La néologie et l’aménagement linguistique du Québec[1]

Introduction

L’exposé qui va suivre s’appuie sur un postulat de base qui soutient qu’à la faveur de la mise en œuvre d’une politique linguistique dynamique, un pays ou un état peuvent transformer en profondeur les comportements linguistiques des locuteurs appartenant à une communauté sociale, politique et culturelle.

Depuis le début des années 60, avec l’émergence puis la consolidation du projet de la Révolution tranquille, la terminologie québécoise bénéficie d’infrastructures politiques qui ont revêtu la forme de lois linguistiques successives. La plus récente de la ces lois, la Charte de la langue française, appelée aussi Loi 101, fut sanctionnée par l’Assemblée nationale du Québec le 26 août 1977. Elle fut à l’origine, entre autres, de l’Office de la langue française, organisme sur qui repose la responsabilité d’intervenir dans la situation linguistique troublée que vivait la société québécoise depuis de nombreuses années. L’article 100 de la Charte stipule qu’« un Office de la langue française est institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises. » L’Office est donc investi du pouvoir de veiller à l’application d’une politique linguistique ferme, planifiée et entérinée par voie législative. La loi et les règlements y afférents fixent avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur le territoire québécois. Ils font de cette dernière l’un des principaux instruments dynamiques pour conduire avec le maximum d’efficacité le processus de la francisation de la plupart des activités économiques au Québec. La contrainte imposée par le pouvoir législatif ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors de la pratique terminologique ou encore lors des recherches et des réflexions théoriques qui découlent naturellement de l’effort plus pragmatique. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel québécois s’allie au projet plus vaste d’une société qui vit encore maintenant, et plus que jamais, de profondes mutations.

Sur le strict plan linguistique, ce projet collectif de francisation consiste pour l’état québécois à passer d’un ensemble de circonstances de la vie professionnelle où la langue anglaise était le code linguistique dominant vers un nouveau mode de vie plus harmonieux où le français devient de plus en plus la langue d’usage propre à satisfaire les moindres exigences de la communication en milieu de travail. Le rejaillissement d’effets bénéfiques sur lu langue générale constitue un corollaire de l’action entreprise en contexte professionnel. Dans cette optique de francisation, il est bien important de saisir la double articulation de la terminologie québécoise. Ce modèle d’aménagement linguistique est à la fois institutionnel et interventionniste. La terminologie institutionnelle est celle qui touche exclusivement l’usage officiel des termes et non pas leur usage individuel ou privé. Dans ce cadre, l’individu est alors soumis à la norme de communication que l’institution impose d’une manière relative ou absolue. La caractéristique interventionniste trouve, quant à elle, sa forme la plus accomplie dans l’activité d’une Commission de terminologie qui est chargée de préparer et de faire diffuser des avis de normalisation et de recommandation.

Le réaménagement linguistique global des milieux industrialisés ne peut s’accomplir sans recourir à un solide programme de travail ainsi qu’à des principes et des méthodes de recherche éprouvés. L’action de l’Office s’est inspirée d’expériences antérieures menées au sein du gouvernement québécois ou encore dans des organismes étrangers. Puiser à d’autres sources, a permis de parfaire ces anciennes méthodes tout en développant de nouvelles orientations plus adaptées aux réalités et aux besoins actuels du Québec. L’organisme s’est ainsi doté de structures de recherche durables et efficaces.

Parmi les principaux moyens mis en place, il faut retenir les principes qui ont guidé la recherche terminologique. Ces principes et leur application pratique sont issus de réflexions théoriques menées pendant de nombreuses années au sein du personnel de l’Office. Le caractère pragmatique de la recherche terminologique avait pour objectif de fournir à la langue française des vocabulaires et des lexiques techniques et scientifiques fiables. Jusque-là, nombre de ces dictionnaires étaient inexistants, difficilement accessibles, inutilisables pour toutes sortes de raisons (vieillis, mal faits, incomplets, trop généraux, etc.) ou encore non répertoriés dans des ouvrages bibliographiques. Ainsi, les dictionnaires terminologiques élaborés par les terminologues québécois viennent répondre à des programmes de travail bien structurés et ils visent à combler des besoins bien spécifiques dans certains secteurs d’activité scientifique et technique reconnus comme prioritaires. En outre, ils ont pour but de satisfaire un public également bien circonscrit à l’intérieur des multiples secteurs de l’activité économique québécoise. Outre leur utilité laurentienne, ces dictionnaires ont acquis une excellente réputation dans différents autres milieux francophones et étrangers. Leur exportabilité constitue ni plus ni moins qu’une marque de reconnaissance de leur qualité.

Terminologie et néologie

Voilà donc posées les prémisses au déroulement du travail terminologique laurentien. Il convient maintenant d’examiner quelques aspects plus techniques afin de mieux saisir le rôle de la néologie dans le processus de l’aménagement linguistique.

La mise en œuvre du changement linguistique dans lequel s’est engagé l’Office couvre deux grands aspects de la terminologie en tant que discipline du langage :

  1. L’aspect véritablement terminologique, c’est-à-dire le fait de pouvoir élaborer des dictionnaires terminologiques à l’aide d’un matériel lexical déjà disponible en français et servant à dénommer des notions habituellement maniées dans un domaine spécialisé. Ces termes sont jugés par les usagers d’un secteur comme étant des unités terminologiques admises, bien intégrées et communément utilisées dans la communication entre les spécialistes. C’est, en quelque sorte, la partie stabilisée d’une terminologie en tant qu’ensemble lexical d’un domaine du savoir. C’est celle qui est connue et maîtrisée par tous les utilisateurs.
  2. L’aspect néologique, c’est-à-dire la zone instable de la terminologie d’un secteur donné. Cette instabilité a deux sources possibles :
    1. Elle peut provenir du constat de l’existence d’un matériel lexical entièrement nouveau, que les spécialistes connaissent peu ou prou et qu’ils n’utilisent pas encore en parfaite sécurité dans leurs communications. Cette période de flottement peut provoquer des écarts, des nuances dans la compréhension du message, puisqu’il peut arriver que l’un des interlocuteurs ne connaisse pas encore le néologisme utilisé par l’autre. Les termes nouveaux doivent donc à leur tour être rassemblés et décrits avant d’être entérinés par le milieu, puis insérés à leur juste place dans l’ensemble fonctionnel d’une terminologie spécialisée.
    2. Elle peut provenir du constat de l’absence complète de termes pour désigner un concept lui aussi nouveau : objet récent, procédé ou opération mis au point il y a peu de temps, nouvelle découverte, ainsi de suite. Il s’agit ici essentiellement d’une situation de lacunes lexicales qui doivent être comblées par la création de dénominations nouvelles : néologismes de forme, de sens et parfois même d’emprunt.

Les terminologues reconnaissent d’emblée l’action indispensable de la néologie dans le déroulement du travail de recherche terminologique. Ils se voient régulièrement confrontés à des situations linguistiques nouvelles lors de la préparation d’un dictionnaire spécialisé. On discernera très concrètement deux aspects de la néologie en terminologie : 1. D’une part, le terminologue repère un néologisme (en anglais, en français, etc.) dans le corpus documentaire qui sert au dépouillement, ou encore il l’extrait des conversations qu’il peut tenir à l’occasion avec les spécialistes d’une discipline. Plus rarement, le néologisme peut être recueilli dans diverses autres sources à caractère lexicographique mais très peu accessibles et réservées à des publics restreints (fichiers de traducteurs, de terminologues, de spécialistes, de petites entreprises). L’opération de repérage et d’identification des néologismes constitue une activité terminologique délicate qui répond à des critères méthodologiques bien définis et détaillés ailleurs (voir Boulanger 1979 et Cayer et Lebel-Harou 1983). 2. D’autre part, le terminologue crée lui-même un néologisme, en collaboration avec un comité de spécialistes du domaine qu’il traite : Cela se produit uniquement parce qu’une véritable lacune dénominative a été constatée ou parce qu’un besoin particulier a été déterminé par la recherche. Parmi les différentes raisons qui justifient un mot nouveau, on peut signaler les nécessités de :

  1. pallier l’absence d’une unité lexicale française équivalant à une unité anglaise déjà en usage dans un milieu anglo-américain (ex. angl. navel → fr. navelle ‘coupe du boeuf’; angl. signal output → fr. sortie audio ‘point qui délivre une tension électrique’ [mus. électr.]);
  2. corriger une faute contre le système linguistique de la langue française ou encore identifier une case vide dans la morphologie (ex. auteure, ingénieure, dans le cadre de la féminisation des titres);
  3. remplacer un anglicisme lexical ou un calque qui est mal construit selon le point de vue morphologique du français (ex. auto-lave [angl. car wash], remplacé par lave-auto; verrière, qui a remplacé canopée (angl. canopy) ‘partie vitrée du poste de pilotage’ [aéronautique]; profileur, qui remplace générateur d’enveloppe [angl. envelope generator] ‘dispositif électronique délivrant une tension électrique’ [synthétiseur]);
  4. éliminer un emprunt direct gênant ou indésirable dans la langue française (ex. angl. master → fr. bande mère ‘enregistrement original destiné à être reproduit’ [audiovisuel]; angl. mailing → fr. publipostage en France, publicité par la poste au Québec; angl. snack-bar → fr. casse-croûte [extension sémantique du terme hexagonal]; angl. citizens’ band → fr. bande publique au Québec, canal banalisé en France, tous deux normalisé; par les autorités respectives);
  5. dénommer nouvelles découvertes ou produits nouveaux récemment élaborés dans un pays francophone (ex. nordicité, nordologie, didacticiel).

Les choses ou les notions nouvelles peuvent appartenir en propre à l’une des communautés francophones ou être connues et répandues dans toute la francophonie. Il est évident que dans la plupart de ces circonstances de création lexicale, il faut prendre garde aux proliférations synonymiques inutiles. Le terminologue-néologue doit faire la preuve qu’une carence existe avant de proposer un néologisme.

Corriger une faute, combler une lacune, remplacer un anglicisme, éliminer un emprunt constituent des objectifs importants du travail néologique. Ils s’inscrivent dans les règles de protection naturelle d’une langue, en l’occurrence ici le français; ces devoirs sont très bien définis dans les lois linguistiques les plus récentes. On aura alors affaire à un interventionnisme linguistique ayant une valeur curative et destiné à contrer l’appauvrissement et la dégénérescence de la langue française. Pallier l’absence d’un terme et dénommer de nouvelles réalias constituent des opérations d’enrichissement du lexique français. On a alors affaire à un interventionnisme linguistique destiné à promouvoir ainsi qu’à assurer l’enrichissement collectif et la continuité de la langue française en luttant contre les dangers du vieillissement et de l’immobilisme. Il va de soi que ces principes de recherche en néologie s’insèrent dans un mouvement de revalorisation de la langue française et visent à en garantir la qualité, le rayonnement et le plein épanouissement. À l’heure actuelle, ce mouvement de revalorisation est d’envergure francophone, puisque de plus en plus, le français général hexagonal, traditionnellement considéré comme la référence normative, fait appel aux contributions régionales extrahexagonales qu’il intègre à l’ensemble de son propre stock lexical, établissant ainsi une image plus juste de la langue française.

Le volet néologique de la recherche terminologique a nécessité le développement de méthodes et de méthodologies qui se distinguent de la recherche proprement terminologique de plusieurs manières. Néanmoins, ces deux types d’approche de la terminologie restent complémentaires et la plupart des principes de base sont communs (voir Boulanger 1983/4).

Comme je l’ai déjà rappelé, les problèmes de créativité terminologique sont quotidiens pour les terminologues qui œuvrent dans une situation d’aménagement linguistique, que cette transformation soit occasionnée par la nécessité de passer d’une langue à une autre (par example de l’anglais vers le français), ou par la nécessité de constituer des terminologies entièrement nouvelles lorsqu’il y a des changements technologiques majeurs, comme c’est actuellement le cas pour le français qui doit affronter un nouveau défi, celui du virage technologique, c’est-à-dire le développement de nouvelles sphères d’activités, comme les biotechnologies, la micro-informatique, etc. Ces révolutions technico-scientifiques entraînent à leur suit des besoins lexicaux massifs et très nouveaux.

La néologie constitue donc l’une des voies essentielles de toute recherche terminologique factuelle ou ponctuelle, ou encore de toute recherche thématique. Aucune science ou technique récente, aucune discipline nouvelle ne peuvent établir leur terminologie sans se heurter à un moment on à un autre aux besoins néologiques pour lesquels il faut trouver des solutions linguistiques adéquates. L’établissement d’une bonne communication entre les spécialistes en est le but ultime.

Naissance du Réseau de néologie

La néologie s’avérant l’un des principaux moyens offerts par la linguistique pour affronter les besoins de nouveautés en matière lexicale, l’Office de lu langue française a décidé de réunir, à l’automne 1974, plusieurs dizaines de linguistes qui se sont penchés sur l’urgence d’organiser l’aménagement de la néologie dans la francophonie. Le colloque qui s’est déroulé à Québec à cette occasion situait d’emblée les débats au centre même des recherches terminologiques et sociolinguistiques nouvelles. Le premier résultat tangible de cette rencontre internationale fut l’instauration d’un Réseau de néologie scientifique et technique qui a commencé ses activités au printemps 1975, simultanément en France et au Québec (voir Office de la langue française 1975).

Dès l’origine, la raison d’être de la création de ce réseau était de répertorier les termes français nouveaux qui surgissaient quotidiennement dans une foule de secteurs d’activités techniques et scientifiques, ou encore de fournir, dans une optique prospective, des équivalents français valables pour les néologismes américains qui pullulaient en permanence dans la presse de l’Amérique anglophone. Une dizaine de néologues québécois et français ont alors entrepris un véritable marathon afin de parcourir la titanesque documentation française, québécoise et anglo-américaine, à la poursuite des néologismes français et anglais. A l’heure actuelle, huit ans après la formation du réseau, quatre équipes sont à l’œuvre dans la francophonie : celle de l’Office de la langue française à Québec; celle de Franterm, sous la responsabilité du Haut Comité de la langue française à Paris; celle de la Communauté économique européenne et de l’Institut supérieur des traducteurs et interprètes à Bruxelles; celle qui est logée auprès de la Direction générale de la terminologie et de la documentation du Bureau des traductions du gouvernement canadien. Cette équipe benjamine travaille à Montréal. Chacune des équipes bénéficie de moyens financiers et personnels qui varient suivant le degré des contraintes politico-économiques. Elles n’en contribuent pas moins à faire avancer la description des néologismes français et, dans une moindre mesure, des néologismes anglais.

Près d’une vingtaine de personnes réparties dans plusieurs zones de la francophonie consacrent présentement une part importante de leurs travaux à la quête ou à la création de termes nouveaux. En plus du personnel affecté d’office aux recherches en néologie, quelques contrats de service sont accordés à des chercheurs spécialisés dans des domaines de pointe, comme la nordologie, la foresterie, la biomasse forestière, etc. Ces chercheurs associés aux travaux de néologie sont pour la plupart des universitaires, des ingénieurs, des dirigeants d’entreprises et des spécialistes divers qui sont aux prises avec de constants besoins de désignations nouvelles pour des fins scientifiques, pédagogiques ou tout simplement fonctionnelles. Les travaux de recherche et d’établissement des fiches néologiques sont alors menés en collaboration avec des animateurs du module du réseau qui est concerné et sous leur supervision.

Les domaines présumément néologènes font l’objet de sondages et de recherches préalables afin d’en établir la richesse lexicale potentielle. Le statut néologique véritable des unités lexicales traitées est fondé sur la comparaison avec les outils lexicographiques les plus contemporains et pertinents. Il s’agit avant tout d’une recherche à caractère descriptif, aucune décision normative n’intervenant à l’étape du traitement linguistique et terminologique. La normalisation de certains néologismes pourra survenir ultérieurement, par exemple à l’occasion du traitement de certains dossiers par la Commission de terminologie de l’Office de la langue française, ou encore par les différentes instances relevant des autres partenaires, comme les commissions ministérielles françaises de terminologie, la Communauté économique européenne, etc. La méthodologie élaborée dès la formation du réseau fait l’objet d’une mise à jour permanente, en particulier en ce qui regarde le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, ensemble constitué d’une vingtaine de dictionnaires pour chaque langue (anglais et français) et dans lesquels chaque unité lexicale repérée ou proposée est vérifiée afin d’en établir le véritable statut linguistique (voir Cayer et Lebel-Harou 1983). Le volet lexicographique représente la pierre d’assise des recherches néologiques du réseau depuis sa constitution. Le traitement subséquent des unités terminologiques nouvelles est du même ordre que les travaux de terminologie habituels : préparation du dossier, élaboration de la définition, réduction des observations linguistiques, terminologiques ou techniques, vérification des rapports onomasiologiques entre les termes, ainsi de suite.

Objectifs de la néologie institutionnelle

Le réseau de néologie francophone a défini un certain nombre d’objectifs dont les principaux sont de :

  1. Répondre aux besoins multiples exprimés de toute part de rendre disponibles le plus rapidement possible des néologismes de facture française chez les scientifiques, les techniciens, les ingénieurs, les terminologues, las traducteurs, les étudiants et toutes les personnes aux prises avec des besoins langagiers nouveaux et qui ne sont pas en mesure de les trouver aisément. La mise à disposition de réservoirs de mots nouveaux, vise à l’augmentation quantitative et qualitative du travail de recherche terminologique.
  2. Si nécessaire, créer des néologismes français pour contrer l’infiltration des néologismes ou des néologismes ou des emprunts américains dans la langue française. Cet objectif veut essentiellement démontrer la capacité génératrice de la langue française en matière lexicale. Un sous-objectif de protection des structures du français y pointe également. Néanmoins, il ne s’agit pas ici de bannir à tout prix les emprunts. La recherche d’une proportion lexicale tout à fait normale entre les mots autochtones et les mots empruntés trouve ici sa justification.
  3. Sélectionner, analyser, normaliser, si nécessaire, les mots et les termes nouveaux qui entrent en conflit dans des situations de synonymie néologique ou terminologique. L’harmonisation et l’uniformisation de la communication sous-tend cet objectif.
  4. Développer chez les spécialistes de toute discipline, qu’ils soient langagiers ou non, des réflexes linguistiques bien français en matière de création lexicale. Objectif didactique de première importance, cet aspect est également lié à la connaissance des mécanismes de fonctionnement du système linguistique français. La maîtrise de la morphologie et des règles de créativité linguistique est tout aussi impérative que l’apprentissage et le maniement des règles de grammaire enseignées à l’école.
  5. Utiliser la situation privilégiée du Québec en Amérique du Nord comme tremplin d’observation de la néologie américaine galopante et servir de relais avec le reste de la francophonie. Depuis plus de deux cents ans, cette position stratégique a permis au français du Québec de développer des mécanismes de créativité lexicale qui lui sont propres et qui servent souvent à affronter d’une manière généralement satisfaisante l’infiltration massive des emprunts, entre autres.
  6. Contribuer à l’enrichissement collectif du stock lexical de la langue française par des apports lexicaux régionaux originaux, particulièrement ceux qui proviennent des secteurs d’activités économiques et scientifiques où chaque communauté francophone est à la fine pointe des recherches dans le monde, comme c’est le cas pour les techniques de l’eau, le laser, la foresterie, la biomasse forestière au Québec.
  7. Conduire des recherches théoriques dans le domaine de la néologie qui soient utiles à l’avancement des connaissances sur ce sujet en linguistique, en traduction, en terminologie et en sociolinguistique. Pour l’instant, le développement du Réseau de néologie a théoriquement et pragmatiquement contribué à l’avancement et à l’affermissement du projet d’aménagement linguistique et terminologique du Québec. Moyennant quelques ajustements indispensables, ce modèle est exportable dans d’autres sociétés (Afrique maghrebine, Afrique noire, Amérique du Sud) aux prises avec des problèmes similaires de changement linguistique et de tentatives de stabiliser leurs langues nationales.

Ces objectifs donnent aux Québécois des moyens d’action et de réaction plausibles au regard de situations linguistiques précises comme la créativité lexicale, la terminologie, l’emprunt, la synonymie, etc., ensemble de problèmes que les aménageurs linguistiques ont à affronter régulièrement et pour lesquels ils doivent proposer des solutions théoriques et pratiques pertinentes et immédiatement applicables.

Quelques facteurs préjudiciables à la néologie

L’instauration et le développement d’un réseau de recherche en néologie, auquel ont été associées plusieurs dizaines de personnes depuis huit ans, a permis de battre en brèche plusieurs préjugés à l’égard de la néologie depuis qu’elle fut mise en valeur par des écrivains français du 18e siècle. Parmi les facteurs dominants préjudiciables à la néologie, il suffit de rappeler le purisme, la lexicographie et la pédagogie (voir Actes du 10e Colloque de la SILF, thème 2 : L’innovation lexicale [à paraître]).

On sait pertinemment, que les recherches sur le lexique et la sémantique ont fortement souffert du fixisme imposé au 17e siècle en réaction contre un certain faste linguisique du siècle précédent, la Renaissance. L’interdiction politico-grammaticale de néologiser a culminé et s’est cristallisée à ce moment. La dictature puriste a bien résisté à quelques tentatives de réaction à travers les siècles suivants. De sorte que jusqu’au deuxième tiers du 20e siècle, la néologie a plutôt stagné. La tradition puriste s’était imposée constamment et avec force comme un vigile interdisant toute modernisation lexicale et freinant l’expansion normale et naturelle de la langue française. Cette monolithisation de la langue française l’a gardée captive dans son inconfortable conception centralisatrice, exagérément normée, trop autarcique au goût des régionalisants et, naturellement, passéiste.

La lexicographie a, quant à elle, longtemps ostracisé le néologisme. Le dictionnaire affublait bien certaines entrées ou sens nouveaux d’une marque néol., abréviation de néologisme, qui outrepassait cependant sa signification originale d’indice temporel soulignant la nouveauté d’un mot, pour revêtir plutôt un habit de juge qui statuait sur la valeur sociale du mot. La marque temporelle en est venue à servir d’indice de prescription plus ou moins accentuée, de signe de suspicion ou d’interdiction pure et simple. Bref, l’abréviation propulsait carrément entre parenthèse le mot nouveau, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer pour le consulteur ordinaire du dictionnaire qui se voyait coincé entre la réalité linguistique telle qu’il la vivait et un signal de désapprobation lexicographique officielle. Tel fut, pendant de nombreuses décennies, le comportement lexicographique conservateur envers les néologismes. L’attitude dictionnairique a beaucoup évolué à cet égard depuis 1975 environ, date charnière dans la modernisation lexicographique française. On constate maintenant un heureux début de libéralisation, à tout le moins un minimum d’ouverture acceptable, propre à encourager des comportements plus positifs à l’égard de la consignation des mots nouveaux dans les dictionnaires. Et cela, même si quelques lexicographes demeurent encore réticents en face de l’entérinement des néologismes et qu’ils continuent à manifester une nette préférence pour l’honnête homme de l’époque pré-littréenne.

La réticence et la résistance constatées envers la néologie chez la plupart des usagers généraux et professionnels de la langue tiennent aussi leur raison d’être dans l’absence injustifiable et totale de pédagogie à l’égard de la néologie. Rarement la créativité lexicale a-t-elle été abordée pleinement et sainement à l’université. Quant au niveau pré-universitaire, il vaut mieux ne pas s’aventurer à y enquêter. Le vide pédagogique est presque complet dans le monde francophone, si ce n’est quelques tentatives théoriques partielles et éparses. Il n’existe rien de systématiquement organisé. La perspective historique révèle évidemment les nombreuses raisons plus ou moins admissibles qui justifieraient un comportement pédagogique conservateur et traditionnel, comportement qui est soumis à des contraintes idéologiques qui n’ont souvent rien de linguistique. Aujourd’hui, l’état actuel des recherches scientifiques et de l’enseignement universitaire permet une ouverture qui annonce de meilleurs jours. En effet, la sensibilisation à la néologie et aux mots nouveaux est beaucoup plus grande qu’auparavant et ces recherches attirent de plus en plus de chercheurs et de professeurs de calibre universitaire. L’avenir parait plutôt positif à cet égard. Idéalement, il est souhaitable que l’arsenal des moyens de création lexicale soit mis à la disposition des étudiants le plus rapidement et le plus raisonnablement possible. Une connaissance minimale des mécanismes de formation des mots est nécessaire, au même titre que l’apprentissage et la maîtrise d’un minimum de règles grammaticales sont exigés des locuteurs.

Le purisme, une lexicographie trop traditionnelle et une pédagogie conservatrice ont longtemps empêché la néologie de s’affirmer comme ressource linguistique d’une indéniable valeur pour enrichir la langue française. Heureusement, ces emprises négatives se sont aujourd’hui atténuées et temporisées, laissant présager un avenir non négligeable pour la néologie qui mérite certainement d’acquérir le statut de discipline linguistique reconnue.

Conclusion provisoire

Ainsi, les recherches néologiques officielles, c’est-à-dire instaurées par un état dans le cadre d’une législation linguistique tout aussi officielle, amènent un regard nouveau sur l’une des branches des sciences du langage jusque-là demeurée au plan théorique et presque exclusivement entre les mains des chercheurs et des savants linguistes. L’intervention de l’état québécois dans le domaine de la correction et de l’enrichissement de la langue française pose de nouveaux principes en matière de doctrine linguistique, tant sous l’aspect curatif de la langue, que sous son aspect d’enrichissement lexical. Ce champ d’application de l’interventionnisme néologique est restreint pour l’instant à la dénomination des choses, des procédés, des opérations, etc., rattachés aux langues techniques et scientifiques. L’impact institutionnel évoqué ici se répercute naturellement sur la langue d’usage général.

On aura donc observé que l’intervention néologique dans le processus d’aménagement au Québec procède d’intentions positives qui sont de :

  1. Tenter de réduire ou de bannir l’emprunt, surtout celui qui appartient aux langues terminologiques (sciences, techniques, commerce, etc.). Des situations linguistiques historiquement différentes font que la lutte contre l’emprunt se déroule au Québec et en France suivant des modalités et des succès variables.
  2. Tenter de favoriser une créativité lexicale autochtone, puisant aux ressources morphologiques et syntaxiques internes du français. L’objectif est la revalorisation des capacités créatrices de la langue tout entière, pouvoirs qui avaient été mis en veilleuse pendant plusieurs décennies par l’invasion massive de vocabulaires étrangers qui pénétraient rapidement et allègrement dans la langue française selon le principe bien connu que les termes voyagent avec les objets qu’ils dénomment. Ces pouvoirs avaient aussi été réduits par la domination puriste.
  3. Imposer aux usagers, par le recours à la voie législative, des néologismes français pour le plus grand bien de la langue française, évitant ainsi une détérioration encore plus accentuée. Devant les sentiments traditionnels envers le bannissement des emprunts et des néologismes, ces visées peuvent paraître puristes. En réalité, ces prises de positions fermes tendent à l’affirmation des capacités productives du français qui lui permettent d’affronter avec succès et en recourant à des procédés internes, le renouvellement normal et constant du lexique. L’objectif tend donc à revaloriser le pouvoir autoproducteur du français plutôt qu’à denier la valeur de l’emprunt dans certaines circonstances. La visée fixiste habituellement reconnue au purisme n’est nullement défendue, ni entérinée ici. Au contraire, il s’agit de l’expansion et de l’évolution de la langue française et non de son involution.

En plus des recherches proprement pratiques en néologie, et qui ont été longuement évoquées ici, l’Office de la langue française est concrètement intervenu à trois niveaux sur un plan plus théorique afin d’assurer une qualité linguistique plus acceptable dans le cadre de la vie et de la société québécoises.

D’abord en publiant en décembre 1980 un énoncé de politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères. Le principe général de cet énoncé stipule que « la communauté linguistique francophone du Québec, tout en maintenant sa faculté de dénommer en français des réalités qui lui sont internes ou externes, doit tenir compte des exigences de la communication entre les membres de la francophonie » (voir Office de la langue française 1980 : 6).

Les objectifs de l’énoncé sont de :

  1. Répondre au besoin d’une prise de position officielle et précise de l’Office dans l’accomplissement de son mandat de normalisation.
  2. Répondre aux multiples besoins exprimés de toutes parts au Québec quant à l’élaboration de lignes directrices régissant l’emploi de la langue officielle en général et, en particulier, le recours légitime à l’emprunt.
  3. Poser un jalon indispensable vers l’établissement, à plus long terme, d’une politique globale de l’emploi de la langue française au Québec, y compris une norme du français parlé et écrit.
  4. Confirmer le rôle prépondérant que doit jouer le Québec, au sein de la francophonie, dans la recherche de moyens d’exprimer en français des réalités nouvelles, dont bon nombre sont d’origine nord-américaine.

L’énoncé de politique renferme une typologie des critères qui font qu’un emprunt sera accepté, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention.

Deuxièmement, en élaborant un énoncé de politique linguistique relative aux régionalismes, énoncé qui devrait être publié sous peu (voir Office de la langue français 1983). Le principe général de cet énoncé stipule que le statut lexicologique et lexicographique de certains mots ou termes en usage au Québec doit être déterminé d’une manière officielle, afin de répondre aux besoins identifiés au Québec et dans divers milieux étrangers, notamment en France. Des règles sont donc énoncées quant à la définition de critères minimaux de reconnaissance des régionalismes québécois. Elles tiennent compte des rapports que ces québécismes entretiennent avec la langue française en vue d’instaurer l’intercommunication avec la francophonie.

Ayant identifié et défini toutes les catégories de régionalismes québécois, l’énoncé décrit les critères qui font qu’un régionalisme sera accepté, qu’il sera rejeté, ou encore qu’il ne fera l’objet d’aucune intervention.

L’énoncé ne préconise nullement un alignement inconditionnel sur une forme unique de français imposée de l’extérieur. Il n’entend pas non plus encourager la formation d’une langue québécoise détachée de ses sources historiques européennes. Il veut promouvoir les valeurs linguistiques véhiculées par les différentes ethnies qui composent la mosaïque francophone, dont le Québec, justifiant ainsi l’observation et le développement du précepte de l’unité et de la diversité de la langue française dans le monde. Le modèle d’aménagement linguistique prôné pour le Québec sous-entend que le recours aux régionalismes s’avère nécessaire à la conduite de la francisation, tout en favorisant l’enrichissement collectif de la langue française par des apports originaux. Aussi, certains des particularismes linguistiques québécois sont protégés et entérinés officiellement.

Enfin, en élaborant un énoncé de politique linguistique relative à la créativité lexicale, énoncé qui en est encore à sa phase préparatoire. Ce texte proposera un certain nombre de règles en ce qui regarde la formation des mots et des termes, les critères d’acceptabilité linguistique et sociale des éléments lexicaux nouveaux, ainsi que des circonstances qui justifient le recours à la création néologique. Il accordera une attention toute spéciale aux modalités de création lexicale au Québec qui diffèrent de celles de la France sur certains points.

Tous ces énoncés de politique préparés les uns à la suite des autres constitueront une grille d’évaluation permettant de statuer de mieux en mieux sur l’état de la langue française telle qu’elle existe au Québec, et ceci dans un cadre officiel et institutionnel. De cette manière, il est possible d’obtenir l’ensemble des éléments pertinents pour proposer aux Québécois une langue de qualité, concept qui reste cependant à analyser en profondeur. Toutes ces réflexions sont menées afin de préciser certains aspects du dossier linguistique québécois et de permettre des interventions de plus en plus adéquates et cohérentes en terminologie et, subséquemment, en langue générale.

Le contexte linguistique québécois, comme on l’a vu, offre des différences notables d’avec le reste du monde francophone. Des décisions internes doivent être prises à propos de problèmes épineux et fondamentaux, comme l’emprunt, les régionalismes, la néologie, au regard d’une norme langagière globale à promouvoir et d’une réflexion approfondie sur la description d’un modèle normatif qui convienne au milieu québécois.

Bibliographie

Note

[1] Ce texte est une version modifiée d’une communication présentée à Canada House (Londres) le 18 novembre 1983 au colloque Languages Group of the British Association for Canadian Studios sur le thème Canada in French Studies.

Résumé

L’interventionnisme de l’état en matière de langue et plus particulièrement dans le domaine terminologique (LSP) fait l’objet de l’article. Comment l’état québécois définit-il le processus d’aménagement de la terminologie française dans les textes législatifs ou encore dans des énoncés de politique relative à l’un ou l’autre des aspects de la langue sur lesquels il souhaite intervenir, comme la néologie, l’emprunt, les régionalismes? Un modele d’aménagement à double facette est privilégié : concevoir la terminologie du point de vue institutionnel et préconiser des solutions d’intervention adaptées à l’objet. Pour l’Office de la langue française, l’un des moyens concrets a consisté à développer une activité néologique interne puis, à partir de 1975, à extensionner ces travaux dans le cadre d’un réseau international de néologie dont faisaient partie d’autres communautés francophones, principalement européennes. Ces perspectives guident les réflexions sur le rôle de la néologie dans le processus d’aménagement linguistique du Québec.

Abstract (anglais)

Neologisms and Language Planning in Quebec

This article discusses government intervention in language matters, particularly in the area of terminology. How, it questions, docs the government of Quebec approach the planning of French terminology in legislative texts and political announcements relative to such aspects of language it wishes to influence as the introduction of neologisms, borrowing, and the use of regionalisms? The author suggests a two-sided approach to language management is at work, one that conceives of terminology from an institutional point of view and advocates situation-specific language intervention solutions. For the Office of the French Language, one concrete means of terminology management has been to develop internal neologistic planning and then, since 1975, to extend these efforts within an international neologistic network, in conjunction with other francophone communities, particularly European ones. These perspectives guide reflections on the role of neologisms in the process of language planning in Quebec.

Resumo (espéranto)

Neologismoj kaj lingvo-planado en Kebekio

La artikolo traktas registaran intervenon en lingvajn demandojn, precipe rilate al terminologio. Kiel, ĝi demandas, la registaro de Kebekio aliras la planadon de franclingva terminologio en leĝfuraj tekstoj kaj politikaj anoncoj, en rilato al tiu aŭ alia aspekto de la lingvo, ĉe kiu ĝi deziras interveni, kiel ekzemple neologismoj, pruntado, regionismoj? La aŭtoro sugestas, ke dufaceta aliro al lingvoprizorgo okazas —aliro, kiu konceptas la terminologion de institucia vidpunkto kuj samtempe pledas por intervenaj solvoj adaptitaj al specifaj celoj. Ĉe la Oficejo de la Franca Lingvo, unu konkreta metodo de terminologia prizorgo estas evoluigo de interna neologisma planado kaj, depost 1975, plivastigo de tiuj klopodoj ene de internacia neologisma reto, kunlabore kun aliaj franclingvaj komunumoj, precipe eŭropaj. Tiuj perspektivoj kondukas al komentoj pri la rolo de neologio en la procedo de lingva prizorgo en Kebekio.

Le miroir aux alouettes en intelligence artificielle

La décision de fonctionner dans sa langue maternelle ou dans une langue « nationale » (en élaborant des terminologies) ou de se résigner à emprunter la langue outil avec la matière à travailler est politique, car toute langue est capable de tout nommer : l’impression trop fréquente que certaines sémantiques ne peuvent répondre au besoin notionnel relève de l’idéologie (Rey 1979 : 66-67).

Introduction

Le présent exposé prend sa source dans deux séminaires de 2e et 3e cycles consacrés à la néologie et tenus respectivement à l’Université Laval et à l’Université du Québec à Chicoutimi de janvier à avril 1986 sur le thème de l’emprunt dans le domaine de l’intelligence artificielle[1]. Seize étudiants ont participé aux rencontres (12 à Québec et 4 à Chicoutimi). Ils devaient réaliser une recherche appliquée qui consistait à extraire d’une documentation récente les termes d’emprunt appartenant au secteur de l’IA. Chaque étudiant avait à traiter dix notions, une notion pouvant donner lieu à plus d’un emprunt, ce qui occasionnait des cas de synonymie (ex. bottom up method et bottom up system). L’exercice s’appuyait sur les principes et méthodes mis au point au Québec pour le traitement des néologismes (voir Boulanger 1979). Outre le traitement terminologique habituel, les participants avaient comme mission d’établir le statut lexicographique, terminographique et informaticographique des unités terminologiques recensées. De plus, ils avaient l’obligation de se prononcer sur le statut normatif des emprunts, c’est-à-dire que pour chaque terme étranger retenu, il fallait décider de son intégration en français ou de son remplacement par une forme lexicale de facture « bien française ». Ce dernier exercice plaçait les étudiants en situation réelle d’interventionnisme linguistique puisque la décision de retenir ou de rejeter l’emprunt leur revenait et qu’elle devait être justifiée.

Le groupe étant composé de linguistes, de terminologues et de traducteurs, les attitudes devant l’emprunt ont varié en fonction des critères de formation de chacun ainsi que de leur conception réciproque de la norme lexicale en français. Au surplus, l’expérience se déroulant au Québec où les comportements devant l’emprunt diffèrent profondément de ceux que l’on observe en France, il fallait s’attendre à des prises de position favorables à la francisation intégrale des termes allogènes, du moins en apparence. En fait, les Québécois souscrivent à l’hypothèse qui soutient que certaines communautés « rebelles à l’emprunt pur et simple pratiquent plus volontiers le calque qui transpose dans leur système de formation un dérivé ou composé d’une autre langue » (Bonnard 1972 : 1 580).

Au total, 101 termes anglais ont été recueillis, y compris quelques variantes morphologiques ou orthographiques. Ils représentent environ 80 notions différentes. Ils ont donné lieu à une cueillette de 212 termes « français » répartis comme suit :

Parmi les 124 calques, 19 conservent des traces visibles d’un élément étranger que ce soit un emprunt déjà intégré (compteur de bits), un calque morphologique (vecteur de mappage, résolveur de problème), un nouvel emprunt (programme bootstrap), ou encore une forme fautive (signal digitalisé).

L’hypothèse de départ cherchait à vérifier si l’intrusion des techniques et technologies américaines récentes dans la vie des francophones avait pour effet immédiat d’accroître le nombre de vocables empruntés en même temps que les réalias qu’ils désignent. De vérifier également si le calque pouvait constituer une caractéristique des terminologies nouvelles dans une langue, surtout lors de la phase d’installation.

D’où la mise en évidence de trois problèmes linguistiques majeurs, parmi d’autres :

  1. L’impossibilité ou la quasi-impossibilité d’harmoniser les terminologies au plan international, c’est-à-dire de les normaliser.
  2. La mise en relief du facteur de la synonymie avec les avantages et les inconvénients qui en découlent, comme par exemple les flottements terminologiques presque permanents.
  3. La perturbation des systèmes linguistiques, tout spécialement les zones lexicales, morphosémantiques et morphosyntaxiques des langues non productrices de la technologie nouvelle. Le plus souvent ces langues empruntent massivement à des systèmes allogènes d’où émane la terminologie. En conséquence, elles ne sont pas immunisées convenablement contre l’invasion. Quand elles n’empruntent pas, elles calquent, émaillant le langage de fleurs exotiques souvent empoisonnées.

Toutes les innovations nécessitent l’élaboration et la mise en service constantes de terminologies scientifiques et techniques nouvelles en vue d’assurer l’efficacité de la communication ainsi que la diffusion des produits et des informations. La floraison lexicale concourt à l’inflation souvent excessive des dictionnaires chargés d’en rendre compte, en particulier les dictionnaires terminologiques et les banques de terminologie. Les termes voyagent non seulement dans leur langue d’origine mais ils émigrent dans d’autres langues suivant des modalités variables. Tantôt ils y arrivent intacts, tantôt ils s’y faufilent sous la forme d’une construction savamment maquillée ou encore légèrement vêtus d’attributs naturels. « La découverte des réalités d’un pays étranger passe presque toujours par la langue étrangère correspondante, car dans un premier temps on ne peut en parler qu’en les appelant par leur nom » (Rey-Debove/Gagnon 1980 : XI). Le xénoterme précède souvent le calque ou le néologisme originaire, la nécessité de dénommer pressant davantage que la mise au point d’un vocable conforme aux critères de la langue. Des mots allogènes se sont vu ensuite supplantés par des nouveautés internes (ex. logiciel), d’autres ont résisté sous la forme étrangère (ex. wetware) ou calquée (ex. signal numérique), tandis que d’autres enfin vivent en concubinage avec un ou des synonymes internes (ex. matching score / évaluation de confirmation; pattern matching / filtrage / appariement).

Tout comme l’emprunt, le calque est simultanément un procédé et le résultat de l’opération. Il répond donc à des besoins de dénomination tout en s’inscrivant comme un mode organique de formation d’une langue à des gènes qui se combinent, on peut penser que le calque s’apparente à une manipulation génétique, qu’il est le fruit d’une espèce de mutation morphosyntaxique artificielle dans une langue. (Ce qui vient d’être dit vaut uniquement pour le calque formel, car le calque sémantique n’entre pas dans nos préoccupations pour le moment.)

Le calque procédé sera défini comme étant la substitution d’un signifiant de texture étrangère par un signifiant ancien ou nouveau de texture nationale pour désigner soit un signifié totalement étranger, soit un signifié déjà opérationnel en français, soit un signifié lui-même nouveau en français.

Quant au calque-produit, c’est l’unité lexicale issue de la substitution.

Le calque se situe juste à l’intersection des moyens externes (emprunt) et des moyens internes (dérivation, composition, etc.) de renouvellement du stock lexical d’une langue. On le considère comme un xénomorphème (simple ou complexe) transposé d’une langue dans une autre, façonné dans la matrice morphosyntaxique de la langue d’accueil et accompagné ou non de bon sens dans la langue source.

Manifestement, le calque provient du contact entre deux langues et, dans la première phase de son installation, il doit beaucoup au bilinguisme actif ou passif du calqueur. Si l’action de calquer exige une certaine forme de bilinguisme, la réutilisation du calque intégré n’y est pas obligatoirement rattachée. Il y a donc calque lorsqu’un xénomorphème est cloné dans un système linguistique différent, manipulé par des locuteurs qui ne sont jamais ou rarement en situation de communication bilingue. Au fur et à mesure que la motivation d’emprunt ou de calque s’estompe, les interférences ne sont plus perçues (ex. est-allemand, nord-américain; base de faits, moteur d’inférence); d’autant que les nouveaux termes viennent s’insérer dans des suites paradigmatiques qui sont d’allure bien française. Le calque s’apparente à une démarche interprétative. Reflétée à travers un miroir langagier, la forme étrangère reste aux portes du français, son ombre seule franchissant le seuil. Tout comme le reflet d’un objet dans un miroir n’est pas cet objet, le calque est un emprunt sans être l’emprunt. Pour les traducteurs et les terminologues, c’est un vrai miroir aux alouettes lexicales.

Dans la pratique, le calque s’avère difficile à épingler. Seule une double recherche terminologique, une dans chaque langue, permet de rassembler suffisamment d’indices pour en retracer l’origine. C’est le recoupement des informations terminologiques ou la fusion des nomenclatures qui accrédite la filiation entre le terme de départ et le terme d’arrivée. Il arrive souvent que le terminologue n’ait qu’une suspicion du calque s’il ne repère pas la matrice allogène (ex. démon, coquille, scénario, fenêtre forment en apparence des néologismes sémantiques ou des homonymes en français alors qu’ils proviennent respectivement des termes anglais demon, shell, script et window).

La xénoterminologie

La matrice allogène du calque est un moule souple qui permet une réfection autochtone du produit fini à partir des règles propres de la langue cible, que ce soit du point de vue phonétique, sémantique, morphologique ou syntaxique. (Seuls les deux derniers volets ont retenu l’attention pour l’analyse.)

L’étude du corpus confirme que les normes pour calquer ont été respectées.

Sur un total de 212 termes « français », le corpus inclut 124 calques complets ou partiels. De ce nombre, 17 proviennent de propositions de remplacement faites par les étudiants; les autres unités furent récoltées dans la documentation dépouillée ou dans les réservoirs terminographiques existants. Les suggestions étudiantes ressortent d’une opération d’aménagement linguistique, tandis que les 107 termes restants sont des calques spontanés nés dans les milieux spécialisés. Le calque volontaire dérive d’une réflexion linguistique menée sur l’emprunt par le calqueur qui connaît et maîtrise l’arsenal de règles morphosyntaxiques de la langue d’arrivée. Il utilise ces règles dans le cadre d’une opération d’aménagement terminologique dont l’objectif est la francisation.

Certains calques n’ont pas été admis par les aménageurs étudiants. Ceux-ci ont alors mis d’autres ressources néologiques naturelles à contribution pour proposer des unités lexicales, notamment la dérivation syntagmatique interne. De fait, 19 innovations nationales ont été proposées. Elles renvoient à 14 notions. Dans cet ensemble, 12 suggèrent le remplacement de calques seuls, 3 d’emprunts directs seuls et 4 de dénominations multiples (calques et emprunts).

D’un tout autre point de vue, l’interventionnisme linguistique contribue parfois à entretenir un flottement terminologique synonymique. Ainsi, la notion « knowledge engineer » est rendue par 7 dénominations françaises différentes : 2 calques complets repérés dans la documentation (ingénieur de la connaissance et ingénieur du savoir), 2 propositions de calques partiels (ingénieur cogniticien et informaticien de la connaissance), 3 formes d’origine interne, dont 2 équivalents proposés (informaticien cognitif et cogniticien), l’autre unité provenant d’une banque de terminologie (technicien d’un secteur de matière grise). Quant aux notions « expert system » et « inference engine », elles donnent respectivement lieu à 8 et à 12 appellations françaises, de quoi encourager les fervents de la synonymie.

Le miroir

Depuis Nicole Oresme au XIVe siècle jusqu’aux voyageurs en Concorde au XXe siècle, chaque époque a vu la pénétration profonde d’emprunts en français; parmi ceux-ci, un nombre considérable de calques appelés aussi translation (voir Dubois 1963 : 10), se sont installés. « Sous sa forme spontanée, l’emprunt n’est pas l’aventure fortuite qui déstabilise, mais une des conditions mêmes de la vie des langues, du fait qu’elles sont parlées par des sociétés humaines, nécessairement en contact dans l’espace et dans le temps » (Hagège 1983 : 61). On ne peut donc songer à chasser systématiquement tous les mots étrangers afin de leur substituer des unités lexicales autochtones. Cela relèverait du plus pur donquichottisme ou encore d’une nouvelle croisade linguistique.

D’autant plus qu’il n’est pas interdit de se poser la question de savoir si les calques et les emprunts en général sont de véritables transpositions ou si parfois le locuteur n’a pas affaire à des parallélismes de construction, c’est-à-dire à des développements indépendants et souvent simultanés dans les langues en présence. Il est très fréquent que de tels développements reposent sur des virtualités morphosyntaxiques communes à deux ou plusieurs langues, moyennant parfois quelques ajustements mineurs. « Plus les similitudes entre les deux systèmes linguistiques sont nombreuses et profondes —le cas des langues apparentées généalogiquement— plus grandes seront les difficultés pour reconnaître ce qui est un emprunt [ou un calque] et ce qui ne l’est pas » (Goldis 1976 : 100). Par exemple, le français et l’anglais, sans être généalogiquement parents, disposent néanmoins d’un héritage commun dont les traces remontent au Moyen Âge. Sans oublier non plus que dans les sphères scientifiques et techniques, le recours à la formation gréco-latine est usuel. Ainsi, comment détecter que critérialité, déclaratif, procédural et heuristique doivent leur existence aux formes anglaises criteriality, déclarative, procédural et heuristic si on ne remonte pas à la source d’inspiration. Même là, les fondements étymologiques communs laissent l’interprète perplexe.

Si l’on introduit dans le débat le critère du prestige des langues, on s’aperçoit rapidement que c’est la différence d’attrait entre deux langues (la prêteuse et l’emprunteuse) qui explique l’aspect dynamique du phénomène du calque. Celui-ci met en cause des systèmes linguistiques à travers le prestige culturel de chacun et à travers leur poids réciproque dans l’univers contemporain. S’il n’y a pas d’intervention rigoureuse, les cultures et les technologies dominées sont condamnées à l’emprunt linguistique, avec ou sans certificat de citoyenneté ou de naturalisation pour les nouveaux venus. Il est clair que « la valeur attribuée au mot emprunté est une question sociale et nationale; selon que l’idiome et le peuple auxquels on fait des emprunts sont regardés comme inférieurs ou supérieurs, ces emprunts descendent ou montent en dignité » (Nyrop 1913 : 142). Le calque est le reflet définitif et insidieux des influences qu’ont un peuple et une culture sur d’autres. Il s’inscrit dans une lutte de pouvoir. En tant que ressource linguistique innovatrice, il est « le lieu où doivent définir leurs rapports la langue et la culture, une langue de départ et une langue d’arrivée, le mot et le concept, pour savoir à quelle théorie du langage on se réfère » (Meschonnic 1976 : 65).

Le calque sédimente un simulacre de vérité dans la langue d’arrivée. C’est une espèce de bébé-éprouvette : une fertilisation terminologique artificielle. Qu’on ait donc affaire à l’emprunt direct ou à la translation, il reste toujours quelque chose de la langue de départ dans la langue cible, un sentiment d’extranéité.

De par sa motivation psychologique, le calque peut parfois se confondre avec un moyen de défense nationaliste. Comme la référence étymologique allogène se perd pour être remplacée par une fausse référence interne, il crée une impression de fausse sécurité linguistique. Le calqueur s’imagine rejeter ce qui lui est étranger linguistiquement en faisant appel à des éléments morphosyntaxiques internes. Dans le cas des entorses, la nouvelle règle s’additionne au réseau indigène déjà disponible (ex. dã → dé dans la structure : point cardinal + adjectif ou nom ethnique). Le calque parfait est donc un xénoterme qui, pour se conformer à la langue preneuse, adopte une physionomie propre à celle-ci. Les nouvelles formations acquérant une collaboration française par mimétisme, elles se confondent avec celles que l’usager est habitué de manipuler. En fait, il est plus facile de s’adapter au calque, donc de l’avaliser comme ressource créatrice, que de recourir à l’emprunt brut. Le calque s’enfouit alors dans la mémoire collective séculaire des francophones car il correspond à des habitudes langagières communautaires. Tandis que l’emprunt complet ou partiel conserve son apparence parasitaire.

Le calque entraîne une modification de la perception par rapport au réfèrent ou encore une reconsidération de la valeur connotative du signe. L’enveloppe formelle devenue française charme le référent qui peut être lui aussi perçu comme français d’origine. Le facteur psychologique joue un rôle important dans la perception non seulement du signe mais également de l’univers. Une collection de signes étrangers passe dans une autre langue sous une forme déguisée, traînant dans son sillage une collection de notions qui peuvent ou bien enrichir des connaissances culturelles, scientifiques et technologiques ou, au contraire, les perturber.

Il n’en reste pas moins que le calque découle d’une décision interne, que ce ne sont pas les étrangers qui calquent mais bien les francophones eux-mêmes lorsque c’est la langue française qui est en cause. Avant de porter des accusations d’invasion à gauche et à droite, avant de jeter l’anathème, peut-être faudrait-il se regarder dans un miroir afin de se percevoir tel que l’on est.

Bibliographie

Note

[1] Le texte intégral de la communication a été publié dans une autre revue de linguistique. Une bibliographie plus étendue ainsi que les tableaux dans lesquels les termes sont classés par catégorie l’accompagnent.

Le formateur de terminologues: un globetrotteur

1. Introduction

C’est devenu un truisme que de constater, que les progrès très sensibles de la terminologie au cours des 20 dernières années ont conduit, d’une part à l’adoption d’instrumentations et de méthodologies rigoureuses et précises et, d’autre part, à la mise au point de cursus et de cadres de formation qui débordent largement la structure universitaire classique. L’éclatement de l’espace universitaire date, quant à lui, d’environ une décennie, soit depuis que des programmes de 2e et de 3e cycles ont été instaurés et que la formation supérieure peut se dérouler hors de l’enceinte proprement dite de l’université. Un autre constat fait voir qu’à l’heure actuelle, la terminologie est en osmose permanente entre les milieux producteurs et utilisateurs et les milieux académiques où s’effectue l’acquisition des mécanismes moteurs et des corps doctrinaux. Notre discipline est donc devenue Tune des dynamiques fondamentales de tout projet d’aménagement linguistique de par le monde.

L’accroissement considérable des connaissances en terminologie a renforcé l’établissement de vastes programmes d’enseignement et elle a favorisé la reconnaissance de plusieurs universaux au regard des méthodes de formation (cours, stages, échanges, etc.). Cependant, une telle effervescence n’a pas encore permis de mettre de l’avant le phénomène de l’itinérance des formateurs, qui entraîne dans son sillage celle des demandeurs. Dans ce qui suit, nous nous intéresserons aux pays sur la voie de l’aménagement linguistique et terminologique qui ne partagent pas les mêmes systèmes langagiers que ceux que nous sommes habitués à côtoyer dans le monde dit occidentalo-septentrional.

Nous voudrions proposer ici quelques réflexions préliminaires à un examen plus approfondi de la question de la formation des terminologues lorsqu’il existe de nombreux et profonds écarts linguistiques, culturels, sociaux, géographiques, civilisationnels et éducationnels entre les groupes-cibles et les pédagogues. Ces notules s’inscrivent dans là grande constellation de la coopération internationale en matière de terminologie. Elles s’appuient également sur le principe du transfert des connaissances selon un processus pyramidal (voir Boulanger, 1986).

2. Objectifs

La présente communication a, en conséquence, un double objectif :

2.1. Tenter de dégager, à partir de quelques expériences de formation menées au Québec et à l’étranger depuis une décennie, une conception globale de l’enseignement de la terminologie à l’université, et plus précisément de la formation supérieure. Notre vision fait éclater le concept étroit d’« université » conçu au sens traditionnel. Elle se veut un examen filigrane de l’institution qu’est l’université et, simultanément, des stratégies aménagementales que sont l’enseignement de la terminologie et la formation des terminologues et des terminographes.

2.2. Mettre en évidence ou souligner certaines divergences dans les mécanismes de formation déjà établis lorsque les groupes-cibles représentent des pays, des États, des institutions et des langues qui divergent profondément de nos conceptions habituelles en ces matières. Les mécanismes existants doivent être réajustés et reciblés en fonction des communautés linguistiques aménagées et ils doivent tenir compte de la structure des langues en présence. Il s’agit à ce niveau de transcender des généralités et d’identifier des besoins spécifiques à chaque contrée. Expériences à l’appui, nous illustrerons là quasi-impossibilité de prôner un mode de formation uniformisé pour tous les terminologues et toutes les situations observables sur la planète, sans que cela remette cependant en cause des universaux déjà acquis.

2.3. L’exposé va comprendre deux parties :

Les avenues scrutées de manière cursive situent la formation à un niveau supérieur qu’il est difficile de cataloguer par de simples étiquettes comme certificat, baccalauréat, maîtrise ou doctorat. Il s’agit de la formation concentrée au plus haut niveau et dont l’incubation est de courte durée tout en étant de la plus grande efficacité. En outre, les situations évoquées sous-entendent toujours des contacts interlinguistiques perturbés et perturbants même si le français demeure la langue véhiculaire utilisée lors de la période d’apprentissage. Le rapport entre langue d’enseignement/langue de départ/langue d’application est déséquilibré et de nombreux bruits s’immiscent dans la communication.

3. La navette terminologique

Incontestablement, la terminologie est devenue une affaire planétaire. En conséquence, la dispersion géographique des personnes-ressources et des demandeurs requiert de nombreux déplacements et des ajustements de part et d’autre. Depuis une vingtaine d’années, nous avons participé à la percée de la terminologie comme discipline tributaire de la linguistique et comme point d’appui à l’aménagement linguistique, à son intronisation universitaire simultanément au Québec et en Europe (Autriche, Allemagne, Scandinavie [Finlande, Suède, Danemark], Angleterre, Catalogne, France, Suisse), puis à l’expansion généralisée des curriculums de par le monde. Avec comme retombées, des contacts répétés entre les principaux intervenants, la régulation des programmes d’enseignement et la formation de stratèges de haut calibre. Devant les gigantesques chantiers terminologiques qui provignent sur tous les continents, il n’est pas étonnant de constater que les pédagogues ont accepté de prendre leur bâton de pèlerin et de contribuer à la grande croisade terminologique. Celle-ci produit aujourd’hui des fruits multiples comme le montre le consensus universel en ce qui regarde les principaux éléments communs qui doivent figurer dans tout programme de formation (voir Boulanger, 1986 et OLF, 1981). Des linguistes et des terminologues sont donc devenus des globetrotteurs de l’aménagement des langues.

Après une dizaine d’années de globetrottage, quelques grands constats se dégagent des aventures de formation et des obligations qui y sont rattachées. Nous en signalons cinq :

Le globetrotteur apparaît comme un missionnaire de la terminologie et un généraliste capable d’élaborer une stratégie pédagogique adaptée à chaque situation qui lui est soumise. Il doit éviter certains pièges, tels le phénomène de l’érosion des compétences, la tentation du terrorisme terminologique intellectuel et l’incrustation dans le milieu receveur. Pour ces raisons, il faut encourager l’établissement d’un processus pyramidal de transfert des connaissances et de l’expertise ainsi que l’identification d’une source d’autorité locale susceptible d’assumer des responsabilités à chaque niveau de la pyramide de l’aménagement. Ces éléments contribuent à la saine gestion du processus pédagogique ainsi qu’à la gestion efficace du projet d’aménagement linguistique d’un État.

3.1. Le triangle planétaire

Les situations de formation qui peuvent se présenter sont les suivantes :

3.1.1. Les formateurs accueillent les demandeurs sur leur terrain. Dans ce cas, c’est l’apprenant qui se déplace afin d’acquérir des connaissances en terminologie et en terminographie. En général, les déplacements se font selon un axe sud-nord, plus rarement de l’est vers l’ouest. Les visiteurs peuvent alors bénéficier des infrastructures solidement implantées dans les entreprises privées ou publiques, les universités et les diverses institutions intéressées au projet d’aménagement linguistique. L’Office de la langue française, la Direction générale de la terminologie et des services linguistiques, l’université Laval et les grandes entreprises ont ainsi reçu depuis plusieurs années des stagiaires, des étudiants et des représentants de nombreux pays européens (Pays basque, Catalogne, etc.), africains (Maghreb, Cameroun, Rwanda, Soudan, etc.), sud-américains (Venezuela, Chili, Uruguay, etc.) et asiatiques (Chine, Inde, etc.), sans parler du Mexique. Dans cette première situation type, on constate que le visiteur est parfois submergé, sinon englouti, par la masse, des informations qui lui arrivent tous azimuts et qu’il doit digérer au fur et à mesure. Ceux qui s’en tirent le mieux, ce sont sans doute les étudiants inscrits à des études supérieures et qui disposent de plus de temps pour leur apprentissage.

L’arrivée rapide et ininterrompue des informations empêche souvent les parties de faire le point de manière raisonnée et comparative. De nombreuses questions demeurent sans réponse pour les étrangers. En outre, l’apprenant est fréquemment débordé par le nombre de personnes à rencontrer et de lieux à visiter, de sorte qu’il finit par se perdre dans le dédale des intervenants qu’il rencontre à tous les niveaux hiérarchiques et administratifs. Nous pourrions recourir ici à l’image colorée du « barrouettage » pour expliquer au mieux l’état d’esprit dans lequel se trouvent certaines personnes au sortir d’une formation intensive, épuisante et souvent hors de proportion avec leurs besoins et leurs objectifs spécifiques. Cette pédagogie passive n’a pas toujours créé des effets bénéfiques et ceci est dû à l’absence d’implication et d’identification des attentes de chaque participant. Au contraire, on y a souvent retracé quelques syndromes profonds du passage au Nord-Ouest.

3.1.2. Les formateurs sont amenés à se déplacer sur le terrain des demandeurs. Ils y partent armés de leur trousse terminologique à tout usage et à toute épreuve en vue de régler ipso facto la situation d’aménagement pour laquelle on les consulte. De tels déplacements plongent l’expert dans des contextes linguistiques, sociaux, culturels, civilisationnels et géographiques perturbant et parfois même désillusionnant par rapport aux espérances. Qu’on juge de la diversité des lieux visités par quelques expériences qui au cours des récentes années nous ont conduits de la Syrie au Maroc, du Venezuela à l’Angleterre, du Sénégal à Madagascar en passant par le Rwanda, sans compter la France et la Belgique qui ont accueilli les formateurs québécois à de nombreuses reprises. Chacun des publics requiert un programme de formation générale auquel se greffent des exigences contextuelles caractérisant chacune des zones géographiques et chacune des communautés linguistiques.

Parmi les principales difficultés rencontrées, il convient de signaler la définition imprécise de la conception de l’aménagement linguistique, l’absence parfois compréhensible de documentation fondamentale en terminologie et qu’il faut combler, la méconnaissance de l’état d’avancement des travaux par les autochtones eux-mêmes, ainsi de suite.

Les personnes-ressources sont également dominées par des contraintes de temps (durée du séjour trop court, envergure des programmes à élaborer, etc.), par le nombre de personnes à rencontrer, d’institutions à visiter, sans compter sur les impondérables politico-militaires en quelques points chauds du globe et les conceptions de la vie quotidienne parfois à l’opposé des nôtres, en particulier les notions de temps et d’horaire.

En revanche, les formateurs bénéficient de conditions favorables :

3.1.3. Les formateurs et les formés peuvent pour ainsi dire se retrouver en terrain neutre, comme cela s’est produit à quelques reprises récemment, notamment à Bordeaux en février 1985, alors que des Québécois et des Africains provenant d’une quinzaine de pays ont tenu un séminaire de formation à l’École internationale de Bordeaux. C’est également le cas des diverses réunions de perfectionnement et de concertation régulièrement organisées en Europe par les pays scandinaves. Les rencontres de ce genre répondent à des impératifs de plusieurs ordres, en particulier à des regroupements par zones géographiques, par communautés d’intérêts, par langues ou groupes de langues. Le Réseau Nordterm, le Réseau francophone de néologie scientifique et technique ainsi que l’Institut International de linguistique en pays arabophones répondent à ces critères.

Dans ce genre de rencontres les avantages et les inconvénients s’entrecroisent pour créer un climat de neutralité qui donne lieu à des échanges enrichissants mais qui demeurent souvent fragmentaires. Néanmoins, cela permet de faire le point sur des sujets ou des problèmes communs, de générer de nouvelles idées, de repousser les cas d’espèce. En fait ces situations ne constituent qu’une amorce des relations qui devraient s’établir puis déboucher sur une collaboration mieux adaptée à chaque contexte géographique et à chaque espace mental. Pour l’heure, il faut se demander si ces regroupements ponctuels ne se font pas parfois au détriment des activités pédagogiques planifiées, parfois au détriment des personnes-ressources ou encore au détriment des apprenants.

3.2. Le contexte coopératif de l’aménagement terminologique (AL)

Nous avons vu que le contexte de l’aménagement linguistique et de l’application des politiques linguistiques dans de nombreux États modernes a eu pour effet de modifier considérablement la conception tout comme les pratiques de l’enseignement de la terminologie. Confiné pendant de nombreuses années aux programmes de traduction dans les universités, puis inséré plus tard dans les programmes de linguistique, ce n’est qu’à une période relativement récente que cet enseignement s’est ouvert au concept d’aménagement linguistique. À considérer aujourd’hui un continent comme l’Afrique où sont menés des dizaines de projets nationaux d’aménagement linguistique, il est aisé de déduire que chacun de ces projets suscite ou va susciter des besoins importants en matière d’enseignement de la terminologie et dé formation de « terminologues de terrain » bien rodés aux techniques de la terminographie traditionnelle et capables de travailler dans le contexte du développement linguistique qui est celui de la plupart des États africains d’aujourd’hui.

3.2.1. Le terminologue-aménagiste, un besoin nouveau

Le développement de la terminologie dans les dernières dix années comme discipline-clé de l’aménagement linguistique au plan international a reposé et repose encore de façon aiguë la question de la formation des terminologues ou, si l’on préfère, celle de l’enseignement de la terminologie à l’université.

Que l’on fasse de la traduction ou de l’aménagement terminologique au travers un programme complet d’aménagement linguistique, le besoin de pouvoir disposer de terminologues compétents est une évidence en soi qu’il est inutile de vouloir démontrer. Disons seulement que l’employeur d’aujourd’hui compte certainement pouvoir embaucher des terminologues déjà formés, à leur sortie de l’université, sans qu’il faille leur montrer l’abc du métier et les former longuement sur le tas comme c’est souvent le cas encore aujourd’hui.

Pour faire un peu d’histoire disons que le mot terminologue est d’usage assez récent, il est signalé au Petit Robert depuis 1977 avec la mention Québec (1970-1971) comme lieu d’origine du terme. La date, récente d’apparition du terme terminologue illustre bien cette situation qui a longtemps prévalu, à savoir que la terminologie n’était pas perçue comme une discipline autonome générant ses propres participants, des « spécialistes de la terminologie », des « terminologues » ou même des « terminographes » comme Alain Rey les qualifiait déjà en 1975. Ce n’est qu’à compter des années 70 que l’on s’est mis à considérer la terminologie comme une discipline indépendante de la traduction et que l’on a de moins en moins « traduit » les termes au fur et à mesure que les terminologues sont apparus, ces étranges créatures issues de la lexicographie terminologique ou terminographie.

Les années 1970-1971 coïncident avec le développement au Québec de l’Office de la langue française et l’embauche, étalés sur diverses époques, des centaines de terminologues qui ont travaillé jusqu’à, aujourd’hui. Cela veut dire que l’Office dans le concret a dû élaborer de nombreux concours de recrutement, rédiger des descriptions, de tâches, déterminer des critères d’admissibilité, préparer des examens de sélection et des canevas d’entrevue. À compter de cette époque, il a donc fallu procéder à une foule de gestes administratifs nouveaux sans pouvoir bénéficier de l’expérience des autres, inexistante dans ce domaine particulier de l’activité linguistique.

Pour mettre sur pied un organisme comme l’OLF, par exemple, il a fallu très rapidement recruter un nombre important de terminologues (ou de terminologues en devenir, pour être plus exact). Or, il n’y avait alors que très peu de terminologues déjà formés et disponibles sur le marché du travail. De plus, l’enseignement de la terminologie au Québec n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements. On a alors choisi de recruter des linguistes (mais aussi des traducteurs) connaissant bien la lexicologie ou ayant déjà travaillé en lexicographie et on les a formés sur le tas après une brève initiation au travail terminologique. Les années se, sont chargées depuis lors d’en faire de véritables terminologues.

Rappelons encore et, c’est un aphorisme de le répéter, que le terminologue doit être de toute façon un praticien, très polyvalent. Ce dernier doit, être tout à la fois linguiste, langagier de spécialité, documentaliste, informaticien, technicien et gestionnaire pour pouvoir réaliser pleinement les tâches de terminologie qui lui sont confiées. Nous avons passé sous silence un aspect devenu aujourd’hui fondamental en terminologie et c’est une solide introduction au traitement informatique des données terminologiques et à la micro-informatique en général. Il est très probable et prévisible que le terminologue de demain ne, pourra plus se passer du support de là micro-informatique dans son travail quotidien.

Selon les tâches auxquelles on a destiné les terminologues québécois, on a recruté selon trois types principaux de besoins :

Pour chacune de ces catégories, il a fallu déterminer une série d’exigences que les candidats devaient rencontrer pour être admissibles aux concours de recrutement de l’Office. Il faudrait ajouter aujourd’hui à cette brève typologie des terminologues, le terminologue-aménagiste qui travaille à des projets d’aménagement terminologique à l’intérieur de projets plus larges d’aménagement linguistique. C’est cette catégorie qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui et que nous avons visée dans l’expérience de formation que nous allons vous relater maintenant.

3.2.2. Le nouvel axe nord-sud

Depuis quelques années, avec le développement de nombreux projets d’aménagement terminologique dans des pays en développement, des besoins nouveaux de formation de terminologues de terrain sont apparus. L’enseignement de la terminologie a dû pouvoir refléter cette évolution et permettre la formation de terminologues-aménagistes. C’est dans cette perspective que s’est située l’expérience que nous vous présentons, le stage de perfectionnement en terminologie-lexicographie (ACCT-CIRELFA) tenu à l’École internationale de Bordeaux (Talence, France) du 28 janvier au 15 février 1985. Mais avant d’en arriver à la relation de ce qu’a été ce stage de Bordeaux, il convient de poser quelques jalons historiques pour mieux nous situer au sein de ce nouveau compagnonnage développement linguistique/aménagement linguistique/terminologie. Ce n’est vraiment qu’à partir des années 80 que ce compagnonnage tripartite a pris un essor significatif. On n’a qu’à songer aux expériences conduites par le CIRELFA au Maghreb et en Afrique noire axées essentiellement sur la thématique « formation en terminologie et développement linguistique » (coopération avec l’IBLV à Tunis et l’IERA à Rabat, pour le Maghreb, coopération avec l’ACCT au sein de projets de description linguistique en Afrique noire, comme LETAC, IFA —qui a produit l’Inventaire des particularités lexicales, du français en Afrique noire—, LEXIS et DIMO, en terminologie). C’est de la même mise en relation de la terminologie avec le concept de « développement linguistique » qu’a procédé le Colloque « L’aménagement linguistique et terminologique du RWANDA : bilan et perspectives » qui s’est tenu à Kigali au mois de février 1984. Les recommandations faites en conclusion du colloque ont fortement insisté sur la nécessité d’appuyer le projet rwandais d’AL (comme pour tout projet d’AL, d’ailleurs) sur une structure adéquate d’enseignement de la terminologie, structure qui tienne compte du contexte africain général de développement linguistique. Enfin, pour terminer cette introduction, mentionnons que c’est sous cette thématique générale très « internationalisante » que s’est tenu à Luxembourg, en 1984 le Colloque international de terminologie « TERMIA 84 : Terminologie et coopération internationale ». Il ne faudrait pas oublier également de citer, pour mémoire, que la même année s’est tenue à l’École internationale de Bordeaux une session de perfectionnement en lexicographie et en terminologie à l’adresse des linguistes africains engagés dans les projets LEXIS et DIMO. Une vingtaine de participants se sont rendus à l’invitation de l’ACCT, au mois d’avril 1984 pour participer à ce premier stage de Bordeaux.

3.3. Le stage de Bordeaux 1985

C’est dans cette veine qu’il faut situer la tenue du Stage de perfectionnement en terminologie-lexicographie à l’École internationale de Bordeaux (Talence) organisé en 1985 (du 28 janvier au 15 février) par l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) et le Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA). Le stage s’adressait principalement à des représentants de pays africains engagés dans un processus d’AL et désirant parfaire leurs connaissances en matière d’aménagement terminologique sous toutes ses facettes (planification des besoins terminologiques, recherche en terminologie, normalisation terminologique, diffusion et implantation terminologiques).

Le stage d’une durée de trois semaines (quinze jours d’enseignement) à raison de sept heures de travail par jour (leçons et travaux pratiques) a réuni 35 linguistes représentant quelque 16 pays africains. Le stage a été conçu à l’origine, comme un cours de perfectionnement en lexicographie et en terminologie, il a fait une place importante a toutes les questions relatives à l’aménagement terminologique.

Les organisateurs du stage ont visé comme objectif principal la définition d’une méthode de travail en terminologie qui puisse garantir la qualité des travaux terminologiques entrepris e Afrique en tenant compte de la situation particulière des langues africaines et, aussi favoriser au maximum les échanges professionnels d’une langue africaine à une autre ou entre groupes linguistiques apparentés.

Des objectifs secondaires se sont greffés à ce programme, comme ceux de :

Il est important d’insister ici sur le fait qu’un fort accent a été mis sur l’adaptation méthodologique aux situations rencontrées en abordant les langues africaines. Ainsi, des techniques d’inventaire doivent être mises au point pour pouvoir répertorier les termes en usage à l’oral et apparaissant en langue nationale. C’est, en effet, seulement à partir d’un examen très minutieux de cet acquis terminologique qu’il sera possible d’envisager le développement linguistique des langues africaines caractérisées encore aujourd’hui par leur oralité. C’est ainsi que des conseillers linguistiques africains ont été mis à contribution tout au long du stage pour recréer sans cesse et le plus exactement possible le contexte africain de travail qui ne nous était pas familier.

Suite au Stage de Bordeaux (1985), l’idée est apparue aux organisateurs du stage et aux participants qu’il serait très souhaitable que soit mise sur pied le plus rapidement possible une « École itinérante de terminologie » pour sillonner diverses régions du globe qui sont en développement et enseigner les divers aspects de l’aménagement terminologique et plus spécialement le travail terminographique en mettant à contribution les linguistes nationaux pour coller le plus près possible aux caractéristiques sociolinguistiques des milieux en présence. Il va sans dire que les besoins en cette matière des pays en développement sont très importants et le demeureront pour plusieurs années encore. À ce titre, la terminologie est plus que jamais devenue une discipline internationalisante en pleine effervescence et l’enseignement de la terminologie doit pouvoir suivre ce mouvement et sans cesse être à l’écoute de besoins pour demeurer au pouls de la modernité et continuer à se développer dans les années futures.

D’autres stages à caractère international et tiers-mondiste verront sûrement le jour dans les années à venir et cela est très important pour garantir le succès des expériences d’aménagement linguistique qui ont été entreprises et qui seront entreprises. Mais pour pouvoir progresser en ce domaine, il y aurait encore beaucoup de recherches à entreprendre ou à poursuivre pour continuer à améliorer l’enseignement de la terminologie dans le monde et l’orienter selon un modèle relativement unifié ce qui est de la nature même de la terminologie.

Bibliographie

Le syntagme en informatique un projet de recherche

Dans le cadre de l’entente conclue entre l’Université Laval et la société IBM Canada, et en collaboration avec une collègue du Département de langues et linguistique, l’auteur de cet article dirige un projet de recherche qui porte sur la syntagmatique terminologique en français et en anglais dans le domaine de l’informatique. Le projet comprend deux volets : le premier consiste en l’élaboration d’une bibliographie linguistique analytique sur le phénomène du syntagme en terminologie; le second porte sur une recherche théorique et appliquée sur le même phénomène.

La constitution d’une bibliographie sur le syntagme

La terminologie ne dispose pas encore de tout l’appareillage méthodologique et théorique requis pour la conduite d’études précises dans certaines de ses régions inconnues ou encore obscures. La syntagmatique est l’une d’elles. À peine explorée et en raison de l’absence d’outils d’analyse, elle laisse maintes questions sans réponse. C’est pourquoi a été entrepris l’établissement d’une bibliographie linguistique analytique portant sur les textes traitant de la syntagmatique française et anglaise au cours des vingt dernières années, période qui commence avec les premiers écrits de Louis Guilbert sur le sujet, notamment dans sa thèse sur la formation du vocabulaire de l’aviation.

Les documents dépouillés (articles, livres, thèses, actes de rencontres scientifiques, etc.) peuvent être rédigés en français, en anglais ou dans une autre langue, du moment qu’il y est question du syntagme français ou anglais. La recherche nécessite la mise au point d’une liste de descripteurs propres au sous-secteur de la terminologie qu’est la syntagmatique générale ou comparée.

Cette partie du projet est réalisée à l’aide du logiciel BIBELO. Celui-ci est utilisé par le Centre international de recherche sur le bilinguisme pour l’établissement d’une bibliographie informatisée sur le bilinguisme et l’enseignement des langues officielles, d’où l’acronyme BIBELO. Deux étudiants sont associés à la recherche dont les premiers résultats seront publiés dans les mois à venir. A l’heure actuelle, une centaine de titres sont résumés tandis que le recensement et l’uniformisation des descripteurs s’achèvent.

La recherche théorique et appliquée sur le syntagme

On sait que le terme syntagme est polysémique (homonymique?) en linguistique et qu’il est pourvu d’une myriade de synonymes hérités d’écoles de pensée diverses, de chercheurs isolés, dispersés dans l’espace comme dans le temps. Du syntagme saussurien en passant par le syntagme chomskyen, nous sommes arrivés à la fin des années 60 au syntagme terminologique wustérien, vite réduit au terme syntagme tout court. Par ailleurs, on a recensé jusqu’à présent plusieurs dizaines de synonymes servant à désigner la notion de « syntagme », spécialement R. Kocourek qui s’est arrêté à vingt-sept dénominations sémantiquement équivalentes, en tout ou en partie, dans une étude bien connue. Il n’en demeure pas moins que malgré sa polysémie / homonymie et sa synonymie « inflationnelle », le terme syntagme est l’objet d’un large consensus dans la communauté scientifique. Tous savent le reconnaître et tous s’entendent sur la signification précise qu’il recouvre, à savoir : « groupe d’unités linguistiques syntaxiquement liées et qui fonctionnent comme une unité simple, c’est-à-dire qui sert à dénommer une seule notion, une seule réalité dans un domaine donné du savoir humain ».

Incontestablement, le syntagme est au cœur de la terminologie. Rares sont les linguistes qui l’ont examiné en profondeur. Quelques-uns, comme Benveniste (synapsie), Martinet (synthème) et Guilbert (syntagme et dérivation syntagmatique), ont senti son emprise sur la langue. Mais à l’exception du dernier, presque tous ont cantonné son étude à la langue générale, ce qui a retardé l’éclosion et la fixation de frontières précises pour ce concept en terminologie. À ce jour, il n’existe aucune recherche scientifique poussée sur les unités terminologiques complexes aux fins d’en cerner les principes théoriques et les applications pratiques dans des perspectives d’aide à la traduction et à la recherche terminographique, sans compter les incidences sur la lexicographie de la langue générale et sur les banques de terminologie. Outre les travaux de Guilbert, la seule tentative d’importance fut la Table ronde sur le découpage du terme tenue en 1978 à Montréal et dont les actes furent publiés par l’Office de la langue française en 1979.

L’analyse systématique du syntagme dans le domaine de l’informatique propose de combler en partie ces lacunes criantes.

Le projet cherchera à établir une typologie renouvelée et révisée des syntagmes pour chaque langue (l’anglais et le français). De fait, si le français possède déjà quelques pistes, il n’en va pas de même pour l’anglais pour qui le déficit est plus visible. L’étude des structures et des modes de formation des syntagmes ainsi que le démontage des mécanismes du fonctionnement syntaxique sont prévus pour chacune des langues. Puis, une analyse comparative entre les différents types français et anglais est envisagée dans une perspective nettement traductionnelle.

L’étude devrait permettre de scruter quelques problèmes spécifiques à la terminologie de l’informatique : modes de création néologique privilégiés dans ce domaine, niveaux de langue socioprofessionnels, emprunts, sigles et acronymes, marques déposées, éponymes, termes mal construits, variation linguistique, synonymie, terminologisation (c’est-à-dire installation du terme dans l’usage), signification des joncteurs syntaxiques (notamment le rôle des prépositions et des autres catégories de joncteurs), difficultés de traduction, etc., et cela tant dans la langue de Molière que dans la langue de Shakespeare.

La recherche est menée à partir de la nomenclature extraite de la banque de terminologie de la société IBM Canada, connue sous l’appellation IBMOT. Le projet n’a pas comme objectif de construire une terminologie parallèle à celles qui existent déjà et qui sont disponibles sous la forme de dictionnaires terminologiques traditionnels ou encore sous la forme de dictionnaires informatisés, comme la Banque de terminologie du Québec (BTQ), la Banque de terminologie du Canada (TERMIUM) ou celle de la Communauté économique européenne (EURODICAUTOM). Le corpus IBMOT est déjà emmagasiné sur support informatique et son degré de qualité et de fiabilité est reconnu par les spécialistes du domaine de l’informatique. La recherche aborde de plain-pied la terminologie existante répertoriée dans la minibanque.

Nous en sommes présentement à la sélection du meilleur logiciel pour le traitement des données. Il est fort probable que nous recourrons au logiciel DBaseIII+. Des essais sont tentés à l’aide d’un minicorpus d’un millier d’unités. Les premiers résultats obtenus sont satisfaisants.

Comme on décortique une formule chimique, nous autopsions le syntagme afin d’en décoder et d’en dégager les mécanismes de construction et de fonctionnement. Les retombées escomptées de ce projet de recherche devraient d’abord favoriser la rationalisation de l’utilisation de la terminologie de l’informatique pour quelque usage que ce soit : préparation de logiciels, de manuels, de programmes, etc. À partir des points de vue linguistique et traductionnel, le projet proposera des modèles de création de termes et des grilles comparatives qui permettront de découper, traiter, interpréter et analyser les syntagmes et ses constituants avec beaucoup plus d’efficacité qu’auparavant; il fixera une typologie ramenée à des structures de base simples; il fournira des indices sur la variation linguistique géographique et des informations sur les diverses interférences entre les unités terminologiques intra- ou translinguistiques.

Bibliographie

Développement, aménagement linguistique et terminologie: Un mythe? L’exemple de la malgachisation[1]

1. La francophonie

En prenant appui sur le Grand Robert de la langue française (1985), le terme francophonie peut être défini comme étant « l’ensemble constitué des populations francophones (France, Belgique, Canada [Québec, Nouveau-Brunswick, Ontario], Suisse, Afrique, Antilles, Levant...), c’est-à-dire la mosaïque des individus, des groupes ou des collectivités qui utilisent le français en tant que langue maternelle, officielle, véhiculaire ou étrangère dans un réseau de circonstances de communication bien identifiées. » Il existe donc des pays qui usent du français comme langue maternelle (France, Belgique, Suisse, Québec), des pays où cette langue bénéficie d’un statut particulier révisable en tout temps (langue officielle, langue institutionnelle, langue seconde forte ou langue véhiculaire nationale ou internationale, comme c’est le cas dans la majorité des pays ou États africains d’allégeance francophone) et des pays où on recourt au français comme langue de culture et de prestige sans entamer la prédominance de la langue majoritaire (Danemark, Brésil, Pologne, Roumanie et, plus anciennement, différentes cours royales européennes). En outre, dans aucun des pays membres du club francophone constate-t-on une situation d’unilinguisme total. Dans les situations les plus simples, la réalité langagière procède du bilinguisme et de la diglossie; le plus souvent l’observateur se heurte à des faits de multilinguisme et de multiglossies inextricables.

La réunion des partenaires et des adeptes de la langue française forme le grand cercle planétaire appelé la francophonie. Le concept dérange et véhicule sans aucun doute une image plurielle et éclatée. L’aspect linguistique scruté ci-dessus ne représente qu’une mince facette de son extension multidirectionnelle contemporaine dont les dictionnaires commencent à peine à rendre compte (voir Boulanger 1985).

Indiscutablement, un pays africain comme Madagascar s’inscrit dans la zone médiane du grand cercle francophonien. Sur ce vaste territoire, la langue française s’est superposée aux langues indigènes lors de la période coloniale de la fin du siècle dernier. En ce moment plus de vingt-cinq ans après l’indépendance malgache du 26 juin 1960, le pays cherche les moyens d’instaurer chez lui une autonomisation et une autosuffisance linguistiques qui marqueraient la concrétisation définitive d’une indépendance à tous les niveaux : culturel, économique, social, politique et intellectuel. Tiraillé de l’intérieur et de l’extérieur, Madagascar s’apprête à vivre des choix linguistiques qui trancheront dans le vif.

Du point de vue linguistique, la question primordiale qui se pose est celle de savoir s’il convient d’être simultanément malgache et francisant, ou s’il n’est pas plutôt préférable d’être ou bien malgachophone ou bien francophone à part entière, l’un excluant l’autre.

2. Le triptique

Le titre retenu pour cet article indique un cheminement épistémologique qui permet de procéder du connu, ou du moins des indices récoltés à partir de plusieurs expériences de terrain, vers l’inconnu au bout duquel se profile la concrétisation d’un vaste programme d’autonomisation langagière. Titre accrocheur certes, mais aussi titre piège parce qu’il recèle beaucoup d’autres questions et qu’il voile des controverses manichéennes. En outre, les trois concepts associés ici commencent à peine à faire l’objet de recherches approfondies dans leurs rapports avec la science de la linguistique.

Une société qui envisage l’accélération de son développement doit impérativement choisir des voies à suivre, parmi lesquelles la voie linguistique retient l’attention d’une manière particulière. Une fois l’importance du linguistique bien appréhendée, l’aménagement linguistique se dégage comme un plan d’action global duquel émerge la terminologie en tant que phase cruciale et manifestation tangible de tout le processus de développement sous son angle linguistique. Le mythe s’apparente aux moyens d’action et de contrôle, ainsi qu’à l’implication volontaire des individus chargés de conduire à terme le programme entériné officiellement par les autorités d’un pays. Le mythe, c’est aussi la photographie de la situation telle qu’elle sera restituée dans dix, dans vingt, dans trente ans; c’est l’image projetée du changement accompli, à demi réussi ou raté. Le mythe, c’est l’incapacité des sociétés de connaître l’avenir, de savoir si les efforts investis auront produit des résultats permanents, si la commande aura été remplie par les « développeurs, » par les aménagistes et par les terminologues. Le mythe s’incarne majestueusement dans la durée, dans le temps.

« Développement, » « aménagement linguistique, » « terminologie » se présentent comme trois concepts neufs vigoureux, dynamiques et interactifs qui n’ont pas encore atteint le stade du consensus en ce qui regarde leur fonction et leur définition véritables (voir Dion 1981). Les dictionnaires répercutent peu ou prou les significations profondes de ces notions mises en place récemment et entrées en interrelations depuis peu. Il en va parfois de leur reconnaissance et de leur acceptation lexicographiques comme de celles de « francophonie » : le flou artistique peu dérangeant a l’air de convenir à tout le monde, du moins jusqu’au moment où chacun s’attache à définir leur sens, leur valeur et leur utilité réels dans une situation bien identifiée. Plus encore, depuis une vingtaine d’années au Québec, une dizaine d’années dans certains pays européens et au Maghreb et quelques années seulement en Afrique noire subsaharienne, le trio notionnel est recouvert d’une nuance politico-sociale parfois gênante et obsédante dans son immobilisme. Alors que l’assise politique devrait servir à générer, à entretenir et à perpétuer tout programme d’envergure qui vise à modifier en profondeur les comportements langagiers des individus. La déghettoïsation linguistique n’a aucun sens hors des appuis officiels, hors d’un support politique actif et en l’absence d’une législation coercitive.

Chaque axe du triptique sera successivement examiné et cadré dans un processus global d’avancement, d’évolution et de maturation d’une société. Comme le concept de « développement » concerne davantage le Sud que le Nord, la situation linguistique malgache servira de contrepoint afin d’illustrer le cas d’une société engagée sur la voie de la métamorphose linguistique et de l’industrialisation de ses ressources.

3. Le développement

Dans le contexte actuel, trois voies d’accès s’offrent à l’appétit du chercheur qui se penche sur le concept de « développement » : la coloration sociale, la coloration économique et la coloration linguistique. Toutes trois sont étroitement imbriquées de sorte que le développement s’articule autour « de l’actualisation d’une doctrine et d’une action fortes et efficaces qui, mettant entre parenthèses les vertus explicatoires et opératoires des idéologies-recettes, puissent permettre, sur le plan économique et humain, la réalisation d’un véritable optimum. Dans cette perspective, le langage peut être un facteur essentiel d’une prise de conscience des exigences fondamentales de la promotion possible, mais aussi d’un droit à la différence qu’implique la recherche des voies et moyens, nouveaux pour un développement intégral » (Kempf et Mudimbe 1977 : 503).

Le développement social signifie pour chaque peuple le désir d’accéder à un nouvel ordre mondial qui place chacun en position d’assurer le dialogue avec ses pairs et avec l’ensemble de la communauté universelle afin de prendre en charge la modernisation de sa société sans perdre son authenticité. Pour les pays déjà industrialisés et parfois même surindustrialisés, cela suppose la préparation du passage à l’étape de la postindustrialisation; tandis que pour les pays pré-industrialisés, il s’agit de parvenir au niveau de l’industrialisation afin d’assumer son destin communautaire et social, avec soi d’abord, avec les autres ensuite. L’efficacité du développement social interne est garante des autres directions développementales. En particulier, la langue ne change pas là où la société ne change pas.

Le développement économique signifie pour chaque communauté le désir d’accéder au monde moderne suivant un processus de dépassement économique pour les mieux nantis et de rattrapage économique pour les autres. Si l’on cantonne les observations aux pays de l’Hémisphère sud, l’orientation majeure consiste à se brancher sur le monde mais chacun selon ses modalités propres. La croissance économique linéaire ne peut constituer un objectif exclusif. Il convient de l’insérer dans une suite d’actions concertées qui visent un développement auto-centré, lequel intègre à la perspective économique les paramètres sociaux, culturels et politiques.

La catégorie de développement économique la plus souvent évoquée est celle du transfert de la technologie. Les grandes cibles se

ramènent alors à la technique, la technologie et la science. À l’heure actuelle, il est largement admis que la question du transfert de la technologie est l’élément-clé de toute stratégie globale de développement. Les principaux obstacles qui se dressent devant un tel programme sont : l’aspect financier, l’aspect idéologique, l’aspect politique, l’aspect linguistique, auxquels il faut adjoindre fréquemment l’absence de stratèges et de spécialistes du transfert.

Il ne suffit pas de vouloir le transfert technologique pour que celui-ci s’accomplisse instantanément. Son efficacité est tributaire de diverses contraintes parmi lesquels la maîtrise de la technologie importée n’est pas la moindre. « L’opération qui a pour objet d’introduire des connaissances, des procédés et des produits dans un pays où ils n’ont pas été conçus à l’origine (désignée sous le nom vocable : transfert de technologie) n’a de sens que si les pays qui en sont destinataires en sont également les maîtres » (Jastrab 1986 : 80) ou sont en mesure de le devenir à court terme. Or, un rapport de l’ONUDI publié en 1982 souligne que la « maîtrise de la technologie ... n’est assurée que si les compétences, l’information et l’efficacité technique qui constituent la technologie sont transférées au personnel d’encadrement et de supervision et aux travailleurs ... pour se diffuser ensuite dans l’économie. ... La maîtrise de la technologie ... est un objectif de développement » (cité dans Jastrab 1986 : 80).

Il y a transfert de technologie chaque fois que cette technologie est empruntée par une autre culture (au sens anthropologique du terme) que la culture productrice. Qui plus est, il y a appropriation de la technologie lorsque la culture d’accueil s’accapare linguistiquement des notions importées et les acclimate à sa propre vision du monde. L’adaptation contextuelle s’inscrit comme une condition sine qua non du transfert accompli. Pour cette raison, le recours à la terminologie systématique est préférable à la traduction qui n’est que la recherche d’équivalents de terme à terme, de langue à langue dans une sorte de permutation d’un code linguistique à un autre. La traduction n’est pas toujours le signe équitable de la naturalisation linguistique. La simple migration d’une unité lexicale dans une autre langue ne saurait suffire dans une situation où il y a un donneur et un preneur, sans que la réciproque soit envisageable à brève échéance. Encore faut-il que les termes se fondent dans chaque microsystème terminologique. Dans l’optique limitée à la traduction stricte et mot à mot, la réalisation du développement est semée d’embûches insurmontables. Un tel comportement explique en partie bien des échecs antérieurs et des visions à courte vue. Le développement acquiert aujourd’hui une envergure multi-dimensionnelle qui interdit de prendre à la légère la dimension terminologico-linguistique.

Le développement linguistique signifie pour chaque collectivité le désir de disposer d’un appareil linguistique capable de contribuer à l’enrichissement général d’une société en établissant une communication permanente entre ses membres à tous les échelons de la vie personnelle et sociale. La malgachisation linguistique est un enjeu d’importance vitale qui fournira de solides assises aux autres réformes envisagées. La communauté malgache doit façonner sa langue dans l’objectif suprême d’assurer sa sécurité linguistique ce qui inclut des préoccupations à l’égard du français afin de fixer son statut sur l’île. Pour ce faire, elle est tenue de définir un rôle social et sociologique au malgache afin qu’il témoigne de la volonté et de la destinée du pays.

La conscientisation linguistique passe par plusieurs phases dont il faut rappeler les plus importantes dans le contexte d’un pays qui a des choix langagiers à faire. Le détail s’applique tout autant à une langue nationale africaine qu’à une forme de français régional comme celui du Québec qui est confronté à la norme française parisienne sociohistoriquement dominante sur son territoire (voir Boulanger 1988).

Le premier constat est celui du culpabilisme inhibant et du dialectalisme ostracisant. Dépasser la phase du marginalisme équivaut à mettre en route un processus qui débouche sur une perspective autonomiste sereine et constructive. Celle-ci mène à une conception organique de la langue susceptible de lui garantir un statut social prédominant qui répond aux desseins formulés par les maîtres d’œuvre d’une réforme. Pour les Québécois, le choix est clair : le français du Québec est seul capable de cautionner l’avenir de la société québécoise enclavée dans le nord-est de l’immense continent américain. Pour les Malgaches, le choix est sans doute plus douloureux mais tout aussi impératif. Ce qui ne signifie pas, dans les deux cas, le rejet automatique de l’autre langue ou variété de langue active sur le territoire.

Le second constat vient rééquilibrer le premier lorsque plane une menace d’isolationnisme ou d’autarcie linguistique. Chacun à leur manière, le français québécois et le malgache sont axés sur une langue qui rappelle que l’exocentrisme séculaire fut autoritaire pendant une période-clé de leur évolution respective. Pour les Québécois, le français de France constitue la langue-mère légale qui a déployé toute sa puissance matriarcale tout au long de l’histoire du Québec et encore maintenant; tandis que pour les Malgaches, il constitue la langue-mère adoptive avec toute sa puissance de marâtre repentie. Dans ces circonstances, il s’agit encore de compenser le destin en prônant une forme d’endocentrisme duquel découle la reconnaissance extérieure des choix de chacun. La valorisation des langues québécois et malgache prend une envergure d’autant plus grandiose qu’elles restent raisonnablement attachées à la langue-mère, chacune pour des raisons différentes bien entendu. La rupture totale avec le rameau européen est impensable au Québec. On y privilégie plutôt la nécessité d’une continuité historique alliée à une indépendance linguistique contemporaine concrétisée par la gestion de ses propres affaires linguistiques.

Le rééquilibrage peut être précisé par un troisième constat, c’est-à-dire la nécessité impérative de la convergence des langues et d’un partage des responsabilités. Ainsi, le français québécois et le malgache peuvent suffire pour des besoins internes de communication ralliés sous le concept d’« ethnocentrisme. » Le recours à la langue française de référence francophone, à une norme de portée universelle, relève dans les deux cas de préoccupations relatives à une forme de multiethnisme qui peut seule maintenir l’intercommunication avec le monde. Même si des efforts d’adaptation gigantesques sont accomplis, il faut espérer aussi la réciproque de la source génétique française, ne serait-ce que dans le comportement de la France envers l’emprunt et à l’égard des régionalismes extrahexagonaux, pour parler ici du cas du Québec. Le problème est plus compliqué à résoudre pour le malgache. Il est difficile pour un non-Malgache de s’aventurer trop loin. Mais, on peut estimer que malgachiser ne doit pas signifier un enfermement et une cessation du dialogue avec les autres partenaires francophoniens ou mondiaux. La langue ou la forme de langue élue doit demeurer un facteur de cohésion collective et sociale. Il faut chercher, puis établir un mode d’équilibre et d’échange qui favoriserait l’intégration de l’ancien (domination du français de France) et du nouveau (instauration du malgache), qui créerait un terrain d’entente qui satisfasse tous les besoins par ailleurs bien identifiés et catalogués par ordre de priorité. Pour ce qui regarde la situation de Madagascar, le français et le malgache ont chacun un rôle prépondérant à jouer à l’intérieur des frontières politiques du pays comme à l’extérieur de ces frontières. En outre, il paraît évident que « tant que le malgache n’aura pas fait l’objet de normalisation et de modernisation, il sera nécessaire de recourir au français » (Turcotte 1981 : 147) ce qui sous-entend qu’il « n’est pas facile pour les pays en voie de développement de se passer complètement de la langue coloniale » (Turcotte 1981 : 155).

L’organisation rationnelle de l’usage malgache est destinée à intégrer organiquement le vieux modèle dans le nouveau en conformité avec une hiérarchisation convaincante et située en dehors du schème classique dominant/dominé. Le nouveau doit stratifier l’ancien et non être géré par lui. Ce qui est à naître, c’est un usage interne prioritaire, donc normé, accessible à tous et qui serve de référent social aux usagers potentiels afin qu’ils puissent se reconnaître aisément à travers ce modèle. Procéder au développement linguistique autochtone, c’est se procurer les moyens d’organiser une langue et ses usages « en un tout cohérent, où les éléments linguistiques se jugeront de l’intérieur, les uns par rapport aux autres, avant de l’être de l’extérieur » (Gendron 1985 : 9). Le malgache, comme toute autre langue nationale africaine choisie, doit être conçu comme constituant un tout organique, hiérarchisé du point de vue sociolinguistique, c’est-à-dire présentant une structure d’utilisation appréhendée fondamentalement avec ses référents, avant d’être mis en rapport avec des référents de l’extérieur des lieux originels de la gestation ou de la génération.

Les conséquences immédiatement perceptibles des enjeux linguistiques se transposent au plan sociologique. La langue devient un extraordinaire facteur d’identité collective et individuelle, un facteur de ralliement et de mobilisation sociale en même temps qu’un puissant élément d’assimilation à des idées et à une forme de civilisation convenue. Aux yeux des autres, chacun existe par et dans sa langue. Grâce à elle, il peut communiquer son vécu personnel et son vécu occupationnel ou socioprofessionnel. La communication se ramène à assurer une continuité et une diffusion des activités de la vie collective dans la société en transformation.

D’autre part, le côtoiement du français et du malgache ne peut cesser brutalement. Les langues internationales comme le français et l’anglais demeurent des langues véhiculaires, des linguas francas qui se greffent sur le fonds des langues nationales pour contribuer à l’épanouissement complet d’une société. Le processus dynamique des contacts de langues inclut tous les acteurs sociaux dans une perspective interactive : les malgachophones et les non-malgachophones vivant et travaillant sur le même territoire ont le devoir d’unir leurs efforts pour la cause linguistique. Sans consensus, il n’y a rien à espérer. Par ailleurs, la malgachisation linguistique sera inepte et carentielle si elle n’est pas couplée à une entreprise de malgachophonisation, c’est-à-dire à l’intégration et à l’augmentation des parlants malgaches dans toutes les sphères d’activités administratives et professionnelles de l’État et des entreprises, ainsi qu’à tous les échelons hiérarchiques. Une opération de cette envergure est un énergique intégrateur sociologique et le dénominateur commun rassemblant les différentes communautés répandues sur l’île. L’occasion est propice à l’établissement d’un « pont entre la majorité et les minorités, un lien et un ciment éventuels de la mosaïque linguistique et culturelle » (Gendron 1985 : 9) qu’est l’île de Madagascar.

Dans ce volet consacré au développement linguistique et à ses caractéristiques, il s’agissait de distinguer les concepts de « langue développée » et de « langue en développement » en mettant de l’avant les relations d’altérité entre le français et le malgache. Il reste à souligner qu’il s’ensuit une distinction fondamentale qui crée un axe obligatoire de suprématie temporaire de la première notion sur la seconde. L’analyse des situations de contact veut aussi démontrer que la langue développée peut aider la langue en développement à atteindre le plus rapidement possible un statut d’autonomie. Il est évident, par exemple, que la concrétisation des projets d’aménagement linguistique et terminologique ne peut suivre un cheminement méthodologique parfaitement identique pour les deux langues. Il ne saurait y avoir de mimétisme à ce niveau.

Une langue développée comme le français possède un fonds général et terminologique imposant, bien décrit, accessible et largement diffusé. L’actualisation de ce fonds est facile à réaliser étant entendu qu’une telle langue jouit déjà de la plus grande partie de son instrumentation et que cet arsenal de mécanismes est parfaitement au point et normalisé. Les modèles morphosyntaxiques, grammaticaux et lexicologiques ainsi que les moules lexicographiques et terminographiques sont disponibles. Ils inspirent et facilitent la génération de termes nouveaux à profusion. A contrario, les langues en développement sont à compléter la description de leur réseau instrumental de base (phonologie, grammaire, morphosyntaxe), dispositifs préalables à l’exploration de nature plus lexicale en ce qui concerne la langue générale et la terminologie, ou encore indispensable à la systématisation des modèles morphosyntaxiques et conceptuels nécessaires à la dénomination ou à la renomination ainsi qu’à l’établissement d’une politique de normalisation linguistique. Il ne parait pas opportun de soutenir la hiérarchisation traditionnelle et immuable des langues malgache et française. Le français, s’il redevient inspirateur de la malgachisation, doit être saisi comme la langue de référence linguistique et conceptuelle qui participe au changement selon des modalités temporelles qui restent à établir. Le cadre sociohistorique du pays n’offre guère d’autres solutions de rechange à court terme.

D’une façon un peu plus sous-entendue, l’épineux problème qui consiste à choisir une langue de référence interne à même le réseau dialectal a été souligné. Le rôle des aménagistes consiste à privilégier une forme ou un dialecte afin d’appuyer d’une manière solide et définitive le choix d’une norme langagière qui guidera tout le programme de la normalisation officielle.

4. L’aménagement linguistique

L’aménagement linguistique est un « processus planifié de changement linguistique dans une société qui a comme objectif la mise au point de solutions réalistes et opérationnelles destinées à garantir le plein épanouissement d’une langue, tant en ce qui concerne son statut (degré de reconnaissance de la langue) qu’en ce qui regarde son corpus (choix d’un modèle de langue à privilégier dans les communications institutionnalisées). »

L’aménagement linguistique catalyse le développement et la terminologie. Il met en évidence simultanée plusieurs problèmes d’ordre sociolinguistique dont on peut examiner un échantillon :

  1. L’absence ou la carence d’une politique linguistique précise et conséquent qui définisse le programme de codification, de modernisation et d’enrichissement des langues.
  2. La coexistence de plusieurs langues sur un même territoire ce qui crée des circonstances de bi- ou de multilinguisme d’origine endogène. Ces situations sont souvent gênantes parce qu’elles obligent à faire des choix parfois déchirants.
  3. L’obligation de définir les relations entre une langue nationale et une langue étrangère ou semi-étrangère sur un même territoire, par exemple le français ou l’anglais dans plusieurs pays africains, instituant des circonstances de bi- ou de multilinguisme d’origine exogène.
  4. La répartition des rôles respectifs, nuancés et réalistes des langues nationales et étrangères dans les communications internes dans le pays et externes avec la communauté planétaire.
  5. L’évaluation des variantes d’une langue selon les groupes de locuteurs d’une même communauté linguistique; cela impose le choix puis la définition d’une langue standard afin de répondre aux désidératas de la communication institutionnalisée, c’est-à-dire l’acte par lequel l’individu et les institutions entrent en relations à des fins particulières.

La mise en pratique d’un programme aménagemental, qui intégrerait chacune des composantes sociolinguistiques mentionnées, relève de deux ordres de pouvoir; les pouvoirs publics et parapublics ainsi que les pouvoirs intellectuels.

Les pouvoirs publics sont concentrés autour des autorités législatives et exécutives tandis que les pouvoirs pédagogiques dérivent de l’administration parapublique.

Les autorités législatives sont chargées de l’élaboration des lois et des politiques linguistiques aux fins d’officialiser une ou des langues et de déterminer leur statut et leur emploi dans les communications institutionnalisées ou individualisées. Dans un État comme le Québec où l’anglais et le français sont présents partout, le principe de territorialité des langues n’existe pas; aucune frontière linguistique n’est historiquement dégagée et permet de localiser l’une ou l’autre des langues, comme c’est le cas en Belgique pour le wallon et le flamand ou en Suisse pour le français et l’allemand. En conséquence, les législateurs québécois ont opté pour une langue officielle unique, en l’occurrence le français, « Ce principe fondamental est nuancé par l’intention explicite d’assurer l’épanouissement culturel des minorités, notamment par l’enseignement des langues d’origine et la protection des consommateurs d’autres langues que le français, surtout dans l’étiquetage des produits, la publicité des contrats, l’accès aux services » (Corbeil 1986 : 143).

Les autorités exécutives sont mandatées par les autorités législatives pour appliquer les décisions. Elles ont donc un caractère fortement interventionniste. Elles se déploient dans des commissions officielles de toute nature qui sont responsables de la normalisation, de la description de la langue générale et de l’exécution des décisions prises par l’administration politique. Des bureaux, des offices, des conseils, des commissions sont créés pour concrétiser le mandat exécutoire.

Les autorités pédagogiques émanent aussi du pouvoir législatif. Elles sont formées de l’ensemble des individus plus particulièrement chargés des réformes de l’enseignement ainsi que de leurs collatéraux comme les associations de professeurs. Par l’intermédiaire des professeurs et des enseignants, leur action est concentrée à la base du système éducatif et elle est préalable à toute autre forme d’aménagement linguistique.

Les pouvoirs intellectuels gravitent autour des académies, des universités et des groupes privés influents du point de vue linguistique (grammairiens, linguistes, chroniqueurs de langue, associations de défense et de protection de la langue, etc.). Leur action se greffe naturellement à celle des pouvoirs publics et parapublics. Dans le cas malgache, les décisions issues du consensus des deux paliers de pouvoir pourraient déboucher sur la reconnaissance d’un bilinguisme fonctionnel malgache-français. Ce bilinguisme fonctionnel préconiserait une analyse précise de l’usage et du statut des langues en présence au sein de la communauté. La priorité pourrait aller au malgache tandis que l’utilisation du français serait souhaitable dans des circonstances bien déterminées, notamment pour les communications externes. Les Malgaches devraient parvenir à distinguer rigoureusement la connaissance du français à des fins individuelles de l’utilisation institutionnelle de cette langue. Ainsi, une juste proportion s’instaurerait entre le bilinguisme institutionnel malgache-français et l’unilinguisme malgache. La perspective d’une pareille prise de position est claire : il s’agit avant tout de protéger, de conforter et de revitaliser la langue choisie comme véhiculaire de toutes les activités sociales internes, et non d’annihiler l’intérêt et l’utilité de l’autre langue concurrente sur le territoire.

Au plan sociologique, la promotion de la langue rejoint quelques objectifs majeurs, tels que préserver et encourager l’identité culturelle, favoriser l’unité nationale, faire participer les usagers au développement du pays, assurer l’avenir du pays (à ce sujet, voir Abou 1981).

5. La terminologie

La terminologie peut être comme une discipline carrefour qui tire son origine principalement de la linguistique, de la lexicographie, de la traduction et de l’aménagement linguistique. Son essor prodigieux au cours des dernières années s’explique par l’institution de nombreuses lois linguistiques à travers le monde, par l’élaboration de projets de métamorphose linguistique dans plusieurs États et pays, au Nord comme au Sud, et par le déploiement de programmes d’enseignement et de formations universitaires dans cette discipline. Réunis en un seul creuset, ces éléments ont fourni à la terminologie les fondements utiles pour en faire le meilleur instrument d’intervention langagière lorsqu’elle est employée à bon escient et mise en pratique avec compétence.

La terminologie procure à la langue des mécanismes essentiels pour régir adéquatement l’évolution technologique, technique et scientifique du monde en général; elle permet la révision, l’enrichissement, la stabilisation, la normalisation, la diffusion et l’implantation des termes d’une langue donnée. Son emprise et son utilité sont de plus en plus primordiales et impératives dans les pays et les États ayant entrepris un processus de mutation linguistique. « Quel que soit le pays, quelle que soit la langue, la terminologie et la terminographie émergent de plus en plus comme le recours et la ressource linguistique essentiels pour affronter l’évolution technologique et scientifique universelle et ultra-rapide et pour l’assumer adéquatement. Défendre la droit de dénommer dans sa propre langue pour mieux posséder son identité se pose alors comme un moyen d’obtenir à coup sûr le respect des autres » (Boulanger 1983 : 2).

Dans le cadre de l’aménagement linguistique d’un pays, les travaux de terminologie s’inscrivent comme l’un des éléments-clés d’un programme plus vaste de la politique linguistique approuvée par un gouvernement. Pour être efficace, la terminologie doit bénéficier d’infrastructures politiques solides qui revêtent la forme de lois linguistiques et de règlements qui fixent avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur un territoire. La contrainte législative qu’impose une décision gouvernementale ne laisse plus guère de place à l’improvisation et au tâtonnement lors de la mise en œuvre d’un programme d’aménagement dans lequel la théorie et la pratique de la terminologie doivent être agencées et définies avec rigueur. Les travaux sont alors dotés d’un caractère officiel, définis par mandat, assortis d’un statut et disposant des ressources économiques et humaines indispensables à leur réalisation, ce qui est loin d’être négligeable.

C’est le cas notamment du Québec qui dispose d’une Charte de la langue française, du Canada qui a sa Loi sur les langues officielles, du Rwanda qui a officialisé et généralisé l’usage du kinyarwanda dans l’enseignement primaire, du Sénégal qui a légitimé l’utilisation du wolof. D’autres travaux patronnés par des organisations internationales (Agence de coopération culturelle et technique, CIRELFA, etc.), comme ceux du projet Lexis en Afrique, ont reçu l’aval des gouvernements nationaux, ce qui autorise à les classer dans la catégorie des recherches officielles.

Au Rwanda, la Commission nationale du lexique fut créée en 1979. Elle a pour mission d’enrichir le lexique fondamental afin que la langue nationale ait accès aux nouveaux champs de la réalité socioculturelle et socio-professionnelle et qu’elle devienne un instrument de diffusion privilégié des sciences et des techniques.

Comme l’illustrent ces exemples, une loi à caractère linguistique peut faire de la terminologie l’une des principales options possibles pour conduire avec succès le processus de substitution d’une langue par une autre dans l’ensemble des activités économiques rurales, artisanales et urbaines d’une société. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel d’un pays, s’allie au projet global d’une société qui vit ou s’apprête à vivre de profondes mutations.

Le démarrage de la malgachisation de l’ensemble des secteurs des activités professionnelles peut s’appuyer sur des modèles éprouvés, comme celui du Québec. Mutatis mutandis, la malgachisation consisterait pour Madagascar à passer d’un ensemble de circonstances de la vie où la langue française était le code linguistique le plus influent aux échelons supérieurs de l’économie, à un nouveau mode de vie dans lequel le malgache deviendrait la langue d’usage propre à satisfaire non seulement le quotidien mais aussi les moindres exigences de la communication interne dans différentes sphères d’activité, notamment l’enseignement, les milieux de travail ruraux et urbains, l’administration, ainsi de suite.

Cela signifie qu’il faut institutionnaliser la terminologie et la doter des mécanismes administratifs nécessaires à son fonctionnement. Autrement dit, il faut prendre les mesures pour abriter la recherche terminologique derrière un support officiel émanant du pouvoir. En outre, il faut admettre et faire admettre le caractère interventionniste de la terminologie, la forme la plus accomplie de cette action se trouvant dans la création de commissions de normalisation. Cette double articulation institutionnelle et interventionniste de la terminologie doit être saisie dans toute son ampleur.

Il faut insister sur le problème linguistico-terminologique parce qu’il est manifeste que les problèmes linguistiques ne sont pas toujours au centre des préoccupations développementales des pays de l’Hémisphère nord et de ceux de l’Hémisphère sud. De fait, dans les situations africaines en général, il existe un lourd déficit lexical dans chaque langue nationale. Lorsque l’on compare avec les stocks disponibles dans les langues qui ont un accès direct et instantané à la civilisation technologique et scientifique, le rattrapage parait lointain, voire impossible tant l’écart est considérable (voir Turcotte 1981 : 156). Les langues africaines sont nettement déficitaires; d’où la nécessité impérative d’affronter de nombreux problèmes qualitatifs et quantitatifs relatifs à la constitution de vocabulaires terminologiques de base : dilemme de l’emprunt massif, néologie tous azimuts et foisonnante, normalisation définitive des unités nouvelles, instables par nature, afin d’assurer un minimum de communication dans l’immédiat, modes de diffusion instantanée et privilégiée des terminologies mises au point, voies d’implantation les plus rapides et efficaces des néologismes entérinés par les autorités responsables, etc. Sans compter les risques permanents de contamination allogène et d’altération des structures d’une langue qui ne possède pas encore de description phonologique ou morphosyntaxique définitive et fiable.

Les difficultés évoquées ne doivent pas faire oublier que la plupart des langues qui ont atteint un haut degré de stabilité sont capables de relever les défis lexicaux nouveaux imposés par le monde contemporain. La compétition des langues devient alors une émulation. Chacune possède un fort pouvoir terminogène et néologène qui la place en position favorable pour compétitionner sur les marchés intérieurs et extérieurs d’un pays. Une telle adhésion au pouvoir des langues, amalgamée au consensus communautaire permet de faire de la terminologie « le seul moyen de pourvoir toutes les langues des vocabulaires, lexiques, dictionnaires qui leur font cruellement défaut et dont elles ne sauraient se passer » (Boulanger 1986 : 64), C’est la clé d’or pour accéder au marché mondial et y survivre.

Si les pays avancés doivent constamment se pencher sur leur langue, c’est pour rééquilibrer, refaçonner ou renouveler la composante lexicale. Les pays en développement industriel doivent non seulement se préoccuper du lexique, mais ils doivent modeler toutes les composantes de la langue (voir Rogedem 1983). Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les conditions ambiantes qui encouragent la réflexion sur la terminologie, qui en assujettissent le rôle et qui procèdent à sa dynamisation. D’où l’importance d’organiser la terminologie au plan théorique et pratique. Du point de vue théorique, la terminologie requiert l’élaboration de principes et de méthodes adaptés au contexte environnemental, l’instauration d’un enseignement universitaire et des cadres de formation précis ainsi qu’un réseau de coopération avec l’extérieur afin d’y puiser l’expertise adéquate, prémisse à une opération de démultiplication des connaissances acquises et de leur maîtrise. Du point de vue pragmatique, elle nécessite la constitution d’outils tels que les réservoirs de données terminologiques et l’élaboration d’une démarche opératoire pour chaque objectif identifié. Les banques de terminologie demeurent la forme la plus accomplie et la plus enchanteresse de l’aspect pragmatique.

Pour prendre un exemple concret, une stratégie d’aménagement linguistique doit envisager des modalités capables de justifier des transferts. La constitution d’une terminologie nouvelle ou la mise à jour d’une terminologie ancienne doit être étayée par quelques principes comme :

  1. Le remplacement des termes inadéquats pour dénommer des réalités par d’autres termes nationaux susceptibles de remplir ce rôle dénominatif. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière de néologie.
  2. Le recours à l’emprunt africain ou européen naturalisé phonologiquement, morphologiquement et syntaxiquement lorsque aucune solution autochtone n’est satisfaisante. Les termes étrangers seront soumis soit à une restriction de sens, soit à une extension, soit à la conservation du statu quo sémantique. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière d’emprunt de formes linguistiques étrangères.
  3. La réanimation d’anciens termes nationaux tombés en désuétude lorsqu’ils s’avèrent utiles du point de vue dénominationnel.
  4. L’introduction dans l’usage national de mots régionaux éloquents qui revalorisent ainsi la variation spatiale. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière de variation linguistique régionale.
  5. La nationalisation des terminologies spécifiques à un domaine d’activité et dont l’utilisation était jusque-là restreinte à des aires régionales.

La rationalisation s’offre comme le moyen ultime de parvenir à la terminologisation d’une société. Aussi faut-il examiner la question en profondeur. Par quel bout commencer? Comment s’y prendre? Compte tenu de la diversité des problèmes que les pays et les États ont à résoudre simultanément, compte tenu des besoins prioritaires exprimés par les mêmes intervenants, compte tenu des incidences des organismes internationaux ou nationaux disposés à offrir de l’aide et des services afin d’appuyer les initiatives en matière de terminologie et d’aménagement linguistique, la question mérite qu’on s’y arrête.

À l’heure actuelle, en Afrique, la priorité contextuelle indiscutable est celle de la description des langues vernaculaires et véhiculaires. L’impact politique d’une telle décision est perceptible dans plus d’un milieu et à plus d’un niveau. La diffusion des langues vernaculaires de même que leur usage dans les activités quotidiennes et spécialisées plaident en faveur d’une action immédiate et en relation étroite avec les milieux visés.

Le cheminement chronologique idéal pour parvenir au volet terminologique industriel suppose que soient résolus les problèmes de la codification, de la description, de la standardisation et de l’unification de la langue (plan phonologique, système grammatical, morphosyntaxe et lexique), que soient réglés les problèmes de l’enseignement de la langue aux niveaux maternel, primaire, secondaire, collégial et universitaire ainsi que les problèmes relatifs à la production de matériels didactiques appropriés; ce qui laisse entendre que des recherches et des travaux préalables d’application pédagogique soient disponibles, enfin que la terminologisation s’appuie sur un vaste projet de société. (À ce sujet, voir les Actes du colloque : L’aménagement linguistique et terminologique au Rwanda : Bilan et perspectives 1986.)

Fondamentalement, avant d’entreprendre la phase terminologique du programme d’aménagement linguistique, l’instrumentation de base d’une langue doit être un fait accompli. On ne peut raisonnablement songer à sauter des étapes, sous peine d’échouer lamentablement. Alphabétisation, description de la langue et terminologisation se succèdent selon une logique implacable. Le cadre général d’un programme peut se ramener à deux volets primordiaux. « On a d’abord besoin du lexique fondamental de l’abstraction, c’est-à-dire des termes généraux auxquels tout raisonnement recourt indépendamment de ses traits spécifiques. Il faut pouvoir distinguer concret et abstrait, objectif et subjectif, intention et raisonnement, méthode et technique, etc., dès que l’on aborde une discipline intellectuelle quelconque. L’autre volet du programme consiste à déterminer las besoins du pays dans les différentes branches de son activité, avec leur priorité relative » (Coupez 1983 : 369-370).

Dans les pays africains, le premier milieu à terminologiser est sans conteste celui de l’enseignement. C’est d’abord là qu’il faut changer les habitudes et inculquer l’usage des nouveaux moyens langagiers. A ce titre, les instituts pédagogiques, les instituts d’alphabétisation doivent contribuer à la préparation de documents pédagogiques et de matériels didactiques malgaches adaptés : grammaires, livres de lectures, abécédaires, etc. Plus encore, chaque matière scolaire doit pouvoir compter sur un appareil pédagogique terminologisé en malgache. Ainsi, pour citer l’exemple du Rwanda, la Commission nationale du lexique a rwandisé les disciplines scolaires suivantes (voir Ngulinzira 1985) :

Les domaines prioritaires, après l’enseignement primaire et secondaire pourraient être : les activités économiques rurales et artisanales de base, la santé et l’hygiène, l’agriculture et l’industrie urbaine, les secteurs juridique et administratif.

6. En guise de recommandation

Le développement, l’aménagement linguistique et la terminologie ont fait l’objet d’incursions multidirectionnelles qui amènent à conclure en la nécessité d’une stratégie à facettes multiples afin de garantir des résultats.

Un plan d’action en matière de développement linguistique doit tenir compte des étapes suivantes, qui se déroulent parfois simultanément :

  1. Procéder à l’identification, à la préparation et à l’évaluation des besoins en formation générale et spécifique, en concertation entre les milieux demandeurs et les milieux étrangers, de manière à éviter l’autarcie et à bénéficier pleinement de l’expérience et de l’expertise d’autrui.
  2. Procéder à la recherche du ou des partenaires de la coopération et des principaux stratèges de la pédagogie.
  3. Procéder à l’organisation et à la gestion concertées des stratégies didactiques prônées.
  4. Prévoir les mécanismes d’évacuation progressive des experts étrangers une fois leur rôle rempli. Autrement dit, autochtoniser l’expérience et déterminer un seuil où le transfert de la technologie de l’aménagement linguistique est entièrement pris en charge et complété par les formateurs et les maîtres d’œuvre du pays. (Voir à ce sujet Boulanger 1986.)

Cela revient à dire que, pur delà les dimensions politiques, l’actualisation des mécanismes de modernisation et de standardisation d’une langue doit être confiée à des linguistes qualifiés qui auront droit au dernier mot lorsque viendra le moment de prendre des décisions. Il est donc clair que l’« élaboration du vocabulaire nouveau ne doit pas précéder la mise en place d’équipes de recherchas compétentes » (Coupez 1983 : 369).

Tout projet d’aménagement social ne va pas sans heurt, sans cahot, sans difficulté, sans inquiétude et sans interrogation. L’important, c’est la volonté collective de briser le mur de l’isolement et de guérir le malaise de l’inconfort qui surgit de telles situations. Franciser, malgachiser, arabiser, c’est procéder à l’actualisation du changement linguistique préconisé. Simultanément, c’est se donner les moyens de fournir et de développer une terminologie dans chacune des langues-cibles afin de combler le plus rapidement possible le déficit terminologique accumulé. Chaque État s’enorgueillit d’activités très diversifiées; il va alors de soi que le projet linguistique doit les incorporer et même les privilégier, ce qui demande un effort considérable, un temps conséquent ainsi que des ressources humaines et financières adéquates. De plus, la société doit adhérer volontairement au projet. « La collectivité visée par l’intervention linguistique doit d’abord être prête à vivre le changement, les individus qui composent cette collectivité doivent pouvoir y déceler d’avance des bénéfices, une finalité susceptible d’améliorer leur vécu langagier quotidien (bénéfices linguistiques comme la clarté de la communication, amélioration de l’intercompréhension dans les communications professionnelles; bénéfices économiques également, comme l’augmentation de la productivité des travailleurs de l’entreprise, ou encore la rationalisation des communications internes de l’entreprise) » (Auger 1986 : 48).

Malgachiser et malgachophoniser, cela veut aussi dire s’ouvrir sur le monde et aux autres tout en favorisant l’établissement d’un dialogue permanent qui témoigne du respect mutuel des langues qui se côtoient. Le désir de poursuivre avec acharnement la mise au point d’instruments langagiers qui décrivent parfaitement et dans leur totalité tous les aspects de l’usage linguistique légitime de la communauté malgache, justifie à lui seul et d’une façon très claire le droit et la manière d’être linguistiquement malgache. La promotion de la langue malgache ou du français doit accompagner et susciter la transformation des conditions sociales, culturelles et économiques. L’épanouissement linguistique donnera aux Malgaches un statut politique, juridique, social, culturel et socioprofessionnel à la mesure de leurs attentes.

7. Conclusion

Il est malaisé de conclure un pareil panorama sur une situation que l’on ne maîtrise pas entièrement. Je suis conscient de n’avoir effleuré qu’un aspect minime du vécu linguistique quotidien de Madagascar et de ses difficultés. Je constate aussi qu’il n’est pas facile de tisser le réseau complexe et multiforme de la terminologie dans une situation d’aménagement linguistique où on hésite encore entre le français et le malgache. Il m’apparaît évident cependant que « le français ne se justifie plus seulement par souci d’efficacité, mais aussi par souci de cohésion nationale » (Turcotte 1981 : 149), ce qui démontre bien que l’emprise de la politique sur la langue est encore vigoureuse. J’ai préféré entremêler les linéaments québécois aux linéaments malgaches afin de montrer, par comparaison, la faisabilité de la terminologisation. J’ai aussi voulu donner à d’autres le goût de suivre la voie québécoise ou plutôt de s’inspirer du meilleur et du plus utile.

Nonobstant mon enthousiasme, « je ne crois pas qu’il faille encenser la terminologie au point de croire que c’est le seul facteur indispensable pour procéder au changement linguistique d’un pays. Si l’on sait y faire, elle est un moyen d’action et d’intervention souverain. Elle est un auxiliaire précieux, une motivation de première grandeur, une voie fondamentale et un support logistique indéniable. Mais isolée des autres composantes de l’intervention linguistique que sont l’appui et la foi des responsables et des intervenants dans le dossier linguistique, elle ne saurait être très efficace. La terminologie existe, mais elle n’a de valeur véritable que lorsque les Hommes qui la pratiquent y croient fermement » (Boulanger 1984 : 22). Le reste appartient au temps, à l’histoire et au mythe.

Bibliographie

Note

[1] Le présent article est une version remaniée et enrichie d’une communication présentée en mai 1985 à Antananarivo dans le cadre du colloque : La langue française dans le transfert de connaissance et de technologie à Madagascar.

Résumé

Le contexte francophone sert de toile de fond à une comparaison entre le Québec et Madagascar, deux États engagés dans des projets de modernisation linguistique. Au Québec, le français est la langue-mère d’origine tandis qu’à Madagascar, il est la langue-mère adoptive. Dans la société québécoise, la langue française constitue le point d’aboutissement de l’aménagement linguistique alors que dans la société malgache, son statut comme langue de départ n’est pas encore tout à fait clair. L’analyse est menée du double point de vue inséparable de la politique et du linguistique. Par ailleurs, le développement est lié au transfert de technologie qui suppose une maîtrise et un contrôle de la technologie importée sur plusieurs plans; notamment, l’acclimatation des concepts et des objets passe par les dimensions linguistiques, secteur particulièrement sensible dans les pays préindustrialisés. L’auteur distingue la terminologisation dans une société dont la langue est bien décrite et instrumentée et la terminologisation dans une société dont la langue n’est pas encore bien pourvue d’outils de travail comme les grammaires et les dictionnaires.

Abstract (anglais)

Language Planning, Social Development, and Terminology: A Myth? The Example of Madagascar

The context of French language use serves as a background for a comparison between Québec and Madagascar, two states that are actively engaged in linguistic modernization projects. In Québec, French is the original mother tongue, whereas in Madagascar it is an adopted one. For Québec society, French constitutes the goal for language planning, whereas for Madagascar society, its status as the starting point is not completely clear. The analysis of the two situations is conducted from the two inseparable viewpoints of politics and linguistics. In addition, language promotion is related to technological transfer, which presupposes control over and mastery of imported technology. Any such control involves several aspects; in particular, familiarization with the objects and concepts involves the area of language use, which is especially sensitive in preindustrial nations. The author distinguishes the introduction of terminology within a society for which the language is well documented from its introduction within a society whose language is lacking in dictionaries and grammars.

Resumo (espéranto)

Lingvoplanado, socia evoluigo kaj terminologio: Ĉu mito? La ekzemplo de Madagaskaro

Lu kunteksto de france lingvouzo liveras fonon por komparo inter Kebekio kaj Madagaskaro, du ŝtatoj, kiuj aktive realigas projektojn de lingva modernigo. En Kebekio, la franca estas la origina denaska lingvo, dum en Madagaskaro ĝi estas adoptita. En la kebeka socio, la franca konsistigas la celon de la lingvoplanado, dum en Madagaskaro ĝia rolo kiel deiropunkto ne estas komplete klara. Oni analizas la du situaciojn el la du neapartigeblaj vidpunktoj de politiko kaj lingvistiko. Krome, lingva antaŭenigo estas ligita al teknologia transigo, kiu antaŭsupozigas regon super importita teknologio. Ĉiu ajn tia rego havas plurajn aspektojn; precipe, alkutimiĝo al la objektoj kaj konceptoj ligiĝas kun la tereno de lingvouzo, kiu estas aparte sentoplena en antaŭindustriaj landoj. La aŭtoro farus distingon inter la enkonduko de terminologio ene de socio kies lingvo estas bone dokumentita, kaj ĝia enkonduko ene de socio al kies lingvo mankas vortaroj kaj gramatikaj libroj.

La création lexicale et la modernité[1]

1. La vie du lexique

En linguistique, le processus fondamental qui identifie la production d’éléments inédits dans le vocabulaire d’une langue est dénommé néologie. Le résultat concret de cette opération prend l’allure d’un néologisme de forme, de sens ou d’emprunt. Liée de près à la morphologie, à la sémantique et au processus de transfert des unités lexicales d’une langue dans une autre, la néologie permet d’arrimer des mots nouveaux aux effectifs déjà disponibles. Les innovations visent en majorité à satisfaire une partie des besoins phénoménaux dont l’origine est extralinguistique et qui sont requis un à un, en petits groupes ou en quantités plus considérables pour nommer et ordonner les concepts qui naissent sans discontinuer et sont proposés aux consommateurs langagiers. En matière de terminologie et plus particulièrement dans les technolectes de pointe, la demande de mots dépasse de beaucoup les inventaires disponibles. À l’heure actuelle, le faible taux d’augmentation des dénominations endogènes entraîne des déficits lexicaux considérables, toujours accrus et nécessitant des efforts constants de créativité linguistique en vue de répondre aux défis technologiques et scientifiques majeurs qui révolutionnent inévitablement les sociétés contemporaines. Les communautés industrialisées et même post-industrialisées font face à des exigences similaires à celles des sociétés en développement, à la différence prés que les stratégies d’aménagement linguistiques sont déjà assez bien définies. La néologie peut également être associée au savoir commun, lui aussi objet d’un ressourcement obligatoire. Dans le premier cas, elle se rapporte aux technolectes, c’est-à-dire à l’ensemble des termes qui appartiennent à des régions spécifiques de l’activité humaine autrement baptisées langues de spécialité (LSP). Les LSP peuvent être d’origine scientifique (médecine, biologie, astrophysique, etc.), technique ou technologique (mécanisation forestière, techniques spatiales, sécurité informatique. etc.) ou hybride (biomasse, biotechnologie, bio-informatique, etc). Elles relèvent également des sciences humaines (philosophie, linguistique, psychologie, etc.) ou des sciences sociales (économie, industrialisation, démographie, etc.). Dans le second cas, elle est inhérente à la langue générale (LG), c’est-à-dire à l’utilisation du vocabulaire commun ou courant. Les technolectes et la langue usuelle sont toujours susceptibles d’une alimentation, de rénovations ou de métamorphoses continues et réitérées. En fait, le lexique d’une langue n’est jamais clos, jamais figé, jamais en veilleuse. Il recèle en lui-même une dynamique d’évolution. Dans cette optique, la néologie s’avère l’un des principaux mécanismes dont se dote une langue pour modeler le changement linguistique dans la société qui la parie et qui l’aménage. La création lexicale est certainement le réacteur qui active l’évolution linguistique.

En langue, créer consiste à combler des lacunes, à rétablir des faits erronés ou à refaçonner des vocables déjà en circulation. Il est un fait observable que des mots s’usent tous les jours, que d’autres se démodent, sombrent dans l’oubli ou meurent tandis que d’autres encore naissent et s’inscrivent à leur tour dans le cycle inéluctable de la vie du langage dont le déroulement est soumis au dieu Khronos, maître du jeu de l’usage et de l’usure. Comme les institutions politiques et les civilisations, les langues évoluent et passent. Cela signifie qu’il faut accepter le principe stipulant que toute langue change à tout moment, qu’elle acquiert de nouveaux éléments d’ordre lexical tandis que d’autres disparaissent, s’érodent parce que le temps est venu de céder leur place aux nouveaux arrivants. Somme toute, lorsqu’une langue modifie sou visage, c’est qu’elle fonctionne.

2. D’hier à demain

Il est opportun de ramener à la mémoire collective que la créativité lexicale, en tant qu’œuvre linguistique, forme l’une des composantes essentielles et la plus sensible de l’avenir d’une langue. Et, en cela, elle nous concerne tous, usagers quotidiens, linguistes, poètes et romanciers, ingénieurs et médecins... En somme, toute personne qui parle et qui écrit. L’histoire du français est jalonnée de périodes de stagnation linguistique auxquelles ont succédé des cycles d’intense créativité. notamment au XVIe siècle (voir Huchon 1988) et à la fin du XVIIIe (voir Walter 1988). On garde généralement à l’esprit les moments où les répressions ont sévi en littérature et en langue générale alors que les arbitres de la langue et les puristes ont stigmatisé toute tentative d’innovation après avoir assuré leur emprise sur l’évolution de la langue.

Le spectre malherbo-vaugelasien a laissé des traces indélébiles dans le tissu du français. Les démotivations et les changements qui se produisent dans une société ont des répercussions profondes sur les langues naturelles. D’usures en réfections, celles-ci parcourent les voies d’un éternel retour tout en balançant entre ceux qui prônent l’immobilisme et ceux qui forment le maquis des bâtisseurs et des réformateurs, ceux qui, en fait, voient dans la créativité le signe le plus visible de la santé linguistique d’une communauté humaine (voir Hagège 1983). La langue est un édifice fragile dont l’instabilité force les hommes à en surveiller la croissance, à la nourrir avant tout avec des éléments sains dont on repère les germes dans le fonds constitué depuis des temps séculaires, puis à lui procurer des nourritures plus exotiques grâce aux emprunts lorsque cela s’avère nécessaire et justifié.

L’histoire est aussi parsemée d’exemples de créateurs sensibilisés aux difficultés, au ressourcement impérieux et à l’évolution naturelle de leur langue (voir Boulanger 1989a). L’enthousiasme inventif de bien des écrivains, de plusieurs humanistes, d’une foule de chercheurs et de grands savants a favorisé le mûrissement et l’éclosion permanente d’un français d’où l’ascèse lexicale était totalement exclue. On commence à bien distinguer aujourd’hui que si en littérature la création de mots fut maintes fois réprimée, fustigée, il n’en n’a pas toujours été de même dans les sphères scientifiques, technologiques et artistiques. Dans les technolectes, la langue s’est moins sclérosée en raison des assauts répétés des nouveautés tumultueuses en quête de nom qui l’ont ainsi contrainte à évoluer, à se moderniser et à s’adapter plus normalement. Les notions et les pensées nouvelles exigent des néotermes qui se coulent dans la structure onomasiologique des terminologies dont la finalité consiste à former un système rigoureux dans lequel les unités se répondent les unes les autres par l’intermédiaire d’une hiérarchisation. Pour ces raisons notamment, l’ostracisme lexical est plus difficile à imposer dans les LSP. On pourrait aussi croire que jusqu’à une date récente et sauf exceptions notoires, les linguistes se sont peu préoccupés des langues de spécialité, que celles-ci ont profité tout simplement d’un heureux oubli plutôt que de l’indulgence des chercheurs. Les zones du lexique spécialisé laissées pour compte ont pu se vivifier à la source sans véritables entraves, contrairement a la langue générale.

De la révolution industrielle du XVIIIe siècle, qui a métamorphosé le monde moderne et présidé au développement des communications sur une grande échelle ainsi qu’à la production organisée et massive, aux révolutions technologiques contemporaines de plus en plus fréquentes (l’automobile, l’avion, l’atome, l’informatique, l’intelligence artificielle, etc.), on doit à d’illustres savants et chercheurs la mise en service et la validation de néologismes idoines aux intérêts des communautés linguistiques et destines à coiffer des concepts neufs ainsi qu’à assurer l’indispensable communication aller-retour entre les spécialistes. Plusieurs de ces experts ont même proposé des critères de formation statutaires dans leur spécialisation (par exemple en chimie, en minéralogie, en géologie). Comme toute révolution venue de l’étranger et à laquelle on s’abreuve, le machinisme et les technologies en marche ont suscite de nombreux concepts inconnus auparavant qui ont a leur tour entraîné des formes linguistiques neuves, fréquemment empruntées aux pays révolutionnaires, les concepts nouveau-nés remorquant naturellement les mots inédits et allogènes qui les désignent.

La pratique scientifique et technique des vingt dernières années a mis en évidence les situations linguistiques déficitaires comme jamais auparavant. Singulièrement, ce phénomène s’est produit dans les pays où les contacts de langues sont le pain quotidien des linguistes et des « langagiers » (professionnels de la langue : traducteurs, terminologues, rédacteurs, lexicographes, interprètes, etc.) dans les pays —souvent les mêmes que précédemment— où la variation linguistique est fort sensible et appelle un réexamen de plus en plus urgent de la norme langagière traditionnelle, comme c’est le cas en ce moment du français et de l’espagnol (voir Boulanger 1989c).

La perception et l’exploitation des liens entre la science, la technologie et l’industrie et la ou les langues présentent des enjeux intellectuels considérables, notamment lorsqu’il faut faire face au défi de la créativité lexicale. Toute révolution sociale appelle une révolution linguistique et le retour en force de la néologie comme principal moteur de changement. La langue doit servir la société, tout comme la société doit se servir adéquatement de la langue afin de favoriser son éclosion permanente. La conscience de cette nécessaire connexion entre le langage et les technologies n’est pas encore affirmée chez tous, ni acceptée sans réserve. D’où les nombreuses poches de résistance et un purisme excessif à l’occasion. La relation entre la pratique et la recherche industrielles ainsi que le choix d’une ou de plusieurs langues sont au centre de la problématique. Dans la perspective de la francophonie, choisir le français, c’est accepter la néologie comme constante de l’évolution, comme stratégie d’intervention de l’aménagement linguistique; choisir l’anglais, c’est lever le drapeau blanc, c’est le signe manifeste de la reddition sans conditions. Avec tous les écueils possibles dont le moindre n’est-il pas pour un francophone d’être obligé à un moment ou à un autre de néologiser lui-même en anglais! Accepter de faire dans une langue étrangère ce que l’on refuse d’accomplir dans sa langue maternelle, voilà un beau paradoxe, une belle preuve d’assimilation et de reniement. Mais si l’on y songe une toute petite fraction de seconde, est-il seulement envisageable et indifférent du point de vue social qu’une nation, un peuple, une communauté de locuteurs pense son avenir dans une langue d’emprunt? « La décision de fonctionner dans sa langue maternelle ou dans une langue « nationale » (en élaborant des terminologies) ou de se résigner à emprunter la langue-outil avec la matière à travailler est politique, car toute langue est capable de tout nommer : l’impression trop fréquente que certaines sémantiques ne peuvent répondre au besoin notionnel relève de l’idéologie. Ce qui est vrai, c’est que les moyens de création dénominative varient selon les langues [...] » (Rey 1979. pp. 66-67). Sans oublier qu’en filigrane de la langue, se profilent aussi les responsabilités grandissantes du groupe de plus en plus nombreux des scientifiques, des ingénieurs et des chercheurs qui sont à l’origine d’un grand nombre de néotermes, dont ils ne soignent pas toujours la construction, et d’une multitude d’emprunts qui ne sont pas tous défendables (voir Baudet 1988, p. 49).

3. La singularité de la néologie

Sans mots nouveaux, sans création lexicale permanente et ouverte pour exprimer la modernité, une langue n’a pas d’avenir, une société ou une civilisation guère plus. Le pouvoir de créer des mots est situé aux antipodes de la stratification lexicale. Posséder une langue riche et ivante ainsi que des instruments comme les grammaires et les dictionnaires généraux et terminologiques s’inscrit comme un préalable à toute autre forme d’expression par la littérature, d’explication par les arts et de progrès par les sciences et les technologies. Sans mots vivants, il paraît impensable de diffuser la connaissance et ¡’expérience, il semble impossible de s’insérer dans la mosaïque de la pensée universelle et de faire partie des chefs de file qui sont en dernier ressort ies premiers décideurs de l’avenir du monde. La configuration de tous les champs du savoir, qu’ils soient scientifiques, techniques ou artistiques, est assujettie à la néologisation, à la créativité incessante et vigilante, spontanée ou aménagée de la ou des langues. La néologie spontanée est individuelle et libre. Elle est l’œuvre ardente et ininterrompue de toutes les personnes qui emploient une langue dans une communauté. La néologie planifiée et organisée relève d’une concertation qu’on peut qualifier d’institutionnelle. Elle est dirigée par des responsables et des acteurs ayant reçu implicitement et professionnellement le pouvoir d’intervenir en langue, de créer des unités inédites et d’en gérer les stocks. Mais avant tout, le français a besoin de la sollicitude d’hommes de science qui croient en sa vocation industrielle. Le reste est l’affaire des linguistes, des lexicographes, des terminographes et des néographes.

4. L’activité néologique

Lorsque l’on parle de créer en français du point de vue linguistique aujourd’hui, on peut évoquer quelques concepts-clés comme la « néologie », la « formation des mots », l’« aménagement linguistique », la « sociolinguistique », la « langue générale », les « langues de spécialité », etc. D’une manière plus concrète, si l’on désire signaler quelques secteurs lexicaux propres à la néologie et qui sont parmi les plus actifs au cours des récentes années, il faut mentionner les régionalismes, les calques et les emprunts, la féminisation des titres et fonctions ainsi que les officialismes. À un titre ou à un autre, chacune de ces zones de la productivité lexicale a fourni son contingent de mots nouveaux qui ont rejoint les cohortes plus anciennes et qui ont su, pour la plupart, se loger au sein des nomenclatures des dictionnaires dont ils ont parfois influencé la présentation microstructurale.

Qui dit créer en français dans la francophonie, pose inévitablement la question de savoir de quel français il s’agit, se penche également sur les sources de l’enrichissement du français commun qui peut puiser dans les différents réservoirs régionaux. Quelques siècles après le « big bang » francien, le développement de la langue française n’est plus une affaire strictement hexagonale. Le français est devenu une langue multicontinentale et fractionnée dans l’espace, comportant donc des amas de variétés légitimes qu’il faut valoriser. L’architecture lexicale de chaque espace francophone est en perpétuelle mouvance et en mutation ininterrompue. Elle est la source de créations incessantes que les individus attendent impatiemment afin de pouvoir mieux communiquer l’ancien et le moderne. Les nouveaux regards sur la norme émergent de la reconnaissance des français légitimes, de sorte qu’il faut reconsidérer la vision exclusive axée sur le gallofrançais (voir Boulanger 1989c).

Qui dit créer en français, dit aussi éviter l’autarcie linguistique, ce qui amène à intégrer des emprunts bien entendu. Mais pas avant d’avoir tout tenté pour les naturaliser. Les apports étrangers contrôlés constituent un enrichissement pour une langue tandis que leur arrivée massive et libre devient vite une invasion suivie d’une domination et d’une mort probable pour la langue phagocytée. En tout état de cause, ils représentent un danger pour l’esprit, tout comme leur rejet total relève d’un enfermement et d’un protectionnisme exagérés et hors de proportion avec le développement planétaire d’aujourd’hui (voir Pergnier 1989).

Qui dit créer en français, dit aussi suivre les mouvements sociaux, comme ceux qui ont amené la nécessité de trouver des formes fléchies féminines pour les mots masculins qualifiant des professions et des métiers dans lesquels traditionnellement les hommes étaient les plus actifs, mais surtout les plus nombreux. Le français ne s’en porte que mieux. À certains égards, il revigore quelques secteurs morphologiques moribonds et il offre des perspectives novatrices et réformatrices. Là aussi la situation déficitaire peut se résorber grâce à des créations conformes aux tendances de la langue et occasionnées par les mutations de la société.

Qui dit créer en français, dit aussi se frotter aux politiques langagières et à la normalisation de plusieurs néologismes. Ces unités lexicales qui ont fait l’objet d’interventions étatiques sont désignées ci-après par le terme officialismes, étiquette qui s’attache à un mot ou à un terme qui a été proposé, recommandé ou normalisé par une instance gouvernementale. Nombre d’officialismes sont maintenant devenus familiers aux locuteurs-auditeurs qui ne se doutent même pas de leur origine officielle (voir Boulanger 1989d). Une quantité appréciable d’entre eux est maintenant répertoriée dans les principaux dictionnaires de langue du français tandis que leur traitement lexicographique bénéficie d’une attention de plus en plus systématique et rigoureuse (voir Boulanger 1989b).

Voilà donc quelques pistes qui montrent comment le tissu d’une langue est trame de mots généraux et technolectaux inédits et de provenances variées, qui aspirent à une existence légale par l’entremise de canaux différents, des mots dont la carrière atteindra son apogée lors de la consignation dans les dictionnaires. des mots qui ont été créés et qui ont pénétré toutes les couches de l’usage parce que des besoins étaient manifestés socialement, culturellement et professionnellement. À condition d’avoir foi en sa langue, créer en français, néologiser en français, n’est pas une utopie ni un rêve interdit, comme l’histoire de cette langue l’a prouvé à maintes reprises. C’est une manière d’occuper de nouveaux territoires fertiles, de voguer sur les flots de la modernité, de s’assurer le respect des autres et de montrer que sa langue peut devenir concurrentielle sur les marchés économiques internationaux tout en satisfaisant aux exigences proprement territoriales.

Somme toute, peut-on décider, travailler, se former, communiquer, créer et se regrouper en français, sans passer par l’épreuve de la néologie qui garantit un aménagement immédiat et à long ternie de la langue? Dans le contexte moderne effervescent, la créativité lexicale illustre à merveille comment les mots et leurs sens sont mobiles et changeants, comme la vie elle-même. À chaque instant, la langue doit bouger car « une langue qui se fixerait serait une langue morte » (Dauzat 1943, p. 98).

Bibliographie

Note

[1] Cette réflexion résulte de la refonte d’une communication présentée sous le titre Des mots pour la modernité lors de la XIIIe Biennale de la langue française tenue à Québec du 20 au 24 août 1989. Une page complète du texte remis à l’éditeur a malencontreusement été omise dans les actes. L’absence de ce fragment rend une bonne partie du texte incompréhensible pour les personnes qui s’aventurent à le lire. Aussi ai-je repris et remanié l’ensemble du texte. La [présente] version augmentée qu’ont bien voulu publier les éditeurs du Langage et l’homme devient à mes yeux la seule référence acceptable.

Une lecture socioculturelle de la terminologie

1. La mouvance de la terminologie

Au vu et au su des événements récents dans l’univers de la terminologie, en particulier la baisse d’intérêt des pouvoirs publics, la très grande importance prise par les technologies informatiques et le déploiement des industries de la langue, j’ai songé un instant que le concept de « socioterminologie », dont il va être ici question, était vraisemblablement un autre masque ou un nouveau dérivatif destiné à ranimer le feu de la terminologie. Car, il faut bien le constater, du moins au Québec, il existe une certaine désaffection, sinon une certaine démission face au projet social mis en route il y a vingt ans afin de nationaliser la langue de travail. Les causes en sont multiples et, pour la plupart, négatives : les autorités publiques relâchent leur attention, les institutions officielles n’ont pas préparé de relève professionnelle, les entreprises ont d’autres priorités économiques, l’incitation législative s’est substituée à la coercition, la francophonie est en veilleuse au plan international, etc. (voir aussi Gambier 1991 : 8). Le seul argument positif serait le constat que la francisation du Québec est chose faite, complétée, et que les maîtres d’œuvre puissent crier mission accomplie. Or c’est loin d’être le cas : l’aménagement terminologique québécois n’est pas entièrement réalisé, tant s’en faut.

Cette vision personnelle, et sans doute trop pessimiste, du projet terminologique laurentien m’a amené à concevoir des titres chocs pour présenter ce numéro des Cahiers de Linguistique Sociale. En voici un échantillon d’où n’est pas exclue une certaine nostalgie :

J’envisageais donc des hymnes à la gloire de la terminologie, une sorte d’enterrement de première classe, le bilan comptable de l’œuvre accomplie par une génération de terminologues. Mais après avoir bien parcouru et assimilé les textes qui forment le présent recueil, l’optimisme et la dynamique qui s’en dégagent m’ont forcé à réexaminer l’avenir de la terminologie sous un angle plus positif et plus prospectif. Quoique étant en crise, la terminologie est loin d’être moribonde; au contraire, elle a entrepris une grande mouvance qui amène à concevoir positivement ces transformations. Bien entendu, ici et là elle perd du terrain, tandis qu’ailleurs, elle fait des gains. En certains lieux, elle stagne, ailleurs, elle est dynamisée, elle s’ouvre sur des voies nouvelles comme celle de ses rapports plus étroits avec le social. De nouvelles écoles de pensée, des avenues d’analyse inédites, des « alternatives » logiques assurent la continuité. D’où un titre et un discours que je veux plus avenant et plus conforme aux développements futurs.

2. Un parcours longuement balisé

Les complexes sociaux d’ordre professionnel sont au cœur de ce recueil de contributions qui s’arrête sur la science terminologique. Les auteurs enquêtent sur les interactions sociales qui ont prise sur la terminologie. La société y est perçue simultanément comme une force productrice et comme un réceptacle des contingents de termes. Ceux-ci sont considérés à travers les filtres, les barrières érigées par l’interactivité des lois qui gouvernent les groupes sociaux, en particulier les groupes-cibles que sont les utilisateurs de technolectes.

Il y a déjà dix ans, le terme socioterminologie apparaissait dans la littérature scientifique pour désigner les interrelations constatées dans les étapes qui jalonnent une expérience d’aménagement linguistique. Je crois avoir été le premier à l’employer dans le cadre d’un compte rendu d’un livre sur l’aménagement linguistique : « Les réflexions de l’auteur [Jean-Claude Corbeil] s’articulent autour du concept “aménagement linguistique” qui suppose des interventions de type linguistique (axées autour de deux pôles primordiaux : la sociolinguistique et la socioterminologie) [...] » (Boulanger 1981 : 11; aussi Boulanger 1982 : 176). Cette première attestation connue de socioterminologie est pour ainsi dire isolée, sans contour définitionnel précis car l’environnement notionnel demeure encore flou, si ce n’est que la distinction entre la langue générale et la (les?) langue spécialisée y est affirmée. La sociolinguistique est en relation directe avec la langue générale tandis que la priorité socioterminologique est accordée aux LSP.

Depuis ce temps, les pratiques intensives de la terminographie et la mise en livres des théories et des méthodologies de la terminologie ont mené à l’accumulation de savoirs sur ces sujets ainsi qu’à l’instrumentalisation sous la forme d’une multitude de dictionnaires disponibles sous formats traditionnels ou sur supports informatisés. Parallèlement à l’élaboration d’outils pratiques, les écrits et les rencontres scientifiques consacrés à la terminologie foisonnent; les nombreuses bibliographies et les calendriers d’événements en témoignent abondamment. En outre, la formation des terminologues est maintenant sanctionnée par des diplômes universitaires de premier, de deuxième ou de troisième cycle. Le passage par le circuit de l’enseignement supérieur est devenu une chose si banale dans les établissements, notamment au Québec, que l’on oublie parfois que la terminologie a tout juste atteint sa majorité en tant que discipline d’enseignement et comme matière obligatoire dans certains programmes de linguistique.

Vingt années d’exercices sur un terrain fertile ont été surtout concentrées sur ce qu’on pourrait dénommer la mise à feu de l’arsenal terminologique en ce sens que l’intérêt premier était dirigé simultanément sur l’élaboration de produits dictionnairiques de LSP et sur la formation de spécialistes de la terminographie et des LSP. Durant cette longue campagne de production et de formation, fort peu d’attention fut prêtée à l’implantation des technolectes dans l’usage énonciatif des groupes-cibles. Une trop stricte compartimentation chronologique des plans d’aménagement linguistique explique probablement ce phénomène. Car il n’y a aucun doute que la stratégie socioterminologique était envisagée dès le départ (voir Auger 1986 : 51). L’analyse des conséquences ne pouvait logiquement que suivre les étapes réparties sur une échelle temporelle.

Quelques résultats sur les effets de l’implantation commencent à peine à être connus. Le terrain est libre pour la multiplication des études sur les stratégies de mise en discours dans les circonstances réelles de l’usage professionnel des terminologies, pour l’observation suivie de leurs fonctionnements discursifs au quotidien, surtout dans les lieux où la concurrence linguistique apparaît menaçante, comme c’est le cas du français avec l’anglais. Nul doute que ces problèmes retiendront les chercheurs au cours de la décennie 1990. On matérialisera alors l’existence de la socioterminologie, comme les acteurs de la décennie 1980 ont focalisé leurs efforts sur la terminologie en tant que mécanique privilégiée pour procéder au changement linguistique dans une société donnée. Ces recherches et ces praxis se sont faites dans les « laboratoires de l’État » (Y. Gambier). Avec l’autopsie des stratégies d’implantation se posent les problèmes du fonctionnement discursif en milieu professionnel. Car il y a une marge entre la production des termes en langue et la production des discours qui en tiennent compte d’une manière efficace. De là émergent les nombreuses préoccupations des futurs socioterminologues.

Les études et les recherches de ce type ne font que concrétiser des phénomènes déjà présents en filigrane dans tout le processus d’aménagement linguistique. Sauf que jusqu’à récemment, il n’a pas été nécessaire de vraiment distinguer la notion de « socioterminologie » par une dénomination appropriée. L’heure du rendez-vous n’était tout simplement pas encore venue. Mais tous les stratèges étaient conscients et convaincus qu’il y aurait un rendez-vous quelque part dans le temps.

Pendant vingt ans, l’axe de la production terminographique a prévalu sous l’étiquette terminologie. Puis, récemment, une première scission s’est opérée aboutissant à la reconnaissance du couple terminologie/terminographie (voir Gambier 1989). À l’heure présente, l’observation du rendement, c’est-à-dire l’insertion du terme dans le discours technolectal a naturellement entraîné la terminologie à dévoiler de nouvelles batteries. La mise en évidence de l’inséparable imbrication avec l’usage a provoqué une nouvelle distinction qui s’est faite naturellement : celle du couple terminologie/socloterminologie (voir Gambier 1991).

Après un demi-siècle de progrès en matière de terminologie, un corps de doctrine a été fondé. Il repose sur une filiation tout à fait conforme à un cheminement naturel et chronologique qui a conduit de la pratique isolée et le plus souvent individuelle et à des fins personnelles (la terminographie) à la théorisation structurante et souvent institutionnalisée (la terminologie) puis à l’insertion communautaire ayant des objectifs identitaires (la socioterminologie). La pensée organisatrice suit donc les constructions successives des multiples métalangues spécialisées et leur passage dans les discours idoines. Le cheminement parait tout à fait logique et il serait dommage de tomber dans le piège de l’anachronisme. Il ne pouvait y avoir de socioterminologie active avant que d’entériner l’existence du corps terminologique comme discipline linguistique à part entière et d’accumuler des savoirs métalangagiers ou métanotionnels sous la forme de réservoirs dictionnairiques (voir le tableau ci-après).

terminographie terminologie socloterminologie
pratique Individuelle ou collective théorisation, méthodologisatlon et formation analyse des rapports de force en milieu socioprofessionnel
instrumentalisation spontanée ou aménagée (dictionnaires terminologiques, banques) documentarisation linguistique (livres, articles, thèses...) Intégration discursive de la terminologie/-graphie (lonctiontlonnement, usage)
depuis toujours depuis un quart de siècle de manière systématique (±1970) à partir de maintenant (±1990)

Cette compartimentation linéaire n’a d’autre objectif que de permettre une vision architecturée de tous les linéaments de la terminologie. Dans le cadre de ses activités, le terminologue œuvre simultanément sur une praxis (élaboration de dictionnaires terminologiques), sur une théorie à plusieurs dimensions (par exemple : la néologie, la normalisation, les interférences lexicales) et il se préoccupe de son groupe-cible puisqu’il façonne socioterminologiquement ses instruments de francisation, de catalanisation, etc., qu’il mesure à l’aune des utilisateurs (voir ici même la plupart des contributions). Cette trinité n’est fragmentable que théoriquement; autrement, elle est indissociable. L’imbrication est tout à fait naturelle puisque la terminologie ne peut réussir que si elle résulte d’une profession de foi sociale. Toute forme de politique qui prône la terminologisation devrait tenir compte du paramètre social.

À un milieu donné correspond une manière particulière de faire de la terminologie. Aussi la socioterminologie gallofrançaise ne saurait être identique à la socioterminologie québécoise, ne serait-ce qu’en raison de l’arrière-plan politico-linguistique, des institutions à vocation aménagementale, des programmes de formation universitaire structurés différemment, des cultures à colorations variées, des territoires différents, etc. L’uniformisation d’une socioterminologie francophone est bien évidemment une utopie, un luxe de pensée abstraite auquel on peut toujours rêver en couleurs, comme cela se dit au Québec. La variation terminologique est aussi nécessaire et évidente que la variation lexicale ou linguistique observée pour toute langue fragmentée dans le temps, dans l’espace et dans la société. Ces variations diachroniques, diatopiques et diastratiques forment l’essence même de la socioterminologie.

Pour les Québécois, les rapports entre la terminologie en tant que discipline du terme et de la notion ont depuis longtemps débordé les frontières lexicales pour s’arrimer au duo composé de l’aménagement linguistique et de l’aménagement terminologique. La nécessité du projet social et national précède le recours à la terminologie qui n’est que le mode d’exécution pour parvenir au changement linguistique envisagé dans une société donnée. Ce ciment a été, en Amérique francophone, une série de lois (voir Corbeil 1980) et de décisions institutionnelles (voir Boulanger 1986) qui ont abrité tous les gestes terminologiques. Tout ralentissement, toute hésitation, tout retour en arrière, si légers soient-ils, risquent de compromettre le calendrier de changement.

À partir du moment où les lois faiblissent, qu’elles s’amollissent, que la tolérance s’installe, le projet social perd sa cohésion et ses acquis sont en danger. Dans ce secteur sensible, il ne faut pas grand-chose pour rompre l’équilibre et renverser la vapeur. Il est clair que lorsque l’indispensable soutien législatif se relâche, la terminologie s’expose à perdre la partie et à voir son pouvoir générateur d’un certain usage attendu s’annihiler sous l’effet de forces contraires. Bien des sociétés ont constaté que lorsque la coercition législative cède le pas à l’incitation, rien ne va plus. Paradoxalement, à l’heure où les laboratoires linguistiques universitaires accueillent la terminologie dans leur cénacle, les pouvoirs politiques diminuent leurs exigences face à l’application des lois à caractère linguistique.

Ainsi donc, il serait erroné de penser ou de prétendre que le concept de « terminologie » est isolé d’autres composantes des sciences du langage, encore moins de celles qui concernent les rapports avec les usagers, donc au premier chef avec la société. Les priorités accordées à l’action terminographique ou à la réflexion relative au corps de doctrine et à la mise en place des institutions interventionnistes ont pu laisser croire que les utilisateurs étaient tenus dans l’ombre. Or ce ne fut pas le cas. Le phénomène se reproduit aujourd’hui alors que l’apparent silence de la terminologie est marqué par l’émergence fulgurante des technologies de la langue sous l’influence de l’informatique et de l’intelligence artificielle. Les industries de la langue, puisque c’est d’elles qu’il s’agit, débordent même les frontières de la terminologie; c’est tout le dossier linguistique d’une société qui est touché (voir Corbeil 1990). Il est encore trop tôt pour savoir si les industries de la langue sont une nouvelle échappatoire, un cul de sac terminologique, une nouvelle fragmentation ou un miroir aux alouettes. Mais avant tout, il faut bien se garder que la socioterminologie en devenir masque à son tour le patrimoine de la langue en ne donnant la priorité qu’à la seule composante sociale du duo.

3. Les concepts terminologiques de la socioterminologie

Le collectif de contributions rassemblées ci-après témoigne de cette tentative de cerner l’émergence d’une socioterminologie à faire, c’est-à-dire plus prospective que rétrospective. C’est aussi une lecture socioculturelle gallofrançaise de la terminologie que proposent la plupart des auteurs. Les références à d’autres socioterminologies, notamment québécoise, ne sont cependant pas fortuites. Elles attestent de la vigueur d’un ensemble d’interventions sociales francophones sur les LSP. Le Québec et la France se partagent une même langue; mais leurs cultures générales, technologiques, techniciennes, scientifiques... diffèrent. À une langue partagée correspondent donc des cultures distinctes qui suscitent naturellement des terminologies variables pour désigner parfois les mêmes choses. Ces évidences furent souvent bien bousculées jusqu’ici par des tentatives d’uniformisation francophones (voir A. Hermans). Des projets sociaux différents entraînent des stratégies adaptées ainsi que des étapes d’avancement qui peuvent diverger. Ce qu’il faut mettre au point, ce sont des principes généraux d’une socioterminologie basée sur la mosaïque francophone. Dans l’analyse pratique des situations, les approches varieront sans que les assises rassemblantes soient remises en cause.

On cataloguera dans ce recueil une série de préoccupations et de thèmes récurrents que j’essaie de dégager et de présenter sans ordre prioritaire ou sans idée préconçue. Pas un seul des thèmes n’est exclusif à un auteur.

3.1. Le domaine

Le domaine en tant que sphère d’activité professionnelle est scruté par plusieurs intervenants, notamment par Y. Gambier qui le considère sous deux facettes qui remettent en lumière le caractère non univoque de cette notion lorsqu’on l’étudie au plan pratique et que l’on tente d’effectuer des répartitions pures. L’auteur envisage l’étiquette linguistique ou le niveau d’emploi socioprofessionnel et l’étiquette documentaire qui sert de moyen pour accéder à une information sur une LSP. Les auteurs qui traitent du sujet discutent de la partition des savoirs en cases étanches sans possibilité d’interaction.

Le classement par domaines n’a qu’un objectif pratique pour la recherche, réduction qui n’a guère été contestée jusqu’à récemment alors que l’on a commencé à considérer un domaine comme la résultante de plusieurs savoirs connectés entre eux dès l’origine (ex. l’intelligence artificielle, les biotechnologies). F. Gaudin critique aussi le réductionnisme des secteurs de compétence professionnelle qui font, l’objet d’un ordonnancement à des fins documentaires et le plus souvent extralinguistiques comme c’est le cas pour des besoins institutionnels, par exemple les conventions collectives, la répartition des tâches de travail, etc. Le programme terminologique est ici mis en cause dans la perspective où le présupposé social doit être à la source de tout projet aménagemental (voir Y. Gambier).

3.2. Le terme

Avec la notion, le terme forme le nœud de toute recherche terminologique. Il est impossible de le concevoir comme un être autarcique car il est toujours accompagné de ses satellites morphologiques (par exemple la néologie, l’emprunt), sémantiques (par exemple la synonymie, la monosémie) ou lexico-syntaxiques (par exemple le calque, le syntagme). La théorie du terme idéalisé se heurte constamment à la pratique régulatrice des bricolages quotidiens et interactifs (L. Guespin) qui ne débouchent pas toujours sur la réduction au représentant lexical unique, sans concurrence aucune. L’opposition sociale brise souvent cette volonté d’idéalisation lexicale (voir aussi le paragraphe sur la normalisation).

Tout terminologue qui rassemble des cohortes de termes souhaite qu’ils soient opérationnels lorsqu’ils sont injectés dans les milieux utilisateurs. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. De nombreuses terminologies demeureront artificielles, strictement confinées aux livres ou aux dictionnaires. Les ouvrages terminologiques et les répertoires d’officialismes (termes normalisés ou recommandés par une instance officielle, le plus souvent gouvernementale, voir Boulanger 1989a et 1989b) sont remplis de termes en principe idéaux pour les ateliers, les laboratoires, les bureaux; mais ils sont très fréquemment rejetés ou ignorés par la communauté professionnelle. Nombre d’entre eux sont condamnés au panthéon dictionnairique sans espoir de carrière active. D’où le coup d’oeil de Y. Gambier sur le conflit permanent entre la théorie de la terminologie et sa pratique socio-discursive. A. Assal, A. Hermans et L. Guespin déduisent aussi que le terme n’est terme qu’en vertu d’une suite de statuts imbriqués : celui du texte-discours, celui du créateur du texte, celui du destinataire-décodeur, celui de la situation interdiscursive ou interdisciplinaire, ainsi de suite. Tous ces paramètres sont profondément ancrés dans la société qui les manipule.

3.3. La normalisation

Ce grand chapitre central de la terminologie est abordé par A. Assal. Les facteurs sociaux tels le lieu de travail, le lieu géographique, le niveau de responsabilité jouent un rôle considérable dans le fragile équilibre de la normalisation, qu’on peut considérer sous deux aspects. D’abord comme un processus d’intervention linguistique enclenché par le milieu producteur des terminologies, les officines officielles; ensuite comme résultat de ce processus, à savoir l’implantation proprement dite dans le milieu utilisateur pour qui les efforts de la linguistique aménagementale n’arrivent pas nécessairement en tête des préoccupations. De là surgissent des conflits et s’impose l’action des forces sociales dans les mécanismes d’acceptation ou de rejet des propositions. Pour L. Guespin, cette opposition, dont le schéma de base est binaire, débouche irrémédiablement sur la socioterminologie. D’où aussi le retour de l’éternelle question qui consiste à savoir si la langue appartient aux linguistes ou aux usagers.

La normalisation exploite toujours l’interdit (le re-dire, mis sous contrôle normé) et l’absence lexicale (le non-dit, dont la facette la plus apparente est la néologie). L’intervention par la standardisation se veut réductrice et épuratrice alors que la culture dans son ensemble se veut diversificatrice (voir A. Hermans). Il existe donc un conflit permanent entre les deux forces antagonistes. Les normes fonctionnent lorsque les opinions des producteurs et celles des utilisateurs concordent, lorsqu’elles se rejoignent puis fusionnent. C’est l’un des rares moments où la contestation sociale est nulle. Dans ces circonstances, la langue influence alors véritablement le changement social. Savoir-faire et savoir-dire s’unissent au bénéfice de la société (voir A. Assal).

L’aménagiste normalisateur s’associe à une superstructure idéologique d’un environnement donné, à son groupe dominant qui impose toutes les politiques, y compris celles qui ressortissent à la langue et, plus spécifiquement, à la norme. La politique langagière est sans doute celle qui fragilise le plus tout édifice construit sur des codes. Ce rapport des forces sociales hiérarchisées verticalement retient l’attention de A. Assal dans la perspective de la socioterminologie de la normalisation. V. Pierzo s’intéresse au même problème de la standardisation qu’elle resitue dans une dimension sociologique, la sociologie contemporaine étant perçue ici comme un apport à la socioterminologie. Selon cette vue, le travail sur le terrain permet au terminologue d’atténuer les effets prescriptifs exagérés de certaines propositions normatives. Toute terminologie est élaborée pour donner une assise à une science, à une technique et pour lui assurer un avenir, pour la faire vivre en la propageant par la communication à autrui. Sans ce passage à la socialisation, la terminologie n’a d’autre existence que livresque, dictionnairique et elle ne peut que « rejoindre la comète des langues inventées » (Gambier 1991 : 8).

3.4. La synchronie

La synchronie est réexaminée à la lumière de l’histoire par L. Guespin. Bien que leur usage soit synchronique, l’évaluation des terminologies est inséparable du fil diachronique. Il serait relativement malsain de faire l’économie de l’histoire, tout particulièrement de l’histoire des sciences, des techniques et de celle des différentes formes de production. F. Gaudin effectue aussi un arrêt sur la facette diachronique par le biais de la néologie.

3.5. L’idéalisation du discours

L’idéalisation du discours scientifique ou le réductionnisme linguistique est souligné par plusieurs auteurs, entre autres Y. Gambier et L. Guespin. Le rejet de la polysémie, mise ici en rapport avec l’homonymie, le rejet de toute synonymie et la méfiance à l’égard de l’ambiguïté ne correspondent absolument pas aux réalités du véritable discours professionnel, fût-il normalisé à l’extrême. Les diktats de la normalisation n’ont jamais eu raison des forces sociolinguistiques quand vient le moment de l’énonciation spontanée.

3.6. La métaphore

La métaphore sert de point d’ancrage à F. Gaudin pour l’examen de la conception que la terminologie peut se faire de la science, de la technique et de l’industrie ainsi que des pratiques langagières et sociales qui s’y déploient. C’est dans le magma des domaines aux contours fluctuants, sources de conflits et sujets à bien des cautions, que la métaphore se faufile allègrement grâce à une habile alliance entre les disciplines aux frontières incertaines ou apparentées. Certaines filiations sémantiques d’un vocabulaire à l’autre sont ainsi favorisées.

3.7. La profession

La terminologie comme profession ou métier entraîne la reconnaissance d’un certain statut aux terminologues dans la hiérarchie des travailleurs de quelques pays. Sur la base d’une enquête de la Société des traducteurs du Québec, G. Otman passe en revue les tâches accomplies par un terminologue. Il assimile le travail du terminologue à un métier. Alors qu’au Canada et au Québec, on parlera davantage de profession car le terminologue y occupe un rang de professionnel dans l’échelle des salariés. Cette petite nuance dans la perception des responsabilités du terminologue semble indicatrice de l’importance sociale de la discipline en Amérique et en France.

4. Conclusion : la socioterminologie, c’est pour quand?

Selon L. Guespin, la « terminologie a manqué les rendez-vous que lui proposait la linguistique ». Tout en respectant cette opinion gallofrançaise et à la lumière d’une longue expérience de terrain dans un environnement québécois, il me semble plus réaliste de dire que l’heure du rendez-vous n’était tout simplement pas encore arrivée. Jusqu’à ce jour, la terminologie, tous horizons confondus, a produit des cumuls de termes en nombre incalculable. Elle a généré de la langue au sens saussurien. Mais elle fut, il est vrai, fort peu ordonnatrice de discours bien éprouvés socioprofessionnellement parlant. Pour beaucoup, la terminologie a d’abord été et elle est toujours une pratique dictionnairo-normative, c’est-à-dire une tentative de raccourci entre l’émergence spontanée des sociodiscours professionnels et leur consignation dans des réservoirs lexicographiques par les langagiers.

Pour l’heure, la terminologie approche de ce lieu de rendez-vous souhaité. Elle s’apprête à franchir un nouveau seuil. D’où certaines impasses révélées par les collaborateurs de ce collectif, notamment devant la linguistique colorée par une accumulation de savoirs sociolinguistiques. Les propositions variées de socioterminologiser les LSP arrivent à point nommé. C’est très bientôt qu’auront lieu les rendez-vous souhaités, surtout les rendez-vous avec les linguistes. La socioterminologie s’orientera vers certains objectifs prioritaires tels un examen des mécanismes de communication des savoirs, l’échange des savoir-faire par transmission orale aussi bien qu’écrite, les influences territoriales sur les terminologies cernant un domaine commun et élaborées dans une langue d’où la variation linguistique n’est pas exclue.

Il se pourrait que la socioterminologie soit un pont nécessaire jeté entre deux rives, celle de la terminographie en tant que pratique consignatrice, descriptive et normative et celle de la terminologie en tant que source d’aménagement linguistique. Ce pont dont on souhaite la construction, il y a bien longtemps que les architectes aménagistes en ont dessiné les plans et qu’ils les ont livrés aux exécutants des travaux. La socioterminologie rendue visible pourra éviter (peut-être?) de faire de la terminologie et de la terminographie deux solitudes, chacune ayant ses propres rapports avec la société. Car nul doute que l’entreprise de la terminologie relève de la société au départ et à l’arrivée, et non de l’individu. Son usage est d’abord d’ordre social et non idiolectal. C’est là que se révèle l’incontournable socioterminologie dont il faut découvrir toutes les couleurs si riches de promesses et d’espoirs.

Bibliographie

Quelques composantes linguistiques dans l’enseignement de la terminologie

1. Introduction

Toute terminologie poursuit une finalité socioprofessionnelle et elle sert prioritairement à exprimer des savoirs thématiques. En tant qu’amalgame (voir Sager 1990), elle s’arrime à divers édifices doctrinaux dans lesquels la composante linguistique, elle-même subdivisible, peut être isolée à des fins d’analyse. Dans la suite de ce propos, nous circonscrirons la linguistique en tant que circuit obligé dans la formation et l’acquisition de connaissances pour les futurs terminologues. On y verra donc immédiatement un premier postulat, à savoir que la terminologie est un champ de la linguistique, aussi bien sous l’angle de la théorie que sous celui de la pratique.

Dans le processus de la formation des terminologues, deux orientations majeures sont historiquement identifiables :

  1. Une formation in vivo, c’est-à-dire en milieu professionnel et sans préalables universitaires. Cette démarche normale a prévalu jusqu’au milieu des années soixante-dix alors que la terminologie s’est organisée collectivement dans le monde occidental.
  2. Une formation universitaire in vitro, c’est-à-dire intégrée dans le cadre de programmes de traduction ou, plus rarement, de linguistique.

L’établissement des cursus universitaires s’est poursuivi concurremment au développement de la terminologie comme ensemble multidisciplinaire. En Amérique du Nord francophone, les premiers cours structurés de terminologie furent offerts en 1972. Jusqu’au début de la décennie 1980, cours et programmes de premier, de deuxième et de troisième cycles ont essaimé et se sont instaurés dans la quasi-totalité des institutions du haut savoir québécois. Parallèlement, dans l’ensemble de l’hémisphère Nord —sauf aux États-Unis—, de tels progrès ont pu être observés et décrits dans bon nombre de publications sur le sujet, sans compter une série de rencontres scientifiques ayant porté en tout ou en partie sur renseignement de la terminologie (voir la bibliographie). Par ailleurs, dans l’hémisphère Sud francophone, on projette toujours l’instauration de tels cursus, avec toutes les difficultés à surmonter que cela suppose pour compléter le transfert d’expertise (voir Boulanger 1986). À ma connaissance, cette structuration universitaire est beaucoup plus avancée dans le monde latino-américain.

Somme toute, à l’heure actuelle, de nombreux pays et États mettent en pratique un enseignement cohérent et complet de la terminologie. Cette formation est de type supérieure (universités et écoles) dans la plupart des milieux. Elle est l’objet d’un cheminement bien balisé pour les étudiants et elle débouche sur des diplômes conséquents.

2. Les perceptions de la terminologie

À un titre ou à un autre et où que ce soit dans le monde, la terminologie est greffée à deux grands ensembles, eux-mêmes ramifiés :

  1. D’abord, l’axe proprement langagier qui permet de percevoir la terminologie comme composante du champ de la linguistique ou comme simple satellite de la traduction. Dans le premier cas, elle apparaît fondamentale dans le processus de formation; dans le second, elle se veut un simple complément à la formation des traducteurs. Au Canada, les deux options existent, le choix de la plus opportune appartenant aux responsables de chaque programme universitaire et il se fait en conformité avec les besoins du milieu demandeur. Ainsi, l’Université de Montréal favorise la dimension interlangues tandis qu’à l’Université Laval, c’est la dimension des sciences du langage qui prédomine.
  2. En second lieu, l’axe aménagemental qui permet de situer la terminologie dans l’environnement des législations linguistiques qui en font un élément privilégié de la métamorphose linguistique dans un État. C’est, au sens positif, la dimension coercitive de la terminologie, ainsi qu’elle existe au Québec (la Charte de la langue française privilégiant l’instauration du français comme langue officielle de la province) et au Canada (la Loi sur les langues officielles plaidant en faveur de l’égalité de l’anglais et du français partout au pays). L’hypothèse de l’aménagement social peut également relever de l’ordre incitatif, comme c’est le cas notamment en France où, en dépit des législations timides et des efforts des commissions ministérielles de terminologie, la mise en place des décisions officielles demeure fragmentaire et découle avant tout de la volonté individuelle. Le consensus ne semble pas atteint malgré la diffusion récente de la discipline terminologique dans les universités du nord et du nord-ouest de l’Hexagone.

À mon sens, toute formation en terminologie procède donc de l’une ou de l’autre de ces idéologies avec tous les croisements que l’on peut imaginer. Quoique l’option linguistique couplée à des préoccupations de planification coercitive reste plutôt rare en Europe, si l’on excepte la Catalogne (voir la communication de Maria Teresa Cabré ici même).

À cela s’ajoute que depuis peu, il faut prêter une attention toute particulière à la socioterminologie en train de confirmer son existence (voir Gambier 1991a), à la micro-informatisation qui a révolutionné la recherche terminologique et terminographique et dont l’ampleur s’accroît chaque jour, sans mentionner autrement qu’au passage le prodigieux développement des outils de technologie langagière que constituent les industries de la langue, qui débordent largement les strictes préoccupations de la terminologie et de la terminotique, comme on le sait.

3. Le profil linguistique

C’est dans ce bouillonnement effervescent, dans lequel l’idéologie occupe une place prépondérante, que nous aborderons maintenant le profil linguistique du terminologue idéal. Mes commentaires seront cantonnés à l’étape de la formation du premier cycle universitaire.

Ici encore, l’aspect pédagogique de la terminologie procède d’une nouvelle idéologie, apparentée à la science cette fois et non pas à diverses implications politiques. Pour ma part, je soutiens que la terminologie doit intégrer dans son vaste éventail multidisciplinaire une dimension doctrinale constituée par la linguistique théorique et appliquée ramenée à des proportions essentielles pour les langagiers (voir Boulanger 1986 : 60). Il me semble aberrant d’appréhender un travail de recherche structuré sur les LSP sans prendre appui sur des principes et des méthodologies fondés sur un arrière-plan linguistique. Comment systématiser les mécanismes décisionnels autrement?

La terminologie est si tributaire de la linguistique que je dirais même que hors de la linguistique point de salut pour le terminologue, quoiqu’il faille bien entendu ramener cette affirmation à sa juste valeur. Il n’est pas dans mes idées de croire que tous les terminologues dussent se transformer en autant de Chomsky du terme. Ce n’est certainement pas là l’objectif prioritaire de la formation. Avant tout, il s’agit de préparer des praticiens, des spécialistes à œuvrer dans des situations de communication spécialisée fort concrètes. J’entends simplement qu’on peut difficilement devenir un bon terminologue sans être en mesure de manier quelques préceptes linguistiques, sans posséder une formation de base structurée autour de quelques composantes des sciences du langage en vue de pouvoir maîtriser un certain nombre de mécanismes fondamentaux de la terminologie et de les réemployer dans les situations qui le nécessitent. D’où cette hypothèse que la démarche formative caractéristique consiste à amorcer l’enseignement à partir du champ de la linguistique théorique avant de déboucher sur les aspects méthodologiques de la terminologie et de la terminographie, puis sur la praxis.

Afin de nuancer et d’expliciter ce deuxième postulat de mon intervention, il sied de se poser la question de savoir par quelle linguistique doit passer la formation des terminologues. Pour les tenants de la terminologie traductionnelle et du simple transfert interlinguistique des termes, orbiter autour de quelques nuances sur le lexique et atterrir en grammaire semble satisfaisant. Tel n’est pas mon avis et voici pourquoi. Tout le monde affirme que la terminologie est affaire de concepts, de termes et de dénominations avant toute chose, y compris leur mise en cage dans des répertoires thématiques. Plus même, les concepts s’orchestrent de manière à ne jamais être isolés des ensembles onomasiologiques auxquels ils sont greffés. Aucun programme d’enseignement de la terminologie n’évacue ni ne peut se permettre de négliger cette problématique fondamentale.

La séquence termedénomination + concept n’est rien d’autre que la formule saussurienne du signe métamorphosée de son énoncé classique signesignifiant + signifié en un nouveau et même schéma basique perçu métaterminologiquement. Dans son essence, l’équation du maître genevois, qui est à l’origine de toute la linguistique du XXe siècle, demeure inchangée. Elle a été simplement adaptée à l’écologie des LSP.

LGsigne → signifiant + signifié
LSPterme → dénomination + concept

Ainsi donc, quoi qu’on en dise, l’équation mentionnée ci-devant domine toute la recherche en terminologie. Aussi ne me paraît-il guère possible d’échapper à l’emprise de la linguistique sur la formation des terminologues. Pour ma part, je soutiendrai un troisième postulat qui veut que la terminologie soit une composante essentielle de la linguistique par nature qui, en raison de ses caractéristiques propres, peut aussi revendiquer son autonomie dans le vaste corps doctrinal des sciences du langage.

Quel que soit le programme universitaire, incontestablement, la première étape à franchir dans le processus de formation des terminologues sera l’acquisition de connaissances linguistiques minimales orientées autour de signe. Toutes les autres qualités exigées des candidats révolutionneront autour de ce noyau car sans termes, il n’est pas de terminologie.

Le futur praticien qui ne possède aucun savoir linguistique préalable suivra un chemin bien balisé; il s’agit d’abord d’acquérir des connaissances sur le fonctionnement de la langue en général pour progresser ensuite dans les arcanes du fonctionnement des LSP. Il est en effet impossible de détacher tes sous-codes technolectaux de l’ensemble de la langue. Dans sa totalité, celle-ci est un système de systèmes de signes associés et utilisés par divers groupes sociaux appartenant à une même communauté linguistique.

La gradation à l’intérieur de la linguistique est donc orientée par l’équation déjà citée. Ce qui revient à dire que tout en mettant l’accent sur ces aspects, il faut aussi présenter le tableau général de la situation de la terminologie au sein de la linguistique synchronique contemporaine. Puis, il faut faire savoir à l’étudiant que la terminologie consiste, au plan langagier, à chercher des termes fonctionnels et organisés dans un domaine, à créer des termes nouveaux en cas de carences, à employer ces termes dans les discours thématiques idoines, c’est-à-dire à les implanter dans l’usage. Au plan linguistique, seuls les deux premiers volets nous retiendront, le dernier appartenant davantage à la socioterminologie et à la phraséologie ainsi qu’à la syntaxe. Les composantes que nous allons examiner sont celles qui relèvent au premier chef du signe ou, si l’on préfère, de l’unité lexicale terminologique. Cette approche de toutes les facettes du signe trace la voie à la formation linguistique fondamentale.

4. Un choix de composantes linguistiques

Œuvrer en terminologie suppose notamment de faire appel à des connaissances sur le lexique, sur la sémantique, sur la morphologie, sur la lexicographie. L’information sur la phonétique ou la phonologie, sur l’étymologie, sur la grammaire et la syntaxe sont aussi fort utiles; mais je ne m’y attarderai pas ici, me contentant de réfléchir sur les quatre facteurs énoncés au début de ce paragraphe et qui me paraissent universels.

4.1. Le lexique

Sous son apparence d’entité lexicale, le terme s’allie certainement à la partie la plus visible de la terminologie envisagée du point de vue linguistique. Aussi paraît-il primordial que l’on précise à l’étudiant ce qu’est le mot —peut-être même cela serait-il plus aisé de lui enseigner ce qu’il n’est pas! Cette vision générale du mot doit convoquer peu à peu le terme et le situer en tant qu’unité fondamentale des LSP. C’est à travers lui que le concept se révèle dans le discours et dans les dictionnaires. Comment faire de la terminologie sans manipuler les caractéristiques du terme par rapport aux unités de la langue générale et par rapport à ses propres congénères en LSP. Le terme complexe ou syntagme qui, en français, participe à plus de 80% des nomenclatures spécialisées doit être l’objet d’un examen très attentif. Il est impératif de le scruter sous toutes ses coutures et de le typologiser. Le chapitre introductif sur les unités constitutives de la langue doit donc être centré sur le mot/le terme.

En outre, dans une situation comme celle du français québécois, il est évident que la variation lexicale doit être prise en considération et cela d’une manière sérieuse et approfondie. Le terminologue doit être en mesure de porter un jugement éclairé sur le lexique et la norme privilégiés dans chacun des contextes géographiques d’une même communauté de locuteurs. Un listage (Q) n’est pas un listing (F), un traversier (Q) n’est pas un ferry (F), un chiropraticien (Q) n’est pas un chiropracteur (F), le soccer (Q) n’est pas le football (F), le hockey sur glace (F) n’est qu’une expression pléonasmique au Québec où hockey occupe seul ce champ conceptuel puisque le hockey sur gazon y est inconnu.

4.2. La sémantique

En abordant l’aspect sémantique, le terminologue touche directement au signifié des termes, autrement dit à la notion, au concept ainsi qu’au vaste problème de la hiérarchisation des unités mentales, à la structuration du lexique et aux interférences lexicales : synonymie, homonymie, polysémie, analogie, etc.

La sémantique s’ouvre sur deux éléments parmi les plus cruciaux de la terminologie, à savoir la rédaction des définitions —à travers le découpage conceptuel et les classements hiérarchisés— et les aspects normatifs ou le choix d’une manière de dire sélectionnée prioritairement par rapport à d’autres possibles, fautives, empruntées ou dispersées sur une ou des échelles socioprofessionnelles. Idéalement et théoriquement, on souhaite qu’en terminologie, à un seul concept corresponde une seule dénomination. Ce qui amène à tenter de réduire, sinon d’annihiler, la synonymie en recourant à une forme de dirigisme et de réductionnisme lexical prenant l’apparence de la normalisation. Par ailleurs, on souhaite qu’à une seule idée corresponde un seul désignant. Ce qui conduit à refaçonner un peu artificiellement la polysémie intersectorielle en plaidant en faveur de l’homonymie en LSP. Pour prendre deux exemples concrets, les termes opération et signe déploient chacun une série de labels bien spécialisés dans les dictionnaires généraux : pour opération, on trouve l’appartenance à la théologie, aux mathématiques, à la chirurgie, à l’armée, aux affaires (commerce, bourse); pour signe, on cataloguera la médecine, la linguistique, la musique, la ponctuation, l’astrologie, sans que l’énumération soit exhaustive, aussi bien pour l’un que pour l’autre mot. C’est par l’analyse des frontières des domaines que le terminologue apprend à homonymiser un « signe » terminologique, c’est-à-dire à interdire l’accès à un dictionnaire aux sens non pertinents pour la recherche en cours. Cette démarche est d’ordre onomasiologique et elle caractérise la terminologie/-graphie par comparaison au présupposé sémasiologique de la lexicologie/-graphie. Aujourd’hui cependant, le problème de l’identification des domaines purs se complique avec les superdomaines aux frontières floues et perméables, comme l’intelligence artificielle, les biotechnologies. Les différents systèmes de signes spécialisés s’entrecroisent, s’empruntent l’un à l’autre quand ils ne fusionnent pas. Certaines recherches montrent bien que le doute s’installe et que la pure compartimentation entre les savoirs professionnels est une utopie qui n’a que des utilités théoriques (voir Gambier 1991b). Le jeu du réel offre un tableau bien différent.

4.3. La morphologie

La morphologie recouvre tout spécialement le vaste champ de la formation des mots. Elle fournit à l’étudiant l’arsenal des mécanismes de régulation et de renouvellement du lexique. La connaissance de la panoplie des outils morphologiques et des caractéristiques formelles pour différentes sphères d’activité permet de résoudre nombre de problèmes posés par la pratique. Ainsi, il est important de comprendre que dans plusieurs disciplines scientifiques (médecine, biologie, etc.) on recourt plus aisément à la formation savante gréco-latine, qu’en technique on privilégie surtout la formation à partir de morphèmes français, que dans tous les cas la formation d’unités complexes démarque les LSP de la langue générale. Par exemple, la médecine emploie un contingent d’affixes et d’éléments morphologiques gréco-latins, auxquels s’additionne l’emprunt fréquent de noms propres (anthroponymes et toponymes) afin de façonner des termes complexes, par ex. trisomie 21 ou syndrome de Down; tandis que le vocabulaire de l’informatique est presque entièrement généré par l’assemblage d’éléments de la langue générale accédant au statut de terme par leur association en complexes syntagmatiques plus ou moins longs auxquels se greffent des significations métaphoriques (ex. mémoire vive, disque rigide, courrier électronique). À ce niveau, interviennent des connaissances morphosyntaxiques dans l’organisation des schémas syntagmatiques, notamment en ce qui regarde les rôles des différents types de joncteurs (prépositions, déterminants, etc.) qui associent les éléments lexicaux entre eux.

Du point de vue de la création lexicale, la morphologie constitue l’élément le plus important à maîtriser. Par commodité, j’incluerai dans la néologie tout ce qui réfère à la formation des mots nouveaux, l’emprunt, le calque (voir Boulanger 1991) auquel nul terminologue n’échappe sous l’emprise de la modernité d’une part et du phénomène de la variation linguistique d’autre part. Les terminologies nouvelles peuvent donc faire l’objet d’un consensus, d’un partage dans un groupe de nations qui utilisent la même langue, par exemple la francophonie, l’hispanophonie, l’anglophonie. Simultanément, chaque territoire peut revendiquer des besoins lexicaux qui correspondent à des spécificités sociales. Je donnerai l’exemple précis de la fusion des deux préoccupations pour le Québec, à savoir le problème de la féminisation des noms de métiers, de professions, de fonctions, de titres, etc., pratiquement ignoré en France en raison d’une moins forte pression sociale. Au Québec, la féminisation est instantanée et socialement aménagée depuis plus de dix ans (voir OLF 1990). Pour nous, madame Thatcher, lorsqu’elle était en fonction, n’a jamais été dénommée autrement que la première ministre de Grande-Bretagne tout comme madame Cresson ne saurait porter d’autre titre que celui de première ministre de France. Toute autre dénomination serait inacceptable linguistiquement, du moins aux yeux des Québécois.

La création d’officialismes, c’est-à-dire de termes normalisés ou recommandés par les commissions de terminologie, entre aussi dans le cadre des préoccupations de type morphologique, tout en s’associant au vaste volet de la normalisation. Ce critère de l’harmonisation et de la correction linguistiques joue également un rôle non négligeable puisqu’il faut savoir créer des mots et des termes pour être en mesure d’intervenir efficacement dans la langue et l’aménager correctement. C’est au niveau morphologique que l’on détecte les premiers repères de la fonctionnalité d’un vocable nouveau que l’on souhaite insérer dans l’usage. Les autres paramètres relatifs à la motivation des termes lui sont subordonnés.

4.4. La lexicographie

À mon sens, le terminologue doit maîtriser la lexicographie selon les deux points de vue antagonistes et complémentaires que sont celui du décodeur et celui de l’encodeur.

4.4.1. La lexicographie de décodage

Au cours de toutes les étapes du travail de recherche terminologique, les terminologues utilisent et consultent constamment plusieurs types de dictionnaires et d’encyclopédies au centre desquels trônent les dictionnaires généraux et les dictionnaires terminologiques. La connaissance de leurs mécanismes d’élaboration et de fonctionnement s’avère un atout primordial. Or, ne décode pas un dictionnaire de langue qui le veut et sans un apprentissage préalable.

Si je prends par exemple un dictionnaire de langue quelconque pour adultes, je constate que chaque article révèle intrinsèquement, à travers les rubriques microstructurelles, toutes les composantes de la linguistique, qu’il faut bien savoir analyser pour en tirer le meilleur parti possible. On constatera assez rapidement que chaque rubrique livre une somme de connaissances spécifiques. Ainsi :

Ce sont là, présentées en vrac, quelques grandes orientations du parfait microcosme de la linguistique que dessine un article de dictionnaire. Pour qui sait y voir l’essentiel y est et cet essentiel peut s’enseigner. L’apprentissage du décodage d’un dictionnaire de langue est la meilleure préparation qui soit à un encodage des termes dans les répertoires terminologiques. Par ailleurs, ce qui vient d’être dit convient tout aussi bien pour les dictionnaires de termes, du moins en ce qui concerne les rubriques communes.

4.4.2. La lexicographie/la terminographie d’encodage

Le terminologue est appelé à construire des dictionnaires technolectaux suivant une série d’opérations à caractère onomasiologique, ce qui les distingue fondamentalement de leurs congénères en langue générale édifiés davantage selon une démarche sémasiologique.

D’où la nécessité de bien enseigner les différentes phases d’élaboration d’un dictionnaire terminologique et d’en préciser les différentes rubriques. C’est en passant par la filière de la langue générale que l’enseignant pénètre au cœur des domaines thématiques.

Le dictionnaire constitue en fait le résumé et l’amalgame de toutes les connaissances acquises sur le lexique, la sémantique et la morphologie (morphosyntaxe). C’est dans ce temple privilégié qu’est un ouvrage lexicographique ou terminographique que l’on peut véritablement mesurer les progrès et les connaissances linguistiques acquises par les étudiants ainsi que leur capacité au réemploi.

5. Conclusion

La terminologie est située à la jonction de plusieurs des disciplines des sciences du langage, particulièrement celles qui ont été scrutées ci-dessus. Tout en présentant chacune séparément, je reste persuadé qu’elles forment un ensemble insécable; je ne les ai fractionnées qu’à des fins de démonstration. Tout mot, tout terme est à la fois coloré par le lexique, par la sémantique, par la morphologie et à cet égard, il est lexicographiable, terminographiable.

Le cheminement à travers ces quatre grands champs de la linguistique théorique a toujours été arrimé à la finalité pratique de cette linguistique convoquée dans un cursus terminologique. Ce qui est transmis à l’étudiant doit avoir des retombées dans une praxis toute entière tournée vers un usage socioprofessionnel potentiel. L’allure donnée au profil dessiné ci-devant paraît être d’ordre synchronique. Il n’en est rien car je crois de moins en moins à une terminologie qui ne prendrait pas en compte les dimensions historiques et diachroniques de la langue sur laquelle on travaille. La terminologie contemporaine ne surgit pas du néant. Ses assises sont sculptées par l’histoire : l’histoire de chaque langue façonne et caractérise son lexique, sa sémantique, sa morphologie, sa lexicographie moderne. Aucun comportement langagier, général ou professionnel, n’échappe à l’histoire ni à la société qui a édifié cette histoire. Tout enseignement, toute formation universitaire en terminologie ne peuvent être que territorialisés et fondés sur des arrière-plans sociopolitico-culturels d’une communauté de locuteurs. Aussi chaque enseignement, à travers son caractère universel, recèle-t-il quelque chose de terriblement social et territorial. Toute stratégie pédagogique vise à assurer l’accomplissement, le suivi et le contrôle des programmes d’aménagement définis dans d’autres stratégies venues des contextes politique, législatif, social, éducationnel, etc. Une formation adéquate des futurs langagiers-aménagistes et -terminologues est une condition sine qua non au succès des projets imaginés pour une société toute entière.

Il reste à préciser que quand l’enjeu d’une fondation linguistique en terminologie est de contribuer à la réussite de l’entreprise d’aménagement linguistique d’une communauté, il n’est pas si simple, pour les uns et pour les autres, de maîtriser simultanément une pratique professionnelle et la sévère évidence que le savoir-faire et le tour de main, si parfaits paraissent-ils, sont largement insuffisants sans une solide connaissance d’une bonne partie des sciences du langage. L’inverse est tout aussi véridique, qui veut que la maîtrise de la linguistique ne suffise pas à elle seule à faire de bons terminologues. L’un nourrissant l’autre, on trouvera dans la complémentarité le filon de l’espoir et de la réussite.

6. Bibliographie

Quelques caractéristiques du vocabulaire de l’acupuncture

1. Du Céleste Empire à la France

L’étude de quelques caractéristiques du vocabulaire de l’acupuncture présentée dans cette contribution porte sur 193 termes servant à désigner une quarantaine de notions de ce domaine du savoir. Toutes les unités retenues figurent à la rubrique « entrée » des 40 dossiers terminographiques élaborés dans un mémoire de maîtrise déposé à la fin de 1992 par la coauteur de l’article (voir Lavigne 1992). Les termes ont été recueillis dans 22 ouvrages scientifiques publiés entre 1971 et 1988. Les commentaires linguistiques sont restreints à cette nomenclature partielle d’unités terminologiques qui se rapportent à un sous-domaine de l’acupuncture : les théories de base. Il est crédible de penser qu’un volume plus élevé de termes permettrait de nuancer quelque peu certaines des constatations et alimenterait les données disponibles afin de mieux comprendre le fonctionnement de cette terminologie. Il serait, par conséquent, fort hasardeux de généraliser les résultats de la recherche à l’ensemble du vocabulaire de l’acupuncture. Néanmoins, l’étude réunit un corpus suffisamment homogène, étoffé et représentatif pour que l’analyse des données soit valable.

Bien que l’acupuncture soit connue, pratiquée et décrite de toute antiquité en Orient — plus de 5 000 ans en Chine—, il aura fallu patienter jusqu’au dix-septième siècle avant qu’elle soit révélée aux Occidentaux. Cette technique médicale demeurera un domaine relativement nouveau et méconnu en Occident jusqu’au dix-neuvième siècle alors que quelques précurseurs en exploreront les ressources (voir les repères historiques tracés dans Lavigne 1992 : 5-9). C’est à partir du premier tiers du vingtième siècle qu’elle retiendra davantage l’attention, qu’elle s’attirera des adeptes et qu’elle se répandra plus largement en Europe.

Le terme latin acupunctura a plus de trois siècles d’existence. Il est en effet attesté dans un ouvrage rédigé en latin et publié à Londres en 1683, puis commenté en France dès 1684. Le mot acupunctura est composé de acus « aiguille » et de punctura « piqûre ». C’est le verbe pungere, qui signifie « piquer, poindre », qui a donné naissance à punctura. Bien avant 1765, le mot pénètre en français où il s’orthographie acupuncture. Il provient donc de la francisation par calque savant du latin médical acupunctura. On devrait son existence en français à des jésuites revenant d’un voyage à Beijing, voyage au cours duquel ils auraient pris connaissance de cette technique. La variante acuponcture est plus tardive. Jusqu’au vingtième siècle, le mot acupuncture est demeuré peu employé puisque le domaine est lui-même resté méconnu. Quant au mot acupuncteur, premier dérivé de acupuncture, il est attesté à partir de 1829. (Pour l’histoire de la famille lexicale, voir le Dictionnaire historique de la langue française 1992, sous « acupuncture ».) En ce qui concerne d’autres aspects linguistiques plus modernes, on peut déjà remarquer quelques phénomènes intéressants. En effet, depuis Soulié de Morant (1878-1955), de nombreux spécialistes tentent de traduire en français le vocabulaire millénaire de cette sphère de la connaissance, qui, de par son origine asiatique lointaine, apparaît souvent exotique et mystérieuse. Le célèbre sinologue français est considéré comme l’initiateur du courant d’intérêt qui existe aujourd’hui en Occident pour la médecine chinoise. C’est lui qui a transposé par le mot énergie l’idéogramme « ki », qui évoque de manière abstraite un couvercle de bassine soulevé par la vapeur. Il fut parmi les premiers à entreprendre une réflexion linguistique sur la francisation de ce vocabulaire.

Le contact des langues a favorisé l’incubation d’une grande diversité synonymique qui caractérise le vocabulaire français de cette discipline. La variété des équivalences reflète la nouveauté du domaine en Occident, domaine qui cherche à faire sa place dans la vaste constellation des sciences médicales. Sans contredit, elle est aussi due aux multiples tentatives de traduction et d’adaptation des mots chinois en français. Elle réfère également à la gestation, à la formation, à la stabilisation et à la normalisation du vocabulaire. Ce sont justement ces deux pôles de la synonymie terminologique et de l’emprunt à un système linguistique totalement différent des points de vue phonétique, « graphique » et morpholexical que nous explorerons plus en détail. L’emprunt et la synonymie étant indissolublement liés à la normalisation, ce volet sera également examiné prospectivement.

L’occidentalisation du domaine a engendré la création de termes français simples et d’unités lexicales complexes hybrides; ces dernières sont issues de l’amalgame de termes empruntés au chinois et de termes français. Dans bien des cas, la terminologie « française » en voie d’élaboration s’inspire fortement de la langue d’origine de l’acupuncture en ce qu’on y rencontre une foule de calques fondés sur de multiples tentatives de transposition des idéogrammes chinois.

De nombreux synonymes pinyins viennent concurrencer abondamment les termes purement français ou hybrides, à la grande satisfaction de plusieurs spécialistes du domaine qui prônent leur utilisation, souvent au détriment d’autres mots de facture française. Ils considèrent que le fait de ne pas recourir à l’emprunt pinyin constitue une entrave à la clarté conceptuelle et que c’est la manifestation d’une forme d’irrespect à l’égard d’une science millénaire, fondamentalement orientale et originaire du Céleste Empire.

2. La synonymie

Le volet sur la synonymie prendra en considération les différents types de variantes qu’il a été possible de relever dans le corpus à l’étude. Les variantes sont classées en plusieurs catégories : orthographiques, grammaticales, syntaxiques et morphologiques. La diversification des classes de synonymes augmente de façon sensible le nombre de concurrents lexicaux dans un domaine et elle joue un rôle non négligeable dans l’interchangeabilité des termes en situation de discours. Il appert que plus les systèmes des langues en contact sont étrangers l’un à l’autre, plus la palette synonymique de la langue d’accueil se pare des couleurs lexicales les plus chatoyantes.

2.1 L’acupuncture en français

La nouveauté d’un vocabulaire peut se mesurer à l’aide de plusieurs critères tels l’influence notable d’autres champs du savoir qui lui prêtent des signifiants ou des signifiés, le recours à des dénominations complexes, l’emprunt abondant, la grande alternance synonymique, la faible originalité des matrices de dénomination, etc. (voir L’Homme 1989 : 96-111). Dans cette étude, seules les caractéristiques de la variation synonymique, à savoir la présence massive de formes concurrentes dans le corpus, et celles de l’emprunt feront l’objet d’investigations critiques. La prolifération synonymique peut s’expliquer en premier lieu par les tentatives répétées de nombreux auteurs-spécialistes qui essaient de rendre en français les dénominations « acupunc-turelles ». Notons tout de suite qu’ils y parviennent tant bien que mal et souvent avec un succès mitigé et que le consensus semble loin d’être atteint. Certaines notions furent tellement manipulées et soupesées qu’elles sont dénommées parfois par plus de dix termes différents, comme l’illustre l’exemple précédent. (Il s’agit de l’un des deux concepts « qi », ainsi défini dans le mémoire : « Énergie potentielle qui réside dans tout être vivant et qui circule dans l’organisme de manière ininterrompue en suivant le trajet des méridiens, et dont le rôle est de pourvoir à l’entretien de l’organisme et à sa défense contre les agents pathogènes » [Lavigne 1992 : 52].)

Tableau 1. Termes représentant la notion « qi »
« qi »
1. 2. énergie
2. énergie de l’organisme
3. énergie du corps
4. énergie du corps humain
5. énergie somatique
6. énergie vitale
7. énergie vitale et organique
8. 2. qi
9. qi de l’organisme
10. 2. souffle
11. 2. souffles
12. tchi
13. 2. t’chi

Le tableau 2 détaille la proportion de notions désignées par une ou plusieurs appellations et il démontre une grande instabilité dans le choix d’une dénomination pour un concept. Il semble renforcer l’hypothèse que l’acupuncture est un vocabulaire en gestation qui hésite entre deux systèmes de formation, l’un national, l’autre souscrivant au principe qui veut que la langue de désignation soit celle de la société qui a forgé le domaine, ce qui entraîne un fort taux d’emprunts.

Il se dégage du tableau que la très grande majorité des concepts étudiés sont désignés par plus d’un terme (37/40, soit 92,5% de l’ensemble) alors que ceux qui sont désignés par une seule unité représentent une proportion plutôt faible (3/40, soit 7,5%). Le tiers des appellations (64/193) couvre seulement 6 des 40 notions (=15%), tandis que chacune d’entre elles offre un choix parmi 9 synonymes ou plus.

Tableau 2. Rapports entre le nombre de notions et de termes
Nombre de notions Total Pourcentage Nombre de termes Total Pourcentage
1 1 2,5 13 13 6,74
2 3 5.0 11 35 11,40
2 5 5,0 10 55 10,36
1 6 2,5 9 64 4,66
1 7 2,5 8 72 4,15
1 8 2,5 7 79 3,63
6 14 15,0 6 115 18,65
5 19 12,5 5 140 12,95
3 22 7,5 4 152 6,22
8 30 20,0 3 176 12,44
7 37 17,5 2 190 7,25
3 40 7,5 1 193 1,55

2.2 La synonymie par réduction syntagmatique

Au bourgeonnement synonymique des terminologies en émergence succède généralement une phase de stabilisation puis de réduction des dénominations, phénomène qui permet d’assurer une communication qui ne souffre pas trop du bruit provoqué par les collisions lexicales. Le désir de varier l’expression entretient cependant l’existence parallèle de plusieurs unités lexicales ayant le même sens. « Plus on s’intéresse à un sujet, plus on sera amené à en parler, ce qui nécessitera une riche variété de synonymes pour nuancer la pensée et pour rehausser l’expressivité » (Ullmann 1975 : 188). Même en terminologie, on ne peut guère exclure totalement la synonymie sous peine de nuire à la volonté légitime des auteurs de vouloir donner un peu de relief à l’expression lexicale et stylistique.

Ce paragraphe discute de la réduction syntagmatique et compositionnelle, c’est-à-dire de l’abrègement d’une unité complexe ou d’un mot composé à la suite de la suppression de l’un ou de l’autre de ses constituants. La troncation peut s’accomplir par aphérèse, par apocope ou par effacement d’un segment interne.

  1. Aphérèse
    • jing qi de la nourritureqi de la nourriture
    • vaisseaux lo longitudinauxlo longitudinaux
    • douze méridiensméridiens
  2. Apocope
    • entrailles-atelierentrailles
    • énergie somatiqueénergie
    • méridiens réguliersméridiens
    • énergie du corps humainénergie du corps
  3. Suppression d’un segment interne
    • qi pur célesteqi céleste
    • jing qi acquisjing acquis
    • méridiens tendino-musculairesméridiens musculaires

En ce qui a trait aux emprunts intégraux purement chinois —que nous appellerons les sinismes—, la réduction des dénominations ne semble pas être une pratique courante. Dans le corpus, ce procédé est utilisé seulement à deux reprises, et pour des syntagmes uniquement, alors qu’il y a 59 termes chinois, soit 30,57% du vocabulaire analysé. Il s’agit de bie, qui résulte de l’aphérèse de jing bie, et de jing, issu de jing qi par apocope.

Dans la nomenclature, les réductions observées se caractérisent de trois manières du point de vue des modèles de termes :

1. Syntagme complexe syntagme simple
vaisseaux lo transversaux lo transversaux
2. Syntagme simple terme simple
méridiens principaux méridiens
3. Terme composé terme simple
entrailles-atelier entrailles

2.3 L’interchangeabilité des termes synonymes

Tous les synonymes répertoriés et relatifs à une notion ont la même configuration sémantique. Ce sont donc des synonymes complets ou parfaits puisque chacun propage exactement le même signifié et qu’il se superpose au même concept; autrement dit, ils sont interchangeables dans tous les contextes parce qu’ils sont parfaitement conformes au concept désigné. Seul des facteurs d’origine et de formation les distinguent. En acupuncture, les emprunts et les mots indigènes possèdent des frontières notionnelles identiques, ce qui confirme que nous sommes bien en présence de séries de synonymes absolus.

3. Les emprunts au chinois

La terminologie chinoise de l’acupuncture a elle-même fait appel à des emprunts provenant d’autres langues asiatiques, comme le vietnamien et le japonais. Nos constats sont limités à l’ultime degré de l’emprunt, soit le transfert du chinois vers le français; il n’entrait pas dans nos intentions de rechercher au-delà de la langue de départ l’origine étymologique des sinismes immigrés en français.

Les synonymes trouvés dans les textes rédigés en français embrassent autant les termes directement forgés dans cette langue que les emprunts chinois qui y circulent. La synonymie s’explique donc aussi par la présence de mots allogènes dans les écrits nationaux. Les termes étrangers cohabitent avec les termes purement français tout comme ils servent à façonner des hybrides. Dans les unités complexes métissées, les sinismes peuvent tout aussi bien tenir le rôle de déterminé (ex. : cinq zang, jing des reins, qi céleste) que celui de déterminant (ex. : cycle sheng, énergie zong, système wou-hing). Sur les 49 formations créées par croisement, 23 mots chinois sont en position de déterminé tandis que 26 occupent la case du déterminant. —À noter toutefois que dans deux exemples de syntagmes complexes (vaisseaux lo longitudinaux et vaisseaux lo transversaux), l’élément lo a été rattaché au segment déterminé.— Le tableau 3 permet de comparer la dispersion des emprunts, des termes hybrides et des termes proprement français dans le corpus.

Tableau 3. Proportion des différents types de termes
Type de terme Nombre de dénominations Pourcentage
Termes français 85 44,04
Emprunts 59 30,57
Hybrides 49 25,39

Le groupe majoritaire est représenté par les termes purement français, mais la proportion des unités résultant d’un croisement et de l’emprunt est tout de même fort significative. Les deux derniers types d’unités lexicales contribuent très activement à la formation des mots en acupuncture (108/193, soit près de 56% de l’ensemble), de même qu’à l’accroissement synonymique.

3.1 L’intégration de l’emprunt

Guilbert (1975 : 90) présente l’emprunt comme étant « l’introduction, à l’intérieur du système, de segments linguistiques d’une structure phonologique, syntaxique et sémantique conforme à un autre système [...) ». L’intégration à la langue emprunteuse peut être plus ou moins complète selon le cas. En acupuncture, le réemploi de plusieurs termes chinois pour former des unités complexes hybrides est un indice très significatif de leur pénétration dans la langue d’accueil. Concrètement, le quart de la nomenclature du corpus (49/ 193) recourt au mode de greffage lors de la dérivation syntagmatique.

Un indice supplémentaire d’intégration, grammatical cette fois, peut être observé, même s’il s’agit d’une attestation isolée. Le terme kings —variante de jing— n’est pas attesté au singulier *king dans les textes dépouillés. C’est le seul emprunt du corpus qui obéit à la règle du pluriel normal en français. Il paraît avoir subi une annexion plus poussée que les autres. Il semble avoir été absorbé naturellement, le français digérant le terme en le soumettant à ses critères grammaticaux internes, soit la flexion en nombre. On peut formuler trois hypothèses pour tenter d’expliquer cette exception :

  1. Le terme *king est possiblement apparu en français il y a longtemps, bien avant les autres et sous son habit de pluriel français kings. Le texte dans lequel il aurait figuré ne relevait sans doute aucun autre sinisme. Voyageant seul —par comparaison aux groupes de termes formant des constellations onomasiologiques et se déplaçant en bandes—, il y a de fortes chances qu’il se soit ainsi fondu plus rapidement que les autres dans le lexique français. Comme on ne possède aucune attestation dictionnairique du terme, sa date d’apparition en français demeure incertaine.
  2. On peut penser que par analogie avec la forme anglaise king, le français a adapté le terme homonyme chinois plus rapidement lui adjoignant naturellement un -s au pluriel. Le terme kings est, en effet, l’un des rares emprunts au chinois dont la physionomie rappelle une formation indo-européenne. Comme il ressemble à quelque chose de connu aux yeux et aux oreilles des locuteurs, il est plausible qu’on l’ait immédiatement associé à une forme reconnaissable.
  3. Il est tout simplement possible que l’intégration grammaticale soit due au fait que kings ait été ou est encore fréquemment employé par les auteurs et les praticiens qui semblent l’avoir définitivement adopté, au détriment des autres synonymes chinois plus récents désignant la même notion.

Toutes ces hypothèses viennent renforcer l’idée qui veut que la « tendance est de plus en plus forte, dès que le mot est intégré, à lui attribuer les marques propres à rendre l’opposition de nombre en français » (Désirat et Hordé 1988 : 195-196).

En ce qui concerne le phénomène de l’adaptation des emprunts à la phonétique française, on peut faire état de quelques constats. La naturalisation phonologique des termes pinyins à la langue emprunteuse se traduit au plan de l’écrit, la graphie française de certains d’entre eux reflétant directement la prononciation originale, excepté en ce qui a trait à la reproduction des tons. Il est tout à fait courant que l’écriture des emprunts tende à se rapprocher le plus près possible de la prononciation d’origine tout en s’assimilant au système phonétique de la langue d’accueil. En acupuncture, cela engendre l’apparition de nouveaux termes pinyins et multiplie les variantes, toutes les formes nouvelles ayant la même valeur synonymique que la forme initiale qui a servi à les constituer (voir aussi le paragraphe 3.4) :

3.2 Le statut de l’emprunt

Traditionnellement, on distingue les emprunts de nécessité ou dénotatifs et les emprunts de luxe ou connotatifs. Les premiers identifient des réalités ou realia socioculturelles étrangères tandis que les seconds doublent un mot français déjà existant. Toutefois, le statut que l’on accorde au terme étranger dépend aussi de plusieurs autres facteurs comme la fréquence, le caractère de dérivabilité, de compositionnalité, etc. Dans le corpus, il est clair que d’une part, les termes dao, 2. shen, yang et yin peuvent être qualifiés d’emprunts de nécessité, car ils ne concurrencent aucun autre terme de la langue receveuse. À l’exception de 2. shen, les autres termes de cette série possèdent d’autres variantes synonymiques pinyins. Mais leur fréquence d’emploi justifie leur statut. D’autre part, pour ce qui est des autres termes empruntés au chinois, on peut s’interroger sur le fait de les ranger automatiquement du côté des emprunts de luxe sous le seul prétexte qu’ils concurrencent des termes qui ont été créés directement en français. Une question d’« image » de l’acupuncture, de référence et de repère historico-culturels, d’obligation de « citation », comme une œuvre d’art en cite une autre, est ici en cause, ainsi qu’une question de vérité onomasiologique. On pourrait en dire autant de la terminologie de la cuisine chinoise ou italienne, de celle des sports de combat japonais, etc., ou des mots isolés (par exemple, nomenklatura est un calque translittéré à partir du russe qui demeure illogique en français).

3.3 Les motivations de l’emploi des termes pinyins

Les termes pinyins représentent près d’un tiers de toute la nomenclature rassemblée (59/193). Nous sommes donc autorisés à nous questionner sur les motivations des auteurs à l’égard de ces emprunts. Au fil de l’analyse, il est apparu que les intentions pouvaient varier d’un terme à l’autre, d’un spécialiste à l’autre, d’une école de pensée à l’autre ou d’une époque à l’autre. Les observations tendent à démontrer qu’intentions et motivations sont interprétables de diverses façons. Ce sont les contextes eux-mêmes qui révèlent le mieux les préférences. En effet, les citations documentaires renferment des commentaires linguistiques ou métalinguistiques directement formulés ou que l’on peut déduire de l’emploi de certains signaux diacritiques et certaines marques typographiques (parenthèses, guillemets, ponctuation, caractères gras, italiques, etc,).

Dans les textes spécialisés, l’emploi du terme pinyin est motivé, à l’occasion, par le fait que l’équivalent français n’existe tout simplement pas —emprunt de nécessité—; mais, le plus souvent, c’est parce que les auteurs préfèrent utiliser les termes chinois originels, qui circulent abondamment dans la documentation et dans le discours, plutôt que d’avoir à leur substituer un équivalent dont ils ne sont pas sûrs ou d’avoir à créer un néologisme qui peut les rebuter.

L’observation montre cependant que les termes français balisent de plus en plus les écrits. Souvent, ils sont encore flanqués du terme pinyin correspondant avec lequel ils forment un diptyque lexical. Les emprunts servent ainsi de support pour faciliter la compréhension d’un terme français moins connu ou pour soutenir la transition vers le français; les termes peuvent être mis en parallèle dans le but d’établir clairement l’équivalence entre des formes d’origines distinctes. Le terme pinyin figure alors après le terme français : il est soit enchâssé dans une parenthèse (ex. 1), soit isolé entre deux virgules (ex. 2), soit présenté directement à la suite du premier et sans aucune notation typographique spécifique (ex. 3).

Au vu de ces trois exemples, d’autres interprétations paraissent vraisemblables à partir de la localisation du terme chinois après le terme français. On peut envisager la possibilité que les auteurs citent les sinismes pour faire exotique, pour insister sur l’origine asiatique de l’acupuncture. En y réfléchissant bien, on peut se demander si le mot cité est réellement emprunté, c’est-à-dire intégré à la langue française, ou s’il ne conserve pas plutôt une connotation purement chinoise, connotation qui est rehaussée par les procédés de mise en évidence (voir les exemples 1 et 2) qui doublent l’occurrence et produisent un effet synonymique fortement répétitif et contrasté parce que les mots sont de formations différentes au plan morpholexical : un terme indigène et un terme allogène. La redondance synonymique plaide ici en faveur du rappel civilisationnel plutôt que de la nécessité linguistique et terminologique. Le terme chinois crée un effet de miroir, ou mieux, il se fait l’écho de la sagesse traditionnelle orientale de l’Empire du Milieu. Il n’y a pas non plus d’objectif de produire une alternance stylistique puisque les termes se suivent immédiatement dans la séquence phrastique. On aurait plutôt affaire à ce que l’on appelle des pérégrinismes, à savoir des formes linguistiques étrangères insérées dans un texte afin de faire ressortir le cachet exotique des realia dissimulées derrière les mots. Le pérégrinisme sert en quelque sorte de passerelle entre le sujet —ici, une discipline orientale— et le lieu de l’action —ici, le monde francophone.

Parfois aussi, c’est le terme français qui suit le terme chinois dans la phrase. On peut supposer encore là que de cette façon l’auteur cherche à instituer une correspondance claire entre les deux. La liaison s’établit de différentes manières : usage de la conjonction de coordination ou, signes diacritiques (guillemets, tirets, etc.), marques de ponctuation (virgules, points-virgules, etc.).

Les indices métalinguistiques utilisés par les auteurs des trois derniers exemples semblent révéler autre chose sur les termes mis en parallèle. L’emploi de la conjonction ou (ex. 4) sert sans aucun doute à signaler la synonymie active entre les termes wei qi et énergie défensive. Elle donne aux unités la même valeur d’équivalence synonymique; il n’y a pas de distanciation comme dans l’exemple 1. L’emploi des virgules pour marquer le terme français qui est déjà encadré de guillemets (ex. 5), ne paraît pas aussi évident : il y a lieu de se demander s’il s’agit d’un indice de synonymie —plan du signifiant— ou d’un indice de définition notionnelle —plan du signifié—, ou bien même si l’intention de l’auteur n’était tout simplement pas d’indiquer que le terme français est une proposition néologique encore au stade embryonnaire ou une unité dont il n’assume pas la responsabilité. Quant à la formulation de l’exemple 6, il peut s’agir d’une maladresse stylistique, d’une simple erreur typographique ou d’une forme de mise en évidence de l’emprunt qui sert d’amorce à la phrase ou qui s’assimile à un titre de paragraphe. Enfin, il convient de faire une remarque sur l’absence d’article devant deux des termes chinois et devant les trois équivalents français. Dans les exemples 4 et 5, cette absence peut être imputable au style de l’auteur, la qualité linguistique de l’ouvrage en question laissant parfois à désirer. Dans le cas des éléments français, elle peut signifier qu’on a affaire à de brèves explications ou à des définitions plutôt qu’à des synonymes.

Dans les exemples, le fait que les auteurs mentionnent le terme chinois avant le terme français pourrait dénoter leurs préférences ou un certain degré d’assimilation de la forme pinyin en français.

Comme on le constate, les signaux métalinguistiques et diacritiques ainsi que le positionnement des termes les uns par rapport aux autres dans la phrase informent les destinataires sur les intentions des auteurs face aux termes qu’ils emploient. La perception des lecteurs et des analystes est très diversifiée, comme on vient de le voir. Une chose est sûre cependant, les différents repères semés dans les textes reflètent les hésitations langagières des auteurs devant un domaine nouveau en Occident, dont la conception est fondamentalement étrangère à nos façons de penser et d’agir. Ils révèlent aussi une certaine résistance culturelle qui peut être celle des rédacteurs aussi bien que celle des destinataires du texte. Enfin, le recours à la « surimpression lexicale » pourrait n’être qu’un principe didactique permettant d’introduire l’acupuncture dans les habitudes occidentales sans pour autant la fusionner à la médecine traditionnelle sous nos latitudes.

3.4 Les différents types de variantes

Le phénomène de la synonymie est dû aussi à la présence de variantes dans les textes. L’emprunt à un système linguistique complètement étranger multiplie toujours les variantes. Ces variantes sont de plusieurs types : orthographiques, grammaticales, morphologiques, syntaxiques, morphosyntaxiques, etc.

En ce qui concerne les variantes orthographiques, trois cas sont repérables dans le corpus. Le premier est constitué par les variantes mineures dans la transcription des termes chinois (ex. : jing mai / jing mo, luo / lo, tching kan / tching kann, [énergie] wei / [énergie] weï, zheng qi / zeng qi). Le second cas est relatif à l’ajout ou à la substitution d’un trait d’union entre deux termes (ex. : yin yang / yin-yang). Les variantes orthographiques relèvent enfin d’un phénomène assez particulier qui est en rapport avec la romanisation des idéogrammes chinois. En effet, la multiplication des échanges internationaux a rendu nécessaire l’emploi des termes pinyins dans les écrits spécialisés. Cela a eu pour effet d’engendrer la création d’autres termes techniques et scientifiques qui sont modelés à partir de ces formes pinyins officielles. On a tenté d’adapter ces termes au système phonétique du français tout en essayant de demeurer le plus près possible du modèle étranger. Autrement dit, les auteurs utilisent parfois une forme transposée de l’appellation chinoise, qui essaie de se rapprocher de la prononciation française du mot pinyin. Plusieurs variantes graphiques viennent ainsi élargir la palette des unités existantes (ex. : fou pour fu, iang pour yang, inn pour yin, iong pour yong, kings pour jing, ko pour ke, oé / oe pour wei, pié pour bie, tao pour dao, t’chi pour qi, tsang pour zang, wou-hing pour wu xing). Tous ces groupes de termes peuvent être qualifiés de doublets ou de triplets graphiques d’origine phonétique.

En ce qui concerne la romanisation, c’est-à-dire la conversion d’un système d’écriture non latine au système alphabétique latin, on peut recourir soit à la translittération, soit à la transcription, soit à une combinaison des deux méthodes, suivant la nature du système à convertir. Mais la transcription, qui peut-être employée pour la conversion de tous les systèmes d’écriture, est la seule méthode utilisable pour les systèmes non entièrement alphabétiques et pour toutes les écritures idéophonographiques, telles le chinois et le japonais. En effet, la structure de ces dernières, où la notation du sens a le pas sur la notation de la prononciation, entraîne l’existence d’un nombre considérable de caractères —plus de 40 000 pour le chinois— et elle rend impossible la translittération signe à signe, tout en imposant du même coup l’élaboration d’une transcription. Il est à noter que la translittération est une opération qui consiste à représenter les caractères d’une écriture entièrement alphabétique par les caractères d’un alphabet d’une autre origine, celle-ci devant se faire, en principe, caractère par caractère, comme c’est le cas avec les alphabets cyrillique et latin. Pour sa part, la transcription a comme objectif de représenter les caractères d’une langue, quel que soit son système d’écriture originale, par ceux du système phonologique et du système de lettres et de signes d’une langue de conversion. Le pinyin en est un exemple. Il sert donc à transcrire phonologiquement et alphabétiquement les idéogrammes du chinois. En outre, c’est la seule transcription officielle adoptée et reconnue en République populaire de Chine. D’où la transformation graphique récente ¿’anciens emprunts chinois adaptés en français (ex. : Pékin s’orthographie désormais Beijing ou Pei-king, selon le Petit Larousse illustré 1994, et Peking, pei-ping ou Bei-ping, selon le Petit Robert 2. De quoi y perdre son latin et son pinyin tout à la fois!).

Les variantes grammaticales ont elles aussi leur rôle à jouer dans le système de la synonymie acupuncturelle. Dans le corpus, elles ne concernent que les formations françaises. C’est le nombre qui est en cause et non le genre. On observe donc l’alternance singulier/pluriel dans souffle / souffles, organes-trésor / organes-trésors, etc. Quant aux variantes syntaxiques, elles concernent aussi bien les joncteurs prépositionnels (ex. : système des méridiens/système de méridiens) que l’ordre des mots (ex. : vaisseaux merveilleux/merveilleux vaisseaux). On a relevé également un cas de variante morphosyntaxique (ex. : énergie défensive/énergie de défense). Aucune attestation de variante purement morphologique n’est présente dans la nomenclature à l’étude, ce qui n’invalide pas son existence par ailleurs.

4. Aperçus sur la normalisation

Nous terminerons cette analyse de la caractérisation du vocabulaire de l’acupuncture en discutant de quelques aspects de la normalisation terminologique de ce secteur des connaissances. Nous prendrons en considération que le « besoin de normes s’applique en général à tout usage linguistique, à toute formation théorique, à toute pratique complexe, notamment en technologie, et à toute transmission du savoir » (Rey 1979 : 56). Le but poursuivi par cette proposition d’aménagement normatif des termes d’origine française ou étrangère est de limiter la réduction des synonymes au strict nécessaire, non pas de les éradiquer. Deux raisons expliquent cette option : la première est que l’univocité, qui est reconnue comme étant un principe de base fondamental en terminologie, doit être (re)discutée à la lumière de nouvelles données; la seconde est pour permettre aux différents utilisateurs de termes (écrivains, journalistes, lecteurs, spécialistes, enseignants, étudiants, patients, etc.) de s’y retrouver plus facilement dans cette jungle lexicale où se côtoient de manière désordonnée des termes français et chinois, ainsi que des amalgames franco-chinois et sino-français.

La prolifération des synonymes caractérise la plupart des vocabulaires thématiques, surtout ceux qui sont en formation. Aucun secteur n’échappe totalement à la synonymie. Elle correspond à un besoin réel d’expression en ce qu’elle permet de varier volontairement le choix des termes ou en ce qu’elle illustre l’hésitation des auteurs qui ne savent pas trop s’ils doivent recourir à telle ou telle forme pour transmettre leur message. En acupuncture, la variation alterne entre le mot français et la connotation portée par les sinismes et les hybrides. Plus souvent qu’autrement, la synonymie est génératrice de confusion, le destinataire du message n’établissant pas nécessairement les liens entre toutes les variantes synonymiques ni les correspondances entre les termes pinyins et français, car les auteurs passent souvent d’un synonyme à un autre, dans un même texte, sans le mentionner d’aucune façon. « Dans les textes, toute collision synonymique doit être évitée, ou clairement signalée » (Kocourek 1991 : 192). Une action normalisatrice s’impose dans ce domaine dans le but d’aménager une communication non équivoque, même lorsque quelques synonymes coexistent harmonieusement. L’objectif primordial est de respecter le principe de l’univocité tant que faire se peut, sans pour autant tenter de supprimer toute synonymie.

4.1 Faut-il bannir les emprunts ou les termes français?

Au cours de la recherche, il a d’abord fallu se demander sérieusement si la terminologie de ce domaine aux notions exclusivement orientales était effectivement intraduisible dans une langue occidentale, tant les spécialistes se contredisent souvent, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Certains savants tranchent carrément en faveur de la conservation de l’emprunt, comme en fait foi l’extrait de la lettre suivante transmise à l’auteur du mémoire de maîtrise : « Ne croyez pas non plus que de rajouter [aux termes pinyins] entre parenthèse les prétendus équivalents occidentaux, surtout pour la nosologie, soit un enrichissement! La vision chinoise du corps humain, normal ou pathologique, dans sa spécificité, apparaît mieux et demeure cohérente si l’on ne cherche pas le rapprochement, sinon très occasionnel, avec la médecine occidentale » (Père Claude Larre, Paris, le 25 juin 1991). De fait, les ambiguïtés sont fort nombreuses. On peut penser que si l’acupuncture est en train de se tailler une place de choix en Occident, entre la médecine et la chiropratique, elle devrait tendre de plus en plus à s’adapter à ses nouveaux adeptes, et que dans ces circonstances, son langage devrait subir une évolution parallèle afin de mieux se couler dans les modes de pensée occidentaux. A contrario, on pourrait défendre l’idée que l’acupuncture devrait demeurer chinoise et que son spectre terminologique devrait véhiculer et perpétuer son origine asiatique. La question principale est donc celle-ci : si l’on s’entend pour franciser un domaine d’activité, pourquoi sa terminologie ne suivrait-elle pas le train? Quels sont les desiderata des jeunes spécialistes formés en Occident et ceux de la nouvelle clientèle de la médecine chinoise?

C’est dans cette optique de modernisation et de respect des sources anciennes que nous prônons l’utilisation et la création, si nécessaire, d’un vocabulaire unilingue sino-français, tout en favorisant la réduction des synonymes à deux termes officiels tout au plus, l’un étant chinois, l’autre français, lorsque cela se justifie bien entendu. L’élimination complète de la concurrence des équivalents est un mythe. Elle n’est par ailleurs pas une exigeance souhaitable. Les terminologies aseptisées ou totalement autarciques n’existent pas, à tout le moins elles sont très rares et peu fonctionnelles. Elles obéissent alors à des conditions de création extrêmement contrôlées comme le montrent certaines taxinomies, celle des minéraux, des éléments du tableau périodique, entre autres. Et encore, ces domaines ne sont pas épargnés par la synonymie! « Plus encore que l’ambiguïté, la synonymie est un principe universel des langues; elle peut être analysée, aménagée, réduite, mais non éliminée » (Kocourek 1991 : 192). Elle est la manifestation vive de la dynamique et de l’évolution d’une langue de spécialité. Nous verrons plus loin qu’il existe cependant des cas où une seule unité suffit pour remplir un mandat dénominatif.

La réduction synonymique a pour objectif d’éliminer les mots qui s’éloignent de la norme et nuisent à la communication, comme les termes fautifs, les traductions approximatives ou inadéquates, les variantes graphiques envahissantes, etc. Le rétrécissement de la marge de manœuvre lexicale, ainsi que les équivalents français proposés, paraîtront peut-être trop limitatifs aux acupuncteurs et aux acupunctologues chinois et occidentaux. Il n’en reste pas moins que l’on peut parvenir à élaborer une terminologie française de l’acupuncture qui serait tout à fait appropriée, pertinente et significative, même si, dans l’esprit de certains spécialistes, elle n’égalera sans doute jamais la richesse d’évocation notionnelle des idéogrammes chinois. « La décision de fonctionner dans sa langue maternelle ou dans une langue « nationale » (en élaborant des terminologies) ou de se résigner à emprunter la langue-outil avec la matière à travailler est politique, car toute langue est capable de tout nommer : l’impression trop fréquente que certaines sémantiques ne peuvent répondre au besoin notionnel relève de l’idéologie. Ce qui est vrai, c’est que les moyens de création dénominative varient selon les langues [...] » (Rey 1979 : 66-67). Par ailleurs, si l’on considère que l’acupuncture est un domaine spécialisé, celui-ci a également des répercussions chez les gens ordinaires, chez tous ceux et toutes celles qui recourent à ce type de soins. Le bénéficiaire des traitements acupuncturels risque d’avoir une vision très différente de celle des praticiens par rapport à l’emploi de la terminologie française. Il préférera probablement que celle-ci soit utilisée, en lieu et place des termes chinois, lorsqu’il a recours à un acupuncteur, et cela pour des raisons évidentes de décodage notionnel et de compréhension. Les mots ne guérissent pas le mal, si exotiques soient-ils!

Une terminologie française bien établie, bien stabilisée ne nuira certes pas à ceux qui œuvrent dans le domaine. Il est faux de prétendre que certains termes sont intraduisibles. Ces dernières années, le français a su s’approprier bon nombre de termes de l’acupuncture réputés « infrancisables »; l’exemple faisant loi, le volume de la terminologie française continuera d’augmenter, comme le montre la littérature sur le sujet et la langue de l’enseignement. L’utilisation du français ne met pas en péril le fait que l’enseignement et la pratique de l’acupuncture puissent se développer dans un esprit essentiellement oriental, comme le souhaitent plusieurs spécialistes plus traditionnalistes. L’alignement sur le français pourrait favoriser une meilleure compréhension des concepts, en fournissant justement des moyens pour éviter l’emploi de ces fameuses recettes acupuncturelles que plusieurs dénigrent et dénoncent avec beaucoup de vigueur et qui sont liées à un manque de connaissances dans le domaine. Les acupuncteurs qui approfondissent leur science (par exemple, sur la question des différents types d’énergie) le font souvent en autodidactes ou lors de sessions de formation. Ils bénéficieraient certainement de l’existence d’un standard consensuel. Tout dépend de la qualité de l’aménagement normatif proposé. Il faut, de plus, soumettre les termes nouveaux à l’épreuve du temps et laisser celui-ci faire son œuvre de polissage et de peaufinement.

Certes, la constitution d’une terminologie française n’empêcherait pas la mise sur pied d’un vocabulaire parallèle chinois-français qui aurait pour but d’établir et de maintenir une correspondance claire et univoque entre un terme d’origine chinoise et un terme d’origine française. Les diptyques lexicaux concourraient certainement à la réduction, sinon à l’élimination, des erreurs dans la pratique, erreurs qui peuvent être reliées à une mauvaise interprétation notionnelle de certains emprunts moins familiers ou utilisés abusivement par nombreux auteurs pour dénommer plusieurs concepts simultanément (ex. : 1. jing / 2. jing, 1. qi, 2. qi, 1. shen / 2. shen, 1. t’chi / 2. t’chi). On le sait, l’homonymie n’est pas la meilleure amie de la terminologie. Ce type de vocabulaire aurait aussi l’avantage d’éviter le flottement excessif entre les emprunts au chinois et les termes français dispersés au fil des textes.

4.2 Exemples de temes pouvant être normalisés

Comment faire un choix judicieux parmi la panoplie de synonymes susceptibles d’être normalisés? Plusieurs critères de sélection linguistiques et extralinguistiques ont été mis de l’avant pour retenir le terme le plus apte à survivre : la dérivabilité, la compositionnalité, la fréquence, la maniabilité, l’internationalité, etc. En général, un seul critère ne suffisant pas à trancher, il est souhaitable de donner la priorité aux termes qui semblent le mieux adaptés aux concepts qu’ils identifient. Il est clair toutefois qu’une certaine subjectivité ne saurait être exclue d’une telle prise de position.

L’établissement d’un vocabulaire double chinois-français suppose qu’idéalement il faudrait favoriser l’implantation d’un terme chinois et d’une unité parallèle française pour chaque notion, dans le but d’uniformiser la terminologie ainsi façonnée. En raison de la provenance de cette sphère d’activité, il existe toujours un ou des termes pinyins pour dénommer chaque concept. Cependant, il y a des cas pour lesquels il est pertinent de contourner la règle des doublets, et cela pour des raisons historiques ou autres, notamment parce qu’aucun terme français n’a encore vu le jour. Par exemple, les termes yin et yang sont tellement répandus dans la documentation et ils dépassent si largement le domaine, qu’il semble évident de les normaliser sans concurrents, ni chinois ni nationaux. Ainsi, yin qi et yang qi, inn et iang seraient probablement éliminés sans objection de quiconque. Au surplus, aucune forme française ne paraît jamais avoir été proposée pour être substituée à ces deux mots phares de la pensée chinoise —le corpus de dépouillement n’en n’a fourni aucune. Après deux siècles et demi de présence en français, ces deux emprunts possèdent un tel prestige qu’ils sont indélogeables, d’autant qu’ils forment consensus chez les praticiens et les chercheurs. Personne ne semble jamais avoir pensé proposer des équivalents français. Par ailleurs, yin et yang étant le plus souvent en interrelation, il convient de stabiliser leur graphie sous la forme yin yang lorsqu’il sont syntagmatiquement conglomérés, comme dans théorie du yin yang, loi du yin yang. Toutes les autres combinaisons, telles yin-yang, inn-yang, [théorie, loi...] du yin et du yang, devraient être écartées. Ces exemples entérinent le caractère hybride de la terminologie acupuncturelle.

En revanche, certains syntagmes croisés devraient être rayés du vocabulaire normalisé. C’est ainsi que zong qi pourrait supplanter sans inconvénient énergie zong. Quant à la formation française souffle ancestral, il y serait souhaitable qu’elle cède sa place au syntagme énergie ancestrale, plus moderne, plus fréquent et beaucoup plus pertinent au plan paradigmatique.

Les exemples qui précèdent sont d’ordre purement lexical. On peut aussi songer proposer un modèle de combinaison symagmatique à base d’unités hybrides ou françaises. Sans aucun doute, la formule à privilégier est-elle de l’ordre « nom + adjectif ». Cette structure est la plus productive du corpus avec 63 occurrences sur 145 unités lexicales complexes, soit 43,45%. Ce schéma binaire rassemble à lui seul 32,64% de tous les termes du corpus (63/193). Les 31 syntagmes empruntés « mot chinois + mot chinois » (ex. : jing mai, zang fu) ne sont pas comptabilisés dans ce lot; ils représentent 21,38% des Iexies complexes. En privilégiant le modèle nom + adjectif, la terminologie relative à l’énergie et aux méridiens, par exemple, pourrait être mieux « paradigmatisée » :

Les termes homonymes homographes posent eux aussi de sérieuses difficultés. Pour bien faire et respecter le principe fondamental de l’univocité, il faudrait éliminer l’un des deux termes pinyins ou français existants quand des concepts différents, si proches soient-ils, sont rendus par des homonymes. Si l’on prend, par exemple, les couples 1. qi et 1. énergie ainsi que 2. qi et 2. énergie, on pourrait réserver le premier groupe à la notion d’ « énergie universelle » et remplacer le second, qui exprime celle d’« énergie circulant dans l’organisme », par les dénominations qi de l’organisme et énergie de l’organisme —ou mieux par *qi organique et *énergie organique (formes non attestées dans le corpus), si l’on désire aussi s’aligner sur le principe de la structure nom + adjectif évoqué plus haut. Deux raisons justifient cette proposition :

  1. Les notions sous-jacentes sont tellement proches et dépendantes l’une de l’autre —il s’agit, en effet, de la même énergie, la seconde étant plus spécifique, car elle implique que cette énergie circule dans l’organisme— qu’il faut les dénommer à l’aide de termes voisins et situés dans un rapport d’hyperonyme à hyponyme, autrement dit de générique à spécifique, de manière que leur degré de parenté conceptuelle soit immédiatement transparent.
  2. La notion d’ « énergie circulant dans l’organisme » requiert une dénomination explicite qui laisse voir un degré de précision notionnelle plus élevé. Le déterminant organisme (ou *organique) vient spécifier le sens du syntagme; la relation entre le terme et la notion est ainsi plus perceptible.

Le besoin de précision s’exprime également dans l’exemple suivant, qui contredira le principe que le terme le plus court —critère de maniabilité— doit toujours être favorisé. À l’heure actuelle, les équivalents français les plus usuels des termes zang et fu sont organes et entrailles. Un meilleur rapport terme/notion exigerait que l’on précise ces unités en les dénommant organes-trésor et entrailles-atelier. Les dénominations allongées deviennent plus significatives, les organes ayant pour fonction d’emmagasiner l’énergie fabriquée par les entrailles. « Le composé N[om]-N[om], dit aussi mot-tandem, est une des caractéristiques des langues fonctionnelles contemporaines non esthétiques, dans la mesure où il y a accent sur la concision. C’est le cas en langue technoscientifique, en langue usuelle et en langue de la réclame et de consommation » (Kocourek 1991 : 133). Les deux termes suggérés reflètent adéquatement, par leur structure, la notion chinoise qui leur correspond. En ce qui a trait à l’orthographe, il faudrait aussi choisir parmi les quelques variantes suivantes :

Emprunts au chinois Mots français
fu entrailles-atelier
entrailles atelier
entrailles-ateliers
entrailles ateliers
zang organes-trésor
organes trésor
organes-trésors
organes trésors

4.3 Quelle francisation pour les emprunts?

Les propositions d’aménagement normatif en faveur de l’intégration des termes pinyins dans le vocabulaire français de l’acupuncture nous forcent à nous demander jusqu’où doit aller la nationalisation des emprunts, surtout lorsque la langue de référence fonctionne d’une manière totalement différente de la langue d’accueil. Il a déjà été fait état que les sinismes ne se plient pas à la loi du nombre grammatical par l’ajout d’un -s lors de leur réemploi en français. Les formes, toutes des substantifs dans la langue d’arrivée possèdent déjà leur marque du pluriel, mais c’est celui de la langue de départ, comme c’est le cas des mots inuit, pluriel de inuk en inuktitut ou de fedayin, pluriel de fedaïen arabe. Un seul terme fonctionne normalement en français et c’est king qui fait kings au pluriel. Il serait préférable de normaliser la plurialisation de tous les emprunts par l’ajout d’un -s. Cette marque en ferait des mots bien français et elle éviterait toute tergiversation. « Admettre des mots étrangers n’est donc ni une catatrosphe ni une trahison envers nos traditions. Le tout est de les adapter de telle sorte qu’ils s’assimilent au reste du vocabulaire français et n’y fassent pas figure d’éléments erratiques » (Sauvageot 1978 : 141).

En revanche, du point de vue linguistique, il ne serait pas de bon ton de pousser l’intégration jusqu’à préférer les termes pinyins qui démontrent une plus grande adaptation phonétique et graphique au français, tels tsang (zang), fou (ju), tchi ou t’chi (qï), tching pié (jing bie), pour la seule et unique raison qu’ils risqueraient d’être rejetés systématiquement par les spécialistes; ceux-ci n’affectionnent que les termes pinyins officiels, dans le but avoué de respecter le domaine, qui est chinois, et aussi parce qu’ils croient que s’ils étaient les seuls termes utilisés dans les textes français, cela éviterait beaucoup d’erreurs de traduction et d’interprétation. Corollairement, on peut imaginer que cette opacité lexicale protège la spécialisation du domaine, qu’elle entretient l’aura et le mystère dont aiment s’entourer certains chercheurs, particulièrement lorsque la science provient d’horizons lointains qui font rêver les humains ordinaires.

5. Conclusion

La description de quelques caractéristiques du vocabulaire de l’acupuncture a fait ressortir deux grandes dominantes dans la gestation, la formation et le fonctionnement de cette terminologie : la multiplicité des formes synonymiques et la présence permanente et marquée des emprunts à la langue chinoise —les sinismes. Il résulte des observations que ni la synonymie, ni l’emprunt et son palimpseste, le calque, ne peuvent être systématiquement éliminés des terminologies qui prennent leur source dans des langues étrangères et qu’il faut transposer en français. L’aménagement peut s’accomplir intelligemment et harmonieusement, et sans que l’éradication des synonymes ait pour résultat une sécheresse lexicale qui répondrait trop froidement à la fameuse équation de l’univocité : un terme ⇔ une notion. De trop nombreuses considérations extralinguistiques entrent enjeu pour que la pratique obéisse aveuglément aux règles de la théorie. Nul n’est censé ignorer la loi, mais il arrive parfois qu’il faille l’interpréter ou que les circonstances conduisent les parties à les réviser ou à les amender pour le bien-être des citoyens. Patients et praticiens de l’acupuncture seront sans doute en harmonie au sujet de la nécessaire convivialité des mots chinois et des mots français pour bien structurer le vocabulaire de ce noble et très ancien domaine des connaissances humaines.

Bibliographie

Abstract (anglais)

The authors study a few characteristics of French acupuncture vocabulary. Their observations are based on a corpus of texts gathered from approximately twenty works. The contacts between two languages with extremely divergent systems give rise to many borrowings, thereby increasing the number of synonyms in the receptor language, in particular given the necessity to Romanize the writing system of the borrower language. Transcribing Chinese ideograms into French causes virtually insurmountable phonological spelling, grammatical, morphological, syntactic and other difficulties. Synonymy and borrowing are described critically by use of a Romanization protocol. They are examined from the standpoint of language planning and the internal functioning of an emerging terminology, partially based on foreign lexical units. A few directions are proposed to facilitate the standardization of this LSP vocabulary.

Keywords: Acupuncture, borrowing, calque, hybrid words, language planning, pinyin, standardization, synonymy, transcription, word formation

Alguns componentes lingüísticos no ensino da terminologia[1]

Introdução

Toda terminologia possui uma finalidade socioprofissional e serve prioritariamente para exprimir saberes temáticos. Como amálgama (ver Sager, 1990), atrela-se a diversos edifícios doutrinários nos quais o componente lingüístico, por si só subdivisível, pode ser isolado para fins de análise. Dando seqüência a esse raciocínio, circunscreve-se a lingüística como um circuito obrigatório na formação e na aquisição de conhecimentos para os futuros terminólogos. Então encontra-se, neste ponto, um primeiro postulado : a terminologia é um campo da lingüística, tanto sob o ponto de vista da teoria, quanto sob o ponto da prática.

Nesse processo da formação de terminólogos, duas orientações maiores são historicamente identificáveis :

  1. uma formação in vitro, ou seja, no meio profissional e sem preliminares universitárias, este caminho normal prevaleceu até a metade dos anos 70, ao mesmo tempo em que a terminologia começou a se organizar coletivamente no mundo ocidental;
  2. uma formação universitária in vitro, integrada aos programas de tradução ou, mais raramente, de lingüística.

A criação dos cursos universitários seguiu paralelamente ao desenvolvimento da terminologia como conjunto multidisciplinar. Na América do Norte, os primeiros cursos estruturados de terminologia foram realizados em 1972, em uma universidade francófona do Québec. Até o início dos anos 80, cursos e programas de primeiro, segundo e terceiro ciclos foram organizados e instaurados na quase totalidade das instituições do auto-saber quebe-quense. Paralelamente, no conjunto do hemisfério Norte - salvo nos Estados Unidos -, tais progressos puderam ser observados e descritos em um bom número de publicações sobre o assunto, sem contar a existência de uma série de encontros científicos que tratavam, no todo ou em parte, do ensino da terminologia (ver bibliografia). Em outros lugares, no hemisfério Sul francófono (África do Norte e África negra), projetou-se seguidamente a instauração de tais cursos, com todas as dificuldades a superar para completar a transferência de especialistas (ver Boulanger, 1986). Entretanto, esta estruturação universitária é muito mais avançada no mundo latino-americano. Somos todos, no momento atual, numerosos países e Estados que põem em prática um ensino coerente e completo da terminologia. Esta formação é de nível superior (universidades e escolas) na sua maior parte. Ela é objeto de um percurso bem balizado para os estudantes e desemboca em diplomas conseqüentes.

Percepções da terminologia

Sob um rótulo ou outro e onde quer que seja no mundo, a terminologia é enxertada em dois grandes conjuntos, assim ramificados :

  1. De início, o eixo propriamente lingüístico que permite perceber a terminologia como componente do campo da lingüística ou como simples satélite da tradução. No primeiro caso, ela é fundamental no processo da formação; no segundo, ela figura como simples complemento na formação de tradutores. No Canadá, as duas opções existem, a escolha mais oportuna fica sob a responsabilidade de cada programa universitário e se faz em conformidade com as necessidades do meio que demanda. Assim, a Universidade de Montréal favorece a dimensão interlínguas, enquanto, na Université Laval, é a dimensão das ciências da linguagem que predomina.
  2. Em segundo lugar, o eixo “aménagemental” que permite situar a terminologia no meio das legislações lingüísticas que a fazem um elemento privilegiado da metamorfose lingüística em um Estado. É, no sentido positivo, a dimensão coercitiva da terminologia, como ela existe no Québec (a Carta da Língua Francesa, que privilegiou a instauração do francês como língua oficial da Província) e no Canadá (a Lei sobre as Línguas Oficiais, advogando em favor da igualdade do inglês e do francês em todas as instituições federais do país). A hipótese de “aménagement” social pode igualmente surgir de ordem incitativa, como é o caso notadamente da França, onde, a despeito das legislações tímidas e dos esforços das comissões ministeriais de terminologia, a tomada de decisões oficiais resta fragmentária e resulta, antes de tudo, da vontade individual. O consenso não parece ter sido alcançado, apesar da difusão recente da disciplina terminológica nas universidades do norte e do nordeste do Hexágono.

Toda formação em terminologia procede, pois, de uma ou de outra dessas ideologias com todos os cruzamentos que se possa imaginar. Embora a opção lingüística emparelhada às preocupações de planificação coercitiva seja mais rara na Europa, a Catalunha é uma exceção.

Acrescente-se a isso que, há algum tempo, é preciso dedicar atenção particular à socioterminologia, que começa a confirmar sua existência (ver Gambier, 1991a), à microinformatização, que revolucionou a pesquisa terminológica e terminográfica e cuja amplitude cresce a cada dia, sem deixar de mencionar o prodigioso desenvolvimento dos instrumentos de tecnologia lingüística que constituem as indústrias da língua, e começam a ampliar as estritas preocupações da terminologia e da terminótica, como se sabe.

Perfil lingüístico

É neste contexto efervescente, no qual a ideologia ocupa um lugar preponderante, que será abordado o perfil lingüístico do terminólogo ideal; será abordado com enfoque dirigido à etapa da formação no primeiro ciclo universitário.

Aqui, uma vez mais, o aspecto pedagógico da terminologia advém de uma nova ideologia, coligada à ciência, e não a diversas implicações políticas. Conseqüentemente a terminologia de-ve integrar, em seu vasto leque mul-tidisciplinar, uma dimensão doutrinária constituída pela lingüística teórica e aplicada reconduzida às proporções essenciais pelos lingüistas (ver Boulanger, 1986 : 60). Parece uma aberração desenvolver um trabalho de pesquisa estruturado sobre as Línguas de Especialidade (LSP), sem apoiar-se nos princípios e nas metodologias fundadas em um plano de fundamentação lingüística. Como sistematizar os mecanismos de decisão de outra forma?

A terminologia é tão tributária da lingüística, que, fora da lingüística, não há salvação para o terminólogo, ainda que seja preciso atribuir a esta afirmação seu justo valor. Não se deve acreditar que todos os terminólogos devessem se transformar em um Chomsky do termo. Esse certamente não é o objetivo prioritário da formação. Antes de mais nada, trata-se de preparar práticos, especialistas para trabalhar em situações de comunicação especializada bastante concretas. Não se pode ter um bom terminólogo, sem que ele conheça alguns preceitos lingüísticos, sem possuir uma formação de base estruturada em torno de alguns componentes de ciências da linguagem em vista de poder administrar um certo número de mecanismos fundamentais da terminologia e de reempregá-los nas situações necessárias. Daí a hipótese de que o passo formativo característico consiste em começar o ensino a partir da lingüística teórica, antes de se voltar para os aspectos metodológicos da terminologia e da terminografia e, depois, para a prática.

Com o objetivo de detalhar e de explicitar o segundo postulado deste estudo, convém pôr a questão de saber por qual lingüística deve passar a formação de terminólogos. Para os terminólogos da tradução e da simples transferência interlingüística de termos, orbitar em torno de algumas nuanças sobre o léxico e aterrissar em gramática parece satisfatório. Este, porém, não é o ponto de vista defendido neste estudo. Motivo : a) todo mundo afirma que a terminologia se ocupa de conceitos, de termos e de denominações antes de qualquer coisa, resultando daí sua sistematização nos repertórios temáticos; b) os conceitos se orquestram de maneira a nunca aparecerem isolados dos conjuntos onomasiológicos nos quais eles estão inseridos e dos quais eles dependem. Nenhum programa de ensino da terminologia, portanto, pode permitir negligenciar esta problemática fundamental.

A seqüência termo à denominação + conceito é nada mais que outra fórmula saussureana do signo metamorfoseado de seu enunciado clássico signo à significante + significado em um novo e mesmo esquema básico percebido metaterminologicamente. Em sua essência, a equação do mestre genebrino, que está na origem de toda a lingüística do século XX, resta imutável. Ela foi simplesmente adaptada à ecologia das LSP.

LG : signo → significante + significado

LSP : termo → denominação + conceito

Esta equação domina, pois, o conjunto da pesquisa em terminologia. Assim, parece impossível escapar do domínio da lingüística na formação de terminólogos. Contudo, sustenta-se um terceiro postulado demonstrativo de que a terminologia é um componente essencial da lingüística por natureza. Em razão de suas próprias características, ela pode também reivindicar sua autonomia no vasto corpus doutrinário das ciências da linguagem, o que certos lingüistas contestam. Qualquer que seja o programa universitário, a primeira etapa a transpor no processo de formação de terminólogos será, inevitavelmente, a aquisição de conhecimentos lingüísticos mínimos, orientados em direção ao signo. Todas as outras qualidades exigidas dos candidatos girarão em torno desse ponto, porque, sem termos, não existe terminologia.

O futuro praticante que não possui nenhum saber lingüístico prévio seguirá um caminho bem restrito. De início, terá de adquirir conhecimentos sobre o funcionamento da língua em geral, para progredir, em seguida, nos segredos do funcionamento das LSP. É impossível desligar os subcódigos tecnoletais do conjunto da língua. Na sua totalidade, trata-se de um sistema de sistemas de signos associados e utilizados por diversos grupos sociais pertencentes a uma mesma comunidade lingüística.

A gradação no interior da lingüística é, pois, orientada pela equação já citada anteriormente, o que significa repetir que, para utilizar estes aspectos, é preciso também apresentar o quadro geral da situação da terminologia no seio da lingüística sincrônica contemporânea. Depois, é preciso fazer saber ao estudante que a terminologia consiste, no plano lingüístico, em procurar os termos funcionais e organizados em um domínio, em criar termos novos no caso de carências, em empregar estes termos nos discursos temáticos idôneos, quer dizer, em implantá-los no uso.

Sobre o plano lingüístico, somente as duas primeiras partes nos reterão, a última pertence principalmente à socioterminologia e à fraseologia, assim como à sintaxe. Os componentes que aqui serão examinados dizem respeito, antes de tudo, ao signo, ou melhor, à unidade lexical terminológica. Esta abordagem de todos os aspectos do signo traça o caminho da formação lingüística fundamental.

Uma escolha de componentes lingüísticos

Trabalhar em terminologia supõe notadamente fazer apelo aos conhecimentos sobre o léxico, sobre a semântica, sobre a morfologia, sobre a lexicografia. Informação sobre fonética ou fonologia, sobre etimologia, sobre gramática e sintaxe são também muito úteis. Contudo, os quatro fatores enunciados inicialmente neste parágrafo serão objeto de reflexão, por sua natureza universal.

Léxico

Sob a aparência de entidade lexical, o termo se alia certamente à parte mais visível da terminologia do ponto de vista lingüístico. Também parece primordial que se precise ao estudante o que é a palavra - talvez seja mais fácil ensinar-lhe o que não é! Esta visão geral da palavra deve evocar pouco a pouco o termo e situá-lo como unidade fundamental das LSP. É por meio dela que o conceito se revela no discurso e nos dicionários. Como fazer terminologia sem manipular as características do termo em relação às unidades da língua geral e em relação às suas próprias congêneres em LSP? O termo complexo ou sintagma que, em francês, participa de mais ou menos 80 % das nomenclaturas especiali-zadas deve ser objeto de um exame extremamente cuidadoso. É imperativo examinar sob todos os pontos e estabelecer uma tipologia. O capítulo introdutório sobre as unidades constitutivas da língua deve ter como centro a palavra e o termo.

Por outro lado, em uma situação como a do francês quebequense, é evidente que a variação lexical deve ser levada em consideração de modo sério e profundo. O terminólogo deve estar apto a fazer um julgamento claro sobre o léxico e a norma privilegiados em cada um dos contextos geográficos de uma mesma comunidade de locutores, no caso do Québec e da França. Um listage (Q) não é um listing (F), um traversier (Q) não é um ferry (F), um chiropraticien (Q) não é um chiropracteur (F), o soccer (Q) não é o football (F), o hockey sur glace (F) é tão-somente uma expressão pleo- nástica em Québec onde apenas hockey ocupa o campo conceptual, pois o hockey sur gazon é ali desconhecido etc.

Semântica

Ao abordar o aspecto semântico, o terminólogo atinge diretamente o significado dos termos, quer dizer, a noção, o conceito, assim como o vasto problema da hierarquização das unidades mentais, a estruturação do léxico e as interferências lexicais : sinonímia, homonímia, polissemia, analogia etc.

A semântica se abre sobre dois elementos entre os mais cruciais da terminologia, a saber, a redação das definições - por meio do recorte conceptual e das classificações hierarquizadas - e os aspectos normativos ou a escolha de uma maneira de dizer selecionada prioritariamente em relação a outras possíveis, emprestadas, dispersas, ou até mesmo inexistentes, sobre uma graduação socioprofissional ou sobre várias. Ideal e teoricamente, deseja-se que, em terminologia, a um só conceito corresponda uma só denominação. O que leva a tentar reduzir, senão a anular, a sinonímia, recorrendo a uma forma de dirigismo e de reducionismo lexical sob a aparência da normalização. Deseja-se também que a uma só idéia corresponda uma só designação. Isto conduz a rearranjar um pouco artificialmente a polissemia intersetorial, advogando em favor da hominímia em LSP. Para dar dois exemplos concretos, os termos opération e signe desdobram cada um uma série de etiquetas bem especializadas nos dicionários gerais : opération aparece vinculada à teologia, às matemáticas, à cirurgia, às forças armadas, aos negócios (comércio, bolsa); signo aparece catalogado na medicina , na lingüística, na música, na pontuação, na astrologia, sem que esta enumeração seja exaustiva tanto para uma quanto para outra palavra.

É por meio da análise das fronteiras de domínios que o terminólogo consegue harmonizar um “signo” terminológico, isto é, interditar o acesso a sentidos não-pertinentes em um dicionário cuja pesquisa esteja em curso. Esta é uma atitude de ordem onomasiológica a qual caracteriza a terminologia / -grafia em comparação ao pressuposto semasiológico da lexicologia / -grafia. Hoje, no entanto, o problema da identificação dos domínios puros se confunde com os superdomínios de fronteiras fluidas e permeáveis, como da inteligência artificial, da biotecnologia. Os diferentes sistemas de signos especializados se entrecruzam, emprestam-se um a outro quando não se fundem. Certas pesquisas mostram bem que existe dúvida e que o puro compartimento entre os saberes profissionais é uma utopia cuja utilidade é de natureza teórica (ver Gambier, 1991b). O jogo do real oferece um quadro bem diferente.

Morfologia

A morfologia recobre especialmente o vasto campo da formação das palavras. Ela fornece ao estudante o arsenal dos mecanismos de regulação e de renovação do léxico. O conhecimento dos elementos morfológicos e das características formais para diferentes esferas da atividade permite resolver grande número de problemas que se apresentam na prática. É, portanto, importante compreender que, nas mais variadas disciplinas científicas (medicina, biologia etc.), recorre-se mais facilmente à formação científica greco-latina, ao passo que, na técnica, privilegia-se, sobretudo, a formação a partir de morfemas franceses, assim como, em todos os casos, a formação de unidades complexas diferencia as LSP da língua geral. Por exemplo, a medicina emprega um contigente de afixos e de elementos morfológicos greco-latinos, aos quais se adiciona o empréstimo freqüente de nomes próprios (antropônimos e topônimos) a fim de formar termos complexos, por exemplo, “trisomie 21”ou “syndrome de Down”; enquanto o vocabulário da informática é quase inteiramente formado pelo acoplamento de elementos da língua geral ascendendo ao estatuto de termo, por sua associação em complexos sintagmáticos mais ou menos longos aos quais se enxertam significações metafóricas (ex. mémoire vive, disque rigide, courrier électronique). Neste nível, intervêm os conhecimentos morfossintáticos na organização dos esquemas sintagmáticos, notadamente no que diz respeito aos papéis de diferentes tipos de juntores (preposições, determinantes etc.) que associam os elementos lexicais entre si.

Do ponto de vista da criação lexical, a morfologia é o mais importante elemento a controlar. Por comodidade, incluir-se-á na neologia, tudo o que se refere à formação de palavras novas, ao empréstimo, ao decalque (ver Boulanger, 1991), do qual nenhum terminólogo escapa, sob a influência da modernidade, de uma parte, e do fenômeno da variação lingüística, de outra. As terminologias novas podem, pois, ser objeto de um consenso, de uma divisão dentro de um grupo de noções que utilizam a mesma língua , por exemplo, a francofonia, a hispanofonia, a anglofonia... Simultaneamente, cada território pode reinvidicar as necessidades lexicais que correspondem às especificidades sociais. Um exemplo preciso da fusão das preocupações no Québec é o problema da feminização dos nomes de ofícios, de profissões, de funções, de títulos etc., praticamente ignorado na França, em razão de uma pressão social menos forte. No Québec, a feminização é contínua e socialmente organizada, há dez anos (ver OLF, 1990). Para os quebequenses, madame Thatcher, enquanto esteve na função, era designada la premièra ministre de Grande-Bretagne, da mesma forma como madame Cresson, quando de sua rápida passagem no comando do governo francês, não podia ter outro título que o de première ministre de France. Qualquer outra denominação seria lingüisticamente inaceitável, ao menos para os falantes quebequenses.

A criação de oficialismos, - de termos normalizados ou recomendados pelas comissões de terminologia, - faz parte também das preocupações morfológicas, associado-se ao vasto campo da normalização. O critério da harmonização e da correção lingüísticas desenvolvem igualmente um papel relevante, já que é preciso saber criar palavras e termos para intervir com eficácia na língua e padronizar corretamente. É no nível morfológico que se detectam as primeiras marcas da funcionalidade de um vocábulo novo que se deseja inserir no uso. Os outros parâmetros relativos à motivação dos termos lhe são subordinados.

Lexicografia

O terminólogo deve organizar a lexicografia segundo dois pontos de vista antagonistas e complementares que são os de decodificador e os de codificador.

Lexicografia de decodificação

No decorrer de todas as etapas do trabalho de pesquisa terminológica, os terminólogos utilizam e consultam constantemente vários tipos de dicionários e de enciclopédias, no centro dos quais se encontram os dicionários gerais e os dicionários terminológicos. O conhecimento de seus mecanismos de elaboração e de funcionamento revela-se um trunfo capital. Acontece que não se decodifica um dicionário de língua sem uma aprendizagem preliminar.

Se for tomado como exemplo um dicionário de língua qualquer para adultos, constata-se que cada artigo revela intrinsecamente, por meio das rubricas microestruturais, todos os componentes da lingüística que são essenciais à análise, a fim de que se tire o melhor partido possível. Constatar- se-á, bem rapidamente, que cada rubrica denuncia uma soma de conhecimentos específicos.

Apresentada meio desordenadamente, estas são algumas das grandes orientações do perfeito microcosmo da lingüística que desenha um artigo de dicionário. Para quem sabe ver o essencial ele aqui está, e o essencial pode-se ensinar. A aprendizagem da decodificação de um dicionário de língua é a melhor preparação que existe para a codificação dos termos nos repertórios terminológicos. Além disso, o que acaba de ser dito convém também aos dicionários de termos, pelo menos no que concerne às rubricas comuns.

Lexicografia / a terminografia de codificação

O terminólogo é levado a construir dicionários tecnoletais seguindo uma série de operações de natureza onomasiológica, o que os distingue fundamentalmente de seus congêneres em língua geral construídos principalmente segundo uma perspectiva semasiológica. Daí a necessidade de ensinar bem as diferentes fases de elaboração de um dicionário terminológico e de lhes precisar as diferentes rubricas. Mas é passando pelos meandros da língua geral que o especialista penetra no coração dos domínios temáticos.

O dicionário constitui, de fato, o resumo e o amálgama de todos os conhecimentos adquiridos sobre o léxico, a semântica e a morfologia, bem como sobre a morfossintaxe. Por meio de uma obra lexicográfica ou terminográfica, pode-se verdadeiramente medir o progresso e os conhecimentos lingüísticos adquiridos pelos estudantes, assim como sua capacidade ao reemprego.

Conclusão

A terminologia está situada na junção de diversas disciplinas das ciências da linguagem, particularmente naquelas que foram comentadas anteriormente. Com a apresentação de cada uma separadamente, conclui-se que elas formam um conjunto indivisível, que neste estudo foram fracionadas para fins de demonstração. Toda palavra, todo termo é, por sua vez, colorido pelo léxico, pela semântica, pela morfologia e, por isso, ele é passível de ser lexicografado, terminografado.

O percurso a ser seguido, por meio destes quatro grandes campos da lingüística teórica, conduz à finalidade prática das áreas lingüísticas ministradas em um curso de terminologia. O que é transmitido ao estudante deve estar assentado em uma praxis totalmente voltada para o uso socioprofissional potencial. O aqui perfil traçado parece ser de ordem sincrônica. Isso não importa, porque não se admite uma terminologia que não leve em conta as dimensões históricas e diacrônicas da língua sobre a qual se trabalhe. A terminologia contemporânea não surge do vazio. Suas bases são estruturadas pela história : a história de cada língua formata e caracteriza seu léxico, sua semântica, sua morfologia, sua lexicografia moderna. Nenhum comportamento língüístico, geral ou profissional, escapa à história, nem à sociedade que construiu a história. Todo ensinamen-to, toda formação universitária em terminologia deve estar geograficamente circunscrita e assentada em planos sociopolítico-culturais de uma comunidade de falantes. Também cada formação, por meio de seu caráter universal, detém alguma coisa de especialmente social e territorial. Toda estratégia pedagógica visa a assegurar o cumprimento, o contínuo e o controle dos programas de organização definidos em outras estratégias provenientes dos contextos político, legislativo, social, educacional etc. Uma formação adequada de futuros linguistas que organizam o léxico e de linguistas-terminólogos é uma condição sine-qua-non ao sucesso dos projetos traçados para uma sociedade.

Resta precisar que, quando o objetivo de uma formação lingüística em terminologia é o de contribuir para o sucesso do empreendimento de organização lingüística de uma comunidade, não é tão simples controlar, ao mesmo tempo, a prática profissional e o saber-fazer na execução do trabalho. Apesar de perfeitamente ajustadas, estas duas ações se tornam inconsistentes se não houver um sólido conhecimento de uma boa parte das ciências da linguagem. O inverso também é verdadeiro, porque é certo que somente o domínio da lingüística não é suficiente para fazer bons terminólogos. Se um alimentar o outro, encontrar-se-á, na complementaridade, o filão de esperança e de sucesso.

Referências bibliográficas

Notes

[1] Este artigo é uma adaptação para o português de uma comunicação apresentada em junho de 1991, no Colóquio Ibero-americano sobre ensino da terminologia (Granada, Espanha). O texto intitulado Alguns componentes lingüísticos no ensino da terminologia foi publicado nas Atas do Colóquio cuja referência é O ensino da terminologia. Atas do Colóquio Ibero-americano sobre ensino da terminologia, Granada, Escola Universitária de Tradutores e Intérpretes, Universidade de Granada, Espanha, 1992, 303p.

Abstract (anglais)

Some linguistic components of instruction in terminology

The training of terminologists requires well defined linguistic orientation. In North America, the first structured courses in terminology were held in 1972 in a French-speaking university of Quebec. Nowadays, however, many countries carry out a coherent and complete teaching of terminology. In any university program, the first obstacle in the training process of terminologists must be the acquisition of minimum linguistic knowledge, directed to the sign. Working with terminology requires knowledge of lexic, semantics, morphology and lexicography. A lexicographical or terminological work enables measuring the progress and the linguistic knowledge acquired by students.

Keywords: Terminology; Linguistics; Training of personnal in terminology.

Resumo (portugais)

A formação de terminólogos exige orientações lingüísticas bem definidas. Na América do Norte, os primeiros cursos estruturados de terminologia foram realizados em 1972, em uma universidade francófona do Québec. Atualmente, porém, numerosos países põem em prática um ensino coerente e completo da terminologia. Qualquer que seja o programa universitário, a primeira etapa a transpor no processo de formação de terminólogos deve ser a aquisição de conhecimentos lingüísticos mínimos, orientados em direção ao signo. Trabalhar em terminologia pressupõe ter conhecimentos de léxico, de semântica, de morfologia, de lexicografia. Uma obra lexicográfica ou terminográfica permite, portanto, que se mensurem o progresso e os conhecimentos lingüísticos adquiridos pelos estudantes.

Palavras-chave: Terminologia; Lingüística; Capacitação de profissionais em terminologia.

Présentation — Technolectes et dictionnaires

1. Le scénario

Le présent numéro de TTR concrétise l’idée déjà bien mûrie de proposer une livraison spéciale consacrée à la terminologie, deuxième champ d’activités par rapport à la traduction qui est la principale locomotive de la revue depuis sa naissance. L’ensemble est organisé autour d’une série de textes dans lesquels s’enchâssent les dictionnaires et les technolectes. Comme les lignes directrices étaient très larges et très ouvertes, les participants ont privilégié des orientations en apparence éclatées.

Certaines contributions sont directement greffées sur le thème central puisqu’elles traitent à la fois d’une LSP et du dictionnaire général (Hamelin), d’une LSP et du dictionnaire terminologique (v. Cormier/Fontaine, Dancette, Gaudin) ou du dictionnaire informatisé (Cabré/Yzaguirre, L’Homme). D’autres ciblent davantage le volet technolectal de la thématique (Cochrane, Rouleau). En dépit du caractère protéiforme dans la manière de se réapproprier le thème de la part des auteurs, il existe une unité de contenu dans l’ensemble des articles, une progression dans l’ordre des intérêts dans lesquels fusionnent des préoccupations langagières avant tout axées sur le comportement du « mot ». Les guillemets renvoient ici à la fois à la difficulté de circonscrire ce qu’est un mot, aux conceptions multiples ayant cours sur les plans théoriques et pragmatiques au sujet du mot et à sa distribution en catégories suivant que l’on parle des technolectes —on privilégiera alors le terme— ou de la langue générale —c’est le signifiant mot qui dominera dans cette option. Ces dichotomies sont bien connues des terminologues et des linguistes. Elles confirment simplement l’envergure conceptuelle et le caractère ondoyant du mot.

Que l’attribut dominant de l’article soit la terminologie (v. Cormier/Fontaine, Gaudin, Hamelin, L’Homme), la traduction (v. Cochrane, Rouleau), la terminologie-traduction (v. Dancette) ou la langue générale (v. Cabré/Yzaguirre), chaque étude apporte son lot d’informations sur l’élément central du fonctionnement textuel : l’unité lexicale. Tantôt, on la scrute sous l’angle de son apparition dans la langue, de son installation dans l’usage, de sa diffusion sociale —implantation—, de sa confrontation statistique avec ses semblables dans d’autres langues, du sort que lui réservent les différents types de dictionnaires. Tantôt, on recherche les forces vives qui l’équilibrent sémantiquement alors que les noms propres (les proprionymes) font irruption dans la formation syntagmatique des unités lexicales complexes. Tantôt, on l’examine en fonction de son statut dans les macrostructures. Tantôt, on définit une série de critères de reconnaissance du mot utiles pour déterminer ce qu’est cette étrange créature linguistique qui doit parfois migrer d’une langue dans une autre. Tantôt, l’enquête porte sur la physionomie des formes linguistiques : verbes, unités lexicales complexes, « nordonymes », néologismes, etc.

Au fond, le véritable motif qui est dessiné en filigrane de ce collectif, c’est l’image multicolore de l’unité lexicale, reine à la fois des technolectes et des dictionnaires. Le thème bicéphale est donc ici comme un trompe-l’œil qui capte différents regards sur l’unité centrale de la terminologie, de la traduction et de tous les métiers d’écriture : le mot, partout présent dans le recueil.

2. Le « casting »

Maria Teresa Cabré et Lluís de Yzaguirre décrivent une recherche portant sur le repérage semi-automatique des néologismes de presse catalans et castillans en vue d’établir des dictionnaires de mots nouveaux.

Guylaine Cochrane s’intéresse au provignement traductionnel, à savoir au passage d’un texte d’une langue à l’autre, ce qui, en général, provoque un accroissement de la longueur du texte d’arrivée par rapport au texte de départ, du moins d’après certaines sources. L’un des centres d’intérêt de son apport est certainement la mise au point faite sur ce qu’il faut entendre par mot. Le mot est mis en correspondance avec les contraintes linguistiques et les exigences fonctionnelles de chaque langue.

Monique Cormier et Jean Fontaine s’intéressent à la circulation et au devenir des noms propres lorsqu’ils sont importés dans les discours ordinaires et qu’ils prennent vie en langue, c’est-à-dire lorsqu’ils s’installent à demeure dans un système linguistique et qu’ils deviennent signifiants. En s’appuyant sur le domaine de l’intelligence artificielle, les auteurs montrent comment une partie importante de ce vocabulaire est générée à l’aide de proprionymes ou de formations issues de ceux-ci. C’est d’abord la morphologie —les modes de formation— qui capte l’attention. En second lieu, il est fait état des rapports entre les unités lexicales comportant un onomastisme et le nom propre qui est à l’origine de ce dernier. Enfin, le rôle des bases lexicales dans la formation des unités lexicales complexes onomastiques est l’objet d’un coup d’œil circonstancié.

Jeanne Dancette analyse une terminologie bilingue, celle du commerce de détail, dans la perspective de la préparation d’un dictionnaire bilingue anglais-français. Elle prend en considération l’interaction entre la cognition et la dénomination. Cette interaction est nécessaire dans la démarche traductionnelle et dans la démarche terminologique. La chercheuse innove sur certains points de la méthode terminographique : d’abord, elle ne prétend pas offrir un inventaire fini de termes; ensuite, les unités sont présentées et définies en contexte; enfin, l’option dictionnairique est descriptive et non pas prescriptive, la sempiternelle norme doit donc jeter ici du lest. Le dictionnaire projeté sera opérant en discours plutôt qu’en langue. Il s’articulera dans une continuité discursive entre une sémantique contrastive et une lexicologie fonctionnelle.

François Gaudin questionne les dictionnaires des sciences sous différents angles afin d’y repérer les ressources linguistiques mises en œuvre par les terminographes. Il s’arrête principalement sur les relations sémantiques et, par conséquent, sur la fabrication des définitions, noyaux de toute description, lexicographique.

Louis-Edmond Hamelin poursuit son périple vocabulairique nordique. Il enrichit cette fois-ci nos connaissances sur le terme nordicité et sur sa famille lexicale. Il relate les aventures et les mésaventures de la lexicalisation de cet hamelinisme dans les dictionnaires européens et québécois. Mais, avant tout, il écrit le récit de la naissance et de l’installation dans l’usage technolectal de cet ancien néologisme qui ne pouvait manquer de naître sous sa plume féconde d’observateur du monde nordique.

Marie-Claude L’Homme fait état d’une recherche sur l’appariement de formes verbales françaises et anglaises dans les LSP. L’accent est mis sur les méthodes de recensement de telles unités et sur la quête de leurs équivalents dans l’autre langue. L’approche préconisée est celle du traitement automatique. Traditionnellement, la littérature scientifique fait porter le flambeau de la terminologie au nom. Le projet décrit illustre l’importance du centrement de l’intérêt sur le verbe qui est aussi générateur de terminologie, entendue ici au sens de registre de langue technolectal ou diatechnique. Les démonstrations sont arrimées aux dictionnaires.

Maurice Rouleau entraîne ses lecteurs sur le terrain de la médecine. Il établit des passerelles entre les connaissances du traducteur et celles du spécialiste. Ce dernier use de la langue médicale à des fins professionnelles tandis que le premier en fait d’abord un usage métalinguistique; il transpose des mots d’une langue dans une autre. Cette activité requiert néanmoins une maîtrise à tous les niveaux linguistiques. Il ne suffit pas de dominer la terminologie idoine. Le dictionnaire sert de toile de fond pour cette exploration du langage de la médecine. Trois cas de figure sont retenus : l’évolution des termes, la création de termes nouveaux, la structuration ou la composition des termes.

3. Le mixage

Ce collectif de réflexions donne la parole à des chercheurs chevronnés tout autant qu’aux chercheurs en émergence. Quelques collègues européens ont bien voulu s’associer à l’équipe nord-américaine formée pour composer ce numéro de TTR articulé autour des technolectes et des dictionnaires. Ces deux facettes de la constitution du groupe de rédacteurs valaient la peine d’être soulignées. Elles illustrent clairement la complémentarité des contributions.

La formation des terminologues : une entreprise permanente

Les 21 et 22 septembre 1988, une centaine de spécialistes des questions de terminologie se trouvaient réunis à l’École de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève afin de faire le point sur l’enseignement de cette discipline qui étend sa zone d’influence dans les universités, les bureaux des gouvernements, les organismes nationaux et internationaux ainsi que dans les entreprises privées (petites, moyennes ou grandes). Cette « Rencontre internationale sur l’enseignement de la terminologie » faisait suite à des colloques du même genre qui se sont déroulés au Canada et en Europe au cours des dix dernières années.

À l’exception de deux conférences plénières intitulées « Terminologie et lexicographie » (Alain Rey) et « Informatique et terminologie » (John McNaught), la rencontre s’est déroulée sous la forme de tables rondes. Il convient d’en rappeler les principaux thèmes :

Tous les participants disposaient d’une série de documents contributifs (articles, plans de cours, schémas de formation, etc.) préalablement distribués et qui servaient de toile de fond aux échanges entre les « tables-rondistes » et les personnes de l’assistance. Les deux jours de discussions ont permis de mettre en relief un certain nombre d’éléments communs dans les programmes de formation tout comme il est manifeste que plusieurs différences existent. Il est utile de mentionner ici les points importants, en dehors du tronc commun, trop connu pour qu’on insiste, qui sont ressortis de ces échanges :

Ces constats n’infirment en rien la solide implantation de la terminologie dans les universités et les liens de plus en plus étroits qui se dessinent entre les institutions universitaires et les employeurs privés ou publics.

Outre les bases communes qui ont été souvent rappelées au colloque, la rencontre de Genève a permis de constater la vitalité de la terminologie et la modernisation des outils de recherche et de formation. D’une part, plusieurs nouveaux visages étaient présents à la rencontre : cette relève souhaitée et attendue augure bien pour l’avenir de la discipline. D’autre part, de nombreuses interventions ont souligné l’introduction effective ou imminente de la terminotique dans le réseau de formation des terminologues; les nouvelles technologies jouent désormais un rôle considérable dans les cursus universitaires.

La Rencontre internationale sur l’enseignement de la terminologie a bien mis en évidence que les universitaires, les praticiens et les employeurs ont opéré leur jonction une fois pour toutes et que la terminologie est devenue un axe majeur des industries de la langue.

L’aménagement du lexique spécialisé dans le dictionnaire de langue. Du prélexicographique au microstructurel

1. Les mots et les termes

La terminologie et la terminographie sont souvent comparées ou opposées à la lexicologie et à la lexicographie. Parfois même, on a tendance à les confondre, à les fusionner parce que l’on n’est pas convaincu qu’il existe une véritable dichotomie entre elles étant donné que leur objet est similaire : l’étude des unités lexicales et leur mise en cage dans des dictionnaires. Il arrive fréquemment que les linguistes subordonnent les langues de spécialité (LSP) à la langue générale (LG) en stipulant que la terminologie n’est qu’une composante de la lexicologie/-graphie. « La terminologie, en tant que collection de termes particuliers à un domaine d’activité, constitue un aspect de la lexicographie » (Guilbert, 1977 : V-l). Pourtant, toutes ces disciplines ont chacune leurs spécificités. Au plan fonctionnel, les objectifs de la lexicologie/-graphie et ceux de la terminologie/-graphie diffèrent sous plusieurs angles. L’une de ces distinctions est notée par Riggs : « Lexicography has the primary aim of helping readers interpret texts, whereas terminology aims to help writers produce texts » (1989 : 90). Aux fins de cette contribution, on conviendra que la terminologie et la terminographie renvoient aux discours thématiques sur les savoirs d’experts —les LSP— tandis que la lexicologie et la lexicographie ressortissent à la langue générale. Dans le premier cas, il sera question des termes, dans le second, des mots. L’ensemble des mots et l’ensemble des termes s’associent pour fédérer le lexique total d’une langue (voir le tableau 1).

Il est utile également de rappeler qu’au cours de son activité consignatrice, le lexicographe traite des unités lexicales pour lesquelles il dessine un profil linguistique relativement exhaustif sous la forme d’une série d’énoncés insérés dans des rubriques qui modèlent la microstructure d’un dictionnaire : graphie, prononciation, catégorie lexico-grammaticale, étymologie, datation, sens, relations morphosémantiques, labellisations (technolectales, sociales, temporelles...), etc. Dans ce type de dictionnaire, les auteurs ne proposent « qu’une certaine information sur la langue elle-même, jusque dans les définitions des termes scientifiques et techniques considérés comme intégrés à un lexique commun » (Guilbert, 1977 : V-4). Par opposition, le terminographe explicite des concepts qu’il range en relation les uns avec les autres et auxquels sont rattachées des dénominations. Les rubriques d’une microstructure terminographique sont très réduites et centrées sur le signifié du terme —la fameuse notion— qui, en tant qu’entrée, « est un signe de renvoi à la réalité désignée » (Guilbert, 1977 : V-4). Dès le départ, le généraliste travaille sur un lexique ouvert, infini, qu’il ramène à un circuit limité, la nomenclature, tandis que le spécialiste des terminologies œuvre en structure close dès l’origine : il doit répertorier l’ensemble du vocabulaire d’un seul secteur de la connaissance (nomenclature fermée), à l’exclusion de tout autre. En lexicographie, les définitions ne se répondent pas nécessairement les unes les autres, à l’exception des familles morphologiques pour lesquelles la définition relationnelle est privilégiée. En terminologie, les énoncés définitionnels sont tous ordonnés suivant un plan de classement —dit réseau notionnel— lui-même élaboré à partir de ce qu’il est convenu de dénommer arbre de domaine. C’est pour cela que l’on enseigne traditionnellement que la lexicographie procède de la démarche sémasiologique alors que l’onomasiologie caractérise la terminographie (voir Riggs, 1989 : 89).

Ces dichotomies pratiques et fonctionnelles étant posées, il faut admettre que du point de vue scientifique les compartimentations n’ont pour finalité que de faciliter les analyses et de favoriser des classements. Dans la réalité discursive, il n’est guère aisé de séparer les deux blocs, car les frontières entre l’un et l’autre sont loin d’être étanches. Au contraire, les interactions sont constantes et les influences réciproques. Un nombre considérable de mots sont métamorphosés en termes lorsqu’ils acquièrent des emplois inédits et rejoignent les contingents lexicaux spécialisés. Des mots comme charme, étrangeté, couleur, cimetière, frileux, appeler, sauvegarder se sont enrichis d’un sémantisme professionnel qui les a rendus opérationnels en physique des particules pour les trois premiers, dans le domaine des déchets atomiques pour le quatrième, tandis que frileux s’est greffé au vocabulaire boursier et que les deux derniers font escale en informatique. En métalangage des LSP, on dit que ces mots se sont terminologisés. Selon la théorie de la terminologie, ils se sont par le fait même homonymisés. En revanche, des termes peuvent dériver vers la langue générale où leur usage se banalisera : par exemple interface, bonus, taxer, aseptisé, fusible, qui ont acquis des sens courants métaphoriques ou figurés à partir de leur domaine d’origine : l’informatique, les assurances, les impôts, la médecine, l’électricité.

S’il paraît évident de rapprocher la physique des quanta ou la cybernétique des domaines de la connaissance hyperspécialisée et dont le vocabulaire est si marqué qu’il est facilement identifiable au vaste champ des LSP, s’il paraît assez évident de rattacher le vocabulaire des sentiments à la langue commune, il existe des sphères du savoir qui chevauchent les terminologies et la langue usuelle. Il en va ainsi des domaines comme ceux du vêtement, de l’alimentation, de la culture (cinéma, littérature, arts visuels, etc.) et des sports qui forment aussi des sous-systèmes spécialisés de la langue. Pourtant, une partie de leur vocabulaire est diffusée dans l’usage qui ne relève pas des niveaux d’emploi socioprofessionnels. Au surplus, des vocabulaires établis ou récents réservés à l’apanage des experts sortent rapidement du cercle étroit de la spécialisation pour s’enraciner, en tout ou en partie, dans la langue quotidienne. Le public n’ignore plus les termes de l’informatique comme logiciel, puce, mémoire vive, disque rigide, disque laser, disque optique compact, (macro)instruction. Aujourd’hui, il semblerait presque aberrant de rappeler leur provenance et leur statut professionnels. Les lexicographes doivent absolument récupérer ces vocables et les traiter dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM) ou dictionnaires de langue (DL) car ils relèvent de la cohorte de connaissances et d’échanges spécialisés qui rejoignent maintenant le grand public.

2. La terminologie

Pour les besoins de cette contribution, le terme terminologie s’entendra de l’ensemble des termes techniques, scientifiques ou autrement spécialisés qui caractérisent une sphère d’activité définie du savoir humain à une époque donnée, étant entendu qu’une terminologie fonctionnelle est forcément captive d’une synchronie assez étroite. Comme corollaire, on posera que tout champ de la connaissance est doté d’une terminologie et que ces ensembles peuvent être l’objet d’une dictionnarisation. Pour mémoire, il faut rappeler le caractère polysémique de l’unité terminologie. Outre l’acception signalée ci-dessus, elle désigne l’étude théorique des LSP, un type particulier de dictionnaire spécialisé, l’ensemble des termes ou mots employés par une personne et, enfin, un ensemble d’activités pratiques relatives aux méthodes de collecte et de traitement des unités lexicales spécialisées —dénommé aussi terminographie. « L’apparition de la polysémie au sein même de la terminologie ne fait que traduire la poussée créatrice représentée par l’évolution de la science et de la technique » (Guilbert, 1977 : V-3). Dans l’optique définie en premier lieu, il est bien clair que les terminologies ne constituent pas un ou des lexiques détachés de l’ensemble de la langue. Elles forment un catalogue de sous-ensembles qui participent à un tout, comme le fait voir le tableau suivant :

Tableau 1
Tableau qui illustre les liens entre la langue générale et les langues de spécialité.

Selon celte conception ou répartition, on statuera qu’il y a moins de mots que de termes. Dans le tableau, la zone commune aux LSP et à la LG est occupée par les mots outils, les mots grammaticaux, les éléments de formation, etc. Les dictionnaires usuels répercutent cette vision du lexique global puisqu’ils consignent toutes les catégories de « mots ». En théorie, le programme du lexicographe l’astreint à ne délaisser aucun mot courant comme beauté, bien, enfant, travail, tout comme il ne peut négliger volontairement les mots outils à, de, pour, tout. Quant à l’intégration des éléments morphologiques, la politique varie considérablement d’un dictionnaire à l’autre. En situation concrète, on se heurte cependant à l’impossible description exhaustive du lexique en raison même du caractère foncièrement ouvert du vocabulaire, de sa mouvance permanente et de la physionomie des « mots » appelés à configurer une nomenclature (voir Rey-Debove, 1971 : 86-110). Lorsqu’il est placé devant la masse des LSP, le rédacteur doit procéder à une sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux —c’est ce qu’indiquent les pointillés dans le tableau. Le programme même du DGM interdit au dictionnariste un traitement exhaustif et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer (voir Rey-Debove, 1971 : 94 et Callebaut, 1983 : 41-43). Il n’est donc « ni réalisable ni même souhaitable de répertorier les dizaines de milliers de termes techniques ou scientifiques des vocabulaires thématiques » (Callebaut, 1983 : 36). Rares seront donc les terminologies complètes enregistrées dans un DL. Ce qui est lexicographié n’est pas soumis à un traitement basé sur une démarche onomasiologique, modalité tout à fait obligatoire en terminographie. Le DGM recourt à la description purement sémasiologique même lorsqu’il décrit des vocabulaires référentiels, quoique l’on puisse nuancer quelque peu cette observation. À l’opposé, le dictionnaire terminologique laisse en rade la panoplie des mots grammaticaux et les éléments de formation car ces unités ne représentent pas des notions hiérarchisables. Si elles ont leur utilité au plan du fonctionnement morphosyntaxique, elles n’ont guère d’impact en tant que membre d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Partout, toujours, tout est affaire de choix, d’aménagement.

Le rôle polyvalent du répertoire d’unités lexicales qui scrute à la fois la langue commune et certains usages terminologiques échappe à bien des consulteurs tant l’amalgame paraît parfait. Un simple regard sur l’histoire de la lexicographie montre bien que les dictionnaires compilent et décrivent des termes depuis des siècles. Il n’a pas fallu attendre la stabilisation et le développement de la terminologie comme discipline autonome au sein de la linguistique pour puiser au réservoir des technolectes et pour les aménager lexicographiquement. Les plus anciens dictionnaires du français cataloguent une foule de termes. Dès le XVIe siècle, Robert Estienne consacre des articles aux termes de justice et de droit. Dans la deuxième édition de son dictionnaire (1549), il tient compte des recommandations de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539), l’une des premières lois linguistiques, qui oblige les tribunaux à rendre la justice en français, et il y aménage les terminologies idoines. Nicot, Richelet, Furetière, Corneille, l’Académie, Littré, Larousse et tous leurs successeurs font de même au cours des grandes époques subséquentes. Mais avant la fin du XVIIe siècle, aucune codification réelle n’existe; le phénomène est bien amorcé —Estienne, Nicot— mais il demeure fragmentaire, non programmatique (voir Rey, 1990c : 18-23). Richelet fut le premier à greffer régulièrement un indicatif de domaine aux termes et emplois spéciaux, mais c’est à Furetière qu’on doit « un début de systématisation d’emploi » (Quemada, 1967 : 306). Mais ce n’est que depuis Littré que la lexicographie générale est entrée dans l’ère de la démocratisation des savoirs et qu’elle cherche à en faire connaître plus largement les éléments les plus méritants (voir Mazière, 1981 et Rey, 1990b). Il y a donc plusieurs siècles que les LSP font corps avec la LG dans les macrostructures des DL et qu’elle sont méthodologiquement codifiées dans la microstructure. Même si, en apparence, les DGM « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey, 1985 : 5). À cela s’additionne une série d’objectifs et de dispositifs à but pédagogique et/ou didactique, une perspective normative y étant filigranée.

3. Aventure dans le dictionnaire

3.1. Les points de repère prélexicographiques

3.1.1. Le premier indice de la présence des terminologies dans les DGM est sans contredit le discours que tient le lexicographe sur la nomenclature et son traitement. Dans le PR 1990, il est stipulé : « On trouvera ici tous les termes courants du français contemporain et les très nombreux mots techniques, scientifiques ou spéciaux indispensables à l’expression de la pensée moderne » (Rey, 1990a : x) —c’est moi qui souligne; à noter aussi que dans la citation, terme et mot sont employés à la manière d’un chiasme par rapport à leur sens en terminologie. La justification de ce choix repose sur le fait que les technolectalismes « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey, 1990a : x). Les responsables rédacteurs constatent que la langue générale est de plus en plus colorée par les métaphores techniques dont le nombre augmente sans cesse sous l’influence envahissante des nouveautés conceptuelles. Les opinions exprimées par Alain Rey prévalent pour toutes les entreprises lexicographiques et pour tous les sous-types de dictionnaires de langue. Dans la refonte du PLI 1989, il est précisé que : « La nomenclature de la partie langue a été considérablement enrichie. La nature des ajouts ressortit à des domaines très divers. [...] Fidèle à sa tradition encyclopédique, le Petit Larousse 1989 a intégré, au premier chef, de nombreux termes spécifiques des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (p. 5) —c’est moi qui souligne. Par la suite, ce leitmotiv est demeuré gravé dans chacune des mises à jour annuelles de ce dictionnaire populaire.

3.1.2. Pour le lecteur, le signe le plus immédiatement sensible de l’omniprésence des terminologies dans les dictionnaires est manifestement repérable dans la liste des abréviations. Celles-ci servent à marquer l’usage socioprofessionnel du terme, son appartenance à un niveau de langue particulier, celui des LSP. « Il ne faut jamais oublier que ces abréviations ne concernent que l’usage linguistique, et qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique » (Rey, 1990a : XVII). Il faut entendre ici que des formes comme cyclotron, productique, puce ont rejoint le français de tout le monde. Qu’elles soient bien ou mal comprises, elles s’emploient dans les circonstances quotidiennes du discours habituel. Somme toute, elles ont été versées dans le réservoir normatif.

Un rapide décompte des abréviations relatives aux descripteurs de domaines du PR et commençant par la lettre c montre bien que de très nombreuses sphères de la connaissance sont prises en considération par les dictionnaires, avec comme corollaire que le volume d’unités terminologiques est relativement élevé dans un DGM (voir Mazière, 1981 : 81-85 et Boulanger/L’Homme, 1991). Rey-Debove soutient que dans « un dictionnaire synchronique, c’est essentiellement le lexique thématique qui détermine la longueur de la nomenclature » (1971 : 94). Le lexique général est réputé plus stable. Sur les 39 abréviations de cette tranche, 22 sont en prise directe sur les technolectes. Elles illustrent l’admirable diversité des lexiques spécialisés. Parmi ces 22 domaines, une dizaine sont plutôt étanches et réservés aux experts (ex. chimie, cristallographie, cybernétique) tandis que d’autres ont de nettes incidences sur la vie quotidienne (ex. charcuterie, cinéma, cuisine). La liste des descripteurs préfigure un début de structuration arborescente pour deux domaines, la chimie et la chirurgie, ce qui raffine l’étiquetage technolectal et atteste encore plus la poussée des vocabulaires thématiques dans les DGM.

3.1.3. Une autre trace très apparente de la présence des LSP dans les DGM est certainement l’illustration. Sous toutes ses formes, l’iconographie est en effet le médium idéal pour appuyer la terminologie. L’image renforce toujours une définition; elle peut même s’y substituer avec profit. C’est ce que l’on appelle la définition ostensive. Le PU est sans aucun doute le dictionnaire le plus connu qui recourt à l’illustration pour compléter les rubriques des articles. Dans le PLI 1992, il y a 3 600 illustrations, soit une moyenne d’une représentation iconographique pour 23 articles, puisque la nomenclature totale avoisine 83 500 entrées (noms communs et noms propres). —Il n’a pas été possible de compiler des statistiques pour la seule partie langue du dictionnaire.— Les illustrations peuvent jouer en outre un rôle très polyvalent puisque chacune peut représenter plusieurs concepts qui s’associent pour former un nouveau concept. Leur valeur concrète plaide également en faveur des vocabulaires de spécialité (voir les illustrations cœur, déclinaison et orchestre tirées du PU 1992 et reproduites en annexe).

3.2. L’article ou la microstructure

Il faut analyser l’organisation interne de l’article pour percevoir adéquatement le traitement réservé aux terminologies. Outre le marquage des termes par le recours aux étiquettes de spécialisation, auquel il vient d’être brièvement fait allusion, il faut examiner la physionomie même de la microstructure et des rubriques qui véhiculent l’information technico-scientifique.

3.2.1. L’article se déroule ordinairement suivant un plan linéaire qui va du général au particulier, c’est-à-dire des acceptions les plus courantes aux sens les plus spécialisés, dans le cas des entrées à valeur polysémique. Les entrées monosémiques ou qui n’ont aucune résonance en LG ne sont évidemment pas soumises à ce processus. Cependant, il est bien démontré que les articles monosémiques sont davantage relatifs aux termes plutôt qu’aux mots. Une page du PR choisie au hasard (p. 777 : feutre à ficaire) livre quelques résultats intéressants. Sur 39 articles, 31 sont monosémiques parmi lesquels 26 s’apparentent à un titre ou à un autre aux LSP seules, les 5 qui restent relèvent de la langue ordinaire. Les articles bi- ou polysémiques sont au nombre de 7 dont 2 réfèrent à la LG (fi et fiasco). Il reste un élément de formation : fibro-.

3.2.2. Comme toutes les autres marques, la marque technolectale se situe au plan strictement linguistique. Elle renvoie explicitement à un registre d’emploi et non pas à une structuration arborescente qui classe les unités lexicales suivant un plan notionnel ou onomasiologique comme cela se fait habituellement dans les dictionnaires terminologiques. À la page 777 du PR, les marques de renforcement socioprofessionnelles servent d’ouverture à la définition de 12 des 26 termes monosémiques. Certaines terminologies captives étant manifestement plus imperméables au public visé, il faut les baliser. C’est le rôle que jouent les descripteurs abrégés; ils guident le lecteur vers des circonstances de discours professionnels bien précises (ex. fiat) ou plus ou moins spécifiées (ex. fiable). La séquence de 39 articles étudiée ici recense 17 abréviations référentielles illustrant 9 domaines. Plusieurs d’entre elles ont donc plus d’une occurrence : anat., biochim., méd. (3), pathol., physiol. (2), psycho., sc., tech. (6), vétér. (voir Boulanger, 1988 et Boulanger/L’Homme, 1991). Autrement dit, même s’il se préoccupe de terminologie, le dictionnaire général ne reflète que la seule norme sociale généralisée et le seul usage social banalisé, répandu ou supposé tel. Dans ce type d’ouvrage, la distinction entre les mots et les termes n’a apparemment pas lieu d’être. C’est par l’étiquetage, le marquage des domaines d’emploi que le lecteur est mis sur la piste des sous-codes thématiques de la langue. Simultanément, derrière le catalogue des motifs référentiels, résonne l’écho de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint, 1981 : 81).

3.2.3. La définition constitue l’aboutissement ultime du travail lexicographique et terminographique. La plupart des énoncés définitionnels des termes figurant dans les DG s’inspirent du schéma aristotélicien qui recourt au genre prochain et aux différences spécifiques, c’est-à-dire la détermination des traits distinctifs, chacun correspondant à un sème chez les linguistes-lexicologues et à un caractère chez les logiciens. Dans les DGM, la définition demeure cependant une opération métalinguistique —tel mot signifie telle chose—, contrairement à la définition des DT qui stipule que telle notion est telle chose par rapport à telle autre (voir Guilbert, 1977 : V-4 et Callebaut, 1983 : 45-48).

Le contenu terminologique des définitions est cautionné également par la révision de plus en plus fréquente qui est confiée à des spécialistes. Cette précaution tend à se généraliser en raison du grand nombre de domaines de haute technologie portés à la connaissance du public. Dans le PR, la « description systématique par des spécialistes confirmés et éminents a permis d’éliminer certaines faiblesses terminologiques, communes dans les dictionnaires de langue les plus renommés » (Rey, 1990a : XVIII). Cette remarque signifie que, selon des critères terminologiques sacrés, la notion se profile derrière le signifié et qu’elle est d’autant mieux circonscrite qu’un professionnel s’en porte garant. Sur la base de ces constats, on peut extrapoler que plus le nombre de domaines nouveaux augmentera, que plus les domaines anciens se fragmenteront (ex. informatique micro-informatique), plus la lexicographie générale fera appel à des experts pour superviser les définitions.

3.2.3. Une autre manifestation de la présence des terminologies dans le dictionnaire, remontant tout au plus à une quinzaine d’années, est la prise en compte des officialismes, à savoir des termes ayant fait l’objet de décisions de normalisation ou de recommandation de la part des commissions ministérielles de terminologie (voir Boulanger, 1989a et 1989b). Ces termes ou groupes de termes sont partagés en de multiples champs d’activité et tous les dictionnaires de langue en capturent une quantité plus ou moins importante. Ils sont souvent repérables grâce au label qui les identifie et par un discours métalexicographique ou métaprescriptif qui s’est créé autour du phénomène (ex. recommander, préconiser, conseiller). Le message codé est l’œuvre du rédacteur du dictionnaire qui veut discourir sur le phénomène de l’officialisation des unités lexicales. Dans la majorité des cas, la formule signalant une intervention renvoie explicitement à l’autorité qui détient le mandat de normalisation. Ce procédé permet aux dictionnaires de protéger leur neutralité, leur objectivité apparente, de se distancer devant un indicatif qui est nommément prescriptif et qu’ils ne revendiquent pas directement. Ils ne s’en disent que les truchements. De cette manière, le lexicographe conserve une certaine latitude, un semblant de liberté puisqu’il se réserve toujours la prérogative de sélectionner la nomenclature. Son idéologie personnelle est alors préservée, du moins dans une certaine mesure, car le dictionnariste est aussi lié au commerce des mots en ce sens qu’aujourd’hui il ne peut pas tout écarter des décisions interventionnistes puisque tous les dictionnaires concurrents en consignent à un titre ou à un autre. L’interventionnisme étatique semble présenter une facette contraignante pour la lexicographie. En réalité, cette obligation est retournée à l’avantage des éditeurs de dictionnaires qui la sertissent dans l’écrin commercial que constituent des discours d’ouverture comme celui-ci : « Les recommandations de l’Académie française sont mentionnées chaque fois que l’état d’avancement des travaux du Dictionnaire nous le permet. Les recommandations officielles en matière de terminologie, en particulier les équivalents proposés pour les termes techniques d’origine étrangère sont mentionnées chaque fois qu’elles existent » (PLI 1992 : 7). Comme ces unités appartiennent presque toutes aux vocabulaires spécialisés, elles témoignent de la portion importante des LSP dans les dictionnaires usuels (voir Boulanger, 1989a). —Il arrive qu’un organisme intervienne aussi en LG (ex. RALT, 1990 : no 666 expertise). Il faut remarquer cependant que si tous les dictionnaires de langue considèrent les unités entérinées par les autorités linguistiques, ils ne se sentent pas contraints de retenir toutes les décisions prises par ces organismes ni de marquer les formes ou les sens considérés, et cela en dépit des discours commerciaux élaborés sur le sujet. En revanche, il est certain que le fait d’en tenir compte contribue à l’installation ou au maintien des formes cautionnées dans l’usage général (ex. logiciel, baladeur, averse de neige, boeuf mariné).

3.2.5. À l’occasion, on rencontre des esquisses de présentation systématique dans les DGM, notamment dans les réseaux analogiques ou dans les développements encyclopédiques d’autres dictionnaires. Un coup d’oeil sur l’article élevage (PR) permet de repérer une série de renvois analogiques à apiculture, sériculture, aviculture, héliciculture, mytiliculture et ostréiculture (voir aussi d’autres exemples comme cheval et charpente, ce dernier alignant 89 renvois pour le seul sens 1). Dans d’autres articles, on détectera de véritables arborescences étoffées et la présence d’un vocabulaire quasi exhaustif relatif au mot-adresse (voir les articles agricole, agriculteur, métal et métallurgie du PR reproduits en annexe). Ce procédé du regroupement systématique est fréquent dans certains dictionnaires, notamment dans les ouvrages publiés par les Dictionnaires Le Robert.

3.2.6. La physionomie même des unités lexicales fournit des indices sur leur caractère de mot ou de terme. De nombreuses constructions savantes gréco-latines identifient presque à coup sûr des unités spécialisées. Outre son entrée propre, l’élément macro- réapparaît dans 20 adresses du PR; 18 des 20 définitions sont précédées d’un indice de spécialisation. Seuls macrobiotique et macrocéphale échappent à la règle, alors que macrocosmique est l’unique article à consigner plus d’un sens.

3.2.7. Des statistiques de plus en plus nombreuses démontrent que les technolectes sont formés d’environ 85 % de formes complexes appelées aussi syntagmes. Ces unités n’ont généralement pas accès au statut d’entrée indépendante dans les DL alors que c’est la règle de leur accorder ce privilège dans les DT (voir Boulanger, 1989c et 1989d). C’est en grande partie dans la microstructure, où ils sont fort nombreux, qu’il faut donc aller les cueillir. Pour illustrer le phénomène, voyons l’état de la situation à partir de l’entrée pièce du PR. L’article occupe 97 lignes de texte. On y retrouve 7 sous-entrées parfaitement repérables visuellement : pièce honorable, pièce de terre, pièce d’eau, pièce montée, pièce de monnaie, pièce d’artillerie, pièce de théâtre. De plus, dans les autres rubriques, on répertorie 57 syntagmes dont 43 sont construits à l’aide de l’unité pièce en position initiale, c’est-à-dire en tant que déterminé (ex. pièce de vers, pièces à conviction), ou finale, c’est-à-dire en tant que déterminant (ex. chef de pièce, travail aux pièces). Il n’a pas été tenu compte des phraséologismes comme mettre, tailler en pièces, ni des locutions comme pièce à pièce, tout d’une pièce, ni des composés comme deux-pièces. Les unités complexes logent dans toutes les rubriques mais principalement dans les sous-entrées, les exemples et les définitions. Si leur caractère de cohésion formelle est parfaitement reconnu en terminographie, il n’en va pas nécessairement de même en lexicographie où le lexème simple prime sur le groupe graphique à sens particularisé (voir Rey-Debove, 1971 : 112-118), sauf des exceptions notoires comme chemin de fer, colonne vertébrale, pomme de terre (RDA 1991). Préalablement au concept ou à la chose, le DGM décrit la langue; d’où la nécessité impérative de fractionner le syntagme afin de sélectionner un mot-charnière qui donnera accès au complexe lexical (ex. PR : fer à T, fer à repasser, coup de fer, fer à cheval sont rangés sous fer, rideau de fer et fil de fer figurent respectivement sous rideau et fil, âge de bronze, bronze d’aluminium et poudre de bronze sont à chercher sous bronze). Le choix du mot-pivot n’est pas toujours fondé sur des critères méthodologiques, formels ou sémantiques fiables et réitératifs. L’aléatoire règne souvent en maître dans la jungle syntagmatique même si on décèle parfois une intention de structuration conforme au modèle de la terminographie contemporaine. Mais comme ce n’est pas là l’objectif du DG, ni un principe méthodologique, le consulleur doit s’accommoder de la situation.

Au regard des formes complexes, on retiendra donc qu’environ 1 % d’entre elles ont accès au statut d’entrée, que leur nombre est considérable dans la microstructure des DGM et qu’elles ne font pas l’objet d’un traitement uniforme (voir Boulanger, 1989c et 1989d). Parmi la vingtaine d’ajouts symagmatiques dans le PLI 1990, aucun n’a droit à une entrée libre. Il en va de même pour la douzaine de dénominations complexes nouvelles ayant accédé au PLI 1992.

4. Conclusion

Ce tour d’horizon sur l’aménagement du lexique spécialisé dans les dictionnaires usuels du français ne donne qu’un avant-goût de la réalité (pour l’allemand, voir Kempcke, 1989). Une recherche systématique démontrerait la profondeur du phénomène et son influence sur l’ensemble de la langue ainsi que son poids réel au sein de la lexicographie générale.

Selon différentes estimations, tant pour le français que pour l’anglais, il semblerait que les nomenclatures des dictionnaires incorporent entre 40 % et 50 % de termes (voir Béjoint, 1988 : 354). Cette proportion augmente sensiblement si l’on lient compte des sens, des sous-sens, des sous-entrées, de la composante syntagmatique ainsi que des expressions et locutions. Dans ce cas, ce sont plusieurs milliers de terminologismes qui sont convoqués dans les DGM.

On a bien vu que dans l’article, ce sont les marques de domaine, la définition, les réseaux analogiques, les officialismes et les termes complexes qui cernent le mieux les technolectalismes. Il est manifeste que l’enrichissement des indices classificateurs s’associe à un accroissement macrostructurel important du point de vue des technolectes; par ailleurs, un raffinement dans l’étiquetage des sens permet de circonscrire la véritable valeur d’emploi des unités participant des vocabulaires spécialisés (voir Boulanger, 1988 : 296). Ces éléments ne sont pas les seuls qu’il faut signaler. Une étude plus détaillée témoignerait que la terminologie est présente aussi dans d’autres rubriques microstructurelles, notamment dans les exemples et les citations.

Depuis peu, les dictionnaires ont tendance à augmenter leur nomenclature et à allonger leurs articles. Comme la portion du lexique général d’une langue demeure relativement stable, il faut en conclure que c’est la frange spécialisée du lexique qui fournit le plus d’apports nouveaux aux DGM. L’augmentation macro- et microstructurelle favorise clairement les LSP. On peut déduire de certaines observations que la majorité des modifications du type mise à jour apportées au PLI, par exemple, portent sur les vocabulaires socioprofessionnels, ce qui correspond bien à l’évolution de la société en général, notamment dans l’hémisphère Nord. Cette croissance est constante et inéluctable. En outre, si l’on tenait compte des retraits, il est probable que les statistiques en faveur des technolectes seraient encore plus évidentes.

Le parcours que l’on vient de suivre accrédite bien l’idée que les terminologies occupent une place prépondérante dans les dictionnaires usuels et qu’elles ont de plus en plus tendance à rejoindre toutes les couches sociales, à savoir un public élargi et plus averti. Les dictionnaires cherchent à rendre compte de toute la richesse et de l’actualité du français et à fournir une information lexicale la plus complète et la plus adéquate possible, et cela dans tous les domaines de la connaissance, spécifiquement à propos des champs du savoir d’expert ouverts à la nouveauté. « Le PLI 90 est le seul dictionnaire en prise directe avec l’actualité dans tous les domaines » (Publicité de l’éditeur 1990). À l’évidence, les répertoires lexicographiques prennent de plus en plus d’importance en tant que courroie de transmission des discours sur les domaines conceptualisés dans le secteur de la langue usuelle. De fait, l’une des missions essentielles du DGM consiste à aménager, à vulgariser et à diffuser de manière sélective des termes proposés par grappes onomasiologiques aux spécialistes utilisateurs. Avec comme conséquence que le dictionnaire peut contribuer à fixer et à maintenir dans l’usage courant des formes élues d’abord par et pour un public de professionnels. Ce phénomène de banalisation lexicale n’est pas étranger à l’évolution de la société elle-même. Haugen note à propos de l’élaboration des dictionnaires qu’il s’agit là d’une entreprise moderne, qui ne découle pas seulement de l’invention de l’imprimerie, mais qu’elle est également un élément concomitant à la croissance et au développement des États modernes (1985 : 573). De fait, à la conclusion du XXe siècle, le dictionnaire général monolingue répercute plus que jamais l’image et l’emprise de la société et de la culture technologiques et techniciennes sur l’homme. Le dictionnaire et la société perpétuent ainsi leur complicité séculaire et ils témoignent aussi bien de la culture de l’homme que de ses occupations professionnelles qui lui permettent de vivre et d’accumuler des biens matériels.

5. Bibliographie

5.1. Linguistique

5.2. Dictionnaires

6. Annexe

6.1. Iconographie : PLI 1992

Image accompagnant l’article COEUR du PLI 1992. Image accompagnant l’article ORCHESTRE du PLI 1992. Image accompagnant l’article DÉCLINAISON du PLI 1992.

6.2. Articles du PR 1990

Article AGRICOLE et AGRICULTEUR du PR 1990. Article MÉTAL, AUX du PR 1990. Article MÉTALLURGIE du PR 1990.

Normalisation terminologique et lexicographie générale

1. Effets des législations linguistiques sur les DGM

Plusieurs commissions de terminologie furent fondées en France à partir de 1972 et au Québec à partir de 1978. Depuis lors, le paysage s’est modifié en fonction des besoins des différents milieux aménagementaux : dissolution des commissions ayant rempli leur mandat, création d’autres groupes pour affronter des défis nouveaux, rapprochement entre des équipes francophones géographiquement dispersées, etc. Depuis les débuts, les organismes rendent compte régulièrement des décisions entérinées et relatives aux terminologies par le canal d’un organe officiel. En France, c’est le Journal officiel de la République française (JORF) qui diffuse les termes reçus tandis qu’au Québec, la Gazette officielle du Québec (GOQ) accomplit la même tâche. Les résultats des réflexions de tous ces groupes de travail sont aussi périodiquement publiés dans des répertoires se présentant sous des formes variées, en particulier celles de dictionnaires achevés et commercialisés (voir Boulanger 1989a). Parmi ces recueils, il suffira de mentionner le Dictionnaire des termes officiels (DTO) pour la France et le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques (RALT) pour le Québec, chacun de ces ouvrages étant soumis à des mises à jour à intervalles réguliers.

Nous nous intéressons ici à une forme de façonnement de la langue par la normalisation et l’implantation qui sort de son contexte étroit des LSP pour atteindre un plus vaste public, à savoir celui des usagers des dictionnaires généraux monolingues (DGM). Autrement dit, il s’agit de mesurer la fortune de l’officialisation dans le domaine des répertoires de mots élaborés par l’entreprise privée et destinés au grand public, étant entendu que les prises de position normatives ont un certain retentissement dans la langue usuelle habituellement décrite dans ces ouvrages. Chronologiquement, le dictionnaire de langue s’avère le dernier refuge des officialismes et c’est dans ce réservoir lexical que le simple citoyen puise ses informations. En fournissant une somme appréciable de renseignements sur les vocables officiels, les répertoires lexicographiques généraux complètent et plébiscitent un aspect du processus d’aménagement linguistique enclenché par les commissions de terminologie. De prime abord, les avis sont réservés à des groupes de spécialistes appelés à manipuler des vocabulaires spécifiques au cours de leurs activités professionnelles. Mais dès l’instant où les lexicographes généralistes veulent en faire état, ces notifications tombent dans le domaine public et deviennent sujettes à la dictionnarisation qui s’apparente ainsi à une forme d’implantation. Le schéma historique et chronologique est aisé à reconstruire. D’une part, les officialismes suivent un cheminement de consignation que l’on peut schématiser ainsi :

Organes parlementaires :

  1. JORF, GOQ → Répertoires gouvernementaux : DTO, RALT → Dictionnaires terminologiques thématiques : éducation, alimentation, informatique... → Dictionnaires généraux monolingues ou DGM : GRLF, PLI, DQA... → Autres supports possibles : dictionnaires de difficultés, fichiers des services des consultations linguistiques (au Québec), banques de terminologie, DOC, Minitel (en France), encyclopédies, manuels scolaires, universitaires, professionnels...

D’autre part, l’implantation touche deux grandes catégories de public :

  1. Organisme décisionnel → Groupes d’experts sectoriels;
  2. DGM → Groupe des usagers ordinaires.

La première forme d’implantation se veut exhaustive, c’est-à-dire qu’il y a transmission aux intéressés de l’ensemble des unités passées au crible par les commissions, alors que la seconde est davantage sélective, les lexicographes effectuant un tri parmi les formes lexicales avalisées.

2. Le statut des officialismes dans les DGM

La description et la standardisation des terminologies renvoient implicitement à l’objet dictionnaire ainsi qu’à la norme et à la grammaire. Ces deux dernières codifient les décisions et établissent des règles d’emploi (voir Rey 1972), tandis que le dictionnaire sert de passerelle d’implantation entre les décideurs et les usagers ordinaires de la langue.

Ce qui nous retiendra, ce sont les mécanismes mis en jeu lors du passage du milieu des savoirs spécialisés vers le noyau commun de la langue et les attitudes des lexicographes devant l’obligation d’enregistrer l’officialisation dans les DGM. L’interaction ou l’interface entre le dictionnaire et les positions à caractère officiel, c’est-à-dire une ou des normes d’origine socioprofessionnelle dégagée des travaux des commissions de terminologie, n’est vieille que d’une quinzaine d’années (voir Boulanger 1989a). Mais cela est largement suffisant pour en tirer quelques leçons, notamment au regard de la démarche méthodologique de la lexicographie. À ce chapitre, celle-ci se doit d’innover et de reconfigurer la microstructure des articles afin de répondre aux exigences de la normalisation institutionnelle. Car il est clair que le rapprochement des intérêts linguistiques étatiques et des préoccupations des lexicographes a entraîné deux conséquences significatives : 1. En dépit du fait que son action est prioritairement centrée sur les LSP, l’intervention consciente de l’État ne demeure pas sans écho dans l’emploi de la langue générale; 2. Cette intervention a des répercussions non négligeables dans la production et dans la physionomie des DGM contemporains, notamment au regard du traitement du lexique spécialisé dans cette catégorie de dictionnaires (voir Boulanger 1993).

Dans le cadre précis de l’activité terminologique aménagementale, la mission du DGM consiste à banaliser l’usage des termes objets de l’attention des autorités mandatées en matière de LSP. Le dictionnaire joue le rôle d’un instrument stratégique et d’un outil didactique de première grandeur pour diffuser, et même pour installer ou implanter dans l’usage une proportion tangible des unités lexicales proposées par les instances dirigistes.

Cet intérêt de la lexicographie privée envers les travaux linguistiques menés au sein des « académies » gouvernementales n’est pas un mouvement subi. Il s’inscrit historiquement dans la ligne directrice des dictionnaires qui ont depuis plusieurs siècles l’obligation de transmettre la norme et le bon usage, fussent-ils d’origine terminologique et institutionnelle. Depuis toujours, une partie des vocabulaires professionnels s’est frayée un chemin vers la zone linguistique réservée à l’usage courant. Les dictionnaires en sont les meilleurs témoins (voir Boulanger 1989a et 1993). De tout temps, le « dictionnaire » a relayé les décisions normatives des autorités, religieuses d’abord, politiques, culturelles, scientifiques, techniques, etc., ensuite. Le compagnonnage dictionnairique avec le pouvoir étatique est inévitable, voire souhaitable. Cette solidarité ou cette complicité est incontournable —mais pas à n’importe quelles conditions— en raison même des objectifs communs aux deux types d’institutions : décrire la langue et énoncer des avis sur les unités lexicales mises en rapport avec une ou des normes.

De fait, le DGM contemporain véhicule au moins deux catégories de norme : une norme générale objective et collective et une norme socioprofessionnelle qui relève du sous-système des technolectes et qui vient s’imbriquer dans la première pour fédérer l’ensemble linguistique appelé la langue. Dans un cas comme dans l’autre, le lexicographe balise à sa façon les unités lexicales standardisées des points de vue général et technolectal. Les termes, puisque c’est d’eux qu’il s’agit ici en priorité, nous retiendrons dans la suite du texte.

Constatons tout d’abord qu’au cours des deux dernières décennies, une métalangue relative aux officialismes s’est dégagée dans la lexicographie française (voir Boulanger 1989a et 1989b) et faisons là-dessus quelques observations :

1) Cette métalangue se présente comme un véritable discours codé, facilement reconnaissable mais dont la coloration peut varier légèrement d’un dictionnaire à l’autre. Tantôt elle revêt l’aspect d’un appareil diacritique (le recours aux italiques, aux caractères gras (DAF), à l’abréviation REM. (DQA, GRLF), etc.), tantôt elle utilise différentes façons d’abréger le syntagme recommandation officielle (PR, PLI), tantôt elle use d’appellations nominatives comme l’Office de la langue française, l’O.L.F., l’Administration (plusieurs dictionnaires), tantôt elle utilise une panoplie de termes appartenant déjà au registre linguistique de la prescription (ex. : synonyme conseillé, équivalent français, terme/mot préconisé ou recommandé, anglicisme déconseillé ou proscrit). Enfin, elle crée une terminologie microstructurelle d’appoint, explicite et innovatrice formant de véritables champs lexicaux et sémantiques (ex. : les verbes : conseiller, déconseiller, franciser, normaliser, préconiser, préférer, proposer, proscrire, recommander, remplacer, traduire; les substantifs : francisation, normalisation, recommandation, traduction). La plupart des termes de ce métalangage sont par ailleurs surqualifiés grâce à l’adjonction de mots comme officiel/officiellement : synonyme officiel de, mot/terme officiellement recommandé, etc.

2) Cette métalangue illustre très clairement que les lexicographes ne prétendent aucunement se substituer aux autorités institutionnelles désignées. Celles-ci demeurent nommément présentes à travers les désignations englobantes comme l’Administration, identitaires comme l’Office de la langue française ou plus vagues, plus diffuses comme le qualificatif officiel, l’adverbe officiellement, le pronom indéfini on. Le discours métalinguistique repose sur des éléments distanciateurs entre le dictionnariste et I’« officialisateur ». En apparence, le premier garde son autonomie vis-à-vis des mots de l’État, la métalangue renvoyant la responsabilité décisionnelle entre les mains de l’autre. Autrement dit, le commentaire dans les articles est, le plus souvent, distancé, ou, préférablement, distancié (ex. : PLI : sponsoriser : « Recomm. off. commanditer ou parrainer. »; DQA : C.B. : « REM. L’O.L.F. propose l’abréviation B.P. pour remplacer ce mot. »). Le lexicographe ne prend pas vraiment position, il se tient littéralement à distance et il ne jette pas l’anathème sur les unités scrutées. Jamais il n’emploie de formules associées à l’exclusion, du genre : « Il faut absolument éviter tel ou tel mot », « Tel mot doit être écarté, rejeté, etc. ». Au contraire, il se retranche derrière des formules neutres comme : « L’Administration préconise... », « L’O.L.F. propose... » ou plus anonymes comme : « On recommande... ». Comme on le voit, le lexicographe cite l’institution qui gère les commissions de terminologie; il évite de faire siennes les décisions cautionnées par les groupes de travail ministériels. Bien entendu, le discours des dictionnaires de difficultés ou celui des dictionnaires à vocation purement normative peut refléter une prise de position plus tranchée, plus dirigiste et plus subjective de la part de l’auteur. À titre d’exemple, le Dictionnaire de l’Académie française (DAF) recourt à une formule du type : « X doit être préféré à (l’anglais) Y », énoncé qui est placé à la suite des mots ou des sens visés dans les articles. Voir baladeur (sens 4) : « Doit être préféré à Walkman. », II. digital : « Le terme Numérique doit être préféré. ».

3) Cette métalangue manifeste clairement que le lexicographe n’a guère le choix et que pour des raisons tant scientifiques que concurrentielles et commerciales, il doit rendre compte des avis terminologiques, aussi bien ceux qui touchent les mots lexicalisés et déjà consignés dans les dictionnaires avant l’intervention (ex. : fast food, jumbo-jet, listing) que ceux qui sont néologiques, à savoir des mots de remplacement créés par les normalisateurs, (ex. : baladeur, publipostage, voyagiste). Les dictionnaires enregistrent les avis officiels et ils « ne peuvent refuser cette manifestation évolutive et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey 1983 : 546). Ces choix forcés entraînent la recherche de solutions servant à concilier les jugements proprement régulateurs avec les objectifs d’un instrument descriptif qui se veut d’abord le témoin de l’usage. En vertu de ce rôle d’observation, certaines propositions néologiques n’ont pas encore obtenu le statut d’entrée dans un DGM (ex. : barbotine, chalandage); cependant, elles peuvent être mentionnées sous la forme évaluée (ex. : barbotine est noté sous sloche dans le DQA) ou, au mieux, elles peuvent constituer une entrée dont la définition est réduite aux mots de la métalangue (ex. : PLI : sonal : « n. m. (pl. sonals). Recomm. off. pour jingle. »; stylique : « n. f. Recomm. off. pour design. »), quand il ne s’agit pas d’un simple renvoi au mot source (ex. : PR : baladeur : « 3° N. m. V. Walkman. »). Le dictionnariste attend patiemment le verdict social qui se traduira par la lexicalisation du mot ou par son éviction. Tout mot accrédité socialement devient candidat à l’intronisation dictionnairique. Il jouira alors d’une reconnaissance macro- et microstructurelle pleine et entière, au même titre que les autres mots du répertoire. En outre, les termes soumis au verdict des commissions changent de statut en passant dans les DGM : ils perdent leur saveur onomasiologique pour pénétrer dans le vocabulaire général. Leur caractère thématique est atténué afin qu’ils puissent joindre le corps de la langue courante. Ce sont des termes employés dans l’usage ordinaire et non plus dans le contexte exclusif des ordres spécialisés du savoir. Ils sont donc traités sémasiologiquement. Le premier indice de ce transfert ou de cette réimplantation est observable dans les nuances apportées aux définitions. En immigrant dans le DGM, la définition terminologique subit des transformations plus ou moins profondes. Elle est banalisée ou vulgarisée, au sens linguistique et positif des deux termes (voir Boulanger 1989b : 45-46). Voici deux exemples :

RALT DQA
ravin ravin
« Entaille profonde et étroite sur un versant, creusée par les eaux de ruissellement. » « Petite vallée étroite très profonde, à versants raides, creusée par les eaux de ruissellement. »
lac lac
« Nappe d’eau douce entourée de terre, généralement pourvue d’un exutoire, ou élargissement d’un cours d’eau entraînant le dépôt de sédiments. » « Grande nappe naturelle d’eau douce à l’intérieur des terres. »

4) Cette métalangue prudente montre que le lexicographe est prêt à convoquer les officialismes dans sa chasse-gardée, mais pas à n’importe quelles conditions. Il ne retient des dictionnaires d’autorités normatives qu’un certain nombre de termes, se gardant bien par ailleurs de tout marquer. Il conserve toujours la haute main sur la sélection (pour les critères, voir Boulanger 1989a : 52-53) et sur le traitement réservé à cette portion de la nomenclature, destinée en priorité à une clientèle cible très différente de celle des dictionnaires terminologiques ou officiels. Le tamisage est sévère et les consommateurs ne se voient livrer que ce qui paraît viable par rapport à l’usage, fût-ce un usage planifié et contrôlé. L’obéissance aveugle aux sources d’avis officiels n’est pas encore inscrite dans le code d’éthique de la lexicographie et elle n’a pas besoin de l’être. S’ils signalent les termes d’absolution, les lexicographes ne peuvent par ailleurs négliger les termes à remplacer. Ainsi, malgré logiciel, matériel, baladeur; bouteur, certains dictionnaires conservent les articles incriminés software, hardware, Walkman, bulldozer (PLI, PR). « La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (Rey 1990 : XIX). « La fonction du dictionnaire [de langue] n’est pas de prendre parti entre ces synonymes, entre les deux usages concurrents, mais de constater qu’aujourd’hui deux usages s’opposent » (Lexis : VIII). C’est l’option également retenue dans le DQA. Les formes jugées par les commissions de terminologie comme étant répréhensibles ou à remplacer peuvent continuer à avoir de la vigueur ou des adeptes dans certaines circonstances de discours, y inclus dans le discours lexicographique lui-même. Qu’on en juge : GRLF : donnée : « Représentation conventionnelle d’une information (fait, notion, ordre d’exécution) sous une forme (analogique ou digitale) permettant d’en faire le traitement automatique. ». Cette définition maintient le mot digital alors qu’à l’article digital du même dictionnaire, il est précisé : « REM. On recommande officiellement l’adj. numérique pour remplacer cet anglicisme, qui crée en français des confusions avec 1. digital [...]. »

3. Conclusion

Visiblement, les interventions normatives gouvernementales ne laissent pas les lexicographes indifférents. Ceux-ci jouent un rôle dans leur implantation dans l’espace dictionnairique. Ils ont dû aménager de nouvelles zones d’accueil dans leur microstructure afin de tenir compte des données officielles émanant des travaux ministériels. Cet accommodement au service de l’implantation terminologique est maintenant un acquis depuis près de vingt ans. La norme professionnelle rejoint et complémente la norme sociale objective déjà propagée par le DGM. Celui-ci est sans doute l’outil le plus influent pour infléchir dans le sens le plus évolutif la norme et le destin d’une langue ou de ses variétés. Les dictionnaires usuels deviennent ainsi des instruments d’appoint dans toute stratégie d’aménagement linguistique et terminologique mise de l’avant de par une volonté politique. On connaît fort bien l’effet normalisateur du DGM : aux yeux du consulteur, la portée prescriptive l’emporte sur la simple description des usages. Il est indéniable que l’intégration des avis dans les dictionnaires courants a des conséquences décisives sur le statut et sur la carrière des termes métamorphosés en simples mots par le miracle de la consignation dictionnairique. Les responsabilités des lexicographes sont claires : leur devoir est de « relayer les décisions officielles d’aménagement des langues, quitte à noter l’échec (le succès correspond à la situation normale d’observation de l’usage) » (Rey 1988 : 288). [Voir à ce sujet les articles brainstorming, hardware, listing, tuner, etc., dans le GRLF.] Néanmoins, le lexicographe n’est que le porte-parole désigné par les institutions officielles. « On ne doit donc pas attendre de lui qu’il prenne à son compte les recommandations concernant les usages officiels : il en fait cependant mention, lorsqu’il juge la chose utile pour les lecteurs visés par son dictionnaire, puisque ces avis sont des manifestations de l’évolution de la langue » (Poirier 1992 : 4).

Dans les DGM, l’aménagement de commentaires relatifs à des unités terminologiques isolées ou à des constellations idoines introduit un nouveau discours normatif, une information de nature fonctionnelle ou une information simplement utilitaire pour le locuteur. La prescription n’est pas aussi exclusive que dans les répertoires terminologiques où des considérations d’autres ordres entrent en jeu, par exemple des impondérables législatifs, économiques, politiques... La métalangue microstructurelle sert en outre à distancer le lexicographe par rapport aux circuits interventionnistes ou dirigistes dont celui des officialismes est la dernière manifestation en date. La plupart du temps, ce discours renvoie implicitement à l’autorité normative tout en dégageant le rédacteur de la responsabilité de la règle édictée ou de l’interdiction d’emploi. On constate une fois de plus que les dictionnaires se sont toujours accommodés d’un nouvel ordre de vie quand celui-ci s’est manifesté. Il n’en va pas différemment avec la normalisation et l’implantation terminologiques dans leurs rapports au social ordinaire. Ces relations nouvelles entre la langue générale et les LSP sont adéquatement tissées dans les microstructures des dictionnaires culturels contemporains.

En fin de parcours, il convient de présenter les faits suivants au regard du sort lexicographique des officialismes :

  1. Tous les DGM récents intègrent en nombre plus ou moins élevé les avis officiels relatifs à des propositions lexicales inédites.
  2. Tous les DGM marquent du sceau de l’officialisation des unités déjà présentes dans les articles et installées dans l’usage depuis belle lurette. Certains commentent, leur changement de statut, d’autres ne le font pas. D’un dictionnaire à l’autre, qu’ils soient publiés par des éditeurs différents ou par le même éditeur, les mêmes mots ne sont pas tous marqués également, tant s’en faut.
  3. Aucun dictionnaire ne catalogue ou n’identifie l’ensemble des unités scrutées par les commissions de terminologie, peu importe la décision en cause ou la qualité linguistique du mot jugé.
  4. Une métalangue lexicographique s’est naturellement créée pour discourir sur cette nouvelle zone du vocabulaire issue de l’interventionnisme étatique dans les lexiques d’experts. Chaque entreprise dictionnairique aménage à sa façon ce discours codé et l’appareil diacritique qui l’accompagne.
  5. Le discours métalinguistique reflétant l’officialisation n’est limité à aucune rubrique du dictionnaire. Il loge dans n’importe quelle rubrique microstructurelle : la zone morphologique de l’entrée (ex. : le suffixe féminin -eure), la catégorisation lexico-grammaticale (ex. : n. pour les noms épicènes), la parenthèse étymologique, la définition, le réseau analogique, l’exemple, etc. Mais le plus souvent, il fait l’objet d’une nouvelle rubrique indépendante des rubriques classiques (voir Boulanger 1989a : 42-46).
  6. Dans les dictionnaires les plus récents, on constate un début d’effacement de la métalangue d’officialisation qui balisait certaines unités lexicales néologiques à l’origine. Celles-ci s’étant diffusées très largement dans l’usage, elles ont donc atteint un haut degré de lexicalisation que doit reconnaître le lexicographe, de sorte qu’il ne paraît plus nécessaire de rappeler qu’elles émanent des travaux des instances normatives. Ainsi, dans le DQA, baladeur et logiciel ne sont plus marqués comme étant des propositions ministérielles tandis que sous 2. matériel, les rédacteurs conservent le lien avec l’emprunt hardware : « REM. On a employé l’anglic.hardware. ». Le caractère moins courant et la basse fréquence d’emploi du mot matériel dans la langue courante expliquent la réticence des lexicographes à vouloir le « démarquer ». Quant à Walkman, l’observation porte sur son seul statut de marque déposée. Enfin, les mots software et hardware ne font pas l’objet d’articles dans ce dictionnaire axé sur l’usage standard québécois.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Convergências e divergências entre a lexicografia e a terminografia[1]

1. A lexicografia e a terminografia

Enquanto instrumento lingüístico, o dicionário levou vários séculos para emergir dos trabalhos de compilação dos monges nas abadias e nos mosteiros. Primeiramente, foi necessário passar pela glossografia (estabelecimento de glosas interlineares e/ou marginais nos manuscritos, em um primeiro momento em latim; em um vernáculo europeu, num segundo; em seguida foi a confecção de glossários tendo o latim como língua de partida e um vernáculo como língua de chegada), depois, pela lexicografia do latim medieval, seguida pela lexicografia bilíngüe e multilíngüe, com o latim como língua que recebe explicação, dada por uma língua européia. Somente no século XVI a lexicografia se estabelecerá em obras chamadas de dicionários —a partir de Robert Etienne (1539)— e se poderá falar de lexicografia científica, cujo interesse essencial é a explicação funcional das palavras. Antes de Robert Etienne, a protolexicografia procurava explicar os termos por razões teológicas, filosóficas, etc. Não havia objetivo lingüístico propriamente dito. Com Jean Nicot, às vésperas do século XVII, assistir-se-á às primeiras tentativas de elaboração dos dicionários monolíngües fundados sobre princípios científicos, em todo caso, com repertórios nos quais o francês tinha a prioridade sobre o latim. Nicot será o iniciador dos fundamentos microestruturais da lexicografia francesa. Aliás, seria mais apropriado dizer que foi ele quem os estabeleceu e os sistematizou. No fim do século XVII, sob os auspícios de diferentes personalidades físicas e jurídicas, o dicionário conquista um lugar oficial e toma-se um gênero no conjunto da produção escrita. A célebre trindade composta por César-Pierre Richelet (1680), por Antoine Furetière (1690) e pela Academia Francesa (1694) se estabelece como um ponto de referência incontomável na história dos dicionários franceses.

No século XVIII o dicionário se diversificou como produto e assumiu um lugar preponderante no equipamento lingüístico dos falantes. Instituiu-se como sistema, ao mesmo tempo no plano científico, distinguindo entre a palavra e a coisa (A Enciclopédia), e no plano de sua realização industrial, pela produção maciça de repertórios. A lexicografia começou então a se estruturar cada vez melhor a fim de responder às necessidades lexicais da população e, para além dessas primeiras necessidades, a responder às interrogações extralingüísticas que originarão as enciclopédias tais como as conhecemos hoje, em particular, graças às publicações Larousse, a partir de 1835 aproximadamente.

Desde a época dos Filósofos passou-se a dar grande atenção à explosão das ciências e das técnicas —as artes— que anunciam a era moderna. A rapidez da Revolução Industrial e sua abertura para o mundo inteiro desencadearam simultaneamente a multiplicação dos contatos entre línguas no intuito de comunicar os novos conhecimentos aos outros grupos lingüísticos e, igualmente, de aprender com eles.

Estes fenômenos colocaram a terminologia em evidência e prepararam uma distinção entre a informação relativa à língua geral (as palavras e seu(s) sentido(s)), a que é relativa aos tecnoletos (os termos e os conceitos) e a que diz respeito à enciclopédia (os seres e as coisas). Compreendendo que, quando se fala de comparação, é necessário ver nisso ao mesmo tempo a busca de convergências e a manifestação de dessemelhanças, isto é, de finalidades comuns e de finalidades específicas. Faremos nossas constatações sobre a língua geral (LG) e sobre as línguas de especialidade (LSP), abandonando por enquanto a enciclopédia. As convergências e as distinções entre a lexicologia e a terminologia estarão, pois, presentes em filigrana nas análises, no momento da comparação de certos elementos que caracterizam a lexicografia e a terminografia. Convencionar-se-á que a lexicografia se ocupa das palavras da língua corrente, ao passo que a terminografia se detém sobre os termos das esferas temáticas do saber.

1.1 As hipóteses

1. Desde já, estabeleço como primeira hipótese que a lexicografia e a terminologia descritiva ou terminografia dependem da dicionarística, que são componentes da teoria e da prática dos dicionários. A dicionarística é a disciplina da lingüística que engloba tudo o que se relaciona à elaboração dos dicionários de todos os gêneros, tanto gerais quanto especializados, especiais como lingüísticos, etc. Ela é delimitada pela gramática e pela enciclopédia e pelas obras de referência (um catálogo telefônico ou um livro de receitas não são dicionários). Entre os dois pólos da atividade descritiva das palavras - o dicionário - e das coisas —a enciclopédia—, encontra-se o dicionário enciclopédico (ver o Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, que é o exemplo típico da obra híbrida para o francês; o Petit Larousse illustré é da mesma ordem, mas seu estatuto é tão particular na dicionarística que ele permanece, de fato, inclassificável).

Estando relacionadas a uma mesma estrutura modeladora, possuindo, pois, alguma coisa em comum, a lexicografia e a terminografia reivindicam, entretanto, uma espécie de independência uma em relação à outra. Isto quer dizer que do ponto de vista dos princípios e dos métodos, possuem cada uma suas especificidades.

Surge então uma primeira questão: pode-se fazer lexicografia sem fazer terminologia e/ou, pode-se fazer terminologia sem fazer lexicografia? Estabelecendo, previamente, que se pode fazer terminologia monolíngüe.

Antes da resposta à pergunta, é necessário resolver um pequeno problema de terminologia lingüística e definir três termos chaves no campo do dicionário.

Segundo esta escala, pode-se fazer lexicografia sem fazer terminografia, mas a lexicografia geral não pode se abster dos termos, ou seja, de uma reflexão sobre a terminologia —no sentido de “vocabulário temático, especializado ou tecnoletal” - e podemos fazer terminografia sem fazer lexicografia. O terminógrafo não se detém no emprego dos termos no discurso quotidiano dos não-profissionais, ou seja, nas unidades terminológicas que o lexicógrafo comenta em um dicionário de língua, sob o ângulo de seu funcionamento lingüístico.

2. Levanto como segunda hipótese que, entre a lexicografia da língua usual e a lexicografia especializada, não existe neste momento um caminho intermediário. Até hoje poucos pesquisadores se detiveram, efetivamente, em aprofundar o assunto a fim de saber se existia uma ou mais diferenças entre a lexicografia especializada e a terminologia (terminografia) (ver Bergenholtz e Tarp 1995: 10-11; e também 28-31). Esta questão poderia ser objeto de discussões posteriores. Mas, no momento, será colocada de lado.

2. As finalidades comuns

A lexicografia e a terminografia repousam ambas sobre atividades análogas, cujas finalidades são, ao mesmo tempo, práticas e didáticas. Elas também são distintas. Com efeito, até recentemente, confundia-se facilmente as duas disciplinas. Mas cada uma possui suas características e seus métodos próprios. A confusão vem, sobretudo, do fato de que os lingüistas generalistas se interessam pouco ou absolutamente nada pela terminologia enquanto domínio de estudo, que eles a consideram como um subsistema da língua geral que não possuiu identidade particular ou fundamentos específicos. Ela não se particulariza, pois, em relação à lexicologia, por exemplo. Sob o ângulo lexicográfico, a confusão provém também do fato de que os dicionários gerais monolíngües (DGM) registram termos técnicos e termos científicos em quantidade relativamente grande. Além disso, em nossos dias, a parcela dos tecnoletos tende a crescer mais nos DGM. Por outro lado, acontece freqüentemente de estas duas atividades serem praticadas pelos mesmos pesquisadores e no âmbito dos mesmos empreendimentos. Confusões nascem também das relações com a enciclopédia.

Detalharemos quatro finalidades comuns:

  1. A lexicografia e a terminografia são duas práticas que tratam da pesquisa, coleta, tratamento e classificação de dados ou de materiais de ordem lexical. Este é o objeto de estudo partilhado, a matéria comum.
  2. A lexicografia e a terminografia efetuam a análise e a descrição destes dados lexicais mais particularmente no plano lingüístico, sendo que o aspecto semântico ocupa aí um lugar preponderante. O termo semântico devendo ser entendido aqui no sentido de “correspondência com alguma coisa”, com um signo lingüístico no primeiro caso (signo=significante+significado), com um conceito ou uma noção no segundo (termo=denominação+noção). Este é o âmbito de pesquisa, o âmbito de análise comum e partilhada.
  3. A lexicografia e a terminografia efetuam a difusão dos resultados das análises sob a forma de obras chamadas dicionários: dicionário de língua (DL) no primeiro caso; dicionário terminológico (DT) no segundo. Os materiais lexicais são aí apresentados em parágrafos denominados artigos, cada um sendo objeto de uma série de esclarecimentos, ou seja, de predicações funcionais e conceituais, respectivamente. Este é o suporte formal similar. Tanto os DL quanto os DT são, certamente, suscetíveis de subdivisão em subtipos. O modelo estrutural de todos os dicionários responde a uma tripla dimensão: a macroestrutura, a microestrutura e a iconoestrutura.
  4. A lexicografia e a terminografia efetuam atualizações regulares dos produtos dicionarísticos, e isto em razão da evolução lingüística e do enriquecimento do vocabulário geral e especializado, inclusive a consideração, de um lado, da evolução tecnocientífica e, de outro, do aumento dos conhecimentos, sem esquecer as reviravoltas sociais que influem no vocabulário. Por outro lado, o desgaste e o desuso lexicais levam ao desaparecimento de palavras. O mesmo acontece com termos que envelhecem depressa (por exemplo, em informática, em eletrônica; a mecânica automobilística se metamorfoseou completamente nos últimos vinte anos). Hoje em dia, a duração de vida de um DGM quase não ultrapassa cinco anos. Em terminologia, isto pode diferir conforme o campo do saber: um dicionário de informática tem vida mais curta do que uma obra sobre filosofia. Esta é a conformidade ao real, o imperativo sincrônico.

Em razão de seu paralelismo, de suas analogias e da semelhança formal de seus produtos dicionarísticos respectivos, a lexicografia e a terminografia são largamente confundidas na consciência coletiva dos indivíduos. As idéias que elas recobrem, assim como aquela de “enciclopédia”, interferem continuamente e é extremamente difícil criar obras puras, não influenciadas pelas práticas vizinhas, particularmente em lexicografia geral. Como prova, o exemplo famoso do Petit Larousse illustré. “Com efeito, existem dicionários enciclopédicos e a enciclopédia alfabética difundida no Ocidente no século XVIII, distingue-se aparentemente pouco do dicionário” (Rey, 1982: 7). Na realidade concreta, dir-se-á que a enciclopédia dá acesso ao real (os seres e as coisas), o dicionário terminológico, às classes conceituais e às classes de objetos do universo, enquanto que os dicionários gerais monolíngües são freqüentemente considerados como instrumentos didáticos que informam sobre a língua e sobre as diferentes facetas de seu funcionamento: regularidades morfológicas e gramaticais, dificuldades, armadilhas do léxico, etc. (ver Rey 1982: 7-8). A história demonstra, entretanto, que não se esperou a criação de dois termos, lexicografia e terminografia, para proceder a descrições de palavras e de termos. As atividades são mais antigas que as denominaç.

3. As divergências fundamentais

Apesar de suas semelhanças e sua aparente fusão em suas finalidades práticas e didáticas, as idéias de “lexicografia” e de “terminografia” não devem ser assimiladas. Existem numerosas oposições entre elas. É na panóplia das predicações articulares ou das rubricas que os métodos se particularizam melhor. A seqüência detalhará as principais divergências.

Antes de empreender a análise comparativa, eis alguns indícios que permitem situar estas duas disciplinas uma em relação à outra.

Tratar-se-á, então, na seqüência, de distinguir duas tentativas de ordem da linguagem. Colocaremos em paralelo as atividades consignadoras. O lugar das LSP nos DGM diz respeito a um outro tipo de abordagem.

As oposições ou as dicotomias são numerosas. Selecionei uma dúzia. Elas não são apresentadas seguindo uma ordem hierarquizada, isto é, elas não vão da mais importante a menos importante [L=lexicografia; T=terminografia.]

3.1. L → a LG / T → as LSP

A lexicografia se ocupa prioritariamente da língua geral, portanto, das palavras do discurso quotidiano, ao passo que a terminografia se interessa pelos tecnoletos ou LSP, portanto, pelos termos que servem para elaborar sistemas hierarquizados de conhecimentos: nomenclaturas, taxionomias, etc. Inúmeras interferências podem ser constatadas entre a LG e as LSP, particularmente da terminografia à lexicografia.

3.2. L → a palavra / T→ o termo

A lexicografia e a terminografia centram seu interesse nos materiais lexicais. O vocabulário considerado por ambas forma um extrato do léxico total disponível em uma língua em um dado momento. As entradas dos DL e as dos DT resultam, pois, de uma seleção, de uma triagem a fim de delimitar conjuntos lexicais. Essa delimitação do léxico geral e do léxico especializado é imposta pelo programa macroestrutural estabelecido para cada tipo de pesquisa.

O subléxico conservado nos DGM é geralmente mais extenso, mais vasto que o de um DT centrado em um único domínio. A seleção lexical é limitada pelo setor de atividade considerado e relacionado no DT, isto é, pelo número de conceitos a denominar, ao passo que as fronteiras de exaustividade não existem para o DL, ao menos teoricamente. O número das palavras é indefinido pois o léxico geral é aberto, enquanto que o número dos termos de um domínio é finito ou quase finito, pois o léxico especializado é fechado.

O fechamento lexicográfico se dá a partir da totalidade conhecida do léxico da língua, enquanto que o fechamento terminográfico se realiza através de um subcódido já reduzido. Em terminografia há, pois, um duplo fechamento do léxico: o do léxico total e o do domínio tratado em relação a todos os outros domínios.

A lexicografia considera todas as unidades lexicais, quer sejam gerais ou especializadas, como palavras, ou seja, signos lingüísticos com dupla faceta (significante + significado) que fazem parte do léxico total de uma língua, e suscetíveis, para alguns, de possuir um caráter polissêmico. Em cada língua existe um número infinito de palavras do qual somente uma pequena parte é captada pelos lexicógrafos e repertoriada pelos DGM. O signo-palavra será considerado por si mesmo e será dele mesmo que todos os dados de um artigo falarão prioritariamente. As palavras são estudadas do ponto de vista de sua funcionalidade morfossemântica. O objetivo fundamental do dicionário geral é propor prioritariamente uma soma de conhecimentos lingüísticos sobre o léxico delimitado.

A terminografia considera o subsistema tecnoletal, ou seja, termos que podem ser chamados de signos-nomeadores ou signos-designadores que servem para reunir um vocabulário específico e unicamente aquele. O signo-termo, que geralmente é monossêmico em um domínio, será considerado em uma relação com conceitos a denominar, a fim de encontrar seus exemplares no mundo. Ele se inscreve em uma perspectiva estruturante, hierarquizante, isto quer dizer que, ao mesmo tempo que fala de si mesmo, é associado a outros, pertencendo ao mesmo campo que ele, e ele deve falar do universo conceptual. Os termos são estudados do ponto de vista de sua funcionalidade léxico-cognitiva. O objetivo fundamental do dicionário especializado é propor prioritariamente uma soma de conhecimentos extralingüísticos sobre o léxico delimitado.

As interferências são numerosas entre as duas abordagens. Se acontece raramente de unidades da língua geral passarem para as terminologias sem mudar de sentido, é usual constatar a presença de unidades tecnoletais na língua quotidiana. Mas, mesmo que termos se introduzam nos DGM, eles são tratados como palavras, e isto porque são descritos primeiramente e antes de tudo, sob seus aspectos funcionais, e a partir de um procedimento semasiológico (ver o ponto 3.5). Nos dicionários de língua, a palavra de entrada é o signo lingüístico saussuriano, enquanto que nos dicionários temáticos o termo de entrada é um signo escolhido para representar um conceito, ele mesmo considerado como um dos elementos de uma estrutura hierarquizada. Se a ocasião se apresentar, o signo escolhido como chave de acesso pode ser acompanhado de seus sinônimos na rubrica ENTRADA, o que não poderia ser o caso em um dicionário de língua, o sinônimo possuindo sua própria entrada, salvo quando se trata de uma variante menor e morfológica.

A transição das LSP aos DG não impede algumas piscadelas terminológicas nos enunciados predicativos, notadamente nas definições, sobretudo quando estas são submetidas à opinião dos especialistas.

3.3. L → extensão / T→ intensão

Os DGM visam à explicação da totalidade funcional das palavras de uma língua. O lexicógrafo se empenha em fornecer ao consulente todas as informações úteis para produzir discursos na mesma língua, e isto de maneira recursiva e indefinida, o que significa duas coisas:

  1. O dicionário deve, pois, consignar, reunir e descrever palavras de todas as partes do discurso, tanto as palavras gramaticais (palavras instrumentos: preposições, conjunções, determinantes, pronomes, etc.) quanto as palavras “lexicais” (as palavras livres comuns —simples, compostas, complexas— as infra-palavras —os morfemas formadores, os elementos de formação greco-latinos— e as supra-palavras —as seqüências frásicas: locuções, expressões, provérbios, fraseologismos, etc.). As unidades lexicais simples fornam o essencial das entradas de um DGM. De outro modo, acontece nos artigos em que é a unidade lexical complexa (ULC) que domina a paisagem (ver NPR, artigo operação, sentido 4 e 6).
  2. O dicionário deve fornecer o máximo de informações funcionais sobre cada palavra: grafia, pronúncia, categoria léxico-gramatical, sentido, etc. São os diferentes enunciados predicativos articulares.

Diremos que o dicionário geral considera a extensão funcional da língua, que ele oferece possibilidades de uma decodificação lingüística extensiva ou exaustiva para cada palavra convocada à nomenclatura.

O DT visa à explicação de um conjunto reduzido de designações. O quadro de redução é o da temática do saber selecionada pelo programa, isto é, um fragmento do universo dos conhecimentos. No interior do domínio, este fragmento deve ser o mais exaustivo possível. A ecologia geral do dicionário é reduzida em dois planos:

  1. O dicionário consigna os termos que reivindicam um significado no sentido mais estrito: os substantivos, os adjetivos qualificativos e os verbos são repertoriados prioritariamente. As palavras gramaticais, os morfemas derivacionais e os outros elementos de formação são excluídos; as supra-palavras (locuções, expressões, fraseologismos, etc.) que não possuem o estatuto de unidade lexical complexa são geralmente descartadas, e isto por razões conceituais. Os ULC formam o essencial dos DT.
  2. Esta especialização leva a conceber um texto dicionarístico dominado pelo aspecto semântico (definições conceituais, rede sinonímica), e isto a fim de estabelecer elos hierárquicos estruturados no plano nocional, e pelo aspecto contextual (a citação documental). Algumas outras rubricas articulares se acrescentam regularmente a este esquema microestrutural básico: a categorização léxico-gramatical, um ou mais desenvolvimentos enciclopédicos, indicações sobre o estatuto normativo, aspecto que reveste uma importância capital nas terminologias institucionais. Raramente há outros esclarecimentos funcionais, como a pronúncia e o exemplo, ou relativos aos aspectos históricos, como a etimologia e a datação. As marcas de registro jamais foram estudadas em terminologia.

Diremos que o dicionário terminológico examina a língua em intensão, que ele oferece possibilidades de uma decodificação lingüística seletiva do ponto de vista da funcionalidade de cada signo.

3.4. L → difusão aberta / T → difusão fechada

O DGM corresponde a um programa de difusão aberto. Ele se endereça a todos os usuários de uma língua, e isto no interior de um dado conjunto, o do nível do dicionário: crianças, adolescentes, adultos, público estrangeiro, etc. O público do DG é simultaneamente homogêneo e heterogêneo. Quanto mais o dicionário possui uma vasta nomenclatura, tanto mais seu público se amplia e seu conteúdo se diversifica. Isto se explica pelo fato de que a língua geral é o sistema de comunicação de todos os locutores de uma mesma língua. Ela reflete todos os aspectos da vida em sociedade, inclusive alguns aspectos dos tecnoletos.

Em comparação, o DT tem uma difusão mais limitada. Ele se endereça a um grupo alvo de usuários interessados em um subcódigo especializado da língua, ou seja, uma esfera do saber total, à exclusão de todas as outras com as quais o consulente não tem afinidades. Teoricamente, e sob este ângulo, o público do DT é sempre homogêneo. Quer seja especialista ou não, o locutor que se interessa por um dicionário das ciências matemáticas o faz por uma razão ligada às LSP, isto é, a um domínio do conhecimento de especialistas.

3.5. L → a semasiologia / T → a onomasiologia

A lexicografia privilegia uma conduta de análise que se apóia sobre a semasiologia. Esta é o estudo do signo com o objetivo de determinar qual(s) conceito(s) corresponde(m) a ele(s). Em outras palavras, a semasiologia parte da palavra para buscar suas diferentes significações. A abordagem é, pois, lexical.

Exemplos de análise semasiológica

O que significa a palavra operação?

O NPR enumera 6 significações principais:

O que significa a palavra escritório?[2]

O NPR enumera 8 significações principais reagrupadas em dois grandes campos:

A terminografia privilegia uma conduta de análise que se apóia sobre a onomasiologia. Esta é o estudo do conceito com o objetivo de determinar qual(s) signo(s) corresponde(m) a ele(s). Em outras palavras, a onomasiologia parte do conceito, da idéia, para buscar o ou os diferentes signos lingüísticos (termos) que o exprimem. A abordagem é, pois, semântica. Esses signos terminológicos são distribuídos em dois eixos: o eixo substitutivo dos sinônimos (=mesma idéia), o eixo distributivo da rede conceptual (=os diferentes termos de uma rede de idéias).

Exemplos de análise onomasiológica

Quais são os termos que servem para designar “os habitantes dos Estados Unidos”?

O artigo americano do NPR dá a série dos seguintes sinônimos:

Esse exemplo ilustra o primeiro eixo que é paradigmático e que se refere à substituição das unidades. O campo semântico é dominado pelo aspecto lexical (o significante) no qual se observa uma distribuição por exclusão ou subtração e variações de registros.

Quais são os termos que servem para denominar “as diferentes frutas cítricas”?

O artigo cítrico do NPR dá a série de termos seguintes:

Esse exemplo ilustra o segundo eixo que é sintagmático e que se refere a uma possível enumeração de unidades. O campo semântico é dominado pelo aspecto lexical (o significante) no qual observamos uma distribuição por inclusão ou adição e uma construção hiponímica em relação ao hiperônimo cítrico.

3.6. L → a polissemia ou a inclusão / T → a homonímia ou a exclusão

Como a lexicografia reúne e descreve as unidades lexicais de toda natureza necessárias ao funcionamento da língua natural, ela apresenta sucessivamente os sentidos de cada unidade conservada na entrada de um dicionário. A conduta semasiológica integra a polissemia (ver os exemplos de escritório e operação no NPR).

Na verdade, a língua geral, objeto das atenções do lexicógrafo, privilegia a multiplicação dos sentidos. Durante o estabelecimento das definições, o dicionarista procede ao agrupamento de todas as significações (sentidos e subsentidos) para uma mesma palavra. Ele opera por inclusão. Certamente, existem palavras que não se conformam a esta característica. Essas exceções dizem respeito à monossemia e à homonímia. Além do mais, os sentidos que não correspondem ao programa do dicionário, notadamente em razão do público alvo determinado, são evidentemente descartados.

Como a terminografia reúne e descreve, ao mesmo tempo, as unidades-termos próprias a um único domínio, concebe-se que ela descarta os domínios e as significações que não são pertinentes ao objeto temático do dicionário planificado. Por exemplo, um dicionário das ciências matemáticas descartará os sentidos 1, 2, 4, 5, e 6 da entrada opération [operação] do NPR. Somente o sentido 2 figurará nos planos do terminógrafo. Esta conduta seletiva se explica facilmente. O terminógrafo que avalia o artigo operação já citado, verá ali dois blocos: o bloco LG (sentidos 1 e 2) e o bloco LSP (sentidos 3, 4, 5 e 6). Isto significa que para o terminólogo existe 1 palavra operação, que é polissêmica, pois ela possui dois sentidos e 4 termos operação, cada um sendo monossêmico. Os 4 termos serão considerados como sendo homônimos. A conduta consiste em reter um conceito e em rejeitar os outros, começando por descartar os sentidos gerais, se for o caso. Quando o terminógrafo considera o termo operação, ele opera por exclusão. O procedimento tem duas conseqüências: a homonimização e a monossemização.

Além disso, sucedendo o caso em que, em um domínio, um termo possa se ver consignar significações diferentes, o terminógrafo procederá a uma nova subdivisão por homonímia. Ele tentará redigir tantos artigos distintos e autônomos quantos haverá de sentidos repertoriados, ou melhor, de subdomínios. Assim, o sentido 6 da palavra operação do NPR, ao qual atribuímos a marca de domínio “finanças”, ver-se-á reclassificar desta maneira:

EntradasDomínios
1. operaçãoBolsa de valores
2. operaçãoComércio
3. operaçãoBanco
4. operaçãoImobiliário

A homonímia lexicográfica deve, pois, ser distinguida da homonímia terminográfica. A primeira repousa sobre critérios propriamente lingüísticos: etimologia, gramática (gênero, categoria

lexical...), semântica, etc.; enquanto que a segunda é fundada sobre considerações classificatórias no interior de um sistema de conceitos hierarquizados.

3.7. L → a diacronia e a sincronia / T → a sincronia

O DGM apresenta as unidades em sua dupla dimensão sincrônica e diacrônica (ver as diferentes rubricas), enquanto que os DT não repertoriam senão unidades que têm um uso efetivo em uma comunidade de sócio-profissionais.

Eis alguns exemplos tirados do NPR:

Um DT não conservaria o sentido 1 de cabaré e, sem dúvida, descartaria as outras duas palavras, a menos que evocasse seu uso antigo ou arcaico, e assim, fizesse observações enciclopédicas com um caráter histórico. A terminologia procura delimitar um conteúdo conceptual conotado por uma situação atualizada, isto é, uma situação de comunicação ligada ao momento presente ou a uma dada sincronia. O termo se integra em uma rede equilibrada, hierarquizada e funcional. Assim, a palavra aeroplano não tem mais seu lugar em uma estrutura classificadora concernente a avião moderno. A unidade hidrargírio seria objeto de um comentário enciclopédico.

3.8. L → a lexicalização / T → a terminologização

O lexicógrafo seleciona somente as unidades cuja lexicalização, ou seja, a utilização generalizada é demonstrada (forma e/ou sentido). As unidades de discurso ou as que estão prestes a se estabelecerem no uso não são repertoriadas (ver cyclo-tourisme [ciclo-turismo]), a não ser que haja exemplos de emprego lingüístico. A neologia penetra muito lentamente nos dicionários (Diskman e e-mail não estão no NPR, nem no PLI 1997). Com relação à neologia, o papel da lexicografia é estático, passivo, observador (ver courriel e mél [correio eletrônico]; considerando a recente recomendação das comissões de terminologia francesas, o termo mél deveria logo ser consignado nos dicionários).

O terminógrafo conserva todos os termos terminologizados, os em via de sê-lo ou neológicos. Se for preciso, ele os cria, o que é totalmente proibido ao lexicógrafo. Três razões explicam isto:

  1. A estrutura de funcionamento onomasiológico do DT exige esse tipo de comportamento acerca da consignação. Em uma rede conceptual tecnoletal, não pode haver lacuna lexical do ponto de vista da consignação. Cada noção deve ser munida de uma denominação.
  2. A normalização (ver parágrafo 3. 10.).
  3. Nos DT, não há entrada que tenha o estatuto de unidade lexical completa. Isto significa que normalmente os afixos e os proprionymes[3] são descartados das nomenclaturas.

O lexicógrafo é um observador do uso, não intervém para organizá-lo, salvo se seu dicionário for muito normativo. Logo, ele fará julgamentos sobre as palavras (ver a decisão da Academia francesa que em junho de 1996 propôs a grafia cédérom ao invés do empréstimo CD-ROM, abrindo assim as portas para a criação de derivados como *cédéromiser, *cédéromisation...). Exercendo um papel dinâmico frente à neologia, a terminologia permite organizar a língua. Quanto à lexicografia, é raramente dinâmica,. Ela é antes estática, e neste sentido se isola na descrição dos usos que avalia, muitas vezes, sobre bases prescritivas.

3.9. L → o exemplo e a citação / T → o contexto

Assim que o lexicógrafo elaborar suas definições, ele as completa ou as sustenta e as ilustra com a ajuda de exemplos. Esses enunciados são fabricados (os exemplos construídos), tirados de textos escritos (as citações literárias ou documentárias), ou tirados de textos orais (canções, rádio, televisão, filmes). Nos DGM, os exemplos forjados dominam largamente o sistema literário ou documentário, ou seja, a citação. Também é curioso constatar que mesmo os empregos tecnoletais são majoritariamente marcados por extratos de textos literários, mais do que por fontes textuais científicas.

Por sua vez, o terminólogo procede à identificação das características conceituais: natureza, fim, função, matéria, etc., de modo a sintetizar os conhecimentos a respeito de um conceito. A definição terminológica é completada por contextos, essencialmente escritos, fragmentos de textos mais ou menos longos. O contexto é atualizador, pois veicula informações que completam a definição e que permitem associar uma denominação (significante) e um conceito (significado). As LSP não estão ainda realmente abertas aos exemplos fabricados, nem aos conceitos orais. Os contextos referenciados dominam largamente todas as outras formas de ilustração de emprego.

3.10. L → a norma / T → a normalização

O DGM é o reflexo de uma norma social e cultural, logo, de uma norma observada e que é matizada, refletida, entre outras, pelas balizas das marcas de uso. Os registros do uso identificam níveis e circunstâncias de emprego em relação a uma clientela estabelecida antes da confecção do dicionário.

Nos DT, a normalização é um ato de intervenção planificado e refletido que visa à eficácia da comunicação e à intercompreensão em meio sócio-profisssional. Não há o objetivo de estratificar a linguagem, mas antes o de precisar, de distinguir, de propor um modelo único, a fim de facilitar os contatos e a comunicação. Daí a tendência em querer eliminar a qualquer preço a sinonímia e as tentativas para proceder à criação, depois à oficialização de termos novos. O objetivo da normalização é também o de corrigir os usos problemáticos, ou que se dizem problemáticos, a fim de melhorar as trocas da linguagem. Daí os pareceres de normalização ou de recomendação, igualmente, sobre os termos já em uso. As obras especializadas são, então, obrigadas a dar conta das proposições oficiais, o que o DGM não é obrigado a fazer. Assim, a presença e a normalização de logiciel e matériel nos DGM não impedem sotfware e hardware de terem ali seu lugar, porque estes empréstimos ainda estão em uso, ou são conhecidos. O NPR e o PLI 1997 consignam as quatro unidades; enquanto que os dois empréstimos quase desapareceram dos DT. O que não quer dizer que desapareceram do uso. Por outro lado, a normalização terminológica nem sempre reduz as unidades especializadas à univocidade. Assim, no Québec e na França, vários conceitos têm denominações duplamente normalizadas: courriel [Q], mél [F]. A uniformização se instaura em cada território. Mas para o conjunto da língua francesa, observa-se regularmente uma variação cuja causa se deve à normalização. Assim, contrariamente ao seu objetivo, que é o de reduzir as escolhas, uma operação de normalização pode ocasionar a multiplicação dos termos.

3.11. L → a palavra simples e a palavra composta / T → o termo complexo

Em lexicografia, as entradas de dicionário são largamente dominadas pelas unidades simples e compostas. Estes dois grupos sozinhos formam aproximadamente 99% das nomenclaturas (ver Boulanger, 1989a e 1989b). Os ULC são recuperados em subentradas ou no corpo dos artigos, graças a mecanismos diversos: exemplos, quase-definições, etc. (ver os artigos bureau [escritório] e opération [operação] do NPR).

Em terminografia, as entradas de dicionário são largamente dominadas pelos ULC. Elas podem atingir facilmente 80% a 85% das nomenclaturas.

A razão principal dessa diferença repousa sobre o fato de que a palavra lexicográfica é dada como um signo lingüístico, enquanto que o termo é dado como representante de uma noção, o que faz com que o lexicógrafo veja três palavras em agência de viagens ou em sinal de pontuação, lá onde o terminólogo não vê senão um termo, que ele associa a um elemento de uma distribuição e que ele decodifica como uma única entidade semântica:

3.12. L → a classificação alfabética / T → a classificação sistemática

O DGM privilegia a ordem alfabética para a apresentação dos artigos. Se tiver uma macroestrutura dupla, a ordem alfabética será também empregada para as subentradas, salvo se essas são dadas seguindo antes a ordem cronológica de seu aparecimento na língua. As entradas remetidas suprem igualmente o reagrupamento. O exemplo de dicionários como o Lexis ou o Robert méthodique, ou o dos dicionários para as crianças, ilustram bem que, se a ordem alfabética é um princípio maior em lexicografia, ele não é exclusivo ou obrigatório, e é possível proceder de outro modo.

O DT privilegia a ordem sistemática. Os termos são reagrupados por campo conceituai. índices alfabéticos são, entretanto, necessários para suprir esta “desordem”.

Por exemplo, o vocabulário das Appellations d’emplois dans l’industrie papetière [Apelações de empregos na indústria papeleira] quebequense é repertoriado em 15 subdomínios “que seguem a ordem lógica da fabricação do papel” (1982:6).

  1. Transporte de madeira;
  2. Lugar onde se guarda a madeira;
  3. Oficina de preparação da madeira;
  4. Oficina de massa mecânica;
  5. Oficina de massa química;
  6. Oficina de preparação da massa;
  7. Oficina de fabricação;
  8. Oficina de acabamento;
  9. Oficina de embalagem;
  10. Oficina de armazenamento e acabamento;
  11. Comércio;
  12. Laboratório
  13. Forja e usina de filtração;
  14. Empregos diversos no interior;
  15. Empregos diversos no exterior.

O Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage funciona da mesma maneira. Os artigos são reagrupados em quatro grandes seções temáticas.

  1. As escolas;
  2. Os domínios;
  3. Os conceitos transversais;
  4. Os conceitos particulares.

Esse modelo é comum nos trabalhos de terminologia. Isto não impede que um DT classifique os dados seguindo a ordem alfabética. Assim, que o Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage organiza as entradas seguindo a ordem alfabética.

4. Conclusão

Os elementos catalogados acima colocaram em evidência as principais convergências entre a lexicografia e a terminografia, da mesma maneira que as especificidades mais marcantes. Sem ser exaustiva, a comparação é suficiente para mostrar como a idéia de mapear as unidades lexicais domina um e outro campo de estudo. Ela é pertinente também para caracterizar cada uma das duas práticas sociais, ou dois aspectos de uma mesma prática, e para resituá-las em relação ao seu público alvo respectivo e em relação aos dicionaristas que elaboram, ora um DGM, ora um DT. Isso equivale, pois, a dizer que, além de seus elos estreitos e suas intenções individuais, essas atividades com caráter lexical requerem uma formação específica. Não se passa de uma prática à outra sem precaução e sem preparação.

Referências bibliográficas

Notas

[1] Artigo traduzido por Alda Scher Backes, do curso de Bacharelado da Universidade Federal do Rio Grande do Sul, e revisado por Patrícia Chittoni Ramos. Esse artigo é uma versão ligeiramente modificada do texto de uma comunicação apresentada no Congresso Internacional de Políticas Lingüísticas para a América Latina, Buenos Aires (Argentina), de 26 a 29 de novembro de 1997. O texto foi publicado em francês nos anais.

[2] No original francês, a palavra é bureau [escritório] e tem todos os sentidos dados pelo autor a seguir. Em português, “escritório” tem significados bem mais limitados, não incluindo o móvel, como o autor explica a seguir (Nota de T).

[3] Termo mantido em francês, devido à ausência de correspondente em língua portuguesa, compreendendo-se como referência a nomes próprios. (Nota de T.)

Le point de vue de l’enseignant, le stage en terminologie : une passerelle entre l’université et le milieu de travail

Je situerai l’intervention qui va suivre au carrefour où se rejoignent la linguistique, la terminologie (y inclus, bien entendu, la traduction), la néologie et la lexicographie. Il me semble que l’on pourrait trouver là tout autant le point d’arrivée que le point de départ du stage en terminologie ou en traduction. Nous verrons un peu plus loin que ces phénomènes s’imbriquent les uns dans les autres pour constituer les assises scientifiques du stage. C’est donc dire que le présent exposé ne s’intéresse pas aux modalités purement administratives et techniques du stage. Il sera davantage centré sur le contenu et les conditions scientifiques préalables à sa réalisation.

Par ailleurs, je me situerai personnellement à l’intersection du pratique et du théorique en matière de stage. Encore une fois on constatera qu’il s’agit d’une dualité, c’est-à-dire à la fois d’un point d’origine et d’un point d’aboutissement. En effet, par théorique, j’entends mon rôle d’enseignant par lequel je peux orienter le futur stagiaire dans le contenu de son séjour; par pratique, j’entends mon rôle de terminologue responsable de stagiaires en milieu d’accueil, rôle qui m’habilite à orienter et à suivre également les stagiaires une fois qu’ils sont en cours de stage. La passerelle qui relie ces deux fonctions pourrait s’appeler pédagogie. Aux deux extrémités de cette passerelle, les stagiaires ont constamment besoin d’être préparés, suivis, guidés, évalués et encouragés.

Après avoir posé ces prémisses, il me semble essentiel de situer le stage encore une fois sur un axe où la perspective est double. Cela pourra paraître un truisme ou encore une lapalissade, mais il faut le réaffirmer puisqu’on a trop tendance à l’oublier : tout stage suppose un stagiaire et des structures d’accueil. Une planification et une préparation adéquates sont absolument nécessaires d’un côté comme de l’autre afin que les résultats obtenus garantissent le sérieux des parties concernées. Tout boitement, toute lacune de l’une ou de l’autre infléchiront plus ou moins l’utilité et la réussite du stage.

C’est à partir de cette binarité que j’examinerai quelques conditions de succès d’un stage. J’ajoute que mon coup d’œil sera plus accentué du côté de l’enseignement, qui, sans nul doute, apparaît comme l’étape préparatoire indispensable puisqu’elle concerne directement le stagiaire, lui-même. J’identifierai et analyserai à cette occasion quelques failles qui sont les causes premières de certaines difficultés dans le déroulement d’un stage. Des solutions idéales seront par ailleurs proposées.

Pour ce qui concerne les aspects qui me retiendront maintenant, les conditions de réussite d’un stage sont au nombre de cinq. Elles ne sont ni exhaustives, ni présentées par ordre d’importance. Elles sont soit rattachées au lieu d’accueil, soit reliées au point d’origine (autrement dit à l’université, lieu de formation de base), soit dépendantes du stagiaire lui-même. Seront successivement passées en revue les conditions suivantes :

  1. la permanence des structures d’accueil,
  2. la disponibilité des responsables des stages,
  3. la compétence des responsables des stages,
  4. la préparation universitaire,
  5. la progression des connaissances du stagiaire.

La permanence des structures d’accueil

L’organisme qui reçoit des stagiaires doit disposer au préalable d’un programme précis et répétitif qui permettra aux étudiants de retirer le maximum de bénéfices durant leur séjour. Si les structures d’accueil ne sont pas bien définies et qu’elles laissent trop de place au hasard, il est évident que le déroulement du stage sera parsemé d’embûches. Dès le moment de sa prise en charge, le stagiaire doit être guidé, orienté et averti de ce qu’il aura à accomplir. Il doit pouvoir se situer entre les responsables administratifs et les responsables terminologiques du stage. C’est surtout à ce stade que le programme sera expliqué en détail et conduit à bonne fin. Au surplus, les organismes d’accueil doivent se doter de programmes permanents pouvant être appliqués à un ensemble de stagiaires et non pas procéder à la pièce. C’est ce que j’entends par réitératif ou par répétitif. C’est également à partir de ces éléments constants que l’on pourra dégager des critères valables d’évaluation.

La disponibilité des responsables des stages

Il est évident que le stagiaire accueilli dans un milieu de travail doit pouvoir compter sur une totale disponibilité des responsables, particulièrement du terminologue chargé de le piloter, de le diriger pendant la durée de son séjour. Tout laisser-aller à ce niveau ne peut conduire qu’à l’anarchie. La présence continue et volontaire des responsables de même que les interventions pédagogiques sont des conditions sine qua non de la réussite. L’intérêt de l’organisme d’accueil doit donc être manifeste.

La compétence des responsables des stages

Tout autant que la disponibilité, les responsables doivent faire preuve d’une compétence incontestable à plusieurs niveaux. La sécurité et la progression du stagiaire en dépendent directement. Trop souvent, hélas, le stagiaire sera porté à douter de lui-même s’il ne sent pas des appuis scientifiques solides derrière lui. La compétence du terminologue se répartira selon quatre grands axes, si l’on prend pour base un stage en terminologie (recherche ponctuelle ou recherche systématique). Premièrement, le responsable devra être chevronné en matière de terminologie et de terminographie : la maîtrise des éléments de base théoriques et pratiques est primordiale. Deuxièmement, la connaissance approfondie des mécanismes de la formation des mots sera nécessaire au responsable chargé de guider le stagiaire. Souvent, le volet de la néologie est méconnu ou négligé par des terminologues d’expérience. À mon sens, il apparaît comme une assise sérieuse pour bien comprendre les mécanismes de la normalisation et de l’évolution des langues, entre autres. Troisièmement, la compétence se mesurera à la connaissance des principes et des outils lexicographiques de la langue générale. Le dictionnaire est en effet un outil de référence qui fait autorité en matière de langue; il est consulté extrêmement souvent, en fait beaucoup plus fréquemment qu’une grammaire. On y recherche une multitude de renseignements sur lesquels il n’y a pas lieu d’élaborer maintenant. Le dictionnaire est un objet présent en permanence et à toutes les étapes du travail du terminologue et du traducteur. Malheureusement, bien peu d’étudiants, et même de professeurs, connaissent à fond ces outils de travail : leur variété, leur utilité par rapport aux recherches entreprises, leurs différences, leurs difficultés, leurs qualités, leurs défauts, etc. La faute, ne nous y trompons pas, n’incombe pas complètement ni aux uns, ni aux autres. Elle est plutôt due à une lacune du système d’enseignement : rares sont ceux, en effet, qui au cours de leurs études ont pu bénéficier d’un cours complet et structuré de lexicographie. Au contraire, on semblait admettre d’emblée que la connaissance et le maniement des dictionnaires allaient de soi, sans besoin aucun de préparation ou de formation. Or, aux constats que j’ai personnellement faits en maintes occasions en milieu d’enseignement et en milieu de travail, il s’avère que peu de terminologues, peu de traducteurs et peu de professeurs sont bien préparés è travailler avec les dictionnaires de la langue générale. Encore moins sont-ils capables d’exercer à tout moment un jugement critique valable en face de la masse d’ouvrages qui investissent constamment le marché. Il y a par exemple en ce moment comme une inflation lexicographique galopante, qu’il faut replacer dans la démarche actuelle de la lexicographie qui explore des voies nouvelles comme les régionalismes lexicaux, la néologie, la terminologie, etc. Je vois donc dans la lexicographie l’un des points faibles de la compétence des uns et des autres. Corollairement, il est évident que les étudiants sont les premiers â en subir les conséquences. Quatrièmement, une solide connaissance des dictionnaires généraux préparera adéquatement la maîtrise approfondie des dictionnaires terminologiques. Ceux-ci, s’ils présentent des ressemblances avec les dictionnaires généraux, possèdent par ailleurs leurs propres caractéristiques, tant au niveau de leurs qualités que de leurs faiblesses. Ils nécessitent plus souvent qu’on ne le croit un regard très critique, compte tenu du fait qu’ils ne sont pas toujours élaborés par des spécialistes de la lexicographie, cas plutôt rares même.

À mon avis, la compétence des terminologues responsables des stagiaires doit s’exercer scientifiquement à ces quatre niveaux : terminologie théorique et pratique, néologie, lexicographie générale, lexicographie terminologique. Ces quatre volets d’un cheminement global sont nécessaires autant pour la recherche ponctuelle que pour la recherche systématique.

La préparation universitaire

J’entends par préparation universitaire celle du stagiaire évidemment, mais également celle des professeurs de terminologie. En tant qu’enseignant, je crois que n’importe quel linguiste ne saurait enseigner la terminologie. Il faut une préparation particulière; il est, par exemple, nécessaire de s’être frotté ou d’avoir été immergé dans la pratique de la pratique terminologique, pour reprendre une expression de Roger Goffin. Sous l’angle de l’enseigné, c’est au niveau universitaire que s’accomplit d’abord tout le façonnage théorique en terminologie et en traduction. Plus la préparation des candidats sera complète, plus le stage sera profitable. Le candidat qui surgit en milieu de travail à moitié formé ne peut s’attendre à un stage efficace. Il ne recevra qu’un vernis, vite écaillé. En outre, il sera un poids pour les responsables de la formation pratique. Le stagiaire est donc lui aussi devant des responsabilités. Il doit répondre à certaines conditions minimales de recevabilité : formation de base en linguistique ou en traduction, connaissances en néologie et en lexicographie, maîtrise des principes et méthodes de la terminologie, notions de sociolinguistique, etc. Si le stage constitue une école fonctionnelle (pratique et concrète), l’université se pose comme une école « formationnelle » (théorique et abstraite). Le lieu d’accueil ne peut être perçu comme un centre de formation de base; c’est un centre de progression et de continuité. Il faut donc un lien permanent entre l’université et les organismes d’accueil de même que des programmes complémentaires.

La progression des connaissances du stagiaire

Les quatre éléments précédents posent les conditions pour que le déroulement du stage conduise à une augmentation et à une progression des connaissances du stagiaire. Il confronte sa formation universitaire à l’expérience collective des milieux de vie de sa discipline. Cette expérience s’ajoute à ses crédits universitaires comme le complément qui l’amènera vers une formation complète : théorique par l’université, pratique par le stage.

Conclusion provisoire

L’évolution de la terminologie ces dernières années a abouti à une théorisation de cette discipline passablement nouvelle pour les habitants des deux Amériques. Comme on l’a vu, l’un des corollaires de la théorisation a été le constat de certaines lacunes dans la formation universitaire des enseignants et des terminologues et par conséquent dans celle des enseignés. Ces lacunes, il est aisé de s’en rendre compte, s’étendent d’ailleurs à l’ensemble des études linguistiques. Ces trous, j’en ai identifié deux : la néologie et la lexicographie, deux domaines de la linguistique qui, pour toutes sortes de raisons qu’il serait long d’analyser maintenant, ont été ignorés par l’enseignement universitaire jusqu’à récemment. Si la terminologie a réussi à s’ériger en système, il est grandement temps que la néologie et la lexicographie y parviennent aussi et que l’on délaisse les jugements à 1’emporte-pièce et les mises au ban pour analyser sainement ces deux disciplines linguistiques méjugées. Curieusement, c’est par l’intermédiaire de la terminologie que l’on mettra davantage en valeur ces deux aspects de la linguistique et dans un avenir rapproché, je l’espère.

La néologie a déjà partiellement résolu ses problèmes puisqu’elle s’enseigne depuis deux ans à l’Université Laval, au niveau des 2e et 3e cycles. Par ailleurs, à ma connaissance, aucune université québécoise ne donne un cours complet de lexicographie à l’heure actuelle. Il existe bien quelques cours greffés à des ensembles plus vastes comme la lexicologie ou la dialectologie, mais rien de systématique encore.

À mon sens, les milieux universitaires devraient combler ces lacunes et développer des cours de lexicographie et de néologie au premier cycle, tout autant qu’aux 2e et 3e cycles des études, afin de modifier une situation tout à fait anormale et même ridicule. L’heure semble propice d’abolir tous les mythes qui cachent et rejettent aux enfers deux disciplines fondamentales pour tout terminologue, tout traducteur et tout linguiste, tout professionnel de la langue en somme. Il est évident que de telles orientations universitaires sont des remèdes de premier ordre dont le but serait de préparer beaucoup plus adéquatement les étudiants à « stagier » avec le maximum d’efficacité pour eux-mêmes et pour l’organisme d’accueil.

Les aspects polyvalents de la formation des terminologues

Introduction : état de la question

Grâce à la mise en œuvre d’une politique terminologique dynamique, un pays, ou un État, peuvent transformer profondément les comportements linguistiques des individus appartenant à une communauté sociale, politique et culturelle.

Au Québec, le Gouvernement a créé un organisme qu’il a chargé de redresser une situation linguistique, aberrante dans notre société[1]. Cet organisme, l’Office de la langue française (OLF), porte désormais la responsabilité de veiller à l’application d’une politique linguistique ferme planifiée et entérinée par voie législative.

La terminologie s’offre comme l’un des principaux moyens utilisés par l’OLF pour mener à bonne fin son action. Par l’intermédiaire de la terminologie, les Québécois peuvent aspirer atteindre une francisation totale de tous leurs milieux de vie, et en premier lieu, de leur milieu de travail.

Le terminologue formé au Québec sera donc un individu qui aura pour mission d’œuvrer dans un cadre législatif fixé avec précision. Son action primordiale sera toute entière tournée du côté de la planification linguistique dans une perspective de normalisation de la langue française sur un territoire donné, qui est ici en l’occurrence l’État du Québec. Il sera le maître d’œuvre du réaménagement linguistique global des milieux industrialisés et de la poussée expansionniste et curative dont les usagers de la langue générale ne pourront à leur tour que bénéficier et se féliciter.

Sa préoccupation première revêt, par ce fait même, un caractère essentiellement pragmatique à savoir, fournir à la langue française des vocabulaires techniques et scientifiques jusqu’ici inexistants ou non encore répertoriés dans des ouvrages de type lexicographique. Non seulement ces vocabulaires et lexiques seront établis pour répondre à des besoins bien spécifiques dans certains secteurs d’activités techniques et scientifiques mais aussi, ils auront pour but de satisfaire un public également bien défini à l’intérieur de ces différents secteurs spécialisés.

Pour accomplir au mieux et uniformément cette tâche qui lui est dévolue et pour s’insérer harmonieusement dans l’ensemble de cette sphère d’activités diversifiées qu’est la terminologie au Québec - y compris la terminologie effectuée dans les milieux industriels eux-mêmes[2] le terminologue recevra une solide formation. Celle-ci sera assurée par des linguistes et des terminologues qui travaillent eux-mêmes dans un climat québécois. En effet, suite à l’expérimentation de ses méthodes pendant de nombreuses années, l’OLF s’est doté de structures durables et efficaces. Il a « méthodologisé » et théorisé ses besoins et ses recherches avant d’instituer des programmes adéquats de formation des terminologues.

Il apparaît manifestement que l’avancement des programmes d’apprentissage des terminologues est intimement lié au degré de théorisation et de « méthodologisation » de la science terminologique elle-même dans les milieux où elle s’exerce énergiquement.

Inversement, les recherches et les progrès concernant la formation des praticiens de la terminologie se nourrissent des pratiques institutionnelles privées ou publiques, ainsi que de leurs objectifs linguistiques, politiques, sociaux et, même, économiques.

Lorsque la recherche stagne, elle entraîne irrémédiablement tout le reste dans son sillage et la formation en particulier risque fort de se figer à son tour. Naturellement, la proposition réciproque est tout aussi vraie.

La formation des terminologues devra tenir compte tout à la fois des aspects linguistiques, des aspects théoriques et pratiques du travail terminologique, des principes de la discipline et des méthodologies utilisées par les différents organismes qui s’occupent de terminologie. Des incursions dans des disciplines extralinguistiques, ainsi qu’un stage pratique compléteront la formation de base, qui prélude à l’activité professionnelle elle-même.

Nous essayerons de décrire les grandes lignes de cette formation polyvalente nécessaire au terminologue, en fonction des besoins propres au Québec (OLF) et à partir de l’expérience pédagogique qui est menée depuis plusieurs années à l’Université de Québec à Trois-Rivières (UQTR), dans le cadre d’un enseignement de la terminologie au premier cycle d’un programme de traduction. Plus récemment, l’expérience a également été tentée à l’intérieur d’un programme de linguistique.

Le cheminement exposé ci-dessous se dessine simplement du plus théorique au plus pratique, tout en tentant d’appréhender des perspectives de formation uniformément valables pour toutes les catégories d’activités terminologiques où qu’elles aient cours de par le monde, moyennant, bien sûr, quelques ajustements indispensables.

Le programme de formation des terminologues dont j’esquisserai le profil s’appuie sur une double conception que je me fais de la terminologie. D’une part, elle est une activité à caractère linguistique. D’autre part, elle est une activité dont les incidences sociales et politiques sont immenses. Les exemples ne manquent pas dans le monde pour étayer ces deux thèses qui sont, par ailleurs, complémentaires l’une de l’autre.

1. Formation linguistique

1.1. La formation des terminologues doit-elle passer par la linguistique?

Les opinions sur cette question ne sont jamais totalement négatives. Elles sont tantôt prudentes, tantôt nuancées. Mais nous verrons que quoi qu’on en dise, on ne peut guère échapper à l’emprise de la linguistique sur la terminologie.

Robert Dubuc, quant à lui, pense que « le terminologue n’a pas besoin d’une formation linguistique approfondie »[3]. Mais, il ressort finalement de ses réflexions que le terminologue est un « manieur de mots » et un « outilleur de langage », ce qui exige de lui de solides et inébranlables connaissances en morphologie et en sémantique. Or, comment acquérir une « connaissance solide » dans ces difficiles, et combien vastes, disciplines de l’activité linguistique sans passer par des études systématiques des différentes sciences du langage? Ce sont là des outils essentiels qui permettront d’affronter et de résoudre efficacement les problèmes quotidiens rencontrés en terminologie.

André Clas, en contre-pied de Robert Dubuc, croit fermement que la formation des terminologues doit « être axée sur une bonne formation linguistique »[4], que c’est même la première vertu dont le terminologue doit se pourvoir.

Incontestablement, la première étape à franchir dans le processus de la formation des terminologues sera l’acquisition de connaissances linguistiques minimales. Toutes les autres qualités exigées du terminologue viendront se greffer à ce noyau.

Il va de soi que cette prise de position est fondée, comme je l’ai déjà dit, sur le postulat suivant : la terminologie est une discipline linguistique autonome. Cette idée se confirme chaque jour davantage et la preuve en est que les linguistes s’arrogent de plus en plus l’apanage de la terminologie, eux qui naguère la boudaient! Elle ne peut plus être identifiée comme une discipline mineure de la traduction. Au contraire, elle devient carrément une passerelle entre la lexicologie, la lexicographie, la traduction et toutes les autres sciences du langage. De même, elle jette ses ponts vers de nombreuses sciences paralinguistiques.

Il convient également de battre en brèche une autre idée préconçue, à savoir qu’on ne peut être terminologue sans être traducteur. Nous sommes loin de partager cet avis. Nous nous rangeons plutôt du côté de Pierre Auger lorsqu’il affirme que « quoi qu’on en pense, on peut être terminologue sans être traducteur »[5]. Ce qui signifie simplement que pour effectuer des travaux de traduction, il faut être traducteur, et pour être traducteur, il faut avoir reçu, une formation en traduction, puis s’initier aux techniques du métier. Le modèle est identique pour la terminologie. On ne s’improvise pas terminologue, tant s’en faut. Pour accomplir des travaux de terminologie, il faut être terminologue, et pour avoir droit à ce titre, il faut avoir acquis une formation adéquate à cet effet.

1.2. Le programme de formation des terminologues adopte une progression qui part de l’acquisition de connaissances sur le fonctionnement de la langue en général pour aboutir au fonctionnement des langues de spécialités, puis à leur analyse par la terminologie. Précisons que ce cheminement s’adresse à de futurs praticiens qui ne possèdent aucun savoir linguistique préalable.

Le déroulement de la formation linguistique aura donc l’allure suivante :

  1. Formation préliminaire à partir des disciplines linguistiques directement reliées à la terminologie.
  2. Formation proprement terminologique à partir d’éléments fondamentaux en théorie et en méthodologie de la terminologie pour déboucher sur l’expérience pratique.

1.2.1. Aspect linguistique de la formation

La progression à l’intérieur de la linguistique s’échelonne comme suit[6] :

1.2.1.1. Le terminologue doit d’abord acquérir un minimum d’informations qui lui permettront de situer la terminologie au sein de la linguistique synchronique contemporaine. Puis la mise en rapport de la diachronie et de la synchronie l’aidera à bien circonscrire la terminologie et ses champs d’action dans l’ensemble des disciplines linguistiques actuelles.

1.2.1.2. La langue fonctionnant par signe (au sens saussurien) et la terminologie traitant également du signe linguistique dans ses rapports avec les dénominations des notions, l’apprenti terminologue devra apprendre à maîtriser et à manier le signe linguistique, ainsi que ses différentes facettes (signifié, signifiant, référent). Ceci le rendra capable d’analyser les mots, les termes et toutes les unités de signification en regard du couple langue/parole (discours). Puis, à saisir les différents rapports entre ces unités (axe paradigmatique, axe syntagmatique). Enfin à aborder les problèmes des syntagmes grammaticaux et des syntagmes lexicaux. Cette approche du signe trace déjà la voie à l’étude structurée de la formation des mots et de la morphologie.

1.2.1.3. Une introduction aux sciences qui ont pour objet l’étude du mot (lexicologie, lexicographie, sémantique, etc.) oriente déjà le terminologue vers un aspect pratique qui a sa correspondance en terminologie. L’explication des modes de fabrication, la présentation et l’analyse des principaux ouvrages lexicographiques en langue générale, une typologie des dictionnaires et des recueils de mots de toutes sortes favoriseront la structuration de la pensée. L’examen du discours lexicographique, c’est-à-dire les éléments constituant l’article de dictionnaire, l’analyse sémique, la métalangue lexicographique, lui enseignera les différences de structure entre les ouvrages lexicographiques qui traitent de la langue générale et ceux qui traitent des vocabulaires spécialisés. La maîtrise parfaite du fonctionnement de tous les types d’ouvrages de cet ordre est essentielle, parce que le terminologue aura à les consulter et à en manier le discours chaque jour. Cet aspect de la formation prélude à l’approche de la sémantique.

1.2.1.4. La base linguistique indispensable, issue des diverses sphères d’activités de la linguistique qu’on vient d’énumérer et de passer en revue, amène l’étudiant terminologue à compléter sa formation dans l’ordre linguistique en abordant les problèmes de la néologie et de l’évolution du lexique. Quotidiennement, il sera appelé à se prononcer,sur les problèmes de la créativité terminologique. Il sera obligé de créer lui-même de nouvelles unités lexicales, afin de pallier aux besoins de dénominations. D’où, il appert qu’une connaissance de la phonétique et de la phonologie, de même que des notions d’étymologie, tout cela allié à la connaissance du fonctionnement des mécanismes de la composition et de la dérivation des mots, semblent des fondements importants à posséder pour affronter la créativité lexicale toujours imminente.

Ce bref survol de la linguistique et de ses apports à la terminologie aura préparé le futur terminologue à faire face à l’aspect plus nettement terminologique de sa formation. Ce volet appelle également quelques commentaires.

1.2.2. Aspect terminologique de la formation

Sautant de plain pied en terminologie proprement dite, il faudra montrer au terminologue en puissance les éléments fondamentaux de la méthodologie de la recherche terminologique et les principes théoriques qui président à la pratique du travail terminologique, de façon à le rendre mieux en mesure d’assumer lui-même l’ensemble de la procédure de mise sur pied d’un lexique spécialisé.

Les règles méthodologiques fondamentales en terminologie peuvent être regroupées sous deux grands chapitres :

  1. Celles qui concernent la préparation du travail terminologique.
  2. Celles qui concernent l’élaboration et la réalisation concrètes du travail terminologique.

Ces principes directeurs ont déjà été longuement décrits dans la Méthodologie de la recherche terminologique[7] publiée par l’OLF. Nous ne les reprendrons pas dans le détail, nous nous contenterons d’un résumé qui tiendra compte de certaines divergences possibles dues à la variété des écoles et des organismes de terminologie. On sait, en effet, que chaque école, chaque centre, chaque organisme a des règles qui lui sont spécifiques et qui ont été déterminées en fonction d’objectifs précis, de besoins particuliers à satisfaire et même, en fonction du milieu géographique dans lequel ils doivent accomplir leur tâche.

De cette manière, le terminologue aura une vision élargie de la terminologie et il emmagasinera des notions et des renseignements variés qui lui procureront l’occasion d’exercer un jugement critique sain sur ses travaux personnels.

1.2.2.1. Les premiers préceptes de formation portent nécessairement sur les données terminologiques[8] elles-mêmes. L’étudiant doit apprendre à connaître les fondements méthodologiques et théoriques qui sont à la base de la constitution des diverses fiches de terminologie actuellement utilisées par les centres de terminologie qui existent un peu partout. Cette initiation le conduira à isoler, puis à décrire correctement les éléments fondamentaux minimums communs à toutes les fiches de terminologie, comme par exemple, l’entrée, le contexte, la définition, le domaine d’utilisation, l’identification des sources, etc. Ensuite, il situera le rôle particulier de l’OLF parmi le bouillonnement de la recherche terminologique internationale.

Ce plongeon au cœur du support du travail terminologique le préparera à l’importante étape du traitement linguistique, terminologique et technique de chaque dossier constitué. La réussite et l’efficacité du traitement sont impérieusement reliées à la préparation parfaite des dossiers terminologiques. Le succès de la publication en dépend foncièrement.

1.2.2.2. À partir du support du travail qu’est la fiche, il faudra définir les diverses étapes successives de la fabrication d’un lexique spécialisé : choix du domaine, délimitation du champ de travail, constitution du corpus, enquêtes auprès des utilisateurs, dépouillement de la documentation recensée et accumulée, élaboration de la nomenclature, constitution des comités de normalisation, etc. Ce processus de préparation et d’élaboration des ouvrages sera réitéré chaque fois qu’il y aura lieu d’entreprendre de nouvelles recherches sur les vocabulaires techniques.

1.2.2.3. Pénétrant plus avant dans la problématique du travail terminologique, l’étudiant se verra confronté aux divers aspects de la réalisation du travail terminologique : selon que l’on procède de manière thématique ou de manière ponctuelle, selon que l’on choisit la méthode systématique ou la méthode alphabétique, selon que le travail a une visée unilingue, bilingue ou plurilingue, etc.

Un coup d’œil sur les similitudes et les différences des méthodes mises en œuvre en terminologie et en traduction complétera ce tour d’horizon.

1.2.2.4. Les rapports entre la langue technique, la langue scientifique et la langue générale seront abordés. De même, il sera question des interférences qui peuvent survenir dans le système linguistique des langues de spécialistes (par exemple, la synonymie, la polysémie) et des façons de traiter et de résoudre ces problèmes[9].

1.2.2.5. La normalisation[10] et l’aménagement linguistiques[11] feront l’objet de quelques sérieuses incursions théoriques et appliquées, puisque ces notions seront continuellement présentées dans le déroulement du travail terminologique. Elles sont l’aboutissement souhaité aux travaux, tel que le mandat de l’OLF l’a défini et que nous l’avons exposé au début de cette communication. Négliger l’importance de la normalisation et de l’aménagement linguistique dans la formation des terminologues serait impardonnable.

2. Formation scientifique et technique

2.1. La formation scientifique et technique constituera le second volet de l’apprentissage du terminologue.

Les aptitudes professionnelles requises du terminologue dépassent largement la zone linguistique. Une fois cette première formation acquise, il devra affiner son savoir en explorant les différentes disciplines scientifiques et techniques qui sont en liaison directe avec ses travaux de recherche. Cette formation, consécutive à l’apprentissage linguistique, s’acquiert le plus souvent lorsque le terminologue occupe déjà un poste dans un centre de terminologie.

Il est sûr et certain qu’aucun effort terminologique sérieux et rigoureux ne saurait être mené à bien sans que le terminologue se familiarise et pénètre à fond le domaine technique et scientifique dans lequel il aura à intervenir. Un produit terminologique de haute qualité ne saurait sortir des mains d’un terminologue qui ne maîtriserait pas les notions élémentaires minimums du champ d’activités professionnelles dont il s’occupe de dresser le lexique. Il est, par ailleurs, impensable de se lancer dans une recherche terminologique sans définir l’étendue et les limites du secteur spécialisé dans lequel on travaillera. Comment pourrait-on parvenir à décrire utilement des réalités sans les connaître?

2.2. Le terminologue possède deux ressources complémentaires pour parfaire sa formation scientifique et technique.

2.2.1. Il peut se familiariser avec le domaine en exploitant les diverses sources écrites qui sont disponibles : bibliographies spécialisées, périodiques, manuels, ouvrages lexicographiques, etc. portant sur l’activité professionnelle choisie. De cette manière, il établira son vocabulaire scientifique et technique fondamental, qui le préparera à entrer en rapport avec le milieu utilisateur et à soutenir les indispensables discussions avec les professionnels.

2.2.2. Les connaissances livresques ne sauraient être que fragmentaires. Aussi, la seconde ressource à laquelle le terminologue se fiera, c’est évidemment le contact concret avec l’univers professionnel étudié et les usagers de la terminologie.Par ses relations personnelles suivies avec la clientèle visée, le terminologue réussira à instaurer un climat de confiance nécessaire à l’accomplissement de sa tâche. De là viendra un aperçu de l’ampleur et de la difficulté du travail à accomplir.

Le terminologue n’étant pas, sauf heureuse exception, un spécialiste à part entière, et ne pouvant non plus prétendre à ce titre, il verra à s’assurer le concours d’experts d’entreprises et d’informateurs compétents, et cela à différents paliers hiérarchiques. Ces personnes joueront le rôle de conseillers et le guideront à chacune des étapes successives de ses travaux et dans l’analyse terminologique qu’il mène.

Les contacts avec l’entreprise et les professionnels constituent une indispensable manœuvre d’approche et ne doivent aucunement être négligés dans le processus de formation. Les visites d’entreprise, les rencontres et les conversations avec les cadres et le personnel, l’examen de toute question relative au milieu permettront une observation en situation de la terminologie. À partir de cette vision du milieu utilisateur, le terminologue pourra mieux délimiter ses besoins et les priorités des usagers.

3. Formation complémentaire

Formation linguistique et formation technico-scientifique ne suffisent pas au terminologue pour être parfaitement à l’aise dans son milieu de travail. On exige de lui qu’il tâte des rapports que la terminologie entretient avec d’autres sciences (la philosophie, par exemple), qu’il sache s’y retrouver en informatique, qu’il sache manier la documentation et qu’il sache se débrouiller en classification.

3.1. L’informatique

Sans être un informaticien hors pair, le terminologue aurait tout intérêt à connaître l’existence, l’utilité et le fonctionnement des banques de données terminologiques qui sont destinées à faciliter son travail. Pour ce faire, il devra apprendre à les consulter afin de savoir ce qu’il peut en attendre. Un cours d’initiation à l’informatique lui fournira l’occasion de discuter avec les praticiens de cette science. Sans cela, il pourra difficilement travailler, étant donné le grand nombre de travaux de terminologie thématique ou ponctuelle qui se font en étroites relations avec les banques de données terminologiques.

3.2. La documentation et la classification

Le terminologue doit apprendre à connaître les outils documentaires dont il aura constamment besoin dans son travail. Sans être documentaliste professionnel, il acquerra des notions dans ce domaine afin d’être en mesure de repérer les sources où il puisera les informations nécessaires, afin de pouvoir les évaluer et afin de porter un jugement sur leur valeur et leur pertinence. Il n’est nullement de son ressort d’organiser un centre de documentation. Le recours à cet outil de travail n’est qu’un moyen pour le terminologue d’améliorer le produit de qualité que doit être son lexique en voie de réalisation.

L’apprentissage des principes d’organisation et de fonctionnement d’une salle de documentation, des façons de rédiger des bibliographies, de repérer les ouvrages essentiels à la recherche, d’établir des fiches bibliographiques et de commander des ouvrages visent à faciliter le dialogue du terminologue avec les documentalistes professionnels, dans le but de mieux cerner les besoins de son champ d’activité, qu’il connaît mieux qu’eux, à la limite. L’aisance qu’il manifestera dans le secteur de la documentation et de la classification aura des répercussions immédiatement sensibles sur le travail terminologique qu’il poursuit.

4. Stage

Le stage dirigé se présente comme la dernière étape de la formation des terminologues[12]. Toutes les connaissances théoriques et méthodologiques multiples seront mises à l’épreuve lors d’un séjour de travail de plusieurs semaines dans un organisme de terminologie gouvernemental ou privé avantageusement reconnu.

Le stage a pour but de permettre au candidat terminologue de s’initier au fonctionnement d’un centre de terminologie et de vivre quotidiennement, et simultanément, toutes les facettes de la vie professionnelle réelle.

Il a aussi pour but d’aider le candidat à travailler en équipe avec les différentes personnes qui constituent un service de terminologie : traducteurs, linguistes, spécialistes, etc. La terminologie, telle que pratiquée dans certains milieux, par exemple l’OLF, est une tâche collective qui fait appel à toutes sortes de spécialistes du langage.

Au cours de son stage, essentiellement pratique comme il va de soi, le terminologue fera le tour des activités terminologiques les plus diverses : recherches ponctuelles, recherches thématiques, consultations (SVP), rédactions de dossiers terminologiques, interrogation d’une banque de terminologie, travail en bibliothèque et en documentation, etc.

Un conseiller, terminologue de profession, le guidera tout au long du stage et sera chargé dé rédiger un rapport d’évaluation du candidat; sur « ses aptitudes, son rendement et ses qualités professionnelles en regard de la profession à exercer »[13].

5. Conclusion

5.1. Le terminologue comme on vient de le voir, doit être bien préparé. Il doit cumuler un nombre impressionnant de connaissances et de qualités propres à lui faciliter, de la meilleure façon possible, la pratique de son activité. Mais n’en est-il pas ainsi dans toute science?

À cette formation théorique multiforme se joignent, on l’a déjà dit à de nombreuses reprises, une solide formation intellectuelle et une culture générale étendue qui ne pourront concourir qu’à rehausser la valeur morale et l’ardeur scientifique du terminologue.

La maîtrise de la langue dans laquelle le terminologue aura à travailler est évidemment un autre gage de succès du travail qui sera entrepris. Le plus souvent, il s’agira de la langue maternelle, parfois aussi de la langue dans laquelle il aura été scolarisé. Le maniement aisé et correct de la langue permettra l’expression juste et parfaite. De plus, pour s’exprimer adéquatement dans une langue étrangère, le plus sûr garant demeure la maîtrise de sa propre langue.

5.2 Le développement actuel de la terminologie et sa systématisation en tant que science linguistique autonome ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors du déroulement des travaux. Aussi la formation sur le tas des terminologues doit-elle être considérée comme chose du passé.

Aujourd’hui, il ne peut plus être question d’appréhender un travail terminologique structuré sans s’appuyer sur un apprentissage dont les fondements scientifiques seront tributaires d’une méthode éprouvée. Une formation adéquatement poussée des terminologues se révèle plus que jamais nécessaire, à l’heure où la terminologie s’internationalise de plus en plus et au moment où elle s’avère de plus en plus complexe à définir. L’élaboration des méthodes et des théories commence par la formation des praticiens.

Pour être terminologue, « il faut aimer sa langue, croire en sa propre culture et être convaincu que le génie d’un peuple s’exprime à travers son mode particulier d’expression »[14]. C’est pour cette raison qu’au Qubec la terminologie se transforme en auxiliaire précieux servant à « améliorer la qualité linguistique des individus et à en faire des sujets performants dans leur langue seconde »[15], capable, de plus, d’assurer convenablement et uniformément le réaménagement linguistique de la vie et du territoire québécois.

Notes

[1] Voir le projet de loi n. 101 de l’Assemblée Nationale du Québec intitulé : « Charte de la langue française », sanctionné le 26 Août 1977, p. 28, article 100 : « Un Office de la Langue Française est Institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’administration et les entreprises ».

[2] L’OLF mène son action de francisation en étroite collaboration avec les entreprises québécoises. Des ententes sur des bases communes minimales pour le travail terminologique ont été Instaurées entre les deux parties qui poursuivent ensemble un objectif unique, celui de faire du Québec un État français à part entière.

[3] Robert Dubuc, « Formation des terminologues théoriciens ou praticiens ». La banque des mots, n. 9, 1975, p. 20.

[4] André Clas, « La formation des terminologues », ln Essai de définition de la terminologie. Actes du colloque international de terminologie, Québec Manoir du Lac-Delage, du 5 au 8 Octobre 1975, Québec, Régie de la langue française. Août 1976, p. 153.

[5] Pierre Auger, « L’enseignement de la terminologie (aspects théoriques et pratiques) dans le cadre des études en traduction et en linguistique », texte dactylographié p. 1. (À paraître en 1978 dans les Actes du colloque international de terminologie, Québec, Manoir Richelieu, Octobre 1977).

[6] La description qui suit reprend les grands thèmes que l’on trouve dans l’article de Pierre Auger cité précédemment. Voir en particulier les Annexes 1a 1b.

[7] Pierre Auger et Louis-Jean Rousseau, en collaboration, « Méthodologie de la recherche terminologique ». Études, recherches et documentation, n. 9 Office de la langue française, Québec, Septembre 1977, 80 p.

[8] Voir « les données terminologiques », Actes du colloque international de terminologie, Baie-Saint-Paul, du 1er au 3 Octobre 1972, Québec, Office de la langue française. Juillet 1975, 172 p.

[9] Voir « La normalisation linguistique », Actes du colloque international de terminologie, Lac — Delage, du 16 au 19 Octobre 1975, Québec, Office de la langue française. Septembre 1974. 258 p.

[10] Id.

[11] Voir Jean-Claude Corbeil, « Éléments d’une théorie de l’aménagement linguistique ». Études, recherches et documentation n. 4; Régie de la langue française, Québec Mal 1975, 40 p. et « L’aménagement linguistique du Québec », Juin 1975, 57 p.

[12] Nous évitions volontairement de mentionner la rédaction d’un mémoire ou d’une maîtrise, qui font davantage partie d’un programme de formation uniquement centré sur l’enseignement universitaire de la terminologie aux deuxième et troisième cycles. Voir, par exemple Robert Dubuc, article citée, p. 22, André Clas, article cité p. 155, Pierre Auger, article cité p. 18 et suivantes.

[13] Robert Dubuc, article cité, p. 22.

[14] Geoffrey Vitale, in « Essai de définition de la terminologie », Actes du colloque international de terminologie, Québec, Manoir du Lac-Delage, du 5 au 8 Octobre 1975, Québec, Régie de la langue française, Août 1976, p. 163.

[15] Pierre Auger, « Terminologie et enseignement », communication présentée à la deuxième rencontre mondiale des départements d’études françaises, AUPELF, Strasbourg, 17-23 Juillet 1977, texte dactylographié, p.3.

Les étapes d’intervention des spécialistes dans le déroulement des travaux de néologie

1. Introduction

C’est désormais un lieu commun de dire que c’est dans les milieux socioprofessionnels que naissent et évoluent les néologismes scientifiques et techniques. C’est là que les éléments lexicaux nouveaux se développent, s’amenuisent ou disparaissent, de même qu’ils se hiérarchisent pour se constituer en système. C’est dans ce milieu ambiant et nulle part ailleurs que l’on peut les observer in vivo.

Dans les « boîtes terminologiques », que ce soit dans l’entreprise ou dans l’Administration, on accomplit des recherches pratiques et théoriques sur ces objets linguistiques en train de naître et d’évoluer, car ce sont des objets d’observation, au même titre que n’importe quel autre sujet d’expérience en laboratoire.

On analyse, on classe, on manipule, on répertorie les termes nouveaux. Dans le laboratoire terminologique, les néologismes n’ont pas d’existence professionnelle propre. Ils sont observés in vitro; leur vie réelle, in vivo, est ailleurs, dans un secteur d’activité qui leur est particulier, sinon exclusif.

Dans ce continuel système de va-et-vient des néologismes entre le laboratoire et le monde extérieur, les intervenants sont au premier chef le terminologue et le spécialiste. D’où l’importance de leur collaboration en matière de néologie conceptuelle et lexicale. « La création de termes techniques [et scientifiques] est une œuvre très complexe, qui exige une étroite et amicale collaboration entre le linguiste et le technicien. C’est l’avenir même de la langue qui est en jeu[1]. »

Si l’on pense que le terminologue-linguiste s’occupe du volet in vitro, c’est-à-dire de l’aspect proprement terminologique au sens linguistique du mot, l’apport du spécialiste dans les travaux de néologie est plus que désirable pour illustrer le volet in vivo. Il faut que le technicien, le scientifique et le chercheur soient associés à la démarche néologique (et néographique, diraient les savants linguistes) dès le démarrage des travaux. En effet, il est souhaitable que les termes nouveaux soient observés à partir du moment de leur fécondation jusqu’à leur naissance, en passant par toutes les étapes fœtales, plus que fragiles parfois.

Une fois nés, ils échappent à leur(s) géniteur(s), se noient dans la masse lexicale d’une langue pour vivre une existence indépendante jalonnée d’accidents, d’incidents ou d’une suite de succès ininterrompus dont les causes nous échappent encore parfois. Ce qui revient à dire, pour demeurer dans le domaine médico-biologique, que la néologie apparaît comme une fonction biologique normale et spontanée du langage que spécialistes et linguistes doivent guider et aménager ensemble, afin que l’Homme puisse nommer les idées et les objets qu’il veut convenablement maîtriser.

2. Les étapes d’intervention

Après ces quelques remarques liminaires sur la nécessité de la néologie et les conditions de survie de la langue, il serait utile d’examiner quelles sont les étapes ou les moments où le spécialiste peut intervenir dans ce processus d’aménagement néologique.

À l’occasion du colloque sur l’aménagement de la néologie organisé par l’Office de la langue française en 1974[2], Jean-Claude Corbeil avait dégagé et expliqué quatre fonctions essentielles au déroulement des travaux de néologie[3], il s’agit de la fonction dépistage ou repérage des nouveautés conceptuelles et, par conséquent, des besoins lexicaux, de la fonction traitement, de la fonction recherche et de la fonction diffusion.

Dans trois de ces fonctions, le spécialiste est appelé à jouer un rôle non négligeable que nous tâcherons d’analyser dans la suite de cet exposé. La fonction recherche est plus spécialement orientée vers la linguistique.

2.1. Fonction dépistage

Au cours de cette première étape, qui consiste à repérer les besoins tant conceptuels que lexicaux, le spécialiste peut grandement aider le terminologue-néologue à constituer la nomenclature que ce dernier doit traiter. D’une part, en effet, il peut aider à identifier et rassembler les concepts récents qui ont besoin de dénominations.

D’autre part, d’un premier tri, il peut désigner au terminologue les termes à retenir ou les termes à rejeter. Il peut aussi indiquer les zones de vocabulaires à analyser et situer les niveaux de langue socioprofessionnels qu’il convient d’examiner en priorité. Il peut également à cette étape signaler les concurrences synonymiques des termes sur le modèle suivant :

  1. Le néologisme est-il synonyme d’un autre néologisme? → néologisme + synonyme = néologisme
  2. Le néologisme est-il synonyme d’une unité terminologique déjà fortement lexicalisée? → néologisme + synonyme = terminologisme

Le spécialiste tout autant que le linguiste, le traducteur ou le terminologue est conscient des besoins néologiques de sa profession, de la profusion de ces nouveautés dans certaines circonstances, de leur naissance par dizaines chaque jour et de leur prolifération en français, envahissement pas toujours profitable ou désirable pour la langue si le flot n’en est pas contenu par des règles précises d’aménagement linguistique.

2.2. Fonction traitement

C’est à cette étape du travail néologique que l’intervention du spécialiste acquiert un caractère particulièrement marquant. Le traitement est d’ordre linguistique et technique. Il relève du terminologue, mais son efficacité est liée aux avis que le spécialiste émet, en particulier au cours du volet technique.

L’intervention peut être utile à trois moments précis : pour la sélection du corpus d’exclusion, et plus particulièrement la partie terminologique de ce corpus, pour l’élaboration des définitions, pour la rédaction des notes techniques.

2.2.1. Le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique constitue en quelque sorte la cheville ouvrière de nos travaux de néologie. C’est à l’aide de ce filtre linguistique que le terminologue s’assure du degré de nouveauté de l’unité terminologique qu’il doit traiter[4]. Son élaboration sera donc particulièrement soignée.

La sélection des ouvrages lexicographiques généraux ne pose pas de problème au terminologue. En général, celui-ci connaît bien ces outils linguistiques. Il en va parfois autrement pour les dictionnaires à vocation terminologique spécialisée. À cette étape du choix du corpus d’exclusion technique et scientifique, il nous faut l’aide et les conseils des experts pour chacun des domaines en cause. Il ne peut en être autrement si l’on désire obtenir le maximum de garanties concernant le type de recueils qu’il faut sélectionner. Ceux-ci, pour un seul domaine, existent en nombre souvent incalculable. Un choix s’impose donc parmi la masse de dictionnaires, d’encyclopédies, de lexiques bilingues et multilingues, de vocabulaires, etc. qui s’imposent au terminologue.

Il nous semble que le spécialiste est è même de préciser les critères qui guideront la sélection de ces recueils. Ces critères sont les suivants, présentés sans ordre prioritaire :

2.2.1.1. La nouveauté de l’ouvrage

Il ne suffit pas que le dictionnaire soit tout à fait récent pour être retenu. Encore faut-il que l’on sache ce qui le différencie des autres ouvrages similaires qui existent déjà, les besoins qui sont à la base de son élaboration, sa place dans le système terminologique d’un domaine.

2.2.1.2. La qualité du contenu

Seule, à notre avis, une analyse effectuée par le technicien, le scientifique ou le chercheur peut préciser le degré de qualité du contenu d’un tel ouvrage et son orientation scientifique. La qualité du contenu est souvent liée au sérieux et à la renommée de l’expert ou de l’organisme qui a été responsable de sa confection. La présentation, le choix de la nomenclature, le traitement des données lexicographiques, la maniabilité de l’ouvrage, sont autant de points à examiner.

2.2.1.3. La pertinence

Le recueil sélectionné pour faire partie du corpus d’exclusion doit être de préférence monoscientifique ou monotechnique, c’est-à-dire s’intéresser en profondeur à une seule science, une seule technique, à moins qu’il ne s’agisse d’une encyclopédie très connue. Les petits ouvrages ont l’avantage de la rapidité dans leur élaboration et ce critère est important pour juger du degré de nouveauté des apports lexicaux récents. C’est au spécialiste que revient la tâche de préciser la pertinence de l’ouvrage dans le domaine à l’étude.

2.2.1.4. La représentativité

Le dictionnaire choisi doit être représentatif d’un état de langue donné dans les domaines scientifiques et techniques, c’est-à-dire qu’il doit refléter réellement ce que sont la science et la technique à l’étude, et cela pour chacun des niveaux d’usage linguistique socioprofessionnel. Et c’est l’expert qui connaît le mieux l’état d’une langue professionnelle, tant sous son aspect temporel que sous son aspect spatial (géographique).

2.2.1.5. La diffusion

Il est évident que la diffusion de l’ouvrage dans les principaux milieux professionnels en cause joue un rôle. C’est au spécialiste de nous dire si un ouvrage est bien ou mal diffusé, bien ou mal connu, s’il est efficace ou non. Un dictionnaire mal utilisé ou peu répandu n’a pas avantage à faire partie du corpus d’exclusion puisque les termes qu’il contient doivent de toute manière être diffusés.

2.2.1.6. La disponibilité

Cet aspect revêt son importance quand on connaît les difficultés éprouvées parfois pour acquérir un ouvrage. Les dictionnaires à faible tirage, extrêmement coûteux et mal distribués ne rendent guère de services à cette étape du travail néologique. Là encore, le spécialiste est un guide pour nous.

Sans l’apport du scientifique et du technicien, le terminologue entretiendrait continuellement des doutes quant au choix de son corpus spécialisé.

Voilà donc un volet très important du rôle du spécialiste dans les travaux néologiques.

2.2.2. Une fois que les termes susceptibles de combler les lacunes d’un vocabulaire ont été retenus, il faut poursuivre leur traitement terminologique. L’élaboration de la définition et la normalisation apparaissent comme des éléments essentiels nécessitant l’avis du spécialiste. Nous délaisserons la normalisation, puisqu’en néologie cet aspect n’est pas aussi primordial que dans les travaux de terminologie proprement dits et qu’il en sera par ailleurs question plus tard au cours de ce colloque. La définition retiendra davantage notre attention.

Le terminologue-néologue s’attend que le spécialiste l’aide à construire techniquement la définition. C’est à lui que revient la tâche de rassembler les traits sémantiques nécessaires à l’élaboration de celle-ci. En définitive cependant, c’est avec l’aide du linguiste, donc en comité, que la définition finale sera rédigée et approuvée. Le linguiste apporte la certitude quant à la qualité de l’énoncé définitoire qui doit observer des régies strictes sur le plan du système linguistique.

L’aide du spécialiste permet d’ajouter des sèmes oubliés ou négligés, ou encore de retrancher des éléments inutiles et qui nuisent à la bonne compréhension de la définition; elle permet d’établir le niveau socioprofessionnel de l’énoncé définitoire en introduisant des termes usuels de la spécialisation, elle permet d’élargir le champ de la définition au-delà du contexte ou du microcontexte, surtout lorsque ceux-ci ne sont pas assez clairs ou qu’ils sont trop restreints.

Les techniciens et les terminologues « doivent s’entraider, les uns précisant les traits pertinents au contenu notionnel, les autres étudiant la mise en forme des définitions et l’intégration au système linguistique[5] ». S’il n’y a pas de collaboration à cette étape, on risque de se retrouver avec des ouvrages qui ne pourront recevoir de caution ni scientifique, ni linguistique. La toilette de la définition profite donc à plus d’un titre du regard scrutateur des spécialistes, qui sont garants du contenu scientifique et technique véhiculé par le terme créé et par sa définition.

2.2.3. La rédaction des notes techniques à joindre aux dossiers des néologismes relève, pour une bonne part, du spécialiste. Celui-ci permet d’aller au-delà de la simple description lexicale et cautionne ainsi l’exactitude du terme nouveau.

2.3. Fonction recherche

Cette fonction est d’ordre linguistique et théorique. Elle vise à faire progresser les études et les connaissances sur la néologie comme phénomène linguistique.

2.4. Fonction diffusion

Le spécialiste peut ici intervenir à plusieurs niveaux :

Il peut faire connaître très rapidement dans son milieu socioprofessionnel l’existence des travaux de néologie et les résultats produits jusqu’à maintenant, car on ignore trop souvent l’existence de tels travaux. Il peut jouer un rôle d’incitation à recourir aux organismes spécialisés dans ce genre de travaux et révéler l’existence de méthodologies du travail en néologie.

Il peut participer au processus de normalisation future de ces travaux. Le sort du néologisme correct et indispensable est de tendre vers la lexicalisation lorsqu’il est bien connu, accepté et utilisé. Il tombe alors dans le domaine de la terminologie fonctionnelle. La normalisation viendra alors entériner et cautionner le choix effectué auparavant.

Surtout, le spécialiste qui a travaillé en néologie et qui a appris à connaître, à maîtriser, à manœuvrer les régies de formation des unités lexicales, qui a appris a aimer la langue dans toutes ses fonctions, en particulier la néologie, ce spécialiste est à même de contribuer à modifier des attitudes néfastes, des préjugés inadmissibles devant le ressourcement du lexique et les possibilités créatrices des individus. Sur le plan psycholinguistique, le spécialiste peut contribuer à modifier des comportements.

Sa connaissance des procédés de création l’aidera à participer plus pleinement à l’ensemble du processus de francisation entrepris au Québec. Ce cheminement dont le but ultime est une langue française de qualité se fera ainsi plus rapidement.

La néologie est un phénomène, j’allais dire un bien, inévitable. Bien maîtrisée, elle peut devenir un remède efficace aux maux de la langue. Il ne faut pas avoir peur du médecin, après tout c’est celui qui guérit, qui remet en bonne santé les personnes malades, leur indique comment lutter contre la maladie. De spécialiste peut montrer que la langue française possède dans son fonds les capacités et les ressources nécessaires pour exprimer toutes les nouveautés du monde des sciences et des techniques. De même, il peut contribuer à faire acquérir des réflexes de construction bien français qui respectent les règles du système de la langue.

Le spécialiste peut aussi contribuer à modifier une attitude que les puristes ont imposée et qui fait voir le dictionnaire comme une bible linguistique dont il ne faut guère sortir. Dans le domaine du lexique, il n’existe pas de règles strictes ni de norme absolue qui obligent à accepter ou à rejeter un élément lexical. « Aucun néologisme ne peut être frappé d’interdit en tant que faute contre le système de la langue. Il peut être critiqué, mais non condamné, sauf par les grammairiens, qui manifestent une défiance systématique à l’égard de tout terme nouveau, en vertu de critères idéologiques et non linguistiques. Le seul domaine où puisse intervenir une réglementation est celui de l’emprunt [...][6] ».

3. Conclusion

La nécessité et le besoin de mots nouveaux sont liés à l’évolution du monde et à la communication imposée par ce phénomène. C’est un rôle vital pour le langage. Le néologisme est impérieusement demandé et il n’en a jamais été autrement à travers les siècles. « Tout le monde crée des mots nouveaux, le savant aussi bien que l’ignorant, le travailleur comme le fainéant, le théoricien comme le praticien[7] ».

Mais la création et l’évolution du langage, notamment du langage scientifique et technique; doivent être guidées, toujours avec pour objectif premier de lui assurer une plus grande efficacité. Cette efficacité dépend des relations que le spécialiste et le terminologue entretiennent. Leurs rôles dans l’action créatrice en néologie sont étroitement imbriqués.

La communication efficace existera dans la mesure où la compréhension et l’uniformisation des acceptions et des formes linguistiques constitueront un consensus chez ces deux catégories de chercheurs. Faire l’unanimité sur le sens des mots et sur leur forme est en effet souvent plus difficile que de faire l’unanimité sur les réalités qu’ils désignent.

Les spécialistes donnent l’occasion à la terminologie de franchir les barrières professionnelles, et les linguistes permettent aux choses et aux concepts de franchir les barrières linguistiques.

Somme toute, peu importe le degré de connaissances livresques du terminologue pour un domaine donné, il n’en demeure pas moins que la terminologie efficace ne peut exister sans que les spécialistes jouent leurs rôles et y apportent leur caution. Ce sont eux qui nagent au milieu du langage vivant, qui le font et qui en usent quotidiennement, le néologue est un observateur, le spécialiste un expérimentateur. Plus que jamais l’ombre du spécialiste couvre de son aile protectrice les travaux de néologie, un terme qui n’est pas utilisé, qui répond peu ou prou à un besoin, n’est guère qu’un inutile lambeau de pourpre lexical.

Notes

[1] Le Bidois, Robert, Les mots trompeurs ou le délire verbal, Paris, Hachette, 1970, p. 70.

[2] L’aménagement de la néologie, Actes du Colloque international de terminologie, Lévis (Québec), du 29 septembre au 2 octobre 1974, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, mai 1975, 214 p.

[3] Corbeil, Jean-Claude, « Analyse des fonctions constitutives d’un réseau de néologie », in L’aménagement de la néologie, Actes du Colloque international de terminologie, Lévis (Québec), du 29 septembre au 2 octobre 1974, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, mai 1975, p. 29-39.

[4] Cf. Jean-Claude Boulanger, « Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie », in Néologie et lexicologie. Hommage à Louis Guilbert, Collection « Langue et Langage », Larousse Université, Paris, Librairie Larousse, 1979, p. 36-46.

[5] Actes du 6e colloque international de terminologie, Pointe-au-Pic (Québec), du 2 au 6 octobre 1977, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, août 1979, p. 104.

[6] Guilbert, Louis, « La néologie », in Grand Larousse de la langue française, Paris, Librairie Larousse, t. 4, 1975, p. 3592.

[7] Nyrop, Kr., Grammaire historique de la langue française, Tome troisième : Formation des mots, 2e éditions revue, Copenhague, 1936, p. 3.

L’innovation lexicale spontanée et l’innovation lexicale planifiée[1]

L’inscription de préoccupations néologiques dans le cadre d’un colloque comme celui de la SILF manifeste bien le dynamisme grandissant de la recherche scientifique en néologie et la quasi-impossibilité d’ignorer un champ d’activités qui entraîne de plus en plus dans sa sphère d’influence des chercheurs de tous les horizons linguistiques. Les recherches sur la néologie ont des incidences non seulement sur les études lexicales et sémantiques, mais elles ont aussi des répercussions sur la plupart des secteurs qui prennent le langage comme objet d’étude.

Un certain nombre de facteurs déterminants sont à la source de la sortie de la néologie du maquis linguistique où elle s’était tapie en attendant ses nouveaux défenseurs. J’énumérerai brièvement quelques-uns des éléments qui ont provoqué un regain d’intérêt pour la créativité lexicale. Puis, je passerai à quelques considérations générales sur la néologie avant de terminer par l’analyse détaillée des réactions au thème proposé.

1. Les facteurs de l’émergence de la néologie

Parmi la kyrielle de facteurs à la source du regain d’intérêt pour la néologie, je retiendrai le purisme, la terminologie, la lexicographie et la pédagogie. Ce sont ceux qui se profilent en filigrane des textes compulsés.

1.1. Le purisme

Traditionnellement, en particulier depuis Vaugelas, la recherche sur le lexique et la sémantique a fortement souffert du fixisme imposé à l’époque classique, en réaction contre un certain faste linguistique de la Renaissance. L’interdiction politique de néologiser a culminé et s’est cristallisée à ce moment.

La tradition puriste apparaît notamment comme un vigile qui empêche la modernisation linguistique et freine en quelque sorte l’expansion normale et naturelle de la langue. Les Français n’osent plus innover linguistiquement. « L’excès de purisme, trop souvent imbu d’une intolérance sans limites, n’a guère servi jusqu’à présent qu’à scléroser et à pétrifier la langue française en la rejetant vers son passé » (Boulanger 1978, p. 12).

Cette spoliation lexicale fut longtemps soumise à une autre contrainte, celle des chroniqueurs de langue qui déversaient leurs idées passéistes dans un nombre impressionnant de journaux. Pendant des dizaines et des dizaines d’années, les mises en garde quotidiennes ou hebdomadaires ont surgi par centaines contre les emprunts, les régionalismes, les néologismes, monolithisant la langue française à sa seule conception centralisatrice, normée, autarcique et passéiste.

L’éclatement de la barrière puriste n’est pas venu spontanément de la France où la querelle centralisatrice s’est exacerbée dans le combat anti-emprunt étiemblien[2]. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’ordre universel avait changé suscitant un nouvel ordre linguistique. On s’est mal accommodé du fait que « les anglo-américanismes actuels sont donc représentatifs de notre époque, comme les italianismes l’ont été au XVIe siècle » (Bécherel 1981, p. 122) et les latinismes au Moyen Âge. Par une sorte de transfert tout à fait compréhensible, on a rejeté sur la langue des craintes d’une toute autre provenance. L’intérêt que la France a payé pour avoir publicisé ses emprunts a largement dépassé les taux habituels d’intégration qui permettent d’exercer une surveillance sur la fluctuation ou l’inflation linguistique.

L’atténuation de l’emprise puriste, qui est en elle-même une cause négative face à la néologie, favorise par certains de ses aspects la relance de la recherche néologique.

1.2 La terminologie

La stabilisation récente de la terminologie en tant que discipline reconnue et élaborée au sein des sciences du langage est redevable à la néologie d’un certain nombre de principes. D’un autre côté, la néologie, considérée comme un phénomène global de créativité linguistique, doit beaucoup à des chercheurs avant-gardistes qui ont dirigé leurs regards du côté des langues terminologiques. « Les terminologies spécialisées deviennent les zones pionnières d’exploration et d’étude de la néologie » (Boulanger 1978, p. 14). Elles ouvrent des perspectives nouvelles pour comprendre la dynamique de la créativité lexicale, saisie en quelque sorte sur le vif.

Nul ne peut prétendre à nier l’importance et l’influence du couple néologie/terminologie en linguistique au vu des multiples tentatives actuellement connues dans le monde pour procéder à un aménagement terminologique adéquat. Pour chacun des pays concernés, l’appel terminologique est proprement lié à l’appel néologique.

L’urgence néologique en ce sens n’est plus à démontrer : les uns ont besoin d’un afflux considérable de termes nouveaux; les autres ont besoin de redresser à l’aide d’un vocabulaire neuf une situation linguistique aberrante et tout à fait inacceptable; d’autres encore ont besoin d’éléments pour construire une langue qui atteigne un niveau suffisant pour assurer la communication nationale et internationale. Les exigences des démarches scientifiques et politiques et celles de la linguistique n’étant pas du même ordre, il est fréquent que les linguistes répugnent à entériner des mots nouveaux produits à l’aide des mécanismes internes, par calques ou par emprunts directs. Pourtant les techniciens et les hommes de science ont un impérieux besoin de termes qui sont à la mesure de leur démarche scientifique et dont la précision est un gage de bonne communication. Pour ces raisons, l’un des aspects fondamentaux du processus de l’aménagement linguistique est de permettre aux uns (scientifiques, politiciens, chercheurs) et aux autres (linguistes, terminologues) de se parler et de discuter dans le cadre concret de la pratique.

1.3. La lexicographie

Malgré sa visée descriptive, le dictionnaire est considéré par la plupart des consulteurs, soit d’une manière consciente, soit d’une manière inconsciente, comme un instrument normatif qui répond pour eux à ce qui est bien et à ce qui est mal en matière de lexique et même de langue, le dictionnaire suppléant parfois à la grammaire. S’il était vraiment et totalement normatif, le dictionnaire serait unique, sans concurrent. Or, il est aisé de s’apercevoir que la réalité est très différente.

Des rapports réels entre le dictionnaire et la néologie, on connaît fort peu de choses. Il sied de signaler deux directions de recherches à parfaire ou à entreprendre : 1. l’interprétation de la marque néol. dans les dictionnaires actuels; 2. le statut des unités consignées ou non enregistrées dans les dictionnaires de langue, ainsi que leur mise en rapport avec des dictionnaires de néologismes qui paraissent régulièrement depuis une quinzaine d’années.

1.4. La pédagogie

La réticence et la résistance constatées à l’égard de la néologie chez les usagers généraux et professionnels de la langue, prennent leur source dans l’absence totale de pédagogie à ce point de vue. Le poids d’horreur ou de rejet supporté par la néologie doit beaucoup au manque de connaissance et de conviction des pédagogues, dont plusieurs sont réticents à transmettre des informations auxquelles ils accordent peu d’intérêt. Jusqu’à récemment dans toute la francophonie, aucun cours complet de néologie et de formation des mots n’était au programme des études, ni au niveau du premier cycle, ni au niveau des cycles supérieurs. À l’exception de la tentative de Louis Guilbert en France autour des années 1970-1975, à ma connaissance, le vide pédagogique est presque complet et il persiste.

Du point de vue pédagogique, je retiendrai quatre attitudes fondamentales qui ont des incidences sur le parcours que les étudiants suivent ou ne suivent pas pour avoir accès à quelques connaissances en néologie.

  1. Une attitude progressiste dont la gamme va de la témérité avisée à une prudence réfléchie, la néologie pouvant constituer une idéologie de recherche pour les uns et une saine curiosité pour les autres.
  2. Une attitude de circonspection, alliée au désir de perpétuer une option idéologique qui se rattache à une normalisation et à un conservatisme centralisateurs, comportement qui perçoit la néologie comme un phénomène linguistique sujet à réprobation, sinon à condamnation sans appel. Les attaques répétées des puristes sont à ranger sous cette étiquette.
  3. Une attitude qui écarte totalement la néologie des préoccupations de recherche ou d’étude, manifestant ainsi soit l’ignorance du phénomène, soit le désintéressement total, soit l’expectative.
  4. Une attitude qui ne reconnaît pas à la néologie un statut indépendant en linguistique, mais la rattache au grand champ des recherches sur le lexique, la sémantique et la morphologie.

Idéalement, l’arsenal des moyens de création lexicale devrait être mis à la disposition des étudiants le plus tôt et le plus raisonnablement possible. Il y a beaucoup à faire dans l’enseignement pré-universitaire afin de préparer non seulement les futurs linguistes ou professionnels de la langue, mais aussi les futurs usagers de la langue à une connaissance minimale des mécanismes de formation des mots, au même titre que tous apprennent un minimum de règles grammaticales.

2. Quelques considérations sur la néologie

2.1. Je rappelle d’abord, pour mémoire, qu’il y a innovation lexicale lorsque l’on constate l’existence d’un mot ( et ou seul) qui n’était pas réalisé à un moment déterminé et antérieur du code d’un système linguistique. Ce moment peut être rapproché (sida; sonal) ou plus ou moins éloigné (aubette; traversier; magasinage). Dans le premier cas, on parle de néologie synchronique; dans le second, de néologie diachronique. L’innovation lexicale a lieu pour une seule et unique raison : combler une absence dans le lexique d’une langue.

2.2. La recherche scientifique dans le domaine de la néologie peut revêtir deux aspects généraux : un aspect lexicologique et un aspect lexicographique.

L’aspect lexicologique consiste à analyser les innovations lexicales des points de vue linguistique et sociolinguistique : mécanismes de création, modalités de création, conditions d’insertion des néologismes dans la société, fonctionnement effectif dans le discours. La création proprement dite de néologismes relève de cet aspect, que ses buts soient individuels (création spontanée) ou collectifs (création dirigée, planifiée).

L’aspect lexicographique consiste en la cueillette pure et simple des néologismes en vue de la consignation et d’études dont les fondements sont dictionnairiques. Ce repérage est la tâche habituellement impartie aux lexicographes et aux groupes de recherche comme le réseau des observatoires ou des laboratoires linguistiques qui « sont à l’écoute de la diversité et de l’évolution des usages, notant tout néologisme d’emploi dans des canaux de grande communication (presse, radio...) » (Tournier 1982, p. 82).

2.3. L’une des façons les plus objectives de recenser la pénétration des mots nouveaux dans la langue, c’est-à-dire de vérifier leur lexicalisation, repose sur une analyse statistique. On peut mesurer ainsi le degré d’implantation d’un néologisme dans différents groupes de locuteurs : moment de l’entrée du mot en discours individuel, sa prise en charge par un collectif (groupe socioculturel ou socioprofessionnel donné), enfin sa généralisation dans la société, dont l’aboutissement ultime est le plus souvent la consécration lexicographique. Pour un nombre donné de néologismes, on peut étudier leur répartition dans différents groupes d’âge, dans différents groupes socioprofessionnels, etc. (ex. écographie, sida), leur diffusion, c’est-à-dire leur connaissance hors des cercles d’élites (ex. terminographie, orthonymie) et leur fréquence d’usage (ex. walkman, vidéo).

2.4. Lorsqu’un linguiste discute de la possibilité d’innover en matière lexicale ou lorsqu’une personne crée un mot, l’un et l’autre exécutent une opération qui fait appel à des mécanismes qui permettront de combler les lacunes dénominatives identifiées dans certaines zones du lexique. Le recours aux mécanismes acquis se fait d’une manière consciente lorsque l’individu exerce des fonctions professionnelles. La création se fait d’une manière inconsciente et automatique lorsque l’individu se trouve dans une situation de vie quotidienne ordinaire.

3. Réactions au thème proposé

D’entrée de jeu, deux remarques indicatrices s’imposent :

3.1. L’orientation médicale (psychiatrique) de la néologie a été mise de côté, ou elle était ignorée par les répondeurs. Personne ne l’a évoquée. Il est utile de rappeler que pour le psychiatre ou le médecin, le premier sens de néologie ou de néologisme est : « mot forgé par un malade mental, incompréhensible pour l’entourage » (PR). Cette définition fait référence à la création ex nihilo ou désordonnée, et elle restreint la création chez le « normal ». Par ailleurs, « son originalité essentielle réside dans son caractère individuel, subjectif, par quoi il s’oppose à toute la production linguistique, normale, qui est, par essence, sociale et collective » (Manuel alphabétique de psychiatrie, 1965, p. 379).

3.2. En compilant les données qui apparaissent dans les textes recueillis, j’ai été frappé par la rareté d’emploi des termes néologie et néologisme au profit d’autres termes syntagmatiques comme : innovation lexicale, création lexicale, dynamique lexicale, nouvelle formation synthématique, mot nouveau et quelques autres. Malgré le dirigisme préconisé par l’énoncé thématique, seule Bécherel utilise le terme néologie; je rencontre cependant création de néologismes (Walter), néologisme (Walter, Peeters, Akamatsu), emploi néologique, usage néologique (Paquot-Dupuis), pratique néologique et procédé néologique (Bécherel). Le terme néologie serait-il devenu impropre ou tabou? Il est toutefois remarquable de constater que ceux qui utilisent ce terme ou ses dérivés, le font dans une perspective terminologique plutôt que dans la perspective de la langue générale : références aux commissions ministérielles ou aux organismes de terminologie ayant des pouvoirs d’intervention linguistique.

En revanche, s’il y a rejet du terme, cela peut signifier le refus de considérer la néologie comme une entité autonome au sein de la linguistique. Elle reste camouflée ou intégrée aux volets plus connus et sécuritaires de la recherche linguistique, comme la lexicologie, la sémantique, la morphologie, etc.

3.3. L’analyse des données recueillies

Le pôle d’attraction du sujet de discussion proposé était bien évidemment la comparaison entre l’innovation lexicale spontanée et l’innovation lexicale planifiée. Mises à part les quelques nuances terminologiques évoquées, tous les commentateurs acceptent la dichotomie, entre ces deux facettes de la créativité lexicale. Tous reconnaissent également la difficulté de les scinder totalement. Une distinction pratique, utile à l’étude scientifique, rallie la majorité des intervenants, puisqu’en réalité le phénomène de la création de mots ne se laisse guère isoler dans des tranchées séparées : toute création lexicale nouvelle est un fait idiolectal à un moment donné avant d’être repris par un infragroupe puis par la communauté linguistique, et cela suivant des modalités déterminées.

L’innovation spontanée est du ressort individuel et se réfère le plus souvent au discours quotidien et habituel des usagers. L’innovation planifiée relève d’une concertation que l’on peut qualifier d’institutionnelle, dirigée de l’intérieur par un groupe de locuteurs à qui on reconnaît professionnellement le pouvoir de créer des mots nouveaux. Elle vise avant tout à satisfaire des besoins terminologiques de toute nature. La stratégie de création dans ce cas est celle qui permet à l’individu ou aux individus formant le groupe créateur de s’effacer derrière l’institution qu’ils représentent.

J’ai regroupé en quatre catégories les réactions reçues. J’énumère brièvement les principaux points abordés dans chacune des catégories.

3.3.1. Linguistique

Les interventions proprement linguistiques ont permis des regards sur :

3.3.2. Sociolinguistique

Les aspects sociolinguistiques peuvent se ramener à :

3.3.3. Normalisation

Les rapports entre la normalisation et la néologie sont au centre de nombreux débats, en particulier depuis que des organismes ont créé des comités ou commissions investis simultanément d’un pouvoir d’innover en matière lexicale et de celui d’entériner et de cautionner les innovations par le canal de la normalisation ou de la recommandation.

Ces institutions ont pouvoir de disposer du lexique selon des critères idéologiques qui peuvent aller jusqu’à l’interdiction de créer ou d’employer un mot.

Sous l’étiquette de la normalisation, je rangerai également les interventions qui ont traité de l’emprunt (Akhmanova, Bécherel), tant comme phénomène d’innovation que dans la perspective d’une lutte anti-emprunt. Celle-ci vise à remplacer systématiquement les mots étrangers par des éléments autochtones. Cette lutte est actuellement plus perceptible dans les efforts déployés par les commissions de terminologie nationales dont certaines furent créées dans ce seul but.

3.3.4. Lexicographie

Enfin, la néologie a été mise en rapport avec la lexicographie (Akhmanova, Martinet, Weiser). La consécration suprême pour un mot nouveau est la panthéonisation lexicographique. Traditionnellement, la consignation prenait la forme du dictionnaire. Depuis quelques années, cet enregistrement peut revêtir l’allure d’un texte officiel, comme les arrêtés ministériels de terminologie en France ou les répertoires d’avis de normalisation et de recommandation au Québec. Le stockage dans une banque de données lexicales et terminologiques marque l’ultime étape de la modernisation des outils lexicographiques.

Dans l’exercice de son métier, le lexicographe ne doit pas créer de néologismes. Son rôle se cantonne à l’enregistrement pur et simple des produits nouveaux qu’il rencontre dans la littérature dépouillée (Akhmanova). Il décerne le certificat de naissance d’une innovation linguistique, de naturalisation pour un emprunt, et il en rédige les caractéristiques physiques et mentales sous la forme d’un discours macrostructural.

Le dictionnaire de langue a pour fonction première de décrire le lexique. Pour le scrutateur avisé, il recèle néanmoins une foule d’indications grammaticales, y inclus des inventaires d’éléments morphologiques libres ou liés qui permettent aux locuteurs de construire analogiquement de nouveaux mots (Martinet). Sans fournir l’ensemble des modèles de construction, le dictionnaire occupe un avant-poste dans le domaine de la connaissance des mécanismes de créativité[3].

Un autre aspect des rapports entre la lexicographie et la néologie est celui qui consiste à vérifier purement et simplement l’existence d’un mot. L’usager consulte le dictionnaire non seulement pour savoir si un mot est correct ou non, mais aussi pour en constater l’existence. Et pour lui, exister veut dire enregistré dans son dictionnaire, puisqu’en général un usager ordinaire possède ou consulte rarement plus d’un ouvrage. Si le terme ne figure pas dans l’ouvrage à sa disposition, il peut aller jusqu’à s’en interdire l’emploi ou à en condamner l’utilisation. Des interprétations contradictoires quant au statut d’un mot découlent de l’habitude de se fier exagérément à un seul dictionnaire : à quoi ou à qui l’usager doit-il accorder sa confiance lorsqu’il est en face de plusieurs choix possibles? Pour l’usager ordinaire du dictionnaire, l’interprétation n’offre guère qu’une alternative : ou bien le mot existe, ou bien il n’existe pas. C’est là l’une des grandes questions que doivent analyser la néologie et la lexicographie.

Londres, septembre 1983.

Bibliographie

Discussion

Danièle Bécherel (à Jean-Claude Boulanger) : Je me demande si l’on ne pourrait pas établir des degrés dans le caractère néologique, dans la « néologicité » d’un terme. Car il y a des créations qui ne font que réaliser les possibilités du système : je pense à des modèles aussi fréquents que la correspondance -able/-abilité, par exemple, qui peuvent être immédiatement compris et ne posent donc aucun problème à l’usager.

Danièle Bécherel (à A. Paquot et H. Depuis) : À propos de l’exemple professeur-femme/femme professeur, je me demande si le succès de l’abréviation prof n’est pas dû également à la possibilité de la féminiser?

A. Paquot et H. Dupuis : Cependant, que l’on ne s’y trompe pas, l’éclosion évidente de formes féminines dans le domaine des titres, au Québec, n’est pas aussi spontanée qu’elle pourrait le paraître à première vue. On peut en effet dater ce phénomène qui, loin d’être né d’une volonté populaire, est le résultat d’une forme de dirigisme tout à fait conscient. On se souvient qu’en 1976, Mme Louise Cuerrier, alors vice-présidente de l’Assemblée nationale du Québec, avait affirmé par la voix des journaux qu’elle ne porterait pas le titre de vice-présidente tant que toutes ses consœurs de l’Assemblée nationale n’auraient pas le privilège de porter elles aussi un titre féminin. Vivement intéressé par la question, le Conseil du statut de la femme entreprenait peu après des démarches auprès de l’Office de la langue française, qui émettait en 1979 un avis officiel où il encourageait la formation de titres féminins « respectant la morphologie française ». Entre-temps, le Conseil, par la voix de son périodique La Gazette des femmes, commençait à utiliser systématiquement les titres féminins et le périodique Châtelaine emboîtait le pas. Le mouvement était donc et est encore concerté.

Madeleine Mathiot : Mon commentaire s’adresse tout particulièrement à Jeanne Martinet et à Danièle Bécherel qui différencient les modèles utilisés dans l’innovation lexicale sur la base de la composition des termes.

Je propose que ce soit la structure lexicale interne des termes qui forme la base d’une typologie de ces modèles. Par structure lexicale interne, j’entends les unités lexicales —ou semi-lexicales— dont ces termes sont constitués.

Je propose également que la relation du sens et de la forme dans ces unités soit établie grâce aux définitions populaires données par les sujets parlants. Dans ce cadre, trois cas peuvent être distingués :

  1. Il n’y a pas de relation sentie par le sujet parlant entre forme et sens. C’est le cas des expressions idiomatiques figées. La structure lexicale interne du terme est opaque. Un exemple est celui de casse-pied dont la définition populaire (la mienne en l’occurrence) peut être : « quelqu’un qui vous embête ».
  2. Il y a une relation immédiate sentie par le sujet parlant entre forme et sens. La structure lexicale interne du terme est immédiatement transparente. Voici quelques exemples :
    • bleu-ciel, dont la définition populaire peut être : « bleu comme le ciel ». Le modèle dans ce cas est : « Comparaison entre une couleur (bleu) et quelque chose dans le monde du sujet parlant (ciel) ».
    • lave-vaisselle, dont la définition populaire peut être : « instrument pour laver la vaisselle ». Le modèle dans ce cas est : « Instrument servant à accomplir une fonction (laver la vaisselle) ».
  3. Il y a une relation lointaine mais encore sentie par le sujet parlant entre forme et sens. La structure lexicale interne du terme est semi-transparente. Un exemple est celui du terme anglais red wood, dont la définition populaire (la mienne en l’occurrence) peut être : « un genre de grand pin qui pousse en Californie (± il y a quelque chose de rouge) ». Le modèle dans ce cas est « couleur de quelque chose ».

Il est intéressant de comparer les listes des modèles qui correspondent aux deux cas de transparence. Par exemple :

L’expérience que j’ai acquise au cours de mes travaux lexicologiques suggère que dans les deux cas de transparence mentionnés ci-dessus, on obtient des listes relativement restreintes de modèles. Ces listes me paraissent bien différentes de celles que l’on obtient en utilisant la notion de motivation.

Claude Poirier : Une remarque à propos du mot néologisme. On comprend qu’un spécialiste en terminologie ou en planification linguistique n’éprouve pas de gêne à se servir du terme néologisme. Pour moi, qui suis engagé dans l’étude du lexique québécois, le mot néologisme ne peut pas servir à nommer un fait de langue qui s’écarte de la langue standard, par ex. un mot québécois magasiner; il s’agit dans ce cas d’une innovation. Je ne l’emploierais pas non plus en parlant d’un emprunt en usage dans la langue commune (par ex. le mot break en québécois), le mot emprunt étant le terme le plus approprié. L’emploi du mot néologisme me paraît conditionné, dans mon usage en tout cas, par le caractère récent d’un emploi donné ou encore par son appartenance à un vocabulaire spécialisé (terminologie).

Gisèle Ducos (à Danièle Bécherel) : Pourquoi avoir distingué « dérivés », « composés » et « unités syntagmatiques » : on est en synthématique dans les trois cas? On pourrait suggérer pour unité syn-thématique, unité en voie de figement.

Françoise Mandelbaum-Reiner : Il m’a semblé que l’on réduisait la formation d’un mot nouveau à la solution trouvée pour subvenir à un besoin communicatif immédiat. Un enfant, qui ne trouvait pas le moyen de nommer une personne qui dit plein de gros mots, s’est laissé aller à inventer le synthème gromotiste[4]. Vous conviendrez que les énonciateurs de ce qu’il est coutume de nommer « gros mots » existent depuis fort longtemps.

N’était-il pas nécessaire de nommer, au fil du temps, les personnes qui disent plein de gros mots? Ou l’interdit éducatif pèse-t-il encore si lourd qu’il bloque la production de cette désignation?

J’ai retenu avec intérêt la distinction que faisait Jean-Claude Boulanger entre néologisme et innovation lexicale, car il ne me semble pas souhaitable de faire l’impasse de la dimension pathologique véhiculée par une des connotations du terme néologisme. Dans la mesure où, par la formation spontanée volontaire de gromotiste, cet enfant s’est rendu service à lui-même mais a, du même coup, rendu service à la communauté toute entière, classerez-vous ce mot dans les néologismes ou dans les innovations lexicales?

Jean-Pierre Goudaillier : Dans son rapport, Jean-Claude Boulanger a rappelé que dans la plupart des cas l’innovation lexicale spontanée était rejetée par les puristes. L’innovation lexicale planifiée n’est-elle pas, quant à elle, le fait de puristes, lorsqu’il s’agit en France de « lutter » contre le franglais, les anglicismes! J’ai précisé « en France », car la situation est évidemment très différente au Québec (6 millions de francophones encerclés par environ 250 millions d’anglophones) et en France. Les urgences ne sont pas du tout du même ordre. De ce fait, autant je peux comprendre la nécessité « vitale » de la lutte menée par nos amis québécois, autant je ne peux pas —et refuse— de le comprendre en France. Il est intéressant de noter que la pression de l’anglais a provoqué ces dix dernières années un grand remue-ménage, voire même un grand « remue-méninges » (pour reprendre un terme utilisé ce matin!), chez tous ceux chargés de planification en France. Ceci n’a pas forcément abouti à des résultats toujours heureux. Et l’on peut vraiment se poser la question du devenir de certaines propositions des commissions de terminologie en France. L’exemple de ferry-boat ([feʁi] dans de nombreux usages) est particulièrement intéressant à cet égard : ce mot est véritablement passé dans la langue. Pagnol l’a même immortalisé sous la forme de [feʁibwat]. Son remplacement par transbordeur n’est pas sans poser quelques problèmes. Un transbordeur sert à passer des marchandises d’un gros bateau à un autre ou d’un navire éloigné de la côte au quai. Transbordeur renvoie d’autre part à pont transbordeur (on en trouvait un dans le port de Marseille, que l’on volt d’ailleurs dans un des films de la « Trilogie » de Pagnol, « Marlus » ne semble-t-il! ). Les Québécois, quant à eux, parlent d’un traversier. Ne serait-il pas souhaitable que nos terminologues se préoccupent de temps à autre de ce qui se passe en dehors de la seule francophonie hexagonale? Par ailleurs, en tant que linguiste, n’avons-nous pas, quant à nous, à vérifier, à établir les taux d’acceptabilité des termes préconisés? C’est ce que j’ai commencé à faire grâce à une enquête (cf. Actes du VIIe colloque de la Société internationale de linguistique fonctionnelle, Saint Andrews, 1980, p. 100-102 et 114-115) : exemple parmi d’autres, celui de bouteur, dont l’emploi est préconisé à la place de bulldozer; pour la quasi-totalité des enquêtés, bouteur est reconnu comme français mais rejeté par 100% des enquêtés, tandis que bulldozer est employé à pratiquement 100%, bien que reconnu comme anglais. Alors! Que penser aussi du remplacement de walkman par balladeur? J’ai une foule d’exemples du même type!

Sorin Stati : Le rapport et la discussion ont négligé le problème central du débat : la possibilité d’harmoniser les deux types d’innovations lexicales. L’explication me semble la suivante (et elle est objective) : la création individuelle a recours à des procédés qui ne coïncident que partiellement avec ceux des commissions terminologiques et similaires. Celles-ci traduisent des mots et locutions étrangers, proposent des calques, choisissent entre plusieurs dénominations en usage. En outre, la terminologie scientifique-technique évite de propos délibéré la synonymie et la polysémie, ce qui n’est pas le cas pour les innovations spontanées. Enfin, le référent (designatum) des mots nouveaux créés spontanément est normalement vague, propriété (défaut?) que les institutions qui « dirigent » l’évolution du lexique condamnent et évitent.

Notes

[1] L’auteur a publié dans La Banque des mots (numéro 27, 1984) le texte complet de son rapport. La version qu’on va lire constitue donc un condensé ne comprenant que les références indispensables à sa compréhension. Le texte intégral fournit toutes les indications bibliographiques utilisées ainsi qu’un appareil de notes.

[2] L’ouvrage de Pierre Trescases, Le français vingt ans après, fait le point sur ce sujet.

[3] Un immense progrès a été accompli en ce sens grâce au Robert méthodique élaboré sous la direction de Josette Rey-Debove et publié en 1982. Le traitement des éléments de formation y est exemplaire. Il reste aux enseignants à apprendre comment s’en servir adéquatement.

[4] Cette graphie est celle que l’enfant créateur, par ailleurs considéré en échec scolaire global, a lui-même indiquée.

La coopération internationale en terminologie: le modèle québécois[1]

Introduction

La continuelle activité mondiale en terminologie ne permet guère aux organismes nationaux de terminologie de faire la sourde oreille ou encore de demeurer à l’écart de ce bouillonnement international. L’Office de la langue française emploie près de 400 personnes dont les tâches sont dévolues à l’activité terminologique sous une forme ou une autre. Son mandat de francisation l’a amené très rapidement à développer un réseau de coopération internationale avec plusieurs partenaires du monde de la terminologie et de la linguistique. Cette activité consiste autant à solliciter des avis à l’étranger qu’à participer aux travaux en cours ailleurs. Cet aller-retour caractérise le réseau d’échanges internationaux que l’Office a mis sur pied et encouragé depuis une vingtaine d’années. La coopération se déroule avec deux grands groupes de partenaires : les organismes nationaux ou internationaux et les gouvernements étrangers. Dans cet article je voudrais évoquer trois des pôles majeurs de la coopération internationale de l’Office en terminologie et en linguistique. Il s’agit du Réseau de néologie francophone, de la normalisation et des régionalismes.

Mais avant d’expliciter en détail ces trois centres d’attraction de la coopération, il convient de passer rapidement en revue et sans s’y arrêter longuement quelques-uns des organismes dispersés dans le monde et avec lesquels l’Office entretient des rapports étroits. Pour chaque organisme cité, je mentionnerai les principaux axes de coopération. Il va de soi que la description ne prétend en rien à l’exhaustivité, ni au regard du nombre de ces organismes, ni au regard des sujets traités avec un seul d’entre eux. Je signale simplement quelques caractéristiques marquantes pour illustrer la variété des contacts qu’un organisme comme le nôtre doit maintenir.

  1. Le Cirelfa (Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée), organisme créé à la fin de 1981, est un nouvel instrument de coopération linguistique internationale pour la communauté des pays et des peuples de langue française ou faisant usage de cette langue. L’Office entretient avec le Cirelfa des relations visant à promouvoir la recherche dans le domaine de l’aménagement linguistique et terminologique tant sous ses aspects pragmatiques que théoriques et à contribuer à la formation des chercheurs dans le même domaine.
  2. L’Aupelf (Association des universités partiellement ou entièrement de langue française) est associée ponctuellement aux travaux de l’Office en matière de lexicographie régionale, d’enseignement de la terminologie, surtout en Afrique noire et au Maghreb.
  3. L’Infoterm (Centre international d’information terminologique) sert de relais indispensable pour prendre connaissance des plus récents travaux de terminologie, de documentation et de normalisation dans le monde, plus spécialement en URSS et dans les pays de l’Est.
  4. L’ILF (Institut de la langue française) est un organisme français chargé de gérer un ensemble de travaux de recherche en linguistique. En particulier, il chapeaute le grand projet de description de la langue française mieux connu sous l’appellation Trésor de la langue française (TLF). Celui-ci est responsable du grand dictionnaire historique de la langue française. L’Office travaille en collaboration avec le TLF pour la question des régionalismes dont il sera fait état un peu plus loin.
  5. La Termia (Association internationale de terminologie) fut fondée en mai 1982 à Québec. Aussi l’Office est-il associé de très près aux travaux de la Termia qui vise la promotion de la recherche et de l’enseignement en terminologie partout dans le monde.
  6. Le CILF (Conseil international de la langue française) dont le siège est à Paris reçoit régulièrement des demandes de l’Office en terminologie systématique ou ponctuelle et effectue les recherches nécessaires pour trouver les réponses à ces questions. L’Office participe également à l’élaboration de dictionnaires terminologiques préparés par le CILF ou encore assiste aux réunions des divers comités de terminologie de cet organisme. Dans le domaine des régionalismes, nous venons de préparer un court répertoire de québécismes usuels (environ 800 entrées) qui sera bientôt publié dans une collection de monographies sur les français régionaux. Ce travail a été réalisé par une équipe de linguistes québécois sous ma responsabilité.
  7. La CEE (Communauté économique européenne) reçoit des stagiaires de l’Office, soit pour la recherche ponctuelle, soit pour la recherche systématique. La réciproque est aussi vraie puisque l’Office accueille également des terminologues de la CEE. La collaboration est aussi très intense en ce qui regarde les banques de terminologie.
  8. L’ONU (Organisation des Nations unies) a reçu des stagiaires de l’Office tout comme il a envoyé des terminologues à Québec pour des fins de perfectionnement. Les échanges entre l’Office et l’ONU concernaient surtout la terminologie ponctuelle et la formation des terminologiques.

Ce panorama des échanges internationaux de l’Office est incomplet, mais il donne un aperçu des structures qu’un organisme comme le nôtre doit développer afin d’accomplir de son mieux le mandat qui lui a été confié. Par ailleurs, l’exportation de son expérience constitue le corollaire nécessaire à l’enrichissement collectif de la terminologie dans le monde.

Il convient maintenant d’expliciter plus largement trois des secteurs clés de la coopération internationale de l’Office : la néologie, la normalisation et les régionalismes.

Le Réseau international de néologie

À l’automne 1974, l’Office de la langue française organisait le premier colloque international consacré à l’aménagement de la néologie dans la francophonie. Le titre même du colloque situait d’emblée les débats au centre des recherches terminologiques et sociolinguistiques nouvelles. L’un des premiers résultats concrets de cette rencontre internationale fut la mise sur pied d’un Réseau de néologie scientifique et technique au printemps 1975, à l’initiative du Québec et de la France. Dès le départ, le but principal fixé pour ce réseau fut de répertorier les termes français nouveaux qui apparaissaient quotidiennement dans de multiples domaines d’activités techniques et scientifiques, ou encore de fournir, dans une optique prospective, des équivalents français aux néologismes américains qui pullulaient en permanence dans la presse de l’Amérique anglophone. Le Québec et la France étaient liés par des accords de coopération franco-québécoise en matière de néologie et de terminologie. Une dizaine de chercheurs québécois et français ont alors entrepris de parcourir la titanesque documentation française et anglo-américaine à la poursuite des néologismes.

L’AFTERM (Association française de terminologie) et l’Office constituaient le réseau en 1975. En 1978, la Belgique se joignait au groupe fondateur, mais de manière moins officielle puisque aucun accord de coopération n’était signé entre les gouvernements belge et québécois. L’équipe belge réunit des collaborateurs travaillant à la CEE (Communauté économique européenne), enseignant à l’ISTI (Institut supérieur des traducteurs et interprètes de Bruxelles) et depuis peu, oeuvrant dans le cadre des activités de la Maison de la Francité de l’agglomération de Bruxelles. L’arrivée de l’équipe belge, elle-même répartie dans plusieurs foyers d’activités terminologiques, a permis au réseau de prendre une ampleur véritablement francophone. Les changements survenus au Haut comité de la langue française en 1980 ont entraîné la disparition de l’AFTERM et son remplacement par un nouvel interlocuteur français : FRANTERM. Enfin, en 1982, la Direction générale de la terminologie et de la documentation (DGTD) du gouvernement fédéral du Canada devenait le benjamin des membres du réseau. L’année 1983 pourrait marquer l’arrivée d’un premier partenaire non francophone. En effet, le Modem Languages Centre de l’Université de Bradford (Grande-Bretagne) désire se joindre au réseau.

À l’heure actuelle, plus d’une vingtaine de personnes réparties dans plusieurs zones de la francophonie consacrent une part importante de leurs travaux à la quête des néologismes. Les domaines présumément néologènes font l’objet de sondages et de recherches. Le statut néologique véritable des unités lexicales traitées est établi par comparaison avec les outils lexicographiques les plus contemporains et pertinents. Il s’agit essentiellement d’une recherche à caractère descriptif, aucune décision normative n’intervenant à l’étape du traitement linguistique et terminologique. La normalisation de certains néologismes pourra survenir ultérieurement, par exemple à l’occasion du traitement de certains dossiers par la Commission de terminologie de l’Office ou par les différentes instances des autres partenaires, comme les commissions ministérielles françaises, la CEE, etc. La méthodologie élaborée dès la formation du réseau fait l’objet d’une mise à jour continuelle, en particulier en ce qui regarde le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, pierre d’assise des travaux. La première partie de cette méthodologie est celle qui concerne le processus d’encodage des articles néologiques, elle est prête pour la publication, tandis que la partie théorique est en cours de rédaction.

A ce stade-ci, il importe de signaler qu’en plus du personnel affecté d’office aux recherches en néologie, quelques contrats de service sont accordés à des chercheurs spécialisés dans des domaines de pointe tels que la nordologie, la foresterie, la biomasse forestière, etc. Ces chercheurs associés aux travaux sont des universitaires, des ingénieurs, des dirigeants d’entreprises, etc., aux prises avec d’urgents besoins de désignations nouvelles pour des fins scientifiques, pédagogiques ou même fonctionnelles. Les travaux sont alors menés en collaboration avec des animateurs du module du réseau qui est concerné et sous leur supervision.

Les objectifs poursuivis par ce réseau de néologie francophone sont les suivants :

  1. Répondre aux besoins exprimés de toutes parts de rendre disponibles le plus rapidement possible des néologismes français chez les scientifiques, les techniciens, les ingénieurs, les étudiants.
  2. Si nécessaire, créer des néologismes français pour contrer l’infiltration des néologismes ou des emprunts anglo-américains dans la langue française.
  3. Sélectionner, analyser, normaliser, si nécessaire, les mots et termes nouveaux qui entrent en conflit dans des situations de synonymie néologique ou terminologique.
  4. Développer chez les spécialistes de toute discipline, les terminologues et les traducteurs des réflexes linguistiques bien français en matière de création lexicale.
  5. Utiliser la situation privilégiée du Québec en Amérique du Nord comme tremplin d’observation de la néologie américaine galopante et servir de relais avec le reste de la francophonie.
  6. Contribuer à l’enrichissement collectif du stock lexical de la langue française par des apports régionaux originaux, particulièrement ceux provenant des secteurs d’activités où chaque communauté est à la fine pointe des recherches dans le monde, comme les techniques de l’eau, le laser, la foresterie au Québec.
  7. Conduire des recherches théoriques dans le domaine de la néologie qui soient utiles à la linguistique, la traduction, la terminologie et la sociolinguistique.

Tous les travaux sont prioritairement publiés par le canal de l’Office. Depuis l’origine du réseau, 33 cahiers de la série Néologie en marche, principal support de publication des résultats des recherches, ont paru. Sans compter les 10 cahiers publiés antérieurement dans le cadre de la néologie de la langue générale. On peut sommairement évaluer à environ 15 000 le nombre des unités lexicales nouvelles traitées par les différentes équipes de néologues depuis le début du fonctionnement du réseau. Deux index cumulatifs permettent de constater la variété des termes retenus. Les domaines ou les secteurs d’activités sont sélectionnés avant tout en fonction des besoins spécifiques de chacun des modules membres du réseau de néologie, étant entendu que ces besoins sont également utiles aux autres. L’ensemble des travaux finit par former une mosaïque terminologique française dont les retombées, québécoises d’abord, francophones ensuite, sont indéniables. Le mouvement de francisation du Québec et les interventions nationales des autres partenaires du réseau ont su profiter à plus d’un titre de l’apport des néologismes français recensés ou créés par les participants au réseau. Depuis 1975, les secteurs suivants ont été explorés : pétrole, manutention, informatique, électronique, automatique, mesure, gestion, nordologie (le Nord), tourisme, sport (planche à roulettes), loisirs, audiovisuel (cinéma, photographie, vidéo, disque), musique électro-acoustique (synthétiseur), communications (journalisme, relations publiques, télécommunications), emballage, sécurité industrielle, urbanisme, environnement, commerce, vente, publicité, économie, épuration des eaux, lagunage, fibres optiques, route, techniques et technologies de l’enseignement, énergie, mécanisation forestière, biotechnologies, énergies renouvelables, assainissement des eaux.

Les membres du réseau se rencontrent régulièrement à l’occasion de missions de part et d’autre de l’Atlantique afin de discuter des problèmes méthodologiques et théoriques et de mettre au point les programmes de coopération. Dans un avenir rapproché, le réseau de néologie compte prendre de plus en plus d’expansion de manière à rejoindre et à relier toutes les communautés francophones de par le monde. En outre, nous songeons à ouvrir quelques modules dans le monde non francophone, en particulier dans des endroits où la langue française occupe une place de choix. La santé et le développement de la langue française seraient ainsi assurés et le mouvement de francisation amorcé au Québec pourrait rejaillir partout dans le monde.

La normalisation

La Commission de terminologie de l’Office de la langue française fut créée en avril 1978 par l’Office, conformément aux dispositions de la Charte de la langue française. Elle dispose d’un mandat de normalisation qui revêt un caractère central en ce qu’elle coiffe toutes les commissions ministérielles de terminologie en activité au Québec (Affaires sociales, Transports, Terminologie géographique, Éducation, etc.), qu’elle revoit les décisions de ces commissions avant de les soumettre aux membres de l’Office pour entérinement, puis publication dans la Gazette officielle du Québec. Son président est le directeur de la terminologie.

Parallèlement à la préparation d’avis sur les dossiers qui lui sont soumis, la Commission a entrepris une série de réflexions de fonds sur la normalisation. Cette réflexion est menée afin de préciser certains aspects de la normalisation et permettre des interventions de plus en plus adéquates et cohérentes en terminologie et en linguistique. Le contexte québécois présente des différences notables d’avec le reste du monde francophone. Des décisions internes doivent donc être prises sur des questions épineuses telles que l’emprunt, les régionalismes, la créativité lexicale, au regard d’une norme langagière et terminologique à promouvoir et d’une réflexion approfondie sur la description d’un modèle normatif qui convienne à la situation québécoise. Le domaine d’application de la normalisation n’est nullement limité. Qu’il s’agisse du vocabulaire général ou des langues de spécialité, l’Office détient un mandat pour intervenir, bien que, jusqu’à présent, il soit surtout intervenu dans la sphère de la normalisation terminologique.

Pour conduire le plus efficacement possible le dossier de la normalisation l’Office a développé deux types de coopération avec l’étranger :

  1. Les rapports avec le Haut comité de la langue française en France.
  2. Les rapports avec l’Organisation internationale de normalisation (ISO), Comité technique 37 « Terminologie (principes et coordination) » dont le secrétariat est situé à Vienne, en Autriche.

Le Haut comité de la langue française

Le Haut comité de la langue française, situé à Paris, est sous la responsabilité directe du premier ministre français. L’Office et le Haut comité ont un accord de coopération à plusieurs niveaux, dont le très important volet de la normalisation. Cette coopération vise à coordonner les différents travaux des commissions ministérielles de terminologie françaises et québécoises afin d’harmoniser la recherche, d’établir des consensus sur les décisions arrêtées et d’établir un réseau d’échanges constants.

Les travaux de terminologie français ont été régulièrement suivis par l’entremise des différents représentants de l’Office qui se sont succédés à Paris au cours des dix dernières années. Aussi notre connaissance de ces travaux est-elle constamment à jour. Avant 1978, il s’agissait exclusivement d’observer les travaux des commissions françaises puisque la commission de l’Office n’existait pas encore. Dès la constitution de la commission québécoise, il a fallu instaurer des mécanismes permettant de procéder à l’échange réciproque de données, de mettre au point des méthodes de travail conjointes mais qui seraient en adéquation avec les besoins spécifiques de chacun, d’effectuer des échanges d’information et d’experts, de diffuser les terminologies normalisées et enfin de contribuer à des recherches communes sur les fondements mêmes de la normalisation.

Les structures de fonctionnement attribuent au Haut comité de la langue française la responsabilité des liaisons avec les diverses commissions françaises réparties dans les ministères, tandis que la commission de l’Office agit d’une manière similaire au Québec. La collaboration est ainsi rendue plus efficace et productive puisque les deux interlocuteurs occupent le sommet de la pyramide des échanges, ce qui favorise la concertation, la canalisation et la répercussion des décisions auprès des autres organismes concernés par la tâche de normalisation, puis auprès du grand public.

Les deux organismes se transmettent régulièrement les programmes de travail, les données diverses, tels les procès-verbaux, les nomenclatures des travaux en cours, les avis de normalisation ou de recommandation arrêtés, etc. Ces documents portent les indications nécessaires à la compréhension du cheminement général des dossiers et de leur suivi. Ainsi les décisions communes qui résultent des travaux permettent de réduire les écarts entre le français de France et le français utilisé au Québec.

L’Organisation internationale de normalisation

Le second volet de la coopération québécoise en matière de normalisation est celui de l’Organisation internationale de normalisation mieux connue sous son sigle universel de ISO. L’ISO groupe près d’une centaine d’organismes nationaux de normalisation. L’objet de l’ISO est de favoriser le développement et la coordination de la normalisation ainsi que des activités connexes dans le monde. L’amélioration et l’harmonisation des communications intellectuelles, scientifiques, techniques, économiques et culturelles se profilent en filigrane des travaux de l’ISO.

Les travaux techniques de l’ISO s’effectuent au sein des comités techniques (CT) qui peuvent à leur tour et à partir des besoins manifestés, créer des sous-comités (SC) et des groupes de travail (GT) chargés de s’occuper des différents aspects des travaux. Chaque comité technique a un secrétariat confié à un membre de l’ISO, tandis que pour chaque groupe de travail, un responsable est désigné par le comité principal.

Le but fondamental de l’ISO est la normalisation des produits industriels. Mais le lien nécessaire entre un objet et sa dénomination rend tout aussi essentielle la normalisation des termes. Pour cette raison, l’ISO a constitué un comité technique chargé spécifiquement des questions théoriques de terminologie. Ce comité, qui porte le numéro 37, a été créé pour élaborer des critères de normalisation des méthodes de création, de compilation et de coordination des terminologies. Le CT 37 s’appelle : « Terminologie (principes et coordination) ». Le siège de son secrétariat est à Vienne logé auprès de l’Österreichisches Normungsinstitut (Institut autrichien de normalisation). C’est par l’intermédiaire du Conseil canadien des normes (CCN), qui est l’interlocuteur officiel de l’ISO au Canada, que l’Office joue un rôle actif au sein de cet organisme. Sa participation à ces travaux est d’ordre exclusivement théorique et limitée au Comité technique 37.

À l’heure actuelle, le CT 37 comprend deux groupes de travail et deux sous-comités. Le GT 4 travaille sur l’aide à apporter par les ordinateurs dans les travaux de terminologie et de lexicographie. Le siège de son secrétariat est en République fédérale d’Allemagne (RFA). Le GT 5 s’occupe du vocabulaire de la terminologie. Le siège de son responsable est à Vienne. Le sous-comité 1 s’occupe des principes de terminologie sous la responsabilité du Comité de normalisation d’URSS (GOST) à Moscou. Enfin, le sous-comité 2 a pour mission de travailler à l’élaboration et à la présentation des vocabulaires. Il est logé auprès du Conseil canadien des normes qui en a confié le secrétariat aux représentants de l’Office de la langue française. Le directeur de la terminologie de l’Office est donc le secrétaire du CT 37/SC 2 de l’ISO.

En plus de cette responsabilité spécifique qui, comme on le voit, s’inscrit dans une structure rigide et complexe, l’Office contribue à tous les autres travaux du CT 37 de l’ISO. Il assiste notamment aux réunions qui ont lieu à travers le monde, il étudie les divers projets de normes terminologiques et il donne son avis. Sa contribution et sa participation aux recherches de l’ISO lui procurent les éléments nécessaires pour élaborer des documents pour son usage personnel. Le Vocabulaire systématique de la terminologie, dont un premier état fut publié en 1979, constitue un excellent exemple des répercussions de cette collaboration internationale en normalisation.

Les régionalismes

La position géographique exceptionnelle du Québec au nord-est du continent américain, son état isolé en ce qui regarde la langue d’usage de la collectivité, en l’occurrence le français, et le processus de changement linguistique en cours constituent une suite de circonstances diverses qui poussent le gouvernement à se préoccuper grandement de la question des régionalismes linguistiques. Au cours des années passées quelques gestes ont été posés mais sans avoir de grandes répercussions. On a formulé des avis sur la langue d’enseignement et sur la norme; une série d’environ soixante canadianismes de bon aloi furent définis et publiés; mais aucune décision ferme n’a été arrêtée. Depuis peu l’attitude s’est raffermie et l’Office a pris position sur cette question. Dans un premier temps, il publiera bientôt un énoncé de politique relative aux régionalismes, énoncé qui sera suivi d’un répertoire d’environ mille québécismes usuels tant en langue générale qu’en langue de spécialité. L’énoncé formera le volet théorique et le répertoire le volet pratique manifestant ainsi la volonté de l’Office de prendre en main une partie du vaste dossier des régionalismes au Québec.

Trois raisons justifient l’action de l’Office au sujet des régionalismes :

  1. Le contexte actuel des travaux d’aménagement linguistique au Québec ne laisse guère le choix puisque les terminologues sont quotidiennement aux prises avec des problèmes de cet ordre. Ainsi, faut-il dire palet (France) ou rondelle (Québec), crosse (France) ou bâton (de hockey) (Québec) pour désigner des éléments essentiels de notre sport national?
  2. Le contexte actuel des recherches lexicographiques françaises démontre la nécessité de plus en plus impérieuse d’insérer des régionalismes extrahexagonaux dans les dictionnaires fabriqués en France. Les communautés régionales francophones ont alors leur mot à dire sur le choix de ces unités lexicales que les lexicographes présentent toujours comme officielles, alors que la plupart du temps les sélections sont arbitraires. Qu’il suffise de mentionner à titre de renseignement quelques-unes des entreprises lexicographiques qui ont incorporé des québécismes en quantité plus ou moins variable dans leurs dictionnaires au cours des dix dernières années : le Trésor de la tangue française (Nancy), le Lexis, le Petit Larousse illustré, le Petit Robert, le Dictionnaire du français vivant, le Dictionnaire usuel illustré 1983 (Quillet-Flammarion). Ces dictionnaires illustrent bien la variété des entreprises françaises qui se préoccupent des régionalismes. Leur énumération n’est bien entendu pas exhaustive. Mais elle manifeste fort bien les orientations nouvelles prises par la lexicographie française récemment.
  3. Le contexte actuel de la décolonisation et de la décentralisation de la langue française place le Québec en relations constantes avec ses partenaires de la francophonie ayant entrepris des recherches similaires sur la variation linguistique, en particulier avec l’Afrique noire et les pays créoles à référence lexicale française. Pour d’évidentes raisons de continuum linguistique, les réflexions québécoises en cette matière doivent être rationalisées et harmonisées avec celles qui ont cours dans le monde francophone d’aujourd’hui. Il n’est plus possible de se fier à un fonctionnement autarcique. Les partenaires privilégiés du Québec sont donc ceux des pays francophones d’Europe et d’Afrique noire. Chacun quête présentement une identité qui lui permettrait de s’autogérer en regard de la langue française, étant entendu qu’un point d’ancrage commun s’avère impératif. Ainsi cherche-t-on à valoriser le précepte de l’unité et de la diversité de la langue française, tout en protégeant un passé commun.

Si on définit la langue française ou le français comme « la langue du groupe roman principalement parlée ou écrite par une majorité d’usagers en France et répandue dans d’autres pays, États ou territoires de civilisation ou de culture à prépondérance française ou partiellement française » et le régionalisme lexical comme « un fait lexical (mot, expression ou leurs sens) caractéristique de la langue d’usage d’un espace géolinguistique francophone, y compris les emprunts intégrés et acceptés, qu’ils proviennent des substrats, des superstrats ou des adstrats », on obtiendra les informations de base nécessaires pour bien comprendre le rôle et les objectifs de la coopération québécoise dans le domaine des régionalismes. Nous pouvons discerner les objectifs suivants :

  1. Situer la réflexion québécoise dans l’ensemble des recherches francophones sur la variation lexicale, afin d’éviter le danger d’une réflexion autarcique et trop autocentrée.
  2. Situer la problématique sur un plan géolinguistique en prenant connaissance des travaux et des recherches récents dans d’autres zones francophones d’Europe (France, Belgique, Suisse) et d’Afrique (surtout dans la dizaine de pays participant au projet d’inventaire du français d’Afrique sous les auspices de l’Aupelf). Dans ce cadre, les recherches portant sur les aspects lexicaux et lexicographiques sont prioritaires.
  3. Permettre au Québec d’acquérir une autonomie linguistique normative. Pour ce faire, la situation des régionalismes québécois doit être, à l’évidence, mise en rapport avec la situation française, qui est censée représenter la norme pour la langue française. Ce qui ne signifie nullement que le rameau québécois de la langue française doive se détacher de ses sources historiques.
  4. Situer la problématique de la description des régionalismes dans le cadre plus vaste d’une description globale et encore à venir du lexique d’usage des Québécois. Cette description est alliée à plus d’un titre aux travaux d’aménagement linguistique et terminologique maintenant en cours.
  5. Être en contact continuel avec les milieux lexicographiques français (dictionnaires historiques, dictionnaires de langue) afin de connaître à fond les différentes méthodes d’élaboration des dictionnaires français ainsi que leurs critères d’inclusion ou d’exclusion des régionalismes non hexagonaux. Corollairement, mesurer les réactions et prendre connaissance des intentions des lexicographes face aux prises de position officielles du Québec dans le domaine des régionalismes et de la langue d’usage.
  6. Percevoir les réactions des francophones européens et africains en face des interventions officielles du Québec dans le domaine des régionalismes, puisque de tels travaux linguistiques ayant un caractère politique poussé n’existent nulle part ailleurs dans le monde.
  7. Participer à la redéfinition en synchronie de quelques concepts de référence comme ceux de « langue générale », de « français régional » et de « régionalisme », afin de les insérer dans une éventuelle théorie de la variation linguistique qui devra tenir compte de la supranorme (norme française historique) et de l’infranorme (norme régionale actuelle).
  8. Donner aux Québécois des moyens d’action et de réaction au regard des situations linguistiques précises comme la néologie (la créativité lexicale), la terminologie, l’emprunt, la synonymie, etc.

Le Québec doit œuvrer dans le dossier des régionalismes en ayant une excellente connaissance du paysage lexicographique français et européen, tant sous son angle historique et diachronique que sous son angle descriptif contemporain et synchronique. Au surplus, il est tout à fait évident que les Québécois ont leur mot à dire à propos de l’introduction des régionalismes laurentiens dans les dictionnaires conçus et publiés en France.

La coopération québécoise en matière de régionalismes linguistiques s’effectue selon un axe privilégié Québec-France. Néanmoins, les autres partenaires de la francophonie sont tout aussi importants pour le Québec puisqu’ils partagent avec lui nombre de problèmes, en particulier la dépendance à l’égard de la France. Si la proximité des frontières rend plus difficile une autonomie normative pour les Belges et les Suisses, il en va autrement pour les Africains francophones. Nonobstant leurs projets internes de nationalisation des langues africaines, ils ont déjà entrepris un vaste projet collectif de description des africanismes français. L’Office de la langue française a été associé à ces travaux à titre d’observateur privilégié.

Pour des raisons distinctes et à des degrés différents, toutes les collectivités partiellement ou entièrement francophones partagent l’idée de décrire leurs particularités linguistiques. Il s’agit donc d’élaborer des critères communs applicables à la sélection des régionalismes à retenir ou à rejeter. Ces mécanismes communs faciliteraient beaucoup une action concertée et adéquate, ainsi que des recherches comparatives, afin de parvenir à rédiger une politique francophone unique à propos des régionalismes. Cette politique cadrerait avec le précepte du droit à la différence en matière linguistique tout en resserrant les liens entre tous les francophones.

Conclusion

L’évocation à grands traits des principaux axes de la coopération internationale de l’Office n’est pas exhaustive, loin de là. Nous avons tracé le portrait de trois des orientations préconisées à l’Office. Qu’il suffise de mentionner encore les réseaux de banques de terminologie, de la coopération avec les pays arabes, de la participation à de nombreux colloques, congrès et séminaires à travers le monde, ainsi de suite.

L’Office n’est pas un organisme autocentré ni autarcique. Le regard sur les autres et celui des autres est impérieux pour s’assurer que son propre fonctionnement répond adéquatement aux multiples besoins exprimés non seulement au Québec, mais aussi dans le monde, à l’égard de la terminologie.

Mars 1983

Note

[1] Texte d’une communication présentée en espagnol lors du Premier séminaire de terminologie tenu du 11 au 15 avril 1983 à l’Université Simon Bolivar de Caracas (Venezuela).

Résumé

L’évolution constante de la terminologie dans toutes les langues a eu un impact considérable sur les organismes nationaux concernés par ce sujet. L’Office de la langue française emploie, directement ou indirectement, quelque 400 personnes â des travaux de terminologie. Afin d’atteindre l’objectif recherché, qui est de fixer la langue française dans toutes les branches d’activité, des contacts ont été pris au niveau international dans te domaine de la terminologie et de la linguistique. Cette action, qui s’étend sur les vingt dernières années, s’est traduite tant par la consultation d’experts étrangers que par la participation à des travaux réalisés dans d’autres pays. Une coopération réciproque existe avec les organisations nationales et internationales ainsi qu’avec les gouvernements étrangers. L’article porte essentiellement sur trois sujets : les néologismes en français, la normalisation et les régionalismes.

Zusammenfassung (allemand)

Die ständige Weiterentwicklung der Terminologie sämtlicher Sprachen wirkt sich nachhaltig auf die mit Terminologie befaßten nationalen Organisationen aus. Beim Office de la langue française sind etwa 400 Mitarbeiter direkt oder indirekt auf terminologischem Gebiet tätig. Aus der Aufgabe dieses Amtes heraus, die in der Bilding der französischen Sprache für sämtliche Tätigkeitsbereiche liegt, entstanden internationale Kontakte in den Bereichen Terminologie und Linguistik. Zu dieser in den vergangenen zwanzig Jahren entwickelten Tätigkeit gehört sowohl die fachliche Beratung aus dem Ausland als auch die Mitwirkung an Arbeiten im Ausland. Das Amt arbeitet mit nationalen und internationalen Organisationen sowie mit ausländischen Regierungen. Der vorliegende Beitrag befaßt sich schwerpunktmäßig mit drei Aspekten: den französischen Neologismen, der Normung und den Regionalismen.

Abstract (anglais)

The constant evolution of terminology in all languages has a considerable impact on national organizations concerned with terminology. The Office de la langue française employs some 400 people directly or indirectly concerned with this work. Its function to establish the French language in all spheres of activity has led to the creation of international contacts in terminology and linguistics. This activity developed over the last 20 years involves expert advice from foreign countries as well as participation in work done abroad. Mutual cooperation exists with national and international organizations and with foreign governments. This article concentrates on three areas of activity: French neologisms, standardization and regionalisms.

Compendio (italien)

La costante evoluzione del lessico di tune le lingue ha avuto considerevoli ripercussioni sull’attività delle organizzazioni nazionali interessate. L’Office de le langue française ha alle proprie dipendenze circa 400 persone che si occupano, direttamente o indirettamente, di questo aspeno della lingua, li lavoro svolto dall’ Office de la langue française, che si prefigge di definire la lingua francese per te diverse sfere di attività, ha portato alla realizzazione di una rete di contatti internazionali lessicali e linguistici. Questa attività, sviluppatasi nell’arco degli ultimi vent’enni, comprende il ricorso ad esperti stranieri, nonchè la collaborazione a lavori svolti in altri paesi. Sono stale inoltre instaurate forme di collaborazione con organizzazioni nazionali ed internazionali, nonchè con governi stranieri. Il presente articolo riguarda soprattutto tre settori di attività: i neologismi francesi, standardizzazione e regionalismi.

La terminologie au Venezuela[1]

1. Introduction

Du 11 au 15 avril dernier a eu lieu le Premier séminaire national de terminologie à l’Université Simon Bolivar de Caracas (Venezuela). L’événement avait été organisé par le Grupo de investigación terminológica (GIT) des langues de l’université d’accueil. La Délégation du Québec et l’Ambassade de France à Caracas, de même que l’Unesco et l’Infoterm (Vienne), avaient également contribué à la préparation de cette rencontre.

Une soixantaine de personnes ont assisté durant toute la semaine à un véritable cours intensif d’initiation à la terminologie et à la terminographie. Elles provenaient de plusieurs milieux tels que l’industrie (ingénieurs, chercheurs), l’Administration publique (en particulier, le ministère de l’Éducation nationale), l’enseignement de niveau collégial et universitaire (professeurs de linguistique, de langue, de traduction, d’interprétariat). La plupart des grandes universités vénézuéliennes étaient représentées à la réunion par des professeurs ainsi que par des étudiants.

2. Objectifs du séminaire

Jusqu’à récemment, la terminologie, en tant que nouvelle discipline relevant des sciences du langage, était un champ d’étude et de recherche fort peu structuré et développé dans les milieux linguistiques hispano-américains. En dépit du fait qu’au niveau international cette discipline ait pris beaucoup d’ampleur au cours des dix dernières années, l’Amérique du Sud et l’Espagne demeuraient peu perméables à son influence. Conscients de cette lacune, les organisateurs du séminaire de Caracas ont voulu donner une sorte de coup d’envoi afin d’intégrer la terminologie dans le monde espagnol, en particulier en Amérique du Sud. La terminologie leur est apparue comme un instrument linguistique essentiel pour réagir adéquatement à l’évolution technologique et scientifique du monde en général en permettant la révision, l’enrichissement et la diffusion des termes espagnols.

La tradition terminologique étant peu étoffée, les objectifs primordiaux du séminaire étaient de :

  1. Contribuer à la diffusion des connaissances de base en terminologie;
  2. Stimuler la conscientisation en ce qui regarde l’importance de la terminologie dans les sphères linguistiques et extralinguistiques;
  3. Analyser les besoins terminologiques du Venezuela;
  4. Sensibiliser les futurs utilisateurs de terminologies aux principes d’aménagement terminologique et linguistique;
  5. Esquisser des prospectives pour la terminologie dans le monde hispano-américain.

Pour débattre des questions les plus urgentes et animer le séminaire, le GIT avait invité un groupe d’experts étrangers. Le principal responsable pédagogique de cette rencontre, le professeur Heribert Picht de l’École des hautes études commerciales de Copenhague, fut appuyé dans son enseignement par une terminologue et un linguiste de l’Office de la langue française, Monique Héroux et Jean-Claude Boulanger. Ces trois spécialistes et pédagogues de la terminologie ont dispensé un enseignement dans lequel furent traités les aspects théoriques et pratiques de la terminologie et de la terminographie. En outre, ils ont bénéficié de l’aide indispensable de quelques intervenants des milieux linguistiques et socioprofessionnels de l’Université Simon Bolivar qui ont assumé les exposés relatifs aux particularités et aux besoins du Venezuela en matière de terminologie. Parmi ces experts dont il faut signaler l’apport précieux, figurent les professeurs Alicia de Diego et Michelle Sánchez-Vegas du GIT, et Dolores R. de Castro de la Banque de terminologie de l’USB.

3. Déroulement du séminaire

Le séminaire s’est entièrement déroulé en langue espagnole. Il avait revêtu la forme d’un véritable cours d’initiation à la terminologie dont la durée fut de trente-cinq heures. Un certificat élémentaire de terminologie fut décerné à chaque participant à la fin du cours de formation.

Le programme proposait cinq volets qui ont permis aux personnes inscrites d’avoir un aperçu convenable de la terminologie et de la terminographie.

1) Des exposés magistraux et thématiques étaient consacrés aux aspects théoriques de la terminologie. Ont été successivement évoqués les grandes constituantes de base de la terminologie que sont les fondements historiques, l’état des recherches actuelles (théories et méthodes), la place de la terminologie dans les sciences du langage et les sciences humaines, le concept et les systèmes de concepts, la définition, les principes de dénomination, la terminographie (lexicographie spécialisée), la normalisation, l’aménagement de la terminologie, la néologie et la formation des termes, les banques de terminologie et enfin les modèles de coopération internationale, type de collaboration qui s’avère indispensable en terminologie.

2) Des aspects plus pragmatiques comportaient des exercices appliqués des grands principes théoriques esquissés durant les cours magistraux. Chaque sujet théorique a été complété par un travail de recherche pratique effectué en sous-groupes. Ainsi, des analyses de définitions dans le domaine de l’économie, l’élaboration d’un système de notions monolingues (les timbres), la révision de la version espagnole de la norme ISO R/1087 (vocabulaire systématique de la terminologie) et sa confrontation avec la version anglaise, l’élaboration d’un mini-projet de terminologie pétrolière (préparation, étapes méthodologiques, etc.), ont été l’occasion pour les participants d’avoir une expérience pratique du travail terminologique. Les résultats faisaient l’objet d’une présentation en séance plénière.

3) Parallèlement aux travaux pratiques imposés, les responsables animaient des ateliers de terminologie en circulant dans les différents sous-groupes.

4) Des périodes de questions ont fourni à l’assistance maintes occasions d’intervenir pendant le séminaire. Un dialogue constant et fertile fut institué entre les responsables et les « néophytes » de la terminologie.

5) Deux tables rondes ont aussi été organisées. Elles complétaient la section plus proprement pédagogique du séminaire. L’une a porté sur les besoins spécifiques du Venezuela en matière de terminologie. Des scientifiques (professeurs et chercheurs) des secteurs comme les mathématiques, l’électronique, etc., et des ingénieurs des domaines des transports et du pétrole sont intervenus afin d’évoquer les principaux problèmes et besoins terminologiques dans le pays. Les usagers de ces terminologies ont entre autres mis en valeur la nécessité d’élaborer une politique relative à la créativité lexicale en langue espagnole. La seconde table ronde avait comme objet de discuter des possibilités et des alternatives de la coopération nationale en terminologie au Venezuela et, accessoirement, d’examiner le champ plus vaste de la coopération internationale, prioritairement avec le monde hispano-américain, puis avec l’ensemble de la communauté terminologique mondiale. L’organisation et le fonctionnement même de ce séminaire constituaient une application avant la lettre de ce vœu.

Le modèle pédagogique qui vient d’être décrit reprend dans ses grandes orientations les principes et les méthodes d’enseignement de la terminologie et de la terminographie mis au point au cours de la dernière décennie un peu partout dans le monde par les organismes et les universités préoccupés par les questions d’aménagement terminologique. Qu’on pense par exemple aux expériences nord-américaines (Canada, Québec), européennes (Danemark, Autriche. France, Belgique), africaines (Tunisie, Maroc) et moyen-orientale (Syrie). Ces principes ont permis de mettre sur pied et de rendre efficaces plusieurs stratégies d’aménagement linguistique et terminologique dans le monde et de structurer un enseignement de qualité. Le succès remporté par les cours et les séminaires d’initiation à la terminologie et de formation des terminologues démontre à l’envi l’emprise de plus en plus certaine et nécessaire de cette discipline dans les pays et les États ayant entrepris des processus de changement linguistique sur leur territoire. Quel que soit le pays, quelle que soit la langue, la terminologie et la terminographie émergent de plus en plus comme le recours et la ressource linguistique essentiels pour affronter l’évolution technologique et scientifique universelle et ultrarapide et pour l’assumer adéquatement. Défendre le droit de dénommer dans sa propre langue pour mieux posséder son identité se pose alors comme un moyen d’obtenir à coup sûr le respect des autres.

4. Conclusion du séminaire et prospective

Il apparaît clairement que cette première tentative poussée d’instaurer la terminologie en tant que discipline autonome en terre d’Amérique du Sud ne doit pas rester isolée et sans suite. Une collaboration multidirectionnelle doit s’établir dès maintenant sur des bases permanentes d’échanges à plusieurs niveaux. À la lumière des expériences antérieures, il appert que les suites à donner à ce premier séminaire national de terminologie revêtent les dimensions suivantes :

  1. Parfaire la formation pédagogique;
  2. Organiser des stages;
  3. Échanger des spécialistes en terminologie;
  4. Développer des mécanismes d’échanges documentaires;
  5. Instituer des cadres de coopération nationale et internationale.

1) La formation pédagogique doit se faire en deux temps. D’abord, il s’agit de former les formateurs, c’est-à-dire ceux qui seront chargés d’assurer à leur tour la généralisation de l’instruction des futurs terminologues au Venezuela. Cette première phase de la formation doit être assumée par les spécialistes de l’extérieur qui possèdent l’expérience de ce genre de démarrage terminologique. Le séminaire de Caracas n’aura été que l’amorce d’un tel processus; s’il n’est pas poursuivi, il risque de s’éteindre. Ultérieurement, les nouveaux formateurs seront appelés à faire bénéficier les étudiants (traducteurs, linguistes) et les spécialistes des milieux socioprofessionnels intéressés par la terminologie, des connaissances théoriques et pratiques acquises au contact des experts internationaux. Les premiers contacts entre le Venezuela et le monde de la terminologie doivent donc s’instaurer à ce niveau.

2) La préparation de stages doit se faire également en deux temps et suivant un axe prioritaire Venezuela/organismes étrangers. Les responsables vénézuéliens devraient être en mesure d’effectuer des séjours de travail en terminologie dans les organismes réputés pour leurs structures d’accueil des stagiaires. Ainsi, des entreprises privées, des universités, des centres de terminologie pourraient être visités afin d’y acquérir des éléments de formation pratique propres à compléter la formation théorique et les lectures documentaires. En second lieu, une fois ces bases établies, les stagiaires en formation retourneraient au Venezuela et assureraient à leur tour des stages pour leur propres recrues. Des mécanismes financiers devraient être prévus pour encourager ce volet de la formation. De nombreux organismes comme l’Unesco, l’Infoterm, le Cirelfa, l’ACCT, intègrent à leurs programmes de telles préoccupations.

3) Les deux premiers aspects concernant la formation et les stages ont un corollaire. En effet, la collaboration des experts étrangers est nécessaire à la réalisation de ce défi de la formation rapide et adéquate de terminologues vénézuéliens. Les spécialistes et les professeurs de terminologie d’expérience doivent contribuer de toutes leurs forces au démarrage terminologique du Venezuela. Il est évident que sans leur présence et sans l’encouragement des gouvernements vénézuélien et étrangers, le développement de la terminologie en Amérique du Sud sera lent et peu probant. La présence active des spécialistes étrangers devra suivre une courbe décroissant au fur et à mesure de l’autonomisation terminologique du Venezuela.

4) Les contacts entre les terminologues du Venezuela et ceux du reste du monde doivent être entretenus et développés par l’échange de documentation et d’informations. La langue espagnole n’ayant presque pas produit de texte d’importance en terminologie et en terminographie, les terminologues doivent donc s’en remettre aux autres langues pour accéder aux écrits théoriques et méthodologiques. Il apparaît donc important que les chercheurs vénézuéliens mettent sur pied un centre de documentation terminologique de premier ordre, tout en prévoyant des mécanismes de production accélérée en langue espagnole. Il en va de même pour la constitution d’un matériel pédagogique.

5) Enfin, les résultats de ce séminaire auront des effets positifs sur le plan de la coopération nationale et internationale qui doit continuer à se développer. Les premières ententes entre les différents partenaires vénézuéliens (universités, Administration publique et entreprises publiques ou parapubliques) étaient déjà perceptibles au moment du séminaire. Il reste à les concrétiser. Sur le plan international, il est souhaitable que les premiers initiés à la terminologie au Venezuela s’intègrent davantage au circuit international en participant aux rencontres futures (colloques, congrès, tables rondes, etc.) et aux travaux menés en collaboration, tels que les recherches sur la normalisation (ISO), les problèmes de la variation linguistique (français, espagnol, anglais, etc.), les fondements théoriques et pratiques de la terminologie et de la terminographie.

Trois conditions essentielles sont à la source du succès de la mise en marché de la terminologie au Venezuela : la volonté du gouvernement vénézuélien; le désir d’aider et de collaborer de la part des gouvernements et des organismes étrangers qui possèdent une profonde expérience de la terminologie et de la terminographie et qui veulent bien l’exporter; enfin, et surtout, la volonté tacite de tous les Vénézuéliens préoccupés par les questions d’aménagement terminologique et linguistique de prendre en main leur propre projet de terminologisation. L’impulsion caracasienne doit avoir des prolongements pour le bénéfice de l’ensemble du monde hispano-américain.

Note

[1] Le texte qui suit constitue à la fois le compte rendu d’un séminaire de terminologie, un état de la question de la terminologie au Venezuela, tout particulièrement à Caracas, et quelques réflexions personnelles sur l’avenir de la terminologie en Amérique du Sud.

Synonymie, néonymie et normalisation en terminologie

J’ai choisi d’examiner le texte de monsieur Alain Rey de manière à éclaircir un certain nombre de rapports troubles et rarement évoqués à ce jour. Il ressort nettement que dans l’exposé de A. Rey il y a une tentative de poser côte à côte et, par le fait même, d’opposer les éléments suivants : linguistique, terminologie, lexicographie (générale et terminologique). Chacun des éléments est dégagé d’un ensemble où ils étaient fondus et parfois confondus. Ce sont les progrès des connaissances en terminologie en tant que science ou discipline qui ont permis de situer chacune de ces trois branches de la connaissance dans un cadre qui leur soit propre, de révéler leurs particularités et de recréer le faisceau des liens qui les unissent. Chacun de ces éléments peut être séparé de l’autre, être autonome, mais ils sont par ailleurs inséparables, constituant un tout lorsqu’il s’agit d’analyse. Autrement dit, il paraît inconcevable de travailler en terminologie sans se frotter ou s’être frotté à la linguistique et à la lexicographie.

Un autre argument qui relève de préoccupations internes à la terminologie m’a fourni la matière de ce commentaire. Il s’agit des remarques métalinguistiques ou métaterminologiques que l’on rencontre continuellement dans tous les textes et qu’on entend dans toutes les discussions de tous les colloques, à savoir la non-fixation du vocabulaire de notre propre discipline, malgré les rares recueils normalisés ou en voie de normalisation, travaux qui s’effectuent surtout sous les auspices de l’ISO. Il n’y a pas encore de concertation en la matière. À la fin de ce colloque, on pourra compiler les nombreuses précautions oratoires des intervenants. L’un aura préféré utiliser concept, l’autre notion, l’un choisira définitoire, l’autre définitionnel, ainsi de suite. Nous sommes des maniaques de la précision linguistique certes, mais surtout chacun est obsédé par ses propres vues, ses besoins particuliers, sans grande chance de concession ou de conversion aux idées des autres, sauf après un échange d’arguments convainquants ou une lutte acharnée. Aussi mes propos seront-ils pour la plupart métaterminologiques tout en illustrant à loisir les thèmes de ce colloque. Bien de nos mots sont synonymes ou presque (notion/concept; terme/terminologisme), bien de nos mots sont peu ou prou définis (définition, synonymie). Ainsi le titre même de l’exposé de A. Rey constitue-t-il une chaîne parfaite : synonymie est un vieux terminologisme dont le lexicographe retrace brièvement l’origine; néonymie tente de s’enchâsser depuis quelques années dans le lexique terminologique; orthonymie est encore un néologisme idiolectal à propos duquel des remarques surgiront vraisemblablement très bientôt et qui régleront peut-être son avenir comme terme. Synonymie est « normalisé », c’est-à-dire accepté et reconnu par tous d’une manière plus ou moins implicite, néonymie est recommandé ou critiqué (dans le sens de « soupesé ») par quelques autorités, orthonymie arrive dans le décor supporté par la réputation de son inventeur, condition qu’il ne faut pas négliger dans l’implantation d’un nouveau terme.

En quelque sorte ce commentaire sera le revers pratique et complémentaire de l’exposé théorique de A. Rey. Un cas d’analyse interne. Sur la base de la minitypologie des systèmes notionnels esquissée par Rey, quelques autres remarques émailleront mon intervention. Cela m’a semblé une manière pertinente de trouver le lien, le rapport qui unit ou sépare synonymie, néonymie et normalisation terminologique.

D’entrée de jeu dans l’exposé de A. Rey, la perche était tendue à qui se préoccupe de néologie puisque le titre fusionne ni plus ni moins le problème que je désire examiner : néonymie est-il le synonyme d’un autre terme et est-il normalisé ou normalisable? L’apparition du terme dans le titre de l’exposé incite au voyage à l’intérieur de la terminologie; il est complété par l’invitation de l’auteur à discuter des avantages et des inconvénients de ce terme nouveau, c’est-à-dire en somme de scruter sa définition et les synonymes qui l’entourent puis de porter un jugement sur la possibilité ou sur l’opportunité de le normaliser.

La première occurrence du terme néonymie est marquée par des guillemets dans le texte de Rey (p. 281, 2e par.), à l’exemple des éléments linguistiques nouveaux qui apparaissent pour la première fois dans un texte : le marquage signifie la distanciation par rapport à l’innovation lexicale : distanciation linguistique, distanciation personnelle du créateur, acceptation sous réserve, rejet ou encore attente. Par ailleurs, néonymie est inséré dans le titre entre deux termes qui ont eux-mêmes peu de concurrents synonymiques jusqu’à ce jour. Ainsi en consultant quelques dictionnaires (de langue, de linguistique et de synonymie) pour le terme synonymie, on ne peut guère retenir que le terme équivalent comme synonyme de synonymie. Mais sans grande conviction. Peut-être s’agit-il là de l’une des rares familles de mots ou de termes où l’entente terminologique est quasi totale. Du moins jusqu’à ce que quelqu’un s’en avise de trop près! A. Rey introduit dans son discours un néologisme pour désigner l’activité normalisatrice : orthonymie. Ce faisant, il fait prendre conscience de la nécessité de structurer cette activité ce qui conduira inévitablement à en subdiviser puis identifier par d’autres néologismes les phases de déroulement. Des créneaux terminologiques à combler sont donc prévisibles.

Curieusement, les termes synonymie et normalisation qui appartiennent autant à la terminologie qu’à la linguistique, ne sont normalisés par aucune autorité, si ce n’est sous la forme de quelques recommandations ou de projets de norme en voie d’élaboration. La littérature linguistique qui se penche sur ces problèmes est rare et attendue. Néonymie quant à lui est un terme apparu récemment (deux ou trois ans) dans le discours des terminologues qui sentaient le besoin de distinguer une fois de plus les concepts de « langue générale » et de « langue terminologique ». À ma connaissance, néonymie n’a pas encore ébranlé le discours des linguistes, qui continuent à reconnaître l’ancienne terminologie, étant donné que leurs regards portent davantage sur la langue en général. On peut donc penser que dans les réflexions des linguistes sur la terminologie, le flottement entre néologie et néonymie perdurera encore un moment. Il n’y a pas de systématisation dans son emploi. Il ne peut s’agir d’un hasard, mais bien plutôt d’une hésitation, ou d’une décision de laisser le terme le plus récent en liberté jusqu’à ce qu’une autorité le prenne en charge et l’assume en le répandant.

Ce que je veux examiner et décrire, c’est le caractère ou le degré de synonymie du terminologisme néonymie lorsqu’il est mis en rapport avec le terminologisme néologie. Les remarques qui suivent concernent également les dérivés immédiats des deux termes, comme néologisme, néoloque, néonymie, néonymiste. Ces observations seront en outre des indices idéologiques de la nécessité de reconnaître ou de normaliser ces termes; à tout le moins de déterminer pour chacun des fonctions propres. Pour l’instant, l’apport ne sera que descriptif. Je ne fais que recenser les possibilités sous la forme de scénarios. À partir de ces exemples, on pourra extrapoler pour d’autres secteurs de la terminologie ce qui peut se produire lorsqu’une innovation linguistique est insérée ou tente de s’insérer dans le système. L’ordre des remarques n’est nullement prioritaire.

  1. Jacques Cellard écrit que néonyme « tend à remplacer néologisme, ancien et classique, mais isolé, alors que néonyme [...], prend place dans la série très productive : synonyme, homonyme, patronyme, toponyme, etc. » (500 MN, p. 77). Il donne donc le terme comme synonyme quasi absolu de néologisme, si l’on excepte le critère temporel qui les sépare. Il montre que le terme le plus récent est une création synchronique motivée linguistiquement, c’est-à-dire que ses composantes étymologiques sont transparentes (néo- « nouveau » et -nyme (onoma) « nom »). De plus, cette réfection permet d’inscrire l’élément nouveau dans un paradigme productif alors que néologisme demeure plus isolé, du moins dans cette catégorie de termes linguistiques (cf. par ailleurs la productivité des dérivés linguistiques en -isme : régionalisme, argotisme, canadianisme, étatsunisme, etc.). Le raisonnement décrit ici pour néonyme vaut bien entendu pour néonymie en face de néologie. On reprocherait donc à néologisme et à néologie leur vieillesse, leur caractère classique et diachronique.

    Cette alerte conduit, par lien de cause à effet, à remotiver les anciens termes, c’est-à-dire à retrouver le sens étymologique de néologie (néo- « nouveau » et -logie (logos) « discours ») pour lui redonner le sens original et littéraire du 18e siècle. Enfin, Cellard ne stipule pas si ses remarques font la distinction entre la langue générale et les langues terminologiques.

    Schéma qui montre le remplacement du terme « néologie » par « néonymie ».

    L’équation signifie ici qu’un terme ancien, moins adéquat cède sa place à un plus jeune qui paraît plus apte à exprimer la notion sous-jacente.

  2. D’autres linguistes-terminologues (termino-linguistes) croient que l’usage de néonymie devrait être restreint à la langue terminologique tandis que néologie verrait son aire d’emploi circonscrite a la langue générale. En spécialisant les termes ou en leur donnant des définitions légèrement différentes, on sort carrément du domaine de la synonymie pour déboucher sur un nouveau problème soit celui de la hiérarchisation des éléments. On peut supposer que dans ce cas néonymie et néologie deviendraient des cohyponymes auxquels il faudrait trouver un générique ou un hyperonyme. Cet élément hypothétique, pour l’instant inexistant, recouvrirait la langue générale et la langue terminologique. Quel serait ce néo-quelquechose?

    Schéma qui distingue le sens de « néologie » et de « néonymie ».
  3. D’autres encore pourraient suggérer que néologie soit l’hyperonyme ou le générique de néonymie qui serait alors, cantonné au rôle d’hyponyme ou de spécifique tant pour la langue générale que pour la langue terminologique. Il ne serait alors plus question de synonymie puisque néologie jouerait le même rôle envers néonymie que fleur envers tulipe.

    Schéma qui présente « néologie » comme un hyperonyme de « néonymie ».
  4. On pourrait aussi songer à néologie comme hyperonyme de néonymie tout en restreignant le sens de celui-ci à la langue terminologique. Une case vide resterait à remplir et c’est celle de la langue générale. Il faudrait alors créer un nouveau terme cohyponyme de néonymie, un autre néo-quelquechose. Ce cas constitue une variante du précédent.

    Schéma qui présente « néologie » comme un hyperonyme de « néonymie », qui n'est liée qu'à la langue générale.
  5. Alain Rey distingue encore un autre palier. La néologie correspondrait au besoin et aux procédés d’enrichissement du langage, d’augmentation du stock lexical d’une langue (p. 290). Elle pourrait alors renvoyer à une activité linguistique proprement théorique. Tandis que la néonymie se cantonnerait au besoin et aux procédés de désignation des choses (p. 290). Elle serait donc davantage une activité pratique, industrielle en quelque sorte tout en demeurant tributaire de la terminologie et de la néologie, de la linguistique en somme. La néologie serait donc le versant linguistique potentiel puisqu’elle serait en rapport avec le lexique, les structures linguistiques, etc. La néonymie constituerait le versant terminologique actantiel, la réalisation concrète de la néologie sous la forme des unités multiformes que sont les syntagmes, les symboles, les formules, etc. La néologie génère les règles d’augmentation du lexique d’une langue, la néonymie transforme ces règles en produits lexicaux et terminologiques. En un sens, la néonymie serait subordonnée à la néologie. Cette hiérarchisation permet de retrouver le couple activité (néologie) / production ou réalisation (néonymie). Il reste à déterminer si ces distinctions valent pour la langue générale et pour la langue terminologique.

    Schéma qui présente la « néologie » (théorique) comme la source de la « néonymie » (pratique).

Ces cinq comportements devant un phénomène notionnel illustrent les principaux thèmes du colloque. La terminologie comme beaucoup de sciences et de techniques élabore sa terminologie interne à mesure qu’elle se développe. Il est superflu de rappeler que bien des discussions tournent court ou s’éternisent par manque de consensus entre les intervenants. Il n’est pas un seul colloque, une seule rencontre où l’on n’entende proposer un terme nouveau pour faire progresser notre discipline. Que cela soit bien ou mal, cela demeure un fait observable. Bon an mal an la terminologie terminologique s’enrichit, son vocabulaire se précise, certains de ses vieux termes sont relégués dans les fichiers des collectionneurs de mots ou de termes ou simplement oubliés.

On nous permettra une remarque supplémentaire à propos de néonymie et du dérivé néonyme. Le raffinement terminologique et sémantique peut tendre vers une telle perfection que certains objecteront que néonymie et néonyme ne sont pas satisfaisants. Étymologiquement néonymie et néonyme incluent nom, mot et terme (ou terminologisme). Il serait peut-être plus juste d’utiliser néoterme ou néoterminoloqisme plutôt que néonyme lorsqu’il est question de terminologie?

Pour se distancer de la linguistique générale et par esprit d’indépendance, la terminologie a donc développé de son côté une terminologie nouvelle de manière a spécifier son champ d’activité. Ainsi, au cours des récentes années, on a vu apparaître des distinctions capitales entre des appellations comme :

Comme on l’aura constaté, l’état de pénétration de ces unités dans l’usage varie. Certaines s’implantent rapidement dans les habitudes langagières, d’autres sont freinées par des résistances gui n’ont pas toujours des origines linguistiques et objectives. Tantôt, l’arrivée d’une unité nouvelle peut raffermir le système, tantôt elle peut le déstabiliser (cf. par exemple le problème très actuel de la féminisation des titres, problème sur lequel il n’y a pas lieu d’épiloguer maintenant).

Ainsi pour reprendre l’exemple du couple néologie/néonymie, le lexicographe sera à son tour intéressé par ces phénomènes car il est devant la redoutable tâche de sélectionner les unités pour son dictionnaire. Quelles seront ses attitudes devant ces deux unités ainsi que devant leurs dérivés les plus immédiats.

  1. Il peut les prendre en charge toutes les deux, ce qui amènera une modification sémantique de néologie dans les dictionnaires et sans doute une révision du réseau analogique, s’il y a lieu.
  2. Il peut conserver le statu quo, c’est-à-dire ne rien changer à la description actuelle et rejeter néonymie parce que le terme est trop récent, trop spécialisé ou peu cautionné par les publics qu’il concerne.
  3. Il peut rejeter néonymie comme terme mais ajouter à néologie le sémantisme particulier de néonymie augmentant donc le nombre de sens de néologie dans les dictionnaires.

À toutes fins pratiques, le lexicographe devra modifier l’équilibre de la microstructure de l’article néologie sous peine de prendre du recul en face de la réalité.

L’exposé de Alain Rey jette sous le pic de la recherche et de la réflexion un certain nombre d’autres problèmes terminologiques qui méritaient un peu plus de lumière. Il conviendra d’approfondir cette matière brute dans un avenir rapproché puisque les résultats acquis permettront de cerner davantage notre discipline et de la mieux définir. On notera que jusqu’à maintenant la grande majorité des recherches étaient générales, les questions posées également. Désormais, l’atomisation, la dissection sont de rigueur pour mieux comprendre et mieux connaître la terminologie comme discipline. Les mécanismes généraux identifiés sont mis à nu et scrutés jusque dans leurs moindres parcelles. On passe de l’atome aux composantes même du noyau, comme on est passé de l’informatique à la microinformatique. La terminologie est désormais une structure éclatée. Elle apprendra ainsi à mieux se connaître afin de perfectionner ses méthodes.

Ainsi dans la communication du lexicographe robertien, la terminologie dans son ensemble doit céder le pas à la socioterminologie, à l’analyse interne des théories et des pratiques de la terminologie en tant que système langagier intégré à l’ensemble des systèmes d’études de la langue. Somme toute, il s’agit d’un raffinement dans le sens d’approches multiples des objets terminologiques aboutissant à des résultats multiples applicables en tout ou en partie à chaque type de conceptualisation, à chaque microsystème de termes.

Plus vulgairement, A. Rey révèle que l’étude de la synonymie en terminologie variera et produira des résultats différents selon que l’objet terminologique est envisagé du point de vue des sciences pures, exactes ou appliquées, du point de vue des sciences humaines, du point de vue des techniques ou des technologies, etc. L’étude théorique et pratique de la synonymie devra tenir compte de ces facteurs différenciateurs. Auparavant et traditionnellement, la synonymie englobait tout autant la langue générale que la langue terminologique. Les linguistes ne songeaient guère à effectuer des distinctions devenues aujourd’hui de rigueur.

Le parallèle est donc fait entre la synonymie vue par les linguistes et la synonymie abordée par le biais de la terminologie où elle s’appuie sur des « classes référentielles et des valeurs de vérité » (p. 287). En linguistique, la synonymie est observée d’une manière extérieure, descriptive et sans intention d’intervention normalisatrice ou régulatrice ou « orthonymique » et de manière à produire des règles, des principes, des méthodes, des théories. En terminologie, au contraire, l’intention de départ est subjective, prescriptive et pratique. Il s’agit de réduire à tout prix les pléthores synonymiques. La mise en branle d’un processus de régulation réductif a pour but ultime de déboucher, tout au moins dans l’idéal, sur l’objet terminologique unique. L’opération de « dégraissage » des appellations multiples pour une notion est si fortement implantée dans les travaux de terminologie, qu’elle ressemble à un combat à finir où le seul survivant sera la manifestation de la loi du plus fort et de la raison d’intervenir. Le processus de normalisation ou d’orthonymie est évidemment lié à des facteurs d’ordre intellectuel, sociohistorique et sociopolitique dont les incidences restent cependant linguistiques. Mais malgré les désirs d’atteindre l’équation idéale (une notion = un terme), il faut considérer comme exceptionnels les cas où on y parvient en terminologie, car les « rapports de l’homme au monde passent par l’attribution de signes aux objets de la connaissance et de la pratique » (p. 288) mais selon des perspectives variées qui accréditent les formulations ou les désignations multiples, autrement dit synonymiques.

  1. Dans les systèmes hypothético-déductifs (mathématiques, logique), la normalisation est en apparence spontanée, interne en quelque sorte, c’est-à-dire sans l’étape de purgatoire que nécessite le mûrissement de certains groupes de termes dans d’autres terminologies où l’on n’arrive plus à choisir, entérinant la synonymie par l’inertie et l’érigeant presque en système. Les systèmes évoqués ici sont tenus de fonctionner en continu et ils ne laissent pas le temps aux variantes synonymiques de s’installer. Étant donné le nombre limité d’usagers, le consensus est plus rapide et la régularisation interne plus aisément contrôlable.
  2. Dans certaines sciences expérimentales et humaines, la synonymie interthéorique est plus attendue étant donné la multiplicité des points de vue et des théories qui sont fortement liés à des idéologies. Celles-ci vont parfois si loin que la subdivision en sous-écoles est inévitable, chaque maître défendant sa façon de voir, la particularisant. La particularisation constitue une reconnaissance par les autres groupes, un moyen d’identifier l’un par rapport à l’autre, d’être indépendant en somme. Mais en même temps, elle rompt le consensus, elle écarte l’entente collective. Ainsi de certains synonymes en linguistique, en psychanalyse et en terminologie, sans que l’énumération de ces domaines soit restrictive.
  3. Dans les sciences naturelles où il s’agit avant tout de comparer et de classer, la synonymie semble plutôt liée à des strates temporelles, entraînant ce que Alain Rey appelle la synonymie diachronique. Les causes peuvent en être la survie des anciens noms, la concurrence interlinguistique (latin, grec, français, etc.), l’évolution conceptuelle amenant des façons nouvelles de comparer et de classer. La synonymie qui est ici la plus évidente est donc celle qui est installée verticalement dans le temps, illustrant une autre tendance ou particularité de la synonymie en terminologie. Une synonymie horizontale (synchronique) existe également dans ces sciences. Elle se fait alors de la langue naturelle à la langue pseudonaturelle ou artificielle; des formules, des symboles, des graphiques sont opposés aux terminologismes qui se déroulent linéairement dans l’espace.
  4. Dans les terminologies techniques et technologiques, la distinction se situe dans le caractère non naturel de l’objet de la connaissance. Autrement dit, l’objet ou les procédés sont des produits de l’intervention humaine. Ils sont artificiels, des artefacts qui résultent de la manipulation humaine. La communication est ici subordonnée à la multiplicité des niveaux socioprofessionnels, sociotechniques et sociotechnologiques. La communication est orientée tous azimuts : la technique et ses produits touchent tout le monde tandis que les sciences exactes, les systèmes théoriques purs n’atteignent en général qu’une faible partie du public et, qui plus est, du public instruit des choses. Des couches temporelles de tout à l’heure, on passe à des strates humaines, à des catégories qui vont de l’inventeur en passant par le producteur pour aboutir à l’utilisateur, sans qu’il y ait interruption dans l’échelle. Cette autre synonymie est à la fois verticale et horizontale, c’est-à-dire qu’elle dépend de la sociohiérarchisation des intervenants et qu’elle se répand dans l’espace, soit sur un même territoire, soit sur des territoires différents. À chaque niveau, les conditions de la communication changent. On dénomme d’abord la notion, puis on la redénomme ou on la codénomme, etc. On peut en trouver des milliers d’exemples dans la terminologie de l’alimentation et dans celle plus récente de la vidéo, par exemple.
  5. Dans les terminologies discursives données comme exemples par Alain Rey, en l’occurrence la philosophie et le droit, un voile laisse croire à certains utilisateurs que ces discours se rapprochent de la langue générale et qu’ils sont limités à des langages naturels dans lesquels il y a peu de contrôle sur la synonymie. Dans le premier cas, celui de la philosophie, la conceptualisation est permanente, mouvante. La langue y est rarement fixée ou fixable, produisant de la synonymie par absence de cohérence, par ambiguïté de la chose ou de la notion. Alors que pour le droit, qui relève d’une conceptualisation quasi fixée au préalable, au moment même de l’élaboration du discours la normalisation s’installe. Cette prescription de départ rejette ou paraît rejeter la synonymie. Il y a cohérence interne en apparence et s’il y a ambiguïté c’est pour le décodeur qui est peu familier avec ce langage légal. En droit, on quitte presque le langage naturel pour accéder au langage devenu semi-artificiel, précodé.

Alain Rey a jeté quelque lumière et posé quelques jalons nécessaires pour élaborer une typologie de la synonymie qui sort chapeautée par la terminologie et non plus uniquement du ressort de la linguistique. La nouveauté consiste à avoir disséqué la terminologie seule pour constater que le fonctionnement de la synonymie varie suivant la catégorie de données terminologiques à laquelle le chercheur a affaire : systèmes purs, sciences expérimentales, sciences naturelles, terminologies techniques, terminologies discursives. Certains systèmes notionnels excluent certains types de synonymies pour ne conserver que le gant qui leur va. Des types universels existent sans doute, mais le constat qui demeure laisse voir qu’en terminologie il n’y a pas qu’un seul système de termes mais des systèmes de termes. Il reste à le prouver par l’analyse pratique de ces systèmes variés et à l’aide de corpus étoffés.

Dans son troisième volet qui est réducteur en quelque sorte, le lexicographe aborde la normalisation qu’il souhaite appeler désormais orthonymie. La facilité à normaliser est fonction du système de notions abordées ainsi que de facteurs qui dépendent du nombre et de la qualité des locuteurs visés. En fait, les terminologies techniques s’avèrent sans doute les plus difficiles à réduire du fait de leur entière dépendance de la pratique sociale et du fait qu’elles sont le produit d’activités illimitées. En regard de cela, la normalisation des mathématiques est presque simple tout comme celle du droit : dénommer, c’est normaliser en même temps. Dès l’origine de l’objet, les règles sont stipulées, intransgressables. Souvent même elles sont préalables 3 l’acte de nommer et surveillées par des castes dans lesquelles tous les membres sont complices. Dans le cas des sciences expérimentales, la particularisation des recherches et l’esprit d’indépendance appellent le retour à l’entente, au collectif, seul lieu d’efficacité de la communication. Il faut alors réduire le plus possible les écarts et les cas particuliers et déboucher en conséquence sur une socialisation propre à faciliter la communication. Le recours à la normalisation s’impose alors. La plupart des sciences naturelles ont édicté au cours de leur histoire des règles de normalisation ou d’uniformisation. Des organismes et des comités nationaux et internationaux veillent à l’application et au respect des règles ce qui empêche la diffusion des synonymes inutiles. Le caractère interlinguistique de beaucoup de ces terminologies est un critère important dans la non-prolifération des synonymes; de même il facilite l’acte de normalisation. Pour ce qui est des terminologies discursives comme la philosophie, la théologie, la normalisation y semble peu présente ou peu utile, ces discours ne cherchant pas à se figer.

Somme toute, on pourrait se demander si la normalisation ou l’orthonymie dont l’utilité est incontestable est le meilleur moyen d’éliminer la synonymie? À son tour la normalisation construit une hiérarchie en identifiant des modalités d’emploi des termes, elle ne fait pas disparaître les termes concurrentiels non admis par des groupes ou par des clans. La question qu’il faudrait examiner est celle qui consiste à savoir si la normalisation existe elle aussi à des degrés divers, comme la synonymie, si elle peut être envisagée comme un phénomène dont l’application est généralisable dans toutes les circonstances terminologiques sous prétexte que l’intervention coercitive la plus efficace provient d’un organisme international ou de l’État.

La situation de la terminologie au Québec[1]

1. L’origine

Depuis le début des années 60, avec l’émergence de la Révolution tranquille, la terminologie québécoise bénéficie d’infrastructures politiques qui ont revêtu la forme de lois linguistiques successives. La plus récente de ces lois, la Charte de la langue française, fut sanctionnée par l’Assemblée nationale du Québec en août 1977. Elle a fixé avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur le territoire québécois. Elle fait de celle-ci l’un des principaux instruments pour conduire efficacement le processus de la francisation des activités économiques du Québec. La contrainte législative imposée par la Charte ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors de la pratique terminologique ou de la recherche théorique. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel du Québec s’allie au projet global d’une société qui vit encore maintenant de profondes mutations. Isolé au nord-est d’une vaste zone de l’Amérique, le Québec abrite le berceau de la francophonie extra-européenne et il désire protéger et enrichir son patrimoine linguistique, contribuant ainsi au précepte de l’unité et de la diversité de la langue française.

L’intervention politique et linguistique de l’État a permis la formation, puis la consolidation de modèles socioterminologiques variés et originaux. Avec en arrière-plan de ma description la volonté dirigiste, au sens le plus noble du terme, ce sont ces modèles théoriques et pratiques que je voudrais évoquer sous l’angle d’une description très générale.

2. Caractéristiques de la terminologie

La mise en route de la francisation de presque tous les secteurs des activités professionnelles s’est appuyée sur ces modèles inédits. La francisation consiste pour l’État québécois à passer d’un ensemble de circonstances de la vie professionnelle où la langue anglaise était le code linguistique dominant à un nouveau mode de vie où le français deviendra la langue d’usage propre à satisfaire les moindres exigences de la communication en milieu de travail.

Cela signifie qu’au Québec la terminologie est institutionnelle, en ce sens qu’elle touche exclusivement l’usage officiel des termes et non pas leur usage individuel. La Charte définit des interventions qui conviennent en priorité aux institutions et non pas aux personnes agissant à titre privé. Ceci implique que dans l’exercice de ses fonctions officielles, l’individu est en situation de communication institutionnelle et non plus individuelle. Il doit alors choisir la norme de communication que l’institution impose d’une manière relative ou absolue. Il est lui-même dépersonnalisé au profit de l’institution qu’il représente. Il ne peut alors être tenu responsable des déficiences constatées dans la communication, la responsabilité en incombant à l’organisme, de même que la décision d’y remédier.

Le modèle terminologique québécois renferme également une autre caractéristique en ce qu’il est interventionniste. On peut donc raisonnablement parler d’interventionnisme terminologique, dont la forme la plus accomplie se retrouve dans les avis de normalisation et de recommandation de la Commission de terminologie de l’Office de la langue française.

Dans les milieux visés par la francisation, il est bien important de saisir cette double articulation de la terminologie qui est à la fois institutionnelle et interventionniste.

3. L’amalgame terminologique

La théorie et la pratique terminologiques québécoises sont fondues au creuset de quelques grands courants de recherche sur le langage et sur diverses autres sciences humaines. Notre conception de la terminologie est donc issue de la convergence de sources extralinguistiques, linguistiques, traditionnelles et sociolinguistiques. Pour l’ensemble de nos partenaires internationaux, cet amalgame représente un modèle fort original. Pour bien cerner et comprendre comment cette vision de la terminologie est née, puis s’est érigée en système, il convient de détailler les différents facteurs précédemment mentionnés. Ces facteurs ne se sont pas développés selon une structure linéaire. Ils résultent d’efforts collectifs et simultanés dans chacun des milieux.

3.1 Le facteur extralinguistique

Dans le domaine extralinguistique, l’originalité de la terminologie puise ses origines au carrefour des changements politiques, sociaux, culturels et éducationnels opérés au Québec durant les années 60. Parmi cette gamme de changements, les politiques linguistiques se sont rapidement imposées comme un élément crucial dans le processus de mutation sociale. Les lois à caractère linguistique qui se sont succédées au Québec au cours des vingt dernières années ont mis en valeur des structures d’intervention sans égal dans notre monde moderne. D’abord timides, ces législations sont devenues de plus en plus coriaces, jusqu’à la volonté ultime d’instaurer une situation linguistique uniforme pour tous les Québécois. La dernière de ces lois se révèle être la plus coercitive : elle stipule clairement que le statut qualitatif et le corpus de la langue française doivent être redressés et améliorés de manière à faire du français la seule langue officielle du territoire. Le jalon politique une fois en place, il a fallu faire surgir de l’imaginaire québécois une stratégie linguistique d’intervention. Cette stratégie comporte des facettes multiformes, mais elle s’incarne principalement dans le processus de l’aménagement terminologique.

3.2 Le facteur linguistique

Dès sa genèse, la terminologie québécoise a nécessité des recherches du côté de la normalisation et de la Iexicographisation. Il fallait rendre officielles les terminologies élaborées et trouver des canaux de diffusion. La publication de lexiques et de vocabulaires normalisés est apparue comme une solution efficace. L’attention des chercheurs québécois s’est donc tournée vers les travaux européens. La stratégie de normalisation a puisé ses sources auprès des travaux autrichiens en matière de terminologie systématique, dont on sait qu’Eugen Wüster fut l’un des chefs de file. Parallèlement, la stratégie lexicographique s’inspirait de l’expérience française. Les travaux autrichiens collant de près à la normalisation nationale et internationale (voir l’ISO) et à la documentation, et les travaux lexicographiques se ralliant à l’aspect lexicologique, la caractéristique dominante des maîtres d’œuvre québécois a été d’effectuer une jonction théorique et pratique réelle entre deux aspects jusque-là quasi indépendants des travaux sur le lexique. Les penseurs québécois possédant pour la plupart une formation universitaire en linguistique, on a vu naître une terminologie qui s’est détachée de ses amarres traditionnelles et qui s’est érigée en discipline autonome, à mi-chemin entre la linguistique et la traduction, mais s’abreuvant toujours à l’une et à l’autre. Cette perception s’est concrétisée dans une méthode de recherche terminologique qui met l’accent sur la notion ou le concept et qui a l’immense avantage d’unir les bienfaits de l’onomasiologie et ceux de la sémasiologie.

3.3 Le facteur de la traduction

L’activité traductionnelle qui existait antérieurement à l’apparition, puis à la systématisation de la terminologie, a également contribué à son développement. La terminologie ayant un caractère surtout bilingue, l’expérience de la traduction a largement profité aux responsables chargés d’élaborer une méthode de travail en terminologie. On est ainsi parvenu à reconnaître à la terminologie une place de choix dans les activités langagières. N’étant plus un simple satellite de la traduction, la terminologie influence à son tour le travail traductionnel tel qu’il se déroule au Québec.

3.4 Le facteur sociolinguistique

Enfin, l’un des pôles d’attraction majeurs dans l’essor de la terminologie en territoire québécois fut très certainement l’émergence d’un projet d’aménagement linguistique inspiré des recherches sociolinguistiques. À cet égard, le Québec constituait un terrain privilégié d’observation, d’analyse et de structuration des modèles d’implantation terminologique. Il fallait construire une méthode d’intervention étatique applicable au contexte de travail socio-économique et capable de provoquer des changements d’attitudes selon un calendrier bien établi. En effet, la situation linguistique devait d’abord être modifiée dans les entreprises. Outre les volets ressortissant aux aspects relatifs à la traduction et au lexique, ce milieu ambiant commandait une perspective nouvelle que la linguistique sociale n’avait fait qu’effleurer. Jusque-là, c’étaient surtout les comportements des individus dans leurs rapports avec la langue générale qui avaient fait l’objet d’expériences. La situation nouvelle exigeait une analyse des comportements exécutée en fonction des relations que l’individu entretenait avec les langues de spécialité. Les sociolinguistes québécois qui se préoccupaient du programme de francisation ont donc dû établir des procédés nouveaux d’analyse, qui se sont incorporés à la recherche terminologique pratique et qui ont fini par en constituer l’un des principes fondamentaux.

4. Les milieux de la terminologie

Les conditions strictes imposées par la Charte de la langue française ont permis de mettre progressivement en place au Québec un réseau d’intervenants en terminologie. Les milieux terminologiques québécois forment aujourd’hui quatre importants sous-ensembles interreliés, qui participent chacun à leur manière à l’aménagement terminologique français du Québec. D’une part, chacun de ces groupes d’intérêts a pour but de s’autogérer en matière de travaux terminologiques. D’autre part, ils concourent tous ensemble à l’enjeu unique de la francisation.

Nous voudrions examiner quatre de ces intervenants collectifs. Deux d’entre eux œuvrent en relation étroite avec les directives contenues dans la Charte : l’Office de la langue française et les entreprises privées et parapubliques. Deux autres coopèrent aux efforts de francisation malgré leur position plus extérieure au regard de la loi. Il s’agit de la Direction générale de la terminologie et de la documentation de Bureau des traductions du gouvernement fédéral et des universités. Chaque groupe a un rôle déterminé à accomplir dans la stratégie globale d’implantation terminologique.

4.1 L’Office de la langue française

Le rôle interventionniste de l’Office de la langue française est clairement défini dans la Charte. Cet organisme s’est imposé comme l’instigateur des travaux terminologiques pour l’ensemble du Québec. Ses réflexions et ses actions, de même que l’évolution de son mandat ont été l’occasion de mettre successivement au point une gamme de méthodes qui couvrent aujourd’hui la plupart des aspects du dossier linguistique du Québec. Progressivement, surtout depuis le début des années 70, les méthodes élaborées sont passées du plus pratique au plus théorique suivant en cela le même cheminement qui a permis le passage du « faire » vers le « faire faire ». La description des méthodes est donc devenue urgente. Initialement inspirateur et agent de la francisation, l’Office transforme son rôle. Il agira dorénavant comme conseiller et animateur pour les questions terminologiques. Après l’achèvement de la francisation, sa mission ultime consistera à être le modérateur de l’activité terminologique au Québec.

De ses expériences multiples, l’Office a tiré quelques grandes lignes de force sous la forme de méthodologies de travail et de recherche qui seront évoquées maintenant.

4.1.1 La terminologie systématique

La publication d’une méthodologie de la recherche terminologique systématique remonte à 1978. Elle procède d’une première tentative datant du commencement de la décennie 70 alors que le premier Office de la langue française publiait un Guide de travail en terminologie. Ce guide était davantage une compilation de connaissances théoriques et pratiques glanées çà et là dans les rares ouvrages traitant de terminologie et de lexicographie. Malgré sa vétusté, cet opuscule demeure un ouvrage de référence pour les néophytes. La méthodologie actuelle décrit toutes les étapes du travail de recherche en terminologie systématique : du début de la recherche, c’est-à-dire le choix du domaine, jusqu’à sa conclusion logique, o’est-à-dire la publication d’un lexique, d’un vocabulaire ou d’un dictionnaire terminologique, chacune des phdses est expticitée et détaillée à partir de considérations d’ordre théorique et pratique. Cette méthodologie générale sert de moule à presque toutes les autres évoquées par la suite.

4.1.2 La terminologie ponctuelle

La recherche terminologique ponctuelle répond à des besoins différents de la précédente mais néanmoins complémentaires. Les demandes sont acheminées à l’Office par téléphone (service S.V.P.) et par courrier; il arrive aussi que des personnes se présentent au bureau. Les questions peuvent être relatives à un seul terme ou encore à une courte série de termes. Il peut s’agir de la recherche d’un équivalent français pour un terme anglais, ou encore du remplacement d’un terme indésirable, ou encore de la création d’un néologisme pour dénommer une réalité nouvelle. Le caractère de ponctualité d’une telle démarche trouve son corollaire nécessaire dans le très court laps de temps imparti pour trouver la solution et préparer la réponse. Le terminologue doit faire connaître instantanément ou différer d’un jour, au plus de quelques jours, sa réponse. La démarche terminologique ponctuelle se distingue donc de la démarche systématique par ses objectifs et ses moyens. Le Service des consultations de la Direction de la terminologie a préparé une méthodologie de la recherche ponctuelle qui définit d’une manière plus appropriée les recherches documentaires et lexicographiques indispensables pour répondre rapidement à une demande ponctuelle. Il a élaboré une fiche de travail qui permet de suivre de bout en bout le cheminement d’une recherche et même de procéder à l’enregistrement de la réponse dans la banque de terminologie sans avoir à passer par un travail de transcodage de la fiche. Le lien continu avec l’usager, l’urgence des décisions et l’aspect le plus souvent oral des démarches caractérisent la recherche terminologique ponctuelle à l’Office. Cette méthodologie est en voie de publication.

4.1.3 La terminologie néologique

La néologie constitue l’un des fondements essentiels de toute recherche terminologique factuelle ou thématique. Aucune science ou technique récentes, aucune discipline nouvelle ne peuvent établir leur terminologie sans se heurter à un moment ou à un autre au besoin néologique. Les travaux de néologie peuvent se dérouler selon trois axes distincts : la néologie ponctuelle, qui offre une solution instantanée à un problème terminologique nouveau et individuel; la néologie systématique, qui comble les lacunes lexicales dans un domaine d’activité pour lequel un terminologue élabore un vocabulaire ou un lexique; la néologie sélective ou demi-systématique, qui ne recense que (es unités terminologiques néologiques pour un secteur d’activité donné.

Les deux premières catégories rattachent respectivement leur méthode à celles de la terminologie ponctuelle ou systématique. La dernière bénéficie d’une méthode particulière, distincte des deux autres sous plusieurs aspects. Leur caractère commun réside dans la mise au point d’un filtre linguistique et lexicographique dont l’objectif est de permettre à coup sûr l’identification du statut néologique ou lexicalisé des termes retenus lors du travail de dépouillement, ou proposés pour dénommer une nouvelle réalité ou pour remplacer un terme indésirable. La description détaillée de cette méthode est en voie d’achèvement et elle devrait être publiée cette année.

4.1.4 La normalisation

La stratégie d’aménagement terminologique prévoit à priori le recours au processus de la normalisation. En principe, c’est le point d’aboutissement des travaux terminologiques. L’élaboration d’un dictionnaire terminologique se termine presque toujours par la normalisation de son contenu. L’acte de normalisation marque donc la reconnaissance de sa qualité intrinsèque et son acceptation par les milieux socioprofessionnels auxquels il s’adressait. Selon la procédure terminologique courante, la normalisation d’un lexique ou d’un vocabulaire relevait de la responsabilité du terminologue et du comité formé à l’occasion de ce que l’on appelait un chantier terminologique. Cette première manière de normaliser est celle qui est décrite dans la méthodologie de la recherche systématique.

En 1978, la normalisation a pris une autre ampleur. Sous l’impulsion de la Commission de terminologie de l’Office de la langue française et des diverses commissions ministérielles de terminologie, une démarche méthodologique nouvelle a été développée. La recherche fondamentale demeure toutefois similaire à celles décrites précédemment. La préparation des dossiers de normalisation est confiée à des terminologues de l’Office ou de l’extérieur de l’organisme qui appliquent les principes et les méthodes habituels aux étapes prévues.

Le cheminement d’un dossier est le suivant :

  1. Nature de l’avis demandé;
  2. Origine de la demande (personne ou organisme);
  3. Exposé détaillé du problème;
  4. Données terminologiques nécessaires à l’étude de la demande;
  5. Consultation des spécialistes du domaine touché par la demande;
  6. Propositions du rédacteur du dossier;
  7. Étude en commission et acceptation des propositions;
  8. Entérinement par les membres de l’Office de la langue française;
  9. Parution des avis de recommandation et de normalisation dans la Gazette officielle du Québec.

Selon la complexité du dossier analysé et scs implications, les décisions peuvent survenir sous la forme d’avis de normalisation ou de recommandation.

La Commission de terminologie étudie des demandes qui revêtent diverses formes :

  1. Les dossiers de termes isolés, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur un terme ou un petit groupe de termes.
  2. Les dossiers d’envergure plus théorique, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur des questions plus globales, comme la féminisation des titres, les règles d’écriture, etc.
  3. Les dossiers lexicographiques, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur des dictionnaires terminologiques produits par des terminologues de l’Office ou d’organismes externes.
  4. Les énoncés de politique, c’est-à-dire qu’elle prépare ou fait préparer des politiques linguistiques qui ont pour but de statuer théoriquement sur un aspect ou un autre du programme d’aménagement linguistique et terminologique de l’Office (emprunt, régionalismes, qualité de la langue, néologie, etc.).

Tel que le stipule la Charte de la langue française, la Commission de terminologie coiffe donc désormais toutes les recherches qui conduisent à des décisions de normalisation ou de recommandation. Ainsi l’uniformisation et l’harmonisation de la normalisation sont assurées.

4.1.5 Les régionalismes

Le français utilisé au Québec a créé au fil des siècles un grand nombre de particularités lexicales, phonétiques et, dans une moindre mesure, des particularités grammaticales et syntaxiques. Des raisons d’ordre historique font qu’il faut tenir compte de ces différences d’avec le français européen, langue source. Idéologiquement, le processus de l’aménagement linguistique et terminologique postule la reconnaissance des régionalismes linguistiques propres au Québec, tout spécialement dans le domaine lexical. Ainsi, certains archaïsmes, dialectalismes, amérindianismes, néologismes et termi-nologismes sont-ils protégés et entérinés par l’Office. L’importance uantitative des québécismes a poussé l’organisme à s’occuper de ce ossier d’une manière toute spéciale. Une méthode de reconnaissance et d’acceptation des régionalismes a donc vue le jour. Elle prend appui sur les démarches terminologiques précitées, de même que sur les grandes conceptions actuelles de la lexicographie, qui valorisent de plus en plus la description totale ou partielle des patrimoines linguistiques régionaux des communautés francophones. Pour l’instant, cette méthode d’identification des québécismes découle d’un énoncé de politique sur les régionalismes lexicaux. Ce texte sert de filtre pour accepter ou rejeter les régionalismes. Il prévoit aussi des circonstances de non-intervention. La publication de l’énoncé est prévue pour le printemps.

4.1.6 La banque de terminologie

Les résultats nés des recherches terminologiques multiformes évoqués dans les cinq premiers points trouvent leur aboutissement dans la consignation dans la Banque de terminologie du Québec. L’enregistrement dans le grand réservoir de termes qu’est une ban-ue obéit à un certain nombre de règles strictes et bien définies afin ’assurer l’uniformité des données recueillies et rediffusées par la suite en direct ou en différé. Je ne fais que souligner cet aspect important du travail terminologique puisque non seulement il ne peut plus être ignoré, mais qu’il forme la voie de l’avenir. Par l’intermédiaire de terminaux disposés en plus de quarante points cruciaux du Québec, la banque de terminologie est maintenant en liens directs et constants avec la plupart des grandes entreprises québécoises.

4.2 Les entreprises privées et parapubliques

Le second sous-ensemble qui gravite dans l’orbite de l’Office de la langue française est celui formé des grands représentants des secteurs de l’activité socio-économique, soit les entreprises du secteur privé et celles du secteur parapublic. Ensemble, elles constituent la pierre angulaire du processus de la francisation. Elles sont à la fois le point de départ et le point d’arrivée des travaux terminologiques. Les objectifs fixés par la Charte de la langue française les ont donc incitées à avoir un rôle participatif et à se doter de méthodes de travail dont la plupart s’inspirent largement de celles de l’Office. À tout instant, ces entreprises travaillent en étroite collaboration avec les terminologues-conseils de l’Office. Leurs services de terminologie sont fort bien structurés et pourvus de tous les instruments modernes nécessaires à l’accomplissement du mandat de francisation. Grâce aux terminaux installés chez elles, l’accès aux principales banques de données terminologiques est instantané. Conscientes de leurs responsabilités dans le milieu québécois, les entreprises privées d’envergure, telles Bell Canada, Québec Cartier, les entreprises parapubliques, telles Hydro-Québec, Téléglobe Canada, Radio-Canada, la Société d’énergie de la Baie James, viennent alléger le fardeau de l’Office en matière terminologique en produisant elles-mêmes leurs dictionnaires terminologiques.

4.3 La Direction générale de la terminologie et de la documentation

La Direction générale de la terminologie et de la documentation est un organisme qui est rattaché au Bureau des traductions du gouvernement fédéral du Canada. Sa vocation première n’est évidemment pas la francisation intégrale du Québec, mais bien plutôt l’instauration du bilinguisme dans les ministères et institutions fédéraux au Canada. Il n’en demeure pas moins que l’activité terminologique déployée par la DGTD a des répercussions qui sont loin d’être négligeables sur le processus de changement linguistique au Québec. Nombre de dossiers sont en effet soumis aux deux paliers de gouvernement afin qu’une décision commune soit prise. De sorte que les travaux de terminologie doivent être coordonnés afin que les deux instances gouvernementales fassent les choix appropriés, comme cela s’est fait pour la terminologie des produits laitiers, par exemple. Dans le cas de nombreux dossiers, l’influence réciproque des méthodes de terminologie se fait donc largement sentir. Une foule de terminologues fédéraux sont en activité au Québec; la plupart travaillent en terminologie française. Les contacts avec leurs homologues provinciaux sont monnaie courante et la concertation de plus en plus fréquente. L’état actuel des rapports entre l’Office et la DGTD permet de croire que d’ici peu les deux banques de terminologie les plus puissantes du monde occidental seront interconnectées. Les résultats des recherches terminologiques de ces deux géants de la terminologie en Amérique du Nord seront donc plus accessibles pour tout le monde et plus harmonisés. Un partage des tâches pourrait ainsi être envisagé. C’est une perspective d’avenir très souhaitable.

4.4 Les universités

L’université est un lieu de formation où les étudiants acquièrent les connaissances minimales fondamentales dans une discipline ou une autre. Les besoins du Québec en terminologues ont fait qu’en moins de dix ans presque toutes les universités québécoises ont revu ou mis sur pied des programmes d’études en terminologie, de sorte qu’aujourd’hui l’enseignement de la terminologie théorique et pratique est un fait accompli dans sept universités au Québec (Laval, Montréal, Sherbrooke, Concordia, McGill, Université du Québec à Trois-Rivières et Université du Québec à Montréal). Ce réseau d’enseignement universitaire disposé à travers le Québec permet de répondre à la demande en terminologues nouveaux ou encore de parfaire la formation en terminologie des traducteurs en exercice. L’enseignement est dispensé aux premier, deuxième et troisième cycles des études à Laval et Montréal. Ailleurs, seul le premier cycle existe. L’impact théorique et pratique de cet enseignement peut être mesuré positivement dans les différents milieux de travail évoqués jusqu’ici. L’universitarisation de la terminologie est un bienfait pour cette discipline et une reconnaissance de son statut autonome parmi les autres disciplines des sciences humaines et des sciences du langage. Elle contribue à encadrer la formation des futurs terminologues et à assurer une uniformisation de plus en plus sûre des travaux terminologiques réalisés au Québec.

Au cours de chaque trimestre, environ 500 étudiants universitaires québécois reçoivent sous une forme ou une autre un ou plusieurs cours de terminologie dont certains sont obligatoires et d’autres optionnels dans les programmes d’études. Ainsi, au trimestre d’automne 1982, j’ai donné un cours d’initiation à la terminologie auquel assistaient quelque 225 étudiants.

5. Conclusion

Il est malaisé de conclure un pareil tour d’horizon sur la situation de la terminologie au pays du Québec. Je n’ai fait qu’effleurer une bonne part de notre vécu quotidien en terminologie et tisser le réseau multiforme et complexe du fonctionnement de la terminologie chez nous. J’ai préféré entremêler des linéaments divers plutôt que d’explorer en profondeur un champ particulier au détriment des autres qui sont tout aussi importants. J’ai retracé l’histoire récente, la situation actuelle et les développements prévisibles de la terminologie afin de donner le goût à d’autres de suivre le même chemin, à tout le moins de s’en inspirer. Je ne crois pas qu’il faille encenser la terminologie au point de croire que c’est le seul facteur indispensable pour procéder au changement linguistique d’un pays. Si l’on sait y faire, elle est un moyen d’action et d’intervention souverain. Elle est un auxiliaire précieux, une motivation de première grandeur, une voie fondamentale et un support logistique indéniable. Mais isolée des autres composantes de l’intervention linguistique que sont l’appui et la foi des responsables et des intervenants dans le dossier linguistique, elle ne saurait être très efficace. La terminologie existe, mais elle n’a de valeur véritable que lorsque les Hommes qui la pratiquent y croient fermement.

Note

[1] Texte d’une communication présentée en espagnol lors du Premier séminaire de terminologie tenu du 11 au 15 avril 1983 à l’Université Simon Bolivar de Caracas (Venezuela).

Quelques observations sur l’innovation lexicale spontanée et sur l’innovation lexicale planifiée[1]

Le sujet proposé à la réflexion des linguistes sur le thème de l’innovation lexicale a donné lieu à des interventions diversifiées qui montrent chacune à leur manière l’intérêt et la vitalité des recherches dans un champ d’analyse qui n’a pas toujours la faveur des savants linguistes. D’aucuns lui reconnaissent d’ailleurs une autonomie plus que relative, préférant l’intégrer à l’un ou à l’autre des grands secteurs habituels de la recherche sur le langage, comme la lexicologie, la sémantique, la morphologie, aussi bien que la syntaxe, la phonétique ou la phonologie.

L’inscription des préoccupations néologiques dans le cadre d’un colloque comme celui de la Société internationale de linguistique fonctionnelle, manifeste bien d’une part, le dynamisme grandissant de la recherche scientifique en néologie et, d’autre part, la quasi-impossibilité d’ignorer un champ d’activités qui entraîne de plus en plus dans sa sphère d’influence des chercheurs de tous les horizons linguistiques. Les recherches sur la néologie ont des incidences non seulement sur les études lexicales et sémantiques, mais elles ont aussi des répercussions sur la plupart des secteurs qui prennent le langage comme objet d’étude. À moins d’être de très mauvaise foi, on ne peut plus guère ignorer l’importance du phénomène de l’innovation lexicale dans les recherches sur le langage. L’émergence de la terminologie, qui commence à s’infiltrer dans les préoccupations des linguistes officiels que sont les universitaires, suit d’ailleurs le même cheminement.

L’autonomisation de la néologie et celle de la terminologie sont liées à des préoccupations idéologiques, tout comme la décision d’un chercheur qui s’affilie à une école linguistique pour mener ses études et ses recherches à bonne fin.

Depuis quelques années les rencontres[2], les projets[3] et les publications[4] dans le domaine de la néologie se succèdent à une cadence qui ne laisse pas de répit aux affamés d’information. Pour la période qui s’étend de 1960 à 1980, j’ai répertorié plus de 1000 titres d’ouvrages (articles, livres ou thèses) publiés sur la néologie de la langue française[5] . Ces dépouillements sont loin d’être exhaustifs; ils ne lèvent qu’un coin de voile sur la masse d’écrits existants, puisque je n’ai eu accès qu’à une faible partie de la production scientifique dans ce domaine. Depuis lors et avec le recul du temps, cette moisson s’est considérablement accrue, de sorte qu’une mise à jour de cette bibliographie s’avère indispensable. En outre, la reconnaissance de la néologie comme secteur de recherche privilégié en linguistique fut concrétisée par l’instauration d’un premier séminaire de recherche annuel au niveau des 2e et 3e cycles à l’Université Laval. Ce séminaire se déroule au trimestre d’hiver depuis maintenant quatre ans (1979-1982). Cette accréditation de la néologie permet de travailler en terrain sûr et au grand jour.

Ces quelques remarques introductives me permettent maintenant d’aborder directement le thème qui intéresse les participants à ce colloque.

Un certain nombre de facteurs déterminants sont à la source de la sortie de la néologie du maquis linguistique où elle s’était tapie en attendant ses nouveaux défenseurs. Pris individuellement, ils n’ont qu’une influence modérée. L’un entraînant l’autre, c’est leur conjoncture qui augmente la force de leur impact. J’énumérerai brièvement quelques-uns des éléments qui ont provoqué un regain d’intérêt pour la créativité lexicale. Puis, je passerai à quelques considérations générales sur la néologie avant de terminer par l’analyse détaillée des réactions que j’ai reçues au thème proposé. Par respect de la tradition des études en néologie, l’accent sera mis sur le lexique et sur ses branches satellites (sémantique, morphologie), puisque tel était le sujet soumis à l’analyse. C’est donc dire que je n’ignore pas qu’il puisse y avoir néologie ou innovation à d’autres niveaux, comme en phonétique et en syntaxe.

D’entrée de jeu, comme il arrive fréquemment dans les colloques, se pose une question de terminologie interne à la linguistique : quel vocabulaire utiliser? La grande variété des réactions écrites s’aligne sur le syntagme innovation lexicale, puisque c’est celui du libellé du thème. Par ailleurs, une variété synonymique quasi pléthorique a aussi été employée; mais je reviendrai sur ce point. J’utiliserai indistinctement pour l’instant : innovation lexicale (processus et résultat), création lexicale et néologie, ainsi que d’autres substituts stylistiques et dérivés claniques.

1. Les facteurs de l’émergence de la néologie

Parmi la kyrielle de facteurs à la source du regain d’intérêt pour la néologie, je retiendrai le purisme, la terminologie, la lexicographie et la pédagogie. Ce sont ceux qui se profilent en filigrane des textes compulsés. Bien entendu, il existe d’autres causes qui sont à l’origine de la reconnaissance du phénomène néologique, qui avait occupé un moment les linguistes de la fin du siècle dernier, en particulier A. Darmesteter. Elles pourront être évoquées lors de la discussion générale.

1.1. Le purisme

Traditionnellement, en particulier depuis Vaugelas, la recherche sur le lexique et la sémantique a fortement souffert du fixisme imposé à l’Époque classique, en réaction contre un certain faste linguistique de la Renaissance. L’interdiction politique de néologiser a culminé et s’est cristallisée à ce moment. Depuis, on s’en est si peu remis que la dictature puriste survit et sévit encore dans de nombreuses zones francophones, pour parler du français. Au 17e siècle, par l’intermédiaire du pouvoir politique qui poursuivait des buts hégémoniques, le lexique fut spolié de son droit naturel à l’enrichissement, droit si bien défendu et explicité par quelques grands poètes de la Pléiade. Un peu plus tard, au 18e siècle, le renouveau néologique fut vite absorbé une fois de plus dans des considérations politico-culturelles, et cela malgré quelques tentatives isolées. Ce n’est qu’à la fin de ce siècle des Lumières, qui a vu naître les principaux éléments de la famille lexicale de « néologie » (néologie, néologisme, néologique, néologue), lors du passage de la monarchie au système républicain, que l’innovation lexicale fut de nouveau tolérée. Mais ne nous y trompons pas, c’est l’idéologie dominante qui impose ce confortement. La nouvelle société instaurait de nouvelles règles. Il fallait bien qu’elles fussent nommées, phénomène qui nécessitait le relâchement des serres lexicales. Les besoins linguistiques nouveaux urgeaient tant dans le quotidien (les noms du calendrier républicain : vendémiaire, brumaire, frimaire, etc., tous créés en 1793 ni plus ni moins que par l’une des premières commissions de terminologie) que dans la politique, l’économie (émergence de la révolution industrielle) et la culture (les contacts avec l’étranger augmentent l’afflux d’anglicismes dans le lexique français : ex. sentimental). Les États-Unis aussi venaient d’instaurer un nouvel ordre politique et économique qui leur permettait d’entrer par la grande porte sur l’échiquier mondial. Les continents se rapprochaient, et si les langues se contaminaient de plus en plus, elles s’enrichissaient néanmoins mutuellement.

La tradition puriste apparaît constamment comme un vigile qui empêche la modernisation linguistique et freine en quelque sorte l’expansion normale et naturelle de la langue. Les Français n’osent plus innover linguistiquement. « L’excès de purisme, trop souvent imbu d’une intolérance sans limites, n’a guère servi, jusqu’à présent, qu’à scléroser et à pétrifier la langue française en la rejetant vers son passé » (Boulanger 1978, p. 12).

Cette spoliation lexicale fut longtemps soumise à une autre contrainte, celle des chroniqueurs de langue qui déversaient leurs idées passéistes dans un nombre impressionnant de journaux. Ils n’ont pas toujours prôné l’épanouissement de la langue française, tant s’en faut. Ils formaient bloc avec les puristes, les uns et les autres souvent confondus d’ailleurs. Pendant des dizaines et des dizaines d’années, les mises en garde quotidiennes ou hebdomadaires ont surgi par centaines contre les emprunts, les régionalismes, les néologismes, monolithisant la langue française à sa seule conception centralisatrice, normée, autarcique et passéiste[6]. La phobie du néologisme est une attitude éminemment subversive et dangereuse, dont les racines idéologiques remontent loin dans le temps et n’ont, pour ainsi dire, rien de linguistique.

L’éclatement de la barrière puriste n’est pas venu spontanément de la France où la querelle centralisatrice s’est exacerbée dans le combat anti-emprunt étiemblien, qui paraissait lutter davantage contre les Américains plutôt que contre les américanismes et les autres ismes lexicaux venus d’ailleurs[7]. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’ordre universel avait changé suscitant un nouvel ordre linguistique qu’il s’agissait de contrôler et non de condamner sous des étiquettes sabirisantes. On s’est mal accommodé du fait que « les anglo-américanismes actuels sont donc représentatifs de notre époque, comme les italianismes l’ont été au XVIe siècle » (Bécherel 1981, p. 122) et les latinismes au Moyen Âge. Par une sorte de transfert tout à fait compréhensible on a rejeté sur la langue des craintes d’une toute autre provenance. Cette lutte sans merci s’est déroulée en oubliant les préceptes naturels de l’autorégulation des langues; d’autant que le mouvement de décolonisation linguistique débutait dans d’autres contrées, en particulier en Afrique, créant des besoins néologiques sans précédent, et dont on commence à comprendre l’importance aujourd’hui. La publicité faite au combat anti-emprunt a entraîné comme première conséquence la prise de conscience de l’américanisation du monde et, il ne faut pas en douter, la ferveur anglomaniaque de la France pour le monstre étatsunien[8]. Par voie de conséquence, on a assisté à l’entérinement et à la défense passive des nordaméricanismes. L’intérêt que la France a payé pour avoir publicisé ses emprunts a largement dépassé les taux habituels d’intégration qui permettent d’exercer une surveillance sur la fluctuation ou l’inflation linguistique. Aujourd’hui, les attitudes face à l’emprunt se temporisent et prennent une allure plus saine, mieux contrôlée.

L’emprise puriste était un facteur négatif pour la néologie. Son atténuation favorise par certains de ses aspects la relance de la recherche néologique.

1.2. La terminologie

La stabilisation récente de la terminologie en tant que discipline reconnue et élaborée au sein des sciences du langage est redevable à la néologie d’un certain nombre de principes. D’un autre côté, la néologie, considérée comme un phénomène global de créativité linguistique, doit beaucoup à des chercheurs avant-gardistes qui ont dirigé leurs regards du côté des langues terminologiques. On pense à Louis Guilbert (vocabulaire de l’aviation et de l’astronautique), Peter J. Wexler (vocabulaire des chemins de fer), Christiane Marcellesi (vocabulaire de l’informatique), Jean Dubois (vocabulaire politique et social) et bien d’autres qui, en France, ont mené ces études terminologiques dont le caractère néologique est non négligeable. Au Québec, on songe aux dizaines de thèses qui au Trésor de la langue française au Québec ont permis de dépouiller des milliers de pages d’archives à la poursuite des québécismes illustrant des techniques artisanales. Ces unités lexicales jamais répertoriées et que l’on verra incorporées dans ce monument lexicographique en préparation qu’est le TLFQ, sont indiscutablement des terminologismes. À côté de cela et pour une tranche synchronique plus moderne, on pense aux thèses en cours en terminologie dans les différentes universités québécoises ainsi qu’aux travaux de l’Office de la langue française. L’accélération des besoins terminologiques a suscité des recherches approfondies en néologie et sur les mécanismes sous-jacents de la créativité lexicale. « Les terminologies spécialisées deviennent les zones pionnières d’exploration et d’étude de la néologie » (Boulanger 1978, p. 14). Elles ouvrent des perspectives nouvelles pour comprendre la dynamique de la créativité lexicale, saisie en quelque sorte sur le vif.

Nul ne peut prétendre à nier l’importance et l’influence du couple néologie/terminologie en linguistique au vu des multiples tentatives actuellement connues dans le monde pour procéder à un aménagement terminologique adéquat, tel qu’on peut l’observer pour l’arabisation, la nationalisation des langues en Afrique, l’uniformisation linguistique en Chine, la latino-américanisation linguistique en Amérique Centrale et en Amérique du Sud. Pour l’ensemble des contrées concernées, l’appel terminologique est proprement lié à l’appel néologique. Surtout à l’heure où le monde entier tente d’effectuer un virage technologique qui soit linguistiquement réussi. Les pays du Sud sont constamment pendus aux basques des quelques rares pays du Nord qui possèdent une expérience de terrain en terminologie et en néologie et qui offrent des programmes de formation dans ces domaines ainsi qu’en aménagement linguistique.

L’urgence néologique en ce sens n’est plus à démontrer : les uns ont besoin d’un afflux considérable de termes nouveaux; les autres ont besoin de redresser à l’aide d’un vocabulaire neuf une situation linguistique aberrante et tout à fait inacceptable; d’autres encore ont besoin d’éléments pour construire une langue qui atteigne un niveau suffisant pour assurer la communication nationale et internationale. Les exigences des démarches scientifiques et politiques et celles de la linguistique n’étant pas du même ordre, il est fréquent que les linguistes répugnent à entériner des mots nouveaux produits à l’aide des mécanismes internes, par calques ou par emprunts directs. Pourtant les techniciens et les hommes de science ont un impérieux besoin de termes qui sont à la mesure de leur démarche scientifique et dont la précision est un gage de bonne communication. Pour ces raisons, l’un des aspects fondamentaux du processus de l’aménagement linguistique, est de permettre aux uns (scientifiques, politiciens, chercheurs) et aux autres (linguistes, terminologues) de se parler et de discuter dans le cadre concret de la pratique.

Le développement de projets linguistiques d’envergure politique dans plusieurs pays ou états des hémisphères nord et sud, contribue à concevoir et à éclaircir le rôle de la néologie dans des perspectives d’aménagement et d’intervention linguistiques planifiés.

1.3. La lexicographie

Les rapports entre les dictionnaires de langue et la néologie, quoique étroits, sont quelque peu troubles pour l’usager. Malgré sa visée descriptive, le dictionnaire est considéré par la plupart des consulteurs, soit d’une manière consciente, soit d’une manière inconsciente, comme un instrument normatif qui répond pour eux à ce qui est bien et à ce qui est mal en matière de lexique et même de langue, le dictionnaire suppléant parfois à la grammaire. S’il était vraiment et totalement normatif, le dictionnaire serait unique, sans concurrent. Or, la réalité est tout autre, puisqu’il suffit de jeter un rapide coup d’œil dans la moindre vitrine de libraire, de visiter la plus petite bibliothèque publique pour constater l’abondance de dictionnaires de langue en circulation. Il s’agit de comparer entre eux et brièvement quelques ouvrages d’égale importance pour voir surgir de nombreuses différences dans le traitement macrostructural et microstructural de ces ouvrages. Des rapports réels entre le dictionnaire et la néologie, on connaît fort peu de choses. Il sied de signaler deux directions de recherches à parfaire ou à entreprendre : 1. l’interprétation de la marque néol. dans les dictionnaires actuels; 2. le statut des unités consignées ou non enregistrées dans les dictionnaires de langue, ainsi que leur mise en rapport avec des dictionnaires de néologismes qui paraissent régulièrement depuis une quinzaine d’années[9].

La marque néol. qui affublait autrefois certaines entrées ou certains sens dans les dictionnaires, outrepassait sa signification d’indice temporel soulignant la nouveauté, pour revêtir un habit de juge qui statuait sur la valeur sociale du mot. Allant au-delà du simple signalement de l’apparition récente du mot dans la langue, cette marque servait davantage à situer le néologisme sur une gamme de prescriptions allant de l’acceptation prudente et réfléchie à la prescription totale. La marque, à cause des préjudices liés à la néologie au cours des années antérieures, représentait un signe de suspicion ou d’interdiction, une mise entre parenthèses du néologisme. La réaction, tout à fait normale des consulteurs était donc de croire qu’il était à peu près interdit d’employer le mot incriminé. A leurs yeux, en inscrivant une telle marque à côté d’un mot ou d’un sens, le lexicographe se posait en juge délégué du public et manifestait une désapprobation officielle dans une sorte de dilemme : cacher le mal et risquer qu’il soit répandu ou le montrer mais accompagné de sa condamnation afin de donner l’exemple, d’indiquer la voie à suivre. Tel fut pendant de nombreuses années le comportement lexicographique envers les néologismes.

La lexicographie contemporaine tente d’éliminer ce jugement gnomique et prescriptif en remplaçant de plus en plus la marque néol. par une simple date d’apparition du mot (ex. PR : ayatollah (1978), billetterie (1973)). Ce qui a l’avantage de situer toutes les unités lexicales d’une nomenclature sur un même pied en ce qui regarde les datations, c’est-à-dire sur une ligne temporelle ininterrompue. Cette technique permet également de mieux identifier, de mieux retracer les événements sociaux, politiques ou culturels qui sont à l’origine de ces unités nouvelles.

Le second aspect des rapports entre la lexicographie et la néologie concerne l’enregistrement ou le non-enregistrement des nouveautés lexicales et le statut immédiat de ces unités. Le lexicographe « est avant tout un enregistreur de phénomènes de société » (Cottez 1982, p. 51). L’usager s’attend donc à ce qu’il recueille les mots nouveaux qui correspondent à des phénomènes nouveaux. L’obstacle majeur à cette pratique est certainement le retard considérable entre le moment de la création d’un néologisme et le moment de la publication d’un dictionnaire qui en rend compte, même si au cours des récentes années les éditions des dictionnaires se succèdent beaucoup plus rapidement qu’avant pour contrer ces retards; sans parler des nécessités d’obéir à des impératifs commerciaux. Un moyen terme réside dans la publication assez fréquente depuis quinze ans de dictionnaires de néologismes qui constituent ni plus ni moins que des répertoires d’attente, des purgatoires (pour utiliser un terme que ne répudieraient pas les puristes), des antichambres de mots en quête de lexicalisation officielle. En accédant au dictionnaire de langue, certains de ces néologismes passeront à la postérité parce qu’ils répondent au critère de l’acceptabilité sociale. D’autres sombreront dans l’oubli profond et instantané, d’autres mèneront une vie féconde, mais souterraine, c’est-à-dire qu’ils seront l’objet de la réprobation sociale, du tabou, de l’interdiction[10]. On ne connaît pas encore très bien tous les facteurs qui font que les mots se classent dans l’une ou l’autre de ces catégories. Néanmoins, on observe ces dernières années qu’un début de libéralisation Iexi-cographique est en cours (PR) et irréversible dans l’état actuel de la société. Cette ouverture n’est cependant pas perceptible au même degré chez l’ensemble des lexicographes français[11], certains manifestant encore une nette préférence pour l’Honnête homme de l’époque pré-littréenne.

1.4. La pédagogie

Les trois premiers facteurs évoqués avaient en commun d’appartenir en propre à la linguistique au sens large. Le volet pédagogique peut se rattacher accessoirement à l’aspect linguistique. C’est dans ce sens que je voudrais l’examiner.

La réticence et la résistance constatées à l’égard de la néologie chez les usagers généraux et professionnels de la langue, prennent leur source dans l’absence totale de pédagogie à ce point de vue. Le poids d’horreur ou de rejet supporté par la néologie doit beaucoup au manque de connaissance et de conviction des pédagogues; plusieurs d’entre eux répugnent à transmettre des informations sur un sujet auquel ils accordent peu d’intérêt. Jusqu’à récemment, en ce qui regarde la langue française et dans toute la francophonie, aucun cours complet de néologie et de formation des mots n’était au programme des études, ni au niveau du premier cycle ni au niveau des cycles supérieurs. À l’exception de la tentative de Louis Guilbert en France autour des années 1970-1975, à ma connaissance, le vide pédagogique est presque complet et il persiste. Je ne sache pas qu’un seul cours de lexicologie ait pu suppléer à lui seul à cette lacune. Bien entendu, la créativité lexicale a été abordée, mais du bout des lèvres et de la craie : pour signaler vaguement l’existence de quelque chose qui ressemble à de la néologie; pour informer quelque peu les étudiants au sujet des préfixes et des suffixes, parce qu’il faut tout de même qu’ils ne puissent nier en avoir entendu parler le jour où ils seront aux prises avec les problèmes complexes de la création lexicale; pour effectuer des mises en garde contre la trop grande liberté prise par certains lorsqu’ils créent à tout vents et sans aucune précaution; pour prêcher en faveur du conservatisme linguistique; pour plaider quelquefois en faveur de la néologie en disant que c’est intéressant mais que malheureusement, on n’a pas le temps de s’attarder sur ce sujet[12] et que d’autres y pourvoiront en temps et lieu. Que dire par ailleurs de la connaissance en ce domaine dans les classes préparatoires à l’université!

Du point de vue pédagogique, je retiendrai quatre attitudes fondamentales qui ont des incidences sur le parcours que les étudiants suivent ou ne suivent pas pour avoir accès à quelques connaissances en néologie.

  1. Une attitude progressiste dont la gamme va de la témérité avisée à une prudence réfléchie, la néologie pouvant constituer une idéologie de recherche pour les uns et une saine curiosité pour les autres.
  2. Une attitude de circonspection, alliée au désir de perpétuer une option idéologique qui se rattache à une normalisation et à un conservatisme centralisateurs, comportement qui perçoit la néologie comme un phénomène linguistique sujet à réprobation, sinon à condamnation sans appel. Les attaques répétées des puristes sont à ranger sous cette étiquette.
  3. Une attitude qui écarte totalement la néologie des préoccupations de recherche ou d’étude, manifestant ainsi soit l’ignorance du phénomène, soit le désintéressement total, soit l’expectative.
  4. Une attitude qui ne reconnaît pas à la néologie un statut indépendant en linguistique, mais la rattache au grand champ des recherches sur le lexique, la sémantique et la morphologie.

Les formateurs universitaires ont donc le choix. Je crois que dans l’état actuel de la recherche scientifique et de l’enseignement universitaire, chacun peut s’identifier à l’une ou à l’autre des attitudes décrites. Cependant, aujourd’hui, la sensibilisation à la néologie est plus grande qu’auparavant et ces préoccupations attirent, sinon accaparent de plus en plus de chercheurs. L’avenir s’annonce plutôt positif à cet égard.

Idéalement, l’arsenal des moyens de création lexicale devrait être mis à la disposition des étudiants le plus tôt et le plus raisonnablement possible. Au Québec, les premières traces tangibles de cet enseignement peuvent être repérées au niveau universitaire. A mon sens, il y a beaucoup à faire dans l’enseignement pré-universitaire afin de préparer non seulement les futurs linguistes ou professionnels de la langue, mais aussi les futurs usagers de la langue à une connaissance minimale des mécanismes de formation des mots, au même titre que tous apprennent un minimum de règles grammaticales. Là réside le fondement même de la démythification et de la démystification de la néologie.

2. Quelques considérations sur la néologie

Ce long cheminement aura conduit au cœur de ce thème. Je livre maintenant quelques considérations générales sur la néologie; ces observations tisseront la toile sur laquelle je peindrai dans un moment le réseau des réactions provoquées par le sujet de réflexion imposé dans le cadre de ce thème.

2.1. Je rappelle d’abord pour mémoire, qu’il y a innovation lexicale lorsque l’on constate l’existence d’un mot ( et ou seul) qui n’était pas réalisé à un moment déterminé et antérieur du code d’un système linguistique. Ce moment peut être rapproché (sida; sonal) ou plus ou moins éloigné (aubette; traversier; magasinage). Dans le premier cas, on parle de néologie synchronique; dans le second, de néologie diachronique. Le constat de la néologicité d’un mot s’effectue de différentes manières : vérification lexicographique, connaissance mémorielle intuitive de la langue, etc. Le seul critère objectif demeure le contrôle lexicographique[13], fort critiqué mais néanmoins tout aussi commode et valable que le classement alphabétique des unités lexicales dans un dictionnaire. L’innovation lexicale a lieu pour une seule et unique raison : combler une absence dans le lexique d’une langue. Cette lacune peut avoir différentes explications :

  1. Besoin réel parce qu’un objet nouveau est créé ou découvert : didacticiel; didacthèque; sida.
  2. Remplacement d’un emprunt ou d’une forme fautive : sonal.
  3. Modernisation de la communication : féminisation des titres  : auteure.
  4. Création d’une concurrence synonymique pour différentes raisons :
    1. Choix psychologique ou esthétique personnel : terme/terminologisme; néologie/néonymie.
    2. Distinction géographique due à des causes sociolinguistiques variées : à frais virés (Q)/PCV (F).
    3. Prestige national : spationaute (en France), à côté de cosmonaute et astronaute qui proviennent respectivement d’emprunts russe et américain.
    4. Intérêt stylistique, par exemple en littérature (Céline, Queneau) et en poésie (ex. des mots sauvages, dérivation anthroponymique).
    5. Raffinement dans les rapports entre les concepts conduisant à une nouvelle hiérarchisation de ces rapports : terminologie/terminographie.
    6. Etc.

Les degrés de contrainte dans ces genres de créations varient suivant de réels impératifs, mais surtout suivant l’interprétation de chacun. Pour Lewis Caroll, les néologismes d’Alice, ou ceux de Zazie pour Raymond Queneau, sont aussi nécessaires au discours, à la vie, que les termes créés par les linguistes pour parler de leur science ou par les industriels et les techniciens pour parler de leurs produits ou découvertes.

2.2 La recherche scientifique dans le domaine de la néologie peut revêtir deux aspects généraux : un aspect lexicologique et un aspect lexicographique.

L’aspect lexicologique consiste à analyser les innovations lexicales des points de vue linguistique et sociolinguistique : mécanismes de création, modalités de création, conditions d’insertion des néologismes dans la société, fonctionnement effectif dans le discours. La création proprement dite de néologismes relève de cet aspect, que ses buts soient individuels (création spontanée) ou collectifs (création dirigée, planifiée).

L’aspect lexicographique consiste en la cueillette pure et simple des néologismes en vue de la consignation et d’études dont les fondements sont dictionnairiques. Ce repérage est la tâche habituellement impartie aux équipes de lexicographes et aux groupes de recherche comme le réseau des observatoires ou des laboratoires linguistiques qui « sont à l’écoute de la diversité et de l’évolution des usages, notant tout néologisme d’emploi dans les canaux de grande communication (presse, radio, etc.) » (Tournier 1982, p. 82). Contrairement à ce que l’on croit généralement, le passage au peigne fin de la littérature de toute provenance, puis le criblage ou le filtrage plus ou moins serré dans un corpus de dictionnaires donnés des unités retenues, n’a pas pour unique fin le repérage « des faits à leur naissance » (Tournier 1982, p. 82), c’est-à-dire le constat de l’apparition d’un nouveau mot sous la forme d’une attestation idiolectale. Il existe également dans cette sorte de travaux un repérage à rebours, qui consiste à reculer la date d’apparition d’un mot par le relevé d’une attestation antérieure à celle qui est connue ou encore à constater l’existence d’un mot dans une période antérieure au moment présent ou à une date donnée. Ainsi ayatollah 1978, cartergate 1983, sida 1983 font partie du groupe des faits relevés dès leur naissance; il est peu probable que l’on trouve beaucoup d’attestations antérieures. Tandis que vidéaste, consigné dans un numéro de la Banque des mots en 1983, apparaissait déjà dans des textes antérieurs à 1980; ce dernier exemple est à classer dans le second groupe. Le terme anglais monopsony, français monopsone, (contrôle du marché par un seul acheteur, voir monoply), donné comme néologisme par un auteur américain en 1981 et qui était déjà consigné dans le supplément de l’Oxford English Dictionary en 1933 et dans la plupart des grands dictionnaires de langue anglais et américains contemporains, entre dans la même catégorie. Il faut donc prendre au sérieux cet avertissement d’un lexicographe américain : « Before labeling technical terms neologisms the terms should be checked against standard unabridged dictionaries » (The study of technical vocabulary, 1982, p. 54).

2.3. L’une des façons les plus objectives de recenser la pénétration des mots nouveaux dans la langue, c’est-à-dire de vérifier leur lexicalisation, repose sur une analyse statistique. On peut mesurer ainsi le degré d’implantation d’un néologisme dans différents groupes de locuteurs : moment de l’entrée du mot en discours individuel, sa prise en charge par un collectif (groupe socioculturel ou socioprofessionnel donné), enfin sa généralisation dans la société, dont l’aboutissement ultime est le plus souvent la consécration lexicographique. Pour un nombre donné de néologismes, on peut étudier leur répartition dans différents groupes d’âge, dans différents groupes socioprofessionnels, etc. (ex. écographie, sida), leur diffusion, c’est-à-dire leur connaissance hors des cercles d’élites (ex. terminographie, orthonymie) et leur fréquence d’usage (ex. walkman, vidéo). Les niveaux sociolectal, socioculturel, socioprofessionnel ou socio-occupationnel et sociotemporel doivent donc être considérés dans la définition de la progression de la lexicalisation d’une unité nouvelle. Même si le dictionnaire se pose en témoin ultime, l’acceptabilité relève également d’autres forces qui ont plus de poids que l’enregistrement dictionnairique, qui est de toute évidence toujours en retard sur la vie des mots. Le dictionnaire témoigne de la civilisation, il ne la crée pas.

2.4. Lorsqu’un linguiste discute de la possibilité d’innover en matière lexicale ou lorsqu’une personne crée un mot, l’un et l’autre exécutent une opération qui fait appel à des mécanismes qui permettront de combler les lacunes identifiées dans certaines zones du lexique. Il s’agit essentiellement de lacunes dénominatives. Le recours aux mécanismes acquis se fait d’une manière consciente pour le linguiste lorsqu’il exerce ses fonctions professionnelles (je décide maintenant de créer le terme silfologue que je peux décoder ainsi : SILF + -o- + -logue, chacun des éléments composant ce terme ayant une signification et une fonction propres). La création se fait de manière quasi inconsciente et quasi automatique lorsque le même linguiste est en situation de vie quotidienne (conversation avec des familiers, des inconnus, etc.), tout comme l’usager habituel de la langue procéderait dans les mêmes circonstances (ex. les dérivés et les composés onomastiques ou les onomastismes : québécitude, proustien, gaullisme).

Une lacune structurale existe en autant que le paradigme de la cellule lexicale ou morphologique étudiée démontre l’existence préalable de certaines formes dans ce paradigme. Ces formes antérieures au nouveau mot constituent la référence, le moule, le modèle de la nouvelle création. Ainsi : inuktitutisme peut exister parce que québécisme, américanisme existent, et avant eux anglicisme, barbarisme, etc. De même pour gaminologue devant psychologue, soviétologue; sondagier devant langagier; analysibilité devant faisabilité, lisibilité, acceptabilité.

Ainsi s’explique peut-être l’échec ou le petit nombre de réussites dans le langage ordinaire des créations ex nihilo, c’est-à-dire des créations non motivées linguistiquement. La plupart proviennent d’ailleurs du secteur économique (publicitaire) : kodak, et elles ont des usages communicationnels de cet ordre. Leur inscription dans un discours plus fonctionnel est plus difficile (cf. cependant : quark). Les tentatives de recourir à ce genre d’innovations ont peu de succès peut-être parce que le client intuitionne la surcharge mémorielle qui lui serait imposée, ce qui contre la tendance à l’économie linguistique sur le plan lexical. La mémoire préfère s’en remettre à des modèles éprouvés.

3. Réactions au thème proposé

Le discours qui a précédé a mis en lumière plusieurs des arguments que les commentateurs et commentatrices ont utilisés d’une manière approfondie ou plus diffuse pour réagir à l’énoncé thématique. Ce long détour anonyme me ramène maintenant au centre même de l’analyse du thème : l’innovation lexicale spontanée ou planifiée.

D’entrée de jeu, deux remarques indicatrices s’imposent : l’une portera sur l’orientation résolument linguistique et sociale des recherches sur l’innovation lexicale; l’autre portera sur le statut même de la néologie au sein de la linguistique.

3.1. L’orientation médicale (psychiatrique) de la néologie a été mise de côté, ou elle était ignorée par les répondeurs. Personne ne l’a évoquée. Il est utile de rappeler que pour le psychiatre ou le médecin, le premier sens de néologie ou de néologisme est : « mot forgé par un malade mental, incompréhensible pour l’entourage » (PR). Cette définition est davantage explicitée dans le Dictionnaire général des sciences humaines : « mot nouveau, dérivé ou non de mots existants ou attribution d’un sens nouveau à un mot existant (néologisme d’utilisation ou paralogisme); possible chez le normal (enfant, jeu verbal), le néologisme se rencontre surtout chez les maniaques. De valeur souvent magique ou ludique, le néologisme atteste la désocialisation du malade, sacrifiant la fonction communicative du langage à sa fonction expressive » (p. 642). Cette définition fait référence à la création ex nihilo ou désordonnée, et elle restreint la création chez le « normal ». Par ailleurs, « son originalité essentielle réside dans son caractère individuel, subjectif, par quoi il s’oppose à toute la production linguistique, normale, qui est, par essence, sociale et collective » (Manuel alphabétique de psychiatrie, 1965, p. 379).

3.2. En compilant les données qui apparaissent dans les textes recueillis, j’ai été frappé par la rareté d’emploi des termes néologie et néologisme au profit d’autres termes simples ou syntagmatiques comme : innovation lexicale, création lexicale, dynamique lexicale, nouvelle formation synthématique, mot nouveau et quelques autres. Malgré le dirigisme préconisé par l’énoncé thématique, seule Bécherel utilise le terme néologie; je rencontre cependant les syntagmes création de néologismes (Walter), néologisme (Walter, Peeters, Akamatsu), emploi néologique, usage néologique (Paquot-Dupuis), pratique néologique et procédé néologique (Bécherel). Le terme néologie serait-il devenu impropre ou tabou? Y aurait-il eu une résistance tenace due au passé trouble du terme (origine historique, intervention puriste)? Y aurait-il un usage du terme strictement localisé et répondant à des besoins spécifiques? À ce sujet, il est remarquable de constater que ceux qui utilisent ce terme ou ses dérivés, le font dans une perspective terminologique, plutôt que dans la perspective de la langue générale : références aux commissions ministérielles ou aux organismes de terminologie ayant des pouvoirs d’intervention linguistique.

En revanche, s’il y a rejet du terme, cela peut signifier le refus de considérer la néologie comme une entité autonome au sein de la linguistique. Elle reste camouflée ou intégrée aux volets plus connus et sécuritaires de la recherche linguistique, comme la lexicologie, la sémantique, la morphologie, etc.

3.3. L’analyse des données recueillies

Le pôle d’attraction du sujet de discussion proposé était bien évidemment la comparaison entre l’innovation lexicale spontanée et l’innovation lexicale planifiée. Mises à part les quelques nuances terminologiques très instructives dans les énoncés analytiques, tous les commentateurs acceptent la dichotomie entre ces deux facettes de la créativité lexicale. Tous reconnaissent également la difficulté de les scinder totalement. Une distinction pratique, utile à l’étude scientifique, rallie la majorité des intervenants, puisqu’en réalité, le phénomène de la création de mots ne se laisse guère isoler dans des tranchées séparées : toute création lexicale nouvelle est un fait idiolectal à un moment donné avant d’être repris par un infragroupe, puis par la communauté linguistique et cela, suivant des modalités déterminées.

L’innovation spontanée est du ressort individuel et se réfère le plus souvent au discours quotidien et habituel des usagers. L’innovation planifiée relève d’une concertation que l’on peut qualifier d’institutionnelle, dirigée de l’intérieur par un groupe de locuteurs à qui on reconnaît professionnellement le pouvoir de créer des mots nouveaux. Elle vise avant tout à satisfaire des besoins terminologiques de toute nature. La stratégie de création dans ce cas est celle qui permet à l’individu ou aux individus formant le groupe créateur de s’effacer derrière l’institution qu’ils représentent. C’est cette dernière qui porte le poids du succès ou de l’insuccès du néologisme mis en marché; c’est le cas par exemple des groupes comme les commissions de terminologie, les comités de néologie, les centres de terminologie professionnels, etc. La responsabilité incombe donc à l’institution, même dans le cas où il n’y a qu’une seule personne à l’origine d’un néologisme destiné à s’insérer dans un contexte de communication institutionnelle ou officielle. L’individu n’est alors qu’un symbole qui se profile derrière la collectivité.

J’ai regroupé en quatre catégories les réactions reçues. Elles sont d’ordre linguistique, sociolinguistique, normatif ou lexicographique. J’énumère brièvement les principaux points abordés dans chacune des catégories. Il va de soi qu’une seule et même personne peut avoir émis des avis sur plus d’une catégorie. L’ordre d’examen n’est nullement prioritaire. Il respecte une démarche logique utile à la présentation des résultats. (Les noms qui apparaissent entre parenthèses dans cette partie du texte, sont ceux des linguistes ayant donné une communication dans le cadre de ce thème. Leurs textes sont parus dans les actes du colloque.)

3.3.1. Linguistique

Les interventions proprement linguistiques ont permis des regards sur :

3.3.2. Sociolinguistique

Les aspects sociolinguistiques peuvent se ramener à :

C’est le cas des médias qui servent plus ou moins de commissions de terminologie et qui utilisent parfois des néologismes peu conformes aux règles décrites du système (Akamatsu). Ainsi, un néologisme formé à l’encontre des règles peut être accepté. C’est le cas en français des mots formés à l’aide d’un point cardinal + Adj. : ouest-allemand, ouest-européen. « Ces composés, calqués de l’anglais, ne sont pas formés selon les règles de la syntaxe française, qui exigerait : Allemand de l’ouest, Européen de l’ouest, etc. » (Guilbert 1980, p. 405, sous ouest) (Martinet). Aujourd’hui, cet écart grammatical ou morphologique ne constitue plus guère une faute grave contre la langue. Une fois de plus, l’usage aura raison, même si grammaticalement il a tort. Le français se sera enrichi d’un nouveau mode de formation, ce qui n’est jamais négligeable.

3.3.3. Normalisation

Les rapports entre la normalisation et la néologie sont au centre de nombreux débats, en particulier depuis que des organismes ont créé des comités ou commissions investis simultanément d’un pouvoir d’innover en matière lexicale et de celui d’entériner et de cautionner les innovations par le canal de la normalisation ou de la recommandation. L’institution normative peut être de divers ordres : organismes politiques (Office de la langue française, Haut comité de la langue française (avant sa disparition)), organismes universitaires (comité de terminologie de l’Université Laval, de l’Université de Montréal), organismes nationaux ou internationaux ayant une vocation linguistique ou terminologique plus ou moins développée (CEE, ISO, CILF), les académies (Académie française, Académie de Moscou), les écoles linguistiques ou grammaticales, les dictionnaires, certaines industries ou consortiums industriels (informatique), des groupes culturels ou professionnels (les médias), des communautés linguistiques (les régionalismes québécois en face des mots hexagonaux), des individus dont l’autorité linguistique, politique, etc., est reconnue (grammairien comme Grevisse, écrivain et politicien comme Senghor).

Ces institutions ont pouvoir de disposer du lexique selon des critères idéologiques qui peuvent aller jusqu’à l’interdiction de créer ou d’employer un mot. L’ostracisme lexical a alors sa source dans des considérations qui n’ont rien de linguistique[14].

Sous l’étiquette de la normalisation, je rangerai également les interventions qui ont traité de l’emprunt (Akhmanova, Bécherel), tant comme phénomène d’innovation que dans la perspective d’une lutte anti-emprunt. Celle-ci vise à remplacer systématiquement les mots étrangers par des éléments autochtones. Cette lutte est actuellement plus perceptible dans les efforts déployés par les commissions de terminologie nationales dont certaines furent créées dans ce seul but.

3.3.4. Lexicographie

Enfin, la néologie a été mise en rapport avec la lexicographie (Akhmanova, Martinet, Weiser). La consécration suprême pour un mot nouveau est la panthéonisation lexicographique. Traditionnellement, la consignation prenait la forme du dictionnaire. Depuis quelques années, cet enregistrement peut revêtir l’allure d’un texte officiel, comme les arrêtés ministériels de terminologie en France ou les répertoires d’avis de normalisation et de recommandation au Québec. Le stockage dans une banque de données lexicales et terminologiques marque l’ultime étape de la modernisation des outils lexicographiques. Le dictionnaire imprimé demeure cependant la forme la plus privilégiée et la plus puissante. Il peut être général (dictionnaire de langue) ou spécialisé (dictionnaire terminologique).

Dans l’exercice de son métier de fabricant de dictionnaires, le lexicographe ne doit pas créer de néologismes. Son rôle se cantonne à l’enregistrement pur et simple des produits nouveaux qu’il rencontre dans la littérature dépouillée (Akhmanova). Il décerne le certificat de naissance d’une innovation linguistique, de naturalisation pour un emprunt, et il en rédige les caractéristiques physiques et mentales sous la forme d’un discours microstructural : orthographe, étymologie, datation, catégorisation lexicale et grammaticale, sens, etc.

Le dictionnaire de langue a pour fonction première de décrire le lexique. Par nature, ce n’est donc pas un outil grammatical. Pour le scrutateur avisé, il recèle néanmoins une foule d’indications grammaticales, y compris des inventaires d’éléments morphologiques (morphologismes) libres ou liés qui permettent aux locuteurs de construire analogiquement de nouveaux mots (Martinet). Sans fournir l’ensemble des modèles de construction, le dictionnaire joue un rôle non négligeable et occupe un avant-poste dans le domaine de la connaissance des mécanismes de créativité. Il me semble que cet aspect du dictionnaire mériterait d’être exploité pédagogiquement, ce qui contribuerait à améliorer la connaissance à la fois du dictionnaire et des règles de construction des mots nouveaux[15].

Ainsi, le rôle analogique peut se déduire de la façon suivante : dans le PR 1977, il y a 83 entrées de désabonner à désaxer. J’ai relevé 39 verbes en dés-, dont seulement 2 (désambiguïser et désarçonner), qui sont des créations parasynthétiques, n’ont pas de correspondants simples : ambiguïser, arçonner (ce terme technique figure cependant au Lexis 1979 sous arc. 3). Les 37 formes restantes signalent au client du dictionnaire qu’il peut modeler à tout vents d’autres formes en dés- qu’il ne rencontre pas dans ce dictionnaire mais dont il a besoin. Ceci sans enfreindre les normes. Les conditions extralexicographiques d’acceptabilité lui indiqueront cependant si le mot qu’il crée est recevable ou non dans son groupe social : *désabîmer, *désabonder, *désaboutir, désabriter, désaccoter, désaccrocher, désâmer sont des formes analogiquement possibles, mais inexistantes dans le PR et le Lexis. Les trois dernières formes sont des québécismes cités dans le GPFC[16], tandis que désabriter figure dans le DNALF[17], mais sans marque régionale. De ce lot, seul désâmer est une formation parasynthétique.

Un autre aspect des rapports entre la lexicographie et la néologie est celui qui consiste à vérifier purement et simplement l’existence d’un mot. L’usager consulte le dictionnaire non seulement pour savoir si un mot est correct ou non, mais aussi pour en constater l’existence. Et pour lui, exister veut dire enregistré dans son dictionnaire, puisqu’en général un usager ordinaire possède ou consulte rarement plus d’un ouvrage. Si le terme ne figure pas dans l’ouvrage à sa disposition, il peut aller jusqu’à s’en interdire l’emploi ou à en condamner l’utilisation par d’autres locuteurs. Ainsi, proustien qui n’apparaît pas dans la nomenclature du PR (voir cependant les annexes) et figure à celle du Lexis, peut être étiqueté comme néologisme dans un cas et lexicalisme dans l’autre. Des interprétations contradictoires quant au statut d’un mot découlent de l’habitude de se fier exagérément au dictionnaire : à quoi ou à qui l’usager doit-il alors accorder sa confiance lorsqu’il est en face de plusieurs choix possibles?

J’illustre par un dernier exemple, celui de con. Ce mot possède deux entrées dans le DUI 1982 : con 1 est la préposition italienne qui signifie « avec » : ex. con brio, « avec éclat » (musique); con 2 est une forme allomorphique du préfixe co-, exprimant le concours, l’union, la simultanéité. Le traitement de l’unité con est tout autre dans le PR où sont consignés également deux articles : con 1 est subdivisé en deux sections, l’une renvoyant au « sexe de la femme »; elle est accompagnée d’une marque de niveau de langue : vulg.; l’autre section développe l’acception familière ou vulgaire : « imbécile, idiot ». Con 2 renvoie au préfixe français. Le Lexis comporte trois entrées pour ce même petit mot, synthétisant les deux autres dictionnaires : une entrée s’attache au concept animé, une autre décrit la particule italienne, une dernière évoque le préfixe français. À première vue, cet exemple n’a rien de néologique. Il s’agit d’un cas de « normalisation » interne dû à une ou à des idéologies des lexicographes responsables de l’élaboration des dictionnaires pris ici comme témoins. Il recèle néanmoins une possibilité interprétative à connotation néologique. Le mot existe bel et bien et il est traité à des degrés variables selon les dictionnaires consultés, allant d’un traitement partiel à un traitement exhaustif. Pour l’usager ordinaire du dictionnaire, l’interprétation n’offre guère qu’une alternative : ou bien le mot existe, ou bien il n’existe pas. C’est là l’une des grandes questions que doivent analyser la néologie et la lexicographie.

Bibliographie

Notes

[1]. Cet article reprend le texte intégral d’un rapport présenté au 10e Colloque de la Société internationale de linguistique fonctionnelle (SILF), rencontre tenue à l’Université Laval du 7 au 13 août 1983. Une version condensée a été publiée dans les Actes du colloque.

[2]. Voir entre autres, L’aménagement de la néologie. Actes du Colloque international de terminologie, Lévis (Québec), 29 septembre au 2 octobre 1974. Auparavant, un Colloque international sur la néologie lexicale dans la francophonie s’était déroulé à Paris du 11 au 13 mai 1971. Les communications présentées à ce colloque ont été publiées par leurs auteurs dans différentes revues de linguistique (voir note 3).

[3]. Je pense ici aux projets mis sur pied au Conseil international de la langue française (CILF), qui a publié plusieurs milliers de néologismes entre 1973 et 1979, à l’Office de la langue française, qui a établi en 1975 un Réseau de néologie scientifique et technique, en collaboration avec la France, aux travaux du Centre de néologie lexicale de l’Université de Paris X (Nanterre), sous la direction de Louis Guilbert jusqu’en 1977, aux recherches menées sous l’impulsion de Bernard Quemada dans les URL de l’Institut national de la langue française en France.

[4]. Voir Jean-Claude Boulanger, Bibliographie linguistique de la néologie : 1960-1980. 1. Études linguistiques, 1981, 292 p. En plus de ces écrits sur la néologie, la période évoquée ici a vu naître de nombreux ouvrages lexicographiques à vocation néologique. On en aura une petite idée en consultant la deuxième partie de Jean-Claude Boulanger, « Petite bibliographie linguistique et lexicographique de la néologie », TermNet News, nos 2-3, 1981, p. 65-70.

[5]. Cf. la première partie de la note 3.

[6]. Voir mes remarques à ce propos dans l’introduction de la Bibliographie linguistique de la néologie, p. 21.

[7]. L’ouvrage de Pierre Trescases, Le franglais vingt ans après, fait le point sur ce sujet (cf. bibliographie).

[8]. Voir les propos de Lothar Wolf dans « La normalisation du langage en France. De Malherbe à Grevisse », La norme linguistique, p. 125-128. En particulier, sur le fait que « bon nombre de locuteurs français ont plus ou moins librement choisi leur comportement linguistique anglophile » (p. 128).

[9]. Cf. la deuxième partie de la note 3.

[10]. À propos de l’interdiction en lexicographie, voir Jean-Claude Boulanger, Aspects de l’interdiction dans la lexicographie française contemporaine, à paraître.

[11]. Les auteurs du Logos et du Dictionnaire usuel illustré (DUI) Quillet/Flammarion penchent plutôt vers le conservatisme et le bon usage éclairé en matière lexicographique.

[12]. Cet aspect de la formation universitaire des linguistes, des traducteurs et des terminologues a déjà été abordé ailleurs : Les stages en traduction et en terminologie, Actes du colloque tenu à l’Université Laval du 26 au 28 avril 1981. En particulier, Jean-Claude Boulanger, « Le stage en terminologie : une passerelle entre l’université et le milieu de travail », p. 81-90.

[13]. Le principe du filtrage lexicographique est à la base des travaux du Réseau de néologie scientifique et technique. La méthode de recherche de ce réseau est décrite dans Jean-Claude Boulanger, « Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie », Néologie et lexicographie. Hommage à Louis Guilbert.

[14]. Sur ce sujet, voir la note 9.

[15]. Un immense progrès a été accompli en ce sens grâce au Robert méthodique élaboré sous la direction de Josette Rey-Debove et publié en 1982. Le traitement des éléments de formation y est exemplaire. Il reste aux enseignants à apprendre comment s’en servir adéquatement.

[16]. Glossaire du parler français au Canada (voir la bibliographie).

[17]. Dictionnaire nord-américain de la langue française (voir la bibliographie).

Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie

Jusqu’à récemment, à n’en pas douter, la néologie apparaissait comme un phénomène linguistique sans grande valeur ni intérêt particuliers, qui évoluait tout simplement dans les ornières de la lexicologie et de la lexicographie. Elle végétait doucement, connue et explorée seulement par quelques linguistes et par quelques chercheurs perspicaces et avant-gardistes. Ces dernières années, cette situation s’est radicalement modifiée et un sentiment de vive curiosité s’est rapidement développé, tant chez les linguistes que chez les terminologues, à l’égard de la néologie.

L’étude de la néologie du point de vue d’une dynamique de la créativité lexicale active date de cet éveil. Pour l’État québécois, cet éveil répond à son tour à des besoins bien identifiés de protéger et d’enrichir une société et un milieu de vie historiquement et fondamentalement français d’origine.

L’invention de nouveaux moyens d’expression fait partie des divers aspects de l’évolution de la langue depuis les origines. L’existence de la néologie, si elle a été discutée, n’a jamais été contestée. Certes, elle était étudiée, mais plutôt de l’extérieur, sous une apparence statique. D’un côté, les chercheurs se contentaient de constater des usages, le plus souvent littéraires, afin d’enregistrer les plus intéressants d’entre eux dans un dictionnaire, avec, évidemment, beaucoup de retard sur l’actualité. D’un autre côté, il s’agissait de rédiger un article portant sur les particularités lexicales d’un écrivain afin de déceler son originalité, sa productivité néologique par rapport à ceux qui ne dérogeaient jamais des règles linguistiques et grammaticales éprouvées. Parfois encore, la recherche et la consignation des néologismes un peu bizarres d’allure, et qui s’écartaient des procédés de dérivation morphologique les plus courants, retenaient l’attention de quelques collectionneurs d’objets linguistiques hétéroclites. Les modes d’assemblage, de construction, de composition ou de création de ces curiosités linguistiques faisaient appel à toutes sortes de procédés ahurissants et imprévus. Ces néologismes étaient souvent destinés d’ailleurs à attirer l’attention, à distraire et à amuser des lecteurs. Ces recherches variées ont donné naissance à des dictionnaires de mots nouveaux, qui ont été qualifiés de recueils de « mots sauvages », de « mots curieux », parce qu’il était facile de sentir que si ces néologismes frappaient l’esprit immédiatement par leurs caractères et leurs allures ludiques, leur emploi serait le plus souvent éphémère[1].

Ces collections de mots nouveaux n’ont de valeur qu’en tant qu’elles se présentent comme des témoignages de la vitalité de la créativité lexicale dont une langue peut faire preuve à toutes les époques de son existence; et surtout, ces mots sont le témoignage de l’imagination créatrice très féconde de certains écrivains. Ils sont, à quelques rares exceptions près, demeurés des hapax et n’ont guère abouti qu’à de brèves ébauches de théorisation[2]. Quant à la science lexicographique, elle cherchait davantage à repérer, à dépister les néologismes qui avaient pénétré dans l’usage, dans des perspectives d’enregistrement au dictionnaire. Les critères de sélection de ces unités lexicales n’ont pas toujours été clairement établis par les lexicographes, du moins jusqu’à récemment.

Les liens de plus en plus apparents et étroits que la néologie entretient avec des disciplines extralinguistiques l’ont rendue à la mode, tout en lui permettant d’accentuer sa poussée expansionniste, avec une vigueur inégalée par aucune autre discipline de la linguistique contemporaine. La néologie vit maintenant en filigrane des grands courants actuels de la politique, de l’économie, de la culture et de la société en général. De quelque point de vue où l’homme moderne se situe, la néologie joue un rôle éminemment social, inséparable de l’évolution de ces grands courants qui ont besoin d’être nommés, affinés et aménagés du point de vue linguistique. « La nouveauté des choses ou des concepts précède la nouveauté des moyens d’expression et en est la cause [3]. » La néologie s’arroge le rôle d’assurer la continuité de la communication verbale entre les hommes, communication qui est la première fonction dévolue au langage. Elle devient par ce fait même un important objet d’étude, un cheval de bataille linguistique dont les répercussions sociales, politiques et économiques sont loin d’être négligeables.

L’identification de besoins[4] de plus en plus précis et nombreux, surtout dans les lexiques scientifiques et techniques, a fait de la néologie une science au développement rapide et croissant, un outil de travail précieux. Son essor prodigieux trouve ses racines dans des milieux tout à fait étrangers à la linguistique. Des inventions nouvelles pointent à tous les horizons, déclenchent et actionnent les mécanismes néologiques. « [...] toute évolution rapide des pratiques sociales, des techniques, des structures de connaissances (science, etc.) constitue un appel terminologique [le plus souvent néologique], surtout lorsque pratiques et connaissances ne sont pas suscitées dans la culture, mais déjà élaborées ailleurs et nommées dans une autre langue[5]. »

Depuis quelques années, il n’est pas d’organismes à vocation linguistique ou terminologique, il n’est pas d’universités, de groupes de recherche, de centres de lexicologie ou de lexicographie, de traducteurs qui n’explorent la néologie, ne font des tentatives de théorisation et n’analysent ses répercussions sur l’ensemble des activités contemporaines. Tous accordent à la néologie une place importante dans leurs recherches.

Les désirs et les tentatives d’internationaliser la créativité lexicale et la place non négligeable qu’elle occupe dans les législations linguistiques francophones ne font que reconnaître sa valeur et sa nécessité dans notre monde actuel[6].

Sans négliger pour autant la langue générale, la base commune des travaux semble s’être établie autour des langues techniques et scientifiques particulièrement, et constamment, productives à cet égard. Les terminologies spécialisées deviennent des zones pionnières d’exploration et d’étude de la néologie.

Les terminologues reconnaissent depuis longtemps l’action indispensable de la néologie dans le déroulement du travail terminologique. Lors de l’élaboration d’un lexique spécialisé, le terminologue se voit régulièrement confronté à des situations linguistiques nouvelles. On discerne deux aspects de la néologie en terminologie : d’une part, le terminologue repère un néologisme (anglais ou français) dans un texte, dans un corpus documentaire, qui servent au dépouillement terminologique, ou encore, il l’extrait d’un ensemble de termes déjà recueillis dans diverses autres publications à caractères lexicographiques; d’autre part, il crée lui-même un néologisme (en collaboration avec un comité de spécialistes du domaine qu’il traite), parce qu’un besoin particulier a été déterminé par sa recherche : pallier l’absence d’un signifiant français équivalant à un signifiant anglais déjà en usage en milieu anglo-américain; corriger une faute contre le système linguistique de la langue française; remplacer un anglicisme lexical; dénommer une nouveauté récemment créée en pays francophones; éliminer un emprunt indésirable dans sa langue.

Corriger une faute, remplacer un anglicisme, éliminer un emprunt inutile constituent des objectifs importants du travail néologique. Ils s’inscrivent dans les règles de protection de la langue française bien décrites dans les lois linguistiques. On aura alors affaire à de l’interventionnisme linguistique à valeur curative, destiné à contrer l’appauvrissement et la dégénérescence de la langue française. Pallier l’absence d’un signifiant français et dénommer de nouvelles realia constituent des actes d’enrichissement du lexique français. On aura alors affaire à de l’interventionnisme linguistique destiné à promouvoir et à assurer l’enrichissement et la continuité de la langue française en luttant contre le vieillissement et l’immobilisme. Ces principes s’insèrent dans un mouvement de revalorisation de la langue française et visent à en garantir la qualité, le rayonnement et le plein épanouissement. La création néologique exige toujours un acte volontaire et réfléchi en terminologie, puisqu’elle répond à des besoins connus. Il en va souvent autrement en langue générale où la création apparaît plutôt Comme un phénomène spontané sans regard sélectif nuancé pour la matière linguistique nouvelle qui est forgée. Dans le premier cas, les critères d’acceptabilité linguistique et terminologique des néologismes peuvent être mis en application dès avant l’élaboration du futur produit lexical, au moment où le besoin est signalé; alors que dans le second cas, ces critères ne s’appliquent pas toujours conformément à l’élément linguistique en train de se former [7]. La mise en parallèle des critères d’acceptabilité avec l’unité lexicale nouvellement créée vient confirmer la plus ou moins bonne qualité du néologisme sur le plan linguistique, et même terminologique. L’usage a souvent raison des règles cependant, tant dans la langue courante que dans les langues de spécialités.

Il y a donc lieu de distinguer la création des néologismes (néologie dynamique), de la recherche, du dépistage des néologismes (néologie statique)[8]. La création et la recherche répondent à des motivations différentes selon que l’on élabore un lexique spécialisé déterminé ou que l’on désire uniquement consigner des usages observés à travers un corpus documentaire d’ordre technico-scientifique ou à travers un corpus d’ordre plus général.

Si les motivations diffèrent dans les deux catégories de néologismes cités ici, en revanche, un dénominateur commun les lie. La détection et la création d’unités linguistiques nouvelles [9] conduisent, en effet, à isoler cette unité afin d’en faire l’analyse, pour établir et reconnaître son statut linguistique par rapport à l’ensemble du lexique supposé connu; le lexique connu étant naturellement celui qui est recensé dans la totalité des dictionnaires d’une langue.

Dans la suite de ce texte, nous examinerons une étape de la méthodologie de travail en usage dans le secteur de la néologie scientifique et technique de l’Office de la langue française du Québec. La démarche qui sera décrite a été étendue à tout le réseau francophone de néologie scientifique et technique [10]. Ce réseau fonctionne déjà avec deux « modules » le premier au Québec, à l’Office de la langue française, le second à Paris, géré par l’Association française de terminologie (AFTERM) [11]. La méthodologie détaillée dans ces pages puise ses fondements dans les réflexions émises lors du colloque sur l’aménagement de la néologie, tenu à Québec en 1974 [12], et dans les travaux antérieurs que le premier Office de la langue française, puis la Régie de la langue française, avaient amorcés depuis quelques années dans le domaine de la néologie de la langue générale [13].

Nous nous attacherons à expliquer la phase de la méthodologie qui concerne l’exploration lexicographique, qui est la première étape de la constitution du dossier terminologique du terme étudié. Cela signifie que le terme, qu’il ait été fabriqué ou qu’il ait été dépisté, est mis en relation et confronté avec des outils lexicographiques et terminologiques.

Le but poursuivi est de distinguer les unités reconnues comme lexicalisées, c’est-à-dire consignées dans un dictionnaire, des unités reconnues comme néologiques, c’est-à-dire non encore enregistrées au dictionnaire. Le degré, le caractère de néologicité d’une unité sera donc déterminé par rapport à l’ensemble du vocabulaire français répertorié et décrit dans un certain nombre de dictionnaires généraux et spécialisés reconnus et à grande diffusion.

Nous laisserons de côté toute la description de la préparation préalable du matériel terminologique qui est issu de la documentation rassemblée par les équipes de recherche du Réseau de néologie. Signalons simplement que les domaines de travail sont sélectionnés en fonction des besoins décrits par les organismes qui constituent ce Réseau [14]. Nous supposons donc que le terminologue dispose déjà d’un corpus de termes à analyser. Il a choisi les unités qu’il traitera en fonction de la connaissance préalable qu’il a acquise d’un domaine, la maîtrise du domaine sc traduisant par une bonne compétence lexicale alliée au maniement aisé des mécanismes de formation des mots, ce qui sous-entend une grande culture linguistique. Il met alors en œuvre ce que Louis GUILBERT a appelé « le sentiment néologique ou mieux le jugement de néologie [15] ». Il porte donc un jugement sur la valeur néologique probable de son choix de termes. La vérification qui suivra confirmera ou infirmera ce jugement.

En résumé, précèdent l’analyse lexicographique dont nous justifierons les instruments dans un moment, le choix des zones de vocabulaires à traiter selon des besoins précis, l’étape du dépouillement, du repérage ou de la création des termes [16].

L’examen de la problématique d’identification des néologismes en terminologie sera ici limitée à la langue française. Nous ne recourrons qu’exceptionnellement à l’anglais [17]. Nous la voulons souple afin qu’elle puisse s’appliquer à des travaux de lexicographie de la langue générale et non seulement à des travaux terminologiques. La démarche proposée et décrite est applicable à un grand nombre de langues, compte tenu d’ajustements lexicographiques indispensables pour chacune des langues en cause.

La procédure méthodologique suivie est longue, et parfois astreignante pour le terminologue. Un support de travail, appelé fiche du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, a été élaboré afin d’analyser et de reconnaître le statut néologique ou lexicalisé de l’unité terminologique qui est traitée. Ce support constitue un filtre linguistique. La fiche du corpus d’exclusion est reproduite en fin d’article. Elle est suivie de la bibliographie complète des dictionnaires généraux qui figurent en permanence sur cette fiche. Quant aux dictionnaires technico-scientifiques, qui varient avec les disciplines, ils ne sont pas inclus; il faut les spécifier pour chaque unité lexicale traitée.

L’analyse consiste à vérifier l’existence ou à constater l’absence du terme français (ou anglais) dans une série de dictionnaires généraux, encyclopédiques et néologiques déterminés, puis dans une série de dictionnaires spécialisés variant selon les disciplines et considérés comme représentatifs d’un état de langue. Les résultats de ces recherches, c’est-à-dire la constatation du caractère néologique, autant du point de vue morphologique que sémantique, ou du caractère lexicalisé de l’unité, sont transcrits sur la fiche du corpus d’exclusion qui sert ainsi à dresser le dossier linguistique du terme dépisté (ou proposé). L’emprunt subit ce même processus lorsqu’il est considéré comme intégré au système linguistique de la langue qui l’accueille, c’est-à-dire lorsqu’il est détecté dans un contexte français.

Chaque unité, simple ou complexe, est vérifiée dans l’ensemble de ce corpus de dictionnaires. Nous attachons surtout de l’importance à la présence, ou à l’absence, du terme en tant qu’entrée. En effet, pour que le terme soit reconnu lexicalisé, il doit figurer en entrée dans l’ouvrage, parce que sous cette forme il donne lieu à un développement lexicographique, encyclopédique ou terminologique complet. S’il apparaît en sous-entrée, le soin est laissé au terminologue qui jugera, selon les circonstances et les nécessités, de la pertinence de retraiter ce terme comme une entrée indépendante, donc comme un néologisme, ou, au contraire, de le considérer comme lexicalisé. Il est apparu à l’expérience que le terme discuté ou mentionné en sous-entrée dans un ouvrage lexicographique n’était pas toujours à sa place. La reconnaissance de l’existence d’une lexie indépendante lui est souvent due. Le terme peut donc figurer dans un ouvrage lexicographique et recevoir de notre part une étiquette de néologisme [18]. Cela est particulièrement vrai des syntagmes qui figurent rarement dans la position-clé de l’entrée, sauf dans quelques dictionnaires techniques ou scientifiques appliquant des méthodes modernes de lexicographie. Ils sont régulièrement relégués dans le développement des rubriques et difficilement repérables par l’usager. Par ailleurs, chaque constituant important du syntagme est vérifié soigneusement afin d’éviter que celui-ci échappe au chercheur, les syntagmes n’étant pas toujours traités sous le mot principal.

La vérification lexicographique constitue l’épreuve du filtrage auquel chaque terme doit se soumettre. Elle précède le traitement linguistique plus approfondi (rédaction de la définition, des notes linguistiques) et le traitement terminologique (attribution d’un domaine d’emploi définitif, rédaction de notes techniques, etc.) qui compléteront le dossier de la nouvelle unité identifiée comme un néologisme. Les unités qui ont été retrouvées dans un des dictionnaires du corpus d’exclusion n’ont pas à être traitées puisqu’elles sont disponibles. Les néologismes, une fois leur traitement complété, sont publiés par tranche de 150 à 200 dans les cahiers de Néologie en marche, série b : langues de spécialités[19].

Les dictionnaires généraux

Les dictionnaires généraux ont été divisés en trois ensembles pour le français et pour l’anglais.

Les dictionnaires de langue (GR [20], TLF, OED, etc.) que l’on doit consulter pour suivre le mouvement du vocabulaire scientifique et technique vers la langue générale et, à l’inverse, pour retracer le passage des mots de la langue courante dans le lexique des langues de spécialités. Ce dernier argument implique la néologie sémantique et la combinatoire syntagmatique. Une réserve doit être apportée cependant : ces dictionnaires préconisent une doctrine d’accueil ou de refus de l’emprunt qui n’est pas toujours basée sur des critères objectifs et linguistiques quant à l’intégration ou à l’exclusion d’un terme étranger de leur nomenclature.

Les dictionnaires encyclopédiques (GLE, WTNID, etc.) dont la nomenclature très vaste permet de mieux cerner l’approche d’une langue spécialisée. Les termes techniques et scientifiques étrangers sont mieux accueillis dans ces dictionnaires sur le seul critère qu’ils sont effectivement d’usage courant dans la technique ou la science concernées. Ce critère d’intégration doit être jugé aussi avec certaines réserves, car le jugement linguistique n’y est guère nuancé parfois.

Certains recueils (tels le GLLF et le RHDEL) prennent l’allure d’œuvres mixtes, alliant les qualités d’un dictionnaire linguistique à celles d’un dictionnaire encyclopédique. Cette double vocation leur permet de s’inscrire dans l’un et l’autre groupes puisqu’il y a de perpétuels et d’inévitables recoupements d’un ensemble à l’autre.

Les dictionnaires néologiques proprement dits qui constituent un ensemble ayant subi, théoriquement, en tout ou en partie, le traitement d’exclusion des deux catégories précédentes. Ils recensent des mots de la langue courante et des termes techniques et scientifiques puisés au jour le jour dans la presse et les revues spécialisées, ce qui aide à mieux délimiter la définition de la néologie proposée dans nos travaux. Ils accueillent très volontiers les emprunts qui sont fréquents dans les domaines qu’ils traitent. Les dictionnaires néologiques du corpus sont les suivants : DMN, MDV, NMDV, CDM et DNE; on peut, de plus, inclure dans ce groupe les suppléments des grands dictionnaires courants (cf. GLE SI et S2, GR S, etc.). L’éventail des domaines auxquels ils s’intéressent est très diversifié, de sorte que cela permet d’effectuer une bonne vérification de nos propres données. Ces dictionnaires sont élaborés et publiés assez rapidement; ils présentent l’avantage de demeurer assez près de l’actualité. II faut noter en outre que des dictionnaires de langue plus récents, tels le Lexis, le Logos et la deuxième édition du Petit Robert, font une large place aux néologismes.

Les dictionnaires spécialisés

La constitution du corpus d’exclusion technique et scientifique est faite avec l’aide et les conseils avisés d’experts dans chacun des domaines traités. Il ne peut en être autrement si l’on désire obtenir le maximum de garanties concernant ce type de dictionnaires.

Les principaux critères qui guident la sélection de ces recueils sont les suivants : la nouveauté de l’ouvrage, la qualité du contenu, une grande diffusion et une bonne disponibilité pour l’usager. De plus, l’ouvrage doit être représentatif d’un état de langue dans les domaines scientifiques et techniques, c’est-à-dire qu’il doit refléter réellement ce que sont la science ou la technique décrites; il doit être également connu et utilisé par la plupart des spécialistes d’un domaine; il doit avoir été rédigé par un expert ou un organisme dont le sérieux est avantageusement reconnu. Compte tenu de ces critères, le nombre des dictionnaires pour un seul domaine a été arbitrairement fixé à trois. Ce nombre devrait suffire pour la vérification du degré de nouveauté de l’unité lexicale recueillie ou proposée comme équivalent par rapport au stock lexical déjà intégré dans les dictionnaires.

Les dictionnaires sélectionnés varient parfois à l’intérieur d’un même domaine spécifique (par exemple, en médecine, en gestion, en administration). On sait qu’il existe un nombre incalculable de dictionnaires de toutes sortes consacrés à un même sujet; un choix s’impose selon le sous-domaine touché. La consultation des ouvrages plus spécialisés (c’est-à-dire des recueils monotechniques ou mono-scientifiques) s’avère souvent plus profitable que la consultation de grands ensembles encyclopédiques qui ne consignent pas nécessairement les apports les plus nouveaux. De même, il faut éviter les erreurs dues à une trop grande concentration d’ouvrages semblables ou d’un même auteur.

Chaque science et chaque technique offrent une variété de dictionnaires tant d’ordre encyclopédique que terminologique, ainsi que des lexiques bilingues et multilingues. Tous ces genres distincts sont reflétés afin de diversifier le corpus spécialisé, tout comme le corpus général qui comporte des catégories différentes. La partie spécialisée de la fiche du corpus d’exclusion se compose de dictionnaires à classer dans la série des encyclopédies (ex. : Dictionnaire français de médecine et de biologie[21]), de dictionnaires d’ordre terminologique (ex. : Terminologie forestière, sciences forestières, technologie, pratiques et produits forestiers[22]), de quelques normes (ex. : Énergie nucléaire, AFNOR M60-001[23]) et de lexiques bilingues et multilingues (ex. : Lexique anglais-français de l’industrie papetière, fabrication des pâtes et du papier[24]), qui en général, ne donnent pas de définition mais relèvent souvent des unités plus rares, quoique essentielles à la connaissance du domaine. L’utilisation de cette variété d’ouvrages permet d’effectuer des mises à jour et de compléter les renseignements sous-jacents à une unité terminologique ce qui, dans l’optique du travail terminologique dans le domaine de la néologie, autorise cette unité à revêtir l’étiquette de néologisme.

Les lexiques bilingues et multilingues peuvent faire partie à la fois du corpus français et du corpus anglais.

Le corpus d’exclusion, malgré une certaine immuabilité, demeure ouvert. Les dictionnaires difficilement accessibles, plus récents ou encore toute nouvelle édition d’un dictionnaire déjà retenu, seront accueillis dans ces ensembles au fur et à mesure de leur acquisition et cela en vue d’un constant souci de mise à jour, d’amélioration de la qualité des ouvrages, et afin de toujours rester le plus près possible des nouveautés technologiques et scientifiques.

C’est ainsi que chaque mois un numéro de La clé des mots enrichit le corpus, que les nouveaux tomes du TLF et du GLLF s’ajoutent au corpus général français dès le moment de leur acquisition et que la seconde édition du Petit Robert est venue remplacer la première.

La méthodologie que nous venons d’examiner impose le maniement d’une lourde et encombrante documentation, de même que de longues séances de recherches lexicographiques. Le corpus d’exclusion idéal que nous voudrions construire serait évidemment un grand corpus d’exclusion lexicographique et terminologique entièrement automatisé avec lequel, à l’aide du terminal, le terminologue réduirait à quelques secondes seulement le temps de sa vérification.

Pour ce faire, il faudrait, dans un premier temps, mettre en banque l’ensemble des dictionnaires généraux et encyclopédiques décrits ici, de même que le plus grand nombre possible de dictionnaires spécialisés. Dans une seconde phase, il faudrait relier toutes les banques de terminologie entre elles pour que le terminologue puisse vérifier ses données dans un réservoir lexicographique et terminologique unique.

L’identification la plus sûre que l’on puisse obtenir du caractère lexicalisé ou néologique de l’unité terminologique analysée est à ce prix : l’interrogation par ordinateur.

Annexe

Fiche du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique
Reproduction de la Fiche du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique

Bibliographie du corpus d’exclusion lexicographique et terminologique

Dictionnaires généraux français

Dictionnaires généraux anglais

Notes

[1] Le plus bel exemple récent des ouvrages de cet ordre est sans doute celui de Maurice RHEIMS : Dictionnaire des mots sauvages. Écrivains des XIXe et XXe siècles, Paris, Larousse, 1969, 604 p.

[2] L’étude de la créativité lexicale chez San ANTONIO ou dans le Canard enchaîné, par exemple, pose des problèmes autrement complexes.

[3] Jean-Claude CORBEIL, Analyse des fonctions constitutives d’un réseau de néologie, L’aménagement de ta néologie, Actes du colloque international de terminologie 1974, Office de la langue française, Québec, mai 1975, p. 29.

[4] Le terme besoin est ici utilisé au sens qu’on lui donne en terminologie, c’est-à-dire qu’il sert à « suggérer, d’une part l’existence réelle et précise d’une chose nouvelle, d’autre part, le fait que cette nouveauté cherchera un moyen de se nommer [...] » (Jean-Claude CORBEIL, article cité, pp. 29-30).

[5] Alain REY, Essai de définition du concept de néologisme, L’aménagement de la néologie. Actes du colloque international de terminologie 1974, Office de la langue française, Québec, mai 1975, p. 24.

[6] Voir en particulier les efforts de Zygmunt STOBERSKI dans Babel et les expériences sur l’arabe contemporain à l’Institut d’Études et de recherches pour l’arabisation (IERA) de Rabat, sous la direction de Ahmed Lakhdnr GHAZAL. En réalité, c’est tout le monde de la terminologie qui est en effervescence.

[7] Voir Néologie en marche, série b : langues de spécialités, no 4, Office de la langue française, Québec, septembre 1978, § 3.3. p. 32 et suiv. et § 3.5. p. 41 et suiv.

[8] Voir le développement de ces concepts dans Néologie en marche, série b, no 4, § 3.3. p. 32 et suiv.

[9] Du strict point de vue morphologique, l’unité construite peut en effet, à l’insu du créateur, exister déjà dans un dictionnaire. Le locuteur n’est jamais à l’abri d’une faille dans sa compétence lexicale.

[10] Nous renvoyons le lecteur à l’introduction de Pierre AUGER, directeur de la terminologie à l’Office de la langue française, parue dans le numéro 1 de Néologie en marche, série b, Régie de la langue française, Québec septembre 1976. L’auteur y explique l’élaboration du Réseau de néologie.

[11] Une équipe, animée par M. Roger GOFFIN, chef de la terminologie automatisée au Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes (CCE), a récemment entrepris des recherches dans le même sens.

[12] L’aménagement de la néologie. Actes du colloque international de terminologie 1974, Office de la langue française, Québec, mai 1975, 214 p.

[13] Huit numéros des cahiers de Néologie en marche (langue générale) sont parus.

[14] Des travaux de néologie sont actuellement en cours, à Québec et à Paris, dans les domaines suivants : énergies nouvelles, environnement, électronique’et informatique, tourisme et hôtellerie, etc.

[15] Louis GUILBERT, Les travaux de linguistique en matière de néologie. L’aménagement de la néologie, Actes du colloque international de terminologie 1974, Office de la langue française, Québec, mai 1975, p. 123. Voir les pages suivantes de son article où il développe ce concept du « jugement de néologie ».

[16] Les étapes antérieures du traitement sont décrites dans Néologie en marche, série b, no 1, Régie de la langue française, septembre 1976, pp. XXIII-XXV. Voir également les prospectives d’Alain REY, article cité, pp. 23 et suiv. et celles de Jean-Claude CORBEIL, article cite, pp 32 et suiv.

[17] À l’Office de la langue française, le travail s’accomplit tant sur des corpus français que sur des corpus anglais.

[18] Voir la large acception qui est donnée au terme néologisme dans Néologie en marche, série b, no 1, Régie de la langue française, Québec, septembre 1976, p. XII.

[19] Ces cahiers contiennent aussi des articles théoriques sur la néologie en particulier et sur la terminologie en général. Douze numéros sont parus, ou en cours de parution, jusqu’à maintenant.

[20] Pour connaître le sens des abréviations, voir la bibliographie à la suite de la fiche du corpus d’exclusion.

[21] Par A. MANUILA et coll., Paris, Masson et Cie, 1970-1975, 4 vol.

[22] Par A. MÉTRO, Paris, Conseil international de la langue française, 1975, 432 p

[23] Association française de normalisation, Paris, décembre 1974, 86 p.

[24] Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, Québec, 1974, 268 p.

Le développement de la néologie dans la francophonie

À l’automne 1974, l’Office de la langue française du Québec organisait un colloque international consacré à l’aménagement de la néologie dans la francophonie[1]. Jusqu’à cette date, fort peu de rencontres scientifiques avaient choisi comme thématique les problèmes spécifiques à la néologie. Le titre même du colloque situait d’emblée les débats au cœur des recherches terminologiques et sociolinguistiques nouvelles, tant au niveau théorique qu’au niveau pratique d’ailleurs.

Parmi les résultats concrets issus de cette rencontre internationale, un réseau de néologie scientifique et technique a été mis sur pied au printemps 1975, à l’initiative du Québec et de la France. À l’origine, le but principal poursuivi par ce réseau était de répertorier les termes français nouveaux qui apparaissent quotidiennement dans de multiples domaines d’activités techniques et scientifiques ou encore de fournir, dans une optique prospective, des équivalents français aux néologismes anglo-américains qui pullulent en permanence dans la presse quotidienne ou hebdomadaire de l’Amérique anglophone. Dès avril 1975, deux équipes de terminologues-néologues étaient constituées : l’une était basée à Paris et gérée par l’Association française de terminologie (AFTERM)[2], l’autre travaillait à Québec sous la responsabilité de l’Office de la langue française. Les deux organismes étaient liés par des accords de coopération franco-québécoise en matière de néologie et de terminologie. Une dizaine de chercheurs se sont mis à parcourir la titanesque documentation française et anglo-américaine à la poursuite des néologismes. Ceux-ci étaient traqués pour le bon motif et non pas pour être condamnés ou frappés d’interdiction, sauf en cas d’infraction au génie lexical ou morphologique de la langue française.

En 1978, la Belgique se joignait au réseau, mais de manière moins officielle puisque aucun accord de coopération n’était signé entre les gouvernements belge et québécois. L’équipe belge est sous la responsabilité de M. Roger Goffin du Bureau de terminologie de la Commission des Communautés européennes (CEE). En plus de M. Goffin, l’équipe comprend quelques professeurs de l’Institut supérieur des traducteurs et interprètes (ISTI) de Bruxelles[3]. L’arrivée de l’équipe animée par M. Goffin a permis au réseau de prendre une dimension véritablement francophone.

Les changements survenus au Haut comité de la langue française au printemps 1980 ont entraîné la disparition de l’AFTERM et son remplacement par un nouveau partenaire français en la personne morale de l’organisme appelé FRANTERM.

À l’heure actuelle, plus d’une quinzaine de personnes (linguistes, traducteurs, terminologues, chargés de recherche) réparties sur plusieurs fronts de la francophonie consacrent une part importante de leurs travaux à la quête des néologismes dans des revues, des ouvrages et des documents spécialisés, préalablement sélectionnés en fonction des besoins de chaque organisme membre du réseau de néologie. Des domaines présumément néologènes font l’objet de sondages et de recherches. Les traitements linguistiques de ces nouveautés lexicales sont ensuite entrepris, c’est-à-dire que les terminologues-néologues cherchent à établir le statut néologique véritable de chaque terme par comparaison avec les outils lexicographiques les plus contemporains et pertinents à cet hallucinant exercice de vérification. Ils procèdent ensuite à l’élaboration des définitions et à la rédaction de notes techniques ou linguistiques (sémantiques, morphologiques, syntaxiques, etc.). Il faut cependant souligner qu’aucune décision normative n’est prise à cette étape du travail de recherche en néologie. Il s’agit essentiellement d’une recherche à caractère descriptif. La normalisation de certains néologismes pourra survenir ultérieurement, par exemple à l’occasion du traitement de certains dossiers par la Commission de terminologie de l’Office de la langue française au Québec ou par les commissions ministérielles de terminologie en France. Les cahiers de Néologie en marche numéros 1 (1976) et 4 (1978) donnent une description amplement détaillée de la méthodologie utilisée pour la mise au point des dossiers néologiques[4]. La méthodologie élaborée dès la formation du réseau fait l’objet d’une mise à jour continuelle, en particulier en ce qui regarde le corpus d’exclusion lexicographique et terminologique, pierre d’assise des travaux.

À ce stade-ci, il importe également de signaler qu’en plus du personnel affecté d’office aux recherches en néologie, l’Office de la langue française accorde des contrats à des chercheurs spécialisés dans des domaines de pointe au Québec, comme la nordologie (NEM 5 et 6), la musique électro-acoustique (NEM 19 et 20), les communications (NEM 21), la foresterie (NEM 29, 30 et 31[5]). Ces chercheurs sont des universitaires, des ingénieurs, des dirigeants d’entreprises, etc. aux prises avec de profonds besoins de désignations nouvelles pour des fins scientifiques, pédagogiques ou même fonctionnelles. Les travaux sont alors menés en collaboration avec les animateurs et les terminologues de l’Office de la langue française.

Les objectifs poursuivis par le réseau sont les suivants pour le Québec (voir NEM 1) :

  1. Répondre aux besoins exprimés en rendant disponibles le plus rapidement possible des néologismes de langue française chez les scientifiques, les techniciens, les ingénieurs, les étudiants;
  2. Si nécessaire, créer des néologismes français pour contrer l’infiltration des néologismes ou des emprunts anglo-américains dans notre langue[6];
  3. Sélectionner, analyser, normaliser les mots nouveaux qui s’opposent dans des situations de synonymie néologique ou terminologique;
  4. Développer chez les spécialistes de toute discipline des réflexes linguistiques bien français en matière de création lexicale;
  5. Utiliser la situation privilégiée du Québec en Amérique du Nord comme tremplin d’observation de la néologie américaine galopante et servir de relais avec le reste de la francophonie;
  6. Contribuer à l’enrichissement du stock lexical de la langue française dans son ensemble par des apports régionaux originaux en provenance du Québec, particulièrement dans des secteurs d’activités où le Québec est à la pointe des recherches dans le monde, comme les techniques de l’eau, le laser, la nordologie, la foresterie;
  7. Conduire des recherches théoriques purement linguistiques dans le domaine de la néologie[7].

Le principal support de la publication des résultats des recherches est la collection des cahiers Néologie en marche de l’Office de la langue française. Dans le cadre des travaux du réseau, vingt-six cahiers sont parus dans cette collection entre 1975 et 1981. L’Office menant des travaux de néologie depuis 1973, dix cahiers ont en outre été publiés dans une première série de NEM. La série a mettait surtout l’accent sur la langue à caractère plus général. Les dépouillements étaient orientés du côté des quotidiens et des hebdomadaires anglais du Canada et des États-Unis comme le Newsweek, le Time. Les séries a (langue générale) et b (langues de spécialités) ont fusionné en 1979[8].

On peut très sommairement évaluer à plus de 10 000 le nombre des unités lexicales nouvelles traitées par les différentes équipes de néologues depuis le début du fonctionnement du réseau. Un index cumulatif des quinze premiers cahiers de l’ancienne série b de NEM vient de paraître (NEM 24). Il comporte trois parties : un index français, un index anglais et un index pour les autres langues, comme le latin, le grec, l’allemand. Tous les termes apparaissant en entrée lexicographique dans les cahiers, de môme que ceux qui sont mentionnés dans les notes ou dans les enquêtes terminologiques spécifiques sont répertoriés dans les index. Un second index qui balayera les numéros 16 à 27 est en préparation et sera disponible au début de 1982. Par la suite, nous espérons publier un index cumulatif tous les dix numéros, chacun périmant le précédent en quelque sorte.

Les domaines ou les secteurs d’activités qui font l’objet des recherches sont avant tout sélectionnés en fonction des besoins particuliers de chacun des modules membres du réseau de néologie. L’ensemble des travaux finit par former une mosaïque terminologique française dont les retombées, québécoises d’abord, francophones ensuite, sont indéniables. Le mouvement de francisation du Québec a su profiter à plus d’un titre de l’apport des néologismes français recensés ou créés par les participants au réseau. Depuis 1975, les secteurs suivants ont été explorés : pétrole, manutention, informatique, électronique, automatique, mesure, gestion, nordologie (le nord), tourisme, sport (planche à roulettes), loisirs, audiovisuel (cinéma, photographie, vidéo, disque), musique électro-acoustique (synthétiseur), communications (journalisme, relations publiques, télécommunications), emballage, sécurité industrielle, urbanisme, environnement. Plusieurs autres domaines ont fait l’objet d’incursions néologiques mais de manière plus ponctuelle, l’hebdomadaire L’Express et les phobies, par exemple.

De nouveaux travaux ont déjà été entrepris ou le seront sous peu dans les secteurs de la foresterie (mécanisation forestière), de l’alimentation, de la psychologie industrielle, des centres d’interprétation ou de sensibilisation, des énergies nouvelles ou renouvelables, de l’audiovisuel (techniques et technologies de renseignement) et de la critique d’art.

Les cahiers Néologie en marche paraissent régulièrement, quoique de façon apériodique, au rythme d’une dizaine par année. Terminogramme, le bulletin d’information de la Direction de la terminologie de l’Office de la langue française, annonce la sortie de chaque nouveau cahier et en résume le contenu.

Dans un avenir rapproché le réseau de néologie compte prendre de plus en plus d’expansion de manière à rejoindre et à relier toutes les communautés francophones de par le monde. La santé et le développement de la langue française seraient assurés et le mouvement de francisation amorcé au Québec pourrait rejaillir partout dans le monde.

Notes

[1] Les actes ont été publiés par l’Éditeur officiel du Québec en mai 1975.

[2] L’équipe parisienne avait d’abord élé logée au Conseil international de la langue française (CILF) pendant l’année 1975 En 1976, l’AFTERM prenait la relève du CILF et devenait le partenaire français officiel du réseau..

[3] Une partie des travaux belges est publiée dans la revue Équivalences depuis 1978.

[4] Voir également Jean-Claude Boulanger, « Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie », in Néologie et lexicologie. Hommage à Louis Guilbert. coll. « Langue et Langage », Paris, Librairie Larousse, 1979. p 36-46.

[5] Ces trois derniers cahiers paraîtront au début de 1982.

[6] Une prise de position officielle de l’Office de la langue française est parue sur la question de l’emprunt : Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, Montréal, Office de la langue française, décembre 1980, 20 p.

[7] La néologie fait déjà l’objet d’un séminaire de recherche de 2[e] et de 3[e] cycles à l’Université Laval de Québec, et cela depuis trois ans. D’importantes leçons données dans des cours de terminologie au premier cycle universitaire (Québec, Montréal, Trois-Rivières, Sherbrooke) sont consacrées à la néologie théorique et pratique. Une bibliographie signalétique de plus de 1000 titres vient d’être publiée par l’auteur de cet article.

[8] La série complète des cahiers de NEM, 36 cahiers, est disponible chez l’Éditeur officiel du Québec.

Sur l’existence des concepts de « néologie » et de « néologisme » : propos sur un paradoxe lexical et historique

Quand la force révolutionnaire, néologique, reste inerte et que la langue s’immobilise, il y a péril pour celle-ci. (Darmesteter 1887 : 13)
Quand je monte, c’est dans un ascenseur; quand je descends, c’est dans un “descenseur”. (Roman Lauzier-Boulanger. (4½ ans), le 13 avril 2008)
Les dictionnaires sont notre seule idée du lexique. (Rey-Debove 1973 : 106)
La décision finale est l’insertion dans le dictionnaire. (Guilbert 1975a : 53)

1. La néologosphère

Une conférence de clôture crée des attentes chez les auditeurs. Elle peut être envisagée comme une conclusion du congrès qui vient de se dérouler et prendre l’allure d’une répétition des propos dispensés par les intervenants ou bien elle peut constituer une synthèse, c’est-à-dire un bilan des sujets traités dans les communications. J’emprunterai un chemin différent. Premièrement, je me ferai brièvement historiographe pour rappeler que la néologie est un processus qui naît avec une langue, qu’elle était active bien avant d’être dénommée et qu’elle a été portée et défendue par quelques acteurs qui en ont dessiné les contours modernes, qui en ont façonné les principaux axes de recherche et qui ont identifié quelques points d’ancrage qui lui ont permis de passer de l’ombre à la lumière. Deuxièmement, je ferai appel à l’histoire, car la néologie ne peut être appréhendée qu’à travers l’histoire des civilisations, des sociétés, des idées, des arts (techniques), des sciences, etc. Les événements du monde et les péripéties de l’histoire ont fait pression sur le sort des mots, nul ne le contestera, et ils ont souvent nécessité des moyens d’expression inédits pour qu’on puisse les relater. La néologie et l’histoire sont intimement liés et un « classement des néologismes peut donc se concevoir uniquement d’un point de vue historique » (Guilbert 1975a : 57). Troisièmement, mon propos sera fortement teinté de lexicographie et je ferai de nombreuses incursions du côté des dictionnaires. La néologie entretient en effet un rapport de dépendance avec la lexicographie; bien qu’elle relève de la lexicologie, elle n’est actualisée, à travers le néologisme, que par un pacte avec le dictionnaire. Les dictionnaires sont, en effet, le seul lieu offrant une prise concrète sur le lexique (voir Rey-Debove 1973 : 106). Quatrièmement, je ferai escale dans des zones de la néologie où il n’est pas dans les habitudes d’élire domicile. Je voyagerai constamment entre les deux continents que sont la lexicologie et la lexicographie. Le rapport établi entre ces deux sciences et la néologie est le premier d’une série de phénomènes binaires et de paradoxes rattachés à la néologie. Un premier paradoxe a trait à l’instauration d’une méthode de reconnaissance des néologismes par comparaison avec une batterie de dictionnaires, filtre qui a pris le nom de corpus d’exclusion. Le paradoxe réside dans le fait que l’on cherche des mots exclus des dictionnaires, alors qu’ils n’ont pas fait l’objet de consignation, et qu’on veut asseoir la valeur lexicologique d’un mot en se fondant sur une vérification de nature lexicographique. La dualité du mot est en cause et elle entraîne une mise en perspective de l’idée de « néologie » et de celle de « néologisme ».

En nous fondant sur une longue fréquentation du lexique général et spécialisé, nous serons entraînés à réexaminer quelques hypothèses, à sonder quelques acquis et à scruter quelques phénomènes inédits relatifs à la néologie. De même, l’expérience de la chose dictionnairique nous a conduits à percevoir que le lexique pouvait être défini de manière différente selon qu’on l’aborde par le biais de la lexicologie ou par celui de la lexicographie. De là le caractère duel qui vient d’être évoqué. Les mots peuvent donc appartenir à l’un et/ou à l’autre des deux ensembles lexicaux, soit l’ensemble lexicologique et l’ensemble lexicographique. Le premier est réputé ouvert et indéfini, le second est clos et extrait du premier, pour une grande part. Et la clôture varie avec chaque dictionnaire en fonction des fondements éditoriaux qui déterminent le volume de mots à rassembler dans la nomenclature. Il peut donc y avoir des mots lexicologiques qui n’ont pas le statut de mot lexicographique (alterconsommateur, proche-aidant), d’autres ont un statut lexicographique qui fait l’unanimité (enfant, voyage), d’autres sont cantonnés à quelques dictionnaires (infant, voyagiste). Le mot lexicographique passe obligatoirement par le statut préalable de mot lexicologique, sauf les catégories d’entrées qui n’appartiennent pas au lexique, notamment les symboles et certains noms propres (cf. Boulanger 2000).

L’enracinement historique permettra de remonter aux sources du français et de mettre en parallèle les deux grands procédés de formation des mots d’une langue : l’évolution phonétique ou l’héritage et la création interne, à laquelle on ajoutera l’enrichissement externe réalisé par l’emprunt. Plonger dans l’héritage exige un retour vers les origines du français au Moyen Âge afin de voir si les mots issus du latin peuvent être associés aux néologismes. Notre hypothèse soutient que tout mot fut nécessairement néologique à un moment donné, ce qui entraîne une définition de la néologie intégrant cette vision. En raison de sa dimension diachronique, Alain Rey (1976 : 13) avance que « le concept n’est pas pertinent » et que « la nullité opératoire » doit être neutralisée en prenant en compte une synchronie plus vaste. L’idée devient pertinente lorsque le néologisme est considéré du point de vue de son enveloppe signifiante (formelle) et qu’on fait intervenir le repérage chronologique, non seulement sous l’angle de son amplitude historique, mais en vertu de critères synchroniques. Toute graphie qui ne fut jamais observée avant son repérage dans un manuscrit ou sur un autre support d’écriture pourrait être considérée comme néologique. Cette approche révèle une conception de la néologie qui inclut qu’en plus de la création interne et de l’emprunt, elle tient compte d’une autre donnée historique, en l’occurrence l’évolution, et que celle-ci est vue comme une source de création lexicale. C’est dire que la néologie s’est exercée dans le continuum latin, du moins pour les langues romanes. L’angle d’approche oblige à revoir les conditions liées au préalable orthonymique. L’orthonymie est un principe essentiel de la néologie. Ce terme, dû à Alain Rey (voir 1983a : 282 et 301), s’associe à l’idée de réguler les désignations, c’est-à-dire à réduire les ambiguïtés dénominatives, à les harmoniser sur le plan paradigmatique, tout en tenant compte de la nature du système linguistique concerné, de sa capacité de production et de son fonctionnement. Le sens compositionnel du terme orthonymie renvoie plus précisément à l’idée de définir des lois et des règles (grec ortho-) graphiques applicables au nom (grec -onoma). Elle prend la figure d’une référence normative qui présuppose l’existence d’une série de conventions quant à l’écriture des mots. Ce réglage graphique convoque la morphologie et la grammaire. Le mot nouveau devrait donc intégrer le lexique en se soumettant aux protocoles graphiques définis dans le code. C’est le cas de la majorité des néologismes. Certains, plus rebelles ou présentant une physionomie inédite, échappent aux règles existantes et obligent à en élaborer de nouvelles. Toutes ne sont pas également reçues socialement; à preuve, certaines féminisations de noms de professions font encore réagir, et souvent violemment. Si le féminin une ministre ne fait plus guère sourciller, d’autres font bondir des « connaisseurs » de la grammaire du français, comme l’illustre l’extrait suivant : « Au Canada même, madame […], femme de lettres éminente, […] manifestait son agacement devant ces féminisations toutes plus farfelues et saugrenues les unes que les autres en avouant sans ambages en avoir ras le bol de se faire appeler “écrivaine” ou “autrice” [sic] » (Le Devoir, 29 mars 1993).

On ne peut pas aborder les rives de la néologie sans inclure dans les analyses les dimensions temporelles relatives à la durée (durée de l’étiquette, durée individuelle et durée d’attente avant la mise en dictionnaire) et qui infèrent elles-mêmes que le sentiment de reconnaissance d’une unité lexicale est de nature psychologique et variable avec chaque individu. Il s’agit bien ici du sentiment néologique. La néologie ne peut pas être approchée autrement lorsqu’on l’envisage dans sa dimension historique. Mon propos est centré uniquement sur la néologie formelle.

Avant de traiter de ces questions, il faut jeter un rapide regard rétrospectif pour situer ce congrès sur la néologie dans la suite des rencontres plus ou moins régulières ayant porté sur le même thème. Le premier colloque de néologie fut organisé à Paris par le Conseil international de la langue française (CILF) en 1971. La néologie y fut envisagée en tant que phénomène général, les exposés portant sur des aspects linguistiques et théoriques, comme en témoignent les actes publiés dans la Banque des mots en 1971. Les communications présentées étaient axées sur des éléments attendus : procédés de formation des mots, sémantique, emprunt, synchronie. Une exception, l’intervention de Bernard Quemada qui traitait d’une politique de la néologie, premier signal de la nécessité d’organiser la néologie sur des bases institutionnelles. En 1974, l’Office de la langue française du Québec prenait le relais et organisait un colloque international sur la néologie dont les trois objectifs étaient :

  1. D’envisager la néologie et la création lexicale comme une fonction normale et spontanée d’une langue et non pas de les considérer comme des menaces. En faire un mécanisme de régulation plutôt qu’une menace à l’intégrité de la langue.
  2. D’établir des critères permettant de guider, d’organiser et d’aménager cette activité créatrice suivant deux orientations, l’une axée sur des bases théoriques, c’est-à-dire linguistiques, l’autre sur des bases pratiques, c’est-à-dire terminologiques et institutionnelles. Le moyen d’action privilégié fut la création d’un réseau francophone de néologie. Il s’agissait de (re)donner des dimensions sociales et socioprofessionnelles à la néologie.
  3. D’inventorier les résultats lexicaux dans des dictionnaires afin de les rendre disponibles périodiquement. Il s’agit ici de donner plus de visibilité aux mots nouveaux dans la société, surtout dans les environnements socioprofessionnels.

L’un des obstacles à surmonter a d’abord été la nécessité de démystifier le domaine même de la néologie sur lequel soufflait un vent de négativisme, à tout le moins un soupçon de méfiance. Chez les linguistes, la perception n’était guère positive, bien des lexicologues ignorant le phénomène ou ne s’en préoccupant pas. Quelques lexicographes y jetaient cependant un œil bienveillant. Parmi ceux-là, on peut nommer Alain Rey (Dictionnaires Le Robert) et Louis Guilbert (directeur du Grand Larousse de la langue française), qui furent invités à présenter leur vision de la néologie dans des exposés formels, et Claude Dubois (Librairie Larousse) qui s’est exprimé sur le sujet lors des discussions en séance et lors des ateliers.

La néologie nécessitait qu’on l’ausculte pour déterminer son état de santé et pour justifier sa place au sein des disciplines des sciences du langage. Historiquement, la néologie a été connotée négativement, la nouveauté lexicale étant vue comme un écart par rapport à la norme, en particulier dans les dictionnaires et dans le monde de la traduction où la méfiance était grande et où les jugements de stigmatisation n’étaient pas rares, en particulier à l’égard des calques. Objectivement, la néologie peut être perçue comme étant le processus de création des mots nouveaux dans une langue. Un autre sens dérive de la praxis et donne au mot une valeur théorique. Ainsi, la néologie est aussi l’étude des principes et des méthodes de la création des mots nouveaux. Dans le terme néologie, on reconnaît les mots grecs neos « nouveau » [= néo-] et logos « discours » [= -log- + -ie]. Faire de la néologie, c’est se livrer à l’activité de création d’unités lexicales nouvelles. La construction de mots nouveaux se fait de trois manières : par la combinaison inédite de morphèmes, c’est-à-dire la production de signifiants qui n’existaient pas dans le stock lexical de la langue à l’instant de la création; par la confection de sens inédits, c’est-à-dire l’invention de signifiés qui n’étaient pas répertoriés au moment de la création; par le recours à l’emprunt d’un signifiant et/ou d’un signifié à une langue étrangère, c’est-à-dire l’insertion d’une forme et/ou d’un sens qui n’étaient pas connus de la langue d’accueil au moment de l’opération d’emprunt. Quant au calque, il s’agit d’un procédé de francisation qui se pose à l’intersection de la néologie formelle —nouveau signifiant—, de la néologie sémantique —nouveau signifié— et de l’emprunt —signe étranger. Le résultat du calque est un mot français. Son évaluation du point de vue de l’acceptabilité normative relève de considérations qui ne seront pas examinées ici. Chaque mode sera illustré par un exemple. Du point de vue formel, on évoquera le mot intensiviste, « médecin spécialiste des soins intensifs », qui apparaît dans les écrits journalistiques au Québec en avril 1989. Le mot sera usité en Belgique à partir d’avril 1998; il ne semble pas attesté en France. Aucun dictionnaire général ne le consigne. L’attestation écrite est indicative; en effet, le mot a pu apparaître d’abord à l’oral ou il a pu être employé avant 1989 dans les milieux hospitaliers. Comme exemple de nature sémantique, notons le mot courriel, mot forgé en 1989 au Québec avec le sens de « système de courrier électronique ». Rapidement, le sens de « message, document expédié à un destinataire à l’aide de ce système » s’ajoutera. Comme emprunt, on signalera le mot japonais sudoku qui est attesté dans les journaux français et anglais depuis 2005. À noter que le Nouveau Petit Robert 2008 [NPR] donne la même date. Le mot blogosphère apparaît en juin 2002 dans La Presse, un journal québécois, et en avril 2003 dans L’Express, un hebdomadaire français; c’est un calque partiel de l’anglais blogosphere, mot attesté au début de 2002 dans les journaux américains. Lorsqu’il apparaît dans l’hebdomadaire français en avril 2003, ce n’est déjà plus un néologisme, au sens premier.

Ensuite, la néologie s’est structurée, organisée et instrumentalisée. Des réseaux de néologie sont nés dans la francophonie, puis dans la Romania et ils ont rapidement pris de l’ampleur; des universités ont intégré des cours et des séminaires de néologie dans leurs programmes de linguistique, de terminologie et de traduction; l’activité en matière de terminologie a éveillé un intérêt pour la néologie de la langue générale; la lexicographie a raffermi ses rapports avec la néologie; les recensements des écrits sur la question ont a été entrepris en 1980 (voir Boulanger 2008) et ils se poursuivent toujours; des rencontres régulières ont continué d’attirer les théoriciens et les praticiens intéressés par le phénomène; des commissions de terminologie ont avalisé la création institutionnelle de termes nouveaux; les frontières des langues ont éclaté et la néologie a pris des couleurs romanes dont le spectre a été étudié durant ces assises. En 2007, à l’initiative de John Humbley et de Jean-François Sablayrolles, une revue à contenu théorique a été fondée, revue qui porte le titre de Neologica. Ce (pseudo-)latinisme est lui-même un néologisme que les fins analystes de l’Antiquité rangeraient dans la catégorie des calques faits sur le grec. Bien façonné et transparent, le nom Neologica sert à fédérer un espace d’expression commun aux langues romanes et il s’avère être une mise en abyme parfaitement réussie.

En s’inscrivant dans l’orbite de l’aménagement linguistique, la néologie prenait de l’ampleur et elle s’ouvrait sur des perspectives inédites. Une telle expansion exigeait qu’on puisse disposer d’un appareil documentaire prenant la forme d’un catalogue de titres qui faciliterait l’accès aux écrits sur le sujet, qui accréditerait l’autonomie de ce champ de recherche en linguistique et qui en montrerait la vitalité de même que les multiples ramifications sociétales. La préparation d’un corpus bibliographique a répondu à ces besoins (voir Boulanger 2008).

2. La naissance du vivant

L’examen de quelques entreprises d’aménagement linguistique montre une continuité historique. Des origines à aujourd’hui, le français a toujours valorisé la néologie, sauf peut-être pendant une période au xviie siècle où, officiellement, il était plus ou moins interdit de créer des mots nouveaux. Mais la directive de Vaugelas n’a pas empêché la création de nombreux néologismes. La néologie est une donnée constante de l’histoire du français, et de toutes les langues. Elle fut tantôt soutenue par les pouvoirs en place, tantôt encouragée par le monde littéraire et tantôt soumise aux lois générales de l’évolution des langues. « L’état de langue contemporain doit donc être considéré, non comme un moment hors de la durée, mais comme un moment de l’histoire formant la jonction d’un état antérieur qui s’achève et de l’état suivant qui s’amorce. » (Guilbert 1975b : 125).

Le mot néologie veut dire « nouveau discours ». Il implique donc la naissance de quelque chose, un commencement, un déroulement, une fin. Vu sous cet angle, on est entraîné vers une conception organique de la langue. L’idée n’est pas nouvelle. En effet, à la fin du xixe siècle, des linguistes ont commencé à comparer les langues à des organismes vivants. Arsène Darmesteter fut l’un de ceux pour qui les mots s’inscrivaient dans la chaîne du vivant. La première phrase du livre qu’il consacre au sujet dit ceci : « S’il est une vérité banale aujourd’hui, c’est que les langues sont des organismes vivants dont la vie, pour être d’ordre purement intellectuel, n’en est pas moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal » (Darmesteter 1887 : 3). Comme les langues, les mots sont soumis aux mêmes étapes de la vie que les vrais êtres vivants. Les mots naissent, se développent, dépérissent et meurent (voir Darmesteter 1887 : 37). Le titre du livre de Darmesteter est un programme en soi : La vie des mots étudiés dans leurs significations, programme qui est explicité par les intitulés des trois parties principales :

Ainsi, les mots se réclament d’un trivium biologique : la naissance, la vie, la mort. Les intitulés des trois parties du livre de Darmesteter montrent clairement que la naissance et la mort renvoient à des destins individuels, alors que le parcours dans l’usage est social, c’est-à-dire en communion avec d’autres mots. Albert Dauzat a repris cette comparaison et il a lui aussi assimilé les mots à une structure évolutive. « Quand Arsène Darmesteter parlait de la vie et de la mort des mots, il ne s’agissait pas d’une métaphore » (Dauzat 1977 : 117). Et pour Dauzat, comme tout ce qui vit, une langue se renouvelle en permanence et, même si elle semble inerte, elle active ses mécanismes de création. « Cependant, même ralentie, l’évolution est inévitable » (Dauzat 1977 : 118). Maria Teresa Cabré use aussi de la métaphore de la vie, et la néologie est l’un des recours dont les langues se servent pour assurer leur continuité (voir 2004 : 19). Plus même, la néologie est indispensable et omniprésente dans les langues qui font appel au processus de normalisation. La néologie est toujours sollicitée et chaque mot nouveau qui s’insère dans le système bouscule celui-ci plus ou moins profondément. Ainsi, en ce moment, au Québec, un groupe de personnes liées à un festival de la chanson tente de répandre le mot chansonneur, apparemment un néologisme, dont le sens n’est pas très bien cerné. L’arrivée de ce mot interpelle le champ lexical auquel il se greffe, soit les mots chanteur et chansonnier. C’est seulement une fois la définition fixée qu’on saura quels rapports hiérarchiques seront validés entre les trois mots : synonymie, générique/spécifique, etc. Ces rapports sont aussi perturbés en raison de l’absence d’une réelle motivation justifiant cette création, qui est en fait une recréation, puisque le mot est consigné dans les anciens dictionnaires, dont le Littré, avec le sens de : « Celui qui chansonne » [chansonner : « Faire des chansons contre quelqu’un »].

3. Aux origines de la néologie

La néologie est à l’œuvre dès que le latin tourne au roman au cours du haut Moyen Âge. Les mots nouveaux naissent alors à partir de divers fondements tels l’évolution du latin parlé, la morphologie interne et la traduction, le premier mécanisme décroissant en importance au fur et à mesure que s’est affirmée la force interne de la langue. Nous y reviendrons.

La consignation des mots nouveaux dans les dictionnaires remonte à l’époque de l’invention des dictionnaires, soit au ive millénaire avant J.-C. Dès l’instant où les scribes mésopotamiens ont inscrit des noms de choses nouvelles et de concepts inédits sur des tablettes d’argile pour confectionner des listes lexicales, ils ont réalisé le recensement de néologismes (voir Boulanger 2003a). Quelques millénaires plus tard, les premiers glossaires européens médiévaux compilaient des mots des langues vernaculaires en train de prendre des couleurs nationales, prouvant par le fait même l’existence de ces langues et la mise en place des grammaires. Parmi les mots répertoriés figuraient nombre de créations originales, d’emprunts, de calques destinés à remplacer les formes glosées ou à les expliquer (voir Boulanger 2005 : 229). La nouvelle religion chrétienne fut l’un des domaines fort productifs en mots nouveaux. Frédéric Duval (2007 : 42) dénomme christianismes ces traductions ou ces emprunts au grec, à l’hébreu, à l’araméen. Il s’agissait bien de formes absentes, détachées du rameau latin, de signes forgés en français. La Bible sera un lieu privilégié de traductions continues qui seront à l’origine de milliers de néologismes qu’on ratissera dans les manuscrits pour les mettre en cage dans des glossaires d’abord annexés à un texte, puis qui s’en détacheront peu à peu pour former des glossaires indépendants, ancêtres des lexiques et des dictionnaires. La néologie est donc, sous un certain angle, une cause de l’invention des dictionnaires.

Outre les glossaires, les néomots trouvaient refuge dans des œuvres à caractère encyclopédique tel Li livres dou tresor (1262-1266) de l’Italien Brunetto Latini. En choisissant le français comme langue de rédaction de son ouvrage, l’auteur s’engage sur le chemin de la créativité. L’encyclopédiste inventera une quantité de mots nouveaux qu’il consignera dans son trésor, devenant en quelque sorte son propre lexicographe. Plusieurs de ses innovations ont survécu, par exemple intellectuel, politique, sollicitude, spéculatif (voir Boulanger 2005 : 238). Parmi d’autres néologues du temps, il faut dire quelques mots de Nicole Oresme, le grand intellectuel du xive siècle. Oresme envisageait l’avenir du français très positivement, et pour lui rien n’empêchait le français de devenir l’égal du latin en toute chose. Rendre le latin en français sera un projet d’aménagement linguistique avant l’heure. D’ailleurs, l’ordre d’aménager la langue émanait du pouvoir politique. Charles V souhaitait voir les grandes œuvres de l’Antiquité rendues accessibles dans la langue de tous. La vulgarisation sociale des connaissances visera le bien commun de la nation. Le besoin de mots vernaculaires est pressant, aussi faut-il créer des mots en quantité, surtout des termes spécialisés, même s’ils ne sont pas bien compris de tous et qu’ils ne sont pas « legiers a entendre » au moment de leurs premiers emplois. Malgré tout, il faut oser et « y convient souvent user de termes ou de moz propres en la science qui ne sont pas communelment entendus ne cogneüs de chascun » (voir Boulanger 2005 : 240). Ainsi, même si quelques difficultés de compréhension subsistent, il vaut mieux recourir à un vocabulaire spécifique français plutôt que de s’en remettre constamment au latin. Comme tout bon aménagiste, Oresme est lui aussi un créateur efficace de mots nouveaux. Le programme de francisation commandé par Charles V est un appel à la création néologique massive. Non seulement la formation de mots nouveaux renforce-t-elle les mécanismes généraux, mais elle prouve la capacité de la langue à faire face aux défis futurs. Dans ses écrits, Nicole Oresme introduit de petits glossaires recensant et expliquant les néologismes qu’il a créés. Plusieurs de ces inventions verbales sont restées sans lendemain (accidental, equivalement, signation), mais d’autres ont traversé les siècles et elles sont toujours présentes dans l’usage et dans les dictionnaires (dualité, épicycle, hexagone, tropique). Le choix de travailler en français qu’ont fait ces auteurs médiévaux donne une profondeur historique aux projets actuels liés à l’aménagement linguistique et à la néologie (cf. Boulanger 2005).

Brunetto Latini et Nicole Oresme étaient à la fois des encyclopédistes, des terminologues, des lexicographes et des aménagistes. Cette quadruple qualité leur permettait de travailler la matière de la langue que sont les mots à inventer. Leurs travaux dépassent la simple compilation des mots destinés à générer la nomenclature d’un dictionnaire. Là où cela leur paraît utile et pour répondre à des nécessités de francisation, ils inventent des néologismes. En habile didacticien, Oresme compile à l’intention de ses lecteurs de petits glossaires contenant ses néologismes. Ainsi, ceux qui ne saisissent pas le sens des mots à la simple lecture peuvent se reporter aux listes placées à la fin des traités. Par ailleurs, ces glossaires fournissent des renseignements fonctionnels sur les néologismes et ils les dédouanent à des fins de réemploi. Les matériaux lexicaux deviennent aussi disponibles pour des compilations plus vastes fusionnant plusieurs de ces glossaires.

Les lexicographes médiévaux associaient sans remords la création, l’emploi et l’autocompilation de néologismes. Aujourd’hui, le dictionnariste est un observateur du langage, un compilateur de mots. Ces tâches métalinguistiques sont distinctes de celles où le lexicographe écrit ses propres textes et où il peut néologiser à sa guise. Au xviiie siècle, d’Alembert notait déjà cette dichotomie dans l’Encyclopédie. « Un auteur de dictionnaire ne doit sans doute jamais créer de mots nouveaux, parce qu’il est l’Historien, et non le réformateur de la langue; cependant il est bon qu’il observe la nécessité dont il serait qu’on en fit plusieurs, pour désigner certaines idées qui ne peuvent être rendues qu’imparfaitement par des périphrases; peut-être même pourrait-il se permettre d’en hasarder quelques-uns, avec retenue, et en avertissant de l’innovation; il doit sur-tout réclamer les mots qu’on a laissé mal-à-propos vieillir, et dont la proscription a énervé et appauvri la langue au lieu de la polir » (D’Alembert 1754 : article dictionnaire).

4. L’empan sémantique du mot néologie

Indéniablement, la néologie s’inscrit dans la dynamique du signe linguistique saussurien. Elle n’est pas indépendante des assises que lui fournissent la lexicologie, la morphologie et la sémantique. Sous cet angle, elle est étroitement liée à la formation des mots. On confond d’ailleurs souvent les deux phénomènes. En amont, lors de la genèse des néologismes, les mécanismes morphologiques disponibles sont mis en action dans le but d’encoder des unités nouvelles. Le geste appartient à la synchronie pure. Par exemple, en 1989 quelqu’un a eu l’idée d’associer l’adjectif intensif et le suffixe -iste, pour générer le néologisme (médecin) intensiviste. Le mot est construit à partir de morphèmes disponibles et fonctionnels depuis longtemps en français. Il entre dans le paradigme historique adj. + -isme « personne qui… ». Il n’est pas modelé sur urgentiste (daté de 1986 par le NPR), car, au Québec, c’est le mot urgentologue (attesté en 1988 dans les journaux et daté de 1980 dans Franqus)[1] qui est usuel. L’inédit, c’est l’association du morphème lexical intensif (intensiv-) et du morphème grammatical -iste. Il en ressort que les procédés utilisés pour forger des mots nouveaux sont sélectionnés à même l’ensemble du matériel morphologique fédéré par le français au cours de son histoire, ce matériel étant composé aujourd’hui d’éléments relativement stables et en nombre limité. Ces morphèmes ne diffèrent guère de ceux employés dans des situations où on procède à l’analyse des modes de formation des mots déjà fonctionnels dans le discours. Lors d’une opération de recherche des origines (diachronie pure), les mécanismes sont démontés en aval. Par exemple, si on établissait aujourd’hui l’étymologie du mot intensiviste, l’analyse morphologique permettrait d’identifier la base lexicale intensif et le morphème suffixal -iste. La plupart du temps, le néologue crée du nouveau avec de l’ancien. Il met au monde des lexies façonnées à partir d’éléments préexistants qu’il agence suivant les règles et les lois de combinaison définies par le code, cet acte étant réalisé de manière consciente ou inconsciente.

Toutes les langues disposent de mécanismes de formation des mots qui permettent aux locuteurs de combler des besoins lexicaux en créant des néologismes pour dénommer de nouvelles réalités ou pour renommer des réalités existantes; la création de mots nouveaux peut tout simplement avoir une fin stylistique. À la suite de Louis Guilbert, Maria Teresa Cabré nomme néologie dénominative le premier type de formation et néologie expressive le second type (voir 2004 : 10). On retrouve cette opposition dans le schéma traditionnel correspondant à l’emprunt de nécessité et à l’emprunt de luxe.

Le mot néologie apparaît en français en 1759. Il est alors porteur d’une valeur sémantique qui renvoie à la création de mots, d’expressions ou de sens nouveaux. En cela, au xviiie siècle, il s’opposait à néologisme (1735) qui possédait un sens péjoratif et désignait la création abusive, mauvaise, voire inutile de signes nouveaux. Par extension, il référait aussi à l’affectation de nouveauté dans la manière de parler, sens qu’il a perdu depuis. Entrée plus longtemps ignorée qu’absente des nomenclatures des dictionnaires de linguistique, champ délaissé par des chercheurs qui préféraient diriger leurs regards vers des zones de la lexicologie qui avaient à faire avec la morphologie ou la formation des mots, la néologie était reléguée dans la catégorie des arts mineurs parmi les sciences du langage. Ailleurs, on se méfiait tout simplement de la néologie et tout ce qui était le moindrement nouveau en matière de langue était suspect, en raison d’une mauvaise perception des mécanismes de renouvellement du lexique, de la dynamique des langues et de l’utilité des néologismes. C’était surtout l’ombre du calque —créature nuisible, néfaste et perçue comme un envahisseur du lexique— qui occultait la zone prestigieuse de la néologie.

En pénétrant dans les champs institutionnels, c’est-à-dire en se déployant en dehors du champ de la linguistique, non seulement l’idée de néologie a-t-elle enrichi ses couleurs sémantiques, mais elle est devenue un corps organisé. L’éventail des sens purement linguistiques du terme néologie s’accompagne désormais de résonances explicites émanant de l’espace social. En effet, c’est dans la société que se manifestent le désir et le besoin de mots nouveaux. Pour une part, ces lacunes sont comblées par l’exécution de travaux d’aménagement linguistique liés aux savoirs d’experts. Vers la fin des années 1970 ou au début des années 1980, le mot néologie pouvait se décliner de plusieurs manières. Je rappelle ici ces significations (voir Boulanger 1989 : 202-207; Boulanger 2003b : 40-44; Cabré 1992 : 426; Cabré 1998 : 253 et Cabré 2004 : 27-28). Le terme néologie désigne :

  1. Le processus de création d’unités lexicales nouvelles et de sens nouveaux à l’aide des procédés morphologiques et sémantiques internes. L’enrichissement peut provenir de l’emprunt, qui est un procédé externe.
  2. L’étude théorique et appliquée des innovations lexicales ou sémantiques.
  3. L’activité institutionnelle organisée et planifiée en vue de créer, recenser, consigner, diffuser et implanter des mots nouveaux. L’organisme au sein duquel se déroulent les travaux est de nature publique ou privée.
  4. L’entreprise d’identification des secteurs d’activités spécialisés qui requièrent un apport lexical important en vue de combler des déficits de vocabulaire.
  5. L’ensemble des rapports avec les dictionnaires (généraux, spécialisés, monolingues, multilingues). Plusieurs aspects sont arrimés à ce sens. Nous y reviendrons.

4.1. Les forces de novation

La conjonction des dimensions linguistiques et sociales de la néologie révèle qu’il s’agit d’une structure fortement charpentée et d’un puissant moyen d’intervention dans toute action d’aménagement linguistique. Sur le strict plan des aspects linguistiques, la néologie est à la source d’une série d’oppositions de nature binaire dont voici un échantillon.

La plupart de ces thèmes ont fait l’objet de moult réflexions au fil des années, soit dans des publications scientifiques, soit lors de colloques, soit dans l’enseignement, soit lors de séances de formation en terminologie. En principe, on a tout vu et tout étudié en matière de mots nouveaux. Plusieurs bibliographies compilent des milliers d’études sur le sujet (voir Boulanger 2008). La plupart sont orientées vers des recherches à caractère terminologique, car la néologie reste parfois encore ignorée des lexicologues ou délaissée par eux, et on peut se demander pourquoi. Le concept de néologie n’est pas dans le collimateur des lexicologues; ailleurs, on reconnaît son existence, mais on s’en méfie. Les aspects de la néologie qui font qu’on s’interroge sur sa destinée sont nombreux, mais on évoquera seulement ceux d’entre eux qui ont des incidences sur l’aménagement linguistique.

L’unité lexicale issue de la néologie est le néologisme. Maria Teresa Cabré a fixé les paramètres permettant de déterminer si une unité peut revendiquer un caractère de nouveauté ou non (voir 1992 : 254 et 2004 : 37). Voici ces critères :

  1. L’apparition récente du mot dans le lexique. Le lien est établi avec la diachronie.
  2. L’absence du mot dans les dictionnaires. Ce critère exige des précisions quant à la nature des dictionnaires.
  3. L’instabilité formelle et sémantique du mot, caractéristique pouvant aussi toucher les dimensions phonétiques ou phonologiques.
  4. La perception du caractère de nouveauté par les locuteurs.

5. De l’existence de la neologie et du neologisme

5.1. Le néologisme et le mot nouveau

La création d’un néologisme est une manifestation d’énonciation, à savoir un acte individuel ou collectif, un acte conscient ou inconscient. La création planifiée et collective est fréquente dans les terminologies. Ainsi, le nom commun motoneige fut créé en 1960 par un linguiste à qui on avait demandé de trouver un terme pour remplacer le nom déposé Skidoo (vers 1959). Les mots baladeur, courriel et baladodiffusion sortent eux aussi de la réflexion collective et institutionnelle. Le néologisme naît généralement dans la parole; il rejoint l’écrit plus ou moins rapidement et selon les besoins. C’est justement le texte écrit qui sert de référence au lexicographe quand vient le moment de dater l’apparition d’un mot nouveau. Le problème de la datation est fort complexe, car cette rubrique peut se concrétiser à plusieurs niveaux. Nous y reviendrons. Pour l’instant, il importe de préciser la signification de l’expression mot nouveau. Cette formule renvoie à trois moments de la vie d’un mot, sinon à quatre, les deux premiers étant de nature lexicologique, le troisième étant de nature lexicographique. Le quatrième appartient à la perception psychique.

  1. Mot nouveau est relatif à l’instant de la création de l’unité, moment qui peut être difficilement saisissable et qui n’est qu’approximatif lorsque le mot surgit à l’oral et qu’on en prend conscience ultérieurement. Il a pour synonyme le terme néologisme.
  2. Mot nouveau est mis en rapport avec la date du texte écrit dans lequel l’unité est attestée pour la première fois. Cette date est susceptible de reculer au fur et à mesure qu’on découvre des attestations plus anciennes.
  3. Mot nouveau se réfère à la date d’entrée de l’unité dans un dictionnaire, cette date pouvant varier avec les ouvrages. Les dictionnaires usent de cette appellation pour noter un ajout fait lors d’une mise à jour ou d’une édition nouvelle. Un même mot peut être lexicographiquement nouveau autant de fois qu’il rejoint les colonnes de dictionnaires différents. Par exemple, le mot blogueur fut déclaré deux fois « mot nouveau » : en 2005, il figurait sur une liste de « Mots nouveaux » ajoutés dans le Nouveau Petit Robert 2006 [NPR]; en 2007 il figurait sur une liste semblable du Petit Larousse illustré 2008 [PLI]. Le millésime 2008 du NPR donne comme mots nouveaux les ajouts chop suey et pastrami. Le premier fut intégré dans le PLI en 1982 (= millésime 1983), soit il y a un quart de siècle, tandis que le second est toujours absent du PLI. En consultant le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992) [DQA], on trouve les deux mots à la nomenclature. Les dates identifient les moments de la consignation; elles n’ont rien à faire avec la néologie. Par ailleurs, il est manifeste que ces mots ne sont plus nouveaux sur le plan dictionnairique. Un autre type de croisement est repérable avec l’article verrine (« Petit récipient en verre… »), une nouveauté dans le NPR 2008 et dans le PLI 2008. La caractérisation relative à la nouveauté s’appuie sur des arguments qui diffèrent, le NPR présentant l’ajout comme un nouveau sens tandis que pour le PLI, il s’agit d’une nouvelle entrée.
  4. Une quatrième interprétation de mot nouveau est plausible, à savoir que tout mot que le locuteur ne trouve pas dans « le » dictionnaire peut être interprété comme étant un néologisme, à moins qu’il soit perçu comme fautif ou inexistant.

Bien des ramifications sont observables quand vient le moment de traiter les datations. Un autre exemple illustre les ondulations dataires, c’est celui du mot courriel. Ce mot est daté de vers 1990 par le NPR. Les journaux québécois l’attestent en janvier 1997. Or, le terme a été inventé au début de 1989 dans un séminaire sur la formation des mots que je donnais à l’Université Laval. Mais aucune trace écrite n’étant restée pour en témoigner, la gestation du mot est demeurée confidentielle et on attribue la création de ce néologisme à une autre instance, sinon à plusieurs autres. Le mot est né dans le contexte d’un exercice collectif de création de néologismes destinés à remplacer des emprunts et le terme e-mail faisant partie du lot de mots à traiter. Aussi peut-on dire que courriel est une création planifiée. Le mot aurait été (ré)inventé par la suite par l’OQLF ou il aurait été suggéré par un étudiant du séminaire qui a travaillé comme terminologue à l’Office dans les mois qui ont suivi le cours. Il est par ailleurs curieux d’observer que le NPR date le mot e-mail de 1994, soit plus tardivement que son remplaçant courriel! Une recherche dans Eureka —une base de données journalistiques— montre que l’emprunt est déjà présent dans le quotidien québécois La Presse dès 1988 et dans Le Monde en octobre 1987, mais cette première attestation n’est pas probante. Le NPR date l’abréviation mail de 1998, tandis que le Dictionnaire culturel en langue française [DCLF] donne 1996 comme première attestation pour ce mot qu’il qualifie d’emprunt à l’anglais ou d’abréviation de l’anglicisme e-mail. Le Grand Robert de la langue française [GRLF] dit que mail est attesté vers 1980 et il en fait l’héritier de l’anglicisme e-mail. Plus discret, le NPR 2008 dit tout simplement que mail vient « de e-mail », sans préciser si l’abrègement s’est fait une fois le mot e-mail passé en français ou s’il fut emprunté à l’anglais qui l’avait déjà soumis à l’aphérèse. Quoi qu’il en soit, mail est attesté dans des textes avant 1995 en France, selon le NPR, et en juin 1998 au Québec (La Presse du 21 juin). On a affaire ici à une cascade de dates et à des explications étymologiques qui se contredisent et versent dans l’anachronisme (voir le tableau 1). Ajoutons au dossier les mots mél et e-mél attestés en 1997 dans les journaux français.

Tableau 1 : Quelques datations croisées
Sources Mots
Dictionnaires courriel e-mail mail mél
NPR 1990 1994 1998 Ø
GRLF v. 1990 1994 1989 Ø
DCLF v. 1990 1991 1996 Ø
Eureka courriel e-mail mail mél
France 1997 1987 avant 1995 1997
Québec 1997 1988 1998 1998
Séminaire JCB 1989 S/O S/O S/O
Franqus v. 1990 Ø Ø Ø

La mise en dictionnaire constitue donc une seconde naissance et un acte de baptême pour le mot enregistré. Rejoindre le dictionnaire dénéologise le mot sans nécessairement lui retirer sa qualité de psychonéologisme. Il ne faut donc pas confondre l’apparition du mot en langue —le néologisme lexicologique— et l’apparition du mot dans un dictionnaire —le “néologisme” lexicographique ou mot nouveau. L’écart temporel entre ces deux états est parfois surprenant. Ainsi le mot expresso, daté de 1968 par le NPR aura dû patienter pendant 32 ans avant d’intégrer la nomenclature de ce dictionnaire en 2000 et il aura dû attendre 29 ans avant d’être reconnu par le PLI en 1997 [= millésime 1998] (voir Boulanger et Malkowska 2008).

6. La substance de la néologie et du néologisme

Donner cinq définitions du terme néologie, énumérer quelques paradoxes, établir des équations binaires, c’est certainement plaider pour l’existence du phénomène de la néologie et, par ricochet, pour l’existence du néologisme. Pourtant, l’existence de l’un et l’autre est parfois remise en cause et d’importantes nuances relatives à l’interprétation de ces concepts sont perceptibles. La solution de cette apparente contradiction tient dans l’examen de quelques critères reliés à l’histoire d’une langue, au temps et à la psychologie. L’histoire des mots met en parallèle l’influence de l’évolution phonétique ou l’héritage et la création d’unités nouvelles. Le temps évoque une dimension de l’ordre de la longue durée, de l’étalement, soit la diachronie et la durée de vie du néologisme, et une dimension de l’ordre de l’événement ponctuel, soit la chronologie et la datation des mots. La psychologie engage la perception subjective du locuteur quant à la reconnaissance de la qualité nouvelle ou non du mot soumis à l’examen. Le jugement s’appuie sur un sentiment, une perception qui ne concorde avec aucune référence ayant un caractère objectif (voir Rey 1988 : 282). C’est la raison pour laquelle Alain Rey parle de « pseudo-concept » ou du « caractère flou de la notion même de néologisme » (1988 : 282).

Dans l’absolu, la reconnaissance d’un néologisme relève de deux paramètres personnels : d’abord de la mémoire quantitative, c’est-à-dire de la capacité d’évaluer la présence ou l’absence du mot dans son propre dictionnaire intérieur; puis le recours à l’intuition, à savoir la simple impression que l’on a affaire à un mot nouveau.

Mais sans appui, l’essai de classement peut échouer. Tout locuteur peut classer parmi les néologismes un mot appartenant à une géographie lexicale méconnue de lui. Par exemple, les mots cador et portor qui sont bien implantés dans les dictionnaires pourraient être perçus comme néologiques, les mots collector et tchador qui sont des créations récentes seraient perçus comme des formes lexicalisées tandis que thyristor serait l’objet d’une hésitation. Les formes modulor et similor sont semi-décodables en raison de la transparence des morphèmes lexicaux modul- et simil-(voir le tableau 2). Le sentiment de nouveauté ou de néologicité[2] s’érode à mesure que le locuteur acquiert la connaissance du domaine, qu’il en maîtrise le vocabulaire et que celui-ci entre dans l’usage. La perception première fait alors place à l’idée que le mot existe depuis longtemps. À l’inverse, l’impression de nouveauté peut persister longtemps si le mot reste à l’écart de l’usage ou s’il est cantonné à des circonstances d’emploi limitées. Dans les deux cas, il faudra recourir à un moyen objectif pour trancher. En effet, l’impression de néologicité repose sur une conviction de la nature de l’individualité et non sur des fondements comparatifs objectifs comme une série de dictionnaires. L’identification de faux néologismes est conditionnée ici par le psychisme, tout comme elle l’est pour les lexicalismes. Dans cet environnement, Alain Rey parle de psychonéologie. L’impression de nouveauté est donc « une sorte de néologie —de psychonéologie— qui ne sera pas forcément intégrée dans la néologie créative du langage » (Rey 1985 : 237). Pour avoir quelque accent de vérité, le sentiment néologique doit s’élargir, à savoir passer de l’individuel au social, afin de pouvoir se garantir d’un jugement fondé sur la stricte méconnaissance personnelle. La nouveauté objective est de nature chronologique et ce sont les datations lexicographiques qui en témoignent, car non seulement fixent-elles l’origine d’un mot dans le temps, mais, en palimpseste, elles identifient un auteur, un texte, un lieu, un moment de l’histoire, etc., du moins plus particulièrement à partir de la Renaissance.

Tableau 2 : Le sentiment néologique
Perception du caractère de néologicité
Mots Néologicité Datations NPR Sens NPR
cador + néol. 1878 « Chien. »
collector Lexicalisé 1989 « Objet commercial à diffusion limitée, recherché par les collectionneurs. »
modulor +/- néol. 1942 « Système de mesure destiné à fixer les proportions des ouvrages d’architecture. »
portor + néol. 1751 [1676] « Marbre noir veiné de jaune d’or. »
similor +/- néol. 1742 « Métal imitant l’or. »
tchador Lexicalisé 1978 [1819] « Voile noir recouvrant la tête et le corps, porté par les musulmanes chiites [...]. »
thyristor + néol. v. 1960 « Composant semi-conducteur à conduction unidirectionnelle, possédant une électrode de commande permettant de déclencher le passage du courant. »

Une consultation a été menée auprès de plusieurs personnes afin de connaître leur sentiment quant au statut des sept mots figurant dans le tableau 2. L’opacité morphosémantique du mot est un facteur qui bloque le décodage et fournit le plus haut taux d’impression de néologicité (cador, portor). Lorsque la forme offre des pistes de décodage, l’impression de néologicité est plus diffuse (modulor, similor). Lorsque le mot circule un tant soit peu, qu’il a une certaine fréquence d’usage ou que le référent éveille la connaissance, le sentiment de néologicité est plus estompé même lorsque les mots sont plus récents que d’autres (collector, tchador). Le catalogage n’est donc pas assujetti à la chronologie, dans le sens où les mots les plus récents peuvent être sentis comme des mots intégrés dans le lexique depuis plus longtemps que d’autres, plus anciens, mais peu connus. Cet effet psychologique est ici manifeste : les deux mots perçus comme intégrés sont justement les plus récents de la série et ceux qui circulent le plus largement.

6.1. La matière néologique

La néologie et le néologisme, on l’a vu, sont à l’origine de maintes interprétations et ils sont à la source de nombreuses questions : D’où sort le néologisme? Quels sont les rapports de la néologie avec la norme? Une forme fautive peut-elle être un néologisme? Une attestation plus ancienne que celle qui sert de repère est-elle un néologisme? Depuis quand la néologie existe-t-elle? Depuis quand y a-t-il collecte des mots nouveaux dans les dictionnaires? Où s’arrête la néologie et où commence la lexicalisation, dans les deux sens qu’on prête à ce mot, soit le passage dans l’usage et l’accès au dictionnaire? De quoi est fait le néologisme et comment est-il façonné? Mais d’abord, il faut s’interroger sur l’étiquette néologisme afin de savoir à combien d’occurrences d’un mot elle convient. La réponse est primordiale, car elle départage le point d’intersection fixe (une occurrence) de la durée linéaire indéterminée (plusieurs occurrences) et elle nuance la définition de la néologie et du néologisme. La référence unique infléchirait les définitions des deux concepts, elle obligerait le réexamen de la problématique du sentiment néologique et celui des rapports des deux concepts avec la lexicologie et la lexicographie. Par le fait même, elle ramènerait à l’ordre du jour la question des datations, notamment dans l’optique du traitement lexicographique et de l’identification garantie par le corpus d’exclusion. Le tableau 3 synthétise ces éléments.

Tableau 3 : Évolution du point d’ancrage du néologisme
La succession des datations
Mots Néologie Rétronéologie Lexicalisation1 Lexicalisation2 Lexicalisation3
[NPR] Eureka FQS [+ 2e, 3e occ.]
Réemploi
[Sentiment Ø]
Individu
[Dictionnaire]
Société
fusilli 1993 1988 1982 1982 199* 2002
pancetta 1992 1989 1983 1983 199* 2005 [= 2006]

Chaque mot est accompagné d’une série de dates qui témoignent chacune à leur manière du parcours du mot dans le lexique. Trois statuts sont superposés : la date d’apparition du mot dans le lexique (lexicalisation1), la date de la perte du caractère néologique (lexicalisation2), la date de consignation dans le NPR (lexicalisation3). La date d’apparition des mots est, selon les sources du NPR, 1993 pour fusilli et 1992 pour pancetta. La consultation de la base de données journalistiques Eureka permet de reculer les dates d’apparition à 1988 et 1989, respectivement. Une autre vérification dans la base de données Franqus révèle un nouveau recul des dates, soit 1982 et 1983, respectivement. Le point d’insertion sur l’axe du temps des mots pris en exemples est déplacé en amont. Ce recul pourrait être qualifié de processus de « rétronéologie », ce qui signifie que les mots furent créés plus anciennement que le soutient le NPR. La mise à jour est à faire. Par ailleurs, trois scénarios de lexicalisation sont plausibles. Le premier scénario concerne le fait que seule la première occurrence d’un mot peut être reconnue comme néologique. La néologie serait donc cantonnée au point de repère sur l’axe du temps, point qui correspond à la naissance du mot et à son arrivée dans le lexique. Le réemploi ferait déjà partie du processus linéaire de la vie des mots, à savoir que le mot se lexicalise, qu’il est ainsi mis à la disposition des locuteurs, mais qu’il n’a pas été évalué quant à son statut normatif. Le deuxième scénario est centré sur la durée, la lexicalisation dépendant d’un facteur extralinguistique, à savoir la mémoire individuelle. Il est impossible de déterminer une durée fixe, le temps appartenant ici à la dimension psychologique des locuteurs. Le troisième scénario est relié à l’enregistrement des mots dans les dictionnaires. En accédant au NPR en 2002 pour l’un et en 2005 pour l’autre, ces mots perdent leur statut de néomots, ils sont dénéologisés. Ces dates valent pour le NPR seulement; d’autres dictionnaires peuvent choisir un autre moment pour intégrer les mots. Par exemple, le PLI a intégré pancetta en 1989 (= millésime 1990) et il ignore toujours fusilli. La date 1989 correspond à l’attestation textuelle québécoise, elle montre que les sources utilisées ne sont pas les mêmes que celles du NPR. La cueillette des dates dépend du corpus documentaire sélectionné, et celui-ci n’est jamais exhaustif, pas plus qu’il n’est commun aux différentes entreprises lexicographiques. Quant à fusilli, il reste toujours candidat au statut de mot nouveau lexicographique, mais il n’est certainement plus un néologisme lexicologique, ni psychologique, du moins au Québec. Le flottement dataire confirme donc la difficulté qu’il y a à définir le néologisme sur la base de qualités intrinsèques internes et généralisables. Seule la date correspondant au moment de la création ou à la première attestation écrite offre une emprise ayant quelque certitude, même si cette référence est mobile. Les datations seraient donc le seul critère fondant le caractère néologique d’un mot, cantonnant ainsi la néologie dans l’orbite du discours pour ce qui est des aspects pragmatiques et dans l’orbite de la lexicologie quant aux aspects théoriques. Mais le paradoxe actuel, c’est que la démonstration du caractère néologique d’un mot se fait par comparaison avec les dates de publication des dictionnaires et non par rapport à des données calendaires soudées aux mots.

6.2. L’évolution phonétique ou la romanisation

Affirmer que tous les mots qui ont traversé l’histoire d’une langue furent des néologismes en leur temps paraît une évidence ou une hérésie. Cependant, ce constat soulève la question de l’évolution phonétique et l’oppose à la création verbale ponctuelle ou spontanée, à la traduction des mots du latin chrétien et à l’emprunt. L’évolution ou l’héritage est le phénomène historique par lequel un mot d’une langue, le latin par exemple, passe dans une autre langue établie ou en train de se former en subissant des changements de nature phonétique qui aboutissent à une ou à des formes nouvelles dans la langue d’arrivée (latin classique pediculus > latin populaire *peduculus > ancien français peoil, pouil > français pou). Si on prend le latin comme langue témoin, l’évolution est une délatinisation. Généralement, la forme évoluée et romanisée est plus courte que la forme de départ. Ces métamorphoses sont conditionnées par le contexte sociolinguistique de la langue d’accueil, par la situation sociopolitique et par différents autres rapports de force dans la société. L’évolution est un processus de transformation graduelle d’un mot ou d’une série de mots d’une langue donnée en un mot ou une série de mots dans une autre langue. Sur le plan linguistique, la progression vers une ou des formes nouvelles se réalise suivant des lois de l’évolution phonétique, tandis que sur le plan social, elle se produit dans une communauté lors d’échanges verbaux, sans que les locuteurs en aient connaissance, car le passage d’un état à un autre est un fait collectif et non pas individuel. La traduction consiste à donner un équivalent du mot latin (creator > créateur) ou grec (grec apostolikos > latin apostolicus > apostolique) qui ne s’éloigne pas trop de la forme de départ et qui ne soit pas le résultat de l’évolution, ni d’un emprunt. Cette situation appelle aussi à se pencher sur la question des doublets, à savoir des paires de mots ayant une étymologie commune, mais qui ont évolué différemment; l’une des formes résulte de l’évolution phonétique tandis que l’autre est attribuable à divers procédés morphologiques (par exemple, le latin auricula > français oreille (vers 1000) —forme évoluée— et auricule (1377) —terme traduit ou calqué). Les doublets ne sont pas des variantes graphiques et ils appartiennent à des champs sémantiques différents. La forme savante est souvent plus tardive que la forme populaire, sauf dans les domaines de la scolastique et du sacré, et elle est aussi plus souvent rattachée à un domaine du savoir (latin masticare > français mâcher (vers 1190) et mastiquer (xvie siècle). Or, si on reconnaît le statut de néologisme à la forme savante, pourquoi refuser cette valeur à la forme évoluée? Vu dans cette perspective, l’emprunt puise certaines de ses caractéristiques dans d’autres procédés. La forme importée peut subir des changements phonétiques pouvant entraîner des adaptations graphiques (anglais packet-boat et people > français paquebot et pipeule).

La dichotomie entre les différents modes de peuplement lexical d’une langue semble en référer à une loi ne permettant pas que la morphologie et la génération des mots par évolution phonétique se côtoient. L’héritage était le fief des philologues, la création celui des lexicologues et la traduction celui des traducteurs. Traditionnellement, l’évolution est perçue comme un phénomène lié à l’oral et au glissement d’une langue vers une autre. Les causes des changements phonétiques sont bien connues, mais on s’est peu intéressé à la suite afin de savoir quel est le statut de ces unités qui jalonnent la période la plus ancienne de la langue. On n’a pas fait la jonction entre l’héritage et les autres modes d’enrichissement de la langue. Comme si la compartimentation des phénomènes était incontournable. Au début du français, au haut Moyen Âge, l’évolution à partir du latin était le principal mode de formation des mots de la langue nouvelle en train d’émerger. Le français ayant acquis un vocabulaire fondamental, la création de nouveaux mots s’est de plus en plus appuyée sur les mécanismes internes, l’évolution lui cédant le pas, tandis que la traduction était d’usage dans le vocabulaire du nouveau message chrétien et dans les secteurs plus scientifiques. La traduction est à la source de nombreux calques et elle sera l’un des vecteurs de l’introduction des latinismes. De plus, le recours à l’arsenal interne reléguait le principe de l’usure phonétique à un rôle plus discret, si ce n’était le phénomène de la relatinisation, c’est-à-dire la réfection d’une forme héritée sur le modèle latin, forme qu’il faut distinguer du doublet savant. Par exemple, les mots latins exemplum et nutritura ont donné essample (1080), essemple (fin xie siècle) et norreture (xive siècle) formes évoluées que la relatinisation a transformés en exemple et nourriture (voir Duval 2007 : 323). « Les formes relatinisées sont appelées “semi-savantes”, parce qu’elles tiennent à la fois de la forme héréditaire et d’une réfection à partir d’un étymon latin » (Duval 2007 : 323). La présence tangible ou discrète du latin et son rappel pour (re)latiniser le lexique en produisant des mots nouveaux ont pour effet de bousculer le système. Leur action atteint la structure du lexique et elle a de nettes répercussions sur l’appréhension des phénomènes extralinguistiques de nature scientifique, culturelle, technique, etc. (voir Duval 2007 : 330).

Le procédé d’évolution phonétique est assimilable au génie populaire; plus rare aujourd’hui en raison de la large diffusion de l’écrit, ce mécanisme demeure tout de même « un élément essentiel dans l’évolution des langues » (Rey 1985 : 249). Les adaptations sont très occasionnelles et elles touchent surtout les emprunts. Les voyelles qui n’ont pas de correspondants exacts en français sont davantage ondoyantes. Aussi le conditionnement phonétique qui s’opère au cours du transfert est-il hésitant et soumis à des flottements avant qu’un consensus s’instaure et que l’on aboutisse à une orthographe ainsi qu’à une morphologie satisfaisant aux habitudes françaises et conformes au code grammatical (anglais riding-coat > français redingote; anglais robbing alcool > français québécois robine). La succession des essais-erreurs produit plusieurs graphies concurrentes, comme dans le cas récent de people (1988) —« genre journalistique, presse populaire à sensation ». Les difficultés de prononciation du mot en français ont conduit à une pléthore de formes dont plusieurs sont inconnues du code (voir le tableau 4). Et comme il n’existe pas de modèle, il se crée de nouveaux paradigmes graphiques. On rejoint là le génie populaire. Un examen des datations des graphies dans les dictionnaires prouve bien que peu importe la voie de pénétration d’un mot dans une langue, il a bien fallu que ce signifiant ait une première attestation. Concevoir l’évolution phonétique comme un moyen de création lexicale est on ne peut plus pertinent. L’évolution ne relève pas de l’individu isolé. Le créateur d’un mot se fond dans la masse des locuteurs et le signifiant nouveau surgit de la parole; il n’existe pas de moyen de retrouver l’auteur de cette néologie ni de la situer exactement en un point précis de l’axe temporel. L’évolution ou l’usure phonétique appartient à la diachronie, à savoir à la longue durée, et elle est impalpable, du moins dans sa phase très ancienne. C’est dans l’enregistrement graphique que s’ancre la possibilité de classer un mot issu de ce phénomène comme néologique. La mise par écrit confirme l’existence d’un mot, elle accrédite ou détermine s’il s’agit d’un signifiant déjà disponible. Si le signifiant n’a pas d’usage antérieur au moment de son emploi écrit, alors on est devant une forme nouvelle, peu importe que cette unité résulte de l’érosion phonétique, de la dérivation interne, du calque ou de l’emprunt. Une forme couchée sur le papier et datée devient palpable, elle prend vie. Et si un mot en possède plusieurs variantes pour des raisons dialectales, sociales ou parce que le scribe commet des fautes d’orthographe, il s’agit néanmoins de formes inédites. Par ailleurs, les graphies médiévales ne pouvaient pas être jugées bonnes ou mauvaises par référence à un code normatif stable (grammaires, dictionnaires), puisque le français n’était pas unifié et que la norme restait à inventer. La transcription constitue une interruption dans le processus d’usure phonétique et, en l’absence de toute référence normative, elle fixe tout de même un ou des états graphiques pour l’unité en question (voir le tableau 4). Le signifiant sonore prend les couleurs de l’alphabet et il se greffe au stock lexical. Ce qui est noté par le lexicographe, c’est une donnée historique, en l’occurrence, la date du surgissement d’un mot sous une enveloppe graphique inédite en un point précis du fil du temps. Les graphies médiévales sont données par les dictionnaires, mais les lexicographes ne les sélectionnent pas en fonction d’un quelconque paramètre normatif médiéval puisqu’il n’en existait pas. Si la norme entre en jeu, c’est alors par référence à un code apparu plus tardivement, opération qui crée une norme artificielle et place les choix en porte-à-faux. Il n’y a pas de différence d’étiquetage entre une série de graphies en ancien français et les ajustements graphiques d’un mot contemporain ou d’un mot formé par le génie populaire. Si ce n’est que la datation est aujourd’hui plus précise et assez près de la création verbale. Plus anciennement, l’écart était plus grand et les manuscrits perdus ont fait disparaître de précieux renseignements.

Chaque graphie inscrite sur l’axe du temps correspond à un état lexical assimilable à un mot nouveau, que la graphie affecte un emprunt, une innovation interne ou que, du point de vue historique (diachronique), elle ait pour cause l’évolution phonétique sociale, l’adaptation à des règles particulières à un dialecte, l’intervention des copistes, etc. Du point de vue synchronique, elle peut avoir pour cause l’intervention d’une institution (Académie française : CD-Rom > cédérom, Office québécois de la langue française : cocktail > coquetel), celle des lexicographes (NPR : chariot → On écrirait mieux charriot.) ou celle d’autres acteurs dans le domaine de la langue, notamment les médias (voir le tableau 4). Sans oublier le rapport publié dans le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990, rapport préparé par un comité d’experts formé par le Conseil supérieur de langue française (France) et intitulé Les rectifications de l’orthographe (voir Rey-Debove et Le Beau-Bensa 1991). Ce document contient un nombre considérable de propositions néologiques relatives à l’orthographe des mots. Les rectifications graphiques touchent la grammaire, la morphologie et le lexique.

Tableau 4 : L’évolution phonétique et l’orthographe
Exemples anciens et modernes
Langues d’origine Évolution

bas latin hospitale latin hora latin populaire jovenis

→ 1050 ostel, 1080 hostel, milieu XVIe hôtel → fin XIe ure, v. 1135 ore, v. 1150 heure → XIe jovene, 1080 (ou début XIIe) juvene, XIIe joene, juefne, début XIIe juignur, vers 1140 jovenur, 1155 juenvle, 1160-1174 geune, jeusne, joefne, 1220 jofne, XIIIe jueve, jeune, 1354-1376 joenne, 1361 joane, XVe jone, fin XVe jeune; sans datation : juenne, juevre, juenvre, gienvle, giemble

anglais cocktail anglais people [daté de 1988 dans le NPR, qui donne aussi les graphies pipeule et pipole]

→ France, octobre 1987 coquetèle → Québec, mai 1988 coquetel → 1988 people, novembre 2003 pipol, septembre 1995 pipole, juin 1996 pipeule, mai 2007 pipeul [tous dans Eureka]

Échantillon de dérivés de people et de ses variantes. → octobre 2000 peopelisation, mars 2002 pipolisation, janvier 2005 pipeulisation [tous dans Eureka]

Dans les trois premiers cas recensés dans le tableau 4, les graphies résultent de l’évolution phonétique en ancien et en moyen français. Cet ensemble de variantes est tiré des principaux dictionnaires offrant une rubrique étymologique : NPR, Dictionnaire historique de la langue française [DHLF], GRLF, DCLF et Trésor de la langue française [TLF]. Ces mots ne sont plus du latin, ils appartiennent déjà au français. Le cas de people représente un emprunt récent à l’anglais (NPR : de l’anglais people journalism). Le transfert phonétique vers le français conduit à une série de correspondants graphiques pour les voyelles qui ont eu ultérieurement des répercussions sur d’autres formations françaises issues de la forme de base. Un relevé partiel des mots formés à partir de people et de ses variantes fournit une riche moisson d’unités nouvelles : dérivés simples (ultrapipolisé, peopeliser), composés (mini-pipole), mots-valises (peoplelution : people + [pol]lution), etc., (voir les annexes 1 et 2). La multiplication des graphies provient de causes phonétiques (difficultés à prononcer certains sons anglais, en particulier ceux qui demeurent sans véritables correspondants), scripturaires (essais d’adaptation au code) et aménagistes (francisation de l’orthographe). Outre cette panoplie de formes simples, le mot est à l’origine d’unités complexes (journaliste people, presse people), de locutions, d’expressions (pipolitas pipolitates) et de formations particulières (pipole.net). L’abondante productivité des composés débouche aussi sur la création de l’élément préfixal pipelo-, pipeulo- ou pipolo-. Plusieurs centaines d’années séparent les différentes étapes graphiques relatives aux mots jaune et people, mais le cheminement qui a permis d’aboutir à une palette de graphies pour chacun est identique. La myriade de variantes est issue des hésitations des locuteurs qui ne connaissant pas l’anglais, ou naguère le latin, prononcent les mots en assimilant les phonèmes étrangers à ceux qui leur ressemblent le plus dans leur langue. Lorsque les alphabets différent, des difficultés supplémentaires s’élèvent (voir cacher dans le tableau 5).

Dans cette foulée, le document sur les rectifications de l’orthographe contient une partie intitulée Recommandations aux lexicographes et créateurs de néologie. Ces conseils visent à orienter l’activité des lexicographes et des néologues afin d’harmoniser leurs travaux et d’assurer des résultats cohérents. Les remarques concernent les signes diacritiques (traits d’union, accents, trémas, etc.) et l’intégration des emprunts (accentuation, pluriel, etc.). De manière plus précise et au-delà des recommandations énoncées, il est demandé aux lexicographes de privilégier la forme la plus simple lorsque plusieurs variantes sont relevées et de franciser au maximum les emprunts, tant sur le plan graphique que sur le plan grammatical. Ces instructions sont évidemment d’immenses sources de néologie graphique, pour s’en tenir au domaine lexical.

Tableau 5 : Les graphies
La variation graphique de quelques mots dans l’histoire
ange Jeune people pomme seigneur cacher
  • ange
  • angel
  • angele
  • angle
  • angre
  • geune
  • joene
  • juenne
  • giemble
  • joenne
  • juenvle
  • gienvle
  • jofne
  • juenvre
  • jeune
  • jone
  • jueve
  • jeusne
  • jovene
  • juevre
  • joane
  • jovenur
  • juignur
  • joefne
  • juefne
  • juvene
  • peopeule
  • peopole
  • people
  • pipeul
  • pipeule
  • pipol
  • pipole
  • pome
  • pomme
  • pume
  • seigneur
  • seignor
  • seignur
  • seiner
  • seinor
  • sendra
  • senier
  • senior
  • cacher
  • cachère
  • cascher
  • casher
  • cawcher
  • kascher
  • kasher
  • kawsher
  • kocher
Tableau 6 : Quelques variantes modernes
Datations de variantes modernes [NPR]
bracelet-montre 1909, montre-bracelet 1922
météorologue 1783, météorologiste 1797
ormeau XVIe, ormet, ormier 1868
pageot 1895, pageau 1552 pagel, pagelle 1562

Chaque graphie nouvelle appartient à la lexicologie; le lexicographe contemporain n’invente pas de graphies, ce qui ne veut pas dire qu’il ne propose pas des graphies inédites observées ou qu’il ne prend pas en compte les propositions issues des groupes de réflexion sur la modernisation et l’harmonisation de l’orthographe. La graphie des mots peut concerner divers aspects de leur écriture, comme l’illustre les propositions de rectifications faites au début des années 1990. Les recommandations touchent les graphèmes (les lettres) et les signes diacritiques (l’accent aigu, l’accent grave, l’accent circonflexe, le tréma, etc.), ainsi que les critères d’assemblage, notamment la question de l’emploi du trait d’union à des fins lexicales (mal-aimé, lieu-dit), celle de la soudure des composantes (malaimé, lieudit) et celle de l’espace typographique (mal aimé, lieu dit) dans les composés et les unités complexes. En donnant lieu à des formes inédites, les rectifications suggérées conduisent tout droit au cœur de la néologie orthographique. Par exemple, des règles sont données pour uniformiser l’emploi du trait d’union lexical. L’élément non-, qui résume à lui seul cette problématique, servira à expliciter cet aspect, même s’il n’est pas traité directement dans le document de 1990.

L’élément non- est tantôt soudé à une base (nonobstant, nonpareil), tantôt joint à une base par un trait d’union (non-être, non-respect) et tantôt détaché de la base tout en conservant une cohérence sémantique (non directif, non linéaire). Ce protocole permet ici de discriminer des emplois et des fonctions. La règle traditionnelle, qui paraît simple, dit que lorsque non(-) est suivi d’un adjectif, il reste autonome alors que lorsqu’il est suivi d’un nom, le trait d’union est requis. La consultation de quelques dictionnaires vient compliquer la situation. Dès sa première édition en 1967, le Petit Robert [PR] propose que les composantes des adjectifs construits avec l’élément non- soient jointes par un trait d’union comme pour les noms (voir non- aligné, non-directif, non-figuratif). Dans le NPR 2008, la situation n’a pas changée. Cependant, la lecture de la section III de l’article non du NPR contient la remarque suivante : « Non peut être rattaché au deuxième élément du mot ainsi composé, avec ou sans trait d’union : non-exécution, non coupable » (voir le tableau 6). Cette remarque a été introduite dans la refonte de 1993 du NPR et son sens n’est pas très explicite. Le PLI prend une autre voie et distingue les deux fonctions, chacune ayant sa propre graphie : PLI 2008 : non figuratif (adjectif) ou non-figuratif (nom). Pour l’un, écrire l’adjectif non-figuratif avec le trait d’union est une faute, pour l’autre, c’est une rectification raisonnable qui élimine une incongruité. Pour certains utilisateurs, l’obéissance à la tradition grammaticale sublime la logique qui consiste à éliminer les hésitations graphiques dans les paradigmes. Les usagers n’adhèrent pas facilement aux nouvelles règles, surtout lorsque des contradictions sèment le doute sur la voie à suivre. L’uniformisation graphique éliminerait le double statut de non- qui est un adverbe (non) dans les formes adjectivales et qui est un préfixe dans les noms (non-).

Tableau 7 : Les hésitations graphiques
Total des articles commençant par l’élément non(-)
Fonctions PR 1967 NPR 2008 PLI 2008
Nom 25 43 43
Adjectif 3 7 5
Nom et adjectif 5 13 18
Total 33 63 66

Dans le PR 1967, les formes non(-)engagé et non(-)figuratif, qui ont le statut d’adjectifs ou de noms, sont consignées avec un trait d’union mis entre parenthèses. Cette méthode est ambiguë, car le décodage peut se faire de deux façons, soit le mot s’écrit avec ou sans trait d’union, soit les deux graphies valent pour les deux fonctions. Par ailleurs, les trois autres formes ayant un statut hybride n’offrent que la graphie avec le trait d’union. Dans le PLI, malgré la règle, l’adjectif non-stop est écrit avec un trait d’union, sans doute parce que le mot est emprunté à l’anglais. Certains mots possèdent les deux fonctions, mais la seconde est notée dans le corps de l’article et non dans l’en-tête.

NPR non-figuratif en-tête ⇒ adj.
sous-sens ⇒ subst.
non-résident en-tête ⇒ n.
sous-sens ⇒ adj.

Un autre point doit être scruté pour déterminer quels sont les critères permettant de dire que les graphies nouvelles sont néologiques. Ainsi, peut-on reconnaître comme des néologismes les orthographes successives ou simultanées qui, au Moyen Âge, ont résulté de l’évolution? Il est difficile de trancher la question, car à l’époque il n’existait pas de références normatives explicites exposant les règles d’écriture des mots. Aujourd’hui, de telles règles existent, mais elles doivent être pondérées à la lumière des propositions de rectifications. Ainsi, charriot orthographié avec deux r et bonhommie orthographié avec deux m étaient des fautes avant 1990; en principe, ces graphies ne sont plus fautives : « On écrirait mieux bonhommie » et « On écrirait mieux charriot », dit le NPR, « Var[iante] », dit le Dictionnaire Hachette 2007 [DH], tandis que le PLI 2008 reste muet. Que doit comprendre le locuteur coincé entre la projection vers l’avenir prôné par le NPR, l’égalité des graphies défendue par le DH et l’attitude du PLI qui n’est pas très explicite, puisque l’absence de remarque ne signifie ni le rejet ni l’acceptation? Ces graphies proposées par les penseurs des rectifications sont-elles des néologismes? Techniquement, elles le sont. De même, les différentes formes prises par les mots empruntés sont-elles toutes recevables dans le standard orthographique? « Il arrive que pour certains mots récemment empruntés, plusieurs graphies soient d’abord attestées (jusqu’à sept[3] pour casher dans viande casher). Mais le temps les sélectionne et la forme se stabilise, généralement au profit de l’assimilation » (Rey-Debove et Rey 2007 : XIX). Cette remarque rejoint la recommandation faite dans le document sur les rectifications de l’orthographe : « […] on francisera dans toute la mesure du possible les mots empruntés en les adaptant à l’alphabet et à la graphie du français » et dans le cas où il y a concurrence graphique « on choisira celle qui est la plus proche du français » (Rey-Debove et Le Beau-Bensa 1991 : 18-19). Voir les séries cacher, cachère, cascher, casher, cawcher, kascher, kasher, kawsher, kocher et people, peopeule, peopole, pipeul, pipeule, pipol, pipole (tableau 5). Trois obstacles nés de la prononciation et/ou de l’alphabet de référence s’opposent à la généralisation de ces recommandations. D’abord, des graphies adaptées font naître des combinaisons non prévues dans le modèle de référence (peopeule), situation qui suscite une analyse sur la recevabilité des graphies imaginées et hors code (cas des six variantes de people). Puis, se pose le problème des emprunts venant de langues qui utilisent un alphabet non latin. Souvent la translittération est à la source d’une pléthore de variantes, comme dans le cas de cacher qui provient de l’hébreu. Enfin, dans une situation où il y a multiplication des graphies, cela peut nuire à la francisation et favoriser le maintien de la graphie étrangère (cas de people?). Quelle que soit leur provenance (évolution, emprunt adapté, translittération, faute), les graphies nouvelles posent le dilemme de leur rattachement à un modèle orthonymique, c’est-à-dire au code graphique standardisé. Cette norme est extérieure aux idées mêmes de “néologie” et de “néologisme”, elle est commune à toutes les catégories de mots. Les difficultés surviennent lorsque l’agencement des graphèmes d’un mot nouveau présente une combinaison inédite ou imprévisible. L’absence de règles peut perturber l’arrimage au code et laisser l’impression qu’on est en présence de formes fautives. La néologie présente ici une double facette, car elle touche à la fois le signifiant et sa confection, à savoir son habit graphique. Devant une combinaison dépourvue d’une résonance scripturaire commune bien installée, comment trancher entre la possibilité que cette graphie soit admissible dans le code ou qu’elle soit considérée comme fautive? Bref, les graphies inédites, celles qui s’écarteraient des formes prédictibles ou celles qui sont fautives peuvent-elles être déclarées néologiques? Ou, posée autrement, la question consiste à savoir si la néologie et le néologisme orbitent strictement autour de la norme? La question peut paraître un peu simpliste ou saugrenue, mais elle soulève néanmoins celle du statut des graphies nouvelles qui sont proposées. La problématique atteint les rives du bon usage et de la norme graphique. Autrement dit, néologie et formes fautives sont-elles dissociées? Peut-on dire en effet que la graphie d’un néologisme est fautive quand le modèle proposé est inédit et qu’il ne peut pas se greffer à un paradigme ni se réclamer d’une règle grammaticale explicite? Ou la néologie est-elle vissée au standard? Comment déterminer une graphie de référence pour un emprunt? La différence entre une graphie néologique et une faute, c’est que la faute réfère à un modèle de comparaison assujetti à des règles, ce qui n’est pas nécessairement le cas du néologisme, du moins dans la première phase de son existence. La chose n’est pas simple, car les « “fautes d’orthographes”, vues objectivement, sont de simples variantes; on peut souvent les classer et produire une taxinomie qui prouve qu’il ne s’agit pas toujours de faits individuels de “performance” » (Rey 1983b : 558). La néologie est donc une affaire d’orthonymie, tandis que le néologisme présente deux facettes du point de vue de son enveloppe formelle. Le signifiant doit répondre à des critères liés à la norme sociale et à des critères liés à la norme scripturaire.

7. La conquête d’une identité

La naissance des mots nouveaux s’identifie au principe de la néologie. C’est lors de l’enregistrement dans le registre civil qu’est un dictionnaire que sont livrées les clés de l’origine du mot : datation, provenance, mode de formation, etc. Lorsque le mot disparaît de l’usage, il meurt et il quitte les nomenclatures des dictionnaires. On peut connaître sa durée de vie en calculant l’écart entre le moment de la consignation et le moment du retrait. Mais cet âge est trompeur, car il est dépendant du séjour dans les dictionnaires. L’inscription qui apparaît sur l’épitaphe dictionnairique est parfois variable, car les dictionnaires n’accueillent pas nécessairement un mot au même moment, sans compter que cet âge peut être doublé d’un âge lexicologique.

Tableau 8 : Les types de datations
Datations lexicographiques Datations lexicologiques Dates d’entrée dans le dictionnaire
Mots DCLF NPR GRLF Eureka PLI NPR DH
alicament S/O 1996 1996 oct. 1996 2000 v. 2000 v. 2001
bistronomie S/O S/O S/O sept. 2005 Ø Ø Ø
blogosphère S/O S/O S/O sept. 2004 Ø Ø 2007
chansonneur S/O S/O S/O sept.1996 Ø Ø Ø
néoménager S/O S/O S/O mars 2005 Ø Ø Ø

La suppression des mots des nomenclatures ne se produit pas non plus au même moment dans tous les dictionnaires. Une étude menée en 2003 donne des chiffres précis pour ce qui est des retraits de mots d’une édition à l’autre d’un dictionnaire (cf. Boulanger, Francœur et Cormier 2003). Un échantillon de 1943 entrées de l’édition 1977 du PR a été comparé à l’édition 1993. Dans cette refonte, 118 mots n’ont plus le statut d’entrées dans le dictionnaire. De ce nombre, 48 ont été relégués dans la rubrique des entrées cachées et 70 ont été totalement supprimés de la nomenclature, comme armeline, calbombe, empoisser, galantin et superforteresse.

Voilà donc posé l’épineux problème du rapport entre la néologie lexicologique et la néologie lexicographique. Tout repose sur la question du temps ou sur une « chronie ». En lexicologie, le néologisme est en relation avec la formation des mots vue en synchronie. En lexicographie, il n’y a pas de néologisme, ce statut étant incompatible avec la vocation du dictionnaire. Les ajouts sont appelés mots nouveaux, une appellation réservée à l’insertion dans la nomenclature et qui n’a rien à voir avec la création du mot. Ainsi, quand le NPR et le PLI consignent les mots nouveaux antipasti, expresso et pesto, il y a déjà longtemps qu’ils existent et qu’ils sont entrés dans l’histoire de la langue (voir le tableau 9). Souvent, ce moment est fort éloigné du jour de la création, de sorte que l’étiquette de néologisme ne convient plus et que celle de mot nouveau doit être qualifiée de lexicographique (cf. Boulanger et Malkowska 2008).

Tableau 9 : De la lexicologie à la lexicographie
Mots Datations NPR PLI
antipasti 1980 1997 Ø
expresso 1968 2000 1997
pesto 1990 2003 2005

8. Le corpus d’exclusion

Les qualificatifs nouveau et néologique appliqués à un mot ne sont fonctionnels que dans la mesure où on peut comparer du neuf avec du vieux. Ce moyen de comparaison, c’est la masse de tous les autres mots disponibles, autrement dit un gigantesque dictionnaire recensant tous les mots forgés par la langue. Un tel ouvrage n’existe pas et un corpus d’exclusion ne saurait être que partiel. La captation dictionnairique crée un paradoxe. On mesure le degré de nouveauté d’une forme tirée du discours à l’aide d’instruments lexicographiques qui sont obligatoirement en décalage par rapport à l’actualité du discours. Et certains retards ne se rattrapent pas. Par exemple, le mot bagel se prononce [baɡœl] ou, selon le NPR, [beɡœl] ou [baɡɛl]. La première prononciation est observée au Québec et elle est francisante, la seconde provient de l’anglais —elle est usuelle au Québec et en France— et la troisième est gallo-française. Sur la base de la graphie bagel, la prononciation attendue et francisée est [baʒɛl], mais elle ne semble pas en usage. La graphie baguel, proposée par l’OQLF, n’a pas éradiqué les deux prononciations non orthoépiques. De fait, elle crée plus de problèmes qu’elle n’apporte de solution. On a fait ici un mauvais choix en privilégiant une graphie qui conserve des traces de l’emprunt. D’ailleurs, la séquence graphique -guel constituant une syllabe n’entre dans aucun paradigme orthographique en français. À l’intérieur des mots, on la rencontre dans quelques rares cas (dringuelle et vaguelette dans le NPR, dragueline dans le GDT), mais elle se partage en deux syllabes puisque le l final appartient à la syllabe suivant celle qui contient -gue-. Le français ne comporte aucun mot terminé par la syllabe -guel, sauf la proposition faite par l’OQLF et trois mots provenant d’emprunts (kouguel, loguel, dranguel, mots trouvés dans le Grand dictionnaire terminologique [GDT]). À l’initiale, la séquence est présente dans deux autres emprunts adaptés (guelfe, guelte). La prononciation [-ɡœl] s’est imposée, malgré la graphie. Ce genre de dérogation est coutumier en français (voir dégingandé qui se prononce souvent [deɡɛ̃ɡɑ̃de] au lieu de [deʒɛ̃ɡɑ̃de]). Dans le cas de bagel, c’est sur la syllabe initiale qu’il aurait fallu insister pour qu’elle se prononce [ba-] et non [be-].

Il y a plus de trente ans que l’identification des néologismes repose sur la confection de ce que l’on a appelé le corpus d’exclusion, c’est-à-dire le rassemblement d’une série de dictionnaires dans lesquels le néologisme ne doit pas apparaître pour hériter de l’étiquette de mot nouveau. Cette méthode d’évaluation de la qualité du mot est décrite dans Boulanger 1979. Le choix des recueils formant ce corpus repose sur les critères suivants (cf. Boulanger 1979 : 43) :

Construit dans le but de recenser les mots nouveaux de nature terminologique dans le cadre des travaux du premier Réseau francophone de néologie scientifique et technique (1975), cette méthode permettait de rassembler des termes nouveaux dans différents domaines, de les consigner dans des publications prenant la forme de petits dictionnaires de néologismes qui étaient assez largement diffusés dans différents milieux professionnels. La méthode était inspirée du travail de cueillette des néologismes qui se faisait au Conseil international de la langue française à Paris dans le but de recenser les vocables récents, puis de les réunir dans un ouvrage appelé La clé des mots. Les mots étaient étudiés isolément, c’est-à-dire repérés dans des textes spécialisés récents. Ces mots étaient destinés à s’insérer dans des terminologies incomplètes, remises à jour ou francisées. La méthode s’avérait moins performante pour traiter des ensembles de termes provenant des domaines assez largement nouveaux. Dans ces cas, l’étiquette néologie s’appliquait davantage à l’ensemble plutôt qu’aux unités constituantes et le filtre ne jouait plus. Les travaux d’identification du statut de néologisme se faisaient strictement sur la base de quelques dictionnaires récents; on ne tenait pas compte de dictionnaires plus spécialisés ou plus anciens. Par exemple, la présence de dictionnaires du xixe siècle dans un corpus d’exclusion donnerait une image plus juste du mot chansonneur dont on avait oublié l’existence. De même, le statut déclaré ne tenait pas compte des possibles datations textuelles antérieures à celles qui servaient de point de départ pour le dépouillement documentaire. Le néologisme revêtait un manteau lexicographique, redevable qu’il était d’une série de dates qui étaient non pas celles des textes documentaires, mais celles des années de publication des dictionnaires formant le lot comparatif, en contravention donc avec la source naturelle de comparaison, soit les textes et, en filigrane, la lexicologie.

L’éclatement de la barrière des dictionnaires papier dans les années 1990, tant pour la recherche que pour la diffusion, a rendu fragile le recours au corpus d’exclusion. Les bases de données et le réseau Internet ont mis à portée de main un inventaire volumineux de dictionnaires, d’outils de consignation et de textes qui favorisent une évaluation plus sûre du statut d’un mot. Un bref exercice de vérification à partir de la nomenclature du cahier numéro 18 de la série Néologie en marche [NEM] paru en 1980 et consacré aux néologismes[4] recueillis dans quelques numéros de L’Express à la fin de l’année 1977 (voir Blois 1980) permet de moduler les dates d’apparition de certains de ces mots maintenant présents dans les dictionnaires (voir le tableau 10).

Tableau 10 : Quelques exemples de rétrodatation
Les néologismes de L’Express (1977)
Mots Dictionnaires
NEM NPR GRLF DCLF TLF FQS
agro-alimentaire 1977 1971 vers 1960 vers 1960 1981 1971
antitabac 1977 vers 1960 vers 1960 vers 1960 1976 vers 1960
caritatif 1977 début xive début xive début xive début xive début xive
doudoune 1977 vers 1969 vers 1975 vers 1975 Ø 1969
micro-ordinateur 1977 1971 1971 1971 1978 vers 1970
presse-agrumes 1977 vers 1969 vers 1969 vers 1969 1977 1963
superstar 1977 1966 vers 1970 vers 1970 1966 1966

L’établissement d’un corpus d’exclusion pour déterminer le statut néologique ou lexicalisé d’un mot pose certains problèmes liés aussi à la valeur des dictionnaires qui le constitue, à son caractère multiforme et hétéroclite, à son état d’inventaire partiel ainsi qu’au rapport entre langue et discours. Au sens propre, l’expression corpus d’exclusion signifie que quelque chose —ici un mot— n’est plus compris dans une autre chose­—ici des dictionnaires— et que l’on a expulsé ou retiré cette chose du dictionnaire. L’expression semble inadéquate puisque le néologisme ne peut pas avoir été exclu des dictionnaires dans lesquels il n’a jamais pris place. Au contraire, c’est l’idée de la non-inclusion qui devrait être mise de l’avant. Ce qui ne résout pas nécessairement le problème puisque les mots non inclus dans les dictionnaires ne sont pas nécessairement des néologismes. D’autres questions se posent quant au nombre de dictionnaires nécessaires pour construire un corpus d’exclusion suffisamment étoffé pour permettre un meilleur jugement sur la qualité néologique des unités. De même, la palette de couleurs des dictionnaires formant ce corpus (dictionnaires généraux, dictionnaires spécialisés) doit être évaluée et centrée sur les dictionnaires spécialisés. Il faut aussi étudier la pertinence de la présence des répertoires généraux dans ce réseau et faire le point sur les différents supports accessibles (cédéroms, papier, électronique, internet, dictionnaires en ligne).

Un aspect est passé sous silence, à savoir la situation discursive, qui est relative à l’oral et à l’écrit. La mesure de la néologicité repose sur des critères essentiellement axés sur l’écrit. Le mot porte le qualificatif de néologisme, label qui renvoie à une attestation écrite localisée. L’écrit est généralement valorisé, car il donne prise sur le mot. C’est lui qui fonde le jugement et assure de l’existence du mot, puisque il y a trace, empreinte, inscription sur un support. La dimension orale est insaisissable, d’où le privilège de l’écrit. Le corpus d’exclusion est donc en porte-à-faux par rapport à la circulation des termes. Ces constats renforcent l’idée de la faiblesse du corpus d’exclusion et la faiblesse ou de la fragilité du concept de “néologie” et celui de “néologisme”.

En vérité, pour mesurer le caractère néologique d’une unité lexicale, il faudrait rechercher sa présence ou constater son absence dans un immense corpus textuel formant les discours réels. La comparaison devrait se faire avec des congénères discursifs (= lexicologie) et non avec le lexique artificiellement clos généré par les nomenclatures des dictionnaires (= lexicographie), et cela même si on admet que les nomenclatures des dictionnaires terminologiques sont plus exhaustives. Cette quête irréalisable il y a quelques années est devenue possible. La stratégie du corpus d’exclusion devrait être repensée, réévaluée et reconfigurée sur des bases textuelles et lexicographiques plus volumineuses et qui remontent aussi dans le temps.

9. Le dieu Cronos

La néologie est un concept évanescent dont les contours sont difficiles à chantourner. Le terme néologie est associé à la naissance d’un mot ou d’un sens qu’on appelle néologisme, étiquette qui accompagne l’innovation pendant une durée limitée et variable selon les termes. Le facteur temps est une donnée fondamentale en néologie, comme l’indique l’élément néo-. Enchâssé dans le mot néologie lui-même, l’idée de temps s’ouvre sur deux perspectives. D’abord, à l’instant de sa naissance, le mot nouveau s’inscrit sur l’axe chronologique d’une langue et il se joint automatiquement au lexique. Ce point d’intersection correspond à une date précise, à peu près immuable. Puis, le temps refait surface quand se pose la question sur le caractère de néologicité du mot. Ce statut n’est pas éternel et il s’estompe à un moment ou à un autre. Après sa naissance, un mot devient candidat à la mise en dictionnaire. Sa diffusion et sa réception sociales plus ou moins rapides influenceront son statut du point de vue lexicographique, l’intégration dans les nomenclatures ayant pour effet de confirmer sa valeur, son utilité et sa place dans l’usage, et non son caractère néologique. La captation dictionnairique a aussi comme conséquence d’atténuer, sinon d’éliminer, le sentiment de nouveauté du mot, de ne plus l’identifier comme étant un néologisme. Quand le dictionnaire n’est pas l’arbitre en cette matière, le sentiment néologique devient une affaire individuelle et il varie avec chaque mot, de sorte que le temps est ici une donnée souple, mobile, insaisissable et irréductible à une indication chiffrée précise. On ne peut pas dire que le statut de néologisme correspond à une durée limitée, immuable et fixée à tant de jours, de mois ou d’années et, qui plus est, universelle et qu’une fois ce seuil atteint, le mot est versé dans le réservoir des unités lexicalisées. Et dans cette quête du point de rupture entre deux états lexicaux, il faut sans doute tenir compte d’autres raisons qui ne sont pas de nature linguistique, mais qui jouent un rôle dans l’évaluation et dans la perception du statut du mot; ces raisons ont notamment des origines sociales ou psychologiques.

Indéniablement, le néologisme est lié au temps, un temps qui est interprétable suivant une approche ondulatoire inspirée des théories de la physique plutôt que de relever de la stricte perception linéaire. De fait, le néomot est confronté simultanément à trois perspectives temporelles, l’une relative à une position fixe sur la courbe du temps, l’autre relative à la course du temps, la dernière étant relative aux replis de temps, c’est-à-dire à une mosaïque de dates qui s’entrecroisent, principalement dans le temple dictionnairique. La création d’un signe nouveau relève de la volonté et l’acte est capté en un point déterminé correspondant à la première onde. La période d’installation dans l’usage qui dure plus ou moins longtemps et qui implique une dimension diachronique et un rapport avec le dictionnaire réfère à la deuxième onde. L’opération de captation lexicographique caractérise la troisième onde. Les ondulations sont aussi tributaires de l’action envisagée par rapport au mot traité. Ces actions sont de deux ordres : statuer sur la qualité existentielle du mot, c’est-à-dire sur sa qualité lexicologique; intégrer le mot à la nomenclature d’un dictionnaire, c’est-à-dire en faire un mot lexicographique. Cela revient à dire qu’un mot peut appartenir à la fois au lexique lexicologique et au lexique lexicographique (gastronome, gastronomie), qu’il est possible d’être membre du premier groupe sans l’être du second (bistronome, bistronomie), mais qu’il est impossible de figurer dans le second sans en passer d’abord par le premier. Dans chaque circonstance, il est fait appel au temps selon des modalités qui varient légèrement. Or, l’évocation du facteur temps convoque des données calendaires et dataires de différente nature et qui se superposent selon leurs fonctions.

9.1. La toile de Pénélope des datations

Une première donnée dataire se greffe à la lexicologie. Le repérage de la plus ancienne attestation du mot dans une source documentaire circonscrit le moment probable de la création, à tout le moins de la plus ancienne attestation écrite. Le néologisme prend place sur « un segment chronologique indépendant » (Wijnands 1985 : 17). Selon le NPR, les mots gastronome et gastronomie sont respectivement nés en 1803 et en 1800, tandis que les mots bistronome et bistronomie sont respectivement attestés en février 2006 et en mars 2005 dans la base Eureka. L’écrit sert de référence, mais la plupart des néologismes ont sans doute surgi d’abord dans la parole. Ce point de repère serait situé à l’intersection de l’être et du non-être. L’ancrage du mot nouveau est statutairement fixé à cet instant qui marque son apparition dans le lexique. La découverte d’attestations antérieures ne fait que déplacer le point d’ancrage vers l’amont. Cette chasse aux datations tisse une véritable toile de Pénélope avec le matériau qu’est le temps. Chaque recul rappelle le geste de l’épouse d’Ulysse défaisant la toile, nuit après nuit. Cette vision de la néologie ne cause pas de problème, le repère est de l’ordre du calcul mathématique et il est rigide, non extensible. Ainsi, le mot dictionnaire est daté de 1539 par le PR jusqu’à la refonte de 1993 où la date est ramenée à 1501; cette date est toujours défendue par le NPR, alors que nous avons trouvé une attestation du mot dans un manuscrit datant du milieu du xive siècle (voir Boulanger 2003a : 442-445). Lorsqu’il y a rétrodatation, c’est-à-dire un recul de la date d’apparition, peut-on s’autoriser à parler ici de rétronéologie ou d’anténéologie? Ensuite, la fréquence d’usage du mot augmente au fur et à mesure que l’emploi s’étale dans la société et s’installe dans la durée. C’est la phase de dénéologisation qui devient parfois une condition préalable à la phase suivante. Le mot se lexicalise, il passe dans l’usage courant et il n’est plus perçu comme néologisme lexicologique. Il devient candidat à la mise en dictionnaire, cette étape ayant été précédée d’une opération d’évaluation du statut lexicographique car, s’il n’est plus considéré comme néologisme lexicologique, il peut être déclaré nouveau mot lexicographique. Le premier critère de reconnaissance d’un néologisme, c’est son accès aux dictionnaires, car « à partir du moment où il a été relevé une fois dans un recueil quelconque, le néologisme a déjà acquis une autorité lexicale » (Guilbert 1976 : 130). Paradoxalement, la reconnaissance du néologisme est l’opération qui le prive de cette qualité. Dans le document accompagnant le lancement du PLI 2008, une section s’intitule Les mots nouveaux. Elle recense vingt-sept mots ajoutés dans cette édition du dictionnaire. Les mots astroparticule et yakitori font partie des élus (voir le tableau 11). Les sources documentaires laissent cependant voir un parcours lexicologique assez long pour les deux unités. Elles sont respectivement datées de novembre 1999 (source : Eureka) et de 1970 (source : NPR). Les deux nouveautés laroussiennes ont des statuts différents dans le NPR 2008 et dans le DH 2007 : le premier n’y figure pas (néologisme lexicologique en attente de saisie lexicographique), le second est apparu dans le NPR en 1993 et il est présent dans le DH 2007.

Tableau 11 : Le statut néologique
Mots Dictionnaires
PLI 2008 NPR 2008 DH 2007
astroparticule Ajout Absent Absent
yakitori Ajout 1993 Présent

Il est donc difficile d’attribuer une étiquette permanente ou stable aux mots nouveaux, du moins, sous l’angle lexicographique. Le caractère de nouveauté est fractionné ici de plusieurs points de vue : la date d’entrée varie d’un dictionnaire à l’autre : yakitori rejoint le PLI dans le millésime 2008, quinze ans après son entrée dans le NPR (1993); cela signifie que si le mot est nouveau pour le PLI, cette nouveauté doit être interprétée dans l’orbite lexicographique seulement, puisque le mot est déjà répertorié dans le NPR. Il n’est certainement plus nouveau pour ce dictionnaire. De même, un mot comme blogosphère qui accède au DH 2007 et qui demeure ignoré du PLI et du NPR, crée une autre niche, car il n’a pas la sanction généralisée du dictionnaire. Présent dans le lexique lexicologique, il n’est reconnu par le lexique lexicographique que dans un seul des trois ouvrages. Enfin, un mot comme bistronomie, absent de tous les dictionnaires (en date du 7 mai 2008) éveillera la méfiance en raison de son statut restreint à la lexicologie.

La multiplication des dates et les comportements des dictionnaires brouillent l’établissement d’un profil unique pour chaque mot. Le seul point commun est la date d’apparition des mots en discours. C’est là et nulle part ailleurs que se situe l’idée de néologie, et certainement pas dans le dictionnaire. Le lexicographe se réserve un temps de réflexion avant d’ajouter un mot à la nomenclature, ce qui contribue à créer un décalage entre le dictionnaire et la masse des mots nouveaux qui circulent. Cette distance vise à s’assurer de la viabilité des néologismes; en même temps, elle annihile toute prétention à évoquer l’idée de néologie à propos des nouvelles entrées. La charge néologique appartient sans conteste et exclusivement à la lexicologie, non pas à la lexicographie.

On conclura que ce qui caractérise vraiment la néologie au regard de la formation des mots est en relation avec le temps. De fait, la néologie ne serait que le stade initial ou l’instant un de la vie des mots, qu’une étiquette qui sert à ranger des unités lexicales sur une échelle géologique, à savoir établir leur position dans un continuum temporel. Ainsi, la carrière d’un mot se décline par paliers successifs qui font référence à son statut par rapport à l’usage, calculé en âge, la progression étant généralement mesurée à l’aune du dictionnaire, seul lieu concret permettant d’avoir une emprise sur le lexique. « Les dictionnaires sont notre seule idée du lexique » (Rey-Debove 1973 : 106), rappelions-nous au début de ce texte. C’est à travers eux que le lexique est rendu visible et comptable. Autrement, il est indomptable, inquantifiable et fuyant. De la naissance à la mort éventuelle du mot, la succession des états est la suivante (voir le tableau 12) :

Tableau 12 : Les stades de la vie d’un mot
Axe de l’histoire
Stade 1 : Stade 2 : Stade 3 : Stade 4 : Stade 5 : Histoire :
Néologie Lexicalisation Maturité Vieillesse/Ancient Vieux/Ancient Dimension diachronique
Discours Dictionnarisation Vieillissement Emploi passif Emploi passif Dédictionnarisation
Dates Dates Dates Dates Dates Dates
Statut : néologisme Statut : lexicalisé Statut : lexi- Statut : lexicalisé Statut : lexicalisé Statut : lexicalisé
Usage +/ - Usage + > Usage > /< Usage + < Usage ++ < Usage Ø
baladeur 1985 1986 [= PLI 1987] oui non non non
courriel 1989 2002 non non non non
descenseur 2008 Ø non non non S/O
franc 1360 1967 oui oui oui non
probiotique 1967 2002/2003 non non non non
proche-aidant 2000 Ø non non non S/O
transistor 1952 1967 oui oui oui non

Le tracé de la vie d’un mot conduit à se demander si, sur le plan purement théorique, le néologisme relève de la quiddité, s’il existe in se ou si cette valeur n’est qu’une qualité temporaire et extrinsèque associée ou attribuée au mot, qualité correspondant à une coordonnée de nature temporelle qui réfère aux premiers moments de l’existence dudit mot. Cette valeur s’estompe à mesure que le sentiment de nouveauté ou d’étrangeté s’amuït chez les locuteurs. Elle est remplacée par d’autres qualités qui statuent elles aussi sur la chronologie de la vie du mot; la chronologie n’est donc qu’un repère commode, un élément étranger au fonctionnement du mot (voir Rey 1976). Sous cet angle, la néologie est un non-lieu lexical; elle serait plutôt un lieu du temps, un point sur l’échelle des successions qui permet de situer l’arrivée d’un mot sur cet axe évolutif. De fait, un mot peut perdre son caractère de néologisme et d’actualité, mais il ne perd pas son statut d’unité lexicale. Il peut sortir des dictionnaires, mais il sera toujours membre du lexique, celui-ci étant considéré comme « l’ensemble des mots qui existent et qui ont existé dans une tradition linguistique plus ou moins lointaine » (Guilbert 1972 : 41). Forgé par l’histoire, le lexique appartient à la diachronie; le locuteur considère les mots du point de vue synchronique, il peut donc croire, par exemple, qu’un mot absent de son dictionnaire n’existe pas. « La notion de néologisme, dans le cadre temporel abstrait, dépend uniquement de l’ensemble fonctionnel envisagé » (Rey 1976 : 13). Par conséquent, l’idée de “néologisme” se confond en partie avec celle de mobilité de la constellation lexicale d’une langue. Tous les mots furent des néologismes en leur temps, aussi bien les formes issues de l’évolution phonétique à partir du latin que les créations françaises ou les emprunts. Les mots hérités du latin n’étaient plus du latin, ils étaient déjà des mots romans, à savoir « français », qui ont peuplé le lexique d’une langue en train de s’épanouir. Selon notre idée de la néologie, un coup d’œil sur le plus ancien texte français, les Serments de Strasbourg, permet d’identifier pas moins de 25 mots attestés pour la première fois dans ce texte. L’affirmation du caractère néologique de ces unités est fondée sur la datation notée dans le NPR, soit l’année 842 (voir fadre « frère » et sagrament « serment », par exemple). Les dictionnaires datent les variantes prises par un mot au cours du temps, aussi bien les variantes disparues que celles qui sont en usage. Même si elles sont anciennes, ces variantes correspondent à des points d’intersection de l’histoire. L’indication de la date est celle d’une naissance : le mot savoir est né officiellement à l’écrit en 842, sous la forme savir. En datant les mots et leurs variantes, les dictionnaires retracent leur parcours historique et l’évolution de leur profil graphique. Ils rendent compte des orthographes nouvelles qui se sont succédées dans l’histoire, ces changements étant du ressort de la néologie, au même titre que les variantes graphiques encore vivantes. Voici quelques exemples tirés du NPR, du GRLF, du DCLF et du DHLF (voir le tableau 13). L’unanimité n’est faite que pour pomme, les écarts de dates par rapport aux graphies pour les deux autres mots résident sans doute dans la variété des sources consultées. Les divergences sensibles entre les datations dans une même famille de dictionnaires laissent cependant songeur. Il faudrait sans doute regarder du côté des sources consultées, notamment les autres dictionnaires et les manuscrits, car ils présentent souvent des variantes. Quoi qu’il en soit, chacune des variantes ci-dessous est datée, ce qui atteste de son existence dans un document écrit à un moment précis de l’histoire. La date correspond à une source documentaire qui renseigne aussi sur le type de texte, sur l’auteur, sur le lieu de rédaction, etc. Les plus anciens textes sont donc de précieux témoins de la naissance des mots. Parmi les documents appartenant à la période médiévale et qui sont parvenus jusqu’à nous, on peut mentionner quelques textes fondateurs du français : les Serments de Strasbourg (842), la Passion du Christ (vers 980), la Chanson de Roland (1080) et le Roman de Brut (1155). Beaucoup de mots du vocabulaire fondamental, notamment les mots-outils, ont été recueillis dans ces anciens textes français.

Tableau 13 : Quelques variantes anciennes
Datations de graphies anciennes
ange NPR angele 980, angle 1080, angre xiie s., ange xiie s.
GRLF angele xie s., angle, angre (non datés), ange 1641
DCLF angele 980, angle, angre (non datés), ange xiiie s.
DHLF angele vers 980, angel, angle, angre xiie-xive s., ange xiiie s.
pomme NPR pume 1080, pome vers 1155, pomme (non daté)
GRLF pume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
DCLF pume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
DHLF pume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
seigneur NPR sendra 842, senior vers 1000, seignur 1080, seinur et seignor fin xie s.; seigneur (non daté)
GRLF senior vers 980, seignur 1080, seigneur vers 1205
DCLF sendra 842, senier vers 980, senior, seiner vers 1050, seigneur, seignur, seignor 1080
DHLF senior vers 980, seinor fin xe s., seignur, seignor 1080, seigneur xiie s.

L’état ou le statut de néologie extrinsèque s’évanouit avec la lexicalisation qui survient plus ou moins rapidement. Par exemple, les mots baladeur et courriel furent des succès instantanés; les usagers de la langue ont vite eu l’impression qu’ils étaient intégrés dans l’usage depuis longtemps. Ces officialismes ne furent pas vraiment vus comme des néologismes —pourtant, ils le furent— et ils n’eurent pas à se soumettre à une longue période de probation, les locuteurs les ayant rapidement adoubés.

Alain Rey (voir Rey 1976) avait bien raison de parler de la néologie et du néologisme comme étant des concepts sur lesquels il fallait s’interroger. Par ailleurs, le label néologisme qui sert de marqueur évaluatif du caractère de nouveauté d’un mot n’est souvent apposé qu’en fonction du moment de l’enregistrement de ce mot à la nomenclature d’un dictionnaire. L’évaluation de la reconnaissance sociale de l’existence du mot est de nature lexicographique et les formes mot nouveau et néologisme s’interprètent également à la lumière de la présence ou de l’absence de l’unité lexicale dans les dictionnaires —plus précisément dans certains dictionnaires —, le contrôle se réalisant au moyen du fameux corpus d’exclusion.

10. Les enfants de Cronos et la parallaxe

Après sa naissance, un mot devient candidat à la mise en dictionnaire. Sa diffusion et sa réception sociales plus ou moins rapides influenceront son statut du point de vue lexicographique, l’intégration dans les nomenclatures ayant pour effet de confirmer sa valeur, son utilité et sa place dans l’usage. La captation dictionnairique a aussi comme conséquence d’atténuer, sinon d’éliminer, le sentiment de nouveauté à l’égard du mot, de ne plus l’identifier comme étant un néologisme. Quand le dictionnaire n’est pas l’arbitre en cette matière, le sentiment néologique devient une affaire individuelle et il varie avec chaque mot, de sorte que le temps est ici une donnée souple, mobile, insaisissable et irréductible à une indication chiffrée précise qui deviendrait un critère d’évaluation. On ne peut pas dire que le statut de néologisme correspond à une durée limitée, immuable et fixée à tant de jours, de mois ou d’années et qu’une fois ce seuil atteint, le mot est versé dans une autre catégorie d’unités lexicalisées. Et dans cette quête du point de rupture entre deux écologies lexicales, il faut sans doute tenir compte d’autres raisons qui ne sont pas de nature linguistique, mais qui jouent un rôle dans l’évaluation et dans la perception du statut du mot; ces raisons ont notamment des origines sociales ou psychologiques. La caractéristique d’être nouveau est éphémère ou elle embrasse une durée plus ou moins longue. L’usage fait en sorte que la propriété de nouveauté disparaît avec le passage du temps, plus rapidement dans certains cas, plus lentement dans d’autres (voir Cabré 2004 : 33).

Les remarques critiques énoncées dans cet essai peuvent être perçues comme une remise en cause de la néologie et du néologisme pour en nier l’existence et éradiquer le corpus d’exclusion. L’intention première consistait à isoler quelques aspects de la néologie négligés, oubliés ou ignorés jusqu’à maintenant et à les mettre en perspective par rapport aux acquis afin d’obtenir une lecture plus achevée de la néologie. Plus de trente ans après les premiers essais de qualification des unités lexicales en deux catégories, soit les néologismes et les lexicalismes, une synthèse et, surtout, un regard renouvelé paraissaient nécessaires pour mesurer l’état actuel de la recherche en néologie, pour valider la poursuite de ces travaux en s’inspirant de critères éprouvés, pour évaluer l’universalisation ou la « romanisation » de la méthode et pour étudier quelques aspects de la vie des mots en établissant une passerelle joignant plus étroitement la diachronie et la synchronie. En réunissant les phénomènes de la création et de l’héritage, en examinant les aspects liés au temps, notamment les données calendaires, et en plaçant la néologie face au lexique dont l’expansion est constante —la lexicologie— et face à un extrait clôturant ce même lexique —la lexicographie—, en faisant un détour du côté de la norme, sans oublier le locuteur, principal intéressé dont le cerveau doit dompter le roulement des mots dans son dictionnaire intérieur, nous dressons un portrait mieux ciselé de la néologie.

Les interrogations ont porté sur les idées de “concept” ou de “pseudo-concept” (Alain Rey), sur le sentiment néologique, phénomène exploré par Louis Guilbert et une équipe de chercheurs en 1974 (voir Guilbert 1974), sur la notion de durée, question soulevée par Pierre Gilbert lors d’un colloque en 1977 (voir Gilbert 1979), sur le corpus d’exclusion, devenu le critère fondant la dichotomie entre le néologisme et le lexicalisme (voir Boulanger 1979). Mais l’aspect principal de l’étude a consisté à démontrer que l’idée de “néologisme” se décline différemment selon que la perspective adoptée est celle du mot lexicologique ou celle du mot lexicographique et que la multiplication des dictionnaires ne permet pas de dresser un portrait sans faille de ce qu’est un néologisme. La multiplication des graphies pour un mot est une constante de l’histoire. L’arrimage de ce phénomène à la néologie constitue une première et elle construit des ponts entre la philologie et la lexicologie. Le parcours met bien en évidence que le signifiant graphique nouveau est redevable d’une double lecture : l’une axée sur le signifiant en tant que représentant d’un concept nouveau —le néologisme-signe—, et relevant de la norme linguistique, l’autre centrée sur le signifiant en tant qu’assemblage de graphèmes —le néologisme graphémique—, susceptible d’évolution, de changement relevant de la norme grammaticale.

Les angles d’approche privilégiés dans ce texte ont mis en évidence l’obligation d’ouvrir le débat à propos de l’idée de “néologie” afin de déterminer si elle renvoie à un concept quidditif ou qualitatif et de savoir quels sont ses liens avec le temps.

Nous avons surtout démontré, à travers l’approche lexicographique, que la néologie n’est pas linéaire. Le phénomène se pose en acteur essentiel dans tout le processus évolutif et le néologisme est cadencé, à savoir rythmé, par un orchestre dictionnairique à qui on a délégué le pouvoir de statuer sur sa qualité de signe. Finalement, il appert que la néologie (ou le néologisme) ne devient visible et palpable que dans l’orbite du dictionnaire. En fait, l’identification du mot nouveau ne se réalise que par référence à un ensemble de dictionnaires, c’est-à-dire par rapport à un ensemble lexical résultant de la fusion de nomenclatures n’offrant malgré tout qu’une partie du lexique total, car l’évocation du terme nomenclature signifie qu’il y a eu une clôture artificielle du lexique, entreprise qui donne une dimension nouvelle à la durée. Le néologisme existe dans le lexique, mais le transit vers la nomenclature d’un dictionnaire lui fait perdre son caractère de néomot tout en l’insérant dans l’échelle géologique des datations. Il est passé du stade lexicologique et d’une position fixe sur l’axe du temps au stade lexicographique et à une position plus ou moins mouvante, en raison des méthodes de datation qui ne sont pas uniformes d’un dictionnaire à l’autre. C’est sous cet angle parallactique qu’on peut interpréter l’affirmation de Josette Rey-Debove (1973 : 106) selon laquelle les « dictionnaires sont notre seule idée du lexique ». L’idée prend toute sa vigueur quand elle est mise en rapport avec la diachronie. La jonction est ainsi faite entre la pensée d’Alain Rey et celle de Josette Rey-Debove, pour qui le néologisme n’a d’existence que par rapport aux dictionnaires. Ce qui ne résout pas le paradoxe qui veut que la captation dans un dictionnaire « dénéologise » le mot. La néologie existe, le néologisme existe aussi, mais cet état n’est plus dès qu’un dictionnaire accueille le mot nouveau. Lorsqu’il est en position prédictionnairique, un mot peut laisser deviner sa qualité de néologisme; la vérification du statut (corpus d’exclusion) cherchera à préciser sa valeur de nouveauté. Sur la foi de l’opération de contrôle dans les dictionnaires, le mot revêtira l’habit néologique ou il sera confirmé comme lexicalisme. Identifié comme néologisme, il sera intégré dans un dictionnaire, perdant du même coup cette valeur. Encore un paradoxe, l’accès au dictionnaire le banalise. Et il y a bel et bien une réalité de la néologie ou plutôt des réalités qui permettent au néologisme, le résultat, d’être ancré en un point du temps, de demeurer quasi immuable et d’entreprendre l’étirement de cet instant en une trajectoire plus ou moins balisée. Les concepts de “néologie” et le “néologisme” paraissent si simples et si évidents qu’on s’interroge peu sur leur pertinence. L’incursion au cœur du temps perçu comme une coordonnée ponctuelle ou une durée linéaire aura mis en évidence que les facteurs dominants en matière de néologie sont les datations alliées à la conscience qu’ont les locuteurs du phénomène. Le nouveau-né lexical existe bel et bien. En vertu des lois de l’évolution, le néologisme prend place dans le cycle du savoir où il cheminera aux côtés des signifiants aguerris, le cas échéant. Il paraît difficile de définir le néologisme autrement qu’en faisant référence à l’instant de sa naissance. Toute autre référence au temps qui serait de nature linéaire se heurte à l’impossible consensus quand vient le moment de définir cette durée en termes de jours, de mois ou d’années, le chiffre déterminé devant s’appliquer à tous les néologismes. L’évaluation repose sur des conditions très variées, dont plusieurs sont de nature idiosyncrasique et d’origine extralinguistique. Ces perturbations individuelles bloquent tout consensus et elles sont incompatibles avec la nécessité d’aligner des critères objectifs, universels et fréquentatifs qui permettent d’analyser chaque mot à partir de paramètres communs et stables. Tout jugement de valeur individuel provoque autant de réactions et il trouble l’analyse; il restreint la néologie à l’idée que les mots nouveaux sont des intrus dans le lexique et qu’il faut bien s’accommoder de leur existence. La néologie est l’une des forces créatrices de la langue et elle est l’assurance que celle-ci a un avenir. Le français ne survivra qu’en autant qu’il usera de la dynamique de ses mécanismes de création et qu’il générera tous les néologismes nécessaires à l’expression de tous ses besoins pour dire et expliquer le monde.

Ce petit essai sur la néologosphère a été mené sous un angle parallactique, une approche couplée à l’idée d’identifier le degré zéro de la néologie. Les nouveaux territoires de la néologie soumis à des fouilles archéologiques ont mis au jour des pièces significatives qui témoignent de la place prépondérante occupée par la néologie dans l’univers lexical et de la continuité historique du phénomène. Le croisement de la diachronie et de la synchronie ou des synchronies crée une géométrie dont les coordonnées stabilisent le mot dans l’histoire. L’exploration de l’univers de la néologie a montré que cette science vit dans les replis du temps et que les néologismes sont bien les fils de Cronos.

11. Bibliographie

Annexes

Annexe 1 : La productivité du mot people dans la presse
Fragments de la famille lexicale du mot people
Dérivés Composés Mots-valises
  • antipeople
  • demi-people
  • dépeoplariser
  • dépipoliser
  • mégapeople
  • peopelette
  • peopelisation
  • peopelisé
  • peopeliser
  • peopeliser (se)
  • peopeule
  • peopeulisé
  • people
  • peoplearisation
  • peopleisation
  • peopleiser
  • peoplelisation
  • peoplemania
  • peoplemanie
  • peoplement
  • peopleologue
  • peoplephile
  • peoplerama
  • peopleries
  • peoplerisation
  • peoplette
  • peopleville
  • peopleziser
  • peoplilisé
  • peoplogie
  • peoplomat
  • peopolaire
  • peopolarisant
  • peopole
  • peopolisable
  • peopolisant
  • peopolisation
  • peopolisé
  • peopoliser
  • peopoliser (se)
  • peopolisme
  • peopologie
  • pipelette
  • pipelophage
  • pipeul
  • pipeulaire
  • pipeule
  • pipeulerie
  • pipeulisation
  • pipeulisé
  • pipeulisme
  • piplette
  • pipo
  • pipol
  • pipolaire
  • pipolariser (se)
  • pipolarité
  • pipole
  • pipôle
  • pipolerie
  • pipoleries
  • pipolesque
  • pipolette
  • pipolisable
  • pipolisant
  • pipolisation
  • pipolisé
  • pipoliser
  • pipoliser (se)
  • pipolisme
  • pipolistique
  • pilolite
  • pipologiquement
  • pipologue
  • pipos
  • repeopeliser
  • superpeople
  • ultrapeople
  • ultrapipolisé
  • auto-pipolisé
  • chasse-people
  • ciné-pipeulerie
  • économico-people
  • info-people
  • mini-pipole
  • pipeule-paparazzi
  • pipeulo-cathodique
  • pipolitique-fiction
  • pipolo-diplomatique
  • pipolo-intello
  • pipolo-médiatique
  • politico-pipolomédiatique
  • peoplelution
  • peopolitik
  • peopolitique
  • peopollywood
  • peopoloscope
  • pipeulitude
  • pipolice
  • pipolitique
  • pipolitude
Annexe 2 : Les modèles dérivatifs de people
Regroupement de quelques graphies et dérivés
people peoplelisation dépeoplariser
peopelisation peopelisé peopeliser peopelette
peopeule peopeulisé
peopole peopolisable peopolisant peopolisation peopolisé peopoliser
peopoliser (se)
peopolitique
peopolisme
peopologie
pipeul
pipeule
pipeulisation pipeulisé pipeulisme
pipeulitude
pipol
pipole
pipolisable pipolisant pipolisation pipolisé dépipoliser
pipoliser
pipoliser (se)
pipolitique
pipolitude
pipologue

Notes

[1] Ce sigle signifie « Français québécois et usage standard », nom d’un projet de recherche mené à l’Université de Sherbrooke (Québec) et dont l’objet principal consiste à rédiger un dictionnaire québécois de la langue française.

[2] Le mot néologicité existe depuis 1976, au moins. Il semble que la première attestation du terme soit due à Alain Rey. Il figure dans une note de l’article qu’il consacre à l’étude des concepts de « néologie » et de « néologisme ». La note dit : « Le néologue hardi emploierait ici néologicité » (cf. Rey 1976 : 10). [3] Deux autres graphies ont été repérées dans les dictionnaires. [4] Il est opportun de signaler que le filtre lexicographique était restreint à trois dictionnaires : le Petit Larousse illustré 1977 (1978), le Lexis (1975) et le Petit Robert (1978).

Petite bibliographie analytique terminologie et néologie

1. Présentation

Les notices bibliographiques sélectives rassemblées ici font suite à d’autres travaux du même ordre en terminologie et en néologie[1]. À la différence près toutefois, que les bibliographies antérieures étaient signalétiques tandis que celle-ci est analytique. Les fiches publiées dans cette revue, forment des versions élargies des résumés préparés dans le cadre d’une recherche d’une plus grande envergure menée par le GIRSTERM et portant sur l’élaboration d’une bibliographie fondamentale de la terminologie[2]; ce dernier ouvrage est destiné en priorité aux milieux qui s’éveillent aux nécessités de la structuration de projets nationaux de terminologie et de terminographie. À l’heure actuelle, plusieurs groupes de pays du Sud (Amérique du Sud, pays arabes et Afrique noire) sont touchés par de tels besoins d’outils documentaires et fonctionnels en terminologie.

Les vingt-cinq titres sélectionnés donnent un aperçu de quelques-unes des grandes constituantes de la terminologie. Certains sont déjà des classiques de cette jeune et dynamique discipline, d’autres sont en voie de conquérir leurs lettres de noblesse. Ensemble, ils tracent un parcours qui permet de scruter les aspects fondamentaux de la terminologie autrement que sur un plan superficiel : l’aménagement linguistique, les méthodes de recherche en terminologie et terminographie, la documentation légale, la lexicographie générale et terminologique, la normalisation, sans oublier le volet omniprésent de la néologie, dont toutes les facettes théoriques et pratiques sont illustrées à l’aide de textes de base. La moitié des ouvrages bibliographies traitent directement de la néologie, tandis que dans l’autre moitié, la néologie y occupe souvent une place privilégiée.

L’hétérogénéité, voire l’« hétéroclité », de cette petite bibliographie est bien volontaire. Quoique sélectives et extraites d’un ensemble plus vaste, les fiches analytiques tissent un solide réseau d’informations substantielles, dont la connaissance et la maîtrise sont impératives pour qui prétend voguer à l’aise dans le champ d’activité de la terminologie et de la néologie.

Ce court recueil bibliographique ne constitue pas une critique des ouvrages recensés, comme on en trouve dans les habituels comptes rendus de revues scientifiques. Il revêt la forme d’un résumé ou d’une description détaillée du contenu de chacun des écrits. Quelques commentaires didactiques parsèment parfois une fiche ou l’autre. Le soin est laissé à chaque lecteur ou consulteur de juger les textes qu’il lira. Certains impératifs ont guidé le choix des livres ou articles retenus, notamment, l’orientation résolument linguistique de la plupart d’entre eux au regard de la terminologie et la place prépondérante des préoccupations néologiques en terminologie.

Les titres sélectionnés couvrent une période de vingt ans, s’échelonnant donc depuis le moment de l’éclosion de la terminologie jusqu’à sa maturité récente. Le plus ancien remonte à 1962 et le plus contemporain date de 1982. La répartition par tranche temporelle est la suivante : 2 références pour la décennie 1960-1969; 16 références pour la décennie 1970-1979, 7 références pour la courte période entre 1980 et 1982.

Chaque notice forme un tout et regroupe trois types d’information :

  1. La référence bibliographique complète, accompagnée d’un numéro séquentiel.
  2. La description détaillée ou le résumé analytique du contenu de l’ouvrage.
  3. La liste alphabétique des auteurs ou collaborateurs, lorsqu’il s’agit d’un ouvrage collectif, comme par exemple, les actes de colloques, les mélanges, les périodiques.

Les matériaux bibliographiques recensés sont numérotés consécutivement et classés en ordre alphabétique des auteurs, des organismes responsables de leur publication ou des titres, selon ce qui convenait le mieux. L’ordre chronologique fut privilégié lorsque plus d’un texte avait été écrit par une même personne. Une liste de tous les auteurs et collaborateurs aux ouvrages collectifs suit la section des notices bibliographiques. Des renvois aux numéros séquentiels permettent de connaître ceux et celles qui ont participé aux ouvrages bibliographiés. On y voit apparaître quelques grands noms du Gotha terminologique.

Telle quelle, cette petite bibliographie analytique se veut un simple instrument de travail qui s’ajoute aux nombreux outils déjà disponibles. Ses objectifs primordiaux sont de mieux faire connaître et comprendre la terminologie et la néologie, qui puisent plusieurs de leurs racines essentielles au sein même de la linguistique, et de susciter des réflexions de plus en plus profondes sur ces aspects des sciences du langage.

Québec, le 20 août 1983

J.-C. B.

2. Bibliographie analytique

1. Actes du Colloque canadien sur les fondements d’une méthodologie générale de la recherche et de la normalisation en terminologie et en documentation, Ottawa, 16 au 18 février 1976, Édition du Bureau des traductions du Gouvernement canadien, Secrétariat d’État (1978), VI-343 p.

Ces pages regroupent les textes des exposés présentés lors d’un colloque tenu à Ottawa en 1976. Quoique les informations contenues dans ce recueil aient perdu quelque peu de leur actualité, elles n’en recèlent pas moins des vérités fondamentales, des réflexions de praticiens et de théoriciens et des indications méthodologiques utiles pour saisir l’essence de la terminologie. D’autant plus que ces actes montrent comment se sont mis en place des mécanismes de consultation en vue d’harmoniser les recherches terminologiques entre les deux grands organismes d’État qui, au Canada, sont chargés de la collecte, du traitement et de la diffusion des terminologies : la Direction

générale de la terminologie et de la documentation à Ottawa (Canada) et l’Office de la langue française au Québec. Étant donné les mandats impartis, chacun conserve cependant ses objectifs et ses méthodes spécifiques. Cette nouvelle version des Actes qui avait déjà paru à un nombre fort limité d’exemplaires, comporte le résumé des interventions ainsi que les textes des communications en français. Une version anglaise complète des Actes est également disponible.

Trois thèmes, comprenant chacun plusieurs exposés, ainsi qu’une conclusion en quatre volets forment ces Actes. Le thème d’ouverture porte sur la recherche terminologique (p. 41-226).

Un exposé explique les objectifs et définit la recherche terminologique, tandis que trois autres traitent respectivement de

la recherche terminologique à l’Office de la langue française, à la Direction générale de la terminologie et de la documentation et dans la grande entreprise privée ou parapublique. Le thème médian est consacré à la méthodologie de la normalisation terminologique (p. 229-263). Un exposé méthodologique envisage la question de la normalisation au gouvernement du Québec et un autre constitue un état de la question en ce qui regarde la méthodologie de la normalisation sur le plan international, avec au centre des explications, les recherches de l’ISO (Organisation internationale de normalisation). Le dernier thème développe les aspects documentaires de la recherche terminologique (p. 267-312). Le classement des données terminologiques et documentaires, la nécessité de définir des normes canadiennes pour les systèmes de classement des données documentaires ou encore quant à la valeur des sources documentaires, constituent les interventions de ce thème. La conclusion (p. 313-325) fait part de la formation d’un comité pour l’harmonisation des méthodes de la recherche terminologique, définit des principes directeurs en normalisation, rassemble les rapports des ateliers de discussion et propose la création d’une commission paritaire de coordination pour la normalisation terminologique et la mise en œuvre des ressources terminologiques.

Il faut signaler enfin qu’un résumé des trois jours de débat apparaît au début des Actes (p. 1-34).

Auteurs

R. Archimbaud, p. Auger, J.-C. Boulanger, R. Boutin-Quesnel, J.-C. Corbeil, R. Dubuc, J.-M. Fortin, F. Gauthier, F. Glaus, R. Harvey, N. Kerpan, J. Mercier, G. Rondeau, L.-J. Rousseau, Ph. Tessier.

2. Association française de terminologie (AFTERM), Terminologie 76. Actes du colloque international, Paris-La Défense, 15-18 juin 1976, Paris, La Maison du dictionnaire, 1977, p. V.

Trente-quatre communications, auxquelles il faut ajouter les exposés introductif et de synthèse, forment ces actes.

Sept thèmes sont dégagés : 1. politiques linguistiques et terminologie; 2. traduction et terminologie; 3. sciences, techniques et terminologie; 4. documentation et terminologie; 5. terminologie et linguistique; 6. les banques de terminologie; 7. les réseaux internationaux de terminologie.

Lors du premier thème, les politiciens québécois, canadiens et français se sont chargés des exposés préliminaires. Dans le second thème, les communications portent sur des problèmes lexicographiques, les dictionnaires automatiques et la terminologie dans les bureaux internationaux de traduction. Le troisième thème scrute les aspects de l’information scientifique et technique la normalisation, les industries chimiques et le Conseil international de la langue française. Le quatrième thème aborde des problèmes de lexicographie terminologique, de bibliographie et de thésaurus. Le cinquième thème concerne les rapports entre la lexicographie et la terminologie. Le sixième décrit les banques de données terminologiques de l’Office fédéral des langues (Allemagne), de Siemens, de l’Office de la langue française du Québec, de la Commission des communautés européennes à Luxembourg, d’Eurodicautom, de Normaterm (AFNOR), etc. Le septième thème examine les échanges terminologiques internationaux qui se font par l’intermédiaire des réseaux de normalisation, de documentation et d’experts.

À première vue, ces Actes forment une collection d’interventions qui peuvent paraître disparates. Cependant la gamme des sujets traités restitue un portrait général et fidèle de la terminologie telle qu’elle existait en 1976. Elle prenait alors une expansion de plus en plus internationale et son importance était de plus en plus reconnue par les pays, les États et les organismes nationaux et internationaux qui composent le monde moderne.

Auteurs

P. Agron, J.-A. Bachrach, K.E. Berner, B. De Bessé, M, Brugière, H. p. Brunold, F. Cestac, M.-C. Clerc, F. Cloutier, J. Courtin, H. Felber, M. Forget, S. Forgues, J.-M. Fortin, p. François, R. Frontard, R. Goffin, E. Grandjean, L. Guilbert, H. Joly, p.-É. Larose, J. Laurent, L. Lebel-Harou, Ph. le Quellec, J. Maniez, M. Mariée, J. Michel, M. Moureau, M. Paré, G. Pelletier, G. Pessis-Pasternak, A. Reichling, A. Rey, Ch. Scrivener, A. Sliosberg, A. Tchirikoff, G. Veillon, A. Hanez, L. Zareba.

3. Jean-Claude Corbeil, L’aménagement linguistique du Québec, coll. « Langue et société », numéro 3, Montréal, Guérin éditeur limitée, 1980, 154 p.

L’ALQ est le premier ouvrage de base en français qui fouille et explique en détail les rapports entre les questions de législation linguistique et la science linguistique elle-même. Les réflexions de l’auteur s’articulent autour du concept d’« aménagement » qui suppose des interventions de type linguistique tout autant que des interventions politiques diverses (législations, réglementations, etc.). Pour être efficaces et produire des résultats tangibles, ces interventions doivent être coordonnées et simultanées. En cinq chapitres très denses, l’auteur fait

l’analyse de la genèse, de l’émergence et du développement de la théorie et de la pratique de l’aménagement linguistique au Québec, en plus d’inscrire des prospectives pour toute la francophonie.

L’introduction (p. 7-11) explique les choix terminologiques de l’auteur. Celui-ci situe également son livre dans l’ensemble des réflexions et des travaux qu’il a entrepris et élaborés entre 1970 et 1977. C’est une tentative de systématiser ses recherches, de faire le point avant de poursuivre et de développer plus avant le concept qui lui tient à cœur. Le premier chapitre analyse la genèse de la situation linguistique du Québec à partir de 1760. L’auteur tire trois conséquences : l’évolution linguistique québécoise et celle de la France prennent des voies différentes; l’activité économique s’anglophonise et s’anglicise; les terminologies sont élaborées en anglais. Le deuxième chapitre (p. 31-66) détaille les causes de l’émergence et de la nécessité d’en arriver à un projet d’aménagement total au Québec. Les mouvements nationaux et nationalistes, les revendications des intellectuels, les Commissions Laurendeau-Dunton et Gendron et le renforcement de l’Office de la langue française dessinent le profil de cette émergence. La politisation du débat linguistique aboutit à la mise en place d’une stratégie réfléchie, globale et appliquée en matière de langue. Elle s’ordonne autour de concepts comme le bilinguisme, les fonctions sociales de la langue, les communications institutionnalisées et individualisées ainsi que la norme. Les solutions préconisées par le Québec pour répondre à chacune de ces questions font l’objet du chapitre trois (p. 67-96). La stratégie linguistique mise en place au Québec est analysée au chapitre quatre (p. 97-111). Celle-ci avait pour but de préciser et de modifier le statut des langues au Québec et de favoriser l’usage d’un français de qualité comme langue usuelle des Québécois. Le cinquième chapitre (p. 112-133) extrapole la stratégie et tente de dégager un modèle théorique pour la francophonie entière qui doit faire face â des problèmes de multilinguisme et de diversité des langues.

Ce livre lie la théorie à la pratique. Il explique, fouille, étudie la question linguistique québécoise dans ses rapports avec la politique et les législations linguistiques. Il permet de bien comprendre la situation linguistique et terminologique du Québec.

4. Marcel Diki-Kidiri, Hubert Joly et Colette Murcia, Guide de la néologie, Paris, Conseil international de la langue française, 1981, 65 p.

Le Guide de la néologie constitue une espèce de point final aux travaux du CILF dans le domaine des mots nouveaux. Le matériel lexical utilisé pour illustrer les réflexions contenues dans cet opuscule provient des 66 premiers numéros néologiques de la Clé des mots. Le but de l’ouvrage n’est pas de fournir des règles strictes en matière de créativité lexicale mais d’apporter des suggestions pratiques. Cela ne donne cependant pas à l’ouvrage une valeur didactique parfaite.

Le manuel est divisé en sept chapitres. Le premier chapitre esquisse les grandes lignes de la typologie de la néologie (de forme, de sens, d’emprunt). Elle sera détaillée au chapitre six. Le chapitre deux propose une règle d’or du travail en néologie; elle consiste à examiner les définitions d’une notion pour en extraire les éléments importants qui aideront à choisir une dénomination adéquate. La démarche illustrée est nettement onomasiologique. Le troisième chapitre porte sur l’orthographe des mots nouveaux. Il ne donne que des informations éparses sur la graphie des néologismes français ou empruntés. Tout le chapitre

quatre est fondé sur une étude réalisée en 1971 par la Banque de terminologie de l’Université de Montréal sur les critères de viabilité et de recevabilité d’un néologisme. Les termes software et hardware ont été utilisés pour appuyer l’étude. Le cinquième chapitre énumère et analyse six critères qui servent à reconnaître le degré d’appartenance linguistique d’un mot. Les travaux de néologie menés par le CILF entre 1973 et 1979 font l’objet du chapitre six. Le dernier chapitre est voué aux formants, c’est-à-dire aux éléments morphématiques ou lexicaux utilisés pour construire des néologismes.

Ce petit guide demeure un ouvrage modeste et élémentaire. Quelques chapitres ouvrent des voies d’analyse intéressantes à développer, comme par exemple la reconnaissance juridique du mot en français et celui de la productivité des formants. Dans un ouvrage qualifié de guide, l’absence de la moindre bibliographie est regrettable et reste à suppléer.

5. Jean Dubois, Étude sur la dérivation suffixale en français moderne et contemporain, Paris, Librairie Larousse, 1962, XI-118 p.

L’ouvrage comprend une introduction, un tableau des suffixes en français contemporain, un développement central sur les mouvements observés dans les suffixations et une conclusion générale. Une bibliographie de base ouvre le livre tandis qu’un index le termine.

Dans l’introduction, J. D. définit le suffixe, en décrit les fonctions variables (modificateur de classe, de la valeur d’emploi, indicateur lexical), en élabore le système qui apparaît comme une structure qui se définit par les relations entre les suffixes eux-mêmes et par leurs possibilités de combinaison avec une base. L’introduction s’achève par la présentation de la méthodologie générale utilisée pour conduire la recherche : principes et méthodes d’enquête. La brève période qui s’étend de 1900 à 1961 a été choisie afin d’éviter que n’interfèrent les phénomènes synchroniques et diachroniques.

Le tableau des suffixes du français contemporain qui sont disponibles a été dressé à partir de la classe du mot de base, du genre du mot suffixé, de la fonction du suffixe et de la classe du mot suffixé.

La grande section consacrée aux mouvements observés dans les suffixations se subdivise en cinq parties : 1. le mouvement

général, qui est analysé à l’aide de la comparaison de deux éditions du Petit Larousse (1906 et 1961); 2. l’observation des dispositions et des régressions dans le système des suffixes; 3. l’apparition de nouvelles suffixations et leur intégration dans le système de la langue, en particulier les suffixes terminologiques et étrangers; 4. les différenciations secondaires et les mouvements entre suffixes; 5. l’étude d’ensemble des mouvements observés dans des lexiques spécialisés : agriculture (machines agricoles), instruments de prothèse et de chirurgie, industrie pétrolière, anesthésie.

Dans la conclusion générale en six points, Dubois montre d’abord que le mouvement de la langue, l’évolution constante de la langue répond par sa fonction dénominatrice aux besoins nouveaux de communication et que le rythme de ce mouvement varie selon qu’il s’agit de lexiques spécifiques ou du vocabulaire fondamental. Puis il élabore sa pensée sur le mouvement de la structure suffixale elle-même. La suffixation évolue avec l’ensemble de la langue. Lorsque celle-ci change, ses aspects spécifiques en subissent des répercussions. En troisième lieu il discute de la complexité du système synchronique des suffixes : leurs corrélations, leurs rapports (linéaire simple, différenciations, structures superposées, structures syntagmatiques). Viennent ensuite quelques considérations à propos des lexiques spécifiques et leur rôle dans l’évolution du système général. Le cinquième point porte sur l’évolution du système général lui-même, dans lequel les modifications peuvent revêtir un aspect quantitatif ou qualitatif. Enfin, apparaît une esquisse de la théorie de la suffixation dans laquelle il est question de la complémentarité des distributions et de la fonction linguistique fondamentale de la suffixation.

Un appendice fournit la liste des mots classés par suffixe dans les deux éditions du Petit Larousse utilisées pour la recherche.

6. Jean Dubois, Les problèmes du vocabulaire technique, in Cahiers de lexicologie, no 9, 1966-II, p. 103-112.

Cet article propose un examen des travaux de Louis Guilbert, en particulier de ses deux thèses : Formation du vocabulaire de l’aviation (1965) et Enquête linguistique sur le vocabulaire de l’astronautique à travers la presse d’information à l’occasion de cinq exploits de cosmonautes (1967). L’auteur étudie l’apport guilbertien à la sociolinguistique, à la linguistique diachronique, à la linguistique synchronique et à la linguistique générale.

Dubois discute d’abord de la problématique des modèles morphologiques et syntaxiques, au sens de la grammaire transformationnelle, qui différencient la langue terminologique de la langue générale. Le système de la dénomination, les rapports entre le travail comme activité créatrice et la langue technique sont évoqués brièvement. Une comparaison est également faite entre l’organisation du lexique et la structure des objets du monde réel. Cela permet de situer le lexique dans le cadre de rapports qui relèvent des analyses componentielles et des définitions conjonctives.

Une autre partie de l’article étudie les contacts entre deux ou plusieurs microlangues fonctionnelles, en l’occurrence ici, l’aéronautique et l’astronautique. À cette occasion, deux problèmes sociolinguistiques sont soulevés : 1. celui des conditions qui amènent en contact diverses techniques et qui débouchent sur la description d’une activité nouvelle (plan socioculturel); 2. celui de la notion de « langue de prestige », qui correspond en fait à une technique à laquelle une nouvelle activité emprunte ses termes. Ces considérations laissent apercevoir les conditions qui président à la genèse d’un vocabulaire technique : les termes marqués, qui correspondent à la néologie sémantique, de transfert, et les termes démarqués, qui correspondent à la néologie lexématique, permettent de créer un langage technique nouveau.

L’auteur montre ensuite comment le volume de communication participe à la stabilisation du lexique, sans minimiser pour autant le mouvement naturel de celui-ci. L’autonomisation d’un lexique spécialisé a lieu au moment où les ambiguïtés à propos de la lexicalisation des syntagmes disparaissent, au moment où plusieurs sous-ensembles lexicaux jusque-là distincts sont réunis et au moment de la réduction synonymique et polysémique. Les procédés variés de dénomination prennent alors toute leur valeur (néologie formelle, transfert, paraphrase). Ils sont passés en revue dans le cadre d’une tentative d’identifier les caractéristiques formelles qui définissent des ensembles lexicaux. Par ailleurs, Dubois identifie deux types de contraintes à la création linguistique : d’une part, la structure linguistique impose ses modèles; d’autre part, la structure perceptive impose des conditions qui font que l’objet est perçu comme une somme de différences.

L’article s’achève par des considérations sur la banalisation d’un lexique spécialisé, c’est-à-dire l’intégration plus ou moins complète d’une langue technique à la langue générale, et des remarques sur le processus de traduction en ce qui regarde les domaines traités par Louis Guilbert. Le triangle français/anglais/russe fait l’objet de ces observations.

7. Jean Dubois et Claude Dubois, Introduction à la lexicographie : le dictionnaire, coll. « Langue et langage », Paris, Librairie Larousse, 1971, 224 p.

Ce livre fondamental en lexicographie est dû à deux des principaux responsables des encyclopédies et dictionnaires laroussiens. Douze chapitres sont consacrés au fonctionnement même du dictionnaire ainsi qu’à l’objet culturel qu’il représente pour la société. Un treizième chapitre traite du dictionnaire en tant que source d’études linguistiques. Les douze premiers chapitres peuvent être divisés en trois sous-ensembles qui scrutent des aspects différents, tels l’objet dictionnaire, l’article lexicographique, les rapports du dictionnaire avec la société.

Trois chapitres (p. 7-38) sont l’occasion de situer le dictionnaire dans l’ensemble des objets manufacturés destinés à répondre à des exigences d’information et de communication, de suivre les étapes présidant à la confection d’un dictionnaire, y compris l’établissement d’un plan préalable à l’élaboration proprement dite, et d’analyser les rapports entre dictionnaire et bilinguisme. Sept chapitres (p. 39-98) expliquent à tour de rôle un aspect particulier du discours lexicographique. Ainsi, l’énoncé lexicographique, le discours pédagogique du dictionnaire, les entrées, les problèmes d’homonymie et de polysémie, la définition, la description lexicographique de la langue font successivement l’objet d’une description pratique et d’une explication théorique à partir des grands courants de la linguistique. Enfin, le troisième bloc comprend deux chapitres (p. 99-109) qui s’intéressent respectivement à la norme culturelle que doit idéalement décrire le dictionnaire et aux rapports entre le dictionnaire et l’histoire. Celle-ci doit être intégrée au discours lexicographique dans la perspective de son fonctionnement synchronique puisque les dictionnaires de langue sont tenus de faire une description synchronique de la langue. Le lexicographe analyse alors l’histoire comme un écart.

Le chapitre treize (p. 111-206) contient trois contributions déjà publiées ailleurs par Jean Dubois lui-même ou avec la collaboration d’autres linguistes. Un premier texte important, et toujours d’actualité, aborde la question du mouvement général du vocabulaire français durant la période 1949-1960 d’après l’étude de deux éditions du Petit Larousse. Le second texte est une étude remaniée du mouvement observé dans les suffixations en français contemporain, l’analyse étant effectuée en partie à l’aide du Petit Larousse. La troisième contribution est une étude remaniée et augmentée sur les couches diachroniques du vocabulaire français d’après les données d’un dictionnaire étymologique.

Une importante bibliographie sur la lexicographie clôt le livre.

8. Louis Guilbert, Peut-on définir un concept de norme lexicale?, in Langue française, no 16, décembre 1972, p. 29-48.

Cet article est composé de quatre parties où l’on distingue la norme lexicale et la norme grammaticale en considérant à la fois l’utilisation et la création des unités lexicales.

La première partie pose la problématique de la définition de la norme lexicale. Aussi, l’auteur met-il en parallèle la norme grammaticale, qui se perçoit aisément et se définit d’une manière relativement simple, et la norme lexicale, qui reste à définir. S’appuyant sur la théorie générativiste, Guilbert rappelle que le code grammatical est constitué par un nombre fini de règles, dont l’application permet de produire un nombre infini de phrases, tandis que dans le lexique, il est quasi impossible de recenser le nombre total des unités lexicales. Cela explique aussi que la grammaire évolue lentement, que ses transformations soient lentes, alors que le lexique subit des transformations rapides en raison de la liaison constante entre l’évolution du monde et celle de la langue. En outre, théoriquement, le lexique est une affaire individuelle et la grammaire est une affaire collective en termes de production de nouveaux mots ou de nouvelles règles. Mais on sait qu’en pratique il en va autrement, puisque la norme sociale vient exercer un contrôle qui constitue un frein contre les déviations possibles du système.

La deuxième partie aborde la relation créativité/usage/norme. La valeur linguistique du concept de « norme » est mise en rapport avec l’usage, la créativité langagière ou encore avec l’activité du langage à travers différentes conceptions de la créativité : celles de Saussure (langue/parole), Hjelmslev (structure de la langue) et Chomsky (compétence/performance). Ces théories excluent de leur champ le concept de « norme » pour ne retenir que l’acte linguistique soumis à l’usage des règles. Guilbert explique ensuite comment la norme peut servir à régulariser le changement linguistique. La masse parlante est à l’origine du changement et c’est elle qui décide de l’évolution de la langue et, par conséquent, elle entérine les déviations pour en faire la nouvelle norme, ces interventions devenant créatrices. Le changement se produit donc dans la parole, et plus précisément dans le lexique. À noter que le concept de « norme » se confond avec celui de « créativité » pour signifier le fonctionnement de la langue. Il ne s’agit pas de restreindre la potentialité d’enrichissement et de changement de la langue.

La troisième partie traite de l’unité lexicale, formant de base commun à toutes les théories et qui s’impose comme unité fonctionnelle du langage qui est porteur d’une charge sociale. Créativité et norme lexicales sont donc développées. D’abord, le mot dans ses rapports avec : le lexique, les niveaux de langue, les niveaux socioprofessionnels. L. G. évoque les difficultés rencontrées pour définir le lexique, lui-même régi par deux normes : la norme linguistique et la norme sociale. En ce qui regarde la norme linguistique, l’auteur expose les règles de la création néologique (formelle et sémantique) qui forment ni plus ni moins qu’une norme de création. La nécessité linguistique de la dénomination nouvelle existe, il faut trouver les moyens pour en faciliter l’application et le développement.

Pour ce qui est de la norme sociale, elle se manifeste par une volonté d’uniformiser la communication. Le recours à la normalisation apparaît donc dans les règles d’orthographe, de prononciation, de grammaire édictées par la société. Le dictionnaire représente, quant à lui, le lien normalisateur par excellence, même si par essence, là n’est pas sa vocation; celle-ci consiste plutôt à décrire le lexique, même si le choix des mots et des significations reste soumis à des idéologies sociales variées. La boucle est ensuite complétée par la mise en relation de la norme (sociale et linguistique) avec l’usage.

La dernière partie est centrée sur les rapports entre norme lexicale et purisme lexical. L’action contradictoire des forces de conservation et des forces de novation crée des luttes permanentes entre les tenants de chaque partie. Le purisme considère la néologie comme attentatoire à l’ordre établi; il postule la prééminence de ce qui a été au détriment de ce qui se crée. Ce conservatisme linguistique maintient la langue dans les limites rigides de la tradition. Aujourd’hui, on assiste à des changements prometteurs à ce sujet. L’évolution de la conception de la norme lexicale est indissolublement liée aux transformations de la société. Aussi une définition officielle de la néologie se dessine-t-e1le dans ce contexte évolutif et elle est rattachée au développement social et idéologique du monde.

9. Louis Guilbert, Discours, lexique, dictionnaire, in Meta, vol. 18, nos 1-2, mars-juin 1973 , p. 201-224. (= Actes du deuxième colloque international de linguistique et de traduction, Montréal, 4-7 octobre 1972.)

Cet article est une réflexion fondée sur le mot, unité fondamentale du fonctionnement du langage. À l’aide de ce paramètre, l’auteur analyse certains aspects du rapport entre la phrase et les éléments du lexique. Les conclusions qui ressortent sont axées sur la description du lexique sous son angle lexicographique, la fabrication du dictionnaire.

Guilbert pose d’abord la problématique du mot en recourant à une définition opérationnelle empruntée à Meillet : le mot est une « tranche sonore douée d’une fonction syntaxique et pauvre de sens ». Il critique cette définition du mot à la lumière de la syntaxe et du lexique. Il propose de définir ce qu’est l’unité lexicale en tant qu’élément de formation de la phrase, même si le terme mot est conservé pour désigner le concept discuté.

La théorie de la grammaire générative et transformationnelle sert de creuset pour effectuer cette opération définitoire.

Dans cette théorie, le mot est appelé morphème lexical. Ce morphème peut subir des transformations variées qui constituent ses facultés de combinaison. Ces réalisations ne peuvent cependant être conçues en dehors de la facette sémantique. L’auteur détaille les raisons qui font que le morphème lexical fonctionne comme base de dérivations multiples tout en créant des séries différenciées sémantiquement. La classe syntaxique et l’homogénéité sémantique confèrent au morphème l’aptitude à générer des séries lexicales.

Puis L. G. examine la relation entre le morphème et le sémème et les composantes de ce dernier, les sèmes. L’analyse transformationnelle est expliquée à partir de la fonction de signification du mot et de l’autonomie fonctionnelle du sémème dans le langage par rapport au morphème lui-même.

Une autre partie de l’article aborde le mot référentiel et sa description. Celui-ci correspond ni plus ni moins au terme spécialisé. Il désigne des concepts ou des réalités concrètes du monde. Il a donc une fonction essentielle de dénomination. Guilbert donne les raisons des transformations et de la polyvalence du mot référentiel, de même qu’il explique ses relations avec le sémème du morphème lexical ordinaire. Cette partie sur la problématique du mot s’achève par l’examen des rapports entre le mot et les différents types de discours des locuteurs.

Le mot en devenant une unité de discours cesse d’être une unité disponible parmi l’ensemble du lexique. Il devient un élément réalisé par un individu. C’est le principe de l’opposition compétence/performance, bien connu des générativistes.

Enfin, l’auteur scrute le mot en tant que signe métalinguistique, comme un élément lexical donnant lieu à une interprétation linguistique du langage produit. Les mots en tant que signes métalinguistiques abondent chaque fois qu’un locuteur produit un discours à propos d’un autre discours, comme c’est souvent le cas en enseignement du français, en critique littéraire, etc. L. G. aborde également cette question sous l’angle lexicographique de la transformation d’un mot linguistique en mot métalinguistique lors des diverses opérations conduisant à l’élaboration d’un dictionnaire, de même que sous l’aspect de l’étude scientifique de la linguistique, c’est-à-dire comme une branche de la linguistique.

Une incursion est également faite du côté des grands axes de la productivité lexicale. Dans cette section, le linguiste reprend les grandes lignes de l’analyse effectuée auparavant et il les applique aux processus néologiques (affixation, composition), tant en langue générale qu’en terminologie. L’article est clos par un examen des rapports entre le dictionnaire et la norme. Différents types de dictionnaires sont évoqués, de même que la fonction sociolinguistique du dictionnaire de langue qui, malgré ses visées descriptives, contribue à dégager une norme relative au fonctionnement du lexique de la langue. Cette norme sociale et culturelle est issue de la vision que la classe dominante possède du lexique de la langue d’une communauté.

Une courte discussion suit le texte proprement dit de Louis Guilbert (p. 222-224).

10. Louis Guilbert, La créativité lexicale, coll. « Langue et langage », Larousse Université, Paris, Librairie Larousse, 1975, 288 p.

Ce livre présente dans un langage accessible une réflexion théorique poussée sur le mouvement de renouvellement du lexique considéré sous l’angle de la néologie. La perspective générativiste chère à L. G. sert encore de référence théorique pour donner une explication pertinente de la génération de la phrase et de la génération des unités lexicales. L’approche chomskienne permet de lier la création lexicale à la formation des phrases, le modèle phrastique constituant la réalité de la communication. L’ouvrage se veut une contribution à la réflexion sur les principaux problèmes de la création lexicale. On retrouvera donc dans ce livre les grandes préoccupations guilbertiennes : lexique et discours sociaux, dictionnaire et lexicographie, néologie, etc.

Deux parties composent l’ouvrage : la néologie (p. 13-102) et la dérivation (p.103-278). Une bibliographie bien étoffée termine le livre (p. 281-285).

Dans la section consacrée à la néologie, l’auteur décrit le mouvement linguistique et dresse une typologie très détaillée de la néologie. Le changement lexical naît indiscutablement des relations nouvelles qui s’établissent entre des signifiants et des signifiés en référence à des éléments du monde sensible : choses, créations, pensées nouvelles. Le lexique change par nécessité d’évolution du monde et du besoin de communiquer toute nouvelle connaissance. Les facteurs de mutabilité, le rapport mutabilité et performance du système linguistique, le rapport entre changement linguistique et structure sociale, la relation créativité/usage/norme et les domaines du changement (phonématique, grammaire) forment l’ossature de ce sous-chapitre. La création lexicale proprement dite est ensuite expliquée dans des perspectives diachronique, synchronique et lexicographique avant d’être mise en relation avec le locuteur lui-même : compétence, jugement en face de la néologie. L’acceptabilité du néologisme est ensuite développée sur le plan de la norme sociale dans le lexique et sur le plan de l’idéologie lexicale.

La typologie des néologismes reprend sous une forme très détaillée les grands axes de la créativité linguistique : néologie phonologique, néologie sémantique, néologie par emprunt et néologie syntagmatique. La néologie formelle fait l’objet à elle seule de la seconde partie du livre.

La seconde section est réservée à la dérivation lexicale qui est scrutée sous toutes ses coutures. L. G. pose d’abord la problématique du mot et de la dérivation : le mot-signe, le mot et la théorie structuraliste, le mot dans la perspective générativiste. Il se penche ensuite sur l’élément commun aux dérivés d’une même famille, la base lexicale, avant d’étudier les différents aspects des paradigmes dérivationnels. Les relations paradigmatiques du lexique, la définition du paradigme dérivationnel et ses problèmes théoriques et pratiques, les contraintes qui limitent le développement d’un paradigme et les caractères de productivité de celui-ci constituent ce sous-chapitre de la dérivation. La syntagmatique lexicale est à son tour soumise à la discussion. Elle comporte deux aspects : un aspect simple, c’est-à-dire la dérivation affixale (préfixale et suffixale) et la composition, telles qu’elles sont habituellement connues; un aspect complexe, c’est-à-dire la composition synaptique ou encore ce que l’on appelle en terminologie le syntagme. L. G. explique donc sa position en regard de la dérivation syntagmatique.

11. Louis Guilbert, Terminologie et linguistique, in Essai de définition de la terminologie. Actes du Colloque international de terminologie, Lac-Delage (Québec), 5 au 8 octobre 1975, Québec, Régie de la langue française, Éditeur officiel du Québec, août 1976, p. 13-26.

Quatre parties composent cet article.

La première partie étudie la terminologie en tant qu’ensemble de termes et qu’ensemble de démarches théoriques dans ses rapports avec la linguistique. Les trois volets examinés sont : 1. la dénomination et le signe linguistique alors que l’auteur met le signe en relation avec les réalités du monde; 2. la liaison entre la formation conceptuelle et l’expression linguistique où il s’agit de voir comment la conceptualisation est préalable à l’acte de dénomination. L’auteur entre alors dans le domaine philosophique concernant la connaissance du monde et les rapports de la logique avec le langage; 3. la relation entre le nom et le référent. Le langage ayant une fonction sociale, il sert de moyen de communication et de liaison avec les modalités d’action sur le monde. La dénomination se réalise donc en tenant compte des facteurs sociaux et civilisationnels.

La terminologie dans ses rapports avec le processus discursif fait l’objet de la seconde partie. Un certain nombre de relations que la terminologie entretient avec des notions de linguistique sont esquissées. Ces discours, qui ont un arrière-plan générativiste chez Guilbert, ont pour but de cerner la signification de l’unité terminologique. Ce sont les discours relatifs au processus de communication, à la syntaxe, à l’énoncé, c’est-à-dire à la possibilité pour le terminologisme de structurer des phrases, à la paraphrase, qui permet de reconnaître la transition entre le sens d’un texte et la dénomination qui a revêtu la forme d’une unité terminologique, et enfin à la traduction, à propos de laquelle l’auteur rappelle fort justement le problème de l’allomorphisme ou du découpage différent de la réalité selon les langues en présence.

La troisième partie scrute les aspects idéologiques de la terminologie. Même dans ce domaine, il existe des prises de conscience déterminant des comportements en face de la technologie et de la science. Ainsi, le marxisme qui met de l’avant les forces de production. L’acte de dénomination recèle donc, en plus de ses fonctions habituelles (énumération, classification, nomenclature), des fonctions cognitive, documentaire, néologique, juridique, publicitaire et nationale ou communautaire. Des motivations de communication permettent de les discerner selon les nécessités. La terminologie est aussi liée à l’idéologie de la langue. Elle entre incontestablement dans le domaine de la politique linguistique, comme le montrent les réactions à l’emprunt, la normalisation, la créativité lexicale, l’aménagement linguistique et terminologique.

Dans la dernière partie, l’auteur s’intéresse aux rapports entre la terminologie et la lexicographie. Il définit quelques principes différentiateurs entre la lexicographie générale et la lexicographie spécialisée. La relation entre le terme et la notion, le traitement méta1inguistique dans un cas et la description notionnelle intégrale dans l’autre, les classements alphabétique ou systématique, la prééminence de l’information à propos de l’objet plutôt que sur la fonction linguistique du mot, constituent quelques différences notables. Nonobstant ces distinctions, Guilbert rappelle que même en terminologie, l’énoncé linguistique demeure le lieu de transmission de l’information syntaxique, sémantique et fonctionnelle dans le langage, le terminologisme étant malgré tout un signe linguistique.

Ce texte a également paru dans Textes choisis de terminologie. I. Fondements théoriques de la terminologie, GIRSTERM 1981, p. 199-219.

12. Louis Guilbert, La relation entre l’aspect terminologique et l’aspect linguistique du mot, in Actes du premier Symposium d’Infoterm, Vienne, du 9 au 11 avril 1975, Coopération internationale en terminologie, Infoterm Series, no 3, Verlag Dokumentation, München, 1976, p. 242-249.

L’auteur pose ici le problème de la spécificité de l’unité terminologique par rapport à l’unité de lexique en général. Cette formulation amène L. G. à proposer le néologisme terminologisme pour désigner l’unité spécifique relevant de la terminologie.

Trois parties composent l’article : 1. la spécificité du terminologisme; 2. la perspective terminologique et la néologie; 3. les modes de création terminologique.

La spécificité du terminologisme réside dans son mode de signification monosémique. La plupart sont des substantifs dont les définitions consistent à les situer dans une classe d’objets, à énumérer les éléments constituants, à en décrire l’aspect et à indiquer leur destination. Le terminologisme est donc en relation univoque avec la chose désignée, ce qui tend à limiter la synonymie. La fonction d’énumération ou de classification ne le rend pas dépendant de la fréquence d’emploi.

L’augmentation des objets du monde entraîne des besoins lexicaux nouveaux et constants. Par ailleurs, la généralisation et la spécialisation apparaissent comme un double mouvement du lexique qui explique également le recours néologique. Quoique indispensable, le recours linguistique ne suffit pas; il doit prendre appui sur la connaissance directe de l’objet par le technicien ou le scientifique.

La création terminologique proprement dite obéit quant à elle à des modèles issus du système général, modèles déjà éprouvés. Ainsi, il n’existe pas de nouvelle combinaison phonique. Sur le strict plan lexical, le terminologisme peut provenir de bases toponymiques ou patronymiques, il peut utiliser des suffixes revêtant des aspects particuliers en terminologie, il peut provenir de deux types de composition : la syntagmatisation analytique (navigation aérienne) et la syntagmatisation synthétique (aéroport) , il peut user de la siglaison ou de l’acronymie, enfin, il peut importer des formes linguistiques allogènes, les emprunts.

Ce texte de Louis Guilbert a déjà été publié dans Lebende Sprachen, volume 20, novembre-décembre 1975/6, p. 173-176 (sous le titre : Aspect terminologique et linguistique du mot) et dans Textes choisis de terminologie, I. Fondements théoriques de la terminologie, GIRSTERM, 1981, p. 185-197.

13. Louis-Edmond Hamelin, De la néologie en géographie, exemples québécois, in Cahiers de géographie de Québec, vol. 19, no 48, décembre 1975, p. 429-459.

Entièrement centré sur un seul domaine spécialisé du savoir, celui de la géographie, et orienté vers un seul espace géolinguistique, celui du Québec, ce texte comprend deux parties. L’auteur rappelle d’abord des notions générales de néologie; en second lieu, il évoque les principaux procédés néologiques à l’aide d’exemples présentés en tableaux synoptiques. À la fin de l’article, apparaît un index alphabétique de la plupart des formes lexicales données en exemple.

Lorsqu’il rappelle les notions de base en néologie, L.-E. Hamelin discute également du terme néologie selon quatre points de vue : 1. son sens limité; 2. le sens de l’élément suffixal -logie; 3. la composition du terme; 4. la confusion entre la création et l’étude des mots nouveaux. Il suggère de remplacer néologie et sa famille lexicale par néonymie et ses dérivés. Il est sans doute l’un des premiers à avoir fait cette suggestion. La définition du concept de « néologie » est suivie d’une suite de remarques sur la nécessité des néologismes. De nombreux exemples d’application étayent les observations de l’auteur. Il évoque aussi le besoin d’édicter des règles de procédure, une stratégie de l’acte de désignation, reprenant en cela des objectifs énoncés par plusieurs linguistes et terminologues. Les principales qualités requises d’un néologisme sont ensuite énumérées : adaptabilité graphique, sémantique, phonétique et insertion dans la langue.

La seconde partie reprend à l’aide d’une pléthore d’exemples (plus de 300) tirées de la géographie québécoise et canadienne, les grands procédés néonymiques : dérivation, composition, influx sémantique, modification graphique, numérotation, emprunt, création sans base (ex nihilo).

Cet exposé sur la néologie géographique est le fait d’un praticien constamment confronté aux lacunes lexicales qu’il faut combler en recourant aux désignations nouvelles. L’auteur soulève par ailleurs le délicat problème du rapport entre la création lexicale générale en français et les spécificités régionales, en l’occurrence ici, celles du Québec. Il souligne que pour l’État québécois le recours à la néologie constitue un élément majeur pour réaliser l’aménagement linguistique. Il est ensuite facile d’extrapoler cette démonstration.

14. Rostislav Kocourek, La langue française de la technique et de la science, Wiesbaden, Oscar Brandstetter Verlag GMBH & Co. KG, 1982, 262 p.

Ce livre apparaît dès l’abord comme l’un des premiers écrits qui étudie l’ensemble de la théorie de la terminologie. Après l’ère des descriptions méthodologiques et des travaux divers ainsi que celle des panoramas des « écoles terminologiques », l’ère des ouvrages de réflexions approfondies s’instaure. Le titre même du livre montre bien la généralisation et la place importante de la terminologie parmi les autres sciences du langage.

La problématique terminologique du français est examinée en cinq chapitres d’inégales longueurs. Le livre commence (p. 11-32) par délimiter la langue de spécialité en scrutant ses aspects sémiotique, linguistique et fonctionnel. L’auteur trace ensuite les variations et identifie les dichotomies du langage terminologique avant d’en esquisser les caractéristiques sommaires. Au chapitre deux (p. 33-85), ce sont les spécificités linguistiques de la langue technique et scientifique qui sont envisagées. Ces caractères concernent surtout la cohérence textuelle, la condensation syntaxique, le mode impersonnel des phrases, la nominalisation, la précision des termes et les ressources graphiques. R.K. montre aussi que les grammaires traditionnelles excluent ou négligent cette part importante du fonctionnement langagier. Le troisième chapitre (p. 86-157) est réservé à l’étude proprement lexicologique des termes. Cette partie occupe à elle seule près du tiers du livre. La formation et la signification des termes forment les deux pôles du chapitre. Un long développement sur la néologie analyse les principaux procédés morphologiques et sémantiques de la créativité lexicale terminologique. Le cas échéant, des typologies illustrent les possibilités de création. Le chapitre quatre (p. 158-179) porte sur la structure terminologique, c’est-à-dire qu’il étudie les concepts fondamentaux inhérents à la recherche terminologique, tels la définition, la synonymie, les champs lexicaux et sémantiques, les systèmes notionnels et les aspects syntagmatiques. Le dernier chapitre (p. 180-204) est centré sur les applications et les perspectives de la terminologie. L’enseignement, la traduction et la normalisation font l’objet d’incursions comparatives avec la terminologie. Une indispensable bibliographie (p. 207-234) de quelques centaines de titres permettra aux chercheurs de cheminer dans les méandres terminologiques. Le livre s’achève par un index thématique.

Ce livre donne véritablement ses lettres de noblesse à la terminologie en la faisant sortir de ses ornières traditionnelles. Les aspects théoriques et pragmatiques des langues techniques et scientifiques sont ainsi structurés et replacés dans le grand jeu linguistique. L’emploi multiple d’exemples empruntés à une panoplie de textes spécialisés respecte l’un des principes fondamentaux de la terminologie qui, sous peine de sécheresse, ne peut s’observer que dans son milieu de fonctionnement naturel.

15. Ahmed Lakhdar-Ghazal, Méthodologie générale de l’arabisation de niveau, Rabat (Maroc), Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA), 1976, 120 p.

Deux parties, ainsi qu’une conclusion, forment l’armature de cet opuscule consacré à l’arabisation linguistique du Maroc c’est-à-dire à la substitution de la langue nationale au français qui constitue la langue étrangère dans ce pays. Le livre veut démontrer d’abord comment la langue arabe peut exprimer les réalités contemporaines avec la même efficacité que le français et ensuite établir que les modes de transmission et de diffusion de l’arabe soutiennent adéquatement la comparaison avec la langue étrangère.

La première partie expose les problèmes de l’arabisation qui sont subdivisés en deux catégories : les éléments théoriques de la terminologie en langue arabe et les questions relatives à la transmission de la langue. La situation de bilinguisme dans les pays arabes a posé la problématique de l’arabisation sous l’angle de la traduction avant tout, ce qui a permis d’identifier dans toute leur ampleur les difficultés terminologiques. Les outils de traduction existants sont évoqués d’abord les ouvrages bilingues qui partent de l’arabe; enfin les ouvrages monolingues arabes. La terminologie dans les dictionnaires (hétéronymes, synonymes, facteurs de perturbation de la terminologie) et les lacunes de la terminologie permettent des incursions et des explications sur l’emprunt et la nécessité de la néologie en langue arabe. Ces observations expliquent en grande partie les raisons du retard terminologique des pays arabes. Les problèmes de la transmission de la langue arabe se résument surtout aux difficultés d’assurer un enseignement efficace et aux carences constatées dans la diffusion de l’imprimé.

La deuxième partie développe en trois points les principes généraux de la méthodologie préconisée par l’IERA pour réaliser l’arabisation. Premièrement, le potentiel linguistique de l’arabe est exploré sur le plan terminologique et à partir des possibilités fondamentales de la langue arabe. Puis, la stratégie de la mise en ordre du lexique est passée en revue et fondée sur la recherche lexicologique et l’exploitation lexicographique. Enfin, une esquisse d’une méthode de travail en néologie est tracée; elle est accompagnée d’une typologie de la néologie.

La conclusion de cette étude sur l’arabisation linguistique du Maroc s’articule autour de la réforme indispensable de l’imprimerie (écriture et suggestion d’un nouveau système) et de la nécessité de développer des relations extérieures, c’est-à-dire d’établir et d’entretenir des contacts avec d’autres partenaires du monde arabe et avec tous ceux qui sont convaincus qu’il est préférable d’accéder à la connaissance par le moyen de sa propre langue.

16. Néologie et lexicologie. Hommage à Louis Guilbert, coll. « Langue et langage », Paris, Librairie Larousse, 1979, 224 p.

Précédé d’une bibliographie des travaux de Louis Guilbert, ce collectif réunit 21 études portant sur d’importants problèmes du lexique. Les hommages sont articulés autour des deux axes majeurs des recherches lexicologiques récentes que sont la néologie lexicale et la sociolinguistique. Les contributions qui intéressent la néologie s’orientent autour des mécanismes de la créativité lexicale, de l’intégration graphique des mots nouveaux, des critères de reconnaissance des néologismes terminologiques, de la néologie dans ses rapports avec l’idéologie, des pouvoirs néologiques de la métonymie ainsi que du fonctionnement réel de la néologie dans une langue terminologique comme l’informatique. Les préoccupations sociolinguistiques sont au centre des articles qui explorent le discours et la pensée politiques, le discours syndical enseignant et la compétence lexicale. Les réflexions portant sur la phrase et le syntagme dérivationnel collent davantage à la linguistique théorique. Les notions de dérivation affixale (suffixe -itude et motivation préfixale), de microsociolinguistique dialectale, de littérature, de linguistique historique et de lexicographie complètent le tableau des recherches lexicologiques présentées dans ce livre.

Néologie et lexicologie est un ouvrage de recherche qui indique des directions variées et qui trace des chemins pour ceux qui cherchent à bien comprendre et à bien maîtriser les mécanismes fondamentaux et multidirectionnels de la néologie. Des aspects les plus littéraires aux plus linguistiques, des plus théoriques aux plus pratiques, des plus généraux aux plus terminologiques, chacune des voies de la néologie est scrutée selon des points de vue polyvalents et complémentaires. Aucun d’entre eux n’offre de solution définitive; aucun non plus n’est l’antagonisme de l’autre. Le livre regroupe des contributions qui montrent hors de tout doute qu’il n’y a pas de néologie lexicale viable hors des contextes multiformes de la société. Tous les discours, qu’ils soient politique, social, professionnel, dialectal, etc., sont interrogés par une brochette de contributeurs dont les expériences plurielles les rendent aptes à s’approprier chacun à leur manière un fragment de la néologie et de la lexicologie afin de répondre à des questions essentielles ou encore d’en poser d’autres tout aussi fondamentales. Ces contributions gravitent autour de la linguistique sociale; elles forment un corps de doctrines issu de mains distinctes mais qui verse au dossier de la néologie un ensemble de témoignages cohérents. Somme toute, une suite d’événements linguistiques qui postulent un discours sur le lexique.

Auteurs

R. Adda, J. Bastuji, K. Bochmann, H. Bonnard, J.-C. Boulanger, J. Bourquin, N. Catach, J.-P. Colin, Ph. Dresco, J.-L. Fossat, B. Gardin, A. Geoffroy, M. Giuglio, L. Guespin, J. Heslot, J.-P. Leduc-Adine, G. Lefèvre, Ch. Marcellesi, J.-B. Marcellesi, M.-F. Mortureux, A. Pétroff, J. Peytard, C. Robine, M. Tournier, R.-L. Wagner.

17. La néologie lexicale, in Langages, vol. 8, no 36, décembre 1974, Paris, Didier/Larousse, 128 p.

Cette publication est le fruit d’une équipe de recherche associée au CNRS travaillant sur le processus de formation de nouvelles unités lexicales. Elle ne présente pas les résultats des recherches de l’équipe; elle soulève plutôt une problématique qui concerne à la fois la théorie et la méthodologie de la néologie. Le corpus de travail qui a servi de base à la réflexion est constitué par des énoncés qui proviennent du discours politique utilisé à l’occasion des élections législatives de 1973 en France.

À partir de la théorie et du modèle générativistes, les interventions de trois des chercheurs ont porté sur la néologie sémantique et l’aspect morphosyntaxique de la néologie lexicale considérée dans le cadre de la phrase. Trois autres contributions examinent successivement le sentiment néologique, les rapports entre la néologie et le dirigisme linguistique ainsi que les aspects sociolinguistiques de la néologie. Les problèmes méthodologiques et théoriques de l’énonciation, les rapports entre la néologie et les fonctions du langage forment un troisième bloc d’étude et d’analyse. Enfin, deux expériences sur l’informatique comme instrument de recherche en néologie et sur le traitement informatique de la néologie terminent la série des réflexions théoriques. Une bibliographie rassemblant une centaine de titres suit les articles.

En lisant cet ouvrage collectif, le lecteur constatera que la question du sentiment néologique du locuteur est au centre des préoccupations et qu’il existe des niveaux de compétence néologique qui varient selon les individus. Quant à elle, la compétence néologique nécessite une certaine sanction de la communauté. Cette officialisation sociale viendra du dictionnaire dont le décalage par rapport au mouvement de la langue est bien connu. Il reste cependant le seul point d’ancrage permettant d’effectuer des comparaisons. Ce numéro de Langages est le reflet des grandes hésitations théoriques sur le lexique et particulièrement sur son aspect le plus mouvant, la néologie lexicale. Ce coup d’oeil générativiste et sociolinguistique sur la créativité lexicale française était indispensable pour révéler les circonstances sociales de la productivité du lexique.

Auteurs

D. Baggioni, J. Bastuji, Ph. Dresco, B. Fauveau, B. Gardin, L. Guespin, L. Guilbert, A.-M. Laurian, G. Lefèvre, Ch. Marcellesi, M.-F. Mortureux, A, Pétroff.

18. Alain Rey, Usages, jugements et prescriptions linguistiques, in Langue française, no 16, décembre 1972, p. 4-28.

Cet article tente de définir d’une manière générale des concepts fondamentaux comme « loi », « règle » et « norme ». Il demeure encore aujourd’hui une étude de premier plan pour bien saisir et situer la norme. Il comporte cinq parties qui permettent de progresser du « normal » jusqu’à la « norme ».

Dans un premier temps, l’auteur veut examiner sur quelles bases la scientifisation de la norme peut s’ébaucher, étant entendu que l’idéologie joue un rôle central dans ces conceptualisations. L’auteur pose les deux jalons de sa démarche explicative : la situation objective et statistique et le faisceau d’intentions subjectives. Mais avant de définir la norme observée et la norme élaborée, il fait une incursion historico-étymologique du côté du normal et du normatif. Il entremêle à son analyse les concepts de « loi », de « norme » et de « règle » tout en assortissant ses remarques de considérations philosophiques. Puis, il situe son intervention sur le strict plan du langage, la norme étant scrutée à partir de la problématique linguistique, dont en particulier le concept d’« usage », qui est soumis à l’idéologie dans une communauté linguistique.

La seconde partie de l’article développe la norme objective qui apparaît comme une abstraction. Partant de la théorie de Hjelmslev en passant par Coseriu et Chomsky, Alain Rey expose rapidement les conceptions de quelques linguistes sur la langue et la norme objective. Puis, il envisage le sens autoritaire, prescriptif de la norme dans une troisième partie consacrée au cheminement qui conduit du jugement de valeur à l’attitude normative. On y rencontrera une pluralité de sous-normes soumises à des jugements de hiérarchisation (allant du meilleur au pire, du grammatical à l’agrammatical) qui dépendent de la structure socioculturelle de la communauté francophone. Les jugements s’exercent sur des usages et des comportements de langage. Ils reflètent manifestement la conscience d’une structure sociale. La norme prescriptive est donc une construction, un pseudosystème obtenu par la sélection des types d’usage à retenir et des éléments à éliminer.

La quatrième partie porte sur le discours de la norme. Ce discours informe les locuteurs sur les choix prescrits. Il règle, définit, évalue, dit le droit et identifie le bon usage de la langue. L’analyse sémantique, sociologique et psychanalytique de ce métadiscours reste encore inexplorée.

Enfin, en dernière partie, la norme est mise en parallèle avec le purisme. L’auteur fouille ce dernier concept dans l’optique lexicographique : ne sont cités dans les dictionnaires de langue que les grands auteurs classiques et contemporains consacrés par la société. Par ailleurs, la norme puriste est toujours prescriptive, fortement sélective et elle ne tolère aucun écart par rapport au modèle prédéfini de la langue, même si la norme objective démontre le contraire. L’une de ses constantes est le refus systématique du changement historique. Rey pense que le purisme devrait céder sa place à un interventionnisme motivé et explicite. À ce sujet, quelques éléments de comparaison avec la situation québécoise sont évoqués.

19. Alain Rey, Le lexique : images et modèles. Du dictionnaire à la lexicologie, coll. « Linguistique », Paris, Librairie Armand Colin, 1977, 309 p.

L’ouvrage regroupe des textes déjà parus dans diverses revues de linguistique ou ailleurs à partir de 1965. L’auteur a remis à neuf, remanié et augmenté ces textes. Leur assemblage forme un tout cohérent issu de réflexions sur la pratique lexicographique, la sémantique, l’analyse de discours, la sociolinguistique et la sémiotique. En arrière plan, se profilent les orientations théoriques de l’auteur qui privilégie l’abord épistémologique et anthropologique du lexique. Il l’étudie comme modèle théorique harmonisé, tel que le conçoivent les linguistes, et comme objet historique et anthropologique complexe. En filigrane, quelques fines observations sur la terminologie sont perceptibles.

La première partie du livre est consacrée aux dictionnaires (p. 9-152). Elle décrit l’activité lexicographique et ses produits. Cinq chapitres- traitent successivement des dictionnaires de langue (sémantique lexicographique; faits linguistiques décrits; métalangue; dictionnaire historique), de la définition et de l’état de la lexicographie actuelle du français (théorie et description; modèles d’utilisation; dictionnaires généraux pour la période 1967 à 1977). La seconde partie comprend trois chapitres (p. 153-200). Elle s’arrête sur les modèles et les sciences du lexique. Y sont développées des réflexions à propos du concept de « lexicologie » (statuts concrets de la lexicologie; articulation du lexique dans le système langagier; définitions du lexique, de la lexicalité; systématicité du lexique; lexicologie comme science-carrefour; lexicologie et lexicographie), de la sémantique lexicale comme modèle pédagogique du lexique et des limites du lexique (étude des problèmes du mot et de la phrase). La dernière partie propose des exercices de lexicologie descriptive (p. 201-271). Un premier exercice de lexicologie diachronique étudie un ensemble de termes définis conceptuellement dans un corpus de nature littéraire.

Il s’agit, en fait d’une étude de sémantique lexicale diachronique. Puis deux autres études diachroniques portant chacune sur une unité lexicale isolée suivent : le mot sarabande et le terme adjectival roman. Enfin, la description d’un champ morphosémantique exceptionnellement régulier quoique soumis à l’arbitraire des normes sociales : les mots français en anti-.

Le livre montre bien le cheminement de l’image métalinguistique élaborée par le dictionnaire aux modèles de la lexicologie descriptive. Ces pages illustrent les relations nécessaires entre la linguistique (et la philologie) et la sociologie (et les autres sciences humaines) sous le double aspect complémentaire de la consistance théorique et de l’adéquation à l’objet empirique.

20. Alain Rey, La terminologie. Noms et notions, coll. « Que sais-je? », no 1780, Paris, Presses universitaires de France, 1979, 128 p.

Ce petit livre est divisé en trois chapitres d’inégale longueur. Il se veut un ouvrage introductif à la discipline terminologique. Le premier chapitre intitulé « Origines et génèse » (p. 3-15), retrace les grandes étapes dans la constitution d’un besoin et d’une activité spécifique qui cherchera bientôt à s’automatiser sous la forme d’une « science des termes ». À l’aide d’un vocabulaire plutôt philosophique et de considérations historiques, A. R. construit ce chapitre autour des termes nomenclature et terminologie. En outre, un regard de l’âge classique à aujourd’hui montre comment la terminologie s’est érigée en « corps de connaissances » détaché de son statut modeste de simple aide à la traduction.

Le second chapitre (p. 16-51) s’attache aux problèmes théoriques de la terminologie, le premier d’entre eux concernant le statut même de la terminologie. L’auteur plaide en faveur de l’existence de la terminologie comme théorie car sans bases théoriques au moins implicites, il n’est guère possible de parler d’une pratique, la terminographie. D’où une distinction nette entre terminographie, qui renvoie à l’activité pratique et descriptive, et terminologie, qui désigne l’aspect théorique. L’unité terminologique, le nom, les systèmes de signes font l’objet de considérations qui permettent de lier le linguistique au terminologique. L’auteur discute ensuite de la pertinence terminologique des termes notion et concept; il opte pour ce dernier parce qu’il fait partie de la norme philosophique la plus usuelle. L’auteur qualifie la définition d’élément indispensable en terminologie et il la situe à la croisée de la lexicographie et de l’encyclopédie. Elle permet aux noms de fonctionner comme termes. Les différents systèmes conceptuels ou notionnels sont ensuite examinés à l’aide de démonstrations épistémologico-philosophiques.

Les pratiques terminologiques forment le troisième chapitre (p. 52-120). Plus accessible sur le plan du vocabulaire, il rassemble un amalgame de données sur les besoins et les moyens terminologiques, sur la description et le contrôle des terminologies (problématique, procédures, méthodes, travaux terminologiques et terminographiques) et enfin sur les institutions et les types d’intervention (par secteur d’activité, par l’administration étatique, par la normalisation internationale, etc).

La conclusion de ce petit livre est toute tournée du côté de la sociolinguistique, étant entendu que la terminologie veut répondre aux besoins de communication individuelle ou institutionnelle manifestés dans la société.

21. Alain Rey, Encyclopédies et dictionnaires, coll. « Que sais-je? », no 2000, Paris, Presses universitaires de France, 1982, 128 p.

Ce livre qui releve du plus haut savoir culturel et encyclopédique, vient enrichir la production métalexicographique et métaencyclopédique sans cesse provignante. Il ne s’attache guère à des comparaisons entre les deux principales catégories de produits lexicographiques modernes, dont l’un décrit des choses (l’encyclopédie) et l’autre définit des mots (le dictionnaire). Malgré le titre à deux volets, l’encyclopédie occupe la place prépondérante dans la description de l’auteur. Le terme dictionnaire doit être compris dans son sens élargi de « dictionnaire encyclopédique » et non pas dans celui de « dictionnaire de langue ». Le livre n’est pas un traité de rédaction d’une encyclopédie, ni un manuel pratique sur la conception d’un tel ouvrage. C’est par et dans l’histoire que l’encyclopédie est livrée au lecteur.

Deux parties subdivisent l’ouvrage. La première, intitulée « Encyclopédies et dictionnaires : Problématiques », examine des rapports entre les deux grands genres lexicographiques. L’auteur y retrace les éléments de ressemblance et de différence entre le dictionnaire et l’encyclopédie. Il mène le lecteur à travers les concepts fondamentaux comme les définitions et les désignations, les structures textuelles et les rapports entre texte et images, chaque genre étant tributaire de conditions de réalisation qui répondent à des besoins précis et définis.

La seconde partie, intitulée « L’histoire : du projet encyclopédique à l’encyclopédie », est plus linéaire; elle prend la forme d’un survol chronologique commenté des activités encyclopédiques universelles à travers le temps et l’histoire. La description s’achève par des considérations à propos des aventures encyclopédiques du 20e siècle. Ainsi, l’Antiquité, le haut Moyen

Âge occidental, l’Islam classique, l’Asie ancienne et l’Occident marquent les repères temporels pour la description historique. L’héritage occidental est replacé dans le juste cadre des contributions de l’Islam, de l’Asie et du monde antique au projet encyclopédique.

Encyclopédies et dictionnaires permet de mieux comprendre le désir immémorial de l’Homme de consigner toute la représentation du monde afin d’actualiser sans cesse son fantasme du savoir total.

22. Wallace Schwab, Marie-Claire Mattot, Odile G. Rémillard, Recueil des textes législatifs sur l’emploi des langues, coll. « Documentation », Conseil de la langue française, Québec, l’Éditeur officiel du Québec, mars 1979, p. V.

L’objectif de cet ouvrage documentaire est de présenter d’une manière la plus exhaustive possible les multiples législations sur l’emploi des langues qui existent au Québec et dans d’autres juridictions du monde. Le recueil se compose de huit chapitres traitant chacun d’un groupe de législations bien localisées : le Québec, le Canada, les provinces canadiennes, la France, la Belgique, la Suisse, les Communautés européennes et le Conseil de l’Europe. Chaque chapitre se termine par des index lexicaux.

Les textes présentés ont été sélectionnés en fonction de leur actualité : aussi les auteurs n’ont-ils retenu que les législations en vigueur au moment des recherches, et ceci afin de limiter le temps de la recherche, sans compter que le regroupement de toutes les lois présentes et passées eût donné des dimensions trop vastes au recueil.

Les auteurs rappellent en avant-propos que l’initiative qui consiste à promulger des avis pour défendre une langue n’a rien d’original en soi, puisque plusieurs pays ont inséré dans leurs lois des dispositions ayant trait à la langue. La Charte de la langue française du Québec fait œuvre de précurseur parce qu’elle définit la portée de la loi, tant en droit public qu’en droit privé. Ce recueil est un instrument de premier ordre pour apprendre aux autres comment légiférer sur l’emploi des langues.

Plusieurs dizaines de textes législatifs sont reproduits en tout ou en partie dans l’ouvrage. On y trouve trois types de textes : des textes législatifs proprement dits, des textes d’application et des déclarations de principe. Pour la Suisse, ces textes prennent la forme de dispositions confédérales ou cantonales. Quelques textes concernant les provinces canadiennes sont publiés en anglais.

Ces huit chapitres législatifs avaient antérieurement été publiés sous la forme de cahiers séparés afin de les rendre disponibles plus rapidement. Le texte du recueil général est identique à celui qui apparaît dans les publications séparées. Pour cette raison, la pagination est faite par chapitre.

Le recueil a une grande valeur documentaire et il est destiné avant tout à la consultation.

23. Séminaire de terminologie franco-arabe, Tunis, juillet 1978, coll. « Langage et linguistique », Tunis, Institut Bourguiba des langues vivantes, 1980, 150 p.

Les exposés présentés au cours du séminaire de terminologie franco-arabe sont groupés autour de quatre thèmes.

Le premier thème examine l’état des travaux terminologiques dans le monde arabe et dans le monde francophone. Les interventions arabes effectuent un survol rapide des travaux généraux et du vocabulaire des mathématiques en langue arabe. Trois intervenants francophones décrivent d’abord les travaux de terminologie de langue française à partir entre autres des rapports que la terminologie entretient avec d’autres disciplines comme la linguistique, la documentation, la traduction, l’informatique, etc., puis expliquent les ressources terminologiques qu’un organisme comme l’Institut de la langue française (CNRS-France) peut mettre à la disposition des chercheurs arabes. Enfin, un dernier exposé traite de la traduction et de la terminologie aux Nations-Unies. Le second thème s’attarde à faire l’inventaire des problèmes méthodologiques rencontrés dans la réalisation des objectifs. La terminologie médicale arabe, les problèmes et carences de la création lexicale arabe contemporaine constituent l’apport arabe. Quant au texte francophone, il examine la problématique de la terminologie sous le double aspect des distinctions entre la lexicographie et la terminologie, et des difficultés communes aux deux disciplines. Le troisième thème aborde les éléments fondamentaux de la méthodologie et de la formation des terminologues. Trois exposés expliquent les problèmes de la langue arabe en informatique à partir de l’expérience de l’Institut d’études et de recherches pour l’arabisation (IERA). Une contribution décrit les aspects polyvalents de la formation des terminologues tout en proposant un programme axé sur l’enseignement théorique et pratique. Le dernier thème donne un aperçu des ressources nécessaires à la gestion des stocks terminologiques sur les plans arabe et mondial. Sont évoqués également les problèmes méthodologiques rencontrés dans la réalisation des travaux multilingues tels qu’ils se déroulent à la CEE (Communauté économique européenne), tant en ce qui regarde le travail terminologique proprement dit que sa gestion informatique. Enfin, le modèle canadien du Bureau des traductions fait l’objet d’une intervention. Une synthèse et des recommandations suivent les seize communications.

Procédant à la fois d’un constat et d’une conviction, le séminaire de terminologie franco-arabe a mis en lumière les problèmes de terminologie qui pourront se résoudre facilement, ceux qui semblent poser des difficultés particulières et ceux qui paraissent insolubles. Les actes démontrent à l’envi le désir de gérer l’activité terminologique afin de rationaliser et d’harmoniser les choix en vue d’obtenir une réponse arabe qui soit cohérente pour relever le défi de l’avenir technico-scientifique en langue arabe. À l’évidence, l’arabisation passe elle aussi par le défi terminologique.

Auteurs

B. de Bessé, J.-C. Boulanger, F. Cestac, A. Lakhdar Ghazal, R. Goffin, G. Gorcy, A. Hadjsalah, Ph. Le Quellec, M. Mahasseni, B. Quemada, A. Rey, N. Richier, G. Romerio, M. Souissi.

24. Travaux de terminologie et de linguistique, no 1, coll. « Études, recherches et documentation », Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, janvier 1982, 108 p.

Les textes contenus dans ce recueil sont relatifs à des problèmes de théorie et de méthodes en terminologie, tels qu’ils ont été rencontrés, analysés et, parfois, résolus par les terminologues de l’Office de la langue française. Six contributions très différentes sont donc rassemblées dans ces TTL.

Le premier texte porte sur les niveaux de langue en terminologie (p. 9-20). C’est à partir de convergences entre les langues de spécialité et la langue générale et la néologie que l’auteure examine des critères pour déterminer le degré de technicité d’un terme. Le domaine auquel un terme appartient joue un rôle déterminant lors du classement dans une grille.

De même, le choix de la langue de référence est lié aux décisions politiques d’un organisme comme l’Office de la langue française qui peut prôner l’alignement inconditionnel sur le français international ou une forme d’autonomie linguistique qui tient compte de la problématique des régionalismes.

La deuxième contribution porte sur le provignement des noms propres (p. 21-39), c’est-à-dire sur la productivité dérivationnelle des noms de personnes ou de lieux. L’auteur fournit une liste des divers modes de provignement suffixaux. Quoique la majeure partie du texte s’appuie sur la langue générale, l’auteur fait une bonne incursion, du côté de la terminologie qui ne reste pas insensible à ces dérivés. Le texte suivant rassemble des réflexions sur la problématique des gentilés au Québec (p. 41-61). Des préoccupations de francisation et d’aménagement linguistique ont poussé l’auteur à s’intéresser aux termes désignant les habitants d’un lieu (pays, ville, etc.). La perspective de cette étude est évidemment terminologique et toponymique. Une autre étude pragmatique scrute les problèmes qui se posent au sujet de l’entrée terminologique (p. 63-71). L’auteure fait état des difficultés pratiques rencontrées par le terminologue lors de l’élaboration d’un vocabulaire ou d’un lexique, particulièrement dans le cas des syntagmes. La cinquième étude porte sur les marques déposées (p. 73-85) en terminologie. Celles-ci posent de nombreuses difficultés au terminologue. Tantôt, elles sont difficiles à reconnaître parce qu’elles se confondent avec des termes plus usuels; tantôt, elles entrent en concurrence synonymique avec d’autres termes; tantôt, encore, elles se concurrencent entre elles. L’auteure démonte également les mécanismes multiples de leurs modes de formation qui sont loin d’être toujours orthodoxes. Enfin, une dernière contribution a pour but d’étudier certains problèmes de l’emprunt lexical en rapport avec la situation linguistique du Québec (p. 87-106). L’auteur donne un bref aperçu historique de l’emprunt, puis il présente et discute les arguments en faveur de l’aménagement de l’emprunt lexical; il conclut sa première partie par une présentation des efforts d’aménagement lexical ailleurs qu’au Québec. Il discute ensuite les différentes typologies de l’emprunt proposées par des linguistes.

Il termine en esquissant quelques réflexions sur le calque et la place de l’emprunt en français général.

Auteurs

M. Cayer, J.-Y. Dugas , H. Dupuis , A. Fortin, J. Maurais.

25. Pierre Trescases, Le franglais vingt ans après, coll. « Langue et société », no 5, Montréal, Guérin éditeur limité, 1982, 150 p.

Depuis Étiemble qui l’a propulsée sur la place publique et portée à son paroxysme la polémique contre le franglais ne s’est jamais complètement apaisée. Le combat anti-emprunt est devenu une croisade politico-linguistique qui a culminé un peu partout dans la francophonie par des législations linguistiques plus ou moins coercitives. Ce livre, dont le canevas était déjà réalisé en 1978, s’insère dans cette croisade sous la forme d’un bilan ou d’un constat. Il n’est pas précurseur de la reprise des hostilités, ni d’une nouvelle confrontation entre les opposants et les tenants du franglais.

De l’Édit de Villers-Cotterêts à la loi française du 31 décembre 1975, l’auteur brosse un parallèle entre l’emprunt à l’italien de la Renaissance et celui à l’anglo-américain d’après la Seconde Guerre mondiale. Le premier chapitre compulse des données quantitatives et qualitatives pour les domaines du lexique, de la morphologie, de la phonologie et de la syntaxe. Le mouvement d’emprunt se cantonne presque essentiellement au lexique et cet aspect retiendra désormais l’attention de l’auteur. L’énoncé des faits relève d’une vision purement descriptive.

Le second chapitre illustre en premier lieu les apports italiens et anglais au lexique français puis, d’une manière toute statistique, les échanges lexicaux entre le français et l’anglais au cours de leur histoire respective. C’est dans ce même chapitre que le partage sémantique est accompli entre les termes anglicisme et américanisme, qui sont parfois confondus à tort. Le chapitre trois décrit les attitudes de la France à travers son histoire récente envers le pays (crise du pays) et envers la langue (crise de la langue), comportement dont l’apogée s’exacerbe dans le francocentrisme immédiatement après la guerre. Un nationalisme linguistique sourd de la période appelée la croisade (1957-1967). Les mythes renaissantistes et rivaroliens sont alors à l’honneur à propos de la langue. Le chapitre quatre retrace sous une forme typologisée les attitudes face à l’emprunt : attitudes positives, négatives, dirigistes, polémiques. Le dernier chapitre est centré sur l’interprétation de la polémique contre le franglais. Une fois encore le parallèle est révélé entre les italianismes et les américanismes. En postface, l’auteur montre qu’aujourd’hui le mouvement d’opposition à l’emprunt a vécu, tout au moins sous sa forme polémique étiemblienne. Les circonstances linguistiques et culturelles ont changé pour laisser la place à des visions renouvelées des concepts comme la norme, le purisme, les législations linguistiques.

L’auteur analyse presque exclusivement le français de France négligeant les autres français régionaux. L’empreinte de la langue anglaise sur le français est résumée par p. T., qui fait également resurgir les causes extralinguistiques ayant permis de déboucher sur une « défense organisée », dont les aboutissements principaux ont pris la forme de législations linguistiques diverses plus ou moins coercitives ou incitatives.

Liste des auteurs

Adda (R.), 16

Agron (P.), 2

Archimbaud (R.), 1

Auger (P.), 1

Bachrach (J. A.), 2

Baggioni (D.) , 17

Bastuji (J.), 16, 17

Berner (K. E.), 2

Bessé (B. de), 2, 23

Bochmann (K.), 16

Bonnard (H,), 16

Boulanger (J.-C.), 1, 16, 23

Bourquin (J.), 16

Boutin-Quesnel (R.), 1

Brugière (M.), 2

Brunold (H. p.), 2

Catach (N.), 16

Cayer (M.), 21

Cestac (F.), 2, 23

Clerc (M.-G.), 2

Cloutier (F.), 2

Colin, (J.-P.), 16

Corbeil (J.-C.), 1, 3

Courtin (J.) , 2

Diki-Kidiri (M.), 4

Dresco (Ph.), 16, 17

Dubois. (C.), 7

Dubois (J .), 5, 6, 7

Dugas (J.-Y.), 24

Dupuis (H.), 24

Fauveau (B.), 17

Felber (H.), 2

Forget (M.), 2

Forgues (S.), 2

Fortin (A.), 24

Fortin (J.-M.), 1, 2

Fossat (J.-L.), 16

François (P.), 2

Frontard (R.), 2

Gardin (B.), 16, 17

Gauthier (F.), 1

Geoffroy (A.), 16

Giuglio (M.), 16

Glaus (F.), 1

Goffin (R.), 2, 23

Grandjean (E.), 2

Gorcy (G.), 23

Guespin (L.), 16, 17

Guilbert (L.), 2, 8, 9, 10, 11, 12, 17

Hadjsalah (A.), 23

Hamelin (L.-E.), 13

Harvey (R.), 1

Heslot (J.), 16

Joly (H.), 2, 4

Kerpan (N.), 1

Kocourek (R.), 14

Lakhdar-Ghazal (A.), 15, 23

Larose (P.-É.), 2

Laurent (J.), 2

Laurian (A.-M.), 17

Lebel-Harou (L.), 2

Leduc-Adine (J.-P.), 16

Lefèvre (G.), 16, 17

Le Quellec (Ph.), 2, 23

Mahasseni (M.), 23

Maniez (J.), 2

Marcellesi (Ch.), 16, 17

Marcellesi (J.-B.), 16

Mariée (M.), 2

Mattot (M.-C.), 22

Maurais (J.), 24

Mercier (J.), 1

Michel (J.), 2

Mortureux (M.-F.,), 16, 17

Moureau (M.), 2

Murcia (C.), 4

Pare (M.), 2

Pelletier (G.), 2

Pessis-Pasternak (G.), 2

Pétroff (A.), 16, 17

Peytard (J.), 16

Quemada (B .), 23

Reichling (A.), 2

Rémillard (O.G.), 22

Rey (A.), 2, 18, 19, 20, 21, 23

Richier (N.), 23

Robine (C.), 16

Romerio (G.), 23

Rondeau (G.), 1

Rousseau (L.-J.), 1

Schwab (W.), 22

Scrivener (Ch.), 2

Sliosberg (A.), 2

Souissi (M.), 23

Tchirikoff (A.), 2

Tessier (Ph.), 1

Tournier (M.), 16

Trescases (P.), 25

Veillon (G.), 2

Wagner (R.-L .), 16

Yanez (A.), 2

Zareba (L.), 2

Notes

[1] Voir Jean-Claude Boulanger, « Louis Guilbert et la néologie », in Terminogramme, no 9, septembre 1981, p. 4-7; Bibliographie linguistique de la néologie : 1960-1980, 1. Études linguistiques, coll. « Études, recherches et documentation », Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, novembre 1981, 292 p.; « Petite bibliographie linguistique et lexicographique de la néologie », in TermNet News, nos 2/3, 1981, p. 47-72. Une importante liste d’errata est jointe à cette dernière.

[2] Cette bibliographie est intitulée : Bibliographie sélective de la terminologie. Il s’agit d’un projet subventionné par le CIRELFA. Voir aussi le projet plus vaste d’une bibliographie sur la terminologie préparée par les mêmes concepteurs, en collaboration avec Infoterm : Bibliographie internationale de la terminologie. Un exposé de la méthode comportant 68 pages a été publié par le GIRSTERM (Université Laval) en 1979.

CABRÉ, Maria Teresa (1993): La terminologia. Teoría, metodología, aplicaciones, traduit du catalan par Caries Tebé, Barcelona, Editorial Antártida/Empuries, 529 p.

Un an après la publication en catalan de La terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions paraît la traduction en castillan. Si Jean-Claude Corbeil signait la préface de l’édition originale, l’honneur en revient cette fois à Juan Carlos Sager.

L’ouvrage de M. T. Cabré se divise en sept chapitres, dont nous esquisserons les contenus.

Le premier chapitre (pp. 21-68) porte sur la situation et les aspects généraux de la terminologie. L’auteur présente les éléments historiques nécessaires à la compréhension de l’évolution de la discipline ainsi que les fondements qui sont à son origine. Pour ce faire, elle prend en compte les aspects sociaux et politiques, scientifiques et fonctionnels, ainsi que les aspects organisationnels, tant sur le plan national qu’international. Notons que dans la version catalane, une section était réservée à la terminologie en Catalogne. Dans la version castillane, on a préféré donner un aperçu de la terminologie en Amérique latine. Ce chapitre constitue une excellente introduction à l’histoire de la terminologie.

Le deuxième chapitre (pp. 69-122), qui comprend cinq parties, s’intéresse au caractère interdisciplinaire de la terminologie. M. T. Cabré traite successivement des rapports entre la terminologie et la linguistique, les sciences cognitives, la communication, la documentation et enfin l’informatique. Elle prend position sur la place de la terminologie dans les sciences du langage et montre clairement que celle-ci fait partie de la linguistique, qu’elle n’est pas une forme de lexicologie appliquée, pas plus qu’elle n’est à la remorque de la traduction.

Les fondements linguistiques de la terminologie font l’objet du troisième chapitre (pp. 123-259), le plus important de l’ouvrage. Dans ce chapitre, l’auteur se penche de façon approfondie sur le concept de « langue de spécialité », sur l’unité terminologique ainsi que sur la documentation spécialisée. Elle situe d’abord les langues de spécialité dans la chaîne linguistique, du phonème au texte, puis elle en détaille les caractéristiques. Elle présente ensuite un certain nombre de définitions proposées par d’autres chercheurs, notamment R. Kocourek, L. Hoffmann, G. Rondeau, A. Rey, B. Quemada, définitions qu’elle commente et critique. M. T. Cabré propose ensuite sa propre définition de langue de spécialité : « ... subconjuntos del lenguaje general caracterizados pragmáticamente por tres variables : la temática, los usuarios y las situaciones de comunicación » (p. 139). La partie qui suit est consacrée au terme. Y sont étudiés en profondeur la dénomination, le concept et les relations entre dénomination et concept. Enfin, le chapitre se termine sur la documentation spécialisée. L’auteur propose une typologie de la documentation, puis traite des étapes du travail documentaire. Sont abordées en dernier lieu les banques documentaires et l’utilisation de la documentation par le terminologue.

Le quatrième chapitre (pp. 261-352) porte sur la pratique de la terminologie : la terminographie. Il se divise en trois parties : les fondements de la praxis, les supports de travail et les méthodes de travail. La fiche est expliquée de façon complète et les méthodes utilisées tant en recherche thématique qu’en recherche ponctuelle sont étudiées dans le détail.

La terminotique est examinée dans le chapitre cinq (pp. 353-422). Quatre dimensions sont ici envisagées : le concept même de « terminotique », les apports de l’informatique à la terminologie, les industries de la langue, les banques de données et les banques de termes.

C’est dans le sixième chapitre (pp. 423-460) que M. T. Cabré aborde le domaine de la normalisation en général et présente les principaux organismes de normalisation. Il est ensuite question de la normalisation terminologique, qui touche à la fois les termes ainsi que les principes et méthodes. C’est dans ce chapitre que la néologie est l’objet de l’attention de l’auteur.

Le septième et dernier chapitre (pp. 461-481) est consacré à l’aspect professionnel de la terminologie. On y scrute le rôle du terminologue dans un service linguistique. Y sont également tissés les liens entre la terminologie comme discipline de la linguistique et le milieu professionnel. L’auteur termine le chapitre en discutant la formation des terminologues. Elle insiste surtout sur la nécessité d’une double formation en linguistique et en terminologie.

L’ouvrage s’achève par une série d’annexes dans lesquelles sont présentés, entre autres, des exemples de fiches. Ces annexes sont suivies d’une importante bibliographie.

La version castillane offre les mêmes qualités didactiques que la version originale en catalan : un texte clair, dans une traduction bien enlevée, sans obscurité ni ambiguïté, un format pratique, une typographie agréable, une mise en pages aérée ainsi qu’une abondance d’intertitres qui facilitent la lecture. Malheureusement, si la plupart des coquilles qui parsemaient de nombreuses citations en d’autres langues, notamment en français et en anglais, ont été corrigées dans cette version castillane, de nombreuses erreurs de retranscription ont subsisté.

On saura gré à l’auteur d’avoir rédigé une synthèse exhaustive et à jour des connaissances sur le domaine, d’avoir analysé la terminologie comme une discipline indépendante, comme une composante à part entière des sciences du langage, et d’avoir su se garder de l’assujettir à l’activité traductionnelle, comme on le fait trop souvent dans certains milieux. La terminologie est beaucoup plus en effet qu’un simple satellite de la traduction. Il faut recommander la lecture de cet ouvrage, non seulement parce qu’il se veut l’ouvrage le plus complet à l’heure actuelle sur la terminologie, mais également parce qu’il représente le livre de références sur les rapports entre cette discipline et la pratique linguistique, la pratique cognitive et la pratique sociale.

GAUDIN, François (1993): Pour une socioterminologie. Des problèmes sémantiques aux pratiques institutionnelles, coll. « Publications de l’Université de Rouen », n° 182, Rouen, Université de Rouen, 255 p.

Depuis une décennie, la terminologie s’efforce d’élargir ses horizons d’observation et ses champs d’action afin d’atteindre à une envergure globale qui dépasse le seul terme, c’est-à-dire l’éternelle équation qui associe une dénomination et une notion, et sa mise en cage dictionnairique. Parmi les principales percées dans les nouvelles zones d’introspection on remarquera plus précisément le surgissement des intérêts pour la phraséologie et l’arrimage au social, ce dernier se réalisant par le biais des acquis de la sociolinguistique. En outre, sur le plan des méthodes, la poussée informatique a, bien entendu, révolutionné les démarches et joué un rôle capital en tant que ressource technologique pour améliorer la recherche et la performance des terminologues. Vue sous l’angle de la phraséologie, la terminologie est envisagée de plus en plus comme une science du langage qui déploie des propriétés spécifiques, ce qui l’enracine encore plus dans le terreau linguistique. Sous l’angle de la sociolinguistique, elle intègre toute la palette des discours professionnels sans écarter les vrais utilisateurs de ces vocables, et cela elle le réalise dorénavant à priori et non plus à postériori.

Il était donc prévisible que la socioterminologie émerge du magma terminologique et qu’elle s’érige en sous-discipline de la discipline mère, puis qu’elle fasse l’objet de recherches doctorales et savantes. Le livre dont il est ici rendu compte est le premier ouvrage qui prenne ce secteur pour objet d’étude.

L’attestation la plus ancienne connue du terme socioterminologie remonte à 1981 (v. p. 67). Je crois avoir été le premier observateur à l’employer prévoyant ainsi son émergence logique dans le sillage de l’aménagement linguistique. De fait, le terme aménagement contenait déjà en germe toute une série de formations en socio-. Par ailleurs, depuis quelques années la série de dérivés construits avec ce morphème est provignante. On en prendra pour exemples sociolexicographie et sociophonétique. Manifestement, il y a une « sociologisation » des différentes branches de la linguistique.

Repris et peaufiné par Yves Gambier, le vocable socioterminologie entreprend sa véritable carrière vers 1986; il devient alors « une désignation programmatique » (p. 67); un signifié précis rejoint un signifiant encore frileux et lui donne de l’épaisseur. Le domaine ayant pris son envol, le terme connaît depuis une heureuse fortune. Les recherches qu’il a suscitées et celles qu’on lui associe fédèrent rapidement des écoles ou préférablement des cercles de réflexions dont les plus et les mieux animés sont certainement celui de l’Université de Rouen, inspiré par le regretté Louis Guespin et poursuivi par François Gaudin, et celui de l’Université de Turku, sous la houlette d’Yves Gambier. L’année 1994 aura vu la consécration dictionnairique du terme socioterminologie. Il figure en effet dans le plus récent dictionnaire de linguistique, le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, ouvrage publié par Larousse en 1994.

Comme le laisse bien voir le titre prudent et prospectif du présent livre, la socioterminologie participe désormais d’une réflexion centrale dans l’ensemble du processus de l’aménagement linguistique. Après tout, le terme n’a d’existence réelle qu’en discours et tout discours est ancré dans un groupe social. Le livre de François Gaudin propose une vision élargie de la terminologie. En liant les pratiques langagières à caractère spécialisé aux pratiques sociales de même niveau, il était naturel qu’on découvre en bout de ligne une science fusionnante : la socioterminologie.

La première partie du livre (p. 21-70) est une évocation historique orientée vers les grandes lignes de force au travers desquelles dominent les pratiques officielles de la terminologie, c’est-à-dire les institutions francophones perçues comme les autorités qui sont à la source des législations linguistiques caractérisant certaines sociétés occidentales depuis vingt ans. L’étude de François Gaudin prend donc comme point de repère le détour des années 1970 et non le point de départ wüstérien des années 1930, où l’on situe traditionnellement l’acte de naissance d’une discipline linguistique dénommée terminologie. Lorsque les origines russes et autrichiennes de la terminologie sont évoquées, c’est pour fournir un peu de recul, de profondeur à ce qui suit. Le pôle d’attraction majeur de la francophonie est rapidement centré sur son faciès nordiste d’où a surgi un modèle venu du froid : l’aménagement linguistique québécois, avec ses prolongements par delà l’Atlantique, d’abord du côté de la Belgique avant d’être focalisé sur la France. L’approche de l’auteur est générale, globalisante. L’histoire de la terminologie québécoise est très bien documentée et résumée jusqu’à son objectif ultime, la francisation des entreprises. L’aspect institutionnel et le contexte législatif français à l’égard de l’activité terminologique sont aussi soignés, des origines de l’AFTERM (cf. la loi française de 1975) jusqu’à la mise sur pied du Centre de terminologie et de néologie, créé dans la foulée du Premier sommet francophone tenu à Québec en 1987.

Pour l’auteur, la socioterminologie est fille de la sociolinguistique. Elle en a hérité bien des acquis conceptuels et méthodologiques. Toute la première section de l’essai est orientée par les travaux qui. tantôt fondés sur des considérations législatives, tantôt sur des avancées de la linguistique, ont façonné un corps scientifique en la personne de la terminologie. Mais c’est la socioterminologie qui lui octroie sa vraie personnalité, son âme. François Gaudin reconnaît bien qu’au Québec, la terminologie institutionnelle n’a pas vécu en autarcie, qu’elle n’a jamais perdu de vue les besoins socioprofessionnels. De fait, la terminologie est sociale, non seulement dans son esprit, mais dans sa lettre : « [...] c’est dans le cadre d’institutions administratives, politiques ou économiques, que la terminologie s’est développée » (p. 77). Hors de cet environnement, la terminologie ne peut être perçue que comme un simple satellite de la lexicologie ou de la lexicographie. On saura gré au linguiste rouennais d’avoir montré l’importance et l’influence de la terminologie québécoise pour l’ensemble du monde francophone, notamment. Le chercheur démontre bien ce que cette terminologie doit non seulement à ses propres penseurs, mais aussi à quelques figures marquantes de la France, particulièrement à Louis Guilbert et Alain Rey. Sans leur influence de lexicologues-lexicographes, sans leur ouverture sur l’univers lexical toujours en expansion, la terminologie de langue française ne serait pas devenue un corps de doctrine aussi bien structuré.

La deuxième partie du livre (p. 71-115) est un examen critique des principaux axes fondateurs de la théorie ou des théories du grand paradigme terminologique. François Gaudin plonge au cœur des relations entre le signifié et le concept, entre les unités lexicales et les connaissances qu’elles servent à véhiculer. L’analyse critique est menée en confrontant la terminologie à des disciplines extralinguistiques comme « l’épistémologie, l’histoire des sciences et des techniques, la sociologie des sciences » (p. 118) auxquelles on adjoindra la philosophie analytique.

L’auteur creuse les rapports de parenté entre le terme et la lexie. Il tente de circonscrire les caractéristiques du terme, analyse qui l’amène à envisager aussi le concept et les perspectives onomasiologiques. Dans sa distinction entre le signifié et le concept, il précise bien que le signifié renvoie au système de la langue tandis que le concept —ou la notion— est partie prenante du système ordonné des connaissances. Ces distinctions permettent de glisser vers la métaphore, autre phénomène d’envergure dans les LSP, et de reprendre la sempiternelle opposition entre l’homonymie d’un côté et la polysémie et la monosémie de l’autre. Sauf que cette fois, l’autopsie du concept et des processus métaphoriques conduit à affirmer que la polysémie est une propriété naturelle du signifiant et que loin d’être une tare ou une anomalie, elle est une conséquence du fonctionnement praxémique de la langue. En fait, c’est le réglage du vocabulaire scientifique et technique par l’entremise de la sanction de normalisation qui devient une convention métalangagière et qui, en

corollaire, crée l’obligation de la monosémie. La standardisation biaise les comportements naturels des mots. D’autres remises à niveau touchent les régularisations linguistiques, c’est-à-dire les cloisonnements par domaine. François Gaudin a ici raison de défendre l’idée que les LSP ne forment qu’un spectre de continuités dont les liens sont parfois extrêmement ténus, parfois plus relâchés. Mais il ne saurait plus être question de traiter les domaines comme des singularités, comme des zones protégées par une enceinte sans ouverture. D’ailleurs, le terme domaine gêne de plus en plus les socioterminologues qui lui préfèrent désormais sphère d’activité.

La troisième partie (p. 117-211) est la plus riche du livre. C’est là que l’auteur dévoile, en dix chapitres, ses pistes pour la mise au monde d’une véritable socioterminologie. On trouve dans ce volet le second indice d’une science en train de prendre corps. En effet, il est question de l’édification d’une socioterminologie et non de la socioterminologie, d’un modèle en train de s’instituer et non d’une matrice unique déjà formée. Cette approche dans l’indéfini mène le chercheur à se pencher sur les acquis de la sociolinguistique, principalement en référence aux travaux de Bakhtine.

Sur un autre plan, la justification du rapport entre la terminologie et la connaissance est fondée sur les recherches d’Adam Schaff sur la solidarité de la pensée et du langage. Le mot surgit au centre des discours puisque c’est lui qui donne accès au concept. Ce qui implique la néologie comme l’une des pierres angulaires de la terminologie. Les néologismes attestent de l’apparition du nouveau et le transportent dans la communication. On comprendra mieux alors que la néologie doit être liée au milieu et que sa réussite repose sur ce lien indissociable et indispensable. La nouveauté lexicale entraîne aussi une problématisation

de la normalisation. François Gaudin propose, avec combien de justesse, de resituer le phénomène de la néologie dans la perspective paradigmatique plutôt que de le concentrer sur la simple création de mots isolés afin de répondre à un seul besoin immédiat, comme cela se fait souvent en traduction. La néologie est beaucoup plus affaire d’équipement du système linguistique qu’une béquille lexicale permettant de marcher droit pendant un moment, c’est-à-dire de forcer le locuteur à se plier à une norme souventefois artificielle.

Tout au long du livre, l’approche de l’auteur est nettement linguistique. La terminologie est vue comme une branche des sciences du langage —même si elle n’intéresse pas toujours les linguistes— avec en son centre les unités lexicales et leur(s) sens; elle n’est pas envisagée uniquement comme le résultat lexical —le terme— qui impose l’obligation de s’entendre aux plans industriels, socioprofessionnels, etc., par l’entremise des différentes opérations de désignation des concepts, de création des termes et de leur normalisation institutionnelle. La confrontation ultime est alors celle de la pratique des mots avec celle de la pratique sociale et celle de la pratique institutionnelle afin d’oplimiser la circulation des connaissances ainsi cumulées. En devenant aussi une socio-, la terminologie traverse le matériau linguistique brut pour partir à la recherche du rapport au monde, qui est son avers obligé. En regard, la lexicologie peut se permettre de fonctionner sur deux axes prioritaires, la forme et le sens.

Dans ce livre, à la fois synthèse et dessein prospectiviste, les pistes de recherche abondent tandis que la diversification des analyses et des angles d’éclairage construit un véritable kaléidoscope qui sert à cerner les limites d’une socioterminologie naissante, modélisée à partir des acquis d’une école sociolinguistique française, afin d’en sonder toutes les assises, tant les irréfutables relations avec la linguistique que les rapports variés d’ordre extralinguistique, avec, bien entendu, le pôle social comme principale force motrice. Pour l’auteur, la « socioterminologie est donc, à l’image de la sociolinguistique, une terminologie remise sur ses pieds » (p. 67). Plus même, c’est nettement l’avenir de la terminologie qui est en jeu. Elle doit se dépêtrer du terme et du concept, les dépasser, seul moyen de devenir vraiment une linguistique. Cette entreprise de dépassement mise en route vers 1985-1986 lui permet déjà de se doter d’une épaisseur historique et diachronique. Jusque-là, si on avait senti l’exigence de dépasser la synchronie, ce n’était que prémonition ou proposition hasardeuse, pour ne pas dire fantaisiste. Désormais, les dimensions du temps (l’histoire et la diachronie) sont soudées au présent synchronique de toute terminologie. D’ailleurs, la terminographie n’est-elle pas une activité séculaire mise en œuvre dès le Moyen Âge alors que les travaux glossographiques foisonnaient? De fait, seule la dénomination présente quelque caractère de nouveauté, si l’on excepte certains aspects méthodologiques plus scientifiques aujourd’hui.

En clair, la synthèse et la représentation proposées par François Gaudin reviennent à dire que faire de la socioterminologie « c’est aussi ouvrir des lexiques, des dictionnaires, consulter des normes, des banques de données, lire des textes de lois linguistiques et porter un regard critique qui soit informé linguistiquement » (p. 181). Les propositions du socioterminologue qu’est l’auteur servent à construire un modèle linguistique qui lie le social (les conditions de la pratique et ses réceptions) et la terminologie classique (le terme et la notion, ainsi que toute la recherche qui leur est associée).

Les objectifs de François Gaudin étaient de remémorer rapidement un grand pan de l’histoire de la terminologie, d’examiner le développement des pratiques et des théories dans trois foyers francophones nordiques, le Québec, la Belgique et la France, de comparer des dispositifs législatifs qui gouvernent l’emploi de la langue française. Cette triade l’a conduit à constater combien le contexte sociolinguistique, c’est-à-dire non seulement linguistique et social, mais aussi culturel et politique, est partie intégrante du vaste champ des études terminologiques. Le livre montre à quel point la terminologie pratique et théorique ne saurait être indépendante de la connaissance du terrain qu’elle explore et des pratiques langagières multiples qu’elle cherche à secourir, à modifier, à aménager.

De fréquentes associations avec la théorie praxématique et avec la sociologie des sciences renouvellent les constats sur la maturation d’une dimension cruciale de la terminologie que j’avais baptisée la socioterminologie, il y a plus d’une décennie maintenant. L’auteur a gagné son pari qui consistait à interroger la validité d’un certain nombre d’outils théoriques qui paraissaient pouvoir nourrir les réflexions doctrinales. C’est de l’intérieur même des sciences du langage qu’il a entrepris de questionner les pratiques terminologiques en matière de sémantique, de néologie et de normalisation. La boucle se referme sur elle-même : les LSP ressortissent de la linguistique et de la société. Les terminologies sont engendrées par des besoins sociaux aux fins d’une réinjection dans les multiples discours sociaux, d’une mise en circulation dans une communauté sociale qui en aura l’usage. Termes et stratégies de discours sont donc indissolublement solidaires. En somme, le livre de François Gaudin montre comment les sociolectes et la socioterminologie ont opéré leur jonction.

Helmi B. Sonneveld et Kurt L. Loening, dir. Terminology : Applications in Interdisciplinary Communication. Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, 1993, viii + 244 pages.

Jusqu’à récemment, les publications internationales rédigées en anglais dans le domaine de la terminologie n’étaient pas légion. Le présent ouvrage vise à combler cette lacune. On peut en effet s’attendre à ce que dans l’avenir l’anglais prenne une place importante dans le champ de la recherche terminologique théorique et de la métaterminologie et cela par le biais de revues scientifiques, d’actes de colloques, de livres ou d’ouvrages collectifs comme celui qui est cité en objet.

Ce recueil a pour but principal d’explorer les principes et les méthodes qui fédèrent le champ multidisciplinaire de la terminologie, d’en rappeler les axes majeurs, de proposer quelques pistes sur l’utilité de cette discipline et de mesurer l’impact de son interaction par rapport à d’autres sphères d’activité d’ordre linguistique et d’ordre extralinguistique. Les éditeurs voulaient montrer que les développements des sciences et des techniques sont toujours alliés à d’immenses besoins en vocabulaires qu’il faut aménager et gérer en fonction des secteurs d’implantation. Le livre se veut aussi une introduction à l’application des préceptes et de la praxis de la terminologie dans quelques champs de la linguistique comme la traduction, les dictionnaires électroniques, l’ingénierie de la connaissance et les nomenclatures. L’intérêt, sinon l’obligation, qu’il y a à s’arrimer à différentes théories linguistiques est bien mis en évidence dans plusieurs contributions.

Les concepteurs du collectif veulent amorcer la discussion, établir des ponts, identifier des points de repère sensibles et définir quelques voies nouvelles afin de lancer des débats féconds et d’ouvrir de fructueux dialogues sur la terminologie. D’où le nombre plutôt réduit d’articles. Ceux-ci couvrent en effet un spectre relativement étroit et éclectique de la terminologie, mais les thèmes sélectionnés sont, pour la plupart, primordiaux. Cette série d’essais se voulait également le coup d’envoi pour la revue qui porte le titre de « Terminology. International Journal of Theoretical and Applied Issues in Specialized Communication » et dont le premier numéro est sorti au printemps 1994.

Les quatorze contributions rassemblées fondent un kaléidoscope d’interventions internationales aussi bien par la matière traitée que par la palette des spécialistes invités. Des quinze auteurs —un article est signé par deux personnes—, quatre sont canadiens (dont trois québécois), trois sont allemands, trois sont américains, deux sont anglais, deux sont hollandais et un est japonais. Les thématiques exploitées sont variées. Dans la brève synthèse qui suit, plutôt que de fournir les titres détaillés des contributions, j’indique seulement les noms des auteurs accompagnés du numéro d’ordre qui correspond à leur article dans la table des matières. Les lecteurs intéressés pourront se reporter avec profit aux énoncés détaillés. Les auteurs traitent de la néologie (S. Pavel : III), de la phraséologie (S. Pavel : III) et des collocations (P. Thomas : V), des contacts de langues (L.-J. Rousseau : IV), de la traduction (R. Arntz : II et D. Reed : VII), des banques de termes (P. Thomas : V), de l’indexation (R. Buchan : VI), de l’informatique (P. Thomas : V, R. Buchan : VI et E. Knops/G. Thurmair : VIII), de l’aménagement linguistique (J. Maurais : IX), de la normalisation (R. Strehlow : X), de l’application des principes et méthodes de la terminologie (T. Godly : XI et W. Hirs : XV), de l’intelligence artificielle (P. Wijnands : XII) et de la théorie de la connaissance (T. Yokoi : XIII), de quelques domaines de LSP, comme la Common Law (D. Reed : VII), la physique (R. Strehlow : X), la chimie (T. Godly : XI), les sciences sociales (F. Riggs : XIV), la médecine (W. Hirs : XV).

Les notions et les termes sont au centre des préoccupations, que celles-ci soient tournées vers les nouvelles technologies informatiques ou qu’elles soient orientées vers une démarche plus traditionnelle en matière d’élaboration des vocabulaires. Le terme est étudié également dans des perspectives linguistiques (néologismes, phraséologismes, collocations, entrées dans un dictionnaire), traductionnelles (l’équivalent) et comme matériau informatique, aussi bien pour l’encodage que pour le décodage.

Ces textes très divers explorent en majorité des zones bien connues de la terminologie, les renseignements rassemblés étant souvent accessibles dans plusieurs autres ouvrages comme des actes de colloques, des articles de revues, des manuels universitaires ou institutionnels, etc. La nouveauté ici, c’est la langue de rédaction, à savoir l’anglais, car en français, en allemand, en russe... il ne manque pas de documentation sur les sujets abordés. Les articles sont aussi trop disparates pour former un continuum, pour offrir un fil conducteur, pour dessiner un paysage uniforme qui servirait de trame à un manuel de terminologie d’allure pédagogique, ce qui n’exclut pas le caractère didactique et informatif du livre. L’objectif poursuivi par les éditeurs ne consistait d’ailleurs pas à élaborer un traité en la matière. Si l’on cherche à caractériser les textes, on pourrait dire que parmi eux, deux ou trois sont plutôt innovateurs (par exemple, S. Pavel : III et p. Wijnands : XII), que d’autres sont plus prospectifs (par exemple, E. Knops/G. Thurmair : VIII), notamment ceux qui s’aventurent du côté de l’ingénierie linguistique (par exemple, T. Yokoi : XIII), que d’autres encore présentent des applications spécifiques des principes et méthodes de la terminologie (par exemple, T. Godly : XI et W. Hirs : XV), que d’autres enfin proposent des analyses apparentées à un point de vue sur une question, études que l’on trouve aisément dans la littérature déjà publiée par ailleurs (par exemple, L.-J. Rousseau : IV, D.Reed : VII et J. Maurais : IX).

Par la présentation de différentes approches et applications, le recueil met en lumière des questions fondamentales sur les concepts, sur les termes qui les dénomment et sur le développement des connaissances. Il réaffirme les éléments fondateurs de la discipline, les grands axes de l’aménagement linguistique et les liens avec la discipline sœur qu’est la traduction. Les articles possèdent un caractère parfois descriptif tandis qu’en d’autres occasions, il est fait état d’études à caractère plus pragmatique. Le premier ensemble est assimilable à la terminologie en tant que science alors que le deuxième s’associe davantage à la terminographie, c’est-à-dire à la pratique, à la mise en application des acquis théoriques.

À l’époque de l’information technologique massive, des autoroutes électroniques et du multilinguisme institutionnalisé, les besoins de communiquer, d’échanger des données et des renseignements de manière précise et efficace ont transmis une impulsion nouvelle et importante à la science de la terminologie. Ce livre est une bonne contribution sur ces sujets. Incontestablement, l’ensemble illustre aussi la multi- et l’interdisciplinarité de la terminologie et il montre que cette activité n’a pas de frontière linguistique dans ses applications ni de frontière de langue quand il s’agit de réunir des réflexions sur le sujet. Il reste à bien circonscrire les véritables enjeux, les véritables universaux et l’avenir de la plus récente des disciplines de la linguistique et cela au moment où s’annonce un siècle consacré à la culture technicienne.

Ileana CABRERA, Isabel DIÉGUEZ, Consuelo FUENZALIDA, Rosa Maria LAZO, Carolina VALDIVIESO (1987) : Factibilidad de un banco terminológico de la Pontificia Universidad Católica de Chile, Santiago (Chile), PUCC, Facultad de Letras, Instituto de Letras, Departamento de Traducción, 60 p.

Dans ce petit ouvrage, qui est ici l’objet d’un compte rendu descriptif et non pas critique, les auteures présentent l’étude de faisabilité d’une banque de terminologie au Chili. Quatre parties structurent le rapport : 1. Présentation du problème; 2. Antécédents théoriques; 3. Modèle d’analyse et méthodologie; 4. Présentation des résultats. Je passe successivement chacune en revue et j’en extrais les éléments essentiels.

En avant-propos, les responsables de la recherche rappellent fort justement que la terminologie est une discipline qui doit absolument être intégrée au cursus universitaire de tout programme de traduction qui se veut à l’avant-garde de cette profession. Dans la même foulée, elles constatent que la production terminologique croissante crée le besoin d’un vaste réservoir de données comme peut l’être une banque de terminologie. On peut ainsi y consigner la masse de termes de plus en plus nombreux auxquels les traducteurs et les terminologues doivent recourir dans leur travail professionnel. Afin de satisfaire l’appétit des professionnels de la langue, ces banques doivent constamment être enrichies et mises à jour. Devant les nombreuses interrogations que soulève la mise en place d’une banque de terminologie et devant les dépenses qu’elle entraîne, il est souhaitable pour les Chiliens de suivre une démarche étapiste. Le cheminement retenu propose d’abord une étude des besoins terminologiques, puis l’entreprise de faisabilité elle-même, enfin la planification de l’implantation de la banque de la manière la plus rationnelle et la plus économique possible.

Les responsables du projet ont également mis de l’avant l’importance de comprendre la documentation scientifique et technique rédigée en langue étrangère, particulièrement en anglais, et que les étudiants et les professeurs doivent consulter tout au long de leur formation et de leurs recherches.

La première partie du rapport explique le phénomène d’accroissement des termes qui augmentent plus rapidement que les mots de la langue générale. On y traite des liens entre la néologie et les technologies de pointe, du savoir-faire en matière de création de termes, du grand nombre de publications scientifiques qui naît chaque année, de la circulation de l’information en plusieurs langues. Les objectifs du projet sont ensuite détaillés : il s’agit d’abord de diagnostiquer les besoins terminologiques des étudiants, des enseignants et des professionnels de la traduction, puis de voir si une banque de terminologie est vraiment le remède le plus efficace pour faire face à la musique.

Dans le chapitre sur les antécédents théoriques, les auteures procèdent à un rapide tour d’horizon bibliographique des ouvrages portant sur la terminologie et la lexicographie, sur les banques de terminologie et sur les LSP en général. Elles présentent les conceptions de la terminologie en Autriche, en Russie, en Tchécoslovaquie et au Canada. C’est sur l’école canado-québécoise que s’appuient les chercheuses pour définir quatre concepts fondamentaux : « terminologie », « terme », « banque de terminologie », « besoins terminologiques ».

Le chapitre 3 présente le profil de la recherche qui est axée sur la description des attentes des étudiants et des professeurs en matière de terminologie multilingue, tant pour l’apprentissage, pour les premiers, que pour la recherche et l’enseignement, pour les seconds. Trois centres d’intérêt retiennent l’attention : 1. La nécessité pour tous de lire la documentation rédigée en langue étrangère. 2. L’évaluation des difficultés terminologiques dans les textes techniques et scientifiques étrangers. 3. La création de dictionnaires terminologiques et l’évaluation de leur utilisation. La méthodologie explique tout le processus de l’enquête sur le campus universitaire : choix des répondants, secteurs d’intervention, etc. De nombreux tableaux statistiques éclairent les explications des auteures. Les questionnaires sont reproduits en annexe.

Les résultats de la recherche sont précisés au chapitre 4. Retenons de l’ensemble que la majorité des étudiants trouve qu’il est difficile de lire des textes en langues étrangères parce qu’ils ne peuvent avoir accès aux définitions des termes dans leur champ de spécialité. Un certain nombre d’entre eux souhaitent qu’il y ait une augmentation des cours de langue étrangère. Sauf dans le secteur de la traduction, les étudiants et les professeurs ignorent souvent qu’il existe des dictionnaires terminologiques dans leur domaine de compétence.

Une conclusion en sept points résume bien le contenu du rapport :

  1. Les titres en langue étrangère représentent 44% des ouvrages contenus dans les bibliographies des cours.
  2. Parmi ces titres, l’anglais domine largement les autres langues.
  3. En raison de leur niveau de compétence assez bas, les étudiants lisent peu en langue étrangère.
  4. Tous sont d’accord pour reconnaître l’existence de difficultés terminologiques dans les textes. Les traducteurs sont mieux préparés à résoudre ces difficultés.
  5. Sauf en traduction, les enseignants proposent de traduire les textes les plus importants pour leurs cours. Quant aux étudiants, ils croient pouvoir résoudre le problème en augmentant les cours de langue spécialisée. Les groupes de traducteurs souhaitent la mise sur pied de banques de terminologie.
  6. Sauf en traduction, on ignore l’existence de dictionnaires terminologiques. Lorsqu’on connaît leur existence, on semble ne pas savoir comment s’en servir.
  7. L’élaboration de dictionnaires traditionnels est privilégiée par les gens qui ne sont pas en traduction (étudiants : 68,6%, professeurs : 63,4%). Les langagiers préfèrent le dictionnaire automatisé (67,5 % des répondants).

Étant donné les opinions très divergentes des personnes questionnées, les auteures proposent que l’on crée une banque de terminologie réservée au secteur de la traduction dans un premier temps. Par la suite, on pourra étendre la prestation des services à l’ensemble de la communauté universitaire. À long terme, une banque de terminologie ouvrirait la voie à la création d’un centre de terminologie à la PUCC, centre qui serait d’une grande utilité pour l’ensemble du pays.

SAGER, Juan C. (1990) : A Practical Course in Terminology Processing, Amsterdam-Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, XI + 254 p.

Ce livre rassemble et analyse un certain nombre de questions fondamentales en matière de terminologie. L’auteur y scrute les différentes perspectives historiques et contemporaines qui éclairent ses positions actuelles et qui façonnent son credo scientifique. Je les schématise rapidement et de manière non exclusive car elles seront reprises ci-après dans le détail des chapitres : en tant que discipline, la terminologie ne peut revendiquer un statut indépendant d’autres composantes du savoir; la terminologie est partie intégrante de la plupart des programmes d’enseignement et de formation le moindrement spécialisés; la terminologie ne peut assurer son avenir qu’en s’inscrivant sur une trajectoire qui croise la science informatique; la terminologie assume une fonction de communication qui est loin d’être négligeable; la terminologie doit intégrer en son sein et de manière plus explicite la dimension communicationnelle perçue sous l’angle variationniste. Les deux derniers éléments ont quelque chose à voir avec une socioterminologie en train de naître (voir les Cahiers de linguistique sociale, no 18, 1991). Quoique PCTP prenne l’anglais comme lieu d’ancrage des affirmations et des démonstrations de son maître d’œuvre, son discours est presque universellement applicable à une langue ou à une autre, moyennant, bien entendu, quelques ajustements indispensables. Cet arrière-plan domine les huit chapitres qui servent d’armature au livre.

Il semble de mise de jeter un rapide coup d’œil circonstancié sur chacun des chapitres de PCTP.

Le chapitre introductif (pp. 1-12) définit la terminologie comme un nouveau champ de recherche et d’activités interdisciplinaires pour les langagiers ainsi que pour les linguistes, qui commencent à s’y intéresser de plus en plus sérieusement. J. C. Sager la conçoit comme un ensemble de pratiques qui ont évolué dans l’orbite d’un certain nombre de satellites telles la création des termes, la cueillette des unités spécialisées ainsi que l’explication sur leur contenu sémantique (notion/concept), leur mise en dictionnaire sous format traditionnel ou électronique, pour demeurer ici à l’intérieur des frontières de la linguistique. La terminologie serait donc très précisément « the study of and the field of activity concerned with the collection, description, processing, and presentation of terms, i.e. lexical items belonging to specialised areas of usage of one or more languages » (p. 2). Par ailleurs, dans son usage actuel, le terme terminologie présente un profil polysémique qui recouvre au moins trois significations majeures :

  1. c’est une activité pratique et méthodologique nécessaire à la collecte, la description et la présentation des termes;
  2. c’est une théorie, c’est-à-dire un ensemble de prémisses, de raisonnements et de conclusions requis pour expliquer un réseau de relations entre les termes et les concepts;
  3. c’est le vocabulaire d’une sphère d’activité déterminée, d’un discours thématique (LSP en anglais).

Le reste de ce premier chapitre rappelle à propos que la terminologie entretient des rapports étroits avec d’autres disciplines d’ordre linguistique et extralinguistique, que nombre de linguistes ont une méconnaissance parfaite ou une conception limitée, voire erronée de la terminologie et qu’ils la ramènent à une spécialisation de la lexicologie/ -graphie, que les développements présents de la terminologie soulèvent une foule de problèmes conflictuels entre la théorie et la pratique, toutes assertions qu’on ne peut que confirmer de ce côté-ci de l’Atlantique et pour les recherches portant sur le français.

Le deuxième chapitre (pp. 13-54) est centré sur la dimension cognitive de la terminologie. Il met les formes linguistiques en rapport avec leur contenu conceptuel et leur référence à la réalité de l’univers (le référent dans la théorie du signe linguistique). Quatre sous-divisions sont l’occasion d’expliciter comment la théorie de la référence contribue à distinguer les termes (LSP) et les mots (langue générale : LG). Cette dichotomie est avant tout d’ordre pratique mais néanmoins essentielle afin de tracer une ligne de démarcation utile, quoique imaginaire, entre le champ de la terminologie et celui de la lexicologie. Ce chapitre remet sur le gril de la critique ce qu’est un concept (notion dans la terminologie de l’ISO) tandis que différentes formules définitionnelles sont ravivées, notamment celles de l’ISO. L’auteur note également quelques autres éléments fondamentaux sur les concepts, comme leurs caractéristiques logiciennes, leurs types (catégories), les structures qui filent leurs relations. À l’image de la lexicographie, la définition est l’une des phases délicates, essentielles et critiques du travail de recherche terminologique/-graphique. Aussi paraît-il opportun d’en examiner attentivement les fondements, les classes, les buts et les interrelations tissées dans un même réseau conceptuel. Dans un ensemble terminologique structuré onomasiologiquement, un énoncé définitionnel n’est jamais isolé, autarcique. Il est étroitement dépendant de l’organisation du vocabulaire soumis à la description à des fins dictionnairiques. C’est d’abord par ce réseau, cette filière que les liens intemotionnels s’établissent.

Le chapitre trois (pp. 55-97) introduit la dimension linguistique de la terminologie sous la forme des représentations lexicales existantes (les termes) et potentielles (la néologie) des terminologies en tant que vocabulaires. C’est donc une approche du terme considéré comme un élément linguistique (linguistic item) tel qu’il se présente dans le discours métalinguistique de toutes les formes de dictionnaires terminologiques qui est ici proposée. Tout en reconnaissant les liens entre la terminologie et la lexicologie/-graphie, J. C. Sager centre ses propos sur les seuls aspects de la lexicologie qui ont des incidences sur la production des outils-dictionnaires et sur les perceptions de l’usage, volets qu’il faut rapprocher de la normalisation. Trois sous-sections traitent successivement de la théorie du terme : 1. la démarche onomasiologique; 2. l’aspect formel des termes (leurs rapports aux dictionnaires, leurs structurations relationnelles, leurs statuts); la théorie et la pratique de la formation des mots dans toutes leurs dimensions car c’est là le moyen privilégié de faire passer le message terminologique (brève typologie de la création lexicale, emprunt, attitudes des usagers devant l’inédit linguistique); 3. les directives institutionnelles au sujet de la création des termes nouveaux, notamment les propositions de l’ISO, devenues plus ou moins obsolètes, sont passées en revue. Cette troisième section jette également un regard sur les systèmes nomenclaturaux relatifs à quelques phénomènes naturels comme les sciences biologiques, la géologie (y inclus la minéralogie), la chimie et la médecine. Dans ces domaines, le besoin de classification et de classement par ordre est fondamental. Les caractères spécifiques des nomenclatures médicale, biologique et chimique sont brièvement notés et commentés.

Le chapitre quatre (pp. 99-128) inscrit la terminologie dans le cadre de la communication. Il s’agit d’observer ici comment les termes pénètrent et opèrent dans un modèle de communication donné. Cela suppose un rapport à l’usage socioprofessionnel qui affecte clans un sens ou dans l’autre la nature et l’emploi des unités thématiques (LSP). L’approche communicationnelle exige en outre que soient cernées les différentes catégories d’utilisateurs des complexes terminologiques mis en circulation, ainsi que l’usage qu’ils font des services offerts. L’auteur définit donc un modèle de communication dans la perspective où un encodeur envoie un message à un décodeur qui doit l’interpréter et le comprendre pour que la connaissance soit modifiée dans le sens de l’augmentation de l’information existante sur un sujet (à savoir l’accroissement des connaissances pour l’expert ou l’acquisition des premières connaissances pour l’apprenant en formation). Sager examine tous les paramètres extralinguistiques (l’intention, l’information elle-même par rapport au niveau de connaissance et du domaine...) qui précèdent l’envoi et la réception du message; ce dernier suppose lui-même le choix de la langue ou du sous-code thématique reconnaissable par le destinataire (le didacticien ne parle pas de la même façon à ses pairs et à ses élèves). L’efficacité du message passe alors par l’efficacité des termes sélectionnés pour le véhiculer. D’où l’identification de critères d’économie, de précision et de convenance, ce dernier afin d’arbitrer les deux premiers qui pourraient s’opposer ou s’exclure. On concevra alors aisément que la mise en valeur du rôle de la communication permette de proposer d’une manière fort concrète une socioterminologie, en train de s’édifier par ailleurs.

Inévitablement, un modèle communicationnel débouche sur une sorte de réductionnisme linguistique dont la forme la plus achevée prend la couleur de la normalisation ou de la standardisation, dans le vocabulaire de l’ISO. Au dire de l’auteur, l’harmonisation linguistique équilibre les critères d’économie (choix du terme le plus représentatif du point de vue de la brièveté), de précision (sous-critère de la clarté, donc d’indice référentiel ou d’élimination de l’ambiguïté) et de convenance (dans le cas où des connotations négatives (disturbing) pourraient intervenir). Les aspects prescriptifs de la terminologie ont maintes fois été critiqués et remis en question, mais les solutions de remplacement furent plutôt rares, comme furent encore plus rares les propositions de rejet total d’une certaine forme de dirigisme, d’aménagement ou de prescriptivisme! Une critique plus constructive est développée ici, qui inclut les avantages et les désavantages de toute opération d’harmonisation de la communication. Afin de bien resituer les choses dans leur contexte véritable, Sager dissèque scrupuleusement les principes et les instruments de normalisation (dictionnaires, banques de termes, commissions ministérielles). Il veut faire saisir les motivations qui soutiennent la standardisation linguistique. C’est en réinterprétant les principes de l’ISO au regard de la standardisation des objets qu’il réaffirme ce qu’est la normalisation terminologico-linguistique. Les sept grands principes de l’organisme viennois sont ranimés et replacés sous l’éclairage des LSP. Bien entendu, l’objectif premier consiste à faciliter la communication afin que le message transmis ou à transmettre s’accompagne de la meilleure efficacité possible. Chaque principe peut être synthétisé en une brève formule :

D’autres questions plus subsidiaires, comme les méthodes de standardisation, l’efficacité réelle et les limites des normes, terminent cette section, les exemples qui l’illustrent étant souvent puisés dans le réservoir des normes britanniques (BS).

Ce que j’appellerais la seconde grande articulation du livre, soit les chapitres 5 à 7, noue les liens de la terminologie avec la science informatique, perçue ici dans ses dimensions les plus englobantes. Chaque chapitre est consacré à un aspect spécifique du traitement de la terminologie à l’aide des différentes technologies informatiques disponibles.

Le chapitre cinq (pp. 129-162) porte sur la compilation des terminologies. Il est un fait admis que l’automatisation et, surtout, la micro-informatique ont révolutionné cette grande phase du travail de recherche terminologique. Pour J. C. Sager, « It is now recog-nised that the only practical means of processing lexical data is by computer » (p. 129). En conséquence, les références aux méthodes de manipulation plus traditionnelles deviennent presque caduques. D’ailleurs, il n’y en a aucune dans ce chapitre. Au contraire, l’auteur préconise l’établissement de nouveaux principes et la modernisation des méthodes de l’époque de la pré-automatisation. Tout comme la lexicographie, la terminologie souffre beaucoup, en ce moment, de l’absence de tels fondements théoriques. Sager aborde la question de la constitution des corpus informatisés, celle des bases de données à caractère terminologique et celle des nouvelles technologies, logicielles notamment, ainsi que celle des corpus textuels directement accessibles en ordinateur. Le stockage ou le réemploi de l’information terminologique en ordinateur créent de nouvelles contraintes méthodologiques; ils amènent en outre à se pencher sur la qualité des données et à réexaminer les principes de la collecte des données. Toute information devrait être enregistrée suivant des critères qui permettent de dessiner un profil du terme et du concept décodable au premier degré; d’où le regard critique sur toutes les composantes d’une fiche informatisée (record).

Le chapitre six (pp. 163-186) discute du stockage des termes, plus particulièrement en référence avec les banques de termes, ce qui ne signifie pas que les principes décrits ne soient pas valables pour d’autres formes d’enregistrement, tant s’en faut. Une partie de ce chapitre est d’ordre historique, spécialement le rappel de l’émergence des banques dont l’origine se situe aux environs de 1970. Ce tour d’horizon par l’histoire amène l’auteur à proposer une définition-programme de ce que devrait être (est?) une banque, à savoir :

A collection, stored in a computer, of special language vocabularies, including nomenclatures, standardised terms and phrases, together with the information required for their indentification, which can be used as a mono- or multilingual dictionary for direct consultation, as a basis for dictionary of usage and term creation and as an ancillary tool in information and documentation (p. 169).

Puis, un modèle de banque est proposé, illustrant la définition ci-dessus, avant de déboucher, en fin de chapitre, sur les réseaux sémantiques mis à l’ordre du jour, en tant que nécessité, par la recherche en et sur l’intelligence artificielle.

Le septième chapitre (pp. 187-205) scrute le réemploi, l’implantation, les retombées de la terminologie. De fait, toute information consignée devrait pouvoir être traitée ou retraitée et/ou elle devrait pouvoir être accessible aux usagers potentiels. Sager présente les différentes figures de réemploi, leurs contraintes et le réagencement de l’information terminologique transmise ou à transmettre. Ce chapitre typologise les différents groupes d’utilisateurs des terminologies stockées, à savoir : les spécialistes de chaque discipline, les professionnels de la communication spécialisée (les médiateurs, les traducteurs...), les terminographes et les terminologues, les professionnels de la documentation et de l’information documentaire, les aménagistes, tout groupe qui s’occupe de questions linguistiques à des fins professionnelles (enseignants, éditeurs, rédacteurs, correcteurs), l’usager général. Le chapitre est clos par l’établissement d’une connexion avec les thésaurus terminologiques.

Le dernier chapitre de ce livre (pp. 207-229) s’intéresse à l’application des terminologies, aux attitudes et aux pratiques qui existent. La croissance, le développement ainsi que les principales activités de traitement de la terminologie retiennent également l’attention. Ce chapitre se veut à la fois conclusif et ouvert sur l’avenir car il est quasi impossible de saisir dans son ensemble ce que sont la production et le traitement de la terminologie. Il n’y a pas d’application possible sans les quelques conditions que sont l’échange de l’information, la planification, la conscience de la variation de l’usage, la disponibilité des données et la mise à jour périodique, série de critères qui concrétisent la physionomie de plus en plus socioterminologique des LSP.

L’analyse de l’auteur le conduit à constater qu’à l’heure actuelle, il n’existe pas de position unique du point de vue théorique devant les arguments de principes et de méthodes de la terminologie. Cela s’explique historiquement lorsque l’on observe la grande variété des dictionnaires terminologiques produits, les structures variées des différentes banques de termes et, surtout, lorsqu’on en perçoit l’origine dans les programmes d’aménagement élaborés par les organismes ou les individus diatopiquement différents. Toute l’armada des décisions influence inévitablement les orientations des principes théoriques et méthodologiques.

Ce chapitre met aussi l’accent sur le rôle et l’historique des banques de terminologie. Une brève description des principales grandes banques est donnée et un aperçu des développements des petites banques montre bien l’impact de la micro-informatique. La miniaturisation a simultanément des avantages et des désavantages car, d’une part, elle rend les terminologies de plus en plus accessibles à de plus en plus de gens tandis que, d’autre part, leur développement est lent et fort peu de minibanques sont vraiment opérationnelles. Leur nombre fait qu’il n’y a pas de consensus méthodologique, pas de structures communes et par conséquent une limitation de leur consultation. Par ailleurs, plus leur nombre croîtra, plus ces préoccupations d’harmonisation seraient urgentes à analyser afin de trouver des solutions pour éviter le morcellement.

Une très bonne bibliographie thématique et sélective, listant quelques centaines de titres (390 exactement) regroupés en huit sous-catégories, termine l’ouvrage (pp. 231-254). Elle constitue une référence et un guide fort utile pour tout chercheur intéressé par un aspect ou un autre de la terminologie.

Ce livre fait donc le point sur un certain nombre de données fondamentales en terminologie à partir du principe que la terminologie d’aujourd’hui n’a guère de chances de se développer hors du champ de l’informatique. L’auteur fournit suffisamment de justificatifs pour qu’on prête foi à ses démonstrations. Il aura fallu moins de vingt ans pour que la terminologie établisse un corps de doctrine multidisciplinaire et quasi universel et qu’elle accède au statut d’une technologie utile en sciences humaines. Déjà, dès les années 1930, Wüster en explicitait les composantes extralinguistiques auxquelles il greffait l’informatique au début des années 1970. Une toute petite génération informatique —avec en son centre la poussée de la micro-informatisation— aura suffi à fusionner les deux éléments fondamentaux qui ont servi à J. C. Sager pour structurer son cours pratique sur la recherche et le traitement de la terminologie.

Dans le carrousel de la production écrite sur la science terminologique, ce livre, dont la matière est fort bien équilibrée et accessible au néophyte, comptera comme l’une des très bonnes sommes existantes, riche d’enseignement et dont la carrière universitaire est assurée en raison de la validité des informations qu’il recèle. Ce genre de livre de chevet est rare. Nombre de ses semblables ont vieilli prématurément et se sont fossilisés. Ce ne sera pas le cas de PCTP qui va au cœur même des fondements historiques, actuels et universels de la terminologie. Voilà un bon, un véritable guide pour l’apprenant et pour l’expert, un manuel agrémenté de nombreux exemples, ce qui ne nuit jamais au décodage d’un texte et fait le pont avec le réel. À ranger à portée de main dans sa bibliothèque, au même titre que par exemple Rey et Kocourek, pour ne citer que des ouvrages accessibles en français. Telle pourrait éventuellement être la carrière du livre de Sager.

CABRÉ (Maria Teresa), La Terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions, Barcelona, Editorial Empúries, 1992, 527 p.

D’année en année, la terminologie s’enrichit d’ouvrages qui en explorent les fondements historiques et scientifiques, en révèlent les avancées théoriques et pratiques et établissent des passerelles avec la linguistique, cette science mère. Depuis le coup d’envoi d’Alain REY en 1979 avec La Terminologie : noms et notions, suivi par Rostislav KOCOUREK en 1982 avec La Langue française de la technique et de la science, plusieurs universitaires ont mis leur pensée sur ce sujet en livre afin d’offrir au public lecteur les résultats de leurs observations et de leurs réflexions. Quelques autres jalons de première main balisent l’histoire de la terminologie, le dernier en date fut la publication de A Practical Course in Terminology Processing par Juan Carlos SAGER en 1990. Arrive maintenant sur nos tables de travail La Terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions, nouvelle œuvre d’envergure réalisée par une linguiste catalane, Maria Teresa CABRÉ, dont on connaît bien les écrits sur la lexicologie. Cette fois-ci, elle aborde le champ spécialisé de ce domaine du lexique, elle traite des savoirs thématiques, de leur place dans la linguistique, de leurs principes et de leurs méthodologies. Avant elle, personne ne s’était aventuré si loin dans toutes les ramifications de la terminologie au strict plan de ses dimensions perçues et explorées sous l’angle des sciences du langage et de la société.

La Terminologia est écrite en catalan, et cela est déjà remarquable. C’est à la fois un privilège et une limitation. Un privilège parce que, parmi les langues romanes, le catalan devient, avec le français, la seule langue pour laquelle on dispose d’un ouvrage de base sur la terminologie. Une limitation, car le catalan n’étant pas une langue de grande diffusion, le livre risque de ne pas avoir beaucoup d’impact hors de la Catalogne et des milieux catalanisants. Cela est dommage parce qu’avec le français, surtout le français québécois, le catalan est la seule langue romane sur laquelle on a mené un aménagement terminologique fondé sur l’amalgame du politique (les législations linguistiques, le statut des langues...) et de la linguistique (les dictionnaires terminologiques, les préoccupations pour les dictionnaires de langue générale, le corpus...). Dans les deux principaux États concernés —le Québec et la Catalogne—, on trouve de nombreuses ressemblances, comme des populations quasi identiques en nombre, la dépendance par rapport à une autre langue dominante, l’anglais et l’espagnol respectivement, l’universitarisation de la terminologie sous la forme de programmes d’études menant à des diplômes supérieurs, etc. Mais surtout, dans les deux territoires, un effort d’aménagement terminologique intense repose sur l’existence d’institutions bien établies qui se sont donné les moyens d’agir par l’entremise des législations linguistiques. Dans l’un et l’autre « pays », le progrès des langues est remarquable et les travaux qui sont à la source de la légitimation, de la revalorisation et de la modernisation de ces langues méritent d’être largement diffusés.

Vingt ans après les premières législations linguistiques contemporaines (celles du Québec, en 1974, et celle de la France, en 1975), quinze ans après les premiers efforts sérieux de recentrage du catalan en Espagne, paraît donc cet ouvrage de réflexion qui vient enrichir une bibliothèque déjà sérieusement documentée mais toujours à compléter.

Maria Teresa CABRÉ mène une analyse de la problématique de la terminologie d’abord ciblée en fonction de la langue et du territoire catalans. Mais ses analyses et ses réflexions transcendent rapidement l’espace catalan puisqu’elle explore les principes universels de la terminologie.

Le livre s’ouvre sur une belle préface de Jean-Claude CORBEIL, l’un des acteurs importants de l’aménagement linguistique et l’un des maîtres d’œuvre de la terminologie québécoise. Le préfacier cadre fort bien l’étude que se propose de réaliser MTC en rappelant les deux principaux sens qu’on donne aujourd’hui au mot terminologie, à savoir « l’ensemble des termes d’un domaine du savoir » et « l’étude scientifique et la description des vocabulaires de spécialité ». Il met aussi en perspective la terminologie et la lexicologie, la terminologie et la communication, ce qui justifie certaines des orientations qu’emprunte la discipline terminologique, par exemple l’interventionnisme à caractère normalisateur et standardisateur, le phénomène de l’implantation en milieu socioprofessionnel. Dès le départ, les liens sont tissés entre les grandes caractéristiques de la terminologie : c’est une des sciences du langage, c’est une discipline rattachée à des activités professionnelles, c’est une discipline qui possède son corps de doctrine théorique et pratique qui prend la forme de principes, de préceptes et de méthodologies de travail variées, etc. Comme l’avait déjà préconisé Eugen WÜSTER, J.-C. CORBEIL rappelle également les relations de la terminologie avec la documentation, les sciences cognitives et l’informatique.

Au-delà de cette toile de fond, il y a lieu d’examiner le contenu des sept chapitres d’inégale longueur qui bâtissent ce livre.

Dans le premier chapitre, l’auteur présente la situation et les aspects généraux de la terminologie (p. 15-57). Elle s’arrête sur les éléments historiques et sur les fondements à l’origine de la discipline. Ses descriptions prennent en considération les perspectives sociales et politiques, scientifiques et fonctionnelles, ainsi que les aspects organisationnels, tant au plan national qu’au plan international. Cet excellent et indispensable tour d’horizon cadre bien l’histoire de la terminologie, il en justifie l’émergence tout en l’actualisant. Si l’on démarre l’histoire moderne de la terminologie avec Eugen WÜSTER, il aura fallu patienter plus de cinquante ans pour asseoir le corps de doctrine de cette discipline du langage, discipline encore boudée par de nombreux linguistes qui, lorsqu’ils s’y intéressent, n’en perçoivent souvent que la facette appliquée, donc négligeable à leurs yeux.

Le caractère interdisciplinaire de la terminologie fait l’objet du deuxième chapitre qui comporte cinq parties (p. 59-112). Les sous-chapitres traitent successivement des rapports de la discipline avec la linguistique, la logique —les sciences cognitives—, la communication, la documentation et l’informatique. L’auteur fait le point sur la constellation disciplinaire qui donne sa coloration spécifique à la terminologie au sein des sciences du langage tout en précisant bien que la terminologie est fille de la linguistique et non une quelconque forme tronquée, banalisée et appliquée de la lexicologie, et encore moins une vassale de la traduction.

Le plus long chapitre (III) et le plus étoffé porte sur les fondements linguistiques de la terminologie (p. 113-241). MTC explore en long et en large le concept de « langue de spécialité » (LSP), l’unité terminologique et la documentation spécialisée. Elle situe d’abord les LSP dans la chaîne linguistique, de la phonologie (le phonème) au discours (le texte) avant d’en détailler les caractéristiques puis de comparer et de critiquer un certain nombre de définitions déjà proposées par d’autres chercheurs, comme R. KOCOUREK, L. HOFFMANN, G. RONDEAU, A. REY, B. QUEMADA, K. VARANTOLA, H. PICHT et J. DRASKAU, J. C. SAGER, D. DUNGWORTH et p. F. MCDONALD, R. de BEAUGRANDE. Puis, elle propose sa propre définition du concept de « LSP ». Le terme est pris ici dans le sens de « subconjunts del llenguatge general caracterizats pragmàticament per tres variables : la temàtica, els usuaris i les situacions de comunicació » (p. 128-129). L’énoncé de sept critères circonscrit et explicite très précisément le concept. La question est ensuite posée de savoir s’il faut employer langage de spécialité (llenguatge d’especialitat) ou langages de spécialité (llenguatges d’especialitat)? L’auteur tranche en faveur du pluriel llenguatges d’especialitat. — À noter qu’elle emploie aussi la variante llenguatges especialitzats : toutes les attestations de cette dernière forme apparaissent au pluriel.

Du point de vue fonctionnel, les diverses LSP comportent des caractéristiques communes fondées sur le fait qu’elles ont comme objectif prioritaire la transmission d’informations et que chaque terminologie spécifique sert à dénommer des notions d’une sphère thématique. L’ensemble des LSP est subdivisible en plusieurs champs dont les fonctions demeurent cependant communes, à savoir assurer et assumer la communication entre les spécialistes d’un savoir. Les LSP s’opposent aussi à la langue générale (LG). L’analyse différenciatrice de l’auteur repose cette fois sur trois aspects : les aspects linguistiques, les aspects pragmatiques et les aspects fonctionnels. Deux textes comparés, l’un provenant de la LG et l’autre d’une LSP, sont l’occasion de détailler chacun des trois types d’approches desquels il ressort que la finalité pragmatique façonne le caractère le plus distinctif. Il n’en demeure pas moins que, d’une part, les frontières entre LG et LSP et, d’autre part, les frontières entre LSP1, LSP2 et LSPn sont ténues, poreuses, perméables, que les superpositions et les chevauchements sont nombreux, que la continuité et l’empiétement sont choses normales. Comme l’avaient déjà fait remarquer J. C. SAGER, R. KOCOUREK et d’autres, il paraît impossible d’ériger une muraille totalement étanche entre les composantes (sous-langages) de la langue totale. « Intentar establir una frontera nítida entre les llengües d’especialitat i la comuna és una tasca impossible, com ho és també la de voler delimitar de manera rígida les fronteres entre les diverses especialitats o pretendre en tots els casos assignar un terme a una sol a temàtica » (p. 153). Le système de la langue fédère un tout et forme un continuum qui ne sont fragmentables que de manière temporaire, c’est-à-dire le temps d’un examen de l’un ou l’autre de ses constituants, et cela en fonction d’objectifs bien déterminés, l’étude du comportement de certaines unités lexicales, la formation des mots et des termes, la dictionnarisation des vocabulaires, par exemple.

L’unité centrale de la terminologie est bien entendu le terme sur lequel s’arrête ensuite l’auteur pour le scruter sous toutes ses coutures. On consultera avec profit les importants sous-chapitres sur la morphologie, sur la formation des mots, sur la typologie des termes et sur le concept, quatuor qui constitue les nerfs de la guerre en terminologie, aussi bien dans la pratique professionnelle que dans le contexte de la formation universitaire ou autre. Que l’on songe au volume de termes organisés en unités lexicales complexes en terminologie, jusqu’à 85 % de toute la nomenclature de certains domaines, et on saisira toute l’importance de s’attarder quelque peu sur le sujet.

Le quatrième chapitre permet le passage des aspects théoriques et linguistiques à la pratique (p. 243-333). Car la terminologie a aussi une finalité concrète, à savoir celle de produire des « dictionnaires de termes ». Depuis 1975, cette activité, cet art est désigné par le vocable terminographie. L’auteur divise ce chapitre en trois parties : les fondements de la praxis, les supports de travail et les méthodes ou les méthodologies. Elle donne l’heure juste sur ces éléments en rappelant quelques points de repère historiques, tels les rapports à l’ISO (Organisation internationale de normalisation), les fiches de travail comme support d’informations terminologiques et bibliographiques.

La démarche de recherche systématique est exposée dans le détail, exemples et modèles de fiches à l’appui. Toutes les phases de ce type de recherche sont bien condensées. Le contenu d’une fiche ainsi que les diverses rubriques sont inventoriés. Étape par étape, le lecteur peut suivre toute la chaîne de production d’un dictionnaire terminologique. Le chapitre s’achève par quelques considérations sur la recherche terminologique ponctuelle, celle qui ne porte que sur un seul terme ou sur quelques termes isolés et non sur un vaste ensemble structuré.

Le chapitre cinq traite de la terminotique, autrement dit des applications de l’informatique à la terminologie (p. 335-403). Quatre dimensions sont ici envisagées : le concept même de « terminotique », les apports de l’informatique à la terminologie, les industries de la langue, les banques de données et les banques de termes. Il est indéniable que l’introduction de l’informatique dans le domaine des LSP a considérablement influencé et métamorphosé les méthodes de recherche traditionnelles. Pour sa part, l’intelligence artificielle fournit des moyens nouveaux —les systèmes experts— qui permettent de réaliser certaines opérations à l’aide de la machine, ce qui modifie sensiblement le rôle tenu jusque-là par les terminologues humains. MTC pose également quelques balises au sujet des industries de la langue et elle dresse un panorama des structures des banques de données avant de s’arrêter plus spécifiquement sur les banques de termes, mais sans en privilégier une en particulier. Son étude demeure globale.

L’important chapitre 6 aborde le domaine central de la normalisation (p. 405-442). L’introduction du chapitre décrit le processus de la normalisation sous son faciès le plus général. Les aspects fondamentaux et les organismes qui se préoccupent de standardisation sont présentés. Il est question de l’ISO qui constitue historiquement l’organisme phare en ce domaine. Puis, l’accent est mis sur la normalisation terminologique. Deux volets caractérisent cette activité : la normalisation des termes et celle des principes et méthodes. C’est dans ce chapitre que l’auteur a inséré la question de la néologie dont elle examine les aspects linguistiques (la typologie, notamment), pragmatiques et sociolinguistiques (les conditions de création, de fonctionnement, de diffusion et de normalisation). Dans l’état actuel de la recherche sur la terminologie, il faut se demander si la néologie ne serait pas mieux à sa place dans le chapitre qui traite des aspects linguistiques. Placer la néologie sous la dépendance de la normalisation réduit quelque peu la position véritable qu’elle occupe dans le grand jeu des LSP.

Le dernier chapitre envisage le volet professionnel de la terminologie. Le rôle du terminologue dans un service linguistique y est décortiqué (p. 443-464). Les liens entre la terminologie comme discipline de la linguistique et le milieu de travail sont tracés. L’auteur plaide enfin la nécessité d’une solide formation en linguistique et en terminologie de sorte que le terminologue puisse mener une réflexion sur sa pratique et acquérir une autonomie de fonctionnement.

En fin de parcours sur le contenu du livre, il importe également de dire qu’un très bon appareil de notes éclaire et prolonge les démonstrations et les explications, mais sans jamais les noyer dans un flot d’autres références ou de détails encyclopédiques. Une importante bibliographie multilingue complète la recherche.

L’ouvrage est remarquablement écrit, sans obscurité ni ambiguïté terminologiques qui rebuteraient les étudiants et les néophytes qui s’aventurent dans l’étude des LSP. La facture même du livre, son format, la typographie, la mise en page aérée, l’abondance des intertitres, tout cela donne à La Terminologia une incommensurable valeur didactique. L’ouvrage comporte de nombreuses citations en d’autres langues, notamment le français et l’anglais, qui, malheureusement, sont souvent entachées d’erreurs typographiques ayant échappé aux correcteurs.

On saura gré à l’auteur d’avoir traité la terminologie comme une discipline indépendante, comme une composante à part entière des sciences du langage et d’avoir su se garder de l’assujettir à l’activité traductionnelle, comme on le fait trop souvent dans certains milieux incapables de se détacher des recettes au coup par coup. La terminologie est beaucoup plus qu’un simple satellite de la traduction. L’auteur démontre amplement que si l’on ne peut pas faire de traduction sans faire de terminologie, en revanche, on peut parfaitement effectuer des travaux d’ordre terminologique sans recourir à la traduction.

Le lecteur a ainsi entre les mains un livre invitant, qui se veut aussi un manuel qu’on aime consulter, lire et relire en raison de l’abondance des informations qu’il renferme, de leur valeur scientifique, de leur actualité et de leur caractère complet. Parallèlement aux réflexions d’ordre théorique, l’auteur procure aux amateurs une excellente synthèse des connaissances sur la terminologie. Ce qualificatif de synthèse n’est pas utilisé dans le sens de facilité ou pour minimiser ou pour diminuer l’ampleur de la tâche réalisée par MTC. Au contraire, la terminologie avait besoin de faire le point sur elle-même et il fallait quelqu’un de l’envergure de MTC pour rassembler, trier, évaluer et traiter toutes ces données réparties dans de multiples écrits. Son expérience incomparable, sa patience et les recherches minutieuses qu’elle a menées pendant quatre ans lui ont permis de relever superbement le défi. Il en est résulté un livre d’une exceptionnelle qualité. Un livre qui révèle pour la première fois les véritables liens entre la langue et la société, étant entendu que l’on parle ici des rapports avec les langues de spécialité. La Terminologia doit être considéré désormais comme un modèle et comme le livre de référence sur les rapports entre la pratique linguistique, la pratique cognitive et la pratique sociale, car il est indéniable que la socioterminologie y est partout présente en filigrane. La mise à la disposition de cet ouvrage pour d’autres lecteurs d’autres langues devrait être plus qu’un vœu, une priorité.[*]

[*] La version espagnole est parue : La terminología. Teoría, metodología, aplicaciones, Editorial Antártida/Empúries, 1993, 529 p. La version française est en préparation.

MOUNIN, Georges (dir.) (1993): Dictionnaire de la linguistique, coll. « Quadrige », n° 153, Paris, Presses universitaires de France, XXXVII + 346 p.

Le dictionnaire

Les années 1970 ont constitué une période charnière et faste en ce qui a trait à la publication des dictionnaires de linguistique de langue française. Aujourd’hui encore, ces répertoires demeurent les plus connus et les plus utilisés par les professeurs et les étudiants d’université. Pour se remémorer quelques titres très importants de la grande constellation des dictionnaires de cette période, il suffit de mentionner des œuvres-clés comme le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage (1972), le Dictionnaire de linguistique (1973), Le langage (1973), le Dictionnaire de didactique des langues (1976), le Vocabulaire de la linguistique (1976), Sémiotique : dictionnaire raisonné de la théorie du langage (1979). À ce sextuor dictionnairique, on ajoutera le Dictionnaire de la linguistique (DL), originellement paru en 1974. Si l’on excepte quelques ouvrages plus thématiques et à caractère encyclopédique ainsi que les lexiques spécialisés, la décennie 1980 ne verra apparaître qu’un seul nouveau dictionnaire d’envergure, à savoir La grammaire d’aujourd’hui : guide alphabétique de langue française (1986). Par ailleurs, jusqu’à ce jour, seul le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage avait eu l’honneur d’une publication en format de poche. C’était en 1979.

Le DL devient à son tour accessible dans une collection de petit format, soit la célèbre collection « Quadrige ». Cette réédition arrive à point nommé et elle produit un double effet : elle comble d’abord une lacune, car l’ouvrage d’origine était devenu introuvable, et elle ramène le coût d’acquisition à un niveau abordable pour la gent estudiantine, clientèle privilégiée pour ce type de dictionnaire.

La réédition dont on rendra compte n’est aucunement une refonte ou une mise à jour corrigée et augmentée du DL. Comme l’attestent la bibliographie, dont le plus récent titre est daté de 1973, et le directeur de la publication lui-même —il dit avoir ignoré la « mise en chantier » de trois ouvrages contemporains au sien, à savoir ceux « de Ducrot et Todorov, de Dubois et coll., de Pottier et coll. » (voir pp. XXIII-XXIV)—, à la virgule près, nous avons affaire au même texte que celui qui fut publié en 1974. En raison de sa remise à la disposition des utilisateurs, ce compte rendu du DL prendra la forme de quelques rappels et de quelques observations critiques sur son contenu.

Comme beaucoup de ses semblables, le DL est une œuvre collective, puisque, outre Georges Mounin qui a dirigé le projet, dix-neuf autres collaborateurs ont contribué à la rédaction des articles.

L’objectif fondamental du DL est de fournir au public cible, formé d’étudiants, d’enseignants, de gens de culture..., un ouvrage de consultation efficace permettant de comprendre et de manier correctement les terminologies en usage dans différentes écoles de pensée linguistique actuelles. Le DL n’a pas d’envergure encyclopédique, car il ne décrit pas de manière étendue tous les concepts qu’il recense. Il n’était pas dans les intentions des auteurs de préparer un manuel de linguistique cataloguant, en ordre alphabétique, quelques centaines de monographies sur les principales notions de la linguistique. Le DL est donné comme un dictionnaire de mots, à savoir « celui qui réduit les définitions au minimum nécessaire pour comprendre le terme dans un contexte » (p. XXIII). Les responsables ont légitimement opté pour l’instrument de consultation rapide, efficace et ponctuel qui permet à l’utilisateur de poursuivre sa lecture ou sa recherche sans se perdre dans le labyrinthe des notions de la linguistique. Il constitue donc un ouvrage idéal pour les apprentis linguistes et les néophytes. Le programme auctorial recelait un objectif didactique fort bien réalisé dans le répertoire.

Le dictionnaire traite en priorité des termes de la linguistique et non pas de ceux qui sont relatifs à la grammaire. Les quelques unités de ce domaine qui y figurent sont perçues sous l’angle de l’analyse linguistique et non pas sous celui de l’analyse grammaticale traditionnelle. Il est à remarquer que pour la première fois, une place est faite à la terminologie de la linguistique appliquée. Le DL est résolument synchronique. Il rend compte du vocabulaire utilisé il y a vingt ans et encore usuel aujourd’hui dans les écrits spécialisés de langue française. Il traite de la linguistique universelle, il ne se restreint pas à la seule linguistique française. En outre, la description n’a pas de visée normative. Selon Mounin, il ne revient pas à un dictionnaire de la linguistique de s’arroger le droit de choisir et de proclamer qu’il existe une seule bonne terminologie linguistique et de forcer tout le monde à entrer dans le moule. Dans une introduction bien étoffée, le responsable essaie de décrire le plus objectivement possible les causes historiques et théoriques qui ont conduit à l’inflation terminologique, inflation qu’il ne se prive pas de dénoncer malgré son intention de ne pas intervenir dans le processus de normalisation (voir le paragraphe 2, ci-après).

La nomenclature répertorie 1 306 termes (p. XXXVII, n. 1) appartenant à dix-huit sous-domaines de la linguistique générale courante, telles la dialectologie, la lexicologie, la phonologie, la sémantique, la syntaxe, etc., ainsi que la rhétorique et la versification, qu’on élève ici au rang de disciplines linguistiques. La microstructure des articles est simple. Elle est constituée de cinq rubriques fondamentales : l’entrée, l’indicatif de sous-domaine, la définition ou l’explication, un système de renvois à deux niveaux, les initiales du signataire de l’article.

La microstructure modèle est configurée de la manière suivante : 1. L’entrée apparaît en caractères gras et avec une majuscule initiale, qui ne se justifie d’ailleurs aucunement. Cette rubrique est isolée des énoncés textuels et située en retrait des paragraphes explicatifs (exemples : Métathèse, Métonymie). 2. Le cas échéant, une ou des abréviations de sous-domaines de la linguistique précèdent le segment définitionnel ou les autres formes de commentaire (exemple : métaplasme appartient à la phonétique (phonét.), à la lexicologie (lexic.) ou à la rhétorique (rhét.)). L’absence de balise de domaine indique que le concept est relatif à la linguistique générale (exemples : philologie, phonétique). Mais tel n’est pas toujours le cas (voir mutation, pertinence, qui ne sont pas accompagnés de marques de domaine et qui relèvent nettement de la phonétique et de la phonologie, respectivement). 3. La rubrique sémantique définit le terme cible dans autant de champs d’application qu’il y a d’étiquettes thématiques. Les énoncés définitionnels sont généralement succincts et suffisamment explicites pour mener à une bonne saisie de la notion (exemples : lexicographie, mot-valise). Ils demeurent, pour la plupart, encore très actuels, quoique certains aient vieilli (voir par exemple la seconde définition de l’entrée lexicologie : « Désigne aussi la réflexion théorique sur les problèmes posés par l’élaboration des dictionnaires. »). Il est évident que cette vision n’est plus conforme à la réalité. La dictionnairique a suffisamment progressé pour mériter qu’on lui attribue une dénomination propre. D’ailleurs, le mot dictionnaire ne possède qu’une entrée-renvoi (dictionnaire : V. lexicographie, inverse). À l’occasion, la définition est enrichie d’une explication supplémentaire qui emprunte parfois des allures encyclopédiques (exemples : diachronie, racine). 4. Le système de renvois est de type onomasiologique et il possède deux dimensions. D’abord, dans les énoncés explicatifs, les mots qui se retrouvent eux-mêmes à leur place alphabétique dans le dictionnaire sont suivis d’un astérisque (exemple : métaplasme, qui offre 17 renvois internes). Cette procédure n’est cependant pas systématique pour tous les mots d’un même article, pas plus qu’il n’y a de récursivité d’un article à l’autre. Ensuite, les renvois placés en fin d’article ou après le paragraphe définitionnel; cette rubrique est d’ordre synonymique (exemple : arrière : « Syn. : postérieure*, vélaire*. ») ou d’ordre analogique, permettant ainsi de retracer des concepts apparentés (exemple : lexique : « V. monème, lexème, lexie, etc. V. aussi lexicographie, lexicologie. »). 5. Chaque article se termine par la signature de son rédacteur sous la forme de ses initiales. Georges Mounin n’a signé aucun article. Il paraît n’avoir fait que diriger cette recherche et en réviser les résultats. Curieusement, certains articles ne comportent aucune personnalisation (exemples : schlin-tement, schwa). Peut-être sont-ils l’œuvre de Mounin lui-même? L’avertissement au lecteur reste muet à ce sujet.

Les articles sont donc de structure simple et assez brefs tout en offrant le maximum d’information sur un concept de la linguistique. On regrettera cependant l’absence des catégorisations lexico-grammaticales. « On n’a pas donné non plus d’indications grammaticales : masculin, féminin, adjectif, etc. » (p. XXIV). Cette information est nécessaire pour les apprenants. Sinon, comment connaîtront-ils le genre des mots comme aphérèse, apocope ou realia, ou encore le statut de nom ou d’adjectif de mots comme homéonyme et homophone sans en référer à un autre dictionnaire? L’objectif de consultation ponctuelle perd ici de sa justification. Ce défaut amoindrit quelque peu la portée pédagogique de ce dictionnaire qui se veut d’abord un outil d’apprentissage.

Il reste toutefois que le DL atteint son but premier —qui est aussi celui de tout dictionnaire thématique—, à savoir qu’il doit dissiper des malentendus et des malaises terminologiques tout en véhiculant des connaissances sur un sujet. L’exemple de l’entrée morphème est très éloquent à ce propos. On sait que son sémantisme varie selon que l’on lit Bloomfield, Hjelmslev, Troubetskoy, Vendryes ou Martinet. Il faut parfois un dictionnaire pour démêler cet écheveau. Dans cette optique, le DL remplit adéquatement son rôle.

Le DL et la terminologie

Le dictionnaire alphabétique est précédé d’un long texte de Georges Mounin intitulé : Introduction au problème terminologique (pp. VII-XXII) dont il vaut la peine de dire un mot. L’auteur traite abondamment du problème de l’inflation terminologique qui, à son avis, est dû à la néologie d’ignorance, c’est-à-dire à la création excessive de mots inutiles quand la langue de spécialité étudiée possède déjà des dénominations appropriées pour désigner un concept. Le chercheur aborde aussi une question complémentaire, soit celle de la contamination d’une terminologie par l’emprunt exagéré de termes à succès « aux sciences et aux découvertes scientifiques qui font du bruit » (p. XII). En dépit de ces mises en garde, Mounin est cependant conscient que contrecarrer la prolifération terminologique, la paralyser, l’unifier à tout prix, « ce serait immobiliser la recherche » (p. XIII). Toute tentative de standardisation unidirectionnelle lui apparaît utopique. Un dictionnaire idéal supposerait une langue morte. Il faut recommander la prudence devant la nouveauté, il ne s’agit nullement de l’interdire. Pour Mounin, il faut vivre avec le dilemme et, comme Meillet, il pense qu’une terminologie doit répondre à des aspirations contradictoires.

Cet article introductif est d’une très forte puissance évocatrice et il constitue un credo pour le terminologue. On est en présence d’une véritable pièce d’anthologie, d’autant que le sujet en est notre propre LSP, celle de la linguistique. Tout terminologue devrait en méditer chaque paragraphe. Il y a là quelques leçons à tirer car, même si elles furent consignées voilà vingt ans, elles gardent encore tout leur caractère de vérité scientifique et toute leur actualité. On ne saurait trop recommander la pratique assidue de ce texte afin de prendre quelques leçons fondamentales sur la profession de terminologue et sur celle de lexicographe, puisque, bien entendu, si les deux se ressemblent, elles divergent en beaucoup de points. Un bon terminologue n’est pas nécessairement un bon lexicographe, tant s’en faut. L’inverse est aussi vrai. Bien des terminologues ou des lexicographes, qu’ils soient profanes où expérimentés, ou qu’ils se disent tels, trouveront ample matière à réflexion dans l’introduction du DL. En particulier, ils y découvriront l’importance de bien évaluer le programme des travaux projetés et les raisons qui conduisent les responsables à procéder à leurs recherches en se fondant sur l’idéologie qu’ils privilégient. Avant de critiquer ou de condamner sans examen approfondi et sérieux les intentions des auteurs d’une œuvre, mieux vaut s’assurer qu’on en mesure tous les tenants et les aboutissants. Toute œuvre est le résultat d’un programme scientifique et elle s’inscrit dans un contexte spécifique. Telle est la leçon majeure que l’on retirera de ce véritable petit bijou mounien. Il faut lire, relire et approfondir cette très intéressante introduction qui n’a pas pris une ride et qui est l’œuvre d’un véritable professionnel et d’un chercheur expérimenté. Le décodage du dictionnaire qui suit ne saurait qu’en bénéficier.

Textes choisis de terminologie, Guy Rondeau et Helmut Felber, rédacteurs, I. Fondements théoriques de la terminologie (sous la direction de V.I. Siforov), Québec, GIRSTERM (Université Laval), 1981, XIII + 334 p.

Lorsqu’une science en construction a atteint un degré suffisant de stabilité et d’autonomie, elle part à la recherche de ses racines profondes souvent éparpillées dans le monde. Après environ quinze ans d’activités de plus en plus accélérées et de plus en plus sérieuses, la terminologie arrive, tout au moins sur notre continent, car le phénomène est connu depuis plus de cinquante ans en Europe de l’Est, à un degré de reconnaissance tel que même les linguistes les plus réticents s’y intéressent et l’« universitarisent ». Ce besoin de se retourner sur son passé, tout en prospectant l’avenir, pour se structurer davantage, se traduit dans le cas présent par la naissance d’une collection de Textes choisis de terminologie. L’initiative est due à deux de ses propagateurs les plus connus : Guy Rondeau à Québec (GIRSTERM) et Helmut Felber à Vienne (INFOTERM).

Le premier volume de ces TCT, qui en comprendra six, dresse un panorama des Fondements théoriques de la terminologie au cours des vingt dernières années. Les onze contributions des FTT préparées sous la direction de V.I. Siforov, nous font suivre en français une infime partie des milliers d’études terminologiques théoriques menées de l’est à l’ouest du continent européen depuis 1961. De Moscou à Paris, en passant par la Tchécoslovaquie et l’Autriche, ce volume de TCT fait entrer le lecteur en contact avec quelques grands pionniers internationaux de la terminologie : grâce à la traduction française de leurs principaux textes, inaccessibles autrement pour des questions de langue ou de non-disponibilité de ce côté-ci de l’Atlantique, les travaux de ces grands chercheurs nous ouvrent des perspectives nouvelles en terminologie et en terminographie.

Comme il est difficile dans un court compte rendu de résumer et d’analyser de façon satisfaisante l’ensemble des contributions, contentons nous de signaler les grandes orientations de l’ouvrage : les principes et les méthodes de la terminologie en tant que science sont abordés et développés par Lotte, Drozd, Wersig, Siforov, Berger et Fotiev; les rapports de la terminologie avec les autres domaines du savoir humain sont illustrés par Wüster; les notions et les systèmes de sens en terminologie sont redevables d’écrits originaux et documentés de la part de Kandelaki et de Dahlberg : les relations entre la terminologie et la linguistique sont définies par Guilbert. Cette brochette de spécialistes entraîne les lecteurs dans les recherches fondamentales inhérentes à la terminologie.

Les TCT/FTT, quasi inaccessibles au Québec autrement que par la voie de la traduction, s’adressent aux terminologues et traducteurs de profession, de même qu’aux étudiants et à toute autre personne désireuse de compléter son information et sa formation dans cette nouvelle branche de la linguistique. Il est évident que ces écrits imposent une lecture attentive et parfois réitérée afin de bien saisir leur contenu souvent fort dense d’ailleurs. La plupart d’entre eux sont traduits soit du russe, soit de l’allemand. Aussi la terminologie terminologique qui y est véhiculée n’est-elle pas toujours orthodoxe par rapport à celle qui est habituellement en usage au Québec et au Canada. Mais de la fréquentation répétée de l’ouvrage s’instaurera sans nul doute l’aisance dans le maniement de cette terminologie complémentaire quoique traductionnelle.

Il faut saluer l’initiative de Rondeau et Felber qui travaillent à mettre à la disposition du public de plus en plus d’outils propres à faciliter les travaux terminographiques et les recherches terminologiques. Il reste à souhaiter que cette collection de textes choisis dont les débuts sont prometteurs, contribue à la propagation, à l’uniformisation et à l’universalisation de la terminologie et qu’elle s’insère dans la grande bibliothèque de la terminologie mondiale.