Le paysage lexicographique français entre 1878 et 1932 : portrait d’une culture d’époque

1. Un siècle de dictionnaires

Le présent article propose un bref voyage archéologique au cœur du monde des dictionnaires français parus entre 1878 et 1932. L’itinéraire temporel choisi est balisé, au départ et à l’arrivée, par les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (DAF). Nous ne nous aventurerons pas sur les terres académiques, sinon pour établir les raccords indispensables afin de bien comprendre la situation évoquée ou pour remémorer les idées, souligner les aspects que les auteurs doivent aux travaux réalisés par la Compagnie. Notre objectif ne consiste pas à explorer les dictionnaires issus des réflexions des Immortels mais bien plutôt les répertoires péri-académiques. En ce domaine, il ne peut être question d’exhaustivé, tant s’en faut. Ainsi donc, le circuit est délimité par quelques recueils représentatifs de l’industrie du dictionnaire au cours de la période envisagée. Celte focalisation autorise à scruter aussi bien les dictionnaires ayant eu un large succès commercial dans le public que ceux dont on retient les titres parce qu’ils ont durablement influencé la réflexion sur les principes et méthodes de la lexicographie moderne. Avant tout, au plan social et au plan épistémologique, c’est la valeur exemplaire des ouvrages disponibles qui a guidé la sélection de ceux dont nous voulions aborder la genèse.

Au moment de la parution de la septième édition du DAF en 1878, deux œuvres majeures venaient tout juste d’être mises à la disposition du public : le Dictionnaire de la langue française (DLF) d’Émile LITTRÉ, publié de 1863 à 1873, et le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (GDU) de Pierre LAROUSSE, publié de 1866 à 1876. Les quatre volumes du Littré et les quinze tomes du Larousse seront rapidement enrichis de suppléments, un pour le DLF (1877) et deux pour le GDU (1878 et 1890).

Après la fusion du mot et de la chose dans l’Encyclopédie de DIDEROT et d’ALEMBERT, la période était propice à la réapparition de la nécessaire dichotomie qui définira les deux principaux courants de la recherche dictionnairique dont les bâtisseurs de répertoires s’inspirent toujours 125 ans après : le dictionnaire de langue, qui capte les mots, et le dictionnaire encyclopédique, dont le schéma binaire permet la mise en cage simultanée des mots et des choses. Ce double dimensionnement de la lexicographie de langue française moderne s’est opéré avant 1870, principalement grâce à LITTRÉ et à LAROUSSE.

Il apparaîtrait illogique, sinon inconvenant, d’entreprendre de parcourir le paysage lexicographique français entre 1878 et 1932, date de parution du premier fascicule —et du premier volume— de l’avant-dernière édition du DAF, sans s’arrimer à l’action pionnière des deux grands auteurs de dictionnaires que sont Émile LITTRÉ et Pierre LAROUSSE, car leurs noms et leurs œuvres résonnent encore familièrement aux oreilles des contemporains, tout en ne laissant personne indifférent. Dans cette suite paysagique, ils traverseront régulièrement les grands fleuves de notre champ d’observation. Ils seront fréquemment convoqués en tant qu’explorateurs d’avant-garde dans l’aventure dictionnairique, tout comme on rappellera au besoin l’influence prépondérante exercée par leurs activités scientifiques sur la pratique et sur le devenir de la lexicographie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

2. La science en progrès et les nouvelles coordonnées de la lexicographie

La rigueur scientifique, jointe aux données novatrices de la linguistique et aux approches renouvelées de l’histoire, imprégnera la recherche lexicographique de la deuxième moitié du XIXe siècle. S’ajoutent à ces conquêtes, l’influence prépondérante de la théorie de l’évolution et celle des idées philosophiques. À l’image d’autres théories qui révolutionnent des pans entiers des sphères d’activité, plusieurs linguistes et lexicographes assimileront le darwinisme et le transposeront dans leurs propres recherches. « C’est la confirmation que le langage est un organisme, et que, sur le plan de l’histoire, cet organisme naît, se développe, évolue, décline et meurt [...] » (MOUNIN, 1967 : 195).

Le XIXe siècle « fut à la fois le siècle de l’histoire —d’une histoire rénovée par la critique— et celui des sciences positives et expérimentales » (IMBS, 1965 : 468). Bien vite, les pratiques lexicographiques françaises se sont emparées de ces conceptions scientifiques et historiques. Conséquemment, la lexicographie bénéficie d’apports d’origines diverses qui tracent des coordonnées parallèles servant à orienter et à animer la plupart des travaux de confection des dictionnaires. À un titre ou à un autre, toutes les œuvres lexicographiques édifiées entre la septième et la huitième édition du DAF se positionnent sur ces nouvelles coordonnées au centre desquelles règne le concept d’« ordre ». Seule l’Académie, maîtresse de son territoire, demeure imperméable aux idées nouvelles et résiste à ces poussées. Partant, elle n’actualise pas ses méthodes.

2.1. Première coordonnée : les sciences naturelles —la biologie

Sciences dominantes, les sciences naturelles proposent rapidement et à tous un modèle à imiter. La société devient chez les positivistes comme Auguste COMTE un organisme vivant dont l’origine est biologique. À la fin du siècle, Arsène DARMESTETER introduira lui aussi les principes biologistes dans ses écrits sur la langue (1887 : 3). Puis, de manière plus spécifique, il en fera l’une des articulations clés de la méthode du projet lexicographique dans lequel il s’était engagé.

2.2. Deuxième coordonnée : l’histoire

La lexicographie est aussi axée sur un ordre associé à une série de successivités événementielles. De là, pour le lexicographe, l’obligation de faire appel à l’histoire pour conforter son dessein, pour assurer ses descriptions, pour effectuer ses mises en perspective diachroniques (MATORÉ, 1985 : 606). « Pendant longtemps [...J, le dictionnaire n’a été considéré que comme l’expression, fidèle ou non, de la réalité du lexique; or celui-ci était considéré, en raison du prestige exercé au XIXe siècle par l’Histoire et les Sciences naturelles, comme un phénomène essentiellement évolutif; des dictionnaires comme le Littré ou le Dictionnaire général sont surtout des ouvrages historiques » (MATORÉ, 1983 : 88). Dans les dictionnaires du temps, sont donc disposées en parallèle les recherches sur l’histoire linguistique et les recherches sur les événements qui font l’histoire des nations.

2.3. Troisième coordonnée : la philologie

La lexicographie bénéficiera grandement de la révolution linguistique amorcée par la grammaire comparée dans laquelle la philologie classique rénovée occupera une position centrale. Elle se fera le reflet fidèle des recherches menées sous la conduite des philologues de l’époque. Après 1870, plus encore après LITTRÉ, la philologie scientifique et patriotique imprégnera les grandes entreprises de lexicographie culturelle (QUEMADA, 1990 : 878).

2.4. Quatrième coordonnée : ta pédagogie et le didactisme

Pierre LAROUSSE restera toujours loyalement attaché à sa formation d’instituteur. L’orientation pédagogique transparaît dans toute son œuvre lexicographique et encyclopédique. Il introduit donc un principe méthodologique qui manquait jusque-là : le programme proprement pédagogique et didactique du dictionnaire. Pour l’ancien enseignant et héritier des philosophes des Lumières, la vulgarisation et le résumé forment un credo. Cette mise à disposition générale du savoir humain encyclopédisé repose aussi sur l’idée très sociale de vouloir simultanément servir le laïcisme et la démocratie. La nature de l’information encyclopédique prolongeait, complétait, stabilisait l’enseignement de base reçu à l’école. Pour Alain REY, LAROUSSE « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen » (1990 : 1820).

En conséquence, le souci pédagogique conduit à une sélection soigneuse et serrée des entrées, cl cela en dépit de l’hospitalité manifestée à l’égard de toutes les couleurs du lexique. Les lexicographes qui œuvrent dans la constellation pédagogique ont tendance à éliminer les mots rares, à écarter les mots tabous ou à contenu tabou, à faire une croix sur les mots peu connus par l’institution enseignante, pour ne s’arrêter que sur la langue socialement reçue.

2.5.De ta géométrie de l’ordre

L’observation des phénomènes et la détermination des lois qui régissent leur organisation occupent une position stratégique dans les recherches lexicographiques. Avec LITTRÉ, l’ordre devient le concept phare, le mot d’ordre! « Son dictionnaire est donc une seconde linéarité, l’ordre d’un ordre » (MESCHONNIC, 1991 : 168). Mais l’ordre littréen, l’ordre laroussien, l’ordre du trio du DC, pour être non arbitraires, n’en sont pas moins méthodologiquement successifs et contrastés. Chacun est intelligible en fonction d’une géométrie dictionnairique distincte et d’un temps immobilisé.

L’ordre est aussi conçu comme la régulation des usages. De fait, la lexicographie de l’époque est remarquable par son purisme et l’attachement assez prononcé qu’elle manifeste à l’égard de la littérature classique (MATORÉ, 1985 : 607). À l’exception de l’Académie (QUEMADA, 1985), l’approche diachronique sublime la synchronie et encore plus, selon les mots d’Auguste COMTE, « la présidence mentale de l’avenir ». En dépit de leurs velléités modernistes (regards sérieux et documentés sur les néologismes, les régionalismes, les technolectes...), les dictionnaires sont plutôt en retard sur l’actualité lexicale et sur l’usage de leur temps. La norme est contraignante, prescriptive et non objective, chez la plupart.

3. Les couleurs vives du spectre de la lexicographie française péri-académique

Quelle que soit l’époque, les dictionnaires projetés ou publiés entre deux éditions de l’Académie reposent pour ta majorité sur une même idée filiatrice, à savoir importer la nomenclature du DAF et proposer des aménagements, des améliorations à la méthode du célèbre dictionnaire de la Compagnie. Bien entendu, il s’agit ici des dictionnaires qui appartiennent à la même constellation que le DAF : celle du dictionnaire général monolingue (DGM) du fiançais. La production dictionnairique qui suit la parution du DAF en 1878 est très abondante (QUEMADA, 1990 : 890-894 et REY, 1990 : 1838-1842). La présente revue ne retiendra de ce florilège que quelques pièces marquantes pour la lexicographie monolingue. C’est à travers une sélection de témoins privilégiés de la « belle époque des dictionnaires français » (REY, 1990 : 1822) que l’on verra comment les lexicographes ont archivé le spectre des connaissances linguistiques et encyclopédiques de leur temps. Ce paysage, on peut le baliser très longuement ou, au contraire, assez simplement, avec des absences, des lacunes et, sans doute, des injustices, car l’histoire et la conscience collective sont elles-mêmes sélectives, injustes et lacunaires quand il s’agit de raviver la mémoire. C’est le cas, par exemple, du Dictionnaire classique d’Augustin GAZIER (1887) « qui semble l’avoir emporté dans le public sur le Larousse équivalent, avant le Petit Larousse de 1905 » (REY, 1990 : 1825). Jusqu’en 1923, le Gazier se réclame de 42 éditions et les ventes atteignirent les 900 000 exemplaires (REY, 1990 : 1825).

Les propositions de refondre le DAF, d’élargir sa nomenclature aux mots usuels (GUÉRIN, LAROUSSE), de considérer les savoirs thématiques et la variation régionale (GUÉRIN), de recourir aux écrivains admis, aux références classiques tout spécialement (HATZFELD), d’introduire les étymologies et les datations (HATZFELD), de parfaire les définitions, de soigner les réseaux analogiques structurants, etc., implantent une perspective historique, une dimension diachronique à cent lieux de la pensée académique (QUEMADA, 1982 : 350).

3.1. Le Dictionnaire des dictionnaires (1886-1890)

Les six volumes du Dictionnaire des dictionnaires (DD), dirigé par Paul GUÉRIN, furent publiés de 1886 à 1890 (QUEMADA, 1990 : 891 et REY, 1990 : 1840; l’année 1884 est également une date souvent avancée pour la publication du premier volume; on a retenu ici celle qui figure à la fin de l’introduction). Une seconde édition en 1892, puis une troisième en 1898, entrecoupées par un Supplément illustré (1895) —qui sera fusionné dans la nomenclature de la troisième édition— en font un répertoire ayant eu un certain retentissement à la fin du XIXe siècle. S’il fut spolié ou récupéré par la suite et publié sous le titre de Encyclopédie universelle du XXe siècle. Lettres, sciences, arts. Illustrée (12 vol. : 1904; aussi 1908-1910), il n’a pas lui-même franchi la frontière du siècle. REY (1990 : 1824) raconte l’étrange mésaventure qui fut réservée au DD dont le texte fut en grande partie annexé par deux anciens collaborateurs de GUÉRIN, Alfred MÉZIÈRES et Frédéric LOUÉE. C’est d’ailleurs LOLIÉE qui avait signé l’introduction de la première édition du DD.

Le titre même du dictionnaire montre à quel point les ouvrages se succèdent tout en tirant le meilleur profit de leurs devanciers. L’avertissement du DD l’exprime fort bien : « Le Dictionnaire des Dictionnaires, comme son titre l’indique, contient la substance de tous les dictionnaires, c’est-à-dire le résumé des connaissances humaines, sous forme de vocabulaire » (1886 : V). Comme d’autres avant lui, et comme le feront ses successeurs immédiats, le DD s’est appuyé sur ses prédécesseurs, spécialement sur le Littré pour la partie langue. « Tout en ayant choisi pour modèle, quant à l’anatomie des articles, l’admirable travail de Littré, il le dépasse par l’abondance de la nomenclature, par la diversité des exemples et par l’extension du cadre des auteurs » (LOLIÉE, 1886 : XXVIII).

De par sa physionomie, le DD est l’un des derniers représentants des dictionnaires dits « universels ». Son sous-titre : Lettres, sciences, arts. Encyclopédie universelle fait clairement écho à ce courant. Le texte introductif précise les visées ambitieuses envisagées pour cette œuvre. LOLIÉE mentionne que le but général recherché par le dictionnaire consiste à intéresser et à instruire « le plus grand nombre possible en fournissant le plus possible aussi de faits et de notions exprimés sous des formes brèves » (LOLIÉE. 1886 : XXXV).

C’est dire comment la nomenclature du DD est abondante, riche et diversifiée. Elle est formée des mots de la langue générale —y compris des archaïsmes médiévaux, des mots familiers et des mots argotiques— des terminologies scientifiques et techniques, ainsi que des noms propres. Fréquemment, les termes des savoirs technolectaux sont identifiés par des étiquettes de domaine (REY, 1990 : 1824-1825). Les sphères privilégiées sont, entre autres, la botanique, la zoologie, la physique, la chimie, la médecine, l’histoire et, bien entendu, la géographie, présente également à travers les nombreux toponymes et gentilés sélectionnés. Au crépuscule de son siècle, l’auteur souhaitait rendre compte des progrès universels. En contrepoint de ces avancées, les noms des personnages qui se sont illustrés dans les sciences, les techniques ou d’autres domaines rejoignent également les colonnes du dictionnaire. GUÉRIN procède de manière identique pour les arts et la littérature. Il interclasse les noms propres de personnes, de lieux... avec les noms communs et il introduit des notions encyclopédiques à la fin de certains articles, ce qui complète et renforce le caractère à la fois philologique et proprement encyclopédique du dictionnaire. De plus, le Supplément innove à sa manière en incorporant une iconographie beaucoup plus prolixe (gravures, cartes géographiques, tableaux thématiques, etc.). « Le Dictionnaire des dictionnaires est un intéressant hybride où la tradition de Littré et de Godefroy est mêlée au didactisme terminologique et encyclopédique de Larousse » (REY, 1990 : 1825).

Le Guérin enregistre un nombre impressionnant d’exemples du lexique littéraire de son temps, ce qui manquait à ses devanciers LITTRÉ et LAROUSSE, et qui manquera grandement à son contemporain HATZFELD. Présentées sans autres références que les noms abrégés des écrivains ou des titres des dictionnaires, ces citations réappropriées perdent quelque peu de leur valeur d’autorité. Le dictionnaire revêt un caractère véritablement synchronique en actualisant la langue du XIXe siècle dans les articles. Sur cette voie, il rejoint LAROUSSE, mais moins régulateur que lui, il se fait « tout hospitalier à l’égard du néologisme » (LOUÉE, 1886 : XXXI), aussi bien le « néologisme de choses » que le « néologisme d’expression ». Ce dictionnaire est le premier à avoir inclus systématiquement dans la nomenclature des unités lexicales relevant de la variation géographique. Il se montre très accueillant aux lexiques des variétés du français et il ouvre généreusement ses pages aux régionalismes français, belges, suisses et canadiens (LOLIÉE, 1886 : XXXI), surtout dans le Supplément, il est vrai. Par exemple, la part des canadianismes dans le complément représente 341 mots et emplois (GIROUX, 1991). Outre l’indicatif de localisation géographique, le cas échéant, il n’y a pas de discrimination normative dans le traitement microstructurel des mots régionaux. Les entrées ou les sens relatifs à ces unités sont fusionnés avec les autres.

En raison de sa position à l’égard des variétés de français, le DD se démarque nettement de ses collatéraux et contemporains. Bien entendu, cette large ouverture sur les français régionaux n’est pas étrangère à l’idée de vouloir faire plus universel. Dans ce projet d’universalité, l’auteur prend en considération la dispersion géographique de la langue. L’histoire acquiert ainsi son ultime dimension. La double observation diachronique et diatopique du langage a pour but une description totale du lexique, en dressant « l’inventaire le plus riche, le plus varié des emplois de la langue française, prise à ses origines et suivie jusqu’à ses expansions toutes contemporaines » (LOLIÉE, 1886 : XXVIII). Du point de vue nomenclaturel, les auteurs avaient amplement raison de concevoir leur dictionnaire comme étant « le Thésaurus le plus complet qu’on ait publié de la langue française » (LOLIÉE, 1886 : XXXV).

3.2. Le Dictionnaire général de la langue française (1890-1900)

Le Dictionnaire général de la langue française (DG) est un monument lexicographique aujourd’hui presque oublié en dehors des cercles de lexicographes et de métalexicographes. Aux yeux des lecteurs et des critiques avisés, le DG « est peut-être le sommet de la lexicographie française philologique et historique » (REY, 1990 : 1822). De l’avis de QUEMADA (1990 : 879), le DG devint immédiatement après sa parution « le meilleur répertoire historico-philologique du français moderne » et cela en raison de ses datations précises pour l’époque et exploitées avec un soin particulier, pour sa « fiabilité graphique, textuelle, sémantique des emplois et des analyses » (voir aussi PARIS, 1901).

Le maître d’œuvre du DG, Adolphe HATZFELD, a amorcé ses travaux en 1871, presque vingt ans avant la parution du premier fascicule, en juillet 1890 (sur les dates de parution du DG, v. RETTIG, 1982). Le dictionnaire se distingue de deux manières : d’abord par sa facture même, puisque, outre le lexique alphabétique, il renferme un important et volumineux Traité de la formation de la langue française; ensuite, par son architecture microstructurelle qui rénove complètement la rubrique historique tandis que la rubrique définitionnelle organise l’agrégat des significations suivant une conception logicienne.

3.2.1. Le Traité de la formation de la langue française

Conçu et en partie rédigé par Arsène DARMESTETER, le Traité de la formation de la langue française fut terminé par deux collaborateurs d’Adolphe HATZFELD, Antoine THOMAS et Léopold SUDRE (DG 1890 : 1 n.I pour le détail). Cette section s’étend sur 300 pages et elle forme avec le corps du dictionnaire un amalgame sans équivalent dans la lexicographie française. Alors que le répertoire alphabétique est un ensemble clos artificiellement par les limites de la nomenclature, le Traité permet de garder ouvert le grand réservoir lexical, car il rassemble en quelques centaines de paragraphes tous les modèles qui gèrent l’évolution des mots et qui régularisent la formation des nouvelles unités lexicales. Dans le corps des articles, la grande majorité des mots est munie d’un, de deux ou de plusieurs numéros qui renvoient aux paragraphes correspondants dans ce tableau. Celui-ci complète le dictionnaire, il le contrôle, l’explique, le théorise. Il est « le révélateur objectif des conceptions théoriques des auteurs » (QUEMADA, 1990 : 879).

3.2.2. Le dictionnaire et sa conception

La doctrine du DG met en évidence trois phénomènes majeurs : la place de l’histoire et de la science dans l’ouvrage, la conjonction de la logique et de la linguistique philologique, l’organisation spécifique de la nomenclature et son déploiement sous la forme de monographies lexicales composant les articles.

Les modes d’organisation des données lexicales et étymologiques s’inspirent des vues historico-évolutionnistes en vogue à la fin du XIXe. Ces orientations nouvelles, notamment en rapport avec la généalogie des sens, justifiaient à elles seules l’élaboration d’un dictionnaire nouveau, concurrent du Littré, mais néanmoins respectueux de l’œuvre de l’illustre prédécesseur. La rigueur et la rationalité hantaient HATZFELD. Dans son optique, il fallait obéir aux lois classificatrices naturelles et biologiques qui commandaient que l’observation des faits linguistiques repose sur une méthode comparable à celle des sciences de la nature. Une phrase de l’introduction résume clairement l’hypothèse scientifique : « Lorsqu’un mot a plusieurs sens, il constitue véritablement un genre, dont les acceptions principales forment pour ainsi dire les espèces, et les acceptions secondaires les variétés » (HATZFELD/DARMESTETER, 1890 : XVII). Autrement dit, énumérer tous les sens d’un mot d’une manière linéaire, le procédé fût-il historique et logique, c’est néanmoins méconnaître les lois fondamentales qui gouvernent toute classification. Les nouveaux mécanismes inspirés des sciences étaient désormais en place pour que la logique et la philologie combinent leurs efforts. « C’était —enfin— la rencontre de la classologie, domaine important de la gnosiologie et de l’épistémologie, avec la lexicographie » (REY, 1990 : 1823).

Dans le DG, la méthode historique est aussi importante et présente que la méthode scientifique. Les auteurs ont fait leur credo de l’observation scrupuleuse des principes de l’acquis du passé. « La méthode historique ne consiste pas simplement à faire connaître les divers sens d’un mot, en partant de la signification première, de laquelle toutes les autres sont sorties » (HATZFELD/DARMES TETER, 1890 : 1). Les lexicographes veulent avant tout montrer l’enchaînement et les liens entre tous les faits recueillis. Son sens de la précision naturelle et son esprit logique portent HATZFELD à concevoir un dictionnaire dans lequel l’ordre, l’exactitude, la clarté et la rigueur doivent dominer. Il a été le premier à entrevoir la pertinence d’une organisation, d’une analyse arborescente des sens, plutôt que de restreindre la Filiation sémantique au simple niveau scalaire comme chez tous ses prédécesseurs.

La tranche temporelle déterminée pour la nomenclature demeurait classique, au double sens du terme. D’une part, parce qu’elle envisageait l’usage reçu, choisi et traditionnel du français, d’autre part, parce que le dictionnaire était destiné à un public scolaire, celui des classes supérieures du lycée. Aussi la langue décrite est-elle celle qui embrasse les XVIIe et XVIIIe siècles, ainsi que le début du XIXe.

Sous l’angle quantitatif, la nomenclature du DG est passablement limitée. Plusieurs experts y ont d’ailleurs vu l’une des faiblesses du dictionnaire (MATORÉ, 1968 : 130; REY, 1990 : 1823). S’il y eut bien malgré tout une timide ouverture de la nomenclature, c’est grâce à l’insistance de DARMESTETER et de THOMAS. Tour à tour, ils ont cherché à convaincre le concepteur principal de la nécessité d’accroître quelque peu le volume des mots, et surtout de s’ouvrir plus généreusement au vocabulaire récent. Mais HATZFELD ne voulait pas moderniser sa nomenclature, d’ailleurs en grande partie importée de la septième édition du DAF, et il ne cédera pas sur l’essentiel. Par conséquent, le vocabulaire contemporain du dictionnaire demeurera nettement déficitaire. Lorsqu’elles sont consignées, bien des créations du XIXe siècle sont tout simplement notées comme appartenant à la catégorie des néologismes. « Les mots créés au XIXe siècle sont accompagnés de la mention “néologisme” » (HATZFELD/DARMESTETER, 1890 : XIII), alors que les unités qui ne se trouvent pas recensées dans la septième édition du DAF sont précédées d’un astérisque. Sauf quelques exceptions évoquées ci-dessus, l’arrêt sur l’image lexicale se fait sur le corpus littréen (1600-1800). Encore que HATZFELD ait tamisé le DLF, laissant échapper plusieurs mots importants. La primauté donnée au lexique classique et postclassique décale d’un siècle l’objet linguistique décrit par rapport au moment de la réalisation du dictionnaire. Ce décalage volontaire de la part des auteurs marque selon toutes les apparences une position bien définie devant la norme. La règle normative qui domine le DG est donc la même qui régnait aux XVIIe et XVIIIe siècles. « Le Dictionnaire général manifeste, plus encore que le Littré, une certaine indifférence quant à l’usage » (REY, 1990 : 1833).

L’étymologie et les datations tiennent une place de premier choix dans le DG. C’est DARMESTETER qui prendra la responsabilité de la révision des étymologies du nouveau dictionnaire et qui y introduira le courant philologique. THOMAS complétera magnifiquement le travail après 1888. La parenthèse étymologique incorpore également et systématiquement la date d’apparition de chaque mot dans la langue (BLOCH, 1933 : 123).

En marge de la turbulence néo-grammairienne et en pleine sémantique évolutive, HATZFELD et DARMESTETER entreprennent de « resserrer la pléthore sémantique de Littré dans un cadre logique » (BERGOUGNIOUX, 1986 : 111). Cette doctrine préstructuraliste demeure évidente et l’arborescence tranche nettement par rapport à la progression sémantique linéaire des dictionnaires antérieurs, surtout celui de LITTRÉ.

La moindre analyse attentive révèle l’admirable cohérence du dictionnaire, l’opportunité de la bipolarité entre le Traité et le lexique capté et décrit dans les articles, la systématicité dans la planification de la niche des sens, qui « se succèdent dans un ordre logique décroissant, de l’abstrait au concret, du général au particulier » (WAGNER, 1967 : 151). Mais si la portée linguistique et didactique de ce schéma de construction est indéniable, « elle a pour contrepartie un inconvénient sur lequel tous les lexicographes modernes tombent d’accord : c’est que le Dictionnaire général ne fournit aucune donnée positive sur la situation en langue des mots dont il traite » (WAGNER, 1967 : 151-152). La démarche méthodologique retenue a pour conséquence d’assigner maintes fois le premier rang dans la généalogie des sens à une valeur dont la fréquence d’emploi s’était raréfiée ou avait considérablement vieilli dans le discours contemporain. Mais cette démarche ne trahit pas l’histoire et WAGNER est sévère à l’égard des auteurs lorsqu’il soutient que l’idéal que devrait viser un DGM est du tout opposé au dessein de HATZFELD, DARMESTETER et THOMAS en ce qu’il « consiste à décrire un état réel, concret, au sein duquel les relations de terme à terme, et pour un terme, d’emploi à emploi, ne sont forcément réglées ni par l’étymologie ni par la logique » (WAGNER, 1967 : 152).

Emblème de la nouvelle lexicographie vingtièmiste, le DG « pourtant bien accueilli, ne supplantera pas, dans la réaction puriste des années 90, le conservatisme philologique de Littré » (BERGOUGNIOUX, 1986 : 119). Il est vrai que la norme du

Littré était plus explicite, plus affirmée. Le DG fut peut-être un dictionnaire trop parfait et qui fut victime de sa scientificité, un livre des mots un peu trop déshumanisé aux yeux d’un public principalement constitué d’apprenants intéressés par la langue vivante.

3.3. Le Petit Larousse illustré (1905)

Le coup d’envoi du petit dictionnaire monovolume maniable et aisément (trans)portable est donné par Pierre LAROUSSE en 1856, du moins pour la période moderne (pour l’époque plus ancienne, v. QUEMADA, 1967 : 250-262). LAROUSSE publie alors le Nouveau Dictionnaire de la langue française (NDLF) dont la vocation est plurielle, comme l’indique le sous-titre de l’édition de 1869 : Quatre dictionnaires en un seul. Cette même année 1869 —certaines sources indiquent 1879!—, le NDLF devient le Dictionnaire complet de la langue française (DCLF). Il s’ornera d’illustrations à partir de 1878. L’insertion de vignettes est une nouveauté d’importance sur quatre plans ou moins : le domaine éditorial, le domaine didactique, le domaine sémiotique et le domaine méthodologique (REY, 1990 : 1822). Sous l’angle social et sous l’angle pédagogique, le NDLF « inaugure une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe l’“école et la nation” » (REY, 1987 : 8). En 1879, il sera mis en harmonie avec la septième édition du DAF.

Claude AUGÉ a dirigé la rédaction du Nouveau Larousse illustré (NU), qui fut publié en sept volumes de 1897 à 1904 et qu’un supplément prolongera en 1907. Mais sa plus grande aventure, ce fut l’importante série de dictionnaires de dimensions réduites dont il eut la responsabilité, comme le Dictionnaire complet illustré (DCI), créé et réalisé en 1889 et qui, renouvelant et modernisant la formule instaurée par LAROUSSE avec le NDLF et le DCLF, devint, en 1905 [1906], le Petit Larousse illustré (PLI).

Dans l’intervalle, entre le milieu et la fin du XIXe siècle, le marché du dictionnaire monovolume à vocation scolaire fut très actif. Il se partageait entre plusieurs ouvrages louables, comme le « Bénard » (1863), le « Gazier » (1887), le petit « Larive et Fleury » (1901), sans parler du « Littré-Beaujean » (1874), qui est cependant de nature quelque peu différente (REY, 1986 : 644-645 n. 9; 1990 : 1824).

Lorsque le PLI proprement dit naît le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est foisonnant. Son apparition n’est donc pas un événement extraordinaire. Dès son arrivée sur le marché, il offre une allure prospective qui le caractérise puisqu’il porte deux dates, celle de l’année de sa sortie : 1905, et celle de l’année qui suit sa publication : 1906. Outre le titre se répartissant sur trois lignes, la première édition ordinaire porte déjà sur sa couverture brique les insignes célèbres que sont la semeuse d’Eugène GRASSET, gravée en pleine page, la devise « Je sème à tout vent » et quelques indications sur le contenu de l’ouvrage : 5 800 gravures, 130 tableaux, 120 cartes. Le volume a sensiblement les mêmes structures que ses prédécesseurs de la même lignée généalogique que sont le NDLF, le DCLF et le DCI : une section pour les noms communs, une section pour les noms propres et les rituelles pages roses répertoriant les locutions latines et étrangères. André RÉTIF, l’historien et archiviste laroussien, a estimé qu’entre 1905 et 1975, le PLI s’était diffusé à plus de 30 millions d’exemplaires dans la francophonie et ailleurs (1975 : 308).

En 1924, le PLI devient le Nouveau Petit Larousse illustré. Ce sera la première d’une série de refontes régulières. En effet, après 1905, plusieurs remaniements mineurs ou appréciables ont chaque fois remis le PLI au goût du jour, l’adaptant à la modernité du temps, mais sans oblitérer sa nature première. Les remises à niveau importantes ont eu lieu en 1924, 1935, 1948, 1952, 1959, 1968, 1981 et 1989.

Avec le PLI, Claude AUGÉ perfectionne, plus qu’il ne l’invente, la formule moderne du dictionnaire d’usage et du dictionnaire à tiroirs multiples. Fonçant vers l’avenir, plutôt que de prêcher sur les vertus du passé, il établit les grandes articulations d’un dictionnaire à l’esprit résolument moderniste. Cinq aspects méritent d’être remémorés : l’importance de l’« usualité » des mots, de leur aspect vivant et contemporain; la présence des terminologies modernes; des articles brefs, clairs et informatifs; les développements encyclopédiques; l’iconographie.

Le PLI est le fruit des préoccupations pédagogiques ayant toujours animé son lointain concepteur. Il synthétise, perfectionne et enrichit ses prédécesseurs patrilinéaires. Sa nomenclature est normative, tout en étant accueillante à quelques néologismes. Dans les articles, les lexicographes ont revu les rubriques, reformulant au besoin les définitions, corrigeant et précisant, actualisant ce qui le nécessitait, ajoutant des informations relatives aux synonymes, aux antonymes, à l’étymologie, etc.

Destiné à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école » (REY, 1990 : 1821), le PLI devient rapidement le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (REY, 1986 : 638) dont chaque article forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du NDLF : Quatre dictionnaires en un seul.

Malgré des mutations périodiques, chaque édition du dictionnaire demeure fondamentalement synchronique, comme les recueils de l’Académie. Le PLI entretient une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, européenne en priorité. Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle, toutes générations et toutes classes sociales confondues. Les autres dictionnaires le côtoient, l’accompagnent, l’entourent, mais ils ne le supplantent pas.

4. Conclusion : la République des dictionnaires

Outre la domination tous azimuts de la production laroussienne au cours de la période 1878-1932, la lexicographie est marquée par une seule œuvre révolutionnaire en matière de DGM, le Dictionnaire général. En comparaison avec celui-ci, les six volumes du Dictionnaire des dictionnaires apparaissent comme l’accomplissement d’un compilateur, d’un glossateur, comme un répertoire plus fade mais à la nomenclature extensive, comme un bon magasin d’exemples, malheureusement dépourvus de références, mais dont le mérite premier est d’être souvent contemporains du dictionnaire. Le DD restera aussi dans l’histoire des dictionnaires comme le premier témoignage sérieux de la fragmentation lexicale du français et comme le dernier grand dictionnaire universel, catégorie qu’avait ouverte le grand FURETIÈRE.

Pierre LAROUSSE et son successeur Claude AUGÉ ont établi l’ère des dictionnaires de masse, des dictionnaires usuels. L’objet même du dictionnaire est socialisé, il devient un bien matériel et intellectuel accessible à tous les individus forgeant une société, un bien indispensable dans chaque foyer. Il devient également un livre de connaissance, un outil de référence et un manuel scolaire. La vision pédagogique et didactique, dont le but essentiel est la connaissance des choses et des faits, s’oppose à une attitude descriptive et normative prenant exclusivement en considération la langue envisagée uniquement pour elle-même (HATZFELD, après l’Académie). Il est un fait avéré qu’un « courant constant emporte les dictionnaires français de la pédagogie du “bon usage” et du réglage de la norme —reflet dans les mots d’une politique centralisatrice— à la maîtrise des choses » (REY, 1986 : 630).

La formule du dictionnaire moderne est générée et sa symbolique est branchement sociale. Désormais, le dictionnaire fait partie des mutations nouvelles enclenchées en littérature et dans le monde intellectuel français après 1870. De fait, « la mise en œuvre d’un projet didactique national, de l’école maternelle à l’université » (REY, 1990 : 1819) ouvre toute grande la porte à l’aventure dictionnairique. L’invention du PLI adhère parfaitement à cette œuvre d’enseignement et de formation mise de l’avant par les décideurs de la IIIe République. Elle la pérennisera.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe voient une métamorphose et un renouvellement rapides des méthodes et des pratiques lexicographiques. Le monde est en changement et les premières traces d’interdisciplinarité pointent et influencent directement les dictionnaristes, tandis que le préstructuralisme est déjà en germe. Diverses formules de dictionnaires sont affinées, modernisées ou tout simplement inventées : le dictionnaire binaire associant la langue et l’encyclopédie poursuit la tradition du répertoire universel, le petit dictionnaire monovolume scolaire et familial jaillit de l’imagination laroussienne, le dictionnaire linguistique asseoit le rapprochement entre la sémantique et la lexicographie dans le DG, le Guérin explore les régions linguistiques du français et il préfigure la francophonie. Entre 1878 et 1932, la lexicographie française est tributaire de trois dictionnaires phares qui, chacun à leur manière, illustrent l’accroissement du savoir-faire lexicographique : le DD, le DG et le PLI. En recourant à une méthode spécifique, chacun d’eux perfectionnait pour le français moderne l’une des trois orientations les plus productives du « trivium » lexicographique que les prototypes de Pierre RICHELET, d’Antoine FURETIÈRE et de l’Académie avaient entrepris d’instituer deux siècles auparavant.

Le dictionnaire, quel qu’il soit et indépendamment de sa valeur scientifique, offre sur l’époque à laquelle il a été élaboré de multiples témoignages langagiers et sociaux tous plus précieux les uns que les autres. Ce qu’on recherche dans ces recueils finalement, et au-delà du réflexe premier qui est d’ordre langagier, « c’est l’épaisseur du temps, sa palpitation partout présente en chaque mot, en chaque syllabe » (CLARO, 1993 : 15). Chacun à leur manière, les musées des mots visités et explorés ci-dessus font revivre ce temps du siècle des dictionnaires, ce temps d’une culture socialisée, laïcisée et démocratisée prête à s’épanouir sur un nouveau siècle. Celui-ci sera dominé par la science et par la technologie qui révolutionneront à leur tour les nouveaux dictionnaires et les propulseront dans la galaxie de la culture technicienne informatique.

Bibliographie

1. Linguistique

2. Dictionnaires

L’astérisque (*) signifie que les informations n’ont pu être complétées faute de documentation de première main. Il arrive en effet que les sources bibliographiques soient incomplètes ou qu’elles se contredisent. Comme je n’ai pas pu vérifier les originaux, notamment les paginations, je laisse l’information en blanc.

Abstract (anglais)

This article provides a brief survey of the social, scientific and epistemological framework within which French dictionaries were compiled between the late nineteenth and early twentieth centuries. It begins and ends with the seventh and eighth editions of the Dictionnaire de l’Académie française, respectively. However, the study is not restricted solely to the work of the “Immortels”, since it centres on the genesis of three dictionaries ; namely, the Dictionnaire des dictionnaires, the Dictionnaire général and the Petit Larousse illustré. Although the aims and objectives of these works are completely different, they have nonetheless contributed significantly to the development of modern lexicography.

La langue française et la légitimité de la lexicographie francophone

1. La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est en usage. Dans sa spatialité, le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point et en n’importe quel lieu de son histoire depuis douze siècles, il a toujours participé d’usages et de normes multiples. Ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire, par la société et par l’espace où l’idiome se déploie. Les variétés géographiques du français sont issues de ces fragmentations successives qui font qu’il doit être conçu comme une langue unique, à la fois partout présente dans l’espace francophone et nulle part entière. Les assises de la francophonie reposent sur ce principe, et sur l’idée que là où le français revendique le statut de langue maternelle, il sert de moyen de communication usuel entre tous les locuteurs de ces sociétés. C’est en m’appuyant sur ces postulats que j’interrogerai quelques éléments-clés de la francophonie dans des perspectives normatives et lexicographiques.

Certes, l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal bien commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où la langue s’épanouissait. À proprement parler, le français n’existe pas dans la réalité linguistique. Cette bannière singularisante sert à désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la pratique vivante du langage des francophones, seuls des français apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables, en France, au Québec, en Belgique, en Suisse, etc. La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle le français tout court, ne constitue que l’un des nombreux français (Muller, 1985, p. 50). Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et à des interpellations multiples mises enjeu par la communication (voir Rey, 1994, p. 312). Sur le plan « dictionnairique », elle est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. De fait, l’image unitaire du français trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France, même s’ils proclament leur foi dans la francophonie. Et de fait, la majorité des dictionnaires en usage au Québec sont d’origine parisienne.

2. L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle et politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire et identitaire ont (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, de la qualité de la langue plus récemment, et qui a posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard endogène. La référence initiale doit en effet se traduire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de règles de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale territorialisée et généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien se référant à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (voir Baggioni, 1976, p. 56-57). Elle doit aussi apparaître viable en face d’autres pratiques langagières à l’extérieur de la communauté, celle de la France en priorité, puisque c’est elle qui sert de modèle et de référence historiques.

3. La norme et société

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois émanant de la société, qui sont observés, hiérarchisés puis consignés par les lexicographes (voir Boulanger, 1994). Cette vertu lexicographique est réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert [→NPR] quand les principaux rédacteurs écrivent que leur dictionnaire reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description (Rey-Debove et Rey, 1993, p. IX). Cette norme est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la plupart des travaux de lexicographie québécoise prennent en compte

depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (voir Boulanger, 1988 et 1994).

La norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social, et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus bâtissant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue, ou l’une de ses variétés, comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété nationale a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. L’entreprise de valorisation et de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie (Valin, 1983, p. 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’interne comme à l’externe, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage (Genouvrier, 1972, p. 50). Sur le plan théorique, cela revient à dire que le français québécois peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. Une autre condition paraît essentielle à ce projet. Elle consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils en usent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français eux-mêmes. Les protestations à ce sujet relèvent beaucoup plus du sentiment de l’insécurité et du complexe d’infériorité devant la langue de l’autre, qui représente une référence extérieure, qu’elles rendent compte de la réalité vivante et de la valeur intrinsèque du français du Québec.

Les multiples catégories d’activités linguistiques et les différents niveaux de discours requièrent des exigences variées à l’égard des contenus des dictionnaires. La première de ces exigences, c’est que le dictionnaire soit adapté aux conditions de vie des locuteurs. Or les dictionnaires français étant prioritairement destinés à une clientèle hexagonale, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne satisfassent pas l’ensemble des utilisateurs francophones. Créés en territoire français, reflétant les milieux socioculturels français, découpant le monde à la française, faut-il se surprendre si ces dictionnaires ne rencontrent pas entièrement l’assentiment des locuteurs nord-américains ou d’autres zones francophones qui conçoivent le monde différemment, vivent une culture autre et fondent des sociétés au profil spécifique.

En lexicographie, il paraît difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le NPR et le Petit Larousse illustré [→PLI], par exemple, ne sont pas des ouvrages qui satisfont totalement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques dizaines de québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des dictionnaires que les Québécois utilisent à bon escient, mais dont ils perçoivent toutes les limites et les insuffisances, car ces répertoires sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

Dans la lexicographie francophone du moment, il existe une série de dichotomies.

  1. La description des mots à charge culturelle élevée dans les dictionnaires de France et expliquant les autres cultures francophones est souvent contestée ou contestable par les propriétaires légitimes de ces mots, car les descriptions ne correspondent pas à leur perception des choses, même s’ils peuvent comprendre qu’elles sont destinées à des locuteurs d’une autre culture.
  2. La description de certains mots communs à différentes cultures demeurent parfois trop franco-centrée (voir des mots comme nordique, réveillon, sapin).
  3. L’hypothèse de la norme unique existe concurremment à l’hypothèse des normes plurielles et elles ont valeur égale. Les discours institutionnels ou officiels et ceux des entreprises lexicographiques sur ce sujet contredisent souvent les faits.
  4. Les descriptions lexicographiques hors de France hésitent entre la description complète (voir le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [→DQA]) et les descriptions différentielles.
  5. Les descriptions lexicographiques complètes oscillent entre la norme interne qui, étant implicite, ne requiert pas que les québécismes soient identifiés par une marque, et la norme externe, qui appelle naturellement le marquage des régionalismes.

Il est évident que les mots du français de France, du Québec ou d’ailleurs sont tous marqués du point de vue socioculturel. Mais la charge culturelle des mots est une notion relative et [...] le poids culturel n’apparaît vraiment que lorsqu’il y a confrontation entre deux cultures (Van Baardewijk-Rességuier, 1993, p. 29). Or c’est le cas en ce moment dans l’axe Québec-France.

Plus les cultures sont éloignées et différenciées, en raison du temps et de l’espace, plus la couleur de ces cultures semble teinter le lexique des variétés de la langue mises en examen. La charge culturelle du mot est donc la quantité de valeurs propres à une communauté, à une civilisation, à un pays, à un État, à une région qui est véhiculée par ce mot et qui fait que cette unité n’est pas immédiatement décodable ou transparente pour un locuteur qui a peu ou prou d’affinités avec cette culture, ou peu ou prou de connaissances sur cette civilisation. Au surplus, quoique semblables par leur sens et identiques par leur forme, des mots ne sont pas interprétés de la même manière par des locuteurs vivant dans des territoires différents (voir les mots fleuve, hiver, pain, patiner, université).

Lorsque l’on mène les analyses, on se rend compte que c’est le sens connotatif qui heurte ici le sens conceptuel, à savoir la dénotation.

  1. Le référent n’existe pas dans l’autre culture (voir les québécismes cégep, registraire, les francismes département, périphérique). D’où une opacité totale pour certains éléments du lexique pour les locuteurs non directement concernés.
  2. Le référent correspond à des découpages différents de la réalité (voir les mots bois, forêt, glace). D’où une opacité partielle pour certains éléments du lexique.
  3. Le référent est le même dans les deux cultures, mais des modulations socioculturelles sont inexistantes dans l’une ou l’autre culture (voir les formules de salutation bonjour et bonsoir au sens de au revoir, les emplois des pronoms tu, vous et on).
  4. Les référents sont les mêmes dans les deux cultures, mais le vocabulaire change (voir bonnet, écharpe, moufle, en France, et tuque, foulard, mitaine, au Québec).

Il est donc clair que dans l’approche descriptive, le texte « dictionnairique » doit être intimement lié à la situation socioculturelle dans laquelle il est produit. Et c’est l’ensemble du texte qui doit être conforme à la vision du monde propre à chaque territoire, à savoir à la fois la langue expliquée (les entrées) et la langue expliquante (les énoncés articulaires).

5. La besogne des mots francophonie, francophone et francophonisme

La part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80%. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (voir Boulanger, 1986, p. 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique du point de vue de l’observateur périphérique. Des chercheurs français ont créé parallèlement le même vocable, mais ils lui ont attribué le sens de régionalisme, de diatopisme (voir, parmi d’autres, Depecker, 1988, p. 10-11). Un exemple résumera les deux approches.

• Québec → francophonismes diatopismes
écharpe, moufle, bonnet foulard, mitaine, tuque
petit déjeuner, déjeuner, dîner déjeuner, dîner, souper
• France → francophonismes francismes (?)
foulard, mitaine, tuque écharpe, moufle, bonnet
déjeuner, dîner, souper petit déjeuner, déjeuner, dîner

Cette antinomie joue un rôle prépondérant dans l’interprétation des idées de norme et de francophonie L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Par ailleurs, elle est en contradiction flagrante avec le sens naturel qui se dégage des mots formés à partir du support lexical qu’est la lexie francophonie comme elle l’est avec le sens même de ce mot et avec ceux de ses dérivés.

6. Langue commune, usage et discours

En restreignant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones. Ainsi, pour Paul Imbs, du Trésor de la langue française [→TLF], le dictionnaire tel que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une [...] culture de type humaniste [...] (1971, XXIV). Quant au NPR, les auteurs de l’introduction précisent que leur description est celle « d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey, 1993, XIII). Cependant, ces discours sont fort éloignés de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les deux dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France, de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas, sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont absents.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu et normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative. Diverses autres observations sur l’usage constitueront la quatrième. En outre, l’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, une société et un espace donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR, le PLI ou le TLF comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France, mais pas pour lui. Bien entendu, d’autres personnes voudront tout de même imposer ce modèle dans leur région (Québec, Belgique...).

Tout découpage dans le lexique à des fins lexicographiques est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale de communication, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le référentiel de la langue commune (Collinot et Mazière, 1997, p. 68) qui renvoie en effet à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires parisiens, les prédications sont formulées en priorité pour les Français.
    • NPR → nordique : Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire
    • PLI 1995 → sapin : Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1 500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa). [Ordre des conifères.]
  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire. On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés.
  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus normé aux plus familiers ou plus vulgaires, du plus général au plus technolectaux, résultent de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par référence à un type de locuteur idéal, qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs (Guilbert, Lagane et Niobey, 1971 : II-III).

C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. Il est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu (Collinot et Mazière 1997, p. 69). Il n’existe donc pas de lexicographie totalement neutre ou objective.

7. Les dictionnaires venus du froid

La langue française n’est pas singulière, mais le système qui la règle est singulier lui, ce qui fait que tous les francophones s’en réclament. En étant pluriels, les usages et les normes, témoignent de l’évolution et de la rénovation de la langue. Soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que de ce point de vue, l’idée de norme n’est pas neutre. Tout dictionnaire est marqué par l’idéologie de ses concepteurs.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (voir Boulanger, 1994, p. 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale. Ce standard est épaulé par les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, etc.) et par les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées du français au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants et de fournir des arguments pour de beaux discours officiels. La vie du langage est autrement sinueuse. D’où la contradiction idéologique et le magistère de l’Académie française qui défend ouvertement le droit à la créativité linguistique dans l’espace francophone et qui chante l’immense valeur patrimoniale des régionalismes, mais qui refuse systématiquement en tant qu’institution certaines actions concrètes qui collent pourtant aux réalités culturelles d’ailleurs, comme celle qui a trait à la féminisation des appellations de titres et de fonctions, évolution générée dans d’autres zones francophones, le Québec et la Suisse, par exemple. Indéniablement, il y a là une contradiction historique qui entretient un grand malaise dans l’aménagement de la langue française.

Bibliographie

1. Linguistique

2. Dictionnaires

Quelques causes de l’apparition des dictionnaires bilingues : un retour vers les civilisations lointaines

1. Les territoires explorés

Le regard rétrospectif proposé ci-après se veut un voyage dans le temps et dans l’espace pour retracer quelques causes générales de l’émergence des dictionnaires bilingues. L’étude s’arrimera à cinq situations socioculturelles qui s’étendent sur une échelle temporelle de cinq millénaires et forment un continuum : la société mésopotamienne et la société égyptienne inaugureront un premier parcours, la société grecque et la société romaine s’agrégeront dans un deuxième temps, tandis que les sociétés médiévales européennes se défendront contre le latin dans un troisième temps (voir Boulanger, 1999). Chaque civilisation met en opposition des langues différentes ou des variétés de la même langue qui ondoient diachroniquement ou synchroniquement :

2. Les concepts de « dictionnaire » et de « bilinguisme »

Pour fortifier la démonstration, surtout pour les périodes très anciennes, il faut revisiter les deux concepts de « dictionnaire » et de « bilinguisme ». Sera assimilé à un dictionnaire, tout catalogue partiel ou étendu répertoriant un ensemble de mots sur lesquels portent une ou des prédications de nature fonctionnelle sur les plans de la linguistique, de la didactique ou de l’encyclopédie. Notre démarche procédera conséquemment d’une charge sémantique minimale pour le mot dictionnaire. Sera considéré comme un dictionnaire bilingue, tout répertoire mettant en correspondance des mots de deux langues différentes ou des mots de deux dialectes ou de deux variétés contemporaines de la même langue ou des mots de deux états diachroniques de la même langue. Lorsque les deux ensembles seront identifiables à deux systèmes linguistiques distincts ou différenciés par l’histoire, on retiendra à leur propos l’étiquette de bilinguisme externe; lorsque les deux ensembles seront génétiquement apparentés, on retiendra à leur propos l’étiquette de bilinguisme interne. Le bilinguisme interne pourra alors être de nature synchronique ou de nature diachronique.

3. La primauté des dictionnaires monolingues

L’aventure historique des dictionnaires transmet l’idée que les premières compilations lexicographiques furent bilingues. Cette affirmation tient à un trop fort centrage sur l’Europe médiévale et sur le latin, langue unique employée pour toutes les activités de l’esprit et qui, par sa vocation sapientielle, dominait les langues vernaculaires. Celles-ci ne servaient prioritairement qu’à exprimer les activités de l’ordre du quotidien. Les partages des champs de compétence dureront sans opposition jusqu’au XIIIe siècle, moment où les face-à-face entre la langue savante et une langue nationale deviendront courants (voir Lusignan, 1999).

En réalité, la longue trajectoire millénaire des dictionnaires démontre que toutes les grandes civilisations ont inscrit des dictionnaires monolingues dans les archives de l’Histoire avant de s’exercer à des activités bilingues ou multilingues. Ainsi, Sumer, l’Égypte, la Grèce, Rome et l’Europe ont produit nombre de répertoires monolingues. Les proto-dictionnaires, souvent rudimentaires, étiques et tabulaires, apparaissent en Mésopotamie à la toute fin du IVe millénaire avant J.-C., au plus tard au tout début du IIIe millénaire, et ils ne consignent que des unités du sumérien. Beaucoup plus tardivement, le Moyen Âge européen ne s’est pas non plus privé pendant de longs siècles de proposer moult grands dictionnaires n’explorant que la seule écologie du latin.

Peu importe les civilisations, les dictionnaires bilingues ont surgi dans l’orbite des rapports sociaux entre les peuples qui entraient en contact les uns avec les autres pour des raisons à caractère religieux, juridique, administratif, commercial, politique, scientifique, éducationnel...

4. Un lieu de mémoire synoptique

Espace de visibilité synoptique, le dictionnaire sera présent très tôt dans l’équipement de référence linguistique des langues, soit vers 3000 avant notre ère. Quelques chercheurs repoussent même la date jusque vers -3300 (voir Boisson, 1996 : 18). Le dictionnaire s’est fait chair à Sumer, en Mésopotamie. Au lendemain de l’invention de l’écriture (vers 3300 avant J.-C.), des listes lexicales sumériennes et akkadiennes fournissent les premiers paradigmes grammaticaux et les premiers signes qu’on emploiera aux seules fins de la classification des réalias. Les catalogues de mots surgissent de préoccupations n’ayant, au départ, rien à voir avec la linguistique comme science, quoiqu’ils aient eu rapidement à voir avec la grammaire et avec la langue dans ses dimensions d’enseignement et d’apprentissage de l’écriture. Au commencement, les listes lexicales tabulaires entremêlaient la grammaire, le dictionnaire et l’encyclopédie.

5. La Mésopotamie

Au IIIe millénaire avant J.-C., à la suite de bouleversements sociopolitiques, les Akkadiens ont conquis les Sumériens. C’est entre -3000 et -2600, que les Akkadiens héritent de la magnificence de Sumer. Vers -2500/-2400, ce peuple sémite va absorber la culture sumérienne qui va s’amenuiser avant de disparaître. Les Akkadiens assimilent la langue de leurs opposants pour en faire leur code de référence écrit afin de rendre leur propre langue, l’akkadien qui est encore dépourvu d’armature scripturaire. Le sumérien sera parlé jusqu’au terme du IIIe millénaire avant J.-C. Puis il dépérira lentement et il ne survivra que comme langue savante écrite, surtout religieuse. En tant que langue parlée, il fera place à deux dialectes akkadiens : au nord du pays mésopotamien, ce sera l’assyrien, au sud, ce sera le babylonien. Jusqu’à l’extinction du sumérien, on aura affaire à une culture bilingue soumise à une répartition des missions linguistiques. Par exemple, le babylonien sera le véhicule de la langue parlée tandis que le sumérien sera celui de la langue écrite.

Rapidement après la conquête, les tablettes religieuses attestent des débuts des gloses synonymiques ou interprétatives interlinéaires en akkadien. Dès ce moment, les traductions prouvent que la langue sumérienne était en perdition et que les lettrés ne la maîtrisaient plus correctement. On a déjà abordé les rives d’un état de langue qui se désagrège dans ses usages et qu’on cherche à préserver de l’oubli.

Les listes bilingues sumériennes-akkadiennes sont confectionnées pour deux raisons principales :

  1. La civilisation mésopotamienne constitue un creuset dans lequel deux peuples d’origine fort distincte vivront rapidement en symbiose.
  2. Le sumérien est une langue qui se meurt. Il devenait de plus en plus difficile pour les scribes akkadiens d’apprendre et d’enseigner cette langue naguère fort prestigieuse, mais en voie d’extinction, du moins à l’oral et dans la plupart des champs d’activité de l’écrit.

Dans leur système scolaire, les Akkadiens useront alors d’une langue sumérienne classique et reconfigurée. Les élèves qui fréquentaient les écoles apprenaient à lire, à écrire et à penser à l’aide d’une langue qui n’était pas leur langue maternelle. La situation sociale de transfert des savoirs entraînera des bouleversements dans l’équilibre linguistique. Elle créera une hiérarchisation langue savante - le sumérien -, langue vernaculaire —l’akkadien—, rythme binaire que l’on retrouvera tout au long de l’Histoire. Il sera en effet repris dans l’Antiquité gréco-romaine, quand le grec s’opposera aux dialectes en Grèce et au latin à Rome, et au Moyen Âge, quand le latin entravera les idiomes nationaux des pays européens.

Le contact des langues dans une structure hiérarchique met en relation une langue à saveur classique, porteuse des savoirs d’experts, et une langue à saveur quotidienne, véhicule des besoins courants. Il fonde le lieu d’une forme de bilinguisme suscitant l’émergence d’instruments interlinguistiques comme les collections de gloses, les glossaires et les dictionnaires. Et dans le monde proche-oriental multilingue, les dictionnaires destinés à l’interprétation des autres langues atteindront rapidement un seuil de perfection méthodologique.

5.1. Les tablettes interdialectales

Au IIIe millénaire avant J.-C., les répertoires de syllabogrammes notés dans deux dialectes sumériens seront les premiers témoins historiques des dictionnaires bilingues internes. Les deux dialectes convoqués dans ces œuvres sont l’émesal, le dialecte de départ et la langue expliquée, et l’émegir, le dialecte d’arrivée et la langue expliquante.

5.2. Les tablettes bilingues

Vers -2000, les textes bilingues sont abondants et ils montrent bien que l’essentiel du vocabulaire courant et du lexique savant avait été traduit et adapté du sumérien à l’akkadien. Ces proto-dictionnaires mettent en correspondance deux langues, dont l’une est en déclin, aux fins de répondre aux nécessités pratiques d’assurer la continuité de la communication entre des collectivités pratiquant des langues très différentes dans leurs structures et entretenant des contacts et des échanges économiques, commerciaux, intellectuels, etc., fréquents et abondants.

En outre, le prestige de la langue et des productions du domaine de l’intellect ont survécu à la disparition de la langue parlée, ce qui a contribué à créer des besoins lexicographiques afin de disposer de dictionnaires traduisant ou glosant en akkadien les mots et les expressions de l’autre langue fort respectée. Ces nécessités s’inscrivaient dans un ensemble de travaux prenant la langue comme objet et qui s’associaient aux recherches grammaticales et aux exercices de traduction. De fait, les dictionnaires bilingues sumérien-akkadien étaient principalement confectionnés à des fins d’apprentissage et surtout pour former des scribes. Ils se réclamaient d’une nette vocation pédagogique.

Parmi les plus anciens monuments lexicographiques bilingues, on mettra au tableau d’honneur des listes sumériennes-éblaïtes qui datent du milieu du IIIe millénaire avant J.-C. L’éblaïte est une langue apparentée à l’akkadien. Ces dictionnaires naissent des besoins du truchement dans une société qui penche vers une culture syncrétique; ils ne surgissent pas d’un intérêt de voir émerger une correspondance avec une société étrangère. « L’ancienneté des dictionnaires bilingues à Ebla (il y a 44 siècles) et en Mésopotamie est directement liée au caractère constitutionnellement bilingue de ces cultures » (Boisson, 1996 : 27).

6. L’Égypte

Durant la longue période du règne des pharaons, on a produit assez peu de dictionnaires bilingues en Égypte. On sait cependant par divers témoignages que les lettrés du royaume connaissaient et pratiquaient d’autres langues. L’Égypte était en contact permanent avec le monde environnant et elle se livrait à un intense commerce international. De même, elle entretenait de nombreuses activités diplomatiques avec d’autres pays, c’était dans l’ordre des affaires courantes de l’État. Il a dû exister des dictionnaires bilingues et même multilingues, mais la fragilité du support d’écriture, le papyrus, n’a pas permis de les conserver et de les transmettre. On connaît cependant un dictionnaire akkadien-égyptien qui date de 1400 avant J.-C., environ (voir Van Hoof, 1994 : 37).

Au cours de son périple de plus de 3000 ans, la langue égyptienne est passée par plusieurs phases d’évolution : l’égyptien ancien, l’égyptien classique, le copte. Chacune de ces phases aura été à la source de glossaires parce que les textes rédigés dans la langue savante et sacerdotale étaient de plus en plus mal compris, de moins en moins bien déchiffrés par les nouvelles générations de scribes. Les ouvrages bilingues internes fondés sur la diachronie montrent comment la langue égyptienne prenait de l’âge et comment son caractère archaïque devenait de plus en plus évident.

Après le passage à un nouveau système d’écriture au IIIe siècle, soit l’alphabet grec, l’égyptien est désormais connu sous le nom de copte dont il reste aujourd’hui des vestiges dans le domaine liturgique. Au VIIe siècle, au moment de la conquête musulmane, le copte sera concurrencé par l’arabe. Au milieu du VIIIe siècle, les Arabes resserrent plus étroitement le contrôle des activités de l’Église copte. Cette surveillance rapprochée sera dommageable à la langue copte qui reculera dans l’usage, tandis que la production écrite trouvera refuge dans la clandestinité. Après le Xe siècle, le copte usuel se met à dépérir lentement avant de devenir une langue morte. Il sera dès lors mûr pour jouer le rôle de langue expliquée dans les dictionnaires bilingues dont l’existence est devenue impérative. D’abord, en a vu paraître des dictionnaires égyptien-copte, ensuite des ouvrages copte-grec enfin des dictionnaires grec-copte. Ceux-ci sont nombreux et ils sont devenus indispensables au moment où le christianisme, jusque-là diffusé en langue grecque, a commencé à se répandre dans la population copte qui maîtrisait mal cette langue étrangère.

7. La Grèce

L’ouverture de la bibliothèque d’Alexandrie au début du IIIe siècle avant J.-C. donne une impulsion formidable et irréversible à la profession de philologue et à son corollaire, l’occupation de lexicographe. La concentration à Alexandrie d’une très grande quantité de livres —plus de 500 000 au milieu de ce siècle— provenant d’horizons géographiques barbares très divers, et qui devaient être traduits en grec, ainsi que le rassemblement et le récolement des ouvrages rédigés dans les différents dialectes grecs, et qui arrivaient de toutes les cités, exigent des interprétations et des explications à caractère linguistique. Ces mouvements impressionnants de livres poussent à former des « linguistes » se spécialisant dans des travaux de traduction et/ou de compilation glossographique. Les recueils bilingues grecs s’identifient à trois cas de figure :

  1. Les dictionnaires bilingues externes incorporant le grec et une langue étrangère (barbare). Ils sont rares, au début.
  2. Les dictionnaires bilingues internes synchroniques mettant en correspondance un dialecte 1 et un dialecte 2 ou la koinè et un dialecte. Ils sont produits en quantité.
  3. Les dictionnaires bilingues internes diachroniques comprenant le lexique d’un état dialectal du grec ancien et un état dialectal du grec contemporain ou la koinè. Ils sont produits en quantité.

L’objectif quasi œcuménique du travail de cumul des livres à Alexandrie et de leur traduction vise à construire une mémoire de l’hellénisme, autant au regard de ce que les Hellènes ont eux-mêmes façonné qu’en ce qui a trait à ce que les Barbares ont pu consigner par écrit.

Chez les Grecs alexandrins, le langage des textes et de la littérature du passé devenait obscur à un degré tel que des explications et des commentaires doivent les accompagner pour que les lecteurs contemporains puissent les déchiffrer correctement. Au premier rang de ces préoccupations, la glossographie homérique, c’est-à-dire l’établissement de glossaires pour comprendre Homère, le grand poète du IXe siècle avant J.-C. Ces recherches sont mises en route aussi tôt que le VIe-Ve siècle avant l’ère chrétienne et des légions de philologues lexicographes s’y appliqueront durant de longs siècles. D’autres grands auteurs ou savants, comme Hésiode, Héraclite, Hérodote, Hippocrate..., furent pareillement l’objet de telles quêtes glossographiques.

Les lexicographes d’Alexandrie ont aussi beaucoup travaillé sur les dialectes et, en raison de soi prestige, le dialecte attique fut leur phare.

Les travaux bilingues des Grecs hors d’Alexandrie furent plutôt centrés sur la variation régionale dialectale et sur la stratification des divers états de langue depuis Homère. Les Grecs étant « peu intéressés par les langues des Barbares, sur lesquelles ils ne nous apprennent pas grand chose, on ne pouvait guère s’attendre à ce qu’ils se soient astreints à compiler des dictionnaires de traduction » (Boisson, Kirtchuk et Béjoint, 1991 : 283; voir aussi Boisson, 1996 : 22). Seules les recherches intralinguistiques sur la variation diachronique et/ou diatopique les attiraient vraiment afin de transposer en langue moderne —la koinè— des termes récupérés dans des strates anciennes ou dans des couches parallèles de la même langue. Outre les quelques tentatives alexandrines, l’intérêt pour le bilinguisme externe se manifestera plus tardivement, notamment à l’époque romaine et au début du christianisme.

8. Les Romains

Les Romains admiraient les travaux des Grecs sur les vocabulaires technolectaux, en particulier ceux de la philosophie. Ils invitaient fréquemment les érudits grecs à venir dispenser leur savoir à Rome. « L’éducation romaine comportait d’ailleurs pour la portion la plus instruite de la population l’apprentissage nécessaire de la langue grecque, ce bilinguisme témoignant de la symbiose de Rome avec Athènes et avec la culture hellénistique » (Gingras, Keating et Limoges, 1998 : 113). De cette pédagogie surgiront des dictionnaires bilingues grec-latin et latin-grec dont la mission consistera presque essentiellement à capter des savoirs thématiques.

Dès l’époque de la République, vers 500 avant J.-C., les chercheurs romains ont élaboré des glossaires des œuvres des auteurs latins anciens, ce qui implique des dictionnaires bilingues internes de facture diachronique. Plus tard, ils gloseront les écrivains grecs. Sous les Antonins (96-192), par exemple, plusieurs auteurs ont compilé de nombreux lexiques latin-grec. Ces travaux s’intéressaient pour la plupart au vocabulaire des auteurs athéniens, et cela en raison de la mode atticisante. Au IIe siècle avant J.-C., l’atticisme consistait en une recherche d’un code standard pour le grec. Entre autres choses, c’était un mouvement linguistique qui poussait les philologues et les grammairiens à la recherche d’une langue pure et parfaite. De cette discipline, découleront au reste les premiers dictionnaires puristes de l’histoire de la lexicographie.

Enfin, les dictionnaires bilingues servaient pour l’enseignement dans les deux langues.

9. Le Moyen Âge européen

Au Moyen Âge, la banalisation des voyages et des échanges commerciaux, les nouvelles découvertes sur l’homme et sur le monde, l’exploration de territoires inconnus et l’intensification des contacts avec d’autres peuples qui parlaient de nouvelles langues, et, plus tard, l’évangélisation amenèrent les Européens à se frotter aux idiomes les plus divers qu’il faudra bientôt équiper de dictionnaires bi- et multilingues, d’abord dévolus à favoriser la communication entre les peuples et à faciliter la circulation des voyageurs plutôt qu’à traduire littéralement des œuvres littéraires ou scientifiques encore peu nombreuses.

La superposition du latin et des vernaculaires dans la vie sociale est certainement la cause capitale de l’apparition de la glossographie bilingue médiévale

L’élaboration des lexiques bilingues latin-français s’accroîtra lorsque la prégnance du latin s’émoussera. Au fur et à mesure que le roman tournera à l’ancien français, que celui-ci s’utilisera de plus en plus dans la rédaction des actes institutionnels, dans les œuvres d’instruction ou d’édification et que les littératures nationales émergeront, la demande de répertoires bilingues s’accélérera. Le XIIIe siècle paraît un tournant à cet égard.

L’obligation de décoder une langue devenue obscure, à savoir de l’apprendre pédagogiquement, est très certainement une autre des raisons de l’émergence de la glossographie bilingue médiévale. Vers le XIe siècle, l’enseignement dispensé aux élèves, le plus souvent des moines ou de futurs moines, nécessitait de plus en plus l’appui de glossaires pour les différentes matières scolaires. Outre la sphère proprement pédagogique de l’apprentissage du latin aux jeunes élèves et aux étudiants, la lexicographie bilingue prend sa source aussi dans l’idée de permettre aux étrangers d’apprendre une langue nationale (le français, l’anglais, l’allemand...). Les nominalia, sortes de collections de mots des divers domaines d’activité de la vie courante, forment la principale catégorie de ces outils bilingues. Le dictionnaire aide de plus à fixer la langue vernaculaire pour en faire un organe institutionnel et officiel qui sera mis au service des activités de l’État au premier chef et qui se prolongera ensuite dans d’autres secteurs de l’activité sociale.

9.1. Le caractère pratique des glossaires

Le latin se profilant pendant longtemps en filigrane de la geste lexicographique du Moyen Âge et en tant que langue qui se diluait et qu’on cherchait à retenir, il n’était nullement évident que les glossateurs soient partis à la conquête d’un quelconque savoir lexical national, qu’il y ait là un pur objectif de connaissance et d’approfondissement métalinguistiques. L’intérêt pour l’autodescription du français est l’un des fruits tardifs de la dictionnarisation. Longtemps, l’ombre déifiée du latin sera encore par trop présente. La principale raison d’être des glossaires et des dictionnaires bilingues au Moyen Âge, c’est l’étude, sous forme de compilation, de quelques unités-signes du passé latin devenues incompréhensibles aux contemporains.

Les collections de mots répondent strictement à une série de besoins dont les visées sont pratiques. Ces nécessités sont dénombrées ci-dessous à partir d’une énumération faite par Sylvain Auroux (1992 : 21).

Elles sont alignées sans ordre de préséance :

  1. Accéder aux corpus des textes sacrés jusque-là disponibles en latin, y compris lors des sermons.
  2. Accéder aux corpus des textes administratifs (justice, politique, etc.). L’administration royale est en phase de centralisation.
  3. Accéder aux corpus des textes de la science, de la culture ainsi qu’à la langue littéraire et à celle de l’intelligentsia.
  4. Participer à la vie religieuse, aux découvertes théologiques, à l’importation et à l’exportation des doctrines.
  5. Voyager et assurer les relations commerciales, diplomatiques, politiques et personnelles.
  6. Coloniser d’autres territoires (expéditions militaires, rencontres d’autres nations inconnues sous tous les horizons) et élargir les frontières de l’univers terrestre en explorant le monde.
  7. Évangéliser les peuples infidèles (expéditions religieuses, notamment les croisades).
  8. Penser ses actions en français.

Il est parfaitement tangible que derrière ces objectifs pratiques, se profilent des conséquences linguistiques indéniables :

  1. La normalisation et la régulation de la langue écrite (littéraire et documentaire).
  2. L’aménagement de l’usage de la langue à l’intérieur du territoire, qui se réalisera en recourant aux différents moyens de création lexicale dont les principaux mécanismes internes commencent à se mettre en place et en activité, processus qui s’accéléreront considérablement à la Renaissance (voir Clérico, 1999).

9.2. Des fondements exogènes

Au Moyen Âge, le latin fut l’objet de captations dans de nombreux dictionnaires monolingues, bilingues et multilingues. Quant aux langues européennes naissantes, elles furent sources de recherches lexicographiques exclusivement bilingues ou multilingues. Il est donc vrai que dans l’Europe moyenâgeuse, le dictionnaire monolingue national a suivi, et de loin, les études mettant deux ou plusieurs langues en correspondance. « L’antériorité des dictionnaires bilingues sur les monolingues dans le cas des langues modernes d’Europe peut s’expliquer par l’absence de textes fondateurs internes à la culture européenne, contrairement à ce que les Grecs ont eu avec Homère, les Indiens avec les

Vedas, les Arabes avec le Coran, les Juifs avec la Bible, les Chinois avec le canon confucéen » (Boisson, Kirtchuk et Béjoint, 1991 : 284). La majorité de ces grands textes de culture sont à caractère sacerdotal, faut-il le noter! D’autres appartiennent à la catégorie des épopées. Quant à elles, les civilisations européennes ont largement puisé à des textes externes, essentiellement grecs et latins pour la littérature et la pensée humanistes, et au texte biblique pour la composante sacrée. L’inspiration exogène explique alors assez naturellement le pourquoi d’une lexicographie à caractère essentiellement bilingue dans ses premiers balbutiements nationaux dans les divers pays de l’Europe du Moyen Âge. Elle constituait une zone de transition.

Jusqu’au milieu du XVIe siècle, tous les vernaculaires européens continueront de souffrir des mêmes infériorités vis-à-vis du latin dans les domaines qui comptaient. La raison en est que ces idiomes en train de s’édifier étaient « dépourvus d’un corpus théorique qui préside à la saisie et à la mise en ordre de la langue : grammaire, dictionnaire, rhétorique écrits en vernaculaire et traitant ce vernaculaire font généralement défaut » (Giard, 1984 : 47). Non seulement le modèle théorique manque, mais il n’existe pas non plus de corpus textuel de référence qui soit étoffé et réuni, et dont la valeur pour juger du statut de la langue soit reconnue de tous. Un corpus de référence servirait à définir la norme de la langue écrite pour les diverses sphères d’activité ainsi que l’orthographe. Il serait également le point de référence pour décontextualiser le lexique et le mettre en dictionnaire. Les productions métalinguistiques ne pouvaient évidemment pas précéder l’épanouissement même de la langue en des produits lexicaux et grammaticaux variés. Elles se sont constituées lentement, procédant par états intermédiaires suivant une progression constante :

  1. Les dictionnaires latins furent accompagnés de gloses romanes fortement latinisées, puis de gloses occasionnelles en vernaculaire.
  2. Les dictionnaires latins furent accompagnés de gloses et de commentaires explicatifs plus systématiques en vernaculaire.
  3. Les dictionnaires vernaculaires furent accompagnés de gloses latines. Les langues se sont inversées dans le protocole de description.
  4. Les dictionnaires vernaculaires furent dégagés ou presque dégagés du latin et ils mirent deux langues nationales en présence; mais ces œuvres seront plus tardives.

Le dernier degré d’avancement laisse bien entrevoir que les langues nationales se projettent vers une Europe neuve et qu’elles ouvrent la porte à l’instrumentalisation dictionnairique bilingue et/ou monolingue. La lexicographie bilingue langue nationale 1-langue nationale 2 entre en opération dès l’époque médiévale. La lexicographie monolingue autonome sera un projet de la Renaissance, mais elle sera surtout un accomplissement de la fin du XVIIe siècle.

Au temps de Dioclétien, au IIIe-IVe siècle, les glossaires latins sont impératifs parce que les langues nationales se superposent de plus en plus à la langue antique et qu’elles la menacent dans ses fondements. Les dictionnaires bilingues seront élaborés pour protéger le latin de l’administration, du droit, de la tradition chrétienne. L’importance numérique de tels glossaires portant sur le latin classique et leur palette technolectale sont la preuve incontestable du désir de maintenir une seule langue commune en Europe, et cela en dépit des diversités ethniques, culturelles et politiques en train de s’instaurer. « Il existait un nombre très important de glossaires pendant tout le moyen âge, certains brefs, d’autres très étendus, certains contenant un vocabulaire spécifique, par exemple médical, d’autres recensant des mots jugés difficiles en général » (Weijers, 1991 : 41).

Les premières œuvres latin-roman étaient destinées aux ecclésiastiques et aux clercs dont les connaissances de la langue latine étaient devenues passives, déficientes et très souvent médiocres. Durant cette période de la désagrégation du latin, les versions des Écritures étaient déjà entachées de fautes et, à bien des égards, fort éloignées du latin classique. De plus, elles n’étaient plus immédiatement intelligibles du public qui les lisait. C’est pour ces raisons que l’on commence à annoter les manuscrits, dans un premier temps dans un latin simplifié, puis en roman ou en germanique. On connaît de tels travaux dès le VIIe-VIIIe siècle. Peu après, an commencera à élaborer des listes-glossaires. Les objectifs restent identiques pour tous ces travaux, à savoir traduire, interpréter, transposer en roman ou en germanique usuel les mots latins qui ne s’entendaient plus ou qui prêtaient à confusion au plan de la signification.

Le plus ancien glossaire bilingue européen connu est le Glossaire d’Endlicher. Ce petit répertoire gaulois-latin date probablement du Ve siècle. Il recense 18 mots gaulois glosés en latin tardif. Les exemples du tableau 1 sont repris de Jean-Paul Savignac (1994 : 177) et redistribués en ordre alphabétique, ordre qui n’est évidemment pas celui du dictionnaire originel. Quelques noms propres et éléments verbaux complètent le glossaire, mais ils ne sont pas notés dans le tableau. Les équivalents en français moderne sont ajoutés dans la troisième colonne du tableau.

Tableau 1 : Extraits d’un glossaire gaulois-latin du Ve siècle
Glossaire d’Endlicher
Gaulois Latin Français
ambe rivo rivière
anam paludem marais
avallo poma pomme
brio ponte pont
doro osteo entrée, porte
lautro balneo bain
nanto valle vallée
nate fili fils
onno flumen fleuve
prenne arborem grandem grand arbre
treide pede pied

Le plus vieux dictionnaire bilingue latin-roman est le Glossaire de Reichenau. Il date du troisième quart du VIIIe siècle. Il renferme des gloses des livres de l’Ancien et du Nouveau Testaments données dans un roman fortement latinisé.

Le plus ancien dictionnaire bilingue mettant en correspondance deux langues vernaculaires est le Glossaire de Cassel qui remonte au début du IXe siècle. Il comprend des mots romans accompagnés de leurs équivalents en germanique, en fait en bavarois. Il était destiné aux voyageurs germaniques qui se déplaçaient dans les territoires romans de l’Europe de l’Ouest.

Le Dictionarius de Firmin Le Ver, composé entre 1420 et 1440 est l’une des plus vastes collections lexicographiques du Moyen Âge. C’est le plus grand texte réunissant le vocabulaire latin et celui du français. Il rassemble 45 000 entrées et sous-entrées (voir Merrilees, 1988 : 185). Le français occupe environ un sixième de l’ouvrage, mais sa fonction demeure ancillaire.

La lexicographie médiévale prend clairement naissance dans un contexte de multilinguisme dans lequel le latin et les langues vernaculaires européennes sont placés en situation de comparaison hiérarchique. Les siècles médiévaux s’axent vers la Bible en priorité, mais ils sont aussi dirigés vers le livre, au sens étymologique du terme, le biblos grec. L’époque cherche des textes antiques pour les traduire, les gloser. On souhaite rendre accessibles des textes anciens qui font ou faisaient autorité et dont on veut expliquer les mots que les lettrés ne parvenaient plus à dominer correctement. En dépit des avancées des langues nationales, l’objectif fondamental demeurait toujours l’élucidation d’un problème lié à la langue latine. Une étape décisive surviendra au moment où les dictionnaires inverseront l’ordre de préséance des langues en présence : latin → vernaculaire > vernaculaire → latin, et cela même si leur objet reste toujours de comprendre le latin. Le changement d’orientation se réalisera vers 1400 et il témoignera de manière éloquente que désormais les langues nationales en formation peuvent être considérées comme des langues de référence, qu’elles comptent comme des langues permettant d’exprimer les faits de civilisation et de culture.

10. Retenir la parole enfuie

La méthode traductionnelle externe fut inventée par les Akkadiens quand ils ont décidé de transférer dans leur langue des savoirs décrits dans une autre langue, le sumérien, ou de verbaliser leurs propres savoirs à l’aide de ce système adapté. Les dictionnaires bilingues akkadiens, égyptiens, grecs, romains et médiévaux ravivent le passé en train de s’obscurcir; ils rétablissent la lumière sur les discours des cultures perdues et sur des langues en dépérissement. Les échelonnements de mots en rangs culturels « sont un éclaircissement des parties noires d’un texte » (Rey, 1970 : 168). Ils sont une équivalence produite pour restituer la signifiance gommée par des milliers de milliers de jours accumulés les uns sur les autres, ils sont une équipollence translinguistique exigée par le déclin ou par la mort des langues dont on souhaite conserver les secrets, par la métamorphose d’autres langues en de nouvelles langues dont font usage de nouveaux peuples, par l’engloutissement des civilisations ou par leurs transformations en d’autres civilisations florissantes.

Les gloses et les autres commentaires interprétatifs translinguistiques ne font que témoigner du constat de la rupture dans les langues et du passage vers différents états, soit la variation géographique ou dialectale, soit les niveaux correspondant à un état de langue ancien par rapport à un état de langue contemporain, soit l’instauration de deux langues distinctes dont l’une est totalement nouvelle et se détache de l’autre, comme le latin et le roman, soit le côtoiement de langues d’origine entièrement distincte, comme le sumérien et l’akkadien. L’écart chronologique jouera un rôle majeur dans l’écologie et dans l’économie des dictionnaires bilingues. Ce genre de répertoires articulés sur des langues ou des variétés de langues mortes ou en décadence requiert forcément des contenus culturels développés. Les prédications sont liées à la langue en recul qui est ainsi décrite et mise en cage en prenant plus ou moins appui sur des dimensions philologiques (voir Rey, 1991 : 2866).

Le phénomène de la substitution des langues et celui de la fragmentation intralinguistique se répéteront tout au long de la grande période des glossaires et des dictionnaires médiévaux afin de dénoter deux états de langue, celui de la traditionnelle langue de référence sacrée, scientifique, etc., en l’occurrence le sumérien, le grec, le latin..., et celui de la langue vernaculaire en forte expansion et tournée vers l’avenir. Seul le recours au dictionnaire bilingue en tant qu’objet utilitaire de niveau linguistique permettait de jeter les ponts nécessaires pour continuer à maîtriser tous les registres de langue, condition primordiale pour assurer notamment l’enseignement, puisque le dictionnaire est un outil pour les pédagogues, et l’apprentissage, puisque le dictionnaire est un outil pour les élèves. On détecte dans les causes énumérées et explicitées pour justifier l’apparition des dictionnaires bilingues, l’intérêt vital de développer des principes et des méthodes de la rédaction d’articles de dictionnaire, à savoir inventer une science lexicographique raisonnée. Ce sera l’œuvre des scribes de Sumer qui mettront rapidement en production les listes lexicales tabulaires. Mais la véritable raison de l’instauration des dictionnaires mono- et bilingues dans toutes les sociétés, c’était de s’assurer qu’à travers les mots on gardait un empire sur le monde extérieur. Le réacteur langagier, puis dictionnairique, faisait se heurter et fusionner les noyaux des mots et les noyaux des choses pour le plus grand profit des peuples. Les dictionnaires inscrits dans l’argile durcie, sur le papyrus fragile ou sur le parchemin précieux sont ainsi devenus des truchements de la connaissance de la langue, mais c’était en palimpseste de leur utilité primordiale qui était de prendre la mesure de l’univers afin de le gouverner.

Le discours de présentation du dictionnaire : reflet d’une évolution à travers les âges

« Nous manquons d’études d’ensemble sur le genre Préfaces de dictionnaires, comme sur les textes qui les complètent ou en tiennent lieu : “Avis aux lecteurs”, “Avant-propos”, “Eclaircissement”, “Avertissement”, “Discours préliminaire”, “Prospectus”, etc. Destinés à expliquer ou à justifier le projet particulier que représente chaque dictionnaire, à préparer sa réception et son utilisation, ils abordent, à l’occasion ou en marge de la présentation du contenu, de nombreuses questions de linguistique, d’histoire de la langue, de théorie et d’histoire de la lexicographie, quand ce n’est la critique d’ouvrages ou d’auteurs rivaux. » (QUEMADA, 1997 : VIII)

En 1997, Bernard QUEMADA soulignait que « le genre Préfaces de dictionnaires » avait fait l’objet de peu d’études de la part des chercheurs du domaine de la lexicographie. Cela peut d’ailleurs sembler paradoxal étant donné que la majorité des dictionnaires généraux monolingues français contiennent un ou des discours préliminaires[1] dont les visées sont notamment de décrire « l’entreprise, ses objectifs linguistiques, didactiques, politiques, les destinataires visés, les positions théoriques et méthodologiques des rédacteurs envers la langue et sa description, les conditions d’exécution de l’ouvrage, etc. » (QUEMADA 1997 : IX).

À l’instar de l’article de dictionnaire, dont l’architecture et le contenu se sont transformés à travers les siècles, le discours de présentation a connu une évolution, plus discrète, certes, mais tout aussi importante. Des variations sont notables sur le plan du fond, c’est-à-dire en regard des thèmes abordés, ainsi que sur le plan de la forme. Pour illustrer le caractère évolutif de ce type de discours, nous allons examiner un ensemble de dictionnaires et passer en revue les passages qui ont trait, d’une part, à la description du public visé et, d’autre part, aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents. Cette contribution s’inscrit dans le prolongement de recherches du même genre menées par les auteurs (voir CORMIER, FRANCŒUR et BOULANGER, 2001).

1. Corpus d’étude et considérations préalables

L’étude porte essentiellement sur les dictionnaires monolingues généraux du français. Nous avons donc laissé de côté les dictionnaires à visée encyclopédique pour nous concentrer sur les dictionnaires de langue purs. Les textes préliminaires de seize dictionnaires parus au cours des quatre derniers siècles ont été analysés. Le XVIIe siècle est représenté par les trois premiers répertoires monolingues du français, le Dictionnaire Francois [...] de Pierre RICHELET (1680), le Dictionaire Universel [...] d’Antoine FURETIÈRE (1690) et le Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694). Au XVIIIe siècle, les dictionnaristes français se sont surtout employés à produire des répertoires à forts contenus terminologiques. Comme l’explique Laurent BRAY (1990 : 1801), « [l]es grandes productions de lexicographie générale sont des reprises du siècle précédent ». Outre les deuxième, troisième, quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, parues respectivement en 1718, 1740, 1762 et 1798, un ouvrage important parait à cette époque, le Dictionaire Critique de la Langue Française de Jean-François FÉRAUD (1787), ouvrage retenu dans le corpus. Par ailleurs, les textes de présentation de quatre répertoires du XIXe siècle ont été analysés, soit les préfaces du Dictionnaire de la langue française de Prosper POITEVIN (1855), du Dictionnaire de la langue française d’Émile LITTRÉ (1863) et du Dictionnaire classique de la langue française d’Henri BESCHERELLE Jeune (1880), ainsi que l’« Introduction » du Dictionnaire général de ta langue française d’Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER (1890). Finalement, nous avons étudié le discours de présentation de huit ouvrages du XXe siècle : le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française —communément appelé Grand Robert— (1965), le Dictionnaire du français contemporain (1966), le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française —mieux connu sous le nom de Petit Robert— (1967), le Grand Larousse de la langue française (1971-1978), le Dictionnaire du français vivant (1972), le Dictionnaire de la langue française. Lexis (1975), le Logos. Grand dictionnaire de la langue française (1976) et enfin le Dictionnaire Hachette de la langue française (1980).

De prime abord, l’analyse des textes de présentation des ouvrages du corpus mène à certaines considérations générales. On constate premièrement que différents titres leur ont été attribués, de 1’« Avertissement » du Dictionnaire François à 1’« Avant-propos » du Dictionnaire du français contemporain, en passant par l’« Introduction » du Dictionnaire général de la langue française et la « Présentation » dans le Petit Robert. D’où la nécessité, nous semblait-il, d’adopter un terme générique, en l’occurrence l’expression discours de présentation, pour désigner ce genre discursif auquel appartiennent les textes introductifs.

Deuxièmement, il est intéressant de noter que, dans certains des répertoires à l’étude, le discours de présentation s’articule autour de plus d’un texte. Dans le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, par exemple, plusieurs écrits composent le discours de présentation : 1’« Introduction » et la « Postface » du premier volume ainsi que les « Préfaces » des quatrième, cinquième et sixième volumes. Le Grand Larousse de la langue française cumule pour sa part trois textes qui, regroupés au début du premier volume, relèvent du discours de présentation : l’un s’intitule « Préface », l’autre « Introduction à la partie “grammaire et linguistique” » et il porte spécifiquement sur cette partie du dictionnaire, et un dernier a pour titre « La partie historique des articles », dans lequel sont décrits les principes de datation adoptés par les rédacteurs. De même, le discours de présentation du Logos s’articule autour de deux textes distincts, le premier, une préface signée par l’auteur, le second, intitulé « Logos. Grand dictionnaire de la langue française », texte non signé dans lequel sont, entre autres, explicités le mode de présentation de la nomenclature, les principes adoptés pour la transcription phonétique des entrées ainsi que les différentes marques d’usage employées dans les articles. Enfin, l’amplitude accordée au discours de présentation varie considérablement d’un répertoire à l’autre, allant d’une page (voir BONNARD, 1971) à trente-neuf pages (voir Littré, 1863) dans les ouvrages retenus aux fins de l’étude. On pourrait croire que la longueur du discours de présentation varie parallèlement à la taille du dictionnaire. Or, il semble que ce ne soit pas nécessairement le cas[2]. Le Dictionnaire du français vivant, ouvrage de petit format et qui comporte un seul volume, s’ouvre sur un texte de présentation de huit pages. Le Grand Larousse de la langue française, qui compte sept volumes, est quant à lui présenté au moyen d’un ensemble de trois textes qui totalisent sept pages et demie, tandis que le Petit Robert fait l’objet d’un discours de présentation qui grimpe à dix-sept pages. De même, on pourrait s’imaginer que les textes ont tendance à s’allonger dans les dictionnaires contemporains par rapport à leurs congénères plus anciens. Ce n’est certes pas le cas, la longueur n’ayant rien à faire avec l’époque de production du dictionnaire.

2. Illustration du caractère évolutif du discours de présentation

Deux thèmes serviront à illustrer quelques-unes des transformations qu’a connues le discours de présentation au cours des trois derniers siècles. Nous traiterons dans un premier temps des passages consacrés à la description du public visé, puis nous aborderons dans un deuxième temps les opinions relatives aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents.

2.1. Passages consacrés à la description du public visé

Un certain nombre de textes de présentation que nous avons eu l’occasion d’étudier renferment des références explicites au public visé et tendent à proposer une description plus ou moins détaillée de ce dernier. Toutefois, il semble que, parallèlement à la diffusion accrue qu’ont connue leurs œuvres, les dictionnaristes ont accordé une importance grandissante au destinataire dans leurs écrits préfaciels. L’analyse révèle que le thème du destinataire, bien qu’abordé par les auteurs de textes de présentation de dictionnaires parus aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, n’était pas, en règle générale, le sujet fondamental de leurs propos. La place qui lui était alors accordée apparait accessoire lorsqu’on la compare à celle réservée au même thème dans les discours préliminaires de répertoires parus au XXe siècle. Les exemples qui suivent permettront d’illustrer ce phénomène.

Dans la majorité des textes de présentation des répertoires du corpus parus entre le XVIIe et le XIXe siècle, l’évocation du public visé est des plus sommaires, parfois même inexistante. À titre d’exemple, citons 1’« Avertissement » du Dictionnaire François de Pierre RICHELET, texte qui compte quatre pages et dans lequel deux courtes phrases font référence au public visé :

« J’ai fait un Dictionnaire François afin de rendre quelque service aux honnêtes gens qui aiment notre Langue. [...] En faveur des Etrangers, on a ajouté aux mots, & aux phrases des bons Ecrivains le genre de chaque nom avec la terminaison féminine des adjectifs, & l’on en a donné des exemples. »

La préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise n’est guère plus étoffée sur ce point. François CHARPENTIER, qui en est l’auteur présumé, signale que l’ouvrage s’adresse aux « Estrangers qui aiment nostre Langue » ainsi qu’aux « François mesmes qui sont quelquefois en peine de la veritable signification des mots, ou qui n’en connoissent pas le bel usage, & qui seront bien aises d’y trouver des esclaircissements à leurs doutes ». Ce sont là les seules indications relatives au destinataire dans le contenu de la préface de neuf pages.

Un siècle plus tard, en 1787, Jean-François FÉRAUD publie le Dictionaire Critique de la Langue Française, ouvrage dont le premier tome est précédé d’une préface de quinze pages dans laquelle l’auteur consacre deux brèves séquences à la question du destinataire. D’abord à la page IJ, où il explique que l’ouvrage contient des remarques et observations puisées dans différents ouvrages tels que les grammaires et les journaux de littérature. Au sujet de ces remarques et observations, il précise :

« Et quand nous n’aurions fait que les réunir dans un même ouvrage, et les disposer dans l’ordre le plus comode pour en faciliter la recherche, nous croirions toujours avoir rendu un grand service, non seulement à toutes les Nations, chez qui notre Langue et notre Litératûre sont familières; non seulement aux jeunes gens et aux habitans des diférentes Provinces de France, à qui ce secours est absolument nécessaire, mais aux Français même de la Capitale, sans en excepter les Gens de lettres, souvent plus ocupés des choses et des pensées que de l’emploi et de l’arrangement des mots [...]. »

Puis, à la page XIJ, FÉRAUD ajoute :

« [...] nous prions les Gens de Lettres de faire atention que ce Dictionaire est spécialement destiné à l’instruction des étrangers, des jeunes gens, des Habitans des diférentes Provinces [...]. »

Les dictionnaristes du XIXe siècle adoptent une attitude semblable à celle de leurs devanciers, laissant de côté le thème du destinataire pour se pencher sur des préoccupations plus linguistiques dans les discours préliminaires de leurs ouvrages. Les trente-neuf pages de la préface du Dictionnaire de la langue française d’Émile LITTRÉ renferment bien quelques occurrences des mots lecteur et public, mais elles n’offrent aucune description du lecteur type ou du public pour lequel l’ouvrage a été conçu. Selon Georges MATORÉ (1983 : 417), « [o]n devine un public de médecins, de notaires, de professeurs, de gens du monde et aussi de bourgeois cultivés pour qui la possession du Littré était le signe d’un statut social et aussi sans doute un instrument de référence dans des conversations [...] où tel ou tel point de grammaire ou de vocabulaire était discuté ». Mais ce ne sont là que des présomptions, LITTRÉ ayant gardé le silence sur la question. En guise de conclusion à la préface du Dictionnaire classique de la langue française (1880 : II), Henri BESCHERELLE Jeune, auteur de l’ouvrage et fort probablement le préfacier, se contente pour sa part de mentionner que le dictionnaire qu’il propose « manquait incontestablement à toutes les classes de la société ». Il ajoute que, « [e]n ce qui concerne la prononciation, il sera on ne peut plus précieux pour les personnes de la capitale et de la province, et pour les étrangers [...] ». Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER tracent quant à eux un portrait du public qu’ils privilégient, portrait dont les contours restent cependant assez flous. Ils expliquent, dès le deuxième paragraphe de la préface du Dictionnaire général de la langue française (1890 : 1), qu’ils ont tenté « de répondre aux besoins du plus grand nombre » et « de composer une œuvre simple, claire et intelligible pour tous », précisant que l’histoire des mots « ne s’adresse pas seulement aux érudits; elle intéresse tous ceux qui veulent connaître exactement le sens des mots qu’ils emploient ». L’évocation du destinataire revient plus loin dans le texte. À la page VIII, les auteurs soulignent qu’ils ont voulu rendre leur ouvrage « assez complet pour répondre aux besoins des différentes classes de lecteurs ». Enfin, ils signalent plus avant dans la préface (p. XXIII) que leur dictionnaire s’adresse aux « Français comme aux étrangers, aux lettrés comme aux gens du monde ». Ces mentions relatives au public visé sont pour ainsi dire noyées dans la préface de près de vingt-cinq pages du Dictionnaire général de la langue française. Autrement dit, les auteurs n’insistent pas outre mesure sur la question du destinataire, et ce thème occupe une place somme toute assez discrète dans la préface de l’ouvrage.

L’image du public visé est nettement mieux cernée dans les textes de présentation des dictionnaires du XXe siècle. Cette préoccupation se manifeste de deux façons. Premièrement, tous les textes contemporains étudiés comportent une référence explicite au public visé. Deuxièmement, en comparaison avec les brèves mentions relevées dans les écrits préfaciels des répertoires parus au cours des siècles précédents, la description du destinataire fait généralement l’objet de passages étoffés, voire de paragraphes entiers. L’extrait ci-dessous, tiré de la première édition du Petit Robert, illustre bien cette tendance des lexicographes du XXe siècle à décrire avec force détails les différents groupes d’usagers auxquels ils destinent leur ouvrage.

« Ce dictionnaire s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la langue française, à ceux qui désirent l’apprendre si elle n’est pas leur langue maternelle, aussi bien qu’à ceux qui veulent la bien connaître.

Il est destiné d’abord aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants. Quelles que soient leurs études, ils doivent maîtriser le langage et enrichir les connaissances qu’ils en ont, en s’appuyant sur un ouvrage de base. Nous avons voulu leur donner le dictionnaire indispensable qu’un grand nombre de professeurs nous ont encouragés à élaborer, et, remplissant le vœu des uns, satisfaire les besoins des autres.

Le Petit ROBERT s’adresse aux étrangers, pour lesquels il est aussi conçu, par l’abondance des exemples et des constructions, le classement systématique des niveaux d’usage, l’étude des rapports synonymiques et antonymiques, la transcription phonétique de tous les mots, qui leur apporteront les repères nécessaires à l’apprentissage de cette langue difficile qu’est le français.

Bien entendu, ce public d’« apprentis » n’est pas le seul auquel soit destiné notre dictionnaire. Tous ceux qui ont à employer notre langue, par profession ou par goût, y trouveront un ensemble de connaissances encore jamais réunies en un seul volume. Nous espérons surtout que ce dictionnaire sera un jour celui du grand public de langue française, qu’il s’agisse des Français, des Canadiens ou des Suisses, des Belges ou des élites francophones d’Afrique et d’ailleurs. » (Petit Robert 1967 : IX)

Le Petit Robert ne constitue pas le seul exemple du genre. Dans le Lexis, des sept pages que compte la préface, une page est consacrée presque entièrement à la description du public visé.

« De par son objet, il [le Lexis] est destiné d’abord au large public de l’enseignement. Par sa présentation, le nombre et la diversité des informations qu’il donne sur l’utilisation des mots de la langue, il s’adresse à tous les enseignants, aux élèves du deuxième cycle, aux étudiants de l’enseignement supérieur, à la formation permanente, aux étrangers, à tous ceux qui veulent comprendre le fonctionnement de la langue et ont à se perfectionner dans sa pratique, à ceux qui doivent en acquérir la maîtrise intelligente et les techniques d’expression. [...]

Mais un dictionnaire de langue s’adresse aussi au public très vaste de tous ceux qui sont confrontés journellement à tous les systèmes de communication, qui écoutent la radio, regardent la télévision, lisent des journaux et des revues, ou qui, au détour d’un texte, d’un rapport, d’une conversation, rencontrent une expression technique ou scientifique dont le sens est inconnu ou mal connu. L’extension souvent considérable de ces terminologies, une modification constante des techniques, un changement dans les habitudes verbales comme dans les autres comportements rendent la compréhension souvent difficile. Le Lexis veut ainsi répondre aux besoins du public toujours plus vaste des techniciens, des ingénieurs, des scientifiques, pour lesquels la connaissance de la langue et du vocabulaire est aussi un moyen de promotion intellectuelle et sociale. (...)

Le Lexis est un dictionnaire de langue adapté aux besoins nouveaux de ceux qui utilisent le français pour lire les textes les plus divers et pour recourir à toutes les sources d’information; aussi s’adresse-t-il à tout le public français et étranger pour lequel le français n’est pas une langue morte, figée dans ta contemplation de son seul passé. » (Lexis 1975 : VI)

Le texte de présentation du Dictionnaire du français vivant s’ouvre quant à lui sur deux paragraphes qui, de par la description du public cible, mettent en lumière la visée proprement didactique de l’ouvrage :

« Le présent ouvrage a été conçu et rédigé par des enseignants qui se sont efforcés de réaliser l’outil simple, clair, précis et commode qu’ils eussent aimé trouver jadis dans leur milieu familial ou à l’école lorsqu’ils étaient eux-mêmes élèves, puis plus tard dans l’exercice de leur métier d’instituteur ou de professeur. Il s’agit donc d’un dictionnaire à l’usage de tout le monde, et en particulier des enfants à partir de l’âge de lire et de comprendre seuls.

Sa présentation originale, sa matière rigoureusement sélectionnée, sa simplicité voulue et son caractère vivant le rendent très accessible aux plus grands élèves de l’école primaire. La précision des étymologies et des définitions, les nuances de sens distinguées par des phrases-exemples précédant l’explication, la richesse des synonymes et des contraires, le souci de mettre en garde l’usager contre des expressions et tournures non reçues dans le langage tenu recommandent tout spécialement son emploi dans les établissements de second degré. Les auteurs espèrent ainsi offrir aux usagers un vrai dictionnaire de la langue française. » (Dictionnaire du français vivant 1972 : VII)

Les extraits reproduits ci-dessus mettent clairement en évidence l’insistance avec laquelle certains lexicographes contemporains tendent à décrire le public auquel ils destinent leur ouvrage. De plus, ils portent à croire que les lexicographes ont désormais pour ambition de rallier le plus grand nombre d’usagers possible, ce qu’a d’ailleurs noté Henri MESCHONNIC (1991 : 60), qui écrit à ce propos : « [m]anifestement, ce discours ne veut oublier personne ». Le dictionnaire monolingue général du français que l’on propose sur le marché au XXe siècle veut en outre convenir à des catégories d’usagers bien définies, ou, du moins, mieux identifiées qu’aux siècles précédents. Ainsi, on s’adresse non seulement à des publics d’origine différente (du Français au Canadien, en passant par les élites francophones d’Afrique), mais également à des catégories d’utilisateurs aux besoins souvent fort diversifiés (enseignants, élèves du primaire ou du secondaire, étudiants des cycles supérieurs, ingénieurs, scientifiques, francophones cultivés, etc.). C’est du moins ce que laissent entendre les auteurs de certains des textes de présentation étudiés.

Comme nous l’avons évoqué précédemment, la diffusion accrue que connait de nos jours l’objet dictionnaire, tant dans la société en général qu’à l’école, n’est sans doute pas étrangère à l’orientation nouvelle des propos tenus dans les textes de présentation en ce qui concerne le public cible. Depuis le début du XXe siècle et, notamment, depuis la venue sur le marché de dictionnaires de petit format, ce ne sont plus seulement les lettrés ou les gens fortunés qui ont accès au dictionnaire, mais bien la population en général.

« La publication des petits dictionnaires Larousse a modifié complètement ce qu’on pourrait appeler le “marché des dictionnaires”. Autrefois, seules les personnes relativement instruites et aisées possédaient un dictionnaire. À vrai dire, depuis 1845, la mise en vente de dictionnaires par fascicules avait permis à des couches de population assez étendues : instituteurs, petits fonctionnaires, artisans autodidactes, etc., de se procurer des ouvrages dans lesquels ils pouvaient non seulement vérifier l’orthographe ou la définition des mots, mais aussi puiser des renseignements de tous ordres : historiques, juridiques, etc. [...] Cette diffusion restait toutefois limitée : beaucoup de gens appartenant à des milieux modestes continuaient à considérer le dictionnaire comme un luxe. La publication d’ouvrages lexicographiques de petit format et de prix modique d’une part, la diffusion de l’enseignement primaire et le progrès général des connaissances d’autre part, ont transformé le dictionnaire en objet de première nécessité. » (MATORÉ, 1968 : 138)

En outre, les dictionnaires ont été publiés en nombre croissant depuis la deuxième moitié du XXe siècle, ce qui a eu pour effet de créer une concurrence pratiquement inexistante auparavant. Henri MESCHONNIC (1991 : 59-60), qui aborde le sujet de la représentation du public visé dans le dictionnaire, en arrive à la conclusion suivante :

« [O]n dirait que les faiseurs et éditeurs de dictionnaires expriment plus que ceux du passé la hantise d’un public, dont ils se font à l’avance une représentation telle qu’ils paraissent plus souhaiter lui convenir que le susciter.

Ce qui n’est pas le critère de l’œuvre : l’œuvre fait son public. Elle ne cherche pas à se conformer à un public connu d’avance. Ni Furetière, ni Bayle, ni Diderot, ni Littré, ni Larousse, Pierre, ne se sont apparemment d’abord posé la question de leur public. Ils ont fait ce qu’ils voulaient faire, dans une relative solitude, et incertitude du succès. »

Ce qu’Henri MESCHONNIC laisse entendre, c’est que la démarche des dictionnaristes s’est transformée sous l’influence du nouveau marché des produits dictionnairiques et de la demande sociale et pédagogique. Aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, la conception des dictionnaires de même que leur contenu étaient, semble-t-il, largement tributaires des convictions politiques, sociales, philosophiques ou linguistiques de leurs auteurs. Les lexicographes d’alors souhaitaient certainement susciter l’intérêt du public, mais ils ne semblaient assujettis —ou ne s’assujettissaient— à aucune pression particulière de sa part. Une telle attitude est difficilement envisageable de nos jours; nul ne peut en effet se permettre d’élaborer un dictionnaire sans poser au préalable la question du public auquel il est destiné, d’autant qu’un répertoire est plus souvent un labeur d’équipe qu’une recherche individuelle. D’où cette « hantise » du public, pour reprendre les mots d’Henri MESCHONNIC (1991 : 59), qui se traduit par de longs développements sur le thème du destinataire dans le discours de présentation de certains dictionnaires. En corollaire, derrière l’idée de courtiser le public, peuvent se cacher des considérations commerciales et une mainmise sur un ou des créneaux de diffusion.

2.2. Passages consacrés aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents

Tout dictionnaire, on le sait, est redevable dans une certaine mesure à ses prédécesseurs : « [l]e fait lexicographique procède par filiation continue et reprises incessantes » (WAGNER, 1967 : 120). Il s’agit là d’un protocole reconnu des théoriciens du domaine, mais également des lexicographes. Josette REY-DEBOVE (1971 : 42) déclare notamment :

« Les dictionnaires se copient les uns les autres. C’est un reproche qu’on leur fait, et qui n’a pas de valeur en soi. Toute nomenclature nouvelle est la copie retouchée d’une autre nomenclature qui n’est que partiellement satisfaisante. On y ajoute et on y retranche, ou pour la moderniser si le modèle est ancien, ou pour la restructurer si le modèle est actuel mais parait arbitraire. »

Les textes de présentation de dictionnaires anciens témoignent généralement de cette filiation des répertoires, ce qui n’est pas le cas des textes de présentation que l’on trouve dans les ouvrages contemporains. Il ressort en effet de l’étude que les lexicographes du XVIIIe et du XIXe siècles étaient enclins à donner crédit aux travaux de leurs devanciers et à confesser sans détours s’en être inspirés. Le rappel de l’œuvre académique était d’ailleurs un passage presque obligé chez presque tout le monde. Le discours de présentation du dictionnaire constitue souvent un témoignage en ce sens[3]. À titre d’exemple, citons Prosper POITEVIN qui, dans la préface du Dictionnaire de la langue française, dit avoir pris appui sur le Dictionnaire de l’Académie française et déclare sans ambages (p. vj) : « [...] plein de respect pour l’Académie, nous l’avons prise constamment pour guide : c’est sur elle que nous nous sommes appuyé, c’est à sa lumière que nous avons marché ». Dans le même esprit, les propos tenus par Émile LITTRÉ dans la préface de son dictionnaire montrent que le lexicographe a établi sa nomenclature sur la base de celle du Dictionnaire de l’Académie française.

« Quand en 1696 [sic] l’Académie française prit le rôle de lexicographe, elle constitua à l’aide des dictionnaires préexistants et de scs propres recherches, le corps de la langue usuelle. Ce corps de la langue, elle l’a, comme cela devait être, reproduit dans ses éditions ultérieures, laissant tomber les mots que l’usage avait abandonnés et adoptant certains autres qui devaient à l’usage leur droit de bourgeoisie. [...] Quoi qu’il en soit, ce corps de langue a été rigoureusement conservé dans mon dictionnaire; il n’est aucun mot donné par l’Académie qui ne se trouve à son rang. » (Dictionnaire de la langue française 1863 : VII)

Pour leur part, Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER consacrent le dernier paragraphe de 1’« Introduction » du Dictionnaire général de la langue française (p. XXIII-XXIV) à l’énumération des multiples sources, dictionnairiques ou autres, auxquelles ils ont puisé. Le passage cité est un véritable cours d’histoire de la lexicographie :

« Il nous reste à dire, en terminant, tout ce que nous devons aux précieux travaux de nos devanciers : au Glossaire de Du Cange; au Dictionnaire historique de La Cume de Sainte-Palaye; à celui de Godefroy, plus riche et plus complet; aux Dictionnaires anciens de Cotgrave, de Nicot, de Furetière, de Richelet, de la Société de Trévoux, etc.; aux Dictionnaires plus modernes de Bescherelle, de Laveaux, de Dupiney de Vorepierre, etc.; à la vaste Encyclopédie de Larousse; aux diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie, qui n’est pas seulement le dictionnaire de l’usage, mais du bon usage; aux lexiques qui accompagnent les éditions savantes de nos auteurs, particulièrement à ceux des Grands Écrivains de la France, publiés sous la direction de M. Régnier; au recueil de Matériaux pour servir à l’historique du français, publié par M. Delboulle; aux documents inédits que MM. Godefroy, Delboulle et Schöne ont bien voulu mettre à notre disposition; aux premières livraisons du Dictionnaire historique de l’Académie française, vaste répertoire d’exemples, où nous avons puisé; enfin, et surtout, au Dictionnaire de Littré, le plus puissant effort qui ait été tenté pour réunir dans un monument unique les principaux documents relatifs à l’histoire, à la signification et à l’emploi des mots de notre langue. Si nous avons pu, comme c’était notre ambition, éclairer d’un jour nouveau l’histoire des mots par l’histoire des idées qu’ils représentent, c’est à celui qui a frayé le chemin qu’il convient d’en rapporter le mérite. Mais nous nous pardonnerions d’oublier ici M. Gaston Paris, un des maîtres de cette école de philologie française dont relèvent plus ou moins tous les travaux de ce temps relatifs à l’histoire de notre langue. »

En révélant s’être appuyés sur des ouvrages reconnus et salués, les lexicographes d’alors assoyaient leur crédibilité et donnaient à leur dictionnaire une valeur indéniable aux yeux du public et de la communauté scientifique. On comprend cependant que des témoignages de ce genre ne soient plus de mise dans les textes de présentation rédigés à une époque où « [l]e monde des dictionnaires est [...] un univers de batailles non seulement linguistiques mais économiques » (BOULANGER, 1986 : 6). De fait, les lexicographes contemporains dévoilent rarement l’identité de leurs maîtres à penser; seuls Paul ROBERT et Alain REY se distinguent, dans le corpus étudié, poursuivant la tradition de leurs devanciers. Ainsi, dans 1’« Introduction » du premier volume du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (1965 : V-VI), Paul ROBERT mentionne d’abord les sources l’ayant inspiré dans l’élaboration d’un dictionnaire analogique :

« J’ai employé d’autres méthodes que mes devanciers, mais la conception d’un dictionnaire analogique est déjà ancienne. C’est en 1852 que le Dr Peter Mark Roget publiait en Angleterre son « Thesaurus of english words and phrases » (Longmans, éd.), en 1862 que p. Boissière donnait son Dictionnaire analogique de la langue française dont Charles Maquet a présenté en 1936 une édition réduite et refondue (Larousse, éd.). L’abbé Elie Blanc a publié une « classification naturelle et philosophique des mots, des idées et des choses » dans un « Dictionnaire universel de la pensée » (E. Vitte, éd., 1899), p. Rouaix un « Dictionnaire des idées suggérées par les mots » (Colin, éd.), p. Schéfer un « Dictionnaire des qualificatifs classés par analogie » (Detagrave, éd., 1905)...

Tous ces ouvrages sont des catalogues de mots groupés autour de quelques termes d’identification ou mots-centres : un millier chez Roget, deux mille chez Boissière. »

Toujours dans le texte introductif du premier volume de son grand dictionnaire, Paul ROBERT prend également soin de citer les différents ouvrages dans lesquels ont été puisées les données présentées dans les articles.

« Un dictionnaire doit toujours beaucoup à ceux qui l’ont précédé : celui-ci plus qu’un autre, peut-être en certaines de ses parties. Le principal de mon effort s’est appliqué au classement des idées et au dépouillement des auteurs, parce que c’est en cela que j’ai cru faire œuvre originale et utile. Pour le reste, j’ai dû emprunter aux dictionnaires généraux et spéciaux, sous peine de reculer indéfiniment l’achèvement. Faute de les citer tous, je mentionnerai ceux auxquels je dois le plus.

Ce sont :

pour l’étymologie : les dictionnaires de W. v. Wartburg, O. Bloch et W. v. Wartburg, Albert Dauzat, L. Clédat, H. Stappers, Hatzfeld et Darmesteter;

pour la nomenclature, le classement des sens, les définitions, les dictionnaires généraux de Littré, de Hatzfeld et Darmesteter, de Larousse et, plus particulièrement, la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, les dictionnaires de H. Bauche pour le langage populaire, de Lalande pour la philosophie, de M. Garnier et V. et J. Delamare pour la médecine, de R. Gruss pour la marine, de Louis Réau pour l’art et l’archéologie, le Larousse de l’Industrie et des Arts et Métiers, le Larousse Commercial, l’Omnium agricole publié sous la direction de Henri Sagnier, les ouvrages de Gaston Bonnier pour la botanique, de Rémy Perrier pour une grande part de la zoologie, de A. Ménégaux pour les oiseaux, de Louis Roule pour les poissons, etc...

pour les associations d’idées, en plus des ouvrages signalés plus haut, j’ai eu fréquemment recours au vieux Dictionnaire des synonymes de B. Lafaye, paru en 1858, ainsi qu’au récent Dictionnaire des synonymes de René Bailly (Larousse, 1946). [...]

Parmi les ouvrages qui ont guidé ma voie, je n’aurai garde d’oublier La pensée et la langue de Ferdinand Brunot (Masson, 2e édition, 1926) dont la lecture, entreprise au cours de mes travaux, m’encouragea vivement à la persévérance. » (Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française 1965, vol. 1, p. VI-VII)

Pour sa part, Alain REY, dans une note qui se trouve au bas de la page x de la présentation du Petit Robert, renseigne l’usager sur la provenance des quelque 50 000 mots de la nomenclature :

« Ce sont d’abord les 1 063 mots du « Français fondamental », les plus courants de notre langue, repris parmi les 3 000 termes du Dictionnaire élémentaire de G. Gougenheim, et les 2 000 des listes de fréquence de Van der Beke, pour la langue écrite. S’y ajoutent plus de 15 000 termes longuement décrits dans le Robert, qui, avec les précédents, correspondent à peu près à la nomenclature de l’Académie française (quelques dizaines de mots inusités ont été supprimés). Enfin, nous avons choisi plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques, d’après leur intérêt conceptuel ou linguistique. »

Le discours de présentation des autres répertoires contemporains du corpus occulte le processus de filiation des dictionnaires. L’usager non averti aura l’impression, à la lecture de ce discours, que le dictionnaire qu’il tient entre les mains est en tous points original et que l’information qu’il contient est essentiellement le fruit des réflexions et du travail de l’équipe de rédaction qui a contribué à sa réalisation. Ce qui, évidemment, ne correspond pas à la réalité du labeur lexicographique. En fait, outre les extraits de l’« Introduction » du Grand Robert et de la « Présentation » du Petit Robert qui viennent d’être cités, les seules mentions similaires relevées dans les dictionnaires du corpus publiés au XXe siècle ont trait à l’origine des données étymologiques. Les sources dictionnairiques d’où proviennent les étymologies et les datations présentées dans les articles sont en effet indiquées dans le discours de présentation de certains ouvrages[4]. C’est le cas dans le Dictionnaire du français vivant (1972 : IX) :

« Nous avons donné une indication étymologique pour chaque mot, à l’exception de ceux pour lesquels rien n’a pu être trouvé de rigoureusement valable. Nous nous sommes référés au Dictionnaire étymologique de la langue française de Oscar Bloch et W. von Wartburg (5e édition), au Nouveau Dictionnaire étymologique et historique de Albert Dauzat, Jean Dubois et Henri Mitterand (2e édition) et, seulement en fin de travail, à l’Etymologisches Wörterbuch der Französischen Sprache de Ernst Gamillscheg. En outre, des indications proviennent du Grand Larousse Encyclopédique et du Grand Robert. Enfin, disons que, tout au long de l’élaboration de notre ouvrage, des spécialistes ont été fréquemment consultés et que des vérifications ont été faites à l’aide du Dictionnaire étymologique de la langue latine de A. Ernout et A. Meillet (4e édition). »

Dans le Grand Larousse de la langue française, l’un des écrits introductifs porte exclusivement sur les données historiques présentées dans l’ouvrage et fait état de la provenance de celles-ci. On peut notamment y lire :

« Le présent dictionnaire contient peu d’étymologies nouvelles (environ quatre cents, du début de la lettre A à la fin de E). En règle générale, on a repris celles du FEW (Französisches etymologisches Wörterbuch) de W. von Wartburg, ou —lorsqu’elles complètent ou corrigent les précédentes— celles de la dernière édition du Dictionnaire étymologique... de Bloch et Wartburg; les explications concernant les vocables qui ne figurent pas dans ces deux ouvrages proviennent, pour la plupart, du Nouveau Dictionnaire étymologique... de Dauzat, Dubois et Mitterand (Larousse). » (Grand Larousse de la langue française 1971 : VII)

Notons que la plupart des dictionnaires pris comme caution dans les deux extraits ci-dessus appartiennent à la catégorie des dictionnaires étymologiques et, de fait, n’entrent pas en concurrence avec les dictionnaires généraux monolingues étudiés. Par conséquent, leur mention dans le discours de présentation ne risque pas de nuire à l’ouvrage en cause. Au contraire, elle représente plutôt un gage de fiabilité des données historiques présentées dans l’ouvrage et reflète un souci d’exactitude et de précision de la part de l’équipe de rédaction. Le recours à des sources dictionnairiques spécialisées semble ici tout à fait justifié aux yeux des auteurs de textes de présentation, et donc, justifiable devant l’usager. Par contre, le fait de taire les sources plus générales ayant été consultées, entre autres les dictionnaires concurrents, laisse poindre les désidératas commerciaux qui, depuis le milieu du XXe siècle, font partie du quotidien du lexicographe.

Comme nous venons de le voir, certains textes de présentation font état des sources consultées lors de l’élaboration du dictionnaire. Mais il est fréquent, du moins au XVIIIe et au XIXe siècle, que ces mêmes textes soient le lieu privilégié de critiques formulées à l’endroit de dictionnaires antérieurs et/ou concurrents. Ainsi, on peut lire dans la préface du Dictionaire Critique de la langue française de Jean-François FÉRAUD :

« Le Dictionaire de Trévoux et le Vocabulaire François ont plutôt pour objet la Nomenclatûre des Arts et des Sciences, commune à toutes les Langues, que les Règles de la Langue Française en particulier. Du moins, elles n’en sont pas l’objet principal, et l’on ne s’y est pas étudié à en discuter fort au long les principes. L’Académie, dans son Dictionaire, s’est abstenûe de toute critique; et elle a presque toujours renvoyé aux Gramaires le détail des instructions. Comme Juge Souverain, elle prononce ses Arrêts, sans en énoncer les motifs : et ces arrêts sont les exemples qu’elle done, ou le silence qu’elle garde. Par les uns, elle avertit de ce qui est bon; par l’aûtre, elle semble indiquer ce qui ne vaut rien. Elle a eu de bones raisons pour préférer cette méthode, et il ne nous apartient pas de les aprofondir. Après les services si importans, qu’elle a rendus et qu’elle rend encore aux Lètres et à la Langue, ce serait être bien ingrat que de les méconaître, sous prétexte d’en exiger de plus grands, auxquels peut-être même sa dignité et sa prudence s’opôsent. Mais, outre que cette méthode est peu satisfaisante pour les Savans, elle est assez peu utile à ceux, qui ne le sont pas, parce qu’elle supôse une parfaite conaissance de la Gramaire, précédemment acquise. Le Dictionaire de Richelet ne peut qu’égarer ceux, qui le prendraient aujourd’hui pour guide. Le Richelet Portatif, quoique rédigé avec beaucoup de soin et de goût, n’est qu’un abrégé trop court et trop concis, pour satisfaire les vœux et les besoins de ceux, qui veulent bien parler et bien écrire en français. » (Dictionaire Critique de la langue française 1797  : IIJ)

Dans le même ordre d’idées, Henri BESCHERELLE Jeune blâme les dictionnaires existants à l’époque où il publie le Dictionnaire classique de la langue française pour leurs lacunes. Il s’en prend notamment à la figure de proue en la matière, le Dictionnaire de l’Académie française.

« Il existe, dans la langue française, une infinité de Dictionnaires, des grands, des moyens, des petits; mais, parmi ces derniers, nous n’en connaissons pas qui aient encore traité les difficultés du langage. A proprement parler, ce sont des vocabulaires, dont le moindre défaut est de pécher par d’immenses lacunes et de graves omissions.

Depuis longtemps, le besoin se faisait sentir d’un Dictionnaire où l’on trouvât la solution non-seulement de toutes les difficultés grammaticales, mais encore de toutes les difficultés que présente notre langue. C’est pour répondre à cette nécessité que nous publions aujourd’hui un Dictionnaire classique de la langue française. Nous avons voulu qu’il fût le plus complet sous le rapport de la nomenclature, comme le plus exact sous le rapport des définitions. C’est surtout par là que pèchent presque tous les Dictionnaires.

Nous ouvrons le Dictionnaire de l’Académie, au mot chat, qui est défini ainsi : animal qui prend les rats et les souris.

C’est là une mauvaise définition. Il suffit, pour s’en convaincre, d’en faire un syllogisme, qui est comme la pierre de touche de toutes les définitions.

Celui qui prend des rats et des souris est un chat; or, nous prenons des rats et des souris; donc, nous sommes des chats.

Bien d’autres définitions ne sont pas meilleures, et il faut espérer que, dans sa nouvelle édition, l’Académie les aura corrigées. [...]

Nous ferions des volumes si, en fait de définitions, nous voulions relever toutes les erreurs, toutes les bévues de nos lexicographes; mais elles sont en si grand nombre, qu’on s’étonne que jusqu’à présent, la critique ne les ait pas signalées. [...] » (Dictionnaire classique de la langue française 1880 : I)

En parcourant la préface d’un dictionnaire contemporain, on s’étonnerait d’y relever des critiques, sinon des attaques, aussi directes et si peu nuancées. De fait, les lexicographes ne se permettent plus, de nos jours, de juger aussi ouvertement le travail de leurs pairs, du moins dans leurs écrits préfaciels. Néanmoins, certains signalent à l’occasion les lacunes d’ouvrages concurrents, en s’abstenant toutefois de nommer ces derniers. À titre d’exemple, citons un extrait de la préface du Logos, signée par Jean GIRODET :

« Il existe déjà plusieurs dictionnaires de langue française. Certains sont d’admirables monuments d’érudition, d’autres constituent des applications savantes des théories linguistiques les plus subtiles. Mais ces ouvrages, par leurs qualités mêmes, sont d’une utilisation difficile pour le public, d’une part parce qu’ils s’adressent à des spécialistes, d’autre part parce qu’ils comportent un nombre excessif de tomes. C’est pourquoi, si souvent, nos contemporains préfèrent se contenter de petits dictionnaires en un volume, nécessairement sommaires et incomplets, mais peu coûteux et peu encombrants. [...] Néanmoins, un seul volume est très insuffisant pour exposer clairement et en détail tout ce qu’un lecteur exigeant veut savoir sur le sens exact et sur l’emploi des mots.

Nous avons donc choisi la formule moyenne d’un dictionnaire en trois tomes. Elle nous a permis de réaliser un ouvrage à la fois complet et commode, plus riche que la plupart des dictionnaires français [...]. » (Logos. Grand dictionnaire de la langue française 1976, vol. 1, p. IX)

Il est ici question de « dictionnaires de langue française » et de « petits dictionnaires en un volume », mais on laisse au lecteur le loisir d’imaginer de quels concurrents il s’agit, ce qui n’est guère difficile! De la même façon, l’auteur de la préface du Lexis (1975 : VII) prend soin de préciser que « [l]e lexique recensé est ainsi dans le Lexis le plus important de tous les dictionnaires de langue de taille équivalente ». On peut lire également ce qui suit dans la note de l’éditeur du Dictionnaire du français vivant (1972 : XVII) :

« Il existe en France deux ou trois dictionnaires dont les noms viennent immédiatement à l’esprit et dont les qualités ne sont plus à vanter.

Alors, pourquoi un nouveau dictionnaire? Pourquoi un Dictionnaire Bordas? [...]

Avec ses 34 000 mots essentiels et ses 11 000 locutions, le Dictionnaire Bordas ne cherche à être ni une encyclopédie illustrée, ni un recueil complet de tous les mots, ni un dictionnaire de noms propres ou de citations littéraires.

Le Dictionnaire Bordas est un dictionnaire de la langue française, conçu par des enseignants et mis au point au cours de longues années d’expériences pédagogiques. Le Dictionnaire Bordas constitue une véritable méthode d’apprentissage de la langue, parfaitement originale et adaptée. [...]

Le Dictionnaire du français vivant est sans équivalent sur le marché [...]. »

Comme on peut le constater à la lecture de ces derniers extraits, les formulations employées par les auteurs de discours de présentation de dictionnaires contemporains sont moins marquées, plus neutres que celles de leurs devanciers. Par ailleurs, les titres sont soigneusement refoulés dans l’anonymat. En outre, ces tournures mettent davantage l’accent sur les qualités du dictionnaire qui fait l’objet du discours de présentation que sur les défauts des répertoires concurrents. On vise cependant le même but : convaincre l’usager que le répertoire qu’il consulte est le plus adéquat et le plus complet, celui qui saura indéniablement répondre à ses besoins. L’évolution du discours de présentation observée ici se situe donc sur le plan de la forme, dans la façon de dire et le ton employé. Les impératifs de protection économique interdisent qu’on sorte du cercle de l’entreprise pour nommer ses concurrents explicitement. L’anonymat a pour corollaire de tous les intégrer dans le discours critique.

3. Conclusion

Les exemples auxquels nous avons fait référence montrent bien le lien qui existe entre le discours de présentation du dictionnaire et la place qu’occupe le dictionnaire dans sa société d’accueil. Le marché du dictionnaire a connu une expansion considérable depuis les années 1950, expansion qui s’est traduite par une production lexicographique plus grande, mais également par une diffusion accrue du dictionnaire dans toutes les strates de la société. À la même époque, le discours de présentation s’est transformé au regard de certains des thèmes qui y sont abordés. On se préoccupe maintenant de circonscrire le public destinataire avec un soin particulier, et l’on évite les mentions explicites aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents.

Références

Monographies et articles

Textes de présentation étudiés

Notes

[1] Tous les dictionnaires consultés à ce jour aux fins de l’étude contiennent un tel texte.

[2] Il faut toutefois se garder de tirer des conclusions hâtives sur la base de l’étude d’un corpus constitué de seize ouvrages.

[3] Dans certains cas, l’auteur témoigne également de ses sources d’inspiration dans le titre même de son ouvrage. Ainsi, le titre complet du dictionnaire d’Émile LITTRÉ commence comme suit : Dictionnaire de la langue française contenant 1° pour la nomenclature : tous les mots qui se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie française et tous les termes usuels des sciences, des arts, des métiers et de la vie pratique; [...].

[4] Elles peuvent l’être également dans la bibliographie de l’ouvrage, le cas échéant.

Abstract (anglais)

Most general monolingual dictionaries of the French language contain prefatory texts that describe the dictionary qua project, i.e. the linguistic and didactic purposes of the dictionary, its expected readership, the methodological and theoretical options chosen by the editors, etc. Like the dictionary article, the introductory text of the general monolingual dictionary has evolved over the centuries, both in form and in content. This article examines this evolution in the light of two types of commentaries central to the introductory text: the one devoted to the expected readership, and the other dealing with previous and/or competing dictionaries.

This article first demonstrates that the potential users of the dictionary are described in much more detail in prefaces of contemporary dictionaries than in those of older works, thus showing a correlation between the way lexicographers express their views about the public they address and the circulation of the dictionary in society. The article stresses that while the issue of lineage, or filiation, is usually discussed in prefatory texts of older works, this is rarely the case in contemporary dictionaries, which instead tend to ignore the question. Furthermore, the open criticism of previous dictionaries, contained in the comments of lexicographers of the 18th and 19th centuries, has given way over the past century to disguised formulations and neutral comments, thus indicating a major change of tone in the introductory text of the dictionary.

Le projet de l’Académie française à travers les préfaces de deux éditions de son dictionnaire : 1694 et 1798[1, 2]

À Bernard Quemada, source constante d’inspiration

1. Introduction

L’Académie française est officiellement créée en 1635 par le cardinal de Richelieu, son protecteur et son chef. L’article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie (Académie française 1998 : s.p.) stipule qu’elle devra « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». Par privilège du roi, la Compagnie se démarque par « l’honneur du titre et la légitimité du pouvoir sur la langue » (Collinot 1985 : 12). Selon l’article XXVI des Statuts et Règlements, la Compagnie doit exercer ce pouvoir en travaillant « premièrement à un Dictionnaire de la Langue Françoise, & ensuite à une Grammaire, à une Rhétorique & à une Poétique » (Académie française 1998 : s.p.). En fait, seuls le dictionnaire et la grammaire ont été jusqu’à maintenant réalisés. Il aura d’ailleurs fallu attendre jusqu’en 1932 pour voir paraître la grammaire.

Les textes introductifs d’un dictionnaire informent non seulement sur les choix linguistiques des lexicographes, mais aussi sur les visions culturelles, politiques et sociales d’une époque. Bernard Quemada (1968 : 17) dira que « les préfaces donnent la mesure des préoccupations théoriques des auteurs ». En étudiant deux préfaces du Dictionnaire de l’Académie française, nous avons tenté de dégager le projet de cette Compagnie instituée par le pouvoir royal et nous nous sommes demandé comment il a su traverser la période révolutionnaire. Nous avons donc choisi de nous pencher sur les textes introductifs de la première et de la cinquième éditions du Dictionnaire. Publiée en 1694, la première édition suscite un intérêt particulier puisqu’on y jette les bases de ce projet dictionnairique pour le moins ambitieux. La cinquième édition, quant à elle, est importante, car elle paraît en 1798 dans des conditions tout à fait particulières. Comme l’Académie a été dissoute en 1793 sous la Convention, l’édition de 1798 est publiée par des politiciens, et non par des académiciens, à un moment trouble de l’histoire de France où le changement social a voulu repousser les limites de la citoyenneté et mettre de côté la royauté. Il sera particulièrement intéressant de se demander comment les politiciens, qui ont soutenu le Dictionnaire de l’Académie française, ont tenté de légitimer l’œuvre d’une institution royale et élitiste.

2. Les mots du pouvoir

Le Dictionnaire de l’Académie Françoise dédié au Roy n’est publié qu’en 1694, soit près de soixante ans après sa mise en chantier en 1637. Selon Bernard Quemada (1997b : IV), le Dictionnaire de l’Académie se démarque d’emblée des rares ouvrages lexicographiques monolingues de l’époque par des visées plus linguistiques et prescriptives.

Deux académiciens, François Charpentier et François-Séraphin Régnier-Desmarais, ont rédigé chacun une préface pour cette première édition du Dictionnaire. Ils se disputent ce privilège, car « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière » (Brunot 1966 : 40). Quoique la préface publiée ne soit pas signée, Charpentier, doyen des académiciens, en revendique la paternité. Le littérateur, entré à l’Académie en 1650, aurait selon toute vraisemblance profité de l’absence du secrétaire perpétuel, Régnier-Desmarais, pour substituer sa préface à celle déjà rédigée par le grammairien.

Comme la préface d’un dictionnaire est souvent l’œuvre d’un seul auteur, on doit garder à l’esprit que même si le dictionnaire compte plusieurs collaborateurs, c’est le cas du Dictionnaire de l’Académie française, la préface ne représente pas nécessairement l’avis de chacun. Comme l’explique Claude Brévot-Dromzée (1996 : 137) :

Quant « au dessein de l’auteur », il semble a priori plus délicat de le reconnaître dans la mesure où il s’agit d’une œuvre collective, émanant d’un corps uni par le mérite et par la gloire d’être sous la protection de Louis XIV.

Les propos tenus dans la préface ne peuvent donc rendre compte des diverses opinions des rédacteurs des articles. Qui plus est, le discours de la préface ne coïncide jamais parfaitement avec le contenu réel du dictionnaire ni avec les idées qui ont présidé à son élaboration. Il reste que la préface de l’édition de 1694 du Dictionnaire semble représenter assez fidèlement les idées de la Compagnie. Comme nous le constaterons plus loin, des questions ont été soulevées quant à l’écart existant entre le texte introductif et le contenu dictionnairique de la cinquième édition du fait que la préface ait été rédigée par Dominique-Joseph Garat, homme politique qui n’a pas participé à la rédaction du Dictionnaire.[3]

La préface de la première édition a deux objectifs principaux. D’une part, elle fait une large place à la présentation des méthodes de travail des auteurs ainsi qu’à leurs options lexicographiques. En fait, près des deux tiers du texte s’articulent autour de la présentation du contenu du Dictionnaire. L’auteur de la préface se voit également confier la délicate tâche de répondre par avance aux reproches formulés quant à la lenteur du travail. Il la justifie « comme “preuve” de la qualité du contenu » (Brévot-Dromzée 1996 : 130). Simone Benhamou, Eugénia Roucher, et Jean Buffin (1997 : 61) expliquent à ce sujet :

Le retard considérable de l’ouvrage venu après ceux de RICHELET et de FURETIÈRE dont les options étaient différentes du sien, mettait la Compagnie dans l’obligation d’expliquer ses prises de position sans pour autant que cela prenne l’allure d’une justification.

D’autre part, elle fait l’éloge du protecteur de l’Académie et rend hommage à l’ordre établi. Bien entendu, le texte introductif du Dictionnaire permettra aussi à son auteur de vanter la qualité de l’ouvrage qui décrit une langue « en estat de perfection ». Un respect de la tradition se dégage en outre de cette préface, car elle se réfère maintes fois aux Anciens. Elle semble créer un tout harmonieux avec le Dictionnaire.

La préface de 1694 révèle aussi les préoccupations linguistiques et lexicographiques des auteurs du Dictionnaire. En effet, une importante part y est consacrée (présentation, nomenclature, orthographe, etc.).

Charpentier annonce que l’ouvrage s’adresse aux étrangers comme aux Français et qu’il vise à leur permettre de comprendre le sens des mots ainsi qu’à les utiliser selon le bel usage. Le Dictionnaire, en ne répertoriant que les mots du beau langage, s’inspire d’une élite qui probablement sera son unique destinataire. Comme le fait remarquer André Collinot (1985 : 11-12) :

L’homme de Cour, l’homme de loi, l’homme de lettres, tour à tour ou tous ensemble avaient besoin d’être fixés et confortés dans l’usage d’une langue conçue comme marque de distinction dans un système de relations sociales soumis aux canons d’une stricte civilité.

Le Dictionnaire se voulant donc sélectif et non extensif, l’Académie bannit les mots archaïques et bas, les néologismes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, ainsi que les termes des Arts et des Sciences, sauf si ces derniers sont couramment employés par les honnêtes gens. Élitiste, la Compagnie rejette tout ce qui s’avilit « dans la bouche du menu Peuple » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 33). Le Dictionnaire se contente de se cantonner dans « la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs et les Poètes l’employent » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 28-29).

D’ailleurs, comme le souligne Mechtild Bierbach (1998 : 143) :

Les auteurs du dictionnaire de l’Académie appartiennent eux-mêmes au groupe d’utilisateurs pour qui l’ouvrage est fait, aux poètes et orateurs et aux honnêtes gens qui, dans leurs discours et leurs compositions écrites, produisent une langue qu’ils ont érigée, avec l’approbation royale, en monument national.

La Compagnie voit son conservatisme confirmé dans la préface, ce qui est assez peu surprenant puisqu’elle est sous le joug de l’ordre établi. Elle prône l’ancienne orthographe, tournée vers l’héritage grec et latin; une orthographe élitiste qui ne peut être comprise que par les lettrés. De plus, elle fait preuve d’une grande prudence en ce qui concerne les néologismes. La préface fait état de ce conservatisme :

Il s’estoit glissé une fausse opinion parmy le peuple dans les premiers temps de l’Academie, qu’elle se donnoit l’authorité de faire de nouveaux mots, & d’en rejetter d’autres à sa fantaisie. La publication du Dictionnaire fait voir clairement que l’Academie n’a jamais eu cette intention [...] Et elle a esté scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & et le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 32).

Bref, il semble que les soixante années qui séparent la création de l’Académie de la publication de la première édition de son Dictionnaire n’ont pas réussi à la faire déroger du projet de 1637 qui lui avait été confié. Selon Bernard Quemada (1997b : V), par sa nomenclature sélective, puisée dans le discours des honnêtes gens, où les termes de métiers n’ont pas le droit d’entrée, par l’importance accordée aux « minuties grammaticales » et par les modèles donnés pour le bon emploi des mots, l’Académie peut estimer que son projet initial reste inchangé.

Outre l’attention portée au contenu lexicographique de l’ouvrage, on remarque, dans la préface, un lien étroit entre la royauté et les littérateurs. Par son discours, l’Académie glorifie l’ordre en place, la tradition et les classes supérieures de la société, le Roi et Richelieu :

La passion que ce grand Ministre avoit pour les Sciences & pour les belles Lettres qu’il mettoit au nombre des principaux ornemens d’un Estat, & son affection particuliere pour cette Compagnie qu’il regardoit comme son ouvrage, l’avoient fait resoudre de luy faire bastir une Maison pour y tenir ses Conferences (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 37).

En faisant référence au rôle de Jules César et de Charlemagne vis-à-vis la langue, Charpentier tente de justifier l’intervention du Roi sur la langue en l’inscrivant dans une longue tradition. André Collinot (1985 : 18) explique à ce sujet :

En évoquant ses illustres prédécesseurs, le préfacier [de l’édition de 1694] assure le Roi et sa Langue d’une double légitimité politique : légitimité de droit (référence à l’empire romain), légitimité de fait (référence à l’empire carolingien). Ainsi érigé sur la scène de l’histoire, c’est donc le Prince, par l’entremise de son Institution, qui destine au Public l’instrument d’une unité politique fondée sur une unité de langue.

Fruit du pouvoir monarchique, la première édition du Dictionnaire retient les mots qui sont les siens, bien choisis, bien maîtrisés, bien ordonnés. Comment alors le projet dictionnairique de la Compagnie pourra-t-il survivre à un changement radical de pouvoir?

3. Le pouvoir des mots

C’est dans la préface de 1798 que nous examinerons comment le Dictionnaire de l’Académie française parvient à traverser une situation historique où le pouvoir du roi, son protecteur, est remis en question par les intellectuels et le peuple français. Comme l’Académie est dissoute en 1793, la cinquième édition est récupérée par les politiciens du Directoire. Ils doivent réussir à présenter un ouvrage créé sous les auspices du roi de façon qu’il soit agréablement accueilli par un public devenu républicain.

En 1793, la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française est achevée, mais les événements de la Révolution française empêchent sa publication immédiate. D’ailleurs, avant même sa suppression, la Compagnie doit procéder à certains changements, dont celui de renoncer au protectorat du roi. Comme le signale le duc de Castries (1978 : 250) :

On reprochait aussi à l’Académie de choisir trop volontiers des grands seigneurs, des courtisans, des ministres : elle se résolut à renoncer à des choix dont elle s’était longtemps glorifiée et déclara qu’elle « regarderait désormais les ouvrages comme les seuls titres académiques ». Autre concession : « elle ne se croira plus obligée de s’abstenir des questions politiques et religieuses et traitera librement tous les sujets pourvu que sa liberté soit compatible avec le respect de la loi ».

Par conséquent, on pourrait croire que son projet sera remis en question. Toutefois, les changements annoncés ne sont pas suffisants pour le maintien de l’Académie. En tant que symbole du pouvoir royal, elle est supprimée le 8 août 1793. La cinquième édition du Dictionnaire est en quelque sorte nationalisée; elle devient alors propriété de la République.

Résolument tournée vers le changement, l’édition de 1798 se démarque des précédentes, car elle est publiée alors que l’Académie n’existe plus. C’est donc au contexte historique qu’elle doit cette différence. Dominique-Joseph Garat, ministre de l’Intérieur à l’époque, assure sa publication et en rédige la préface. Puisque Garat n’est pas académicien et qu’il n’a pas participé à la préparation du Dictionnaire, il lui est difficile de discuter des choix lexicographiques qui ont prévalu dans la cinquième édition. Il ne peut que présenter ses idées au sujet du Dictionnaire, de l’Académie et de la Révolution. La préface de Garat s’éloignait ainsi de la réalité des choix des académiciens, car aucun d’eux n’avait pu commenter son texte avant publication, puisque l’Académie avait été dissoute.

Garat rompt avec la tradition et cela, de plusieurs façons. Tout d’abord, au Dictionnaire, tel que préparé par les académiciens, il ajoute un Supplément contenant Les mots en Usage depuis la Révolution, rédigé par des hommes de lettres non académiciens restés anonymes, que « l’Académie Françoise auroit reçus parmi ses Membres, et que la Révolution a comptés parmi ses partisans les plus éclairés » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280). Le Supplément veut refléter tous les « bouleversements politiques, administratifs et sociaux d’une décennie » (Tasker 1997 : 249). Ensuite, c’est la seule fois dans l’histoire du Dictionnaire de l’Académie française que la préface n’est pas rédigée par un membre de la Compagnie et qu’elle s’intitule Discours préliminaire plutôt que Préface.

Enfin, discours philosophique et politique plus que lexicographique, le texte de Garat fait la « synthèse des idées des Idéologues sur la langue » (Tasker 1997 : 256). La prépondérance du discours philosophique et la quasi-absence d’information lexicographique, à l’exception d’un discours linguistique où on « ne traite les mots que du point de vue des idées », est, toujours selon Tasker (1997 : 238), caractéristique du XVIIIe siècle. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en serait l’inspiratrice. En effet, le texte introductif de l’Encyclopédie est intitulé aussi Discours préliminaire. Dans son texte, Garat rend un vibrant hommage à l’esprit philosophique et à la démocratie et il fait de l’Académie un établissement national et politique, gardien des libertés et de la démocratie. Il légitime, par le fait même, le rôle de l’Académie française dans la Révolution. Se rendant peut-être compte du caractère étonnant de cette justification, Garat consacre la première page du Discours à expliquer au lecteur la nature de son raisonnement. Le Discours commence par la reconnaissance des torts des révolutionnaires vis-à-vis de l’Académie :

La Révolution Françoise qui, dans sa marche, devoit rencontrer tous les obstacles, devoit aussi donner dans tous les excès. [...] Durant plusieurs années, tout ce qui n’est pas entré dans la Révolution comme instrument et comme acteur, a été regardé et traité comme contre-révolutionnaire. [...] Toutes les trois [Académies] ont été accusées d’aristocratie, et détruites comme des institutions royales, nécessairement dévouées à la puissance de leurs fondateurs (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Garat admet par contre que les Académies devaient être supprimées pour laisser place à l’Institut, créé sous la Convention, parce qu’il fallait, selon lui, les renouveler :

Il falloit, je le crois, les détruire [les Académies] pour les recréer sous d’autres formes : il falloit que la République eût son Institut des Arts et des Sciences, né avec sa Constitution, destiné, par son origine même, à décorer la Liberté, à la fortifier, à la propager dans le monde comme la lumière (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Chose surprenante de la part d’un révolutionnaire, il s’emploiera ensuite à convaincre le lecteur que les trois Académies (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Académie des sciences), en particulier l’Académie française, ont été des moteurs de la Révolution :

Entre les trois Académies, l’Académie Françoise, cependant, est celle qui a le plus contribué au changement de l’esprit monarchique en esprit républicain : en caressant les Rois, c’est elle qui a le plus ébranlé le trône : ce n’étoit pas le but qu’on lui avoit marqué, ni celui qu’elle avoit; c’est celui qu’elle a rempli; et cette influence a été l’effet nécessaire, quoique très-imprévu, de plusieurs circonstances de son institution (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

Le Discours tente donc de montrer que les origines de l’Académie ne sont que secondaires puisque les académiciens ont toujours agi comme précurseurs des idées d’égalité et de liberté véhiculées par la Révolution. L’auteur justifie les actions de l’Académie dans les termes de la République. Selon Garat, la démocratie littéraire dont elle fait montre aura tôt fait d’inspirer une démocratie politique à grande échelle :

Ses Membres égaux comme Académiciens, se regardèrent bientôt égaux comme hommes : les futiles illustrations de la naissance, de la faveur, des décorations, s’évanouirent dans cette égalité académique; l’illustration réelle du talent sortit avec plus d’éclat et de solennité (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

En outre, le fait, pour les académiciens, de se louanger les uns les autres à la réception d’un membre ou à sa mort évoque, selon Garat, « un autre exemple très-contraire au régime monarchique » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268) puisqu’on devait, à l’époque, ne louanger que le roi. Bref, Garat espère réussir à légitimer l’Académie aux yeux du peuple et des révolutionnaires. Autant la préface de 1694 voulait répondre aux détracteurs de ses choix lexicographiques, autant celle de 1798 s’adresse à ceux qui s’opposent à l’Académie.

Dans le Discours, Garat propose sa vision de l’Académie. Il ne transforme peut-être pas son projet de fixer la langue, mais en modifie ni plus ni moins les paramètres. Ainsi, la Compagnie royale, soumise à son protecteur, devient le lieu d’un mouvement révolutionnaire avant-gardiste. Garat affirme qu’elle a sciemment choisi de ne pas respecter l’objectif que lui avait confié Richelieu :

[I]l eût frémi de voir son ouvrage à ce point éloigné du but pour lequel il l’avoit créé : son but, cela est très-probable, n’avoit rien de politique; il n’étoit que littéraire. Richelieu avoit la prétention de bien parler et de bien écrire : il institua l’Académie Françoise pour veiller à la pureté de la Langue, pour en faire le Dictionnaire : Richelieu ne songeoit à faire ni des Monarchistes, ni des Républicains; il songeoit à faire des Puristes (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 270).

Au contraire de Richelieu, Garat considère qu’un dictionnaire n’est pas que littéraire, mais aussi politique. Quoique l’esprit philosophique soit bel et bien entré à l’Académie, comme en témoignent les discours de réception, les pièces couronnées et les panégyriques, il semble, comme le signale Jean-Pierre Seguin (1978 : 86) qu’à « côté d’une ouverture toute relative, il y a le travail visible d’une poussée conservatrice; sous le masque de la conformité au modèle de progrès, il y a des résistances ». En principe, on peut dire que le projet initial de l’Académie, fixer et épurer la langue, semble avoir été légèrement modifié par les académiciens, puisqu’il est maintenant de fixer la langue sans la borner. Comme l’expose Garat :

[T]out un Peuple apprendra, dans un tel Dictionnaire, à fixer sa Langue sans la borner; à la fixer, dis-je, non dans des limites qu’on ne peut pas plus donner à la Langue d’un Peuple qu’à sa raison et à ses connoissances, mais dans les routes où elle pourra toujours s’avancer, en acquérant toujours de nouvelles richesses sans en perdre jamais aucune (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 273).

Le Dictionnaire se ferait donc moins restrictif que par le passé malgré le fait qu’il indique toujours le jugement qu’il faut porter sur l’usage. Sous l’influence de l’Encyclopédie et de l’esprit philosophique, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences sont donc largement accueillis dans l’édition de 1798. Ce changement n’est pas qu’attribuable à la Révolution puisqu’une véritable transformation sociale, à laquelle l’Académie française n’a pas échappé, s’est opérée au cours du XVIIIe siècle. Comme l’affirme Jean-Pierre Seguin (1978 : 85) au sujet de l’approche de Garat :

Sans doute cette préface a été écrite au moment de la publication du Dictionnaire, c’est-à-dire longtemps après la préparation et la rédaction des articles; mais la doctrine de Garat, qui écrivit cette préface, concorde avec celle des auteurs du Dictionnaire. Dès 1762, plus d’un académicien aurait approuvé la préface de 1798.

Toutefois, même si le Dictionnaire semble renoncer à son rôle traditionnel pour adopter une idéologie de progrès, la prudence reste de mise. Ainsi, tous les nouveaux mots de la langue n’y sont pas aveuglément introduits sous prétexte que l’ouvrage veut rendre compte des changements de la vie moderne. La préface en donne un aperçu :

Une Langue, comme l’esprit du Peuple qui la parle, est dans une mobilité continuelle : dans ce mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter, elle perd des mots, elle en acquiert. [...] [Q]uelquefois elle se perfectionne également par les mots qu’elle adopte, et par les mots qu’elle rejette. [...] C’est cette [...] direction qu’il faut donner aux changements d’une Langue, [...] et cette direction constante, elle ne peut la recevoir que d’un Dictionnaire, fait suivant les vues et dans le plan dont nous avons parlé (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272).

En ce qui concerne le destinataire du Dictionnaire, il n’est plus « [l’]honnête homme [...] qui ne se pique de rien », mais un citoyen qui désire s’exprimer dans une langue précise qui, pour ce faire, peut avoir recours « à la langue des métiers et à celle des Sciences et des Arts » (Tasker 1997 : 240). En fait, déjà en 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire, les académiciens accueillent de plus en plus de néologismes pour rendre compte du changement social et des nouvelles réalités. Selon Liliane Tasker (1997 : 241), ils se seraient toutefois montrés un peu plus prudents à l’égard des néologismes lors de la préparation de la cinquième édition.

Désormais, la norme à respecter n’est plus le bel usage « formé des fantaisies du beau monde, qui sont très-bizarres », mais le bon usage « composé des vrais rapports des mots et des idées, qui ne sont jamais arbitraires ». Toutefois, il ne faut pas croire que l’inégalité sociale sur la langue que véhicule le projet disparaît pendant la Révolution. La préface de 1694 laissait entendre que le Dictionnaire ne citait que les mots pouvant « servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 29); le Discours préliminaire de 1798 conclut « que la vraie Langue d’un Peuple éclairé n’existe réellement que dans la bouche et dans les écrits de ce petit nombre de personnes qui pensent et parlent avec justesse » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 271-2). Morellet, académicien qui a participé à la préparation du Dictionnaire, semble pour sa part affirmer que le bel usage règne toujours à l’Académie :

Le Dictionnaire de l’Académie [...] est le dépôt de la langue usuelle, telle qu’elle est parlée par la classe des citoyens qui la parlent la mieux, et qui en dépit de toutes les Révolutions est formée des citoyens distingués par le rang, la fortune ou l’éducation (Branca-Rosoff 1986 : 283).

Bref, les deux textes introductifs présentent sans conteste des intentions différentes : le premier désire justifier les choix lexicographiques de la Compagnie tandis que le second, aux visées politiques déclarées, tente plutôt de légitimer l’Académie elle-même. La préface de 1694 souligne la compétence lexicographique de la Compagnie, tandis que le Discours préliminaire de 1798 tente de la replacer dans un contexte révolutionnaire où la langue est envisagée du point de vue de la raison plutôt que du style. Selon Garat, l’ouvrage de 1798 ne s’adresse non plus aux puristes « qui n’ont d’autre prétention que de parler et d’écrire purement et correctement une Langue » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272), mais aux citoyens qui désirent faire un usage raisonné de la langue. Le Discours préliminaire est imprégné des transformations sociales de son époque. Ainsi, lorsque Garat discute des choix lexicographiques des académiciens, c’est toujours pour les ramener au contexte social. Même la langue employée dans le Discours reflète la Révolution. En cela, elle est de son temps, comme il se doit.

Le projet initial de l’Académie n’a que très peu changé de 1694 à 1798. En effet, les transformations annoncées par Garat ne semblent pas trop s’attaquer à l’esprit du projet. Ce sont les paramètres autour desquels s’articule ce projet qui changent. Les académiciens veillent toujours à fixer la langue; par contre, celle-ci n’est plus la même. La norme proposée n’est plus celle des honnêtes gens - la Cour et le Parlement -, mais celle des citoyens éclairés qui font usage de la langue avec raison. Qui sont ces citoyens philosophes? Probablement les académiciens, ceux-là même qui étaient considérés comme des honnêtes gens au siècle précédent. Le changement ne s’inscrit alors que dans le cours normal des choses. Ces citoyens emploient une langue différente de celle des honnêtes gens : ce sont des philosophes qui s’intéressent aux Arts et aux Sciences. Rappelons que l’idée de « raison » est l’une des références clés des XVIIe et XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, la raison était de nature psychologique, intérieure et mise au service de la seule nation. Au XVIIIe siècle, elle s’extériorise, devient universelle, se préoccupe de tout et partout. Elle s’ouvre sur le monde.

Comment alors le projet traverse-t-il la période révolutionnaire? Il semble osciller entre le changement et la tradition. Les propos de Garat paraissent quelque peu enflammés par son désir de faire de l’Académie le porte-étendard de la République, mais il reste qu’un véritable changement de mentalité s’est progressivement fait sentir à l’Académie durant le siècle précédent. Le projet survit, mais s’adapte aux idées des Philosophes des Lumières. Son essence reste la même : elle vise toujours à fixer la langue, mais on ne voudra plus la borner.

Quoi qu’il en soit, il faut avoir à l’esprit que le Discours préliminaire est le fruit des idées d’un seul homme qui, de surcroît, n’a pas participé à la rédaction de l’ouvrage, alors que la préface de l’édition de 1694 représente davantage les idées des académiciens. Garat ne peut donc que répercuter sa vision sans vraiment savoir si elle s’harmonise avec celle des académiciens qui ont préparé l’ouvrage. Ainsi, comme le souligne Liliane Tasker (1997 : 238), le Discours renseigne peu sur la véritable nature du projet des académiciens :

[D]iscours idéologique et discours lexicographique [y] sont étroitement mêlés et ne rendent compte que très imparfaitement des réalisations du Dictionnaire, résultat du travail des académiciens entre 1762 et 1789, dans une période où selon GOHIN « le mouvement néologique se rattache nettement au mouvement philosophique ».

Le projet n’est peut-être pas trop ébranlé par la Révolution, mais l’édition parue dans ces moments troubles de l’histoire revêt sans conteste une forme différente des précédentes. Son texte introductif, empreint d’un discours idéologique, et son Supplément, qui rompt avec le projet de l’Académie puisqu’il ne se préoccupe point de fixer ou d’épurer la langue, sont en rupture avec la monarchie dans laquelle la Compagnie a fleuri. Le Dictionnaire, quant à lui, s’inscrit sans trop de changement dans la tradition. Le Discours préliminaire et le Supplément sont séparés du reste du Dictionnaire comme la langue monarchique l’est de la langue républicaine. La préface rend d’ailleurs compte de cette rupture :

[I]l [le Dictionnaire] a été fini à l’instant où la Monarchie finissoit elle-même; et [...], par cela seul, il sera pour tous les Peuples et pour tous les Siècles la ligne ineffaçable qui tracera et constatera, dans la même Langue, les limites de la Langue Monarchique et de la Langue Républicaine (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280).

La présence de ces « intrus » expliquerait-elle la répudiation de la cinquième édition du Dictionnaire par l’Académie une fois qu’elle a été reconstituée? En effet, rien dans le corpus du Dictionnaire, fruit du travail des académiciens, ne pourrait au premier abord expliquer ce mépris.

4. Conclusion

On peut donc conclure à la fidélité de l’Académie face à sa mission statutaire initiale, à savoir fixer les règles du français, le purifier, le rendre éloquent et apte à exprimer les arts et les sciences. Le projet, légèrement ébranlé par la Révolution, s’est redéfini à partir de ces événements selon des paramètres mieux adaptés à la réalité de l’époque. Le Discours préliminaire, somme toute, rend compte d’une même mission, mais dans des termes différents. Cette adaptation aux réalités sociales reste encore aujourd’hui la force de l’Académie. Maurice Druon dit à ce sujet :

Tous ces textes [Statuts et Règlements] sont suffisamment clairs, généraux et concis pour qu’il n’ait été besoin d’y rien changer, les plus récents remontant à près de deux siècles. Ils ont toujours permis à l’Académie, sans les enfreindre, de s’adapter aux circonstances et conditions nouvelles de l’histoire ou des mœurs (Académie française 1998 : s.p.).

Selon Maurice Druon (Académie française 1998 : s.p.), le projet de l’Académie est demeuré le même depuis l’origine : « donner des règles certaines à notre langue, la maintenir en pureté, lui garder toujours capacité de traiter avec exactitude tous arts et toutes sciences, et assurer ainsi les caractères qui lui confèrent l’universalité. » Au fil du temps, la grande force de l’Académie n’est-elle pas son aptitude à adapter sa mission aux événements sociaux, culturels et politiques qui surviennent tout en gardant le cap sur le génie du français, toujours fidèle aux mots du pouvoir et sans cesse sollicitée par le pouvoir des mots?

Références

Notes

[1] Texte remanié d’une communication présentée par les auteurs au Colloque « Dictionnaires et sociétés » tenu à l’Université de Montréal, en mai 2000, dans le cadre du 68e Congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences.

[2] Les auteurs remercient M. Anthony Cowie ainsi que les deux évaluateurs anonymes pour leurs observations judicieuses.

[3] Certains auteurs, dont Liliane Tasker, le prénomment Joseph-Dominique.

Le Petit Larousse au Québec : brève histoire et influence

1. Le Petit Larousse illustré s’aventure au Canada

Il y a déjà plus de cent ans que les petits dictionnaires Larousse sont connus et diffusés au Canada français. Pierre Rétif mentionne que le Dictionnaire complet illustré (1889) a fait une entrée remarquée au Canada. « Une édition spéciale pour le Canada est publiée à Montréal (éd. Beauchemin) en 1894, par les soins de p. Théberge, bachelier ès arts de 1’université Laval. Elle comporte 5 000 articles conccmant le Canada; c’est la 13e édition de 1’ouvrage » (1970a : 344). Le dictionnaire manuel rejoint ainsi le Grand Dictionnaire universel [...] qu’on trouve dans les bibliothèques des communautés religieuses et dans celles des notables, l’encyclopédie n’étant guère à la portée du simple citoyen de l’époque, même le plus instruit. Quant au Petit Larousse illustré , il sera présent en Amérique dès son lancement le 20 juillet 1905.

Longtemps, le paysage livresque québécois fut dominé par deux monuments, deux chefs-d’œuvre dans leur genre, la Bible et le Petit Larousse illustré. Le premier livre est conforme aux comportements religieux des Québécois jusqu’aux alentours de 1970. Le second étonne puisque Pierre Larousse, lointain concepteur de l’ouvrage, était républicain et grand défenseur de la laïcisation. Ses héritiers lexicographes vont poursuivre ses travaux dans le même esprit laïc. Chose certaine, le Petit Larousse illustré [PLI] est devenu la bible sociale et laïque pour répondre aux questions sur la langue, et il le demeure toujours. Dès son arrivée au Canada, il a envahi les écoles et les foyers catholiques. Mais avant de pénétrer dans les classes et dans les familles, il a été épluché par un comité de surveillance formé par les évêques québécois. Sans trop avoir à faire amende honorable sur son contenu, sinon à propos de quelques illustrations (voir plus loin), il a reçu 1’imprimatur des dirigeants religieux. Il a été longtemps le seul dictíonnaire grand public à circuler au Québec. Un monopole qui s’explique de trois manières :

  1. Il satisfaisait le clergé et le monde enseignant qui est largement dominé par les religieux et les religieuses.
  2. À son niveau, il n’aura pas de concurrent sérieux avant 1967 —en 1’occurrence, le Petit Robert.
  3. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de nécessité d’élaborer un dictionnaire complet du français au Canada.

À la conclusion de la Révolution tranquille, après 1968 donc, les perceptions de la valeur du français québécois commenceront à changer tandis que la conception de la francophonie entraînera une prise de conscience contemporaine à l’égard des régionalismes extrahexagonaux qui commenceront à faire 1’objet de cueillettes sélectives dans les dictionnaires français (voir plus loin).

Aujourd’hui, le paysage dictionnairique québécois est presque essentiellement laroussien et robertien, une seule entreprise inteme ayant réussi à entamer cette domination, et encore seulement au niveau de 1’école élémentaire. Les dictionnaires Larousse sont les seuls à couvrir tout le programme scolaire, du primaire à 1’université. Chaque étape de la scolarisation des Québécois possède sa référence laroussienne, étant entendu que le PLI est aussi bien consulté par les écoliers des classes élémentaires que par les élèves du secondaire et par les étudiants collégiaux et universitaires, sans parler du grand public.

Au Canada français, à l’école ou à la maison, nul n’ignore le nom de Pierre Larousse, et tous 1’associent spontanément au dictionnaire qui porte son nom, sans savoir qu’il n’en est pas 1’auteur. Le nom Larousse est assimilé au dictionnaire le plus répandu chez nous depuis qu’on le distribue, soit depuis qu’il existe. Il est si connu et si bien intégré dans 1’imaginaire qu’on a construit autour de lui une mythologie qui en fait un dictionnaire parfait et complet, qui informe sur tout. Ainsi, au début des années 1990, lorsque le Robert a lancé au Québec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, plusieurs critiques sérieux ont reproché à ce dictionnaire de ne pas fournir les étymologies des mots et des citations d’auteurs comme le faisait le PLI. Or si on trouve bien des étymologies dans le PLI de 1’époque, elles n’y sont données que pour les mots chefs des familles morphologiques et pas pour toutes les entrées. Quant aux citations, elles n’ont jamais fait partie du programme microstructurel du dictionnaire.

Très tôt donc, le PLI est répandu partout, il rejoint toutes les couches de la société. Mais le clergé surveille de près cet ouvrage certes convenable, mais néanmoins trop laïc à son goût et un peu permissif. Et l’Église ne se prive pas d’intervenir. « L’édition 1924 est illustrée de 83 représentations de tableaux, dont certains seront prohibés au Canada » (Rétif 1971 : 52). On perçoit ici l’influence ou l’ingérence du clergé catholique pour qui tout excès était répréhensible, notamment la nudité qui devait être dérobée à la vue, même s’il s’agissait des œuvres des plus grands représentants de l’histoire de l’art et que ces œuvres embellissaient le Vatican. Ainsi, le clergé rejoint la position de Pierre Larousse lui-même qui, en 1858, mentionne qu’il « a écarté avec le plus grand soin, de la nomenclature de son dictionnaire, tous les mots qui sont, de la part des élèves, 1’objet de recherches ou de questions indiscrètes » (cité dans Rétif 1970a : 342). L’interdiction à propos des mots vaut en outre ici pour les illustrations.

Au XXe siècle, les dictionnaires Larousse conquièrent rapidement le marché francophone de 1’Amérique du Nord. Si bien qu’après le Seconde Guerre mondiale, le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI] est imprimé au Canada, ce qui permet d’intervenir plus directement sur certaines parties de son contenu. En 1947, on trouve à la fin de 1’ouvrage la formule suivante : « Imprimé au Canada par la Librairie Beauchemin Limitée en vertu d’une entente avec la Librairie Larousse de Paris ». Le mouvement est lancé et, dans les années 1950, d’autres imprimeurs succéderont à Beauchemin. L’entente au sujet de l’impression au Québec durera jusqu’en 1992. En 1993, le PLI est imprimé aux États-Unis; de 1994 à 1998, il est imprimé en Belgique; en 1999 —1’édition 2000—, il est imprimé en France.

En 1956, le NPLI est soumis à l’examen d’agrément du Département de l’Instruction publique, l’ancêtre du ministère de l’Éducation. Avant d’être diffusé dans les écoles, le dictionnaire doit recevoir l’aval gouvernemental, c’est-à-dire voir son contenu analysé afin de vérifier s’il est conforme aux exigences sociales, religieuses et linguistiques. L’édition de 1956 porte sur la couverture de dos l’inscription « Approuvé par le Comité catholique de l’Instruction Publique le 26 septembre 1956 ». À cette époque, les membres du comité d’évaluation étaient presque toujours des religieux ou des représentants mandatés par les évêques. Cette procédure d’évaluation est toujours en vigueur, mais l’examen du contenu de l’ouvrage est désonnais confié à des fonctionnaires. En effet, en 1968, la référence au Comité catholique est remplacée par la référence au ministère de l’Éducation, identification plus neutre qui se perpétuera jusqu’en 1997. Cette édition du PLI stipule en effet : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la Province de Québec ». En 1998 et en 1999, la mention de l’agrément disparaît, car le service idoine du ministère refuse son accréditation au dictionnaire pour des raisons liées surtout à l’écriture des noms de lieux sur les cartes géographiques et non pour des écarts de contenu dans la partie langue. L’édition 2000 ne porte pas non plus le sceau d’approbation, mais l’ouvrage a bel et bien été approuvé. Il peut donc être utilisé sans réticence par les enseignants et les élèves.

2. Les utilités historiques du PLI

Les utilités du PLI peuvent être regroupées en trois grandes classes : le dictionnaire est un instrument linguistique, un instrument pédagogique et un instrument d’auto-apprentissage sur le plan culturel.

  1. Bien entendu, la première vocation du PLI est d’ordre linguistique; elle visait, et elle vise toujours, à la maîtrise de la langue et à la connaissance du vocabulaire français.
  2. Comme instrument pédagogique, le PLI contribue à l’apprentissage global de la géographie (les pays, les villes... : les cartes géographiques), de l’histoire (la partie des noms propres), du savoir général et spécialisé (les développements encyclopédiques)... Dans les années 1950-1960. sa portée pédagogique se prolongeait du côté de la maîtrise de l’écriture, si l’on peut dire, car, en effet, le dictionnaire servait d’instrument punitif pour les élèves pris en défaut de comportement ou de connaissance lors des récitations et des examens. L’élève puni devait copier une page du dictionnaire pour le lendemain. La page choisie par l’enseignant ne comportait évidemment pas d’illustrations. Cet usage anecdotique du PLI est un indice comme quoi chaque foyer possédait le dictionnaire, l’école ne prêtant pas l’ouvrage à l’élève fautif.
  3. L’utilité sociale d’auto-apprentissage était double. D’abord, dans de nombreuses familles, c’était le seul livre de lecture en dehors de la Bible. Ensuite, c’était le livre par lequel la jeunesse cherchait à découvrir quelque secret sur la sexualité par la recherche des mots interdits et le regard rivé sur certaines illustrations de la mythologie grecque et latine, surtout les déesses, dans le cas des garçons, images dont la portée avait échappé à la vigilance du comité de surveillance. Lequel des enfants de la génération d’après-guerre n’a pas contemplé en secret la Naissance de Vénus de Botticelli, la Toilette d’Esther de Chassériau, la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, la Fécondité de Jordaens, etc., figurant dans le NPLI de 1956? Toutes ces reproductions étaient en noir et blanc, mais elles étaient néanmoins fort émoustillantes pour les jeunes curieux qui osaient braver les interdits.

3. Le Canada s’aventure dans le Petit Larousse illustré

Dans cette phase de l’examen, je laisse de côté la section proprionymique. Outre l’impression au Québec et le sceau d’approbation du ministère de l’Education, les premières traces réelles de la présence canadienne dans le dictionnaire sont les cartes géographiques. En 1959, Larousse introduit un Atlas à la fin du dictionnaire. Sans doute à la demande du ministère de l’Éducation et/ou des Éditions Beauchemin, dans l’édition canadienne, les cartes géographiques de la Belgique et de la Suisse font place à des cartes du Canada qui côtoient celles de la France. Ce protocole d’adaptation durera jusqu’en 1997. Depuis 1998, l’Atlas redevient panfrancophone et d’autres pays rejoignent la France et le Canada, dont la Suisse et la Belgique, qui retrouvent ainsi leur place.

Mais la partie la plus visible de la présence canadienne dans le PLI est certainement la nomenclature, à savoir les mots et les sens nord-américains. Les premiers canadianismes sont répertoriés dans le Nouveau Petit Larousse en 1968. Au total, huit mots exprimant notre américanité sont recensés : bleuet, coureur des bois, débarbouillette, épinette, mille, poudrerie, tuque, verge. Ces mots font référence à la nature, au système des mesures anglo-saxonnes en usage chez nous à cette époque et à la société. Le Canada entre au PL par quelques-uns de ses symboles résistants : l’hiver, la neige, le froid, l’espace, la nature. Le mot poudrerie y est défini justement : « Au Canada, neige fraîche que le vent fait tourbillonner ». Dans l’édition 2000, la définition reste inchangée tandis que la marque géographique Québec remplace l’ancienne appellation Canada.

Le NPL paraît au moment où l’Office de la langue française du Québec prépare une liste de Canadianismes de bon aloi [CBA] qui sera publiée en 1969. Cet opuscule de 62 mots québécois officialisés (voir l’annexe) servira d’ouvrage de référence pour les lexicographes français qui s’y abreuveront régulièrement pendant de nombreuses années, et avec la collaboration de l’OLF. On peut penser qu’en 1968, les responsables de l’OLF possédaient déjà une bonne idée du contenu de cette liste et qu’ils ont fourni aux lexicographes laroussiens une petite nomenclature dans laquelle ceux-ci ont pu puiser les huit canadianismes cités. Lorsque les CBA paraîtront en 1969, le mot épinette n’y figurera pas. À partir de 1970, les canadianismes, déjà devenus des québécismes chez nous, occuperont un créneau de plus en plus important et visible dans les dictionnaires français, les éditions Larousse ayant ouvert la voie pour l’époque contemporaine. En 1974, il y a au PLI une moisson de 37 canadianismes dont 36 sont des CBA. Leur nombre grimpera à 54 en 1975, dont un seul est absent des CBA. À cette date, seuls 9 mots québécois officiels et reconnus par l’État n’ont pas encore été pris en charge par Larousse. Il faudra attendre 1981 pour voir le mot transcanadien accéder à la nomenclature. En 1987, ce sera au tour de huard; en 1989, de cacaoui, livre et pruche, en 1998, de carriole; enfin, en 2000, outarde sera le dernier CBA à rejoindre les colonnes du PLI. C’est d’autant plus curieux que les six derniers mots ont une grande fréquence d’emploi dans le français québécois d’aujourd’hui.

À l’heure actuelle, parmi les 62 canadianismes de la liste de 1969, il en reste deux qui n’ont pas été intégrés au PLI, soit érablière et pied. En réalité, les deux vocables possèdent bien une entrée dans le dictionnaire, mais le sens québécois n’est pas consigné pour le premier tandis que la définition de pied concerne bel et bien le système des mesures anglo-saxonnes sans qu’une marque de localisation géographique ne soit indiquée. Depuis l’origine du PLI, la définition de ce mot fait référence à l’ancienne mesure de longueur en France ou à la mesure de longueur anglo-saxonne. On ne souffle mot de son usage historique au Canada français. Le mot pied est pourtant un élément clé de la civilisation et de la culture francophones nord-américaines.

En 1975, au moins 54 québécismes (formes, sens, locutions) sont présents dans le PLI. De 1976 à 2000, ce nombre augmentera d’au moins 176 autres particularismes, pour atteindre un total de 230, et sans doute un peu plus, car je n’ai pas de chiffre pour les années 1978, 1980 et 1991. Les statistiques sont fondées sur les listes des mises à jour distribuées par Larousse. À elle seule, la refonte de 1989 a fourni 81 ajouts. Entre 1990 et 2000, le total s’élève à 90 nouveautés, avec des pointes en 1995 (15 entrées), 1996 (13 entrées), 1998 (21 entrées) et 2000 (29 entrées). Entre 1976 et 2000, il n’y eut aucun ajout au cours des années 1979, 1982, 1983, 1984, 1985, 1991 et 1999, du moins si on se fie aux listes fournies par la maison Larousse (voir le tableau 1). Il faut aussi relativiser le chiffre de 230, car les listes d’ajouts révèlent parfois qu’un mot a été intégré à plus d’une occasion. Par exemple, le mot épinette « épicéa » est pris en compte une première fois en 1968, puis à nouveau en 1998, mais dans un sous-sens et sous la forme d’une unité lexicale complexe : bière d’épinette « boisson faiblement alcoolisée fabriquée avec des rameaux d’épicéa » —définition qui n’est pas tout à fait exacte puisque la bière d’épinette est une simple boisson gazeuse et non une boisson alcoolisée. Si l’on excepte l’année 1989, on remarquera qu’à partir de 1995, le nombre d’ajouts s’accroît rapidement. On constatera, malicieusement, que les ajouts augmentent au moment où le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui publie sa deuxième édition en 1993.

Tableau 1 - Québécismes ajoutés au PLI de 1976 à 2000
AnnéesAjouts
19761
19771
1978?
19790
19807
19811
19820
19830
19840
19850
19861
19871
19880
198981
19901
1991?
19922
19936
19941
199515
199613
19972
199821
19990
200029
Total : 176

Suivant une compilation récente réalisée à partir d’un récapitulatif fourni par Larousse en 1999, et auquel on ajoute les 29 entrées de l’édition 2000, le PLI aurait intégré 261 québécismes (formes, sens, locutions) depuis 1968. De ce nombre, il en resterait environ 250. En effet, quelques-uns ont été supprimés au fil des années, comme acre qui figure de 1973 à 1980 avant de se voir retirer son label de canadianisme en 1981, sans quitter cependant les colonnes du dictionnaire. Quant au juron tabernacle —toujours prononcé [tabarnak]—, il fut intégré en 1993 et aussitôt retiré en 1994 à la suite de protestations de quelques réfiractaires affirmant que ce mot ne s’employait pas au Québec et qu’il ne fallait pas exposer nos fautes de langage devant la francophonie. Alors que ce sacre (juron religieux) est l’un des plus fréquents chez nous. Que dirait-on en France si on supprimait les entrées bordel, con ou putain des dictionnaires en recourant aux mêmes arguments? Il y a ici une évidente manifestation de néobienséance langagière avancée.

Outre les quelque 250 québécismes, le PLI fait allusion au Québec, au Canada et à l’Acadie au moins une quarantaine de fois. Mais il s’agit le plus souvent de renseignements à caractère encyclopédique touchant la francophonie canadienne et non des particularismes lexicaux. Ainsi. l’entrée canada « Pomme reinette d’une variété à peau jaune ou gris-beige » : cette variété de pomme n’est plus connue au Canada. Autre exemple, la mention du Cirque du Soleil dans la section encyclopédique de l’article cirque.

4. Les collaborateurs

Jusqu’à la refonte de 1989, aucun nom de collaborateur québécois ne figurera dans les pages du PLI Les lexicographes continueront cependant de consulter des linguistes québécois et l’OLF pour prendre des avis sur la sélection des québécismes. À partir de la nouvelle édition de 1989, on demandera aux Québécois de participer plus étroitement à la rédaction des articles et on commencera à mentionner les noms des intervenants : « les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil » (PLI 1959 : 7). C’est également lors de cette refonte que le texte de présentation du dictionnaire devient plus explicite au sujet de la francophonie. Il faut se rappeler que nous sommes alors deux ans après le premier sommet officiel de la francophonie tenu à Québec en 1987. Parmi les grands axes de la refonte de 1989, et pour la première fois dans les introductions, il est explicitement fait mention des contributions du cercle francophone à la nomenclature : « Une part importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux » (PLI 1989 : 6). Lors de la refonte suivante en 1998, le texte introductif fait à nouveau mention « de la vitalité de la francophonie » (PLI 1998 : 3) qui contribue à l’enrichissement de la nomenclature du dictionnaire. On peut interpréter cette idée en se demandant si la francophonie linguistique est composée de tout ce qui n’est pas le français de Paris. Par ailleurs, en 1998 aussi, l’équipe de spécialistes québécois s’adjoint la collaboration d’un historien, Denis Vaugeois. En 1999, seul demeure le nom de ce dernier comme collaborateur québécois. En 2000. on rattache le fil historique avec l’OLF : « Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5). Quant au discours sur la francophonie, il offre un nouveau profil qui devient plus neutre, moins hiérarchisé, mais qui place néanmoins le français franco-parisien au-dessus des autres.

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (PLI 2000 : 3).

En 1968, lors de l’intégration des premiers régionalismes extrahexagonaux, la situation générale de la francophonie émergente plaçait la France au-dessus des autres pays et États. La France était le point de repère historique pour tous et le guide suprême en matière de langue. Les pays francophones étaient surtout à la remorque de la France, et presque personne ne contestait la propriété exclusive de l’Hexagone sur la langue française. On parlait alors de régionalismes et de l’apport de ces particularités à la langue française, c’est-à-dire, en ces temps, au français de France. Incidemment, dans le NPL 1968, il n’y a pas d’article francophonie, seul francophone est présent et défini : « Qui parle le français ». Le mot francophonie entrera au NPL en 1969, au plus tard en 1971, avec la définition : « Collectivité constituée par les peuples parlant le français ».

Autour de 1975. les choses vont changer, notamment aux Dictionnaires Le Robert, alors qu’une linguiste québécoise sera responsable du traitement des québécismes, sans cependant que l’axe langue expliquée / langue expliquante change. C’est à ce moment que les rapports hiérarchiques dans la francophonie commencent à se modifier. Les périphériques prennent la parole et réclament le partage de la langue française et non plus seulement une contribution extérieure sous la forme de particularismes. Le vocabulaire désignatif muera : du régionalisme, on passera lentement à la variété et à la diversité de tous les français, y compris le gallofrançais. On passe également du français, au singulier, aux français, au pluriel. La norme de référence devient un modèle théorique et on intègre l’idée, surtout dans la francophonie extérieure, que tout le monde, que chaque individu soit de quelque part, que l’on accepte l’accent de l’autre. Le français est désormais vu comme une langue partout présente, mais nulle part entière. Ce mouvement est issu surtout de l’implication des francophones hors France qui prennent la parole, et il repose sur le double sentiment de la réduction de l’insécurité linguistique et de l’atténuation du complexe du mal parler à l’égard de la norme de référence historique, celle de l’Île-de-France.

5. La perception des Québécois vis-à-vis le traitement des québécismes dans le PLI

Si le PLI demeure un dictionnaire pérenne au Québec et qu’il a été promis à un destin peu ordinaire en terre laurentienne, s’il fut présent dès son origine dans les foyers catholiques parce qu’il masquait heureusement la plupart des choses honteuses, il n’en demeure pas moins qu’on le scrute à la loupe pour en dire les grandes qualités et en rechercher les lacunes ou les mésinterprétations.

Selon André Rétif, lors de la visite de Claude Dubois au Canada en 1968, à l’occasion du lancement de la nouvelle édition du dictionnaire devenu cette année-là le NPL, la « presse du Canada fait une large place à l’ouvrage, tantôt pour le louer, tantôt pour faire des réserves ou émettre des critiques » (1970b : 594). Cette triple attitude : louanges, réserves, critiques, constitue depuis trente ans le comportement usuel des Québécois à l’égard de tous les dictionnaires français qui nous font l’honneur d’intégrer quelques-uns de nos mots et de nos sens —les louanges—, mais qui font des sélections pas toujours les plus intéressantes du point de vue des locuteurs québécois —les réserves— (par exemple à l’égard de la graphie baguel pour bagel dans le PLI 2000, seule orthographe usitée au Québec, la première étant une proposition de l’Office de la langue française) ou qui décrivent nos mots incomplètement ou erronément —les critiques. Je ne fais référence ici qu’à la partie langue du dictionnaire, délaissant les noms propres.

En réalité, ces jugements reposent sur au moins une incompréhension majeure de la part des locuteurs québécois : les dictionnaires français sont élaborés par des Français et leur premier public est celui de la France et non celui de la francophonie extérieure, nord-américaine ou autre, et cela peu importe les discours diplomatiques tenus à ce sujet. Le fait que ces ouvrages soient diffusés dans la francophonie entière est un plus, une extension de leur public, que cet élargissement soit culturel ou commercial, et sans doute un peu des deux. De plus, entre 1968 et 1989. les commentaires plus spécifiques venant des lexicographes québécois concernaient le fait que les rédacteurs français ne consultaient guère les linguistes québécois pour le traitement articulaire des mots. Ils le faisaient pour le choix des mots, mais la rédaction des énoncés microstructurels était laissée aux mains des lexicographes laroussiens. Pour les périphériques que nous sommes, cette séparation des tâches crée un décalage entre la langue expliquée —les entrées québécoises— et la langue expliquante —les discours sur ces mots et ces sens— qui est hexagonale. Cela est conforme au programme du dictionnaire, mais heurte la conscience des consulteurs à qui on emprunte ces entrées. Prenons deux exemples : dans le PLI 2000, le mot bleuet est défini : « Québec. Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, de l’airelle d’Amérique » tandis que le mot rondelle est défini : « Québec. Palet de hockey sur glace en caoutchouc dur ». Chez nous, les mots myrtille et palet ne s’emploient pas tandis qu’on ne dit jamais hockey sur glace, mais simplement hockey. Les trois éléments renvoient à des références françaises. Depuis trente ans. ce protocole, qui n’est pas propre à Larousse, n’a pas changé, et il n’a pas lieu de l’être compte tenu du programme que se tracent les dictionnaires français dont le premier public cible est naturellement le locuteur français. En réalité, il n’est pas nécessaire de procéder à des changements à ce niveau. Si les Québécois veulent un dictionnaire dont la langue expliquée et la langue expliquante sont leur variété de français, ils n’ont qu’à se mettre à l’œuvre. Car il est clair que pour les lexicographes français, si des régionalismes québécois sont retenus, leur description s’adresse à des lecteurs français. Le protocole rédactionnel vise à « expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (Rey 1977 : XIX) du consulteur hexagonal. La description totale du français québécois, y compris les ressemblances et les différences avec la variété française, et la normalisation des variétés de la langue française partout dans la francophonie « relèv[ent] à l’évidence des instances souveraines des divers États » (Rey 1977 : XIX). Ce paradoxe est le tendon d’Achille des dictionnaires qui intègrent des particularismes, ils ne sont francophones que dans la zone consacrée à la nomenclature. Remarquons qu’il en va de même lorsqu’un dictionnaire nord-américain comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui décrit les francismes, la langue expliquante est le français québécois.

6. Un témoin du temps qui passe

Le PL est le fruit de préoccupations pédagogiques universelles ayant toujours animé son lointain concepteur (voir Rétif 1975). Chaque nouvelle édition, chaque nouvelle refonte synthétise, perfectionne et enrichit ses prédécesseurs patrilinéaires. Dès le début il a convenu à la société canadienne-française conservatrice des valeurs traditionnelles. Sa nomenclature est plutôt normative, relativement épurée des mots sensibles, tout en étant accueillante aux néologismes. Pendant plus de cinquante ans, de 1905 à 1960, il sera l’un des liens privilégiés entre la France et le Québec, en quasi-rupture depuis 1760. Sa vocation culturelle dépassait largement sa mission pédagogique et linguistique. C’était un livre essentiel qui reliait tous les foyers catholiques québécois où l’on parlait français et, par-dessus cette toile d’araignée, le PL gardait le Québec arrimé aux Vieux pays, comme on le disait alors.

Mais, bien entendu, le rôle le plus évident du PL était celui du perfectionnement d’un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées à l’école » (Rey 1990 : 1821). Si en France, le PL est rapidement devenu le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (Rey 1986 : 638) dont chaque article, n’en déplaise à Pierre Larousse, forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du Nouveau dictionnaire de la langue française (1856) : « Quatre dictionnaires en un seul » (voir Boulanger 1994 : 40), au Québec, cette comparaison évangélique ne se perdit que dans les années 1970.

Le PL véhicule une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, celle de la société européenne en priorité (voir Boulanger 1994 : 41). Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle francophone, toutes générations et toutes classes sociales confondues. À elles seules, les préfaces sont une mine de renseignements historiques sur ce sujet. Quoique brèves, elles illustrent parfaitement les grandes orientations prises par le dictionnaire au cours de son périple dans le XXe siècle. À partir de 1968, date charnière dans l’histoire, la maison Larousse modifie son mandat en s’ouvrant sur les nouvelles réalités francophones. Le PL commence alors à introduire des particularismes d’autres pays que la France. Et plus il y a de mots qui représentent les francophones hors de France, plus la critique se fait exigeante à l’égard de l’entreprise parisienne. C’est là un aspect fondamental des rapports troubles des Québécois avec la France en matière linguistique : ils veulent que les Français prennent leurs mots, mais ils ne veulent pas qu’ils soient traités à la française. Tout cela parce qu’on ne comprend pas que les dictionnaires français s’adressent naturellement d’abord aux locuteurs de la France et que même si les mots sont des québécismes, des belgicismes, des helvétismes, etc., leur description est gallofrançaise.

Néanmoins, les Québécois sont toujours reconnaissants au PL pour sa contribution à la diffusion de leurs mots. Cette reconnaissance va même au-delà des particularismes lexicaux. Un exemple symbolique vaut d’être rappelé. En 1968, les Québécois se réjouirent publiquement « que le drapeau du Québec figure dans la planche des pavillons nationaux, bien que le Québec ne soit pas un État souverain » (Rétif 1970b : 594). L’année 1968 est aussi celle de la fondation du Parti québécois par René Lévesque! Comme quoi, même en lexicographie, une image vaut mille mots! Et quand on connaît le rôle privilégié de l’iconographie dans les ouvrages Larousse, il y a là plus qu’un symbole.

Sous divers noms, le PL fut l’un des principaux témoins de la situation de la langue au XXe siècle. Il n’a aucun concurrent sur ce plan. Il a traversé le siècle en offrant tantôt des mises à jour annuelles, tantôt des refontes systématiques. Il se refait à neuf en moyenne tous les dix ans. De 1906 à 2000. il aura eu onze éditions : 1905, 1924, 1935, 1948, 1952, 1959, 1968, 1981, 1989, 1998 et. dans une moindre mesure, 2000, sans compter les éditions spéciales comme en 1956. À travers ses 95 années d’existence, il présente 95 couches successives de la vie de la langue française, d’abord une, puis plurielle avec l’ouverture sur la francophonie en 1968. D’une édition à l’autre, le PL a actualisé le portrait de la langue française par la mise à jour des articles et par l’ajout de mots, de sens et de locutions récemment créés. L’arrivée des nouveaux mots a cependant poussé de nombreux autres témoins lexicaux à la retraite dans les pages de l’histoire. Ne serait-il pas opportun que pour célébrer le centième anniversaire du PL. on dispose d’un dictionnaire répertoriant tous les mots et les sens, ainsi que les locutions, qui, à un moment ou à un autre, ont été accueillis dans ses colonnes, et qui, pour une raison ou une autre, ont été forcés de rejoindre les replis de l’oubli? Un PL ranimant des mots du passé serait un illustre témoin du siècle écoulé et de l’histoire du français au XXe siècle.

Bibliographie

Annexe

Liste des Canadianismes de bon aloi de l’Office de la langue française (1969)
abatis
achigan
acre
arpent
atoca
avionnerie
banc de neige
batture
biculturalisme
bleuet
bleuetière
boisseau
bordages
bouscueii
brûlot
brunante
cabane à sucre
cacaoui
canot
canton
carriole
catalogne
cèdre
ceinture fléchée
chopine
comté
coureur de (des)
bois
débarbouillette
demiard
doré
épluchette
érablière
fin de semaine
frasil
gallon
goglu
huard (huart)
ligne
livre
maskinongé
millage
mille
once
ouananiche
ouaouaron
outarde
pied
pinte
pouce
poudrerie
pruche
rang
raquetteur
savane
souffleuse
suisse
tire
transcanadien
traversier
tuque
verge
vivoir

L’Académie française, un instrument politique au service de l’instauration d’une norme

Selon André Collinot et Francine Mazière (1997 : 8), l’impression que le français moderne est né au XVIIe siècle tient du fait qu’à cette époque, une compagnie royale, l’Académie française, s’est vue confier la mission d’unifier la langue et de la consigner dans un dictionnaire. Par conséquent, le choix de la norme qui a présidé à la confection du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694), instrument de la reconnaissance officielle du français, aura une influence sur la perception de la langue pour les siècles à venir. Le programme éditorial prévoira une norme élitiste tandis que les régionalismes et les autres formes d’écarts seront laissés pour compte lors des travaux de description de la langue.

La France unificatrice

Au début des années 1630, la France fait face à des résistances et à des contradictions intérieures tant politiques, religieuses que linguistiques. Pour renforcer le royaume, le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, met alors en œuvre une politique centralisatrice qui vise l’unification et l’harmonisation du pays.

La fondation d’un État centralisé fort exige, entre autres, l’uniformité de la langue. En effet, au début du XVIIe siècle, la grammaire, la syntaxe, la prononciation et le vocabulaire du français sont fluctuants. De plus, le latin, l’italien et les parlers régionaux lui font encore concurrence (Pastoureau, 1994 : 80). Pour favoriser et uniformiser le français, Richelieu adopte ce qu’on pourrait appeler une politique linguistique, d’une part, pour régulariser la langue administrative des provinces et, d’autre part, pour fixer la langue du pays entier : toute la France parlera le même français. Bref, la fixation de la langue fait partie intégrante de la politique centralisatrice de l’État : établir le français, c’est établir la France.

Par ailleurs, la politique de Richelieu a des visées à l’intérieur comme à l’extérieur du royaume. En effet, pour le cardinal, l’unité, la pureté et le prestige de la langue ne sauront manquer de faire voir au monde la grandeur et la force de l’État et, par conséquent, d’encourager le rayonnement du pays entier. Son entreprise réussit puisque, dès la seconde moitié du siècle, la France domine l’Europe continentale et le français, son ambassadeur, devient, aux dires du grammairien d’Allais (cité dans Brunot, 1917 : 137), la langue « la plus estimée et la plus universelle de l’Europe ».

Les lettres au service de l’État

Pour l’aider à accomplir l’unification langagière de la France, Richelieu a l’idée de fonder un corps officiel ayant pour mission de « servir la cause de la langue et des lettres françaises » (Matoré, 1968 : 80). Ayant eu vent, par son secrétaire Boisrobert, au début des années 1630, de l’existence d’une petite assemblée où quelques hommes de lettres se rencontrent pour discuter de divers sujets, Richelieu propose de faire de leur cercle un corps régi par une autorité publique (Pellisson et d’Olivet, 1989 : 13). Devant leur accord, l’Académie française est officiellement créée en 1635 par lettres patentes du roi Louis XIII. Le cardinal en devient le protecteur et le chef.

Née des prétentions centralisatrices de Richelieu, l’Académie française sert donc, dès ses premiers instants, la politique hégémonique de la France du XVIIe siècle. Son rôle se poursuit également sous le protectorat de Louis XIV et du sous-protecteur Colbert, qui succède à Richelieu (Collinot et Mazière, 1997 : 21).

Le sceau d’une mission

En instituant l’Académie, on veut stabiliser la langue française comme le pouvoir français doit lui-même être stabilisé par un pouvoir royal centralisé. Ainsi, comme en témoignent les Statuts et Règlements de la Compagnie, le rôle unificateur de l’Académie française constitue le principe même de sa fondation. Le Statut 24, « qui formule la raison d’être de l’Académie, lui prescrit sa mission et fonde son autorité » (Note 1, Statut 24, Académie française, 1998b : s.p.), insiste sur la fonction prescriptive de la Compagnie :

« La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. »

On confie à la Compagnie la mission de faire appliquer la norme qu’elle aura établie. Le Statut 26 précise les moyens à prendre pour y arriver : « Il sera composé un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique sur les observations de l’Académie » (Académie française, 1998b : s.p.). Dans les faits, seul un dictionnaire est réalisé au XVIIe siècle[1].

L’Académie tient sa légitimité du fait qu’elle est mandatée par l’État pour instituer une norme et, par là même, débarrasser la langue, selon Richelieu, « des ordures qu’elle avait contractées ou dans la bouche du peuple ou dans la foule du Palais et dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, par l’abus de ceux qui la corrompent en l’écrivant [...] » (cité dans Collinot et Mazière, 1997 : 17).

L’union des forces

Dans la France du XVIIe siècle, la langue, ainsi encadrée par l’Académie, devient une « institution royale, instrument de gloire militaire et de pouvoir politique » (Collinot, 1985 : 14). Un extrait de l’épître dédié au roi et figurant dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694) (Académie françoise, 1997a : 24) montre d’ailleurs la complémentarité du travail de l’Académie et de l’État :

« [N]ous ne doutons point que le respect qu’on aura pour une Langue que vous aurez parlée, que vous aurez employée à dicter vos resolutions dans vos Conseils, & à donner vos ordres à la teste de vos Armées, ne la fasse triompher de tous les siecles. La superiorité de vostre Puissance l’a desja renduë la Langue dominante de la plus belle partie du monde. Tandis que nous nous appliquons à l’embellir, vos armes victorieuses la font passer chez les Etrangers, nous leur en facilitons l’intelligence par nostre travail, & vous la leur rendez necessaire par vos Conquestes [...]. »

L’ambition centralisatrice de Richelieu, qui fait de la langue un outil politique pour la gloire de la France, s’incarne dans la constitution de l’Académie. En effet, la Compagnie, pour le profit du royaume, est investie d’une mission d’unification langagière L’imposition d’une langue commune nécessite alors l’institution d’une norme qui, du reste, exclut d’emblée toutes les variations régionales et presque toutes les variations sociales.

Le dictionnaire, moyen privilégié pour imposer la norme

Les statuts fondateurs de l’Académie précisent que, pour fixer l’usage, pour donner des règles à la langue afin de la rendre pure et éloquente, il est nécessaire de se munir d’outils linguistiques. Le dictionnaire apparaît comme le moyen privilégié pour remplir cette mission. La préface du Dictionnaire de Trévoux (1704) (cité dans Quemada, 1967 : 202) insiste en effet sur l’utilité des dictionnaires en matière de norme :

« Ainsi l’autorité de l’usage quelque décisive qu’elle soit en fait de Langue, ne décidera jamais rien, tant que cet usage demeurera vague et indéterminé : Le point est donc de le fixer, et c’est ce que fait un Dictionnaire, et ce qui en montre la nécessité. »

En décidant de la nomenclature de la langue, du sens des mots et de certaines règles de grammaire, le dictionnaire crée donc, d’une certaine façon, la langue (Collinot, 1990 : 81). Il détermine ce qui est français et ce qui ne l’est pas. Ainsi, en 1637, la Compagnie entreprend la confection d’un tel ouvrage qui, publié en 1694, devient le premier dictionnaire normatif de la langue française (Quemada, 1997 : III).

Le triomphe du bel usage

À l’époque classique, deux usages se côtoient et se chevauchent : le bel usage mondain et le bon usage savant. Le bon usage tend cependant à s’imposer autour de 1670 (Quemada, 1967 : 205). Par conséquent, parce que les premiers dictionnaires monolingues français ne sont publiés qu’à partir de 1680, on pourrait croire à tort que le bel usage en est absent. Pourtant, il semble qu’il ne soit pas rare qu’après cette date, les deux usages puissent être associés dans un même ouvrage lexicographique (Quemada, 1967 : 204), donc que le bel usage survive.

En fait, l’Académie choisit le bel usage comme norme de référence officielle sur la foi de « critères sociaux et esthétiques dominants » (Quemada, 1998 : 63) à l’époque. Comme l’explique Bernard Quemada (1967 : 205) :

« Le bel usage s’attache à la langue au même titre qu’aux manières ou aux sujets de préoccupations : il représente l’une des clés de la réussite sociale, il est le préalable indispensable pour qui veut s’initier à la vie de la Cour. »

Par l’entremise de son dictionnaire, la Compagnie tente donc d’imposer à tous ceux qui parlent français l’usage de la Cour, des poètes et des orateurs, bref, l’usage du petit groupe des honnêtes gens.

Selon l’académicien Vaugelas, le bel usage correspond à « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps » (Vaugelas, 1970 : II). Pour le réputé « greffier de l’usage », la parole des honnêtes gens prime sur l’écrit qui n’est, du reste, que le reflet de l’oral (Vaugelas, 1970 : II). En effet, à la Cour, une élite, à laquelle les femmes appartiennent, « constitue le modèle de langue et de goût sur lequel se fondent les écrivains », qui de toute façon écrivent pour elle (Caput, 1986 : 44). Bref, l’écrit s’inspire de l’oral.

Dans les faits, force est de reconnaître que le bel usage ne valorise le parler que d’une faible partie de la population. Par son dictionnaire, l’Académie exclut les régionalismes dans l’espoir de les voir ultimement disparaître au profit d’une langue française inspirée de la Cour qui serait commune à tous. Pourtant, l’unification de la langue est loin d’être achevée. En effet, cent ans plus tard, douze pour cent seulement de la population parle un français « standard » (Collinot, 1985 : 11).

La norme du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694)

Dans la préface de la première édition de son Dictionnaire, l’Académie décrit la norme sur laquelle elle se fonde. En effet, elle dit s’être « retranchée à la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs & les Poëtes l’employent; Ce qui comprend tout ce qui peut servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (Académie françoise, 1997b : 28-29).

La Compagnie royale valorise l’usage contemporain de la Cour au détriment de celui de la bourgeoisie et du « bas peuple » et met de côté les régionalismes (Kibbee, 1999 : 24-25). En fait, parce qu’elle rejette tous les éléments de la langue qui n’entrent pas dans le bel usage, il semble que l’Académie se fonde sur une norme d’exclusion. Par conséquent, son Dictionnaire élimine les archaïsmes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences.

L’Académie exclut d’abord les vieux mots, « qui sont entièrement hors d’usage », car elle veut représenter la langue dans sa synchronie, soit « dans cet estat où la Langue Françoise se trouve aujourd’huy » (Académie françoise, 1997b : 28). Par contre, elle conserve, en les marquant toutefois, les mots vieux qui sont encore en usage, les mots qui commencent à vieillir et, du fait du classement par racines, les archaïsmes qui sont primitifs d’autres mots en usage. Comme l’illustre la préface (Académie française, 1997b : 31-32) :

« Quoy qu’on se soit proposé en general de ne point employer les vieux mots dans le Dictionnaire, on n’a pas laissé d’y en conserver quelques-uns, sur tout quand ils ont encore quelque usage, en les qualifiant de Vieux; & l’on n’a pas mesme voulu oublier ceux qui sont tout à fait hors d’usage, lors qu’ils sont Primitifs de quelques mots receus & usitez. On a eu soin aussi de marquer ceux qui commencent à vieillir, & ceux qui ne sont pas du bel usage, & que l’on a qualifiez de bas ou de style familier selon qu’on l’a jugé à propos. »

Par ces commentaires, on remarque que même des mots vieux qui ne sont pas du bel usage peuvent se trouver dans le Dictionnaire. Du fait des restrictions qu’elle ajoute, l’Académie semble légitimer la présence de n’importe quels vieux mots, même ceux du mauvais usage qui ne sont ni primitifs ni couramment employés par les honnêtes gens. Voici quelques exemples de mots répertoriés par la Compagnie (Académie française, 1998a : s.p.) :

« AISEMENT. s.m. Commodité. Il est vieux & bas. Il ne se dit que dans cette façon de parler. A vostre bon point & aisement. à vos bons points & aisements, pour dire, A vostre commodité. Il signifie aussi, Un privé. Aller à l’aisement.
« EMBESOGNÉ, ÉE. part, du verbe. Embesogner, Qui n’est plus en usage. Bien occupé, & qui a bien de la besogne & bien des affaires; comme, Cet homme est bien embesogné. il fait l’embesogné. Il est vieux & bas.
« TRUANDAILLE. s.f. Nom collectif. Ceux qui truandent. Ce n’est que de la truandaille. Il est vieux & bas. »

Ces vieux mots ne sont ni primitifs ni du bel usage. En fait, ils semblent avoir été recensés parce qu’ils sont encore employés dans certaines façons de parler. Bref, l’Académie ne paraît pas très restrictive en ce qui concerne les archaïsmes puisque pour une raison ou pour une autre, de nombreux vieux mots, même bas, sont répertoriés dans l’ouvrage. Nous sommes ici en présence d’un exemple de distanciation entre le discours de présentation du dictionnaire et le contenu réel des articles.

Le Dictionnaire rejette également les « termes d’emportement ou qui blessent la Pudeur » sous prétexte que « les honestes gens évitent de les employer dans leurs discours » (Académie française, 1997b : 32). Toutefois, des mots et des expressions du genre se sont glissés dans le dictionnaire, le faisant ainsi s’écarter du bel usage.

Le Dictionaire des Halles, ou Extrait. du Dictionaire de l’Académie francoise, ouvrage anonyme[2] publié en 1696, expose d’ailleurs certaines expressions qui ne devraient pas être recensées par la Compagnie. Ainsi, on y dira ironiquement (Anonyme, 1696 : s. p.) :

« Comme l’Académie a pris de la Cour & du Palais certaines façons de parler, qui sont propres des gens du Barreau, elle a emprunté sagement des Halles tous les Proverbes qui y sont en usage, & elle a consulté apparemment les Harangeres qui excellent dans ce langage; il y a mesme lieu de croire qu’elle a consulté aussi les Gadoüars sur certaines locutions, qui ne sont gueres usitées que parmy eux : par exemple, s’embrener dans une affaire; il a chié dans ma malle. Les autres Dictionaires, je parle des Latins, des Italiens, des Espagnols, aussi-bien que des François, n’ont garde d’estre si riches ny si fleuris. On ne trouve point tant de gentillesses dans le Dictionaire de Robert Estienne, ny dans celuy della Crusca. Le public ou la populace doit sçavoir bon gré à Messieurs de l’Académie, des soins qu’ils ont pris en sa faveur : car non seulement il ne leur a pas échapé un proverbe, mais ils repetent plusieurs fois les mesmes, afin que cela fasse une sensation plus profonde & plus forte. Ainsi Jocrisse qui mene les poules pisser, est sous poule & sous pisser. »

Voilà qui en dit long sur les choix de l’Académie.

En outre, les académiciens évitent de recenser les néologismes. En effet, selon la préface (Académie françoise, 1997b : 32), « elle a esté si scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu ». On remarque toutefois que la Compagnie se laisse une marge de manœuvre pour accueillir les mots nouveaux en précisant omettre « plusieurs » et non pas « tous » les néologismes. Bref, une fois de plus, elle laisse la porte ouverte aux mots qui ne sont pas du bel usage.

Par exemple, si on s’en tient à la liste des néologismes apparus à la fin du XVIIe siècle présentée par Ferdinand Brunot (1913 : 460-514), sur 120 mots nouveaux commençant par la lettre C, 47 se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie, soit près de 40 %. Aucun n’est marqué comme nouveau. En fait, seul le mot TARTUFE porte une telle mention (mot nouvellement introduit) dans le Dictionnaire. Bref, l’Académie paraît relativement ouverte aux néologismes, sans toutefois les présenter comme tels.

Enfin, parce qu’ils ne relèvent pas du bel usage, les termes des arts et des sciences sont en principe absents de l’ouvrage. D’ailleurs, pour suppléer à cette exclusion, l’académicien Thomas Corneille publie, en 1694, Le Dictionnaire des Arts et des Sciences. Cependant, encore une fois, sous prétexte que certains mots et expressions entrent parfois dans la conversation, en d’autres termes, qu’ils appartiennent au bel usage, la Compagnie ajoute qu’elle « n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » (Académie françoise, 1997b : 32). Elle donne comme exemple des expressions tirées du vocabulaire de l’escrime, de la fauconnerie, du style dogmatique, des finances et de la pratique du palais, telles Je luy ay porté une botte franche, tirée de l’escrime, et Ce jeune homme a pris l’Essor, qui relève de la fauconnerie (Académie françoise, 1997b : 32). Il y a donc, une fois de plus, des exceptions.

Cependant, outre les termes des Arts et des Sciences qui peuvent relever du bel usage, on en trouve également qui ne devraient pas, selon la logique de la préface, se trouver dans le Dictionnaire. L’Académie recense, par exemple, des termes de marine qui, selon Bouhours (Brunot, 1913 : 424), ne peuvent être employés que par les matelots. En effet, il est interdit aux personnes du monde et aux écrivains d’utiliser ces mots dans le discours ou dans des ouvrages non spécialisés. Il leur faut plutôt user de périphrases. Ainsi, on trouve dans le Dictionnaire de l’Académie françoise ESTIME et PAR LE TRAVERS (Académie française, 1998a : s.p.) :

« ESTIME, se dit, En termes de marine, Du calcul que le pilote a fait tous les jours du chemin du Navire, afin de pointer la carte, & de juger à peu prés du lieu où il est.
« PAR LE TRAVERS. Maniere de parler dont on se sert en termes de marine, pour dire, A la hauteur, dans le mesme degré de latitude. La flote estoit par le travers du cap de bonne Esperance. »

Ces termes relèvent sans conteste des Arts et des Sciences. En fait, preuve en est que Thomas Corneille les recense dans son ouvrage (Corneille, 1968 : t. 1, p. 399-400 et t. 2, p. 515) :

« ESTIME s. f. Terme de Marine. Jugement du chemin qu’un Vaisseau peut avoir fait, & du parage où il se rencontre. Un sage Pilote pour bien faire son estime, examine, tous les jours la route qu’il a tenuë, le vent qui a regné, & quel a esté le sillage du Vaisseau [...].
« TRAVERS, s. m. [...] On dit en termes de Mer, Se mettre par le travers, Mouiller par le travers, pour dire, vis-à-vis, à l’opposite. »

Remarquons qu’il s’agit des mêmes acceptions dans les deux ouvrages.

Une norme assouplie?

À la lumière de ces observations, on constate avec Ferdinand Brunot (1913 : 45) « qu’on trouve dans le Dictionnaire des phrases contraires à ce bon usage dont il s’agissait de donner le code ». En acceptant certains archaïsmes, des termes blessant la pudeur, des néologismes et des termes des Arts et des Sciences, on peut se demander si l’Académie adopte une attitude souple vis-à-vis du bel usage ou si cette souplesse apparente n’a pas échappé à son contrôle. Quoi qu’il en soit, à l’époque de la parution du Dictionnaire de l’Académie françoise, on a reproché à la Compagnie son manque de purisme et cet éloignement de son projet normatif (Brunot, 1913 : 49).

Dans l’ensemble, l’Académie respecte assez bien ses choix quant à la norme de référence. Cependant, les écarts entre ce qui est annoncé dans la préface et ce qui se réalise effectivement dans le Dictionnaire sont peut-être le résultat du fait qu’il s’agit d’un ouvrage collectif, conçu par plusieurs académiciens dont les idées sur la langue ne correspondent pas toujours entre elles et avec celles du rédacteur de la préface, François Charpentier. De surcroît, plusieurs responsables, aux idées bien différentes, se succèdent pour diriger les travaux : Vaugelas, pendant onze ans, de 1639 à 1650; Mézeray, pendant 32 ans, de 1651 à 1683 et Régnier-Desmarais, pendant onze ans, de 1683 à 1694. Comme le soulignent Simone Benhamou et coll. (1997 : 21) :

« La disparité des membres de l’Académie, l’indifférence de certains d’entre eux aux problèmes lexicographiques (sinon leur incompétence en matière de langue), l’hétérogénéité des niveaux culturels, des idées et des options ont pesé lourdement sur une réalisation demeurée imparfaite. »

De plus, le Dictionnaire est confectionné sur une période de 60 ans, de 1637 à 1694, donc à travers plusieurs courants d’idées sur la langue. Prenons à témoin le passage de la valorisation du bel au bon usage vers 1670. En outre, la langue elle-même évolue durant cette période.

Conclusion

L’œuvre de l’Académie ne fait pas autorité dès sa parution et elle s’impose davantage par le prestige associé à la Compagnie royale que parla valeur de son contenu (Brunot, 1913 : 42). En effet, selon Ferdinand Brunot (1897 : 696), « [e]n existant, [l’Académie] agissait, fût-elle demeurée impuissante à produire ». Bref, il semble que l’héritage de l’Académie réside dans la définition et la représentation d’une norme davantage que dans son imposition. En effet, l’important pour l’Académie est d’amener l’idée de l’existence d’une langue commune à tous, et c’est au moyen d’une norme qu’elle y parvient. D’ailleurs, selon Bernard Quemada (1967 : 213), malgré le manque de purisme qu’on reproche à son dictionnaire en 1694, « c’est bien sur le caractère restrictif de l’ouvrage que sera fondée [sic] de la façon la plus constante l’essentiel du mérite et de la réputation qui lui furent reconnus [...] ».

Enfin, que l’Académie ait réellement unifié et fixé le français ou non importe peu : tout ce qu’il lui fallait était d’éveiller le sentiment linguistique de la France en personnifiant l’idée d’une langue polie, normalisée et commune à tous : le beau langage, le françois.

Bibliographie

Notes

[1] D’ailleurs, mis à part un dictionnaire (paru en neuf éditions), seule une grammaire est publiée à ce jour.

[2] Attribué à Artaud (Mazière, 1998 : 186).

Petite histoire de la conquête de l’ordre alphabétique dans les dictionnaires médiévaux

1. Le miroir alphabétique

Penser le dictionnaire des langues vernaculaires européennes romanes ou germaniques sans se référer automatiquement au classement des mots suivant l’ordre alphabétique semble aujourd’hui inimaginable[1]. L’idée que le dictionnaire fonctionne strictement à partir du repérage alphabétique est presque devenue une lapalissade tant elle est ancrée dans l’imaginaire relié à ce genre de livre de référence sur les unités lexicales qui se présente à l’esprit de bien des gens comme un objet aux configurations immuables et déjà toutes prédéterminées dès l’origine. Aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui, ce système d’indexation des mots parait naturel et sans histoire. Pourtant, le mode de rangement des mots le plus commun maintenant n’a pas toujours été. Au Moyen Âge, son introduction et son perfectionnement dans les dictionnaires n’allèrent pas sans surprendre les érudits et provoquer des bouleversements et des résistances, alimentant ainsi une vision nouvelle et révolutionnaire d’un objet qui devenait de plus en plus visible dans la société médiévale, le dictionnaire. Ce principe méthodologique consistant à confier la langue à l’ordre alphabétique a eu lui aussi un commencement et un développement; il s’est imposé après un long mûrissement et de nombreux tâtonnements (voir MIETHANER-VENT, 1986). Il n’a pas toujours été associé naturellement au dictionnaire, et des répertoires de mots ont existé bien avant que s’installe une nouvelle logique de classement des matériaux. Les glossaires éclatés du haut Moyen Âge sont parfaitement identifiables à la figure du dictionnaire même s’ils ne s’autorisaient pas de l’ordre alphabétique. Et pour l’époque contemporaine, cela signifie qu’il peut exister des dictionnaires qui n’usent pas du contour alphabétique.

L’ordre alphabétique aujourd’hui si courant, si usuel et si commode émerge des brumes de l’histoire. Ses origines sont obscures et humbles. L’alphabétisation des mots d’une langue, à savoir leur mise en ordre alphabétique, est obligatoirement arrimée à l’existence préalable d’une séquence de lettres disposées suivant un déroulement constant. Le français a hérité son chapelet de lettres des Romains, qui le tenaient des Étrusques, qui l’avaient importé des Grecs, qui l’avaient emprunté aux Phéniciens, qui le devaient aux Ugarites, ces derniers ayant effectué vers le milieu du IIe millénaire avant J.-C. un travail colossal de simplification des centaines de signes cunéiformes mésopotamiens. Les trente signes ugaritiques sélectionnés forment un alignement qu’on trouvera reproduit dans l’article de John F. HEALEY (1994 : 273-274).

Cet alphabet se déroule selon un ordre “lettrique” qui, moyennant les ajustements nécessaires pour chaque langue, s’est pérennisé jusqu’aux abécédaires de nombreuses langues d’aujourd’hui. « Ainsi, Ugarit peut prétendre au droit d’avoir établi le premier alphabet connu jusqu’à présent dans l’histoire, bien que, nous l’avons vu, ce ne soit pas la première écriture alphabétique » (HEALEY, 1994 : 277). À l’heure actuelle, le ruban de l’alphabet français est fait d’un ensemble de 26 signes graphiques non arbitraires, « puisque tout le monde le connaît, le reconnaît et s’entend sur lui » (BARTHES, 1975 : 150). Ces lettres sont classées dans un ordre immotivé, c’est-à-dire qui est hors de toute imitation aujourd’hui, étant « elles-mêmes des objets insensés —privés de sens » (BARTHES, 1975 : 150).

2. Le faisceau des gloses dans les manuscrits

Dans l’Europe médiévale, les manuscrits et les codices étaient des objets rares, précieux et chers. Il fallait les manipuler avec prudence et précaution afin d’éviter d’altérer le parchemin et de le gaspiller. Mais cela n’a pas empêché les utilisateurs de ces livres de commencer à inscrire toutes sortes de notes sur les parchemins sans penser qu’ils détérioraient ou gâchaient peut-être le texte bien tracé des précieux livres. Au contraire, les interventions étaient considérées comme des commentaires critiques utiles à l’amélioration de la saisie globale des textes, aussi bien vis-à-vis du message transmis que vis-à-vis des formes ou des sens des mots. L’un des types d’annotations les plus fréquents consistait à ajouter une brève remarque explicative ou interprétative à propos d’un mot figurant dans le texte original et que l’on trouvait difficile à comprendre ou inhabituel. La notation était faite pour des besoins personnels ou, éventuellement, pour rendre service à d’autres consulteurs du livre. Souvent, l’observation était copiée directement au-dessus du mot cible, dans l’interligne donc; parfois, c’est dans les marges qu’était inscrit le commentaire. Lorsque la remarque est notée dans l’interligne, on la dénomme interlinéaire; lorsqu’elle est portée dans la marge, on la dénomme marginale. À l’origine, l’unité incomprise était expliquée par un ou des synonymes en latin ou par une ou des gloses aussi en latin, mais plus faciles à comprendre que le mot pointé. Puis, peu à peu, la note sera traduite en langue vernaculaire, le roman, l’ancien français...

Plutôt rares et dispersées au début, c’est-à-dire vers le IXe-Xe siècle, les annotations dans les manuscrits augmentent peu à peu en nombre et elles commencent à se superposer parce que des lecteurs différents interviennent successivement dans le même texte, de sorte qu’il deviendra impérieux de les regrouper et de les synthétiser. Ainsi naitront les collections de gloses (glossae collectae) qui se répandront jusqu’à former des listes semi-formelles qu’il fallait commencer d’ordonner pour que les enseignants et les élèves qui les consultaient pour résoudre une difficulté langagière puissent s’y retrouver. Les listes étaient d’abord un recopiage pur et simple des notations interlinéaires ou marginales que l’on reportait à la fin des manuscrits. Elles restaient liées au même texte. Ce report se déroulait sans autre mise en ordre que celle de leur prélèvement dans la succession des feuillets des manuscrits. Autrement dit, on les recopiait en suivant le déroulement du texte du premier folio au dernier. Au résultat, on compilait un dictionnaire cataloguant les mots en se fondant sur un ordre non pas linguistique, mais textuel. On obtenait ainsi une disposition des matériaux dépendant du déroulement linéaire du récit. Lorsque le mot était glosé à plusieurs reprises, la glose était recopiée autant de fois que nécessaire à la fin du manuscrit. On savait que les premiers mots de la liste figuraient dans la partie initiale des manuscrits, que les mots réunis un peu plus bas étaient à rechercher un peu plus loin dans le texte, ainsi de suite. Le dictionnaire était bel et bien redevable d’une séquence ordonnée consistant à ranger les mots suivant un programme mécanique à portée mémorielle. Ce savoir s’acquérait par la formation et par l’expérience pratique.

3. L’ordre/désordre alphabétique

Puis, les tâches de compilation se complexifiaient et augmentaient quantitativement tandis que les listes de gloses croissaient elles aussi en nombre, chaque manuscrit d’un même texte pouvant posséder sa propre série d’annotations. Il a fallu inventer de nouveaux systèmes de regroupement et de fusion afin d’éviter les réduplications qui finissaient par coûter cher en espace dans les manuscrits et en temps de travail ou de recherche. La logique a conduit les compilateurs à considérer les alignements en fin de manuscrit et à en faire un nouveau point de départ. Les mots commencent ainsi à être comparés les uns avec les autres dans un manuscrit, puis dans plusieurs manuscrits en vue de simplifier les listes et de les réordonner selon de nouveaux schémas de classement commodes pour la mémoire et permettant d’éviter les pertes d’informations et les répétitions. Ce sera le début du processus de l’alphabétisation.

Les plus anciens glossaires qui recouraient à la mise en ordre alphabétique des données le faisaient d’une manière rudimentaire, se limitant souvent à aligner les mots en se basant sur leur première lettre seulement. Le Glossaire de Leyde (fin VIIIe siècle) contient des traces d’une première mise en œuvre de cette sorte. C’était déjà un immense progrès par rapport à l’absence d’un principe d’indexation fondé sur le mot lui-même, sur son autonymie. Jusque-là, la référence première pour le classement était le texte et non les éléments linguistiques qu’il contenait. Les mots n’étaient pas encore perçus comme des signes décontextualisables.

À partir du VIIIe siècle, au plus tard au Xe siècle, on progresse davantage dans les niveaux d’organisation en prenant en considération une deuxième, puis une troisième lettre des mots. L’extension vers la droite du mot provient de l’augmentation du volume des unités à répertorier, mais elle surgit surtout d’une conscience de plus en plus affirmée d’une mécanique de classement axée sur les signes linguistiques eux-mêmes, une fois ceux-ci isolés des énoncés contextualisés. Par ailleurs, la deuxième ou la troisième lettre servant à la comparaison des mots ne sera pas toujours le deuxième ou le troisième caractère. Dans les unités commençant par deux consonnes, la deuxième lettre qui vient appuyer le classement est la première voyelle et non la deuxième lettre si c’est une consonne. Deux séries d’exemples partiellement repris de Karin MIETHANER-VENT (1986 : 91) éclaireront le phénomène. Ainsi, dans les Glossae affatim (IXe siècle), on trouve une sériation alphabétique construite sur deux des lettres initiales, à savoir une consonne et une voyelle (voir le tableau 1; la mise en évidence à l’aide des majuscules et du caractère gras est de nous).

Tableau 1 : Exemple de sériation alphabétique fondée sur deux lettres
GAstrimargia
GAllicinium
GrAtuitum
GrAmma
GrAmmaticus
GAmalihel
GlAciale
GAmus
GAneo
GrAndevus
GAllerium
GAzae

L’ordonnancement se réalise sur la base de la lettre initiale (g) puis de la première voyelle (a). Ce qui importe ici, c’est la succession G + A (consonne + voyelle). Les consonnes interposées entre ces deux lettres (l et r) n’entrent pas dans le calcul alphabétique, pas plus que les caractères qui se déroulent après le A : gastrimargia précède gallicinium, gamalihel, etc., gallerium vient après gamus, ganeo, etc.

Au XIe siècle, les grands glossaires latins regroupent déjà les données sur la base de la deuxième lettre, parfois même de la troisième. Quoique fort rudimentaire vu du haut du XXIe siècle, cet ordre est logique et il relève d’un code métalangagier dont la systématique est réfléchie. Le simple fait qu’au cours de ce siècle, PAPIAS trouve utile d’expliquer en détail dans son prologue qu’il rangera les entrées de son dictionnaire en comparant les trois premières lettres de chaque mot, le cas échéant, est un indice comme quoi cette pratique avait quelque chose d’inédit et de révolutionnaire, qu’elle ne recevait pas l’assentiment général des faiseurs de dictionnaires et qu’elle ne semblait pas très familière aux consulteurs. PAPIAS fut un précurseur en matière méthodologique; il est le premier qui a pris la peine de décrire sa méthode et les applications de l’ordre alphabétique mécanique, ce qui permettra de comparer les lettres de chaque mot.

Dans le Vocabularius brevilogus (dernier quart du XIVe siècle), la chaine se déroule de manière un peu différente. La disposition envisage une séquence de trois lettres. La consonne qui suit la première voyelle appartient, le plus souvent, à la deuxième syllabe. Les séquences GAB-, GAC- et GAD- seront illustrées (voir le tableau 2; la mise en évidence à l’aide des majuscules et du caractère gras est de nous).

Tableau 2 : Exemple de sériation alphabétique fondée sur trois lettres
GAB → GABulum
GlABata
GlABer
GrABatum
GAC → GrACia
GrACulus
GACh
GAD → GADes
GADix
GlADiolus

La sériation alphabétique est construite à partir de la succession G + A + B, G + A + C, G + A + D, etc. (consonne + voyelle + consonne). Les consonnes intercalées entre les deux premières lettres (l et r) n’entrent pas dans le calcul alphabétique, pas plus que les caractères qui se déroulent après le B, le C, le D, etc.

4. Les nouvelles tables d’orientation

Au Moyen Âge, le classement alphabétique est une révolution méthodologique et l’un des premiers pas vers la naissance de la linguistique. Ce régime classificatoire n’était pas naturel aux yeux des féodaux. Ce serait un anachronisme de croire que les lexicographes comme PAPIAS perturbaient cet ordre et qu’ils le faisaient délibérément ou parce qu’ils ne savaient pas travailler la matière du mot. Il aura fallu des siècles pour que la méthode donne les résultats que l’on connait aujourd’hui. À l’époque médiévale, l’alphabétisation rigoureuse, c’est-à-dire la prise en compte de toutes les lettres d’un mot, ne faisait tout simplement pas partie des mentalités. La méthode en émergence était souvent combinée à d’autres principes d’organisation qui n’avaient rien de linguistique et qui étaient plus familiers aux yeux des lexicographes.

Aujourd’hui, l’ordre alphabétique strict ou relatif, mais fondé sur l’ensemble des graphèmes des mots, est à la base de l’organisation de presque tous les instruments de travail servant à la consultation. Le fait qu’au temps des scriptoria, des auteurs tels PAPIAS, Hugutio DE PISE et Guillaume LE BRETON expliquent comment ils ont arrangé leurs matériaux suivant des principes alphabétiques est sans contredit le signe que les destinataires de leurs œuvres connaissaient plus ou moins bien cette méthode. « Au Moyen Âge, on avait tendance à organiser tout groupe de choses d’après la logique de leurs rapports réciproques » (ROUSE, 1981 : 128). Dieu était réputé avoir construit un univers parfait et harmonieux, ses parties devaient donc en appeler également d’un rapport logique harmonieux. Un compilateur usant de la structure alphabétique pouvait passer pour quelqu’un qui contestait l’ordre de DIEU, qui réfutait les relations logiques ou qui confessait qu’il était incapable de discernement. La révolution alphabétique était d’autant plus dangereuse que c’était le dogme théologique qui était visé. Même dans les cas où la méthode s’avérait utile, on se refusait à y recourir par crainte de punition divine. Il était, par exemple, « inacceptable de classer une série de pierres par ordre alphabétique [des noms], car il n’existait encore point [sic] de classification logique » (ROUSE, 1981 : 129). Grain de sable dans l’ordre de l’univers, en ses débuts, le système alphabétique était en fait l’objet de nombreux dénigrements. Et la contestation durera plusieurs siècles.

Avant le XIIIe siècle, le classement alphabétique était encore restreint à la première, à la deuxième, voire à la troisième lettre chez les plus grands innovateurs. Dès le moment où on organise les matériaux lexicaux en listes pour faciliter le repérage des mots, il a fallu mijoter une idée nouvelle. L’établissement du protocole de l’alphabétisation s’est déroulé en trois étapes réparties sur une longue échelle temporelle. Il a pris le nom de système acrographique, c’est-à-dire d’une méthode de classement inspirée par le début des mots. Voici ces phases synthétisées, tout en rappelant que le façonnement n’était pas nécessairement aussi systématique, surtout pour les étapes 2 et 3, que des actions pouvaient se dérouler concurremment et que d’autres procédés pouvaient interférer.

  1. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses commençant par la lettre a, puis par le b, puis par le c, ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur la seule première lettre.
  2. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses de la lettre a commençant par la séquence aa, puis ab, puis ac, etc., ensuite celles de la lettre b commençant par la séquence ba, be, bi, etc., puis celles de la lettre c commençant par la séquence ca, ce, ch, etc., ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur les deux premières lettres seules, et souvent la deuxième lettre qui servait au calcul était une voyelle formant en réalité le troisième ou quatrième graphème du mot, car on écartait fréquemment les blocs de deux consonnes. Mais les progrès étaient évidents du point de vue de la facilité du repérage des mots.
  3. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses de la lettre a commençant par la séquence aab, aac, aad, etc., ensuite par la séquence baa, bab, bac, etc., ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur les trois premières lettres, avec ou sans considération des consonnes qui se suivaient. La technique se perfectionnait rapidement.

Le bloc de trois lettres dominera pendant longtemps la gestion de l’ordre alphabétique. La prise en compte des lettres suivantes, la quatrième, la cinquième, etc., allait suivre dans ce sillage et systématiser davantage le classement jusqu’à ce que le mot entier soit envisagé et que les nomenclatures forment des paradigmes complets respectant l’ordre alphabétique strict, non sans qu’on observe encore de nombreux écarts.

5. La création d’une nouvelle grille de lecture

À partir du XIIIe siècle, l’alphabet a joué un rôle de plus en plus dominant dans les travaux sur le vocabulaire glossographié. Jusqu’à la fin du XIIe siècle, il n’avait trouvé qu’un faible écho, car on préférait l’ordre rationnel ou systématique qui semblait mieux répondre à la conception féodale de l’écrit. Les glossaires qui ont survécu montrent bien que la conquête de l’ordre alphabétique n’a progressé qu’à pas de tortue. Il faudra entre trois et quatre siècles, soit du Xe-XIe siècle jusqu’au XIIIe-XIVe siècle, pour que l’ensemble du mot soit envisagé comme un tout dans le classement. Encore que ce tout soit plutôt une succession de lettres propres à être comparées avec d’autres que le mot perçu comme une unité de classement indépendante par rapport à ses collatéraux, donc comme une entité linguistique. Ce n’est réellement qu’au cours du XIIIe siècle, et encore non sans quelques exceptions notables, que l’établissement alphabétique dominera le dictionnaire. L’humanisme qui commence à poindre à travers les travaux des intellectuels et des universitaires sera à la fois en continuité et en rupture avec le Moyen Âge; il jouera un rôle décisif dans cette conquête, surtout quand on commencera à analyser la langue comme un système, notamment par l’entremise des réflexions sur la grammaire.

On tient dans l’ancienne manière de classer les matériaux par matières les raisons principales qui font qu’il a fallu plusieurs siècles pour acquérir le nouveau réflexe de l’ordonnancement suivant l’ordre de distribution des lettres, mode qui semble maintenant si banal. Depuis des millénaires, on se fiait aux classements méthodiques des matériaux et on ne les considérait pas uniquement comme des signes-mots, mais plutôt comme des signes-choses avant tout. Toutes les encyclopédies, tous les dictionnaires existants reproduisaient un patron du monde qui reflétait des conceptions magiques ou théologiques millénaires. Il ne faut pas perdre de vue que jusque vers 1100, la perception du monde qui prévalait était largement tributaire de la cosmogonie et de l’allégorie. Il est donc permis de croire qu’il n’était pas facile de perturber un ordre justifié par l’histoire et par l’accumulation des siècles, et qui correspondait à une perception religieuse et scolastique des choses de l’univers transmise par les civilisations et par les érudits. L’alphabétisation rompant brutalement avec la logique distributionnelle dominante aurait paru offensante pour les compilateurs et les locuteurs, si l’on prend pour axe de comparaison le poids des influences sacrées et religieuses dans toutes les civilisations, de Sumer et de l’Égypte à Athènes, de Rome à l’Europe féodale. À l’époque médiévale, il est certain qu’il aurait été incohérent et contradictoire, voire insensé, d’employer ou d’imposer sans nécessité un système de classement des connaissances ne reposant pas sur des critères évocateurs de l’univers extralinguistique, sur un lien évident avec le monde des objets et du sacré (voir McARTHUR, 1986 : 76). L’idée d’ordonner les connaissances extralinguistiques dominait largement celle de ranger fonctionnellement les mots. En ces temps éloignés, les ouvrages de référence sont rédigés et utilisés à partir de principes et d’attitudes psychologiques et idéologiques qui n’intègrent pas la fragmentation des entités, comme l’impose toute classification fondée sur l’ordre alphabétique qui est un principe détaché du monde et qui est un réel désordre en fait. La perception que l’on possède aujourd’hui de la conception de l’information relève de critères profondément différents. Le lecteur médiéval était habitué à côtoyer des données hiérarchisées, symétriques ou typologiques. À la différence de l’utilisateur contemporain des dictionnaires, il n’était guère déconcerté de voir qu’on lui proposait des structurations complexes et qu’on ne lui parlait pas de segmenter les mots pour parvenir à obtenir une compilation synoptique. On savait repérer les objets que l’on cherchait dans un ensemble en recourant à des principes méthodiques.

L’habitude du listage alphabétique provoquera une révolution dans l’ordre d’appréhension des données, y compris dans la plupart des encyclopédies. L’alphabétisation est la preuve absolue que le signe-mot prend le pas sur le signe-chose dans les dictionnaires, que l’approche métalangagière va prédominer, que la linguistique va être inventée. Mais au moment où la pensée médiévale ne s’intéresse pas encore à l’analyse métalinguistique, on n’envisage nullement de rompre l’unité des groupes thématiques qui résonnent encore comme étant la figure synthétique par excellence. L’ordre systématique est logique et raisonné, c’est la fragmentation alphabétique qui ne correspond pas au découpage du monde. À travers l’ordre rationnel, la chose domine encore le mot. Le Moyen Âge était incapable d’exercer un esprit critique sous l’angle de la fonctionnalité du langage, et cela en raison du poids que représentait la tradition. Le regard n’était pas encore tourné vers l’avenir, il s’accrochait au passé. L’ouverture commencera au XIIIe-XIVe siècle, alors qu’il devenait évident que le latin n’avait d’avenir que dans son glorieux passé et que le soleil se levait sur le français qui prenait place dans l’usage quotidien et entreprenait son voyage vers certaines planètes du savoir pour les coloniser.

Il était manifeste que lors des premiers essais, l’alphabétisation a introduit une rupture dans les regroupements méthodiques. Les signes-choses apparentés naturellement par l’onomasiologie furent dispersés dans le « désordre » de l’alphabet qui n’existe qu’en vertu des signes-mots. Mais des efforts furent faits malgré tout pour tenter de garder groupés les éléments qui allaient ensemble, ce qui paraissait une tâche inadéquate et frustrante puisque le recours à l’alphabet comme méthode de classement s’opposait à la méthode du classement par matières. Dans le système de pensée du temps des cathédrales, la tâche n’est guère réalisable comme l’illustrent les premiers efforts de systématisation de PAPIAS qui, malgré la théorie énoncée, reste à l’occasion conservateur, volontairement ou non. L’alphabétisation pouvait même sembler insensée pour l’intellectuel habitué à réfléchir en suivant le principe de l’intégration des savoirs dans un vaste réseau de nœuds plutôt que de se référer au principe de la dispersion, de la répartition et de la distribution des connaissances sur une échelle de valeurs non maitrisée qui isolait chaque entité d’une autre onomasiologiquement voisine, et surtout qui ne possédait pas beaucoup de résonance dans les esprits. Un système neuf requérait une démarche pédagogique visant à modifier les habitudes des utilisateurs.

Progressivement, les mentalités changeront et les gens se feront à l’idée d’appréhender le mot pour lui-même, concrétisant ainsi le nouvel ordre et le rendant plus acceptable. Si l’on ajoute à ces nouvelles orientations vers l’alphabétisation le principe de la division des textes en parties qui sont repérables et identifiables, on trouve réunies là les conditions qui ont rendu possibles et viables l’installation et l’évolution des genres en question. Mais l’alphabétisation réussie n’éliminera jamais complètement les ordres logiques et synthétiques ou les ordres morphologiques; ceux-ci restent encore aujourd’hui des recours fréquents.

6. De simples retrouvailles

La marche de l’Histoire montre que le Moyen Âge n’a pas inventé de toutes pièces la mise en ordre alphabétique. Il ne fait que restaurer le principe des tables alphabétiques classiques. De fait, cette disposition des mots n’était pas totalement étrangère aux habitudes de compilation. Historiquement, les Grecs connaissaient l’alphabétisation et de nombreux lexiques l’exploitaient sur une base acrographique. C’est peut-être pour cette raison que les lexicographes médiévaux n’osaient pas dépasser leurs maitres et aller au-delà des quelques premières lettres des mots. Déjà, au IIe siècle, GALIEN s’était servi du procédé alphabétique dans son travail sur les gloses hippocratiques. Plusieurs autres travaux grecs du IIe siècle y recouraient également. Et même à l’époque de l’école d’Alexandrie, cinq siècles plus tôt, les glossographes l’utilisaient.

Durant le haut Moyen Âge, beaucoup de recueils s’orientaient vers la voie alphabétique : glossaires, listes de noms de médicaments, de pierres précieuses, collections de proverbes, etc. Cependant, la méthode n’occupait pas une place prioritaire dans l’esprit de l’époque, beaucoup plus inspiré par les classements systématiques (voir WEIJERS, 1991 : 202). Il faudra attendre plus de un siècle après PAPIAS pour que le classement alphabétique complet devienne un recours usuel, à tout le moins pour qu’on le considère comme une mécanique lexicographique envisageable, sans nécessairement passer à l’acte. Durant cette période initiale, les glossaires ne furent pas tous alphabétiques, loin de là. Les travaux à caractère onomasiologique ont longtemps dominé la glossographie.

C’est à Guillaume LE BRETON, au milieu du XIIIe siècle, que l’on doit l’instauration de la pratique de l’ordre alphabétique fondé sur la possibilité d’analyser le mot complet, c’est-à-dire recourir à un classement qui fait appel à toutes les lettres des mots, du moins sur le plan théorique, puisque dans la Summa, LE BRETON demeure plutôt conservateur. Depuis le Glossaire de Reichenau (VIIIe siècle), il aura fallu un demi-millénaire pour que la conquête du repérage alphabétique soit pérenne. Durant le même siècle, Jean DE GÊNES poursuivra la tradition de LE BRETON avec plus ou moins de constance. Il explique sa méthode dans la présentation de son dictionnaire, le Catholicon (1286). Il en est fier, croyant d’ailleurs avoir inventé le procédé. Au bénéfice de l’auteur du Catholicon, il convient de rappeler que la technique connue des Grecs s’était perdue. On l’a oubliée pendant des siècles en Europe de l’Ouest. L’une des causes de ce recul, c’est le fait que les glossateurs latins de l’Antiquité n’en ont presque pas usé dans leurs travaux sur le vocabulaire. Ils ont pour ainsi dire empêché que la méthode se propage au-delà de leurs frontières. Cette redécouverte médiévale n’aboutira à un système normalisé qu’à la fin du XIIIe siècle. Cela ne signifie pas qu’il sera appliqué méthodiquement partout et par tous. Par exemple, dans un ouvrage tardif du XIVe siècle, le Vocabularius brevilogus, dont il a déjà été question, le rédacteur anonyme emploie trois systèmes d’alphabétisation qui organisent la matière d’après la nature des mots consignés. Le dictionnaire est en effet divisé en trois sections, l’une pour les noms (Nomina), une autre pour les verbes (Verba) et une dernière pour les adverbes, les prépositions, etc. (Indeclinabilia). Même ces sous-divisions ne respectent pas l’idée du triple classement, soit parce que l’auteur veut garder ensemble des mots apparentés formellement, fonctionnellement ou onomasiologiquement, soit par distraction, soit que les habitudes anciennes dominent encore tout le processus et qu’il agit par réflexe. D’après le vocabulariste, il faut suivre l’ordre alphabétique parce que la grammaire elle-même est subdivisée en lettres, en syllabes et en mots. Et parmi les lettres, le a tient la première place, car, selon Isidore de Séville, c’est là le cri que pousse l’enfant en naissant.

Parallèlement au système alphabétique complet, d’autres méthodes anciennes résistant au temps ont aussi été en usage. Au milieu du XIVe siècle, Jean DE MERA a compilé un dictionnaire latin basé sur la derivatio, mais qui comporte un index alphabétique : le Puericus, plus tard abrégé sous le titre de Brachylogus. L’auteur range à la suite les mots commençant par une consonne immédiatement suivie d’une voyelle (ba-, be-, bi-, bo-, bu-); puis viennent les séquences consonne + consonne + voyelle (bla-, ble-, bra-, bre-). Ce système avait aussi été adopté par HUGUTIO au milieu du XIIe siècle. Olga WEIJERS (1989 : 150) donne la séquence d’exemples suivants : fiton..., fonos..., fusco..., flaneo. Certains compilateurs ne se font pas défaut de créer leur propre système. On peut classer les mots en considérant un ordre qui s’arrête avant la première consonne qui suit la voyelle repère du mot. Voici quelques exemples avec la voyelle a comme guide : Aptus, COApto, TAbula (la mise en évidence est de nous). Ces exemples illustrent que dans un même dictionnaire, les alignements se font sur une (aptus), deux (tabula) ou trois lettres (coapto) selon les mots. D’autres rédacteurs limitent leur hypothèse de classement à la première lettre du mot ou aux deux premières, d’autres encore se fondent sur des systèmes modulés différemment (voir MIETHANER-VENT, 1986). Bref, toutes les approches, toutes les configurations existent alors en concurrence.

7. L’orthographe perturbatrice

L’ordre alphabétique absolu fondé sur une lecture horizontale puis verticale des mots d’un ensemble, le rangement qui tenait compte de toutes les lettres d’un mot est un savoir-faire quasi inconnu durant la plus grande partie du Moyen Âge. Il est relativement tardif. De fait, il est à peu près contemporain d’une orthographe qui s’oriente vers quelques principes de fixation qui résultent d’une réflexion organisée. Et cette question de l’orthographe est cruciale. La conquête de l’ordre alphabétique rencontre quelques obstacles sur le plan strictement linguistique. Sans parler des perturbations causées par les abréviations dans les manuscrits, l’une de ces difficultés, de taille par surcroit, et que l’on ne peut surestimer à l’époque médiévale, c’est justement le protocole orthographique instable. Le système n’a pas encore atteint sa maturité, il s’en faut de quelques siècles. On ne pouvait donc pas s’y référer de manière constante et le considérer comme un guide sûr, car il n’existe pas encore de norme orthographique commune pour le français. Tout n’est que magma de variations fondées sur la phonétique, les dialectes, le degré d’instruction ou de compétence en langue des copistes. L’alphabet français lui-même n’est pas totalement fixé. Et surtout, il ne fait pas l’objet d’une référence naturelle et constante, puisque c’est sur le latin que se porte le regard en cas de difficulté. Longtemps, on classera les mots du français en se référant à la succession des lettres du liseré alphabétique du latin. Les signes diacritiques et les abréviations ne sont pas non plus très standardisés. Il était alors hasardeux de construire un ordre de classement des données lexicales exclusivement basé sur des graphies non consensuelles et qui, de plus, s’agrégeait à un patron latin même quand ces données étaient vernaculaires. Et cela durera des siècles, car beaucoup plus tard, au XVIIe siècle, le Dictionnaire de l’Académie françoise aura lui aussi sa part de difficultés dans le rangement alphabétique des mots de sa nomenclature, et pas seulement à cause de son choix de regrouper les mots par famille. Le système orthographique lui-même est dans le collimateur. Le critère de la stabilité de l’orthographe, tout au moins une stabilité relative, est une prémisse cruciale à la gestion de l’alphabétisation des dictionnaires. Orthographe et alphabétisation sont l’avers et le revers d’une même clé d’accès aux mots qui passe par l’instauration d’une image formelle fixée des unités linguistiques.

8. L’imprimerie : une technologie décisive

Avant GUTENBERG au milieu du XVe siècle, quelques œuvres lexicographiques alphabétisées ont existé. Mais, il semble que l’imprimerie ait donné la poussée irréversible au conditionnement alphabétique qui se substituera désormais au classement thématique dans les dictionnaires généraux. Le travail même des typographes était basé sur le principe alphabétique et sur des habitudes communes d’un atelier à l’autre, habitudes qui réduisent les disparités et les variations. Les mots et les parties de mots étaient abordés sous cet angle dans les officines des imprimeries. Plusieurs typographes ou imprimeurs ont eu à voir avec la chose orthographique et avec la chose dictionnairique. Et ils ont influencé le système d’écriture ainsi que les travaux de compilation de façon durable. Aujourd’hui encore, leur poids dans les réformes ou les rectifications de l’orthographe est considérable.

Il faudra cependant un siècle après l’invention de l’imprimerie pour que le classement alphabétique soit considéré comme quelque chose de sérieux et d’efficace dans les ouvrages de référence linguistique comme les dictionnaires, qui avaient ainsi fini par se détacher de l’emprise de la pensée médiévale. Mais le monde était déjà entré dans sa phase humaniste et des intérêts pour le fonctionnement de la langue se manifestaient déjà.

La dichotomie du mode thématique et du mode alphabétique a fait qu’il aura fallu une période de presque 1000 ans pour que le centre d’intérêt se déplace d’un point à un autre. La course du pendule s’est enclenchée sur l’ordre méthodique imposé par l’héritage antique et par les scolastiques, puis elle s’est poursuivie vers l’alphabétisation intégrale sur laquelle elle s’est arrêtée en priorité aujourd’hui. Cette règle protocolaire domine largement les dictionnaires de langue et la majorité des encyclopédies mono- ou multidisciplinaires contemporains. L’alphabet est devenu un code très démocratique en ce qu’il place chaque entrée d’un dictionnaire au même niveau que les autres. Les ouvrages systématiques n’ont pas pour autant disparu. Ils demeurent courants quand il s’agit de mémoriser, classer les connaissances, canaliser l’information dans des perspectives didactiques (dictionnaires par familles de mots), documentaires (thésaurus) ou technolectales (dictionnaires terminologiques). Mais les cédéroms et l’hypertexte remettent en cause la prédominance de l’alphabétisation dans la dictionnairique.

9. Une conquête achevée?

L’apparition de nouveaux et multiples procédés d’indexation des matières et de classement des unités lexicales entre le XIe et le XIIIe siècle ouvre une ère inédite dans les méthodes de travail des intellectuels, des savants et des lettrés. Elle correspond bien à une sorte de révolution.

Cette échappée vers l’ordre/désordre alphabétique crée une double perturbation. D’une part, elle brouille le fonctionnement de la langue, d’autre part, elle détache le mot de la chose. Elle dispense de raisonner l’information contenue dans les données lexicales comme des ensembles organisés en familles ou en lignées onomasiologiques d’abord, linguistiques plus tard. Quel que soit l’ouvrage configuré répondant au nom de dictionnaire, le spectre de l’ordre alphabétique est incontournable désormais. Il n’y a plus de dictionnaire imprimé sans ordre alphabétique immédiatement fonctionnel ou inscrit en palimpseste dans les entrées renvois, les index, etc. Dorénavant, l’alphabétisation est l’un des gènes acquis propres aux dictionnaires. Si ce gène est absent, il n’y a tout simplement pas de dictionnaire. Ce sera un autre livre. La grille fonctionnelle alphabétique sera un arbitre reconnu dans des centaines de langues. La nouvelle table de comparaison se substituera à une organisation hiérarchique répondant à des visions du monde. « L’alphabet constitue donc une pédagogie d’accès aux définitions, sans que se pose la question des articulations et de l’organisation internes d’un champ du savoir » (GOULEMOT, 1998 : 1059). La classification selon la séquence des lettres que l’on compare à l’étalon qu’est le ruban de l’alphabet, donne l’illusion de construire un ensemble complet, alors que le code alphabétique est une clôture seconde de cet ensemble, la première borne étant à caractère microstructurel, à savoir tout ce qui est dit sur le fonctionnement du mot dans la langue.

L’alphabétisation des dictionnaires place ces productions de l’esprit humain dans l’orbite des mathématiques pures, d’un langage géométrique spécifiquement élaboré à cet effet et prenant la figure de l’un des principaux éléments du code général du métalangage lexicographique. C’est certainement l’agent métalinguistique le plus connu par les consulteurs de dictionnaires. Il permet de faire une double économie, celle d’une réflexion poussée sur le langage et celle d’une épistémologie de la sémiologie du dictionnaire. Il est donné tout construit. La découverte de l’alphabétisation crée une nouvelle fonction sémiotique pour le dictionnaire et elle inaugure une première mise en abyme dans ce genre de livre. Au vrai, le classement alphabétique est un procédé contre nature, une anomie. Il triomphe d’une forme de pensée désormais alliée davantage à la raison orthographique plutôt qu’à l’imbrication des savoirs dans un système hiérarchisé dominé par la conception cosmogonique ou théologique de l’univers. D’ailleurs, les théologiens médiévaux réagirent fortement à cette innovation, car ils trouvaient le nouveau procédé contraire à l’ordre naturel créé par Dieu. Ils ne tardèrent pas à le dénoncer parce qu’ils le jugeaient être l’antithèse de la raison et qu’il risquait d’entrainer le lecteur vers des reconstructions profanes des plus arbitraires et, corollairement, des plus dangereuses. L’alphabétisation fut l’une de ces perturbations sociales qui ont tiré l’homme hors du champ du divin.

Quoi qu’il en soit, la conquête définitive de l’alphabétisation, sa maitrise totale ne sera pas le fait du Moyen Âge, ni celui de la Renaissance. En effet, au début du XVIe siècle, l’ordre convenu dans lequel les mots devaient se suivre dans un dictionnaire n’était pas entièrement arrêté. Outre la réglementation thématique, deux autres systèmes concurrents étaient actifs, soit l’ordre étymologique, comme celui qu’a employé Ambrogio CALEPINO dans son dictionnaire, soit l’ordre alphabétique, comme celui qu’a utilisé Aelio Antonio NEBRIJA. Par ailleurs, quel que fut le mode adopté par les lexicographes, il n’était pas toujours respecté intégralement. Ainsi, en plein cœur du XVIe siècle, Robert ESTIENNE se prononça en faveur du code alphabétique dans son Dictionarium, seu latinae linguae thesaurus [...] (1531), mais dans l’application du principe, il ne tint compte que des trois premières lettres des mots. Cela paraissait suffisant malgré tout pour effectuer des regroupements de mots par la dérivation, mais cela devenait plus difficile de le faire par la composition. Enfin, quiconque consulte le Dictionaire universel [...] d’Antoine FURETIÈRE, publié en 1690, s’apercevra rapidement que les articles sont distribués en blocs et que des séquences de trois lettres, parfois de deux lettres, servent ni plus ni moins que de titres pour chacune de ces espèces de subdivisions des blocs d’articles qui forment une lettre de l’alphabet. Le tableau 3 donne la liste de ces lettrines pour la séquence des mots qui va de la à lazaret. Le chiffre placé entre crochets indique le nombre d’articles dans le bloc.

Tableau 3 : Quelques lettrines du Dictionaire universel [...]
Les lettrines de la à lazaret
LA. [1]
LAB. [11]
LAC. [16]
LAD. [2]
LAE. [1]
LAI. [22]
LAM. [22]
LAN. [35]
LAP. [11]
LAQ. [3]
LAR. [21]
LAS. [12]
LAT. [13]
LAV. [18]
LAX. [1]
LAY. [6]
LAZ. [1]

Dans la séquence LAC, il y a en réalité 17 entrées, mais l’une d’elles (ladanum) est mal classée; elle appartient plutôt à la séquence LAD. Dans la séquence LAI, il y a une entrée en lay (loyer), ce qui illustre une possible fusion des lettres i et y.

De plus, FURETIÈRE tient encore le u et le v comme des variantes d’une seule et même lettre. À l’article U de son dictionnaire, il dit : « Vingtiéme letttre [sic] de l’Alphabeth, & la cinquième des voyelles. Il y a aussi des U consones, qui sont marquez dans les Grammaires ainsi V ». Les blocs d’articles se succèdent sans que soient discriminées les deux lettres u et v : VRA, URB, VRE, URG, VRI, URN, URS, US. Plus encore, la lettre w est considérée comme une variante des deux autres, ainsi que l’illustre la séquence les lettrines suivantes : UTI, WAT, UVE, VUI, VUL, UZI. Il en va également ainsi pour le rangement des mots à leur ordre alphabétique. Dans la séquence LAV, les entrées principales sont distribuées comme le montre le tableau 4 (les mots avec u sont donnés en caractère gras).

Tableau 4 : Séquence des mots en LAV du Dictionaire universel [...]

De lavage à laurier

lavage laver
lavande laveton
lavandier lavette
lavange laveur
lavasse laveure
laudanum lavis
laudes lavoir
lavedan laureole
lavement laurier

Même à la fin du XVIIe siècle, un lexicographe aussi chevronné qu’Antoine FURETIÈRE ne recourt pas à l’ordre alphabétique ininterrompu d’un bout à l’autre de son dictionnaire comme l’y autoriserait l’état de la langue française d’alors. Cette mécanique n’apparait pas encore tout à fait comme un élément naturel, essentiel et suffisant. Il reste toujours des traces de la fragmentation et de l’influence du système alphabétique du latin ainsi que de l’orthographe française hésitante et instable. Mais l’essentiel était acquis.

Références

Note

[1] Cet article est une version modifiée et raccourcie d’un chapitre d’un ouvrage à paraitre (voir BOULANGER, 2002).

Abstract (anglais)

This article describes how the use of the alphabetical order for words in dictionaries originated during the early Middle Ages. In Latin dictionaries words were classified according to their first letter, then the second and the third. Taking all the letters of a word into consideration came later, and was not yet used even in the important lexicographical works of the 17th century. The article shows how this methodological principle only became generalized once it had triumphed over a form of thought determined by a cosmogonical or theological vision of the universe, as well as over ways of organizing things, and the words used to refer to them, in terms of their reciprocal relationships, a method inherited from ancient civilizations and cultures (Mesopotamia, Egypt, ancient Greece, and Rome).

Sur les variations éditoriales dans l’adresse « aux lecteurs » du Petit Larousse Illustré de 1906 à 2005

« Voyons ce que dit le Larousse » (Aux lecteurs, NPLI, 1951 : 1).
« La lexicographie de langue française forme une longue chaîne de savoirs à la fois érudits et artisanaux, où s’affirment parfois le génie de la langue française et la richesse spécifique des cultures qu’elle exprime » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIX).

1. Le retour du volumen et la culture du livre

En ce début de millénaire, les sites internétiques et googleliens sont très souvent les premières sources consultées quand il s’agit de rassembler de la documentation ou de recueillir des informations sur un sujet. Parfois les réponses jaillissent en si grand nombre que pour en prendre connaissance il faut faire longuement dérouler les pages sur l’écran de l’ordinateur, une action qui n’est pas sans rappeler les gestes des Anciens lorsqu’ils parcouraient des volumena à la recherche de quelque passage instructif. Aujourd’hui, le livre tangible —le codex— semble délaissé ou négligé comme s’il était devenu une pièce archéologique qu’il faut reléguer dans les musées aux côtés des tablettes inscrites de la Mésopotamie ancienne, des papyrus égyptiens et des manuscrits médiévaux. Pourtant quelques ouvrages imprimés résistent vaillamment à la vague « wébienne ». Le Petit Larousse illustré [PLI] est de ceux-là. Il est présent dans le paysage livresque depuis un siècle et il n’a jamais perdu son actualité ni son caractère social et populaire. C’est là une réussite rare et incomparable, surtout pour un dictionnaire. Dans l’immense production lexicographique des cent dernières années, c’est le seul dictionnaire qui a traversé le temps et survécu à toutes les vicissitudes des hommes et des sociétés, à tous les assauts concurrentiels et à toutes les révolutions techniciennes, tout en rendant compte du parcours social de la langue française et des nouvelles couleurs dont elle s’est parée, tant dans l’épaisseur du temps, en raison de la création néologique, que dans son odyssée dans l’espace, à la découverte « d’autres français ».

Nous parlerons donc d’un livre pérenne —le Petit Larousse [PL[1]]— qui conserve son identité en dépit de toutes les métamorphoses dont le contenant et le contenu furent l’objet au cours d’un siècle d’existence. Chaque édition nouvelle du PL, chaque refonte ou chaque mise à jour ne rendent pas caduques les versions précédentes. Elles s’y imbriquent, gardant toujours un noyau dur et inamovible, même si des modulations furent apportées dans les articles afin de rendre compte de l’influence du temps sur l’usure des mots ou sur leur évolution. En matière de langue, le PL est l’un des repères temporels et culturels du XXe siècle, un précieux témoin de l’histoire du français, tout comme il est l’une des références incontournables de l’histoire des dictionnaires.

Dans l’histoire moderne du livre, le PL figure parmi les étoiles les plus brillantes de la galaxie des imprimés. Entre le big-bang initial de 1906 et l’explosion visuelle de 2005, le dictionnaire a muté tout en maintenant une trame reconnaissable et en préservant ses fondements structuraux. Il a une identité permanente (voir de BLOIS 2002). D’hier à aujourd’hui, sa philosophie éditoriale générale n’a guère changé; paradoxalement, et par la force des choses, elle s’est adaptée aux exigences des époques. Voici ce que le dictionnaire raconte au sujet de sa propre histoire :

« Il reste aujourd’hui fidèle au modèle d’origine dans sa conception, son organisation, sa volonté de “présenter l’utilité du dictionnaire en même temps que l’agrément du livre de lecture” [...]. S’il a changé au fil du temps, c’est que changent les mots et les façons de dire, qu’il observe et explique, ainsi que le monde, qu’il décrit et raconte » (PLI, 2004 : 3).

Le segment de la citation encadré par les guillemets anglais est repris des pages liminaires du PLI 1906, une mise en abyme et un fil d’Ariane qui confirment le chaînage séculaire et témoignent d’une pensée éditoriale reposant sur des repères stables. Sous certains angles, le PLI 1906 reste bien présent dans la synchronie actuelle comme le rappelle le fac-similé publié en 2004 qui fait revivre le premier PLI et ravive les charmes d’une époque révolue.

Le PL a résisté au temps, c’est vrai. Mais malgré tout, n’existe-t-il pas un point de rupture qui a détaché le dictionnaire de son ancrage historique, apparemment fixé dans le Nouveau dictionnaire de la langue française [NDLF] de Pierre LAROUSSE, paru en 1856, et qui l’a fait basculer dans la modernité? De fait, la première génération du PLI (1906 à 1923) est certainement l’héritière directe de l’idéologie du milieu du XIXe siècle et de la pensée laroussienne. Vu d’aujourd’hui, le conservatisme y règne encore, car le PLI n’a pu

« s’affranchir de l’idéologie contraignante de son modèle [le NDLF] que très lentement, par le jeu complexe des successives réécritures de ses définitions, notamment » (BEAUJOT 1979 : 27).

Bien entendu, sur le plan technique, il s’est écarté plus rapidement du NDLF, d’abord dans sa facture générale, puis en recourant plus systématiquement à l’iconographie, au point que celle-ci caractérisera le PL parmi les légions de dictionnaires.

Cet article est centré sur les discours « autonymes » du PL à propos de quelques orientations éditoriales. Nous tamiserons d’abord le florilège des cent discours préliminaires afin de recueillir et de synthétiser les positions du PL au regard de sa filiation avec ses prédécesseurs; puis, en nous fondant sur les mêmes textes, nous verrons comment le PL décline l’idée de « francophonie » et quelles représentations il en offre à ses lecteurs. Le second volet nous entraînera au cœur du dictionnaire pour y examiner quelques articles prenant racine dans le mot français.

2. Première variation : le lexicographe, le dictionnaire ou l’éditeur?

Le titre du dictionnaire qui nous retient est si imprégné dans l’esprit des utilisateurs qu’on ne pense pas qu’un mystère entoure peut-être son origine. Dans tous les titres portés par le dictionnaire depuis un siècle, deux mots sont présents d’un bout à l’autre du spectre, soit petit et Larousse. Ces deux termes étroitement associés « sont devenus lieu et bien communs » (CLARO 1993 : 8). D’où viennent ces mots et à qui les doit-on? Pourquoi ce livre est-il qualifié de PETIT? Ce n’est apparemment pas par contraste avec le GRAND dictionnaire universel [GDU] une œuvre déjà vieillissante au moment où naît le PLI. Et à l’époque, Larousse n’a pas encore publié d’ouvrages dont les titres expliqueraient que l’adjectif PETIT serait venu se poser en contrepoint de l’adjectif GRAND concrétisant ainsi un rapport hiérarchique bien établi de nos jours dans les titres des dictionnaires. Le qualificatif PETIT a peut-être été emprunté aux titres d’autres répertoires occupant le même créneau concurrentiel à l’époque, comme le Petit Larive et Fleury. Par ailleurs, étant donné que Pierre LAROUSSE n’est pas l’auteur du PLI et que de son vivant son patronyme n’a jamais été utilisé dans le titre de ses dictionnaires, pourquoi est-il dit LAROUSSE? Qui est ce LAROUSSE? Qui fut l’idéateur du dictionnaire? Le Nouveau Larousse illustré [NLI], dirigé par Claude AUGÉ, sera longtemps considéré comme 1’« aîné » du PLI. Il appert donc que le « dictionnaire manuel » fut lui aussi imaginé par Claude AUGÉ et conçu à partir du plan et inspiré des méthodes du NLI. Cette filiation très plausible sera cependant revisitée dans les adresses aux lecteurs du PL. Nous y reviendrons au paragraphe 4.

Le nom de Pierre LAROUSSE ne sera jamais inscrit sur la page de titre du PL, geste qui aurait fait du pédagogue l’auteur officiel de l’ouvrage. Et il n’apparaîtra que tardivement dans les pages liminaires. Entre 1906 et 1936, c’est le nom de Claude AUGÉ, le concepteur du PL, qui sera mentionné sur la page de titre en qualité de directeur du dictionnaire. En 1937, le nom de Paul AUGÉ sera associé à celui de son père, faisant officiellement de Paul le directeur du NPLI. Paul AUGÉ n’était pas un nouveau venu dans l’équipe éditoriale. Dès 1906, son nom est répertorié dans la liste des collaborateurs à la rédaction. À la mort de son père en 1924, il était devenu le secrétaire général de la rédaction, poste qu’il occupera jusqu’en 1936. De 1937 à sa mort en 1951, il poursuivra cette tâche, mais il portera le titre de directeur de l’ouvrage. Cependant, le nom de son père restera inscrit à la gauche du sien sur la page de titre. Le nom des AUGÉ ne disparaîtra de cette page que lors de la refonte de 1959, moment où une nouvelle équipe dirigée par Claude DUBOIS prend la relève officiellement. Le renouvellement des équipes éditoriales concorde souvent avec les remises en chantier du dictionnaire.

Quant au nom de Pierre LAROUSSE, il sera évoqué pour la première fois dans les pages de présentation lors de la refonte charnière de 1948[2]. La généalogie du PL est alors reconfigurée; le dictionnaire devient l’héritier du NDLF, les références au NLI et au Larousse universel [LU] s’estompant. Les hésitations sur la source se prolongent jusqu’à la période contemporaine. Ce point sera développé au paragraphe 4.1. Dans le PLI 2000 : 3, on trouve l’affirmation suivante :

« Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, par Claude Augé [...] ».

La formule sera modulée au fil des éditions postérieures. Dans le PLI 2003 : 3, elle se lit :

« En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] par Claude Augé [...] ».

Ce qui tend à démontrer que le nom Larousse dans le titre est ambivalent. Selon les époques, il réfère au savant de Toucy ou à la maison d’édition (voir le titre du NLI), la tendance éditoriale récente étant d’établir une continuité de 1856 à 2005, donc d’attribuer la paternité du dictionnaire à Pierre LAROUSSE, lui qui n’en fut que le très lointain concepteur. Cette référence opportune édifie une filiation historique et elle contribue à transformer une légende en réalité.

3. Deuxième variation : des préfaces diplomatiques et des guides discrets!

Les préfaces, les discours préliminaires et les adresses aux lecteurs accèdent parfois au statut d’œuvres exemplaires, comme le rappelle Christophe CLARO (1993 : 7), en s’inspirant lui-même de Pierre LAROUSSE qui parle de ce phénomène dans la préface du GDU. Certains de ces textes deviennent « des temples à part entière » (CLARO 1993 : 7). Dans le champ lexicographique, en témoignent le « Discours préliminaire » de d’ALEMBERT dans L’encyclopédie, le « Comment j’ai fait mon dictionnaire de la langue française » d’Émile LITTRÉ et la « Préface » du GDU de Pierre LAROUSSE.

Tout à l’opposé de ces monuments préfaciers, les entrées en matière du PL sont plus réservées et plus lapidaires. Par tradition, ce dictionnaire n’offre pas à ses utilisateurs des préfaces élaborées; en ce qui a trait aux guides d’emploi, ils sont tardifs. Aucune des cent courtes pièces liminaires ne dépassera jamais deux pages et les titres resteront quasi inchangés pendant un siècle. Voici ces intitulés :

Peu de mouvements sont observables dans ces intitulés, sinon le passage du pluriel au singulier pendant une brève période de deux ans et, dans les quatre dernières éditions, l’émergence du titre « Préface ». De 2002 à 2004, le premier paragraphe de ces préfaces est cependant sous-titré « Aux lecteurs ». En 2005, la formule est placée sous le titre principal et elle est indépendante du premier paragraphe. Ces textes sont brefs certes, mais mis bout à bout, ils composent un traité substantiel qui prend la figure de laroussianas formant ainsi une chaîne porteuse de toutes les permanences, de toutes les modulations et de toutes les hésitations éditoriales, d’hier à aujourd’hui.

Les introductions ne comportent jamais de signature nominale. Seule apparaît une griffe collective : « Les éditeurs » (de 1906 à 1997, en 2001, puis en 2004 et 2005) ou « L’éditeur » (en 1998 et 1999). Il n’y a pas de signature en 2000, 2002 et 2003, des absences sans doute justifiables par un manque de place à la fin du texte plutôt que par un oubli. Il y a ici deux niveaux d’anonymat : l’anonymat partiel dissimulé sous le nom qui boucle le cercle de l’éditeur rédigeant et de l’éditeur éditant, et l’anonymat total marqué par l’absence de l’identité des lexicographes. Leurs noms apparaissent ailleurs et ils sont fusionnés avec ceux d’une foule d’autres collaborateurs. Ces effacements peuvent être interprétés.

« L’anonymat des préfaces masque les décisions des équipes dirigeantes » (LEHMANN 2002 : 229 n. 8).

On pourrait ajouter que la brièveté des textes poursuit le même but.

Quant aux guides d’emploi, qui servent à décoder le fonctionnement du dictionnaire, il n’en existe aucun avant la refonte de 1989. Entre 1906 et 1988, ce fut le désert. En 1989, on a introduit un court paragraphe intitulé « Structure-type de quelques articles ». Le contenu porte surtout sur le décodage de la métalangue diacritique : le caractère gras, les majuscules pour les entrées, les rôles du tiret, du losange blanc (dit losange éclairé à partir de 1990) et du losange noir, etc. Quelques informations sur la macrostructure et sur la microstructure sont présentes. Les articles présumer, 1. prêt, 2. prêt et prêter servent de témoins. En 1993, cette rubrique d’emploi devient un encadré. Le contenu ne bougera pas jusqu’en 1998 alors qu’on remplace ces explications par une double page déployée comme les ailes d’un papillon et qui présente le contenu du dictionnaire de manière très détaillée et en s’appuyant sur des schémas. La double page est divisée en deux volets :

  1. L’organisation de l’ouvrage : ses différentes parties.
  2. Les trois structures fondamentales du contenu :
    • La macrostructure
    • La microstructure
    • L’iconostructure et ses sous-catégories : dessins, schémas, cartes, photos, etc.

Les articles témoins sont : pivert, pic-vert, 1. ressortir, 2. ressortir, main (une partie seulement). Cette double page vivra jusqu’en 2001. À partir de 2002, le papillon replie ses ailes et le PLI n’offre plus de guide d’emploi.

4. Troisième variation : le nouvel héritage ou le mystère de l’ancêtre?

De 1906 à 1923, le PLI est donné comme une émanation du NLI. En 1906, la page de présentation s’ouvrait en effet sur ces mots :

« Cet ouvrage [le PLI] a été dirigé par Claude Augé, Directeur du Nouveau Larousse illustré : c’est dire qu’il a été conçu sur le plan et conduit d’après les méthodes qui ont assuré le succès de son aîné » (PLI 1906 : I[3]).

Dans la refonte de 1924, on le rattache également au LU. Il en sera ainsi jusqu’en 1947. En 1948, le texte d’ouverture subit un grand chambardement et il revêt un caractère plus historique puisque l’on reconfigure l’ascendance du dictionnaire. On abandonne la filiation avec le NLI et avec le LU. On y trouve plutôt un récit circonstancié qui fait remonter le PL à un ancêtre plus lointain, le NDLF, créé en 1856 par Pierre LAROUSSE.

« Dès SA naissance en 1856, sous le titre de Nouveau Dictionnaire de la langue française, par Pierre Larousse, IL prit la première place parmi les dictionnaires de l’époque, car, le premier IL appuyait d’un exemple chaque acception des termes définis » (NPLI 1948 : 1).

La phrase joue un rôle historique, mais elle est aussi ambiguë, car le nom du dictionnaire (le PL) n’a pas encore été mentionné depuis le début de la préface —on ne parle que du nom Larousse « devenu synonyme de dictionnaire ». On se demande donc à quoi renvoient l’adjectif sa et le pronom il dans la phrase citée? Il s’agit, bien entendu, du Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI], quoique ce voile opportun laisse planer le doute. Le texte se poursuit et il précise qu’en

« 1879, le dictionnaire de Pierre Larousse [...] paraît sous le titre de Dictionnaire complet de la langue française [DCLF] » (NPLI 1948 : I).

Historiquement, cette date est fausse, car le DCLF fut publié en 1869 et non en 1879 :

« Dès 1869, du vivant de Pierre Larousse, il [le NDLF] s’est appelé Dictionnaire complet de la langue française » (RÉTIF 1975 : 124).

Pierre Larousse lui-même mentionne cette date dans l’article Larousse de son GDU. Puis arrive l’étape suivante avec la référence à l’année 1889, alors que Claude AUGÉ dirige le Dictionnaire complet illustré [DCI], nouvelle mouture du DCLF; cependant, la paternité de ce dictionnaire revient toujours à Pierre LAROUSSE. Enfin, le pont est établi avec le XXe siècle :

« En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré » (NPLI 1948 : I)

et il acquiert son « format actuel ». Suivant ce texte, le PLI est donc bel et bien une émanation du DCI, qui vient lui-même du DCLF, qui est issu de NDLF, qui est le fameux « dictionnaire Larousse » originel. La formule établira le lignage du PL dans les adresses. André RÉTIF est l’un de ceux qui soutiennent que le NDLF est bien « l’ancêtre du Petit Larousse » (1975 : 122). Jean PRUVOST voit également entre tous ces dictionnaires une série lignagère qui montre

« une filiation encore très perceptible entre tous les fils de Pierre Larousse » (PRUVOST, 2004 : 44).

À partir de 1948, la formule axée sur la référence au NDLF se fixera et elle traversera le temps jusqu’à aujourd’hui. Dans la suite de cet article, on en suivra les ondulations.

Cette précieuse page historique de 1948 détache le PL du NLI ainsi que du LU et elle le ramène dans le sillage généalogique des œuvres de Pierre LAROUSSE, propulsant du même coup le maître de Toucy au titre d’auteur du livre, idée qui restera dans l’esprit du public où

« l’on parle de Larousse comme de l’auteur d’un dictionnaire qu’il a tout juste rêvé » (CLARO 1993 : 8-9).

Ainsi, une quarantaine d’années après sa mise au monde, le PL est inscrit en droite ligne dans l’héritage lexicographique laroussien, ce qui permet de dire qu’on a affaire à un

« dictionnaire sûr, complet, indiscuté, [qui] est le fruit d’un siècle d’efforts, de recherches, de mise [sic] au point, qui en font le dictionnaire parfait, à jour des faits les plus récents » (NPLI 1948 : I).

En ouvrant le procès de la canonisation de Pierre LAROUSSE, on justifie beaucoup mieux le titre de l’œuvre nouvelle. On lui donne d’abord une assise historique conforme à son statut d’ouvrage pédagogique, ce qui rappelle que Pierre LAROUSSE destinait le NDLF aux écoles et que cette œuvre faisait

« entièrement partie de la problématique de ses “lexicologies”, qui sont des manuels d’apprentissage du vocabulaire » (REY 1995 : 133).

Puis, par une sorte de procédé d’« autonymie », on communise le patronyme de l’auteur présumé pour en faire le synonyme de dictionnaire. Le nom Larousse cumule alors la triple fonction d’auteur, de titre et d’éditeur, tandis qu’il aura « suffi de remplacer le prénom Pierre par l’adjectif Petit » (PRUVOST 2004 : 47-48) pour compléter la transformation et pour dépoussiérer le réseau des dictionnaires du Toucycois.

« On a certes choisi le patronyme du lexicographe pour désigner le dictionnaire, mais dans le même temps on a rompu avec un culte passéiste qui avait fini par le fossiliser » (PRUVOST, 2004 : 46).

L’opération menée sur une longue période finit par catapulter le dictionnaire au premier rang des ouvrages du même genre et on justifie que son ancêtre le NDLF fût le premier à proposer telle ou telle innovation : les exemples, les notices encyclopédiques, les locutions latines, etc. Au bout de la chaîne, on obtient un dictionnaire, le PL, qui est constamment tenu à jour

« pour dépasser les imitations qui en sont faites et surclasser les contrefaçons » (NPLI 1948 : I).

Vérité ou discours commercial que ces affirmations, le fait est qu’on ne dit pas tout du marché du dictionnaire à l’époque et surtout de la situation à l’orée de 1905 (voir BOULANGER 2005a). Nonobstant, le PL est situé dans le XXe siècle qui atteint son mitan.

« L’édition nouvelle que nous publions aujourd’hui [...] représente, avec les matériaux déjà accumulés par les éditions antérieures, la somme de quarante années d’études, de recherche et de mise [sic] au point des collaborateurs » (NPLI 1948 : II).

En 1952, dans l’édition célébrant le centenaire de la Librairie Larousse, ce rappel historique demeure. On précise cependant qu’en 1948, on fit paraître « une édition complètement refondue » (NPLI 1952 : II). Quant à la présente édition, elle fut confiée à « une direction nouvelle » (NPLI 1952 : II).

Au cours de la période suivante, qui court de 1959 à 1967, le NPLI fait encore peau neuve et il change de nom pour devenir le Petit Larousse, simplement. Cependant, en ce qui a trait aux rappels historiques, le texte introductif demeure stable. Dans le volet contemporain, on explique qu’à l’occasion de chaque tirage

« s’opère une mise à jour, poursuivie sans défaillance : de multiples corrections tendent à faire du dictionnaire un outil de travail de mieux en mieux adapté à sa fonction » (PL, 1959 : III).

En fait, on tenait déjà des propos sur les mises à jour dès 1956. Dans la présentation de cette livraison, il est précisé qu’à l’occasion du cinquantenaire du PL,

« près de 500 mots ou acceptions sont ajoutés dans la partie langue [...] » (NPLI 1956 : III).

L’année 1968 est celle d’une nouvelle édition qui servira de fondement au dictionnaire jusqu’en 1980. Cette étape est marquée par un nouveau changement de titre; on a désormais affaire au Nouveau Petit Larousse [NPL]. Par ailleurs, le texte des articles est maintenant distribué sur trois colonnes au lieu de deux. Les références historiques de l’introduction tiennent toujours la route. Le texte souligne également qu’en 1959, le PL s’était enrichi de 3 000 mots. On y apprend en outre que les mises à jour annuelles auraient commencé en 1959 :

« Après 1959, le Petit Larousse profite de rééditions annuelles pour se tenir à jour, suivant de près l’évolution du français contemporain [...] » (NPL 1968 : III).

Pour la première fois, le texte fait état du réseau des marques d’usage servant à moduler l’emploi des mots. Durant cette période, un changement majeur surviendra alors qu’en 1973 le dictionnaire reprendra son titre historique de Petit Larousse illustré.

L’édition de 1981 couvrira l’un des plus courts cycles du processus des refontes. Elle formera le noyau du dictionnaire jusqu’en 1988. L’annonce en est ainsi faite :

« Pour 1981, le Petit Larousse se remet de nouveau en question » (PLI 1981 : VI).

Le lien historique avec Pierre LAROUSSE et ses œuvres est confirmé par un rappel :

« En 1905, le dictionnaire va connaître un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré, et dans un format nouveau » (PLI 1981 : V).

À un détail près, cet extrait reprend les mêmes propos que ceux contenus dans l’introduction de 1948.

Le millésime 1989 marque un grand tournant dans l’histoire du PL : c’est le moment de la plus grande refonte structurelle et celui de l’entrée massive des régionalismes extra-hexagonaux dans la nomenclature. L’adresse aux lecteurs rappelle que le PL fait « figure de symbole » (PLI 1989 : 5) dans le quotidien des locuteurs. Pour la première fois, le texte introductif est divisé en sections sous-titrées, l’une d’elles étant réservée à l’histoire du dictionnaire. En quelques phrases, on passe du NDLF de 1856 au PLI de 1989. Il s’agit d’un résumé serré du texte qui ouvrait le PL depuis 1948. Une autre section présente les grands axes de la refonte : statistiques sur les ajouts dans la partie langue (nomenclature, iconographie, cartes, etc.), microstructure arborescente et numérotation des sens pour les mots polysémiques, adaptation du contenu au contexte contemporain (vocabulaires scientifiques et techniques de pointe, vocabulaire du français vivant, mention des termes des commissions ministérielles de terminologie, rejet du vocabulaire socialement réprouvé, mots de la francophonie (voir le paragraphe 5) et bien d’autres innovations). Bref, un véritable appel à la modernité qui reprend en écho celui de la première grande refonte de 1924.

De 1992 à 1997, on distingue deux parties dans l’introduction du dictionnaire soit l’adresse aux lecteurs et un texte de présentation. L’adresse parle de la diffusion du dictionnaire dans la francophonie et de son universalisation. Le PLI fait partie

« du patrimoine culturel et sentimental de tous les Français et de tous les amoureux de la langue française » (PLI 1992 : 5)

depuis « 85 ans »[4] et des lecteurs de partout s’en portent acquéreurs : France, Belgique, Suisse, Québec, Afrique. Les traductions qui en sont faites en espagnol, en finnois, en italien, en néerlandais, en portugais, en serbo-croate et en turc témoignant de son caractère universel. Des thématiques plus contemporaines, l’idée de francophonie et l’internationalisation prennent le pas sur l’histoire du PL; d’ailleurs, ce chapitre disparaîtra de l’introduction jusqu’en 2001.

Dans la refonte de 1998, l’adresse aux lecteurs et la présentation du dictionnaire sont fusionnées sous le titre : « Au lecteur ». Le premier paragraphe cerne les publics que le PL a accompagnés depuis son origine, à savoir les lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3), une manière de dire qui rappelle l’époque précédente. Nous reviendrons sur l’interprétation de cet extrait. Sur un autre plan, la nouvelle édition est axée sur la « mondialisation » (p. 3). Ce thème porteur annonce l’arrivée du vocabulaire idoine dans les futures mises à jour qui seront orientées vers les mots reliés au néolibéralisme comme mondialiste (mot répertorié dans le PLI 1995), antimondialiste (mot répertorié dans le PLI 2003) et altermondialiste (mot répertorié dans le PLI 2005). La deuxième partie de l’introduction traite des grands axes de la refonte, en particulier de l’apport des parlers francophones hors de France.

Le millésime 2000 est l’occasion d’une refonte partielle. L’introduction est centrée sur les trois dimensions de l’ouvrage : c’est un dictionnaire général monolingue, un dictionnaire encyclopédique et « un dictionnaire visuel », récupérant ainsi une grande modernité et s’insérant dans le réseau des dictionnaires visuels qui ont envahi le marché depuis le milieu des années 1980, évoquant également le web, grand dispensateur d’images. Au fond, le PLI avise son public qu’il est « un visuel » —un dictionnaire qu’on regarde—, en plus d’être un dictionnaire de mots et un ouvrage qui parle du monde —un dictionnaire qu’on lit. Ce texte ramène l’œuvre de Claude AUGÉ, le premier rédacteur du PLI, sur le devant de la scène en le citant. Selon AUGÉ,

« [l’illustration] constitue, du commencement à la fin, une leçon de choses, et l’on constatera que les tableaux sont autant de synthèses en images, dont la portée éducative et la valeur suggestive sont incontestables » (PLI 2000 : 3).

La phrase est reprise intégralement du PLI 1906. L’intérêt s’accroît aussi pour les terminologies scientifiques et techniques : le dictionnaire se technicise davantage et il devient « un lieu de découverte du monde » (PLI 2000 : 3). Après la mondialisation, c’est la représentation du monde qui est évoquée dans sa perspective culturelle. L’informatique se voit rejointe par l’intemet, le cédérom et le multimédia.

Le PLI 2002 renoue avec l’histoire du dictionnaire en rappelant qu’en 1852, Pierre LAROUSSE et Pierre Augustin BOYER fondaient la « Librairie Larousse et Boyer » et qu’en 1856 naissait le NDLF, annonciateur du PLI.

« Le Petit Larousse est l’héritier de cet ouvrage [le NDLF] populaire qui connut un immense succès » (PLI 2002 : 3).

En 2003, l’introduction est intitulée « Préface ». Elle est divisée en cinq parties : la première est dite « Aux lecteurs », les autres traitent de l’organisation du dictionnaire, de la langue française, de l’illustration et des cahiers thématiques. La première phrase du texte est très symbolique de toute l’histoire du PL :

« Dès 1856, Pierre Larousse publiait son Nouveau dictionnaire de la langue française, avec une partie consacrée à la langue et une partie consacrée aux noms propres, séparées par des pages roses » (PLI 2003 : 3).

Cette phrase en deux temps synthétise admirablement l’histoire de ce livre : elle évoque d’abord ses origines : l’instant, l’auteur présumé et le titre; elle rappelle ensuite sa configuration pérenne en trois parties : les mots, les êtres et les événements, les faits de culture et de civilisation qui fondent la mémoire collective. Sauf pendant une brève période qui va de 1992 à 2001, depuis 1948 l’habitude d’arrimer le PL au NDLF —« [...] le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle » (PLI 2003 : 3)— a fini par façonner le mythe selon lequel Pierre LAROUSSE serait bel et bien l’auteur du PL. Et en tant que « parole choisie par l’histoire », pour reprendre Roland BARTHES, ce mythe s’est imposé dans l’imaginaire collectif et il a fait de Pierre LAROUSSE un lexicographe qui a influé sur l’édifice du PL, sans qu’on nuance adéquatement la chose.

En 2004, la préface ne comporte que quatre volets, car il n’est plus question des cahiers thématiques. En 2005, le texte liminaire est intitulé « Préface. Aux lecteurs » et il n’est plus divisé en sections; il forme un texte sans intertitres. La première phrase dit :

« Le Petit Larousse a cent ans » (PLI 2005 : 5).

Un hommage est fait

« aux inventeurs du Petit Larousse, à Pierre Larousse et à son successeur Claude Augé, à leurs continuateurs, ainsi qu’à tous les collaborateurs qui se sont succédé tout au long de ces cent années [...] » (PLI 2005 : 6).

Mais qui sont donc ces inventeurs anonymes qui se cachent derrière les célèbres Pierre LAROUSSE et Claude AUGÉ? Enfin, en revenant à 1905 et en proposant un fac-similé du premier PLI, on boucle la boucle et on invite à la comparaison entre les deux dictionnaires qui, aux deux extrémités du spectre temporel, portent le même titre et qui sont à la fois si semblables et si différents.

4.1. Quelle hérédité pour un dictionnaire?

Le périple éditorial qu’on vient d’effectuer à la recherche des origines du PL laisse quelques questions sans réponse : qui est le véritable auteur du dictionnaire, quel ouvrage en est l’ancêtre et comment expliquer l’hésitation entre les dates 1905 et 1906 dans les adresses?

Après avoir croisé les données éditoriales de 1948 à 2005 et après avoir consulté la documentation métalexicographique, on obtient des profils qui tiennent du palimpseste quant à l’auteur (sur cette question, voir de BLOIS 2002 : 178) et quant au dictionnaire d’origine. Une fois les avis décortiqués, on obtient les scénarios suivants.

1. Le lointain ancêtre du PL est le NDLF de 1856 dont l’auteur est Pierre LAROUSSE (voir RÉTIF 1975 : 122). Pour Jean PRUVOST aussi, ce dictionnaire fut « la matrice du futur Petit Larousse » (2004 : 40).

2. Le DCLF de Pierre LAROUSSE est la continuation du NDLF tandis que le DCI, dirigé par Claude AUGÉ, est une émanation du DCLF. Le DCI est le point d’aboutissement d’une lignée de dictionnaires conçus et signés par Pierre LAROUSSE. C’est aussi le dictionnaire de transition ou de transfert de nom. Pierre LAROUSSE en est l’auteur lointain, mais c’est Claude AUGÉ qui en a dirigé l’élaboration dans sa nouvelle facture. Le PLI n’en sort pas directement même si, selon le PLI 2005, Claude AUGÉ

« créa le Dictionnaire complet illustré (1889), qui devint, en 1905, le Petit Larousse illustré » (PLI 2005 : sub Augé).

Alain REY entérine l’idée que cette famille de répertoires engendra le PL (voir REY 1995 : 132). D’autres s’inscrivent dans cette foulée.

« Le Petit Larousse, lui, reprenait plutôt l’idée initiée en 1889 par le Dictionnaire complet, lui-même adaptation grâce à la photographie du Nouveau dictionnaire de la langue française apparu en 1856 et appelé Dictionnaire complet de la langue française en 1869 » (MOLLIER 1995 : 25).

L’écart temporel de seize ans entre le DCI (1889) et le PLI (1905) laisse place à la perplexité quand vient le temps d’associer les deux dictionnaires, faisant du second l’héritier direct du premier; seules les nombreuses rééditions du DCI ont pu permettre d’assurer la continuité et de jeter un pont entre les deux œuvres.

3. Le NLI en sept volumes, dirigé par Claude AUGÉ et publié de 1897 à 1904 est un produit neuf et original. Il est affranchi de la longue chaîne forgée par le pédagogue de Toucy —y compris du GDU— et il se pose en contrepoint encyclopédique des dictionnaires monovolumaires.

« La lourde série du NLI débouchera, en 1905, sur une révolution commerciale, le Petit Larousse illustré » (MOLLIER 1995 : 24).

Ces deux monuments entretenaient des rapports filiaux dont on connaît mal la nature. On peut toutefois dégager quelques constatations. Premièrement, c’est dans le NLI que le nom Larousse est inscrit pour la première fois dans le titre d’un ouvrage. Deuxièmement, les deux titres se ressemblent étrangement et la substitution du mot Petit au mot Nouveau est plausible. Troisièmement, le PLI pourrait être un épitomé du NLI. On peut raisonnablement croire que c’est à partir de cette trouvaille qu’est l’intitulé de l’encyclopédie que le nom Larousse a fait son entrée au registre des titres de cette maison d’édition. Ce nom ne quittera guère le paysage des couvertures, faisant même fortune comme pivot d’un grand nombre de titres donnés aux ouvrages encyclopédiques et lexicographiques de l’éditeur. C’est donc par un processus naturel d’enchâssement que le nom Larousse a glissé vers le petit dictionnaire pour occuper le créneau central du titre qui sera complété par deux adjectifs classificateurs, petit et illustré; ces qualificatifs feront les beaux jours des dictionnaires Larousse et de moult autres dictionnaires de maisons concurrentes. Dans l’histoire des dictionnaires, un seul autre nom peut revendiquer ce triple statut sémiotique consistant à désigner un auteur, une œuvre et une maison d’édition; il s’agit de Paul ROBERT.

4. Le LU date de 1923 : il n’est donc pas impliqué dans la fondation du PLI. Il a pu jouer un rôle à partir de l’édition de 1924, mais la physionomie du PL était déjà toute dessinée.

5. Il est irréaliste de croire que le PLI aurait été conçu en 1905, l’année même de sa publication. Il a sans doute été planifié durant la décade précédente, en pleine période de concurrence des dictionnaires scolaires (voir BOULANGER 2005a) et au moment où le NLI est en cours d’élaboration. En un sens, le PLI résulterait de la fusion du patrimoine de Pierre LAROUSSE et de l’œuvre encyclopédique dirigée par Claude AUGÉ. C’est le résultat du croisement de deux formules de dictionnaire, l’une ayant sa source chez l’auteur d’ouvrages pédagogiques, l’autre émergeant des travaux de nature encyclopédique du futur directeur du PLI. Quelque part au tournant du XXe siècle, Claude AUGÉ a opéré la jonction entre la série des encyclopédies et le DCI pour fonder une nouvelle lignée de dictionnaires, celle des PL. Même s’il ne l’a pas inventé totalement, c’est lui le véritable père du PL, le savant de Toucy ayant inspiré les grandes orientations éditoriales et fourni une partie de la matière première. Avec Claude AUGÉ, le petit dictionnaire manuel devint également un dictionnaire usuel et populaire, « un bien indispensable dans chaque foyer » (BOULANGER 1994 : 41). Il transcendera même sa vocation première de manuel pédagogique et de dictionnaire individuel pour devenir un dictionnaire familial, un dictionnaire de masse. Il se consulte à plusieurs, en classe et à la maison. Et chaque PL témoigne de ce statut pluriel.

6. Le PL n’est pas l’œuvre de Pierre LAROUSSE, mais celle de Claude AUGÉ (voir RÉTIF 1975 : 124 et CLARO 1993 : 8). Le PL lui-même atteste ce fait. Claude AUGÉ « s’est réservé, dans la conduite, l’élaboration et la rédaction de ce livre la part principale » (PLI 1906 : I). Ce texte est sans doute de la main même de Claude AUGÉ. Dans la section des noms propres du millésime 1925, on dit que Claude AUGÉ « conçut et dirigea avec une extrême maîtrise [...] le Petit Larousse » (NPLI 1925 : sub Augé).

Les avertissements aux lecteurs mentionnent de nombreuses dates parmi lesquelles deux reviennent fréquemment, 1905 et 1906, sans que cette alternance soit justifiée. Le tableau 1 reprend les séquences des textes introductifs depuis 1948, moment de la première mention de l’une de ces dates.

Tableau 1 : La date de référence : 1905 ou 1906?
Millésimes Dates Extraits textuels
1948-1980 1906 En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1981-1988 1905 En 1905, le dictionnaire Larousse va connaître encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1989-1991 1906 En 1906, le dictionnaire Larousse va prendre un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1992 85 ans Depuis 85 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1993 86 ans Depuis 86 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1994-1997 1906 Depuis 1906, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1998-1999 1905 Depuis sa naissance en 1905, le Petit Larousse a toujours eu pour ambition de répondre à toutes vos questions [...].
2000-2001 1905 Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse [...].
2002 1905 Lancé en 1905, [...].
2003-2004 1905 En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] [...]
2005 1905 [...] un cahier tout en images, essentiellement consacré à une promenade dans le Petit Larousse 1905.

L’examen de ces dates alternantes laisse perplexe. La date 1905 réfère à deux choses : l’année de la publication du dictionnaire (un nouvel essor; sa naissance; le lancement; une promenade) et l’année de sa conception. La date 1906 renvoie aussi à l’année de publication (un nouvel essor; intégration au patrimoine). L’imbroglio des dates s’assombrit lorsque, à deux reprises, on décide de recourir au nombre d’années écoulées entre le premier PL et l’année de référence, soit 1992 et 1993. Quel que soit le calcul effectué pour remonter le temps à partir de 85 et 86 ans, on n’arrive pas à 1905 ou à 1906. Si le décompte des années démarre en 1905, année du lancement, et inclut cette date, on arrive à 88 ans pour 1992 et à 89 ans pour 1993. S’il démarre en 1906, année du millésime, et inclut cette date, on arrive à 87 ans pour 1992 et à 88 ans pour 1993. Si on ne compte pas les années 1992 et 1993, il y a quand même un décalage. On obtient 87 (= 1905) ou 86 (= 1906) ans pour 1992 et 88 (= 1905) ou 87 (= 1906) ans pour 1993. Mieux vaut oublier ces deux escapades calendaires historiques et convenir que 1905 est l’année de la publication du premier PLI et 1906 celle du premier millésime.

5. Quatrième variation : du charme discret du français à une francophonie « janusienne »

L’engagement du PL dans l’aventure francophone suit une progression géométrique. Il commence lentement : le dictionnaire est d’abord discret sur l’objet même de la description, la langue française; puis, au début du troisième tiers du XXe siècle, vient la reconnaissance de la francophonie et l’affirmation de sa prise en charge quant au volet lexical, thèmes qui prendront de l’importance à l’aulne des intérêts sincères pour la « res francophonica », mais ces intérêts sont aussi marqués au coin des résonances culturelles et politiques pour la question, sans négliger les intérêts financiers et commerciaux, car les dictionnaires parisiens circulent sur les marchés de la consommation extérieurs à la France. Trois périodes illustrent le cheminement du PL dans sa prise en charge de la variation lexicale francophone.

5.1. Le grand silence ou l’empire DU français : 1906-1967

Durant la première partie de cette période, soit de 1906 à 1947, le PL est centré sur la France seule. Nul besoin donc de discourir sur la langue française. Il va de soi qu’il n’existe qu’un seul français, l’idée d’en mesurer la fragmentation et d’évoquer des normes multiples n’effleure pas les consciences, car elle n’est pas au programme. Par défaut, la norme est celle de Paris; il n’y a qu’un tout apparemment uniforme d’un bout à l’autre de l’empire du français. Le PLI est

« le répertoire du bon langage et du bon style français » (1906 : II).

Il complète les grammaires et il évoque la qualité de la langue accomplissant ainsi sa mission pédagogique.

De 1948 à 1952, rien de nouveau ne ressort sur la question de la langue. En 1952, le dictionnaire est comparé à

« un organisme vivant, comme la langue elle-même » (NPLI 1952 : II).

Le texte précise même que le NPLI se renouvelle avec la langue tout en défendant sa « traditionnelle clarté » (NPLI 1952 : II). On voit apparaître pour la première fois une allusion au retrait de mots lors des mises à jour. Une note dit qu’

« [une] brochure contenant la liste des mots supprimés depuis l’édition de 1948 est à la disposition des amateurs de mots croisés » (NPLI 1952 : II).

Il est très rare de voir les lexicographes faire publiquement état des retraits. La tendance est plutôt de s’attarder aux ajouts. Et parmi les nouvelles entrées de 1952, il faut signaler celle du mot francophone, donné comme adjectif et nom (voir le tableau 12). En 1959, le dictionnaire est présenté comme le

« vivant miroir de notre langue » (PL 1959 : III),

et, comme elle, il doit évoluer. Mais il n’est pas question de l’étalement géographique de la langue.

5.2. La prise de conscience de l’évolution de la langue et de son expansion géographique : 1968-1988

En 1968, on discute surtout de l’évolution du français contemporain et de son renouvellement dont le dictionnaire doit tenir compte. L’accent est donc mis sur la néologie. Il n’y a pas encore de discours sur la francophonie. Toutefois, on passe à l’acte en introduisant les premiers québécismes, alors appelés canadianismes. Il y en aura au moins sept. Au fil des ans, les mots de la francophonie périphérique occuperont des créneaux de plus en plus importants (voir BOULANGER 2002 et 2005b). Le mot francophonie sera répertorié dans le NPL 1971, soit 19 ans après francophone et 66 ans après le lancement du PLI. En 1981, le PLI est présenté comme un outil d’information sur les « mots » de la langue « permettant à chacun de mieux maîtriser les ressources du français » (PLI : 1981 : VI). La francophonie devient plus visible dans quelques articles. Des noms géographiques apparaissent dans l’article français et ils identifient quelques lieux où on parle cette langue : la France, le Canada, la Belgique et la Suisse (voir le tableau 2). La même année, le mot franco-canadien vient enrichir la nomenclature, concrétisant l’ouverture sur la francophonie « extérieure », tandis que l’ajout du mot franco-provençal témoignera de la variation linguistique interne à la France.

5.3. Un discours qui se veut pluriel : 1989-2005

Pour 1989, le PLI est remis à neuf et il est véritablement modernisé. Parmi toutes les nouveautés, on remarquera le premier discours concret sur la francophonie puisque deux lignes sont réservées à ce thème. Ainsi, plus de 80 ans après la sortie du PL et 18 ans après l’intégration du mot francophonie à la nomenclature du NPL 1971, on emploie le mot pour la première fois dans un texte liminaire :

« Une part très importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France

(Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux[5] » (PLI 1989 : 6).

C’est là le signal de l’entrée massive de mots caractéristiques « des autres français ». Ce n’est toutefois pas le début de l’introduction des régionalismes externes, car déjà en 1968, le dictionnaire accueillait ses premiers québécismes, rappelons-le. Le nombre de mots québécois ajoutés en 1989 grimpe à 81, sommet inégalé depuis (voir BOULANGER 2005b). Ce bref discours ne fait pas état de critères justifiant ou expliquant l’intérêt marqué pour les mots des autres francophones. D’ailleurs, pour un locuteur de la francophonie extérieure, la phrase dégage un parfum d’obligation, de devoir davantage qu’une conviction, qu’un ralliement ou qu’une allégeance à une cause. On sent qu’un malaise s’installe et qu’il aura la vie longue. La France ne semble pas être incluse dans le grand club de la francophonie —le dictionnaire évoque la « francophonie hors de France »— tandis que la variation régionale interne est dégagée du champ francophone.

L’énumération des zones est curieuse; on y trouve deux noms de pays européens, le nom d’un continent, celui d’une province canadienne et celui d’un état américain. L’absence du Canada et de l’Acadie est plutôt étonnante, car le mot canadianisme fut pris en compte dans le NPL 1972 tandis que le mot acadien est apparu dans le NPL 1968. Le sens de « parler franco-canadien » pour ce mot sera ajouté dans le PLI 1989. Nous analyserons ces aspects plus en détail au paragraphe 5.3.1.

L’ouverture sur le français pluriel ne se fait pas sans précautions. L’éditeur consulte des locuteurs natifs pour procéder au choix des particularismes et la page des collaborateurs en rend compte.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une importante liste établie par Pierre Knecht, Violaine Spichiger et Dominique Destraz [...]; les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1989 : 7).

Cette énumération restera inchangée jusqu’en 1997. Bien entendu, ce nouveau regard sur l’espace francophone aura des répercussions dans les articles associés à ce champ lexico-sémantique (voir les tableaux 12 et 13).

Dans la refonte de 1998, il est dit dans le premier paragraphe de l’introduction que le PLI a rejoint des millions de lecteurs depuis son origine, à savoir des lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3). Jointe à l’évocation de 1989 —« la francophonie hors de France »—, cette brève énumération des profils des lecteurs laisse croire que les Français et les Francophones forment deux entités distinctes. Le nom de la France figure depuis 1981 dans la définition du sens linguistique du mot français (voir le tableau 4). Lorsqu’il sera associé aux mots francophonie et francophone, son statut sera plus ambigu. Le problème n’est pas résolu non plus dans le commentaire sur l’enrichissement de la nomenclature dont une bonne partie serait due à

« la vitalité de la francophonie, la part relative des parlers francophones (Belgique, Canada, Suisse, en particulier) augmentant encore dans l’ouvrage » (PLI 1998 : 3).

L’extrait est clair : pour une partie, la France contribue à la mise à jour du PLI, mais cette partie ne relève pas des « parlers francophones ».

Par ailleurs, en 1998, la formule identifiant les collaborateurs francophones change.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une liste établie par François Gross [...], revue et complétée par Jean-Marie Vodoz [...]; les nomenclatures concernant le Canada et les québécismes ont été traitées, selon les recommandations de l’Office de la langue française du Québec, avec le concours de Jean-Claude Corbeil [...] et avec la collaboration de Denis Vaugeois [...]; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1998 : 5).

Dans la mise à jour de 1999, quelques modifications mineures sont apportées à ce texte. Elles concernent les québécismes : le nom de Jean-Claude Corbeil et la référence à l’Office de la langue française disparaissent tandis que le segment relatif au Canada devient :

« [...] les nomenclatures concernant le Canada ont été traitées avec la collaboration de Denis Vaugeois [...] » (PLI 1999 : 5).

En 2000, le discours sur la francophonie s’étoffera et les repères géographiques vont se multiplier.

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2000 : 3).

Puis une allusion est faite « à ceux qui ont la langue française en partage » (PLI 2000 : 4). Pour l’œil de l’observateur périphérique, ces remarques conduisent au constat qu’il existe une hiérarchie du français. Le dictionnaire décrit le « français » central qui sert de référence et auquel on greffe quelques vocables ou sens régionaux. Ce « français central » ne saurait d’ailleurs être que celui de Paris. Le PL module le concept de « francophonie » de l’intérieur et, de ce point de vue, il circonscrit maladroitement ou incomplètement la réalité que cette idée représente sur le plan linguistique, puisqu’il oppose un système, ce qu’est le français de référence (celui de Paris), à un catalogue de variantes lexicales, qui n’est qu’un extrait du lexique. Le sens de la phrase peut aussi vouloir dire que la langue française est une et qu’on la décore de quelques variantes régionales pour faire plaisir aux exofrancophones, mais que la conviction est loin d’être assurée. La limite n’est pas quantifiée et quoique la place soit « réduite », elle est « suffisante », ce qui ne veut rien dire, sinon qu’on pose une balise pour indiquer jusqu’où l’éditeur s’engage afin de satisfaire les régions. Au fond, on signifie avec raison que la limite est tracée autour du lexique et qu’il revient aux locuteurs des espaces francophones d’entreprendre une description plus complète de leur variété de français. Quant à la section des collaborateurs, la formulation du texte est modifiée. Dans la suite, nous ne reprenons que les propos qui concernent le Québec :

« Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5).

En 2001, le discours sur la francophonie est reconduit sans modification; cependant les collaborateurs québécois changent, car l’Université Laval entre en scène :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (PLI 2001 : 5).

On retrouvera le même texte dans le PLI 2002.

Dans le PLI 2002, le discours sur la francophonie est repris presque à l’identique; les quelques changements par rapport à 2000 touchent l’énumération des territoires francophones dont la liste est augmentée de deux noms —l’Océanie et l’océan Indien— tandis que le reste du texte demeure dans le même esprit même s’il comporte quelques variantes et que la deuxième phrase est en partie reformulée[6]. Le texte est repris intégralement dans le PLI 2003. Celui sur les collaborateurs subit quelques modifications :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2003 : 4).

Dans le PLI 2004 : 5, la phrase reste la même, à un mot près : « l’Office de la langue française » est devenu « l’Office québécois de la langue française ».

En 2004, le passage sur la francophonie est légèrement modifié :

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2004 : 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’organigramme francophone. Mais cela ne résout pas la position de la France dans ce nouvel agencement : elle n’est toujours pas mentionnée dans les énumérations. En 2005, l’année du centenaire, le texte se lit :

« Ce Petit Larousse est également un hommage aux milliers de lecteurs francophones qui se reconnaissent dans la langue française, riche de ses diversités à préserver » (PLI 2005 : 6).

Les deux niveaux hiérarchiques sont encore décelables dans cet énoncé qui pivote autour de l’adverbe également.

Le texte des collaborateurs subit quelques changements :

« Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2005 : 7).

5.3.1. Le pluriel inclut-il la France?

Le tableau 2 rassemble les noms cités dans les textes introductifs et au dos des couvertures comme étant des « pays » membres de la francophonie. L’astérisque ajouté à la fin de certains noms signifie que ceux-ci sont aussi mentionnés dans l’article français ou qu’ils le furent. Le nom Wallonie qui apparaît dans l’exemple de l’article francophonie (PLI 1971 à 1980) n’est pas répertorié dans le tableau parce qu’il ne fut jamais cité dans les introductions. C’est le nom Belgique qui sert de référence pour ce territoire. Le toponyme Québec apparaît deux fois, car il fut ajouté une première fois en 1989 puis retiré en 1998 avant d’être réintroduit en 2000. De là le recours à l’italique pour démarquer la seconde occurrence.

Tableau 2 : Les membres de la francophonie selon le PLI
Noms de lieu Entités Apparition dans le PLI Retrait du PLI
Afrique* Continent 1989 1998
Afrique Noire Partie d’un continent 2000 S/O
Antilles Archipel 2000 S/O
Belgique* Pays 1989 S/O
Canada* Pays 1998 2000
Louisiane État américain 1989 1998
Luxembourg Pays 2000 2002
océan Indien Région maritime 2002 2004
Océanie Partie du monde 2002 S/O
pays arabes Parties de continents 2000 S/O
pays d’Afrique Continent noir 1989 1992
provinces de France Divisions territoriales 2000 2002
Québec* Province canadienne 1989 1998
Québec* Province canadienne 2000 S/O
Suisse* Pays 1989 S/O

Au final, quel portrait de la francophonie les textes liminaires et ceux des couvertures du PLI offrent-ils? Les entités géographiques sont si fuyantes qu’il est presque impossible de cartographier la francophonie de manière transparente en énumérant simplement des noms de pays. Selon la formulation du PLI 2005, cette communauté serait composée de l’Afrique Noire, des Antilles, de la Belgique, de l’Océanie, des pays arabes, du Québec et de la Suisse (voir les indices S/O dans le tableau 2). L’énumération actuelle comprend quatre grandes entités toponymiques vagues et non homogènes (l’Afrique Noire, les Antilles, l’Océanie et les pays arabes), qui sont en fait d’immenses territoires fragmentés en pays, en États, en provinces, en dépendances, etc., et où la langue française n’est présente que dans certaines zones. Pour des raisons linguistiques et lexicographiques historiques évidentes, le Québec doit avoir sa propre place au sein de cet ensemble. Le PLI traite en effet un contingent de mots en usage au Québec, mots que l’on désigne par le terme québécismes. Le mot Québec sert aussi de marque topolectale pour noter les unités caractéristiques de la Belle province. La concentration de l’intérêt sur le Québec explique qu’à partir de 2000 le Canada ne figure plus dans la mosaïque. Cet intérêt ciblé justifie également que le PLI n’emploie pas l’étiquette canadianisme; il ne l’a d’ailleurs jamais fait. Il faut se garder de confondre les termes canadianisme et québécisme, car ces mots ne sont pas de véritables synonymes; le premier se trouve être l’hyperonyme du second. En effet, si les québécismes sont bien des canadianismes, l’inverse n’est pas toujours vrai. Dans cette même optique, il est plutôt étonnant de constater l’absence de la vivante Acadie dans ce dénombrement des membres, alors que la Louisiane y eut sa place pendant une dizaine d’années et que le PLI recense plus d’acadianismes que de louisianismes. Les deux derniers noms du groupe sélect du tableau sont ceux de la Belgique et de la Suisse, pays dont personne ne remet en doute le caractère francophone, même si on sait que d’autres langues sont présentes sur ces territoires. Dans ce flou artistique, le lecteur qui cherche des dénominations comparables et une ligne de pensée linéaire sera dérouté, sinon pantois. Il le sera encore plus s’il enquête sur le statut de la France; car celle-ci est carrément invisible, n’apparaissant jamais dans les énumérations. On doit en fait interpréter cette absence comme le signe que ce pays est perçu comme l’étalon qui sert à mesurer le degré d’appartenance des autres territoires à la francophonie. La France gère l’institution francophone, mais il semble que sur le plan lexicographique elle ne l’habite pas.

La France est en effet au centre d’un système dont l’existence dépend d’elle. Les planètes où l’on parle le français gravitent autour d’elle et elles doivent leur statut de membres de la francophonie à cette mère patrie qui a exploré leurs territoires et y a fondé des établissements durables ou à cet État qui les a colonisés, laissant en héritage la langue française comme langue maternelle, véhiculaire ou officielle. Au détour des années 1960, cette langue —en fait le français de Paris— a servi de point de ralliement pour fédérer et pour légitimer la fondation d’une communauté linguistique qu’on a nommée la francophonie. Tout part donc de la France, lieu de naissance du français, et tout y revient, ce qui fait de l’Hexagone le centre de gravité historique de cet édifice qu’est la langue française. Examinée sous l’angle lexicographique, l’image est différente. Suivant cette perspective, l’apport d’éléments linguistiques caractéristiques de l’histoire propre à chaque sociétaire est restreint à une sélection d’éléments surtout de nature lexicale et relevant le plus souvent du niveau standard ou non marqué socialement. Le dictionnaire réfléchit donc un décalage entre la langue et le lexique. De plus, ce décalage est d’autant plus inévitable que les particularismes sont traités en fonction d’un lectorat français, objectif qu’il ne faut pas négliger —la plupart des rubriques (la prononciation, la catégorie lexico-grammaticale de certains mots, les niveaux de langue, etc.) privilégient les usages parisiens—, et en fonction d’un étiquetage topolectal qui les démarque comme des unités exogènes. Ce mélange de perspectives conduit à percevoir la francophonie comme une entité « circumfrançaise » et principalement axée sur le lexique externe décrit dans les dictionnaires. Du moins, est-ce le message qui est projeté ou décodé quand le PLI parle de « la francophonie hors de France » (PLI 1989 : 6) et de son ambition « de s’ouvrir au-delà des frontières hexagonales » (PLI 2005 : 6). En n’intégrant pas la Gaule moderne parmi les États membres de la collectivité francophone, le PLI positionne géographiquement cet ensemble en dehors des frontières de l’Hexagone. Sous l’angle linguistique, il en offre en outre un portrait inachevé puisque seule la portion lexicale des variations du système de la langue est représentée. Plus même, non seulement l’accent est-il mis sur le lexique, mais la description se ramène à quelques centaines d’unités ou de sens sélectionnés en raison de leur caractère le plus souvent non marqué dans les lieux où ces mots sont en usage. Bien entendu, le PLI ne rejette pas la perspective plus englobante par rapport à la francophonie; mais l’absence d’un message explicite à ce propos crée une équivoque et elle appelle à se pencher sur les rapports troubles qu’entretiennent la langue, le lexique et le dictionnaire. En contemplant à la fois « une langue française riche de son unité » (le système, le tout) et une langue riche « de ses variantes régionales » (les mots lexicographiques, dont on ne décrit par ailleurs qu’un fragment), le PLI engendre une vision janusienne[7] de la francophonie. C’est le lot de tous les dictionnaires de langue qui se mettent d’intelligence avec les autres variétés de français que de véhiculer une double représentation de la francophonie. L’une des conséquences du double discours culturel et commercial du PLI, c’est qu’il paraît hasardeux de soutenir que tous les francophones, d’où qu’ils soient ont « une relation de complicité avec [leur] Petit Larousse » (PLI 2004 : 3). Si cette complicité existe, elle n’est certainement pas de l’ordre de l’identitaire. En corollaire, il ressort de cet inventaire qu’un dictionnaire de la langue française destiné à tous les francophones est utopique, car s’il est un livre terriblement territorialisé, c’est bien le dictionnaire. Et il reste naturellement bien ancré dans son terreau même lorsqu’il s’affaire à décrire des mots d’autres zones géographiques.

6. Cinquième variation : de français à francophonie ou la « syzygie » laroussienne

En écho aux positions éditoriales du PL au sujet de la langue française et de la francophonie, nous pisterons l’article français et les articles des mots construits avec l’élément franco- intégrés à la nomenclature du dictionnaire au fil de temps. Les modulations des contenus seront scrutées et datées de manière à retracer les changements apportés dans les articles consacrés à ces mots. Le tableau 3 dresse la liste de ces unités, au nombre de treize —le mot franco a eu deux graphies (franco et franco-), d’où le total de quatorze mots; la date d’entrée au PL accompagne chaque vocable ainsi que leur date de retrait, le cas échéant. La liste est donnée selon deux perspectives : celle de l’ordre alphabétique et celle de l’ordre chronologique.

Tableau 3 : Le mot français et les mots construits avec l’élément franco-
Ordre alphabétique Ordre chronologique
Mots Entrée Retrait Entrée Retrait Mots
français19061906français
franco1906[1967]1906[1967]franco
franco-19681906francophile
franco-canadien19811925francophobe
franco-français19881952francophone
francophile19061959francophilie
francophilie19591968franco-
francophobe19251971francophonie
francophobie19811981franco-canadien
francophone19521981francophobie
francophonie19711981franco-provençal
francophonisation198919971988franco-français
francophoniser1989199719891997francophonisation
franco-provençal198119891997francophoniser

Les mots tirant leur origine de français ne seront pas étudiés. Ils sont peu nombreux. On trouve francisation et franciser dès 1906; en 2005, outre ces deux mots, dont les sens ont changé, on repère encore franchouillard et francisant.

Trois mots sont présents dès 1906 et, sauf francophone, francophonie et franco-français, tous les autres sont répertoriés au moment d’une refonte du PL. Deux unités seront retirées, soit francophonisation et francophoniser, deux québécismes nés à la fin des années 1960, dans le sillage de la Commission Gendron qui était chargée de l’étude sur la situation de la langue française au Québec, particulièrement dans les secteurs économiques et dans le monde du travail. Il est curieux que ces unités lexicales aient fait l’objet d’une description en 1989. Ce sont des mots très spécialisés ayant eu une carrière fort brève et réservée au monde administratif; en 1989, ils étaient presque disparus de l’usage. Par ailleurs, on remarquera la surprenante absence du mot franco-québécois dans cette série, alors que les références au français du Québec ou au Québec sont omniprésentes dans le dictionnaire. On les trouve dans les pages de présentation, dans les articles (comme marque d’usage géographique, comme trait sémantique dans les définitions...), etc.

Tableau 4 : L’article français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1958 adj. et n. De France. N. m. La langue française : apprendre le français. Le français est envisagé comme un tout; c’est la langue de la France.
1959 à 1980 adj. et n. Qui est de France. || – N. m. La langue française. Il n’y a pas de réel gain sémantique. L’exemple du sous-sens disparaît. L’ajout de signes diacritiques favorise la lecture.
1981 à 1988 adj. et n. Qui est de France, n. m. Langue parlée notamment en France, au Canada, en Belgique et en Suisse. • Le Français, la Comédie-Française. L’article est refait. Désormais, il y a deux homonymes, mais ils ne sont pas numérotés. La définition relative à la langue intègre des références géographiques francophones, qui sont cependant limitées à l’hémisphère Nord. Le sous-sens du deuxième article est en réalité un nom propre qui aurait dû figurer dans le premier article ou être traité sous le mot Comédie-Française dans la section encyclopédique
1989 à 1994 adj. et n. 1. Habitant de la France. 2. Qui appartient, qui est relatif à la France, à ses habitants. Nationalité française. 3. Propre à la langue française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Les homonymes sont regroupés dans un article polysémique comportant une sorte de sous-sens, noté par le signe □, et une locution. Les sens sont numérotés pour la première fois dans le PL. Le sens 3 aurait dû être mis en rapport avec le sens linguistique qui le suit.
1995 à 1997 adj. et n. De France. □ adj. Propre à la langue française. Grammaire française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Il y a fusion des anciens sens 1 et 2; l’ancien sens 3 devient une sorte de sous-sens ou de grande articulation notée par le signe □. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
1998 à 1999 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. ENCYCL. [Texte de cinq lignes.] L’article s’étoffe : ajout d’un segment dans la première définition; ajout de deux exemples à la suite de cette définition; ajout d’un sens dans la première sous-entrée; addition d’une rubrique encyclopédique qui occupe cinq lignes. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
2000 à 2005 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée princip. en France, en Belgique, au Canada (surtout au Québec), en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis, encycl. [Texte de cinq lignes.] Dans la définition du nom, le mot principalement est abrégé, l’ordre des noms géographiques est modifié et une précision est apportée à la suite du toponyme Canada. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
Tableau 5 : L’article franco ou franco-
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1947 (du lat. Francus, Franc) mot à terminaison euphonique, qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. Même si elle est identifiée à un élément de formation, l’entrée ne comporte pas de tiret. L’étymologie n’est pas solide.
1948 à 1958 mot qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. L’étymologie disparaît, de même que l’allusion à la terminaison euphonique. Le tiret est toujours absent.
1959 à 1967 mot (signif. français) qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. On donne le sens de l’élément de formation. Le tiret est toujours absent. Les parenthèses disparaîtront en 1967.
1968 à 1980 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. À partir de 1968, l’entrée s’orthographie avec le tiret (franco-). On a désormais affaire à un « élément » et non plus à un « mot ». L’étymologie de l’élément de formation est précisée. Quelques ajustements mineurs sont apportés dans la définition.
1981 à 1988 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec d’autres noms ethniques : traité franco-italien. Le segment certains autres noms de peuples est reformulé et il devient d’autres noms ethniques.
1989 à 2000 Elément tiré du mot français et entrant en composition avec d’autres mots ethniques : traité franco-italien. Le mot noms est remplacé par le mot mots. En 2000, la définition retrouvera une minuscule initiale : élément.
2001 à 2005 élément tiré du mot français et utilisé dans des mots composés pour exprimer un rapport entre la France et un autre pays ou l’ascendance française d’une communauté. Traité franco-italien. Les Franco-Canadiens. La définition est refaite. Elle présente désormais deux facettes sémantiques : l’idée d’« association » et celle de « filiation ». Un exemple illustre chaque aspect sémantique.
Tableau 6 : L’article franco-canadien
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 1999 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout de la forme plurielle dans l’article en 1989.
2000 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français en usage dans les régions majoritairement anglophones du Canada. La définition est refaite et elle semble dire le contraire de celle de la période précédente. Elle ne convient pas pour le Québec. De fait, elle exclut cette zone géographique.
2001 à 2005 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Relatif aux Canadiens d’ascendance française. La définition est refaite. Elle passe d’un contenu linguistique à un contenu sociohistorique.
Tableau 7 : L’article franco-français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1988 adj. Fam. Qui est exclusivement français, ne concerne que les Français. Ajout à la nomenclature.
1989 à 1997 adj. (pl. franco-français, es). Fam. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de la forme plurielle en 1989. Ajout de qui dans la définition.
1998 à 2005 adj. (pl. franco-français, es). Fam., souvent péjor. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de deux marques d’usage en 1998.
Tableau 8 : L’article francophile
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906-1958 adj. et n. (de Franc et du gr. philos, ami) Ami de la France et des Français. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui aime la France. L’étymologie disparaît. La définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Ami de la France. La définition est refaite. Elle reprend le premier segment du texte de la première période. L’incluant est-il vraiment de nature adjectivale?
1998 à 2005 adj. et n. Qui aime la France, les Français. La première partie de la définition reprend le texte de 1959, texte auquel est greffé le gentilé, qui pourrait avoir été récupéré de la définition de 1906.
Tableau 9 : L’article francophilie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1959 à 1997 n. f. Amitié envers la France. Ajout à la nomenclature en 1959.
1998 à 2005 n. f. Disposition favorable envers la France, les Français. La définition est refaite et elle est alignée sur celle du mot francophile.
Tableau 10 : L’article francophobe
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1925 à 1958 adj. et n. (de Franc et du gr. phobos, crainte) Hostile à la France et aux Français. Ajout à la nomenclature en 1925. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui déteste la France. L’étymologie disparaît tandis que la définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Hostile à la France. La nouvelle définition reprend le premier segment de l’énoncé de la première période.
1998 à 2005 adj. et n. Qui est hostile à la France, aux Français. A un détail près, on revient à la définition de la première période.
Tableau 11 : L’article francophobie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1997 n. f. Hostilité envers la France Ajout à la nomenclature en 1981.
1998 à 2005 n. f. Hostilité envers la France, les Français. La définition est alignée sur celle du mot francophobe.
Tableau 12 : L’article francophone
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1952 à 1958 adj. et n. Qui parle le français : les Canadiens francophones. Ajout à la nomenclature en 1952.
1959 à 1988 adj. et n. Qui parle le français. L’exemple est supprimé.
1989 à 2005 adj. et n. De langue française. La définition est refaite.
Tableau 13 : L’article francophonie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1971 àl980 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français : la Wallonie appartient à la francophonie. Ajout à la nomenclature en 1971.
1981 à 1988 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français. L’exemple est supprimé en 1981.
1989 à 2005 n. f. Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. — Collectivité que forment les peuples parlant le français. La définition principale est orientée du côté linguistique tandis que le sens géoculturel de l’époque précédente devient un sous-sens. Entre les deux, s’interpose un sens juxtaposé. Aucun exemple de pays membre du groupe ne vient appuyer les définitions.
Tableau 14 : L’article francophonisation
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 n. f. Canada. Action de francophoniser. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 15 : L’article francophoniser
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 v. t. Augmenter le nombre de francophones dans un organisme public ou privé. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 16 : L’article franco-provençal
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit des dialectes français de la Suisse romande, de la Savoie, du Dauphiné, du Lyonnais et de la Bresse. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 2002 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande, Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). La définition a été refaite : un nom de lieu disparaît (Bresse), un autre surgit (Val d’Aoste).
2002 à 2005 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande [sauf le Jura], Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). Une précision est apportée à la suite du nom Suisse romande.

Les mots qui bougent le plus sont français, franco- et franco-canadien. De 1906 à 1980, l’article français conserve une physionomie relativement stable. En 1981, les informations de nature géographique montrent que la langue n’est pas usuelle seulement en France, mais l’énumération des lieux où on parle le français ne déborde pas l’hémisphère Nord. En 1989, l’article est étoffé du point de vue sémantique; en 1995, il prend une configuration qui reste fondamentalement la même jusqu’à aujourd’hui. Trois changements affecteront franco- : la graphie, le tracé étymologique et le passage du statut de mot à celui d’élément de formation. Quant au mot franco-canadien, il a eu deux générations lexicographiques sémantiquement parlant. Durant la première génération (de 1981 à 2000), la définition est centrée sur l’aspect linguistique, c’est-à-dire sur la langue française. Elle renvoie d’abord aux zones francophones du Canada (1981-1999). On décode que ce sens fait référence au français québécois et au français acadien et qu’il n’intègre pas les lieux où il y a un certain usage du français, mais où la majorité des locuteurs utilisent l’anglais. En 2000, la définition est associée aux zones anglophones, ce qui peut paraître fort étrange, car la formulation laisse croire qu’elle ne s’applique pas au Québec ni à l’Acadie, ces lieux n’étant pas des zones où l’anglais domine. Elle pose aussi la question de savoir quel terme générique doit être utilisé pour dénommer les locuteurs du français dans ces régions. Durant la deuxième génération (de 2002 à 2005), la description est centrée sur les données sociohistoriques, à savoir sur les personnes dont les ancêtres sont originaires de France. L’angle sémantique adopté ici est limitatif, car bien que la majorité des Franco-Canadiens soient d’origine française, ce n’est certes pas le cas de tous. Par ailleurs, dans ce composé, l’élément franco- possède deux sens : de 1981 à 2000, il a le sens de « langue française » —sens non répertorié dans le PL; de 2001 à 2005, il a le sens de « qui est originaire de France, dont les ancêtres sont de France ».

Les autres articles demeureront relativement stables, sauf francophone et francophonie qui ont eu deux stades chacun.

De 1952 à 1988, le sens du mot francophone inclut aussi bien les personnes qui ont le français comme langue maternelle que celles qui l’utilisent comme langue seconde ou officielle. En 1989, la définition est restreinte au locuteur qui a le français comme langue maternelle.

Pour francophonie, le premier stade va de 1971 à 1988, le second de 1989 à 2005. Durant la première période, l’accent est mis sur les groupes sociaux (« les peuples ») qu’on associe sur la base d’une langue commune, mais pas nécessairement unique dans chaque pays; ce sens rejoint celui de francophone. Durant la deuxième période, on passe d’un ensemble social à un thème linguistique commun à cet ensemble. Une définition qui modifie les sèmes et leur ordre d’inscription : d’abord, ce ne sont plus les « peuples » qui parlent le français, mais les « pays »; ensuite, le trait « langue » passe devant le trait « collectivité ». Par ailleurs, on ne saisit pas bien la différence entre la définition juxtaposée et celle du sous-sens. Enfin, le rapprochement avec l’adjectif francophone ne paraît pas fonctionner pour le sous-sens. De 1971 à 1980, l’article francophonie était accompagné d’un exemple intégrant un nom géographique, soit le nom Wallonie. Aucun autre nom de lieu n’est jamais apparu dans l’article. Et depuis 1981, l’article ne comporte plus d’exemple. Au vu de son importance par rapport aux discours tenus sur cette idée et par rapport au français, cet article est bien mince. Si quelqu’un désire savoir quels « pays » font partie de la francophonie, il devra se tourner vers d’autres sources de renseignement, notamment en allant consulter les pages liminaires et les couvertures de dos du dictionnaire. Mais, comme on l’a vu, le portrait de la francophonie qui ressort des textes prédictionnairiques est plutôt fuyant.

7. Larousse, Gaia et Janus : une accrétion olympienne

Au paragraphe 5.3.1., nous avons procédé à une analyse des textes liminaires qui a permis de dégager la conception ambivalente du PLI au sujet de la francophonie et quant à la place occupée par la France sur cet échiquier, de même que sur son rôle au regard des États membres. Les hésitations révélées trouvent aussi leur explication dans l’opposition entre la langue, le lexique et le dictionnaire. L’intelligence du dictionnaire avec la langue n’est pas mimétique. Le dictionnaire n’est pas la langue; il en est un extrait conditionné, certes représentatif, mais qui reste néanmoins partiel. Tandis que la langue forme un système linguistique en soi. Et quand on cherche à définir la francophonie, on doit le faire à partir du système entier de la langue et non pas à partir du seul fragment lexical de ce système qui a été dictionnarisé alors qu’il est lui-même l’objet de morceaux choisis. Or c’est ce que font le PLI et les autres dictionnaires : ils circonscrivent l’idée de « francophonie » sur la seule base de la variation lexicale externe (les formes et/ou les sens). Les « mots de la francophonie » sont accrétés au fonds français, c’est-à-dire greffés au français de France qui est plutôt perçu comme le lieu de référence et de comparaison que comme une variété, à égalité avec les autres. De là l’ambivalence janusienne du PLI quand il s’agit de la francophonie. Ce légendaire dictionnaire - il n’est pas le seul dans ce cas - expose bel et bien des approches enchâssées de la francophonie, ces deux vérités, l’une endogène et l’autre exogène, en croisant d’autres et s’interprétant chacune en fonction de l’appartenance géographique et communautaire de l’utilisateur ou du commentateur du PLI.

Au terme de ce long parcours dans la galaxie des textes liminaires, une constatation demeure : le destin du PLI est janusien à plus d’un titre, comme le laisse deviner l’un des exergues de cet article « Voyons ce que dit le Larousse », une formule singulière et synthétique dont l’interprétation apparemment simple cache en réalité bien des mystères. Cette invitation résume admirablement l’histoire de ce célèbre « dictionnaire manuel ». Quant au mystérieux Larousse, seul Janus pourrait révéler sa véritable identité puisqu’il peut contempler simultanément tous ses visages.

Nous avions prévu de clore notre périple sur cette allusion janusienne quand le PLI 2006 fut mis en vente à l’été 2005. Comment résister à la tentation de parcourir l’introduction de ce 101e millésime afin de voir quels grands thèmes lexicaux sont privilégiés cette année et de prendre connaissance de « ce que dit le Larousse » à propos de la francophonie.

Ce qui frappe d’abord l’œil, c’est la facture même du livre. Le PLI amorce en effet son deuxième siècle d’existence en offrant une couverture toute neuve et très attrayante; elle fascine quiconque y jette un regard. Le logo redessiné traduit éloquemment les thèmes privilégiés pour cette nouvelle édition du célèbre dictionnaire : la francophonie et la Terre[8]. La Semeuse 2006 contraste profondément avec ses consœurs figurant sur les couvertures des éditions antérieures. Elle prend cette fois la couleur de l’ébène, un message visuel dont l’impact fait battre le pouls francophone. Le pissenlit qui flotte au-dessus de la main de la noble Dame se déploie en une explosion de couleurs joyeuses tandis que son centre se métamorphose en planète Terre et que les akènes stylisés deviennent des objets célestes et terrestres aux multiples contours, rappelant par le fait même les grands défis environnementaux et écologiques auxquels doit faire face la planète. En écho, la longue chevelure de la Semeuse se fait océane et elle est parsemée de symboles floristiques et fauniques. Les préoccupations du PLI pour la défense de la nature et l’état de santé de Gaia s’incarnent ici dans un graphisme très explicite. De plus, le message sémiotique est enrichi par la présence de six mots sur la couverture, une première pour le PL. Ces mots thématiques sont : Biodiversité, Développement durable, Energie, Fleuve, Nature, Or bleu. Majestueusement accompagnés d’une majuscule initiale, ils dérivent librement entre les objets orbitant autour de la Terre et ils invitent à entrer dans le dictionnaire. Une fusion des choses et des mots très réussie.

La Semeuse africanisée est la preuve absolue que la question francophone est au cœur du PLI 2006. Il est en effet largement fait état du sujet dans la brochure publicitaire accompagnant le dictionnaire, dans la préface de l’ouvrage et dans le cahier thématique. Selon le livret, la francophonie se compose des régions suivantes : « Québec, Acadie, Louisiane, Outre-mer, Afrique, Belgique, Suisse » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 9). Plus loin dans la brochure, on trouve une partie consacrée aux ajouts dans le PLI 2006. Ces additions sont groupées en sections : les mots nouveaux, les sens nouveaux, les locutions et les expressions nouvelles, les mots régionaux, les mots, sens et expressions du monde francophone. La section des mots régionaux comprend des zones françaises : le Midi, le Nord-Est, le Sud-Est, etc.; celle du monde francophone réfère à l’Acadie, à la Belgique, au Québec et à la Suisse. Une cartographie qui confirme la stratification de la langue française sur trois niveaux : la France, qui est à la base du système, les régions de France, qui superposent des régionalismes endogènes à cette assise, la francophonie, qui prête quelques éléments du lexique exogène à l’Hexagone. Dans l’introduction du dictionnaire, il n’y a pas de liste des régions francophones. On rappelle cependant que le français est en usage dans les

« régions de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire [et] dans de nombreux pays arabes » (PLI 2006 : 5-6).

Le texte qui ouvre le cahier thématique parle des

« multiples facettes de la langue française parlée au Québec, en Acadie, en Louisiane, en Outre-mer, en Afrique, en Belgique, en Suisse et dans les régions de France » (PLI 2006).

Ces pages traitent de la francophonie en tant qu’entité politique, culturelle, économique, éducative et linguistique. L’institution est présentée comme si elle formait un tout dont la France est partie. Le deuxième volet du cahier thématique est axé sur la langue. On y trouve une sélection de « mots de la francophonie ». Sont successivement catalogués des mots du Québec, de l’Acadie, de la Louisiane, d’Outre-mer (Réunion, Antilles, Polynésie et Nouvelle-Calédonie), d’Afrique (incluant quelques entités arabes : Algérie, Maghreb, Tunisie), de la Belgique, de la Suisse et des régions de France.

Le contenu du cahier est présenté comme une invitation au voyage au pays des mots et des expressions de l’univers francophone, comme « une évasion lexicale savoureuse, étonnante et enrichissante » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 2). Le dos de la couverture du PLI 2006 use des mêmes qualificatifs, auxquels s’ajoute l’adjectif drôle. Quatre adjectifs qui, vus par l’autre bout de la lorgnette francophone, peuvent paraître porteurs d’un parfum de complaisance; quatre épithètes descendus de l’Olympe parisien et dont la valeur expressive prend une couleur sémantique connotée lorsqu’elle est mesurée à partir d’un autre point de référence que celui de l’émetteur hexagonal. Dans leur « ailleurs », les mots ainsi étiquetés ne sont pas envisagés comme des ornements pittoresques, ludiques ou insolites festonnant quelques pages d’un dictionnaire parisien. Ce sont des mots dépourvus d’étrangeté, des mots ordinaires mêlés à d’autres, avec lesquels ils fédèrent le lexique d’une variété de français. Qu’ils appartiennent à la langue générale ou à des domaines du savoir, ils sont d’un usage normal et ils s’avèrent indispensables pour exprimer le monde et pour communiquer.

Si on tente de résumer l’orientation générale de ces trois sources d’information, on constatera que la conception laroussienne de la francophonie exposée dans le PLI 2006 est en continuité avec la philosophie diffusée durant le premier siècle d’existence du dictionnaire. La francophonie se concrétise dans le vocabulaire caractéristique du français de certains lieux situés hors de France, cet ensemble se réduisant à quelques centaines d’étoiles lexicales dont certaines sont retenues parce qu’elles sont « savoureuses », « étonnantes » et « drôles », ce qui peut paraître folklorique et participe du maintien de l’écart, malgré les intentions positives véhiculées par d’autres jugements comme le qualificatif enrichissant. Par ailleurs, manifestement, en 2006, la France n’a pas encore joint le clan de la francophonie lexicale; y ont adhéré cette année quelques départements et territoires d’outre-mer pendant que les régions intrahexagonales gardent un statut ambigu. Elles sont tantôt placées sous le parapluie francophone (voir le cahier thématique) et tantôt ce sont des atomes libres (voir la brochure publicitaire). Quant au sort des mots des appartenances françaises hors de l’Hexagone, il est aussi équivoque. En tant que pays, la France est membre de la francophonie culturelle, politique, économique, éducative et linguistique, mais sa place dans la francophonie dictionnairique n’est pas nette. Somme toute, l’état des lieux de la francophonie en tant que communauté de langue se mesure encore et toujours à l’aune du francien contemporain, c’est-à-dire en se fondant sur le système de la langue. De son côté et bien qu’il témoigne d’une certaine idée de la francophonie, le dictionnaire ne semble pas être l’instrument le plus approprié ni le témoin le plus sûr pour en peindre le portrait en pied. Il n’en livre que quelques tesselles lexicales.

Bibliographie

Note : Les cent Petit Larousse ont été utilisés pour cet article. Aussi, afin de ne pas alourdir la bibliographie, je n’inclus pas les références détaillées de chaque millésime du PL. N’apparaissent que les références du PLI 1906 et du PLI 2005.

Notes

[1] Le Petit Larousse illustré ayant changé de titre à quelques reprises dans son périple séculaire, nous emploierons l’expression Petit Larousse [PL] pour parler du dictionnaire en général et lorsqu’il n’est pas indispensable d’indiquer une date d’édition ou celle d’un millésime. Quand il s’agira de mentionner une édition nominale, nous recourrons au titre précis ou à l’abréviation idoine auxquels s’ajoutera la date. Par ailleurs, à moins d’avis contraire, l’identification à l’aide des dates se fera sur la base des millésimes et non de l’année de publication. À titre d’exemples, les indicatifs PLI 1906 et PLI 2005 renvoient aux millésimes dont les années de publication respectives sont 1905 et 2004. Il est à noter qu’une abréviation donnée (par exemple PLI) peut regrouper un ensemble de millésimes portant le même titre, mais que ces millésimes ne font pas nécessairement partie de la même édition.

[2] Je remercie vivement Christine OUVRARD, lexicographe chez Larousse, qui a effectué à ma demande plusieurs recherches dans les archives de la maison et qui a vérifié soigneusement dans les éditions ou les millésimes originaux des PL tantôt des dates, tantôt des noms, tantôt des formulations et mille autres détails qui importent à l’historien.

[3] La pagination des textes d’ouverture commence seulement avec le PLI 1981. Afin de faciliter le repérage rapide des citations extraites des PL entre 1906 et 1980, nous proposons une pagination artificielle en chiffres romains.

[4] Sur l’interprétation de ce chiffre, voir le paragraphe 4.4.

[5] La phrase sera reprise telle quelle jusqu’en 1997. Un seul petit changement de temps pour un verbe surviendra en 1992 alors que a été faite est remplacé par est.

[6] Voici le texte : « La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes une place telle que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2002 : 3).

[7] Janus était le dieu romain aux deux visages adossés, ce qui lui donnait le don de « double science ». Janus voyait tout : vigilant, il regardait des deux côtés à la fois, à gauche et à droite, devant et derrière, en bas et en haut; il voyait l’intérieur et l’extérieur, le pour et le contre; il exerçait son pouvoir sur le ciel et sur la terre.

[8] Deux cahiers thématiques sont insérés dans le dictionnaire. Ils sont consacrés à un état des lieux de la langue française (« Regards sur la francophonie ») et à un état des lieux de notre planète (« La Terre, une planète vivante »).

Abstract (anglais)

The Petit Larousse has had a fresh edition each year since 1905. In 2004, the one hundredth edition came out. This article seeks to explore this dictionary’s one hundred introductory texts with a view to examining how two recurrent themes have changed over the years. First the historical background of the work is investigated, where it came from, and who its authors and promoters were. The second aim is to ascertain how decisions made to include in the nomenclatures words from the French-speaking world implied redefining this concept from a lexicographical perspective. The idea of the French-speaking world which emerges from the Petit Larousse is skewed towards the main target audience, readers in metropolitan France. The viewpoint adopted here is that of a North-American French speaker.

Le Petit Robert par lui-même : de l’ombre à la lumière

Les mots naissent, mûrissent, vieillissent et meurent parfois. Dans leur vie active, certains mènent des carrières plus prestigieuses que d’autres et plusieurs deviennent des vedettes instantanées du lexique parce qu’ils sont rapidement entérinés par les utilisateurs. Tel fut le cas de motoneige et de courriel au Québec, au début des années 1960 et 1990, respectivement. On pourrait dire la même chose des mots euro et tournante en France autour de 1995. La seconde étape importante après la naissance d’un mot est sa reconnaissance sociale, c’est-à-dire sa lexicalisation et son installation dans l’usage réel. Une fois ce seuil atteint, une éventuelle carrière lexicographique attend ce vocable. Et le dictionnaire demeure le lieu le plus pertinent pour suivre la circulation des mots dans la langue. Un petit fascicule publié en 1999 par les Dictionnaires Le Robert et intitulé Les années Petit Robert rend compte de 40 années de mouvement du lexique entre 1960 et 1999, aussi bien pour les formes que pour les sens d’ailleurs. Plusieurs centaines de néologismes consignés dans le dictionnaire y sont réunis et rangés par décennie : 1960, 1970,1980,1990. Le tableau 1 donne des exemples de mots datés de chacune des années de ces décennies, des mots si familiers pour la plupart qu’on les croirait membres de la grande famille lexicale du français depuis longtemps. L’annexe fournit les listes complètes des mots datés de 1967, 1977 et 1993 dans le Petit Robert [PR], dates qui correspondent aux trois éditions du dictionnaire. Les datations indiquées sont celles qui figurent dans l’édition de 2001 du PR électronique.

TABLEAU 1 — Exemples de mots datés de 1960 à 1999 dans le Petit Robert
1960agrochimie
1961concepteur
1962assistanat
1963dangerosité
1964aéroglisseur
1965antigang
1966biodégradable
1967psychédélique
1968écologiste
1969informatisation
1970essuie-tout
1971agroalimentaire
1972biorythme
1973carpaccio
1974croisiériste
1975fractal
1976bureautique
1977multiculturel
1978joggeur
1979homophobie
1980heptathlon
1981radio-réveil
1982bioéthique
1983cogniticien
1984eurodéputé
1985antisida
1986télépaiement
1987faxer
1988oups
1989lambada
1990génothèque
1991refondation
1992eurosceptique
1993hypertextuel
1994traçabilité
1995cyberespace
1996alicament
1997haptique
1998profilage
1999malbouffe

Les exemples cités dans le tableau et les listes annexées parcourent les grands champs de l’expérience humaine et beaucoup sont d’un usage général. La majorité de ces créations sont d’origine française, mais quelques emprunts y figurent, illustrant l’ouverture du français sur le monde. « Le dictionnaire, en accueillant des mots et des sens nouveaux chaque année, nous renseigne sur les centres d’intérêt d’une communauté, les évolutions du vocabulaire reflétant celles de la société » (Drivaud 1999, p. 3). Grâce à son arsenal microstructurel bien éprouvé, c’est le dictionnaire en un volume qui raconte le mieux le parcours linguistique des mots et leur arrimage à l’histoire sociale.

Sur le plan morpholexical, chacune des quatre dernières décennies du XXe siècle est caractérisée par des thèmes sociaux qui ont naturellement des répercussions dans la langue. Ainsi, le petit fascicule du Robert place la décennie 1960 sous le thème, notamment, de la mode anglo-américaine, ce qui a pour effet le passage en français de nombreux anglicismes empruntés à ce moment, comme bermuda, blush, jean ou lurex. Les années 1970 sont dites cool et sportives tandis que sur le plan culturel, le disco, le fluo et le funky prennent les commandes. C’est aussi la période où le préfixe mini- et le suffixe -erie déferlent dans le lexique et servent à créer des centaines de mots tandis que des dizaines d’autres s’abrègent (bio, chimio, écolo) ou se siglent (F.I.V., I.G.V., p.V.C.). La décennie 1980 est celle du développement foudroyant et de la démocratisation de l’informatique, et bientôt, au milieu de cette période, de la micro-informatique. On verra ainsi l’élément -tique se détacher du mot souche informatique et servir à créer une foule de néologismes affiliés à ce domaine. On assiste alors en direct à la naissance d’un nouveau suffixe français productif : bureautique, domotique, procréatique. Le suffixe -tique est reconnu par le PR qui, s’il ne le retient pas dans la nomenclature, le fait figurer dans la liste de son Petit dictionnaire des suffixes du français placé dans les annexes à partir de 1993. Le suffixe -ciel, issu du mot logiciel, suivra le même chemin et il servira à produire de nombreux mots, comme didacticiel (1979, d’abord au Québec) et ludiciel (vers 1980). Cette décennie est aussi celle de l’identification de cette terrible maladie qu’est le sida. La maladie doit être nommée. Le nom complexe syndrome d’immunodéficience acquise sera rapidement réduit à l’acronyme sida (1982, d’abord sous la forme SIDA), qui deviendra la base à partir de laquelle on forgera plusieurs termes, dont antisida (1985), sidéen (1987) et sidologue (1985). Un champ onomasiologique important s’épanouira également autour de ce thème et des néologismes viendront nommer ces concepts, comme AZT (1985), HIV (vers 1985), LAV (1983), séroconversion (vers 1986). La décennie 1990 est celle d’Internet, de la musique techno et de l’euro. Après le -ciel de l’informatique logicielle, c’est au tour d’un nouveau suffixe -iel de faire des petits. Cet élément se retrouve d’abord dans le québécisme courriel, mot-valise formé au début des années 1990 à partir de courri[er] él[ectronique]. La ressemblance avec les deux morphèmes liés déjà existants -ciel et -(i)el assure son franc succès, et bientôt apparaissent d’autres mots construits sur ce modèle, comme pourriel et pollutiel. Toutefois, le mot courriel devra attendre l’année 2002 pour accéder à la nomenclature du PR. Il a cependant fait l’objet d’une remarque dans l’article E-MAIL qui a été ajouté à ce dictionnaire dans le tirage de l’année 2000. Une façon discrète d’exister! Curieusement, le PR date l’arrivée de l’emprunt e-mail en français de 1994. Cet emprunt est certainement antérieur à la formation de courriel puisque ce québécisme a été proposé pour remplacer le mot anglais au début des années 1990. La forme abrégée mail, datée de 1998, rejoindra les colonnes du PR en 2002.

Le PR constitue sans conteste le cœur de l’édifice lexicographique robertien. Il naît dans le dernier tiers du XXe siècle. Plus qu’une réduction du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française [DAALF] —mieux connu sous le titre de Grand Robert de la langue française, étiquette d’ailleurs acquise postérieurement, donc anachroniquement, à la parution du PR— il en est la continuation, tout en se réclamant d’une philosophie nouvelle sous l’impulsion d’Alain Rey et de Josette Rey-Debove qui y perfectionneront quelques principes linguistiques, notamment le traitement sémantique et les aspects morphologiques. Au cours du XXe siècle, le PR aura trois éditions, soit en 1967 pour la première, en 1977 pour la deuxième et en 1993 pour la troisième. C’est dans cette dernière édition que le mot nouveau s’ajoute au titre et que le dictionnaire devient le Nouveau Petit Robert. Entre les deux refontes, chaque nouveau tirage aura ses ajouts, ses retraits et ses ajustements. À ce chapitre, le tirage de 1983 du PR est l’occasion d’une révision et d’un enrichissement des québécismes, notamment à la suite d’une analyse critique d’un premier contingent de ces formes et sens québécois introduits dans le dictionnaire en 1977 (Dugas 1979). Voici quelques mots de la lettre M qui font l’objet d’une intervention : magasinage, magasiner, marier, maringouin, maskinongé, merisier, mitaine, moustiquaire. En 1984, on ajoute près de 200 entrées nouvelles, dont 36 helvétismes (arolle, catelle, hydrant, pive, poutser), et près de 100 significations inédites parmi lesquelles 24 sont propres à la Suisse (brique, chambre, glisse, lavette, relaver).

Le PR est un dictionnaire qui bouge et, dans cette optique, il convient d’analyser chacune des trois éditions, car elles s’inscrivent dans des écologies linguistiques et sociales fort différentes. Il est aussi opportun de voir comment l’esprit de l’entreprise Le Robert a évolué entre l’époque de son fondateur Paul Robert et celle où Alain

Rey et Josette Rey-Debove ont assumé la plus grande part des responsabilités éditoriales. Pour ce faire, nous nous arrêterons aux textes d’introduction de chacune des éditions afin d’en dégager les principales orientations et les grandes articulations.

Le Petit Robert de 1967

Le premier PR était « destiné d’abord aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants » (Rey 1967, p. IX). Puis les différents destinataires sont énumérés : les étrangers et le grand public, ce dernier étant présenté comme le public de l’avenir, une fois que l’ouvrage aura fait ses preuves. Ce qui se fera rapidement. L’ouvrage est vite salué non seulement comme un nouveau dictionnaire, mais il est aussi reconnu comme un événement culturel. Le PR continue le programme du DAALF, car il utilise « l’immense somme de travail accumulée pendant son élaboration, sans rien perdre des principes qui ont guidé son auteur, mais en changeant à la fois de dimension et de point de vue. C’est moins l’abrégé d’un grand dictionnaire que le prolongement de l’œuvre d’un grand lexicographe » (ibid.). À travers le DAALF, le PR est greffé à l’héritage d’Émile Littré et à celui du Dictionnaire général [DG] d’Adolphe Hatzfeld, Arsène Darmesteter et Antoine Thomas. Dans cette livraison, l’influence de Paul Robert est toujours très perceptible. Le dictionnaire demeure prudent dans ses choix lexicaux et il est marqué au coin d’une norme française centralisatrice, car même si on est à l’aube de la francophonie, ses échos ne se répercutent pas encore dans les dictionnaires, du moins d’une manière tangible. À ce moment, l’étude des régionalismes a plus à faire avec la géolinguistique qu’avec la variation lexicale synchronique trans-étatique, et les mots langue française se déclinent toujours au singulier.

Le PR est perçu comme un nouveau Littré, un Littré qui ne doit cependant pas tout chambarder en matière de langue. L’emprunt, le néologisme et l’anglicisme provoquent encore, et également, la méfiance de certains groupes de locuteurs, parmi lesquels figurent d’influents puristes. C’est dans ce contexte qu’Alain Rey rappelle que, selon les lecteurs, la désignation d’anglicisme « pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une marque d’infamie » (ibid., p. x).

Ce premier-né de la génération des PR joue de prudence sur d’autres plans également. Il écarte les mots très vulgaires tandis que les créations très fantaisistes ou argotiques sont laissées de côté; il en va de même pour les marques déposées, trop volatiles, et dont le statut linguistique est encore peu étudié à l’époque. Les néologismes sont pris en compte, mais de manière nuancée; pas question de leur laisser la bride sur le cou. Le dictionnaire doit d’abord prendre sa place comme instrument de référence, c’est-à-dire établir sa base lexicale et en assurer les assises. À partir du DAALF, les responsables font une mise à jour du vocabulaire qui comble les lacunes entre les grands dictionnaires du XIXe siècle (Littré et le DG) et la période ciblée ici, soit 1967 (en réalité 1965-1966, date qui correspond à l’achèvement de la rédaction de ce premier PR).

Le Petit Robert de 1977

L’aîné des PR aura eu une durée de vie de 10 ans avant de renaître dans une nouvelle édition en 1977. La mise à jour générale se traduit par une augmentation de 200 pages. Le public destinataire prend une dimension plus culturelle et si le dictionnaire s’adresse toujours « à ceux à qui la langue française importe : à ceux qui désirent la connaître mieux, qu’elle soit ou non leur langue maternelle; à ceux qui doivent s’exprimer en l’utilisant » (Rey 1977, p. IX), le grand public passe ici devant celui des élèves et étudiants ciblé prioritairement en 1967. De plus, l’ouverture au lectorat francophone est plus manifeste (nous y reviendrons en parlant du contenu du dictionnaire). D’ailleurs, le mot francophone apparaît dès la huitième ligne de la présentation de l’ouvrage par Alain Rey, ce qui doit être pris comme le signal d’un intérêt qui va au-delà de l’opportunisme éditorial. Ce rétablissement ou renversement des priorités destinatrices permet de parler d’un dictionnaire dont la vocation est désormais didactique et culturelle.

Avec cette édition, le Robert colle de plus près à la réalité du langage et il établit que la langue usuelle est faite de nombreux registres entrecroisés. Il élargit aussi sa palette sociale et son amplitude technolectale en répertoriant des vocabulaires sociaux plus marqués, plus sensibles et plus près des réalités quotidiennes, et en consignant les termes spécialisés « indispensables à l’expression de la pensée moderne » (ibid., p. X), et cela en raison de la plus grande diffusion sociale des savoirs d’experts. Mais la grande nouveauté par rapport à 1967, c’est l’ouverture remarquable pour l’époque aux mots qu’on appelle alors les régionalismes, aussi bien les formes hexagonales que les formes périphériques (canadianismes, belgicismes, helvétismes, etc.) [Boulanger 1985a]. Les régionalismes entrent alors dans le grand champ de la francophonie. Cette édition du PR se démarque aussi par son intérêt pour les décisions issues des commissions ministérielles françaises de terminologie et, dans une moindre mesure, pour celles de l’Office de la langue française du Québec. Les officialismes, dont beaucoup sont des néologismes, font leur entrée dans les dictionnaires du français parce qu’ils sont issus de travaux d’aménagement linguistique chapeautés par des instances gouvernementales qui ont donné des mandats d’aménagement terminologique à des institutions. Depuis, il est devenu d’usage de consigner les recommandations terminologiques françaises et québécoises dans les dictionnaires (Boulanger 1989).

Outre les néologismes issus des aménagistes, comme listage et matériel, les néologismes spontanés sont aussi répertoriés : déprime, écologie, écologiste, macho, stérilet. Il s’agit cette fois de véritables mots nouveaux, c’est-à-dire des mots nés ou empruntés depuis le début des années 1960, car dans la première édition du PR, il fallait donner une extension sémantique au terme néologisme. En effet, en lexicographie, en plus du sens de nouveauté formelle ou sémantique dans le lexique, le néologisme peut être un mot existant depuis longtemps, mais jamais consigné dans les nomenclatures.

Ce sens correspond à une sorte de mise à jour des nomenclatures réalisée en fonction du programme macrostructurel. Il peut s’agir, par exemple, d’intégrer des régionalismes, des argotismes, des mots vulgaires. Ainsi, le québécisme traversier daté de 1880, qui accède au PR (1977) est-il un néologisme lexicographique et non pas un néologisme lexical.

L’édition nouvelle prend aussi un visage plus technolectal. « Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion » (Rey 1977, p. XVIII). Ces apports nouveaux ont entraîné la nécessité de revoir les terminologies déjà existantes, notamment l’informatique, l’automatique, la physique, la chimie, la biologie, la médecine, afin d’effectuer les mises à niveau et de moderniser les définitions. Ces réfections se sont faites dans le prolongement des travaux de terminologie en France et au Québec. La répercussion de ces travaux, particulièrement la recherche en néologie, stimulée par Alain Rey, a été aussi l’occasion de constater lexicographiquement « la renaissance d’une créativité propre au français, pour répondre aux besoins de désignation des choses nouvelles » (ibid.). Le PR fut donc parmi les premiers dictionnaires à signaler les officialismes, dont plusieurs sont des néologismes qui illustrent à point nommé combien le français est une langue imaginative lorsqu’on ne le brime pas.

Le caractère le plus marquant, osé même pour l’époque, la réelle nouveauté demeure l’ouverture à la francophonie extérieure, en particulier à la Belgique (entièreté, parastatal), à la Suisse (écolage, aula) et au Canada (cacaoui, érablière). Pour les dictionnaires Le Robert, il était temps de mettre fin au paradoxe « que les dictionnaires consacrés au français moderne négligent totalement la réalité langagière de communautés francophones importantes et influentes » (ibid., p. XIX). Ce processus d’intégration des régionalismes hors de France n’est pas en soi une nouveauté, la maison Larousse consignant de telles unités, surtout des canadianismes, depuis une dizaine d’années. C’est l’affinement des descriptions et la quantité de mots qu’il faut ici retenir. La description du français devient la description des français, même si la part des régionalismes demeure relativement mineure, du moins aux yeux des locuteurs de ces variétés de français. Par ailleurs, la forme expliquée, l’entrée, est régionale, mais le discours microstructurel, la langue expliquante, est le gallofrançais, ce qui est tout à fait normal puisqu’il s’agit « d’expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (ibid.), comme bleuet et habitant. La description complète des français régionaux « relève à l’évidence des instances souveraines des divers États » (ibid.). Ce double avertissement n’a pas toujours été assimilé par les francophones hors de France, particulièrement au Canada. Ainsi, bien des critiques furent-elles faites dans de fausses perspectives.

Le PR innove aussi sur un autre plan. En effet, jusque-là, les dictionnaires étaient très réservés à l’égard des mots tabous, argotiques ou malsonnants. Pour les dictionnaires Le Robert, il était temps « de combler les lacunes les plus criantes de l’éducation officielle » (ibid., p. XVIII). Cette liberté à l’égard des registres sociaux survient à un moment propice de l’évolution des mœurs dans la société et elle ramène le dictionnaire plus près de la réalité langagière (Boulanger 1986). Ce sera l’un des mérites du PR que de réduire l’écart entre le contenu des dictionnaires et le langage vivant.

L’édition nouvelle du PR reste véritablement liée à la première : même contenu général de la présentation, même langage sur les éléments du programme éditorial. Il est évident que le dictionnaire perfectionne sa méthode et son contenu, mais c’est dans la nette continuité avec son aîné. Dans la présentation, l’accent est mis sur la sémantique et sur la structure arborescente des articles (sens et emplois), sur l’originalité du réseau analogique, marque de commerce des dictionnaires Le Robert, enfin sur la valeur des définitions. L’ancêtre littréen et l’inspiration du DG sont toujours présents en toile de fond. Mais ce conservatisme apparent est suppléé par de nombreuses innovations. La deuxième édition du PR est une sorte de transition entre la lexicographie traditionnelle dont le modèle de référence est Littré et une lexicographie renouvelée qui adhère mieux aux courants de la modernité. Le premier PR annonçait le progrès, mais, en raison du vide lexicographique entre le Littré et le DAALF, il ne faisait qu’amorcer un programme lexicographique nouveau. Par exemple, la dichotomie entre la langue générale et les langues de spécialité y demeure apparente, comme si les terminologies n’étaient que tolérées tandis que les zones lexicales décrites restent conservatrices, tant sur l’axe social que sur l’axe géographique —attitudes qui évoquent les méthodes de l’Académie française. L’édition de 1977 stabilise et homogénéise la description du lexique. Il n’y a plus qu’un seul lexique, celui-ci prenant tantôt une coloration usuelle, tantôt une coloration spécialisée, etc. L’opposition historique et très tranchée entre la langue commune et les terminologies est dépassée et le modèle de confection et d’utilisation du dictionnaire général s’élargit. Mais cette opération de rapprochement entre la langue générale et les langues de spécialité s’effectue parce que la diffusion des connaissances spécialisées se répand dans l’usage quotidien de la langue. Il n’y a plus de frontières, il y a osmose. Ce caractère fusionnel démarque ce PR de son prédécesseur.

Le Nouveau Petit Robert de 1993

Après l’harmonisation et l’homogénéisation des contenus du PR s’ouvre l’ère d’une sorte de maintenance des valeurs et d’une meilleure conformité au réel. Ce qui signifie qu’il faut procéder de plus en plus souvent à de nouvelles synthèses qui touchent autant au texte dictionnairique qu’aux nouveautés lexicales ou sémantiques. « Le lexique est la mesure de toute chose, et le lexicographe doit faire le point chaque fois qu’un écart devient sensible entre le dictionnaire en tant que texte achevé et l’univers culturel présent » (Rey-Debove et Rey 1993, p. IX). La proximité de la langue et du lexique avec la société est encore plus évidente et plus exigeante. Elle se fait particulièrement sentir au début de la décennie 1990.

La troisième édition du PR bouscule quelque peu la tradition. En adjoignant le qualificatif nouveau au titre de l’ouvrage, les auteurs ancrent le dictionnaire dans un présent qui envisage déjà l’avenir. Le terme nouveau est le signe d’une rupture. Il indique la fin d’une époque et le début d’une autre. Deux ans plus tard, un second événement marque aussi le passage à une autre façon de faire. Dans la mise à jour de 1995, le Petit Robert par Paul Robert devient, sur la page titre intérieure, le Petit Robert de Paul Robert, concrétisant l’engagement de ses principaux maîtres d’œuvre que sont Alain Rey et Josette Rey-Debove. Ce sont là des indices externes, mais néanmoins probants, de la distance que prend la troisième édition par rapport à son ancêtre vieux de 26 ans et par rapport à son prédécesseur de 1977. C’est aussi qu’en une génération la langue et ses représentations changent. Et si le PR (1977) ne peut pas être déclaré comme appartenant à la deuxième génération des PR, le NPR peut certes être regardé lui comme le premier enfant de la deuxième génération.

Plus de 220 pages supplémentaires par rapport à l’édition précédente seront nécessaires pour capter l’état de langue décrit. De 1967 à 1993, le dictionnaire passe de 1 972 à 2 492 pages, une augmentation de 520 pages, soit un peu plus de 26 % de contenu nouveau, ce calcul étant fait sans tenir compte du texte supprimé1. La nomenclature passe de 55 000 mots à près de 60 000. Par ailleurs, en raison de l’enrichissement sémantique, les articles s’allongent. On peut donc dire que le NPR (1993) présente un nouvel état synchronique du français. Entre 1977 et 1992, quelques centaines de mots rejoignent les colonnes du dictionnaire à l’occasion des mises à jour régulières. La refonte complète amène plus de 4 000 nouveaux articles, véritable kaléidoscope de la société en évolution. On y trouve des mots didactiques (subsidiarité, technopole), des mots culturels (allophone, sociétal), des termes scientifiques (agrobiologie, fibroscopie), des mots de la langue générale (faxer, lève-tôt), etc. Les mots nouveaux témoignent bien de la vitalité de la langue et du fait que celle-ci bouge constamment. Les lexicographes ont bien su repérer les signaux de la modernité. Parmi les entrées nouvelles, il y a des emprunts aux langues étrangères. Le NPR (1993) accueille assez largement les emprunts aux autres langues. Les mots anglais demeurent dominants, mais on observe un éclatement des langues prêteuses. Jamais peut-être depuis la Renaissance les mots ont-ils autant voyagé. L’internationalisation et la mondialisation des phénomènes, les forts mouvements de populations (émigration, tourisme, guerres) de même que la diversité des cultures rétrécissent le monde et contribuent à l’arrivée massive de mots allogènes dont une bonne partie s’intégrent bien, surtout ceux qui désignent des choses et des concepts étrangers à la culture d’accueil au départ, comme omerta et taco. Sauf pour les mots anglais, la plupart de ces entrées nouvelles ne sont pas critiquées. Le tableau 2 donne un aperçu du mélange des cultures en répertoriant quelques emprunts faits à diverses langues et associés aux domaines de l’alimentation et de la cuisine. Ils entrent dans la catégorie des emprunts de nécessité.

TABLEAU 2 — Quelques exemples d’emprunts (alimentation et cuisine)
MOTSLANGUES
anchoïadeprovençal
bourrideprovençal
cappuccinoitalien
corossolcréole antillais
escabècheespagnol
fetagrec
maracujaindien du Brésil
mescalaztèque
nemvietnamien
ouzogrec
pastillaespagnol
pecorinoitalien
provoloneitalien
ramboutanmalais
rougailtamoul
sashimijaponais
sconeanglais
surimijaponais
tandourihindi
tangerineanglais
tapasespagnol
tempuraespagnol
toffeeanglais
tofujaponais
tortelliniitalien
tortillaespagnol mexicain
yakitorijaponais

Les milliers d’ajouts montrent que les nouvelles tendances sociales intègrent de plus en plus les vocabulaires spécialisés dans l’usage courant. Des domaines comme l’informatique, Internet, la médecine, l’écologie, l’environnement ont des répercussions dans les intérêts de chacun, et le dictionnaire doit en rendre compte. Ces zones du savoir ne sont plus la chasse gardée des spécialistes. Au dire d’un journaliste dans Le Monde du vendredi 3 septembre 1993, la nouvelle œuvre robertienne est un « dictionnaire qui n’a plus peur des mots » et « le français est une langue bien vivante, que nulle crise ne menace » (p. 27).

Les impératifs sociaux appellent aussi des ajustements de méthode. On ne peut plus se contenter de simplement ajouter des mots et des sens. Aussi les auteurs ont-ils revu la description dans son ensemble. Du point de vue des méthodes, il faut un soin plus linguistique, et à l’intérêt pour la sémantique, très visible dans la structure des deux premières éditions, s’ajoute l’intérêt pour la morphologie. D’abord, les éléments de formation sont plus nombreux à figurer à la nomenclature, permettant ainsi aux utilisateurs de se faire plus volontiers néologues, la néologie étant maintenant vue comme un phénomène positif. De plus, les auteurs ajoutent hors nomenclature un précieux petit dictionnaire des suffixes qui est l’héritier direct du Robert méthodique, devenu en 1982 le fondement de la pensée linguistique des dictionnaires Le Robert en matière de morphologie. Cette attention portée à la formation des mots permet une présomption de sens lexical —expression due à Josette Rey-Debove— par la connaissance d’éléments morphosémantiques. Ainsi la jonction est-elle faite entre la forme et le sens. C’est une façon de démocratiser et d’autoriser la création de mots et d’augmenter le volume lexical maîtrisé par l’usager. Ce dernier n’est plus seulement un spectateur (décodage), il devient un acteur (encodage). De manière subliminale, le NPR devient un véritable traité de la formation des mots dont la vocation première vise « à expliquer la formation de termes récents [...] et non à répertorier les éléments —ou morphèmes— du français » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). L’ajout à la nomenclature de nouveaux morphèmes liés créés dans les sciences et les techniques, comme atto-, hypo-, -valent et -yle, répond à ces objectifs (Boulanger 1995). Les incidences de la mise en valeur de la morphologie ne s’arrêtent pas là.

Le NPR est un dictionnaire à macrostructure simple et non à macrostructure double. Théoriquement, il ne pratique pas le regroupement. Cependant, sur la base de certaines régularités morphologiques dans le lexique, les auteurs modifient le programme éditorial qui veut que chaque mot ait son article, et ils introduisent la méthode de l’entrée cachée qui emprunte son protocole au regroupement. L’entrée cachée est un mot de la même famille que l’entrée principale et dont le sens est compositionnel, c’est-à-dire qu’il découle directement du mot-base (l’entrée) et du morphème suffixal, lui-même sans ambiguïté sémantique. Pour cette raison, les entrées cachées sont presque toujours monosémiques. Ces mots sont insérés à la fin des articles, devenant ainsi des sous-entrées qu’il ne faut pas définir. Par exemple, le mot glaciologie a pour dérivés suffixaux glaciologique et glaciologue. Situés à leur place alphabétique et objets d’articles complets en 1967 et en 1977, ces unités accèdent au statut d’entrées cachées en 1993. Cette démarche repose sur des « besoins d’économie de place [...] et aussi la préférence donnée aux mots dont le sens mérite une explication » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XII). Au dire des auteurs, ces regroupements ne visent « aucune intention théorique » (ibid.) et ils ne sont pratiqués que dans le cas des suffixés, ce qui ne perturbe pas l’ordre alphabétique. Toutefois, si d’une part, il y a des gains nets sur le plan de la nomenclature, d’autre part, sur le plan de la microstructure, des articles complets sont réduits à quelques renseignements (datations, catégories lexicogrammaticales). Il y a donc des pertes d’informations fonctionnelles (définitions formelles, réseau synonymique, exemples et citations, etc.) et une diminution du nombre d’entrées principales, c’est-à-dire celles qui donnent accès aux articles; nous y reviendrons plus loin. En outre, s’il n’y a pas de visée théorique au premier degré, il y a quand même, à l’étape éditoriale, une application des principes morphologiques pour effectuer les regroupements. Au résultat, la mécanique de l’entrée cachée est au service de la nomenclature qui s’accroît (plan quantitatif), puisque ces mots sont aussi comptabilisés dans la nomenclature, tandis que sur le plan qualitatif de précieuses données fonctionnelles sont évacuées. S’il n’y a pas d’objectif théorique, il n’en reste pas moins qu’on suppose que le lecteur sait ce qu’est une entrée cachée, qu’il sait où la trouver et qu’il est en mesure d’effectuer la démarche d’analyse morphosémantique. Ce protocole renforce à son tour, et à l’évidence, le volet théorique du dictionnaire qui est désormais un ouvrage tridimensionnel (lexical, sémantique et morphologique), la dernière dimension n’étant pas aussi apparente dans les deux premières éditions.

Le NPR porte également son attention sur les mouvements sociaux qui ont des incidences sur la langue. Trois directions spécifiques sont ici ciblées : la lutte contre les anglicismes, surtout dans leurs résonances technolectales; les rectifications de l’orthographe, demeurées à l’ordre du jour malgré l’échec plus ou moins complet des propositions de 1990, et dont les répercussions sur l’éducation et l’école ne sont plus à démontrer; la féminisation des noms de métiers et de professions, nécessité émergeant des rôles et des responsabilités accrus des femmes dans la société, opération démarrée sur les chapeaux de roues dans la francophonie extérieure (Québec, Belgique, Suisse) et demeurée plus prudente ou plus lente —c’est selon!— en France. Le dictionnaire n’est plus un lieu où rien n’évolue, un réceptacle de formes autorisées, il se transforme en espace d’expériences morpholexicales. Les mots décrits fonctionnellement sur le plan linguistique s’enrichissent ici, particulièrement dans le cas de la féminisation, d’une épaisseur sociale. Attester qu’on peut dire et écrire la députée ou la mairesse (« fonction de maire ») confirme bien que la société évolue et que la langue adhère aux nouveaux paradigmes sociaux.

L’intérêt pour l’orthographe ne diminue pas non plus. Dans la tourmente du début des années 1990, le NPR prend quand même un virage intéressant et il propose des ajustements graphiques non attestés dans les textes. Les suggestions sont fondées, entre autres, sur la nécessité d’aligner les familles lexicales (chariot → « on écrirait mieux » charriot), d’ajuster les prononciations (prunellier → « on écrirait mieux » prunelier), de franciser les emprunts (pogrome et pouding rejoignent pogrom et pudding en variantes d’entrées; bull-dog disparaît au profit du seul bouledogue) et de simplifier la graphie des mots avec un trait d’union en soudant les parties (hydro-électriquehydroélectrique). Dans le prolon-gement de l’orthographe pure et simple, on peut aussi faire référence au pluriel des mots étrangers qui devrait s’adapter à la grammaire du français (un adagio : des adagios; un sandwich : des sandwichs). Au-delà des rectifications, l’opération vise « un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire » (ibid.). Ce point de vue ouvre des perspectives sur l’évolution de la langue et procède d’un interventionnisme de bon aloi tourné vers le futur plutôt qu’il ne se cantonne dans un conservatisme étroit qui étrangle la langue. C’est l’un des rôles du dictionnaire que de statuer sur l’évolution de la langue; même l’Académie française a assumé ce rôle à travers son histoire, et plus d’une fois, en intervenant dans le système orthographique. On peut regretter qu’elle n’ait pas maintenu son ouverture. Aujourd’hui, ce sont les dictionnaires Le Robert qui sont le chef de file en matière de nouvelles tendances et qui cherchent à les concrétiser. L’usage fait le dictionnaire, mais le dictionnaire fait aussi l’usage, y compris en matière d’orthographe. De ce point de vue, des études ont démontré « que 60 % des utilisateurs de dictionnaires de langue ne les consultaient que pour l’orthographe » (Rey-Debove et Le Beau-Bensa 1991, p. 5).

L’actualisation du NPR témoigne bien entendu de l’évolution du lexique, ce dont rendent compte les néologismes consignés. La refonte illustre aussi les changements survenus dans la langue en matière de modes de création de mots. La poussée expansionniste du français appelle de nouveaux mécanismes de construction de mots. En évaluant positivement les néologismes, non seulement le NPR conforte les anciens modèles de formation de mots, mais il en accrédite de nouveaux. Ainsi les hybrides gréco-latins « autrefois critiqués par les puristes » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XIV) sont de plus en plus nombreux, avec comme conséquence un enrichissement des procédés de formation qui démontrent la dynamique de la langue. Poussant au-delà de l’hybridité savante, on recourt de plus en plus à des formations gréco-françaises ou latino-françaises, mêlant ainsi le grec ou le latin au français comme dans écomusée, hydrocarbure, voyoucratie, plombémie. Le modèle favorise une productivité accrue et il sert la langue puisqu’il permet de faire face aux déficits lexicaux ou de remplacer des emprunts indésirables.

Par ailleurs, on sait que l’ordre normal de composition des mots en français est l’ordre déterminé + déterminant (culture du riz, guidé par un fil). L’inversion plus fréquente de cet ordre qui devient déterminant + déterminé, recours usuel dans les langues germaniques, généralise ce mode de formation en français (riziculture, filoguidé). Cette mécanique n’est pas nouvelle (voir bibliobus, sud-américain), elle se répand plus largement. Corollairement, le procédé donne naissance à de nouveaux éléments de formation comme rizi- et filo-. « On voit comment, partie de règles très contraignantes, la composition des mots s’est libérée au profit de la néologie. Il n’est plus possible aujourd’hui de dire que la morphologie lexicale du français est une entrave à la créativité. Ce point de vue puriste est dépassé par les faits, et il faut accepter qu’une langue vivante change de normes » (ibid., p. XIV). Le refus de créer n’est pas d’ordre systémique, il est d’ordre extralinguistique. Il relève du comportement idéologique et non de l’incapacité interne du système morphologique à créer de nouveaux mots.

D’autres mécaniques néologiques augmentent aussi leur productivité. C’est le cas de l’abrègement ou de la troncation (professeurprof, écologisteécolo), certaines de ses réductions se transformant à leur tour en nouvel élément de formation (narcotiquenarconarcotrafiquant, narcodollar). La siglaison et l’acronymie élargissent également leur productivité (I.G.V., O.P.A.); de plus, des sigles et des acronymes deviennent de nouvelles bases pour la dérivation ou la composition (O.P.A. → opéable; sidasidéen, sidologue). Les mots-valises croissent également (progiciel, tapuscrit). L’activité morphologique est la preuve de mouvements profonds dans la langue. Elle rend compte de la forte vitalité du français, et lorsqu’on libère les règles de construction de mots, on constate que le français possède « un puissant système de création lexicale » (ibid., p. xv) qui n’a rien à envier aux autres langues.

Ce parcours dans les différentes régions du lexique explorées dans l’introduction du NPR illustre bien l’état de perfectionnement atteint dans la troisième édition du PR. Elle montre aussi que ce premier état de la deuxième génération est doublement nouveau. D’abord, il est nécessairement nouveau « parce que le français évolue en lui-même et dans ses usages » (ibid., p. XVIII); ensuite, il est délibérément nouveau, car le point de vue qui a été pris sur la langue s’est enrichi de nouvelles considérations : accroissement des connaissances, enjeux et combats pour sauvegarder le français, sensibilité linguistique dans le sillage des sensibilités sociales (la féminisation, la néobienséance langagière, l’évolution du sentiment et du jugement à l’égard des normes du français, etc.).

Les sorties de mots

Le Petit Robert suit la vie des mots de leur naissance à leur maturité, et lorsqu’il élimine un mot ou un sens de ses pages, c’est que celui-ci est sorti de l’usage ou en voie de l’être. Il n’y a pas de mises à jour ou de refontes de dictionnaire qui se fasse sans suppression. Cette démarche fait partie de la vie des dictionnaires. Aussi vaut-il la peine que l’on s’arrête sur les sorties de mots, sorties qui se justifient aussi bien sur le plan lexical (mots vieux, vieillis, rares, etc.) que sur le plan social (désuétude des choses, des concepts, des techniques, des sciences, etc.).

Afin de donner un aperçu de la situation et en vue de dénombrer les éléments retranchés de la nomenclature du PR au fil des éditions, nous avons constitué un échantillon d’articles représentatif du contenu du dictionnaire. Le corpus de départ, élaboré à partir de l’édition de 1967 du PR, comptait 1 803 entrées réparties sur l’ensemble du dictionnaire. Une page toutes les 25 pages a ainsi été retenue, et la page de départ, choisie de façon aléatoire, était la page 14. Aux fins de la comparaison des nomenclatures, le même échantillon d’articles a été repris dans les éditions de 1977 et de 1993.

Le nombre d’entrées retranchées de la nomenclature du PR lors du passage de la première à la deuxième édition est peu significatif d’après le corpus à l’étude. En effet, seules 7 des 1 803 entrées constituant le corpus de l’édition 1967 sont absentes de la nomenclature officielle de l’édition de 1977. Il s’agit des entrées discord (n. m.), discord (adj.), polarisabilité (n. f.), sayette (n. f.), trombodiose (n. f.), U.R.S.S. et U.S.A. À l’exception des entrées U.R.S.S. et U.SA., toutes renvoient à des mots qui ne sont pas d’usage courant si l’on considère les marques de registre qui leur sont accolées. Ainsi, le nom discord porte la marque Vx, l’adjectif discord porte la marque Rare, le nom polarisabilité porte la marque Phys., le nom sayette porte la marque Ancienn., et le nom trombidiose porte la marque Méd. Le cas de ce dernier terme est intéressant. En fait, trombidiose ne fait plus partie de la nomenclature du PR dans l’édition de 1977, mais il figure cependant dans l’article consacré au mot apparenté trombidion, plus précisément dans la définition, qui se lit comme suit : « Acarien dont les larves (aoûtats ou rougets) piquent l’homme et provoquent une éruption très prurigineuse (appelée trombidiose [1923] ou trombiculose). » Cette façon de « récupérer » les mots rejetés de la nomenclature principale, peu courante en 1977, semble mise de l’avant de façon plus systématique à partir de 1993, comme les exemples donnés au paragraphe suivant le montreront.

Le nombre de mots retranchés de la nomenclature du PR à l’occasion du passage de la deuxième à la troisième édition est nettement plus considérable que celui observé lors du passage de la première à la deuxième édition de l’ouvrage. En effet, des 1 943 entrées de l’édition de 1977 à partir desquelles l’analyse a été effectuée, 118 ne figurent pas dans la nomenclature de l’édition de 1993. Bien que l’ensemble des catégories grammaticales soient représentées dans l’échantillon de mots supprimés, les noms constituent la catégorie grammaticale la plus touchée; 70 des mots retirés de la nomenclature sont en effet des noms, par rapport à 18 adjectifs, 11 adverbes, 8 verbes, 5 symboles d’éléments chimiques, 4 mots qui sont à la fois noms et adjectifs, un symbole d’unité de mesure et une interjection.

Par ailleurs, les mots retranchés de la nomenclature de la troisième édition du PR semblent peu courants; la plupart, soit 70 sur 118, sont en effet accompagnés d’une marque d’usage qui vient caractériser le contexte dans lequel ils s’utilisent. Certains sont vieux (marque Vx : accourcissement, doyenneté, expurgation, mimographe, morguer), vieillis igalantin, sportsman) ou désignent des choses du passé désormais disparues (marque anciennt : boute-selle, tabor). D’autres, tels attisement, contemplativement, décochement, entrebattre, onéreusement, vivification, ne s’utilisent qu’exceptionnellement dans le langage courant (marque rare) ou sont essentiellement employés dans la langue écrite soignée (marque littér.), comme c’est le cas pour attiédissement et réédification.

Enfin, nombre de mots éliminés relèvent de sphères d’activités spécialisées, ce dont témoignent les marques de domaine qui les caractérisent : calculeux (Méd.), catissage (Techn.), complanter (Agric.), cryogénie (Phys.), dragée (Agric.), écroûteuse (Agric.), flanconade (Escr.), inconversible (Log.), manométrique (Phys.), oxyurose (Méd.), polarimètre (Phys.), sérançage (Tèchn.) et urobilinogène (Biochim.).

Il est cependant intéressant de constater que près de la moitié des mots retranchés de la nomenclature en 1993, soit 57 mots, figurent encore dans l’ouvrage. Ils ne constituent plus une entrée en tant que telle, mais ont plutôt été relocalisés dans la microstructure, sans doute pour répondre à des nécessités d’économiser de la place (Rey-Debove et Rey 1993, p. XII). Les mots ainsi déplacés sont mentionnés à la fin de l’article consacré au mot-base dont ils dérivent. Ce sont les fameuses entrées cachées. Par exemple, plusieurs noms rejetés de la nomenclature officielle figurent à la fin de l’article consacré au verbe de la même famille, devenant ainsi des sous-entrées. C’est le cas de attiédissement, traité sous ATTIÉDIR, de attisement, traité sous ATTISER, et de catissage, désormais traité sous CATIR. Le même principe s’applique aux adjectifs dérivés de noms : calculeux est traité sous CALCUL, cryptographique est traité sous CRYPTOGRAPHIE, iconographique figure sous ICONOGRAPHIE et isth-mique, sous ISTHME. Certains adverbes disparus de la nomenclature se retrouvent pour leur part mentionnés dans l’article consacré à l’adjectif correspondant. Ainsi en est-il de disciplinairement (traité sous DISCIPLIMAIRE), de fautivement (classé sous FAUTIF), de inséparablement (relégué sous INSÉPARABLE), de minablement (déplacé sous MINABLE) et de morphologiquement (consigné sous MORPHOLOGIQUE). Dans d’autres situations, le mot retranché de la nomenclature est présenté comme une variante possible d’un autre mot qui, lui, figure dans la nomenclature. Ainsi, le mot bovinés est absent de la nomenclature de la troisième édition du PR, mais il est présenté à la fin de l’article BOVIN, où l’on peut lire : « On dit aussi bovinés, 1898. » C’est également le cas de clapotage, désormais traité sous clapotement, et ainsi présenté comme une variante possible de l’entrée2. Un mot retiré de la nomenclature peut aussi être intégré à la définition d’un mot de la même famille morphologique. Il en est ainsi de écroûteuse, inclus dans la définition du verbe écroûter, formulée comme suit : « Labourer superficiellement (une terre) à l’aide d’une écroûteuse (1907). » On observe le même phénomène pour le nom rifloir, traité dans la définition de rifler : « Dresser (le bois), lamer (le métal), etc., avec un riflard ou une lime appelée rifloir (n. m.). »

Suivant le même principe, c’est parfois dans la zone des exemples que l’on glisse le mot éliminé de la nomenclature. Par exemple, couleuvreau ne se trouve plus dans la nomenclature, mais on peut lire, sous couleuvre : « Petit de la couleuvre (ou couleuvreau n. m., 1572). » Même chose pour décoiffement, auquel il est fait mention dans l’article DÉCOIFFER : « Action de décoiffer qqn (décoiffage [1891] ou décoiffement [1671]). » Les symboles correspondant à des éléments chimiques sont pour leur part traités dans l’article consacré à l’élément en question. Les symboles Cs, Cu, Sb, Sc et Sr ont ainsi été écartés de la nomenclature de l’édition de 1993, mais ils sont respectivement traités sous les entrées CÉSIUM, CUIVRE, ANTIMOINE, SCANDIUM et STRONTIUM. Enfin, les noms ou adjectifs de nationalité (gentilés) tels que cubain, ivoirien et togolais, intégrés dans la nomenclature en 1967 et en 1977, ont été retranchés dans l’édition de 1993 et sont désormais traités à la fin de l’ouvrage, dans une annexe intitulée « Liste des noms communs et des adjectifs correspondant aux noms propres de personnes et de lieux ». Des 118 mots retranchés de la nomenclature du NPR, près de la moitié ont été relocalisés dans la rubrique des entrées cachées qu’on trouve dans la microstructure des articles. C’est donc dire que bon nombre de mots conservent une place au sein du dictionnaire tout en perdant leur statut de chef d’article. D’autres ont connu un sort moins enviable et ont été complètement rejetés de l’ouvrage. Ainsi en est-il des mots armeline, bouteillon, bouteselle, calbombe, chasublerie, complanter, empoisser, galantin, sérançage, sportsman et superforteresse.

Une double continuité

Le PR d’aujourd’hui s’inscrit dans une double continuité, celle de ses deux premières éditions et celle de ses grands devanciers qui ont fait l’histoire de la lexicographie en France et qui en ont tracé les règles modernes, Antoine Furetière, Emile Littré, Pierre Larousse, l’équipe formée d’Adolphe Hatzfeld, d’Arsène Darmesteter et d’Antoine Thomas, pour mentionner les influences les plus évidentes, sans oublier l’attachement de Paul Robert pour l’Académie française. Il est une sorte d’aboutissement de ce double continuum historique et il en est un fleuron prestigieux.

Par ailleurs, l’une des qualités fondamentales des dictionnaires Le Robert est leur programme éditorial relatif à la norme. Le Petit Robert entre en effet dans la lignée des dictionnaires descriptifs, c’est-à-dire des ouvrages qui refusent l’autorité d’une norme préalable rigoureuse. Il n’a pas pour vocation de légiférer, « mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (ibid., p. xv). Il « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif » (ibid., p. ix) de l’usage qu’il pondère grâce à un réseau bien tissé de valeurs sociales d’emploi. Ces étiquettes circonscrivent des valeurs normatives, car il existe bel et bien une norme dans le dictionnaire, mais cette norme émerge de la description, elle n’est pas préalable comme dans les dictionnaires de difficultés ou dans le Dictionnaire de l’Académie française.

Le PR défend l’idée que le français recourt à des normes plurielles tout en étant conscient qu’il ne peut pas rendre compte de tous les standards francophones, sa préoccupation première étant de satisfaire les locuteurs de France. Il revient aux instances communautaires des autres parties de la francophonie de procéder à des descriptions spécifiques et plus exhaustives de leur variété de français.

Le Nouveau Petit Robert, bien qu’il décrive fondamentalement une norme du français de France, inclut certains régionalismes de France et d’ailleurs pour souligner qu’il existe plusieurs « bons usages », définis non par un décret venu de Paris, mais par autant de réglages spontanés ou de décisions collectives qu’il existe de communautés vivant leur identité en français (ibid., p. XIV).

La rétrospective axée sur les trois éditions du PR au XXe siècle a bien montré comment ce dictionnaire est sorti de l’ombre et s’est construit peu à peu pour devenir le meilleur dictionnaire général monolingue du français. Jouant sur la prudence et l’innovation, mettant en correspondance la langue et la société d’une manière très étroite, il a su acquérir sa réputation.

Au XXIe siècle, le PR continue son exploration des mystères de la langue en remontant dans le temps. En effet, en 2002, dans une mise à jour importante, on voit apparaître des encadrés sur l’histoire des mots, ce qui donne une dimension plus diachronique au dictionnaire et illustre un autre principe fondamental qui consiste à dire que le lexique se fait dans l’histoire et par l’histoire. Ces développements historiques sont hérités d’un autre succès lexicographique de l’entreprise, le Dictionnaire historique de la langue française. Et ce n’est sans doute pas là la dernière innovation du Petit Robert.

Notes

1. Le tirage de 2002 du PR totalise 2 952 pages. Depuis 1967, le dictionnaire s’est donc enrichi de 980 pages, ce qui représente tout près de 50 % de contenu inédit, sans compter le texte supprimé qui a été remplacé par de nouvelles données.

2. Il faut cependant noter que, dans la version électronique du PR, ces éléments figurent dans la liste des entrées. L’usager qui lance une recherche sur le mot bovinés, par exemple, verra le mot dans la liste des entrées, mais sera automatiquement conduit à l’article consacré au mot bovin, article dans lequel figure la mention de bovines comme étant une variante possible de l’entrée. Cela est également valable pour les dérivés éliminés de la nomenclature et traités dans la microstructure. Ils figurent aussi dans la liste des entrées de la version électronique du dictionnaire.

Annexe

1. Liste des mots ou des sens nés en 1967, vers 1967 ou avant 1967, d’après le Petit Robert (total : 100)

2. Liste des mots ou des sens nés en 1977, vers 1977 ou avant 1977, d’après le Petit Robert (total : 54)

3. Liste des mots ou des sens nés en 1993, vers 1993 ou avant 1993, d’après le Petit Robert

Les proprionymes dans trois dictionnaires de l’époque classique

1. Un carrefour de l’histoire des dictionnaires

Les projets de dictionnaires, leurs contenus et leurs réalisations dépendent étroitement de l’état des civilisations dans lesquelles ils naissent et s’insèrent. Lorsque l’on se remémore l’époque classique en matière de lexicographie, le réflexe immédiat est d’évoquer trois noms systématiquement associés dans l’esprit des chercheurs et des curieux. Dans l’ordre chronologique surgissent les œuvres de Pierre Richelet, d’Antoine Furetière et de l’Académie française. Ce n’est certes pas un hasard si ces trois dictionnaires français, puisant au même réservoir des mots classiques, paraissent en bouquet, c’est-à-dire à quelques années d’intervalle (v. Anatole, 1979 : 5). André Collinot (1985 : 13) explique ce phénomène de rapprochement par le fait que les trois dictionnaires forment un ensemble, un tout qui obéit à la règle des trois unités du théâtre classique :

Ce tout configuré trinitairement, car un dictionnaire ne va pas sans les deux autres, illustre bien que les affirmations des auteurs des trois ouvrages quant à la langue sont conditionnées, préconçues et, qu’en bout de course, elles se rejoignent. Autrement dit, elles sont le résultat d’une sélection des éléments dignes d’être reproduits tels quels ou aménagés s’ils ne sont pas conformes, d’une part, à l’idéologie classique commune —voir le Roy, la Cour, le Parlement (aussi évoqués chez les grammairiens comme Vaugelas)— et, d’autre part, à l’idéologie individuelle de Pierre Richelet et d’Antoine Furetière ainsi qu’à l’idéologie institutionnelle de l’Académie. La question est donc de savoir dans quelle(s) mesure(s) les lexicographes avaient l’entière liberté du choix des contenus de leur dictionnaire respectif, compte tenu de la situation de concentration de la lexicographie de l’époque et des opinions dominantes qui prévalaient sur la langue. Il en va de même pour les principes méthodologiques.

Du point de vue historique, ces trois dictionnaires sont à la source des courants lexico-graphiques d’aujourd’hui, car, en mettant en action « une nouvelle et puissante machine, le dictionnaire monolingue » (Rey-Debove, 1982 : 147), ils ont inauguré les deux traditions qui régnent encore. À travers l’institution académique, le dernier quart du XVIIe siècle est à l’origine d’un axe de réflexion commun sur la langue. Encouragé par le pouvoir politique —le cardinal de Richelieu lors de la fondation de l’Académie en 1635, Colbert à sa suite—, ce foyer « devait mener à une triple description du français pour lui-même, à une évacuation du latin du discours métalinguistique bilingue au profit d’une prise en charge totale du français et de la création d’un discours métalinguistique monolingue » (Rey-Debove, 1982 : 137). De plus, les trois dictionnaires sont des ouvrages synchroniques —presque tout le XVIIe siècle pour l’Académie— qui proposent la construction d’un métalangage lexical lexicographique francisé, ce qui constituait un « hardi dégagement du bilinguisme français-latin né de la conscience collective et politique d’une langue adulte et rayonnante qui prenait elle-même le relais du latin » (Rey-Debove, 1982 : 139). La mouvance autonomisée du français devenait un projet unificateur en soi. Ces dictionnaires sont aussi situés dans une démarche idéologique dont le principe orienteur consistait en une « politique qui visait à porter une langue au comble de sa gloire » (Collinot, 1985 : 13). L’honnête homme doit donc prendre conscience de la supériorité de la langue française que l’on exporte aussi hors des frontières de la France. C’est la langue aimée des « Nations les plus polies » (Richelet, 1680 : 3), la langue parlée dans « toutes les Cours de l’Europe » (Bayle, 1690 : 6), « la Langue dominante de la plus belle partie du monde » (Académie françoise, 1694 : 3). À l’interne, cet objectif est tout à fait conforme au triptyque louis-quatorzien en matière de langue : un roi patronnant une institution linguistique qui façonne un dictionnaire (v. Leca-Tsiomis, 1999 : 18). Pour parler de cet ordre qui doit régner dans la langue comme dans les lettres, Alain Rey décline l’idée ainsi : « un roi, une Académie, un dictionnaire » (1978 : 51).

Toutefois, si l’orientation idéologique globale demeure commune, certains des objectifs des auteurs sont singuliers. L’évolution du français sera interprétée différemment dans les trois produits lexicographiques. Pierre Richelet propose une entreprise rhétorique pour rendre compte d’une langue distinguée. Antoine Furetière prélude à une époque et à une épopée encyclopédiques en s’ouvrant sur l’universel, à savoir sur une langue étendue, éclatée, rendant compte du cycle ou du cercle des connaissances —comme l’indique l’étymologie du mot encyclopédie— et qui peut être diffusée dans le monde (v. Darmon, 1990). C’est dans le Dictionaire universel [...] (DU) d’Antoine Furetière que prendra naissance l’esprit encyclopédique moderne. Il se développera dans ses rééditions et chez ses successeurs, notamment les dictionnaires de Trévoux. Il atteindra son apogée dans l’immense entreprise encyclopédique de d’Alembert et Diderot au milieu du XVIIIe siècle (v. Macary, 1973 : 145). En vertu des rapports privilégiés entre l’État et l’Académie, le dictionnaire institutionnel prendra charge de cette langue d’État dans un esprit d’entreprise politique. Car c’est un fait acquis que l’Académie participe aux pouvoirs politique et intellectuel. Vouloir une langue française parfaite et définitive, c’est louer le roi qui, à son tour, louera l’Académie, car si le dictionnaire voit le Roy, il sera aussi vu du Roy (v. Brévot-Dromzée, 1996 : 132). En imposant son monument lexicographique, l’Académie impose sa langue française, elle établit sa mainmise totale sur le français. « Pour Furetière, en revendiquant un monopole sur la langue, l’Académie, au nom du Roi, usurpe la place de l’universel. » (Darmon, 1990 : 15)

Par delà leur destinée commune, ces dictionnaires ont leurs spécificités maintes fois scrutées par l’entremise d’études métalexicographiques qui se sont fixées tantôt sur les textes prédictionnairiques ou d’ouverture, tantôt sur les contenus des articles, tantôt sur les deux à la fois. Une foule de thèmes ont été étudiés et ils sont maintenant bien documentés : la norme, les marques de registre, les définitions, la métalangue, etc. Nous souhaitons ajouter un volet à ce collectif de textes en nous aventurant au pays des noms propres [Npr] ou proprionymes présents dans les textes d’introduction et dans les exemples, cherchant ainsi à savoir s’ils jouent un ou des rôles déterminants dans ces aventures lexicographiques. La panoplie proprionymique disséminée dans les dictionnaires sert de référence exemplaire pour retracer les climats d’époque : état de la société, visées politiques, modes de pensée, influences culturelles, modes de construction des mots, ainsi de suite (v. Boulanger et Cormier, 2001). Qu’ils soient évoqués dans les introductions ou qu’ils apparaissent dans le texte fragmenté des articles rassemblant une suite de discours fonctionnels sans liens apparents, les proprionymes demeurent les témoins de la société du temps et des idées qui circulent dans toutes les sphères d’activités. Il s’agit ici de voir si l’hypothèse tient la route pour les œuvres classiques sélectionnées.

2. Les textes d’ouverture

Depuis que la lexicographie existe comme discipline scientifique au Moyen Âge, les dictionnaires offrent des textes d’ouverture contenant des messages de tous ordres, reliés ou non à leurs contenus. Les grands dictionnaristes médiévaux comme Papias, Osbern de Gloucester, Hugotio de Pise, Guillaume le Breton et Jean de Gênes ont senti le besoin de s’expliquer sur leur démarche respective, inaugurant ainsi les premiers chapitres des manuels de lexicographie (v. Boulanger, 2001). Dès le Dictionaire francois-latin [...] de Robert Estienne (1539), ces écrits sont proposés en français (v. le court texte d’Estienne qui ouvre son dictionnaire). Il faudra cependant attendre le XVIIe siècle pour voir la métalangue articulaire se franciser totalement. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’on parlera véritablement des dictionnaires monolingues.

Les introductions des dictionnaires du XVIe siècle démontrent les sentiments de grande humilité qui prévalaient dans le travail de description des premiers lexicographes qui cherchaient à donner un statut dictionnairique à la langue en train de se développer et de se nationaliser. Ces sentiments se rattachent aussi au manque d’assurance des lexicographes vis-à-vis trois éléments au moins :

À l’origine de la lexicographie française, les textes prédictionnairiques n’avaient pas, comme aujourd’hui, de visée fonctionnelle. Ils procédaient plutôt du discours d’intention. Au XVIIe siècle, ils s’inscriront souvent dans le sillage d’échanges polémiques, comme entre Antoine Furetière (dans ses factums) et l’Académie, ou idéologiques. Ils prendront plutôt la figure du manifeste que celle du texte purement informatif (v. Grimaldi, 1993 : 124).

Plus que d’une théorie de la langue, les préfaces sont le reflet d’une position des sujets-rédacteurs par rapport à la langue, position souvent contradictoire avec le corps de l’objet, censé combler le lecteur par l’inclusion d’un tout (senti, selon les époques, comme le vrai, ou le bien, ou le réel) et dont les rédacteurs savent bien qu’il est, de par la formule même de l’ouvrage, exclusion de réels et de possibles. (Mazière, 1985 : 43-44)

Au XVIIe siècle, fort de son triomphe relativement rapide sur la langue latine, le français cherchera à se fixer de manière définitive. Les temps forts de l’intervention sur la langue seront la grammaire et le dictionnaire, principalement l’œuvre de Vaugelas et le trio de dictionnaires de la fin du siècle. On verra ainsi apparaître dans les introductions quelques idées sur la norme et sur les attentes des auteurs à l’égard de l’état de la langue comme à l’égard de la langue de l’État, que les rédacteurs cherchent à capter dans leurs colonnes.

Le Dictionnaire françois [...] (DF) de Pierre Richelet est l’un des premiers répertoires lexicographiques dont les pages prédictionnairiques —signées par l’auteur lui-même— contiennent des renseignements relatifs à l’idéologie de son concepteur, à l’objet et au contenu du dictionnaire, à l’organisation macro- et microstructurelle ainsi qu’au contenu grammatical des articles. De ce dernier point de vue, l’auteur traite des rectifications de l’orthographe dans une perspective d’évolution progressiste et véritablement francisante.

La préface du dictionnaire d’Antoine Furetière est de la main de Pierre Bayle, écrivain et lui-même lexicographe; mais ce dernier n’est pas l’auteur du Dictionaire universel [...]. Il explique qu’il rédige une présentation parce qu’il s’est assuré que, si son ami Furetière, mort en 1688, « avoit vécu jusques à cette heure, il auroit mis une Preface à la tête de son Dictionaire » (Bayle, 1690 : 1). Bayle retrace l’aventure du Furetière plus qu’il n’en décrit le contenu et la méthode. Il situe cependant le projet furetiérien dans l’histoire du genre tout en rappelant quelques évènements de la vie de l’abbé de Chalivoy. Il livre aussi un très bel exposé sur le dictionnaire de l’Académie, sur ses objectifs littéraires et institutionnels. Demeuré anonyme pendant un certain temps, le texte baylien fut l’occasion pour le préfacier de conduire « une réflexion sur la conception même du Dictionnaire universel et sur le caractère profondément novateur de celui qu’il présentait » (Leca-Tsiomis, 1999 : 23).

La préface du Dictionnaire de l’Académie françoise (DAF) est l’œuvre de François Charpentier. Du moins, il en a la paternité partielle, d’autres académiciens ayant pu intervenir, comme François Séraphin des Marais ou Régnier-Desmarais (v. Brévot-Dromzée, 1996 : 132). Au moment de l’impression du dictionnaire, Charpentier aurait substitué sa préface à celle préparée par Desmarais (v. Benhamou, Roucher et Buffin, 1997 : 20). André Collinot (1985 : 17) indique que le texte académique est de Jean Baptiste Henri du Trousset de Valincour; il reprend cette idée dans le livre qu’il publie quelques années plus tard avec Francine Mazière (1997 : 23). Mais Valincour(t) ne sera élu à l’Académie qu’en 1699!

3. Le maillage des proprionymes dans les textes prédictionnairiques

Les dictionnaires du corpus renferment différents types de textes introductifs.

D’autres types de textes sont également présents, comme une liste d’auteurs, une liste de livres dépouillés et des remarques... chez Richelet, la nomenclature des académiciens et une liste des abréviations dans le DAF. Mais nous ignorerons ces données ainsi que les privilèges du DAF et du DU, ce dernier privilège étant rédigé en néerlandais. Ces textes ne contiennent pas d’éléments pertinents pour la recherche proposée ici.

On peut se demander si les noms propres ou proprialisés —à savoir élevés au statut de noms propres, comme Roy, Parlement— qui sont utilisés dans les écrits prédictionnairiques caractérisent un dictionnaire; s’il est possible d’identifier un dictionnaire à la seule nomenclature des proprionymes qui sont mentionnés dans son introduction. En outre, il s’agit de voir si les noms propres des répertoires de notre échantillon forment un réseau qui permettrait d’établir une filiation entre les trois ouvrages.

3.1. Le Dictionnaire françois [...] de Richelet

Dans l’adresse au prince Ferdinand, dix noms propres ou proprialisés différents apparaissent : Auguste, Empire (deux fois), Europe, France, Horace, Iesus-Christ, Muses (deux fois), Parnasse, Romains (deux fois), Virgile (v. annexe 1, section 1.1.). L’auteur fait référence à l’Antiquité classique politique (Auguste, Empire, Romains) et littéraire (Horace, Parnasse, Muses, Virgile) de même qu’au monde contemporain (Europe, France) et à la religion (Iesus-Christ). Richelet s’associe encore profondément à l’Antiquité, surtout au monde romain : sept des dix noms y renvoient. Le français est toujours perçu dans ses relations étroites avec le latin, et sa mécanique de description en dépend encore passablement. Le passé garantit l’œuvre du présent sous les sceaux romain et religieux.

Si Richelet fait œuvre historique dans l’adresse, ce qui est normal, dans son Avertissement le ton est tout autre : le rédacteur est résolument synchronique et français. Il ne mentionne en fait que deux noms identifiant les principaux artisans qui l’ont aidé à réaliser son dictionnaire. Il s’agit de Nicolas Perrot d’Ablancourt (deux occurrences sous la forme Monsieur d’Ablancourt), l’historien académicien qui fut « l’un des excellens Esprits & des meilleurs Ecrivains de son siécle » (Richelet, 1680 : 9) et d’Olivier Patru (sous la forme Monsieur Patru), avocat et académicien, et sans doute le principal rédacteur du dictionnaire. Les noms Tucidide et Marmol sont également cités, mais ils font partie du titre des livres de Patru. Richelet remercie abondamment les deux académiciens de leurs précieux conseils. Sans la nommer, il fait également allusion à l’Académie française qui peine sur son dictionnaire depuis 43 ans. Le préfacier se concentre donc sur ses collaborateurs et sur le contenu linguistique de son livre dont il présente les différentes facettes.

3.2 Le Dictionnaire universel [...] de Furetière

Pierre Bayle raconte l’histoire périphérique du Furetière plus qu’il ne s’arrête sur son contenu et sur les principes de rédaction. Il situe l’œuvre dans l’évolution du genre et il distingue bien les ouvrages traitant des mots de ceux qui abordent simultanément les mots et les choses. Il compare la faisabilité des dictionnaires des langues anciennes avec celle des dictionnaires des langues vivantes. À son dire, il est difficile de recenser tous les mots grecs et latins de l’Antiquité. L’absence de certains mots dans les dépouillements —emplois oraux, spécialisés, familiers, etc.— s’explique par le manque de sources écrites. En ce qui a trait aux mots des langues vivantes comme le français, « il s’ensuit que quand on s’en veut donner la peine avec les talens requis pour cela, on peut faire des Dictionaires qui les representent dans toute leur étenduë » (Bayle, 1690 : 5).

Les projets « universels » dans le Furetière sont un gisement pour observer les noms propres. Ceux-ci montrent en effet le caractère « universel » de la langue française bien avant Rivarol. Ils apparaissent en grand nombre dans le texte de présentation, certains revenant même à plusieurs occasions : Furetière est mentionné une dizaine de fois, l’Académie une vingtaine de fois, sous divers noms : Académie, Académie Françoise, Compagnie, Illustre Compagnie. Pierre Bayle cite un total de 70 noms, la plupart étant des noms propres naturels, quelques-uns étant proprialisés, comme Roy, Palais, Parlemens... On peut les regrouper en sept catégories (v. annexe 1, section 1.2.) :

  1. L’Antiquité : 19 noms → Aristote, Empire Romain, Galien, Mercure, Platon, Plutarque...
  2. Les institutions : 9 noms → Académie della Crusca, Academie Françoise, Palais, S. Pierre du Vatican...
  3. Les lexicographes : 8 (10) noms → Calepin, Mr. Du Cange, Henry Estienne, Robert Estienne, Mr. Furetiere (ainsi que les variantes Mr. l’Abbé Furetiere, Antoine Furetiere), Joannes de Janua, Papias, Ugotion
  4. Les toponymes : 11 noms → Abbaye de Chalivoy, Abbaye de St. Germain des Prez, Angleterre, Bourges, Europe, France, Hollande, Paris, Pays-Bas, Prieuré de Chuines, Rome
  5. La royauté : 4 noms → Anne de Boulen, Charles-Quint, Henry VIII, Roy
  6. Les contemporains : 3 noms → Cardinal de Richelieu, Mr. de la Fontaine, Vaugelas
  7. Divers : 14 noms → Philippe de Commines, Eglise latine, François, Froissard, Job, Joinville, Reinier Leers, Republique des Lettres, Ville-Hardoüin...

L’introduction de Pierre Bayle est un véritable cours d’histoire des civilisations. L’auteur rattache le fil des contemporains (Du Cange, la Fontaine, Richelieu, Vaugelas) aux époques antérieures, proches ou plus ou moins lointaines : la Renaissance (Calepin, Robert Estienne), le Moyen Âge (Froissard, Joannes de Janua, Joinville, Papias, Ugotion), l’Antiquité gréco-romaine (Aristote, Galien, Platon, Plutarque). Fidèle au dessein de Furetière, il fait preuve d’un « universalisme temporel ». Il n’oublie pas les institutions politiques (Conseil d’État, Palais, Parlemens), religieuses (Eglise latine, S. Pierre du Vatican) et littéraires/linguistiques (Academie della Crusca, Academie Françoise). Il fait aussi une excursion dans quelques pays d’Europe (Angleterre, France, Hollande/Pays-Bas), question d’affirmer son « universalisme géographique ».

Il faut rappeler que Pierre Bayle produit un texte personnel d’hommage à un autre texte qui n’est pas le sien, mais celui de son ami Antoine Furetière. Il est moins intimiste que Richelet et moins autocontemplateur que l’Académie. La perspective est historique et diachronique; le préfacier replace le travail de Furetière dans un contexte d’évolution de la société française. Il prélude au concept d’« universalité » qui s’épanouira dans toute son envergure au XVIIIe siècle.

3.3. Le Dictionnaire de l’Académie françoise

Dans l’épître Au Roy, l’auteur centre naturellement ses propos sur Louis XIV qui est successivement désigné par les appellations proprialisées Sire, Personne, Regne, auguste Nom, Puissance, Vostre Majesté. Louis XIV figure aussi parmi les grands Rois et Heros de l’Histoire. Le texte contient également des allusions à l’Antiquité (Grecs, Romains) et fait référence à l’Europe, aux Cours de l’Europe, à la France, sans oublier le Ciel et l’Académie Françoise. Au total, 15 formes différentes apparaissent dans ce texte (v. annexe 1, section 1.3.)

Si l’introduction du Furetière est universaliste, les propos introductifs du DAF prennent une allure institutionnaliste, tous convergeant vers un foyer unique, l’Académie et ses projets à l’égard de la langue. Ce corps constitué est mentionné directement sous divers noms : Académie Françoise (1 fois), Compagnie (6 fois), Académie/Academie (27 fois). Dans la préface, on dénombre un total de 34 autoréférences à l’institution. Outre l’institution elle-même, le préfacier cite quelques noms de personnages-clés qui y sont associés (Cardinal de Richelieu/Monsieur le Cardinal, Monsieur le Chancelier Seguier/Monsieur le Chancelier, M. de Vaugelas) ou qui appartiennent au monde politique (Roy, Colbert). Le cortège des noms atteint le total de 30 (v. annexe 1, section 1.3.).

L’auteur associe également l’Académie aux grands travaux de la réforme carolingienne (Charlemagne), observation qui sert de passerelle pour remonter à l’Antiquité, plusieurs références établissant ce lien essentiel : Aristote, Aulugelle, Jule Cesar, Ciceron, Demosthene, Romains, Servius, Rome... Les références au monde contemporain sont quasi absentes, ce qui permet d’inférer que, malgré l’état de langue défendu, on a affaire à une synchronie décalée dans le temps, tournée vers le passé. En réalité, l’institution académique défend une langue épurée, figée avant le milieu du siècle.

Tout part du Roy, principe d’unité, de rassemblement accepté pour aboutir à son alter ego en langue, l’Académie, la Compagnie étant elle-même une émanation du Roy et ramenant sans cesse à lui. Une trentaine de noms propres suffisent pour établir ce protocole habile : un roi, une institution, un héritage antique, témoignant d’une langue faite et ayant atteint son plus haut degré de perfection, le corollaire de ce discours étant justement de prouver qu’on ne voudrait pas qu’elle soit tout à fait autonome par rapport au latin. Le refus des rectifications orthographiques montre qu’on ne souhaite pas rompre avec le passé. Des trois dictionnaires examinés, le DAF est celui qui défend le plus fort la dépendance du français par rapport à la langue mère des Romains. L’illusion de la souveraineté du français est parfaite.

3.4 Trois dictionnaires et un état de langue

Comme on devait s’y attendre, c’est dans le Furetière que les proprionymes sont les plus nombreux. Vient ensuite l’Académie, puis Richelet. La longueur des textes joue sans doute un rôle dans ces répartitions.

Les proprionymes illustrent que la préface de l’Académie est un texte en trois temps superposés : l’Antiquité, le Moyen Âge et le XVIIe siècle, alors que les textes du Richelet et du Furetière sont linéaires, c’est-à-dire que les ouvrages envisagent une langue déjà autonome par rapport au latin. L’Académie se réclame de trois pouvoirs : le pouvoir politique contemporain (Cour, Louvre, Paris, Roy), le pouvoir civilisationnel de l’Antiquité (Aristote, Jule César, Ciceron, Empire Romain), le pouvoir langagier contemporain (Académie, Compagnie). Il s’agit plus d’une superposition que d’une continuité. L’Académie se justifie et elle justifie tous ses gestes; mais, curieusement, elle n’en appelle pas à Dieu, comme le font Richelet et Bayle, car il n’est pas opportun d’opposer Dieu au roi Louis XIV. Au contraire, le message est subliminal en ce sens qu’il y a identité de figures : un Roi Soleil est un dieu roi et/ou un roi dieu (v. D’Oria, 1988).

Le DAF étant chronologiquement le dernier dictionnaire de la série, son quasi-silence sur ses prédécesseurs étonne et n’étonne pas. Il est volontaire, et ses rares propos sont allusifs, comme dans l’évocation de la comparaison des difficultés à définir le mot télescope et le verbe voir (v. Académie françoise, 1694 : 6). Le terme technique fait référence au travail censément facile de Furetière; le verbe, à l’application académique.

La préface du DAF est un discours clos, bouclé sur lui-même et passéiste, alors que les propos de ses deux concurrents sont des discours ouverts sur un contenu témoin du présent dans le Richelet et incluant l’avenir dans le Furetière. Richelet dit ce qu’il a fait; Bayle, ce que Furetière a voulu faire; l’Académie, ce qu’elle n’a pas fait, interdisant ainsi tout jugement de valeur sur le contenu. Les deux premiers ouvrages proposent une lexicographie qu’on peut qualifier de positive, tandis que l’Académie se réfugie dans une sorte de lexicographie de la négation et/ou de l’absence.

Il est bien évident aussi que le choix des noms propres est conditionné par le statut et la stature des préfaciers : Richelet est l’auteur de la préface de son dictionnaire, du moins en partie, et le texte est contemporain de l’ouvrage; le DU est une œuvre faite quand Bayle l’augmente d’une préface; le texte d’ouverture du DAF est préfabriqué par rapport au dictionnaire, qui est réputé être l’œuvre collective d’une société qui possède une mainmise sur la langue. Seul Richelet est directement associé au contenu réel du dictionnaire qu’il présente. Trois préfaces, trois portraits d’auteurs et d’intentions. Pourtant, les trois textes ne vivent plus indépendamment l’un de l’autre tant l’histoire et la métalexicographie les ont imbriqués et reliés au sort du français classique. Les trois approches sont néanmoins complémentaires, et un seul dictionnaire ne saurait proposer un portrait adéquat et complet du français du XVIIe siècle. Pour obtenir une image claire et réelle de l’état de la langue, il faut superposer les trois descriptions.

4. Le maillage des proprionymes dans les articles

L’étude des noms propres et des noms proprialisés dans les articles s’est accomplie sur une tranche nomenclaturelle allant de lac à laque pour le DF, de lac à laquelle pour le DU et de lac à laquais pour le DAF. Seuls les articles complets ont été retenus. Les entrées renvois (DF : landit voir landi; DAF : lapereau voir lapin), les dérivés ou mots de la même famille (DAF : langue voir langage, languette) ainsi que les divisions des sens principaux, les locutions, les expressions ou les unités lexicales complexes placés en sous-entrées (DF : lanterne → lanterne sourde; DU : lacs → lacs d’amour) n’ont pas été conservés.

Ce toilettage fait, le nombre d’articles étudiés dans le Richelet s’élève à 101, à 125 dans le Furetière et à 44 dans le DAF. Les noms propres et les formes proprialisées n’ont été localisés que dans les exemples construits, à l’exclusion, donc, des citations dans le Richelet et des développements encyclopédiques dans le Furetière. Il n’a toutefois pas toujours été facile de distinguer les données encyclopédiques du Furetière des exemples forgés.

4.1. Le Dictionnaire françois [...] de Richelet

Les figures proprionymiques paraissent dans seulement 6 des 101 articles du Richelet, soit 5,9 % des articles. Au total, les 6 articles livrent 7 unités pertinentes (v. annexe 2, section 2.1.) :

Les données proprionymiques ne révèlent rien de particulier, sinon qu’elles sont conditionnées par des collocations (le lac de Geneve, les lamentations de Jeremie, les landes de Bourdeaux), par l’ethnocentrisme (Il est maître laiettier à Paris, Il est autant possible de fixer la langue Françoise qu’il est possible de fixer l’humeur des Français) ou par la convenance historique (l’entrée lai appelle des maîtres du genre : Alain Chartier, Molinet). La séquence d’articles intègre une entrée éponymique, langé, forme issue de melon de Langé par aphérèse de la base de l’unité complexe, puis par la lexicalisation du toponyme tourangeau Langé.

4.2. Le Dictionaire universel [...] de Furetière

Chez Furetière, la récolte proprionymique est abondante. De telles formes paraissent dans 31 des 125 articles, soit dans 24,8 % des cas, certains articles convoquant plusieurs unités : lac (10 noms propres cités), langue (12 noms propres cités). Au total, 71 noms différents figurent dans les exemples (v. annexe 2, section 2.2.). Les catégories sont les suivantes :

L’universalité du Furetière est manifeste, surtout dans l’évocation des toponymes. Il énumère plusieurs noms de pays, villes et lieux d’Europe (Angleterre, France, Suisse; Bordeaux, Orléans, Rome; Chasteau de Meudon, lac de Geneve), du Proche Orient (Damas, Galilée; lac de Gennasareth, Mer Morte), d’Asie (Corée, Inde), d’Afrique, etc. Dans ce segment nomenclaturel, seule l’Amérique est absente, tout comme elle l’est du Richelet et du DAF.

Le rappel de la religion catholique et de son histoire transparaît à travers les lieux (Galilée, Tiberiade, tour de Babel), les noms bibliques (Dieu, Jeremie, Jesus-Christ, Judas, Paul, Seigneur, St. Esprit, St. Estienne, Vierge), les noms de groupes (Apostres, Innocents, Juifs, Pape, Psalmiste) et les noms divers (Bible, Cantique, Saint Sacrement). Furetière n’oublie pas sa culture et sa vocation religieuses, il ne renie pas son titre d’abbé de Chalivoy.

L’Antiquité marque aussi sa présence de différentes manières : les noms de personnes (Alexandre, Aristote, Petrone, Tite-Live), les noms de dieux (Pallas), les gentilés (Eoliens, Grecs, Rhodiens) et les noms d’institutions politiques (empire Romain).

La palette des couleurs proprionymiques brille de tous ses feux dans le Furetière. Plusieurs proprionymes entrent d’ailleurs dans la composition d’unités lexicales complexes (v. Boulanger et Cormier, 2001) : acier de Damas, languiers du Mans.

4.3. Le Dictionnaire de l’Académie françoise

Dans le DAF, des éléments proprionymiques paraissent dans 11 des 44 articles du corpus, soit dans 25 % des cas. Au total, il y a 23 noms différents répartis dans les catégories suivantes (v. annexe 2, section 2.3.) :

L’Académie est résolument européenne, 17 des 23 noms étant associés à ce continent : 13 des 16 toponymes, 2 des 4 noms de personnes et les 2 noms d’institutions. Les éléments restants font allusion à la religion (Jesus-Christ, Juifs, saint Estienne, tour de Babel) et à l’Orient (Damas, Orient).

Sur la base de cette séquence de mots, et proportionnellement, le DAF constitue donc le plus riche des trois dictionnaires en matière d’inclusion de noms propres et de formes pro-prialisées dans les exemples.

5. Signification des formes proprionymiques et intertextualité

Les noms propres ou proprialisés recensés personnalisent-ils chacun des dictionnaires et/ou révèlent-ils une communauté ou une convergence d’intérêts?

On peut remarquer que l’adresse au prince Ferdinand du DF et l’épître Au Roy du DAF usent des mêmes arguments, et souvent des mêmes noms. Les textes empruntent le même ton quand ils s’arriment à l’Antiquité. Cette référence historique est imparable pour parler en palimpseste de Louis XIV. C’est fort probant dans le discours académique qui n’aborde finalement que deux sujets : le Roy et l’institution elle-même. On n’est pas sans s’étonner du silence sur les autres lexicographes classiques et sur leurs œuvres, comme si l’Académie avait travaillé en vase clos et ne voulait pas s’en reporter à des prédécesseurs ou à des concurrents déloyaux qui n’ont pas respecté le privilège reçu par la Compagnie. Tandis que les deux autres préfaciers font des projections sur le projet académique, qu’ils ne rejettent pas par ailleurs. Leur critique majeure concerne la durée de préparation du dictionnaire. Pour le reste, leurs propos sont plutôt mesurés et encourageants, et ils n’hésitent pas à dire qu’ils ont, anachroniquement, une dette à l’égard d’un dictionnaire encore en devenir!

La mise en comparaison des textes d’ouverture avec les textes lexicographiques révèle une importante dichotomie, commune aux trois dictionnaires : les préfaciers ne sont pas nécessairement les auteurs des parties lexicales. Si Richelet paraît bien être le responsable des écrits de présentation de son dictionnaire, il semble que la rédaction des articles doive beaucoup à Patru. Dans le DU, Bayle n’a rien à voir avec le contenu de l’œuvre qui fut entièrement élaborée par Furetière. Dans le DAF, il est aussi malaisé de déterminer qui sont les auteurs de la préface que de deviner qui étaient les rédacteurs des articles, et s’ils étaient tous académiciens. Aussi, cette disparité entre le prédictionnairique et le dictionnairique dans les trois répertoires peut-elle être interprétée comme un trait commun aux trois projets, ce qui caractérise encore plus profondément une similarité et une simultanéité dans l’exercice lexicographique, cette ressemblance fût-elle le fruit des hasards de l’histoire individuelle des dictionnaires.

Les trois dictionnaires constituent-ils une chaîne ou un double palimpseste? Autrement dit, Richelet et Furetière utilisèrent-ils des matériaux de l’Académie auxquels ils avaient accès, par Patru et d’Ablancourt dans le premier cas, par Furetière lui-même dans le second, ou bien l’Académie s’inspira-t-elle de ces deux prédécesseurs en altérant leurs œuvres déjà publiques? Sans doute y a-t-il un peu des deux, de sorte que, dans la succession des répertoires, il est difficile de dire quel est le dictionnaire primitif à la source des deux autres. Ce sont en fait des produits interdépendants, mais seule l’Académie s’en défend. D’ailleurs, elle le fait trop âprement pour qu’il n’y ait pas anguille sous roche. Le fait que le DAF soit postérieur aux deux autres n’est pas un obstacle, les matériaux de la Compagnie s’étant accumulés depuis 43 ans au moment où paraît le Richelet et depuis 53 ans au moment de la publication du Furetière. Aucun auteur n’avoue avoir emprunté des matériaux à l’autre, l’Académie ne mentionne même pas les noms de Richelet et de Furetière.

Le DF cite 3 toponymes dont 2, Bourdeaux et Geneve, se retrouvent associés aux mêmes entrées chez Furetière et dans le DAF : lande et lac respectivement. Mais c’est entre Furetière et l’Académie que la comparaison devient éclairante. En effet, 8 des 16 toponymes du DAF sont déjà présents dans le DU : Bordeaux, Damas, France, Geneve, Orient, Orléans, Rome, tour de Babel, dont 7 figurent dans les mêmes articles. Seul le nom Orléans est distribué différemment (v. tableau 1).

Tableau 1. Les toponymes et leur distribution
Toponymes Sous
DU DAF
Bordeaux lande lande
Damas lame lame
France laid, lambel lambel, langue
Geneve lac lac
Orient langue langue
Orleans laier lambel
Rome langue langue
tour de Babel langue langue

Même si les probabilités de créer les mêmes phrases exemples sont grandes en raison des cooccurrences faciles, il reste que cette étroite correspondance est étrange ou, à tout le moins, suggestive. Il est cependant difficile de retracer les voies d’inspiration et d’identifier les auteurs des travaux originaux. Qui a emprunté le premier et à qui? Les sources historiques sont fort discrètes là-dessus. Chose certaine, la cause principale du parallélisme n’est pas l’œuvre du seul hasard ou celle du conditionnement langagier qui associe spontanément des mots entre eux. Les trois dictionnaires classiques forment bien une trinité et ils sont le reflet parfait d’une intertextualité.

Bibliographie

Annexe 1 – Les proprionymes dans les textes prédictionnairiques

1.1. Le Dictionnaire françois [...] de Pierre Richelet
Adresse (Total : 10) Avertissement (Total : 2 + [2])
Auguste Iesus-Christ Monsieur d’Ablancourt
Empire Muses [Marmol]
Europe Parnasse Monsieur Patru
France Romains [Tucidide]
Horace Virgile
1.2. La préface du Dictionaire universel [...] d’Antoine Furetière (Total : 70)
Abbaye de Chalivoy Empire Romain Papias
Abbaye de St. Germain des Prez Esope Paris
Academie della Crusca Henry [Estienne] Parlemens/Parlement
Academie (Françoise) Robert Estienne Pays-Bas
Angleterre Euripide Nicolas Perottus
Aristarque Europe Philippe de Commines
Aristote France Platon
Ascensius Badius François Plutarque
Paul Beni Froissard Prieuré de Chuines
Bibliotheque du Vatican Antoine Furetiere Republique des Lettres
Pierre Borel Mr. Furetiere Cardinal de Richelieu
Borrichius Mr. l’Abbé Furetiere Rome
Anne de Boulen Galien Roy
Bourges Henry VIII S. Pierre du Vatican
Calepin Hollande Tomasini
Mr. Du Cange Illustre Compagnie Tucydide
Castres Joannes de Janua Ugotion
Charles-Quint Job Varron
Ciceron Joinville Vaugelas
Compagnie Mr. de la Fontaine Ville-Hardoüin
Conseil d’Etat Reinier Leers Xenophon
Demosthene Mercure Zeuxis
Didyme Monstrelet
Eglise latine Palais
1.3. Le Dictionnaire de l’Académie françoise
Épître (Total : 15) Préface (Total : 30)
Académie Françoise Academie/Académie Demosthene
auguste Nom Académie de Florence Empire Romain
Ciel Académie Françoise Estrangers
Cours de l’Europe Antiquité François
Europe Aristote Georgiques
France Aulugelle Louvre
Grecs Monsieur le Cardinal Paris
Heros Jule Cesar Pompée
Personne Monsieur le Chancelier Cardinal de Richelieu
Puissance Charlemagne Romains
Regne Ciceron Rome
Rois Colbert Roy
Romains Compagnie Monsieur le Chancelier Seguier
Sire Cour Servius
Vostre Majesté [Academia] della Crusca M. de Vaugelas

Annexe 2 – Les proprionymes dans les textes dictionnairiques (les exemples)

2.1. Le Dictionnaire françois [...] de Pierre Richelet (Total : 7)
Bourdeaux François Jeremie Paris
Alain Chartier Geneve Molinet
2.2. Le Dictionaire universel [...]d’Antoine Furetière (Total : 71)
Afrique Demosthene Innocents Psalmiste
Alexandre Dieu Jeremie Rhodiens
Allemands Dieux Jesus-Christ Rhosne
Anciens Diogene Judas Rome
Angleterre Duc d’Orleans Juifs Saint Sacrement
Apostres empire Romain Malthe Seigneur
Aristote Eoliens Mans Soleil
Barbares Epictete Mer Morte St. Denys
Bible Fez Mores St. Estienne
Bordeaux France Orient St. Esprit
Cantique Galilée Orientaux Suisse
Chambre des Comptes Gascogne Orleans Tartares
Chasteau de Meudon Geneve Palais Tiberiade
Constance Gennasareth Pallas Tite-Live
Corée Grand Mogol Pape tour de Babel
Cour Grecs Paul Vaugelas
Courtisans Hollandais Petrone Vierge
Damas Inde Princes
2.3. Le Dictionnaire de l’Académie françoise (Total : 23)
Arragon Duc de Bourgogne Jesus-Christ Rome
Auvergne Espagne Juifs Roy
Bordeaux France Orient saint Estienne
Cardan Geneve Orleans tour de Babel
Corne Hospital Paris Vienne
Damas Hostel-Dieu Provence

Présentation de Josette Rey-Debove par Jean-Claude Boulanger

C’est un honneur, un très grand honneur pour nous d’accueillir Mme Josette Rey-Debove à l’Université Laval.

Mme Debove est connue comme linguiste spécialiste des problèmes de lexique et de morphologie et comme auteure de dictionnaires, c’est-à-dire comme lexicographe. Peut-être aurais-je dû dire qu’elle est autrice de dictionnaires! En effet, dans le Petit Robert 2002, on trouve à la fin de l’article auteur la remarque suivante : « La forme féminine est autrice (lat. auctrix) [...]. » Suit une magnifique citation de Remy de Gourmont, que voici : « Nous avons fait actrice, cantatrice, bienfaitrice, et nous reculons devant autrice [...]. Autant avouer que nous ne savons pas nous servir de notre langue. »

Voilà donc lancé le thème de la présentation de Josette Rey-Debove.

Quelques mots maintenant sur cette double carrière de linguiste et de lexicographe, en précisant bien que linguistique et lexicographie ont été menées en symbiose.

Josette Rey-Debove obtient un doctorat de 3e cycle en 1968 et un doctorat d’État en 1976. Sa thèse de 3e cycle portait sur les dictionnaires français contemporains tandis que sa thèse d’État, soutenue à l’Université de Paris-Vincennes, traitait du métalangage, c’est-à-dire du discours sur le langage.

Au cours de sa carrière, Mme Debove a publié plusieurs livres et plus d’une centaine d’articles de recherche en linguistique et en sémiotique. Elle a aussi présenté un grand nombre de communications dans des colloques et des congrès, textes qui furent, le plus souvent, publiés dans les actes de ces rencontres. Elle a aussi fait de nombreuses conférences, présenté des exposés et animé des séminaires partout en Europe, et souvent en Amérique.

Ses thèmes linguistiques de prédilection sont la sémantique, notamment la définition lexicographique, l’emprunt lexical, en particulier les anglicismes, et la morphologie lexicale. En fait, elle explore en profondeur cet atome de la linguistique qu’est le mot afin d’en saisir les mécanismes de formation, de fractionnement et de fonctionnement.

En 1998, elle a publié un livre synthèse sur ses recherches. Il s’agit de La linguistique du signe : une approche sémiotique du langage.

Ces écrits de nature linguistique se prolongent dans une production lexicographique immense, tant par son ampleur que par sa qualité. En fait, Josette Rey-Debove a participé à presque toutes les aventures dictionnairiques du Robert, les dictionnaires de langue (Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Petit Robert, Micro Robert, Robert méthodique, Petit Robert des enfants, Robert quotidien, etc.), les dictionnaires spéciaux (anglicismes, oral-écrit), les dictionnaires encyclopédiques (Robert des noms propres), etc.

Son livre publié en 1971 et intitulé Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains marque un tournant dans l’histoire de la science lexicographique. Aujourd’hui encore, cet ouvrage demeure le meilleur traité sur la lexicographie.

Josette Rey-Debove entre au Robert en 1953, il y a donc cinquante ans cette année. Elle célèbre avec nous une partie de ses cinquante ans de lexicographie. Elle travaille au Grand Robert de l’époque, plus justement intitulé Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Au moment où paraît le sixième et dernier volume de cette œuvre, en 1964, dans les officines robertiennes, on s’affairait déjà à la préparation du Petit Robert, qui sera lancé en 1967. Plus de trente-cinq ans plus tard, le nom de Josette Rey-Debove reste indéfectiblement attaché, avec celui d’Alain Rey, au meilleur produit lexicographique en un volume jamais mis en marché. Ce dictionnaire phare porte une signature prestigieuse, celle d’une femme lexicographe qui a fait sa marque et qui figure parmi les grands savants du dictionnaire et parmi les hautes personnalités lexicographiques de tous les temps.

Josette Rey-Debove est également la conceptrice de plusieurs autres dictionnaires Robert qui ont fait leur chemin pour s’installer durablement dans la bibliothèque de locuteurs du français ou, même, d’autres langues. Je mentionne trois étoiles de cette constellation dictionnairique : le Robert méthodique —au début des années 1980, ouvrage presque entièrement réalisé par une équipe de femmes—, le Petit Robert des jeunes/des enfants (1988) qui nous a amenés dans la ville de Motbourg —ce dictionnaire est un petit roman lexicographique— et le Robert du français langue étrangère, paru en 1998.

Quelques autres sujets intéressent également notre invitée dans des perspectives sociales. J’en mentionne deux :

J’ai l’honneur de connaître Josette Rey-Debove depuis plus de vingt-cinq ans, et je me suis beaucoup, et constamment, instruit à son contact. Elle est une véritable source d’inspiration pour tous ceux et toutes celles que la lexicographie intéresse. C’est une grande satisfaction d’avoir parmi nous cette grande dame de la lexicographie.

L’épopée du Petit Larousse illustré au Québec de 1906 à 2005[1]

Habent sua fata libelli. [Les livres ont leur destinée.] —Terentius Maurus (Petit Larousse illustré 1906, p. 1078)

Il y a déjà plus de 100 ans que les petits dictionnaires Larousse sont connus et diffusés au Canada français. André Rétif (1970a, p. 344) mentionne que le Dictionnaire complet illustré (1889) de Pierre Larousse —rédigé sous la direction de Claude Augé— a fait une entrée remarquée au Canada : « Une édition spéciale pour le Canada est publiée à Montréal (éd. Beauchemin) en 1894, par les soins de p. Théberge, bachelier ès arts de l’université Laval. Elle comporte 5000 articles concernant le Canada; c’est la 13e édition de l’ouvrage. » En réalité, le Dictionnaire complet illustré était déjà publié en édition canadienne par l’éditeur Beauchemin depuis 1889. Le dictionnaire manuel rejoint ainsi le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle qu’on trouve dans les bibliothèques des communautés religieuses et dans celles des notables, l’encyclopédie n’étant guère à la portée du simple citoyen de l’époque, même le plus instruit. Quant au Petit Larousse illustré, il sera présent en Amérique dès son lancement le 29 juillet 1905. La date qui apparaît sur la page titre du dictionnaire est cependant 1906. Ce décalage de dates s’institutionnalisera et, le cas échéant, on prendra l’habitude de différencier l’année de publication et le millésime du Petit Larousse.

Longtemps, le paysage livresque québécois fut dominé par deux monuments, deux chefs-d’œuvre dans leur genre, la Bible et le Petit Larousse. Le premier livre est conforme aux obligations et aux comportements religieux des Québécois jusqu’aux alentours de 1970. Le second étonne puisque Pierre Larousse, lointain concepteur de l’ouvrage, était républicain et grand défenseur de la laïcisation. Ses héritiers lexicographes vont poursuivre ses travaux dans le même esprit laïque. En France comme au Canada, le Petit Larousse est vite devenu une bible sociale et laïque incontournable quand vient le moment de répondre aux questions qu’on se pose sur la langue, et il le demeure toujours. Dès son arrivée au Canada, il a envahi les écoles et les foyers catholiques. Mais avant de pénétrer dans les classes et dans les familles, il a été épluché par un comité de surveillance formé par les évêques québécois. Sans trop avoir à faire amende honorable sur son contenu, sinon à propos de quelques illustrations, il a reçu l’imprimatur des dirigeants religieux, ce qui refermait le cercle biblique. Il a été longtemps le seul dictionnaire grand public à circuler au Québec. Un monopole qui s’explique de trois manières :

  1. Il satisfaisait le clergé et le monde enseignant, ce dernier étant largement dominé par les religieux et les religieuses.
  2. À son niveau, il n’aura pas de concurrent sérieux avant 1967; en l’occurrence, ce sera le Petit Robert; celui-ci mettra quand même quelques années avant de s’imposer.
  3. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de nécessité d’élaborer des dictionnaires complets du français du Québec, les dictionnaires confectionnés en France paraissant suffire aux besoins de consultation.

À la conclusion de la révolution tranquille, soit après 1968, les perceptions du statut et de la valeur du français québécois seront réévaluées tandis que l’émergence de la francophonie entraînera une prise de conscience contemporaine à l’égard des régionalismes extrahexagonaux. Ceux-ci commenceront à faire l’objet de cueillettes sélectives par les lexicographes français qui souhaitaient les décrire dans leurs dictionnaires.

Aujourd’hui, le paysage dictionnairique québécois est presque essentiellement laroussien et robertien, une seule maison d’édition d’ici ayant réussi à entamer cette domination, et encore seulement à l’école élémentaire. Les dictionnaires Larousse sont les seuls à couvrir tout le programme scolaire, du primaire à l’université. Chaque étape de la scolarisation des jeunes Québécois possède une référence laroussienne qui lui est propre; de son côté, le Petit Larousse est aussi bien consulté par les écoliers des classes élémentaires que par les élèves du secondaire et les étudiants collégiaux et universitaires, sans parler du grand public.

Au Canada français, à l’école ou à la maison, nul n’ignore le nom de Pierre Larousse, et tous l’associent spontanément au dictionnaire qui porte son nom, sans savoir qu’il n’en est pas l’auteur. Le nom Larousse est assimilé au dictionnaire le plus répandu chez nous depuis qu’on le distribue, soit depuis qu’il existe. Il est si connu et si bien intégré dans l’imaginaire qu’on a construit autour de lui une mythologie qui en fait un dictionnaire parfait et complet, qui informe sur tout. Ainsi, au début des années 1990, lorsque Le Robert a lancé au Québec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, quelques critiques peu avertis ont reproché à ce dictionnaire de ne pas fournir les étymologies des mots et des citations d’auteurs comme le faisait le Petit Larousse illustré. Or, si on trouve bien des étymologies dans le Petit Larousse illustré de l’époque, elles n’y sont données que de manière occasionnelle sans qu’on sache vraiment sur quels critères repose la présence de cette rubrique dans le dictionnaire. Le texte de présentation du Petit Larousse illustré 1993, le contemporain du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, ne se fait l’écho d’aucune directive précise justifiant la mention de l’étymologie dans certains articles et pas dans d’autres. On ne trouve qu’une vague formule stipulant que les articles comportent « très souvent » l’étymologie. Un échantillon aléatoire de 206 articles établi à partir des 75 articles de la séquence qui va de DÉTERGENCE à DEUIL, des 59 articles de GÉOCENTRIQUE à GÉOTRUPE et des 72 articles de LAMA à LAMPYRE donne une moisson de 56 articles pourvus de leur étymologie. Ce chiffre représente un peu plus de 27 % des cas. La nomenclature déclarée s’élevant à 58 700 noms communs, le dictionnaire fournirait l’étymologie pour environ 15 900 mots. On est loin de l’exhaustivité. Quant aux citations, elles n’ont jamais fait partie du programme microstructurel du dictionnaire.

Très tôt donc, le Petit Larousse est répandu partout et il est accessible à toutes les couches de la société canadienne-française devenant ainsi un dictionnaire de masse. Mais le clergé surveille de près cet ouvrage certes convenable, mais néanmoins trop laïque à son goût et un peu permissif. Et l’Église ne se prive pas d’intervenir : « L’édition 1924 est illustrée de 83 représentations de tableaux, dont certains seront prohibés au Canada » (Rétif 1971, p. 52). On perçoit ici l’influence ou l’ingérence du clergé catholique pour qui tout excès était répréhensible, notamment la nudité qui devait être dérobée à la vue, même s’il s’agissait des œuvres des plus grands artistes de l’histoire de l’art et que ces œuvres embellissaient le Vatican. À sa manière, le clergé perpétue la position de Pierre Larousse lui-même qui, en 1858, explique qu’il « a écarté avec le plus grand soin, de la nomenclature de son Dictionnaire, tous les mots qui sont, de la part des Élèves, l’objet de recherches ou de questions indiscrètes » (cité dans Rétif 1970a, p. 342). La mise en garde faite par Pierre Larousse à propos des mots interdits dans la sixième édition de son Nouveau Dictionnaire de la langue française est récupérée par les dirigeants ecclésiastiques et elle est appliquée aux illustrations.

Au XXe siècle, les dictionnaires Larousse conquièrent rapidement le marché francophone de l’Amérique du Nord. Si bien qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Nouveau Petit Larousse illustré est imprimé au Canada, ce qui permet d’intervenir plus directement sur certaines parties de son contenu et de voiler ce qui pourrait choquer la morale. En 1947) on trouve à la fin de l’ouvrage la formule suivante : « Imprimé au Canada par la Librairie Beauchemin Limitée en vertu d’une entente avec la Librairie Larousse de Paris. » Le mouvement est lancé et, dans les années 1950, d’autres imprimeurs succéderont à Beauchemin. L’entente au sujet de l’impression au Québec durera jusqu’en 1992. En 1993, le Petit Larousse illustré est imprimé aux États-Unis; de 1994 à 1998, il est imprimé en Belgique; depuis 1999, il est imprimé en France.

À partir de 1956, le Nouveau Petit Larousse illustré est soumis à un examen d’agrément du Département de l’Instruction publique, l’ancêtre du ministère de l’Éducation. Avant d’être diffusé à grande échelle dans les écoles, le dictionnaire doit recevoir l’aval gouvernemental, c’est-à-dire voir son contenu analysé afin de vérifier s’il est conforme airx exigences sociales, religieuses, morales et linguistiques de l’époque. L’édition de 1956 porte sur la quatrième de couverture l’inscription : « Approuvé par le Comité Catholique du Conseil de l’Instruction Publique, le 26 septembre 1956. » En 1959, l’inscription deviendra : « Approuvé par le Comité Catholique de l’Instruction Publique le 26 septembre 1956. » Elle restera inchangée jusqu’en 1967. De 1968 à 1981, l’inscription est laïcisée et la référence au Comité catholique est remplacée par la référence au ministère de l’Éducation; elle se lit comme suit : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la province de Québec en mai 1967. » Elle apparaît désormais sur la jaquette. En 1982, elle subit une légère modification due à un réexamen du dictionnaire qui avait fait l’objet d’une nouvelle édition, dite de 1981, mais complétée en 1980. Le sceau d’approbation sur la jaquette se ht : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la province de Québec en mars 1981. » De 1983 à 1988, la date de l’agrément est ajustée et la formule se termine par : « [...] en mai 1983. » En 1989, la mention de la date de l’agrément disparaît de l’inscription; celle-ci sera toutefois reprise jusqu’en 1996. En 1997 et en 1998, la mention de l’agrément disparaît, car le service idoine du ministère refuse son accréditation au dictionnaire pour des raisons liées surtout à des écarts dans l’écriture des noms de fieux sur les cartes géographiques et non en raison de dérives dans les contenus de la partie langue. Depuis 1999, le dictionnaire ne porte plus le sceau d’approbation, car la procédure d’agrément a été suspendue. L’ouvrage peut cependant être utilisé sans réticence par les enseignants et les élèves. Au début de cette opération d’agrément en 1956, le comité d’évaluation était surtout composé de religieux ou de représentants mandatés par les évêques. Vers 1967-1968, on confiera la tâche d’évaluation à des comités de fonctionnaires dont la majorité sont des laïcs.

Les utilités historiques du Petit Larousse

Les utilités du Petit Larousse peuvent être regroupées en trois grandes classes : le dictionnaire est un instrument linguistique, un instrument pédagogique et un instrument d’autoapprentissage sur le plan culturel.

Tout d’abord, bien entendu, la première vocation du Petit Larousse est d’ordre linguistique; elle visait, et elle vise toujours, à la maîtrise de la langue et à la connaissance du vocabulaire français. Ensuite, comme instrument pédagogique, le Petit Larousse contribue à l’apprentissage global de la géographie (les pays, les villes...; les cartes géographiques), de l’histoire, des arts, de la littérature, etc. (la partie des noms propres), du savoir général et spécialisé (les développements encyclopédiques)... De manière anecdotique, il faut rappeler que dans les années 1950-1960, la « portée pédagogique » du dictionnaire se prolongeait du côté de la maîtrise forcée de l’écriture, si l’on peut dire, car, en effet, le dictionnaire servait d’instrument punitif pour les élèves pris en défaut de comportement ou de connaissance lors des récitations et des examens. En classe, mieux valait être sage, sinon gare à l’épée de Damoclès qui s’abattait sur la tête des récalcitrants! L’élève puni devait copier une page du dictionnaire à la maison et la remettre à l’enseignant le lendemain. La page choisie par l’instituteur ne comportait évidemment pas d’illustrations, tant s’en faut! Cet usage anecdotique du Petit Larousse est un indice comme quoi chaque foyer possédait le dictionnaire, l’école ne prêtant pas l’ouvrage à l’élève fautif. Enfin, l’utilité sociale d’auto-apprentissage était double. D’abord, dans de nombreuses familles, le Petit Larousse était le seul livre de lecture en dehors de la Bible et du journal.

Ensuite, c’était le livre par lequel la jeunesse cherchait à découvrir quelque secret sur la sexualité par la recherche des mots interdits et le regard rivé sur certaines illustrations de la mythologie grecque et latine, surtout les déesses, dans le cas des garçons, images dont la portée avait échappé à la vigilance du comité de surveillance. Lequel des enfants de la génération d’après-guerre n’a pas contemplé en secret la Naissance de Vénus de Botticelli, la Toilette d’Esther de Chassériau, la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, la Fécondité de Jordaens, etc., figurant dans le Nouveau Petit Larousse illustré des années 1950? Toutes ces reproductions étaient en noir et blanc, mais elles étaient néanmoins fort émoustillan-tes pour les jeunes curieux qui osaient braver les interdits et qui avaient soif de connaissances artistiques!

Le Canada s’aventure dans le Nouveau Petit Larousse

Outre l’impression au Québec et le sceau d’approbation du ministère de l’Éducation, les premières traces réelles de la présence canadienne dans le dictionnaire furent les cartes géographiques. En 1959, Larousse introduisit un « Atlas » à la fin du dictionnaire. Sans doute à la demande du ministère de l’Éducation et/ou de l’éditeur Beauchemin, dans l’édition canadienne, les cartes géographiques de la Belgique et de la Suisse ont fait place à des cartes du Canada qui côtoyaient ainsi celles de la France. Ce protocole d’adaptation durera jusqu’en 1996. En 1997, l’Atlas redevient panfrancophone et d’autres pays rejoignent la France et le Canada, dont la Suisse et la Belgique, qui retrouvent ainsi leur place dans le cercle de la francophonie.

Mais la partie la plus visible de la présence canadienne dans le Petit Larousse est certainement la nomenclature, à savoir les mots et les sens nord-américains. Les premiers canadianismes sont répertoriés dans le Nouveau Petit Larousse en 1968. Au total, huit mots exprimant notre américanité sont recensés : bleuet, coureur des bois, débarbouillette, épinette, millage (ainsi que la variante milage), poudrerie, tuque, verge. Ces mots font référence à la nature, à la société et au système des mesures anglo-saxonnes en usage en Amérique du Nord à cette époque. Le Canada entre au Petit Larousse par quelques-uns de ses symboles résistants : l’hiver, la neige, le froid, l’espace, la nature. Le mot phare poudrerie y est défini justement : « Au Canada, neige fraîche que le vent fait tourbillonner », définition qui perdurera jusque dans le Petit Larousse 2003. Dans le Petit Larousse illustré 2004, elle est légèrement modifiée et elle devient : « Neige fine et sèche que le vent fait tourbillonner. » Elle restera la même dans le Petit Larousse illustré 2005. De 1968 à 1998, la marque topolectale qui accompagnait les définitions était Au Canada ou Canada. Le remplacement de Canada par Québec dans le Petit Larousse illustré 2000 a créé une petite commotion chez certaines personnes qui ont interprété cette substitution d’étiquette comme un geste politique soufflé à l’éditeur et elles s’en sont plaint auprès de celui-ci, alors que les raisons étaient exclusivement de nature linguistique : les mots concernés étaient d’abord caractéristiques du français québécois; ils étaient choisis par des linguistes québécois et en consultation avec l’Office de la langue française dont le mandat d’intervention est territorialement circonscrit au Québec; il fallait éviter que la confusion s’installe puisque le dictionnaire consigne également des acadianismes, mot qui, à l’égal de québécisme, a pour hyperonyme le mot canadianisme.

Le Nouveau Petit Larousse paraît au moment où l’Office de la langue française prépare une liste de Canadianismes de bon aloi qui sera publiée en 1969. Cet opuscule de 62 mots québécois officialisés (voir l’annexe) servira d’ouvrage de référence aux lexicographes français qui s’y abreuveront régulièrement pendant de nombreuses années, et avec la collaboration de l’Office de la langue française. On peut penser qu’en 1968, les responsables de l’Office de la langue française possédaient déjà une bonne idée du contenu de cette liste et qu’ils ont fourni aux lexicographes laroussiens, à leur demande, une petite nomenclature dans laquelle ceux-ci ont pu puiser les huit canadianismes cités. Cependant, lorsque les Canadianismes de bon aloi paraîtront en 1969, le mot épinette ne sera pas répertorié dans la liste même s’il figure dans le Petit Larousse illustré 1968. En 1969, le Petit Larousse illustré intégrera 29 nouveaux canadianismes de bon aloi. À partir de 1970, les canadianismes, qu’on commence à appeler québécismes, occuperont un créneau de plus en plus important et visible dans les dictionnaires français, les Éditions Larousse ayant ouvert la voie pour l’époque contemporaine. Il est évident que pour les éditions de 1968 et 1969, Larousse a puisé ses québécismes en priorité dans la liste des canadianismes de bon aloi. Il faut toutefois noter que quelques mots des canadianismes de bon aloi sont bel et bien présents dans les Petit Larousse antérieurs à 1968, mais ces mots ne sont pas marqués géographiquement comme étant des canadianismes. Ils acquerront cette étiquette ultérieurement (voir le tableau 1). Ainsi, acre et arpent sont donnés comme étant des anciennes mesures agraires en France, boisseau est une « anc. mesure de capacité », chopine une « anc. mesure des liquides », gallon une « mesure de capacité anglo-saxonne » et once est une « ancienne mesure de masse ».

En 1974, il y a au Petit Larousse une moisson d’au moins 37 canadianismes dont 36 sont des canadianismes de bon aloi. Leur nombre grimpera, au minimum à 53 en 1975. À cette date, il reste 10 mots québécois officiels et reconnus par l’État qui n’ont pas encore été pris en charge par le Petit Larousse. Il faudra attendre le Petit Larousse illustré 1976 pour voir le mot abatís accéder à la nomenclature; dans le Petit Larousse illustré 1981, ce sera au tour du mot transcanadien de faire son entrée au dictionnaire, suivi par huard dans le Petit Larousse illustré 1987; cacaoui, livre et pruche se joindront à la cohorte des canadianismes dans le Petit Larousse illustré 1989, tandis que carriole sera retenu dans le Petit Larousse illustré 1998 et outarde dans le Petit Larousse illustré 2000. Enfin, dans le Petit Larousse illustré 2005, érablière sera le dernier canadianisme de bon aloi à rejoindre les colonnes du célèbre dictionnaire. Ce retard dans la consignation des derniers canadianismes de bon aloi est d’autant plus curieux que la plupart de ces mots ont une grande fréquence d’emploi dans le français québécois d’aujourd’hui. Avant la refonte du Petit Larousse illustré 1989, les pics relatifs à l’introduction des canadianismes de bon aloi dans le Petit Larousse sont, dans l’ordre décroissant, le millésime de 1969 (29 mots ou sens), celui de 1975 (16 mots ou sens) et celui de 1968 (7 mots ou sens). Le tableau 1 fournit tous les détails statistiques.

Tableau 1. Chronologie de la consignation des 62 canadianismes de bon aloi au Petit Larousse illustré
Années [éditions] Nombre de mots Mots ou sens
1968 7
  • bleuet
  • coureur* des bois
  • débarbouillette
  • millage
  • poudrerie
  • tuque
  • verge
1969 29
  • achigan
  • acre
  • arpent
  • avionnerie
  • boisseau
  • brûlot
  • brunante
  • canton
  • catalogne
  • cèdre
  • ceinture* fléchée
  • chopine
  • demiard
  • doré
  • épluchette
  • fin de semaine*
  • gallon
  • maskinongé
  • mille
  • once
  • ouananiche
  • ouaouaron
  • pinte
  • pouce
  • rang
  • savane
  • souffleuse
  • tire
  • vivoir
1975 16
  • atoca
  • banc* de neige
  • batture
  • biculturalisme
  • bleuetière
  • bordage(s) [au sing.]
  • bouscueil
  • cabane* à sucre
  • canot
  • comté
  • frasil
  • goglu
  • ligne
  • raquetteur
  • suisse
  • traversier
1976 1
  • abatis
1981 1
  • transcanadien
1987 1
  • huard ou huart
1989 3
  • cacaoui
  • livre
  • pruche
1998 1
  • carriole
2000 1
  • outarde
2005 1
  • érablière
1
  • pied

[Rem. L’astérisque indique sous quel mot est traitée une unité lexicale complexe.]

À l’heure actuelle, parmi les 62 canadianismes de la liste de 1969, il en reste un seul qui ne soit pas été identifié comme tel, bien qu’il soit intégré au Petit Larousse illustré : c’est le mot pied. La définition de pied concerne bel et bien le système des mesures anglo-saxonnes, mais aucune marque de localisation géographique ne caractérise l’emploi québécois du mot. Déjà présent dans le Petit Larousse illustré 1906, le mot fait exclusivement référence à l’ancienne mesure de longueur en France ou à la mesure de longueur anglo-saxonne. Mais nulle part dans l’article il n’est fait mention de l’usage historique qui en est fait au Canada français. C’est le seul canadianisme de bon aloi désignant une unité de mesure qui ait échappé à la vigilance des rédacteurs du Petit Larousse. Le mot pied est un élément-clé de la civilisation et de la culture francophones nord-américaines. À ce titre, il aurait dû être étiqueté dès 1968 ou 1969.

En 1975 donc, pas moins de 53 québécismes (formes, sens, locutions) sont présents dans le Petit Larousse illustré. Des mots provenant d’autres sources que les Canadianismes de bon aloi ont sans doute été répertoriés au dictionnaire, mais faute de documentation disponible, on ne peut les repérer aisément. Entre 1976 et 1988, les ajouts se feront rares. Des fouilles faites au hasard permettent de trouver le mot joual dans le Petit Larousse illustré 1976, le mot québécois dans le Petit Larousse illustré 1977, le mot didacticiel dans le Petit Larousse illustré 1986. De 1976 à 2005, ce nombre augmentera d’au moins 256 autres particularismes, pour atteindre un total de 309, et sans doute un peu plus, car je n’ai pas de chiffres pour les années 1978, 1980 et 1991. Les statistiques sont fondées sur les listes des mises à jour distribuées par Larousse. À elle seule, la refonte de 1989 a fourni 81 ajouts. Entre 1990 et 2005, le total s’élève à 170 nouveautés, avec des pics en 1995 (15 entrées), en 1996 et en 2001 (13 entrées), en 1998 (21 entrées), en 2000 (29 entrées) et en 2005 (33 entrées). Entre 1976 et 2005, il n’y eut aucun ajout dans les millésimes 1979, 1982, 1983, 1984, 1985, 1991 et 1999, du moins si on se fie aux listes fournies par la maison Larousse (voir le tableau 2). Il faut aussi relativiser le chiffre de 309 québécismes, car les listes d’ajouts révèlent parfois qu’un mot a été intégré à plus d’une occasion. Par exemple, le mot épinette « épicéa » est pris en compte une première fois en 1968, puis à nouveau dans le Petit Larousse illustré 1998 lorsqu’on introduit un sous-sens sous lequel on range l’unité lexicale complexe bière d’épinette, laquelle est définie : « boisson fabriquée avec des rameaux ou de l’écorce d’épinette et aromatisée artificiellement ». Reprise dans le Petit Larousse illustré 1999, cette définition sera l’objet de quelques modulations dans les éditions subséquentes. D’abord, de 2000 à 2004, elle sera écourtée et elle se lira : « boisson faiblement alcoolisée fabriquée avec des rameaux d’épicéa » —définition qui n’est pas tout à fait exacte puisque la bière d’épinette est une simple boisson gazeuse et non une boisson alcoolisée. Ensuite, dans le Petit Larousse illustré 2005, l’énoncé sera corrigé et reconfiguré ainsi : « boisson traditionnelle faite d’une décoction de rameaux ou d’essence d’épinette. » En quelques années seulement, trois libellés sémantiques seront proposés, tribulations qui mériteraient par ailleurs une analyse détaillée.

Pour en revenir aux données statistiques, si on excepte l’année faste de la refonte de 1989, on remarquera, dans le tableau 2, qu’à partir de 1995, le nombre d’ajouts s’accroît rapidement, avec des pauses en 1997 et 1999. On constatera, malicieusement, que les ajouts augmentent au moment où le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui est publié en 1992.

Tableau 2. Québécismes ajoutés au Petit Larousse illustré de 1976 à 2005
Années Ajouts
1976 1
1977 1
1978 ?
1979 0
1980 ?
1981 1
1982 0
1983 0
1984 0
1985 0
1986 1
1987 1
1988 0
1989 81
1990 1
1991 ?
1992 2
1993 6
1994 1
1995 15
1996 13
1997 2
1998 21
1999 0
2000 29
2001 13
2002 11
2003 11
2004 12
2005 33

Suivant une compilation récente réalisée à partir d’un récapitulatif fourni par Larousse en 1999, et auquel on ajoute les 109 entrées des éditions de 2000 à 2005, le Petit Larousse illustré aurait intégré 341 québécismes (formes, sens, locutions) depuis 1968. De ce nombre, il en resterait environ 330. En effet, quelques-uns ont été supprimés au fil des aimées, comme acre qui figure de 1973 à 1980 avant de se voir retirer son label de canadianisme en 1981, sans quitter cependant les colonnes du dictionnaire. Quant au juron tabernacle —toujours prononcé [tabarnak]—, il fut intégré en 1993 et aussitôt retiré en 1994 à la suite de protestations de quelques réfractaires affirmant que ce mot ne s’employait pas au Québec ou qu’il ne fallait pas exposer nos fautes de langage devant la francophonie. Ces jugements montrent bien comment la confusion entre l’usage réel d’un mot, son registre d’emploi et l’écart langagier peut s’installer. On ne peut pas nier que ce sacre (juron religieux) est d’un emploi fréquent au Québec. De ce point de vue, les lexicographes doivent évaluer la possibilité de répertorier le mot dans les dictionnaires. Que dirait-on en France si on supprimait les entrées bordel, con ou putain des dictionnaires en recourant aux mêmes arguments? Dans le cas qui nous occupe, on pourrait croire qu’il y a une évidente manifestation de néobienséance langagière exacerbée. Mais, en fait, là n’est pas la question puisque le mot était accompagné d’une marque d’usage précisant son registre d’emploi. Le problème résidait davantage dans le choix de cet ajout qui ne paraissait pas prioritaire aux yeux des Québécois. D’autres mots plus standards méritaient une intrégration dans le dictionnaire plus rapide que ce juron. La même complainte a resurgi lors de la mise en cage de l’anglicisme lousse dans le Petit Larousse illustré 1998, mais cette fois Larousse n’a pas bougé et le mot est toujours consigné au dictionnaire. Au départ, deux sens sont répertoriés pour ce mot. Deux autres sens seront ajoutés dans le Petit Larousse illustré 2005. On a affaire ici à l’un des québécismes les plus polysémiques du Petit Larousse illustré. Les mots tabernacle et busse ont eu des sorts différents. Et lorsqu’on replace les choses dans leur contexte, on comprend que pour l’éditeur, il y avait un intérêt à noter le sacre et l’anglicisme, ne serait-ce que pour expliquer aux locuteurs français le statut de ces unités par rapport à la norme ou au bon usage.

Outre les quelque 330 québécismes, dans sa partie langue, le Petit Larousse illustré fait allusion au Québec, au Canada et à l’Acadie plus d’une quarantaine de fois. Mais il s’agit le plus souvent de renseignements à caractère encyclopédique touchant la francophonie canadienne et non des particularismes lexicaux. Ainsi, l’entrée canada « Pomme reinette d’une variété à peau jaune ou gris-beige » : cette variété de pommes n’est plus connue au Canada. Autre exemple, la mention du Cirque du Soleil dans la section encyclopédique de l’article cirque.

Les collaborateurs

Jusqu’à la refonte de 1989, aucun nom de collaborateur québécois ne figurera dans les pages liminaires du Petit Larousse. Les lexicographes continueront cependant à consulter des linguistes québécois et l’Office de la langue française pour prendre des avis sur la sélection des québécismes, la décision finale revenant toujours à Larousse. À partir de la nouvelle édition de 1989, on demandera aux Québécois de participer plus étroitement à la rédaction des articles et on commencera à mentionner les noms des intervenants : « [...] les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil » (Petit Larousse illustré 1989, p. 7). C’est également lors de cette refonte que le texte de présentation du dictionnaire devient plus explicite au sujet de la francophonie. Il est intéressant de noter que nous sommes alors deux ans après le premier sommet officiel de la francophonie tenu à Québec en 1987. Parmi les grands axes de la refonte de 1989, et pour la première fois dans les introductions, il est explicitement fait mention des contributions du cercle francophone à la nomenclature : « Une part importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux » (Petit Larousse illustré 1989, p. 6). Il faut remarquer ici l’absence des noms de lieux Canada et Acadie. Lors de la refonte suivante en 1998, le texte introductif fait à nouveau mention « de la vitalité de la francophonie » (Petit Larousse illustré 1998, p. 3) qui contribue à l’enrichissement de la nomenclature du dictionnaire. La lecture du texte invite à se pencher sur le sens qui est donné au terme francophonie afin de savoir s’il inclut la variété parisienne ou s’il désigne la mosaïque des variétés, exception faite de celle de Paris. Par ailleurs, en cette même année 1998, l’équipe de spécialistes québécois s’adjoint la collaboration d’un historien, Denis Vaugeois. En 1999, seul demeure le nom de ce dernier comme collaborateur québécois. En 2000, on rattache le fil historique avec l’Office de la langue française : « Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (Petit Larousse illustré 2000, p. 5). En 2001, l’Université Laval entre en scène : « La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (Petit Larousse illustré 2001, p. 5 et Petit Larousse illustré 2002, p. 4). En 2003, la formulation devient : « La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (Petit Larousse 2003, p. 4). Dans le Petit Larousse illustré 2004 (p. 5), la phrase reste la même, à un mot près : l’Office de la langue française est devenu l’Office québécois de la langue française. En 2005, le texte subit quelques changements : « Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (Petit Larousse illustré 2005, p. 7).

Quant au discours sur la francophonie, il est un peu plus vigoureux et il offre un nouveau profil qui devient plus neutre, moins hiérarchisé, mais qui accorde néanmoins au franco-parisien le rôle d’arbitre, de référence, de point de comparaison par rapport aux autres français.

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (Petit Larousse illustré 2000, p. 3).

Le Petit Larousse illustré 2001 reproduira le texte à l’identique. Dans le Petit Larousse illustré 2002, l’énumération des territoires francophones augmente de deux noms : l’Océanie et l’océan Indien. Le reste du texte comporte quelques variantes, mais l’esprit demeure le même. Le texte est repris dans le Petit Larousse 2003. En 2004, il devient :

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (Petit Larousse illustré 2004, p. 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’ensemble francophone. Qu’en est-il exactement de la position de la France dans cet agencement, elle n’est jamais mentionnée dans les énumérations?

En 1968, lors de l’intégration des premiers régionalismes extrahexagonaux, la situation générale de la francophonie émergente plaçait la France au-dessus des autres pays et États. La France était le point de repère historique pour tous et le guide suprême en matière de langue. Les pays francophones étaient à la remorque de la France, et presque personne ne contestait la propriété exclusive de l’Hexagone sur la langue française. On parlait alors de régionalismes et de l’apport de ces particularités à la langue française, c’est-à-dire, en ces temps, au français de France. On parlait encore du français et de la norme, au singulier, et non des français et des normes. Incidemment, dans le Nouveau Petit Larousse 1968, il n’y a pas d’article FRANCOPHONIE, seul francophone est présent et défini : « Qui parle le français. » Le mot francophonie entrera au Nouveau Petit Larousse en 1971, avec la définition : « Collectivité constituée par les peuples parlant le français. » Cette définition est brève et elle intègre tous les groupes et territoires, sans prétendre à une quelconque hiérarchisation des variétés de français par rapport à la France. Dans le Petit Larousse illustré 2005, l’article est plus étoffé, mais ce sens est relégué au niveau du sous-sens : « Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. —Collectivité que forment les peuples parlant le français. » On détectera peut-être un petit relent de répétition dans les trois énoncés? Tout comme on s’interrogera sur la signification du segment « communauté de langue ».

Autour de 1975, les choses vont changer, notamment aux Dictionnaires Le Robert, alors qu’une linguiste québécoise sera responsable du traitement des québécismes, sans cependant que l’axe langue expliquée/langue expliquante change. C’est aussi à cette époque que les rapports hiérarchiques dans la francophonie commencent à se modifier. Les périphériques prennent la parole et réclament le partage de la langue française; ils ne se contentent plus seulement d’une contribution marginale aux dictionnaires sous la forme de quelques particularismes isolés et au parfum exotique (cacaoui, ouananiche) ou folklorique (ceinture fléchée, coureur des bois). Le vocabulaire désignatif muera : du régionalisme, on passera lentement à la variété et à la diversité de tous les français, y compris le franco-français. On passe également DU FRANÇAIS, au singulier, AUX FRANÇAIS, au pluriel. La norme de référence devient un modèle théorique et on intègre l’idée, surtout dans la francophonie extérieure, que chaque individu soit de quelque part, que l’accent de l’autre est identitaire et perçu positivement. Le français est désormais vu comme une langue partout présente, mais nulle part entière. Ce mouvement est issu surtout de l’implication des francophones hors France qui prennent la parole, et il repose sur le double sentiment de la réduction de l’insécurité linguistique et de l’atténuation du complexe du mal parler à l’égard de la norme de référence historique, celle de l’Île-de-France. En corollaire, les variétés de français sont valorisées de l’intérieur, ce qui a pour effet de renforcer le corps de doctrine qu’est la francophonie.

La perception des Québécois à l’égard du traitement des québécismes dans le Petit Larousse

Si le Petit Larousse demeure un dictionnaire pérenne au Québec et qu’il a été promis à un destin peu ordinaire en terre laurentienne, s’il fut admis dès son origine dans les foyers catholiques parce que, à la demande du clergé, il masquait heureusement la plupart des choses honteuses, il n’en demeure pas moins qu’on le scrute à la loupe pour en dire les grandes qualités et en rechercher les lacunes ou les mésinter-prétations.

Selon André Rétif (1970b, p. 594), lors de la visite de Claude Dubois au Canada en 1968, à l’occasion du lancement de la nouvelle édition du dictionnaire devenu cette année-là le Nouveau Petit Larousse, la « presse du Canada fait une large place à l’ouvrage, tantôt pour le louer, tantôt pour faire des réserves ou émettre des critiques ». Cette triple attitude —louanges, réserves, critiques— constitue depuis presque 40 ans le comportement usuel des Québécois à l’égard de tous les dictionnaires français qui nous font l’honneur d’intégrer quelques-uns de nos mots et de nos sens —les louanges—, mais dont les sélections ne sont pas toujours les plus intéressantes du point de vue des locuteurs québécois —les réserves— (par exemple, à l’égard de la graphie baguel pour bagel dans le Petit Larousse illustré 2000, bagel étant la seule orthographe usitée au Québec, la première étant une proposition de l’Office de la langue française restée sans avenir) ou qui décrivent nos mots incomplètement ou erronément —les critiques. La participation directe de linguistes québécois à la rédaction des définitions a atténué les écarts.

En réalité, certains de ces jugements reposent sur au moins une incompréhension majeure de la part des locuteurs québécois : les dictionnaires français sont rédigés par des Français et leur premier public est celui de la France et non celui de la francophonie extérieure, qu’elle soit nord-américaine ou autre, et cela quels que soient les discours diplomatiques tenus sur le thème rassembleur de la francophonie. Le fait que ces ouvrages soient diffusés dans tout l’espace francophone est certes positif sur le plan culturel, mais il ne faut pas se cacher que cet élargissement du public repose aussi sur des considérations commerciales. De plus, entre 1968 et 1989, les commentaires plus précis venant des lexicographes québécois concernaient le fait que les rédacteurs français ne consultaient guère les linguistes québécois pour le traitement lexicographique des mots. Bien entendu, ils le faisaient pour le choix des entrées, mais la sélection finale et la rédaction des énoncés microstructurels étaient laissées aux mains des lexicographes de la maison Larousse. Pour les périphériques que nous sommes, cette séparation des tâches crée un décalage entre la langue expliquée —les entrées québécoises— et la langue expliquante —les articles sur ces mots et ces sens— qui est hexagonale. Cela est conforme au programme du dictionnaire, mais heurte la conscience des utilisateurs à qui on emprunte ces entrées. Prenons deux exemples. D’abord, le mot bleuet, entré dans le Petit Larousse en 1968 où il est glosé : « Myrtille. » La glose sera privilégiée jusque dans le Petit Larousse illustré 1992. Dans le Petit Larousse illustré 1993, le vocable acquerra une vraie définition phrastique : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille. » Dans le Petit Larousse illustré 2000, une précision est apportée et le mot est défini : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, de l’airelle d’Amérique. » En 2002, le dernier segment se voit remplacé par autre chose et la définition devient : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, du bleuetier. » Enfin, dans le Petit Larousse illustré 2005, changement de cap et la définition vire au renforcement métalinguistique : « Nom donné aux variétés nord-américaines de la myrtille. » Ensuite, le mot rondelle qui se voit adjoindre un sens québécois dans le Petit Larousse illustré 1992 : « Palet de hockey sur glace », formule qui perdurera jusque dans le Petit Larousse illustré 1999. À partir du Petit Larousse illustré 2000, une précision est apportée : « Palet de hockey sur glace en caoutchouc dur », énoncé inchangé depuis. Au Québec, le mot myrtille n’est pas d’usage courant tandis que palet ne s’emploie pas et qu’on ne dit guère hockey sur glace, mais simplement hockey. Les trois éléments renvoient prioritairement à des références françaises. Depuis 1968, ce protocole, qui n’est pas propre à Larousse, n’a pas changé, et il n’a pas lieu de l’être compte tenu du programme que se tracent les dictionnaires français dont le premier public est naturellement composé de locuteurs français. En réalité, il n’est pas nécessaire de procéder à des changements à ce niveau. Si les Québécois veulent un dictionnaire dont la langue expliquée et la langue expliquante sont leur variété de français normée, ils n’ont qu’à se mettre à l’œuvre. Ce qu’ils ont d’ailleurs déjà commencé à frire. Car il est clair que pour les lexicographes français, si des régionalismes québécois sont retenus, leur description s’adresse à des lecteurs français. Le protocole rédactionnel vise à « expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (Rey 1977, p. XIX) de l’utilisateur hexagonal. La description totale du français québécois, y compris les ressemblances et les différences avec la variété française, et la normalisation des variétés de la langue française partout dans la francophonie « relèv[ent] à l’évidence des instances souveraines des divers États » (ibid.). Ce paradoxe est le tendon d’Achille des dictionnaires qui intègrent des particularismes, ils ne sont francophones que dans la zone consacrée à la nomenclature et, occasionnellement dans le réseau analogique. Remarquons qu’il en va de même lorsqu’un dictionnaire nord-américain comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui décrit les francismes, la variété de langue expliquante est le français québécois standard, ce qui est normal puisque l’ouvrage s’adresse au premier chef aux locuteurs québécois.

Un témoin du temps qui passe

Le Petit Larousse est le fruit de préoccupations pédagogiques universelles ayant toujours animé son lointain concepteur (Rétif 1975). Chaque nouvelle édition, chaque nouvelle refonte synthétise, perfectionne et enrichit le travail de ses prédécesseurs patrilinéaires. Dès le début, il a convenu à la société canadienne-française conservatrice des valeurs traditionnelles. Sa nomenclature est plutôt normative, relativement épurée des mots sensibles, tout en étant accueillante aux néologismes. Pendant plus de cinquante ans, de 1905 à 1960, il sera l’un des liens privilégiés entre la France et le Québec, en quasi-rupture sur d’autres plans depuis la Conquête anglaise de 1760. Sa vocation culturelle complétait efficacement sa mission pédagogique et linguistique. C’était un livre essentiel qui reliait tous les foyers catholiques de la province où l’on parlait français et, dans le prolongement de cette réussite socio-lexicale, le Petit Larousse gardait le Québec en liaison avec les « vieux pays », comme on le disait alors.

Mais, bien entendu, le rôle le plus évident du Petit Larousse était celui du perfectionnement d’un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées à l’école » (Rey 1990, p. 1821). Si en France, le Petit Larousse est rapidement devenu le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (Rey 1986, p. 638) dont chaque article, n’en déplaise à Pierre Larousse, forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du Nouveau Dictionnaire de la langue française (1856), « Quatre dictionnaires en un seul » (Boulanger 1994, p. 40), au Québec, cette comparaison évangélique ne se perdit que dans les années 1970, en même temps que l’influence du clergé périclitait.

Le Petit Larousse véhicule une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, celle de la société européenne en priorité (ibid., p. 41). Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle francophone, toutes générations et toutes classes sociales confondues. À elles seules, les préfaces sont une mine de renseignements historiques sur ce sujet. Quoique brèves, elles illustrent parfaitement les grandes orientations sociales prises par le dictionnaire au cours de son périple dans le XXe siècle, les premières vertus étant de jouer de prudence dans le choix des mots et de faire preuve d’une responsabilité morale dans leur traitement. À partir de 1968, date charnière dans l’histoire de l’Europe, la maison Larousse modifie son mandat en s’ouvrant sur les nouvelles réalités francophones. Le Petit Larousse commence alors à introduire des particularismes d’autres pays que la France. Et plus il y a de mots qui représentent les francophones hors de France, plus la critique se fait exigeante à l’égard de l’entreprise parisienne. C’est là un aspect fondamental des rapports troubles des Québécois avec la France en matière linguistique : ils veulent que les Français prennent leurs mots, mais ils ne veulent pas qu’ils soient traités à la française. C’est là une exigence qui relève d’une erreur d’interprétation, car on ne saisit pas que les dictionnaires français s’adressent naturellement d’abord aux locuteurs de la France, et que même si les mots sont des québécismes, des belgicismes, des helvétismes, etc., leur description est gallo-française.

Néanmoins, les Québécois sont toujours reconnaissants au Petit Larousse pour sa contribution à la diffusion de leurs mots. Cette reconnaissance va même au delà des particularismes lexicaux. Un exemple symbolique vaut d’être rappelé. En 1968, les Québécois se réjouirent publiquement « que le drapeau du Québec figure dans la planche des pavillons nationaux, bien que le Québec ne soit pas un État souverain » (Rétif 1970b, p. 594). Il faut sans doute interpréter l’arrivée du drapeau québécois dans le Petit Larousse non pas comme un geste politique, mais comme la manifestation de l’accueil et de la reconnaissance du Québec en tant que membre de la francophonie, c’est-à-dire comme groupe communautaire parlant le français. Néanmoins, les hasards de l’histoire ont fait qu’en cette même année 1968, René Lévesque fondait le Parti québécois. Le geste laroussien prit alors valeur de symbole.

Sous divers noms, le Petit Larousse fut l’un des principaux témoins de la situation du français au XXe siècle. Il n’a eu aucun concurrent sur ce plan. Il a traversé le siècle en offrant tantôt des mises à jour annuelles, tantôt des refontes systématiques. Il a été refait à neuf en moyenne tous les 10 ans. De 1906 à 2005, il aura eu 11 éditions : 1906, 1924, 1935, 1948, 1952, 1959. 1968, 1981, 1989, 1998 et, dans une moindre mesure, 2000, sans compter les éditions spéciales comme en 1956. À travers un siècle d’existence, il présente 100 couches successives de la vie de la langue française, d’abord une, puis plurielle avec l’ouverture sur la francophonie en 1968. D’une édition à l’autre, le Petit Larousse a actualisé le portrait de la langue française par l’ajout de mots, de sens et de locutions récemment créés et par la mise à jour des articles, sans oublier la modernisation de l’iconographie (nouvelles images, graphisme plus contemporain, amélioration des techniques de reproduction des œuvres, recours systématique à la couleur à partir de l’édition de 1992, etc.). L’arrivée des nouveaux mots a cependant poussé de nombreux autres témoins lexicaux à la retraite dans les pages de l’histoire. Ne serait-il pas opportun que, pour entamer le deuxième siècle du Petit Larousse, on dispose d’un dictionnaire répertoriant les mots et les sens, ainsi que les locutions, qui, à un moment ou à un autre, ont servi la langue française et ont été accueillis dans les colonnes du Petit Larousse, et qui, pour une raison ou pour une autre, ont été forcés de rejoindre les replis de l’oubli? Les entrées, les sens ou les locutions disparus de l’usage pourraient être escortés de leur date de sortie du dictionnaire. Ce Petit Larousse serait un véritable miroir (le spéculum latin) de la vie des mots, de l’évolution du lexique et de l’histoire de la langue française au XXe siècle. En palimpseste, il serait le reflet des multiples métamorphoses survenues dans la société française durant le siècle. Un dictionnaire qui raconterait quelques épisodes de l’histoire du vocabulaire, de l’histoire des hommes et de l’histoire de l’humanité. Ne serait-ce pas là faire honneur à un grand humaniste, à un grand nationaliste et universaliste, à un grand aménagiste et à l’une des grandes figures de la lexicographie encyclopédique universelle, Pierre Larousse!

Annexe

Les Canadianismes de bon aloi (1969) accompagnés de leur date d’entrée au Petit Larousse illustré
abatis 1976
achigan 1969
acre 1969
arpent 1969
atoca 1975
avion nerie 1969
banc* de neige 1975
batture 1975
biculturalisme 1975
bleuet 1968
bleuetière 1975
boisseau 1969
bordages 1975
bouscueil 1975
brûlot 1969
brunante 1969
cabane* à sucre 1975
cacaoui 1989
canot 1975
canton 1969
carriole 1998
catalogne 1969
cèdre 1969
ceinture* fléchée 1969
chopine 1969
comté 1975
coureur* de/des bois 1968
débarbouillette 1968
demiard 1969
doré 1969
épluchette 1969
érablière 2005
fin de semaine* 1969
frasil 1975
gallon 1969
goglu 1975
huard (huart) 1987
ligne 1975
livre 1989
maskinongé 1969
millage 1968
mille 1969
once 1969
ouananiche 1969
ouaouaron 1969
outarde 2000
pied
pinte 1969
pouce 1969
poudrerie 1968
pruche 1989
rang 1969
raquetteur 1975
savane 1969
souffleuse 1969
suisse 1975
tire 1969
transcanadien 1981
traversier 1975
tuque 1968
verge 1968
vivoir 1969

[Rem. L’astérisque indique sous quel mot est traitée une unité lexicale complexe.]

Note

[1] Cet article est une version remaniée, mise à jour et largement augmentée d’un texte intitulé « Le Petit Larousse au Québec : brève histoire et influence » paru en 2002 dans Pierre Larousse. Du Grand dictionnaire au Petit Larousse. Actes du Colloque international organisé par Micheline Guilpain-Giraud et l’Association Pierre Larousse, Toucy (France), 26 et 27 mai 2000, Paris, Honoré Champion éditeur, coll. « Lexica. Mots et Dictionnaires », no 10, p. 204-222.

Quelques figures du panthéon des dictionnaires scolaires modernes (1856-2005)

Le dictionnaire scolaire se situe à l’avant-plan des instruments d’acquisition, de maîtrise, de perfectionnement et, à l’occasion, de correction de la langue. À l’école, il doit faire l’objet d’une pédagogie particulière et ne pas seulement servir d’ouvrage d’appoint dans quelques matières, notamment le français. « Enseñar a manejar los diccionarios debería, pues, constituir un objetivo destacable de la didáctica de la lengua[1] » (Hernández 1989, p. 35). Les dictionnaires sont des outils d’apprentissage qui visent aussi à assurer la cohésion culturelle du groupe, car ils permettent de pérenniser la compréhension des livres et des écrits divers d’une société —de même que les paroles— qui importent pour fédérer l’histoire d’une communauté linguistique. Le dictionnaire est le dépositaire d’une partie fort importante d’une culture et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture. Il est simultanément une mémoire de la langue et une mémoire des faits, des événements et des choses. Appréhendé de ce double point de vue, il fait partie de la geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire personnelle et une mémoire collective, et transmettre à travers elles les valeurs communautaires, une conception particulière du monde, un modèle idéologique adéquat, voire une morale. L’un des premiers à bien saisir et à bien comprendre les vocations linguistiques, pédagogiques et sociales du dictionnaire fut certainement Pierre Larousse au milieu du XIXe siècle.

De très lointaines et très obscures origines

Les dictionnaires scolaires revendiquent de très lointaines origines. Ils sont étroitement liés à l’invention de l’écriture. Des recherches récentes nous apprennent qu’ils remontent au IVe-IIIe millénaire avant Jésus-Christ alors que les scribes mésopotamiens établissaient des listes lexicales tabulaires destinées à l’enseignement dans les eduba, c’est-à-dire dans les écoles où on formait les futurs scribes (Boulanger 2003). La confection de ces catalogues de mots sur des supports d’argile avait déjà pour premier objectif de venir appuyer l’apprentissage de l’écriture et la connaissance de la langue. Ces tablettes contenaient des relevés de noms communs, de noms propres, de synonymes, de parties de mots, etc., tous éléments de base dans un cheminement scolaire. Pour apprendre l’écriture cunéiforme, les jeunes élèves recopiaient ces listes sur d’autres tablettes. Et on a retrouvé un nombre impressionnant de ces cahiers de devoirs en argile.

Dans l’Europe du Moyen Âge, on élaborera également des dictionnaires destinés à combler des besoins d’apprentissage non pas de la langue maternelle et quotidienne, mais du latin, la langue de l’intellect, de la religion et du pouvoir. Il faudra attendre la Renaissance pour que la production d’ouvrages sur le français, et en français, prenne le pas sur les dictionnaires du latin et sur les glossaires bilingues.

Il faudra patienter plus longtemps encore pour que le dictionnaire scolaire soit caractérisé comme un sous-type dans l’organigramme des dictionnaires. Les dictionnaires « portatifs » des siècles postérieurs à la Renaissance, notamment ceux du XVIIIe siècle, ne doivent pas être confondus avec les petits dictionnaires pour enfants ni avec les compilations élémentaires du XIXe siècle ayant le même gabarit. Les portatifs sont surtout des abrégés et des réductions de répertoires plus volumineux et plus grands que l’on pouvait ainsi transporter plus aisément (Quemada 1967, p. 250-262). Ils répondaient en outre à des besoins de démocratisation du livre, phénomène qui se manifestait, entre autres, par la baisse des coûts d’acquisition et par l’accroissement de la maniabilité. Dès lors, le livre pouvait devenir accessible à un plus grand nombre de personnes. Un dictionnaire portatif n’était donc pas nécessairement un recueil de mots élaboré pour des élèves et à des fins pédagogiques. Ce n’est qu’accessoirement qu’il aura une vocation scolaire. Après 1820, les portatifs du type abrégé semblent tomber en désaffection (Quemada 1967, p. 258; Rey 1989, p. 8).

La science et l’industrie modernes du dictionnaire scolaire démarrent vraiment, en France, au milieu du XIXe siècle. On peut dire qu’elles sont, l’une et l’autre, un après-Littré, ou presque, et qu’elles prennent leur envol avec Pierre Larousse. La lexicographie scolaire se faufile en effet entre le grand dictionnaire philologique, culturel et conservateur d’Émile Littré et l’immense œuvre encyclopédique, scientifique et moderniste de Pierre Larousse lui-même. De fait, tout le XIXe siècle s’affairera à mettre sur pied un enseignement élémentaire pour tous. Il faut que les enfants apprennent à lire, à écrire, à calculer et à comprendre le fonctionnement du monde. De plus, la cohésion nationale doit être renforcée par l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de la morale. En juin 1833, la loi Guizot imposait pour la première fois un enseignement obligatoire. Un demi-siècle plus tard, en 1882, cette loi sera renforcée par Jules Ferry, qui rendra l’enseignement primaire obligatoire pour tous, gratuit et laïque.

La conjonction de facteurs politiques, sociaux et pédagogiques sera à l’origine d’une grande production de manuels et d’ouvrages scolaires dont les dictionnaires ne sont pas le moindre des sous-ensembles. Pour cette raison, on peut qualifier ces recueils de mots de dictionnaires manuels. Ils entrent en effet dans la catégorie des manuels scolaires. Au début du XXe siècle, en France, le dictionnaire devient une figure importante du paysage du livre et il devient le signe d’une société développée et scolarisée, en pleine possession de son identité linguistique et culturelle.

Le creuset terminologique

Avant de poursuivre avec le volet historique, il convient de faire une petite incursion du côté de quelques appellations classificatrices, car cette terminologie est parfois poreuse : « Il serait donc souhaitable de réexaminer cette terminologie peu satisfaisante » (Lehmann 1991, p. 111).

Le vocabulaire qui réfère aux différents types de dictionnaires pour adultes est relativement bien circonscrit puisque ce genre d’ouvrage est amplement scruté sous l’angle métalexicographique. Le domaine des « petits dictionnaires » est moins bien documenté, du moins pour le français. Aussi vaut-il la peine de parcourir un court spectre conceptuel qui nous amènera à mieux définir l’objet de notre étude.

Lorsqu’on évoque les dictionnaires pour l’école, trois idées surgissent à l’esprit : celle du dictionnaire scolaire, celle du dictionnaire pour enfants et celle du dictionnaire d’apprentissage. Ces idées sont en outre faussement placées dans un système d’opposition avec les dictionnaires généraux culturels pour adultes, alors que ces rapports sont plutôt de l’ordre de la gradation, de la hiérarchisation. « De manière générale, le dictionnaire pour enfants se définit contrastivement par rapport au dictionnaire pour adultes » (Lehmann 2000, p. 87). La subordination des premiers aux seconds ne rend pas justice au genre du dictionnaire scolaire, qui est loin d’être un genre mineur ou secondaire.

Le dictionnaire scolaire

Le dictionnaire scolaire est un ouvrage général monolingue —certains peuvent être bilingues— en un volume, conçu pour une utilisation dans l’enseignement primaire et secondaire. Le terme peut avoir un sens plus élargi, car on peut en étendre son acception, d’une part, à l’école maternelle et, d’autre part, au début de la formation postsecondaire ou collégiale. On peut dire que ce type de répertoire couvre une fourchette d’âges de 5/6 à 15/16 ans. Le Larousse mini débutants et le Robert scolaire sont des exemples applicables aux deux extrémités de cet empan. Le Larousse mini débutants est présenté comme « le premier vrai dictionnaire » (1986, couverture de dos), l’adjectif premier étant entendu dans le sens chronologique par rapport aux étapes de la scolarisation des enfants. Son public cible est celui des jeunes écoliers de 5/6 ans. Le Robert scolaire s’adresse à des adolescents de 12 à 16 ans, c’est-à-dire aux élèves de tout le cycle du secondaire.

Le dictionnaire scolaire a une fonction qui est avant tout d’ordre descriptif, la description étant le plus souvent renforcée par l’iconographie dont la présence est plus sensible dans les ouvrages à petite nomenclature. Les 1065 mots de Mon Larousse en images sont accompagnés de 887 tableaux et dessins. Le Larousse mini débutants propose 500 illustrations pour un volume de 5400 entrées. Son concurrent le Robert benjamin revendique une nomenclature de 6000 mots et de 640 illustrations. Dans son édition de 1999, le Dictionnaire CEC jeunesse répertorie 20 000 mots tandis qu’il n’offre que 250 illustrations. De fait, la quantité d’illustrations est inversement proportionnelle à la quantité de mots vedettes : plus la nomenclature croît, plus le nombre d’illustrations diminue en proportion. Le Robert scolaire reste fidèle à la politique éditoriale des dictionnaires de langue du Robert qui ne proposent jamais d’iconostructure, sauf dans quelques ouvrages comme le Robert junior illustré, le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes et le Robert benjamin. À titre d’exemple, le nombre d’illustrations du Robert junior illustré s’élève à 1000, auxquelles s’ajoutent 35 planches thématiques.

Le dictionnaire scolaire a pour objectifs de sensibiliser les jeunes au vocabulaire et de les mettre à l’aise avec les mots. Il consigne le lexique vivant, dont une partie est déjà connue de la majorité des élèves, soit de manière active, parce que les jeunes locuteurs doivent s’exprimer, soit de manière passive, parce qu’ils doivent écouter et comprendre les autres et parce qu’ils doivent aussi lire.

La langue dévoilée est celle de la société d’appartenance des jeunes, y compris les caractéristiques qui la font se distinguer des autres collectivités sociales utilisant quotidiennement la même langue, mais pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots (Boulanger 1988). Cela vaut pour tous les dictionnaires scolaires conçus en France et au Québec depuis plus d’une vingtaine d’années. Ce sentiment d’appartenance est peut-être plus sensible dans les zones francophones périphériques à la France. Par exemple, les Québécois s’aperçoivent rapidement qu’un dictionnaire rédigé en France est franco-centré, qu’il est davantage gallo-français que francophone, car même la description des québécismes est pensée pour l’utilisateur hexagonal. Ainsi, le Larousse mini débutants définit le deuxième sens du mot mitaine de la manière suivante : « Au Canada, ce sont des gros gants doubles, des moufles. » Cette définition est doublement fausse, car les mitaines ne sont pas nécessairement des « gros » gants, ni des gants « doubles ». Par ailleurs, le terme moufle n’est absolument pas d’usage courant au Québec où on le considère plutôt comme un francisme.

Le terme dictionnaire scolaire est synonyme de dictionnaire pédagogique, ce dernier étant d’un emploi plus restreint dans la terminologie française.

Le dictionnaire pour enfants

Le dictionnaire pour enfants ou le dictionnaire pour les jeunes est un ouvrage général monolingue —il en existe aussi quelques-uns bilingues— qui entre dans la catégorie des dictionnaires scolaires et qui s’inscrit parfois dans la catégorie des productions préscolaires. Il couvre une fourchette d’âge de 3 à 12 ans. Le Robert benjamin et le Dictionnaire CEC jeunesse se classent dans le groupe scolaire tandis que Mon Larousse en images, qui s’adresse à une clientèle « de 3 à 6 ou 7 ans » (1956, s.p.), entre dans le groupe préscolaire.

Ce genre de produit lexicographique qui domine l’univers de l’enseignement est conçu pour initier les enfants aux activités liées à l’apprentissage du vocabulaire, de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Les dictionnaires préscolaires restreignent cet apprentissage à la reconnaissance de la silhouette des mots que l’enfant est invité à raccrocher à une image, puis à décoder dans leur habit alphabétique. C’est le début de l’apprentissage de la lecture.

On peut classer les dictionnaires pour enfants en trois sous-groupes :

  1. Les dictionnaires préscolaires destinés à un public de 3 à 5/6 ans, à savoir les tout-petits. On les retrouve dans les prématernelles et les maternelles. Leur nomenclature varie de 1000 à 5000 mots, selon l’âge des destinataires.
  2. Les dictionnaires scolaires du premier cycle du primaire (de la première à la troisième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 5/6 à 8/9 ans. Leur nomenclature varie de 5000 à 10 000 mots.
  3. Les dictionnaires scolaires du deuxième cycle du primaire (de la quatrième à la sixième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 8/9 à 12/13 ans. Leur nomenclature varie de 10 000 à 25 000 mots, le volume phare étant de 20 000 articles.

Alise Lehmann (2000, p. 88 et 2002, p. 76) (voir aussi Hausmann 1990) propose une répartition par groupe d’âge qui est légèrement différente, mais qui recoupe sensiblement le classement proposé ci-dessus. Pour sa part, Pierre Corbin (2001, p. 24) montre que les ouvrages préscolaires ciblent parfois les bébés âgés de seulement quelques mois. Il propose d’appeler productions prédictionnairiques (ibid., p. 17) les recueils lexicographiques destinés à l’âge préscolaire. Les prédictionnaires « s’incarnent dans trois dispositifs majeurs » (ibid., p. 33) : l’abécédaire, l’imagier et le livre dictionnariforme.

Le dictionnaire d’apprentissage

L’appellation dictionnaire d’apprentissage recouvre deux idées très dissemblables. En premier lieu, le dictionnaire d’apprentissage peut être relié à la connaissance de la langue maternelle. En ce sens, le terme est synonyme de dictionnaire scolaire et de dictionnaire pédagogique. Il concurrence aussi l’appellation dictionnaire pour enfants. En second lieu, le terme peut être réservé à la connaissance d’une langue étrangère. Sa finalité est d’aider les personnes jeunes ou adultes qui apprennent une langue étrangère à utiliser correctement un vocabulaire qui n’est pas trop extensif, afin de développer la compétence linguistique des apprenants. En ce sens, il a pour correspondant anglais le terme learner’s dictionary, pour équivalent allemand Lernwörterbuch tandis qu’il est rendu en espagnol par diccionario de aprendizaje. Le dictionnaire d’apprentissage n’est pas nécessairement un ouvrage bilingue; c’est avant tout un ouvrage monolingue rédigé dans la langue étrangère que le futur utilisateur veut apprendre. Il est donc destiné à des apprenants d’une langue étrangère, ces apprenants n’étant pas nécessairement des enfants ou des jeunes.

Dans la documentation métalexicographique, c’est la deuxième dimension qui domine, à savoir que le dictionnaire d’apprentissage est davantage associé à la notion de « langue étrangère ». On réservera donc cette appellation au contexte interlinguistique. Dans l’environnement d’une langue maternelle, on privilégiera les appellations dictionnaire scolaire ou dictionnaire pédagogique.

Du côté de l’histoire du dictionnaire scolaire moderne

Pour segmenter l’histoire des dictionnaires scolaires modernes, Jean Pruvost (2001, p. 82-92) propose une chronologie fondée en deux temps. Une première période va de 1856 à 1948. C’est celle de la dictionnairique en mode mineur ou de la dictionnairique de la réduction, c’est-à-dire de la production de petits dictionnaires qui forment souvent des abrégés de plus vastes entreprises. Elle débute avec le Nouveau Dictionnaire de la langue française de Pierre Larousse et se termine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La seconde période va de 1949 à 1999. C’est celle de la dictionnairique en mode majeur ou de la « lexicographie heuristique conquérante ». Elle commence avec la parution du Dictionnaire des débutants de Michel de Toro et prend fin avec la rédaction de l’article de Jean Pruvost (2001). Cette ère demeure donc ouverte.

Pour notre part, nous procéderons à un découpage chronologique légèrement différent. La période qui va de 1856 à 2005 sera subdivisée en trois temps principaux :

  1. De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse.
  2. De 1924 à 1965 : le fief laroussien.
  3. De 1966 à 2005 : les empires Larousse et Robert.

De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse

Cette étape peut être dite celle de l’émergence et de l’instauration d’une lexicographie scolaire que l’on qualifiera aussi de prémoderne. Ce presque trois quarts de siècle démarre autour de Pierre Larousse et dans l’ombre de Littré; il s’achève au moment où la maison d’édition Larousse se prépare à mettre en marché la deuxième édition de son célèbre Petit Larousse illustré, qui changera de titre en 1924 pour devenir le Nouveau Petit Larousse illustré. Le tournant de 1924 marque le début du quasi-monopole laroussien sur le marché économique du dictionnaire, emprise qui dure encore. Mais jusque-là, les produits laroussiens, l’homme et l’éditeur, auront affaire à fortes parties, car la concurrence est vive. Les dictionnaires Larousse ne sont pas les seuls joueurs. Leur font face d’autres productions lexicographiques tout aussi valables, parfois même plus flamboyantes, comme les dictionnaires de Théodore Bénard, d’Augustin Gazier ou du duo Larive et Fleury. Ce n’est que durant les années 1920 que ces répertoires et d’autres s’effaceront de l’échiquier éditorial devant l’offensive Larousse. Nous y reviendrons.

À partir du milieu du XIXe siècle, la lexicographie sera redevable de quelques idées novatrices s’inspirant des mouvements dans la société civile et savante ainsi que des nouvelles orientations de la linguistique. Sous le couvert d’ordre, elle s’alliera à des conceptions scientifiques, comme les sciences naturelles et la biologie —la langue est vue comme un organisme vivant—, à des perspectives historiques, à des approches pédagogiques inspirantes et à des considérations philologiques —le comparatisme, notamment (Boulanger 1994). C’est dans ce maelström d’évolution sociale et des nouveaux paradigmes de la linguistique que naîtront et croîtront les dictionnaires manuels.

L’un des acteurs-clés des débuts de la lexicographie scolaire fut Pierre Larousse. Toute sa vie, il restera fidèle à ses positions républicaines, laïques et pédagogiques. Toute son œuvre lexicologique, lexicographique et encyclopédique en sera marquée. Tous ses livres ont quelque chose du manuel, ils enseignent quelque chose. En bon lexicographe, il conçoit ses dictionnaires en fonction d’un programme pédagogique et didactique qui ne perd jamais de vue les fondements de l’encyclopédisme, c’est-à-dire un certain rattachement à l’histoire. Au résultat, ses œuvres lexicographiques, celles qui nous intéressent ici, présentent des synthèses de données, elles vulgarisent des messages, vertus auxquelles s’adjoindra bientôt l’iconographie qui marquera davantage la vocation encyclopédique des dictionnaires scolaires préparés par ses successeurs, notamment par Claude Augé.

Grand connaisseur de l’univers et des besoins scolaires, car il fut lui-même enseignant, Pierre Larousse sait sélectionner l’information, la résumer, la vulgariser et l’insérer dans l’aventure sociale de l’époque. Ses textes dictionnairiques prolongent, complètent et stabilisent l’enseignement de base reçu à l’école dans d’autres matières. L’instituteur qu’il fut « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen » (Rey 1990, p. 1820). Ses incursions encyclopédiques valident les descriptions synchroniques en leur procurant une dimension historique qui ne sera jamais démentie, mais au contraire toujours renforcée par le développement des rubriques encyclopédiques, d’une section consacrée aux noms propres et, après sa mort, par l’arrivée de l’illustration dans les dictionnaires qu’il avait créés.

Sur le plan des contenus, le souci pédagogique et son corollaire, le souci de la protection morale de l’enfant, prônent une sélection soigneuse et serrée des entrées et des contenus des articles. Les lexicographes qui explorent la constellation pédagogique ont tendance à écarter les mots rares ou littéraires, mais surtout ils éliminent les mots tabous, ou à contenu tabou, et les mots offensants, ils font une croix sur les mots peu connus ou non filtrés par l’institution enseignante, ils délaissent le vocabulaire trop spécialisé, pour ne s’arrêter que sur les couleurs du lexique socialement digestibles par les enfants. Ce programme éditorial aboutit à concevoir une géométrie dictionnairique qui repose sur un ordre conçu comme la régulation des usages. Cette régulation s’appuie sur des décisions prises avant la rédaction des articles; autrement dit, on préfère écarter des mots de la nomenclature plutôt que de les décrire en inscrivant dans les rubriques des réserves quant à l’emploi de ces vocables.

Le coup d’envoi du dictionnaire scolaire en un volume, moderne et aisément maniable, est donné par le pédagogue Pierre Larousse en 1856. Le maître d’école offre alors au public son Nouveau Dictionnaire de la langue française qui deviendra le Dictionnaire complet de la langue française en 1869, puis s’ornera d’illustrations à partir de 1878, soit après la mort de Pierre Larousse survenue en 1875. Il est clair que le recours à l’iconostructure est une innovation d’importance. Elle est marquante sur quatre plans, au moins : la perspective éditoriale, la perspective méthodologique, la perspective sémiotique et la perspective pédagogique (Rey 1990, p. 1822). Sous l’angle pédagogique, à savoir la portée sociale, le Nouveau Dictionnaire de la langue française a inauguré « une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe siècle l’école et la nation » (Rey 1987, p. 8). Quant au Dictionnaire complet de la langue française, il sera suivi du Dictionnaire complet illustré. Le mot illustré noté dans le titre est révélateur, mais son origine n’est pas laroussienne. Jean Pruvost (2001, p. 80) note que c’est dans le Dictionnaire français illustré de Maurice La Châtre (ou Lachâtre), « que cette aventure a commencé ». Il situe la parution de ce dictionnaire en 1853 en se fondant sur le fait que l’ouvrage a d’abord été publié par fascicules de 16 pages —il y aura 100 fascicules—, la première livraison étant mise en vente en 1853. Une autre source bibliographique cite l’année 1856 pour la parution, c’est-à-dire le moment où le dictionnaire est disponible sous la forme d’un livre (Quemada 1967, p. 629). Mais sur la page de titre du dictionnaire lui-même, c’est la date de 1858 qui apparaît.

Le Dictionnaire complet illustré sera créé et réalisé en 1889 par Claude Augé, qui renouvellera et modernisera le modèle imaginé par Pierre Larousse. C’est du Dictionnaire complet illustré que sortira la filière du Petit Larousse illustré à partir de juillet 1905, filière qui fête cette année son centenaire. Avec le Petit Larousse illustré, Claude Augé perfectionnera une formule éprouvée plus qu’il ne l’inventera, celle du dictionnaire hybride puisant au réservoir des noms communs et à celui des noms propres. En 1924, le Petit Larousse illustré subira la première d’une douzaine de refontes régulières qui remettront l’ouvrage au goût du jour[2].

Gravure ancienne représentant des hommes autours d’une table couverte de livres.
Claude Auger et ses collaborateurs (© Larousse)

Le travail du maître de Toucy, sa renommée personnelle et sa descendance lexicographique laissent penser que le marché éditorial du dictionnaire manuel, au sens de livre scolaire, était l’exclusivité de la maison Larousse. La réalité est tout autre, car durant cette période, le créneau des dictionnaires scolaires élaborés par des enseignants était très diversifié et le marché économique très actif. Le terrain était partagé entre plusieurs ouvrages qui eurent leurs heures de gloire, certains devançant même les Larousse au palmarès des ventes. Trois noms valent la peine d’être mentionnés :

Ces manuels dictionnaires concurrenceront efficacement les produits laroussiens pendant 50 ans. Jean Pruvost (2001, p. 84-86) fournit de précieuses informations sur la concurrence effrénée dans le champ du dictionnaire scolaire entre 1856 et 1900. Durant ce demi-siècle, le « feu d’artifice éditorial » fut haut en couleurs. Ce n’est qu’après la deuxième édition du Petit Larousse illustré en 1924, que l’entreprise Larousse distancera, puis éliminera presque tous les autres du paysage éditorial.

Ainsi, lorsque la Librairie Larousse met au monde le Petit Larousse illustré 1906 le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est riche, foisonnant et concurrentiel. Depuis un demi-siècle, l’école est branchée sur une panoplie d’ouvrages d’inspiration pédagogique qui se ressemblent et dont les auteurs étaient presque tous des instituteurs qui connaissaient bien les milieux pédagogiques. L’apparition du Petit Larousse illustré n’est donc pas un miracle, ni un événement extraordinaire et révolutionnaire, d’abord parce qu’il existait une filiation historique dont on retrouve la trace à travers d’autres dictionnaires, ensuite parce que la maison Larousse elle-même avait un catalogue de petits dictionnaires, enfin parce que le marché était partagé. C’est la mainmise ultérieure sur ce marché qui est impressionnante.

Le Petit Larousse illustré 1906, lancé l’été 1905, possède sensiblement la même architecture formelle que ses prédécesseurs, le Nouveau Dictionnaire de la langue française, le Dictionnaire complet de la langue française et le Dictionnaire complet illustré. Il présente une section pour les noms communs intitulée « Langue française », une section pour les noms propres intitulée « Histoire — géographie », les deux étant séparées et complétées par les rituelles pages roses logeant les « locutions latines et étrangères ».

Les dictionnaires concurrents proposent aussi une nomenclature de noms communs et de noms propres, à la différence près qu’ils sont fusionnés dans un seul ensemble. Les noms propres sont intercalés entre les noms communs, l’ensemble hybride formant un seul dictionnaire alphabétique. C’est de cette formule hybride que s’inspirera plus tard l’éditeur Flammarion avec son Dictionnaire usuel illustré. Répartir les deux ensembles de noms dans deux nomenclatures indépendantes, ce fut peut-être là le coup de génie des concepteurs du Petit Larousse illustré.

On peut démontrer la parenté formelle et fonctionnelle de ces répertoires en comparant les nomenclatures des noms communs (Nco) dans trois ouvrages du début du XXe siècle, soit le Petit Larive et Fleury de 1902, le Petit Larousse illustré 1906 et le Dictionnaire classique illustré d’Augustin Gazier, édition de 1912. Les chiffres avancés reposent sur une évaluation des nomenclatures mesurées à partir d’un échantillon aléatoire de cinq pages pour chaque dictionnaire et amorcées avec le mot cendré. Les noms propres du Petit Larive et Fleury et ceux du Dictionnaire classique illustré ont été écartés du décompte. Notons que le format et la configuration typographique de chaque ouvrage sont très semblables, de sorte que la comparaison n’a pas à être pondérée. Et cela même si le Petit Larive et Fleury distribue son texte sur trois colonnes alors que le Petit Larousse illustré et le Dictionnaire classique illustré ne recourent qu’à deux colonnes (voir les chiffres ci-dessous).

Si les trois dictionnaires avaient 1150 pages chacun, les nomenclatures de Nco seraient les suivantes :

La moyenne pour les trois ouvrages s’élève à 50 980 mots traités.

Tous ces dictionnaires sont résolument modernistes, laïques et synchroniques, du moins pour le vocabulaire commun. Cinq caractéristiques sont dénombrables :

  1. Les dictionnaires présentent un portrait vivant du vocabulaire d’usage. Les nomenclatures sont normatives, tout en étant accueillantes à quelques nouveautés lexicales et en écartant les mots interdits (Boulanger 1986).
  2. Les terminologies modernes du début du XXe siècle sont prises en compte : carburateur et téléphone sont consignés dans les trois dictionnaires (voir le tableau 1).
  3. Les articles sont brefs, clairs et informatifs.
  4. Un grand nombre d’articles comporte des développements encyclopédiques importants : voir TÉLÉGRAPHE et TÉLÉPHONE dans les trois dictionnaires.
  5. L’iconographie est abondante et indispensable; elle vient bien appuyer les données sémantiques et encyclopédiques, jouant ainsi son rôle ostensif.
Tableau 1. Définitions du mot téléphone
Petit Larive et Fleury (1902) Appareil servant à transmettre la voix à distance.
Petit Larousse illustré (1906) Instrument qui permet de reproduire à distance la parole ou tout autre son.
Dictionnaire classique illustré (1912) Appareil qui permet de transmettre à distance, le long d’un fil, les sons et particulièrement la parole.

De 1924 à 1965 : le fief laroussien

Cette deuxième période est dite celle du vide lexicographique ou de l’« hibernation de la lexicographie de langue » (Rey 1990, p. 1826); elle peut être qualifiée ainsi pour deux raisons :

  1. L’absence ou la quasi-absence de productions éditoriales inédites et innovatrices.
  2. L’absence ou la quasi-absence d’études métalexicographiques sur les ouvrages de cette période.

Ce que l’on peut dire avec certitude cependant, c’est que les dictionnaires n’ont pas manqué durant ces 40 ans. Mais il s’agissait plus souvent de rééditions que de nouveautés. Les catalogues des entreprises se sont, en effet, très peu enrichis. La Librairie Larousse va demeurer l’un des éditeurs les plus actifs et une tradition va s’instaurer avec un chef de file incontesté, le Petit Larousse, qui poursuivra une carrière sans faute et qui se maintiendra au sommet des ventes. À la fin de la période précédente, le Petit Larousse illustré avait atteint le statut d’un modèle didactique pérenne, soutenu ensuite par un succès commercial et culturel qui ne se démentira jamais jusqu’à aujourd’hui. Dès le début de ce cycle, en 1924, Larousse aura presque éliminé ses concurrents. Durant cette période, l’équipe éditoriale du Petit Larousse illustré est attentive à l’évolution du lexique. Une étude réalisée en 1960 montre d’ailleurs comment la physionomie du vocabulaire français s’est modifiée de près de 25 % en 12 ans (Guilbert, Dubois, Mitterand et Pignon 1960). Les auteurs de l’étude ont comparé les contenus du Nouveau Petit Larousse illustré de 1948 et celui du Petit Larousse de 1960 (tirage C). Pour établir les statistiques, les chercheurs ont examiné les entrées et les sorties de mots et de sens. Sur le plan proprement industriel, l’équipe éditoriale du Petit Larousse illustré tient compte des changements technologiques touchant la production du livre, ce qui permettra d’améliorer considérablement le rendement de l’iconographie. Sur le plan des contenus éditoriaux, la conception demeurera stable. « Si le discours du Petit Larousse a suivi l’évolution des idéologies et des institutions culturelles, c’est avec prudence et retenue, et en fonction d’une conception stable de la pédagogie » (Rey 1990, p. 1826).

Durant cette période, ce dictionnaire phare aura cinq nouvelles éditions, à savoir des refontes complètes. Elles auront lieu en 1924, 1935, 1948, 1952 et 1959. De 1924 à 1958, le dictionnaire portera le titre de Nouveau Petit Larousse illustré tandis qu’en 1959, il s’intitulera Petit Larousse. Il changera encore trois fois de nom au cours de son histoire : en 1968, il deviendra le Nouveau Petit Larousse; en 1973, il s’appellera Petit Larousse illustré; depuis 1992, il porte le titre de Le Petit Larousse illustré (ajout de l’article le); parfois, le millésime accompagne le titre. Précisons toutefois que si le titre complet paraît sur la couverture en 2003, le titre inscrit sur la page intérieure est Le Petit Larousse 2003. En 1924, le nombre de pages augmente pour la peine, passant de 1664 en 1923 à 1760 dans la deuxième édition. Les nouvelles éditions de 1935, 1948, 1952 et 1959 sont moins approfondies que celle de 1924. Entre 1924 et 1959, le nombre de pages bougera fort peu comme le montrent les chiffres du tableau 2.

Tableau 2. Nombre de pages : Nouveau Petit Larousse illustré, Petit Larousse
1923 → 1664 p. [∅]
1924 → 1760 p. [+ 96 p.]
1935 → 1771 p. [+11 p.]
1948 → 1767 p. [- 4 p.]
1952 → 1791 p. [+ 24 p.]
1959 → 1798 p. [+ 7 p.]

Ces faits sont révélateurs quand on sait que le Petit Larousse n’a pas vraiment changé de format entre 1905 (Petit Larousse illustré 1906) et 1958 et que la typographie est demeurée relativement la même. C’est dire que l’on peut mesurer assez justement la répartition de la matière lexicale et iconographique. Le format légèrement plus grand en 1959 n’infirme pas ces constats. On peut simplement remarquer qu’entre 1905 et 1958, le nombre moyen de lignes par colonne est de 82-83. Cela joue entre 83 et 85 en 1913 et 81 en 1952. En 1959, le nombre de lignes passera à 91 par colonne, en moyenne. Cette augmentation d’à peu près 16 lignes par page —il y a deux colonnes par page— correspond à un accroissement d’environ 158 pages par rapport à 1958. C’est ce qui explique les changements constatés dans l’étude des chercheurs qui ont comparé l’édition de 1948 et le tirage de i960, qui possède le même contenu que celui de 1959. En fait, au moins 189 pages séparent les éditions comparées, soit les 31 pages supplémentaires —le passage de 1767 pages en 1948 à 1798 pages en 1960— auxquelles il faut ajouter l’équivalent des 158 pages dues à l’augmentation du nombre de lignes par colonne.

L’éditeur du Petit Larousse proposera au public plusieurs autres dictionnaires durant cette période. Le Larousse élémentaire illustré lancé en 1914 en sera à son 77e tirage en 1928. En 1956, il sera remplacé par le Nouveau Larousse élémentaire, qui sera publié jusqu’en 1967. Entretemps, le Dictionnaire des débutants, une réelle nouveauté, sera mis en marché en 1949 (Lagane 1990, p. 1378; Pruvost 2001, p. 68).

La Librairie Larousse fera donc cavalier seul, ou presque. Vers la fin de cette période, en 1956, Quillet et Flammarion s’associeront pour lancer le Dictionnaire usuel, aussi connu sous l’appellation Quillet-Flammarion. Le Dictionnaire usuel vise la même clientèle que le Petit Larousse dont il reproduit d’ailleurs le modèle, en fusionnant toutefois les noms communs et les noms propres dans un seul catalogue alphabétique. Malgré une carrière intéressante, il ne prendra jamais l’avantage sur son collatéral. Il déclinera puis s’effacera de la scène éditoriale dictionnairique; au début des années 1980, une nouvelle équipe tentera de le faire renaître de ses cendres, mais sans succès. Il sombrera à nouveau.

De 1966 à 2005 : les empires Larousse et Robert

Quatre éléments fondamentaux ressortent durant cette tranche chronologique : l’aspect scientifique, l’aspect éditorial, l’aspect social et l’aspect francophone.

Sur le plan scientifique, cette période correspond à l’introduction et à l’application de théories et de principes linguistiques nouveaux dans l’approche lexicographique. En 1966, la maison Larousse révolutionnera la lexicographie moderne en proposant son Dictionnaire du français contemporain. Cet ouvrage représentait « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique » (Lagane 1990, p. 1369). En effet, les contenus macro- et microstructurels s’inspiraient abondamment du structuralisme, du distributionnalisme et de la grammaire générative. De plus, le Dictionnaire du français contemporain assurait une certaine cohérence au code et à la norme en proposant une description limitée à une synchronie. La description des usages actualisés du lexique circonscrivait l’état réel de la langue. De là l’importance du qualificatif contemporain dans le titre de ce petit dictionnaire, qui faisait pénétrer les dictionnaires dans l’ère postmoderne. La mise à niveau réellement synchronique créera une rupture avec l’époque prémoderne et l’époque moderne, celles-ci présentant des contenus davantage conservateurs et tournés vers des périodes plus anciennes. En outre, le Dictionnaire du français contemporain se détachait de l’emprise académique alors que jusque-là la longue filiation des Larousse demeurait dans le sillage des contenus du Dictionnaire de l’Académie française.

Sur le plan proprement éditorial, cette période correspond à une diversification des dictionnaires eux-mêmes qui s’adresseront à des clientèles et à des groupes d’âge de mieux en mieux ciblés et de plus en plus fragmentés. La lexicographie occupera désormais un créneau économique non négligeable dans le monde de l’édition. Deux grands éditeurs, la Librairie Larousse et la Société du Nouveau Littré (Dictionnaires Le Robert) vont monopoliser une grande part du marché du dictionnaire.

Sur le plan social, cette période correspond à la place prépondérante que ces ouvrages occuperont dans l’univers scolaire, en particulier dans le système pédagogique du français langue maternelle. L’un de ces renforcements se produira en 1972 quand l’État français recommandera que le maniement du dictionnaire soit rendu obligatoire à l’école. Les directives ministérielles stipulent qu’il faut multiplier les occasions de recourir au dictionnaire, d’entraîner les enfants à se servir de ces ouvrages le plus rapidement possible, et surtout d’utiliser des dictionnaires confectionnés pour eux. D’où la nécessité d’avoir des dictionnaires adaptés à chaque étape de la scolarisation. Une panoplie de qualificatifs va permettre de classer les répertoires d’après leur titre. Pour le créneau qui relève de cette étude, on aura ainsi des dictionnaires pour enfants, pour les jeunes, jeunesse, junior, benjamin, mini, maxi, super major, etc. Une étude sur les titres reste à réaliser, car ils forment un intéressant champ onomasiologique.

Sur le plan de la conception du français, cette période correspond à une reconnaissance de la fragmentation du français et de la pluralité des normes, désingularisation qui sera bientôt abritée sous le concept de francophonie. C’est durant cette période que les régionalismes extrahexagonaux commencent à trouver une niche dans les dictionnaires parisiens en attendant que des adaptations contextuelles des dictionnaires fassent avancer la cause et que, plus récemment, la confection des dictionnaires devienne une préoccupation plus interne à un territoire particulier, notamment le Québec. En 1968, le Petit Larousse illustré sera le premier dictionnaire moderne en un volume à repousser les frontières du français en introduisant dans sa nomenclature quelques canadianismes, appelés depuis des québécismes (Boulanger 2002 et Boulanger infra).

Au-delà de ces quatre éléments marquants, il faut souligner que, depuis le milieu des années 1990, s’est ouverte l’ère des cédéroms et celle du multimédia, créneaux qui n’ont pas laissé indifférentes les entreprises lexicographiques.

L’industrie du dictionnaire scolaire

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux groupes d’âge du primaire, de 5/6 à 12/13 ans, est un chantier très vaste et très lucratif pour les éditeurs. Selon Pierre Corbin (1991, p. 19), « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine ». Toutes les grandes maisons d’édition de dictionnaires et de manuels scolaires offrent une gamme de produits pour l’école correspondant à ces clientèles cibles (Hausmann 1990; Lagane 1990; Lehmann 2000, p. 88). Dans ce secteur, on se livre à une intense concurrence scientifique et à une guerre commerciale, aussi bien en France qu’ailleurs dans la francophonie. Les grands éditeurs français comme Larousse, Robert, Hachette, Bordas mettent même en circulation des éditions adaptées à différents contextes géoculturels, notamment dans la francophonie nord-américaine, où ces quatre grands de l’édition sont représentés dans le créneau jeunesse. Plus encore, le même intérêt pour un profil adapté à l’environnement social s’étend du préscolaire au secondaire. D’une part, le Larousse mini débutants (1986) existe en édition canadienne; on y trouve des québécismes comme foulard « écharpe », mitaine « moufle », tuque « bonnet de laine ». D’autre part, le Robert Dictionnaire d’aujourd’hui possède son alter ego nord-américain, le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui.

L’appel dictionnairique est si fort que, en 1986, le marché français du dictionnaire pour enfants (le primaire) propose un catalogue d’une soixantaine de titres (Gross 1989, p. 174; Corbin 1991, p. 19-20). Pour la même période, Gaston Gross (1989, p. 175) évalue les ventes annuelles à 300 000 dictionnaires en France seulement. Depuis ce temps, le catalogue de titres n’a cessé de s’enrichir et de se diversifier, tandis que les ventes s’envolaient.

Portrait et paramètres du dictionnaire scolaire

Qu’est-ce donc qu’un dictionnaire scolaire et à quoi sert-il? Pour répondre à ces questions, nous limiterons notre analyse à l’environnement du dictionnaire pour enfants du primaire.

Le dictionnaire pédagogique est un ouvrage de référence sur la langue et sur le monde qui s’utilise d’abord à l’école de manière collective, orientée, puis à la maison de manière plus personnelle et plus spontanée, sans exclure une utilisation dirigée par les parents à l’occasion des devoirs, par exemple. À l’école, cet ouvrage est un outil d’information sur la langue qui est adapté aux objectifs de l’enseignement d’une langue maternelle afin de réaliser des activités pédagogiques et de répondre aux exercices programmés par les enseignants (Battaner 1994, p. 109). Il est donc réservé à l’apprentissage des fondements de la langue : vocabulaire, orthographe, écriture, lecture. C’est un outil de référence, donc de consultation, qui ne doit pas accabler l’élève destinataire par un excès de matériel linguistique informatif qui dépasserait ses fonctions premières d’appréhension de la langue. Il se doit d’être économique, à savoir d’extension limitée des points de vue macro- et microstructurels : nomenclature et rubriques restreintes et adaptées aux différents groupes d’âge correspondant aux différentes sous-catégories d’ouvrages. En dehors de la classe, le dictionnaire scolaire est aussi un instrument de consultation autonome qui continue à jouer un rôle de nature pédagogique lors des devoirs et des travaux scolaires faits à la maison ou qui devient un ouvrage de consultation ponctuelle lors d’activités de jeu ou de lecture. Cette seconde fonction hors de la classe reste soumise à la première si l’on considère qu’il revient aux enseignants de former les écoliers et les élèves au maniement et au fonctionnement du dictionnaire. Cette pédagogie essentielle est de leur ressort.

L’apprentissage du vocabulaire est l’objectif fondamental de ce type de dictionnaire. Cette visée est d’abord d’ordre quantitatif; il s’agit d’apprendre à maîtriser un volume de mots et de sens de plus en plus nombreux afin de s’ajuster dans les meilleures conditions au monde de la vie quotidienne et à l’univers des connaissances. Les objectifs secondaires sont de l’ordre de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Chez l’enfant, la découverte du monde va de pair avec l’apprentissage des phénomènes langagiers, surtout les mots (Lehmann 2000, p. 87).

L’« infans habilis »

Pour ce qui est du vocabulaire, l’élève perfectionne la connaissance des mots de base, ceux qu’il n’a pas besoin d’apprendre et de mémoriser puisqu’ils sont déjà connus de lui et, parfois, bien maîtrisés. Les champs de vocabulaire plus spécifiques, plus élargis en langue générale seront souvent appris thématiquement ou onomasiologiquement à partir d’études concrètes. À la périphérie, les dictionnaires scolaires introduisent des vocabulaires généraux d’orientation scientifique, c’est-à-dire des blocs de vocabulaires techniques et scientifiques d’utilité générale, et des tranches de vocabulaires semi-spécialisés, voire spécialisés, sans toutefois pousser du côté des terminologies ultra-spécialisées. Ces différents registres de lexique sont, bien entendu, synchroniques.

L’apprentissage du vocabulaire renferme des objectifs subsidiaires. En effet, l’usage satisfaisant d’un dictionnaire consiste à la base à faire bénéficier l’enfant du maximum des informations contenues dans l’ouvrage, tant au regard de la compréhension des mots, à savoir de leur décodage, qu’à celui de la production de textes écrits ou oraux, à savoir de leur encodage. À cela, s’ajoute en filigrane l’analyse de quelques fonctions fondamentales du système de la langue. Les habiletés à acquérir du point de vue de l’apprentissage global du français langue maternelle sont les suivantes :

  1. Apprendre à maîtriser l’alphabet, c’est-à-dire maîtriser l’ordre alphabétique lors des consultations de la nomenclature. Il s’agit en fait de pouvoir répondre aux questions : « C’est situé où? », « C’est à quelle page? »
  2. Apprendre à connaître l’orthographe des mots, la lecture du dictionnaire conduisant à la maîtrise de l’écriture. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Ça s’écrit comment? »
  3. Apprendre à situer les mots dans les différentes parties du discours. Cet objectif d’ordre grammatical permet de répondre à la question : « Quelle sorte de mot est-ce? »
  4. Savoir reconnaître les différentes acceptions ou définitions d’un mot, c’est-à-dire les relations sémantiques. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce que ça signifie? »
  5. Savoir reconnaître l’existence du mot et ses différentes figures : le mot simple (cachalot), le mot composé (chef-d’œuvre), le mot complexe (chemin de fer), les expressions et les locutions (avoir besoin de). Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce qu’un mot? »
  6. Savoir reconnaître les parties de mots, c’est-à-dire les relations lexicales et les relations morphologiques : chanteur, coureur, danseur; danse, danser, danseur; géographe, géographie, géographique, géographiquement. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Pourquoi ça se ressemble? »
  7. Maîtriser les règles fondamentales du code par le réemploi dans la composition, la rédaction de textes, la préparation de devoirs. Passage du passif à l’actif, du décodage à l’encodage.
  8. Comprendre la structure des dictionnaires, c’est-à-dire savoir reconnaître les diverses composantes d’un article et distinguer le genre textuel dictionnairique des autres genres textuels.

Sous l’angle strictement linguistique, le dictionnaire scolaire introduit les enfants dans le monde du lexique et de la langue, de même qu’il leur révèle le monde de la lexicographie et une partie de ses conventions. Il les initie également à la lecture fragmentée d’un texte, à la grammaire et à la rhétorique particulières.

L’architecture du dictionnaire scolaire

Techniquement, l’architecture du dictionnaire scolaire obéit à une structure à trois niveaux : la macrostructure, la microstructure et l’iconostructure, la dernière ayant autant d’importance pédagogique que les deux autres. Par ailleurs, étant donné les objectifs d’apprentissage par paliers (préscolaire, primaire, secondaire) fondés sur l’univers autant que sur le vocabulaire, étant donné qu’il s’agit de la connaissance du lexique et non de correction ou de perfectionnement de la langue —du moins au premier chef—, donc de description plus que de prescription —du moins au primaire—, on comprendra pourquoi les tailles macro- et microstructurelles sont relativement limitées. La macrostructure fondamentale tourne autour de 1000 à 5000 entrées pour les dictionnaires préscolaires; elle va jusqu’à 40 000 entrées pour les dictionnaires scolaires pour le secondaire. On trouve aussi de tout petits dictionnaires dont les macrostructures s’établissent autour de 1000 mots. La microstructure fondamentale, c’est-à-dire les articles, est relativement restreinte, allant des rubriques très élémentaires axées sur le rapport immédiat aux choses jusqu’aux rubriques à vocation un peu plus fonctionnelle. Ainsi dans le Larousse mini débutants et dans le Larousse maxi débutants, les rubriques sont les suivantes :

Comme on peut le constater dans le tableau 3 ci-dessous, les mêmes rubriques sont exploitées différemment. La différence entre les deux ouvrages tient au volume des informations et au développement textuel des définitions et des exemples.

Tableau 3. Présentation des rubriques dans le Larousse mini débutants et le Larousse maxi débutants
Larousse mini débutants (1986) Larousse maxi débutants (1986)
enfance (nom fém. : une enfance). C’est le temps où on est un enfant : J’aime bien quand grand-père me parle de son enfance. enfance n.f. SENS 1 Mélina a passé son enfance à Athènes, les premières années de sa vie.
enfer (nom masc. : un enfer). Selon certaines religions, les méchants vont en enfer après leur mort, c’est-à-dire quelque part où ils souffrent beaucoup et pour toujours. Le contraire est le paradis. enfer n.m. 1. Les chrétiens pensent que les méchants sont condamnés à l’enfer, à souffrir éternellement (= damnation). 2. Depuis qu’elle est malade, sa vie est devenue un enfer (= supplice).
pomme (nom fém. : une pomme). 1. C’est un fruit. La pomme pousse sur un arbre, le pommier. 2. La pomme de terre pousse dans la terre, c’est un légume. — regarde fruit et légume. pomme n.f. 1. Les pommes sont des fruits sphériques à pépins. 2. La pomme de pin est le fruit du pin. 3. La pomme d’Adam est un endroit en relief que les hommes ont sur la gorge. 4. La pomme d’arrosoir est le bout arrondi et percé de trous de l’arrosoir. 5. Fam. Tomber dans les pommes, c’est s’évanouir.

Ainsi, dans le Larousse mini débutants, les articles ENFANCE et ENFER sont monosémiques alors que POMME est polysémique, le second sens étant d’ailleurs celui de pomme de terre. Tandis que dans le Larousse maxi débutants, les articles ont respectivement un, deux et cinq sens, pomme de terre ayant en outre son propre article. L’indication SENS 1 dans l’article ENFANCE établit le lien avec le mot enfant qui est la macroentrée dans ce dictionnaire à macrostructure double. Le Larousse mini débutants offre un texte plein, peu codé. Les formulations sont presque toujours des phrases complètes, proches du discours ordinaire (voir enfer où l’indication du contraire paradis est insérée dans une phrase complète). Le Larousse maxi débutants recourt davantage à la rhétorique et au métalangage dictionnairiques, c’est-à-dire à un langage plus codé tant du point de vue textuel que du point de vue diacritique.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire contemporaine est relativement bien circonscrit, à savoir que les envergures macro- et microstructurelles sont bien délimitées. Le dictionnaire destiné au primaire possède une nomenclature de 18 000 à 20 000 entrées, ce volume ayant tendance à augmenter légèrement lors des nouvelles éditions. L’envergure de la nomenclature est suffisante pour cerner le noyau dur de la langue générale, pour convoquer un vocabulaire familier fréquent et pour intégrer quelques termes des technolectes parmi les plus courants. Ces dictionnaires descendent en effet rarement sous la barre du vocabulaire familier. Les mots très familiers ou vulgaires sont, en principe, écartés; de même, on rejette les mots tabous, interdits, racistes, choquants ou relevant du vocabulaire perçu comme étant politiquement incorrect. On a aussi tendance à évacuer le vocabulaire critiqué comme les anglicismes, les emprunts de luxe les plus surveillés, les formes fautives. C’est pour cela que l’on dit que les dictionnaires pour enfants ne sont pas, au premier chef, des ouvrages normatifs ou correctifs. De même, les lexicographes n’investissent pas les zones complexes des langues de spécialité. Quant aux articles, leurs rubriques sont centrées sur quatre aspects :

Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues, à de rares exceptions près. À noter toutefois que le Dictionnaire super major fournit régulièrement l’étymologie des mots. Cette rubrique, intitulée « Histoire du mot », est séparée du noyau de l’article et elle figure dans la marge, tout comme l’iconographie. Les citations sont également écartées de ces ouvrages, sauf dans des cas particuliers comme le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes, qui est construit autour d’extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (Lehmann 1993b, p. 205). La mise en discours se fait en recourant à des exemples forgés. Ceux-ci sont la clé du passage de la linguistique au monde réel. Ils correspondent à la singularisation du message. Les temps forts d’un article sont donc la forme et le ou les sens des mots, l’apprentissage des règles du code grammatical et la mise en phrase par l’exemple, cette démarche ayant des incidences syntaxiques (les contraintes de construction, entre autres). À ces formulations textuelles s’ajoute très fréquemment l’appui de l’iconostructure. Le cheminement normal procède du mot vers la définition, puis son exemplification, pour s’achever avec l’illustration. Ce protocole permet de procéder à la conceptualisation logique, puis de parvenir à la singularisation textuelle par la mise en discours dans l’exemple, tandis que la mise en image précise la singularisation en permettant une visualisation de l’objet dans un environnement proche de la réalité. La chose ou l’être qui sont décrits et illustrés dans les articles seront ensuite recherchés dans le monde et associés à des objets ou à des êtres authentiques.

Dans les ouvrages plus anciens, la démarche la plus usuelle consistait à faire suivre la définition par un ou des exemples, les deux rubriques étant vraiment différenciées. Cet axe respectait la logique de la conceptualisation, c’est-à-dire de la généralisation, et il paraissait plus efficace de procéder ainsi (Lehmann 1991,1993a et 1993b; Rey-Debove 1993). Mais, en 1972, dans le Dictionnaire du français vivant (Davau, Cohen et Lallemand), Marcel Cohen inaugura la procédure qui consistait à faire précéder la définition ou la glose définitionnelle par une phrase ou un segment de phrase jouant le rôle de l’exemple. Cette double séquence de l’exemple immédiatement glosé sémantiquement, à savoir le passage du singulier au collectif, a joui pendant 20 ans d’une certaine autorité, qui se perpétue encore dans des dictionnaires scolaires pour le primaire. Ce nouveau protocole méthodologique force la présentation d’au moins un exemple pour chaque sens, soudant ainsi les deux rubriques qui autrement profitaient d’une indépendance. Elle freine également la présentation de plus d’un exemple par sens. Par ailleurs, la « présence de l’exemple en tête conduit à donner une explication “en discours” et non “en langue”, ce qui est contraire aux règles de la définition rigoureuse » (Lagane 1990, p. 1375). Vers la fin des années 1980, cette préséance de l’exemple sur la définition est remise en cause dans quelques dictionnaires, notamment dans le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes, tandis qu’en 1994, le Dictionnaire super major rétablit la séquence logique, la définition étant suivie de l’exemple. Ce répertoire est destiné au deuxième cycle du primaire. Le Petit Larousse illustré, qui fut un dictionnaire scolaire utilisé à tous les niveaux pendant longtemps, n’a jamais dérogé à l’ordre logique : la définition a toujours précédé l’exemple, sauf quand il s’agissait de gloser des constructions particulières.

L’article lexicographique du dictionnaire pour les jeunes insiste donc sur la description du monde, sur la sémantique et sur le code grammatical, contrairement au dictionnaire pour adultes dans lequel l’article fait d’abord ressortir le fonctionnement de la langue qu’il appréhende dans ses dimensions historiques (datation et étymologie), orales (prononciation), morphosémantiques (forme et sens), grammaticales et normatives.

Ni le programme éditorial des dictionnaires pour enfants ni leur utilisation pédagogique ne visent donc en priorité la correction de la langue, à savoir la norme prescriptive, car pour corriger les écarts de quelqu’un, il faut que ce locuteur possède au préalable un bagage linguistique suffisant lui permettant de porter des jugements éclairés sur un mot. Ces répertoires se situent fondamentalement du côté de la norme objective —aspect quantitatif du vocabulaire— et non du côté de la standardisation prescriptive —aspect qualitatif du lexique. Ainsi on peut penser que les dictionnaires scolaires pour enfants doivent d’abord proposer une vérité anthropologique, sociale et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers et non une vérité linguistique trop évaluative et coercitive qu’ils appréhenderaient mal. Pour les écoliers, les mots sont avant tout le monde. On retrouve dans cette perspective la conception ancienne longtemps véhiculée depuis Isidore de Séville jusqu’au XVIIIe siècle. Prioritairement, les ouvrages pédagogiques sont des répertoires de réception (décodage primaire de la langue, interprétation des mots, lecture et compréhension des textes). Ce sont aussi des ouvrages de production utilisés pour l’encodage aux fins de révéler toute la mécanique de construction du système.

Simultanément à sa fonction linguistique, le dictionnaire scolaire s’ouvre directement sur le monde, soit par la formule de la définition, soit par les exemples —particulièrement lorsque ceux-ci sont personnalisés (Boulanger 1999; Cormier, Ouimet et Boulanger 2001)—, soit par l’iconostructure qui singularise l’entrée et la replace souvent dans un environnement plus réel, à savoir pluriconceptuel. Tous les articles des dictionnaires pour les jeunes s’inspirent de cette triple dimension, comme l’illustre l’article CARROSSE du Larousse mini débutants.

carrosse (nom masc. : un carrosse). C’est une magnifique voiture tirée par des chevaux pour les rois, les reines, les princes. ~ attention, rr.

L’article est complété par une illustration, elle-même accompagnée d’un exemple : Le beau carrosse est tiré par quatre chevaux. L’exemple imite l’écriture manuscrite, ce qui crée un renforcement psychologique et pédagogique qui tire du côté de la réalité du monde. Il est aussi décontextualisé de son environnement habituel, car il figure dans la marge à côté de l’illustration. La plus grande partie de l’article a donc des fonctions référentielles et non des fonctions linguistiques.

Le dictionnaire scolaire, un monde en soi

Les dictionnaires scolaires sont destinés à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école » (Rey 1990, p. 1821). Les auteurs du Petit Larousse illustré avaient bien saisi cette approche en qualifiant leur labeur de « dictionnaire manuel ». Depuis un siècle et demi, les répertoires laroussiens s’inscrivent dans le cycle de l’univers laïque. En France, ils entretiennent une même image stable représentative de l’école et de la nation françaises; ils concilient aussi la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française et européenne en priorité. Ils illustrent bien la réconciliation tacite des mots et des choses. De plus, les ouvrages scolaires sont des répertoires de masse.

En étant d’abord des manuels scolaires, les dictionnaires pour apprenants s’opposent à une attitude descriptive et normative prenant en considération la langue envisagée uniquement comme un système de signes hiérarchisés du point de vue de l’usage. Dans le cas des dictionnaires pour enfants, l’objectif premier est, bien entendu, l’apprentissage du code à travers l’orthographe, le vocabulaire, la lecture et l’écriture.

Par ailleurs, c’est l’incompréhension du monde qui pousse l’enfant à consulter un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses pour en apprendre davantage sur les choses plus que pour y chercher des pistes critiques au sujet du fonctionnement linguistique d’un mot. L’autonymie n’intéresse guère l’enfant, sauf pour la forme et le ou les sens, mais ces fonctions ne s’opposent pas, elles restent reliées à l’univers des réalités. Dans ce contexte, la définition du mot est la chose.

D’où la nécessité de dévoiler un vocabulaire représentatif de la communauté à laquelle appartient l’élève. Toutefois, à l’école élémentaire, il est indispensable que l’élève assimile des connaissances sur les choses à travers les mots, et que ce savoir débouche sur l’universel. C’est l’aspect manuel du dictionnaire qui ressort ici, puisque l’enfant est amené à cultiver une perception interne de lui-même en tant que membre d’une communauté linguistique homogène (Boulanger 1988, p. 129). Au contact du lexique, l’enfant doit être en mesure de reconnaître ses sources historiques, de prendre conscience de l’existence du monde extérieur, des autres sociétés, des autres civilisations, les anciennes comme les modernes, et de percevoir comment vivent d’autres hommes, y compris ceux qui parlent la même langue que lui ailleurs dans le monde.

Sur le plan des principes et des méthodes de la lexicographie, le dictionnaire scolaire est souvent envisagé comme un dérivé ou un sous-produit du dictionnaire culturel pour adulte. « L’idée de “dictionnaire d’enfants” s’appuie contrastivement sur celle de “dictionnaire d’adultes”, et elle dépend de l’évaluation de cette opposition » (Rey-Debove 1989, p. 18). Or, cette évaluation semble toujours avantager le plus gros dictionnaire. On dit, par exemple, que le dictionnaire scolaire pour enfants est caractérisé par une nomenclature et des rubriques restreintes, par le soutien de l’image et, corollairement, que son texte est de lecture facile (ibid.). Ces remarques reviennent à comparer le dictionnaire pour enfants au dictionnaire pour adultes que l’on considère plus complet, donc à faire valoir des arguments quantitatifs et négatifs : ces ouvrages sont petits, ils incorporent moins de mots et moins de sens, les définitions sont courtes et moins fines —souvent, elles sont réduites au genre prochain et/ou à quelques différences particulières qui ne sont guère discriminantes ou elles sont de simples synonymes—, des informations comme l’étymologie, la prononciation et les citations sont portées manquantes, etc. Bref, on retient les idées de réduction, de petitesse, d’absence et de facilité.

Ce qui est une erreur d’appréciation. Les dictionnaires de ce type ne sont pas de simples résumés, des abrégés ou des réductions de plus gros et de plus grands dictionnaires qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées gigognes. Ces répertoires ont leurs protocoles propres. Les étymologies, les prononciations, les citations, les registres sous-familiers, littéraires ou très techniques ne sont pas soustraits de contenus plus déployés. Ces rubriques ne sont tout simplement pas prévues dans le programme éditorial. Le dictionnaire scolaire est une étape dans le cheminement de l’apprentissage de la langue. Du bas vers le haut et non l’inverse. Le modèle du dictionnaire pour les jeunes en un volume repose sur d’autres procédures que l’abrègement d’ouvrages plus vastes et aux descriptions plus extensives en matière de fonctionnement de la langue. Le lexique décrit dans les dictionnaires pour enfants est à la fois plus sélectif et plus dépouillé de ses attributs fonctionnels pour revêtir davantage les couleurs du monde. Des principes et des méthodes idoines doivent alors caractériser ces produits lexicographiques et les distinguer dans le grand empire dictionnairique.

Notes

[1] « L’enseignement du maniement des dictionnaires devrait constituer un objectif prioritaire de la didactique de la langue maternelle. » [Notre traduction]

[2] Pour les dates des remises à niveau importantes, voir Boulanger 2002 et Boulanger infra.

Quelques points de repère relatifs à l’aménagement du français au Moyen Âge : du glossaire anonyme à l’œuvre érudite signée

L’archipel documentaire médiéval

Les premiers ouvrages lexicographiques médiévaux dignes de ce nom et compilant des données en roman (fiançais) sont des travaux glossographiques bilingues fondés sur le latin (voir Boulanger 2000 et 2002). Ils sont antérieurs aux débuts officiels du français écrit dans les Serments de Strasbourg en 842. Les plus anciens glossaires remonteraient aussi loin qu’au Ve-VIe siècle, la grande majorité ne prenant en considération que la langue latine.

Ces répertoires représentent les plus antiques traces écrites de la lingua romana et de la lingua germanica. Ils sont produits dans le sillage de l’héritage classique et au sortir des grandes invasions du Ve siècle. Ils gloseront d’importants textes fondateurs pensés et rédigés en latin (Priscien, Donat...), plus rarement en grec, ou ils accompagneront des manuels pédagogiques s’inspirant des mêmes sources. Durant les siècles de transition du latin au roman, il est indéniable que de manière directe ou indirecte, la confection de glossaires visait surtout à la préparation de la lecture des œuvres religieuses, et de la Bible au premier chef. Leur émergence provient du fait que depuis quatre ou cinq siècles, le fossé s’est élargi entre le latin vulgaire et la langue romane ou la langue germanique. La lingua romana passe au stade du protofrançais et elle s’engage sur le chemin de ce que l’on a dénommé l’ancien français. Partout les textes latins ne sont plus compris à livre ouvert. Il faut inventer de nouveaux outils de décodage, des manières de se raccrocher aux mots et de les interpréter pour ne pas les perdre. Ce sera le dictionnaire, ou plutôt le glossaire, qui viendra résoudre partiellement ces problèmes de communication diachronique. Les gloses isolées, et bientôt leurs collections mises en dictionnaires, attestent bien de l’existence de la langue romane qui progresse. Simultanément, elles témoignent de l’altérité profonde du latin. On donne souvent ces glossaires comme les monuments prouvant l’existence véritable des vernaculaires européens. Et de fait, leurs fonctions néologiques (créations originales, innovations, dérivations, emprunts, calques, etc.) ne peuvent pas être ignorées dans l’étude du mouvement de développement, d’aménagement et de légitimation de la langue. Pour le roman et pour le germanique, on a recensé une vingtaine de recueils composés entre le VIIIe et le Xe siècle. Cela laisse supposer que beaucoup d’autres ont été réalisés et qu’ils sont aujourd’hui perdus ou enfouis dans quelque bibliothèque, en attente d’un découvreur.

Ces œuvres du haut Moyen Âge étaient destinées aux ecclésiastiques et aux clercs dont les connaissances du latin étaient devenues passives, déficientes et très souvent médiocres. Durant cette période de la désagrégation de la langue latine, les versions des Écritures étaient déjà entachées de fautes et, à bien des égards, fort éloignées du latin classique. De plus, elles n’étaient plus immédiatement intelligibles au public qui les lisait. C’est ainsi que l’on commence à annoter les manuscrits, d’abord en latin simplifié, puis en roman ou en germanique. Tantôt, ces notations figurent dans les marges des textes, tantôt elles sont inscrites dans les interlignes, au-dessus des mots incompris. Ces listes éclatées ont des configurations variables, mais les objectifs restent identiques pour tous ces travaux, qui ne sont pas encore formatés formellement en glossaires, à savoir traduire, interpréter, transposer en roman ou en germanique usuel les mots latins qui ne s’entendaient plus ou qui prêtaient à confusion sur le plan de la signification, notamment en ce qui a trait aux faux sens. Les glossaires romans et germaniques sont donc les témoins d’une langue savante en net recul, la langue interprétée, et de deux langues vernaculaires qui s’instaurent, les langues interprétantes. Tel est le sort du latin qui fut la langue par excellence pendant des siècles. C’était le « véhicule de la grammaire, de la rhétorique, des arts, des sciences, des techniques des savoirs anciens parvenus à Isidore [de Séville], du pouvoir et de la sacralité, langue sacrée, langue quasi originelle qui s’érige[ait] en norme absolue » (Ribémont 2001 : 80). Désormais, le regard se tourne vers l’aménagement des vernaculaires.

Quelques glossaires phares

Les glossaires romans continuent des pratiques antérieures de l’Antiquité ou de l’aube du Moyen Âge. Du temps des Mérovingiens, soit vers le milieu du Ve siècle jusqu’au milieu du VIIIe siècle, il a existé des glossaires bilingues latin-langue vulgaire qui sont considérés comme les ancêtres des dictionnaires bilingues proches des préoccupations d’aujourd’hui. Ces dictionnaires primitifs alignaient des mots latins classiques commentés par des variantes du bas-latin d’abord, puis rapidement par des équivalents en roman ou dans d’autres langues.

Le Glossaire d’Endlicher

On connaît un glossaire gaulois-latin qui date probablement du Ve siècle, mais qui fut transmis par l’intermédiaire d’un manuscrit qui date de la fin du VIIIe siècle, de 796 plus précisément (voir Lambert 1994 : 203). Et il est certain que le glossaire a été confectionné après la disparition du gaulois comme langue vivante. Ce lexique est le Glossaire d’Endlicher, titre qui vient du nom du savant et botaniste hongrois Stephan Ladislas Endlicher qui a fait connaître ce travail en 1839 (voir Walter 1997 : 37; aussi Lambert 1994 : 203, qui date la publication de 1836). Le recueil compte 18 mots gaulois glosés en latin tardif. Plus exactement, le « glossaire explique des mots latins vulgaires d’origine gauloise par d’autres mots latins vulgaires » (Lambert 1994 : 203). Les exemples du tableau 1 sont repris de Jean-Paul Savignac (1994 : 177) et proposés en ordre alphabétique, ordre qui n’est évidemment pas celui du dictionnaire originel. Le rédacteur a en fait agencé les gloses en suivant le fil de sa lecture des textes latins dans lesquels « les mots gaulois cités étaient accompagnés d’une note de commentaire marginale » (Lambert 1994 : 203). Quelques noms propres de lieux et de tribus ainsi que des éléments verbaux complètent le glossaire, mais ils ne sont pas listés dans le tableau. Les équivalents en français moderne sont ajoutés dans la troisième colonne du tableau.

Tableau 1 : Extraits du Glossaire d’Endlicher
Mots gaulois Mots latins Français moderne
ambe rivo rivière
anam paludem marais
avallo poma pomme
brio ponte pont
doro osteo entrée, porte
lautro balneo bain
nanto valle vallée
nate fili fils
onno flumen fleuve
prenne arborem grandem grand arbre
treide pede pied

Le Glossaire de Reichenau

Parmi les monuments latins qui accompagnent la genèse de la langue romane française jusqu’en 842, figure également Le glossaire de Reichenau aussi dénommé Les gloses de Reichenau. Il constitue certainement le texte glossographique le plus célèbre de cette période. C’est un ouvrage tardif certes, mais l’un des plus riches et qui donne des détails sur le développement et sur la chronologie des progrès du français en train de se forger (voir Bischoff 1981 : 47).

Le glossaire forme un répertoire d’attestations alignées comme des entrées suivies chacune d’une explication empruntant divers faciès. Les articles ne constituent pas un texte suivi. On considère que ce document est le premier monument lexicographique du roman qui nous soit parvenu. Ces listes témoignent bien du phénomène de la prélexicographie du français et de ses méthodes de travail. Le glossaire est composé de 4 877 paires de lemmes et il comprend deux parties. La première partie est le glossaire biblique qui réunit 3 152 entrées glosées * la deuxième partie est un glossaire alphabétique de 1 725 entrées également glosées (voir Klein 1968 : 15). Les matériaux sont les fragments restants d’une sorte de catalogue lexical accompagnant une traduction de la Bible (la Vulgate) en roman. La langue de saint Jérôme, qui avait entrepris de traduire la Vulgate en latin en 390, n’était déjà plus du latin classique et elle n’était plus comprise parfaitement par les clercs. Le glossaire reprend une série de termes difficiles de la Vulgate d’une part, et une liste alphabétique d’unités lexicales de provenances diverses, d’autre part. L’auteur puise largement chez Euchère et chez Isidore de Séville, de même que dans quelques grands dictionnaires de l’époque carolingienne. Les gloses datent du troisième quart du VIIIe siècle. Quoique certains chercheurs attribuent à ce texte une datation plus rapprochée. « Tout récemment, avec le consensus des paléographes, la datation a été fixée au Xe siècle, probablement dans la première moitié » (Bischoff 1981 : 48; voir aussi Buridant 1986 : 13). Il aurait son origine dans le nord de la France, « peut-être à la grande abbaye de Corbie  » (Cerquiglini 1991 : 59). Il appert du moins que celui qui l’a rédigé ou transcrit serait originaire du nord-est de la France.

Le glossaire comprend « un total de presque cinq mille paires de lemmes et gloses » (Buridant 1986 : 13) considérées comme contemporaines de l’époque de la rédaction. On y trouve plusieurs séries entremêlées et un aménagement alphabétique des unités. Les mots y sont disposés sur deux colonnes et suivent l’ordre des livres qui forment l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans la colonne de gauche, figure le terme latin à expliquer, dans celle de droite, un ou plusieurs mots expliquants dont use le clerc-rédacteur pour éclaircir ou interpréter en roman des sens des mots du latin médiéval. En fait, les équivalents sont présentés dans une langue romane assez fortement latinisée.

La structure minimale est celle qui montre une paire de mots disposés côte à côte, l’entrée et son équivalent roman, sans autre commentaire. C’est la microstructure usuelle. Occasionnellement, il y a deux équivalents romans.

Glose no 33 [Genèse] Latin → Arefacta Roman → sicca
Glose no455 [Exode] Latin → Sollicitatis Roman → seducitis, detrahitis

Aux équivalents romans isolés, le glossateur adjoint parfois des précisions sur les sens qu’il amorce à l’aide d’un appareil métalinguistique simple, comme la formule id est.

Glose no 170 [Genèse] Latin → Inclinata iam die Roman → id est iam uespere
Glose no 617 [Exode] Latin → Capitium tunice Roman → id est per unde caput foris mittitur

Il peut aussi multiplier les suites de synonymes, proposant ainsi des variantes utiles suivant les contextes ou les valeurs d’emploi.

Glose no 26 [Genèse] Latin → Cataracta Roman → ostium, fenestre, Venticula, decursus aquarum
Glose no 1446 [Maccabées] Latin → Abominandum Roman → damnandum, negandum, execrandum, detestandum, anathematizandum

Il peut pousser jusqu’à une description de la réalité assimilable à une sorte de définition ou à une explication encyclopédique.

Glose no 105 [Genèse] Latin → Azima Roman → panis sine fermento id est sine leuamento
Glose no1285 [Job] Latin → Carecía Roman → herba aquatica que ante omnes herbas arescit

Dans ces dispositions, une esquisse d’un métalangage lexicographique est manifestement en gestation. C’est ce que révèle le recours à l’expression id est « c’est-à-dire », à uel « ou bien » et à qui « qui », ce dernier étant employé pour amorcer le glosage d’un adjectif. Certaines entrées ont même droit à un développement plus étendu et plus polyvalent, car on y trouve aussi bien des renseignements à caractère linguistique que des indications strictement encyclopédiques

Glose no 445 [Exode] Latin → Exodus Roman → dictus eo quod narrat exitum filiorum Israel de terra Aegypti
Glose no1303 [Job] Latin → Lacertos Roman → brachia prope musculos, id est murices in brachia

Le Glossaire de Cassel

Le Glossaire de Cassel (ou Kassel; aussi appelé les Gloses de Cassel) date du début du IXe siècle, soit des alentours de 800. Il aurait été rédigé en pays latin. Il était destiné aux voyageurs germaniques se déplaçant dans les secteurs romans de l’Europe de l’Ouest. Il aligne 265 mots romans, souvent latinisés dans leur orthographe, confrontés à leurs correspondants germaniques, en fait bavarois (voir les exemples du tableau 2 qui sont extraits de Fœrster et Koschwitz 1932 : col. 37-44). Il recense des mots du vocabulaire domestique courant classés par catégories d’objets ou d’êtres : les parties du corps, les animaux domestiques, l’habitation, les objets usuels, etc.

Tableau 2 : Extraits du Glossaire de Cassel
Mots romans Mots germaniques Français moderne
homo man homme
oculos augun œil
palpebre prauua paupière
tondit skirit raser, couper
pedes foozi pied
ordigas zaehun orteil
figido lepara foie
pulmone lungunne poumon
cauallus hros cheval
ammalia hrindir animal
troia suu truie
aucas cansi oie
casu hus chez
hanap hnapf hanap
cuppa chupf coupe

La geste dictionnairique : les abécédaires

Le latin perdant sans cesse du pouvoir et du terrain comme langue du savoir, et le français se déployant de plus en plus tous azimuts, les premiers lexiques bilingues latin-français voient le jour à la fin du XIIIe siècle. Œuvres de peu d’envergure ou peu originales, ces petits traités lexicaux sont adaptés d’ouvrages plus anciens, plus particulièrement du Catholicon de Jean de Gênes, dictionnaire terminé le 7 mars 1286. L’Abavus et l’Aalma sont des exemples types de répertoires issus directement du Catholicon.

L’Abavus

L’Abavus ou Abauus date de la fin du XIIIe siècle ou du début du XIVe. Le glossaire aurait été composé entre 1285 et 1300 (voir Lindemann 1994 : 136). C’est un glossaire latin-français qui répertorie 2 662 mots dans le manuscrit de Douai, le plus ancien des manuscrits connus qui date de vers 1290 (voir Roques 1936 : 3-68). D’autres versions ultérieures existent dans des manuscrits plus ou moins complets et/ou plus ou moins riches que Mario Roques a aussi édités (voir Roques 1936 et 1938).

L’Aalma

Le second glossaire important de cette période est l’Aalma. Ce dernier est aussi une adaptation abrégée et bilingue latin-français du Catholicon de Jean de Gênes. Il date de la deuxième moitié du XIVe siècle (vers 1380), du moins la seconde version du manuscrit C (voir Lindemann 1994 : 202). Sa nomenclature s’élève à 13 680 entrées latines suivies de leurs correspondants français ou par d’autres explications en français (voir Naïs 1986; 185).

L’Aalma formera la base de la lexicographie latine-française durant la seconde partie du Moyen Âge. Comme beaucoup de dictionnaires importants de cette époque, l’Aalma eut les honneurs de l’impression assez tôt. Il fut d’abord imprimé à Paris en 1485, puis à Genève en 1487.

L’Abavus et l’Aalma systématisent la présence du français dans la glossographie, aussi bien dans le rôle des équivalents des mots latins qu’en lui attribuant un rôle dans le métalangage articulaire. Ils sont ainsi situés au bout d’une longue tradition lexicographique qui remonte à saint Jérôme.

Les trésors vernaculaires

À travers les compilations glossographiques latines et bilingues, anonymes ou non, commencent manifestement à fleurir des œuvres arrimées à la langue vulgaire qui prend de plus en plus les couleurs du cœur et de l’imagination de ses locuteurs. Ainsi naissent les lapidaires, les bestiaires, les volucraires, les plantaires, les computs, etc., prenant les éléments de la nature comme objets d’étude. Aux yeux de certains précurseurs, la langue native offre un meilleur reflet de l’univers, ce qui est extrêmement hasardeux pour l’époque. Deux figures illustreront cette ouverture sur de nouveaux discours encyclopédiques ou savants nationaux, ou plutôt sur des discours reconfectionnés à neuf : Brunetto Latini et Nicole Oresme, tous deux nés à un siècle d’intervalle et qui ont décidé de rédiger leurs œuvres en français.

Brunetto Latini (vers 1220-1293 ou 1294)

Notaire, homme politique, savant et érudit florentin versé dans les langues latine, toscane et française, Brunetto di Bonaccorso Latini (ou Bruno Latini; en français Brunet Latin) fut aussi célèbre comme orateur, poète, historien, théologien, diplomate et philosophe. Il fut admiré par Dante. Il naît à Florence vers 1220 et il y meurt en 1294 (certaines sources indiquent qu’il décède en 1293). Des bouleversements politiques dans sa ville l’obligent à s’exiler en France de 1260 à 1266. Il se réfugie à Paris où des amis de la colonie florentine en exil l’encouragent à poursuivre ses recherches. Il séjourna sans doute aussi à Arras et à Bar-sur-Aude. Entre 1262 et 1266/1268, il composa son œuvre capitale, une sorte d’encyclopédie didactique en prose de la science de son temps entièrement rédigée en langue d’oïl ou ancien français : Li livres dou tresor ou Li tresors qui sera conservé dans plus de 70 manuscrits. Li tresors est strictement une compilation encyclopédique; il ne contient aucune prétention artistique ni éléments personnels d’imagination. Le livre a été rédigé à l’usage des gouvernants et sans doute aussi des maîtres de Florence. Il est intéressant de noter que le travail de Latini en ancien français est quasi contemporain du Speculum maius de Vincent de Beauvais, tous deux s’inspirant des mêmes méthodes de compilation. Vincent de Beauvais a rédigé son encyclopédie entre 1246/1247 et 1257/1259.

La riche encyclopédie latinienne s’inspire d’Isidore de Séville et de bien d’autres auteurs. Elle traite de toutes les choses et de toutes les connaissances qui, au dire de Latini, intéressent les mortels. Elle a joui d’une immense popularité dès la fin du XIIIe siècle, ce qui a fait se multiplier les demandes de copies. Elle était prisée partout de sorte qu’il existe des manuscrits dans « tous les dialectes en usage à cette époque » (Chabaille 1863 : XXIII). L’ouvrage sera imprimé à Lyon en 1491 puis à Paris en 1539. L’auteur avait choisi le français comme langue de rédaction et il s’en explique dès les premières pages du premier livre : « Et se aucuns demandoit por quoi cist livres est escriz en romans, selonc le langage des Francois, puisque nos somes Ytaliens, je diroie que ce est por .ij. [deux] raisons : l’une, car nos somes en France; et l’autre porce que la parlure est plus delitable et plus commune a toutes gens » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 3). Brunetto Latini veut signifier par là que le français est le langage permettant de communiquer le plus facilement avec tout le monde en France, ou du moins à Paris. Ce trésor composé en langue d’oïl devint la première encyclopédie non latine en Occident. Elle sera ensuite abrégée et versifiée en italien par Bono Giamboni, un contemporain de Latini, sous le titre de : Il tesoretto ou Il tesoro. Ce petit poème moral de plus de trois mille vers prend la figure d’une vision merveilleuse.

Li livres dou tresor est, selon l’encyclopédiste lui-même, un condensé des différentes branches de la philosophie. Il comprend trois livres ou trois parties.

1. Le premier livre, la « philosophie théorique », traite de la nature des choses et des quatre éléments, de la création, de l’homme, de l’univers. L’auteur commence par disserter sur l’origine du monde et sur son histoire en s’inspirant de l’Ancien et du Nouveau Testament. S’y ajoutent des renseignements sur la fondation des premiers gouvernements (à Babylone, en Égypte, en Grèce, à Rome, en France et ailleurs), puis sur les prophètes, les saints et la chrétienté. Suit une section consacrée aux technolectes : l’astronomie (la formation de l’univers, des planètes, des astres ...), la géographie (la Terre et ses continents : Aisie, Europe et Aufrique, exploration à laquelle s’additionnent quelques idées sur l’agriculture et sur l’économie rurale) et l’histoire naturelle. Dans le volet de l’histoire naturelle, il présente une classification des animaux en quatre groupes dans laquelle on décèle un embryon d’ordre alphabétique comme l’illustre la séquence du tableau 3. Les regroupements sont fonction des quatre éléments : les animaux marins (l’eau), les animaux comme le dragon et les serpents (le feu), les animaux aériens (l’air) et les animaux terrestres (la terre).

Tableau 3 : Les animaux terrestres dans Li livres dou tresor
Ordre du classement de quelques noms d’animaux
De antelu
De l’asne
Des bues
Des berbiz
De la belete
Des chamels
Dou castoire
Dou chevreul et des biches
Dou cerf
Des chiens
Dou camelion
Dou cheval
De l’olifant
Dou formi
De hiene
Dou loup
Dou loup cervier
De lucrote
Del manticore
De panthere
De parande
Dou singe
Dou tigre
De la taupe
De l’unicorne
De l’ours

Tout ce premier livre, dira Brunetto Latini, est du ressort de la philosophie théorique. Selon lui, « ne puet nus hom savoir les autres choses plainnement se il ne seit ceste premiere partie dou livre » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 2).

2. Le deuxième livre explore la morale. Il présente un meilleur plan d’ensemble et il se réclame d’une meilleure unité. Il contient deux traités, l’un extrait de l’Éthique d’Aristote, l’autre, plus volumineux, compose une manière de commentaire. La première partie est donc une adaptation d’une traduction latine faite par le Florentin Taddeo de la Summa alexandrina ethicorum, un abrégé de l’Éthique traduit de l’arabe par Hermannus Alemannus (Hermann l’Allemand) à Tolède en 1243 (voir Menut 1940 : 4). Suivent les discours sur l’être humain, ses comportements (ses vices et ses vertus) et ses règles de conduite. Le sujet abordé dans cette deuxième partie est celui de la philosophie pratique et de la philosophie logique.

3. Le troisième livre aborde la politique et le gouvernement des cités. Mais surtout, il s’ouvre par un assez long traité de rhétorique parce que Brunetto Latini place cette science au sommet de toutes les connaissances. Inspirée de la philosophie pratique, la troisième et dernière partie expose la « philosophie latinienne », plus particulièrement, elle enseigne à l’homme à se comporter selon « les us as Ytaliens » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 2). Nourrie de la sagesse romaine de Sénèque, de Cicéron, etc., cette section est marquée par des conceptions politiques ou éthiques certes nouvelles, mais qui restent moralisantes. Elle contient, notamment, une version commentée de De inventione de Cicéron.

« L’ensemble est une leçon, donnée avec un sens constant et parfois poétique, du pouvoir des mots » (Rey 1982 : 69). La recherche exemplaire de Brunetto Latini donnera naissance à l’encyclopédisme italien qui, jusqu’à lui, ne s’était guère éloigné des rives de la lexicographie. Li tresors est aussi une contribution majeure à l’aménagement du français. Il ouvre de nouvelles perspectives pour la langue en train de se stabiliser et d’assumer la pensée française. En effet, l’encyclopédiste inventera plusieurs dizaines de mots nouveaux qui seront repris par ses successeurs. Ainsi, Nicole Oresme, dont il sera bientôt question, réemploiera nombre de « latinismes », tels intellectuel, magnifique, magnanimité, politique, prodigalité, sobriété, sollicitude, sophistique, spéculatif, unité, végétatif (voir Menut 1940 : 71).

Nicole Oresme (vers 1320-1382)

Nicole Oresme (ou Nicole d’Oresme, Nicolas Oresme; lui-même écrit son nom Nychole Oresme) naît à Bayeux, ou peut-être près de Caen, vers 1320; il meurt en 1382 à Lisieux où il est évêque depuis 1377. En 1362, il était devenu chanoine à Rouen puis, à partir de 1364, il a occupé le poste de doyen de la cathédrale de Rouen. Ce Normand fut l’un des plus grands intellectuels médiévaux. Le savant homme d’église a la réputation d’être l’un des fondateurs de la science moderne.

Esprit très libéral, mathématicien, physicien, philosophe, économiste, il annonce les grands hommes de la Renaissance. Maître de théologie, qu’il étudie et enseigne au Collège de Navarre à Paris, il fut célébré comme étant l’un des plus notables représentants de l’encyclopédisme aristotélicien du temps et comme l’esprit le plus éclairé et le plus élevé du XIVe siècle. Entre 1370 et 1377, il traduit Aristote. Il a haussé la langue française à un nouveau statut en la faisant pénétrer dans les champs technolectaux comme la philosophie et les sciences. Car, en effet, au XIVe siècle, des érudits importants et influents pensent qu’il est nécessaire d’écrire des textes scientifiques ou savants en français. Et Nicole Oresme est l’un des rares traducteurs à réaliser que de rendre le latin en français contribuerait à aménager celui-ci et à créer un registre savant pour la langue vernaculaire, ce qui lui permettrait un jour de devenir l’égale du latin, sinon de le surpasser. Dans les prologues de ses traductions des ouvrages d’Aristote, L’éthique et La politique, il remet clairement en cause la position stratégique et privilégiée du latin vis-à-vis du savoir défendu par l’École (voir Lusignan 1999 : 134).

Mais bien avant de traduire Aristote, Nicole Oresme avait déjà entrepris d’écrire en français, ou plutôt de traduire d’autres œuvres en français, un français qui prenait déjà les couleurs du moyen français. Son premier livre en vernaculaire serait le Quadripartitum ou le Tetrabiblios de Ptolémée traduit entre 1357 et 1360 sous le titre Le quadripartit de Ptolomée (voir Menut 1940 : 26). L’ouvrage suivant est le Livre de divinacion(s) ou Traitié de divinacion(s), version française d’un écrit précédent, sans doute rédigé en latin par lui-même vers 1360, le Contra judiciarios astronomos et principes in talibus se occupantes. Le texte français date de vers 1361-1363, mais plus vraisemblablement de 1366 (voir Menut 1940 : 23 et 27-29). L’auteur y réfute la prétendue science de l’astrologie.

Le livre de ethiques d’Aristote était la première version dans une langue nationale européenne d’une authentique œuvre d’Aristote, le Liber ethicorum, lui-même déjà traduit du grec en latin médiéval. Entreprise en 1369 ou 1370, la traduction française fut terminée, d’après l’explicit du manuscrit, en 1372 (voir Menut 1940 : 547). Le livre sera publié à Paris en 1488. Dans le prologue [Le proheme], Oresme expose de manière détaillée les raisons pour lesquelles il souhaite travailler en français. Comme première raison, il évoque le désir du roi Charles V de voir les œuvres aristotéliciennes accessibles dans la langue de tous. « Mais pour ce que les livres morals de Aristote furent faiz en grec, et nous les avons en latin moult fort a entendre, le Roy a voulu, pour le bien commun, faire les translater en françois, afin que il et ses conseillers et autres les puissent mieulx entendre [...] » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 99). L’ordre d’aménager la langue vient donc de haut : il est temps de passer du latin au vernaculaire si l’on veut que tout le monde comprenne les écrits savants. Les demandes de Charles V visent donc à la vulgarisation sociale des connaissances pour le bien commun de la nation. En second lieu, dans un paragraphe intitulé

Excusacion et commendacion de ceste œuvre, le traducteur expose d’abord quelques raisons qui font qu’un texte grec ou latin ne peut être traduit en français sans problème (« que l’en ne puet bien translater en françois », texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 100). Il évoque notamment le contenu sémantique des mots, le français n’ayant pas de ressource pour pallier ces déficits. Par exemple le latin homo signifie à la fois « homme et femme », ce qui rend vraie la proposition latine mulier est homo et fausse l’équivalent français femme est homme. Ensuite, il explique que la science philosophique est si « forte » qu’elle « ne puet pas estre bailliee en termes legiers a entendre. Mais y convient souvent user de termes ou de moz propres en la science qui ne sont pas communelment entendus ne cogneüs de chascun. Mesmement quant elle n’a autre fois esté traictiee et excercee en tel langage. Et telle est ceste science ou regart de françois » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 100). Oresme soutient donc qu’il faut recourir à un vocabulaire spécifique même si des difficultés de compréhension subsistent. Et telle est la philosophie au regard du français. Il faut donc créer des mots qui parfois, et en raison de leur nouveauté, ne sont pas toujours clairs ou corrects, mais qui sont néanmoins utiles et nécessaires. Il faut s’essayer en français tout en ne s’éloignant pas trop de la pensée originale d’Aristote, sous peine de faillir. Puis Oresme justifie sa position : dans le futur, d’autres sauront parfaire son travail. « Mais se Dieux plaist, par mon labeur pourra estre mieulx entendue ceste noble science et ou temps avenir estre bailliee par autres en françois plus clerement et plus complectement. Et, pour certain, translater telz livres en françois et baillier en françois les arts et les sciences est un labeur moult proffitable, car c’est un langage noble et commun a genz de grant engin [ruse, adresse, intelligence] et de bonne prudence » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101), On retrouve ici les mêmes arguments justificatifs que chez Brunetto Latini. Oresme termine son préambule en comparant les avis des érudits latins, pour qui il était bon de traduire les sciences grecques en latin, et les savants français qui devaient, à cette imitation, traduire le latin en français. « Or est il ainsi que pour le temps de lors, grec estoit en resgart de latin quant as Romains si comme est maintenant latin en regart de françois quant a nous » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101). Sa conclusion se referme sur la commande royale. « Donques puis je bien encore conclurre que la consideracion et le propos de nostre bon roy Charles est a recommender, qui fait les bons livres et excellens translater en françois » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101). Oresme rend ainsi hommage à son roi qui n’hésite pas à lui demander de rédiger plusieurs œuvres en français dans le but de développer le goût d’apprendre chez les sujets du royaume et dans le but d’établir le statut de la langue française comme langue de communication savante.

Le livre de ethiques d’Aristote se termine par un glossaire intitulé La table des moz divers et estranges qui compte 53 mots. Nicole Oresme définit tous les mots et il donne divers avis sur leur emploi en plus de les localiser précisément dans le texte. Voici comment il explique lui-même les raisons qui l’ont poussé à confectionner ce court dictionnaire : « Pour ceste science plus clerement entendre, je vueil de habondant esposer aucuns moz selon l’ordre de l’a.b.c., lesquelz par aventure sembleraient obscurs a aucuns qui ne sont pas excercitéz en ceste science; ja soit ce que il n’y ait rien obscur, ce me semble, quant a ceuls qui seraient .i. [un] peu acoustumés a lire en cest livre. Car presque tous telz moz sont dedenz exposés ou en texte ou en glose. Et pour ce en laisse je pluseurs, car il n’est mestier de les exposer aillieurs ne autrement que ilz sont exposés en leurs lieux » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 541). Le tableau 4 reprend toutes les entrées du glossaire qui accompagne Le livre de éthiques d’Aristote (voir Menut 1940 : 541-547).

Tableau 4 : Le livre de éthiques d’Aristote de Nicole Oresme
La table des moz divers et estranges
Actif
Accion
Active
Adultre
Architectonique
Aristocratie
Bomolochos
Chaymes
Civilité
Conferent
Continent
Contingent
Democratie
Demos
Demotique
Difference
Discoles
Epyekeye
Eubulie
Eutrapeles
Excercitative
Extreme
Faccion
Factive
Fortitude
Gerre
Gnome
Habit
Iconomie
Illegal
Incontinent
Induccion
Infini
Justice equal
Justice legal
Legal
Monarchie
Obligacion legal
Obligacion moral
Object
Oligarchie
Passif
Passion
Phyloutos
Predicat
Prodigalité
Prodige
Puissance
Rectitude
Synesie
Subject
Tymocracie
Vacacion

Sauf pour les mots accion et object, toutes les unités sont classées dans l’ordre alphabétique rigoureux. La liste révèle également la présence de quatre entrées qui appartiennent à la catégorie des unités lexicales complexes : justice equal, justice legal, obligacion legal et obligacion moral.

Les développements articulaires varient de quelques lignes à quelques dizaines de lignes. Les deux entrées ayant le développement les plus courts sont gerre et passif (1½ ligne), tandis que les articles les plus longs sont puissance (27½ lignes) et subject (21½ lignes). Le tableau 5 reprend le texte complet de quelques articles de la table d’Oresme. Les articles reproduits sont choisis parmi la liste du tableau 4.

Tableau 5 : La table des moz divers et estranges
Échantillon d’articles
Adultre Celui est adultre qui fortrait a autre sa femme pour la cognoistre charnelment; et est dit de adultere. Et de ce fu dit ou .xiii.e chapitre du quint en glose.
Bomolochos C’est celui qui est excessif en trop jouer; et est ainsi appellé en grec; et de ce fu dit ou .x.e chapitre du secont et plus a plain ou .xxv.e chapitre du quart en texte et en glose.
Eubulie Signifie en grec rectitude ou adrescement de conseil. Et est une partie de prudence de laquelle il fu dit en l’onzieme chapitre du sixte.
Fortitude C’est la vertu moral par laquelle l’en se contient et porte deüement et convenablement vers choses terribles en fais de guerre, si comme il appert ou tiers livre; et par especial ou .xvi.e chapitre en glose.
Gnomé Est une partie de prudence ou une prudence especial. Et est adrescement de la prudence qui est requise en epyekye. Et de ce fu dit ou .xii.e chapitre du sixte livre.
Iconomie C’est art ou maniere de gouverner un hostel et les appartenances. Et de ce fu dit ou commencement du premier livre en glose.
Rectitude Est dit de chose droite. Et quant une ligne ou une verge est droite, la dreceur de elle est rectitude. Et par semblable dit l’en que rectitude de volenté est quant la volenté est droite et elle veult ce que elle doit vouloir. Et rectitude de conseil est quant le conseil est tel comme il doit estre; et ainsi des autres choses. Et de ce fu dit en le .xi.e chapitre du sixte en glose.

Albert Douglas Menut (1940 : 79-82) a dressé une liste de 260 mots nouveaux —certains ayant même deux graphies— introduits en français par Nicole Oresme dans Le livre de ethiques d’Aristote. Plusieurs de ces unités lexicales inédites sont répertoriées dans la La table des moz divers et estranges où elles sont expliquées plus en détail par l’auteur. Parmi ces néologismes, on trouve quelques formes calquées directement sur le grec, comme architecton, aristocracie, demotique, nemesi, phylantropos.

Un tel programme de francisation de la part des philosophes et des savants est un appel positif à l’imagination et à la néologie pour enrichir la langue et pour lui donner des assises. On doit à Nicole Oresme la création d’un grand nombre de néologismes appartenant aussi bien à la langue générale qu’aux langues de spécialité. Le tableau 5 montre comment, en aménagiste consciencieux, Oresme prend soin d’expliquer et/ou de gloser ses mots nouveaux dans ses œuvres. Le tableau 6 reprend une trentaine de néologismes parmi la liste de 121 formes nouvelles technolectales relevées par les éditeurs du Livre du ciel et du monde (voir Menut et Denomy 1968 : 763-773). Cette œuvre d’Oresme, également rédigée à la demande de Charles V, date de vers 1375 ou de 1377.

Tableau 6 : La créativité lexicale chez Nicole Oresme
Extraits de la liste des néologismes du Livre du ciel et du monde
abnegation
angulaire
arquer
compact
complication
connotatif
conjonction
denomination
diapason
dualité
epicycle
gravité
hexagone
inherence
intelligence
longitude
meridien
moteur
observation
ovale
percussion
perspective
pole
pouls
refraction
segregation
solstice
sphere
symbole
tropique

Certains des néologismes oresmiens n’ont pas passé l’épreuve du temps. Tel est le cas des mots accidental, atinter, colligance, complexionel, contre-mettre, equivalement, falsigrafime, mixionner, signation, spissitude, tardiveté qui figurent dans la liste dressée par Albert Douglas Menut. On notera toutefois que ces mots contiennent des affixes dont la plupart sont demeurés très productifs tout au long de l’évolution de la langue française, comme le préfixe contre- et les suffixes -al, -anee, -ation, -el, -ement, -er, -itude et -.

Les créations lexicales de Nicole Oresme le placent une génération devant ses contemporains et elles donnent une impression de modernité à ses textes. L’évêque lexovien invente des mots afin d’exprimer avec justesse les concepts et les idées jusque-là étrangers au français. « Other French writers have doubtless coined as many new words; but whith the exception of Rabelais, no other writer’s contribution has persisted to an equal degree in current usage » (Menut 1940 : 56). Il ne se gêne pas non plus pour propager les néologismes de ses prédécesseurs ou de ses contemporains. Ainsi, il puise des nouveautés chez Brunetto Latini, Jean de Meung, Henri de Mondeville, Jean de Vignay, Pierre Bersuire, et d’autres.

Conclusion

Les incidences terminologiques et lexicographiques des positions de certains esprits avertis à l’égard de la langue maternelle sont incommensurables. Dans le sillage de la création linguistique en vernaculaire, et hors du champ littéraire, on voit poindre la nécessité d’élaborer des glossaires, des listes de mots, des dictionnaires, des encyclopédies et des livres savants. Dans la sphère particulière du dictionnaire, c’est en s’appuyant sur le processus cumulatif que les premiers glossaires fonderont la lexicographie du français. Les glossaristes occupés à compiler des répertoires bilingues sentaient les nécessités d’intervenir pour que le public puisse comprendre les textes latins. Ils n’étaient sans doute pas conscients de faire œuvre d’aménagement linguistique, la priorité étant centrée sur les messages sacrés qu’il fallait sauver de l’oubli. La francisation (la romanisation, dans un premier temps) reposait sur des objectifs visant à assurer la récupération de la parole perdue. La conscience aménagementale sera présente dès le moment où la conception du français prendra un tour profane significatif et, à partir du XIIIe siècle, elle engendrera des répertoires encyclopédiques ainsi que des ouvrages scientifiques et savants. Brunetto Latini et Nicole Oresme ont été deux des grands acteurs et des grands précurseurs de cette longue métamorphose. L’un et l’autre écrivent en français parce qu’ils vivent en France et qu’ils considèrent que c’est la langue d’usage, et qu’elle peut assumer une vocation savante parce qu’elle a atteint un degré de maturité suffisant pour rendre compte des arts et des sciences dans toute leur envergure. Et pour ce qui est de l’apport des traducteurs, on peut dire qu’ils marquent notablement l’accélération de l’aménagement du français en collant de près aux termes latins. À une époque où la pression de la norme épurée est peu contraignante et où le français est encore une langue imparfaite, le calque sur le latin s’offre alors comme un procédé normal et efficace de francisation, et il convient tout à fait aux exigences de l’expression des nouvelles idées en langue vernaculaire. Nicole Oresme fut l’une de ces sources primordiales qui ont enrichi la langue française et participé à l’aventure de son aménagement. Les rubriques étymologiques des dictionnaires modernes demeurent encore les témoins privilégiés de ses créations lexicales. Ses écrits montrent une grande rigueur scientifique, car, au XIVe siècle, il n’était pas banal de rédiger des livres qui exposaient scientifiquement les faits sans y mélanger des fables, des allégories ou y introduire des conseils moralisateurs.

Bibliographie

Le Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694) : entre le plaire et le faire

1. Introduction

Il est intéressant de mettre en correspondance les programmes des dictionnaires, tels que les textes liminaires les présentent, et la description lexicale censée concrétiser ces objectifs dans les articles (voir Collinot et Mazière : 1997). C’est précisément l’objet de la recherche « Inclusion et exclusion : les stratégies discursives dans le Dictionnaire de l’Académie française », dirigée par les professeurs Monique C. Cormier et Jean-Claude Boulanger. Plus précisément, il s’agit d’étudier, en diachronie et en synchronie, les différentes règles méthodologiques employées par les académiciens dans la confection des neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française en vue de décrire la langue, d’expliquer les protocoles de description eux-mêmes ainsi que de justifier l’exclusion et l’inclusion de certaines catégories de mots. Nous cherchons donc à mesurer comment s’effectue réellement l’articulation entre les textes introductifs relatant les choix éditoriaux des lexicographes et les articles eux-mêmes qui, en principe, appliquent ces intentions.

Dans le présent article, nous traitons d’une partie des résultats obtenus dans le cadre de celle recherche et nous évaluons sous quelles formes se présente l’écart ou, encore, la distanciation, le cas échéant, entre la préface et le contenu de la première édition du Dictionnaire, publiée en 1694. Pour ce faire, la réalisation de certaines annonces de la « Préface » est analysée à partir d’un échantillon représentant 5 % du Dictionnaire (1048 mots). Nous tentons ensuite d’expliquer la raison des écarts relevés.

2. La genèse de l’Académie française

Au début des années 1630, pour remédier aux désordres politiques, religieux et linguistiques qui secouent la France et ainsi renforcer et unifier le royaume, le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, implante une politique centralisatrice qui comprend, entre autres, des mesures visant l’uniformité de la langue. Pour le cardinal, l’unité, la pureté et le prestige du français serviront à renforcer l’État, ce qui permettra d’encourager le rayonnement de la France à l’étranger.

Pour parvenir à l’uniformisation du français, Richelieu propose à quelques hommes de lettres, qui ont l’habitude de se réunir pour s’entretenir « de leurs propres œuvres, de grammaire et de mots » (Benhamou et al. 1997 : 9), de se constituer en un corps officiel régi par l’État (Pellisson-Fontanier et d’Olivet 1989 : 13). Ainsi, en 1635, par lettres patentes, ce petit cercle de lettrés devient l’Académie française, institution royale dont le cardinal se fait le protecteur et le chef.

La Compagnie ainsi créée reçoit pour principale mission de « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à [la] langue [française] et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » (Article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie dans Académie française 1998b : s. p.). On lui confère une mission normative à laquelle elle décide de répondre par l’élaboration d’un dictionnaire, premier d’une série d’ouvrages prévus qui devaient traiter des questions de langue.

Il faudra près de soixante ans à l’Académie, soit de 1637 à 1694, pour mener à terme la confection du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy. Cette charge lui étant confiée par l’État, l’Académie n’est pas entièrement libre de ses choix lexicographiques. Elle doit se plier à certaines exigences, notamment se conformer à la vision centralisatrice de Richelieu, son protecteur, et travailler au prestige de la France. De plus, la Compagnie n’a d’autre choix que de produire un ouvrage qui saura plaire à celui qui l’a symboliquement commandé, le roi. D’ailleurs, le titre de l’ouvrage, Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy, est fort révélateur de la relation qu’entretient la Compagnie avec le pouvoir.

3. La « Preface » et le Dictionnaire

La préface d’un dictionnaire est le reflet d’une position sociale par rapport à la langue; de ce fait, elle est en partie détachée des réalisations du contenu dictionnairique. Pour cette raison, la « Preface » du Dictionnaire de l’Académie françoise (1694) et le contenu réel de l’ouvrage remplissent deux fonctions différentes : la « Preface » présente une vision idéalisée de la langue et du travail lexicographique, la preuve que l’Académie s’est bien acquittée de sa mission unificatrice, tandis que le Dictionnaire est le produit de soixante ans de travail et d’évolution de la langue ainsi que d’une succession d’académiciens à la motivation, aux connaissances et aux opinions parfois fort différentes. Dans ces conditions, comment le Dictionnaire peut-il respecter les idéaux formulés dans la « Preface »?

La « Preface » de 1694 reflète bien l’obligation des académiciens; plaire au roi, à la cour, et répondre à leurs attentes. Ainsi, on ne s’étonne guère que deux académiciens, François Charpentier, doyen de la Compagnie, et François-Séraphin Régnier-Desmarais, responsable du Dictionnaire en 1694, se disputent le privilège de rédiger le texte introductif de l’ouvrage car, selon Ferdinand Brunot (1913 : 40), « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière ». L’attrait de la préface, œuvre d’une seule personne, et par conséquent, peu représentative des idées d’une société dont le travail dictionnairique s’est étalé sur une longue période, réside donc sans conteste dans l’occasion d’être agréable au roi et de vouloir présenter un ouvrage parfait plutôt que de se concentrer sur la description du contenu réel de l’ouvrage. Outre le fait qu’elle glorifie l’ordre en place, la tradition, les classes supérieures de la société, le roi et Richelieu, tous deux grands protecteurs de l’Académie, la « Preface » présente avantageusement les méthodes de travail des auteurs, décrit leurs options lexicographiques et défend leurs opinions sur la langue. De plus, il y est question des protocoles de présentation des articles ainsi que de la norme valorisée, c’est-à-dire des inclusions et des exclusions de mots qu’elle entraîne.

Dans un premier temps, nous allons étudier dans quelle mesure trois annonces de la préface, qui traitent des protocoles de rédaction, se réalisent effectivement dans le contenu dictionnairique. Dans un deuxième temps, nous verrons dans quelle mesure la Compagnie a suivi dans le Dictionnaire la norme valorisée dans la « Preface ».

4. Les protocoles de présentation des articles

Les trois annonces portant sur le protocole de présentation des articles touchent au participe passif, au classement par racines et à l’orthographe.

4.1 Le participe passif

Voici ce que l’on dit du participe passif dans la préface (Académie françoise 1997 : 31) :

On a mis aprés chaque Verbe le Participe passif qui en est formé; & quand ce Participe ne s’employe pas en d’autres sens que son Verbe, on s’est contenté de mettre qu’il a les significations de son Verbe sans en donner d’exemple; Mais quand il a quelque autre usage ou un sens moins estendu, on a eu soin de le remarquer. Les Participes passifs ont les deux genres & se declinent comme les autres Noms aimé, aimée, Les Personnes aimées.

Selon ce que laisse entendre ce passage, on devrait trouver dans le Dictionnaire :

OU

L’analyse, résumée dans le tableau ci-après, porte sur tous les couples verbe/participe dont l’infinitif se situe dans l’échantillon étudié, ce qui correspond à 172 verbes.

Tableau 1 : Le participe passif
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 32/172 18,6
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 140/172 81.4
Sans la mention « il a les significations de son verbe » 64/140 45.7
Sans participe passif mentionné 46/140 32.9
Sans la mention « il a les significations de son verbe » et avec exemple(s) 15/140 10.7
Avec exemple(s) 7/140 5
Au masculin seulement 2/140 1.4
Définition du verbe répétée 2/140 1,4
Séparé par le nom et sans mention « il a les significations de son verbe » 2/140 1.4
Placé avant le verbe 1/140 0.7
Séparé par le nom, sans mention « il a les significations de son verbe » et avec exemple(s) 1/140 0.7

Le tableau 1 indique que l’énoncé de la préface est parfaitement respecté dans seulement 18,6 % des cas.. Il en va ainsi du participe passif EMBARQUÉ, ÉÉ (Académie française 1998a : s. p.) :

EMBARQUER. v. a. Mettre dans 1a barque, dans le navire, dans le vaisseau, se dit des hommes, des armes, des vivres, des marchandises, & c. Embarquer l’armée, embarquer des marchandises, nous nous embarquâmes à Toulon. Il sign. aussi fig. Engager à quelque chose, ou dans quelque chose. Il s’est embarqué à telle chose, on l’a embarqué dans une meschante affaire, à une meschante affaire, s’embarquer au jeu, à la recherche d’une fille, à quelque entreprise, ne vous y embarquez pas si vous me croyez. On dit fig. S’embarquer sans biscuit, pour dire. S’engager dans quelque affaire, sans avoir les moyens nécessaires pour la faire réussir.

EMBARQUÉ, ÉÉ. part. Il a les significations de son verbe.

On remarque que le participe suit directement le verbe, qu’il présente les deux genres, qu’il a la marque « il a les significations de son verbe » et qu’il n’est pas suivi d’exemples.

En ce qui concerne les articles qui ne respectent pas l’énoncé de la préface, soit 81,4 % de l’échantillon, 45,7 % ne portent pas la mention « il a les significations de son verbe ». En fait, ces articles ne présentent que l’entrée sans fournir de définition ni d’exemple. C’est le cas du participe passif LORGNE, ÉÉ (Académie française 1998a; s. p.) :

LORGNÉ, ÉÉ, part.

En outre, dans 32,9 % des cas, aucun participe passif n’est associé à l’infinitif. Ainsi, les infinitifs ABONDER et DEVISER ne sont pas suivis d’un participe passif. Par ailleurs, nous nous sommes demandé s’il y avait un lien entre l’absence de participe passif et la forme verbale, c’est-à-dire neutre ou active (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Le participe et la forme verbale
FORME VERBALE PROPORTION POURCENTAGE (%)
Verbes nctils 128/172 74 4
avec participe passif 108/128 84,4
sans participe passif 20/128 15,6
Verbes neutres 43/172 25,0
avec participe passif 18/43 41,9
sans participe passif 25/43 58,1
Catégorie non précisée 1/172 0,6

Comme on peut le constater dans le tableau 2, la relation n’est pas significative puisqu’on trouve à la fois des verbes actifs et des verbes neutres sans participe, bien que la proportion de verbes sans participe passif soit plus élevée dans le cas des verbes neutres que dans celui des verbes actifs, soit 58,1 % par rapport à 15,6 %.

Si l’écart entre les verbes sans participe et les verbes avec participe avait été significatif dans les deux cas, on aurait pu conclure à un choix des académiciens non énoncé dans la préface. Mais comme cet écart, pour les verbes neutres, représente

58,1 % des cas par rapport à 41,9 %, il semble plutôt qu’il s’agit d’un manque d’attention ou de cohérence de la part des académiciens.

Nous avons enfin voulu examiner si l’absence de participe passif était attribuable aux marques d’usage —parce que le verbe aurait été qualifié de bas, les académiciens n’auraient pas recensé son participe passif, par exemple.

Tableau 3 : Le participe et les marques d’usage
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
Sans participe passif mentionné 46/172 26,7
— termes qualifiés de « bas »[1] 5/46 10,9
— ayant un usage restreint[2] 4/46 8,7
—n’est plus en usage 1/46 2,2
— terme qualifié de « vieux » 1/46 2,2
— sans marque d’usage 37/46 80,4
Avec un participe passif 126/172 73,3
— terme qualifié de « bas » 1/126 0,8
— ayant un usage restreint 1/126 0,8
— terme qualifié de « vieux » 1/126 0,8
— « il vieillit » 1/126 0,8
— sans marque d’usage 122/126 96,8

Cependant, à la lumière de l’analyse, la proportion de verbes sans marques d’usage est forte dans le cas des infinitifs avec participe passif (96,8 %) comme dans celui des infinitifs sans participe passif (80,4 %). Il n’y a donc pas de relation significative entre l’absence de participe et les marques d’usage.

Si on revient au tableau 1, on constate que, dans 10,7 % des cas, le participe est présenté sans la mention « il a les significations de son verbe », mais qu’il est accompagné d’exemples. On peut le vérifier avec le participe ABOLI, IE (Académie française 1998a : s. p.) :

ABOLI, IE. part. Loy abolie, crime abolt.

En outre, dans 5 % des cas, le participe est correctement suivi de la mention « il a les significations de son verbe », mais il présente toutefois des exemples. Dans une moindre mesure, on trouve d’autres écarts par rapport à l’énoncé de la préface : le seul genre donné est le masculin (1,4 %), la définition du verbe est répétée (1,4 %), le verbe et le participe sont séparés par un nom (1,4 %), le participe est placé avant le verbe (0,7 %), enfin le participe est à la fois séparé du verbe, sans la mention « il a les significations de son verbe », et il est suivi d’exemples (0,7 %).

On est donc loin de trouver un participe passif en usage pour tous les verbes recensés.

4.2 Le classement par racines

La deuxième annonce de la préface sur laquelle nous nous sommes penchés concerne le classement des mots par racines, méthode fort critiquée à l’époque (Catach 1998 : 77) en raison de son élitisme et de son manque de commodité. Voici ce que la préface nous apprend (Académie françoise 1997 : 30) :

Comme la Langue Françoise a des mots Primitifs, & des mots Derivez & Composez, on a jugé qu’il seroit agreable & instructif de disposer le Dictionnaire par Racines, c’est à dire de ranger tous les mots Derivez & Composez aprés les mots Primitifs dont ils descendent, soit que ces Primitifs soient d’origine purement Françoise, soit qu’ils viennent du Latin ou de quelqu’autre Langue.

Selon toute vraisemblance, chaque mot ne devrait apparaître qu’une seule fois dans le Dictionnaire, sous forme de primitif ou encore de dérivé ou de composé. Pourtant, on trouve dans l’échantillon étudié des mots pour lesquels plus d’un article a été rédigé. Certains mots sont classés à la fois comme primitif et dérivé d’un autre primitif, ou présentés comme dérivés de deux primitifs différents, ou encore présentés comme deux primitifs (voir le tableau 4).

Tableau 4 : Les mots qui figurent deux fois en entrée
MOTS PRIMITIF DÉRIVÉ DE... DÉRIVÉ DE...
AGRICULTURE AGRICULTURE CULTIVER
ANACHRONISME ANACHRONISME CHRONIQUE
APOSTER APOSTER POSER
BOUTE-SELLE[3] BOUTER SELLE
CAPELINE[4] CAPABLE CHAPEAU
CHANCRE CHANCRE CANCER
COENOBITE DEUX FOIS PRIMITIF, DEUX GRAPHIES DIFFÉRENTES[5]
CONCEDER CONCEDER CEDER
CONCESSION CEDER CONCEDER
ENTONNE TON TONNE
PROFIL PROFIL FIL
TORTICOLIS COL TORDRE
VAURIEN RIEN VALOIR

Ainsi, AGRICULTURE est primitif et dérivé de CULTIVER, ANACHRONISME est primitif et dérivé de CHRONIQUE, APOSTER est primitif et dérivé de POSER, BOUTE-SELLE est à la fois dérivé de BOUTER et de SELLE (sous deux graphies différentes), CAPELINE est à la fois dérivé de CAPABLE et de CHAPEAU, CHANCRE est primitif et dérivé de CANCER, COENOBITE est deux fois primitif (sous deux graphies différentes), CONCEDER est primitif et dérivé de CEDER, CONCESSION est à la fois dérivé de CEDER et de CONCEDER, ENTONNE est à la fois dérivé de TON et de TONNE, PROFIL est primitif et dérivé de FIL, TORTICOLIS est à la fois dérivé de COL et de TORDRE et finalement, VAURIEN est à la fois dérivé de RIEN et de VALOIR. Le tableau 5 illustre l’importance de l’écart entre la préface et les articles :

Tableau 5 : Le classement par racines
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 1035/1048 98,8
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 13/1048 1,2
Le mot est à la fois primitif et dérivé 6/13 46,2
Le mot est dérivé de deux primitifs différents 6/13 46,2
Le mot est primitif deux fois 1/13 7.7

Comme on peut le constater, il y a une fois de plus non-corrélation, même si elle est faible, entre l’annonce de la « Preface » et le contenu dictionnairique, puisque 1,2 % des entrées de l’échantillon se trouvent dans deux articles de l’ouvrage[6]. Des treize mots présentés dans deux entrées, six sont décrits à la fois comme primitifs et dérivés, six sont donnés comme dérivés de deux mots différents et un est présenté deux fois comme primitif sous deux orthographes différentes.

L’écart entre la « Preface » et le contenu du dictionnaire se manifeste davantage dans les cas où le mot en entrée est doublement primitif ou primitif et dérivé que dans ceux où il est dérivé de deux primitifs différents. Effectivement, il paraît logique que les académiciens aient considéré le mot TORTICOLIS comme un composé, c’est-à-dire un dérivé de deux mots différents, soit de TORDRE et de COL. Mais cette raison ne justifie pas que l’entrée figure deux fois dans le dictionnaire. Même légitimées, des entrées de la sorte constituent un effet pervers du classement par racines et une dérogation à l’idée de protocole idéal, car elles nuisent à la consultation efficace du Dictionnaire : il eut été préférable de faire un renvoi à l’une ou à l’autre entrée plutôt que de définir un même mot deux fois, En outre, dans plusieurs cas, les académiciens ne se sont pas aperçus qu’un mot était répertorié à plus d’un endroit dans le dictionnaire puisque, mises à part les définitions des entrées TORTICOLIS, les définitions d’un même moi diffèrent suivant l’article qui les abrite. Par exemple, la définition de VAURIEN varie selon que le mot est présenté comme dérivé de RIEN ou de VALOIR (Académie française 1998a : s. p.) :

VAURIEN, s. m. (sous RIEN)

Faineant, débauché, qui est de mauvaises mœurs. C’est un vaurien, il ne hante que des vauriens comme luv, c’est un petit vaurien qui devient incorrigible.

VAURIEN, s. m. (sous VALOIR)

Faineant, fripon, vicieux, libertin, qui ne veut rien valoir. C’est un vaurien, c’est un franc vaurien, un grand vaurien.

L’acception définie est la même dans les deux cas, mais elle est formulée de façon tout à fait distincte et présentée avec des exemples différents, sauf le premier. De plus, sous l’entrée VAURIEN, un renvoi dirige le lecteur vers VALOIR uniquement, ce qui prouve que la double définition du mot n’est pas souhaitée et qu’elle est passée inaperçue. En comparaison, du fait de la similitude des deux définitions de TORTICOLIS, les académiciens savaient, de toute évidence, que le mot serait recensé sous deux primitifs différents (Académie française 1998a : s. p.) :

TORTICOLIS, s. m. (sous COL)

Qui porte le cou de travers, le cou penchant d’un costé, De cette attaque d’apoplexie il esl demeuré torticolis. Il est bas. Il se dit fig. & bassement des faux devots, des hypocrites. Ne vous fiez pas à ces torticolis.

TORTICOLIS, s. m. (sous TORDRE)

Qui porte le cou de travers, le cou penchant d’un costé. De celle attaque d’apoplexie, il est demeuré torticolis. Il est bas. Il se dit fig. & bassement. Des faux devots. Ne vous fiez pas à ces torticolis.

La distanciation entre le discours de la « Preface » et le contenu de l’ouvrage apparaît une fois de plus.

4.3 L’orthographe

En ce qui a trait aux protocoles adoptés par les académiciens, la troisième annonce de la « Preface » sur laquelle nous nous sommes penchés concerne l’orthographe privilégiée par la Compagnie. Le rédacteur de la préface souligne que « si un mesme mot se trouve escrit dans le Dictionnaire de deux manieres differentes, celle dont il sera escrit en lettres Capitales au commencement de l’Article est la seule que l’Academie approuve » (Académie françoise 1997 : 33).

L’examen de l’échantillon étudié nous apprend que 126 des 1048 mots sont écrits de deux façons différentes, une variation de l’ordre de 12 %. Sur les 126 mots qui se trouvent en entrée deux fois —en renvoi ou dans deux entrées—, seuls six ont deux graphies recommandées et ne respectent donc pas ce qui est dit dans la préface. Le tableau 6 présente les entrées dont les graphies diffèrent.

BOUTE-SELLE BOUTTE-SELLE
COENOBITE CENOBITE
DÉS LORS DESLORS
DESOPPILER DESOPILER
ESMOUCHER EMOUSCHER
PICQUET PIQUET

Le tableau 7 indique que l’énoncé de la « Preface » est respecté quant à l’orthographe des entrées.

Tableau 7 : Les entrées ayant deux graphies recommandées
Préface Proportion Pourcentage
(%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 120/126 95,2
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 6/126 4,8

4.4 Explications

Comment, dans les trois annonces touchant le participe passif, le classement par racines et l’orthographe, expliquer le non-respect des règles énoncées dans 1a « Preface » au moment de passer à la description dans les articles du Dictionnaire? De toute évidence, le texte de la « Preface » présente un protocole idéal tandis que les articles du Dictionnaire sont le résultat de contraintes rédactionnelles réelles. N’oublions pas qu’il s’agit d’un ouvrage collectif conçu par plusieurs académiciens aux intérêts, idées, méthodes et connaissances parfois divergents. La longue durée des travaux —une soixantaine d’années— peut bien, par exemple, avoir fait oublier à certains le protocole de rédaction adopté pour les participes. L’indécision de l’Académie, par exemple pour la norme orthographique, pourrait bien également y être pour quelque chose. Qu’en est-il maintenant de la norme valorisée?

5. La norme

La « Preface » du Dictionnaire décrit la norme valorisée par la Compagnie pour mener à bien sa mission unificatrice. Cette norme, c’est le bel usage, c’est-à-dire « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps » (Vaugelas 1970 : II). L’usage devient le « souverain seigneur de la langue » (Vaugelas 1970; 1). Il y a donc, à partir des Remarques en 1647, un bon et un mauvais usages, le grammairien ne décrivant, bien entendu, que le meilleur usage (voir Trudeau 1992 : 167-195). L’Académie se ralliera évidemment à cette position.

Selon la « Preface », le Dictionnaire privilégie alors « la Langue commune, telle qu’elle esl dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & lelle que les Orateurs et les Poëtes l’employent » (Académie françoise 1997 : 28-29).

Parce qu’elle ne veut représenter que le bel usage, la Compagnie annonce rejeter « plusieurs mots nouvellement inventez, [et] certaines façons de parler affectées, que la Licence & le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu » (Académie françoise 1997 : 32), les vieux mots « qui sont entièrement hors d’usage » (Académie Françoise 1997 : 28), les « termes d’emportement ou qui blessent la Pudeur » (Académie françoise 1997 : 32), ainsi que les termes des Arts et des Sciences (Académie françoise 1997 : 32). La Compagnie adopte donc une stratégie d’exclusion et on peut, en conséquence, qualifier le discours de la « Preface » de discours axé davantage sur l’absence de plusieurs catégories de mots plutôt que sur la présence d’autres. Le contraste entre le permis et l’interdit y est saisissant

On sait que, en principe, les termes des arts et des sciences ne figurent pas dans le Dictionnaire de l’Académie françoise, à l’exception de « ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » (Académie françoise 1997 : 32). On pense ici aux mots relevant de techniques « nobles », par exemple l’escrime, la vénerie ou la fauconnerie. Les termes techniques appartenant au bel usage ne sont toutefois pas les seuls à être recensés dans l’ouvrage. On y trouve, par exemple, des termes de marine qui, selon le principe du bel usage, ne peuvent être employés que par les matelots (Brunot 1913 : 424). Les gens du monde et les auteurs, se gardant de les utiliser dans le discours ou dans les ouvrages généraux, doivent plutôt employer des périphrases.

Comme l’échantillon étudié était trop limité pour donner des résultats significatifs quant à la présence de termes de marine qui, par ailleurs, ne représentent qu’une partie des termes des arts et des sciences insérés dans l’ouvrage, nous avons consulté le cédérom de la première édition du Dictionnaire de l’Académie afin de vérifier la présence de ces termes dans l’ensemble du Dictionnaire. À partir du mot-clé « marine », nous avons relevé les expressions suivantes :

Terme de marine29 occurrences
Termes de marine21 occurrences
Les gens de marine appellent1 occurrence
On appelle dans la marine1 occurrence
Phrase de marine1 occurrence
Il ne se dit que des Officiers de Marine1 occurrence

Le tableau 8 présente les 54 termes et expressions du domaine de la marine relevés dans l’édition de 1694.

Tableau 8 : Les termes et expressions du domaine de la marine
APPAREILLER v. n. FAIRE v. a. (du bois, de l’eau, aiguade) QUART s. m. (de vent, de rume)
ARRIERE adv. (Avoir vent arriere) FILER v. a. (le cable) RADOUBER verbe actif
ARRIVER v.n. FLAMME s. f. RELASCHER v. a.
ARTIMON sub. m. FOND s. m. REVIRER v. act.
BAS-RELIEF s. m. GRAIN s. m. ROULIS s. m.
MOULINE s. f. LARGUE s. m. SABORD s. m.
CANAL s. m. LONG adj. (Long cours) SALUER v. a.
CARGAISON s. f. LOUVOYER v. n. SALUT substantif masculin
COMMISSAIRE s. m. MANOEUVRE s. f. SECOND adj. numeral
CONVOY .s. m. MISAINE s. f. SILLER v. n.
COURANT adj. v. PANNE s. f. SIPHON s. m.
COURS s. m. PARTENCE subst. f. SUIVER v. a.
DEMARER v. n. PONANTIN s. m. TENUE s. f.
AMARER v. act. ESTIME s. f. v. TERRE s. f.
AMENER v. act. PONANT s. m. TONNEAU s. m.
DERIVER v. n. PONTON s. m. TRAVERS (PAR LE)
DESSUS adv. Sur. (Prendre le dessus du vent) PRISE s. f. TRINQUET s. m.
DOUBLER v. a. (Doubler le cap) ROULER v. a. VIRER v. n.

5.1 Explications

Comment expliquer la présence de ces termes malgré l’exclusion annoncée? La « Preface » présente un ouvrage qui fixe la langue grâce à une norme élitiste, unifiant le français dans son modèle le plus beau pour faire la gloire de la France. Selon le texte introductif, le dictionnaire représente une langue actuelle, courtoise, sans impudeur, sans bassesse et sans référence aux termes relevant du travail manuel, comme pour le métier de marin. La « Preface » présente donc un dictionnaire conçu pour le beau peuple, c’est-à-dire un public restreint et idéal. Le contenu dictionnairique, quant à lui, ne reflète pas très précisément l’état de la langue française à la fin du XVIIe siècle. La description est victime des soixante années qui séparent la conception de l’œuvre de sa publication. Le dictionnaire dit dépeindre le bel et le bon usage, mais il ne s’agit pas nécessairement de la part la plus contemporaine de cet usage qui émerge à partir du début du règne de Louis XIV. Tout comme dans le cas des annonces liées au protocole de rédaction, le nombre d’académiciens ayant travaillé à l’élaboration du dictionnaire tout au long de ces années et les multiples tergiversations rédactionnelles sont sans doute à l’origine de cette situation, entre autres.

6. Conclusion

Selon toute vraisemblance, en ce qui a trait aux protocoles de rédaction comme à la norme valorisée, nous avançons l’idée que la distanciation entre la « Preface » et le contenu du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy est probablement consciente, voire volontaire, et que, en conséquence, elle résulte d’attitudes idéologiques concertées, du moins en partie. La « Preface », œuvre d’un seul écrivain et non représentative de l’ensemble des rédacteurs, a pour but de « plaire » : elle présente un ouvrage idéalisé, aux méthodes et à la langue parfaite et uniforme, qui remplit la mission unificatrice qui lui a été confiée par l’État. Le texte introductif décrit un ouvrage qui saura être apprécié du roi, de la cour et du public. Le Dictionnaire, quant à lui, est le résultat imparfait du « faire », un travail collectif effectué sur une longue période par de nombreuses personnes dont les idées sur la langue pouvaient différer entre elles et s’éloigner de celles du rédacteur de la préface produite à la fin de cette longue période de gestation. Sans compter les responsables[7] qui se succèdent pour diriger les travaux lexicographiques de la Compagnie et qui ne partagent pas nécessairement la même vision de la langue ou de l’aventure dictionnairique en cours.

Comme la « Preface » a été rédigée une fois le dictionnaire terminé, on peut encore se demander pourquoi son auteur opte pour la généralisation tout en sachant que l’ouvrage n’est pas entièrement uniforme. Cela montre bien que, souvent, les textes introductifs sont détachés des contenus ou encore que les deux composantes de l’ouvrage ne font pas corps et qu’elles semblent appartenir à deux univers différents. Dans le cas qui nous occupe, la préface est centrée sur le pouvoir politique (le plaire) tandis que le volet dictionnairique (l’action, le faire) est l’objet de soubresauts méthodologiques qui nuisent â la mission d’uniformisation de la langue que les mêmes académiciens défendent dans la préface.

Université de Montréal, Université Laval

7. Bibliographie

Notes

[1] Le verbe HOUTER n’est plus en usage et est qualifié de « bas », il est donc calculé deux fois.

[2] Le verbe CHEVIR est d’usage restreint et qualifié de « bas », il est donc calculé deux fois également.

[3] On trouve BOUTE-SELLE sous deux graphies différentes : BOUTE-SELLE et BOUTTE-SEI.LE.

[4] Cette étymologie paraît fantaisiste. Gilles Ménage (1650) indique que CAPELINE « est un diminutif de capel, qui est la même chose que chapeau, & qui vient de cape ».

[5] COENOBITE et CENOBITE.

[6] Si on considère que la nomenclature s’élève à 20 960 entrées, cela veut dire que 252 mots sont touchés, ce qui n’est pas négligeable et demande qu’on s’y arrête.

[7] Vaugelas, pendant onze ans, de 1639 à 1650; Mézeray, pendant trente-deux ans de 1651 à 1683, et Régnier-Desmarais, pendant onze ans, de 1683 à 1694.

Du côté de la petite histoire des dictionnaires scolaires modernes

1. Le dictionnaire scolaire en perspective

Le dictionnaire scolaire se profile à l’avant-plan des instruments d’acquisition, de maîtrise, de perfectionnement et, à l’occasion, de correction de la langue. À l’école, il doit faire l’objet d’une pédagogie particulière et ne pas seulement servir d’ouvrage d’appoint dans quelques matières, notamment le français. « Enseñar a manejar los diccionarios debería, pues, constituir un objetivo destacable de la didáctica de la lengua[1]. ». Les répertoires de mots de cette nature sont des outils d’apprentissage qui visent aussi à assurer la cohésion culturelle du groupe, car ils permettent de pérenniser la compréhension des productions d’une société que sont les livres et les écrits divers, aussi bien que les paroles, qui importent pour fédérer l’histoire d’une communauté linguistique. Le dictionnaire est le dépositaire d’une partie fort importante de la culture et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture. Il est simultanément une mémoire de la langue, et une mémoire des faits et des choses. De ce double point de vue, il fait partie de la geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire personnelle et une mémoire collective, et pour transmettre à travers elles les valeurs communautaires, une conception particulière du monde, un modèle idéologique adéquat, voire une morale. L’un des premiers à bien saisir et à bien comprendre les vocations linguistiques, pédagogiques et sociales du dictionnaire fut certainement Pierre Larousse, au milieu du XIXe siècle.

2. De très lointaines et très obscures origines

Les dictionnaires scolaires revendiquent de très lointaines origines. Ils sont étroitement liés à l’invention de l’écriture. Des recherches récentes les font remonter au IVe-IIIe millénaire avant J.-C. alors que les scribes mésopotamiens établissaient des listes lexicales tabulaires destinées à l’enseignement dans les eduba, c’est-à-dire dans les écoles où l’on formait les futurs scribes[2]. La confection de ces catalogues de mots sur des supports d’argile avait déjà pour premier objectif de venir appuyer l’apprentissage de l’écriture et la connaissance de la langue. C’étaient des relevés de noms communs, de noms propres (proprionymes), de synonymes, de parties de mots, etc., tous éléments de base dans un cheminement scolaire. Pour apprendre l’écriture cunéiforme, les jeunes élèves recopiaient ces listes sur d’autres tablettes. Et on a retrouvé un nombre impressionnant de ces cahiers de devoirs en argile.

Dans l’Europe du Moyen-Âge, on trouvera également des dictionnaires destinés à combler des besoins d’apprentissage non pas de la langue maternelle et quotidienne, mais du latin, la langue de l’intellect, de la religion et du pouvoir. Il faudra attendre la Renaissance pour que la production d’ouvrages sur le français prenne le pas sur les dictionnaires du latin et sur les glossaires bilingues.

Il faudra patienter encore plus longtemps pour que le dictionnaire scolaire devienne un genre détaché. Les dictionnaires « portatifs » des siècles postérieurs à la Renaissance, notamment ceux du XVIIIe siècle, ne doivent pas être confondus avec les petits dictionnaires pour enfants ni avec les compilations élémentaires du XIXe siècle ayant le même gabarit. Les portatifs sont surtout des abrégés et des réductions de répertoires plus volumineux et plus grands que l’on pouvait transporter plus aisément[3]. Ils répondent à des besoins de démocratisation du livre. Leurs prix baissent et leur maniabilité s’accroît. Le livre peut devenir accessible à un plus grand nombre de personnes. Un dictionnaire portatif n’est donc pas nécessairement un recueil de mots élaboré pour des élèves et à des fins pédagogiques. Ce n’est qu’accessoirement qu’il aura une vocation scolaire. Après 1820, les portatifs du type abrégé semblent en désaffection[4].

La science et l’industrie modernes du dictionnaire scolaire démarrent vraiment, en France, au milieu du XIXe siècle. On peut dire qu’elles sont, l’une et l’autre, un après-Littré, ou presque, et qu’elles prennent leur envol avec Pierre Larousse. La lexicographie scolaire se faufile en effet entre le grand dictionnaire philologique, culturel et conservateur d’Émile Littré et l’immense œuvre encyclopédique moderniste de Pierre Larousse lui-même. De fait, tout le XIXe siècle s’affairera à mettre sur pied un enseignement élémentaire pour tous. Il faut que les enfants apprennent à lire, à écrire, à calculer et à comprendre le fonctionnement du monde. De plus, la cohésion nationale doit être renforcée par l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de la morale. En juin 1833, la Loi Guizot créait pour la première fois un enseignement obligatoire. Un demi-siècle plus tard, en 1882, cette loi sera renforcée par Jules Ferry qui rendra l’enseignement primaire obligatoire pour tous, gratuit et laïque.

La conjonction de facteurs politiques et pédagogiques sera à l’origine d’une grande production de manuels et d’ouvrages scolaires dont les dictionnaires ne sont pas le moindre des sous-ensembles. Pour cette raison, on peut qualifier ces recueils de mots de dictionnaires manuels. Ils entrent en effet dans la catégorie des manuels scolaires. Au début du XXe siècle, en France, le dictionnaire devient une figure importante du paysage du livre et le signe d’une société développée et scolarisée, en pleine possession de son identité linguistique et culturelle.

3. Le creuset terminologique

Avant de poursuivre avec le volet historique, il convient de faire une petite incursion du côté de quelques appellations classificatrices, car cette terminologie est parfois poreuse. « Il serait donc souhaitable de réexaminer cette terminologie peu satisfaisante[5]. »

Le vocabulaire qui réfère aux différents types de dictionnaires pour adultes est relativement bien circonscrit puisque ce genre d’ouvrages est fort bien scruté sous l’angle métalexicographique. Le domaine des « petits dictionnaires » est moins bien documenté, en tout cas pour le français. Aussi vaut-il la peine de parcourir un court spectre conceptuel qui nous amènera à mieux identifier l’objet de notre étude.

Lorsque l’on évoque les dictionnaires pour l’école, trois idées surgissent à l’esprit : celle du « dictionnaire scolaire », celle du « dictionnaire pour enfants » et celle du « dictionnaire d’apprentissage ». Toutes ces idées sont en outre faussement placées dans un système d’opposition avec les dictionnaires généraux culturels pour adultes, alors que ces rapports sont plutôt de l’ordre de la gradation, de la hiérarchisation. « De manière générale, le dictionnaire pour enfants se définit contrastivement par rapport au dictionnaire pour adultes[6]. » La subordination des premiers aux seconds ne rend pas justice au genre du dictionnaire scolaire, qui est loin d’être un genre secondaire.

3.1. Le dictionnaire scolaire

Le dictionnaire scolaire est un ouvrage général monolingue —il existe aussi quelques bilingues— et monovolumaire conçu pour son utilisation dans l’enseignement primaire et secondaire. Le terme peut avoir un sens plus élargi, car, d’une part, on peut en étendre l’acception du côté de l’école maternelle et, d’autre part, du côté du début de la formation post-secondaire ou collégiale. On peut dire que ce type de répertoire couvre une fourchette d’âge qui s’étend de 5/6 ans jusqu’à 15/16 ans. Le Larousse mini débutants [LMiD] et le Robert scolaire [RS] sont des exemples applicables aux deux extrémités de cet empan. Le LMiD est identifié comme « le premier vrai dictionnaire[7] », l’adjectif premier étant entendu dans le sens chronologique par rapport aux étapes de la scolarisation des enfants. Son public cible est celui des jeunes enfants de 5/6 ans. Le RS s’adresse à des adolescents de 12 à 16 ans, c’est-à-dire aux élèves de tout le cycle du secondaire.

Le dictionnaire scolaire a une fonction avant tout d’ordre descriptif, la description étant le plus souvent renforcée par l’iconographie dont la présence est plus sensible dans les ouvrages à petite nomenclature. Les 1 065 mots de Mon Larousse en images [MLL] sont accompagnés de 887 tableaux et dessins. Le LMiD propose 500 illustrations pour un volume de 5 400 entrées. Son concurrent le Robert benjamin [RB] revendique une nomenclature de 6 000 mots et de 640 illustrations. Dans son édition de 1999, le Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ] répertorie 20 000 mots tandis qu’il n’offre que 250 illustrations. De fait, la quantité d’illustrations est inversement proportionnelle à la quantité de mots vedettes : plus la nomenclature croît, plus le nombre d’illustrations diminue. Le RS reste fidèle à la politique éditoriale des dictionnaires de langue du Robert qui ne proposent jamais d’iconostructure, sauf dans le Robert junior illustré [RJI], le Petit Robert des enfants [PRE]/Robert des jeunes [RJ] et dans le RB. À titre d’exemple, le nombre d’illustrations du RJI s’élève à 1 000, auxquelles s’ajoutent 35 planches thématiques.

Le dictionnaire scolaire a pour objectifs de sensibiliser les jeunes au vocabulaire et de les mettre à l’aise avec les mots. Il consigne le lexique vivant, dont une partie est déjà connue de la majorité des élèves, soit de manière active, parce que les jeunes locuteurs doivent s’exprimer, soit de manière passive, parce qu’ils doivent écouter et comprendre les autres.

La langue dévoilée est celle de la société d’appartenance des jeunes, y compris les caractéristiques qui la font se distinguer des autres collectivités sociales utilisant quotidiennement la même langue, mais pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots[8]. Cela vaut pour tous les dictionnaires scolaires élaborés en France et au Québec depuis une vingtaine d’années. Ce sentiment d’appartenance est peut-être plus sensible dans les zones francophones périphériques. Par exemple, les Québécois s’aperçoivent rapidement qu’un dictionnaire est franco-centré, qu’il est davantage gallo-français que francophone, car même la description des québécismes est configurée pour l’utilisateur hexagonal. Ainsi, le LMiD définit le deuxième sens du mot mitaine de la manière suivante : « Au Canada, ce sont des gros gants doubles, des moufles ». Cette définition est doublement fausse, car les mitaines ne sont pas nécessairement des « gros » gants, ni des gants « doubles ». Par ailleurs, le terme moufle n’est absolument pas d’usage courant au Québec. On le considère comme un francisme.

Le terme dictionnaire scolaire est synonyme de dictionnaire pédagogique, ce dernier étant d’un emploi plus restreint dans la terminologie française.

3.2. Le dictionnaire pour enfants

Le dictionnaire pour enfants ou le dictionnaire pour les jeunes est un ouvrage général le plus souvent monolingue, qui entre dans la catégorie des dictionnaires scolaires et qui déborde parfois dans la catégorie des productions préscolaires. Il couvre une fourchette d’âge de 3 à 12 ans. Le RB et le DCECJ se classent dans le groupe scolaire tandis que MLI, qui s’adresse à une clientèle « de 3 à 6 ou 7 ans[9] », entre dans le groupe préscolaire.

Ce genre de produit lexicographique qui domine l’univers de l’enseignement est conçu pour initier les enfants aux activités liées à l’apprentissage du vocabulaire, de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Les dictionnaires préscolaires restreignent cet apprentissage à la reconnaissance de la silhouette des mots que l’enfant est invité à raccrocher à une image puis à décoder dans leur habit alphabétique. C’est le début de l’apprentissage de la lecture.

On peut réticuler les dictionnaires pour enfants en trois sous-groupes :

  1. Les dictionnaires préscolaires destinés à un public de 3 à 5/6 ans, à savoir les tout-petits. On les retrouve dans les prématemelles et les maternelles. Leur nomenclature est comprise entre 1 000 et 5 000 mots, selon l’âge des destinataires.
  2. Les dictionnaires scolaires du premier cycle du primaire (de la première à la troisième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 5/6 jusqu’à 8/9 ans. Leur nomenclature rassemble entre 5 000 et 10 000 mots.
  3. Les dictionnaires scolaires du deuxième cycle du primaire (de la quatrième à la sixième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 8/9 jusqu’à 12/13 ans. Leur nomenclature compte de 10 000 à 25 000 mots, le volume phare étant de 20 000 articles.

Alise Lehmann[10] propose une répartition par groupe d’âge qui varie légèrement, mais qui recoupe sensiblement le classement proposé ci-dessus[11]. Pour sa part, Pierre Corbin[12] montre que les ouvrages préscolaires ciblent parfois les bébés âgés de seulement quelques mois. Il propose d’appeler productions prédictionnairiques[13] les recueils lexicographiques destinés à l’âge préscolaire. Les prédictionnaires « s’incarnent dans trois dispositifs majeurs[14] » : l’abécédaire, l’imagier et le livre dictionnariforme.

3.3. Le dictionnaire d’apprentissage

L’appellation dictionnaire d’apprentissage recouvre deux idées très distinctes. En premier lieu, le dictionnaire d’apprentissage peut être relié à la connaissance de la langue maternelle. En ce sens, le terme est synonyme de dictionnaire scolaire et de dictionnaire pédagogique. Il concurrence aussi l’appellation dictionnaire pour enfants. En second lieu, le terme peut être réservé à la connaissance d’une langue étrangère. Sa finalité est d’aider les personnes jeunes ou adultes qui apprennent une langue étrangère à utiliser correctement un vocabulaire qui n’est pas trop extensif, en vue de développer la compétence linguistique des apprenants. En ce sens, il a pour correspondant anglais le terme learner’s dictionary, pour équivalent allemand Lernwörterbuch, tandis qu’il est rendu en espagnol par diccionario de aprendizaje. Le dictionnaire d’apprentissage n’est pas nécessairement un ouvrage bilingue; c’est avant tout un ouvrage monolingue rédigé dans la langue étrangère que l’utilisateur veut apprendre. Il est donc destiné à des apprenants d’une langue étrangère, ces apprenants n’étant pas nécessairement des jeunes.

Dans la littérature métalexicographique, c’est la deuxième dimension qui domine, à savoir que le dictionnaire d’apprentissage est davantage associé à la notion de « langue étrangère ». On réservera donc cette appellation au contexte interlinguistique. Dans l’environnement d’une langue maternelle, on privilégiera les appellations dictionnaire scolaire ou dictionnaire pédagogique.

4. L’histoire du dictionnaire scolaire moderne

Pour segmenter l’histoire des dictionnaires scolaires modernes, Jean Pruvost[15] propose une chronologie articulée sur deux grands axes temporels. La première période va de 1856 à 1948. C’est celle de la dictionnairique en mode mineur ou de la dictionnairique de la réduction, c’est-à-dire de la production de petits dictionnaires qui forment souvent des abrégés de plus vastes entreprises. Le terminus a quo correspond au Nouveau dictionnaire de la langue française [NDLF] de Pierre Larousse, tandis que le terminus ad quem va jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La seconde période s’étend de 1949 à 1999. C’est celle de la dictionnairique en mode majeur ou de la « lexicographie heuristique conquérante ». La date de départ est celle de la parution du Dictionnaire des débutants [DB] de Michel de Toro tandis que la date d’arrivée correspond à celle de la production de l’article. Cette ère demeure donc ouverte.

Pour notre part, nous procéderons à un découpage chronologique légèrement différent. La période qui va de 1856 à 2002 sera subdivisée en trois temps principaux :

4.1. De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse

Cette étape peut être considérée comme celle de l’émergence et de l’instauration d’une lexicographie scolaire que l’on qualifiera aussi de prémoderne. Ce presque trois quarts de siècle démarre autour de Pierre Larousse et dans l’ombre de Littré; il s’achève au moment où la maison d’édition Larousse se prépare à mettre sur le marché la deuxième édition de son célèbre Petit Larousse illustré [PLI] qui changera de titre en 1924 pour devenir le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI]. La fin de cette époque marque le début du quasi monopole laroussien sur le marché économique du dictionnaire, emprise qui dure encore. Mais jusque-là, les produits laroussiens, l’homme et l’éditeur, auront affaire à fortes parties, car la concurrence est vive. Les dictionnaires Larousse ne sont pas les seuls en lice. Leur font face d’autres productions lexicographiques tout aussi valables, parfois même plus flamboyantes, comme les dictionnaires de Théodore Bénard, d’Augustin Gazier ou du duo Larive et Fleury. Ce n’est que durant les années 1920 que ces répertoires et d’autres s’effaceront de la carte éditoriale devant l’offensive Larousse. Nous y reviendrons.

À partir du milieu du XIXe siècle, la lexicographie sera redevable de quelques idées novatrices s’inspirant des mouvements dans la société civile et savante, ainsi que des nouvelles orientations de la linguistique. Sous couvert d’ordre, elle s’arrimera à des conceptions scientifiques, comme les sciences naturelles et la biologie —la langue est vue comme un organisme vivant— à des perspectives historiques, à des approches pédagogiques inspirantes et à des considérations philologiques —le comparatisme, notamment[16]. C’est dans ce maelström d’évolution sociale que naîtront et croîtront les dictionnaires manuels.

L’un des acteurs-clés des débuts de la lexicographie scolaire fut Pierre Larousse. Toute sa vie il restera fidèle à ses positions républicaines, laïques et pédagogiques. Toute son œuvre lexicologique, lexicographique et encyclopédique en sera marquée. Tous ses livres ont quelque chose du manuel : ils enseignent quelque chose. Il conçoit ses dictionnaires en fonction d’un programme pédagogique et didactique qui ne perd jamais de vue les fondements de l’encyclopédisme, c’est-à-dire un certain rattachement à l’histoire. Au résultat, ses œuvres lexicographiques, celles qui nous intéressent ici, présentent des synthèses de données, elles vulgarisent des messages, vertus auxquelles s’adjoindra bientôt l’iconographie qui marquera davantage la vocation encyclopédique des dictionnaires scolaires préparés par ses successeurs, notamment par Claude Augé.

Grand connaisseur de l’univers et des besoins scolaires, car il fut lui-même enseignant, Pierre Larousse sait sélectionner l’information, la résumer, la vulgariser et l’insérer dans l’aventure sociale de l’époque. Ses textes dictionnairiques prolongeaient, complétaient et stabilisaient l’enseignement de base reçu à l’école dans d’autres matières. L’instituteur qu’il fut « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen[17]. » Ses incursions encyclopédiques valident les descriptions synchroniques en leur procurant une dimension historique qui ne sera jamais démentie, mais au contraire toujours renforcée par le biais du développement des rubriques encyclopédiques, d’une section consacrée aux proprionymes et, après sa mort, par l’arrivée de l’illustration.

Sur le plan des contenus, le souci pédagogique et son corollaire le souci de la protection morale de l’enfant prônent une sélection soigneuse et serrée des entrées et des contenus des articles. Les lexicographes qui explorent la constellation pédagogique ont tendance à écarter les mots rares ou littéraires, mais surtout ils éliminent les mots tabous ou à contenu tabou, ils font une croix sur les mots peu connus ou non filtrés par l’institution enseignante, ils délaissent le vocabulaire trop spécialisé, pour ne s’arrêter que sur les couleurs du lexique socialement assimilables. Ce programme éditorial aboutit à concevoir une géométrie dictionnairique qui repose sur un ordre conçu comme la régulation des usages. Cette régulation s’appuie souvent sur des décisions préalables à la description, c’est-à-dire sur ce qui précède la rédaction proprement dite —les mots écartés de la nomenclature—, plutôt que sur la prescription inscrite dans les articles.

Le coup d’envoi du dictionnaire scolaire moderne, monovolumaire et aisément maniable, est donné par le pédagogue Pierre Larousse en 1856. Le maître d’école offre alors au public son Nouveau dictionnaire de la langue française qui deviendra le Dictionnaire complet de la langue française [DCLF] en 1869, puis s’ornera d’illustrations à partir de 1878, soit après la mort de Pierre Larousse survenue en 1875. Il est clair que le recours à l’iconostructure est une innovation d’importance. Elle est marquante sur quatre plans, au moins : la perspective éditoriale, la perspective méthodologique, la perspective sémiotique et la perspective pédagogique[18]. Sous l’angle pédagogique, à savoir la portée sociale, le NDLF a inauguré « une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe siècle l’école et la nation[19]. » Quant au DCLF, il sera suivi du Dictionnaire complet illustré [DCI]. Le mot illustré noté dans le titre est significatif, mais son origine n’est pas laroussienne. Jean Pruvost note que c’est dans le Dictionnaire français illustré [DFI] de Maurice La Châtre (ou Lachâtre), « que cette aventure a commencé[20]. » Il date la parution de ce dictionnaire de 1853, en se fondant sur le fait que l’ouvrage est d’abord paru par fascicule de 16 pages —il y aura 100 fascicules—, la première livraison étant mise en vente en 1853. Une autre source bibliographique cite l’année 1856 pour la parution, c’est-à-dire le moment où le dictionnaire est en format livre[21]. Mais sur la page titre du dictionnaire lui-même, c’est la date de 1858 qui apparaît.

Le DCI sera créé et réalisé en 1889 par Claude Augé qui renouvellera et modernisera le modèle imaginé par Pierre Larousse. C’est du DCI que sortira la filière du Petit Larousse illustré [PLI] à partir de juillet 1905, filière qui fêtera bientôt son centenaire. Avec le PLI, Claude Augé perfectionnera une formule éprouvée plus qu’il ne l’inventera, celle du dictionnaire hybride puisant au réservoir des noms communs et à celui des noms propres. En 1924, le PLI subira la première d’une douzaine de refontes régulières qui remettront l’ouvrage au goût du jour[22].

Le travail du maître de Toucy, sa renommée personnelle et sa descendance lexicographique, laissent penser que le marché éditorial du dictionnaire manuel, au sens de livre scolaire, était l’exclusive de la maison Larousse. La réalité est tout autre, car durant cette période, le créneau des dictionnaires scolaires élaborés par des enseignants était très diversifié et le marché économique très actif. Il se partageait entre plusieurs ouvrages qui eurent leurs heures de gloire, certains devançant même les Larousse au palmarès des ventes. Trois noms valent la peine d’être ramenés dans l’actualité :

Ces manuels dictionnaires concurrenceront efficacement les produits laroussiens pendant cinquante ans. Jean Pruvost fournit de précieuses informations sur la concurrence effrénée dans le champ du dictionnaire scolaire entre 1856 et 1900[24]. Durant ce demi-siècle, le « feu d’artifice éditorial » fut haut en couleurs. Ce n’est qu’après la deuxième édition du PLI en 1924, que l’entreprise Larousse distancera, puis éliminera presque tous les autres du paysage éditorial.

Ainsi, lorsque la Librairie Larousse fait paraître le PLI 1906 le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est riche, foisonnant et concurrentiel. Depuis un demi-siècle, l’école est branchée sur une panoplie d’ouvrages d’inspiration pédagogique qui se ressemblent et dont les auteurs étaient presque tous des instituteurs qui connaissaient bien les milieux pédagogiques. L’apparition du PLI n’est donc pas un miracle, ni un événement extraordinaire et révolutionnaire, d’abord parce qu’il existait une filiation historique que l’on retrace à travers d’autres dictionnaires, ensuite parce que la maison Larousse elle-même avait un catalogue de petits dictionnaires, enfin parce que le marché était partagé. C’est la mainmise ultérieure sur ce marché qui est impressionnante.

Le PLI 1906, lancé à l’été 1905, possède sensiblement la même architecture formelle que ses prédécesseurs patrilinéaires, le NDLF, le DCLF et le DCI. Il a une section pour les noms communs intitulée « Langue française », une section pour les noms propres intitulée « Histoire - géographie », les deux étant séparées et complétées par les rituelles pages roses logeant la section intitulée « Locutions latines et étrangères ».

Les dictionnaires concurrents font aussi appel à une nomenclature de noms communs et à une nomenclature de noms propres, à la différence près que les deux sont fusionnées dans un seul ensemble. Les unités proprionymiques sont intercalées entre les noms communs, l’ensemble hybride formant un seul dictionnaire alphabétique. C’est de cette formule hybride que s’inspirera plus tard l’éditeur Flammarion avec son Dictionnaire usuel illustré [DUI]. Répartir les deux ensembles de noms dans deux nomenclatures indépendantes, ce fut peut-être là le coup de génie des concepteurs du PLI.

On peut illustrer la parenté formelle et fonctionnelle de ces répertoires en comparant les nomenclatures des noms communs (Nco) dans trois ouvrages du début du XXe siècle, le Petit Larive et Fleury de 1902, le Dictionnaire classique illustré d’Augustin Gazier de 1912 et le PLI de 1913. Les chiffres avancés reposent sur une projection des nomenclatures mesurées à partir d’un échantillon aléatoire de cinq pages pour chaque dictionnaire et amorcées avec le mot cendré. Notons que le format et la configuration typographique de chacun sont très semblables, de sorte que la comparaison n’a pas à être pondérée. Et cela même si le PLF distribue son texte sur trois colonnes alors que le DCI et le PLI se limitent à deux colonnes[25].

Si les trois dictionnaires avaient 1 150 pages chacun, les nomenclatures de Nco seraient les suivantes :

C’est dire que le PLI se situe en plein dans la moyenne, celle-ci étant de 51 520 mots pour les trois ouvrages.

Cet écart diminuerait davantage si le calcul proportionnel tenait compte du nombre de lignes par colonne.

Tous ces dictionnaires sont résolument modernistes, laïques et synchroniques, du moins pour le vocabulaire commun. Cinq caractéristiques sont dénombrables :

  1. Les dictionnaires présentent un portrait vivant du vocabulaire d’usage. Les nomenclatures sont normatives, tout en étant accueillantes à quelques nouveautés lexicales et en écartant les mots interdits[26].
  2. Les terminologies modernes sont prises en compte : carburateur et téléphone sont consignés dans les trois dictionnaires[27].
  3. Les articles sont brefs, clairs et informatifs.
  4. Un grand nombre d’articles comportent des développements encyclopédiques consistants : voir télégraphe et téléphone dans les trois dictionnaires.
  5. L’iconographie est abondante et indispensable; elle vient bien appuyer les données sémantiques et encyclopédiques, jouant ainsi son rôle ostensif.
Tableau 1
Définitions du mot téléphone
PLF 1902 Appareil servant à transmettre la voix à distance.
DCI 1912 Appareil qui permet de transmettre à distance, le long d’un fil, les sons et particulièrement la parole.
PLI 1913 Instrument qui permet de reproduire à distance la parole ou tout autre son.

4.2. De 1924 à 1965 : le fief laroussien

Cette deuxième période est dite celle du vide lexicographique ou de l’« hibernation de la lexicographie de langue[28] »; elle peut être qualifiée ainsi pour deux raisons :

  1. L’absence ou la quasi-absence de productions éditoriales inédites et novatrices;
  2. L’absence ou la quasi-absence d’études métalexicographiques sur les ouvrages de cette période.

Ce que l’on peut dire avec certitude cependant, c’est que les dictionnaires n’ont pas manqué durant ces quarante ans. Mais il s’agissait plus souvent de rééditions que de nouveautés. Les catalogues des entreprises se sont, en effet, très peu enrichis. La Librairie Larousse va demeurer l’un des éditeurs les plus actifs et une tradition va s’instaurer avec un chef de file incontesté, le Petit Larousse qui poursuivra une carrière sans faute. À la fin de la période précédente, le PLI avait atteint le statut d’un modèle didactique pérenne et qui sera soutenu par un succès commercial et culturel qui ne se démentira jamais jusqu’à aujourd’hui. Dès le début de ce cycle, Larousse aura presque éliminé ses concurrents. Durant cette période, l’équipe éditoriale est attentive à l’évolution du lexique. Une étude réalisée en 1960 montre comment le vocabulaire français a modifié près de 25 % de sa physionomie en douze ans[29]. Les auteurs ont comparé les contenus du NPLI de 1948 et celui du PL de 1960 —tirage C— pour établir ces statistiques. Ils ont examiné les entrées et les sorties de formes et de sens. Sur le plan proprement industriel, l’équipe éditoriale tient compte des changements technologiques dans la production du livre, ce qui permettra d’améliorer considérablement le rendement de l’iconographie. Sur le plan des contenus éditoriaux, la conception demeurera stable. « Si le discours du Petit Larousse a suivi l’évolution des idéologies et des institutions culturelles, c’est avec prudence et retenue, et en fonction d’une conception stable de la pédagogie[30]. » Durant cette période, ce dictionnaire phare aura cinq nouvelles éditions, à savoir des refontes complètes. Elles auront lieu en 1924, 1935, 1948, 1952 et 1959. De 1924 à 1958, le dictionnaire portera le titre de Nouveau Petit Larousse illustré tandis qu’en 1959, il s’intitulera Petit Larousse. Il changera encore trois fois de nom au cours de son histoire : en 1968, il deviendra le Nouveau Petit Larousse; en 1973, il s’appellera Petit Larousse illustré; depuis 1992, il porte le titre de Le Petit Larousse illustré (ajout de l’article). En 1924, le nombre de pages augmente, passant de 1 664 en 1923 à 1 760 dans la deuxième édition. Les nouvelles éditions de 1935, 1948, 1952 et 1959 sont moins approfondies que celle de 1924. Entre 1924 et 1959, le nombre de pages bougera fort peu, comme le montrent les chiffres du tableau 2.

Tableau 2
Nouveau Petit Larousse illustré/Petit Larousse
Édition Nombre de pages Différence dans le nombre de pages
1924 1 760 + 96
1935 1 771 + 11
1948 1 767 - 4
1952 1 791 + 24
1959 1 798 + 7

Ces faits sont significatifs quand on sait que le PL n’a pas vraiment changé de format entre 1905 et 1958, et que la typographie est demeurée relativement la même. C’est dire que l’on peut bien mesurer la répartition de la matière lexicale et iconographique. Le format légèrement plus grand en 1959 n’infirme pas ces constats. On peut simplement remarquer qu’entre 1905 et 1958, le nombre moyen de lignes par colonne est de 83. Cela joue entre 85 en 1913 et 81 en 1952. En 1959, le nombre de lignes passera à 91 par colonne. Cette augmentation moyenne de 16 lignes par page —il y a deux colonnes par page— correspond à un accroissement d’environ 158 pages par rapport à 1958. C’est ce qui explique les changements constatés dans l’étude des chercheurs qui ont comparé l’édition de 1948 et le tirage de 1960, qui possède le même contenu que celui de 1959. En fait, au moins 189 pages séparent les éditions comparées, soit les 31 pages supplémentaires —le passage de 1 767 pages en 1948 à 1 798 pages en 1960— auxquelles il faut ajouter l’équivalent des 158 pages dues à l’augmentation du nombre de lignes par colonne.

L’éditeur du PL proposera au public plusieurs autres dictionnaires durant cette période. Le Larousse élémentaire illustré [LÉI] lancé en 1914 en sera à sa 77e édition en 1928. En 1956, il sera remplacé par le Nouveau Larousse élémentaire [NLÉ] qui sera publié jusqu’en 1967. Entre-temps, le Dictionnaire des débutants, une réelle nouveauté, sera mis en marché en 1949[31].

La Librairie Larousse fera donc cavalier seul, ou presque. Vers la fin de cette période, en 1956, Quillet et Flammarion s’associeront pour lancer le Dictionnaire usuel [DU], qui est aussi connu sous l’appellation Quillet-Flammarion. Le DU vise la même clientèle que le PL dont il reproduit d’ailleurs le modèle, en fusionnant toutefois les noms communs et les proprionymes dans un seul catalogue alphabétique. Malgré une carrière intéressante, il ne prendra jamais l’avantage sur son collatéral. Il déclinera puis s’effacera de la scène éditoriale dictionnairique; au début des années 1980, une nouvelle équipe tentera de le faire renaître de ses cendres, mais sans succès. Il sombrera à nouveau.

4.3. De 1966 à 2002 : les empires Larousse et Robert

Quatre éléments fondamentaux ressortent durant cette tranche chronologique : l’aspect scientifique, l’aspect éditorial, l’aspect social et l’aspect francophone.

Sur le plan scientifique, cette période correspond à l’introduction et à l’application de théories et de principes linguistiques nouveaux dans l’approche lexicographique. En 1966, la maison Larousse révolutionnera la lexicographie moderne en proposant son Dictionnaire du français contemporain [DFC]. Cet ouvrage représentait « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique[32]. » En effet, les contenus macro- et microstructurels s’inspiraient abondamment du structuralisme et du distributionnalisme. De plus, le DFC assurait une certaine cohérence au code et à la norme en proposant une description limitée à une synchronie. La description des usages actualisés du lexique circonscrivait l’état réel de la langue. De là l’importance du qualificatif contemporain dans le titre de ce petit dictionnaire qui faisait pénétrer la diction-nairique dans l’ère postmoderne. La mise à niveau réellement syn-chronique créera une rupture avec l’époque prémoderne et l’époque moderne, celles-ci présentant des contenus davantage conservateurs et tournés vers des périodes plus anciennes. En outre, le DFC se détachait de l’emprise académique alors que jusque-là, la longue filiation des Larousse demeurait dans le sillage des contenus du Dictionnaire de l’Académie française.

Sur le plan proprement éditorial, cette période correspond à une diversification des dictionnaires eux-mêmes qui s’adresseront à des clientèles et à des groupes d’âge de mieux en mieux ciblés et de plus en plus fragmentés. La lexicographie occupera désormais un créneau économique non négligeable dans le monde de l’édition. Deux grands éditeurs, la Librairie Larousse et la Société du Nouveau Littré (Dictionnaires Le Robert) vont dominer le marché du dictionnaire.

Sur le plan social, cette période correspond à la place prépondérante que ces ouvrages occuperont dans l’univers scolaire, en particulier dans le système pédagogique du français langue maternelle. L’un de ces renforcements se produira en 1972 quand l’État français recommandera que le maniement du dictionnaire soit rendu obligatoire à l’école. Les directives ministérielles stipulent qu’il faut multiplier les occasions de recourir au dictionnaire, d’entraîner les enfants à se servir de ces ouvrages le plus rapidement possible, et surtout d’utiliser des dictionnaires confectionnés pour eux. D’où la nécessité d’avoir des manuels dictionnairiques profilés pour chaque étape de la scolarisation. Une panoplie de qualificatifs va permettre de classer les répertoires d’après leur titre. Pour le créneau qui relève de cette étude, on aura ainsi des dictionnaires pour enfants, pour les jeunes, jeunesse, junior, benjamin, mini, maxi, super major, etc. Une étude sur les titres reste à réaliser, car ils forment un intéressant champ onomasiologique.

Sur le plan de la conception du français, cette période correspond à une reconnaissance de la fragmentation du français et de la pluralité des normes, désingularisation qui sera bientôt abritée sous le concept de « francophonie ». C’est durant cette période que les régionalismes extrahexagonaux commencent à trouver une niche dans les dictionnaires parisiens en attendant que des adaptations contextuelles des dictionnaires fassent avancer la cause et que, plus récemment, la confection des dictionnaires devienne une préoccupation plus interne à un territoire particulier, notamment le Québec. En 1968, le PLI sera le premier dictionnaire monovolumaire moderne à repousser les frontières du français en introduisant dans sa nomenclature quelques canadianismes, appelés depuis des québécismes[33].

Au-delà de ces quatre éléments marquants, il faut souligner que depuis le milieu des années 1990, s’est ouverte l’ère des cédéroms et celle du multimédia, créneaux qui n’ont pas laissé indifférentes les entreprises lexicographiques.

5. L’industrie du dictionnaire scolaire

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux groupes d’âge du primaire, de 5/6 à 12/13 ans est un chantier très vaste et très lucratif pour les éditeurs. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine[34]. » Toutes les grandes maisons d’édition de dictionnaires et/ou de manuels scolaires offrent une gamme de produits pour l’école correspondant à ces clientèles cibles[35]. Dans ce secteur dictionnairique, on se livre à une intense concurrence scientifique et à une guerre commerciale, aussi bien en France qu’ailleurs dans la francophonie. Les grands éditeurs français comme Larousse, Robert, Hachette, Bordas mettent même en circulation des éditions adaptées à différents contextes géoculturels, notamment dans la francophonie nord-américaine où ces quatre majors de l’édition sont représentés dans le créneau jeunesse. Plus encore, le même intérêt pour un profil adapté à l’environnement social remonte en amont vers le préscolaire et se poursuit en aval vers le secondaire. En amont, le Larousse mini débutants (1986) existe en édition canadienne; on y trouve des québécismes comme foulard « écharpe », mitaine « moufle », tuque « bonnet de laine ». En aval, le Robert Dictionnaire d’aujourd’hui possède son alter ego nord-américain, le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui.

L’appel dictionnairique est si fort qu’en 1986, le marché français du dictionnaire pour enfants (dans le primaire) propose un catalogue d’une soixantaine de titres[36]. Pour la même période, Gaston Gross établit les ventes annuelles à 300 000 dictionnaires seulement pour la France[37]. Depuis ce temps, le catalogue de titres n’a cessé de s’enrichir et de se diversifier, tandis que les ventes s’envolaient.

6. Portrait et paramètres du dictionnaire scolaire

Qu’est-ce donc qu’un dictionnaire scolaire et à quoi sert-il? Pour répondre à ces questions, nous cadrerons notre interprétation dans l’environnement du dictionnaire pour enfants du primaire.

Le dictionnaire pédagogique est un ouvrage de référence sur la langue et sur le monde qui s’utilise d’abord à l’école de manière collective, orientée, puis à la maison de manière plus personnelle et plus spontanée, sans exclure une utilisation dirigée par les parents à l’occasion des devoirs, par exemple. À l’école, cet ouvrage est un outil d’information sur la langue, qui est adapté aux objectifs de l’enseignement d’une langue maternelle afin de réaliser des activités pédagogiques et de répondre aux exercices programmés par les enseignants[38]. Il est donc réservé à l’apprentissage des fondements de la langue : vocabulaire, orthographe, écriture, lecture. C’est un outil de référence, donc de consultation, qui ne doit pas accabler l’élève destinataire avec un excès de matériel linguistique informatif qui dépasse ses fonctions premières d’appréhension de la langue. Il se doit d’être économique, à savoir d’extension limitée des points de vue macro- et microstructurels : nomenclature et rubriques restreintes et adaptées aux différents groupes d’âge correspondant aux différentes sous-catégories d’ouvrages. En dehors de la classe, le dictionnaire scolaire est aussi un instrument de consultation autonome qui continue à jouer un rôle de nature pédagogique lors des devoirs et des travaux scolaires faits à la maison, ou qui devient un ouvrage de consultation ponctuelle lors d’activités de jeu ou de lecture. Cette seconde fonction hors de la classe reste soumise à la première si l’on considère qu’il revient aux enseignants de former les écoliers et les élèves au maniement et au fonctionnement du dictionnaire. Cette pédagogie essentielle est de leur ressort.

L’apprentissage du vocabulaire est l’objectif fondamental de ce type de dictionnaire. Cette visée est d’abord d’ordre quantitatif; il s’agit d’apprendre à maîtriser un volume de mots et de sens de plus en plus nombreux afin de s’arrimer au monde de la vie quotidienne et à l’univers des connaissances. Les objectifs secondaires sont de l’ordre de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Chez l’enfant, la découverte du monde va de pair avec l’apprentissage des phénomènes langagiers, surtout les mots[39].

6.1. L’« infans habilis »

Pour ce qui est du vocabulaire, l’élève perfectionne la connaissance des mots basiques, ceux qu’il n’est pas obligé de mémoriser à partir de zéro puisqu’ils sont déjà connus de lui et, parfois, bien maîtrisés. Les champs de vocabulaire plus spécifiques, plus élargis en langue générale seront souvent appris thématiquement ou onomasiologiquement à partir d’études concrètes. À la périphérie, les dictionnaires scolaires introduisent des vocabulaires généraux d’orientation scientifique (VGOS), c’est-à-dire des blocs de vocabulaires techniques et scientifiques d’utilité générale, et des tranches de vocabulaires semi-spécialisés, voire spécialisés, sans toutefois pousser du côté des terminologies ultraspécialisées. Ces différents registres de lexique sont, bien entendu, synchroniques.

L’apprentissage du vocabulaire renferme des objectifs subsidiaires. En effet, l’usage satisfaisant d’un dictionnaire consiste basiquement à faire bénéficier l’enfant du maximum des informations contenues dans l’ouvrage, tant au regard de la compréhension des mots, à savoir de leur décodage, qu’à celui de la production de textes écrits ou oraux, à savoir de leur encodage. À cela s’ajoute en filigrane l’analyse de quelques fonctions fondamentales du système de la langue. Les habiletés à acquérir du point de vue de l’apprentissage global du français langue maternelle sont les suivantes :

  1. Apprendre à dominer le ruban de l’alphabet, c’est-à-dire maîtriser l’ordre alphabétique lors des consultations de la nomenclature. Il s’agit en fait de pouvoir répondre aux questions : « C’est situé où? », « C’est à quelle page? »
  2. Apprendre à dominer l’orthographe des mots, la lecture du dictionnaire conduisant à la maîtrise de l’écriture. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Ça s’écrit comment? »
  3. Apprendre à situer les mots dans les différentes parties du discours. Cet objectif d’ordre grammatical permet de répondre aux questions : « Quelle sorte de mot est-ce? », « C’est quoi ce mot? »
  4. Savoir reconnaître les différentes acceptions ou définitions d’un mot, c’est-à-dire les relations sémantiques. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce que ça veut dire? »
  5. Savoir reconnaître l’existence du mot et ses différentes figures : le mot simple (cachalot), le mot composé (chef-d’œuvre), le mot complexe (chemin de fer), les expressions et les locutions (avoir besoin de). Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce qu’un mot? »
  6. Savoir reconnaître les parties de mots, c’est-à-dire les relations lexicales et les relations morphologiques : chanteur, coureur, danseur; danse, danser, danseur; géographe, géographie, géographique, géographiquement. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Pourquoi ça se ressemble? »
  7. Maîtriser les règles fondamentales du code par le réemploi dans la composition, la rédaction de textes, la préparation de devoirs. Passage du passif à l’actif, du décodage à l’encodage.
  8. Comprendre la structure des dictionnaires, c’est-à-dire savoir reconnaître les diverses composantes d’un article et distinguer le genre textuel dictionnairique des autres genres textuels.

Sous l’angle strictement linguistique, le dictionnaire scolaire introduit les enfants dans le monde du lexique et de la langue, de même qu’il leur révèle le monde de la lexicographie et une partie de ses conventions. Il l’initie également à la lecture fragmentée d’un texte à la grammaire et à la rhétorique particulières.

6.2. L’architecture dictionnairique

Techniquement, l’architecture du dictionnaire scolaire obéit à une structure à trois niveaux : la macrostructure, la microstructure et l’iconostructure, la dernière ayant autant d’importance pédagogique que les deux autres. Par ailleurs, étant donné les objectifs d’apprentissage par paliers (primaire, secondaire) et fondés sur l’univers autant que sur le vocabulaire, étant donné qu’il s’agit de la connaissance du lexique et non de correction ou de perfectionnement de la langue —en tout cas au premier chef—, à savoir de description plus que de prescription, du moins au primaire, on comprendra pourquoi les tailles macro- et microstructurelles sont relativement limitées. La macrostructure fondamentale tourne autour de 1 000 à 5 000 entrées pour les dictionnaires préscolaires; elle va jusqu’à 40 000 entrées pour les dictionnaires scolaires pour le secondaire. On trouve aussi de tout petits dictionnaires dont les macrostructures s’établissent autour de 1 000 mots. La microstructure fondamentale, c’est-à-dire les rubriques articulaires sont relativement restreintes, allant des rubriques très élémentaires axées sur le rapport immédiat aux choses jusqu’aux rubriques à vocation un peu plus fonctionnelle. Ainsi dans le LMiD et dans le LMaD, les rubriques sont les suivantes :

Tableau 3
Larousse mini débutants Larousse maxi débutants
enfance (nom fém. : une enfance). C’est le temps où on est un enfant : J’aime bien quand grand-père me parle de son enfance. enfance n. f. SENS 1 Mélina a passé son enfance à Athènes, les premières années de sa vie.
enfer (nom masc. : un enfer). Selon certaines religions, les méchants vont en enfer après leur mort, c’est-à-dire quelque part où ils souffrent beaucoup et pour toujours. Le contraire est le paradis. enfer n. m. 1. Les chrétiens pensent que les méchants sont condamnés à l’enfer, à souffrir éternellement (= damnation). 2. Depuis qu’elle est malade, sa vie est devenue un enfer (= supplice).
pomme (nom fém. : une pomme). 1. C’est un fruit. La pomme pousse sur un arbre, le pommier. 2. La pomme de terre pousse dans la terre, c’est un légume. ~ regarde fruit et légume. pomme n. f. 1. Les pommes sont des fruits sphériques à pépins. 2. La pomme de pin est le fruit du pin. 3. La pomme d’Adam est un endroit en relief que les hommes ont sur la gorge. 4. La pomme d’arrosoir est le bout arrondi et percé de trous de l’arrosoir. 5. Fam. Tomber dans les pommes c’est s’évanouir.

Les mêmes rubriques sont exploitées différemment. La différence entre les deux ouvrages tient au volume des informations et au développement textuel des définitions et des exemples. Ainsi, dans le LMiD, les articles enfance et enfer sont monosémiques alors que pomme est polysémique, le second sens étant d’ailleurs celui de pomme de terre. Tandis que dans le LMaD, les articles ont respectivement un, deux et cinq sens, pomme de terre ayant en outre son propre article. Le LMiD offre un texte plein, peu codé et qui use d’un appareil diacritique lexicographique et métalinguistique rudimentaire. Les formulations sont presque toujours des phrases complètes, proches du discours ordinaire. Le LMaD recourt davantage à la rhétorique et au métalangage dictionnairiques, c’est-à-dire à un langage plus codé.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire contemporaine est relativement bien circonscrit, à savoir que les envergures macro- et microstructurelles sont bien délimitées. Le dictionnaire destiné au primaire possède une nomenclature située dans un créneau de 18 000 à 20 000 entrées, ce volume ayant tendance à augmenter légèrement lors des nouvelles éditions. La taille nomenclaturelle est suffisante pour cerner le noyau dur de la langue générale, pour convoquer un vocabulaire familier fréquent et pour intégrer quelques termes des technolectes parmi les plus courants. Ces dictionnaires descendent en effet rarement sous la barre du vocabulaire familier. La présence de mots très familiers ou vulgaires est rare; de même, on rejette les mots tabous, interdits ou choquants. On a aussi tendance à évacuer le vocabulaire critiqué comme les anglicismes, les emprunts de luxe les plus surveillés, les formes fautives. C’est pour cela que l’on dit que les dictionnaires pour enfants ne sont pas, au premier chef, des ouvrages normatifs ou correctifs. De même, les lexicographes n’investissent pas les zones hyperspécialisées des LSP. Quant au déploiement articulaire, les rubriques sont centrées sur quatre aspects :

  1. la forme : l’orthographe;
  2. le sens : les définitions, les renvois analogiques;
  3. la grammaire : les parties du discours, les remarques sur le code;
  4. le monde : les exemples.

Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues, sauf pour des réserves ponctuelles. À noter toutefois que le Dictionnaire super major [DSM] fournit régulièrement l’étymologie des mots. Cette rubrique, intitulée Histoire du mot, est séparée du noyau articulaire et elle figure dans la marge, tout comme l’iconographie. Les citations sont également écartées de ces ouvrages, sauf dans des cas particuliers comme le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes qui est construit autour d’extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc.[40] La mise en discours se fait en recourant à des exemples forgés. Ceux-ci sont la clé du passage de la linguistique au monde réel. Ils correspondent à la singularisation du message. Les temps forts d’un article sont donc la forme et les sens des mots, l’apprentissage des règles du code grammatical et la mise en phrase par l’exemple, cette démarche ayant des incidences syntaxiques (les contraintes de construction, par exemple). À ces formulations textuelles s’ajoute très fréquemment l’appui de l’iconostructure. Le cheminement normal procède du mot vers la définition, puis son exemplification, pour s’achever avec l’illustration. Ce protocole permet de procéder à la conceptualisation logique, puis de parvenir à la singularisation textuelle par la mise en discours dans l’exemple, tandis que la mise en image précise la singularisation en permettant une visualisation de l’objet dans un environnement réel, cette monstration étant souvent pluriconceptuelle, car l’objet singularisé est mis en rapport avec d’autres dans la même illustration. De fait, dans la vie réelle, les objets sont rarement isolés.

Dans les ouvrages plus anciens, la démarche la plus usuelle consistait à faire suivre la définition par un ou des exemples, les deux rubriques étant vraiment distinguées. Cet axe respectait la logique de la conceptualisation, c’est-à-dire de la généralisation, et il paraissait plus efficace de procéder ainsi[41]. Mais, en 1972, dans le Dictionnaire du français vivant [DFV], Marcel Cohen inaugura la procédure consistant à faire précéder la définition ou la glose définitionnelle par une phrase ou un segment phrastique jouant le rôle de l’exemple. Cette double séquence de l’exemple immédiatement glosé sémantiquement, à savoir, le passage du singulier au collectif, a joui pendant vingt ans d’une certaine autorité, qui se perpétue encore dans des dictionnaires scolaires pour le primaire. Ce nouveau protocole méthodologique force la présentation d’au moins un exemple pour chaque sens, soudant ainsi les deux rubriques qui autrement profitaient d’une indépendance. Elle freine également la présentation de plus d’un exemple. Par ailleurs, la « présence de l’exemple en tête conduit à donner une explication “en discours” et non “en langue”, ce qui est contraire aux règles de la définition rigoureuse[42]. » Vers la fin des années 1980, cette préséance de l’exemple sur la définition est remise en cause dans quelques dictionnaires, notamment dans le PRE/RJ. Tandis qu’en 1994, le Dictionnaire super major rétablit la séquence logique, la définition étant suivie de l’exemple. Ce répertoire est destiné au deuxième cycle du primaire. Le PLI qui fut un dictionnaire scolaire utilisé à tous les niveaux pendant longtemps, n’a jamais dérogé à l’ordre logique : la définition a toujours précédé l’exemple, sauf quand il s’agissait de gloser des constructions particulières.

L’article lexicographique du dictionnaire pour les jeunes insiste donc sur la description du monde, sur la sémantique et sur le code grammatical, contrairement au dictionnaire pour adultes dans lequel l’article fait d’abord ressortir le fonctionnement de la langue qu’il appréhende dans ses dimensions historiques, orales, morphosémantiques, codiques (grammaticales) et normatives.

Au premier chef, ni le programme éditorial des dictionnaires pour enfants ni leur utilisation pédagogique ne visent la correction de la langue, à savoir la norme prescriptive, car pour corriger, il faut posséder un bagage préalable suffisant. Ces répertoires se situent fondamentalement du bord de la norme objective —aspect quantitatif du vocabulaire— et non du côté de la standardisation prescriptive —aspect qualitatif du lexique. Ainsi, peut-on penser que les dictionnaires scolaires pour enfants doivent d’abord proposer une vérité anthropologique, sociale et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers et non une vérité linguistique trop évaluative et coercitive qu’ils appréhenderaient mal. Pour les écoliers, les mots sont avant tout le monde. On retrouve dans cette perspective la conception ancienne longtemps véhiculée depuis Isidore de Séville jusqu’au XVIIIe siècle. Prioritairement, les ouvrages pédagogiques sont des répertoires de réception (décodage primaire de la langue, interprétation des mots, lecture et compréhension des textes). Ce sont aussi des ouvrages de production utilisés pour l’encodage aux fins de révéler toute la mécanique de construction du système.

Simultanément à sa fonction linguistique, le dictionnaire scolaire s’ouvre directement sur le monde, soit par la formule de la définition, soit par les exemples —particulièrement lorsque ceux-ci sont personnalisés[43]—, soit par l’iconostructure qui singularise l’entrée et la replace souvent dans un environnement réel, à savoir pluriconceptuel. Tous les articles des dictionnaires pour les jeunes s’inspirent de ce tridimensionnement. Ainsi, l’article carrosse du LMiD illustre bien cette triple dimension.

carrosse (nom masc. : un carrosse). C’est une magnifique voiture tirée par des chevaux pour les rois, les reines, les princes. ~ attention, rr.

Le texte articulaire est complété par une illustration, elle-même accompagnée d’un exemple : Le beau carrosse est tiré par quatre chevaux. L’exemple imite l’écriture manuscrite, ce qui est un renforcement psychologique qui tire du côté de la réalité du monde. Il est aussi décontextualisé de son environnement articulaire habituel, car il figure dans la marge à côté de l’illustration. La plus grande partie de l’article a donc des fonctions référentielles et non des fonctions linguistiques. Même la définition prend un caractère phras-tique discursif ordinaire.

Conclusion : le dictionnaire scolaire, un monde en soi

Les dictionnaires scolaires sont destinés à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école[44]. » D’ailleurs, le PLI avait bien saisi cette approche en se dénommant « dictionnaire manuel ». Depuis un siècle et demi, ces dictionnaires s’inscrivent dans le cycle de l’univers laïque. Ils entretiennent une même image stable représentative de l’école et de la nation française; ils concilient aussi la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française et européenne en priorité. Ils illustrent bien la réconciliation tacite des mots et des choses. De plus, les ouvrages scolaires sont des répertoires de masse.

En étant d’abord des manuels scolaires, les dictionnaires pour apprenants s’opposent à une attitude descriptive et normative prenant exclusivement en considération la langue envisagée uniquement comme un système de signes hiérarchisés du point de vue de l’usage. Dans le cas des dictionnaires pour enfants, l’objectif premier est, bien entendu, l’apprentissage du code à travers le quatuor composé de l’orthographe, du vocabulaire, de la lecture et de l’écriture.

Par ailleurs, c’est l’incompréhension du monde qui pousse l’enfant à consulter un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses, davantage pour apprendre sur les choses que pour y chercher des pistes critiques au sujet du fonctionnement linguistique d’un mot. L’autonymie n’intéresse guère l’enfant, sauf pour la forme et le ou les sens, mais ces fonctions ne sont pas oppositives, elles restent branchées sur l’univers des réalités. La définition du mot est la chose.

oiseau : « C’est un animal qui peut voler grâce à ses ailes » (LMiD).

poisson : « C’est un animal qui vit dans l’eau » (LMiD).

D’où la nécessité de dévoiler un vocabulaire représentatif de la communauté à laquelle appartient l’élève. Toutefois, à l’école élémentaire, il est indispensable que l’élève assimile des connaissances sur les choses à travers les mots, et que ce savoir débouche sur l’universel. C’est l’aspect manuel du dictionnaire qui ressort ici, puisque l’enfant est amené à cultiver une perception interne de lui-même en tant que membre d’une communauté linguistique homogène[45]. En s’arrimant au lexique, l’enfant doit être en mesure de reconnaître ses sources historiques, de prendre conscience de l’existence du monde extérieur, des autres sociétés, des autres civilisations, les anciennes comme les modernes, et de percevoir comment vivent d’autres hommes, y compris ceux qui parlent la même langue que lui ailleurs dans le monde.

Sur le plan des principes et des méthodes de la lexicographie, le dictionnaire scolaire est souvent rangé comme un dérivé ou un sous-produit du dictionnaire culturel pour adultes. « L’idée de “dictionnaire d’enfants” s’appuie contrastivement sur celle de “dictionnaire d’adultes”, et elle dépend de l’évaluation de cette opposition[46]. » Or cette évaluation semble toujours avantager le plus gros dictionnaire. On dit, par exemple, que le dictionnaire scolaire pour enfants est caractérisé par une nomenclature et des rubriques restreintes, par le soutien de l’image et, corollairement, que son texte est de lecture facile[47]. Ces remarques reviennent à comparer le dictionnaire pour enfants au dictionnaire pour adultes que l’on considère comme étant plus complet, donc à faire valoir des arguments quantitatifs et négatifs : ces ouvrages sont petits, ils incorporent moins de mots et moins de sens, les définitions sont courtes et moins fines - souvent, elles sont réduites au genre prochain et/ou à quelques différences spécifiques non discriminantes ou elles sont de simples synonymes -, des informations comme l’étymologie, la prononciation et les citations sont portées manquantes, etc. Bref, on retient les idées de réduction, de petitesse, d’absence et de facilité.

Ce qui est une erreur d’appréciation. Les dictionnaires de ce type ne sont pas de simples résumés, des abrégés ou des réductions de plus gros et de plus grands dictionnaires qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées gigognes. Ces répertoires ont leurs protocoles propres. Les étymologies, les prononciations, les citations, les registres sous-familiers, littéraires ou très techniques ne sont pas soustraits de contenus plus étendus. Ces rubriques ne figurent tout simplement pas au catalogue microstructurel éditorial. Le dictionnaire scolaire est un état dans le cheminement de l’apprentissage de la langue. Du bas vers le haut et non l’inverse. Le modèle du dictionnaire monovolumaire pour les jeunes repose sur d’autres procédures que l’abrègement d’ouvrages plus vastes, et aux descriptions plus exten-sives en matière de fonctionnement de la langue. Le lexique décrit dans les dictionnaires pour enfants est à la fois plus sélectif et plus dépouillé de ses attributs fonctionnels pour revêtir davantage les couleurs du monde. Des principes et des méthodes idoines doivent alors caractériser ces produits lexicographiques et les distinguer dans le grand empire dictionnairique.

Bibliographie

Dictionnaires

Notes

[1]. Hernández 1989 : 35. Notre traduction : L’enseignement du maniement des dictionnaires devrait constituer un objectif prioritaire de la didactique de la langue maternelle.

[2]. Cf. Boulanger à paraître b.

[3]. Cf. Quemada 1967 : 250-262

[4]. Voir Quemada 1967 : 258 et Rey 1989 : 8.

[5]. Lehmann 1991 : 111.

[6]. Lehmann 2000 : 87.

[7]. LMiD 1986 : couverture de dos.

[8]. Cf. Boulanger 1988

[9]. MLI1956 : sans pagination.

[10]. Lehmann 2000 : 88 et 2002 : 76.

[11]. Cf. aussi Hausmann 1990.

[12]. Corbin 2001 : 24.

[13]. Corbin 2001 : 17.

[14]. Corbin 2001 : 33.

[15]. Pruvost 2001 : 82-92.

[16]. Cf. Boulanger 1994

[17]. Rey 1990 : 1820

[18]. Cf. Rey 1990 : 1822.

[19]. Rey 1987 : 8.

[20]. Pruvost 2001 : 80

[21]. Cf. Quemada 1967 : 629.

[22]. Pour les dates des remises à niveau importantes, cf. Boulanger à paraître a.

[23]. Cf. Rey 1990 : 1825.

[24]. Pruvost 2001 : 84-86.

[25]. Voir les chiffres ci-dessous.

[26]. Voir Boulanger 1986

[27]. Cf. tableau 1.

[28]. Rey 1990 : 1826.

[29]. Cf. Guilbert, Dubois, Mitterand et Pignon 1960.

[30]. Rey 1990 : 1826

[31]. Cf. Lagane 1990 : 1378 et Pruvost 2001 : 68.

[32]. Lagane 1990 : 1369.

[33]. Cf. Boulanger à paraître a.

[34]. Corbin 1991 : 19.

[35]. Cf. Lagane 1990, Hausmann 1990 et Lehmann 2000 : 88.

[36]. Cf. Gross 1989 : 174 et Corbin 1991 : 19-20.

[37]. Gross 1989 : 175.

[38]. Cf. Paz Battaner 1994 : 109.

[39]. Cf. Lehmann 2000 : 87.

[40]. Voir Lehmann 1993b : 205

[41]. Voir Lehmann 1991, 1993a et 1993b; Rey-Debove 1993.

[42]. Lagane 1990 : 1375.

[43]. Voir Boulanger 1999; Cormier, Ouimet et Boulanger 2001.

[44]. Rey 1990 : 1821.

[45]. Voir Boulanger 1988 : 129.

[46]. Rey-Debove 1989 : 18.

[47]. Voir Rey-Debove 1989 : 18.