La lexicographie québécoise entre Charybde et Scylla: le Dictionnaire CEC jeunesse

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu (Mallarmé, « Le Tombeau d’Edgar Poe », 1876).

1. Un dictionnaire québécois

1.1 Dictionnaire et connaissance

Le dictionnaire est le signe apparent d’une société développée et autonome, en pleine possession de son identité culturelle et linguistique. Très tôt, avant même le début de leur scolarisation, les enfants ont des dictionnaires entre les mains. Dès l’école, le dictionnaire devient un intermédiaire pour résoudre maintes difficultés rencontrées dans une matière ou dans l’autre. Il contient une foule de réponses sur tous les sujets. Il ne fait aucun doute qu’il domine l’univers de l’enseignement.

Objet culturel, instrument de connaissance et outil linguistique par excellence, le dictionnaire est situé à la frontière du social. Il témoigne des modes de vie d’une communauté dont il reflète à travers les mots toutes les activités à un moment de son histoire et de son développement. En retour, tous les membres d’une société cherchent à se reconnaître dans le dictionnaire. Chacun s’y regarde comme dans un miroir. Son rôle est de rendre compte de l’usage linguistique caractéristique d’un groupe social lorsque celui-ci s’examine de l’intérieur.

Le dictionnaire constitue un mode d’accès privilégié à la connaissance et à l’accroissement du savoir sur les réalités abstraites ou concrètes désignées par les mots. Comme tel, il devient une référence ethnologique et anthropologique de première grandeur. En tant que moyen d’information sur les mots et leurs usages, il aide à nuancer la pensée, tout comme il favorise la transmission de l’information grâce aux mots justes.

Le Dictionnaire CEC jeunesse[1] dessine le premier portrait fidèle de ce qu’est la langue française québécoise des années 80. Les transformations considérables qu’a connues notre société dans toutes les sphères d’activité au cours des vingt-cinq dernières années ont contribué à l’émergence d’une nouvelle perception de la qualité de notre français et à la prise de conscience de nouvelles attitudes quant à son utilisation. Ce Français est maintenant senti comme formant un tout qu’il faut analyser à partir de l’espace ambiant qu’est le territoire québécois. La subordination séculaire à une évaluation qualitative exclusivement extérieure est rejetée et remplacée par une évaluation interne. Les Québécois deviennent leurs propres juges en matière linguistique et cela correspond bien à une nouvelle psychologie sociale.

La nomenclature sélectionnée intègre une saisie globale de notre réalité langagière qui rejoint tous les vœux et qui ne laisse pas subsister la traditionnelle dichotomie de la ressemblance et de la différence entre le français de France et le français du Québec. Le dictionnaire a été construit autour de l’idée cruciale que les Québécois parlent et écrivent la langue française au même titre et aussi bien que tous les autres francophones, et qu’ils y incorporent, soutiennent et défendent des particularités qui donnent au français d’ici une coloration originale. Le français québécois évolue suivant son rythme propre mais toujours en étroite symbiose avec la langue française générale. Il n’y a aucune raison qui justifie que l’on continue d’entretenir le mythe de la marginalité linguistique. Ce petit dictionnaire multiplie les indices de la déculpabilisation linguistique devant l’emprise normalisatrice européenne. Le complexe du « mal parler » est résorbé au bénéfice d’une prise en charge par les Québécois de la gestion de leurs propres ressources linguistiques.

1.2 Conception du dictionnaire

Le présent répertoire de mots résulte de l’image que les citoyens québécois veulent se donner de la langue française. Les référents sont définis de l’intérieur car c’est la perception que l’on a de soi-même qui construit une réalité linguistique. De fait, ce sont les allusions à des éléments de la vie en France qui deviennent marquées, soit dans la définition, soit dans l’explication sémantique, soit dans l’exemple d’emploi (voir département, sens 1 : « En France, division administrative du territoire », 1. franc : « Monnaie de la France et de quelques autres pays », lycée, paysan, présidentiel). Il est indispensable que l’élève assimile des connaissances universelles, en particulier un savoir lié à la vie des francophones. En revanche, il doit être en mesure de les resituer dans leur véritable contexte d’utilisation. En se conduisant ainsi, l’enfant est amené à cultiver une perception interne de lui-même en tant que membre d’une communauté linguistique homogène qui vit et pense en français sur un territoire bien circonscrit de l’immense continent nord-américain. Le procédé a l’avantage de conserver l’indispensable trait d’union avec l’Europe. L’enfant doit aussi être capable de reconnaître à travers les mots ses sources historiques françaises, de prendre conscience de l’existence des autres et de percevoir comment ils vivent. Français hier, Québécois d’Amérique aujourd’hui, les jeunes doivent suivre le même cheminement en ce qui concerne la langue. Le français doit concilier simultanément deux grandes caractéristiques qui le particularisent, soit le fait d’être un et plusieurs à la fois. Il n’en va pas autrement pour l’anglais et l’espagnol d’Amérique devant leur source européenne respective.

Il est tout à fait normal et primordial que le premier vrai dictionnaire des élèves du primaire soit un produit québécois, élaboré au Québec et dirigé par d’authentiques Québécois. Le Dictionnaire CEC jeunesse se veut un instrument d’identité culturelle et civilisationnel, un passeport pour la francophonie délivré par des autorités mandatées à cette fin. Il y a donc une nécessité impérative de référer d’abord à soi-même à travers son propre usage linguistique organisé et valorisé en conséquence. Cette exigence linguistique fondamentale s’entoure cependant d’un appareil de précautions qui soutient la hiérarchisation des usages par la valorisation d’un style soigné et prédominant, tant dans l’écriture que dans la parole, tant dans le vocabulaire que dans la prononciation. L’usage québécois de la langue française structuré socialement institue un ensemble de règles de conduite qui débouchent sur la reconnaissance d’une norme lexicale québécoise généralisée. La norme privilégiée est objective en ce sens qu’elle rend compte des usages qui émergent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes. On désigne généralement cette norme par l’appellation norme sociale.

Les processus d’autonomisation de la conscience linguistique, de la hiérarchisation sociale de l’usage de la langue et de la gestion du patrimoine linguistique ont déjà atteint un haut degré de consensus communautaire. Il restait à les actualiser dans un dictionnaire. Avec le CEC jeunesse, c’est mission accomplie. Le répertoire est la première manifestation lexicographique tangible et largement diffusée des réflexions menées sur le statut synchronique du français du Québec au cours des dernières décennies.

1.3 Le modèle linguistique de référence : le « bon usage » québécois

Tout membre d’un groupe social s’attend à n’avoir qu’un seul outil de référence lexicographique, qu’un seul dictionnaire fiable, façonné chez lui et pour lui d’abord. Le temps est venu pour les Québécois de se permettre de satisfaire ce grand désir collectif. Cela signifie que, sans l’ombre d’un doute, tout le milieu de l’enseignement doit défendre le modèle linguistique québécois standard dans les circonstances normales de communication. Les enseignants doivent se comporter de telle sorte que le modèle prédominant devienne familier à l’élève et sa première source de référence, car c’est dans la classe que tout commence en matière de systématisation des acquis linguistiques. C’est à l’école que le modèle du sous-groupe familial est comparé avec le modèle du super-groupe social et que les choix commencent. De leur côté les élèves devront être suffisamment informés par leur maîtres pour être en mesure de repérer dans le dictionnaire ce qui les maintient en communication constante avec le reste de la francophonie. Le mince fil d’Ariane ne doit pas être rompu sous peine de retomber dans la marginalité.

Le regard sur soi d’abord autorise à conclure que le réfèrent européen n’a plus de raison de conserver son statut de modèle exclusif, de point de comparaison à partir duquel s’impose une norme venue de l’extérieur, hiérarchisée et centralisée à outrance. Une telle norme autoritaire entretenait un complexe d’infériorité et un sentiment de culpabilité. Nous parlons la même langue que les Français et nous la parlons aussi bien qu’eux. De fait, si nous sommes différents d’eux, n’oublions pas qu’ils sont aussi différents de nous, formule un peu imagée pour illustrer la comparaison horizontale et non plus la hiérarchisation verticale entre Français et Québécois. C’est là une constatation née des recherches sur la variation linguistique.

En conséquence, il faut admettre une fois pour toutes qu’il existe au Québec une norme du français écrit et parlé propre à satisfaire les besoins de communication nationaux, internationaux et francophones. Désormais, le référent langagier québécois se substitue au référent parisien. Cette conception de la norme inaugure une ère lexicographique, en croisant la trame du lexique proprement québécois, représenté par la masse des mots et des sens nés et usités en territoire laurentien, à la chaîne du stock lexical partagé par l’ensemble des locuteurs du français, y compris bien entendu les Québécois et les autres francophones canadiens. Le modèle d’ici sert de point d’ancrage, de tertium comparationis auquel le lexique, la prononciation, la syntaxe, etc., sont mesurés. La valeur sociale et la valeur stylistique des mots ou de leur prononciation seront jugées sur le seul critère de la norme officiellement établie au Québec. L’instrument linguistique qu’est le présent dictionnaire pour les jeunes s’élève déjà à la hauteur du rôle social qu’on désire lui attribuer et des ambitions qu’on lui dessine[2].

2. La conception lexicographique

D’entrée de jeu, aucune jeune personne qui consultera le Dictionnaire CEC ne se sentira trahie, ni lésée. Le CEC est un dictionnaire de langue, un dictionnaire pour la jeunesse, un dictionnaire descriptif et illustré, enfin un dictionnaire québécois dont l’objectif est de mettre les usagers à l’aise. Sa résonnance culturelle québécoise est très nettement affirmée. Le répertoire envisage la langue usuelle des enfants de 8 à 13 ans et les unités qu’ils sont susceptibles de rencontrer au cours de leur cheminement scolaire primaire. La langue dévoilée ici est celle de la collectivité d’appartenance des élèves, y compris les caractéristiques qui la font distinguer des autres groupes sociaux parlant quotidiennement cette même langue, mais pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots. Le contenu du dictionnaire autorise les jeunes élèves québécois à s’identifier à la fois comme des locuteurs d’ici et des locuteurs de la langue française. Il accrédite et légitime des usages observés tous les jours dans notre pays.

Le Dictionnaire CEC jeunesse met l’accent sur le lexique, parce qu’il décrit un ensemble de mots simples, de syntagmes et d’expressions figées, et sur la sémantique, parce qu’il présente les acceptions les plus courantes des unités répertoriées. L’ouvrage comporte deux caractéristiques importantes qui le distinguent de tous ses concurrents de même niveau :

Le CEC est le premier dictionnaire complet à être réalisé au Québec pour un public d’enfants de 8 à 13 ans et qui se garde de mettre en relief sous un angle négatif les différences entre les usages linguistiques québécois et français. Il définit un vocabulaire saisissable comme un tout positif et fonctionnel dans notre société. Ce livre est un dictionnaire scolaire, donc un outil d’apprentissage. Il s’adresse aussi bien aux jeunes francophones québécois et canadiens qu’aux anglophones et aux allophones qui souhaitent acquérir une bonne connaissance du français ou encore qui désirent parfaire des acquis antérieurs. En consultant le Dictionnaire CEC jeunesse, les élèves qui sont en situation constante d’apprentissage, auront accès à un ouvrage de base qui renferme une nomenclature à leur mesure, des exemples d’emploi à leur image, des indications sur le fonctionnement de la langue à leur portée et une iconographie qui leur parle et dans laquelle ils se reconnaissent. Le CEC recense les informations utiles à la maîtrise du lexique de la langue française telle qu’elle est perçue du Québec.

3. La nomenclature

Depuis que la lexicographie existe, les dictionnaires du passé servent d’inspirateurs à leurs successeurs. Les benjamins enrichissent et corrigent leurs aînés. Le Dictionnaire CEC n’échappe pas à la tradition. Sa nomenclature de base, reprise en partie de la première édition canadienne du CEC parue en 1982, a complètement été réévaluée et tous les articles ont été refaçonnés. À ce réservoir de mots s’adjoignent une foule de québécismes formels et sémantiques, ainsi qu’un ensemble de mots et de sens nouvellement arrivés dans la langue française pour répondre à l’effervescence de la vie moderne. La nomenclature de départ révisée, les québécismes et les néologismes créent le vocabulaire fondamental dont les jeunes apprenants québécois ont besoin pour franchir le seuil du primaire. L’ensemble de la macrostructure s’articule autour de 18 000 entrées et forme le squelette du dictionnaire.

Le rajeunissement et la mise à jour d’un dictionnaire imposent également le rejet des mois vieillis, des sens désuets ou des éléments qui n’appartiennent pas aux couches de vocabulaire habituellement maniées par les enfants. Tel qu’il est présenté maintenant, le Dictionnaire CEC forme une entité qui permettra aux jeunes de se reconnaître comme Québécois et francophones à part entière. Dans le domaine de la lexicographie pour la jeunesse, la démarche explicitée ci-dessus constitue un itinéraire inédit. Le CEC participe pleinement aux développements récents de la lexicographie, qui privilégie, entre autres, l’élaboration de dictionnaires synchroniques complets et non plus exclusivement de dictionnaires différentiels lorsqu’il s’agit d’un produit régional, c’est-à-dire d’un dictionnaire qui envisage la description d’un français hors de France.

4. La norme

Alors même qu’il se veut descriptif, tout dictionnaire acquiert une portée normative. La description privilégiée par les lexicographes finit par avoir des incidences sur l’usage, en ce sens qu’elle peut le modeler, donc contribuer à le normer. La lexicographie contemporaine ne définit pas une norme contraignante au départ de l’activité d’élaboration des répertoires de mots. La norme émerge lorsque le dictionnaire est terminé. Elle est repérable à divers degrés : dans le choix de la nomenclature el des énoncés contextuels, dans les formules définitionnelles, dans le marquage des niveaux de langue (temporel, spatial, social, professionnel, etc.) et dans les remarques sur l’emploi d’un sens ou d’un mot notées occasionnellement dans les articles. Il est utile de rappeler cependant que la norme suscitée par le dictionnaire est de nature objective, donc sociale, et non pas de nature prescriptive ou autoritaire. L’usager est toujours libre devant sa langue. De là l’adage séculaire que l’usage a raison même quand il a tort.

Le caractère normatif dont est revêtu le dictionnaire provient du fait qu’il recèle des choix faits sous la responsabilité des lexicographes qui doivent se battre contre la masse inépuisable des unités lexicales disponibles et contre les contraintes économiques imposées par l’édition. Les rédacteurs de dictionnaires sélectionnent des faits linguistiques qui leur paraissent pertinents et ils construisent un modèle de dictionnaire qui répond à un programme préalablement établi. Par nature, l’élaboration d’un dictionnaire est un jeu d’inclusion et d’exclusion de mots et de sens en vue d’instaurer un équilibre rationnel.

Dans le cas présent, une nomenclature d’environ 18 000 entrées paraît correspondre amplement aux besoins des élèves. Elle est conforme à la capacité d’expression et de compréhension exigée des usagers de cet âge. Le jeune consulteur doit donc s’attendre à des absences de mots, de sens, d’expressions pourtant usuels pour lui-même ou pour ses camarades. Il ne doit pas en conclure pour autant que les éléments qu’il cherche et qu’il ne trouve pas n’existent pas, qu’ils sont condamnables ou que le dictionnaire est à mettre à la poubelle. Il s’agit plutôt de contraintes internes à la langue, puisque le lexique est quasi infini et que le dictionnaire ne peut répertorier l’ensemble des usages individuels d’une communauté linguistique, et de contraintes extérieures à l’objet même de la linguistique, parce que le programme de recherche est établi en fonction d’un public-cible et d’un budget bien précis qu’il faut respecter. Plus la nomenclature est réduite, plus les choix deviennent difficiles une fois que le noyau lexical a été identifié. Sauf erreur manifeste, on ne peut jamais critiquer un dictionnaire qui a écarté tel ou tel mot ou qui, au contraire, a inséré tel ou tel autre mot.

5. Les québécismes

Un certain nombre de paramètres sont à l’origine des choix lexicaux québécois pour cette édition du CEC jeunesse. Ils se répartissent en deux grandes catégories : les critères généraux relatifs au statut des québécismes et les critères relatifs aux modes de formation des mots qui déterminent les classes de québécismes.

5.1 Critères généraux

Tous les québécismes désignés sont issus de dépouillements lexicographiques de dictionnaires québécois ou encore ils ont été repérés dans des corpus écrits de type littéraire ou documentaire à grande diffusion. Ils ont fait, en outre, l’objet d’un large consensus au sein de l’équipe rédactionnelle.

N’ont été conservés que les québécismes d’emploi généralisé au Québec et au Canada. Aucune unité lexicale restreinte à une seule ou à quelques régions du Québec ou du Canada n’a été consignée. Des mots comme jaspiner, bombe, faire simple, barachois ne répondaient pas à ce critère d’universalité. Aussi ont-ils été mis de côté.

Le facteur chronologique joue un rôle déterminant dans un dictionnaire de langue synchronique. Les mots ou les sens mentionnés appartiennent au vocabulaire contemporain actif de la majorité des jeunes utilisateurs du dictionnaire. A tout le moins, ils sont encore compris d’eux lorsqu’ils sont reliés à un contexte d’utilisation historique (ex. abatis, brûlis (synonyme de 2. brûlé), guignolée).

Les mots d’usage strictement littéraire, rares ou du langage soutenu n’ont rejoint les colonnes du dictionnaire qu’en nombre limité. Ainsi brunante a trouvé grâce aux yeux des lexicographes mais pas bouscueil ni froissis. Il en va de même pour les unités appartenant à des terminologies artisanales ou rurales (catalogne y est, trécarré est absent) ou encore relevant de niveaux d’emploi trop spécialisés (inhalo thérapeute, inuktitut, nordologie, terminologue n’y sont pas mais nordicitude et nordicité sont consignés).

Les interventions normatives d’un organisme comme l’Office de la langue française ont été prises en considération. Plusieurs mots intégrés ont été puisés dans le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques publié par cet organisme en 1982 (ex. autobus scolaire, beignerie, carré au chocolat, chiropratique). Le CEC est le premier dictionnaire nord-américain qui diffuse largement des avis de normalisation ou de recommandation officiels du principal organisme interventionniste au Québec. Il contribue ainsi au grand projet d’aménagement linguistique du Québec dont l’objectif est l’établissement d’une norme qualitative du français écrit et parlé chez nous.

La modernisation et l’évolution linguistiques ont entraîné à leur suite une foule de changements dans la manière de percevoir et d’utiliser le français au Québec, en particulier dans le cas des stéréotypes sociaux relatifs aux rôles respectifs des hommes et des femmes dans la collectivité. Le Dictionnaire CEC jeunesse se conforme à l’évolution langagière issue des transformations sociales en donnant, par exemple, les formes féminines pour les noms de métiers, de fonctions, de grades ou de titres, ou encore en indiquant le caractère épicène des formes déjà répandues dans la langue (ex. un(e) ministre, un(e) médecin, un(e) optomètriste, un(e) pilote, un(e) poète). La sélection s’appuie sur quatre sources majeures. Les formes du féminin non courantes sont indiquées :

Les consulteurs rencontreront donc dans le CEC un grand nombre de mots féminisés déjà largement connus des locuteurs et familiers aux élèves (ex. agente, agricultrice, auteure, députée, écrivaine, ingénieure, policière).

Greffier de l’usage, le CEC ne crée aucune forme nouvelle; il ne fait que proposer des mots féminisés attestés dans l’usage et décrits par les principales autorités en matière de langue : les dictionnaires, les grammaires et les institutions représentées par des personnes physiques ou morales. Ainsi une forme logique ou virtuelle comme draveuse ou, si l’on parle de masculinisation, une forme comme prostitué, n’ont pas été prises en charge par le dictionnaire. À ce jour, que ce soit au Québec ou en France, aucun autre répertoire du français de quelque niveau que ce soit, n’est allé aussi loin dans la description de ce fragile et émotif secteur du langage; ou plutôt, aucun ouvrage consacré à la description lexicale ne s’est rapproché d’aussi près de l’usage réel, pas plus qu’une grammaire d’ailleurs.

5.2 Classes de québécismes

Le rôle essentiel d’un dictionnaire de langue consiste à illustrer et à expliquer le fonctionnement des mots (les formes) et des sens (les significations). Les québécismes retenus se répartissent en trois grandes classes : les québécismes de forme, les québécismes d’emprunt et les québécismes de sens, étant entendu que les interrelations entre les trois sont constantes. Chaque classe est présentée ici d’une manière simplifiée.

Les québécismes de forme

Les québécismes de forme sont des unités construites à partir des mécanismes morphologiques habituels de formation des mots en français. Le dictionnaire répertorie :

Nombre de québécismes formels sont des innovations anciennes ou modernes proprement laurentiennes tandis que d’autres sont des héritages du passé ou, si l’on préfère, des survivances de mots français. Les entrées provenant du vieux fonds français forment deux groupes : les archaïsmes et les dialectalismes. Les archaïsmes sont des unités lexicales qui semblent disparues de l’usage hexagonal (ex. cèdre, grafigner). Les dialectalismes sont des unités lexicales dont l’aire d’utilisation est restreinte à certaines parties de la France ou de la francophonie (ex. bordée de neige, godendart). Au Québec, ces vieux mots ou ces mots régionaux de France sont encore d’usage très contemporain et aucun locuteur ne les sent comme archaïques ou dialectaux.

Les québécismes d’emprunt

Les québécismes d’emprunt sont des unités lexicales qui émigrent d’autres langues (anglais, espagnol, langues amérindiennes, inuktitut, etc.) et qui s’intégrent dans l’usage linguistique d’une collectivité. Ils ont été conservés intacts ou ils ont fait l’objet d’adaptations diverses (graphique, phonétique, morphologique ou syntaxique) lorsqu’ils ont pénétré en français. Ils forment deux groupes : les emprunts directs et les calques.

Les emprunts directs sont des mots qui ont conservé leur apparence étrangère (ex. relish (anglais), cheddar (anglais), soccer (anglais), caucus (du latin par l’anglais)).

Les calques sont des mots accommodés en français soit par la traduction littérale, soit par l’adaptation morphologique ou syntaxique totale ou partielle (ex. autobus scolaire, crème glacée, lave-auto, personne-ressource, rôtie, tour du chapeau, joggeur, patenter). Les expressions et les locutions empruntées entrent également dans la catégorie des calques (ex. frapper un nœud, parler à travers son chapeau). Les calques sont confectionnés en respectant les contraintes morphosyntaxiques du français. On classe aussi parmi les calques les unités translittérées, c’est-à-dire transposées signe par signe ou lettre par lettre à partir d’un mot d’une langue étrangère dont le système d’écriture est distinct de celui du français qui recourt à l’alphabet latin (ex. cométique, kayak, parka (inuktitut); achigan, cacaoui, maskinongé, touladi (langues amérindiennes)).

Le dictionnaire rend également compte des emprunts qui ont donné lieu à des adaptations populaires (ex. coqueron, drave, poutine, sloche).

L’un des critères généralement considérés pour décerner un certificat de citoyenneté à des emprunts est leur capacité de dérivation dans la langue d’accueil. Quelques dérivés de ce type sont répertoriés dans le CEC (ex. atocatière, binerie, bruncher).

Les québécismes de sens

Les québécismes de sens sont des mots déjà existants qui ont acquis un ou des sens nouveaux : les sens additionnés peuvent s’adjoindre à des mots québécois déjà en usage (ex. cégépien, frasil, quétaine) ou à des mots d’origine française (ex. annonceur, babillard, blanchir, casse-croûte, camelot, capoter, rondelle); ils peuvent aussi provenir d’un emprunt sémantique à une autre langue (ex. atelier, canal, nectar, sous-marin).

De même, des sens anciens ou dialectaux ont été conservés au Québec (ex. échapper, être de valeur, tantôt).

Les nombreux exemples d’unités lexicales québécoises qui précèdent montrent bien comment le Dictionnaire CEC jeunesse illustre la variété des modes de formation des québécismes et leurs grandes classes d’appartenance.

Si l’on considère maintenant l’aspect historique, les mots québécois sont issus de quatre sources principales :

6. Mots et société

La formation du vocabulaire des Québécois ne diverge en aucune manière de la constitution du vocabulaire des habitants des autres aires linguistiques francophones européennes et africaines. Chaque zone puise dans le fonds originel, chacune emprunte à d’autres langues et chacune innove pour répondre à des besoins spécifiques. Partout également des formes anciennes et des sens dialectaux survivent. La somme des mots et des sens employés dans le français d’Amérique du Nord comble les exigences de dénomination des réalités de la vie quotidienne des citoyens de l’État du Québec.

L’objectif que poursuit le Dictionnaire CEC est de consigner les habitudes de vie sociale des Québécois, de témoigner de la métamorphose du monde contemporain telle qu’elle se répercute et est vécue au Québec. Les modes de vie personnels et sociaux sont amplement illustrés, de même que les comportements, qu’ils soient individuels, familiaux, communautaires ou professionnels. Cette focalisation sur l’activité et l’actualité linguistiques québécoises ne perd jamais de vue le principe de l’intercommunication francophone. Corollairement, le regard est aussi branché sur l’universel. Ainsi dans les vingt-cinq premiers articles de la lettre P (pacane à palace), il est fait successivement allusion à la Turquie, à l’Afrique, à l’Espagne, à Gabrielle Roy, à l’Extrême-Orient, au judaïsme, à l’islam, aux Grecs et à l’Antiquité.

Quant aux secteurs d’activités québécois, la nomenclature lexicographiée en aborde un grand nombre. En effet, les unités lexicales traitées renvoient aux réalités sociales (ex. chambrer, chiropraticien, conciergerie, séraphin), politiques (ex. caucus, fédéralisme, lieutenant-gouverneur, péquiste), administratives (ex. canton, comté), juridiques (ex. citoyenneté, coroner), culturelles (ex. allophone, chansonnier, danse carrée, téléroman), éducationnellcs (ex. cégépien, collégial, polyvalente), institutionnelles (ex. dépanneur, joujouthèque, salon funéraire, tabagie), économiques (ex. atocatière, bleuetière, érablière; cent, dollar, piastre), alimentaires (ex. bagatelle, cheddar, cretons, pâté chinois, trempette); elles touchent aussi aux réalités des loisirs (ex. camp de vacances, ciné-parc, roulotte), des sports (ex. aréna, bâton de baseball, hockeyeur), aux réalités naturelles de la flore (ex. atoca, fruit âges, gadelier, gourgane), de la faune (ex. brulôt, ouananiche, siffleux); elles scrutent les particularités du climat (ex. banc de neige, bordée de neige, frasil, poudrerie), de la géographie (ex. batture, savane), de la civilisation passée et présente (ex. carriole, catalogne, débarbouillette, gigue, habitant, trappeur, traversier); elles rappellent les anciennes unités de poids et de mesure (ex. livre, once; demiard, gallon; acre, arpent). L’énumération présentée ici est loin d’être exhaustive, tant s’en faut.

7. L’article : présentation matérielle

L’article de dictionnaire, aussi appelé microstructure, est la somme des informations de nature formelle, sémantique, fonctionnelle et référentielle fournies sur un mot, ou, plus précisément, sur une entrée. Le total des entrées constitue la macrostructurc du dictionnaire.

Quelques détails relatifs aux modalités de codage des articles paraissent utiles en vue de bien saisir la richesse informative du Dictionnaire CEC jeunesse. Comme tout dictionnaire de cette nature, le CEC utilise un appareil typographique conventionnel simple que les élèves maîtriseront en un rien de temps : caractères gras, italiques » et romains bien lisibles, petites majuscules, abréviations réduites à l’essentiel, signes typographiques spéciaux tels le carré noir [■] précédant une sous-entrée de la même famille que le mot principal, le carré blanc [□] indiquant un sous-sens, le tiret [–] précisant un sens, le point noir [•] placé avant chaque phrase-exemple, l’étoile [★] attirant l’attention sur un complément d’information et la flèche [→] précédant le réseau analogique ou dérivationnel, les synonymes ou les contraires. Le maniement du système de codage des articles est simple et il s’enseigne aisément aux élèves. Globalement, dans un article les jeunes trouveront des renseignements sur l’orthographe des mots, leur classement dans une catégorie lexicale et grammaticale, les sens et les sous-sens, les inflexions morphologiques, les relations avec d’autres mots, les constructions particulières, bref tout ce qui concerne le fonctionnement réel des mots dans le discours, y compris à l’occasion la prononciation (ex. jean [dʒin], jersey [ʒɛrzɛ], pagaille [paɡaj].

Les féminins de toutes les entrées que cela affecte (noms, adjectifs, participes passés) sont indiqués en tête d’article ou de sous-article selon la formule habituelle en lexicographie, c’est-à-dire que seul l’élément variable est mentionné dans l’entrée (ex. député, ée, achalant, ante, plongeur, euse, ingénieur, eure, gratuit, uite). Cependant, pour les mots monosyllabiques, la forme féminine est donnée au long (ex. grand/grande, nul/nulle, gourd/gourde).

Tous les exemples d’emploi sont construits de telle sorte que le dictionnaire reflète réellement la société québécoise. Le nombre des exemples féminins et masculins est parfaitement équilibré. Non seulement la charge sémantique des exemples a été soignée, mais les lexicographes ont veillé à utiliser des prénoms, des noms de famille et des noms de lieux courants au Québec (ex. homonyme, sens 2 : Son nom est Tremblay; il a de nombreux homonymes; aéroport : Nous avons pris l’avion à l’aéroport de Mirabel; traversée : Nous avons fait la traversée du Nouveau-Brunswick à l’île du Prince-Édouard en deux heures; haleter : Nicolas a couru très vite; il halète). Dans cette atmosphère familière, chaque élève saura se reconnaître et reconnaître ses amis, son quartier, sa ville, sa province. En outre, la personnalisation des exemples lexicographiques qui caractérisent et illustrent les sens, sera certainement d’une grande efficacité pédagogique. L’élève s’identifiera également à travers certains événements (ex. caravane, sens 2 : La caravane du marathon international de Montréal; carnaval : Le carnaval de Québec).

Tous les mots du dictionnaire sont incontestablement des mots de la langue française. Mais certains d’entre eux s’emploient dans des conditions bien précises qui sont identifiées au moyen des niveaux de langue. Ceux-ci servent à hiérarchiser socialement les modalités d’usage. La marque fam. (familier), signifie que le mot ou le sens est surtout réservé à la langue parlée et qu’il s’emploie dans les conversations qui n’ont aucun caractère officiel (ex. catin, capoter, bazou). Tandis que littér. (littéraire) marque te mot comme relevant plutôt de l’usage écrit et d’un style soigné (ex. nuée, sens I, 3. point, sévère, sens 2, voguer, volupté). Les lexicographes attirent aussi l’attention des élèves sur des mots dont l’emploi est parfois grossier, trivial ou vulgaire (ex. cul, sens I), péjoratif (ex. peinturlurer, politicien, profiteur, ramassis) ou réservé aux jeunes enfants (ex. caca). L’absence de marque d’usage signifie que l’emploi du mot ou de l’un de ses sens appartient au registre courant, habituel, normal. L’apprenant acquiert ainsi une série de mécanismes qui le rendent apte à classer les mots selon une échelle de valeur qui n’a rien de prescriptif mais qui revêt néanmoins un caractère normatif en ce qu’elle précise des circonstances d’utilisation. Le professeur a un rôle prépondérant à jouer dans le processus d’acquisition des réflexes en ce qui concerne les niveaux de langue, tout comme il doit préparer le réemploi adéquat des unités marquées. Il faut aussi montrer aux enfants que c’est le mot qui est affublé d’un indicatif de niveau d’emploi et non la chose ou le concept qu’il désigne. Ce qui est visé par cette procédure, c’est le principe de la résonnance sociale, rien d’autre, surtout pas l’interdiction d’emploi. Aux enseignants donc d’utiliser pédagogiquement les marques sociohiérarchisantes qui sont notées dans le dictionnaire.

Le recours aux méthodes du regroupement et du dégroupement constitue un avantage pédagogique évident. Le regroupement des mots par familles éveille l’intérêt de l’enfant qui est amené ainsi à observer les liens étymologiques, morphologiques et sémantiques entre les unités d’une même famille lexicale (ex. produireproducteur, productif, productivité, production, produit; canotcanoter, canotage, canoteur, canotable; 1. diablediablement, diabolique; 2. diablediablerie, diablotin). Le regroupement n’est pas systématique et il ne touche que les dérivés suffixaux. Il a été utilisé seulement lorsque l’ordre alphabétique n’était pas trop perturbé. Dans les rares cas où cela est arrivé, un renvoi à la place alphabétique du dérivé supplée à la rupture (ex. paie, paiementpayer). Quant au recours au dégroupement, il démontre à l’utilisateur que certains mots identiques par la forme ont développé des sens qui amènent à les distinguer au plan des entrées (ex. profession et toast (2 articles), taille et livre (3 articles), mine et traite (4 articles)).

Le réseau sémantique est complété grâce à un système de renvois à quatre paliers : les synonymes (ex. lourd, syn. pesant), les contraires (ex. lourd, contr. léger), les champs morpho-sémantiques (ex. 1. louer, sens 2 : → locataire, location, loyer) et les réseaux notionnels ou analogiques notés par la formule ★ Chercher aussi : (ex. pousse : ★ Chercher aussi : bourgeon, germe).

Une série de préfixes ou d’éléments préfixaux d’origine gréco-latine ou française parsème la nomenclature. Grâce à eux, l’élève pourra créer ou recréer lui-même les mots dont il a besoin et qui font partie de ce que l’on appelle généralement les séries lexicales ouvertes (ex. auto-, bi-, déci-, micro-, senti-, sur-).

8. Conclusion

Le produit dictionnairique dont il vient d’être question dans les pages précédentes sert de contrepoint aux réflexions théoriques sur la lexicographie québécoise qui émaillent le texte. Il (re)territorialise la lexicographie parce qu’il montre clairement comment les lexicographes d’ici sont à même de déployer les efforts nécessaires afin de préparer des descriptions de leur lexique. Ces descriptions s’inspirent d’une conception commune de la norme du français au Québec que les auteurs de dictionnaires ont contribué à élaborer au cours des récentes années.

Plus que tout autre sans doute, le dictionnaire est un livre d’appartenance et d’identité, un livre territorial, terriblement diatopique : il est le fruit d’un espace communautaire qui participe au développement d’un tissu social dans un temps immobilisé. Pour ces raisons, il est l’une des innombrables manifestations achevées du discours pédagogique et social. Il est modelé par les valeurs et les idées qui ont cours dans les groupes dominants de la société de laquelle il émerge et où il s’insère en étant diffusé dans les différentes couches de cette société et en étant utilisé par ses membres.

Compte tenu de la clientèle-cible et, de ce fait, restreinte, on peut désormais considérer qu’une partie de la disponibilité référentielle québécoise est linguistiquement et lexicographiquement photographiée dans le Dictionnaire CEC jeunesse. Il lui faut une suite afin que les enfants et les élèves ne se butent pas à l’écueil de Scylla lorsqu’ils accéderont au secondaire, puis au collégial (cégep) et enfin à l’université. Ce dictionnaire ne peut demeurer sans écho dans la société qui l’a produit et qui le consomme. Il constitue une étape nécessaire dans l’évolution du dossier de la lexicographie québécoise, étape qu’il fallait franchir —comme le détroit de Messine— afin de prendre part aux ligues majeures de la lexicographie.

L’image ainsi dessinée de la langue française contemporaine en usage chez nous est aussi accessible pour tous les autres francophones du globe, ce qui n’est pas négligeable dans une francophonie vacillante. La vision par l’intérieur de ceux qui parlent et écrivent notre langue faisait défaut aux locuteurs français d’Amérique. À l’égal des États-Unis devant l’anglais britannique et des Mexicains devant l’espagnol européen, les Québécois ont leur mot à dire quand il s’agit de discuter de l’évolution et de la norme de la langue française générale.

Notes

[1] Je suis reconnaissant au professeur Robert Ilson pour ses conseils avisés lors de la préparation de la version finale de cet article. Celui-ci est à la fois une réflexion sur l’état actuel de la lexicographie québécoise et une présentation du Dictionnaire CEC jeunesse. L’ouvrage est le dernier-né d’une longue série de dictionnaires de langue élaborés au Québec et au Canada depuis le Glossaire du parler français au Canada (1930). Conçu comme un dictionnaire complet et non pas comme une œuvre à saveur différentielle, ce répertoire pour enfants manifeste d’une manière tangible la conception québécoise actuelle de la lexicographisation de la langue française contemporaine. Cette conception défend le principe du dictionnaire complet construit à partir de la reconnaissance des différences lexicales et du patrimoine commun saisis en un espace francophone donné, plutôt que sur la perpétuation du complexe des écarts, donc du mal parler. Le dictionnaire cité comme témoin dans l’article résulte d’abord et avant tout d’une refonte en profondeur de la première édition du même ouvrage parue en 1982 sous le même titre. La première mouture du CEC puisait une bonne partie de la nomenclature dans le

Dictionnaire Hachette juniors publié en France en 1980. Elle conservait aussi la vision européenne traditionnelle de la norme lexicale et du dessin lexicographique du français. Le dictionnaire parisien ne fut donc pas la source de première main pour le travail de réfection mené au Québec pour réaliser la plus récente édition du CEC. S’il établissait une liaison directe avec le CEC 1982, il n’a qu’un lien de parenté lointain avec le CEC 1986. Les éditeurs québécois ont d’ailleurs pris soin de mentionner cet héritage filtré par le premier CEC, en signalant à la page 2 de la nouvelle édition que le répertoire « est issu du “Dictionnaire Hachette juniors” » lancé en 1980. Par ailleurs, l’édition 1986 du DHJ n’a guère influencé les lexicographes québécois. Seules quelques propositions d’ajouts (néologismes formels ou sémantiques) ont été transmises à l’entreprise québécoise. L’affranchissement des lexicographes québécois devant la norme centrale régulatrice et autoritaire parisienne trouve ici une résonnance nouvelle; il en va de même pour l’adaptation de dictionnaires européens à des contextes langagiers et géographiques différents comme c’est le cas en Amérique du Nord et en Europe francophones.

[2] Le sens du terme français québécois est plus englobant que ne l’indique l’adjectif toponymique québécois. De fait, son sémantisme déborde largement les frontières géopolitiques de la province pour étendre son influence sur une partie du français utilisé hors Québec, à l’exception de l’Acadie qui a son qualificatif propre. Derrière les étiquettes français canadien et français québécois, il y a beaucoup plus qu’un problème proprement linguistique. Pour les francophones canadiens de l’Ouest, le point de référence identitaire ou le point de comparaison est d’abord le français du Québec, avec toutes les nuances de précautions que cela suppose. En effet, traiter des rapports entre le français du Québec, le français du Canada, le français d’Acadie et le français de France n’est pas une sinécure. Cela déborde le cadre de cet article. La délicate question de l’imbrication du français et des différents français régionaux l’un dans l’autre a été abondamment scrutée ailleurs (voir notamment La norme linguistique et La lexicographie québécoise. Bilan et perspectives dont quelques contributions sont citées dans la bibliographie de cet article).

Quant au Dictionnaire CEC lui-même, bien que conçu d’abord et avant tout pour une clientèle scolaire québécoise, il est diffusé un peu partout au Canada. Un pourcentage notable des ventes est fait dans les autres provinces canadiennes. Plusieurs écoles françaises de l’Est et de l’Ouest l’utilisent comme livre obligatoire dans les salles de classe du primaire. L’article fait d’ailleurs allusion à quelques reprises à son caractère pancanadien.

[3] En réalité, ce terme n’est lui-même pas très adéquat puisque plusieurs de ces mots cités ont des résonnances ailleurs qu’en France, par exemple en Afrique noire, en Belgique, en Suisse. C’est par commodité pour la clientèle-cible que toutes les fines nuances n’ont pas été considérées dans le CEC. Il est évident que ce problème est plus complexe que ce qui est évoqué ici : la mise au point d’une métalangue lexicographique pour désigner, raffiner et classer les appellations relatives aux diverses catégories de régionalismes est en ce moment l’objet de discussions fréquentes entre les lexicographes francophones. Voir la bibliographie et les quelques pages du dictionnaire en annexe.

Bibliographie

Annexe

Page couverture Dictionnaire CEC jeunesse, nouvelle édition revue et augmentée. Dictionnaire CEC jeunesse, p. 220: compte-gouttes / compte rendu Dictionnaire CEC jeunesse, p. 615: mâchonner / magazine Dictionnaire CEC jeunesse, p. 737: pâté / patin Dictionnaire CEC jeunesse, p. 738: patine / pâtir Dictionnaire CEC jeunesse, p. 739: pâtisserie / patte Dictionnaire CEC jeunesse, p. 968: succomber / suffire

Résumé

L’article examine la problématique de la faisabilité d’un dictionnaire général du français québécois. L’auteur base ses observations sur l’exemple concret d’un répertoire publié en 1986 et destiné aux jeunes de 8 à 13 ans. Situé entre le dictionnaire différentiel et le dictionnaire complet entièrement élaboré au sein d’une communauté linguistique francophone éloignée de la France, l’ouvrage dont il est question constitue une étape importante dans l’évolution et la modernisation de la conception de la lexicographie québécoise. L’article veut aussi illustrer les efforts récents de prise en charge totale de la gestion des ressources linguistiques québécoises par des Québécois, notamment en abordant le dossier de la féminisation des appellations d’emplois, de titres ou de fonctions, ainsi que ceux de la normalisation, des niveaux de langue et des régionalismes.

Abstract (anglais)

In this article, the author discusses the possibility of having a general dictionary of the French language in Canada and more particularly Québec. The study is based on a shorter dictionary for children 8 to 13 years old, published in 1986. Situated between the dictionary describing the vocabulary peculiar to speakers of French in Québec and the comprehensive dictionary compiled by a French community outside France, this book makes an important contribution to the modernisation and development of the lexicography in Québec. The author also describes the recent efforts made by Québec concerning the administration of its own linguistic resources. In particular, he deals with the “feminisation” of official designations, titles and fonctions, as well as standardisation, register and lexical regionalisms.

Un épisode de la néobienséance dans les dictionnaires scolaires : le protocole de rédaction des exemples comportant un prénom[1]

1. Le dictionnaire, dépositaire de la culture

Les dictionnaires se profilent à l’avant-plan des instruments d’acquisition du savoir sur la langue et sur la norme. Ces gros livres pleins de mots visent à assurer une meilleure intercommunication entre les membres d’une même communauté, à savoir les locuteurs qui se réclament de la culture décrite. C’est là l’une des dimensions diatopiques ou spatiales des recueils de mots. Les catalogues d’unités lexicales sont aussi des outils d’apprentissage qui visent à assurer la cohésion culturelle, car ils permettent, au-delà des barrières du temps qui passe, de pérenniser la compréhension des productions d’une société que sont les livres et les écrits, parfois les paroles, qui importent pour l’histoire d’une communauté et pour l’histoire universelle. C’est là l’une des dimensions chronologiques ou temporelles des répertoires lexicaux (v. Loffler-Laurian 1996).

En tant qu’émanation sociale, le dictionnaire est donc susceptible de refléter, à travers le programme qu’il trace, dans les choix effectifs qu’il propose, dans la méthodologie qu’il met en œuvre, l’état de la société dans la synchronie qui le voit émerger. Il devient un lieu naturel d’une actualisation sociale et il est lié à la triple contrainte du temps, de l’espace et des registres sociologiques (v. Rey 1995, 110). Il est clair qu’il doit viser à promouvoir la reconnaissance individuelle et collective, ainsi que l’unité culturelle. Sa norme et son contenu sont dictés par le groupe culturel dominant de la société productrice. Les valeurs symboliques et la rhétorique communautaire qu’il consigne tiennent naturellement quelque chose de l’anthropologie et de l’ethnologie. Ce qui atteste que le dictionnaire de langue est loin d’être étranger aux idées qui ont cours à un instant déterminé au sein de la collectivité. Au contraire, il est le dépositaire d’une partie fort importante de la culture humaine et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture (v. Sousa 1996, 49). Il ne peut donc pas être assimilé sans nuance à une sorte d’« objet mou » (Pecheyran 1991, 39), qualificatif dont on l’affuble souvent. À l’opposé, il peut devenir un objet passablement subversif et controversé comme le montre quelques épisodes récents de la dictionnairique francophone (v. Boisvert, Boulanger, Deshaies et Duchesneau 1993). Par ailleurs, étant largement plébiscité par les publics auxquels il est destiné, le dictionnaire est bien autre chose qu’un vulgaire inventaire de mots jetés sur le papier dans l’ordre alphabétique et accompagnés de quelques renseignements fonctionnels. C’est aussi beaucoup plus qu’un livre banal, interchangeable avec n’importe quel autre.

2. Le dictionnaire, la geste sociale et l’école

L’identité culturelle est conditionnée, façonnée par la capacité d’adaptation et par la capacité d’expansion ainsi que par des résistances et des mouvements contradictoires devant ce qui risque de la déstructurer, de la déstabiliser, de la démolir ou de l’anéantir. Perçue sous l’angle d’une sémiotique, la culture convoque un système modelant sur lequel se fondent les individus pour définir leur vision du monde et ses divers fragments en vue de se positionner dans un espace, un territoire maîtrisé. Une identité culturelle et nationalitaire se fabrique autour d’une mémoire collective, et le dictionnaire est l’un de ces hauts lieux qui participe de la mémoire d’un peuple, même si c’est à travers la langue qu’elle se bâtit. Mais cette mémoire est aussi ce qu’on en fait.

De là le rôle primordial et la valeur exemplaire de la langue à l’école et dans la société afin de pouvoir la situer dans l’histoire, seul chemin pour meubler la mémoire sociale, qui est elle-même l’un des fondements édificateurs de l’identité d’un peuple. Une société qui masque ou évacue insensiblement l’histoire et son histoire linguistique est une société suicidaire. Une communauté sans mémoire linguistique et sans dictionnaire à tous les échelons de la progression scolaire se pose comme une collectivité sans défense ou un groupe écartelé, comme l’a été le Québec jusqu’à récemment, en raison justement de l’absence d’un ouvrage qui fasse consensus. Pour que la culture d’un peuple s’épanouisse, il faut impérativement qu’elle reste enracinée dans le passé. Il faut qu’elle demeure vivante, originale, et qu’elle se perpétue, c’est-à-dire qu’elle reste fidèle à ses origines et qu’elle soit en état permanent de créativité et d’évolution dans tous les domaines, y compris dans le champ de la langue. Ce qui revient à dire que « pour avoir en face de soi un autre que soi, il faut avoir un soi » (Ricœur 1961, 451). Autrement dit encore, on ne peut concevoir son identité sans envisager en même temps son altérité. Penser un dictionnaire et son contenu, puis le réaliser ne sauraient, bien entendu, se faire hors de l’histoire nationale du public cible.

Les dictionnaires pour les enfants ou les dictionnaires d’apprentissage —sur la distinction entre les deux types de recueils, v. Lehmann 1991, 110-111— font partie de cette geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire et transmettre à travers elle les valeurs communautaires, une conception particulière du monde et un modèle idéologique idoine. Ils portent chacun leur historicité en ce sens que, comme tous les dictionnaires, ils sont traversés par l’Histoire et qu’ils contiennent cette histoire sociale en train de se faire, y compris les nouveaux évènements reliés à la nouvelle morale sociale. Il est donc impératif que le dictionnaire fasse partie de l’équipement de base de l’écolier qui se lance à la conquête de sa langue maternelle.

3. Le dictionnaire et la (néo)bienséance

En ces temps où dominent de nouveaux paradigmes sociaux, les dictionnaires tentent de concilier une multitude d’exigences réparties sur plusieurs niveaux : modernité et histoire, logique variationniste et norme de référence unique —qui mettent à mal la francophonie et le français international—, équité entre les sexes, ouverture sur le monde et empire interne, éradication des inégalités sociales, des stéréotypes sexistes ou ethniques, etc. Aussi, certaines vérités véhiculées par de nouvelles coordonnées sociales instaurées dans certains pays de l’hémisphère nord doivent-elles être maquillées sur le plan lexical et transformées en mots présentant toujours leur plus beau profil. De plus en plus, certaines zones vocabulairiques doivent être passées au crible d’un ensemble de critères de sélection et d’approbation qui reposent sur un ordre moral qui impose sa loi. Sur la base de ces facteurs dans lesquels le bien domine toujours le mal ou le réprouvé, des pans entiers du lexique sont escamotés des dictionnaires pour la jeunesse. Il en va ainsi des lexiques scatologiques, sexuels, offensants (jurons, blasphèmes, sacres...), etc. Ces registres de langue sont donnés comme peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (v. Boulanger 1994, 275). En fait, ce contrôle n’est que la poursuite de manières de faire de la lexicographie d’apprentissage ainsi qu’on le constate depuis une trentaine d’années. Sauf que des interventions externes se produisent de plus en plus souvent afin d’exercer ce contrôle dont les normes ont leur source en dehors du champ de la linguistique.

La barrière morale éditoriale s’interprète également autrement et à la lumière du phénomène foudroyant dénommé le politiquement correct ou la rectitude politique. Cette nouvelle règle de vie sociale a des prolongements immenses dans la langue, et la lexicographie est appelée à y faire face pour tenter de la gouverner. Les protocoles de rédaction des dictionnaires sont soumis à un examen sévère de la part de groupes sociaux érigés en juges qui exigent d’être parties prenantes dans les contenus. De sorte que des informations linguistiques pertinentes risquent de se voir éjectées des colonnes des dictionnaires sous la poussée de pressions externes caractérisant la correction politique. Le dictionnaire devient l’un des lieux obligés du rétablissement d’une caution bienséante et présente certains phénomènes sociaux sous un jour embelli, ou plutôt travesti. Sur la base de critères peu adaptés à l’objet dictionnairique, les lexicographes sont ou seront contraints, d’une part, d’exclure des éléments qui ont leur place dans les articles et, d’autre part, d’inclure des éléments qui ne sont pas normalement requis. C’est ainsi que la théorie et le faire du dictionnaire sont étroitement rattachés à ce que la dynamique de sa propre histoire le contraint d’inclure ou d’exclure (v. Meschonnic 1991, 15).

Mais qu’est-ce donc que la rectitude politique, que pour notre part nous préférons dénommer la néobienséance? Plusieurs voient ce phénomène comme un nouveau péril social qui est relatif aux effets délétères de toutes sortes de revendications et d’exigences liées à l’identité et à la reconnaissance qui mobilisent des microgroupes et dont l’expression la plus visible est celle où la victimisation règne en maîtresse. Les secousses sociales se prolongent naturellement dans le langage et celui-ci prend figure de discours délavés et ravalés par l’intermédiaire de mots qui moralisent et qui veulent ne pas dire (personne différemment douée « débile », personne physiquement défiée « handicapé », personne optiquement contrariée « myope », personne verticalement défavorisée « nain », citoyen socialement sinistré « pauvre »). Ce lexique fondé sur les structures lexicales complexes et sur l’hyperonymisation grandit chaque jour et il prend une place de plus en plus importante dans la communication quotidienne. L’essentiel de la parole néopolie n’est pas d’affirmer ce qui est vrai, mais de rendre vrai ce qui est énoncé. Corollairement, le dictionnaire devient ou deviendra porteur de ces néodiscours (v. Boulanger 1996b et 1997).

L’origine du PC remonte aux mouvements communautaires observés sur les campus américains vers la fin des années 1980. En pays américain, la néobienséance a une histoire déjà fort bien documentée. Sous le couvert linguistique et dictionnairique, elle peut être définie comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer la pensée de toute la collectivité par le biais du langage et, dans son prolongement, du dictionnaire. La néopolitesse puise sa force dans le postulat que l’équité sociale doit s’allier à la règle qui édicté que la fin justifie les moyens. Avec comme conséquence que les principes fondamentaux de la démocratie se voient déshabillés du droit à la libre expression et à la solidarité collective au profit d’un rééquilibrage qui octroie désormais à certaines entités groupales le droit d’être plus égales que d’autres sous prétexte de rétablir des droits brimés ou de donner à ceux qui n’ont pas en puisant sans limites dans la musette de ceux qui se sont composés un capital de vie. La néo-orthodoxie est protéiforme dans ses manifestations, et souvent sournoise, car elle cache des pièges. Fréquemment soumise à l’arbitraire, elle cherche des moyens, qui sont d’ailleurs culpabilisants pour les « inclus », afin d’annihiler les différences, justifiables ou non, pour défendre les moins nantis et pour promouvoir les minorités au détriment des majorités qui, elles, doivent s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coups de discours virulents et de déclarations fracassantes. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov 1995, 96). L’égalité et la justice réclamées en toutes choses signifient dès lors qu’il faut reconnaître ces groupes des points de vue social et officiel, à savoir étatique et institutionnalisé, valoriser leurs souffrances, rétablir des faits en leur dispensant des privilèges et des traitements de faveur compensatoires et rassurants. Ainsi se trouvent identifiés les deux pôles majeurs de la néobienséance : la victimisation et l’individualisme, avec leur corollaire obligé, 1’« héroïsation » des victimes.

Dans la perspective langagière, le nivellement lexical s’impose. Il vise à éliminer les mots qui disent les normes autres et les déviances, les majorités et les minorités, les riches et les pauvres, les munis et les démunis, les inclus et les exclus, de sorte que le visage de la société soit dépeint comme égalitaire, neutre et sans aspérités.

C’est dans cette large perspective d’une nouvelle forme de la restauration lexicale, car il s’agit bien ici de néologie d’ordre défensif, que nous aborderons les dictionnaires scolaires pour enfants. Nous ne nous intéresserons pas vraiment au contenu linguistique qu’ils véhiculent, mais bien plutôt aux messages sociaux subliminaux qu’ils portent inscrits en palimpseste de la microstructure. Ainsi, la plupart des héros de l’univers narratif du Petit Robert des enfants [PRE] (aujourd’hui le Robert des jeunes [RJ]) occupent des fonctions et des emplois à caractère positif dans l’aventure de Motbourg : madame Hespel est ingénieur (ou ingénieure?), Angèle, l’institutrice, répare la voiture, etc. Il faut bien aussi qu’à côté des « bons », il y ait quelques « méchants ». Au Québec, ces personnages sont généralement bien perçus par les enseignants, sauf un, madame Harpie. Dans le lexique commun, le mot harpie signifie « Femme acariâtre, méchante, laide ». D’ailleurs, un seul des quatre dictionnaires pour enfants consultés pour la présente étude consigne le mot harpie dans sa nomenclature. Il s’agit de l’édition canadienne du Larousse maxi débutants 1986 [LMDÉC] qui l’exemplifie puis le définit ainsi : « Cette personne est une harpie, elle est très méchante et coléreuse ». Le personnage du PRE/RJ qui porte ce nom possède de nombreux défauts physiques et autres : madame Harpie est petite et boulotte, elle a des bajoues et une verrue sur le nez; elle ne connaît pas le sourire, elle houspille tout son entourage; elle est commère, soupçonneuse, avare, malhonnête, etc. (v. PRE 1988, 1132 et Lehmann 1991, 128). Sa seule qualité semble être son occupation : elle est en effet marchande de bonbons. Il est fort douteux que ce portrait très négatif d’une femme puisse être accepté dans les écoles du Québec. Son patronyme et la panoplie de ses défauts, qui rassemblent tous les stéréotypes du genre, seraient frappés d’interdit lexicographique au nom de la discrimination sexiste, physique et sociale. Seule son occupation de marchande de bonbons résiste aux foudres de la critique bienséante. Outre ces considérations sur la microstructure, nous sommes également conscient que le contenu de la macrostructure puisse subir les foudres de la censure. Mais pour l’immédiat, le parcours proposé sera essentiellement centré sur l’exemple lexicographique forgé.

4. Les dictionnaires scolaires

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux enfants de 7/8 à 12 ans est fort important. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine » (1991, 19). La plupart des grandes maisons d’édition de dictionnaires offrent une gamme de produits pour les enfants de cette catégorie d’âge (v. Lagane 1990 et Hausmann 1990). Dans le secteur économique, il règne donc en cette matière une très forte concurrence, d’autant que les éditeurs français mettent en circulation des éditions adaptées à différents contextes culturels francophones, notamment les environnements canadien, québécois ou nord-américain, selon l’envergure des visions politico-culturelles ou politico-éditoriales des entreprises (v. Ouimet 1996). C’est ainsi, que chacune à leur manière, les maisons d’édition Larousse, Hachette, Bordas et Robert diffusent leurs « juniors » en Amérique.

Les dictionnaires scolaires ont déjà une histoire. La place prépondérante qu’ils occupent dans le système pédagogique du français langue maternelle remonte à une génération. On peut dater cet envol du début des années 1960 (v. Gross 1989, 174). Mais ce n’est qu’à partir de 1972 que l’État français recommande le maniement du dictionnaire de manière obligatoire à l’école. En 1986, le marché français du dictionnaire pour les enfants (jusqu’à 15 ans) offre un catalogue d’une soixantaine d’ouvrages différents (v. Gross 1989, 174; aussi Corbin 1991, 19-20).

Au milieu des années 1960, Larousse révolutionnait en quelque sorte la lexicographie moderne en proposant un recueil de mots — le Dictionnaire du français contemporain [DFC] (1966) —représentant « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique » (Lagane 1990, 1369). Les auteurs du DFC puisaient abondamment aux sources du distributionnalisme et du structuralisme pour en ordonner les contenus macro- et microstructurels. Parmi les protocoles inédits mis de l’avant, on s’est attaché à étudier la langue de manière scientifique sans parti pris normatif, c’est-à-dire que les auteurs ont privilégié l’observation du code linguistique dont les ondulations variationnistes doivent être considérées comme normales en fonction de la situation de communication. La langue est sociale, donc plurielle et multiforme par nature. Il n’y a alors rien d’étonnant à constater l’existence simultanée dans la langue de phénomènes complémentaires et en apparence contradictoires comme la stabilité et la variation, l’une et l’autre faisant partie de la langue nor-mée. Par ailleurs, le DFC assurait une certaine cohérence au code étant donné que la description était limitée à une synchronie reflétant l’état de langue circonscrivant les usages actualisés à l’époque.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire est bien fixé par rapport à la démarche pour les adultes. L’envergure nomenclaturelle est réduite, le nombre d’entrées se situant dans un créneau de 18 000 à 20 000 unités. Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues. Les citations sont également écartées, sauf dans le PRE/RJ qui offre des extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (v. Lehmann 1993b, 205). L’accent est mis sur la définition et l’exemplification, auxquelles s’ajoute presque toujours l’iconostructure. Le cheminement normal procède donc du mot vers la définition, puis son exemplification, pour déboucher enfin sur l’illustration. Aucun dictionnaire de cette taille n’illustre d’ailleurs tous les mots concrets « illustrables » qu’il capte en son sein. Il n’entre pas dans notre intention de faire le point, ni le partage sur l’ordre de préséance de l’une sur l’autre de ces trois rubriques que sont la définition, l’exemple et l’iconographie (v. Lehmann 1991, 1993a et Rey-Debove 1993).

5. Le dictionnaire dans la classe

Dans le cadre de la classe, le dictionnaire scolaire est source d’activités à caractère linguistique : constat de l’existence du mot —le fameux être ou ne pas être dans de dictionnaire (v. Pecheyran 1991)—, compréhension des mots et de leurs sens et enrichissement du vocabulaire, apprentissage de l’orthographe, maîtrise des règles fondamentales du code écrit par l’entremise de la composition, de la rédaction de textes ou des devoirs, de manière à prendre conscience du système de fonctionnement de la langue. L’apprentissage global du français langue maternelle en est l’objectif ultime.

Au premier chef, ni le programme des dictionnaires pour les jeunes ni leur utilisation didactique ne visent la correction de la langue. Ils se situent tous deux beaucoup plus du bord de la norme objective (l’aspect quantitatif du vocabulaire) que du côté de la standardisation prescriptive (l’aspect qualitatif du lexique). Prioritairement, les ouvrages scolaires sont des dictionnaires de réception, en ce sens que les élèves y ont recours pour décoder la langue, pour interpréter les mots, pour lire et comprendre les textes. Ils ne sont pas des dictionnaires de production servant à l’encodage aux fins de scruter les modes de fonctionnement de la langue et de rendre évidente toute la mécanique de production du système. Christian Buzon critique cette vocation à sens unique des dictionnaires pour la jeunesse (v. 1983, 165-166).

C’est l’incompréhension qui pousse l’enfant à ouvrir un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses pour apprendre, davantage que pour y effectuer une recherche critique sur la langue (v. Pecheyran 1991, 39). D’où la nécessité de dévoiler une langue représentative de la collectivité sociale à laquelle appartient l’élève. Car le dictionnaire est le lieu par excellence où le lexique, les mots se constatent le mieux : ils s’y déposent, s’y organisent, s’y fixent. L’apprentissage des règles fondamentales de la grammaire et de la syntaxe s’effectue dans un laps de temps relativement court. Mais le lexique reste toujours ondoyant, inachevé, car des mots meurent, d’autres s’usent, changent de sens tandis que d’autres encore naissent et se diffusent, prennent de nouveaux chemins. Tout au long de sa vie, l’enfant ne cessera jamais d’acquérir du vocabulaire. La langue ainsi mise en perspective comprendra les éléments qui la caractérisent géopolitiquement, socialement et culturellement, et qui la font distinguer de celle des autres groupes sociaux qui partagent quotidiennement le même idiome, mais qui vivent sur d’autres territoires éloignés et, de ce fait, qui ne parlent pas nécessairement la langue de la même manière, ni avec les mêmes mots, les mêmes sens ou les mêmes prononciations. Les dictionnaires pour les jeunes Français et les dictionnaires pour les jeunes Québécois ne sauraient être une même musique totalement partagée sans que des accords ne soient faussés, d’un côté comme de l’autre (v. Boulanger 1996a). La langue que doit emmagasiner le dictionnaire doit être celle qui se manifeste dans toutes les expériences quotidiennes de l’enfant, à l’école comme à la maison, tout autre statut donné au français dans le dictionnaire s’avérant déstabilisant pour le consulteur (Rey-Debove 1989, 20).

Plus que d’autres sans doute, les dictionnaires d’apprentissage québécois doivent refléter des contenus bien territorialisés, sans perdre de vue toutefois la double perspective dans laquelle s’inscrivent les écoliers, à savoir d’une part, l’importance de s’identifier comme locuteurs nord-américains de la langue française, d’autre part, la nécessité de s’assumer comme locuteurs universels de cette même langue, c’est-à-dire de faire en sorte d’échapper au danger du cloisonnement culturel.

5.1 La lecture de l’univers référentiel

En plus d’avoir une vocation linguistique, le dictionnaire scolaire est aussi un truchement qui mène à la connaissance du monde et de ses traditions. À la fois vérité sur le monde et sur la langue, il favorise l’accroissement du savoir sur les réalités concrètes et abstraites dénotées par les unités lexicales. Par conséquent, les dictionnaires dessinent une vision du fonctionnement de la vie et du monde qui laissera ses empreintes sur la future conception de l’univers que se créera l’enfant. À travers les mots imprimés sur le papier et les images qui les accompagnent, aux yeux de l’enfant, le dictionnaire réalise un grand pan de l’expérience du monde. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire du primaire « doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou coercitive » (Boulanger 1994, 267).

Dans le cheminement lié à la formation scolaire élémentaire, les questions du genre : « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur le fonctionnement du système linguistique et sur les pièges et chausse-trappes de la langue. Au-delà ou en-deçà de leur vocation bien entendu langagière, les dictionnaires pour la jeunesse poursuivent comme objectif primordial de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat puis de mettre l’univers en correspondance avec les mots. On l’a précisé ci-dessus, pour les jeunes élèves, l’apprentissage des données sur la langue est davantage d’ordre quantitatif, l’enrichissement mémoriel du vocabulaire étant liée aux connaissances extralinguistiques cumulées simultanément. Il y a donc un parallélisme entre l’acquisition des mots et la thésaurisation du savoir sur le monde et sur ce qui le compose. Contrairement aux ouvrages pour les adultes, le but premier du dictionnaire scolaire n’est pas de permettre à l’enfant de travailler sur l’organisation des unités lexicales dans le cadre d’une hiérarchisation normative et sociodiscursive, orale et écrite. Car c’est un fait que, dans un dictionnaire général destiné aux adultes, la matière lexicale s’organise tout entière par rapport à une hiérarchie, aussi bien implicite qu’explicite, qui en fait le lieu le plus affirmé du lexique, et que la norme et le bon usage viennent canaliser sous des angles prescriptifs ou objectifs selon les programmes établis. Alors que l’enfant n’a pas encore acquis le réflexe du non-mot —ce qui n’est pas catalogué n’est pas considéré comme un mot— ou de la valeur de l’usage, même s’il peut avoir des soupçons ou une vague idée.

6. L’exemple forgé

L’exemple est l’une des rubriques articulaires qui favorise la perception des conditions d’emploi discursif des entrées. Dans la lecture métalinguistique ordinaire de l’article où il figure, il est une séquence autonyme (v. Rey-Debove 1993, 86). Si la définition généralise en fournissant les caractéristiques prototypiques de l’adresse, l’exemple spécifie, car il morcelle. Pour certains chercheurs, l’exemple forgé possède « n’importe quel contenu, mais de préférence un contenu singulier, plus représentatif de l’énonciation ordinaire qui possède une deixis (ego, hic et nunc) » (Rey-Debove 1993, 86). Généralement, dans la phrase exemple dans laquelle il est convoqué, le mot que l’on souhaite mettre en discours a son emploi usuel, normal, c’est-à-dire référentiel, comme il est souhaitable de le montrer dans le processus pédagogique d’apprentissage du vocabulaire. Mais tout en étant une projection référentielle, l’exemple ne correspond pas à une situation réelle. Il n’apparaît que comme une virtualité. Son statut sémiotique lui permet de simuler un contexte situationnel qui réduit le message aux seuls critères de vérité, conditions qui font que l’énoncé étant libéré de toute incidence contextuelle n’est ni vrai, ni faux (v. Martin 1989, 600). « L’exemple construit, dépouillant l’énoncé de tout renvoi à une situation réelle, conduit à un artefact qui n’est que le lieu du sens » (Martin 1989, 600). Mais parce qu’il est perçu par le destinataire comme un discours sur le monde, spécialement par l’enfant, l’exemple conserve une valeur de vérité qui reste en accord avec les symboliques sémio-culturelles de la société (v. Rey-Debove 1971, 264).

L’exemple particularise, on l’a déjà évoqué. Il détourne du sens. « Aucune phrase-exemple ne permet d’accéder au sens exact d’un mot, seule la définition peut le faire parce qu’elle généralise, alors que l’exemple particularise » (Rey-Debove 1988, IX). Le contenu singulier « ne peut restituer à coup sûr le contenu du mot défini » (Rey-Debove 1971, 300). La singularisation est en fait artificielle dans le dictionnaire, car du point de vue du lexicographe, l’exemple généré conserve toujours un cachet métalinguistique. En outre, même s’il puise dans l’expérience, il n’en demeure pas moins qu’il a été créé artificiellement puisqu’il est le fruit des acquis d’un rédacteur ou de plusieurs pour représenter un discours sur la langue. C’est dire qu’en dépit de son image référentielle et de sa portée singularisante, l’exemple conserve toujours quelque chose de l’abstraction globalisante de la définition (v. Buzon 1983, 163). Ainsi, l’exemple Cet hiver, il a beaucoup neigé, tiré de l’article neiger du Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ], est un pur produit de l’imagination des rédacteurs du dictionnaire. Tandis que la phrase « Cet hiver, il a beaucoup neigé. » rend compte d’un évènement qui s’est réellement produit au Québec au cours de l’hiver 1999. Les phrases exemples que l’on trouve dans la lexicographie enfantine « doivent être le résultat d’une construction, d’un “montage”, au sens où l’on dit que l’on “monte” une expérience » (Gross 1989, 177).

6.1 Les fonctions de l’exemple

Sur le plan linguistique, l’exemple s’inscrit souvent dans une phrase modèle, banale, attendue, conditionnant cependant les collocations, légitimant les associations de mots, les constructions syntaxiques, les cooccurrences, les valeurs phraséologiques, etc., des adresses. Mais surtout, l’exemple sert de double à la définition, quand il n’est pas une définition per se. Son rôle premier est donc d’ordre fonctionnel et sis au niveau du registre linguistique : grammaire, syntaxe et sémantique pour Gaston Gross (1989), syntagmatique, paradigmatique, rhétorique et pragmatique pour Robert Martin (1989). Les fonctions, les rôles et la typologie des exemples ont fait l’objet de plusieurs recherches (v. Martin 1989, Lehmann 1993a et Wooldridge 1995), tandis qu’Alain Rey a récemment retracé l’histoire du mot exemple (v. 1995).

Dans les dictionnaires pour la jeunesse, l’exemple possède aussi une fonction didactique évidente qui établit le pont entre la langue et le monde.

Si on l’approche en effet de manière extralinguistique, l’exemple plonge aussi allègrement dans le tissu social et culturel. Il contextualise des faits socioculturels dominants dans la synchronie que décrit le dictionnaire. Au-delà de son rôle (méta)langagier, l’exemplification pose de redoutables défis parce qu’elle est aussi une projection sur le monde. En tant que procédure d’accès au sens et à l’univers, c’est dans l’exemple que s’affirme le plus ou le mieux l’opposition binaire des mots et des choses. C’est donc par les exemples qu’« un dictionnaire de langue se prolonge tant soit peu en dictionnaire de “choses” » (Imbs 1971, XL) et qu’il rejoint le réel de l’expérience. De ce point de vue, l’exemple est irremplaçable dans un dictionnaire des jeunes. Il dispute souvent la première place à la définition afin de savoir quelle rubrique prédomine sur l’autre dans l’ordre de préséance des énoncés (v. Lehmann 1991, 114-116, 1993a et Rey-Debove 1993). Il a certes un poids déterminant dans le dispositif d’explication du monde. « Ses fonctions excèdent les fonctions habituellement dévolues à l’exemple du dictionnaire, puisqu’il prend en charge, de manière plus ou moins prononcée et de façon plus ou moins explicite, des informations sur le contenu du signe » (Lehmann 1993a, 67). Ce constat rejoint ce que Robert Martin (1989) range dans la catégorie des fonctions idéologiques de l’exemple, mais qu’il vaudrait mieux associer aux fonctions proprement référentielles, une fonction idéologique pouvant être aussi d’ordre linguistique, la norme par exemple. Sur un autre plan, lorsqu’il prend figure de texte narratif, comme dans le PRE/RJ, l’exemple acquiert une valeur pédagogique, psychologique et ludique indéniable (v. Lehmann 1993b, 204). À lui seul, l’intérêt psychologique et cognitif reconstruit les rapports entre les mots et l’environnement réel. « Le mot a donc un contexte qui est l’exemple, et l’exemple a un contexte qui est l’histoire recontée au fil des mots » (Rey-Debove 1991, 156).

Enfin, l’exemple possède à l’occasion une valeur strictement encyclopédique (v. Martin 1989, 604-605).

6.2 La formule exemplaire de l’exemple

Dans les dictionnaires destinés à des enfants, l’exemple doit être de préférence une phrase simple, mais complète. Le qualificatif simple ne signifie pas dépouillé de contenu ou simpliste, mais informatif et sans détour propre à masquer le message. Des exemples comme Jacques louche, cité dans le tableau 3 (v. plus loin), ou L’italien est la langue des Italiens (sous langue dans le DCECJ) sont à éviter (v. d’autres exemples vides dans Buzon 1983, 163). De fait, seule la phrase « est apte, en tant qu’exemple forgé, à simuler ce qui se dirait dans une situation réelle donnée » (Rey-Debove 1989, 21). Le discours non syncopé paraît plus naturel et, par-delà les assertions métalinguistiques qui y sont enchâssées, il parle aussi du monde et il le fait mieux que les fragments syntagmatiques isolés ne sauraient le faire, car les constructions syntaxiques sont réduites à leur stricte fonctionnalité sur le plan linguistique. L’exemple informe donc simultanément sur l’univers référentiel et sur le signe. L’énoncé qu’est l’exemple peut être dit duel. Il s’inscrit d’abord dans une lecture de premier niveau, qui est la référence au contenu; ensuite, sa lecture peut être seconde, à savoir d’ordre métalinguistique, car le signifiant (l’entrée) supporte un certain nombre de faits de langue. On retrouve ici ce que Josette Rey-Debove appelle la double lecture (v. 1971, 263). D’un côté, l’exemple est autonyme puisqu’il signifie ou connote son propre contenu linguistique et une ou des caractéristiques du discours qu’il module; de l’autre, les composantes qui le modèlent étant elles-mêmes en usage, elles ne sauraient être autonymes (v. Rey 1995, 103). Le lexicographe robertien voit dans l’exemple un double sémantisme, « l’un indirect, renvoyant à un signe du langage, l’autre direct, renvoyant à un contenu conceptuel ou à un référent » (Rey 1995, 103). Ce phénomène du dédoublement de la lecture est clairement attesté par la mise en évidence du mot d’entrée dans des exemples de certains dictionnaires scolaires. Deux des quatre dictionnaires utilisés pour cette recherche utilisent le principe méthodologique de la mise en relief. Il s’agit du DCECJ et du LMDÉC; les deux ouvrages du Robert, le Robert junior illustré [RJI] et son édition nord-américaine, le RJINA ne distinguent pas l’entrée dans l’exemple. Voici des exemples du mot musicien qui figurent dans ces quatre recueils.

6.3 Le passage de l’immanence langagière au monde

Le montage dont Gaston Gross parlait ci-dessus implique aussi que l’exemple est un « montrage » ou, dans une terminologie plus officielle, une monstration. Celle-ci se situe généralement hors du langage; elle est en prise directe sur le monde. En cela, elle s’oppose à la définition lexicographique (v. Martin 1989, 602). Ce qui différencie la définition de l’exemple, c’est en somme que l’établissement du sens est une démonstration logique, mais qui reste fondée sur la virtualité —la classe de référents—, tandis que l’exemplification est une monstration par laquelle un objet virtuel est concrétisé —l’un des objets du monde qui correspondent au prototype est extrait du lot. « La monstration du référent est en principe limitée à un objet singulier, notamment désigné par un nom propre; si elle vise une classe, la chose montrée n’en est plus qu’un exemple » (Rey-Debove 1993, 85). L’exemple s’oppose également à la définition en ce qu’il doit nécessairement inclure le défini tandis que la définition doit convenir au défini, à tout le défini et à lui seul, mais sans l’inclure. Nous ne traiterons pas ici du cas de la définition-phrase qui incorpore le signe, formule qui a effectué une percée remarquée dans le RJ (v. Lehmann 1991, 116-118).

Josette Rey-Debove (1993, 85) distingue trois types de monstration que nous ne faisons que signaler sans insister sur les détails :

  1. La monstration gestuelle qui suppose que le sujet indique quelque chose ou quelqu’un du doigt.
  2. La monstration imagière ou iconique que l’on trouve prioritairement dans les légendes des dictionnaires et des encyclopédies.
  3. La monstration sonore qui implique les onomatopées renvoyant au référent qui est un bruit.

6.4 La construction du monde et l’exemple

L’idéologie est une suite d’arguments dont on use pour convaincre les autres d’un point de vue sur quelque chose et pour justifier son identité, les particularités que l’on privilégie et la nécessité des objectifs que l’on propose, poursuit et défend. Le système idéologique dont le dictionnaire est empreint, car il en existe toujours un, déborde le cadre de l’article lui-même. Il peut se retrouver dans « tous les lieux de la description lexicographique et se couler dans certaines procédures du dictionnaire » (Lehmann 1989, 107). Les textes prédictionnairiques (préface, présentation, introduction...) sont les lieux les plus favorables à l’énonciation des prises de position sur la philosophie soutenue dans l’ouvrage. L’idéologie systémique contenue dans les articles est évidemment programmatique et nul dictionnaire un tant soit peu sérieux et scientifique n’en est exempt. La nature sémiotique et symbolique du texte dictionnairique recèle déjà en filigrane tous les traits pertinents de l’idéologie que les rédacteurs ou les éditeurs souhaitent faire passer (v. Rey 1995, 113).

Mieux que la plupart des autres énoncés articulaires, les exemples transportent la charge idéologique de la société et du groupe ciblés par le programme rédactionnel du dictionnaire. Pour certains, ils sont même la principale tête de pont lexicographique des idéologies et des jugements de valeurs (v. Rey 1995, 113). « C’est ainsi que l’appareil d’exemples d’un dictionnaire manifeste ou trahit des positions pédagogiques, éditoriales —voire commerciales— et en général idéologiques, autant et parfois plus que l’analyse des sens, les choix de nomenclatures, la politique définitionnelle » (Rey 1995, 104). Les choix qu’opère le lexicographe présentent en effet une image complète et souvent complexe des conceptions, des expériences et des croyances des individus qui forment la société. « De façon plus générale, on ne conçoit pas que les exemples, du moins par les présuppositions qu’ils véhiculent, soient en constante contradiction avec la vision du monde que le lexicographe peut supposer chez son public » (Martin 1989, 605). Au pays de la « dictionnairie », l’exemplification n’est jamais innocente. Pris globalement, les exemples trahissent les courants idéologiques privilégiés par les lexicographes (v. Wooldridge 1995, 16). D’ailleurs, ce phénomène n’est pas récent, tant s’en faut. La formule phrastique forgée et sciemment idéologique figure déjà dans la lexicographie du XVIIe siècle, César Pierre Richelet, Antoine Furetière et d’autres en ayant abondamment usé (v. Quemada 1967, 524-534).

7. Le registre civil de l’exemple dans les dictionnaires pour enfants

Bien qu’il y ait des rubriques plus propices que d’autres pour soutenir les représentations idéologiques, c’est celle de l’exemple qui servira ci-après de tertium comparationis pour scruter quelques aspects néobienséants dans le dictionnaire scolaire. La raison en est qu’en tant que discours sécrétant des informations sur le monde, l’exemple devient nettement probatoire « d’un fonctionnement gouverné par des règles sociales, jugé conforme à une sélection d’usages parmi d’autres qui sont, par le fait même, écartés : soit niés, éliminés, soit “marqués” » (Rey 1995, 110). Le discours social peut aussi évoluer, de nouveaux stéréotypes étant créés pour en éradiquer d’autres; la limite de tolérance peut aussi varier en fonction des territoires géographiques, ce qui est acceptable à Paris peut ne pas l’être au Québec, et vice-versa. Le rappel du caractère de madame Harpie, son occupation et son nom même dans le PRE/RJ sont des indices éloquents à cet effet.

Lorsqu’il comporte un ou des acteurs humains, l’exemple du dictionnaire pour les élèves est souvent structuré en deux parties : un protagoniste, sujet de la phrase, plus rarement l’objet (complément), et le message. L’exemple forme ainsi une sorte d’équation bipolaire reconnue comme telle et qui forge l’un des éléments du code métalangagier de la microstructure. Le premier pôle sera identifié comme étant l’envoi, le second comme étant le prédicat. Cette dernière portion du schéma binaire reprend le mot témoin, comme l’illustre la série d’exemples tirés de la lettre L du DCECJ (v. le tableau 1; c’est nous qui soulignons).

Tableau 1 : Modèles d’exemples à schéma binaire du DCECJ
Entrées Exemples
las Maxime a mal dormi, il se sent las.
lavabo Sophie se brosse les dents au-dessus du lavabo.
lit Denis et Bruno couchent dans des lits superposés.
ligne Le pêcheur attache sa ligne au bout d’une canne à pêche.
1. lire La pianiste lit les notes de la partition.
laboratoire Ce médecin et cette chimiste font des recherches dans un laboratoire.
lisière J’ai cueilli ces champignons à la lisière du bois.
se limiter Tu as trop de projets, il faut savoir se limiter.
lourdeur Il a trop mangé, il a des lourdeurs d’estomac.
livraison Elle attend avec impatience la livraison de son piano.
lier On lui a lié les mains avec une corde.
lilas Nous avons cueilli des branches de lilas.
layette Si vous voulez acheter des bavoirs, il faut aller au rayon de la layette.
lune Ils ont passé leur lune de miel à Venise.

Le tableau montre trois sous-catégories de ce type d’exemples lorsqu’il y a un protagoniste :

  1. Le sujet est nommé par son prénom → l’envoi a une propriété proprionymique.
  2. Le sujet est une dénomination générale → l’envoi a une propriété « communisante ».
  3. Le sujet est un pronom → l’envoi a une propriété anaphorique de substitution.

Le recours aux prénoms fait partie des protocoles didactiques des dictionnaires pour enfants lorsqu’il s’agit de contextualiser socialement les exemples et de faciliter l’apprentissage de la langue. En intervenant dans la phrase, les prénoms, et accessoirement les patronymes, permettent d’exposer toutes les potentialités référentielles, dépassant alors les modalités de fonctionnement linguistique. L’exemple construit sur la base d’un prénom est personnalisé de sorte que l’enfant y reconnaît un proche (camarade, ami, frère, sœur, cousin, cousine, père, mère, etc.), un membre de sa communauté, le tissu social multiethnique de son milieu de vie, son environnement scolaire, ainsi de suite. Par-dessus tout, il se reconnaît lui-même et il s’identifie au message quand c’est son propre prénom qui est utilisé. De là l’utilité de la palette très colorée des prénoms dans certains dictionnaires. Le prénom prend valeur d’autorité, de caution morale, de référence sécurisante en fonction du temps et de l’espace. Dans le PRE/RJ, chaque prénom, chaque nom jouent un rôle déterminé dans l’histoire qui est racontée en filigrane des mots. Cet ancrage énonciatif rend ainsi possible l’interprétation singulière de l’exemple et des proprionymes qui s’y incrustent (v. Lehmann 1991, 126). Dans les autres dictionnaires pour enfants, les prénoms et les noms servent à animer fictivement les phrases-exemples, mais ils ne sont pas de la fiction narrative comme dans le PRE/RJ. Dans les dictionnaires qui empruntent cette voie ou l’emprunteront, l’objectif ultime doit être de ne pas laisser le caractère narratif prendre le pas sur les besoins de la description de la langue, danger écarté des autres dictionnaires, puisqu’ils n’ont pas de contexte fictionnel avoué (v. cependant, le DCECJ dans lequel quelques prénoms sont toujours employés dans le même environnement réellement personnalisant).

7.1 L’écho des prénoms dans les exemples

L’étude des prénoms dans les exemples sera effectuée à partir de quatre dictionnaires pour enfants comparables et destinés à des écoliers du même niveau scolaire. Un est gallofrançais et trois sont adaptés au contexte nord-américain et largement diffusés au Québec.

7.1.1 Le Dictionnaire CEC jeunesse

Dans un dictionnaire comme le DCECJ, la palette des prénoms est très étendue afin de mieux personnaliser les messages portés par les énoncés exemples (v. le tableau 2 et l’annexe 1).

Tableau 2 : Prénoms dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Féminins
Alain Jacques Agathe Isabelle
Arnaud Laurent Agnès Judith
Bernard Luc Alice Julie
Bruno Marc Anne Juliette
Cyril Mathieu Aude Laure
Daniel Maxime Axelle Linda
Denis Michel Barbara Lise
Éric Paul Béatrice Marianne
François Philippe Brigitte Marion
Frédéric Rémi Caroline Martine
Guillaume Stéphane Catherine Myriam
Hugues Thierry Céline Sabine
Christine Sandrine
Corinne Sophie
Dorothée Sylvie
Fanny Valérie
Hélène Virginie
Total : 24 Total : 34

Au total, il y a 60 prénoms cités dans la séquence L. Deux ne figurent pas dans le tableau, car ils peuvent être attribués aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ livrer, loyer] et Claude [→ lourdeur]. Ces prénoms ambigus ou « hermaphrodites » peuvent par ailleurs être très utiles au lexicographe qui peut en user dans une phrase en quelque sorte neutralisée du point du vue du décompte des noms féminins et des noms masculins (v. le DCECJ : Tous les mois, Dominique paie le loyer de son appartement). L’utilité est d’autant plus manifeste que le sens exprimé pourrait paraître discriminant ou constituer un stéréotype sexiste (v. le DCECJ : Claude ne comprend pas vite, quelle lourdeur d’esprit!).

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages de contes (la fée Carabosse [→ légendaire], le petit Poucet [→ lieue]), un autre renvoie à un nom de famille (Gagné [→ lier]), un autre à un personnage historique (Jules César [→ légion]) et un dernier renvoie à un personnage littéraire (Tarzan [→ liane]).

7.1.2 Le Larousse maxi débutants, édition canadienne

Les prénoms permettent de mettre plus de vie et de couleur locale, la diversité délaissant la récurrence neutralisante des pronoms ou des substituts propriels répétitifs du genre Pierre, Jean, Jacques, Paul ou Marie, que l’on trouve en abondance, entre autres, dans le LMDÉC (v. le tableau 3).

Tableau 3 : Exemples comportant des prénoms archétypaux dans le LMDÉC (lettre L)
Entrées Exemples
laisser Depuis sa maladie, Pierre s’est laissé aller.
lassant Pierre raconte toujours les mêmes histoires, c’est lassant à la fin!
luné Jean est bien (mal) luné aujourd’hui.
lyrisme Jean m’a décrit son voyage avec lyrisme.
latin Jacques apprend le latin.
loucher Jacques louche.
lanceur Paul est lanceur de javelot.
léser Paul n’a pas eu la même part d’héritage que les autres : il a été lésé.
se lamenter Marie se lamente sur son sort à longueur de journée.
laquer Marie se laque les cheveux.
larme En nous quittant, Marie avait les larmes aux yeux.
lentement Marie mange lentement.
lucidité Marie a toute sa lucidité.

Mais il reste que même si le lexicographe recourt à des noms propres, ceux-ci acquièrent une valeur métalinguistique : ils renvoient anonymement à n’importe quelle personne vivant en n’importe quel lieu, à n’importe quelle époque. À la limite, il n’y a pas de différence fonctionnelle entre le prénom et le pronom (il/elle). Et un prénom vaut parfois l’autre comme l’illustrent les exemples suivants tirés de l’article lacer.

On peut sans conteste rapprocher le procédé de la proforme des définitions relationnelles (v. Dubois et Dubois 1971, 42-43).

Manifestement, ces prénoms sont des stéréotypes de la métalangue articulaire. On pourrait sans doute en dire autant des patronymes français comme Dupont, Durand et Martin ou des patronymes québécois comme Côté, Gagnon et Tremblay. Quoique étant de nature proprionymique, c’est-à-dire personnalisant, les prénoms et les noms possèdent néanmoins un caractère généralisant et archétypal. Ils servent de passe-partout. La lettre L du LMDÉC cumule 3 occurrences de Pierre, 4 de Jean, 2 de Jacques, 4 de Paul et 7 de Marie (v. l’échantillon du tableau 3). Mais aux yeux des jeunes élèves consultés pour savoir ce qu’ils pensaient de ces choix, ils répondent que ces prénoms sont associés à des « vieux » —père, mère, oncle, tante, amis des parents, quand ce n’est pas la génération des grands-parents qui leur vient en mémoire—, que ce n’est pas comme cela que s’appellent leurs amis ou leurs copains de classe. Le tableau 4 fournit le catalogue de tous les prénoms recensés pour la lettre L de ce dictionnaire (v. aussi l’annexe 2).

Tableau 4 : Prénoms dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Féminins
Jacques Patrick Aïcha Lori
Jean Paul Anne Lysa
Marc Pierre Brenda Maïté
Mehdi Sékou Chantal Maria
Pascal Yves Jeanne Marie
Judy Sandra
Line Sarah
Lise Sylvie
Total : 10 Total : 16

Au total, il y a 27 prénoms cités dans la séquence L du LMDÉC. Un ne figure pas dans le tableau, car il peut être attribué aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ se leurrer] (v. le commentaire du tableau 3).

Il faut remarquer que dans cette séquence, quelques prénoms sont à saveur exotique, question de se conformer aux exigences néobienséantes. Deux prénoms de garçons (Mehdi et Sékou) et deux prénoms de fille (Aïcha et Maïté) font référence à différentes communautés culturelles d’origine maghrébine, africaine, etc.

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : quatre renvoient à un nom de famille (Da Silva [→ laveur, lier], Dubois [→ légion], Dupont [→ liste], Durand [→ lopin]), un autre à une lignée familiale française (Bourbons [→ ligne]), deux autres à des personnages littéraires (Tarzan [→ liane], Ulysse [→ légendaire]).

Quelques entrées de l’annexe 2 semblent s’écarter de la lettre L, mais cela est dû au regroupement morphologique du LMDÉC qui tient compte des mots préfixés.

7.1.3 Le Robert junior illustré, édition française et édition nord-américaine

La distribution des prénoms dans la version française [RJI] et dans la version nord-américaine [RJINA] du Robert junior illustré est nettement contrastée par rapport aux deux témoins précédents.

Tableau 5 : Prénoms dans le RJI (lettre L)
Masculins Féminins
Alex Anne
Luc Flora
Yves Julie
Total : 3 Total : 3

Dans le RJI, il y a au total 6 prénoms cités dans la séquence L (v. aussi l’annexe 3). Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), cinq renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi] et Albert Schweitzer [→ lépreux]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

Tableau 6 : Prénoms dans le RJINA (lettre L)
Masculins Féminins
Alex Anne
Luc Eve
Yves Sarah
Total : 3 Total : 3

Dans le RJINA, il y a au total 6 prénoms cités dans la séquence L (v. aussi l’annexe 4). Par ailleurs, d’autres noms apparaissent, deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), six renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi], le cardinal Léger [→ lépreux] et Vierge [→ lampion]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

On remarquera qu’en passant de la France au Québec, Flora et Julie ont changé de prénoms pour devenir respectivement Eve et Sarah : la substitution s’est réalisée dans les mêmes articles (v. les annexes 3 et 4).

7.2 Là où les prénoms se métamorphosent en statistiques

Dans le DCECJ, sur 58 prénoms différents, 24 (41,38 %) sont masculins et 34 (58,62 %) sont féminins. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 26 prénoms, 10 (38,46 %) sont masculins et 16 (61,54 %) sont féminins. Dans les deux RJI, la distribution montre un équilibre parfait : sur 6 prénoms dans chaque dictionnaire, 3 (50 %) sont masculins et 3 (50 %) sont féminins.

On retiendra de ce portrait statistique (v. le tableau 7) que les deux premiers dictionnaires privilégient une multiplication des prénoms et que les deux Robert préfèrent limiter la sélection. On peut aussi déduire que le DCECJ est plus ouvert sur les exemples personnalisants que sur les exemples anaphorisants ou com-munisants. Par ailleurs, les chiffres du DCECJ et du LMDÉC se ressemblent, les garçons occupant (environ) 40 % de la place et les filles (environ) 60 %, ce qui dépasse même les attentes du ministère de l’Éducation du Québec quant aux critères d’agrément des manuels scolaires. Le ministère souhaite en effet que la représentation féminine et masculine soit équilibrée (v. plus loin d’autres constats statistiques).

Tableau 7 : Distribution des prénoms : base individuelle (lettre L)
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 58 24 41,38 % 34 58,62 %
LMDEC 26 10 38,46 % 16 61,54%
RJI 6 3 50,00 % 3 50,00 %
RJINA 6 3 50,00 % 3 50,00 %
Total 96 40 41,67 % 56 58,33 %

Si l’on pousse les comparaisons statistiques du côté des attestations articulaires (v. le tableau 8), les résultats paraissent encore plus éloquents. En effet, certains prénoms sont employés plus d’une fois dans la séquence témoin d’un même dictionnaire. La palme revient à Anne qui atteint 23 occurrences dans le RJINA. Pour un prénom de garçon, le total d’occurrences le plus élevé est de 11 apparitions. Le phénomène se produit deux fois pour Yves dans les deux RJI. Fait à signaler, parmi les 11 attestations, 10 sont relatives aux mêmes entrées (v. les annexes 3 et 4).

Dans le DCECJ, sur 77 citations de prénoms, 29 (37,66 %) sont réservées aux garçons tandis que 48 (62,34 %) identifient des filles. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 45 attestations de prénoms, 20 (44,44 %) sont masculines et 25 (55,56 %) sont féminines. Dans le RJI, la distribution donne les résultats suivants : 72 occurrences de prénoms, dont 23 (31,94 %) sont masculines et 49 (68,06 %) sont féminines. Pour 73 citations, les chiffres du RJINA donnent respectivement : 25 (34,25 %) pour la gent masculine et 48 (65,75 %) pour la gent féminine.

Tableau 8 : Distribution des prénoms : base articulaire (lettre L)
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 77 29 37,66 % 48 62,34 %
LMDEC 45 20 44,44 % 25 55,56 %
RJI 72 23 31,94% 49 68,06 %
RJINA 73 25 34,25 % 48 65,75 %
Total 267 97 36,33 % 170 63,67 %

Le rapprochement et la comparaison des tableaux 7 et 8 font ressortir la nette prédominance des prénoms féminins sur leurs homologues masculins et des statistiques comparables d’un ouvrage à l’autre. Dans le tableau 7, le constat n’est pas probant pour les dictionnaires Robert qui se livrent un match nul sur tous les plans. Il est plus évident pour les deux autres dictionnaires. Dans le tableau 8, les écarts sont immédiatement sensibles, les formes féminines prévalant dans une proportion d’approximativement 2 sur 3 dans trois dictionnaires sur quatre, le LMDÉC faisant exception. Dans ce recueil, les garçons gagnent plus de 5 points d’un tableau à l’autre grâce à Jacques, Jean, Paul et Pierre qui raflent 13 des 20 attestations dans les exemples (v. l’annexe 2). Dans les deux RJ, les auteurs ont clairement privilégié la multiplication des occurrences des mêmes prénoms plutôt que leur diversité. On constatera en outre que le DCECJ n’est plus le seul à favoriser l’exemple avec un envoi-prénom, le LMDÉC a lui aussi augmenté ses proportions par rapport au tableau 7. Quant aux deux RJI, ils se comparent avantageusement au DCECJ.

Sur la base de la lettre L et en s’appuyant sur le tableau 8, il est manifeste que dans ces quatre dictionnaires pour enfants, ce sont les prénoms de filles qui l’emportent haut la main sur leurs vis-à-vis masculins. Ces statistiques offrent ainsi le portrait le plus bienséant lorsqu’elles sont étudiées à la lumière des exigences ministérielles québécoises à l’égard de la représentativité féminine dans les dictionnaires. Dans la perspective gallofrançaise, le RJI présente les mêmes caractéristiques, ce dictionnaire obtenant même le score le plus élevé du corpus en ce qui regarde le visage féminin dans les exemples. Peut-être ces résultats doivent-ils quelque chose aux équipes de rédaction et de correction composées exclusivement de femmes, soit dix au total?

Une mise en commun des données compilées pour les quatre dictionnaires montre un total de 96 prénoms cités (v. le tableau 7). De ce lot, 40 sont affectés aux garçons et 56 aux filles, ce qui donne des pourcentages respectifs de 41,67 % et de 58,33 %. Une fois les prénoms tamisés, c’est-à-dire ramenés aux seuls noms de baptême différents, il reste 81 appellations : 32 (39,51 %) sont masculines et 49 (60,49 %) sont féminines. Pour ce qui est des occurrences articulaires (v. le tableau 8), les résultats globaux totalisent 267 apparitions : 97 (36,33 %) exemples avec un sujet masculin et 170 (63,67 %) avec un sujet féminin. Dans l’ensemble du quatuor de dictionnaires pour enfants, et sur la vase de l’étude de la lettre L, on peut conclure à une nette emprise des procédés identificatoires qui recourent aux formes féminines plutôt qu’aux masculines, aussi bien en ce qui a trait au nombre des prénoms qu’à leur fréquence de réemploi dans les exemples. La bienséance est bien respectée sous le chapitre des prénoms, les filles sont plus présentes que les garçons. Ces résultats demanderaient cependant à être corroborés par une étude des anaphores et des noms communs d’animés (v. les tableaux 11 et 12).

Sur les 32 prénoms masculins, seulement 6 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; aucun ne figure dans tous les ouvrages.

Tableau 9 : Répartition des prénoms masculins communs
Prénoms DCECJ LMDEC RJI RJINA
Alex - - + +
Jacques + + - -
Luc + - + +
Marc + + - -
Paul + + - -
Yves - + + +

Sur les 49 prénoms féminins, seulement 5 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; un seul figure dans tous les ouvrages.

Tableau 10 : Répartition des prénoms féminins communs
Prénoms DCECJ LMDEC RJI RJINA
Anne + + + +
Julie + - + -
Lise + + - -
Sarah - + - +
Sylvie + + - -

Chez les lexicographes, Anne s’avère le prénom féminin le plus populaire : il revient dans les quatre dictionnaires; tandis que chez les garçons, Luc et Yves se partagent l’honneur d’avoir été sélectionnés par trois équipes de rédacteurs. Le couple le plus célèbre est celui formé d’Anne et d’Yves avec 42 et 23 occurrences respectivement pour l’ensemble du corpus, ce qui témoigne encore davantage de la claire domination des filles : Anne obtient d’ailleurs presque deux fois plus de visibilité qu’Yves.

L’apparente prédominance de la présence féminine dans les exemples est cependant modulée par une répartition différente des pronoms singuliers il et elle. Un balayage comparatif dans le corpus fournit les résultats suivants, toujours pour la séquence L.

Tableau 11 : Répartition des pronoms il et elle dans les quatre dictionnaires
Dictionnaires Nombre il elle
DCECJ 103 56 54,37 % 47 45,63 %
LMDEC 34 21 61,76 % 13 38,24 %
RJI 174 109 62,64 % 65 37,36 %
RJINA 162 87 53,7 % 75 46,3 %
Total 473 273 57,72 % 200 42,28 %

Lorsque l’on calcule la distribution sur la base des pronoms, les il l’emporte assez nettement sur les elle. Si on regarde l’ensemble des occurrences articulaires, le recours au pronom masculin survient dans presque 3 cas sur 5. Dictionnaire par dictionnaire, le DCECJ et le RJINA ont des statistiques comparables, l’équilibre en pourcentage étant à peu près atteint; tandis que le LMDÉC et le RJI ont des résultats qui se rapprochent, mais ils donnent un avantage certain au pronom masculin.

Si la comparaison met en correspondance les tableaux 8 et 11, le contraste est évident : les sujets féminins dominent dans le tableau 8, alors que dans le tableau 11, ce sont les sujets masculins qui l’emportent.

Si l’on fusionne maintenant les chiffres des tableaux 8 et 11, on obtient les résultats suivants (v. le tableau 12).

Tableau 12 : Répartition des prénoms et des pronoms il et elle dans les quatre dictionnaires
Dictionnaires Nombre Garçons [prénoms + pronoms] Filles [prénoms + pronoms]
DCECJ 180 85 47,22 % 95 52,78 %
LMDEC 79 41 51,9% 38 48,1 %
RJI 246 132 53,66 % 114 46,34 %
RJINA 235 112 47,66 % 123 52,34 %
Total 740 370 50,00 % 370 50,00 %

Les résultats fusionnés montrent un écart maximum de 7,32 % en faveur des garçons dans le RJI tandis que le LMDÉC possède l’écart le plus réduit, soit 3,8 %, toujours en faveur des garçons. Dans le DCECJ et le RJINA, les écarts respectifs sont de 5,56 % et de 4,68 %, mais cette fois c’est en faveur des filles. D’ailleurs, à peine 0,5 % sépare les deux dictionnaires pour chacune des catégories (garçons : 47,22 %/47,66 %; filles : 52,78 %/52,43 %).

Enfin, tous territoires, toutes maisons d’édition, tous prénoms et tous pronoms confondus, et sur la base de l’échantillon de la lettre L, la place articulaire occupée par les garçons et les filles est partagée équitablement. On ne pouvait espérer mieux dans les dictionnaires à vocation scolaire.

8. Conclusion : le dictionnaire, une mosaïque lexico-sociale

Le dictionnaire et la grammaire ne sont pas des livres ordinaires. On ne saurait les confondre aisément avec d’autres. La grammaire est en amont de la langue, le dictionnaire en aval. Par ailleurs, le dictionnaire, petit ou grand, est d’une nature moins spéculative que la grammaire. Il est moins architecturé et complexe qu’elle ne l’est. Même si le texte grammatical est segmenté, il forme un chaîne continue dont chaque composante est dépendante des autres, comme les pièces d’une charpente. Quant à lui, le dictionnaire a une forme, une structure, un texte, un code grammatical et une métalangue qui lui appartiennent en propre et qui en font un genre littéraire de plus en plus remarqué. Son texte est morcelé, fragmenté, mais il se présente comme un tout dont la cohérence est assurée par un programme dont l’un des pôles est la récursivité. Ce caractère macro- et microstructurel rend chaque paragraphe indépendant d’un autre; une trame sert cependant de navette rhétorique. Ce qui fait qu’en dépit de l’autonomie articulaire, chaque parcelle ou tesselle est solidaire des autres. Cet aspect discontinu malgré l’ordre alphabétique —qui est en fait un désordre linguistique—, son centrement sur le lexique et son visage référentiel le rendent plus ouvert sur le monde et à l’écoute de son évolution. C’est plus encore le fait des dictionnaires pour enfants dont la vocation ne peut être détachée de l’apprentissage des mots et des choses. Il y a en effet, entre le mot, objet du discours, et la chose, objet du monde, une relation dialectique qui construit la relation référentielle (v. Buzon 1983, 159).

Sur le plan du langage, le discours lexicographique dessine une image de certains usages de la langue qu’il choisit de décrire. Il lui est impossible de circonscrire le portrait intégral des usages, ni même de fournir une image partielle ou gauchie de la langue. Il ne saurait que proposer un extrait des usages, pour lesquels il se veut cependant le plus exhaustif possible, compte tenu des publics ciblés et des programmes élaborés (v. Rey 1995, 95).

Sur le plan social, les répertoires de mots conservent les traces linguistiques de l’arborescence des faits relatifs à une époque et à un espace bien singularisés. Ils sont donc loin d’être de simples instruments pédagogiques neutres que les enseignants utilisent à toutes sortes de fins didactiques non programmées, et souvent sans posséder eux-mêmes la préparation minimale nécessaire pour bien maîtriser le dictionnaire et en enseigner correctement le maniement. La valeur spéculaire des recueils de mots et leur symbolique sociale les distinguent de nombre d’autres écrits sur la langue, les grammaires notamment. Les références culturelles qu’ils recensent prennent aussi valeur de modèles et elles donnent une coloration idéologique à chaque dictionnaire qui reflète à sa manière l’univers qui entoure les êtres humains. Les quelques facettes de la néobienséance arrimées aux proprionymes et scrutées succinctement dans cette contribution n’en sont qu’une suite de manifestations parmi d’autres.

Ces images d’Épinal glanées au fil des pages des dictionnaires dans la sphère des exemples construits manifestent très clairement que la (néo)bienséance est l’un des éléments extralinguistiques majeurs qui domine les programmes établis par les lexicographes. Elle régit largement l’univers dictionnairique dans lequel baignent les enfants en phase de scolarisation. Tout est pensé et réalisé pour qu’ils adhèrent à une vision idéalisée du monde. Et c’est bien ainsi, car les enfants auront suffisamment le temps d’observer les heurs et les malheurs du monde, et de s’en étonner.

9. Bibliographie

9.1 Linguistique

9.2 Dictionnaires

Annexes

Annexe 1 : Prénoms suivis des entrées dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alain loin Agathe lisière
Arnaud lentille Agnès loyal
Bernard loyer Alice 1. loup
Bruno lit Anne légèrement; long
Cyril lapsus Aude 1. livre
Daniel lettre; livrer Axelle 3. loup
Denis lit Barbara lier
Éric lance-pierres; ligne Béatrice lassitude
François se lever; loger Brigitte lent
Frédéric linteau Caroline larme; lobe
Guillaume lymphatique Catherine 2. lot
Hugues loterie Céline lâcher; léger
Jacques lancinant Christine laisse
Laurent louveteau Corinne laisser; leçon
Luc lui Dorothée liste
Marc levée; lutte Fanny lorgnette
Mathieu langue Hélène laideur; 2. lire
Maxime las Isabelle livrer
Michel lagon; lumière Judith louange
Paul longueur Julie librairie; lunette
Philippe loin Juliette lucide
Rémi lancer Laure léger
Stéphane luthier Linda limonade
Thierry 1. lire Lise loisir
Marianne 1.louer
Marion lèvre
Martine luge
Myriam léger
Sabine lécher
Sandrine lacer; littérature
Sophie lavabo; lion; longtemps; lui
Sylvie langueur; lecteur; longueur
Valérie long; lucidité; lurette
Virginie leçon
Total : 24 Total : 29 Total : 34 Total : 48
Annexe 2 : Prénoms suivis des entrées dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Jacques latin; loucher Aïcha lauréat
Jean s’aliter; reluire; luné; lyrisme Anne lunette
Marc lucide Brenda lubie
Mehdi leçon Chantal 2. lire; longtemps
Pascal las; lecture Jeanne latiniste
Patrick licence Judy lettre; lui
Paul lanceur; 1. le; léser; éloignement Line lacer
Pierre laisser; lassant; licencié Lise léger; luge
Sékou lettre Lori relancer
Yves long Lysa langue
Maïté 1. lieu
Maria 2.lire
Marie là; se lamenter; laquer; larme; lentement; longueur; lucicité
Sandra 1. lieu
Sarah lycéen
Sylvie lingerie
Total : 10 Total : 20 Total : 16 Total : 25
Annexe 3 : Prénoms suivis des entrées dans le RJI (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alex lait; largement; 1. livre; longer; loup Anne lâcheur; laisser; lamentable; langue; las; laver; leçon; lecture; léger; lent; léser; librairie; livrer; long; lourdaud; lucide
Luc laïc; lambin; laver; leçon; légèrement; lexique; lourd Flora lacer; lâcher; larme; lavabo; lécher; léger; légèrement; légèreté; lentement; levant; lier; linotte; lit; loir; lui; lunatique; luxer
Yves lambeau; langue; lapsus; lettre; lien; livrer; lorgner; loucher; lui; lune; lynx Julie lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; 1. lever; libéral; lien; lier; livrer; loucher; loyal; luné
Total : 3 Total : 23 Total : 3 Total : 49
Annexe 4 : Prénoms suivis des entrées dans le RJINA (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alex largement; longer; loup; lunatique Anne lâcheur; laisser; lait; lamentable; langue; las; laver; lecture; léger; léser; 1. lever; liaison; libéral; librairie; lien; lier; lit; 1. livre; livrer; long; lorgner; lourdaud; lucide
Luc lac; lambin; lasso; lavabo; laver; leçon; légèrement; lisière; lourd; lunette Eve lacer; lâcher; laïc; larme; lécher; léger; légèrement; légèreté; levant; lexique; lier; lit; lui; luxer
Yves lambeau; langue; lapsus; leçon; lettre; lien; livrer; loucher; lui; lune; lynx Sarah lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; livrer; lovai; luné
Total : 3 Total : 25 Total : 3 Total : 48
Annexe 5 : Prénoms dans le RJI et le RJINA (lettre L)
RJI RJINA
Masculins Féminins Masculins Féminins
Alex Anne Alex Anne
Luc Flora Luc Ève
Yves Julie Yves Sarah
Total : 3 Total : 3 Total : 3 Total : 3

Note

[1] Cet article dérive d’une communication préparée conjointement avec mesdames Monique C. Cormier et Catherine Ouimet de l’Université de Montréal et présentée au Colloque « La journée des dictionnaires » qui s’est tenu à l’Université de Cergy-Pontoise (France) le 19 mars 1997. Le texte ne reprend qu’une partie de l’exposé. Les aspects qui ne concernent pas l’onomastique ont été laissés de côté. Le contenu a par ailleurs été considérablement enrichi, notamment en ce qui a trait au rôle et à la signification de l’exemple dans les dictionnaires scolaires.

L’aménagement lexicographique des anglicismes dans un dictionnaire pour les enfants

Car il y a eu de tout tems une espece de trafic entre les langues, de même qu’il y en a entre les peuples (Père Bouhours, 1671, cité dans Meschonnic 1991 : 81-82).

1. Un produit dictionnairique pour les jeunes

Le Dictionnaire CEC Jeunesse [CECJ] est un petit répertoire général monolingue publié en seconde édition en 1986. Il est destiné à de jeunes utilisateurs qui ont entre 8 et 13 ans. Depuis le début des années 80, le CECJ fait partie des outils de scolarisation des écoliers québécois qui entreprennent le cycle du primaire. La première édition de l’ouvrage remonte en effet à 1982 (voir Boulanger 1988).

La nomenclature du CECJ2 avoisine les 18 000 entrées. À ce titre, elle se compare à la macrostructure de tous les dictionnaires pour les enfants du même groupe d’âge. Parmi tous les dictionnaires de cette taille diffusés au Québec, c’est le seul qui ait été entièrement réalisé au Québec. Il se présente comme un produit dictionnairique proprement québécois qui traite de la langue française à partir d’une idéologie normative centrée sur l’Amérique (voir Boulanger 1988). L’usage décrit est celui qui est « perçu comme souhaitable par la collectivité concernée » (Gagné 1984 : 215).

Les dictionnaires de celte envergure sont aussi bien des instruments de connaissance du monde que des outils d’apprentissage de la langue. Ils favorisent l’accroissement du savoir sur les réalités abstraites et concrètes désignées par les mots. Par conséquent, ils dessinent une vision du monde qui laisse son empreinte sur la future conception de l’univers que l’enfant se créera. À travers les unités lexicales consignées, le dictionnaire concrétise le monde pour ses jeunes lecteurs. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou coercitive (voir des mots comme laveuse, sécheuse, chalet, formes ou sens absents du Larousse maxi débutants 1986 [LMD], édition canadienne publiée la même année que le CECJ; voir aussi les illustrations de ce dictionnaire : p. 217, l’autobus est un véhicule de la RATP; p. 295, le cartable est un sac d’école, la salle de classe donne sur le préau et sur la cour de récréation où sont alignés des urinoirs à aire ouverte; p. 581, où la forêt africaine illustre l’exploitation forestière; p. 652, où l’unité hockey sur glace paraît pléonasmique et où on identifie une crosse et un palet; etc.).

Dans le cheminement de la formation scolaire, il semble opportun de rappeler que les questions « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur les aspects linguistiques. Les dictionnaires pour enfants (les « dictionnenfants ») ont comme objectif premier de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat et l’univers à l’aide des mots. Tandis que les répertoires généraux pour adultes (« les dictionnadultes ») sont des produits purement linguistiques. Chez les jeunes élèves, l’apprentissage de la langue est davantage d’ordre quantitatif et lié au savoir accumulable à travers les mots. Il se fait parallèlement à l’apprentissage du monde et de ce qui le compose. Chez les adultes, l’apprentissage de la langue est davantage d’ordre qualitatif. Les mots ont alors pour fonction primordiale de parier d’eux-mêmes et d’eux seuls, hors de toute emprise directe sur le monde. Les unités lexicales sont organisées dans le cadre d’une hiérarchisation sociodiscursive et normative, orale et écrite.

Ainsi donc, au premier chef, les dictionnaires pour les jeunes ne corrigent pas vraiment la langue : ils se situent beaucoup plus du côté de la norme objective que du côté de la norme prescriptive (voir Rey 1972). Dans ce genre d’ouvrage, le choix de la norme autoritaire est quasi préalable à l’élaboration du dictionnaire, en raison bien entendu des contraintes macro-et microstructurelles. Un réseau de marques fort simplifié témoigne amplement de ce cheminement méthodologique. Les usages décrits réfèrent alors directement à la société qui les génère. La hiérarchisation par niveaux sociodiscursifs complets et, à la limite, contraignants viendra plus tard, dans un autre type de dictionnaire. D’où la nécessité de dévoiler une langue représentative de la collectivité d’appartenance de l’élève, y compris les éléments qui la caractérisent et qui la font distinguer de celle des autres groupes sociaux partant quotidiennement le même idiome, mais ne le parlant pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots ou les mêmes prononciations. La norme de l’écrit véhiculée est celle des grammaires et dictionnaires prescriptifs, européens pour la plupart. « Ce sont les mêmes instruments de référence qui permettent d’accepter ou de refuser tes formes linguistiques écrites utilisées par les élèves » (Gagné 1984 : 205).

Il est donc impératif de territorialiser le contenu de ce type de dictionnaire dans la double perspective de permettre aux écoliers québécois de s’identifier d’abord comme locuteurs nord-américains de la langue française, ensuite comme locuteurs universels de cette même langue. « En d’autres termes, le contenu linguistique du développement des habiletés de production des messages oraux est à déterminer par rapport à chaque communauté nationale de la francophonie en fonction de la variété dialectale qu’elle privilégie, c’est-à-dire pour nous, en fonction du français québécois » (Gagné 1984 : 215) qui est bien autre chose qu’une banale liste de différences folkloriques acceptables et de différences inacceptables.

2. Le catalogue des marques

Les marques microstructurelles forment un réseau serré de jugements le plus souvent prescriptifs, quoi qu’on en dise (voir Boulanger/L’Homme 1991). Elles sous-tendent un classement socio-hiérarchique vertical qui fait référence à différentes circonstances de discours, notamment dans les cas des niveaux de langue, des balises temporelles ou chronologiques et, souvent, hélas, des repères géographiques (voir Bourassa 1991). Cet axe social et sémiotique est nettement perceptible dans une série d’indices comme vulgaire (vulg.), populaire (pop.), familier (fam.), courant (cour.), littéraire (littér.), péjoratif (péj.). Tous ces indicatifs de niveau se situent en amont ou en aval de la non-marque, c’est-à-dire d’une espèce de neutralité manifestée par l’absence d’un signal quelconque devant un sens, un sous-sens, une locution, etc. Cette neutralité serait, en quelque sorte, la norme privilégiée par les lexicographes. Sous cette apparence, la marque muette sous-entend, dénote la « correctitude » linguistique.

En tant qu’élément étranger, l’anglicisme, et lui-seul, a droit à un label distinctif. Il ne fait partie d’aucune coalition, car on ne balise pas le germanisme, ni l’hispanisme, ni l’italianisme, etc. Son isolement en métalangue lexicographique le fait aussi reconnaître comme le plus grand pollueur du français de notre époque.

L’étiquette anglicisme, parfois confondue avec l’indicatif étymologique mot anglais / mot américain / mot anglo-américain, fait partie intégrante de l’appareil métalangagier microstructurel de la plupart des dictionnaires de langue. Seule de son groupe, elle n’est cependant pas isolée ou solitaire puisqu’elle supporte deux acceptions. Elle peut désigner soit le mot anglais hérité de l’Angleterre, soit le mot anglais en provenance des États-Unis. De fait, plus on se rapproche de l’époque contemporaine, plus la coloration sémantique connote l’américanisme, renversant ainsi la vapeur par rapport aux siècles passés. La marque américanisme demeure cependant peu usitée (voir cracker et walkie-talkie dans le PR). En contexte québécois, il paraît normal de songer d’abord à la provenance américaine plutôt qu’à une origine britannique, sauf pour les anglicismes plus anciens.

Malgré cette dualité, on retiendra que c’est l’unique marque du système prescriptif notée dans les dictionnaires et qui réfère à une langue particulière, à savoir l’anglais. Au XXe siècle, l’anglais est donc nettement perçu comme la seule langue qui a défiguré ou qui défigure le français, qui constitue un danger pour sa santé (voir Pergnier 1989). Les ravages de l’italianisme renaissantiste sont perdus dans les brumes de l’histoire. Tous les autres emprunts et xénismes notés au dictionnaire sont perçus comme positifs, comme un enrichissement, selon la formule du qui ne dit mot consent (voir cependant toutes les difficultés causées par la formation de certains pluriels allemands (lied), arabes (feddayin), italiens (spaghetti), latins (maxima), etc.).

Dans la série des abréviations du PR (p. XXIV), le label présentif anglic. (anglicisme) est ainsi décodé : « mot anglais employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette rubrique) ». Le PLI1991 résout la même abréviation mais sans aucun commentaire explicatif. Le MULTI et le DFP usent de la forme complète. Leurs listes d’abréviations sont donc muettes sur le phénomène. Ainsi, dans le DFP, les définitions de kit, shopping et smash sont précédées de l’avertissement. Ce n’est cependant pas le cas de slush/sloche, smoke-meat et snack-bar, québécismes intégrés au dictionnaire en 1988 et qu’aucune étiquette d’emprunt n’accompagne.

Par ailleurs, ces quatre dictionnaires contiennent un article anglicisme dans leur nomenclature. Cependant, aucun ne fait allusion au sens lexicographique ou au rôle de marque normative de ce mot tel qu’il est défini dans le discours prélexicographique du PR. Il y a là une ambiguïté de cordonnier qui se perpétue.

On chercherait en vain la rubrique anglicisme dans les dictionnaires pour enfants. Dans cette catégorie de répertoires, l’appareil des abréviations est en général réduit au minimum et tous gardent le silence sur la question de l’anglicisme. Les codes abréviatifs habituels sont relatifs aux grands champs de la grammaire et des parties du discours. Dans le CECJ, la seule découpe échappant à cette concentration est celle qui réunit (très) fam., littér. et péjor., trio réduit à (très) fam. dans le LMD 1986.

Ce mutisme ne signifie nullement qu’il n’y ait pas d’anglicismes dans les dictionnaires destinés aux élèves des classes du primaire, tant s’en faut. Les emprunts anglo-saxons y figurent bel et bien, repérables par des indices relatifs à la forme (lexème ou morphème), à la prononciation ou au contenu même des définitions. Par exemple, à la lettre k du CECJ, l’enfant peut identifier la plupart des mots comme étrangers à son parler ordinaire. Quant à pouvoir les rattacher à une langue particulière (l’anglais, le japonais, l’inuktitut, l’hébreu), cela paraît plus problématique. Alors que l’adulte percevra immédiatement les lexèmes kart et ketchup, les morphèmes -ing (karting, kidnapping) et kid- (kidnapping), les prononciations [klaksɔn] et [kartiŋ] pour klaxon et karting ainsi que les formes kangourou, koala et kilt —en raison des références à l’Australie pour les deux premiers et à l’Écosse pour le dernier—, comme des éléments naturels de la langue anglaise.

3. Où il faut introduire des critères

Trois grandes classes de québécismes sont représentées dans le CECJ2 : les québécismes de forme, de sens et d’emprunts. Parmi ces derniers, l’équipe a sélectionné des amérindianismes, des inuitismes et des anglicismes. Peu ou prou d’autres langues sont représentées si ce n’est par des vocables acclimatés depuis longtemps en français. Il convient de noter également l’inclusion d’anglicismes ayant pénétré en langue française en passant par l’Hexagone. Ces mots anglais sont aussi francisés depuis longtemps. Ils sont de quatre ordres : les anglosaxonnismes, les anglo-américanismes, les anglolatinismes, les anglohellénismes. Il est en effet évident que de « nombreux dérivés grecs ou latins sont, du point de vue historique, des anglicismes en français : réservation, compaction, pressurisation, terminal [...] en sont des exemples récents » (Quemada 1978 : 1233). On peut donc dire que diachroniquement ce sont des anglicismes mais que du point de vue synchronique ce sont des unités lexicales parfaitement françaises et que fort peu de locuteurs en reconnaissent l’origine.

Ne sont pas comptabilisés comme des anglicismes les emprunts à d’autres langues mais qui ont transité par l’anglais avant que de parvenir au français (ex. caucus, wapiti, wigwam (de l’algonquien), vidéo (du latin), barbecue, canoé (de l’espagnol), tous dans le CECJ2; symposium, curriculum, forum(du latin), souvlaki (du grec), bagel (du yiddish), chop suey, chow mein (du chinois), taco (du mexicain), pepperoni (de l’italien), non recensés dans le CECJ2; il est aussi fort possible que quelques-uns des derniers mots aient pénétré parallèlement en français de France sans détour par l’anglais, souvlaki, chop suey, par exemple).

Les anglicismes employés au Québec proviennent de quatre sources principales :

  1. L’anglais britannique qui a instauré certains usages au Québec après la Conquête de 1760.
  2. L’anglais moderne, principalement l’anglais nord-américain contemporain qui, outre les ponctions généreuses qui lui sont faites, sert de voie de circulation pour les emprunts provenant d’autres langues.
  3. Le français de France lequel a concocté un certain nombre de pseudo-anglicismes comme fly-tox, auto-stop, box « place de garage », carter (du nom de Harrisson Carter), l’inévitable pressing (trois sens dans Höfler 1982) et l’incontournable pin’s. Quelques-uns de ces gallo-anglicismes ont réussi tant bien que mal à voguer vers le Québec (ex. week-end, jogging « survêtement »). D’autres sont restés passifs (ex. pressing, box, baby-foot, funboard). Quant à pin’s, il a une belle carrière derrière lui au Québec, sous sa forme native cependant (pin). Il se heurte maintenant à son concurrent européen pin’s (voir plus loin).
  4. Le français du Québec, lequel a modelé ses propres pseudoanglicismes formels ou sémantiques, tels faire du parking, pizza all dressed, fuck « interjection banalisée », bloke « anglais »; fun, cheap désignant des personnes, stu, nerd, dans l’argot scolaire.
  5. Une cinquième source pourrait être les anglo-internationalismes, c’est-à-dire de vrais ou de faux anglicismes créés dans d’autres langues que l’anglais avec pour objectif l’uniformisation de l’emploi de ces unités sur toute la planète. On retrouve beaucoup de ces créatures lexicales dans les organisations internationales et dans les noms de marque déposées (ex. Walkman, créé par Sony au Japon en 1979, à l’époque de la préféminisation!).

Les anglicismes observés sur le territoire québécois n’échappent pas aux deux grandes catégories que sont les emprunts dénotatifs ou de nécessité et les emprunts connotatifs ou de luxe. Traditionnellement, les premiers sont plus facilement tolérés par les autorités normatives (ex. relish, ketchup, baseball, hockey, bingo, cheddar). Dans la première phase de leur installation, on dénomme souvent ces appellations des xénismes. Tandis que les emprunts connotatifs sont passablement fustigés, ostracisés (ex. fun, smatte, sloche, gang, moppe). Par ailleurs, ces derniers sont souvent l’objet de dérivation, de composition, de phraséologisalion de formations complexes (ex. slocheux; moppe-éponge; avoir un fun noir, un beau smatte, moppe à plancher, hamburger au fromage).

Ces deux types d’anglicismes peuvent demeurer intacts formellement ou subir des métamorphoses plus au moins poussées, jusqu’à prendre une physionomie tout à fait française dans certains cas (ex. marshmallow, windshield; patente, abuser, moppe, bal(l)oune, bécosse, paparmane).

3.1. Critères de dictionnarisation

Les anglicismes d’origine québécoise ou ceux dont l’usage est profondément ancré dans le français d’ici ont trouvé place dans le CECJ2 à partir des constatations suivantes;

  1. La forme française équivalente ou synonyme n’a pas prise au Québec autrement qu’au plan passif ou au plan d’un registre de langue que peu d’enfants maîtrisent parce qu’il est très soigné ou littéraire (ex. autobus scolaire devant car de ramassage scolaire, crème glacée devant glace).
  2. La forme québécoise n’a pas de concurrent gallofrançais (ex. lave-auto, personne-ressource). Ce qui ne signifie pas que ces mots ne puissent pas passer dans l’usage hexagonal un jour. Pour le moment, les deux exemples mentionnés sont en résidence surveillée ou secondaire dans le PLI1991, étant entendu qu’ils sont étiquetés Canada. Il en irait de même pour la forme complexe année sabbatique qui désigne une réalité inexistante en France (cf. PLI1991 et PR1990, sous sabbatique : le PR donne l’origine anglaise du mot, ce que ne fait pas le PLI).
  3. La forme québécoise est en concurrence avec un anglicisme hexagonal qui diffère par un élément ou un autre :
    • le calque : rôtie (Q) / toast (F); arrêt (Q) / stop (F);
    • le genre : toast, n.f. (Q) / n.m. (F);
    • l’orthographe : aérobique (Q) / aérobic (F); coquetel (Q) / cocktail (F);
    • le lexème : pamplemousse (Q) l grapefruit (F).
  4. La fréquence d’emploi de certaines expressions ou locutions a joué un rôle dans la sélection, notamment lorsqu’elle s’associait à une répartition observable d’un bout à l’autre de l’échelle sociale (ex. frapper un nœud, parler à travers son chapeau, avoir les bleus).
  5. Les colonnes du dictionnaire ont accueilli quelques calques lexicaux (ex. centre d’achats, ligne ouverte) et sémantiques (ex. académique, canal « chaîne »). Des emplois calqués pour abuser, alternative sont demeurés dans les fichiers des lexicographes.
  6. Les anglicismes anciens (ex. drave, coqueron) ou récents (ex. sloche) qui résultent d’une adaptation par le canal du génie populaire sont considérés. Il en va de même pour les anglicismes anciens passés en français québécois sans grande intervention du génie populaire (ex. aréna, bassinette).
  7. Les anglicismes ayant donné lieu à un provignement morphosyntaxique furent parfois retenus (ex. brunch → bruncher, bruncheur, patente → patenter, patenteux/-eur, mais pas bine, alors que binerie y est —voir plus loin).

3.2. Critères de la mise de côté

Il existe un certain nombre de raisons à l’origine du rejet, de la non-consignation des anglicismes qui demeurent ainsi dans le purgatoire ou dans l’enfer de la langue. Ces justificatifs de rejet relèvent aussi bien de considérations proprement lexicographiques que de considérations extralinguistiques. Je les passe en revue sans les hiérarchiser.

1. Le critère économique et commercial

Il peut arriver que l’éditeur, outrepassant les propositions des lexicographes, prenne parfois des décisions basées sur des aspects économiques et financiers. C’est ce qui se produit lorsque l’entreprise éditrice appréhende de ne pas vendre le dictionnaire parce que certaines catégories de mots, ou plutôt certains mots précis y figurent. Plus d’un éditeur québécois a eu peur de bine, bum, fun, gang, party, pinotte, smatte, mots dont la fréquence d’usage n’est certes plus à démontrer dans l’écologie linguistique québécoise.

2. Le critère institutionnel et/ou politique

L’éditeur redoute parfois le jugement et la condamnation par des coalitions centrées sur la norme gallofrançaise, ce qui risquerait d’entraîner une publicité nuisible, et au dictionnaire, et à l’éditeur ainsi qu’à ses autres produits. Le domaine du livre scolaire étant fort sensible au Québec, on se doute de l’impact de tels messages qui proviennent des autorités linguistiques. Les anglicismes ou leurs dérivés fortement critiqués par les puristes ou pris à partie par des institutions linguistiquement et politiquement influentes s’exposent à l’expulsion (ex. change, canceller, fouler (de full) et tous les exemples cités en 1).

3. Le critère de la subjectivité du lexicographe

L’idéologie personnelle du lexicographe qui. pour une raison ou pour une autre, n’aime pas tel ou tel mot l’entraîne parfois à rejeter ou ostraciser une unité pourtant bien usuelle (ex. à date). Cette attitude joue aussi bien dans le sens inverse, sa subjectivité l’entraînant à proposer ses anglicismes préférés (ex. les boys, flyé, les mox).

4. Le critère moral

Certaines zones de vocabulaire, notamment scatologique, sexuel, offensant (jurons, blasphèmes, sacres) sont en grande partie écartées du dictionnaire, ce qui force bien évidemment le lexicographe à ne pas consigner les anglicismes idoines. Ces registres de langue sont peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (ex. fuck, shit comme interjections (cf. shit de marde), l’innocent moses/mosus, les bécosses). La décision de ne pas retenir de représentant de ce catalogue de mots est préalable à toute rédaction. Elle fait partie du programme établi pour chaque dictionnaire. Dans le cas présent, la palette descriptive proposée par le lexicographe incluait le vocabulaire de la sexualité contenu dans les manuels scolaires publiés par le même éditeur et utilisés par les mêmes groupes d’élèves. Seuls quelques mots ont pu franchir la barrière morale éditoriale et prendre place au dictionnaire. La majorité n’a pu être intégrée, encore moins les anglicismes qui s’y rattachent.

5. Le critère chronologique

Ce critère joue sur trois plans, l’ancien, le moderne et l’éphémère. Les anglicismes très anciens, qui n’ont plus de prise sur les réalités connues des enfants, n’ont pas été retenus (ex. saucepan, buffalo).

Les anglicismes récents, non lexicalisés n’ont pas été dictionnarisés (ex. micro-ondable).

Le sous-critère de l’éphémérité concerne les anglicismes passagers, notamment ceux qui sont assimilables à une ou à des formes d’argot scolaire. Ces néologismes n’ont pas droit de cité (ex. twit « idiot, cave, colon, niaiseux », stu « élève studieux », nerd « élève studieux, au physique ingrat »).

6. Le critère du joual

Les anglicismes joualisants (ex. botché, truckeux, watchage) ou qui sont le fait d’une certaine forme de régression sont demeurés à l’état latent (ex. strape, batch, windshield).

7. Le critère technolectal

Ce critère est subdivisible en deux volets qui concernent respectivement le stock d’anglicismes scientifiques et techniques et les noms de marques déposées.

Les premiers sont demeurés hors des colonnes du dictionnaire carde toute manière, la nomenclature n’accueille qu’un faible contingent d’unités lexicales appartenant à des technolectes. Les accepter aurait doublement risqué de déstructurer la nomenclature déjà fort limitée.

Quant aux noms de marques, aussi lexicalisés soient-ils, ils ont été éliminés, et cela en dépit de leur présence fréquente dans la réalité quotidienne des discours. Selon Alain Rey, les noms de marques et autres dénominations protégées [...] constituent une curieuse enclave de la propriété privée dans le lexique national » (1977 : 30). Suivant le lexicographe robertien, l’image de l’enclave est loin d’être une métaphore. « Qu’un lexicographe s’avise de décrire, ce qui est son devoir, la lexie frigidaire, et les services du contentieux de la General Motors lui feront savoir que le lexique n’appartient pas toujours aux locuteurs  » (Rey 1977 : 30 n.1). C’est ainsi que Arborite, Gyproc, Kodak, Kleenex, Kotex, Cutex, Presto, Spic and Span, Cheez Whiz, Stucco n’ont pas encore connu de traitement microstructurel.

8. Le critère géographique

Les anglicismes régionalisés au Québec même (ex. stiff, gossip, bagel and lox, à Montréal) et les gallo-anglicismes n’ayant aucune résonance au Québec (ex. baby-foot, pressing) ont été exclus.

D’autres critères doivent sans doute être pris en compte, tant du point de vue linguistique que dans la perspective extralinguistique. Mais la liste énumérée est suffisante pour expliquer l’imbroglio dans lequel se trouve le lexicographe lorsqu’il s’agit de voter pour l’inclusion ou contre l’inclusion. Il est également évident que c’est la conjonction des facteurs qu’il faut considérer. À lui seul, un facteur ne saurait être déterminant,

4. Conclusion aménagementale : du petit au grand dictionnaire

La théorie et le faire de la grammaire, de l’encyclopédie, la théorie et le faire du dictionnaire et de l’anglicisme « sont ce que leur propre histoire les contraint d’exclure ou d’inclure » (Meschonnic 1991 : 15). Ils portent chacun leur historicité et par là. on peut dire qu’ils sont très polémiques, et c’est le moins que l’on puisse dire des mots anglo-saxons implantés en français. Une théorie de l’anglicisme en français ne saurait être que multiple, plurielle, en raison même du nombre des communautés francophones touchées. Celles-ci se répartissent en trois grands blocs relativement compacts et reposant sur trois continents dont les histoires respectives sont loin de fusionner même si elles forment un continuum.

Depuis plus de deux siècles, des anglicismes colorent l’histoire linguistique laurentienne. Ils sont le lot de son historicité. « Que ce soit surtout la langue anglaise qui soit notre pourvoyeuse s’explique par de nombreuses raisons historiques, économiques et culturelles » (Rey-Debove 1980 : XIII). D’une manière consciente ou non, nous avons puisé au réservoir langagier que l’autre langue mettait à notre disposition. Malgré la résistance tenace des Québécois et en dépit de leur vigilance, un fort volume d’anglicismes (formes, sens, calques) a franchi le seuil du français pour s’installer dans l’usage.

D’un autre point de vue, à ce jour, et sauf notables exceptions, on a toujours voulu jauger ce phénomène à la lumière des dictionnaires d’ailleurs, à l’aune d’instruments normatifs d’outre-Atlantique, sans porter de jugement sur les gallo-anglicismes eux-mêmes, excepté dans quelques ouvrages comme le MULTI et dans certains écrits de type polémique où l’on déplorait volontiers « que la langue parlée en France soit elle-même contaminée et ne puisse servir totalement de modèle » (cité dans Rey-Debove 1980 : V).

Or, à l’heure où nous parlons, nos anglicismes doivent être rapatriés au sein de notre propre norme et réexaminés à la lumière de la double perspective descriptive et prescriptive. La langue d’ici, y inclus le contingent d’anglicismes, doit être revue et analysée de façon critique aux fins de sa lexicographisation et non pas être vouée aux gémonies comme un être méprisable. Le fil du temps et de la pensée sociale nous a préparés à une saine gestion des anglicismes québécois, comme du reste de la langue d’ailleurs.

En quelque sorte, il faut resituer cette catégorie d’emprunts sur l’axe normatif en constante évolution qui trame notre norme et nous relie historiquement à celle de Paris. Si dans le passé, on a rejeté, condamné totalement l’ennemi qu’est l’anglicisme, il y a aujourd’hui plus qu’une nuance à faire dans leur perception. Prenons l’exemple du mot pin’s qui envahit la France en ce moment. Son usage instantanément répandu force les lexicographes à réagir en vitesse. Par ailleurs, on constatera aisément en lisant la moindre chronique de langue que l’épinglette québécoise ou l’affiquet moyenâgeux, proposés en remplacement de l’anglicisme, n’intéresse absolument personne en dehors du clan lexicographique et des redresseurs de tort linguistique. On ne sait guère en France que le mot pin est en usage au Québec depuis des décennies, accompagné d’ailleurs d’une prononciation du genre féminin, et d’une variante graphique (pine) dont les Français ne veulent pas en raison même de leur propre position idéologique et historique devant l’anglicisme. En raison aussi d’un risque d’homophonie fâcheuse chez eux. Il faut voir les acrobaties qu’on invente en ce moment —en même temps que les magazines sur le sujet pullulent— pour éviter la prononciation normale [pin] : acrobatie graphique pin’s, acrobaties phonétiques [pins], [pɛ̃], acrobatie grammaticale pour le genre masculin. Le dossier s’épaissit chaque jour davantage. Quant à nous, maintenant que pin’s passe par la France, allons-nous le récupérer, l’auréoler, anéantissant du même coup le mot usuel épinglette et notre propre anglicisme utilisé au féminin (une pin) depuis que l’emprunt s’est fait, il y a belle lurette.

Les dictionnaires sont là pour noter ces choses et qui plus est, pour les affubler d’étiquettes de labellisation qui situent les emplois dans un ordre hiérarchique par rapport à la norme sélectionnée. En somme, il s’agit de parvenir à distinguer l’anglicisme de discours de l’anglicisme lexicographique qui, lui, est toujours —ou presque toujours— accompagné de son appareil microstructurel critique. Le « dictionnaire est une limite du mot nouveau » (Meschonnic 1991 : 121). Il est aussi une limite de l’anglicisme et son principal lieu de gestion par rapport à la norme. Le néologisme, on le sait, désigne toute innovation dans le vocabulaire. L’emprunt est une catégorie de mot nouveau, un néologisme qui « déclenche une grande nervosité chez certains, particulièrement pour l’anglicisme » (Meschonnic 1991 : 121-122).

L’anglicisme continuera d’être présent dans notre trançais. Il s’agit désormais de le penser lexicographiquement, de le restitu er devant le savoir qui transite par la langue étrangère, de mesurer l’utilité des vocables allogènes et de les hiérarchiser par l’intermédiaire du dictionnaire. De le concevoir aussi dans le cadre de l’histoire, de l’histoire de chaque collectivité, spécifiquement de l’histoire laurentienne.

L’Amérique aura bientôt cinq cents ans. Peut-être est-il temps de considérer que sur le plan linguistique le Québec a atteint sa majorité légale, ce qui l’autorise à penser en termes d’autonomie devant la langue-mère. Sommes-nous en mesure de nous définir comme individus propres, comme locuteurs d’une langue-sœur? Agir en ce sens, ce n’est pas là rompre les liens avec la mère-patrie qui a transporté sa langue en Nouvelle-France, que nous avons faite nôtre, puis protégée et enrichie tout en l’adaptant à l’écologie de l’Amérique. Prendre un tel virage, c’est achever la conquête de notre espace mental. C’est cautionner le premier article de la charte d’une nation distincte respectueuse d’elle-même. Mais les Québécois souhaitent-ils, veulent-ils vraiment une reconnaissance linguistique?

À l’heure où le visage de la francophonie se teinte de plus vastes préoccupations culturelles, et surtout économiques, je reste convaincu que les Québécois cherchent toujours « un certain parler vernaculaire, mais qui n’est pas le joual, que l’on avait mis de côté après l’échec du référendum » (Chamberland 1991 : 968), pour tenter d’aménager un français national socialement reconnu et valorisé à l’intérieurde nos frontières et respecté par les autres partenaires de la francophonie avec qui nous faisons affaire. Les Québécois sont sur les traces d’une langue française capable d’imposer le respect de soi-même, apte à dire la modernité laurentienne et universelle, une langue ouverte sur le monde et donc en mesure également de contribuer à l’évolution de tous les autres français. Comme peuple, nous voulons modeler un français québécois —le québécois, comme il y a un américain, un mexicain respectés— revendiquant ses particularités légitimes, son autonomie, mais à l’intérieur du grand corps linguistique qu’est le français. Bien entendu, cela entraîne des exigences d’adaptation pour tout autre locuteur d’ailleurs qui s’y aventure, comme le font, au besoin, les Québécois qui prennent connaissance des variétés de français de France, de Belgique et d’ailleurs. En raison de son histoire, la langue d’ici ne saurait renoncer à une part privilégiée de sa personnalité, gommer ses particularismes pour prétendre à un mimétisme intégral avec ce qu’on appelle le français international. Notre français doit revendiquer un statut national et s’accommoder des redresseurs de tort linguistique qui n’en ont jamais examiné les richesses véritables, mais qui ont plutôt cherché à le dénigrer en prenant comme base de comparaison un français de France réputé académisé, uniformisé, pur et sans tache, ce qui est naturellement faux. Quant au français international, il est trop souvent identifié comme étant du français parisien, comme étant un modèle île-de-francien à respecter intégralement et partout, ou encore comme une référence normative u nique et obligée; en fait, ce français international n’est qu’une forme de français neutralisé, parfaitement expurgé de sa vaste dimension orale, parlée, une langue qui n’a d’existence que théorique et mentale, une langue inexistante dans les dictionnaires. Lorsque l’on considère la réalité dictionnairique et celle des multiples discours, y compris les plus soignés, on constate rapidement que le français international n’est l’entité linguistique usuelle d’aucun des pays qui composent la mosaïque francophone. C’est dans ce jeu communautaire du respect mutuel des citoyens de la francophonie que le Québec est à la recherche de sa propre norme, de sa propre force linguistique interne. Celle légitimité linguistique, pourtant reconnue de fait et consensuelle, ne sera véritablement concrétisée et palpable que lorsque le dictionnaire qui la prendra en charge existera réellement, qu’il la décrira dans son entier, qu’il saura l’aménager et la gérer lexicographiquement. Ce dictionnaire national deviendra alors le meilleur point de comparaison interne avec les autres variétés de français, dont une seule, celle de la France parisienne, est suffisamment bien répertoriée à l’heure actuelle. Il me semble que ce défi lexicographique est le seul bon moyen de participer fièrement à une communauté francophone, à une association de peuples dite respectueuse des caractéristiques de chacun des membres qui la façonnent et dont l’une des assises majeures est un corps de doctrine d’ordre langagier. Après tout, ne répète-t-on pas sous tous les horizons que tous les États de ce grand rassemblement sont égaux linguistiquement et socialement? Seul le temps sculptera la réponse adéquate. Et je fais profondément confiance à la sagesse millénaire du temps qui saura œuvrer comme seul juge des positions linguistiques et normatives québécoises, y compris celles qui sont ou seront relatives aux anglicismes et à leur mise en mémoire dans les dictionnaires.

5. Bibliographie

5.1. Linguistique

5.2. Dictionnaires

À propos de la néobienséance dans les dictionnaires scolaires : les prénoms dans les exemples

1. Le dictionnaire, la geste sociale et l’école

L’identité culturelle est conditionnée, façonnée par la capacité d’adaptation et par la capacité d’expansion ainsi que par des résistances et des mouvements contradictoires devant ce qui risque de la déstructurer, de la déstabiliser, de la démolir ou de l’anéantir. Perçue sous l’angle d’une sémiotique, la culture convoque un système modelant sur lequel se fondent les individus pour définir leur vision du monde et ses divers fragments en vue de se positionner dans un espace, un territoire maîtrisé. Une identité culturelle et nationalitaire se fabrique autour d’une mémoire collective, et le dictionnaire est l’un de ces hauts lieux qui participe de la mémoire d’un peuple, même si c’est à travers la langue qu’elle se bâtit. Mais cette mémoire est aussi ce qu’on en fait.

De là le rôle primordial et la valeur exemplaire de la langue à l’école et dans la société afin de pouvoir la situer dans l’histoire, seul chemin pour meubler la mémoire sociale, qui est elle-même l’un des fondements édificateurs de l’identité d’un peuple. Les dictionnaires pour les enfants ou les dictionnaires d’apprentissage —sur la distinction entre les deux types de recueils, v. Lehmann 1991 : 110-111— font partie de cette geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire et transmettre à travers elle les valeurs communautaires, une conception particulière du monde et un modèle idéologique idoine. Ils portent chacun leur historicité en ce sens que comme tous les dictionnaires, ils sont traversés par l’Histoire et qu’ils contiennent cette histoire sociale en train de se faire, y compris les nouveaux évènements reliés à la nouvelle morale sociale. Il est donc impératif que le dictionnaire fasse partie de l’équipement de base de l’écolier qui se lance à la conquête de sa langue maternelle.

2. Le dictionnaire et la (néo)bienscance

En ces temps où dominent de nouveaux paradigmes sociaux, les dictionnaires tentent de concilier une multitude d’exigences réparties sur plusieurs niveaux : modernité et histoire, logique variationniste et norme de référence unique —qui met à mal la francophonie et le français international—, équité entre les sexes, ouverture sur le monde et empire interne, éradication des inégalités sociales, des stéréotypes, etc. Aussi, certaines vérités véhiculées par de nouvelles coordonnées sociales instaurées dans certains pays de l’hémisphère nord doivent-elles être maquillées sur le plan lexical et transformées en mots présentant toujours leur plus beau profil. De plus en plus, certaines zones de vocabulaire doivent être passées au crible d’un ensemble de critères de sélection et d’approbation qui reposent sur un ordre moral qui impose sa loi. Sur la base de ces facteurs dans lesquels le bien domine toujours le mal ou le réprouvé, des pans entiers du lexique sont escamotés des dictionnaires pour la jeunesse. Il en va ainsi des lexiques scatologiques, sexuels, offensants (jurons, blasphèmes, sacres...), etc. Ces registres de langue sont donnés comme peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (v. Boulanger 1994 : 275). En fait, ce contrôle n’est que la poursuite de manières de faire de la lexicographie d’apprentissage telle qu’on le constate depuis une trentaine d’années. Sauf que des interventions externes se produisent de plus en plus souvent afin d’exercer ce contrôle dont les normes ont leur source en dehors du champ de la linguistique.

La barrière morale éditoriale s’interprète également autrement et à la lumière du phénomène foudroyant dénommé le politiquement correct ou la rectitude politique. Cette nouvelle règle de vie sociale a des prolongements immenses dans la langue, et la lexicographie est appelée à y faire face pour tenter de la gouverner. Les protocoles de rédaction des dictionnaires sont soumis à un examen sévère de la part de groupes sociaux érigés en juges qui exigent d’être parties prenantes dans les contenus. De sorte que des informations linguistiques pertinentes risquent de se voir éjectées des colonnes des dictionnaires sous la poussée de pressions externes caractérisant la correction politique. Le dictionnaire devient l’un des lieux obligés du rétablissement d’une caution bienséante et présente certains phénomènes sociaux sous un jour embelli, ou plutôt travesti. Sur la base de critères peu adaptés à l’objet dictionnairique, les lexicographes sont ou seront contraints, d’une part, d’exclure des éléments qui ont leur place dans les articles et, d’autre part, d’inclure des éléments qui ne sont pas normalement requis. C’est ainsi que la théorie et le faire du dictionnaire sont étroitement rattachés à ce que la dynamique de sa propre histoire le contraint d’inclure ou d’exclure (v. Meschonnic 1991 : 15).

Mais qu’est-ce donc que la rectitude politique, que pour notre part nous préférons dénommer la néobienséance? Elle peut être définie comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer la pensée de toute la collectivité par le biais du langage et, dans son prolongement, du dictionnaire. Plusieurs voient ce phénomène comme un nouveau péril social qui est relatif aux effets délétères de toutes sortes de revendications et d’exigences liées à l’identité et à la reconnaissance qui mobilisent des microgroupes et dont l’expression la plus visible est celle où la victimisation règne en maîtresse. Les secousses sociales se prolongent naturellement dans le langage et celui-ci prend figure de discours délavés et ravalés par l’intermédiaire de mots qui veulent ne pas dire (ex. : citoyen expérimenté chronologiquement → « vieux », personne à image corporelle alternative → « obèse, gros », sans domicile fixe/S.D.F., itinérant → « clochard, vagabond »). L’essentiel de la parole néopolie n’est pas d’affirmer ce qui est vrai, mais de rendre vrai ce qui est énoncé. Corollairement, le dictionnaire devient ou deviendra porteur de ces néodiscours (v. Boulanger 1996).

C’est dans cette large perspective d’une nouvelle forme de la restauration lexicale d’ordre défensif que nous aborderons les dictionnaires scolaires. Nous ne nous intéresserons pas vraiment au contenu linguistique qu’ils véhiculent, mais bien plutôt aux messages sociaux subliminaux qu’ils portent inscrits en palimpseste de la microstructure. Ainsi, la plupart des héros de l’univers narratif du Petit Robert des enfants [PRE], aujourd’hui le Robert des jeunes [RJ], occupent des fonctions et des emplois à caractère positif dans l’aventure de Motbourg : madame Hespel est ingénieur (ou ingénieure?), Angèle, l’institutrice, répare la voiture, etc. Il faut bien aussi qu’à côté des « bons », il y ait quelques « méchants ». Au Québec, ces personnages sont généralement bien perçus par les enseignants, sauf un : madame Harpie. Dans le lexique commun, le mot harpie signifie « Femme acariâtre, méchante, laide ». D’ailleurs, un seul des quatre dictionnaires pour enfants consultés pour la présente étude consigne le mot harpie dans sa nomenclature. Il s’agit du Larousse maxi débutants qui l’exemplifie et le définit ainsi : « Cette personne est une harpie, elle est très méchante et coléreuse ». Le personnage du PRE/RJ qui porte ce nom possède tous les défauts : madame Harpie est commère, soupçonneuse, avare, malhonnête, etc. (v. Lehmann 1991 : 128). Il est fort douteux qu’elle puisse être acceptée dans ce rôle dans les écoles du Québec. Son patronyme et ses qualités personnelles, qui rassemblent tous les stéréotypes du genre, seraient frappés d’interdit lexicographique au nom de la discrimination sexiste et sociale. Seule son occupation de marchande de bonbons résiste à la critique bienséante.

3. Les dictionnaires scolaires

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux enfants de 7/8 à 12 ans est fort important. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine » (1991 : 19). La plupart des grandes maisons d’édition de dictionnaires offrent une gamme de produits pour les enfants de cette catégorie d’âge (v. Lagane 1990 et Hausmann 1990). Dans le secteur économique, il règne donc en cette matière une très forte concurrence, d’autant que les éditeurs français mettent en circulation des éditions adaptées à différents contextes culturels francophones, notamment les environnements canadien, québécois ou nord-américain, selon l’envergure des visions politico-culturelles ou politico-éditoriales des entreprises (v. Ouimet 1996). C’est ainsi, que chacun à leur manière, Larousse, Hachette, Bordas et Robert diffusent leurs « juniors » en Amérique.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire est bien fixé par rapport à la démarche pour les adultes. L’envergure nomenclaturelle est réduite, le nombre d’entrées se situant dans un créneau de 18 000 à 20 000 unités. Les rubriques historiques (étymologie, datation) et les citations en sont exclues, sauf dans le PRE/RJ qui offre des extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (v. Lehmann 1993b : 205). L’accent est mis sur la définition et l’exemplification, auxquelles s’ajoute presque toujours l’iconostructure. Le cheminement normal procède donc du mot vers la définition, puis son exemplification, pour déboucher enfin sur l’illustration. Il n’entre pas dans notre propos de faire le point, ni le partage sur l’ordre de préséance de l’une sur l’autre des trois démarches mentionnées ci-dessus (v. Lehmann 1991, 1993a et Rey-Debove 1993).

4. La lecture de l’univers référentiel

En plus d’avoir une vocation linguistique, le dictionnaire scolaire est aussi un truchement qui mène à la connaissance du monde et de ses traditions. À la fois vérité sur le monde et sur la langue, il favorise l’accroissement du savoir sur les réalités concrètes et abstraites dénotées par les unités lexicales. Par conséquent, les dictionnaires dessinent une vision du fonctionnement de la vie et du monde qui laissera ses empreintes sur la future conception de l’univers que se créera l’enfant. À travers les mots imprimés sur le papier et les images qui les accompagnent, aux yeux de l’enfant, le dictionnaire réalise une partie de l’expérience du monde. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire du primaire « doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou cœrcitive » (Boulanger 1994 : 267).

Dans le cheminement lié à la formation scolaire élémentaire, les questions du genre : « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur le fonctionnement du système linguistique. Au-delà ou en-deçà de leur vocation bien entendu langagière, les dictionnaires pour la jeunesse poursuivent comme objectif primordial de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat puis de mettre l’univers en correspondance avec les mots. Pour les jeunes élèves, l’apprentissage des données sur la langue est davantage d’ordre quantitatif, l’accumulation mémorielle du vocabulaire étant liée aux connaissances extralinguistiques cumulées simultanément. Il y a donc un parallélisme entre l’acquisition des mots et la thésaurisation du savoir sur le monde et sur ce qui le compose. Contrairement aux ouvrages pour les adultes, le but premier du dictionnaire scolaire n’est pas de permettre à l’enfant de travailler sur l’organisation des unités lexicales dans le cadre d’une hiérarchisation normative et sociodiscursive, orale et écrite. Car c’est un fait que, dans un dictionnaire général destiné aux adultes, la matière lexicale s’organise tout entière par rapport à une hiérarchie, aussi bien implicite qu’explicite, qui en fait le lieu le plus affirmé du lexique, et que la norme et le bon usage viennent canaliser sous des angles prescriptifs ou objectifs selon les programmes établis. Alors que l’enfant n’a pas encore acquis le réflexe du non-mot —ce qui n’est pas catalogué n’est pas considéré comme un mot ou de la valeur de l’usage, même s’il peut avoir des soupçons ou une vague idée.

5. L’exemple forgé

L’exemple est l’une des rubriques articulaires qui favorise la perception des conditions d’emploi discursif des entrées. Dans la lecture métalinguistique ordinaire de l’article où il Figure, il est une séquence autonyme (v. Rey-Debove 1993 : 86). Si la définition généralise en fournissant les caractéristiques prototypiques de l’adresse, l’exemple spécifie, car il morcelle. Pour certains chercheurs, l’exemple forgé possède « n’importe quel contenu, mais de préférence un contenu singulier, plus représentatif de l’énonciation ordinaire qui possède une deixis (ego, hic et nunc) » (Rey-Debove 1993 : 86). Généralement, dans la phrase exemple dans laquelle il est convoqué, le mot que l’on souhaite mettre en discours a son emploi usuel, normal, c’est-à-dire référentiel, comme il est souhaitable de le montrer dans le processus pédagogique d’apprentissage du vocabulaire. Mais tout en étant référentiel, l’exemple ne correspond pas à une situation réelle. Il n’apparaît que comme une virtualité. Son statut sémiotique lui permet de simuler un contexte situationnel qui réduit le message aux seuls critères de vérité, conditions qui font que l’énoncé étant libéré de toute incidence contextuelle n’est ni vrai, ni faux (v. Martin 1989 : 600). « L’exemple construit, dépouillant l’énoncé de tout renvoi à une situation réelle, conduit à un artefact qui n’est que le lieu du sens » (Martin 1989 : 600). Mais parce qu’il est perçu par le destinataire comme un discours sur le monde, spécialement chez l’enfant, l’exemple conserve une valeur de vérité qui reste en accord avec les symboliques sémio-culturelles de la société (v. Rey-Debove 1971 : 264).

Le contenu singulier de l’exemple « ne peut restituer à coup sûr le contenu du mot défini » (Rey-Debove 1971 : 300). Cette particularisation est artificielle dans le dictionnaire, car du point de vue du lexicographe, l’exemple généré conserve toujours un cachet métalinguistique. Même s’il puise dans l’expérience, il a été créé artificiellement puisqu’il est le fruit des acquis d’un rédacteur ou de plusieurs pour représenter un discours sur la langue. En dépit de sa portée référentielle et singularisante, l’exemple conserve toujours quelque chose de l’abstraction globalisante de la définition (v. Buzon 1983 : 163). Il ne saurait être confondu avec un énoncé employant les mêmes mots et produit par un locuteur dans une situation réelle de communication. Ainsi, l’exemple Cet hiver, il a beaucoup neigé, tiré de l’article neiger du Dictionnaire CEC jeunesse, est un pur produit de l’imagination des rédacteurs du dictionnaire. Tandis que la phrase « Cet hiver, il a beaucoup neigé. » rend compte d’un événement qui s’est réellement produit au Québec au cours de l’hiver 1997.

5.1. La formule exemplaire de l’exemple

Dans les recueils destinés à des enfants, l’exemple doit être de préférence une phrase simple, mais complète et informative. De fait, seule la phrase « est apte, en tant qu’exemple forgé, à simuler ce qui se dirait dans une situation réelle donnée » (Rey-Debove 1989 : 21). Le discours non syncopé paraît plus naturel et, par-delà les assertions métalinguistiques qui y sont enchâssées, il parle aussi du monde, et mieux que sauraient le faire les exemples syntagmatiques, car ceux-ci sont réduits à leur stricte fonctionnalité sur le plan linguistique. L’exemple informe donc simultanément sur l’univers référentiel et sur le signe.

5.2. La construction du monde et l’exemple

Mieux que la plupart des autres énoncés articulaires, les exemples transportent la charge idéologique de la société et du groupe ciblés par le programme rédactionnel du dictionnaire. Pour certains, ils sont même la principale tête de pont lexicographique des idéologies et des jugements de valeurs (v. Rey 1995 : 113). « C’est ainsi que l’appareil d’exemples d’un dictionnaire manifeste ou trahit des positions pédagogiques, éditoriales —voire commerciales, et en général idéologiques, autant et parfois plus que l’analyse des sens, les choix de nomenclatures, la politique défïnitionnelle » (Rey 1995 : 104). Les choix qu’opère le lexicographe présentent en effet une image complète et souvent complexe des conceptions, des expériences et des croyances des individus qui forment la société. « De façon plus générale, on ne conçoit pas que les exemples, du moins par les présuppositions qu’ils véhiculent, soient en constante contradiction avec la vision du monde que le lexicographe peut supposer chez son public » (Martin 1989 : 605). Au pays de la « dictionnairie », l’exemplification n’est jamais innocente.

6. Le registre civil de l’exemple dans les dictionnaires pour enfants

Lorsqu’il comporte un ou des acteurs humains, l’exemple du dictionnaire pour les élèves est souvent structuré en deux parties : un protagoniste, sujet de la phrase, plus rarement l’objet (complément), et le message. L’exemple forme ainsi une sorte d’équation bipolaire reconnue comme telle et qui forge l’un des éléments du code métalangagier de la microstructure. Le premier pôle sera identifié comme étant l’envoi, le second comme étant le prédicat. Cette dernière portion du schéma binaire reprend le mot témoin, comme l’illustre la série d’exemples tirés de la lettre L du Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ](v. le tableau 1).

Tableau 1 : Modèles d’exemples à schéma binaire du DCECJ
Entrées Exemples
las Maxime a mal dormi, il se sent las.
lavabo Sophie se brosse les dents au-dessus du lavabo.
ligne Le pêcheur attache sa ligne au bout d’une canne à pêche.
1. lire La pianiste lit les notes de la partition.
lisière J’ai cueilli ces champignons à la lisière du bois.
literie Quand je fais mon lit à fond, j’aère bien la literie.
livraison Elle attend avec impatience la livraison de son piano.
lourdeur Il a trop mangé, il a des lourdeurs d’estomac.

Le tableau montre trois sous-catégories de ce type d’exemples lorsqu’il y a un protagoniste :

Le recours aux prénoms fait partie des protocoles didactiques des dictionnaires pour enfants lorsqu’il s’agit de contextualiser socialement les exemples et de faciliter l’apprentissage de la langue. En intervenant dans la phrase, les prénoms, et accessoirement les patronymes, permettent d’exposer toutes les potentialités référentielles, dépassant alors les modalités de fonctionnement linguistique. L’exemple construit sur la base d’un prénom est personnalisé de sorte que l’enfant y reconnaît un proche (camarade, ami, frère, sœur, cousin, cousine, père, mère, etc.), un membre de sa communauté, le tissu social multiethnique de son milieu de vie, son environnement scolaire, ainsi de suite. Par-dessus tout, il se reconnaît lui-même et il s’identifie au message quand c’est son propre prénom qui est utilisé. Le prénom prend valeur d’autorité, de caution morale, de référence sécurisante en fonction du temps et de l’espace. Dans le PRE/RJ, chaque prénom, chaque nom jouent un rôle déterminé dans l’histoire qui est racontée en filigrane des mots. Cet ancrage énonciatif rend ainsi possible l’interprétation singulière de l’exemple et des proprionymes qui s’y incrustent (v. Lehmann 1991 : 126). Dans les autres dictionnaires pour enfants, les prénoms et les noms servent à animer fictivement les phrases-exemples, mais ils ne sont pas de la fiction narrative comme dans le PRE/RJ.

Dans les dictionnaires qui empruntent cette voie ou l’emprunteront, l’objectif ultime doit être de ne pas laisser le caractère narratif prendre le pas sur les besoins de la description de la langue, danger écarté des autres dictionnaires, puisqu’ils n’ont pas de contexte fictionnel avoué (v. cependant, le DCECJ dans lequel quelques prénoms sont toujours employés dans le même environnement réellement personnalisant).

6.1. L’écho des prénoms dans les exemples

L’étude des prénoms dans les exemples sera effectuée à partir de quatre dictionnaires pour enfants comparables :

Dans un dictionnaire comme le DCECJ, la palette des prénoms est très étendue afin de mieux personnaliser les messages portés par les énoncés exemples (v. le tableau 2).

Tableau 2 : Prénoms dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Féminins
• Alain • Jacques • Agathe • Isabelle
• Arnaud • Laurent • Agnès • Judith
• Bernard • Luc • Alice • Julie
• Bruno • Marc • Anne • Juliette
• Cyril • Mathieu • Aude • Laure
• Daniel • Maxime • Axelle • Linda
• Denis • Michel • Barbara • Lise
• Eric • Paul • Béatrice • Marianne
• François • Philippe • Brigitte • Marion
• Frédéric • Rémi • Caroline • Martine
• Guillaume • Stéphane • Catherine • Myriam
• Hugues • Thierry • Céline • Sabine
• Christine • Sandrine
• Corinne • Sophie
• Dorothée • Sylvie
• Fanny • Valérie
• Hélène • Virginie
Total : 24 Total : 34

Au total, il y a 60 prénoms cités dans la séquence L. Deux ne figurent pas dans le tableau, car ils peuvent être attribués aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ livrer, loyer] et Claude [→lourdeur]. Ces prénoms ambigus ou « hermaphrodites » peuvent par ailleurs être très utiles au lexicographe qui peut en user dans une phrase en quelque sorte neutralisée du point du vue du décompte des noms féminins et des noms masculins (v. le DCECJ : Tous les mois, Dominique paie le loyer de son appartement). L’utilité est d’autant plus manifeste quand le sens exprimé pourrait paraître discriminant (v. le DCECJ : Claude ne comprend pas vite, quelle lourdeur d’esprit!).

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages de contes (la fée Carabosse [→ légendaire], le petit Poucet [→ lieue]), un autre renvoie à un nom de famille (Gagné [→ lier]), un autre à un personnage historique (Jules César [→ légion]) et un dernier renvoie à un personnage littéraire (Tarzan [→ liane]).

Les prénoms permettent de mettre plus de vie et de couleur locale, la diversité délaissant la récurrence neutralisante des pronoms ou des substituts propriels répétitifs du genre Pierre, Jean, Jacques, Paul ou Marie, que l’on trouve en abondance, entre autres, dans l’édition canadienne du Larousse maxi débutants (v. le tableau 3).

Tableau 3 : Exemples comportant des prénoms archétypaux dans le LMDÉC (lettre L)
Entrées Exemples
laisser Depuis sa maladie, Pierre s’est laissé aller.
lassant Pierre raconte toujours les mêmes histoires, c’est lassant à la fin!
luné Jean est bien (mal) luné aujourd’hui.
lyrisme Jean m’a décrit son voyage avec lyrisme.
latin Jacques apprend le latin.
loucher Jacques louche.
lanceur Paul est lanceur de javelot.
léser Paul n’a pas eu la même part d’héritage que les autres : il a été lésé.
se lamenter Marie se lamente sur son sort à longueur de journée.
laquer Marie se laque les cheveux.
larme En nous quittant, Marie avait les larmes aux yeux.
lentement Marie mange lentement.
lucidité Marie a toute sa lucidité.

Mais il reste que même si le lexicographe recourt à des noms propres, ceux-ci acquièrent une valeur métalinguistique : ils renvoient anonymement à n’importe quelle personne vivant en n’importe quel lieu et à n’importe quelle époque.

À la limite, il n’y a pas de différence fonctionnelle entre le prénom et le pronom (il/elle). Et un prénom vaut parfois l’autre comme l’illustrent les exemples suivants tirés de l’article lacer.

On peut sans conteste rapprocher le procédé de la proforme des définitions relationnelles (v. Dubois et Dubois 1971 : 42-43).

Manifestement, ces prénoms sont des stéréotypes de la métalangue articulaire. Quoique étant de nature proprionymique, c’est-à-dire personnalisant, ils possèdent néanmoins un caractère généralisant et archétypal. Ils servent de passe-partout. La lettre L du LMDÉC cumule 3 occurrences de Pierre, 4 de Jean, 2 de Jacques, 4 de Paul et 7 de Marie. Mais aux yeux des jeunes consultés pour savoir ce qu’ils pensaient de ces choix, ils répondent que ces prénoms sont associés à des « vieux » —père, mère, oncle, tante, amis des parents, quand ce n’est pas la génération des grands-parents qui leur vient en mémoire—, que ce n’est pas comme cela que s’appellent leurs amis. Le tableau 4 fournit le répertoire de tous les prénoms recensés pour la lettre L.

Tableau 4 : Prénoms dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Féminins
• Jacques • Patrick • Aïcha • Lori
• Jean • Paul • Anne • Lysa
• Marc • Pierre • Brenda • Maïté
• Mehdi • Sékou • Chantal • Maria
• Pascal • Yves • Jeanne • Marie
• Judy • Sandra
• Line • Sarah
• Lise • Sylvie
Total : 10 Total : 16

Au total, il y a 27 prénoms cités dans la séquence L du LMDÉC. Un ne figure pas dans le tableau, car il peut être attribué aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ se leurrer].

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : quatre renvoient à un nom de famille (DaSilva [→ laveur, lier], Dubois [→ légion], Dupont [→liste], Durand [→ lopin]), un autre à une lignée familiale (Bourbons [→ligne]), deux autres à des personnages littéraires (Tarzan [→ liane], Ulysse [→ légendaire]).

Quelques entrées semblent s’écarter de la lettre L, mais cela est dû au regroupement morphologique du LMDÉC qui tient compte des mots préfixés.

La distribution des prénoms dans la version française [RJI] et dans la version nord-américaine [RJINA] du Robert junior illustré est nettement contrastée par rapport aux deux témoins précédents.

Tableau 5 : Prénoms dans le RJT (lettre L)
Masculins Féminins
• Alex • Anne
• Luc • Flora
• Yves • Julie
Total : 3 Total : 3

Au total, il y a 6 prénoms cités dans la séquence L. Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), cinq renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi] et Albert Schweitzer [→ lépreux]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

Tableau 6 : Prénoms dans le RJINA (lettre L)
Masculins Féminins
• Alex • Anne
• Luc • Ève
• Yves • Sarah
Total : 3 Total : 3

Au total, il y a 6 prénoms cités dans la séquence L. Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), six renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi], le cardinal Léger [→ lépreux] et Vierge [→ lampion]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

On remarquera qu’en passant de la France au Québec, Flora et Julie sont respectivement devenues Ève et Sarah : la substitution des prénoms s’est faite dans les mêmes articles (v. annexes 3 et 4).

6.2. Là où les prénoms se métamorphosent en statistiques

Dans le DCECJ, sur 58 prénoms différents, 24 (41,38 %) sont masculins et 34 (58,62 %) sont féminins. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 26 prénoms, 10 (38,46%) sont masculins et 16 (61,54%) sont féminins. Dans les deux RJI, la distribution montre un équilibre parfait : sur 6 prénoms dans chaque dictionnaire, 3 (50 %) sont masculins et 3 (50 %) sont féminins.

On retiendra de ce portrait statistique (v. le tableau 7) que les deux premiers dictionnaires privilégient une multiplication des prénoms et que les deux Robert préfèrent limiter la sélection. On peut aussi déduire que le DCECJ est plus ouvert sur les exemples personnalisants que sur les exemples anaphorisants ou communisants. Par ailleurs, les chiffres du DCECJ et du LMDÉC se ressemblent, les garçons occupant (environ) 40 % de la place et les filles (environ) 60 %, ce qui respecte les attentes du ministère de l’Éducation du Québec quant aux critères d’agrément des manuels scolaires.

Tableau 7 : Distribution des prénoms : base individuelle
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 58 24 41,38% 34 58,62 %
LMDÉC 26 10 38,46 % 16 61,54%
RJI 6 3 50,00 % 3 50,00 %
RJINA 6 3 50,00% 3 50,00%
Total 96 40 41,67% 56 58,33 %

Si l’on pousse les comparaisons statistiques du côté des attestations articulaires (v. le tableau 8), les résultats paraissent encore plus éloquents. En effet, certains prénoms sont employés plus d’une fois dans la séquence témoin d’un même dictionnaire. La palme revient à Anne qui atteint 23 occurrences dans le RJ1NA. Pour un prénom de garçon, le total d’occurrences le plus élevé est de 11 apparitions. Le phénomène se produit deux fois pour Yves dans les deux RJI. Fait à signaler, parmi les 11 attestations, 10 sont relatives aux mêmes entrées (v. les annexes 3 et 4).

Dans le DCECJ, sur 77 citations de prénoms, 29 (37,66 %) sont réservées aux garçons tandis que 48 (62,34 %) identifient des filles. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 45 attestations de prénoms, 20 (44,44 %) sont masculines et 25 (55,56 %) sont féminines. Dans le RJI, la distribution donne les résultats suivants : 72 occurrences de prénoms, dont 23 (31,94%) sont masculines et 49 (68,06%) sont féminines. Pour 73 citations, les chiffres du RJINA donnent respectivement : 25 (34,25 %) pour la gent masculine et 48 (65,75 %) pour la gent féminine.

Tableau 8 : Distribution des prénoms : base articulaire
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 77 29 37,66% 48 62,34 %
LMDÉC 45 20 44,44% 25 55,56%
RJI 72 23 31,94% 49 68,06 %
RJINA 73 25 34,25 % 48 65,75 %
Total 267 97 36,33 % 170 63,67 %

Le rapprochement et la comparaison des tableaux 7 et 8 font ressortir la nette prédominance des prénoms féminins sur leurs homologues masculins. Dans le tableau 7, le constat n’est pas probant pour les dictionnaires Robert qui se livrent un match nul sur tous les plans. Il est plus évident pour les deux autres dictionnaires. Dans le tableau 8, les écarts sont immédiatement sensibles, les formes féminines prévalant dans une proportion d’approximativement 2 sur 3, sauf dans le LMDÉC. Dans ce recueil, les garçons gagnent plus de 5 points d’un tableau à l’autre grâce à Jacques, Jean, Paul et Pierre qui raflent 13 des 20 attestations dans les exemples (v. annexe 2). Dans les deux RJI, les auteurs ont clairement privilégié la multiplication des occurrences des mêmes prénoms plutôt que leur diversité. On constatera en outre que le DCECJ n’est plus le seul à favoriser l’exemple avec un envoi-prénom, le LMDÉC a lui aussi augmenté ses proportions par rapport au tableau 7. Quand aux deux RJI, ils se comparent avantageusement au DCECJ.

Sur la base de la lettre L et en s’appuyant sur le tableau 8, il est manifeste que dans ces quatre dictionnaires, ce sont les prénoms de filles qui l’emportent haut la main sur leurs vis-à-vis masculins. Ces statistiques offrent ainsi le portrait le plus bienséant lorsqu’elles sont étudiées en fonction des exigences ministérielles québécoises à l’égard de la représentativité féminine dans les dictionnaires. Dans la perspective gallofrançaise, le RJI présente les mêmes caractéristiques, ce dictionnaire obtenant même le score le plus élevé du corpus en ce qui regarde le visage féminin dans les exemples. Peut-être ces résultats doivent-ils quelque chose aux équipes de rédaction et de correction composées exclusivement de femmes, soit dix au total?

Une mise en commun des données compilées pour les quatre dictionnaires donne un total de 96 prénoms cités (v. le tableau 7). De ce lot, 40 sont affectés aux garçons et 56 aux filles, ce qui donne des pourcentages respectifs de 41,67 % et de 58,33 %. Une fois les groupes tamisés, il reste 81 prénoms différents : 32 (39,51 %) sont masculins et 49 (60,49 %) sont féminins. Pour ce qui est des occurrences articulaires (v. le tableau 8), les résultats globaux sont de 267 apparitions : 97 (36,33 %) et 170 (63,67%) respectivement pour les exemples au masculin et au féminin. Dans l’ensemble, on peut donc conclure à une nette emprise des références féminines sur les masculines, aussi bien en ce qui a trait au nombre des prénoms qu’à leur fréquence de réemploi dans les exemples. La bienséance est bien respectée sous le chapitres des prénoms, les filles sont plus présentes que les garçons. Ces résultats demanderaient cependant à être corroborés par une étude des anaphores et des noms communs d’animés.

Sur les 32 prénoms masculins, seulement 6 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; aucun ne figure dans tous les ouvrages.

Tableau 9 : Répartition des prénoms masculins communs
Prénoms DCECJ LMDÉC RJ1 RJINA
Alex - - + +
• Jacques + + - -
• Luc + - + +
Marc + + - -
• Paul + + - -
• Yves - + + +

Sur les 49 prénoms féminins, seulement 5 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; un seul figure dans tous les ouvrages.

Tableau 10 : Répartition des prénoms féminins communs
Prénoms DCECJ LMDÉC RJI RJINA
Anne + + + +
Julie + - + -
• Lise + + - -
• Sarah - + - +
• Sylvie + + - -

Chez les lexicographes, Anne s’avère le prénom féminin le plus populaire : il revient dans les quatre dictionnaires; tandis que chez les garçons, Luc et Yves se partagent l’honneur d’avoir été sélectionnés par trois équipes de rédacteurs. Le couple le plus célèbre est celui formé d’Anne et d’Yves avec 42 et 23 occurrences respectivement pour l’ensemble du corpus, ce qui témoigne encore plus de la claire domination des filles : Anne obtient d’ailleurs presque deux fois plus de visibilité qu’Yves.

7. Vers d’autres zones néobienséantes

La néobienséance dictionnairique touche aussi d’autres aspects sociaux que la bataille des prénoms de garçons et de filles. Il suffit d’évoquer les contextes dont le contenu véhicule l’idéologie traditionnelle, pour ne pas dire sexiste, des rapports entre les hommes et les femmes, et que l’on dénonce de plus en plus, du genre : « Maman fait les courses » et « Papa va au bureau » (v. Buzon 1983 : 157). Afin de mesurer l’évolution des dictionnaires, voici la situation actuelle du mot bureau au sens de « lieu de travail » dans le corpus des dictionnaires témoins.

La démarcation entre les exemples québécois et français est tangible. Les exemples laurentiens féminisent la situation, sauf le premier qui oppose le travail en usine (col bleu) à l’emploi de bureau (col blanc). Les exemples hexagonaux paraissent plus stéréotypés, en particulier celui du LMDÉC qui renvoie aux tâches de bureau généralement dévolues aux femmes; mais, cet exemple est mal construit, puisque c’est l’unité complexe employée de bureau qui est illustrée et non bureau. Il est vrai, par ailleurs, que tous les énoncés sont suffisamment flous pour qu’on les interprète de manière bienséante en pensant que toutes ces personnes occupent des fonctions valorisantes dans un bureau. Quoique l’on pourrait penser que les exemples féminins nécessitent un certain renforcement pour bien s’assurer que le niveau de responsabilité de la femme est comparable à celui de l’homme.

Pour terminer cette incursion du côté de la néobienséance, quelques pistes supplémentaires seront simplement esquissées en puisant encore dans l’éventail des exemples des dictionnaires pour les jeunes.

Ces dictionnaires respectent tous des principes moraux liés à différents faits de société. Nous avons isolé quelques domaines dans lesquels les lexicographes plaident pour un monde meilleur, où la beauté, la richesse, la paix, la santé, etc., ont le pas sur la laideur, la pauvreté, les conflits de toutes sortes, la maladie, etc. (Le mot en caractères italiques renvoie à l’entrée qui a fourni l’exemple.)

Ces images d’Épinal repérées dans quelques sphères de la connaissance manifestent très clairement que la (néo)bienséance est l’un des éléments extralinguistiques majeurs imposés dans l’univers dictionnairique. Tout est pensé et réalisé pour que les enfants en phase de scolarisation adhèrent à une vision idéalisée du monde. Et c’est bien ainsi, car ils auront suffisamment le temps d’en observer tous les heurs et malheurs.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Annexe 1 : Prénoms suivis des entrées dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alain loin • Agathe lisière
• Arnaud lentille • Agnès loyal
• Bernard loyer • Alice 1. loup
• Bruno lit • Anne légèrement; long
• Cyril lapsus • Aude 1. livre
• Daniel lettre; livrer • Axelle 3. loup
• Denis lit • Barbara lier
• Éric lance-pierres; ligne • Béatrice lassitude
• François se lever; loger • Brigitte lent
• Frédéric linteau • Caroline larme; lobe
• Guillaume lymphatique • Catherine 2. lot
• Hugues loterie • Céline lâcher; léger
• Jacques lancinant • Christine laisse
• Laurent louveteau • Corinne laisser; leçon
• Luc lui • Dorothée liste
• Marc levée; lutte • Fanny lorgnette
• Mathieu langue • Hélène laideur, 2. lire
• Maxime las • Isabelle livrer
• Michel lagon; lumière • Judith louange
• Paul longueur • Julie librairie; lunette
• Philippe loin • Juliette lucide
• Rémi lancer • Laure léger
• Stéphane luthier • Linda limonade
• Thierry 1. lire • Lise loisir
• Marianne 1. louer
• Marion lèvre
• Martine luge
• Myrinm léger
• Sabine lécher
• Sandrine lacer; littérature
• Sophie lavabo; lion; longtemps; lui
• Sylvie langueur; électeur; longueur
• Valérie long; lucidité; lurette
• Virginie leçon
Total : 24 Total : 29 Total : 34 Total : 48
Annexe 2 : Prénoms suivis des entrées dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Jacques latin; loucher • Aïcha lauréat
• Jean s’aliter; reluire; luné; lyrisme • Anne lunette
• Marc lucide • Brenda lubie
• Mehdi leçon • Chantal 2. lire; longtemps
• Pascal las; lecture • Jeanne latiniste
• Patrick licence • Judy lettre; lui
• Paul lanceur; 1. le; léser; éloignement • Line lacer
• Pierre laisser; lassant; licencié • Lise léger; luge
• Sékou lettre • Lori relancer
• Yves long • Lysa langue
• Maïté 1. lieu
• Maria 2. lire
• Marie là; se lamenter; laquer; larme; lentement; longueur; lucicité
• Sandra 1. lieu
• Sarah lycéen
• Sylvie lingerie
Total : 10 Total : 20 Total : 16 Total; 25
Annexe 3 : Prénoms suivis des entrées dans le RJI (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alex lait; largement; 1. livre; longer; loup • Anne lâcheur; laisser; lamentable; langue; las; laver; leçon; lecture; léger, lent; léser; librairie; livrer; long; lourdaud; lucide
• Luc laïc : lambin; laver; leçon : légèrement; lexique; lourd • Flora lacer; lâcher; larme; lavabo; lécher; léger; légèrement; légèreté; lentement; levant; lier; linotte; lit; loir; lui; lunatique; luxer
• Yves lambeau; langue; lapsus : lettre; lien; livrer; lorgner; loucher; lui; lune; lynx • Julie lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; 1. lever; libéral; lien : lier; livrer; loucher; loyal; luné
Total : 3 Total : 23 Total; 3 Total : 49
Annexe 4 : Prénoms suivis des entrées dans le RJINA (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alex largement; longer, loup; lunatique • Anne Lâcheur; laisser; lait; lamentable; langue; las; laver; lecture; léger; léser; 1. lever; liaison; libéral; librairie; lien; lier; lit; 1. livre; livrer; long; lorgner; lourdaud; lucide
• Luc lac; lambin; lasso; lavabo; laver; leçon; légèrement; lisière; lourd; lunette • Ève lacer; lâcher; laïc; larme; lécher; léger; légèrement; légèreté; levant; lexique; lier; lit; lui; luxer
• Yves lambeau; langue; lapsus; leçon; lettre; lien; livrer; loucher; lui; lune; lynx • Sarah lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; livrer; loyal; luné
Total : 3 Total : 25 Total : 3 Total : 48

Du côté de la petite histoire des dictionnaires scolaires modernes

1. Le dictionnaire scolaire en perspective

Le dictionnaire scolaire se profile à l’avant-plan des instruments d’acquisition, de maîtrise, de perfectionnement et, à l’occasion, de correction de la langue. À l’école, il doit faire l’objet d’une pédagogie particulière et ne pas seulement servir d’ouvrage d’appoint dans quelques matières, notamment le français. « Enseñar a manejar los diccionarios debería, pues, constituir un objetivo destacable de la didáctica de la lengua[1]. ». Les répertoires de mots de cette nature sont des outils d’apprentissage qui visent aussi à assurer la cohésion culturelle du groupe, car ils permettent de pérenniser la compréhension des productions d’une société que sont les livres et les écrits divers, aussi bien que les paroles, qui importent pour fédérer l’histoire d’une communauté linguistique. Le dictionnaire est le dépositaire d’une partie fort importante de la culture et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture. Il est simultanément une mémoire de la langue, et une mémoire des faits et des choses. De ce double point de vue, il fait partie de la geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire personnelle et une mémoire collective, et pour transmettre à travers elles les valeurs communautaires, une conception particulière du monde, un modèle idéologique adéquat, voire une morale. L’un des premiers à bien saisir et à bien comprendre les vocations linguistiques, pédagogiques et sociales du dictionnaire fut certainement Pierre Larousse, au milieu du XIXe siècle.

2. De très lointaines et très obscures origines

Les dictionnaires scolaires revendiquent de très lointaines origines. Ils sont étroitement liés à l’invention de l’écriture. Des recherches récentes les font remonter au IVe-IIIe millénaire avant J.-C. alors que les scribes mésopotamiens établissaient des listes lexicales tabulaires destinées à l’enseignement dans les eduba, c’est-à-dire dans les écoles où l’on formait les futurs scribes[2]. La confection de ces catalogues de mots sur des supports d’argile avait déjà pour premier objectif de venir appuyer l’apprentissage de l’écriture et la connaissance de la langue. C’étaient des relevés de noms communs, de noms propres (proprionymes), de synonymes, de parties de mots, etc., tous éléments de base dans un cheminement scolaire. Pour apprendre l’écriture cunéiforme, les jeunes élèves recopiaient ces listes sur d’autres tablettes. Et on a retrouvé un nombre impressionnant de ces cahiers de devoirs en argile.

Dans l’Europe du Moyen-Âge, on trouvera également des dictionnaires destinés à combler des besoins d’apprentissage non pas de la langue maternelle et quotidienne, mais du latin, la langue de l’intellect, de la religion et du pouvoir. Il faudra attendre la Renaissance pour que la production d’ouvrages sur le français prenne le pas sur les dictionnaires du latin et sur les glossaires bilingues.

Il faudra patienter encore plus longtemps pour que le dictionnaire scolaire devienne un genre détaché. Les dictionnaires « portatifs » des siècles postérieurs à la Renaissance, notamment ceux du XVIIIe siècle, ne doivent pas être confondus avec les petits dictionnaires pour enfants ni avec les compilations élémentaires du XIXe siècle ayant le même gabarit. Les portatifs sont surtout des abrégés et des réductions de répertoires plus volumineux et plus grands que l’on pouvait transporter plus aisément[3]. Ils répondent à des besoins de démocratisation du livre. Leurs prix baissent et leur maniabilité s’accroît. Le livre peut devenir accessible à un plus grand nombre de personnes. Un dictionnaire portatif n’est donc pas nécessairement un recueil de mots élaboré pour des élèves et à des fins pédagogiques. Ce n’est qu’accessoirement qu’il aura une vocation scolaire. Après 1820, les portatifs du type abrégé semblent en désaffection[4].

La science et l’industrie modernes du dictionnaire scolaire démarrent vraiment, en France, au milieu du XIXe siècle. On peut dire qu’elles sont, l’une et l’autre, un après-Littré, ou presque, et qu’elles prennent leur envol avec Pierre Larousse. La lexicographie scolaire se faufile en effet entre le grand dictionnaire philologique, culturel et conservateur d’Émile Littré et l’immense œuvre encyclopédique moderniste de Pierre Larousse lui-même. De fait, tout le XIXe siècle s’affairera à mettre sur pied un enseignement élémentaire pour tous. Il faut que les enfants apprennent à lire, à écrire, à calculer et à comprendre le fonctionnement du monde. De plus, la cohésion nationale doit être renforcée par l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de la morale. En juin 1833, la Loi Guizot créait pour la première fois un enseignement obligatoire. Un demi-siècle plus tard, en 1882, cette loi sera renforcée par Jules Ferry qui rendra l’enseignement primaire obligatoire pour tous, gratuit et laïque.

La conjonction de facteurs politiques et pédagogiques sera à l’origine d’une grande production de manuels et d’ouvrages scolaires dont les dictionnaires ne sont pas le moindre des sous-ensembles. Pour cette raison, on peut qualifier ces recueils de mots de dictionnaires manuels. Ils entrent en effet dans la catégorie des manuels scolaires. Au début du XXe siècle, en France, le dictionnaire devient une figure importante du paysage du livre et le signe d’une société développée et scolarisée, en pleine possession de son identité linguistique et culturelle.

3. Le creuset terminologique

Avant de poursuivre avec le volet historique, il convient de faire une petite incursion du côté de quelques appellations classificatrices, car cette terminologie est parfois poreuse. « Il serait donc souhaitable de réexaminer cette terminologie peu satisfaisante[5]. »

Le vocabulaire qui réfère aux différents types de dictionnaires pour adultes est relativement bien circonscrit puisque ce genre d’ouvrages est fort bien scruté sous l’angle métalexicographique. Le domaine des « petits dictionnaires » est moins bien documenté, en tout cas pour le français. Aussi vaut-il la peine de parcourir un court spectre conceptuel qui nous amènera à mieux identifier l’objet de notre étude.

Lorsque l’on évoque les dictionnaires pour l’école, trois idées surgissent à l’esprit : celle du « dictionnaire scolaire », celle du « dictionnaire pour enfants » et celle du « dictionnaire d’apprentissage ». Toutes ces idées sont en outre faussement placées dans un système d’opposition avec les dictionnaires généraux culturels pour adultes, alors que ces rapports sont plutôt de l’ordre de la gradation, de la hiérarchisation. « De manière générale, le dictionnaire pour enfants se définit contrastivement par rapport au dictionnaire pour adultes[6]. » La subordination des premiers aux seconds ne rend pas justice au genre du dictionnaire scolaire, qui est loin d’être un genre secondaire.

3.1. Le dictionnaire scolaire

Le dictionnaire scolaire est un ouvrage général monolingue —il existe aussi quelques bilingues— et monovolumaire conçu pour son utilisation dans l’enseignement primaire et secondaire. Le terme peut avoir un sens plus élargi, car, d’une part, on peut en étendre l’acception du côté de l’école maternelle et, d’autre part, du côté du début de la formation post-secondaire ou collégiale. On peut dire que ce type de répertoire couvre une fourchette d’âge qui s’étend de 5/6 ans jusqu’à 15/16 ans. Le Larousse mini débutants [LMiD] et le Robert scolaire [RS] sont des exemples applicables aux deux extrémités de cet empan. Le LMiD est identifié comme « le premier vrai dictionnaire[7] », l’adjectif premier étant entendu dans le sens chronologique par rapport aux étapes de la scolarisation des enfants. Son public cible est celui des jeunes enfants de 5/6 ans. Le RS s’adresse à des adolescents de 12 à 16 ans, c’est-à-dire aux élèves de tout le cycle du secondaire.

Le dictionnaire scolaire a une fonction avant tout d’ordre descriptif, la description étant le plus souvent renforcée par l’iconographie dont la présence est plus sensible dans les ouvrages à petite nomenclature. Les 1 065 mots de Mon Larousse en images [MLL] sont accompagnés de 887 tableaux et dessins. Le LMiD propose 500 illustrations pour un volume de 5 400 entrées. Son concurrent le Robert benjamin [RB] revendique une nomenclature de 6 000 mots et de 640 illustrations. Dans son édition de 1999, le Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ] répertorie 20 000 mots tandis qu’il n’offre que 250 illustrations. De fait, la quantité d’illustrations est inversement proportionnelle à la quantité de mots vedettes : plus la nomenclature croît, plus le nombre d’illustrations diminue. Le RS reste fidèle à la politique éditoriale des dictionnaires de langue du Robert qui ne proposent jamais d’iconostructure, sauf dans le Robert junior illustré [RJI], le Petit Robert des enfants [PRE]/Robert des jeunes [RJ] et dans le RB. À titre d’exemple, le nombre d’illustrations du RJI s’élève à 1 000, auxquelles s’ajoutent 35 planches thématiques.

Le dictionnaire scolaire a pour objectifs de sensibiliser les jeunes au vocabulaire et de les mettre à l’aise avec les mots. Il consigne le lexique vivant, dont une partie est déjà connue de la majorité des élèves, soit de manière active, parce que les jeunes locuteurs doivent s’exprimer, soit de manière passive, parce qu’ils doivent écouter et comprendre les autres.

La langue dévoilée est celle de la société d’appartenance des jeunes, y compris les caractéristiques qui la font se distinguer des autres collectivités sociales utilisant quotidiennement la même langue, mais pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots[8]. Cela vaut pour tous les dictionnaires scolaires élaborés en France et au Québec depuis une vingtaine d’années. Ce sentiment d’appartenance est peut-être plus sensible dans les zones francophones périphériques. Par exemple, les Québécois s’aperçoivent rapidement qu’un dictionnaire est franco-centré, qu’il est davantage gallo-français que francophone, car même la description des québécismes est configurée pour l’utilisateur hexagonal. Ainsi, le LMiD définit le deuxième sens du mot mitaine de la manière suivante : « Au Canada, ce sont des gros gants doubles, des moufles ». Cette définition est doublement fausse, car les mitaines ne sont pas nécessairement des « gros » gants, ni des gants « doubles ». Par ailleurs, le terme moufle n’est absolument pas d’usage courant au Québec. On le considère comme un francisme.

Le terme dictionnaire scolaire est synonyme de dictionnaire pédagogique, ce dernier étant d’un emploi plus restreint dans la terminologie française.

3.2. Le dictionnaire pour enfants

Le dictionnaire pour enfants ou le dictionnaire pour les jeunes est un ouvrage général le plus souvent monolingue, qui entre dans la catégorie des dictionnaires scolaires et qui déborde parfois dans la catégorie des productions préscolaires. Il couvre une fourchette d’âge de 3 à 12 ans. Le RB et le DCECJ se classent dans le groupe scolaire tandis que MLI, qui s’adresse à une clientèle « de 3 à 6 ou 7 ans[9] », entre dans le groupe préscolaire.

Ce genre de produit lexicographique qui domine l’univers de l’enseignement est conçu pour initier les enfants aux activités liées à l’apprentissage du vocabulaire, de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Les dictionnaires préscolaires restreignent cet apprentissage à la reconnaissance de la silhouette des mots que l’enfant est invité à raccrocher à une image puis à décoder dans leur habit alphabétique. C’est le début de l’apprentissage de la lecture.

On peut réticuler les dictionnaires pour enfants en trois sous-groupes :

  1. Les dictionnaires préscolaires destinés à un public de 3 à 5/6 ans, à savoir les tout-petits. On les retrouve dans les prématemelles et les maternelles. Leur nomenclature est comprise entre 1 000 et 5 000 mots, selon l’âge des destinataires.
  2. Les dictionnaires scolaires du premier cycle du primaire (de la première à la troisième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 5/6 jusqu’à 8/9 ans. Leur nomenclature rassemble entre 5 000 et 10 000 mots.
  3. Les dictionnaires scolaires du deuxième cycle du primaire (de la quatrième à la sixième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 8/9 jusqu’à 12/13 ans. Leur nomenclature compte de 10 000 à 25 000 mots, le volume phare étant de 20 000 articles.

Alise Lehmann[10] propose une répartition par groupe d’âge qui varie légèrement, mais qui recoupe sensiblement le classement proposé ci-dessus[11]. Pour sa part, Pierre Corbin[12] montre que les ouvrages préscolaires ciblent parfois les bébés âgés de seulement quelques mois. Il propose d’appeler productions prédictionnairiques[13] les recueils lexicographiques destinés à l’âge préscolaire. Les prédictionnaires « s’incarnent dans trois dispositifs majeurs[14] » : l’abécédaire, l’imagier et le livre dictionnariforme.

3.3. Le dictionnaire d’apprentissage

L’appellation dictionnaire d’apprentissage recouvre deux idées très distinctes. En premier lieu, le dictionnaire d’apprentissage peut être relié à la connaissance de la langue maternelle. En ce sens, le terme est synonyme de dictionnaire scolaire et de dictionnaire pédagogique. Il concurrence aussi l’appellation dictionnaire pour enfants. En second lieu, le terme peut être réservé à la connaissance d’une langue étrangère. Sa finalité est d’aider les personnes jeunes ou adultes qui apprennent une langue étrangère à utiliser correctement un vocabulaire qui n’est pas trop extensif, en vue de développer la compétence linguistique des apprenants. En ce sens, il a pour correspondant anglais le terme learner’s dictionary, pour équivalent allemand Lernwörterbuch, tandis qu’il est rendu en espagnol par diccionario de aprendizaje. Le dictionnaire d’apprentissage n’est pas nécessairement un ouvrage bilingue; c’est avant tout un ouvrage monolingue rédigé dans la langue étrangère que l’utilisateur veut apprendre. Il est donc destiné à des apprenants d’une langue étrangère, ces apprenants n’étant pas nécessairement des jeunes.

Dans la littérature métalexicographique, c’est la deuxième dimension qui domine, à savoir que le dictionnaire d’apprentissage est davantage associé à la notion de « langue étrangère ». On réservera donc cette appellation au contexte interlinguistique. Dans l’environnement d’une langue maternelle, on privilégiera les appellations dictionnaire scolaire ou dictionnaire pédagogique.

4. L’histoire du dictionnaire scolaire moderne

Pour segmenter l’histoire des dictionnaires scolaires modernes, Jean Pruvost[15] propose une chronologie articulée sur deux grands axes temporels. La première période va de 1856 à 1948. C’est celle de la dictionnairique en mode mineur ou de la dictionnairique de la réduction, c’est-à-dire de la production de petits dictionnaires qui forment souvent des abrégés de plus vastes entreprises. Le terminus a quo correspond au Nouveau dictionnaire de la langue française [NDLF] de Pierre Larousse, tandis que le terminus ad quem va jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La seconde période s’étend de 1949 à 1999. C’est celle de la dictionnairique en mode majeur ou de la « lexicographie heuristique conquérante ». La date de départ est celle de la parution du Dictionnaire des débutants [DB] de Michel de Toro tandis que la date d’arrivée correspond à celle de la production de l’article. Cette ère demeure donc ouverte.

Pour notre part, nous procéderons à un découpage chronologique légèrement différent. La période qui va de 1856 à 2002 sera subdivisée en trois temps principaux :

4.1. De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse

Cette étape peut être considérée comme celle de l’émergence et de l’instauration d’une lexicographie scolaire que l’on qualifiera aussi de prémoderne. Ce presque trois quarts de siècle démarre autour de Pierre Larousse et dans l’ombre de Littré; il s’achève au moment où la maison d’édition Larousse se prépare à mettre sur le marché la deuxième édition de son célèbre Petit Larousse illustré [PLI] qui changera de titre en 1924 pour devenir le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI]. La fin de cette époque marque le début du quasi monopole laroussien sur le marché économique du dictionnaire, emprise qui dure encore. Mais jusque-là, les produits laroussiens, l’homme et l’éditeur, auront affaire à fortes parties, car la concurrence est vive. Les dictionnaires Larousse ne sont pas les seuls en lice. Leur font face d’autres productions lexicographiques tout aussi valables, parfois même plus flamboyantes, comme les dictionnaires de Théodore Bénard, d’Augustin Gazier ou du duo Larive et Fleury. Ce n’est que durant les années 1920 que ces répertoires et d’autres s’effaceront de la carte éditoriale devant l’offensive Larousse. Nous y reviendrons.

À partir du milieu du XIXe siècle, la lexicographie sera redevable de quelques idées novatrices s’inspirant des mouvements dans la société civile et savante, ainsi que des nouvelles orientations de la linguistique. Sous couvert d’ordre, elle s’arrimera à des conceptions scientifiques, comme les sciences naturelles et la biologie —la langue est vue comme un organisme vivant— à des perspectives historiques, à des approches pédagogiques inspirantes et à des considérations philologiques —le comparatisme, notamment[16]. C’est dans ce maelström d’évolution sociale que naîtront et croîtront les dictionnaires manuels.

L’un des acteurs-clés des débuts de la lexicographie scolaire fut Pierre Larousse. Toute sa vie il restera fidèle à ses positions républicaines, laïques et pédagogiques. Toute son œuvre lexicologique, lexicographique et encyclopédique en sera marquée. Tous ses livres ont quelque chose du manuel : ils enseignent quelque chose. Il conçoit ses dictionnaires en fonction d’un programme pédagogique et didactique qui ne perd jamais de vue les fondements de l’encyclopédisme, c’est-à-dire un certain rattachement à l’histoire. Au résultat, ses œuvres lexicographiques, celles qui nous intéressent ici, présentent des synthèses de données, elles vulgarisent des messages, vertus auxquelles s’adjoindra bientôt l’iconographie qui marquera davantage la vocation encyclopédique des dictionnaires scolaires préparés par ses successeurs, notamment par Claude Augé.

Grand connaisseur de l’univers et des besoins scolaires, car il fut lui-même enseignant, Pierre Larousse sait sélectionner l’information, la résumer, la vulgariser et l’insérer dans l’aventure sociale de l’époque. Ses textes dictionnairiques prolongeaient, complétaient et stabilisaient l’enseignement de base reçu à l’école dans d’autres matières. L’instituteur qu’il fut « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen[17]. » Ses incursions encyclopédiques valident les descriptions synchroniques en leur procurant une dimension historique qui ne sera jamais démentie, mais au contraire toujours renforcée par le biais du développement des rubriques encyclopédiques, d’une section consacrée aux proprionymes et, après sa mort, par l’arrivée de l’illustration.

Sur le plan des contenus, le souci pédagogique et son corollaire le souci de la protection morale de l’enfant prônent une sélection soigneuse et serrée des entrées et des contenus des articles. Les lexicographes qui explorent la constellation pédagogique ont tendance à écarter les mots rares ou littéraires, mais surtout ils éliminent les mots tabous ou à contenu tabou, ils font une croix sur les mots peu connus ou non filtrés par l’institution enseignante, ils délaissent le vocabulaire trop spécialisé, pour ne s’arrêter que sur les couleurs du lexique socialement assimilables. Ce programme éditorial aboutit à concevoir une géométrie dictionnairique qui repose sur un ordre conçu comme la régulation des usages. Cette régulation s’appuie souvent sur des décisions préalables à la description, c’est-à-dire sur ce qui précède la rédaction proprement dite —les mots écartés de la nomenclature—, plutôt que sur la prescription inscrite dans les articles.

Le coup d’envoi du dictionnaire scolaire moderne, monovolumaire et aisément maniable, est donné par le pédagogue Pierre Larousse en 1856. Le maître d’école offre alors au public son Nouveau dictionnaire de la langue française qui deviendra le Dictionnaire complet de la langue française [DCLF] en 1869, puis s’ornera d’illustrations à partir de 1878, soit après la mort de Pierre Larousse survenue en 1875. Il est clair que le recours à l’iconostructure est une innovation d’importance. Elle est marquante sur quatre plans, au moins : la perspective éditoriale, la perspective méthodologique, la perspective sémiotique et la perspective pédagogique[18]. Sous l’angle pédagogique, à savoir la portée sociale, le NDLF a inauguré « une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe siècle l’école et la nation[19]. » Quant au DCLF, il sera suivi du Dictionnaire complet illustré [DCI]. Le mot illustré noté dans le titre est significatif, mais son origine n’est pas laroussienne. Jean Pruvost note que c’est dans le Dictionnaire français illustré [DFI] de Maurice La Châtre (ou Lachâtre), « que cette aventure a commencé[20]. » Il date la parution de ce dictionnaire de 1853, en se fondant sur le fait que l’ouvrage est d’abord paru par fascicule de 16 pages —il y aura 100 fascicules—, la première livraison étant mise en vente en 1853. Une autre source bibliographique cite l’année 1856 pour la parution, c’est-à-dire le moment où le dictionnaire est en format livre[21]. Mais sur la page titre du dictionnaire lui-même, c’est la date de 1858 qui apparaît.

Le DCI sera créé et réalisé en 1889 par Claude Augé qui renouvellera et modernisera le modèle imaginé par Pierre Larousse. C’est du DCI que sortira la filière du Petit Larousse illustré [PLI] à partir de juillet 1905, filière qui fêtera bientôt son centenaire. Avec le PLI, Claude Augé perfectionnera une formule éprouvée plus qu’il ne l’inventera, celle du dictionnaire hybride puisant au réservoir des noms communs et à celui des noms propres. En 1924, le PLI subira la première d’une douzaine de refontes régulières qui remettront l’ouvrage au goût du jour[22].

Le travail du maître de Toucy, sa renommée personnelle et sa descendance lexicographique, laissent penser que le marché éditorial du dictionnaire manuel, au sens de livre scolaire, était l’exclusive de la maison Larousse. La réalité est tout autre, car durant cette période, le créneau des dictionnaires scolaires élaborés par des enseignants était très diversifié et le marché économique très actif. Il se partageait entre plusieurs ouvrages qui eurent leurs heures de gloire, certains devançant même les Larousse au palmarès des ventes. Trois noms valent la peine d’être ramenés dans l’actualité :

Ces manuels dictionnaires concurrenceront efficacement les produits laroussiens pendant cinquante ans. Jean Pruvost fournit de précieuses informations sur la concurrence effrénée dans le champ du dictionnaire scolaire entre 1856 et 1900[24]. Durant ce demi-siècle, le « feu d’artifice éditorial » fut haut en couleurs. Ce n’est qu’après la deuxième édition du PLI en 1924, que l’entreprise Larousse distancera, puis éliminera presque tous les autres du paysage éditorial.

Ainsi, lorsque la Librairie Larousse fait paraître le PLI 1906 le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est riche, foisonnant et concurrentiel. Depuis un demi-siècle, l’école est branchée sur une panoplie d’ouvrages d’inspiration pédagogique qui se ressemblent et dont les auteurs étaient presque tous des instituteurs qui connaissaient bien les milieux pédagogiques. L’apparition du PLI n’est donc pas un miracle, ni un événement extraordinaire et révolutionnaire, d’abord parce qu’il existait une filiation historique que l’on retrace à travers d’autres dictionnaires, ensuite parce que la maison Larousse elle-même avait un catalogue de petits dictionnaires, enfin parce que le marché était partagé. C’est la mainmise ultérieure sur ce marché qui est impressionnante.

Le PLI 1906, lancé à l’été 1905, possède sensiblement la même architecture formelle que ses prédécesseurs patrilinéaires, le NDLF, le DCLF et le DCI. Il a une section pour les noms communs intitulée « Langue française », une section pour les noms propres intitulée « Histoire - géographie », les deux étant séparées et complétées par les rituelles pages roses logeant la section intitulée « Locutions latines et étrangères ».

Les dictionnaires concurrents font aussi appel à une nomenclature de noms communs et à une nomenclature de noms propres, à la différence près que les deux sont fusionnées dans un seul ensemble. Les unités proprionymiques sont intercalées entre les noms communs, l’ensemble hybride formant un seul dictionnaire alphabétique. C’est de cette formule hybride que s’inspirera plus tard l’éditeur Flammarion avec son Dictionnaire usuel illustré [DUI]. Répartir les deux ensembles de noms dans deux nomenclatures indépendantes, ce fut peut-être là le coup de génie des concepteurs du PLI.

On peut illustrer la parenté formelle et fonctionnelle de ces répertoires en comparant les nomenclatures des noms communs (Nco) dans trois ouvrages du début du XXe siècle, le Petit Larive et Fleury de 1902, le Dictionnaire classique illustré d’Augustin Gazier de 1912 et le PLI de 1913. Les chiffres avancés reposent sur une projection des nomenclatures mesurées à partir d’un échantillon aléatoire de cinq pages pour chaque dictionnaire et amorcées avec le mot cendré. Notons que le format et la configuration typographique de chacun sont très semblables, de sorte que la comparaison n’a pas à être pondérée. Et cela même si le PLF distribue son texte sur trois colonnes alors que le DCI et le PLI se limitent à deux colonnes[25].

Si les trois dictionnaires avaient 1 150 pages chacun, les nomenclatures de Nco seraient les suivantes :

C’est dire que le PLI se situe en plein dans la moyenne, celle-ci étant de 51 520 mots pour les trois ouvrages.

Cet écart diminuerait davantage si le calcul proportionnel tenait compte du nombre de lignes par colonne.

Tous ces dictionnaires sont résolument modernistes, laïques et synchroniques, du moins pour le vocabulaire commun. Cinq caractéristiques sont dénombrables :

  1. Les dictionnaires présentent un portrait vivant du vocabulaire d’usage. Les nomenclatures sont normatives, tout en étant accueillantes à quelques nouveautés lexicales et en écartant les mots interdits[26].
  2. Les terminologies modernes sont prises en compte : carburateur et téléphone sont consignés dans les trois dictionnaires[27].
  3. Les articles sont brefs, clairs et informatifs.
  4. Un grand nombre d’articles comportent des développements encyclopédiques consistants : voir télégraphe et téléphone dans les trois dictionnaires.
  5. L’iconographie est abondante et indispensable; elle vient bien appuyer les données sémantiques et encyclopédiques, jouant ainsi son rôle ostensif.
Tableau 1
Définitions du mot téléphone
PLF 1902 Appareil servant à transmettre la voix à distance.
DCI 1912 Appareil qui permet de transmettre à distance, le long d’un fil, les sons et particulièrement la parole.
PLI 1913 Instrument qui permet de reproduire à distance la parole ou tout autre son.

4.2. De 1924 à 1965 : le fief laroussien

Cette deuxième période est dite celle du vide lexicographique ou de l’« hibernation de la lexicographie de langue[28] »; elle peut être qualifiée ainsi pour deux raisons :

  1. L’absence ou la quasi-absence de productions éditoriales inédites et novatrices;
  2. L’absence ou la quasi-absence d’études métalexicographiques sur les ouvrages de cette période.

Ce que l’on peut dire avec certitude cependant, c’est que les dictionnaires n’ont pas manqué durant ces quarante ans. Mais il s’agissait plus souvent de rééditions que de nouveautés. Les catalogues des entreprises se sont, en effet, très peu enrichis. La Librairie Larousse va demeurer l’un des éditeurs les plus actifs et une tradition va s’instaurer avec un chef de file incontesté, le Petit Larousse qui poursuivra une carrière sans faute. À la fin de la période précédente, le PLI avait atteint le statut d’un modèle didactique pérenne et qui sera soutenu par un succès commercial et culturel qui ne se démentira jamais jusqu’à aujourd’hui. Dès le début de ce cycle, Larousse aura presque éliminé ses concurrents. Durant cette période, l’équipe éditoriale est attentive à l’évolution du lexique. Une étude réalisée en 1960 montre comment le vocabulaire français a modifié près de 25 % de sa physionomie en douze ans[29]. Les auteurs ont comparé les contenus du NPLI de 1948 et celui du PL de 1960 —tirage C— pour établir ces statistiques. Ils ont examiné les entrées et les sorties de formes et de sens. Sur le plan proprement industriel, l’équipe éditoriale tient compte des changements technologiques dans la production du livre, ce qui permettra d’améliorer considérablement le rendement de l’iconographie. Sur le plan des contenus éditoriaux, la conception demeurera stable. « Si le discours du Petit Larousse a suivi l’évolution des idéologies et des institutions culturelles, c’est avec prudence et retenue, et en fonction d’une conception stable de la pédagogie[30]. » Durant cette période, ce dictionnaire phare aura cinq nouvelles éditions, à savoir des refontes complètes. Elles auront lieu en 1924, 1935, 1948, 1952 et 1959. De 1924 à 1958, le dictionnaire portera le titre de Nouveau Petit Larousse illustré tandis qu’en 1959, il s’intitulera Petit Larousse. Il changera encore trois fois de nom au cours de son histoire : en 1968, il deviendra le Nouveau Petit Larousse; en 1973, il s’appellera Petit Larousse illustré; depuis 1992, il porte le titre de Le Petit Larousse illustré (ajout de l’article). En 1924, le nombre de pages augmente, passant de 1 664 en 1923 à 1 760 dans la deuxième édition. Les nouvelles éditions de 1935, 1948, 1952 et 1959 sont moins approfondies que celle de 1924. Entre 1924 et 1959, le nombre de pages bougera fort peu, comme le montrent les chiffres du tableau 2.

Tableau 2
Nouveau Petit Larousse illustré/Petit Larousse
Édition Nombre de pages Différence dans le nombre de pages
1924 1 760 + 96
1935 1 771 + 11
1948 1 767 - 4
1952 1 791 + 24
1959 1 798 + 7

Ces faits sont significatifs quand on sait que le PL n’a pas vraiment changé de format entre 1905 et 1958, et que la typographie est demeurée relativement la même. C’est dire que l’on peut bien mesurer la répartition de la matière lexicale et iconographique. Le format légèrement plus grand en 1959 n’infirme pas ces constats. On peut simplement remarquer qu’entre 1905 et 1958, le nombre moyen de lignes par colonne est de 83. Cela joue entre 85 en 1913 et 81 en 1952. En 1959, le nombre de lignes passera à 91 par colonne. Cette augmentation moyenne de 16 lignes par page —il y a deux colonnes par page— correspond à un accroissement d’environ 158 pages par rapport à 1958. C’est ce qui explique les changements constatés dans l’étude des chercheurs qui ont comparé l’édition de 1948 et le tirage de 1960, qui possède le même contenu que celui de 1959. En fait, au moins 189 pages séparent les éditions comparées, soit les 31 pages supplémentaires —le passage de 1 767 pages en 1948 à 1 798 pages en 1960— auxquelles il faut ajouter l’équivalent des 158 pages dues à l’augmentation du nombre de lignes par colonne.

L’éditeur du PL proposera au public plusieurs autres dictionnaires durant cette période. Le Larousse élémentaire illustré [LÉI] lancé en 1914 en sera à sa 77e édition en 1928. En 1956, il sera remplacé par le Nouveau Larousse élémentaire [NLÉ] qui sera publié jusqu’en 1967. Entre-temps, le Dictionnaire des débutants, une réelle nouveauté, sera mis en marché en 1949[31].

La Librairie Larousse fera donc cavalier seul, ou presque. Vers la fin de cette période, en 1956, Quillet et Flammarion s’associeront pour lancer le Dictionnaire usuel [DU], qui est aussi connu sous l’appellation Quillet-Flammarion. Le DU vise la même clientèle que le PL dont il reproduit d’ailleurs le modèle, en fusionnant toutefois les noms communs et les proprionymes dans un seul catalogue alphabétique. Malgré une carrière intéressante, il ne prendra jamais l’avantage sur son collatéral. Il déclinera puis s’effacera de la scène éditoriale dictionnairique; au début des années 1980, une nouvelle équipe tentera de le faire renaître de ses cendres, mais sans succès. Il sombrera à nouveau.

4.3. De 1966 à 2002 : les empires Larousse et Robert

Quatre éléments fondamentaux ressortent durant cette tranche chronologique : l’aspect scientifique, l’aspect éditorial, l’aspect social et l’aspect francophone.

Sur le plan scientifique, cette période correspond à l’introduction et à l’application de théories et de principes linguistiques nouveaux dans l’approche lexicographique. En 1966, la maison Larousse révolutionnera la lexicographie moderne en proposant son Dictionnaire du français contemporain [DFC]. Cet ouvrage représentait « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique[32]. » En effet, les contenus macro- et microstructurels s’inspiraient abondamment du structuralisme et du distributionnalisme. De plus, le DFC assurait une certaine cohérence au code et à la norme en proposant une description limitée à une synchronie. La description des usages actualisés du lexique circonscrivait l’état réel de la langue. De là l’importance du qualificatif contemporain dans le titre de ce petit dictionnaire qui faisait pénétrer la diction-nairique dans l’ère postmoderne. La mise à niveau réellement syn-chronique créera une rupture avec l’époque prémoderne et l’époque moderne, celles-ci présentant des contenus davantage conservateurs et tournés vers des périodes plus anciennes. En outre, le DFC se détachait de l’emprise académique alors que jusque-là, la longue filiation des Larousse demeurait dans le sillage des contenus du Dictionnaire de l’Académie française.

Sur le plan proprement éditorial, cette période correspond à une diversification des dictionnaires eux-mêmes qui s’adresseront à des clientèles et à des groupes d’âge de mieux en mieux ciblés et de plus en plus fragmentés. La lexicographie occupera désormais un créneau économique non négligeable dans le monde de l’édition. Deux grands éditeurs, la Librairie Larousse et la Société du Nouveau Littré (Dictionnaires Le Robert) vont dominer le marché du dictionnaire.

Sur le plan social, cette période correspond à la place prépondérante que ces ouvrages occuperont dans l’univers scolaire, en particulier dans le système pédagogique du français langue maternelle. L’un de ces renforcements se produira en 1972 quand l’État français recommandera que le maniement du dictionnaire soit rendu obligatoire à l’école. Les directives ministérielles stipulent qu’il faut multiplier les occasions de recourir au dictionnaire, d’entraîner les enfants à se servir de ces ouvrages le plus rapidement possible, et surtout d’utiliser des dictionnaires confectionnés pour eux. D’où la nécessité d’avoir des manuels dictionnairiques profilés pour chaque étape de la scolarisation. Une panoplie de qualificatifs va permettre de classer les répertoires d’après leur titre. Pour le créneau qui relève de cette étude, on aura ainsi des dictionnaires pour enfants, pour les jeunes, jeunesse, junior, benjamin, mini, maxi, super major, etc. Une étude sur les titres reste à réaliser, car ils forment un intéressant champ onomasiologique.

Sur le plan de la conception du français, cette période correspond à une reconnaissance de la fragmentation du français et de la pluralité des normes, désingularisation qui sera bientôt abritée sous le concept de « francophonie ». C’est durant cette période que les régionalismes extrahexagonaux commencent à trouver une niche dans les dictionnaires parisiens en attendant que des adaptations contextuelles des dictionnaires fassent avancer la cause et que, plus récemment, la confection des dictionnaires devienne une préoccupation plus interne à un territoire particulier, notamment le Québec. En 1968, le PLI sera le premier dictionnaire monovolumaire moderne à repousser les frontières du français en introduisant dans sa nomenclature quelques canadianismes, appelés depuis des québécismes[33].

Au-delà de ces quatre éléments marquants, il faut souligner que depuis le milieu des années 1990, s’est ouverte l’ère des cédéroms et celle du multimédia, créneaux qui n’ont pas laissé indifférentes les entreprises lexicographiques.

5. L’industrie du dictionnaire scolaire

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux groupes d’âge du primaire, de 5/6 à 12/13 ans est un chantier très vaste et très lucratif pour les éditeurs. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine[34]. » Toutes les grandes maisons d’édition de dictionnaires et/ou de manuels scolaires offrent une gamme de produits pour l’école correspondant à ces clientèles cibles[35]. Dans ce secteur dictionnairique, on se livre à une intense concurrence scientifique et à une guerre commerciale, aussi bien en France qu’ailleurs dans la francophonie. Les grands éditeurs français comme Larousse, Robert, Hachette, Bordas mettent même en circulation des éditions adaptées à différents contextes géoculturels, notamment dans la francophonie nord-américaine où ces quatre majors de l’édition sont représentés dans le créneau jeunesse. Plus encore, le même intérêt pour un profil adapté à l’environnement social remonte en amont vers le préscolaire et se poursuit en aval vers le secondaire. En amont, le Larousse mini débutants (1986) existe en édition canadienne; on y trouve des québécismes comme foulard « écharpe », mitaine « moufle », tuque « bonnet de laine ». En aval, le Robert Dictionnaire d’aujourd’hui possède son alter ego nord-américain, le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui.

L’appel dictionnairique est si fort qu’en 1986, le marché français du dictionnaire pour enfants (dans le primaire) propose un catalogue d’une soixantaine de titres[36]. Pour la même période, Gaston Gross établit les ventes annuelles à 300 000 dictionnaires seulement pour la France[37]. Depuis ce temps, le catalogue de titres n’a cessé de s’enrichir et de se diversifier, tandis que les ventes s’envolaient.

6. Portrait et paramètres du dictionnaire scolaire

Qu’est-ce donc qu’un dictionnaire scolaire et à quoi sert-il? Pour répondre à ces questions, nous cadrerons notre interprétation dans l’environnement du dictionnaire pour enfants du primaire.

Le dictionnaire pédagogique est un ouvrage de référence sur la langue et sur le monde qui s’utilise d’abord à l’école de manière collective, orientée, puis à la maison de manière plus personnelle et plus spontanée, sans exclure une utilisation dirigée par les parents à l’occasion des devoirs, par exemple. À l’école, cet ouvrage est un outil d’information sur la langue, qui est adapté aux objectifs de l’enseignement d’une langue maternelle afin de réaliser des activités pédagogiques et de répondre aux exercices programmés par les enseignants[38]. Il est donc réservé à l’apprentissage des fondements de la langue : vocabulaire, orthographe, écriture, lecture. C’est un outil de référence, donc de consultation, qui ne doit pas accabler l’élève destinataire avec un excès de matériel linguistique informatif qui dépasse ses fonctions premières d’appréhension de la langue. Il se doit d’être économique, à savoir d’extension limitée des points de vue macro- et microstructurels : nomenclature et rubriques restreintes et adaptées aux différents groupes d’âge correspondant aux différentes sous-catégories d’ouvrages. En dehors de la classe, le dictionnaire scolaire est aussi un instrument de consultation autonome qui continue à jouer un rôle de nature pédagogique lors des devoirs et des travaux scolaires faits à la maison, ou qui devient un ouvrage de consultation ponctuelle lors d’activités de jeu ou de lecture. Cette seconde fonction hors de la classe reste soumise à la première si l’on considère qu’il revient aux enseignants de former les écoliers et les élèves au maniement et au fonctionnement du dictionnaire. Cette pédagogie essentielle est de leur ressort.

L’apprentissage du vocabulaire est l’objectif fondamental de ce type de dictionnaire. Cette visée est d’abord d’ordre quantitatif; il s’agit d’apprendre à maîtriser un volume de mots et de sens de plus en plus nombreux afin de s’arrimer au monde de la vie quotidienne et à l’univers des connaissances. Les objectifs secondaires sont de l’ordre de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Chez l’enfant, la découverte du monde va de pair avec l’apprentissage des phénomènes langagiers, surtout les mots[39].

6.1. L’« infans habilis »

Pour ce qui est du vocabulaire, l’élève perfectionne la connaissance des mots basiques, ceux qu’il n’est pas obligé de mémoriser à partir de zéro puisqu’ils sont déjà connus de lui et, parfois, bien maîtrisés. Les champs de vocabulaire plus spécifiques, plus élargis en langue générale seront souvent appris thématiquement ou onomasiologiquement à partir d’études concrètes. À la périphérie, les dictionnaires scolaires introduisent des vocabulaires généraux d’orientation scientifique (VGOS), c’est-à-dire des blocs de vocabulaires techniques et scientifiques d’utilité générale, et des tranches de vocabulaires semi-spécialisés, voire spécialisés, sans toutefois pousser du côté des terminologies ultraspécialisées. Ces différents registres de lexique sont, bien entendu, synchroniques.

L’apprentissage du vocabulaire renferme des objectifs subsidiaires. En effet, l’usage satisfaisant d’un dictionnaire consiste basiquement à faire bénéficier l’enfant du maximum des informations contenues dans l’ouvrage, tant au regard de la compréhension des mots, à savoir de leur décodage, qu’à celui de la production de textes écrits ou oraux, à savoir de leur encodage. À cela s’ajoute en filigrane l’analyse de quelques fonctions fondamentales du système de la langue. Les habiletés à acquérir du point de vue de l’apprentissage global du français langue maternelle sont les suivantes :

  1. Apprendre à dominer le ruban de l’alphabet, c’est-à-dire maîtriser l’ordre alphabétique lors des consultations de la nomenclature. Il s’agit en fait de pouvoir répondre aux questions : « C’est situé où? », « C’est à quelle page? »
  2. Apprendre à dominer l’orthographe des mots, la lecture du dictionnaire conduisant à la maîtrise de l’écriture. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Ça s’écrit comment? »
  3. Apprendre à situer les mots dans les différentes parties du discours. Cet objectif d’ordre grammatical permet de répondre aux questions : « Quelle sorte de mot est-ce? », « C’est quoi ce mot? »
  4. Savoir reconnaître les différentes acceptions ou définitions d’un mot, c’est-à-dire les relations sémantiques. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce que ça veut dire? »
  5. Savoir reconnaître l’existence du mot et ses différentes figures : le mot simple (cachalot), le mot composé (chef-d’œuvre), le mot complexe (chemin de fer), les expressions et les locutions (avoir besoin de). Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce qu’un mot? »
  6. Savoir reconnaître les parties de mots, c’est-à-dire les relations lexicales et les relations morphologiques : chanteur, coureur, danseur; danse, danser, danseur; géographe, géographie, géographique, géographiquement. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Pourquoi ça se ressemble? »
  7. Maîtriser les règles fondamentales du code par le réemploi dans la composition, la rédaction de textes, la préparation de devoirs. Passage du passif à l’actif, du décodage à l’encodage.
  8. Comprendre la structure des dictionnaires, c’est-à-dire savoir reconnaître les diverses composantes d’un article et distinguer le genre textuel dictionnairique des autres genres textuels.

Sous l’angle strictement linguistique, le dictionnaire scolaire introduit les enfants dans le monde du lexique et de la langue, de même qu’il leur révèle le monde de la lexicographie et une partie de ses conventions. Il l’initie également à la lecture fragmentée d’un texte à la grammaire et à la rhétorique particulières.

6.2. L’architecture dictionnairique

Techniquement, l’architecture du dictionnaire scolaire obéit à une structure à trois niveaux : la macrostructure, la microstructure et l’iconostructure, la dernière ayant autant d’importance pédagogique que les deux autres. Par ailleurs, étant donné les objectifs d’apprentissage par paliers (primaire, secondaire) et fondés sur l’univers autant que sur le vocabulaire, étant donné qu’il s’agit de la connaissance du lexique et non de correction ou de perfectionnement de la langue —en tout cas au premier chef—, à savoir de description plus que de prescription, du moins au primaire, on comprendra pourquoi les tailles macro- et microstructurelles sont relativement limitées. La macrostructure fondamentale tourne autour de 1 000 à 5 000 entrées pour les dictionnaires préscolaires; elle va jusqu’à 40 000 entrées pour les dictionnaires scolaires pour le secondaire. On trouve aussi de tout petits dictionnaires dont les macrostructures s’établissent autour de 1 000 mots. La microstructure fondamentale, c’est-à-dire les rubriques articulaires sont relativement restreintes, allant des rubriques très élémentaires axées sur le rapport immédiat aux choses jusqu’aux rubriques à vocation un peu plus fonctionnelle. Ainsi dans le LMiD et dans le LMaD, les rubriques sont les suivantes :

Tableau 3
Larousse mini débutants Larousse maxi débutants
enfance (nom fém. : une enfance). C’est le temps où on est un enfant : J’aime bien quand grand-père me parle de son enfance. enfance n. f. SENS 1 Mélina a passé son enfance à Athènes, les premières années de sa vie.
enfer (nom masc. : un enfer). Selon certaines religions, les méchants vont en enfer après leur mort, c’est-à-dire quelque part où ils souffrent beaucoup et pour toujours. Le contraire est le paradis. enfer n. m. 1. Les chrétiens pensent que les méchants sont condamnés à l’enfer, à souffrir éternellement (= damnation). 2. Depuis qu’elle est malade, sa vie est devenue un enfer (= supplice).
pomme (nom fém. : une pomme). 1. C’est un fruit. La pomme pousse sur un arbre, le pommier. 2. La pomme de terre pousse dans la terre, c’est un légume. ~ regarde fruit et légume. pomme n. f. 1. Les pommes sont des fruits sphériques à pépins. 2. La pomme de pin est le fruit du pin. 3. La pomme d’Adam est un endroit en relief que les hommes ont sur la gorge. 4. La pomme d’arrosoir est le bout arrondi et percé de trous de l’arrosoir. 5. Fam. Tomber dans les pommes c’est s’évanouir.

Les mêmes rubriques sont exploitées différemment. La différence entre les deux ouvrages tient au volume des informations et au développement textuel des définitions et des exemples. Ainsi, dans le LMiD, les articles enfance et enfer sont monosémiques alors que pomme est polysémique, le second sens étant d’ailleurs celui de pomme de terre. Tandis que dans le LMaD, les articles ont respectivement un, deux et cinq sens, pomme de terre ayant en outre son propre article. Le LMiD offre un texte plein, peu codé et qui use d’un appareil diacritique lexicographique et métalinguistique rudimentaire. Les formulations sont presque toujours des phrases complètes, proches du discours ordinaire. Le LMaD recourt davantage à la rhétorique et au métalangage dictionnairiques, c’est-à-dire à un langage plus codé.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire contemporaine est relativement bien circonscrit, à savoir que les envergures macro- et microstructurelles sont bien délimitées. Le dictionnaire destiné au primaire possède une nomenclature située dans un créneau de 18 000 à 20 000 entrées, ce volume ayant tendance à augmenter légèrement lors des nouvelles éditions. La taille nomenclaturelle est suffisante pour cerner le noyau dur de la langue générale, pour convoquer un vocabulaire familier fréquent et pour intégrer quelques termes des technolectes parmi les plus courants. Ces dictionnaires descendent en effet rarement sous la barre du vocabulaire familier. La présence de mots très familiers ou vulgaires est rare; de même, on rejette les mots tabous, interdits ou choquants. On a aussi tendance à évacuer le vocabulaire critiqué comme les anglicismes, les emprunts de luxe les plus surveillés, les formes fautives. C’est pour cela que l’on dit que les dictionnaires pour enfants ne sont pas, au premier chef, des ouvrages normatifs ou correctifs. De même, les lexicographes n’investissent pas les zones hyperspécialisées des LSP. Quant au déploiement articulaire, les rubriques sont centrées sur quatre aspects :

  1. la forme : l’orthographe;
  2. le sens : les définitions, les renvois analogiques;
  3. la grammaire : les parties du discours, les remarques sur le code;
  4. le monde : les exemples.

Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues, sauf pour des réserves ponctuelles. À noter toutefois que le Dictionnaire super major [DSM] fournit régulièrement l’étymologie des mots. Cette rubrique, intitulée Histoire du mot, est séparée du noyau articulaire et elle figure dans la marge, tout comme l’iconographie. Les citations sont également écartées de ces ouvrages, sauf dans des cas particuliers comme le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes qui est construit autour d’extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc.[40] La mise en discours se fait en recourant à des exemples forgés. Ceux-ci sont la clé du passage de la linguistique au monde réel. Ils correspondent à la singularisation du message. Les temps forts d’un article sont donc la forme et les sens des mots, l’apprentissage des règles du code grammatical et la mise en phrase par l’exemple, cette démarche ayant des incidences syntaxiques (les contraintes de construction, par exemple). À ces formulations textuelles s’ajoute très fréquemment l’appui de l’iconostructure. Le cheminement normal procède du mot vers la définition, puis son exemplification, pour s’achever avec l’illustration. Ce protocole permet de procéder à la conceptualisation logique, puis de parvenir à la singularisation textuelle par la mise en discours dans l’exemple, tandis que la mise en image précise la singularisation en permettant une visualisation de l’objet dans un environnement réel, cette monstration étant souvent pluriconceptuelle, car l’objet singularisé est mis en rapport avec d’autres dans la même illustration. De fait, dans la vie réelle, les objets sont rarement isolés.

Dans les ouvrages plus anciens, la démarche la plus usuelle consistait à faire suivre la définition par un ou des exemples, les deux rubriques étant vraiment distinguées. Cet axe respectait la logique de la conceptualisation, c’est-à-dire de la généralisation, et il paraissait plus efficace de procéder ainsi[41]. Mais, en 1972, dans le Dictionnaire du français vivant [DFV], Marcel Cohen inaugura la procédure consistant à faire précéder la définition ou la glose définitionnelle par une phrase ou un segment phrastique jouant le rôle de l’exemple. Cette double séquence de l’exemple immédiatement glosé sémantiquement, à savoir, le passage du singulier au collectif, a joui pendant vingt ans d’une certaine autorité, qui se perpétue encore dans des dictionnaires scolaires pour le primaire. Ce nouveau protocole méthodologique force la présentation d’au moins un exemple pour chaque sens, soudant ainsi les deux rubriques qui autrement profitaient d’une indépendance. Elle freine également la présentation de plus d’un exemple. Par ailleurs, la « présence de l’exemple en tête conduit à donner une explication “en discours” et non “en langue”, ce qui est contraire aux règles de la définition rigoureuse[42]. » Vers la fin des années 1980, cette préséance de l’exemple sur la définition est remise en cause dans quelques dictionnaires, notamment dans le PRE/RJ. Tandis qu’en 1994, le Dictionnaire super major rétablit la séquence logique, la définition étant suivie de l’exemple. Ce répertoire est destiné au deuxième cycle du primaire. Le PLI qui fut un dictionnaire scolaire utilisé à tous les niveaux pendant longtemps, n’a jamais dérogé à l’ordre logique : la définition a toujours précédé l’exemple, sauf quand il s’agissait de gloser des constructions particulières.

L’article lexicographique du dictionnaire pour les jeunes insiste donc sur la description du monde, sur la sémantique et sur le code grammatical, contrairement au dictionnaire pour adultes dans lequel l’article fait d’abord ressortir le fonctionnement de la langue qu’il appréhende dans ses dimensions historiques, orales, morphosémantiques, codiques (grammaticales) et normatives.

Au premier chef, ni le programme éditorial des dictionnaires pour enfants ni leur utilisation pédagogique ne visent la correction de la langue, à savoir la norme prescriptive, car pour corriger, il faut posséder un bagage préalable suffisant. Ces répertoires se situent fondamentalement du bord de la norme objective —aspect quantitatif du vocabulaire— et non du côté de la standardisation prescriptive —aspect qualitatif du lexique. Ainsi, peut-on penser que les dictionnaires scolaires pour enfants doivent d’abord proposer une vérité anthropologique, sociale et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers et non une vérité linguistique trop évaluative et coercitive qu’ils appréhenderaient mal. Pour les écoliers, les mots sont avant tout le monde. On retrouve dans cette perspective la conception ancienne longtemps véhiculée depuis Isidore de Séville jusqu’au XVIIIe siècle. Prioritairement, les ouvrages pédagogiques sont des répertoires de réception (décodage primaire de la langue, interprétation des mots, lecture et compréhension des textes). Ce sont aussi des ouvrages de production utilisés pour l’encodage aux fins de révéler toute la mécanique de construction du système.

Simultanément à sa fonction linguistique, le dictionnaire scolaire s’ouvre directement sur le monde, soit par la formule de la définition, soit par les exemples —particulièrement lorsque ceux-ci sont personnalisés[43]—, soit par l’iconostructure qui singularise l’entrée et la replace souvent dans un environnement réel, à savoir pluriconceptuel. Tous les articles des dictionnaires pour les jeunes s’inspirent de ce tridimensionnement. Ainsi, l’article carrosse du LMiD illustre bien cette triple dimension.

carrosse (nom masc. : un carrosse). C’est une magnifique voiture tirée par des chevaux pour les rois, les reines, les princes. ~ attention, rr.

Le texte articulaire est complété par une illustration, elle-même accompagnée d’un exemple : Le beau carrosse est tiré par quatre chevaux. L’exemple imite l’écriture manuscrite, ce qui est un renforcement psychologique qui tire du côté de la réalité du monde. Il est aussi décontextualisé de son environnement articulaire habituel, car il figure dans la marge à côté de l’illustration. La plus grande partie de l’article a donc des fonctions référentielles et non des fonctions linguistiques. Même la définition prend un caractère phras-tique discursif ordinaire.

Conclusion : le dictionnaire scolaire, un monde en soi

Les dictionnaires scolaires sont destinés à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école[44]. » D’ailleurs, le PLI avait bien saisi cette approche en se dénommant « dictionnaire manuel ». Depuis un siècle et demi, ces dictionnaires s’inscrivent dans le cycle de l’univers laïque. Ils entretiennent une même image stable représentative de l’école et de la nation française; ils concilient aussi la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française et européenne en priorité. Ils illustrent bien la réconciliation tacite des mots et des choses. De plus, les ouvrages scolaires sont des répertoires de masse.

En étant d’abord des manuels scolaires, les dictionnaires pour apprenants s’opposent à une attitude descriptive et normative prenant exclusivement en considération la langue envisagée uniquement comme un système de signes hiérarchisés du point de vue de l’usage. Dans le cas des dictionnaires pour enfants, l’objectif premier est, bien entendu, l’apprentissage du code à travers le quatuor composé de l’orthographe, du vocabulaire, de la lecture et de l’écriture.

Par ailleurs, c’est l’incompréhension du monde qui pousse l’enfant à consulter un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses, davantage pour apprendre sur les choses que pour y chercher des pistes critiques au sujet du fonctionnement linguistique d’un mot. L’autonymie n’intéresse guère l’enfant, sauf pour la forme et le ou les sens, mais ces fonctions ne sont pas oppositives, elles restent branchées sur l’univers des réalités. La définition du mot est la chose.

oiseau : « C’est un animal qui peut voler grâce à ses ailes » (LMiD).

poisson : « C’est un animal qui vit dans l’eau » (LMiD).

D’où la nécessité de dévoiler un vocabulaire représentatif de la communauté à laquelle appartient l’élève. Toutefois, à l’école élémentaire, il est indispensable que l’élève assimile des connaissances sur les choses à travers les mots, et que ce savoir débouche sur l’universel. C’est l’aspect manuel du dictionnaire qui ressort ici, puisque l’enfant est amené à cultiver une perception interne de lui-même en tant que membre d’une communauté linguistique homogène[45]. En s’arrimant au lexique, l’enfant doit être en mesure de reconnaître ses sources historiques, de prendre conscience de l’existence du monde extérieur, des autres sociétés, des autres civilisations, les anciennes comme les modernes, et de percevoir comment vivent d’autres hommes, y compris ceux qui parlent la même langue que lui ailleurs dans le monde.

Sur le plan des principes et des méthodes de la lexicographie, le dictionnaire scolaire est souvent rangé comme un dérivé ou un sous-produit du dictionnaire culturel pour adultes. « L’idée de “dictionnaire d’enfants” s’appuie contrastivement sur celle de “dictionnaire d’adultes”, et elle dépend de l’évaluation de cette opposition[46]. » Or cette évaluation semble toujours avantager le plus gros dictionnaire. On dit, par exemple, que le dictionnaire scolaire pour enfants est caractérisé par une nomenclature et des rubriques restreintes, par le soutien de l’image et, corollairement, que son texte est de lecture facile[47]. Ces remarques reviennent à comparer le dictionnaire pour enfants au dictionnaire pour adultes que l’on considère comme étant plus complet, donc à faire valoir des arguments quantitatifs et négatifs : ces ouvrages sont petits, ils incorporent moins de mots et moins de sens, les définitions sont courtes et moins fines - souvent, elles sont réduites au genre prochain et/ou à quelques différences spécifiques non discriminantes ou elles sont de simples synonymes -, des informations comme l’étymologie, la prononciation et les citations sont portées manquantes, etc. Bref, on retient les idées de réduction, de petitesse, d’absence et de facilité.

Ce qui est une erreur d’appréciation. Les dictionnaires de ce type ne sont pas de simples résumés, des abrégés ou des réductions de plus gros et de plus grands dictionnaires qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées gigognes. Ces répertoires ont leurs protocoles propres. Les étymologies, les prononciations, les citations, les registres sous-familiers, littéraires ou très techniques ne sont pas soustraits de contenus plus étendus. Ces rubriques ne figurent tout simplement pas au catalogue microstructurel éditorial. Le dictionnaire scolaire est un état dans le cheminement de l’apprentissage de la langue. Du bas vers le haut et non l’inverse. Le modèle du dictionnaire monovolumaire pour les jeunes repose sur d’autres procédures que l’abrègement d’ouvrages plus vastes, et aux descriptions plus exten-sives en matière de fonctionnement de la langue. Le lexique décrit dans les dictionnaires pour enfants est à la fois plus sélectif et plus dépouillé de ses attributs fonctionnels pour revêtir davantage les couleurs du monde. Des principes et des méthodes idoines doivent alors caractériser ces produits lexicographiques et les distinguer dans le grand empire dictionnairique.

Bibliographie

Dictionnaires

Notes

[1]. Hernández 1989 : 35. Notre traduction : L’enseignement du maniement des dictionnaires devrait constituer un objectif prioritaire de la didactique de la langue maternelle.

[2]. Cf. Boulanger à paraître b.

[3]. Cf. Quemada 1967 : 250-262

[4]. Voir Quemada 1967 : 258 et Rey 1989 : 8.

[5]. Lehmann 1991 : 111.

[6]. Lehmann 2000 : 87.

[7]. LMiD 1986 : couverture de dos.

[8]. Cf. Boulanger 1988

[9]. MLI1956 : sans pagination.

[10]. Lehmann 2000 : 88 et 2002 : 76.

[11]. Cf. aussi Hausmann 1990.

[12]. Corbin 2001 : 24.

[13]. Corbin 2001 : 17.

[14]. Corbin 2001 : 33.

[15]. Pruvost 2001 : 82-92.

[16]. Cf. Boulanger 1994

[17]. Rey 1990 : 1820

[18]. Cf. Rey 1990 : 1822.

[19]. Rey 1987 : 8.

[20]. Pruvost 2001 : 80

[21]. Cf. Quemada 1967 : 629.

[22]. Pour les dates des remises à niveau importantes, cf. Boulanger à paraître a.

[23]. Cf. Rey 1990 : 1825.

[24]. Pruvost 2001 : 84-86.

[25]. Voir les chiffres ci-dessous.

[26]. Voir Boulanger 1986

[27]. Cf. tableau 1.

[28]. Rey 1990 : 1826.

[29]. Cf. Guilbert, Dubois, Mitterand et Pignon 1960.

[30]. Rey 1990 : 1826

[31]. Cf. Lagane 1990 : 1378 et Pruvost 2001 : 68.

[32]. Lagane 1990 : 1369.

[33]. Cf. Boulanger à paraître a.

[34]. Corbin 1991 : 19.

[35]. Cf. Lagane 1990, Hausmann 1990 et Lehmann 2000 : 88.

[36]. Cf. Gross 1989 : 174 et Corbin 1991 : 19-20.

[37]. Gross 1989 : 175.

[38]. Cf. Paz Battaner 1994 : 109.

[39]. Cf. Lehmann 2000 : 87.

[40]. Voir Lehmann 1993b : 205

[41]. Voir Lehmann 1991, 1993a et 1993b; Rey-Debove 1993.

[42]. Lagane 1990 : 1375.

[43]. Voir Boulanger 1999; Cormier, Ouimet et Boulanger 2001.

[44]. Rey 1990 : 1821.

[45]. Voir Boulanger 1988 : 129.

[46]. Rey-Debove 1989 : 18.

[47]. Voir Rey-Debove 1989 : 18.

Quelques figures du panthéon des dictionnaires scolaires modernes (1856-2005)

Le dictionnaire scolaire se situe à l’avant-plan des instruments d’acquisition, de maîtrise, de perfectionnement et, à l’occasion, de correction de la langue. À l’école, il doit faire l’objet d’une pédagogie particulière et ne pas seulement servir d’ouvrage d’appoint dans quelques matières, notamment le français. « Enseñar a manejar los diccionarios debería, pues, constituir un objetivo destacable de la didáctica de la lengua[1] » (Hernández 1989, p. 35). Les dictionnaires sont des outils d’apprentissage qui visent aussi à assurer la cohésion culturelle du groupe, car ils permettent de pérenniser la compréhension des livres et des écrits divers d’une société —de même que les paroles— qui importent pour fédérer l’histoire d’une communauté linguistique. Le dictionnaire est le dépositaire d’une partie fort importante d’une culture et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture. Il est simultanément une mémoire de la langue et une mémoire des faits, des événements et des choses. Appréhendé de ce double point de vue, il fait partie de la geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire personnelle et une mémoire collective, et transmettre à travers elles les valeurs communautaires, une conception particulière du monde, un modèle idéologique adéquat, voire une morale. L’un des premiers à bien saisir et à bien comprendre les vocations linguistiques, pédagogiques et sociales du dictionnaire fut certainement Pierre Larousse au milieu du XIXe siècle.

De très lointaines et très obscures origines

Les dictionnaires scolaires revendiquent de très lointaines origines. Ils sont étroitement liés à l’invention de l’écriture. Des recherches récentes nous apprennent qu’ils remontent au IVe-IIIe millénaire avant Jésus-Christ alors que les scribes mésopotamiens établissaient des listes lexicales tabulaires destinées à l’enseignement dans les eduba, c’est-à-dire dans les écoles où on formait les futurs scribes (Boulanger 2003). La confection de ces catalogues de mots sur des supports d’argile avait déjà pour premier objectif de venir appuyer l’apprentissage de l’écriture et la connaissance de la langue. Ces tablettes contenaient des relevés de noms communs, de noms propres, de synonymes, de parties de mots, etc., tous éléments de base dans un cheminement scolaire. Pour apprendre l’écriture cunéiforme, les jeunes élèves recopiaient ces listes sur d’autres tablettes. Et on a retrouvé un nombre impressionnant de ces cahiers de devoirs en argile.

Dans l’Europe du Moyen Âge, on élaborera également des dictionnaires destinés à combler des besoins d’apprentissage non pas de la langue maternelle et quotidienne, mais du latin, la langue de l’intellect, de la religion et du pouvoir. Il faudra attendre la Renaissance pour que la production d’ouvrages sur le français, et en français, prenne le pas sur les dictionnaires du latin et sur les glossaires bilingues.

Il faudra patienter plus longtemps encore pour que le dictionnaire scolaire soit caractérisé comme un sous-type dans l’organigramme des dictionnaires. Les dictionnaires « portatifs » des siècles postérieurs à la Renaissance, notamment ceux du XVIIIe siècle, ne doivent pas être confondus avec les petits dictionnaires pour enfants ni avec les compilations élémentaires du XIXe siècle ayant le même gabarit. Les portatifs sont surtout des abrégés et des réductions de répertoires plus volumineux et plus grands que l’on pouvait ainsi transporter plus aisément (Quemada 1967, p. 250-262). Ils répondaient en outre à des besoins de démocratisation du livre, phénomène qui se manifestait, entre autres, par la baisse des coûts d’acquisition et par l’accroissement de la maniabilité. Dès lors, le livre pouvait devenir accessible à un plus grand nombre de personnes. Un dictionnaire portatif n’était donc pas nécessairement un recueil de mots élaboré pour des élèves et à des fins pédagogiques. Ce n’est qu’accessoirement qu’il aura une vocation scolaire. Après 1820, les portatifs du type abrégé semblent tomber en désaffection (Quemada 1967, p. 258; Rey 1989, p. 8).

La science et l’industrie modernes du dictionnaire scolaire démarrent vraiment, en France, au milieu du XIXe siècle. On peut dire qu’elles sont, l’une et l’autre, un après-Littré, ou presque, et qu’elles prennent leur envol avec Pierre Larousse. La lexicographie scolaire se faufile en effet entre le grand dictionnaire philologique, culturel et conservateur d’Émile Littré et l’immense œuvre encyclopédique, scientifique et moderniste de Pierre Larousse lui-même. De fait, tout le XIXe siècle s’affairera à mettre sur pied un enseignement élémentaire pour tous. Il faut que les enfants apprennent à lire, à écrire, à calculer et à comprendre le fonctionnement du monde. De plus, la cohésion nationale doit être renforcée par l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de la morale. En juin 1833, la loi Guizot imposait pour la première fois un enseignement obligatoire. Un demi-siècle plus tard, en 1882, cette loi sera renforcée par Jules Ferry, qui rendra l’enseignement primaire obligatoire pour tous, gratuit et laïque.

La conjonction de facteurs politiques, sociaux et pédagogiques sera à l’origine d’une grande production de manuels et d’ouvrages scolaires dont les dictionnaires ne sont pas le moindre des sous-ensembles. Pour cette raison, on peut qualifier ces recueils de mots de dictionnaires manuels. Ils entrent en effet dans la catégorie des manuels scolaires. Au début du XXe siècle, en France, le dictionnaire devient une figure importante du paysage du livre et il devient le signe d’une société développée et scolarisée, en pleine possession de son identité linguistique et culturelle.

Le creuset terminologique

Avant de poursuivre avec le volet historique, il convient de faire une petite incursion du côté de quelques appellations classificatrices, car cette terminologie est parfois poreuse : « Il serait donc souhaitable de réexaminer cette terminologie peu satisfaisante » (Lehmann 1991, p. 111).

Le vocabulaire qui réfère aux différents types de dictionnaires pour adultes est relativement bien circonscrit puisque ce genre d’ouvrage est amplement scruté sous l’angle métalexicographique. Le domaine des « petits dictionnaires » est moins bien documenté, du moins pour le français. Aussi vaut-il la peine de parcourir un court spectre conceptuel qui nous amènera à mieux définir l’objet de notre étude.

Lorsqu’on évoque les dictionnaires pour l’école, trois idées surgissent à l’esprit : celle du dictionnaire scolaire, celle du dictionnaire pour enfants et celle du dictionnaire d’apprentissage. Ces idées sont en outre faussement placées dans un système d’opposition avec les dictionnaires généraux culturels pour adultes, alors que ces rapports sont plutôt de l’ordre de la gradation, de la hiérarchisation. « De manière générale, le dictionnaire pour enfants se définit contrastivement par rapport au dictionnaire pour adultes » (Lehmann 2000, p. 87). La subordination des premiers aux seconds ne rend pas justice au genre du dictionnaire scolaire, qui est loin d’être un genre mineur ou secondaire.

Le dictionnaire scolaire

Le dictionnaire scolaire est un ouvrage général monolingue —certains peuvent être bilingues— en un volume, conçu pour une utilisation dans l’enseignement primaire et secondaire. Le terme peut avoir un sens plus élargi, car on peut en étendre son acception, d’une part, à l’école maternelle et, d’autre part, au début de la formation postsecondaire ou collégiale. On peut dire que ce type de répertoire couvre une fourchette d’âges de 5/6 à 15/16 ans. Le Larousse mini débutants et le Robert scolaire sont des exemples applicables aux deux extrémités de cet empan. Le Larousse mini débutants est présenté comme « le premier vrai dictionnaire » (1986, couverture de dos), l’adjectif premier étant entendu dans le sens chronologique par rapport aux étapes de la scolarisation des enfants. Son public cible est celui des jeunes écoliers de 5/6 ans. Le Robert scolaire s’adresse à des adolescents de 12 à 16 ans, c’est-à-dire aux élèves de tout le cycle du secondaire.

Le dictionnaire scolaire a une fonction qui est avant tout d’ordre descriptif, la description étant le plus souvent renforcée par l’iconographie dont la présence est plus sensible dans les ouvrages à petite nomenclature. Les 1065 mots de Mon Larousse en images sont accompagnés de 887 tableaux et dessins. Le Larousse mini débutants propose 500 illustrations pour un volume de 5400 entrées. Son concurrent le Robert benjamin revendique une nomenclature de 6000 mots et de 640 illustrations. Dans son édition de 1999, le Dictionnaire CEC jeunesse répertorie 20 000 mots tandis qu’il n’offre que 250 illustrations. De fait, la quantité d’illustrations est inversement proportionnelle à la quantité de mots vedettes : plus la nomenclature croît, plus le nombre d’illustrations diminue en proportion. Le Robert scolaire reste fidèle à la politique éditoriale des dictionnaires de langue du Robert qui ne proposent jamais d’iconostructure, sauf dans quelques ouvrages comme le Robert junior illustré, le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes et le Robert benjamin. À titre d’exemple, le nombre d’illustrations du Robert junior illustré s’élève à 1000, auxquelles s’ajoutent 35 planches thématiques.

Le dictionnaire scolaire a pour objectifs de sensibiliser les jeunes au vocabulaire et de les mettre à l’aise avec les mots. Il consigne le lexique vivant, dont une partie est déjà connue de la majorité des élèves, soit de manière active, parce que les jeunes locuteurs doivent s’exprimer, soit de manière passive, parce qu’ils doivent écouter et comprendre les autres et parce qu’ils doivent aussi lire.

La langue dévoilée est celle de la société d’appartenance des jeunes, y compris les caractéristiques qui la font se distinguer des autres collectivités sociales utilisant quotidiennement la même langue, mais pas nécessairement de la même manière, ni avec les mêmes mots (Boulanger 1988). Cela vaut pour tous les dictionnaires scolaires conçus en France et au Québec depuis plus d’une vingtaine d’années. Ce sentiment d’appartenance est peut-être plus sensible dans les zones francophones périphériques à la France. Par exemple, les Québécois s’aperçoivent rapidement qu’un dictionnaire rédigé en France est franco-centré, qu’il est davantage gallo-français que francophone, car même la description des québécismes est pensée pour l’utilisateur hexagonal. Ainsi, le Larousse mini débutants définit le deuxième sens du mot mitaine de la manière suivante : « Au Canada, ce sont des gros gants doubles, des moufles. » Cette définition est doublement fausse, car les mitaines ne sont pas nécessairement des « gros » gants, ni des gants « doubles ». Par ailleurs, le terme moufle n’est absolument pas d’usage courant au Québec où on le considère plutôt comme un francisme.

Le terme dictionnaire scolaire est synonyme de dictionnaire pédagogique, ce dernier étant d’un emploi plus restreint dans la terminologie française.

Le dictionnaire pour enfants

Le dictionnaire pour enfants ou le dictionnaire pour les jeunes est un ouvrage général monolingue —il en existe aussi quelques-uns bilingues— qui entre dans la catégorie des dictionnaires scolaires et qui s’inscrit parfois dans la catégorie des productions préscolaires. Il couvre une fourchette d’âge de 3 à 12 ans. Le Robert benjamin et le Dictionnaire CEC jeunesse se classent dans le groupe scolaire tandis que Mon Larousse en images, qui s’adresse à une clientèle « de 3 à 6 ou 7 ans » (1956, s.p.), entre dans le groupe préscolaire.

Ce genre de produit lexicographique qui domine l’univers de l’enseignement est conçu pour initier les enfants aux activités liées à l’apprentissage du vocabulaire, de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Les dictionnaires préscolaires restreignent cet apprentissage à la reconnaissance de la silhouette des mots que l’enfant est invité à raccrocher à une image, puis à décoder dans leur habit alphabétique. C’est le début de l’apprentissage de la lecture.

On peut classer les dictionnaires pour enfants en trois sous-groupes :

  1. Les dictionnaires préscolaires destinés à un public de 3 à 5/6 ans, à savoir les tout-petits. On les retrouve dans les prématernelles et les maternelles. Leur nomenclature varie de 1000 à 5000 mots, selon l’âge des destinataires.
  2. Les dictionnaires scolaires du premier cycle du primaire (de la première à la troisième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 5/6 à 8/9 ans. Leur nomenclature varie de 5000 à 10 000 mots.
  3. Les dictionnaires scolaires du deuxième cycle du primaire (de la quatrième à la sixième année, dans le décompte québécois) destinés aux écoliers de 8/9 à 12/13 ans. Leur nomenclature varie de 10 000 à 25 000 mots, le volume phare étant de 20 000 articles.

Alise Lehmann (2000, p. 88 et 2002, p. 76) (voir aussi Hausmann 1990) propose une répartition par groupe d’âge qui est légèrement différente, mais qui recoupe sensiblement le classement proposé ci-dessus. Pour sa part, Pierre Corbin (2001, p. 24) montre que les ouvrages préscolaires ciblent parfois les bébés âgés de seulement quelques mois. Il propose d’appeler productions prédictionnairiques (ibid., p. 17) les recueils lexicographiques destinés à l’âge préscolaire. Les prédictionnaires « s’incarnent dans trois dispositifs majeurs » (ibid., p. 33) : l’abécédaire, l’imagier et le livre dictionnariforme.

Le dictionnaire d’apprentissage

L’appellation dictionnaire d’apprentissage recouvre deux idées très dissemblables. En premier lieu, le dictionnaire d’apprentissage peut être relié à la connaissance de la langue maternelle. En ce sens, le terme est synonyme de dictionnaire scolaire et de dictionnaire pédagogique. Il concurrence aussi l’appellation dictionnaire pour enfants. En second lieu, le terme peut être réservé à la connaissance d’une langue étrangère. Sa finalité est d’aider les personnes jeunes ou adultes qui apprennent une langue étrangère à utiliser correctement un vocabulaire qui n’est pas trop extensif, afin de développer la compétence linguistique des apprenants. En ce sens, il a pour correspondant anglais le terme learner’s dictionary, pour équivalent allemand Lernwörterbuch tandis qu’il est rendu en espagnol par diccionario de aprendizaje. Le dictionnaire d’apprentissage n’est pas nécessairement un ouvrage bilingue; c’est avant tout un ouvrage monolingue rédigé dans la langue étrangère que le futur utilisateur veut apprendre. Il est donc destiné à des apprenants d’une langue étrangère, ces apprenants n’étant pas nécessairement des enfants ou des jeunes.

Dans la documentation métalexicographique, c’est la deuxième dimension qui domine, à savoir que le dictionnaire d’apprentissage est davantage associé à la notion de « langue étrangère ». On réservera donc cette appellation au contexte interlinguistique. Dans l’environnement d’une langue maternelle, on privilégiera les appellations dictionnaire scolaire ou dictionnaire pédagogique.

Du côté de l’histoire du dictionnaire scolaire moderne

Pour segmenter l’histoire des dictionnaires scolaires modernes, Jean Pruvost (2001, p. 82-92) propose une chronologie fondée en deux temps. Une première période va de 1856 à 1948. C’est celle de la dictionnairique en mode mineur ou de la dictionnairique de la réduction, c’est-à-dire de la production de petits dictionnaires qui forment souvent des abrégés de plus vastes entreprises. Elle débute avec le Nouveau Dictionnaire de la langue française de Pierre Larousse et se termine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La seconde période va de 1949 à 1999. C’est celle de la dictionnairique en mode majeur ou de la « lexicographie heuristique conquérante ». Elle commence avec la parution du Dictionnaire des débutants de Michel de Toro et prend fin avec la rédaction de l’article de Jean Pruvost (2001). Cette ère demeure donc ouverte.

Pour notre part, nous procéderons à un découpage chronologique légèrement différent. La période qui va de 1856 à 2005 sera subdivisée en trois temps principaux :

  1. De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse.
  2. De 1924 à 1965 : le fief laroussien.
  3. De 1966 à 2005 : les empires Larousse et Robert.

De 1856 à 1923 : de Pierre Larousse à la Librairie Larousse

Cette étape peut être dite celle de l’émergence et de l’instauration d’une lexicographie scolaire que l’on qualifiera aussi de prémoderne. Ce presque trois quarts de siècle démarre autour de Pierre Larousse et dans l’ombre de Littré; il s’achève au moment où la maison d’édition Larousse se prépare à mettre en marché la deuxième édition de son célèbre Petit Larousse illustré, qui changera de titre en 1924 pour devenir le Nouveau Petit Larousse illustré. Le tournant de 1924 marque le début du quasi-monopole laroussien sur le marché économique du dictionnaire, emprise qui dure encore. Mais jusque-là, les produits laroussiens, l’homme et l’éditeur, auront affaire à fortes parties, car la concurrence est vive. Les dictionnaires Larousse ne sont pas les seuls joueurs. Leur font face d’autres productions lexicographiques tout aussi valables, parfois même plus flamboyantes, comme les dictionnaires de Théodore Bénard, d’Augustin Gazier ou du duo Larive et Fleury. Ce n’est que durant les années 1920 que ces répertoires et d’autres s’effaceront de l’échiquier éditorial devant l’offensive Larousse. Nous y reviendrons.

À partir du milieu du XIXe siècle, la lexicographie sera redevable de quelques idées novatrices s’inspirant des mouvements dans la société civile et savante ainsi que des nouvelles orientations de la linguistique. Sous le couvert d’ordre, elle s’alliera à des conceptions scientifiques, comme les sciences naturelles et la biologie —la langue est vue comme un organisme vivant—, à des perspectives historiques, à des approches pédagogiques inspirantes et à des considérations philologiques —le comparatisme, notamment (Boulanger 1994). C’est dans ce maelström d’évolution sociale et des nouveaux paradigmes de la linguistique que naîtront et croîtront les dictionnaires manuels.

L’un des acteurs-clés des débuts de la lexicographie scolaire fut Pierre Larousse. Toute sa vie, il restera fidèle à ses positions républicaines, laïques et pédagogiques. Toute son œuvre lexicologique, lexicographique et encyclopédique en sera marquée. Tous ses livres ont quelque chose du manuel, ils enseignent quelque chose. En bon lexicographe, il conçoit ses dictionnaires en fonction d’un programme pédagogique et didactique qui ne perd jamais de vue les fondements de l’encyclopédisme, c’est-à-dire un certain rattachement à l’histoire. Au résultat, ses œuvres lexicographiques, celles qui nous intéressent ici, présentent des synthèses de données, elles vulgarisent des messages, vertus auxquelles s’adjoindra bientôt l’iconographie qui marquera davantage la vocation encyclopédique des dictionnaires scolaires préparés par ses successeurs, notamment par Claude Augé.

Grand connaisseur de l’univers et des besoins scolaires, car il fut lui-même enseignant, Pierre Larousse sait sélectionner l’information, la résumer, la vulgariser et l’insérer dans l’aventure sociale de l’époque. Ses textes dictionnairiques prolongent, complètent et stabilisent l’enseignement de base reçu à l’école dans d’autres matières. L’instituteur qu’il fut « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen » (Rey 1990, p. 1820). Ses incursions encyclopédiques valident les descriptions synchroniques en leur procurant une dimension historique qui ne sera jamais démentie, mais au contraire toujours renforcée par le développement des rubriques encyclopédiques, d’une section consacrée aux noms propres et, après sa mort, par l’arrivée de l’illustration dans les dictionnaires qu’il avait créés.

Sur le plan des contenus, le souci pédagogique et son corollaire, le souci de la protection morale de l’enfant, prônent une sélection soigneuse et serrée des entrées et des contenus des articles. Les lexicographes qui explorent la constellation pédagogique ont tendance à écarter les mots rares ou littéraires, mais surtout ils éliminent les mots tabous, ou à contenu tabou, et les mots offensants, ils font une croix sur les mots peu connus ou non filtrés par l’institution enseignante, ils délaissent le vocabulaire trop spécialisé, pour ne s’arrêter que sur les couleurs du lexique socialement digestibles par les enfants. Ce programme éditorial aboutit à concevoir une géométrie dictionnairique qui repose sur un ordre conçu comme la régulation des usages. Cette régulation s’appuie sur des décisions prises avant la rédaction des articles; autrement dit, on préfère écarter des mots de la nomenclature plutôt que de les décrire en inscrivant dans les rubriques des réserves quant à l’emploi de ces vocables.

Le coup d’envoi du dictionnaire scolaire en un volume, moderne et aisément maniable, est donné par le pédagogue Pierre Larousse en 1856. Le maître d’école offre alors au public son Nouveau Dictionnaire de la langue française qui deviendra le Dictionnaire complet de la langue française en 1869, puis s’ornera d’illustrations à partir de 1878, soit après la mort de Pierre Larousse survenue en 1875. Il est clair que le recours à l’iconostructure est une innovation d’importance. Elle est marquante sur quatre plans, au moins : la perspective éditoriale, la perspective méthodologique, la perspective sémiotique et la perspective pédagogique (Rey 1990, p. 1822). Sous l’angle pédagogique, à savoir la portée sociale, le Nouveau Dictionnaire de la langue française a inauguré « une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe siècle l’école et la nation » (Rey 1987, p. 8). Quant au Dictionnaire complet de la langue française, il sera suivi du Dictionnaire complet illustré. Le mot illustré noté dans le titre est révélateur, mais son origine n’est pas laroussienne. Jean Pruvost (2001, p. 80) note que c’est dans le Dictionnaire français illustré de Maurice La Châtre (ou Lachâtre), « que cette aventure a commencé ». Il situe la parution de ce dictionnaire en 1853 en se fondant sur le fait que l’ouvrage a d’abord été publié par fascicules de 16 pages —il y aura 100 fascicules—, la première livraison étant mise en vente en 1853. Une autre source bibliographique cite l’année 1856 pour la parution, c’est-à-dire le moment où le dictionnaire est disponible sous la forme d’un livre (Quemada 1967, p. 629). Mais sur la page de titre du dictionnaire lui-même, c’est la date de 1858 qui apparaît.

Le Dictionnaire complet illustré sera créé et réalisé en 1889 par Claude Augé, qui renouvellera et modernisera le modèle imaginé par Pierre Larousse. C’est du Dictionnaire complet illustré que sortira la filière du Petit Larousse illustré à partir de juillet 1905, filière qui fête cette année son centenaire. Avec le Petit Larousse illustré, Claude Augé perfectionnera une formule éprouvée plus qu’il ne l’inventera, celle du dictionnaire hybride puisant au réservoir des noms communs et à celui des noms propres. En 1924, le Petit Larousse illustré subira la première d’une douzaine de refontes régulières qui remettront l’ouvrage au goût du jour[2].

Gravure ancienne représentant des hommes autours d’une table couverte de livres.
Claude Auger et ses collaborateurs (© Larousse)

Le travail du maître de Toucy, sa renommée personnelle et sa descendance lexicographique laissent penser que le marché éditorial du dictionnaire manuel, au sens de livre scolaire, était l’exclusivité de la maison Larousse. La réalité est tout autre, car durant cette période, le créneau des dictionnaires scolaires élaborés par des enseignants était très diversifié et le marché économique très actif. Le terrain était partagé entre plusieurs ouvrages qui eurent leurs heures de gloire, certains devançant même les Larousse au palmarès des ventes. Trois noms valent la peine d’être mentionnés :

Ces manuels dictionnaires concurrenceront efficacement les produits laroussiens pendant 50 ans. Jean Pruvost (2001, p. 84-86) fournit de précieuses informations sur la concurrence effrénée dans le champ du dictionnaire scolaire entre 1856 et 1900. Durant ce demi-siècle, le « feu d’artifice éditorial » fut haut en couleurs. Ce n’est qu’après la deuxième édition du Petit Larousse illustré en 1924, que l’entreprise Larousse distancera, puis éliminera presque tous les autres du paysage éditorial.

Ainsi, lorsque la Librairie Larousse met au monde le Petit Larousse illustré 1906 le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est riche, foisonnant et concurrentiel. Depuis un demi-siècle, l’école est branchée sur une panoplie d’ouvrages d’inspiration pédagogique qui se ressemblent et dont les auteurs étaient presque tous des instituteurs qui connaissaient bien les milieux pédagogiques. L’apparition du Petit Larousse illustré n’est donc pas un miracle, ni un événement extraordinaire et révolutionnaire, d’abord parce qu’il existait une filiation historique dont on retrouve la trace à travers d’autres dictionnaires, ensuite parce que la maison Larousse elle-même avait un catalogue de petits dictionnaires, enfin parce que le marché était partagé. C’est la mainmise ultérieure sur ce marché qui est impressionnante.

Le Petit Larousse illustré 1906, lancé l’été 1905, possède sensiblement la même architecture formelle que ses prédécesseurs, le Nouveau Dictionnaire de la langue française, le Dictionnaire complet de la langue française et le Dictionnaire complet illustré. Il présente une section pour les noms communs intitulée « Langue française », une section pour les noms propres intitulée « Histoire — géographie », les deux étant séparées et complétées par les rituelles pages roses logeant les « locutions latines et étrangères ».

Les dictionnaires concurrents proposent aussi une nomenclature de noms communs et de noms propres, à la différence près qu’ils sont fusionnés dans un seul ensemble. Les noms propres sont intercalés entre les noms communs, l’ensemble hybride formant un seul dictionnaire alphabétique. C’est de cette formule hybride que s’inspirera plus tard l’éditeur Flammarion avec son Dictionnaire usuel illustré. Répartir les deux ensembles de noms dans deux nomenclatures indépendantes, ce fut peut-être là le coup de génie des concepteurs du Petit Larousse illustré.

On peut démontrer la parenté formelle et fonctionnelle de ces répertoires en comparant les nomenclatures des noms communs (Nco) dans trois ouvrages du début du XXe siècle, soit le Petit Larive et Fleury de 1902, le Petit Larousse illustré 1906 et le Dictionnaire classique illustré d’Augustin Gazier, édition de 1912. Les chiffres avancés reposent sur une évaluation des nomenclatures mesurées à partir d’un échantillon aléatoire de cinq pages pour chaque dictionnaire et amorcées avec le mot cendré. Les noms propres du Petit Larive et Fleury et ceux du Dictionnaire classique illustré ont été écartés du décompte. Notons que le format et la configuration typographique de chaque ouvrage sont très semblables, de sorte que la comparaison n’a pas à être pondérée. Et cela même si le Petit Larive et Fleury distribue son texte sur trois colonnes alors que le Petit Larousse illustré et le Dictionnaire classique illustré ne recourent qu’à deux colonnes (voir les chiffres ci-dessous).

Si les trois dictionnaires avaient 1150 pages chacun, les nomenclatures de Nco seraient les suivantes :

La moyenne pour les trois ouvrages s’élève à 50 980 mots traités.

Tous ces dictionnaires sont résolument modernistes, laïques et synchroniques, du moins pour le vocabulaire commun. Cinq caractéristiques sont dénombrables :

  1. Les dictionnaires présentent un portrait vivant du vocabulaire d’usage. Les nomenclatures sont normatives, tout en étant accueillantes à quelques nouveautés lexicales et en écartant les mots interdits (Boulanger 1986).
  2. Les terminologies modernes du début du XXe siècle sont prises en compte : carburateur et téléphone sont consignés dans les trois dictionnaires (voir le tableau 1).
  3. Les articles sont brefs, clairs et informatifs.
  4. Un grand nombre d’articles comporte des développements encyclopédiques importants : voir TÉLÉGRAPHE et TÉLÉPHONE dans les trois dictionnaires.
  5. L’iconographie est abondante et indispensable; elle vient bien appuyer les données sémantiques et encyclopédiques, jouant ainsi son rôle ostensif.
Tableau 1. Définitions du mot téléphone
Petit Larive et Fleury (1902) Appareil servant à transmettre la voix à distance.
Petit Larousse illustré (1906) Instrument qui permet de reproduire à distance la parole ou tout autre son.
Dictionnaire classique illustré (1912) Appareil qui permet de transmettre à distance, le long d’un fil, les sons et particulièrement la parole.

De 1924 à 1965 : le fief laroussien

Cette deuxième période est dite celle du vide lexicographique ou de l’« hibernation de la lexicographie de langue » (Rey 1990, p. 1826); elle peut être qualifiée ainsi pour deux raisons :

  1. L’absence ou la quasi-absence de productions éditoriales inédites et innovatrices.
  2. L’absence ou la quasi-absence d’études métalexicographiques sur les ouvrages de cette période.

Ce que l’on peut dire avec certitude cependant, c’est que les dictionnaires n’ont pas manqué durant ces 40 ans. Mais il s’agissait plus souvent de rééditions que de nouveautés. Les catalogues des entreprises se sont, en effet, très peu enrichis. La Librairie Larousse va demeurer l’un des éditeurs les plus actifs et une tradition va s’instaurer avec un chef de file incontesté, le Petit Larousse, qui poursuivra une carrière sans faute et qui se maintiendra au sommet des ventes. À la fin de la période précédente, le Petit Larousse illustré avait atteint le statut d’un modèle didactique pérenne, soutenu ensuite par un succès commercial et culturel qui ne se démentira jamais jusqu’à aujourd’hui. Dès le début de ce cycle, en 1924, Larousse aura presque éliminé ses concurrents. Durant cette période, l’équipe éditoriale du Petit Larousse illustré est attentive à l’évolution du lexique. Une étude réalisée en 1960 montre d’ailleurs comment la physionomie du vocabulaire français s’est modifiée de près de 25 % en 12 ans (Guilbert, Dubois, Mitterand et Pignon 1960). Les auteurs de l’étude ont comparé les contenus du Nouveau Petit Larousse illustré de 1948 et celui du Petit Larousse de 1960 (tirage C). Pour établir les statistiques, les chercheurs ont examiné les entrées et les sorties de mots et de sens. Sur le plan proprement industriel, l’équipe éditoriale du Petit Larousse illustré tient compte des changements technologiques touchant la production du livre, ce qui permettra d’améliorer considérablement le rendement de l’iconographie. Sur le plan des contenus éditoriaux, la conception demeurera stable. « Si le discours du Petit Larousse a suivi l’évolution des idéologies et des institutions culturelles, c’est avec prudence et retenue, et en fonction d’une conception stable de la pédagogie » (Rey 1990, p. 1826).

Durant cette période, ce dictionnaire phare aura cinq nouvelles éditions, à savoir des refontes complètes. Elles auront lieu en 1924, 1935, 1948, 1952 et 1959. De 1924 à 1958, le dictionnaire portera le titre de Nouveau Petit Larousse illustré tandis qu’en 1959, il s’intitulera Petit Larousse. Il changera encore trois fois de nom au cours de son histoire : en 1968, il deviendra le Nouveau Petit Larousse; en 1973, il s’appellera Petit Larousse illustré; depuis 1992, il porte le titre de Le Petit Larousse illustré (ajout de l’article le); parfois, le millésime accompagne le titre. Précisons toutefois que si le titre complet paraît sur la couverture en 2003, le titre inscrit sur la page intérieure est Le Petit Larousse 2003. En 1924, le nombre de pages augmente pour la peine, passant de 1664 en 1923 à 1760 dans la deuxième édition. Les nouvelles éditions de 1935, 1948, 1952 et 1959 sont moins approfondies que celle de 1924. Entre 1924 et 1959, le nombre de pages bougera fort peu comme le montrent les chiffres du tableau 2.

Tableau 2. Nombre de pages : Nouveau Petit Larousse illustré, Petit Larousse
1923 → 1664 p. [∅]
1924 → 1760 p. [+ 96 p.]
1935 → 1771 p. [+11 p.]
1948 → 1767 p. [- 4 p.]
1952 → 1791 p. [+ 24 p.]
1959 → 1798 p. [+ 7 p.]

Ces faits sont révélateurs quand on sait que le Petit Larousse n’a pas vraiment changé de format entre 1905 (Petit Larousse illustré 1906) et 1958 et que la typographie est demeurée relativement la même. C’est dire que l’on peut mesurer assez justement la répartition de la matière lexicale et iconographique. Le format légèrement plus grand en 1959 n’infirme pas ces constats. On peut simplement remarquer qu’entre 1905 et 1958, le nombre moyen de lignes par colonne est de 82-83. Cela joue entre 83 et 85 en 1913 et 81 en 1952. En 1959, le nombre de lignes passera à 91 par colonne, en moyenne. Cette augmentation d’à peu près 16 lignes par page —il y a deux colonnes par page— correspond à un accroissement d’environ 158 pages par rapport à 1958. C’est ce qui explique les changements constatés dans l’étude des chercheurs qui ont comparé l’édition de 1948 et le tirage de i960, qui possède le même contenu que celui de 1959. En fait, au moins 189 pages séparent les éditions comparées, soit les 31 pages supplémentaires —le passage de 1767 pages en 1948 à 1798 pages en 1960— auxquelles il faut ajouter l’équivalent des 158 pages dues à l’augmentation du nombre de lignes par colonne.

L’éditeur du Petit Larousse proposera au public plusieurs autres dictionnaires durant cette période. Le Larousse élémentaire illustré lancé en 1914 en sera à son 77e tirage en 1928. En 1956, il sera remplacé par le Nouveau Larousse élémentaire, qui sera publié jusqu’en 1967. Entretemps, le Dictionnaire des débutants, une réelle nouveauté, sera mis en marché en 1949 (Lagane 1990, p. 1378; Pruvost 2001, p. 68).

La Librairie Larousse fera donc cavalier seul, ou presque. Vers la fin de cette période, en 1956, Quillet et Flammarion s’associeront pour lancer le Dictionnaire usuel, aussi connu sous l’appellation Quillet-Flammarion. Le Dictionnaire usuel vise la même clientèle que le Petit Larousse dont il reproduit d’ailleurs le modèle, en fusionnant toutefois les noms communs et les noms propres dans un seul catalogue alphabétique. Malgré une carrière intéressante, il ne prendra jamais l’avantage sur son collatéral. Il déclinera puis s’effacera de la scène éditoriale dictionnairique; au début des années 1980, une nouvelle équipe tentera de le faire renaître de ses cendres, mais sans succès. Il sombrera à nouveau.

De 1966 à 2005 : les empires Larousse et Robert

Quatre éléments fondamentaux ressortent durant cette tranche chronologique : l’aspect scientifique, l’aspect éditorial, l’aspect social et l’aspect francophone.

Sur le plan scientifique, cette période correspond à l’introduction et à l’application de théories et de principes linguistiques nouveaux dans l’approche lexicographique. En 1966, la maison Larousse révolutionnera la lexicographie moderne en proposant son Dictionnaire du français contemporain. Cet ouvrage représentait « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique » (Lagane 1990, p. 1369). En effet, les contenus macro- et microstructurels s’inspiraient abondamment du structuralisme, du distributionnalisme et de la grammaire générative. De plus, le Dictionnaire du français contemporain assurait une certaine cohérence au code et à la norme en proposant une description limitée à une synchronie. La description des usages actualisés du lexique circonscrivait l’état réel de la langue. De là l’importance du qualificatif contemporain dans le titre de ce petit dictionnaire, qui faisait pénétrer les dictionnaires dans l’ère postmoderne. La mise à niveau réellement synchronique créera une rupture avec l’époque prémoderne et l’époque moderne, celles-ci présentant des contenus davantage conservateurs et tournés vers des périodes plus anciennes. En outre, le Dictionnaire du français contemporain se détachait de l’emprise académique alors que jusque-là la longue filiation des Larousse demeurait dans le sillage des contenus du Dictionnaire de l’Académie française.

Sur le plan proprement éditorial, cette période correspond à une diversification des dictionnaires eux-mêmes qui s’adresseront à des clientèles et à des groupes d’âge de mieux en mieux ciblés et de plus en plus fragmentés. La lexicographie occupera désormais un créneau économique non négligeable dans le monde de l’édition. Deux grands éditeurs, la Librairie Larousse et la Société du Nouveau Littré (Dictionnaires Le Robert) vont monopoliser une grande part du marché du dictionnaire.

Sur le plan social, cette période correspond à la place prépondérante que ces ouvrages occuperont dans l’univers scolaire, en particulier dans le système pédagogique du français langue maternelle. L’un de ces renforcements se produira en 1972 quand l’État français recommandera que le maniement du dictionnaire soit rendu obligatoire à l’école. Les directives ministérielles stipulent qu’il faut multiplier les occasions de recourir au dictionnaire, d’entraîner les enfants à se servir de ces ouvrages le plus rapidement possible, et surtout d’utiliser des dictionnaires confectionnés pour eux. D’où la nécessité d’avoir des dictionnaires adaptés à chaque étape de la scolarisation. Une panoplie de qualificatifs va permettre de classer les répertoires d’après leur titre. Pour le créneau qui relève de cette étude, on aura ainsi des dictionnaires pour enfants, pour les jeunes, jeunesse, junior, benjamin, mini, maxi, super major, etc. Une étude sur les titres reste à réaliser, car ils forment un intéressant champ onomasiologique.

Sur le plan de la conception du français, cette période correspond à une reconnaissance de la fragmentation du français et de la pluralité des normes, désingularisation qui sera bientôt abritée sous le concept de francophonie. C’est durant cette période que les régionalismes extrahexagonaux commencent à trouver une niche dans les dictionnaires parisiens en attendant que des adaptations contextuelles des dictionnaires fassent avancer la cause et que, plus récemment, la confection des dictionnaires devienne une préoccupation plus interne à un territoire particulier, notamment le Québec. En 1968, le Petit Larousse illustré sera le premier dictionnaire moderne en un volume à repousser les frontières du français en introduisant dans sa nomenclature quelques canadianismes, appelés depuis des québécismes (Boulanger 2002 et Boulanger infra).

Au-delà de ces quatre éléments marquants, il faut souligner que, depuis le milieu des années 1990, s’est ouverte l’ère des cédéroms et celle du multimédia, créneaux qui n’ont pas laissé indifférentes les entreprises lexicographiques.

L’industrie du dictionnaire scolaire

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux groupes d’âge du primaire, de 5/6 à 12/13 ans, est un chantier très vaste et très lucratif pour les éditeurs. Selon Pierre Corbin (1991, p. 19), « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine ». Toutes les grandes maisons d’édition de dictionnaires et de manuels scolaires offrent une gamme de produits pour l’école correspondant à ces clientèles cibles (Hausmann 1990; Lagane 1990; Lehmann 2000, p. 88). Dans ce secteur, on se livre à une intense concurrence scientifique et à une guerre commerciale, aussi bien en France qu’ailleurs dans la francophonie. Les grands éditeurs français comme Larousse, Robert, Hachette, Bordas mettent même en circulation des éditions adaptées à différents contextes géoculturels, notamment dans la francophonie nord-américaine, où ces quatre grands de l’édition sont représentés dans le créneau jeunesse. Plus encore, le même intérêt pour un profil adapté à l’environnement social s’étend du préscolaire au secondaire. D’une part, le Larousse mini débutants (1986) existe en édition canadienne; on y trouve des québécismes comme foulard « écharpe », mitaine « moufle », tuque « bonnet de laine ». D’autre part, le Robert Dictionnaire d’aujourd’hui possède son alter ego nord-américain, le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui.

L’appel dictionnairique est si fort que, en 1986, le marché français du dictionnaire pour enfants (le primaire) propose un catalogue d’une soixantaine de titres (Gross 1989, p. 174; Corbin 1991, p. 19-20). Pour la même période, Gaston Gross (1989, p. 175) évalue les ventes annuelles à 300 000 dictionnaires en France seulement. Depuis ce temps, le catalogue de titres n’a cessé de s’enrichir et de se diversifier, tandis que les ventes s’envolaient.

Portrait et paramètres du dictionnaire scolaire

Qu’est-ce donc qu’un dictionnaire scolaire et à quoi sert-il? Pour répondre à ces questions, nous limiterons notre analyse à l’environnement du dictionnaire pour enfants du primaire.

Le dictionnaire pédagogique est un ouvrage de référence sur la langue et sur le monde qui s’utilise d’abord à l’école de manière collective, orientée, puis à la maison de manière plus personnelle et plus spontanée, sans exclure une utilisation dirigée par les parents à l’occasion des devoirs, par exemple. À l’école, cet ouvrage est un outil d’information sur la langue qui est adapté aux objectifs de l’enseignement d’une langue maternelle afin de réaliser des activités pédagogiques et de répondre aux exercices programmés par les enseignants (Battaner 1994, p. 109). Il est donc réservé à l’apprentissage des fondements de la langue : vocabulaire, orthographe, écriture, lecture. C’est un outil de référence, donc de consultation, qui ne doit pas accabler l’élève destinataire par un excès de matériel linguistique informatif qui dépasserait ses fonctions premières d’appréhension de la langue. Il se doit d’être économique, à savoir d’extension limitée des points de vue macro- et microstructurels : nomenclature et rubriques restreintes et adaptées aux différents groupes d’âge correspondant aux différentes sous-catégories d’ouvrages. En dehors de la classe, le dictionnaire scolaire est aussi un instrument de consultation autonome qui continue à jouer un rôle de nature pédagogique lors des devoirs et des travaux scolaires faits à la maison ou qui devient un ouvrage de consultation ponctuelle lors d’activités de jeu ou de lecture. Cette seconde fonction hors de la classe reste soumise à la première si l’on considère qu’il revient aux enseignants de former les écoliers et les élèves au maniement et au fonctionnement du dictionnaire. Cette pédagogie essentielle est de leur ressort.

L’apprentissage du vocabulaire est l’objectif fondamental de ce type de dictionnaire. Cette visée est d’abord d’ordre quantitatif; il s’agit d’apprendre à maîtriser un volume de mots et de sens de plus en plus nombreux afin de s’ajuster dans les meilleures conditions au monde de la vie quotidienne et à l’univers des connaissances. Les objectifs secondaires sont de l’ordre de l’orthographe, de l’écriture et de la lecture. Chez l’enfant, la découverte du monde va de pair avec l’apprentissage des phénomènes langagiers, surtout les mots (Lehmann 2000, p. 87).

L’« infans habilis »

Pour ce qui est du vocabulaire, l’élève perfectionne la connaissance des mots de base, ceux qu’il n’a pas besoin d’apprendre et de mémoriser puisqu’ils sont déjà connus de lui et, parfois, bien maîtrisés. Les champs de vocabulaire plus spécifiques, plus élargis en langue générale seront souvent appris thématiquement ou onomasiologiquement à partir d’études concrètes. À la périphérie, les dictionnaires scolaires introduisent des vocabulaires généraux d’orientation scientifique, c’est-à-dire des blocs de vocabulaires techniques et scientifiques d’utilité générale, et des tranches de vocabulaires semi-spécialisés, voire spécialisés, sans toutefois pousser du côté des terminologies ultra-spécialisées. Ces différents registres de lexique sont, bien entendu, synchroniques.

L’apprentissage du vocabulaire renferme des objectifs subsidiaires. En effet, l’usage satisfaisant d’un dictionnaire consiste à la base à faire bénéficier l’enfant du maximum des informations contenues dans l’ouvrage, tant au regard de la compréhension des mots, à savoir de leur décodage, qu’à celui de la production de textes écrits ou oraux, à savoir de leur encodage. À cela, s’ajoute en filigrane l’analyse de quelques fonctions fondamentales du système de la langue. Les habiletés à acquérir du point de vue de l’apprentissage global du français langue maternelle sont les suivantes :

  1. Apprendre à maîtriser l’alphabet, c’est-à-dire maîtriser l’ordre alphabétique lors des consultations de la nomenclature. Il s’agit en fait de pouvoir répondre aux questions : « C’est situé où? », « C’est à quelle page? »
  2. Apprendre à connaître l’orthographe des mots, la lecture du dictionnaire conduisant à la maîtrise de l’écriture. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Ça s’écrit comment? »
  3. Apprendre à situer les mots dans les différentes parties du discours. Cet objectif d’ordre grammatical permet de répondre à la question : « Quelle sorte de mot est-ce? »
  4. Savoir reconnaître les différentes acceptions ou définitions d’un mot, c’est-à-dire les relations sémantiques. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce que ça signifie? »
  5. Savoir reconnaître l’existence du mot et ses différentes figures : le mot simple (cachalot), le mot composé (chef-d’œuvre), le mot complexe (chemin de fer), les expressions et les locutions (avoir besoin de). Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Qu’est-ce qu’un mot? »
  6. Savoir reconnaître les parties de mots, c’est-à-dire les relations lexicales et les relations morphologiques : chanteur, coureur, danseur; danse, danser, danseur; géographe, géographie, géographique, géographiquement. Il s’agit en fait de pouvoir répondre à la question : « Pourquoi ça se ressemble? »
  7. Maîtriser les règles fondamentales du code par le réemploi dans la composition, la rédaction de textes, la préparation de devoirs. Passage du passif à l’actif, du décodage à l’encodage.
  8. Comprendre la structure des dictionnaires, c’est-à-dire savoir reconnaître les diverses composantes d’un article et distinguer le genre textuel dictionnairique des autres genres textuels.

Sous l’angle strictement linguistique, le dictionnaire scolaire introduit les enfants dans le monde du lexique et de la langue, de même qu’il leur révèle le monde de la lexicographie et une partie de ses conventions. Il les initie également à la lecture fragmentée d’un texte, à la grammaire et à la rhétorique particulières.

L’architecture du dictionnaire scolaire

Techniquement, l’architecture du dictionnaire scolaire obéit à une structure à trois niveaux : la macrostructure, la microstructure et l’iconostructure, la dernière ayant autant d’importance pédagogique que les deux autres. Par ailleurs, étant donné les objectifs d’apprentissage par paliers (préscolaire, primaire, secondaire) fondés sur l’univers autant que sur le vocabulaire, étant donné qu’il s’agit de la connaissance du lexique et non de correction ou de perfectionnement de la langue —du moins au premier chef—, donc de description plus que de prescription —du moins au primaire—, on comprendra pourquoi les tailles macro- et microstructurelles sont relativement limitées. La macrostructure fondamentale tourne autour de 1000 à 5000 entrées pour les dictionnaires préscolaires; elle va jusqu’à 40 000 entrées pour les dictionnaires scolaires pour le secondaire. On trouve aussi de tout petits dictionnaires dont les macrostructures s’établissent autour de 1000 mots. La microstructure fondamentale, c’est-à-dire les articles, est relativement restreinte, allant des rubriques très élémentaires axées sur le rapport immédiat aux choses jusqu’aux rubriques à vocation un peu plus fonctionnelle. Ainsi dans le Larousse mini débutants et dans le Larousse maxi débutants, les rubriques sont les suivantes :

Comme on peut le constater dans le tableau 3 ci-dessous, les mêmes rubriques sont exploitées différemment. La différence entre les deux ouvrages tient au volume des informations et au développement textuel des définitions et des exemples.

Tableau 3. Présentation des rubriques dans le Larousse mini débutants et le Larousse maxi débutants
Larousse mini débutants (1986) Larousse maxi débutants (1986)
enfance (nom fém. : une enfance). C’est le temps où on est un enfant : J’aime bien quand grand-père me parle de son enfance. enfance n.f. SENS 1 Mélina a passé son enfance à Athènes, les premières années de sa vie.
enfer (nom masc. : un enfer). Selon certaines religions, les méchants vont en enfer après leur mort, c’est-à-dire quelque part où ils souffrent beaucoup et pour toujours. Le contraire est le paradis. enfer n.m. 1. Les chrétiens pensent que les méchants sont condamnés à l’enfer, à souffrir éternellement (= damnation). 2. Depuis qu’elle est malade, sa vie est devenue un enfer (= supplice).
pomme (nom fém. : une pomme). 1. C’est un fruit. La pomme pousse sur un arbre, le pommier. 2. La pomme de terre pousse dans la terre, c’est un légume. — regarde fruit et légume. pomme n.f. 1. Les pommes sont des fruits sphériques à pépins. 2. La pomme de pin est le fruit du pin. 3. La pomme d’Adam est un endroit en relief que les hommes ont sur la gorge. 4. La pomme d’arrosoir est le bout arrondi et percé de trous de l’arrosoir. 5. Fam. Tomber dans les pommes, c’est s’évanouir.

Ainsi, dans le Larousse mini débutants, les articles ENFANCE et ENFER sont monosémiques alors que POMME est polysémique, le second sens étant d’ailleurs celui de pomme de terre. Tandis que dans le Larousse maxi débutants, les articles ont respectivement un, deux et cinq sens, pomme de terre ayant en outre son propre article. L’indication SENS 1 dans l’article ENFANCE établit le lien avec le mot enfant qui est la macroentrée dans ce dictionnaire à macrostructure double. Le Larousse mini débutants offre un texte plein, peu codé. Les formulations sont presque toujours des phrases complètes, proches du discours ordinaire (voir enfer où l’indication du contraire paradis est insérée dans une phrase complète). Le Larousse maxi débutants recourt davantage à la rhétorique et au métalangage dictionnairiques, c’est-à-dire à un langage plus codé tant du point de vue textuel que du point de vue diacritique.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire contemporaine est relativement bien circonscrit, à savoir que les envergures macro- et microstructurelles sont bien délimitées. Le dictionnaire destiné au primaire possède une nomenclature de 18 000 à 20 000 entrées, ce volume ayant tendance à augmenter légèrement lors des nouvelles éditions. L’envergure de la nomenclature est suffisante pour cerner le noyau dur de la langue générale, pour convoquer un vocabulaire familier fréquent et pour intégrer quelques termes des technolectes parmi les plus courants. Ces dictionnaires descendent en effet rarement sous la barre du vocabulaire familier. Les mots très familiers ou vulgaires sont, en principe, écartés; de même, on rejette les mots tabous, interdits, racistes, choquants ou relevant du vocabulaire perçu comme étant politiquement incorrect. On a aussi tendance à évacuer le vocabulaire critiqué comme les anglicismes, les emprunts de luxe les plus surveillés, les formes fautives. C’est pour cela que l’on dit que les dictionnaires pour enfants ne sont pas, au premier chef, des ouvrages normatifs ou correctifs. De même, les lexicographes n’investissent pas les zones complexes des langues de spécialité. Quant aux articles, leurs rubriques sont centrées sur quatre aspects :

Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues, à de rares exceptions près. À noter toutefois que le Dictionnaire super major fournit régulièrement l’étymologie des mots. Cette rubrique, intitulée « Histoire du mot », est séparée du noyau de l’article et elle figure dans la marge, tout comme l’iconographie. Les citations sont également écartées de ces ouvrages, sauf dans des cas particuliers comme le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes, qui est construit autour d’extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (Lehmann 1993b, p. 205). La mise en discours se fait en recourant à des exemples forgés. Ceux-ci sont la clé du passage de la linguistique au monde réel. Ils correspondent à la singularisation du message. Les temps forts d’un article sont donc la forme et le ou les sens des mots, l’apprentissage des règles du code grammatical et la mise en phrase par l’exemple, cette démarche ayant des incidences syntaxiques (les contraintes de construction, entre autres). À ces formulations textuelles s’ajoute très fréquemment l’appui de l’iconostructure. Le cheminement normal procède du mot vers la définition, puis son exemplification, pour s’achever avec l’illustration. Ce protocole permet de procéder à la conceptualisation logique, puis de parvenir à la singularisation textuelle par la mise en discours dans l’exemple, tandis que la mise en image précise la singularisation en permettant une visualisation de l’objet dans un environnement proche de la réalité. La chose ou l’être qui sont décrits et illustrés dans les articles seront ensuite recherchés dans le monde et associés à des objets ou à des êtres authentiques.

Dans les ouvrages plus anciens, la démarche la plus usuelle consistait à faire suivre la définition par un ou des exemples, les deux rubriques étant vraiment différenciées. Cet axe respectait la logique de la conceptualisation, c’est-à-dire de la généralisation, et il paraissait plus efficace de procéder ainsi (Lehmann 1991,1993a et 1993b; Rey-Debove 1993). Mais, en 1972, dans le Dictionnaire du français vivant (Davau, Cohen et Lallemand), Marcel Cohen inaugura la procédure qui consistait à faire précéder la définition ou la glose définitionnelle par une phrase ou un segment de phrase jouant le rôle de l’exemple. Cette double séquence de l’exemple immédiatement glosé sémantiquement, à savoir le passage du singulier au collectif, a joui pendant 20 ans d’une certaine autorité, qui se perpétue encore dans des dictionnaires scolaires pour le primaire. Ce nouveau protocole méthodologique force la présentation d’au moins un exemple pour chaque sens, soudant ainsi les deux rubriques qui autrement profitaient d’une indépendance. Elle freine également la présentation de plus d’un exemple par sens. Par ailleurs, la « présence de l’exemple en tête conduit à donner une explication “en discours” et non “en langue”, ce qui est contraire aux règles de la définition rigoureuse » (Lagane 1990, p. 1375). Vers la fin des années 1980, cette préséance de l’exemple sur la définition est remise en cause dans quelques dictionnaires, notamment dans le Petit Robert des enfants/Robert des jeunes, tandis qu’en 1994, le Dictionnaire super major rétablit la séquence logique, la définition étant suivie de l’exemple. Ce répertoire est destiné au deuxième cycle du primaire. Le Petit Larousse illustré, qui fut un dictionnaire scolaire utilisé à tous les niveaux pendant longtemps, n’a jamais dérogé à l’ordre logique : la définition a toujours précédé l’exemple, sauf quand il s’agissait de gloser des constructions particulières.

L’article lexicographique du dictionnaire pour les jeunes insiste donc sur la description du monde, sur la sémantique et sur le code grammatical, contrairement au dictionnaire pour adultes dans lequel l’article fait d’abord ressortir le fonctionnement de la langue qu’il appréhende dans ses dimensions historiques (datation et étymologie), orales (prononciation), morphosémantiques (forme et sens), grammaticales et normatives.

Ni le programme éditorial des dictionnaires pour enfants ni leur utilisation pédagogique ne visent donc en priorité la correction de la langue, à savoir la norme prescriptive, car pour corriger les écarts de quelqu’un, il faut que ce locuteur possède au préalable un bagage linguistique suffisant lui permettant de porter des jugements éclairés sur un mot. Ces répertoires se situent fondamentalement du côté de la norme objective —aspect quantitatif du vocabulaire— et non du côté de la standardisation prescriptive —aspect qualitatif du lexique. Ainsi on peut penser que les dictionnaires scolaires pour enfants doivent d’abord proposer une vérité anthropologique, sociale et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers et non une vérité linguistique trop évaluative et coercitive qu’ils appréhenderaient mal. Pour les écoliers, les mots sont avant tout le monde. On retrouve dans cette perspective la conception ancienne longtemps véhiculée depuis Isidore de Séville jusqu’au XVIIIe siècle. Prioritairement, les ouvrages pédagogiques sont des répertoires de réception (décodage primaire de la langue, interprétation des mots, lecture et compréhension des textes). Ce sont aussi des ouvrages de production utilisés pour l’encodage aux fins de révéler toute la mécanique de construction du système.

Simultanément à sa fonction linguistique, le dictionnaire scolaire s’ouvre directement sur le monde, soit par la formule de la définition, soit par les exemples —particulièrement lorsque ceux-ci sont personnalisés (Boulanger 1999; Cormier, Ouimet et Boulanger 2001)—, soit par l’iconostructure qui singularise l’entrée et la replace souvent dans un environnement plus réel, à savoir pluriconceptuel. Tous les articles des dictionnaires pour les jeunes s’inspirent de cette triple dimension, comme l’illustre l’article CARROSSE du Larousse mini débutants.

carrosse (nom masc. : un carrosse). C’est une magnifique voiture tirée par des chevaux pour les rois, les reines, les princes. ~ attention, rr.

L’article est complété par une illustration, elle-même accompagnée d’un exemple : Le beau carrosse est tiré par quatre chevaux. L’exemple imite l’écriture manuscrite, ce qui crée un renforcement psychologique et pédagogique qui tire du côté de la réalité du monde. Il est aussi décontextualisé de son environnement habituel, car il figure dans la marge à côté de l’illustration. La plus grande partie de l’article a donc des fonctions référentielles et non des fonctions linguistiques.

Le dictionnaire scolaire, un monde en soi

Les dictionnaires scolaires sont destinés à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école » (Rey 1990, p. 1821). Les auteurs du Petit Larousse illustré avaient bien saisi cette approche en qualifiant leur labeur de « dictionnaire manuel ». Depuis un siècle et demi, les répertoires laroussiens s’inscrivent dans le cycle de l’univers laïque. En France, ils entretiennent une même image stable représentative de l’école et de la nation françaises; ils concilient aussi la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française et européenne en priorité. Ils illustrent bien la réconciliation tacite des mots et des choses. De plus, les ouvrages scolaires sont des répertoires de masse.

En étant d’abord des manuels scolaires, les dictionnaires pour apprenants s’opposent à une attitude descriptive et normative prenant en considération la langue envisagée uniquement comme un système de signes hiérarchisés du point de vue de l’usage. Dans le cas des dictionnaires pour enfants, l’objectif premier est, bien entendu, l’apprentissage du code à travers l’orthographe, le vocabulaire, la lecture et l’écriture.

Par ailleurs, c’est l’incompréhension du monde qui pousse l’enfant à consulter un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses pour en apprendre davantage sur les choses plus que pour y chercher des pistes critiques au sujet du fonctionnement linguistique d’un mot. L’autonymie n’intéresse guère l’enfant, sauf pour la forme et le ou les sens, mais ces fonctions ne s’opposent pas, elles restent reliées à l’univers des réalités. Dans ce contexte, la définition du mot est la chose.

D’où la nécessité de dévoiler un vocabulaire représentatif de la communauté à laquelle appartient l’élève. Toutefois, à l’école élémentaire, il est indispensable que l’élève assimile des connaissances sur les choses à travers les mots, et que ce savoir débouche sur l’universel. C’est l’aspect manuel du dictionnaire qui ressort ici, puisque l’enfant est amené à cultiver une perception interne de lui-même en tant que membre d’une communauté linguistique homogène (Boulanger 1988, p. 129). Au contact du lexique, l’enfant doit être en mesure de reconnaître ses sources historiques, de prendre conscience de l’existence du monde extérieur, des autres sociétés, des autres civilisations, les anciennes comme les modernes, et de percevoir comment vivent d’autres hommes, y compris ceux qui parlent la même langue que lui ailleurs dans le monde.

Sur le plan des principes et des méthodes de la lexicographie, le dictionnaire scolaire est souvent envisagé comme un dérivé ou un sous-produit du dictionnaire culturel pour adulte. « L’idée de “dictionnaire d’enfants” s’appuie contrastivement sur celle de “dictionnaire d’adultes”, et elle dépend de l’évaluation de cette opposition » (Rey-Debove 1989, p. 18). Or, cette évaluation semble toujours avantager le plus gros dictionnaire. On dit, par exemple, que le dictionnaire scolaire pour enfants est caractérisé par une nomenclature et des rubriques restreintes, par le soutien de l’image et, corollairement, que son texte est de lecture facile (ibid.). Ces remarques reviennent à comparer le dictionnaire pour enfants au dictionnaire pour adultes que l’on considère plus complet, donc à faire valoir des arguments quantitatifs et négatifs : ces ouvrages sont petits, ils incorporent moins de mots et moins de sens, les définitions sont courtes et moins fines —souvent, elles sont réduites au genre prochain et/ou à quelques différences particulières qui ne sont guère discriminantes ou elles sont de simples synonymes—, des informations comme l’étymologie, la prononciation et les citations sont portées manquantes, etc. Bref, on retient les idées de réduction, de petitesse, d’absence et de facilité.

Ce qui est une erreur d’appréciation. Les dictionnaires de ce type ne sont pas de simples résumés, des abrégés ou des réductions de plus gros et de plus grands dictionnaires qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées gigognes. Ces répertoires ont leurs protocoles propres. Les étymologies, les prononciations, les citations, les registres sous-familiers, littéraires ou très techniques ne sont pas soustraits de contenus plus déployés. Ces rubriques ne sont tout simplement pas prévues dans le programme éditorial. Le dictionnaire scolaire est une étape dans le cheminement de l’apprentissage de la langue. Du bas vers le haut et non l’inverse. Le modèle du dictionnaire pour les jeunes en un volume repose sur d’autres procédures que l’abrègement d’ouvrages plus vastes et aux descriptions plus extensives en matière de fonctionnement de la langue. Le lexique décrit dans les dictionnaires pour enfants est à la fois plus sélectif et plus dépouillé de ses attributs fonctionnels pour revêtir davantage les couleurs du monde. Des principes et des méthodes idoines doivent alors caractériser ces produits lexicographiques et les distinguer dans le grand empire dictionnairique.

Notes

[1] « L’enseignement du maniement des dictionnaires devrait constituer un objectif prioritaire de la didactique de la langue maternelle. » [Notre traduction]

[2] Pour les dates des remises à niveau importantes, voir Boulanger 2002 et Boulanger infra.