Le projet de l’Académie française à travers les préfaces de deux éditions de son dictionnaire : 1694 et 1798[1, 2]

À Bernard Quemada, source constante d’inspiration

1. Introduction

L’Académie française est officiellement créée en 1635 par le cardinal de Richelieu, son protecteur et son chef. L’article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie (Académie française 1998 : s.p.) stipule qu’elle devra « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». Par privilège du roi, la Compagnie se démarque par « l’honneur du titre et la légitimité du pouvoir sur la langue » (Collinot 1985 : 12). Selon l’article XXVI des Statuts et Règlements, la Compagnie doit exercer ce pouvoir en travaillant « premièrement à un Dictionnaire de la Langue Françoise, & ensuite à une Grammaire, à une Rhétorique & à une Poétique » (Académie française 1998 : s.p.). En fait, seuls le dictionnaire et la grammaire ont été jusqu’à maintenant réalisés. Il aura d’ailleurs fallu attendre jusqu’en 1932 pour voir paraître la grammaire.

Les textes introductifs d’un dictionnaire informent non seulement sur les choix linguistiques des lexicographes, mais aussi sur les visions culturelles, politiques et sociales d’une époque. Bernard Quemada (1968 : 17) dira que « les préfaces donnent la mesure des préoccupations théoriques des auteurs ». En étudiant deux préfaces du Dictionnaire de l’Académie française, nous avons tenté de dégager le projet de cette Compagnie instituée par le pouvoir royal et nous nous sommes demandé comment il a su traverser la période révolutionnaire. Nous avons donc choisi de nous pencher sur les textes introductifs de la première et de la cinquième éditions du Dictionnaire. Publiée en 1694, la première édition suscite un intérêt particulier puisqu’on y jette les bases de ce projet dictionnairique pour le moins ambitieux. La cinquième édition, quant à elle, est importante, car elle paraît en 1798 dans des conditions tout à fait particulières. Comme l’Académie a été dissoute en 1793 sous la Convention, l’édition de 1798 est publiée par des politiciens, et non par des académiciens, à un moment trouble de l’histoire de France où le changement social a voulu repousser les limites de la citoyenneté et mettre de côté la royauté. Il sera particulièrement intéressant de se demander comment les politiciens, qui ont soutenu le Dictionnaire de l’Académie française, ont tenté de légitimer l’œuvre d’une institution royale et élitiste.

2. Les mots du pouvoir

Le Dictionnaire de l’Académie Françoise dédié au Roy n’est publié qu’en 1694, soit près de soixante ans après sa mise en chantier en 1637. Selon Bernard Quemada (1997b : IV), le Dictionnaire de l’Académie se démarque d’emblée des rares ouvrages lexicographiques monolingues de l’époque par des visées plus linguistiques et prescriptives.

Deux académiciens, François Charpentier et François-Séraphin Régnier-Desmarais, ont rédigé chacun une préface pour cette première édition du Dictionnaire. Ils se disputent ce privilège, car « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière » (Brunot 1966 : 40). Quoique la préface publiée ne soit pas signée, Charpentier, doyen des académiciens, en revendique la paternité. Le littérateur, entré à l’Académie en 1650, aurait selon toute vraisemblance profité de l’absence du secrétaire perpétuel, Régnier-Desmarais, pour substituer sa préface à celle déjà rédigée par le grammairien.

Comme la préface d’un dictionnaire est souvent l’œuvre d’un seul auteur, on doit garder à l’esprit que même si le dictionnaire compte plusieurs collaborateurs, c’est le cas du Dictionnaire de l’Académie française, la préface ne représente pas nécessairement l’avis de chacun. Comme l’explique Claude Brévot-Dromzée (1996 : 137) :

Quant « au dessein de l’auteur », il semble a priori plus délicat de le reconnaître dans la mesure où il s’agit d’une œuvre collective, émanant d’un corps uni par le mérite et par la gloire d’être sous la protection de Louis XIV.

Les propos tenus dans la préface ne peuvent donc rendre compte des diverses opinions des rédacteurs des articles. Qui plus est, le discours de la préface ne coïncide jamais parfaitement avec le contenu réel du dictionnaire ni avec les idées qui ont présidé à son élaboration. Il reste que la préface de l’édition de 1694 du Dictionnaire semble représenter assez fidèlement les idées de la Compagnie. Comme nous le constaterons plus loin, des questions ont été soulevées quant à l’écart existant entre le texte introductif et le contenu dictionnairique de la cinquième édition du fait que la préface ait été rédigée par Dominique-Joseph Garat, homme politique qui n’a pas participé à la rédaction du Dictionnaire.[3]

La préface de la première édition a deux objectifs principaux. D’une part, elle fait une large place à la présentation des méthodes de travail des auteurs ainsi qu’à leurs options lexicographiques. En fait, près des deux tiers du texte s’articulent autour de la présentation du contenu du Dictionnaire. L’auteur de la préface se voit également confier la délicate tâche de répondre par avance aux reproches formulés quant à la lenteur du travail. Il la justifie « comme “preuve” de la qualité du contenu » (Brévot-Dromzée 1996 : 130). Simone Benhamou, Eugénia Roucher, et Jean Buffin (1997 : 61) expliquent à ce sujet :

Le retard considérable de l’ouvrage venu après ceux de RICHELET et de FURETIÈRE dont les options étaient différentes du sien, mettait la Compagnie dans l’obligation d’expliquer ses prises de position sans pour autant que cela prenne l’allure d’une justification.

D’autre part, elle fait l’éloge du protecteur de l’Académie et rend hommage à l’ordre établi. Bien entendu, le texte introductif du Dictionnaire permettra aussi à son auteur de vanter la qualité de l’ouvrage qui décrit une langue « en estat de perfection ». Un respect de la tradition se dégage en outre de cette préface, car elle se réfère maintes fois aux Anciens. Elle semble créer un tout harmonieux avec le Dictionnaire.

La préface de 1694 révèle aussi les préoccupations linguistiques et lexicographiques des auteurs du Dictionnaire. En effet, une importante part y est consacrée (présentation, nomenclature, orthographe, etc.).

Charpentier annonce que l’ouvrage s’adresse aux étrangers comme aux Français et qu’il vise à leur permettre de comprendre le sens des mots ainsi qu’à les utiliser selon le bel usage. Le Dictionnaire, en ne répertoriant que les mots du beau langage, s’inspire d’une élite qui probablement sera son unique destinataire. Comme le fait remarquer André Collinot (1985 : 11-12) :

L’homme de Cour, l’homme de loi, l’homme de lettres, tour à tour ou tous ensemble avaient besoin d’être fixés et confortés dans l’usage d’une langue conçue comme marque de distinction dans un système de relations sociales soumis aux canons d’une stricte civilité.

Le Dictionnaire se voulant donc sélectif et non extensif, l’Académie bannit les mots archaïques et bas, les néologismes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, ainsi que les termes des Arts et des Sciences, sauf si ces derniers sont couramment employés par les honnêtes gens. Élitiste, la Compagnie rejette tout ce qui s’avilit « dans la bouche du menu Peuple » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 33). Le Dictionnaire se contente de se cantonner dans « la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs et les Poètes l’employent » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 28-29).

D’ailleurs, comme le souligne Mechtild Bierbach (1998 : 143) :

Les auteurs du dictionnaire de l’Académie appartiennent eux-mêmes au groupe d’utilisateurs pour qui l’ouvrage est fait, aux poètes et orateurs et aux honnêtes gens qui, dans leurs discours et leurs compositions écrites, produisent une langue qu’ils ont érigée, avec l’approbation royale, en monument national.

La Compagnie voit son conservatisme confirmé dans la préface, ce qui est assez peu surprenant puisqu’elle est sous le joug de l’ordre établi. Elle prône l’ancienne orthographe, tournée vers l’héritage grec et latin; une orthographe élitiste qui ne peut être comprise que par les lettrés. De plus, elle fait preuve d’une grande prudence en ce qui concerne les néologismes. La préface fait état de ce conservatisme :

Il s’estoit glissé une fausse opinion parmy le peuple dans les premiers temps de l’Academie, qu’elle se donnoit l’authorité de faire de nouveaux mots, & d’en rejetter d’autres à sa fantaisie. La publication du Dictionnaire fait voir clairement que l’Academie n’a jamais eu cette intention [...] Et elle a esté scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & et le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 32).

Bref, il semble que les soixante années qui séparent la création de l’Académie de la publication de la première édition de son Dictionnaire n’ont pas réussi à la faire déroger du projet de 1637 qui lui avait été confié. Selon Bernard Quemada (1997b : V), par sa nomenclature sélective, puisée dans le discours des honnêtes gens, où les termes de métiers n’ont pas le droit d’entrée, par l’importance accordée aux « minuties grammaticales » et par les modèles donnés pour le bon emploi des mots, l’Académie peut estimer que son projet initial reste inchangé.

Outre l’attention portée au contenu lexicographique de l’ouvrage, on remarque, dans la préface, un lien étroit entre la royauté et les littérateurs. Par son discours, l’Académie glorifie l’ordre en place, la tradition et les classes supérieures de la société, le Roi et Richelieu :

La passion que ce grand Ministre avoit pour les Sciences & pour les belles Lettres qu’il mettoit au nombre des principaux ornemens d’un Estat, & son affection particuliere pour cette Compagnie qu’il regardoit comme son ouvrage, l’avoient fait resoudre de luy faire bastir une Maison pour y tenir ses Conferences (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 37).

En faisant référence au rôle de Jules César et de Charlemagne vis-à-vis la langue, Charpentier tente de justifier l’intervention du Roi sur la langue en l’inscrivant dans une longue tradition. André Collinot (1985 : 18) explique à ce sujet :

En évoquant ses illustres prédécesseurs, le préfacier [de l’édition de 1694] assure le Roi et sa Langue d’une double légitimité politique : légitimité de droit (référence à l’empire romain), légitimité de fait (référence à l’empire carolingien). Ainsi érigé sur la scène de l’histoire, c’est donc le Prince, par l’entremise de son Institution, qui destine au Public l’instrument d’une unité politique fondée sur une unité de langue.

Fruit du pouvoir monarchique, la première édition du Dictionnaire retient les mots qui sont les siens, bien choisis, bien maîtrisés, bien ordonnés. Comment alors le projet dictionnairique de la Compagnie pourra-t-il survivre à un changement radical de pouvoir?

3. Le pouvoir des mots

C’est dans la préface de 1798 que nous examinerons comment le Dictionnaire de l’Académie française parvient à traverser une situation historique où le pouvoir du roi, son protecteur, est remis en question par les intellectuels et le peuple français. Comme l’Académie est dissoute en 1793, la cinquième édition est récupérée par les politiciens du Directoire. Ils doivent réussir à présenter un ouvrage créé sous les auspices du roi de façon qu’il soit agréablement accueilli par un public devenu républicain.

En 1793, la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française est achevée, mais les événements de la Révolution française empêchent sa publication immédiate. D’ailleurs, avant même sa suppression, la Compagnie doit procéder à certains changements, dont celui de renoncer au protectorat du roi. Comme le signale le duc de Castries (1978 : 250) :

On reprochait aussi à l’Académie de choisir trop volontiers des grands seigneurs, des courtisans, des ministres : elle se résolut à renoncer à des choix dont elle s’était longtemps glorifiée et déclara qu’elle « regarderait désormais les ouvrages comme les seuls titres académiques ». Autre concession : « elle ne se croira plus obligée de s’abstenir des questions politiques et religieuses et traitera librement tous les sujets pourvu que sa liberté soit compatible avec le respect de la loi ».

Par conséquent, on pourrait croire que son projet sera remis en question. Toutefois, les changements annoncés ne sont pas suffisants pour le maintien de l’Académie. En tant que symbole du pouvoir royal, elle est supprimée le 8 août 1793. La cinquième édition du Dictionnaire est en quelque sorte nationalisée; elle devient alors propriété de la République.

Résolument tournée vers le changement, l’édition de 1798 se démarque des précédentes, car elle est publiée alors que l’Académie n’existe plus. C’est donc au contexte historique qu’elle doit cette différence. Dominique-Joseph Garat, ministre de l’Intérieur à l’époque, assure sa publication et en rédige la préface. Puisque Garat n’est pas académicien et qu’il n’a pas participé à la préparation du Dictionnaire, il lui est difficile de discuter des choix lexicographiques qui ont prévalu dans la cinquième édition. Il ne peut que présenter ses idées au sujet du Dictionnaire, de l’Académie et de la Révolution. La préface de Garat s’éloignait ainsi de la réalité des choix des académiciens, car aucun d’eux n’avait pu commenter son texte avant publication, puisque l’Académie avait été dissoute.

Garat rompt avec la tradition et cela, de plusieurs façons. Tout d’abord, au Dictionnaire, tel que préparé par les académiciens, il ajoute un Supplément contenant Les mots en Usage depuis la Révolution, rédigé par des hommes de lettres non académiciens restés anonymes, que « l’Académie Françoise auroit reçus parmi ses Membres, et que la Révolution a comptés parmi ses partisans les plus éclairés » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280). Le Supplément veut refléter tous les « bouleversements politiques, administratifs et sociaux d’une décennie » (Tasker 1997 : 249). Ensuite, c’est la seule fois dans l’histoire du Dictionnaire de l’Académie française que la préface n’est pas rédigée par un membre de la Compagnie et qu’elle s’intitule Discours préliminaire plutôt que Préface.

Enfin, discours philosophique et politique plus que lexicographique, le texte de Garat fait la « synthèse des idées des Idéologues sur la langue » (Tasker 1997 : 256). La prépondérance du discours philosophique et la quasi-absence d’information lexicographique, à l’exception d’un discours linguistique où on « ne traite les mots que du point de vue des idées », est, toujours selon Tasker (1997 : 238), caractéristique du XVIIIe siècle. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en serait l’inspiratrice. En effet, le texte introductif de l’Encyclopédie est intitulé aussi Discours préliminaire. Dans son texte, Garat rend un vibrant hommage à l’esprit philosophique et à la démocratie et il fait de l’Académie un établissement national et politique, gardien des libertés et de la démocratie. Il légitime, par le fait même, le rôle de l’Académie française dans la Révolution. Se rendant peut-être compte du caractère étonnant de cette justification, Garat consacre la première page du Discours à expliquer au lecteur la nature de son raisonnement. Le Discours commence par la reconnaissance des torts des révolutionnaires vis-à-vis de l’Académie :

La Révolution Françoise qui, dans sa marche, devoit rencontrer tous les obstacles, devoit aussi donner dans tous les excès. [...] Durant plusieurs années, tout ce qui n’est pas entré dans la Révolution comme instrument et comme acteur, a été regardé et traité comme contre-révolutionnaire. [...] Toutes les trois [Académies] ont été accusées d’aristocratie, et détruites comme des institutions royales, nécessairement dévouées à la puissance de leurs fondateurs (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Garat admet par contre que les Académies devaient être supprimées pour laisser place à l’Institut, créé sous la Convention, parce qu’il fallait, selon lui, les renouveler :

Il falloit, je le crois, les détruire [les Académies] pour les recréer sous d’autres formes : il falloit que la République eût son Institut des Arts et des Sciences, né avec sa Constitution, destiné, par son origine même, à décorer la Liberté, à la fortifier, à la propager dans le monde comme la lumière (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Chose surprenante de la part d’un révolutionnaire, il s’emploiera ensuite à convaincre le lecteur que les trois Académies (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Académie des sciences), en particulier l’Académie française, ont été des moteurs de la Révolution :

Entre les trois Académies, l’Académie Françoise, cependant, est celle qui a le plus contribué au changement de l’esprit monarchique en esprit républicain : en caressant les Rois, c’est elle qui a le plus ébranlé le trône : ce n’étoit pas le but qu’on lui avoit marqué, ni celui qu’elle avoit; c’est celui qu’elle a rempli; et cette influence a été l’effet nécessaire, quoique très-imprévu, de plusieurs circonstances de son institution (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

Le Discours tente donc de montrer que les origines de l’Académie ne sont que secondaires puisque les académiciens ont toujours agi comme précurseurs des idées d’égalité et de liberté véhiculées par la Révolution. L’auteur justifie les actions de l’Académie dans les termes de la République. Selon Garat, la démocratie littéraire dont elle fait montre aura tôt fait d’inspirer une démocratie politique à grande échelle :

Ses Membres égaux comme Académiciens, se regardèrent bientôt égaux comme hommes : les futiles illustrations de la naissance, de la faveur, des décorations, s’évanouirent dans cette égalité académique; l’illustration réelle du talent sortit avec plus d’éclat et de solennité (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

En outre, le fait, pour les académiciens, de se louanger les uns les autres à la réception d’un membre ou à sa mort évoque, selon Garat, « un autre exemple très-contraire au régime monarchique » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268) puisqu’on devait, à l’époque, ne louanger que le roi. Bref, Garat espère réussir à légitimer l’Académie aux yeux du peuple et des révolutionnaires. Autant la préface de 1694 voulait répondre aux détracteurs de ses choix lexicographiques, autant celle de 1798 s’adresse à ceux qui s’opposent à l’Académie.

Dans le Discours, Garat propose sa vision de l’Académie. Il ne transforme peut-être pas son projet de fixer la langue, mais en modifie ni plus ni moins les paramètres. Ainsi, la Compagnie royale, soumise à son protecteur, devient le lieu d’un mouvement révolutionnaire avant-gardiste. Garat affirme qu’elle a sciemment choisi de ne pas respecter l’objectif que lui avait confié Richelieu :

[I]l eût frémi de voir son ouvrage à ce point éloigné du but pour lequel il l’avoit créé : son but, cela est très-probable, n’avoit rien de politique; il n’étoit que littéraire. Richelieu avoit la prétention de bien parler et de bien écrire : il institua l’Académie Françoise pour veiller à la pureté de la Langue, pour en faire le Dictionnaire : Richelieu ne songeoit à faire ni des Monarchistes, ni des Républicains; il songeoit à faire des Puristes (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 270).

Au contraire de Richelieu, Garat considère qu’un dictionnaire n’est pas que littéraire, mais aussi politique. Quoique l’esprit philosophique soit bel et bien entré à l’Académie, comme en témoignent les discours de réception, les pièces couronnées et les panégyriques, il semble, comme le signale Jean-Pierre Seguin (1978 : 86) qu’à « côté d’une ouverture toute relative, il y a le travail visible d’une poussée conservatrice; sous le masque de la conformité au modèle de progrès, il y a des résistances ». En principe, on peut dire que le projet initial de l’Académie, fixer et épurer la langue, semble avoir été légèrement modifié par les académiciens, puisqu’il est maintenant de fixer la langue sans la borner. Comme l’expose Garat :

[T]out un Peuple apprendra, dans un tel Dictionnaire, à fixer sa Langue sans la borner; à la fixer, dis-je, non dans des limites qu’on ne peut pas plus donner à la Langue d’un Peuple qu’à sa raison et à ses connoissances, mais dans les routes où elle pourra toujours s’avancer, en acquérant toujours de nouvelles richesses sans en perdre jamais aucune (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 273).

Le Dictionnaire se ferait donc moins restrictif que par le passé malgré le fait qu’il indique toujours le jugement qu’il faut porter sur l’usage. Sous l’influence de l’Encyclopédie et de l’esprit philosophique, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences sont donc largement accueillis dans l’édition de 1798. Ce changement n’est pas qu’attribuable à la Révolution puisqu’une véritable transformation sociale, à laquelle l’Académie française n’a pas échappé, s’est opérée au cours du XVIIIe siècle. Comme l’affirme Jean-Pierre Seguin (1978 : 85) au sujet de l’approche de Garat :

Sans doute cette préface a été écrite au moment de la publication du Dictionnaire, c’est-à-dire longtemps après la préparation et la rédaction des articles; mais la doctrine de Garat, qui écrivit cette préface, concorde avec celle des auteurs du Dictionnaire. Dès 1762, plus d’un académicien aurait approuvé la préface de 1798.

Toutefois, même si le Dictionnaire semble renoncer à son rôle traditionnel pour adopter une idéologie de progrès, la prudence reste de mise. Ainsi, tous les nouveaux mots de la langue n’y sont pas aveuglément introduits sous prétexte que l’ouvrage veut rendre compte des changements de la vie moderne. La préface en donne un aperçu :

Une Langue, comme l’esprit du Peuple qui la parle, est dans une mobilité continuelle : dans ce mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter, elle perd des mots, elle en acquiert. [...] [Q]uelquefois elle se perfectionne également par les mots qu’elle adopte, et par les mots qu’elle rejette. [...] C’est cette [...] direction qu’il faut donner aux changements d’une Langue, [...] et cette direction constante, elle ne peut la recevoir que d’un Dictionnaire, fait suivant les vues et dans le plan dont nous avons parlé (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272).

En ce qui concerne le destinataire du Dictionnaire, il n’est plus « [l’]honnête homme [...] qui ne se pique de rien », mais un citoyen qui désire s’exprimer dans une langue précise qui, pour ce faire, peut avoir recours « à la langue des métiers et à celle des Sciences et des Arts » (Tasker 1997 : 240). En fait, déjà en 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire, les académiciens accueillent de plus en plus de néologismes pour rendre compte du changement social et des nouvelles réalités. Selon Liliane Tasker (1997 : 241), ils se seraient toutefois montrés un peu plus prudents à l’égard des néologismes lors de la préparation de la cinquième édition.

Désormais, la norme à respecter n’est plus le bel usage « formé des fantaisies du beau monde, qui sont très-bizarres », mais le bon usage « composé des vrais rapports des mots et des idées, qui ne sont jamais arbitraires ». Toutefois, il ne faut pas croire que l’inégalité sociale sur la langue que véhicule le projet disparaît pendant la Révolution. La préface de 1694 laissait entendre que le Dictionnaire ne citait que les mots pouvant « servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 29); le Discours préliminaire de 1798 conclut « que la vraie Langue d’un Peuple éclairé n’existe réellement que dans la bouche et dans les écrits de ce petit nombre de personnes qui pensent et parlent avec justesse » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 271-2). Morellet, académicien qui a participé à la préparation du Dictionnaire, semble pour sa part affirmer que le bel usage règne toujours à l’Académie :

Le Dictionnaire de l’Académie [...] est le dépôt de la langue usuelle, telle qu’elle est parlée par la classe des citoyens qui la parlent la mieux, et qui en dépit de toutes les Révolutions est formée des citoyens distingués par le rang, la fortune ou l’éducation (Branca-Rosoff 1986 : 283).

Bref, les deux textes introductifs présentent sans conteste des intentions différentes : le premier désire justifier les choix lexicographiques de la Compagnie tandis que le second, aux visées politiques déclarées, tente plutôt de légitimer l’Académie elle-même. La préface de 1694 souligne la compétence lexicographique de la Compagnie, tandis que le Discours préliminaire de 1798 tente de la replacer dans un contexte révolutionnaire où la langue est envisagée du point de vue de la raison plutôt que du style. Selon Garat, l’ouvrage de 1798 ne s’adresse non plus aux puristes « qui n’ont d’autre prétention que de parler et d’écrire purement et correctement une Langue » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272), mais aux citoyens qui désirent faire un usage raisonné de la langue. Le Discours préliminaire est imprégné des transformations sociales de son époque. Ainsi, lorsque Garat discute des choix lexicographiques des académiciens, c’est toujours pour les ramener au contexte social. Même la langue employée dans le Discours reflète la Révolution. En cela, elle est de son temps, comme il se doit.

Le projet initial de l’Académie n’a que très peu changé de 1694 à 1798. En effet, les transformations annoncées par Garat ne semblent pas trop s’attaquer à l’esprit du projet. Ce sont les paramètres autour desquels s’articule ce projet qui changent. Les académiciens veillent toujours à fixer la langue; par contre, celle-ci n’est plus la même. La norme proposée n’est plus celle des honnêtes gens - la Cour et le Parlement -, mais celle des citoyens éclairés qui font usage de la langue avec raison. Qui sont ces citoyens philosophes? Probablement les académiciens, ceux-là même qui étaient considérés comme des honnêtes gens au siècle précédent. Le changement ne s’inscrit alors que dans le cours normal des choses. Ces citoyens emploient une langue différente de celle des honnêtes gens : ce sont des philosophes qui s’intéressent aux Arts et aux Sciences. Rappelons que l’idée de « raison » est l’une des références clés des XVIIe et XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, la raison était de nature psychologique, intérieure et mise au service de la seule nation. Au XVIIIe siècle, elle s’extériorise, devient universelle, se préoccupe de tout et partout. Elle s’ouvre sur le monde.

Comment alors le projet traverse-t-il la période révolutionnaire? Il semble osciller entre le changement et la tradition. Les propos de Garat paraissent quelque peu enflammés par son désir de faire de l’Académie le porte-étendard de la République, mais il reste qu’un véritable changement de mentalité s’est progressivement fait sentir à l’Académie durant le siècle précédent. Le projet survit, mais s’adapte aux idées des Philosophes des Lumières. Son essence reste la même : elle vise toujours à fixer la langue, mais on ne voudra plus la borner.

Quoi qu’il en soit, il faut avoir à l’esprit que le Discours préliminaire est le fruit des idées d’un seul homme qui, de surcroît, n’a pas participé à la rédaction de l’ouvrage, alors que la préface de l’édition de 1694 représente davantage les idées des académiciens. Garat ne peut donc que répercuter sa vision sans vraiment savoir si elle s’harmonise avec celle des académiciens qui ont préparé l’ouvrage. Ainsi, comme le souligne Liliane Tasker (1997 : 238), le Discours renseigne peu sur la véritable nature du projet des académiciens :

[D]iscours idéologique et discours lexicographique [y] sont étroitement mêlés et ne rendent compte que très imparfaitement des réalisations du Dictionnaire, résultat du travail des académiciens entre 1762 et 1789, dans une période où selon GOHIN « le mouvement néologique se rattache nettement au mouvement philosophique ».

Le projet n’est peut-être pas trop ébranlé par la Révolution, mais l’édition parue dans ces moments troubles de l’histoire revêt sans conteste une forme différente des précédentes. Son texte introductif, empreint d’un discours idéologique, et son Supplément, qui rompt avec le projet de l’Académie puisqu’il ne se préoccupe point de fixer ou d’épurer la langue, sont en rupture avec la monarchie dans laquelle la Compagnie a fleuri. Le Dictionnaire, quant à lui, s’inscrit sans trop de changement dans la tradition. Le Discours préliminaire et le Supplément sont séparés du reste du Dictionnaire comme la langue monarchique l’est de la langue républicaine. La préface rend d’ailleurs compte de cette rupture :

[I]l [le Dictionnaire] a été fini à l’instant où la Monarchie finissoit elle-même; et [...], par cela seul, il sera pour tous les Peuples et pour tous les Siècles la ligne ineffaçable qui tracera et constatera, dans la même Langue, les limites de la Langue Monarchique et de la Langue Républicaine (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280).

La présence de ces « intrus » expliquerait-elle la répudiation de la cinquième édition du Dictionnaire par l’Académie une fois qu’elle a été reconstituée? En effet, rien dans le corpus du Dictionnaire, fruit du travail des académiciens, ne pourrait au premier abord expliquer ce mépris.

4. Conclusion

On peut donc conclure à la fidélité de l’Académie face à sa mission statutaire initiale, à savoir fixer les règles du français, le purifier, le rendre éloquent et apte à exprimer les arts et les sciences. Le projet, légèrement ébranlé par la Révolution, s’est redéfini à partir de ces événements selon des paramètres mieux adaptés à la réalité de l’époque. Le Discours préliminaire, somme toute, rend compte d’une même mission, mais dans des termes différents. Cette adaptation aux réalités sociales reste encore aujourd’hui la force de l’Académie. Maurice Druon dit à ce sujet :

Tous ces textes [Statuts et Règlements] sont suffisamment clairs, généraux et concis pour qu’il n’ait été besoin d’y rien changer, les plus récents remontant à près de deux siècles. Ils ont toujours permis à l’Académie, sans les enfreindre, de s’adapter aux circonstances et conditions nouvelles de l’histoire ou des mœurs (Académie française 1998 : s.p.).

Selon Maurice Druon (Académie française 1998 : s.p.), le projet de l’Académie est demeuré le même depuis l’origine : « donner des règles certaines à notre langue, la maintenir en pureté, lui garder toujours capacité de traiter avec exactitude tous arts et toutes sciences, et assurer ainsi les caractères qui lui confèrent l’universalité. » Au fil du temps, la grande force de l’Académie n’est-elle pas son aptitude à adapter sa mission aux événements sociaux, culturels et politiques qui surviennent tout en gardant le cap sur le génie du français, toujours fidèle aux mots du pouvoir et sans cesse sollicitée par le pouvoir des mots?

Références

Notes

[1] Texte remanié d’une communication présentée par les auteurs au Colloque « Dictionnaires et sociétés » tenu à l’Université de Montréal, en mai 2000, dans le cadre du 68e Congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences.

[2] Les auteurs remercient M. Anthony Cowie ainsi que les deux évaluateurs anonymes pour leurs observations judicieuses.

[3] Certains auteurs, dont Liliane Tasker, le prénomment Joseph-Dominique.

L’Académie française, un instrument politique au service de l’instauration d’une norme

Selon André Collinot et Francine Mazière (1997 : 8), l’impression que le français moderne est né au XVIIe siècle tient du fait qu’à cette époque, une compagnie royale, l’Académie française, s’est vue confier la mission d’unifier la langue et de la consigner dans un dictionnaire. Par conséquent, le choix de la norme qui a présidé à la confection du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694), instrument de la reconnaissance officielle du français, aura une influence sur la perception de la langue pour les siècles à venir. Le programme éditorial prévoira une norme élitiste tandis que les régionalismes et les autres formes d’écarts seront laissés pour compte lors des travaux de description de la langue.

La France unificatrice

Au début des années 1630, la France fait face à des résistances et à des contradictions intérieures tant politiques, religieuses que linguistiques. Pour renforcer le royaume, le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, met alors en œuvre une politique centralisatrice qui vise l’unification et l’harmonisation du pays.

La fondation d’un État centralisé fort exige, entre autres, l’uniformité de la langue. En effet, au début du XVIIe siècle, la grammaire, la syntaxe, la prononciation et le vocabulaire du français sont fluctuants. De plus, le latin, l’italien et les parlers régionaux lui font encore concurrence (Pastoureau, 1994 : 80). Pour favoriser et uniformiser le français, Richelieu adopte ce qu’on pourrait appeler une politique linguistique, d’une part, pour régulariser la langue administrative des provinces et, d’autre part, pour fixer la langue du pays entier : toute la France parlera le même français. Bref, la fixation de la langue fait partie intégrante de la politique centralisatrice de l’État : établir le français, c’est établir la France.

Par ailleurs, la politique de Richelieu a des visées à l’intérieur comme à l’extérieur du royaume. En effet, pour le cardinal, l’unité, la pureté et le prestige de la langue ne sauront manquer de faire voir au monde la grandeur et la force de l’État et, par conséquent, d’encourager le rayonnement du pays entier. Son entreprise réussit puisque, dès la seconde moitié du siècle, la France domine l’Europe continentale et le français, son ambassadeur, devient, aux dires du grammairien d’Allais (cité dans Brunot, 1917 : 137), la langue « la plus estimée et la plus universelle de l’Europe ».

Les lettres au service de l’État

Pour l’aider à accomplir l’unification langagière de la France, Richelieu a l’idée de fonder un corps officiel ayant pour mission de « servir la cause de la langue et des lettres françaises » (Matoré, 1968 : 80). Ayant eu vent, par son secrétaire Boisrobert, au début des années 1630, de l’existence d’une petite assemblée où quelques hommes de lettres se rencontrent pour discuter de divers sujets, Richelieu propose de faire de leur cercle un corps régi par une autorité publique (Pellisson et d’Olivet, 1989 : 13). Devant leur accord, l’Académie française est officiellement créée en 1635 par lettres patentes du roi Louis XIII. Le cardinal en devient le protecteur et le chef.

Née des prétentions centralisatrices de Richelieu, l’Académie française sert donc, dès ses premiers instants, la politique hégémonique de la France du XVIIe siècle. Son rôle se poursuit également sous le protectorat de Louis XIV et du sous-protecteur Colbert, qui succède à Richelieu (Collinot et Mazière, 1997 : 21).

Le sceau d’une mission

En instituant l’Académie, on veut stabiliser la langue française comme le pouvoir français doit lui-même être stabilisé par un pouvoir royal centralisé. Ainsi, comme en témoignent les Statuts et Règlements de la Compagnie, le rôle unificateur de l’Académie française constitue le principe même de sa fondation. Le Statut 24, « qui formule la raison d’être de l’Académie, lui prescrit sa mission et fonde son autorité » (Note 1, Statut 24, Académie française, 1998b : s.p.), insiste sur la fonction prescriptive de la Compagnie :

« La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. »

On confie à la Compagnie la mission de faire appliquer la norme qu’elle aura établie. Le Statut 26 précise les moyens à prendre pour y arriver : « Il sera composé un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique sur les observations de l’Académie » (Académie française, 1998b : s.p.). Dans les faits, seul un dictionnaire est réalisé au XVIIe siècle[1].

L’Académie tient sa légitimité du fait qu’elle est mandatée par l’État pour instituer une norme et, par là même, débarrasser la langue, selon Richelieu, « des ordures qu’elle avait contractées ou dans la bouche du peuple ou dans la foule du Palais et dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, par l’abus de ceux qui la corrompent en l’écrivant [...] » (cité dans Collinot et Mazière, 1997 : 17).

L’union des forces

Dans la France du XVIIe siècle, la langue, ainsi encadrée par l’Académie, devient une « institution royale, instrument de gloire militaire et de pouvoir politique » (Collinot, 1985 : 14). Un extrait de l’épître dédié au roi et figurant dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694) (Académie françoise, 1997a : 24) montre d’ailleurs la complémentarité du travail de l’Académie et de l’État :

« [N]ous ne doutons point que le respect qu’on aura pour une Langue que vous aurez parlée, que vous aurez employée à dicter vos resolutions dans vos Conseils, & à donner vos ordres à la teste de vos Armées, ne la fasse triompher de tous les siecles. La superiorité de vostre Puissance l’a desja renduë la Langue dominante de la plus belle partie du monde. Tandis que nous nous appliquons à l’embellir, vos armes victorieuses la font passer chez les Etrangers, nous leur en facilitons l’intelligence par nostre travail, & vous la leur rendez necessaire par vos Conquestes [...]. »

L’ambition centralisatrice de Richelieu, qui fait de la langue un outil politique pour la gloire de la France, s’incarne dans la constitution de l’Académie. En effet, la Compagnie, pour le profit du royaume, est investie d’une mission d’unification langagière L’imposition d’une langue commune nécessite alors l’institution d’une norme qui, du reste, exclut d’emblée toutes les variations régionales et presque toutes les variations sociales.

Le dictionnaire, moyen privilégié pour imposer la norme

Les statuts fondateurs de l’Académie précisent que, pour fixer l’usage, pour donner des règles à la langue afin de la rendre pure et éloquente, il est nécessaire de se munir d’outils linguistiques. Le dictionnaire apparaît comme le moyen privilégié pour remplir cette mission. La préface du Dictionnaire de Trévoux (1704) (cité dans Quemada, 1967 : 202) insiste en effet sur l’utilité des dictionnaires en matière de norme :

« Ainsi l’autorité de l’usage quelque décisive qu’elle soit en fait de Langue, ne décidera jamais rien, tant que cet usage demeurera vague et indéterminé : Le point est donc de le fixer, et c’est ce que fait un Dictionnaire, et ce qui en montre la nécessité. »

En décidant de la nomenclature de la langue, du sens des mots et de certaines règles de grammaire, le dictionnaire crée donc, d’une certaine façon, la langue (Collinot, 1990 : 81). Il détermine ce qui est français et ce qui ne l’est pas. Ainsi, en 1637, la Compagnie entreprend la confection d’un tel ouvrage qui, publié en 1694, devient le premier dictionnaire normatif de la langue française (Quemada, 1997 : III).

Le triomphe du bel usage

À l’époque classique, deux usages se côtoient et se chevauchent : le bel usage mondain et le bon usage savant. Le bon usage tend cependant à s’imposer autour de 1670 (Quemada, 1967 : 205). Par conséquent, parce que les premiers dictionnaires monolingues français ne sont publiés qu’à partir de 1680, on pourrait croire à tort que le bel usage en est absent. Pourtant, il semble qu’il ne soit pas rare qu’après cette date, les deux usages puissent être associés dans un même ouvrage lexicographique (Quemada, 1967 : 204), donc que le bel usage survive.

En fait, l’Académie choisit le bel usage comme norme de référence officielle sur la foi de « critères sociaux et esthétiques dominants » (Quemada, 1998 : 63) à l’époque. Comme l’explique Bernard Quemada (1967 : 205) :

« Le bel usage s’attache à la langue au même titre qu’aux manières ou aux sujets de préoccupations : il représente l’une des clés de la réussite sociale, il est le préalable indispensable pour qui veut s’initier à la vie de la Cour. »

Par l’entremise de son dictionnaire, la Compagnie tente donc d’imposer à tous ceux qui parlent français l’usage de la Cour, des poètes et des orateurs, bref, l’usage du petit groupe des honnêtes gens.

Selon l’académicien Vaugelas, le bel usage correspond à « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps » (Vaugelas, 1970 : II). Pour le réputé « greffier de l’usage », la parole des honnêtes gens prime sur l’écrit qui n’est, du reste, que le reflet de l’oral (Vaugelas, 1970 : II). En effet, à la Cour, une élite, à laquelle les femmes appartiennent, « constitue le modèle de langue et de goût sur lequel se fondent les écrivains », qui de toute façon écrivent pour elle (Caput, 1986 : 44). Bref, l’écrit s’inspire de l’oral.

Dans les faits, force est de reconnaître que le bel usage ne valorise le parler que d’une faible partie de la population. Par son dictionnaire, l’Académie exclut les régionalismes dans l’espoir de les voir ultimement disparaître au profit d’une langue française inspirée de la Cour qui serait commune à tous. Pourtant, l’unification de la langue est loin d’être achevée. En effet, cent ans plus tard, douze pour cent seulement de la population parle un français « standard » (Collinot, 1985 : 11).

La norme du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694)

Dans la préface de la première édition de son Dictionnaire, l’Académie décrit la norme sur laquelle elle se fonde. En effet, elle dit s’être « retranchée à la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs & les Poëtes l’employent; Ce qui comprend tout ce qui peut servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (Académie françoise, 1997b : 28-29).

La Compagnie royale valorise l’usage contemporain de la Cour au détriment de celui de la bourgeoisie et du « bas peuple » et met de côté les régionalismes (Kibbee, 1999 : 24-25). En fait, parce qu’elle rejette tous les éléments de la langue qui n’entrent pas dans le bel usage, il semble que l’Académie se fonde sur une norme d’exclusion. Par conséquent, son Dictionnaire élimine les archaïsmes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences.

L’Académie exclut d’abord les vieux mots, « qui sont entièrement hors d’usage », car elle veut représenter la langue dans sa synchronie, soit « dans cet estat où la Langue Françoise se trouve aujourd’huy » (Académie françoise, 1997b : 28). Par contre, elle conserve, en les marquant toutefois, les mots vieux qui sont encore en usage, les mots qui commencent à vieillir et, du fait du classement par racines, les archaïsmes qui sont primitifs d’autres mots en usage. Comme l’illustre la préface (Académie française, 1997b : 31-32) :

« Quoy qu’on se soit proposé en general de ne point employer les vieux mots dans le Dictionnaire, on n’a pas laissé d’y en conserver quelques-uns, sur tout quand ils ont encore quelque usage, en les qualifiant de Vieux; & l’on n’a pas mesme voulu oublier ceux qui sont tout à fait hors d’usage, lors qu’ils sont Primitifs de quelques mots receus & usitez. On a eu soin aussi de marquer ceux qui commencent à vieillir, & ceux qui ne sont pas du bel usage, & que l’on a qualifiez de bas ou de style familier selon qu’on l’a jugé à propos. »

Par ces commentaires, on remarque que même des mots vieux qui ne sont pas du bel usage peuvent se trouver dans le Dictionnaire. Du fait des restrictions qu’elle ajoute, l’Académie semble légitimer la présence de n’importe quels vieux mots, même ceux du mauvais usage qui ne sont ni primitifs ni couramment employés par les honnêtes gens. Voici quelques exemples de mots répertoriés par la Compagnie (Académie française, 1998a : s.p.) :

« AISEMENT. s.m. Commodité. Il est vieux & bas. Il ne se dit que dans cette façon de parler. A vostre bon point & aisement. à vos bons points & aisements, pour dire, A vostre commodité. Il signifie aussi, Un privé. Aller à l’aisement.
« EMBESOGNÉ, ÉE. part, du verbe. Embesogner, Qui n’est plus en usage. Bien occupé, & qui a bien de la besogne & bien des affaires; comme, Cet homme est bien embesogné. il fait l’embesogné. Il est vieux & bas.
« TRUANDAILLE. s.f. Nom collectif. Ceux qui truandent. Ce n’est que de la truandaille. Il est vieux & bas. »

Ces vieux mots ne sont ni primitifs ni du bel usage. En fait, ils semblent avoir été recensés parce qu’ils sont encore employés dans certaines façons de parler. Bref, l’Académie ne paraît pas très restrictive en ce qui concerne les archaïsmes puisque pour une raison ou pour une autre, de nombreux vieux mots, même bas, sont répertoriés dans l’ouvrage. Nous sommes ici en présence d’un exemple de distanciation entre le discours de présentation du dictionnaire et le contenu réel des articles.

Le Dictionnaire rejette également les « termes d’emportement ou qui blessent la Pudeur » sous prétexte que « les honestes gens évitent de les employer dans leurs discours » (Académie française, 1997b : 32). Toutefois, des mots et des expressions du genre se sont glissés dans le dictionnaire, le faisant ainsi s’écarter du bel usage.

Le Dictionaire des Halles, ou Extrait. du Dictionaire de l’Académie francoise, ouvrage anonyme[2] publié en 1696, expose d’ailleurs certaines expressions qui ne devraient pas être recensées par la Compagnie. Ainsi, on y dira ironiquement (Anonyme, 1696 : s. p.) :

« Comme l’Académie a pris de la Cour & du Palais certaines façons de parler, qui sont propres des gens du Barreau, elle a emprunté sagement des Halles tous les Proverbes qui y sont en usage, & elle a consulté apparemment les Harangeres qui excellent dans ce langage; il y a mesme lieu de croire qu’elle a consulté aussi les Gadoüars sur certaines locutions, qui ne sont gueres usitées que parmy eux : par exemple, s’embrener dans une affaire; il a chié dans ma malle. Les autres Dictionaires, je parle des Latins, des Italiens, des Espagnols, aussi-bien que des François, n’ont garde d’estre si riches ny si fleuris. On ne trouve point tant de gentillesses dans le Dictionaire de Robert Estienne, ny dans celuy della Crusca. Le public ou la populace doit sçavoir bon gré à Messieurs de l’Académie, des soins qu’ils ont pris en sa faveur : car non seulement il ne leur a pas échapé un proverbe, mais ils repetent plusieurs fois les mesmes, afin que cela fasse une sensation plus profonde & plus forte. Ainsi Jocrisse qui mene les poules pisser, est sous poule & sous pisser. »

Voilà qui en dit long sur les choix de l’Académie.

En outre, les académiciens évitent de recenser les néologismes. En effet, selon la préface (Académie françoise, 1997b : 32), « elle a esté si scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu ». On remarque toutefois que la Compagnie se laisse une marge de manœuvre pour accueillir les mots nouveaux en précisant omettre « plusieurs » et non pas « tous » les néologismes. Bref, une fois de plus, elle laisse la porte ouverte aux mots qui ne sont pas du bel usage.

Par exemple, si on s’en tient à la liste des néologismes apparus à la fin du XVIIe siècle présentée par Ferdinand Brunot (1913 : 460-514), sur 120 mots nouveaux commençant par la lettre C, 47 se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie, soit près de 40 %. Aucun n’est marqué comme nouveau. En fait, seul le mot TARTUFE porte une telle mention (mot nouvellement introduit) dans le Dictionnaire. Bref, l’Académie paraît relativement ouverte aux néologismes, sans toutefois les présenter comme tels.

Enfin, parce qu’ils ne relèvent pas du bel usage, les termes des arts et des sciences sont en principe absents de l’ouvrage. D’ailleurs, pour suppléer à cette exclusion, l’académicien Thomas Corneille publie, en 1694, Le Dictionnaire des Arts et des Sciences. Cependant, encore une fois, sous prétexte que certains mots et expressions entrent parfois dans la conversation, en d’autres termes, qu’ils appartiennent au bel usage, la Compagnie ajoute qu’elle « n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » (Académie françoise, 1997b : 32). Elle donne comme exemple des expressions tirées du vocabulaire de l’escrime, de la fauconnerie, du style dogmatique, des finances et de la pratique du palais, telles Je luy ay porté une botte franche, tirée de l’escrime, et Ce jeune homme a pris l’Essor, qui relève de la fauconnerie (Académie françoise, 1997b : 32). Il y a donc, une fois de plus, des exceptions.

Cependant, outre les termes des Arts et des Sciences qui peuvent relever du bel usage, on en trouve également qui ne devraient pas, selon la logique de la préface, se trouver dans le Dictionnaire. L’Académie recense, par exemple, des termes de marine qui, selon Bouhours (Brunot, 1913 : 424), ne peuvent être employés que par les matelots. En effet, il est interdit aux personnes du monde et aux écrivains d’utiliser ces mots dans le discours ou dans des ouvrages non spécialisés. Il leur faut plutôt user de périphrases. Ainsi, on trouve dans le Dictionnaire de l’Académie françoise ESTIME et PAR LE TRAVERS (Académie française, 1998a : s.p.) :

« ESTIME, se dit, En termes de marine, Du calcul que le pilote a fait tous les jours du chemin du Navire, afin de pointer la carte, & de juger à peu prés du lieu où il est.
« PAR LE TRAVERS. Maniere de parler dont on se sert en termes de marine, pour dire, A la hauteur, dans le mesme degré de latitude. La flote estoit par le travers du cap de bonne Esperance. »

Ces termes relèvent sans conteste des Arts et des Sciences. En fait, preuve en est que Thomas Corneille les recense dans son ouvrage (Corneille, 1968 : t. 1, p. 399-400 et t. 2, p. 515) :

« ESTIME s. f. Terme de Marine. Jugement du chemin qu’un Vaisseau peut avoir fait, & du parage où il se rencontre. Un sage Pilote pour bien faire son estime, examine, tous les jours la route qu’il a tenuë, le vent qui a regné, & quel a esté le sillage du Vaisseau [...].
« TRAVERS, s. m. [...] On dit en termes de Mer, Se mettre par le travers, Mouiller par le travers, pour dire, vis-à-vis, à l’opposite. »

Remarquons qu’il s’agit des mêmes acceptions dans les deux ouvrages.

Une norme assouplie?

À la lumière de ces observations, on constate avec Ferdinand Brunot (1913 : 45) « qu’on trouve dans le Dictionnaire des phrases contraires à ce bon usage dont il s’agissait de donner le code ». En acceptant certains archaïsmes, des termes blessant la pudeur, des néologismes et des termes des Arts et des Sciences, on peut se demander si l’Académie adopte une attitude souple vis-à-vis du bel usage ou si cette souplesse apparente n’a pas échappé à son contrôle. Quoi qu’il en soit, à l’époque de la parution du Dictionnaire de l’Académie françoise, on a reproché à la Compagnie son manque de purisme et cet éloignement de son projet normatif (Brunot, 1913 : 49).

Dans l’ensemble, l’Académie respecte assez bien ses choix quant à la norme de référence. Cependant, les écarts entre ce qui est annoncé dans la préface et ce qui se réalise effectivement dans le Dictionnaire sont peut-être le résultat du fait qu’il s’agit d’un ouvrage collectif, conçu par plusieurs académiciens dont les idées sur la langue ne correspondent pas toujours entre elles et avec celles du rédacteur de la préface, François Charpentier. De surcroît, plusieurs responsables, aux idées bien différentes, se succèdent pour diriger les travaux : Vaugelas, pendant onze ans, de 1639 à 1650; Mézeray, pendant 32 ans, de 1651 à 1683 et Régnier-Desmarais, pendant onze ans, de 1683 à 1694. Comme le soulignent Simone Benhamou et coll. (1997 : 21) :

« La disparité des membres de l’Académie, l’indifférence de certains d’entre eux aux problèmes lexicographiques (sinon leur incompétence en matière de langue), l’hétérogénéité des niveaux culturels, des idées et des options ont pesé lourdement sur une réalisation demeurée imparfaite. »

De plus, le Dictionnaire est confectionné sur une période de 60 ans, de 1637 à 1694, donc à travers plusieurs courants d’idées sur la langue. Prenons à témoin le passage de la valorisation du bel au bon usage vers 1670. En outre, la langue elle-même évolue durant cette période.

Conclusion

L’œuvre de l’Académie ne fait pas autorité dès sa parution et elle s’impose davantage par le prestige associé à la Compagnie royale que parla valeur de son contenu (Brunot, 1913 : 42). En effet, selon Ferdinand Brunot (1897 : 696), « [e]n existant, [l’Académie] agissait, fût-elle demeurée impuissante à produire ». Bref, il semble que l’héritage de l’Académie réside dans la définition et la représentation d’une norme davantage que dans son imposition. En effet, l’important pour l’Académie est d’amener l’idée de l’existence d’une langue commune à tous, et c’est au moyen d’une norme qu’elle y parvient. D’ailleurs, selon Bernard Quemada (1967 : 213), malgré le manque de purisme qu’on reproche à son dictionnaire en 1694, « c’est bien sur le caractère restrictif de l’ouvrage que sera fondée [sic] de la façon la plus constante l’essentiel du mérite et de la réputation qui lui furent reconnus [...] ».

Enfin, que l’Académie ait réellement unifié et fixé le français ou non importe peu : tout ce qu’il lui fallait était d’éveiller le sentiment linguistique de la France en personnifiant l’idée d’une langue polie, normalisée et commune à tous : le beau langage, le françois.

Bibliographie

Notes

[1] D’ailleurs, mis à part un dictionnaire (paru en neuf éditions), seule une grammaire est publiée à ce jour.

[2] Attribué à Artaud (Mazière, 1998 : 186).

Essai d’analyse du contenu socio-idéologique des exemples de l’article voler dans le Dictionnaire de l’Académie françoise (1694)

Introduction

Le projet de recherche « Inclusion et exclusion : les stratégies discursives dans le Dictionnaire de l’Académie française » —mis de l’avant par les professeurs Monique C. Cormier, Jean-Claude Boulanger et André Clas— vise à dégager, des points de vue synchronique et diachronique, les idéologies que sous-tendent les stratégies discursives employées par les lexicographes du DAF[1] pour inclure ou exclure certaines catégories de mots. Cet objectif s’appuie sur l’hypothèse que la distanciation entre la section prédictionnairique et la section dictionnairique d’un répertoire de mots est volontaire et qu’elle résulte d’attitudes idéologiques concertées. Un tel objectif implique l’étude de la congruence entre le programme éditorial présenté dans le section prédictionnairique et le contenu du dictionnaire pour les neuf éditions de l’œuvre lexicographique de l’Académie. En l’occurrence, chaque édition fait l’objet d’une étude synchronique, ce qui permettra de relever les similitudes et les différences entre toutes les éditions, de manière à caractériser la lexicographie française du point de vue institutionnel, point de vue en synergie avec ceux de l’idéologie, de la norme et de la société.

1. Méthodologie

Cette recherche met en cause une quantité considérable de facettes d’analyse, notamment la nomenclature, les différentes figures de la norme, les registres de l’usage, les interdictions lexicales, la classe des exemples, etc. Cependant, le présent texte restreint l’étude à la représentation du monde à travers les exemples, plus précisément à travers la structure des exemples de l’article voler que voici :

(DAF 1694)

La perspective d’obtenir le plus de signifiance possible au plan idéologique explique le choix de ce mot. Le fait qu’il évoque une action socialement condamnable permet de supposer que son traitement lexicographique est fortement marqué idéologiquement parlant. La description articulaire est effectivement plus susceptible de révéler l’organisation sociale de l’époque contemporaine au DAF de la première édition en départageant la classe dominante de la classe dominée. En l’occurrence, la présente étude tente de démontrer comment les exemples du verbe voler opposent formellement un préjugé d’ordre moral favorable envers l’élite à un préjugé défavorable envers ce qui l’exclut. En effet, l’Académie illustre l’emploi de ce mot par des exemples qui mettent généralement en cause des subalternes comme agent, voire le peuple, et des membres de la classe dirigeante comme patient.

2. Classe dominée : auteur du vol

Dans l’article à l’étude, trois exemples comprennent une personne subordonnée, soit des cavaliers desbandez en (4), Son valet en (6) et ce commis en (8). Or, en chaque occasion, ces personnes sont les auteurs du vol :

Pour sa part, le mot cavalier renvoie à un « Soldat à cheval ou appartenant à la cavalerie » (PR-CD[2]), ce qui suppose une allégeance à un officier, allégeance annulée par l’adjectif desbandez. En effet, il s’agit de cavaliers mis en déroute, tel que permet de le constater l’article se desbander, v. n. pass. dans le DAF 1694 :

Deserter par troupes. L’armée se desbande, les troupes se desbandent. On dit, qu’Vhe armée, que des troupes s’en vont à la desbandade, pour dire, qu’Elles s’enfuyent en confusion & sans garder aucun ordre.

Il peut s’agir aussi des fuyards comme le sous-tend le verbe deserter qui entre dans la définition de se desbander ou dans les exemples ci-dessous relatifs au verbe deserter :

[...] signifie aussi, Abandonner, & se dit proprement des soldats qui abandonnent le service sans congé Deserter l’armée, deserter le service. Il se dit aussi absolument (DAF 1694).

La désertion est une action hautement condamnable, si bien que Les soldats qui désertent sont punis de mort (DAF 1694; sous deserter).

L’épithète desbandez concorde avec une connotation négative liée à l’adjectif cavalier qui dérive du substantif homonyme, qu’on atteste au XVIIe siècle :

Tenant du Cavalier. Il a l’air Cavalier, la mine Cavaliere. Il signifie aussi, Brusque, hautain, inconsidéré, sans esgard II luy fit une response un peu cavaliere, il l’a traitté d’une façon fort cavaliere, cela est un peu cavalier (DAF 1694 : sous cavalier).

Cet exemple associe donc le vol à l’insubordination, de manière à suggérer que toute désobéissance envers l’autorité est moralement réprouvable.

De son côté, valet renvoie à un « Domestique qui sert dans les bas emplois » (DAF 1694), ce qui concorde avec la définition donnée par le PR-CD : « Écuyer au service d’un seigneur ».

Le mot commis renvoie également à un agent subalterne, c’est-à-dire à « Celuy qui est commis par un autre à quelque employ dont il doit luy rendre compte » (DAF 1694). Cependant, le commis peut, contrairement au valet et au cavalier, non seulement appartenir à la classe dominée, mais aussi à la classe dominante :

Il ne se dit guere que de ceux qui sont employez de cette sorte, ou chez les Secretaires d’Estat, ou dans les finances, ou dans quelque Greffe. Commis de l’Espargne. Commis du Thresor Royal [...] il a plusieurs Commis sous luy. Il est Commis d’un tel, chez un tel [...] (DAF 1694 : sous commis).

Toutefois, bien que par extension le mot commis puisse regrouper autant des gens de la classe dirigeante que de la classe dirigée, l’action de voler demeure décidément associée à la subordination des individus. Cette structure diffère de celle que propose Antoine Furetière dans son dictionnaire pour illustrer l’action de voler dans un contexte similaire à celui que propose l’Académie :

Les Financiers volent le Roy & le peuple (Furetière : 1690).

En effet, l’agent Financiers réfère clairement à un groupe d’individus de la classe dirigeante. En outre, la valeur universelle de cet énoncé accuse de vol tous les financiers.

Par ailleurs, dans les six autres exemples qui composent l’article du DAF, l’agent n’est pas défini puisque dans deux cas le verbe est employé seul et à l’infinitif :

Dans les quatre autres, on emploie des pronoms à la troisième personne du singulier.

On pourrait croire à la neutralité apparente de ces derniers exemples à cause de la valeur référentielle indéfinie du pronom (on; Il) en fonction sujet. Or, aucun exemple n’implique explicitement l’élite en tant qu’auteur du vol pour faire contrepoids aux exemples où l’agent est explicitement évoqué, subtilité qui laisse entendre au destinataire que le voleur n’est personne d’autre qu’un subalterne, voire quelqu’un du peuple. Au contraire, cette apparente neutralité renforce la vision manichéenne du monde précédemment énoncée.

3. Classe dominante : victimes du vol

En contrepartie, deux exemples comprennent un patient animé explicité qui impliquent en chaque cas des personnages relevant de la classe dominante, sinon d’une classe supérieure au voleur : Marchands en (1) et maistre et Roy en (8). Cette séquence diffère notablement de l’exemple souligné précédemment chez Furetière pour illustrer le verbe voler : Les Financiers volent le Roy & le peuple. Cette fois, le patient relève sans ambiguïté autant de la classe dominante (Roy) que de la classe dominée (le peuple). , •

Par contre, même si l’accusatif l’ dans Son valet l’a volé (6) ne semble apparemment pas renseigner sur le voleur, ce pronom fait lui aussi incontestablement référence à un noble à l’égard de qui le valet est subordonné. Effectivement, le DAF 1694 met nettement en évidence la subordination du valet au maître dans l’article valet :

On appelle, Maistre valet, Celuy qui a authorité sur les autres valets. [...] On dit prov. Tel maistre, tel valet, les bons maistres font les bons valets, pour dire, que Le valet se conforme aux mœurs, aux manieres du maistre. [...] On appelle, Valet à loüer, Un serviteur qui n’a plus de maistre.

De plus, le possessif Son marque bien ce rapport de subordination entre le valet évoqué dans l’exemple et l’individu auquel fait référence l’accusatif l’. Par surcroît, maistre se trouve présent dans l’article voler à l’exemple 8 : ce commis vole son maistre.

Dans l’exemple (7), le datif luy semble également renvoyer à maistre (on luy a volé son manteau, ses hardes) étant donné sa postposition immédiate à Son valet l’a volé, ce qui prête à croire qu’il pourrait s’agir du même seigneur ou du même maistre sous-entendu, d’autant plus qu’il précède immédiatement l’exemple ce commis vole son maistre [...] (8).

En l’occurrence, les possessions volées appartiennent à l’élite. En effet, les deniers appartiennent au Roy (8). Ceci vaut également pour les objets qui sont susceptibles d’être subtilisés sur l’autel; en principe, ces objets sont consacrés par le clergé, celui-ci faisant partie de la classe dirigeante. En (7), le manteau et les hardes appartiennent au seigneur sous-entendu par le pronom luy, compte tenu que le mot hardes est pris dans l’acception suivante : « Vx ou région. Dr. Ensemble des effets personnels (vêtements, linge et même meubles voyageant avec les bagages[3]) » (PR-CD 1996), ce qui correspond avec les exemples donnés par le DAF de la première édition à l’article hardes : De belles hardes, de riches hardes.

En (9), le pronom cela est mis pour « les pensées, les idées, les expressions d’un auteur ». Contrairement à tous les autres exemples, ce pronom peut cette fois impliquer comme voleur quelqu’un de la classe dominante étant donné que seule une personne instruite peut voler le passage d’un livre et que seuls les membres de l’élite pouvaient lire. L’Académie prend cependant soin d’indiquer qu’il s’agit d’un vol pris au sens figuré : « Il se dit fig. De ceux qui dérobent les pensées, les expressions d’un autheur. » (DAF 1694 : sous voler), ce qui amenuise notablement la portée de cet acte : l’élite ne vole jamais au sens propre, seulement au sens figuré.

4. Le lieu du vol

Quatre exemples désignent des lieux du vol[4] qui connotent également ce terme par l’opposition des classes sociales. Dans l’exemple on vole par tout à la campagne (9), le mot campagne, qui évoque un lieu principalement habité par des paysans, suggère que le pronom on renvoie à ces derniers comme le corrobore la définition de paysan donnée par le PR-CD : « Homme, femme vivant à la campagne et s’occupant des travaux des champs ». La valeur générique de cet énoncé semble même insinuer que voler fait partie des mœurs des paysans. En (2), le vol a lieu sur les grands chemins, c’est-à-dire des voies très fréquentées « dans la campagne » (Robert 1998, sous chemin), campagne où vivent les paysans.

Par contre, le lieu évoqué dans Il voleroit jusques sur l’Autel (5) ne renvoie pas à la classe dominée contrairement aux emplois précédents. Cependant, l’objet auquel renvoie Autel, comme les objets qu’il supporte, appartient au clergé, c’est-à-dire non pas à la classe dominée, mais à l’une des classes dirigeantes. Avec l’apparente neutralité du pronom il qui fut précédemment démontrée, ceci concourt à laisser croire que l’agent du vol ne peut être qu’un individu de classe inférieure.

5. Le Roy est le maistre

Par ailleurs, la juxtaposition des deux propositions qui composent la séquence ce commis vole son maistre, vole les deniers du Roy (8) renforce l’idée que le Roy est bel et bien le maistre. En effet, le verbe vole a pour sujet ce commis dans les deux cas, si bien que les mots maistre et Roy pourraient sous toute réserve évoquer la même personne.[5] Dans cette éventualité, cette séquence pourrait être interprétée de la manière suivante : ce commis vole les deniers du Roy, son maistre. Peu importe la validité de cette hypothèse et que Roy ne se rapporte pas à Maistre, l’ambiguïté demeure, d’autant plus que dans l’article voler de la cinquième édition du DAF en 1798, Roy et Maistre n’apparaissent plus dans le même exemple, mais sont distribués dans deux formules indépendantes. Par conséquent, cette ambiguïté disparaît étant donné que les lexicographes ont placé ces deux termes dans des phrases différentes séparées par plusieurs autres séquences :

[...] Voler les deniers du Roi. Voler la noblesse. Voler la réputation. On dit aussi. Voler quelqu’un, pour, Lui prendre quelque chose qui lui appartient. Ce valet à volé son maître.

En outre, on peut voir dans la succession des termes de l’exemple donné par la première édition une figure de la progression sociale partant de commis, passant par maistre et se terminant par Roy. Ainsi, le degré de gravité du vol croîtrait en fonction de l’échelle sociale correspondant à cette séquence, pour aboutir au comble de l’opprobre : voler le Roy.

6. L’article assassiner

Les quatre exemples qui entrent dans l’article assassiner comprennent des traits sémantiques qui concordent avec les résultats précédents :

(DAF 1694)

On retrouve dans homme d’honneur (1), la considération de dignité morale issue de principes institués par la noblesse. De plus, l’articulation logique entre les deux parties de l’énoncé, conditionnée par la valeur restrictive de la conjonction mais, suggère qu’un homme d’honneur ne puisse assassiner. En outre, l’assassinat évoqué dans l’exemple 2 a lieu sur le grand chemin.[6] Ces deux exemples, qui servent à illustrer le sens propre du mot assassiner, réservent l’assassinat à la classe dominée.

Par contre, lorsque ce verbe « se dit hyperboliquement pour dire, Importuner beaucoup » (DAF 1694), il n’apparaît pas réservé uniquement à la classe dominée comme le signale cérémonies dans l’exemple 3 alors que le mot prend le sens de « marques conventionnelles de déférence » : Il assassine le monde de ceremonies, de compliments.

Dans le même ordre d’idées, l’extension référentielle de plaideur dans ce plaideur assassine les gens du récit de ses procez (4), qui s’applique autant aux avocats qu’aux personnes toujours en procès, semble pouvoir convenir indistinctement à l’élite et à la classe dominée.

Dans l’ensemble, les exemples qui entrent dans la microstructure de l’article assassiner ne manifestent pas la même densité connotative idéologique que ceux du verbe voler. Néanmoins, les résultats de l’analyse provisoire des compléments en homme d’honneur et sur le grand chemin vont dans le même sens que les résultats de l’analyse de voler : la classe dominée manifesterait une propension au crime contrairement à la classe dominante. Ainsi seul un membre de la classe dominée peut commettre un assassinat, contrairement à un membre de la classe dirigeante qui ne peut commettre un tel crime hormis les situations où son « honneur » est en jeu. Dans ce dernier cas, ce ne serait pas tout à fait un assassinat comme le vol des idées d’un auteur n’est pas tout à fait un vol. Les exemples des articles voler et assassiner dans la première édition du DAF reflètent donc une image de la société de l’époque qui octroie radicalement du prestige à la classe dominante en lui attribuant un sens moral élevé, par contraste avec l’immoralité de la classe dominée ou avec des comportements répréhensibles.

7. Conclusion

Au terme de cette analyse, la structure formelle des exemples utilisés dans l’article voler impose une vision du monde naïvement manichéenne : la classe dominée, par extension la masse populaire, peut voler la classe dirigeante. Tandis que l’élite, pour sa part, ne peut pas voler : elle ne peut qu’être volée. Cela suppose que l’élite est toujours honnête par opposition au peuple qui lui est moralement inférieur parce que susceptible de vilenie.

Cependant, il conviendra de compléter l’analyse des exemples de l’article voler par celle des exemples qui servent à illustrer d’autres entrées également porteuses de connotations négatives au plan idéologique, comme on l’a fait sommairement pour assassiner. Il conviendrait également de vérifier les résultats qui en découleraient par l’étude d’exemples de mots à connotations positives, comme pour les verbes adorer et aider. L’analyse d’entrées de valeur plutôt neutres,[7] telles que animer et assoupir, fournirait également l’occasion de tester ces résultats. Enfin, la synthèse de ces constats sera mise à l’épreuve par des comparaisons avec d’autres synthèses qu’aura fournies l’étude d’exemples d’entrées prélevées aléatoirement.

Finalement, l’analyse comparative de la structure des exemples dans les articles de chaque édition du répertoire académique devrait permettre de dégager l’idéologie sociale qu’il reflète à chaque époque correspondante, de manière à cataloguer les types de discours, à mettre en lumière les caractéristiques dominantes pour chaque période et à relever les constantes et les variables du Dictionnaire de l’Académie française au cours de son histoire.

Bibliographie

Notes

[1] Abréviation pour Dictionnaire de l’Académie françoise ou Dictionnaire de l’Académie française.

[2] Abréviation pour Le Petit Robert sur cédérom, 1996.

[3] On ne doit donc pas confondre cet emploi avec celui de valeur péjorative qui a cours aujourd’hui : « Péj. Vêtements pauvres et usagés. → guenille, haillon, nippes [...] « Ce qu’il y avait de pauvre et de triste dans ces hardes usées » (Green) (PR-CD 1996).

[4] Quatre exemples, dans la mesure où l’on considère un tel livre comme un lieu de vol dans la séquence : Il a volé cela d’un tel livre (9).

[5] À noter qu’il pourrait s’agir de deux segments différents et juxtaposés se rapportant à commis.

[6] Cf. supra : § 4 (Le lieu du vol).

[7] Dans la mesure où un mot peut être neutre.

Les régionalismes et la Francophonie dans le Dictionnaire de l’Académie française

L’Académie française, fondée en 1635 par le Cardinal de Richelieu, a pour principale mission, à cette époque, d’uniformiser et de fixer la langue. On convient alors que le moyen le plus propice à cette réalisation sera l’élaboration d’un dictionnaire dont la première édition paraîtra en 1694. La langue représentée dans le Dictionnaire de l’Académie françoise dédié au Roy est celle de la Cour et des honnêtes gens, c’est-à-dire le bel usage. De cet usage, sont exclus les archaïsmes, les néologismes, les termes scientifiques et techniques ainsi que les parlers régionaux. En effet, au XVI? siècle, c’est le parler de la région parisienne qui est privilégié. D’ailleurs, selon le grammairien Vaugelas, celui qui codifie la norme de référence à l’époque, les « [...] façons de parler des Prouinces [...] corrompent tous les iours la pureté du vray langage François » (1970, X). Cette vision des choses perdurera jusqu’à une date récente, puisque les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française [DAF] ne répertorient les régionalismes qu’en nombre limité.

Selon Jean-Claude Boulanger (1985, 131), le régionalisme se définit comme « [t]out fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence[1] ». D’après lui (1985, 141), seuls quelques régionalismes intrahexagonaux étaient admis dans les dictionnaires généraux français avant 1975. Les régionalismes extrahexagonaux, quant à eux, étaient exclus. Depuis ce temps, certains régionalismes extrahexagonaux, en particulier ceux du Québec, de la Belgique et de la Suisse, ont été recensés dans les dictionnaires. Nous tenterons de vérifier ces trois principes dans le Dictionnaire de l’Académie française, dictionnaire normatif publié depuis plus de trois cents ans.

1. Les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie

Selon Pierre Rézeau (1998, 262), les huit premières éditions contiennent très peu de régionalismes.[2] Les préfaces demeurent d’ailleurs muettes sur ce sujet. Cependant, contrairement aux dires de Pierre Rézeau (1998, 262) et de Christian Schmitt (1977, 225), l’édition de 1694 recense quelques régionalismes. Il en est de même pour les sept éditions ultérieures (voir le tableau 1).

Tableau 1 : Les régionalismes dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie
mots sens expressions total
Première édition (1694) 7 7 1 15
Deuxième édition (1718) 11 14 2 27
Troisième édition (1740) 10 17 1 28
Quatrième édition (1762) 28 20 1 49
Cinquième édition (1798) 24 23 0 47
Sixième édition (1835) 27 26 0 53
Septième édition (1878) 34 26 0 60
Huitième édition (1932-1935) 20 18 1 39

On remarque, dans le tableau 1, que des régionalismes, bien qu’en nombre peu élevé, sont présents dans chacune des éditions.

Comme aucune marque diatopique de type « régional », « dialectal » ou « nom du pays » n’est présente dans ces éditions et que l’identification des régionalismes se trouve dans les définitions, la méthode utilisée pour le recensement consistait à chercher dans le corps des articles à partir de quelques mots-clés (voir le tableau 2) et de quelques toponymes (voir les tableaux 3 à 8). L’utilisation d’un cédérom du DAF a facilité cette opération.

Tableau 2 : Mots-clés
dialectal, dialectes
endroits (certains, plusieurs, quelques)
États (certains, plusieurs, quelques)
patois
pays (certains, plusieurs, quelques)
provinces (certaines, plusieurs, quelques)
régions (certaines, plusieurs, quelques)
régional, régionaux
se dit à / aux / dans / en
Tableau 3 : Provinces de l’Ancien Régime (France)
Alsace
Angoumois
Anjou
Artois
Aunis
Auvergne
Béarn
Berry
Bourbonnais
Bourgogne
Bretagne
Champagne
Comtat Venaissin
Comté de Nice
Corse
Dauphiné
Flandre et Hainaut
Foix
Franche-Comté
Guyenne et Gascogne
Île-de-France
Languedoc
Limousin
Lorraine
Lyonnais
Maine
Marche
Nivernais
Normandie
Orléanais
Picardie
Poitou
Provence
Roussillon
Saintonge
Savoie
Touraine
Trois-Évêchés
Tableau 4 : Regroupement de régions et autres lieux (France)
Bordeaux
Méditerranée
Midi
Nord (de la France)
Parties de France / de la France
Pyrénées
Sud (de la France)
Tableau 5 : Pays et régions de la Francophonie (Europe)
Albanie
Belgique
Bulgarie
Hongrie
Lituanie
Luxembourg
Macédoine
Moldavie
Monaco
Pologne
République tchèque
Roumanie
Slovénie
Suisse
Val d’Aoste
Tableau 6 : Pays, régions et autres lieux de la Francophonie (Amériques)
Acadie
Amérique
Antilles
Canada
Guyane
Haïti
Louisiane
Québec
Tableau 7 : Pays, régions et autres lieux de la Francophonie (Afrique)
Afrique
Algérie
Bénin
Burundi
Burkina Faso
Cameroun
Cap-Vert
Comores
Congo
Côte d’Ivoire
Djibouti
Égypte
Gabon
Guinée
Liban
Madagascar
Maghreb
Mali
Maroc
Maurice
Mauritanie
Moyen-Orient
Niger
Pays arabes
République centrafricaine
Ruanda ou Rwanda
Sahara
Sénégal
Tchad
Togo
Tunisie
Zaïre

Tableau 8 : Pays et régions de la Francophonie (Asie)

Cambodge
Extrême-Orient
Indochine
Laos
Viêt-nam

Nous avons d’abord cherché, comme le montre le tableau 2, des expressions générales du type « certains pays », « plusieurs pays », « quelques pays », « se dit à », « se dit au(x) », « se dit dans » et « se dit en ». Ensuite, nous avons passé en revue les provinces de la France énumérées au tableau 3, comme « Anjou », « Bretagne », « Normandie » et « Provence », et certains regroupements de régions présentés au tableau 4, comme « Midi » et « Sud ». Enfin, nous avons regardé, comme le montrent les tableaux 5 à 8, des pays, des régions et d’autres lieux extérieurs à la France susceptibles d’abriter des populations francophones. Par exemple, « Amérique », « Afrique », « Belgique », « Canada » et « Suisse »[3].

Dans les cinq premières éditions, la majorité des régionalismes recensés sont identifiés par des expressions générales du type « dans quelques provinces », « en quelques endroits », etc. (64 % des cas, en moyenne). Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1694

PATACHE. s. f. Sorte de vaisseau leger dont on se sert ordinairement pour le service des grands navires, pour aller à la découverte, & envoyer des nouvelles en diligence. Une patache d’avis.

On appelle aussi, Patache, en quelques endroits De petits bastiments pour la garde des rivieres, des passages où on leve quelques droits.

Édition 1762

ESSUCQUER. v. a. Terme usité dans quelques Provinces, pour dire, Tirer le mout d’une cuve. Il est temps d’essucquer cette cuve.

La situation change à partir de la sixième édition, où les marques sont en général plus précises (59 % contre 41 % d’expressions générales) (voir le tableau 9). Par exemple :

Édition 1878

CLOSERIE. s. f. Il se dit, principalement en Bretagne, d’Une petite exploitation rurale, dont le tenant ne possède pas de boeufs de labour.

Édition 1932-1935

TAMBOURINAIRE. n. m. Nom donné en Provence à Celui qui joue du tambourin.


Tableau 9 : Types de marques
Nombre de régionalismes Marques générales Marques précises
Première édition 15 9 (60%) 6 (40%)
Deuxième édition 27 20 (74 %) 7 (26%)
Troisième édition 28 20 (71 %) 8 (29%)
Quatrième édition 49 30 (61%) 19 (39 %)
Cinquième édition 47 26 (55 %) 21 (45 %)
Sixième édition 53 22 (42 %) 31 (58 %)
Septième édition 60 22 (37 %) 38 (63 %)
Huitième édition 39 17 (44 %) 22 (56 %)

Les provinces de la France sont relativement peu représentées. Seules quelques-unes ont fourni des régionalismes au Dictionnaire de l’Académie : la Bretagne, la Corse, la Flandre, la Normandie et la Provence auxquelles on ajoutera la ville de Bordeaux. Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1762

BASTIDE, s. f. Nom qu’on donne en Provence aux maisons de plaisance.

Des regroupements de régions offrent également quelques régionalismes (« Méditerranée », « Midi », « Nord de la France »), régions auxquelles on adjoindra la zone des Pyrénées.

Édition 1932-1935

GARIGUE. n. f. Il se dit, dans certaines provinces du Midi, des Landes ou terres incultes.

Notons que les régions du Sud sont beaucoup plus représentées que les régions du Nord dans le Dictionnaire (27 régionalismes contre 7), ce qui ne laisse pas d’être étonnant!

Quant aux régionalismes extrahexagonaux, ils sont peu nombreux. De la première à la troisième édition, la seule marque rencontrée est « Amérique ». Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1718

PLANTATION, s. f. On appelle ainsi dans l’Amerique des establissements que des Colonies envoyées d’Europe font dans des terres qu’elles défrichent & où elles plantent des canes de sucre, de tabac, & c.

À partir de la quatrième édition apparaissent les indicatifs « Canada », « Hollande et Pays-Bas » et « Suisse ». Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1762

AMMAN, s. m. Titre de dignité qu’on donne en Suisse aux Chefs de quelques Cantons.

Édition 1835

ORIGNAL, s. m. Nom que l’on donne à l’élan, dans le Canada.

« Antilles », « Belgique » et « Guyane » s’ajoutent à la cinquième, « Afrique » et « Hongrie » à la sixième et « Algérie » à la septième. « Afrique », « Belgique », « Guyane » et « Suisse » disparaissent de la huitième édition (ils seront toutefois réintroduits dans la neuvième). Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1835

MARABOUT, s. m. Nom donné, dans quelques contrées de l’Afrique, à un prêtre mahométan attaché au service d’une mosquée.

Édition 1878

SANTON, s. m. Nom d’une sorte de moines chez les mahométans.

Il se dit aussi, en Algérie, d’Un petit monument contenant le tombeau d’un santon.

Bref, très peu de régionalismes sont inclus dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie. Aucun principe directeur n’a pu être dégagé quant aux critères d’enregistrement des régionalismes et il semble que ces derniers soient admis un peu au hasard. En matière de régionalismes, l’Académie respecte donc à peu près intégralement la politique éditoriale qui prône le rejet de ces formes.

2. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie

La neuvième édition marque une coupure certaine avec la tradition représentée dans les huit premières éditions. Dans la foulée de l’idéologie francophone, l’Académie adopte une nouvelle politique éditoriale en ce qui a trait aux régionalismes. Pour la première fois, on constate, par les textes introductifs de l’ouvrage, que l’institution s’ouvre réellement à la réalité francophone « hors Paris »; ainsi, la Préface de 1986 stipule que « [l]a francophonie, réalité neuve, est une communauté de fait, qui peut devenir, un jour, communauté de droit » (Académie française 1997a, 481). Maurice Druon, dans l’Avertissement de 1992, aborde aussi ce thème en affirmant que, « [préoccupation nouvelle, mais désormais permanente, la Francophonie, au long de nos travaux, est toujours présente à notre esprit » (Académie française 1997b, 497). Selon Gabrielle Quemada (1997, 508), l’ouverture de la Compagnie à la Francophonie coïncide en fait avec l’élection, en 1983, du Sénégalais Léopold Sédar Senghor à l’Académie française.

Quant à la présence de régionalismes intra- et extrahexagonaux dans le Dictionnaire, l’Avertissement de 1992 signale que l’Académie « s’est gardée d’exclure certains mots d’emploi régional, et [qu’]elle a donné accueil à des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Académie française 1997b, 497).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie, dont les deux premiers tomes ont été publiés respectivement en 1992 et 2000[4], renferme effectivement un nombre beaucoup plus important de régionalismes que les éditions précédentes. La proportion demeure tout de même faible : environ 0,8 % (215 régionalismes recensés sur un total de 25 524 entrées pour les tomes 1 et 2). Les tableaux 10 et 11 regroupent les mots clés et certains des toponymes utilisés pour la recherche des régionalismes dans la version en ligne des deux premiers tomes de la neuvième édition du Dictionnaire.[3]

Tableau 10 : Mots-clés
dialectal, dialectes
endroits (certains, plusieurs, quelques)
États (certains, plusieurs, quelques)
francophones, francophonie
patois
pays (certains, plusieurs, quelques)
provinces (certaines, plusieurs, quelques)
régions (certaines, plusieurs, quelques)
régional, régionaux
se dit à / aux / dans / en
Tableau 11 : Régions de la France
Alsace
Aquitaine
Auvergne
Basse-Normandie
Bourgogne
Bretagne
Centre
Champagne- Ardenne
Corse
Franche-Comtd
Haute-Normandie
Île-de-France
Languedoc-Roussillon
Limousin
Lorraine
Midi-Pyrénées
Nord-Pas-de-Calais
Pays de la Loire
Picardie
Poitou-Charentes
Provence-Alpes-Côte-d’Azur
Rhône-Alpes

Le tableau 12 présente la répartition de ces régionalismes.

Tableau 12 : Régionalismes de la 9e édition du DAF
mots sens expressions total
Général
certains pays 2 3 1 6
certaines régions 6 0 0 6
régional 32 20 2 54
dialectal 4 1 0 5
France

Anjou et Touraine

1 0 0 1
Auvergne 2 0 0 2
Béam et Bigorre 1 0 0 1
Bordelais 0 1 0 1
Bretagne 2 1 0 3
Jura 0 1 0 1
Méditerranée 1 0 0 1
Midi 2 6 1 9
Normandie 1 1 0 2
Picardie 0 1 0 1
Provence 7 3 1 11
Nord de la France 1 1 0 2
Sud et Centre de la France 1 0 0 1
Sud-Ouest 2 0 0 2
Europe
Belgique 4 4 2 10
Belgique et Luxembourg 1 0 0 1
Belgique et Nord de la France 6 1 0 7
Belgique et Suisse romande 0 1 0 1
Grande-Bretagne 2 0 0 2
Hongrie 0 1 0 1
Pologne 0 1 0 1
Suisse 5 3 1 9
Val d’Aoste 1 0 0 1
Afrique, Maghreb et Moyen-Orient
Afrique 8 11 0 19
Algérie et Tunisie 1 0 0 1
Égypte 1 1 0 2
Maghreb 1 1 0 2
Maroc 2 0 0 2
Pays arabes 1 0 0 1
Sahara 1 0 0 1
Sénégal 1 1 0 2
Amérique
Antilles 0 1 0 1
Canada 15 15 6 36
Canada et Antilles 0 1 0 1
Guyane 0 1 0 1
Haïti 1 0 0 1
Louisiane 1 0 0 1
Autres
Alsace et Suisse 0 1 0 1
Belgique, Suisse et Canada 0 1 0 1
TOTAL : 117 84 14 215

D’après le tableau 12, environ le tiers des régionalismes sont identifiés par les marques « régional » ou « dialectal » ou par une expression générale (« certains pays » et « certaines régions »). En voici des exemples (Académie française s. d., s. p.) :

ESQUICHER v. tr. XVIIIe siècle, au sens de « jouer sa carte la plus faible pour éviter de faire la levée »; XIXe siècle, au sens actuel. Emprunté du provençal esquicha, « comprimer, presser », de l’ancien provençal esquissar, « déchirer, presser ».

Régional. Comprimer, presser, serrer. Esquicher des voyageurs dans un car.

BESSON, -ONNE n. XIIIe siècle, au pluriel, beçons. Du latin populaire *bisso, -onis, dérivé de l’adverbe bis, « deux fois ».

Vieilli. Dialectal. Jumeau, jumelle. Adjt. Son frère besson. (On dit aussi Bosson.)

MALARD n. m. XIIe siècle. Dérivé de mâle.

Nom donné au mâle du canard sauvage. Par ext. Dans certaines régions, se dit aussi du canard domestique mâle. (On écrit parfois Malart.)

Quant aux deux tiers restant (marques à caractère toponymique), ils se répartissent comme suit : France (18 %[6]), Amérique (19 %), Europe (16 %), Afrique, Maghreb et Moyen-Orient (14 %). Du côté de la France, comme pour les huit premières éditions, le Sud fournit plus de régionalismes que le Nord (28 contre 11). Le Sud comprend l’Auvergne, le Béarn et le Bigorre, le Bordelais, la Méditerranée, le Midi, la Provence, le Sud et le Sud-Ouest, Le Nord, quant à lui, regroupe l’Alsace, l’Anjou et la Touraine, la Bretagne, le Jura, la Normandie, la Picardie et le Nord. Pour ce qui est de l’Amérique, le Canada est le pays le plus représenté avec 38 régionalismes. En Europe, les deux pays qui offrent le plus de régionalismes sont la Belgique (20) et la Suisse (12). L’Afrique se démarque des autres catégories, car la majorité des régionalismes recensés portent la marque « Afrique » et non le nom d’un pays en particulier. Ainsi, les dires de Jean-Claude Boulanger (1985, 141) se confirment à propos du fait que les régionalismes extrahexagonaux admis dans les dictionnaires de langue proviennent surtout du Québec (l’Académie emploie « Canada »), de la Belgique et de la Suisse.

En ce qui a trait à la façon d’identifier les régionalismes, deux cas de figure se présentent. Ils peuvent être assortis d’une marque générale ou d’une marque toponymique précisant la région ou le pays d’où provient l’unité lexicale (Académie française s. d., s. p.) :

BÉLOUGA ou BÉLUGA n. m. XVIe siècle. Emprunté du russe béluga, dérivé de bielyi, « blanc ».

1. ZOOL. Esturgeon de grande taille que l’on trouve surtout dans la mer Caspienne et la mer Noire. La pêche au bélouga. En apposition. Esturgeon bélouga. Par ext. Régional. Nom donné à de nombreuses espèces de grands poissons, tels que les thons et les requins, ainsi qu’au dauphin et aux espèces voisines. — GASTRON. En apposition. Caviar bélouga, caviar à très gros grains, fourni par l’esturgeon bélouga. Ellipt. Du bélouga, du caviar de bélouga.

HUITANTE adj. numér. cardinal inv. et n. m. inv. XUe siècle, oitante. Issu du latin octoginta, de même sens.

En Suisse romande Quatre-vingts.

Il arrive aussi que l’indication soit donnée dans la définition, comme c’était le cas dans les huit premières éditions du Dictionnaire (Académie française s. d., s. p.) :

ACCROIRES n. m. pl. XVIIe siècle. Emploi substantivé du verbe accroire.

Se dit au Canada pour désigner des fables, des mensonges. Il raconte des accroires à son petit frère : il lui a dit que les poissons parlaient.

Cette variété de présentations, qui entraîne un certain manque d’uniformité, a été critiquée par Pierre Rézeau (1998, 264-265).

Nous analyserons maintenant plus en détail une catégorie de régionalismes, les canadianismes, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie.

3. Les canadianismes dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie

Nous nous sommes penchés en particulier sur le traitement des canadianismes (ou québécismes) puisqu’il s’agit de la seule catégorie de régionalismes que nous pouvons étudier adéquatement, étant nous-mêmes des locuteurs du français québécois. Le tableau 13 donne la liste des canadianismes du Dictionnaire de l’Académie :

Tableau 13 : Canadianismes du Dictionnaire de l’Académie
accroires caler draver fournaise
achaler chicoter draveur frasil
acre claque épinette fricot
arrachis Chambre des Communes être d’équerre habitant
autoneige coureur des bois érablière honorable
aveindre croustilles premier étage huard
barrer débarbouillette étriver intergouvememental
blanchon débourrer fardoches ligne
broche piquante dîner (nom et verbe) ceinture fléchée
brunante drave foresterie

Des 38 canadianismes recensés dans le Dictionnaire, deux sont considérés comme familiers (caler et être d’équerre). Toutefois, il semble que d’autres canadianismes de cette liste relèvent également du registre de langue familier. En effet, les mots achaler, chicoter et fournaise sont marqués familiers dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA], paru en 1992. Dans ce dernier dictionnaire, le mot fournaise est d’ailleurs critiqué. Nous avons aussi vérifié le traitement de ces mots dans deux dictionnaires généraux français, le Nouveau Petit Robert [NPR] de 1993 et le Petit Larousse grand format [PL] de 1992. Fait étonnant, tous les mots marqués familiers dans le Dictionnaire de l’Académie ou dans le DQA sont absents du NPR et du PL, à l’exception de fournaise, relevé par le NPR. On pourrait donc penser que les régionalismes québécois de registre familier sont rejetés du NPR et du PL.

Par ailleurs, nous croyons que les mots accroires, débourrer (que l’Académie marque tout de même comme rare) et étriver, ainsi que l’expression broche piquante font également partie de la langue familière. Les mots étriver et débourrer sont d’ailleurs absents du NPR, du PL et du DQA, alors que accroires et broche piquante sont absents du NPR et du PL mais présents dans le DQA (sans marque). Il est donc étonnant que de tels mots trouvent place dans le Dictionnaire de l’Académie.

D’autres canadianismes sont absents des trois dictionnaires que nous avons consultés (NPR, PL et DQA) : arrachis, aveindre et fricot. Il serait intéressant de connaître les sources que l’Académie a utilisées pour choisir ces canadianismes, qui sont d’un emploi très rare au Canada, sinon sortis de l’usage, alors qu’elle en a ignoré d’autres beaucoup plus connus (par exemple, le sens canadien du mot bleuet est absent du DAF).

Certains des canadianismes relevés peuvent par ailleurs être considérés comme historiques ou folkloriques : coureur des bois, ceinture fléchée et la famille drave, draver, draveur. L’Académie ne donne toutefois aucune indication au sujet de cette caractéristique. Les autres dictionnaires examinés fournissent, quant à eux, certaines précisions à ce sujet.

Les autres canadianismes inclus dans le Dictionnaire (24 = 63 %) ne semblent pas poser problème. En effet, la plupart sont présents dans les trois dictionnaires consultés (NPR, PL et DQA) ou dans au moins deux d’entre eux. Le mot croustilles est le seul qui ne se retrouve ni dans le NPR ni dans le PL.

Nous avons également constaté des erreurs dans le traitement de trois canadianismes (accroires, caler et honorable). Dans le cas de accroires, l’exemple choisi est mal construit (Académie française s. d., s. p.) :

ACCROIRES n. m. pl. XVIIe siècle. Emploi substantivé du verbe accroire.

Se dit au Canada pour désigner des fables, des mensonges. Il raconte des accroires à son petit frère : il lui a dit que les poissons parlaient.

En effet, la structure correcte est faire des accroires et non raconter des accroires.[3] La même situation se présente pour le mot caler (Académie française s. d., s. p.) :

CALER v. intr. et tr. XIIe siècle, transitif, « baisser la voile »; XIIIe siècle, intransitif. Emprunté de l’ancien provençal calar, « abaisser », du grec khalan, « détendre, laisser aller, abaisser (le mât) ».

A. V. intr. MARINE. En parlant d’un navire. Enfoncer dans l’eau. Ce bateau cale trop pour arriver à quai. Ce bâtiment ne cale pas assez. Avec un complément interne. Ce bateau cale un mètre d’eau, sa carène enfonce d’un mètre dans l’eau. Fam. Au Canada. Le camion a calé dans la boue, il s’y est enfoncé. Fig. et fam. Échouer, être recalé. Il a calé à son examen.

Le mot caler n’est pas usité dans ce cas; on utilise plutôt le mot couler (par exemple : « Il a coulé son examen de chimie »). Enfin, le mot honorable ne s’emploie pas comme le présente l’Académie (Académie française s. d., s. p.) :

HONORABLE adj. XIIe siècle. Emprunté du latin honorabilis, « digne d’être honoré », employé comme titre honorifique en bas latin, dérivé de honorare (voir Honorer).

1. Qui mérite d’être honoré, considéré. Il est de famille honorable. Il est né de parents honorables. C’est un homme, une femme honorable. L’honorable compagnie. Spécialt. S’emploie comme terme de civilité, en particulier dans le langage parlementaire, et parfois ironiquement. L’honorable orateur qui vous a précédé à cette tribune. Mon honorable collègue. Mon honorable contradicteur. Honorable correspondant, se dit d’un agent secret. Subst Au Canada. Un honorable, un député, un sénateur, un ministre.

Le mot n’est pas utilisé avec un article indéfini, mais plutôt avec l’article défini l’ : « L’honorable Untel, député de la circonscription Unetelle ». Ce dernier emploi est d’ailleurs critiqué dans le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française.

4. Conclusion

L’Académie, dans les huit premières éditions de son Dictionnaire, recense peu de régionalismes et il semble qu’elle le fasse de façon aléatoire. La neuvième édition, quant à elle, est plus accueillante face aux régionalismes : elle s’ouvre à la Francophonie. Nous avons également remarqué, en étudiant les canadianismes, que le choix et la description microstructurelle des régionalismes laissent parfois à désirer. Cependant, il est difficile d’évaluer la pertinence des régionalismes retenus, puisque aucune règle n’est établie par la Compagnie quant à l’inclusion des mots provenant de différentes régions ou de différents pays. Enfin, les dires de Maurice Druon se confirment dans une certaine mesure : l’Académie est en effet plus ouverte aux régionalismes dans la neuvième édition. Mais deux constats émergent. Premièrement, la langue privilégiée demeure toujours celle de la région parisienne. Deuxièmement, les erreurs dans le choix et le traitement des canadianismes amènent à se poser de sérieuses questions sur l’intérêt réel de l’Académie pour la variation linguistique. De là à parler d’opportunisme idéologique, il n’y a qu’un pas vite franchi!

Annexe : Canadianismes classés

DAF DQA NPR PL
Familiers
accroires
achaler fam.
broche piquante
caler fam.
chicoter fam.
débourrer rare
être d’équerre fam. fam.
étriver
fournaise fam.
parfois critiqué
Rares ou inconnus
arrachis
aveindre
fricot
Folkloriques ou historiques
ceinture fléchée ... à l’occasion de ...qui ne se porte ...qui se porte au
divertissements plus qu’aux festival
populaires carnavals et fêtes...
coureur des bois Histoire ou vieilli autrefois
« Bien classés »
acre
autoneige
barrer
blanchon
brunante
Chambre des Communes
claque
croustilles
débarbouillette
dîner (nom et verbe)
drave
draver
draveur
épinette
érablière
fardoches
foresterie
frasil
habitant vieilli ou péj.
honorable
huard
intergouvememental
ligne
premier étage

Bibliographie

Notes

[1] Bien qu’il ne soit pas lui-même parfaitement uniforme.

[2] Les régionalismes recensés par la Compagnie entrent dans deux catégories différentes : d’une part, les mots ou sens d’usage régional qui correspondent à une réalité strictement régionale et, d’autre part, les mots ou sens qui ont un équivalent en langue dite standard. La recherche que nous avons menée ne tenait toutefois pas compte de ces deux catégories; nous avons étudié tous les régionalismes recensés par l’Académie, peu importe leur type.

[3] Nous avons utilisé la liste des pays de la Francophonie pour effectuer nos recherches. Bien qu’étant conscients que le concept de « francophonie » n’existait pas à l’époque, nous avons repris cette liste afín de nous assurer que tous les pays susceptibles de compter des francophones parmi leur population étaient présents.

[4] Le tome 1 (A à Enzyme) contient 14 024 mots et le tome 2 (Éocène à Mappemonde), 11 500 mots.

[5] Les pays, régions et autres lieux de la Francophonie ont également été passés en revue (voir les tableaux 5 à 8).

[6] En fait, les régionalismes portant les marques « régional » et « dialectal » pourraient aussi entrer dans la catégorie « France ». Dans ce cas, les régionalismes hexagonaux formeraient 48 % de tous les régionalismes recensés.

[7] Bélisle (1979) dit justement que le mot ne s’emploie qu’avec faire.

Résumé

L’époque classique favorise le bel usage linguistique de la Cour et des honnêtes gens de Paris, à savoir « la pureté du vray langage François » (Vaugelas). Dans cette optique, le projet du Dictionnaire de l’Académie française (1694) excluait certains types de mots de la nomenclature comme les archaïsmes, les néologismes, les termes techniques et scientifiques, le vocabulaire des parlers régionaux, etc. Malgré cette prise de position éditoriale à propos du rejet de certaines catégories d’unités, le DAF puise quand même à ces réservoirs lexicaux. L’article explore la zone des régionalismes retenus dans les neuf éditions du dictionnaire des Immortels. En effet, bien qu’ils soient présents en nombre limité, des régionalismes sont bel et bien répertoriés et décrits dans le DAF. Leur nombre augmente régulièrement d’une édition à l’autre, notamment dans la neuvième édition qui marque un rupture de la politique éditoriale par rapport aux éditions précédentes, l’Académie se positionnant désormais favorablement vis-à-vis de la francophonie contemporaine. Les auteurs passent en revue les différentes stratégies de traitement des régionalismes dans le DAF ainsi que le vocabulaire métalinguistique employé pour réaliser cette description.

Le Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694) : entre le plaire et le faire

1. Introduction

Il est intéressant de mettre en correspondance les programmes des dictionnaires, tels que les textes liminaires les présentent, et la description lexicale censée concrétiser ces objectifs dans les articles (voir Collinot et Mazière : 1997). C’est précisément l’objet de la recherche « Inclusion et exclusion : les stratégies discursives dans le Dictionnaire de l’Académie française », dirigée par les professeurs Monique C. Cormier et Jean-Claude Boulanger. Plus précisément, il s’agit d’étudier, en diachronie et en synchronie, les différentes règles méthodologiques employées par les académiciens dans la confection des neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française en vue de décrire la langue, d’expliquer les protocoles de description eux-mêmes ainsi que de justifier l’exclusion et l’inclusion de certaines catégories de mots. Nous cherchons donc à mesurer comment s’effectue réellement l’articulation entre les textes introductifs relatant les choix éditoriaux des lexicographes et les articles eux-mêmes qui, en principe, appliquent ces intentions.

Dans le présent article, nous traitons d’une partie des résultats obtenus dans le cadre de celle recherche et nous évaluons sous quelles formes se présente l’écart ou, encore, la distanciation, le cas échéant, entre la préface et le contenu de la première édition du Dictionnaire, publiée en 1694. Pour ce faire, la réalisation de certaines annonces de la « Préface » est analysée à partir d’un échantillon représentant 5 % du Dictionnaire (1048 mots). Nous tentons ensuite d’expliquer la raison des écarts relevés.

2. La genèse de l’Académie française

Au début des années 1630, pour remédier aux désordres politiques, religieux et linguistiques qui secouent la France et ainsi renforcer et unifier le royaume, le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, implante une politique centralisatrice qui comprend, entre autres, des mesures visant l’uniformité de la langue. Pour le cardinal, l’unité, la pureté et le prestige du français serviront à renforcer l’État, ce qui permettra d’encourager le rayonnement de la France à l’étranger.

Pour parvenir à l’uniformisation du français, Richelieu propose à quelques hommes de lettres, qui ont l’habitude de se réunir pour s’entretenir « de leurs propres œuvres, de grammaire et de mots » (Benhamou et al. 1997 : 9), de se constituer en un corps officiel régi par l’État (Pellisson-Fontanier et d’Olivet 1989 : 13). Ainsi, en 1635, par lettres patentes, ce petit cercle de lettrés devient l’Académie française, institution royale dont le cardinal se fait le protecteur et le chef.

La Compagnie ainsi créée reçoit pour principale mission de « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à [la] langue [française] et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » (Article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie dans Académie française 1998b : s. p.). On lui confère une mission normative à laquelle elle décide de répondre par l’élaboration d’un dictionnaire, premier d’une série d’ouvrages prévus qui devaient traiter des questions de langue.

Il faudra près de soixante ans à l’Académie, soit de 1637 à 1694, pour mener à terme la confection du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy. Cette charge lui étant confiée par l’État, l’Académie n’est pas entièrement libre de ses choix lexicographiques. Elle doit se plier à certaines exigences, notamment se conformer à la vision centralisatrice de Richelieu, son protecteur, et travailler au prestige de la France. De plus, la Compagnie n’a d’autre choix que de produire un ouvrage qui saura plaire à celui qui l’a symboliquement commandé, le roi. D’ailleurs, le titre de l’ouvrage, Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy, est fort révélateur de la relation qu’entretient la Compagnie avec le pouvoir.

3. La « Preface » et le Dictionnaire

La préface d’un dictionnaire est le reflet d’une position sociale par rapport à la langue; de ce fait, elle est en partie détachée des réalisations du contenu dictionnairique. Pour cette raison, la « Preface » du Dictionnaire de l’Académie françoise (1694) et le contenu réel de l’ouvrage remplissent deux fonctions différentes : la « Preface » présente une vision idéalisée de la langue et du travail lexicographique, la preuve que l’Académie s’est bien acquittée de sa mission unificatrice, tandis que le Dictionnaire est le produit de soixante ans de travail et d’évolution de la langue ainsi que d’une succession d’académiciens à la motivation, aux connaissances et aux opinions parfois fort différentes. Dans ces conditions, comment le Dictionnaire peut-il respecter les idéaux formulés dans la « Preface »?

La « Preface » de 1694 reflète bien l’obligation des académiciens; plaire au roi, à la cour, et répondre à leurs attentes. Ainsi, on ne s’étonne guère que deux académiciens, François Charpentier, doyen de la Compagnie, et François-Séraphin Régnier-Desmarais, responsable du Dictionnaire en 1694, se disputent le privilège de rédiger le texte introductif de l’ouvrage car, selon Ferdinand Brunot (1913 : 40), « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière ». L’attrait de la préface, œuvre d’une seule personne, et par conséquent, peu représentative des idées d’une société dont le travail dictionnairique s’est étalé sur une longue période, réside donc sans conteste dans l’occasion d’être agréable au roi et de vouloir présenter un ouvrage parfait plutôt que de se concentrer sur la description du contenu réel de l’ouvrage. Outre le fait qu’elle glorifie l’ordre en place, la tradition, les classes supérieures de la société, le roi et Richelieu, tous deux grands protecteurs de l’Académie, la « Preface » présente avantageusement les méthodes de travail des auteurs, décrit leurs options lexicographiques et défend leurs opinions sur la langue. De plus, il y est question des protocoles de présentation des articles ainsi que de la norme valorisée, c’est-à-dire des inclusions et des exclusions de mots qu’elle entraîne.

Dans un premier temps, nous allons étudier dans quelle mesure trois annonces de la préface, qui traitent des protocoles de rédaction, se réalisent effectivement dans le contenu dictionnairique. Dans un deuxième temps, nous verrons dans quelle mesure la Compagnie a suivi dans le Dictionnaire la norme valorisée dans la « Preface ».

4. Les protocoles de présentation des articles

Les trois annonces portant sur le protocole de présentation des articles touchent au participe passif, au classement par racines et à l’orthographe.

4.1 Le participe passif

Voici ce que l’on dit du participe passif dans la préface (Académie françoise 1997 : 31) :

On a mis aprés chaque Verbe le Participe passif qui en est formé; & quand ce Participe ne s’employe pas en d’autres sens que son Verbe, on s’est contenté de mettre qu’il a les significations de son Verbe sans en donner d’exemple; Mais quand il a quelque autre usage ou un sens moins estendu, on a eu soin de le remarquer. Les Participes passifs ont les deux genres & se declinent comme les autres Noms aimé, aimée, Les Personnes aimées.

Selon ce que laisse entendre ce passage, on devrait trouver dans le Dictionnaire :

OU

L’analyse, résumée dans le tableau ci-après, porte sur tous les couples verbe/participe dont l’infinitif se situe dans l’échantillon étudié, ce qui correspond à 172 verbes.

Tableau 1 : Le participe passif
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 32/172 18,6
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 140/172 81.4
Sans la mention « il a les significations de son verbe » 64/140 45.7
Sans participe passif mentionné 46/140 32.9
Sans la mention « il a les significations de son verbe » et avec exemple(s) 15/140 10.7
Avec exemple(s) 7/140 5
Au masculin seulement 2/140 1.4
Définition du verbe répétée 2/140 1,4
Séparé par le nom et sans mention « il a les significations de son verbe » 2/140 1.4
Placé avant le verbe 1/140 0.7
Séparé par le nom, sans mention « il a les significations de son verbe » et avec exemple(s) 1/140 0.7

Le tableau 1 indique que l’énoncé de la préface est parfaitement respecté dans seulement 18,6 % des cas.. Il en va ainsi du participe passif EMBARQUÉ, ÉÉ (Académie française 1998a : s. p.) :

EMBARQUER. v. a. Mettre dans 1a barque, dans le navire, dans le vaisseau, se dit des hommes, des armes, des vivres, des marchandises, & c. Embarquer l’armée, embarquer des marchandises, nous nous embarquâmes à Toulon. Il sign. aussi fig. Engager à quelque chose, ou dans quelque chose. Il s’est embarqué à telle chose, on l’a embarqué dans une meschante affaire, à une meschante affaire, s’embarquer au jeu, à la recherche d’une fille, à quelque entreprise, ne vous y embarquez pas si vous me croyez. On dit fig. S’embarquer sans biscuit, pour dire. S’engager dans quelque affaire, sans avoir les moyens nécessaires pour la faire réussir.

EMBARQUÉ, ÉÉ. part. Il a les significations de son verbe.

On remarque que le participe suit directement le verbe, qu’il présente les deux genres, qu’il a la marque « il a les significations de son verbe » et qu’il n’est pas suivi d’exemples.

En ce qui concerne les articles qui ne respectent pas l’énoncé de la préface, soit 81,4 % de l’échantillon, 45,7 % ne portent pas la mention « il a les significations de son verbe ». En fait, ces articles ne présentent que l’entrée sans fournir de définition ni d’exemple. C’est le cas du participe passif LORGNE, ÉÉ (Académie française 1998a; s. p.) :

LORGNÉ, ÉÉ, part.

En outre, dans 32,9 % des cas, aucun participe passif n’est associé à l’infinitif. Ainsi, les infinitifs ABONDER et DEVISER ne sont pas suivis d’un participe passif. Par ailleurs, nous nous sommes demandé s’il y avait un lien entre l’absence de participe passif et la forme verbale, c’est-à-dire neutre ou active (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Le participe et la forme verbale
FORME VERBALE PROPORTION POURCENTAGE (%)
Verbes nctils 128/172 74 4
avec participe passif 108/128 84,4
sans participe passif 20/128 15,6
Verbes neutres 43/172 25,0
avec participe passif 18/43 41,9
sans participe passif 25/43 58,1
Catégorie non précisée 1/172 0,6

Comme on peut le constater dans le tableau 2, la relation n’est pas significative puisqu’on trouve à la fois des verbes actifs et des verbes neutres sans participe, bien que la proportion de verbes sans participe passif soit plus élevée dans le cas des verbes neutres que dans celui des verbes actifs, soit 58,1 % par rapport à 15,6 %.

Si l’écart entre les verbes sans participe et les verbes avec participe avait été significatif dans les deux cas, on aurait pu conclure à un choix des académiciens non énoncé dans la préface. Mais comme cet écart, pour les verbes neutres, représente

58,1 % des cas par rapport à 41,9 %, il semble plutôt qu’il s’agit d’un manque d’attention ou de cohérence de la part des académiciens.

Nous avons enfin voulu examiner si l’absence de participe passif était attribuable aux marques d’usage —parce que le verbe aurait été qualifié de bas, les académiciens n’auraient pas recensé son participe passif, par exemple.

Tableau 3 : Le participe et les marques d’usage
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
Sans participe passif mentionné 46/172 26,7
— termes qualifiés de « bas »[1] 5/46 10,9
— ayant un usage restreint[2] 4/46 8,7
—n’est plus en usage 1/46 2,2
— terme qualifié de « vieux » 1/46 2,2
— sans marque d’usage 37/46 80,4
Avec un participe passif 126/172 73,3
— terme qualifié de « bas » 1/126 0,8
— ayant un usage restreint 1/126 0,8
— terme qualifié de « vieux » 1/126 0,8
— « il vieillit » 1/126 0,8
— sans marque d’usage 122/126 96,8

Cependant, à la lumière de l’analyse, la proportion de verbes sans marques d’usage est forte dans le cas des infinitifs avec participe passif (96,8 %) comme dans celui des infinitifs sans participe passif (80,4 %). Il n’y a donc pas de relation significative entre l’absence de participe et les marques d’usage.

Si on revient au tableau 1, on constate que, dans 10,7 % des cas, le participe est présenté sans la mention « il a les significations de son verbe », mais qu’il est accompagné d’exemples. On peut le vérifier avec le participe ABOLI, IE (Académie française 1998a : s. p.) :

ABOLI, IE. part. Loy abolie, crime abolt.

En outre, dans 5 % des cas, le participe est correctement suivi de la mention « il a les significations de son verbe », mais il présente toutefois des exemples. Dans une moindre mesure, on trouve d’autres écarts par rapport à l’énoncé de la préface : le seul genre donné est le masculin (1,4 %), la définition du verbe est répétée (1,4 %), le verbe et le participe sont séparés par un nom (1,4 %), le participe est placé avant le verbe (0,7 %), enfin le participe est à la fois séparé du verbe, sans la mention « il a les significations de son verbe », et il est suivi d’exemples (0,7 %).

On est donc loin de trouver un participe passif en usage pour tous les verbes recensés.

4.2 Le classement par racines

La deuxième annonce de la préface sur laquelle nous nous sommes penchés concerne le classement des mots par racines, méthode fort critiquée à l’époque (Catach 1998 : 77) en raison de son élitisme et de son manque de commodité. Voici ce que la préface nous apprend (Académie françoise 1997 : 30) :

Comme la Langue Françoise a des mots Primitifs, & des mots Derivez & Composez, on a jugé qu’il seroit agreable & instructif de disposer le Dictionnaire par Racines, c’est à dire de ranger tous les mots Derivez & Composez aprés les mots Primitifs dont ils descendent, soit que ces Primitifs soient d’origine purement Françoise, soit qu’ils viennent du Latin ou de quelqu’autre Langue.

Selon toute vraisemblance, chaque mot ne devrait apparaître qu’une seule fois dans le Dictionnaire, sous forme de primitif ou encore de dérivé ou de composé. Pourtant, on trouve dans l’échantillon étudié des mots pour lesquels plus d’un article a été rédigé. Certains mots sont classés à la fois comme primitif et dérivé d’un autre primitif, ou présentés comme dérivés de deux primitifs différents, ou encore présentés comme deux primitifs (voir le tableau 4).

Tableau 4 : Les mots qui figurent deux fois en entrée
MOTS PRIMITIF DÉRIVÉ DE... DÉRIVÉ DE...
AGRICULTURE AGRICULTURE CULTIVER
ANACHRONISME ANACHRONISME CHRONIQUE
APOSTER APOSTER POSER
BOUTE-SELLE[3] BOUTER SELLE
CAPELINE[4] CAPABLE CHAPEAU
CHANCRE CHANCRE CANCER
COENOBITE DEUX FOIS PRIMITIF, DEUX GRAPHIES DIFFÉRENTES[5]
CONCEDER CONCEDER CEDER
CONCESSION CEDER CONCEDER
ENTONNE TON TONNE
PROFIL PROFIL FIL
TORTICOLIS COL TORDRE
VAURIEN RIEN VALOIR

Ainsi, AGRICULTURE est primitif et dérivé de CULTIVER, ANACHRONISME est primitif et dérivé de CHRONIQUE, APOSTER est primitif et dérivé de POSER, BOUTE-SELLE est à la fois dérivé de BOUTER et de SELLE (sous deux graphies différentes), CAPELINE est à la fois dérivé de CAPABLE et de CHAPEAU, CHANCRE est primitif et dérivé de CANCER, COENOBITE est deux fois primitif (sous deux graphies différentes), CONCEDER est primitif et dérivé de CEDER, CONCESSION est à la fois dérivé de CEDER et de CONCEDER, ENTONNE est à la fois dérivé de TON et de TONNE, PROFIL est primitif et dérivé de FIL, TORTICOLIS est à la fois dérivé de COL et de TORDRE et finalement, VAURIEN est à la fois dérivé de RIEN et de VALOIR. Le tableau 5 illustre l’importance de l’écart entre la préface et les articles :

Tableau 5 : Le classement par racines
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 1035/1048 98,8
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 13/1048 1,2
Le mot est à la fois primitif et dérivé 6/13 46,2
Le mot est dérivé de deux primitifs différents 6/13 46,2
Le mot est primitif deux fois 1/13 7.7

Comme on peut le constater, il y a une fois de plus non-corrélation, même si elle est faible, entre l’annonce de la « Preface » et le contenu dictionnairique, puisque 1,2 % des entrées de l’échantillon se trouvent dans deux articles de l’ouvrage[6]. Des treize mots présentés dans deux entrées, six sont décrits à la fois comme primitifs et dérivés, six sont donnés comme dérivés de deux mots différents et un est présenté deux fois comme primitif sous deux orthographes différentes.

L’écart entre la « Preface » et le contenu du dictionnaire se manifeste davantage dans les cas où le mot en entrée est doublement primitif ou primitif et dérivé que dans ceux où il est dérivé de deux primitifs différents. Effectivement, il paraît logique que les académiciens aient considéré le mot TORTICOLIS comme un composé, c’est-à-dire un dérivé de deux mots différents, soit de TORDRE et de COL. Mais cette raison ne justifie pas que l’entrée figure deux fois dans le dictionnaire. Même légitimées, des entrées de la sorte constituent un effet pervers du classement par racines et une dérogation à l’idée de protocole idéal, car elles nuisent à la consultation efficace du Dictionnaire : il eut été préférable de faire un renvoi à l’une ou à l’autre entrée plutôt que de définir un même mot deux fois, En outre, dans plusieurs cas, les académiciens ne se sont pas aperçus qu’un mot était répertorié à plus d’un endroit dans le dictionnaire puisque, mises à part les définitions des entrées TORTICOLIS, les définitions d’un même moi diffèrent suivant l’article qui les abrite. Par exemple, la définition de VAURIEN varie selon que le mot est présenté comme dérivé de RIEN ou de VALOIR (Académie française 1998a : s. p.) :

VAURIEN, s. m. (sous RIEN)

Faineant, débauché, qui est de mauvaises mœurs. C’est un vaurien, il ne hante que des vauriens comme luv, c’est un petit vaurien qui devient incorrigible.

VAURIEN, s. m. (sous VALOIR)

Faineant, fripon, vicieux, libertin, qui ne veut rien valoir. C’est un vaurien, c’est un franc vaurien, un grand vaurien.

L’acception définie est la même dans les deux cas, mais elle est formulée de façon tout à fait distincte et présentée avec des exemples différents, sauf le premier. De plus, sous l’entrée VAURIEN, un renvoi dirige le lecteur vers VALOIR uniquement, ce qui prouve que la double définition du mot n’est pas souhaitée et qu’elle est passée inaperçue. En comparaison, du fait de la similitude des deux définitions de TORTICOLIS, les académiciens savaient, de toute évidence, que le mot serait recensé sous deux primitifs différents (Académie française 1998a : s. p.) :

TORTICOLIS, s. m. (sous COL)

Qui porte le cou de travers, le cou penchant d’un costé, De cette attaque d’apoplexie il esl demeuré torticolis. Il est bas. Il se dit fig. & bassement des faux devots, des hypocrites. Ne vous fiez pas à ces torticolis.

TORTICOLIS, s. m. (sous TORDRE)

Qui porte le cou de travers, le cou penchant d’un costé. De celle attaque d’apoplexie, il est demeuré torticolis. Il est bas. Il se dit fig. & bassement. Des faux devots. Ne vous fiez pas à ces torticolis.

La distanciation entre le discours de la « Preface » et le contenu de l’ouvrage apparaît une fois de plus.

4.3 L’orthographe

En ce qui a trait aux protocoles adoptés par les académiciens, la troisième annonce de la « Preface » sur laquelle nous nous sommes penchés concerne l’orthographe privilégiée par la Compagnie. Le rédacteur de la préface souligne que « si un mesme mot se trouve escrit dans le Dictionnaire de deux manieres differentes, celle dont il sera escrit en lettres Capitales au commencement de l’Article est la seule que l’Academie approuve » (Académie françoise 1997 : 33).

L’examen de l’échantillon étudié nous apprend que 126 des 1048 mots sont écrits de deux façons différentes, une variation de l’ordre de 12 %. Sur les 126 mots qui se trouvent en entrée deux fois —en renvoi ou dans deux entrées—, seuls six ont deux graphies recommandées et ne respectent donc pas ce qui est dit dans la préface. Le tableau 6 présente les entrées dont les graphies diffèrent.

BOUTE-SELLE BOUTTE-SELLE
COENOBITE CENOBITE
DÉS LORS DESLORS
DESOPPILER DESOPILER
ESMOUCHER EMOUSCHER
PICQUET PIQUET

Le tableau 7 indique que l’énoncé de la « Preface » est respecté quant à l’orthographe des entrées.

Tableau 7 : Les entrées ayant deux graphies recommandées
Préface Proportion Pourcentage
(%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 120/126 95,2
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 6/126 4,8

4.4 Explications

Comment, dans les trois annonces touchant le participe passif, le classement par racines et l’orthographe, expliquer le non-respect des règles énoncées dans 1a « Preface » au moment de passer à la description dans les articles du Dictionnaire? De toute évidence, le texte de la « Preface » présente un protocole idéal tandis que les articles du Dictionnaire sont le résultat de contraintes rédactionnelles réelles. N’oublions pas qu’il s’agit d’un ouvrage collectif conçu par plusieurs académiciens aux intérêts, idées, méthodes et connaissances parfois divergents. La longue durée des travaux —une soixantaine d’années— peut bien, par exemple, avoir fait oublier à certains le protocole de rédaction adopté pour les participes. L’indécision de l’Académie, par exemple pour la norme orthographique, pourrait bien également y être pour quelque chose. Qu’en est-il maintenant de la norme valorisée?

5. La norme

La « Preface » du Dictionnaire décrit la norme valorisée par la Compagnie pour mener à bien sa mission unificatrice. Cette norme, c’est le bel usage, c’est-à-dire « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps » (Vaugelas 1970 : II). L’usage devient le « souverain seigneur de la langue » (Vaugelas 1970; 1). Il y a donc, à partir des Remarques en 1647, un bon et un mauvais usages, le grammairien ne décrivant, bien entendu, que le meilleur usage (voir Trudeau 1992 : 167-195). L’Académie se ralliera évidemment à cette position.

Selon la « Preface », le Dictionnaire privilégie alors « la Langue commune, telle qu’elle esl dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & lelle que les Orateurs et les Poëtes l’employent » (Académie françoise 1997 : 28-29).

Parce qu’elle ne veut représenter que le bel usage, la Compagnie annonce rejeter « plusieurs mots nouvellement inventez, [et] certaines façons de parler affectées, que la Licence & le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu » (Académie françoise 1997 : 32), les vieux mots « qui sont entièrement hors d’usage » (Académie Françoise 1997 : 28), les « termes d’emportement ou qui blessent la Pudeur » (Académie françoise 1997 : 32), ainsi que les termes des Arts et des Sciences (Académie françoise 1997 : 32). La Compagnie adopte donc une stratégie d’exclusion et on peut, en conséquence, qualifier le discours de la « Preface » de discours axé davantage sur l’absence de plusieurs catégories de mots plutôt que sur la présence d’autres. Le contraste entre le permis et l’interdit y est saisissant

On sait que, en principe, les termes des arts et des sciences ne figurent pas dans le Dictionnaire de l’Académie françoise, à l’exception de « ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » (Académie françoise 1997 : 32). On pense ici aux mots relevant de techniques « nobles », par exemple l’escrime, la vénerie ou la fauconnerie. Les termes techniques appartenant au bel usage ne sont toutefois pas les seuls à être recensés dans l’ouvrage. On y trouve, par exemple, des termes de marine qui, selon le principe du bel usage, ne peuvent être employés que par les matelots (Brunot 1913 : 424). Les gens du monde et les auteurs, se gardant de les utiliser dans le discours ou dans les ouvrages généraux, doivent plutôt employer des périphrases.

Comme l’échantillon étudié était trop limité pour donner des résultats significatifs quant à la présence de termes de marine qui, par ailleurs, ne représentent qu’une partie des termes des arts et des sciences insérés dans l’ouvrage, nous avons consulté le cédérom de la première édition du Dictionnaire de l’Académie afin de vérifier la présence de ces termes dans l’ensemble du Dictionnaire. À partir du mot-clé « marine », nous avons relevé les expressions suivantes :

Terme de marine29 occurrences
Termes de marine21 occurrences
Les gens de marine appellent1 occurrence
On appelle dans la marine1 occurrence
Phrase de marine1 occurrence
Il ne se dit que des Officiers de Marine1 occurrence

Le tableau 8 présente les 54 termes et expressions du domaine de la marine relevés dans l’édition de 1694.

Tableau 8 : Les termes et expressions du domaine de la marine
APPAREILLER v. n. FAIRE v. a. (du bois, de l’eau, aiguade) QUART s. m. (de vent, de rume)
ARRIERE adv. (Avoir vent arriere) FILER v. a. (le cable) RADOUBER verbe actif
ARRIVER v.n. FLAMME s. f. RELASCHER v. a.
ARTIMON sub. m. FOND s. m. REVIRER v. act.
BAS-RELIEF s. m. GRAIN s. m. ROULIS s. m.
MOULINE s. f. LARGUE s. m. SABORD s. m.
CANAL s. m. LONG adj. (Long cours) SALUER v. a.
CARGAISON s. f. LOUVOYER v. n. SALUT substantif masculin
COMMISSAIRE s. m. MANOEUVRE s. f. SECOND adj. numeral
CONVOY .s. m. MISAINE s. f. SILLER v. n.
COURANT adj. v. PANNE s. f. SIPHON s. m.
COURS s. m. PARTENCE subst. f. SUIVER v. a.
DEMARER v. n. PONANTIN s. m. TENUE s. f.
AMARER v. act. ESTIME s. f. v. TERRE s. f.
AMENER v. act. PONANT s. m. TONNEAU s. m.
DERIVER v. n. PONTON s. m. TRAVERS (PAR LE)
DESSUS adv. Sur. (Prendre le dessus du vent) PRISE s. f. TRINQUET s. m.
DOUBLER v. a. (Doubler le cap) ROULER v. a. VIRER v. n.

5.1 Explications

Comment expliquer la présence de ces termes malgré l’exclusion annoncée? La « Preface » présente un ouvrage qui fixe la langue grâce à une norme élitiste, unifiant le français dans son modèle le plus beau pour faire la gloire de la France. Selon le texte introductif, le dictionnaire représente une langue actuelle, courtoise, sans impudeur, sans bassesse et sans référence aux termes relevant du travail manuel, comme pour le métier de marin. La « Preface » présente donc un dictionnaire conçu pour le beau peuple, c’est-à-dire un public restreint et idéal. Le contenu dictionnairique, quant à lui, ne reflète pas très précisément l’état de la langue française à la fin du XVIIe siècle. La description est victime des soixante années qui séparent la conception de l’œuvre de sa publication. Le dictionnaire dit dépeindre le bel et le bon usage, mais il ne s’agit pas nécessairement de la part la plus contemporaine de cet usage qui émerge à partir du début du règne de Louis XIV. Tout comme dans le cas des annonces liées au protocole de rédaction, le nombre d’académiciens ayant travaillé à l’élaboration du dictionnaire tout au long de ces années et les multiples tergiversations rédactionnelles sont sans doute à l’origine de cette situation, entre autres.

6. Conclusion

Selon toute vraisemblance, en ce qui a trait aux protocoles de rédaction comme à la norme valorisée, nous avançons l’idée que la distanciation entre la « Preface » et le contenu du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy est probablement consciente, voire volontaire, et que, en conséquence, elle résulte d’attitudes idéologiques concertées, du moins en partie. La « Preface », œuvre d’un seul écrivain et non représentative de l’ensemble des rédacteurs, a pour but de « plaire » : elle présente un ouvrage idéalisé, aux méthodes et à la langue parfaite et uniforme, qui remplit la mission unificatrice qui lui a été confiée par l’État. Le texte introductif décrit un ouvrage qui saura être apprécié du roi, de la cour et du public. Le Dictionnaire, quant à lui, est le résultat imparfait du « faire », un travail collectif effectué sur une longue période par de nombreuses personnes dont les idées sur la langue pouvaient différer entre elles et s’éloigner de celles du rédacteur de la préface produite à la fin de cette longue période de gestation. Sans compter les responsables[7] qui se succèdent pour diriger les travaux lexicographiques de la Compagnie et qui ne partagent pas nécessairement la même vision de la langue ou de l’aventure dictionnairique en cours.

Comme la « Preface » a été rédigée une fois le dictionnaire terminé, on peut encore se demander pourquoi son auteur opte pour la généralisation tout en sachant que l’ouvrage n’est pas entièrement uniforme. Cela montre bien que, souvent, les textes introductifs sont détachés des contenus ou encore que les deux composantes de l’ouvrage ne font pas corps et qu’elles semblent appartenir à deux univers différents. Dans le cas qui nous occupe, la préface est centrée sur le pouvoir politique (le plaire) tandis que le volet dictionnairique (l’action, le faire) est l’objet de soubresauts méthodologiques qui nuisent â la mission d’uniformisation de la langue que les mêmes académiciens défendent dans la préface.

Université de Montréal, Université Laval

7. Bibliographie

Notes

[1] Le verbe HOUTER n’est plus en usage et est qualifié de « bas », il est donc calculé deux fois.

[2] Le verbe CHEVIR est d’usage restreint et qualifié de « bas », il est donc calculé deux fois également.

[3] On trouve BOUTE-SELLE sous deux graphies différentes : BOUTE-SELLE et BOUTTE-SEI.LE.

[4] Cette étymologie paraît fantaisiste. Gilles Ménage (1650) indique que CAPELINE « est un diminutif de capel, qui est la même chose que chapeau, & qui vient de cape ».

[5] COENOBITE et CENOBITE.

[6] Si on considère que la nomenclature s’élève à 20 960 entrées, cela veut dire que 252 mots sont touchés, ce qui n’est pas négligeable et demande qu’on s’y arrête.

[7] Vaugelas, pendant onze ans, de 1639 à 1650; Mézeray, pendant trente-deux ans de 1651 à 1683, et Régnier-Desmarais, pendant onze ans, de 1683 à 1694.