoccupations développementales constituent une suite naturelle à l’essor originel.

L’élargissement puise ses raisons d’être à deux sources qui se rejoignent pour former un tout :

Propositions pour une stratégie pédagogique

Dans la première partie de cet exposé j’ai évoqué le contexte environnemental et statué sur les rapports entre les projets d’aménagement linguistique, de développement social et de formation dans le cadre de la coopération internationale. Or, qui dit coopération dit échanges de biens ou dé services. Dans notre situation, il s’agit pour les mieux nantis en matière d’expérience terminologique de faire profiter les demandeurs de cette expérience, sans pour autant créer un climat d’impérialisme terminologique intellectuel.

Avant d’aborder les grandes lignes d’un curriculum international de l’enseignement et de la formation en terminologie dans le contexte développemental, il convient de rappeler quelques notions fondamentales.

  1. Les réalités des pays du Sud ne sont pas toujours identiques à celles des pays du Nord. Les manières de penser, de percevoir le monde, donc de le rendre ou de l’expliquer à l’aide de mots ou de termes diffèrent. Des concepts usuels dans un univers sont tout à fait inconnus dans l’autre, des idées ne peuvent pas être exprimées dans une langue étrangère ou sont mal perçues vraisemblablement parce que les usages, les mœurs, les faits de civilisation et de culture marquent profondément chaque société et, par conséquant, chaque langue. Les façons de vivre, de travailler, de se former constituent parfois des obstacles majeurs aux contacts interlinguistiques et interculturels. Il faut donc distinguer, puis reconnaître les particularités afin d’éviter les confusions.
  2. L’enseignement de la- terminologie et la formation des terminologues procèdent d’une idéologie, non seulement politique, mais aussi scientifique. L’idéologie qui est préconisée ici soutient que la terminologie repose sur un corps de doctrine constitué par la linguistique théorique et appliquée.
  3. La terminologie est duelle, c’est-à-dire qu’elle est constituée d’une double réalité : la théorie et la pratique, versants indissociables d’une même chose, que l’on retrouve dans tout geste terminologique quel qu’il soit. Les réflexions théoriques nourrissent donc les pratiques individuelles ou institutionnelles et vice-versa.
  4. La terminologie est une discipline organisée. Le développement actuel des connaissances en terminologie, un peu partout sur la planète, et leur systématisation ne laissent plus guère de place à l’improvisation.
  5. Personne ne peut s’improviser terminologue. On devient terminologue grâce à l’acquisition d’un bagage de connaissances et d’une formation précise où pratique et théorie sont étroitement liées. Corollairement, on ne s’improvise pas non plus formateur sans être passé par un moule. Dans un cas comme dans l’autre, l’autodidactisme conserve encore une certaine valeur, mais celle-ci s’atténue en face des programmes de formation structurés.
  6. Les situations-types de l’aménagement linguistique et de l’enseignement de la terminologie ont donné naissance à des universaux dans les principes d’aménagement et les grandes thématiques à explorer dans le cadre de la formation de terminologues et d’aménageurs.

Le programme de formation des formateurs s’inscrit dans un processus pyramidal qui répond à des contraintes aussi simples que la disponibilité permanente des experts étrangers et à la logique du transfert des compétences. Il s’agit donc de former un personnel spécialisé dans les travaux de terminologie, théoriques et pratiques, et capable de prendre la relève afin d’assurer à son tour la formation de didacticiens qui, eux, seront chargés de la généralisation de l’instruction des futurs terminologues, des terminographes ou des spécialistes d’un domaine selon leurs besoins spécifiques (voir la figure 1). La responsabilité des experts internationaux s’estompera au fur et à mesure que l’on se rapprochera de la base de la pyramide pour disparaître au niveau du seuil de transfert. Ils ne prennent charge que du stade 1 qui correspond au démarrage aménagemental. Le stade 2 correspond à l’autochtonisation de la formation. Le passage entre les stades 1 et 2 constitue le seuil de transfert des compétences. L’interaction entre les stades est constante. Elle aura lieu par l’intermédiaire des futurs experts nationaux qui seront chargés d’assurer les liaisons en matière de coopération nationale et internationale.

La clientèle-cible est difficile à identifier très nettement puisque des interférences sont toujours possibles. Ainsi, une seule personne peut appartenir à plusieurs des catégories suivantes :

Il en va de même pour les formateurs qui peuvent être recrutés dans l’une ou l’autre de ces catégories.

D’un point de vue extrinsèque au contenu même des programmes, la stratégie pédagogique présente diverses caractéristiques :

D’un point de vue intrinsèque, le contenu d’un programme de formation de haut niveau doit incorporer les grandes thématiques qui reflètent les expériences universelles.

  1. Qu’est ce que la terminologie et pourquoi la terminologie? Il s’agit ici de façonner un conditionnement psychologique vis-à-vis la terminologie et de circonscrire son rôle dans une structure comme celle de la francophonie, de l’hispanophonie, de la créolophonie, de l’africanophonie, de l’arabophonie, etc. Ce chapitre permet d’examiner quelques grandes constantes comme :
    • l’histoire et la place de la terminologie dans la société contemporaine;
    • les rapports entre les civilisations pré-industrielles, industrielles et post-industrielles;
    • le développement des langues et la communication interlinguistique qui créent des exigences;
    • l’impact économique de la terminologie dans l’essor mondial, au Nord comme au Sud.
  2. Les aspects linguistiques de la terminologie. Située au carrefour des sciences du langage, elle a conforté ses positions en faisant appel à des contributions de la lexicologie, de la sémantique, de la morphologie (formation des mots, néologie), de la lexicographie et de la traduction lorsqu’elle s’exécute en contexte bi- ou multilingue.
  3. Les fondements pragmatiques de la terminologie. C’est là qu’on retrouve toute l’essence de la terminologie, ce qui en fait une discipline à part entière. Les systèmes de notions et le rôle de la documentation, les principes et les méthodes de recherche longuement mûris au soleil de l’expérience justifient toute la raison d’être de la terminologie.
  4. Les aspects informatiques en terminologie. L’ère post-industrielle oblige à une ouverture vers les banques de données terminologiques et la micro-informatique. Comme outil de recherche et de diffusion, l’informatique apparaît comme une contribution logistique irréfutable à condition que l’intégration de ces puissants moyens soit modelée sur les capacités et les ressources d’aménagement disponibles.
  5. Les aspects sociolinguistiques de la terminologie. Ils réunissent les éléments qui justifient la mise en œuvre puis la réalisation d’un programme déterminé : aménagement linguistique total, norme et normalisation, qualité de la langue et des langues, variation linguistique, évolution de la langue ou des langues, etc. En somme, il s’agit ici d’examiner les rapports du langage avec le psychologique.

Les contenus de programmes esquissés précédemment ont été testés à quelques reprises dans des contextes géographiques différents et dans des situations d’accueil variées. Tantôt les formateurs se sont rendus sur le terrain des formés, comme ce fut le cas à Caracas, en 1983, lors du Primer seminario de terminologia, au cours duquel des experts québécois et danois ont répondu à l’appel de l’Université Simon Bolivar, ou encore lors du colloque de Kigali, en février 1984, organisé dans le cadre de la mission du Professeur G. Rondeau et qui a permis à des experts universitaires et institutionnels québécois de se rendre au Rwanda. Tantôt, ce sont les formés en puissance que se sont rendus sur le terrain des formateurs, comme ce fut le cas pour des représentants du Rwanda, du Cameroun, du Mexique, de l’Amérique du Sud, du Pays basque (Euskadi), de la Catalogne, des pays arabes, etc., qui ont visité des institutions comme le GIRSTERM, l’Office de la langue française et la Direction générale de la terminologie et de la documentation, respectivement au Québec et au Canada.

Tantôt enfin, les deux groupes (formateurs et formés) se sont, pour ainsi dire, retrouvés en terrain neutre, comme ce fut le cas pour les diverses réunions de perfectionnement par zone géographique et communauté d’intérêts. Les rencontres du groupe Nordterm, du Réseau international de néologie francophone et de l’institut de linguistique international en pays arabes sont de ce type.

Nonobstant les obstacles financiers prévisibles, il faut encourager la poursuite de telles rencontres et trouver les moyens d’abolir l’une des difficultés majeures inhérentes à ce genre de séances de formation, c’est-à-dire l’isolement dans lequel chacun se retrouve une fois retourné chez lui. L’enthousiasme du début fait parfois place à l’indifférence massive ou au découragement collectif en face de l’himalaya terminologique à escalader afin de voir s’accomplir les changements envisagés. L’amorce du processus entrepris en milieux survoltés artificiellement ne saurait suffire. Dans cette perspective, les coopérateurs doivent proposer des solutions adéquates et prévoir des programmes à long terme.

Conclusion provisoire

Les infrastructures des jeunes Etats souffrent actuellement de certaines insuffisances ou lacunes dues au caractère récent de leur émergence politique et au désir d’accéder le plus rapidement possible au marché international. Dans l’optique du transfert des technologies, dans lequel la terminologie joue un rôle important, le décalage entre les sociétés industrialisées et surindustrialisées et les sociétés en phase d’industrialisation au sortir de l’ère agricole, le décalage, dis-je, doit être considéré et évalué à sa juste mesure.

Il faut créer un climat de vie communautaire qui permette une confrontation des expériences du Nord avec celles du Sud dans un contexte d’échanges. Encore une fois, il est hors de question de dire à l’autre quoi faire; il s’agit plutôt d’indiquer ce que d’autres ont fait et pourquoi, d’en tirer les leçons et d’en partager les bénéfices. C’est aux Arabes, aux Africains, aux Latinoaméricains, aux Créoles à accepter l’expérience qui leur est offerte, à la transformer et à l’adapter à leurs besoins réciproques. Personne ne saurait le faire à leur place ni mieux qu’eux.

Quatre étapes doivent être franchies dans la mise en pratique d’un plan d’action. Elles se déroulent souvent simultanément :

  1. procéder à l’identification, la préparation et l’évaluation des besoins en formation générale et spécifique, en concertation entre les milieux demandeurs et les milieux étrangers;
  2. procéder à la recherche du ou des partenaires de la coopération et des stratèges de la pédagogie;
  3. procéder à l’organisation et à la gestion concertée des stratégies didactiques prônées;
  4. prévoir les mécanismes d’évacuation progressive des coopérants, autrement dit autochtoniser l’expérience.

À la lumière de ce qui vient d’être évoqué, que peut-on répondre à cette question qui commence à préoccuper sensiblement plusieurs milieux : Est-il opportun de continuer à former des terminologues en 1984?

Je réponds oui parce que la terminologie, de par le haut degré de technicité qu’elle a atteint, est le seul moyen de pourvoir toutes les langues des vocabulaires, lexiques, dictionnaires qui leur font cruellement défaut et dont elles ne sauraient se passer. Elles ont un impérieux besoin de ces outils pour demeurer concurrentielles sur le marché linguistique mondial où l’anglais s’inscrit de plus en plus comme la lingua franca, du troisième millénaire, qui se présentera bientôt à nos portes drapé d’une foule de défis nouveaux. Qu’on ne se méprenne pas : l’anglais est une langue véhiculaire précieuse; il ne s’agit pas de le chasser aux confins de l’univers ou de le faire basculer dans l’antimatière. Il faut plutôt conforter et revitaliser les autres langues, encourager le déploiement en toute connaissance de cause de l’éventail des modèles de créativité linguistique afin de participer à la compétition mondiale en rattrapant les retards accumulés.

La mise en œuvre d’une politique pédagogique dynamique de la terminologie est une condition essentielle à la transformation des comportements linguistiques dans les pays, territoires ou États qui prônent un nouvel aménagement linguistique plus adapté aux conditions de vie contemporaine. Mais il est évident que la stratégie pédagogique, tout comme la stratégie linguistique, passe d’abord par la volonté des instances responsables des changements. Sans cette volonté concrétisée dans l’action, la terminologie et tous les programmes de formation ne valent pas un pet de lapin.

L’insertion de la stratégie pédagogique dans l’aménagement linguistique a pour finalité de faciliter la terminologisation d’une société. Le savoir-faire présuppose l’acquisition des connaissances adéquates au propos et le développement d’une compétence dans l’exécution d’un mandat. La compétence ne peut s’acquérir et s’accroître qu’au prix d’une formation poussée et permanente. Le savoir-faire est indissolublement lié au pouvoir-faire. La stratégie pédagogique proposée n’a rien d’isolationniste, ni d’autarcique, ni d’utopique. Elle se veut une fenêtre permanente sur le monde par le truchement de la coopération et des responsabilités réciproques des formateurs et des formés.

Bibliographie

Corbeil, Jean-Claude, (1984), « Aménagement linguistique et développement », dans Guy RONDEAU, Introduction à la terminologie, Chicoutimi (Québec), Gaétan Morin éditeur, p. XV-XXXIV.

Annexe

Figure 1
Schéma qui représente visuellement le stade 1 et le stade 2 décrits ci-dessous.

STADE 1 — Le stade 1 est la réponse à l’appel de l’expertise internationale afin de mettre en place les étapes successives de la formation :

  • 1. Groupe d’experts internationaux (EI) sélectionné pour un projet d’aménagement spécifique.
  • 2. Formation des experts nationaux (EN) par les EI.
  • 3. Formation des didacticiens nationaux (DN) par les EN assistés, s’il y a lieu, par les EI.

Seuil de transfert des compétences et du savoir-faire.

STADE 2 — Le stade 2 est l’accomplissement du programme d’aménagement dans un contexte national. La concrétisation passe par trois étapes :

  • 4. Formation spécifique des DN par les EN.
  • 5. Formation de terminologues nationaux (TN) par les DN assistés, s’il y a lieu, par les EN.
  • 6. Répartition des TN dans les milieux socioprofessionnels ou institutionnels d’un territoire donné.

Abstract (anglais)

Teaching Strategy in Language Planning

As an applied and theoretical discipline, terminology lies at the heart of all the major language planning projects currently under way or being considered in the world. As terminology has become independent it has acquired its own set of instruments used at differing levels: term banks, research methodology, cooperation by networks, training and educational programmes, etc. Educational has been one of the areas which have contributed most to terminology’s current dynamism. The university teaching of terminology has made a considerable contribution to its wider popularity and to ensuring its independence within the field of contemporary linguistics. Theoretical reflexion at the universities has led to institutional applications.

The author proposes that the teaching of terminology in linguistics and translation courses is essential to the implementation of a complete strategy for language planning. Any programmed linguistic change needs a teaching strategy which will provide for the training of high-quality terminologists. Such training implies two levels: university training of the usual nature, i.e. lectures and seminars on the principles and methods of terminology for undergraduate and postgraduate students, and the training and advanced training of future teachers of terminology, which also belong to university and postuniversity education, since most of the students involved will be called upon to direct new linguistic and terminological planning projects. In certain circumstances the student may be required to follow a university terminology course.

The author also examines the possibility of drawing up an international curriculum for the teaching of terminology and training of terminologists, and of establishing which needs must be met and which methods proposed for international cooperation.

Remarques sur l’aménagement du statut du français en informatique[1]

Au détour des années 1950 et dans le sillage de la guerre finissante, on commença à percevoir l’accélération phénoménale du développement de la technologie de l’informatique et son insertion dans les ordres spécialisés du savoir. Quarante ans plus tard et à la veille de la conclusion du deuxième millénaire de l’humanité, un quatuor de termes reliés au même technolecte semble dominer l’univers des connaissances et témoigne de l’impact de l’informatique sur les sociétés. Il s’agit des termes ordinateur (1955) (Marcellesi, 1979 : 176-180) et de son rejeton micro-ordinateur (1971), informatique (1962) et de son satellite immédiat micro-informatique (vers 1980), logiciel (vers 1970) et de l’adjectif artificiel que l’on trouve associé à quelques substantifs (ex. intelligence, langage). À sa manière, chacun a dominé sa décennie et il est indéniable qu’ils font désormais partie intégrante de l’histoire du français; à double titre d’ailleurs : premièrement parce qu’ils sont devenus des termes techniques indispensables, deuxièmement parce qu’ils se sont coulés dans le moule de l’usage général.

Bien entendu, il est d’abord fait référence ici à la macro-informatique souvent dénommée informatique professionnelle. Les mutations technologiques successives ont pris une ampleur nouvelle au commencement des années 1980 avec l’avènement de la micro-informatique qui a rendu matériels et logiciels disponibles et accessibles pour toutes les catégories d’usagers, spécialistes ou profanes. La micro-informatisation entraîna à sa suite une amorce de démystification de la technologie et le début de la banalisation de la terminologie propre au secteur. Une bonne partie du vocabulaire de l’informatique n’est plus l’apanage exclusif des informaticiens, des penseurs, des concepteurs, des publicitaires, des diffuseurs et des vendeurs de produits. L’aggiornamento informatique trouve son achèvement dans les dictionnaires de langue pour adultes ou pour élèves. Ainsi la nouvelle édition du Micro-Robert qui sera mise en marché très bientôt, répertorie tout le vocabulaire de l’informatique passé dans l’usage commun. On en fait même un argument publicitaire. La visibilité de l’informatique dans les foyers oblige les responsables à se pencher sur la « déjargonisation » du lexique. En particulier, il faudra autopsier le statut de l’anglais comme langue véhiculaire de la technologie micro- ou macro-informatique.

Les quelques problèmes qui paraissent jouer un rôle majeur dans les rapports entre les concepts d’« informatique » et de « francophonie » seront abordés ci-après. La position adoptée ici est celle du linguiste, qui use à l’occasion des outils informatiques, surtout de la micro, et qui a des préoccupations en ce qui concerne les capacités d’une langue de faire face au renouvellement de son fonds par le recours aux formes autochtones inédites ou existantes.

À travers les siècles, le français a toujours su nationaliser les terminologies qui le nécessitaient. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui alors qu’il paraît mieux équipé que jamais pour le faire? Après la période de mise en place de l’arsenal des mécanismes de formation des mots en français au Moyen Âge, toutes les époques se sont heurtées au besoin de contrer les langues étrangères (arabe, latin, italien, anglais) ou de combattre des jargons scientifiques, juridiques, scolastiques, ecclésiastiques et théologiques, et même techniques. Chaque étape de l’histoire du français atteste amplement des efforts d’émancipation réussis : au XVIe siècle, la langue du peuple commence à prendre le pas sur le latin dans le domaine juridique (Édit de Villers-Cotterêts en 1539), en médecine (chirurgie), en astronomie, en musique, ainsi de suite; au XVIIIe siècle, les sciences naturelles et la chimie sont mieux perçues en français. Peu importe les époques, un seul motif explique l’emploi du vernaculaire : l’usager ordinaire de la langue générale et le consommateur de technolectes ne peut plus décoder les terminologies savantes ou étrangères. Ainsi donc des pans entiers du lexique spécialisé ont échappé peu à peu aux langues doctes en raison de l’incapacité des utilisateurs de parler ou de comprendre ces langues (Boulanger 1988b : 4-9). La force du besoin a servi de catalyseur afin d’encourager la naturalisation lexicale.

Ce bref tracé historique sert de trame au problème du langage informatique d’aujourd’hui, qui se ramène en fait à savoir si le français peut exprimer sans contrainte les concepts de ce vaste domaine ou s’il doit être à la remorque de l’américain, avant d’être phagocyté par lui. La réponse à cette interrogation fondamentale indiquera si l’édifice du français risque de s’effondrer, à tout le moins de se fissurer, ou si l’alarme n’est rien d’autre qu’une suite de fantaisies de linguistes.

Quelques facteurs seront examinés, dont les uns jouent en faveur du maintien et du développement du français et dont les autres, sans être négatifs, ont néanmoins des incidences non négligeables sur ses structures. Parmi ces facteurs, un seul est d’origine purement linguistique. Il ne sera abordé que sommairement en raison du fait que la langue est constamment présente en filigrane dans les autres éléments. De fait, elle les cimente tous en un réseau de liens très complexes.

L’informatisation

L’informatique est un secteur de connaissance très vaste et intimidant pour le néophyte ou le non-spécialiste. C’est aussi un domaine mythifié par la langue et le vocabulaire employés, à savoir l’anglais ou plus précisément une certaine forme d’anglais qui s’apparente à une langue quasi artificielle ou à un métalangage. Au départ, l’informatique est une technologie importée dans le monde francophone. Une chercheuse constatait en 1973 que 90% du marché français était occupé par des constructeurs américains (Marcellesi 1973 : 59). Le vocabulaire a naturellement suivi la chose de sorte que « l’emploi, qui semble abusif au profane, de termes anglo-américains, la difficulté même de la technique et le mystère dont elle est souvent entourée aux yeux du non-initié, rendent ce langage particulièrement incompréhensible pour qui n’a aucune notion d’anglais ou d’informatique » (Marcellesi 1973 : 59). Malgré ses ouvertures franches, l’informatique demeure une chasse gardée pour nombre d’utilisateurs potentiels. Les publicitaires eux-mêmes ne s’emploient guère à résoudre le mystère. Grande diffuseuse de mots, la publicité « exploite et démultiplie toutes les dénominations susceptibles de flatter les mythes ou les préjugés des clients virtuels. Or elle considère [...] les termes étrangers comme des “mots-qui-font-vendre” » (Quemada 1978 : 1228).

Depuis longtemps et dans plusieurs milieux, on souhaite que des efforts sérieux soient accomplis pour rendre l’informatique plus accessible, plus compréhensible au vaste public. Derrière ce désir relié à la diffusion du savoir technologique, se profile le seul et unique moyen rentable de réaliser la tâche. Il consiste à offrir la terminologie en français ou plutôt à rendre fonctionnel le vocabulaire disponible. En réalité, c’est plutôt la micro-informatique qui est pointée ici puisqu’il appert que la macro-informatique demeurera sans doute encore longtemps l’apanage des spécialistes informaticiens. Si la macro-informatique représente une micro-culture technicienne, à l’inverse la vulgarisation plus rapide de la micro-informatique façonne une macro-culture nouvelle.

La miniaturisation

Les générations d’ordinateurs s’enchaînent avec comme double objectif « la nécessaire décroissance des dimensions des machines et la recherche de marchés nouveaux » (Goujon 1985 : 400), sans compter le désir d’augmenter la puissance des logiciels. Afin de répondre à ce vœu et depuis le début de la décennie, la cartographie informatique se ramifie en de multiples sous-secteurs et applications qui favorisent sa diffusion sociale. Ainsi en va-t-il de la domotique, de la servitique, de l’éditique, de l’autotique, alors que des domaines de l’activité traditionnelle se micro-informatisent. Le mouvement vers la miniaturisation des équipements s’amorce vers 1960. Le premier micro-ordinateur du monde, le Micral, apparaît en 1972 tandis que la première boutique de micros ouvre en 1975 à Los Angeles (Goujon 1985 : 401). À l’heure actuelle, les incidences de ce phénomène sur les avancées ou le recul de la francisation sont difficilement mesurables. Cependant, les attentes sont nombreuses comme le démontrent les recherches et les enquêtes menées auprès des usagers de l’infographie dans les domaines artistiques (arts visuels en particulier) et culturels (Turcotte 1988).

Le développement fulgurant et récent de quelques technologies a entraîné le passage obligé de la macro-informatique à la micro-informatique. La miniaturisation a donné une nouvelle impulsion aux recherches centrées sur l’intelligence artificielle, sur la TAO, sur la TERAO et sur la linguistique, pour mentionner quelques domaines qui nous concernent de plus près. À ce chapitre, il est clair que les « résultats de l’informatique linguistique favorisent le développement, la fabrication et la commercialisation des technologies et des produits tout à fait révolutionnaires, qui rendent d’indéniables services dans diverses sphères d’activité » (Boulanger 1988b : 19-20). Simultanément, le poids et l’influence de la langue anglaise se sont accrus dans le monde. L’anglais consolide sa place privilégiée et sa position de force par rapport aux autres langues. Pressées de s’équiper et de fonctionner avec ces nouveaux outils révolutionnaires, peu de sociétés se sont penchées sur l’impact que cette technologie provoque sur l’ensemble de la ou des langues en usage dans ces communautés ou sur leur territoire. Éblouis par les possibilités nouvelles et par la doxa informatique, quelques pays africains francophones ont introduit l’anglais dans leur projet d’aménagement linguistique dont le premier objectif consistait à promouvoir les langues nationales. Des projets prennent du retard ou sont repoussés, ils passent au second plan pour se dissoudre enfin dans le faux brouillard de la modernisation. L’industrialisation et la planétarisation massive de l’anglais creusent davantage le fossé entre les langues. L’écart s’agrandit en faveur de la langue des producteurs de systèmes et d’outils. L’informatique grande ou petite, matérielle ou logicielle, est pensée, produite et surtout commercialisée par des entreprises américaines. Les objets sont exportés vers d’autres milieux consommateurs qui les acceptent tels quels, avec dans leur sillage les termes allogènes demeurés intacts (les emprunts) ou légèrement retouchés pour prendre un visage en apparence français (les calques) (Boulanger 1988a). A l’occasion, quelques notions parviennent à donner naissance à des créations internes originales qui sont à leur tour réexportées avec succès vers l’anglais (ex. télématiquetelematics), démontrant qu’un aller-retour est parfois possible.

Mais il reste qu’on dit et écrit fréquemment que l’informatique est une « langue » peuplée d’emprunts et de calques, une « langue » difficile, voire impossible à traduire. Quand on observe l’augmentation de l’amplitude de l’informatique dans les activités quotidiennes, quand on constate l’accroissement de la vitesse de pénétration des trouvailles technologiques dans la vie courante d’une année sur l’autre, on est en droit de se poser des questions sur l’avenir du français dans l’espace micro-informatique. D’autant que jusqu’à récemment, l’informatique s’était limitée à jouer le plus souvent un rôle de support pour transmettre l’information lexicale. Désormais, elle devient en plus l’information lexicale en soi, justifiant aux yeux de ses ardents défenseurs qu’elle pourrait aspirer au statut de langue. Nombreux sont ceux qui croient que l’empire informatique s’identifie à une « langue » multinationale qui dépasse le strict niveau lexical pour fonder sa propre syntaxe. Le lexique, y compris la variation d’entreprises, la grammaire et la syntaxe se combinent pour générer un pur métalangage, un code aux règles internes bien contrôlées et appartenant aux seuls tenants de ce savoir. Le technolecte informatique ne risque-t-il pas ainsi de se transformer en un artifice qui deviendra bientôt si sophistiqué et marginalisé que nul ne le comprendra si ce ne sont les purs ingénieurs informaticiens?

La banalisation

La miniaturisation ou l’atomisation a eu comme effet secondaire de permettre à l’informatique de percer le marché domestique et d’élargir sa palette d’influence. La micro-informatique constitue désormais un facteur culturel et social non négligeable, qui a des répercussions sur de multiples gestes quotidiens des individus non préparés à affronter cette technologie. Les logiciels se métamorphosent en produits de consommation banals, disponibles partout, concurrentiels, faciles d’utilisation et qui s’adaptent aux besoins des utilisateurs. De plus, ils sont de moins en moins coûteux. Tout propriétaire de micro devrait « pouvoir utiliser l’ordinateur sans rien connaître du principe du traitement électronique de l’information ou de la programmation » (Meney et coll. 1987 : 2). D’où le succès incontestable des mécanismes comme la souris et les menus didactiques. Avec un minimum de débrouillardise, les « utilisateurs domestiques, ceux qui n’ont pas encore renoncé, acquièrent peu à peu une culture informatique suffisante qui leur permet de maîtriser peu ou prou le fonctionnement de leur machine » (Goujon 1985 : 403).

La diffusion sociale de l’informatique entretient semble-t-il un écart entre les usagers ordinaires et les professionnels de la technologie. Des recherches et des enquêtes récentes ont démontré que « parmi les catégories d’utilisateurs, seuls les professionnels et les informaticiens semblent préférer travailler avec des logiciels de langue anglaise » (Rapport d’étape du comité Canada-Québec sur le développement du logiciel d’expression française 1986 : 2). En d’autres mots, le simple citoyen se plaint ou se plaindra du rôle prédominant de l’anglais. Ceci pourrait avoir des conséquences économiques désastreuses lorsque le plafonnement des produits sera atteint et qu’il faudra trouver de nouveaux débouchés. La maîtrise du langage étant essentielle à la maîtrise des produits, il est évident que les rapports du langage avec la connaissance et la pensée, et avec la réalité et la pratique, doivent être soignés.

L’informatique, ou plutôt la micro-informatique, doit se franciser pour la bonne et unique raison qu’elle se banalise. Elle sort du cercle étroit et du despotisme des spécialistes. En se vulgarisant, elle engendre des exigences et des attentes en vertu des usagers qui se multiplient et qui l’utilisent comme un moyen, un outil et non comme une fin. En se transformant en objet quotidien, en étendant ses zones d’intervention, l’informatique perd son caractère d’alchimie, ce qui en fait une bonne candidate à la francisation.

La conscientisation

La terminologie est l’une des ressources linguistiques disponibles dont se servent les sociétés pour assurer leurs métamorphoses et leur avenir. « En vertu d’une logique interne, toute langue évolue et s’adapte au nouvel ordre de vie d’une société » (Boulanger 1988b : 3). Mais quand il s’agit des langues de spécialité, il faut y adjoindre une condition : c’est la volonté collective d’agir sur la langue. Inscrire des termes, des néologismes dans le cycle de l’usage relève de considérations qui n’ont souvent pas de grandes résonances d’origine linguistique mais plutôt des sources d’origine sociale, dans le sens le plus englobant du mot.

L’organisation rationnelle et fonctionnelle des travaux repose toujours sur le principe volontariste et valorisateur. L’aménagement linguistique du vocabulaire de l’informatique passe par le développement et le « confortement » d’une idéologie en ce qui a trait à la terminologie et à la néologie françaises. Le terme aménagement linguistique désigne ici « l’ensemble des dispositions sociales qui influenceront le comportement linguistique des individus au sein de la société » (Corbeil 1978 : 157). Tandis que la néologie sera perçue comme le processus auquel recourent les individus pour créer des mots ou des sens nouveaux dans une langue. Les innovations linguistiques servent à plusieurs fins parmi lesquelles on peut retenir les deux plus visibles : 1 - augmenter naturellement le stock lexical d’une langue et 2 - permettre de transiter d’une langue à une autre en vertu d’un principe comme celui de la francisation. Les technolectes s’alimentent des dénominations des deux types. L’informatique paraît construire sa terminologie en s’appuyant davantage sur le second modèle, c’est-à-dire le transfert par emprunt ou par calque, entretenant ainsi l’image du palimpseste de l’anglais (Boulanger 1988a et Humbley 1987).

Lorsque le phénomène de la conscientisation est évoqué, le premier objectif à atteindre est certainement l’infléchissement des comportements fixistes et élitistes du corps informatique. C’est le seul moyen de faire face à la francisation de la pensée et du vocabulaire de ce secteur technolectal et ainsi de cesser de vouloir concurrencer l’anglais qui s’arroge le monopole de cette terminologie en ce moment. Ne vaudrait-il pas mieux devenir agressif et offensif en français plutôt que de se défendre contre l’envahisseur en même temps que l’on défend l’envahisseur? Superposer le français à l’anglais de manière impressionniste est peine perdue et relève d’une forme de snobisme et de complexe d’infériorité linguistiques. Il faut penser prioritairement en français. Mais avant de penser en français, il faut se convaincre que le français peut faire face à la musique.

Les actions en faveur de la francisation de l’informatique ont trouvé un nouvel élan lorsque les industries de la langue ont commencé à émerger vers 1984. Les applications industrielles du traitement de la langue, devenue un simple matériau, par les ordinateurs répond à de nombreux besoins dans des secteurs aussi divers que la santé, l’éducation, la gestion, la sécurité, etc., en somme partout où l’informatique peut rendre des services. Si le français n’effectue pas de virage collectif et panfrancophone vers son industrialisation, « ses chances de se maintenir au niveau d’une langue internationale vont en s’amenuisant, du fait de la pression croissante qu’exerceront, dans tout type de communication industrielle, commerciale et scientifique, les ordinateurs capables de manipuler l’anglais, c’est-à-dire la langue des ingénieurs qui construisent actuellement le plus d’ordinateurs » (Hagège 1987 : 249).

Le contrôle socioprofessionel de toute terminologie ne peut être assuré que par les concepteurs et les usagers de ces vocabulaires. Pour ce qui concerne le français, on a assez répété, et malheureusement pas assez compris ou accepté, que ce ne sont pas les Américains qui vont créer l’informatique en français. Plusieurs groupes professionnels francophones semblent se complaire dans cet état d’attentisme qui se révèle être des plus néfastes puisqu’il ouvre la porte à toutes les excuses et à toutes les exagérations. Le contrôle social de la langue existe puisqu’elle est un bien collectif. « Affirmer que c’est l’usage qui fait la langue apparaît [comme] un faux-fuyant, car la question suivante s’enchaîne : qui fait l’usage? » (Corbeil 1978 : 158).

Contrôler la langue peut être le début d’un meilleur aménagement économique. On sait que le langage de l’informatique est une institution. Or l’institution est organisée à divers paliers, notamment :

L’orientation interne de la langue est alors le fait de la somme des décisions prises par les individus qui forment le groupe dominant. La conjonction des esprits doit créer la dynamique qui permettra de concevoir que l’informatique en français est un choix éclairé pour une société francophone.

La terminologisation

Il ne fait aucun doute que l’informatique est dotée d’un vocabulaire qui dépasse largement plusieurs milliers d’unités. En outre, l’instrumentation lexicographique et terminographique est à peu près au point. Les banques de termes sont saturées, gonflées à bloc par des dizaines de milliers d’unités lexicales de ce domaine. La banque IBMOT consigne environ 25 000 termes, le dictionnaire de l’Office de la langue française retrace 12 000 entrées, les dictionnaires classiques se comptent par centaines. Pour le seul sous-domaine de la bureautique, une recherche documentaire a permis de recenser 150 dictionnaires complets ou partiels publiés entre 1980 et maintenant (Cormier et Boulanger 1988). Le noyau dur de la terminologie de l’informatique est presque entièrement répertorié. Il n’exige qu’un entretien périphérique sous la forme de mises à jour régulières afin de réparer quelques errances ou de combler quelques déficits lexicaux constatés dans l’un ou l’autre nœud du super-réseau de la connaissance qu’est l’informatique.

Tout le secteur est terminologisé, consigné, répertorié à l’envi. C’est l’implantation, l’usage qui ne suit pas toujours, parce que la volonté est quasi nulle. La loi du laisser-faire et des vœux pieux l’emporte sur la conviction que le français peut relever le défi de l’informatique. L’idée est si profondément ancrée dans les cerveaux que l’arbre cache la forêt. Il ne faut pas se leurrer non plus; les linguistes ne peuvent à eux seuls imposer l’usage des terminologies et aucune loi incitative n’abattra le mur de la résistance intérieure, pas plus que les termes les plus esthétiques passeront dans le discours des utilisateurs qui en refusent l’emploi.

On laisse l’informatique se terminologiser en anglais en croyant qu’elle se francisera par la suite. C’est là une erreur de jugement fondamentale et la plus belle preuve du transfert et de l’assimilation. A bien examiner la situation de près, on considérera que la francisation consiste à transiter d’une langue à une autre par le recours aux emprunts, aux calques et, pour une portion minime, à la création interne naturelle. La terminologie française actuelle de l’informatique résulte à peu près intégralement du transfert du savoir-faire, des référents ou des notions élaborés par les Américains. Le matériel linguistique américain est donc adopté, grâce à l’emprunt, et adapté, grâce au calque et à la traduction. Le monopole de l’anglais n’est aucunement brisé si la filiation demeure par trop visible. Il paraît évident que désormais une langue vivante comme le français doit se savoir capable de transformer sa propre actualité en immortalité glorieuse et capitaliser sur son futur sans recourir à la médiation constante d’une langue étrangère et à des modèles technolectaux allogènes ou importés.

Conclusion : Rien ne se perd, rien ne se crée

Dans l’introduction, il a été signalé comment tout au long des siècles de l’histoire du français, des spécialistes ont été sensibles aux difficultés, au ressourcement et à l’évolution de leur langue. Seuls les domaines ont varié au gré des besoins des usagers et des découvertes scientifiques ou technologiques nouvelles. Au XVIe siècle, les spécialistes avant-gardistes se sont mis à combattre le latin et l’italien, à lutter contre des jargons ecclésiastiques, scolastiques et juridiques. Au XXe siècle, on se plaint de l’invasion massive, outrageuse parfois, de l’anglais, on épingle les jargons que sont la plupart des technolectes, et parmi eux l’informatique prend place au premier rang. Le caroussel du temps n’a fait que déplacer les pôles d’attraction et fournir des moyens auxquels les époques passées n’ont pu recourir, et pour cause. Depuis cinq siècles, l’élargissement continu des cadres du lexique général et du lexique terminologique français est un processus réitératif dialectiquement lié aux changements et aux démotivations observés dans les sociétés qui se sont succédées. « C’est là une caractéristique profonde des langues humaines, qui d’usures en réfections, parcourent les voies d’un éternel retour » (Hagège 1983 : 59).

Il n’est pas plus difficile de créer des mots français en informatique que dans n’importe quelle autre sphère des connaissances. Les médecins et les minéralogistes ont des règles qui fonctionnent et dont ils s’accommodent. Il n’est pas plus difficile de former des néologismes à l’ère de l’exploration spatiale qu’au siècle de Rabelais. En soi, une langue peut tout nommer. « La décision de fonctionner dans sa langue maternelle ou dans une langue « nationale » (en élaborant des terminologies) ou de se résigner à emprunter la langue-outil avec la matière à travailler est politique, car toute langue est capable de tout nommer : l’impression trop fréquente que certaines sémantiques ne peuvent répondre au besoin notionnel relève de l’idéologie » (Rey 1979 : 66-67).

Dans la francophonie d’aujourd’hui, la francisation et la néologie s’appuient sur des fondements institutionnels solides. La création linguistique est systématisée et organisée rationnellement un peu partout où l’aménagement linguistique est en cours. Les organismes d’intervention sur la langue qui émanent des politiques linguistiques ont le pouvoir de créer, d’harmoniser et de normaliser des terminologies. Malgré quelques erreurs de parcours observées à l’occasion, ils accomplissent un travail dont les résultats sont fiables et probants. La résistance et les rejets proviennent des milieux socioprofessionnels, des groupes qui sont les premiers producteurs et utilisateurs de termes et qui les répercutent sur l’ensemble du public. Quant à celui-ci, il perpétue dans l’usage ce qu’on lui enseigne et il fait vivre les mots qu’on lui vend avec les produits qu’il acquiert.

Le, français devra sa place dans l’espace informatique à l’augmentation des usagers ordinaires et à la vulgarisation de la technique. L’un des fondements du processus de motivation demeure la synergie entre la langue et l’élément humain qui génère la volonté d’agir. Sortir du ghetto terminologique des superspécialistes ne suffit pas. La francomanie de la société moderne doit résolument être associée aux aspirations socio-économiques et volontaristes qui conditionnent le déploiement des communications linguistiques en « langage maternel françois ». Tout réexamen du statut du français dans l’informatique est commandé par cette prémisse. Au fond, le problème est relativement simple : ce n’est pas la quantité de français dans la micro-informatique qui est mise en cause, mais bien son statut. Il faut œuvrer avant tout sur l’aménagement du statut du français en informatique, c’est-à-dire sur sa capacité fonctionnelle de véhiculer la technologie aussi bien dans les hautes sphères spécialisées que dans les conversations courantes. L’ensemble des facteurs de résistance, qu’ils soient d’ordre linguistique, sociolinguistique, psycholinguistique ou extralinguistique, se ramène à l’évaluation du système de la langue et non pas au corpus, c’est-à-dire à la généralisation d’un usage pris comme modèle.

Enfin, il faut bien s’avouer que si l’informatique paraît être un langage, elle ne peut certainement prétendre être une langue. C’est un sphinx qui peut être dompté. Si l’on examine attentivement la petite famille lexicale de départ, on remarque qu’un seul des quatre termes n’a pas été pensé en français. En effet, ordinateur, informatique et logiciel sont des formations autochtones tandis que artificiel, malgré son allure française, est calqué sur l’anglais artificial. Il est à noter que ordinateur et logiciel ont évincé des concurrents anglais (computer et software) en peu de temps; quant à artificiel, son intégration est complète, facilitée qu’elle fut par l’existence d’un homonyme français.

Une idée implicite doit s’incarner dans le corps doctrinal de chaque ordre de la connaissance, s’incarner assez profondément pour n’avoir jamais besoin d’être formulée, sinon de biais et comme avec une pudeur révérencielle. L’idée consiste à croire que la vérité du politologue, du médecin, du savant, du technicien, en somme du spécialiste, est incapable de devenir la vérité de tous si elle se contente de demeurer cantonnée dans son exposé technique ou scientifique. Pour atteindre le lieu où elle sera unanimement accueillie, cette vérité doit savoir renoncer à l’orgueil de sa spécialité pour se faire éloquence, c’est-à-dire recevoir l’approbation des usagers conviés au banquet linguistique. Ce qui suppose le choix d’un lexique et de termes attestés par un passé français et trempés dans une matière reconnue par tous. Par delà les formes sélectionnées, le modèle privilégié doit valoriser « une élégance et une clarté heureuse qui rendent la vérité séduisante et transparente à tous, un pathétique et une force d’imagination qui sache faire aller la vérité jusqu’au cœur de tous » (Fumaroli 1986 : 382). Le reste appartient à l’histoire de demain. Personnellement, je ne doute pas que le français ait une destinée canonique en informatique, capable de lui assurer un avenir prometteur à l’enseigne de ce que lui souhaitait déjà Ronsard à la Renaissance, qui fut l’une des grandes époques fastes de l’incubation de la langue française. Laissons au français contemporain le temps d’accomplir son œuvre dans chaque sphère du savoir.

Bibliographie

Note

[1] Communication présentée lors du 56e Congrès de l’ACFAS, Moncton, 9-13 mai 1988.

Quelques points de repère relatifs à l’aménagement du français au Moyen Âge : du glossaire anonyme à l’œuvre érudite signée

L’archipel documentaire médiéval

Les premiers ouvrages lexicographiques médiévaux dignes de ce nom et compilant des données en roman (fiançais) sont des travaux glossographiques bilingues fondés sur le latin (voir Boulanger 2000 et 2002). Ils sont antérieurs aux débuts officiels du français écrit dans les Serments de Strasbourg en 842. Les plus anciens glossaires remonteraient aussi loin qu’au Ve-VIe siècle, la grande majorité ne prenant en considération que la langue latine.

Ces répertoires représentent les plus antiques traces écrites de la lingua romana et de la lingua germanica. Ils sont produits dans le sillage de l’héritage classique et au sortir des grandes invasions du Ve siècle. Ils gloseront d’importants textes fondateurs pensés et rédigés en latin (Priscien, Donat...), plus rarement en grec, ou ils accompagneront des manuels pédagogiques s’inspirant des mêmes sources. Durant les siècles de transition du latin au roman, il est indéniable que de manière directe ou indirecte, la confection de glossaires visait surtout à la préparation de la lecture des œuvres religieuses, et de la Bible au premier chef. Leur émergence provient du fait que depuis quatre ou cinq siècles, le fossé s’est élargi entre le latin vulgaire et la langue romane ou la langue germanique. La lingua romana passe au stade du protofrançais et elle s’engage sur le chemin de ce que l’on a dénommé l’ancien français. Partout les textes latins ne sont plus compris à livre ouvert. Il faut inventer de nouveaux outils de décodage, des manières de se raccrocher aux mots et de les interpréter pour ne pas les perdre. Ce sera le dictionnaire, ou plutôt le glossaire, qui viendra résoudre partiellement ces problèmes de communication diachronique. Les gloses isolées, et bientôt leurs collections mises en dictionnaires, attestent bien de l’existence de la langue romane qui progresse. Simultanément, elles témoignent de l’altérité profonde du latin. On donne souvent ces glossaires comme les monuments prouvant l’existence véritable des vernaculaires européens. Et de fait, leurs fonctions néologiques (créations originales, innovations, dérivations, emprunts, calques, etc.) ne peuvent pas être ignorées dans l’étude du mouvement de développement, d’aménagement et de légitimation de la langue. Pour le roman et pour le germanique, on a recensé une vingtaine de recueils composés entre le VIIIe et le Xe siècle. Cela laisse supposer que beaucoup d’autres ont été réalisés et qu’ils sont aujourd’hui perdus ou enfouis dans quelque bibliothèque, en attente d’un découvreur.

Ces œuvres du haut Moyen Âge étaient destinées aux ecclésiastiques et aux clercs dont les connaissances du latin étaient devenues passives, déficientes et très souvent médiocres. Durant cette période de la désagrégation de la langue latine, les versions des Écritures étaient déjà entachées de fautes et, à bien des égards, fort éloignées du latin classique. De plus, elles n’étaient plus immédiatement intelligibles au public qui les lisait. C’est ainsi que l’on commence à annoter les manuscrits, d’abord en latin simplifié, puis en roman ou en germanique. Tantôt, ces notations figurent dans les marges des textes, tantôt elles sont inscrites dans les interlignes, au-dessus des mots incompris. Ces listes éclatées ont des configurations variables, mais les objectifs restent identiques pour tous ces travaux, qui ne sont pas encore formatés formellement en glossaires, à savoir traduire, interpréter, transposer en roman ou en germanique usuel les mots latins qui ne s’entendaient plus ou qui prêtaient à confusion sur le plan de la signification, notamment en ce qui a trait aux faux sens. Les glossaires romans et germaniques sont donc les témoins d’une langue savante en net recul, la langue interprétée, et de deux langues vernaculaires qui s’instaurent, les langues interprétantes. Tel est le sort du latin qui fut la langue par excellence pendant des siècles. C’était le « véhicule de la grammaire, de la rhétorique, des arts, des sciences, des techniques des savoirs anciens parvenus à Isidore [de Séville], du pouvoir et de la sacralité, langue sacrée, langue quasi originelle qui s’érige[ait] en norme absolue » (Ribémont 2001 : 80). Désormais, le regard se tourne vers l’aménagement des vernaculaires.

Quelques glossaires phares

Les glossaires romans continuent des pratiques antérieures de l’Antiquité ou de l’aube du Moyen Âge. Du temps des Mérovingiens, soit vers le milieu du Ve siècle jusqu’au milieu du VIIIe siècle, il a existé des glossaires bilingues latin-langue vulgaire qui sont considérés comme les ancêtres des dictionnaires bilingues proches des préoccupations d’aujourd’hui. Ces dictionnaires primitifs alignaient des mots latins classiques commentés par des variantes du bas-latin d’abord, puis rapidement par des équivalents en roman ou dans d’autres langues.

Le Glossaire d’Endlicher

On connaît un glossaire gaulois-latin qui date probablement du Ve siècle, mais qui fut transmis par l’intermédiaire d’un manuscrit qui date de la fin du VIIIe siècle, de 796 plus précisément (voir Lambert 1994 : 203). Et il est certain que le glossaire a été confectionné après la disparition du gaulois comme langue vivante. Ce lexique est le Glossaire d’Endlicher, titre qui vient du nom du savant et botaniste hongrois Stephan Ladislas Endlicher qui a fait connaître ce travail en 1839 (voir Walter 1997 : 37; aussi Lambert 1994 : 203, qui date la publication de 1836). Le recueil compte 18 mots gaulois glosés en latin tardif. Plus exactement, le « glossaire explique des mots latins vulgaires d’origine gauloise par d’autres mots latins vulgaires » (Lambert 1994 : 203). Les exemples du tableau 1 sont repris de Jean-Paul Savignac (1994 : 177) et proposés en ordre alphabétique, ordre qui n’est évidemment pas celui du dictionnaire originel. Le rédacteur a en fait agencé les gloses en suivant le fil de sa lecture des textes latins dans lesquels « les mots gaulois cités étaient accompagnés d’une note de commentaire marginale » (Lambert 1994 : 203). Quelques noms propres de lieux et de tribus ainsi que des éléments verbaux complètent le glossaire, mais ils ne sont pas listés dans le tableau. Les équivalents en français moderne sont ajoutés dans la troisième colonne du tableau.

Tableau 1 : Extraits du Glossaire d’Endlicher
Mots gaulois Mots latins Français moderne
ambe rivo rivière
anam paludem marais
avallo poma pomme
brio ponte pont
doro osteo entrée, porte
lautro balneo bain
nanto valle vallée
nate fili fils
onno flumen fleuve
prenne arborem grandem grand arbre
treide pede pied

Le Glossaire de Reichenau

Parmi les monuments latins qui accompagnent la genèse de la langue romane française jusqu’en 842, figure également Le glossaire de Reichenau aussi dénommé Les gloses de Reichenau. Il constitue certainement le texte glossographique le plus célèbre de cette période. C’est un ouvrage tardif certes, mais l’un des plus riches et qui donne des détails sur le développement et sur la chronologie des progrès du français en train de se forger (voir Bischoff 1981 : 47).

Le glossaire forme un répertoire d’attestations alignées comme des entrées suivies chacune d’une explication empruntant divers faciès. Les articles ne constituent pas un texte suivi. On considère que ce document est le premier monument lexicographique du roman qui nous soit parvenu. Ces listes témoignent bien du phénomène de la prélexicographie du français et de ses méthodes de travail. Le glossaire est composé de 4 877 paires de lemmes et il comprend deux parties. La première partie est le glossaire biblique qui réunit 3 152 entrées glosées * la deuxième partie est un glossaire alphabétique de 1 725 entrées également glosées (voir Klein 1968 : 15). Les matériaux sont les fragments restants d’une sorte de catalogue lexical accompagnant une traduction de la Bible (la Vulgate) en roman. La langue de saint Jérôme, qui avait entrepris de traduire la Vulgate en latin en 390, n’était déjà plus du latin classique et elle n’était plus comprise parfaitement par les clercs. Le glossaire reprend une série de termes difficiles de la Vulgate d’une part, et une liste alphabétique d’unités lexicales de provenances diverses, d’autre part. L’auteur puise largement chez Euchère et chez Isidore de Séville, de même que dans quelques grands dictionnaires de l’époque carolingienne. Les gloses datent du troisième quart du VIIIe siècle. Quoique certains chercheurs attribuent à ce texte une datation plus rapprochée. « Tout récemment, avec le consensus des paléographes, la datation a été fixée au Xe siècle, probablement dans la première moitié » (Bischoff 1981 : 48; voir aussi Buridant 1986 : 13). Il aurait son origine dans le nord de la France, « peut-être à la grande abbaye de Corbie  » (Cerquiglini 1991 : 59). Il appert du moins que celui qui l’a rédigé ou transcrit serait originaire du nord-est de la France.

Le glossaire comprend « un total de presque cinq mille paires de lemmes et gloses » (Buridant 1986 : 13) considérées comme contemporaines de l’époque de la rédaction. On y trouve plusieurs séries entremêlées et un aménagement alphabétique des unités. Les mots y sont disposés sur deux colonnes et suivent l’ordre des livres qui forment l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans la colonne de gauche, figure le terme latin à expliquer, dans celle de droite, un ou plusieurs mots expliquants dont use le clerc-rédacteur pour éclaircir ou interpréter en roman des sens des mots du latin médiéval. En fait, les équivalents sont présentés dans une langue romane assez fortement latinisée.

La structure minimale est celle qui montre une paire de mots disposés côte à côte, l’entrée et son équivalent roman, sans autre commentaire. C’est la microstructure usuelle. Occasionnellement, il y a deux équivalents romans.

Glose no 33 [Genèse] Latin → Arefacta Roman → sicca
Glose no455 [Exode] Latin → Sollicitatis Roman → seducitis, detrahitis

Aux équivalents romans isolés, le glossateur adjoint parfois des précisions sur les sens qu’il amorce à l’aide d’un appareil métalinguistique simple, comme la formule id est.

Glose no 170 [Genèse] Latin → Inclinata iam die Roman → id est iam uespere
Glose no 617 [Exode] Latin → Capitium tunice Roman → id est per unde caput foris mittitur

Il peut aussi multiplier les suites de synonymes, proposant ainsi des variantes utiles suivant les contextes ou les valeurs d’emploi.

Glose no 26 [Genèse] Latin → Cataracta Roman → ostium, fenestre, Venticula, decursus aquarum
Glose no 1446 [Maccabées] Latin → Abominandum Roman → damnandum, negandum, execrandum, detestandum, anathematizandum

Il peut pousser jusqu’à une description de la réalité assimilable à une sorte de définition ou à une explication encyclopédique.

Glose no 105 [Genèse] Latin → Azima Roman → panis sine fermento id est sine leuamento
Glose no1285 [Job] Latin → Carecía Roman → herba aquatica que ante omnes herbas arescit

Dans ces dispositions, une esquisse d’un métalangage lexicographique est manifestement en gestation. C’est ce que révèle le recours à l’expression id est « c’est-à-dire », à uel « ou bien » et à qui « qui », ce dernier étant employé pour amorcer le glosage d’un adjectif. Certaines entrées ont même droit à un développement plus étendu et plus polyvalent, car on y trouve aussi bien des renseignements à caractère linguistique que des indications strictement encyclopédiques

Glose no 445 [Exode] Latin → Exodus Roman → dictus eo quod narrat exitum filiorum Israel de terra Aegypti
Glose no1303 [Job] Latin → Lacertos Roman → brachia prope musculos, id est murices in brachia

Le Glossaire de Cassel

Le Glossaire de Cassel (ou Kassel; aussi appelé les Gloses de Cassel) date du début du IXe siècle, soit des alentours de 800. Il aurait été rédigé en pays latin. Il était destiné aux voyageurs germaniques se déplaçant dans les secteurs romans de l’Europe de l’Ouest. Il aligne 265 mots romans, souvent latinisés dans leur orthographe, confrontés à leurs correspondants germaniques, en fait bavarois (voir les exemples du tableau 2 qui sont extraits de Fœrster et Koschwitz 1932 : col. 37-44). Il recense des mots du vocabulaire domestique courant classés par catégories d’objets ou d’êtres : les parties du corps, les animaux domestiques, l’habitation, les objets usuels, etc.

Tableau 2 : Extraits du Glossaire de Cassel
Mots romans Mots germaniques Français moderne
homo man homme
oculos augun œil
palpebre prauua paupière
tondit skirit raser, couper
pedes foozi pied
ordigas zaehun orteil
figido lepara foie
pulmone lungunne poumon
cauallus hros cheval
ammalia hrindir animal
troia suu truie
aucas cansi oie
casu hus chez
hanap hnapf hanap
cuppa chupf coupe

La geste dictionnairique : les abécédaires

Le latin perdant sans cesse du pouvoir et du terrain comme langue du savoir, et le français se déployant de plus en plus tous azimuts, les premiers lexiques bilingues latin-français voient le jour à la fin du XIIIe siècle. Œuvres de peu d’envergure ou peu originales, ces petits traités lexicaux sont adaptés d’ouvrages plus anciens, plus particulièrement du Catholicon de Jean de Gênes, dictionnaire terminé le 7 mars 1286. L’Abavus et l’Aalma sont des exemples types de répertoires issus directement du Catholicon.

L’Abavus

L’Abavus ou Abauus date de la fin du XIIIe siècle ou du début du XIVe. Le glossaire aurait été composé entre 1285 et 1300 (voir Lindemann 1994 : 136). C’est un glossaire latin-français qui répertorie 2 662 mots dans le manuscrit de Douai, le plus ancien des manuscrits connus qui date de vers 1290 (voir Roques 1936 : 3-68). D’autres versions ultérieures existent dans des manuscrits plus ou moins complets et/ou plus ou moins riches que Mario Roques a aussi édités (voir Roques 1936 et 1938).

L’Aalma

Le second glossaire important de cette période est l’Aalma. Ce dernier est aussi une adaptation abrégée et bilingue latin-français du Catholicon de Jean de Gênes. Il date de la deuxième moitié du XIVe siècle (vers 1380), du moins la seconde version du manuscrit C (voir Lindemann 1994 : 202). Sa nomenclature s’élève à 13 680 entrées latines suivies de leurs correspondants français ou par d’autres explications en français (voir Naïs 1986; 185).

L’Aalma formera la base de la lexicographie latine-française durant la seconde partie du Moyen Âge. Comme beaucoup de dictionnaires importants de cette époque, l’Aalma eut les honneurs de l’impression assez tôt. Il fut d’abord imprimé à Paris en 1485, puis à Genève en 1487.

L’Abavus et l’Aalma systématisent la présence du français dans la glossographie, aussi bien dans le rôle des équivalents des mots latins qu’en lui attribuant un rôle dans le métalangage articulaire. Ils sont ainsi situés au bout d’une longue tradition lexicographique qui remonte à saint Jérôme.

Les trésors vernaculaires

À travers les compilations glossographiques latines et bilingues, anonymes ou non, commencent manifestement à fleurir des œuvres arrimées à la langue vulgaire qui prend de plus en plus les couleurs du cœur et de l’imagination de ses locuteurs. Ainsi naissent les lapidaires, les bestiaires, les volucraires, les plantaires, les computs, etc., prenant les éléments de la nature comme objets d’étude. Aux yeux de certains précurseurs, la langue native offre un meilleur reflet de l’univers, ce qui est extrêmement hasardeux pour l’époque. Deux figures illustreront cette ouverture sur de nouveaux discours encyclopédiques ou savants nationaux, ou plutôt sur des discours reconfectionnés à neuf : Brunetto Latini et Nicole Oresme, tous deux nés à un siècle d’intervalle et qui ont décidé de rédiger leurs œuvres en français.

Brunetto Latini (vers 1220-1293 ou 1294)

Notaire, homme politique, savant et érudit florentin versé dans les langues latine, toscane et française, Brunetto di Bonaccorso Latini (ou Bruno Latini; en français Brunet Latin) fut aussi célèbre comme orateur, poète, historien, théologien, diplomate et philosophe. Il fut admiré par Dante. Il naît à Florence vers 1220 et il y meurt en 1294 (certaines sources indiquent qu’il décède en 1293). Des bouleversements politiques dans sa ville l’obligent à s’exiler en France de 1260 à 1266. Il se réfugie à Paris où des amis de la colonie florentine en exil l’encouragent à poursuivre ses recherches. Il séjourna sans doute aussi à Arras et à Bar-sur-Aude. Entre 1262 et 1266/1268, il composa son œuvre capitale, une sorte d’encyclopédie didactique en prose de la science de son temps entièrement rédigée en langue d’oïl ou ancien français : Li livres dou tresor ou Li tresors qui sera conservé dans plus de 70 manuscrits. Li tresors est strictement une compilation encyclopédique; il ne contient aucune prétention artistique ni éléments personnels d’imagination. Le livre a été rédigé à l’usage des gouvernants et sans doute aussi des maîtres de Florence. Il est intéressant de noter que le travail de Latini en ancien français est quasi contemporain du Speculum maius de Vincent de Beauvais, tous deux s’inspirant des mêmes méthodes de compilation. Vincent de Beauvais a rédigé son encyclopédie entre 1246/1247 et 1257/1259.

La riche encyclopédie latinienne s’inspire d’Isidore de Séville et de bien d’autres auteurs. Elle traite de toutes les choses et de toutes les connaissances qui, au dire de Latini, intéressent les mortels. Elle a joui d’une immense popularité dès la fin du XIIIe siècle, ce qui a fait se multiplier les demandes de copies. Elle était prisée partout de sorte qu’il existe des manuscrits dans « tous les dialectes en usage à cette époque » (Chabaille 1863 : XXIII). L’ouvrage sera imprimé à Lyon en 1491 puis à Paris en 1539. L’auteur avait choisi le français comme langue de rédaction et il s’en explique dès les premières pages du premier livre : « Et se aucuns demandoit por quoi cist livres est escriz en romans, selonc le langage des Francois, puisque nos somes Ytaliens, je diroie que ce est por .ij. [deux] raisons : l’une, car nos somes en France; et l’autre porce que la parlure est plus delitable et plus commune a toutes gens » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 3). Brunetto Latini veut signifier par là que le français est le langage permettant de communiquer le plus facilement avec tout le monde en France, ou du moins à Paris. Ce trésor composé en langue d’oïl devint la première encyclopédie non latine en Occident. Elle sera ensuite abrégée et versifiée en italien par Bono Giamboni, un contemporain de Latini, sous le titre de : Il tesoretto ou Il tesoro. Ce petit poème moral de plus de trois mille vers prend la figure d’une vision merveilleuse.

Li livres dou tresor est, selon l’encyclopédiste lui-même, un condensé des différentes branches de la philosophie. Il comprend trois livres ou trois parties.

1. Le premier livre, la « philosophie théorique », traite de la nature des choses et des quatre éléments, de la création, de l’homme, de l’univers. L’auteur commence par disserter sur l’origine du monde et sur son histoire en s’inspirant de l’Ancien et du Nouveau Testament. S’y ajoutent des renseignements sur la fondation des premiers gouvernements (à Babylone, en Égypte, en Grèce, à Rome, en France et ailleurs), puis sur les prophètes, les saints et la chrétienté. Suit une section consacrée aux technolectes : l’astronomie (la formation de l’univers, des planètes, des astres ...), la géographie (la Terre et ses continents : Aisie, Europe et Aufrique, exploration à laquelle s’additionnent quelques idées sur l’agriculture et sur l’économie rurale) et l’histoire naturelle. Dans le volet de l’histoire naturelle, il présente une classification des animaux en quatre groupes dans laquelle on décèle un embryon d’ordre alphabétique comme l’illustre la séquence du tableau 3. Les regroupements sont fonction des quatre éléments : les animaux marins (l’eau), les animaux comme le dragon et les serpents (le feu), les animaux aériens (l’air) et les animaux terrestres (la terre).

Tableau 3 : Les animaux terrestres dans Li livres dou tresor
Ordre du classement de quelques noms d’animaux
De antelu
De l’asne
Des bues
Des berbiz
De la belete
Des chamels
Dou castoire
Dou chevreul et des biches
Dou cerf
Des chiens
Dou camelion
Dou cheval
De l’olifant
Dou formi
De hiene
Dou loup
Dou loup cervier
De lucrote
Del manticore
De panthere
De parande
Dou singe
Dou tigre
De la taupe
De l’unicorne
De l’ours

Tout ce premier livre, dira Brunetto Latini, est du ressort de la philosophie théorique. Selon lui, « ne puet nus hom savoir les autres choses plainnement se il ne seit ceste premiere partie dou livre » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 2).

2. Le deuxième livre explore la morale. Il présente un meilleur plan d’ensemble et il se réclame d’une meilleure unité. Il contient deux traités, l’un extrait de l’Éthique d’Aristote, l’autre, plus volumineux, compose une manière de commentaire. La première partie est donc une adaptation d’une traduction latine faite par le Florentin Taddeo de la Summa alexandrina ethicorum, un abrégé de l’Éthique traduit de l’arabe par Hermannus Alemannus (Hermann l’Allemand) à Tolède en 1243 (voir Menut 1940 : 4). Suivent les discours sur l’être humain, ses comportements (ses vices et ses vertus) et ses règles de conduite. Le sujet abordé dans cette deuxième partie est celui de la philosophie pratique et de la philosophie logique.

3. Le troisième livre aborde la politique et le gouvernement des cités. Mais surtout, il s’ouvre par un assez long traité de rhétorique parce que Brunetto Latini place cette science au sommet de toutes les connaissances. Inspirée de la philosophie pratique, la troisième et dernière partie expose la « philosophie latinienne », plus particulièrement, elle enseigne à l’homme à se comporter selon « les us as Ytaliens » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 2). Nourrie de la sagesse romaine de Sénèque, de Cicéron, etc., cette section est marquée par des conceptions politiques ou éthiques certes nouvelles, mais qui restent moralisantes. Elle contient, notamment, une version commentée de De inventione de Cicéron.

« L’ensemble est une leçon, donnée avec un sens constant et parfois poétique, du pouvoir des mots » (Rey 1982 : 69). La recherche exemplaire de Brunetto Latini donnera naissance à l’encyclopédisme italien qui, jusqu’à lui, ne s’était guère éloigné des rives de la lexicographie. Li tresors est aussi une contribution majeure à l’aménagement du français. Il ouvre de nouvelles perspectives pour la langue en train de se stabiliser et d’assumer la pensée française. En effet, l’encyclopédiste inventera plusieurs dizaines de mots nouveaux qui seront repris par ses successeurs. Ainsi, Nicole Oresme, dont il sera bientôt question, réemploiera nombre de « latinismes », tels intellectuel, magnifique, magnanimité, politique, prodigalité, sobriété, sollicitude, sophistique, spéculatif, unité, végétatif (voir Menut 1940 : 71).

Nicole Oresme (vers 1320-1382)

Nicole Oresme (ou Nicole d’Oresme, Nicolas Oresme; lui-même écrit son nom Nychole Oresme) naît à Bayeux, ou peut-être près de Caen, vers 1320; il meurt en 1382 à Lisieux où il est évêque depuis 1377. En 1362, il était devenu chanoine à Rouen puis, à partir de 1364, il a occupé le poste de doyen de la cathédrale de Rouen. Ce Normand fut l’un des plus grands intellectuels médiévaux. Le savant homme d’église a la réputation d’être l’un des fondateurs de la science moderne.

Esprit très libéral, mathématicien, physicien, philosophe, économiste, il annonce les grands hommes de la Renaissance. Maître de théologie, qu’il étudie et enseigne au Collège de Navarre à Paris, il fut célébré comme étant l’un des plus notables représentants de l’encyclopédisme aristotélicien du temps et comme l’esprit le plus éclairé et le plus élevé du XIVe siècle. Entre 1370 et 1377, il traduit Aristote. Il a haussé la langue française à un nouveau statut en la faisant pénétrer dans les champs technolectaux comme la philosophie et les sciences. Car, en effet, au XIVe siècle, des érudits importants et influents pensent qu’il est nécessaire d’écrire des textes scientifiques ou savants en français. Et Nicole Oresme est l’un des rares traducteurs à réaliser que de rendre le latin en français contribuerait à aménager celui-ci et à créer un registre savant pour la langue vernaculaire, ce qui lui permettrait un jour de devenir l’égale du latin, sinon de le surpasser. Dans les prologues de ses traductions des ouvrages d’Aristote, L’éthique et La politique, il remet clairement en cause la position stratégique et privilégiée du latin vis-à-vis du savoir défendu par l’École (voir Lusignan 1999 : 134).

Mais bien avant de traduire Aristote, Nicole Oresme avait déjà entrepris d’écrire en français, ou plutôt de traduire d’autres œuvres en français, un français qui prenait déjà les couleurs du moyen français. Son premier livre en vernaculaire serait le Quadripartitum ou le Tetrabiblios de Ptolémée traduit entre 1357 et 1360 sous le titre Le quadripartit de Ptolomée (voir Menut 1940 : 26). L’ouvrage suivant est le Livre de divinacion(s) ou Traitié de divinacion(s), version française d’un écrit précédent, sans doute rédigé en latin par lui-même vers 1360, le Contra judiciarios astronomos et principes in talibus se occupantes. Le texte français date de vers 1361-1363, mais plus vraisemblablement de 1366 (voir Menut 1940 : 23 et 27-29). L’auteur y réfute la prétendue science de l’astrologie.

Le livre de ethiques d’Aristote était la première version dans une langue nationale européenne d’une authentique œuvre d’Aristote, le Liber ethicorum, lui-même déjà traduit du grec en latin médiéval. Entreprise en 1369 ou 1370, la traduction française fut terminée, d’après l’explicit du manuscrit, en 1372 (voir Menut 1940 : 547). Le livre sera publié à Paris en 1488. Dans le prologue [Le proheme], Oresme expose de manière détaillée les raisons pour lesquelles il souhaite travailler en français. Comme première raison, il évoque le désir du roi Charles V de voir les œuvres aristotéliciennes accessibles dans la langue de tous. « Mais pour ce que les livres morals de Aristote furent faiz en grec, et nous les avons en latin moult fort a entendre, le Roy a voulu, pour le bien commun, faire les translater en françois, afin que il et ses conseillers et autres les puissent mieulx entendre [...] » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 99). L’ordre d’aménager la langue vient donc de haut : il est temps de passer du latin au vernaculaire si l’on veut que tout le monde comprenne les écrits savants. Les demandes de Charles V visent donc à la vulgarisation sociale des connaissances pour le bien commun de la nation. En second lieu, dans un paragraphe intitulé

Excusacion et commendacion de ceste œuvre, le traducteur expose d’abord quelques raisons qui font qu’un texte grec ou latin ne peut être traduit en français sans problème (« que l’en ne puet bien translater en françois », texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 100). Il évoque notamment le contenu sémantique des mots, le français n’ayant pas de ressource pour pallier ces déficits. Par exemple le latin homo signifie à la fois « homme et femme », ce qui rend vraie la proposition latine mulier est homo et fausse l’équivalent français femme est homme. Ensuite, il explique que la science philosophique est si « forte » qu’elle « ne puet pas estre bailliee en termes legiers a entendre. Mais y convient souvent user de termes ou de moz propres en la science qui ne sont pas communelment entendus ne cogneüs de chascun. Mesmement quant elle n’a autre fois esté traictiee et excercee en tel langage. Et telle est ceste science ou regart de françois » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 100). Oresme soutient donc qu’il faut recourir à un vocabulaire spécifique même si des difficultés de compréhension subsistent. Et telle est la philosophie au regard du français. Il faut donc créer des mots qui parfois, et en raison de leur nouveauté, ne sont pas toujours clairs ou corrects, mais qui sont néanmoins utiles et nécessaires. Il faut s’essayer en français tout en ne s’éloignant pas trop de la pensée originale d’Aristote, sous peine de faillir. Puis Oresme justifie sa position : dans le futur, d’autres sauront parfaire son travail. « Mais se Dieux plaist, par mon labeur pourra estre mieulx entendue ceste noble science et ou temps avenir estre bailliee par autres en françois plus clerement et plus complectement. Et, pour certain, translater telz livres en françois et baillier en françois les arts et les sciences est un labeur moult proffitable, car c’est un langage noble et commun a genz de grant engin [ruse, adresse, intelligence] et de bonne prudence » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101), On retrouve ici les mêmes arguments justificatifs que chez Brunetto Latini. Oresme termine son préambule en comparant les avis des érudits latins, pour qui il était bon de traduire les sciences grecques en latin, et les savants français qui devaient, à cette imitation, traduire le latin en français. « Or est il ainsi que pour le temps de lors, grec estoit en resgart de latin quant as Romains si comme est maintenant latin en regart de françois quant a nous » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101). Sa conclusion se referme sur la commande royale. « Donques puis je bien encore conclurre que la consideracion et le propos de nostre bon roy Charles est a recommender, qui fait les bons livres et excellens translater en françois » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101). Oresme rend ainsi hommage à son roi qui n’hésite pas à lui demander de rédiger plusieurs œuvres en français dans le but de développer le goût d’apprendre chez les sujets du royaume et dans le but d’établir le statut de la langue française comme langue de communication savante.

Le livre de ethiques d’Aristote se termine par un glossaire intitulé La table des moz divers et estranges qui compte 53 mots. Nicole Oresme définit tous les mots et il donne divers avis sur leur emploi en plus de les localiser précisément dans le texte. Voici comment il explique lui-même les raisons qui l’ont poussé à confectionner ce court dictionnaire : « Pour ceste science plus clerement entendre, je vueil de habondant esposer aucuns moz selon l’ordre de l’a.b.c., lesquelz par aventure sembleraient obscurs a aucuns qui ne sont pas excercitéz en ceste science; ja soit ce que il n’y ait rien obscur, ce me semble, quant a ceuls qui seraient .i. [un] peu acoustumés a lire en cest livre. Car presque tous telz moz sont dedenz exposés ou en texte ou en glose. Et pour ce en laisse je pluseurs, car il n’est mestier de les exposer aillieurs ne autrement que ilz sont exposés en leurs lieux » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 541). Le tableau 4 reprend toutes les entrées du glossaire qui accompagne Le livre de éthiques d’Aristote (voir Menut 1940 : 541-547).

Tableau 4 : Le livre de éthiques d’Aristote de Nicole Oresme
La table des moz divers et estranges
Actif
Accion
Active
Adultre
Architectonique
Aristocratie
Bomolochos
Chaymes
Civilité
Conferent
Continent
Contingent
Democratie
Demos
Demotique
Difference
Discoles
Epyekeye
Eubulie
Eutrapeles
Excercitative
Extreme
Faccion
Factive
Fortitude
Gerre
Gnome
Habit
Iconomie
Illegal
Incontinent
Induccion
Infini
Justice equal
Justice legal
Legal
Monarchie
Obligacion legal
Obligacion moral
Object
Oligarchie
Passif
Passion
Phyloutos
Predicat
Prodigalité
Prodige
Puissance
Rectitude
Synesie
Subject
Tymocracie
Vacacion

Sauf pour les mots accion et object, toutes les unités sont classées dans l’ordre alphabétique rigoureux. La liste révèle également la présence de quatre entrées qui appartiennent à la catégorie des unités lexicales complexes : justice equal, justice legal, obligacion legal et obligacion moral.

Les développements articulaires varient de quelques lignes à quelques dizaines de lignes. Les deux entrées ayant le développement les plus courts sont gerre et passif (1½ ligne), tandis que les articles les plus longs sont puissance (27½ lignes) et subject (21½ lignes). Le tableau 5 reprend le texte complet de quelques articles de la table d’Oresme. Les articles reproduits sont choisis parmi la liste du tableau 4.

Tableau 5 : La table des moz divers et estranges
Échantillon d’articles
Adultre Celui est adultre qui fortrait a autre sa femme pour la cognoistre charnelment; et est dit de adultere. Et de ce fu dit ou .xiii.e chapitre du quint en glose.
Bomolochos C’est celui qui est excessif en trop jouer; et est ainsi appellé en grec; et de ce fu dit ou .x.e chapitre du secont et plus a plain ou .xxv.e chapitre du quart en texte et en glose.
Eubulie Signifie en grec rectitude ou adrescement de conseil. Et est une partie de prudence de laquelle il fu dit en l’onzieme chapitre du sixte.
Fortitude C’est la vertu moral par laquelle l’en se contient et porte deüement et convenablement vers choses terribles en fais de guerre, si comme il appert ou tiers livre; et par especial ou .xvi.e chapitre en glose.
Gnomé Est une partie de prudence ou une prudence especial. Et est adrescement de la prudence qui est requise en epyekye. Et de ce fu dit ou .xii.e chapitre du sixte livre.
Iconomie C’est art ou maniere de gouverner un hostel et les appartenances. Et de ce fu dit ou commencement du premier livre en glose.
Rectitude Est dit de chose droite. Et quant une ligne ou une verge est droite, la dreceur de elle est rectitude. Et par semblable dit l’en que rectitude de volenté est quant la volenté est droite et elle veult ce que elle doit vouloir. Et rectitude de conseil est quant le conseil est tel comme il doit estre; et ainsi des autres choses. Et de ce fu dit en le .xi.e chapitre du sixte en glose.

Albert Douglas Menut (1940 : 79-82) a dressé une liste de 260 mots nouveaux —certains ayant même deux graphies— introduits en français par Nicole Oresme dans Le livre de ethiques d’Aristote. Plusieurs de ces unités lexicales inédites sont répertoriées dans la La table des moz divers et estranges où elles sont expliquées plus en détail par l’auteur. Parmi ces néologismes, on trouve quelques formes calquées directement sur le grec, comme architecton, aristocracie, demotique, nemesi, phylantropos.

Un tel programme de francisation de la part des philosophes et des savants est un appel positif à l’imagination et à la néologie pour enrichir la langue et pour lui donner des assises. On doit à Nicole Oresme la création d’un grand nombre de néologismes appartenant aussi bien à la langue générale qu’aux langues de spécialité. Le tableau 5 montre comment, en aménagiste consciencieux, Oresme prend soin d’expliquer et/ou de gloser ses mots nouveaux dans ses œuvres. Le tableau 6 reprend une trentaine de néologismes parmi la liste de 121 formes nouvelles technolectales relevées par les éditeurs du Livre du ciel et du monde (voir Menut et Denomy 1968 : 763-773). Cette œuvre d’Oresme, également rédigée à la demande de Charles V, date de vers 1375 ou de 1377.

Tableau 6 : La créativité lexicale chez Nicole Oresme
Extraits de la liste des néologismes du Livre du ciel et du monde
abnegation
angulaire
arquer
compact
complication
connotatif
conjonction
denomination
diapason
dualité
epicycle
gravité
hexagone
inherence
intelligence
longitude
meridien
moteur
observation
ovale
percussion
perspective
pole
pouls
refraction
segregation
solstice
sphere
symbole
tropique

Certains des néologismes oresmiens n’ont pas passé l’épreuve du temps. Tel est le cas des mots accidental, atinter, colligance, complexionel, contre-mettre, equivalement, falsigrafime, mixionner, signation, spissitude, tardiveté qui figurent dans la liste dressée par Albert Douglas Menut. On notera toutefois que ces mots contiennent des affixes dont la plupart sont demeurés très productifs tout au long de l’évolution de la langue française, comme le préfixe contre- et les suffixes -al, -anee, -ation, -el, -ement, -er, -itude et -.

Les créations lexicales de Nicole Oresme le placent une génération devant ses contemporains et elles donnent une impression de modernité à ses textes. L’évêque lexovien invente des mots afin d’exprimer avec justesse les concepts et les idées jusque-là étrangers au français. « Other French writers have doubtless coined as many new words; but whith the exception of Rabelais, no other writer’s contribution has persisted to an equal degree in current usage » (Menut 1940 : 56). Il ne se gêne pas non plus pour propager les néologismes de ses prédécesseurs ou de ses contemporains. Ainsi, il puise des nouveautés chez Brunetto Latini, Jean de Meung, Henri de Mondeville, Jean de Vignay, Pierre Bersuire, et d’autres.

Conclusion

Les incidences terminologiques et lexicographiques des positions de certains esprits avertis à l’égard de la langue maternelle sont incommensurables. Dans le sillage de la création linguistique en vernaculaire, et hors du champ littéraire, on voit poindre la nécessité d’élaborer des glossaires, des listes de mots, des dictionnaires, des encyclopédies et des livres savants. Dans la sphère particulière du dictionnaire, c’est en s’appuyant sur le processus cumulatif que les premiers glossaires fonderont la lexicographie du français. Les glossaristes occupés à compiler des répertoires bilingues sentaient les nécessités d’intervenir pour que le public puisse comprendre les textes latins. Ils n’étaient sans doute pas conscients de faire œuvre d’aménagement linguistique, la priorité étant centrée sur les messages sacrés qu’il fallait sauver de l’oubli. La francisation (la romanisation, dans un premier temps) reposait sur des objectifs visant à assurer la récupération de la parole perdue. La conscience aménagementale sera présente dès le moment où la conception du français prendra un tour profane significatif et, à partir du XIIIe siècle, elle engendrera des répertoires encyclopédiques ainsi que des ouvrages scientifiques et savants. Brunetto Latini et Nicole Oresme ont été deux des grands acteurs et des grands précurseurs de cette longue métamorphose. L’un et l’autre écrivent en français parce qu’ils vivent en France et qu’ils considèrent que c’est la langue d’usage, et qu’elle peut assumer une vocation savante parce qu’elle a atteint un degré de maturité suffisant pour rendre compte des arts et des sciences dans toute leur envergure. Et pour ce qui est de l’apport des traducteurs, on peut dire qu’ils marquent notablement l’accélération de l’aménagement du français en collant de près aux termes latins. À une époque où la pression de la norme épurée est peu contraignante et où le français est encore une langue imparfaite, le calque sur le latin s’offre alors comme un procédé normal et efficace de francisation, et il convient tout à fait aux exigences de l’expression des nouvelles idées en langue vernaculaire. Nicole Oresme fut l’une de ces sources primordiales qui ont enrichi la langue française et participé à l’aventure de son aménagement. Les rubriques étymologiques des dictionnaires modernes demeurent encore les témoins privilégiés de ses créations lexicales. Ses écrits montrent une grande rigueur scientifique, car, au XIVe siècle, il n’était pas banal de rédiger des livres qui exposaient scientifiquement les faits sans y mélanger des fables, des allégories ou y introduire des conseils moralisateurs.

Bibliographie

Jean-Claude Corbeil, L’aménagement linguistique du Québec, coll. « Langue et société », numéro 3, Montréal, Guérin éditeur limitée, 1980, 154 p.

L’aménagement linguistique du Québec (ALQ) est un texte capital qui vient à peine d’être livré au public. L’ALQ est l’un des premiers ouvrages de base en français qui fouille et explique en détail les rapports entre les questions de législation linguistique et la science linguistique elle-même. À cet égard, le Québec s’est posé comme un terrain privilégié, unique et exemplaire, d’observation et d’analyse des corrélations entre le politique et le linguistique. Les réflexions de l’auteur s’articulent autour du concept « aménagement linguistique » qui suppose des interventions de type linguistique (axées autour de deux pôles primordiaux : la sociolinguistique et la socioterminologie) tout autant que des interventions politiques diverses (des législations, des réglementations portant sur la langue, par exemple). Mais pour être efficaces et produire des résultats tangibles, ces interventions doivent être coordonnées et simultanées.

En cinq chapitres très denses, Corbeil fait l’analyse de la genèse, de l’émergence et du développement de la théorie et de la pratique de l’aménagement linguistique au Québec, en plus d’inscrire des prospectives pour la francophonie tout entière. Le noyau de l’ouvrage est précédé d’une ouverture et clos par un finale.

Dans son introduction (p. 7 à 11), Corbeil explique le choix du terme aménagement linguistique qu’il préfère à planification linguistique, calque de l’anglais language planning qui porte en lui une connotation péjorative. Il situe également son livre dans l’ensemble des réflexions et des travaux qu’il a entrepris et élaborés entre 1970 et 1977, date de l’entrée en vigueur de la Charte de la langue française (ou Loi 101). Le livre arrive comme un intermède dans le temps et se présente comme une tentative de systématiser ses recherches, de faire le point avant de poursuivre et de développer plus avant le concept « aménagement linguistique », dont le modèle théorique d’application à l’ensemble de la francophonie ou à toute autre communauté linguistique sur la route du changement reste parfaitement envisageable. L auteur ne cherche d’ailleurs pas à l’imposer, il le pose simplement comme un modèle pur et imitable.

Le chapitre premier de l’ALQ (p. 12 à 30) analyse la genèse de la situation linguistique du Québec à partir de 1760, date de la Conquête anglaise et début de la contamination de la langue française du Québec par l’anglais. De ses observations, l’auteur lire trois conséquences linguistiques majeures qui s’échelonnent d’hier à aujourd’hui : l’évolution linguistique du Québec et celle de la France prennent carrément des voies différentes : l’« anglophonisation » aura pour corollaire l’anglicisation massive de secteurs complets de l’activité humaine : des terminologies seront entièrement élaborées en anglais, refoulant par conséquent le français dans des rôles marginaux.

Le deuxième chapitre de l’ALQ (p. 31 à 66) détaille les causes de l’émergence et de la nécessité d’en arriver à un projet d’aménagement linguistique total au Québec. Les mouvements nationaux et nationalistes, les revendications des intellectuels, la Commission Laurendeau-Dunton, la Commission Gendron et le renforcement de l’Office de la langue française par les pouvoirs publics au début des années 70 dessinent le profil de cette émergence. La politisation du débat linguistique pendant une quinzaine d’années aboutit au Québec à la mise en place d’une stratégie réfléchie, globale et appliquée en matière de langue. Cette stratégie est ordonnée autour de quelques concepts clés qui sont au centre du processus de l’aménagement linguistique québécois, soit le bilinguisme, les fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale, la distinction entre les communications institutionnalisées et individualisées ainsi que la norme linguistique. Les solutions concoctées par le Québec pour répondre à chacune de ces questions sociolinguistiques et socioterminologiques font l’objet des développements du chapitre trois de l’ALQ (p. 67 à 96).

Le long cheminement du chapitre trois conduit Corbeil à analyser, dans son quatrième chapitre (p. 97 à 111), la stratégie linguistique mise en place au Québec au moment de l’élaboration de la Charte de la langue française qui constitue ni plus ni moins qu’un aboutissement d’une succession de lois à caractère et contenu linguistiques qu’a connues le Québec en un peu moins d’une décennie. Cette dernière loi linguistique en date se révèle être la plus coercitive des trois. Le développement de la stratégie élaborée a eu « pour objectifs de préciser et de modifier le statut des langues en présence et de favoriser l’usage d’un français de qualité comme langue commune des Québécois » (p. 111). Le mouvement, maintenant enclenché depuis quelques années, s’inscrit dans une stratégie collective de transformation de la société québécoise qui regarde aujourd’hui résolument vers l’avenir.

Le tour d’horizon de la situation linguistique québécoise, esquissée à longs traits à la lumière de la stratégie de l’aménagement linguistique, amène l’auteur de l’ALQ, dans un cinquième et dernier chapitre (p. 112 à 133), à extrapoler sa stratégie et à tenter d’en dégager un modèle théorique applicable à l’ensemble de la francophonie. Celle-ci fait face à deux défis fondamentaux : le multilinguisme et la diversité linguistique, concepts qui sont passés en revue par l’auteur en fonction de sa théorie.

Ce qui ressort de ce grand panorama sur l’avancement du projet de l’aménagement linguistique du Québec ne peut à l’heure actuelle se poser que sous la forme de constatations. Énoncer des conclusions, même provisoires, serait trop hasardeux à ce stade-ci, le recul de l’histoire n’étant pas suffisant.

Jusqu’à maintenant, aucun livre qui lie la théorie à la pratique n’était paru pour expliquer, fouiller, étudier la question linguistique québécoise dans ses rapports avec la politique et les législations linguistiques. Nul mieux que Jean-Claude Corbeil, qui fut au cœur des mouvements de transformation des comportements langagiers des Québécois pendant presque une décennie, ne pouvait entreprendre avec autant de profondeur, d’ardeur et de conviction l’analyse de ces changements. L’aménagement linguistique du Québec est un pas vers la saisie globale de la situation linguistique du Québec et son insertion dans la grande communauté francophone qui va elle-même en s’affermissant.

Jean-Claude CORBEIL, L’aménagement linguistique du Québec, coll. « Langue et société », n° 3. Montréal, Guérin éditeur limitée, 1980, 154 p. (Désormais ALQ).

Dans son introduction, Jean-Claude Corbeil présente les visées de l’ALQ. En ce qui regarde la langue française moderne, c’est l’un des premiers livres à fouiller les rapports entre les questions de législation linguistique et la science linguistique. À cet égard, le Québec s’est posé comme un terrain privilégié d’observation et d’analyse. Les réflexions de l’auteur s’articulent, comme on le verra ci-après, autour du concept d’« aménagement linguistique », qui suppose des interventions de type linguistique (axées autour de deux pôles primordiaux : la sociolinguistique et la socioterminologie) tout autant que des interventions politiques diverses (par des règlementations portant sur la langue). En guise d’ouverture, J.-C. C. explique le choix du terme aménagement linguistique, qu’il préfère à planification linguistique. Deux raisons à ce choix : d’une part, planification est calqué sur l’anglais language planning, d’autre part, son caractère est nettement perçu par certaines personnes comme pouvant véhiculer une connotation péjorative, ainsi l’idée d’une « intervention dirigiste, de type bureaucratique » (p. 9). Aménagement possède l’avantage de pouvoir s’inscrire dans un paradigme lexical très productif en ce moment dans divers autres domaines spécialisés du savoir.

L’ALQ résulte en majeure partie de travaux entrepris par J.-C. C. depuis le début des années 70, jusqu’à l’entrée en vigueur de la Charte de la langue française. Le livre arrive comme une tentative pour systématiser ces recherches et faire le point avant de développer plus avant le concept d’« aménagement linguistique » dont le modèle théorique d’application à l’ensemble de la francophonie ou à toute autre communauté linguistique sur la route du changement est envisageable.

Le premier chapitre de l’ALQ analyse la genèse de la situation linguistique au Québec à partir de 1760, date de la Conquête anglaise et début de la contamination de la langue française du Québec par l’anglais. L’auteur examine cinq ensembles comportant chacun un certain nombre de facteurs qui ont contribué à constituer une situation linguistique mettant face à face une langue devenue dominée (le français) et une langue devenue dominante (l’anglais). Ces ensembles sont : 1. Les transformations socioéconomiques de la société à la suite de la Conquête de 1760 : l’économie et le commerce s’anglicisent rapidement; situation aggravée par l’installation des sociétés de type monopolistique anglo-saxonnes d’abord, américaines ensuite; les institutions politiques, juridiques et administratives québécoises basculent du côté de la langue dominante; la rupture des relations avec la France achève l’isolement linguistique avec comme conséquence que les francophones diminueront en proportion. 2. L’histoire des idéologies : par ordre chronologique, s’instaureront une idéologie de conservation (1840-1945), une idéologie de rattrapage (1943-1960), un intermède au moment de la Révolution tranquille (1960-1962) et une idéologie de dépassement ou de non-retour (à partir de 1962). 3. L’histoire de la scolarisation. 4. La constitution de la classe ouvrière. 5. L’insertion du Québec dans le continent nord-américain. De ces observations, l’auteur tire trois conséquences linguistiques majeures qui s’échelonnent d’hier à aujourd’hui : l’évolution linguistique du Québec et celle de la France prennent carrément des voies différentes; l’« anglophonisation » aura pour corollaire l’anglicisation massive de secteurs complets de l’activité; des vocabulaires techniques, semi-techniques et scientifiques sont constitués en anglais parce que le français, qui recule de plus en plus, n’est jamais pris en compte dans ces domaines. La présence de l’anglais pétrifie et stérilise la langue française en territoire québécois. De sorte que si aucune action d’envergure n’est entreprise à court terme par les francophones pour le contrer, ce phénomène risque de se reproduire, mais cette fois à l’échelle de toute la langue française.

Le deuxième chapitre de l’ALQ détaille les causes de l’émergence d’un projet d’aménagement linguistique du Québec. À la fin de la période de la Grande noirceur, les partis politiques, poussés par l’opinion publique, introduisent des aspects politico-linguistiques dans leurs programmes. Ce phénomène aboutit à des législations linguistiques d’abord timides, puis de plus en plus coriaces, jusqu’à la volonté d’instaurer une politique linguistique unique pour les Québécois. Quatre sources ont permis de mettre en route les processus de politisation de la langue, politisation souhaitée depuis longtemps par les intellectuels : un éveil, caractérisé par des mouvements sociaux et une opinion publique opiniâtre; deux analyses du phénomène en gestation (la Commission Laurendeau-Dunton, commanditée par le gouvernement fédéral, et la Commission Gendron, sous les auspices du gouvernement provincial); une réaction : la législation en matière linguistique qui aboutira à la création, dans une première phase, d’un Office de la langue française.

La première source de politisation de la langue, qualifiée d’éveil, explore la nécessité de considérer le français comme l’un des problèmes nationaux, élément et symbole de tous les autres comportements. Les mouvements nationaux (et nationalistes) et les intellectuels sonnent cet éveil. La prise de conscience aiguë débouchera sur une revendication collective irréversible du « visage français » du Québec, tant dans la qualité que dans la quantité de français. La décennie 1960-1970 marque la période de discussions intenses sur les concepts de « bilinguisme » et d’« unilinguisme » avec une nette prise de position en faveur de ce dernier, du moins chez les nationalistes véritables. De cette situation sortira une définition imagée du bilinguisme, celui-ci n’étant que le croisement de deux langues à un moment donné, l’une qui sort, l’autre qui entre. C’est ce bilinguisme qui fut appelé par la suite bilinguisme collectif ou institutionnalisé.

La deuxième source est la Commission Laurendeau-Dunton constituée en juillet 1963 pour « régler le problème de l’usage de la langue française dans la perspective de l’unité canadienne et comme facteur de l’avenir de la Confédération » (p. 41). Le bilinguisme et le biculturalisme (néologisme parasynthétique créé à ce moment-là) se dresseront comme les principaux chevaux de bataille qui demeureront sur le front pendant presque une décennie. Du point de vue linguistique, la Commission démontre à l’envi que l’anglais constitue une langue dominante en Amérique du Nord, sans que le Québec, historiquement francophone dans toutes ses racines et ses strates sociales, échappe à cette emprise (sauf dans quelques secteurs et services traditionnellement francophones, comme la fonction publique). En raison de ce statut de l’anglais, le bilinguisme apparaît comme un choix pour les anglophones et une contrainte imposée aux francophones. La conséquence la plus marquante des travaux de la Commission est le vote de la « Loi sur les langues officielles du Canada » (1969) par le parlement d’Ottawa. La loi ne donnait de pouvoir à personne, ni à un organisme central quelconque; son application est restée sans effet et n’a entraîné aucune amélioration du statut linguistique du français au Canada. Elle n’a fait qu’aggraver la situation et accroître l’impatience des gens. Un corollaire positif cependant : la Commission a rendu plus qu’évidente la nécessité de modifier les règles du jeu par la fixation légale des conditions d’emploi de l’une et de l’autre langue.

La troisième source est la Commission Gendron constituée en décembre 1968. Elle avait le mandat de « faire enquête et rapport sur la situation du français comme langue d’usage au Québec, et (de) recommander les mesures propres à assurer : a) les droits linguistiques de la majorité aussi bien que la protection des droits de la minorité, b) le plein épanouissement de la langue française au Ouébec dans tous les secteurs d’activité, à la fois sur les plans éducatif, culturel, social et économique » (p. 49). Rapidement, elle constata la nette prédominance de la langue anglaise sur presque tout le marché du travail québécois. Elle affirma par ailleurs te droit du Québec de légiférer en matière linguistique et elle établit une distinction entre « francisation » et « francophonisation », couple conceptuel qui fait pendant au couple fédéral « bilinguisme » et « unilinguisme ».

La quatrième et dernière source est le renforcement de l’Office de la langue française au début des années 1970. Les pouvoirs publics fournissaient ainsi à cet organisme les moyens matériels et les ressources humaines pour entreprendre des travaux de francisation dans le domaine socio-économique, de sorte que le français devienne la seule langue de travail au Québec. En outre, l’Office devait œuvrer à la promotion globale du français sans cependant recevoir du Gouvernement, à ce moment-là, un mandat clair en ce qui concerne le français général (appellation plutôt incommode qui demanderait une (re)définition en adéquation avec les réalités d’aujourd’hui en matière linguistique). L’Office ne possède toujours pas ce mandat, pourtant primordial pour assurer la survie et la reconnaissance du français au Québec, de même que pour en asseoir définitivement la primauté dans toutes les activités des Québécois. En cette matière, il s’est contenté d’en surveiller incitativement l’amélioration sans intervention dirigiste. « L’Office s’est surtout préoccupé du statut du français avec la conviction profonde que l’amélioration de la qualité viendrait de l’amélioration du statut » (p. 65) L’auteur est convaincu que la description tant souhaitée de la langue générale au Québec est à venir en son temps. On comprendra sa prudence en ne voulant pas secouer trop vite des zones d’interventions où les manœuvres devront s’effectuer à partir de bases scientifiques rigoureuses permettant une mise en application efficace des résultats. La description du français du Québec découlera logiquement de la première démarche beaucoup plus urgente, qui était de franciser en priorité les secteurs techniques et scientifiques. Entre-temps, « le rôle de l’Office aura été de concrétiser les objectifs de la société québécoise en matière de langue » (p. 55) et de contribuer à instaurer dans l’ensemble de la population québécoise des attitudes en faveur d’une prise de position irréversible sur le statut de la langue française.

La mise sur pied d’une telle stratégie suppose que l’on puisse identifier les quelques concepts clés qui sont au centre du processus de l’aménagement. Ce sont : le bilinguisme, les fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale, la distinction entre les communications institutionnalisées et individualisées ainsi que la norme linguistique. Les solutions élaborées pour répondre à chacune de ces questions sociolinguistiques feront l’objet des développements du chapitre trois de l’ALQ.

À la première question, J.C.C. fournit un éclairage de type comparatif, après avoir pris bien soin d’attirer l’attention sur le fait qu’il serait « plus juste de parler de multilinguisme » (p. 67) au Québec. Les distinctions consistent à opposer le bilinguisme de langue commune au bilinguisme de tangue spécialisée, à opposer le bilinguisme comme projet individuel au bilinguisme comme projet collectif, à définir bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel. Les Québécois doivent en fin de compte tenter de concilier deux objectifs qui semblent de prime abord contradictoires, à savoir généraliser l’usage du français à tous les niveaux des milieux de travail et maintenir le contact avec la technologie, la science, et l’économie nord-américaines. Il s’agit donc essentiellement d’assurer au français une place prépondérante et à l’anglais une place utilitaire et restreinte. Le bilinguisme fonctionnel sera alors limité à un certain nombre de titulaires de postes stratégiques, les individus occupant ces postes assurant la communication d’une langue à une autre. Corbeil donne à cette situation clé le nom de passerelle linguistique. La passerelle linguistique permet en quelque sorte de délimiter à chacune de ses extrémités les zones d’utilisation exclusive de l’anglais et du français, instaurant ou encore conservant de cette manière une situation d’unilinguisme. La passerelle elle-même correspond aux points de contact entre les deux langues et circonscrit donc la zone de bilinguisme fonctionnel.

L’auteur répond à la question des fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale en identifiant et en décrivant cinq de celles-ci. Ces fonctions servent à départager les communications institutionnalisées des communications personnelles. En outre, elles permettent de mieux saisir le phénomène de l’usage linguistique. Ce sont les suivantes : 1. La fonction d’intégration sociale, la plus importante puisqu’elle sous-tend la grande question de la norme; par cette fonction, l’individu accède à une existence sociale et culturelle, d’abord restreinte (limitée au cercle de famille) puis de plus en plus développée; 2 et 3. Les fonctions de communication et d’expression, complémentaires l’une de l’autre, la première recherchant l’intercompréhension (J.C.C. parle de fonction centripète) et la seconde recherchant l’originalité (fonction centrifuge); 4. La fonction esthétique, résultant d’un choix entre diverses manières codées de s’exprimer et de communiquer (utilisations littéraires, poétiques, publicitaires, scientifiques, etc.). C’est, somme toute, le langage normé par certains groupes sociaux (les grammairiens, les stylisticiens, les puristes, etc.); 5. La fonction ludique qui représente le droit de la langue de se renouveler autrement que dans des systèmes strictement réglementés; c’est une source de connaissance et une méthode de rajeunissement nécessaire, quelle que soit la langue en cause.

La communication individualisée est l’acte libre par lequel l’« individu entre en relation avec un autre au moyen du langage » (p. 78) à l’exclusion de toute contrainte, sauf s’il y a menace de nuisance (c’est-à-dire possibilité de déséquilibrer les règles du système d’une langue) ou de rupture le long de la chaîne locuteur-récepteur (c’est-à-dire possibilité d’un déséquilibre trop prononcé entre la compétence de l’un et de l’autre). La communication institutionnalisée est le fait pour une institution quelle qu’elle soit de communiquer avec le ou les individus; elle s’octroie le privilège de choisir de façon absolue ou relative la langue de communication, allant parfois jusqu’à en faire sa norme non transgressable. J.-C. C. ramène à quatre grands groupes les communications institutionnalisées : l’enseignement, l’administration publique, les institutions économiques et les médias. L’auteur de l’ALQ répond enfin à l’objection que même la communication institutionnalisée est individualisée lorsqu’il statue sur la non-responsabilité de l’individu, la responsabilité incombant avant tout à l’institution, et sur sa dépersonnalisation au profit de l’institution qu’il représente. L’individu, comme il se doit, marque donc le point de jonction entre les deux modèles de communication.

La quatrième question est celle de la norme et de la normalisation. Chacun de ces concepts est extrêmement complexe à étudier, d’autant plus que leurs définitions respectives ne sont pas toujours claires et qu’elles n’emportent pas te consensus dans les divers milieux qui s’en préoccupent. Qu’on en prenne pour exemple les attitudes opposées des puristes et des laxistes, des tenants inconditionnels du français universel rivarolien et des partisans des français régionaux, ces derniers étant par ailleurs vus et analysés dans des perspectives synchroniques dont l’un des aspects essentiels est certainement la néologie. Le concept « norme * comporte deux facettes : l’une est objective et l’autre subjective ou prescriptive. L’aspect objectif de la norme relève de l’observation d’un système, c’est ce que l’on dénomme le normal. L’aspect subjectif de la norme relève de la mise au point d’un système, c’est ce que l’on dénomme le normatif. Les attitudes devant le concept « norme » ont déjà été mises en valeur par Alain Rey. L’observation du réel et la systématisation du modèle idéal s’opposent : l’individu est intégré dans une communauté dont il doit suivre les règles s’il veut survivre socialement et communiquer régulièrement avec ses semblables. « Appliqué à la langue, le terme norme désigne un modèle culturel de comportement linguistique » (p. 83) et qui plus est, l’ensemble des comportements langagiers des individus au sein d’un groupe donné » (p. 83). La norme sociale se pose donc comme le modèle de comportement reconnu et accepté au détriment de la norme individuelle qui ne peut être prise en charge par la société lorsqu’elle diverge trop de la norme commune. Il n’existe à proprement parler pas de norme concentrée sur l’individu seul.

La norme constitue donc une problématique qui implique que l’on examine d’une part les usages et d’autre part les descriptions variées de la langue. Les variations d’usages, c’est-à-dire les modèles réels observés se répartissent en quatre catégories qui sont; 1. Les variations de registres; 2. La stratification sociale, autrement dit la hiérarchisation de ce qu’il est convenu de nommer niveaux de langue; 3. La variation géographique, qu’il faut considérer dans sa perspective synchronique (même langue, même époque, territoires politiques différents); 4. La variation temporelle qui peut être examinée en microdiachronie (entre deux générations), en macrodiachronie (entre deux ou plusieurs grandes étapes de l’élaboration de la langue ou encore par rapport à des ruptures de contacts dont les causes sont extralinguistiques); l’abandon des liens langagiers entre deux États membres d’une même communauté linguistique mène à des évolutions lexicales, phonétiques et syntaxiques, parallèles mais non absolument identiques, plutôt dissymétriques même. Les variations de descriptions, c’est-à-dire les modèles construits se répartissent en fonction de trois facteurs qui sont : 1. L’appartenance à une école (« empiriste », simple observateur (comme le missionnaire ou l’administrateur de jadis), linguiste ou professionnel de la langue) ou la formation du chercheur selon une idéologie linguistique; 2. L’amplitude de la description (individu, groupe, collectivité); 3. L’objet envisagé dans la description (phonologie, lexique, néologie, chrorolexicologie...).

La norme entraîne dans son sillage tout le phénomène de la normalisation linguistique et terminologique. Démarche destinée à mettre des usagers d’accord lorsqu’il y a des divergences d’usages, puis à assurer le suivi des décisions par leur diffusion, la normalisation est un processus d’intervention au niveau idiolectal (graphie, lexique, phonétique), rarement au niveau de la collectivité (phonologie, syntaxe, morphologie). C’est une activité méthodique qui vise à l’élimination des différences (synonymies régionales et temporelles, par exemple) ou des concurrences (synonymies professionnelles et idéologiques). Son lieu d’action privilégié est celui de la terminologie de la technologie, des sciences exactes et des sciences humaines. Elle tire sa motivation première et parfois sa valeur de causes extralinguistiques. De multiples facettes de la normalisation demeurent encore inconnues. La raison en est, selon nous, que la normalisation met en cause des forces vives, comme les rapports entre les mots et les choses qui, jusqu’à tout récemment avaient fort peu été rapprochés puisque les spécialistes travaillaient chacun de leur côté. La connaissance du phénomène progressera d’autant que ces tours d’ivoire se transformeront en lieux accessibles pour les uns et les autres.

La description des concepts clés conduit J.-C. C. à analyser, dans son quatrième chapitre, la stratégie mise en place au Québec au moment de l’élaboration de la Charte de la langue française. Cette charte constitue ni plus ni moins qu’un aboutissement d’une succession de lois à caractère et contenu linguistiques qu’a connues le Québec en un peu moins d’une décennie. Trois partis politiques, devenus tour à tour le Gouvernement, ont successivement légiféré en matière de langue : l’Union nationale vote la Loi pour promouvoir la langue française (dite Loi 63) en 1969; le Parti libéral vole la Loi sur la tangue officielle (Loi 22) en 1974; enfin le Parti québécois vote la Charte (Loi 101) en 1977. Cette dernière se révèle être la plus coercitive des trois : par elle, le statut et la qualité de la langue française au Québec doivent être redressés de manière à faire du français la seule langue officielle sur le territoire.

La définition de la stratégie de la « qualité de la langue » est plus difficile à cerner, le concept étant lui-même peu défini. En outre, la définition de ce concept dans sa réalité régionale conduit inévitablement à le comparer au même concept observé dans sa réalité pure, ou généralement considérée comme telle, celle de France. Sans que cette comparaison remette sur le tapis les éternelles discussions sur la notion de langue française unique. Le terme comparer signifie plutôt ici une mise en parallèle de situations linguistiques afin d’en dégager des ressemblances et des différences (le terme écart doit être rejeté car il renvoie à une hiérarchisation normative que le Québec a amplement vécue et dont il a beaucoup souffert).

L’approche québécoise de ce concept se situe donc d’emblée à un niveau de reconnaissance d’une « manière québécoise d’utiliser le français » (p. 106). Quatre niveaux d’intervention peuvent être signalés : 1. La valeur juridique de la langue : qu’est-ce qui est français? Dans un État francophone, comme le Québec, politiquement éloigné de la norme française (au sens de France), il n’existe pas encore de grammaire, ni de dictionnaire qui seraient ces outils de référence sur lesquels s’appuyer en toute confiance pour reconnaître ce qui est le français commun. Le français du Québec, sauf quelques particularismes admis par quelques autorités universitaires ou gouvernementales, est continuellement mesuré par rapport à des ouvrages français. Il y a là comme une énorme faille qu’il faudrait rapidement colmater afin que le lien s’établisse entre une situation actuelle de plus en plus reconnue (l’existence d’un français général du Québec) et une situation historique (l’existence d’un français général commun à tous tes francophones d’origine ou de culture). Dans l’état présent des recherches en cours sur la langue française dans le monde, il semble aussi peu logique de définir la langue d’ici à l’aide d’outils linguistiques étrangers que de définir des droits et des pouvoirs d’un pays à l’aide d’un code juridique ou de lois étrangers; 2. Le pouvoir de normalisation apparaît comme le second moyen de parvenir à une langue de qualité. Un contrôle et une surveillance de tous les instants de ce pouvoir devraient en garantir l’exercice démocratique; 3. La responsabilité du ministère de l’Éducation se situe à tous les niveaux d’enseignement et se répartit entre la langue générale et les « langues terminologiques »; 4. Les médias portent aussi une immense responsabilité vis-à-vis de la collectivité. Leurs influences sont constantes allant même jusqu’à instaurer dans une population des conditionnements culturels et langagiers.

La stratégie linguistique de l’État québécois comporte la création d’organismes étatiques d’intervention linguistique; la fixation d’échéances dans le processus de modification des comportements linguistiques; l’établissement de programmes de francisation conduisant les entreprises à instaurer un usage prépondérant, permanent et de qualité du français, l’imposition d’amendes aux contrevenants.

Ce tour d’horizon amène l’auteur de l’ALQ, dans un cinquième et dernier chapitre, à extrapoler sa stratégie et à en dégager un modèle théorique applicable à l’ensemble de la francophonie. La procédure d’aménagement linguistique concerne les circonstances qui nécessitent une intervention, les principes qui doivent guider cette intervention et le mode d’intervention lui-même.

Les circonstances d’intervention sont : la diversité linguistique dans un même pays ou État, la concurrence intense entre langues ou entre variantes de la même langue à l’intérieur des institutions et la conscience de cette concurrence. Les principes de l’aménagement se ramènent à une double catégorie : ceux qui sont relatifs à « la manière dont une langue ou une variante d’une langue en arrive à s’imposer dans les pratiques linguistiques d’une collectivité nationale » (p. 115) : ils dépendent d’une théorie générale de l’usage linguistique; ceux qui sont relatifs à « la manière de procéder à l’établissement d’un plan d’organisation linguistique d’un État » (p. 115) : ils découlent de la nécessité d’arrêter des moyens d’action, comme ce fut le cas au Québec. Mis à part le cas québécois, dont le modèle est sans aucun doute le mieux structuré, les modes d’intervention alternent entre la « libre concurrence des communications institutionnalisées » (p. 120) et l’intervention partielle ou indirecte. Un tel laisser-faire entraîne inévitablement la stagnation dans l’évolution du processus. Il est fort peu probable qu’un aménage ment incitatif produise les profonds changements souhaités. Le « vouloir changer » n’a sûrement pas la force du « pouvoir changer ». Pour être explicite et global, l’aménagement linguistique doit reposer sur des pouvoirs coercitifs contrôlés : c’est le seul gage d’une intervention profonde conduisant aux changements envisagés.

Dans la suite de son chapitre cinq, J.-C. C. examine la situation et les défis de la francophonie, concept qui, quoique instable, n’en existe pas moins. Ces grands défis sont le multilinguisme et la diversité linguistique.

Les communautés linguistiques membres de la famille francophone vivent dans un état de multilinguisme Le français y est en contact plus ou moins permanent avec une ou plusieurs autres langues qu’il influence et dont il subit par le retour des choses quelques pénétrations langagières. À la limite, même la France vit sous l’emprise d’un multilinguisme : l’alsacien, l’occitan, le basque et le breton, notamment, entretiennent une effervescence, source de nombreuses tensions. Enfin, l’anglais, « soutenu par son statut de langue dominante mondiale » (p. 122), est présent presque partout. (Devenu une espèce de lingua franca moderne en usage sur presque toute la planète, cette place plus que prépondérante de l’anglais n’est pas particulière à la francophonie; la situation se répète dans l’arabophonie, dans l’hispanophonie d’Amérique, dans la lusophonie par exemple.)

Quant à la diversité linguistique du français lui-même, l’analyse de J.-C. C. se situe davantage au niveau théorique. Ce qui lui importe, c’est que chaque région en arrive à une « description rigoureuse et fiable du français régional » (p. 126). Pour parvenir à une telle description, il faudrait établir une méthodologie applicable à l’ensemble de la francophonie, du moins sur un plan théorique. Par ailleurs, suite à « l’éclatement du mythe d’une seule et même norme pour tous » (p. 128), se greffera à cette description la nécessité d’élaborer une théorie de la norme, ce concept ayant fait l’objet de trop peu d’attention jusqu’à ce jour. Enfin, la diversité linguistique entraîne dans son sillage un ensemble de préjugés dont l’écheveau se prête mal à un débrouillage. On peut cependant isoler trois des principaux préjugés qui perdurent : 1) le constat de l’existence de l’accent de l’autre aboutit à son rejet et à la « hiérarchisation esthétique des accents » (p. 127) entraînant des conséquences extralinguistiques diverses. 2) La situation de son propre français régional au sommet de la hiérarchie, qui comporte naturellement des jugements de valeur. 3) Le paravent des écarts par rapport à une norme centrale (laquelle?) menant à des culpabilités linguistiques à la fois diachroniques et synchroniques. Ne vaudrait-il pas mieux prendre davantage conscience des différences, concept plus acceptable aujourd’hui qui peut nous ramener à la nécessité d’un noyau lexical commun restant à définir?

Parmi les premiers défis de la francophonie, figure sans aucun doute un défi d’ordre métalinguistique; c’est la nécessité de définir clairement la série de concepts dont se nourrit toute la famille francophone. J.-C. C. effectue une analyse critique de la terminologie actuellement utilisée : sont examinés tour à tour les termes francophone, francophonie, français, français universel, français régional, français dialectal, créole, créolisation, emprunt, normalisation et normatif. Cette terminologie est appelée à constituer le noyau des recherches sur la francophonie du moins sous leurs aspects linguistiques. L’auteur de l’ALQ énonce par la suite une série de trois propositions d’objectifs linguistiques pour la francophonie : d’abord, il suggère une coexistence des langues, c’est-à-dire une espèce de multilinguisme fonctionnel; puis une coexistence des usages conduisant à une théorie de la variation linguistique. Enfin la valorisation du sentiment de la ressemblance linguistique entre les communautés formant la mosaïque francophone de manière à enterrer définitivement l’éternel sentiment de culpabilité linguistique, « c’est-à-dire la crainte paralysante et la mauvaise conscience des fautes » (p. 132).

Ce qui ressort de ce grand tour d’horizon sur l’avancement du projet de l’aménagement linguistique du Québec à l’heure actuelle ne peut se poser que sous la forme de constatations, parmi lesquelles, on peut souligner celles-ci :

  1. Les Québécois s’accordent pour reconnaître que le français est désormais devenu la langue officielle du Québec, « contre le bilinguisme institutionnalisé et généralisé » (p. 135).
  2. L’aménagement en cours s’insère dans la perspective plus vaste de la décolonisation culturelle, politique et économique. De fait, la décolonisation linguistique sert les autres décolonisations en voie d’achèvement. Ensemble, elles forment un « projet global de société, qui implique une nouvelle définition des droits et devoirs » (p. 136) de tous les Québécois.
  3. Le projet de société nouvelle a pris une dimension plus réalisable avec l’avènement au pouvoir du Parti québécois et l’adoption de la Charte de la langue française. Anglophones et allophones se définissent désormais par rapport à une nation québécoise dans son ensemble et non plus uniquement par rapport à l’enclave montréalaise.
  4. L’une des grandes leçons qui ressort de l’expérience québécoise, constituant par le fait même le principe premier et inattaquable de la théorie de l’aménagement linguistique, est celle qui veut que lorsqu’un État souhaite modifier une situation linguistique (soit par recours au changement total, soit par orientation de l’évolution), « il faut contrôler le comportement linguistique des institutions » (p. 116), car il est dangereux et peu efficace de faire supporter la responsabilité de ce changement par les individus eux-mêmes. « Leur responsabilité en la matière est trop limitée » (p. 116).

Deux appendices informent le lecteur quant à la chronologie des événements linguistiques majeurs au Québec entre 1957 et 1979 et quant à la chronologie des principales législations ou réglementations québécoises relatives à l’emploi de la langue française. Une bibliographie termine cet ouvrage indispensable pour comprendre la situation linguistique du Québec. Nul mieux que J.-C. C., qui fut au cœur des mouvements de transformation des comportements langagiers des Québécois pendant presqu’une décennie, ne pouvait entreprendre avec autant de profondeur l’analyse de ces changements. L’aménagement linguistique du Québec n’est pas un testament : c’est un pas vers la saisie globale de la situation linguistique du Québec et son insertion dans la communauté francophone. L’auteur, qui peut regarder son rejeton avec fierté, pose un grand nombre de questions sur la suite â donner â l’aménagement linguistique du Québec. En particulier, il nous semble que le projet déborde maintenant la stricte question de la terminologie pour déboucher sur la description et l’analyse généralisées du français au Québec. Cette œuvre est sur le point de commencer. Au bout du chemin se profile un Dictionnaire québécois de la langue française.