Faudra-t-il dégriffer ou « regriffer » le futur dictionnaire québécois de la langue française ?

Forms of expression and pronunciations limited to a particular region have long been regarded as objects of contempt and ridicule (Landau 1984 : 176).
nordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire » (Petit Robert 1988).

Mais où est donc passée la norme?

Depuis une quinzaine d’années, la rumeur de la confection d’un dictionnaire québécois de la langue française s’amplifie à mesure que les exigences sociales augmentent. Les Québécois attendent impatiemment leur institution muséale dictionnairique dont la valeur testimoniale unique (re)territorialisera les mots de la tribu. Les Québécois et les Québécoises ne se sentiront de véritables partenaires de l’espace francophone que le jour où ils pourront posséder un instrument de référence lexicographique national qu’ils pourront ranger sans gêne à côté de leurs semblables sortis des usines lexicographiques françaises. L’activité qui consiste à mettre les mots en cage comporte un caractère symbolique du point de vue social qu’il convient d’examiner sous plusieurs aspects avant d’entreprendre la rédaction proprement dite d’un dictionnaire.

Le dictionnaire, on le sait, se propose comme un instrument prescriptif et idéal tout en se voulant fidèle à un modèle de standard objectif et social. La norme laurentienne a récemment été circonscrite par plusieurs chercheurs et elle est l’objet d’un fort consensus au Québec (voir notamment Gendron 1986, Auger 1988, Boulanger 1988 et 1989). Le « dialecte » de prestige est celui auquel s’identifient les personnes ayant un assez bon niveau de scolarisation, un statut économique et social relativement élevé, et qui ont une influence sur l’évolution générale de la communauté québécoise (voir Landau 1984 : 177).

Le référent qui sert de guide est suprêmement important dans la démarche que les futurs lexicographes retiendront. Il faut sélectionner une norme dans laquelle chaque locuteur se reconnaît ou voudrait se reconnaître. Ce qui caractérise véritablement la lexicographie gallo-française, c’est la valorisation d’ordre idéologique de ses produits établie au cours de cinq siècles d’intenses activités. À l’Ouest, la lexicographie entamera bientôt son troisième siècle. Il est inutile d’insister pour dire qu’elle a toujours arrimé sa description à la référence centralisatrice métropolitaine, sauf au cours de la dernière décennie alors que le nouveau standard a commencé à émerger et que les tentatives d’autonomisation ont donné naissance à des ouvrages comme le Dictionnaire CEC jeunesse (DCECJ) en 1986 (voir Boulanger 1988) et le Dictionnaire du français plus (DFP) en 1988. Entre-temps, on n’avait publié que des répertoires de régionalismes ou des dictionnaires d’écarts, ce qui correspondait bien à la philosophie normative du moment (voir Dugas 1988). De fait, « la distinction entre le dictionnaire de régionalismes et les dictionnaires généraux n’est pas le résultat d’un questionnement méthodique de la linguistique (sauf bien entendu, lorsqu’il s’agit des dictionnaires de régionalismes modernes), mais bien d’une conception normative » (Lara 1988 : 64). D’après cette idée, le français général n’a jamais cessé d’être régi par la métropole européenne, tandis que les exofrançais ne forment qu’un chapelet d’aires périphériques pittoresques et folkloriques, néanmoins importantes du point de vue de divers intérêts nationaux et internationaux, mais en fin de compte toujours marginales (voir Landau 1984). L’Académie et les institutions françaises ont continuellement déterminé la valeur des mots en termes d’autorité. Les récentes concessions académiques au sujet des mots acadien, foresterie et quelques autres ne sont que des clins d’oeil politico-économiques aux confins de la francophonie!

L’addition de régionalismes dans un dictionnaire hexagonal ne modifie en rien le programme et la diffusion du dictionnaire destiné d’abord et avant tout aux consommateurs d’outre-Atlantique. Les mots ou les sens ne sont pas consignés pour faire plaisir aux communautés qui les ont forgés et, conséquemment, qui les ont rendus disponibles pour le lexicographe soucieux de refléter la francophonie. Ils sont portraiturés pour faciliter la compréhension des textes ou des échanges oraux à des locuteurs non québécois, non africains, etc. On peut donc croire que, jusqu’à récemment, les Québécois ont été soumis à une lexicographie bipolaire : un pôle était axé sur la norme parisienne et l’autre arrimé à une écologie linguistique nord-américaine. Il faut en arriver à considérer le français d’ici comme un tout qu’on peut gérer de telle sorte qu’on puisse opposer une négation de principe et de fait à la conscience de la déviation transmise et imposée par l’idéologie dominante ainsi que par la tradition dictionnairique centrale relative aux régionalismes. Un dictionnaire québécois de la langue française permettrait d’obtenir, grâce à une concrétisation de la réalité collective du vocabulaire franco-québécois, que l’idée que les gens « se font de la langue s’approche de cette réalité et récupère à leur profit une légitimité linguistique escamotée par l’idéologie dominante » (Lara 1988 : 76). En fin de parcours, l’idéologie triomphe de la langue et elle laisse croire qu’elle circonscrit toute la langue. La norme s’interpose comme le moyen d’agir pour l’idéologie, puis elle devient la langue elle-même; c’est ainsi qu’elle se présente à tous les individus qui l’écrivent ou la parlent (voir Lara 1988 : 67). Par ailleurs, le standard de sélection de certains mots au détriment d’autres manifeste clairement des préférences sociales qui s’amalgament à des nécessités profondes de reconnaissance, d’identité et de performance sociales.

Les signaux de l’usage

Le dictionnaire de langue est un instrument langagier qui emmagasine et décrit des mots pour lesquels il dessine un profil sociolinguistique à plusieurs dimensions : la prononciation, la catégorisation grammaticale, l’origine (étymologie, datation), les sens, les relations morphosémantiques, la labellisation à plusieurs paliers, etc. Lorsque l’on scrute la question des marques d’usage dans le dictionnaire général, on pénètre de plain-pied dans la microstructure, c’est-à-dire dans l’article lui-même.

Le réseau des signaux de l’usage est un indicateur de situations de communication et un médiateur à plusieurs degrés (voir Boulanger 1989 : par. 5.2). Il cautionne toute la palette des circonstances d’utilisation du langage, soit sous sa forme orale, soit sous l’apparence de l’écrit. Le terme usage peut aussi s’entendre au sens correctif : ce qui est bon, correct ou standard, c’est-à-dire normé, s’oppose à ce qui est inacceptable, incorrect, hors norme, non standard, c’est-à-dire à rejeter ou à critiquer. L’absence d’une abréviation devant une forme ou un sens est aussi signifiante que l’est sa présence. La marque neutre ou zéro [ ] dénote tout simplement une condition normale d’emploi d’une unité lexicale dans le discours. L’abréviation de la marque a quelque chose de palimpseste. En effet, il ne faut pas oublier que « c’est le mot, la forme linguistique, et non pas la notion ou la chose qui est qualifiée » (Rey 1988 : XVII).

Le système d’étiquetage joue un rôle prépondérant en lexicographie. Il sert à graduer la construction de la norme envisagée, à qualifier et à quantifier l’ensemble des emplois. Il accrédite par ailleurs l’idée de la prescription car les cotes sont la plupart du temps interprétées comme des indices de renforcement de la norme idéale. À tout le moins, dans l’état actuel de la lexicographie française, le réseau des marques laisse l’encodeur (le lexicographe) et le décodeur (le consommateur) perplexes car il s’apparente parfois à un magma d’opinions qui semblent contradictoires.

Les étiquettes sous-tendent une organisation qui se déploie du centre vers la périphérie; ce mode de rangement empêche que tous les vocables en usage en Amérique puissent aspirer à un moment quelconque à la première place dans un répertoire français, dans la mesure où les acceptions seraient le résultat d’usages qui en superposent d’autres qui ne sont pas généralisés qu’en France ou à Paris. Des mots vieillis ou rares pour les métropolitains demeurent fréquemment des éléments répandus et d’utilisation courante en région (ex. PR présentement : vx ou région.; GRLF possiblement : rare) (voir Lara 1988 : 65). À l’inverse, des mots populaires ou familiers en France sont à cataloguer différemment au Québec (voir PR, chiche : fam., copain : fam., chouette : pop., mince : pop.). Un dictionnaire québécois de la langue française doit tenir compte de la conformité de l’usage à partir de toutes les colorations internes que peut se voir attribuer une unité lexicale, y compris la rectification des niveaux de langue sur une base territoriale des mots puisés au réservoir francophone commun.

Les marques d’usage s’organisent en plusieurs constellations dont voici les principales : chronologiques, géographiques (topolectales), socioprofessionnelles (technolectales), sociales, stylistiques (voir Landau 1984 : 174). Le métalangage abréviatif qui en découle est aujourd’hui l’objet de critiques fort légitimes et bien fondées; d’où un certain discrédit jeté sur lui, une insatisfaction généralisée devant le manque de rigueur et de systématisation dans le recours à cet appareil, non seulement dans des dictionnaires différents mais aussi à l’intérieur du même dictionnaire (voir Corbin et Corbin 1980 et Corbin 1980). La lexicographie traditionnelle est encore loin d’avoir résolu ses conflits à l’égard du système de labellisation puisque la double perspective descriptive et prescriptive mène très souvent à des mésinterprétations.

D’où suis-je? Où vais-je?

J’orienterai maintenant mon intervention vers la marque géographique dite aussi topolectale. Pierre Auger élargira ensuite le débat en explorant les autres classes de signes catalogueurs.

À l’heure actuelle, deux attitudes opposées sont observables en ce qui concerne le réseau des marques d’indication spatiale dans les dictionnaires généraux monolingues. Dans les répertoires élaborés en France, tous les ouest-atlantismes —je délaisse les autres régions de la francophonie— sont balisés soit directement, par l’intermédiaire du label lui-même (ex. PR frasil : [Canada]; polyvalente, sens 4 : [Au Québec : 1965]; tourtière, sens 2 : Région. [Canada, 1836], soit indirectement dans l’étymologie (ex. PR motoneige : (v. 1960; mot canadien [...]); terminologue : (mil. XXe; au Québec [...]), soit dans les sèmes de la définition (ex. cent : « Centième partie de l’unité monétaire de divers pays, spécialt. [...] du dollar [...] au Canada [...] »), soit dans l’exemple (ex. PR dollar : Dollar canadien) ou grâce au recours à des procédés simultanés (ex. PR coupe-vent, sens 2; Région. (Canada; d’apr. l’amér. wind-breaker); 2. drave : (mil. xixe; mot canadien, adapt. de l’amér. drive). Américanisme. (Canada).; ouaouaron : (1632; mot iroquois « grenouille verte »). [Au Canada], « Grenouille géante d’Amérique du Nord [...] ». Parfois même, un mot né au Québec est mentionné sans avoir revêtu son habillement géographique (ex. PR chiropracteur : — Recomm. offic. Chiropraticien, ienne). — [Dans tous les exemples, j’ai respecté les codes d’écriture robertiens : italiques, ponctuation, etc.]

Dans les dictionnaires français canadianisés ou confectionnés au Québec récemment, les régionalismes ne sont pas repérables au moyen des marques, du moins pour la plupart. Dans le DFP, seuls polyvalente et cent conservent le repère spatial; les mots coupe-vent et ouaouaron ne sont pas catalogués. Dans le CDECJ, aucun des exemples retenus n’est marqué; terminologue et coupe-vent ne sont pas inclus dans la nomenclature. Dans le Multidictionnaire des difficultés de la langue française (MDDLF), les mots motoneige, terminologue, coupe-vent et chiropraticien ne sont pas localisés. Une volonté de neutralisation, de vision par l’intérieur de la part des auteurs explique l’absence du marquage dans les dictionnaires québécois; elle signale un désaccord profond en ce qui concerne la marginalisation traditionnelle. Le MDDLF est un dictionnaire correctif, ce qui peut expliquer sa démarche. Mais avant tout, il faut constater que ses responsables privilégient la norme européenne; du moins, c’est ce que laisse entendre le traitement microstructural réservé à certains québécismes (ex. tourtière, « Au Canada, synonyme de tourte »; orignal, « Se dit au Canada au sens de élan » : deux définitions métalinguistiques qui renvoient à des mots dont l’emploi n’est certainement pas « normal », « neutre » ou « courant » au Québec). L’utilisation des définitions métalangagières par synonymie normative est caractéristique des instruments correctifs ou alignés sur un code allogène. Par ailleurs, il est clair et évident que la démarche robertienne retient l’indicatif topolectal afin de servir d’avertissement au lecteur hexagonal, premier client du PR. Il signifie une limitation de l’usage à des circonstances particulières du discours.

Les auteurs contemporains des dictionnaires complets mis en chantier au Québec ou adaptés de produits étrangers se situent d’emblée du point de vue de la langue française en circulation en Amérique du Nord, à l’exception des dictionnaires correctifs qu’on pourrait ranger dans une catégorie à part pour plus de commodité. Des unités comme acériculture, foresterie, sous-ministre, carte d’assurance sociale, carte d’assurance-maladie, pommette n’ont jamais été perçues comme des éléments marginaux lorsqu’ils étaient lexicographiés (voir DFP). Elles apparaissent comme telles uniquement dans les répertoires d’entreprises françaises, dans les recueils correctifs ou dans des ouvrages publiés par des gens d’ici qui jugent les mots à partir de la norme historique parisienne. En revanche, ce sont les allusions à des particularités de la vie européenne qui deviennent estampillées dans l’une ou l’autre des rubriques de l’article (ex. DCECJ lycée, présidentiel; DFP carte grise, sécurité sociale). Pour l’instant, aucun dictionnaire n’use de l’abréviation région, (« régionalisme » ou « régional ») pour escorter de tels mots. La formule appositionnelle En France, [...] ou sa mise entre parenthèses (France) sert d’amorce à la définition (ex. DFP censeur, sens 4 : « En France, personne chargée de la surveillance des études et de la discipline dans les lycées »; proviseur : « En France, fonctionnaire chargé de l’administration et de la direction d’un lycée »; carte grise : « (France) indiquant les caractéristiques d’un véhicule et le nom de son propriétaire (certificat d’immatriculation, au Québec). »; congère : (France) « Banc de neige formé par le vent. »; 2. speaker : Anglicisme (France) V. annonceur.). Le procédé tend à se répandre parce qu’il s’avère commode et utile, et surtout parce qu’il correspond à la perception endogène du français (voir la définition de banc de neige du DFP : « amoncellement de neige causé par le vent ou par un travail de déneigement » et celle de congère ci-dessus qui utilise banc de neige après l’indicatif de localisation du mot; comparez avec la définition métalinguistique du MDDLF : « Au Canada, se dit d’une congère »).

Dans le DFP et le DCECJ, les marques topolectales internes furent écartées afin de ne pas succomber au syndrome de la hiérarchisation de l’usage sous l’angle de la mesure prescriptive, c’est-à-dire d’un standard émanant d’une autorité extérieure. L’objectif des lexicographes était également de se garder de privilégier une mise en relief sous un angle défavorable à la variation entre les usages linguistiques québécois et européens; de s’assurer en outre que s’il y avait des divergences, elles ne consistaient pas en écarts à classer dans le fichier des marginalismes mais bien plutôt de conforter une homogénéité qui résulte de la fusion du lexique commun hérité de la langue mère et du lexique particularisant qui est né et qui a évolué en terre américaine. À mon sens, c’est l’unique moyen de dessiner le portrait fidèle du français d’ici. Pour les Québécois, les mots fenêtre et automobile doivent être aussi laurentiens que les mots magasiner et atoca, et ces derniers réutilisables sans restriction en langue française comme les mots fenêtre et automobile. Quant aux francismes de souche ou aux pseudo-empmnts, il paraît opportun d’en intégrer un certain nombre dans le dictionnaire projeté, mais il faudra les évaluer à l’unité et les traiter dans l’article suivant une démarche cohérente au regard de la norme retenue (voir, par exemple, l’ordre de sélection des sens du mot préfet dans le DFP et le traitement microstructural; en toute logique, le sens québécois précède le sens français, qui est par ailleurs marqué : « 4. Personne élue à la tête d’une municipalité régionale de comté, choisie parmi les maires des municipalités de cette M.R.C. 5. En France, grade de haut fonctionnaire, commissaire de la République, qui représente le gouvernement dans le département qu’il administre. Préfet de police : haut fonctionnaire à qui est confiée la direction de la police à Paris. »

Je n’aborde pas ici en détail la question de la fragmentation interne du français-québécois qui a mené à des particularismes régionaux : charlevoisismes (ex. falaise « banc de neige »), montréalismes (ex. montée « voie en pente »), gaspésismes (ex. croc « hameçon »), etc. Il faudra toutefois discuter le problème à fond en une autre occasion. Le DFP contient quelques endorégionalismes dont certains sont marqués (ex. 2. bombe, II, sens 1 : Rég. « Bouilloire » (V. encycl.); canard; Rég. (Ouest québécois) « Bouilloire. » V. bombe (encycl.)) tandis que d’autres ne le sont pas (ex. jaspiner : Pop. « Bavarder. »). Je ne fais qu’évoquer également la question des autres particularismes de la francophonie nord-américaine (acadianismes et louisianismes), qu’il faudra cependant examiner ultérieurement. Le DFP répertorie quelques formes lexicales de l’Acadie et de la Louisiane en les situant géographiquement (ex. aboiteau : « En Acadie, digue élevée pour la récupération des terres littorales à des fins de culture. »; bayou : « Partie de méandre recoupée et occupée par un lac, ou bras mort d’un delta, en Louisiane. »).

À tort ou à raison, on a reproché aux lexicographes l’absence d’indications topolectales dans les dictionnaires québécois récents. L’une des principales justifications qui prônait en faveur de l’introduction des marques était le désir d’identifier la portion du lexique propre au continent nord-américain et de la cataloguer en termes valorisants ou sous la forme de mises en garde. L’approche positive aurait favorisé des attitudes de fierté, d’orgueil même, écartant d’emblée les jugements dépréciatifs qui sont souvent attachés à l’étiquette géographique. Une perspective enrichissante était ici envisagée. Tandis que la seconde approche aurait subordonné l’usage à un code imposé par une autre collectivité parlant la même langue. Les tenants du volet normatif européen soutenaient que la présence des labels aurait signalé à ceux qui lisent, voyagent, se cultivent, etc., que ces unités sont à surveiller, sinon à remplacer lors de séjours en France ou en francophonie extérieure. Le corollaire de cette position voulait que les visiteurs étrangers sachent comment s’y retrouver eux aussi, ce qui aurait été réalisable grâce au réseau des justifications topolectales. Tout cela afin de se conformer à l’éthique linguistique et à l’hospitalité chère à certains peuples. Il y a cependant un hic. On pourrait en effet s’interroger longuement sur la raison qui fait que la pareille ne nous est pas rendue dans un dictionnaire hexagonal; pourquoi les rédacteurs ne signalent-ils pas que cartable « sac d’écolier », classeur « chemise de carton ou de papier », zone bleue, marchand de couleurs, crémerie sont de purs francismes de forme ou de sens, ou encore des notions non partagées? — Je ne discute pas ici la question des pseudoemprunts comme pressing, baby-foot, camping-car, pas plus que je n’approfondis le rôle que les Québécois, ou les autres francophones, pourraient jouer dans la réfection des marques dans les dictionnaires français; il revient aux dictionnairistes de l’Hexagone de prendre les décisions à cet égard.

En contrepartie, la lexicographie nord-américaine pourrait envisager de cartographier les vocables renvoyant à des concepts particularisant chaque pays de la francophonie. Le tout serait d’établir des critères de choix pour les francismes, les belgicismes, les helvétismes, les africanismes... et les autres ismes! La marque estampillant le québécisme (Québec) ou le canadianisme (Canada) prendrait alors une connotation méliorative axée sur l’ouverture plutôt que de se cantonner au rôle distinctif insécurisant. Son but serait de communiquer au destinataire que le mot lui est propre parce que la réalia lui est aussi exclusive. Le recours aux toponymes Québec ou Canada pour escorter les mots ou les sens concernés est également envisageable. Mais où serait le juste milieu, car si dans le dictionnaire chaque québécisme, chaque information de type régional entraîne l’apposition d’un cachet officiel, il ou elle « aura l’air d’une exception, d’un égarement collectif quant à la norme » (Gadbois 1988 : 99) qui sera invariablement considérée comme une emprise de l’extérieur, autrement dit comme un pouvoir dont la source est outre-mer.

Aussi faut-il articuler le dictionnaire sur des valeurs, sur une idéologie normative et sur une description proprement nord-américaines et québécoises. Il est du plus grand intérêt culturel, historique, social, national et langagier de consigner toutes les perceptions et les regards posés sur le lexique français caractérisant notre vision de la langue depuis l’accostage de Jacques Cartier en île de Bacchus.

Au-delà de son utilisation personnelle de la langue, le lexicographe n’est qu’un truchement de la société; celle-ci le mandate pour évaluer l’ensemble des mots de la communauté, pour les stratifier, pour les hiérarchiser au regard d’une norme, émanant elle-même d’une idéologie collective, et enfin pour les répertorier dans un dictionnaire qui en sera le miroir et le réservoir.

La perception des marques est aussi liée au caractère passif ou actif des mots ainsi pointés. Leur emploi peut relever de l’un ou de l’autre registre (ex. [F] hôtel particulier et [Q] commanditaire). Des réalités peuvent être connues par plusieurs communautés linguistiques mais elles sont dénommées différemment (ex. « amas de neige entassé parle vent » → [Q] banc de neige / [F] congère; [Q] sucre en poudre / [F] sucre glace, sucre semoule; [Q] épinette / [F] épicéa). Des réalités peuvent être propres à chaque pays et ne pas avoir de synonyme géographique (ex. [Q] cégep, [F] lycée; [Q] comté, [F] département; [Q] bloc de béton, bloc de ciment, [F] parpaing, boutisse; [Q] dollar, [F] franc; [Q] surveillant, directeur, [F] censeur, proviseur). Par ailleurs, des mots identiques peuvent avoir des sens différents dans chaque région (ex. classeur, cartable, rez-de-chaussée, amourettes) tandis que d’autres ont des sens « chiasmiques » (ex. [Q] suçon = [F] « sucettes » / [F] sucette = [Q] « suçon »; [Q] sucette = [F] « suçon » / [F] suçon = [Q] « sucette »).

Dans un futur dictionnaire québécois de la langue française, il faudra distinguer les francismes et les québécismes qui s’accolent à des concepts particuliers et les mots qui sont réservés à l’une ou l’autre des régions. Les étiquettes francisme et québécisme pourraient désigner les notions alors que les toponymes Québec [Q] et France [F], ou leur dérivé québécois (québ.) et français (franç.), abrégé ou non, accompagneraient les unités lexicales. Dans le cas des mots ayant des fréquences d’emploi variables, on pourrait pondérer les marques à l’aide des cotes comme surtout, parfois, etc. (ex. buvette (surtout en France); parcomètre (surtout au Québec), brun (surtout au Québec), cassonade (surtout au Québec), pub (parfois au Québec). Il en va de même pour les orthographes qui divergent (ex. [F] cocktail, canoë, aérobic, parcmètre / [Q] coquetel, canoé, aérobique, parcomètre). Mais il faudra être très prudents car la surabondance des marques pourrait constituer un obstacle au décodage.

Conclusion

Les propositions de réenvisager le système des marques topolectales dans un futur dictionnaire national québécois de la langue française laisse temporairement de côté un aspect qui mérite pourtant intérêt. C’est celui qui veut qu’historiquement le label soit unique alors que la moindre petite analyse montre que chaque rubrique, chaque mot, chaque sens pourrait être porteur de plusieurs cotes concomitantes. Le lecteur est en effet souvent placé devant des interprétations multiples et des enchâssements à plusieurs niveaux, comme un palimpseste dont l’image a déjà été évoquée. Différents signaux peuvent s’imbriquer pour mieux capter les circonstances d’emploi de chaque entrée ou de chaque sens. Ainsi, inhalothérapeute est à la fois un québécisme et un terme du domaine médical, ouananiche un montagnisme et un laurentisme, pagée un localisme rare et littéraire, traversier un mot courant, un terme de spécialité, un québécisme et une forme normalisée, draveur un québécisme, un calque de l’américain et un mot qui renvoie à une réalité d’une autre époque, montée un québécisme, un terme géographique et une unité lexicale de la région montréalaise. La description des unités peut obliger le lexicographe à recourir à un système d’encodage des marques qui ne sera plus linéaire mais qui fera simultanément appel à plusieurs dimensions d’ordre chronologique, technolectal, social, géographique, ainsi de suite. Le nouvel appareil ne devra cependant pas être trop lourd au point de rendre l’interprétation impossible. L’économie devrait primer. À ce jour, si la lexicographie de la langue française a pris conscience de cette exigence du destinataire, elle ne l’a pas encore concrétisée dans les produits dictionnairiques. En tout état de cause, toute réfection du système des balises de l’usage dans un dictionnaire national et toute proposition nouvelle devront être évaluées à l’aune de la norme qui représentera les Québécois et à celle du public cible, premier destinataire et premier utilisateur du dictionnaire. La démarche demeure inédite dans les recherches et les méthodologies lexicographiques actuelles.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Tableau de la refonte des marques topolectales

Mot Dictionnaire québécois Dictionnaire français
< 1990 > 1990 < 1990 > 1990
banc de neige Québec Canada Québec
congère France France France
sucre en poudre Québec Québec
sucre glace France France France
sucre semoule France France France
épinette Québec Canada Québec
épicéa France France
cégep québécisme Québec Québec
lycée France francisme francisme
département France francisme francisme
comté Canada québécisme Canada québécisme
pargaing francisme francisme
boutisse francisme francisme
bloc de béton québécisme québécisme
bloc de ciment québécisme québécisme
franc France francisme France francisme
dollar Canada québécisme Canada québécisme
centime francisme francisme
cent Canada québécisme Canada québécisme
censeur France francisme francisme
proviseur France francisme francisme
suçon « marque » France francisme francisme
« bonbon » québécisme québécisme
sucette « bonbon » France francisme francisme
« marque » québécisme québécisme
cartable « sac » France francisme francisme
« cahier » québécisme québécisme
classeur « cahier » France francisme francisme
« meuble »
buvette + France + France
présentement + Québec + Québec
shopping France + France + France
bouquin fam. + France + France
yogourt + Québec + Québec
yaourt + France + France
Note :

Le PR et le DFP ont servi de dictionnaires de vérification pour cette proposition de refonte.

Légende :

Normalisation terminologique et lexicographie générale

1. Effets des législations linguistiques sur les DGM

Plusieurs commissions de terminologie furent fondées en France à partir de 1972 et au Québec à partir de 1978. Depuis lors, le paysage s’est modifié en fonction des besoins des différents milieux aménagementaux : dissolution des commissions ayant rempli leur mandat, création d’autres groupes pour affronter des défis nouveaux, rapprochement entre des équipes francophones géographiquement dispersées, etc. Depuis les débuts, les organismes rendent compte régulièrement des décisions entérinées et relatives aux terminologies par le canal d’un organe officiel. En France, c’est le Journal officiel de la République française (JORF) qui diffuse les termes reçus tandis qu’au Québec, la Gazette officielle du Québec (GOQ) accomplit la même tâche. Les résultats des réflexions de tous ces groupes de travail sont aussi périodiquement publiés dans des répertoires se présentant sous des formes variées, en particulier celles de dictionnaires achevés et commercialisés (voir Boulanger 1989a). Parmi ces recueils, il suffira de mentionner le Dictionnaire des termes officiels (DTO) pour la France et le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques (RALT) pour le Québec, chacun de ces ouvrages étant soumis à des mises à jour à intervalles réguliers.

Nous nous intéressons ici à une forme de façonnement de la langue par la normalisation et l’implantation qui sort de son contexte étroit des LSP pour atteindre un plus vaste public, à savoir celui des usagers des dictionnaires généraux monolingues (DGM). Autrement dit, il s’agit de mesurer la fortune de l’officialisation dans le domaine des répertoires de mots élaborés par l’entreprise privée et destinés au grand public, étant entendu que les prises de position normatives ont un certain retentissement dans la langue usuelle habituellement décrite dans ces ouvrages. Chronologiquement, le dictionnaire de langue s’avère le dernier refuge des officialismes et c’est dans ce réservoir lexical que le simple citoyen puise ses informations. En fournissant une somme appréciable de renseignements sur les vocables officiels, les répertoires lexicographiques généraux complètent et plébiscitent un aspect du processus d’aménagement linguistique enclenché par les commissions de terminologie. De prime abord, les avis sont réservés à des groupes de spécialistes appelés à manipuler des vocabulaires spécifiques au cours de leurs activités professionnelles. Mais dès l’instant où les lexicographes généralistes veulent en faire état, ces notifications tombent dans le domaine public et deviennent sujettes à la dictionnarisation qui s’apparente ainsi à une forme d’implantation. Le schéma historique et chronologique est aisé à reconstruire. D’une part, les officialismes suivent un cheminement de consignation que l’on peut schématiser ainsi :

Organes parlementaires :

  1. JORF, GOQ → Répertoires gouvernementaux : DTO, RALT → Dictionnaires terminologiques thématiques : éducation, alimentation, informatique... → Dictionnaires généraux monolingues ou DGM : GRLF, PLI, DQA... → Autres supports possibles : dictionnaires de difficultés, fichiers des services des consultations linguistiques (au Québec), banques de terminologie, DOC, Minitel (en France), encyclopédies, manuels scolaires, universitaires, professionnels...

D’autre part, l’implantation touche deux grandes catégories de public :

  1. Organisme décisionnel → Groupes d’experts sectoriels;
  2. DGM → Groupe des usagers ordinaires.

La première forme d’implantation se veut exhaustive, c’est-à-dire qu’il y a transmission aux intéressés de l’ensemble des unités passées au crible par les commissions, alors que la seconde est davantage sélective, les lexicographes effectuant un tri parmi les formes lexicales avalisées.

2. Le statut des officialismes dans les DGM

La description et la standardisation des terminologies renvoient implicitement à l’objet dictionnaire ainsi qu’à la norme et à la grammaire. Ces deux dernières codifient les décisions et établissent des règles d’emploi (voir Rey 1972), tandis que le dictionnaire sert de passerelle d’implantation entre les décideurs et les usagers ordinaires de la langue.

Ce qui nous retiendra, ce sont les mécanismes mis en jeu lors du passage du milieu des savoirs spécialisés vers le noyau commun de la langue et les attitudes des lexicographes devant l’obligation d’enregistrer l’officialisation dans les DGM. L’interaction ou l’interface entre le dictionnaire et les positions à caractère officiel, c’est-à-dire une ou des normes d’origine socioprofessionnelle dégagée des travaux des commissions de terminologie, n’est vieille que d’une quinzaine d’années (voir Boulanger 1989a). Mais cela est largement suffisant pour en tirer quelques leçons, notamment au regard de la démarche méthodologique de la lexicographie. À ce chapitre, celle-ci se doit d’innover et de reconfigurer la microstructure des articles afin de répondre aux exigences de la normalisation institutionnelle. Car il est clair que le rapprochement des intérêts linguistiques étatiques et des préoccupations des lexicographes a entraîné deux conséquences significatives : 1. En dépit du fait que son action est prioritairement centrée sur les LSP, l’intervention consciente de l’État ne demeure pas sans écho dans l’emploi de la langue générale; 2. Cette intervention a des répercussions non négligeables dans la production et dans la physionomie des DGM contemporains, notamment au regard du traitement du lexique spécialisé dans cette catégorie de dictionnaires (voir Boulanger 1993).

Dans le cadre précis de l’activité terminologique aménagementale, la mission du DGM consiste à banaliser l’usage des termes objets de l’attention des autorités mandatées en matière de LSP. Le dictionnaire joue le rôle d’un instrument stratégique et d’un outil didactique de première grandeur pour diffuser, et même pour installer ou implanter dans l’usage une proportion tangible des unités lexicales proposées par les instances dirigistes.

Cet intérêt de la lexicographie privée envers les travaux linguistiques menés au sein des « académies » gouvernementales n’est pas un mouvement subi. Il s’inscrit historiquement dans la ligne directrice des dictionnaires qui ont depuis plusieurs siècles l’obligation de transmettre la norme et le bon usage, fussent-ils d’origine terminologique et institutionnelle. Depuis toujours, une partie des vocabulaires professionnels s’est frayée un chemin vers la zone linguistique réservée à l’usage courant. Les dictionnaires en sont les meilleurs témoins (voir Boulanger 1989a et 1993). De tout temps, le « dictionnaire » a relayé les décisions normatives des autorités, religieuses d’abord, politiques, culturelles, scientifiques, techniques, etc., ensuite. Le compagnonnage dictionnairique avec le pouvoir étatique est inévitable, voire souhaitable. Cette solidarité ou cette complicité est incontournable —mais pas à n’importe quelles conditions— en raison même des objectifs communs aux deux types d’institutions : décrire la langue et énoncer des avis sur les unités lexicales mises en rapport avec une ou des normes.

De fait, le DGM contemporain véhicule au moins deux catégories de norme : une norme générale objective et collective et une norme socioprofessionnelle qui relève du sous-système des technolectes et qui vient s’imbriquer dans la première pour fédérer l’ensemble linguistique appelé la langue. Dans un cas comme dans l’autre, le lexicographe balise à sa façon les unités lexicales standardisées des points de vue général et technolectal. Les termes, puisque c’est d’eux qu’il s’agit ici en priorité, nous retiendrons dans la suite du texte.

Constatons tout d’abord qu’au cours des deux dernières décennies, une métalangue relative aux officialismes s’est dégagée dans la lexicographie française (voir Boulanger 1989a et 1989b) et faisons là-dessus quelques observations :

1) Cette métalangue se présente comme un véritable discours codé, facilement reconnaissable mais dont la coloration peut varier légèrement d’un dictionnaire à l’autre. Tantôt elle revêt l’aspect d’un appareil diacritique (le recours aux italiques, aux caractères gras (DAF), à l’abréviation REM. (DQA, GRLF), etc.), tantôt elle utilise différentes façons d’abréger le syntagme recommandation officielle (PR, PLI), tantôt elle use d’appellations nominatives comme l’Office de la langue française, l’O.L.F., l’Administration (plusieurs dictionnaires), tantôt elle utilise une panoplie de termes appartenant déjà au registre linguistique de la prescription (ex. : synonyme conseillé, équivalent français, terme/mot préconisé ou recommandé, anglicisme déconseillé ou proscrit). Enfin, elle crée une terminologie microstructurelle d’appoint, explicite et innovatrice formant de véritables champs lexicaux et sémantiques (ex. : les verbes : conseiller, déconseiller, franciser, normaliser, préconiser, préférer, proposer, proscrire, recommander, remplacer, traduire; les substantifs : francisation, normalisation, recommandation, traduction). La plupart des termes de ce métalangage sont par ailleurs surqualifiés grâce à l’adjonction de mots comme officiel/officiellement : synonyme officiel de, mot/terme officiellement recommandé, etc.

2) Cette métalangue illustre très clairement que les lexicographes ne prétendent aucunement se substituer aux autorités institutionnelles désignées. Celles-ci demeurent nommément présentes à travers les désignations englobantes comme l’Administration, identitaires comme l’Office de la langue française ou plus vagues, plus diffuses comme le qualificatif officiel, l’adverbe officiellement, le pronom indéfini on. Le discours métalinguistique repose sur des éléments distanciateurs entre le dictionnariste et I’« officialisateur ». En apparence, le premier garde son autonomie vis-à-vis des mots de l’État, la métalangue renvoyant la responsabilité décisionnelle entre les mains de l’autre. Autrement dit, le commentaire dans les articles est, le plus souvent, distancé, ou, préférablement, distancié (ex. : PLI : sponsoriser : « Recomm. off. commanditer ou parrainer. »; DQA : C.B. : « REM. L’O.L.F. propose l’abréviation B.P. pour remplacer ce mot. »). Le lexicographe ne prend pas vraiment position, il se tient littéralement à distance et il ne jette pas l’anathème sur les unités scrutées. Jamais il n’emploie de formules associées à l’exclusion, du genre : « Il faut absolument éviter tel ou tel mot », « Tel mot doit être écarté, rejeté, etc. ». Au contraire, il se retranche derrière des formules neutres comme : « L’Administration préconise... », « L’O.L.F. propose... » ou plus anonymes comme : « On recommande... ». Comme on le voit, le lexicographe cite l’institution qui gère les commissions de terminologie; il évite de faire siennes les décisions cautionnées par les groupes de travail ministériels. Bien entendu, le discours des dictionnaires de difficultés ou celui des dictionnaires à vocation purement normative peut refléter une prise de position plus tranchée, plus dirigiste et plus subjective de la part de l’auteur. À titre d’exemple, le Dictionnaire de l’Académie française (DAF) recourt à une formule du type : « X doit être préféré à (l’anglais) Y », énoncé qui est placé à la suite des mots ou des sens visés dans les articles. Voir baladeur (sens 4) : « Doit être préféré à Walkman. », II. digital : « Le terme Numérique doit être préféré. ».

3) Cette métalangue manifeste clairement que le lexicographe n’a guère le choix et que pour des raisons tant scientifiques que concurrentielles et commerciales, il doit rendre compte des avis terminologiques, aussi bien ceux qui touchent les mots lexicalisés et déjà consignés dans les dictionnaires avant l’intervention (ex. : fast food, jumbo-jet, listing) que ceux qui sont néologiques, à savoir des mots de remplacement créés par les normalisateurs, (ex. : baladeur, publipostage, voyagiste). Les dictionnaires enregistrent les avis officiels et ils « ne peuvent refuser cette manifestation évolutive et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey 1983 : 546). Ces choix forcés entraînent la recherche de solutions servant à concilier les jugements proprement régulateurs avec les objectifs d’un instrument descriptif qui se veut d’abord le témoin de l’usage. En vertu de ce rôle d’observation, certaines propositions néologiques n’ont pas encore obtenu le statut d’entrée dans un DGM (ex. : barbotine, chalandage); cependant, elles peuvent être mentionnées sous la forme évaluée (ex. : barbotine est noté sous sloche dans le DQA) ou, au mieux, elles peuvent constituer une entrée dont la définition est réduite aux mots de la métalangue (ex. : PLI : sonal : « n. m. (pl. sonals). Recomm. off. pour jingle. »; stylique : « n. f. Recomm. off. pour design. »), quand il ne s’agit pas d’un simple renvoi au mot source (ex. : PR : baladeur : « 3° N. m. V. Walkman. »). Le dictionnariste attend patiemment le verdict social qui se traduira par la lexicalisation du mot ou par son éviction. Tout mot accrédité socialement devient candidat à l’intronisation dictionnairique. Il jouira alors d’une reconnaissance macro- et microstructurelle pleine et entière, au même titre que les autres mots du répertoire. En outre, les termes soumis au verdict des commissions changent de statut en passant dans les DGM : ils perdent leur saveur onomasiologique pour pénétrer dans le vocabulaire général. Leur caractère thématique est atténué afin qu’ils puissent joindre le corps de la langue courante. Ce sont des termes employés dans l’usage ordinaire et non plus dans le contexte exclusif des ordres spécialisés du savoir. Ils sont donc traités sémasiologiquement. Le premier indice de ce transfert ou de cette réimplantation est observable dans les nuances apportées aux définitions. En immigrant dans le DGM, la définition terminologique subit des transformations plus ou moins profondes. Elle est banalisée ou vulgarisée, au sens linguistique et positif des deux termes (voir Boulanger 1989b : 45-46). Voici deux exemples :

RALT DQA
ravin ravin
« Entaille profonde et étroite sur un versant, creusée par les eaux de ruissellement. » « Petite vallée étroite très profonde, à versants raides, creusée par les eaux de ruissellement. »
lac lac
« Nappe d’eau douce entourée de terre, généralement pourvue d’un exutoire, ou élargissement d’un cours d’eau entraînant le dépôt de sédiments. » « Grande nappe naturelle d’eau douce à l’intérieur des terres. »

4) Cette métalangue prudente montre que le lexicographe est prêt à convoquer les officialismes dans sa chasse-gardée, mais pas à n’importe quelles conditions. Il ne retient des dictionnaires d’autorités normatives qu’un certain nombre de termes, se gardant bien par ailleurs de tout marquer. Il conserve toujours la haute main sur la sélection (pour les critères, voir Boulanger 1989a : 52-53) et sur le traitement réservé à cette portion de la nomenclature, destinée en priorité à une clientèle cible très différente de celle des dictionnaires terminologiques ou officiels. Le tamisage est sévère et les consommateurs ne se voient livrer que ce qui paraît viable par rapport à l’usage, fût-ce un usage planifié et contrôlé. L’obéissance aveugle aux sources d’avis officiels n’est pas encore inscrite dans le code d’éthique de la lexicographie et elle n’a pas besoin de l’être. S’ils signalent les termes d’absolution, les lexicographes ne peuvent par ailleurs négliger les termes à remplacer. Ainsi, malgré logiciel, matériel, baladeur; bouteur, certains dictionnaires conservent les articles incriminés software, hardware, Walkman, bulldozer (PLI, PR). « La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (Rey 1990 : XIX). « La fonction du dictionnaire [de langue] n’est pas de prendre parti entre ces synonymes, entre les deux usages concurrents, mais de constater qu’aujourd’hui deux usages s’opposent » (Lexis : VIII). C’est l’option également retenue dans le DQA. Les formes jugées par les commissions de terminologie comme étant répréhensibles ou à remplacer peuvent continuer à avoir de la vigueur ou des adeptes dans certaines circonstances de discours, y inclus dans le discours lexicographique lui-même. Qu’on en juge : GRLF : donnée : « Représentation conventionnelle d’une information (fait, notion, ordre d’exécution) sous une forme (analogique ou digitale) permettant d’en faire le traitement automatique. ». Cette définition maintient le mot digital alors qu’à l’article digital du même dictionnaire, il est précisé : « REM. On recommande officiellement l’adj. numérique pour remplacer cet anglicisme, qui crée en français des confusions avec 1. digital [...]. »

3. Conclusion

Visiblement, les interventions normatives gouvernementales ne laissent pas les lexicographes indifférents. Ceux-ci jouent un rôle dans leur implantation dans l’espace dictionnairique. Ils ont dû aménager de nouvelles zones d’accueil dans leur microstructure afin de tenir compte des données officielles émanant des travaux ministériels. Cet accommodement au service de l’implantation terminologique est maintenant un acquis depuis près de vingt ans. La norme professionnelle rejoint et complémente la norme sociale objective déjà propagée par le DGM. Celui-ci est sans doute l’outil le plus influent pour infléchir dans le sens le plus évolutif la norme et le destin d’une langue ou de ses variétés. Les dictionnaires usuels deviennent ainsi des instruments d’appoint dans toute stratégie d’aménagement linguistique et terminologique mise de l’avant de par une volonté politique. On connaît fort bien l’effet normalisateur du DGM : aux yeux du consulteur, la portée prescriptive l’emporte sur la simple description des usages. Il est indéniable que l’intégration des avis dans les dictionnaires courants a des conséquences décisives sur le statut et sur la carrière des termes métamorphosés en simples mots par le miracle de la consignation dictionnairique. Les responsabilités des lexicographes sont claires : leur devoir est de « relayer les décisions officielles d’aménagement des langues, quitte à noter l’échec (le succès correspond à la situation normale d’observation de l’usage) » (Rey 1988 : 288). [Voir à ce sujet les articles brainstorming, hardware, listing, tuner, etc., dans le GRLF.] Néanmoins, le lexicographe n’est que le porte-parole désigné par les institutions officielles. « On ne doit donc pas attendre de lui qu’il prenne à son compte les recommandations concernant les usages officiels : il en fait cependant mention, lorsqu’il juge la chose utile pour les lecteurs visés par son dictionnaire, puisque ces avis sont des manifestations de l’évolution de la langue » (Poirier 1992 : 4).

Dans les DGM, l’aménagement de commentaires relatifs à des unités terminologiques isolées ou à des constellations idoines introduit un nouveau discours normatif, une information de nature fonctionnelle ou une information simplement utilitaire pour le locuteur. La prescription n’est pas aussi exclusive que dans les répertoires terminologiques où des considérations d’autres ordres entrent en jeu, par exemple des impondérables législatifs, économiques, politiques... La métalangue microstructurelle sert en outre à distancer le lexicographe par rapport aux circuits interventionnistes ou dirigistes dont celui des officialismes est la dernière manifestation en date. La plupart du temps, ce discours renvoie implicitement à l’autorité normative tout en dégageant le rédacteur de la responsabilité de la règle édictée ou de l’interdiction d’emploi. On constate une fois de plus que les dictionnaires se sont toujours accommodés d’un nouvel ordre de vie quand celui-ci s’est manifesté. Il n’en va pas différemment avec la normalisation et l’implantation terminologiques dans leurs rapports au social ordinaire. Ces relations nouvelles entre la langue générale et les LSP sont adéquatement tissées dans les microstructures des dictionnaires culturels contemporains.

En fin de parcours, il convient de présenter les faits suivants au regard du sort lexicographique des officialismes :

  1. Tous les DGM récents intègrent en nombre plus ou moins élevé les avis officiels relatifs à des propositions lexicales inédites.
  2. Tous les DGM marquent du sceau de l’officialisation des unités déjà présentes dans les articles et installées dans l’usage depuis belle lurette. Certains commentent, leur changement de statut, d’autres ne le font pas. D’un dictionnaire à l’autre, qu’ils soient publiés par des éditeurs différents ou par le même éditeur, les mêmes mots ne sont pas tous marqués également, tant s’en faut.
  3. Aucun dictionnaire ne catalogue ou n’identifie l’ensemble des unités scrutées par les commissions de terminologie, peu importe la décision en cause ou la qualité linguistique du mot jugé.
  4. Une métalangue lexicographique s’est naturellement créée pour discourir sur cette nouvelle zone du vocabulaire issue de l’interventionnisme étatique dans les lexiques d’experts. Chaque entreprise dictionnairique aménage à sa façon ce discours codé et l’appareil diacritique qui l’accompagne.
  5. Le discours métalinguistique reflétant l’officialisation n’est limité à aucune rubrique du dictionnaire. Il loge dans n’importe quelle rubrique microstructurelle : la zone morphologique de l’entrée (ex. : le suffixe féminin -eure), la catégorisation lexico-grammaticale (ex. : n. pour les noms épicènes), la parenthèse étymologique, la définition, le réseau analogique, l’exemple, etc. Mais le plus souvent, il fait l’objet d’une nouvelle rubrique indépendante des rubriques classiques (voir Boulanger 1989a : 42-46).
  6. Dans les dictionnaires les plus récents, on constate un début d’effacement de la métalangue d’officialisation qui balisait certaines unités lexicales néologiques à l’origine. Celles-ci s’étant diffusées très largement dans l’usage, elles ont donc atteint un haut degré de lexicalisation que doit reconnaître le lexicographe, de sorte qu’il ne paraît plus nécessaire de rappeler qu’elles émanent des travaux des instances normatives. Ainsi, dans le DQA, baladeur et logiciel ne sont plus marqués comme étant des propositions ministérielles tandis que sous 2. matériel, les rédacteurs conservent le lien avec l’emprunt hardware : « REM. On a employé l’anglic.hardware. ». Le caractère moins courant et la basse fréquence d’emploi du mot matériel dans la langue courante expliquent la réticence des lexicographes à vouloir le « démarquer ». Quant à Walkman, l’observation porte sur son seul statut de marque déposée. Enfin, les mots software et hardware ne font pas l’objet d’articles dans ce dictionnaire axé sur l’usage standard québécois.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Peut-on « dictionnariser » le français du Québec[1]?

« In eadem lingua saepe diversa locutio fit. » (Saint Jérôme)

« pourquoi les gnolguis xéroxent tout leur comporte sur des gourous baveux ça persécute à force. » (Le Nouvel Observateur, no 1472, 21-27 janvier 1993, p. 66)

Le binarisme normatif

La publication d’un dictionnaire général voulant promouvoir une nouvelle norme surprend toujours. Quand le dictionnaire est l’œuvre de Québécois et qu’il propose une autodescription de la langue française parlée et écrite en Amérique du Nord —comme c’est le cas pour le Dictionnaire du français plus (DFP) et pour le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA)—, cela étonne encore davantage et cela ébranle les colonnes du temple. À coup sûr, le débat sur la ou les normes sera ravivé et alimentera tantôt les discours de la gent journalistique, tantôt les prises de position des enseignants et des milieux culturels, tantôt les savantes analyses et les critiques des linguistes. Même le citoyen ordinaire tient à y mettre son grain de sel, lui qui demeure d’habitude plutôt silencieux quant à la « res lexicographica ». Pendant quelques mois, le Québec se transforme alors en un pays abritant six millions de lexicographes.

Passer d’une norme unique, abstraite, idéalisée et mythique à une norme sociale géographiquement localisée et matérialisée dans un dictionnaire pose la question de savoir si réellement la société d’accueil, et non plus le cénacle des linguistes et des lexicographes professionnels, est disposée à recevoir cette vision renouvelée de la norme de la langue française. « Consigner des emplois québécois dans un dictionnaire est considéré, encore aujourd’hui, comme un exploit qui suscite l’enthousiasme ou comme un acte de provocation » (Poirier, 1992, p. 2).

Le DQA est paru à l’heure où l’activité lexicographique québécoise atteignait un sommet inégalé, à l’heure où la majorité des données sur le lexique québécois sont disponibles et qu’elles attendent leur exploitation et leur mise en cage dictionnairiques. À l’heure également où les nécessités des législations linguistiques coercitives à l’égard du français sont réévaluées, aussi bien en France qu’au Québec, au moment où la francophonie perd des plumes et sans que l’on ne pose jamais sérieusement la question de savoir quelle forme de français il faudrait privilégier au Québec. On veut protéger la langue française mais on n’a pas encore défini collectivement de quel français il s’agit. À ce jour, aucune législation linguistique ne l’a d’ailleurs précisé. Ce silence pourrait signifier qu’un consensus s’est établi sur le choix exclusif du gallofrançais. Mais est-ce vraiment le cas?

Depuis quinze ans, la société québécoise a vu ses préoccupations de description du lexique s’appuyer sur plusieurs éléments. Depuis 1980, on assiste à une production quasi industrielle de dictionnaires qui prennent la langue générale pour cible. Plusieurs de ces ouvrages ont atteint de forts tirages et ils ont fait l’objet d’éditions revues et enrichies. À l’exception des dictionnaires différentiels de Léandre Bergeron et de Lorenzo Proteau ainsi que de quelques curiosités ludiques, il sont fondés sur des méthodes scientifiques et ils justifient leur orientation normative. Les principales causes de la révolution dictionnairique québécoise sont les suivantes, énumérées ci-après sans ordre de priorité :

Concrètement pour le Québec, toutes ces activités socio-linguistiques débouchent sur la reconnaissance de soi, sur le positionnement de la nation dans le temps — l’époque contemporaine — et dans l’espace — l’Amérique du Nord. « Les langues qui se dotent d’une grammaire et d’un dictionnaire amènent les sociétés et les civilisations qui leur correspondent à la conscience de leur identité » (Rey, 1992a, p. 273). Cette instrumentalisation langagière repose sur des considérations d’origine extralinguistique. Aux causes proprement linguistiques, sont en effet sous-jacentes des causes politiques (les législations à l’égard de la langue), des causes sociales (l’identité nationale), des causes littéraires (se dire et se perpétuer dans la mémoire collective par l’écrit et la chanson), des causes culturelles (se situer en Amérique du Nord, dans le monde francophone et dans l’univers), des causes éducatives (appréhender le monde, se reconnaître et se comparer dans sa langue). Au fil des siècles, la langue d’ici s’est résolument adaptée aux conditions de vie de la communauté qui en use. Plus le temps a passé, plus la différenciation avec la mère patrie s’est précisée. Et nul ne saurait nier que la vie québécoise se distingue sous bien des aspects de la vie européenne tout en étant conscient du continuum historique. Les multiples dimensions du lexique reflètent ces divergences. La langue nationale est à la source de toute définition culturelle et le dictionnaire demeure le meilleur porteur des nouvelles frontières de la norme. Il fournit « un reflet analytique des identités culturelles, intégrant la vision du monde et le discours social, abordés par une nomenclature lexicale pertinente, un corpus de définitions et un ensemble sélectif de discours, dis- cours normalisé et discours observé, cette sélection mettant en œuvre les jugements de valeur et les normes sociales » (Rey, 1992a, p. 273). L’idéologie a donc un rôle prédominant et des fonctions à remplir dans toute tentative d’autodescription linguistique d’une société dans un dictionnaire.

C’est dans ce bouillonnement sur les mots, sur le code normatif binaire franco-québécois et sur les idées que s’inscrit le DQA. Les auteurs du dictionnaire savaient pertinemment bien qu’ils bousculeraient de vieilles habitudes et des traditions séculaires, notamment en proposant une description complète et interne de la quasi-totalité du lexique général laurentien. Il apparaît impossible, voire inconvenant, de jeter un regard neuf sur le français du Québec sans réexaminer les fondements de tout l’édifice. La remise en cause du monopole des valeurs normatives exclusivement alignées sur l’Europe ne peut se réaliser sans que soient perturbés les us et coutumes. De là l’importante introduction dans laquelle les lexicographes ont expliqué de manière fort détaillée leur programme, leur méthode ainsi que l’orientation idéologique de l’ouvrage. Cette démarche ne diffère en rien de celles qui inspirent toutes les activités lexicographiques du monde occidental. En cette matière, le DQA n’est ni révolutionnaire ni syncrétique.

Les lectures (?) du dictionnaire qui ont été faites jusqu’à maintenant montrent clairement que certains des aspects fondamentaux du projet n’ont pas été bien saisis, ont été mal perçus, car les opinions médiatiques superficielles ont prévalu, ou pire encore, des pans entiers du dictionnaire furent volontairement ostracisés au profit d’une autre option normative défendue par les critiques à coup de sorties intempestives soutenues par un vocabulaire aux allures plus militaires que scientifiques. Il paraît bien difficile de saisir pleinement la photographie de la langue française québécoise que propose le DQA sans que la consultation de l’ouvrage se poursuive sur quelques pages consécutives dans la section des articles afin de dédramatiser les jugements un peu trop péremptoires qu’on serait porté à prononcer à la simple constatation de la présence dans la nomenclature de quelques mots honnis des tenants du rigorisme linguistique et des puristes. Les autres dictionnaires généraux, en particulier ceux de France, sont tout à coup devenus purs et infaillibles. L’enfer, c’est « nous autres ». À partir de là, il est facile de déboucher sur une forme de manichéisme linguistique exagéré et exacerbé qui détruit les germes de la francophonie, concept qui, à l’heure actuelle, est en outre beaucoup trop politisé au détriment de ses dimensions linguistiques et culturelles.

Là où il faut nier pour affirmer : la vraie nature du DQA

L’odyssée de l’anglicisme

Par-dessus tout, on reproche au DQA un traitement sans nuance des anglicismes. Il va sans dire que le point de vue des auteurs diffère. Ils avaient d’ailleurs prévu des objections à ce chapitre. De là un appareil de précaution clairement exposé dans la présentation (p. XI). Il y est précisé que les anglicismes ont été revus dans les perspectives de l’évolution de la langue d’ici depuis la Conquête et non plus sur la seule base du français de France qui gère ses mots anglais d’une manière totalement différente. « Ce dictionnaire propose délibérément un traitement de l’anglicisme plus conforme au sentiment des Québécois et restitué dans sa véritable perspective historique » (DQA, p. XI). On retrouve dans cette affirmation l’un des deux fondements majeurs du dictionnaire, l’autre étant l’évaluation spécifique du français au Québec. Les anglicismes calqués ou adaptés et sans connotations particulières sont enregistrés sans marque les singularisant (ex. : balle-molle, hors cours) —le DQA ne fournit pas les étymologies— tandis que l’anglicisme qui s’écarte du niveau neutre ou courant est balisé (ex. : fun, straight, wow). Lorsque l’anglicisme ou le calque qui en résulte sont critiqués par différents auteurs, on a, le plus souvent possible, signalé ces réserves dans la rubrique « remarque » (ex. : spécial (II), surtemps, voûte, sens 3). « Par ailleurs, certains anglicismes sémantiques ou des calques phraséologiques ne sont pas étiquetés comme tels; ils se sont si bien intégrés à l’usage qu’il n’a pas semblé opportun de signaler leur origine étymologique anglaise. Ils sont généralement notés comme appartenant au niveau de langue familier (ex. : balance (III), frapper, sens 2, ③ matériel) » (DQA, p. XI-XII). Au besoin, les grandes divisions de l’article identifiées par des chiffres romains, les simples distinctions de sens ou l’homonymie servent d’indices pour signaler le traitement réservé à l’anglicisme. — À noter que pour la seconde édition et compte tenu des objectifs pédagogiques, certaines précisions ont été apportées au chapitre des anglicismes.

Depuis deux siècles, nous fuyons comme la peste tout ce qui peut s’apparenter à de l’anglo-saxon, au point de condamner des mots intégrés depuis fort longtemps dans le lexique français mais qui avaient le malheur d’offrir une résonance ou une consonance anglaises. « Il nous faut reconnaître qu’en matière d’emprunt, tout particulièrement quand il s’agit de l’anglais, nous faisons souvent preuve d’une attitude qui frise l’intransigeance » (Rondeau, 1992, p. 21). Devant les stigmates de l’anglicisme, on a encore tendance à confondre la substance du mot et son poids social comme phare de l’insécurité linguistique. « Or il est évident qu’il ne sera pas possible de faire des dictionnaires du français québécois en excluant les anglicismes » (Poirier, 1992, p. 4), en les ignorant ou en les condamnant en bloc. Au début des années 1960, Victor Barbeau avait déjà attiré l’attention sur le sujet. « Nous protéger contre l’anglais ne signifie pas, ainsi que s’y emploient certains néophytes mal informés, le proscrire. Il s’en faut que tous les anglicismes soient des barbarismes. Le bon usage en a déjà trop accrédité en français pour que nous songions à les écarter. Ils sont indispensables, irremplaçables » (Barbeau, 1963, p. 162).

De Charybde en Scylla : le choc des normes

Des censeurs rappellent périodiquement les lexicographes à l’ordre —à leur ordre, cela va de soi— et décrètent que les Québécois n’ont pas le droit d’être différents, de posséder une part de la langue française, de le dire publiquement et de chercher à articuler collectivement leur norme. Ce comportement contrecarre sans vergogne la définition même du concept de « francophonie » (voir Boulanger, 1985). Pourtant, tout le monde sait bien que c’est une impossibilité historique, géographique, politique, sociale, culturelle et éducationnelle que tous les francophones parlent et écrivent exactement la même langue française. Le mimétisme total est devenu une utopie. « Comme toute langue, le français est une abstraction qui recouvre une multitude de faits. À chaque époque, dans chaque milieu, selon chaque situation, un système de règles et un ensemble mouvant de signes que ces règles mettent en œuvre construisent une identité » (Rey, 1992b, p. 829). Sur d’autres plans, ce constat avait déjà été effectué par de nombreux chercheurs, par exemple par Victor Barbeau lorsqu’il écrivait : « Nous ne parviendrons jamais à synchroniser notre parler avec celui des Français » (1963, p. 101). On retrouve le même discours litanique sous la plume de plusieurs linguistes, écrivains et intellectuels québécois. Pour Bernard Saint-Jacques, il « semble donc illusoire de la part d’une certaine élite québécoise de vouloir réinstaurer la norme du « français standard ». On ne peut demander indéfiniment au peuple québécois de s’adapter à une norme linguistique qui a très peu en commun avec sa propre culture » (1990, p. 234). Pour bien des observateurs, il est clair que le français est une langue fragmentée; une mosaïque, et qu’il l’a toujours été depuis l’époque du roman parlé, puis écrit par les héritiers des Romains et des Gaulois. Nombre de facteurs évolutifs linguistiques et extralinguistiques sont à l’origine de la construction des langues et de leurs variétés.

Les dictionnaires comme le DQA et bien d’autres attestent de l’existence et des niveaux d’emploi des mots, ils en rendent compte, ils ne les inventent pas. En tant qu’outils descriptifs, les dictionnaires de langue sont à la remorque des mots, jamais ils ne précèdent le cortège normatif. Ils témoignent des phénomènes sociaux et des mots pour les dire, au contraire des ouvrages dirigistes comme les dictionnaires de difficultés. Le dictionnaire offre un reflet analytique des identités culturelles mettant en évidence des jugements de valeur et des normes sociales (voir Rey, 1992a, p. 273). Le défi consiste alors à savoir comment construire une identité nationale sur les bases d’une variété de langue légitime qui se développe à un autre rythme que la variété-mère. Le dictionnaire le plus efficace est celui qui rend le mieux, aux plans lexical et sémantique, la vision du monde d’une nation. « On doit admettre enfin que la fonction sociale de toute langue correspond à une sémantique culturelle, qui caractérise la vision du monde propre à chaque civilisation » (Rey, 1992a, p. 270). C’est ainsi qu’en consignant un vocable, le lexicographe n’a nullement la prétention de le recommander ou de le désavouer. « Cependant, en diffusant des informations et des explications qui n’étaient pas connues de l’ensemble des usagers de la langue et qui sont susceptibles de les influencer, le lexicographe contribue à fixer les opinions sur lesquelles se construit la norme de la communauté » (Poirier, 1992, p. 5).

Depuis la parution du DQA, la propension à sacraliser les dictionnaires de France et à en faire des évangiles normatifs renaît avec vigueur et exaltation. Cette attitude de pétrification est fondée sur un esprit réducteur qui fonctionne par exclusive dans les deux directions; D’une part, on passe complètement sous silence les milliers de mots qui, dans les répertoires hexagonaux, s’écartent du niveau de langue standard et qui choquent la bienséance, aussi bien en France qu’ici; d’autre part, on tire du dictionnaire laurentien la seule portion du vocabulaire qui est déjà classée hors norme par les lexicographes, tout en prenant soin d’omettre les balises qui jalonnent les articles (ex. : pogner) ou les remarques critiques qui les terminent (ex. : déductible). De fait, on a davantage jugé les intentions et l’idéologie des auteurs plutôt que les méthodes de description et le contenu réel de l’ouvrage. (Boisvert, Deshaies, Boulanger, Duchesneau, 1993).

Bien des mots, souvent inutilement méchants ou vengeurs, parfois injustes ou frisant l’insulte, pour accepter qu’être de quelque part, c’est aussi accepter que le français d’Amérique possède une légitimité, reconnue partout ailleurs dans le monde francophone, sauf sur ce continent. Il faut cesser de nier l’existence de traits linguistiques spécifiques au français nord-américain. Le DQA n’a aucunement la prétention de chasser les autres dictionnaires du paysage linguistique québécois, ni de se substituer à d’autres bons ouvrages de référence québécois ou français. Dans l’optique des concepteurs et des rédacteurs, le DQA s’ajoute aux outils déjà disponibles afin d’aider les Québécois et les Québécoises à mieux comprendre toutes les ramifications de la langue française, à commencer par leur variété légitime, la première qu’ils apprennent à manipuler. « On ne peut continuer à répéter aux Québécois qu’ils parlent une langue dégénérée et abâtardie. En plus de ne rien changer à la qualité de la langue, cette attitude finit souvent par créer un malaise et un sentiment d’infériorité » (Saint-Jacques, 1990, p. 236). La porte est alors ouverte à toutes les hontes : « A speaker who is made ashamed of his own language habits suffers a basic injury as a human being : to make anyone, especially à child, feel so ashamed is as indefensible as to make him feel ashamed of the colour of his skin » (Halliday, 1968, p. 165).

Indéniablement, le risque le plus grand pour une société réside dans le manque d’information sur elle-même, ou pire encore dans le détournement de l’information. Nier l’histoire interne de la langue française parlée et écrite au Québec, nier la Conquête et ses conséquences linguistiques —le purisme n’étant pas le moindre de ces effets—, c’est se refuser à admettre qu’une société francophone ait pu faire évoluer différemment une part de la langue qui rassemble tous les parlants français. Nous savons pertinemment que des aspects de notre français peuvent être améliorés. Il en va de même pour toutes les variétés de la langue. Il n’en reste pas moins que dans son ensemble, le français québécois jouit d’une bonne santé et qu’il est de plus en plus connu à l’étranger. « De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (Rey, 1992c, p. 1685). Le, rapport entre la norme et l’écart, l’anglicisme condamnable et l’anglicisme recevable n’a rien de stable ni de bien établi. Il obéit à une dialectique manichéenne dont les composantes se modulent au rythme des métamorphoses historiques, tout en maintenant certains fondements qui règlent les évolutions de longue durée. C’est de cette régulation dont rendent compte les dictionnaires en tentant de relativiser les perturbations venant de l’extérieur, la référence française, la référence anglo-canadienne et la référence étatsunienne dans le cas présent. La convergence entre le français d’ici et les français d’ailleurs se concrétise chaque jour davantage, chaque communauté luttant contre les mêmes maux. Nul doute qu’il y a moyen d’envisager l’avenir sans biffer les carnets de l’histoire. Notre français est capable de rigueur, de création et de représentation nationale, interfrancophone et internationale. Nul ne peut le nier. La compétence langagière d’une société, c’est aussi adapter la supranorme commune quand il le faut. Toutes les normes du français se valent, mais elles ne valent pas toutes en même temps sur un même territoire. Une seule est matérialisée et autodécrite à la fois. Le double pari du DQA a consisté d’une part, à faire connaître cette richesse lexicale, à fonder le rapprochement et la fusion de plus en plus perceptible tout en croyant à l’ouverture du Québec sur le monde et vice-versa; d’autre part, à poser la question de savoir si, à la lumière de son histoire séculaire, la langue française du Québec avait le droit d’être légitimée et dictionnarisée? Le français québécois a un urgent besoin que des Prométhées prennent charge de l’œuvre et la poursuivent[2].

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cet article est une version réaménagée d’une conférence prononcée à l’Office de la langue française, à Québec, le 26 mars 1993. L’insertion de diverses citations d’auteurs n’a d’autre but que d’illustrer que depuis trente ans, de nombreuses personnes ont déjà pris la défense de la norme nationale; pour montrer aussi que les Québécois ne sont pas les seuls à se (dé)battre dans l’arène du binarisme normatif. Enfin, merci à Jean-Yves Dugas pour la relecture de ce texte et pour ses conseils avisés.

[2] La deuxième édition du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui est parue en juillet 1993. Elle comporte surtout des corrections typographiques; les marques d’usage devant chaque mot dans les renvois analogiques ont été généralisées; la différence entre mot anglais et anglicisme a été clarifiée; les auteurs ont également introduit des remarques dans les articles où cela paraissait nécessaire, notamment dans les cas d’anglicismes sémantiques; enfin, quelques ajustements mineurs ont été apportés dans quelques articles. Aucun nouveau mot n’a été ajouté.