Régionalismes québécois usuels : un essai de description

Introduction

Les aventures francophoniques en matière de lexicographie régionale sont nombreuses et à la mode; elles ne cessent de s’accroître et de se diversifier. Que l’on se situe dans une perspective historique ou dans une optique plus contemporaine, les entreprises de description des lexiques régionaux représentent une portion très importante des productions issues de l’industrie du dictionnaire. Dans certains cas (TLFQ au Québec, IFA en Afrique), il s’agit d’une position de forte influence, tant par le support scientifique que par les moyens économiques dont bénéficient ces recherches; dans d’autres cas, il s’agit d’une position plus atténuée et plus difficile à circonscrire (Belgique, Suisse); tandis que pour d’autres, il s’agit d’une position encore indéterminée, les travaux en étant à leurs débuts (langues créoles). La place privilégiée qu’occupe le TLF de l’Institut national de la langue française (Nancy) dans la mosaïque tient à l’ampleur et à la durée du projet, à son commanditaire gouvernemental (le CNRS), de même qu’à la dépendance totale ou relative des autres recherches francophones à son égard.

La prise de possession de la chose lexicographique par les usagers des différents français régionaux occasionne de nombreux tourments nouveaux aux lexicographes officiels de la langue française, tous logés jusqu’à récemment à l’enseigne du parisianisme et à celle de l’entreprise privée. Ces dictionnaires ne peuvent plus « macrophager » les régionalismes comme auparavant sous peine d’être cloués au pilori lexicographique (voir Dugas 1979 et Boulanger 1985a). Les fabricants de dictionnaires se réjouissent par ailleurs de cette prise en charge par les natifs, car le fardeau, loin de s’alléger, provoque de nouveaux questionnements lourds de conséquences sur le concept de « régionalisme », sur l’organisation macrostructurale, sur la norme générale ou régionale, sur l’aménagement linguistique, sur la francophonie (voir Boulanger 1985b), etc., difficultés que les lexicographes hexagonaux n’ont pas à résoudre seuls cependant.

Où donc peut-on désormais situer le centre de gravité, le point d’équilibre entre la force centripète et la force centrifuge qui bousculent les comportements traditionnels envers la langue française et qui perturbent les démarches séculaires de la lexicographie francophone?

Comme il sera largement question des pressions ou des soulagements ressentis par les lexicographes français au cours de ce colloque, il n’y a pas lieu de s’attarder là-dessus pour le moment.

Somme toute, le principal sujet de discussion est de savoir ce qu’est la langue française aujourd’hui et quel(s) genre(s) de dictionnaire(s) il faut préparer. Autrement dit, dans quelle mesure le français de référence tel qu’on l’a connu et véhiculé perd-il son droit d’aînesse ou sa connotation normative centralisée et monopolistique pour devenir un modèle historique envers lequel il faut avoir le respect de l’ancêtre? J’opterai ici pour une démystification de la supranorme hexagonale actuelle (norme dominante) comme modèle unique de référence pour la langue française contemporaine. Corollairement, la dédramatisation des infranormes régionales suivra son cours normal. Je donne aux termes supranormes et infranorme un sens différent de celui que leur attribue Jean-Claude Corbeil (voir sa communication). Pour lui, supranorme renvoie à la communauté francophone éclatée, dispersée, à l’ensemble des locuteurs ayant la langue française en commun. Ce supragroupe s’élève au-dessus des contingences politico-géographiques. Tandis que infranorme ne circonscrit que la norme particulière à une sous-région d’un territoire plus vaste, par exemple Charlevoix par rapport au Québec. Dans sa perspective, l’ensemble du territoire québécois, la France, la Suisse, etc., possèdent chacun une norme globale qui les caractérise par rapport aux autres pays.

Les modèles

Depuis une vingtaine d’années, des initiatives diverses ont donné naissance à des projets de recherche et à des réalisations lexicographiques régionales d’envergure que ce colloque mettra en évidence ou évoquera, que ce soit en Europe (Belgique, France, Suisse), en Afrique (actions de l’AUPELF et de l’ACCT pour te projet IFA) ou en Amérique (Québec, Acadie, Caraïbes). C’est l’un de ces modèles que j’aborderai en toute simplicité, son extension n’atteignant pas la dimension d’un grand chantier lexicographique qui s’étendrait sur plusieurs années. Il ne sera pas question d’une quelconque Baie James de la lexicographie, étiquette qui convient davantage aux trésors québécois et nancéien.

Le Conseil international de la langue française

La préparation du répertoire intitulé Régionalismes québécois usuels (RQU) était destinée à répondre à une demande du Conseil international de la langue française (CILF). Cet organisme projetait dès 1978 l’élaboration d’une collection d’ouvrages ou de monographies portant sur les français régionaux. Le rôle que s’attribuait le CILF dans cette entreprise se bornait à patronner la série des dictionnaires de régionalismes francophones. Il ne s’agissait pas pour ses dirigeants de coordonner les travaux, ni de les gérer, et encore moins de participer à leur réalisation scientifique. Les membres régionaux du CILF qui ont contribué aux recherches l’ont fait sur une base volontaire et suivant leurs disponibilités du moment. En outre, dans chacune des zones géographiques, les responsables désignés étaient entièrement libres de choisir leurs collaborateurs et de décider du contenu lexical de leur contribution.

À l’origine, quatre partenaires se sont associés au projet : la Suisse, la Belgique, la France et le Québec. Chaque sociétaire devait préparer une liste de particularismes lexicaux qui offraient une image des réalités linguistiques régionales usuelles, sans prétendre aucunement refléter l’entier du paysage linguistique de ces différentes mégarégions. Encore moins s’agissait-il de remplacer des projets de grande envergure et dont l’état d’avancement et les moyens financiers promettaient une moisson lexicale d’une tout autre dimension. La recherche proposée par le CILF obéissait à des objectifs spécifiques dont il faut saisir toute la portée pour bien comprendre le recueil de RQU et le resituer dans son contexte historique et contemporain. Ces quelques balises semblent indispensables et préalables à la présentation du répertoire et des aspects méthodologiques qui ont guidé l’équipe qui l’a réalisé.

Les objectifs du CILF

Le premier objectif poursuivi par le CILF était de déterminer un public cible. Ce public potentiel était composé des lecteurs ou des locuteurs des pays et des États francophones, à l’exclusion des usagers vivant dans les aires linguistiques où était élaboré et rédigé chacun des répertoires projetés. Cet avertissement est d’importance, car tout le programme méthodologique microstructural et macrostructural reposait sur cette distinction. Sous sa forme actuelle, la contribution québécoise n’est pas un dictionnaire fait pour les locuteurs du Nord-Est du continent américain.

Un second objectif préconisé par le CILF visait à fournir une image contrastée des différents français régionaux contemporains et cela dans des limites quantitatives raisonnables. Il n’était pas nécessaire de courir à l’exhaustivité, ni d’empiéter sur des projets bien huilés et dont c’est le programme spécifique. Les contraintes temporelles imposaient en outre des limites quant au nombre des unités à retenir pour la nomenclature et quant au développement des informations à consigner pour chaque article. La description d’un millier de québécismes présentés dans une microstructure simplifiée paraissait acceptable et tout à fait pertinente pour offrir une image colorée et contrastée du français au Québec.

Le répertoire de régionalismes québécois usuels

Une aventure bien québécoise

Avant d’entreprendre la description méthodologique de ce minidictionnaire, j’aimerais faire une petite remarque d’ordre terminologique et dire un mot de la composition de l’équipe.

Mon commentaire terminologique a trait aux -ismes lexicaux.

Comment en effet se dépêtrer d’une structure de mots en -isme qui devient de plus en plus touffue et envahissante. Que ce soit avec des génériques comme régionalisme (voir Boulanger 1985a), régionalisme régional, sous-régionalisme, régionalisme restreint, etc., ou avec leurs spécifiques comme canadianisme (voir Vinay 1981), québécisme, inuitisme, etc., une foule de difficultés surgissent en face du découpage raffiné à l’extrême de ce champ notionnel. Les problèmes terminologiques sont nombreux, sans compter les imbroglios linguistico-sémantiques eux-mêmes : ainsi comment distinguer québécisme (régionalisme propre à la ville de Québec) et québécisme (unité appartenant à l’ensemble du Québec)?

Autrefois, les chercheurs se contentaient du terme général canadianisme, enregistré par plusieurs dictionnaires de langue avec la définition suivante : « Fait de langue (mot, tournure) propre au français parlé au Canada » (Petit Robert). Aujourd’hui, le problème mérite d’être examiné plus en profondeur, car il est autrement plus complexe qu’on ne le croit. La spécialisation des recherches en matière de régionalismes ne facilite guère la tâche à ceux qui veulent mettre un peu d’ordre dans une terminologie effilochée qui rejoint le burlesque pour les uns, tandis qu’elle dénote une réflexion sérieuse pour les autres. L’état constamment changeant de la terminologie de ce secteur manifeste un malaise véritable qui a des origines politiques et culturelles et des répercussions linguistiques qui ne doivent pas être minimisées.

Ainsi, selon un scénario plausible, un mot commun à tous les francophones serait un francophonisme; s’il appartenait aux seuls locuteurs d’Amérique, il serait un américanisme; s’il était propre à la zone nord du continent, il deviendrait un nordaméricanisme; s’il n’intéressait que les États-Unis ou le Canada, il se dirait étatsunisme ou canadianisme; s’il était particulier à la Louisiane ou au Québec, il serait étiqueté louisianisme ou québecisme; s’il n’était localisé qu’au pays de Charlevoix ou en Abitibi, le locuteur aurait affaire à un charlevoisisme ou à un abitibisme. Et ainsi de suite. Toute tentative d’établir une terminologie cohérente dans ce domaine mériterait qu’on s’y arrête, ne serait-ce que pour examiner les aspects sémantiques. Comment dénommer par exemple le régionalisme commun au Québec, à l’Ontario et à l’Acadie? D’un autre point de vue, une même unité pourrait revêtir plusieurs identités suivant les circonstances de recherche. Par exemple, cométique (ou kométik) est un inuitisme et un québécisme. Tout ceci montre combien l’écheveau terminologique (forme et sens) est délicat et comment le chercheur œuvre avec des concepts qui ne sont pas toujours clairs et bien cernés, mais dont il doit néanmoins s’accommoder. Dans la mesure de nos connaissances du moment, il a été tenu compte de ces embûches lors de la préparation du répertoire de RQU.

L’équipe qui a contribué à l’élaboration de l’ouvrage représentait les différentes institutions qui, au Québec et au Canada, jouent un rôle dans l’évolution de la langue française, c’est-à-dire l’université, les médias et les gouvernements. Deux des membres du comité de travail étaient rattachés à l’Université Laval (Jean Darbelnet et Gaston Dulong), un à la Société Radio-Canada (Robert Dubuc) et un à l’Office de la langue française (moi-même). Les travaux étaient coordonnés par Robert Dubuc qui s’est en outre chargé de la rédaction finale avec moi.

Plusieurs autres personnes représentant divers organismes, institutions ou tendances ont été consultées tout au long de la recherche. Ces experts provenaient du ministère de l’Éducation du Québec, de la Commission de toponymie du Québec, de la Direction générale de la terminologie et de la documentation (Secrétariat d’État) et du Département de linguistique et philologie de l’Université de Montréal. Le manuscrit définitif fut par ailleurs soumis aux membres québécois du CILF qui ne participaient pas directement aux travaux, afin de recueillir leurs commentaires. L’ouvrage était terminé au printemps 1983 et il fut publié en juin de la même année (voir la bibliographie).

Description de la méthodologie

Les principes méthodologiques qui ont présidé à la préparation du recueil n’ont bousculé en aucune sorte les méthodologies utilisées ailleurs pour élaborer des dictionnaires plus exhaustifs. Ils n’ont pas non plus révélé d’époustouflantes découvertes en la matière.

Le groupe responsable de la recherche avait arrêté à environ 1 000 unités lexicales l’étendue de la macrostructure. Nous désirions que l’échantillon lexical atteigne un seuil de représentativité et de maniabilité suffisant pour que le lecteur destinataire se fasse une idée générale du français québécois par comparaison avec son propre usage. Cinq critères furent déterminés afin d’appuyer une sélection objective de la nomenclature. Ce sont : l’universalité, la fréquence, l’actualité, la créativité et la référence au français général standard. Tout au long de la recherche, ils sont demeurés pour nous une ligne de conduite empirique. Ils servaient de balises afin d’éviter les écarts trop considérables dans la nomenclature.

1. L’universalité signifie que les mots retenus paraissaient suffisamment connus de la majorité des usagers francophones au Canada, mais principalement au Québec. D’où le titre choisi pour le répertoire : Régionalismes québécois usuels. Les régionalismes restreints à certaines parties du Québec ou les sous-régionalismes, dans le sens non péjoratif de ce terme, n’ont pas été incorporés dans l’ouvrage qui privilégie l’intercompréhension et l’intercommunication totales entre les francophones d’ici. L’étalon de l’universalité reposait sur la représentativité de l’équipe de chercheurs responsables de la mise au point du dictionnaire. De par leur origine, ils couvraient à eux tous l’ensemble du territoire canadien à l’exception de quelques points particuliers que des contraintes de temps et de spécialisation ne permettaient pas de résoudre. C’est pour respecter ce critère d’universalité et de cohérence que des mots comme cani, bagosse, bombe ont été exclus ou, plutôt, n’ont pas été retenus.

2. La fréquence fut évaluée d’une manière très empirique, puisque fort peu d’études étaient disponibles pour étayer scientifiquement les choix. L’étude fréquentielle exhaustive n’était d’ailleurs pas le but visé. Des sondages furent effectués dans l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC) et dans les principaux dictionnaires du français québécois disponibles (quelques-uns de ces réservoirs lexicographiques sont cités à la page 225 du répertoire). Il est donc évident que tel ou tel mot aurait mérité une niche au sein de la nomenclature mais qu’il en est momentanément absent. Tandis que tel ou tel autre mot qui est consigné pourrait être délogé au profit d’un oubli. Ce problème est bien connu dans l’univers lexicographique; il est inhérent au type même des recherches qui nous préoccupent tous. On le rencontre également dans l’établissement de bibliographies. Il ne faut donc pas s’en formaliser, surtout dans le cas des projets dictionnairiques à nomenclature réduite. Le nombre des omissions croît ou décroît proportionnellement à l’étendue de la nomenclature. Plus celle-ci est grande, moins il y a de chances que des unités de base échappent au lexicographe. Notre but n’était pas non plus de décrire les 1 000 québécismes les plus fréquents mais de tenter de cerner des unités très employées par de nombreux Québécois. La très grande majorité des mots conservés a été l’objet de décisions unanimes du groupe. La fréquence étant une affaire relative, chacun jugera de la pertinence ou de la convenance d’entrées comme solutionnaire, gelauder et fichoir.

3. Le critère d’actualité signifie que le mot fait partie du vocabulaire actif de la majorité des Québécois, qu’à tout le moins tous peuvent le comprendre à défaut de l’utiliser couramment eux-mêmes. Quelques mots littéraires et plusieurs unités appartenant à des terminologies rurales et artisanales ont été écartés (par ex. : froissis, pagée de clôture, trécarré), tandis que d’autres figurent à la nomenclature (par ex. : bouscueil, brunante) pour des raisons expliquées un peu plus loin.

4. Le critère de la créativité lexicale ou de l’innovation lexicale permet de rendre compte de l’enrichissement du français général par les régionalismes. Ainsi, des néologismes morphologiques (castonguette, cégep, relationniste), sémantiques (chansonnier, canette, babillard) et des emprunts aux langues amérindiennes (ouananiche, atoca, maskinongé) ou à d’autres langues (caucus, aréna, subpœna) sont logés dans des créneaux privilégiés de la macrostructure. Le critère n’a pas été pondéré par la prise en compte des interférences entre les aspects diachroniques et les aspects synchroniques qui pourraient, bien entendu, faire varier d’une manière sensible l’interprétation donnée aux différents modes de création cités ici. L’analyse est demeurée constamment en surface, soumise, pourrait-on dire, à l’absence de toute chronie. Les problèmes d’homonymie régionale soulevés à cette occasion n’ont pas été résolus lors de la recherche (pour cet aspect des travaux sur le lexique régional, voir Boulanger 1985a, p. 131-136).

5. Le critère de la référence au français général standard signifie que les mots et les termes qui désignent des concepts nouveaux ou différents de ceux qui existent en France furent favorisés. Les particularités du climat, de la flore, de la faune, de la vie culturelle et politique figurent en bonne place dans la série des notions productrices de régionalismes. On a donc considéré comme régionalismes québécois les unités lexicales qui, du point de vue formel ou sémantique, n’étaient pas d’un usage habituel pour les locuteurs francophones de l’extérieur du Québec et du Canada. Ces mots peuvent être connus d’eux, sans qu’ils soient actualisés dans leur discours ou dans leur usage quotidien d’aujourd’hui Certains néologismes sont sources d’interprétations particulières puisqu’ils n’ont de régional que le fait d’avoir été créés au Québec : motoneige, didacticiel, terminologue, nordicité ont rejoint depuis longtemps l’usage francophone universel tout en étant attestés dans la majorité des dictionnaires de langue fabriqués en France. Ils n’en demeurent pas moins des innovations lexicales laurentiennes.

L’objet matériel

Le minidictionnaire comporte deux parties :

  1. La section sémasiologique dans laquelle les articles sont présentés selon les principes lexicographiques les plus connus. La microstructure est développée autour de trois rubriques principales et réitératives; entrée et variante(s), définition glosée ou détaillée, exemples artificiels construits par le groupe de travail. À l’occasion, une rubrique d’observations relatives à la datation, à l’origine, à la prononciation, à des comportements culturels, etc., et une rubrique de renvois ont été utilisées pour éclaircir certains aspects spécifiques des unités ou de leur signification; ces informations sont essentielles à la compréhension minimale de la notion traitée (voir l’Annexe I). Les unités de la macrostructure sont rangées en ordre alphabétique continu; les variantes font l’objet d’un renvoi à leur place alphabétique.
  2. La section onomasiologique (voir l’Annexe II) permet de regrouper les unités lexicales par centres d’intérêt. Le classement systématique par sphère d’activité poursuit un double objectif :
    1. Permettre de repérer rapidement les secteurs les plus productifs en ce qui regarde les régionalismes laurentiens. Ainsi, les conditions de vie des Québécois qui sont explicitées par les dénominations lexicales sont mises en valeur d’une manière plus tangible.
    2. Permettre de repérer les créneaux les plus lacunaires dans le domaine des unités régionales. Nous avons pu identifier deux catégories de lacunes :
      • Les lacunes naturelles, c’est-à-dire des absences qui se justifient par le fait que les québécismes sont réduits au minimum, inutiles, voire inexistants parce que le français de référence se charge à lui seul d’occuper tout le terrain dénominatif pour les activités en question.
      • Les lacunes temporaires ou circonstanciées, c’est-à-dire les absences qui sont dues au fait que les recherches linguistiques n’ont pu être suffisamment développées dans le cadre limité imparti à notre entreprise (par exemple tout le champ vocabulairique des sacres) ou encore dans le cadre des projets autres que le nôtre (par exemple la terminologie de plusieurs domaines des sciences et des techniques dont les développements sont récents). C’est l’ensemble des données recueillies sur tout le territoire québécois et par toute la communauté des chercheurs qui comblera ces vacuums lexicaux généraux et terminologiques.

Le classement onomasiologique suivi est celui proposé par Hallig-Wartburg en 1963. Il a cependant été aménagé là où il paraissait indispensable de le faire.

Description et normalisation

Quelques interventions survenues pour diverses raisons ou restrictions peuvent être interprétées comme normalisatrices, mais tel n’était pas le but fixé puisqu’il s’agissait avant tout de décrire une réalité linguistique. La nomenclature stoppée à quelques centaines d’entrées a obligé le groupe à effectuer plusieurs tours de force. La non-inclusion de certaines formes d’anglicismes (c’est le fun, fun; smatte, beau smatte), d’expressions à la mode (être too much, ~ cool, ~ granola, ~ batik, avoir le look), de mots bien intégrés comme les jurons, les sacres et les expressions du domaine non conventionnel (hostie de ~, maudite marde, ne pas aller chier loin, maudit cul, cul (employé seul), etc.), peut être attribuée à ce genre d’asservissement macrostructural auquel est lié le lexicographe. Le choix des éléments représentatifs pour chacun de ces ensembles de mots ou d’expressions typiquement québécois posait aussi des problèmes d’envergure théorique que le mandat du comité n’autorisait pas à analyser de manière adéquate.

Sous un autre angle, plus officiel, nous avons peu puisé au Répertoire des avis linguistiques et terminologiques de l’Office de la langue française paru en 1982. Une décision de l’équipe a conduit par ailleurs à insérer d’une manière scrupuleuse les quelque 62 canadianismes de bon aloi déjà répertoriés dans la brochure préparée par le premier Office de la langue française en 1969, et cela malgré la vétusté de quelques-uns de ces régionalismes. Une toilette de la définition a dépoussiéré les plus vénérables.

La problématique de la norme et de la normalisation linguistiques au Québec n’ayant pas encore été fixée avec précision dans son ensemble, les sélectionneurs ont consigné une foule d’anglicismes larvés : glissements de sens (rince-bouche), calques (surtemps, frapper un nœud), archaïsmes maintenus grâce aux contacts avec l’anglais (barbier), emprunts franco-québécisés par dérivation ou par assimilation (calleur, débenture, pépine). C’est donc dire qu’aucun jugement qualitatif n’a été porté sur la valeur des mots introduits dans ce court répertoire. Il y a bien entendu des péchés d’omission impardonnables que la critique nous attribuera, tout comme elle pointera du doigt quelques péchés d’action. Nous sommes les premiers conscients de ces imperfections, mais c’est là le lot de l’« ars lexicographica ».

Le cadre lexicographique

Le cadre lexicographique tracé tient compte d’un certain nombre de facteurs de divergence observés dans le discours des Québécois. L’échantillon qu’est ce minidictionnaire veut montrer toutes les facettes de la créativité lexicale de la communauté francophone d’ici sans qu’aucun jugement subjectif ne perturbe la description à cette étape.

  1. Les créations savantes et techniques côtoient les créations populaires : câblodistribution se frotte à castonguette, chiropraticien défie guidoune, souffleuse reluque quétaine.
  2. Les niveaux sociolinguistiques et socioprofessionnels sont rendus : manger de la misère, prendre une brosse ne détonnent pas à côté de poser un geste, à frais virés, francophonisation. Nous avons cependant choisi de ne pas marquer les niveaux d’utilisation des régionalismes, ni en termes de sphère d’activité, ni en termes de niveaux de langue sociaux, chronologiques ou occupationnels.
  3. Tous les exemples d’utilisation sont artificiels, en ce sens qu’ils ont été conçus à partir des compétences personnelles des lexicographes. Chaque sens de chaque mot d’entrée est orné d’une phrase simple qui place l’unité en discours et éclaire sa signification en lui apportant parfois des connotations qui donnent leur pleine valeur québécoise aux éléments retenus : fléché, tablettage. Il n’était pas raisonnable dans les limites assignées de réunir des exemples documentaires et littéraires référencés. Cette recherche est maintenant terminée et elle a été accomplie grâce à l’aide du TLFQ.
  4. Seul le volet lexical du français québécois a retenu notre attention. Nous n’avions pas la prétention de régler les problèmes de prononciation, de grammaire ou de morphosyntaxe que pose la description d’un français régional. En de rares occasions, des indications apparaissent, car elles permettent de québéciser davantage l’unité visée. Ainsi, pour poigné [pɔɲe] et se mettre sur le bœuf [bø], la prononciation a une valeur distinctive; elle a donc été soulignée. En outre, les amérindianismes sont identifiés et quelques datations indiquées.
  5. À l’origine du projet, le seuil de représentativité et de maniabilité avait été fixé à environ un millier d’entrées. Le répertoire définitif de RQU contient autour de 800 québécismes de forme et de sens, y inclus les expressions figées. Il est évident qu’il s’agit là d’une gouttelette dans le grand dé à coudre du lexique québécois. Nous sommes loin des quelques millions d’occurrences ou des milliers d’unités recueillies par les chercheurs qui ont des ambitions d’exhaustivité dans la description.

Notre ambition se limitait à réunir, à l’usage des locuteurs étrangers, un échantillon représentatif du lexique usuel des Québécois d’aujourd’hui, pas davantage. Nous voulions que l’image projetée soit utile aux autres francophones qui envisagent de suivre les méandres lexicaux qui leur rappelleront sans équivoque que l’Amérique constitue encore un morceau de choix dans la grande mosaïque de la langue française. C’est ce continuum et cette unité dans la diversité que nous souhaitions réaffirmer en entreprenant la rédaction de ce vocabulaire partiel usuel des régionalismes laurentiens Nous laissons à d’autres le mot final, l’œuvre d’envergure plus vaste, plus ambitieuse et définitive qui décrira l’ensemble du français tel qu’il se vil au Québec et en terre d’Amérique.

Conclusion

Voilà l’essentiel de la présentation théorique et pratique de ce court essai de description du lexique québécois. Celle-ci respecte dans ses grandes lignes la tradition lexicographique avec toutes les qualités et tous les défauts inhérents à tout choix en matière de lexique.

Une suite est prévue au répertoire de Régionalismes québécois usuels. Dans une seconde étape, nous voudrions en effet que ce type d’ouvrage se substitue à la brochure des Canadianismes de bon aloi, parue en 1969. Déjà la nomenclature a été augmentée à 1 200 unités. Chaque mot est maintenant pourvu d’une référence documentaire ou littéraire. La microstructure sera enrichie de quelques rubriques, tandis que les rubriques occasionnelles existantes seront systématisées. Ainsi, nous pensons parvenir à établir le statut lexicographique québécois de chaque mot. Pour ce faire, un corpus de dictionnaires sera sélectionné; à partir de ce réservoir, une opération de contrôle consistera à vérifier la présence du mot dans cette série d’ouvrages ou à constater l’absence d’enregistrement. Pour le moment, celte rubrique s’intitule repère lexicographique. De même, nous songeons à attribuer des marques d’usage temporelle, professionnelle ou sociolinguistique aux unités. Le besoin pédagogique pressant guidera les rédacteurs dans l’établissement d’un nouveau répertoire. Mais le plus urgent demeure l’élaboration d’un dictionnaire complet qui résulterait d’un consensus entre tous les intervenants dans le dossier linguistique québécois. Passer du rêve à la réalité dépend de notre volonté collective.

Bibliographie

Annexe I

Extrait du répertoire Régionalismes québécois usuels[1] (section sémasiologique)

carriole, n. f.
Voiture d’hiver sur patins, munie de sièges et tirée par des chevaux.
L’hiver, on organise souvent des tours de carriole à la campagne.
1 Datation; 1721.
2. CBA.
carrosse, n. m.
Landau, voiture d’enfant à caisse suspendue.
Il y a encore des parents qui préfèrent promener leur bébé dans un carrosse plutôt que dans une poussette.
carton d’allumettes, n. m.
Pochette d’allumettes.
Dernièrement, il y a eu une exposition organisée par les collectionneurs de cartons d’allumettes de la région.
casque → en avoir plein le casque, loc. verb.
En avoir ras le bol, assez.
Le professeur en a plein le casque d’entendre les étudiants dire qu’ils ont trop de travail le soir à la maison.
casseur (euse) de veillée, n. m.
Trouble-fête, rabat-joie.
Mieux vaut ne pas les inviter elle et lui, ce sont les pires casseurs de veillée qu’il y ait sur la terre.
La variante casseux est plus courante.
cassot, n. m.
Emballage à claire-voie en bois ou en plastique servant au transport des denrées alimentaires périssables.
Le cassot de fraises est moins cher que le cassot de framboises cette année.
cassot → maigre comme un cassot, loc. adj.
syn. maigre comme un chicot, loc. adj. maigre comme un manche à balai, loc. adj.
Maigre comme un clou.
Depuis qu’il a entrepris son régime, il est devenu maigre comme un cassot.
Voir aussi : cassot.
castonguette, n. f.
1. Imprimante à cartes servant aux médecins pour la facturation des comptes d’assurance-maladie.
2. Carte d’assurance-maladie en usage au Québec.
1. Le gouvernement a l’intention de mettre fin à la pratique abusive de la castonguette par certains médecins.
2. Chaque citoyen québécois doit être muni de sa castonguette s’il veut éviter les problèmes de remboursement différé.
Le terme castonguette a été construit à partir du nom de Claude Castonguay, ancien ministre des Affaires sociales dans le Gouvernement québécois.
catalogne, n. f.
Étoffe faite au métier avec des retailles de tissus et qu’on utilise comme tapis, tentures, couvertures, etc.
Le tissage de la catalogne est devenu une vaste entreprise industrielle qui n’a presque plus rien d’artisanal.
1. Datation : 1635.
2. CBA.

Annexe II

Extrait du répertoire Régionalismes québécois usuels (section onomasiologique)

Discussion

André Dugas, Université du Québec à Montréal

Il me semble que tout travail de ce genre va trouver deux entraves formidables. Le premier facteur, c’est le fait de la dynamique des langues qui est très perceptible dans l’étude des lexiques de ces langues. Il y a le vieil ouvrage de Dauzat, La vie et la mort des mots; il est clair et net. Ça, c’est très pertinent dans le cas du lexique, à comparer, par exemple, avec la syntaxe d’une langue. Mais je crois qu’il y a un autre facteur qui est capital : c’est l’importance des recherches dans le sens des études longitudinales ou verticales. Et là, quand on veut faire ressortir du lexique d’une langue un ensemble très restreint de termes ou de lexèmes, il est très difficile de faire la part des choses entre ce qui sera d’ordre vertical ou d’ordre longitudinal. Et chaque fois que des gens vont se voir présenter des listes restreintes de lexique pour une population donnée, il y aura énormément de critiques sur l’un ou l’autre de ces aspects; c’est-à-dire qu’il y aura une sous-région ou une certaine partie de la population qui se sentira lésée et, dans l’ensemble, tout le monde sera lésé parce que, longitudinalement, c’est un choix quand même qui est assez arbitraire. Donc, a-t-on bien pris soin d’essayer de distinguer ces deux sortes d’études? Prenons par exemple les ouvrages de Dulong : c’est assez circonscrit, il étudie, dans certaines régions, un certain type de vocabulaire, donc d’un point de vue vertical, c’est assez approfondi; mais longitudinalement, il ne prétend pas présenter, d’une façon ou d’une autre, un lexique du français du Québec.

J.-Cl. Boulanger

Le commentaire est très juste; c’est pour cela qu’on avait décidé de travailler un peu en « achronie », ce qui nous a permis beaucoup de « péchés »! Il y a d’ailleurs un problème sur lequel on n’a pas beaucoup discuté jusqu’ici et sur lequel il faudra peut-être revenir, ce sont les contraintes qui ne relèvent pas vraiment de la linguistique, mais des compétences individuelles des membres de l’équipe de rédaction d’un tel ouvrage, chacun ayant des expériences, des avis différents sur la langue. Je ne me prends que comme témoin : je suis quelqu’un qui travaille en néologie depuis plusieurs années; je ne peux pas être « purisant », c’est impossible pour moi. Je suis plus laxiste que freineur, « brakeur » de mots... C’est là un problème important dans une équipe de rédaction. Alors, lorsqu’on entreprend un travail semblable, compte tenu des objectifs qui étaient imposés de l’extérieur à l’équipe, compte tenu aussi de la durée de ce travail, c’est un certain nombre de contraintes qui nous ont appris à bien ramer. Une fois que te produit est sur le marché, il faut que les autres l’améliorent.

Lionel Boisvert, Université Laval

Je n’ai pas aimé particulièrement l’opposition que vous faisiez au début de votre intervention entre, d’une part, les travaux d’optique historique et, d’autre part, les travaux d’optique contemporaine. Je pense qu’une approche d’ordre historique peut être tout aussi contemporaine qu’une approche d’ordre synchronique. J’espère qu’on n’est pas considéré comme passéiste si l’on pratique, jusqu’à un certain point, une étude historique du lexique. Contemporain et synchronique ne sont peut-être pas les meilleurs équivalents.

J.-Cl. Boulanger

C’est dans ce sens-là quand même que j’entendais contemporain.

Franz Josef Hausmann, Université d’Erlangen-Nuremberg

Quelles sources lexicographiques avez-vous utilisées? Ou est-ce que vous n’en avez pas utilisées? Par exemple, est-ce que vous avez pris l’ouvrage de Clas, Seutin et autres pour y faire une sélection? Qu’est-ce que vous avez fait des dépouillements des dictionnaires déjà existants?

J.-Cl. Boulanger

Ça n’a pas été un dépouillement « religieux ». À l’origine de cette demande du Conseil international de la langue française, il y avait un responsable qui avait contacté un certain nombre des principaux représentants de la recherche lexicographique québécoise pour qu’on lui fournisse, je crois, à l’origine, moins de 300 mots. Or ces personnes, rattachées à diverses universités, ont fourni environ 300 unités lexicales puisées soit dans leurs fichiers, soit dans leurs propres recherches, leurs corpus ou dans des ouvrages de lexicographie. C’est cette première matière qu’on a enrichie jusqu’à environ 1 000 unités, ramenées par la suite à 800, par nos travaux personnels. Des corpus de chercheurs universitaires, gouvernementaux ou individuels, voilà donc la provenance de la documentation.

Note

[1] R. Dubuc et J.-C Boulanger, Régionalismes québécois usuels, Paris, Conseil international de la langue française. 1983. Texte reproduit avec la permission de l’éditeur.

À propos du concept de « régionalisme »

1. Exposé du problème

La situation présente de la lexicographie française, ou, pour s’exprimer dans un langage plus actuel, de la sociolexicographie française, incite à réexaminer et à redéfinir dans des perspectives nouvelles quelques concepts clés dans le champ de la linguistique française. Le fief de la lexicographie hexagonale est ébranlé depuis quelque temps par l’émergence de visions modifiées et de conceptions plus modernes appliquées à l’étude de la langue française sous son aspect le plus apparent, en l’occurrence, le lexique. La remise en cause des comportements traditionnels de la lexicographie française repose sur un grand nombre de facteurs parmi lesquels deux intéressent de plus près la grande question des régionalismes. Le premier facteur concerne le développement prodigieux de la sociolinguistique en France au cours de la dernière décennie. La sociolinguistique est devenue le véritable porte-étendard contemporain des sciences du langage. Le second facteur relève des tentatives de stabilisation d’une francophonie qui n’en finit pas de naître. Les difficultés de la francophonie à « devenir », puis à « être », sont liées, pour une part, à l’instabilité ou au caractère flou de quelques concepts fondamentaux dans le domaine de la terminologie linguistique dans son ensemble, dans celui de la lexicographie, d’un point de vue plus précis (voir Corbeil, 1980, p. 127 et suivantes). La sociolinguistique et la francophonie apparaissent donc comme des pôles d’attraction privilégiés vers lesquels convergent les préoccupations des chercheurs qui s’intéressent à la variation linguistique. Les recherches dans ces secteurs linguistiques auront des répercussions immédiates sur les méthodes de travail des lexicographes.

Parmi les principaux concepts reliés à la question des régionalismes et qu’il faut revoir et soumettre à l’analyse, figurent celui de « français », celui de « français général »[1] de « français régional » et celui de « régionalisme ». Nonobstant l’indéniable intérêt à préciser les significations, à tracer les frontières conceptuelles et à déterminer les champs réels d’application des trois premiers concepts, seul le concept de « régionalisme » retiendra notre attention pour l’instant. Au passage, quelques éclaircissements et quelques orientations de recherche seront cependant esquissés pour les concepts volontairement négligés. Il est en effet impensable de prétendre s’attarder sur la notion de « régionalisme » sans au moins effleurer à l’occasion une partie des autres composantes de ce champ onomasiologique d’importance majeure, qu’il faudrait par ailleurs étudier en long et en large. L’inverse est d’ailleurs tout aussi vrai. L’étude du concept de « français » suppose des incursions du côté du régionalisme.

Notre but vise à contribuer à une meilleure connaissance du concept de « régionalisme » en l’abordant sous la double perspective de la sémantique et du traitement lexicographique.

Le phénomène du régionalisme linguistique est on ne peut plus complexe et enchevêtré dans de multiples contextes francophones qui posent le problème chacun à leur manière. Le premier écueil auquel se heurte inexorablement le linguiste est d’ordre terminologique. La terminologie en usage pour désigner ce phénomène a considérablement évolué au cours des récentes années, influencée par l’émergence dans le débat de vocables issus de branches voisines de la linguistique comme l’aménagement linguistique et la terminologie. Terminologie ancienne et terminologie nouvelle, amalgamées, compliquent les choses du point de vue de l’analyse sémantique. L’insuffisance, voire l’impropriété tout au moins partielle à laquelle est parvenu le terme régionalisme aujourd’hui, manifeste toute la complexité du problème. L’absence de concertation se fait cruellement sentir : ainsi les positions des dialectologues, celles des sociolinguistes et celles, mitoyennes, des sociodialectologues sont loin de s’accorder. Dans cet article, nous n’investirons pas ce secteur de l’analyse, ni ne résoudrons les querelles terminologiques; le plus souvent il s’agit d’ailleurs de querelles d’Allemands ou de querelles byzantines. Nous ne voulons pas non plus rendre plus confuses les dénominations usuelles en les noyant dans une terminologie idiolectale et néologique. Nous n’en entrevoyons pas la nécessité pour l’instant. Nous examinerons le concept de « régionalisme » à l’aide de la terminologie déjà connue. Nous sommes néanmoins conscient qu’une terminologie floue, inadéquate, prolixe, éclatée, complique amplement les tentatives d’éclaircissement. Contentons-nous de signaler qu’à nos yeux, l’abus terminologique constaté en la matière est, d’une part, l’indice visible d’un foisonnement et d’un bouillonnement d’idées et, d’autre part, la manifestation qui témoigne du prodigieux essor des études sur les régionalismes dont l’ampleur ne cesse de croître. Ces recherches laissent augurer un renouveau dans l’examen de la problématique des régionalismes. En temps et lieu, il faudra faire l’histoire de la terminologie qui fut créée à travers le temps et l’espace pour désigner le concept de « régionalisme ». Pour le moment, il s’agit de jeter un coup d’œil critique sur des aspects sémantiques et sur des aspects lexicographiques de la grande question des régionalismes en langue française. Nous limiterons donc notre étude à cet examen partiel de la grande question des régionalismes lexicaux dans la francophonie.

2. La perspective sémantique

Du point de vue linguistique en général et sémantique en particulier, le concept de régionalisme », et plus spécifiquement celui de « régionalisme lexical », est amplement ambigu. Les lexicographes observent une discrétion infinie à ce propos dans leurs écrits théoriques. Les quelques rares réflexions qui sont concrétisées dans ces textes sont disséminées et dissimulées dans une masse d’informations qui n’enveloppent qu’une partie du concept, c’est-à-dire celle qui concerne d’une manière quasi exclusive les régionalismes de France. Les écrits « commerciaux » des lexicographes, autrement dit les introductions et les présentations des dictionnaires de langue, sont aussi fort laconiques sur ce sujet et souvent même en contradiction avec le contenu de la nomenclature. Au surplus, aujourd’hui, la définition même de régionalisme est plus qu’équivoque. Josette Rey-Debove a déjà posé et examiné rapidement le problème dans son étude sur les dictionnaires publiée en 1971 (voir Rey-Debove, 1971, p. 92). Elle constate que la plupart des régionalismes usuels correspondant à des concepts courants ayant un équivalent non marqué dans le lexique central sont écartés des nomenclatures moyennes des dictionnaires de langue. S’il arrive que des mots régionaux accèdent aux macrostructures, ils perdent alors leur caractère proprement régional, leur « régionalité » en quelque sorte. Ils se transforment en emprunts internes, tout en conservant dans le dictionnaire une trace de localisation ou d’origine géographiques (wassingue (Nord), rescapé (Hainaut), caïeu ou cayeu (Picardie)). À l’occasion, l’origine excentrique non francienne est renforcée par une marque de classement comme région, (régional) : voir fada, région. (Midi), fardoches, région. (Canada) dans le PR[2]. D’un autre côté, lorsque des mots régionaux désignent des phénomènes ou des particularités régionales et qu’ils sont sélectionnés par le lexicographe, « c’est alors pour la chose-nommée et non pour le signe-nommant » (Rey-Debove, 1971, p. 92). Les exemples abondent : aber (breton), bastide (provençal), biniou (breton), faro (wallon), névé (savoyard), piperade (béarnais). Le constat de Josette Rey-Debove est surtout géographiquement limité aux régionalismes intrahexagonaux. Mais une grande partie de ses observations peut être étendue et appliquée aux régionalismes extrahexagonaux, c’est-à-dire aux mots qui proviennent d’autres territoires francophones que la France, comme la Suisse, la Belgique et le Québec. Une ultime remarque fait dire à la lexicographe robertienne que le « mot régional en tant que tel est rare à la nomenclature des dictionnaires français, et joue un faible rôle dans les divergences de nomenclature » (Rey-Debove, 1971, p. 92). L’opinion date déjà de plus de dix ans et aucune étude récente n’est venue infirmer ou reconfirmer cette idée. Or, depuis ce temps, les lexicographes français ont sensiblement modifié leurs vues. Ils ont diversifié quelque peu les provenances des unités lexicales en allant puiser dans des réservoirs langagiers multiples, autrefois plus ou moins interdits (voir Boulanger, 1984). Ainsi des régionalismes québécois comme possiblement, dépendamment, poser un geste, épluchette, etc., ont commencé à retenir l’attention puis à se frayer un chemin vers les dictionnaires élaborés en France. L’ouverture de la lexicographie française aux mots régionaux francophones pose en conséquence une série de questions d’ordre théorique et pratique qu’il sera nécessaire d’étudier sérieusement et résolument dans un avenir rapproché. Entre autres, il faudra se demander jusqu’où pourront aller les dictionnaires hexagonaux sans rompre un équilibre fragile. Il faudra scruter attentivement les rapports entre la langue régionale et la langue centrale, il faudra déterminer des critères d’inclusion ou d’exclusion à partir desquels les régionalismes seront intégrés dans les dictionnaires français ou rejetés, il faudra revoir le concept traditionnel de « norme » dans ses rapports avec la variation linguistique qui laisse sous-entendre un éclatement de l’ancien concept au profit de notions plus modernes et plus raffinées comme la supranorme (la langue française) et l’infranorme (le français régional), posant en conséquence et immédiatement la question de savoir ce qu’est la langue française et si elle existe encore comme entité non fragmentée et non fragmentable.

2.1. Qu’entend-on aujourd’hui par régionalisme?

Pour répondre à cette question simple en apparence, nous élaborerons trois définitions que la lexicographie générale pourrait mettre à profit. Mais auparavant, il est approprié d’examiner la situation actuelle en scrutant les définitions données par trois dictionnaires de langue qui serviront de témoins. Ces répertoires qui méritent la confiance du public sont récents, bien connus et largement diffusés. De plus, ils appartiennent à des entreprises lexicographiques différentes et concurrentes ce qui s’avère être une garantie d’objectivité. Ils ont été élaborés à Paris, centre de rayonnement de la lexicographie française en ce qui a trait à la langue générale. Il s’agit en l’occurrence du PR, du Lexis et du DHLF. Chacun représente à sa manière une tradition lexicographique indéniable. Ces dictionnaires ont largement fait leurs preuves tant en France qu’à l’étranger. Ils devraient donc être en mesure de bien informer leurs lecteurs sur ce qu’est un régionalisme linguistique.

  1. PR régionalisme : « Locution, tour qui lie s’emploie que dans certaines régions. »
  2. Lexis régionalisme : « Mot, locution propre à une région. »
  3. DHLF régionalisme : « Locution, mot, tour propre à une région. »

Au premier regard, les trois définitions alignées ci-dessus se ressemblent tout en se révélant plutôt pauvres du point de vue sémantique. Même si une légère allusion à la syntaxe y point dans deux d’entre elles (voir tour dans le PR et le DHLF), elles ne circonscrivent que l’aspect lexical du concept de « régionalisme ». Dans l’étude de cette grande question, cet aspect est le plus apparent certes. C’est aussi le plus important de notre point de vue. Quoique la teinte lexicale dans le PR semble plutôt estompée, elle n’en existe pas moins, puisqu’elle est reportée sur le mot locution. Au contraire de ses deux concurrents, le PR escamote donc le mot mot de la définition. Le procédé est soit volontaire, soit l’objet d’une inadvertance. Une fois ces premières observations admises, considérons une autre facette des définitions présentées. Les trois énoncés définitionnels donnent nettement l’impression de ne retenir que l’aspect formel (le signifiant) des régionalismes et de reléguer aux oubliettes les régionalismes sémantiques). Qui plus est, les définitions sous-entendent que le régionalisme est toujours rattaché à la langue parlée ou qu’il est considéré comme relevant de ce niveau d’emploi, et cela même si le PR fournit des attestations d’emploi littéraires pour certains des mots régionaux qu’il consigne. D’un autre point de vue, et presque contradictoirement, les règles de fonctionnement des trois répertoires sont fondées sur d’autres principes qui creusent un écart assez considérable entre les intentions des lexicographes et les faits réels. Ainsi, le PR s’appuie davantage sur une règle explicitement définie dans la section des abréviations, règle qui revendique les aspects lexical et sémantique non pris en charge par la définition fournie dans la nomenclature à l’article régional. Pour ce dictionnaire, est régional tout « mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions, mais qui n’est pas d’usage général ou qui est senti comme propre à une région » (p. XXVIII)[3]. Le discours d’introduction du dictionnaire revêt un caractère linguistique très formel tandis que le discours lexicographique est plus banalisé, comme si les publics visés par ces discours différaient. Ces formulations ne convergent donc pas, elles sont dissemblables, voire contradictoires. À l’article régional, le recours à la technique de la définition relationnelle reporte les discussions sémantiques à l’article région. Même les syntagmes qui servent d’exemples dans l’article régional sont définis de telle manière qu’ils retournent le débat sur la seule cible possible, le mot et l’article région, souche de la famille lexicale entière. Ainsi en est-il de mots régionaux : « employés dans une ou quelques régions (abrév. Région.) » et de le français régional : « la langue française parlée dans une région, avec ses particularités (différent de dialectal) »[4].

Ce train de remarques à propos des définitions de régionalisme se poursuit plus loin encore et révèle d’autres incohérences. L’examen attentif des énoncés définitionnels démontre que les trois dictionnaires partagent une caractéristique commune en ce qui regarde la catégorie de définition choisie par les lexicographes. Ce sont des définitions relationnelles qui ont en plus un autre trait commun soit celui d’être métalinguistiques, à tout le moins partiellement métalinguistiques, puisqu’un sème ne résiste pas à l’analyse et ne peut, en conséquence, être étiqueté comme appartenant au métalangage lexicographique. C’est précisément le sème ‘région’ qui fait difficulté et qui rompt l’équilibre définitionnel. Pratiquement, ce sème est rendu sous deux formes : PR : certaines régions, Lexis et DHLF : une région. Un dictionnaire utilise le pluriel généralisant tandis que les deux autres répertoires utilisent le singulier particularisant. Bref, les définitions relationnelles retenues par les lexicographes constituent un exemple évident de détournement de sens, puisque, si l’on étudie attentivement le sémantisme du mot région dans le PR, par exemple, les phénomènes suivants sont immédiatement perceptibles :

  1. Aucune des quatre définitions élaborées par ce dictionnaire ne convient pour expliquer le concept linguistique de « région ».
  2. La première de ces définitions tombe dans le piège de la circularité étroite, car elle comporte elle-même le mot région dans son énoncé.
  3. Aucun des exemples d’emploi forgés par le lexicographe ou attestés dans la littérature et qui étayent les définitions ne peut être rattaché à l’aspect linguistique du concept de « région ».
  4. Aucune allusion à la francophonie ne transparaît. Autrement dit, il n’y a pas de référence quelconque notée entre les positions excentriques des territoires francophones par rapport à la France. Or, dans le discours des linguistes, ces entités géographiques sont souvent dénommées par les chercheurs à l’aide de l’expression région linguistique (de la francophonie). Il existe bel et bien des régions linguistiques comme il existe des langues régionales.

Les résultats qui sont livrés, suite à l’examen des sens du mot région dans le PR, ne sont pas exclusifs à ce dictionnaire. La situation est rigoureusement identique dans les deux autres dictionnaires de référence du minicorpus. Le traitement du mot région n’est ni meilleur, ni pire dans le Lexis et dans le DHLF.

Ce long détour analytique nous ramène maintenant au concept de départ. L’impression première qui est retenue laisse croire que le terme régionalisme, défini métalinguistiquement par les trois dictionnaires de contrôle, est bien incomplet du point de vue sémantique dans le domaine de la linguistique et que son taux de rendement est ainsi réduit au minimum. Il est isolé et en quarantaine par rapport aux autres membres de la même famille lexicale. La définition relationnelle ne joue pas entièrement son rôle puisqu’elle aboutit à l’incomplétude de la compréhension du concept et qu’elle débouche sur un vide pour ainsi dire absurde. Une seconde constatation, qui est sans équivoque, montre que le concept de « régionalisme lexical » est bien restreint au territoire français et à lui seul. En effet, jamais l’usager du dictionnaire n’a l’impression, et encore moins la certitude, que le mot régional accepté dans une nomenclature lexicographique n’a d’autre provenance que la France. Cette restriction géographique est évidemment d’origine historique et elle s’explique aisément pour le passé. Nous avons néanmoins là l’expression vive de l’interdiction lexicographique qui se situe au niveau métalinguistique, ou plutôt métalexicographique. L’interdiction de l’objet régionalisme passe par le nivellement de la définition du mot régionalisme. Le traitement lexicographique du mot ostracise les référents. Volontairement ou non, le dictionnaire s’auto-interdit l’accès à une partie du lexique vivant utilisé en dehors des frontières de la France, privant par le fait même les usagers français et non français des dictionnaires d’avoir accès à un réservoir lexical bien garni.

Afin de remédier quelque peu au malaise conceptuel qui vient d’être évoqué, nous proposons à notre tour une série de définitions pour le concept de « régionalisme ». Seul le strict plan lexical sera considéré. Les aspects phonétiques et syntaxiques sont volontairement négligés. Nous parlerons de série, parce que, à notre avis, le terme est polysémique. Nous soumettons ces définitions à l’étude et à la critique en attendant que des recherches plus poussées sur d’autres concepts déjà signalés en début d’article puissent permettre de les préciser davantage et de les interrelier.

Régionalisme

  1. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français de France, à l’exception de celui de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence et à l’exclusion également des français de tous les autres territoires francophones. »
  2. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français hors de France, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence et à l’exclusion également des français de toutes les autres parties de la France. »
  3. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence. »

Les trois définitions précédentes intègrent dans leur formulation la facette terminologique des régionalismes aussi bien que la référence à la langue d’usage général. Pareillement, elles incluent l’aspect sémantique jusque là souvent négligé, étant entendu qu’à l’aspect d’habitude uniquement formel du régionalisme, il est essentiel d’ajouter la possibilité pour un signifiant du français général (ou commun, ou parisien, etc.) d’être emprunté par une région de la francophonie où il générera un sens proprement régional. Mais, encore là, il faut veiller à faire la part des choses entre l’enrichissement sémantique d’un signifiant du français commun, alors répercuté dans la polysémie (cf. québ. académique (PR)) et l’éventuelle création régionale parallèle, c’est-à-dire la création à la fois d’un signifiant et d’un signifié régionaux indépendants de l’unité lexicale hexagonale. À ce niveau, il s’agirait du phénomène de l’homonymie régionale (cf. québ. coupe-vent (PR) et québ. dépanneur). Au surplus, dans tout cela, il importe de tenir compte de l’aspect diachronique aussi bien que de l’aspect synchronique du phénomène de reconnaissance ou d’apparition d’un régionalisme. Enfin, pour compléter le portrait multiforme du régionalisme, retenons qu’il est possible pour un signifié du français général de correspondre à la fois à un signifiant du français parisien et à un signifiant d’un français régional, établissant ainsi une relation de synonymie géographique (cf. PR : « voiture d’enfant à caisse suspendue » : France landau/Québec carosse; « arbuste ou arbre épineux (Rosacées) à fleurs odorantes blanches ou roses, à floraison précoce, utilisé pour les haies vives [...] » : France aubépine/Québec cenellier). Alors que la seule forme hexagonale centrale est connue et utilisée par les locuteurs de la région parisienne, les deux synonymes peuvent être connus et en usage sur le territoire régional. L’utilisation de la forme dite normalisée par le locuteur régional ressortit le plus souvent à un bagage culturel et éducationnel qu’il a acquis et qui lui donne le choix entre deux formes lexicales qui correspondent pour lui à deux niveaux de langue. Pour ce locuteur, le point de référence est à rechercher dans la supranorme qui domine son usage à lui. Quant au locuteur moins connaissant, moins instruit des choses d’ailleurs, son point de référence demeure l’infranorme ou la norme régionale de laquelle il exclut, à son insu bien entendu, la possibilité du choix et la référence aux niveaux d’emploi. L’aller-retour synonymique observé entre le centre de rayonnement de la langue et la région est caractéristique des situations régionales. Il contribuait jusqu’à ces récentes années à faire sentir un déséquilibre dans la perception de la norme. La connaissance des formes synonymiques était obligatoire pour le locuteur régional averti tandis qu’elle relevait d’aspects culturels, teintés d’exotisme, pour le locuteur parisien. L’un se sentait à l’aise dans sa légalité, l’autre se sentait en porte-à-faux, en situation d’illégalité linguistique.

Ainsi d’une manière schématisée, tout en simplifiant également le phénomène extrêmement complexe et multiforme de la création homonymique parallèle, un régionalisme peut donc être issu de l’une ou l’autre des combinaisons suivantes dont la réunion constituera une minitypologie pratique et qui n’a pas la moindre prétention à l’exhaustivité.

1. Régionalisme — sã français + sé régional

ex. québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette catégorie sont à rattacher au phénomène de la polysémie simple, c’est-à-dire à la capacité naturelle des unités lexicales de produire de nouveaux sens soit par métaphore, soit par glissement de sens. Dans un dictionnaire hexagonal, ces régionalismes seraient traités dans le même article que le mot français. Les liens sont par trop directs entre les différents sens de ces mots pour recourir au dégroupement homonymique. L’apport sémantique nouveau est aisément rattachable au mot-souche français. C’est à cette catégorie de régionalismes qu’il faut relier les sens anciens conservés dans certains usages régionaux; ainsi : marier «  épouser », commun au Québec, à la Belgique et au Nord de la France; souper « repas du soir », commun au Québec, à la Belgique, à la Suisse et à des régions françaises.

2. Régionalisme — sã régional lié + sé régional

ex.

québ. :

Les régionalismes de cette catégorie entrent dans le groupe de ce que nous avons déjà appelé les créations parallèles de forme et de sens. Ils sont à rattacher au phénomène de l’homonymisation qui conduit à dégrouper les unités lexicales appelées à figurer dans un dictionnaire de langue. Ces créations indépendantes, du moins en partie, seraient considérées comme des homonymes de mots hexagonaux. Ces entrées sont pour l’instant assez rares dans les nomenclatures des dictionnaires actuels. C’est en raison du raccord étymologique de premier degré et facilement identifiable au premier coup d’œil que nous estimons valable l’utilisation du syntagme signifiant régional lié. Ce signifiant est en effet un élément lié, puisque, d’une part, il est directement rattachable à un mot français identique par la forme et qui s’en rapproche par le sens et que, d’autre part, il ne subit aucune transformation morphologique. Le lien étymologique est on ne peut plus transparent.

Si les régionalismes de ce groupe constituent indéniablement des enrichissements sémantiques nouveaux, il pourrait être plus périlleux d’affirmer d’une manière définitive que les signifiants sont toujours nouveaux, parfois nouveaux ou encore qu’ils ne sont jamais nouveaux. Il faudrait pour cela approfondir la question de l’homonymie et de la polysémie dans leurs rapports avec les mots régionaux ainsi que les rôles respectifs de la diachronie et de la synchronie afin de déterminer des critères d’homonymisation ou de polysémisation. Les études de ces aspects ne sont guère avancées pour le moment. À cela s’ajoute en plus un questionnement sur la situation du concept ou de la réalité qui se profilent derrière les mots. À savoir, par exemple, si le concept ou la réalité sont partagés par les deux communautés linguistiques (la française et la régionale) ou s’ils sont particuliers et exclusifs à la communauté régionale. Quoique extrêmement importante, la question restera en suspens pour l’instant, faute d’espace.

3. Régionalisme → sã régional libre + sé régional

ex.

québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette catégorie forment l’essence de la créativité lexicale régionale. Les néologismes de ce groupe sont façonnés dans les territoires excentriques à la région parisienne. Ils s’appuient sur des bases ou des éléments lexicaux français pour la plupart, mais ils n’en constituent pas moins des innovations lexicales autochtones originales et autonomes. Ils n’ont pas d’équivalents dans le lexique central, sinon sous la forme d’expressions plus ou moins longueur ou de périphrases plus ou moins développées.

Pour ces raisons d’indépendance, nous cataloguons comme un signifiant régional libre le régionalisme qui entre dans cette catégorie. Les lexèmes et les éléments morphologiques qui servent à construire ces régionalismes sont reconnaissables individuellement. Ils appartiennent au noyau formateur de mots nouveaux en français. Leur assemblage donne un élément lexical inédit qui est par conséquent libre, détaché dans des proportions qui peuvent varier du mot français à l’origine de la novation linguistique régionale. Le raccord étymologique existe bel et bien. Il est perceptible à des degrés divers, sauf dans des dénominations très particularisées comme cégépien, dérivé issu du sigle cégep où aucune motivation étymologique n’est détectable par le locuteur hexagonal non averti. Dans ce type de régionalismes, la passerelle étymologique sera située au second degré contrairement au groupe précédent rattaché au mot d’origine par un lien de premier degré. La raison en est qu’une opération de transformation morphologique intervient par l’intermédiaire des moyens habituels de formation des mots nouveaux en français, en l’occurrence la dérivation simple ou syntagmatique, la composition, les moyens hybrides comme la siglaison, la troncation, etc.

Ainsi, si l’on veut comparer les régionalismes du groupe 2 (sã régional lié + sé régional) avec ceux du groupe 3 (sã régional libre + sé régional), on remarque au premier coup d’œil que ceux du groupe 2 sont des créations de type homonymique (forme et sens) ou de type polysémique (sens seulement). Il n’y a pas de certitude absolue en ce qui regarde l’apparition d’une nouvelle forme. La réserve évoquée précédemment à propos du signifiant est donc maintenue (cf. le point 2). Les régionalismes du groupe 3 augmentent sans conteste le stock des formes de la langue. Dans la plupart des cas, il y a aussi accroissement des sens. Les mots régionaux du groupe 2 sont injectés dans le système linguistique d’une manière directe, caractéristique formelle qui a été appelée antérieurement étymologie de premier degré ou signifiant régional lié. Les vocables du groupe 3 sont injectés dans le système linguistique d’une manière indirecte en ce sens que le lien étymologique est situé au second degré, ce qui correspond au signifiant régional libre dans notre terminologie. Tous ces régionalismes relèvent de la néologie diachronique ou de la néologie svnchronique. Sauf le sous-groupe qui dépend de la polysémie donc de la néologie sémantique seule, tous ces régionalismes sont des néologismes à la fois morphologiques et sémantiques.

4. Régionalisme → sã régional + sé français

ex. québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette-catégorie correspondent à de nouvelles créations lexicales formelles tout à fait normales. Ils entrent en concurrence synonymique avec des unités du lexique central puisqu’il n’y a pas d’apport sémantique nouveau. La synonymie peut être absolue, parfaite, ou bien elle peut relever de diverses conditions de réalisation, comme les niveaux de langue socioculturels ou socioprofessionnels, le moment de la réalisation, etc. Les référents étant déjà en usage en France, les définitions de ces vocables régionaux sont la plupart du temps de simples gloses hexagonales qui jouissent elles-mêmes le plus souvent du statut d’entrée dans les principaux dictionnaires de langue.

Les formules proposées dans la minitypologie s’appuient sur des considérations simplifiées du problème fort complexe des régionalismes. Le point de départ était pragmatique et tentait de déceler un début de structuration des régionalismes à partir des règles traditionnelles qui imposent de classer les phénomènes linguistiques régionaux par rapport à un indice de référence reconnu comme norme et centralisateur. Pour des raisons historiques bien identifiées, ce point de repère est Paris. Il s’avère être en quelque sorte un élément de reconnaissance qui permet d’entériner un phénomène lexical ou de le désavouer. La typologie est axée sur la perception primaire que le locuteur français peut avoir d’un élément régional mis en comparaison avec la norme. Bien d’autres données pourraient intervenir pour faire éclater ces équations fragiles ou conduire à d’autre interprétations inenvisagées ici. Ainsi, sont laissés dans l’ombre les incidences multiples et plus que probables de la diachronie et de la synchronie, les pouvoirs migrateurs des mots et des sens, la connaissance passive ou active des régionalismes par les locuteurs hexagonaux. Un mot ou un sens régional peut être connu par un Hexagonal sans jamais être utilisé. Par exemple, dans le cas de réalités concrètes ou abstraites totalement différentes de ses référents habituels (dépanneur, épluchette), dans le cas de réalités rendues autrement en France (vidanges, aventures) ou dans le cas de perceptions différentes sur la façon de nommer sans qu’il y ait nécessairement de synonymie en cause (piquetage, bigreur). Pour le locuteur français, le régionalisme se présentera donc comme un élément lexical à deux versants : un versant potentiel, où habite le choix d’utiliser ou non le mot, et un versant effectif, c’est-à-dire celui de l’actualisation du discours où habitent les emplois.

Telles qu’elles sont présentées, les quatre équations linguistiques sont pratiques. Elles donnent une bonne idée de la difficulté et de l’envergure des études sur les régionalismes et les français régionaux.

2.2. Des trois définitions du terme régionalisme établies avant la digression typologique, c’est la dernière qui convient davantage à la situation présente dans le domaine lexicographique de la « choro-lexicologie », c’est-à-dire de l’étude des régionalismes lexicaux. Cette définition que nous reprenons ici —« tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence »— permettra de préciser la définition du terme région qui mérite un enrichissement sémantique néologique adéquat, qui répondra aux réalités linguistiques d’aujourd’hui. Le sens suivant pourrait être adjoint aux dictionnaires de langue ainsi qu’aux dictionnaires de linguistique, les uns comme les autres ayant négligé le concept jusqu’à ce jour :

région : « zone géographique (pays, État, territoire) de la francophonie caractérisée par la présence de la langue française dont les modalités d’utilisation sont soumises à des conditions ou des contraintes sociolinguistiques variables. »

Cette définition n’envisage le concept de « région linguistique » que dans sa pertinence par rapport à la langue française. Une plus grande extension est concevable afin qu’une définition modifiée puisse s’appliquer à n’importe quelle langue ayant donné naissance à des rameaux régionaux, comme par exemple l’anglais, l’espagnol ou le portugais.

Notre définition pose par ailleurs de nombreuses autres interrogations. Elle laisse entendre que le terme francophonie bénéficie lui-même d’une définition acceptable qui circonscrit correctement le concept (cf. celle du PR), que le terme langue française ou français possède lui aussi une définition moins nébuleuse dans les dictionnaires courants, ce qui est malheureusement loin d’être toujours le cas (cf. PR, Lexis et DHLF qui proposent des définitions dont aucune ne décrit le concept d’une manière satisfaisante). Le DL n’est guère plus explicite à l’article langue et il n’offre pas d’article français. À toutes fins pratiques et une fois les définitions des concepts de base que sont « français » et « région » bien délimitées et bien acceptées, le syntagme français régional pourrait être défini à son tour comme suit :

français régional : «  ensemble de faits de langue (mot, expression, ou leur sens) caractéristique de l’un ou de l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français parisien, considéré comme le français central ou de référence, mais y compris les emprunts intégrés, qu’ils proviennent des substrats, des superstrats ou des adstrats. »

La définition proposée ne revendique que le contenu lexical du concept de « français régional » tant dans la perspective de la langue écrite que dans celle de la langue parlée. Elle intègre en outre les composantes diachroniques et synchroniques dans les perspectives de la variation linguistique (Pour une approche différente des perspectives diachroniques et synchroniques, voir Poirier, 1980). Cette dernière théorie pose elle-même une problématique normative à deux volets, l’un qui renvoie à la supranorme (France, et plus spécifiquement Paris et l’Île-de-France) et l’autre qui renvoie à une ou à des infranormes (le Québec, dans le cas présent). Il n’entre pas non plus dans notre intention de développer ici les aspects dialectologiques ou historiques inscrits au cœur même de la tradition philologique lorsque celle-ci étudie les français régionaux. Nous retiendrons simplement que pour nous la notion ancienne d’« écart » ne peut pas être prise en compte dans le cas qui nous préoccupe. Son sens ancien est défini par rapport à une norme statique considérée comme unique et intangible. Lorsque la situation de la norme apparaît comme archaïque ou en voie de modification, la notion même de « norme » revêt des sémantismes différents. À l’époque contemporaine, la notion d’« écart » ne se justifie donc plus. C’est pour cela qu’il se crée une distance ou une rupture dans le temps. Pour le moment, nous voulons mettre en opposition les notions de « différence » et de « ressemblance », la première se référant aux particularismes linguistiques régionaux et la seconde identifiant les éléments linguistiques partagés par tous les francophones. La normativité sous-entendue par le terme écart fera donc place à la « descriptivité », caractéristique émergeant de la réunion du couple différence/ressemblance. La dichotomie observée entre la norme et la description conduit tout droit au comportement lexicographique actuel à propos du concept de « régionalisme ».

3. La perspective lexicographique

3.1. Historiquement, « en écartant la plupart des termes régionaux, les dictionnaires participaient, avec la centralisation administrative, le développement de l’instruction publique et une certaine standardisation des genres de vie et formes d’activité, à l’unification du français sur la base du parler parisien » (Collignon & Glatigny, 1978, p. 85). Cette phase nécessaire de stabilisation et de normalisation de la langue française a duré plusieurs siècles. L’imperméabilité des dictionnaires n’a cependant pas été totale, par nécessité pourrait-on insinuer. Une autarcie centralisatrice était impensable et surtout presque irréalisable. Au cours des années qui ont précédé une période charnière que nous situerons aux alentours de 1970-1975, les solutions adoptées par la plupart des dictionnaires de langue courants consistaient donc à intégrer au compte-gouttes des régionalismes hexagonaux dont la zone d’emploi ou d’influence s’était sensiblement élargie (voir la définition 1 de régionalisme), comme aven (Rouergue), pissaladière (Nice), tomette ou tommette ou tomète (Dauphinois), tous accueillis dans les principaux dictionnaires de langue actuels.

Une liste d’environ 1200 de ces régionalismes a été compilée par Pierre Guiraud il y a une quinzaine d’années (voir Guiraud, 1968) à partir du dictionnaire étymologique de Dauzat et de celui de Bloch & Wartburg. Elle couvre toutes les grandes périodes de l’histoire de la langue française. Quelques mots d’origine extrahexagonale y figurent; mais presque toutes les entrées sont d’origine européenne. Ce sont surtout des wallonismes (bleime, borin) des helvétismes (arpette, brédir). On y a repéré un faux québécisme ou faux canadianisme (orignac) à travers d’autres formes hybrides comme tartane (provençal-italien), soubresaut (provençal-espagnol), liane (Antilles-Ouest). En outre, deux de ces régionalismes sont empruntés au catalan (abricot et aubergine). Tous ces mots conservent encore aujourd’hui les mêmes sources historiques à l’exception de orignac dont l’origine est basque selon le PR. La forme actuelle de ce dernier mot est orignal.

L’une des caractéristiques dominantes de ces régionalismes est sans aucun doute leur appartenance à la catégorie des terminologismes, du moins pour un bon nombre d’entre eux. C’est ce que le compilateur de la liste appelle leur « voie d’emprunt ». D’autres sont des synonymes de mots français parisiens ou île-de-franciens ou encore appartiennent au vocabulaire de l’argot général ou militaire. Aujourd’hui encore, le court répertoire de Guiraud forme le noyau des régionalismes consignés par les dictionnaires de langue. Autour de lui s’articulent les acquisitions plus récentes dont on ne possède qu’une faible idée de l’ordre de grandeur, car leur recension exhaustive et leur classement systématique restent à faire. La liste des mots français de provenance dialectale ou régionale mérite certainement une mise à jour et surtout un enrichissement non seulement hexagonal mais aussi extrahexagonal. Une nouvelle liste augmentée des nouveaux arrivés depuis 1940, date du plus récent régionalisme mentionné par Guiraud, fournirait un matériel d’étude fort intéressant et fort utile pour déterminer des critères d’inclusion et d’exclusion de ces unités linguistiques des dictionnaires de langue. L’analysé détaillée de ce stock de régionalismes et les critères dégagés réserveraient peut-être des surprises aux chercheurs.

En nous fondant sur l’inventaire de Guiraud, signalons, pour mémoire et en guise d’exemple de travaux à accomplir, quelques remarques que cette liste nous a inspirées. Nous avons relevé les mots les plus anciens ainsi que les mots les plus récents, c’est-à-dire ceux qui ont été empruntés au XXe siècle. Pour chaque groupe, les mots datés avec précision ont été séparés de ceux repérables par leur seul renvoi au siècle pourvoyeur. Les emprunts régionaux les plus anciens sont gaber, loup et olive; tous trois sont datés de 1080. Suivent, dans l’ordre chronologique, cigogne (1113), fresaie et nautonier attestés dès 1120 en français. À l’exception de gaber et de fresaie ces mots ont résisté au temps et à son usure. Ils sont repris par le PR et le Lexis qui conservent les mêmes dates d’apparition que celles qui figurent sur la liste de Guiraud. Seuls cigogne (daté de v. 1100 par le Lexis) et loup (attesté vers 1000 par le Lexis) échappent à cette règle. Ce dernier mot n’est d’ailleurs pas donné comme régional par le Lexis. Le recul d’attestation de nautonier à 1119 au lieu de 1120 dans les deux dictionnaires est négligeable. Parmi les mots auxquels les dictionnaires étymologiques de Dauzat et de Bloch & Wartburg ont attribué une datation imprécise, le plus ancien est séran, apparu au XIe siècle. Le mot n’est pas consigné au PR qui se contente des dérivés plus récents comme sérancer (XIIIe siècle) et sérançage (1845). Le dérivé séranceur est signalé par le PR à l’article sérancer. Le Lexis enregistre séran à l’article sérancer (v. 1200); la date d’apparition attribuée à séran est v. 1080. Aujourd’hui, le mot est synonyme de sérançoir. De nombreux autres mots régionaux sont par ailleurs datés du XIIe siècle : aigle, bouline, bruine, cadeau, corne, dauphin, éteule, etc. Leur nombre augmente au fur et à mesure que l’on se rapproche du XXe siècle, période pour laquelle les statistiques sont plus que lacunaires comme on le verra maintenant.

Dans le groupe des emprunts plus récents, huit mots sont classés sans autre précision comme appartenant au XXe siècle. Ce sont : adret, balès, cheire, cloup, flaougnard, guenuche, pastis et ubac. Le traitement de ces mots ou de leur datation varie selon qu’il s’agisse du PR ou du Lexis qui nous serviront encore de dictionnaires de référence. Deux mots sont exclus des deux dictionnaires : cloup et flaougnard; tandis que guenuche, si on le trouve à l’article guenon du Lexis, n’apparaît pas à la nomenclature du PR. Il est daté de 1608 par le Lexis qui y consacre aussi un développement dans sa rubrique classique. Les cinq mots restant sont répertoriés dans les deux ouvrages; ils se répartissent en deux autres sous-groupes : l’un dont les dates d’apparition concordent avec celles de la liste et l’autre dont les dates s’écartent plus ou moins sensiblement de celles de la liste. Ainsi, cheire, pastis se voient attribuer des dates précises par les deux dictionnaires, soit 1900. Le PR conserve la vague indication XXe siècle pour ubac tandis que le Lexis lui fait faire un remarquable bond en arrière de presque neuf siècles. En effet, la date citée par le Lexis pour ce mot est 1120! Quant à adret, le Lexis donne v. 1900 comme première apparition et le PR 1927; pour balès, le Lexis indique v. 1900 et le PR note l’apparition du mot en 1916 dans le vocabulaire de l’argot militaire. Balès est également enregistré sous la forme balèze par le PR. Le Lexis, quant à lui, privilégie l’entrée balèze et ne donne qu’en fin d’article les variantes balaise, balaize, balès et balèse. Il est à noter que l’exemple choisi chez Audiberti pour illustrer l’entrée comporte la graphie balès et non balèze!

Enfin, une dernière remarque à propos de la série de mots empruntés dont il vient d’être question. Une rapide comparaison avec la première édition du PR (1967) démontre que seuls cheire et pastis ont subi de légères modifications dans la seconde édition de ce même dictionnaire. Marqués comme étant empruntés au XXe siècle dans l’édition de 1967, les deux mots se voient doter d’une date d’emprunt plus précise dans la seconde édition de 1977, soit 1900 comme on l’a vu antérieurement. Les renseignements temporels n’ont pas bougé pour les sept autres mots enregistrés par le PR dans ses deux éditions. La liste de 1968 comprend dix mots ayant une datation d’emprunt précise pour le XXe siècle. Nous les donnons ci-après. Ils sont accompagnés de leur étiquette d’emploi ou de leur sens, quand il y a lieu : baratin (provençal, 1928, argot), braderie (Nord, 1925, « vente de soldes »), cagna (provençal, 1915, argot militaire), fada(s) (provençal, 1940, « servi par les fées »), igue (Quercy, 1906, géologie), pétanque (provençal, 1930, « jeu de boules »), puche (normand et picard, 1907, terme technique : « puits »), rescapé (wallon, 1906, terme technique (mines) : « échappé »), resquiller (provençal, 1930, argot), toto (champenois, 1914, argot). Afin de mesurer les changements qui sont survenus dans le traitement de ces mots dans les éditions récentes des dictionnaires de langue, nous nous sommes livré à quelques petites vérifications dans le PR. L’examen demeure superficiel, mais il montre l’intérêt qu’il y aurait pour la lexicographie à le pousser plus à fond. Les dix mots précités et empruntés au cours de la première moitié du XXe siècle sont toujours consignés dans les dictionnaires les plus récents, tel le PR qui les a tous retenus dans sa deuxième édition. Deux d’entre eux subissent un recul de date d’apparition qui les fait remonter au XIXe siècle (braderie : 1925 → 1867 (voir cependant Lexis qui indique v. 1780); cagna : 1915 → 1883). Un simple recul de date d’apparition sans changement de siècle affecte trois autres régionalismes (baratin : 1928 → 1926; resquiller : 1930 → 1927; toto : 1914 → 1902). Toujours selon le PR, cagna perd son étiquette hexagonale et devient un emprunt non plus au provençal, mais à l’annamite (Viêt-nam). L’emprunt régional le plus récent de la liste de Guiraud est fada(s) qui est daté de 1940 (PR donne XXe siècle et le Lexis ne fournit que la date d’apparition du mot en pro-vençal : 1580). Un écart de plus de quarante ans sépare ce régionalisme des dictionnaires de langue élaborés au cours des dernières années. À lui seul cet écart temporel justifierait un nouvel examen des régionalismes consignés dans les éditions récentes des dictionnaires. De nombreux mots régionaux ont en effet pénétré en « français » depuis le milieu du XXe siècle. Les dictionnaires de néologismes réalisés par Pierre Gilbert (cf. le DMN et le DMC) en regorgent.

De manière à obtenir des informations plus complètes sur le traitement des mots que nous avons retenus à titre de témoins, il faudrait effectuer des sondages et des comparaisons plus poussés avec des dictionnaires plus anciens comme le Littré et le Dictionnaire général, ainsi qu’avec d’autres ouvrages plus contemporains comme le Dictionnaire Hachette de la langue française et la refonte du Grand Larousse encyclopédique qui est en cours de publication sous le titre de Grand dictionnaire encyclopédique Larousse.

3.2. Jusqu’au milieu des années 70, les régionalismes extrahexagonaux étaient systématiquement écartés des dictionnaires de langue (voir la définition 2). Depuis cette époque, il y eut un léger assouplissement et les dictionnaires ont commencé à introduire des régionalismes extrahexagonaux, essentiellement les québécismes, les belgicismes et les helvétismes (PR, Lexis et DFV). Les africanismes n’ayant pas encore bénéficié d’un traitement systématique encombrent de plus en plus les salles d’attente des dictionnaires. Quelques mots isolés comme palabre dans le DHLF et appui(e)-tête dans le PR ont reçu un traitement convenable; mais il est difficile de déterminer s’ils appartiennent à la catégorie des homonymes ou à celle des unités polysémiques, le rapport des groupes homonymie/polysémie et français/français régional n’ayant pas encore fait l’objet de recherches très poussées. Les créolismes de leur côté sont à peine considérés parce que leur étude n’est guère avancée et surtout parce qu’ils ne peuvent pas bénéficier d’un répertoire d’appui le moindrement étoffé, contrairement aux africanismes dont la description est en cours par l’entremise du projet d’inventaire du français d’Afrique. Avant 1975, les lexicographes se préoccupèrent donc fort peu des régionalismes lexicaux vivant en dehors des frontières françaises. Seuls étaient admis quelques emprunts aux langues régionales de France, emprunts qui venaient se nicher auprès du français parisien et île-de-francien poursuivant ainsi la concrétisation d’une mainmise centralisatrice et d’un pouvoir normalisateur sur la langue française. Même encore aujourd’hui, ce regard sur la langue française n’est pas complètement dissous.

Dans la perspective de l’interdiction lexicographique et à la lumière de notre deuxième définition d’il y a un moment, voyons comment se comporte la lexicographie française des dix dernières années à l’égard des régionalismes extrahexagonaux. Trois attitudes fondamentales sont à retenir. Elles ont déjà été esquissées dans un opuscule publié en 1980 (voir Boulanger, 1980, p. 19 et sui-vantes). Nous les reprenons ici, tout en les précisant.

  1. Les dictionnaires incorporent les régionalismes (mots et sens) dans la macrostructure en quantité plus ou moins grande. Il n’est guère possible de connaître le nombre exact de mots retenus, aucune liste n’étant disponible. Le PR en compte quelques centaines, le Lexis se limite à des listes officielles comme les Canadianismes de bon aloi (CBA) de l’Office de la langue française du Québec, liste augmentée de quelques éléments glanés au hasard des modes. Cette liste des CBA qui contient 62 mots a considérablement vieilli puisqu’elle date déjà de 1969. Elle ne répond plus guère aux besoins les plus modernes en matière de réalités linguistiques québécoises. Elle nécessiterait une sérieuse toilette. Cette première attitude est la plus progressiste. Elle se situe sur une gamme allant de la témérité avisée à la prudence réfléchie.
  2. Les dictionnaires refoulent les régionalismes en annexe dans des listes séparées de la nomenclature. Ce procédé utilisé par le DFV dénote tout à la fois une extrême circonspection en face du phénomène et une perpétuation de l’option lexicographique qui se rattache à une normalisation centralisatrice qui perçoit les variations comme condamnables.
  3. Les dictionnaires écartent totalement les régionalismes du dictionnaire, tant de la macrostructure que des annexes. Cette attitude atteste soit l’ignorance du phénomène, soit le désintéressement, soit l’expectative. C’est le cas pour certaines entreprises lexicographiques ayant engagé récemment des travaux d’élaboration de dictionnaires nouveaux ou des travaux de réfection d’ouvrages plus anciens, comme c’est respectivement le cas pour le DHLF et le DUI. Le Logos quant à lui informe clairement les lecteurs qu’ils ne trouveront pas « les vocables ou les emplois propres à la Suisse, à la Belgique, au Canada » (Préface, p. IX).

Les attitudes, qui ont divergé au cours de la brève période qui s’étend de 1970 à 1980, tendent indéniablement vers l’uniformisation. En fait, le choix n’existera bientôt plus pour les dictionnaires dont les tendances ne sont pas trop puristes et dont l’ouverture sur le monde est conséquente des événements qui s’y déroulent. Les lexicographes introduiront des régionalismes de toutes les provenances géographiques francophones dans leurs répertoires respectifs (voir la définition 3). Les aspects économiques et commerciaux contribuent de tout leur poids à de telles décisions, car il ne faut pas | oublier que le dictionnaire est un produit de consommation concurrentiel, qui, pour survivre, doit se renouveler de temps en temps afin de conserver son caractère d’actualité et donc se vendre. Mais à elles seules, ces raisons ne suffisent pas. Il faut aussi envisager les pressions extérieures régionales qui participent au mouvement de renouvellement par leurs aspects politiques et culturels. Au surplus, des besoins pédagogiques pressants et le développement des communications interfrancophones incitent les lexicographes à agir de la sorte. Si l’on prend un cas concret, le Québec, par exemple, on pourrait exiger que pour être recommandés comme matériel pédagogique officiel[6], les dictionnaires fabriqués en France doivent comporter une proportion adéquate de québécismes et d’autres régionalismes. Déjà, plusieurs maisons d’édition offrent des adaptations « canadiennes » de leurs dictionnaires. Ces adaptations ne sont pas toutes d’un intérêt égal, ayant été réalisées à l’aide de procédés des plus empiriques jusqu’aux plus réfléchis. À la décharge de ces dictionnaires, il faut faire remarquer qu’il n’existe pas encore de description du lexique québécois qui soit à la fois générale et satisfaisante. Par ailleurs, l’évolution des recherches en lexicographie française actuelle participe à ce mouvement d’unification des plans de contenu macrostructural de la plupart des dictionnaires français.

Voilà donc une catégorie d’interdiction lexicographique qui semble en voie d’atténuation, voire en voie d’être levée. Mais comme on l’a vu, le concept de « régionalisme » demeure toujours sans définition officielle valable. Il supporte d’ailleurs une image plutôt péjorative, se débattant entre des considérations politiques ou géographiques ou socio-économiques et une stricte définition linguistique. Le terme régionalisme lui-même est soumis à l’heure actuelle à des critiques de la part de quelques linguistes et sociolinguistes qui ne le trouvent plus adéquat. L’éclairage de la théorie de la variation linguistique y changera peut-être quelque chose. En attendant, les discours de présentation des lexicographes à ce sujet ne sont guère plus explicites dans les dictionnaires eux-mêmes. Les régionalismes sont donnés « à titre purement documentaire » (DFV 72, p. XI) ou parce qu’ils « ont paru les plus typiques » (DFV 72, p. 1303) ou encore pour que les lecteurs non-Français « puissent voir en quoi leur vocabulaire diffère du vocabulaire général français » (DFV 72, p. XI) (Ces remarques centralisatrices ont disparu de l’édition de 1979 du DFV marquant par là une évolution des mentalités et un début de prise de conscience de la variation linguistique francophone). Pour le PR, il s’agissait d’expliquer aux lecteurs non originaires de la région visée « la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (p. XIX). Le Lexis quant à lui a été limité dans sa sélection pour le domaine qu’il appelle dialectal «  par le petit nombre de travaux écrits et par les nombreuses variantes orthographiques » (p. VIII des éditions de 1975 et de 1979). Dans le DHLF, on relève que les mots régionaux sont « d’une inappréciable saveur » (Note de l’éditeur, s.p.) sans que le lecteur en sache plus à ce propos. Ces bribes des discours d’introduction, où des termes comme typique, fréquent, difficulté d’accès reviennent souvent, masquent les réelles difficultés auxquelles se heurtent les lexicographes dans la sélection des régionalismes. En l’absence de critères scientifiques déterminés et rigoureux et en l’absence d’une théorie du régionalisme et de la variation linguistique qui soit acceptable, on comprendra que la situation perdurera encore un moment malgré les progrès accomplis dans l’analyse du phénomène. Aussi le problème se pose-t-il maintenant pratiquement. Il serait souhaitable d’entreprendre une étude approfondie sur les critères d’introduction des particularismes régionaux dans les macrostructures des dictionnaires français fabriqués en France et d’en tracer les limites. Ce problème « se pose en termes lexicologiques, certes, mais aussi et très ouvertement, en termes sociopolitiques. Les communautés concernées sont souvent divisées sur le modèle de norme à promouvoir et rejettent ou revendiquent inégalement leurs particularismes » (Rey, 1977, p. 144).

4. Conclusion

Malgré un effort d’analyse et de synthèse, notre but ultime n’était pas d’apporter le dernier mot au sujet de la délicate question des régionalismes linguistiques. Nos réflexions se voulaient volontairement sélectives et visaient à une meilleure saisie du concept de « régionalisme », saisie qui demeure néanmoins fragmentaire. Elles n’en contribuent pas moins, croyons-nous, à essayer de cerner les linéaments d’un système complexe qui occupe de plus en plus une place privilégiée au sein du grand système de la langue et qui fournit une matière neuve à la recherche linguistique. Nous avons modestement balisé le terrain et prouvé que le problème des régionalismes est loin d’être réglé, que son envergure et son intérêt ne font aucun doute. A défaut de solutions définitives, nous avons esquissé quelques nouveaux jalons de recherche en pointant du doigt la situation québécoise. Surtout nous souhaitons inviter à l’approfondissement des recherches selon trois axes, un axe sémantique, un axe lexicographique et un axe sociolinguistique encore à explorer.

En ce qui a trait à la situation québécoise proprement dite, des décisions restent à prendre, un consensus reste à établir entre les linguistes ainsi qu’entre les institutions au regard de l’élaboration d’un dictionnaire québécois de la langue française. La phase exploratoire et le travail de déblaiement sont quasi terminés. Il faut songer maintenant à reconnaître une norme langagière adéquate pour les Québécois et à décrire leur lexique d’usage dans les perspectives nouvelles et attrayantes de la théorie de la variation linguistique.

Québec, le 7 mars 1982
Paris, le 15 mai 1982

Bibliographie

1. Linguistique

2. Lexicographie

Notes

[1] Le syntagme français général a été choisi à même une multitude d’autres formes synonymiques existantes, dont l’ordre de grandeur est de plusieurs dizaines. Voir par exemple : français commun, français central, fançais français/de France, français parisien/de Paris, français standard, français universel. Le moins que l’on puisse dire, puis affirmer en face de cette brochette de terminologismes, c’est que leur imbroglio lexical et sémantique est loin d’être éclairci et d’entraîner le consensus des chercheurs. Les degrés de synonymie de ces unités linguistiques oscillent entre le constat d’une correspondance absolue, parfaite entre elles et celui d’une correspondance partielle, avec une gamme de possibilités très variables entre les deux. Dans d’autres circonstances, ces syntagmes peuvent carrément s’opposer, voire désigner des concepts différents. Le concept de « français régional » souffre des mêmes inconvénients synonymiques. Bien qu’elle soit instable et à défaut de mieux, nous utiliserons la terminologie traditionnelle dans la suite de ce texte.

[2] Les résolutions des sigles apparaissent dans la bibliographie.

[3] La comparaison pourrait être étendue à l’examen de l’abréviation dial. (ou dialect.) qui apparaît dans le tableau des abréviations ainsi qu’aux articles dialecte et dialectal du PR. À titre d’indication et sans les commenter en détail, nous donnons les définitions de ces éléments :

Quelques brèves remarques à propos de ces définitions :

[4] Voir la note 3.

[5] Sauf indication contraire les définitions des québécismes proviennent d’un document de travail qui prend les régionalismes québécois comme objet d’étude pour le compte du Conseil international de la langue française (CILF). Ces définitions pourront varier légèrement dans le répertoire définitif.

[6] Au Québec, le ministère de l’Éducation doit donner un avis officiel d’approbation pour chaque manuel destiné à l’enseignement primaire et secondaire. Les dictionnaires sont donc examinés par un comité spécialisé en la matière.

Gaudin, François et Louis Guespin (2000) : Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires, coll. « Champs linguistiques. Manuels », Bruxelles, Éditions Duculot, 358 p.

Depuis quelques années, la lexicologie revient à la mode dans le champ éditorial de la linguistique. Quatre ouvrages d’initiation ont été offerts à l’appétit du public depuis 1997, soit ceux de Marie-Françoise Mortureux (1997), d’Aïno Niklas-Salminen (1997), d’Alise Lehmann et Françoise Martin-Berthet (1998) et de Roland Éluerd (2000). Voici le dernier-né de la série : Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires. Comme l’indique son sous-titre, ce livre revendique une double valeur puisqu’une moitié de son contenu est consacrée à la lexicographie et l’autre à la lexicologie. La section proprement lexicologique est elle-même partagée entre le lexique traditionnel, c’est-à-dire socialement reçu, et le néolexique, à savoir la néologie. Les auteurs proposent donc une lecture délimitée du mot : à une extrémité se situe le dictionnaire, lieu privilégié de refuge et de consécration pour les mots, à l’autre extrémité se pose la néologie, porte d’accès au lexique. Le sous-titre du livre véhicule bien cette approche.

La partie réservée au dictionnaire ouvre la démonstration. Deux chapitres qui sont presque d’égale importance traitent de la lexicographie française. D’abord, un parcours historique arrimé à la Renaissance et s’achevant sur les dictionnaires informatiques récents; ensuite, une incursion à l’intérieur du dictionnaire d’aujourd’hui qui est l’occasion de typologiser les répertoires, d’explorer l’organisation interne des articles (la macro- et la microstructure), de faire escale du côté de la sémantique (la hiérarchisation des sens et la définition) et qui se termine par l’exploration du monde des exemples et des citations.

La partie dévolue à la lexicologie est ancrée dans les découvertes saussuriennes que sont le signe et le schéma binaire langue/parole. Les chercheurs pénètrent ensuite au cœur de la sémantique; leurs réflexions portent alors sur les principales relations lexicales : l’homonymie, la synonymie, la polysémie et l’antonymie. Puis, c’est sur le problème du mot, surtout la forme, que s’orientent les analyses. L’unité lexicale est présentée de manière graduée : le mot simple (fillette), le mot composé (porte-bagages), le mot complexe (chaise longue), le phraséologisme (intenter un procès) et la locution (peser ses mots). Les derniers chapitres traitent des deux dimensions de la néologie : la créativité formelle, y inclus les emprunts aux langues étrangères, et la créativité sémantique. Une introduction historique précède les analyses du fonctionnement linguistique interne.

Une quinzaine d’exercices accompagnés de leurs corrigés sont proposés en fin d’ouvrage. Ils sont suivis d’un récapitulatif chronologique de vingt-quatre dictionnaires qui ont contribué à l’édification d’une histoire de la lexicographie française, de Robert Estienne en 1539 au Nouveau Petit Robert de 1993. Une bibliographie bien ventilée permet aux lecteurs de se constituer une bonne bibliothèque de titres pour cheminer de la lexicographie à la lexicologie. Un index cumulatif des noms propres et des concepts clôture le livre.

Le premier chapitre offre une brève histoire de la lexicographie française et rappelle les sources très lointaines du genre. Ce panorama historique est très synthétique et il est sans faute, les auteurs effectuant de brefs arrêts descriptifs aux principaux carrefours temporels. Plusieurs commentaires d’articles viennent illustrer les principes et méthodes lexicographiques des différentes époques. Pour chaque période découpée, les auteurs raniment quelques figures-clés : Robert Estienne, Jean Nicot, César Oudin pour la lexicographie empirique des xvie et xviie siècles; Pierre Richelet, Antoine Furetière, l’Académie française, Trévoux, Louis Moréri, Pierre Bayle pour la période qui va de 1638 à 1728; l’Encyclopédie pour le cœur du xviiie siècle; les piliers Émile Littré et Pierre Larousse, ainsi que l’oublié Maurice Lachâtre, pour le siècle des dictionnaires, le xixe; les travaux des grandes entreprises Larousse et Robert pour la période contemporaine.

Ces balises chronologiques forment des points de repère historiques et elles font émerger les noms des grands bâtisseurs de dictionnaires, d’hier à aujourd’hui. Les auteurs se sont intéressés aux planètes importantes de la galaxie dictionnairique. Ils offrent aussi quelques belles pages lucides sur la description lexicographique du français québécois actuel. Quelques pages aussi sur les désormais incontournables rapports entre le dictionnaire et l’informatique, avec une pointe du côté des « dictionaroms ».

Indiscutablement, il existe un « genre dictionnaire » qui se distingue de tout autre genre textuel. Le chapitre deux analyse l’architecture, la grammaire et la rhétorique du dictionnaire d’aujourd’hui. Il propose d’abord un coup d’œil typologique qui va du non linguistique au plus linguistique : l’encyclopédie, le dictionnaire de proprionymes, le dictionnaire de terminologie, enfin le dictionnaire général monolingue et bilingue. Les sous-chapitres décrivent les caractéristiques de chaque groupe. Puis, l’organisation générale est analysée à partir des axes classiques que sont la macro- et la microstructure. Les auteurs disent que le bloc-entrée comporte « le mot traité, l’entrée, la prononciation, les renseignements historiques et les indications grammaticales » (p. 118). Je n’entérine pas sans critique ce regroupement. D’habitude, le bloc-entrée ne correspond qu’aux données en caractères gras et à ses flexions morphématiques et/ou à sa ou ses variantes, le cas échéant. Les autres renseignements appartiennent à d’autres catégories de rubriques canoniques. Celles-ci sont d’ailleurs décrites successivement et succinctement. Mais c’est surtout sur les rôles de la définition et sur l’arborescence sémantique des articles que se fixent les réflexions, le sens étant au cœur de la lexicographie. De même, les auteurs présentent différentes approches de la définition plus qu’ils en élaborent une typologie.

Le chapitre trois amorce la partie lexicologique du livre. Il rappelle quelques grands concepts saussuriens comme le « système de la langue », le « signe », la « langue » et la « parole », l’« arbitraire » et la « motivation », etc. Il s’agit d’un bon panorama de ces idées fondatrices.

Le chapitre quatre est consacré aux relations lexicales, c’est-à-dire à l’analyse des significations. Quelques figures de ces relations lexicales, qui sont aussi des interférences, sont étudiées : l’homonymie, la synonymie, l’antonymie, l’hyperonymie, la polysémie. Enfin, l’analyse s’arrête sur les rapports partie/tout. Dans ce chapitre, l’homonymie est mise en relation avec le dictionnaire; elle est alors confrontée à la polysémie. La synonymie est également mise en communication avec les descriptions lexicographiques. Ces trois éléments que sont l’homonymie, la synonymie et l’antonymie permettent d’étudier respectivement les relations fondées sur l’identité des formes (l’homonymie), sur la quasi-identité des sens (la synonymie) et sur l’opposition des signifiés (l’antonymie). Du côté de l’hyperonymie, les chercheurs montrent qu’elle forme un couple avec l’hyponymie, et que ce type d’association introduit un rapport hiérarchique dans le lexique. Au centre du chapitre, c’est la polysémie qui est scrutée. À l’aide du dictionnaire, G. et G. étudient les stratégies lexicographiques pour discriminer la polysémie et l’homonymie. Ce chapitre est donc à cheval sur la lexicologie et la sémantique, tout en considérant que la sémantique ne peut se passer de mots (les signifiants), pas plus que la lexicologie n’est indépendante du sens (le signifié).

Le chapitre cinq s’attaque au problème du mot. Le mot est l’objet de la linguistique, plus proprement de la lexicologie, mais c’est une créature insaisissable, évanescente. À moins d’en concrétiser les figures dans les dictionnaires. C’est la facette formelle du mot qui est examinée ici. Les auteurs montrent comment le mot simple (carte), le mot composé (mandat-carte) et le mot complexe (carte postale) répondent à des conceptions qui, chez les linguistes, sont plus divisantes que rassembleuses. G et G cherchent à cerner les critères de délimitation de l’unité lexicale et les conditions de sa décontextualisation pour en faire des formes canoniques reconnues par les locuteurs en tant que « mot traditionnel » ou « mot lexicologique ». Il y a donc des différences entre le mot lexicologique et le mot lexicographique, mais cette dimension n’est pas creusée ici. (Sur ce sujet, voir Jean-Claude Boulanger, La nature et le dessin des mots dans les dictionnaires de langue, Cicle de confèrencies i seminaris 9798, Universitat Pompeu Fabra, Barcelone, 2000.)

L’examen critique de la conception du mot est surtout focalisé sur les travaux d’André Martinet et ceux de Bernard Pottier. Les auteurs font aussi une incursion du côté de la sémantique pour en scruter le rôle dans le figement des formes simples, composées, complexes et locutionnelles. Mais c’est surtout l’unité lexicale complexe qui retient l’attention, en particulier par le rappel de quelques tests de reconnaissance de telles formes, comme l’insertion, l’expansion, la commutation, l’anaphore…

Le chapitre six propulse le problème du mot dans le champ du lexique en devenir, à savoir vers la néologie. Deux concepts-clés, celui de « néologie » et celui de « néologisme », sont ramenés dans l’actualité lexicologique, qu’ils n’auraient jamais dû quitter d’ailleurs. Ce volet est amorcé par un court rappel historique à propos des principaux mots de la famille du terme néologie; vient ensuite le rapport de la néologie avec l’idéologie linguistique, puis avec l’histoire : périodes fastes sur le plan de la créativité, langues pourvoyeuses d’emprunts, et corollairement de calques, etc.; enfin, quelques efforts individuels ou collectifs devant la création sont énumérés, notamment en chimie au xviiie siècle.

La suite passe du procédé, la néologie, au résultat lexical, le néologisme, dont toutes les figures sont passées en revue. La question de la lexicalisation est mise en correspondance avec le dictionnaire qui sert de référence pour attester de la nouveauté du mot et de son état d’intégration sociale et linguistique.

Les chapitres sept et huit explorent la néologie morphologique, en commençant par la dérivation (chapitre sept), puis en poursuivant avec la composition, les abréviations et les emprunts (chapitre huit). La néologie interne et la néologie externe — l’emprunt et son extension, le calque — ne sont pas distinguées. La typologie reprend prudemment une classification largement utilisée et opératoire.

Les auteurs font une bonne mise au point de l’idée de « composition » qui recouvre « un ensemble de phénomènes lexicaux très hétérogènes » (p. 279) comme le mot composé traditionnel (lave-glace), le composé savant (chromatographie) et l’unité complexe (moulin à café). Mais l’accent est davantage mis sur les formes complexes, qui sont resituées dans les cheminements de Ferdinand de Saussure, d’Émile Benveniste et de Louis Guilbert, ces trois linguistes édifiant un bel héritage. La typologie proposée pour ce segment, celle des composés (mots composés et mots complexes), s’éloigne un peu de la tradition guilbertienne par certains de ses intitulés comme N + de + GN (nom + de + groupe nominal). Enfin, un paragraphe est consacré aux mots-valises tandis que l’emprunt et le calque sont bien revisités.

Le chapitre neuf porte sur la néologie sémantique, en particulier sur les phénomènes de la métaphore et de la métonymie, les deux principaux modes d’enrichissement par le sens. Le calque sémantique est convoqué dans ce chapitre et bien défendu comme recours créatif en français, à condition toutefois de pondérer l’utilisation de ce mécanisme de formation.

La néologie par conversion ou la dérivation impropre, ou plus savamment l’hypostase, est rangée dans cette partie. Il ne me paraît pas opportun de classer dans la conversion le nom propre et les noms de marques déposées qui se lexicalisent en noms communs (voir à la page 315). Au départ, les proprionymes et les noms déposés ne sont généralement pas gratifiés d’une appartenance à une partie du discours, de même qu’ils ne revendiquent pas de signification. Ces deux propriétés ne s’acquièrent que lors de l’éponymisation ou de la communisation, c’est-à-dire lors du passage dans la catégorie des noms communs, ce transfert s’identifiant à la lexicalisation, à savoir l’arrivée d’une forme nouvelle — d’un sens inédit aussi — dans le lexique. Alors que les mots convertis ne constituent pas de nouveaux signifiants. Par exemple, lorsque le mot poubelle, qui est issu du nom du préfet de la Seine Eugène-René Poubelle, s’est imposé en français en 1890, il a constitué une addition morphosémantique au stock lexical existant. En plus, il a été rangé dans la catégorie des substantifs féminins variables en nombre. Ainsi, il serait préférable de ranger ce groupe de signes dans la néologie formelle et établir une sous-catégorie appelée lexicalisation des noms propres, ce qui justifie mieux la sémantisation de formes asémantiques au départ. Enfin, une dernière remarque au sujet de la lexicalisation des noms de personnes et des noms de marques déposées. Il n’est pas exact de dire : « Plus rarement, un nom de personne devient un nom commun » (p. 315). Au contraire, le lexique et les dictionnaires fourmillent de telles lexicalisations, dites éponymiques, comme le démontrent Jean-Claude Boulanger et Monique Cormier dans un livre à paraître intitulé : Le nom propre dans l’espace dictionnairique général.

En conclusion, ce livre réconcilie la lexicologie avec la linguistique et il met en communion la lexicologie avec la lexicographie. Il présente ces deux disciplines comme l’avers et le revers d’une même médaille, le mot. Les auteurs s’ouvrent timidement, mais intelligemment, sur la francophonie extérieure à la France; ils n’ignorent pas les technolectes; mais, surtout, ils ramènent la néologie dans le giron de la langue générale, elle qui était le fief d’études provignant davantage dans des perspectives terminologiques ces dernières années. C’est tout ce parcours qu’indique à point nommé le sous-titre de l’ouvrage De la néologie aux dictionnaires, et cela malgré la réalité du déroulement des chapitres qui cheminent des dictionnaires à la néologie! Mais qu’il boucle le circuit dans un sens ou dans l’autre, le lecteur en ressentira les mêmes effets enrichissants.

Lexique, n° 16, Villeneuve d’Ascq (France), Presses universitaires du Septentrion, 2004, 272 p. [La formation des mots : horizons actuels]

Sous l’œil attentif et vigilant de Pierre Corbin (P. C.), les responsables de ce numéro de la revue Lexique ont réuni huit contributions portant sur le thème de la morphologie constructionnelle. Conçu dans l’optique et dans le prolongement des travaux de Danielle Corbin (D. C.), ce collectif ranime les recherches de la disparue, il recrée des interactions entre les chercheurs ayant travaillé auprès d’elle et il se veut un hommage à sa mémoire.[1]

Le premier article (Pierre Corbin, p. 9-52) sert à établir une passerelle entre le numéro 10 de la revue Lexique paru en 1991, et lui aussi consacré à la formation des mots,[2] et le présent numéro. Quels changements observe-t-on dans le domaine à l’étude depuis 1991? Premièrement, le qualificatif constructionnelle remplace le terme dérivationnelle pour caractériser l’approche de la morphologie préconisée par l’équipe de chercheurs et pour rejoindre le titre du livre de Danielle Corbin : Le lexique construit. Méthodologie d’analyse.[3] PC s’attache ensuite à retracer le parcours réflexif de DC. Il rappelle, entre autres, que la chercheuse était convaincue que le lexique a une part de construit et qu’il procède de l’ordre, malgré le désordre apparent dont il semble être l’objet. D’où le désir de restituer cet ordre et de le modéliser, « s’agissant du lexique construit » (p. 11). PC repart sur les traces historiques de DC pour retrouver les sources de sa pensée, pour relater ses développements subséquents et pour exposer les infléchissements de ses orientations. Il établit la place que DC a occupée dans le cénacle des morphologues européens, qu’elle influença grandement, et dans celui des Nord-Américains, peu perméables à ce qui vient d’ailleurs. Il évalue l’état de la morphologie en linguistique depuis dix ans. Il constate qu’un effort sensible de réflexion existe, promu notamment par DC, et que cette réflexion s’insère dans une dynamique collective comme ce fut le cas à Lille. L’article est une sorte de synthèse de l’œuvre de DC et de son rayonnement scientifique, du constat de l’émergence des intérêts pour la morphologie, y compris les critiques de quelques approches passéistes, et de l’identification des thèmes porteurs que sont la productivité morphologique, la « constructionnalité » du lexique et la détermination des limites de la morphologie flexionnelle. En fin de parcours, PC compare les contenus des deux numéros que la revue a consacrés à la formation des mots : le numéro 10 était monothématique et il portait sur la suffixation; celui-ci est multithématique et il explore la préfixation, la suffixation, la syntaxe, la sémantique et la phonologie. Enfin, l’auteur fait une présentation générale des contributions réunies qu’on pourrait coiffer du titre Aux frontières de la morphologie (voir p. 30) puisque les collaborateurs mettent le domaine en correspondance avec d’autres disciplines de la linguistique. Il achève son article en évoquant les applications lexicographiques des modèles générés par DC dans deux dictionnaires en préparation, le Dictionnaire dérivationnel du français et le Dictionnaire des affixes dérivationnels du français.

Le second texte (p. 53-66) est l’œuvre de Danielle Corbin; il est donc posthume. Il porte sur les deux dictionnaires cités ci-dessus. L’auteur détaille le programme de réalisation de ces ouvrages qui se présentent en fait comme des expériences de l’application de la théorie de la formation des mots qu’elle a élaborée avec son équipe. Le Dictionnaire des affixes [...] se veut « une mise en forme lexicographique d’une partie de la grammaire qui régit la construction des unités lexicales » (p. 54). La nomenclature s’élève à environ 250 affixes. Chaque article tracera un portrait en huit points de chaque élément de formation. Quant à lui, le Dictionnaire dérivationnel [...] « représente l’application de cette grammaire à la description structurelle et sémantique des mots construits » (p. 54). La nomenclature est orientée vers le lexique actuel tandis que la macrostructure se réclame des familles morphologiques des mots. Chaque article comprendra quatre rubriques : l’histoire, la morphologie, la structure, la sémantique. DC expose aussi les grandes articulations de la morphologie constructionnelle, jadis la morphologie dérivationnelle. Puis des détails sont fournis sur chacun des répertoires projetés qui seront en quelque sorte des métadictionnaires. DC explique comment son approche, d’abord fondée sur la grammaire générative lexicaliste, a glissé vers un cadre plus accueillant, soit celui d’une sémantique des mots construits, permettant ainsi une description adéquate et explicite des lois, des principes et des mécanismes qui gouvernent le façonnement des mots et l’acquisition des sens.

La troisième contribution (Dany Amiot, p. 67-83) convie le lecteur au pays des préfixes-prépositions comme sur(-), sous(-), contre(-), etc., afin de déterminer à quelle catégorie appartiennent réellement ces éléments, les affixes ou les prépositions, ou de voir s’ils n’ont pas un statut hybride. L’entrée en matière consiste à présenter un classement des préfixes. Ils sont de trois ordres : 1. Ceux qui ne sont jamais des morphèmes autonomes (in-); 2. Ceux qui ne sont pas autonomes en français, mais qui le furent en latin ou en grec (extra-, hyper-); 3. Ceux qui peuvent être ou ne pas être autonomes et agir en tant que prépositions ou adverbes (sans(-), sous(-)). Les cas 2 et 3 sont étudiés plus en profondeur et plusieurs éléments sont analysés. Le continuum entre la classe des préfixes et celle des prépositions est démontré.

Le quatrième article (Françoise Kerleroux, p. 85-123) porte sur les objets des opérations morphologiques de construction, c’est-à-dire sur « la nature des unités qui servent de bases dans les opérations de construction morphologiques » (p. 85). Il s’agit donc de distinguer entre le lexème, qui appartient au niveau morphologique, et le mot grammaticalisé ou « word » —ce choix terminologique de retenir un emprunt à l’anglais agace à plus d’un titre, malgré la justification de la page 87—, qui appartient au niveau syntaxique. Ces deux entités théoriques différentes trouvent leur source dans les travaux de p.H. Mattews et leur confirmation dans ceux de M. Aronoff. L’article aborde ensuite la règle de l’apocope : ses propriétés formelles et interprétatives. Puis la chercheuse traite de l’« apocopabilité » des noms déverbaux se terminant en -tion. Une autre partie de ce texte discute de la distinction entre le lexème —l’unité lexicale-type— et le « word » —l’unité lexicale-instance— dans les grammaires lexicalisées. Puis, il est fait état du comportement des suffixes à partir de l’étude de l’élément -eur afin de déterminer quelle est la règle qui préside à la construction des noms déverbaux. Ce suffixe a été choisi en raison de sa forte productivité, de sa prototypicité et du fait que la règle constructionnelle ne soit pas évaluative.

Le cinquième texte (Denis Delaplace, p. 125-158) scrute les aspects morphologiques de la substitution par déformation avec apocope. L’auteur explique qu’il est nécessaire de considérer l’intervention de paramètres de nature morphologique lorsque l’on veut décrire les phénomènes d’apocope. Il est question ici de la réduction des mots par effacement d’un ou de plusieurs éléments finals, disparition non imputable à des causes phonétiques comme dans renard > r’nard. Trois des aspects morphologiques retiennent l’attention : 1. La déconstruction des mots savants construits (écologiste > écolo); 2. Les points de rupture souvent situés à l’intersection des morphèmes (super- carburant > super); 3. La reconstruction des apocopés fondée sur cinq procédés de formation :

Une attention toute spéciale est portée à la finale -o sans que l’on sache vraiment quel est le statut de cet élément. Est-ce un suffixe, une voyelle finale...? Puis le sous-ensemble particulier des unités en -ion est étudié pour en dégager les stratégies pour apocoper les déverbaux de cette famille de mots.

Le sixième article (Marc Plénat et Michel Roché, p. 159-198) aborde le sujet de la suffixation décalée. L’étude est conduite à partir du suffixe occitan -ièr/-iéra. La suffixation décalée se distingue de la suffixation en chaîne et de la formule de la suffixation composée ou étendue. Une chaîne se produit lorsque le mot A sert de base au mot B, qui sert à son tour de base au mot C, comme dans les mots français îleîlotîlotier ou dans les mots occitans noga « noix » → nogat « nougat » → nogatièr « marchand de nougat ». Mais il existe des cas sans enchaînement comme gat « chat » → gaton « chaton » ou gatonièra « chatière », ce dernier dérivé ne prolongeant pas ga- ton. Le segment -on- du dernier mot est un interfixe qui n’intervient pas dans l’établissement du sens, et qui, par ailleurs, n’a pas de valeur sémantique propre. Le mot gatonièra est identifié à un « suffixé décalé », car il y a présence d’un interfixe à « caractère neutre » (p. 162), c’est-à-dire dépourvu d’une signification propre. Cela n’empêche pas cet élément de fonctionner ailleurs comme un suffixe (voir gaton). De même, -atièr n’est pas une simple variante de -ièr; il constitue plutôt la « forme élargie du suffixe » (p. 164). Une discussion est menée sur le statut de ce type d’élément intercalé, l’interfixe. Des questions sont posées : l’élément possède-t-il un ou des sens, a-t-il un rôle fonctionnel ou catégoriel? D’autres surgissent. Ainsi, si un élément interfixal comme -on- est asémantique alors que le suffixe -on est manifestement doté d’un sens, peut-on dire qu’il s’agit réellement du même morphème? L’analyse dérive ensuite du pôle morphologique vers le pôle prosodique et segmental, à savoir du côté de la phonologie. Les auteurs expliquent d’abord les causes du conditionnement prosodique. Ils détaillent les caractéristiques de cette distribution des phénomènes phonologiques. Pour ce faire, ils se fondent sur la théorie de l’optimalité et sur le nombre de syllabes qui composent un mot dérivable ou dérivé. Puis le conditionnement segmental est explicité à partir des consonnes finales qui figurent à la fin de la lexie de base. Les analyses portent sur les lieux et sur les modes d’articulation de ces consonnes. Au résultat, les chercheurs démontrent que la suffixation décalée repose aussi sur des assises de nature phonologique.

La septième contribution (p. 199-229) est l’œuvre de Georgette Dal, Nabil Hathout et Fiammetta Namer. Ces auteurs abordent la morphologie constructionnelle sous l’angle de sa connexion avec le traitement automatique des langues (TAL), une visée qui n’est pas théorique, comme dans les autres textes, mais applicative. La première section de l’article rappelle les disciplines liées à la morphologie constructionnelle tandis que la deuxième présente un projet nommé MorTAL (morphologie pour le TAL). On récapitule d’abord ce qu’est le TAL : objectifs, types de traitement, domaines d’application, etc. Puis, on fournit des détails sur le projet, en s’arrêtant notamment sur l’utilisation que la recherche d’informations et la fouille des textes —deux domaines d’application du TAL— peuvent en attendre. La fouille des textes est aussi appelée analyse de l’information dans les textes. La suite décrit quelques expériences de recherche comme celle portant sur les mots en -able, -ité et -is(er), consignés ou non dans les dictionnaires. Au résultat, la recherche a produit 2691 unités lexicales construites avec ces suffixes et absentes des dictionnaires, la majorité d’entre elles appartenant aux « langues dites de spécialité » (p. 214). Par la suite, les textes ont démontré l’existence d’environ 20% de ces unités lexicales construites informatiquement. Trois remarques au sujet de ces résultats : premièrement, le corpus dictionnairique étant restreint à des dictionnaires généraux, le Petit Robert électronique et le Trésor de la langue française, il faut s’attendre à ce que les mots ainsi suffixés et relevant des technolectes, particulièrement dans le cas des X-ité et des X-is(er), fassent partie des exclus des dictionnaires témoins puisque le contenu de ceux-ci est centré sur la langue générale; deuxièmement, les lexicographes généralistes ne retiennent qu’une faible partie des mots construits avec -able qui sont attestés, surtout quand ils ont un sens qui est compositionnel ou prédictible, c’est-à-dire une définition qui s’aligne sur la formule « qui peut être + verbe » (il en va de même pour les adverbes en -ment); troisièmement, il faudrait distinguer les formes lexicalisées des néologismes, ces derniers étant rigoureusement sélectionnés avant d’être candidats à une mise en cage dans des dictionnaires. Ces exemples d’analyse de cas montrent le rendement de la recherche « morTALienne ».

Dans la dernière contribution, Georgette Dal (p. 231-263) discute de l’ouvrage de Bernard Fradin (B. F.) intitulé Nouvelles approches en morphologie (2003). Le texte est divisé en deux temps : un compte rendu du livre, puis une réflexion sur « les règles de construction des lexèmes » (p. 231). Dans le compte rendu, il est rappelé que la morphologie prenait comme base/support tantôt le morphème, tantôt le lexème. L’auteur expose ensuite l’approche adoptée par BF, à savoir la morphologie constructionnelle ou l’ancrage lexical de la morphologie. Quant aux règles de construction des lexèmes, elles reposent sur les catégorisations lexicales majeures que sont le nom, l’adjectif et le verbe. Quelques exemples de « suffixes » sont passés en revue, tels -et(te), -ifi-, -issime. Ce dernier suffixe s’associe souvent à des anthroponymes, donc à des « noms » (p. 251). Il vaudrait la peine ici de distinguer ce que veut dire le terme noms. On semble l’utiliser comme s’il avait la même valeur dans les expressions nom commun et nom propre. Or la production de dérivés suffixaux à base de noms propres est phénoménale, suffisamment remarquable, en tout cas, pour qu’on discrimine dans les catégories, les bases communisées et les bases proprielles, et cela en raison de l’ambiguïté relative au statut du nom propre en linguistique. Une base proprielle a-t-elle le même comportement qu’une base communisée? Est-elle rattachable à une partie du discours? Quand on parle de morphologie, il semble que cette distinction devrait être envisagée, car elle permettrait de discuter du rôle du nom propre dans la formation des mots. Autrement dit, les unités proprielles sont-elles des lexèmes et, si oui, possèdent-elles la même étiquette catégorielle que les lexèmes communisés? Cela suppose aussi que les noms propres sont porteurs de sémanticité puisque les règles de la formation des mots s’appuient sur les dimensions sémantiques ou pragmatiques des lexèmes. « [...] les règles de construction de lexèmes sont avant tout guidées par le sens » (p. 255). Dans les mots construits à base de noms propres, il y a présence du sens à l’arrivée, c’est évident; mais au départ, y a-t-il un sens? Cela reste à voir quand on fait affaire avec des « lexèmes (?) propriels »! À quel moment du transfert du nom propre dans le lexique commun le sens se forge-t-il? Comment se motive-t-il par rapport au nom propre singularisé sur lequel l’affixe vient se greffer?

En conclusion, on rappellera que le présent numéro de Lexique était prévu pour 1999, mais des circonstances diverses ont empêché les responsables de mener à terme plus tôt le projet de publication de cette série de réflexions denses sur la morphologie. C’est donc Pierre Corbin qui a pris la relève et qui a mis la dernière main au manuscrit afin de rendre disponibles les textes « pensés » par Danielle Corbin et ses collaborateurs. Lors de la lecture, il faut tenir compte de ce décalage entre la confection des articles et leur actualité en 2004, moment de la publication de la revue. D’ailleurs, plusieurs auteurs soulignent cet écart temporel entre l’instant de la conception des articles et celui de leur diffusion. Pour certains, bien des choses ont changé. Mais l’important était de rendre hommage à Danielle Corbin et de mieux faire connaître les travaux qu’elle dirigeait avec une grande compétence et une passion certaine pour la linguistique, en particulier pour la morphologie. On ne peut nier que les recherches dont il est rendu compte ici attestent bien « la solidité conceptuelle et la richesse empirique » (p. 10) des pistes morphologiques ouvertes par Danielle Corbin.

Notes

[1] Danielle Corbin est décédée à Lille le 6 août 2000.

[2] Le titre était : La formation des mots : structures et interprétations.

[3] Au moment de la préparation de ce compte rendu, Pierre Corbin s’affairait à l’édition de ce livre.

Lexique, n° 11. Lille, Presses universitaires de France, 1993, 279 p. [Les prépositions: méthodes d’analyse]

Au cours de la dernière décennie, les problématiques de recherche et de réflexion ont été l’objet de plusieurs remaniements dans la plupart des champs d’activité des sciences du langage. Les mutations de la sémantique lexicale, une meilleure compréhension des procédures référentielles et la motivation du sens ont, entre autres, fourni de nouvelles pistes fructueuses pour l’examen circonstancié des prépositions. Ce numéro de Lexique propose à son tour une série de six études approfondies portant sur quelques prépositions qui ont en commun de caractériser l’espace. Les relations spatiales ainsi que la dérivation d’autres emplois qui entretiennent un rapport avec la motivation initiale relient toutes les contributions à ce thème de l’espace. Le cadre des analyses passe par la phrase, lieu d’émergence du sens. Les auteurs des articles tentent d’identifier toutes les variables productrices de sens. Ils cherchent à reconnaître le rôle du lexique, de la détermination et de l’aspect, ainsi qu’à discerner certains phénomènes comme la prototypie, la stéréotypie, les figures, les scénarios.

Les travaux sont polarisés autour de deux sous-thèmes :

  1. L’espace et le temps : les articles sur la préposition dans, perçue dans une perspective disjonctive, et sur les couples prépositionnels avant/après, sur/sous, comparés à partir de considérations oppositives.
  2. Les syntagmes nominaux complexes qui sont abordés sous l’angle syntaxique —l’article sur N1 + de + N2— ou sous l’angle morphosyntaxique —l’article sur N1 + à + N2. Ce sous-thème fusionnne plusieurs perspectives dont les imités lexicales complexes (ULC) et les phraséologismes sont les phares qui attirent davantage notre attention.

Deux des fonctions primordiales des prépositions sont ainsi détaillées et explorées en profondeur : la localisation spatiale et temporelle, la mise en relation des noms entrant dans la composition des nouvelles unités lexicales fédérées grâce aux joncteurs.

Ce compte rendu met l’accent sur quelques aspects du deuxième sous-thème qui touche de plus près les intérêts des langues de spécialité (LSP), à savoir les ULC terminologiques. Les contributions d’Inge BARTNING et de Pierre CADIOT portant respectivement sur de et sur à seront retenues en priorité. Les quatre premiers articles sont le fruit des recherches de Claude VANDELOISE (« Les analyses de la préposition dans : faits linguistiques et effets méthodologiques »), d’Anne-Marie BERTHONNEAU (« Avant/après. De l’espace au temps »), de Jean-Claude ANSCOMBRE (« Sur/sous : de la localisation spatiale à la localisation temporelle ») et de Denis MAUREL (« Reconnaissance automatique d’un groupe nominal prépositionnel. Exemple des adverbes de date »). Dans chacun de ces articles, le lecteur trouvera ample matière à réflexion.

Les deux articles à caractère plus terminologique traitent de la configuration N1 + prép. + N2, l’une des formules binaires types que Louis Guilbert a si justement circonscrites dans les années 1970 dans le cadre précis de la syntagmatique des LSP. Les deux études envisagent cependant le schéma de l’unité complexe ou compositionnelle d’une manière beaucoup plus large puisque les auteurs considèrent les interprétations syntagmatiques de manière plus extensive du point de vue sémantique. Leur approche du syntagme est globale et saussurienne en ce qu’ils ne s’arrêtent pas uniquement à l’examen des ULC sémantiquement univoques.

Inge BARTNING : « La préposition de et les interprétations possibles des syntagmes nominaux complexes. Essai d’approche cognitive », pp. 163-191.

Cette étude fouillée de la préposition de est centrée sur le syntagme nominal (SN) complexe construit à l’aide de N1 + de + N2, structure dans laquelle « le rôle du complément adnominal introduit par de (= CAD) est d’identifier le référent du N1 en établissant une relation particulière entre ce référent et celui de N2 » (p. 163). Essentiellement, I. B. cherche à savoir si la préposition ou le joncteur de peut être le support de n’importe quelle relation de sens entre les composantes nominales des architectures et comment le sens de ces relations peut être propagé. Elle analyse également le rôle de de dans l’interprétation de n’importe quel syntagme nominal produit à l’aide de cette préposition. L’étude est basée sur trois modes d’interprétation qui fondent les relations ou les connexions entre les deux noms du SN : l’interprétation prototypique (ex. : la gentillesse de Paul), l’interprétation discursive (ex. : la jeune fille des livres), l’interprétation pragmatique (ex. : la maison de l’architecte). La chercheuse montre que dans chaque cas « la fonction [le sens?] essentielle de la préposition de est de véhiculer une relation qu’elle ne code pas mais qu’elle emprunte au SN lui-même ou au contexte linguistique ou extralinguistique » (p. 243). Cette fonction instaure une instruction spécifique de mise en relation, de connexion entre les pôles N1 et N2 du complexe lexical.

L’analyse tridimensionnelle est plus proprement syntactico-grammaticale que morphosyntaxique en ce qu’elle s’arrête exclusivement

sur les modélisations syntagmatiques accidentelles ou occasionnelles, comme dans les trois exemples cités au paragraphe précédent, et non sur les ULC figées des terminologues dans lesquelles on observe une fusion sémantique beaucoup plus « conglomérée »

entre les composantes du modèle N1 + de + N2 (ex. : point de vue, pomme de terre, repris de justice, rideau de fer, tennis de table). Ainsi, Bartning privilégie une approche grammatico-sémantique plutôt qu’une analyse qui traiterait les constructions N1 + de + N2 sous l’angle syntactico-sémantique, perspective qui envisage plus nettement l’unicité conceptuelle, le sens du groupe nominal étant alors associé à une notion unique.

Pierre CADIOT : « À entre deux noms : vers la composition nominale », pp. 193-240.

L’auteur part du principe que certaines prépositions servent à nouer une relation entre deux noms fécondant parfois une dénomination, c’est-à-dire une ULC. Il se situe à l’intersection de la syntaxe et de la morphologie, à la conjonction de la formation de complexes lexicaux —appelée dans l’article la composition nominale—, à savoir des formes à composantes lexicales multiples et dont l’ensemble est sémantiquement figé, et des syntagmes libres ou de discours. Les différents paramètres qui participent à la définition des ULC N1 + à + N2 sont scrupuleusement évalués. p.C. examine les distributions variables des propriétés de figement, de compositionnalité, etc., du schéma binaire privilégié. Il fait une mise au clair des principales notions théoriques : la catégorisation, la contextualisation, l’opposition description/nomination, la compositionnalité sémantique. Il scrute en priorité certains modules linguistiques comme la morphologie, la syntaxe et la sémantique, délaissant pour l’instant les approches sémiotique et cognitive.

Il ressort de l’étude que, dans certains cas, la catégorisation pose le syntagme construit N1 + à + N2 comme un hyponyme de N1, qui est le mot de la base dérivative du SN (ex. : verre à pied : un verre à pied est un verre), tandis que dans d’autres circonstances, il n’existe pas de corrélation hyperonymie/hyponymie entre la base et l’ULC complète (ex. : flûte à champagne, une flûte à champagne n’est pas une flûte). La recherche met également en évidence la relation sens/référence : quels sont les liens qui unissent les composantes des ULC à partir du sens de chacun des mots pris isolément et qui bâtissent l’unité monoréférentielle? La démonstration est faite que, le plus souvent, le syntagme signifie toujours plus que la banale addition de ses unités constituantes. L’ULC devient une entité propre qui a une autonomie de fonctionnement, à condition toutefois qu’un sens admissible y soit greffé. Elle échappe ainsi à sa formulation spécifique; elle ne reproduit pas une séquence mathématique simple dont la signification se déduirait naturellement de la suite de mots. Si elle est formellement réductible à des imités associables à des entrées de dictionnaire, donc indépendants les uns des autres (ex. : champagne, de, flûte, pied, verre), elle demeure irréductible au plan sémantique. En s’unissant, les segments convoquent et incorporent dans l’ensemble des ondulations sémantiques autres qui densifient le sens de la nouvelle entité ainsi confectionnée avant de le verrouiller.

La préposition-joncteur à est une instruction de qualification tandis que la préposition de est quantificatrice (ex. : un verre à vin, à côté de un verre de vin). L’analyse des aspects d’ordre morphologique est volontairement restreinte à l’article déterminant de N2 et à celui du nombre de ce même N2.

L’hypothèse syntaxique (voir le paragraphe 4, pp. 216-232) consiste à cataloguer et à expliciter brièvement une batterie de tests discriminants pour la notion de « nom composé », que, pour notre part, nous préférons dénommer unité lexicale complexe, qui devient ULC en abrégé. Une vingtaine de tests sont catalogués et explicités. Cela vaut la peine de les énumérer : l’extraction, le détachement à droite, les adverbes « fréquentatifs », les paraphrases prédicatives, les négations/interrogations partielles, la pronominalisation de N1, l’ajout d’un complément prépositionnel, l’ajout d’épithètes à N1, le second test des adjonctions d’adverbes, la coordination des N2, la surcomposition (linéarité et hiérarchie), l’anaphore de N2, la troncation par métonymie partie/tout, l’équivalence avec un nom simple —il faut entendre ici la synonymie à caractère purement lexical—, l’équivalence avec des mots dérivés —il faut entendre ici la synonymie à caractère morpholexical—, l’équivalence de à + N2 avec des adjectifs ou des participes passés —il faut entendre ici la synonymie à caractère syntactico-lexical—, la « montée », la supplétion de à par avec ou pour, l’énoncé d’appartenance et l’énoncé d’inclusion (assimilé à des appels métalinguistiques du genre : ce qu’on appelle, ce qui est le nom de, etc.). Les douze premiers tests sont d’ordre distributionnel ou transformationnel tandis que les quatre suivants s’appuient sur une analyse de type paraphrastique.

En conclusion de son étude, l’auteur explique comment les syntagmes N1 + à + N2 remplissent une fonction basique qui consiste à « construire des désignateurs pour des sous-classes intentionnelles de N1 » (p. 232). Le tableau synthèse de la page 233 illustre bien qu’il existe deux types principaux de N1 + à + N2 qui ont une fonction compositionnelle, c’est-à-dire la capacité de modeler des ULC, le type à/POUR et le type à/AVEC, autrement dit la possibilité pour à de faire l’objet d’une substitution par les prépositions pour ou avec, chacune menant à des classifications opérationnelles distinctes ou sous-classses.

Du strict point de vue des savoirs techniques et scientifiques —les terminologies—, il est intéressant de constater que les études menées sur les ULC par les spécialistes des LSP ont jusqu’à maintenant surtout favorisé les mots pleins sémantiquement —et cela pour des raisons conceptuelles et onomasiologiques— au détriment des mots grammaticaux (prépositions, déterminants, etc.), les joncteurs « incolores », pour reprendre le mot du texte de présentation de ce recueil d’articles thématiques. De fait, les pivots prépositionnels assument et assurent le lien syntaxique et ils sémantisent

les unités qui structurent les N1 + à/de + N2. Ils font ici l’objet de deux incursions bien organisées, extrêmement utiles à l’avancement des connaissances en terminologie, en particulier pour le repérage automatique des ULC, et révélatrices du fonctionnement du français général aussi bien que du français des domaines de l’expérience.

Le territoire des ULC est de mieux en mieux circonscrit tandis que leur géographie syntaxique est bien mise en évidence par l’exploration des rôles respectifs des composantes sémantiques —en particulier, les noms, les verbes, les adjectifs— et des composantes fonctionnelles —les prépositions, les déterminants. Linguistes et terminologues peuvent désormais opérer une jonction fort pertinente. Ces avancées nouvelles ne sont pas négligeables quand on connaît la difficulté de reconnaître puis de « découper » manuellement ou automatiquement les ULC (ou syntagmes, lexies complexes, composés, etc.) dans les textes de LSP pour en faire des entrées dans un dictionnaire thématique.