Quelques causes de l’apparition des dictionnaires bilingues : un retour vers les civilisations lointaines

1. Les territoires explorés

Le regard rétrospectif proposé ci-après se veut un voyage dans le temps et dans l’espace pour retracer quelques causes générales de l’émergence des dictionnaires bilingues. L’étude s’arrimera à cinq situations socioculturelles qui s’étendent sur une échelle temporelle de cinq millénaires et forment un continuum : la société mésopotamienne et la société égyptienne inaugureront un premier parcours, la société grecque et la société romaine s’agrégeront dans un deuxième temps, tandis que les sociétés médiévales européennes se défendront contre le latin dans un troisième temps (voir Boulanger, 1999). Chaque civilisation met en opposition des langues différentes ou des variétés de la même langue qui ondoient diachroniquement ou synchroniquement :

2. Les concepts de « dictionnaire » et de « bilinguisme »

Pour fortifier la démonstration, surtout pour les périodes très anciennes, il faut revisiter les deux concepts de « dictionnaire » et de « bilinguisme ». Sera assimilé à un dictionnaire, tout catalogue partiel ou étendu répertoriant un ensemble de mots sur lesquels portent une ou des prédications de nature fonctionnelle sur les plans de la linguistique, de la didactique ou de l’encyclopédie. Notre démarche procédera conséquemment d’une charge sémantique minimale pour le mot dictionnaire. Sera considéré comme un dictionnaire bilingue, tout répertoire mettant en correspondance des mots de deux langues différentes ou des mots de deux dialectes ou de deux variétés contemporaines de la même langue ou des mots de deux états diachroniques de la même langue. Lorsque les deux ensembles seront identifiables à deux systèmes linguistiques distincts ou différenciés par l’histoire, on retiendra à leur propos l’étiquette de bilinguisme externe; lorsque les deux ensembles seront génétiquement apparentés, on retiendra à leur propos l’étiquette de bilinguisme interne. Le bilinguisme interne pourra alors être de nature synchronique ou de nature diachronique.

3. La primauté des dictionnaires monolingues

L’aventure historique des dictionnaires transmet l’idée que les premières compilations lexicographiques furent bilingues. Cette affirmation tient à un trop fort centrage sur l’Europe médiévale et sur le latin, langue unique employée pour toutes les activités de l’esprit et qui, par sa vocation sapientielle, dominait les langues vernaculaires. Celles-ci ne servaient prioritairement qu’à exprimer les activités de l’ordre du quotidien. Les partages des champs de compétence dureront sans opposition jusqu’au XIIIe siècle, moment où les face-à-face entre la langue savante et une langue nationale deviendront courants (voir Lusignan, 1999).

En réalité, la longue trajectoire millénaire des dictionnaires démontre que toutes les grandes civilisations ont inscrit des dictionnaires monolingues dans les archives de l’Histoire avant de s’exercer à des activités bilingues ou multilingues. Ainsi, Sumer, l’Égypte, la Grèce, Rome et l’Europe ont produit nombre de répertoires monolingues. Les proto-dictionnaires, souvent rudimentaires, étiques et tabulaires, apparaissent en Mésopotamie à la toute fin du IVe millénaire avant J.-C., au plus tard au tout début du IIIe millénaire, et ils ne consignent que des unités du sumérien. Beaucoup plus tardivement, le Moyen Âge européen ne s’est pas non plus privé pendant de longs siècles de proposer moult grands dictionnaires n’explorant que la seule écologie du latin.

Peu importe les civilisations, les dictionnaires bilingues ont surgi dans l’orbite des rapports sociaux entre les peuples qui entraient en contact les uns avec les autres pour des raisons à caractère religieux, juridique, administratif, commercial, politique, scientifique, éducationnel...

4. Un lieu de mémoire synoptique

Espace de visibilité synoptique, le dictionnaire sera présent très tôt dans l’équipement de référence linguistique des langues, soit vers 3000 avant notre ère. Quelques chercheurs repoussent même la date jusque vers -3300 (voir Boisson, 1996 : 18). Le dictionnaire s’est fait chair à Sumer, en Mésopotamie. Au lendemain de l’invention de l’écriture (vers 3300 avant J.-C.), des listes lexicales sumériennes et akkadiennes fournissent les premiers paradigmes grammaticaux et les premiers signes qu’on emploiera aux seules fins de la classification des réalias. Les catalogues de mots surgissent de préoccupations n’ayant, au départ, rien à voir avec la linguistique comme science, quoiqu’ils aient eu rapidement à voir avec la grammaire et avec la langue dans ses dimensions d’enseignement et d’apprentissage de l’écriture. Au commencement, les listes lexicales tabulaires entremêlaient la grammaire, le dictionnaire et l’encyclopédie.

5. La Mésopotamie

Au IIIe millénaire avant J.-C., à la suite de bouleversements sociopolitiques, les Akkadiens ont conquis les Sumériens. C’est entre -3000 et -2600, que les Akkadiens héritent de la magnificence de Sumer. Vers -2500/-2400, ce peuple sémite va absorber la culture sumérienne qui va s’amenuiser avant de disparaître. Les Akkadiens assimilent la langue de leurs opposants pour en faire leur code de référence écrit afin de rendre leur propre langue, l’akkadien qui est encore dépourvu d’armature scripturaire. Le sumérien sera parlé jusqu’au terme du IIIe millénaire avant J.-C. Puis il dépérira lentement et il ne survivra que comme langue savante écrite, surtout religieuse. En tant que langue parlée, il fera place à deux dialectes akkadiens : au nord du pays mésopotamien, ce sera l’assyrien, au sud, ce sera le babylonien. Jusqu’à l’extinction du sumérien, on aura affaire à une culture bilingue soumise à une répartition des missions linguistiques. Par exemple, le babylonien sera le véhicule de la langue parlée tandis que le sumérien sera celui de la langue écrite.

Rapidement après la conquête, les tablettes religieuses attestent des débuts des gloses synonymiques ou interprétatives interlinéaires en akkadien. Dès ce moment, les traductions prouvent que la langue sumérienne était en perdition et que les lettrés ne la maîtrisaient plus correctement. On a déjà abordé les rives d’un état de langue qui se désagrège dans ses usages et qu’on cherche à préserver de l’oubli.

Les listes bilingues sumériennes-akkadiennes sont confectionnées pour deux raisons principales :

  1. La civilisation mésopotamienne constitue un creuset dans lequel deux peuples d’origine fort distincte vivront rapidement en symbiose.
  2. Le sumérien est une langue qui se meurt. Il devenait de plus en plus difficile pour les scribes akkadiens d’apprendre et d’enseigner cette langue naguère fort prestigieuse, mais en voie d’extinction, du moins à l’oral et dans la plupart des champs d’activité de l’écrit.

Dans leur système scolaire, les Akkadiens useront alors d’une langue sumérienne classique et reconfigurée. Les élèves qui fréquentaient les écoles apprenaient à lire, à écrire et à penser à l’aide d’une langue qui n’était pas leur langue maternelle. La situation sociale de transfert des savoirs entraînera des bouleversements dans l’équilibre linguistique. Elle créera une hiérarchisation langue savante - le sumérien -, langue vernaculaire —l’akkadien—, rythme binaire que l’on retrouvera tout au long de l’Histoire. Il sera en effet repris dans l’Antiquité gréco-romaine, quand le grec s’opposera aux dialectes en Grèce et au latin à Rome, et au Moyen Âge, quand le latin entravera les idiomes nationaux des pays européens.

Le contact des langues dans une structure hiérarchique met en relation une langue à saveur classique, porteuse des savoirs d’experts, et une langue à saveur quotidienne, véhicule des besoins courants. Il fonde le lieu d’une forme de bilinguisme suscitant l’émergence d’instruments interlinguistiques comme les collections de gloses, les glossaires et les dictionnaires. Et dans le monde proche-oriental multilingue, les dictionnaires destinés à l’interprétation des autres langues atteindront rapidement un seuil de perfection méthodologique.

5.1. Les tablettes interdialectales

Au IIIe millénaire avant J.-C., les répertoires de syllabogrammes notés dans deux dialectes sumériens seront les premiers témoins historiques des dictionnaires bilingues internes. Les deux dialectes convoqués dans ces œuvres sont l’émesal, le dialecte de départ et la langue expliquée, et l’émegir, le dialecte d’arrivée et la langue expliquante.

5.2. Les tablettes bilingues

Vers -2000, les textes bilingues sont abondants et ils montrent bien que l’essentiel du vocabulaire courant et du lexique savant avait été traduit et adapté du sumérien à l’akkadien. Ces proto-dictionnaires mettent en correspondance deux langues, dont l’une est en déclin, aux fins de répondre aux nécessités pratiques d’assurer la continuité de la communication entre des collectivités pratiquant des langues très différentes dans leurs structures et entretenant des contacts et des échanges économiques, commerciaux, intellectuels, etc., fréquents et abondants.

En outre, le prestige de la langue et des productions du domaine de l’intellect ont survécu à la disparition de la langue parlée, ce qui a contribué à créer des besoins lexicographiques afin de disposer de dictionnaires traduisant ou glosant en akkadien les mots et les expressions de l’autre langue fort respectée. Ces nécessités s’inscrivaient dans un ensemble de travaux prenant la langue comme objet et qui s’associaient aux recherches grammaticales et aux exercices de traduction. De fait, les dictionnaires bilingues sumérien-akkadien étaient principalement confectionnés à des fins d’apprentissage et surtout pour former des scribes. Ils se réclamaient d’une nette vocation pédagogique.

Parmi les plus anciens monuments lexicographiques bilingues, on mettra au tableau d’honneur des listes sumériennes-éblaïtes qui datent du milieu du IIIe millénaire avant J.-C. L’éblaïte est une langue apparentée à l’akkadien. Ces dictionnaires naissent des besoins du truchement dans une société qui penche vers une culture syncrétique; ils ne surgissent pas d’un intérêt de voir émerger une correspondance avec une société étrangère. « L’ancienneté des dictionnaires bilingues à Ebla (il y a 44 siècles) et en Mésopotamie est directement liée au caractère constitutionnellement bilingue de ces cultures » (Boisson, 1996 : 27).

6. L’Égypte

Durant la longue période du règne des pharaons, on a produit assez peu de dictionnaires bilingues en Égypte. On sait cependant par divers témoignages que les lettrés du royaume connaissaient et pratiquaient d’autres langues. L’Égypte était en contact permanent avec le monde environnant et elle se livrait à un intense commerce international. De même, elle entretenait de nombreuses activités diplomatiques avec d’autres pays, c’était dans l’ordre des affaires courantes de l’État. Il a dû exister des dictionnaires bilingues et même multilingues, mais la fragilité du support d’écriture, le papyrus, n’a pas permis de les conserver et de les transmettre. On connaît cependant un dictionnaire akkadien-égyptien qui date de 1400 avant J.-C., environ (voir Van Hoof, 1994 : 37).

Au cours de son périple de plus de 3000 ans, la langue égyptienne est passée par plusieurs phases d’évolution : l’égyptien ancien, l’égyptien classique, le copte. Chacune de ces phases aura été à la source de glossaires parce que les textes rédigés dans la langue savante et sacerdotale étaient de plus en plus mal compris, de moins en moins bien déchiffrés par les nouvelles générations de scribes. Les ouvrages bilingues internes fondés sur la diachronie montrent comment la langue égyptienne prenait de l’âge et comment son caractère archaïque devenait de plus en plus évident.

Après le passage à un nouveau système d’écriture au IIIe siècle, soit l’alphabet grec, l’égyptien est désormais connu sous le nom de copte dont il reste aujourd’hui des vestiges dans le domaine liturgique. Au VIIe siècle, au moment de la conquête musulmane, le copte sera concurrencé par l’arabe. Au milieu du VIIIe siècle, les Arabes resserrent plus étroitement le contrôle des activités de l’Église copte. Cette surveillance rapprochée sera dommageable à la langue copte qui reculera dans l’usage, tandis que la production écrite trouvera refuge dans la clandestinité. Après le Xe siècle, le copte usuel se met à dépérir lentement avant de devenir une langue morte. Il sera dès lors mûr pour jouer le rôle de langue expliquée dans les dictionnaires bilingues dont l’existence est devenue impérative. D’abord, en a vu paraître des dictionnaires égyptien-copte, ensuite des ouvrages copte-grec enfin des dictionnaires grec-copte. Ceux-ci sont nombreux et ils sont devenus indispensables au moment où le christianisme, jusque-là diffusé en langue grecque, a commencé à se répandre dans la population copte qui maîtrisait mal cette langue étrangère.

7. La Grèce

L’ouverture de la bibliothèque d’Alexandrie au début du IIIe siècle avant J.-C. donne une impulsion formidable et irréversible à la profession de philologue et à son corollaire, l’occupation de lexicographe. La concentration à Alexandrie d’une très grande quantité de livres —plus de 500 000 au milieu de ce siècle— provenant d’horizons géographiques barbares très divers, et qui devaient être traduits en grec, ainsi que le rassemblement et le récolement des ouvrages rédigés dans les différents dialectes grecs, et qui arrivaient de toutes les cités, exigent des interprétations et des explications à caractère linguistique. Ces mouvements impressionnants de livres poussent à former des « linguistes » se spécialisant dans des travaux de traduction et/ou de compilation glossographique. Les recueils bilingues grecs s’identifient à trois cas de figure :

  1. Les dictionnaires bilingues externes incorporant le grec et une langue étrangère (barbare). Ils sont rares, au début.
  2. Les dictionnaires bilingues internes synchroniques mettant en correspondance un dialecte 1 et un dialecte 2 ou la koinè et un dialecte. Ils sont produits en quantité.
  3. Les dictionnaires bilingues internes diachroniques comprenant le lexique d’un état dialectal du grec ancien et un état dialectal du grec contemporain ou la koinè. Ils sont produits en quantité.

L’objectif quasi œcuménique du travail de cumul des livres à Alexandrie et de leur traduction vise à construire une mémoire de l’hellénisme, autant au regard de ce que les Hellènes ont eux-mêmes façonné qu’en ce qui a trait à ce que les Barbares ont pu consigner par écrit.

Chez les Grecs alexandrins, le langage des textes et de la littérature du passé devenait obscur à un degré tel que des explications et des commentaires doivent les accompagner pour que les lecteurs contemporains puissent les déchiffrer correctement. Au premier rang de ces préoccupations, la glossographie homérique, c’est-à-dire l’établissement de glossaires pour comprendre Homère, le grand poète du IXe siècle avant J.-C. Ces recherches sont mises en route aussi tôt que le VIe-Ve siècle avant l’ère chrétienne et des légions de philologues lexicographes s’y appliqueront durant de longs siècles. D’autres grands auteurs ou savants, comme Hésiode, Héraclite, Hérodote, Hippocrate..., furent pareillement l’objet de telles quêtes glossographiques.

Les lexicographes d’Alexandrie ont aussi beaucoup travaillé sur les dialectes et, en raison de soi prestige, le dialecte attique fut leur phare.

Les travaux bilingues des Grecs hors d’Alexandrie furent plutôt centrés sur la variation régionale dialectale et sur la stratification des divers états de langue depuis Homère. Les Grecs étant « peu intéressés par les langues des Barbares, sur lesquelles ils ne nous apprennent pas grand chose, on ne pouvait guère s’attendre à ce qu’ils se soient astreints à compiler des dictionnaires de traduction » (Boisson, Kirtchuk et Béjoint, 1991 : 283; voir aussi Boisson, 1996 : 22). Seules les recherches intralinguistiques sur la variation diachronique et/ou diatopique les attiraient vraiment afin de transposer en langue moderne —la koinè— des termes récupérés dans des strates anciennes ou dans des couches parallèles de la même langue. Outre les quelques tentatives alexandrines, l’intérêt pour le bilinguisme externe se manifestera plus tardivement, notamment à l’époque romaine et au début du christianisme.

8. Les Romains

Les Romains admiraient les travaux des Grecs sur les vocabulaires technolectaux, en particulier ceux de la philosophie. Ils invitaient fréquemment les érudits grecs à venir dispenser leur savoir à Rome. « L’éducation romaine comportait d’ailleurs pour la portion la plus instruite de la population l’apprentissage nécessaire de la langue grecque, ce bilinguisme témoignant de la symbiose de Rome avec Athènes et avec la culture hellénistique » (Gingras, Keating et Limoges, 1998 : 113). De cette pédagogie surgiront des dictionnaires bilingues grec-latin et latin-grec dont la mission consistera presque essentiellement à capter des savoirs thématiques.

Dès l’époque de la République, vers 500 avant J.-C., les chercheurs romains ont élaboré des glossaires des œuvres des auteurs latins anciens, ce qui implique des dictionnaires bilingues internes de facture diachronique. Plus tard, ils gloseront les écrivains grecs. Sous les Antonins (96-192), par exemple, plusieurs auteurs ont compilé de nombreux lexiques latin-grec. Ces travaux s’intéressaient pour la plupart au vocabulaire des auteurs athéniens, et cela en raison de la mode atticisante. Au IIe siècle avant J.-C., l’atticisme consistait en une recherche d’un code standard pour le grec. Entre autres choses, c’était un mouvement linguistique qui poussait les philologues et les grammairiens à la recherche d’une langue pure et parfaite. De cette discipline, découleront au reste les premiers dictionnaires puristes de l’histoire de la lexicographie.

Enfin, les dictionnaires bilingues servaient pour l’enseignement dans les deux langues.

9. Le Moyen Âge européen

Au Moyen Âge, la banalisation des voyages et des échanges commerciaux, les nouvelles découvertes sur l’homme et sur le monde, l’exploration de territoires inconnus et l’intensification des contacts avec d’autres peuples qui parlaient de nouvelles langues, et, plus tard, l’évangélisation amenèrent les Européens à se frotter aux idiomes les plus divers qu’il faudra bientôt équiper de dictionnaires bi- et multilingues, d’abord dévolus à favoriser la communication entre les peuples et à faciliter la circulation des voyageurs plutôt qu’à traduire littéralement des œuvres littéraires ou scientifiques encore peu nombreuses.

La superposition du latin et des vernaculaires dans la vie sociale est certainement la cause capitale de l’apparition de la glossographie bilingue médiévale

L’élaboration des lexiques bilingues latin-français s’accroîtra lorsque la prégnance du latin s’émoussera. Au fur et à mesure que le roman tournera à l’ancien français, que celui-ci s’utilisera de plus en plus dans la rédaction des actes institutionnels, dans les œuvres d’instruction ou d’édification et que les littératures nationales émergeront, la demande de répertoires bilingues s’accélérera. Le XIIIe siècle paraît un tournant à cet égard.

L’obligation de décoder une langue devenue obscure, à savoir de l’apprendre pédagogiquement, est très certainement une autre des raisons de l’émergence de la glossographie bilingue médiévale. Vers le XIe siècle, l’enseignement dispensé aux élèves, le plus souvent des moines ou de futurs moines, nécessitait de plus en plus l’appui de glossaires pour les différentes matières scolaires. Outre la sphère proprement pédagogique de l’apprentissage du latin aux jeunes élèves et aux étudiants, la lexicographie bilingue prend sa source aussi dans l’idée de permettre aux étrangers d’apprendre une langue nationale (le français, l’anglais, l’allemand...). Les nominalia, sortes de collections de mots des divers domaines d’activité de la vie courante, forment la principale catégorie de ces outils bilingues. Le dictionnaire aide de plus à fixer la langue vernaculaire pour en faire un organe institutionnel et officiel qui sera mis au service des activités de l’État au premier chef et qui se prolongera ensuite dans d’autres secteurs de l’activité sociale.

9.1. Le caractère pratique des glossaires

Le latin se profilant pendant longtemps en filigrane de la geste lexicographique du Moyen Âge et en tant que langue qui se diluait et qu’on cherchait à retenir, il n’était nullement évident que les glossateurs soient partis à la conquête d’un quelconque savoir lexical national, qu’il y ait là un pur objectif de connaissance et d’approfondissement métalinguistiques. L’intérêt pour l’autodescription du français est l’un des fruits tardifs de la dictionnarisation. Longtemps, l’ombre déifiée du latin sera encore par trop présente. La principale raison d’être des glossaires et des dictionnaires bilingues au Moyen Âge, c’est l’étude, sous forme de compilation, de quelques unités-signes du passé latin devenues incompréhensibles aux contemporains.

Les collections de mots répondent strictement à une série de besoins dont les visées sont pratiques. Ces nécessités sont dénombrées ci-dessous à partir d’une énumération faite par Sylvain Auroux (1992 : 21).

Elles sont alignées sans ordre de préséance :

  1. Accéder aux corpus des textes sacrés jusque-là disponibles en latin, y compris lors des sermons.
  2. Accéder aux corpus des textes administratifs (justice, politique, etc.). L’administration royale est en phase de centralisation.
  3. Accéder aux corpus des textes de la science, de la culture ainsi qu’à la langue littéraire et à celle de l’intelligentsia.
  4. Participer à la vie religieuse, aux découvertes théologiques, à l’importation et à l’exportation des doctrines.
  5. Voyager et assurer les relations commerciales, diplomatiques, politiques et personnelles.
  6. Coloniser d’autres territoires (expéditions militaires, rencontres d’autres nations inconnues sous tous les horizons) et élargir les frontières de l’univers terrestre en explorant le monde.
  7. Évangéliser les peuples infidèles (expéditions religieuses, notamment les croisades).
  8. Penser ses actions en français.

Il est parfaitement tangible que derrière ces objectifs pratiques, se profilent des conséquences linguistiques indéniables :

  1. La normalisation et la régulation de la langue écrite (littéraire et documentaire).
  2. L’aménagement de l’usage de la langue à l’intérieur du territoire, qui se réalisera en recourant aux différents moyens de création lexicale dont les principaux mécanismes internes commencent à se mettre en place et en activité, processus qui s’accéléreront considérablement à la Renaissance (voir Clérico, 1999).

9.2. Des fondements exogènes

Au Moyen Âge, le latin fut l’objet de captations dans de nombreux dictionnaires monolingues, bilingues et multilingues. Quant aux langues européennes naissantes, elles furent sources de recherches lexicographiques exclusivement bilingues ou multilingues. Il est donc vrai que dans l’Europe moyenâgeuse, le dictionnaire monolingue national a suivi, et de loin, les études mettant deux ou plusieurs langues en correspondance. « L’antériorité des dictionnaires bilingues sur les monolingues dans le cas des langues modernes d’Europe peut s’expliquer par l’absence de textes fondateurs internes à la culture européenne, contrairement à ce que les Grecs ont eu avec Homère, les Indiens avec les

Vedas, les Arabes avec le Coran, les Juifs avec la Bible, les Chinois avec le canon confucéen » (Boisson, Kirtchuk et Béjoint, 1991 : 284). La majorité de ces grands textes de culture sont à caractère sacerdotal, faut-il le noter! D’autres appartiennent à la catégorie des épopées. Quant à elles, les civilisations européennes ont largement puisé à des textes externes, essentiellement grecs et latins pour la littérature et la pensée humanistes, et au texte biblique pour la composante sacrée. L’inspiration exogène explique alors assez naturellement le pourquoi d’une lexicographie à caractère essentiellement bilingue dans ses premiers balbutiements nationaux dans les divers pays de l’Europe du Moyen Âge. Elle constituait une zone de transition.

Jusqu’au milieu du XVIe siècle, tous les vernaculaires européens continueront de souffrir des mêmes infériorités vis-à-vis du latin dans les domaines qui comptaient. La raison en est que ces idiomes en train de s’édifier étaient « dépourvus d’un corpus théorique qui préside à la saisie et à la mise en ordre de la langue : grammaire, dictionnaire, rhétorique écrits en vernaculaire et traitant ce vernaculaire font généralement défaut » (Giard, 1984 : 47). Non seulement le modèle théorique manque, mais il n’existe pas non plus de corpus textuel de référence qui soit étoffé et réuni, et dont la valeur pour juger du statut de la langue soit reconnue de tous. Un corpus de référence servirait à définir la norme de la langue écrite pour les diverses sphères d’activité ainsi que l’orthographe. Il serait également le point de référence pour décontextualiser le lexique et le mettre en dictionnaire. Les productions métalinguistiques ne pouvaient évidemment pas précéder l’épanouissement même de la langue en des produits lexicaux et grammaticaux variés. Elles se sont constituées lentement, procédant par états intermédiaires suivant une progression constante :

  1. Les dictionnaires latins furent accompagnés de gloses romanes fortement latinisées, puis de gloses occasionnelles en vernaculaire.
  2. Les dictionnaires latins furent accompagnés de gloses et de commentaires explicatifs plus systématiques en vernaculaire.
  3. Les dictionnaires vernaculaires furent accompagnés de gloses latines. Les langues se sont inversées dans le protocole de description.
  4. Les dictionnaires vernaculaires furent dégagés ou presque dégagés du latin et ils mirent deux langues nationales en présence; mais ces œuvres seront plus tardives.

Le dernier degré d’avancement laisse bien entrevoir que les langues nationales se projettent vers une Europe neuve et qu’elles ouvrent la porte à l’instrumentalisation dictionnairique bilingue et/ou monolingue. La lexicographie bilingue langue nationale 1-langue nationale 2 entre en opération dès l’époque médiévale. La lexicographie monolingue autonome sera un projet de la Renaissance, mais elle sera surtout un accomplissement de la fin du XVIIe siècle.

Au temps de Dioclétien, au IIIe-IVe siècle, les glossaires latins sont impératifs parce que les langues nationales se superposent de plus en plus à la langue antique et qu’elles la menacent dans ses fondements. Les dictionnaires bilingues seront élaborés pour protéger le latin de l’administration, du droit, de la tradition chrétienne. L’importance numérique de tels glossaires portant sur le latin classique et leur palette technolectale sont la preuve incontestable du désir de maintenir une seule langue commune en Europe, et cela en dépit des diversités ethniques, culturelles et politiques en train de s’instaurer. « Il existait un nombre très important de glossaires pendant tout le moyen âge, certains brefs, d’autres très étendus, certains contenant un vocabulaire spécifique, par exemple médical, d’autres recensant des mots jugés difficiles en général » (Weijers, 1991 : 41).

Les premières œuvres latin-roman étaient destinées aux ecclésiastiques et aux clercs dont les connaissances de la langue latine étaient devenues passives, déficientes et très souvent médiocres. Durant cette période de la désagrégation du latin, les versions des Écritures étaient déjà entachées de fautes et, à bien des égards, fort éloignées du latin classique. De plus, elles n’étaient plus immédiatement intelligibles du public qui les lisait. C’est pour ces raisons que l’on commence à annoter les manuscrits, dans un premier temps dans un latin simplifié, puis en roman ou en germanique. On connaît de tels travaux dès le VIIe-VIIIe siècle. Peu après, an commencera à élaborer des listes-glossaires. Les objectifs restent identiques pour tous ces travaux, à savoir traduire, interpréter, transposer en roman ou en germanique usuel les mots latins qui ne s’entendaient plus ou qui prêtaient à confusion au plan de la signification.

Le plus ancien glossaire bilingue européen connu est le Glossaire d’Endlicher. Ce petit répertoire gaulois-latin date probablement du Ve siècle. Il recense 18 mots gaulois glosés en latin tardif. Les exemples du tableau 1 sont repris de Jean-Paul Savignac (1994 : 177) et redistribués en ordre alphabétique, ordre qui n’est évidemment pas celui du dictionnaire originel. Quelques noms propres et éléments verbaux complètent le glossaire, mais ils ne sont pas notés dans le tableau. Les équivalents en français moderne sont ajoutés dans la troisième colonne du tableau.

Tableau 1 : Extraits d’un glossaire gaulois-latin du Ve siècle
Glossaire d’Endlicher
Gaulois Latin Français
ambe rivo rivière
anam paludem marais
avallo poma pomme
brio ponte pont
doro osteo entrée, porte
lautro balneo bain
nanto valle vallée
nate fili fils
onno flumen fleuve
prenne arborem grandem grand arbre
treide pede pied

Le plus vieux dictionnaire bilingue latin-roman est le Glossaire de Reichenau. Il date du troisième quart du VIIIe siècle. Il renferme des gloses des livres de l’Ancien et du Nouveau Testaments données dans un roman fortement latinisé.

Le plus ancien dictionnaire bilingue mettant en correspondance deux langues vernaculaires est le Glossaire de Cassel qui remonte au début du IXe siècle. Il comprend des mots romans accompagnés de leurs équivalents en germanique, en fait en bavarois. Il était destiné aux voyageurs germaniques qui se déplaçaient dans les territoires romans de l’Europe de l’Ouest.

Le Dictionarius de Firmin Le Ver, composé entre 1420 et 1440 est l’une des plus vastes collections lexicographiques du Moyen Âge. C’est le plus grand texte réunissant le vocabulaire latin et celui du français. Il rassemble 45 000 entrées et sous-entrées (voir Merrilees, 1988 : 185). Le français occupe environ un sixième de l’ouvrage, mais sa fonction demeure ancillaire.

La lexicographie médiévale prend clairement naissance dans un contexte de multilinguisme dans lequel le latin et les langues vernaculaires européennes sont placés en situation de comparaison hiérarchique. Les siècles médiévaux s’axent vers la Bible en priorité, mais ils sont aussi dirigés vers le livre, au sens étymologique du terme, le biblos grec. L’époque cherche des textes antiques pour les traduire, les gloser. On souhaite rendre accessibles des textes anciens qui font ou faisaient autorité et dont on veut expliquer les mots que les lettrés ne parvenaient plus à dominer correctement. En dépit des avancées des langues nationales, l’objectif fondamental demeurait toujours l’élucidation d’un problème lié à la langue latine. Une étape décisive surviendra au moment où les dictionnaires inverseront l’ordre de préséance des langues en présence : latin → vernaculaire > vernaculaire → latin, et cela même si leur objet reste toujours de comprendre le latin. Le changement d’orientation se réalisera vers 1400 et il témoignera de manière éloquente que désormais les langues nationales en formation peuvent être considérées comme des langues de référence, qu’elles comptent comme des langues permettant d’exprimer les faits de civilisation et de culture.

10. Retenir la parole enfuie

La méthode traductionnelle externe fut inventée par les Akkadiens quand ils ont décidé de transférer dans leur langue des savoirs décrits dans une autre langue, le sumérien, ou de verbaliser leurs propres savoirs à l’aide de ce système adapté. Les dictionnaires bilingues akkadiens, égyptiens, grecs, romains et médiévaux ravivent le passé en train de s’obscurcir; ils rétablissent la lumière sur les discours des cultures perdues et sur des langues en dépérissement. Les échelonnements de mots en rangs culturels « sont un éclaircissement des parties noires d’un texte » (Rey, 1970 : 168). Ils sont une équivalence produite pour restituer la signifiance gommée par des milliers de milliers de jours accumulés les uns sur les autres, ils sont une équipollence translinguistique exigée par le déclin ou par la mort des langues dont on souhaite conserver les secrets, par la métamorphose d’autres langues en de nouvelles langues dont font usage de nouveaux peuples, par l’engloutissement des civilisations ou par leurs transformations en d’autres civilisations florissantes.

Les gloses et les autres commentaires interprétatifs translinguistiques ne font que témoigner du constat de la rupture dans les langues et du passage vers différents états, soit la variation géographique ou dialectale, soit les niveaux correspondant à un état de langue ancien par rapport à un état de langue contemporain, soit l’instauration de deux langues distinctes dont l’une est totalement nouvelle et se détache de l’autre, comme le latin et le roman, soit le côtoiement de langues d’origine entièrement distincte, comme le sumérien et l’akkadien. L’écart chronologique jouera un rôle majeur dans l’écologie et dans l’économie des dictionnaires bilingues. Ce genre de répertoires articulés sur des langues ou des variétés de langues mortes ou en décadence requiert forcément des contenus culturels développés. Les prédications sont liées à la langue en recul qui est ainsi décrite et mise en cage en prenant plus ou moins appui sur des dimensions philologiques (voir Rey, 1991 : 2866).

Le phénomène de la substitution des langues et celui de la fragmentation intralinguistique se répéteront tout au long de la grande période des glossaires et des dictionnaires médiévaux afin de dénoter deux états de langue, celui de la traditionnelle langue de référence sacrée, scientifique, etc., en l’occurrence le sumérien, le grec, le latin..., et celui de la langue vernaculaire en forte expansion et tournée vers l’avenir. Seul le recours au dictionnaire bilingue en tant qu’objet utilitaire de niveau linguistique permettait de jeter les ponts nécessaires pour continuer à maîtriser tous les registres de langue, condition primordiale pour assurer notamment l’enseignement, puisque le dictionnaire est un outil pour les pédagogues, et l’apprentissage, puisque le dictionnaire est un outil pour les élèves. On détecte dans les causes énumérées et explicitées pour justifier l’apparition des dictionnaires bilingues, l’intérêt vital de développer des principes et des méthodes de la rédaction d’articles de dictionnaire, à savoir inventer une science lexicographique raisonnée. Ce sera l’œuvre des scribes de Sumer qui mettront rapidement en production les listes lexicales tabulaires. Mais la véritable raison de l’instauration des dictionnaires mono- et bilingues dans toutes les sociétés, c’était de s’assurer qu’à travers les mots on gardait un empire sur le monde extérieur. Le réacteur langagier, puis dictionnairique, faisait se heurter et fusionner les noyaux des mots et les noyaux des choses pour le plus grand profit des peuples. Les dictionnaires inscrits dans l’argile durcie, sur le papyrus fragile ou sur le parchemin précieux sont ainsi devenus des truchements de la connaissance de la langue, mais c’était en palimpseste de leur utilité primordiale qui était de prendre la mesure de l’univers afin de le gouverner.

L’aménagement des marques d’usage technolectales dans les dictionnaires généraux bilingues

1. Situation des vocabulaires spécialisés dans les Dictionnaires Généraux Monolingues (DGM)

En tant qu’unités représentatives d’une sphère d’activité, les terminologies intéressent les lexicographes de dictionnaires monolingues ou bilingues. Les termes éveillent leur intérêt dans la mesure où les signes décrits rejoignent le public général et dans la mesure où les sous-ensembles technolectaux sont considérés comme étant enracinés dans le lexique commun et qu’ils sont largement diffusés parmi les utilisateurs. Contrairement au terminographe qui œuvre en structure close dès l’étape de l’énoncé du projet de description, car il ne retient que les termes d’un domaine et exclusivement ceux-là, le lexicographe généraliste procède à un double choix : d’abord il établit le catalogue des mots; ensuite il sélectionne les vocabulaires thématiques appropriés, puis, à l’intérieur de ceux-ci, il procède à un nouveau tri afin de recruter un certain nombre d’unités pertinentes (v. Boulanger 1994 : 253-256; 1995 : 83).

Les lexicographes doivent absolument importer des unités de langue de spécialité (LSP) dans les dictionnaires de langue et en entreprendre la description au même titre que les mots usuels. Ces lexèmes relèvent de la cohorte des connaissances et des échanges spécialisés qui rejoignent les locuteurs ordinaires. Ils s’inscrivent dans le cycle de la démocratisation des savoirs qui préside à une plus large diffusion sociale des expériences humaines. Ce n’est pas le degré de spécialisation originelle du terme qui autorise à le répertorier dans un dictionnaire général, mais bien l’expression d’un besoin manifesté par les consommateurs de dictionnaires. Ce qui intéresse le destinataire, ce sont les éléments susceptibles de surgir au détour d’une lecture, d’une recherche, d’une interrogation dont le but premier n’est justement pas d’ordre onomasiologique ou conceptuel, mais plutôt d’un profit ponctuel. Le faiseur de dictionnaires doit évaluer l’impact lexical de ces unités. Il n’a pas à soupeser leur nécessité dans un ensemble notionnel organisé, complet ou fragmentaire, qui serait pris en charge par le répertoire de langue. Il sert plutôt d’intermédiaire afin de gérer le rite de passage du savoir d’expert vers le savoir proprement lexical, le dictionnaire usuel se prononçant prioritairement sur des mots dans une série d’énoncés au faciès métalangagier. L’insertion de balises manifeste d’ailleurs bien qu’il y a un transfert de l’axe du savoir sur le monde vers l’axe du savoir sur le linguistique (v. Boulanger et L’Homme 1991 : 38). Par ailleurs, tous les termes d’un même domaine ne sont pas nécessairement accompagnés d’un attribut identificateur, certains étant déjà réputés faire partie du lexique commun.

2. Le réseau des registres de l’usage

Les marques d’usage sont capitales lorsqu’il s’agit de décoder un article de dictionnaire. Elles font partie du réseau d’étiquetage qui est l’un des quatre types de ressources dont dispose le lexicographe pour formaliser la structure articulaire, la microstructure. Les trois autres ressources sont la typographie (variation des fontes et des corps de caractères), les signes de ponctuation et l’appareil diacritique, enfin le protocole de numérotation qui modélise les sens (chiffres romains et/ou arabes) et distingue les homonymes (v. Al 1991 : 2830).

On sait que les indicatifs relèvent de plusieurs catégories bien démarquées : diatopique, diastratique, diastylistique, diachronique, diatechnique, etc. (v. Hausmann 1989). Les marques technolectales ou socioprofessionnelles s’intégrent dans les principes d’architecture de la microstructure; elles servent à standardiser les emplois empruntés aux sphères thématiques. Ces éléments sont méthodologiquement et méthodiquement codifiés et aménagés dans le texte dictionnairique. Ils constituent un important fragment de la métalangue idoine. Les études sur leur comportement dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM) sont abondantes (v. Girardin 1987, Kalverkämper 1989, Boulanger et L’Homme 1991, Azorín Fernández 1992, Anglada Arboix 1993, Candel 1994, Glatigny 1995).

2.1. Les indicatifs diatechniques

Les descripteurs des savoirs technico-scientifiques nous retiendront dans le cadre spécifique des dictionnaires généraux bilingues (DGB). Deux aspects de l’aménagement de ces notations dans le corps des articles seront examinés :

Les trois dictionnaires bilingues contemporains réservés aux observations sont représentatifs du genre. Ils appartiennent à trois entreprises d’édition françaises différentes :

Les trois dictionnaires généraux élus sont :

L’exploration qui suit s’inscrit dans la continuité des recherches menées sur l’appareil métalinguistique utilisé en lexicographie générale pour tramer les technolectes. Elle s’insère aussi dans la perspective de la réalisation d’un dictionnaire bilingue canadien destiné à un public nord-américain (v. Boulanger et Cormier 1995). Ce dictionnaire est en chantier depuis 1994.

3. Les dictionnaires bilingues

Les dictionnaires bilingues usuels d’aujourd’hui, comme ceux qui ont été sélectionnés pour cette étude, confrontent deux langues vivantes, ou préférablement un ensemble d’usages reçus comme norme dans chacune des langues en présence (v. Rey 1986). S’ils mettent deux langues en correspondance, ils ne mettent pas forcément deux communautés linguistiques en opposition (v. Hausmann 1994). Le Dictionnaire bilingue canadien entrera dans la catégorie des ouvrages bidirectionnels, car il est destiné aux deux principales communautés linguistiques du Canada, les francophones et les anglophones, dont les langues d’usage sont des variétés de deux des quatre grandes langues européennes exportées sur le continent américain aux XVIe et XVIIe siècles.

4. La quête des indices

Pour effectuer une enquête méthodique sur la métalangue des registres technolectaux, il convient d’entreprendre la recherche d’indices en faisant la tournée des données prédictionnairiques, à savoir les textes de présentation et les catalogues d’abréviations, puis d’interroger les énoncés articulaires eux-mêmes. Les données introductives découlent du protocole programmatique tandis que la pose de balises dans les articles correspond au protocole d’encodage ou d’aménagement métalinguistique.

4.1. Les textes prédictionnairiques

Les préfaces, les présentations, les introductions, etc., sont des textes éditoriaux à saveur programmatique et/ou commerciale dans lesquels les lexicographes ou les éditeurs détaillent la philosophie générale de leurs produits. Dans la suite, nous ne ferons escale que dans la partie française des dictionnaires retenus.

Des trois dictionnaires de l’échantillon, seulement deux identifient le public visé : le DGL dit s’adresser aux étudiants, aux lycéens, aux enseignants (secondaire et université), à ceux qui usent de l’anglais dans leur vie professionnelle ainsi qu’à tous les autres. Le DHO discerne sensiblement les mêmes cibles, à savoir les étudiants de tous les niveaux, les enseignants, le monde des affaires, groupes auxquels il adjoint les traducteurs. Le RCS demeure muet sur le public concerné. À partir de ce qui est dit du corpus utilisé pour élaborer l’ouvrage, on peut cependant reconnaître qu’il est destiné aux mêmes types de locuteurs que ses concurrents. Ce corpus de grande ampleur permet d’offrir au lecteur « une image fidèle de la langue telle qu’elle est pratiquée quotidiennement, lue dans les journaux et les revues, parlée en société, entendue dans la rue » (1994 : XIV).

Les péritextes ne manquent pas d’inscrire les répertoires dans les perspectives des langues de spécialité ou LSP. L’avis au lecteur du DGL stipule qu’un soin tout particulier a été accordé à la sélection des « termes spécifiques à des domaines aujourd’hui essentiels tels que l’informatique et le monde des affaires » (1994 : VII). Dans le DHO, deux allusions claires aux LSP sont repérables. La préface des éditeurs mentionne que le dictionnaire accorde une place importante « au vocabulaire de domaines spécialisés : scientifique, commercial, technologique, médical, ... » (1994 : V). Un peu plus loin, l’introduction précise davantage les intentions. Il y est écrit que « l’ouvrage présente un vaste panorama de la langue contemporaine, et notamment les domaines spécialisés que sont les affaires, la politique, les sports, l’informatique, l’environnement et la protection sociale » (1994 : XVII). La préface du RCS aborde la question par le biais de la néologie. « Les événements politiques, les progrès de la science et de la technique, les nouvelles tendances de la musique et dans les loisirs, les changements dans les habitudes alimentaires entraînent tous la création d’un grand nombre de néologismes » (1994 : XIII). On signale clairement que l’enrichissement de cette nouvelle édition du dictionnaire provient « du monde des affaires, du monde géo-politique [...] sans oublier les derniers-nés de ces domaines en pleine évolution que sont, par exemple, l’écologie, l’informatique, la médecine et la Communauté européenne » (1994 : XIII). L’introduction reformule ces mêmes discours : « Une place non négligeable a été également réservée à la langue littéraire, au vocabulaire scientifique et aux domaines marquants de notre époque, tels que l’économie, l’informatique, l’éducation, l’environnement, la médecine et la politique » (1994 : XIV).

On peut synthétiser les propos introductifs des trois ouvrages de la manière suivante :

Le DGL n’apporte aucune explication sur le fonctionnement des indices technolectaux. Une allusion rapide est faite aux différents niveaux de langue, mais elle ne discrimine pas les catégories de registres possibles. Le DHO contient une section intitulée « Comment se servir du dictionnaire? », mais rien n’y est révélé sur les modalités de fonctionnement des codes de LSP, si ce n’est l’identification de leur position dans les articles échantillons (v. 1994 : L-LI). Le RCS est le plus explicite puisqu’il annonce dans l’introduction qu’une « place importante a [...] été consacrée à l’établissement d’un système très complet d’indications qui guident le lecteur » (1994 : XIV). En ce qui a trait à l’aménagement des marques technolectales, le dictionnaire stipule que les descripteurs thématiques sont utilisés dans deux cas : « 1. Pour indiquer les différents sens d’un mot et introduire les traductions appropriées [...] 2. Quand la langue de départ n’est pas ambiguë, mais que la traduction peut l’être » (1994 : XXVII).

1. barre a. (Hér) bar - (Ftbl, Rugby) crossbar
b. (Danse) barre
c. (Naut) helm
d. (Jur) bar
e. (Géog) race
f. (Math) line
g. (Scol) mark
h. [locutions]
i. (Zool) bar
2. bar3 (Phys) bar
baroque (Archit, Art) baroque

4.2. Les carnets d’abréviations

Les premières répercussions concrètes des discours préliminaires sont observables dans les listes d’abréviations qui font généralement partie des textes prédictionnairiques. (Seuls les descripteurs des savoirs thématiques seront considérés dans la suite de l’analyse.)

Les trois dictionnaires offrent respectivement 82 (RCS), 94 (DGL) et 89 (DHO) indicatifs de domaines (v. Annexe 1). Au total, 133 dénominations différentes sont recensées dans les trois ouvrages (v. le tableau 1). Cela ne signifie pas qu’il y ait 133 domaines singuliers puisque certains des sceaux sont des variantes employées pour désigner les mêmes domaines. Par exemple : l’abréviation Econ rend compte de économie (DGL et DHO) et de économique (RCS), l’abréviation Pharm rend compte de pharmaceutique (DGL) et de pharmacie (RCS et DHO). À l’opposé, une abréviation comme Phon rend compte de phonétique (RCS, DGL, DHO) et de phonologie (DHO), deux domaines indépendants.

Tableau 1 : Répartition statistique des domaines dans les DGB
Domaines RCS DGL DHO
133 82 61,7% 94 70,7% 89 66,9%

Ces constats statistiques sont relatifs aux dénominations listées dans les catalogues. Ils doivent être modulés, car d’autres marqueurs existent dans les dictionnaires, mais sans être répertoriés. On trouve de telles appellations supplémentaires dans le RCS : par exemple, Danse (sous bar), Athlétisme et Cyclisme (sous course). Ces balises ne modifient guère les résultats obtenus ci-dessus. C’est par rapport aux DGM qu’il faudrait mesurer leur volume. Ces doutes sont causés par le fait que les discours didactiques sur le sujet sont pour le moins laconiques, comme l’a démontré le paragraphe 4.1. En réalité, il s’agit là d’une lacune très répandue dans les dictionnaires. Ils demeurent loin du vœu de Josette Rey-Debove pour qui, un « soin particulier doit être apporté à l’explication du statut du dictionnaire (à qui il est destiné et pour quelles opérations) et à la traduction en clair de tous les signes et abréviations métalinguistiques » (1991 : 2864). Un exemple de faille de ce genre est donné dans le corpus. Dans le DGL, la marque spéc (1994 : XIV) apparaît avec l’explication « terme ou sens spécialisé », mais sans qu’aucune autre précision ne soit apportée sur son utilité par rapport au stock des autres marques technolectales ni sur son statut hiérarchique au regard d’une marque plus particularisante (v. les entrées chaton, cil, rythme). Il en va de même dans le RCS, où SPÉC signifie « terme de spécialiste » (v. les entrées littoral, luxation, mâchonnement), et dans le DHO, où spéc est tout simplement décodé « spécialiste » (v. littoral, lunule, majeur). La marque spéc des DGB peut être assimilée à la marque didact. « didactique », usuelle dans les DGM. Le NPR l’explique ainsi : « didactique : mot ou emploi qui n’existe que dans la langue savante (ouvrages pédagogiques, etc.) et non dans la langue parlée ordinaire » (1993 : XXV); le PLI la présente ainsi : « didactique (mot employé le plus fréquemment dans des situations de communication impliquant la transmission d’un savoir) » (1995 : 23).

Tableau 2 : Répartition statistique des domaines dans les DGM

Domaines NPR GRLF PLI
282 219 77,7% 216 76,6% 187 65,2%

Les lettres a et m seront prises comme échantillons afin, d’une part, de comparer entre eux les trois DGB et, d’autre part, de comparer les DGB aux trois DGM.

Tableau 3 : Répartition statistique des domaines témoins dans les DGB

Domaines RCS DGL DHO
a → 18 11 61,1% 14 77,8% 14 77,8%
m → 15 10 66,7% 12 80% 11 73,3%

Par rapport aux statistiques d’ensemble du tableau 1, les pourcentages demeurent relativement constants pour chaque dictionnaire. Les écarts sont peu significatifs. Pour l’ensemble, la moyenne est de 66,4% alors qu’elle est de 72,7% pour les lettres a et m cumulées.

Tableau 4 : Répartition statistique des domaines témoins dans les DGM

Domaines NPR GRLF PLI
a → 34 26 76,5% 24 70,6% 29 85,3%
m → 23 19 82,6% 17 73,9% 16 65,2%

La comparaison globale entre les deux catégories de dictionnaires montre un faible écart si l’on fait la moyenne pour a et pour m. Dans les DGB, a obtient 72,2% et m obtient 73,3%; dans les DGM, a obtient 77,5% et m obtient 73,9%.

Si l’on examine maintenant les domaines communs aux trois DGB, on obtient le tableau suivant (v. aussi l’Annexe 2).

Tableau 5 : Domaines communs aux trois DGB

Domaines
a m
  • administration
  • agriculture
  • anatomie
  • antiquité
  • archéologie
  • architecture
  • astrologie
  • astronomie
  • automobile
  • mathématique(s)
  • médecine
  • médecine vétérinaire
  • météorologie
  • minéralogie
  • musique
  • mythologie
9 50% 7 46,7%

Au total, il y a 48 domaines communs sur 133, soit 36,1%. Le léger écart constaté dans l’échantillon est sans doute dû à la présence de sphères d’activité que l’on peut cataloguer de classiques et dont plusieurs revêtent un caractère scientifique.

Tableau 6 : Domaines communs à deux DGB

Domaines
a m
  • anthropologie [DGL et DHO]
  • astronautique [DGL et DHO]
  • aviation [RCS et DHO]
  • mécanique [DGL et DHO]
  • métallurgie [RCS et DGL]
  • militaire [RCS et DGL]
  • mines [RCS et DGL]
3 16,7% 4 26,7%

On dénombre 3 domaines pour la lettre a et 4 pour la lettre m qui sont communs à deux dictionnaires (les combinaisons sont indiquées entre crochets).

Tableau 7 : Domaines propres à un seul DGB

Domaines
a m
  • acoustique [DGL]
  • aéronautique [DGL]
  • armée [DHO]
  • armement [DGL]
  • arpentage [RCS]
  • assurance [DHO]
  • marine [DHO]
  • menuiserie [DGL]
  • métrologie [DHO]
  • mode [DHO]
6 33,3% 4 26,7%

Dans cette séquence de domaines réservés, on remarque un éparpillement, une sorte d’éclatement. Les activités sont en effet distribuées dans plusieurs zones du spectre des LSP, certains secteurs se situant même dans la périphérie de la langue générale : techniques, sciences, monde militaire, vie courante...

Quant aux domaines qui appartiennent en propre aux dictionnaires bilingues lorsqu’on les compare avec les dictionnaires monolingues, la répartition est la suivante (v. Annexe 2) :

Il importe de noter que dans les DGM, les étiquettes d’identification peuvent différer; par exemple, militaire s’emploie au lieu de armée. Dans ce cas, il vaudrait donc mieux parler d’appellation de domaine que de domaine.

5. L’article

Dans l’article, le point d’ancrage des balises est standard. La marque est notée devant les unités proposées comme équivalents. Tantôt elle paraît en minuscules —sauf la première lettre qui est en majuscule— (RCS et DHO), tantôt elle figure en majuscules (DGL). L’abréviation n’est jamais suivie d’un point, contrairement au système des DGM qui utilise le point final.

Quoiqu’il y ait des constantes, les méthodes d’abrègement varient occasionnellement d’un ouvrage à l’autre : agricultureAgr/Agric, mythologieMyth/Mythol (v. Annexe 1). Un seul thème fournit trois abréviations différentes : informatiqueOrdinlOrdinat/Inf (v.

Annexe 1).

À l’image de toutes les autres marques, l’indicatif socioprofessionnel se décode sur le plan strictement linguistique. Il renvoie explicitement à un registre d’emploi et non pas à une hiérarchisation arborescente qui structure des concepts obéissant à un classement onomasiologique, comme cela s’accomplit habituellement dans les dictionnaires terminologiques (v. Boulanger 1994 : 259). À l’instar du dictionnaire monolingue, le répertoire bilingue traite de la langue, donc des mots. C’est dire que les marques identifient des circonstances de discours à caractère professionnel; elles ne servent pas à appréhender l’objet scientifique, technique ou autrement spécialisé que les équivalents servent à dénommer (v. Rey 1990 : XVII). L’étiquette Y sert à commenter le registre d’emploi du mot X. Le mot-équivalence précédé d’un motif technolectal doit être décodé ainsi (exemples présents dans les trois DGB) :

Les marques d’usage, qu’elles soient de niveau prescriptif ou de niveau descriptif, le sont toujours par rapport au fonctionnement d’une langue normale, neutre ou standardisée que le lexicographe a élue comme modèle de description (v. Béjoint 1981 : 81; Girardin 1987 : 92). Elles ont donc un caractère discriminant. « Le discours lexicographique n’est pas neutre, il véhicule un contenu culturel, il émet des jugements de condamnation ou de valorisation qui s’expriment par rapport à une norme linguistique et culturelle qui prend pour référence l’univers langagier de la culture dominante » (Girardin 1987 : 76). Comme leurs homologues des autres galaxies, les techno-marques servent à isoler et à signaler tout ce qui est projeté au-delà ou qui se fige en-deça du langage témoin qui est décrit comme la langue et qui gouverne l’usage reçu (v. Rey-Debove 1980 : 40; Boulanger et L’Homme 1991 : 29). Tout mot non marqué est réputé faire partie de l’ensemble normé. Le RCS synthétise bien ce chapitre en expliquant que les « mots et expressions dont le niveau de style n’est pas précisé seront considérés comme neutres et pourront s’utiliser normalement dans les situations courantes » (1994 : XTV). Cette observation ramène à la mémoire que l’information zéro [∅] est le signe que le mot fonctionne normalement, qu’il obéit aux règles construites, qu’il s’insère dans le modèle canonique défini par les lexicographes. Est-il

utile enfin de rappeler que le point d’équilibre de la norme varie d’un

dictionnaire à l’autre, d’une édition à l’autre d’un même dictionnaire. Dans ses dimensions concrètes et descriptives, la norme est ondoyante. Le mot norme lui-même est là pour nous le rappeler, chaque dictionnaire du corpus en établissant le profil suivant au regard du marquage pour le sens linguistique :

5.1. L’aménagement des marques

Le métalangage de description des LSP est presque entièrement construit à l’aide d’abréviations, et pour que le dictionnaire soit décodable par les consulteurs des deux communautés linguistiques auxquelles il est destiné, ces abréviations devraient toujours être données dans les deux langues; mais ce n’est pas le cas. La tendance est de n’user que d’une formule abréviative pour les deux langues. La rencontre d’indicatifs semblables dans les deux langues est le fruit du hasard (code gréco-latin en tête comme dans Adm (français administration, anglais administration) ou Philos (français philosophie, anglais philosophy), emprunt...). Sinon, c’est l’anglais qui domine.

« Pour les langues lexicalement apparentées (langues romanes ou romanisées, par exemple anglais et français) on peut aussi éviter les abréviations en deux langues par une sorte de neutralisation des abréviations » (Rey-Debove 1991 : 2863). Le RCS présente une liste d’abréviations pour laquelle la recherche de mots appareillés avec l’aide de l’abrègement (ex. : ptp : français participe passé/anglais past participle; US : français Etats-Unis/anglais United States) ramène les descripteurs particuliers à chaque langue à une quinzaine sur un total de 181 abréviations (ex. : français Ordin (ordinateur), qch (quelque chose)/anglais Comput (computing), sth (something)). Les accents, les accords, l’ordre syntaxique des mots (noms et adjectifs par exemple) ne sont pas pris en compte (ex. : français préf (préfixe), vt (verbe transitif)/anglais pref (prefix), vt (transitive verb)). Pour les seuls besoins techniques, les étiquettes différentes se ramènent à 2/82 (français Chim, Ordin/anglais Chem, Comput). Selon Josette Rey-Debove, « il n’est pas gênant pour un francophone de trouver l’abréviation Rail (railways) pour chemin de fer, ni pour l’anglophone l’abréviation Constr (construction) pour building-trade. L’abréviation Culin est commode pour cookery et cuisine (culinary, culinaire) » (1991 : 2863). Voir aussi d’autres exemples : DHO : Chem = chemistry et chimie, Comput = computing et informatique, Cout = sewing et couture; DGL : Culin = cooking et cuisine, St.Ex = stock exchange et bourse, Hunt = hunting et chasse; RCS : Educ/Éduc = education et enseignement, Scol = school et école, Surg = surgery et chirurgie, Surv = surveying et arpentage. (V. Annexe 1.)

6. Clôture

Les comparaisons démontrent bien que le nombre de marques est deux fois plus élevé dans un DGM que dans un DGB. Pourtant le volume d’information offert est sensiblement identique même si les contenus des rubriques diffèrent, surtout en ce qui a trait aux énoncés sémantiques. En effet, le dictionnaire bilingue n’analyse pas le matériel lexical comme le font les ouvrages monolingues. Ces derniers usent de définitions complètes, de citations, d’exemples, etc. La définition du DGM prend, le plus souvent, la configuration d’une équivalence synonymique phrastique qui confirme l’isomorphisme des deux segments de l’équation que sont la langue expliquée (le défini) et la langue expliquante (la définition). Le DGB appréhende autrement les aspects sémantiques. « Il ne donne que des équivalences lexicales non analytiques (mot, syntagme codé, locution) par un transcodage d’unité d’une langue à unité de l’autre » (Rey-Debove 1991 : 2860). Lorsqu’il n’existe pas d’équivalent codé de l’entrée dans la langue d’arrivée, le lexicographe utilise alors une brève glose définitionnelle qui devient une sorte d’équivalent. Cette recherche d’équipollence lexématique pourrait expliquer la relative rareté des marques d’usage technolectale dans les dictionnaires bilingues puisqu’on serait en droit de supposer que le locuteur devra s’en remettre à la consultation d’un DGM pour obtenir un surcroît d’information sur le signe, y compris sur les indices de son arrimage à un emploi de LSP. Car il est un fait bien attesté que la métalangue technolectale est similaire dans les DGM et les DGB. L’objet de cette contribution a été d’en mesurer les nuances et les ondulations, reliées tantôt aux ressemblances, tantôt aux écarts. Les mécanismes d’encodage d’une phrase nécessite des indications dictionnairiques claires afin de désambiguïser le contenu au moment de la rédaction d’un texte ou de l’énoncé discursif. Les restrictions sur les domaines d’emploi dans lesquels les mots se manifestent sont justement l’une de ces catégories d’informations métalinguistiques qui doivent être aménagées pour obéir à cette exigence. Dans les DGB, aussi bien que dans les DGM, ces protocoles sont généralement efficaces, et cela malgré l’absence de cohérence ici et là dans les ouvrages, et en dépit des lacunes didactiques de quelques textes prédictionnairiques.

7. Bibliographie

7.1. Linguistique

7.2. Dictionnaires

Annexe 1

Les domaines et les abréviations dans les DGB
Domaines RC DG DH Abréviations
S1 L2 O3
acoustique + ACOUST2
administration + + + Admin1,3; ADMIN2
aéronautique + AÉRON2
agriculture + + + Agr1; AGR2; Agric3
anatomie + + + Anat1,3; ANAT2
anthropologie + + ANTHR2; Anthrop3
antiquité + + + Antiq1,3; ANTIQ2
archéologie + + + Archéol1,3; ARCHÉOL2
architecture + + + Archit1,3; ARCHIT2
armée + Mil3
armement + ARM2
arpentage + Surv1
assurance + Assur3
astrologie + + + Astrol1,3; ASTROL2
astronautique + + Astronaut3; ASTRONAUT2
astronomie + + + Astron1,3; ASTRON2
automobile + + + Aut1,3; AUT2
aviation + + Aviat1,3;
bâtiment + Constr3
biologie + + + Bio1; BIOL2; Biol3
botanique + + + Bot1,3; BOT2
bourse + + St Ex1; ST.EX2
chasse + + HUNT2; Hunt3
chemin de fer + Rail1
chimie + + + Chim1; CHIM2; Chem3
chirurgie + Surg1
cinéma + + + Ciné1; CIN2; Cin3
commerce + + + Comm1,3; COMM2
comptabilité + + COMPTA2; Compta3
construction + + + Constr1,3; CONSTR2
cosmétique + Cosmét3
courses automobiles + Courses aut3
couture + + COUT2; Cout3
cuisine + + Culin1; CULIN2
culinaire + Culin3
dentisterie + + DENT2; Dent3
droit + + Jur1,3
école + + Scol1,3
écologie + + + Ecol1 (sic); ÉCOL2; Écol3
économie + + ÉCON2; Écon3
économique + Écon1
édition + Édition3
électricité + + Élec1; ÉLECTR2
électronique + + + Élec1; ÉLECTRON2; Électron3
électrotechnique + Électrotech3
enseignement + + Éduc1; ENS2
entomologie + ENTOM2
entreprise + Entr3
équitation + + ÉQUIT2; Équit3
ethnologie + ETHN2
finance + + + Fin1,3; FIN2
fiscalité + Fisc3
football + + Ftbl1; FTBL2
génie civil + Gén Civ3
géographie + + + Géog1,3; GÉOG2
géologie + + + Géol1,3; GÉOL2
géométrie + + Géom1; GÉOM2
grammaire + + Gram1; GRAMM2
gymnastique + Gym1
héraldique + + + Hér1; HÉRALD2; Hérald3
histoire + + + Hist1,3; HIST2
horticulture + + HORT2; Hort3
imprimerie + + IMPR2; Imprim3
industrie + + + Ind1,3; INDUST2
informatique + + + Ordin1; INF2; Ordinat3
joaillerie + JOAJLL2
juridique + + Jur1; JUR2
langues + LING2
linguistique + + + Ling1,3; LING2
littérature + + + LITTÉRAT2; Littérat3
marine + Mil Naut3
mathématique(s) + + + Math1,3; MATH2
mécanique + + MÉCAN2; Mécan3
médecine + + + Méd1,3; MÉD2
médecine vétérinaire + + + Vétu; VÉTÉR2
menuiserie + MENUIS2
métallurgie + + Métal1; MÉTALL2
météorologie + + + Mét1; MÉTÉO2; Météo3
métrologie + Mes3
militaire + + Mil1; MIL2
minéralogie + + + Minér1,3; MINÉR2
mines + + Min1; MIN2
mode + Fashn3
musique + + + Mus1,3; MUS2
mythologie + + + Myth1; MYTH2; Mythol3
nautique + + Naut1; NAUT2
nautisme + Naut3
œnologie + OENOL2
optique + + OPT1; OPT2
ornithologie + + Orn1; ORNITH2
parlement + Parl1
pêche + Fishg3
pétrole (industrie du) + PÉTR2
pharmaceutique + PHARM2
pharmacie + + Pharm1,3
philatélie + Philat1
philosophie + + + Philos1,3; PHILOS2
phonétique + + + Phon1,3; PHON2
phonologie + Phon3
photographie + + + Phot1,3; PHOT2
physique + + + Phys1,3; PHYS2
physique nucléaire + + + Nucl Phys1; NUCL2; Nucl3
physiologie + + + Physiol1,3; PHYSIOL2
poésie + POET2
politique + + + Pol1,3; POL2
postes + Post3
presse + Journ3
protection sociale + Soc Admin3
psychiatrie + Psych1
psychologie + + + Psych1,3; PSYCH2
publicité + Pub3
radio + + Rad1; RAD2
religion + + + Rel1; RELIG2; Relig3
scolaire + SCH2
science(s) + + + Sci1,3; SC2
sculpture + Sculp1
ski + Ski1
sociologie + + + Sociol1,3; SOCIOL2
statistique + Stat3
technique + + Tech1; TECH2
technologie + Tech3
télécommunications + + + Télec1 (sic); TÉLÉC2; Télécom3
télévision + + + TV1,2,,3
terme de spécialiste + SPÉC1
textile(s) (industrie) + + + Tex1,3; TEXT2
théâtre + + + Théât1,3; THÉÂT2
transport(s) + + TRANSP2; Transp3
travaux publics + TRAV PUBL2
typographie + + Typ1; TYPO2
université + + Univ1,3
vêtements + VÊT2
viniculture + VINIC2
zoologie + + + Zool1,3; ZOOL2
133 82 94 89
100% 61,7 % 70,7 % 66,9 %

REM. : Les exposants notés dans la case des abréviations identifient les dictionnaires :

Annexe 2

Les domaines dans les DGB : A et M
Domaines
a m
ADMINISTRATION marine
acoustique MATHÉMATIQUE(S)
aéronautique mécanique
AGRICULTURE MEDECINE
ANATOMIE MEDECINE VETERINAIRE
anthropologie menuiserie
ANTIQUITE METEOROLOGIE
ARCHEOLOGIE métrologie
ARCHITECTURE métallurgie
armée [*] militaire
armement MINERALOGIE
arpentage [*] mines
assurance [*] mode
ASTROLOGIE MUSIQUE
astronautique MYTHOLOGIE
ASTRONOMIE
AUTOMOBILE
aviation
Légende :

Annexe 3

Les domaines et les abréviations dans les DGB : A et M
Domaines RC DG DH Abréviations
S1 L2 O3
acoustique + ACOUST2
administration + + + Admin1,3; ADMIN2
aéronautique + AÉRON2
agriculture + + + Agr1; AGR2; Agric3
anatomie + + + Anat1,3; ANAT2
anthropologie + + ANTHR2; Anthrop3
antiquité + + + Antiq1,3; ANTIQ2
archéologie + + + Archéol1,3; ARCHÉOL2
architecture + + + Archit1,3; ARCHIT2
armée + Mil3
armememt + ARM2
arpentage + Surv1
assurance + Assur3
astrologie + + + Astral1,3; ASTROL2
astronautique + + Astronaut3; ASTRONAUT2
astronomie + + + Astron1,3; ASTRON2
automobile + + + Aut1,3; AUT2
aviation + + Aviat1,3;
marine + Mil Naut3
mathématique(s) + + + Math1,3; MATH2
mécanique + + MÉCAN2; Mécan3
médecine + + + Méd1,3; MÉD2
médecine vétérinaire + + + Vét1,3; VÉTÉR2
menuiserie + MENUIS2
métallurgie + + Métal1; MÉTALL2
météorologie + + + Mét1; MÉTÉO2; Météo3
métrologie + Mes3
militaire + + Mil1; MIL2
minéralogie + + + Minér1,3; MINÉR2
mines + + Min1; MIN2
mode + Fashn3
musique + + + Mus1,3; MUS2
mythologie + + + Myth1; MYTH2; Mythol3
33 21 26 25
100% 63,6% 78,8% 75,8%
Les domaines dans les DGB : A et M
Domaines
a m
ADMINISTRATION marine
acoustique MATHÉMATIQUE(S)
aéronautique mécanique
AGRICULTURE MÉDECINE
ANATOMIE MÉDECINE VÉTÉRINAIRE
anthropologie menuiserie
ANTIQUITÉ MÉTÉOROLOGIE
ARCHÉOLOGIE métrologie
ARCHITECTURE métallurgie
armée [*] militaire
armement MINÉRALOGIE
arpentage [*] mines
assurance [*] mode
ASTROLOGIE MUSIQUE
astronautique MYTHOLOGIE
ASTRONOMIE
AUTOMOBILE
aviation

Légende

  1. DOMAINES COMMUNS AUX TROIS DICTIONNAIRES.
  2. Domaines communs à deux dictionnaires.
  3. Domaines propres à un dictionnaire.
  4. [*] : Domaines propres aux DGB (par rapport aux DGM).

Légende

  1. DOMAINES COMMUNS AUX TROIS DICTIONNAIRES.
  2. Domaines communs à deux dictionnaires.
  3. Domaines propres à un dictionnaire.
  4. [*] : Domaines propres aux DGB (par rapport aux DGM)
Code de lecture du registre d’emploi
Le mot X caractérise un discours relevant du technolecte Y.
Le mot arbitrage caractérise un discours relevant du sport
Le mot glacier caractérise un discours relevant de la géologie.
Le mot têtard caractérise un discours relevant de la zoologie.
Tableau 1 : Répartition statistique des domaines dans les DGB
Domaines RCS DGL DHO
133 82 61,7% 94 70,7% 89 66,9%
Tableau 2 : Répartition statistique des domaines dans les DGM
Domaines NPR GRLF PLI
282 219 77,7% 216 76,6% 187 65,2%
Tableau 3 : Répartition statistique des domaines témoins dans les DGB
Domaines RCS DGL DHO
a → 18 11 61,1% 14 77,8% 14 77,8%
m → 15 10 66,7% 12 80% 11 73,3%
Tableau 4 : Répartition statistique des domaines témoins dans les DGM
Domaines NPR GRLF PLI
a → 34 26 76,5% 24 70,6% 29 85,3%
m → 23 19 82,6% 17 73,9% 16 65,2%

Note

[1] Je remercie vivement ma collègue Monique Cormier qui s’est chargée de l’établissement de la liste des domaines pour les trois dictionnaires de langue cités dans cette section.