Les dictionnaires et la néologie : le point de vue du consommateur

Et quand on leur demande pourquoi ils pensent ainsi, ils répondent, si réponse il y a, que ce mot n’existe pas parce qu’il n’est pas dans le dictionnaire —comme ça, rien de moins, sans aucune référence bibliographique au dictionnaire auquel ils font allusion. (Raúl Ávila, La crise des langues, 1985, p. 334)

Les organisateurs de ce colloque m’ont demandé de traiter des rapports entre « dictionnaire » et « néologie » en me situant dans la perspective du consommateur. D’entrée de jeu, certains concepts fondamentaux exigent d’être précisés : de quel(s) dictionnaire(s), de quelle(s) néologie(s) et de quel(s) consommateur(s) sera-t-il question?

Pour l’ensemble du public, les dictionnaires sont des produits intellectuels; mais de plus en plus, leur aspect industriel et commercial n’échappe à personne. Dans les sociétés contemporaines, ils occupent une place de choix parmi la variété des biens de consommation courants. « Les dictionnaires sont des objets manufacturés dont la production, importante dans les sociétés développées, répond à des exigences d’information et de commercialisation » (Dubois et Dubois, 1971, p. 7). Cette double exigence s’articule dans un circuit où la concurrence est effrénée.

Le thème général de ce colloque est axé sur les terminologies en développement. J’ai tenté, dans ce qui suit, de me placer légèrement en périphérie du noyau dur de la terminologie et de diriger mes interrogations et mes observations du côté des dictionnaires de langue qui sont, à mon avis, les répertoires les plus méconnus et les plus mal maîtrisés par les terminologues et les traducteurs. Le rôle polyvalent de ces outils qui scrutent à la fois la langue générale et les usages terminologiques échappe à bien des sens. De sorte que les dictionnaires sont souvent placés en porte-à-faux dans la série des opérations qui caractérisent la recherche terminologique. Pourtant personne ne réfute l’absolue nécessité des dictionnaires de langue dans le travail terminologique. En somme, il s’agit d’explorer les raisons qui font que les usagers négligent ces instruments de recherche, qu’ils les exploitent mal ou encore pourquoi ils n’en connaissent pas suffisamment les richesses, la portée et les limites.

En second lieu, je voudrais examiner ce que j’entends par « néologie » car cette notion a considérablement évolué depuis une quinzaine d’années. Entre 1970 et 1985, elle a parcouru un chemin considérable, plus qu’elle ne l’avait fait entre 1759 (date de la première attestation du mot en français) et 1970, moment qui marque le début de la réflexion et de la structuration des travaux de terminologie dans la francophonie nord-américaine.

Enfin, je sens le besoin de mesurer quelques aspects propres à la consommation afin de savoir un peu mieux quel animal est le consommateur de néologie et de dictionnaires. La perspective choisie illustrera les droits et devoirs de l’utilisateur. Encore là, je m’attarderai à la facette lexicographique, étant entendu que la néologie est omniprésente durant ce colloque.

1. Les dictionnaires

Dans les milieux socioprofessionnels de la langue, le dictionnaire est maintenant considéré comme un bien de consommation usuel, périssable, renouvelable et toujours perfectible. L’ère du dictionnaire biblique et monolithique ainsi que le mythe de la permanence et de la durée étemelle semblent révolus. Les récents discours commerciaux des entreprises lexicographiques sont résolument orientés vers des contenus contemporanéisés. Nul consulteur de dictionnaires ne devrait d’ailleurs ignorer cela. Pourtant, on voit encore souvent sur les bureaux des terminologues des dictionnaires d’une autre génération.

C’est la constellation terminologique du dictionnaire général qui me retiendra un moment; en particulier la zone des terminologies nouvelles consignées dans des proportions variables par les lexicographes. Chacun sait ou se doute que les dictionnaires subissent des changements et s’adaptent au monde d’aujourd’hui. À y regarder de plus près, il est facile de remarquer que la plus grande partie des entrées ajoutées ou des modifications apportées à un dictionnaire sont relatives aux termes nouveaux, plus précisément à la couche spécialisée du lexique décrit. Formes nouvelles et sens nouveaux proviennent en majeure partie de la frange terminologique, frange qui a toutes les chances cependant de rejoindre un vaste public. C’est d’ailleurs là une condition d’insertion que celle de déborder le cercle restreint des spécialistes. Ainsi, dans le PR1967, aucune entrée n’est consacrée à vidéo malgré l’apparition du terme en français vers 1960 dans le champ des activités techniques. En 1977, le PR signalait cinq dérivés à la fin de l’article vidéo- : vidéocassette, vidéocommunication, vidéofréquence, vidéographe et vidéophone. Des cinq unités citées, seule vidéophone jouissait du statut de lexicalisme, c’est-à-dire qu’elle formait un article autonome, en plus de vidéo bien entendu. Vidéofréquenoe constituait une entrée-renvoi à vidéo où elle était définie. En 1985, le PR accorde le statut d’entrées libres à vidéocassette, vidéodisque, vidéotex et vidéothèque, sans compter l’abréviation vidéo et l’élément de formation vidéo-. Vidéophone est disparu au profit de vidéophonie qui, avec vidéoclip et vidéofréquence, posséda le statut d’entrée-renvoi. Un autre exemple démontre que parmi les 77 ajouts de mots dans le PLI1985, une cinquantaine sont aisément rattachables aux terminologies techniques, scientifiques ou à celles des sciences humaines. On constate par ces exemples que les retouches « dictionnairiques » pointillistes ou les changements plus systématiques concernent au premier chef la portion spécialisée de la langue. En fait, devant la progression géométrique des termes, les lexicographes doivent réviser leur nomenclature régulièrement et à la hausse. Ils doivent aussi modifier sensiblement les proportions réservées à la langue générale et celles consacrées aux terminologies. Ces dernières prennent de plus en plus d’importance dans les dictionnaires généraux. Il n’y a pas que les ajouts formels qui soient touchés. Les articles allongent de plus en plus car on y développe les sens spécialisés des mots d’entrée. De sorte que la microstructure accentue son caractère hybride, une section reflétant l’usage courant et l’autre les usages spécialisés. Ceci n’est certes pas sans causer de nombreux problèmes de polysémie et d’homonymie. À titre d’illustration, entre 1967 et 1984, la liste des descripteurs des domaines d’emploi (les abréviations) du PR s’est enrichie d’une douzaine d’éléments à caractère terminologique pour les trois premières lettres de l’alphabet : acoustique, AFNOR, algèbre, alpinisme, astronautique, biochimie, biogéographie, boulangerie, chimie organique, chirurgie dentaire, cristallographie, cybernétique. En revanche, aucune abréviation ancienne n’a été supprimée. L’augmentation des indices classificateurs ne peut signifier qu’un accroissement nomenclatural important ou encore qu’un raffinement dans l’étiquetage des sens afin d’en circonscrire la véritable valeur d’emploi. Quoi qu’il en soit, depuis 10 ans les macrostructures des dictionnaires ont tendance à grimper. (Le Lexis l979 enregistre 76 000 entrées contre 70 000 pour son cadet de 1975; le PR des années 80 s’est enrichi de 6 000 à 7 000 entrées nouvelles par rapport à l’ancêtre de 1967). Pour prendre un seul cas concret, le terme informatique occupe onze lignes dans le PR1984, alors qu’en 1967, il n’avait pu trouver place dans la nomenclature. Par ailleurs, les microstructures allongent. Les articles biologie, biologique et biologiste ne renfermaient aucun renvoi analogique en 1967, tandis qu’en 1984, dix-sept références analogiques mènent le consulteur à travers un réseau analogico-notionnel très dense. Ainsi, biologiste renvoie à bactériologiste, cytologiste, embryologiste, généticien, botaniste, naturaliste et noologiste, série de termes qui relèvent de secteurs très spécialisés. De plus, l’entrée biologiste a perdu son étiquette de genre. De masculin exclusif qu’elle était, l’entrée fut neutralisée, épicénisée quelque part au cours des dix dernières années. Du point de vue quantitatif, le nombre de mots en bio- (du grec bios) est passé de seize en 1967 à quarante-six en 1984, c’est-à-dire à peu près 200% d’augmentation. En 1967, les seize mots étaient répartis en quatre groupes : un préfixe, quatorze substantifs, deux adjectifs, et un hybride (à la fois substantif et adjectif). En 1984, les quarante-six mots comprennent un préfixe, trente-cinq substantifs, sept adjectifs et un hybride. Aucun mot présent en 1967 n’a été retiré en 1984 (Voir le tableau en annexe.) Seize des quarante-six termes (environ 33%) possèdent une date d’apparition postérieure à 1965, époque de la préparation de la première édition du PR. Aucune de ces séquences n’inclut de mot grammatical, ni de verbe, ni d’adverbe. À l’évidence, le caractère représentatif des vocabulaires spécialisés est démontré car toutes ces unités sont porteuses de concepts terminologiques.

2. La néologie

En ces temps troublés d’effervescence lexicale, définir ou cerner la néologie relève soit de l’exploit olympique, soit de la témérité linguistique, tant la notion a pris de l’expansion sous la double approche linguistique et terminologique dans laquelle s’entremêlent la lexicographie et la normalisation. La définition traditionnelle linguistique qui ne cerne que le processus par lequel une langue voit à l’enrichissement de son lexique au moyen de mécanismes morpho-sémantiques ne convient certes plus. Ou plutôt, elle n’est plus suffisante, ne devenant qu’un aspect de toute une série de démarches qui situe d’abord la néologie au niveau politique. À partir de cela, elle chemine vers une activité concrète d’ordre sociolangagier dont les résultats deviennent comptabilisables sous la forme de néologismes technico-scientifiques à insérer dans un ou des usages. L’illustration la plus significative de ce nouvel abord est sans doute celle du premier Réseau de néologie qui a publié environ 15 000 néologismes terminologiques entre 1976 et 1985. Pour quiconque scrute les quarante-deux cahiers de la série Néologie en marche parus à ce jour, l’histoire raccourcie de l’évolution de l’idée de néologie en terminologie y est à plus d’un degré. Tandis qu’en langue générale, la perception n’a guère subi de modifications notables, si ce n’est une tolérance un peu plus grande à l’égard des mots nouveaux. Les cahiers de NEM ont rapidement évolué de la description unitaire des termes (voir le cahier numéro 1 paru en 1976), c’est-à-dire le repérage ou la création de néotermes n’ayant pas de réels rapports notionnels entre eux, à la description semi-systématique, puis systématique d’ensembles de termes interactifs dans un même réseau notionnel.

Avec l’émergence de la terminologie organisée au détour des années 70, la notion de « néologie » s’est diversifiée en activités nouvelles dont la caractéristique majeure fut de s’associer à la recherche collective et institutionnelle et non pas de demeurer exclusivement au niveau de l’activité individualisée ou isolée qui déplaisait tant aux puristes d’antan. À l’heure actuelle, le concept de « néologie » englobe cinq éléments interreliés :

  1. Il désigne toujours le processus de création des unités lexicales nouvelles (terminologiques ou générales) par le recours conscient ou inconscient aux mécanismes de créativité linguistique habituels dans une langue. Il s’agit ici du code morpho-sémantique propre à chaque langue, qui anime le mouvement de renouvellement du lexique.
  2. Il désigne l’étude théorique et appliquée relative aux innovations lexicales, qu’il s’agisse des procédés de création (dérivation, composition, syntagmatisation, emprunt, etc.), des critères de reconnaissance, d’acceptabilité ou de diffusion des néologismes, ou encore de leur insertion sociale ou socioprofessionnelle. Les aspects linguistiques de la recherche s’unissent ici aux analyses sociolinguistiques pour fonder une dynamique.
  3. Il désigne l’activité institutionnelle organisée et planifiée systématiquement en vue de recenser, créer, consigner, diffuser et implanter des néologismes dans le cadre d’un réseau de recherche terminologique associé à un projet de changement ou d’amélioration linguistique dans un pays ou un État. Le mode d’intervention sociolinguistique « et défini et structuré en vue de répondre à un projet de « terminologisation sociétale » : francisation pour le Québec, arabisation pour l’Afrique maghrébine ... et même « hexagonalisation » pour la France. L’idée d’organisation institutionnelle réglée par des instances politiques mandatées par les pouvoirs gouvernementaux est privilégiée ici sous l’angle de l’aménagement linguistique.
  4. Il désigne l’entreprise d’identification des secteurs spécialisés des connaissances humaines entièrement nouveaux (par ex. l’intelligence artificielle), récents (par ex. les pluies acides, la biomasse), non encore décrits ou lacunaires quoique plus anciens (par ex. la mécanisation forestière), secteurs qui sont tous d’abondants producteurs de néologismes. L’analyse porte ici sur l’ensemble du système de termes de l’activité choisie plutôt que sur l’évaluation des unités une à une ou de sous-ensembles fragmentaires. Ainsi, il est clair que toutes les unités terminologiques du domaine des pluies acides rassemblées dans un cahier de NEM ne sont pas néologiques dans le sens premier du terme néologisme. La concentration des termes dans un même répertoire constitue un effort de synthèse remarquable de données éparpillées dans une documentation volumineuse. Elle permet de tracer un profil terminologique presque complet du domaine des pluies acides tout en marquant l’originalité de cette terminologie dont une bonne part est empruntée à une multitude de domaines voisins ou un peu plus éloignés. Ce type de travaux à caractère néologique est à situer au plan de l’aménagement terminologique.
  5. Il désigne enfin un ensemble de rapports avec les dictionnaires. Deux aspects sont à signaler. D’abord, celui qui consiste à se servir du dictionnaire, ou plutôt d’un ensemble de dictionnaires, comme moyen de statuer sur le caractère néologique ou lexicalisé d’une unité lexicale repérée dans un texte. Le dictionnaire est ici conçu comme instrument de contrôle et comme un filtre linguistique. Le deuxième aspect consiste à identifier dans le dictionnaire les unités qui sont métalinguistiquement marquées comme néologiques. Ces unités sont repérables grâce à une série d’étiquettes employées par les lexicographes : abréviation néol., datation, renvois à caractère normatif, etc. Une meilleure connaissance des rapports entre néologie et dictionnaire est souhaitable d’autant plus que le volet lexicographique prend une importance grandissante dans les recherches terminologiques.

Comme on le perçoit par ces cinq approches complémentaires, la notion de « néologie » ne se laisse pas apprivoiser aisément. Elle participe d’un ensemble interactif où la langue générale et la terminologie ont conclu un pacte qui concrétise la complicité de la société et du dictionnaire. À mon sens, néologie fait encore peur, même si l’idée semble devenue familière dans certains milieux. La conception selon laquelle il est interdit de créer des mots subsiste encore dans certains esprits. Vaugelas n’est pas encore mort pour tout le monde. Ce rapide tour d’horizon conduit à proposer une définition globale de la néologie que j’emprunte à Alain Rey. « La néologie (...) est une activité, c’est-à-dire un processus, un dynamisme, quelque chose qui, à l’intérieur d’un système linguistique, d’une entité culturelle ou d’un groupe social de communiquants, produit des unités lexicales nouvelles et des unités terminologiques nouvelles, des désignations nouvelles, soit pour maîtriser un monde en évolution où des objets nouveaux et des classes d’objets nouveaux se manifestent, soit pour redésigner des choses déjà désignées auparavant pour des raisons qui sont difficiles à analyser et qui peuvent relever aussi bien de phénomènes entièrement subjectifs et collectifs comme le snobisme que de besoins internes de remodeler le stock lexical » (Rey, 1985, p. 234).

Je crois que l’étape de sensibilisation qui nous attend sera difficile si on recule devant cet aspect des choses qui nous dicte de reconnaître clairement et collectivement l’existence et la nécessité de la néologie organisée. Il est évident qu’une pédagogie de la néologie est indispensable, impérative même, et qu’elle doit précéder toute autre forme d’action. L’opération pédagogique doit être menée à tous les niveaux d’intervention moyennant les ajustements nécessaires.

Pour prendre le seul exemple de l’usager des dictionnaires, on peut se demander comment il fait pour reconnaître la nouveauté linguistique dans un ouvrage de cette catégorie. Le cheminement le plus évident consiste à repérer des étiquettes, puis à les décoder correctement à l’aide des discours d’introduction des dictionnaires, lorsqu’ils existent. Dans le cas contraire, l’utilisateur est coincé s’il n’est pas un consommateur averti. Les indices de décodage semés par le lexicographe sont nombreux :

  1. Des dates apparaissent dans la parenthèse étymologique (ex. aérobie : 1981, PR).
  2. Des dates apparaissent parfois devant les sens nouveaux (voir le Lexis).
  3. La marque d’usage néol. apparaît dans la parenthèse étymologique (ex. biocide, PR).
  4. La marque d’usage néol. précède un sens nouveau (ex. mécanicien, 5e sens, PR).
  5. Les ouvrages ou les auteurs cités en exemple sont contemporains (ex. les journaux comme Le Monde, les périodiques comme La Recherche) ou « désinterdits » (ex. San Antonio, R. Gary).
  6. La mention d’autorités normatives (ex. les commissions de terminologie, le Journal officiel. Voir listage et télémaintenance dans le PR).
  7. Les marques d’emprunt : amér., angl., jap., chin., etc.
  8. Les modifications dans les définitions, soit par ajout d’information, soit par retrait, soit par actualisation de la description des notions (ex. vidéo, PR1977PR1984).
  9. Les changements dans certaines catégorisations lexicales et grammaticales, comme par exemple le recours de plus en plus fréquent à des marques de neutralisation du genre lorsqu’il s’agit de désigner certaines catégories de personnes.

La somme des indices montre que les lexicographes se préoccupent de l’actualisation du lexique qu’ils moulent étroitement sur l’évolution sociale. Les enragés du dictionnaire que nous sommes doivent apprendre à maîtriser l’appareil de mise à jour employé dans les dictionnaires de manière à rentabiliser chaque consultation.

3. Les consommateurs

Qui sont-ils et que cherchent-ils?

Le PR définit consommateur comme étant une « personne qui utilise des marchandises, des richesses, pour la satisfaction de ses besoins ». Nous avons déjà situé le dictionnaire parmi les biens de consommation courants et concurrentiels dans la société actuelle. Cela signifie que le dictionnaire est un produit grand public, qui se vend, qui circule, qui s’échange, qui s’use. Avec comme corollaire, que plus les éditions se succèdent rapidement, plus les acheteurs deviennent exigeants envers les nouveaux contenus. Le dictionnaire est aussi un produit intellectuel et à ce titre, il doit tenir compte de contraintes diverses imposées par le lexicographe, le fabricant, les institutions et le public-cible. Il se situe donc au croisement d’une double idéologie : celle qu’impose le groupe dominant du moment et celle que le lexicographe défend.

Tout le monde peut être consommateur de dictionnaires et de néologie. Mais pour les besoins de la démonstration, je m’arrêterai aux groupes de personnes qui ont une forte influence les uns sur les autres, c’est-à-dire ceux et celles qui ont besoin des dictionnaires et de la néologie pour régler des problèmes d’ordre linguistique reliés à des exigences professionnelles. Ces intervenants œuvrent dans des sphères d’activité axées sur le langage à des titres divers.

Les consommateurs auxquels je songe cherchent des néologismes dans les dictionnaires pour des raisons professionnelles qui dépassent le simple constat de l’existence ou de l’orthographe d’un mot, ou encore de sa signification à des fins individuelles (mots-croisés, scrabble, jeux de langage, etc.). Ils forment une clientèle privilégiée des dictionnaires, des méta-usagers en quelque sorte. Leurs critiques sont souvent sévères : ils se plaignent de l’absence de tel ou tel mot, de tel ou tel sens; ils mettent en évidence certaines imperfections comme des informations fonctionnelles incomplètes ou non pertinentes, des définitions de travers, des lacunes ici et là, des erreurs involontaires (voir à ce sujet les renvois de vieil/vieille à vieux dans les PR1984 et PR1985, alors qu’une erreur typographique s’est glissée lors du regroupement des renvois en 1985 : le dictionnaire donne viel et vielle), ainsi de suite.

Parmi les principaux consommateurs, je rangerai les traducteurs et les terminologues, les linguistes et les lexicographes, les enseignants, les spécialistes (scientifiques, techniciens, chercheurs), les journalistes et las « médiateurs ». Ces groupes de personnes sont très souvent placés dans des situations de communication qui les obligent à faire appel à des éléments linguistiques nouveaux. Lorsque ces consommateurs ne créent pas directement des néologismes, ils se tournent vers le dictionnaire et l’autorité linguistique et normative qu’il représente à travers une certaine idéologie. L’utilisateur recourt au dictionnaire comme balise, comme repère afin de pouvoir statuer sur l’unité nouvelle. Le dictionnaire conserve ici sa réputation séculaire d’être un répertoire d’articles de loi du code lexical d’une langue qui stipule le permis et clôture l’interdit. Il donne son aval à l’usager pour le réemploi de nouveaux moyens de désignation. Il dit ce qui est reçu, acceptable. D’où certaines réticences qui vont jusqu’aux aberrations du genre « ce qui n’est pas dans le dictionnaire n’existe pas ».

Le facteur temps joue alors un rôle considérable pour la néologie. Le français propose plusieurs milliers d’innovations lexicales chaque année. De ce lot, une faible partie se fraiera laborieusement un chemin vers les dictionnaires. Fustiger le dictionnaire de langue parce qu’il ne consigne pas tel ou tel néologisme, tel ou tel terme technique, tel ou tel régionalisme ou encore tel ou tel syntagme serait prétentieux, futile et parfaitement inadéquat. Chacune de ces catégories d’unités occupe un créneau limité dans la nomenclature et cette limitation fait partie de la stratégie adoptée par chaque entreprise lexicographique. Que cherchent les consommateurs de néologie dans les dictionnaires? En apparence, la réponse est simple. Ils cherchent des solutions, des recettes, des éclaircissements, des sources de déculpabilisation et de « désinterdiction » qui leur permettent de résoudre un problème d’ordre particulier au plan linguistique ou notionnel. À ce niveau, le dictionnaire est perçu comme un réservoir de néologismes « normalisés », c’est-à-dire entérinés par les lexicographes porte-parole de la société. Cette reconnaissance accrédite les mots nouveaux grâce aussi au décalage entre le moment de la création du néologisme et le moment de l’enregistrement. Le dictionnaire ne peut être en avance sur la langue. Le retard est naturel entre le « décrit » et le « à décrire ». Mais, même s’il est perçu comme une précaution, l’écart est toujours souligné par le consommateur qui accepte mal les excuses du lexicographe, qu’elles soient de nature scientifique ou qu’elles relèvent de contraintes éditoriales. Il n’en demeure pas moins que les dictionnaires forment l’un des plus merveilleux réseau de circulation des néologismes car ils sont à la fois juge et partie; d’où la double responsabilité que leur imputent les consommateurs : ils désirent que les lexicographes décrivent le plus grand nombre possible de néologismes tout en portant sur eux un jugement de valeur normative.

Plus concrètement, les consommateurs cherchent des réponses de plusieurs ordres :

  1. Ils veulent constater l’existence réelle d’un néologisme (forme et sens) ou d’un ensemble de néologismes.
  2. Ils souhaitent l’approbation du lexicographe, c’est-à-dire l’autorisation de réemployer un mot nouveau ou bien ils se heurtent à l’interdiction si le néologisme en question n’est pas consigné.
  3. Ils recherchent des informations de nature fonctionnelle et linguistique du point de vue normatif (par ex. : anglicisme, mot recommandé ou non, etc.).
  4. Ils veulent des modèles sous la forme d’éléments de formation qui garantissent la validité linguistique du nouveau terme qu’ils créent parfois eux-mêmes ou qu’ils repèrent dans un texte ayant moins de force légale que le dictionnaire.
  5. Ils recherchent des informations d’ordre plus général qui ouvrent des portes plus grandes que celles de la stricte légitimité de la nomenclature (par ex. : tel auteur cité, telle revue mentionnée, etc.).

Les consommateurs souhaitent trouver toute une série de critères linguistiques, terminologiques et référentiels qui justifient l’utilisation ou le réemploi d’un mot afin de résoudre leurs difficultés.

Le dictionnaire devient à la fois un récepteur de néologie parce qu’il consigne des éléments linguistiques neufs, un émetteur de néologie parce qu’il décrit une notion nouvelle en la définissant et en détaillant son fonctionnement linguistique et terminologique, et un normalisateur de néologie parce qu’il cautionne le produit lexical nouveau, du moins en apparence. Il n’est pas créateur de néologie lui-même, d’où le prestige dont il jouit.

Les remarques précédentes conduisent tout droit à un problème d’ordre pédagogique.

La consécration lexicographique du néologisme lui donne un statut en langue tandis que la non-inclusion signifie le rejet du mot et relève de l’autorité prêtée au lexicographe en matière de norme.

Le lexicographe a donc une responsabilité très élevée dans une société. Il a pour tâche de sélectionner les entrées en lieu et place des locuteurs qui sont ses futurs consommateurs. La responsabilité sociale doit aussi être poussée au maximum en fonction de la satisfaction des besoins du public. Le producteur de dictionnaires a l’obligation morale d’expliquer à l’acheteur ce qu’il a fait et le devoir d’exposer les raisons qui justifient ce qu’il n’a pas cru bon d’écrire. Cela signifie que les préfaces, les introductions et toutes les autres données d’accès essentielles au décodage du dictionnaire devraient être impérativement présentes dans l’ouvrage et très explicites. Deux attitudes existent à ce sujet. Certains dictionnaires couvrent bien leur contenu et exposent clairement leur programme, y compris pour ce qui est de la portion du lexique laissée de côté. D’autres se cantonnent à des présentations dans lesquelles la haute voltige commerciale l’emporte sur le reste : ils vantent les mérites exclusifs de leurs produits. Je ne veux pas citer de dictionnaires qui s’abstiennent totalement de la pédagogie d’utilisation ou qui en noient les bribes dans un discours autocontemplatif. Je mentionnerai un seul exemple constructif et c’est celui des Robert : Petit Robert, Grand Robert et Robert méthodique, dont les exposés méthodologiques présentent les contenus d’une manière fort honorable.

Il ne suffit pas d’avoir un guide de décodage sous la main. Encore faut-il savoir comment s’en servir. Et là, la responsabilité revient au consommateur. C’est lui qui a le devoir de lire et de maîtriser les données d’accès avant toute consultation. À ce niveau, et jusqu’à récemment, l’autodidactisme était généralement de mise. Avec les développements lexicographiques contemporains, la pédagogie doit s’organiser à l’étape de la formation universitaire, à défaut d’y recourir avant. Enseigner le dictionnaire aux terminologues déjà en exercice doit aussi devenir une phase essentielle de leur formation permanente. Il est impardonnable qu’un traducteur, qu’un terminologue, qu’un néologue, qu’un linguiste, etc. ne sachent pas tirer le maximum de profit des principaux outils de travail qu’ils utilisent tous les jours de leur vie. Une osmose totale doit exister entre le produit et le consommateur. Combien de professionnels de la langue négligent le Lexis ou le Robert méthodique parce qu’ils ne savent pas comment les décoder?

Il est normal qu’on attende du lexicographe des informations d’accès éclairantes. Il est aussi normal qu’on attende du professeur une bonne pédagogie du dictionnaire (cela reste à instaurer dans de nombreuses universités même si des progrès remarquables ont été réalisés au cours des dernières années). Mais il est aussi impératif qu’on exige du consommateur une analyse critique des dictionnaires qui tire profit des deux intermédiaires précédents. L’utilisateur a des comptes à rendre lorsqu’il se retrouve seul devant son dictionnaire fermé. Le dictionnaire est un objet qui n’est pas innocent. Il établit un courant continu entre le pôle producteur et le pôle consommateur.

4. Conclusion

La conception fixiste de la langue, qui a régné sur le français pendant quelques siècles, a fait place depuis une génération à une remarquable ouverture chez la plupart des lexicographes. Jusqu’alors, les puristes faisaient croire ou croyaient sincèrement que toute innovation était dangereuse pour l’équilibre et l’intégrité de la langue. Cette forme de sclérose n’a certainement pas favorisé l’éclosion d’un français scientifique et technique de qualité. Le dictionnaire bloquait la néologie ou il en occultait la nécessité par des jugements dépréciatifs. Il retardait ainsi l’évolution de la langue tout en créant une situation de rattrapage lexical qui s’aggravait tous les ans. De là à penser que les emprunts en ont profité pour s’infiltrer et s’installer en français, il n’y a qu’un pas vite franchi. La lexicographie actuelle est plus accueillante et les rejets paraissent davantage liés au caractère peu intéressant de la chose désignée par l’unité lexicale ou encore, dépendent du programme du dictionnaire en ce qui regarde le nombre des entrées. Il faut alors mettre de côté des zones de vocabulaire qui s’écartent trop du noyau d’intérêt commun aux usagers. De ce fait, le consommateur doit connaître les limites des dictionnaires. Un seul ouvrage n’a jamais réponse à tout.

Depuis une dizaine d’années, l’image hostile du dictionnaire envers la nouveauté linguistique s’estompe. L’effort de démocratisation a ses raisons linguistiques, sociales et, bien entendu, commerciales. Nul ne se plaindra de ces retombées. Le monde et les dictionnaires évoluent l’un et l’autre à des vitesses variables qui placent toujours les dictionnaires à la remorque de l’actualité et des événements, au lieu d’en faire des témoins instantanés. Pour cette raison, on concevra que les recueils de mots rendent compte d’une civilisation dans l’histoire. Le temps s’impose alors comme une variable fondamentale pour qui analyse les rapports entre le contenu des dictionnaires, les réalités sociales à évoquer et les consommateurs coincés au centre du parcours société-dictionnaire. Le temps joue à la fois contre les lexicographes et les consommateurs. Les premiers sont perpétuellement aux prises avec des virages lexicaux de toutes sortes. Ils cherchent à réduire l’écart entre la réalité extralinguistique et sa manifestation dans le dictionnaire. L’inconvénient est encore plus perceptible lorsqu’il s’agit des domaines technico-scientifiques de pointe. Et il n’est pas encore démontré que le dictionnaire « terminalisé » ou « ibéèmisé » résoudra tous les problèmes. Le dictionnaire « gutembérisé » garde encore sa place dans les bibliothèques.

Une seconde variable influence aussi le consommateur et c’est celle du choix des dictionnaires. La panoplie des dictionnaires de langue disponibles sur le marché francophone n’a d’égal que celle des livres de recettes ou des romans Harlequin. Et l’un ne vaut pas toujours l’autre. Il ne suffit pas de vouloir faire un dictionnaire pour qu’il apparaisse d’un coup de baguette magique ou même d’un coup de « magiciel ». Dans un univers de consommation hyperdéveloppé, dans lequel de plus en plus d’objets n’ont qu’un usage instantané, les dictionnaires n’échappent pas à la mode. La production lexicographique actuelle atteint des proportions industrielles si gigantesques qu’elle place hors de portée du lecteur le plus avide et le plus curieux ou du chercheur le plus consciencieux, une bonne partie des nouvelles publications dans ce domaine. Je m’en alarme un peu. Ainsi, cette seule année (1985) a vu le lancement du Grand Robert en 9 volumes, et l’achèvement du Grand dictionnaire encyclopédique Larousse en 10 volumes, pour ce qui est des mastodontes. Sans compter les éditions annuelles laroussiennes et les retouches robertiennes. L’année 1985 n’est pas encore terminée que déjà le PLI1986 et les PR1 et PR2 1986 sont disponibles et troublent déjà nos imaginations en quête de solutions nouvelles. Chaque arrivage crée de nouvelles espérances chez les consommateurs. L’obligation de renouveler le stock de nos outils est inévitable pour les chercheurs que nous sommes. Mais ce n’est pas toujours réalisable du point de vue financier, même pour les organismes ou sociétés qui nous emploient. Le facteur économique joue un rôle prépondérant dans la consommation lexicographique mais il pourrait être périlleux pour les dictionnaires de trop miser sur l’escalade à long terme. Le consommateur qui paie devient de plus en plus exigeant et il vise à assurer sa sécurité linguistique.

Comme on l’aura constaté d’une manière nette pour le dictionnaire et d’une manière plus ténue pour la néologie, ces deux monstres de la vie quotidienne des consommateurs de mots sont des moteurs sociologiques et des témoins privilégiés de l’évolution linguistique qui découle des métamorphoses des idées et des sociétés. La règle de la survie et de la concurrence effrénée des langues sur le marché international oblige les communautés linguistiques à se pourvoir d’outils de description que sont les dictionnaires de même que de moyens d’évolution que représente la néologie. La rencontre des deux éléments met peut-être les consommateurs en présence d’un « 5e pouvoir » qui s’ignore encore et qui pourrait s’appeler la « nouvelle norme ».

Bibliographie

l. Linguistique

2. Lexicographie

Tableau des mots en bio-

< bios

Entrées PR67 PR84 Mots cachés*
1. bio- + +
2. bioacoustique +
3. biobibliographie + [biobibliographique]
4. biocénose/blocoenose +
5. biochimie + +
6. biochimiste +
7. biocide +
8. bioclimat +
9. bioclimatique +
10. bioclimatologie +
11. biocompatible +
12. biodégradable + [biodégradabilité]
13. biodégradation +
14. bioélectricité + [bloélectrique]
15. bioélément +
16. bioénergétique +
17. bioénergie +
18. biogenèse +
19. biogénie +
20. biogéographie + +
21. biographe + +
22. biographie + +
23. biographique + +
24. biologie + +
25. biologique + +
26. biologiste + +
27. bioluminescence +
28. biomagnétisme +
29. biomasse +
30. biomatériau +
31. biomécanique +
32. biomédical +
33. biométrie + +
34. bionique + +
35. biophysique + +
36. biopsie + +
37. biorythme +
38. biosphère + +
39. biosynthèse + +
40. biote +
41. biotechnologie/biotechnique +
42. biothérapie + +
43. biotique +
44. biotope +
45. biotype +
46. biotypologie +
Légende :

La place du syntagme dans le dictionnaire de langue

... a term should be as short as possible and not longer than necessary ... (Sager, 1979, p. 52)

1. Introduction

L’objet de cette communication consiste à examiner la place du syntagme, et plus spécifiquement du syntagme terminologique (ST), dans les dictionnaires de langue ou mieux dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM). Le syntagme sera ici défini comme étant « un groupe de mots séparés par des blancs et qui sont syntaxiquement liés tout en identifiant une notion unique dans un domaine déterminé du savoir » (Boulanger, 1988a : 2). Le syntagme est donc une suite de signifiants discontinus empmntant la physionomie d’une séquence syntaxique à combinaisons variables suivant les groupes de mots et à signifié unique et constant. La dénomination syntagme recouvre les synonymes proposés par d’autres linguistes : c’est la lexie complexe de Pottier, la synapsie de Benveniste, le synthème de Martinet, l’unité phraséologique de Dubois, l’unité syntagmatique de Guilbert, etc. (Kocourek, 1982 : 117; Boulanger/Nakos, 1988). La forme composée apparaît aussi fréquemment dans la littérature scientifique européenne. Ce dernier terme n’est cependant que partiellement synonyme de syntagme. L’un comme l’autre relèvent par ailleurs de la polysémie; ce qui ne réjouit guère les terminologues préoccupés par l’équation : un terme ↔ un concept. Dans la suite de l’exposé, j’utiliserai le terme syntagme et quelques autres variantes comme terme complexe, forme complexe, etc.

La langue, dans ses dimensions générale et spécialisée, propose aux locuteurs des masses d’unités complexes qu’il faut mémoriser et maîtriser à l’égal des formes simples, des locutions, des proverbes et des autres constructions qui font appel à des séquences de mots disjoints; point de vue, bon vivant, accident de parcours, violon d’Ingres sont aussi sémantiquement monolithiques que tourner au vinaigre, à visage découvert, de vieille souche, jamais de la vie ou Quand le diable devient vieux, il se fait ermite (« il est facile de renoncer au plaisir quand on ne peut plus le goûter » (PR). Une proportion considérable de mots complexes pénètrent dans les DGM. Alain Rey estime qu’un répertoire de 80 000 entrées, comme le GRLF, abrite quelque 500 000 ST dans le corps des articles (Rey, 1985a : XXIV, n. 6). L’évaluation toute intuitive du lexicographe robertien n’inclut pas les syntagmes qui appartiennent à la langue générale. Leur nombre est sans nul doute fort élevé.

Comme j’ai déjà abordé ailleurs la question du statut du syntagme dans la macrostructure des DGM (voir Boulanger, 1988a), la présente incursion balisera la microstructure, c’est-à-dire le « programme systématique de présentation et de traitement des unités » (Rey, 1977 : V-31). Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de réanimer deux idées :

1. Une recherche rapide et partielle au sujet des différentes catégories d’entrées dans cinq dictionnaires de langue récents montre que le syntagme occupe environ 1% de la nomenclature totale (Boulanger, 1988a : tableaux 3 et 4). « Ce type de formations composées [les syntagmes] n’était pas reconnu dans la lexicographie traditionnelle; celles-ci étaient recensées à l’intérieur des articles comme séquences phraséologiques servant d’exemples à l’appui du classement sémantique. La linguistique moderne a dégagé la spécificité de ces formations sans parvenir encore à bouleverser la présentation des dictionnaires » (Guilbert, 1971 : LXVII). À titre d’exemple, le mot homme, prolifique sur le plan syntagmatique, n’a pas droit à une seule entrée sous l’une ou l’autre de ses apparences complexes dans le PLI89 et le MR88. Les articles s’étendent sur deux-tiers de colonne; ils recèlent respectivement douze et 23 syntagmes construits à l’aide du mot homme dans le rôle de la base ou de l’expansion. Au total, on recense 29 formes différentes (les formes communes portent l’astérique dans le tableau 1). Le signe moins placé entre crochets [-] signale que le syntagme est répertorié dans le dictionnaire sous l’autre composante. Trois unités du GRLF se retrouvent ailleurs (grand homme, homme de main et homme de troupe) tandis que huit unités du PLI subissent le même sort (homme de bien, homme de génie, homme de la rue, homme de lettres, homme de peine, jeune homme, vieil homme (sous vieux) et voix d’homme). Aucune des formes en question n’est commune aux deux dictionnaires. Afin de compléter le carrousel, il resterait à vérifier les syntagmes qui ont les honneurs des articles consacrés à chaque élément autonome qui les compose. Cette recherche est en cours.

Tableau 1 : Le syntagme homme dans le PLI89 et le MR88
homme GRLF PLI *
~ à femmes + -
~ d’action + + *
~ d’affaires + + *
~ de bien + [-]
~ de Cro-Magnon - +
~ de génie + [-]
~ de la rue + [-]
~ de lettres + [-]
~ de loi + + *
~ de main [-] +
~ de peine + [-]
~ de science + -
~ d’État + + *
~ de troupe [-] +
~ du jour + -
~ du monde + + *
~ du peuple + -
~ du rang - +
~ marié + -
âge d’~ + -
droits de l’~ + -
Fils de l’~ + + *
grand ~ [-] +
jeune ~ + [-]
parole d’~ + -
premier ~ - +
vêtement d’~ + -
vieil ~ + [-]
voix d’~ + [-]
29 23 12 6

2. Le syntagme constitue la caractéristique dominante en terminologie. Les statistiques compilées à propos de différents corpus montrent que le pourcentage moyen de ST pivote autour de 80% de la masse des termes répertoriés dans une sphère de la connaissance (voir Boulanger, 1988a, tableaux 1 et 2). Aucune statistique n’est disponible en ce qui concerne la proportion de syntagmes en langue générale.

2. Autopsie du syntagme

Un volume assez considérable de formes complexes passe dans les DGM. Le lexicographe doit donc définir des modalités d’intégration et de traitement qui puissent correspondre à son programme dictionnairique et satisfaire le public consulteur. En lexicographie française, la tradition veut qu’on n’accorde pas spontanément le statut d’entrée à tous les syntagmes, généraux comme spécialisés. Ces formes libres unies par un contenu sémantique et une liaison syntaxique qui caractérisent leur fusion n’ont pas fait l’objet de « critères de délimitation entre celles qui accèdent au statut d’entrée et celles qui en sont écartées » (Guilbert/Lagane/Niobey, 1971 : III). S’ils existent, ces critères sont pour le moins imprécis ou ils ne sont jamais évoqués dans les discours prélexicographiques. L’un des critères avancés est la prédominance de la forme simple ou continue du mot sur le sens. « La définition des unités composées, en effet, n’est pas fixée d’une manière indiscutable. La lexicologie traditionnelle reconnaît comme mots composés ceux dont les termes constituants peuvent être soit soudés (portefeuille), soit unis par la marque graphique du trait d’union; ils sont recensés à leur ordre alphabétique comme unités indépendantes. Les unités formées de plusieurs éléments lexicaux autonomes [...] sont recensées sous l’adresse du premier terme constituant. À peine une évolution récente, dont ce dictionnaire [le GLLF] s’est fait l’écho, amène-t-elle à considérer chemin de fer et pomme de terre comme des entrées séparées » (Guilbert, 1971 : IX).

Ainsi si l’on convient qu’un grand nombre de syntagmes sont élaborés à l’aide d’unités générales autonomes en langue, c’est-à-dire qu’elles fonctionnent aussi comme des mots individualisés déjà disponibles dans le fonds commun du lexique, ou virtuelles en raison de leur caractère néologique, et, le plus souvent polysémique du point de vue lexicographique, on considérera leur association comme normale et réalisable par le locuteur au gré de ses besoins discursifs et selon les mêmes mécanismes de formation auxquels il recourt pour créer des unités simples. Cette conception entraîne que chaque segment du dérivé syntagmatique peut être répertorié à sa place alphabétique dans le dictionnaire de langue. La refragmentation du terme complexe en ses parties constituantes élimine le plus souvent les joncteurs syntaxiques qui jouent pourtant un rôle fondamental en tant que courroie de transmission lors de l’établissement du sens du syntagme. Cette fonction est aussi primordiale que le contexte situationnel extralinguistique. À titre d’exemple, dans le Vocabulaire des papiers et cartons (Côte, 1983), il y a 108 ST dérivés de la base carton. Les expansions utilisent un total de 112 constituants différents auxquels s’additionnent 5 joncteurs produisant 63 occurrences syntagmatiques (à [au] avec 35 apparitions, de [de la, de l’] avec 17 apparitions, pour, avec neuf apparitions, sur et une avec une attestation chacun). Par expansion il faut entendre aussi bien une forme libre comme jute, contrecollé ou bloc-notes qu’un morphème lié comme mi-, mono(-) ou simili(-) qui ont été détachés de leur élément lexical dans le corpus étudié ici. Le GRLF enregistre la totalité des formes en entrées indépendantes tandis que le PLI en retient 99. Aucun mot n’est rejeté par les deux dictionnaires. La liste alphabétique de toutes les unités et des éléments de formation est dressée dans l’annexe. Elles sont accompagnées de la catégorisation lexicale (67 noms, 39 adjectifs, deux verbes, quatre préfixes) et de l’indicatif de fréquence. Les joncteurs n’apparaissent pas dans la liste tandis que les expansions elles-mêmes syntagmatiques ont été fragmentées et comptées comme des mots simples (ex. : boîte d’allumettes > boîte et allumette; carte postale > carte et postal). Les composés soudés ou unis par le trait d’union sont restés intacts (ex. : contre-collé, bloc-notes); Les dérivés à préfixes liés ont été décomposés (ex. : monocouche > mono-, couche; simili-chêne > simili-, chêne). Enfin, la forme canonique a été rétablie (ex. cartes > carte; perforée > perforé). La réunion des formes simples en agrégat syntagmatique n’est cependant pas toujours prévisible et elle pose des problèmes au plan sémantique, difficultés que les consulteurs de dictionnaires souhaitent justement voir résolues dans leur outil de référence préféré. Si carton blanc, carton à calendrier et carton ondulé se décodent aisément à partir des sens premiers des éléments, il n’en va pas de même de tous les assemblages, tant s’en faut. Que déduire de carton fossile (« Carton composé de fibres d’amiante uniquement ou de fibres d’amiante mélangées avec des liants ou charges, utilisé comme isolant thermique et électrique en raison de son haut degré d’incombustibilité » (Côte, 1983 : 13), de carton à crachoir (« Carton imperméable, le plus souvent ciré, servant à fabriquer les gobelets que l’on place dans les petits crachoirs utilisés dans les hôpitaux et que l’on jette après usage » (Côte, 1983 : 54)) et de carton diélectrique (« Carton dur et dense servant d’isolant électrique » (Côte, 1983 : 29)? Les sens de ces syntagmes sont loin de se laisser deviner de la simple projection faite à l’aide des informations sémantiques recueillies dans les DGM pour chacun des exemples cités.

3. De la macrostructure à la microstructure

S’il est souhaitable d’améliorer le statut du syntagme dans les DGM, c’est sûrement au sein de la microstructure que les hésitations sont les plus perceptibles et que les règles sont les plus difficiles à structurer.

Une spectroscopie de l’article de dictionnaire révèle rapidement que le syntagme peut loger dans presque toutes les rubriques microstructurales, à l’exception bien entendu de la prononciation et de la catégorisation lexico-grammaticale, quoiqu’on y trouve des traces indirectes parfois (voir MR : grand appartement : [ɡʀɑ̃tapaʀtəmɑ̃], sous grand et GRLF : 3. Pandore (boîte de) : loc. nominale). La sous-entrée, l’exemple construit ou littéraire et la définition sont les rubriques qui accueillent le plus fréquemment les contingents lexicaux sémantiquement figés.

À ce stade, il est également bon de rappeler que le syntagme n’est pas l’unique groupe de mots ayant un sens personnalisé, tout en étant syntaxiquement liés, qui figure dans les articles : les locutions, les proverbes, les phraséologismes, les constructions diverses sont également catalogués. Les deux premières catégories d’expressions sont souvent labellisées (voir l’origine de ce mot dans Boulanger, 1988b) à l’aide des abréviations loc. et prov., sort enviable qui est loin d’être réservé aux unités complexes. Voir par exemple l’article chèque dans le GRLF : Loc. fig. Donner un chèque en blanc à qqn.

Afin d’illustrer l’importance et les rôles du syntagme dans les DGM, j’ai choisi d’examiner l’article chèque dans le GRLF. Le texte occupe les deux-tiers d’une colonne. En ne comptabilisant pas les formules phraséologiques comme émettre un chèque et faire porter un chèque au crédit de son compte ainsi que la locution citée précédemment, on repère 32 dérivés complexes dûment « coalescencés » sémantiquement. (L’évaluation de leur degré de figement sémantique n’est redevable qu’à moi seul.) Parmi les 32 complexes lexicaux, 26 sont construits à l’aide du terme chèque, qui sert de base à vingt occasions et d’expansion déterminative à six reprises. Les six syntagmes restants font appel à d’autres termes que chèque (voir le tableau 2).

Les syntagmes ont également été classés dans une grille de modèles de base emprunté à Louis Guilbert (voir Guilbert, 1970). Un septième type, assimilé par Guilbert aux structures à bases nominales, a été ici considéré. Les raisons évoquées par le regretté linguiste pour fusionner les modèles à base verbale aux schémas nominaux ne résistent pas toutes à l’analyse, particulièrement dans les technolectes. Ils ne peuvent pas tous être nominalisés à partir de la forme passive du verbe qui fournit un substantif déverbal; ainsi la phrase ce qui fait que les fonds sont appelés se transforme en appel de fonds alors que la phrase ce qui fait que le versement est appelé, qui est aussi nominalisable, n’est pas nominalisée en *appel de versement dans le domaine bancaire; le groupe appeler un versement est privilégié par les utilisateurs. Il en va de même de ce qui fait que le rappel est sonné qui ne se transforme pas puisque dans ce cas, il n’existe pas de déverbal de sonner, ni de substitut qui ferait référence à « un radical différent de celui du verbe de base » (Guilbert, 1971 : LXVII; voir aussi l’analyse transformationnelle des locutions verbales avancée par l’auteur à la p. LXVIII).

La grille illustre la fréquence et le pourcentage pour chaque modèle (voir le tableau 3). Le numéro du schéma binaire est le même qui apparaît dans le tableau 2.

Des six modèles binaires guilbertiens, quatre sont représentés dans le minicorpus témoin tandis que deux sont absents. On en trouve cependant de nombreuses attestations ailleurs dans le GRLF : petit déjeuner* pour le modèle 5, permis* de conduire pour le

Tableau 2 : Les syntagmes dans l’article chèque du GRLF
Syntagme Modèle Structure
1. chèque + X
~ à ordre 1 s
~ au porteur 4 s
~ bancaire 2 s
~ barré 2 s
~ certifié 2 s
~ circulaire 2 s
~ de cavalerie 1 s
~ de complaisance 1 s
~ de retrait 1 s
~ de virement 1 s
~ de voyage 1 s
~ documentaire 2 s
~ en blanc 1 s
~ en bois 1 s
~ nominatif 2 s
~ postal 2 s
~ postal d’assignation 1 c
~ prébarré à l’impression 4 c
~ sans provision 1 s
~ visé 2 s
2. X + chèque(s)
carnet de ~s 1 s
formule de ~ 1 s
payer par ~ 7 s
versement par ~ 1 s
3. X + chèque(s) + X
bureau de chèques postaux 1 c
compte chèque postal 3 c
4. autres combinaisons
agent de change 1 s
barres parallèles 2 s
carte blanche 2 s
compte postal 2 s
dispositions légales 2 s
établissement financier 2 s

modèle 6. Enfin, les syntagmes simples (28/32 ou 87,5%) l’emportent largement sur les structures plus complexes (4/32 ou 12,5%), c’est-à-dire des syntagmes eux-mêmes dérivés de constructions bipolaires.

Dans le tableau 2, les lettres [S] et [C] identifient l’agencement primaire ou l’agencement plus développé.

Tableau 3 : Typologie des syntagmes : modèles binaires
Modèle Nombre Pourcentage
1. nom + joncteur + nom 15 ~47%
2. nom + adjectif 13 ~41%
3. nom + ∅ + nom 1 ~3%
4. nom + joncteur + prédéterminant + nom 2 ~6%
5. adjectif + nom 0 0%
6. nom + joncteur + verbe 0 0%
7. verbe + joncteur + nom 1 ~3%
32 100%

4. Place du syntagme dans l’article

Le minicorpus scruté montre que le syntagme peut prendre place dans différentes rubriques et sous-rubriques citées ci-dessous en ordre décroissant d’occurrences observées (voir aussi le tableau 4) :

Rubrique Précision Contenu
exemple exemple construit syntagme-exemple chèque bancaire, payer par chèque
segment phrastique Un carnet de chèques.
phrase nominale Des chèques de voyage en dollars, en yens.
contexte terminologique complet non référencé Les dispositions légales en vigueur ont répandu, depuis 1979, l’usage des chèques « prébarrés » à l’impression.
citation littéraire chèque en blanc, citation de Roger Garaudy pour le sens figuré
définition établissement financier, agent de change, bureau de chèques postaux
réseau analogique → Donner carte* blanche
sous-entrée chèque postal, chèque de voyage
locution Donner un chèque en blanc à qqn
indicatif de région (Au Canada). Chèque visé

Un même syntagme peut être retrouvé dans plus d’une rubrique car sa fonction peut changer. Chèque en blanc a été repéré dans un exemple lexicographique qui joue le rôle d’une sous-entrée suivie de sa définition et précédée de la date de première attestation (1953), dans une locution figurée et dans une citation littéraire. Outre ses trois occurrences, ce syntagme constitue à lui seul un sous-article au sein de l’article chèque. Il en va de même pour chèque de voyage pour lequel on fournit la date d’apparition (1953) et l’origine (de l’anglais traveller check).

Il est parfois fort difficile de distinguer la véritable sous-entrée, repérable grâce à l’information codée que recèle le recours aux petites majuscules (chèque postal), de la sous-entrée caméléon qui emprunte la couleur des italiques, indice habituel de l’exemple (chèque en blanc). En principe, le code lexicographique stipule que les jeux de caractères alternent suivant une procédure rigoureuse qui permet une identification rapide des rubriques et de l’information transmise.

En outre, certains syntagmes-exemples sont prolongés par une définition qui relaie l’équivalent sémantique complet. Cette définition reprend la base du syntagme comme genre prochain (chèque en blanc : « chèque que le tireur a signé sans indiquer la somme que le tiré devra payer ») tandis que d’autres n ’énumèrent que les différences spécifiques ou ils appartiennent au type de définition relationnelle (chèque certifié, « sur lequel le tiré certifie que la provision du tireur permet de payer le chèque »; chèque de virement et surtout chèque barré qui est suivi d’un segment définitionnel d’un haut degré technolectal). L’utilisation de la « demi-définition » est un choix méthodologique. Alain Rey l’explique comme étant « une sorte de glose [...] analysant un surplus de sens ajouté à ce qui vient d’être défini » (Rey, 1985a, p. XXXIV), c’est-à-dire à la base chèque.

Rubrique Précision Occurrences
exemple exemple construit syntagme-exemple 22
segment phrastique 1
phrase nominale 1
contexte terminologique complet 1
citation littéraire 1
définition 6
réseau analogique 5
sous-entrée 2
locution 1
indicatif de région 1

Trois syntagmes voient l’une de leurs composantes affublée d’un astérisque qui renvoie à l’autre élément consigné dans le dictionnaire (chèque en bois*, chèque sans provision*, chèque à ordre*). Sous bois, chèque en bois est défini : « chèque sans provision » et il n’y a pas de renvoi à chèque. Chèque sans provision est défini sous ce dernier terme. Malgré l’astérisque de réciprocité, l’article ordre ne récupère pas le syntagme chèque à ordre.

À l’inverse, des syntagmes non marqués à l’aide d’un astérisque se retrouvent aussi sous l’autre forme indépendante : chèque au porteur est inclus dans l’article porteur avec un renvoi à chèque; chèque bancaire apparaît sous bancaire avec l’indication : par opposition à chèque postal mais il n’y a pas de renvoi à chèque; chèque barré est sous 1. barrer sans renvoi réciproque; chèque de cavalerie est défini sous cavalerie sans renvoi à chèque; chèque de complaisance est défini sous le dernier élément sans renvoi; etc. On voit déjà poindre ici la nécessité d’intégrer davantage l’informatique à la démarche de rédaction des articles lexicographiques.

L’astérisque sert aussi à identifier le mot-pivot sous lequel trouver une information (carte* blanche dans la locution donner carte* blanche). Il peut enfin arriver que seul le contexte d’utilisation présente un syntagme dont il n’est pas fait mention ailleurs dans l’article (chèque prébarré à l’impression est révélé dans le contexte terminologique).

Un survol rapide de quelques articles montrent que le syntagme est présent en d’autres lieux de la microstructure :

5. Conclusion : y a-t-il un avenir pour le syntagme en lexicographie?

L’insertion du syntagme dans un DGM relève d’une décision à deux paliers :

1. Faut-il considérer le syntagme comme un objet lexicographique? 2. Si oui, prendra-t-il place dans la macrostructure ou dans la seule microstructure et quel traitement recevra-t-il? Dans l’article, il aura un statut de dépendance à l’égard d’un mot-pivot qui servira de fil d’Ariane pour accéder au complexe. Il pourra alors apparaître dans plusieurs rubriques. De nombreux syntagmes sont cependant traités sous chacune de leurs composantes lexicales, ce qui est loin d’être économique mais semble rendre pour le moment de précieux services aux consulteurs.

Indéniablement, le syntagme est un objet lexicographique. On le trouve en macro-et en microstructure. « Lorsque le syntagme est lexicalisé, le lexicographe se doit de le définir comme il définit l’entrée. Sans cette définition son statut reste quelconque » (Rey-Debove, 1971, p. 303). Plus encore, le processus de lexicalisation ne peut pas être dissocié de la cohésion sémantique, de la référence au contenu de la réalia ou de la notion dont les propriétés se définissent par opposition aux traits propres à d’autres unités. La présence de l’expansion déterminative est obligatoire et nécessaire pour exprimer les caractères sémantiques qui circonscrivent complètement l’objet et le hiérarchise par rapports à d’autres qui appartiennent à la même sphère notionnelle (voir Guilbert, 1971, p. LXIX). Il est clair cependant qu’en lexicographie générale, le réseau notionel dégagé n’a pas le même objectif classificatoire qu’en terminographie. Le DGM décrit le fonctionnement des unités de la langue; ce n’est qu’accessoirement qu’il réfère aux classes d’objets de l’univers (voir Rey, 1985b).

De plus, le lexicographe a besoin du syntagme pour élaborer ses énoncés lexicographiques (définition, remarques, interventions diverses, etc.). Le dictionnariste est aussi un écrivain, un manieur de mots qui puise au même réservoir que tous ceux qui écrivent et rédigent. Ainsi dans l’article cheval du MR, on retrace les syntagmes animal de trait, animal de transport, race pure, santé de fer, unité de travail, viande de cheval et course à cheval, tous utilisés pour discourir sur le mot cheval qui est le sujet de l’article. La présence des formations complexes dans les dictionnaires n’est pas une lubie, ni une fantaisie. Elles sont plus que des objets linguistiques à décrire se présentant au lexicographe selon des formules variées. Elles sont elles-mêmes des éléments-clés de l’appareil de description et du discours lexicographiques. Tous les rédacteurs de dictionnaires en conviennent. Mais pour le moment leurs constats s’arrêtent au palier métalinguistique dont les règles sont dictées par la lexicologie traditionnelle. La prise en compte de plus en plus évidente de l’aspect sémantique forcera les lexicographes à franchir la frontière du mot graphique pour octroyer au syntagme la juste place qui lui revient dans les dictionnaires de la langue française, renforcissant ainsi les intelligences avec la terminographie.

6. IDLL et artisanat lexicographique

Les lexicographes façonnent des dictionnaires, c’est-à-dire des instruments du savoir, des produits qui véhiculent la langue et transmettent la vision du monde que se forge chaque communauté linguistique. Les dictionnaires renferment donc en filigrane des mots l’histoire des civilisations, tant dans les dimensions du permis que dans celles de l’interdit (voir Boulanger, 1986). Depuis des siècles, les dictionnaristes œuvrent artisanalement. Longtemps avant la forte poussée expansionniste de l’informatique et de ses outils logiciels, les dictionnaires imprimés constituaient à leur manière une industrie de la langue, de la culture et de la connaissance dont le poids n’était pas négligeable dans l’économie des sociétés européennes. « Terminologie et lexicographie sont des outils de développement de la langue et peuvent, à ce titre, être classées parmi les activités et les produits des industries de la langue » (Auger, 1988 p. 12). Il paraît opportun de tenir compte d’une manière un peu plus affirmée du sens plus « ancien » mais jamais enregistré du syntagme industrie de la langue, à savoir l’introduction des dimensions relatives aux recherches lexicographiques, et même grammaticales, ainsi que leurs produits.

À n’en pas douter, il existe deux visions du concept des « industries de la langue » : la première est une perception informatique qui veut que les IDLL consistent à traiter une langue naturelle à l’aide de l’ordinateur et pour l’ordinateur, que l’intervention de ce dernier soit centrale ou périphérique; la seconde est une perception linguistique qui stipule que les IDLL sont un ensemble d’activités « visant à concevoir, fabriquer et commercialiser des appareils et des logiciels qui manipulent, interprètent et génèrent le langage humain, aussi bien sous sa forme écrite que sous sa forme parlée » (L’Homme, 1988, p. 71). Les produits qui naissent de l’activité industrielle doivent être diffusés et rejoindre les publics pour lesquels ils sont conçus.

Dans l’exposé qui a précédé, on a pu montrer que les formes composites (constructions, syntagmes, expressions, locutions, etc.) « que le lexicographe met en cage et en listes » (Rey, 1985a, p. XXXV), jouent un rôle quantitatif et qualitatif prépondérant dans les DGM. Dans plusieurs répertoires, on a entrepris la systématisation des constructions, on a commencé à sortir les mots de leur isolement graphique pour leur donner un statut un peu plus en adéquation avec leur valeur sémantique, notamment en leur ouvrant les portes de la sous-entrée (voir MR : 1. trait : AU TRAIT, À GRANDS TRAITS, TRAIT DE..., AVOIR TRAIT À). En raison de sa coalescence sémantique, le syntagme général ou terminologique réclame la même naturalisation macro- ou microstructurale. Il faudrait le sortir de l’antichambre de l’à-peu-près et le pourvoir de critères rigoureux et constants, appliqués systématiquement et qui en régissent la consignation.

Le renforcement de la présence du syntagme dans les dictionnaires est lié à un aspect des industries de la langue qu’il faut maintenant préciser. La lexicographie générale a tout intérêt à développer des logiciels de découpage des mots qui aillent au-delà de la forme simple pour intégrer des séquences graphiques interrompues. Il est clair que l’un des problèmes les plus difficiles que devront résoudre les logiciels de reconnaissance des mots est sans contredit l’himalaya que représente les assemblages de formations complexes à sens unique. Et lorsque la sémantique se mêle de la partie, on voit poindre le nez de l’intelligence artificielle. Le défi des lexicographes est ici identique à ceux qui ont déjà été identifiés pour d’autres zones de recherche dans le secteur des IDLL. En tant qu’activité linguistique qui doit se pencher sur les comportements morphologiques, syntaxiques et sémantiques des plurimots et en tant que produit commercial, le dictionnaire de langue nécessite un apport informatique en amont et en aval de son élaboration. Perçus sous cet angle, la lexicographie et le dictionnaire sont aussi des créatures des IDLL. Personne ne le contestera lorsque chacun pourra « ouvrir » son Robert ou son Larousse en poussant quelques boutons de la télécommande ou du clavier de son minitel ou en faisant tourner le vidéodisque de son Dictionnaire thématique visuel. Ces gestes seront bientôt quotidiens et naturels. Ils n’appartiennent déjà plus au domaine de l’imaginaire ni à celui de la linguistique-fiction. Ils sont déjà entrés dans l’histoire de la lexicographie et de la linguismatique. Encore faut-il que chaque question trouve sa réponse! C’est à mon sens l’un des grands défis immédiats de la lexicographie.

Bibliographie

Linguistique

AUGER, Pierre (1988) : « Le travail du terminologue amélioré et simplifié », Circuit, no 22, septembre, pp. 12-13.

BOULANGER, Jean-Claude (1986) : Aspects de l’interdiction dans la lexicographie française contemporaine, coll. « Lexicographica », Series Maior, no 13, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, IX + 166 p.

BOULANGER, Jean-Claude (1988a) : « Le statut du syntagme dans les dictionnaires généraux monolingues », (dans ce numéro).

BOULANGER, Jean-Claude (1988b) : « Remarques sur l’aménagement du statut du français en informatique », Annie Bourret et Marie-Claude L’Homme (éd.), Les industries de la langue : au confluent de la linguistique et de 1’informatique, sous la direction de Pierre Auger, avec la collaboration de Carole Verreault], coll. « K », no 9, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, Université Laval, pp. 61-19. BOULANGER, Jean-Claude) et Dorothy Nakos (1988) : « Le syntagme terminologique » : Bibliographie sélective et analytique (1960-1988), coll. « K », no 7, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, Université Laval, 81 p.

GUILBERT, Louis (1970) : « La dérivation syntagmatique dans les vocabulaires scientifiques et techniques, dans Les langues de spécialité (Analyse linguistique et recherche pédagogique) », Actes du stage de Saint-Cloud, 23-30 novembre 1967, Publication du Conseil de l’Europe, Strasbourg, Aidela, p. 116-125. GUILBERT, Louis (1971) : « Fondements lexicologiques du dictionnaire. De la formation des unités lexicales », Grand Larousse de la langue française, Paris, Librairie Larousse, T. 1, pp. IX-LXXXI.

GUILBERT, Louis, René Lagane et Georges Niobey (1971) : « Préface. Un nouveau dictionnaire de la langue française », Grand Larousse de la langue française, Paris, Librairie Larousse, T. 1, pp. I-V.

KOCOUREK, Rostislav (1982) : La langue française de la technique et de ta science, Wiesbaden, Oscar Brandstetter, 262 p.

L’HOMME, Marie-Claude (1988) : [sous la direction de Pierre Auger, Jean-Claude Boulanger et Conrad Ouellon], « Origine et développement des industries de la langue », coll. « K », no 8, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, Université Laval, V + 141 p.

REY, (Alain (1977) : « La terminologie : réflexions sur une pratique et sur sa théorie », Terminologies 76, Actes du Colloque international, Paris-La Défense, 15-18 juin 1976, Paris, La Maison du dictionnaire, pp. V-14-V-40. REY, Alain (1985a) : « Préface », Le Grand Robert de ta langue française, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, 2e édition entièrement revue et augmentée par A. Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert, pp. XVII-XLII.

REY, Alain (1985b) : « La terminologie dans un dictionnaire général de la langue française : le Grand Robert », TermNet News, no 14, pp. 5-7.

REY-DEBOVE, Josette (1971) : Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains, coll. « Approaches to Semiotics », no 13, The Hague/Paris, Mouton, 331 p.

SAGER, Juan Carlos (1979) : « Commentary of Pierre Auger’s Paper, « La syntagmatique terminologique, typologie des syntagmes et limite des modèles en structure complexe » », Table ronde sur les problèmes du découpage du terme, Montréal, 26 août 1978, Ve Congrès de l’Association internationale de linguistique appliquée (AILA), 20 au 26 août 1978, Montréal, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, novembre, pp. 37-52.

Dictionnaires

CORBEIL, Jean-Claude (1986) : Dictionnaire thématique visuel, Montréal, Les Éditions Québec/Amérique inc., 800 p. [DTV]

CÔTE, Normand (1983) : Vocabulaire des papiers et des cartons (anglais-français), coll. « Cahiers de l’Office de la langue française », Québec, Gouvernement du Québec, 79 p.

Grand Larousse de la langue française (1971-1978) : [sous la direction de L. Guilbert, R. Lagane, G. Niobey, avec le concours de H. Bonnard, L. Casati, A. Lerond], Paris, Librairie Larousse, 7 vol., CXXVIII + 6 730 p. [GLLF]

Le Micro-Robert. Langue française plus noms propres, chronologie, cartes (1988), Rédaction dirigée par Alain Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert, XXVII + 1 992 p. [MR]

Petit Larousse illustré (1989, 1988), Paris, Librairie Larousse, 1 680 p. + Atlas. [PLI]

ROBERT, Paul (1985) : Le Grand Robert de la langue française. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, 2e édition entièrement revue et augmentée par A. Rey, Paris, Dictionnaires Le Robert, 9 vol., LVIII p. + p.v. [GRLF]

ROBERT, Paul (1988) : Le Petit Robert 1. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Nouvelle édition revue, corrigée et mise à jour, Rédaction dirigée par Alain Rey et Josette Rey-Debove, Paris, S.N.L. — Dictionnaires Le Robert, XXXI + 2175 p. [PR]

Annexes

Liste alphabétique des constituants des syntagmes construits avec la base carton (voir Côte, 1983)
Mot Catégorie lexicale Occurrences GRLF PLI Commun aux deux dict.
accumulateur nom 1 + + *
affiche nom 1 + + *
albâtre nom 1 + + *
allumette nom 2 + + *
amiante nom 1 + + *
armé adj. 1 + + *
billet nom 1 + + *
bitumé adj. 1 + -
blanc adj. 1 + + *
bloc-notes nom 1 + + *
bois nom 1 + + *
boîte nom 1 + + *
brillant adj. 1 + + *
bristol nom 4 + + *
brun adj. 1 + + *
brut adj. 1 + + *
buvard nom 1 + + *
cadre nom 1 + + *
calendrier nom 1 + + *
cannelure nom 3 + + *
carrosserie nom 1 + + *
carte nom 3 + + *
chaussure nom 2 + + *
chemin nom 1 + + *
chemise nom 1 + + *
chêne nom 1 + + *
chimique adj. 1 + + *
chiné adj. 1 + + *
cible nom 1 + + *
combiné adj. 2 + + *
comprimé adj. 1 + + *
construction nom 1 + + *
contrecollé adj. 4 + + *
contrefort nom 1 + + *
couche nom 4 + + *
couché adj. 4 + + *
crachoir nom 1 + + *
croquis nom 1 + + *
cuir nom 2 + + *
dessin nom 1 + + *
diélectrique adj. 1 + + *
dos nom 1 + + *
double adj. 4 + + *
doublé adj. 1 + + *
doublure nom 3 + + *
duplex nom 1 + + *
dur adj. 1 + + *
écru adj. 1 + + *
emboutissage nom 1 + + *
entoilé adj. 1 + -
fabriqué adj. 1 + -
face nom 4 + + *
fer nom 1 + + *
fibre nom 1 + + *
fiche nom 1 + + *
forme nom 1 + + *
fossile nom 1 + + *
gabarit nom 1 + + *
gaufré adj. 1 + -
glacis nom 1 + + *
goudronné adj. 1 + -
gris adj. 7 + + *
haut adj. 1 + + *
huilé adj. 1 + -
imprégné adj. 1 + -
impression nom 1 + + *
intérieur adj. 1 + + *
isolant adj. 1 + + *
ivoire nom 2 + + *
jacquard nom 1 + + *
jouer verbe 1 + + *
jute nom 1 + + *
kraft nom 2 + + *
laqué adj. 1 + + *
malle nom 1 + + *
manille nom 1 + + *
maroquinerie nom 1 + + *
massicot nom 1 + + *
matrice nom 1 + + *
mécanique adj. 2 + + *
mi- préf. 1 + + *
mono préf. 1 + -
mou adj. 1 + + *
moulage nom 1 + + *
multi- préf. 1 + -
ondulé adj. 8 + + *
onduler verbe 1 + + *
paille nom 2 + + *
pâte nom 4 + + *
patron nom 1 + + *
perforé adj. 1 + -
plastifié adj. 1 + -
pliage nom 1 + + *
pochoir nom 1 + + *
postal adj. 1 + + *
présentoir nom 1 + + *
revêtement nom 1 + + *
rond adj. 1 + + *
satiné adj. 1 + + *
semelle nom 1 + + *
simili- préf. 3 + -
simple adj. 2 + -
soierie nom 1 + + *
sol nom 1 + + *
stratifié adj. 1 + + *
supérieur adj. 1 + + *
support nom 1 + + *
talon nom 1 + + *
ticket nom 1 + + *
tourbe nom 1 + + *
triple nom 2 + + *
tube nom 1 + + *
112 166 119 99 99

Le statut du syntagme dans les dictionnaires généraux monolingues

Introduction

En linguistique, le terme syntagme est polysémique —homonymique diraient les terminologues— ce qui, à première vue, peut paraître gênant lorsque des spécialistes des questions de langue discutent entre eux et qu’ils sont d’obédiences différentes. Au moins trois sens peuvent le caractériser. Délaissant le syntagme saussurien et le syntagme chomskyen, je focaliserai mon attention sur le syntagme terminologique, qui, il ne faut pas se le cacher, doit beaucoup à ses devanciers et dont il n’est en somme qu’une spécialisation par restriction de sens comme l’indique le déterminant terminologique qu’on lui accole fréquemment. Le ST sera défini comme étant un groupe de mots séparés par des blancs, syntaxiquement liés et identifiant une notion unique dans un domaine déterminé du savoir. Le syntagme est donc un terme. Il s’oppose au terme simple constitué d’un seul mot graphique (ex. maculature, infographie ou de deux mots ou plus reliés par un trait d’union (ex. page-écran, gros-porteur; arrière-petits-enfants, porte-à-faux) ou une autre marque graphique (ex. : presqu île, pop’ art, avion + auto; filtre/occillateur, roll-in/roll-out). La notion de « syntagme terminologique », ou plus commodément de « syntagme », est rendue en français par une prolifération de synonymes dont une trentaine ont été catalogués jusqu’à présent (voir Kocourek, 1982 : 117). En ce moment, le terme syntagme semble le choix des Québécois tandis que les Français lui préfèrent souvent la forme composée, ce qui n’est pas sans causer quelques difficultés de compréhension entre les chercheurs des deux espaces géographiques. Il faut cependant préciser que dans le milieu des praticiens de la terminologie, c’est le terme syntagme qui l’emporte, que ce soit en Amérique du Nord ou en Europe. Il se trouve aussi dans des écrits lexicographiques et métalexicographiques. Josette Rey-Debove (1971 : 112) dénomme syntagme « les entrées formées de plusieurs mots graphiques (simples ou composés) non reliés ». Quant à Alain Rey (1988 : XIII), il distingue bien une série d’unités complexes parmi lesquelles il reconnaît les syntagmes courants ou terminologiques, les locutions et les proverbes.

Les nuances terminologiques étant évoquées, il reste à rappeler quelques principes terminologiques importants.

En terminologie, le terme s’oppose au mot. Le premier identifie spécifiquement les unités lexicales des langues de spécialité (LSP) tandis que le second circonscrit les unités lexicales de la langue générale (LG) ou courante. Du point de vue théorique, cette distinction est utile et fonctionnelle.

Le syntagme terminologique peut être simple, c’est-à-dire correspondre à une structure de base binaire telle que définie par Louis Guilbert (1970 : 117-119) : ex. banc de neige, permis de conduire, pluies acides, laveur-récupérateur de liqueur, conducteur d’excavateur-compresseur; il peut aussi être complexe, c’est-à-dire dériver d’une structure modèle élémentaire par l’intermédiaire d’une expansion déterminative : ex. papier couché à haut brillant, station mobile terrestre, stabilisation par gradient de gravité, carton gris doublé blanc une face.

Incontestablement, si l’on se place du point de vue lexical, le syntagme constitue la caractéristique dominante en terminologie. Diverses évaluations fixent à environ 80% la proportion moyenne des unités synaptiques dans les LSP. Une vérification menée dans deux dictionnaires terminologiques, l’un consacré au vocabulaire des papiers des cartons (Côte : 1983) et l’autre aux appelations d’emplois dans l’industrie papetière québécoise (Côte : 1982), fournit les données suivantes :

Si l’on réunit les deux nomenclatures, la moyenne se situe à 82,9%, ce qui confirme d’une manière concrète les projections faites à partir d’autres sources (voir les tableaux 1 et 2).

Tableau 1 : Catégories d’entrées dans un DT : nombre
Dictionnaires
Types d’entrées
VPC AEIPQ Total
Syntagmes 564 223 787
Termes composés 25 26 51
Termes simples 21 55 76
Total 610 304 914
Tableau 2 : Catégories d’entrées dans un DT : pourcentage
Dictionnaires
Types d’entrées
VPC AEIPQ Total
Syntagmes 92,5% 73,3% 82,9%
Termes composés 4,1% 8,6% 6,35%
Termes simples 3,4% 18,1% 10,75
Total 100% 100% 100%

Le dictionnaire terminologique (DT) est élaboré en s’inspirant de principes onomasiologiques (primauté du concept sur le signe) tandis que le dictionnaire général monolingue (DGM) s’appuie sur une démarche sémasiologique (primauté du signe sur le signifié). Les unités lexicales rassemblées et définies dans les répertoires de langue, y compris les lexies complexes, sont considérées sous l’angle le plus général du lexique : le mot graphique, « alors que dans les DT, les termes sont au moins en théorie — le produit d’une opération onomasiologique de désignation » (Rey, 1987 : 8). La vision du lexicographe l’amène alors à percevoir le syntagme comme le résultat de la « formation d’une nouvelle unité lexicale complexe par association d’unités lexicales simples empruntées au fonds commun du lexique » (Phal, 1969 : 76). De ce fait, il hésitera à faire du syntagme une entrée autonome dans son dictionnaire sauf si celui-ci « est à la fois détaché de sa source et par lui-même important (chemin de fer, repris de justice) » (Rey, 1988 : XIII). Il est alors traité en véritable mot et logé à sa place alphabétique. Dans tous les autres cas, infiniment plus nombreux, le dictionnairiste refragmentera la synapsie en ses éléments constituants afin de sélectionner un mot-pivot et de reconstruire le syntagme dans la microstructure déployée sous ce mot principal. Pour le terminographe, les séquences syntagmatiques « ont la même cohérence interne et le même caractère de nécessité que chemin de fer. C’est dire que dans le domaine des sciences et des techniques, les cadres de la lexicalisation sont considérablement plus extensibles que ceux du dictionnaire le plus accueillant » (Phal, 1969 : 76).

C’est en ayant ces considérations à l’esprit que l’on pénétrera au cœur d’une étude qui croise la trame lexicographique (le contenant) avec la chaîne terminologique (le contenu).

Terminologie et dictionnaire de langues

C’est un fait facilement observable que les DGM ne restreignent pas leur nomenclature aux mots et aux sens d’usage courant. De tous temps, des vocabulaires spécialisés se sont banalisés, vulgarisés; ils sont sortis du cercle de l’usage réservé aux spécialistes pour s’introduire dans les dictionnaires destinés à un vaste public. Il n’est plus guère possible d’ignorer le passage de plus en plus fréquent des terminologies dans la sphère d’influencer des DGM comme en font foi la plupart des préfaces, des introductions ou des présentations des répertoires récents (voir Boulanger, 1986 : 63 et suiv.). La langue propose au locuteur des unités lexicales complexes qu’il est nécessaire d’apprendre et de maîtriser aussi bien que les mots simples (ex. conte de fées, ordre alphabétique, point de vue).

En outre, la majeure partie des refontes ou des mises à jour des dictionnaires généraux repose sur l’introduction du contingent lexical terminologique, les mots de la langue courante se présentant en nombre plus limité.

Par ailleurs, il est quasi impossible de séparer l’étude des termes de l’étude des mots étant donné la possibilité pour les premiers de se transformer en mots (ex. interface, qui a acquis un sens métaphorique : « deux aspects d’un même problème », voir CRLF) et pour les seconds de revêtir l’habit terminologique (ex. : beauté, charme, couleur, étrangeté qui ont émigré vers la physique nucléaire, sans doute sous l’influence de l’anglais). Rien en lexicologie ne permet de distinguer le signifiant LG du signifiant LSP. Deux formes aussi banales que bruit et blanc peuvent s’associer pour donner bruit blanc dont le sens est : « Bruit à spectre continu dont la densité spectrale d’énergie est pratiquement constante dans un intervalle de fréquences spécifié » (Vocabulaire des sciences et techniques spatiales, 1978 : 27). Ce syntagme du domaine de l’électromagnétisme possède une charge sémantique très forte qui est loin d’être détectable à partir de l’assemblage fortuit de deux signifiants au sémantisme par ailleurs transparent et polyvalent.

Il est donc naturel de rencontrer des termes dans les DGM. Ils y ont le statut d’entrées indépendantes et cela depuis la naissance de la lexicographie française. En général, ils sont repérables grâce à une étiquette de niveau de spécialisation socioprofessionnelle qui les accompagne. Lorsqu’elle est présente, cette étiquette est coincée quelque part entre l’indicatif du sens (numéro, signe diacritique ou minifigure : losange, carré, cercle) et la définition (ex. chélate, chim., chélicère, zool., chélidoine, bot., chéloide, méd. (GRLF)). La marque d’appartenance technolectale capture le terme et l’insère dans une typologie classologique (cf. Rey, 1987 : 8).

La place du ST dans les DGM

Même s’ils les discutent, les lexicographes généralistes reconnaissent tous l’importance des unités complexes dans les dictionnaires. Le phénomène est historique car les dictionnairistes ont toujours pris des libertés avec les mots graphiques. Au XVIIIe siècle, pour prendre un exemple et pour ne pas remonter trop loin dans le temps, des syntagmes ont déjà accès au statut d’entrée (ex. bouton de mer, Trévoux, 1771).

Tout en n’ignorant pas l’importance qualitative et quantitative des ST, « le dictionnaire de langue doit effectuer une sélection sévère, sous peine d’assommer son lecteur de mots et d’expressions (ou syntagmes) désignant des réalités qui ne sont nommées que dans des activités hyperspécialisées de la connaissance. [...] si l’on tient compte du fait que de nombreux termes ne sont pas des mots simples, mais des « syntagmes » — et ceci est vrai de bien des « mots » courants : grand ensemble est traité à part —, les nomenclatures deviennent plus impressionnantes » (Rey, 1985 : XXIV). Selon l’estimation du lexicographe robertien, un DGM de 80 000 entrées contiendrait environ 500 000 syntagmes terminologiques disséminés au travers les articles, une moyenne assez impressionnante par article (cf. Rey, 1985 : XXIV n. 6)

La sélection des entrées

L’entrée est la principale voie d’accès au dictionnaire de langue. Or, il n’est pas besoin de feuilleter longuement un répertoire pour constater que toutes les adresses lexicographiques n’ont pas la même physionomie. Quatre grands groupes sont facilement repérables : les éléments de formation : préfixes, suffixes, etc. (ex. ana-, -and), les mots simples (ex. musique, francophonie), les mots composés, au sens traditionnel du terme (ex. analyste-programmeur, lave-mains), et les syntagmes (ex. bel canto, repris de justice). Les quatre modèles procèdent de l’inframot au supramot. Les modes de classement reposent sur le déroulement de la séquence graphique dans laquelle intervient ou non une rupture sous la forme d’un signe ou d’un blanc typographique.

Afin de vérifier si les constats visuels répondaient à des propositions théoriques ou méthodologiques communes, j’ai examiné les opinions de quelques lexicographes. En 1971, les frères Dubois (Larousse) soutenaient que « les entrées lexicographiques doivent être des « mots » compris entre deux blancs typographiques au sens le plus strict. [...] Les mots composés dont les éléments composants sont séparés par un trait d’union (coffre-fort), ou dont les éléments ne sont pas séparés (gentilhomme) sont des mots et constituent des entrées. En revanche, les termes composés (syntagmes) dont les composantes ne sont pas réunies par le trait d’union et qui sont ainsi séparées par un blanc ne sont pas reconnues comme des entrées : ainsi pomme de terre, chou rave (contrairement à chou-fleur), compte rendu (contrairement à compte-gouttes), etc. [...] C’est la présence ou l’absence du trait d’union qui définit les mots composés qui peuvent être des entrées et ceux qui ne sont que des sous-entrées (ainsi pomme de terre est à pomme, compte courant est à compte, etc.) » (Dubois/Dubois, 1971 : 62). La forme graphique, basée sur la non-interruption de la séquence de lettres et de signes diacritiques, l’emportait alors sur le sens ou la démotivation étymologique.

À la même époque, pour Josette Rey-Debove (1971 : 114), il est clair que suivant le principe de la double structure lexicographique, « qui seul permet de séparer la langue de ses réalisations en discours, tout mot graphique simple ou composé, réduit à sa forme canonique (regroupement des variantes) doit figurer à la nomenclature, et non dans la micro-structure où il ne représente qu’une unité de discours (exemple) ». Par ailleurs, tout « syntagme » à sens particulier non déductible de celui de ses composants devrait figurer à la nomenclature (Rey-Debove, 1971 : 117).

Les discussions sur la place du syntagme dans le DGM trouvent d’autres échos, notamment chez les métalexicographes. Ainsi, « aucun dictionnaire ne peut se permettre de consacrer une entrée à chacun des ensembles qui pourraient être des mots composés ou des synapsies : en plaçant bateau-citerne, bateau-mouche, etc. à l’intérieur de l’article bateau (malgré les traits d’union), tout comme bateau à moteur et bateau de commerce, etc. le p.R. gagne une place précieuse, qu’il gaspillerait en faisant de chaque composé une entrée » (Collignon/Glatigny, 1978 : 67).

Les positions oscillent entre les contraintes créées par la définition du concept de « mot » (point de vue théorique et linguistique) et les raisons proprement matérielles (augmenter le contenu des ouvrages). Aujourd’hui encore, les conventions lexicographiques traditionnelles perdurent dans le choix de la forme lexicale qui servira d’entrée; cette forme est « celle du mot défini par le critère graphique de la séparabilité dans l’énoncé; cela suppose un système de signification idéal selon lequel à l’unicité morphologique du mot correspondrait l’unicité du concept » (Guilbert, 1969 : 7).

En fait, la sélection des unités qui joueront le rôle de chef d’article repose sur une ensemble de principes aussi divers que le principe commercial et financier (le budget), le principe idéologique (la formation et la personnalité des rédacteurs-lexicographes), le principe du programme dictionnairique (public-cible, taille de la nomenclature) et le principe lexicographique lui-même (rapports entre macrostructure et microstructure lors du traitement de l’article).

Un relevé de la séquence CHE- dans cinq dictionnaires permet d’illustrer concrètement le comportement nomenclatural de la lexicographie française.

Tableau 3 : Catégories d’entrées dans un DGM : nombre
Dictionnaires
Types d’entrées
GRLF 85 DFP 88 PR 84 PLI 88 PLI 89
Mots simples 169 129 108 114 122
Mots composés 10 4 10 11 12
Élém. de formation 9 0 0 0 0
Syntagmes 1 1 2 1 1
Total 189 134 120 126 135
Tableau 4 : Catégories d’entrées dans un DGM : pourcentage
Dictionnaires
Types d’entrées
GRLF 85 DFP 88 PR 84 PLI 88 PLI 89
Mots simples 89,4% 96,3% 90,0% 90,5% 90,4%
Mots composés 5,3% 3,0% 8,3% 8,7% 8,9%
Élém. de formation 4,8% 0,0% 0,0% 0,0% 0,0%
Syntagmes 0,5% 0,7% 1,7% 0,8% 0,7%
Total 100% 100% 100% 100% 100%

Les résultats observés n’offrent aucune surprise. Les quatre catégories de vedettes sont représentées dans des proportions que révèlent bien les deux tableaux précédents. La macrostructure est dominée dans une proportion écrasante par les mots simples (uni-mots). La moyenne atteint 91,2% (642/704). Les mots composés arrivent en deuxième place, tandis que les syntagmes et les éléments de formation se partagent la troisième ou la quatrième position selon les dictionnaires. Le syntagme chemin de fer est présent partout; l’autre syntagme enregistré dans le PR84 est chêne vert. Il n’est pas question de tirer des conclusions défitinives à partir d’un corpus si réduit. Les résultats pourraient varier suivant la tranche nomenclaturale étudiée, ou encore suivant le nombre beaucoup plus grand d’adresses vérifiées ou suivant les dictionnaires dépouillés. Une projection toute intuitive permet de considérer le schéma offert par le GRLF comme étant le plus plausible. En effet, la séquence CHE- ne contient pas beaucoup d’affixes; on y repère plutôt des éléments savants non pris en compte dans les quatre dictionnaires en un volume. Les affixes sont présents en plus grand nombre ailleurs dans ces recueils.

Quant au syntagme, on peut considérer que la diversité de ses formes, son instabilité conceptuelle (dans le cas des syntagmes de discours), sa longueur souvent encombrante, son rôle en langue générale et l’absence de consensus à son égard sont les principaux aspects qu’il faut scruter lorsqu’on le met en rapport avec la lexicographie et les DGM. Si l’on prend, par exemple, le critère de la longueur du syntagme, on remarque que la lexie complexe retenue en entrée ne franchit pas le seuil du schéma de base guilbertien comportant deux, trois ou quatre composants, y compris les joncteurs ou les ligaments syntaxiques. Au delà de cette taille, naine pour qui connaît le ST, les mots complexes ne sont généralement pas admis à figurer comme têtes d’article.

Le lexicographe poursuit avant tout des objectifs synoptiques. Aussi, les longues locutions, les proverbes et les syntagmes sont-ils refoulés le plus souvent dans la micro-structure, du moins dans l’état actuel de la lexicographie française. À noter cependant, que les deux premières catégories d’expressions sont toujours accompagnées d’une marque spéciale dans l’article (loc. ou prov.), ce qui n’est pas encore le cas du syntagme figé, non plus que lorsqu’il est répertorié en entrée, ni dans le corps de l’article. Il est sans doute temps d’y voir et de fournir au syntagme son propre fil d’Ariane au sein de l’article de dictionnaire.

La présentation de l’entrée syntagmatique

Une fois que le terme complexe a été sélectionné pour être porté au catalogue macrostructural, il doit être lemmatisé, c’est-à-dire neutralisé. Plusieurs méthodes de présentation du syntagme en entrée ont été répertoriées (voir le tableau 5).

Tableau 5 : Formes de l’entrée syntagmatique dans les DGM
Formes Statut dans l’article Exemples Dictionnaires
Séquence naturelle Article complet [1] chemin de fer GRLF/PLI/DFP
Entrée-renvoi [3] (+ cat. gr. et pron.) parti prisparti GRL
Variante graphique (+ article complet) [7] compte chèques/compte-chèques PLI
big-bang/big bang PLI
Séquence permutée Article complet [2] frise (cheval de) GRLF
Bénioff (plan de) PLI
Bengale (feu de) GRLF
Entrée-renvoi (+ cat. gr.) [4] Pandore (boîte de) → Pandore et boîte GRLF
Double lecture Article complet [5] club(-)sandwich DFP
Entrée-renvoi [6] tous(-)terrainsterrain DFP
Réduction syntagmatique Base conservée Article complet [8] reprisrepris de justice PLI
Expansion conservée Article complet [8] patronessedame patronesse GRLF/PLI/DFP

1. Le syntagme se déroule conformément à la succession naturelle de ses éléments constituants (ex. GRLF; big bang, chemin de fer, grand ensemble, Yorkshire pudding). Il donne accès au développement microstructural complet, signe de reconnaissance de l’autonomie du mot d’entrée tant au plan formel que sémantique.

2. La formulation syntagmatique n’obéit pas toujours à l’ordre linéaire discursif naturel. On rencontre, à l’occasion, une vedette complexe dont les éléments ont été permutés. La base est reportée entre parenthèses après l’expansion qui devient la clé d’accès alphabétique (ex. GRLF : frise (cheval de), Bengale (feu de); PLI : Bénioff (plan de)). La forme d’accès à l’article est aussi bien un nom commun (frise) qu’un nom propre (Bengale, Bénioff), ce qui, dans le dernier cas, est un peu contradictoire dans un dictionnaire de langue. Le développement microstructural complet se déploie ensuite sous l’entrée concrétisant la reconnaissance d’une certaine cohésion entre les composants, mais rejetant l’autonomie complète, du moins en apparence.

3. Le syntagme, offert dans sa séquence naturelle, ne constitue qu’une entrée-renvoi, avec ou sans début de développement microstructural. Ainsi, plat de côtes, plat à main, parti pris (GRLF) sont accompagnés de leur catégorisation lexico-grammaticale et de leur prononciation. Mais ce ne sont que des entrées-renvois à des articles plus complets (plat et parti) où il sont relocalisables. L’autonomie du syntagme est incertaine.

4. Le syntagme est repérable dans sa séquence inversée tout en conservant son statut d’entrée-renvoi. Il peut être suivi ou non d’un début de développement microstructural. Ainsi, l’anthroponyme Pandore sert d’accès au syntagme boîte de Pandore dans le GRLF. On trouve l’entrée sous la forme Pandore (boîte de), suivie de la catégorisation locution nominale et de deux renvois, l’un à boîte, l’autre à Pandore. L’autonomie du syntagme est incertaine.

5. Le syntagme et le mot composé sont fusionnés dans une formulation à double lecture. Un développement suit l’entrée (ex. DFP : club(-)sandwich qui s’écrit club sandwich ou club-sandwich). L’autonomie du syntagme est reconnue. L’arrivée du trait d’union concrétise la cohésion des éléments.

6. Le syntagme et le composé sont présentés en double lecture par l’intermédiaire d’un artifice, les parenthèses, qui enferment le trait-d’union. Aucun développement ne suit la séquence. Il s’agit d’une simple entrée qui oriente le consulteur vers un article principal (ex. DFP : tous(-)terrains, tout(-)terrain qui renvoient à terrain). Malgré la présence du signe de liaison des éléments, le syntagme ne paraît pas autonome.

7. Le syntagme est présenté suivant l’ordre naturel de la séquence mais il est suivi (ex. PLI : compte-chèques, compte rendu) ou précédé (ex. PLI : big bang). Un développement suit l’entrée concrétisant l’autonomie du syntagme. Le trait d’union vient en outre confirmer la cohésion des parties au plan sémantique.

8. Un mot simple qui n’a pas d’existence autonome en dehors de son insertion dans une formule syntagmatique peut servir de guide pour accéder à l’article. Dans ce cas, la base ou l’expansion qui résultent de la troncation servent à introduire la sous-entrée syntagmatique complète qui est elle-même pourvue du discours lexicographique habituel. Ainsi, repris de justice dans le PLI tandis que patronesse donne un article dame patronesse dans le GRLF, le PLI et le DFP. C’est l’amorce microstructurale qui témoigne ici du statut syntagmatique de la forme ou plutôt du fragment choisi comme entrée. Mais nous sommes déjà ici à cheval sur la microstructure.

Conclusion

On s’est intéressé ici au syntagme en tant qu’unité lexicale codée et que forme composite figée, caractérisée par la présence concomitante d’éléments lexicaux qui offrent une cohésion sémantique suffisante pour que le groupe graphique puisse être identifié à un concept unique. Sans être strictement limitées au volet terminologique, les observations sont quand même demeurées au plan lexical nominal, délaissant pour le moment les syntagmes grammaticaux du genre bien que, en bref, de bric et de broc, à brûle-pourpoint.

Dans cette première approche du rôle du syntagme en lexicographie générale, on s’est arrêté sur le seul aspect macrostructural, sur la manifestation la plus immédiatement visible des mots complexes dans les DGM. Quelques vérifications dont on vient de rendre compte démontrent la complexité du phénomène et l’absence de politique cohérente d’un dictionnaire à l’autre.

L’arbre cache ici la forêt. Il reste en effet à poursuivre l’examen amorcé en pénétrant au cœur de l’article pour y repérer les différentes modalités de traitement du syntagme. De brefs coups de sonde promettent des résultats étonnants.

En attendant, il paraît évident que la lexicographie générale est en pleine métamorphose en ce moment. Elle cherche à allier l’innovation et la tradition sous l’influence de plusieurs sources de pression dont la terminologie n’est pas la moindre. Avec comme objectif de mieux décrire le lexique et de rendre le contenu didactique des DGM plus efficace. Chose certaine, le syntagme ne laisse plus les dictionnairistes indifférents et cela est bien pour l’avenir de la (méta) lexicographie.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Note

[1] Je remercie Marie-Claude L’Homme, étudiante à la maîtrise, qui s’est chargée de la compilation des données.

Faudra-t-il dégriffer ou « regriffer » le futur dictionnaire québécois de la langue française ?

Forms of expression and pronunciations limited to a particular region have long been regarded as objects of contempt and ridicule (Landau 1984 : 176).
nordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire » (Petit Robert 1988).

Mais où est donc passée la norme?

Depuis une quinzaine d’années, la rumeur de la confection d’un dictionnaire québécois de la langue française s’amplifie à mesure que les exigences sociales augmentent. Les Québécois attendent impatiemment leur institution muséale dictionnairique dont la valeur testimoniale unique (re)territorialisera les mots de la tribu. Les Québécois et les Québécoises ne se sentiront de véritables partenaires de l’espace francophone que le jour où ils pourront posséder un instrument de référence lexicographique national qu’ils pourront ranger sans gêne à côté de leurs semblables sortis des usines lexicographiques françaises. L’activité qui consiste à mettre les mots en cage comporte un caractère symbolique du point de vue social qu’il convient d’examiner sous plusieurs aspects avant d’entreprendre la rédaction proprement dite d’un dictionnaire.

Le dictionnaire, on le sait, se propose comme un instrument prescriptif et idéal tout en se voulant fidèle à un modèle de standard objectif et social. La norme laurentienne a récemment été circonscrite par plusieurs chercheurs et elle est l’objet d’un fort consensus au Québec (voir notamment Gendron 1986, Auger 1988, Boulanger 1988 et 1989). Le « dialecte » de prestige est celui auquel s’identifient les personnes ayant un assez bon niveau de scolarisation, un statut économique et social relativement élevé, et qui ont une influence sur l’évolution générale de la communauté québécoise (voir Landau 1984 : 177).

Le référent qui sert de guide est suprêmement important dans la démarche que les futurs lexicographes retiendront. Il faut sélectionner une norme dans laquelle chaque locuteur se reconnaît ou voudrait se reconnaître. Ce qui caractérise véritablement la lexicographie gallo-française, c’est la valorisation d’ordre idéologique de ses produits établie au cours de cinq siècles d’intenses activités. À l’Ouest, la lexicographie entamera bientôt son troisième siècle. Il est inutile d’insister pour dire qu’elle a toujours arrimé sa description à la référence centralisatrice métropolitaine, sauf au cours de la dernière décennie alors que le nouveau standard a commencé à émerger et que les tentatives d’autonomisation ont donné naissance à des ouvrages comme le Dictionnaire CEC jeunesse (DCECJ) en 1986 (voir Boulanger 1988) et le Dictionnaire du français plus (DFP) en 1988. Entre-temps, on n’avait publié que des répertoires de régionalismes ou des dictionnaires d’écarts, ce qui correspondait bien à la philosophie normative du moment (voir Dugas 1988). De fait, « la distinction entre le dictionnaire de régionalismes et les dictionnaires généraux n’est pas le résultat d’un questionnement méthodique de la linguistique (sauf bien entendu, lorsqu’il s’agit des dictionnaires de régionalismes modernes), mais bien d’une conception normative » (Lara 1988 : 64). D’après cette idée, le français général n’a jamais cessé d’être régi par la métropole européenne, tandis que les exofrançais ne forment qu’un chapelet d’aires périphériques pittoresques et folkloriques, néanmoins importantes du point de vue de divers intérêts nationaux et internationaux, mais en fin de compte toujours marginales (voir Landau 1984). L’Académie et les institutions françaises ont continuellement déterminé la valeur des mots en termes d’autorité. Les récentes concessions académiques au sujet des mots acadien, foresterie et quelques autres ne sont que des clins d’oeil politico-économiques aux confins de la francophonie!

L’addition de régionalismes dans un dictionnaire hexagonal ne modifie en rien le programme et la diffusion du dictionnaire destiné d’abord et avant tout aux consommateurs d’outre-Atlantique. Les mots ou les sens ne sont pas consignés pour faire plaisir aux communautés qui les ont forgés et, conséquemment, qui les ont rendus disponibles pour le lexicographe soucieux de refléter la francophonie. Ils sont portraiturés pour faciliter la compréhension des textes ou des échanges oraux à des locuteurs non québécois, non africains, etc. On peut donc croire que, jusqu’à récemment, les Québécois ont été soumis à une lexicographie bipolaire : un pôle était axé sur la norme parisienne et l’autre arrimé à une écologie linguistique nord-américaine. Il faut en arriver à considérer le français d’ici comme un tout qu’on peut gérer de telle sorte qu’on puisse opposer une négation de principe et de fait à la conscience de la déviation transmise et imposée par l’idéologie dominante ainsi que par la tradition dictionnairique centrale relative aux régionalismes. Un dictionnaire québécois de la langue française permettrait d’obtenir, grâce à une concrétisation de la réalité collective du vocabulaire franco-québécois, que l’idée que les gens « se font de la langue s’approche de cette réalité et récupère à leur profit une légitimité linguistique escamotée par l’idéologie dominante » (Lara 1988 : 76). En fin de parcours, l’idéologie triomphe de la langue et elle laisse croire qu’elle circonscrit toute la langue. La norme s’interpose comme le moyen d’agir pour l’idéologie, puis elle devient la langue elle-même; c’est ainsi qu’elle se présente à tous les individus qui l’écrivent ou la parlent (voir Lara 1988 : 67). Par ailleurs, le standard de sélection de certains mots au détriment d’autres manifeste clairement des préférences sociales qui s’amalgament à des nécessités profondes de reconnaissance, d’identité et de performance sociales.

Les signaux de l’usage

Le dictionnaire de langue est un instrument langagier qui emmagasine et décrit des mots pour lesquels il dessine un profil sociolinguistique à plusieurs dimensions : la prononciation, la catégorisation grammaticale, l’origine (étymologie, datation), les sens, les relations morphosémantiques, la labellisation à plusieurs paliers, etc. Lorsque l’on scrute la question des marques d’usage dans le dictionnaire général, on pénètre de plain-pied dans la microstructure, c’est-à-dire dans l’article lui-même.

Le réseau des signaux de l’usage est un indicateur de situations de communication et un médiateur à plusieurs degrés (voir Boulanger 1989 : par. 5.2). Il cautionne toute la palette des circonstances d’utilisation du langage, soit sous sa forme orale, soit sous l’apparence de l’écrit. Le terme usage peut aussi s’entendre au sens correctif : ce qui est bon, correct ou standard, c’est-à-dire normé, s’oppose à ce qui est inacceptable, incorrect, hors norme, non standard, c’est-à-dire à rejeter ou à critiquer. L’absence d’une abréviation devant une forme ou un sens est aussi signifiante que l’est sa présence. La marque neutre ou zéro [ ] dénote tout simplement une condition normale d’emploi d’une unité lexicale dans le discours. L’abréviation de la marque a quelque chose de palimpseste. En effet, il ne faut pas oublier que « c’est le mot, la forme linguistique, et non pas la notion ou la chose qui est qualifiée » (Rey 1988 : XVII).

Le système d’étiquetage joue un rôle prépondérant en lexicographie. Il sert à graduer la construction de la norme envisagée, à qualifier et à quantifier l’ensemble des emplois. Il accrédite par ailleurs l’idée de la prescription car les cotes sont la plupart du temps interprétées comme des indices de renforcement de la norme idéale. À tout le moins, dans l’état actuel de la lexicographie française, le réseau des marques laisse l’encodeur (le lexicographe) et le décodeur (le consommateur) perplexes car il s’apparente parfois à un magma d’opinions qui semblent contradictoires.

Les étiquettes sous-tendent une organisation qui se déploie du centre vers la périphérie; ce mode de rangement empêche que tous les vocables en usage en Amérique puissent aspirer à un moment quelconque à la première place dans un répertoire français, dans la mesure où les acceptions seraient le résultat d’usages qui en superposent d’autres qui ne sont pas généralisés qu’en France ou à Paris. Des mots vieillis ou rares pour les métropolitains demeurent fréquemment des éléments répandus et d’utilisation courante en région (ex. PR présentement : vx ou région.; GRLF possiblement : rare) (voir Lara 1988 : 65). À l’inverse, des mots populaires ou familiers en France sont à cataloguer différemment au Québec (voir PR, chiche : fam., copain : fam., chouette : pop., mince : pop.). Un dictionnaire québécois de la langue française doit tenir compte de la conformité de l’usage à partir de toutes les colorations internes que peut se voir attribuer une unité lexicale, y compris la rectification des niveaux de langue sur une base territoriale des mots puisés au réservoir francophone commun.

Les marques d’usage s’organisent en plusieurs constellations dont voici les principales : chronologiques, géographiques (topolectales), socioprofessionnelles (technolectales), sociales, stylistiques (voir Landau 1984 : 174). Le métalangage abréviatif qui en découle est aujourd’hui l’objet de critiques fort légitimes et bien fondées; d’où un certain discrédit jeté sur lui, une insatisfaction généralisée devant le manque de rigueur et de systématisation dans le recours à cet appareil, non seulement dans des dictionnaires différents mais aussi à l’intérieur du même dictionnaire (voir Corbin et Corbin 1980 et Corbin 1980). La lexicographie traditionnelle est encore loin d’avoir résolu ses conflits à l’égard du système de labellisation puisque la double perspective descriptive et prescriptive mène très souvent à des mésinterprétations.

D’où suis-je? Où vais-je?

J’orienterai maintenant mon intervention vers la marque géographique dite aussi topolectale. Pierre Auger élargira ensuite le débat en explorant les autres classes de signes catalogueurs.

À l’heure actuelle, deux attitudes opposées sont observables en ce qui concerne le réseau des marques d’indication spatiale dans les dictionnaires généraux monolingues. Dans les répertoires élaborés en France, tous les ouest-atlantismes —je délaisse les autres régions de la francophonie— sont balisés soit directement, par l’intermédiaire du label lui-même (ex. PR frasil : [Canada]; polyvalente, sens 4 : [Au Québec : 1965]; tourtière, sens 2 : Région. [Canada, 1836], soit indirectement dans l’étymologie (ex. PR motoneige : (v. 1960; mot canadien [...]); terminologue : (mil. XXe; au Québec [...]), soit dans les sèmes de la définition (ex. cent : « Centième partie de l’unité monétaire de divers pays, spécialt. [...] du dollar [...] au Canada [...] »), soit dans l’exemple (ex. PR dollar : Dollar canadien) ou grâce au recours à des procédés simultanés (ex. PR coupe-vent, sens 2; Région. (Canada; d’apr. l’amér. wind-breaker); 2. drave : (mil. xixe; mot canadien, adapt. de l’amér. drive). Américanisme. (Canada).; ouaouaron : (1632; mot iroquois « grenouille verte »). [Au Canada], « Grenouille géante d’Amérique du Nord [...] ». Parfois même, un mot né au Québec est mentionné sans avoir revêtu son habillement géographique (ex. PR chiropracteur : — Recomm. offic. Chiropraticien, ienne). — [Dans tous les exemples, j’ai respecté les codes d’écriture robertiens : italiques, ponctuation, etc.]

Dans les dictionnaires français canadianisés ou confectionnés au Québec récemment, les régionalismes ne sont pas repérables au moyen des marques, du moins pour la plupart. Dans le DFP, seuls polyvalente et cent conservent le repère spatial; les mots coupe-vent et ouaouaron ne sont pas catalogués. Dans le CDECJ, aucun des exemples retenus n’est marqué; terminologue et coupe-vent ne sont pas inclus dans la nomenclature. Dans le Multidictionnaire des difficultés de la langue française (MDDLF), les mots motoneige, terminologue, coupe-vent et chiropraticien ne sont pas localisés. Une volonté de neutralisation, de vision par l’intérieur de la part des auteurs explique l’absence du marquage dans les dictionnaires québécois; elle signale un désaccord profond en ce qui concerne la marginalisation traditionnelle. Le MDDLF est un dictionnaire correctif, ce qui peut expliquer sa démarche. Mais avant tout, il faut constater que ses responsables privilégient la norme européenne; du moins, c’est ce que laisse entendre le traitement microstructural réservé à certains québécismes (ex. tourtière, « Au Canada, synonyme de tourte »; orignal, « Se dit au Canada au sens de élan » : deux définitions métalinguistiques qui renvoient à des mots dont l’emploi n’est certainement pas « normal », « neutre » ou « courant » au Québec). L’utilisation des définitions métalangagières par synonymie normative est caractéristique des instruments correctifs ou alignés sur un code allogène. Par ailleurs, il est clair et évident que la démarche robertienne retient l’indicatif topolectal afin de servir d’avertissement au lecteur hexagonal, premier client du PR. Il signifie une limitation de l’usage à des circonstances particulières du discours.

Les auteurs contemporains des dictionnaires complets mis en chantier au Québec ou adaptés de produits étrangers se situent d’emblée du point de vue de la langue française en circulation en Amérique du Nord, à l’exception des dictionnaires correctifs qu’on pourrait ranger dans une catégorie à part pour plus de commodité. Des unités comme acériculture, foresterie, sous-ministre, carte d’assurance sociale, carte d’assurance-maladie, pommette n’ont jamais été perçues comme des éléments marginaux lorsqu’ils étaient lexicographiés (voir DFP). Elles apparaissent comme telles uniquement dans les répertoires d’entreprises françaises, dans les recueils correctifs ou dans des ouvrages publiés par des gens d’ici qui jugent les mots à partir de la norme historique parisienne. En revanche, ce sont les allusions à des particularités de la vie européenne qui deviennent estampillées dans l’une ou l’autre des rubriques de l’article (ex. DCECJ lycée, présidentiel; DFP carte grise, sécurité sociale). Pour l’instant, aucun dictionnaire n’use de l’abréviation région, (« régionalisme » ou « régional ») pour escorter de tels mots. La formule appositionnelle En France, [...] ou sa mise entre parenthèses (France) sert d’amorce à la définition (ex. DFP censeur, sens 4 : « En France, personne chargée de la surveillance des études et de la discipline dans les lycées »; proviseur : « En France, fonctionnaire chargé de l’administration et de la direction d’un lycée »; carte grise : « (France) indiquant les caractéristiques d’un véhicule et le nom de son propriétaire (certificat d’immatriculation, au Québec). »; congère : (France) « Banc de neige formé par le vent. »; 2. speaker : Anglicisme (France) V. annonceur.). Le procédé tend à se répandre parce qu’il s’avère commode et utile, et surtout parce qu’il correspond à la perception endogène du français (voir la définition de banc de neige du DFP : « amoncellement de neige causé par le vent ou par un travail de déneigement » et celle de congère ci-dessus qui utilise banc de neige après l’indicatif de localisation du mot; comparez avec la définition métalinguistique du MDDLF : « Au Canada, se dit d’une congère »).

Dans le DFP et le DCECJ, les marques topolectales internes furent écartées afin de ne pas succomber au syndrome de la hiérarchisation de l’usage sous l’angle de la mesure prescriptive, c’est-à-dire d’un standard émanant d’une autorité extérieure. L’objectif des lexicographes était également de se garder de privilégier une mise en relief sous un angle défavorable à la variation entre les usages linguistiques québécois et européens; de s’assurer en outre que s’il y avait des divergences, elles ne consistaient pas en écarts à classer dans le fichier des marginalismes mais bien plutôt de conforter une homogénéité qui résulte de la fusion du lexique commun hérité de la langue mère et du lexique particularisant qui est né et qui a évolué en terre américaine. À mon sens, c’est l’unique moyen de dessiner le portrait fidèle du français d’ici. Pour les Québécois, les mots fenêtre et automobile doivent être aussi laurentiens que les mots magasiner et atoca, et ces derniers réutilisables sans restriction en langue française comme les mots fenêtre et automobile. Quant aux francismes de souche ou aux pseudo-empmnts, il paraît opportun d’en intégrer un certain nombre dans le dictionnaire projeté, mais il faudra les évaluer à l’unité et les traiter dans l’article suivant une démarche cohérente au regard de la norme retenue (voir, par exemple, l’ordre de sélection des sens du mot préfet dans le DFP et le traitement microstructural; en toute logique, le sens québécois précède le sens français, qui est par ailleurs marqué : « 4. Personne élue à la tête d’une municipalité régionale de comté, choisie parmi les maires des municipalités de cette M.R.C. 5. En France, grade de haut fonctionnaire, commissaire de la République, qui représente le gouvernement dans le département qu’il administre. Préfet de police : haut fonctionnaire à qui est confiée la direction de la police à Paris. »

Je n’aborde pas ici en détail la question de la fragmentation interne du français-québécois qui a mené à des particularismes régionaux : charlevoisismes (ex. falaise « banc de neige »), montréalismes (ex. montée « voie en pente »), gaspésismes (ex. croc « hameçon »), etc. Il faudra toutefois discuter le problème à fond en une autre occasion. Le DFP contient quelques endorégionalismes dont certains sont marqués (ex. 2. bombe, II, sens 1 : Rég. « Bouilloire » (V. encycl.); canard; Rég. (Ouest québécois) « Bouilloire. » V. bombe (encycl.)) tandis que d’autres ne le sont pas (ex. jaspiner : Pop. « Bavarder. »). Je ne fais qu’évoquer également la question des autres particularismes de la francophonie nord-américaine (acadianismes et louisianismes), qu’il faudra cependant examiner ultérieurement. Le DFP répertorie quelques formes lexicales de l’Acadie et de la Louisiane en les situant géographiquement (ex. aboiteau : « En Acadie, digue élevée pour la récupération des terres littorales à des fins de culture. »; bayou : « Partie de méandre recoupée et occupée par un lac, ou bras mort d’un delta, en Louisiane. »).

À tort ou à raison, on a reproché aux lexicographes l’absence d’indications topolectales dans les dictionnaires québécois récents. L’une des principales justifications qui prônait en faveur de l’introduction des marques était le désir d’identifier la portion du lexique propre au continent nord-américain et de la cataloguer en termes valorisants ou sous la forme de mises en garde. L’approche positive aurait favorisé des attitudes de fierté, d’orgueil même, écartant d’emblée les jugements dépréciatifs qui sont souvent attachés à l’étiquette géographique. Une perspective enrichissante était ici envisagée. Tandis que la seconde approche aurait subordonné l’usage à un code imposé par une autre collectivité parlant la même langue. Les tenants du volet normatif européen soutenaient que la présence des labels aurait signalé à ceux qui lisent, voyagent, se cultivent, etc., que ces unités sont à surveiller, sinon à remplacer lors de séjours en France ou en francophonie extérieure. Le corollaire de cette position voulait que les visiteurs étrangers sachent comment s’y retrouver eux aussi, ce qui aurait été réalisable grâce au réseau des justifications topolectales. Tout cela afin de se conformer à l’éthique linguistique et à l’hospitalité chère à certains peuples. Il y a cependant un hic. On pourrait en effet s’interroger longuement sur la raison qui fait que la pareille ne nous est pas rendue dans un dictionnaire hexagonal; pourquoi les rédacteurs ne signalent-ils pas que cartable « sac d’écolier », classeur « chemise de carton ou de papier », zone bleue, marchand de couleurs, crémerie sont de purs francismes de forme ou de sens, ou encore des notions non partagées? — Je ne discute pas ici la question des pseudoemprunts comme pressing, baby-foot, camping-car, pas plus que je n’approfondis le rôle que les Québécois, ou les autres francophones, pourraient jouer dans la réfection des marques dans les dictionnaires français; il revient aux dictionnairistes de l’Hexagone de prendre les décisions à cet égard.

En contrepartie, la lexicographie nord-américaine pourrait envisager de cartographier les vocables renvoyant à des concepts particularisant chaque pays de la francophonie. Le tout serait d’établir des critères de choix pour les francismes, les belgicismes, les helvétismes, les africanismes... et les autres ismes! La marque estampillant le québécisme (Québec) ou le canadianisme (Canada) prendrait alors une connotation méliorative axée sur l’ouverture plutôt que de se cantonner au rôle distinctif insécurisant. Son but serait de communiquer au destinataire que le mot lui est propre parce que la réalia lui est aussi exclusive. Le recours aux toponymes Québec ou Canada pour escorter les mots ou les sens concernés est également envisageable. Mais où serait le juste milieu, car si dans le dictionnaire chaque québécisme, chaque information de type régional entraîne l’apposition d’un cachet officiel, il ou elle « aura l’air d’une exception, d’un égarement collectif quant à la norme » (Gadbois 1988 : 99) qui sera invariablement considérée comme une emprise de l’extérieur, autrement dit comme un pouvoir dont la source est outre-mer.

Aussi faut-il articuler le dictionnaire sur des valeurs, sur une idéologie normative et sur une description proprement nord-américaines et québécoises. Il est du plus grand intérêt culturel, historique, social, national et langagier de consigner toutes les perceptions et les regards posés sur le lexique français caractérisant notre vision de la langue depuis l’accostage de Jacques Cartier en île de Bacchus.

Au-delà de son utilisation personnelle de la langue, le lexicographe n’est qu’un truchement de la société; celle-ci le mandate pour évaluer l’ensemble des mots de la communauté, pour les stratifier, pour les hiérarchiser au regard d’une norme, émanant elle-même d’une idéologie collective, et enfin pour les répertorier dans un dictionnaire qui en sera le miroir et le réservoir.

La perception des marques est aussi liée au caractère passif ou actif des mots ainsi pointés. Leur emploi peut relever de l’un ou de l’autre registre (ex. [F] hôtel particulier et [Q] commanditaire). Des réalités peuvent être connues par plusieurs communautés linguistiques mais elles sont dénommées différemment (ex. « amas de neige entassé parle vent » → [Q] banc de neige / [F] congère; [Q] sucre en poudre / [F] sucre glace, sucre semoule; [Q] épinette / [F] épicéa). Des réalités peuvent être propres à chaque pays et ne pas avoir de synonyme géographique (ex. [Q] cégep, [F] lycée; [Q] comté, [F] département; [Q] bloc de béton, bloc de ciment, [F] parpaing, boutisse; [Q] dollar, [F] franc; [Q] surveillant, directeur, [F] censeur, proviseur). Par ailleurs, des mots identiques peuvent avoir des sens différents dans chaque région (ex. classeur, cartable, rez-de-chaussée, amourettes) tandis que d’autres ont des sens « chiasmiques » (ex. [Q] suçon = [F] « sucettes » / [F] sucette = [Q] « suçon »; [Q] sucette = [F] « suçon » / [F] suçon = [Q] « sucette »).

Dans un futur dictionnaire québécois de la langue française, il faudra distinguer les francismes et les québécismes qui s’accolent à des concepts particuliers et les mots qui sont réservés à l’une ou l’autre des régions. Les étiquettes francisme et québécisme pourraient désigner les notions alors que les toponymes Québec [Q] et France [F], ou leur dérivé québécois (québ.) et français (franç.), abrégé ou non, accompagneraient les unités lexicales. Dans le cas des mots ayant des fréquences d’emploi variables, on pourrait pondérer les marques à l’aide des cotes comme surtout, parfois, etc. (ex. buvette (surtout en France); parcomètre (surtout au Québec), brun (surtout au Québec), cassonade (surtout au Québec), pub (parfois au Québec). Il en va de même pour les orthographes qui divergent (ex. [F] cocktail, canoë, aérobic, parcmètre / [Q] coquetel, canoé, aérobique, parcomètre). Mais il faudra être très prudents car la surabondance des marques pourrait constituer un obstacle au décodage.

Conclusion

Les propositions de réenvisager le système des marques topolectales dans un futur dictionnaire national québécois de la langue française laisse temporairement de côté un aspect qui mérite pourtant intérêt. C’est celui qui veut qu’historiquement le label soit unique alors que la moindre petite analyse montre que chaque rubrique, chaque mot, chaque sens pourrait être porteur de plusieurs cotes concomitantes. Le lecteur est en effet souvent placé devant des interprétations multiples et des enchâssements à plusieurs niveaux, comme un palimpseste dont l’image a déjà été évoquée. Différents signaux peuvent s’imbriquer pour mieux capter les circonstances d’emploi de chaque entrée ou de chaque sens. Ainsi, inhalothérapeute est à la fois un québécisme et un terme du domaine médical, ouananiche un montagnisme et un laurentisme, pagée un localisme rare et littéraire, traversier un mot courant, un terme de spécialité, un québécisme et une forme normalisée, draveur un québécisme, un calque de l’américain et un mot qui renvoie à une réalité d’une autre époque, montée un québécisme, un terme géographique et une unité lexicale de la région montréalaise. La description des unités peut obliger le lexicographe à recourir à un système d’encodage des marques qui ne sera plus linéaire mais qui fera simultanément appel à plusieurs dimensions d’ordre chronologique, technolectal, social, géographique, ainsi de suite. Le nouvel appareil ne devra cependant pas être trop lourd au point de rendre l’interprétation impossible. L’économie devrait primer. À ce jour, si la lexicographie de la langue française a pris conscience de cette exigence du destinataire, elle ne l’a pas encore concrétisée dans les produits dictionnairiques. En tout état de cause, toute réfection du système des balises de l’usage dans un dictionnaire national et toute proposition nouvelle devront être évaluées à l’aune de la norme qui représentera les Québécois et à celle du public cible, premier destinataire et premier utilisateur du dictionnaire. La démarche demeure inédite dans les recherches et les méthodologies lexicographiques actuelles.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Tableau de la refonte des marques topolectales

Mot Dictionnaire québécois Dictionnaire français
< 1990 > 1990 < 1990 > 1990
banc de neige Québec Canada Québec
congère France France France
sucre en poudre Québec Québec
sucre glace France France France
sucre semoule France France France
épinette Québec Canada Québec
épicéa France France
cégep québécisme Québec Québec
lycée France francisme francisme
département France francisme francisme
comté Canada québécisme Canada québécisme
pargaing francisme francisme
boutisse francisme francisme
bloc de béton québécisme québécisme
bloc de ciment québécisme québécisme
franc France francisme France francisme
dollar Canada québécisme Canada québécisme
centime francisme francisme
cent Canada québécisme Canada québécisme
censeur France francisme francisme
proviseur France francisme francisme
suçon « marque » France francisme francisme
« bonbon » québécisme québécisme
sucette « bonbon » France francisme francisme
« marque » québécisme québécisme
cartable « sac » France francisme francisme
« cahier » québécisme québécisme
classeur « cahier » France francisme francisme
« meuble »
buvette + France + France
présentement + Québec + Québec
shopping France + France + France
bouquin fam. + France + France
yogourt + Québec + Québec
yaourt + France + France
Note :

Le PR et le DFP ont servi de dictionnaires de vérification pour cette proposition de refonte.

Légende :

Les technolectes dans la pratique dictionnairique générale. Quelques fragments d’une culture

1. Le dictionnaire de langue, une résidence secondaire pour la terminologie

La terminologie a maintenant atteint le stade de la maturité certaine qui en fait l’une des composantes essentielles des sciences du langage, tout spécialement lorsqu’il s’agit de mener des recherches hors de ses frontières internes comme en aménagement linguistique et en lexicographie. Elle peut prétendre au titre de discipline autonome dans le vaste champ de la linguistique parce qu’elle possède maintenant les indispensables fondements théoriques et méthodologiques qui personnalisent une science ou un art et que partout dans le monde, quelle que soit la langue cible, on lui reconnaît des assises communes et des universaux telles la notion, la démarche onomasiologique, etc. On a donc devant elle des comportements intellectuels et pragmatiques conséquents. La terminologie est devenue un corps de doctrine, de connaissance et d’expérience dont l’autonomie permet qu’on y recoure pour procéder à l’examen d’autres composantes de la linguistique, comme la lexicographie, qui sera l’objet de cette intervention.

La traditionnelle et rigide dichotomie entre la lexicographie et la terminologie, ou mieux la terminographie, n’a plus de raison de demeurer étanche. La distinction était autrefois utile afin que la terminologie puisse fonder et asseoir ses préceptes. Maintenant que cette mission est accomplie, on peut retourner au dictionnaire général (DG) et se pencher sur la perception et le traitement des technolectalismes dans cette catégorie de répertoire de mots. On sait que du strict point de vue linguistique, le dictionnaire est le lieu de rencontre privilégié de la plupart des composantes de la linguistique. À un titre ou à un autre, la phonétique, la grammaire, l’histoire de la langue, la syntaxe, la lexicologie, la sémantique, la terminologie, etc., y occupent une place prépondérante. « Les dictionnaires de langue ou dictionnaires de mots proposent des données d’ordre linguistique, c’est-à-dire : nature, genre, forme graphique et sonore du mot; significations, valeurs d’emplois, spécialisation dans les divers niveaux de langue; relations avec les autres éléments du lexique; origine et parfois histoire du mot » (Quemada 1989 : 388). La consultation d’un seul article de dictionnaire atteste amplement de la grande richesse et de la variété des informations sur la langue. Les recueils de mots sont aussi des territoires privilégiés pour étudier l’histoire, la civilisation, la société et les différentes idéologies qui ont cours à un moment donné dans la vie d’une culture, d’un peuple. Ainsi le fait pour une communauté linguistique de ne pas posséder de dictionnaire national est déjà fort significatif en soi. C’est l’une des premières étapes du processus d’aménagement linguistique et, avec la grammaire, un préalable à l’aménagement de la terminologie, à l’aménagement de la néologie et à l’aménagement de la normalisation.

Le dictionnaire général monolingue (DGM) est un carrefour où se donnent rendez-vous une somme de discours pluriels sur la société. Ces discours ont été décortiqués abondamment par les métalexicographes, les linguistes, les critiques et les évaluateurs de dictionnaires. Certains ont été davantage que d’autres la cible des observations, notamment les régionalismes, les néologismes, les emprunts et la labellisation sociale (voir Corbin/Corbin 1980 et Corbin 1980). Ce sont là, en effet, les éléments les plus immédiatement perceptibles de la norme, ceux qui atteignent directement la fibre profonde des êtres humains et qui les mettent en contact intime et immédiat avec ce que la société autorise, admet, tolère, critique, rejette, interdit ou ostracisé. « Le discours lexicographique n’est pas neutre, il véhicule un contenu culturel, il émet des jugements de condamnation ou de valorisation qui s’expriment par rapport à une norme linguistique et culturelle qui prend pour référence l’univers langagier de la culture dominante » (Girardin 1987 : 76).

Dans cette panoplie de discours dictionnairiques multiformes, le moins évalué est le discours sur les terminologies scientifiques et techniques. Le propos de cet article est d’amorcer l’étude de l’appareil métalinguistique utilisé pour tramer les technolectes dans les DGM.

2. Des territoires contigus

L’objet de la lexicographie et celui de la terminographie présentent plusieurs similarités, d’où les difficultés d’établir des frontières bien nettes ou de trancher entre les deux. La matière commune est celle des unités lexicales qui sont recensées dans les dictionnaires et pourvues d’un traitement microstructurel adéquat fondé sur des principes dont certains sont partagés par les deux arts alors que d’autres sont révélateurs de la personnalité de chacun. Dans les dictionnaires de langue, on a l’habitude de dénommer entrée-mot une unité de traitement soumise à l’encodage métalangagier tandis que dans les dictionnaires terminologiques (DT), on désigne par entrée-notion le bloc d’unités de traitement encodées, étant entendu qu’il peut exister plusieurs unités-termes pour baptiser un seul concept. L’utilisateur décrypte des unités lexicales (signe = signifiant + signifié) dans le premier cas et des termes (signe = dénomination + notion) dans le second.

S’il est relativement aisé d’écarter les mots de la langue générale et les éléments de formation (affixes ou affixoïdes indigènes [-erie, contre-], savants [phon(o)-, -thèque, -ensis (ex. homo quebecensis)] ou immigrés en français [-ing, -man, -burger]) des DT, il en va tout autrement dans les DGM où les constellations de vocabulaires spécialisés sont relativement importantes et réparties sur un spectre qui va du plus visible au plus diffus. Par ailleurs, perçue sous l’angle du lexique total d’une langue, la compartimentation entre la langue quotidienne et les vocabulaires d’experts n’est pas étanche (voir le schéma dans Boulanger 1990 : 4). Et cela en raison même du va-et-vient permanent entre les mots qui émigrent vers les langues de spécialité (LSP) (ex. bougie) et des vocables terminologiques qui envahissent largement la langue générale (ex. transistor, déjà vieilli, et macro-instruction, déjà réduit familièrement à macro, sans qu’il y ait risque de confusion avec son homophone masculin). À cela s’ajoute le fait qu’il existe des sphères du savoir d’expert qui chevauchent la langue usuelle et les domaines de l’expérience. De plus, si l’on se place sous l’angle de la linguistique, on ne voit pas de réelle démarcation. Les technolectes ne se dissocient pas de la langue courante quand il s’agit de la formation d’unités nouvelles. Les variations relèvent davantage de la fréquence des mécanismes convoqués, comme la syntagmatique, quelques affixes, la dérivation savante, que du moule dans lequel l’élément inédit est coulé. Ils puisent constamment dans le réservoir de désignations partagé et ils obéissent à la norme dominante ainsi qu’aux conventions grammaticales, morphologiques, orthographiques, syntaxiques, etc., du système général. Les LSP ont cependant toute la latitude voulue pour adapter les ressources de la LG à une situation de communication canalisée vers un domaine de la connaissance (voir Cayer 1982 : 17).

Le dictionnaire de langue joue à cet égard un rôle polyvalent car il dirige ses antennes simultanément en direction du jardin de la langue usuelle et vers celui des LSP (voir L’Homme 1990 pour la discussion de ces deux notions). Or LG et LSP forment un bloc compact du point de vue du lexique cumulatif. Il est assez difficile d’estimer la part de chaque sous-lexique dans un DGM, mais quelques sondages proposent une répartition par moitié, ce qui ne semble pas très éloigné de la réalité (voir Béjoint 1988 : 354 et Boulanger 1990 : 16). Compte tenu de la visée du DG, à savoir capter le vocabulaire d’usage courant, on pourrait s’étonner de la consignation de si vastes amas terminologiques dans ces ouvrages. Plusieurs galaxies de mots orbitent autour d’un noyau lexical plus dense et plus apparent (ex. le groupe informatique, ordinateur, logiciel, disquette, mémoire, disque rigide, le groupe sida, HIV, LAV) alors qu’une bonne partie de la terminologie demeure inaccessible soit parce qu’elle est hors d’atteinte du télescope du lexicographe, soit parce qu’elle n’éveille pas d’intérêt. Au surplus, comme la portion du lexique général reste relativement stable d’une année sur l’autre, il faut bien admettre que dans l’avenir, les couches spécialisées du lexique fourniront de plus en plus de contingents nouveaux lorsque viendra le temps de procéder aux retouches dictionnairiques. Les ajustements macrostructurels se font de plus en plus à la hausse de même que les révisions microstructurelles qui allongent les articles (voir Boulanger 1990 : 16-17). Ainsi la répartition entre les contenus de LSP et de LG tend à équilibrer la matière et à créer un rapport proportionnel qui accentue le caractère hybride des DGM. Les dictionnairistes ne font que répondre aux exigences et aux besoins de leur public respectif. Ils sont contraints de récupérer des termes spécialisés et d’en dessiner le profil dans leurs répertoires. Si, en principe, le lexicographe ne peut pas laisser échapper un mot, il doit, en revanche, effectuer une sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux qui se répartissent sur une palette très large (alimentation, art culinaire, banque, intelligence artificielle, bioéthique, conchyliologie, etc.). Ce n’est pas le degré de spécialisation qui permet de cataloguer les termes dans un dictionnaire grand public. Tous les technolectalismes sont susceptibles de rejoindre un jour ou l’autre une macrostructure générale si le besoin est manifesté par les consommateurs (ex. microonde).

Chacune à leur manière, la lexicographie et la terminographie tendent à l’exhaustivité; mais elles procèdent en fonction de leurs méthodologies respectives. La première cherche à circonscrire explicitement ou implicitement (ex. des séries ouvertes en -able, en and- et, naguère, en mini-) tous les mots de la langue tandis qu’une sélection rigoureuse s’impose dans les LSP (elle n’incorpore pas tous les termes en bio- ou en -tomie). La seconde rassemble onomasiologiquement toutes les unités d’une sphère de l’expérience tandis qu’elle élimine tout mot outil (prépositions, articles, pronoms, etc.) et tous les morphèmes affixaux ou affixoïdaux qui ne sont pas des notions pouvant prendre place au sein d’une arborescence du savoir technique ou scientifique. Elle élimine aussi tout ce qui n’est pas conforme à l’expérience décrite; autrement dit, elle ne recrute que le vocabulaire d’une terminologie qui est univoque, « unidomaniale ». Dans l’une ou l’autre situation, tout manquement aux préceptes est considéré comme une erreur méthodologique. Le programme du DGM interdit au rédacteur un traitement complet et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer. L’exhaustivité conceptuelle chère aux terminographes est absolument inenvisageable dans ce genre de recueil. Rares sont donc les terminologies complètes consignées dans un DG : seules de petites constellations pourraient prétendre à la description totale, à condition toutefois qu’elles soient en demande.

Personne ne met en doute la nécessité de la présence des technolectes dans les dictionnaires à l’usage de tous. Depuis l’origine de la lexicographie française, aucun dictionnaire de langue, petit (Dictionnaire CEC Jeunesse), moyen (Micro-Robert Plus), grand (Lexis) ou géant (Grand Robert de la langue française), monolingue, bilingue ou multilingue, ne peut s’exempter de répertorier de nombreuses terminologies. Même si en apparence, les dictionnaires courants « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey 1985 : 5). Les voies de la connaissance exigent aujourd’hui une information inflationnaire de plus en plus axée sur les expériences technologiques et scientifiques par l’entremise de la communication mondialisée et grâce à la civilisation médiatique. De plus en plus de choses à connaître rapidement, à comprendre et à interpréter entraînent une augmentation des exigences de voir représenter les savoirs technolectaux dans les dictionnaires généraux monolingues. La consignation des termes dans ces ouvrages favorise l’insertion de plus en plus évidente dans l’environnement socio-économique et elle balise l’accès à une culture technicienne et technologique qui s’accroît sans cesse selon le principe de l’offre et de la demande. À travers les mots, le dictionnaire ne fait que réunir des éléments de la culture qui est à son origine tout comme il ne peut être que le produit de cette même culture. Il est donc simultanément le révélateur linguistique d’un état de civilisation et un autoportrait d’une communauté de locuteurs. Le schéma suivant simplifie cette relation.

DICTIONNAIRE → CULTURE
CULTURE → DICTIONNAIRE

Lorsque la culture glisse vers l’industrialisation, la scientifisation et l’universalisation, le dictionnaire en répercute les échos tout comme il dessinait naguère le profil humaniste de la société de la Renaissance, le portrait de l’Honnête homme dix-septiémiste, la naissance et les progrès de l’univers scientifique moderne à l’époque des Lumières et le monde en devenir surgi du brassage des classes sociales à partir de la Révolution française (sur ce dernier point, voir Rey 1989b). La reconnaissance d’un français national, les débuts de son expansion territoriale au-delà des frontières européennes, l’obligation de la scolarisation, la généralisation de l’instruction, tout cela, associé au mouvement des idées, a contraint les dictionnaires à élargir leur palette d’informations afin de « répondre aux curiosités de plus en plus diversifiées d’une masse de lecteurs plus nombreuse et moins homogène » (Quemada 1989 : 390). À partir du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle, les répertoires devront avoir réponse à tout, aussi bien aux servitudes de la grammaire qu’aux canons esthétiques et aux désirs de connaissances encyclopédiques et spécialisées sur le monde (voir Bouverot 1986). La modernisation de la masse lexicale passe en grande partie et inévitablement par les technolectes, multiples reflets des progrès du savoir. La nature des ajouts et des mises à jour ressortit à une multiplicité de domaines, inconnus hier encore, et qui sollicitent maintenant la curiosité et l’intérêt des consulteurs. Pour chaque DG, il devient donc impérieux d’intégrer « au premier chef, de nombreux termes spéciaux des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, en informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (PLI 1990 : 5).

La pensée contemporaine filtre inévitablement par la culture « technologicienne ». Par la même occasion, les technolectalismes « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey 1989a : X). La génération naissante des dictionnaires de langue focalise son intérêt sur la science et sur la technologie, alors que la génération précédente mettait l’accent sur le développement de l’éducation et de l’information qui ouvrirait les portes à de nouveaux champs de la connaissance (voir PLI 1975 : Aux lecteurs). Ayant accompli son cycle, la culture « culturelle » cède sa place à d’autres formes de culture et à des praxis innombrables.

Plusieurs indices permettent de repérer la terminologie dans les DGM. Les vocabulaires spéciaux sont présents dans n’importe quel lieu de l’article (voir Boulanger 1989a, 1989b, 1989c, 1989d, 1989e et 1990). On remarque notamment que les types particuliers de LSP s’articulent autour de deux axes principaux : celui des domaines d’activité considérés en eux-mêmes et celui des niveaux de langue, la terminologie étant alors jugée dans la microstructure par rapport à la langue courante normalisée.

Dans la suite de cet article, on s’arrêtera plus spécifiquement sur l’un de ces indices, à savoir les labels socioprofessionnels qui seront scrutés à travers la liste des abréviations (voir Boulanger 1988 : 295 et suivantes). Nous concentrerons nos observations sur cet aspect et sur les discours prélexicographiques dans lesquels les programmes dictionnairiques sont détaillés. Les marques peuvent aussi être traquées dans le corps de la microstructure où elles constituent l’une des articulations majeures de l’architecture interne du discours lexicographique (voir Candel 1979 et 1983). Compte tenu de l’espace réservé à cette contribution, nous reviendrons ailleurs et plus en profondeur sur le rôle des définitions et des autres indices de domaine à l’intérieur de l’article. Nous nous contenterons également d’amorcer la réflexion sur le rapport entre la norme et les labels d’identification spécialisés. On s’intéressera ici uniquement aux descripteurs de domaine indépendamment de l’énoncé définitionnel (voir Rey-Debove 1989 : 159 et suiv.). Les formules qui suivent sont exclues de l’étude :

Nom que les X donnent à Y
PR pyroscaphe « Nom donné par Jouffroy d’Abbans au premier bateau à vapeur. »

ou

PR pyrite

puy

Nom donné à X

« Nom donné à d’autres sulfures métalliques. »

« Nom donné, au moyen âge, à certaines sociétés littéraires et religieuses qui organisaient des concours de poésie. »

ou

PR meuble Nom générique de X

« Nom générique des objets mobiles de formes rigides, qui concourent à l’aménagement de l’habitation, des locaux. »

ou

PR pomélo Nom de X

« Nom du citrus paradisi dont les fruits viennent en grappe (grape-fruit). »

3. Les discours introductifs

Les discours tenus sur les technolectes dans les introductions de dictionnaires portent essentiellement sur deux aspects : le premier concerne le choix des mots ou des sens spéciaux, terminologiques, techniques, scientifiques ou didactiques, à retenir dans le dictionnaire. Le second aspect touche le protocole d’encodage des unités sélectionnées.

Les préfaciers ou les rédacteurs des discours commerciaux peuvent discuter le problème des terminologies sous deux angles. S’il s’agit d’un dictionnaire qui en est à sa première édition on stipulera volontiers que l’introduction des vocables scientifiques et techniques est indispensable, « qu’aucun domaine de la connaissance n’a été négligé » (Lexis 1975 : VII), que les « terminologies spécialisées occupent une place de plus en plus importante dans les milieux de travail, dans les media [sic] et dans les communications quotidiennes, [qu’on] les a examinées avec beaucoup d’attention afin d’en extraire tous les éléments nécessaires à une meilleure compréhension du monde contemporain » (Poirier 1988 : XVI). Dans le cas des ouvrages qui en sont à une nouvelle mouture (réédition ou refonte) on justifie l’élargissement des cadres de la nomenclature par des ajouts de néologismes formels ou sémantiques et par l’addition de régionalismes; mais c’est surtout l’introduction de termes représentatifs de centres d’intérêt très variés qui a pris de l’importance au cours des récentes années. « Plusieurs milliers de néologismes et de termes spéciaux récemment diffusés s’y [aux 50 000 entrées de la précédente édition] ajoutent dans la présente édition, ainsi que des acceptions et des expressions nouvelles. Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion » (Rey 1985 : XVII-XVIII, italiques ajoutées). Cependant, dans l’une et l’autre situations, les contenus sont toujours orientés vers l’obligation d’offrir au public un produit qui soit à la fine pointe de la modernité socioscientifique et sociotechnologique. « En ce qui concerne les vocabulaires scientifiques, on a fait une large place aux vocabulaires des sciences et des techniques, et souvent à des termes d’un haut degré de technicité, dans tous les domaines qui occupent une place essentielle dans la civilisation contemporaine : économie politique, informatique, écologie, électronique, industrie du pétrole, sciences humaines, biologie et médecine. On s’est, en revanche, limité à l’essentiel pour les activités ou les techniques qui sont des survivances ou n’intéressent que des groupes restreints (héraldique, vénerie, bourrellerie, par exemple) » (Lexis 1979 : VI).

Quel que soit le répertoire consulté et à condition qu’il soit pourvu d’une introduction tant soit peu étoffée, tous les dictionnairistes insistent sur le fait qu’il est impensable aujourd’hui de constituer une nomenclature de dictionnaire de langue sans y incorporer des éléments techno-scientifiques (voir Girardin 1987 : 81). Certes, tous endossent l’idée que le DGM n’est pas le lieu pour recenser systématiquement tous les vocables des multiples expériences humaines. Une sélection stricte s’impose. Parmi l’ensemble des termes disponibles, on distingue les unités qui permettent de décrire le fonctionnement de la science ou de la technique, celles qui appartiennent à des séries ou à des énumérations ouvertes et celles qui forment des grappes volumineuses et serrées : « on ne pouvait raisonnablement envisager, dans le cadre d’un seul volume, de recenser, en botanique et en zoologie, les innombrables animaux et plantes exotiques, en géologie les noms de tous les minéraux roches et fossiles » (Lexis 1979 : VII). Ce qui intéresse le destinataire, c’est l’essentiel ou les éléments de ces terminologies susceptibles de surgir au détour d’une lecture, d’une interrogation, d’une recherche dont l’objectif premier n’est pas d’ordre conceptuel ou systématique, au sens où l’entendent les experts d’un secteur d’activité. Ces termes-mots sont choisis en fonction d’un environnement socioculturel qui rend leur description lexicographique obligatoire.

Le principal critère de sélection généralement avancé est le contact que les usagers ordinaires ont avec ces unités et les besoins qu’ils ont de pouvoir décoder le terme sans avoir à recourir à un dictionnaire terminologique ou à un dérivé informatisé. Somme toute, le sort réservé à un terme (inclusion ou exclusion) est l’intérêt qu’il suscite pour le grand public, l’impact lexical, et non pas notionnel, qu’il a sur la langue usuelle d’un groupe de locuteurs donné, en un espace communautaire donné. Mais quel que soit l’ordre de grandeur de la nomenclature, un tamisage fin du lexique spécialisé est indispensable.

La majorité des dictionnaires ne précise pas vraiment quelle est la provenance des contingents technolectaux. Quelques-uns citent des sources premières, par exemple, le DFP : XVI, qui a puisé et filtré une partie des termes consignés dans les publications terminographiques d’un organisme officiel, l’Office de la langue française du Québec; d’autres, comme le PR et le GRLF, mentionnent la consultation de spécialistes, par exemple des informaticiens, des automaticiens, des biologistes, des médecins, pour évaluer les terminologies idoines; d’autres encore puisent dans leurs fonds encyclopédiques constitués au fil de leur histoire, ainsi qu’on le fait dans les ouvrages de la maison Larousse. Dans la réalité, la plupart des répertoires recourent simultanément aux différentes possibilités : dictionnaires techno-scientifiques, experts, fonds d’archives. En outre, le lexicographe cite directement des extraits d’ouvrages, de collectifs ou de revues spécialisés; la pratique est méthodologiquement standardisée depuis une dizaine d’années, même si on y recourait occasionnellement depuis longtemps. D’abord sporadique, la méthode tend à se répandre de plus en plus (voir Rey 1985 : XXXVIII et le Lexis). Auparavant, l’illustration contextuelle d’un terme provenait surtout de la littérature produite par les grands auteurs :

PR oxygène « Le médecin fit une piqûre de morphine et pour rendre la respiration moins pénible demanda des ballons d’oxygène. » (Proust)
lophophore « Son grand chapeau de paille noire... avec une fantaisie de lophophore. » (Aragon)
équin « Cet équin, large en effet comme un pied de cheval. » (Flaubert)
Lexis ove « Une frise sculptée qui, de loin, m’avait semblé faite de fleurs ou d’oves. » (Butor)
ventricule « Une tumeur épithéliale kystique développée aux dépends du revêtement du troisième ventricule. » (Cendrars)
sanie « Les mouvements du gorille brassaient de lourdes odeurs de crasse et de sanie. » (Aymé)

Le second aspect des discours commerciaux concerne les modalités de marquage, c’est-à-dire les critères sous-jacents à la pose des balises métalinguistiques. Là aussi quelques règles orientent les décisions. De manière absolue, on procède à une labellisation des formes qui se détachent de l’emploi général, banal, courant du mot, au sens où l’entendent les lexicographes. La marque, comme son nom le laisse deviner, isole et signale tout ce qui va au-delà ou qui se fige en-deçà du langage témoin qu’on décrit comme la langue et qui gouverne l’usage (voir Rey-Debove 1980 : 40). Donc, en principe, tous les termes devraient être marqués —il serait d’ailleurs préférable de dire tous les sens puisque le descripteur précède la définition même dans les articles monosémiques. La démarche est purement mathématique : l’élément qui relève de la norme neutralisante n’est accompagné d’aucune étiquette, c’est-à-dire qu’il n’est pas considéré comme relevant d’un niveau techno-scientifique, tandis que tout ce qui s’oppose à cette neutralité lexicale, autrement dit les LSP, devrait par conséquent être hiérarchisé par rapport à ce point d’équilibre qu’est la norme, miroir de la langue usuelle.

4. Les normes socioprofessionnelles

La réalité de l’observation démontre qu’il n’en va pas ainsi. Le terme ne sera escorté d’un code socioprofessionnel que s’il est mal connu dans le grand public ou considéré comme tel par le lexicographe. Ainsi, écologiste, écomusée ne sont pas marqués dans le PR, le DFP et le PLI 1990 alors que binaire est encodé à plusieurs paliers : PR : Arithm., Chim., Mus.; DFP : Chim., Math., Mus.; PLI 1990 : Math., Chim., Mus., Astron. Dans le Lexis, binaire est noté successivement : Math., Mus., Chim., Inform., Ling., tandis que dans le GRLF, la structure présente la configuration sémantique suivante :

1. a. Arithm. vx.
b. Mod.
Inform.
c. Log.
2. Chim.
3. Astron.
4. Mus.

L’absence d’un motif technolectal dénote en premier lieu la diffusion de l’unité lexicale dans la langue générale, sa métamorphose du statut de terme à celui de mot courant (voir humidificateur marqué tech. dans le PR et le DFP, non marqué dans le Lexis et le PLI 1990; cémentation non marqué dans le PR, marqué métall. dans le DFP et le PLI 1990, géol., métall. et chim. dans le Lexis; écliptique non marqué dans le PR et le DFP, marqué astron. dans le PLI 1990 et le Lexis. Le jugement subjectif du lexicographe doit ici être pris en considération, même si une grande partie du contenu du dictionnaire est héritée de ses devanciers et que le rédacteur est considéré comme le porte-parole d’une communauté.

« Le lecteur ne doit jamais oublier que les abréviations concernent l’usage linguistique et lui seul; qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique : écologie, transistor, électronique appartiennent, bien ou mal compris, au français de M. Tout-le-Monde » (Rey 1985 : XLI). L’argumentation repose également ici sur le constat que les métaphores techniques augmentent sans cesse et qu’elles colorent de plus en plus fréquemment la langue quotidienne. Beaucoup d’entre elles sont couramment utilisées sans être toujours bien appréhendées par les locuteurs. Mais au premier chef, lorsque le lexicographe épingle une unité, c’est la forme linguistique qu’il pointe et non pas le référent extralinguistique ou le concept : « [...] c’est toujours le mot, la forme linguistique, et non pas la notion ou la chose qui est qualifiée » (Rey 1985 : XLI). Le label restreint l’emploi normal du mot à un domaine précis. Mais en réalité, un mot ne peut être marqué en soi. Il revêt toujours une valeur de connotation dans les circonstances où on l’utilise, ces circonstances étant ici le secteur d’activités professionnelles. Le descripteur peut aussi être perçu comme un indice de renforcement de la norme professionnelle et/ou courante. Le consulteur est alors appelé à résoudre une formule semblable à celle-ci :

le mot X caractérise un discours appartenant au technolecte Y :

La marque possède la vertu de ranger immédiatement la définition du mot dans un macrocontexte de connaissance jamais isolé puisque l’article est construit suivant des principes sémasiologiques (voir binaire ci-dessus). Elle a aussi la propriété (qualité ou défaut?) de la limiter à cette situation de communication même s’il est évident que l’énoncé peut aussi convenir à d’autres champs du savoir. En revanche, plusieurs mots d’un même domaine étant disséminés dans le répertoire, l’abréviation joue le rôle d’une tête chercheuse notionnelle. Ce qui n’exclut pas la liberté d’estampiller ou non les unités lexicales d’un seul domaine ou de varier lés étiquettes (PR : ordinateur et programmeur : non marqués, programme et logiciel : Techn., disquette et matériel : Inform.).

Par ailleurs, il est clairement stipulé dans les dictionnaires que « l’absence de ces abréviations devant un mot ou un sens signifie que ce mot, ce sens, sont d’emploi normal pour une personne cultivée non spécialiste, même s’ils appartiennent à un domaine spécialisé » (Rey 1989a : XVII). Mais ici, comme le souligne Rey, des éléments subjectifs entrent en jeu afin de savoir ce qui est spécialisé ou courant pour un consulteur. Le DG a comme premier objectif de circonscrire la nature linguistique de l’unité lexicale. Ce n’est que par projection secondaire et par extrapolation que le rapport avec l’objet de l’univers, le réfèrent extralinguistique est déduit. Dans le DG, la marque technoprofessionnelle ne reflète que la seule norme linguistique sociale et le seul usage social banalisé ou considéré comme tel. Elle n’est pas fondée sur la base de l’expérience individuelle ou groupale; elle émerge du jugement que porte le lexicographe sur la norme sociale dont les limites correspondent au comportement moyen du public consommateur. Pour asseoir son évaluation de la norme admissible, il consulte des dictionnaires portant sur l’argot, les régionalismes, les néologismes, les terminologies, etc. La pratique du marquage socioprofessionnel suivra donc le même cheminement qui reflète une norme prévalante et les préjugés de la culture dominante. « Les marques ont pour objet d’expliciter des écarts par rapport à un usage contemporain neutre qui ne peut être que théorique et qui suppose donc la construction d’un modèle normatif (ce qui ne veut pas dire prescriptif) » (Girardin 1987 : 92).

Le DGM accorde donc plus d’importance à la généralisation ou à la banalisation d’un usage spécialisé qu’à sa classification dans un ensemble notionnel où il fonctionne dans une série d’éléments interdépendants. Les labels professionnels ne sont pas notés pour justifier une organisation systémique de tous les mots de la nomenclature qui revendiquent le même signal puisque le DGM n’a pas d’objectif de structuration conceptuelle arborescente quel que soit le domaine considéré. En terminographie, le regroupement notionnel et le dégroupement homonymique sont méthodologiquement fondamentaux. Les indicatifs permettent tout au plus de glisser de la langue à la thématique, des connaissances linguistiques vers un savoir quasi encyclopédique en effleurant au passage l’indispensable notion des terminologues sans entrer cependant dans ses particularités onomasiologiques et dans ses dimensions logiques. Le DG reste sous le seuil de la typologie classologique. En cela, le lexicographe respecte la ligne de conduite dessinée pour le programme du dictionnaire confectionné.

En outre, un terme répertorié dans un dictionnaire courant, est réputé se diffuser dans la langue usuelle : ainsi informatique, intelligence artificielle, macrobiotique, télex dans le PLI 1990 et le PR. Il se lexicalise, contrairement au phénomène de la terminologisation dans les DT. Cette lexicalisation s’accompagne souvent d’une modification, d’une atténuation, d’une dérivation ou d’une perte sur le plan sémique ou sémantique. Cette perte ou cette réinterprétation des caractères des logiciens, dont la série complète est obligatoire pour décrire adéquatement une notion, est plus ou moins compensée par l’attribution d’un descripteur abrégé notant l’appartenance du terme à une LSP. Le passage du terme à l’état de mot (LSP → LG) s’effectue généralement par la focalisation sur des traits fonctionnels mais surtout sur des traits sémantiques. Certains sèmes compositionnels demeurent trop spécialisés pour quitter l’orbite de leur LSP et rejoindre les colonnes d’un DGM, sauf bien entendu pour des taxinomies, des nomenclatures chimiques ou quelques autres systèmes fermés ou assimilés. Voici l’exemple d’un terme vérifié dans deux dictionnaires de langue et dans deux dictionnaires terminologiques et pour lequel les deux définitions généralisées n’ont apparemment pas de traits communs lorsqu’on les compare :

hétéronyme
PR « Ling. Qui n’a pas le même nom. »
Lexis « Ling. Équivalent d’un mot dans une autre langue. »
DDL « [...] on appelle hétéronymes les mots de racine différente, mais formant ensemble une structure sémantique. »
DDL « Dans une langue : mots dont les signifiés sont en rapport d’intersection (qui ont donc un ou plusieurs éléments de sens communs), mais qu’on ne peut classer ni parmi les synonymes, ni parmi les antonymes. [...] D’une langue à une autre : mots de sens voisin —mais non identique— considérés plus ou moins équivalents, donc employés parfois en traduction. »

5. Clés pour le code abréviatif

La taxinomie des faits et des usages technolectaux est ciselée autour d’une série d’empreintes dont chaque dictionnaire doit fournir les clés dans une liste d’abréviations résolues et explicitées à la convenance de ses lecteurs. Les dictionnaires fournissent habituellement une liste relativement complète des signes conventionnels et des abréviations utilisées. Celles-ci renvoient aux marques métalinguistiques, professionnelles, géographiques, historiques, etc. Les listes figurent à la suite de la présentation et avant le dictionnaire alphabétique.

Le catalogue général inventorie les différentes catégories d’abréviations utilisées dans les articles. Celles-ci renvoient à des marques de divers ordres comme celles du tableau suivant (les variantes de caractères sont respectées).

Tableau 1 : Échantillon de catégories d’abréviations
marques métalinguistiques Abrév. Abréviation
Inv. Invariable
marques technolectales bijou. bijouterie
Cin. Cinéma
Text. Textile
marques de repère géographique S. Sud
S.-affl. sous-affluent
marques d’époque ou historiques féod. féodalité
ancienn. anciennement
marques stylistiques littér. littéraire
abusiv. abusivement
marques chronologiques vx. vieux
néol. néologisme
marques de registres sociaux vulg. vulgaire
fam. familier
marques géolinguistiques région. régional
dial. dialectal
marques de fréquence h. hapax
rare. rare
Les étiquettes technolectales peuvent renvoyer à :

Tous les dictionnaires témoins fusionnent les différentes marques dans un seul registre; l’unique exception est le DFP qui propose trois listes distinctes : une liste générale regroupant les « Abréviations », une liste recensant les marques métalinguistiques, les « Rubriques de langue », et une liste rassemblant les descripteurs scientifiques et techniques, les « Indications de vocabulaire de spécialité ». Il est quelquefois ardu de distinguer les motifs de domaine des autres marques à l’intérieur de ces listes mais dans la plupart des cas, les lexicographes ont recours à certains procédés de mise en évidence afin de faire ressortir les distinctions entre les différents groupes de marques. Dans le PR, sauf de rares exceptions (AFNOR, ANT., HOM., PROV., REM., V.), toutes les abréviations de la liste sont en italiques minuscules et suivies de paraphrases explicatives qui en facilitent le décodage :

microbiol. terme didactique de microbiologie
ven. terme technique de vénerie (chasse à courre)
vétér. mot technique de l’art vétérinaire
phys. terme didactique ou technique de physique
pharm. terme technique ou didactique de pharmacie
anthrop. terme du langage didactique de l’anthropologie
aviat. terme ou sens technique du langage de l’aviation
auto. terme ou emploi technique du langage de l’automobile

Dans le PLI 1990, les abréviations de domaines sont en petites capitales sans autre commentaire explicatif que leur résolution en toutes lettres :

AGRIC. agriculture
ALCH. alchimie
ALG. algèbre

Cependant, lorsque le domaine n’est pas abrégé, la formule est la suivante :

BANQUE terme particulier au vocabulaire de la banque
BOURSE terme particulier au vocabulaire de la Bourse
BOXE terme particulier au vocabulaire de la boxe
CHASSE terme particulier au vocabulaire de la chasse
SERRURERIE terme particulier au vocabulaire de la serrurerie

On remarque une exception à la règle :

CONSTR.terme technique de la construction

Dans le DFP, les marques de LSP apparaissent dans deux des trois listes sans que le protocole de décodage soit expliqué. Des abréviations semblables ou différentes renvoyant au même domaine sont fréquentes et il n’y a pas de réciprocité parfaite entre les deux listes partiellement récurrentes (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Les groupes de marques du DFP
AbréviationsIndications de vocabulaire
ASTRO.Astronomie
géod.géodésie
géogr.géographieGÉOGR.géographie
géol.géologieGÉOL.géologie
géom.géométrieGÉOM.géométrie
géomorphol.géomorphologieGEOMORPH.géomorphologie
géoph.géophysiqueGÉOPH.géophysique

Dans la première liste, les abréviations sont données en lettres minuscules et résolues en caractères gras; dans l’autre liste, elles apparaissent en petites capitales et une majuscule sert d’amorce à la résolution en gras. Deux codes abréviatifs différents sont utilisés pour le domaine de la géomorphologie.

Les deux éditions du Lexis n’utilisent aucun procédé même typographique pour distinguer les marques technolectales des autres étiquettes. Elles sont toutes données en italiques :

décor. décoration, arts décoratifs
dém. démonstratif
démogr. démographie
dér. dérivé
dermatol. dermatologie

Quelques abréviations ont une double interprétation :

PR méd. → 1° terme didactique de médecine [...]; 2° médical (lat. méd., lang. méd.)
PLI 1990 cuis. → cuisine, art culinaire

parfois même une triple interprétation :

DFP dém. → démonstratif, démocratie, démocratique

tandis que deux abréviations différentes renvoient parfois à un seul domaine :

PR myth., mythol. → terme didactique de mythologie

L’importance numérique des marques domaniales n’est pas à négliger dans les DGM (voir le tableau 3).

Tableau 3 : Importance numérique des marques
Nombre de marques dans différents dictionnaires (lettres A-D)
Dictionnaires Techno-marques Autres marques
PR 65 67
PLI 1990 75 50
DFP 69 101
Lexis 1979 93 152

La somme des estampilles technolectales dépasse largement celle de chaque autre groupe pris individuellement; les résultats rassemblés sont cumulatifs pour la séquence de lettres étudiée.

L’analyse des tableaux des marques révèle aussi comment les dictionnaires s’enrichissent lors des mises à jour (nouvelle édition ou révision). Sans permettre une évaluation quantitative des nouvelles acquisitions, ils renseignent néanmoins sur l’arrivée de domaines inédits et sur l’usure ou sur la disparition d’autres secteurs artisanaux, historiques ou passés de mode (ex. DHLF : baronnie, GRLF : bonneterie, cosmographie). L’augmentation du nombre de domaines dans lesquels on a puisé des termes qui enrichissent les nomenclatures témoigne de la diffusion des terminologies dans le monde moderne et de leur spécialisation de plus en plus poussée. Dans chaque couple de dictionnaires présentés dans le tableau 4, les statistiques sont éloquentes.

Tableau 4 : Rapport statistique sur les marques
Marques apparues ou disparues (lettres A-D)
Dictionnaires Années Marques Ajouts Retraits Nomenclatures totales
DHLF 1980 72 50000
DFP 1988 69 0 3 62000
PR 1967 51 50000
PR 1989 65 14 0 58 000
PLI 1975 42 45000
PLI 1990 75 36 3 58000
Lexis 1975 93 70000
Lexis 1979 93 0 0 76000
GRLF 1951 66 58 000
GRLF 1985 80 35 21 80000
∅ ⇒ ne s’applique pas pour l’édition plus ancienne

Dans certains cas, on a ajouté des descripteurs qui ne faisaient pas l’objet d’un intérêt particulier lors d’éditions antérieures. Par exemple, l’édition de 1989 du PR (en réalité une somme de tirages augmentés de la seconde édition de 1977) a intégré à sa nomenclature des termes provenant des domaines de l’informatique, de l’alpinisme, de la cybernétique. L’édition du PLI 1990 répertorie des termes des domaines de l’acoustique, de l’administration, de l’aviculture, de l’industrie du pétrole. Les lexicographes ont aussi procédé à une fragmentation de quelques domaines correspondant à une spécialisation du savoir. Par exemple, dans l’édition de 1990 du PLI, on retrouve les domaines de la chimie et la chimie organique alors que l’édition de 1975 considérait un seul grand domaine pour la chimie. En 1990, le PLI recense des termes de l’art contemporain, des beaux-arts, des arts décoratifs, des arts graphiques et des arts plastiques alors qu’en 1975 seuls les beaux-arts et les arts graphiques étaient représentés. La technique du classement des descripteurs sous une forme arborescente n’est cependant pas nouvelle. Les huit dictionnaires du tableau présentent ce genre de classement en réseau pour le droit. L’augmentation des domaines est aussi liée à l’accroissement des nomenclatures d’une édition à l’autre. La majeure partie des entrées nouvelles proviennent des technolectes (voir Boulanger 1990 : 16-17). Mais, existe-t-il toujours une corrélation entre l’addition d’un descripteur à la liste et l’introduction de termes s’y raccrochant? Des termes d’algèbre et d’arithmétique étaient définis dans les PLI bien avant qu’on songe à les pourvoir d’un feu de signalisation.

6. Conclusion

Les marques socioprofessionnelles ne s’opposent pas vraiment aux autres catégories de labels : chronologiques, géographiques, stylistiques, registres de langue sociaux, etc. Dans la tradition lexicographique française, ces dernières sont toutes prescriptives alors que les premières ont des visées descriptives et qu’elles servent à connoter l’emploi d’un mot dans une sphère d’activité. Au même titre que les autres catégories, elles font cependant partie du catalogue du métalangage dictionnairique.

« De toutes façons, l’utilisateur a toujours tendance à interpréter de façon prescriptive les informations données par le dictionnaire, quel que soit l’esprit dans lequel elles ont été conçues, ce qui explique la violence des réactions au sujet des marques d’usage » (Béjoint 1981 : 72). Mais les marques spéciales sont-elles si restrictives et normalisantes, dans le sens de « bon et de bel usage »? Sont-elles uniquement un simple appareil hiérarchisant des emplois qui cheminent du plus général au plus spécifique qu’on peut appeler un sous-code situationnel (voir Béjoint 1981 : 72), qui varie non pas avec les personnes mais en raison des circonstances de communication, la situation étant ici le sujet ou le domaine? Si l’on considère que le rôle du dictionnaire consiste à identifier tout ce qui dévie par comparaison avec un code normatif sélectionné plus ou moins arbitrairement, alors la réponse plaide clairement en faveur de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint 1981 : 73). À la restriction près, toutefois, que parmi l’éventail des groupes de marques possibles, seul l’ensemble des descripteurs relatifs aux réseaux des activités de l’expérience technique ou scientifique met la langue en relation avec le référentiel.

Contrairement aux autres catégories de marques, les secteurs couverts par les labels technolectaux sont individualisants et en principe non redondants, ce qui évite les recoupements. Chaque étiquette de domaine correspond à une seule case précise dans la configuration des champs du savoir. L’introduction d’une abréviation de domaine devant l’énoncé définitionnel active ce seul sémantisme et immobilise les autres énoncés codés ou non. Fort peu de codes sont englobants ou génériques; ceux qui existent renvoient le lecteur à une sphère ouverte, comme didact., sc. (PR : « terme didactique du langage scientifique et appartenant au domaine de plusieurs sciences »), techn. (voir Corbin/Corbin 1980 : 247). Ainsi lorsque l’unité binaire est cataloguée tour à tour dans les domaines de l’arithmétique, des mathématiques, de la logique, de l’informatique, de la chimie, de l’astronomie, de la linguistique et de la musique, le dictionnairiste reconnaît qu’il existe dans le DGM une sorte d’homonymie terminologique par référence aux systèmes onomasiologiques fermés des LSP. La polysémie microstructurelle des ouvrages de langue est due à la méthode sémasiologique qui oblige à fournir la plupart des sens d’une forme linguistique sélectionnée comme entrée. Cependant, la polysémisation à tendance homonymique n’est pas systématique. Ainsi l’interprétation sémantique d’un mot comme bureau échappe totalement à l’intersection avec l’homonymisation. Cette formule lexicographique n’est pas technolectalisée dans les dictionnaires courants : aucun des huit sens du PR, des sept sens du DFP, des sept sens du PLI 1990 ou des treize sens du GRLF ne sont porteurs de descripteurs même si certaines affectations sémantiques de ce mot collent à des réalités nettement professionnelles. Les grandes divisions internes des articles constituent les seuls indices de la spécialisation des significations. Bien d’autres catégories de mots ont en apparence un statut de passe-partout sémantique; ils échappent ainsi au catalogage en raison de leur identification quasi automatique à la couche du vocabulaire général; ils ne sont pas munis de motifs professionnels même si parfois un ou des sens relèvent nettement d’une série de concepts organisés. C’est le cas de plusieurs verbes faussement confinés à la polysémie ordinaire provignante : PR : faire (39 sens), prendre (43 sens), mettre (37 sens, sauf un qui est marqué mar.), passer (40 sens, sauf un qui est marqué comm.) (voir Loffler-Laurian 1982 et 1983). À ce niveau, il ne paraît pas absurde ou inconvenant de penser qu’une étude approfondie de l’usage des termes, de leur transformation de l’état de support linguistique des notions à celui de l’autoreprésentation lexicale, du passage d’un savoir spécial implicite à un savoir linguistique explicite par l’intermédiaire du dictionnaire, qu’une étude de ce genre permettrait une approche fructueuse de l’art et de la praxis de la lexicographie (voir Handwerker 1989 : 85).

Comme on le perçoit à la lumière des quelques fragments de l’organisation des technolectes à travers les dictionnaires généraux monolingues, les terminologies ne font pas l’objet d’un traitement en soi. Ce qui importe d’abord, c’est de capturer une unité lexicale spécialisée et de tenir sur elle un discours microstructurel dont l’enveloppe est normative et assimilée à la langue usuelle des locuteurs. Il s’agit d’une sorte de rite de passage du savoir d’expert au savoir lexical, le dictionnaire de langue ne se prononçant que sur des mots. La marque lexicographie partiellement un terme, qui représente un concept dans le monde terminographique, c’est-à-dire qu’elle le métamorphose en mot. On passe alors de l’axe du savoir sur le monde à l’axe du savoir sur le linguistique. Une forme est normale, autrement dit dépourvue de marque, ou opposée à différenciée, c’est-à-dire marquée. L’énoncé que contient une rubrique est inscrit dans une relation duelle en ce sens que quelque chose de standard s’oppose à quelque chose qui n’est pas standard. En apparence, le discours se veut moins prescriptif en ce qui regarde les technolectalismes puisque ceux-ci ne sous-entendent pas l’existence de formes opposées plus acceptables. Il en va également ainsi pour les régionalismes qui réfèrent à des éléments conceptuels spécifiques d’un territoire. Mais la menace de la norme plane toujours au-dessus du réseau des indices réducteurs (voir Boulanger 1989f et 1989g). Dans le dictionnaire de langue, le système des marques des domaines conceptualisés n’est qu’une suite d’indices classologiques assimilés à des niveaux de langue socioprofessionnels qui ne représentent qu’une autre bande du spectre qu’est une norme dictionnairique.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Les éléments de formation technolectaux dans les dictionnaires généraux monolingues

« ABLE, pénult. douteuse dans les adjectifs admirable, aimable, etc. et dans ces deux subst. table et érable. Dans tous les autres subst. et les verbes, elle est longue. Câble, diable, j’accable, etc. » (Feraud, Diction[n]aire critique [...], 1787-1788).

1. Les mots du dictionnaire ou le libre échange lexical

Le terme dictionnaire s’entend pour décrire une grande variété d’ouvrages de référence qui traitent des unités lexicales. D’entrée de jeu, son emploi sera limité aux recueils de mots de la langue courante, les dictionnaires généraux monolingues (DGM), et les recueils de termes des langues de spécialité, les dictionnaires terminologiques (DT). L’objet premier du dictionnaire général consiste à décrire le comportement fonctionnel et sémantique de signes langagiers, « les mots, classés selon un ordre issu de leur structure phonétique et graphique (la seconde reflétant, avec maintes déformations, la première) » (Rey 1982, p. 18). Depuis le XVIe siècle, le dictionnaire s’articule autour d’un schéma binaire, la macrostructure ou mode de construction des entrées, c’est-à-dire l’ensemble programmé des éléments lexicaux qui le composent, et la microstructure ou séquence de rubriques métalinguistiques portant les différents discours sur les mots, c’est-à-dire l’ensemble programmé des informations sur l’adresse ou l’arrangement textuel des discours tenus sur l’entrée et obéissant à une rhétorique déterminée. La macrostructure est réalisée concrètement par la nomenclature tandis que l’article actualise le projet de microstructure. L’iconostructure s’ajoute fréquemment comme troisième dimension du dictionnaire, surtout dans les ouvrages à caractère encyclopédique et dans les répertoires technolectaux. L’entrée et son développement sous la forme d’une suite d’énoncés métalinguistiques codés construisent l’écologie textuelle du dictionnaire. Ce texte permet d’indexer une série de renseignements fonctionnels sur un signe lexical en vue d’une réutilisation linguistique de ces mêmes données. Le DGM est donc « une description du lexique produit et perçu par l’ensemble des locuteurs d’une langue, au moyen de la même langue » (Mok 1983, p. 69) En visant l’accroissement du savoir proprement lexical de son utilisateur, le dictionnaire est un livre a vocation didactique qui prend la langue pour objet.

Les nomenclatures des DGM convoquent à la fois des mots unités de la langue usuelle —et des termes— unités des savoirs thématiques. Les accointances de la terminologie et de la langue générale ne sont pas des découvertes récentes. Nombre de chercheurs ont fouillé les rapports entre ces deux facettes lexicales du dictionnaire. Chaque fois les constats plaident en faveur d’un continuum entre les deux. Dans une direction comme dans l’autre, les frontières sont ouvertes et la circulation des vocables est libre. Déjà en 1961, M. B. E. Vidos statuait sur les rapports entre le lexique global du français et l’entité relative au vocabulaire spécialisé. Il a distingué trois cas de figure :

  1. Les mots de la langue générale trouvent des emplois technolectaux (ex. : donner, ensemble, frileux), (voir aussi Phal 1968,1969)
  2. Les termes des savoirs d’experts nourrissent la langue générale (ex. : fanal, originellement un terme de marine); (voir aussi Gilbert 1973).
  3. Des termes de LSP sont distribués dans plusieurs secteurs de l’expérience, que ceux-ci soient apparentés ou non (ex. : caréner : marine, aéronautique, automobilisme; escale : marine, aviation, transport routier; opération : bourse, commerce, mathématiques, chirurgie, monde militaire).

Le romaniste a centré ses observations sur la langue générale; il envisageait donc le caractère polysémique des mots. Du point de vue de la terminologie, les situations 1 et 3 sont assimilables à l’homonymie. Dans les DGM, l’homonymie est incluante en ce sens que le lexicographe incorpore plusieurs mots homonymes, car il projette de définir le lexique en extension. Dans les DT, l’homonymie est excluante, car le terminographe travaille sur un seul domaine à la fois; il écartera les homonymes éloignés de son champ de préoccupation. Pour le terminographe, l’homonymie n’est pas une somme, mais, au contraire, une soustraction.

Les mots usuels pénètrent difficilement les dictionnaires de terminologie, et c’est d’autant plus étrange qu’il existe un ou plutôt des « vocabulaires généraux d’orientation scientifique et technique ». En revanche, les répertoires généraux ne se privent pas d’importer des vocabulaires thématiques complets ou partiels pour les ranger auprès des unités courantes figurant à la nomenclature. La part des LSP est importante dans les dictionnaires d’usage. Elle occupe un espace « articulaire » —c’est-à-dire relatif à l’article— non négligeable, comme l’illustre une synthèse récente (Boulanger 1994b).

De fait, depuis 1989, plusieurs articles ont été l’occasion d’entreprendre l’analyse des technolectes dans les DGM, tant au plan macrostructurel qu’au plan microstructurel. Ce sont d’abord le mot et ses diverses structures formelles qui ont retenu l’attention, plus spécifiquement les unités lexicales complexes (Boulanger 1989a, 1989b). Puis, le centre d’intérêt s’est déplacé du côté du réaménagement dans les dictionnaires usuels des décisions issues de la normalisation institutionnelle (Boulanger 1989c, 1989d, 1994a). Les marques diatechniques ont aussi été l’objet d’explorations sérieuses (Boulanger et L’Homme 1991, Azorín Fernández 1992, Anglada Arboix 1993). Quelques recueils collectifs explorent simultanément plusieurs de ces aspects (Candel, 1994).

Toutes ces incursions ont été focalisées sur le mot délimité conventionnellement par la langue écrite qui reconnaît ce statut à une séquence de lettres interrompues par un blanc typographique ou un signe diacritique (ponctuation, apostrophe, guillemets, parenthèses, etc.). L’unité de sens liée à un concept dépassant les limites graphiques du mot, les unités lexicales complexes (ULC), autrement dénommées syntagmes par les terminologues ou composés par d’autres groupes de chercheurs, ont été l’objet d’une évaluation particulière. Pour l’instant, nos recherches se sont fixées sur ces deux représentants des plus hautes unités codées, s’arrêtant ainsi aux portes des séquences syntagmatiques plus vastes que l’unité de sens, telles les phraséologismes, les locutions, les expressions, les collocations, les proverbes, etc., que les dictionnaires analysent toujours en microstructure. Nous rangerons toutes les constructions allant du mot simple au proverbe dans les catégories des unités d’ordre lexical ou d’ordre supralexical. Quant aux unités supérieures au syntagme codé, les phrases ou les segments phrastiques, elles dépassent le programme macrostructurel du dictionnaire général. Aussi, n’y ferons-nous pas escale.

La présente aventure dans l’univers dictionnairique est une descente dans les profondeurs des mécanismes de la formation des mots, à savoir les morphèmes liés ou éléments de formation, items qui relèvent donc des unités infralexicales. L’étude sera menée par l’entremise des dictionnaires, car ceux-ci demeurent l’un des supports privilégiés de la morphologie. De fait, il existe trois façons d’aborder la morphologie dans les DGM (Mok 1983) :

  1. Par des aperçus péridictionnairiques plus ou moins systématiques, comme les introductions (ex. : Grand Larousse de la langue française (GLLF)), les dictionnaires grammaticaux (ex. : Lexis), les dictionnaires de morphèmes annexés aux DGM (ex. : Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA)), les listes isolées (ex. : Petit Larousse illustré (PLI)).
  2. Par l’insertion des affixes et des affixoïdes lemmatisés dans la macrostructure, au même titre que toutes les autres catégories de mots, ce que font la plupart des DGM. Le Robert méthodique (RM) constitue un cas unique qui donne aux formants un statut spécifique et qui est fondé sur des théories linguistiques : « Cette description du lexique se veut structurale, distributionnelle et morphologique; elle espère retrouver dans le vocabulaire actuel toutes les régularités qui permettent de l’expliciter et de le mémoriser » (Rey-Debove 1982 : XVI).
  3. Par l’analyse des dérivés, des composés ou des confixés retenus dans les colonnes des dictionnaires.

Quoique les dictionnaires ne soient pas des traités sur la morphologie ou sur la formation des mots, il est indéniable qu’il existe une relation réciproque entre les uns et les autres. Il est patent que les dictionnaires fournissent des matériaux précieux pour l’étude du phénomène de la morphologie et cela pour la simple raison qu’ils répertorient des ensembles de formants. Comme l’explique Sauer : « dictionaries can use the results of the research on W[ord] F[ormation] and on collocations in order to organize their entries better and to provide explicit information about these areas » (1994, p. 2186) L’organisation des données lexicographiques reflète ces problèmes théoriques que le dictionnariste tente de résoudre à sa manière.

Les nomenclatures s’élaborent avec des mots, des supramots et des inframots. Ce sont ces derniers qui constitueront le programme d’étude de l’exploration d’un nouveau fragment de l’organisation des technolectes au sein des DGM. Cette contribution est d’autant plus significative qu’en dehors des lieux dictionnairiques qui leur sont réservés avec parcimonie, par exemple dans le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant, les répertoires généraux et les dictionnaires encyclopédiques sont les seuls à prendre charge de ces catégories de morphèmes. Il n’est pas dans les habitudes des dictionnaires thématiques d’introduire et de traiter microstructurellement cette catégorie d’unités. Seul le Dictionnaire de termes nouveaux des sciences et des techniques fait exception à la règle. Encore que ce dictionnaire soit un répertoire général des technolectes et qu’il ne considère les morphèmes liés que dans des sections spéciales hors nomenclature, un peu à l’image du GLLF dans Les fondements lexicologiques du dictionnaire (Guilbert 1971) et, plus anciennement, du Dictionnaire général dans le Traité de la formation de la langue française (Darmesteter et Sudre 1890). Si pour le DT, il est relativement aisé d’écarter les vocables de la langue usuelle, les mots outils et les éléments de formation, parce que ces unités s’apparentent à l’antimatière technolectale, il en va différemment dans les DG alors que les norias de termes contribuent à modeler différents systèmes lexicaux qui forment la matière hétérogène des dictionnaires d’usage courant (Boulanger et L’Homme 1991, p. 24). Entre les DGM et les DT, il y a des interférences constantes et durables depuis les débuts de la lexicographie française. Les croisements entre la signification, qui caractérise les DG, et la désignation, qui caractérise les DT, entre la lexicographie de la langue et la terminographie des LSP se manifestent dans la quasi-totalité des dictionnaires d’usage. Plus la description envisage une nomenclature étendue ou extensive —celle du Trésor de la langue française ou celle du Grand Robert de la langue française, par exemple—, plus les grappes onomasiologiques de LSP pénètrent son champ d’action. Alors que les DT excluent d’office, à raison ou à tort, tout élément du langage quotidien. Ces grappes thématiques sont réparties sur un spectre qui va du plus visible au plus diffus. Quant aux morphèmes liés, il est indubitable que nombre d’entre eux forment l’une des constellations de la galaxie des LSP peuplant le DGM. Avec ce genre d’unités, on cible carrément les mécanismes de la formation des mots qui, toute proportion gardée, ne se dissocient pas du lexique total d’une langue, encore que de nombreux morphèmes ont pour rôle exclusif de générer des innovations de LSP, les morphèmes savants gréco-latins en toute priorité.

2. Les configurations de l’entrée

Lorsque l’unité sélectionnée pour le programme macrostructurel est le mot au sens large, « c’est-à-dire une unité de première articulation fonctionnant comme partie du discours (mot fonctionnel, “graphique” ou non), la nomenclature du dictionnaire est un ensemble structuré ou macrostructure, dont les éléments sont les mots » (Rey-Debove 1969, p. 185). Ces mots appartiennent à différentes catégories et ils trament la chaîne des nomenclatures dictionnairiques. L’adresse est l’amer du DGM, l’unique voie d’accès (voir le terme entrée) aux données rangées alphabétiquement. Seule la logique de l’ordre alphabétique —qui, au plan linguistique, est un désordre— permet de pénétrer au cœur du contenu d’un article, à moins bien entendu d’explorer le dictionnaire au hasard ou à l’aveuglette. Il n’est pas besoin de feuilleter longuement un recueil lexicographique pour remarquer que les vedettes n’ont pas toutes une physionomie de famille. Quatre grands amas se présentent dans le télescope de l’observateur (sauf avis contraire, les exemples sont extraits du Nouveau Petit Robert) :

  1. Les entrées infralexicales, à savoir les morphèmes liés (préfixes, suffixes, autres éléments de formation : GRLF : ana-, -ana, -thèque).
  2. Les entrées lexicales, à savoir les traditionnels mots graphiques simples (ex, : femme, voyage), les mots composés (ex. : perce-neige, pH-mètre, sauve-qui-peut, sot-l’y-laisse, sterno-cléido-mastoïdien, suivez-moi-jeune-homme; PLI : prince-de-galles), les confixés (ex. : francophonie, paléographie), les sigles et les acronymes (ex. : DQA : P.V.C.,V.S.H., cégep, sida), etc. Les lettres de l’alphabet sont considérées comme des mots (ex. : a, b).
  3. Les entrées supralexicales, à savoir les unités graphiquement complexes qui se déroulent sans rupture dans l’ordre séquentiel des composants (ex. : osso bucco, point de vue, prince de galles, sainte nitouche, sui generis, traveller’s chèque; GRLF : anch’io son pittore) ou qui offrent une inversion de l’ordre naturel (ex. : sauvette (à la), six-quatre-deux (à la), PLI : Kahler (maladie de), Kaposi (sarcome ou syndrome de)).
  4. Les entrées non lexicales, à savoir les noms propres (ex. : PR 1967 : S.D.N.. Selz (eau de), DQA : C.S.D., C.S.N., F.T.Q.), les marques déposées (ex. : saccharine, sucrette), les symboles (ex. : PR 1977 : Sm, Sn, sr, Sr), etc. Les lemmes comme ASA, DIN, ISO sont ni plus ni moins que des hybrides. Le NPR les lexicalise tout en restreignant leur usage au domaine de la photographie. En réalité, comme le montre l’étymologie, il s’agit aussi de noms propres.

L’unité lexicographique n’est donc pas toujours le mot défini dans son sens strict, tant s’en faut. Un amalgame de types d’unités apparaît régulièrement à la nomenclature de tous les DGM, avec des pointes, selon la vocation du répertoire. De fait, l’adresse vogue entre la simple lettre et la séquence transphrastique, en faisant un détour vers l’univers du nom propre et la galaxie des symboles. On ramènera tout cela à trois cas de figure : les mots sémantiques (les morphèmes libres), les morphèmes grammaticaux (les mots outils : prépositions, conjonctions, déterminants...) et les unités fragmentaires porteuses de sens (les morphèmes liés : préfixes, suffixes, formants). La courte typologie précédente laisse quand même voir que les unités qui composent la nomenclature d’un DG sont, pour leur majorité, des suites ininterrompues de lettres liées entre elles ou rattachées par des signes non littéraux. Cette image traditionnelle correspond bien au mot graphique. Les composés, c’est-à-dire les unités réunies par un trait d’union ou par un autre signe graphique (apostrophe, oblique, signe diacritique...), sont aussi associés au mot. Ils sont beaucoup moins nombreux que les signes simples. Ce classement est strictement fondé sur l’image formelle, sur le signifiant détaché de son signifié. Les catégories 2 et 3 mentionnées plus haut obéissent a une convention en ce qui a trait à la géométrie de la forme lexicale qui servira de vedette. Cette figure est « celle du mot défini par le critère graphique de la séparabilité dans l’énoncé; cela suppose un système de signification idéal selon lequel à l’unicité morphologique du mot correspondrait l’unicité du concept » (Guilbert 1969, p. 7).

L’une des règles de la métalangue de la description lexicographique est de fournir pour chaque adresse la partie du discours —la catégorie lexicale— ainsi que les flexions —la catégorie grammaticale—, le cas échéant. Il semble donc « qu’il n’y ait pas de mot sans catégorie grammaticale » (Rey-Debove 1971, p. 121). Or plusieurs sortes d’entrées non accompagnées de leur catégorisation lexico-grammaticale apparaissent dans les DGM. Ce sont certains noms propres (de lieux, de personnes...), les marques déposées, les symboles chimiques ou autres (ex. : NPR : 2. c, sens 7 et 8), certains sigles (ex. : NPR : C.D.D., V.R.P.). Si elles ne font pas partie du lexique commun parce qu elles ne revendiquent pas le statut de mots, ces unités font néanmoins partie du lexique dictionnairique On peut les comparer à des trous noirs dans le lexique global!

Si l’on excepte les catégories citées au paragraphe précédent, la structure nomenclaturelle est disloquée dans au moins deux cas : par les unités lexicales complexes et par les morphèmes liés. La graphie et le statut de mot à part entière conditionnent donc l’entrée de la majorité des mots dans un dictionnaire. Mais en retenant les morphèmes liés, le lexicographe transgresse des règles, il déstructure la macrostructure et la microstructure pour la bonne raison que le fragment morphémique n’est pas associé naturellement à une partie du discours signalée par la catégorisation lexico-grammaticale. Il n’est pas non plus hiérarchisable dans un complexe onomasiologique sauf a dire que les morphèmes sémantiquement apparentés construisent des séries oppositives ou graduantes (ex. : macro- / micro-; uni- / bi- / tri- / quadri-, etc.). L’intérêt des séries savantes gréco-latines pour répondre à des besoins néologiques actuels dans les LSP, plus spécifiquement dans les sciences, est manifeste. Leur utilisation à des fins taxinomiques est fonctionnelle au plan paradigmatique (ex. : -ite pour les noms de minéraux). « Les bases ne sont plus en fait gréco-latines, mais possèdent un statut classificatoire qui ne se fait plus en référence à [la] langue-source : dans ce cas, la base grecque ou latine indique souvent un taxon et les préfixes gréco-latins, totalement conventionnalisés, les variétés du taxon : on trouve alors des séries du type di-, ortho-, méta-, para-chiorobenzène » (Gaudin 1993, p. 135).

Les éléments de formation ont suivi deux voies divergentes selon que l’on parle de la langue courante ou des LSP. Dans la langue générale, ils sont perçus le plus souvent comme étant démotivés alors que dans les LSP, ils se chargent fréquemment d’une fonction dénotative ou connotative fortement motivée (Ibrahim 1993, p. 116). La raison en est que le paradigme est plus strict dans les LSP et qu’il obéit à des lois fondées davantage sur l’« intelligence de l’ordre » que sur inintelligence du désordre ». Autrement dit, dans les lexiques fortement sectorisés, les formants sont fondamentalement contrastés, opposés par le système onomasiologique qui domine tout le fonctionnement des technolectes. Sans être normalisés, ces paradigmes sont parfois aménagés puisque, souvent, leur création est issue de décisions corporatives ou institutionnelles. Ils deviennent l’objet d’une régularité formelle et sémantique, d’une productivité abondante, parfois logorrhéique (comme mini- au cours des décennies 1960 et 1970 et -erie ou vidéo- au cours de la décennie 1980), et d’une prédictibilité reposant sur des aménagements convoqués par les législations linguistiques. Les formants font partie de matrices modélisantes et ils acquièrent des sens très spécifiques et très restrictifs à l’intérieur de la même sphère de connaissance; ils entraînent ainsi une forte spécialisation dénotative ou connotative des éléments et cela, au fur et à mesure que des nouveautés viennent enrichir le paradigme (ex. : les constructions en -ciel, dans le domaine de l’informatique).

3. Les morphèmes liés (ML)

Le morphème est l’unité minimale de signification et il appartient à la première articulation du langage. S’il peut figurer seul dans une séquence signifiante (mot, ULC, phrase), il est dit libre. Lorsqu’il ne peut paraître seul dans une séquence signifiante —c’est-à-dire signifier autre chose que lui-même, ne pas être autonyme—, s’il doit absolument être joint à un autre morphème pour forger une unité lexicale, il est dit lié. Le morphème lié isolé n’est pas un mot. C’est plutôt un « pré-mot », un fragment de mot, un mot en devenir, à condition toutefois qu’il y ait une association avec quelque chose d’autre, à savoir une base lexicale ou un autre morphème. Les ML sont des éléments générateurs de mots. À ce titre, leur nombre est fini et ils font partie du lexique total d’une langue. S’ils ne sont pas des mots au sens habituel, ils sont néanmoins membres du stock lexical d’une langue (voir le tableau 1 dans Boulanger 1994b). Lorsqu’ils sont notés dans une nomenclature, c’est en tant qu’unités codées supérieures (Rey Debove 1971, p. 121). Comme le dictionnaire de langue répercute effectivement une vision globale du lexique, il enregistre les morphèmes liés dans la nomenclature.

Mais en ne revendiquant pas le statut de mot plein, un ML reste en périphérie du lexique. Par conséquent, en n’ayant qu’une valeur strictement métalinguistique comme membre de l’arsenal des moyens de création de mots, les morphèmes de dérivation, de composition et de confixation ne renvoient pas directement à un concept, à un référent. S’ils possèdent bel et bien un ou des sens, s’ils sont signifiants, s’ils constituent des unités minimales de signification, ils ne produisent réellement des signifiés lexicaux que lorsqu’ils inséminent une base ou s’arriment à un autre formant Ils font donc partie des multiples paradigmes d’élaboration de mots et de termes. Ce sont les pierres de la future construction lexicale. Leur rôle est morphologique, grammatical et, à l’occasion, syntaxique. Ce qui les autorise à entrer de plein droit dans les DGM, car il n’est pas difficile de démontrer qu’ils occupent une place de choix dans la composante lexicale (Martin 1972, p. 177). On ne saurait les délaisser, les écarter de la nomenclature d’un dictionnaire sans faire subir »une singulière distorsion a la langue dont on prétend restituer une image fidèle » (Martin 1972, p. 180)

3.1. La place des ML dans le dictionnaire

3.1.1. La nomenclature

Les lexicographes font généralement un sort aux éléments formateurs du lexique. Bien loin de les écarter, ils leur réservent une niche importante. On ne voit pas de dictionnaire qui les ignore complètement. Au plan de la fréquence, de la transparence et de la productivité, ils sont parfaitement intégrables (Sauer 1994, p. 2186). On doit aussi les retenir en raison de leur appartenance à la composante sémantique de la langue et en raison des objectifs du dictionnaire qui doit décrire cette composante à la faveur des mots. « Le programme de macrostructure des dictionnaires de langue comprend souvent le recensement des monèmes liés restreints à certains types : racines savantes ou affixes » (ReyDebove 1971, p. 87). Ils font l’objet d’articles autonomes et complets lorsqu’ils figurent dans la section alphabétique du dictionnaire. Leur qualité de prémot fait que la macrostructure des morphèmes est « subposée » à celle du vocabulaire, qu’elle est préalable, pourrait-on penser.

Même si leur nombre est fini, aucun dictionnaire ne répertorie l’ensemble des ML. La lemmatisation et la description exhaustive des éléments ne sont guère le lot des dictionnaires (Mok 1983, p. 70). « Les nomenclatures ne sont jamais arbitraires. Elles ne sont pas une liste exhaustive d’items, mais ne peuvent être une liste quelconque d’items, car elles répertorient des éléments d’un ensemble défini en compréhension, non en extension » (Rey-Debove 1969, p. 188). Les formants sont l’objet d’un tamisage serré. Leur nombre est aussi relativement stable. Dans les trois éditions du Petit Robert (1967, 1977 et 1993), le volume d’ajouts et de retraits prend la configuration suivante (statistiques basées sur la lettres). Par rapport à l’édition de 1967, celle de 1977 ajoute : *saxi-, *scyph(o)-, -some, *staphyl(o)-, stat- et *staur(o)- (voir le tableau 2, plus loin). De ce groupe, quatre éléments seront retranchés en 1993 (l’astérisque les identifie). Par rapport aux éditions combinées de 1967 et de 1977, celle de 1993 accueille deux nouveautés : spatio- et stylo-. Par rapport aux deux éditions antérieures, le NPR supprime : salping(o)-, sapon-, sélénio-, séma-, sémio-/séméio-, sidér(o)-, silicico-/silico-, sterno-, sthéto-, syring(o)- et syro- (voir le tableau 2). Quant au PLI, entre 1990 et 1994, aucun nouvel élément de formation n’apparaît dans les listes de mises à jour annuelles consultées.

Une autre enquête sur la mobilité du stock lexical par rapport à la stabilité des formants a été menée à partir de l’élément macro- et de ses produits dérivés dans les trois éditions du Petit Robert. Voici d’abord les articles reproduits.

L’entrée est ajustée, à tort (v. macroure < macr(o)- + oure). Il n’y a pas d’autres changements dans l’énoncé, sinon une légère économie discursive et le recours à une métalangue diacritique modernisée et mieux adaptée.

Tableau 1. La productivité de l’élément macro- dans le PR
Entrée(s) 1967 1977 1993 Datation(s)
macrobiote + 1977
macrobiotique + + 1808
macrocéphale + + + 1556
macrocéphalie + + 1840
macrocosme + + + v. 1265
macrocosmique + + + 1865
macrocyte + + 1878
macrodécision + + 1949
macroéconomie/ + + 1948
macro-économie + 1948
macro-économique + 1948
macroévolution + 1932
macrographie + + 1922
macro-instruction + 1965
macromolécule + + + av. 1948
macrophage + + + 1887
macrophotographie + + + 1943
macropode + + + 1802
macroscélide + + + 1867
macroscopique + + + 1874
macroséisme + + 1807
macrosismique/ + + 1968
macroséismique + + 1946
macrosporange + + 1890
macrospore + + + 1842
macrostructure + 1955
macroure + + + 1802
Total : 27 11 21 24

Voici quelques remarques sur la mise à jour des renseignements d’ordres divers :

Comme on le constate, le bond entre 1967 et 1993 fut spectaculaire, mais le véritable tournant se situe en 1977 alors que le dictionnaire effectue un virage notable et qu’il technolectalise quelque peu sa nomenclature.

Tous les dictionnaires ne traitent pas les mêmes affixes (Boulanger 1986 , p. 61). Et cette attitude vaut d’ailleurs pour n’importe quelle catégorie d’entrées dans un dictionnaire, y compris pour les signes « normaux », attendus. Il n’existe pas d’unité de doctrine chez les auteurs et on est loin d’observer des attitudes constantes et cohérentes lors du traitement (Collignon et Glatigny 1978, p. 77; Dubois et Dubois-Charlier, 1990). Les attitudes des lexicographes vont de la discrétion quasi complète à l’ouverture généreuse. J’ai déjà démontré ailleurs qu’aucun formant ne faisait l’unanimité, ni quant à son inclusion, ni quant à son exclusion (Boulanger 1986, pp. 60-62). C’est l’exemple de -isme, qui n’a pas encore les honneurs du DQA, du NPR ni du PLI, mais qui fait l’objet d’un long développement dans le GRLF. On peut s’étonner parfois de l’absence des nomenclatures de certains affixes productifs et polysémiques, comme c’est le cas de -erie, invisible dans les quatre dictionnaires qui viennent d’être cités.

On conviendra que ces éléments « participent donc si pleinement à la composante sémantique du langage, que le dictionnaire prétend décrire, qu’il n’est pas possible de les exclure de sa nomenclature, d’autant plus que leur traitement lexicographique présente des avantages que l’on aurait tort de négliger » (Martin 1972, p. 183)

Plus le dictionnaire a une vaste nomenclature, plus il doit s’ouvrir aux lexiques thématiques, c’est-à-dire incorporer des termes de LSP. Cette politique entraîne nécessairement qu’il faille aussi tenir compte des morphèmes caractéristiques de la formation d’unités lexicales propres aux savoirs de l’expérience. Pour prendre un cas type, les trois éditions du PR répertorient « tous les éléments, plus ou moins productifs, dont la plupart sont thématiques (ouverture sur le décodaqedes langues thématiques savantes) » (Rey-Debove 1971, p. 119). À titre d’illustration, voici la géographie de tous les affixes et affixoïdes recensés pour la lettre s des trois éditions du PR. — Avec sa permission, je reprends la même lettre déjà utilisée par Josette Rey-Debove dans son étude de 1971 (p. 119) Cela permettra de mesurer la stabilité et l’évolution du lexique morphèmatique ajouts et retraits, changements macrostructurels et microstructurels etc

Tableau 2. Les morphèmes liés dans le PR (lettre s)
Morphéme(s) 1967 1977 1993 Origine
sacchari-/sacchar(o) + + + latin
sacro + + + français
salping(o)- + + grec
sapon- + + latin
sapro- + + + grec
-saure/-saurien + + + grec
saxi- 0 + latin
-scaphe/scaph(o)- + + + grec
scato- + + + grec
schizo-/schiz(o)- + + + grec
sclér(o)- + + + grec
-scope/-scopie + + + grec
scyph(o)- + grec
sélén(o)-/séléno-/-sélène + + + grec
sélénio- + + français
self- + + + anglais
séma- + + grec
semi- + + + latin
sémio-/séméio- + + grec
-sepsie/-septique + + + grec
sérici- + + + latin
séro- + + + français
servo- + + + latin
sidér-/sidéro-/sidér(o)- + + + grec
sidér(o)- + + latin
silicico-/silico- + + français
simil(i)-/simili- + + + latin
sino-/si(o)- + + + latin
sism(o)-/séism(o)- + + + grec
socio- + + + français
somato- + + + grec
-some + + grec
sono- + + + latin
-sophe/-sophie + + + grec
sous- + + + français
spatio- + français
spéléo- + + + grec
spermat(o)-/spermo- + + + grec
-sperme + + + grec
sphygmo- + + + grec
staphyl(o)- + grec
-stat + + grec
staur(o)- + grec
stéar(o)-/stéat(o)- + + + grec
stégo- + + + grec
steno + + + grec
stereo- + + + grec
sterno- + + français
stetho- + + grec
-sthénio + + + grec
stomat(o) + + + grec
strato- + + + latin
strepto- + + + grec
strobo- + + + grec
stylo- + français
sub- + + + latin
sulf(o)- + + + latin
super- + + + latin
supra- + + + latin
sur- + + + latin
sus- + + + français
sylv-/sylv(i)- + + + latin
sympathic(o)- + + + français
syn-/sy-/syl-/sym + + + grec
syring(o)- + + grec
syro- + + français
Total : 88 58 64 51

Le nombre total d’éléments différents s’élève à 88 (variantes incluses) Voici quelques constats sur la mise à jour des contenus. Ces renseignements sont de divers ordres.

On constate combien ces unités sont importantes quantitativement et qu’elles sont majoritairement rattachées à des terminologies. Leur nombre dépasse largement celui des ULC (Boulanger 1989a, p. 365). Elles servent à construire des termes qui désigneront des concepts hiérarchisables. Le fait qu’elles n’aient jamais été prises en compte par les terminologues, ni normalisées peut paraître paradoxal. Et, de fait, pourquoi ne serait-il pas possible de normaliser des suffixes comme -age (voir son concurrent importé de l’anglais : -ing), -erie, -eur/-eure, -iste (concurrencé par l’angloïde -man dans certains de ses emplois), des préfixes comme anté-, anti-, télé-, des éléments de formation grecs ou latins, des affixoïdes comme -ciel (tiré de logiciel), franco-, euro- ou -bec (tiré de Québec, Boulanger 1994c).

Tableau 3. La lettre s dans le PR
Petit Robert Pages : a-z Pages : s Pourcentage
1967 1938 147 7,58%
1977 2130 166 7,79%
1993 2432 181 7,44%

3.1.2. Le péridictionnairique

Il est habituel de préciser le programme dictionnairique dans une introduction, par exemple en décrivant le public cible, en spécifiant le caractère synchronique ou diachronique du dictionnaire, etc. Tout comme la liste des articles est prolongée par différentes données complémentaires, tels les listes des abréviations, les tableaux de conjugaison, les listes de gentilés, les tableaux de datations, etc. C’est la somme de toutes ces informations que nous appelons le domaine péridictionnairique. Chaque type d’information a une fonction particulière sur laquelle il n’y a pas lieu d’élaborer ici. Nous concentrerons nos observations sur les discours portant sur les éléments formateurs et sur leur place hors de la nomenclature dans deux dictionnaires, le NPR et le PLI.

Dans l’introduction du NPR, il est précisé que la nomenclature enregistre un certain nombre d’éléments de formation des mots savants. « La présence de ces unités est destinée à expliciter la formation de termes récents (du dictionnaire et hors dictionnaire) et non à répertorier les éléments —ou morphèmes— du français (c’est le Robert méthodique qui assume cette description). La liste de ces éléments s’enrichit selon les besoins néologiques des sciences; ainsi en est-il des nouveaux éléments atto-, femto-, hypso-, -valent, -yle, etc. » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). À la suite de cette citation, une note stipule : « Quant aux suffixes courants, ils sont décrits en annexe de cet ouvrage dans un petit dictionnaire ad hoc [...] » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). Cette mise au point illustre six phénomènes :

  1. Le lexicographe consigne des formants.
  2. Le lexicographe sélectionne les formants à partir d’un programme pré-établi qui ne vise pas l’exhaustivité,
  3. Le lexicographe favorise les formants savants. Le tableau 2 recense 53 éléments grecs (60,23%), 21 latins (23,86%), 13 français (14,77%) et 1 emprunté à l’anglais (1,14%). C’est dire que plus de 84% des morphèmes-entrées sont gréco-latins.
  4. Le lexicographe favorise les formants plus opérationnels dans les sciences que dans les techniques.
  5. Le lexicographe privilégie les formants préfixaux (74/88 dans le corpus du tableau 2, ce qui représente 84,1% du groupe-témoin).
  6. Le lexicographe se préoccupe de la néologie lexicale, répercutée ou non dans le dictionnaire, et de la néologie formantique.

À première vue, dans un DGM, il semble contradictoire de rejeter hors nomenclature la série des suffixes usuels de la langue générale et de traiter dans les articles les éléments savants dont la fonction est avant tout d’ordre terminologique. De fait, si la majorité des éléments du Petit dictionnaire des suffixes du français présenté à la fin du NPR (Morvan 1993, pp. 2461-2467) appartiennent à la LG, certains formants spécialisés, mais non savants, s’y sont glissés (ex. : -aie, -tique). Il va de soi qu’il n’y a pas de réciprocité entre les tableaux et les morphèmes qui font l’objet d’articles dans le corps du dictionnaire. Ici, les cinq premiers suffixes de la liste du NPR (Morvan 1993, p. 2462) sont : -able, -acé/-acée, -ade, -age et -aie. De ce nombre, la nomenclature conserve seulement -able et -acée(s). En revanche, les cinq premiers suffixes consignés dans la nomenclature sont : -able, -acée(s), -agogue/-agogie, -aille et -ailler. Seul le groupe -agogue/-agogie ne revient pas dans la liste spécifique.

La recension hors nomenclature « est destinée à guider le lecteur dans la compréhension de la morphologie suffixale du français » (Morvan 1993, p. 2461) L’objet premier est morphologique et cible les processus de formation des mots et non plus le décodage strictement sémantique. C’est pour cette raison que parmi les exemples cités, certains ne sont pas des unités de nomenclature. Les protocoles du processus d’accouplement formel sont donnés : tel suffixe sert à construire des noms du genre féminin, tel autre des verbes, la base est de telle nature, etc. (ex. : -ure : « Pour former des noms féminins. 1. La base est un nom. [...] 2. La base est un adjectif. (...) 3. La base est un verbe. [...] ») (Morvan 1993, p. 2467)

La présentation du PLI est muette sur la question des éléments de formation. Ceux-ci apparaissent dans les tableaux des pages 19 à 22 sans autres explications. Bien entendu, plusieurs d’entre eux sont également traités dans le lexique alphabétique.

3.2. Le rôle des morphèmes liés dans les DGM

Les éléments morphologiques font partie des articles de dictionnaire depuis le XVIIe-XVIIIe siècle au moins. Bernard Quemada a déjà remarqué que les « affixes ayant rang d’adresse sont très rares dans les ouvrages anciens » (1967, p. 281), mais qu’ils existent néanmoins. C’est le cas de -able au XVIIIe siècle, retenu par les auteurs du Trévoux (5e édition, 1752) et par l’abbé Féraud, ce dernier le présentant comme une finale douteuse dans les adjectifs concernés. Sans leur donner de statut macrostructurel, les lexicographes des XVIe et XVIIe siècles, tels Jean Nicot, Pierre-César Richelet, discutent de la formation des mots tandis qu’Antoine Furetière précise occasionnellement les sens des affixes lorsqu’il présente l’étymologie (voir anabaptiste, anarchique dans le Dictionaire universel [...]). On s’accorde généralement pour reconnaître que c’est dans le Nouveau Dictionnaire universel des synonymes [...] de François Guizot, publié en 1809, que l’on trouve la première liste un peu systématique des affixes du français.

Le rôle des unités liées n’a pas pour objectif premier d’expliciter la formation des dérivés appelés à la nomenclature, mais bien plutôt d’aider à modeler des lexies de discours qui ne s’y trouvent pas encore répertoriées —les néologismes (ex. : hétéro- → hétérosexisme, hétérosexiste)—, à décoder des mots dont la fréquence d’emploi hors dictionnaire est très basse (ex. : -oïdeethmoïde, europoïde), à intégrer dans le lexique les mots non définis dans le dictionnaire et appartenant à des séries ouvertes dont le paradigme est extrêmement répétitif et riche, mais dont le sens est facilement déductible des composantes (ex. : -ablefrancophonisable (attesté), *informatisable (non attesté); cp. NPR : insaignable (Rey-Debove 1971, p. 118)). Pour Robert Martin, la justification de consignation est aisée; il soutient qu’à « défaut de pouvoir énumérer tous les mots virtuels du lexique, en nombre théoriquement infini, le lexicographe peut au moins en indiquer le mode de formation, par l’analyse des morphèmes qui entrent dans leur constitution » (1972, p. 182). Indubitablement, le locuteur doit maîtriser ces morphèmes générateurs au même niveau qu’il mémorise les mots pleins ordinaires. Lorsqu’il est en leur présence et cherche à en connaître la signification exacte, il doit pouvoir accéder aux balises de décodage. Il doit aussi apprendre à manier les règles de combinaison du système. Il est donc normal, sinon obligatoire, que le dictionnariste convoque l’un et l’autre genres à la nomenclature. Toute entrée morphématique « constitue une ouverture qui met en rapport l’énoncé clos du dictionnaire et rénonciation hors dictionnaire » (Rey-Debove 1971, p. 118). Les formants confèrent au lexique une dimension théoriquement infinie alors que le lexique dictionnairique est toujours fermé tout en n’étant jamais le même d’un DGM à l’autre. Ces unités servent à ne pas allonger démesurément le catalogue des articles commençant ou se terminant par un affixe doté d’une grande vitalité, par exemple les mots en anti- (ils occupent 25 des 789 pages de la lettre a du GRLF, soit 3,2%) ou en -isme (le sens 6 de l’article philosophie du GRLF rassemble dans les renvois analogiques pas moins de 107 noms de doctrines en -isme). Plusieurs créations spontanées de ce type sont d’ailleurs des phénomènes idiosyncrasiques, des éphémérides de discours.

Le consulteur doit être en mesure de reconnaître aussi bien les formes libres et les réemployer sur appel que d’identifier les signes liés et les récupérer pour confectionner de « bons » nouveaux mots intégrables en langue. Ainsi, ce ne sont pas les lexicographes ou les linguistes qui ont façonné les mots acousmatique, géomatique, phonothon, téléthon..., mais bien plutôt des locuteurs anonymes, le plus souvent. La compétence du locuteur passe aussi bien par le morphème discontinu que par le morphème libre. En se fondant sur l’agrégat des formants, l’énonciateur peut générer n’importe quelle unité, que celle-ci soit déjà attestée dans les dictionnaires (ex. : écologue, récréo-touristique), dans la littérature, les journaux, etc. (ex. : éco-touriste, dinosarium) ou qu’elle demeure toujours virtuelle dans le code (ex. : *logonymie, *médeciner).

Certes, les ML remplissent certaines fonctions répercutées par l’article qui leur est consacré dans les dictionnaires. Parmi d’autres, on peut mentionner les rôles suivants :

  1. Une fonction morphologique marquée par la position du morphème dans le mot (ex. : ana- est un préfixe, -ana est un suffixe).
  2. Une fonction sémantique marquée par des sèmes classificateurs (ex. : -isme : 1. « doctrine, système, théorie » (ex. : évolutionnisme); 2. « état morbide » (ex. : rachitisme); 3. « fait de langue » (ex. : francisme); 4. « fait, ensemble de phénomènes » (ex. : magnétisme); 5. « profession, occupation » (ex. : maquettisme) et/ou par des sèmes spécificateurs augmentatifs (ex. : archi-), diminutifs (ex. : -ule), spatiaux (ex. : sous-), etc.
  3. Une fonction syntaxique marquée par la détermination du type d’élément modelé : nom (ex. : -ure), adjectif (ex. : -able), adverbe (ex. : -ment), etc.
  4. Une fonction stylistique marquée par le caractère péjoratif (ex. : -ard), fréquentatif (ex. : -iller), etc.
  5. Une fonction sociolinguistique marquée par la productivité dans les sociolectes (ex. : -o et -os en argot; -oune, en français québécois) et dans les technolectes (ex. : -erie, -ion, -ose, -tique).

3.3. La spectroscopie « articulaire »

La microstructure des entrées-morphèmes diffère sensiblement du mode utilisé pour les mots pleins sémantiques. Les règles articulaires sont caractérisées par un discours variable en plus d’un point. Cela en raison de la dénotation fondamentalement métalinguistique des ML et de leur statut lexical.

En tant que fragments de mots, les morphèmes liés prennent l’une des trois configurations suivantes :

  1. Préfixe ou préfixoïde : X + base (ex. : anatoxine, isoclinal).
  2. Suffixe ou suffixoïde : base + X (ex. : Voltairiana, florentin).
  3. Position variable (qui peut entraîner de légers ajustements graphiques, notamment en ce qui regarde la voyelle de passage o) : X + base / base + X (ex. : anthropogénie, philotechnique / africanthrope, slavophile).

Les ML sont formellement présentés en entrée « comme des mots graphiques inachevés suivis ou précédés d’une division » (Rey-Debove 1971, p. 118). La lexicographe robertienne fait ici état du signe diacritique de division, le tiret, qu’il faut d’ailleurs se garder de confondre avec le trait d’union. Le tiret est le premier indice codique qui permet l’identification visuelle automatique des ML. Il joue donc un rôle dans la lemmatisation de l’entrée. Il signale que l’unité qu’il escorte est un signe linguistique dépendant au plan formel (ex. : micro-, télé-; sous-, sur-) par opposition au signe libre non fractionné de graphie identique et parfois lexicalisé à partir du ML lui-même (ex. : micro, télé; sous, sur) Ce procédé de démarcation n’est pas propre au français, on l’emploie aussi dans d’autres langues (voir l’anglais over-/over, under-/under, l’allemand über-/über, unter-/unter). On pourrait aussi dire que le tiret est une amorce morphosémantique. Sa position avant ou après l’élément est indicateur de la catégorie d’affixes à laquelle on a affaire, un suffixe dans le premier cas, un préfixe dans le second.

Les morphèmes générateurs de dérivés, de composés ou de confixés ne possèdent pas de catégorie lexico-grammaticale dans les dictionnaires. D’où leur étiquetage comme non-mot, ou plutôt comme pré-mot. Mais cela ne les empêche pas d’être associables à une partie du discours, du moins pour plusieurs d’entre eux. Des affixes, surtout des suffixes, produisent exclusivement des noms (ex. : -âge, -isme), d’autres des adjectifs (ex. : -esque, -ible), d’autres encore des noms ou des adjectifs (ex : -eur, -ier). Ils décident parfois du genre : les mots en -ation et en -erie sont du féminin, les mots en -ement et en -oir sont du masculin. Le RM et le Petit dictionnaire des suffixes du français du NPR ou celui du DQA analysent ces aspects en profondeur.

L’effort microstructurel porte surtout sur le contenu sémantique et sur l’analyse syntaxique. Aucune prononciation n’est proposée pour ces unités.

Dans la suite, les exemples sont tirés du corpus rassemblé dans le tableau 2

La notice étymologique est brève, mais néanmoins cruciale. Elle ne fait pas l’objet d’une rubrique bien caractérisée comme dans les mots ordinaires. Elle use cependant d’une métalangue spécifique. L’historique et la datation sont absents. Les indications sur l’origine se ramènent alors à trois mentions : la langue d’origine, l’étymon et le sens de cet étymon.

Lorsque la formation s’appuie sur un mot français, la langue étymologique n’est pas mentionnée.

Il arrive que l’énoncé discursif de la rubrique stipule le domaine d’application de l’affixe.

Il est plutôt exceptionnel que des exemples de construction soient avancés.

Les renvois analogiques à d’autres ML ou à des lexèmes ordinaires accompagnent certains formants.

La fonction syntaxique est occasionnellement notée.

La fonction sémantique est bien précisée.

Même l’encyclopédie fait une timide apparition dans les rubriques.

De très rares éléments sont intégrés dans des mots construits et illustrés par des extraits de citations littéraires.

La polysémie n’épargne pas les morphèmes.

Ce dernier exemple synthétise à lui seul la majorité des observations disséquées ci-dessus.

La suite des informations articulaires (étymologie, explications sémantiques, exemplification, etc.) n’interprète pas toujours les combinatoires dérivatives, compositionnelles ou structurales des unités traitées. En vertu du rôle linguistique et de l’enjeu pédagogique du DGM, on s’attendrait à ce que le déroulement de la séquence soit repris systématiquement d’un morphème à l’autre, mais c’est loin d’être le cas. L’élément somato- ne fournit pas d’exemple de construction tandis que -some le fait. Le suffixe -ite ne donne pas le sens figuré de « phobie, obsession, manie » que l’on trouve dans adjectivite, collectionnite, espionnite, réunion(n)ite... La description de la fonction de -ite est donc insuffisante puisqu’elle ne permet pas de rendre compte des dérivés comme ceux des exemples précédents. Il est rare que l’information rhétorique indispensable pour le décodage des néologismes sémantiques créés par métaphore, par antiphrase, etc., soit détaillée (Beaujot 1989, p. 85). Par ailleurs, théoriquement, il ne devrait par y avoir d’entrées-morphèmes qui ne sont pas reprises dans au moins une entrée-vocable. Mais cela arrive comme le montre l’exemple stylo-. L’article cite cependant des exemples de construction : stylo-hyoïdien, stylo-mastoïdien, mais leur caractère ultra-spécialisé fait obstacle à leur inclusion dans la nomenclature. Ce morphème est le seul du corpus robertien retenu à faire figure d’exception à la règle de l’attestation sous la forme d’une entrée illustrant les règles dérivatives et accompagnée des rubriques habituelles : prononciation, étymologie, datation, etc.

4. Les tesselles lexicales

La terminologie est redevable d’un corps de doctrine théorique et pratique de mieux en mieux défini et desservi au plan international, d’une somme de connaissances emmagasinées dans des écrits multiformes —du livre au dictionnaire— et d’expériences institutionnelles (formation et enseignement; gestion organisationnelle nationale et internationale) dont l’autonomie ne fait plus de doute, sinon dans quelques cénacles de linguistes et dans certaines poches de résistance traductionnelles Cette indépendance doctrinale permet que l’on puise dans différentes bases de connaissance afin de procéder à l’examen d’autres composantes de la linguistique, comme la part des terminologies dans les dictionnaires courants, qui a été l’objet de la réflexion ci-dessus essentiellement fondée sur les morphèmes liés. Les DGM sont apparus une fois de plus comme un espace privilégié pour ausculter les technolectes dans l’ouvrage de référence le plus usuel qui soit, le dictionnaire de langue.

Le fait est que le dictionnaire de langue tend à glisser de son domaine réservé de la signification (l’approche sémasiologique) vers celui de la désignation (l’approche onomasiologique), propriété attribuée d’ordinaire et en exclusivité aux dictionnaires terminologiques et aux encyclopédies. Or, les choses ne sont pas aussi tranchées. Le DGM bifurque régulièrement et systématiquement du côté des terminologies, « et son objet, s’il est toujours lexical (le morphème, le mot, la lexie, l’idiome, selon les niveaux et les théories), est fréquemment “nominal” » (Rey 1983, p. 14). Il faut remarquer ici qu’Alain Rey crée un néologisme de sens à partir du terme nom compris comme étant un désignant.

Les nécessités de la nomination en LSP, les obligations de la conceptualisation font en sorte que la terminologie « mobilise les ressources morphologiques et syntagmatiques de la langue, son fonds lexical, qu’elle déplace et exploite, [qu’]elle assimile le stock des morphèmes grecs et latins, [qu’]elle supporte n’importe quelle source d’emprunts, pourvu que l’emprunt véhicule un concept fonctionnel » (Rey 1983, p. 16). Si la théorie digère tout cela, la praxis écarte les morphèmes grammaticaux et les morphèmes générateurs de termes des nomenclatures des DT. Il n’entre pas encore dans les programmes microstructurels de chantourner l’arsenal de ces unités, car elles ne répondent pas aux projets de hiérarchisation des terminologies qui sont exclusivement axées sur la bipolarité entre le terme et le concept. L’utilité des morphèmes est d’abord et avant tout fonctionnelle : en priorité, aux plans grammatical et syntaxique pour les mots-outils; en priorité, aux plans morphologique et sémantique pour les autres ML. Il semble que pour la terminologie, les morphèmes isolés n’aient guère d’impact en tant que membre d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Quant aux mots grammaticaux, leur rôle primordial dans la formation des unités lexicales complexes est presque toujours passé sous silence. La responsabilité de traiter les morphèmes est carrément laissée aux lexicographes généralistes.

Les formants soutiennent les règles de production du système. Pour les maîtriser et les réemployer, il faut les connaître, les apprendre. Or, les charmes de la connaissance et de la maîtrise des éléments de formation gréco-latins semblent s’évanouir pour faire place à des mémoires mortes, non stimulées par le canal des humanités classiques, comme c’était le cas autrefois. Il faut donc recourir a d’autres modalités pour activer les virtualités du système. Les dictionnaires d’aujourd’hui remplissent ce rôle; ils suppléent à l’apprentissage mémoriel humain et deviennent la mémoire livresque des morphèmes liés. La méthode d’apprentissage n’a fait que changer de truchement, s’adaptant à une approche didactique renouvelée par le biais des recueils de mots.

En répertoriant les éléments de formation, le dictionnariste aide les utilisateurs à produire eux-mêmes les mots et les termes utiles à leurs besoins. Pour Jean-Pierre Beaujot, il est normal que le dictionnaire fasse sa « juste part aux structures dynamiques de la langue et à la compétence lexicale des usagers » (1989, p. 86). Il est plus que souhaitable que le DGM soit enseigné aux terminologues, qu’il soit mis au service de la formation des mots, de la créativité lexicale. Outre la démystification de la néologie, cela permettrait probablement de régler partiellement les difficultés occasionnées par l’arrivée massive des emprunts en français ou par d’autres types d’interdits péremptoires qui chagrinent tant les tenants d’une langue totalement épurée. Au surplus, l’arsenal des procédés de formation des mots serait mieux maîtrisé.

En ancrant dans le dictionnaire général une multitude d’unités lexicales appartenant à différentes sphères des activités humaines, les lexicographes offrent une image du monde faite de morceaux et de pièces diversement colorées. Ces tesselles, ce sont les mots et les termes. Ces derniers sont présents partout dans les répertoires usuels. Comme on l’a vu, l’inverse n’est pas vrai : les DT sont des ouvrages unidirectionnels et monolithiques qui se méfient du mot. La terminographie actuelle ne recrute que des termes qui, obligatoirement, s’attirent, s’aimantent onomasiologiquement; en corollaire, elle écarte les mots-outils grammaticaux et les morphèmes dépendants, car ils n’éveillent aucun écho conceptuel pouvant les faire accéder au sein d’une arborescence des savoirs d’expérience. Les mots courants ne sont pas importés par les DT, à moins de changer de statut, bien entendu (Phal 1969). Il en va de même des morphèmes lies. Si les travaux terminologiques ont pour visée des publics spécifiques et bien circonscrits, homogènes et prédéterminés, la plupart du temps, il en va autrement pour la lexicographie de langue qui dessert différents buts et entretisse diverses fonctions. Elle rejoint un public vaste et hétérogène du fait qu elle a un dessein global, généralisant, alors même que l’œuvre de LSP est particularisante et qu elle fonctionne par exclusion. L’une est une recherche en extension, l’autre se prévaut de l’intension, pour recourir au langage des logiciens. Par nature programmatique, les tesselles dictionnairiques se situent inévitablement à différents niveaux. En ces temps où les lexicographes se plaignent que l’inflation lexicale est inversement proportionnelle aux budgets disponibles pour élaborer des dictionnaires, il paraît opportun de poser la question de savoir quels genres de « mots » intéressent le dictionnariste et, parmi le fatras, qu’elles sont les catégories d’unités qui conviennent au dictionnaire général monolingue, tout en s’interrogeant sur la part qu’il faut réserver aux morpho-signes du lexique général et/ou thématique dans ce type de dictionnaire.

Jean-Claude Boulanger : Professeur titulaire au Département de langues et linguistique de l’Université Laval (Québec). En plus d’enseigner la lexicologie et la lexicographie françaises et québécoises au premier cycle, il est responsable des séminaires de deuxième et de troisième cycles portant respectivement sur la terminologie générale, sur la néologie lexicale, sur la formation des mots et sur la lexicographie. Dans ses recherches et ses publications, il s’intéresse à la lexicographie et à la métalexicographie, à la néologie, aux français régionaux, à la terminologie et à l’aménagement linguistique. Ses recherches récentes sont plus particulièrement orientées sur la question de la norme du français du Québec ainsi que sur l’emprunt. Il a dirigé la rédaction de plusieurs dictionnaires de langue, notamment le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Il participe en ce moment à la préparation d’un Dictionnaire bilingue canadien.

Références

Linguistique

Dictionnaires

Résumé

L’objet de l’article est d’étudier le traitement des éléments de formation dans le cadre précis du dictionnaire de langue Plus spécifiquement, l’accent sera mis sur les éléments utiles aux technolectes L’analyse aborde l’aspect macrostructurel —la sélection des affixes et des formants savants— et l’aspect microstructurel —les discours « articulaires » qui leur sont associés. Le comportement des dictionnaires sera examiné en synchronie à travers quelques ouvrages concurrents, comme le Petit Robert et le Petit Larousse illustré et en diachronie à travers les trois éditions du Petit Robert.

Dictionnaire général, entrée, formation des mots, lexicographie, LSP, morphème lié, mot, terme, unité lexicale.

Les dictionnaires généraux monolingues, une voie royale pour les technolectes

1. Les mots et les termes[1]

La terminologie et la terminographie sont souvent comparées ou opposées à la lexicologie et à la lexicographie. Parfois même, on a tendance à les confondre, à les fusionner parce que l’on n’est pas convaincu qu’il existe une véritable dichotomie entre elles étant donné que leur objet est similaire : l’étude des unités lexicales et leur mise en cage dans des dictionnaires. Il arrive très fréquemment que les linguistes généralistes subordonnent les langues de spécialité (LSP) à la langue générale (LG) en stipulant que la terminologie ne forme qu’une simple composante de la lexicologie/-graphie. « La terminologie, en tant que collection de termes particuliers à un domaine d’activité, constitue un aspect de la lexicographie » (Guilbert 1977 : V-1). Pourtant, si elles sont rassemblées autour d’un point commun, il reste que toutes ces disciplines ont chacune leurs spécificités. Au plan fonctionnel, les objectifs de la lexicologie/-graphie et ceux de la terminologie/-graphie diffèrent sous plusieurs angles. L’une de ces distinctions est notée par Riggs : « Lexicography has the primary aim of helping readers interpret texts, whereas terminology aims to help writers produce texts » (1989 : 90). Aux fins de cette contribution, on conviendra que la terminologie et la terminographie renvoient aux discours thématiques sur les savoirs d’experts —plus souvent désignés à l’aide des appellations LSP ou technolectes— tandis que la lexicologie et la lexicographie ressortissent à la langue générale. Dans le premier cas, il sera question des termes, dans le second, des mots. L’ensemble des mots et l’ensemble des termes s’associent pour fédérer le lexique total d’une langue (voir le tableau 1).

Il est utile également de rappeler qu’au cours de son activité consignatrice, le lexicographe traite des unités lexicales pour lesquelles il dessine un profil linguistique relativement exhaustif sous la forme d’une série d’énoncés insérés dans des rubriques qui modèlent la microstructure d’un dictionnaire : graphie(s), prononciation, catégorie lexico-grammaticale, étymologie, datation, sens, relations morphosémantiques, labellisations (technolectales, sociales, temporelles...), etc. Dans ce type de dictionnaire, les auteurs ne proposent « qu’une certaine information sur la langue elle-même, jusque dans les définitions des termes scientifiques et techniques considérés comme intégrés à un lexique commun » (Guilbert 1977 : V-4). Par opposition, le terminographe explicite des concepts qu’il range en relation les uns avec les autres et auxquels sont rattachées des dénominations. Les rubriques d’une microstructure terminographique sont très réduites et centrées sur le signifié du terme —la fameuse notion— qui, en tant qu’entrée, « est un signe de renvoi à la réalité désignée » (Guilbert 1977 : V-4). Dès le départ, le lexicographe travaille sur un lexique ouvert, infini, qu’il ramène à un circuit limité, la nomenclature, tandis que le spécialiste des terminologies œuvre en structure close dès l’origine : il doit répertorier l’ensemble du vocabulaire d’un seul secteur de la connaissance (nomenclature fermée), à l’exclusion de tout autre. En lexicographie, les définitions ne se répondent pas nécessairement les unes les autres, à l’exception des familles morphologiques pour lesquelles la définition relationnelle est privilégiée. En terminologie, les énoncés définitionnels sont tous ordonnés suivant un plan de classement —dit réseau notionnel— lui-même élaboré à partir de ce qu’il est convenu de dénommer arbre de domaine. C’est pour cette raison que l’on enseigne traditionnellement que la lexicographie procède de la démarche sémasiologique alors que l’onomasiologie caractérise la terminographie (voir Riggs 1989 : 89).

Ces dichotomies pratiques et fonctionnelles étant posées, il faut admettre que du point de vue scientifique les compartimentations n’ont pour finalité que de faciliter les analyses et de favoriser des classements. Dans la réalité discursive, il n’est guère aisé de séparer les deux blocs, car les frontières entre l’un et l’autre sont loin d’être étanches. Au contraire, les interactions sont constantes et les influences réciproques. Un nombre considérable de mots sont métamorphosés en termes lorsqu’ils acquièrent des emplois inédits ou imprévisibles et qu’ils rejoignent les contingents lexicaux spécialisés. Des mots comme charme, étrangeté, couleur, cimetière, frileux, appeler, sauvegarder se sont enrichis d’un sémantisme professionnel qui les a rendus opérationnels en physique des particules pour les trois premiers, dans le domaine des déchets atomiques pour le quatrième, tandis que frileux s’est greffé au vocabulaire boursier et que les deux derniers font escale en informatique. En métalangage des LSP, on dit que ces mots se sont terminologisés parce que la nature de leur nouveau sémantisme leur donne un statut dans un domaine particulier de la connaissance. En revanche, des termes peuvent dériver vers la langue générale où leur usage se banalisera : par exemple interface, bonus, taxer, aseptisé, fusible, qui ont acquis des sens courants métaphoriques ou figurés à partir de leur secteur d’origine : l’informatique, les assurances, les impôts, la médecine, l’électricité.

S’il paraît évident de rapprocher la physique des quanta ou la cybernétique des domaines de la connaissance hyperspécialisée et dont le vocabulaire est si démarqué qu’il est facilement identifiable au vaste champ des LSP, s’il est manifeste de rattacher le vocabulaire des sentiments à la langue commune, il existe des sphères du savoir qui chevauchent les terminologies et la langue usuelle. Il en va ainsi des domaines comme ceux du vêtement, de l’alimentation, de la culture (cinéma, littérature, arts visuels, etc.) et des sports qui forment aussi des sous-systèmes spécialisés de la langue. Pourtant, une partie de leur vocabulaire est diffusée dans l’usage qui ne relève pas des niveaux d’emploi socioprofessionnels. Au surplus, des vocabulaires établis ou récents réservés au départ à l’apanage des experts sortent rapidement du cercle étroit de la spécialisation pour s’enraciner, en tout ou en partie, dans la langue quotidienne. Le public n’ignore plus les termes de l’informatique comme logiciel, puce, mémoire vive, disque rigide, disque laser, disque optique compact, (macro)instruction, CDRom. Aujourd’hui, il semblerait presque aberrant de rappeler leur provenance et leur caractère professionnels. Les lexicographes doivent absolument récupérer ces vocables et les traiter dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM) ou dictionnaires de langue (DL), car ils relèvent de la cohorte de connaissances et d’échanges spécialisés qui rejoignent maintenant le grand public.

2. La terminologie

Pour les besoins de cette contribution, le terme terminologie, s’entendra de l’ensemble des termes techniques, scientifiques ou autrement spécialisés qui singularisent une sphère d’activité définie du savoir humain à une époque donnée, étant entendu qu’une terminologie fonctionnelle est forcément captive d’une synchronie assez étroite. En corollaire, on posera que tout champ du savoir est doté d’un vocabulaire le particularisant et que ces ensembles peuvent être l’objet d’une description dictionnairique. Pour mémoire, il faut rappeler le caractère polysémique de l’unité terminologie. Outre l’acception signalée ci-dessus, elle désigne l’étude théorique des LSP, un type particulier de dictionnaire spécialisé, l’ensemble des termes ou mots employés par une personne enfin, un ensemble d’activités pratiques relatives aux méthodes de collecte et de traitement des unités lexicales spécialisées —dénommé aussi terminographie. « L’apparition de la polysémie au sein même de la terminologie ne fait que traduire la poussée créatrice représentée par l’évolution de la science et de la technique » (Guilbert 1977 : V-3). Dans l’optique définie en premier lieu, il est bien clair que les terminologies ne constituent pas un ou des lexiques détachés de l’ensemble de la langue. Elles forment un catalogue de sous-ensembles qui participent à un seul système global, comme le fait voir le tableau suivant :

Tableau 1
Tableau qui illustre le lien entre la langue générale et les langues de spécialité.

Selon cette conception ou répartition, on statuera que dans un système linguistique, il y a moins de mots que de termes. Dans le tableau, la zone commune aux LSP et à la LG est occupée par les mots outils, les mots grammaticaux, les éléments de formation, etc. Les dictionnaires usuels répercutent cette vision du lexique global puisqu’ils consignent toutes les catégories de « mots ». En théorie, le programme du lexicographe l’astreint à ne délaisser aucun mot courant comme beauté, bien, enfant, travail, tout comme il ne peut négliger volontairement les mots outils à, de, pour, tout. Quant à l’intégration des éléments morphologiques, la politique varie considérablement d’un dictionnaire à l’autre. En situation concrète, on se heurte cependant à l’impossible description exhaustive du lexique en raison même du caractère foncièrement ouvert du vocabulaire, de sa mouvance permanente et de la physionomie des « mots » appelés à configurer une nomenclature (voir Rey-Debove 1971 : 86-110 et Boulanger 1995). Lorsqu’il est placé devant la masse des LSP, le rédacteur doit procéder à une double sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux. Il doit d’abord identifier les domaines incontournables —c’est ce qu’indiquent les lignes pointillées horizontales dans le tableau; elles partagent les différentes LSP : LSP1, LSP2, LSP3, LSPn. Il doit ensuite convoquer les unités indispensables pour chaque secteur thématique et ne retenir que celles qui répondent à son programme —c’est ce que dénote le trait vertical interrompu qui, dans le tableau, coupe les zones de LSP. Le programme même du DGM interdit au dictionnariste un traitement exhaustif et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer (voir Rey-Debove 1971 : 94 et Callebaut 1983 : 41-43). Il n’est donc « ni réalisable ni même souhaitable de répertorier les dizaines de milliers de termes techniques ou scientifiques des vocabulaires thématiques » (Callebaut 1983 : 36). Rares seront donc les terminologies complètes enregistrées dans un DL. Ce qui est lexicographié n’est pas soumis à un traitement basé sur une démarche onomasiologique, modalité tout à fait obligatoire en terminographie. Le DGM recourt à la description purement sémasiologique même lorsqu’il décrit des vocabulaires référentiels, quoique à l’heure actuelle, on puisse nuancer quelque peu cette observation. À l’opposé, le dictionnaire terminologique laisse en rade la panoplie des mots grammaticaux et les éléments de formation, car ces unités ne représentent pas des notions hiérarchisables. Si elles ont leur utilité au plan du fonctionnement morphosyntaxique, elles n’ont guère d’impact en tant que membres d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Partout, toujours, tout est affaire de choix, d’aménagement suivant un procédé d’inclusion ou d’exclusion.

Le rôle polyvalent du répertoire d’unités lexicales, qui scrute à la fois la langue commune et certains usages terminologiques, échappe à bien des consulteurs tant l’amalgame paraît parfait. Un simple regard sur l’histoire de la lexicographie montre bien que les dictionnaires compilent et décrivent des termes depuis des siècles. Il n’a pas fallu attendre la stabilisation et le développement de la terminologie comme discipline autonome au sein de la linguistique pour puiser au réservoir des technolectes et pour les aménager lexicographiquement. Les plus anciens dictionnaires du français cataloguent une foule de termes. Dès le XVIe siècle, Robert Estienne consacre des articles aux termes de justice et de droit. Dans la deuxième édition de son dictionnaire (1549), il tient compte des recommandations de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539), l’une des premières lois linguistiques, qui oblige les tribunaux à rendre la justice en français, et il y aménage les terminologies idoines. Jean Nicot, Pierre-César Richelet, Antoine Furetière, Thomas Corneille, l’Académie française, Émile Littré, Pierre Larousse et tous leurs successeurs procèdent de même au cours des grandes époques subséquentes. Mais avant la fin du XVIIe siècle, aucune codification réelle n’existe; le phénomène est bien amorcé —Estienne, Nicot— mais il demeure fragmentaire, non programmatique (voir Rey 1990c : 18-23). Richelet fut le premier à greffer régulièrement un indicatif de domaine aux termes et emplois spéciaux, mais c’est à Furetière qu’on doit « un début de systématisation d’emploi » (Quemada 1967 : 306). Mais ce n’est que depuis Littré que la lexicographie générale est entrée dans l’ère de la démocratisation des savoirs et qu’elle cherche à en faire connaître plus largement les éléments les plus méritants (voir Mazière 1981 et Rey 1990b). Il y a donc plusieurs siècles que les LSP font corps avec la LG dans les macrostructures des DL et qu’elle sont méthodologiquement codifiées dans la microstructure. Même si, en apparence, les DGM « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey 1985 : 5). À cela s’additionne une série d’objectifs et de dispositifs à but pédagogique et/ou didactique, une perspective normative y étant filigranée. Le dictionnaire doit conserver et protéger sa fonction d’instrument institutionnel lexical étant donné qu’il est porteur de norme et de pédagogie.

quantum

« Phys. [...] Valeur discrète à laquelle correspond une manifestation d’énergie. » (PR 1990)
« PHYS. Discontinuité élémentaire d’une grandeur quantifiée (en particulier de l’énergie. » (PLI 1990)

3. Aventure dans le dictionnaire

3.1 Les points de repère prélexicographiques

3.1.1. Le premier indice de la présence des terminologies dans les DGM est sans contredit le discours que tient le lexicographe sur la nomenclature et sur son traitement. Dans le PR 1990, il est stipulé : « On trouvera ici tous les termes courants du français contemporain et les très nombreux mots techniques, scientifiques ou spéciaux indispensables à l’expression de la pensée moderne » (Rey 1990a : X) —c’est moi qui souligne. La justification de ce choix repose sur le fait que les unités technolectales « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey 1990a : X). Les responsables rédacteurs constatent que la langue générale est de plus en plus colorée par les métaphores techniques dont le nombre augmente sans cesse sous l’influence envahissante des nouveautés conceptuelles. Les opinions exprimées par Alain Rey prévalent pour toutes les entreprises lexicographiques et pour tous les sous-typés de dictionnaires de langue. Dans la refonte du PLI 1989, il est précisé que : « La nomenclature de la partie langue a été considérablement enrichie. La nature des ajouts ressortit à des domaines très divers. [...] Fidèle à sa tradition encyclopédique, le Petit Larousse 1989 a intégré, au premier chef, de nombreux termes spécifiques des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (p. 5) —c’est moi qui souligne. Par la suite, ce leitmotiv est demeuré gravé dans chacune des mises à jour annuelles de cet « alphabétique » populaire.

3.1.2. Pour le lecteur, le signe le plus immédiatement sensible de l’omniprésence des terminologies dans les dictionnaires est manifestement repérable dans la liste des abréviations. Celles-ci servent à marquer l’usage socioprofessionnel du terme, son appartenance à un niveau de langue particulier, correspondant à l’une ou l’autre des LSP. « Il ne faut jamais oublier que ces abréviations ne concernent que l’usage linguistique, et qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique » (Rey 1990a : XVII). Il faut comprendre par là que des formes comme cyclotron, productique, puce ont rejoint le français de tout le monde, qu’elles ne sont plus réservées aux communications scientifiques ou techniques. Qu’elles soient bien ou mal comprises, elles s’emploient dans les circonstances quotidiennes du discours habituel. Somme toute, elles ont été versées dans le réservoir normatif de la langue générale.

Un rapide décompte des abréviations relatives aux descripteurs de domaines du PR et commençant par la lettre C montre bien que de très nombreuses sphères de la connaissance sont prises en considération par les dictionnaires, avec comme corollaire que le volume d’unités terminologiques est relativement élevé dans un DGM (voir Mazière 1981 : 81-85 et Boulanger/L’Homme 1991). Rey-Debove soutient que dans « un dictionnaire synchronique, c’est essentiellement le lexique thématique qui détermine la longueur de la nomenclature » (1971 : 94). Le lexique général est réputé plus stable. Sur les 39 abréviations de toutes sortes figurant dans la tranche témoin, 22 sont en prise directe sur les technolectes. Elles illustrent l’admirable diversité des lexiques spécialisés. Parmi ces 22 domaines, une dizaine sont plutôt étanches et réservés aux experts (ex. : chimie, cristallographie, cybernétique) tandis que d’autres ont de nettes incidences sur la vie quotidienne (ex. : charcuterie, cinéma, cuisine). La liste des descripteurs préfigure un début de structuration arborescente pour deux domaines, la chimie et la chirurgie, ce qui raffine l’étiquetage technolectal et atteste encore plus la poussée des vocabulaires thématiques dans les DGM.

Tableau 2 : Descripteurs du PR 1990 (lettre C)
caractériologie chorégraphie
cartes chrétien (liturgie chrétienne)
catholique / catholicisme cinéma
charcuterie civil (droit civil)
charpenterie commerce
chasse comptabilité
chemin de fer cordonnerie
chimie couture
chimie organique cristallographie
chirurgie cuisine
chirurgie dentaire cybernétique

3.1.3. Une autre trace très apparente de la présence des LSP dans les DGM est certainement l’illustration. Celle-ci fait partie de la troisième structure programmatique des dictionnaires : l’iconostructure, dénomination que j’ai récemment proposée d’associer aux deux éléments classiques que sont la macrostructure et la microstructure. Sous toutes ses formes, l’iconographie est en effet le médium idéal pour appuyer la terminologie. L’image renforce toujours une définition; elle peut même s’y substituer avec profit, comme peuvent le faire les symboles chimiques, physiques, etc., et les équations mathématiques ou scientifiques. C’est ce que l’on appelle la définition ostensive. Le PLI est sans aucun doute le dictionnaire le plus connu qui recourt à l’illustration pour compléter les rubriques des articles. Dans le PLI 1995, il y a 3 600 illustrations, soit une moyenne d’environ une représentation iconographique pour 23,5 articles, puisque la nomenclature totale avoisine 84 500 entrées (noms communs et noms propres). - Il n’a pas été possible de compiler des statistiques pour la seule partie langue du dictionnaire. - Les illustrations jouent en outre un rôle très polyvalent puisque chacune peut représenter plusieurs concepts qui s’associent pour former un nouveau concept. Leur valeur concrète plaide également en faveur des vocabulaires de spécialité (voir les illustrations cœur, déclinaison et orchestre tirées du PLI 1992 et reproduites dans Boulanger 1994a : 265-266).

3.2 L’article ou la microstructure

Il faut analyser l’organisation interne de l’article pour percevoir adéquatement le traitement réservé aux terminologies. Outre le marquage des termes par le recours aux étiquettes de spécialisation, auquel il vient d’être brièvement fait allusion, il faut examiner la physionomie même de la microstructure et des rubriques qui véhiculent l’information technico-scientifique.

3.2.1. L’article se déroule ordinairement suivant un plan linéaire qui va du général au particulier, c’est-à-dire des acceptions les plus courantes aux sens les plus spécialisés, dans le cas des entrées à valeur polysémique. Les entrées monosémiques ou qui n’ont aucune résonance en LG ne sont évidemment pas soumises à ce processus. Cependant, il est bien démontré que les articles monosémiques sont davantage relatifs aux termes plutôt qu’aux mots. Une page du PR 1990 choisie au hasard (p. 777 : feutre à ficaire) livre quelques résultats intéressants. Sur 39 entrées, 31 sont monosémiques; parmi ces dernières, 26 s’apparentent à un titre ou à un autre aux LSP seules; le résidu de 5 entrées relève de la langue ordinaire. Les articles bi- ou polysémiques sont au nombre de 7 dont 2 réfèrent à la LG (fi et fiasco). Il reste un élément de formation : fibro-.

3.2.2. Comme tous les autres indicatifs, la marque technolectale se situe au plan strictement linguistique. Elle renvoie explicitement à un registre d’emploi et non pas à une structuration arborescente qui classe les unités lexicales suivant un plan notionnel ou onomasiologique comme cela se fait habituellement dans les dictionnaires terminologiques. À la page 777 du PR, les marques de renforcement socioprofessionnelles servent d’ouverture à la définition de 12 des 26 unités de LSP monosémiques. Certaines terminologies captives étant manifestement plus imperméables au public visé, il faut les baliser. C’est le rôle que jouent les descripteurs abrégés; ils guident le lecteur vers des circonstances de discours professionnels bien précises (ex. : fiat : Psycho.) ou plus ou moins détaillées (ex. : fiable : Techn., fibroïne : Sc., techn.). La séquence des 39 articles étudiés ici recense 17 abréviations référentielles illustrant 9 domaines. Plusieurs d’entre elles ont donc plus d’une occurrence : anat., biochim., méd. (3), pathol., physiol. (2), psycho., sc., tech. (6), vétér. (voir Boulanger 1988 et Boulanger/L’Homme 1991). Autrement dit, même s’il se préoccupe des terminologies, le dictionnaire général ne reflète que la seule norme sociale généralisée et le seul usage social banalisé, répandu ou supposé tel. Dans ce type de répertoire, la distinction entre les mots (= LG) et les termes (= LSP) n’a apparemment pas lieu d’être. Les termes représentatifs d’une science, d’une technique, d’un art, etc., et introduits dans les DGM deviennent automatiquement des mots, dont l’un des caractères est d’être spécialisés sur le plan du registre du discours. C’est par l’étiquetage, le marquage des domaines d’emploi que le lecteur est mis sur la piste des sous-codes thématiques de la langue. Simultanément, derrière le catalogue des motifs référentiels, résonne l’écho de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint 1981 : 81).

3.2.3. La définition constitue l’aboutissement ultime du travail lexicographique et terminographique. La plupart des énoncés définitionnels des termes figurant dans les DG s’inspirent du schéma aristotélicien qui recourt au genre prochain [GP] et aux différences spécifiques [DS], c’est-à-dire la détermination des traits distinctifs, chacun correspondant à un sème ou trait sémantique chez les linguistes-lexicologues et à un caractère chez les logiciens.

clarinette = « Instrument de musique [GP] à anche [DS1] ajustée sur un bec [DS2], et dont le tuyau [DS3] est terminé par un pavillon [DS4] peu ouvert [DS5] » (PR 1990)

Cette définition est réalisée par l’équation :

« clarinette » = GP + DS1 + DS2 + DS3 + DS4 + DS5

Dans les DGM, la définition demeure cependant une opération métalinguistique —tel mot signifie telle chose—, contrairement à la définition des DT qui stipule que telle notion est telle chose par rapport à telle autre (voir Guilbert 1977 : V-4 et Callebaut 1983 : 45-48).

Le contenu terminologique des définitions est cautionné également par la révision de plus en plus fréquente qui est confiée à des spécialistes. Cette précaution tend à se généraliser en raison du grand nombre de domaines de haute technologie portés à la connaissance du public.

Dans le PR, la « description systématique par des spécialistes confirmés et éminents a permis d’éliminer certaines faiblesses terminologiques, communes dans les dictionnaires de langue les plus renommés » (Rey 1990a : XVIII). Cette remarque signifie que, selon des critères terminologiques sacrés, la notion se profile derrière le signifié et qu’elle est d’autant mieux circonscrite qu’un professionnel s’en porte garant. Sur la base de ces constats, on peut extrapoler que plus le nombre de domaines nouveaux augmentera, que plus les domaines anciens se fragmenteront (ex. : informatique → micro-informatique; intelligence artificielle → systèmes experts), plus la lexicographie générale fera appel à des scientifiques et à des chercheurs chevronnés pour superviser les définitions.

3.2.4. Une autre manifestation de la présence des terminologies dans le dictionnaire, remontant tout au plus à une quinzaine d’années, est la prise en compte des officialismes, à savoir des termes ayant fait l’objet de décisions de normalisation ou de recommandation de la part des commissions ministérielles de terminologie, tant en France qu’au Québec (voir Boulanger 1989a et 1989b). Ces termes ou groupes de termes sont partagés en de multiples champs d’activité et tous les dictionnaires de langue en capturent une quantité plus ou moins importante. Ils sont souvent repérables grâce au label qui les identifie et par un discours métalexicographique ou métaprescriptif qui s’est créé autour du phénomène (ex. : conseiller, préconiser, recommander). Le message codé est l’œuvre du rédacteur du dictionnaire qui veut discourir sur le phénomène de l’officialisation des unités lexicales. Dans la majorité des cas, la formule signalant une intervention renvoie explicitement à l’autorité qui détient le mandat de normalisation ou de recommandation. Ce procédé permet aux dictionnaires de protéger leur neutralité, leur objectivité apparente, de se distancer devant un indicatif qui est nommément prescriptif et qu’ils ne revendiquent pas directement. Ils ne s’en disent que les truchements. De cette manière, le lexicographe conserve une certaine latitude, un semblant de liberté puisqu’il se réserve toujours la prérogative de sélectionner la nomenclature et de rédiger les énoncés articulaires comme il l’entend. Son idéologie personnelle est alors préservée, du moins dans une certaine mesure, puisque le dictionnariste est aussi lié au commerce des mots en ce sens qu’aujourd’hui il ne peut pas tout écarter des décisions interventionnistes, car tous les dictionnaires concurrents en consignent à un titre ou à un autre. L’interventionnisme étatique semble présenter une facette contraignante pour la lexicographie. En réalité, cette obligation est retournée à l’avantage des éditeurs de dictionnaires qui la sertissent dans l’écrin commercial que constituent des discours d’ouverture comme celui-ci : « Les recommandations de l’Académie française sont mentionnées chaque fois que l’état d’avancement des travaux du Dictionnaire nous le permet. Les recommandations officielles en matière de terminologie, en particulier les équivalents proposés pour les termes techniques d’origine étrangère, sont mentionnées chaque fois qu’elles existent » (PLI 1995 : 7). Comme ces unités appartiennent presque toutes aux vocabulaires spécialisés, elles témoignent de la portion importante des LSP dans les dictionnaires usuels (voir Boulanger 1989a et 1994b). —Il arrive qu’un organisme intervienne aussi en LG (ex. : RALT : no 666 expertise).— Il faut remarquer cependant que si tous les dictionnaires de langue considèrent les unités entérinées par les autorités linguistiques, ils ne se sentent pas contraints de retenir toutes les décisions prises par ces organismes ni de marquer les formes ou les sens considérés, et cela en dépit des discours commerciaux élaborés sur le sujet. En revanche, il est certain que le fait d’en tenir compte contribue à l’installation ou au maintien des formes cautionnées dans l’usage général et qu’un caractère normatif évident s’y rattache (ex. : logiciel, baladeur, averse de neige, boeuf mariné).

3.2.5. À l’occasion, on rencontre des esquisses de présentation systématique dans les DGM, notamment dans les réseaux analogiques ou dans les développements encyclopédiques d’autres dictionnaires. Un coup d’oeil sur l’article élevage (PR) permet de repérer une série de renvois analogiques à apiculture, sériculture, aviculture, héliciculture, mytiliculture et ostréiculture (voir aussi d’autres exemples comme cheval et charpente, ce dernier alignant 89 renvois pour le seul sens 1). Dans d’autres articles, en filigrane de rémunération linéaire, on détectera de véritables arborescences étoffées et la présence d’un vocabulaire quasi exhaustif relatif au mot-adresse (voir les articles agricole, agriculteur, métal et métallurgie du PR reproduits dans Boulanger 1994a : 267-268). Ce procédé du regroupement systématique est fréquent dans certains dictionnaires, notamment dans les ouvrages publiés par les Dictionnaires Le Robert. De strictement sémantique qu’elle était à l’origine, la démarche d’analogisation prend la figure d’une construction structurante en réseau dont le caractère est conceptuel.

3.2.6. La physionomie même des unités lexicales fournit des indices sur leur statut de mot ou de terme. De nombreuses formations savantes gréco-latines identifient presque à coup sûr des unités spécialisées. Outre son entrée propre, l’élément macro- réapparaît dans 20 adresses du PR; 18 des 20 définitions sont précédées d’un indice de spécialisation. Seuls macrobiotique et macrocéphale échappent à la règle du marquage, alors que macrocosmique est l’unique article à consigner plus d’un sens.

3.2.7. Des statistiques de plus en plus nombreuses démontrent que les technolectes sont formés d’environ 85% d’unités complexes du type robe de chambre, violon d’Ingres, permis de conduire, ordinateur personnel, disque optique compact. Elles sont appelées aussi syntagmes par les terminologues et composés par les linguistes, notamment européens. Ces unités n’ont généralement pas accès au statut d’entrées indépendantes dans les DL alors que c’est la règle de leur accorder ce privilège dans les DT (voir Boulanger 1989c et 1989d). C’est en grande partie dans la microstructure, où elles sont fort nombreuses, qu’il faut donc aller les cueillir. Pour illustrer le phénomène, voyons l’état de la situation à partir de l’entrée pièce du PR. L’article occupe 97 lignes de texte. On y retrouve 7 sous-entrées parfaitement repérables visuellement, car elles sont notées en petites majuscules : pièce HONORABLE, PIÈCE DE TERRE, PIÈCE D’EAU, PIÈCE MONTÉE, PIÈCE DE MONNAIE, PIÈCE (d’ARTILLERIE), pièce de théâtre. De plus, dans les autres rubriques, on répertorie 57 unités complexes dont 43 sont construites à l’aide de l’élément pièce figurant en position initiale, c’est-à-dire en tant que déterminé (ex. : pièce de vers, pièces à conviction), ou placé en position finale, c’est-à-dire en tant que déterminant (ex. : chef de pièce, travail aux pièces). Il n’a pas été tenu compte des phraséologismes comme mettre, tailler en pièces, ni des locutions comme pièce à pièce, tout d’une pièce, ni des mots composés comme deux-pièces. Les unités lexicales complexes logent dans toutes les rubriques mais principalement dans les sous-entrées, les exemples et les définitions. Si leur caractère de cohésion formelle est parfaitement reconnu en terminographie, il n’en va pas nécessairement de même en lexicographie où le lexème simple prime sur le groupe graphique à sens particularisé (voir Rey-Debove 1971 : 112-118), sauf des exceptions notoires comme chemin de fer, clin d’oeil, colonne vertébrale, pomme de terre (RDA 1991). Préalablement au concept ou à la chose qui se profile derrière le mot, le DGM décrit le fonctionnement des vocables sur le plan de la langue; d’où la nécessité impérative de fractionner la séquence afin de sélectionner un mot-charnière qui donnera accès au complexe lexical (ex. : PR : fer à T, fer à repasser, coup de fer, fer à cheval sont rangés sous fer, rideau de fer et fil de fer figurent respectivement sous rideau et fil, âge de bronze, bronze d’aluminium et poudre de bronze sont à chercher sous bronze). Le choix du mot-pivot n’est pas toujours fondé sur des critères méthodologiques, formels ou sémantiques fiables et réitératifs. L’aléatoire règne souvent en maître dans la jungle syntagmatique même si on décèle parfois une intention de structuration conforme au modèle de la terminographie contemporaine. Mais comme ce n’est pas là l’objectif du DG, ni un principe méthodologique, le consulteur doit s’accommoder de la situation.

Au regard des formes complexes, on retiendra donc qu’environ 1 % d’entre elles ont accès au statut d’entrée libre, que leur nombre est considérable dans la microstructure des DGM et qu’elles ne font pas l’objet d’un traitement uniforme (voir Boulanger 1989c, 1989d et 1994b). Parmi la vingtaine d’ajouts de configuration complexe dans le PLI 1990, aucun n’a droit à une entrée libre. Il en va de même pour la douzaine de dénominations nouvelles de même nature ayant accédé au PII 1992.

4. Conclusion

Ce tour d’horizon sur la place et sur l’aménagement des technolectes dans les dictionnaires usuels du français ne donne qu’un avant-goût de la réalité (pour l’allemand, voir Kempcke 1989). Une recherche systématique démontrerait la profondeur du phénomène et son influence sur l’ensemble de la langue ainsi que son poids réel au sein de la lexicographie générale.

Selon différentes estimations, tant pour le français que pour l’anglais, il semblerait que les nomenclatures des dictionnaires incorporent entre 40 % et 50 % de termes (voir Béjoint 1988 : 354). Cette proportion augmente sensiblement si l’on tient compte des sens, des sous-sens, des sous-entrées, de la composante syntagmatique ainsi que des expressions et locutions. Dans ce cas, ce sont plusieurs milliers de terminologismes qui sont convoqués dans les DGM.

On a bien vu que dans l’article, ce sont les marques de domaine, la définition, les réseaux analogiques, les officialismes et les unités complexes qui cernent le mieux les vocabulaires technolectaux. Il est manifeste que l’enrichissement des indices classificateurs s’associe à un accroissement macrostructurel important du point de vue des technolectes; par ailleurs, un raffinement dans l’étiquetage des sens permet de circonscrire la véritable valeur d’emploi des unités participant des vocabulaires spécialisés (voir Boulanger 1988 : 296). Ces éléments ne sont pas les seuls qu’il faut signaler. Une étude plus détaillée témoignerait que les terminologies sont présentes aussi dans d’autres rubriques microstructurelles, notamment dans les exemples et dans les citations (ex. : PR pièce « Sur quinze servants d’une pièce d’artillerie, dix tombent. » (Gide), pilchard « On pêche encore, dans de certains creux, des plies et des pilchards. » (Hugo)). Ces exemples littéraires montrent bien que malgré leur niveau spécialisé, les citations sont destinés au public général et non aux experts.

Depuis peu, les dictionnaires ont tendance à augmenter leur nomenclature et à allonger leurs articles. Comme la portion du lexique général d’une langue demeure relativement stable, il faut en conclure que c’est la frange spécialisée du lexique qui fournit le plus d’apports nouveaux aux DGM. L’augmentation macro- et microstructurelle favorise clairement les LSP. On peut déduire de certaines observations que la majorité des modifications du type mise à jour apportées au PLI, par exemple, portent sur les vocabulaires socioprofessionnels, ce qui correspond bien à l’évolution de la société en général, notamment dans l’hémisphère Nord. Cette croissance est constante et inéluctable. En outre, si l’on tenait compte des retraits, il est probable que les statistiques en faveur des technolectes seraient encore plus évidentes.

Le parcours que l’on vient de suivre accrédite bien l’idée que les terminologies occupent une place prépondérante dans les dictionnaires usuels et qu’elles ont de plus en plus tendance à rejoindre toutes les couches sociales, à savoir un public élargi et de plus en plus averti. Les dictionnaires cherchent à rendre compte de toute la richesse et de l’actualité du français et à fournir une information lexicale la plus complète et la plus adéquate possible, et cela dans tous les domaines de la connaissance, spécifiquement à propos des champs du savoir d’expert ouverts à la nouveauté. « Le PLI 90 est le seul dictionnaire en prise directe avec l’actualité dans tous les domaines » (Publicité de l’éditeur 1990). À l’évidence, les répertoires lexicographiques prennent de plus en plus d’importance en tant que courroie de transmission des discours sur les domaines conceptualisés dans le secteur de la langue usuelle. De fait, l’une des missions essentielles du DGM consiste à aménager, à vulgariser et à diffuser de manière sélective, et pour le grand public, des termes proposés par grappes onomasiologiques aux spécialistes utilisateurs. Avec comme conséquence que le dictionnaire peut contribuer à fixer et à maintenir dans l’usage courant des formes élues d’abord par et pour un public de professionnels. Ce phénomène de banalisation lexicale n’est pas étranger à l’évolution de la société elle-même. Haugen note à propos de l’élaboration des dictionnaires qu’il s’agit là d’une entreprise moderne, qui ne découle pas seulement de l’invention de l’imprimerie, mais qu’elle est également un élément concomitant à la croissance et au développement des États modernes (1985 : 573). De fait, à la conclusion du XXe siècle, le dictionnaire général monolingue répercute plus que jamais l’image et l’emprise de la société et de la culture technologiques et techniciennes sur l’homme. Le dictionnaire et la société perpétuent ainsi leur complicité séculaire et ils témoignent aussi bien de la culture générale de l’homme que de ses occupations professionnelles qui lui permettent de vivre et d’accumuler des biens matériels.

5. Bibliographie

5.1 Linguistique

5.2 Dictionnaires

Note

[1] Ce texte reprend le contenu intégral d’une conférence prononcée à la Faculdade de Filosofia, Letras e Ciências Humanas de l’Universidade de São Paulo le 2 mai 1995 et à la Faculdade de Ciências e Letras de l’Universidade Estadual Paulista (Campus de Araraquara) le 4 mai 1995. Le titre de la conférence était Os tecnoletos nos dicionários gerais monolíngües. Un article traitant du même sujet et intitulé L’aménagement du lexique spécialisé dans le dictionnaire de langue. Du prélexicographique au microstructurel est déjà paru dans Boulanger 1994a.

Résumé

L’article étudie la question de l’aménagement des termes scientifiques et techniques dans les dictionnaires généraux monolingues du français. Dans la première partie, l’auteur compare brièvement la lexicographie. Il définit ensuite la terminologie. Dans la deuxième partie, il discute du statut des vocables technolectaux dans le DGM. Il interroge d’abord les textes prédictionnairiques (introductions, listes d’abréviations, etc.) afin de voir qu’elles sont les attitudes des lexicographes à l’égard des termes, quels discours y sont associés. Puis, il scrute les articles eux-mêmes, rubrique par rubrique, les types d’entrées et de sous entrées, les marques de domaine, les définitions, les systèmes de renvois analogiques. Enfin, une attention particulière est prêtée aux données encyclopédiques, notamment aux illustrations (iconostructure). La conclusion porte sur une comparaison entre les mots de la langue générale et les termes de LSP dans la perspective de la mise à jour des dictionnaires.

UNITERMES : dictionnaires; langues de spécialité (LSP); mot; terme; technolecte.

Resumo (portugais)

Este artigo analisa a questão do gerenciamento dos termos científicos e técnicos nos dicionários gerais monolíngües (DGM) do francês. Na primeira parte, o autor compara e define, em termos sintéticos, a lexicografia e a terminologia. Na segunda parte, discute o estatuto dos vocábulos tecnoletais no DGM. Indaga, inicialmente, acerca dos textos introdutórios (apresentação, lista de abreviaturas, etc.), demonstrando quais as atitudes dos lexicógrafos acerca dos termos e quais os discursos associados a tais textos. Na sequência, perscruta os artigos propriamente ditos, item por item, os tipos de verbete e de sub-verbete, as marcas de domínio, as definições, os sistemas de remissão analógica. Dedica uma atenção especial aos dados enciclopédicos, notadamen-te às ilustrações (ícono-estruturas). A conclusão volta-se para uma comparação entre os vocábulos da língua geral e os termos da linguagem de especialidade, na perspectiva da atualização dos dicionários.

UNITERMOS: Dicionários; Línguas de Especialidade (LSP); Vocábulo; Termo; Tecnoleto.

L’aménagement du lexique spécialisé dans le dictionnaire de langue. Du prélexicographique au microstructurel

1. Les mots et les termes

La terminologie et la terminographie sont souvent comparées ou opposées à la lexicologie et à la lexicographie. Parfois même, on a tendance à les confondre, à les fusionner parce que l’on n’est pas convaincu qu’il existe une véritable dichotomie entre elles étant donné que leur objet est similaire : l’étude des unités lexicales et leur mise en cage dans des dictionnaires. Il arrive fréquemment que les linguistes subordonnent les langues de spécialité (LSP) à la langue générale (LG) en stipulant que la terminologie n’est qu’une composante de la lexicologie/-graphie. « La terminologie, en tant que collection de termes particuliers à un domaine d’activité, constitue un aspect de la lexicographie » (Guilbert, 1977 : V-l). Pourtant, toutes ces disciplines ont chacune leurs spécificités. Au plan fonctionnel, les objectifs de la lexicologie/-graphie et ceux de la terminologie/-graphie diffèrent sous plusieurs angles. L’une de ces distinctions est notée par Riggs : « Lexicography has the primary aim of helping readers interpret texts, whereas terminology aims to help writers produce texts » (1989 : 90). Aux fins de cette contribution, on conviendra que la terminologie et la terminographie renvoient aux discours thématiques sur les savoirs d’experts —les LSP— tandis que la lexicologie et la lexicographie ressortissent à la langue générale. Dans le premier cas, il sera question des termes, dans le second, des mots. L’ensemble des mots et l’ensemble des termes s’associent pour fédérer le lexique total d’une langue (voir le tableau 1).

Il est utile également de rappeler qu’au cours de son activité consignatrice, le lexicographe traite des unités lexicales pour lesquelles il dessine un profil linguistique relativement exhaustif sous la forme d’une série d’énoncés insérés dans des rubriques qui modèlent la microstructure d’un dictionnaire : graphie, prononciation, catégorie lexico-grammaticale, étymologie, datation, sens, relations morphosémantiques, labellisations (technolectales, sociales, temporelles...), etc. Dans ce type de dictionnaire, les auteurs ne proposent « qu’une certaine information sur la langue elle-même, jusque dans les définitions des termes scientifiques et techniques considérés comme intégrés à un lexique commun » (Guilbert, 1977 : V-4). Par opposition, le terminographe explicite des concepts qu’il range en relation les uns avec les autres et auxquels sont rattachées des dénominations. Les rubriques d’une microstructure terminographique sont très réduites et centrées sur le signifié du terme —la fameuse notion— qui, en tant qu’entrée, « est un signe de renvoi à la réalité désignée » (Guilbert, 1977 : V-4). Dès le départ, le généraliste travaille sur un lexique ouvert, infini, qu’il ramène à un circuit limité, la nomenclature, tandis que le spécialiste des terminologies œuvre en structure close dès l’origine : il doit répertorier l’ensemble du vocabulaire d’un seul secteur de la connaissance (nomenclature fermée), à l’exclusion de tout autre. En lexicographie, les définitions ne se répondent pas nécessairement les unes les autres, à l’exception des familles morphologiques pour lesquelles la définition relationnelle est privilégiée. En terminologie, les énoncés définitionnels sont tous ordonnés suivant un plan de classement —dit réseau notionnel— lui-même élaboré à partir de ce qu’il est convenu de dénommer arbre de domaine. C’est pour cela que l’on enseigne traditionnellement que la lexicographie procède de la démarche sémasiologique alors que l’onomasiologie caractérise la terminographie (voir Riggs, 1989 : 89).

Ces dichotomies pratiques et fonctionnelles étant posées, il faut admettre que du point de vue scientifique les compartimentations n’ont pour finalité que de faciliter les analyses et de favoriser des classements. Dans la réalité discursive, il n’est guère aisé de séparer les deux blocs, car les frontières entre l’un et l’autre sont loin d’être étanches. Au contraire, les interactions sont constantes et les influences réciproques. Un nombre considérable de mots sont métamorphosés en termes lorsqu’ils acquièrent des emplois inédits et rejoignent les contingents lexicaux spécialisés. Des mots comme charme, étrangeté, couleur, cimetière, frileux, appeler, sauvegarder se sont enrichis d’un sémantisme professionnel qui les a rendus opérationnels en physique des particules pour les trois premiers, dans le domaine des déchets atomiques pour le quatrième, tandis que frileux s’est greffé au vocabulaire boursier et que les deux derniers font escale en informatique. En métalangage des LSP, on dit que ces mots se sont terminologisés. Selon la théorie de la terminologie, ils se sont par le fait même homonymisés. En revanche, des termes peuvent dériver vers la langue générale où leur usage se banalisera : par exemple interface, bonus, taxer, aseptisé, fusible, qui ont acquis des sens courants métaphoriques ou figurés à partir de leur domaine d’origine : l’informatique, les assurances, les impôts, la médecine, l’électricité.

S’il paraît évident de rapprocher la physique des quanta ou la cybernétique des domaines de la connaissance hyperspécialisée et dont le vocabulaire est si marqué qu’il est facilement identifiable au vaste champ des LSP, s’il paraît assez évident de rattacher le vocabulaire des sentiments à la langue commune, il existe des sphères du savoir qui chevauchent les terminologies et la langue usuelle. Il en va ainsi des domaines comme ceux du vêtement, de l’alimentation, de la culture (cinéma, littérature, arts visuels, etc.) et des sports qui forment aussi des sous-systèmes spécialisés de la langue. Pourtant, une partie de leur vocabulaire est diffusée dans l’usage qui ne relève pas des niveaux d’emploi socioprofessionnels. Au surplus, des vocabulaires établis ou récents réservés à l’apanage des experts sortent rapidement du cercle étroit de la spécialisation pour s’enraciner, en tout ou en partie, dans la langue quotidienne. Le public n’ignore plus les termes de l’informatique comme logiciel, puce, mémoire vive, disque rigide, disque laser, disque optique compact, (macro)instruction. Aujourd’hui, il semblerait presque aberrant de rappeler leur provenance et leur statut professionnels. Les lexicographes doivent absolument récupérer ces vocables et les traiter dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM) ou dictionnaires de langue (DL) car ils relèvent de la cohorte de connaissances et d’échanges spécialisés qui rejoignent maintenant le grand public.

2. La terminologie

Pour les besoins de cette contribution, le terme terminologie s’entendra de l’ensemble des termes techniques, scientifiques ou autrement spécialisés qui caractérisent une sphère d’activité définie du savoir humain à une époque donnée, étant entendu qu’une terminologie fonctionnelle est forcément captive d’une synchronie assez étroite. Comme corollaire, on posera que tout champ de la connaissance est doté d’une terminologie et que ces ensembles peuvent être l’objet d’une dictionnarisation. Pour mémoire, il faut rappeler le caractère polysémique de l’unité terminologie. Outre l’acception signalée ci-dessus, elle désigne l’étude théorique des LSP, un type particulier de dictionnaire spécialisé, l’ensemble des termes ou mots employés par une personne et, enfin, un ensemble d’activités pratiques relatives aux méthodes de collecte et de traitement des unités lexicales spécialisées —dénommé aussi terminographie. « L’apparition de la polysémie au sein même de la terminologie ne fait que traduire la poussée créatrice représentée par l’évolution de la science et de la technique » (Guilbert, 1977 : V-3). Dans l’optique définie en premier lieu, il est bien clair que les terminologies ne constituent pas un ou des lexiques détachés de l’ensemble de la langue. Elles forment un catalogue de sous-ensembles qui participent à un tout, comme le fait voir le tableau suivant :

Tableau 1
Tableau qui illustre les liens entre la langue générale et les langues de spécialité.

Selon celte conception ou répartition, on statuera qu’il y a moins de mots que de termes. Dans le tableau, la zone commune aux LSP et à la LG est occupée par les mots outils, les mots grammaticaux, les éléments de formation, etc. Les dictionnaires usuels répercutent cette vision du lexique global puisqu’ils consignent toutes les catégories de « mots ». En théorie, le programme du lexicographe l’astreint à ne délaisser aucun mot courant comme beauté, bien, enfant, travail, tout comme il ne peut négliger volontairement les mots outils à, de, pour, tout. Quant à l’intégration des éléments morphologiques, la politique varie considérablement d’un dictionnaire à l’autre. En situation concrète, on se heurte cependant à l’impossible description exhaustive du lexique en raison même du caractère foncièrement ouvert du vocabulaire, de sa mouvance permanente et de la physionomie des « mots » appelés à configurer une nomenclature (voir Rey-Debove, 1971 : 86-110). Lorsqu’il est placé devant la masse des LSP, le rédacteur doit procéder à une sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux —c’est ce qu’indiquent les pointillés dans le tableau. Le programme même du DGM interdit au dictionnariste un traitement exhaustif et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer (voir Rey-Debove, 1971 : 94 et Callebaut, 1983 : 41-43). Il n’est donc « ni réalisable ni même souhaitable de répertorier les dizaines de milliers de termes techniques ou scientifiques des vocabulaires thématiques » (Callebaut, 1983 : 36). Rares seront donc les terminologies complètes enregistrées dans un DL. Ce qui est lexicographié n’est pas soumis à un traitement basé sur une démarche onomasiologique, modalité tout à fait obligatoire en terminographie. Le DGM recourt à la description purement sémasiologique même lorsqu’il décrit des vocabulaires référentiels, quoique l’on puisse nuancer quelque peu cette observation. À l’opposé, le dictionnaire terminologique laisse en rade la panoplie des mots grammaticaux et les éléments de formation car ces unités ne représentent pas des notions hiérarchisables. Si elles ont leur utilité au plan du fonctionnement morphosyntaxique, elles n’ont guère d’impact en tant que membre d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Partout, toujours, tout est affaire de choix, d’aménagement.

Le rôle polyvalent du répertoire d’unités lexicales qui scrute à la fois la langue commune et certains usages terminologiques échappe à bien des consulteurs tant l’amalgame paraît parfait. Un simple regard sur l’histoire de la lexicographie montre bien que les dictionnaires compilent et décrivent des termes depuis des siècles. Il n’a pas fallu attendre la stabilisation et le développement de la terminologie comme discipline autonome au sein de la linguistique pour puiser au réservoir des technolectes et pour les aménager lexicographiquement. Les plus anciens dictionnaires du français cataloguent une foule de termes. Dès le XVIe siècle, Robert Estienne consacre des articles aux termes de justice et de droit. Dans la deuxième édition de son dictionnaire (1549), il tient compte des recommandations de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539), l’une des premières lois linguistiques, qui oblige les tribunaux à rendre la justice en français, et il y aménage les terminologies idoines. Nicot, Richelet, Furetière, Corneille, l’Académie, Littré, Larousse et tous leurs successeurs font de même au cours des grandes époques subséquentes. Mais avant la fin du XVIIe siècle, aucune codification réelle n’existe; le phénomène est bien amorcé —Estienne, Nicot— mais il demeure fragmentaire, non programmatique (voir Rey, 1990c : 18-23). Richelet fut le premier à greffer régulièrement un indicatif de domaine aux termes et emplois spéciaux, mais c’est à Furetière qu’on doit « un début de systématisation d’emploi » (Quemada, 1967 : 306). Mais ce n’est que depuis Littré que la lexicographie générale est entrée dans l’ère de la démocratisation des savoirs et qu’elle cherche à en faire connaître plus largement les éléments les plus méritants (voir Mazière, 1981 et Rey, 1990b). Il y a donc plusieurs siècles que les LSP font corps avec la LG dans les macrostructures des DL et qu’elle sont méthodologiquement codifiées dans la microstructure. Même si, en apparence, les DGM « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey, 1985 : 5). À cela s’additionne une série d’objectifs et de dispositifs à but pédagogique et/ou didactique, une perspective normative y étant filigranée.

3. Aventure dans le dictionnaire

3.1. Les points de repère prélexicographiques

3.1.1. Le premier indice de la présence des terminologies dans les DGM est sans contredit le discours que tient le lexicographe sur la nomenclature et son traitement. Dans le PR 1990, il est stipulé : « On trouvera ici tous les termes courants du français contemporain et les très nombreux mots techniques, scientifiques ou spéciaux indispensables à l’expression de la pensée moderne » (Rey, 1990a : x) —c’est moi qui souligne; à noter aussi que dans la citation, terme et mot sont employés à la manière d’un chiasme par rapport à leur sens en terminologie. La justification de ce choix repose sur le fait que les technolectalismes « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey, 1990a : x). Les responsables rédacteurs constatent que la langue générale est de plus en plus colorée par les métaphores techniques dont le nombre augmente sans cesse sous l’influence envahissante des nouveautés conceptuelles. Les opinions exprimées par Alain Rey prévalent pour toutes les entreprises lexicographiques et pour tous les sous-types de dictionnaires de langue. Dans la refonte du PLI 1989, il est précisé que : « La nomenclature de la partie langue a été considérablement enrichie. La nature des ajouts ressortit à des domaines très divers. [...] Fidèle à sa tradition encyclopédique, le Petit Larousse 1989 a intégré, au premier chef, de nombreux termes spécifiques des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (p. 5) —c’est moi qui souligne. Par la suite, ce leitmotiv est demeuré gravé dans chacune des mises à jour annuelles de ce dictionnaire populaire.

3.1.2. Pour le lecteur, le signe le plus immédiatement sensible de l’omniprésence des terminologies dans les dictionnaires est manifestement repérable dans la liste des abréviations. Celles-ci servent à marquer l’usage socioprofessionnel du terme, son appartenance à un niveau de langue particulier, celui des LSP. « Il ne faut jamais oublier que ces abréviations ne concernent que l’usage linguistique, et qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique » (Rey, 1990a : XVII). Il faut entendre ici que des formes comme cyclotron, productique, puce ont rejoint le français de tout le monde. Qu’elles soient bien ou mal comprises, elles s’emploient dans les circonstances quotidiennes du discours habituel. Somme toute, elles ont été versées dans le réservoir normatif.

Un rapide décompte des abréviations relatives aux descripteurs de domaines du PR et commençant par la lettre c montre bien que de très nombreuses sphères de la connaissance sont prises en considération par les dictionnaires, avec comme corollaire que le volume d’unités terminologiques est relativement élevé dans un DGM (voir Mazière, 1981 : 81-85 et Boulanger/L’Homme, 1991). Rey-Debove soutient que dans « un dictionnaire synchronique, c’est essentiellement le lexique thématique qui détermine la longueur de la nomenclature » (1971 : 94). Le lexique général est réputé plus stable. Sur les 39 abréviations de cette tranche, 22 sont en prise directe sur les technolectes. Elles illustrent l’admirable diversité des lexiques spécialisés. Parmi ces 22 domaines, une dizaine sont plutôt étanches et réservés aux experts (ex. chimie, cristallographie, cybernétique) tandis que d’autres ont de nettes incidences sur la vie quotidienne (ex. charcuterie, cinéma, cuisine). La liste des descripteurs préfigure un début de structuration arborescente pour deux domaines, la chimie et la chirurgie, ce qui raffine l’étiquetage technolectal et atteste encore plus la poussée des vocabulaires thématiques dans les DGM.

3.1.3. Une autre trace très apparente de la présence des LSP dans les DGM est certainement l’illustration. Sous toutes ses formes, l’iconographie est en effet le médium idéal pour appuyer la terminologie. L’image renforce toujours une définition; elle peut même s’y substituer avec profit. C’est ce que l’on appelle la définition ostensive. Le PU est sans aucun doute le dictionnaire le plus connu qui recourt à l’illustration pour compléter les rubriques des articles. Dans le PLI 1992, il y a 3 600 illustrations, soit une moyenne d’une représentation iconographique pour 23 articles, puisque la nomenclature totale avoisine 83 500 entrées (noms communs et noms propres). —Il n’a pas été possible de compiler des statistiques pour la seule partie langue du dictionnaire.— Les illustrations peuvent jouer en outre un rôle très polyvalent puisque chacune peut représenter plusieurs concepts qui s’associent pour former un nouveau concept. Leur valeur concrète plaide également en faveur des vocabulaires de spécialité (voir les illustrations cœur, déclinaison et orchestre tirées du PU 1992 et reproduites en annexe).

3.2. L’article ou la microstructure

Il faut analyser l’organisation interne de l’article pour percevoir adéquatement le traitement réservé aux terminologies. Outre le marquage des termes par le recours aux étiquettes de spécialisation, auquel il vient d’être brièvement fait allusion, il faut examiner la physionomie même de la microstructure et des rubriques qui véhiculent l’information technico-scientifique.

3.2.1. L’article se déroule ordinairement suivant un plan linéaire qui va du général au particulier, c’est-à-dire des acceptions les plus courantes aux sens les plus spécialisés, dans le cas des entrées à valeur polysémique. Les entrées monosémiques ou qui n’ont aucune résonance en LG ne sont évidemment pas soumises à ce processus. Cependant, il est bien démontré que les articles monosémiques sont davantage relatifs aux termes plutôt qu’aux mots. Une page du PR choisie au hasard (p. 777 : feutre à ficaire) livre quelques résultats intéressants. Sur 39 articles, 31 sont monosémiques parmi lesquels 26 s’apparentent à un titre ou à un autre aux LSP seules, les 5 qui restent relèvent de la langue ordinaire. Les articles bi- ou polysémiques sont au nombre de 7 dont 2 réfèrent à la LG (fi et fiasco). Il reste un élément de formation : fibro-.

3.2.2. Comme toutes les autres marques, la marque technolectale se situe au plan strictement linguistique. Elle renvoie explicitement à un registre d’emploi et non pas à une structuration arborescente qui classe les unités lexicales suivant un plan notionnel ou onomasiologique comme cela se fait habituellement dans les dictionnaires terminologiques. À la page 777 du PR, les marques de renforcement socioprofessionnelles servent d’ouverture à la définition de 12 des 26 termes monosémiques. Certaines terminologies captives étant manifestement plus imperméables au public visé, il faut les baliser. C’est le rôle que jouent les descripteurs abrégés; ils guident le lecteur vers des circonstances de discours professionnels bien précises (ex. fiat) ou plus ou moins spécifiées (ex. fiable). La séquence de 39 articles étudiée ici recense 17 abréviations référentielles illustrant 9 domaines. Plusieurs d’entre elles ont donc plus d’une occurrence : anat., biochim., méd. (3), pathol., physiol. (2), psycho., sc., tech. (6), vétér. (voir Boulanger, 1988 et Boulanger/L’Homme, 1991). Autrement dit, même s’il se préoccupe de terminologie, le dictionnaire général ne reflète que la seule norme sociale généralisée et le seul usage social banalisé, répandu ou supposé tel. Dans ce type d’ouvrage, la distinction entre les mots et les termes n’a apparemment pas lieu d’être. C’est par l’étiquetage, le marquage des domaines d’emploi que le lecteur est mis sur la piste des sous-codes thématiques de la langue. Simultanément, derrière le catalogue des motifs référentiels, résonne l’écho de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint, 1981 : 81).

3.2.3. La définition constitue l’aboutissement ultime du travail lexicographique et terminographique. La plupart des énoncés définitionnels des termes figurant dans les DG s’inspirent du schéma aristotélicien qui recourt au genre prochain et aux différences spécifiques, c’est-à-dire la détermination des traits distinctifs, chacun correspondant à un sème chez les linguistes-lexicologues et à un caractère chez les logiciens. Dans les DGM, la définition demeure cependant une opération métalinguistique —tel mot signifie telle chose—, contrairement à la définition des DT qui stipule que telle notion est telle chose par rapport à telle autre (voir Guilbert, 1977 : V-4 et Callebaut, 1983 : 45-48).

Le contenu terminologique des définitions est cautionné également par la révision de plus en plus fréquente qui est confiée à des spécialistes. Cette précaution tend à se généraliser en raison du grand nombre de domaines de haute technologie portés à la connaissance du public. Dans le PR, la « description systématique par des spécialistes confirmés et éminents a permis d’éliminer certaines faiblesses terminologiques, communes dans les dictionnaires de langue les plus renommés » (Rey, 1990a : XVIII). Cette remarque signifie que, selon des critères terminologiques sacrés, la notion se profile derrière le signifié et qu’elle est d’autant mieux circonscrite qu’un professionnel s’en porte garant. Sur la base de ces constats, on peut extrapoler que plus le nombre de domaines nouveaux augmentera, que plus les domaines anciens se fragmenteront (ex. informatique micro-informatique), plus la lexicographie générale fera appel à des experts pour superviser les définitions.

3.2.3. Une autre manifestation de la présence des terminologies dans le dictionnaire, remontant tout au plus à une quinzaine d’années, est la prise en compte des officialismes, à savoir des termes ayant fait l’objet de décisions de normalisation ou de recommandation de la part des commissions ministérielles de terminologie (voir Boulanger, 1989a et 1989b). Ces termes ou groupes de termes sont partagés en de multiples champs d’activité et tous les dictionnaires de langue en capturent une quantité plus ou moins importante. Ils sont souvent repérables grâce au label qui les identifie et par un discours métalexicographique ou métaprescriptif qui s’est créé autour du phénomène (ex. recommander, préconiser, conseiller). Le message codé est l’œuvre du rédacteur du dictionnaire qui veut discourir sur le phénomène de l’officialisation des unités lexicales. Dans la majorité des cas, la formule signalant une intervention renvoie explicitement à l’autorité qui détient le mandat de normalisation. Ce procédé permet aux dictionnaires de protéger leur neutralité, leur objectivité apparente, de se distancer devant un indicatif qui est nommément prescriptif et qu’ils ne revendiquent pas directement. Ils ne s’en disent que les truchements. De cette manière, le lexicographe conserve une certaine latitude, un semblant de liberté puisqu’il se réserve toujours la prérogative de sélectionner la nomenclature. Son idéologie personnelle est alors préservée, du moins dans une certaine mesure, car le dictionnariste est aussi lié au commerce des mots en ce sens qu’aujourd’hui il ne peut pas tout écarter des décisions interventionnistes puisque tous les dictionnaires concurrents en consignent à un titre ou à un autre. L’interventionnisme étatique semble présenter une facette contraignante pour la lexicographie. En réalité, cette obligation est retournée à l’avantage des éditeurs de dictionnaires qui la sertissent dans l’écrin commercial que constituent des discours d’ouverture comme celui-ci : « Les recommandations de l’Académie française sont mentionnées chaque fois que l’état d’avancement des travaux du Dictionnaire nous le permet. Les recommandations officielles en matière de terminologie, en particulier les équivalents proposés pour les termes techniques d’origine étrangère sont mentionnées chaque fois qu’elles existent » (PLI 1992 : 7). Comme ces unités appartiennent presque toutes aux vocabulaires spécialisés, elles témoignent de la portion importante des LSP dans les dictionnaires usuels (voir Boulanger, 1989a). —Il arrive qu’un organisme intervienne aussi en LG (ex. RALT, 1990 : no 666 expertise). Il faut remarquer cependant que si tous les dictionnaires de langue considèrent les unités entérinées par les autorités linguistiques, ils ne se sentent pas contraints de retenir toutes les décisions prises par ces organismes ni de marquer les formes ou les sens considérés, et cela en dépit des discours commerciaux élaborés sur le sujet. En revanche, il est certain que le fait d’en tenir compte contribue à l’installation ou au maintien des formes cautionnées dans l’usage général (ex. logiciel, baladeur, averse de neige, boeuf mariné).

3.2.5. À l’occasion, on rencontre des esquisses de présentation systématique dans les DGM, notamment dans les réseaux analogiques ou dans les développements encyclopédiques d’autres dictionnaires. Un coup d’oeil sur l’article élevage (PR) permet de repérer une série de renvois analogiques à apiculture, sériculture, aviculture, héliciculture, mytiliculture et ostréiculture (voir aussi d’autres exemples comme cheval et charpente, ce dernier alignant 89 renvois pour le seul sens 1). Dans d’autres articles, on détectera de véritables arborescences étoffées et la présence d’un vocabulaire quasi exhaustif relatif au mot-adresse (voir les articles agricole, agriculteur, métal et métallurgie du PR reproduits en annexe). Ce procédé du regroupement systématique est fréquent dans certains dictionnaires, notamment dans les ouvrages publiés par les Dictionnaires Le Robert.

3.2.6. La physionomie même des unités lexicales fournit des indices sur leur caractère de mot ou de terme. De nombreuses constructions savantes gréco-latines identifient presque à coup sûr des unités spécialisées. Outre son entrée propre, l’élément macro- réapparaît dans 20 adresses du PR; 18 des 20 définitions sont précédées d’un indice de spécialisation. Seuls macrobiotique et macrocéphale échappent à la règle, alors que macrocosmique est l’unique article à consigner plus d’un sens.

3.2.7. Des statistiques de plus en plus nombreuses démontrent que les technolectes sont formés d’environ 85 % de formes complexes appelées aussi syntagmes. Ces unités n’ont généralement pas accès au statut d’entrée indépendante dans les DL alors que c’est la règle de leur accorder ce privilège dans les DT (voir Boulanger, 1989c et 1989d). C’est en grande partie dans la microstructure, où ils sont fort nombreux, qu’il faut donc aller les cueillir. Pour illustrer le phénomène, voyons l’état de la situation à partir de l’entrée pièce du PR. L’article occupe 97 lignes de texte. On y retrouve 7 sous-entrées parfaitement repérables visuellement : pièce honorable, pièce de terre, pièce d’eau, pièce montée, pièce de monnaie, pièce d’artillerie, pièce de théâtre. De plus, dans les autres rubriques, on répertorie 57 syntagmes dont 43 sont construits à l’aide de l’unité pièce en position initiale, c’est-à-dire en tant que déterminé (ex. pièce de vers, pièces à conviction), ou finale, c’est-à-dire en tant que déterminant (ex. chef de pièce, travail aux pièces). Il n’a pas été tenu compte des phraséologismes comme mettre, tailler en pièces, ni des locutions comme pièce à pièce, tout d’une pièce, ni des composés comme deux-pièces. Les unités complexes logent dans toutes les rubriques mais principalement dans les sous-entrées, les exemples et les définitions. Si leur caractère de cohésion formelle est parfaitement reconnu en terminographie, il n’en va pas nécessairement de même en lexicographie où le lexème simple prime sur le groupe graphique à sens particularisé (voir Rey-Debove, 1971 : 112-118), sauf des exceptions notoires comme chemin de fer, colonne vertébrale, pomme de terre (RDA 1991). Préalablement au concept ou à la chose, le DGM décrit la langue; d’où la nécessité impérative de fractionner le syntagme afin de sélectionner un mot-charnière qui donnera accès au complexe lexical (ex. PR : fer à T, fer à repasser, coup de fer, fer à cheval sont rangés sous fer, rideau de fer et fil de fer figurent respectivement sous rideau et fil, âge de bronze, bronze d’aluminium et poudre de bronze sont à chercher sous bronze). Le choix du mot-pivot n’est pas toujours fondé sur des critères méthodologiques, formels ou sémantiques fiables et réitératifs. L’aléatoire règne souvent en maître dans la jungle syntagmatique même si on décèle parfois une intention de structuration conforme au modèle de la terminographie contemporaine. Mais comme ce n’est pas là l’objectif du DG, ni un principe méthodologique, le consulleur doit s’accommoder de la situation.

Au regard des formes complexes, on retiendra donc qu’environ 1 % d’entre elles ont accès au statut d’entrée, que leur nombre est considérable dans la microstructure des DGM et qu’elles ne font pas l’objet d’un traitement uniforme (voir Boulanger, 1989c et 1989d). Parmi la vingtaine d’ajouts symagmatiques dans le PLI 1990, aucun n’a droit à une entrée libre. Il en va de même pour la douzaine de dénominations complexes nouvelles ayant accédé au PLI 1992.

4. Conclusion

Ce tour d’horizon sur l’aménagement du lexique spécialisé dans les dictionnaires usuels du français ne donne qu’un avant-goût de la réalité (pour l’allemand, voir Kempcke, 1989). Une recherche systématique démontrerait la profondeur du phénomène et son influence sur l’ensemble de la langue ainsi que son poids réel au sein de la lexicographie générale.

Selon différentes estimations, tant pour le français que pour l’anglais, il semblerait que les nomenclatures des dictionnaires incorporent entre 40 % et 50 % de termes (voir Béjoint, 1988 : 354). Cette proportion augmente sensiblement si l’on lient compte des sens, des sous-sens, des sous-entrées, de la composante syntagmatique ainsi que des expressions et locutions. Dans ce cas, ce sont plusieurs milliers de terminologismes qui sont convoqués dans les DGM.

On a bien vu que dans l’article, ce sont les marques de domaine, la définition, les réseaux analogiques, les officialismes et les termes complexes qui cernent le mieux les technolectalismes. Il est manifeste que l’enrichissement des indices classificateurs s’associe à un accroissement macrostructurel important du point de vue des technolectes; par ailleurs, un raffinement dans l’étiquetage des sens permet de circonscrire la véritable valeur d’emploi des unités participant des vocabulaires spécialisés (voir Boulanger, 1988 : 296). Ces éléments ne sont pas les seuls qu’il faut signaler. Une étude plus détaillée témoignerait que la terminologie est présente aussi dans d’autres rubriques microstructurelles, notamment dans les exemples et les citations.

Depuis peu, les dictionnaires ont tendance à augmenter leur nomenclature et à allonger leurs articles. Comme la portion du lexique général d’une langue demeure relativement stable, il faut en conclure que c’est la frange spécialisée du lexique qui fournit le plus d’apports nouveaux aux DGM. L’augmentation macro- et microstructurelle favorise clairement les LSP. On peut déduire de certaines observations que la majorité des modifications du type mise à jour apportées au PLI, par exemple, portent sur les vocabulaires socioprofessionnels, ce qui correspond bien à l’évolution de la société en général, notamment dans l’hémisphère Nord. Cette croissance est constante et inéluctable. En outre, si l’on tenait compte des retraits, il est probable que les statistiques en faveur des technolectes seraient encore plus évidentes.

Le parcours que l’on vient de suivre accrédite bien l’idée que les terminologies occupent une place prépondérante dans les dictionnaires usuels et qu’elles ont de plus en plus tendance à rejoindre toutes les couches sociales, à savoir un public élargi et plus averti. Les dictionnaires cherchent à rendre compte de toute la richesse et de l’actualité du français et à fournir une information lexicale la plus complète et la plus adéquate possible, et cela dans tous les domaines de la connaissance, spécifiquement à propos des champs du savoir d’expert ouverts à la nouveauté. « Le PLI 90 est le seul dictionnaire en prise directe avec l’actualité dans tous les domaines » (Publicité de l’éditeur 1990). À l’évidence, les répertoires lexicographiques prennent de plus en plus d’importance en tant que courroie de transmission des discours sur les domaines conceptualisés dans le secteur de la langue usuelle. De fait, l’une des missions essentielles du DGM consiste à aménager, à vulgariser et à diffuser de manière sélective des termes proposés par grappes onomasiologiques aux spécialistes utilisateurs. Avec comme conséquence que le dictionnaire peut contribuer à fixer et à maintenir dans l’usage courant des formes élues d’abord par et pour un public de professionnels. Ce phénomène de banalisation lexicale n’est pas étranger à l’évolution de la société elle-même. Haugen note à propos de l’élaboration des dictionnaires qu’il s’agit là d’une entreprise moderne, qui ne découle pas seulement de l’invention de l’imprimerie, mais qu’elle est également un élément concomitant à la croissance et au développement des États modernes (1985 : 573). De fait, à la conclusion du XXe siècle, le dictionnaire général monolingue répercute plus que jamais l’image et l’emprise de la société et de la culture technologiques et techniciennes sur l’homme. Le dictionnaire et la société perpétuent ainsi leur complicité séculaire et ils témoignent aussi bien de la culture de l’homme que de ses occupations professionnelles qui lui permettent de vivre et d’accumuler des biens matériels.

5. Bibliographie

5.1. Linguistique

5.2. Dictionnaires

6. Annexe

6.1. Iconographie : PLI 1992

Image accompagnant l’article COEUR du PLI 1992. Image accompagnant l’article ORCHESTRE du PLI 1992. Image accompagnant l’article DÉCLINAISON du PLI 1992.

6.2. Articles du PR 1990

Article AGRICOLE et AGRICULTEUR du PR 1990. Article MÉTAL, AUX du PR 1990. Article MÉTALLURGIE du PR 1990.

Le paysage lexicographique français entre 1878 et 1932 : portrait d’une culture d’époque

1. Un siècle de dictionnaires

Le présent article propose un bref voyage archéologique au cœur du monde des dictionnaires français parus entre 1878 et 1932. L’itinéraire temporel choisi est balisé, au départ et à l’arrivée, par les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (DAF). Nous ne nous aventurerons pas sur les terres académiques, sinon pour établir les raccords indispensables afin de bien comprendre la situation évoquée ou pour remémorer les idées, souligner les aspects que les auteurs doivent aux travaux réalisés par la Compagnie. Notre objectif ne consiste pas à explorer les dictionnaires issus des réflexions des Immortels mais bien plutôt les répertoires péri-académiques. En ce domaine, il ne peut être question d’exhaustivé, tant s’en faut. Ainsi donc, le circuit est délimité par quelques recueils représentatifs de l’industrie du dictionnaire au cours de la période envisagée. Celte focalisation autorise à scruter aussi bien les dictionnaires ayant eu un large succès commercial dans le public que ceux dont on retient les titres parce qu’ils ont durablement influencé la réflexion sur les principes et méthodes de la lexicographie moderne. Avant tout, au plan social et au plan épistémologique, c’est la valeur exemplaire des ouvrages disponibles qui a guidé la sélection de ceux dont nous voulions aborder la genèse.

Au moment de la parution de la septième édition du DAF en 1878, deux œuvres majeures venaient tout juste d’être mises à la disposition du public : le Dictionnaire de la langue française (DLF) d’Émile LITTRÉ, publié de 1863 à 1873, et le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (GDU) de Pierre LAROUSSE, publié de 1866 à 1876. Les quatre volumes du Littré et les quinze tomes du Larousse seront rapidement enrichis de suppléments, un pour le DLF (1877) et deux pour le GDU (1878 et 1890).

Après la fusion du mot et de la chose dans l’Encyclopédie de DIDEROT et d’ALEMBERT, la période était propice à la réapparition de la nécessaire dichotomie qui définira les deux principaux courants de la recherche dictionnairique dont les bâtisseurs de répertoires s’inspirent toujours 125 ans après : le dictionnaire de langue, qui capte les mots, et le dictionnaire encyclopédique, dont le schéma binaire permet la mise en cage simultanée des mots et des choses. Ce double dimensionnement de la lexicographie de langue française moderne s’est opéré avant 1870, principalement grâce à LITTRÉ et à LAROUSSE.

Il apparaîtrait illogique, sinon inconvenant, d’entreprendre de parcourir le paysage lexicographique français entre 1878 et 1932, date de parution du premier fascicule —et du premier volume— de l’avant-dernière édition du DAF, sans s’arrimer à l’action pionnière des deux grands auteurs de dictionnaires que sont Émile LITTRÉ et Pierre LAROUSSE, car leurs noms et leurs œuvres résonnent encore familièrement aux oreilles des contemporains, tout en ne laissant personne indifférent. Dans cette suite paysagique, ils traverseront régulièrement les grands fleuves de notre champ d’observation. Ils seront fréquemment convoqués en tant qu’explorateurs d’avant-garde dans l’aventure dictionnairique, tout comme on rappellera au besoin l’influence prépondérante exercée par leurs activités scientifiques sur la pratique et sur le devenir de la lexicographie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

2. La science en progrès et les nouvelles coordonnées de la lexicographie

La rigueur scientifique, jointe aux données novatrices de la linguistique et aux approches renouvelées de l’histoire, imprégnera la recherche lexicographique de la deuxième moitié du XIXe siècle. S’ajoutent à ces conquêtes, l’influence prépondérante de la théorie de l’évolution et celle des idées philosophiques. À l’image d’autres théories qui révolutionnent des pans entiers des sphères d’activité, plusieurs linguistes et lexicographes assimileront le darwinisme et le transposeront dans leurs propres recherches. « C’est la confirmation que le langage est un organisme, et que, sur le plan de l’histoire, cet organisme naît, se développe, évolue, décline et meurt [...] » (MOUNIN, 1967 : 195).

Le XIXe siècle « fut à la fois le siècle de l’histoire —d’une histoire rénovée par la critique— et celui des sciences positives et expérimentales » (IMBS, 1965 : 468). Bien vite, les pratiques lexicographiques françaises se sont emparées de ces conceptions scientifiques et historiques. Conséquemment, la lexicographie bénéficie d’apports d’origines diverses qui tracent des coordonnées parallèles servant à orienter et à animer la plupart des travaux de confection des dictionnaires. À un titre ou à un autre, toutes les œuvres lexicographiques édifiées entre la septième et la huitième édition du DAF se positionnent sur ces nouvelles coordonnées au centre desquelles règne le concept d’« ordre ». Seule l’Académie, maîtresse de son territoire, demeure imperméable aux idées nouvelles et résiste à ces poussées. Partant, elle n’actualise pas ses méthodes.

2.1. Première coordonnée : les sciences naturelles —la biologie

Sciences dominantes, les sciences naturelles proposent rapidement et à tous un modèle à imiter. La société devient chez les positivistes comme Auguste COMTE un organisme vivant dont l’origine est biologique. À la fin du siècle, Arsène DARMESTETER introduira lui aussi les principes biologistes dans ses écrits sur la langue (1887 : 3). Puis, de manière plus spécifique, il en fera l’une des articulations clés de la méthode du projet lexicographique dans lequel il s’était engagé.

2.2. Deuxième coordonnée : l’histoire

La lexicographie est aussi axée sur un ordre associé à une série de successivités événementielles. De là, pour le lexicographe, l’obligation de faire appel à l’histoire pour conforter son dessein, pour assurer ses descriptions, pour effectuer ses mises en perspective diachroniques (MATORÉ, 1985 : 606). « Pendant longtemps [...J, le dictionnaire n’a été considéré que comme l’expression, fidèle ou non, de la réalité du lexique; or celui-ci était considéré, en raison du prestige exercé au XIXe siècle par l’Histoire et les Sciences naturelles, comme un phénomène essentiellement évolutif; des dictionnaires comme le Littré ou le Dictionnaire général sont surtout des ouvrages historiques » (MATORÉ, 1983 : 88). Dans les dictionnaires du temps, sont donc disposées en parallèle les recherches sur l’histoire linguistique et les recherches sur les événements qui font l’histoire des nations.

2.3. Troisième coordonnée : la philologie

La lexicographie bénéficiera grandement de la révolution linguistique amorcée par la grammaire comparée dans laquelle la philologie classique rénovée occupera une position centrale. Elle se fera le reflet fidèle des recherches menées sous la conduite des philologues de l’époque. Après 1870, plus encore après LITTRÉ, la philologie scientifique et patriotique imprégnera les grandes entreprises de lexicographie culturelle (QUEMADA, 1990 : 878).

2.4. Quatrième coordonnée : ta pédagogie et le didactisme

Pierre LAROUSSE restera toujours loyalement attaché à sa formation d’instituteur. L’orientation pédagogique transparaît dans toute son œuvre lexicographique et encyclopédique. Il introduit donc un principe méthodologique qui manquait jusque-là : le programme proprement pédagogique et didactique du dictionnaire. Pour l’ancien enseignant et héritier des philosophes des Lumières, la vulgarisation et le résumé forment un credo. Cette mise à disposition générale du savoir humain encyclopédisé repose aussi sur l’idée très sociale de vouloir simultanément servir le laïcisme et la démocratie. La nature de l’information encyclopédique prolongeait, complétait, stabilisait l’enseignement de base reçu à l’école. Pour Alain REY, LAROUSSE « se passionne pour un message didactique, au sein duquel les idées —républicaines, optimistes, scientistes— et les sentiments —généreux, démocratiques, tolérants mais vifs— l’emportent sur la connaissance linguistique, et où cette connaissance est socialisée, utilisée pour l’amélioration du citoyen » (1990 : 1820).

En conséquence, le souci pédagogique conduit à une sélection soigneuse et serrée des entrées, cl cela en dépit de l’hospitalité manifestée à l’égard de toutes les couleurs du lexique. Les lexicographes qui œuvrent dans la constellation pédagogique ont tendance à éliminer les mots rares, à écarter les mots tabous ou à contenu tabou, à faire une croix sur les mots peu connus par l’institution enseignante, pour ne s’arrêter que sur la langue socialement reçue.

2.5.De ta géométrie de l’ordre

L’observation des phénomènes et la détermination des lois qui régissent leur organisation occupent une position stratégique dans les recherches lexicographiques. Avec LITTRÉ, l’ordre devient le concept phare, le mot d’ordre! « Son dictionnaire est donc une seconde linéarité, l’ordre d’un ordre » (MESCHONNIC, 1991 : 168). Mais l’ordre littréen, l’ordre laroussien, l’ordre du trio du DC, pour être non arbitraires, n’en sont pas moins méthodologiquement successifs et contrastés. Chacun est intelligible en fonction d’une géométrie dictionnairique distincte et d’un temps immobilisé.

L’ordre est aussi conçu comme la régulation des usages. De fait, la lexicographie de l’époque est remarquable par son purisme et l’attachement assez prononcé qu’elle manifeste à l’égard de la littérature classique (MATORÉ, 1985 : 607). À l’exception de l’Académie (QUEMADA, 1985), l’approche diachronique sublime la synchronie et encore plus, selon les mots d’Auguste COMTE, « la présidence mentale de l’avenir ». En dépit de leurs velléités modernistes (regards sérieux et documentés sur les néologismes, les régionalismes, les technolectes...), les dictionnaires sont plutôt en retard sur l’actualité lexicale et sur l’usage de leur temps. La norme est contraignante, prescriptive et non objective, chez la plupart.

3. Les couleurs vives du spectre de la lexicographie française péri-académique

Quelle que soit l’époque, les dictionnaires projetés ou publiés entre deux éditions de l’Académie reposent pour ta majorité sur une même idée filiatrice, à savoir importer la nomenclature du DAF et proposer des aménagements, des améliorations à la méthode du célèbre dictionnaire de la Compagnie. Bien entendu, il s’agit ici des dictionnaires qui appartiennent à la même constellation que le DAF : celle du dictionnaire général monolingue (DGM) du fiançais. La production dictionnairique qui suit la parution du DAF en 1878 est très abondante (QUEMADA, 1990 : 890-894 et REY, 1990 : 1838-1842). La présente revue ne retiendra de ce florilège que quelques pièces marquantes pour la lexicographie monolingue. C’est à travers une sélection de témoins privilégiés de la « belle époque des dictionnaires français » (REY, 1990 : 1822) que l’on verra comment les lexicographes ont archivé le spectre des connaissances linguistiques et encyclopédiques de leur temps. Ce paysage, on peut le baliser très longuement ou, au contraire, assez simplement, avec des absences, des lacunes et, sans doute, des injustices, car l’histoire et la conscience collective sont elles-mêmes sélectives, injustes et lacunaires quand il s’agit de raviver la mémoire. C’est le cas, par exemple, du Dictionnaire classique d’Augustin GAZIER (1887) « qui semble l’avoir emporté dans le public sur le Larousse équivalent, avant le Petit Larousse de 1905 » (REY, 1990 : 1825). Jusqu’en 1923, le Gazier se réclame de 42 éditions et les ventes atteignirent les 900 000 exemplaires (REY, 1990 : 1825).

Les propositions de refondre le DAF, d’élargir sa nomenclature aux mots usuels (GUÉRIN, LAROUSSE), de considérer les savoirs thématiques et la variation régionale (GUÉRIN), de recourir aux écrivains admis, aux références classiques tout spécialement (HATZFELD), d’introduire les étymologies et les datations (HATZFELD), de parfaire les définitions, de soigner les réseaux analogiques structurants, etc., implantent une perspective historique, une dimension diachronique à cent lieux de la pensée académique (QUEMADA, 1982 : 350).

3.1. Le Dictionnaire des dictionnaires (1886-1890)

Les six volumes du Dictionnaire des dictionnaires (DD), dirigé par Paul GUÉRIN, furent publiés de 1886 à 1890 (QUEMADA, 1990 : 891 et REY, 1990 : 1840; l’année 1884 est également une date souvent avancée pour la publication du premier volume; on a retenu ici celle qui figure à la fin de l’introduction). Une seconde édition en 1892, puis une troisième en 1898, entrecoupées par un Supplément illustré (1895) —qui sera fusionné dans la nomenclature de la troisième édition— en font un répertoire ayant eu un certain retentissement à la fin du XIXe siècle. S’il fut spolié ou récupéré par la suite et publié sous le titre de Encyclopédie universelle du XXe siècle. Lettres, sciences, arts. Illustrée (12 vol. : 1904; aussi 1908-1910), il n’a pas lui-même franchi la frontière du siècle. REY (1990 : 1824) raconte l’étrange mésaventure qui fut réservée au DD dont le texte fut en grande partie annexé par deux anciens collaborateurs de GUÉRIN, Alfred MÉZIÈRES et Frédéric LOUÉE. C’est d’ailleurs LOLIÉE qui avait signé l’introduction de la première édition du DD.

Le titre même du dictionnaire montre à quel point les ouvrages se succèdent tout en tirant le meilleur profit de leurs devanciers. L’avertissement du DD l’exprime fort bien : « Le Dictionnaire des Dictionnaires, comme son titre l’indique, contient la substance de tous les dictionnaires, c’est-à-dire le résumé des connaissances humaines, sous forme de vocabulaire » (1886 : V). Comme d’autres avant lui, et comme le feront ses successeurs immédiats, le DD s’est appuyé sur ses prédécesseurs, spécialement sur le Littré pour la partie langue. « Tout en ayant choisi pour modèle, quant à l’anatomie des articles, l’admirable travail de Littré, il le dépasse par l’abondance de la nomenclature, par la diversité des exemples et par l’extension du cadre des auteurs » (LOLIÉE, 1886 : XXVIII).

De par sa physionomie, le DD est l’un des derniers représentants des dictionnaires dits « universels ». Son sous-titre : Lettres, sciences, arts. Encyclopédie universelle fait clairement écho à ce courant. Le texte introductif précise les visées ambitieuses envisagées pour cette œuvre. LOLIÉE mentionne que le but général recherché par le dictionnaire consiste à intéresser et à instruire « le plus grand nombre possible en fournissant le plus possible aussi de faits et de notions exprimés sous des formes brèves » (LOLIÉE. 1886 : XXXV).

C’est dire comment la nomenclature du DD est abondante, riche et diversifiée. Elle est formée des mots de la langue générale —y compris des archaïsmes médiévaux, des mots familiers et des mots argotiques— des terminologies scientifiques et techniques, ainsi que des noms propres. Fréquemment, les termes des savoirs technolectaux sont identifiés par des étiquettes de domaine (REY, 1990 : 1824-1825). Les sphères privilégiées sont, entre autres, la botanique, la zoologie, la physique, la chimie, la médecine, l’histoire et, bien entendu, la géographie, présente également à travers les nombreux toponymes et gentilés sélectionnés. Au crépuscule de son siècle, l’auteur souhaitait rendre compte des progrès universels. En contrepoint de ces avancées, les noms des personnages qui se sont illustrés dans les sciences, les techniques ou d’autres domaines rejoignent également les colonnes du dictionnaire. GUÉRIN procède de manière identique pour les arts et la littérature. Il interclasse les noms propres de personnes, de lieux... avec les noms communs et il introduit des notions encyclopédiques à la fin de certains articles, ce qui complète et renforce le caractère à la fois philologique et proprement encyclopédique du dictionnaire. De plus, le Supplément innove à sa manière en incorporant une iconographie beaucoup plus prolixe (gravures, cartes géographiques, tableaux thématiques, etc.). « Le Dictionnaire des dictionnaires est un intéressant hybride où la tradition de Littré et de Godefroy est mêlée au didactisme terminologique et encyclopédique de Larousse » (REY, 1990 : 1825).

Le Guérin enregistre un nombre impressionnant d’exemples du lexique littéraire de son temps, ce qui manquait à ses devanciers LITTRÉ et LAROUSSE, et qui manquera grandement à son contemporain HATZFELD. Présentées sans autres références que les noms abrégés des écrivains ou des titres des dictionnaires, ces citations réappropriées perdent quelque peu de leur valeur d’autorité. Le dictionnaire revêt un caractère véritablement synchronique en actualisant la langue du XIXe siècle dans les articles. Sur cette voie, il rejoint LAROUSSE, mais moins régulateur que lui, il se fait « tout hospitalier à l’égard du néologisme » (LOUÉE, 1886 : XXXI), aussi bien le « néologisme de choses » que le « néologisme d’expression ». Ce dictionnaire est le premier à avoir inclus systématiquement dans la nomenclature des unités lexicales relevant de la variation géographique. Il se montre très accueillant aux lexiques des variétés du français et il ouvre généreusement ses pages aux régionalismes français, belges, suisses et canadiens (LOLIÉE, 1886 : XXXI), surtout dans le Supplément, il est vrai. Par exemple, la part des canadianismes dans le complément représente 341 mots et emplois (GIROUX, 1991). Outre l’indicatif de localisation géographique, le cas échéant, il n’y a pas de discrimination normative dans le traitement microstructurel des mots régionaux. Les entrées ou les sens relatifs à ces unités sont fusionnés avec les autres.

En raison de sa position à l’égard des variétés de français, le DD se démarque nettement de ses collatéraux et contemporains. Bien entendu, cette large ouverture sur les français régionaux n’est pas étrangère à l’idée de vouloir faire plus universel. Dans ce projet d’universalité, l’auteur prend en considération la dispersion géographique de la langue. L’histoire acquiert ainsi son ultime dimension. La double observation diachronique et diatopique du langage a pour but une description totale du lexique, en dressant « l’inventaire le plus riche, le plus varié des emplois de la langue française, prise à ses origines et suivie jusqu’à ses expansions toutes contemporaines » (LOLIÉE, 1886 : XXVIII). Du point de vue nomenclaturel, les auteurs avaient amplement raison de concevoir leur dictionnaire comme étant « le Thésaurus le plus complet qu’on ait publié de la langue française » (LOLIÉE, 1886 : XXXV).

3.2. Le Dictionnaire général de la langue française (1890-1900)

Le Dictionnaire général de la langue française (DG) est un monument lexicographique aujourd’hui presque oublié en dehors des cercles de lexicographes et de métalexicographes. Aux yeux des lecteurs et des critiques avisés, le DG « est peut-être le sommet de la lexicographie française philologique et historique » (REY, 1990 : 1822). De l’avis de QUEMADA (1990 : 879), le DG devint immédiatement après sa parution « le meilleur répertoire historico-philologique du français moderne » et cela en raison de ses datations précises pour l’époque et exploitées avec un soin particulier, pour sa « fiabilité graphique, textuelle, sémantique des emplois et des analyses » (voir aussi PARIS, 1901).

Le maître d’œuvre du DG, Adolphe HATZFELD, a amorcé ses travaux en 1871, presque vingt ans avant la parution du premier fascicule, en juillet 1890 (sur les dates de parution du DG, v. RETTIG, 1982). Le dictionnaire se distingue de deux manières : d’abord par sa facture même, puisque, outre le lexique alphabétique, il renferme un important et volumineux Traité de la formation de la langue française; ensuite, par son architecture microstructurelle qui rénove complètement la rubrique historique tandis que la rubrique définitionnelle organise l’agrégat des significations suivant une conception logicienne.

3.2.1. Le Traité de la formation de la langue française

Conçu et en partie rédigé par Arsène DARMESTETER, le Traité de la formation de la langue française fut terminé par deux collaborateurs d’Adolphe HATZFELD, Antoine THOMAS et Léopold SUDRE (DG 1890 : 1 n.I pour le détail). Cette section s’étend sur 300 pages et elle forme avec le corps du dictionnaire un amalgame sans équivalent dans la lexicographie française. Alors que le répertoire alphabétique est un ensemble clos artificiellement par les limites de la nomenclature, le Traité permet de garder ouvert le grand réservoir lexical, car il rassemble en quelques centaines de paragraphes tous les modèles qui gèrent l’évolution des mots et qui régularisent la formation des nouvelles unités lexicales. Dans le corps des articles, la grande majorité des mots est munie d’un, de deux ou de plusieurs numéros qui renvoient aux paragraphes correspondants dans ce tableau. Celui-ci complète le dictionnaire, il le contrôle, l’explique, le théorise. Il est « le révélateur objectif des conceptions théoriques des auteurs » (QUEMADA, 1990 : 879).

3.2.2. Le dictionnaire et sa conception

La doctrine du DG met en évidence trois phénomènes majeurs : la place de l’histoire et de la science dans l’ouvrage, la conjonction de la logique et de la linguistique philologique, l’organisation spécifique de la nomenclature et son déploiement sous la forme de monographies lexicales composant les articles.

Les modes d’organisation des données lexicales et étymologiques s’inspirent des vues historico-évolutionnistes en vogue à la fin du XIXe. Ces orientations nouvelles, notamment en rapport avec la généalogie des sens, justifiaient à elles seules l’élaboration d’un dictionnaire nouveau, concurrent du Littré, mais néanmoins respectueux de l’œuvre de l’illustre prédécesseur. La rigueur et la rationalité hantaient HATZFELD. Dans son optique, il fallait obéir aux lois classificatrices naturelles et biologiques qui commandaient que l’observation des faits linguistiques repose sur une méthode comparable à celle des sciences de la nature. Une phrase de l’introduction résume clairement l’hypothèse scientifique : « Lorsqu’un mot a plusieurs sens, il constitue véritablement un genre, dont les acceptions principales forment pour ainsi dire les espèces, et les acceptions secondaires les variétés » (HATZFELD/DARMESTETER, 1890 : XVII). Autrement dit, énumérer tous les sens d’un mot d’une manière linéaire, le procédé fût-il historique et logique, c’est néanmoins méconnaître les lois fondamentales qui gouvernent toute classification. Les nouveaux mécanismes inspirés des sciences étaient désormais en place pour que la logique et la philologie combinent leurs efforts. « C’était —enfin— la rencontre de la classologie, domaine important de la gnosiologie et de l’épistémologie, avec la lexicographie » (REY, 1990 : 1823).

Dans le DG, la méthode historique est aussi importante et présente que la méthode scientifique. Les auteurs ont fait leur credo de l’observation scrupuleuse des principes de l’acquis du passé. « La méthode historique ne consiste pas simplement à faire connaître les divers sens d’un mot, en partant de la signification première, de laquelle toutes les autres sont sorties » (HATZFELD/DARMES TETER, 1890 : 1). Les lexicographes veulent avant tout montrer l’enchaînement et les liens entre tous les faits recueillis. Son sens de la précision naturelle et son esprit logique portent HATZFELD à concevoir un dictionnaire dans lequel l’ordre, l’exactitude, la clarté et la rigueur doivent dominer. Il a été le premier à entrevoir la pertinence d’une organisation, d’une analyse arborescente des sens, plutôt que de restreindre la Filiation sémantique au simple niveau scalaire comme chez tous ses prédécesseurs.

La tranche temporelle déterminée pour la nomenclature demeurait classique, au double sens du terme. D’une part, parce qu’elle envisageait l’usage reçu, choisi et traditionnel du français, d’autre part, parce que le dictionnaire était destiné à un public scolaire, celui des classes supérieures du lycée. Aussi la langue décrite est-elle celle qui embrasse les XVIIe et XVIIIe siècles, ainsi que le début du XIXe.

Sous l’angle quantitatif, la nomenclature du DG est passablement limitée. Plusieurs experts y ont d’ailleurs vu l’une des faiblesses du dictionnaire (MATORÉ, 1968 : 130; REY, 1990 : 1823). S’il y eut bien malgré tout une timide ouverture de la nomenclature, c’est grâce à l’insistance de DARMESTETER et de THOMAS. Tour à tour, ils ont cherché à convaincre le concepteur principal de la nécessité d’accroître quelque peu le volume des mots, et surtout de s’ouvrir plus généreusement au vocabulaire récent. Mais HATZFELD ne voulait pas moderniser sa nomenclature, d’ailleurs en grande partie importée de la septième édition du DAF, et il ne cédera pas sur l’essentiel. Par conséquent, le vocabulaire contemporain du dictionnaire demeurera nettement déficitaire. Lorsqu’elles sont consignées, bien des créations du XIXe siècle sont tout simplement notées comme appartenant à la catégorie des néologismes. « Les mots créés au XIXe siècle sont accompagnés de la mention “néologisme” » (HATZFELD/DARMESTETER, 1890 : XIII), alors que les unités qui ne se trouvent pas recensées dans la septième édition du DAF sont précédées d’un astérisque. Sauf quelques exceptions évoquées ci-dessus, l’arrêt sur l’image lexicale se fait sur le corpus littréen (1600-1800). Encore que HATZFELD ait tamisé le DLF, laissant échapper plusieurs mots importants. La primauté donnée au lexique classique et postclassique décale d’un siècle l’objet linguistique décrit par rapport au moment de la réalisation du dictionnaire. Ce décalage volontaire de la part des auteurs marque selon toutes les apparences une position bien définie devant la norme. La règle normative qui domine le DG est donc la même qui régnait aux XVIIe et XVIIIe siècles. « Le Dictionnaire général manifeste, plus encore que le Littré, une certaine indifférence quant à l’usage » (REY, 1990 : 1833).

L’étymologie et les datations tiennent une place de premier choix dans le DG. C’est DARMESTETER qui prendra la responsabilité de la révision des étymologies du nouveau dictionnaire et qui y introduira le courant philologique. THOMAS complétera magnifiquement le travail après 1888. La parenthèse étymologique incorpore également et systématiquement la date d’apparition de chaque mot dans la langue (BLOCH, 1933 : 123).

En marge de la turbulence néo-grammairienne et en pleine sémantique évolutive, HATZFELD et DARMESTETER entreprennent de « resserrer la pléthore sémantique de Littré dans un cadre logique » (BERGOUGNIOUX, 1986 : 111). Cette doctrine préstructuraliste demeure évidente et l’arborescence tranche nettement par rapport à la progression sémantique linéaire des dictionnaires antérieurs, surtout celui de LITTRÉ.

La moindre analyse attentive révèle l’admirable cohérence du dictionnaire, l’opportunité de la bipolarité entre le Traité et le lexique capté et décrit dans les articles, la systématicité dans la planification de la niche des sens, qui « se succèdent dans un ordre logique décroissant, de l’abstrait au concret, du général au particulier » (WAGNER, 1967 : 151). Mais si la portée linguistique et didactique de ce schéma de construction est indéniable, « elle a pour contrepartie un inconvénient sur lequel tous les lexicographes modernes tombent d’accord : c’est que le Dictionnaire général ne fournit aucune donnée positive sur la situation en langue des mots dont il traite » (WAGNER, 1967 : 151-152). La démarche méthodologique retenue a pour conséquence d’assigner maintes fois le premier rang dans la généalogie des sens à une valeur dont la fréquence d’emploi s’était raréfiée ou avait considérablement vieilli dans le discours contemporain. Mais cette démarche ne trahit pas l’histoire et WAGNER est sévère à l’égard des auteurs lorsqu’il soutient que l’idéal que devrait viser un DGM est du tout opposé au dessein de HATZFELD, DARMESTETER et THOMAS en ce qu’il « consiste à décrire un état réel, concret, au sein duquel les relations de terme à terme, et pour un terme, d’emploi à emploi, ne sont forcément réglées ni par l’étymologie ni par la logique » (WAGNER, 1967 : 152).

Emblème de la nouvelle lexicographie vingtièmiste, le DG « pourtant bien accueilli, ne supplantera pas, dans la réaction puriste des années 90, le conservatisme philologique de Littré » (BERGOUGNIOUX, 1986 : 119). Il est vrai que la norme du

Littré était plus explicite, plus affirmée. Le DG fut peut-être un dictionnaire trop parfait et qui fut victime de sa scientificité, un livre des mots un peu trop déshumanisé aux yeux d’un public principalement constitué d’apprenants intéressés par la langue vivante.

3.3. Le Petit Larousse illustré (1905)

Le coup d’envoi du petit dictionnaire monovolume maniable et aisément (trans)portable est donné par Pierre LAROUSSE en 1856, du moins pour la période moderne (pour l’époque plus ancienne, v. QUEMADA, 1967 : 250-262). LAROUSSE publie alors le Nouveau Dictionnaire de la langue française (NDLF) dont la vocation est plurielle, comme l’indique le sous-titre de l’édition de 1869 : Quatre dictionnaires en un seul. Cette même année 1869 —certaines sources indiquent 1879!—, le NDLF devient le Dictionnaire complet de la langue française (DCLF). Il s’ornera d’illustrations à partir de 1878. L’insertion de vignettes est une nouveauté d’importance sur quatre plans ou moins : le domaine éditorial, le domaine didactique, le domaine sémiotique et le domaine méthodologique (REY, 1990 : 1822). Sous l’angle social et sous l’angle pédagogique, le NDLF « inaugure une formule de compendium alphabétique qui, en France, colore la transmission démocratique du savoir dans la seconde moitié du siècle avant d’envahir au XXe l’“école et la nation” » (REY, 1987 : 8). En 1879, il sera mis en harmonie avec la septième édition du DAF.

Claude AUGÉ a dirigé la rédaction du Nouveau Larousse illustré (NU), qui fut publié en sept volumes de 1897 à 1904 et qu’un supplément prolongera en 1907. Mais sa plus grande aventure, ce fut l’importante série de dictionnaires de dimensions réduites dont il eut la responsabilité, comme le Dictionnaire complet illustré (DCI), créé et réalisé en 1889 et qui, renouvelant et modernisant la formule instaurée par LAROUSSE avec le NDLF et le DCLF, devint, en 1905 [1906], le Petit Larousse illustré (PLI).

Dans l’intervalle, entre le milieu et la fin du XIXe siècle, le marché du dictionnaire monovolume à vocation scolaire fut très actif. Il se partageait entre plusieurs ouvrages louables, comme le « Bénard » (1863), le « Gazier » (1887), le petit « Larive et Fleury » (1901), sans parler du « Littré-Beaujean » (1874), qui est cependant de nature quelque peu différente (REY, 1986 : 644-645 n. 9; 1990 : 1824).

Lorsque le PLI proprement dit naît le 29 juillet 1905, le monde des dictionnaires scolaires est foisonnant. Son apparition n’est donc pas un événement extraordinaire. Dès son arrivée sur le marché, il offre une allure prospective qui le caractérise puisqu’il porte deux dates, celle de l’année de sa sortie : 1905, et celle de l’année qui suit sa publication : 1906. Outre le titre se répartissant sur trois lignes, la première édition ordinaire porte déjà sur sa couverture brique les insignes célèbres que sont la semeuse d’Eugène GRASSET, gravée en pleine page, la devise « Je sème à tout vent » et quelques indications sur le contenu de l’ouvrage : 5 800 gravures, 130 tableaux, 120 cartes. Le volume a sensiblement les mêmes structures que ses prédécesseurs de la même lignée généalogique que sont le NDLF, le DCLF et le DCI : une section pour les noms communs, une section pour les noms propres et les rituelles pages roses répertoriant les locutions latines et étrangères. André RÉTIF, l’historien et archiviste laroussien, a estimé qu’entre 1905 et 1975, le PLI s’était diffusé à plus de 30 millions d’exemplaires dans la francophonie et ailleurs (1975 : 308).

En 1924, le PLI devient le Nouveau Petit Larousse illustré. Ce sera la première d’une série de refontes régulières. En effet, après 1905, plusieurs remaniements mineurs ou appréciables ont chaque fois remis le PLI au goût du jour, l’adaptant à la modernité du temps, mais sans oblitérer sa nature première. Les remises à niveau importantes ont eu lieu en 1924, 1935, 1948, 1952, 1959, 1968, 1981 et 1989.

Avec le PLI, Claude AUGÉ perfectionne, plus qu’il ne l’invente, la formule moderne du dictionnaire d’usage et du dictionnaire à tiroirs multiples. Fonçant vers l’avenir, plutôt que de prêcher sur les vertus du passé, il établit les grandes articulations d’un dictionnaire à l’esprit résolument moderniste. Cinq aspects méritent d’être remémorés : l’importance de l’« usualité » des mots, de leur aspect vivant et contemporain; la présence des terminologies modernes; des articles brefs, clairs et informatifs; les développements encyclopédiques; l’iconographie.

Le PLI est le fruit des préoccupations pédagogiques ayant toujours animé son lointain concepteur. Il synthétise, perfectionne et enrichit ses prédécesseurs patrilinéaires. Sa nomenclature est normative, tout en étant accueillante à quelques néologismes. Dans les articles, les lexicographes ont revu les rubriques, reformulant au besoin les définitions, corrigeant et précisant, actualisant ce qui le nécessitait, ajoutant des informations relatives aux synonymes, aux antonymes, à l’étymologie, etc.

Destiné à perfectionner un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées par l’école » (REY, 1990 : 1821), le PLI devient rapidement le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (REY, 1986 : 638) dont chaque article forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du NDLF : Quatre dictionnaires en un seul.

Malgré des mutations périodiques, chaque édition du dictionnaire demeure fondamentalement synchronique, comme les recueils de l’Académie. Le PLI entretient une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, européenne en priorité. Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle, toutes générations et toutes classes sociales confondues. Les autres dictionnaires le côtoient, l’accompagnent, l’entourent, mais ils ne le supplantent pas.

4. Conclusion : la République des dictionnaires

Outre la domination tous azimuts de la production laroussienne au cours de la période 1878-1932, la lexicographie est marquée par une seule œuvre révolutionnaire en matière de DGM, le Dictionnaire général. En comparaison avec celui-ci, les six volumes du Dictionnaire des dictionnaires apparaissent comme l’accomplissement d’un compilateur, d’un glossateur, comme un répertoire plus fade mais à la nomenclature extensive, comme un bon magasin d’exemples, malheureusement dépourvus de références, mais dont le mérite premier est d’être souvent contemporains du dictionnaire. Le DD restera aussi dans l’histoire des dictionnaires comme le premier témoignage sérieux de la fragmentation lexicale du français et comme le dernier grand dictionnaire universel, catégorie qu’avait ouverte le grand FURETIÈRE.

Pierre LAROUSSE et son successeur Claude AUGÉ ont établi l’ère des dictionnaires de masse, des dictionnaires usuels. L’objet même du dictionnaire est socialisé, il devient un bien matériel et intellectuel accessible à tous les individus forgeant une société, un bien indispensable dans chaque foyer. Il devient également un livre de connaissance, un outil de référence et un manuel scolaire. La vision pédagogique et didactique, dont le but essentiel est la connaissance des choses et des faits, s’oppose à une attitude descriptive et normative prenant exclusivement en considération la langue envisagée uniquement pour elle-même (HATZFELD, après l’Académie). Il est un fait avéré qu’un « courant constant emporte les dictionnaires français de la pédagogie du “bon usage” et du réglage de la norme —reflet dans les mots d’une politique centralisatrice— à la maîtrise des choses » (REY, 1986 : 630).

La formule du dictionnaire moderne est générée et sa symbolique est branchement sociale. Désormais, le dictionnaire fait partie des mutations nouvelles enclenchées en littérature et dans le monde intellectuel français après 1870. De fait, « la mise en œuvre d’un projet didactique national, de l’école maternelle à l’université » (REY, 1990 : 1819) ouvre toute grande la porte à l’aventure dictionnairique. L’invention du PLI adhère parfaitement à cette œuvre d’enseignement et de formation mise de l’avant par les décideurs de la IIIe République. Elle la pérennisera.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe voient une métamorphose et un renouvellement rapides des méthodes et des pratiques lexicographiques. Le monde est en changement et les premières traces d’interdisciplinarité pointent et influencent directement les dictionnaristes, tandis que le préstructuralisme est déjà en germe. Diverses formules de dictionnaires sont affinées, modernisées ou tout simplement inventées : le dictionnaire binaire associant la langue et l’encyclopédie poursuit la tradition du répertoire universel, le petit dictionnaire monovolume scolaire et familial jaillit de l’imagination laroussienne, le dictionnaire linguistique asseoit le rapprochement entre la sémantique et la lexicographie dans le DG, le Guérin explore les régions linguistiques du français et il préfigure la francophonie. Entre 1878 et 1932, la lexicographie française est tributaire de trois dictionnaires phares qui, chacun à leur manière, illustrent l’accroissement du savoir-faire lexicographique : le DD, le DG et le PLI. En recourant à une méthode spécifique, chacun d’eux perfectionnait pour le français moderne l’une des trois orientations les plus productives du « trivium » lexicographique que les prototypes de Pierre RICHELET, d’Antoine FURETIÈRE et de l’Académie avaient entrepris d’instituer deux siècles auparavant.

Le dictionnaire, quel qu’il soit et indépendamment de sa valeur scientifique, offre sur l’époque à laquelle il a été élaboré de multiples témoignages langagiers et sociaux tous plus précieux les uns que les autres. Ce qu’on recherche dans ces recueils finalement, et au-delà du réflexe premier qui est d’ordre langagier, « c’est l’épaisseur du temps, sa palpitation partout présente en chaque mot, en chaque syllabe » (CLARO, 1993 : 15). Chacun à leur manière, les musées des mots visités et explorés ci-dessus font revivre ce temps du siècle des dictionnaires, ce temps d’une culture socialisée, laïcisée et démocratisée prête à s’épanouir sur un nouveau siècle. Celui-ci sera dominé par la science et par la technologie qui révolutionneront à leur tour les nouveaux dictionnaires et les propulseront dans la galaxie de la culture technicienne informatique.

Bibliographie

1. Linguistique

2. Dictionnaires

L’astérisque (*) signifie que les informations n’ont pu être complétées faute de documentation de première main. Il arrive en effet que les sources bibliographiques soient incomplètes ou qu’elles se contredisent. Comme je n’ai pas pu vérifier les originaux, notamment les paginations, je laisse l’information en blanc.

Abstract (anglais)

This article provides a brief survey of the social, scientific and epistemological framework within which French dictionaries were compiled between the late nineteenth and early twentieth centuries. It begins and ends with the seventh and eighth editions of the Dictionnaire de l’Académie française, respectively. However, the study is not restricted solely to the work of the “Immortels”, since it centres on the genesis of three dictionaries ; namely, the Dictionnaire des dictionnaires, the Dictionnaire général and the Petit Larousse illustré. Although the aims and objectives of these works are completely different, they have nonetheless contributed significantly to the development of modern lexicography.

Normalisation terminologique et lexicographie générale

1. Effets des législations linguistiques sur les DGM

Plusieurs commissions de terminologie furent fondées en France à partir de 1972 et au Québec à partir de 1978. Depuis lors, le paysage s’est modifié en fonction des besoins des différents milieux aménagementaux : dissolution des commissions ayant rempli leur mandat, création d’autres groupes pour affronter des défis nouveaux, rapprochement entre des équipes francophones géographiquement dispersées, etc. Depuis les débuts, les organismes rendent compte régulièrement des décisions entérinées et relatives aux terminologies par le canal d’un organe officiel. En France, c’est le Journal officiel de la République française (JORF) qui diffuse les termes reçus tandis qu’au Québec, la Gazette officielle du Québec (GOQ) accomplit la même tâche. Les résultats des réflexions de tous ces groupes de travail sont aussi périodiquement publiés dans des répertoires se présentant sous des formes variées, en particulier celles de dictionnaires achevés et commercialisés (voir Boulanger 1989a). Parmi ces recueils, il suffira de mentionner le Dictionnaire des termes officiels (DTO) pour la France et le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques (RALT) pour le Québec, chacun de ces ouvrages étant soumis à des mises à jour à intervalles réguliers.

Nous nous intéressons ici à une forme de façonnement de la langue par la normalisation et l’implantation qui sort de son contexte étroit des LSP pour atteindre un plus vaste public, à savoir celui des usagers des dictionnaires généraux monolingues (DGM). Autrement dit, il s’agit de mesurer la fortune de l’officialisation dans le domaine des répertoires de mots élaborés par l’entreprise privée et destinés au grand public, étant entendu que les prises de position normatives ont un certain retentissement dans la langue usuelle habituellement décrite dans ces ouvrages. Chronologiquement, le dictionnaire de langue s’avère le dernier refuge des officialismes et c’est dans ce réservoir lexical que le simple citoyen puise ses informations. En fournissant une somme appréciable de renseignements sur les vocables officiels, les répertoires lexicographiques généraux complètent et plébiscitent un aspect du processus d’aménagement linguistique enclenché par les commissions de terminologie. De prime abord, les avis sont réservés à des groupes de spécialistes appelés à manipuler des vocabulaires spécifiques au cours de leurs activités professionnelles. Mais dès l’instant où les lexicographes généralistes veulent en faire état, ces notifications tombent dans le domaine public et deviennent sujettes à la dictionnarisation qui s’apparente ainsi à une forme d’implantation. Le schéma historique et chronologique est aisé à reconstruire. D’une part, les officialismes suivent un cheminement de consignation que l’on peut schématiser ainsi :

Organes parlementaires :

  1. JORF, GOQ → Répertoires gouvernementaux : DTO, RALT → Dictionnaires terminologiques thématiques : éducation, alimentation, informatique... → Dictionnaires généraux monolingues ou DGM : GRLF, PLI, DQA... → Autres supports possibles : dictionnaires de difficultés, fichiers des services des consultations linguistiques (au Québec), banques de terminologie, DOC, Minitel (en France), encyclopédies, manuels scolaires, universitaires, professionnels...

D’autre part, l’implantation touche deux grandes catégories de public :

  1. Organisme décisionnel → Groupes d’experts sectoriels;
  2. DGM → Groupe des usagers ordinaires.

La première forme d’implantation se veut exhaustive, c’est-à-dire qu’il y a transmission aux intéressés de l’ensemble des unités passées au crible par les commissions, alors que la seconde est davantage sélective, les lexicographes effectuant un tri parmi les formes lexicales avalisées.

2. Le statut des officialismes dans les DGM

La description et la standardisation des terminologies renvoient implicitement à l’objet dictionnaire ainsi qu’à la norme et à la grammaire. Ces deux dernières codifient les décisions et établissent des règles d’emploi (voir Rey 1972), tandis que le dictionnaire sert de passerelle d’implantation entre les décideurs et les usagers ordinaires de la langue.

Ce qui nous retiendra, ce sont les mécanismes mis en jeu lors du passage du milieu des savoirs spécialisés vers le noyau commun de la langue et les attitudes des lexicographes devant l’obligation d’enregistrer l’officialisation dans les DGM. L’interaction ou l’interface entre le dictionnaire et les positions à caractère officiel, c’est-à-dire une ou des normes d’origine socioprofessionnelle dégagée des travaux des commissions de terminologie, n’est vieille que d’une quinzaine d’années (voir Boulanger 1989a). Mais cela est largement suffisant pour en tirer quelques leçons, notamment au regard de la démarche méthodologique de la lexicographie. À ce chapitre, celle-ci se doit d’innover et de reconfigurer la microstructure des articles afin de répondre aux exigences de la normalisation institutionnelle. Car il est clair que le rapprochement des intérêts linguistiques étatiques et des préoccupations des lexicographes a entraîné deux conséquences significatives : 1. En dépit du fait que son action est prioritairement centrée sur les LSP, l’intervention consciente de l’État ne demeure pas sans écho dans l’emploi de la langue générale; 2. Cette intervention a des répercussions non négligeables dans la production et dans la physionomie des DGM contemporains, notamment au regard du traitement du lexique spécialisé dans cette catégorie de dictionnaires (voir Boulanger 1993).

Dans le cadre précis de l’activité terminologique aménagementale, la mission du DGM consiste à banaliser l’usage des termes objets de l’attention des autorités mandatées en matière de LSP. Le dictionnaire joue le rôle d’un instrument stratégique et d’un outil didactique de première grandeur pour diffuser, et même pour installer ou implanter dans l’usage une proportion tangible des unités lexicales proposées par les instances dirigistes.

Cet intérêt de la lexicographie privée envers les travaux linguistiques menés au sein des « académies » gouvernementales n’est pas un mouvement subi. Il s’inscrit historiquement dans la ligne directrice des dictionnaires qui ont depuis plusieurs siècles l’obligation de transmettre la norme et le bon usage, fussent-ils d’origine terminologique et institutionnelle. Depuis toujours, une partie des vocabulaires professionnels s’est frayée un chemin vers la zone linguistique réservée à l’usage courant. Les dictionnaires en sont les meilleurs témoins (voir Boulanger 1989a et 1993). De tout temps, le « dictionnaire » a relayé les décisions normatives des autorités, religieuses d’abord, politiques, culturelles, scientifiques, techniques, etc., ensuite. Le compagnonnage dictionnairique avec le pouvoir étatique est inévitable, voire souhaitable. Cette solidarité ou cette complicité est incontournable —mais pas à n’importe quelles conditions— en raison même des objectifs communs aux deux types d’institutions : décrire la langue et énoncer des avis sur les unités lexicales mises en rapport avec une ou des normes.

De fait, le DGM contemporain véhicule au moins deux catégories de norme : une norme générale objective et collective et une norme socioprofessionnelle qui relève du sous-système des technolectes et qui vient s’imbriquer dans la première pour fédérer l’ensemble linguistique appelé la langue. Dans un cas comme dans l’autre, le lexicographe balise à sa façon les unités lexicales standardisées des points de vue général et technolectal. Les termes, puisque c’est d’eux qu’il s’agit ici en priorité, nous retiendrons dans la suite du texte.

Constatons tout d’abord qu’au cours des deux dernières décennies, une métalangue relative aux officialismes s’est dégagée dans la lexicographie française (voir Boulanger 1989a et 1989b) et faisons là-dessus quelques observations :

1) Cette métalangue se présente comme un véritable discours codé, facilement reconnaissable mais dont la coloration peut varier légèrement d’un dictionnaire à l’autre. Tantôt elle revêt l’aspect d’un appareil diacritique (le recours aux italiques, aux caractères gras (DAF), à l’abréviation REM. (DQA, GRLF), etc.), tantôt elle utilise différentes façons d’abréger le syntagme recommandation officielle (PR, PLI), tantôt elle use d’appellations nominatives comme l’Office de la langue française, l’O.L.F., l’Administration (plusieurs dictionnaires), tantôt elle utilise une panoplie de termes appartenant déjà au registre linguistique de la prescription (ex. : synonyme conseillé, équivalent français, terme/mot préconisé ou recommandé, anglicisme déconseillé ou proscrit). Enfin, elle crée une terminologie microstructurelle d’appoint, explicite et innovatrice formant de véritables champs lexicaux et sémantiques (ex. : les verbes : conseiller, déconseiller, franciser, normaliser, préconiser, préférer, proposer, proscrire, recommander, remplacer, traduire; les substantifs : francisation, normalisation, recommandation, traduction). La plupart des termes de ce métalangage sont par ailleurs surqualifiés grâce à l’adjonction de mots comme officiel/officiellement : synonyme officiel de, mot/terme officiellement recommandé, etc.

2) Cette métalangue illustre très clairement que les lexicographes ne prétendent aucunement se substituer aux autorités institutionnelles désignées. Celles-ci demeurent nommément présentes à travers les désignations englobantes comme l’Administration, identitaires comme l’Office de la langue française ou plus vagues, plus diffuses comme le qualificatif officiel, l’adverbe officiellement, le pronom indéfini on. Le discours métalinguistique repose sur des éléments distanciateurs entre le dictionnariste et I’« officialisateur ». En apparence, le premier garde son autonomie vis-à-vis des mots de l’État, la métalangue renvoyant la responsabilité décisionnelle entre les mains de l’autre. Autrement dit, le commentaire dans les articles est, le plus souvent, distancé, ou, préférablement, distancié (ex. : PLI : sponsoriser : « Recomm. off. commanditer ou parrainer. »; DQA : C.B. : « REM. L’O.L.F. propose l’abréviation B.P. pour remplacer ce mot. »). Le lexicographe ne prend pas vraiment position, il se tient littéralement à distance et il ne jette pas l’anathème sur les unités scrutées. Jamais il n’emploie de formules associées à l’exclusion, du genre : « Il faut absolument éviter tel ou tel mot », « Tel mot doit être écarté, rejeté, etc. ». Au contraire, il se retranche derrière des formules neutres comme : « L’Administration préconise... », « L’O.L.F. propose... » ou plus anonymes comme : « On recommande... ». Comme on le voit, le lexicographe cite l’institution qui gère les commissions de terminologie; il évite de faire siennes les décisions cautionnées par les groupes de travail ministériels. Bien entendu, le discours des dictionnaires de difficultés ou celui des dictionnaires à vocation purement normative peut refléter une prise de position plus tranchée, plus dirigiste et plus subjective de la part de l’auteur. À titre d’exemple, le Dictionnaire de l’Académie française (DAF) recourt à une formule du type : « X doit être préféré à (l’anglais) Y », énoncé qui est placé à la suite des mots ou des sens visés dans les articles. Voir baladeur (sens 4) : « Doit être préféré à Walkman. », II. digital : « Le terme Numérique doit être préféré. ».

3) Cette métalangue manifeste clairement que le lexicographe n’a guère le choix et que pour des raisons tant scientifiques que concurrentielles et commerciales, il doit rendre compte des avis terminologiques, aussi bien ceux qui touchent les mots lexicalisés et déjà consignés dans les dictionnaires avant l’intervention (ex. : fast food, jumbo-jet, listing) que ceux qui sont néologiques, à savoir des mots de remplacement créés par les normalisateurs, (ex. : baladeur, publipostage, voyagiste). Les dictionnaires enregistrent les avis officiels et ils « ne peuvent refuser cette manifestation évolutive et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey 1983 : 546). Ces choix forcés entraînent la recherche de solutions servant à concilier les jugements proprement régulateurs avec les objectifs d’un instrument descriptif qui se veut d’abord le témoin de l’usage. En vertu de ce rôle d’observation, certaines propositions néologiques n’ont pas encore obtenu le statut d’entrée dans un DGM (ex. : barbotine, chalandage); cependant, elles peuvent être mentionnées sous la forme évaluée (ex. : barbotine est noté sous sloche dans le DQA) ou, au mieux, elles peuvent constituer une entrée dont la définition est réduite aux mots de la métalangue (ex. : PLI : sonal : « n. m. (pl. sonals). Recomm. off. pour jingle. »; stylique : « n. f. Recomm. off. pour design. »), quand il ne s’agit pas d’un simple renvoi au mot source (ex. : PR : baladeur : « 3° N. m. V. Walkman. »). Le dictionnariste attend patiemment le verdict social qui se traduira par la lexicalisation du mot ou par son éviction. Tout mot accrédité socialement devient candidat à l’intronisation dictionnairique. Il jouira alors d’une reconnaissance macro- et microstructurelle pleine et entière, au même titre que les autres mots du répertoire. En outre, les termes soumis au verdict des commissions changent de statut en passant dans les DGM : ils perdent leur saveur onomasiologique pour pénétrer dans le vocabulaire général. Leur caractère thématique est atténué afin qu’ils puissent joindre le corps de la langue courante. Ce sont des termes employés dans l’usage ordinaire et non plus dans le contexte exclusif des ordres spécialisés du savoir. Ils sont donc traités sémasiologiquement. Le premier indice de ce transfert ou de cette réimplantation est observable dans les nuances apportées aux définitions. En immigrant dans le DGM, la définition terminologique subit des transformations plus ou moins profondes. Elle est banalisée ou vulgarisée, au sens linguistique et positif des deux termes (voir Boulanger 1989b : 45-46). Voici deux exemples :

RALT DQA
ravin ravin
« Entaille profonde et étroite sur un versant, creusée par les eaux de ruissellement. » « Petite vallée étroite très profonde, à versants raides, creusée par les eaux de ruissellement. »
lac lac
« Nappe d’eau douce entourée de terre, généralement pourvue d’un exutoire, ou élargissement d’un cours d’eau entraînant le dépôt de sédiments. » « Grande nappe naturelle d’eau douce à l’intérieur des terres. »

4) Cette métalangue prudente montre que le lexicographe est prêt à convoquer les officialismes dans sa chasse-gardée, mais pas à n’importe quelles conditions. Il ne retient des dictionnaires d’autorités normatives qu’un certain nombre de termes, se gardant bien par ailleurs de tout marquer. Il conserve toujours la haute main sur la sélection (pour les critères, voir Boulanger 1989a : 52-53) et sur le traitement réservé à cette portion de la nomenclature, destinée en priorité à une clientèle cible très différente de celle des dictionnaires terminologiques ou officiels. Le tamisage est sévère et les consommateurs ne se voient livrer que ce qui paraît viable par rapport à l’usage, fût-ce un usage planifié et contrôlé. L’obéissance aveugle aux sources d’avis officiels n’est pas encore inscrite dans le code d’éthique de la lexicographie et elle n’a pas besoin de l’être. S’ils signalent les termes d’absolution, les lexicographes ne peuvent par ailleurs négliger les termes à remplacer. Ainsi, malgré logiciel, matériel, baladeur; bouteur, certains dictionnaires conservent les articles incriminés software, hardware, Walkman, bulldozer (PLI, PR). « La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (Rey 1990 : XIX). « La fonction du dictionnaire [de langue] n’est pas de prendre parti entre ces synonymes, entre les deux usages concurrents, mais de constater qu’aujourd’hui deux usages s’opposent » (Lexis : VIII). C’est l’option également retenue dans le DQA. Les formes jugées par les commissions de terminologie comme étant répréhensibles ou à remplacer peuvent continuer à avoir de la vigueur ou des adeptes dans certaines circonstances de discours, y inclus dans le discours lexicographique lui-même. Qu’on en juge : GRLF : donnée : « Représentation conventionnelle d’une information (fait, notion, ordre d’exécution) sous une forme (analogique ou digitale) permettant d’en faire le traitement automatique. ». Cette définition maintient le mot digital alors qu’à l’article digital du même dictionnaire, il est précisé : « REM. On recommande officiellement l’adj. numérique pour remplacer cet anglicisme, qui crée en français des confusions avec 1. digital [...]. »

3. Conclusion

Visiblement, les interventions normatives gouvernementales ne laissent pas les lexicographes indifférents. Ceux-ci jouent un rôle dans leur implantation dans l’espace dictionnairique. Ils ont dû aménager de nouvelles zones d’accueil dans leur microstructure afin de tenir compte des données officielles émanant des travaux ministériels. Cet accommodement au service de l’implantation terminologique est maintenant un acquis depuis près de vingt ans. La norme professionnelle rejoint et complémente la norme sociale objective déjà propagée par le DGM. Celui-ci est sans doute l’outil le plus influent pour infléchir dans le sens le plus évolutif la norme et le destin d’une langue ou de ses variétés. Les dictionnaires usuels deviennent ainsi des instruments d’appoint dans toute stratégie d’aménagement linguistique et terminologique mise de l’avant de par une volonté politique. On connaît fort bien l’effet normalisateur du DGM : aux yeux du consulteur, la portée prescriptive l’emporte sur la simple description des usages. Il est indéniable que l’intégration des avis dans les dictionnaires courants a des conséquences décisives sur le statut et sur la carrière des termes métamorphosés en simples mots par le miracle de la consignation dictionnairique. Les responsabilités des lexicographes sont claires : leur devoir est de « relayer les décisions officielles d’aménagement des langues, quitte à noter l’échec (le succès correspond à la situation normale d’observation de l’usage) » (Rey 1988 : 288). [Voir à ce sujet les articles brainstorming, hardware, listing, tuner, etc., dans le GRLF.] Néanmoins, le lexicographe n’est que le porte-parole désigné par les institutions officielles. « On ne doit donc pas attendre de lui qu’il prenne à son compte les recommandations concernant les usages officiels : il en fait cependant mention, lorsqu’il juge la chose utile pour les lecteurs visés par son dictionnaire, puisque ces avis sont des manifestations de l’évolution de la langue » (Poirier 1992 : 4).

Dans les DGM, l’aménagement de commentaires relatifs à des unités terminologiques isolées ou à des constellations idoines introduit un nouveau discours normatif, une information de nature fonctionnelle ou une information simplement utilitaire pour le locuteur. La prescription n’est pas aussi exclusive que dans les répertoires terminologiques où des considérations d’autres ordres entrent en jeu, par exemple des impondérables législatifs, économiques, politiques... La métalangue microstructurelle sert en outre à distancer le lexicographe par rapport aux circuits interventionnistes ou dirigistes dont celui des officialismes est la dernière manifestation en date. La plupart du temps, ce discours renvoie implicitement à l’autorité normative tout en dégageant le rédacteur de la responsabilité de la règle édictée ou de l’interdiction d’emploi. On constate une fois de plus que les dictionnaires se sont toujours accommodés d’un nouvel ordre de vie quand celui-ci s’est manifesté. Il n’en va pas différemment avec la normalisation et l’implantation terminologiques dans leurs rapports au social ordinaire. Ces relations nouvelles entre la langue générale et les LSP sont adéquatement tissées dans les microstructures des dictionnaires culturels contemporains.

En fin de parcours, il convient de présenter les faits suivants au regard du sort lexicographique des officialismes :

  1. Tous les DGM récents intègrent en nombre plus ou moins élevé les avis officiels relatifs à des propositions lexicales inédites.
  2. Tous les DGM marquent du sceau de l’officialisation des unités déjà présentes dans les articles et installées dans l’usage depuis belle lurette. Certains commentent, leur changement de statut, d’autres ne le font pas. D’un dictionnaire à l’autre, qu’ils soient publiés par des éditeurs différents ou par le même éditeur, les mêmes mots ne sont pas tous marqués également, tant s’en faut.
  3. Aucun dictionnaire ne catalogue ou n’identifie l’ensemble des unités scrutées par les commissions de terminologie, peu importe la décision en cause ou la qualité linguistique du mot jugé.
  4. Une métalangue lexicographique s’est naturellement créée pour discourir sur cette nouvelle zone du vocabulaire issue de l’interventionnisme étatique dans les lexiques d’experts. Chaque entreprise dictionnairique aménage à sa façon ce discours codé et l’appareil diacritique qui l’accompagne.
  5. Le discours métalinguistique reflétant l’officialisation n’est limité à aucune rubrique du dictionnaire. Il loge dans n’importe quelle rubrique microstructurelle : la zone morphologique de l’entrée (ex. : le suffixe féminin -eure), la catégorisation lexico-grammaticale (ex. : n. pour les noms épicènes), la parenthèse étymologique, la définition, le réseau analogique, l’exemple, etc. Mais le plus souvent, il fait l’objet d’une nouvelle rubrique indépendante des rubriques classiques (voir Boulanger 1989a : 42-46).
  6. Dans les dictionnaires les plus récents, on constate un début d’effacement de la métalangue d’officialisation qui balisait certaines unités lexicales néologiques à l’origine. Celles-ci s’étant diffusées très largement dans l’usage, elles ont donc atteint un haut degré de lexicalisation que doit reconnaître le lexicographe, de sorte qu’il ne paraît plus nécessaire de rappeler qu’elles émanent des travaux des instances normatives. Ainsi, dans le DQA, baladeur et logiciel ne sont plus marqués comme étant des propositions ministérielles tandis que sous 2. matériel, les rédacteurs conservent le lien avec l’emprunt hardware : « REM. On a employé l’anglic.hardware. ». Le caractère moins courant et la basse fréquence d’emploi du mot matériel dans la langue courante expliquent la réticence des lexicographes à vouloir le « démarquer ». Quant à Walkman, l’observation porte sur son seul statut de marque déposée. Enfin, les mots software et hardware ne font pas l’objet d’articles dans ce dictionnaire axé sur l’usage standard québécois.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Peut-on « dictionnariser » le français du Québec[1]?

« In eadem lingua saepe diversa locutio fit. » (Saint Jérôme)

« pourquoi les gnolguis xéroxent tout leur comporte sur des gourous baveux ça persécute à force. » (Le Nouvel Observateur, no 1472, 21-27 janvier 1993, p. 66)

Le binarisme normatif

La publication d’un dictionnaire général voulant promouvoir une nouvelle norme surprend toujours. Quand le dictionnaire est l’œuvre de Québécois et qu’il propose une autodescription de la langue française parlée et écrite en Amérique du Nord —comme c’est le cas pour le Dictionnaire du français plus (DFP) et pour le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA)—, cela étonne encore davantage et cela ébranle les colonnes du temple. À coup sûr, le débat sur la ou les normes sera ravivé et alimentera tantôt les discours de la gent journalistique, tantôt les prises de position des enseignants et des milieux culturels, tantôt les savantes analyses et les critiques des linguistes. Même le citoyen ordinaire tient à y mettre son grain de sel, lui qui demeure d’habitude plutôt silencieux quant à la « res lexicographica ». Pendant quelques mois, le Québec se transforme alors en un pays abritant six millions de lexicographes.

Passer d’une norme unique, abstraite, idéalisée et mythique à une norme sociale géographiquement localisée et matérialisée dans un dictionnaire pose la question de savoir si réellement la société d’accueil, et non plus le cénacle des linguistes et des lexicographes professionnels, est disposée à recevoir cette vision renouvelée de la norme de la langue française. « Consigner des emplois québécois dans un dictionnaire est considéré, encore aujourd’hui, comme un exploit qui suscite l’enthousiasme ou comme un acte de provocation » (Poirier, 1992, p. 2).

Le DQA est paru à l’heure où l’activité lexicographique québécoise atteignait un sommet inégalé, à l’heure où la majorité des données sur le lexique québécois sont disponibles et qu’elles attendent leur exploitation et leur mise en cage dictionnairiques. À l’heure également où les nécessités des législations linguistiques coercitives à l’égard du français sont réévaluées, aussi bien en France qu’au Québec, au moment où la francophonie perd des plumes et sans que l’on ne pose jamais sérieusement la question de savoir quelle forme de français il faudrait privilégier au Québec. On veut protéger la langue française mais on n’a pas encore défini collectivement de quel français il s’agit. À ce jour, aucune législation linguistique ne l’a d’ailleurs précisé. Ce silence pourrait signifier qu’un consensus s’est établi sur le choix exclusif du gallofrançais. Mais est-ce vraiment le cas?

Depuis quinze ans, la société québécoise a vu ses préoccupations de description du lexique s’appuyer sur plusieurs éléments. Depuis 1980, on assiste à une production quasi industrielle de dictionnaires qui prennent la langue générale pour cible. Plusieurs de ces ouvrages ont atteint de forts tirages et ils ont fait l’objet d’éditions revues et enrichies. À l’exception des dictionnaires différentiels de Léandre Bergeron et de Lorenzo Proteau ainsi que de quelques curiosités ludiques, il sont fondés sur des méthodes scientifiques et ils justifient leur orientation normative. Les principales causes de la révolution dictionnairique québécoise sont les suivantes, énumérées ci-après sans ordre de priorité :

Concrètement pour le Québec, toutes ces activités socio-linguistiques débouchent sur la reconnaissance de soi, sur le positionnement de la nation dans le temps — l’époque contemporaine — et dans l’espace — l’Amérique du Nord. « Les langues qui se dotent d’une grammaire et d’un dictionnaire amènent les sociétés et les civilisations qui leur correspondent à la conscience de leur identité » (Rey, 1992a, p. 273). Cette instrumentalisation langagière repose sur des considérations d’origine extralinguistique. Aux causes proprement linguistiques, sont en effet sous-jacentes des causes politiques (les législations à l’égard de la langue), des causes sociales (l’identité nationale), des causes littéraires (se dire et se perpétuer dans la mémoire collective par l’écrit et la chanson), des causes culturelles (se situer en Amérique du Nord, dans le monde francophone et dans l’univers), des causes éducatives (appréhender le monde, se reconnaître et se comparer dans sa langue). Au fil des siècles, la langue d’ici s’est résolument adaptée aux conditions de vie de la communauté qui en use. Plus le temps a passé, plus la différenciation avec la mère patrie s’est précisée. Et nul ne saurait nier que la vie québécoise se distingue sous bien des aspects de la vie européenne tout en étant conscient du continuum historique. Les multiples dimensions du lexique reflètent ces divergences. La langue nationale est à la source de toute définition culturelle et le dictionnaire demeure le meilleur porteur des nouvelles frontières de la norme. Il fournit « un reflet analytique des identités culturelles, intégrant la vision du monde et le discours social, abordés par une nomenclature lexicale pertinente, un corpus de définitions et un ensemble sélectif de discours, dis- cours normalisé et discours observé, cette sélection mettant en œuvre les jugements de valeur et les normes sociales » (Rey, 1992a, p. 273). L’idéologie a donc un rôle prédominant et des fonctions à remplir dans toute tentative d’autodescription linguistique d’une société dans un dictionnaire.

C’est dans ce bouillonnement sur les mots, sur le code normatif binaire franco-québécois et sur les idées que s’inscrit le DQA. Les auteurs du dictionnaire savaient pertinemment bien qu’ils bousculeraient de vieilles habitudes et des traditions séculaires, notamment en proposant une description complète et interne de la quasi-totalité du lexique général laurentien. Il apparaît impossible, voire inconvenant, de jeter un regard neuf sur le français du Québec sans réexaminer les fondements de tout l’édifice. La remise en cause du monopole des valeurs normatives exclusivement alignées sur l’Europe ne peut se réaliser sans que soient perturbés les us et coutumes. De là l’importante introduction dans laquelle les lexicographes ont expliqué de manière fort détaillée leur programme, leur méthode ainsi que l’orientation idéologique de l’ouvrage. Cette démarche ne diffère en rien de celles qui inspirent toutes les activités lexicographiques du monde occidental. En cette matière, le DQA n’est ni révolutionnaire ni syncrétique.

Les lectures (?) du dictionnaire qui ont été faites jusqu’à maintenant montrent clairement que certains des aspects fondamentaux du projet n’ont pas été bien saisis, ont été mal perçus, car les opinions médiatiques superficielles ont prévalu, ou pire encore, des pans entiers du dictionnaire furent volontairement ostracisés au profit d’une autre option normative défendue par les critiques à coup de sorties intempestives soutenues par un vocabulaire aux allures plus militaires que scientifiques. Il paraît bien difficile de saisir pleinement la photographie de la langue française québécoise que propose le DQA sans que la consultation de l’ouvrage se poursuive sur quelques pages consécutives dans la section des articles afin de dédramatiser les jugements un peu trop péremptoires qu’on serait porté à prononcer à la simple constatation de la présence dans la nomenclature de quelques mots honnis des tenants du rigorisme linguistique et des puristes. Les autres dictionnaires généraux, en particulier ceux de France, sont tout à coup devenus purs et infaillibles. L’enfer, c’est « nous autres ». À partir de là, il est facile de déboucher sur une forme de manichéisme linguistique exagéré et exacerbé qui détruit les germes de la francophonie, concept qui, à l’heure actuelle, est en outre beaucoup trop politisé au détriment de ses dimensions linguistiques et culturelles.

Là où il faut nier pour affirmer : la vraie nature du DQA

L’odyssée de l’anglicisme

Par-dessus tout, on reproche au DQA un traitement sans nuance des anglicismes. Il va sans dire que le point de vue des auteurs diffère. Ils avaient d’ailleurs prévu des objections à ce chapitre. De là un appareil de précaution clairement exposé dans la présentation (p. XI). Il y est précisé que les anglicismes ont été revus dans les perspectives de l’évolution de la langue d’ici depuis la Conquête et non plus sur la seule base du français de France qui gère ses mots anglais d’une manière totalement différente. « Ce dictionnaire propose délibérément un traitement de l’anglicisme plus conforme au sentiment des Québécois et restitué dans sa véritable perspective historique » (DQA, p. XI). On retrouve dans cette affirmation l’un des deux fondements majeurs du dictionnaire, l’autre étant l’évaluation spécifique du français au Québec. Les anglicismes calqués ou adaptés et sans connotations particulières sont enregistrés sans marque les singularisant (ex. : balle-molle, hors cours) —le DQA ne fournit pas les étymologies— tandis que l’anglicisme qui s’écarte du niveau neutre ou courant est balisé (ex. : fun, straight, wow). Lorsque l’anglicisme ou le calque qui en résulte sont critiqués par différents auteurs, on a, le plus souvent possible, signalé ces réserves dans la rubrique « remarque » (ex. : spécial (II), surtemps, voûte, sens 3). « Par ailleurs, certains anglicismes sémantiques ou des calques phraséologiques ne sont pas étiquetés comme tels; ils se sont si bien intégrés à l’usage qu’il n’a pas semblé opportun de signaler leur origine étymologique anglaise. Ils sont généralement notés comme appartenant au niveau de langue familier (ex. : balance (III), frapper, sens 2, ③ matériel) » (DQA, p. XI-XII). Au besoin, les grandes divisions de l’article identifiées par des chiffres romains, les simples distinctions de sens ou l’homonymie servent d’indices pour signaler le traitement réservé à l’anglicisme. — À noter que pour la seconde édition et compte tenu des objectifs pédagogiques, certaines précisions ont été apportées au chapitre des anglicismes.

Depuis deux siècles, nous fuyons comme la peste tout ce qui peut s’apparenter à de l’anglo-saxon, au point de condamner des mots intégrés depuis fort longtemps dans le lexique français mais qui avaient le malheur d’offrir une résonance ou une consonance anglaises. « Il nous faut reconnaître qu’en matière d’emprunt, tout particulièrement quand il s’agit de l’anglais, nous faisons souvent preuve d’une attitude qui frise l’intransigeance » (Rondeau, 1992, p. 21). Devant les stigmates de l’anglicisme, on a encore tendance à confondre la substance du mot et son poids social comme phare de l’insécurité linguistique. « Or il est évident qu’il ne sera pas possible de faire des dictionnaires du français québécois en excluant les anglicismes » (Poirier, 1992, p. 4), en les ignorant ou en les condamnant en bloc. Au début des années 1960, Victor Barbeau avait déjà attiré l’attention sur le sujet. « Nous protéger contre l’anglais ne signifie pas, ainsi que s’y emploient certains néophytes mal informés, le proscrire. Il s’en faut que tous les anglicismes soient des barbarismes. Le bon usage en a déjà trop accrédité en français pour que nous songions à les écarter. Ils sont indispensables, irremplaçables » (Barbeau, 1963, p. 162).

De Charybde en Scylla : le choc des normes

Des censeurs rappellent périodiquement les lexicographes à l’ordre —à leur ordre, cela va de soi— et décrètent que les Québécois n’ont pas le droit d’être différents, de posséder une part de la langue française, de le dire publiquement et de chercher à articuler collectivement leur norme. Ce comportement contrecarre sans vergogne la définition même du concept de « francophonie » (voir Boulanger, 1985). Pourtant, tout le monde sait bien que c’est une impossibilité historique, géographique, politique, sociale, culturelle et éducationnelle que tous les francophones parlent et écrivent exactement la même langue française. Le mimétisme total est devenu une utopie. « Comme toute langue, le français est une abstraction qui recouvre une multitude de faits. À chaque époque, dans chaque milieu, selon chaque situation, un système de règles et un ensemble mouvant de signes que ces règles mettent en œuvre construisent une identité » (Rey, 1992b, p. 829). Sur d’autres plans, ce constat avait déjà été effectué par de nombreux chercheurs, par exemple par Victor Barbeau lorsqu’il écrivait : « Nous ne parviendrons jamais à synchroniser notre parler avec celui des Français » (1963, p. 101). On retrouve le même discours litanique sous la plume de plusieurs linguistes, écrivains et intellectuels québécois. Pour Bernard Saint-Jacques, il « semble donc illusoire de la part d’une certaine élite québécoise de vouloir réinstaurer la norme du « français standard ». On ne peut demander indéfiniment au peuple québécois de s’adapter à une norme linguistique qui a très peu en commun avec sa propre culture » (1990, p. 234). Pour bien des observateurs, il est clair que le français est une langue fragmentée; une mosaïque, et qu’il l’a toujours été depuis l’époque du roman parlé, puis écrit par les héritiers des Romains et des Gaulois. Nombre de facteurs évolutifs linguistiques et extralinguistiques sont à l’origine de la construction des langues et de leurs variétés.

Les dictionnaires comme le DQA et bien d’autres attestent de l’existence et des niveaux d’emploi des mots, ils en rendent compte, ils ne les inventent pas. En tant qu’outils descriptifs, les dictionnaires de langue sont à la remorque des mots, jamais ils ne précèdent le cortège normatif. Ils témoignent des phénomènes sociaux et des mots pour les dire, au contraire des ouvrages dirigistes comme les dictionnaires de difficultés. Le dictionnaire offre un reflet analytique des identités culturelles mettant en évidence des jugements de valeur et des normes sociales (voir Rey, 1992a, p. 273). Le défi consiste alors à savoir comment construire une identité nationale sur les bases d’une variété de langue légitime qui se développe à un autre rythme que la variété-mère. Le dictionnaire le plus efficace est celui qui rend le mieux, aux plans lexical et sémantique, la vision du monde d’une nation. « On doit admettre enfin que la fonction sociale de toute langue correspond à une sémantique culturelle, qui caractérise la vision du monde propre à chaque civilisation » (Rey, 1992a, p. 270). C’est ainsi qu’en consignant un vocable, le lexicographe n’a nullement la prétention de le recommander ou de le désavouer. « Cependant, en diffusant des informations et des explications qui n’étaient pas connues de l’ensemble des usagers de la langue et qui sont susceptibles de les influencer, le lexicographe contribue à fixer les opinions sur lesquelles se construit la norme de la communauté » (Poirier, 1992, p. 5).

Depuis la parution du DQA, la propension à sacraliser les dictionnaires de France et à en faire des évangiles normatifs renaît avec vigueur et exaltation. Cette attitude de pétrification est fondée sur un esprit réducteur qui fonctionne par exclusive dans les deux directions; D’une part, on passe complètement sous silence les milliers de mots qui, dans les répertoires hexagonaux, s’écartent du niveau de langue standard et qui choquent la bienséance, aussi bien en France qu’ici; d’autre part, on tire du dictionnaire laurentien la seule portion du vocabulaire qui est déjà classée hors norme par les lexicographes, tout en prenant soin d’omettre les balises qui jalonnent les articles (ex. : pogner) ou les remarques critiques qui les terminent (ex. : déductible). De fait, on a davantage jugé les intentions et l’idéologie des auteurs plutôt que les méthodes de description et le contenu réel de l’ouvrage. (Boisvert, Deshaies, Boulanger, Duchesneau, 1993).

Bien des mots, souvent inutilement méchants ou vengeurs, parfois injustes ou frisant l’insulte, pour accepter qu’être de quelque part, c’est aussi accepter que le français d’Amérique possède une légitimité, reconnue partout ailleurs dans le monde francophone, sauf sur ce continent. Il faut cesser de nier l’existence de traits linguistiques spécifiques au français nord-américain. Le DQA n’a aucunement la prétention de chasser les autres dictionnaires du paysage linguistique québécois, ni de se substituer à d’autres bons ouvrages de référence québécois ou français. Dans l’optique des concepteurs et des rédacteurs, le DQA s’ajoute aux outils déjà disponibles afin d’aider les Québécois et les Québécoises à mieux comprendre toutes les ramifications de la langue française, à commencer par leur variété légitime, la première qu’ils apprennent à manipuler. « On ne peut continuer à répéter aux Québécois qu’ils parlent une langue dégénérée et abâtardie. En plus de ne rien changer à la qualité de la langue, cette attitude finit souvent par créer un malaise et un sentiment d’infériorité » (Saint-Jacques, 1990, p. 236). La porte est alors ouverte à toutes les hontes : « A speaker who is made ashamed of his own language habits suffers a basic injury as a human being : to make anyone, especially à child, feel so ashamed is as indefensible as to make him feel ashamed of the colour of his skin » (Halliday, 1968, p. 165).

Indéniablement, le risque le plus grand pour une société réside dans le manque d’information sur elle-même, ou pire encore dans le détournement de l’information. Nier l’histoire interne de la langue française parlée et écrite au Québec, nier la Conquête et ses conséquences linguistiques —le purisme n’étant pas le moindre de ces effets—, c’est se refuser à admettre qu’une société francophone ait pu faire évoluer différemment une part de la langue qui rassemble tous les parlants français. Nous savons pertinemment que des aspects de notre français peuvent être améliorés. Il en va de même pour toutes les variétés de la langue. Il n’en reste pas moins que dans son ensemble, le français québécois jouit d’une bonne santé et qu’il est de plus en plus connu à l’étranger. « De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (Rey, 1992c, p. 1685). Le, rapport entre la norme et l’écart, l’anglicisme condamnable et l’anglicisme recevable n’a rien de stable ni de bien établi. Il obéit à une dialectique manichéenne dont les composantes se modulent au rythme des métamorphoses historiques, tout en maintenant certains fondements qui règlent les évolutions de longue durée. C’est de cette régulation dont rendent compte les dictionnaires en tentant de relativiser les perturbations venant de l’extérieur, la référence française, la référence anglo-canadienne et la référence étatsunienne dans le cas présent. La convergence entre le français d’ici et les français d’ailleurs se concrétise chaque jour davantage, chaque communauté luttant contre les mêmes maux. Nul doute qu’il y a moyen d’envisager l’avenir sans biffer les carnets de l’histoire. Notre français est capable de rigueur, de création et de représentation nationale, interfrancophone et internationale. Nul ne peut le nier. La compétence langagière d’une société, c’est aussi adapter la supranorme commune quand il le faut. Toutes les normes du français se valent, mais elles ne valent pas toutes en même temps sur un même territoire. Une seule est matérialisée et autodécrite à la fois. Le double pari du DQA a consisté d’une part, à faire connaître cette richesse lexicale, à fonder le rapprochement et la fusion de plus en plus perceptible tout en croyant à l’ouverture du Québec sur le monde et vice-versa; d’autre part, à poser la question de savoir si, à la lumière de son histoire séculaire, la langue française du Québec avait le droit d’être légitimée et dictionnarisée? Le français québécois a un urgent besoin que des Prométhées prennent charge de l’œuvre et la poursuivent[2].

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cet article est une version réaménagée d’une conférence prononcée à l’Office de la langue française, à Québec, le 26 mars 1993. L’insertion de diverses citations d’auteurs n’a d’autre but que d’illustrer que depuis trente ans, de nombreuses personnes ont déjà pris la défense de la norme nationale; pour montrer aussi que les Québécois ne sont pas les seuls à se (dé)battre dans l’arène du binarisme normatif. Enfin, merci à Jean-Yves Dugas pour la relecture de ce texte et pour ses conseils avisés.

[2] La deuxième édition du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui est parue en juillet 1993. Elle comporte surtout des corrections typographiques; les marques d’usage devant chaque mot dans les renvois analogiques ont été généralisées; la différence entre mot anglais et anglicisme a été clarifiée; les auteurs ont également introduit des remarques dans les articles où cela paraissait nécessaire, notamment dans les cas d’anglicismes sémantiques; enfin, quelques ajustements mineurs ont été apportés dans quelques articles. Aucun nouveau mot n’a été ajouté.

Quelques stratégies du discours de l’absence dans les dictionnaires du français

Les textes introductifs des dictionnaires et les articles dans lesquels sont consignés les renseignements sur les mots devraient être conséquents les uns par rapport aux autres, les premiers aidant à décoder les seconds.[1] Toutefois, une constante revient systématiquement dans la plupart des dictionnaires de langue française : la distanciation plus ou moins prononcée entre les deux sections des répertoires. Très rarement y a-t-il en effet une correspondance parfaite entre le programme annoncé et la réalité linguistique décrite. C’est ce manque d’appariement que nous appelons le « discours de l’absence ». L’absence ou le silence s’oppose ici aux affirmations contrôlées et véridiques.

La recherche que nous menons vise à étudier les stratégies discursives employées par les lexicographes du XXe siècle, notamment dans la confection des dictionnaires généraux monolingues, pour parler de la langue qu’ils décrivent et des protocoles de description qu’ils utilisent. Pour réaliser une telle étude, nous devons confronter les deux types de discours en présence, à savoir les textes introductifs des dictionnaires (préfaces, listes d’abréviations, présentations, etc.), dans lesquels sont expliqués les principaux mécanismes de fonctionnement des dictionnaires, et les articles, par le biais desquels sont décrits les mots. Cette confrontation des discours devrait notamment permettre de connaître la façon dont les dictionnaristes justifient l’inclusion et/ou l’exclusion de certaines catégories de mots des nomenclatures et de découvrir les plaidoyers qui servent d’arguments pour gommer ou masquer une partie du fonctionnement d’autres catégories de mots dans les articles. Il s’agit donc, d’une part, de mesurer la distance entre le « dire » dans les textes prédictionnairiques et le « non-faire » dans les textes dictionnairiques et, d’autre part, de mesurer la distance entre le « non-dire » dans les textes prédictionnairiques et le « faire » dans les textes dictionnairiques.

Il semble qu’en lexicographie, toute vérité ne soit pas bonne à dire, ou, pour reprendre une image du logicien Austin, dire n’est pas toujours faire et faire n’est pas toujours dire. Nous croyons que la distanciation entre la section prédiction-nairique et la section dictionnairique des répertoires de mots est parfois volontaire et résulte, le cas échéant, d’attitudes idéologiques, y compris de désidératas commerciaux. En comparant de plus près les formulations des programmes lexicographiques et leur réalisation sous la forme des descriptions lexicales, nous voulons mettre en évidence que parfois, les textes introductifs pèchent par défaut d’explications, tandis qu’en d’autres occasions, le lexique répertorié n’est pas conforme à ce qui est annoncé. Par exemple, dans la très brève présentation du Petit Larousse illustré 1997 (PLI), on précise que les lexicographes n’ont pas fait de concession « pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique [...] » (p. 7). On trouve néanmoins dans le dictionnaire des mots comme amerlo, chleuh, conasse, curaillon, etc. Par ailleurs, comme l’ont constaté Alise Lehmann (1995) et Pierre Corbin (1995), des milliers d’exemples présents dans le Nouveau Petit Robert (NPR) sont issus de citations transformées provenant d’autres dictionnaires Robert. Dans un article paru en 1995 et intitulé « Du Grand Robert au Petit Robert : les manipulations de la citation littéraire », Alise Lehmann explique d’ailleurs les diverses stratégies utilisées pour procéder à la transformation des citations. Pour sa part, Pierre Corbin (1995) fait référence au même phénomène qu’il qualifie de recyclage de citations. On cherche en vain, dans la présentation du NPR, quelque explication sur cette façon de faire. Bien entendu, les lexicographes ont la liberté de procéder à des aménagements de cette nature, mais peuvent-ils ne pas en faire état? Cela est d’autant plus étonnant que, dans la plupart des cas, les textes introductifs sont rédigés postérieurement aux articles; c’est donc dire qu’il serait alors possible de décrire les situations réelles. Les exemples que nous venons de présenter illustrent deux compartements : l’hyperdiscours du PLI correspond à une situation d’exagération, tandis que l’hypodiscours du NPR correspond plutôt à une situation de dissimulation. Ces deux types de discours conduisent évidemment à des silences, à des absences, tant dans la section prédictionnairique que dans la section dictionnairique des répertoires de mots.

Nous avons examiné jusqu’à maintenant trois éditions successives du Petit Robert : la première, qui date de 1967 (PR 1967), la deuxième, parue en 1977 (PR 1977), et la troisième, parue en 1993 (NPR 1993). L’étude et la comparaison de différentes éditions d’un même ouvrage sont intéressantes en ce qu’elles permettent de retracer l’émergence des stratégies discursives mises de l’avant par les dictionnaristes et de suivre leur évolution. Plusieurs points d’analyse s’offrent à nous : 1) les discours sur la nomenclature (modélisation des entrées et des sous-entrées); 2) les discours sur les différentes figures de la norme (norme prescriptive, norme observée); 3) les discours sur les registres de l’usage; 4) les discours sur les interdictions lexicales (mots tabous, choses taboues entraînant la condamnation des mots idoines); 5) les discours sur les exemples et les citations; 6) les discours sur la néobienséance ou le néoconformisme, c’est-à-dire la rectitude langagière ou la langue politiquement correcte. Dans le cadre de la présente étude, nous nous sommes intéressés dans un premier temps au discours sur la nomenclature. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur le traitement des marques déposées, des termes techniques et scientifiques ainsi que des anglicismes. La recherche étant toujours en cours, les résultats présentés sont préliminaires.

Nous avons procédé à l’analyse de plus de 15 000 articles répartis dans différentes tranches du dictionnaire; cela représente entre 25 % et 30 % du contenu selon les éditions. Il faut également souligner que seules les acceptions principales au sein des articles ont été étudiées. Comme on le sait, d’une seule acception principale dérivent souvent plusieurs subdivisions correspondant à des nuances de sens, à des sous-sens, à des extensions sémantiques, phénomènes dont il n’a pas été tenu compte pour le moment.

Les marques déposées

Dans le PR 1967, on commente ainsi le traitement des marques déposées : « Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté. Cependant, les termes très courants depuis au moins dix ans ont été traités plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. XI).

La consultation de l’article portant sur le mot gauloise —mot qui figure parmi les exemples de marques déposées cités dans la présentation du dictionnaire— révèle une première anomalie de traitement : on ne trouve dans cet article aucune mention explicite indiquant que gauloise est un nom commercial. Les autres exemples cités mettent en lumière un autre problème : dans les articles pour les entrées dictaphone et mobylette, on trouve, à côté de la datation, la mention marque déposée, tandis que dans l’article portant sur le mot ronéo, on trouve plutôt la mention nom déposé. L’analyse du corpus fournit de nombreux exemples du même genre : dans les trois éditions du PR, nous avons relevé la mention marque déposée attribuée aux noms cellophane, delco, rimmel et rustine, alors que dans les articles portant sur les mots dacron, gomina, nylon et plexiglas, nous avons plutôt relevé la mention nom déposé. Dans d’autres cas, notamment à l’article galalithe, c’est par le biais de la définition que l’on apprend que galalithe est un nom déposé; de fait, la définition de ce terme s’articule comme suit dans les deux premières éditions du PR : « Nom déposé du premier produit plastique obtenu en 1879 par le traitement au formol de la caséine pure ». Dans le NPR 1993, la situation est toutefois rétablie : la mention nom déposé suit la datation et la définition se lit plutôt « Matière plastique obtenue par le traitement au formol de la caséine pure ».

À la lumière de ces exemples, on peut se demander ce qui distingue la marque déposée du nom déposé. Les textes introductifs du dictionnaire devraient théoriquement répondre à cette question. Or, cela n’est pas le cas. Le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert répertorie la mention nom déposé et l’explique, mais il ne contient aucune information sur la mention marque déposée, et cela, bien que cette dernière apparaisse aussi souvent, voire plus souvent que nom déposé dans les articles. La consultation du tableau nous apprend donc qu’un nom déposé est un « nom appartenant à une firme commerciale, mais utilisé comme nom commun », mais il ne fournit aucune explication qui permet d’interpréter la signification de marque déposée. Curieusement, dans le PR-CD (cédérom), il existe quatre dénominations pour identifier les noms commerciaux :

Au total, il y a 192 articles consacrés à des noms commerciaux dans la version électronique du NPR (voir Boulanger & Cormier 2001).

Par ailleurs, si l’on se reporte à nouveau à l’extrait de la présentation du PR 1967 reproduit ci-dessus, on comprend que la politique du dictionnaire à l’égard des noms commerciaux et des marques déposées est de ne retenir que les termes qui sont très courants dans l’usage depuis au moins dix ans. On remarque cependant que 6 des 33 noms commerciaux relevés dans le corpus pour cette première édition du dictionnaire sont considérés comme des néologismes. Or, dans la présentation de l’ouvrage, on peut lire ce qui suit concernant les néologismes :

« Nous avons réservé l’indication “néologisme” (néol.) aux termes et aux sens qui nous ont paru absolument nouveaux (en 1966) et qui ne figuraient dans aucun des dictionnaires ou lexiques consultés » (p. XV).

Il y a ici une contradiction importante : on précise, d’une part, que seuls les noms commerciaux très courants depuis au moins dix ans ont été retenus et, d’autre part, on attribue la marque néologisme à certains des noms commerciaux retenus, ce qui sous-entend qu’ils sont en usage depuis moins de dix ans. Il faut souligner que la situation a été corrigée dans les deux éditions subséquentes du dictionnaire; en effet, nous n’avons observé dans ces ouvrages aucun cas d’utilisation conjointe des mentions nom déposé/marque déposée et néologisme.

Un dernier point reste à vérifier concernant le traitement des noms commerciaux dans le Petit Robert. Dans le PR 1967, on précise que les noms commerciaux et marques déposées très courants depuis dix ans sont traités « plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires ». La comparaison de la nomenclature du Petit Robert à celle d’autres dictionnaires de l’époque permettra de vérifier cette affirmation. En attendant, il est intéressant de noter que l’on se montre plus prudent dans la présentation du PR 1977. On a en effet tronqué cet élément de comparaison avec les autres dictionnaires pour reformuler le paragraphe abordant la question du traitement des noms commerciaux :

« Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté à l’exception de termes très courants depuis au moins dix ans (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. X).

Par ailleurs, il est étonnant de constater que la présentation du NPR 1993 ne fait nulle mention d’une politique de traitement relative aux noms commerciaux et marques déposées. Cela surprend d’autant plus que la présence de ces éléments lexicaux dans la langue courante semble grandissante, comme l’ont constaté Robert Galisson et Jean-Claude André (1998, 6). En outre, le nombre de marques et noms déposés retenus à la nomenclature du dictionnaire a plus que doublé de 1967 à 1993; dans le même échantillon de la nomenclature, nous avons relevé 33 noms commerciaux dans le PR 1967 comparativement à 70 dans le NPR 1993. Le PR 1977 en compte pour sa part 51 dans l’échantillon étudié. Jean-Claude Boulanger et Monique C. Cormier (2001) ont relevé 192 noms déposés pour l’ensemble du NPR 1993.

Les termes techniques et scientifiques

Dans les trois éditions du Petit Robert, on reconnaît la grande importance des termes techniques et scientifiques en français moderne. Dans la présentation de la première édition, on affirme avoir retenu à la nomenclature plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques. Les rédacteurs de la deuxième édition laissent entendre, pour leur part, que ce nombre a augmenté de façon considérable. Ils ajoutent aussi, et c’est ce qui nous intéresse plus particulièrement, que le traitement des termes scientifiques a fait l’objet de réaménagements majeurs :

« Les ajouts vont du familier et populaire (déprime, flouse, fonceur, macho) au langage courant dans tous les domaines (débroussaillant, euphoriser, fascinant, fragiliser, gourou, sonothèque, stérilet). Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion. Non seulement ils ont été enrichis et modernisés, mais, dans un souci de cohérence interne, on a revu la totalité des termes d’informatique et d’automatique, de physique et de chimie, de biologie et de médecine, de logique et de sciences humaines, pour assurer à la description un niveau égal, et moderniser toutes les définitions » (p. XVIII).

Tout laisse croire que nous sommes ici en présence d’un hyperdiscours et qu’il y a une part d’exagération lorsqu’on soutient que toutes les définitions ont été modernisées. Pour vérifier ce dernier point, on a isolé du corpus tous les termes portant les marques Biol., Chim., Log., Méd. et Phys. (838 termes au total) et on a comparé le traitement qui en était fait dans le PR 1967 au traitement fait dans le PR 1977. Il ressort de l’analyse que seulement 41 % des articles ou parties d’articles étudiés ont subi des modifications et que ces modifications touchent la définition dans 33 % des cas seulement. Dans les autres cas (8 %), on a plutôt ajouté des renvois, modifié les exemples (ajouts ou troncations) ou changé la marque de domaine. Il faut également noter que 15 des 838 termes étudiés présents dans la nomenclature du PR 1967 ont été retranchés du PR 1977.

Il est vrai que le traitement des termes de certains domaines, notamment la médecine et la biologie, semble avoir été revu de façon assez systématique. Ainsi, dans le domaine de la médecine, nous avons relevé 400 termes ou acceptions, dont 192 qui ont été traités différemment en 1977 (48 %). En biologie, sur 117 acceptions relevées, on en compte 80 dont le traitement a été modifié (68 %). Par contre, dans les domaines de la physique, de la logique et de la chimie, il ne saurait être question de révision systématique des articles. Ainsi, en physique, seulement 19,5 % des articles répertoriés (18 sur 92) ont subi des modifications. En logique, 22 articles ont été repérés dans le corpus et tous sont restés identiques dans le PR 1977. Finalement, dans le domaine de la chimie, seulement 27 % des termes ou acceptions relevés (56 sur 207) ont été traités différemment dans l’édition 1977. Il faut également noter qu’il n’a pas été possible de comparer le traitement des termes d’informatique puisque le corpus de départ (PR 1967) n’en contenait aucun. Il en va de même des termes d’automatique; il est d’ailleurs étonnant de constater que le tableau des abréviations et symboles des deux premières éditions du PR ne fasse aucune mention de ce dernier domaine, et ce, bien qu’on indique explicitement dans la présentation de l’édition 1977 que le dictionnaire contient des termes d’automatique. La marque Automat., pour automatique, apparaît dans le tableau des abréviations du NPR en 1993. Finalement, il a été impossible de vérifier si les définitions des termes de sciences humaines ont bel et bien été modernisées compte tenu qu’on ne précise pas dans la présentation de l’ouvrage quels sont les domaines particuliers qui relèvent des sciences humaines. Ce qui n’empêche pas des domaines des sciences humaines d’être listés dans le tableau du PR 1967. Voir anthrop., arts, géogr., hist., ling., etc. Il y a donc ici encore un silence/une absence dans l’introduction et une action/une présence dans le dictionnaire. Bien entendu, le silence de l’introduction est un argument commercial en faveur des sciences et techniques : modernisation du monde, modernité du dictionnaire et mise au goût du jour en 1977.

Les anglicismes

Le terme anglicisme (abrégé anglic. dans l’édition 1993) est consigné dans le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert, avec l’explication suivante :

« Mot anglais [de quelque provenance qu’il soit] employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette rubrique). »

Dans les deux premières éditions du Petit Robert, on distingue de plus l’américanisme, défini dans le même tableau comme un « mot américain employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Dans le Nouveau Petit Robert, l’anglicisme correspond pour sa part à un mot anglais de quelque provenance géographique qu’il soit (voir le segment mis entre crochets dans la citation ci-dessus).

Pour étudier le traitement des anglicismes, nous avons relevé dans le corpus tous les emprunts à l’anglais, qu’ils portent ou non la marque anglicisme. Dans l’échantillon du PR 1967, 236 mots ou acceptions empruntés à l’anglais à différentes époques ont été recensés. De ce nombre, 41 sont critiqués : 37 sont signalés comme étant des anglicismes, 3 comme étant des américanismes et un dernier est précédé de la mention faute.[2] Dans l’échantillon du PR 1977, 369 emprunts à l’anglais ont été recensés. De ce nombre, 115 mots ou acceptions sont critiqués : 99 sont marqués anglicisme, 14 sont étiquetés américanisme, l’un est précédé de la mention emploi critiqué[3] et un dernier est accompagné de la remarque « condamné par l’Académie comme anglicisme ». Enfin, dans l’échantillon du NPR 1993, nous avons relevé 456 emprunts à l’anglais, dont 244 sont critiqués : 243 mots ou acceptions empruntés portent la marque anglicisme et une acception est précédée de la mention emploi critiqué.

Ce que l’on peut d’abord observer, c’est que même si l’explication prédictionnairique ayant trait à la marque anglicisme n’a pas changé d’une édition à l’autre (si l’on excepte la précision géographique dans la troisième édition), la politique de marquage des anglicismes semble, elle, s’être modifiée. C’est du moins ce qu’on conclut en constatant que certains emprunts, non critiqués dans une édition du Petit Robert, sont contestés dans une édition subséquente de l’ouvrage, alors qu’en principe, ils sont « employés depuis longtemps et normalement, en français », en tout état de cause, depuis plus longtemps encore que dans les deuxième et troisième éditions par rapport à la première. C’est le cas notamment des 9 emprunts à l’anglais présentés dans le Tableau 1, qui n’étaient pas critiqués dans le PR 1967, mais qui sont considérés comme des anglicismes dans le PR 1977. Précisons cependant que tous les mots du tableau, sauf déodorant, sont identifiés dans la parenthèse étymologique du PR 1967 comme étant d’origine anglaise. Dans le PR 1977, il y a alors un double marquage : la notation de l’origine étymologique sous les formes mot angl[ais], ou angl., qui sont neutres, et le jugement critique sous la forme anglicisme.

Tableau 1. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et marqués anglicisme dans le PR 1977
Mots ou acceptions empruntés Datation
choke-bore 1878
clearing 1912
compound 1874
déodorant 1966
derrick 1861
goal (sens 2) 1882
hammerless 1878
herd-book 1839
home 1816

C’est aussi le cas des 11 emprunts présentés dans le Tableau 2, non marqués dans l’édition 1977[4] et portant la mention anglicisme dans le NPR. Toutefois, dans le PR 1977, les mots suivis du signe [+] sont réputés venir de l’anglais, ceux accompagnés du signe [*] sont identifiés comme des américanismes, tandis que ceux suivis du signe [-] ne comportent aucune référence au monde anglophone. Ces indications sont notées dans la parenthèse étymologique pour les mots que cela concerne.

Tableau 2. Emprunts non marqués dans le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
caméraman [+] 1919
challenger [+] 1900
compilation (sens 3) [-]
compiler (sens 3) [-]
conglomérat (sens 3) [*] 1968
consistant (sens II) [+] 1957
coopératif (sens 2) [-] av. 1946
coordinateur [-] 1955
dépression (sens 4) [-] mil. XXe
gentlemen’s agreement [*] 1930
trip [*] 1966

De même, 27 emprunts non critiqués dans les deux premières éditions du Petit Robert sont considérés comme des anglicismes dans le Nouveau Petit Robert. Ces emprunts et leur datation sont répertoriés dans le Tableau 3.

Tableau 3. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
after-shave [1977] 1959
cash 1916
challenge 1885
challenger 1900
chatterton 1882
chewing-gum 1904
coach 1832
cold-cream 1827
contact (sens 4) XXe
garden-party 1885
gentleman-farmer 1805
gold point v. 1900
groggy 1926
holding 1937
homespun 1890
leader 1829
leggings 1844
living-room 1920
lob 1906
lock-out 1865
looping 1911
new-look 1947
no man’s land v. 1915
pickles 1823
pickpocket 1792
pick-up 1928
rocking-chair 1851
whipcord 1893

La présentation du dictionnaire, tout comme l’explication qui se trouve dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations », ne permet pas de comprendre cette évolution du marquage des anglicismes. Si l’on se reporte au PR 1977, on peut lire ce qui suit concernant le traitement des anglicismes :

« Les anglicismes récents et controversés ont été présentés sous la désignation d’anglicisme ou d’américanisme, remarque qui, selon les lecteurs, pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une condamnation. Cependant, les emprunts bien établis dans notre langue (club, bifteck...) sont traités sans commentaire » (p. X).

Ce que l’on observe tout de suite en comparant ce court passage tiré des textes introductifs au contenu des articles, c’est que la plupart des emprunts non marqués dans le PR 1967 et présentés comme des anglicismes dans le PR 1977 sont attestés dans le discours français depuis le XIXe siècle, le plus ancien étant daté de 1816 (voir Tableau 1). C’est le cas de choke-bore (1878), compound (1874), derrick (1861), goal (1882), hammerless (1878), herd-book (1839) et home (1816). En fait, ces mots ne correspondent pas, en 1977, à ce qu’on peut appeler des emprunts récents. Seraient-ils alors devenus controversés? Il semble bien qu’un seul de ces termes, derrick, soit désormais « indésirable » puisqu’on lui a trouvé un remplaçant français; dans l’article correspondant à ce terme, on mentionne en effet les recommandations officielles tour de forage et tour. Quant aux autres mots, pour lesquels on ne propose aucune appellation française, officielle ou non, on cherche en vain à comprendre leur nouveau statut d’anglicisme, qui semble d’ailleurs aller à l’encontre de la politique énoncée dans la présentation de l’ouvrage. On trouve des exemples similaires dans le NPR, dont la politique de traitement des anglicismes s’articule de la façon suivante :

« Nous avons signalé comme tels les anglicismes récents et indiqué le mot français correspondant proposé par les commissions [de terminologie], sans jamais faire apparaître à la nomenclature ce qui n’est pas attesté par l’usage. Comme on l’a déjà dit, la vocation du Nouveau Petit Robert, comme naguère celle de l’édition de 1967, n’est pas de légiférer, mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (p. XV).

Selon cette politique, seuls les emprunts récents à l’anglais ou posant problème devraient être signalés comme étant des anglicismes. Le corpus fournit toutefois de nombreux contre-exemples. D’abord, les termes répertoriés dans le Tableau 3, traités sans mention particulière dans les deux premières éditions du PR, sauf lorsqu’il est question de l’étymologie, et portant la marque anglicisme dans le NPR, ont tous été empruntés depuis au moins 30 ans, en date de 1993, et plus de la moitié d’entre eux sont passés en français depuis plus de cent ans. Il ne s’agit donc pas d’emprunts que l’on pourrait qualifier de récents.[1] Serait-ce qu’ils sont problématiques, ce qui n’était pas le cas en 1967 et en 1977? On peut penser que l’attribution de la marque anglicisme est liée au fait qu’il existe désormais pour plusieurs d’entre eux des termes français pour les remplacer. Le cas échéant, on s’attendrait à ce que ces derniers soient indiqués, tel qu’expliqué dans la présentation de l’ouvrage (voir l’extrait cité plus haut). Mais de quelle(s) façon(s) indique-t-on ces termes proposés ou recommandés? Par la mention recommandation officielle, la mention syn. (pour synonyme), la formule du renvoi analogique ou une remarque explicite (voir l’exemple de challenger/challengeur dans le PR 1977 : l’observation est absente dans le PR 1967 et supprimée dans le NPR)? Les textes introductifs ne permettent pas de le savoir. Dans certains articles du PR 1967 portant sur les mots et acceptions recensés au Tableau 3, on remarque des renvois à des mots français de sens rapproché :

cash renvoi à comptant
living-room renvoi à salle de séjour
lob renvoi à chandelle
looping renvoi à boude
pickles renvoi à achards
rocking-chair renvoi à berceuse

En revanche, ces renvois apparaissent dans le PR 1977, et cela, même si les emprunts en question n’étaient pas, à l’époque, considérés comme des anglicismes. Les mots français auxquels on réfère ne sont donc pas nouveaux, et on ne peut par conséquent expliquer la présence de la marque anglicisme dans le NPR par le seul fait que l’on dispose désormais de mots bien français pour désigner les notions correspondantes.

Comment expliquer, alors, cette évolution du marquage des anglicismes? Serait-ce que l’attitude des lexicographes vis-à-vis l’anglicisme aurait changé, parallèlement à l’idéologie dominante? Comme le souligne Alise Lehmann, le dictionnaire « est tenu de reproduire, en raison de sa nature didactique, et, avec plus ou moins de fidélité selon sa personnalité, les représentations idéologiques dominantes de son époque (...] concernant la langue [...] et/ou le monde [...] » (1989, 106).

Nous observons donc une distanciation entre les textes introductifs —l’explication relative à l’anglicisme donnée dans le tableau des termes, symboles et abréviations et le texte de la présentation de l’ouvrage— et la politique de marquage des anglicismes mise de l’avant dans le corps du dictionnaire.

Ces quelques exemples illustrent en fait deux stratégies du discours de l’absence : les silences involontaires et les silences voulus. Dans le cas du traitement des marques déposées, la distanciation entre les textes introductifs et le contenu des articles semble mettre en lumière un manque de cohérence méthodologique. Il s’agit là, semble-t-il, d’une distanciation involontaire. Par contre, on peut croire que les phénomènes observés dans les deux autres cas (traitement des termes scientifiques et des anglicismes) résultent plutôt d’attitudes volontaires. D’une part, l’hyperdiscours tenu sur le traitement des termes scientifiques dans l’édition 1977 du PR semble relever davantage de désidératas commerciaux que d’un manque de cohérence rédactionnelle. D’autre part, le marquage des anglicismes est peut-être influencé par certaines contraintes idéologiques qui pèsent sur le dictionnaire, du moins par des contraintes sans doute liées au flou comportemental français devant les anglicismes ou aux effets de l’aménagement linguistique de la francophonie. Comme l’observe Alise Lehmann (1989, 107), de telles contraintes « entraînent toutes sortes de conflits au sein de la description linguistique [...] », et c’est ce que l’étude du corpus a confirmé.

Références

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cet article est une version modifiée d’une communication présentée au XXIIe Congrès international de linguistique et philologie romanes tenu à Bruxelles en juillet 1998.

[2] La mention faute n’étant pas répertoriée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire, nous ne pouvons savoir exactement dans quels cas elle est employée.

[3] La mention emploi critiqué n’est pas non plus explicitée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire. Par conséquent, sa signification et son contexte d’utilisation demeurent obscurs.

[4] Ces emprunts étaient absents de la nomenclature du PR 1967.

[5] On trouve bien sûr, au nombre des anglicismes relevés dans le Nouveau Petit Robert, des emprunts qui peuvent être qualifiés de récents. Citons les exemples suivants : aérobic (1981), cd-rom (1985), cheese-cake (1975), cocooning (1988), high-tech (1983), newsmagazine (1978), walkman (1980), yuppie (1984).

À propos de l’arrimage entre le dictionnaire et la néobienséance

« [...] le droit de ne pas se conformer aux forces viles de l’uniformisation, qu’elle soit imposée par les Cocos, les Spéculateurs ou la Langue de bois gerbatoire du Politique Correct » (Le Carré 1996 : 224).

1. Le dictionnaire comme reflet spéculaire de la société

La matière lexicale d’un dictionnaire s’ordonne tout entière en fonction d’une hiérarchie aussi bien implicite qu’explicite, qui, souvent, en fait un panthéon du vocabulaire que la norme canalise du point de vue prescriptif ou objectif. Les recueils de mots conservent ainsi la trace linguistique de l’arborescence des faits sociaux d’une époque et d’un espace bien singularisés. Un dictionnaire est pensé, du moins l’était-il, pour présenter un état des phénomènes excluant tout jugement de valeur de nature non linguistique. Cette mission et la perception du dictionnaire sont en train de dériver et d’être chambardées. On pourrait se demander en effet si le dictionnaire, québécois ou français, n’est pas à la veille de raviver une forme de militantisme à la manière de Pierre Larousse dans son Grand dictionnaire universel, ou à la façon de ses prédécesseurs Pierre Bayle (Dictionnaire historique et critique) et Denis Diderot (L’Encyclopédie). Chez Pierre Larousse, ce militantisme était, notamment, de nature politique. Il prend aujourd’hui figure plus sociale, comme chez Littré, et morale : défense du bien de l’individu, de son droit et proclamation du devoir de l’autre à son égard. Sous certains de ses aspects, il flirte avec une forme d’extrémisme. Le dictionnaire est au seuil de la métamorphose. Il risque de se transformer en un livre de la conscience sociale exacerbée, opérant par le fait même une sorte d’eschatologie collective. Son objectivité risque de basculer dans la finitude concrète de la subjectivité totale, à l’image du purisme au regard de la langue. À l’heure où la francophonie s’effrite et où la société est en crise majeure sur plusieurs plans, un nouveau danger guette la lexicographie et le dictionnaire : la soumission à la bienséance et à l’orthodoxie langagières, prolongements linguistiques naturels des secousses sociales.

Sur la base de critères objectifs, le dictionnaire ferme le lexique. Son contenu convoque un ensemble clos, la nomenclature, dans lequel les mots sont placés et hiérarchisés suivant un système circulaire qui construit un texte culturel à la rhétorique et au style bien ciselés. La concision d’un dictionnaire oblige les lexicographes à faire des choix, car l’ouvrage ne saurait « refléter tous les usages des mots, tous les registres d’expression, ni même tous les vocabulaires, toutes les terminologies, toutes les nomenclatures » (Rey 1982 : 67). Les articles de tous les dictionnaires sont donc les résultats d’un calibrage rigoureux. Jusqu’à récemment, la procédure se déroulait dans le respect et la vérité de l’observation de la vie sociale des mots, sans interprétations subjectives ou idiosyncrasiques. Certes, les sélections ne sont pas entièrement innocentes. Considérées dans leur totalité, elles trahissent un temps, un territoire, une équipe de rédacteurs, bref une idéologie systématique. Par ailleurs, tout dictionnaire doit aussi tenir compte de ce qui est moins édifiant dans une culture, celle-ci étant constituée « d’un ensemble d’assertions sur l’homme et sur la société, assertions prenant la valeur de lois universelles pour la communauté socio-culturelle que forment les lecteurs » (Dubois et Dubois 1971 : 99). Le lexicographe doit décrire les performances verbales des locuteurs du français. Plus même, il doit rendre compte de toutes celles qui relèvent « des attitudes de ces sujets à l’égard des types de comportements verbaux parlés ou écrits » (Dubois et Dubois 1971 : 99). Toutefois, la somme des mots retenus est contrôlée par un programme et par le principe de la rédaction et de la révision collectives, conditions qui assurent une bonne part de l’image d’objectivité qui s’en dégage malgré tout. Le dictionnaire aseptisé n’existe pas encore, mais il faut bien constater qu’il pointe à l’horizon et que de nouveaux défis attendent les lexicographes. L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus.

En matière de lexicographie, certaines vérités véhiculées par le nouveau paradigme social ne sont plus bonnes à transformer en mots, car ceux-ci sont perçus comme « gerbatoires ». Il vaut mieux écarter ces vocables des colonnes des dictionnaires. Dans les cercles du politiquement correct, des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Une nouvelle gymnastique langagière est née. Plusieurs groupes de pression s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens installés dans les dictionnaires depuis des lustres. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. « Changer les vocables n’améliore pas les mentalités, les attitudes et les comportements, n’élimine pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés » (Noureau 1995 : 7).

2. Les causes et les effets

Les attitudes sociales confortablement abritées dans le cocon de la rectitude politique ont leur origine aux États-Unis. Les premières manifestations surgissent sur les campus universitaires vers la fin des années 1980. La néobienséance a donc déjà son histoire en pays américain. Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens. En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la nouvelle orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, pour prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression a duré longtemps. Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas. La stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable. Le détournement des mots qui « défrisent » est quant à lui contestable.

La rectitude est une mouvance protéiforme soumise plus souvent qu’autrement à l’arbitraire et qui cherche par tous les moyens à annihiler les différences, qu’elles soient justifiables ou non, à défendre les moins nantis —par rapport à quoi?— et à promouvoir toute minorité tandis que la majorité doit s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coup de discours et de déclarations fracassantes. Toute exclusion dont il est rendu compte par la correction politique produit, en retour, des effets traumatisants chez les « inclus ». Au résultat, personne n’en ressort enrichi. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov 1995 : 96).

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (Merle 1993 : 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’un terrain plat, néanmoins miné. En encourageant la mise en évidence de la victimisation, la néopolitesse laisse croire qu’elle éradique tout type de pouvoir. Peu importe la situation, chacun se sent discriminé, violé dans ses droits, écarté des sources de la manne. Il revendique donc, entre autres, de nouveaux attributs lexicaux. Les devoirs passent quant à eux dans la colonne de l’oubli. La règle particulière devient la base de comparaison, la nouvelle référence, sectorisant davantage les individus défenseurs du principe de l’égalité radicale. Le crédo néobienséant veut que les croyances des personnes associées aux classes et aux groupes qui furent l’objet d’oppression dans le passé méritent aujourd’hui d’être traitées et considérées de manière spéciale. La culpabilité change de camp. La victimisation tend à illustrer, à confirmer et à conforter les différences, tout en maximisant l’individualisme. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un oeil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995 : 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, « le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes 1994 : 27).

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits passe par certains privilèges ou traitements de faveur compensatoires et rassurants (la discrimination positive, par exemple, que l’État de la Californie vient tout juste d’abolir à la suite d’un vote majoritaire des citoyens). Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes », des « politicismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un échelon jusqu’à la fusion avec la majorité. Cette stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? L’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui.

3. La nostalgie de l’euphémisme

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (v. Boulanger 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert (NPR). Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillardpersonne du troisième âge → personne âgéeaîné, personne expérimentée; vendeur d’automobilesconseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse plus loin la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical. Le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. Il est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, il dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être appelés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Si je parle des étudiants pure laine, je renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger se pare d’un connotation négative, ce qui n’est pas sans rappeler la fortune ou l’infortune instantanée de l’expression vote ethnique. C’est en cela que la stratégie mesure sa réussite. L’instrument même de la pensée est atteint et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi n’assure personne d’un emploi, réingénierie bouscule restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

4. Des dictionnaires stérilisés ou appeler un chat, un chat?

L’introduction de régionalismes dans les dictionnaires français dans les années 1970 et la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée. Lentement et sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Ils restent cependant des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser ou leur substituer des mots censés être mélioratifs. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey et Chantreau 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec? Les expressions de ce type sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans Merle 1993. De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. À preuve le constat de Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, rapporté dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et en tenir compte. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre à une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, etc., est condamné au retrait. L’écho orwellien nous atteint : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell 1965 : 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à préposé à la cueillette des ordures ménagères, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne à mobilité réduite, terminé le mot décrocheur et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression française pièce de solidarité pour supplanter un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de contester annihilé. Les mots sont vidés de leurs sens à coup de participes présents nominalisés, de périphrases aux métaphores lyriques ayant le mot personne comme pivot (ex. : personne atteinte de..., personne souffrant de...), de superlatifs, de préfixés en non- ou en sous- (comme dans sous-privilégié « pauvre »), de suffixés en -zéro, tout en réservant les ne... pas et les sans pour décrire ceux qui ne sont pas du bord des revendicateurs. Exit le mot juste et unique. La délicatesse du contenant est privilégiée en lieu et place de la franchise du contenu. Et garde à quiconque se risque à dénoncer la vacuité de la néobienséance; cette personne s’expose bien entendu à se voir accueillie par une volée de bois vert, car, inévitablement, on déclenchera contre elle tout l’arsenal des abus de langage en puisant dans le réservoir des mots inavouables.

5. De nouveaux aménagements

On ne saurait guère traiter des nouvelles facettes des discours sociaux sans réouvrir les conventions qui régissent la norme linguistique. Celle-ci établit les lois qui servent à expliquer, à catégoriser, à hiérarchiser, à justifier, à juger (accepter, rejeter, condamner) des usages. Or devant le flot néopoli, la norme perd son sens de normal, de non marqué. Elle est en train d’éclater et de se fragmenter en micronormes étales, sans saveur, sans ondulation, chaque groupe social définissant la sienne et en exigeant le respect intégral. La socialisation à l’échelle territoriale se désagrège, si bien qu’on n’envisage plus la langue comme bien commun, ni la qualité de la langue ou sa valeur intrinsèque comme instrument identitaire communautaire. Il s’agit plutôt de resituer ou de recibler des vocabulaires en fonction des vents sociaux qui déterminent le statut de l’être ou de la chose dénotés par les mots ou en fonction d’une appartenance qui restreint le groupe à l’uniformité en annihilant toute hiérarchie, tout élitisme, ou plutôt tout droit de réplique à la revendication. Les désignations sont « détournées à des fins de défoulement collectif » (Colin 1995). Tout doit être nivelé sur le plan social et, corollairement, sur le plan lexical. Ainsi, le mot bénéficiaire qui retentit dans les bureaux de l’Assurance sociale, de l’Assurance-emploi, du ministère de la Santé, des Allocations familiales, etc. Même l’étudiant —mot que son synonyme client est en train de concurrencer— est bénéficiaire d’un enseignement au lieu de le recevoir. Comment, dans ces conditions, débattre d’idées qui n’ont plus d’identité ou une identité floue, comment aborder des sujets que l’on ne peut évoquer qu’après maintes circonlocutions lexicales? La parole des sages est remise en cause, telle la pensée de Bertrand Russell pour qui dans une démocratie, il est nécessaire que le peuple accepte de voir ses sentiments outragés?

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2).

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage est une condition sine qua non à l’entrée au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (Petit Larousse illustré 1997 [PLI]) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et poupin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés.

6. Conclusion : La nouvelle vulgate lexicale

La néobienséance est un nouveau péril social qui concerne les effets délétères de toutes sortes de revendications identitaires qui mobilisent les microgroupes, et dont l’expression ultime est perceptible dans le langage par l’intermédiaire des mots qui veulent ne pas dire. Ils portent en eux une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conforme aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical? Et le rassembleur lui-même, aussi dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. A ce propos, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965 : 437).

7. Bibliographie

Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de la Vierge Marie : un épisode de l’épopée de la parole biblique dans les dictionnaires de langue

« Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste.
Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer » Voltaire.

1. La nébuleuse des proprionymes

Dans la mesure où ils sont capables de signifier ou de faire signifier, les noms propres (Npr) se retrouvent dans les colonnes des dictionnaires généraux. D’ailleurs, depuis l’origine de la lexicographie française, « on n’a jamais vu de dictionnaires de langue ne contenant que des noms communs » (REY-DEBOVE et REY, 1995 : X). On repère les proprionymes aussi bien dans la macrostructure que dans la microstructure. Ils y sont particulièrement bienvenus lorsqu’ils ont réussi à dériver vers la galaxie des noms communs (Nco). C’est le cas de quatre sous-groupes d’unités proprielles qui se sont lexicalisées et que l’on rangera sous l’étiquette d’onomastismes : les éponymes (mécène, porto; marie-louise, paul-jones), les dérivés affixés (après-de Gaulle, pro-Zola, avant-Meech, pré-Maastricht; moliéresque, acadianisme; antivoltairien, préraphaélite), les mots composés (bain- marie, reine-claude, duc-d’Albe/duc-d’albe, prince-de-Galles/prince-de-galles) et les unités lexicales complexes onomastiques (ULCO) (lanterne d’Aristote, porcelaine de Limoges). Les exemples ci-dessus sont rangés suivant leurs caractéristiques formelles. Il est évident que certains d’entre eux peuvent changer de sous-classe lorsque l’enveloppe du signifiant graphique est modifiée (cheveu-de-Vénus et cheveu de Vénus, respectivement mot composé et ULCO) ou que leur mode de formation fait appel à deux mécanismes simultanés (Marie-Chantal et Mata Hari : éponymes (ou antonomases?) qui gardent leurs majuscules; mot composé pour le premier et mot complexe pour le second). La place que les Npr et les formes qui en sont issues occupe dans les dictionnaires généraux est importante, tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif (BOULANGER et CORMIER, 1997). Ces mots s’incrustent dans les dictionnaires pour des raisons d’ordre historique, politique, social, culturel, civilisationnel, religieux, etc. Ils servent a étoffer la vision de l’univers et le modèle de communication que chaque discours social autorise. Dans sa plus large dimension, le lexique est « un espace privilégié où se produisent et se reflètent les découpages culturels et où l’on peut mieux observer les mécanismes de leur constitution et constante reconstruction » (PAIS, 1988 : 599). Par opposition au Nco qui paraît plus arbitraire, l’ancrage du Npr dans la réalité est sans doute renforcé du fait qu’il identifie et singularise une personne, un lieu... qui exercent ou ont exercé un empire sur le monde. Les traces révélatrices laissées dans l’Histoire par le porteur du nom sont récupérées lors de l’opération de lexicalisation. Lorsqu’un proprionyme se métamorphose en mot ordinaire simple (camembert, cheddar), composé (pont-l’évêque, port-salut) ou qu’il entre dans une structure complexe (baiser de Judas, arbre de Judée), puis s’inscrit dans le lexique d’une langue, cela confirme qu’un ou des éléments caractéristiques attribuables à l’entité ou à la personne porteuses du nom ont été codifiés, c’est-à-dire érigés en caractères prototypaux qui font que le mot peut être désormais mis en relation avec une classe conceptuelle. Ainsi, la « signification du nom commun est comprise par référence à un autre ensemble de signes, il peut être traduit en d’autres signes équivalents, en dehors de toute référence à la réalité extralinguistique » (GRAITSON, 1972 : 182).

Le système sémiotique du français intègre fonctionnellement le vaste complexe socioculturel et linguistique érigé par le Npr. Autrement dit, l’un des sous-systèmes sémio-lexicaux de la langue est fondé sur le recours à des théories de proprionymes pour l’engendrement des mots nouveaux. Comme les formants gréco-latins, l’emprunt et d’autres mécanismes de formation de mots, le réservoir propriel doit être considéré comme l’une de ces « nébuleuses sémiques conceptuelles » signalées par C. T. PAIS et qui nourrissent la dynamique lexicale ainsi que l’actualisation du discours (1988 : 600). En clair, le proprionyme entre dans le cycle de la formation des mots en français, aussi bien sous l’angle du signifiant que sous celui du signifié.

Le portrait des usages de la langue dessiné socialement est fortement teinté par les contingents d’unités proprielles qui s’engouffrent dans le lexique. Les conceptions du monde, les panthéons mythologiques, les croyances religieuses figurent, parmi d’autres, comme des sources majeures de la constitution de grands pans du vocabulaire d’un groupe communautaire. Sous peine d’être hors jeu, les dictionnaires répercutent obligatoirement les données qui servent à organiser sémiotiquement le monde. De là les idéologies multiformes qui se déploient dans les recueils de mots français depuis Robert ESTIENNE jusqu’aux œuvres contemporaines (BOULANGER, 1986; D’ORIA, 1988).

Plusieurs de ces attitudes idéologiques tirent leur explication de l’univers religieux, notamment de la Bible. Un mot du lexique dont l’étymologie remonte à un nom propre relié à un ou à l’autre des personnages ou des événements bibliques sera désigné ci-après par le terme biblionyme[1]. Entrent dans ce catalogue, les éponymes benjamin, calvaire et jéroboam, les dérivés adamisme, jérémiade, josephté et préadamite, les composés bain-marie, larme-de-Job et saint-pierre, les ULCO arche de Noé, clés de saint Pierre/clés de Saint-Pierre, échelle de Jacob fille d’Ève et pomme d’Adam. Bien entendu, les noms communs (apocalypse, jubilée, manne), les expressions, les locutions, les proverbes, etc. (la traversée du désert, œil pour œil, dent pour dent), qui tirent leur origine du livre saint sont aussi des unités biblionymiques (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991).

2. L’Olympe et le Paradis

Au carrefour des âges antiques et de l’ère chrétienne, la scission entre la langue générale et le vocabulaire religieux n’a jamais été totale, ni aussi tranchée qu’on pourrait le croire. La civilisation européenne romane a bien entendu emprunté une tangente judéo-chrétienne, mais elle n’a jamais cessé de revendiquer son héritage gréco-romain. Les légendes de l’Olympe et les aventures des dieux romains ont d’abord été racontées au monde par l’intermédiaire des auteurs de l’Antiquité. Mais de nombreuses traductions sont également l’œuvre des moines du Moyen Âge. En plus de traduire, les copistes médiévaux ont souvent repris les mêmes textes, les retranscrivant simplement dans leur langue d’origine, le grec ou le latin. Selon diverses sources, les transcriptions et les traductions des épisodes du panthéon mythologique antique ont exigé autant de sommes de travail et de soin que de temps consacré à consigner les pensées des Pères de l’Église ou à compiler les ordonnances de la Bible (PAPIN, 1989 : 3).

Il est un fait attesté que depuis le Moyen Âge, l’influence de la culture religieuse judéo-chrétienne est très perceptible sur la formation du lexique de la langue française. Le latin médiéval fourmillait lui-même de mots aux couleurs chrétiennes. Une part de ce lexique est redevable à des noms de personnes figurant dans la Bible. Ces noms ont laissé leur empreinte tout au long de l’histoire du français. De fait, l’univers religieux chrétien est le cadre d’une production lexicale d’envergure qui a fécondé le lexique dans plusieurs de ses dimensions et qui a traversé du côté de l’usage courant (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991). Dans le dictionnaire des proprionymes bibliques (ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996), quelques figures majeures sont plus évocatrices que d’autres, non que plusieurs personnages n’aient contribué à créer quelque vocable durable. Mais il est évident que dans l’imaginaire collectif, certaines figures majeures comme Dieu —le nom de Yahvé ouvre l’Ancien Testament—, le Christ —le nom de Jésus ferme le Nouveau Testament—, le Saint-Esprit et Marie dominent le panthéon du royaume céleste.

C’est ce quatuor de personnages dont nous avons voulu suivre la carrière dans le langage ordinaire et dans les dictionnaires de langue. Car il est patent que, consciemment ou non, les personnages et les évènements de la Bible se prolongent dans les discours usuels contemporains où ils sont omniprésents, et cela même dans le langage de ceux et celles qui se sont éloignés de la pratique religieuse ou qui se réclament de l’athéisme. De là la parodie nietzschéenne « Dieu est mort, Dieu merci! » ou celle de l’athée qui, à la question « Croyez-vous en la nature d’un être divin? », répond : « Non, Dieu m’en préserve! ». La vie moderne n’est pas précisément religieuse; néanmoins elle est remplie d’allusions, de traces lexicales réelles se référant à la raison biblique, accumulées et sédimentées dans les dictionnaires. Outre le langage courant, ces biblionymes sont diffusés dans nombre de sphères thématiques du savoir : arts, littérature, astronomie, philosophie, sciences, gastronomie, botanique... On en trouvera plusieurs exemples dans les tableaux joints à cette contribution. À propos des parémies (v. 3.) par exemple, N. GUEUNIER explique que les locuteurs continuent à employer des formules comme s’en laver les mains, la traversée du désert, rien de nouveau sous le soleil, des mots comme apocalypse, jubilé, manne sans avoir lu ou consulté les textes sacrés dont ils sont tirés (1995 : 25), Il vaut donc « la peine de chercher à faire connaître ce que l’on dit sans savoir qu’on le dit » (GUEUNIER, 1995 : 25). On repère dans les dictionnaires des myriades d’autres lexèmes biblionymiques. Voici quelques exemples de mots complexes qu’Adam et Ève, le père et la mère de l’humanité, ont laissés en héritage au français, mais dans lesquels les locuteurs sont parfois en peine de reconnaitre le premier homme et la première femme :

• Adam →
  • chute d’Adam
  • costume d’Adam
  • côte d’Adam
  • dernier Adam
  • enfant d’Adam
  • fils d’Adam
  • fourchette d’Adam
  • fourchette du père Adam
  • morceau d’Adam
  • mouchoir d’Adam
  • nouvel Adam
  • peigne d’Adam
  • pince d’Adam
  • pomme d’Adam
  • tenue d’Adam
• Ève →
  • costume d’Ève
  • Ève éternelle
  • Ève future
  • fille d’Ève
  • nouvelle Ève
  • tenue d’Ève

Ces deux noms éponymes font partie des 4420 réalités différentes (personnages, lieux, événements, etc.) qui sont mentionnées dans la Bible. Parmi ces 4420 réalités, on distingue 3550 proprionymes dont 3070 désignent des personnes : 2900 hommes et 170 femmes (ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996 : X et XV),

3. Le dictionnaire, vulgate moderne

Le dictionnaire est le dépositaire par excellence de tous les témoignages lexicaux qu’a laissés le français dans son périple à travers l’histoire et les civilisations. Plus même, il est le lieu métalinguistique le plus marqué par les idéologies et par les évènements de nature culturelle, sociale, politique ou religieuse. Bien évidemment, la culture religieuse judéo-chrétienne est l’un de ces véhicules idéologiques qui ont eu prise sur le français. La religion est à la source d’une créativité lexicale abondante, aussi bien ancienne que moderne, et qui se manifeste tantôt en langue générale, tantôt dans les technolectes non religieux et tantôt en onomastique. À titre d’illustration, on n’a qu’à évoquer deux grands fleuves du vocabulaire québécois qui sont fortement redevables aux dénominations religieuses : la toponymie, pour le volet onomastique, et le domaine des jurons et des sacres pour ce qui est de la langue commune. Mais la présente étude ne fera pas escale au pays de l’onomastique ni sur l’archipel de la sacrologie. D’autres s’y sont employés avec compétence, de sorte que l’un et l’autre champs sont fort bien documentés (DUGAS, 1987, 1988; PICHETTE, 1980; LÉGARÉ et BOUGAÏEFF, 1984).

Le corpus des proprionymes dans les répertoires de mots est impressionnant. Il prend différentes ligures qui ont fait l’objet de recherches récenles (BOULANGER et CORMIER, 1997). Ces configurations vont de la simple présence du Npr dans les articles jusqu’à son utilisation fonctionnelle dans la structuration formelle des mots (onomastismes, phraséologismes, locutions et expressions, proverbes et dictons...) ainsi que dans la confection du sens, c’est-à-dire leur insertion dans les séquences métalinguistiques du dictionnaire reliées à la signification. Dans le dictionnaire de langue, l’unité proprielle est donc à la fois un signe à décrire et un signe de description un sujet d’article et un élément de la prédication articulaire. Il a donc tantôt un statut macrostructurel, tantôt un statut microstructurel. De cet ensemble indifférencié des unités dictionnairiques proprionymiques, nous voudrions extraire les biblionymes rattachés à quelques personnages-clés de l’histoire religieuse et voir comment les dictionnaires d’aujourd’hui architecturent ce vocabulaire sur le plan formel. La place manquant pour prolonger l’étude du côté de la sémantique, nous n’aborderons la question du sens que fort brièvement et sous la forme de données tabulaires (voir les tableaux 4 et 5). Le catalogue des noms est vaste. Nous commencerons donc par le quatuor incontournable composé de Dieu le Père, Dieu le Fils (Jésus), Dieu le Saint-Esprit et Marie la mère de Jésus. À travers les écrits et les siècles, ces personnages se sont vu accoler plusieurs noms que nous désignerons comme étant des variantes. Voici un échantillon des principales appellations relevées :

• Dieu →
  • Dieu le Père
  • le bon Dieu
  • Dieu Tout-Puissant
  • le Très-Haut
  • le Créateur
  • Yahvé
• Jésus →
  • Christ
  • Jésus-Christ
  • Jésus de Nazareth
  • Notre-Seigneur
  • Notre-Seigneur Jésus-Christ
  • Jésus-Christ Notre-Seigneur
  • le Seigneur
  • le Sauveur
  • le Messie
  • l’Enfant Dieu
  • l’Enfant Jésus
  • le divin Enfant
  • le divin Messie
  • le divin Sauveur
  • le Fils de l’homme
  • le fils de Dieu
  • Dieu le Fils
  • le petit Jésus
  • la Sainte-Face
  • le Sacré-Cœur
  • le Sacré-Cœur de Jésus
  • le Galiléen
  • le Rédempteur
  • le roi des Juifs
  • l’Agneau de Dieu
  • l’Agneau sans tache
• Saint-Esprit →
  • l’Esprit-Saint
  • Dieu le Saint-Esprit
• Marie →
  • la Vierge
  • la Vierge Marie
  • la Sainte Vierge
  • la Très Sainte Vierge
  • la Vierge Mère
  • la Mère de Dieu
  • la Mère de Jésus
  • l’immaculée Conception
  • la Madone
  • Notre-Dame

L’étude du provignement lexical sera resserrée aux seuls noms suivants : Dieu, Jésus et Christ, Saint-Esprit, Marie et Vierge (pour plus de détails sur les différents noms attribués à ces personnages, voir ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996, en particulier p. 201-205 pour Jésus et p. 389-393 pour Dieu). L’objet de l’examen consiste à voir en quoi ces six Npr ont survécu dans la langue usuelle sous la forme de mots communs généraux ou technolectaux, el comment ils en sont venus à désigner autre chose qu’eux-mêmes, c’est-à-dire à acquérir un ou des signifiés. Plus précisément, nous verrons quels contingents de mots ordinaires doivent leur existence à ces noms bibliques. Quatre modes de lexicalisation sont privilégiés : l’éponymie, la dérivation, la composition, l’élaboration d’unités complexes. En deux occasions, nous évoquerons également l’abréviation. Les formules plus longues et plus difficilement associables au mot comme signe ne seront pas considérées. C’est le cas des phraséologismes (implorer Dieu, être Marie), des locutions et des expressions (Dieu seul le sait, donner le Bon Dieu sans confession à quelqu’un, au nom du Christ, suer comme un Christ en croix, faire le Saint-Esprit), des interjections (bon Dieu!, doux Jésus!, Jésus, Marie, Joseph!), des proverbes et des dictons (ce que femme veut, Dieu le veut, chacun pour soi et Dieu pour tous, qui donne aux pauvres prête à Dieu; si Dieu le veut!). Sur ces héritages linguistiques, on se reportera avec profil aux ouvrages spécialisés (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991) ou à des écrits scientifiques thématiques, notamment sur tes parémies évangéliques (GUEUNIER, 1991, 1992 et 1995). Le terme parémie sert de générique pour englober « plusieurs catégories d’énoncés sentencieux » (GUEUNIER, 1992 : 82), du type proverbe, dicton, maxime, locution, expression, etc., comme les exemples cités ci dessus, ou d’autres tels Seigneur!, Mon doux Jésus!. Les biblionymes qui ne seront pas en prise directe sur les six dénominations proprielles déjà mentionnées parce qu’ils dérivent du latin médiéval ou du grec seront écartés. Des mots comme chrétien (< latin ecclésiastique chiristianus), chrétienté (< latin christianitas), christianiser (< grec khristianizein), virginal (< latin virginalis), virginité (< latin virginitas) sont dans cette catégorie des exclus de l’étude.

4. L’opération du Saint-Esprit

La quête du corpus s’est réalisée avec l’aide d’un nouveau dieu admis au panthéon de la technologie, le cédérom. En effet, la base informatisée du Nouveau Petit Robert [NPR] a été interrogée pour y suivre les aventures des six noms bibliques sur lesquels nous voulions nous arrêter. Mais tous les exemples rassemblés ne proviennent pas nécessairement du seul NPR. D’autres répertoires ont été aussi fouillés manuellement : le Grand Robert de la langue française [GRLF], le Trésor de la langue française [TLF], le Lexis, le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse [GDEL]. Quelques unités ont aussi été repérées lors de vérifications plus ponctuelles dans d’autres dictionnaires, notamment dans des répertoires d’éponymes et de gastronomie. Quelques ouvrages du XVIIe siècle comme le Dictionaire universel d’Antoine FURETIÈRE ont contribué également à la moisson. Sur un autre plan, les lexies proposées ne sont évidemment pas exhaustives pour au moins quatre raisons :

  1. Les dépouillements menés sont partiels. Des unités peuvent avoir échappé à notre vigilance parce qu’elles sont décrites dans d’autres dictionnaires que ceux qui figurent dans le corpus. Certaines peuvent être aussi demeurées enfouies dans les répertoires consultés, faute d’avoir découvert le chemin pour y accéder.
  2. Des unités consignées peuvent avoir une origine étymologique différente de celle que l’on croit biblique ou encore cette origine peut ne pas être explicite. Dans ces cas, un point d’interrogation (?) suit la forme.
  3. Certaines unités n’ont pas été retenues, car elles semblaient appartenir davantage à la catégorie des noms propres (cf. notamment les diverses appellations des quatre personnages de notre corpus citées au paragraphe 3 et les noms des congrégations religieuses dont un grand nombre tirent leur appellation du quatuor biblique).
  4. Nous avons pu laisser échapper des unités complexes dont le statut sémantique est sûr, mais nous n’en avions pas la preuve; tandis que nous avons sans doute répertorié des ULCO dont le figement sémantique peut être douteux. Dans ce dernier cas, un point d’interrogation (?) suit la forme. Il en va de même pour les unicas, à savoir les unités à réfèrent singulier et constant.

Toutes les variantes trouvées dans le corpus des dictionnaires retenus (GDEL, GRLF, Lexis, NPR/PR-CD, TLF) sont respectées et indiquées, y compris l’alternance des majuscules et des minuscules qui jouent un rôle dans la lexicalisation comme le montrent les séquences suivantes :

• Saint-Esprit • saint-esprit • saint-Esprit • Esprit-Saint
• Saint Esprit • saint esprit • saint Esprit • Esprit Saint
• Ave Maria • Avé Maria • Ave
• Ave maria • ∅ • Avé
• ave Maria • ∅ • ave
• ave maria • avé maria • avé

Les résultats sont présentés sous la forme de tableaux qui regroupent les unités lexicalisées suivant les différents modes de formation. Les sens n’accompagnent pas les unités. On pourra les retracer en parcourant les différents articles des dictionnaires du corpus. Pour certaines ULCO, la quête s’avérera parfois pénible, notamment dans l’article dieu / Dieu du TLF. Le consulteur devra s’armer de patience et se préparer à accomplir un véritable chemin de croix lexicologique parsemé d’embûches!

4.1. Dieu

Tableau 1 : Dieu
Dieu
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Dieu
  • dieu
  • bondieusard
  • bondieuserie
  • à-Dieu-va
  • à-Dieu-vat
  • Fête-Dieu
  • fête-Dieu
  • hôtel-Dieu
  • prie-Dieu
  • sans-Dieu
  • sans-dieu
  • Agneau de Dieu (?)
  • agneau de Dieu (?)
  • agnus dei (?)
  • arrêt de Dieu
  • bête à bon Dieu
  • bon Dieu
  • bon dieu
  • bras de Dieu
  • colère de Dieu
  • commandement de Dieu
  • crainte de Dieu
  • Dieu vivant (?)
  • dix commandements de Dieu
  • doigt de Dieu
  • don de Dieu
  • envoyé de Dieu (?)
  • épreuve de Dieu
  • fils de Dieu (?)
  • fléau de Dieu
  • glaive de Dieu
  • homme de Dieu
  • homme tout de Dieu
  • homme tout en Dieu
  • jugement de Dieu
  • justice de Dieu
  • loi de Dieu
  • main de Dieu
  • main droite de Dieu
  • maison de Dieu
  • maison du bon Dieu
  • malédiction de Dieu
  • mère de Dieu (?)
  • œil de Dieu
  • offense de Dieu
  • pain de Dieu
  • pardon de Dieu
  • parole de Dieu
  • part de Dieu
  • représentant de Dieu
  • royaume de Dieu
  • sein de Dieu
  • senice de Dieu
  • souffle de Dieu (?)
  • Te Deum
  • trêve de Dieu
  • tribunal de Dieu
  • verbe de Dieu
  • vicaire de Dieu
  • voies de Dieu
  • voix de Dieu

Outre les mots répondant aux catégories qui figurent dans le tableau, on trouve également une série de formes issues de différents autres procédés. Voici quelques exemples parmi lesquels on reconnaîtra un certain nombre d’exclamations.

À titre complémentaire, il vaut la peine de signaler quelques interjections usuelles puisées dans l’immense réservoir du TLF et dans celui du GRLF :

4.2. Jésus et Christ

Tableau 2 : Jésus
Jésus
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Jésus
  • Jésus
  • Jésuate
  • jésuate
  • Jésuite
  • jésuite
  • Jésus-Christ
  • double jésus
  • Enfant Jésus
  • enfant Jésus
  • enfant jésus
  • feuille Jésus
  • feuille jésus
  • fille de l’enfant Jésus
  • format jésus
  • grand jésus
  • jésus de Lyon
  • jésus de Morteau
  • Jésus de musique
  • Jésus déialisé
  • Jésus enfant
  • jésus enfant
  • ordre de Jésus (?)
  • papier du nom de Jésus
  • papier du nom de jesu s
  • papier jésus
  • papier nom de jésus
  • petit Jésus
  • petit jésus
  • plâtre à Jésus

Le nom Jésus entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses : Compagnie/compagnie de Jésus, Société/société de Jésus. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes (cf. le GDEL, p. 5851-5852).

Le mot jésuite est lui-même à la source d’une multitude d’autres formes (cf. le tableau 3).

Tableau 3 : jésuite
jésuite
Abréviations Dérivés Composés ULCO
  • jèse
  • jèze
  • jésuisme
  • jésuitement
  • jésuiterie
  • jésuitesse
  • jésuitière
  • jésuitique
  • jésuitiquement
  • jésuitisant
  • jésuitiser
  • jésuitisme
  • architecture jésuite
  • art jésuite
  • collège de jésuites
  • collège des jésuites
  • collège jésuite
  • confesseur jésuite
  • école de jésuites
  • école jésuite
  • éducation jésuite
  • éducation jésuitique
  • église jésuite
  • église jésuitique
  • esprit jésuitique
  • fenêtre jésuitique
  • jésuite à la robe courte
  • jésuite de robe courte
  • journal jésuite
  • méthode jésuite
  • missionnaire jésuite
  • morale jésuitique
  • ordre des Jésuites (?)
  • pensionnat jésuitique
  • père jésuite
  • prédicateur jésuite
  • propagande jésuitique
  • revue jésuite
  • rococo jésuite
  • style jésuite
  • style jésuitique
  • système jésuitique

On ne saurait quitter les lexies jésus et jésuite sans proposer une petite incursion du côté du sens pour essayer de synthétiser les différentes significations recouvertes par ces deux unités. Les tableaux 4 et 5 rendent compte d’une possible organisation sémantique de ces deux mots à des fins dictionnairiques. Les différents éléments qui servent à la structuration sémantique proviennent de sources lexicographiques françaises et/ou québécoises. Ils ne sont évidemment pas exhaustifs. Le sous-système technolectal n’a pas fait l’objet d’un examen attentif, par exemple.

Tableau 4 : L’article jésus
jésus/Jésus
I. (Avec une majuscule.) Jésus, interjection.
1. Marque la surprise, l’admiration, la peur... Jésus! Jésus, Marie, Joseph! Mon doux Jésus!
2. TRÈS FAMILIER. (Sacre, juron). Exclamation employée dans toutes sortes d’occasions. Jésus qu’il neige! Heureusement que tu étais là, Jésus! — Sans complément. Terme d’injure, de mépris. Jésus! — Nom. Un / Une Jésus de : sert à qualifier la chose, la personne qui est mentionnée. On a fait un Jésus de beau voyage à Londres. — Loc. verb. Être en (petit) Jésus, en colère, de mauvaise humeur; ne pas être content, satisfait. Elle est en Jésus parce qu ’elle a perdu son parapluie. 1
II. (Personnes.) jésus / Jésus, nom masculin.
1. Représentation, image de Jésus enfant ou de Jésus. Elle a peint des Jésus bénissant la foule.
2. Statuette de l’enfant Jésus dans la crèche de Noël. Des jésus en cire. Acheter un Jésus, des santons et des moutons.
3. Jeune enfant mignon, plein de gentillesse, aimable et digne d’affection. Elle a l’air d’un petit ange et lui d’un beau petit jésus.
4. Terme d’affection à l’adresse des tout-petits. Viens avec mot, mon beau jésus!
5. Jeune garçon efféminé et prostitué, dressé au chantage. Jésus la Caille (roman de F. Carco).
III. (Choses.) jésus / Jésus, nom masculin.
1. PAPET. VX Papier portant en filigrane le monogramme (I.H.S.) de Jésus. L’évêque aimait écrire ses sermons sur du jésus. — En apposition : papier jésus. — REM. On trouve aussi les variantes papier du nom de Jésus / Jésus et papier nom de jésus t Jésus.
2. PAPET. MOD. Format de papier de grande dimension (56 x 72 cm ou 56 x 76 cm). Imprimer une affiche sur du jésus. — En apposition : papier jésus.
3. CHARCUT. Court saucisson sec de gros diamètre emballé dans la partie ta plus large du boyau de porc. Suspendre des jésus pour les fumer.
4. ARG. Phallus en érection.
Tableau 5 : L’article jésuite
jésuite / Jésuite
A. (Parfois avec une majuscule.) Nom masculin (rare au féminin).
I. PERSONNES.
1. Membre de la Compagnie ou de la Société de Jésus. Le général des Jésuites.
2. PÉJOR. Personne qui recourt à des astuces subtilement hypocrites et manœuvrières. Son raisonnement de jésuite en a convaincu beaucoup. « Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins jésuite que ta femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont jésuites! » (Balzac, GRLF).
II. ANIMAUX.
1. RÉGION. Dindon.
2. (XIXe s.). Cafard.
III. CHOSES.
1. Tout ce qui relève de la Compagnie ou de la Société de Jésus ou lui appartient. Ils ont été éduqués dans une école de jésuites.
2. GASTRON. Petite pâtisserie feuilletée triangulaire, fourrée de frangipane et recouverte de place royale. Des jésuites à quelques francs la pièce.
B. (Avec une minuscule.) Adjectif.
- 1. Qui est membre de la Compagnie ou de la Société de Jésus. Un prédi­cateur jésuite.
2. Relatif ou propre aux jésuites. L’esprit et la morale jésuites ont marqué plus d’une personne.
3. Relatif ou propre à la Compagnie ou à la Société de Jésus. Des collèges jésuites. S’abonner à une revue jésuite.
4. ARTS. Style jésuite : style d’architecture baroque et religieuse adopté par les jésuites au XVIIe s. Une église construite dans le style jésuite. — Relatif ou propre au style jésuite. Une colonne torsadée rococo d’inspiration jésuite.
5. Qui concerne un comportement retors, hypocrite. Afficher un air jésuite.
Tableau 6 : Christ
Christ
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Christ
  • christ
  • Antéchrist
  • antéchrist
  • chrisme
  • christicole
  • christification
  • christique
  • christocentrique
  • christogénèse
  • christolâtrie
  • christologie
  • Christologie
  • christologique
  • christophante
  • Christophore
  • christophore
  • lacrima-christi
  • lacryma-christi
  • larme-du-Christ
  • Christ de majesté (?)
  • christ en gloire (?)
  • Christ en majesté (?)
  • Christ Louis XIII
  • christ Louis XIII
  • corps du Christ
  • Corps Mystique du Christ
  • corps mystique du Christ
  • épine du Christ
  • oreille de Christ
  • sang du Christ
  • soldat du Christ
  • témoin du Christ
  • vicaire du Christ

Le nom compose Jésus-Christ donnera quant à lui quelques autres unités.

Les éponymes :
  • Jésus-Christ « grand couteau »
Les ULCO :
  • apr. J.-C.
  • après J.-C.
  • après Jésus-Christ
  • av. J.-C
  • avant J.-C
  • avant Jésus-Christ
  • corps de Jésus-Christ
  • sang de Jésus-Christ
  • vicaire de Jésus-Christ

4.3. Saint-Esprit

Tableau 7 : Saint-Esprit
Saint-Esprit
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Esprit-Saint
  • Esprit Saint
  • Saint-Esprit
  • saint-Esprit
  • saint-esprit
  • Saint Esprit
  • saint Esprit
  • saint esprit
  • spiritain
  • croix du Saint-Esprit (?)
  • opération du Saint-Esprit
  • ordre du Saint-Esprit (?)
  • père du Saint-Esprit
  • procession du Saint-Esprit

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses comme Pères du Saint-Esprit. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes. Cependant, on peut considérer que l’emploi au singulier du mot père du Saint-Esprit pour désigner un membre de cet ordre religieux est recevable. Il existe d’ailleurs un synonyme pour cette forme : spiritain.

4.4. Marie et Vierge

Tableau 8 : Marie
Marie
Éponymes Dérivés Composés ULCO Abrév.
  • marial
  • marianisme
  • marianite
  • mariol
  • mariole
  • mariolle
  • Mariologie
  • mariologie
  • marionnette
  • marionnettiste
  • Mariste
  • mariste
  • marotte
  • marouette
  • Marie-catau
  • marie-couche-toi-là
  • Marie-quatre-poches
  • marie-quatre-poches
  • Marie-Salope
  • Marie-salope
  • marie-salope
  • Ave Maria
  • Avé Maria
  • Ave maria
  • ave Maria
  • ave maria
  • avé maria
  • cantique marial
  • congrès marial
  • culte marial
  • enfant de Marie
  • fête mariale
  • fille de Marie-Auxiliatrice
  • frère mariste
  • je vous salue Marie
  • littérature mariale
  • Marie couche-toi là
  • marionnette à fils
  • marionnette à gaine
  • marionnette articulée
  • mois de Marie
  • père mariste
  • société de Marie
  • sœur mariste
  • théâtre de marionnettes
  • théâtre des marionnettes
  • Ave
  • ave
  • Avé
  • ave

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses : Société de Marie, Enfants de Marie, Filles de Marie-Auxiliatrice. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes. Cependant, on peut considérer que l’emploi au singulier des mots enfant de Marie et fille de Marie-Auxiliatrice (synonyme salésienne) pour désigner une religieuse membre de l’une ou l’autre de ces congrégations est recevable.

Tableau 9 : Vierge
Vierge
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Vierge
  • vierge
  • cheveu-de-la-Vierge
  • antienne de la Vierge
  • autel de la Vierge
  • chapelle de la Vierge
  • couronnement de la Vierge
  • culte de la Vierge (?)
  • doigt de la Vierge
  • Épi de la Vierge
  • épi de la Vierge
  • fête de la Vierge
  • fil de la Vierge
  • fil de la vierge
  • image de la Vierge
  • médaille de la Vierge
  • office de la Vierge
  • prière de la Vierge
  • signe de la Vierge
  • statue de la Vierge (?)
  • statuette de la Vierge (?)
  • Vierge à l’Enfant
  • Vierge assise
  • Vierge de majesté (?)
  • Vierge en majesté (?)
  • Vierge gothique
  • Vierge Noire
  • Vierge noire
  • Vierge romane

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations qui s’apparentent à un proprionyme, comme Constellation de la Vierge.

5. Conclusion : rendre à César...

La galaxie lexicale judéo-chrétienne visitée dans cette étude a été isolée d’un amas plus vaste que l’on pourrait dénommer l’Univers des croyances religieuses et des mythes. Plus même, l’exploration s’en est tenue à un micro-système, celui des biblionymes. Et parmi ceux-ci, seule une petite constellation lexicale a été observée sous l’angle des signifiants davantage que sous celui des significations. Une étude plus exhaustive de la lexicalisation des biblionymes exigerait des recherches plus poussées dans le champ de la sémantique. On aura constaté également que la formation d’unités complexes domine largement les autres modes mis en parallèle.

En vérité, le système de la langue intègre profondément la parole évangélique. Depuis des siècles, les dictionnaires montrent quels sont les effets du discours biblique sur l’idéologie et sur l’usage (WIONET, 1993). Au XVIIe siècle, par exemple, dans la lexicographie classique, le mot Dieu / dieu n’a qu’une définition paradoxale (BRANCA-ROSOFF et WIONET, 1995). Le Dictionaire universel de FURETIÈRE le définit comme suit : « Il ne peut avoir de vraye définition, à cause que c’est un Estre infini & incompréhensible ». Au surplus, faut-il rappeler que les dictionnaires de l’époque classique font régulièrement écho aux liens étroits entre Dieu et le roi Louis XIV, car le roi Soleil est le porte-parole de Dieu sur Terre et légitime logothète d’icelui (D’ORIA, 1988 : 17-117)? Au XVIIIe siècle, les jésuites de Trévoux qui prendront la succession du FURETIÈRE relaieront la même conception sur le caractère indéfinissable de Dieu, confondant le mot et la chose, ou plutôt l’être.

La quête dictionnairique séquentielle relatée ci-avant montre aussi que par le discours de l’Évangile et par celui de ses acteurs, il est évident qu’on accède à un lexique qu’on peut certes rassembler autour de quelques zones onomasiologiques thématiques. L’étude montre également comment ce vocabulaire a profondément imprégné la langue générale ordinaire, comme les niveaux familiers et argotiques. La vérité chrétienne perdure dans ces paroles reprises et répétées par la langue, même si leur origine imprégnée de saveur biblique en a été souvent oubliée ou occultée par les progrès de la civilisation technicienne. Les mots survivent, mais leurs rapports à l’histoire religieuse se sont affadis, dilués sous l’empire des cultures profanes, d’autant que les couleurs sémantiques s’écartent régulièrement des nuances religieuses. La recherche fondée sur le dépouillement de quelques dictionnaires ne permet pas de savoir s’il se crée encore de nouveaux mots à base biblionymique. Pour mesurer cette productivité, il faudrait procéder à une recherche à partir de textes littéraires et d’écrits divers, et aussi à partir d’enquêtes orales, et non en s’appuyant exclusivement sur les dictionnaires qui, on le sait, ont toujours un peu de retard par rapport à la vie du langage.

Mais quand on scrute attentivement le passé lointain, rien d’étonnant alors que des catégories de mots aient provigné pour modeler l’un des principaux univers de référence de notre civilisation, pour organiser une sorte de creuset de la sagesse occidentale. À bien y penser, quelles différences peut-on établir entre le déluge de Noé et le déluge de Deucalion, entre le sacrifice d’Isaac par Abraham, son père, et le sacrifice d’Iphigénic dans le port d’Aulis par son père Agamemnon, sinon que dans le continuum mytho-historique, l’Occident féodal donnera obligatoirement l’avantage de la vérité aux actions décrites et interprétées dans la Bible plutôt qu’aux gestes des dieux et des héros des mythologies gréco-romaines (PAPIN, 1989; aussi DESAUTELS, 1988). Les dictionnaires d’aujourd’hui témoignent bien de cet héritage de l’Antiquité qui s’est pérennisé ainsi que de cette opposition entre l’Olympe et l’Évangile, entre le monde païen et le monde chrétien, qui au fond ne sont qu’un même et unique terreau dans lequel une multitude de mots ont fleuri et créé des visions du monde en apparence divergentes, tout cela pour le plus grand profit de la langue commune.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Le terme biblionyme a été préféré à biblonyme. Ce dernier éviterait peut-être la confusion avec des mots formes à partir de l’élément biblio- "livre’’, mais nous croyons qu’en raison de son emploi très spécifique, le second élément biblio- a sa place dans le système morphologique. L’homonymie n’est pas gênante. Les contextes d’emploi résoudront les problèmes d’ambigüité possibles. L’origine étymologique du nom propre Bible (< grec biblia, pluriel neutre de biblion, lui-même dérivé de bublos, biblos, a donné le latin ecclésiastique biblia, mot qui est à la source du français bible) autorise que l’on conserve l’élément biblio-. Les dérivés seront construits sur le même modèle.

Abstract (anglais)

As revealed by several specialized French dictionaries, the forms originating from proper nouns are legion in the current lexicon. Some characteristics of the bearer of a name sometimes become the prototypical features that lead to the lexicalization of the item, the latter becoming a member of a conceptual class. The words, thus, obtained are of different types: eponyms, derivatives, compounds, multiword lexical units, etc. In simple terms, proper nouns are linguistic material used in the formation of words. These words are very frequent in general dictionaries where they are treated as ordinary words. A sufficiently large number of these proper nouns are firmly rooted in the Bible. The aim of this article was to account for the proliferation, in the lexicon, of some key figures of the Holy Book: Dieu, Jésus, Marie and the Saint-Esprit. Such a biblical quartet is the etymological source of numerous current words in the French lexicon, and these words are actively used by speakers without being associated with any religious background. The different forms taken by these proper nouns in general French unilingual dictionaries are presented.

La légitimité d’un dictionnaire culturel québécois

« Les mœurs d’une nation ont un contre-coup sur la langue, et, d’autre part, c’est dans une large mesure la langue qui fait la nation ». (Saussure 1916/1968 : 40).
« Depuis Voltaire, il y a une “défense de la langue française” dont le but n’est pas comme au XVIe siècle d’affranchir la langue du peuple du latin, mais de tenter d’imposer au sein de la koiné un modèle fixe une fois pour toutes ». (Wolf 1983 : 109)

1. La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est en usage. Dans sa spatialité, le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe point et en n’importe quel lieu de son histoire depuis douze siècles, il a toujours participé d’usages et de normes multiples. Ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire, par la société et par l’espace où l’idiome se déploie. Les variétés géographiques du français sont issues de ces fragmentations successives qui font qu’il doit être conçu comme une langue unique, à la fois partout présente dans l’espace francophone et nulle part entière. Les assises de la francophonie reposent sur ce principe, et sur l’idée que là où le français revendique le statut de langue maternelle, il sert de moyen de communication usuel entre tous les locuteurs de ces sociétés. Il possède donc une valeur intrinsèque qu’il s’agit d’évaluer. C’est en m’appuyant sur ces postulats que j’interrogerai quelques éléments-clés de la francophonie dans des perspectives culturelles, normatives et lexicographiques. J’essaierai de positionner sur cet échiquier la faisabilité d’un dictionnaire culturel québécois.

Certes, l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal bien commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où la langue s’épanouissait. À proprement parler, le français (dénommé avec un article défini singularisant) n’existe pas dans la réalité linguistique. Cette bannière réductrice sert à désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la pratique vivante du langage des francophones, seuls des français (dénommés avec un article indéfini pluralisant) apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables, en France, au Québec, en Belgique, en Suisse, etc. « La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle “le français” tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (Müller 1985 : 50). Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer, eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et à des interpellations multiples mises en jeu par la communication (voir Rey 1994 : 312). « Il n’y a pas de société qui n’introduise de la différenciation entre productions linguistiques, en une évaluation qui prend la forme de jugements de valeurs assortis de hiérarchisations » (Gadet 1995 : 19). Sur le plan dictionnairique, la norme est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. Cette image unitaire du français trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France, même s’ils proclament leur foi dans la francophonie. Et de fait, la majorité des dictionnaires usuels au Québec sont d’origine parisienne.

Un exemple éclairera cette perspective. Les amérindianismes, dont un grand nombre est encore d’un emploi quotidien en français québécois (achigan, atoca, ouananiche, pimbina), donnent une spécificité à la variété de la langue de Molière qui s’épanouit en Amérique. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française [→ DAF] consigne des unités de cette catégorie (carcajou, caribou). De ce point de vue et quoique prudente, l’Académie est sensible à la mouvance lexicale francophone. Celle-ci trouve des échos de plus en plus pertinents dans les œuvres de la Compagnie qui accueille « des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Druon 1992 : VI). Cependant, voilà une affirmation qui, outre le fait qu’elle ait une allure condescendante, entérine bel et bien l’idée que les régionalismes sont des écarts par rapport à une norme dominante et que leur gestion relève de cette norme, bientôt identifiée comme étant celle de Paris. Ce constat fait, il n’en reste pas moins que des particularismes lexicaux sont consignés dans le DAF, même si la perspective descriptive demeure différentielle et que la manière de vivre avec ces mots et de les manier dans l’usage quotidien diffère profondément sur les deux continents. Une simple comparaison de leur définition dans des dictionnaires français et québécois illustrera ce phénomène et générera des approches culturelles distinctes.

2. L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle et politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— ont (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, de la qualité de la langue plus récemment, et qui a posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard endogène. La référence initiale doit en effet se traduire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de règles de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale territorialisée et généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien se référant à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (voir Baggioni 1976 : 56-57). Elle doit aussi apparaître viable en face d’autres pratiques langagières à l’extérieur de la communauté, celle de la France en priorité, puisque c’est elle qui sert de modèle et de référence historiques.

3. La norme et société

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois émanant de la société, qui sont observés, hiérarchisés puis consignés par les lexicographes (voir Boulanger 1994). Cette vertu lexicographique est réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert [→ NPR] quand les principaux rédacteurs écrivent que leur dictionnaire « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (Rey-Debove et Rey 1993 : IX). Cette norme est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la plupart des travaux de lexicographie québécoise prennent en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant— et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (voir Boulanger 1988 et 1994).

La norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social, et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus bâtissant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue, ou l’une de ses variétés, comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété nationale a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. L’entreprise de valorisation et de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable « qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (Valin 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’interne comme à l’externe, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : « elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (Genouvrier 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français québécois peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. Ce qui ne signifie nullement qu’il faille ignorer l’existence de ces français. Une autre condition paraît essentielle à ce projet. Elle consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français, parfois qualifié de québécois —adjectif ou nom masculin— et qu’ils en usent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français eux-mêmes. Les protestations à ce sujet relèvent beaucoup plus du sentiment de l’insécurité et du complexe d’infériorité devant la variété de l’autre, qui représente une référence extérieure survalorisée, qu’elles rendent compte de la réalité vivante et de la valeur intrinsèque du français du Québec.

4. Les dichotomies de la lexicographie francophone

Les multiples catégories d’activités linguistiques et les différents niveaux de discours requièrent des exigences variées à l’égard des contenus des dictionnaires. La première de ces exigences, c’est que le dictionnaire soit adapté aux conditions de vie des locuteurs. Or les dictionnaires français étant prioritairement destinés à une clientèle hexagonale, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne satisfassent pas l’ensemble des utilisateurs francophones. Créés en territoire français, reflétant les milieux socioculturels français, découpant le monde à la française, faut-il se surprendre si ces dictionnaires ne rencontrent pas entièrement l’assentiment des locuteurs nord-américains ou d’autres zones francophones qui conçoivent le monde différemment, vivent des cultures autres, courtisent d’autres cultures dans leur environnement géographique et fondent des sociétés au profil spécifique.

En lexicographie, il paraît difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le NPR et le Petit Larousse illustré [→ PLI], par exemple, ne sont pas des ouvrages qui satisfont totalement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques dizaines de québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des dictionnaires que les Québécois utilisent à bon escient, mais dont ils perçoivent toutes les limites et les insuffisances, car ces répertoires sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

Les pratiques sociales et les représentations de l’univers humain passent inévitablement par la langue et elles aboutissent dans les dictionnaires. Ceux-ci reflètent donc l’identité nationalitaire et l’identité culturelle de l’espace producteur. D y a alors une correspondance, un isomorphisme entre les structures personnelles intérieures —l’architecture mentale— et les structures collectives l’architecture sociale. L’individu souhaite, en général, se situer dans un seul groupe communautaire, du moins il affiche une préférence pour l’un d’eux.

Le demi-siècle qui s’achève aura été marqué par un vif intérêt pour les cultures francophones de la planète. Le temps et l’espace auront été à la source de références culturelles qui obligent l’emploi d’un vocabulaire créé in vivo dans les différentes sociétés francophones. Du point de vue français, on a dénommé ces mots des particularismes, des régionalismes et, plus récemment, des francophonismes. Du point de vue périphérique, on a créé l’appellation francisme pour identifier les particularités lexicales françaises. Depuis 25 ans, ces zones lexicales différenciées ont obligé les lexicographes parisiens à adopter et à adapter des stratégies de description particulières afin de répondre aux nouvelles valeurs véhiculées par le concept de « francophonie » (voir Boulanger 1985).

Dans la lexicographie francophone du moment, il existe une série de dichotomies vis-à-vis les options de description des mots.

  1. La description des mots à charge culturelle élevée dans les dictionnaires de France et expliquant les autres cultures francophones est souvent contestée ou contestable par les propriétaires légitimes de ces mots, car les descriptions ne correspondent pas à leur perception des choses, même s’ils peuvent comprendre qu’elles sont destinées à des locuteurs d’une autre culture. L’article hockey du NPR illustrera ce volet.

    hockey (= sur gazon) : « Sport d’équipe, dont les règles rappellent celles du football, et qui consiste à faire passer une balle de cuir entre deux poteaux (buts), au moyen d’une crosse aplatie dans sa partie courbe. »

    hockey sur glace : « où la balle est remplacée par un palet que se disputent deux équipes de six patineurs. »

  2. La description de certains mots communs à différentes cultures demeure parfois trop franco-centrée (voir des mots comme nordique, réveillon, sapin).
  3. L’hypothèse de la norme unique existe concurremment à l’hypothèse des nonnes plurielles, mais elles n’ont pas nécessairement valeur égale. Les discours institutionnels ou officiels et ceux des entreprises lexicographiques sur ce sujet contredisent souvent les faits.
  4. Les descriptions lexicographiques hors de France hésitent entre la description complète (voir le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [→ DQA]) et les descriptions différentielles. Au Québec, les dictionnaires de particularismes ne font guère réagir les tenants de la norme unique sinon pour en encourager la production; alors que les dictionnaires complets fondés sur la norme interne deviennent suspects, sinon dangereux aux yeux de ce groupe.
  5. Les descriptions lexicographiques complètes oscillent entre la norme interne qui, étant implicite, ne requiert pas que les québécismes soient identifiés par une marque, et la norme externe, qui appelle naturellement le marquage des régionalismes. En ce moment, on s’affaire à trouver un point de jonction entre ces deux approches extrêmes.

Il est évident que les mots du fiançais de France, du Québec ou d’ailleurs sont tous marqués du point de vue socioculturel. Mais « la charge culturelle des mots est une notion relative et [...] le poids culturel n’apparaît vraiment que lorsqu’il y a confrontation entre deux cultures » (van Baardewijk-Rességuier 1993 : 29). Or c’est présentement le cas dans l’axe Québec-France. Plus les cultures sont éloignées et différenciées, en raison du temps et de l’espace, plus la couleur de ces cultures semble teinter le lexique des variétés de la langue mises en examen. La charge culturelle du mot est donc la quantité de valeurs propres à une communauté, à une civilisation, à un pays, à un État, à une région qui est véhiculée par ce mot et qui fait que cette unité n’est pas immédiatement décodable ou transparente pour un locuteur qui a peu ou prou d’affinités avec cette culture, ou peu ou prou de connaissances sur cette civilisation. Au surplus, quoique semblables par leur sens et identiques par leur forme, des mots ne sont pas interprétés de la même manière par des locuteurs vivant dans des territoires différents (voir les mots fleuve, hiver, pain, patiner, université).

Lorsque l’on mène les analyses, on se rend compte que c’est le sens connotatif qui heurte ici le sens conceptuel, à savoir la dénotation.

  1. Le référent n’existe pas dans l’autre culture (voir les québécismes cégep, registraire, les francismes département, périphérique). D’où une opacité totale pour certains éléments du lexique pour les locuteurs non directement concernés.
  2. Le référent correspond à des découpages différents de la réalité (voir les mots bois, forêt, glacé). D’où une opacité partielle pour certains éléments du lexique.
  3. Le référent demeure identique dans les deux cultures, mais des modulations socioculturelles sont inexistantes dans l’une ou l’autre culture (voir les formules de salutation bonjour et bonsoir au sens de « au revoir », les emplois des pronoms tu, vous et on).
  4. Les référents sont les mêmes dans les deux cultures, mais le vocabulaire change (voir bonnet, écharpe, moufle, en France, et tuque, foulard, mitaine, au Québec).

Il est donc clair que dans l’approche descriptive, le texte dictionnairique doit être intimement lié à la situation socioculturelle dans laquelle il est produit Et c’est l’ensemble du texte, à savoir à la fois la langue expliquée (les entrées) et la langue expliquante (les énoncés articulaires), qui doit être conforme à la vision du monde propre à chaque territoire, à chaque culture. La description du mot hockey dans le NPR constitue un exemple fort éloquent à cet égard.

5. La besogne des mots francophonie, francophone et francophonisme

La part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80%, chiffre qui ne s’appuie sur aucun fondement statistique. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (voir Boulanger 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique du point de vue de l’observateur périphérique. Des chercheurs français ont créé parallèlement le même vocable, mais ils lui ont attribué le sens de « régionalisme, de diatopisme » (voir, parmi d’autres, Depecker 1988 : 10-11). Un exemple résumera les deux approches.

• Québec → francophonismes diatopismes
écharpe, moufle, bonnet, petit déjeuner, déjeuner, dîner foulard, mitaine, tuque, déjeuner, dîner, souper
• France → francophonismes francismes (?)
foulard, mitaine, tuque, déjeuner, dîner, souper écharpe, moufle, bonnet, petit déjeuner, déjeuner, dîner

Cette antinomie joue manifestement un rôle prépondérant dans l’interprétation de l’idée de « francophonie » et, corollairement, dans celle de « norme ».

L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Par ailleurs, elle est en contradiction flagrante avec le sens naturel qui se dégage des mots formés à partir du support lexical qu’est la lexie francophonie comme elle l’est tout autant avec le sens même de ce mot et avec ceux de ses dérivés.

6. Langue commune, usage et discours

En restreignant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones. Ainsi, pour Paul Imbs, du Trésor de la langue française [→ TLF], « le dictionnaire tel que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une [...] culture de type humaniste [...] » (1971 : XXIV). Quant au NPR, les auteurs du texte introductif précisent que leur description est celle « d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey 1993 : XIII). Cependant, ces discours sont fort éloignés de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les deux dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France, de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas, sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont purement et simplement absents des répertoires.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu et normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative. Diverses autres observations sur l’usage constitueront la quatrième. En outre, l’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, une société et un espace donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR, le PLI ou le TLF comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France, mais pas pour lui. Bien entendu, d’autres personnes voudront tout de même imposer ce modèle dans leur région (Québec, Belgique...).

Tout découpage dans le lexique à des fins lexicographiques est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale de communication, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à des zones lexicales qui appartiennent à des registres d’usage situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, usage littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à des niveaux qui logent à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le « référentiel de la langue commune » (Collinot et Mazière 1997 : 68) qui renvoie en effet à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires parisiens, les prédications sont formulées en priorité pour les Français.
    • NPRnordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire. »
    • PLI 1997sapin : « Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1 500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa). [Ordre des conifères.] »

    À noter que dans la nouvelle édition de 1998 du PLI, la définition a été reconfigurée afin de mieux correspondre à la réalité.

    • PLI 1998sapin : « Arbre résineux (conifères) des régions tempérées de l’hémisphère Nord et de l’Amérique centrale, aux feuilles persistantes courtes et insérées régulièrement sur des tiges (ce qui les distinguent de celles du pin), souvent planté pour son bois ou pour l’ornement des parcs [...] ».
  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés.
  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus normé aux plus familiers ou plus vulgaires, du plus général aux plus technolectaux, résultent de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. « Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par référence à un type de locuteur idéal, qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs » (Guilbert, Lagane et Niobey 1971 : II-III).

C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. « Il est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu » (Collinot et Mazière 1997 : 69). Il n’existe donc pas de lexicographie totalement neutre ou objective et qui opérerait à partir d’un réacteur culturel inoffensif ou inactif.

7. Les dictionnaires venus du froid

La langue française n’est pas singulière, mais le système qui la gère et la règle est singulier lui, ce qui fait que tous les francophones s’en réclament. En étant pluriels, les usages et les normes témoignent de l’évolution et de la rénovation de la langue. Soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est ni un secret, ni une pensée originale, car « il est certain que la variation existe dans toutes les langues, quel que soit leur degré de standardisation : on pourrait dire qu’elle est consubstantielle à la notion de langue » (Gadet 1995 : 19). Du moins, cela est vrai jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Il est en effet évident que de ce point de vue, l’idée de nonne n’est pas neutre. Tout dictionnaire de langue est clairement marqué par l’idéologie de ses concepteurs. Et l’une des caractéristiques capitales de l’idéologie réside certainement dans l’héritage culturel qui forge la personnalité de chaque lexicographe.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (voir Boulanger 1994 : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale. Ce standard est épaulé par les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, décrets, énoncés institutionnels, etc.) et par les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées de la langue française au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants et de fournir des arguments pour de beaux discours officiels. La vie du langage est autrement sinueuse. D’où la contradiction idéologique et le magistère de l’Académie française qui défend ouvertement le droit à la créativité linguistique dans l’espace francophone et qui chante l’immense valeur patrimoniale des régionalismes, mais qui refuse systématiquement en tant qu’institution certaines actions concrètes qui collent pourtant aux réalités culturelles d’ailleurs, comme celle qui a trait à la féminisation des appellations de titres et de fonctions, évolution générée dans d’autres zones francophones, le Québec et la Suisse, par exemple. Indéniablement, il y a là une contradiction historique qui entretient un grand malaise dans l’aménagement général et dictionnairique de la langue française.

8. Bibliographie

8.1. Linguistique

8.2. Dictionnaires

Un épisode des contacts de langues : la néobienséance langagière et le néodiscours lexicographique

« Serait-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est? » (Molière, Le Misanthrope, acte 1, scène 1).

1. L’ondoiement social et la vague néolexicale

Certaines vérités véhiculées par les nouveaux paradigmes sociaux ne sont plus bonnes à transformer en mots, ceux-ci étant désormais perçus comme fort peu bienséants. Mieux vaut alors éviter ces vocables « gerbatoires » dans la communication. Dans les cercles du politiquement correct où priment ces positions, des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Sous l’impulsion de certains groupes de pression, une nouvelle gymnastique langagière est née récemment. Ces groupes s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens usuels installés dans les dictionnaires depuis des lustres. La parole devient jérémiades incessantes. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des colonnes des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. Par le fait même, l’une des fonctions traditionnelles du dictionnaire qui consiste à décrire avant tout est contestée. En conséquence, on se demande si le recueil de mots peut continuer à jouer son rôle objectif de texte culturel même en intégrant des mots qui stigmatisent un groupe ou une personne? En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. Troquer des vocables pour d’autres ne change pas les mentalités, n’améliore pas les jugements, les attitudes et les comportements, n’efface pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés. Comme si les excès de langage constatés étaient plus pervers que les faits qu’ils dénoncent : le sexisme, l’homosexualité, le racisme exacerbé, la violence, la discrimination, la pauvreté, les maladies, le chômage endémique, l’intolérance, etc. Comme si la vision, même manichéenne, d’un monde amadoué, meilleur, égalitaire était plus torve que les déformations des réalités que certains discours officiels ou qui se réclament des autorités servent à la population tambour battant. En réalité, en enserrant les membres d’une communauté dans des catégories plus restreintes caractérisées par des « sèmes » comme la race, l’ethnie, le sexe, etc., le PC privilégie nettement une forme d’essentialisme identitaire réducteur qui est conforté par un imaginaire conservateur et traditionaliste (v. Haroche/Montoia 1995, 26).

2. La culture de la déploration et le culte du gémissement

L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus. De fait, la terminologie reliée au phénomène met d’ores et déjà une foule de termes en concurrence : politically correct, politiquement correct, PC, rectitude politique, correction politique, novlangue, néobienséance, néoconformisme, néo-orthodoxie, néopolitesse, etc. À un titre ou à un autre, les cinq premières expressions dérivent du terme anglais Political Correctness qui s’est lui aussi infiltré en français sous la forme de l’emprunt direct. Cette influence de l’anglais ne s’arrête pas là. Elle sourd en filigrane d’une bonne partie du néolexique en train de naître, particulièrement sous la forme du calque lexical syntagmatique (v. plus loin). L’unité novlangue est quant à elle une résurgence orwellienne, tandis que les quatre dernières appellations préfixées en néo- sont des propositions plus récentes.

La néobienséance a déjà son histoire aux États-Unis (v. Boulanger 1997). Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens, ce qui en soi peut être parfois honorable. En revanche, on pourrait s’interroger sur ce qui justifiera la fin? En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la néo-orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, afin de prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes phénotypiquement défavorisés le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression dure depuis longtemps. Le mot d’ordre consiste à se donner bonne conscience tout en faisant dériver la mauvaise conscience en direction de ceux d’en face, les opposants, que l’on identifiera comme des « inclus », pour faire pendant à la notion d’« exclus ». Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas, y compris dans les moyens de communication tel le langage. Le phénomène prend parfois des dimensions insoupçonnées. Ainsi, à l’Université des sourds à Washington, on s’affaire maintenant à corriger les signes jugés discriminants en leur substituant d’autres gestes plus nobles, plus égalitaires et plus consensuels. Il est désormais interdit de signaler le mot japonais en faisant le geste des yeux bridés avec les petits doigts étirant la peau au coin des yeux ou d’écraser le nez avec son pouce pour indiquer le mot Noir, il est aussi défendu de signifier le vocable homosexuel en agitant la main droite. Des associations de sourds poussent même l’exigence du révisionnisme en dénonçant l’opération chirurgicale consistant à installer un implant cochléaire aux enfants sourds. « En arrachant ainsi de “jeunes innocents” à leur culture et à la langue des signes, la médecine pratiquerait la “purification ethnique”, rien de moins » (Coignard / Lanez 1995, 58; v. aussi TB 1996, 170). Dans le même ordre d’idée, récemment un quotidien montréalais publiait un court article dans lequel une lectrice demandait de modifier l’expression dialogue de sourds parce qu’elle « véhicule une perception erronée de la surdité » (La Presse, 10 février 1997, p. B-3). Ailleurs, on voudrait que Beethoven soit un « musicien afro-européen » (TB 1996, 31). À l’automne 1991, le musée d’Histoire naturelle de Washington fermait temporairement sa salle d’anthropologie. La raison en est que l’on voulait refaire l’Australopithèque à l’image de ses origines. « Désormais, l’hominidé africain aura la peau noire, conformément aux conclusions des scientifiques » (TB 1996, 26). Le catalogue des anecdotes pourrait s’allonger jusqu’à former une encyclopédie de la néopolitesse. Ces exemples montrent à quel point la stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable en soi. Le déferlement et le détournement des mots qui « défrisent » sont quant à eux contestables, car en dénonçant l’idée de hiérarchie et d’inégalité dans la culture politique libérale, le néoconformisme s’attaque davantage aux expressions verbales qui disent l’exclusion qu’aux causes réelles qui provoquent les mises à l’écart des individus.

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer le comportement de toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (LFT 1993, 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’une masse d’êtres indifférenciés et indifférenciables, qu’un terrain plat, néanmoins miné. Le PC est la quête d’un nouvel équilibre entre des pouvoirs dont les impacts diffèrent. C’est l’un des mécanismes de défense et d’illustration des droits de revendication de toute minorité —les exclus— qui s’oppose à une majorité —les inclus— par l’entremise d’une recodification du langage. Le discours devient alors prisonnier des craintes des uns et des volontés des autres. « Ce langage, qui dans l’attaque enfle jusqu’au grotesque, se fait tout petit et timide dans l’approbation, et cherche des mots qui ne puissent véhiculer la moindre connotation dépréciative » (Hugues 1994, 37). Comme si l’élévation verbale créait des révolutions sociales. D’une part, la nouvelle parole refuse les valeurs symboliques traditionnelles du langage (vieux, vieillard), tandis que d’autre part, et contradictoirement, elle les survalorise (aîné, senior). La langue néobienséante est celle du discours arasé et régalé qui ne veut offenser personne et qui exige de la part du locuteur une connaissance très subjective de ce qui peut être accepté. Ainsi les différentes perceptions de la série de synonymes suivants : euthanasie, suicide assisté, interruption volontaire de vieillesse, IVV. D’où les conflits potentiels ou réels entre la justesse et la rigueur objective des mots disponibles pour parler de quelque chose ou de quelqu’un et la réception souvent partiale du message. Nouvelle étoile des moyens de censure bien-pensante qui traque, condamne, bannit et substitue des mots jugés indicibles comme cancer, la néobienséance dessine une autre forme d’hégémonie dans laquelle règne un ensemble complexe de règles subtiles et proscriptives à l’égard de certains dicibles hier encore bien banals. Des micro-sociolectes dans lesquels régnent l’hyperonymisation et les segments phrastiques sont en voie de se fédérer (v. plus loin « Les règles de la versification néobienséante » et l’Annexe).

Dans certains domaines extrêmement sensibles, au lieu de rivaliser dans la compétence et l’excellence, les gens qui en viennent à manquer d’estime de soi et de confiance en leurs moyens, tentent de se valoriser par l’étalement de leurs faiblesses, de leurs déficiences, de leurs défauts —physiques ou autres— plutôt que de se projeter vers l’avant par leurs qualités ou leurs forces. La position de victime transforme l’individu en héros auquel il faut absolument s’identifier, comme si c’était une question de survie. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un œil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995, 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, lorsque « l’inégalité des conditions est la loi commune de la société, les inégalités les plus marquées ne frappent pas le regard; mais quand tout est presque au même niveau, les plus légères sont assez marquées pour le blesser. Il en ressort que le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes 1994, 27). En somme, vouloir imposer l’égalité en réduisant l’altérité, c’est déjà admettre une part d’inégalité chez soi.

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits ou les dédommagements passent par l’attribution de certains privilèges légaux, de dérogations, de réparations ou de traitements de faveur compensatoires et rassurants, comme la discrimination positive par exemple —dont on commence à redouter l’effet boomerang, en Californie notamment. Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire très ancienne, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un barreau dans l’échelle de la considération sociale jusqu’à la fusion avec la majorité. Ces « politicismes » censurent explicitement les mots qu’ils remplacent, ils cautionnent l’injustifiable et « héroïsent » les victimes. Cette stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? En cherchant à endiguer l’image négative, le lexique PC verse très souvent dans l’ambiguïté et l’amphibologie. « Chaque équivoque, chaque malentendu suscite la mort; le langage clair, le mot simple, peut seul sauver de cette mort. Le sommet de toutes les tragédies est dans la surdité des héros » (Camus 1963, 340). Pendant qu’en face, l’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas telle ou telle déficience physique ou intellectuelle, tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui. Un inclus que l’on tente par ailleurs souvent de « muettiser » en lui contestant le droit de parole sur ce qu’il n’est pas. L’individu socialement favorisé n’a plus le droit de critiquer les groupes défavorisés sous le prétexte qu’il ne fait pas partie des exclus.

3. La nouvelle vulgate linguistique

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (v. Boulanger 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert [NPR], Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillard → personne du troisième âge → personne âgée → aîné, senior, personne expérimentée; vendeur d’automobiles → conseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse à leur maximum la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical, car le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. La langue PC n’est qu’une approche psychologique du discours, car elle donne l’impression que la tolérance à l’égard des différences et des minorités est plus grande. Elle est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, elle dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. C’est à cette croisée des chemins que s’érige la frontière entre l’euphémisme et le néovocabulaire. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être dénommés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Au Québec, si l’on parle des étudiants pure laine, on renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger qui est délaissé se pare d’un connotation négative. Appelons encore comme témoins deux autres exemples, les correctismes malentendant et malvoyant. En se substituant respectivement à sourd et à aveugle, ces mots se veulent tolérants et respectueux. Or ils portent en eux leur antonyme et ils mettent davantage en évidence les déficiences que sont la surdité et la cécité parce qu’ils créent et concrétisent des opposés (1’« entendant » et le « voyant ») qui composent en réalité la majorité d’une population. Ils renforcent la norme alors que l’objectif visé est justement le contraire, à savoir valoriser un microgroupe, le microlecte et une micronorme. En cherchant à proposer une norme parallèle, les nouvelles dénominations creusent l’abîme davantage. Elles laissent croire que la personne qui possède ce handicap n’est pas sourde ou aveugle, mais qu’elle entend ou voit, un tant soit peu. Les nuances, les degrés de surdité ou de cécité disparaissent. De fait, la capacité auditive ou visuelle, si ténue soit-elle demeure marginalisée puisqu’elle est prise en défaut par la signification du préfixe mal-. Ces exemples parmi cent autres possibles sont l’illustration du paradoxe de la « mélioration » lexicale envisagée et souhaitée par la stratégie néodiscursive. L’aboutissement finit toujours par rejoindre le sens premier des mots. Mais les microgroupes se refusent à l’analyse sémantique logique et basique. C’est dans ce genre de détournement que la stratégie mesure sa réussite. Le discours rongé par la rectitude et par l’euphémisme absurde devient autodestructeur. L’instrument même de la pensée est contaminé et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi ne garantit un emploi à personne, réingénierie repousse restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La langue frelatée conduit à la confusion des valeurs et à l’amnésie collective. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

4. Les règles de la versification néobienséante

Les manifestations de la rectitude langagière court-circuitent la norme interne du français. L’influence étrangère, à savoir celle de la société américaine, donc de l’anglais, se fait également sentir dans la diffusion en français de ce néolexique (anglais domestic engineer > français ingénieure domestique; v. aussi la fréquence des mots formés avec le participe adjectif défié < anglais challenged). Ces mots nouveaux se déroulent comme des syntagmes, des séquences phrastiques qui empruntent souvent des allures de définition (Noirpersonne mélanoderme). Les mots complexes autodéfinitionnels et les synonymes hyperonymiques caractérisent ainsi le vocabulaire qui réfère à une théorie de combats sociaux dans lesquels se démènent les locuteurs.

Comme tout autre vocabulaire, le lexique néobienséant privilégie quelques mécanismes de formation et il est marqué par quelques traits dominants qui seront maintenant scrutés. L’étude est menée à partir d’un petit corpus d’environ 175 unités recueillies par des étudiants dans le cadre d’un cours de lexicologie donné à l’Université Laval à l’hiver et à l’automne 1996. Les unités lexicales proviennent du dépouillement de journaux, de revues, de textes administratifs, de dictionnaires, etc., aussi bien français que québécois.

♦ La nominalisation des participes présents, mécanisme déjà ancien et usuel aussi bien en langue générale que dans les technolectes (v. apprenant, doctorant, laborant).

Les participes présents nominalisés
malentendant → sourd
malvoyant → aveugle

♦ La sélection du mot personne comme mot de base dans la formation d’unités lexicales complexes. Ce mot est le genre prochain, l’hyperonyme par excellence puisqu’il neutralise tout le segment, y compris les différences entre les sexes. À sa droite, viennent des déterminants assimilables aux différences spécifiques de la définition logique aristotélicienne. L’élément person s’utilise beaucoup en anglais, comme dans person living with AIDS. De là à y voir une structure calquée en français, il n’y a qu’un pas, vite franchi.

Le mot personne en position de base
PERSONNE à l’élocution alternative → bègue
PERSONNE ambulatoirement différente → boiteux
PERSONNE différemment douée → débile, arriéré
PERSONNE mélanoderme → Noir
PERSONNE métaboliquement différente → cadavre, mort
PERSONNE vivant avec le VIH → sidéen

♦ L’insertion d’un adverbe de manière dans le complexe lexical marquant le type d’écart entre les inclus et les exclus, c’est-à-dire dénotant les oppositions fondamentales entre les groupes. Le mot différemment domine largement tous les autres. Il s’agit fort probablement d’un calque sur l’anglais, à tout le moins de l’emprunt d’un modèle de formation (v. angularly, chimically, differently, economically, physically, etc.). En langue anglaise, le mot challenged suit fréquemment ces adverbes (v. plus loin).

Utilisation d’un adverbe de manière en -ment
citoyen expérimenté CHRONOLOGIQUEMENT → vieux
citoyen SOCIALEMENT sinistré → pauvre
CULTURELLEMENT démuni → imbécile, idiot
gens ÉCONOMIQUEMENT désavantagés → pauvres
homme MOMENTANÉMENT dénué de sobriété → alcoolique
personne ACOUSTIQUEMENT contrariée → sourd
personne AMBULATOIREMENT différente → boiteux
personne COSMÉTIQUEMENT différente → laid, laideron
personne DIFFÉREMMENT chevelue → chauve
personne DIFFÉREMMENT douée → débile, arriéré
personne DIFFÉREMMENT proportionnée → obèse
personne DIFFÉREMMENT valide → handicapé
personne ÉCONOMIQUEMENT faible → pauvre
personne ESTHÉTIQUEMENT différente → laid, laideron
personne ÉTHIQUEMENT déboussolée → malhonnête, escroc
personne MENTALEMENT défiée → débile, arriéré
personne MÉTABOLIQUEMENT différente → cadavre, mort
personne OPTIQUEMENT contrariée → myope
personne PÉCUNIAIREMENT contrariée → pauvre
personne PHYSIQUEMENT défiée → handicapé
personne PONDÉRALEMENT différente → obèse
personne VERTICALEMENT défiée → nain
personne VISUELLEMENT contrariée → aveugle

♦ Le recours aux participes présents de quelques verbes clés. La négation est généralement réservée pour cataloguer les inclus. Dans ces formulations, on sent encore l’influence de l’anglais (v. AIDS sufferer : person living with AIDS).

Les participes présents
avoir personne AYANT une déficience intellectuelle → débile, arriéré
personne AYANT une limitation fonctionnelle → handicapé
présenter personne ne PRÉSENTANT aucune déficience → être normal
souffrir personne ne SOUFFRANT d’aucune déficience → être normal
personne SOUFFRANT d’une carence en lithium → dépressif
personne SOUFFRANT d’une surcharge pondérale → obèse
vivre personne VIVANT avec le sida → sidéen
personne VIVANT avec un défi physique → handicapé

♦ Le recours à des qualificatifs (adjectifs, participes adjectifs...) d’une grande force positive et revalorisante. Dans ce groupe, c’est le participe adjectif défié qui revient le plus fréquemment. Calqué sur l’anglais challenged, il constitue un néologisme sémantique. L’adjectif différent est également très utilisé (v. aussi différemment).

Les qualificatifs
apte personne différemment APTE → handicapé
contrarié personne à la verticalité CONTRARIÉE → nain
personne optiquement CONTRARIÉE → myope
défavorisé personne verticalement DÉFAVORISÉE → nain
défié personne physiquement DÉFIÉE → handicapé
personne verticalement DÉFIÉE → nain
désavantagé gens économiquement DÉSAVANTAGÉS → pauvres
différent personne esthétiquement DIFFÉRENTE → laid, laideron
personne verticalement DIFFÉRENTE → main
doué personne différemment DOUÉE → débile, arriéré
expérimenté citoyen EXPÉRIMENTÉ chronologiquement → vieux
faible personne économiquement FAIBLE → pauvre

♦ L’utilisation de quasi-synonymes qui ont la caractéristique d’être des hyperonymes ou des unités englobantes dont les fonctions généralisent ou banalisent. Le terme choisi possède une plus grande extension que l’espèce.

Les quasi-synonymes
aîné, senior → vieux
client → étudiant
conseiller → vendeur
hétérophobie → racisme
international → étranger
itinérant → clochard
préposé → subalterne
réingénierie → restrictions

♦ L’emploi de mots qui prennent une large extension sémantique. Ainsi, au Québec le mot bénéficiaire s’est complètement vidé de son sens. On le retrouve dans nombre de situations où interviennent des microgroupes. C’est l’un des mots-clés de la société québécoise.

Le mot bénéficiaire
Éducation BÉNÉFICIAIRE de l’enseignement → élève, étudiant
Santé BÉNÉFICIAIRE des soins de santé → malade, patient
Société BÉNÉFICIAIRE du bien-être social → assisté social
BÉNÉFICIAIRE du système correctionnel → détenu, prisonnier
Travail BÉNÉFICIAIRE de l’assurance-chômage → chômeur
BÉNÉFICIAIRE de l’assurance-emploi → chômeur

Le phénomène dominant dans ce vocabulaire, c’est la transformation d’un seul mot devenu tabou en une périphrase qui est une expression autodéfinitionnelle contrastée : avortementinterruption volontaire de grossesse ou viol chirurgical selon que l’utilisateur appartienne au camp des pro-avortement ou à celui des pro-vie. En bout de course, le langage PC est un processus de redéfinition lexicologique qui laisse percevoir une visée soit tolérante, soit castrante devant certaines collectivités. La chasse aux sorcières lexicales ou le révisionnisme langagier sont alors des démarches qui incarnent une nette volonté de combattre les impitoyables linéaments et la ligne divisante de l’Histoire, tout cela placé sous une pseudoauréole de convenance qui plane sur les néodiscours. Les mots anciens qui sont des codes, des repères semés par l’Histoire, deviennent des amers que l’on veut voir disparaître dans les brumes de cette même Histoire sans qu’aucune trace ne survive.

Ces discours sociaux au profil replâtré ont des conséquences graves dans le manège de la communication. D’abord, l’association obligatoire de la forme et du contenu, à savoir des idées et des façons les plus adéquates de les exprimer, par exemple en allongeant l’expression qui prend ainsi une allure phrastique et descriptive, donc plus figée. Il n’est pas exagéré de penser que la forme et le contenu vont presque jusqu’à la fusion totale. Ensuite, l’idéologie est extrêmement signifiante, à savoir que ce qui se dit et la manière de dire se rattachent à des modèles préconisés par le microgroupe ou ils s’en dissocient, ce qui devient immédiatement condamnable. Le néolangage est alors comparable à une sorte de registre de langue qui s’érige en contrainte, sous peine de sanction sociale, et dont l’origine est profondément enracinée dans le terreau idéologique. Ainsi, le jeu des inclusions et des exclusions se déroule indéfiniment au bénéfice d’un groupe victimisé, et par contraste héroïsé, et en dépit des autres membres de la communauté élargie. En réalité, l’autre ou les autres n’existent plus. Ils sont subsumés par le je, le moi et le nous réducteurs. C’est là tout l’enjeu de la néobienséance et de la valeur symbolique de l’Histoire.

5. La chanson du dictionnaire

L’introduction de régionalismes et de mots désinterdits dans les dictionnaires français durant les années 1970, de même que la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée (v. Boulanger 1986). Lentement mais sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Au regard de la langue, ils étaient envisagés cependant comme des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue et greffés sur l’Histoire. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser régulièrement ou leur substituer des mots censés être mélioratifs jusqu’au jour où ils seront désavoués à leur tour. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey / Chantreau 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec (tous dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui)? Les expressions de cette nature sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans le petit livre de Pierre Merle (voir LFT 1993). De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. Le lexicographe est sommé de le policer. À preuve la mercuriale prononcée par Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, et rapportée dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et réagir adéquatement. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin (v. Santini 1996, 27). Le cas Robert n’est pas isolé. Les mêmes doléances sont faites à l’égard du dictionnaire officiel de la langue luxembourgeoise qui contient des expressions et des dictons jugés maintenant politiquement incorrects. En dépit des mises en garde des rédacteurs sur l’origine féodale et sur les connotations non racistes de ces mots, le dictionnaire est désigné à la vindicte publique. À un point tel, que le gouvernement luxembourgeois songe à le retirer de la circulation. Si la mesure est mise à exécution, l’État n’aura plus de dictionnaire de référence officiel.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre à une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (id.). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, la xénophobie, etc., serait alors passible d’une condamnation au retrait. L’écho orwellien résonne : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il s’appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell 1965, 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à recycleur, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne à mobilité réduite ou personne différemment apte, terminé le mot décrocheur au Québec et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression gallofrançaise pièce de solidarité pour supplanter la formule laurentienne un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de dire à l’aide de mots au relief sémantique senti est annihilé.

6. De nouveaux aménagements

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots rendant compte des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2).

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage est une condition sine qua non pour qu’un mot entre au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants révisionnistes? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (PLI 1997) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique pour les sacres et les jurons, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et youpin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas perçues comme dérangeantes par les victimes ou que les victimes potentielles ne se parent pas encore de l’attribut de la victimisation. Il y a déjà un quart de siècle, les responsables des dictionnaires Larousse s’exprimaient là-dessus. « Le lexicographe gomme ou supprime ce qui manifeste des oppositions ou des contradictions entre les groupes sociaux, religieux ou politiques : ainsi tous les termes d’injure qui supposent une attitude raciste sont exclus des dictionnaires du XXe siècle (alors qu’ils ne l’étaient pas à la fin du XIXe siècle, cette attitude étant intégrée à l’ensemble des comportements « admis »). Des termes comme youpin, bicot, etc. ont été exclus, car leur présence implique un comportement raciste dont les locuteurs veulent nier la réalité; on rejette les termes impliquant une idéologie « inavouable ». On n’admet ces mots dénotant le racisme que dans des dictionnaires que leur ampleur (leur exhaustivité) ou leur destination (conçus exclusivement pour la « classe cultivée ») mettent à l’abri de la confusion entre le terme et le concept » (Dubois / Dubois 1971, 103). Ces échos méthodologiques se répercutent toujours dans la pratique laroussienne récente. Voici ce qui est écrit dans la présentation du PLI 1997 : « [...] comme chaque année, les créations du français vivant, de la langue d’aujourd’hui, ont été enregistrées, sans concession toutefois pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique ou des convictions philosophiques ou religieuses —ce qui se comprend aisément, s’agissant d’un ouvrage qui s’adresse au plus large public et qui a pour vocation de présenter à ses lecteurs une sorte de consensus minimal sur la langue acceptable, et acceptée, par tous les usagers du français » (1996, 7). Ces messages indiquent sans conteste qu’une légitime prudence, pour ne pas dire une véritable censure, l’emporte et guide les rédacteurs laroussiens. Mais c’est au détriment de la vraie langue vivante. Il n’y a pas que Larousse qui soit aux prises avec cet aspect de l’idéologie. C’est tout l’univers de la lexicographie actuelle qui est confronté à un véritable dilemme cornélien.

7. Un codex lexical revisité

Le lexique néopoli porte en lui une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conformes aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre-courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical, de décrire des microlectes au lieu de considérer le lexique élargi d’une langue? Et le rassembleur lui-même, autrement dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. Au sujet de cette lexicographie annoncée, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965, 437).

Bibliographie

Annexe – Fragments d’un petit lexique de la néobienséance

Les fragments qui composent ce petit lexique néobienséant ont été colligés par des étudiants et des étudiantes ayant participé à une recherche sur le thème de la rectitude langagière dans un cours de lexicologie et de lexicographie dispensé à l’Université Laval aux trimestres d’hiver et d’automne 1996. Il donne une bonne idée de l’ampleur du phénomène et des différents mécanismes linguistiques mis en œuvre pour créer ce langage. Les unités lexicales rassemblées ci-dessous proviennent de sources écrites québécoises et françaises à caractère documentaire (articles de journaux, de revues, livres, etc.) ou dictionnairique, entre autres LFT 1993 et TB 1996. Elles sont réparties par grands thèmes. Le mot à remplacer précède le ou les substituts recueillis - le(s) correctisme(s) -, un mot pouvant en effet posséder plusieurs solutions de rechange. Certaines formes sont plus anciennes que d’autres et figurent déjà dans quelques dictionnaires où elles sont marquées comme étant des euphémismes.

1. L’être humain : maladies, handicaps, déficiences...
alcoolique
  • homme momentanément dénué de sobriété
aveugle
  • déficient visuel
  • malvoyant
  • non-voyant
  • personne confrontée à une difficulté oculaire
  • personne visuellement contrariée
avortement
  • interruption volontaire de grossesse IVG
  • viol chirurgical
cadavre/mort
  • personne métaboliquement différente
  • personne non vivante
bègue
  • personne à l’élocution alternative
boiteux
  • personne à la mobilité contrariée
  • personne ambulatoirement différente
chauve
  • personne différemment chevelue
crétin
  • personne n’ayant pas les pré-requis cognitifs
débile/arriéré
  • handicapé éprouvant des difficultés d’ordre intellectuel
  • personne ayant une déficience intellectuelle
  • personne ayant un fonctionnement mental différent
  • personne différemment douée
  • personne mentalement défiée
  • personne souffrant d’une déficience intellectuelle
dépressif
  • personne souffrant d’une carence en lithium
drogué
  • personne satisfaisant sa quatrième pulsion vitale
épouse
  • travailleuse maritale non rémunérée
être ivre
  • avoir les facultés affaiblies
être normal
  • personne ne présentant aucune déficience
  • personne ne souffrant d’aucune déficience
gras
  • silhouette épanouie
handicapé
  • personne à mobilité réduite
  • personne ayant une limitation fonctionnelle
  • personne confrontée à un challenge physique
  • personne différemment apte
  • personne différemment valide
  • personne dotée de capacités différentes
  • personne physiquement défiée
  • personne soumise à un défi physique
  • personne vivant avec un défi physique
homme de Néanderthal
  • personne de Néanderthal
imbécile, idiot
  • culturellement démuni
impuissant
  • personne souffrant d’une suspension involontaire de l’activité phallocentrique
laid, laideron
  • personne cosmétiquement différente
  • personne dotée d’une cosmétique alternative
  • personne esthétiquement différente
mademoiselle
  • madame
malade/patient
  • bénéficiaire des soins de santé
malhonnête, escroc
  • personne éthiquement déboussolée
myope
  • personne optiquement contrariée
mourant (s’occuper d’un)
  • accompagner un malade cheminer avec un malade
nain
  • personne à la verticalité contrariée
  • personne défiée verticalement
  • personne de petite taille
  • personne verticalement défavorisée
  • personne verticalement défiée
  • personne verticalement différente
obèse
  • femme à image corporelle alternative
  • personne à part entière avec moult facettes
  • personne différemment proportionnée
  • personne pondéralement différente
  • personne souffrant d’une surcharge pondérale
paraplégique
  • blessé médullaire
poids normal
  • poids santé
rentier
  • personne à revenus disponibles positifs
sidéen
  • personne atteinte du syndrome d’immunodéficience
  • personne malade du sida
  • personne vivant avec le sida
  • personne vivant avec le VIH
sourd, muet
  • personne handicapée des sens
sourd
  • malentendant
  • personne acoustiquement contrariée
  • personne atteinte d’une déficience auditive
  • personne dotée d’une audition alternative
  • personne souffrant d’inaptitude auditive
suicide (des vieux)
  • interruption volontaire de vieillesse
  • IVV
taille forte
  • taille image
2. L’âge
adolescent
  • adulte en devenir
  • adulte en émergence
la quarantaine
  • personne d’âge mûr
vieux
  • aîné
  • ancien
  • citoyen expérimenté chronologiquement
  • grand âge (85 ans et plus)
  • libéré (60-74 ans)
  • master (50-60 ans)
  • personne âgée
  • personne aînée
  • personne d’expérience
  • personne du troisième âge
  • personne en perte d’autonomie
  • personne expérimentée
  • retiré (75-85 ans)
  • senior
3. Le contexte social
assisté social
  • bénéficiaire du bien-être social
assurance-chômage
  • assurance-emploi
balayeur de rues
  • technicien de surface
bûcheron
  • technicien du ravitaillement en combustible
chasser
  • prélever des bêtes
  • prélever des non-humains
  • récolter des bêtes
  • récolter des non-humains
chômage
  • congé prolongé
  • demande d’emploi non satisfaite
  • repos involontaire
  • période transitoire dans le cadre d’une réorientation de carrière
chômeur
  • demandeur d’emploi
  • bénéficiaire de l’assurance-chômage
  • bénéficiaire de l’assurance-emploi
  • offreur de services
cimetière
  • jardin du repos éternel
clochard, vagabond
  • itinérant
détenu, prisonnier
  • bénéficiaire du système correctionnel
  • client du système correctionnel
  • individu en voie de réinsertion sociale
dialogue de sourds
  • dialogue de malentendants
éboueur
  • préposé à la cueillette des ordures ménagères
  • recycleur
groupe ethnique minoritaire
  • minorité audible (accent)
  • minorité visible (couleur de la peau)
immigrant
  • personne de nationalité étrangère
impôt
  • taxe de solidarité
manifestation
  • évènement de protestation
ménagère
  • ingénieure domestique
mouroir
  • maison de transition
pauvre(s)
  • citoyen socialement sinistré
  • gens économiquement désavantagés
  • gréviste de la consommation
  • personne confrontée à un défi économique
  • personne économiquement faible
  • personne pécuniairement contrariée
  • sous-privilégié
restrictions budgétaires
  • réingénierie
touriste (en Floride)
  • vacancier pauvre en mélanine
travailleuse
  • femme occupant un emploi à l’extérieur du foyer
  • femme occupant un emploi rémunéré
vendeur d’automobiles
  • conseiller
4. La race et le racisme
blanc
  • pauvre en mélanine
humain
  • animal humain
Indien
  • Américain de souche
Noir
  • homme en haute teneur en mélamine
  • personne de couleur
  • personne mélanoderme
Noir américain
  • Afro-américain
  • membre de la diaspora africaine aux États-Unis
race
  • communauté humaine
  • groupe humain
5. L’éducation
décrocheur
  • jeune en rupture de scolarité
échec scolaire
  • réussite en dessous des possibilités (de qqn)
écolier (enfant)
  • ami
enseignant
  • travailleur de l’éducation
étudiant étranger
  • étudiant international
examen de reprise
  • complément de formation et d’évaluation
exercice
  • travail de transfert de connaissance
ignorance
  • expression personnelle
6. Les conflits
bombarder (une ville)
  • traiter une cible visiter un site
expulser (qqn)
  • reconduire (qqn) à la frontière
génocide
  • nettoyage ethnique
guerre
  • mesures de pacification
réfugié
  • personne déplacée
7. Divers
animal
  • animal non humain
  • membre de la communauté morale très élargie
animal de compagnie
  • compagnon animal
arbre
  • membre de la communauté morale très élargie
café noir
  • café foncé
caillou
  • membre de la communauté morale très, très élargie
été des Indiens
  • été des premières nations
fleur
  • membre de la communauté morale très élargie
fruits, légumes frais
  • aliments peu transformés
pièce (argent)
  • pièce de solidarité
perruque
  • prothèse capillaire
plante d’intérieur
  • compagnon botanique
  • compagnon floral
poisson rouge
  • compagnon aquatique
voiture d’occasion
  • voiture d’expérience

L’enchâssement du discours de la néobienséance dans le dictionnaire : un contre-exemple de polynomie interne

« Ce style figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité;
Ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure,
Et ce n’est point ainsi que parle la nature.
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur;
Nos pères, tout grossiers, l’avaient beaucoup meilleur;
Et je prise bien moins tout ce que l’on admire
Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire  »
(Molière. Le Misanthrope, acte I, scène 2).

1. Un ondoiement lexical inédit

La polynomie ouvre de nombreuses perspectives de recherche inédites. Déjà mis à l’épreuve sur des scènes terminologiques, dans des situations bilingues ou diglossiques et dans le contexte de la variation linguistique, le concept peut également être testé dans certains registres internes d’une langue. Dans cette contribution, la polynomie sera prospectée sur un plan oblique, c’est-à-dire un peu parla bande et en contrepoint de ses orientations habituelles. De fait, l’idée de la polynomie se prête ici à un nouvel élargissement de son empan sémantique. Elle sera abordée par l’intermédiaire du phénomène social dénommé le politiquement correct ou le PC (voir la définition au paragraphe 3.1.). et plus précisément par le biais du vocabulaire fédéré par le phénomène. Le lexique PC se situe en périphérie de la mécanique normative habituelle, ou plutôt il colonise une autre planète normative. Il servira de contre-exemple interne qui risque de gêner ou de modifier le fonctionnement normé du code, les interférences provoquées provenant du dedans même de la langue, en écho aux soubresauts sociétaux. Ce mouvement trouve ses origines aux États-Unis. En émergence dans les années 1970, il prend de l’ampleur et de la vigueur dans la décennie 1980, puis, à partir de 1990, il atteindra la vitesse d’une comète. Le ressac se fera sentir sans tarder dans d’autres sociétés du monde occidental, la francophonie n’y échappant pas. À l’heure actuelle, ses manifestations sont quotidiennes et elles n’épargnent aucune des dimensions communautaires.

Les implications sociales ayant des répercussions rapides sur le système linguistique, un lexique néobienséant dans ses fondements est en voie de constitution. Ce vocabulaire aux multiples facettes se fragmente même en petits sociolectes ou microlectes. Il recourt à des mécanismes morphosyntaxiques de façonnement bien connus, comme l’unité lexicale complexe, mais la fonctionnalité sémantique des unités ainsi forgées est fortement modulée, sinon troublée par une hyperonymisation excessive et par la synonymie partielle. En tout état de cause, elle est reconditionnée. L’influence étrangère, à savoir celle de la société américaine, donc de l’anglais, se fait également sentir dans la diffusion en français de ce néolexique (anglais domestic engineer > français ingénieu(e) domestique; v. aussi la fréquence des mots formés avec le participe adjectif défié < anglais challenged : personne mentalement défiée « débile, arriéré », personne physiquement défiée « handicapé », personne verticalement défiée « nain »). Ces mots nouveaux se déroulent comme des syntagmes, des séquences phrastiques qui empruntent souvent des allures de définition (Noirpersonne mélanoderme, sidéenpersonne malade du sida). Les lexies complexes autodéfinitionnelles caractérisent ainsi le vocabulaire qui réfère à une théorie de combats sociaux dans lesquels se démènent les hommes et les femmes qui vivent la fin d’un millénaire (cf. Boulanger, 1997).

À partir de cet angle d’observation, deux concepts peuvent venir s’ancrer dans celui de « polynomie » et le colorer de tons différents. Ils seront appelés comme témoin de ce phénomène d’interférence en émergence. Il s’agit de l’idée du « PC » —ou de « néobienséance »— déjà mentionnée et qui sera explicitée en détail ci-après, et de celle de « dictionnaire ». Ces notions serviront de centre de ralliement pour discuter des luttes internes dans une langue alors que des bouleversements sociétaux viennent naturellement heurter le système de la langue et le perturber profondément. De fait, les manifestations de la rectitude langagière court-circuitent la polynomie de l’intérieur. Si la polynomie rend compte des modalités d’intertolérance entre « langues », il faut nuancer ce principe quand on statue sur une variété par rapport à une autre, sur un registre par opposition à un autre. Cette tolérance n’est pas du même acabit, tant s’en faut. Elle est d’une autre eau et souvent à sens unique comme en fait foi le centralisme normatif du français, quoiqu’en pensent les chantres de l’intertolérance lexicale en francophonie. Les exemples des régionalismes lexicaux et de la féminisation du langage au Québec et en Belgique sont des fragments de la norme qui ne sont guère « intertolérés » en France hors de quelques cénacles plus avertis. Dans l’axe France/Québec, les anglicismes formels et l’argot gallofrançais passent difficilement en français d’Amérique. En ce qui a trait au registre des néodiscours politiquement corrects, on constate de plus en plus que la crispation néobienséante se présente comme un facteur perturbant dans l’intertolérance langagière que l’on observe fréquemment entre les groupes communautaires. Il n’y a guère de doute que l’intertolérance et l’intolérance linguistiques sont au centre des chaudes luttes que se livrent plusieurs groupes sociaux en ce moment. C’est là l’objet de cette contribution à la polynomie.

Il vaut la peine de revenir un instant sur les conditionnements préalables du dictionnaire et du néodiscours social avant de s’aventurer dans l’interprétation des principales ondulations qui ébranlent la société, et corollairement le lexique qui la décrit. En fin de parcours, l’avenir prévisible du paysage dictionnairique français sera évoqué et quelques projections seront esquissées.

2. Le dictionnaire comme reflet spéculaire de la société

La matière lexicale d’un dictionnaire s’ordonne tout entière en fonction d’une hiérarchie aussi bien implicite qu’explicite, qui. souvent, en fait un panthéon du vocabulaire que la norme canalise des points de vue prescriptif ou objectif. Les recueils de mots conservent ainsi la trace linguistique de l’arborescence des faits sociaux d’une époque et d’un espace bien singularisés. En théorie, un dictionnaire est pensé —du moins l’était-il naguère— pour présenter un état des phénomènes excluant tout jugement de valeur de nature non linguistique. Cette mission et la perception du dictionnaire sont en train de dériver et d’être chambardées. On pourrait se demander en effet si le dictionnaire, québécois ou français, n’est pas à la veille de raviver une forme de militantisme actif à la manière de Pierre Larousse au XIXe siècle dans son Grand dictionnaire universel, ou à la façon de ses prédécesseurs Pierre Bayle au XVIIe siècle dans le

Dictionnaire historique et critique ou encore Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert au XVIIIe siècle dans L’Encyclopédie. Chez Pierre Larousse, ce militantisme était, notamment, de nature sociale et politique, sans oublier ses fondements rationalistes anticléricaux et républicains. Sur le modèle de ses grands devanciers, le lexicographe entendait faire de sa grande œuvre une arme sociale puissante, ou à tout le moins un instrument dont la vocation d’édification était nettement marquée idéologiquement (cf. Mollier et Ory, 1995). Le militantisme prend aujourd’hui figure plus sociale, comme chez Littré naguère, et morale : défense du bien de l’individu et de ses droits et proclamation du devoir de l’autre à son égard. Sous certains de ses aspects, il flirte avec une forme d’extrémisme qui se manifeste par exemple dans l’idolâtrie des cultures minoritaires. Cela étant, le dictionnaire est au seuil de la métamorphose. Par nature, il n’est pas le lieu de diffusion d’une morale légaliste. Mais dans un proche avenir, il risque de se transformer en un livre de la conscience sociale exacerbée, opérant par le fait même une sorte d’eschatologie collective. Son objectivité théorique l’expose à basculer dans la finitude concrète de la subjectivité totale, à l’image du purisme au regard de la langue. À l’heure où la francophonie s’effrite —qui s’en étonnerait?— et où la société est en crise majeure sur plusieurs plans, un nouveau danger guette la lexicographie et le dictionnaire : la soumission à la bienséance et à l’orthodoxie langagières, prolongements linguistiques naturels des secousses qui ébranlent la société.

Sur la base de critères généralement objectifs, le dictionnaire ferme le lexique. Son contenu convoque un ensemble clos, la nomenclature, dans lequel les mots sont placés et hiérarchisés suivant un système circulaire qui construit un texte culturel à la rhétorique et au style bien ciselés. La concision d’un dictionnaire oblige les lexicographes à faire des choix, car l’ouvrage ne saurait « refléter tous les usages des mots, tous les registres d’expression, ni même tous les vocabulaires, toutes les terminologies, toutes les nomenclatures » (Rey. 1982 : 67). Les articles de tous les dictionnaires sont donc les résultats d’un calibrage rigoureux. Jusqu’à récemment, la procédure se déroulait dans le respect et la vérité de l’observation de la vie sociale des mots, sans interprétations subjectives ou idiosyncrasiques. Certes, les sélections ne sont pas entièrement innocentes. Considérées dans leur totalité, elles trahissent un temps, un territoire, une équipe de rédacteurs, une pensée, bref une idéologie systématique. L’idéologie est un mécanisme régulateur et mobilisateur forgé pour fixer des règles dans le jeu dictionnairique et social, ou pour le chambarder.

Ses principales coordonnées (les valeurs, les idées, les symboles...) servent alors à soutenir et à légitimer une situation existante approuvée ou en train de se transformer. Elle procède invariablement du désir de rassembler et d’intégrer, et de leurs contraires, à savoir écarter ce qui ne convient pas à son programme. Par ailleurs, tout dictionnaire doit aussi tenir compte de ce qui est moins édifiant dans une culture, celle-ci étant constituée « d’un ensemble d’assertions sur l’homme et sur la société, assertions prenant la valeur de lois universelles pour la communauté socio-culturelle que forment les lecteurs » (Dubois et Dubois, 1971 : 99). Le lexicographe doit décrire les performances verbales des locuteurs du français. Plus même, il doit rendre compte de toutes celles qui relèvent « des attitudes de ces sujets à l’égard des types de comportements verbaux parlés ou écrits » (Dubois et Dubois, 1971 : 99). Toutefois, dans les dictionnaires modernes, la somme des mots retenus est contrôlée par un programme et par le principe de la rédaction et de la révision collectives, conditions qui assurent une bonne part de l’image d’objectivité qui s’en dégage malgré tout. Le dictionnaire aseptisé n’existe pas encore, mais il faut bien constater qu’il pointe à l’horizon et que de nouveaux défis attendent les lexicographes.

L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus. De fait, la terminologie reliée au phénomène met en concurrence une foule de termes : politically correct, politiquement correct, PC, rectitude politique, correction politique, novlangue, néobienséance. néoconformisme, néo-orthodoxie, néopolitesse, etc. A un titre ou à un autre, les cinq premières expressions dérivent du terme anglais Political Correctness qui s’est lui aussi infiltré en français sous la forme de l’emprunt direct. L’influence de l’anglais ne s’arrête pas là. Elle se détache en ronde-bosse d’une bonne partie du néolexique en train de naître, particulièrement sous la forme du calque lexical syntagmatique et de l’hyperonymisation (v. Boulanger, 1997). L’unité novlangue est quant à elle une résurgence orwellienne, tandis que les quatre dernières appellations préfixées en néo- sont des propositions néologiques récentes.

Certaines vérités véhiculées par les nouveaux paradigmes sociaux ne sont plus bonnes à transformer en mots, car ceux-ci sont perçus comme « gerbatoires ». Il vaut mieux écarter ces vocables des colonnes des dictionnaires. Dans les cercles du politiquement correct.

des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Une nouvelle gymnastique langagière est née. Plusieurs groupes de pression s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens installés dans les dictionnaires depuis des lustres. La parole devient jérémiades incessantes. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. L’une des fonctions traditionnelles du dictionnaire consiste à décrire avant tout. Mais le recueil de mots peut-il continuer à jouer son rôle objectif de texte culturel même en intégrant des mots qui stigmatisent un groupe? En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. Troquer des vocables pour d’autres ne change pas les mentalités, n’améliore pas les jugements, les attitudes et les comportements, n’efface pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés. Comme si les excès de langage constatés étaient plus pervers que les faits qu’ils dénoncent : sexisme, homosexualité, racisme exacerbé, violence, discrimination, pauvreté, maladies, chômage endémique, intolérance, etc. Comme si la vision, même manichéenne, d’un monde amadoué, meilleur, égalitaire était plus torve que les déformations des réalités que certains discours officiels ou qui se réclament d’une autorité servent à la population tambour battant. En réalité, en enserrant les membres d’une communauté dans des catégories plus restreintes caractérisées par des « sèmes » comme la race, l’ethnie, le sexe, la religion, etc., le PC privilégie nettement une forme d’essentialisme identitaire qui est conforté par un imaginaire conservateur et traditionaliste (cf. Haroche et Montoia, 1995b : 26).

Ce qui fait vraiment problème, c’est bien le réel et non sa transcription langagière, qu’elle soit méliorative ou dépréciative. Le cratylisme sourd en filigrane du PC. Il est illusion parce qu’il s’appuie sur l’idée que le sens de la langue repose nécessairement sur la nature des choses et que les mots sont à l’image du réel. En néolangage bienséant, on fait semblant qu’en changeant les mots, on vaincra les préjugés alors qu’ils seront simplement censurés (cf. Robin. 1993 : 19). « En interdisant dans le langage toute expression raciste, machiste et xénophobe, la Political Correctness pense pouvoir supprimer l’exclusion et l’inégalité. C’est ainsi que les changements apportés au langage apparaissent comme un élément central dans la Political Correctness. une stratégie devant permettre de nommer les différences et ainsi de les respecter » (Haroche et Montoia. 1995a : 386).

3. La culture de la déploration et le culte du gémissement

Les attitudes sociales confortablement abritées dans le cocon de la rectitude politique ont leur origine aux États-Unis. C’est le 29 d’octobre 1990 que l’expression anglaise Political Correctness fait une apparition marquée dans un article du New York Times signé par Richard Bernstein, le chroniqueur culturel du journal. La formule désigne la nouvelle orthodoxie en vogue sur les campus universitaires. Son succès est instantané, foudroyant. L’article de Bernstein déclenchera une cascade de polémiques aux États-Unis.

Si elle tombe à point nommé, l’expression n’est cependant pas nouvelle. Elle a été inventée au début des années 1980 alors que les premières étincelles du PC jaillissent sur les campus. À la fin des années 1980, elle est déjà enregistrée dans les dictionnaires américains. À l’origine, on l’employait comme une sorte de slogan pour blâmer vertement des situations sociales ou des manières d’agir intolérables à l’intérieur des universités. On s’en servait pour critiquer de façon dépréciative la conduite de certaines affaires académiques : admission des étudiants, programmes facultaires ou départementaux, code d’éthique, etc. Elle était à la mode dans les départements ou les facultés de sciences humaines, surtout en littérature et en histoire. Des campus édictent même des codes du vocabulaire PC, Standford par exemple (cf. Hugues. 1994 : 43-44). Pour certains observateurs, le mouvement trouverait son réel repère historique dans le terreau des années 1970. Il est loisible d’associer l’expansion de cette idée aux manifestations contre la guerre du Vietnam et aux revendications féministes naissantes. On en retrouverait même les premiers balbutiements durant les années 1960 dans le sillage du hippisme, des revendications des Noirs et des droits civiques (cf. Haroche et Montoia, 1995a : 383). La tolérance et le respect mutuel instaurés parmi les groupes gauchistes, féministes et multiculturalistes émergeant en seraient la source première. À partir de là, chaque Américain s’est dit qu’il faisait partie, lui aussi, d’une minorité soumise à l’oppression et qu’il pouvait réclamer justice et visibilité. Désormais, l’action communautaire était vue et justifiée à travers le prisme du groupe réduit et/ou de l’individu. Le moi devint la vache sacrée de l’Amérique (cf. Hugues, 1994 : 21).

La mode a rapidement franchi les limites des campus pour gagner l’ensemble des lieux sociétaux où elle finit par poser des questions dans les débats d’ordre éthique et par toucher toutes les couches du tissu social : multiculturalisme, intégration, liberté, laïcisation, religion, immigration, femmes, éducation... L’impulsion s’accompagne de l’« Affirmative Action », tournure que l’on a rendue en français par le terme discrimination positive. Il s’agit en fait d’un système de traitement préférentiel fondé sur une politique des quotas par laquelle on entend protéger toute minorité sociale et compenser les inégalités et les injustices entre les groupes (cf. Haroche et Montoia, 1995b : 26). En concédant une importance centrale au microgroupe, la stratégie prétend être en mesure de gouverner les conduites, de rééduquer les comportements de ceux qui sortent du rang et de guider les consciences égarées. On flaire dans cette stratégie des relents de « bigbrotherisme ».

La néobienséance a donc déjà son histoire en pays américain (cf. Santini, 1996 : 6-8). Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens, ce qui en soi peut être parfois honorable. En revanche, on pourrait s’interroger sur ce qui justifiera la fin. En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la nouvelle orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, pour prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression a duré longtemps. Le mot d’ordre consiste à se donner bonne conscience tout en faisant dériver la mauvaise conscience en direction de ceux d’en face, les opposants. Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas, y compris dans les moyens de communication tel le langage. Le phénomène prend même parfois des dimensions insoupçonnées. Ainsi, à l’Université des sourds à Washington, on s’affaire maintenant à corriger les signes jugés discriminants en leur substituant d’autres gestes plus nobles, plus égalitaires et consensuels. Il est désormais interdit de signaler le mot japonais en faisant le geste des yeux bridés avec les petits doigts étirant la peau au coin des yeux ou d’écraser le nez avec son pouce pour indiquer le mot Noir; il est aussi défendu de signifier le vocable homosexuel en agitant la main droite. Des associations de sourds poussent même l’exigence du révisionnisme en dénonçant l’opération chirurgicale qui consiste à installer un implant cochléaire aux enfants sourds. « En arrachant ainsi de “jeunes innocents” à leur culture et à la langue des signes, la médecine pratiquerait la “purification ethnique”, rien de moins » (Coignard et Lanez, 1995 : 58; cf. aussi Santini, 1996 : 170). Dans le même ordre d’idée, récemment un quotidien montréalais publiait un court article dans lequel une lectrice demandait de modifier l’expression dialogue de sourds parce qu’elle « véhicule une perception erronée de la surdité » (La Presse, 10 février 1997, p. B-3; voir aussi la revue Lire, no 256, juin 1997, p. 6 où, sous la plume de Pierre Assouline, on repère l’expression dialogue de malentendants). Ailleurs, on voudrait que Beethoven soit un « musicien afro-européen » (Santini, 1996 : 31). À l’automne 1991, le musée d’Histoire naturelle de Washington fermait temporairement sa salle d’anthropologie. La raison en est que l’on voulait refaire l’Australopithèque à l’image de ses origines. « Désormais, l’hominidé africain aura la peau noire, conformément aux conclusions des scientifiques » (Santini, 1996 : 26). Le monde de la bande dessinée n’échappe pas à la purge. Morris, le père de Lucky Luke. raconte que les Scandinaves lui ont reproché de faire des Noirs trop noirs et de leur dessiner de trop grosses lèvres, que pour satisfaire le public anglo-saxon, il a dû renoncer à présenter les Mexicains toujours endormis et qu’il lui a fallu donner un accent oxfordien aux Amérindiens dans les dessins animés. Sans compter que le héros lui-même, Lucky Luke. a dû cesser de fumer, cracher son éternel mégot et se mettre à mâcher un brin de paille en lieu et place (cf. Lire, no 257, été 1997. p. 17). Le catalogue d’anecdotes pourrait s’allonger jusqu’à former une encyclopédie de la néopolitesse. Ces exemples puisés à diverses sources montrent à quel point la stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable en soi. Le déferlement et le détournement des mots qui « défrisent » sont quant à eux contestables, car en dénonçant l’idée de hiérarchie et d’inégalité dans la culture politique libérale, la néobienséance s’attaque davantage aux expressions linguistiques de l’exclusion qu’aux causes réelles qui provoquent les mises à l’écart des individus qui composent un groupe.

La rectitude est une mouvance protéiforme soumise plus souvent qu’autrement à l’arbitraire et qui cherche par tous les moyens à annihiler les différences, qu’elles soient justifiables ou non, à défendre les moins nantis —par rapport à quoi?— et à promouvoir toute minorité tandis que la majorité doit s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coup de discours et de déclarations fracassantes. Les sociétés contemporaines sont menacées par la prééminence de l’ethnicisme, à savoir par l’absolutisme des différences qui répond à la panique de la perte d’identité et, en corollaire, à la peur de la déchéance du soi (v. Robin, 1993 : 19). Toute exclusion dont il est rendu compte par la correction politique produit, en retour, des effets traumatisants chez les « inclus ». Au résultat, personne n’en ressort enrichi. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov, 1995 : 96).

3.1. En passant par une définition

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (Merle, 1993 : 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’un terrain plat, néanmoins miné. Le PC est la quête d’un nouvel équilibre entre des pouvoirs dont les impacts diffèrent. C’est l’un des mécanismes de défense et d’illustration des droits de revendication de toute minorité —les exclus ou les sans voix— qui s’oppose à une majorité —les inclus— par l’entremise d’une recodification du langage. Le discours devient alors prisonnier des craintes des uns et des volontés des autres. « Ce langage, qui dans l’attaque enfle jusqu’au grotesque, se fait tout petit et timide dans l’approbation, et cherche des mots qui ne puissent véhiculer la moindre connotation dépréciative » (Hugues, 1994 : 37). Comme si l’élévation verbale créait des révolutions. D’une part, la nouvelle parole refuse les valeurs symboliques traditionnelles du langage (vieux, vieillard), tandis que d’autre part, et contradictoirement, elle les survalorise dans des innovations lexicales ou sémantiques (aîné, senior). La langue néobienséante est celle du discours arasé et régalé qui ne veut offenser personne et qui exige de la part du locuteur une connaissance très subjective de ce qui peut être accepté. Les différentes perceptions de la série de synonymes suivants illustrent cette problématique : euthanasie, suicide assisté, interruption volontaire de vieillesse, IVV. D’où les conflits potentiels ou réels entre la justesse et la rigueur objective des mots disponibles pour parler de quelque chose ou de quelqu’un et la réception souvent partiale du message. Nouvelle étoile des moyens de censure bien-pensante qui traque, condamne, bannit et substitue des mots jugés indicibles, la néobienséance dessine une autre forme d’hégémonie dans laquelle règne un ensemble complexe de règles subtiles et proscriptives à l’égard de certains dicibles hier encore bien banals. Des micro-sociolectes dans lesquels règnent les termes hyperonymiques et les segments phrastiques sont en voie de se fédérer.

En encourageant la mise en évidence de la victimisation, la néopolitesse laisse croire qu’elle éradique tout type de pouvoir. La victime conquiert une nouvelle stature et une posture digne d’admiration, avec en prime la rédemption ou le rachat en bout de course. Être une victime procure une nouvelle identité qui se veut gratifiante. Se plaindre représente aujourd’hui moult avantages, car dire ses souffrances publiquement donne des droits. Peu importe la situation, l’opprimé se sent discriminé, violé dans ses droits, écarté des sources de la manne. Il revendique donc, entre autres, de nouveaux attributs lexicaux. Les droits supplantent les responsabilités tandis que les devoirs passent dans la colonne de l’oubli. La règle particulière devient une reductio ad insanitum, une base de comparaison, une référence inédite, sectarisant davantage les individus défenseurs du principe de l’égalité radicale. Le crédo néobienséant veut que les croyances des personnes associées aux classes et aux groupes qui furent l’objet de persécution dans le passé méritent aujourd’hui d’être traitées et considérées de manière spéciale. La culpabilité change de camp. La victimisation tend à illustrer, à confirmer et à conforter les différences, tout en maximisant l’individualisme. La pétrification des différences sociales rejoint les concepts sociolinguistiques de « distanciation » ou de « démarcation » que Jean-Baptiste Marcellesi réunit sous le couvert de l’individuation sociolinguistique qui est « le processus par lequel une communauté ou un groupe social tend à systématiser ses différences, à les sacraliser, à les considérer comme déterminantes, à en faire un élément de reconnaissance » (1986 : 24). Les traits caractéristiques du microgroupe deviennent alors des indicateurs d’identité. De là à croire que le PC accorde une importance centrale au narcissisme, il n’y a qu’un pas vite franchi. La doctrine correctiste s’adosse à la souffrance au motif de l’oppression. Elle vise à effacer les injustices à tout prix, mais au résultat, elle fragmente ou sectorise la communauté utilisatrice en plusieurs groupes minoritaires, qui en devenant de plus en plus petits, puis minuscules, puis atomisés, deviennent de plus en plus fragiles et isolés. Ces confréries déploient leurs multiples requêtes qui serviront de nouveaux prétextes pour de nouvelles parcellisations, jusqu’à l’ultime aboutissement, l’individualisme. Cette attitude forcenée, en émergence dans les sociétés modernes, entraîne des paradoxes, notamment une fraternisation (qui en soi est parfaitement légitime et noble) dans le grand tout du moi-je (qui en soi est antinomique et destructeur de société). La courbe mélodique est aisée à suivre : à l’accentuation de la marginalité répond l’amplification de la différence, du spécifique, du particulier, de la singularité, donc de l’exclusion.

Au lieu de rivaliser dans la compétence et l’excellence, les gens qui en viennent à manquer d’estime de soi et de confiance en leurs moyens, tentent de se valoriser par l’étalement de leurs faiblesses, de leurs déficiences, de leurs défauts —physiques ou autres— plutôt que de se projeter vers l’avant par leurs qualités ou leurs forces. La position de victime transforme l’individu en héros auquel il faut absolument s’identifier, comme si c’était une question de survie. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un œil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995 : 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, lorsque « l’inégalité des conditions est la loi commune de la société, les inégalités les plus marquées ne frappent pas le regard; mais quand tout est presque au même niveau, les plus légères sont assez marquées pour le blesser. Il en ressort que le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes, 1994 : 27). En somme, vouloir imposer l’égalité en réduisant l’altérité, c’est déjà admettre une part d’inégalité chez soi. Dès que l’orthodoxie s’installe, les dérives sont prévisibles. « Les ennuis commencent lorsque le respect de la diversité est érigé en dogme et que la lutte contre les discriminations devient figure imposée » (Santini, 1996 : 7).

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits ou les dédommagements passe par l’attribution de certains privilèges légaux, de dérogations, de réparations ou de traitements de faveur compensatoires et rassurants (la discrimination positive, par exemple, que l’État de la Californie vient d’abolir à la suite d’un vote majoritaire des citoyens lors des élections américaines de novembre 1996). Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire historique, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un échelon jusqu’à la fusion avec la majorité. Ces « politicismes » censurent explicitement les mots qu’ils remplacent, ils cautionnent l’injustifiable et « héroïsent » les victimes. Ces quelques exemples montrent que l’un des principaux modules de la polynomie, l’intertolérance. est pris à partie et mis à mal au profit de l’intolérance, celle-ci fut-elle l’antichambre d’une nouvelle norme en efflorescence. La stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? En cherchant à endiguer l’image négative, le lexique PC verse très souvent dans l’ambiguïté et l’amphibologie. « Chaque équivoque, chaque malentendu suscite la mort; le langage clair, Je mot simple, peut seul sauver de cette mort. Le sommet de toutes les tragédies est dans la surdité des héros » (Camus, 1963 : 340). Pendant qu’en face, l’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui. Un inclus que l’on tente par ailleurs souvent de « muettiser » en lui contestant le droit de parole à propos d’un statut qu’il ne peut revendiquer sous le simple prétexte qu’il ne fait pas partie de « la gang », pour utiliser un mot bien québécois.

4. La nouvelle vulgate linguistique

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (cf. Boulanger, 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert [NPR]. Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre ou en restreignant son usage après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillardpersonne du troisième âgepersonne âgéeaîné, senior, personne expérimentée; vendeur d’automobilesconseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse à leur maximum la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical, car le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. La langue PC n’est qu’une approche psychologique du discours, car elle donne l’impression que la tolérance à l’égard des différences et des minorités est plus grande. Elle est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, elle dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. C’est à cette croisée des chemins que s’établit la frontière entre l’euphémisme et le néovocabulaire bienséant. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être dénommés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Au Québec, si l’on parle des étudiants pure laine, on renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger qui est délaissé se pare d’une connotation négative, ce qui n’est pas sans rappeler la fortune ou l’infortune instantanée de l’expression vote ethnique, employé un certain soir d’octobre 1995 par le premier ministre du Québec ou le désarroi de son successeur

quelques mois plus tard lorsqu’il fut confronté à l’utilisation du mot race dans un discours sur la natalité. Les personnes ciblées par ces allusions ont immédiatement réagi pour rejeter ce langage à leurs yeux abusif. L’opposition fut parfois même très virulente sur le plan verbal et les antagonismes claniques ont rapidement dominé. Quant aux chefs politiques, ils en ont pris pour leur rhyme.

Appelons comme témoins deux autres exemples, les correctismes malentendant et malvoyant. En se substituant respectivement à sourd et à aveugle, ces mots se veulent tolérants et respectueux. Or ils portent en eux leur antonyme et ils mettent davantage en évidence les déficiences que sont la surdité et la cécité parce qu’ils créent et concrétisent des opposés (1’« entendant » et le « voyant ») qui composent en réalité la majorité d’une population. Ils renforcent la norme alors que l’objectif visé est justement le contraire, à savoir valoriser un microgroupe, un microlecte et une micronorme. En cherchant à proposer un standard parallèle, les nouvelles dénominations creusent l’abîme davantage. Elles laissent croire que la personne qui possède ce handicap n’est pas sourde ou aveugle, mais qu’elle entend ou voit un tant soit peu. De fait, la capacité auditive ou visuelle, si ténue soit-elle demeure cependant marginalisée puisqu’elle est prise en défaut par la signification du préfixe mal- qui recouvre une valeur de négation. Ces exemples parmi cent autres possibles sont l’illustration du paradoxe de la « mélioration » lexicale envisagée et souhaitée par la stratégie néodiscursive. L’aboutissement finit toujours par rejoindre le sens premier des mots. Mais les microgroupes se refusent à l’analyse sémantique logique et basique. C’est dans ce genre de détournement que la stratégie mesure sa réussite. Le discours rongé par la rectitude et par l’euphémisme absurde devient autodestructeur. L’instrument même de la pensée est contaminé et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi ne garantit un emploi à personne, réingénierie repousse restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La langue frelatée conduit à la confusion des valeurs et à l’amnésie collective. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il refaçonner et réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

5. La chanson du dictionnaire

L’introduction de régionalismes et de mots désinterdits dans les dictionnaires français durant les années 1970, de même que la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée (cf. Boulanger, 1986). Lentement mais sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Au regard de la langue, ils étaient envisagés cependant comme des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue et greffés sur l’Histoire. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser régulièrement ou leur substituer des mots censés être mélioratifs jusqu’au jour où ils seront désavoués à leur tour. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey et Chantreau, 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec (tous dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui)? Les expressions de cette nature sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans le petit livre de Pierre Merle (1993). De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. Le lexicographe est sommé de le policer. À preuve la mercuriale prononcée par Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, et rapportée dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et réagir adéquatement. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin (cf. aussi Santini, 1996 : 27). Le cas Robert n’est pas isolé. Les mêmes doléances sont faites à l’égard du dictionnaire officiel de la langue luxembourgeoise qui contient des expressions et des dictons jugés maintenant politiquement incorrects. En dépit des mises en garde des rédacteurs sur l’origine féodale et sur les connotations non racistes de ces mots, le dictionnaire est désigné à la vindicte publique. À un point tel, que le gouvernement luxembourgeois songe à le retirer de la circulation. Si la mesure est mise à exécution, l’État n’aura plus de dictionnaire de référence officiel.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre ci une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, la xénophobie, etc., serait alors passible d’une condamnation au retrait. L’écho orwellien résonne : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell. 1965 : 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à recycleur, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne ci mobilité réduite ou personne différemment apte, terminé le mot décrocheur au Québec et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression gallofrançaise pièce de solidarité pour supplanter la formule laurentienne un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de dire à l’aide de mots au relief sémantique senti est annihilé. La règle d’or exige désormais que ne soit froissée aucune susceptibilité. Il n’y a plus ni vérité, ni objectivité, tout cela est javellisé au profit d’une nouvelle forme d’hygiénisme langagier duquel n’est pas absent un angélisme hypocrite. Les mots sont vidés de leurs sens à coup de participes présents nominalisés (malentendant, malvoyant), de périphrases aux métaphores lyriques ayant le mot personne comme pivot (personne atteinte de..., personne souffrant de...), d’adverbes comme chronologiquement, différemment, économiquement qui modulent le mot personne, de mots superlatifs ou mélioratifs (bénéficiaire de..., poids santé, taille image), de qualificatifs positifs (défié, épanoui, expérimenté), de préfixés en non- (comme dans non-humain) ou en sous- (comme dans sous-privilégié « pauvre »), de suffixés en -zéro. tout en réservant les ne... pas et les sans pour décrire ceux qui ne sont pas du bord des revendicateurs ou des victimes (v. le lexique de l’annexe). Exit le mot juste et unique, et place « aux différemment capables, aux voyant autrement et aux verticalement défiés » (Hugues, 1994 : 33). On en arrive à employer des mots de plus en plus vagues et qui s’allongent jusqu’au segment phrastique, des mots qui possèdent des sens de moins en moins distincts pour dénommer les indésirables, quand ce sont les exclus qui nomment, et pour nommer les « désirables », quand ce sont les exclus qui nomment eux-mêmes, ce qui n’est pas toujours le cas, heureusement! La délicatesse du contenant est privilégiée en lieu et place de la franchise du contenu. Et garde à quiconque se risque à dénoncer l’hypertrophie malicieuse du verbe néobienséant ou sa vacuité idéalisée. Le contestataire s’expose bien entendu à se voir accueilli par une volée de bois vert, car, inévitablement, on déclenchera contre lui tout l’arsenal des abus de langage en puisant dans le réservoir des mots inavouables. L’intertolérance qui figure en bonne place dans la table des caractéristiques de la polynomie se fond alors dans l’obscurité de la nuit.

6. De nouveaux aménagements

On ne saurait guère traiter des nouvelles facettes des discours sociaux sans réouvrir les conventions qui régissent la nonne linguistique. Celle-ci établit les lois qui servent à expliquer, à catégoriser, à hiérarchiser, à justifier, à juger (accepter, rejeter, condamner) des usages. Or devant le flot néopoli, la norme perd son sens de normal, de non marqué. Elle est en train d’éclater et de se fragmenter en micronormes étales, sans saveur, sans ondulation, chaque groupe social définissant son microlecte et en exigeant son respect intégral. Chacun cherche à imposer sa règle aux autres, d’où le danger de la dérive antirationaliste, d’où le risque que le relativisme s’absolutise. « Le langage détruit par la négation irrationnelle se perd dans le délire verbal; soumis ci l’idéologie déterminante, il se résume dans le mot d’ordre » (Camus, 1963 : 326). La socialisation à l’échelle territoriale se désagrège au profit des registres sociaux, si bien qu’on n’envisage plus la langue comme bien commun, ni la qualité de la langue ou sa valeur intrinsèque comme instrument identitaire communautaire. Il s’agit plutôt de resituer ou de recibler des vocabulaires en fonction des vents sociaux qui déterminent le statut de l’être ou de la chose dénotés par les mots ou en fonction d’une appartenance qui restreint le groupe à l’uniformité en annihilant toute hiérarchie, tout élitisme, ou plutôt tout droit de réplique à la revendication. Les désignations sont « détournées à des fins de défoulement collectif » (Colin, 1995). Tout doit être nivelé sur le plan social et, corollairement, sur le plan lexical. La redéfinition du signe prend figure de condescendance à l’égard d’un moi. Avec un peu de recul, la visée supposée généralisante et méliorative s’avère être une nouvelle stigmatisation par rapport à une norme perçue comme homogène. Or la standardisation reconfigurée est plutôt hachurée et hétérogène permettant ainsi à la normalisation sociale préconisée d’y trouver des échos favorables. Ainsi, au Québec, le mot bénéficiaire qui retentit dans les bureaux de l’Assurance sociale, de l’Assurance-emploi. du ministère de la Santé, des Allocations familiales, etc. Même l’étudiant —mot que son synonyme client est en train de concurrencer— est bénéficiaire d’un enseignement au lieu de le recevoir. Comment, dans ces conditions, débattre d’idées qui n’ont plus d’identité propre ou une identité floue, comment aborder des sujets que l’on ne peut évoquer qu’après maintes circonlocutions lexicales? La parole des sages est remise en cause, telle la pensée de Bertrand Russell pour qui dans une démocratie, il est nécessaire que le peuple accepte de voir ses sentiments outragés? La liberté gratuite n’a plus guère de poids à la Bourse des valeurs morales. La liberté qui ne requiert aucune lutte, aucun effort, la liberté qui ne se mérite pas mène tout simplement à d’autres inégalités.

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). Car en dépit de tous les tourments, la lexicographie demeure tout de même un haut lieu de la pensée raisonnable.

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage d’un mot est une condition sine qua non à son entrée au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants révisionnistes? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (Petit Larousse Illustré 1997 [PLI]) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique pour les sacres et les jurons, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et youpin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas perçues comme dérangeantes par les victimes. Il y a déjà un quart de siècle, les responsables des dictionnaires Larousse s’exprimaient là-dessus. « Le lexicographe gomme ou supprime ce qui manifeste des oppositions ou des contradictions entre les groupes sociaux, religieux ou politiques : ainsi tous les termes d’injure qui supposent une attitude raciste sont exclus des dictionnaires du XXe siècle (alors qu’ils ne l’étaient pas à la fin du XIXe siècle, cette attitude étant intégrée ci l’ensemble des comportements “admis”). Des termes comme youpin, bicot, etc. ont été exclus, car leur présence implique un comportement raciste dont les locuteurs veulent nier la réalité; on rejette les termes impliquant une idéologie “inavouable”. On n’admet ces mots dénotant le racisme que dans des dictionnaires que leur ampleur (leur exhaustivité) ou leur destination (conçus exclusivement pour la “classe cultivée”) mettent à l’abri de la confusion entre le terme et le concept » (Dubois et Dubois, 1971 : 103). Ces échos méthodologiques se répercutent toujours dans la pratique laroussienne récente. Voici ce qui est écrit dans la présentation du PLI 1997 : « [...] comme chaque année, les créations du français vivant, de la langue d’aujourd’hui, ont été enregistrées, sans concession toutefois pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique ou des convictions philosophiques ou religieusesce qui se comprend aisément, s’agissant d’un ouvrage qui s’adresse au plus large public et qui a pour vocation de présenter à ses lecteurs une sorte de consensus minimal sur ta langue acceptable, et acceptée, par tous les usagers du français » (1996 : 7). Ces messages indiquent sans conteste qu’une légitime prudence l’emporte et guide les rédacteurs laroussiens. Mais c’est au détriment de la vraie langue vivante. La lexicographie actuelle est donc devant un véritable dilemme cornélien.

7. Un codex lexical revisité

Dans plusieurs sociétés du monde moderne, des actions concertées sont à l’œuvre et elles conduisent à une dilution de plus en plus fréquente des discours pouvant même atteindre jusqu’à la ponction totale du sens. Ce phénomène atteste bien que le langage peut être un jeu de pouvoirs qui dissimule bien des enjeux. Bien entendu, au nom de la démocratie, aucune nation, aucun regroupement, aucun individu n’est autorisé à décréter le refus du droit à la parole à ses citoyens ou à ses concitoyens. En soi, le système linguistique n’est ni aliénant, ni oppressif; il laisse aux humains la possibilité de créer des mots nouveaux, de faire bouger la langue et de désigner comme ils veulent. Dénommer, « c’est repérer et stigmatiser une population justifiable de l’action sociale; par là on renforce aussi le consensus social » (Delcambre, 1985 : 167). L’acte social de la désignation, c’est aussi imposer une certaine perception du groupe et lui assigner un statut dans le registre communautaire. La néobienséance est d’une autre eau. C’est le dernier catéchisme de la nouvelle religion des groupes atomisés, un nouvel évangile sectaire qui dicte ce qu’il convient de professer et même de penser. Le PC veut faire promulguer de nouveaux codes de comportement sociaux destinés à se substituer aux institutions démocratiques en place (cf. Haroche et Montoia, 1995a : 395). C’est un nouveau péril social qui concerne les effets délétères de toutes sortes de revendications identitaires qui mobilisent les microgroupes, et dont l’expression ultime est perceptible dans le langage par l’intermédiaire des mots qui veulent ne pas dire. « Nous sommes entrés dans une période d’intolérance qui se conjugue, comme cela arrive parfois en Amérique, avec un goût mielleux pour l’euphémisme » (Hugues, 1994 : 30). La rectitude joue dans l’ordre psychologique et dans l’ordre du sens. Peut-elle être perçue comme une figure de style spéculant sur le sens d’un double point de vue : dénaturer le mot de départ et bonifier le vocable d’arrivée? Les mots ne sont plus de la langue ou des signes-nommants, ils deviennent la personne-nommée ou la chose-nommée elle-même, ils revêtent l’habit du guerrier qui passe à l’attaque. Il y a en cela la persistance du mythe qui soutient l’idée que le mot est non seulement le reflet de la réalité, mais qu’il est la réalité même. Le signifiant rejoint directement et intimement le référent qu’il représente par association, le signifié prenant une autre tangente : il fusionne directement avec la nouvelle enveloppe formelle qui est souvent définitionnelle. Or, dans la tradition saussurienne, le mot, même s’il permet d’avoir une emprise sur la représentation de l’univers référentiel, une certaine vision sur l’être-nommé, n’autorise par un accès à la réalité de l’expérience, à la matière qui compose cette contingence sans détour par le signifié. Il est clair que les mots servent à modeler l’opinion que l’individu se façonne à propos des choses du monde, mais il est aussi évident qu’ils ne peuvent changer le référent sans que des stratégies interventionnistes soient instituées pour soutenir les nouvelles paroles. Le vocabulaire PC cherche à réduire la distance reliant le mot à la chose représentée. Ainsi naît le sentiment utopique de participer à l’accomplissement du « meilleur des mondes », selon la formule d’Aldous Huxley. Le langage PC s’investit de cette acception « du trouble » dont parle Régine Robin. Le trouble, c’est ce qui demeure quand le sens se brouille. Dans la vie sociale, cette attitude langagière « ne vise ni à subvertir, ni à se résigner mais à contourner, à mettre à distance, à parodier, ci déplacer, à décentrer de façon et susciter une inquiétante étrangeté, une attitude critique, de façon à faire des identités troubles, hybrides qui sont les nôtres aujourd’hui, une valeur positive, créatrice, et non inhibitrice » (Robin, 1993 : 11-12). C’est en cela que l’utopie PC est labile.

Le lexique néopoli porte en lui une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conformes aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical, de décrire des microlectes au lieu de considérer le lexique élargi d’une langue? Et le rassembleur lui-même, autrement dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives, notamment dans l’empire des signes sociaux. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. À ce propos, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965 : 437).

Les constats mis en évidence dans ce texte sont sans doute parfois sévères sur quelques points particuliers. Ils empruntent même la voie du réquisitoire, de la polémique et le ton est parfois tranchant, mais c’est parce qu’il y a un danger de dérapage à l’horizon. Le phénomène d’ensemble a déjà alerté les observateurs, qu’ils soient universitaires, juristes, historiens, linguistes, etc. Des écrits de plus en plus nombreux en font foi. Quoique la facette du langage néobienséant soit actuellement celle qui reste la moins bien documentée de l’intérieur. Bien des textes qui examinent le phénomène PC mentionnent et/ou s’arrêtent un bref moment sur le volet lexical; mais c’est toujours sans insister et en contrepoint du sujet d’analyse : droit, histoire, politique, littérature... Il n’y a pas encore eu d’incursion profonde de la part des linguistes et des métalexicographes. On attend impatiemment leurs commentaires sur les événements, car il est indéniable que les sémanticiens, les pragmaticiens, les sociolinguistes se voient ici confrontés à de nouvelles analyses sur le fonctionnement du langage et sur ses manifestations discursives. L’angle d’étude privilégié dans notre contribution est limité. C’est celui du fonctionnement de ce lexique émergeant dans la société et du rôle nouveau du dictionnaire, car la table est mise pour les lexicographes : ils sont confrontés au défi de décrire objectivement et démocratiquement un vocabulaire trouble et troublant. Nul doute qu’ils devront se prononcer sous peu sur le sujet, établir une politique éditoriale et poser des gestes concrets. Alors on verra quels visages offrira la fresque dictionnairique.

Il n’y a d’ailleurs pas de réponse définitive proposée pour résoudre le dilemme ou la crise, si crise il y a, puisque le sujet traité relève d’un débat d’envergure qui dépasse la linguistique (fracture de la norme, polynomie et lexicographie) et qui doit être plus largement social et public. En revanche, rien ne nous empêche d’y participer et d’y soulever quelques questions cruciales pour l’avenir de la dictionnairique.

Bibliographie

Annexe

Fragments d’un petit lexique de la néobienséance

Les fragments qui composent ce petit lexique néobienséant ont été colligés par des étudiants et des étudiantes ayant participé à une recherche sur le thème de la rectitude langagière dans un cours de lexicologie et de lexicographie dispensé à l’Université Laval aux trimestres d’hiver et d’automne 1996. Il donne une bonne idée de l’ampleur du phénomène et des différents mécanismes linguistiques mis en œuvre pour créer ce langage. Les unités lexicales rassemblées ci-dessous proviennent de sources écrites québécoises et françaises à caractère documentaire (articles de journaux, de revues, livres, etc.) ou dictionnairique, entre autres Merle 1993 et Santini 1996. Elles sont réparties par grands thèmes. Le mot à remplacer précède le ou les substituts recueillis —le(s) correctisme(s)—, un mot pouvant en effet posséder plusieurs solutions de rechange. Certaines formes sont plus anciennes que d’autres et figurent déjà dans quelques dictionnaires où elles sont marquées comme étant des euphémismes.

1. L’être humain : maladies, handicaps, déficiences...
alcoolique →
  • homme momentanément dénué de sobriété
aveugle →
  • déficient visuel
  • malvoyant
  • non-voyant
  • personne confrontée à une difficulté oculaire
  • personne visuellement contrariée
avortement →
  • interruption volontaire de grossesse
  • IVG
  • viol chirurgical
cadavre/mort →
  • personne métaboliquement différente
  • personne non vivante
bègue →
  • personne à l’élocution alternative
boiteux →
  • personne à la mobilité contrariée
  • personne ambulatoirement différente
chauve →
  • personne différemment chevelue
crétin →
  • personne n’ayant pas les prérequis cognitifs
débile/arriéré →
  • handicapé éprouvant des difficultés d’ordre intellectuel
  • personne ayant une déficience intellectuelle
  • personne ayant un fonctionnement mental différent
  • personne différemment douée
  • personne mentalement défiée
  • personne souffrant d’une déficience intellectuelle
dépressif →
  • personne souffrant d’une carence en lithium
drogué →
  • personne satisfaisant sa quatrième pulsion vitale
épouse →
  • travailleuse maritale non rémunérée
être ivre →
  • avoir les facultés affaiblies
être normal →
  • personne ne présentant aucune déficience
  • personne ne souffrant d’aucune déficience
gras →
  • silhouette épanouie
handicapé →
  • personne à mobilité réduite
  • personne ayant une limitation fonctionnelle
  • personne confrontée à un challenge physique
  • personne différemment apte
  • personne différemment valide
  • personne dotée de capacités différentes
  • personne physiquement défiée
  • personne soumise à un défi physique
  • personne vivant avec un défi physique
homme de Néanderthal →
  • personne de Néanderthal
imbécile/idiot →
  • personne culturellement démunie
impuissant →
  • personne souffrant d’une suspension involontaire de l’activité phallocentrique
laid/laideron →
  • personne cosmétiquement différente
  • personne dotée d’une cosmétique alternative
  • personne esthétiquement différente
mademoiselle →
  • madame
malade/patient →
  • bénéficiaire des soins de santé
malhonnête/escroc →
  • personne éthiquement déboussolée
myope →
  • personne optiquement contrariée
mourant (s’occuper d’un) →
  • accompagner un malade
  • cheminer avec un malade
nain →
  • personne à la verticalité contrariée
  • personne défiée verticalement
  • personne de petite taille
  • personne verticalement défavorisée
  • personne verticalement défiée
  • personne verticalement différente
obèse →
  • femme à image corporelle alternative
  • personne à part entière avec moult facettes
  • personne différemment proportionnée
  • personne pondéralement différente
  • personne souffrant d’une surcharge pondérale
paraplégique →
  • blessé médullaire
poids normal →
  • poids santé
rentier →
  • personne à revenus disponibles positifs
sidéen →
  • personne atteinte du syndrome d’immunodéficience
  • personne malade du sida
  • personne vivant avec le sida
  • personne vivant avec le VIH
sourd/muet →
  • personne handicapée des sens
sourd →
  • malentendant
  • personne acoustiquement contrariée
  • personne atteinte d’une déficience auditive
  • personne dotée d’une audition alternative
  • personne souffrant d’inaptitude auditive
suicide (des vieux) →
  • interruption volontaire de vieillesse
  • IVV
taille forte →
  • taille image
2. L’âge
adolescent →
  • adulte en devenir
  • adulte en émergence
la quarantaine →
  • personne d’âge mûr
vieux →
  • aîné
  • ancien
  • citoyen expérimenté chronologiquement
  • grand âge (85 ans et plus)
  • libéré (60-74 ans)
  • master (50-60 ans)
  • personne âgée
  • personne aînée
  • personne d’expérience
  • personne du troisième âge
  • personne en perte d’autonomie
  • personne expérimentée retiré (75-85 ans)
  • senior
3. Le contexte social
assisté social →
  • bénéficiaire du bien-être social
assurance-chômage →
  • assurance-emploi
balayeur de rues →
  • technicien de surface
bûcheron →
  • technicien du ravitaillement en combustible
chasser →
  • prélever des bêtes
  • prélever des non-humains récolter des bêtes récolter des non-humains
chômage →
  • congé prolongé
  • demande d’emploi non satisfaite
  • repos involontaire période transitoire dans le cadre d’une réorientation de carrière
chômeur →
  • demandeur d’emploi
  • bénéficiaire de l’assurance-chômage
  • bénéficiaire de l’assurance-emploi
  • offreur de services
cimetière →
  • jardin du repos éternel
clochard/vagahond →
  • itinérant
détenu/prisonnier →
  • bénéficiaire du système correctionnel
  • client du système correctionnel
  • individu en voie de réinsertion sociale
dialogue de sourds →
  • dialogue de malentendants
éboueur →
  • préposé à la cueillette des ordures ménagères
  • recycleur
groupe ethnique minoritaire →
  • minorité audible (accent)
  • minorité visible (couleur de la peau)
immigrant →
  • personne de nationalité étrangère
impôt →
  • taxe de solidarité
manifestation →
  • évènement de protestation
ménagère →
  • ingénieure domestique
mouroir →
  • maison de transition
pauvre(s) →
  • citoyen socialement sinistré
  • gens économiquement désavantagés
  • gréviste de la consommation
  • personne confrontée à un défi économique
  • personne économiquement faible
  • personne pécuniairement contrariée
  • sous-privilégié
restrictions budgétaires →
  • réingénierie
touriste (en Floride) →
  • vacancier pauvre en mélanine
travailleuse →
  • femme occupant un emploi à l’extérieur du foyer
  • femme occupant un emploi rémunéré
vendeur d’automobiles →
  • conseiller
4. La race et le racisme
blanc →
  • pauvre en mélanine
humain →
  • animal humain
Indien →
  • Américain de souche
Noir →
  • homme en haute teneur en mélanine
  • personne de couleur
  • personne mélanoderme
Noir américain →
  • Afro-américain
  • membre de la diaspora africaine aux États-Unis
race →
  • communauté humaine
  • groupe humain
5. L’éducation
décrocheur →
  • jeune en rupture de scolarité
échec scolaire →
  • réussite en dessous des possibilités (de qqn)
écolier (enfant) →
  • ami
enseignant →
  • travailleur de l’éducation
étudiant étranger →
  • étudiant international
examen de reprise →
  • complément de formation et d’évaluation
exercice →
  • travail de transfert de connaissance
ignorance →
  • expression personnelle
6. Les conflits
bombarder (une ville) →
  • traiter une cible
  • visiter un site
expulser (qqn) →
  • reconduire (qqn) à la frontière
génocide →
  • nettoyage ethnique
guerre →
  • mesures de pacification
réfugié →
  • personne déplacée
7. Divers
animal →
  • animal non humain
  • membre de la communauté morale très élargie
animal de compagnie →
  • compagnon animal
arbre →
  • membre de la communauté morale très élargie
café noir →
  • café foncé
caillou →
  • membre de la communauté morale très, très élargie
été des Indiens →
  • été des premières nations
fleur →
  • membre de la communauté morale très élargie
fruits/légumes frais →
  • aliments peu transformés
pièce (argent) →
  • pièce de solidarité
perruque →
  • prothèse capillaire
plante d’intérieur →
  • compagnon botanique
  • compagnon floral
poisson rouge →
  • compagnon aquatique
voiture d’occasion →
  • voiture d’expérience

La francophonie : une norme, des normes, un dictionnaire, des dictionnaires?

La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer sans l’ombre d’un doute qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est connue ou en usage. Et il n’en a jamais été autrement depuis sa naissance officielle il y a presque douze siècles. Dans sa spatialité. le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point et en n’importe quel lieu de son histoire, cet idiome a toujours participé d’usages et de normes multiples. Aussi peut-on conclure que, depuis les Serments de Strasbourg en 842, il est émaillé de traits régionaux de tous ordres : phonétiques, grammaticaux, lexicaux, etc., que ses frontières ne sont pas étanches, qu’il a évolué et évolue encore diversement dans des terreaux différemment semés, et que ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire, par la société cl par l’espace où il se déploie. De ces observations, on tirera un principe ou un postulat qui soutient ou démontre que plus une langue s’étend diatopiquement, plus elle s’éloigne de son foyer primaire, plus elle se différencie dans ses structures grammaticales et syntaxiques, plus les divergences phonétiques sont repérables et plus son lexique s’accommode et se particularise sous l’effet d’influences et de conditionnements extra linguistiques multiformes, sans pour autant créer de rupture avec la source, avec le lieu d’émergence. Avec le temps, la langue finit par s’échapper des filets normatifs originels qui la tenaient captive; elle morcelle la supranorme idéale en une mosaïque d’autres normes qui seront reconnues, interprétées, homologuées ou rejetées suivant les opinions idéologiques de chaque groupe communautaire. Les variétés géographiques du français sont issues de ces fragmentations successives qui font que l’idiome que nous partageons doit être conçu comme une langue unique, à la fois partout présente dans l’espace francophone et nulle part entière. Les assises de la francophonie reposent sur ce fondement et sur l’idée que le français est la langue commune unissant toutes les sociétés qui fédèrent cet espace. Et là où le français revendique le statut de langue maternelle, « on peut distinguer hiérarchiquement un ensemble de normes générales, commodément identifiées par la référence nationale » (Rey, 1994 : 312). C’est en m’appuyant sur cette conception que j’interrogerai quelques éléments-clés de la francophonie dans des perspectives normatives et lexicographiques. Bien entendu, ma perception est celle d’un francophone périphérique, ce qui a déjà pour effet de poser le problème par rapport à un centre réel ou hypothétique pour la francophonie.

C’est dire que l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal certes commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où l’idiome s’épanouissait. À proprement parler, le français (dénommé avec un article défini singularisant) n’existe pas dans la réalité linguistique. On se sert de cette bannière pour désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la réalité vivante du langage des francophones, seuls des français (dénommés avec un article indéfini pluralisant) apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables, en France, au Québec, en Belgique, en Suisse, en Afrique, au Maghreb, etc. « La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle « le français » tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (Muller, 1985 : 50). La norme unique donnée comme table de vérité par rapport aux usages est rapidement invalidée par la moindre observation historique détaillée et lucide. La norme exclusive convoquée pour soutenir et assurer le fonctionnement langagier exemplaire des sociétés ne peut être qu’une chimère. Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et à des interpellations multiples mises en jeu par la communication (Rey, 1994 : 312), Sur le plan dictionnairique, elle est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. De fait, l’image unitaire de la langue trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires en usage au Québec —dont plusieurs viennent d’Europe— et qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France, même s’ils proclament leur foi dans la francophonie (cf. paragraphe 7).

Rêver à l’unification et à l’uniformisation du français, c’est croire qu’un instant « un » a existe, qu’un moment où tout était clair, net et immuable est repérable sur l’échelle du temps, et que ce point de repère sert de référence unique. Or le français était une langue éclatée dès qu’il s’est émancipé du latin. Nulle part il n’était complet ou stable. Il aura fallu un long cheminement pour en arriver au constat de la « coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement éloignées les unes des autres » (Corbeil, 1987 : 12). Pourtant, c’est l’évidence même, la pluralité des normes comme modèles de convenance est la principale assise de la francophonie et elle n’empêche pas les locuteurs de parler et d’écrire la même langue, même si des accents se sont distingués, des mots particularisés. Il est patent que si le français du Québec a encore quelque chose à voir avec le français île-de-francien d’hier et d’aujourd’hui, ce n’est certes plus du gallofrançais depuis belle lurette. Il n’y a qu’à voir ce qu’on en dit, en bien ou en mal, quand on le compare avec la langue de Paris. La variation était déjà le lot des marins de Jacques Cartier avant qu’ils s’embarquent pour l’Ouest, qu’ils longent la côte du Labrador et qu’ils débarquent à Gaspé, en 1534. Plus lard, au XVIIe siècle, dès les premiers contacts sérieux avec les civilisations amérindiennes, la langue française a commencé à s’enrichir d’emprunts que les explorateurs ont ramenés en Europe. Ces amérindianismes, dont un grand nombre est encore d’un emploi quotidien en français québécois (achigan, atoca, ouananiche, pimbina), donnent une spécificité à la variété de la langue de Molière qui s’épanouit en Amérique. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française [DAF] consigne des unités de cette catégorie (carcajou, caribou). De ce point de vue et quoique prudente, l’Académie a toujours été sensible à la mouvance lexicale francophone. Celle-ci trouve des échos de plus en plus pertinents dans les œuvres de la Compagnie qui accueille « des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Druon, 1992 : VI). À mes yeux, cette affirmation est de nature condescendante et elle entérine bel et bien que les régionalismes sont des écarts par rapport à une norme dominante et que leur gestion relève de cette norme, bientôt identifiée comme étant celle de Paris. Ce n’est pas une critique, c’est un constat. Ceci dit, il n’en reste pas moins que des particularismes lexicaux sont consignés dans le DAF, même si la perspective descriptive demeure différentielle et que la manière de vivre avec ces mots et de les manier dans l’usage quotidien diffèrent profondément sur les deux continents. Une simple comparaison de leur définition dans des dictionnaires français et québécois illustrera ce phénomène.

L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle cl politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— ont (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, de la qualité de la langue plus récemment, et qui a posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard endogène. Fait observable parmi de nombreux autres, collectivement, les Québécois ont pris en main et assumé la gestion de leurs ressources linguistiques, lexicales en particulier, y inclus la part commune héritée du rameau européen du français et le patrimoine que quatre siècles et demi d’histoire ont permis de façonner, d’accumuler et d’accroître. Il est désormais évident que la définition des référents doit s’élaborer et s’évaluer de l’intérieur, attendu que c’est la perception que l’on a de soi qui guide les réflexions, construit la réalité et dessine un profil du monde original et intégrateur. La référence initiale doit en effet se traduire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de régies de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale territorialisée et généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien se référant à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (Baggioni, 1976 : 56-57). Elle doit aussi apparaître viable en face d’autres pratiques langagières à l’extérieur de la communauté, celle(s) de la France par exemple, puisque c’est ce territoire qui sert de modèle et de réference historiques. Mise à part la France, le Québec est, à l’heure actuelle, le seul membre de la francophonie à posséder des descriptions lexicographiques complètes et à en planifier d’autres. Toutes les autres descriptions sont partielles et/ou différentielles. Il ne m’appartient pas d’en définir ici les raisons, mais celles-ci influencent certainement l’équilibre du cercle francophone.

La norme et la société

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois qui émanent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes (Boulanger, 1994). Celle vertu lexicographique est encore réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert [NPR] quand les principaux rédacteurs écrivent noir sur blanc que leur dictionnaire « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (Rey-Debove et Rey, 1993 : IX). La norme dont il est ici question est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la grande majorité des travaux de lexicographie québécoise prend en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant— et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (voir Boulanger, 1988 et 1994).

La norme —concept polémique s’il en est— joue un rôle de premier plan dans l’écologie linguistique de toute société qui a su structurer scs institutions politiques, éducationnelles et culturelles. Elle n’est pas autre chose qu’une manière d’appréhender un système linguistique donné ou une partie de celui-ci et de s’en servir. Ce que les lexicographes décrivent comme étant leur langue ou leur variété de langue est le standard de la collectivité dans laquelle ils vivent et travaillent. Autrement dit, la norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus fédérant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue ou l’une de ses variétés comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété nationale a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. Et celte entreprise de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien. Cette prise de conscience est récente. En France, elle est enracinée dans le XVIIe siècle, diverses institutions dictionnairiques ou autres ayant joué un rôle primordial dans ce cheminement, notamment l’Académie française par l’entremise de scs dictionnaires. Celte institution a toujours réalisé ses recherches en s’appuyant sur le principe de l’usage légitimé. Au Québec, il existe bien quelques fondements institutionnels et quelques dictionnaires bien diffusés, mais ils n’ont pas encore fait leur preuve sur le plan pratique.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable « qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (Valin, 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments très divers : historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’interne comme à l’externe, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : « elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (Genouvrier, 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français québécois peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. La réappropriation ou le refaçonnement de la norme ne peut pas se réaliser d’une autre manière.

Une autre condition paraît essentielle, et c’est celle qui consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils en usent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français eux-mêmes. Alain Rey a bien saisi cette dynamique quand il écrit : « De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (1992 : 1685). Les protestations à ce sujet relèvent beaucoup plus de l’insécurité et du complexe d’infériorité linguistiques devant l’autre, qui représente une référence extérieure, que de la réalité vivante et de la valeur intrinsèque du français du Québec.

Les dichotomies de la lexicographie francophone

Les multiples catégories d’activités linguistiques et les différents niveaux de discours requièrent des exigences variées à l’égard des contenus des dictionnaires. La première de ces exigences, c’est que le dictionnaire soit adapté aux conditions de vie des locuteurs. Or les dictionnaires français étant prioritairement destinés à une clientèle hexagonale, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne satisfassent pas l’ensemble des utilisateurs francophones. Créés en territoire français, reflétant les milieux socioculturels français, découpant le monde à la française, faut-il se surprendre si ces dictionnaires ne rencontrent pas entièrement l’assentiment des locuteurs nord-américains ou d’autres zones francophones qui conçoivent le monde différemment, vivent une culture autre et fondent des sociétés au profil spécifique.

En lexicographie, il paraît difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le NPR et le Petit Larousse illustré [PLI], par exemple, ne sont pas des dictionnaires qui satisfont entièrement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques dizaines de québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des dictionnaires que les Québécois utilisent à bon escient, mais dont ils perçoivent toutes les insuffisances, car ces répertoires sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

Les pratiques sociales et les représentations de l’univers humain passent inévitablement par la langue et elles aboutissent dans les dictionnaires. Ceux-ci reflètent donc l’identité nationalitaire et l’identité culturelle de l’espace producteur. Il y a donc une correspondance, un isomorphisme entre les structures personnelles intérieures —l’architecture mentale— et les structures collectives —l’architecture sociale. L’individu souhaite, en général, se situer dans un seul groupe communautaire, du moins il affiche une préférence pour l’un d’eux.

Le demi-siècle qui s’achève aura été marqué par un vif intérêt pour les cultures francophones de la planète. Le temps et l’espace auront été à la source de références culturelles qui obligent l’emploi d’un vocabulaire créé in vivo dans les différentes sociétés francophones. Du point du vue français, on a dénommé ces mots des particularismes, des régionalismes et, plus récemment, des francophonismes (voir plus loin). Du point de vue périphérique, on a créé l’appellation francisme pour identifier les particularités lexicales françaises, surtout parisiennes en fait. Depuis 25 ans, ces zones lexicales différenciées ont obligé les lexicographes français à adopter et à adapter des stratégies de description particulières afin de répondre aux nouvelles valeurs véhiculées par le concept de « francophonie », y compris en évaluant sa valeur économique pour le marché et le commerce du dictionnaire (voir Boulanger, 1985).

En ce moment, il existe une série de dichotomies au regard de la lexicographie francophone.

  1. La description des mots à charge culturelle élevée dans les dictionnaires de France et expliquant les autres cultures francophones est souvent contestée ou contestable par les propriétaires légitimes de ces mots. Souvent les descriptions ne correspondent pas à leur perception des choses, même s’ils peuvent comprendre qu’elles sont destinées à des locuteurs d’une autre culture.
  2. La description de certains mots communs à différentes cultures demeure parfois trop franco-centrée. Les mots comme nordique, réveillon, sapin entrent dans ce vaste catalogue lexical.
  3. L’hypothèse de la norme unique existe concurremment à l’hypothèse des normes plurielles et elles ont valeur égale. Les discours institutionnels ou officiels cl ceux des entreprises lexicographiques sur ce sujet contredisent souvent les faits.
  4. Les descriptions lexicographiques hors de France hésitent entre la description complète (voir le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA]) et les descriptions différentielles. Au Québec, les dictionnaires de particularismes ne font guère réagir les tenants de la norme unique sinon pour en encourager la production; alors que les dictionnaires complets fondés sur la norme interne deviennent dangereux aux yeux de ce groupe
  5. Les descriptions lexicographiques complètes oscillent entre la norme interne, qui, étant implicite, ne requiert pas que les québécismes soient identifiés par une marque, et la norme externe, qui appelle le marquage des régionalismes. En ce moment, on cherche à trouver un point de jonction entre ces deux approches.

Il est évident que les mots du français de France sont tous marques du point de vue socioculturel. Mais « la charge culturelle des mots est une notion relative et [...] le poids culturel n’apparail vraiment que lorsqu’il y a confrontation entre deux cultures » (Baardewijk-Rességuier, 1993 : 29). Or c’est le cas en ce moment dans l’axe Québec-France. Plus les cultures sont éloignées et différenciées, en raison du temps et de l’espace, plus la couleur des cultures semble teinter le lexique des variétés de la langue mises en examen. La charge culturelle du mot est donc la quantité de valeurs propres à une communauté, à une civilisation, à un pays, à un État, à une région qui est véhiculée par ce mot et qui fait que celte unité n’est pas immédiatement décodable ou transparente pour un locuteur qui a peu ou prou d’affinités avec cette culture, ou peu ou prou de connaissances sur cette civilisation. Au surplus, quoique semblables par leur sens et identiques par leur forme, des mots ne sont pas interprétés de la même manière par des locuteurs vivant dans des territoires différents (voir les mots fleuve, hiver, pain, patiner, université).

Lorsque l’on mène les analyses, on se rend compte que c’est souvent le sens connotatif qui heurte ici le sens conceptuel, à savoir la dénotation.

  1. Le référent n’existe pas dans l’autre culture (voir les québécismes cégep, registraire, les francismes département, périphérique). D’où une opacité totale pour certains éléments du lexique pour les locuteurs non directement concernés.
  2. Le référent correspond à des découpages différents de la réalité (voir les mots bois, forêt, glace). D’où une opacité partielle pour certains éléments du lexique.
  3. Le référent est le même dans les deux cultures, mais des modulations, des aspects socioculturels sont inexistants dans l’une ou l’autre culture (voir les formules de salutation bonjour et bonsoir au sens de « au revoir », les emplois des pronoms tu, vous et on).
  4. Les référents sont les mêmes dans les deux cultures, mais le vocabulaire change (voir bonnet, écharpe, moufle, en France, et tuque, foulard, mitaine, au Québec).

Il est donc clair que dans l’approche descriptive, le texte dictionnairique doit être intimement lié à la situation socioculturelle dans laquelle il est produit. Et c’est l’ensemble du texte qui doit être conforme à la vision du monde propre à chaque territoire, à savoir à la fois la langue expliquée (les entrées) et la langue expliquante (les énoncés articulaires).

La besogne des mots francophonie, francophone et francophonisme

Selon une évaluation toute intuitive, mais reposant sur diverses expériences dictionnairiques, la part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80%. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (voir Boulanger, 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique du point de vue de l’observateur périphérique. Des chercheurs français ont créé parallèlement le même vocable, mais ils lui ont attribué le sens de « régionalisme, de diatopisme » (voir, parmi d’autres, Depecker, 1988 : 10-11). Un exemple résumera les deux approches.

Tableau 1 : Francophonismes/diatopismes
Québec
Francophonismes Diatopismes
écharpe, moufle, bonnet foulard, mitaine, tuque
petit déjeuner, déjeuner, dîner déjeuner, dîner, souper
Tableau 2 : Francophonismes/francismes
France
Francophonismes Francismes (?)
foulard, mitaine, tuque écharpe, moufle, bonnet
déjeuner, dîner, souper petit déjeuner, déjeuner, dîner

Cette antinomie joue manifestement un rôle prépondérant dans l’interprétation de l’idée de « francophonie » et, corollairement, dans celle de « norme ». L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Par ailleurs, elle est en contradiction flagrante avec le sens naturel qui se dégage des mots formés à partir du support lexical qu’est la lexie francophonie comme elle l’est tout autant avec le sens même de ce mot et avec ceux de ses dérivés.

La nature du concept de « norme »

Avec le temps et à travers l’espace, les zones concentriques du français ont couvert la planète entière. La dispersion et la fragmentation influent sur la norme unique et rigoureuse. L’unité normative du français s’est vite effritée et transformée en un concept illusoire que l’on concevra aujourd’hui comme une abstraction, comme quelque chose de théorique et d’idéal. Ce concept est situé sur une orbite strictement théorique. C’est une représentation artificielle de la langue. On l’identifiera comme la supranorme ou l’idée du français universel ou international. Ceux qui s’y réfèrent s’accrochent alors à une abstraction totale. La norme concrète et objective est nécessairement territorialisée, ce qui signifie qu’elle est simultanément captive d’un temps (synchronie), d’un espace (diatopie) et d’une société donnés. Il ne s’agit donc pas de refuser toute norme —aucune société ne s’en passe, pas plus que de la variation—, mais bien d’en surveiller la construction et l’aménagement par l’analyse scientifique, et de comprendre que l’activité normative est ondoyante, c’est-à-dire qu’elle peut être modifiée, comme tout secteur de la pratique sociale. Les réalisations concrètes territorialisées —la langue parlée et écrite, les dictionnaires— sont aussi soumises au processus de la renormalisation (le mot le plus efficace reste à créer, voir normage). Chacune de ces normes géographiques France, Belgique, Suisse, Québec, Canada, Acadie, Afrique, Maghreb, etc., forme à son tour un réseau d’infranormes. Qu’y a-t-il dans le NPR et le PLI, sinon la description de la langue française de France faite par des lexicographes français et destinée prioritairement à des usagers français. Tous les mots, y compris les régionalismes, contenus dans ces dictionnaires sont configurés pour un décodeur français.

On peut tirer de ces constats que l’idée de « norme dans la francophonie » peut être perçue de deux façons différentes, au moins (voir l’annexe).

Langue commune, usage et discours

Cette image reflète également la perception des dictionnaires. En restreignant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones. Ainsi, pour Paul Imbs, du Trésor de la langue française [TLF], « le dictionnaire Ici que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une [...] culture de type humaniste [...] » (1971 : XXIV). Quand au NPR, les auteurs du texte introductif précisent que leur description est celle « d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII). Notons que Paul Imbs utilise l’expression le vocabulaire (article défini) tandis que Josette Rey-Debove et Alain Rey parlent d’un français commun (article indéfini). La restriction est ailleurs, dans l’intérêt collectif... des Français, ce qui est parfaitement compréhensible du point de vue des auteurs de dictionnaires en France. Cependant, ces discours sont fort éloignés de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les deux dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France, de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas, sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont absents. Je n’insiste pas outre mesure sur ces problèmes de la variation et des autodescriptions qui relèvent d’autres études et d’autres préoccupations.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu et normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative. Diverses autres observations sur l’usage constitueront la quatrième. En outre, l’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, une société et un espace donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR, le PLI ou le TLF comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France, mais pas pour lui. Bien entendu, d’autres personnes voudront continuer d’imposer ce modèle dans leur région (Québec, Belgique...).

Tout découpage dans le lexique à des fins lexicographiques est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale de communication, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le « référentiel de la langue commune » (Collinot et Mazière, 1997 : 68) qui renvoie en effet à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires parisiens, toutes les prédications sont formulées pour les Français en priorité.

    NPRnordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire. »
    PLI 1995sapin : « Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa). [...] »

    Il en va de même pour ce qui concerne les dimensions diatopiques des entrées (NPR mitaine : « Moufle », également identifié comme canadianisme). Les faits s’éloignent donc de la stratégie énoncée dans les textes de présentation. Comment réagissent les Québécois devant l’exemple suivant de homme d’État qui figure dans l’article état du NPR : « Cette femme est un grand homme d’État »? Ici, la francophonie en prend un coup. Pour le moins, l’indication de francisme aurait été la bienvenue pour cet exemple. Et je ne parle pas des traductions des romans américains qui montrent des enfants de New York ou d’ailleurs fréquenter l’école de niveau CM1 ou CM2 au lieu d’être en première ou deuxième année du premier cycle du primaire, ou des adolescents qui sortent du lycée avec un bachot, un BTS ou autre CAPÈS plutôt que de décrocher un DES, un DEC, etc. Pourtant, il est une variété de français parfaitement adaptée aux concepts nord-américains et qui possèdent tous les mots nécessaires pour rendre ces réalités. Ces exemples plongent au cœur des concepts d’« interéchange » et d’ « intertolérance » qui sont des marqueurs de la polynomie.

  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire. On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés. Sans évoquer à ce sujet la question de la variation linguistique.

  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus norrné aux plus familiers ou plus vulgaires, du plus général aux plus technolectaux, résultent eux-mêmes de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. « Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par la référence à un type de locuteur idéal, qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs » (Guilbert, Lagane et Niobey, 1971 : II-III).

    C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. « Il est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu » (Collinot et Mazière, 1997 : 69). Il n’existe donc pas de lexicographie totalement neutre ou objective.

Perdus dans l’histoire et dans l’espace

Certes, la langue française n’est pas singulière, mais le système qui la gère et la règle est singulier lui, cc qui fait que tous les francophones s’en réclament. En étant pluriels, les normes, les usages témoignent de l’évolution et de la rénovation de la langue. Aussi, soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est, bien entendu, ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que du point de vue des positions idéologiques, l’idée de norme n’est pas neutre. Tout dictionnaire de langue est clairement marqué par l’idéologie de scs concepteurs.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (Boulanger, 1994 : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale. Ce standard est épaulé par les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, décrets, énoncés institutionnels, etc.) et par les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées de la langue française au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants et de fournir des arguments pour de beaux discours officiels. La vie du langage est autrement sinueuse. D’où la contradiction idéologique et le magistère de l’Académie française qui défend ouvertement le droit à la créativité linguistique dans l’espace francophone et qui chante l’immense valeur patrimoniale des régionalismes, mais qui refuse systématiquement en tant qu’institution certaines actions concrètes qui collent pourtant aux réalités culturelles d’ailleurs, comme celle qui a trait à la féminisation des appellations de titres et de fonctions, évolution générée dans d’autres zones francophones, le Québec et la Suisse, par exemple. Indéniablement, il y a là une contradiction historique qui mérite un examen plus attentif, car elle entretient un grand malaise dans la concorde entre les variétés de français et dans l’aménagement général et dictionnairique de la langue française.

Références lexicographiques

Annexes

Tableau 3 : La norme franco-centrée
Tableau qui illustre le concept de « norme franco-centrée ».
Tableau 4 : La norme francophone
Tableau qui illustre le concept de « norme francophone ».

La renaissance d’une langue et d’un dictionnaire : le cas du catalan

« El que és segur és que totes les paraules incloses en el diccionari són correctes. Però això no vol dir que les paraules que no són en el volum siguin incorrectes. » (Maria Teresa Cabré, in Avui, 27 d’octubre de 1994, p. B1.)

1. La chaîne dictionnairique catalane

En 1991, paraissait à Barcelone un ouvrage documentaire intitulé Els diccionaris catalans de 1940 a 1988[1]. Ce catalogue compilatoire faisait le point sur la production dictionnairique catalane échelonnée sur une cinquantaine d’années arrimées au cœur du XXe siècle. La quête commence en 1940 parce que d’autres bibliographies déjà publiées ou en cours font l’inventaire des dictionnaires parus avant ce moment. Le recensement quasi exhaustif a permis de réunir 254 titres d’ouvrages et de présenter les données de chaque répertoire sur une fiche protocolaire informatisée comportant 33 champs d’information que l’on peut diviser en quatre sections : 1. Quatorze champs sont consacrés aux données de catalogage (titre et détails bibliographiques); 2. Cinq champs sont consacrés au programme du dictionnaire (physionomie des entrées, position normative, public cible, genre de classement, catégories d’entrées); 3. Treize champs sont consacrés aux informations prédictionnairiques et microstructurelles, c’est-à-dire aux contenus articulaires; 4. Un champ est consacré aux observations diverses et complémentaires.

L’objectif de la bibliographie était d’inventorier et de classer l’ensemble des répertoires de mots et de termes catalans publiés durant la période visée, à savoir les dictionnaires généraux, les dictionnaires terminologiques, les glossaires, les lexiques, etc., monolingues, bilingues ou multilingues. On y trouve donc des dictionnaires de langue, des dictionnaires spéciaux, des dictionnaires technolectaux, mais pas d’encyclopédie.

Dans cette panoplie de dictionnaires, le nom de Pompeu FABRA (1868-1948) ne revient qu’une seule fois. Il coiffe le titre no 99 : Diccionari manual de la llengua catalana (1983). FABRA a été l’un des grands artisans de l’aménagement lexicographique du catalan. En 1932, il publia son Diccionari general de la llengua catalana [DGLC], sur lequel nous reviendrons souvent à l’occasion de l’examen approfondi du récent Diccionari de la llengua catalana [DLC] publié en 1995 sous l’égide de l’Institut d’estudis catalans [IEC].

2. Le Diccionari de la llengua catalana[2]

Nous nous proposons dans les paragraphes qui suivent d’examiner l’aventure de la mise au monde du DLC dans sa version la plus récente. En amont, nous ferons un retour sur l’historique de la lexicographie catalane institutionnelle; en aval, nous scruterons le programme et le contenu du DLC. L’étude sera strictement fondée sur les informations véhiculées à travers les deux grandes articulations du dictionnaire : la partie des textes prédictionnairiques et la partie proprement lexicographique. Le livre ne propose aucune annexe postdictionnairique.

Le coup d’œil historique sera centré sur deux pôles : un corps organisé, l’Institut d’estudis catalans, et un lexicographe, Pompeu FABRA. Ce tableau débouchera sur les artisans et les responsables de la plus récente édition de l’œuvre entreprise par l’IEC et par FABRA.

3. Les textes prédictionnairiques

Six chapitres composent les quelques dizaines de pages numérotées en chiffres romains. Chacun fera l’objet d’un arrêt plus ou moins long.

3.1. Pròleg (p. V-IX)

Signé par Emili GIRALT i RAVENTÓS, président de l’IEC, le prologue rappelle la vocation du centre et ses responsabilités à l’égard de la langue catalane, de son aménagement et de sa normalisation. Ces préoccupations s’inscrivent dans une série d’objectifs généraux se rapportant aux recherches sur la culture catalane. Dès la fondation de la section philologique en 1911 —l’IEC est né en 1907—, celle-ci a eu pour mission prioritaire de stimuler ou d’enclencher la restauration, le renforcement et l’expansion du catalan ainsi que la normalisation de l’usage. L’équipe de philologues rédige un premier ouvrage à dominante linguistique en 1913, les Normes ortogràfiques, ensuite, en 1917, elle donne un Diccionari ortogràfic, puis, ultérieurement, elle signe la Gramàtica (1918). Le dictionnaire général, d’élaboration plus lente et plus laborieuse, dut attendre jusqu’en 1932 avant de voir le jour, alors que Pompeu FABRA fit paraitre son Diccionari general de la llengua catalana qui sera considéré comme le dictionnaire officiel de l’IEC. Mais l’œuvre était plus personnelle qu’institutionnelle. D’ailleurs FABRA lui-même considérait son recueil comme une toile de fond, un essai qui pourrait servir au futur dictionnaire de l’IEC.

Les objectifs et la démarche étaient très clairs. Il s’agissait d’entreprendre des opérations d’unification de l’orthographe, de mise à niveau du lexique, de fixation de la grammaire et d’enrichissement néologique. Ces aspirations à l’égard de la langue devaient trouver leur point de jonction dans un dictionnaire institutionnel. Ainsi donc, les savants de l’Institut avaient accompli le gros œuvre préalable et « indispensable per a transformar una llengua reduïda als usos literaris en una llengua d’escola i d’Estat, apta a totes les necessitats d’un poble que s’incorpora amb fisonomia pròpria a la complexitat de la vida moderna » (p. VI).

Mais la guerre civile espagnole et ses suites franquistes ont mis un frein aux travaux lexicographiques officiels pendant plus de cinquante ans. Il faudra attendre le 26 novembre 1976 pour que s’amorce un renouveau alors qu’un décret royal redonne vie et visibilité à l’IEC en le reconnaissant officiellement comme un organisme à caractère académique, scientifique et culturel. En 1988, les statuts refondus de l’IEC seront l’occasion de donner un nouveau souffle au projet dictionnairique. L’article 2 stipule en effet que l’un des mandats de l’institution est de « tenir cura de l’estudi de la llengua, establir-ne la normativa i vetllar perquè el seu procés de normalització sigui coherent arreu del seu àmbit lingüístic » (p. VI).

La réforme des statuts a conduit le Parlement de Catalogne à promulguer une loi le 24 avril 1991 dans laquelle il est unanimement reconnu que l’IEC était « encarregada d’establir i actualitzar la normativa lingüística del català » (p. VI-VII) et que toute l’administration catalane devrait respecter la norme établie par la compagnie.

Le signataire du prologue relate ensuite l’histoire de l’aventure du nouveau dictionnaire étape par étape. Je rappelle ici les dates les plus importantes et qui sont relatives aux décisions qui affectent le contenu du DLC (pour les autres détails techniques : édition, publication, gestion du projet..., voir p. VIII-IX).

3.2. Introducció : gestació, història, contingut i formes d’aquest diccionari (p. XI-XL)

L’introduction au dictionnaire est due à l’éminent linguiste et philologue Antoni M. BADIA i MARGARIT, président de la Section philologique de l’IEC. D’hier à aujourd’hui, le texte retrace de manière minutieuse la conception du DLC.

A. M. BADIA rappelle à son tour que le dictionnaire était déjà envisagé dès 1911 et qu’un premier état a été rendu public par Pompeu FABRA en 1932 (voir plus loin). Il remémore également la composition et la structure des cinq sections de l’IEC. Suivons avec lui les différentes étapes chronologiques de la codification de la langue catalane, parcours sur lequel il apporte d’intéressantes précisions.

Sans revenir sur l’historique décrit dans le prologue, rappelons les travaux sur l’orthographe (1913 et 1917), ceux sur la grammaire (1918) et ceux qui ont conduit à la publication du DGLC (1932). Par la suite, les recherches de la section philologique furent envisagées suivant trois directions : le lexique ancien, les parlers dialectaux modernes, le dictionnaire de la langue commune. Comme dans tous les grands travaux d’envergure, la mise en place des équipes ne s’est pas faite sans heurts ni sans quelques différends et oppositions idéologiques entre les membres. Après un coup d’œil historique et circonstancié sur les hommes de la section philologique de l’IEC, A. M. BADIA scrute chacune des trois options de recherche énumérées il y a un instant. Il insiste sur la préparation du dictionnaire, tâche qui à ses yeux s’avérait la plus urgente de tout le projet de réforme. L’ensemble des travaux préparatoires portant sur l’orthographe et la grammaire appartient à la première étape de l’immense chantier linguistique planifié par l’IEC.

La deuxième étape est bien entendu celle des activités de Pompeu FABRA qui ont conduit à la publication de son dictionnaire en 1932. A. M. BADIA explique le long cheminement de la préparation et de l’élaboration de la première édition du DGLC. Il montre quelle place occupait le dictionnaire par rapport à l’IEC et au domaine privé (l’éditeur). Au sortir de cette phase pour le moins longue et difficultueuse, ce qui demeure très positif, c’est que la communauté catalane possédait néanmoins, dès 1932, un dictionnaire normatif, même si l’ouvrage était redevable en partie de l’entreprise privée. L’accueil fait au Fabra fut très favorable aussi bien chez les spécialistes des questions linguistiques que dans la communauté catalane en général.

Sept ans après le lancement du DGLC, en 1939, la langue catalane est interdite, mise au ban par le régime de Franco. Elle entre dans une sorte de clandestinité. Ce qui influera sur la carrière du dictionnaire, car il faudra patienter jusqu’en 1954 avant de pouvoir envisager une mise à jour sérieuse de l’ouvrage de FABRA.

La parution de la deuxième édition du dictionnaire en 1954 marque le début de la troisième étape dans l’aventure lexicographique de l’IEC. Selon A. M. BADIA, l’autorisation accordée à l’Institut par l’État espagnol de reprendre une partie de ses travaux revêt une valeur politique indéniable de quatre points de vue :

En dépit des embuches, des contraintes et des difficultés, le DGLC aura eu les honneurs d’une deuxième édition en 1954. Elle sera suivie de quelques autres rééditions jusqu’à la fin des années 1980 alors que la quatrième étape sera entreprise. Entretemps, la Catalogne aura recouvré quelques-uns de ses droits : en 1977, la Generalitat de Catalunya est rétablie et depuis 1979, elle bénéficie du statut de « grande autonomie ». L’État catalan reprenant sa place, la refonte des instruments linguistiques disponibles, mais qui avaient considérablement vieillis, devenait impérative, notamment en raison des exigences communautaires, sociales, culturelles, administratives, etc. L’IEC se penche alors sur un projet de version actualisée et officielle du dictionnaire. La situation exigeait également une nouvelle facture du recueil tant du point de vue méthodologique que du point de vue des technologies nouvelles auxquelles il fallait recourir pour réaliser les travaux, entre autres l’informatique. Au début des années 1990, un plan de travail en trois points est élaboré. Il s’agit d’un plan qui touche les aspects organisationnels plutôt que des propositions sur le contenu, volet qui suivra l’autre.

En décembre 1994, la section de philologie de l’IEC considérait que le dictionnaire était complété. Il ne restait qu’à l’éditer. Environ 150 personnes ont participé étroitement à sa préparation et à son élaboration.

3.2.1. La physionomie du dictionnaire

Le Diccionari de la llengua catalana est résolument normatif. C’est un ouvrage académique qui poursuit la tradition de l’IEC et des éditions antérieures : 1932, 1954... Il se veut le répertoire qui « estableix la forma i el significat de les paraules reconegudes com a pròpies i generals de la llengua catalana » (p. XXII). Dans la suite de la description du dictionnaire, je reprends les mêmes subdivisions que A. M. BADIA.

3.2.1.1 Les caractéristiques et la singularité du dictionnaire

a) La nomenclature — Pour le présentateur, la valeur d’un dictionnaire ne se mesure pas au nombre d’articles qu’il compte. Trois critères modulent cette réflexion. Premièrement, une nomenclature s’accroit facilement si l’on considère tous les dérivés possibles d’un mot issus des séries ouvertes, comme c’est le cas pour les adverbes en -ment qui se forment automatiquement sur le féminin de l’adjectif, pour les augmentatifs, les diminutifs, les dépréciatifs naturellement dérivables de leur base. Deuxièmement, sur le plan sémantique, l’augmentation des sens peut se faire rapidement si l’on intègre les acceptions métaphoriques banalement déduites des sens concrets. Ces observations sont nuancées par le constat que bien des gens interprètent l’absence d’un mot à la nomenclature comme un fait négatif, réprobateur, comme un écart par rapport à la norme. Ces aspects des contenus des dictionnaires in absencia, si l’on peut dire, amène, en troisième lieu, l’auteur à expliquer la position de l’IEC à l’égard de la néologie et de l’emprunt, de même qu’à donner son avis sur la question de l’incertitude qui existe quant à la vie des mots ou des sens nouveaux. De ce côté, il prône une attitude de prudence avisée, préférant l’attente à l’introduction trop hâtive de formes instables.

b) Les définitions — Le DLC est entièrement construit autour des rubriques sémantiques. La définition en est la pierre angulaire, l’essence véritable. L’allure dépouillée des autres rubriques articulaires retenues —et elles ne sont pas nombreuses (voir plus loin)— focalise toute recherche sur le noyau des sens et des sous-sens.

c) La norme — La perspective normative est colorée par des aspects relatifs aux problèmes morphologiques (orthographe, morphologie, composition des mots) et aux problèmes de signification (propriétés et amplitude des valeurs sémantiques des mots).

3.2.1.2. Les deux constantes du dictionnaire

Le DLC résulte d’abord de l’héritage de la tradition lexicographique de l’IEC, hoirie qu’il n’est pas question de contrecarrer. Il ressort ensuite de l’innovation soumise à la prudence coutumière des institutions officielles. En somme, le projet vise à maintenir un équilibre mesuré entre les deux extrêmes que sont le conservatisme et le laxisme débridé en matière de dictionnaire.

L’héritage, c’est la continuité du travail dans l’esprit de Pompeu FABRA. L’objectif primordial est donc de réaliser un dictionnaire de langue et non un dictionnaire encyclopédique. Le présent recueil de mots se veut avant tout un dictionnaire général monolingue; il tient cependant compte de certains impératifs encyclopédiques quand cela s’avère opportun et convenable, ces informations étant diffusées prioritairement à travers les formules définitionnelles. Sur le plan de l’innovation, le DLC considère l’importance des terminologies, des dialectalismes (la variation régionale), des néologismes, des emprunts, etc., il procède à la nécessaire épuration dans la galaxie des mots et des sens sortis de l’usage (les vocables vieillis, vieux ou obsolètes) et il revoit sa procédure à l’égard des archaïsmes. Il est clair en effet, qu’une entreprise de mise à jour implique des décisions aussi bien à l’égard des entrées nouvelles qu’à l’égard des retraits.

3.2.1.3. Les applications

La mise en application de chacun des aspects précédents exige de tenir compte de l’importante évolution de la langue considérée sous l’angle de son internationalisation et sous l’angle des nouveautés conceptuelles. Ces phénomènes sont tous deux sources de néologie externe, c’est-à-dire productrice d’emprunts, et sources de néologie interne, c’est-à-dire productrice de mots et de sens nouveaux fondés sur les mécanismes de créativité propres à la langue. Les applications sont scrutées à partir de cinq formules binaires.

a) La langue générale et l’information encyclopédique — Le corpus FABRA est amplifié et/ou amélioré. Par exemple, le mot clima comprend deux sens dans le DGLC et trois dans le DLC; mais la différence véritable entre les deux articles réside dans la reconfiguration de la microstructure avec la mise en évidence de trois unités lexicales complexes [ULC] qui accèdent au statut de sous-entrées accompagnées de définitions : clima equatorial, clima mediterrani et clima monsònic. L’autre pôle de l’enrichissement du dictionnaire concerne la consignation de mots nouveaux comme amerindi, anecdotari, aquelarre, benzinera, descolonització, homenot, sexisme, tabulador, videoteca, et bien d’autres. Les entrées nouvelles possèdent tantôt un seul sens comme catarisme, tantôt plusieurs comme maquis (deux sens et un sous-sens), urbanisme (deux sens, quoique l’introduction en annonce trois à la page XXXI; le sens « branca del dret administratiu que estableix el règim jurídic, l’ús i l’aprofitament urbanístic del sòl » n’est pas retenu dans l’article). La mise à jour d’une nomenclature suppose des retraits. Ainsi, adventisme et jubé présents chez FABRA sont supprimés du nouveau répertoire.

b) Un dictionnaire général et une liste de termes — Les lexiques spécialisés ont été soignés et structurés de deux points de vue : l’augmentation de la présence des terminologies et une modélisation des unités lexicales complexes leur donnant le statut de sous-entrées. Les termes techniques et scientifiques représentent plusieurs domaines qui intéressent les utilisateurs de dictionnaires usuels. On trouvera des termes comme, entre autres, biònic, dossier, nefologia, piscolabis, pizza, programari, retrovirus, rumba, xip. Mais ce qui parait révolutionnaire dans la lexicographie de langue générale, c’est le traitement accordé aux ULC à qui on reconnait une forme d’indépendance. Elles sont enregistrées en caractères gras et systématiquement escortées d’une définition. Ainsi, l’article acer déroule successivement les ULC suivantes : acer bàsic, acer cementat, acer d’emmotllament, acer de cementadó, acer dolç, acer inoxidable, acer rapid. Le terme technique àcid occupe plus de dix colonnes de texte dans lesquelles 252 ULC sont cataloguées et définies : 250 ont àcid comme base et 2 ont àcids. De àcid abiètic à àcid xantogènic, tous les dérivés syntagmatiques de àcid sont rangés suivant l’ordre alphabétique. Les deux formes plurielles viennent en queue de classement. Cette présentation ordonnées alphabétiquement à l’intérieur d’un même sens obéit à un protocole rigoureux imposé par la démarche sémasiologique. Elle n’en permet pas moins de reconstruire un réseau terminologique onomasiologique bien maillé et arborescent. De fait, dans le DLC, toutes les unités codées acquièrent le statut de sous-entrées (voir par exemple l’article braç où on récolte 18 locutions et expressions et 13 ULC). Un certain nombre de termes techniques plus anciens ont été laissés de côté comme absintisme et autocodi.

c) Un dictionnaire de la langue commune et un vocabulaire dialectal — La fragmentation régionale et la continuité perceptibles à travers le dialectalisme et l’archaïsme ont été l’objet d’une attention profonde. Dans FABRA, les formes de ce type avaient été aménagées et ornées de marques spécifiques : d. [= dialectalisme], reg. [= régionalisme] et antic. [= archaïsme]. Ces indicatifs ont disparu de la présente édition. Ainsi, desar du baléare, esportellar du valencien et orc du parler nord-occidental sont maintenant dépourvus de notations diatopiques. Il en va de même des ajouts comme antera du parler nord-occidental, botijós du valencien et potó du baléare. Par ailleurs, des formes régionales ont été rejetées comme afondir du valencien, guiterra du baléare et mangrana du parler nord-occidental.

d) Un dictionnaire du catalan et un inventaire d’emprunts — Les langues ne vivent pas en autarcie; elles puisent abondamment au réservoir des autres systèmes linguistiques avec lesquels elles entretiennent des contacts. Le catalan compte lui aussi son cortège d’emprunts auxquels il a réservé un sort variant suivant les circonstances de temps et de lieux : anorac, ioga, multimèdia, pàrquing, xip. —Les mots pris au castillan sont traités dans une section distincte. Voir le paragraphe suivant.— Certains xénomots ont été absorbés par la langue tandis que d’autres ont conservé leur physionomie allogène. Les emprunts considérés comme parfaitement intégrés au catalan, c’est-à-dire ayant reçu un traitement grammatical et orthographique (genre, nombre, accentuation, etc.) conforme au code de la langue receveuse sont dépourvus de toute marque d’origine dans les articles. Ainsi de buquet (< français bouquet), computador (< anglais computer), escànner (< anglais scanner), esmòquing (< anglais smoking), esquaix (< anglais squash), xucrut (< allemand Sauerkrout). Certains mots importés d’autres langues ont été maintenus dans leur structure et graphie allogènes. Deux raisons peuvent expliquer la non-intégration au système catalan : l’importation est trop récente et l’incorporation ou l’accommodement ne sont pas encore commencés ou suffisamment avancés; il existe des difficultés d’intégration sur les plans phonologique, graphique, grammatical... Les lexicographes ont consigné ces unités en conservant la forme originale et sans intervenir eux-mêmes. Ils préfèrent que le temps fasse son œuvre tant en ce qui regarde la morphologie des mots —le contexte intralinguistique— qu’en ce qui a trait aux conditions extralinguistiques comme la viabilité et la durabilité des formes dans la langue. Voici quelques exemples d’emprunts intégraux anciens ou récents : apartheid, dial, fax, fondue*, kiwi, radar*, single*, suite*, whisky* (les mots suivis d’un astérisque sont étiquetés dans les articles à l’aide d’une marque indiquant la langue d’origine). Les lexicographes avancent quelques raisons pour laisser dans l’ombre un contingent d’emprunts. Par exemple, bàrman, boîte et western n’ont pas eu les honneurs nomenclaturels parce qu’on préfère attendre pour voir si les locuteurs vont les accréditer ou les rejeter. Des raisons de ce type, et particulièrement celles qui sont privilégiées pour le rejet, demeurent ténues et peu valables en raison de la fréquence d’usage des mots comme ceux qui sont cités ici (voir par exemple bàrman qui semble parfaitement intégré sur les plans graphique et accentuel).

e) Un dictionnaire de la langue pure et un répertoire de barbarismes — Les allées et venues lexicales entre le catalan et le castillan sont au centre de la question des formes fautives et des barbarismes. Les relations entre les deux langues durent depuis le XVIe siècle, au moins. Le castillan prenant le pas sur le catalan au fil des siècles, à partir du début du XXe siècle, on a vu paraitre de nombreux répertoires correctifs.

Le DLC contient des castillanismes anciens et nouveaux, l’espagnol étant la principale langue pourvoyeuse d’emprunts pour la catalan. Plusieurs unités de ce type ont été reprises des éditions antérieures. Ainsi, marfil, maroma et natilla prolongent leur carrière, tout comme mulato, pandero et patilla. Dans le dictionnaire de FABRA, les trois premiers vocables n’étaient pas identifiés comme des castillanismes alors que les trois autres étaient notés cast. Dans la présente édition, cet indicatif a été évacué. Aucun emprunt au castillan ne devrait porter la marque diaglossique cast. Pourtant quelques mots sont toujours affublés de ce label (voir armadillo).

Parmi les castillanismes nouveaux, un tri sévère a été fait afin d’éviter la prolifération des emprunts à l’espagnol. D’une part, il est quasi impossible de fermer hermétiquement la porte à l’invasion lexicale; d’autre part, il serait suicidaire pour la langue de laisser le flot se répandre indistinctement. La sélection s’est faite sur des bases discriminantes. Comme premier critère, on a repris l’hypothèse de Pompeu FABRA qui n’avait pas retenu les mots venant du castillan lorsqu’il existait un équivalent ou un synonyme en catalan. Cette règle théorique a souffert quelques entorses et des mots comme alabar et candente absents du DGLC et possédant des correspondants catalans (lloar et roent, respectivement) se sont retrouvés quand même dans le DLC, l’usage, la fréquence, l’utilité ou une quelconque autre raison l’emportant sur le statut dans ces cas. Les deux critères suivants qui ont guidé les rédacteurs sont : le critère historique, à savoir l’âge de la documentation rassemblée à l’IEC sur les mots à étudier; le critère géographique, à savoir l’extension de l’usage du mot sur le territoire catalanophone. Le critère chronologique est curieux et/ou contradictoire si l’on interprète l’expression « castillanisme nouveau » comme se référant au néologisme, autrement dit renvoyant à une unité apparue récemment dans la langue. On est situé ici sur la piste synchronique. Mais si l’on veut signifier par là qu’il s’agit d’un mot non retenu dans les éditions antérieures, l’objection tombe d’elle-même. On prend alors une piste plus diachronique. Néanmoins, on pourrait penser que les castillanismes empruntés récemment et postérieurs à la dernière édition du Fabra demeurent dans une espèce de no man’s land dictionnairique. Voici d’autres exemples de mots espagnols introduits dans le recueil : banyador (syn. vestit de bany), curar (syn. guarir), guapo (syn. bell, bonic). Par ailleurs, des mots comme alfombra (syn. catifa), nòvio (syn. promès, xicot), tonto (syn. babau, beneit) et barco (syn. vaixell) font partie des exclus.

Ces quelques paragraphes sur les applications ne sauraient se terminer sans faire état de l’introduction de mots relevant des registres populaire et vulgaire. On trouvera dans le DLC des termes appartenant à ces niveaux diastratiques comme bòfia « Vulg. Policia », cangueli « Pop. Por », clapada « Vulg. Dormida », conya « Pop. Broma », desvirgar « Pop. Desflorar (una dona) », finolis « Pop. Artificiosament ben educat, de finor amanerada », llepaculs « Vulg. Llepaire », pirar « Pop. Marxar, fugir », titola « Pop. Penis » et xona « Vulg. Vulva ». On peut se demander pourquoi dans cette démarche de désinterdiction lexicographique les termes titola et desvirgar appartiennent au niveau populaire tandis que xona est du degré vulgaire!

Le refaçonnement du dictionnaire a entrainé plusieurs retraits de formes et de sens. Certains exemples ont été mentionnés dans les paragraphes précédents. En voici quelques autres énumérés en vrac et sans caractérisation : carcamal, càrtel, càsting, corrida, esnifar, gripós, lentilla, mermelada, meublé, policial, recolzament, trola, xivar. On détectera dans cette série quelques anglicismes, quelques castillanismes et quelques mots n’appartenant plus à l’usage contemporain.

3.2.3. Les caractéristiques matérielles

Cette partie de l’introduction de A. M. BADIA illustre comment le DLC est la continuation, le prolongement de la tradition antérieure et comment il innove. Il s’inscrit nettement dans la trajectoire historique du projet dictionnairique de l’IEC. Les principales innovations qui modèlent la physionomie nouvelle du dictionnaire sont explicitées en plusieurs points.

  1. En amont du dictionnaire, il y avait au programme la constitution d’une base de données lexicales.
  2. Du point de vue de la gestion, il a fallu établir une politique lexicographique afin d’amenuiser les divergences et de favoriser l’homogénéité du travail de mise au point.
  3. En ce qui regarde la nomenclature proprement dite, il y a eu accord afin d’accroitre celle-ci particulièrement en ce qui concerne le réseau lexical des savoirs thématiques, celui des dialectalismes, celui des régionalismes, celui du secteur des emprunts, celui de quelques sphères particulières, les castillanismes, par exemple.
  4. Les définitions sont particulièrement soignées et actualisées. Elles sont souvent prolongées par des commentaires encyclopédiques ou culturels.
  5. Le système de marquage a été revu à la baisse. Plusieurs types de marques de registre utilisés dans les éditions antérieures ont été relégués aux oubliettes. Ainsi, les catégories diatopiques (dialectalisme et régionalisme) et la notation temporelle archaïsme ont été abolies.
  6. Les définitions sont rédigées de manière plus objective. On a éradiqué les éléments pouvant avoir un caractère de subjectivité, d’idéologie ou de connotation de nature politique et religieuse ou ayant des incidences sociales diverses (voir plus loin). Au surplus, les nombreux anachronismes relevés dans les exemples des éditions antérieures ont été levés.
  7. Les entrées comportant des variantes orthographiques du type darrere/darrera ont été simplifiées sur la base de l’extension d’emploi géographique du mot et au bénéfice de la forme la plus correcte du point de vue étymologique, ici darrere.
  8. Le traitement des définitions des verbes a été fignolé de manière à mieux faire ressortir la fonction des verbes transitifs. On a placé entre parenthèses les éléments signalant le complément direct afin d’éviter de gauchir la définition du verbe, de la limiter. Voici quelques exemples :
    • amarrar, sens 2 : « Lligar, fer ferm, assegurar, (un cap de corda, un cable, una cadena). »
    • capficar, sous-sens 1 : « Encorbar i colgar sota terra (una branca) a fi que posi arrels. »
    • magencar, sens 1 : « Treballar (les terres), netejar d’herba (els sembrats), pel mes de maig. »
  9. Dans les définitions des verbes nécessitant l’identification du sujet actant, le segment proprement sémantique restrictif de la définition suit la séquence distributionnelle ou la contrainte d’emploi et il en est séparé par une virgule, comme dans les exemples suivants :
    • corruquejar, sens 1 : « El colom, cantar en l’época de zel. »
    • migrar, sous-sens 1 : « Els ocells i altres animals, passar periòdicament d’una regiò o clima a un altre. »
    • palpitar, sous-sens 1 : « El cor, tenir palpitacions. »
  10. La mention etc. qui apparaissait fréquemment à la fin des définitions et nuisait à leur exactitude a été supprimée là où elle ne se justifiait plus. On évite ainsi de laisser croire que le sens est plus dilué ou plus large qu’il ne l’est en réalité.
  11. Des rectifications ont été apportées au chapitre graphique. Les signes diacritiques, notamment le tiret[3], et les signes graphiques comme le e prosthétique devant s + consonne (ex. : escànner, esquaix) ont été soigneusement étudiés.
  12. Certaines graphies ont été rectifiées en prenant appui sur le critère étymologique : eixabuirar > eixavuirar, enravenxinar-se > enrevenxinar-se, ribet > rivet.

C’est là le catalogue des principaux changements apportés dans l’opération de mise en forme des articles. Les lexicographes sont bien conscients qu’il reste beaucoup à faire dans ce domaine. Il faudrait par exemple numéroter les sens et mieux discriminer les sous-sens. La pratique du trait vertical double [‖= indicatif du début d’un nouveau sens] ou simple [| = indicatif du début d’un sous-sens] pour distinguer les différents niveaux de l’arborescence sémantique est lourde et peu efficace. C’est effectivement ici une lacune. En lexicographie contemporaine, cette procédure a été abandonnée au profit d’une numérotation à double niveau [I. → 1, 2...; II. → 1, 2...], chaque sens pouvant à son tour être l’objet de subdivisions en sous-sens identifiés grâce à un appareil diacritique : tiret [—], losange [◊], etc. De même, la réduction de la palette des marques d’usage ne permet pas de nuancer les différents degrés d’emploi, particulièrement pour les registres diastratiques.

3.2.3. L’avenir

L’introduction se termine sur l’idée que le dictionnaire est en perpétuel devenir et que son actualisation doit respecter la réalité du langage vivant. Le produit offert au public représente le premier état d’un long travail de remise à niveau. C’est incontestablement un excellent travail. La base de données textuelles en cours d’élaboration permettra une amélioration sensible du contenu du DLC. D’ici là, nul doute que les aspects proprement microstructurels bénéficieront des expériences acquises avec la mouture la plus moderne du dictionnaire du l’IEC.

3.3. L’institution et les artisans (p. XLI-XLVIII)

Ces pages sont consacrées à des listes de personnes. La première liste énumère les noms des membres de l’IEC. Elle est à jour au 30 juin 1995. Les sous-listes classent les membres par section. La deuxième liste est celle où apparaissent les noms des artisans et des collaborateurs du DLC.

3.4. Instruccions per al maneig del diccionari (p. XLIX-LV)

Sont donnés ici et assez succinctement les renseignements généraux sur la structure des entrées et des articles ainsi que les conseils favorisant un meilleur décodage.

Les entrées sont des mots pleins simples (bledar), des mots composés (bleda-rave), des acronymes (ecu, ovni, sida) et des éléments de formation préfixaux (blefaro- ou blefar-, blenno- ou blenn-) ou suffixaux (-blast, -locular, -logia). Les affixes permettent de compléter les familles lexicales dans les cas des mots facilement prédictibles. Des unités comme cassasa, gèlidament, nasset, petitó, rebò et traginable n’ont pas d’entrées pour cette raison. Voir aussi l’élément macro-/macr- qui cite quatre exemples, macròcefal, macrodont, macròpter et macròpsia; seul le premier mot revient dans la nomenclature. Les unités lexicales complexes sont entrées sous le mot principal (os bertran figure sous os, mais il y a une entrée renvoi à bertran, car cet élément n’est pas un lexème autonome; àcid carmínic apparait sous àcid, mais il y a une entrée renvoi à carmínic; bolet de soca zonat est repérable sous bolet, mais il y a une entrée renvoi à zonat, pas à soca).

Dans le cas des adjectifs variables en genre, seul l’allomorphe du féminin est repris en entrée (afrontador / -ora, afrontós / -osa, afruitat / -ada, afuadés / -issa). Cette règle change lorsque les mots sont des monosyllabes. Dans ce cas, les formes féminines sont données au long (bla / blana, blau / blava, boig / boja). Mais ce protocole n’est pas toujours respecté (base / -a, bell / -a, lat/-a). Quand ce sont les substantifs qui varient en genre, la forme féminine est présentée au long (factor / factora, fadrí / fadrina, gegant / geganta).

3.5. Llista d’abreviatures i símbols (p. LVI-LVII)

Cette liste comprend deux grands types d’abréviations : celles qui concernent le métalangage lexicographique et grammatical et celles qui sont relatives aux labels des savoirs thématiques.

4. Le texte dictionnairique (p. 1-1908)

L’architecture du DLC est bidimensionnelle, car seules la macrostructure et la microstructure ont été retenues dans le programme. Il n’y a donc pas d’iconostructure. La modélisation structurelle des articles est traditionnelle, standard. Le nombre de rubriques articulaires est relativement réduit : l’entrée (+ les variantes et les caractères morphologiques), la catégorie lexico-grammaticale, le ou les sens (du plus général au plus particulier, de la langue usuelle aux langues de spécialité), les exemples forgés. Ces quatre rubriques forment l’armature principale. De temps à autre, quelques marques d’usage et des commentaires encyclopédiques enrichissent les articles. Il n’y a pas de prononciation, ni de réseau analogique structurant (synonymie et antonymie), ni de citations littéraires ou documentaires. Les dictionnaristes ne s’expliquent d’ailleurs pas sur ces trois sujets. Pas plus qu’ils ne soufflent mot sur l’absence de l’indication de la partie du discours pour les noms; seule la catégorie grammaticale est notée (sostreta f., sotabanc m., sotabarba m. o f., suïcida m. i f). L’alternance en genre est aussi observable à travers les étiquettes m. (o f.) et f. (o m.), l’élément entre parenthèses notant une fréquence moindre. Cette pratique de ne pas mettre nom ou substantif semble poursuivre celle qu’employaient les prédécesseurs du DLC.

En général, les articles sont courts, les explications très condensées et claires. De fait, le dictionnaire illustre une grande économie de moyens afin de pouvoir diffuser le maximum d’informations sur un mot. Cette économie microstructurelle se réalise au bénéfice de la nomenclature.

L’étude de deux pages du DLC (p. 1122-1123; voir l’annexe) permet de vérifier un certain nombre de constats explicités dans les paragraphes précédents. L’échantillon réunit 67 articles de llanerol à llastrar. Il montre que nombre d’entre eux n’occupent qu’une ligne ou moins (30 articles) ou deux lignes ou moins (17 articles). Il y a donc de nombreux mots monosémiques. Aucune marque de registre de niveau de langue n’est notée dans ce segment du dictionnaire. Il faut poursuivre jusqu’à llatinida pour repérer une première marque : pop. Ce bloc d’articles illustre bien comment le système des sous-entrées est efficacement structuré. Sous llanterna, on découvre trois unités lexicales complexes : llanterna sorda, llanterna màgica et llanterna d’Aristòtil; sous llarg1 se succèdent trois locutions (al llarg, al llarg de, de llarg a llarg) et un phraséologisme (passar de llarg). Une entrée renvoi permet de récupérer une autre ULC (llarderdijous llarder V. dijous). Les définitions recourent aux deux types d’énoncés traditionnels en lexicographie, la définition substantielle (llanterna) et la définition relationnelle (llanxada). Par ailleurs, plusieurs définitions sont en réalité de simples équivalents synonymiques de l’entrée (un seul synonyme → llapa, llapissa; deux synonymes → llanut, sous-sens, llardissós) tandis que d’autres sont porteuses d’informations encyclopédiques (llanerol, llargmetratge). Les définitions amorcées par Nom donat a [...] (voir llangardaix, sous-sens 1) ou Nom de [...] (v. llapassa, sous-sens 1, llapis) sont employées assez fréquemment et elles sont généralement réservées pour décrire des éléments intégrés dans des taxinomies. La méthode de présentation des sens est un peu lourde et contraignante en raison de l’absence de numérotation. Les distinctions reposent sur un système de barres verticales : le trait double découpe les sens alors que le trait simple aide à subdiviser les sous-sens. Ainsi, llanterna possède six sens dont certains comprennent des sous-sens : sens 1 → + 3 sous-sens; sens 2 → + 2 sous-sens; sens 3; sens 4 → + 1 sous-sens; sens 5; sens 6. Cette méthode désuète rend le repérage extrêmement laborieux, même si celui-ci est atténué par le recours au caractère gras pour les sous-entrées codées.

5. Autres considérations : le non-dit

La nomenclature chiffrée du DLC n’est indiquée nulle part dans les textes prédictionnairiques. Un comptage partiel d’une cinquantaine de pages et une projection sur l’ensemble des 1908 pages prédit une nomenclature qui avoisine les 65 000 mots. Les sources documentaires journalistiques consultées s’entendent sur une nomenclature tournant autour de 80 000 entrées (voir El Pais, 27 octobre 1994, p. 34; Avui, 27 octobre 1994, p. B1; La Vanguardia, 27 octobre 1994, p. 41 — ce journal indique même un chiffre aussi précis que 82 656 entrées). Selon Avui, il n’y aurait cependant dans le dictionnaire que 66 241 « entradas directes ». Sans procéder à des calculs compliqués, il est ardu de dire si la différence entre 82K et 66K entrées provient du nombre des entrées renvois, des sous-entrées ou du décompte des sens. Toutes les sources s’entendent pour dire que l’augmentation de la nomenclature par rapport au dictionnaire de Pompeu FABRA est de l’ordre de 30 000 unités, quoique El Periódico précise qu’il s’agit de « 30.000 nuevas acepciones, que corresponden a unas 15.000 palabras » (27 octobre 1994, s.p.). Par ailleurs, l’article de La Vanguardia mentionne que la nomenclature inclut 1768 dialectalismes et 1479 emprunts. Quoi qu’il en soit, la nomenclature du DLC correspond aux chiffres que l’on possède pour les œuvres du même type élaborées dans d’autres langues.

Il a déjà été mentionné que le programme du DLC entérine la position de FABRA quant à la norme. La philosophie du dictionnaire est nettement normative et prescriptive. On y décrit une langue considérée comme la plus recevable socialement tout en adaptant le contenu de l’ouvrage à la société d’aujourd’hui. Les préjudices et les stéréotypes relatifs au sexisme, au racisme, à la religion, à la discrimination sociale ont été soigneusement étudiés et d’énormes améliorations sont constatables dans le traitement des mots idoines par rapport au DGLC de Pompeu FABRA.

Quelques exemples illustreront les progrès accomplis. La question du sexisme est perceptible sous le mot cervell (sens 2) pour lequel FABRA donnait les exemples : « El savi X és un gran cervell » et « És una dona sense cervell ». Le contraste provoqué par le rapprochement des deux fragments El savi et una dona creuse l’écart entre les deux idées opposées gran cervell et sense cervell, dont l’un renvoie à l’homme et l’autre à la femme. Le nouveau dictionnaire a supprimé ces deux exemples et les a remplacés par : « Aquella dona és un gran cervell » et « No té ni mica de cervell ». La première formulation redresse manifestement les torts. L’exemple fournit sous acarrerar (sens 2) est : « Quan algú s’acarrera al joc, és difícil que ho deixi ». Les éditions antérieures donnaient : « Quan una dona s’acarrera al vi o a beure és pitjor que l’home ». Le pôle raciste est mis en évidence dans les relents de colonialisme demeurés dans la définition du mot fetitxe dans Fabra : « Objecte natural o artificial, adorat com un ídol pels negres ». Le DLC nuance en retranchant le segment incriminant : « Objecte natural o artificial, adorat com un ídol ». Le mot culte sera pris comme phare du domaine religieux. Il élargit sa définition : « Honor que l’home tributa a Déu, a la Verge Maria i als sants » (DGLC) prend maintenant la configuration suivante : « Honor que la persona tributa a Déu o a tot allò que considera sagrat ». Les stéréotypes sociaux sont aussi corrigés. Sous amor (sens 2), la définition est mise à jour. Là où FABRA définissait le mot : « Afecció tendra i apassionada per una persona de sexe diferent », le DLC propose maintenant : « Afecció tendra i apassionada per una persona; passió sexual ». La définition de afemellat du DGLC : « Dit d’un home, d’un mascle, que sembla per la seva feblesa, delicadesa, maneres, una dona, una femella » devient dans le DLC : « Dit d’un home, d’un mascle, que sembla pel seu aspecte, per les seves maneres, etc., una dona, una femella ». Le terme cremador perd un sème pour le moins notable. FABRA le définit : « Lloc destinat a cremar-hi delinqüents, animals morts, viandes avariades, etc. », tandis que la nouvelle formulation devient : « Lloc destinat a cremar-hi animals morts, viandes avariades, escombraries, etc. ».

La féminisation du langage a nécessairement des répercussions dans les dictionnaires. Comme d’autres langues, le catalan s’adapte aux nouvelles exigences et il en est rendu compte dans le dictionnaire. Aussi constate-t-on que quelques rubriques ont vu leur schéma modifié. On a déjà signalé que dans le cas des noms désignant des personnes, la forme féminine est reprise au long à côté de la forme masculine qui demeure tête d’article (radiòleg / radiòloga, raier / raiera). En plus, les lexicographes ont régularisé l’indicatif de la catégorie grammaticale : tous les noms dénotant des titres de fonctions, de métiers, d’emploi, etc., et que cela concerne sont suivis de la double marque m. i f. Cela vaut autant pour les épicènes (arabista, periodista : DGLC m. → DLC m. i f.) que pour les unités variables morphologiquement (ministre, miraller : DGLC m. → DLC ministre ministra m. i f., miraller mirallera m. i f.). L’uniformisation touche aussi quelques cas particuliers comme mainadera : DGLC f. → DLC mainader mainadera m. i f. et cabrer m. / cabrera f. pour lesquels le DGLC avait deux articles distincts avec les définitions « Pastor de cabres » et « Pastora de cabres » | « La dona del cabrer » [...], respectivement. Le nouvel article est configuré comme ceci : cabrer cabrera m. ‖ f. Persona que guarda un ramat de cabres. ‖ f. Dona del cabrer. [...]. Les seules exceptions au double genre ont trait aux dénominations de fonction obsolètes (calesser et qüestor) ou réservées aux hommes (califa et bisbe) qui demeurent marquées du seul masculin.

Dans ces domaines sensibles et dont plusieurs frôlent des comportements reliés à des attitudes politiquement correctes et à la rectitude langagière, il est évident que de nombreux ajustements étaient prévisibles, obligatoires même. Il faut cependant éviter de tomber dans le piège de l’anachronisme et accuser Pompeu FABRA et ses collaborateurs d’avoir fait défaut en ces matières et d’avoir encouragé volontairement de tels comportements. Les remises à niveau réalisées dans le DLC montrent l’évolution de la société et celle de la langue qui n’en est que le reflet spéculaire. Ne pas avoir procédé aux changements eût été faire preuve d’insistance et d’intolérance. Heureusement, les lexicographes du DLC, et parmi le groupe de nombreuses femmes, ont su redessiner un profil modernisé de la langue catalane qui montre qu’entre le langage et la société, l’association est pérenne. Telle est la société, telle sera la langue et tel sera le dictionnaire qui sert de trait d’union entre les deux.

Annexe

Reproduction de la page 1122 du DLC. Reproduction de la page 1123 du DLC.

Notes

[1] Maria Teresa Cabré et Mercè Lorente, Els diccionaris catalans de 1940 a 1988. Barcelona, Publicacions de la Universität de Barcelona, 542 p.

[2] Institut d’estudis catalans, Diccionari de la llengua catalana, Barcelona/Palma de Mallorca/València, Enciclopèdia catalana, S.A./Edicions 62, S.A., avec la collaboration des Publicacions de l’Abadia de Montserrat, S.A., des Edicions Moll, S.A., et des Edicions 3 i 4, S.A., 1995, LVII + 1908 p.

[3] Sur cette question, voir : « L’elaboraticó del Diccionari de la llengua catalana. Criteris aprovats per la secció filològica », Institut d’estudis catalans, Documents de la secció filològica, III, coll. « Biblioteca filològica », no 30, 1996, p. 22-37. Barcelona.

Abstract (anglais)

The article looks first at the origins of the recent dictionary of the Catalan language with a brief history of Catalan lexicography. This review of some key events that prompted the current work by the Institut d’estudis catalans provides insight into the Institut’s crucial role in language reform and national lexicographic strategy. The dictionary’s features and singularity are then examined, including a critique of the introductory texts and a description of the entry structure, with examples.

La nature et le dessin des mots dans les dictionnaires de langue[1]

1. Lexique et dictionnaire

Pour le lexicologue et le grammairien, le mot est l’unité du lexique. L’identité d’un mot, sa reconnaissance, son existence même sont fixées à partir de trois critères d’ordre linguistique. Le mot a une forme (le signifiant), il possède un sens (le signifié) et il appartient à une partie du discours (la catégorie grammaticale). Un morphème non catégorisé ne serait alors pas un mot (pré-, macro-, sous-; -eur, -cole, -zéro) alors qu’une marque déposée en serait un (Deltaplane, n.m., Solderie, n.f., Jeep, n.f. en France, n.m. ou n.f. au Québec).

Le mot est aussi l’unité du dictionnaire, sa donnée fondamentale. Globalement, son identité est la même que l’unité lexicale de la langue. Quoique l’introduction d’un mot dans le dictionnaire soit liée à un quatrième critère : la lexicalisation, à savoir la recevabilité sociale. Mais l’unité lexicographique revendique une définition plus nuancée, car elle s’ouvre sur d’autres perspectives. D’une part, parfois elle n’atteint pas le niveau du lexique, d’autre part, elle le dépasse souvent. Ce sera l’objet de ce texte que de dessiner le profil du mot hors dictionnaire et celui du mot dans le dictionnaire.

Pour examiner et scruter l’envergure du vocable lexicographique, nous nous arrêterons strictement aux diverses variations formelles du mot dictionnairique puisqu’avant toute chose, c’est cet aspect qui saute aux yeux du consulteur. Il faut d’abord examiner sa nature, c’est-à-dire ses relations avec le lexique; puis son dessin, c’est-à-dire les configurations ou les physionomies qu’il peut emprunter dans les nomenclatures.

Le mot du dictionnaire est tantôt équivalent ou équipollent au mot du lexique tel que le définissent les grammaires traditionnelles; tantôt il est plus petit que lui et tantôt il est plus grand. Ce qui autorise à dire que non seulement le lexicographe clôt le lexique de la langue, mais qu’il ouvre aussi une brèche vers des modèles d’unités ou de signes qui ne sont pas reçus par les linguistes et les grammairiens ou qui sont repoussés par eux dans d’autres catégories de signes. Les frontières du lexique dictionnairique ne sont pas fixées d’une manière absolue. La plupart des unités consignées ont un signifiant, un signifié et une catégorie grammaticale (enfant, n.m., feuille, n.f., marcher, v., dîner, n.m. ou v.); d’autres ont un signifiant et un signifié, mais pas de catégorie grammaticale (anti-, -erie); d’autres ont un signifiant, parfois une catégorie grammaticale, mais pas de signifié au sens strict ou un signifié difficile à circonscrire (les lettres de l’alphabet : a, h, c; les noms propres : Noël, n.m., et parfois n.f., Québec, n.m. (État) ou ∅ (ville), Kaposi, ∅) —les proprionymes sont des unités singularisantes pour la plupart; certains comme Noël étant récursifs identifient plusieurs objets du monde, ils pourraient alors posséder un signifié—; d’autres ont un signifiant, un signifié et une catégorie grammaticale, mais elles ne sont pas des noms communs comme les autres ni des proprionymes ou des noms propres tout à fait comme les autres (Digicode, n.m., Kevlar, n.m.), etc.

En lexicologie et en lexicographie, le concept de « mot » s’interprète ou se décline différemment, tout en reposant sur des fondements communs.

2. Les archives d’un état de langue ou la nomenclature

Après avoir mis au point son programme macrostructurel, le premier geste du lexicographe est d’établir la liste des mots de la langue telle qu’il la perçoit au moment de la rédaction de son ouvrage. Cette entreprise d’inventaire des mots est depuis toujours soumise à des décisions et à des justifications qui relèvent du projet de dictionnaire défini. Le catalogue des formes du dictionnaire est dit la nomenclature, elle-même constituée des entrées (les mots).

Si le mot constitue l’unité par excellence du lexique et de la grammaire, dans le dictionnaire, il est lié à une triple dépendance fonctionnant par imbrication :

  1. La macrostructure, qui représente le modèle théorique retenu, l’architecture formelle de l’ouvrage.
  2. La nomenclature, qui concrétise l’ensemble de l’extrait lexical sélectionné et ses compléments non lexicaux.
  3. Les entrées, qui sont les unités diversement configurées sur lesquelles portent les prédications articulaires.

Les équations qui suivent résument le tout.

macrostructure architecture formelle principe théorique
nomenclature ensemble des formes liste finie
entrées unités individualisées extraits de la liste

En opérant un choix dans le lexique total, le lexicographe ferme le lexique. « En ce sens, la nomenclature est un discours clos sur lui-même, qui normalise une liste finie d’éléments dans l’ensemble non fini du lexique » (Collinot et Mazière 1997 : 54). Ainsi s’élabore la partie de la nomenclature qui puise dans les archives strictement lexicales de la langue, c’est-à-dire dans le stock d’unités qui correspond à la définition grammaticale la plus générale du mot mot : « Forme libre douée de sens qui entre directement dans la production de la phrase » (Nouveau Petit Robert [→ NPR]). C’est à cette image du mot qu’adhère Paul Imbs quand il dit que la « nomenclature est la somme des mots différents révélés par ces champs [d’actualisation du lexique], certes dégagés de l’environnement sémantique et syntaxique qu’ils y reçoivent, mais justifiés par lui (...) » (1971 : XXVII). Or il s’avère, comme on le verra, que la réalité nomenclaturelle dépasse en fait largement cette affirmation puisque de nombreuses unités décrites dans les dictionnaires ne sont pas des signes du lexique. Le catalogue primaire sera complété en puisant des entrées dans d’autres réservoirs de signes.

Mais les lexicographes ne s’interrogent guère sur cette question, même si les gestes qu’ils posent vont dans le sens de l’élargissement de ce qu’il est convenu d’appeler le lexique. Dans la section introductive du NPR justement intitulée « Les mots du dictionnaire », les indications fournies par Josette Rey-Debove et Alain Rey au sujet des signes de la nomenclature se résument à dire que celle-ci est vaste puisque le dictionnaire « répertorie près de 60.000 mots » (1995 : XI), qu’on y recense diverses catégories de mots et qu’on trouve aussi « des éléments de formation savants » (1995 : XI). La dernière remarque identifiant des formants est renforcée par la phrase suivante, qui détache les morphèmes liés du mot : « Un mot (ou un élément) qui figure à la nomenclature est appelé entrée, et cette entrée donne matière à un article » (Rey-Debove et Rey 1995 : XI). Les lexicographes avertissent donc les utilisateurs que le mot du dictionnaire se prolonge dans la zone des morphèmes liés.

Ainsi s’édifient les nomenclatures. Celles-ci résultent alors de multiples choix qui varient avec les entreprises dictionnairiques et/ou les programmes établis pout chaque dictionnaire (voir le tableau 1 : sur 26 possibilités, il y a accord dans seulement 6 cas). Elles sont des représentations empiriquement fédérées des possibilités d’expression d’une langue qui sont rendues sous la forme d’un catalogue d’entrées généralement ordonnées alphabétiquement.

Tableau 1 : Séquence de pomélo à pomoerium dans quelques dictionnaires.
PLI 1997 NPR 1995 DFP RJINA
pomelo pomélo pomélo
pomerium pomérium pomerium
pomerol pomerol
pomi-
pomiculture
pomiculteur [pomiculteur] pomiculteur
pommade pommade pommade pommade
pommader pommader pommader
pommard pommard pommard
pomme pomme
1. pomme 1. pomme
2. pomme 2. pomme
pommé pommé pommé
pommeau pommeau pommeau pommeau
pomme de terre pomme de terre pomme de terre pomme de terre
pommelé pommelé pommelé pommelé
pommeler (se) pommeler (se) pommeler (se)
pommelle pommelle pommelle
pommer pommer pommer
pommeraie pommeraie pommeraie
pommeté pommeté pommeté
pommette pommette pommette pommette
pommier pommier pommier pommier
porno-, pomi-
pomoculture pomoculture
pomoerium pomoerium pomoerium
21 24 [+1] 18 9

2.1. Langue commune, usage et discours

En associant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution ou d’entreprise et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation, c’est-à-dire de sa reconnaissance.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones, comme dans le NPR, dans le Trésor de la langue française [→ TLF] et dans d’autres recueils. Ainsi, pour Paul Imbs, « le dictionnaire tel que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une (...) culture de type humaniste (...) » (1971 : XXIV). Quant au NPR, les auteurs du texte introductif précisent que leur dictionnaire est « la description d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey 1995 : XIII). Notons que Paul Imbs utilise l’expression le vocabulaire (article défini) tandis que Josette Rey-Debove et Alain Rey parlent d’un français commun (article indéfini). La restriction est ailleurs, dans l’intérêt collectif... des Français, ce qui est parfaitement compréhensible du point de vue des auteurs de dictionnaires en France. Cependant, ces discours sont loin de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France (certains francismes), de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas (certains francophonismes), sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont absents (certains régionalismes intrahexagonaux) et que de nombreux mots régionaux propres aux autres communautés francophones sont ignorés (certains régionalismes extrahexagonaux). Je n’insiste pas plus sur ces problèmes de la variation et des autodescriptions qui relèvent d’autres études et d’autres préoccupations.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu, c’est-à-dire normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel, et elle est certainement d’ordre idéologique. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative et diverses autres observations sur l’usage formeront la quatrième. L’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, un espace et une société donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR et le Petit Larousse illustré [→ PLI] comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France et que certaines personnes voudront imposer ce modèle dans d’autres régions (Québec, Belgique...). Par rapport à sa propre position dans le triangle temps-diatopie-société, le francophone périphérique sentira les mêmes dictionnaires comme étant moins performants pour sa variété de langue.

Le découpage dans le lexique est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires ou autrement dévalués).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le « référentiel de la langue commune » (Collinot et Mazière 1997 : 68). La référence renvoie à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires élaborés en France, tous les énoncés sont formulés pour les Français en priorité, même ceux qui concernent les dimensions diatopiques des entrées (NPR → mitaine : « Moufle », également identifié comme canadianisme). Le discours est normal, mais les faits ne concordent pas tout à fait avec la stratégie discursive énoncée dans les textes de présentation. Ici, le mot est expliqué aux utilisateurs français du dictionnaire.
  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire. On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés. Sans évoquer à ce sujet la question de la variation linguistique. Ici encore, les faits s’éloignent de la stratégie discursive énoncée dans les textes de présentation.
  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus normé aux plus familiers, vulgaires ou scientifiques, résultent eux-mêmes de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. « Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par référence à un type de locuteur idéal qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs » (Guilbert, Lagane et Niobey 1971 : II-III).

C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. « H est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu » (Collinot et Mazière 1997 : 69). Le lexicographe est donc toujours en porte-à-faux par rapport à l’usage qu’il fait personnellement de la langue et la description qu’il en propose.

2.2. Arrêt sur l’image

Ce long détour avait pour objectif de montrer qu’il existe des critères de sélection des unités dans le lexique et hors du lexique, qu’il existe des critères de définition et de légitimation des mots qui formeront la nomenclature. Le processus de délimitation concerne la nature et le nombre des entrées. Il appartient au programme macrostructurel. Les deux autres processus, la légitimation et la définition, découlent du programme microstructurel.

Pour ma part, je voudrais m’arrêter sur un aspect du volet de la macrostructure et examiner puis classifier les diverses sortes de mots que l’on trouve dans la rubrique entrée des dictionnaires de langue. Jusqu’à maintenant, on n’a guère exploré l’aspect formel des mots du dictionnaire par rapport aux mots du lexique de la langue ni tenté de les répartir sur une échelle qui va du mot au non-mot, c’est-à-dire essayer de les hiérarchiser. L’accent sera donc mis sur les signifiants, les signifiés étant toujours présents, mais mis en sourdine pour l’occasion.

3. Les lexiques de la nomenclature

Lorsque l’on dit que le mot du dictionnaire est à la fois plus et moins que le mot du lexique, on touche là le cœur du mot et de sa définition en langue et en lexicographie. Ainsi, Coca-Cola, Frigidaire, Nescafe et Restoroute sont des mots du dictionnaire (voir le NPR qui les retient, mais sans majuscules initiales) sans être nécessairement des mots du lexique. H s’agit ici de quatre marques déposées —le NPR en contient près de 200— qui sont en réalité des proprionymes ou des noms propres qui se sont lexicalisés, mais que les propriétaires légitimes ne veulent pas voir échapper à leur contrôle et glisser dans le lexique usuel et ainsi en perdre la jouissance. Mais ces unités sont-elles vraiment des noms proprionymiques, ceux-ci étant réputés ne pas posséder de signifié et être singularisants? Pour Josette Rey-Debove, ces « mots restent en fait des noms propres bien qu’ils désignent un type d’objet, et méritent par là d’être traités en noms communs » (1971 : 88; voir aussi Rey 1977 : 30-31). Voilà certes une manière élégante de réconcilier les deux statuts. À l’égal du nom commun, les référents des marques déposées sont multiples (voir aussi Épiphanie et Noël). On les trouve parfois lexicalisées dans d’autres langues sans qu’intervienne le phénomène de l’emprunt en cascade. Le dictionnaire dira donc que Coca-Cola, Frigidaire, Nescafe et Restoroute ne sont pas des mots comme les autres, puisque ce sont des marques déposées, mais qu’ils sont néanmoins suffisamment près de la langue générale pour qu’on en fasse des unités de nomenclature et qu’on fasse état de leur utilité et de leur fonctionnement en langue. H en va de même pour des noms propres comme Épiphanie, Noël ou Pâques.

3.1. L’image lexicographique du mot

Le dictionnaire de langue est un catalogue de mots rangés selon l’ordre alphabétique, plus rarement systématique, de ses composants, les graphèmes, à savoir les lettres, qui constituent les entrées. Une suite de graphèmes en minuscules ou en petites capitales, auxquels s’adjoignent parfois des signes diacritiques variés (le trait d’union, l’apostrophe, la barre oblique, le tiret pour les affixes...), forme un mot lexicographique :

visage v + i + s + a + g + e
pourboire p + o + u + r + b + o + i + r + e
porte-parole p + o + r + t + e + [-] + p + a + r + o + l + e
aujourd’hui a + u + j + o + u + r + d + [] + h + u + i
et/ou e + t + [/] + o + u
giga- g + i + g + a + [-]

Ces six exemples représentent les éléments formels des dictionnaires et cinq de ces modèles configurent la grande majorité des contenus de nomenclature. Le modèle et/ou est plus récent et encore rare. L’unité lexicale complexe sera traitée plus loin.

L’adresse est le phare du dictionnaire général monolingue (DGM), la voie d’accès privilégiée (voir le terme entrée) à une séquence d’énoncés rangés et détaillés dans les articles. Ces discours sont situés à différents niveaux linguistiques, ou reliés à des représentations visuelles elles-mêmes situées à différents niveaux iconographiques. La suite des énoncés ou des rubriques configure l’article de dictionnaire modélisé par la macrostructure. Les entrées sont généralement classées alphabétiquement. Seule la logique de l’ordre alphabétique —qui, sur le plan linguistique, constitue un désordre— permet de pénétrer au cœur du contenu d’un article, à moins bien entendu d’explorer le dictionnaire au hasard ou à l’aveuglette ou à l’aide d’un cédérom. Les cédéroms et les liens hypertextes introduisent de nouveaux mécanismes de consultation qui perturbent cette démarche séculaire en ce qu’ils rendent la disposition alphabétique moins stratégique. Mais les technologies nouvelles ne changent rien à la raison d’être du dictionnaire, à savoir que la moindre information orbite autour du mot d’entrée. C’est sur lui que portent tous les efforts descriptifs.

Les entrées et les rubriques articulaires ainsi que les illustrations modélisent les trois dimensions fondamentales des dictionnaires de langue : la macrostructure, la microstructure et l’iconostructure. Le dictionnaire s’organise donc autour d’un schéma ternaire qui constitue son écologie textuelle et sémiotique, et qui est le support de sa grammaire et de sa rhétorique spécifiques. Il entre alors dans un genre littéraire bien particularisé qui a ses propres règles. Bien entendu, il ne saurait y avoir de dictionnaire qui explique le fonctionnement linguistique des unités retenues sans macrostructure, mais il peut y en avoir avec une microstructure très minimale et/ou sans iconostructure.

L’entrée est le sujet de divers prédicats, c’est-à-dire d’une variété de discours linguistiques (les rubriques ou les énoncés articulaires). Chaque rubrique microstructurelle traite d’un domaine de la linguistique ou de plusieurs à la fois : entrée (= orthographe, grammaire, morphologie, parfois la syntaxe), étymologie et datation (= histoire de la langue, caractéristiques philologiques), définition et renvois analogiques (= sémantique), exemples et citations (= syntaxe), etc. Lue horizontalement, c’est-à-dire, mise en rapport avec les éléments fonctionnels qui en sont les prédicats marqueurs de propriétés, l’entrée peut être analysée comme une forme sur laquelle sera prononcée une série de jugements —en priorité d’ordre linguistique— qui interpellent son environnement distributionnel. L’entrée est également une prédication sur elle-même puisqu’on y décode des renseignements sur l’orthographe, les variantes graphiques, la morphologie, la grammaire...

L’adresse dictionnairique est une forme neutralisée, canonique qui représente toutes les flexions du mot lexical, comme le montre des exemples comme danseur, final, marcher et vert qui sont les témoins de toutes les formes possibles en discours (voir le tableau 2).

Tableau 2 : L’entrée et le discours.
Exemples d’entrées du NPR
Entrées Réalisations discursives
danseur, euse danseur, n. masc. sing.
danseurs, n. masc. plur.
danseuse, n. fém. sing.
danseuses, n. fém. plur.
final, ale, als ou aux final, adj. masc. sing.
finals, adj. masc. plur.
finaux, adj. masc. plur.
finale, adj. fém. sing.
finales, adj. fém. plur.
marcher → voir l’appel de conjugaison : < 1 >
vert, verte vert, adj. masc. sing.
verts, adj. masc. plur.
verte, adj. fém. sing.
vertes, adj. fém. plur.

L’entrée objectivise toutes les occurrences réalisables dans des discours oraux ou écrits. Elle est une convention de l’appareil métalangagier du dictionnaire pour nommer l’une des figures du mot utilisé par un locuteur dans un énoncé. À travers un représentant et une catégorie (voir les verbes dans les dictionnaires latins où la forme canonique d’accès est la première personne du singulier du présent : amo et non amare), toutes les virtualités sont alors envisagées et décrites. La zone strictement morphologique ou grammaticale de la rubrique entrée renforce ce principe. Dans le NPR, de ici à il, il y a 97 articles dont 18 (= 18,6 %) se prévalent de ce renforcement (voir le tableau 3).

Exemples d’entrées à expansion : ici - il [→ NPR]

Tableau 3 : L’entrée et les zones morphologique et/ou grammaticale.
Entrées Commentaires
icon(o)- élément de formation (v. le tiret)
variante graphique (v. les parenthèses)
1. idéal, ale, als ou aux le chiffre 1 marque l’homonymie
l’absence de aies indique un pluriel régulier
variante grammaticale du masculin pluriel (v. le ou)
2. idéal, als ou aux le chiffre 2 marque l’homonymie
variante grammaticale du masculin pluriel (v. le ou)
idéalisateur, trice morphème du féminin
idéel, elle morphème du féminin
identificateur, trice morphème du féminin
idéo- élément de formation (v. le tiret)
idéomoteur, trice morphème du féminin
idio- élément de formation (v. le tiret)
idiot, idiote forme du féminin au long
igloo ou iglou variante graphique (v. le ou)
indication de la synonymie (v. le ou)
igné, ée morphème du féminin
igni- élément de formation (v. le tiret)
ignifugeant, ante morphème du féminin
ignipuncture ou igniponcture variante graphique (v. le ou)
indication de la synonymie (v. le ou)
ignominieux, ieuse morphème du féminin
ignorant, ante morphème du féminin
ignorée, ée morphème du féminin

Pour que les statistiques soient complètes, il faudrait rajouter les trois entrées cachées, c’est-à-dire les formes reléguées à la toute fin de l’article du mot dont ils dérivent, moyennant certaines conditions (voir Rey-Debove et Rey 1995 : XI-XIl). Les entrées cachées font partie des nomenclatures. En réalité, de ici à il, on compte 100 unités de nomenclature.

Entrées Entrées cachées
iconographie iconographique
iconologie iconologiste ou iconologue
icosaèdre icosaédral

Outre les discours prédicatifs, l’adresse est aussi très souvent le sujet d’une illustration qui montre ce qu’est l’objet dans l’univers (voir le PLI). Ces représentations iconographiques prennent plusieurs configurations allant du simple dessin esquissé à la photographie en couleurs détaillée. Il peut s’agir aussi d’un tableau ou d’une liste (par exemple, les monnaies dans le PLI).

4. La macrostructure

Le mode de disposition des unités lexicales dans la rubrique entrée constitue l’architecture formelle du dictionnaire ou encore le squelette du dictionnaire. Ce modèle, c’est la macrostructure. Elle configure un catalogue de titres (= les mots) dont la lecture s’effectue verticalement et se fonde sur un système de classement, par exemple le déroulement alphabétique strict, qui est le modèle de plus courant. L’entrée se détache clairement de la suite du texte articulaire, et cela en vertu de sa typographie spécifique. Dans la série d’exemples précédents (voir le tableau 3), seul le premier élément de ces entrées est pris en considération à l’étape de la sélection de la nomenclature. Le décodage horizontal de la suite fait déjà partie des prédications fonctionnelles, et donc du modèle microstructurel.

Lecture verticale Lecture horizontale
icono- icono- ou icon-
idéal 1. idéal, idéales, idéals ou idéaux
2. idéal, idéals ou idéaux
idéalisateur idéalisateur ou idéalisatrice
[...] [...]
igloo igloo ou iglou

Par rapport au lexique qui demeure un ensemble ouvert, la suite de mots clos et ordonnés alphabétiquement ou autrement s’appelle la nomenclature. L’analyse verticale met l’entrée en rapport de dépendance avec toutes les autres adresses. C’est pour cela que l’on dit qu’elle appartient à la nomenclature et qu’elle « peut

être perçue comme une figure de signe, une unité sémiotique appartenant au système de la langue » (Collinot et Mazière 1997 : 83). L’axe vertical interpelle un statut dans le lexique ou dans d’autres catégories de signes linguistiques ou non linguistiques. Ces signes sont tous de nature sémiotique. Le lexique dictionnairique est fermé parce que la nomenclature résulte d’un choix fondé sur un programme à la fois linguistique, culturel, sociétal, pédagogique ou didactique et, ne l’oublions pas, à caractère économique et financier. En amont, se détache les principes idéologiques. La nomenclature est la réalisation concrète de la macrostructure (voir les tableaux). La macrostructure est un ensemble programmé d’éléments abstraits, c’est-à-dire un mode de construction des entrées (morphèmes grammaticaux liés —affixes et éléments savants— mots simples, composés, unités lexicales complexes (ULC), symboles, proprionymes...) et une limite quantitative (la taille des dictionnaires : 20.000, 30.000, 40.000 mots). On dira que la macrostructure de tel dictionnaire s’élève à 60.000 entrées (= amplitude du dictionnaire culturel et types d’unités) alors que pour la nomenclature, on parlera des 60.000 mots réalisant cet ordre de grandeur. Lorsque l’on utilise la méthode du dégroupement/regroupement, on dira qu’une macrostructure est double et non que sa nomenclature est double, comme celle du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [→ DQA] et celle de plusieurs dictionnaires pour enfants.

La macrostructure fait donc référence aux types de mots retenus (ceux provenant du lexique des noms communs, du domaine des noms propres, du groupe des marques déposées, etc.), à leur mécanique de distribution : le rangement alphabétique strict ou partiel, le regroupement affixal (Lexis) ou suffixal (DQA) et le dégroupement, les entrées renvois (NPR : hélodéeélodée) et les entrées cachées (NPR : hémiédriehémièdre ou hémiédrique).

Selon les auteurs, les termes macrostructure et nomenclature peuvent être synonymes ou non. « La macrostructure est couramment nommée la nomenclature » (Rey-Debove 1971 : 21). Voir la définition qui suit.

macrostructure : « (...) ensemble des entrées ordonnées, toujours soumises à une lecture verticale partielle lors du repérage de l’objet du message » (Rey-Debove 1971 : 21).

La tendance récente est de les distinguer.

La nomenclature peut être :

  1. Extensive, c’est-à-dire la plus complète possible pour les états de langue traités (TLF).
  2. Intensive, c’est-à-dire la plus exhaustive possible pour un état de langue donné, pour une période choisie, un champ donné (Grand Larousse de la langue française [→ GLLF], DQA, pour le français québécois actuel).
  3. Sélective, c’est-à-dire réduite à l’essentiel pour un état de langue donné, pour une période visée, pour un champ donné, pour un public spécifique (Dictionnaire CEC Jeunesse, Robert junior illustre).

4.1. Les unités macrostructurelles

Les unités vedettes des dictionnaires permettent d’obtenir une vision concrète du mot et du lexique. Passer par le dictionnaire pour constater quels visages empruntent les entrées est un excellent moyen de savoir ce qu’est un mot. On se situe alors à un niveau d’application de la théorie des morphèmes et de celle du mot. Les entrées de dictionnaire sont souvent interprétées comme un discours dont l’objet s’avère être une théorie implicite du mot (voir Collinot et Mazière 1997 : 82). La grande majorité des entrées sont des unités codées.

Lorsque l’unité choisie pour respecter le programme macrostructurel est le mot au sens grammatical, « c’est-à-dire une unité de première articulation fonctionnant comme partie du discours (mot fonctionnel, ‘graphique’ ou non (voir les ULC)), la nomenclature du dictionnaire est un ensemble structuré ou macrostructure, dont les éléments sont les mots » (Rey-Debove 1969 : 185). Mais à y regarder de près, on s’aperçoit rapidement que ces « mots » appartiennent à différentes catégories qui servent à tramer la chaîne des nomenclatures dictionnairiques (voir Boulanger 1995). Il y a en entrée de dictionnaire des signes sans signifié, comme les proprionymes, mais qui sont indispensables pour construire des signifiés (NPR → Machnombre de Mach) (voir Boulanger et Cormier 1998). Cette zone grise mérite un coup d’oeil ainsi que l’idée de « mot » dont on élargira la conception.

Il n’est guère besoin de feuilleter longuement un recueil lexicographique pour remarquer que les vedettes n’ont pas toutes une physionomie de famille (voir les tableaux 1 et 3). L’entrée lexicographique n’est pas toujours le mot entendu dans son sens traditionnel de bloc graphique isolé dans un texte entre deux blancs ou d’autres signes diacritiques. Elle se situe entre la lettre (a, b, c) et la phrase indépendante (je ne sais quoi, qu’en-dira-t-on), en passant par le fragment phrastique (pourboire, quant-à-soi, revenez-y, y-a-qu’a) (voir Rey-Debove 1971 : 23). Elle déborde également du côté du non-mot lexical. Quatre grands amas d’unités se présentent aux yeux de l’observateur. Ils seront dénommés par rapport à la définition du mot donnée du point de vue du lexique.

4.1.1. Les inframots

Les entrées infralexicales ou les inframots, c’est-à-dire les morphèmes liés (préfixes, suffixes, autres éléments de formation) : Grand Robert de la langue française [→ GRLF] → ana- (anachronisme), -ana (Voltairiana) « collection », géo- (géographie), -thèque (vidéothèque). En principe, même si elles sont codées, ces unités n’ont pas d’autonomie lexicale, elles n’existent pas seules dans la langue. Elles doivent toujours être associées à une base ou à un autre morphème lié pour former avec eux un mot fonctionnel, un morphème libre (voir NPR → pomi-/pomo- : pomiculture/pomoculture). Le tiret qui les suit —pour les préfixes (NPR → ana-, in-)— ou qui les précède —pour les suffixes (NPR → -ana, -in)— signale leur statut de morphèmes grammaticaux, de pré-mots, de composants possibles pour l’unité lexicale. Au fil du temps, quelques affixes se sont lexicalisés transférant par le fait même la charge sémantique dont ils sont porteurs sur une unité libérée. C’est le processus subi par les formes comme -algie et algie (< -algie), -ase et ase (< -ase). Des formes libres proviennent également de l’abrégement de mots pleins : auto (< automobile), télé (< télévision); elles vivent en parallèle avec les formants qui ont servi à créer les mots souches : auto- + mobileautomobile, télé- + visiontélévision. Leur statut respectif est donc différent : auto- n’est pas libre tandis que auto l’est. Leur sens varie également. Ces espèces d’homonymes ont normalement des entrées distinctes dans les dictionnaires.

Le procédé inverse existe aussi, car des lexèmes sont passés du statut de mot à l’état d’affixes, sans perdre pour autant leur statut de morphèmes libres. On les dénomme généralement affixoïdes. C’est le cas de bénéfice et de -bénéfice au Québec (voir le DQA). D’autres éléments comme -butoir, -cadre, -clé, -pilote, -zéro sont dans le même cas. Leur rôle est d’aider l’utilisateur à mieux décoder des mots qui, tout en étant construits à l’aide de ces éléments, ne seraient pas inscrits à la nomenclature d’un dictionnaire (voir les nombreux exemples en anti- et en co- pour les préfixes, en -able et en -ement pour les suffixes). C’est pour cette raison que l’on trouve souvent des exemples de construction dans ces articles (voir les huit exemples de -bénéfice dans le DQA : brunch-bénéfice, course-bénéfice, dîner-bénéfice, gala-bénéfice, repas-bénéfice, soirée-bénéfice, souper-bénéfice, spectacle-bénéfice). Ils permettent aussi à l’usager de les réemployer dans des mots nouveaux qu’il peut créer lui-même : *concert-bénéfice, *match-bénéfice.

Les inframots sont en nombre suffisant pour qu’on les considère comme une classe nomenclaturelle. Les préfixes et les formants savants dominent largement ce groupe qui ne comprend pratiquement pas de suffixes. La tendance est à les ranger dans de petits dictionnaires relégués dans les annexes comme le font le NPR et le DQA. Par ailleurs, la sélection des morphèmes n’est pas systématique (voir Boulanger 1995).

Enfin, des créations parallèles se produisent régulièrement : thèque et thymie, unités libres, et -thèque et -thymie, éléments de formation, proviennent du grec thêkê pour le premier couple (thèque, -thèque) et du grec thumos pour le second (thymie et -thymie).

4.1.2. Les mots graphiques

Les mots graphiques sont les vocables dans lesquels les lettres se succèdent sans interruption ou sont unies par des signes diacritiques. Ils constituent les unités libres traditionnelles. Ils appartiennent à plusieurs groupes : les mots simples monomorphématiques (NPR → femme, lit, voyage) ou multimorphématiques (NPR → avoirdupoids, gendarme, pourboire), les mots composés (NPR → dame-d’onze-heures, perce-neige, pH-mètre, sauve-qui-peut, sot-l’y-laisse, sterno-cléido-mastoïdien, suivez-moi-jeune-homme, tout-à-l’égout; presqu’île; PLI 1997 → prince-de-galles), les mots confixés (NPR → audiologie, francophonie, paléographie), les sigles et les acronymes (DQA → P.V.C., V.H.S.; cégep, sida), etc. Les mots à la physionomie ordinaire, parce qu’ils sont reconnus comme tels par tous, sont les plus nombreux à figurer dans les nomenclatures générales. Même si elles n’ont pas de signifié au sens strict, les lettres de l’alphabet sont considérées comme des mots pleins (NPR → a, b, c...). On ne distinguera pas ici entre les mots de la langue générale et les termes des LSP. On classera temporairement dans cette catégorie les unités alphanumériques —formes hybrides : lettres + chiffres— comme V1, V2 qui ont le statut d’entrée dans le NPR et dans le PLI 1997. Des unités comme 5 à 7, 4 x 4, K7 ne jouissent cependant pas de la même reconnaissance (voir plus loin). Les noms de nombres en chiffres sont des symboles, pas des morphèmes. Les adresses comme V1 et V2 s’écartent donc du modèle standard du mot écrit.

4.1.3. Les supramots

Les entrées supralexicales (les supramots) sont les unités disjointes et graphiquement complexes associées à un seul signifié et qui se déroulent sans rupture dans l’ordre séquentiel des composants (NPR → bon enfant, fausse couche, je ne sais quoi, osso buco, point de vue, prince de galles, repris de justice, sainte nitouche, traveller’s chèque) ou qui offrent une inversion de l’ordre naturel des composants (NPR → frise (cheval de), Javel (eau de); PLI 1997 → Kahler (maladie de), Kaposi (sarcome ou syndrome de), Péritel (prise); PR 1967 → Selz (eau de)). Ces unités sont particulièrement représentatives des LSP, mais leur nombre est aussi considérable dans les DGM (voir Boulanger 1989a et 1989b). Elles appartiennent au groupe des unités lexicales complexes, dites aussi composés dans la terminologie des linguistes français.

Dans un second groupe d’éléments supralexicaux, on intégrera les expressions et les locutions qui suivent l’ordre naturel des composants comme anch’io son pittore, e finita la commedia, ex cathedra, manu militari, parce que, sine qua non, sui generis qu’on trouve dans le GRLF et celles dont des éléments sont inversés comme sauvette (à la), six-quatre-deux (à la). Les constructions sans inversion sont souvent d’origine étrangère.

4.1.4. Les unités non lexicales

Les entrées dites non lexicales se répartissent dans diverses sous-catégories :

Les lemmes (adresses) comme ASA, DIN, ISO sont ni plus ni moins que des formations hybrides. Le NPR les lexicalise tout en restreignant leur usage au domaine de la photographie. En réalité, comme le montre leur étymologie, il s’agit aussi de noms propres devenus des marques déposées, sinon des quasi-noms communs.

4.1.5. Les unités grammaticales

Certaines formes fléchies de nature verbale comme les participes passés (NPR → eu/eue) ou de la nature du genre et/ou du nombre (NPR → au, aux, la, les, nos) perturbent parfois les nomenclatures. Ces entrées sont du type renvoi; les articles ne sont généralement pas développés. Il faut aller voir ailleurs dans le dictionnaire pour retrouver la forme neutralisée qui sert d’entrée. Comparer avec du et des qui ont des articles complets dans le NPR.

5. La nature des entrées

L’unité lexicographique n’est donc pas toujours le mot défini dans son sens strict d’unité du lexique et/ou de la grammaire, tant s’en faut. Ni dans son sens d’unité linguistique. Les symboles et les chiffres sont des signes sémiotiques. Un amalgame de types d’unités apparaît régulièrement à la nomenclature de tous les DGM, avec des pointes, selon la vocation du répertoire. De fait, l’entrée vogue entre la simple lettre (voir y qui a quatre entrées homonymes dans le NPR) et la séquence transphrastique (voir avoirdupoids, belle-d’onze-heures, garde-à-vous, je ne sais quoi, portefeuille, presqu’île, suivez-moi-jeune-homme, tout-à-l’égout), en faisant un détour vers l’univers du nom propre (voir Mach 1 et Mach 2 dans le NPR sous mach; Pompadour et 2. Têt dans le PLI 1997; Nobel et Québec dans le DQA), vers les unités alphanumériques (V1 et V2 dans le NPR et le PLI) et vers la galaxie des symboles (voir Ch, ph (cp. avec Ph) dans le NPR; Cf, ch, tep dans le PLI 1997).

On ramènera tout cela à trois cas de figure : les mots sémantiques (les morphèmes libres et les unités libres), les morphèmes grammaticaux libres (les mots outils : adverbes, prépositions, conjonctions, relatifs, déterminants, pronoms...) et les unités fragmentaires qui sont porteuses de sens et constituants de mots (les morphèmes grammaticaux liés : préfixes, suffixes, confixes, formants divers). Les morphèmes lexicaux liés comme port-, suer- ou tabl- ne font jamais partie des nomenclatures des DGM, excepté dans des dictionnaires du type linguistique comme le Robert méthodique. La courte typologie précédente laisse quand même voir que les unités qui composent le catalogue nomenclaturel d’un DGM sont, pour leur majorité, des suites ininterrompues de lettres liées entre elles ou rattachées par des signes non littéraux. L’appareil diacritique permettant de configurer les entrées composées est riche : le trait d’union (haut-le-cœur), l’apostrophe (aujourd’hui), le trait oblique (et/ou), le tiret (auto-, -eur), l’association de plusieurs signes (bernard-l’hermite, c’est-à-dire, sot-l’y-laisse), etc. Cette image traditionnelle correspond bien au mot graphique qu’on définit dans les grammaires, sauf pour les morphèmes liés. Ces mots sont beaucoup moins nombreux que les signes simples. Ce classement est strictement fondé sur l’image formelle, sur le signifiant détaché de son signifié. Car c’est d’abord par la forme que l’on interroge le dictionnaire et qu’on peut ensuite accéder à l’information recherchée. Les catégories des mots graphiques et des supramots obéissent à une convention en ce qui a trait à la géométrie de la forme lexicale qui servira de vedette. Cette figure traditionnelle est « celle du mot défini par le critère graphique de la séparabilité dans l’énoncé; cela suppose un système de signification idéal selon lequel à l’unicité morphologique du mot correspondrait l’unicité du concept » (Guilbert 1969 : 7).

L’instabilité graphique est également prise en compte par les dictionnaires :

Sur le plan méthodologique (macrostructure), le lexicographe privilégiera comme entrée les séquences non interrompues par un blanc typographique, à savoir les unités non segmentées. Ce protocole est conforme à la conception usuelle et traditionnelle du mot qui ayant horreur du vide conduit les lexicographes à préférer les composés dont les éléments sont soudés. La coalescence des composants est en outre un baromètre de lexicalisation. On peut aussi déceler dans ces choix des intentions normatives pour stabiliser les graphies.

Il arrive parfois que la forme complexe précède la variante comportant des signes diacritiques (NPR → je ne sais quoi/je-ne-sais-quoi). Le degré de lexicalisation en est la cause : fréquence, figement sémantique, etc.

6. Le lexique : du lexicologique au lexicographique

L’une des règles de la métalangue, de la grammaire et de la rhétorique protocolaires de la description lexicographique, est de fournir pour chaque adresse la partie du discours —la catégorie lexicale— ainsi que les flexions —la catégorie grammaticale—, le cas échéant. Il semble donc « qu’il n’y ait pas de mot sans catégorie grammaticale » (Rey-Debove 1971 : 121). Il en va ainsi en lexicologie et en grammaire. Or plusieurs sortes d’entrées non accompagnées de leur catégorisation lexico-grammaticale apparaissent dans les DGM. Ce sont les morphèmes liés (pomo-), certains noms propres (lieux, personnes... (parfois, on mentionne que ce sont des proprionymes : NPR → Mach; DQA → Québec)), certaines marques déposées, les symboles chimiques ou autres (NPR → 2. c, sens 7 et 8; PLI 1997 → tep), certains sigles (NPR → C.D.D., V.R.P.). Si elles ne font pas partie du lexique commun parce qu’elles ne revendiquent pas le statut de mots, ces unités font néanmoins partie du lexique dictionnairique. Celui-ci est donc qualitativement plus accueillant, plus souple que le lexique général, alors même qu’il est quantitativement plus réduit (voir le tableau 4).

Tableau 4 : Deux visions du lexique.
Tableau qui présente visuellement les différences entre la conception du lexique en lexicologie et en lexicographie.

Autrement dit, la conception lexicographique du mot est plus large, plus ouverte que sa conception lexicologique, tandis que la conception du lexique est plus large, plus ouverte en lexicologie qu’en lexicographie. L’équation qui stipule que mots du dictionnaire égale mots du lexique est fausse, l’inverse étant également une proposition fausse. Ainsi, les néologismes font partie du lexique dès leur naissance, mais ils peuvent attendre des années avant d’être répertoriés dans les dictionnaires, s’ils le sont jamais. Les nomenclatures ne rendent compte que des mots largement attestés, c’est-à-dire socialement reçus. Dans un dictionnaire est donc dessinée « une image nécessairement restreinte du lexique, toujours en décalage par rapport au potentiel de la langue » (Collinot et Mazière 1997 : 54). D’où les diffractions entre le mot du lexique et le mot du dictionnaire ou le mot lexicographique. Tout mot-entrée qui apparaît au dictionnaire n’est donc pas nécessairement un mot du lexique et tout mot du lexique n’est pas nécessairement un mot dictionnairique. D’où la confusion sur le statut normatif des mots du dictionnaire et l’idée que se font certains utilisateurs que ce qui ne paraît pas au dictionnaire n’est pas un mot et que ce qui est consigné dans le dictionnaire est un mot accepté.

Si l’on excepte les catégories citées au paragraphe précédent, et que l’on revient au lexique perçu usuellement, la structure nomenclaturelle naturelle, celle du mot simple, comportant ou non des signes diacritiques, est disloquée dans deux cas : par les morphèmes liés et par les unités lexicales complexes. La graphie et le statut de mot à part entière conditionnent donc l’entrée de la majorité des mots dans un dictionnaire. Mais en retenant les morphèmes liés, le lexicographe transgresse des règles, il déstructure la macro- et la microstructures pour la bonne raison que le fragment morphémique n’est pas associé naturellement à une partie du discours signalée par la catégorisation lexico-grammaticale. Il n’est pas non plus hiérarchisable dans une famille morphologique ou dans un complexe onomasiologique sauf à dire que les morphèmes sémantiquement apparentés construisent des séries oppositives ou graduantes (macro-/micro-, uni-/bi-/tri-/quadri-, etc.). L’intérêt des séries gréco-latines pour répondre à des besoins néologiques actuels dans les LSP, plus spécifiquement dans les sciences, est manifeste. Leur utilisation à des fins taxinomiques est fonctionnelle sur le plan paradigmatique (-ite pour les noms de minéraux (labradorite), -ose pour les noms de maladies non inflammatoires (arthrose, scoliose)). « Les bases ne sont plus en fait gréco-latines, mais possèdent un statut classificatoire qui ne se fait plus en référence à [la] langue-source : dans ce cas, la base grecque ou latine indique souvent un taxon et les préfixes gréco-latins, totalement conventionnalisés, les variétés du taxon : on trouve alors des séries du type di-, ortho-, méta-, para-chlorobenzène » (Gaudin 1993 : 135). Dans une telle série, la base devient le générique, les affixes servant de caractères de spécification (= les différences spécifiques).

Voilà donc les quelques réflexions que le mirage du mot peut inspirer. Ce rapport d’opposition établi entre lexique, macrostructure, nomenclature et entrée vaut bien entendu pour le français. Il est historique puisqu’il trouve sa source à la Renaissance. Depuis, la méthode fondamentale d’élaboration des dictionnaires n’a guère changé. De Robert Estienne aux dictionnaires d’aujourd’hui, le mot du dictionnaire a toujours emprunté ses caractéristiques tantôt au lexique, tantôt à d’autres communautés de signes linguistiques ou non linguistiques.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Barcelona, 23 de febrer de 1998

Note

[1] Aquesta conferència va ser realitzada durant l’estada que el professor Jean-Claude Boulanger va realitzar a l’IULA com a professor visitant, amb l’ajut per al finançament de l’estada per part del Ministeri d’Educació i Cultura (ref. núm. SAB95-0532).

Resum (catalan)

La unitat fonamental de la lexicografia no es correspon sempre amb la unitat lèxica, ni tan sols amb la unitat lingüística, perquè la unitat pròpia de la lexicografia està sotmesa a les restriccions que comporten la macroestructura, la nomenclatura i les mateixes entrades del diccionari. A partir d’aquesta constatació, el professor Boulanger se centra en la descripció de la diversitat de formes que pot presentar la unitat lexicogràfica i quins tractaments hauria de rebre en el diccionari en cada cas, des dels anomenats inframots —afixos, afixoides— fins als noms propis, sigles, marques registrades o símbols.

Regard sur le statut des onomastismes en langue et dans le DGM

Un poète ou un sculpteur grec, un moraliste romain né en Espagne, un peintre issu d’un notaire florentin et d’une servante d’auberge dans un village des Apennins, un essayiste périgourdin sorti d’une mère juive, un romancier russe ou un dramaturge scandinave, un sage hindou nous ont peut-être davantage formé que ces hommes et ces femmes dont nous avons été l’un des descendants possibles, un de ces germes dont des milliards se perdent sans fructifier dans les cavernes du corps ou dans les draps des époux. (Marguerite Yourcenar, Archives du Nord, 1977, p. 46)
La forêt des mots est remplie de tribus... (Le Français aujourd’hui, no 94, juin 1991, p. 82).

1. Une affaire de terminologie et de considérations dictionnairiques

Il y a quelques années, j’écrivais que la linguistique n’avait pas encore trouvé de terme satisfaisant « pour désigner les différents types de dérivés et de composés des noms propres » (Boulanger 1986 : 86). À cette occasion, je proposais le néologisme onomastisme pour combler cette lacune lexicale. Le terme paraissait approprié pour dénommer toute forme dérivée, composée ou autrement façonnée issue d’un nom propre de lieu, de personne, etc. Les néologismes anthroponymisme et toponymisme en découlaient spontanément, devenant par la même occasion des spécifiques naturels de onomastisme. De plus, gentilé —terme dont on doit la renaissance en terre québécoise à Jean-Yves Dugas— s’inscrivait lui-même comme un hyponyme de toponymisme. Mutatis mutandis, ces termes sont équivalents à déonomastique, dénomination que l’on retrouve fréquemment sous la plume des spécialistes européens. Depuis une dizaine d’années, cette terminologie n’a cessé de se diversifier et de s’enrichir (voir Schweickard 1989 : 242; 1992 : 2-4 et 65-67, Lapierre 1989 : 588). Enfin, il convient de distinguer l’onomastisme de l’éponyme —qui réfère à la lexicalisation du nom propre par conversion et sans changement morphologique (c’est le premier groupe déonomastique « schweickardien »)— et de l’antonomase. Ces deux dernières catégories de mots sont également subordonnées à l’onomastisme.

S’il existe des besoins terminologiques en ce domaine, la raison repose sur le fait que les onomastismes prolifèrent en langue française parlée et écrite, comme dans toutes les autres langues occidentales (voir Schweickard 1992). À titre d’illustration, dans la trilogie Le labyrinthe du monde de Marguerite Yourcenar, nous avons recensé 293 onomastismes différents, la plupart comportant plusieurs occurrences. De ce nombre, le vocable français revient 133 fois, soit 94 attestations adjectivales et 39 substantivales. Cette créativité provignante est incessante et elle se fait tous azimuts, car tout nom propre, de quelque langue qu’il provienne, peut s’arrimer à un élément de formation français, se métamorphosant par ce miracle morphologique en une unité inédite dans le stock lexical d’une langue. « Tout nom propre étranger peut faire irruption dans le discours français, selon la notoriété, l’actualité du référent. Et ces noms propres sont généralement aptes à donner naissance à des dérivés, qui eux, deviennent des mots lexicaux ordinaires » (Rey-Debove 1971a : 89). On constate cependant une marge énorme entre le nombre réel de ces unités, leur fréquence et la récolte que fournit la consultation des dictionnaires généraux. Les onomastismes répertoriés sont en effet le résultat d’un tamisage rigoureux, sévère de la part des lexicographes. En réalité, jusqu’à récemment, leur présence dans la macrostructure des dictionnaires généraux monolingues (DGM) du français devait être considérée comme exceptionnelle. Pour cette raison de non-reconnaissance, ils avaient été rangés dans la catégorie des interdits dictionnairiques (voir Boulanger 1986 : 86-92). Lorsque d’aventure ces créatures lexicales se faufilaient dans les colonnes des dictionnaires, il régnait une sorte d’anarchie dans leur sélection et dans leur traitement microstructurel. Si les préfaces des dictionnaires justifient bien le choix de leurs entrées « ordinaires », les raisons qu’on donne pour retenir des onomastismes se ramènent à un discours évasif et peu susceptible de fournir des arguments à teneur scientifique. Les auteurs mentionnent l’importance du mot ou de son sens (PR), le caractère courant de la forme, les difficultés de formation ou d’orthographe (Lexis), etc. (voir Dugas 1986 : 234, Schweickard 1989 : 243-244; 1992 : 220-224).

Plusieurs linguistes —Josette Rey-Debove, par exemple (voir ci-après)— ont noté les hésitations des lexicographes à propos des innovations onomastiques par dérivation ou composition. Ces constructions ont-elles ou non le statut de mot en langue? Un oui en réponse à cette interrogation rend ce vocabulaire virtuellement dictionnarisable. « Les réticences principales à inclure les dérivés onomastiques dans la nomenclature des dictionnaires de langue résident essentiellement en ce qu’ils sont carrément perçus comme des noms propres (les gentilés) ou encore comme des sous-produits de ceux-ci (adjectifs toponymiques et anthroponymiques), fonctionnant de façon particulière et occupant une place à part dans le paysage linguistique » (Dugas 1986 : 235). Ces unités semblent évoluer en périphérie du noyau lexical habituellement manié par les fabricants de dictionnaires. La grande majorité de ceux-ci ont « pratiqué l’exclusive à l’égard des n[oms] p[ropres] et la demi-mesure à l’égard de leurs dérivés » (Bernet 1990 : 1258). D’où les hésitations sur leur hiérarchisation et leur classement dans les répertoires de mots. De fait, la lexicographie française ne s’est pas encore questionnée sérieusement sur les règles à établir et qui régiraient l’inclusion et le traitement des onomastismes dans les DGM (voir Dugas 1986). Cinq phénomènes retiennent ici l’attention :

  1. Le statut de ces unités lexicales en linguistique, en particulier leurs rapports aux noms propres.
  2. Leurs caractéristiques morphologiques.
  3. Leurs valeurs sémantiques.
  4. Leur fonctionnement textuel (graphie, problèmes de genre et de nombre, alternance du nom propre souche avec le dérivé relationnel, etc.).
  5. Les normes du discours lexicographique.

Sans mener une analyse poussée, nous examinerons les aspects 2, 3 et 5, nous contentant par ailleurs d’évoquer brièvement les points 1 et 4. Ce sont surtout les gentilés qui serviront à illustrer les démonstrations.

Nous ne reviendrons pas sur le statut du nom propre en linguistique (voir Dugas 1986 : 236 et Spore 1990) et dans les dictionnaires. Notons seulement qu’en « écartant les noms propres, on démotive tous leurs dérivés à l’intérieur du dictionnaire. Les adjectifs de noms propres sont toujours sacrifiés du point de vue sémantique » (Rey-Debove 1971b : 372). Le statut du nom propre dans les unités lexicales complexes comme sarcome de Kaposi, fil d’Ariane, enfant de Marie, enfant de Duplessis, prix Nobel, colonne Morris ou cocktail Molotov doit être spécifié du point de vue sémantique et au delà de sa valeur étymologique (voir le paragraphe 4). Par ailleurs, le nom propre appartient au système de la langue et en tant que tel, il possède un statut linguistique. « Son emploi est régi par des règles syntaxiques, morphologiques, sémantiques [, graphiques] et phonologiques de la même façon que le nom commun l’est aussi » (Lecomte-Hilmy 1989 : 8; voir aussi Rey-Debove 1973 : 54-55). Cela signifie que le nom propre peut s’insérer dans n’importe quelle phrase correcte et bien construite. « Pour cette raison, il a forcément un signifié » (Rey-Debove 1973 : 54). L’enchâssement dans une telle séquence fournit des indications sur le fonctionnement syntaxique et grammatical. Voici deux proverbes extraits du PLI 1992 : Paris ne s’est pas fait en un jour et Rome ne s’est pas faite en un jour. Au delà du sens des proverbes, les mots Paris et Rome acquièrent un genre —masculin pour le premier, féminin pour le second— genre qui est détectable par l’entremise des participes passés fait et faite. Cette ambivalence qui caractérise les noms propres peut affecter leurs dérivés simples ou syntagmatiques ainsi que leurs composés.

2. L’aspect morphologique

Du point de vue morphologique, l’onomastisme pénètre automatiquement dans le domaine de la langue par le simple fait qu’il génère une unité lexicale nouvelle par association d’un affixe, ou d’un autre type d’élément de formation, à une base représentée par un nom propre (ex. : Europe + -ien → européen /Européen; Labrador + -ite → labradorite). La dérivation est le phénomène linguistique qui met en communication deux systèmes : celui des noms propres et celui des noms communs, systèmes qui sont « qualitativement et quantitativement différents » (Rey-Debove 1971a : 89). En s’imposant dans le domaine public, l’onomastisme participe au ressourcement de la langue, qu’il soit de formation interne ou qu’il immigre en français en provenance d’une autre langue soit par la voie de l’emprunt, soit par celle du calque.

L’affixation, ou tout autre procédé de formation, a pour effet de lexicaliser le nom propre en lui octroyant le rôle de base dérivative. Le nouveau mot ainsi créé acquiert le statut d’adjectif, de substantif, etc., ce qui lui confère automatiquement et obligatoirement un signifié. Le mot européen est désindividualisant et il renvoie à une classe d’êtres (les femmes européennes) ou de choses (les pays européens), alors qu’il n’y a qu’un « individu » ou qu’une « entité » Europe dont dérivent des noms, des adjectifs, des composés, etc. Cependant, il faut mentionner ici la possibilité pour un nom propre ou pour un onomastisme de faire partie de la catégorie des homonymes (ex. : Europe, la déesse ou le continent, Labrador, le navigateur portugais ou la région; angevin, relatif à Angers (France), à Anjou (province de France) ou à Anjou (ville du Québec), vénusien, relatif à la déesse ou à la planète) (voir Dugas 1993 : 8).

La morphologie se manifeste également au plan paradigmatique par la typologie des modèles de construction. Certains affixes sont en effet spécialisés à cette fin, en tout ou en partie. Ainsi, -ais, -ien, -ois forment des adjectifs et des noms toponymiques (voir Schweickard 1992 : 68-75 et Morvan/Boulanger 1992). Dugas (1987 : 36) mentionne que ces trois suffixes contribuent à la formation de 82% des gentilés gallofrançais alors qu’au Québec cette « masse gentiléenne » atteint 91% de l’ensemble des formes répertoriées. Ces suffixes sont catalogués dans la plupart des DGM. Voici le traitement que leur réserve le RM :

Quant aux bases, elles sont l’objet de transformations ou de transfigurations plus ou moins profondes selon leur origine. À titre indicatif, on peut remarquer que :

  1. Le toponyme n’est soumis à aucune modification structurelle; autrement dit, la base demeure intacte, nonobstant les substitutions morphologiques ou les ajustements orthographiques mineurs habituels.
    • Lévis + -ien (aucune modification). → Lévisien
    • Aylmer + -ois (aucune modification). → Aylmerois
    • Arles + -ien (accentuation du -e). → Arlésien
    • Jonquière + -ois (la voyelle ouverte se ferme en ). → Jonquiérois
    • Louisiane + -ais (substitution du suffixe à -e). → Louisianais
    • Lachenaie + -ois (substitution du suffixe à un autre suffixe qu’on peut reconnaître par l’analyse étymologique : -aie). → Lachenois
    • Saint-Laurent + -ien (effacement du segment hagionymique). → Laurentien
  2. Avant la dérivation, le toponyme est l’objet d’une inversion syntaxique de l’ordre déterminé déterminant.
    • Montmagny + -oisMagnymontois
    • Rivière-du-Loup + -ois (effacement du joncteur du et adjonction d’une voyelle de passage e). → Louperivois
  3. Le toponyme est (re)latinisé en tout ou en partie avant la dérivation.
    • Trois-Rivières + -ien (sans modification de l’ordre syntaxique). → Trifiuvien
    • Salaberry-de-Valleyfield + -ien (modification de l’ordre syntaxique, effacement du joncteur de et du segment déterminé Salaberry). → Campivallensien
    • Sainte-Foy + -ien (effacement du segment hagionymique Saint). → Fidéen
    • Maple Grove + -ois (effacement du segment déterminé Grove et adjonction de la séquence vill(e) + -ois). → Acervillois

Les gentilés empruntés intégralement (ex. : anglais Beaconsfielder, Thornite; hongrois Magyar), translittérés (ex. : inuktitut Aupalummiuq, Quaqtamiuq; mohawk Kahnawakeronon) ou calqués (ex. : Madrilène < espagnol Madrileño) sont à distinguer des séries construites en français et à la suite de l’emprunt du toponyme.

Cette productivité morphologique a été bien évaluée par Dugas 1987 et par Schweickard 1992.

Au plan morphologique, la créativité québécoise se démarque également par l’« affixalisation » des deux syllabes du mot Québec. La syllabe Qué- est « préfixalisée » (ex. : Québon, Québourg) tandis que la syllabe -bec est « suffixalisée » dans une pléthore d’appellations (ex. : Armabec, Bonbec, Canabec, Canbec, Habitabec, Tolbec, Microbec, Telbec, Tourbec, Wascobec). Il arrive parfois que la troncation se fasse en n’importe quel lieu du mot (ex. : Québérac : chute du c final) ou qu’il y ait d’autres types de métamorphoses (ex. : québéquoi : modification graphique du c final en qu). Ces affixoïdes servent surtout à façonner des mots-valises servant de dénominations pour des raisons sociales et pour des noms de produits commerciaux (marques déposées). Chacun des éléments de formation s’adjoint le « sémantisme » entier de Québec, renvoyant à la ville ou à la province, selon le cas. Tout le paradigme de ces constructions reste à examiner en détail.

3. L’aspect sémantique

L’acquisition d’un sens relève de l’aspect syntagmatique, c’est-à-dire de l’insertion du mot dans une structure phrastique. Le mot isolé possède un ou des sens, selon qu’il présente un aspect monosémique ou un aspect polysémique. Seule une phrase non ambiguë active l’un ou l’autre des sens des polysèmes. Les monosèmes ne désactivent jamais leur charge sémantique, même en dehors du champ discursif.

Du point de vue sémantique, il faut retenir deux choses :

Le dérivé de premier degré devient à son tour une base disponible pour l’affixation, la composition ou d’autres structures inédites, ce qui renforce son statut de mot et accentue son caractère lexicalisé.

(Dans son index, Schweickard (1992) relève 6 formes tirées de Québec et 113 tirées de Amérique. Voir aussi Bemet 1989.)

Ce faisant, l’onomastisme devient un candidat à la dictionnarisation, c’est-à-dire à l’élaboration de sa biographie linguistique. Quand un élément de formation comme américano- est à la source de 23 dérivés (voir Schweickard 1992 : 328-329), il a certainement droit au statut d’entrée dans un dictionnaire, au même titre que des mots « ordinaires » comme amer, amict ou pomérium.

Le critère sémantique est primordial, car c’est sur lui seul que repose en fait la décision de lexicographier ou non un onomastisme. Pour les lexicographes, ne doivent figurer dans la section alphabétique des dictionnaires que les onomastismes qui transcendent leur origine étymologique qui réside dans le nom propre dont ils dérivent (voir Boulanger 1986 : 90). Cela revient à dire que pour faire partie d’un dictionnaire, le mot ainsi créé doit dépasser le simple rapport entre lui-même et son géniteur, qu’il soit davantage qu’un élément à demi-descriptif et à demi-signifiant (ex. : Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne) → Arédien, Salaberry-de-Valleyfield (Québec) → Campivallensien). Il doit avoir en outre une résonance conceptuelle qui lui permet de traverser du côté du sens, du côté des unités réellement définissables. Dans ce cas, si le terme est monosémique, son sémantisme doit être « partiellement opaque » (Rey-Debove 1973 : 57), comme freudisme, nietzschéen, rabelaisien, voltairien, tous dans le PR. Si le terme est polysémique, cette nature lui garantit encore plus la valeur de mot, car l’enrichissement sémantique est un critère de lexicalisation, c’est-à-dire d’installation dans la langue; elle lui assure également un avenir microstructurel presque à coup sûr (PR : allemand, germanique, homérique, jupitérien; DQA : laurentien, québécois). Alain Rey résume ainsi cet aspect : « Un critère sémantique permet de ne prendre en considération que les formations dont le sémème offre d’autres sèmes que ceux du système : on élimine alors hugolien, malgré son importance fonctionnelle et son intérêt morphologique, et l’on traite homérique, rabelaisien ou ubuesque » (1977 : 30). Autrement dit, ces « dérivés de noms propres peuvent acquérir un contenu qui ne se résout pas en éléments de l’analyse morpho-sémantique (voltairien, stalinien, limoger...) » (Rey-Debove 1971a : 89). Certes, cette distinction entre le simple adjectif relationnel et l’adjectif qualificatif (voir Schweickard 1989 : 244) oriente les choix. Par ailleurs, le critère mis de l’avant par Rey permet de retenir dans la nomenclature einsteinium et neptunium, parce qu’ils identifient des concepts tout à fait extérieurs aux inspirateurs des dérivés —Einstein et Neptune—, et de reléguer einsteinien et neptunien dans les listes hors nomenclature, comme le fait le PR. Toutefois, les dictionnaires à macrostructure plus étendue peuvent consigner les éléments relationnels ou d’autres dérivés aisément décodables par ailleurs. Ainsi, einsteinien, einsteinisme, einsteinium, neptunien, neptunisme, neptuniste et neptunium font l’objet d’articles complets dans le GRLF. Il est clair que plus la taille de la nomenclature s’accroît, plus les vocabulaires marginaux ou « interdits » se rapprochent d’une prise en charge dictionnairique.

4. Les unités lexicales complexes (ULC)

La relation entre la morphologie et la sémantique joue également un rôle de premier plan dans le cas des unités lexicales complexes onomastiques (ULCO). La dérivation syntagmatique (voir Guilbert 1970) est le procédé par lequel des éléments indépendants dans la langue s’associent en vue de fédérer une nouvelle unité lexicale dont les constituants sont syntaxiquement liés tandis que le signifié demeure monoréférentiel. Ces formes complexes, appelées aussi composés par certains linguistes, sont extrêmement nombreuses dans les DGM (voir Boulanger 1989a et 1989b). Le plus souvent, elles sont assimilées à des savoirs d’experts organisés —les langues de spécialité ou LSP. Alain Rey a évalué leur nombre à plusieurs centaines de milliers. « Pour fixer les idées, un dictionnaire général de langue comme le Trésor de la langue française ou le Grand Robert, avec des nomenclatures de l’ordre de 70.000 à 80.000 entrées, contient un nombre très supérieur de syntagmes, parmi lesquels les syntagmes terminologiques figurent pour plusieurs centaines de milliers (environ 500.000, selon une évaluation tout intuitive), certaines entrées comme point ou chaîne, comportant plusieurs dizaines de ces syntagmes » (1985 : XXIV). Parmi ces ULC, la sous-catégorie des ULCO n’est pas à négliger. L’article américain du GRLF fait défiler les ULCO suivantes : langue américaine*, Américain du Nord*, Américain du Sud*, voiture américaine, cigarette américaine, plan américain*, nuit américaine*, vedette américaine*, coup-de-poing* américain, bar américain*, filet américain*, vol à l’américaine*, garniture à l’américaine, homard à l’américaine*, course à l’américaine*, enchères à l’américaine*, suite à l’américaine*, mise en pages à l’américaine*, études américaines* (les lexies ont été ramenées à la forme canonique; l’astérisque accompagnant une composante indique la présence d’une définition immédiatement après la séquence : 16 des 19 unités sont définies). Certaines collocations citées dans le même article mais dont le figement sémantique est incertain n’ont pas été considérées dans cette énumération (ex. : politique américaine, économie américaine, littérature américaine, institution américaine, musique américaine, cinéma américain, Noir américain). On ne perçoit ici que la pointe de l’iceberg à propos du phénomène des ULCO (pour le mot Amérique, voir Bemet 1989). Aux syntagmes nominaux complexes à expansion adjectivale ou substantivale, il faut ajouter les unités dont l’expansion est un nom propre morphologiquement intact (ex. : bison d’Amérique, oncle d’Amérique, chêne d’Amérique, clause Canada, blaireau du Labrador), les locutions, les expressions et les phraséologismes (ex. : découvrir l’Amérique, passer un Québec à quelqu’un) enfin, les proverbes et les dictons (ex. : PLI 1992 : Paris ne s’est pas fait en un jour; Rome ne s’est pas faite en un jour). La place et le statut des ULC dans les microstructures ont été récemment étudiés (voir Boulanger 1989a et 1989b), mais le terrain des ULCO est à peine défriché (voir Cormier 1993). Il sera nécessaire d’y revenir plus en détail ultérieurement, notamment en scrutant les dictionnaires d’éponymes. « Le propos des dictionnaires d’éponymes est d’apporter des informations sur les noms propres [...] passés dans le vocabulaire commun ou dans les unités phraséologiques » (Bemet 1990 : 1 258). Il est évident que beaucoup d’efforts restent à accomplir en vue de systématiser la description lexicographique de tous les faits lexicaux construits à l’aide de noms propres et « délaissés par les dictionnaires de langue malgré leur statut indiscutable de signes linguistiques pleins et entiers » (Bemet 1990 : 1 260).

5. Les listes péridictionnairiques

De fait, les onomastismes ont bel et bien accès aux DGM. Mais où nichent-ils? Le plus souvent, ils sont rangés dans des catalogues qui ferment les dictionnaires. En tant que tribu, ils ont fort peu les honneurs de la macrostructure. Non seulement les listes hors nomenclature doublent-elles les articles, mais elles contiennent beaucoup plus d’unités que n’en décrit la partie alphabétique (voir Boulanger 1986 : 88). C’est que, dans ce coin du dictionnaire qui appartient au pays des annexes, les lexicographes sont moins exigeants. Il suffit à l’onomastisme d’exister pour pouvoir s’y loger. La sélection des dérivés de noms de lieux repose sur des critères extralinguistiques : nombre de citoyens, découpage administratif, importance historique, poids culturel... (voir Dugas 1986 : 240-246). Pour la seule lettre L, les listes du GRLF et du PR comptent respectivement 81 et 76 toponymismes et 10 anthroponymismes chacun, tandis que celle du DQA recense 64 des premiers et 16 des seconds.

6. Les dictionnaires de noms propres (DNP)

Les gentilés font également partie du discours métalinguistique des DNP ou des sections idoines des dictionnaires à double nomenclature, l’une pour les noms communs et l’autre pour les noms propres. Dans les dictionnaires onomastiques, dont l’objet est la présentation des entités individuelles, les gentilés suivent tantôt l’entrée, tantôt ils sont intégrés dans le texte de l’article et ils sont placés à la suite de l’indication du nombre des habitants. Dans tous les dictionnaires consultés pour cette recherche, le gentilé est consigné au pluriel.

Dictionnaires français
Titres Toponymes Gentilés
PLI 1992 Landes → Landais
Langres → Langrois
Languedoc → Languedociens
PR2 Landes → ∅
Langres → Langrois
Languedoc → ∅
RDA Landes → ∅
Langres → les Langrois
Languedoc → ∅
Dictionnaires québécois
Titres Toponymes Gentilés
DCECI La Baie → Baieriverains, Baieriveraines
Labrador → Labradoriens, Labradoriennes
Lachenaie → Lachenois, Lachenoises
DCECJ La Baie → les Baieriverains
Labrador → ∅
Lachenaie → les Lachenois
DQA La Baie → ∅
Labrador → ∅
[Lachenaie = ⨸] [ → ∅]
PB La Baie → Baieriverains et Baieriveraines
Labrador → Labradoriens et Labradoriennes
Lachenais → Lachenois et Lachenoises

Dans les dictionnaires gallofrançais, les gentilés sont loin d’être cités exhaustivement tandis que dans les produits purement québécois, surtout ceux qui sont destinés aux élèves des classes du primaire et du secondaire, leur présence est quasi systématique, du moins pour ceux qui réfèrent aux toponymes québécois ou canadiens. —L’absence des gentilés dans le DQA provient du fait que cette partie du dictionnaire n’a pas été revue par les lexicographes québécois.— En outre, il est également de plus en plus courant que les formes masculines et les formes féminines se côtoient. Quant à la présence de l’article défini devant les gentilés, elle est encore exceptionnelle.

7. La révolution dictionnairique

Cette systématisation apparente dans les dictionnaires québécois est due à quelques causes reliées à la révolution linguistique québécoise du dernier quart de siècle : promulgation de lois linguistiques, aménagement du statut du français, atténuation du purisme intransigeant, refrancisation de la langue, aménagement du corpus, créativité nouvelle sous la poussée de la modernisation —notamment la féminisation des titres et des appellations d’emploi—, descriptions linguistiques de toutes les facettes de cette variété de français, confection d’un nombre important de dictionnaires variés. Toutes ces raisons ont forcé les lexicographes à se pencher sur le phénomène de l’onomastisme, plus particulièrement sur les gentilés et à l’étudier d’une manière exemplaire. L’usage de cette catégorie de mots s’est en effet répandu comme une traînée de poudre. Les « gentilés et les adjectifs toponymiques se sont taillé une place de choix au sein de la vie culturelle québécoise, phénomène que ne saurait ignorer le lexicographe d’ici [...] » (Dugas 1986 : 239).

Toutes les descriptions des gentilés dans les DGM québécois des dix dernières années ont d’ailleurs une source commune, à savoir les travaux de Jean-Yves Dugas, le linguiste et le « gentiliste » québécois qui a certainement poussé la gentilistique ou la « gentiléologie » à son point le plus achevé. Nombre des idées exprimées dans cette contribution sont issues de ses travaux et de ses réflexions.

Mais, le foisonnement linguistique ne suffit pas à lui seul pour recenser les onomastismes dans les dictionnaires. L’émergence et le développement de ces études reposent sur des considérations d’origines politiques (les législations linguistiques), sociales (l’identité nationale), littéraires (se dire et se perpétuer dans la mémoire collective), culturelles (se situer en Amérique du Nord, dans le monde francophone et dans l’univers) et éducatives (se reconnaître et se comparer). C’est cet ensemble de causes extralinguistiques qui a entraîné l’intérêt des lexicographes et non l’inverse. Au Québec, le moteur de l’explosion gentiléenne a certainement été l’émergence et la consolidation d’un profond sentiment nationaliste, aussi bien à l’encontre de l’anglais américain envahissant qu’à l’égard de la nécessité d’affirmer la part légitime du français québécois sur le grand échiquier francophone. Ce besoin de s’identifier comme nation s’allie à la nécessité de circonscrire linguistiquement le territoire occupé : État, régions, villes, villages, paroisses, rangs, quartiers... Cette prise de conscience « nationalitaire » a résulté en une créativité lexicale féconde, planifiée et aménagée au besoin, tout en étant toujours respectueuse des règles de l’art morphologique. Ce rapide provignement dérivationnel et compositionnel « témoigne du souci de la langue de sans cesse s’adapter à la réalité mouvante de la vie » (Dugas 1986 : 240). La prise en charge dictionnairique n’a constitué que l’une des conséquences naturelles du phénomène social.

8. Des mots à apprendre

Dans les dictionnaires de langue, l’inclusion d’un onomastisme le fait accéder automatiquement au statut de mot. Bien plus, l’onomastisme établit un lien constant de complémentarité entre la catégorie des noms propres et celle des noms communs (voir Lecomte-Hilmy 1989 : 8). L’article de dictionnaire constituant un microcosme parfait de la linguistique, il suffit de relever la suite des discours pour constater que les dérivés de noms propres reçoivent exactement le même traitement que toutes les autres catégories de mots mises en dictionnaire.

Le rôle premier des dictionnaires est d’attester l’existence des mots, leur description microstructurelle constituant leur acte de naissance, leurs papiers d’identité et le cheminement d’une carrière jamais achevée. Alliée à une résonance normative, cette reconnaissance a pour effet de rassurer les lecteurs sur la valeur et sur la validité des mots. On pense ici au jeune public des dictionnaires scolaires. Elle nuance le sentiment du ballottement lexical qui laisse entendre que les lexicographes entérinent les onomastismes figurant dans la macrostructure mais qu’ils rejettent, ou à tout le moins qu’ils cautionnent moins généreusement ceux qui sont catalogués hors nomenclature seulement. Le consulteur ne perçoit pas que la présence du mot repose sur des critères de fréquence, de population, d’officialisation, d’actualité, etc., et il juge tous les mots sur le même pied. Il serait ainsi en droit de se demander pourquoi serbe figure au PR, mais pas bosniaque ni croate (le PLI 1992 enregistre les trois mots). En réalité, « tous ces procédés dérogeant au programme de microstructure sont dangereux » (Rey-Debove 1971a : 89).

De fait, outre le nombre de mots, le seul intérêt des listes est le regroupement onomasiologique des onomastismes. Pour Dugas (1986 : 234), invoquer le manque de place dans la nomenclature semble contradictoire puisque de toute manière, les listes annexées occupent cet espace, du moins en partie. Ces listes sont en général doubles. Elles présentent les unités dans l’ordre gentilé → toponyme puis dans l’ordre inverse toponymegentilé. Avec la systématisation des descriptions nomenclaturelles, seules les secondes listes pourraient être conservées. C’est en effet l’unique moyen de retrouver la dénomination gentiléenne si on ne connaît que le nom de lieu.

Le rangement des onomastismes dans la section alphabétique est fondé sur la description sémasiologique et elle permet d’envisager l’onomastisme comme un « vrai mot ». Le lexicographe peut ainsi élaborer la cartographie microstructurelle complète qui, souventefois, fournit des renseignements linguistiques indispensables, et dont la grande majorité a une portée pédagogique indéniable. Les différents discours lexicographiques mettent en évidence tantôt un aspect du mot, tantôt un autre. Selon les vocables, chaque rubrique microstructurelle peut donc transmettre une ou des informations utiles sur le fonctionnement linguistique de l’entrée :

Ce genre d’énoncés dans les rubriques illustre bien que la description lexicographique des onomastismes dépasse le simple enregistrement dans une nomenclature. Ils mettent en évidence la multiplicité des discours qui peuvent être associés à ces dérivés. L’article complet représente également le sommet de la lexicalisation, et cela aussi bien pour l’unité d’origine commune que pour l’unité d’origine onomastique (voir Schweickard 1992 : 222-245).

9. L’adoubement dictionnairique

Il est maintenant parfaitement clair que les onomastismes sont des mots et qu’ils font partie du code d’une langue. Plus même, ce sont en fait des termes puisqu’on peut les réunir en grappes onomasiologiques très denses. Leurs structures morphologiques sont par ailleurs relativement bien circonscrites, la palette des morphèmes dérivationnels étant déjà typologisée. Il semble également que l’interdiction dictionnairique concernant les onomastismes soit chose du passé et que ces dérivés aient fait leur entrée au dictionnaire pour longtemps, du moins du côté américain de l’Atlantique. Le lexicographe québécois ne saurait les ignorer désormais. Des chercheurs comme Jean-Yves Dugas et Wolfgang Schweickard les ont extirpés de l’ombre et ils ont mis en lumière leur floraison permanente. Il est en outre de plus en plus évident que leur mise en cage dans les dictionnaires sert bien l’actualité, et qu’elle témoigne de l’histoire des nations, des acteurs sociaux et de la mémoire des lieux. Elle manifeste aussi combien la forêt des mots est remplie de tribus lexicales bien organisées et qui ne demandent plus qu’à être adoubées dans les dictionnaires généraux.

10. Bibliographie

10.1. Linguistique

10.2. Dictionnaires

Essai d’analyse du contenu socio-idéologique des exemples de l’article voler dans le Dictionnaire de l’Académie françoise (1694)

Introduction

Le projet de recherche « Inclusion et exclusion : les stratégies discursives dans le Dictionnaire de l’Académie française » —mis de l’avant par les professeurs Monique C. Cormier, Jean-Claude Boulanger et André Clas— vise à dégager, des points de vue synchronique et diachronique, les idéologies que sous-tendent les stratégies discursives employées par les lexicographes du DAF[1] pour inclure ou exclure certaines catégories de mots. Cet objectif s’appuie sur l’hypothèse que la distanciation entre la section prédictionnairique et la section dictionnairique d’un répertoire de mots est volontaire et qu’elle résulte d’attitudes idéologiques concertées. Un tel objectif implique l’étude de la congruence entre le programme éditorial présenté dans le section prédictionnairique et le contenu du dictionnaire pour les neuf éditions de l’œuvre lexicographique de l’Académie. En l’occurrence, chaque édition fait l’objet d’une étude synchronique, ce qui permettra de relever les similitudes et les différences entre toutes les éditions, de manière à caractériser la lexicographie française du point de vue institutionnel, point de vue en synergie avec ceux de l’idéologie, de la norme et de la société.

1. Méthodologie

Cette recherche met en cause une quantité considérable de facettes d’analyse, notamment la nomenclature, les différentes figures de la norme, les registres de l’usage, les interdictions lexicales, la classe des exemples, etc. Cependant, le présent texte restreint l’étude à la représentation du monde à travers les exemples, plus précisément à travers la structure des exemples de l’article voler que voici :

(DAF 1694)

La perspective d’obtenir le plus de signifiance possible au plan idéologique explique le choix de ce mot. Le fait qu’il évoque une action socialement condamnable permet de supposer que son traitement lexicographique est fortement marqué idéologiquement parlant. La description articulaire est effectivement plus susceptible de révéler l’organisation sociale de l’époque contemporaine au DAF de la première édition en départageant la classe dominante de la classe dominée. En l’occurrence, la présente étude tente de démontrer comment les exemples du verbe voler opposent formellement un préjugé d’ordre moral favorable envers l’élite à un préjugé défavorable envers ce qui l’exclut. En effet, l’Académie illustre l’emploi de ce mot par des exemples qui mettent généralement en cause des subalternes comme agent, voire le peuple, et des membres de la classe dirigeante comme patient.

2. Classe dominée : auteur du vol

Dans l’article à l’étude, trois exemples comprennent une personne subordonnée, soit des cavaliers desbandez en (4), Son valet en (6) et ce commis en (8). Or, en chaque occasion, ces personnes sont les auteurs du vol :

Pour sa part, le mot cavalier renvoie à un « Soldat à cheval ou appartenant à la cavalerie » (PR-CD[2]), ce qui suppose une allégeance à un officier, allégeance annulée par l’adjectif desbandez. En effet, il s’agit de cavaliers mis en déroute, tel que permet de le constater l’article se desbander, v. n. pass. dans le DAF 1694 :

Deserter par troupes. L’armée se desbande, les troupes se desbandent. On dit, qu’Vhe armée, que des troupes s’en vont à la desbandade, pour dire, qu’Elles s’enfuyent en confusion & sans garder aucun ordre.

Il peut s’agir aussi des fuyards comme le sous-tend le verbe deserter qui entre dans la définition de se desbander ou dans les exemples ci-dessous relatifs au verbe deserter :

[...] signifie aussi, Abandonner, & se dit proprement des soldats qui abandonnent le service sans congé Deserter l’armée, deserter le service. Il se dit aussi absolument (DAF 1694).

La désertion est une action hautement condamnable, si bien que Les soldats qui désertent sont punis de mort (DAF 1694; sous deserter).

L’épithète desbandez concorde avec une connotation négative liée à l’adjectif cavalier qui dérive du substantif homonyme, qu’on atteste au XVIIe siècle :

Tenant du Cavalier. Il a l’air Cavalier, la mine Cavaliere. Il signifie aussi, Brusque, hautain, inconsidéré, sans esgard II luy fit une response un peu cavaliere, il l’a traitté d’une façon fort cavaliere, cela est un peu cavalier (DAF 1694 : sous cavalier).

Cet exemple associe donc le vol à l’insubordination, de manière à suggérer que toute désobéissance envers l’autorité est moralement réprouvable.

De son côté, valet renvoie à un « Domestique qui sert dans les bas emplois » (DAF 1694), ce qui concorde avec la définition donnée par le PR-CD : « Écuyer au service d’un seigneur ».

Le mot commis renvoie également à un agent subalterne, c’est-à-dire à « Celuy qui est commis par un autre à quelque employ dont il doit luy rendre compte » (DAF 1694). Cependant, le commis peut, contrairement au valet et au cavalier, non seulement appartenir à la classe dominée, mais aussi à la classe dominante :

Il ne se dit guere que de ceux qui sont employez de cette sorte, ou chez les Secretaires d’Estat, ou dans les finances, ou dans quelque Greffe. Commis de l’Espargne. Commis du Thresor Royal [...] il a plusieurs Commis sous luy. Il est Commis d’un tel, chez un tel [...] (DAF 1694 : sous commis).

Toutefois, bien que par extension le mot commis puisse regrouper autant des gens de la classe dirigeante que de la classe dirigée, l’action de voler demeure décidément associée à la subordination des individus. Cette structure diffère de celle que propose Antoine Furetière dans son dictionnaire pour illustrer l’action de voler dans un contexte similaire à celui que propose l’Académie :

Les Financiers volent le Roy & le peuple (Furetière : 1690).

En effet, l’agent Financiers réfère clairement à un groupe d’individus de la classe dirigeante. En outre, la valeur universelle de cet énoncé accuse de vol tous les financiers.

Par ailleurs, dans les six autres exemples qui composent l’article du DAF, l’agent n’est pas défini puisque dans deux cas le verbe est employé seul et à l’infinitif :

Dans les quatre autres, on emploie des pronoms à la troisième personne du singulier.

On pourrait croire à la neutralité apparente de ces derniers exemples à cause de la valeur référentielle indéfinie du pronom (on; Il) en fonction sujet. Or, aucun exemple n’implique explicitement l’élite en tant qu’auteur du vol pour faire contrepoids aux exemples où l’agent est explicitement évoqué, subtilité qui laisse entendre au destinataire que le voleur n’est personne d’autre qu’un subalterne, voire quelqu’un du peuple. Au contraire, cette apparente neutralité renforce la vision manichéenne du monde précédemment énoncée.

3. Classe dominante : victimes du vol

En contrepartie, deux exemples comprennent un patient animé explicité qui impliquent en chaque cas des personnages relevant de la classe dominante, sinon d’une classe supérieure au voleur : Marchands en (1) et maistre et Roy en (8). Cette séquence diffère notablement de l’exemple souligné précédemment chez Furetière pour illustrer le verbe voler : Les Financiers volent le Roy & le peuple. Cette fois, le patient relève sans ambiguïté autant de la classe dominante (Roy) que de la classe dominée (le peuple). , •

Par contre, même si l’accusatif l’ dans Son valet l’a volé (6) ne semble apparemment pas renseigner sur le voleur, ce pronom fait lui aussi incontestablement référence à un noble à l’égard de qui le valet est subordonné. Effectivement, le DAF 1694 met nettement en évidence la subordination du valet au maître dans l’article valet :

On appelle, Maistre valet, Celuy qui a authorité sur les autres valets. [...] On dit prov. Tel maistre, tel valet, les bons maistres font les bons valets, pour dire, que Le valet se conforme aux mœurs, aux manieres du maistre. [...] On appelle, Valet à loüer, Un serviteur qui n’a plus de maistre.

De plus, le possessif Son marque bien ce rapport de subordination entre le valet évoqué dans l’exemple et l’individu auquel fait référence l’accusatif l’. Par surcroît, maistre se trouve présent dans l’article voler à l’exemple 8 : ce commis vole son maistre.

Dans l’exemple (7), le datif luy semble également renvoyer à maistre (on luy a volé son manteau, ses hardes) étant donné sa postposition immédiate à Son valet l’a volé, ce qui prête à croire qu’il pourrait s’agir du même seigneur ou du même maistre sous-entendu, d’autant plus qu’il précède immédiatement l’exemple ce commis vole son maistre [...] (8).

En l’occurrence, les possessions volées appartiennent à l’élite. En effet, les deniers appartiennent au Roy (8). Ceci vaut également pour les objets qui sont susceptibles d’être subtilisés sur l’autel; en principe, ces objets sont consacrés par le clergé, celui-ci faisant partie de la classe dirigeante. En (7), le manteau et les hardes appartiennent au seigneur sous-entendu par le pronom luy, compte tenu que le mot hardes est pris dans l’acception suivante : « Vx ou région. Dr. Ensemble des effets personnels (vêtements, linge et même meubles voyageant avec les bagages[3]) » (PR-CD 1996), ce qui correspond avec les exemples donnés par le DAF de la première édition à l’article hardes : De belles hardes, de riches hardes.

En (9), le pronom cela est mis pour « les pensées, les idées, les expressions d’un auteur ». Contrairement à tous les autres exemples, ce pronom peut cette fois impliquer comme voleur quelqu’un de la classe dominante étant donné que seule une personne instruite peut voler le passage d’un livre et que seuls les membres de l’élite pouvaient lire. L’Académie prend cependant soin d’indiquer qu’il s’agit d’un vol pris au sens figuré : « Il se dit fig. De ceux qui dérobent les pensées, les expressions d’un autheur. » (DAF 1694 : sous voler), ce qui amenuise notablement la portée de cet acte : l’élite ne vole jamais au sens propre, seulement au sens figuré.

4. Le lieu du vol

Quatre exemples désignent des lieux du vol[4] qui connotent également ce terme par l’opposition des classes sociales. Dans l’exemple on vole par tout à la campagne (9), le mot campagne, qui évoque un lieu principalement habité par des paysans, suggère que le pronom on renvoie à ces derniers comme le corrobore la définition de paysan donnée par le PR-CD : « Homme, femme vivant à la campagne et s’occupant des travaux des champs ». La valeur générique de cet énoncé semble même insinuer que voler fait partie des mœurs des paysans. En (2), le vol a lieu sur les grands chemins, c’est-à-dire des voies très fréquentées « dans la campagne » (Robert 1998, sous chemin), campagne où vivent les paysans.

Par contre, le lieu évoqué dans Il voleroit jusques sur l’Autel (5) ne renvoie pas à la classe dominée contrairement aux emplois précédents. Cependant, l’objet auquel renvoie Autel, comme les objets qu’il supporte, appartient au clergé, c’est-à-dire non pas à la classe dominée, mais à l’une des classes dirigeantes. Avec l’apparente neutralité du pronom il qui fut précédemment démontrée, ceci concourt à laisser croire que l’agent du vol ne peut être qu’un individu de classe inférieure.

5. Le Roy est le maistre

Par ailleurs, la juxtaposition des deux propositions qui composent la séquence ce commis vole son maistre, vole les deniers du Roy (8) renforce l’idée que le Roy est bel et bien le maistre. En effet, le verbe vole a pour sujet ce commis dans les deux cas, si bien que les mots maistre et Roy pourraient sous toute réserve évoquer la même personne.[5] Dans cette éventualité, cette séquence pourrait être interprétée de la manière suivante : ce commis vole les deniers du Roy, son maistre. Peu importe la validité de cette hypothèse et que Roy ne se rapporte pas à Maistre, l’ambiguïté demeure, d’autant plus que dans l’article voler de la cinquième édition du DAF en 1798, Roy et Maistre n’apparaissent plus dans le même exemple, mais sont distribués dans deux formules indépendantes. Par conséquent, cette ambiguïté disparaît étant donné que les lexicographes ont placé ces deux termes dans des phrases différentes séparées par plusieurs autres séquences :

[...] Voler les deniers du Roi. Voler la noblesse. Voler la réputation. On dit aussi. Voler quelqu’un, pour, Lui prendre quelque chose qui lui appartient. Ce valet à volé son maître.

En outre, on peut voir dans la succession des termes de l’exemple donné par la première édition une figure de la progression sociale partant de commis, passant par maistre et se terminant par Roy. Ainsi, le degré de gravité du vol croîtrait en fonction de l’échelle sociale correspondant à cette séquence, pour aboutir au comble de l’opprobre : voler le Roy.

6. L’article assassiner

Les quatre exemples qui entrent dans l’article assassiner comprennent des traits sémantiques qui concordent avec les résultats précédents :

(DAF 1694)

On retrouve dans homme d’honneur (1), la considération de dignité morale issue de principes institués par la noblesse. De plus, l’articulation logique entre les deux parties de l’énoncé, conditionnée par la valeur restrictive de la conjonction mais, suggère qu’un homme d’honneur ne puisse assassiner. En outre, l’assassinat évoqué dans l’exemple 2 a lieu sur le grand chemin.[6] Ces deux exemples, qui servent à illustrer le sens propre du mot assassiner, réservent l’assassinat à la classe dominée.

Par contre, lorsque ce verbe « se dit hyperboliquement pour dire, Importuner beaucoup » (DAF 1694), il n’apparaît pas réservé uniquement à la classe dominée comme le signale cérémonies dans l’exemple 3 alors que le mot prend le sens de « marques conventionnelles de déférence » : Il assassine le monde de ceremonies, de compliments.

Dans le même ordre d’idées, l’extension référentielle de plaideur dans ce plaideur assassine les gens du récit de ses procez (4), qui s’applique autant aux avocats qu’aux personnes toujours en procès, semble pouvoir convenir indistinctement à l’élite et à la classe dominée.

Dans l’ensemble, les exemples qui entrent dans la microstructure de l’article assassiner ne manifestent pas la même densité connotative idéologique que ceux du verbe voler. Néanmoins, les résultats de l’analyse provisoire des compléments en homme d’honneur et sur le grand chemin vont dans le même sens que les résultats de l’analyse de voler : la classe dominée manifesterait une propension au crime contrairement à la classe dominante. Ainsi seul un membre de la classe dominée peut commettre un assassinat, contrairement à un membre de la classe dirigeante qui ne peut commettre un tel crime hormis les situations où son « honneur » est en jeu. Dans ce dernier cas, ce ne serait pas tout à fait un assassinat comme le vol des idées d’un auteur n’est pas tout à fait un vol. Les exemples des articles voler et assassiner dans la première édition du DAF reflètent donc une image de la société de l’époque qui octroie radicalement du prestige à la classe dominante en lui attribuant un sens moral élevé, par contraste avec l’immoralité de la classe dominée ou avec des comportements répréhensibles.

7. Conclusion

Au terme de cette analyse, la structure formelle des exemples utilisés dans l’article voler impose une vision du monde naïvement manichéenne : la classe dominée, par extension la masse populaire, peut voler la classe dirigeante. Tandis que l’élite, pour sa part, ne peut pas voler : elle ne peut qu’être volée. Cela suppose que l’élite est toujours honnête par opposition au peuple qui lui est moralement inférieur parce que susceptible de vilenie.

Cependant, il conviendra de compléter l’analyse des exemples de l’article voler par celle des exemples qui servent à illustrer d’autres entrées également porteuses de connotations négatives au plan idéologique, comme on l’a fait sommairement pour assassiner. Il conviendrait également de vérifier les résultats qui en découleraient par l’étude d’exemples de mots à connotations positives, comme pour les verbes adorer et aider. L’analyse d’entrées de valeur plutôt neutres,[7] telles que animer et assoupir, fournirait également l’occasion de tester ces résultats. Enfin, la synthèse de ces constats sera mise à l’épreuve par des comparaisons avec d’autres synthèses qu’aura fournies l’étude d’exemples d’entrées prélevées aléatoirement.

Finalement, l’analyse comparative de la structure des exemples dans les articles de chaque édition du répertoire académique devrait permettre de dégager l’idéologie sociale qu’il reflète à chaque époque correspondante, de manière à cataloguer les types de discours, à mettre en lumière les caractéristiques dominantes pour chaque période et à relever les constantes et les variables du Dictionnaire de l’Académie française au cours de son histoire.

Bibliographie

Notes

[1] Abréviation pour Dictionnaire de l’Académie françoise ou Dictionnaire de l’Académie française.

[2] Abréviation pour Le Petit Robert sur cédérom, 1996.

[3] On ne doit donc pas confondre cet emploi avec celui de valeur péjorative qui a cours aujourd’hui : « Péj. Vêtements pauvres et usagés. → guenille, haillon, nippes [...] « Ce qu’il y avait de pauvre et de triste dans ces hardes usées » (Green) (PR-CD 1996).

[4] Quatre exemples, dans la mesure où l’on considère un tel livre comme un lieu de vol dans la séquence : Il a volé cela d’un tel livre (9).

[5] À noter qu’il pourrait s’agir de deux segments différents et juxtaposés se rapportant à commis.

[6] Cf. supra : § 4 (Le lieu du vol).

[7] Dans la mesure où un mot peut être neutre.

La productivité lexicale de quelques noms mythologiques féminins dans l’espace dictionnairique laroussien

« Ainsi, nous avons entièrement parcouru le vaste cercle des connaissances humaines; pour chaque branche, nous avons établi une statistique précise, qui embrasse tous les progrès des lettres, des arts et des sciences, jusqu’au moment où nous écrivons; en sorte que le Grand Dictionnaire Universel est l’image vivante, la photographie exacte, une sorte de grand livre où se trouve consigné, énuméré et expliqué tout ce qui est sorti des inspirations du génie, de l’intelligence, des études, de l’expérience et de la patience de l’homme » (Larousse 1866 : LXXIII).

1. L’empire des dieux et des déesses

Des centaines de dieux et de déesses, de demi-dieux et de demi-déesses, de héros et d’héroïnes, de muses, de nymphes (dryades, hamadryades, hyades, oréades, napées, néréides, naïades, océanides, sirènes, etc.), de grâces, de monstres, de mortels et d’immortels, de personnages, etc., peuplent le panthéon mythologique gréco-romain. L’étude des actions et des rôles de ces figures gréco-romaines s’inscrit dans le cadre des continuités culturelles entre le monde antique et le monde européen moderne auquel se greffent les continents visités et occupés par les explorateurs européens au cours de l’histoire. Outre les influences sacrées et culturelles, les Olympiens ont laissé des traces durables dans le vocabulaire commun, aussi bien en langue générale que dans les multiples constellations des lexiques thématiques ou technolectaux. De plus, le catalogue des noms de divinités est un précieux réservoir morphologique, c’est-à-dire une source de créativité lexicale fort dynamique. L’Antiquité est toujours bien vivante et elle apparaît à plus d’un carrefour de l’univers des mots qui témoignent ainsi des mouvements sociaux. La plupart des langues européennes conservent une panoplie de souvenirs lexicaux des vedettes de la mythologie et elles s’enrichissent encore en puisant des mots à cette intarissable fontaine.

D’hier à aujourd’hui, on ne compte plus les vocables qui doivent leur existence aux proprionymes mythologiques. Je propose d’appeler mythonyme l’unité lexicale issue de cette catégorie de noms propres. Je préfère ce terme à celui de théonyme. On retrouve en effet ce dernier dans le vocabulaire des mythologues afin de désigner un dieu ou une déesse. Le mot théonyme est composé des éléments grecs theo « dieu, divinité » et onoma « nom ». Le terme mythonyme est plus englobant puisqu’il permet d’intégrer tout le spectre des acteurs de la mythologie, des dieux aux muses, en passant par les personnages mortels. On parlera alors d’un mythonyme propriel (le dieu Apollon, la déesse Vénus) ou d’un mythonyme communisé (un apollon, une vénus) selon que l’on a affaire à un nom propre (Npr) ou à un nom commun (Nco).

« Le dictionnaire est le dépositaire par excellence de tous les témoignages lexicaux qu’a laissés le français dans son périple à travers l’histoire et les civilisations » (Boulanger et de Blois 1999 : 153). Si, comme le dit Josette Rey-Debove, les noms propres « adhèrent fortement à la composante d’une langue » (1991 : 147), que dire des noms communs créés à partir de ce type d’unités proprielles. Un fort contingent de Nco est en effet issu de la tribu des Npr (voir Boulanger et Cormier 2001). Cette caractéristique de leur formation leur a valu l’étiquette d’onomastismes (voir Boulanger 1986 : 86). Les procédés de communisation des Npr s’inspirent des mêmes modes de formation que les mots ordinaires, sauf dans le cas de l’éponymie. Ils ont procuré au lexique du français une extraordinaire récolte de Nco. L’histoire de la langue française témoigne abondamment de ce provignement incessant du proprionyme dans la galaxie des unités usuelles. On retrouve les onomastismes sous la forme de mots simples (poubelle, homérique), de mots composés (marie-louise, bernard-l’hermite), d’unités lexicales complexes (oiseau de Cythère, prix Goncourt, calendrier julien, satellite jovien), de locutions (ne pas être le Pérou, se faire passer un Québec « se faire avoir dans une négociation »), d’expressions (moi Tarzan, toi Jane), de proverbes (Paris ne s’est pas fait en un jour), etc. Les mots qui passent directement du statut propriel au statut communisé sans changement ou avec des changements mineurs sont appelés des éponymes (camembert, porto). En vertu de leurs rôles social, culturel, historique, religieux, scientifique, technique, etc., les mots de ce genre, qui forment un important volet du lexique, sont des sociétaires notables des nomenclatures et des articles de dictionnaires. Ils servent à construire un grand pan de la vision de l’univers que se forge une communauté linguistique. Le lexique et le dictionnaire s’offrent alors comme des espaces privilégiés « où se produisent et se reflètent les découpages culturels et où l’on peut mieux observer les mécanismes de leur constitution et constante reconstruction » (País 1988 : 599).

Dans l’immense monde des noms propres, la mythologie est nettement identifiable comme l’un des véhicules idéologiques majeurs qui a permis l’inscription de nombreux mythonymes communs dans la réserve des mots usuels. De cet ensemble indifférencié des unités dictionnarisées de nature mythologique, nous voudrions extraire les mots rattachés à quelques acteurs clés et mesurer quelle fut leur descendance lexicale dans le Grand Dictionnaire Universel […] et dans le Petit Larousse 2003. Le catalogue des noms et des mots est très vaste. Aussi emprunterons-nous le chemin qui conduit à l’Olympe féminin seulement. Il sera donc question de déesses (Artémis, Cérès), de muses (Calliope, Ératô), de guerrières (les Amazones), de monstres (Chimère, Euryade), de mortelles (Europe, Méduse), de nymphes (Aréthuse, Écho) —et parmi celles-ci, de naïades (Salmacis), de néréides (Thétis, Galatée) et d’autres—, d’héroïnes (Antigone, Hélène), de poétesses (Sapho), de furies ou d’érynies (Alecto, Mégère), de harpyes (Bourrasque, Volevite), de personnages (Andromède, Ariane), etc. Bien entendu, ces catégories ne sont pas exclusives et, par ailleurs, un même nom peut revenir dans plus d’une classe, les qualités attribuées à une divinité pouvant varier avec les auteurs ou les sources documentaires, notamment les dictionnaires de mythologie. Ainsi, Méduse est un monstre et une mortelle, Europe est un personnage et une mortelle.

L’objet de la quête consiste à rechercher des noms communs qui sont d’origine mythonymique et à voir comment ils en sont venus à désigner autre chose qu’eux-mêmes, c’est-à-dire à s’inscrire dans les circuits sémantiques en acquérant un ou des sens. Lorsqu’un Npr émigre vers le lexique commun où il donne naissance à un éponyme, un dérivé, un composé, une unité complexe, etc., il témoigne « qu’un ou des éléments caractéristiques attribuables à l’entité ou à la personne porteuse du nom ont été codifiés, c’est-à-dire érigés en caractères prototypaux qui font que le mot peut être désormais mis en relation avec une classe conceptuelle » (Boulanger et de Blois 1999 : 150). Ainsi la signification du Nco est décodable par référence à un autre signe originel, un « signe-être » dans le cas de l’anthroponymie (Jupiterjupitérien), un signe-chose dans le cas de la toponymie (Parisparisianisme).

Les quatre principaux modes de génération de mots sont :

  1. L’éponymie : andromède, calliope, écho.
  2. La dérivation
    • La dérivation française : aphrodisiaque, chimérique, éolien.
    • La dérivation savante gréco-latine : hébéphrénie, hydroméduse.
  3. La composition : cheveu-de-Vénus, fausse-nymphée.
  4. La formation d’unités lexicales complexes : oiseau de Vénus, toile de Pénélope.

Outre leur utilisation pour former des éponymes, des dérivés, des composés et des unités lexicales complexes, certains mots simples, notamment les éponymes, sont polysémiques; ils apparaissent donc dans plus d’un domaine, et ils peuvent même se faufiler jusque dans la langue générale. Les exemples qui suivent sont tirés du Grand Robert de la langue française.

Les mythonymes propriels recueillis pour cette étude peuvent revendiquer deux parcours étymologiques, au moins. S’ils proviennent directement du nom propre, on dira qu’il s’agit d’une étymologie de premier degré (Daphnédaphné; Floreflore; Vénusvénus). S’ils proviennent d’unités mythonymiques déjà communisées, on dira qu’il s’agit d’une étymologie de second degré (Floreflorefloristique, microflore). Si on pousse plus loin, on trouvera même des étymologies de troisième degré (Irisirisiriser > irisable, irisage, irisation, irisé; Méduseméduseméduser > médusant, méduseur). L’étymologie de second degré peut être arrimée au Npr lui-même (Europe « déesse » ⇒ Europe « continent » → euro, euro- [élément de formation : eurodéputé, euromarché], européen, europium; Vénus « déesse » ⇒ Vénus « planète » → vénusien). Si on se fonde sur ces modes de création, on peut considérer que les divinités sont les parents de grandes, parfois même de très grandes, familles lexicales.

2. La diffusion des mythonymes féminins dans le lexique

Une recherche dans le cadre d’un séminaire de lexicographie à l’automne 2002 a permis de démontrer que les mythonymes féminins se répartissent dans de multiples domaines d’activité et, que la langue générale n’est pas en reste. Voici un aperçu de quelques domaines riches en onomastismes mythologiques.

Le corpus rassemblé par les étudiants à l’occasion de cette recherche s’élève à 325 mots. Les domaines les plus productifs sont la botanique (129 termes), la langue générale (65 mots) et la zoologie (48 termes). Ces trois champs totalisent 242 unités, soit 74,5% de l’ensemble.

3. Une galerie de portraits de femmes

Si l’on excepte les dénominations de groupes à partir desquels des mots ont été formés, comme les muses (amusie, musée), les nymphes (faux-nymphéa, nymphomane), les sirènes (siren, siréniens), un total de 40 noms propres féminins est représenté dans le corpus élaboré par les étudiants à l’automne 2002. Le tableau 1 fait voir une partie de la productivité lexicale des mythonymes. Les signes + et – placés entre crochets indiquent la présence ou l’absence du nom propre dans le GDU —les deux suppléments n’ont pas été consultés— et dans le PL 2003.

Tableau 1 : Du nom propre au nom commun
Noms GDU PL Mythologies Fonctions Exemples de mots et domaines
Agavé + - Grecque Personnage
  • agave de l’Utah [bot.]
Amalthée + + Grecque Nymphe
  • corne d’Amalthée [LG]
Andromède + + Grecque Personnage
  • andromède [bot.]
  • andromédie [bot.]
Aphrodite + + Grecque Déesse
  • aphrodisie [psychol.]
  • hermaphrodisme [méd.]
Aréthuse + - Grecque Nymphe
  • aréthuse chinoise [bot.]
Ariane + + Grecque Personnage
  • fil d’Ariane [LG]
Artémis + + Grecque Déesse
  • artémise [bot.]
  • moqueur des armoises [ornithol.]
Aurore + - Grecque Déesse
  • sauce aurore [cuis.]
Calliope + + Grecque Muse
  • calliope [mus.]
  • collibri calliope [ornithol.]
Cérès + + Romaine Déesse
  • céréales [bot.]
Chimère + - Grecque Monstre
  • chimère [ichtyol.]
  • chimérique [LG]
Daphné + + Grecque Nymphe
  • daphné [bot.]
Diane + + Romaine Déesse
  • arbre de Diane [philos.]
  • complexe de Diane [psychol.]
Dioné + - Grecque Déesse
  • dioné [bot.]
Écho + + Grecque Nymphe
  • écho [LG]
  • écho [mus.]
Égérie + + Romaine Nymphe
  • égérie [LG]
Électre + + Grecque Déesse
  • complexe d’Électre [psychol.]
Éris + - Grecque Déesse
  • éristique [arts]
Europe + + Grecque Mortelle
  • thé d’Europe [bot.]
Fata - - Romaine Déesse
  • vision féérique [LG]
Flore + + Romaine Déesse
  • exposition florale [LG]
  • floralies [LG]
Hébé + - Grecque Déesse
  • hébéphrénie [méd.]
  • hébétude [méd.]
Hélène + + Grecque Héroïne
  • hélénie [bot.]
Hygie + - Grecque Déesse
  • hygiène mentale [méd.]
Iris + + Gr./Rom. Déesse
  • iridectomie [ophtalmo.]
  • iris d’eau [bot.]
Luna - - Romaine Déesse
  • lunaire [bot.]
Méduse + + Grecque Monstre
  • méduseur [LG]
  • méduse urticante [zool.]
Mégère + + Grecque Déesse
  • mégère [LG]
Minerve + + Romaine Déesse
  • hibou de Minerve [philo.]
  • minerval [LG]
Mnémosyne + + Grecque Déesse
  • amnésique [méd.]
  • mnémotaxie [méd.]
Myntha - - Grecque Nymphe
  • eau de menthe [alim.]
  • menthe de Corse [bot.]
Némésis + + Grecque Déesse
  • némésie [bot.]
Panacée + - Grecque Déesse
  • panacée [LG]
Pandore + + Grecque Déesse
  • boîte de Pandore [LG]
Perséphone - + Grecque Déesse
  • syndrome de Perséphone [psychol.]
Pomone + + Romaine Déesse
  • pomme [alim.]
Psyché + + Grecque Personnage
  • film psychotronique [cin.]
  • psyché [LG]
Roma - - Romaine Héroïne
  • laitue romaine [alim.]
Sapho + + Grecque Poétesse
  • saphisme [psychol.]
Vénus + + Romaine Déesse
  • cœur de Vénus [bot.]
  • vénériculture [zool.]

Le tableau 1 rend compte de l’intérêt indéniable des deux ouvrages de référence pour la mythologie, surtout le GDU qui, ne l’oublions pas, comprend le mot mythologique dans son titre officiel. Le GDU répertorie 35 des 40 noms, ne délaissant que Fata, Luna, Myntha, Perséphone et Roma. Pierre Larousse consigne cependant le nom commun perséphone, mais sans faire la moindre référence à la mythologie. Quant aux quatre autres noms, il n’est pas assuré qu’ils réfèrent à des divinités. Les sources divergent sur ce point. L’encyclopédie fournit également une variante orthographique pour un nom : ArianeAriadme. Le PL 2003 recense 27 des 40 noms dans sa section des noms propres. Il ne délaisse qu’Agavé, Aréthuse, Aurore, Chimère, Dioné, Éris, Fata, Hébé, Hygie, Luna, Myntha, Panacée et Roma. Un nom est accompagné d’une variante orthographique : SaphoSappho. On remarque que quatre des cinq noms absents du GDU le sont également du PL. Neuf entrées sont spécifiques au GDU tandis qu’une seule l’est au PL. Les deux dictionnaires ont 26 noms en commun, ce qui représente 65 % du corpus.

De ces 40 mytho-femmes, nous en retiendrons cinq et nous mesurerons leur descendance lexicale. Aux mots du corpus rassemblés lors du séminaire de l’automne 2002, nous additionnons ceux qui ont été recueillis postérieurement dans d’autres sources lexicographiques, encyclopédiques, documentaires ou littéraires. Nous verrons aussi quel fut le sort de ces mots dans le Grand Dictionnaire Universel […] et dans le Petit Larousse 2003. Les noms les plus productifs sur le plan lexical sont ceux des déesses Artémis, Iris, Méduse, Minerve et Vénus. Avant de présenter les résultats lexicaux, une courte biographie de chaque déesse permettra de comprendre les raisons de l’attribution des sens aux noms communs créés à partir du nom propre.

3.1. Artémis

Artémis est une déesse grecque. Elle est la fille de Léto et de Zeus et la sœur jumelle d’Apollon. Elle est identifiée à la Diane des Romains. C’est une vierge farouche et chaste. Elle est aussi cruelle et vindicative. C’est la divinité de la chasse, de la végétation, des sources et des cours d’eau. Son domaine est celui de la nature et des espaces sauvages. Elle protège en particulier les animaux et la croissance des jeunes pousses de toutes espèces. Elle est souvent représentée tenant un brin d’armoise dans sa main. Ses attributs les plus importants sont l’arc et les flèches. Elle est aussi la déesse de la lune et par le fait même la lumière de la nuit. Outre ses rapports avec la nature, elle protège la vie féminine, elle soutient les femmes malades, elle prépare au mariage, elle procède aux accouchements et elle veille à la croissance des enfants.

Tableau 2 : Les artémisonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
ambroise à feuilles d’armoise - - armoise pontique - -
ambroise à feuilles d’Armoise - - armoise vraie - +
ambroisie à feuilles d’armoise - - armoise vulgaire - -
armoise + + artémise + -
armoise absinthe + - artemisia + -
armoise amère + - artémisié + -
armoise aurone + - artémisiées + -
armoise citronnelle + - artémisien + -
armoise commune + - artémisies + -
armoise de Judée + - artémisine + -
armoise des champs + - artémisioïde + -
armoise des glaciers - - artémision + -
armoise dracunculus - - herbe d’Artémis - -
armoise du Canada - - moqueur des armoises - -
armoise estragon + - plante d’Artémis - +
armoise maritime - - plante d’Artémise - -
armoise moxa - -
Total : 33

3.2. Iris

Iris est une déesse grecque et latine. Elle est la fille d’Électre et de Thaunas. C’est une divinité préolympienne. Elle est la messagère des dieux, en particulier de Zeus/Jupiter et d’Héra/Junon. Sur ordre des dieux, « elle descend de l’Olympe, portée par ses ailes rapides, livrer son message et les ordres divins » (Desautels 1988 : 118). Alors son voile prend les couleurs de l’arc-en-ciel, avec lequel elle finit par s’identifier d’ailleurs. Elle personnifie donc le chemin entre le Ciel et la Terre et même celui des profondeurs marines; elle est aussi le lien entre les dieux et les hommes. La légende veut que l’arc-en-ciel représente la trace des pieds d’Iris lorsqu’elle descend de l’Olympe. Elle est représentée ailée, tenant dans une main le bâton du héraut.

Tableau 3 : Les irisonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
aniridie + - iridoschisma + -
beurre d’Iris - - irido-schisma + -
écharpe d’Iris + - iridoscope + -
irichromatine - - iridoscopie - -
irichrous + - iridosmine + -
irid(o)- - - iridosmium + -
iridacée + - iridoso-ammonique + -
iridacées - - iridoso-sodique + -
iridectomie + - iridotomédialyse + -
iridectomique + - iridotomie + -
iridée + - irien + +
iridées + - iris + +
iridencleisis - - irisable - +
iridenclise + - irisage - -
iridérémie + - irisation + +
iridescence - - iris bâtard - -
iridescent + - iris calcédoine + -
irideux + - iris citrine + -
iridico-ammonique + - iris commun + -
iridico-potassique + - iris cultivé - +
iridico-sodique + - iris d’Allemagne + -
iridié - - iris d’Angleterre - -
iridien + - iris d’eau - -
iridifère + - iris de Florence + -
iridion + - iris de Sibérie + -
iridipenne + - iris des marais + +
iridique + - iris d’Espagne - -
iridite + - iris de Suse + -
iridium + - iris de Suze - -
iridocèle + - irisé + -
iridochoroïdite - - irisement - +
irido-choroïdite + - iriser + -
iridocolobome + - iris faux acore + +
iridoconstricteur - - iris fétide + -
iridocornéen - - iris germanique + -
iridocyclite - - iris gigot + -
irido-cyclite + - iris jaune + -
iridocyte - - iris nain + -
irido-diagnostic - - iris panaché - -
iridodialyse + - iris sauvage - -
iridodilatateur - - iris spatulé - -
iridodonèse - - iris tigré + -
iridodonésis - - iris versicolore - -
iridoïde - - iris violet - -
iridokératite - - iris xiphion + -
iridologie - - iritis + -
iridologique - - irone - -
iridologue - - osmiridium + -
iridomyrmécine - - pierre d’iris - -
iridomyrmex - - pierre d’Iris + -
iridoplégie - - pois d’iris + -
iridoptose + - poudre d’iris - -
irido-pupillaire + - vert d’iris + -
iridoschisis - -
Total : 107

3.3. Méduse

Méduse est une déesse grecque. Elle est la fille de Kéto (ou Céto) et de Phorkys (ou Phorcys). Elle est l’une des trois Gorgones qui étaient des monstres ailés abhorrés. Son aspect était effrayant et sa face hideuse. Elle est pourvue d’ailes d’or et elle a la chevelure hérissée de serpents entrelacés. Son regard pétrifiait ceux qui osaient la fixer. Elle fut transformée en dragon. Seule mortelle des trois sœurs, son destin fut atroce. Elle périt de la main du héros Persée qui lui trancha la tête.

Tableau 4 : Les médusonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
anthoméduse - - méduséen + -
automéduse - - méduse ephyra + -
gelée de méduse - - méduser + +
hydroméduse - - méduse sans vélum - -
leptoméduse - - méduse sexuée - -
médusaire + - méduseur - -
médusant - - méduse urticante - -
méduse + + médusoïde - -
médusé + + narcoméduse - -
méduse à dos rugueux - - polypoméduse - -
méduse aurita + - scyphoméduse - -
méduse autonome - - tête de méduse + -
méduse d’hydraire - - trachyméduse - -
Total : 26

3.4. Minerve

Minerve est une déesse romaine. Fille de Jupiter, elle est identifiée à l’Athéna des Grecs. Ses fonctions sont multiples. Elle fut la protectrice de Rome, le symbole de la connaissance et de la sagesse, la patronne des arts et de l’intelligence, celle des artisans, du travail industriel et des laboureurs, la gardienne du palais fortifié, de l’habitat, de la famille (les enfants et les adolescents) et de la santé. Elle protégeait les travaux de la maison, la cité (les villes et les peuples) et les récoltes. Déesse des institutions civiles, elle présidait à la justice. Elle est traditionnellement représentée casquée et vêtue d’une demi-cuirasse. Ses attributs sont l’arbre de Minerve (l’olivier) et l’oiseau de Minerve (la chouette).

Tableau 5 : Les minervonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
arbre de Minerve + - minerviste - -
fruit de Minerve + - minervium + -
hibou de Minerve + - oiseau de Minerve + -
minerval + + poinçon à la tête de Minerve - -
minervales + - poinçon à tête de Minerve - -
minerve + + poinçon Minerve - -
minervien + - poinçon tête de Minerve - -
Total : 14

3.5. Vénus

Vénus est une déesse romaine. Elle est identifiée à l’Aphrodite des Grecs. Connue comme étant la déesse de l’amour et de la beauté, elle incarne l’éternel féminin, la pureté et la sensualité. Elle est aussi la déesse de la fécondité et de la fertilité. À la fois céleste et marine, elle fut en outre la déesse de la végétation et des jardins puis celle de la mer, de la navigation et de la vie universelle. On la considérait comme la reine des Nymphes et des Grâces.

Tableau 6 : Les vénusonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
acte vénérien + - sabot de Vénus + -
antivénérien + + soulier de Vénus - -
arbre de Vénus + - vendredi + +
attrape-mouche de Vénus - - vénéréologie - -
bras de Vénus - - vénéricarde + -
ceinture de Vénus + + vénéricardes + -
char de Vénus + - vénériculture - -
cheveu-de-Vénus - + vénéride + -
cheveux de Vénus + - vénéridé - -
cœur de Vénus + - vénérides + -
combats de Vénus + - vénéridés - -
conque de Vénus + - vénérien + +
conque de Vénus épineuse + - vénérirupe + -
conque de Vénus mâle + - vénérologie - -
conque de Vénus orientale + - vénérologique - -
coup de pied de Vénus + - vénérologiste - -
coup de Vénus + - vénérologue - -
cristaux de Vénus + - vénérope + -
dermato-vénérologie - - vénérupe + -
désir vénérien - - vénérupe irus + -
feux de Vénus - - vénérupes + -
fils de Vénus - - vénus + +
jeux de Vénus + - vénus attrape-mouche - -
jour de Vénus + + Vénus attrape-mouche + -
maladie vénérienne + - Vénus banale - -
mal vénérien + + vénus callipyge - -
miroir de Vénus + - Vénus callipyge - -
mont de Vénus + + Vénus des carrefours + -
nombril-de-Vénus - - vénus fasciée - -
nombril de Vénus + - Vénus hottentote + -
oiseau de Vénus - - vénusiaque - -
ombilic de Vénus - - vénusie + -
peigne de Vénus + - vénus ovale - -
plaisirs de Vénus + - vénuste - -
plaisirs vénériens + - vénusté + +
plaisir vénérien - - vert de Vénus - -
sabot-de-Vénus - + vitriol de Vénus + -
Total : 74

4. Brève exploration de l’espace laroussien : le GDU et le PL 2003

Les mots qui figurent dans les tableaux ont été repérés aussi bien en entrée qu’en sous-entrée ou dans le corps des articles des dictionnaires consultés. Les variantes graphiques (iridocyclite ou irido-cyclite, sabot-de-Vénus et sabot de Vénus, iris de Suse et iris de Suze, plaisir vénérien et plaisirs vénériens) ont aussi été retenues, car elles ont leur importance pour l’histoire du vocabulaire et pour mesurer l’évolution de l’orthographe. Ainsi, sabot de Vénus (GDU) qui devient sabot-de-Vénus dans le PL témoigne d’une meilleure lexicalisation du mot.

Sur les 254 mots des cinq tableaux, 118 sont des unités simples, 14 des unités composées, c’est-à-dire comportant un ou des traits d’union, 121 des unités complexes et 1 est un élément de formation. On voit que les formes simples, surtout des éponymes et des dérivés, et les formes complexes, surtout les modèles nom + adjectif (iris panaché, méduse urticante), nom + préposition + nom (méduse sans vélum, poudre d’iris) et nom + préposition + nom propre (écharpe d’Iris, oiseau de Vénus) se livrent une chaude lutte et qu’elles sont presque à égalité numérique reflétant ainsi les deux plus grands modes de créativité lexicale en français.

Le GDU recense 143 des 254 mots du corpus (= 56,3%) tandis que le PL n’en compile que 27 (= 10,6%) (voir le tableau 7). Le tableau fournit les statistiques pour chacune des déesses et pour chacun des dictionnaires. Le GDU descend sous la barre des 50 % de mots représentés dans le seul cas de Méduse. Il faut toutefois pondérer ces chiffres du maître de Toucy, car plusieurs mots ne figurent pas au GDU parce qu’ils sont apparus dans la langue après la publication du dictionnaire de Pierre Larousse. Les résultats statistiques illustrent fort bien comment l’auteur a été attentif et a réservé une belle place au vocabulaire mythonymique. Quant au PL, son statut de dictionnaire monovolumaire le force à se concentrer sur le noyau dur du vocabulaire, c’est-à-dire sur la langue générale et sur le vocabulaire fondamental de quelques domaines spécialisés. D’ailleurs, parmi les 27 formes du PL, 16 sont des unités simples.

Tableau 7 : Les statistiques individuelles : déesses et dictionnaires
Déesses et mots du corpus GDU PL
Artémis → 33 mots 18 3
Iris → 107 mots 64 8
Méduse → 26 mots 8 3
Minerve → 14 mots 9 2
Vénus → 74 mots 44 11
Totaux → 254 mots 143 27

Le nombre d’unités communes aux deux dictionnaires s’élève à 20 (= 8%). Ces mots sont repris dans le tableau 8.

Tableau 8 : Les mots communs au GDU et au PL
antivénérien
armoise
ceinture de Vénus
irien
iris
irisation
iris des marais
iris faux acore
jour de Vénus
maladie vénérienne
méduse
médusé
méduser
minerval
minerve
mont de Vénus
vendredi
vénérien
vénus
vénusté
Total : 20

Le tableau montre bien que plus des deux tiers (14/20) des unités communes aux deux répertoires sont des mots simples. Par ailleurs, chaque déesse est représenté, avec un net avantage pour Vénus (9/20), qui semble également plus polyvalente par rapport à la représentation des domaines d’emploi.

Il est clair que l’envergure et la vocation de chacun des dictionnaires expliquent les écarts numériques relatifs à la consignation des mythonymes communs féminins. Il en va de même pour la place accordée aux déesses elles-mêmes. Le GDU consacre 15 lignes à Artémis, 3 colonnes et un tiers à Iris, 7 et demi à Méduse, 11 et un tiers à Minerve et 30 à Vénus. La place dont dispose le PL 2003 est beaucoup plus réduite. L’article Artémis occupe 2 lignes, Iris en occupe aussi 2, Méduse se déploie sur 4 lignes tandis que 3 lignes sont réservées à Minerve et à Vénus.

Dans le GDU, chaque divinité est l’objet d’une monographie plus ou moins étendue et beaucoup plus étoffée que les courtes rubriques du PL. Non seulement, Pierre Larousse raconte l’histoire des déesses, mais il explore leur vie ultérieure en art et leur devenir dans le lexique commun. Ainsi, pour Vénus, il établit le catalogue des œuvres dans lesquelles la divinité apparaît : noms des tableaux, des sculptures et autres œuvres d’art. Les données rassemblées par Pierre Larousse dans l’article proprionymique permettent aussi de bien comprendre la productivité lexicale ultérieure de chaque nom. On y trouve souvent les raisons qui expliquent comment le nom propre est passé du statut propriel au statut de nom commun. L’intérêt de l’homme de Toucy pour l’Antiquité est évident et il a largement ratissé ce secteur auquel il a greffé les éponymes, les dérivés, les composés, les unités complexes qui en émergent et s’installent dans la langue commune. Son dictionnaire rend bien compte de ce riche vocabulaire motivé par l’histoire, et cela autant dans la vaste zone de la langue générale que dans les multiples champs des savoirs d’experts. Les 143 mots décrits dans le GDU créent une arborescence technolectale qui inclut l’anatomie, l’ophtalmologie et la médecine avec des détours vers la botanique, la zoologie —en particulier l’ornithologie et la conchyologie— et avec des arrêts sur la chimie, la philosophie, la musique et bien d’autres sciences et arts. Nombre de ces articles pourraient être repris dans des dictionnaires contemporains sans que le contenu en soit retravaillé.

5. La raison mythologique

La panoplie lexicale proprionymique disséminée dans les dictionnaires sert de référence exemplaire pour retracer les climats d’époque et les liens avec l’histoire. Elle témoigne de l’état des sociétés, des visées politiques ou religieuses, des modes de pensée, des influences culturelles, des modes de construction des mots, etc. Condensé de la culture et de la société, le dictionnaire fournit une foule de repères logiques et psychologiques, nombre de témoignages des activités humaines, nombre de preuves des activités de l’intellect, tant scientifiques qu’humanistes, dont l’origine première remonte à la mythologie gréco-romaine.

Le système linguistique du français intègre donc dans son vaste complexe lexical une grande part de mots construits à partir de noms propres, dont les mythonymes, et il le dynamise constamment à travers l’histoire. La civilisation européenne post-antique a emprunté une tangente judéo-chrétienne, mais cela ne l’a jamais isolée de son héritage gréco-latin (voir Papin 1989, Bologne 1991, Boulanger et de Blois 1999). Les cultures modernes et contemporaines ne sont pas précisément greffées sur les mythologies; néanmoins, elles sont fécondes en allusions mythologiques, car on en trouve des traces dans de nombreux mots et locutions qui se rapportent à la raison mythologique. Comme en témoignent le GDU au XIXe siècle et le PL au XXIe siècle, une part de ces mots s’est accumulée et sédimentée dans les dictionnaires les plus courants, certains ayant même une longue carrière lexicographique comme armoise, iris des marais, méduser, minerval et vénusté. Les Npr et les Nco dont il vient d’être fait état constituent la référence idéale et un point d’ancrage majeur pour illustrer comment tout savoir, du plus général au plus réservé, est redevable au panthéon mythologique, « car le savoir se construit, vit, se propage, se métamorphose et progresse au fil des événements et des acteurs sociaux » (Boulanger et Cormier 2001 : 1). Et parmi ces acteurs figurent la constellation des divinités féminines dont nous n’avons pu visiter que quelques étoiles, certaines étant célébrées tantôt par le GDU, tantôt par le PL, tantôt par les deux à la fois.

Ainsi que l’a montré notre court voyage dans l’Olympe féminin, outre la langue usuelle, les mythonymes ont essaimé dans de nombreux champs du savoir : les arts, la littérature, la philosophie, la psychologie, l’astronomie, la botanique, la zoologie, la gastronomie (alimentation et cuisine), la santé, l’hygiène, etc., plusieurs de ces zones d’activités ayant été étudiées au cours de ce colloque. Et, du GDU au PL, l’espace dictionnairique laroussien est au premier rang pour témoigner que l’héritage classique antique prend une belle et grande place dans le lexique du français.

Bibliographie

Le Petit Robert par lui-même : de l’ombre à la lumière

Les mots naissent, mûrissent, vieillissent et meurent parfois. Dans leur vie active, certains mènent des carrières plus prestigieuses que d’autres et plusieurs deviennent des vedettes instantanées du lexique parce qu’ils sont rapidement entérinés par les utilisateurs. Tel fut le cas de motoneige et de courriel au Québec, au début des années 1960 et 1990, respectivement. On pourrait dire la même chose des mots euro et tournante en France autour de 1995. La seconde étape importante après la naissance d’un mot est sa reconnaissance sociale, c’est-à-dire sa lexicalisation et son installation dans l’usage réel. Une fois ce seuil atteint, une éventuelle carrière lexicographique attend ce vocable. Et le dictionnaire demeure le lieu le plus pertinent pour suivre la circulation des mots dans la langue. Un petit fascicule publié en 1999 par les Dictionnaires Le Robert et intitulé Les années Petit Robert rend compte de 40 années de mouvement du lexique entre 1960 et 1999, aussi bien pour les formes que pour les sens d’ailleurs. Plusieurs centaines de néologismes consignés dans le dictionnaire y sont réunis et rangés par décennie : 1960, 1970,1980,1990. Le tableau 1 donne des exemples de mots datés de chacune des années de ces décennies, des mots si familiers pour la plupart qu’on les croirait membres de la grande famille lexicale du français depuis longtemps. L’annexe fournit les listes complètes des mots datés de 1967, 1977 et 1993 dans le Petit Robert [PR], dates qui correspondent aux trois éditions du dictionnaire. Les datations indiquées sont celles qui figurent dans l’édition de 2001 du PR électronique.

TABLEAU 1 — Exemples de mots datés de 1960 à 1999 dans le Petit Robert
1960agrochimie
1961concepteur
1962assistanat
1963dangerosité
1964aéroglisseur
1965antigang
1966biodégradable
1967psychédélique
1968écologiste
1969informatisation
1970essuie-tout
1971agroalimentaire
1972biorythme
1973carpaccio
1974croisiériste
1975fractal
1976bureautique
1977multiculturel
1978joggeur
1979homophobie
1980heptathlon
1981radio-réveil
1982bioéthique
1983cogniticien
1984eurodéputé
1985antisida
1986télépaiement
1987faxer
1988oups
1989lambada
1990génothèque
1991refondation
1992eurosceptique
1993hypertextuel
1994traçabilité
1995cyberespace
1996alicament
1997haptique
1998profilage
1999malbouffe

Les exemples cités dans le tableau et les listes annexées parcourent les grands champs de l’expérience humaine et beaucoup sont d’un usage général. La majorité de ces créations sont d’origine française, mais quelques emprunts y figurent, illustrant l’ouverture du français sur le monde. « Le dictionnaire, en accueillant des mots et des sens nouveaux chaque année, nous renseigne sur les centres d’intérêt d’une communauté, les évolutions du vocabulaire reflétant celles de la société » (Drivaud 1999, p. 3). Grâce à son arsenal microstructurel bien éprouvé, c’est le dictionnaire en un volume qui raconte le mieux le parcours linguistique des mots et leur arrimage à l’histoire sociale.

Sur le plan morpholexical, chacune des quatre dernières décennies du XXe siècle est caractérisée par des thèmes sociaux qui ont naturellement des répercussions dans la langue. Ainsi, le petit fascicule du Robert place la décennie 1960 sous le thème, notamment, de la mode anglo-américaine, ce qui a pour effet le passage en français de nombreux anglicismes empruntés à ce moment, comme bermuda, blush, jean ou lurex. Les années 1970 sont dites cool et sportives tandis que sur le plan culturel, le disco, le fluo et le funky prennent les commandes. C’est aussi la période où le préfixe mini- et le suffixe -erie déferlent dans le lexique et servent à créer des centaines de mots tandis que des dizaines d’autres s’abrègent (bio, chimio, écolo) ou se siglent (F.I.V., I.G.V., p.V.C.). La décennie 1980 est celle du développement foudroyant et de la démocratisation de l’informatique, et bientôt, au milieu de cette période, de la micro-informatique. On verra ainsi l’élément -tique se détacher du mot souche informatique et servir à créer une foule de néologismes affiliés à ce domaine. On assiste alors en direct à la naissance d’un nouveau suffixe français productif : bureautique, domotique, procréatique. Le suffixe -tique est reconnu par le PR qui, s’il ne le retient pas dans la nomenclature, le fait figurer dans la liste de son Petit dictionnaire des suffixes du français placé dans les annexes à partir de 1993. Le suffixe -ciel, issu du mot logiciel, suivra le même chemin et il servira à produire de nombreux mots, comme didacticiel (1979, d’abord au Québec) et ludiciel (vers 1980). Cette décennie est aussi celle de l’identification de cette terrible maladie qu’est le sida. La maladie doit être nommée. Le nom complexe syndrome d’immunodéficience acquise sera rapidement réduit à l’acronyme sida (1982, d’abord sous la forme SIDA), qui deviendra la base à partir de laquelle on forgera plusieurs termes, dont antisida (1985), sidéen (1987) et sidologue (1985). Un champ onomasiologique important s’épanouira également autour de ce thème et des néologismes viendront nommer ces concepts, comme AZT (1985), HIV (vers 1985), LAV (1983), séroconversion (vers 1986). La décennie 1990 est celle d’Internet, de la musique techno et de l’euro. Après le -ciel de l’informatique logicielle, c’est au tour d’un nouveau suffixe -iel de faire des petits. Cet élément se retrouve d’abord dans le québécisme courriel, mot-valise formé au début des années 1990 à partir de courri[er] él[ectronique]. La ressemblance avec les deux morphèmes liés déjà existants -ciel et -(i)el assure son franc succès, et bientôt apparaissent d’autres mots construits sur ce modèle, comme pourriel et pollutiel. Toutefois, le mot courriel devra attendre l’année 2002 pour accéder à la nomenclature du PR. Il a cependant fait l’objet d’une remarque dans l’article E-MAIL qui a été ajouté à ce dictionnaire dans le tirage de l’année 2000. Une façon discrète d’exister! Curieusement, le PR date l’arrivée de l’emprunt e-mail en français de 1994. Cet emprunt est certainement antérieur à la formation de courriel puisque ce québécisme a été proposé pour remplacer le mot anglais au début des années 1990. La forme abrégée mail, datée de 1998, rejoindra les colonnes du PR en 2002.

Le PR constitue sans conteste le cœur de l’édifice lexicographique robertien. Il naît dans le dernier tiers du XXe siècle. Plus qu’une réduction du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française [DAALF] —mieux connu sous le titre de Grand Robert de la langue française, étiquette d’ailleurs acquise postérieurement, donc anachroniquement, à la parution du PR— il en est la continuation, tout en se réclamant d’une philosophie nouvelle sous l’impulsion d’Alain Rey et de Josette Rey-Debove qui y perfectionneront quelques principes linguistiques, notamment le traitement sémantique et les aspects morphologiques. Au cours du XXe siècle, le PR aura trois éditions, soit en 1967 pour la première, en 1977 pour la deuxième et en 1993 pour la troisième. C’est dans cette dernière édition que le mot nouveau s’ajoute au titre et que le dictionnaire devient le Nouveau Petit Robert. Entre les deux refontes, chaque nouveau tirage aura ses ajouts, ses retraits et ses ajustements. À ce chapitre, le tirage de 1983 du PR est l’occasion d’une révision et d’un enrichissement des québécismes, notamment à la suite d’une analyse critique d’un premier contingent de ces formes et sens québécois introduits dans le dictionnaire en 1977 (Dugas 1979). Voici quelques mots de la lettre M qui font l’objet d’une intervention : magasinage, magasiner, marier, maringouin, maskinongé, merisier, mitaine, moustiquaire. En 1984, on ajoute près de 200 entrées nouvelles, dont 36 helvétismes (arolle, catelle, hydrant, pive, poutser), et près de 100 significations inédites parmi lesquelles 24 sont propres à la Suisse (brique, chambre, glisse, lavette, relaver).

Le PR est un dictionnaire qui bouge et, dans cette optique, il convient d’analyser chacune des trois éditions, car elles s’inscrivent dans des écologies linguistiques et sociales fort différentes. Il est aussi opportun de voir comment l’esprit de l’entreprise Le Robert a évolué entre l’époque de son fondateur Paul Robert et celle où Alain

Rey et Josette Rey-Debove ont assumé la plus grande part des responsabilités éditoriales. Pour ce faire, nous nous arrêterons aux textes d’introduction de chacune des éditions afin d’en dégager les principales orientations et les grandes articulations.

Le Petit Robert de 1967

Le premier PR était « destiné d’abord aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants » (Rey 1967, p. IX). Puis les différents destinataires sont énumérés : les étrangers et le grand public, ce dernier étant présenté comme le public de l’avenir, une fois que l’ouvrage aura fait ses preuves. Ce qui se fera rapidement. L’ouvrage est vite salué non seulement comme un nouveau dictionnaire, mais il est aussi reconnu comme un événement culturel. Le PR continue le programme du DAALF, car il utilise « l’immense somme de travail accumulée pendant son élaboration, sans rien perdre des principes qui ont guidé son auteur, mais en changeant à la fois de dimension et de point de vue. C’est moins l’abrégé d’un grand dictionnaire que le prolongement de l’œuvre d’un grand lexicographe » (ibid.). À travers le DAALF, le PR est greffé à l’héritage d’Émile Littré et à celui du Dictionnaire général [DG] d’Adolphe Hatzfeld, Arsène Darmesteter et Antoine Thomas. Dans cette livraison, l’influence de Paul Robert est toujours très perceptible. Le dictionnaire demeure prudent dans ses choix lexicaux et il est marqué au coin d’une norme française centralisatrice, car même si on est à l’aube de la francophonie, ses échos ne se répercutent pas encore dans les dictionnaires, du moins d’une manière tangible. À ce moment, l’étude des régionalismes a plus à faire avec la géolinguistique qu’avec la variation lexicale synchronique trans-étatique, et les mots langue française se déclinent toujours au singulier.

Le PR est perçu comme un nouveau Littré, un Littré qui ne doit cependant pas tout chambarder en matière de langue. L’emprunt, le néologisme et l’anglicisme provoquent encore, et également, la méfiance de certains groupes de locuteurs, parmi lesquels figurent d’influents puristes. C’est dans ce contexte qu’Alain Rey rappelle que, selon les lecteurs, la désignation d’anglicisme « pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une marque d’infamie » (ibid., p. x).

Ce premier-né de la génération des PR joue de prudence sur d’autres plans également. Il écarte les mots très vulgaires tandis que les créations très fantaisistes ou argotiques sont laissées de côté; il en va de même pour les marques déposées, trop volatiles, et dont le statut linguistique est encore peu étudié à l’époque. Les néologismes sont pris en compte, mais de manière nuancée; pas question de leur laisser la bride sur le cou. Le dictionnaire doit d’abord prendre sa place comme instrument de référence, c’est-à-dire établir sa base lexicale et en assurer les assises. À partir du DAALF, les responsables font une mise à jour du vocabulaire qui comble les lacunes entre les grands dictionnaires du XIXe siècle (Littré et le DG) et la période ciblée ici, soit 1967 (en réalité 1965-1966, date qui correspond à l’achèvement de la rédaction de ce premier PR).

Le Petit Robert de 1977

L’aîné des PR aura eu une durée de vie de 10 ans avant de renaître dans une nouvelle édition en 1977. La mise à jour générale se traduit par une augmentation de 200 pages. Le public destinataire prend une dimension plus culturelle et si le dictionnaire s’adresse toujours « à ceux à qui la langue française importe : à ceux qui désirent la connaître mieux, qu’elle soit ou non leur langue maternelle; à ceux qui doivent s’exprimer en l’utilisant » (Rey 1977, p. IX), le grand public passe ici devant celui des élèves et étudiants ciblé prioritairement en 1967. De plus, l’ouverture au lectorat francophone est plus manifeste (nous y reviendrons en parlant du contenu du dictionnaire). D’ailleurs, le mot francophone apparaît dès la huitième ligne de la présentation de l’ouvrage par Alain Rey, ce qui doit être pris comme le signal d’un intérêt qui va au-delà de l’opportunisme éditorial. Ce rétablissement ou renversement des priorités destinatrices permet de parler d’un dictionnaire dont la vocation est désormais didactique et culturelle.

Avec cette édition, le Robert colle de plus près à la réalité du langage et il établit que la langue usuelle est faite de nombreux registres entrecroisés. Il élargit aussi sa palette sociale et son amplitude technolectale en répertoriant des vocabulaires sociaux plus marqués, plus sensibles et plus près des réalités quotidiennes, et en consignant les termes spécialisés « indispensables à l’expression de la pensée moderne » (ibid., p. X), et cela en raison de la plus grande diffusion sociale des savoirs d’experts. Mais la grande nouveauté par rapport à 1967, c’est l’ouverture remarquable pour l’époque aux mots qu’on appelle alors les régionalismes, aussi bien les formes hexagonales que les formes périphériques (canadianismes, belgicismes, helvétismes, etc.) [Boulanger 1985a]. Les régionalismes entrent alors dans le grand champ de la francophonie. Cette édition du PR se démarque aussi par son intérêt pour les décisions issues des commissions ministérielles françaises de terminologie et, dans une moindre mesure, pour celles de l’Office de la langue française du Québec. Les officialismes, dont beaucoup sont des néologismes, font leur entrée dans les dictionnaires du français parce qu’ils sont issus de travaux d’aménagement linguistique chapeautés par des instances gouvernementales qui ont donné des mandats d’aménagement terminologique à des institutions. Depuis, il est devenu d’usage de consigner les recommandations terminologiques françaises et québécoises dans les dictionnaires (Boulanger 1989).

Outre les néologismes issus des aménagistes, comme listage et matériel, les néologismes spontanés sont aussi répertoriés : déprime, écologie, écologiste, macho, stérilet. Il s’agit cette fois de véritables mots nouveaux, c’est-à-dire des mots nés ou empruntés depuis le début des années 1960, car dans la première édition du PR, il fallait donner une extension sémantique au terme néologisme. En effet, en lexicographie, en plus du sens de nouveauté formelle ou sémantique dans le lexique, le néologisme peut être un mot existant depuis longtemps, mais jamais consigné dans les nomenclatures.

Ce sens correspond à une sorte de mise à jour des nomenclatures réalisée en fonction du programme macrostructurel. Il peut s’agir, par exemple, d’intégrer des régionalismes, des argotismes, des mots vulgaires. Ainsi, le québécisme traversier daté de 1880, qui accède au PR (1977) est-il un néologisme lexicographique et non pas un néologisme lexical.

L’édition nouvelle prend aussi un visage plus technolectal. « Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion » (Rey 1977, p. XVIII). Ces apports nouveaux ont entraîné la nécessité de revoir les terminologies déjà existantes, notamment l’informatique, l’automatique, la physique, la chimie, la biologie, la médecine, afin d’effectuer les mises à niveau et de moderniser les définitions. Ces réfections se sont faites dans le prolongement des travaux de terminologie en France et au Québec. La répercussion de ces travaux, particulièrement la recherche en néologie, stimulée par Alain Rey, a été aussi l’occasion de constater lexicographiquement « la renaissance d’une créativité propre au français, pour répondre aux besoins de désignation des choses nouvelles » (ibid.). Le PR fut donc parmi les premiers dictionnaires à signaler les officialismes, dont plusieurs sont des néologismes qui illustrent à point nommé combien le français est une langue imaginative lorsqu’on ne le brime pas.

Le caractère le plus marquant, osé même pour l’époque, la réelle nouveauté demeure l’ouverture à la francophonie extérieure, en particulier à la Belgique (entièreté, parastatal), à la Suisse (écolage, aula) et au Canada (cacaoui, érablière). Pour les dictionnaires Le Robert, il était temps de mettre fin au paradoxe « que les dictionnaires consacrés au français moderne négligent totalement la réalité langagière de communautés francophones importantes et influentes » (ibid., p. XIX). Ce processus d’intégration des régionalismes hors de France n’est pas en soi une nouveauté, la maison Larousse consignant de telles unités, surtout des canadianismes, depuis une dizaine d’années. C’est l’affinement des descriptions et la quantité de mots qu’il faut ici retenir. La description du français devient la description des français, même si la part des régionalismes demeure relativement mineure, du moins aux yeux des locuteurs de ces variétés de français. Par ailleurs, la forme expliquée, l’entrée, est régionale, mais le discours microstructurel, la langue expliquante, est le gallofrançais, ce qui est tout à fait normal puisqu’il s’agit « d’expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (ibid.), comme bleuet et habitant. La description complète des français régionaux « relève à l’évidence des instances souveraines des divers États » (ibid.). Ce double avertissement n’a pas toujours été assimilé par les francophones hors de France, particulièrement au Canada. Ainsi, bien des critiques furent-elles faites dans de fausses perspectives.

Le PR innove aussi sur un autre plan. En effet, jusque-là, les dictionnaires étaient très réservés à l’égard des mots tabous, argotiques ou malsonnants. Pour les dictionnaires Le Robert, il était temps « de combler les lacunes les plus criantes de l’éducation officielle » (ibid., p. XVIII). Cette liberté à l’égard des registres sociaux survient à un moment propice de l’évolution des mœurs dans la société et elle ramène le dictionnaire plus près de la réalité langagière (Boulanger 1986). Ce sera l’un des mérites du PR que de réduire l’écart entre le contenu des dictionnaires et le langage vivant.

L’édition nouvelle du PR reste véritablement liée à la première : même contenu général de la présentation, même langage sur les éléments du programme éditorial. Il est évident que le dictionnaire perfectionne sa méthode et son contenu, mais c’est dans la nette continuité avec son aîné. Dans la présentation, l’accent est mis sur la sémantique et sur la structure arborescente des articles (sens et emplois), sur l’originalité du réseau analogique, marque de commerce des dictionnaires Le Robert, enfin sur la valeur des définitions. L’ancêtre littréen et l’inspiration du DG sont toujours présents en toile de fond. Mais ce conservatisme apparent est suppléé par de nombreuses innovations. La deuxième édition du PR est une sorte de transition entre la lexicographie traditionnelle dont le modèle de référence est Littré et une lexicographie renouvelée qui adhère mieux aux courants de la modernité. Le premier PR annonçait le progrès, mais, en raison du vide lexicographique entre le Littré et le DAALF, il ne faisait qu’amorcer un programme lexicographique nouveau. Par exemple, la dichotomie entre la langue générale et les langues de spécialité y demeure apparente, comme si les terminologies n’étaient que tolérées tandis que les zones lexicales décrites restent conservatrices, tant sur l’axe social que sur l’axe géographique —attitudes qui évoquent les méthodes de l’Académie française. L’édition de 1977 stabilise et homogénéise la description du lexique. Il n’y a plus qu’un seul lexique, celui-ci prenant tantôt une coloration usuelle, tantôt une coloration spécialisée, etc. L’opposition historique et très tranchée entre la langue commune et les terminologies est dépassée et le modèle de confection et d’utilisation du dictionnaire général s’élargit. Mais cette opération de rapprochement entre la langue générale et les langues de spécialité s’effectue parce que la diffusion des connaissances spécialisées se répand dans l’usage quotidien de la langue. Il n’y a plus de frontières, il y a osmose. Ce caractère fusionnel démarque ce PR de son prédécesseur.

Le Nouveau Petit Robert de 1993

Après l’harmonisation et l’homogénéisation des contenus du PR s’ouvre l’ère d’une sorte de maintenance des valeurs et d’une meilleure conformité au réel. Ce qui signifie qu’il faut procéder de plus en plus souvent à de nouvelles synthèses qui touchent autant au texte dictionnairique qu’aux nouveautés lexicales ou sémantiques. « Le lexique est la mesure de toute chose, et le lexicographe doit faire le point chaque fois qu’un écart devient sensible entre le dictionnaire en tant que texte achevé et l’univers culturel présent » (Rey-Debove et Rey 1993, p. IX). La proximité de la langue et du lexique avec la société est encore plus évidente et plus exigeante. Elle se fait particulièrement sentir au début de la décennie 1990.

La troisième édition du PR bouscule quelque peu la tradition. En adjoignant le qualificatif nouveau au titre de l’ouvrage, les auteurs ancrent le dictionnaire dans un présent qui envisage déjà l’avenir. Le terme nouveau est le signe d’une rupture. Il indique la fin d’une époque et le début d’une autre. Deux ans plus tard, un second événement marque aussi le passage à une autre façon de faire. Dans la mise à jour de 1995, le Petit Robert par Paul Robert devient, sur la page titre intérieure, le Petit Robert de Paul Robert, concrétisant l’engagement de ses principaux maîtres d’œuvre que sont Alain Rey et Josette Rey-Debove. Ce sont là des indices externes, mais néanmoins probants, de la distance que prend la troisième édition par rapport à son ancêtre vieux de 26 ans et par rapport à son prédécesseur de 1977. C’est aussi qu’en une génération la langue et ses représentations changent. Et si le PR (1977) ne peut pas être déclaré comme appartenant à la deuxième génération des PR, le NPR peut certes être regardé lui comme le premier enfant de la deuxième génération.

Plus de 220 pages supplémentaires par rapport à l’édition précédente seront nécessaires pour capter l’état de langue décrit. De 1967 à 1993, le dictionnaire passe de 1 972 à 2 492 pages, une augmentation de 520 pages, soit un peu plus de 26 % de contenu nouveau, ce calcul étant fait sans tenir compte du texte supprimé1. La nomenclature passe de 55 000 mots à près de 60 000. Par ailleurs, en raison de l’enrichissement sémantique, les articles s’allongent. On peut donc dire que le NPR (1993) présente un nouvel état synchronique du français. Entre 1977 et 1992, quelques centaines de mots rejoignent les colonnes du dictionnaire à l’occasion des mises à jour régulières. La refonte complète amène plus de 4 000 nouveaux articles, véritable kaléidoscope de la société en évolution. On y trouve des mots didactiques (subsidiarité, technopole), des mots culturels (allophone, sociétal), des termes scientifiques (agrobiologie, fibroscopie), des mots de la langue générale (faxer, lève-tôt), etc. Les mots nouveaux témoignent bien de la vitalité de la langue et du fait que celle-ci bouge constamment. Les lexicographes ont bien su repérer les signaux de la modernité. Parmi les entrées nouvelles, il y a des emprunts aux langues étrangères. Le NPR (1993) accueille assez largement les emprunts aux autres langues. Les mots anglais demeurent dominants, mais on observe un éclatement des langues prêteuses. Jamais peut-être depuis la Renaissance les mots ont-ils autant voyagé. L’internationalisation et la mondialisation des phénomènes, les forts mouvements de populations (émigration, tourisme, guerres) de même que la diversité des cultures rétrécissent le monde et contribuent à l’arrivée massive de mots allogènes dont une bonne partie s’intégrent bien, surtout ceux qui désignent des choses et des concepts étrangers à la culture d’accueil au départ, comme omerta et taco. Sauf pour les mots anglais, la plupart de ces entrées nouvelles ne sont pas critiquées. Le tableau 2 donne un aperçu du mélange des cultures en répertoriant quelques emprunts faits à diverses langues et associés aux domaines de l’alimentation et de la cuisine. Ils entrent dans la catégorie des emprunts de nécessité.

TABLEAU 2 — Quelques exemples d’emprunts (alimentation et cuisine)
MOTSLANGUES
anchoïadeprovençal
bourrideprovençal
cappuccinoitalien
corossolcréole antillais
escabècheespagnol
fetagrec
maracujaindien du Brésil
mescalaztèque
nemvietnamien
ouzogrec
pastillaespagnol
pecorinoitalien
provoloneitalien
ramboutanmalais
rougailtamoul
sashimijaponais
sconeanglais
surimijaponais
tandourihindi
tangerineanglais
tapasespagnol
tempuraespagnol
toffeeanglais
tofujaponais
tortelliniitalien
tortillaespagnol mexicain
yakitorijaponais

Les milliers d’ajouts montrent que les nouvelles tendances sociales intègrent de plus en plus les vocabulaires spécialisés dans l’usage courant. Des domaines comme l’informatique, Internet, la médecine, l’écologie, l’environnement ont des répercussions dans les intérêts de chacun, et le dictionnaire doit en rendre compte. Ces zones du savoir ne sont plus la chasse gardée des spécialistes. Au dire d’un journaliste dans Le Monde du vendredi 3 septembre 1993, la nouvelle œuvre robertienne est un « dictionnaire qui n’a plus peur des mots » et « le français est une langue bien vivante, que nulle crise ne menace » (p. 27).

Les impératifs sociaux appellent aussi des ajustements de méthode. On ne peut plus se contenter de simplement ajouter des mots et des sens. Aussi les auteurs ont-ils revu la description dans son ensemble. Du point de vue des méthodes, il faut un soin plus linguistique, et à l’intérêt pour la sémantique, très visible dans la structure des deux premières éditions, s’ajoute l’intérêt pour la morphologie. D’abord, les éléments de formation sont plus nombreux à figurer à la nomenclature, permettant ainsi aux utilisateurs de se faire plus volontiers néologues, la néologie étant maintenant vue comme un phénomène positif. De plus, les auteurs ajoutent hors nomenclature un précieux petit dictionnaire des suffixes qui est l’héritier direct du Robert méthodique, devenu en 1982 le fondement de la pensée linguistique des dictionnaires Le Robert en matière de morphologie. Cette attention portée à la formation des mots permet une présomption de sens lexical —expression due à Josette Rey-Debove— par la connaissance d’éléments morphosémantiques. Ainsi la jonction est-elle faite entre la forme et le sens. C’est une façon de démocratiser et d’autoriser la création de mots et d’augmenter le volume lexical maîtrisé par l’usager. Ce dernier n’est plus seulement un spectateur (décodage), il devient un acteur (encodage). De manière subliminale, le NPR devient un véritable traité de la formation des mots dont la vocation première vise « à expliquer la formation de termes récents [...] et non à répertorier les éléments —ou morphèmes— du français » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). L’ajout à la nomenclature de nouveaux morphèmes liés créés dans les sciences et les techniques, comme atto-, hypo-, -valent et -yle, répond à ces objectifs (Boulanger 1995). Les incidences de la mise en valeur de la morphologie ne s’arrêtent pas là.

Le NPR est un dictionnaire à macrostructure simple et non à macrostructure double. Théoriquement, il ne pratique pas le regroupement. Cependant, sur la base de certaines régularités morphologiques dans le lexique, les auteurs modifient le programme éditorial qui veut que chaque mot ait son article, et ils introduisent la méthode de l’entrée cachée qui emprunte son protocole au regroupement. L’entrée cachée est un mot de la même famille que l’entrée principale et dont le sens est compositionnel, c’est-à-dire qu’il découle directement du mot-base (l’entrée) et du morphème suffixal, lui-même sans ambiguïté sémantique. Pour cette raison, les entrées cachées sont presque toujours monosémiques. Ces mots sont insérés à la fin des articles, devenant ainsi des sous-entrées qu’il ne faut pas définir. Par exemple, le mot glaciologie a pour dérivés suffixaux glaciologique et glaciologue. Situés à leur place alphabétique et objets d’articles complets en 1967 et en 1977, ces unités accèdent au statut d’entrées cachées en 1993. Cette démarche repose sur des « besoins d’économie de place [...] et aussi la préférence donnée aux mots dont le sens mérite une explication » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XII). Au dire des auteurs, ces regroupements ne visent « aucune intention théorique » (ibid.) et ils ne sont pratiqués que dans le cas des suffixés, ce qui ne perturbe pas l’ordre alphabétique. Toutefois, si d’une part, il y a des gains nets sur le plan de la nomenclature, d’autre part, sur le plan de la microstructure, des articles complets sont réduits à quelques renseignements (datations, catégories lexicogrammaticales). Il y a donc des pertes d’informations fonctionnelles (définitions formelles, réseau synonymique, exemples et citations, etc.) et une diminution du nombre d’entrées principales, c’est-à-dire celles qui donnent accès aux articles; nous y reviendrons plus loin. En outre, s’il n’y a pas de visée théorique au premier degré, il y a quand même, à l’étape éditoriale, une application des principes morphologiques pour effectuer les regroupements. Au résultat, la mécanique de l’entrée cachée est au service de la nomenclature qui s’accroît (plan quantitatif), puisque ces mots sont aussi comptabilisés dans la nomenclature, tandis que sur le plan qualitatif de précieuses données fonctionnelles sont évacuées. S’il n’y a pas d’objectif théorique, il n’en reste pas moins qu’on suppose que le lecteur sait ce qu’est une entrée cachée, qu’il sait où la trouver et qu’il est en mesure d’effectuer la démarche d’analyse morphosémantique. Ce protocole renforce à son tour, et à l’évidence, le volet théorique du dictionnaire qui est désormais un ouvrage tridimensionnel (lexical, sémantique et morphologique), la dernière dimension n’étant pas aussi apparente dans les deux premières éditions.

Le NPR porte également son attention sur les mouvements sociaux qui ont des incidences sur la langue. Trois directions spécifiques sont ici ciblées : la lutte contre les anglicismes, surtout dans leurs résonances technolectales; les rectifications de l’orthographe, demeurées à l’ordre du jour malgré l’échec plus ou moins complet des propositions de 1990, et dont les répercussions sur l’éducation et l’école ne sont plus à démontrer; la féminisation des noms de métiers et de professions, nécessité émergeant des rôles et des responsabilités accrus des femmes dans la société, opération démarrée sur les chapeaux de roues dans la francophonie extérieure (Québec, Belgique, Suisse) et demeurée plus prudente ou plus lente —c’est selon!— en France. Le dictionnaire n’est plus un lieu où rien n’évolue, un réceptacle de formes autorisées, il se transforme en espace d’expériences morpholexicales. Les mots décrits fonctionnellement sur le plan linguistique s’enrichissent ici, particulièrement dans le cas de la féminisation, d’une épaisseur sociale. Attester qu’on peut dire et écrire la députée ou la mairesse (« fonction de maire ») confirme bien que la société évolue et que la langue adhère aux nouveaux paradigmes sociaux.

L’intérêt pour l’orthographe ne diminue pas non plus. Dans la tourmente du début des années 1990, le NPR prend quand même un virage intéressant et il propose des ajustements graphiques non attestés dans les textes. Les suggestions sont fondées, entre autres, sur la nécessité d’aligner les familles lexicales (chariot → « on écrirait mieux » charriot), d’ajuster les prononciations (prunellier → « on écrirait mieux » prunelier), de franciser les emprunts (pogrome et pouding rejoignent pogrom et pudding en variantes d’entrées; bull-dog disparaît au profit du seul bouledogue) et de simplifier la graphie des mots avec un trait d’union en soudant les parties (hydro-électriquehydroélectrique). Dans le prolon-gement de l’orthographe pure et simple, on peut aussi faire référence au pluriel des mots étrangers qui devrait s’adapter à la grammaire du français (un adagio : des adagios; un sandwich : des sandwichs). Au-delà des rectifications, l’opération vise « un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire » (ibid.). Ce point de vue ouvre des perspectives sur l’évolution de la langue et procède d’un interventionnisme de bon aloi tourné vers le futur plutôt qu’il ne se cantonne dans un conservatisme étroit qui étrangle la langue. C’est l’un des rôles du dictionnaire que de statuer sur l’évolution de la langue; même l’Académie française a assumé ce rôle à travers son histoire, et plus d’une fois, en intervenant dans le système orthographique. On peut regretter qu’elle n’ait pas maintenu son ouverture. Aujourd’hui, ce sont les dictionnaires Le Robert qui sont le chef de file en matière de nouvelles tendances et qui cherchent à les concrétiser. L’usage fait le dictionnaire, mais le dictionnaire fait aussi l’usage, y compris en matière d’orthographe. De ce point de vue, des études ont démontré « que 60 % des utilisateurs de dictionnaires de langue ne les consultaient que pour l’orthographe » (Rey-Debove et Le Beau-Bensa 1991, p. 5).

L’actualisation du NPR témoigne bien entendu de l’évolution du lexique, ce dont rendent compte les néologismes consignés. La refonte illustre aussi les changements survenus dans la langue en matière de modes de création de mots. La poussée expansionniste du français appelle de nouveaux mécanismes de construction de mots. En évaluant positivement les néologismes, non seulement le NPR conforte les anciens modèles de formation de mots, mais il en accrédite de nouveaux. Ainsi les hybrides gréco-latins « autrefois critiqués par les puristes » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XIV) sont de plus en plus nombreux, avec comme conséquence un enrichissement des procédés de formation qui démontrent la dynamique de la langue. Poussant au-delà de l’hybridité savante, on recourt de plus en plus à des formations gréco-françaises ou latino-françaises, mêlant ainsi le grec ou le latin au français comme dans écomusée, hydrocarbure, voyoucratie, plombémie. Le modèle favorise une productivité accrue et il sert la langue puisqu’il permet de faire face aux déficits lexicaux ou de remplacer des emprunts indésirables.

Par ailleurs, on sait que l’ordre normal de composition des mots en français est l’ordre déterminé + déterminant (culture du riz, guidé par un fil). L’inversion plus fréquente de cet ordre qui devient déterminant + déterminé, recours usuel dans les langues germaniques, généralise ce mode de formation en français (riziculture, filoguidé). Cette mécanique n’est pas nouvelle (voir bibliobus, sud-américain), elle se répand plus largement. Corollairement, le procédé donne naissance à de nouveaux éléments de formation comme rizi- et filo-. « On voit comment, partie de règles très contraignantes, la composition des mots s’est libérée au profit de la néologie. Il n’est plus possible aujourd’hui de dire que la morphologie lexicale du français est une entrave à la créativité. Ce point de vue puriste est dépassé par les faits, et il faut accepter qu’une langue vivante change de normes » (ibid., p. XIV). Le refus de créer n’est pas d’ordre systémique, il est d’ordre extralinguistique. Il relève du comportement idéologique et non de l’incapacité interne du système morphologique à créer de nouveaux mots.

D’autres mécaniques néologiques augmentent aussi leur productivité. C’est le cas de l’abrègement ou de la troncation (professeurprof, écologisteécolo), certaines de ses réductions se transformant à leur tour en nouvel élément de formation (narcotiquenarconarcotrafiquant, narcodollar). La siglaison et l’acronymie élargissent également leur productivité (I.G.V., O.P.A.); de plus, des sigles et des acronymes deviennent de nouvelles bases pour la dérivation ou la composition (O.P.A. → opéable; sidasidéen, sidologue). Les mots-valises croissent également (progiciel, tapuscrit). L’activité morphologique est la preuve de mouvements profonds dans la langue. Elle rend compte de la forte vitalité du français, et lorsqu’on libère les règles de construction de mots, on constate que le français possède « un puissant système de création lexicale » (ibid., p. xv) qui n’a rien à envier aux autres langues.

Ce parcours dans les différentes régions du lexique explorées dans l’introduction du NPR illustre bien l’état de perfectionnement atteint dans la troisième édition du PR. Elle montre aussi que ce premier état de la deuxième génération est doublement nouveau. D’abord, il est nécessairement nouveau « parce que le français évolue en lui-même et dans ses usages » (ibid., p. XVIII); ensuite, il est délibérément nouveau, car le point de vue qui a été pris sur la langue s’est enrichi de nouvelles considérations : accroissement des connaissances, enjeux et combats pour sauvegarder le français, sensibilité linguistique dans le sillage des sensibilités sociales (la féminisation, la néobienséance langagière, l’évolution du sentiment et du jugement à l’égard des normes du français, etc.).

Les sorties de mots

Le Petit Robert suit la vie des mots de leur naissance à leur maturité, et lorsqu’il élimine un mot ou un sens de ses pages, c’est que celui-ci est sorti de l’usage ou en voie de l’être. Il n’y a pas de mises à jour ou de refontes de dictionnaire qui se fasse sans suppression. Cette démarche fait partie de la vie des dictionnaires. Aussi vaut-il la peine que l’on s’arrête sur les sorties de mots, sorties qui se justifient aussi bien sur le plan lexical (mots vieux, vieillis, rares, etc.) que sur le plan social (désuétude des choses, des concepts, des techniques, des sciences, etc.).

Afin de donner un aperçu de la situation et en vue de dénombrer les éléments retranchés de la nomenclature du PR au fil des éditions, nous avons constitué un échantillon d’articles représentatif du contenu du dictionnaire. Le corpus de départ, élaboré à partir de l’édition de 1967 du PR, comptait 1 803 entrées réparties sur l’ensemble du dictionnaire. Une page toutes les 25 pages a ainsi été retenue, et la page de départ, choisie de façon aléatoire, était la page 14. Aux fins de la comparaison des nomenclatures, le même échantillon d’articles a été repris dans les éditions de 1977 et de 1993.

Le nombre d’entrées retranchées de la nomenclature du PR lors du passage de la première à la deuxième édition est peu significatif d’après le corpus à l’étude. En effet, seules 7 des 1 803 entrées constituant le corpus de l’édition 1967 sont absentes de la nomenclature officielle de l’édition de 1977. Il s’agit des entrées discord (n. m.), discord (adj.), polarisabilité (n. f.), sayette (n. f.), trombodiose (n. f.), U.R.S.S. et U.S.A. À l’exception des entrées U.R.S.S. et U.SA., toutes renvoient à des mots qui ne sont pas d’usage courant si l’on considère les marques de registre qui leur sont accolées. Ainsi, le nom discord porte la marque Vx, l’adjectif discord porte la marque Rare, le nom polarisabilité porte la marque Phys., le nom sayette porte la marque Ancienn., et le nom trombidiose porte la marque Méd. Le cas de ce dernier terme est intéressant. En fait, trombidiose ne fait plus partie de la nomenclature du PR dans l’édition de 1977, mais il figure cependant dans l’article consacré au mot apparenté trombidion, plus précisément dans la définition, qui se lit comme suit : « Acarien dont les larves (aoûtats ou rougets) piquent l’homme et provoquent une éruption très prurigineuse (appelée trombidiose [1923] ou trombiculose). » Cette façon de « récupérer » les mots rejetés de la nomenclature principale, peu courante en 1977, semble mise de l’avant de façon plus systématique à partir de 1993, comme les exemples donnés au paragraphe suivant le montreront.

Le nombre de mots retranchés de la nomenclature du PR à l’occasion du passage de la deuxième à la troisième édition est nettement plus considérable que celui observé lors du passage de la première à la deuxième édition de l’ouvrage. En effet, des 1 943 entrées de l’édition de 1977 à partir desquelles l’analyse a été effectuée, 118 ne figurent pas dans la nomenclature de l’édition de 1993. Bien que l’ensemble des catégories grammaticales soient représentées dans l’échantillon de mots supprimés, les noms constituent la catégorie grammaticale la plus touchée; 70 des mots retirés de la nomenclature sont en effet des noms, par rapport à 18 adjectifs, 11 adverbes, 8 verbes, 5 symboles d’éléments chimiques, 4 mots qui sont à la fois noms et adjectifs, un symbole d’unité de mesure et une interjection.

Par ailleurs, les mots retranchés de la nomenclature de la troisième édition du PR semblent peu courants; la plupart, soit 70 sur 118, sont en effet accompagnés d’une marque d’usage qui vient caractériser le contexte dans lequel ils s’utilisent. Certains sont vieux (marque Vx : accourcissement, doyenneté, expurgation, mimographe, morguer), vieillis igalantin, sportsman) ou désignent des choses du passé désormais disparues (marque anciennt : boute-selle, tabor). D’autres, tels attisement, contemplativement, décochement, entrebattre, onéreusement, vivification, ne s’utilisent qu’exceptionnellement dans le langage courant (marque rare) ou sont essentiellement employés dans la langue écrite soignée (marque littér.), comme c’est le cas pour attiédissement et réédification.

Enfin, nombre de mots éliminés relèvent de sphères d’activités spécialisées, ce dont témoignent les marques de domaine qui les caractérisent : calculeux (Méd.), catissage (Techn.), complanter (Agric.), cryogénie (Phys.), dragée (Agric.), écroûteuse (Agric.), flanconade (Escr.), inconversible (Log.), manométrique (Phys.), oxyurose (Méd.), polarimètre (Phys.), sérançage (Tèchn.) et urobilinogène (Biochim.).

Il est cependant intéressant de constater que près de la moitié des mots retranchés de la nomenclature en 1993, soit 57 mots, figurent encore dans l’ouvrage. Ils ne constituent plus une entrée en tant que telle, mais ont plutôt été relocalisés dans la microstructure, sans doute pour répondre à des nécessités d’économiser de la place (Rey-Debove et Rey 1993, p. XII). Les mots ainsi déplacés sont mentionnés à la fin de l’article consacré au mot-base dont ils dérivent. Ce sont les fameuses entrées cachées. Par exemple, plusieurs noms rejetés de la nomenclature officielle figurent à la fin de l’article consacré au verbe de la même famille, devenant ainsi des sous-entrées. C’est le cas de attiédissement, traité sous ATTIÉDIR, de attisement, traité sous ATTISER, et de catissage, désormais traité sous CATIR. Le même principe s’applique aux adjectifs dérivés de noms : calculeux est traité sous CALCUL, cryptographique est traité sous CRYPTOGRAPHIE, iconographique figure sous ICONOGRAPHIE et isth-mique, sous ISTHME. Certains adverbes disparus de la nomenclature se retrouvent pour leur part mentionnés dans l’article consacré à l’adjectif correspondant. Ainsi en est-il de disciplinairement (traité sous DISCIPLIMAIRE), de fautivement (classé sous FAUTIF), de inséparablement (relégué sous INSÉPARABLE), de minablement (déplacé sous MINABLE) et de morphologiquement (consigné sous MORPHOLOGIQUE). Dans d’autres situations, le mot retranché de la nomenclature est présenté comme une variante possible d’un autre mot qui, lui, figure dans la nomenclature. Ainsi, le mot bovinés est absent de la nomenclature de la troisième édition du PR, mais il est présenté à la fin de l’article BOVIN, où l’on peut lire : « On dit aussi bovinés, 1898. » C’est également le cas de clapotage, désormais traité sous clapotement, et ainsi présenté comme une variante possible de l’entrée2. Un mot retiré de la nomenclature peut aussi être intégré à la définition d’un mot de la même famille morphologique. Il en est ainsi de écroûteuse, inclus dans la définition du verbe écroûter, formulée comme suit : « Labourer superficiellement (une terre) à l’aide d’une écroûteuse (1907). » On observe le même phénomène pour le nom rifloir, traité dans la définition de rifler : « Dresser (le bois), lamer (le métal), etc., avec un riflard ou une lime appelée rifloir (n. m.). »

Suivant le même principe, c’est parfois dans la zone des exemples que l’on glisse le mot éliminé de la nomenclature. Par exemple, couleuvreau ne se trouve plus dans la nomenclature, mais on peut lire, sous couleuvre : « Petit de la couleuvre (ou couleuvreau n. m., 1572). » Même chose pour décoiffement, auquel il est fait mention dans l’article DÉCOIFFER : « Action de décoiffer qqn (décoiffage [1891] ou décoiffement [1671]). » Les symboles correspondant à des éléments chimiques sont pour leur part traités dans l’article consacré à l’élément en question. Les symboles Cs, Cu, Sb, Sc et Sr ont ainsi été écartés de la nomenclature de l’édition de 1993, mais ils sont respectivement traités sous les entrées CÉSIUM, CUIVRE, ANTIMOINE, SCANDIUM et STRONTIUM. Enfin, les noms ou adjectifs de nationalité (gentilés) tels que cubain, ivoirien et togolais, intégrés dans la nomenclature en 1967 et en 1977, ont été retranchés dans l’édition de 1993 et sont désormais traités à la fin de l’ouvrage, dans une annexe intitulée « Liste des noms communs et des adjectifs correspondant aux noms propres de personnes et de lieux ». Des 118 mots retranchés de la nomenclature du NPR, près de la moitié ont été relocalisés dans la rubrique des entrées cachées qu’on trouve dans la microstructure des articles. C’est donc dire que bon nombre de mots conservent une place au sein du dictionnaire tout en perdant leur statut de chef d’article. D’autres ont connu un sort moins enviable et ont été complètement rejetés de l’ouvrage. Ainsi en est-il des mots armeline, bouteillon, bouteselle, calbombe, chasublerie, complanter, empoisser, galantin, sérançage, sportsman et superforteresse.

Une double continuité

Le PR d’aujourd’hui s’inscrit dans une double continuité, celle de ses deux premières éditions et celle de ses grands devanciers qui ont fait l’histoire de la lexicographie en France et qui en ont tracé les règles modernes, Antoine Furetière, Emile Littré, Pierre Larousse, l’équipe formée d’Adolphe Hatzfeld, d’Arsène Darmesteter et d’Antoine Thomas, pour mentionner les influences les plus évidentes, sans oublier l’attachement de Paul Robert pour l’Académie française. Il est une sorte d’aboutissement de ce double continuum historique et il en est un fleuron prestigieux.

Par ailleurs, l’une des qualités fondamentales des dictionnaires Le Robert est leur programme éditorial relatif à la norme. Le Petit Robert entre en effet dans la lignée des dictionnaires descriptifs, c’est-à-dire des ouvrages qui refusent l’autorité d’une norme préalable rigoureuse. Il n’a pas pour vocation de légiférer, « mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (ibid., p. xv). Il « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif » (ibid., p. ix) de l’usage qu’il pondère grâce à un réseau bien tissé de valeurs sociales d’emploi. Ces étiquettes circonscrivent des valeurs normatives, car il existe bel et bien une norme dans le dictionnaire, mais cette norme émerge de la description, elle n’est pas préalable comme dans les dictionnaires de difficultés ou dans le Dictionnaire de l’Académie française.

Le PR défend l’idée que le français recourt à des normes plurielles tout en étant conscient qu’il ne peut pas rendre compte de tous les standards francophones, sa préoccupation première étant de satisfaire les locuteurs de France. Il revient aux instances communautaires des autres parties de la francophonie de procéder à des descriptions spécifiques et plus exhaustives de leur variété de français.

Le Nouveau Petit Robert, bien qu’il décrive fondamentalement une norme du français de France, inclut certains régionalismes de France et d’ailleurs pour souligner qu’il existe plusieurs « bons usages », définis non par un décret venu de Paris, mais par autant de réglages spontanés ou de décisions collectives qu’il existe de communautés vivant leur identité en français (ibid., p. XIV).

La rétrospective axée sur les trois éditions du PR au XXe siècle a bien montré comment ce dictionnaire est sorti de l’ombre et s’est construit peu à peu pour devenir le meilleur dictionnaire général monolingue du français. Jouant sur la prudence et l’innovation, mettant en correspondance la langue et la société d’une manière très étroite, il a su acquérir sa réputation.

Au XXIe siècle, le PR continue son exploration des mystères de la langue en remontant dans le temps. En effet, en 2002, dans une mise à jour importante, on voit apparaître des encadrés sur l’histoire des mots, ce qui donne une dimension plus diachronique au dictionnaire et illustre un autre principe fondamental qui consiste à dire que le lexique se fait dans l’histoire et par l’histoire. Ces développements historiques sont hérités d’un autre succès lexicographique de l’entreprise, le Dictionnaire historique de la langue française. Et ce n’est sans doute pas là la dernière innovation du Petit Robert.

Notes

1. Le tirage de 2002 du PR totalise 2 952 pages. Depuis 1967, le dictionnaire s’est donc enrichi de 980 pages, ce qui représente tout près de 50 % de contenu inédit, sans compter le texte supprimé qui a été remplacé par de nouvelles données.

2. Il faut cependant noter que, dans la version électronique du PR, ces éléments figurent dans la liste des entrées. L’usager qui lance une recherche sur le mot bovinés, par exemple, verra le mot dans la liste des entrées, mais sera automatiquement conduit à l’article consacré au mot bovin, article dans lequel figure la mention de bovines comme étant une variante possible de l’entrée. Cela est également valable pour les dérivés éliminés de la nomenclature et traités dans la microstructure. Ils figurent aussi dans la liste des entrées de la version électronique du dictionnaire.

Annexe

1. Liste des mots ou des sens nés en 1967, vers 1967 ou avant 1967, d’après le Petit Robert (total : 100)

2. Liste des mots ou des sens nés en 1977, vers 1977 ou avant 1977, d’après le Petit Robert (total : 54)

3. Liste des mots ou des sens nés en 1993, vers 1993 ou avant 1993, d’après le Petit Robert

Le traitement des emprunts dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française

L’Académie française s’impose depuis plus de trois siècles comme l’autorité en matière de norme prescriptive du français : elle publiait son premier dictionnaire en 1694 et elle en est aujourd’hui à sa 9e édition. Dans la préface de cette édition, l’Académie juge qu’une « institution qui maintient les mots est en même temps gardienne des valeurs qu’ils expriment » (DAF9 : x). Un tel discours laisse croire que l’Académie considère jouer un rôle de premier plan dans la protection de la langue et de la société française. À une époque où plusieurs estiment que la suprématie de l’anglais représente une menace pour l’intégrité du français, l’analyse du traitement microstructurel que cette institution réserve aux anglicismes est d’un intérêt évident. Mais avant d’aborder le sujet de l’anglicisme, il convient d’examiner le phénomène de l’emprunt en général. Ainsi, à des fins de comparaison, les italianismes, les hispanismes, les lusitanismes et les néerlandismes font eux aussi partie du corpus. Ce corpus a été constitué à partir du DAF9 en ligne, dont la nomenclature, à l’instar de celle de la version papier, s’arrête pour l’instant à l’article mappemonde. Les emprunts sémantiques ont été exclus pour ne retenir que les emprunts formels, c’est-à-dire l’emprunt des signifiants. Dans cette contribution, le terme emprunt désigne donc toujours emprunt formel.

Le corpus compte environ[1] 559 entrées consignées en tant qu’anglicismes formels, tandis que les italianismes sont au nombre de 677, les hispanismes de 213, les lusitanismes de 58 et les néerlandismes de 141. Au total, le corpus représente plus de 1 648 entrées, ce qui correspond à environ 6 % de l’ensemble de la nomenclature du dictionnaire, qui comporte quelque 28 735 entrées. Le tableau ci-dessous répartit les emprunts faits par le français aux cinq langues mentionnées entre le XIIIe et le XXe siècle d’après la rubrique étymologique du DAF9.

Tableau 1 : Emprunts du français à l’anglais, à l’espagnol, à l’italien, au néerlandais et au portugais à partir du XIIIe siècle (selon le DAF9)
XIIIe XIVe XVe XVIe XVIIe XVIIIe XIXe XXe Total
Anglais 6 14 6 18 50 103 256 185 559
Espagnol 5 4 7 75 54 31 51 21 213
Italien 31 48 50 201 102 99 91 24 677
Néerlandais 20 23 22 18 33 28 12 3 141
Portugais 1 1 5 25 22 7 7 7 58

Deux parties composent cet article. La première examine le discours tenu dans la préface sur les emprunts. La seconde porte sur le métalangage employé par le DAF9 pour décrire les entrées considérées comme des emprunts. Cette dernière partie propose un classement de la formulation métalinguistique employée par l’Académie pour cette description. Les résultats fournis devraient permettre de tirer des conclusions sur la réception par les académiciens des emprunts formels, notamment des anglicismes.

1. Discours préfaciel sur l’empruut

L’« avertissement » de 1992 signale que, « [e]n un temps, le nôtre, où, de toute évidence, la connaissance du latin et du grec se raréfie, parce qu’ils sont, hélas, de moins en moins enseignés, il nous est apparu d’un réel intérêt de rappeler, fût-ce brièvement, que la plupart de nos vocables plongeaient leurs racines, profondément, dans ces deux langues anciennes » (DAF9 : XV). Fidèle à la tradition de formation des mots du français, l’Académie préconise la fondation de la néologie « sur les racines grecques et latines qui ont fourni la plupart de nos mots “savants” » (DAF9 : XVI), tout autre procédé risquant de faire perdre au français sa physionomie. De tels propos suggèrent que l’emprunt aux langues modernes est à proscrire. Pourtant, le discours préfaciel ne s’inquiète pas outre mesure des emprunts qui menacent le français qui, d’après l’Académie, conserverait son unité. Sa vitalité et sa préservation seraient donc tributaires de l’Académie, qui s’en porterait garante depuis plus de trois siècles : « si, pour tout dire, elle a pu conserver santé et qualité, cela est l’effet de la surveillance continue qu’exerce sur elle l’Académie depuis trois siècles et demi. » (DAF9 : X).

Néanmoins, les académiciens considèrent les emprunts comme un facteur d’enrichissement du français. Aussi s’estiment-ils « plus accueillants qu’on ne le prétend, considérant que la langue est moins menacée par l’extension du vocabulaire que par la détérioration de la syntaxe » (DAF9 : xii). Ils consentent à cautionner l’emploi des mots étrangers qui répondent à deux critères : l’usage et l’absence d’un « honnête mot français » (DAF9 : XII) pour désigner une notion donnée[2] : « Par [l]es notations étymologiques, le lecteur pourra également constater les nombreux emprunts faits, à travers le temps, aux langues étrangères les plus diverses, emprunts qui ont enrichi la nôtre et qui rappellent, s’il en était besoin, sa nature, tout à la fois, et sa vocation de langue européenne et universelle » (DAF9 : XVI).

Reste désormais à voir comment les académiciens d’aujourd’hui concrétisent formellement ce programme dans leur dictionnaire, particulièrement en ce qui a trait au métalangage lexicographique employé pour décrire un emprunt.

2. Le métalangage du DAF9 : formulations de base

Le métalangage employé par l’Académie pour marquer les emprunts n’est pas systématique : il se présente dans l’ensemble sous au moins 16 formules différentes (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Métalangage du DAF9 à propos des emprunts
Anglais Néerlandais Italien Espagnol Portugais Total
adapté 15 5 18 0 0 38
altération 3 2 0 7 1 13
apparenté 0 0 1 0 0 1
calque / décalque 6 0 4 0 0 10
d’après 24 0 3 0 0 27
du / de l’ nd[3] nd nd nd nd nd
emprunté 367 112 454 178 53 1 164
francisation 12 1 8 0 0 21
issu 5 4 2 3 0 14
locution 1 0 2 0 0 3
mot 103 4 42 21 2 172
pour traduire 2 0 1 1 0 4
réfection 1 0 1 0 0 2
sous l’influence 18 3 12 0 1 34
sur le modèle 10 0 3 0 0 13
utilisé 1 0 0 0 0 1
Total[4] 568 131 551 210 57 1 517

On constate que, pour marquer l’anglicisme, l’Académie privilégie la formulation emprunté, qui compte 367 occurrences sur 568, ce qui correspond à environ 65 % de l’ensemble des formulations employées. Plus du tiers des anglicismes est donc marqué par une douzaine de formules différentes, ce qui constitue un haut taux d’hétérogénéité. La deuxième formule la plus fréquente —mot (de l’) anglais— se retrouve sous 103 entrées, ce qui représente un peu plus de 18 % des cas. Les 11 autres formulations se partagent les 17 % restants. Leur fréquence varie de 1 (utilisé, réfection, locution) à 24 occurrences (d’après).

Le métalangage qui marque les emprunts aux autres langues à l’étude se rapproche de celui que l’Académie utilise pour marquer les anglicismes. En ce qui concerne les néerlandismes, la formulation emprunté se retrouve 112 fois sur 131, ce qui représente un peu plus de 85 % des cas, tandis que les 15 % restants sont couverts par les formules adapté (4 %), mot (du) néerlandais (4 %), issu (4 %), sous l’influence (3 %), altération (2 %), francisation (1 %). Sur les 551 formules employées pour signaler les 677 italianismes comptabilisés, le terme emprunté compte pour 82 % des cas, comparativement à 8 % pour la formule mot (de l’) italien, de sorte que les 12 autres formulations utilisées ne constituent que 10 % des occurrences. Il n’y a que 5 formulations employées pour signaler les 210 hispanismes comptabilisés : emprunté est employé dans 85 % des cas et mot (de l’) espagnol, dans 10 % des cas. Issu, altération et pour traduire se partagent les 5 % restants. Finalement, 4 formulations marquent les 57 lusitanismes comptabilisés; emprunté s’applique dans 93 % des cas, tandis que mot (du) portugais, altération et sous l’influence constitue les 7 % qui restent. Il ressort de ce décompte que le marquage des emprunts est des plus inconstants. Il est également curieux de constater que là où la palette varie nettement le plus, c’est pour l’anglais (15/16 formulations) et l’italien (14/16 formulations), les deux plus grandes langues prêteuses dans l’histoire du français. Ensuite, le nombre de formules utilisées chute à 8 pour le néerlandais, à 6 pour l’espagnol et à 5 pour le portugais.

3. Modalisation des formulations de base

La diversité des formulations d’emprunts, qui ne sont ni classées ni définies par l’Académie, illustre un manque de systématisation chez les lexicographes de cette institution. Cette lacune est accrue par la modalisation de ces formulations, précision sur les emprunts qui augmente à 72 le nombre de formulations. 5 types de modalisation sont possibles : la modalisation historique, la modalisation hypothétique, la modalisation hypothético-historique et la modalisation géo-sociolectale.

Modalisation historique

La modalisation historique précise si l’emprunt s’est effectué à un certain stade historique, exprimé notamment par les termes vieil, moyen ou moderne de la langue prêteuse :

L’information historique s’énonce de manière encore plus complexe lorsqu’elle précise le degré d’emprunt. Le transit de l’emprunt est le plus souvent signalé par la modalisation par

l’intermédiaire; l’expression utilisé en est employée aussi quelquefois. On retrouve deux degrés d’emprunts. Le premier correspond à celui de la langue qui se trouve à l’origine de l’emprunt, tandis que le second est celui de la langue par l’intermédiaire de laquelle un mot parvient au français :

Modalisation hypothétique

Les modalisateurs peuvent également porter sur le caractère hypothétique de l’information signalée; des termes tels que peut-être, probablement et sans doute sont alors utilisés, avec une nette prédominance d’emploi de probablement et peut-être. Quelquefois, les auteurs marquent une hésitation entre deux possibilités par les termes soit de... soit de... et ou.

Modalisation hypothético-historique

Certaines modalisations combinent les caractères historique et hypothétique de l’information :

Modalisation géo-sociolectale

En d’autres cas, la marque d’emprunt peut être précisée par une marque géographique et/ou une marque sociolectale :

Modalisation morphologique

Enfin, toutes ces formulations peuvent servir d’expansion à des classificateurs de type morphologique tels que composé et dérivé :

Les résultats fournis par l’analyse démontrent que la méthode employée par le DAF9 pour marquer les emprunts n’est pas systématique. L’Académie ne définit nulle part la convention utilisée pour ce marquage. Elle ne distingue pas l’héritage historique (l’arrivée d’un mot étranger en français par évolution phonétique) du passage d’un mot d’une langue à l’autre (l’emprunt lui-même). Une telle lacune risque de troubler le lecteur dans l’interprétation du discours métalinguistique. Il conviendrait d’expliciter les nuances qu’expriment ces formulations et d’uniformiser le métalangage. L’encombrement métalinguistique alourdit considérablement la description de l’usage et trouble la cohérence qu’exige l’accomplissement du mandat de prescription dont s’investit l’Académie.

4. Jugement normatif des académiciens à l’égard des anglicismes

La définition de l’anglicisme que donne le DAF9 ne manifeste pas de jugement de valeur et relève formellement de l’observation de l’usage tel que le perçoit l’Académie depuis le XVIIe siècle en présentant l’anglicisme comme un phénomène relatif à l’étymologie ou à la lexicologie : « [t]ournure propre à la langue anglaise. Spécialt. Une telle tournure employée dans une autre langue » (s.v. anglicisme). En revanche, les académiciens se servent du terme anglicisme sans tenir compte du fait qu’il relève de normes différentes, l’une renvoyant à l’observation de l’usage et l’autre, à la prescription. En outre, les deux exemples illustrant la définition de l’anglicisme dans le DAF9 manifestent déjà cette confusion en écartant l’anglicisme envisagé selon une perspective objective au profit d’une perspective prescriptive. La valeur prescriptive du premier exemple présente un jugement normatif positif à l’égard de l’anglicisme : « Dire que “l’on contrôle un territoire” pour dire que “l’on en est maître” est un anglicisme entré dans la langue ». Pour sa part, le second relève d’un jugement normatif négatif : « “Réaliser” pour “se rendre compte” est un anglicisme à éviter » (s.v. anglicisme). Cette confusion dans la conception de l’anglicisme apparaît d’ailleurs dans l’ensemble des 8 articles contenant le terme anglicisme, puisque les recommandations d’exclusion qui s’y trouvent, comme dans l’exemple suivant, confèrent à l’anglicisme une connotation négative que sa définition ne mentionne pas :

Seuls angliciste et gazole ne comptent aucune remarque négative.

5. Conclusion

En somme, le métalangage employé par l’Académie pour décrire un emprunt en tant que phénomène d’évolution linguistique ne suit aucune méthode systématique. Cette désorganisation, qui s’étend à l’ensemble de l’ouvrage, témoigne, dans la pratique de la lexicographie par l’Académie, de l’absence d’une démarcation nette entre norme objective et norme prescriptive. Aussi, de telles lacunes rendent-elles difficile le soutien d’une position prescriptive valable en ce qui a trait à un anglicisme donné.

Bibliographie

Notes

[1] L’approximation dans le dénombrement des entrées relève du procédé automatique d’extraction, qui comporte une faible marge d’erreur.

[2] Notons que l’Académie ne fait aucun commentaire sur la Commission générale de terminologie et de néologie, bien qu’elle en soit membre de droit . [Rapport d’activité de la Délégation générale à la langue française (DGLF), 1999, Annexe 1, partie 2]

[3] L’indicatif nd (non dénombré) indique que les emprunts marqués par du et de l’ n’ont pas été comptabilisés, étant donné les difficultés que posent l’extraction automatique de telles séquences.

[4] Ce tableau note le nombre d’occurrences des formulations signalant un emprunt. Certains articles regroupant plus d’une formulations, les totaux de ce tableau diffèrent de ceux du précédent, qui portait sur le nombre d’emprunts.

Un catholicon gentiléen : le Dictionnaire universel des gentilés en français

« Il ne lui a pas suffi [...] de feuilleter les gros recueils de seconde main, les épais dictionnaires du genre Bayle, Moreri, Trévoux et consorts; il a exploré le plus de textes originaux qu’il a pu consulter. Il s’est rendu positivement ivre de fiches et de notes » (Paul Valéry, Variété V).

Introduction

Une importante constellation de noms communs (Nco) tire son origine des noms propres (Npr), ce dont témoignent amplement les étymologies des dictionnaires (Boulanger et Cormier, 2001). Ces lexies naissent par l’intermédiaire de l’un ou l’autre des nombreux modes de formation des mots, tels l’éponymie, la dérivation, la composition, etc. Parmi la collection de Nco d’origine proprielle, on compte les gentilés. Dans le Dictionnaire universel des gentilés en français[1] (DUGEF), qui vient de paraître (Dugas, 2006) le mot gentilé est ainsi défini : « Dénomination collective des habitants par rapport au lieu où ils résident (continent, pays, région, municipalité, quartier, etc.) » (p. 34). Le Dictionnaire culturel en langue française (2005) le définit en termes presque identiques : « Dénomination des habitants d’un lieu relativement à ce lieu (continent, pays, région, ville, village, quartier, paroisse, etc.) ». Il en va de même pour le Nouveau Petit Robert 2007 : « Dénomination des habitants d’un lieu, relativement à ce lieu ». La ressemblance des définitions tient au lien de complicité entre l’auteur du DUGEF et les lexicographes robertiens.

Les gentilés ont été peu étudiés, soit parce qu’ils étaient enfouis dans l’ensemble des formations proprielles, soit parce que les linguistes les ignoraient, soit parce qu’on les considérait comme la chasse-gardée des onomasticiens, des toponymistes et des institutions responsables de la mise en application des règles de la toponymie. Sur le plan linguistique, leur morphologie, leur prédictibilité et leur sens compositionnel en faisaient des créatures

banales et sans grand intérêt pour les chercheurs. Ces mots, ayant tantôt le statut de substantif, tantôt celui d’adjectif, étaient générés par quelques suffixes accolés à une base proprielle : ils semblaient former une catégorie sans éclat et sans histoire, oubliée même par les dictionnaires. Cette régularité morphologique ne devrait-elle pas attirer l’attention, justement? Et si la genèse des gentilés était plus complexe qu’on le croit et qu’un examen attentif des segments lexématiques qui leur servent de fondement s’avérait riche d’enseignement?

Au Canada français, c’est dans un contexte lié à des préoccupations de nature linguistique et politique que s’est développé un intérêt véritable pour la chose gentiléenne. Dans les années 1990, en effet, le Québec s’affairait à la francisation de la langue de travail, opération menée sous le chapeau législatif. La mise en place des mécanismes de francisation a touché la toponymie et le lexique qui lui est rattaché, convoquant par le fait même la problématique des gentilés. Car il s’est trouvé des chercheurs toponymistes pour avancer l’idée que la dénomination des habitants d’un lieu dépassait le seuil linguistique pour rejoindre les intérêts de la société contribuant ainsi à forger l’identité collective. Le rapport entre la langue et la société ne pouvait trouver meilleur terreau que dans le paysage toponymique et dans la création de mots dénommant les résidants d’un lieu. Jean-Yves Dugas a vite perçu l’intérêt d’explorer ce créneau du lexique. Il entreprend son action en faisant renaître le mot gentilé dont l’usage s’était érodé depuis la fin du XIXe siècle. Le mot se trouve encore dans les dictionnaires d’Émile Littré et de Pierre Larousse. Les conditions propices à la cueillette du vocabulaire gentiléen étaient réunies : une loi linguistique, une institution (la Commission de toponymie du Québec —CTQ), le désir populaire d’en appeler à une désignation collective ou à une cascade de noms —on peut être simultanément un Nord-Américain, un Canadien, un Québécois, un Orléanais et un Pétronillais— et la volonté de se trouver un point d’ancrage dans le monde géographique et dans celui des mots. Le gentilé germe dans un toponyme, il grandit dans le discours écrit ou oral et, à maturité, il peut retenir l’attention des lexicographes.

La cueillette des gentilés québécois par JYD a résulté en une première publication substantielle en 1987 : le Répertoire des gentilés du Québec, compendium officiel de 1430 dénominations. Mais dès 1981, une plaquette contenant 482 gentilés était mise à la disposition du public. Elle fut suivie en 1985 d’un supplément contenant 229 nouveaux gentilés. L’engouement à l’égard des appellations gentiléennes a ouvert la voie pour passer de la captation restreinte au territoire québécois, en raison du mandat officiel de la CTQ, à la quête universelle. Les recherches de JYD se sont étalées sur un quart de siècle. Il livre ici une partie de son trésor sous la forme d’un catholicon, appellation qui, au Moyen Âge, signifiait « dictionnaire universel ».

Un catholicon propriel

Le DUGEF rejoint la cohorte des ouvrages qui décrivent les onomastismes —les déonomastiques, dans la terminologie européenne—, ces mots engendrés à partir d’un nom propre. La plupart de ces recueils sont multithématiques, c’est-à-dire qu’ils rassemblent des miscellanées proprielles provenant d’une grande variété de domaines. En général, ils ne traitent pas le sujet des gentilés. En revanche, le répertoire de JYD est monothématique. Il recense une seule catégorie de mots, soit les « noms collectifs français d’habitants du monde entier » (quatrième de couverture), catégorie qui est justement délaissée dans la majorité des compilations d’onomastismes.

Les gentilés existent dans les dictionnaires généraux. Ils sont catalogués dans les nomenclatures, mais ils se font plutôt discrets, surtout lorsque leur envergure sémantique est de nature monosémique, et que de surcroît le sens décrit est compositionnel et ne fait écho qu’à la seule valeur gentiléenne. Par ailleurs, les annexes de quelques dictionnaires leur font occasionnellement une place. On les trouve alors rassemblés dans des listes inversées, à savoir qu’une première série de mots est axée sur les gentilés, que l’on fait suivre de leurs correspondants toponymiques, et qu’une deuxième série procède des toponymes vers les correspondants lexicaux. Les critères de sélection de ces unités ne sont pas toujours explicités dans les présentations.

Le DUGEF contient cinq parties : une préface, des remerciements, un avant-propos, une introduction et le dictionnaire.

Dans la préface, Camille Laverdière retrace avec finesse l’émergence ou la résurgence du phénomène gentiléen, notamment au Québec, et sa prise en charge par JYD dans le cadre de ses fonctions de linguiste dans une institution québécoise. Il expose les raisons qui ont conduit les Québécois à vouloir affirmer et affermir leur ancrage dans l’espace où ils vivent en s’identifiant comme habitants de chaque partie du territoire, aussi bien les macroterritoires que les microterritoires. Cet identificateur, c’est le gentilé. Le préfacier explique comment le territoire que nous habitons fut nommé, de 1534 jusqu’à aujourd’hui, et comment les « gentilés consécutifs » sont nés et ont formé les strates de l’histoire. Il illustre aussi que la portée des gentilés dépasse les banales créations lexicales si transparentes, en apparence, qu’elles passent inaperçues aux yeux de nombreux lexicographes qui les délaissent ou à ceux des linguistes qui les ignorent et qui les écartent tout simplement dans leurs analyses. Les 8166 gentilés convoqués sortent cette catégorie de mots de l’anonymat pour les faire reconnaître comme des unités du lexique. Ces mots font vivre la morphologie du français puisqu’ils exploitent la suffixation à vocation identitaire individuelle ou collective. Voici une liste sélective de suffixes propres à gentiliser une base proprielle : -ain, -ais, -an, -ard, -at, -éen, -ien, -ier -in, -iste, -ite, -ois, -on. Tous sont amplement attestés dans le DUGEF.

L’introduction de l’auteur retrace l’importance du nom propre en linguistique, principalement son intérêt pour la science des mots. Des explications sur le choix de la terminologie nous apprennent que le terme gentilé est d’usage surtout nord-américain tandis que les termes ethnique et ethnonyme satisfont les Européens. JYD raconte comment il a tiré le mot gentilé de l’oubli pour le faire revivre et lui redonner sa place dans les nomenclatures des dictionnaires généraux. Puis il énumère les différentes étapes de la préparation de son dictionnaire, s’arrêtant à la dimension universelle, c’est-à-dire à la nécessité de recueillir tous les gentilés de langue française, aussi bien ceux qui dénomment des entités de la francophonie que ceux qui dénomment des entités des lieux où on parle d’autres langues que le français. Après une brève revue des quelques dictionnaires de gentilés existants, il expose les principes de consignation des mots dans son ouvrage.

Le contenu et l’architecture du dictionnaire sont ensuite décrits. L’auteur explique d’abord sur quels critères il s’est fondé pour sélectionner les éléments de la nomenclature. Les gentilés doivent dériver d’un toponyme dont l’importance historique et la notoriété désignative étaient attestées par son statut d’entrée dans un dictionnaire de noms propres, en l’occurrence ici le Petit Robert des noms propres et le Petit Larousse illustré. La sélection fut resserrée en ciblant l’axe linguistique de la langue française, à savoir la francophonie dans son ensemble, avec un intérêt particulier pour la France, le Canada et, bien entendu, le Québec. Les critères secondaires furent l’ampleur de la population d’un lieu, son importance historique et la « pertinence d’extensivité », c’est-à-dire des lieux (cours d’eau, régions naturelles, accidents géographiques, etc.) voisinant les zones dont les noms furent élus, à condition qu’il existe cependant une forme lexicale en français. Aucun paramètre singulier ne prévaut lors de la sélection; c’est le croisement de deux ou plusieurs facteurs qui devient déterminant. Par exemple, l’importance numérique ne suffit pas : une ville de Chine peut comporter plusieurs centaines de milliers d’habitants, mais elle ne joue pas de rôle prépondérant dans le monde alors qu’une petite municipalité retient l’attention générale pour une raison donnée, ce qui justifie le traitement du gentilé. La gradation démographique qui guide le choix est la suivante : sont retenus les gentilés associés aux agglomérations du type mégapoles de 500 000 personnes et plus, puis le seuil passe à 100 000 habitants pour la plupart des pays, il se réduit ensuite à 20 000 habitants pour les pays de l’Europe de l’Ouest. Le criblage se raffine quand la référence concerne la francophonie : le seuil est alors fixé à 10 000 habitants; il descend à 3000 pour la France. Pour le Québec, le filtre est ramené à 2000 habitants. La pyramide des populations est logique en raison du poids de l’histoire et elle est motivée du point de vue de la perspective francophone. Sur un autre plan, l’auteur choisit une perspective qualitative ancrée au Québec plutôt qu’une perspective purement quantitative indépendante d’un quelconque repère. Cette approche est légèrement décentrée; elle est de la nature du cœur, c’est-à-dire subjective, plutôt que de relever de la pure objectivité. Les causes avancées pour légitimer la centration sur le Québec (protection du français, recherche d’une identité, créativité, protection du patrimoine linguistique, institutionnalisation de la recherche gentiléenne, etc.) sont recevables et fort compréhensibles. Toutefois, elles infléchissent le thème « universel » qui occupe une place centrale dans le titre de cet ouvrage. Il y a donc dans ce dictionnaire un universel québéco-centrique assumé et défendu, alors qu’objectivement, il ne devrait pas y avoir de foyer. Mais l’auteur justifie son approche.

La démarche est en effet fondée sur un à priori, soit l’existence de travaux de recherche ayant mené à l’élaboration de catalogues de gentilés québécois. Elle procède du singulier —le Québec— vers le plus général —le monde ou l’universel. La sinusoïde quantitative suit une trajectoire prédéfinie s’amorçant en un point géographique pour lequel on dispose d’un ample corpus gentiléen qu’il faut réduire pour ensuite remonter vers l’universel. Dans le dictionnaire, le Québec n’a donc pas le même poids que les autres lieux. On peut cependant expliquer le thème « universel » à partir d’un enchâssement : un universel premier qui ratisse l’ensemble des territoires de la planète et un universel second qui couvre tout le Québec. C’est cette double hélice qui permet de comprendre que la proportion de gentilés québécois est plus élevée que celle des gentilés universels. La présence du Québec ne s’explique pas seulement par le facteur de la population. Ainsi la lettre L comporte 497 articles. De ce nombre, 401 sont planétaires tandis que 96 sont québécois. Si on convertit ces chiffres en se basant sur le nombre de 8166 vedettes, le dictionnaire contiendrait un total de 1413 québécismes, soit 19,3% de la nomenclature. Un gentilé sur cinq est laurentien.

L’auteur est conscient que l’histoire a plus d’importance que les statistiques administratives ou celles des recensements et que les barèmes numériques limitent l’arbitraire. Ainsi, même s’ils ne répondent pas aux critères statistiques, des gentilés ont une place réservée dans le dictionnaire. Le libre arbitre a joué et le compilateur s’est autorisé l’insertion des dénominations qui ne peuvent être ignorées parce que leur importance subsume « la rigidité des seuils quantitatifs » (p. 19). Des noms entrent au dictionnaire en passant par la porte qualitative, tempérant par le fait même le déterminisme froid et administratif des chiffres. En abordant les rives des sentiments, l’auteur confirme que si le gentilé est un objet lexical, c’est également une référence attachée à l’homme et, en bout de ligne, l’importance du nommé est plus grande que la règle établie lorsque vient l’instant de sélectionner les mots. Répondent à ce critère de dérogation, des gentilés comme Chéticantain (Chéticamp, Nouveau-Brunswick), Douaumontois (Douaumont, France) et Zizi (Ziz, Maroc).

Le plan de l’article

La microstructure de l’article fait appel à cinq rubriques.

L’entrée

C’est le toponyme qui sert d’entrée. Celle-ci est présentée en gras et en petites capitales, sans majuscule initiale : BARCELONE, LAC-BEAUPORT. L’ordre alphabétique strict est utilisé : il n’est pas tenu compte des espaces ni des signes diacritiques (apostrophes, traits d’union, signes suscrits...). Les variantes sont séparées par un trait oblique (LAEKEN / LAAKEN / LAKEN; LOUKSOR / LOUXOR / LUQSOR). Les homonymes ne sont pas numérotés (voir JURA et VICTORIA qui ont trois articles chacun. L’auteur utilise deux procédés de classement lorsqu’un déterminant est présent dans un toponyme. Il recourt à la postposition du déterminant lorsque le nom n’est pas québécois (CAIRE, LE; NOUVELLE-ORLÉANS, LA; ORRES, LES) et, à l’instar de la CTQ, il favorise la séquence naturelle —l’antéposition du déterminant— pour les formes canado-québécoises (L’ANNONCIATION; LA POCATIÈRE; LES BASQUES). Le chassé-croisé des coutumes française et québécoise crée un double système de classement, ce qui n’est guère économique et embrouille le décodage. De plus, les noms avec une particule postposée échappent à l’ordre alphabétique strict. Ainsi, le toponyme martiniquais LE LAMENTIN > LAMENTIN, LE, forme qui est classée sous LAMENTIN, tandis que le toponyme québécois LA MALBAIE apparaît à la lettre L, en raison de la non-inversion des composantes. De même, on repérera L’ÎLE-BOUCHARD sous la lettre I, L’ÎLE-BIZARD sous la lettre L et L’ÎLE D’ORLÉANS sous la lettre O. D’autres types d’inversion exigent beaucoup de vigilance de la part du lecteur. Par exemple, PAYS BASQUE renvoie à BASQUE, PAYS alors que LES BASQUES garde sa syntagmatique naturelle.

Les entrées renvois touchent les variantes graphiques (LUQSORLOUKSOR), les variantes dénominatives (LAN-CHANGLAOS), les dénominations composées dont les constituants sont inversés (LOIRE, HAUTEHAUTE-LOIRE) et les toponymes comportant un générique (AOSTE, VAL D’VAL-D’AOSTE [renvoi vers le générique]; PROVINCES MARITIMESMARITIMES, PROVINCES [renvoi vers le spécifique]). Mais sans que l’on sache pourquoi, ces renvois ne sont pas systématiques. Ainsi, MARNE, HAUTE et NORMANDIE, haute renvoient à HAUTE-MARNE et à HAUTE-NORMANDIE, tandis que HAUTE-BRETAGNE et HAUTE-CORSE ne profitent pas de renvois. Par ailleurs, PAYS BASQUE et PAYS DE CANAAN renvoient à BASQUE, PAYS et à CANAAN, PAYS DE, mais il n’y a pas de renvois SOUS PAYS pour BRAY, PAYS DE; CAUX, PAYS DE; GALLES, PAYS DE. En principe, lorsque le déterminant d’un gentilé est postposé —notation « à la française »—, il n’y a pas de renvoi (LE MANS ne renvoie pas à MANS, LE; voir cependant LA VALETTEVALETTE, LA). Les gentilés québécois comportant un déterminant antéposé n’étant pas soumis au protocole de l’inversion, il n’y a pas d’entrée renvoi (POCATIÈRE, LA ou LAURENTIDES, LES ne renvoient pas à LA POCATIÈRE ou à LES LAURENTIDES). On a donc affaire à un chassé-croisé de renvois ou de non-renvois qui peut engendrer la confusion et qui ne régularise pas la consultation.

L’identificateur

Chaque toponyme est classé dans une catégorie d’entités : commune, ville, pays, etc. Cette étiquette est souvent mise en rapport avec une macro-entité (pays, continent, etc.) ou avec une méso-entité (île, département, arrondissement, etc.). S’il n’est pas mentionné dans la formule explicative, le nom du pays figure à la fin de la rubrique.

LAUSANNE Ville de Suisse
LATIUM Région d’Italie
LANDES Département de France
LAUDUN Commune du Gard (France)
LARZAC Région de la Dordogne (France)
LAS VEGAS Ville du Nevada (États-Unis)
LABELLE Municipalité des Laurentides au Québec (Canada)

Quelques explications se déploient dans des formules à enchaînement toponymique.

LA BAIE Arrondissement de la nouvelle ville de Saguenay au Saguenay-Lac-Saint-Jean au Québec (Canada).
LABRADOR Péninsule et sa partie continentale, couvrant une partie de la province de Terre-Neuve et de la province de Québec (Canada).

Occasionnellement, un commentaire accompagne la description générale. Ces données sont de nature historique (LACÉDÉMONE : Ancienne ville de Grèce...), de type administratif (LONDRES : Capitale du Royaume-Uni de Grande-Bretagne...) ou de type linguistique (LVIV : Nom ukrainien de la ville de Lvov...).

Quand apparaît le terme ancien dans une explication, on s’interroge sur la place qu’occupe ce qualificatif. Tantôt il précède le nom de l’entité (LORRAINE : Ancienne province de France), tantôt il suit ce nom (LYONNAIS : Province ancienne de France). Il n’y a apparemment pas de nuance sémantique justifiant cette alternance. Il faut y voir un simple choix stylistique.

Les désignateurs tels arrondissement, canton, chef-lieu, commune, secteur sont définis dans un petit glossaire qui suit le guide d’utilisation du dictionnaire. Ce glossaire réunit 88 dénominations spécifiques aux réalias toponymiques (bourg, hameau, village) ou se rapportant au vocabulaire de la linguistique (calque, étymon, graphème). Parmi l’ensemble, sept unités appartiennent à la famille morphologique du mot gentilé, à savoir gentilé lui-même, gentiléen, gentiliser, gentilistique, paléogentilé, pseudo-gentilé et quasi-gentilé.

Les gentilés

Le gentilé apparaît dans la troisième rubrique. Le lexème principal comporte une majuscule initiale et il est donné en italique et en gras sous ses formes masculine et féminine. Cette dernière est inscrite au long et non pas réduite au seul morphème du féminin. À l’exception de quelques cas québécois et canadiens qui concernent les langues amérindiennes, l’inuktitut et l’anglais, tous les gentilés sont en français. Des formes rares sont aussi empruntées à d’autres langues, comme Carioca (RIO DE JANEIRO) —du portugais brésilien— ou Uztariztar (USTARITZ) —du basque. Les variantes concurrentielles sont notées à la suite de la forme privilégiée : LAGNIEULatinicois; Lagnolan. Outre ces synonymes synchroniques, il peut y avoir des variantes historiques. Dans ces cas, l’indicatif Variante précède la ou les formes inscrites en italique : LAGNIEU → Variante : Lagneusin. Ces variantes sont de nature morphologique (LOURDESLourdais et Variante : Lourdois), de nature graphique (LOUISIANELouisianais et Variante : Louisiannais) ou de nature lexicale (LOIRELigérien et Variantes : Logérien, Loirain). Parfois, plusieurs types s’entrecroisent (LAVAURLavaurois et Variante : Vauréen).

Lorsque le gentilé est une forme épicène, l’auteur a préféré l’inscrire deux fois. Le côtoiement de deux formes identiques, que rien ne vient rattacher au genre masculin ou au genre féminin, sinon la déduction, peut entraîner le soupçon qu’il y a une erreur. Pour ces cas, où la distinction se fait en discours, il aurait sans doute été préférable de recourir aux déterminants. Ainsi, LAMÍALamiaque, Lamiaque pourrait devenir Un, une Lamiaque.

Le commentaire

Cette rubrique sert à préciser certains aspects historiques et linguistiques (mode de formation du mot, étymologie, fréquence, prononciation, orthographe). Les explications peuvent être aussi à caractère encyclopédique. Voici un exemple de chacun :

Histoire : LVIV Cette ville, devenue polonaise en 1919, perdit son nom allemand [...].
Linguistique : LUTÈCE La variante remonte au latin Lutetia « Lutèce » [...].
Encyclopédie : LUSIGNAN La fondation du château de la famille de Lusignan, seigneur des lieux, attribuée par la légende à la fée Mélusine, a suscité cet étrange gentilé.

Les renvois

Les renvois sont de deux ordres : les renvois macrostructurels ou les entrées renvois (L’ISLET-SUR-MERL’ISLET; LOIRE, HAUTEHAUTE-LOIRE) —voir aussi le paragraphe 3.1.— et les renvois microstructurels, à savoir une rubrique dite Voir ou Voir aussi qui permet d’accéder à un complément d’information dans un autre article (LYON → Voir Ludgunum [sic]; LACÉDÉMONE → Voir aussi Sparte).

Exemples d’articles

L’analyse rubrique par rubrique fragmentant les articles, nous reproduisons ci-dessous trois exemples d’articles complets, ce qui donne un aperçu de la configuration du dictionnaire. La disposition des rubriques et les alternances de caractères sont respectées.

LASALLE
Arrondissement de la nouvelle ville de Montréal au Québec (Canada).
LaSallois, LaSalloise.
Variantes : Lasallois, Lasalloise;
LaSallien, LaSallienne;
Lasallien, Lasallienne.
La majuscule qui affecte le s reflète la désignation officielle de la ville.
LONDRES
Capitale du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord.
Londonien, Londonienne.
Une forme ancienne, Londone, pour désigner l’endroit, peut expliquer le gentilé, tout comme l’adjectif latin londonium, « de Londinum, Londres ».
On peut également relever, au XIXe siècle, les appellations Londonnais et Londinien, de même que la graphie Londonnien.
LUGDUNUM
Nom, à l’époque gallo-romane, de la ville de Lyon en France.
Lugdunien, Lugdunienne.
Voir Lyon.

Conclusion

À l’évidence, le DUGEF est une œuvre originale résultant de recherches vastes et minutieuses. L’approche est novatrice et la thématique vient enrichir la typologie des dictionnaires spéciaux. Au-delà de ces constatations, et une fois le dictionnaire refermé, quelles impressions reste-t-il de cette compilation? D’abord, le phénomène des gentilés n’est pas nouveau dans l’histoire du français. Toutes les époques témoignent de l’existence de ces formes. Il apparaît ensuite que l’on a affaire à un vocabulaire présentant une double facette. En effet, les gentilés appartiennent à la langue commune tout en dégageant un parfum terminologique. L’abondance des dénominations atteste par ailleurs d’une productivité morphologique presque inflationniste et qui fait appel à une large palette de suffixes. De plus, les mécanismes de dérivation mis en œuvre montrent la capacité d’adaptation de la langue française. Tout nom propre, quelle que soit son origine est dérivable en français. Par exemple, le nom américain OHIO produit le dérivé français Ohioien, tandis que Nunavutois, Nunavutien et Nunavois sont façonnés à partir du toponyme inuktitut NUNAVUT. Quant au polonais WROCŁAW, il est gentilisé en français sous la forme Wroclawien. Outre la dérivation simple (ABITIBI > Abitibien), plusieurs autres modes de formation sont mis à contribution. La composition (LE CENTRE-DE-LA-MAURICIE > Centre-Mauricien), le mot-valise (ABITIBI-TÉMISCAMINGUE > Témiscabitibien), la réduction (PAYS-DE-LA-LOIRE > Ligèrien) et l’emprunt (SAN-JOSÉ > Josefino) sont les principaux. Quelques modes secondaires sont aussi utilisés, comme l’inversion des composantes (MONTMAGNY > Magnimontois) et la relatinisation partielle (SALABERRY-DE-VALLEYFIELD > Campivallensien). Parfois, plusieurs mécanismes s’amalgament pour forger un gentilé. (LACROIX-SAINT-OUEN > Croisé-Saint-Audonien, ZAMPOALA > Zampoaltèque).

S’il est une critique à formuler à l’égard de ce dictionnaire, c’est bien l’absence d’index qui en fait un ouvrage unidirectionnel. La décision de choisir le toponyme comme vedette de l’article aurait dû entraîner la confection d’un index recensant tous les gentilés. Son absence n’entrave pas la recherche des gentilés quand ceux-ci dérivent directement des toponymes (LYON > Lyonnais). Il en va autrement quand la formation des gentilés repose sur une base modifiée (LISIEUX > Lexovien, FONTOY > Fenschois) ou sur une base lexicalement ou morphologiquement indépendante du toponyme (VAL-DE-MEUSE > Montignier, LA-TOUR-DE-PEILZ > Boéland). La situation est particulièrement complexe dans la panoplie des toponymes commençant par Saint- ou Sainte- (SAINT-BONNET-LE-CHÂTEAU > Castel-Bonnetois, SAINT-DENIS-DE-PILE > Dionysien, SAINTE-ÉNIMIE > Santrimiol). De même, la richesse des variations lexicales et des explications historiques se dérobent pour qui ne connaît pas au préalable les différentes formes correspondant à un toponyme. Quelques exemples illustreront ces difficultés. Dans l’article TORONTO, outre le gentilé officiel Torontois, on trouve neuf autres dénominations : Torontonien, Torontovingien, Torontouan, Torontien, Torontouin, Torontomiuq, Franco-Torontois, Torontais et Métropolitains. Dans l’article MARSEILLE, mis à part le gentilé Marseillais, il est fait allusion à cinq autres dénominations : Massaliote, Phocéen, Massilien, Marsillien et Marseillois. Dans l’article WOLUWE-SAINT-PIERRE, l’accès au gentilé Wolu-Saint-Pétersien se fait assez aisément; mais pour trouver la variante Sampétrusien, il faudra déployer des efforts d’imagination tout en réveillant le latiniste qui sommeille chez le consulteur.

Le titre du dictionnaire comporte le mot gentilés, mais ces dénominations n’apparaissent que dans une rubrique microstructurelle; c’est le nom propre géographique qui sert de clé d’accès au dictionnaire. Par ailleurs, les entrées étant données en petites capitales et sans majuscule, on y verra un léger inconvénient pour qui veut savoir si les mots outils antéposés, ceux qui joignent des composantes (le, la, les, des, à, de, sur, en, lès, lez, etc.) ou les composantes elles-mêmes prennent ou non la majuscule. La consultation des gentilés ne résout pas tous les problèmes.

BASQUE, PAYS Pays Basque ou Pays basque ou pays Basque
Basque
LASALLE Lasalle ou LaSalle ou laSalle
LaSallois
LA TUQUE La Tuque ou la Tuque
Latuquois
L’ISLE-AUX-COUDRES LIsle-aux-Coudres ou LIsle-Aux-Coudres ou l’Isle-aux-Coudres ou l’Isle-Aux-Coudres
Coudrilois
LISLE-SUR-TARN Lisle-sur-Tarn ou Lisle-Sur-Tarn
Lislois
PORT-DE-BOUC Port-de-Bouc ou Port-De-Bouc
Port-de-Boucain
TARN-ET-GARONNE Tarn-et-Garonne ou Tarn-Et-Garonne
Tarn-et-Garonnais

Les quelques incommodités énumérées sont mineures si l’on considère la valeur du dictionnaire. Le domaine de la gentilistique met en lumière la forte puissance créatrice du français, cette capacité sublimant toutes les langues. En effet, à partir de milliers de toponymes étrangers, le français modèle des mots parfaitement intégrés à son système morphologique. Qui plus est, pour un seul toponyme, il peut produire plusieurs unités concurrentes (dix pour LOS ANGELES et MARTIGUES, huit pour TRÉGUIER, six pour GRANBY, etc.). Les 8166 entrées cachent donc des milliers de formes gentiléennes semées sur le parcours de la langue française, forgeant ainsi une longue chaîne de mots dont les principaux témoins ont été exhumés de la documentation, compilés, analysés et mis en cage dans un catholicon qui s’imposera et dont le titre se verra rapidement concurrencé par le terme éponyme tiré du nom de l’auteur.

Pastiche bolévien

Le dictionnaire s’ouvrant sur un poème gentiléen dû à Michel Butor, ce compte rendu peut bien se conclure par quelques vers célébrant ce trésor lexical. Ce qui suit s’inspire de vers célèbres d’un grand écrivain du XVIIe siècle, Nicolas Boileau. La culture humaniste de Jean-Yves Dugas le rendra tolérant devant ces vers forgés en hommage à l’épopée gentilistique que ce troubadour des mots a rédigée sur le mode des stances, car le DUGEF —ou mieux le Dugas— est bel et bien structuré comme un long poème dont chaque strophe est scandée par un toponyme.

Chant pour un gentilisticien

Dugas parut enfin, et, le premier au monde,
Usa du dictionnaire, pour mettre en lumière,
Grand nombre de gentilés, qui, sur chaque page, abondent.
Article après article, ces mots identitaires,
Surgis du panthéon des modes de création
De la langue française, dévoilent aux lecteurs
L’éventail de couleurs de moult terminaisons.
De la langue de Molière, ils montrent toute la vigueur.
Maintes règles certaines ont été mises au point
Pour accueillir les mots pris aux langues étrangères,
Et qu’on gallicisa, tout en prenant bien soin
Que leur visage français respecte la grammaire.
Tous les lieux de la Terre cités dans ce livre d’or,
Ont fourni à la langue mille et mille gentilés,
Qui, de A jusqu’à Z, confectionnent un trésor
Et instruisent le vulgaire de leur nécessité.
Chaque article est un chant qui raconte l’histoire
D’un lieu de l’univers et révèle les mystères
D’une région du lexique qui mérite la gloire.
Des gentilés sculptés à même leur matière,
Beaucoup de toponymes se font les partenaires.
Un linguiste troubadour fit donc le nécessaire.
Feuilletant les écrits, dépouillant les glossaires,
Des enfants des noms propres, il devint registraire
Et traça chaque portrait de cette suite lignagère,
De sorte que chacun dans cet abécédaire
Trouve le mot qui l’honore et soit digne de lui plaire.
Le florilège paru illustre le savoir-faire
De Dugas, son auteur, qui, tel un Furetière,
Hors d’une académie, conçut son dictionnaire.

Références

Note

[1] Jean-Yves Dugas, Dictionnaire universel des gentilés en français, Montréal, Linguatech éditeur inc., 2006, XVI + 530 p. L’auteur est linguiste-toponymiste. Il a œuvré à la Commission de toponymie du Québec pendant de nombreuses années.

Résumé

Dans un premier temps, l’auteur rappelle que c’est d’abord à la Commission de toponymie du Québec que des travaux de compilation des gentilés furent entrepris et que ces travaux étaient réalisés dans le contexte d’une législation linguistique. Les différentes causes qui sont à l’origine de l’intérêt porté à ce genre de mots sont ensuite retracées. Ce bref historique met en lumière la contribution de Jean-Yves Dugas, alors chercheur à la CTQ et principal responsable du dossier des gentilés. Élargissant ses zones de recherche, JYD publiait au début de 2006 un imposant Dictionnaire universel des gentilés en français. La deuxième partie de l’article est un examen critique détaillé de ce dictionnaire qui comporte plus de 8000 articles.

Abstract (anglais)

In the first part of the article, the author reminds us that the work of compiling the names of inhabitants (gentilics) was initially undertaken at the Commission de toponymie du Québec and that this task was carried out in the context of linguistic legislation. He then retraces the various reasons behind the renewed interest in this word category. The brief historical account that follows brings to light the contribution of Jean-Yves Dugas, former researcher at the CTQ and the principal investigator for the names of inhabitants project. Later expanding his field of research, Mr. Dugas published an imposing tome, the Dictionnaire universel des gentilés en français at the beginning of 2006. The second part of the article presents a detailed critical examination of this 8,000-entry dictionary.

Les termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire de l’Académie française : le discours des préfaces et sa réalisation dans le Dictionnaire

L’Académie française, fondée en 1635 dans le but d’unifier et d’uniformiser le français, doit, dès ses premiers instants, trouver des moyens pour réaliser son mandat. C’est dans un dictionnaire qu’elle décide d’élaborer les principes de base utiles à la concrétisation de son projet. Ainsi, le Dictionnaire de l’Académie française, dédié au Roy, publié en 1694, devient le premier dictionnaire monolingue normatif du français. Qui dit dictionnaire normatif dit épuration de la langue. Au XVIIe siècle, au moment de la mise en chantier de l’ouvrage, une classe sociale fixe le beau langage : les honnêtes gens. L’Académie décide donc de représenter, dans son Dictionnaire, la langue commune de ces honnêtes gens. Cette langue écarte, entre autres, les termes des arts —à savoir des techniques— et des sciences, qui ne sont pas passés dans l’usage courant. Cette prescription persistera-t-elle jusqu’en 1935, date de parution de la dernière édition complète du Dictionnaire? Nous répondrons à cette question de deux façons. D’abord, en vérifiant le discours que tient l’Académie à ce sujet dans les huit éditions publiées à ce jour et, ensuite, en analysant l’application effective de ce discours dans la microstructure du Dictionnaire.

1. Le discours préfaciel sur les termes des arts et des sciences

La première partie de cet article traite du discours des académiciens pour ce qui a trait à la place accordée aux termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire, Les passages concernant cette catégorie de termes sont analysés dans les préfaces des huit éditions complètes de l’ouvrage.

1.1. Première édition

La première édition du Dictionnaire de l’Académie veut représenter le bel usage, c’est-à-dire la langue commune « telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, et telle que les Orateurs et les Poëtes l’employent [...][1]. » Cette langue commune, parlée par une classe sociale particulière, exclut les termes des arts et des sciences. En effet, au XVIIe siècle, ces termes sont mal vus et l’honnête homme ne doit pas, lorsqu’il parle, laisser transparaître la profession qu’il exerce[2]. Pourtant, l’interdit ne pèse pas sur tous les termes des arts et des sciences, puisque la langue commune des honnêtes gens est « indissociable de certains vocabulaires spéciaux, tels ceux de la chasse et de l’escrime, activités nobles qui font partie des pratiques de la Cour prise comme modèle[3] ». L’Académie rejette donc les termes technico-scientifiques, mais, comme il est dit dans la préface[4] :

[elle] n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées : comme celles-cy. Je luy ay porté une botte franche. Ce jeune homme a pris l’Essor, qui sont façons de parler tirées, l’une de l’Art de l’Escrime, l’autre de la Fauconnerie.

C’est dire que même un terme très technique peut être inclus dans le Dictionnaire, à condition qu’il soit fréquemment employé par les honnêtes gens[5].

Le Dictionnaire de l’Académie, contrairement aux autres répertoires de l’époque (comme ceux de Richelet et de Furetière), sépare ainsi les mots de la langue commune et les termes des arts et des sciences. Ces derniers prendront place dans un dictionnaire distinct, celui de l’académicien Thomas Corneille, publié en 1694 sous le litre de Dictionnaire des Arts et des Sciences.

La première édition présente en fait le principe général et la position de l’Académie quant à l’inclusion des termes des arts et des sciences, principe qu’elle suivra dans toutes les éditions subséquentes de son Dictionnaire : les termes recensés doivent faire partie de la langue commune.

1.2. Deuxième édition

De manière générale, la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie (1718) est semblable à la première, c’est-à-dire qu’elle privilégie toujours la langue commune. En revanche, l’Académie fait preuve d’une certaine ouverture devant les termes des arts et des sciences, à l’image de la société qui s’intéresse de plus en plus aux sciences et aux techniques. Par exemple, selon la préface, elle ajoute des sens techniques à des mots de la langue générale[6] :

Pour ce qui est des termes d’Art, l’Académie a cru ne devoir admettre dans son Dictionnaire que ceux qui sont extrêmement connus et d’un grand usage, à moins qu’ils ne soient amenez par le mesme mot de la langue, qui a dans la langue une signification différente : par exemple, à la suite du mot travail, qui signifie labeur, peine, etc. on trouve travail, qui signifie, une machine qui sert au Maréchaux pour contenir les chevaux difficiles à ferrer.

La deuxième édition du Dictionnaire demeure ainsi fidèle au choix effectué par l’Académie pour la première édition. Elle présente tout de même un intérêt nouveau puisque la langue commune commence à se transformer : elle passe du bel au bon usage. Comme ce dernier est plus réceptif aux termes des arts et des sciences, le répertoire académique de 1718 accueille davantage de termes techniques que celui de 1694.

1.3. Troisième édition

Tout en maintenant les options fondamentales déterminées par l’Académie, la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie (1740) présente quelques innovations en ce qui concerne, entre autres, les termes des arts et des sciences. En effet, selon Susan Baddeley et Liselotle Biedermann-Pasques, « la troisième édition introduit de nombreux termes de techniques et de sciences, car la Compagnie [...] a changé avec son temps, et ce dix-huitième siècle est celui des Philosophes[7] ». En fait, l’Académie ne retient encore que les termes appartenant à la langue commune, mais cette langue a évolué : elle n’est plus représentative des gens de la Cour, elle est socialement tournée du côté des sujets instruits et cultivés. De plus, comme les scientifiques et les philosophes s’expriment de plus en plus en français, beaucoup de termes idoines entrent dans la langue à cette époque. Ainsi, comme il est souligné dans la préface[8] :

Le Public ne manquera pas de remarquer qu’il se trouve dans la nouvelle Edition, un bien plus grand nombre de termes d’art et de science, que dans les deux précédentes. Nous ne nous sommes pas écartez néanmoins de la règle que nos Prédécesseurs s’étoient prescrite, de n’admettre que ceux de ces termes qui sont d’un usage si général, qu’ils peuvent être regardez comme faisant partie de la Langue commune, ou qui sont amenez par un mot de cette Langue. Mais depuis environ soixante ans qu’il est ordinaire d’écrire en François sur les arts et sur les sciences, plusieurs termes qui leur sont propres, et qui n’étoient connus autrefois que d’un petit nombre de personnes, ont passé dans la Langue commune. Auroit-il été raisonnable de refuser place dans notre Dictionnaire, à des mots qui sont aujourd’hui dans la bouche de tout le monde?

Les académiciens suivent toujours la « règle », c’est-à-dire qu’ils recueillent les termes qui sont entrés dans l’usage. En revanche, en ce début de XVIIIe siècle, les arts et les sciences prennent de plus en plus de place et s’implantent dans la langue commune. L’interconnexion entre l’usage commun et les langues de spécialité s’accélère.

1.4. Quatrième édition

La préface de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie (1762) donne un aperçu du changement de mentalité de la Compagnie en ce qui a trait aux termes techniques[9] :

Nous avons donc cru devoir admettre dans cette nouvelle Edition, les termes élémentaires des sciences, des arts, et même ceux des métiers, qu’un homme de lettres est dans le cas de trouver dans des ouvrages ou l’on ne traite pas expressément des matières auxquelles ces termes appartiennent.

L’édition de 1762 est donc celle qui affirme répertorier le plus grand nombre de termes spécialisés. Celle situation est le reflet d’une époque marquée par un intérêt particulier pour tout ce qui touche les arts et les sciences et qui s’ouvre à l’encyclopédisme. Par exemple, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, publiée entre 1751 et 1772, a sans doute influencé le travail des académiciens. Selon la préface, la quatrième édition est donc « augmentée d’un très-grand nombre de mots qui appartiennent, soit à la Langue commune, soit aux arts et aux sciences[10] ». D’ailleurs, selon Ferdinand Brunot, de tous les nouveaux mots introduits dans cette édition, les deux tiers sont des termes d’arts et de sciences[11].

Bien que la préface de la quatrième édition indique ne plus s’en tenir exclusivement à la langue commune et s’ouvrir aux termes techniques « élémentaires », il faut comprendre que la langue de cette époque admet un grand nombre de termes de différents domaines du savoir. Ainsi enrichie, elle élargira dorénavant le spectre de la langue usuelle. C’est celle nouvelle langue que l’Académie enregistre. De ce fait, la Compagnie ne déroge pas complètement à ses principes tout en s’inscrivant dans le courant de l’évolution sociale.

1.5. Cinquième édition

La préface de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie (1798) reste muette sur la place accordée aux termes des arts et des sciences. En fait, cette préface, intitulée « Discours préliminaire », constitue davantage un énoncé politique que lexicographique, puisqu’elle n’a pas été rédigée par un académicien, mais par un homme politique, Joseph-Dominique Garat. En effet, l’Académie ayant été dissoute le 8 août 1793, le Dictionnaire fut relégué aux oubliettes, puis récupéré et publié par Garat, quelques années plus tard.

D’après une étude effectuée sur la cinquième édition du Dictionnaire[12] il semble que l’influence de l’Encyclopédie se fasse toujours sentir à l’Académie et qu’on s’intéresse autant aux arts et aux sciences. Toutefois, les académiciens sont plus prudents pour ce qui a trait aux néologismes techniques : certains termes présents dans la quatrième édition auraient même été retranchés de la cinquième parce qu’ils n’appartenaient pas à la langue commune. Par exemple, les ternies suivants apparaissent dans la quatrième édition, mais sont écartes de la cinquième[13] :

ALMUCANTARAT ou ALMICANTARAT. s. m. Mot Arabe. Terme d’Astronomie. On nomme Almucantarats tous les petits cercles de la sphère, parallèles à l’horison, depuis l’horison jusqu’au Zénit. L’horison peut être regardé comme le plus grand des Almucantarats[14].
DÉCASTILE. s. m. Terme d’Architecture. Édifice qui a dix colonnes de face[15].

La cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie semble donc s’inscrire dans la continuité. En effet, les choix initiaux sont respectés, mais les académiciens sont sensibles aux répercussions des domaines scientifiques et techniques sur la société en général.

1.6. Sixième édition

Au début du XIXe siècle, le goût des arts et des sciences est répandu dans toutes les classes de lu société; par conséquent, les termes spécialisés sont de plus en plus nombreux à se glisser dans la langue commune. La sixième édition du Dictionnaire de l’Académie (1835) inclut ces vocabulaires dans sa nomenclature. Par ailleurs, pour la première fois, on demande la collaboration d’experts des autres Académies pour les définitions. Un extrait de la préface[16] confirme cette collaboration :

Les termes de sciences et d’arts étaient entrés en plus grand nombre dans l’usage. Au caractère précis et méthodique des définitions qui s’y rapportent, on reconnaîtra souvent le soin qu’ont bien voulu donner à cette portion du travail de l’Académie plusieurs membres des autres classes de l’Institut, et quelques artistes célèbres. Des avis de tout genre ont été recueillis pour une tâche pénible, qui embrasse indirectement tant de connaissances diverses, et où tant d’erreurs sont faciles.

Quant aux termes qui ne font pas partie de la langue usuelle, on les rassemble dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, préfacé par l’académicien Louis Barré et publié en 1842.

La sixième édition se démarque ainsi par la rigueur qu’ont mise les rédacteurs à définir les termes de langue de spécialité. De plus, en élaborant un Complément, l’Académie sépare nettement les termes des arts et des sciences entrés dans l’usage (inclus dans le répertoire général) de ceux qui ne sont utilisés que par les spécialistes (termes qui ne trouveront place que dans le Complément).

1.7. Septième édition

L’Académie, fidèle à son principe de base, ne recense, dans la septième édition de son Dictionnaire (1878), que les termes techniques faisant partie de la langue commune. Toutefois, elle admet que ceux-ci sont de plus en plus nombreux « à mesure que les connaissances elles-mêmes se propagent et entrent dans le patrimoine de tous[17]. » Comme il est mentionné dans la préface[18] :

[L’]Académie ne recueille et n’enregistre que les mots de la langue ordinaire et commune, de celle que tout le monde, ou presque tout le monde, entend, parle, écrit. Les mots qui appartiennent aux connaissances spéciales, quelles qu’elles soient, l’Académie les renvoie aux dictionnaires spéciaux. Son dictionnaire n’est ni un dictionnaire de science, d’art, et de métier; ni un dictionnaire de géographie, d’histoire, de mythologie. Les mots que l’Académie puise à ces sources sont ceux qu’un usage plus fréquent a introduits dans le langage commun [...].

L’Académie justifie ce choix par le fait que les langues spécialisées peuvent se transformer avec le temps et devenir désuètes. De celte manière, selon la préface, « grâce à la prudente réserve de l’Académie, son dictionnaire, avec bien peu de changements, a pu suivre les progrès incessants de la science, et rester ouvert aux termes nouveaux qu’une science, qui ne s’arrête jamais, enfante et popularise tous les jours[19]. »

De plus, comme il est souligné dans la préface, la Compagnie a, encore une fois, consulté des membres de l’Académie des sciences pour élaborer les définitions[20] :

L’Académie a pris un soin tout particulier des mots de science, et s’est attachée à en donner des définitions aussi exactes que claires. Si elle y a réussi, comme elle a lieu de l’espérer, le mérite en reviendra à ceux de ses membres qu’elle a pris à son illustre sœur, l’Académie des sciences, laquelle sans doute voudra bien se reconnaître elle-même dans la rédaction de ces articles et n’y trouvera plus rien à redire.

L’édition de 1878 ne s’écarte pas, elle non plus, des limites fixées par l’Académie en 1694. Elle représente toujours la langue usuelle, mais cette dernière a évolué avec le temps : les termes techniques y sont de plus en plus présents, et ils sont soumis à l’approbation des spécialistes membres d’autres Académies.

1.8. Huitième édition

Le début du XXe siècle voit se poursuivre l’essor des sciences et des techniques. Selon la préface de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie (1932-1935), de nombreux termes techniques sont maintenant en usage dans la langue : dès qu’ils apparaissent, ils sont « aussitôt vulgarisés par la conversation, par la presse et par l’école[21]. » L’Académie fait encore place, dans cette édition, aux termes des arts et des sciences entrés dans la langue commune. Toujours prudente, elle affirme néanmoins dans la préface :

[...] dans cet afflux de vocables nouveaux, il en est beaucoup dont l’existence ne peut être qu’éphémère. Les uns disparaîtront avec les objets, eux-mêmes éphémères, qu’ils représentent; d’autres, qui se sentent de l’improvisation, seront remplacés par des dénominations plus exactes; d’autres enfin ne dépasseront pas le domaine où ils sont nés et, n’étant compris et employés que par des initiés, n’ont point chance de pénétrer dans l’usage commun. C’est ce départ qu’a essayé de faire l’Académie dans la préparation de cette nouvelle édition. Travail minutieux, qui ne pouvait être exécuté à la hâte, et qui exigeait un double effort d’adaptation au mouvement moderne et de pmdence avisée[22].

De plus, comme c’était le cas pour les sixième et septième éditions, l’Académie sollicite l’avis des membres de l’Académie des sciences et d’autres spécialistes dans l’élaboration des définitions.

En somme, la préface de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie reste en accord avec la philosophie générale de l’institution : faire l’inventaire des termes connus et employés par tous.

L’examen des préfaces des huit éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie permet de dégager une tendance générale. En effet, depuis 1694, l’Académie semble n’enregistrer que les termes des arts et des sciences entrés dans l’usage commun. Bien entendu, au fil du temps, le développement des arts et des sciences fait en sorte que les vocabulaires spécialisés s’infiltrent de plus en plus dans la langue générale. Cela dit, l’Académie ne paraît pas davantage ouverte aux termes techniques; néanmoins, ces derniers étant de plus en plus courants dans l’usage, l’institution en intègre un certain nombre dans son dictionnaire, non sans faire preuve de « prudence avisée ».

2. La réalisation des énonces des préfaces dans les articles

La deuxième partie du présent article vise à déterminer si les dires de la Compagnie se confirment dans le contenu dictionnairique. Pour ce faire, nous examinons deux domaines des arts et des sciences : l’imprimerie et l’anatomie. Ces domaines se révèlent particulièrement intéressants à étudier puisqu’ils sont demeurés relativement stables au cours des siècles. Afin de dénombrer les entrées dans chacune des éditions, les unités portant la marque « terme d’anatomie », « en termes d’anatomie », « terme d’imprimerie » ou « en termes d’imprimerie » ont été inventoriées à l’aide du cédérom regroupant les huit premières éditions du Dictionnaire[23]. Les expressions du genre « les anatomistes appellent... » ou « en imprimerie, on appelle... » ont été écartées, puisqu’il est impossible de savoir s’il s’agit de marques d’usage ou simplement d’une partie de la définition.

Les termes marqués ont été recensés dans les huit éditions du Dictionnaire dans le but d’analyser si les énoncés des préfaces pouvaient se vérifier. La première étude porte sur les marques d’usage socioprofessionnelles, tandis que la deuxième traite du contenu des articles.

2.1. Les marques d’usage

L’inventaire des termes marqués en anatomie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire donne les résultats compilés dans le tableau 1[24].

On peut d’abord constater, dans le tableau 1, la présence de huit termes d’anatomie dans la première édition du Dictionnaire. Pourtant, selon la préface, celle édition devait représenter le bel usage et exclure les termes des arts et des sciences, sauf ceux qui étaient considérés comme nobles. Il semble étonnant de retrouver des termes qui n’appartiennent vraisemblablement pas à une activité prisée de la noblesse. Cependant, il est possible d’expliquer cette présence par le fait que, au XVIIe siècle, bel usage et bon usage s’entremêlent. Le bon usage, plus ouvert aux termes des arts et des sciences, commence à s’implanter à partir de 1670[25]. Les deux usages sont susceptibles de se retrouver dans le corps du Dictionnaire, puisque l’élaboration de l’ouvrage s’est étalée sur une période de soixante ans.

Le tableau 1 révèle par la suite une progression constante du nombre de termes d’anatomie, à l’exception d’un léger recul dans la cinquième édition par rapport à la quatrième. D’ailleurs, ce recul ne peut être justifié, car la préface de la cinquième édition ne dit mot sur la place accordée aux termes des arts et des sciences. Pourtant, il pourrait être expliqué par le fait que les académiciens ont fait preuve de plus de prudence face à ces termes dans l’élaboration de l’édition de 1798[26] La progression observée s’accorde, quant à elle, avec le discours des préfaces qui laisse entendre qu’un nombre croissant de termes des arts et des sciences prend place dans la langue commune au fil du temps. On constate toutefois deux bonds importants, de la troisième à la quatrième édition (205 termes anatomiques de plus) ainsi que de la cinquième à la sixième édition (274 termes supplémentaires). Il est intéressant, dans ces deux cas, de vérifier s’il s’agit effectivement d’une introduction massive de nouveaux termes ou plutôt d’ajouts de sens à des entrées déjà présentes dans le Dictionnaire. De 1740 à 1762, la plupart du temps, il s’agit carrément de nouvelles entrées (187). Les autres cas (18) sont relatifs à des ajouts de marques ou de sens. Par exemple, on a pourvu le terme clavicule d’une balise[27] :

CLAVICULE, s. f. On appelle ainsi. Chacun des deux os qui ferment la poitrine par en haut, & qui l’attachent aux deux épaules. La clavicule droite, la clavicule gauche. Se rompre ta clavicule[28].
CLAVICULE, s. f. Terme d’Anatomie. On appelle ainsi chacun des deux os qui ferment la poitrine par en haut, & qui l’attachent aux deux épaules. Ce sont deux os longs situés à lu partie supérieure & latérale de la poitrine. La clavicule droite, la clavicule gauche. Se rompre la clavicule[29].

De même, quelques termes ont acquis un sens nouveau. Ainsi, le terme BASSINET[30] :

I. BASSINET. substantif masculin. La petite pièce creuse de la platine d’une arme à feu, dans laquelle on met l’amorce. Mettre la poudre au bassinet.

II. BASSINET, s. m. Petite fleur jaune qui croit dans les prez, & qu’on cultive dans les jardins. Il y a des bassinets simples, & des bassinets doubles[31].

BASSINET, s, m. La petite pièce creuse de la platine d’une arme à feu, dans laquelle on met l’amorce. Mettre la poudre au bassinet.

BASSINET, s. m. Terme d’Anatomie. Cavité dans laquelle aboutissent tous les entonnoirs de la troisième substance du rein.

BASSINET. s. m. Plante. C’est une espèce de renoncule. Elle croît en abondance dans les prés. Sa fleur est d’un jaune doré. Elle est âcre & brûlante comme presque toutes les renoncules, & on ne l’emploie qu’extérieurement[32].

Ces observations sont en accord avec l’énonce de la préface de la quatrième édition qui mentionne une ouverture importante de la part de l’Académie aux termes des arts et des sciences.

Le tableau 1 indique en outre une forte hausse des termes d’anatomie entre la cinquième et la sixième édition. En fait, il y a relativement peu de termes nouveaux, mais de nombreuses acceptions et marques sont apparues. Par exemple, on a ajouté une marque au terme ALVÉOLAIRE et un sens au terme ENCÉPHALE[33] :

ALVÉOLAIRE. adj. des 2 g. Qui appartient aux Alvéoles. Le nerf alvéolaire. L’artère alvéolaire[34].
ALVÉOLAIRE. adj. des deux genres. T. d’Anat. Qui appartient aux alvéoles. Les nerfs alvéolaires. Les artères alvéolaires[35].

et

ENCÉPHALE. adj. des 2 genres, Terme de Médecine. Il se dit Des vers qui s’engendrent dans la tête[36].

ENCÉPHALE, adj. des deux genres. T. de Médec. Il se dit De certains vers qui s’engendrent dans la tête.

Encéphale, s’emploie aussi comme substantif masculin, en termes d’Anatomie, pour désigner L’organe qui est contenu dans la cavité du crâne, et dans le canal vertébral[37].

Ainsi, l’analyse du tableau 1 montre une progression constante du nombre de termes d’anatomie d’une édition à l’autre. Toutefois, comme il a été mentionne, le nombre de termes n’augmente pas nécessairement de la cinquième à la sixième édition, puisqu’il s’agit plutôt d’ajouts de sens ou de marques à des mots déjà présents.

Le tableau 2 présente le nombre de termes d’imprimerie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire.

On remarque tout d’abord, dans le tableau 2, que 16 termes d’imprimerie sont inclus dans la première édition du Dictionnaire. Toutefois, l’imprimerie, comme l’anatomie, n’était probablement pas considérée comme une technique noble. Le recensement de ces termes pourrait être expliqué de la même façon que celui des termes d’anatomie : l’édition de 1694 représente en fait deux usages, le bel usage et le bon usage.

Le tableau 2 indique également une progression du nombre de termes d’imprimerie jusqu’à la septième édition, puis une baisse de la septième à la huitième édition. La plus forte augmentation a lieu dans la sixième édition. Dans ce cas, on pourrait encore une fois penser qu’il s’agit d’ajouts de termes, mais en fait, on trouve seulement 23 termes nouveaux. Les 69 autres termes d’imprimerie sont plutôt des ajouts de marque ou des ajouts de sens. Ainsi, le ternie BROYON acquiert une marque, tandis que le terme ADDITION obtient un sens nouveau[38].

broyon. s. m. Espèce de molette avec laquelle les Imprimeurs broient le vernis et le noir dont ils composent leur encre[39].
broyon. s. m. T. d’Impr. Instrument, espèce de molette de bois qui sert à prendre l’encre et à l’étaler. quand on fait usage de balles, au lieu d’employer le rouleau[40].

et

ADDITION, sub. f. (On prononce les D.) Ce qui est ajouté à quelque chose. Faire des additions, de longues additions. Un livre avec des additions.

On dit, en tenues de Pratique, Informer par addition, pour. Ajouter une nouvelle information à la première.

Addition, se dit aussi De la première règle d’Arithmétique, qui apprend à ajouter ensemble plusieurs nombres. Il ne sait encore que l’addition. On dit. Faire une addition, pour. Pratiquer ce que la règle d’addition enseigne[41].

ADDITION, s. f (On prononce les deux D.) Ce qu’on ajoute, ce qui est ajouté à quelque chose. Faire des additions, de nombreuses, de longues additions. Un livre avec des corrections et des additions.

En termes d’ancienne Pratique, Informer par addition. Ajouter une nouvelle information à la première.

Addition, se dit aussi de La première règle d’arithmétique, qui enseigne, qui sert à trouver la somme totale de plusieurs nombres ajoutés l’un à l’autre. Il ne sait encore que l’addition.

Faire une addition. Pratiquer ce que la règle d’addition enseigne. On dit de même : Faire la preuve d’une addition. Cette addition est bonne, est exacte. Etc.

Addition, en termes d’imprimerie, se dit Des dates, des citations, des petites notes placées en marge d’un texte, hors de la justification[42].

Pour ce qui est de la diminution constatée entre la septième et la huitième édition, il est intéressant de se demander s’il s’agit d’une suppression de termes, de sens ou de marques. La comparaison des deux éditions montre que peu de termes ont été retranchés. Quelques-uns ont perdu leur sens spécialisé, mais la majorité des termes sont plutôt pourvus d’une marque plus précise. En général, on substitue la marque « terme de typographie » à la marque « terme d’imprimerie », comme c’est le cas pour le terme ASSORTIMENT[43] :

ASSORTIMENT, s. m. Il se dit, en termes d’imprimerie, d’Un supplément de différentes sortes de caractères, servant à compléter une fonte dans la proportion requise pour le genre de composition auquel on la destine. Voyez Police[44].
ASSORTIMENT, n. m. Il se dit. en termes de Typographie, d’un Supplément de dilfférentes sortes de caractères servant à compléter une fonte dans la proportion requise pour te genre de composition auquel on la destine. Voyez Police[45].

Le calcul brut pourrait laisser croire que l’Académie déroge à ses principes entre ces deux éditions en supprimant un certain nombre de termes d’imprimerie. De fait, seulement neuf termes ont été retranchés, les autres ne font que changer d’étiquette.

En somme, cette première incursion dans les articles montre tout d’abord que l’énoncé de la préface de ta première édition du Dictionnaire n’est pas absolument respecté, puisqu’un petit nombre de termes techniques n’appartenant pas à la langue des honnêtes gens sont répertoriés dans l’ouvrage. Par ailleurs, le nombre de termes marques, soit en anatomie soit en imprimerie, augmente d’une édition à l’autre. Ce résultat concorde avec les énoncés des préfaces concernant les termes des arts et des sciences, car l’Académie déclare que de plus en plus de termes techniques sont inclus dans le Dictionnaire, ces derniers s’implantant davantage dans la langue commune. Il faut cependant préciser qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une augmentation des termes répertoriés, mais d’une augmentation des termes marqués, puisque certains termes non marqués (ou marqués autrement) sont présents dans les différentes éditions du Dictionnaire.

2.2. Les articles

Le deuxième volet de l’étude microstructurelle porte sur l’évolution du contenu des articles des termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire de l’Académie. Dans le but d’analyser les articles, des échantillons de base ont été constitués à partir de termes marqués dans la première édition du Dictionnaire.

Dans les cinq premières éditions, les définitions des termes d’anatomie et d’imprimerie font l’objet de très peu de modifications. Seuls quelques articles de l’échantillon ont été remaniés de façon notable avant la sixième édition (REGISTRE, ROMAIN et TEXTE, par exemple). Dans la préface de la sixième édition, la Compagnie affirme, pour la première fois depuis 1694, avoir consulté les autres classes de l’Institut afin d’élaborer les définitions des termes des arts et des sciences qui figurent dans le Dictionnaire. Le tableau 3 présente les types de modifications apportées aux articles des termes d’anatomie et d’imprimerie en 1835.

Ce tableau 3 montre que, sur les huit termes d’anatomie, sept ont vu leur description modifiée. Les définitions de cinq des huit termes ont été remaniées. En fait, seul l’article URETERE demeure inchangé. Pour ce qui est des termes d’imprimerie, tous les articles ont été transformés, sauf REGISTRE, et 12 des 16 termes présentent des définitions différentes. Par exemple, les définitions des termes LIGAMENT (tableau 4) et ESPREUVE (tableau 5) restent sensiblement les mêmes jusqu’à l’édition de 1835 où elles deviennent plus précises sur les plans scientifique ou technique.

On peut observer, dans le tableau 4, que le segment « certains tendons » est remplacé par la formule « partie blanche et fibreuse », tandis que les parties du corps sont précisées (os ou viscères). Bien que la définition du terme se transforme légèrement dans la deuxième édition, il reste que le changement majeur s’effectue bel et bien dans la sixième édition. Le tableau 5 montre, quant à lui, que la définition du terme ESPREUVE est modifiée aussi en 1835 : ce n’est plus seulement l’auteur qui peut corriger les épreuves; on peut également apporter des changements au texte.

De plus, dans le tableau 3, on peut remarquer d’autres modifications microstruclurelles apparaissant dans la sixième édition : ajout ou modification d’exemples, suppression d’exemples, ajout de sens, ajout de terme et ajout de graphie. Ainsi, comme on peut le constater dans le tableau 6, le terme URETRE acquiert un exemple et une graphie différente, tandis que dans le tableau 7, le terme MANDIBULE voit ses exemples supprimés.

Notons au passage que la marque du terme URETRE s’efface dans la deuxième édition pour ne réapparaître que dans la sixième. L’article MANDIBULE, quant à lui, est réorganisé en 1835, la définition faisant dorénavant suite à la marque d’usage.

Le tableau 3 indique également que certains termes ont vu un ou plusieurs sens s’ajouter. Ainsi, comme le présente le tableau 8, d’autres sens viennent étoffer l’article LETTRE.

On observe que l’article LETTRE a pris de l’expansion en 1835, grâce à l’addition de sens ou de sous-sens nouveaux, qui restent associés au domaine de l’imprimerie.

Enfin, comme on peut le constater dans le tableau 9, en 1835, un terme complexe est ajouté dans le corps de l’article CONJUGAISON.

Le contenu du Dictionnaire semble être conforme au discours de la préface : les académiciens ont en effet fourni un effort considérable pour systématiser et remanier les articles reliés aux termes techniques en 1835.

L’analyse des termes d’anatomie et d’imprimerie (dans le cas des marques d’usage comme dans le contenu des articles) confirme donc les propos tenus dans les préfaces des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie. Les termes des arts et des sciences, peu présents dans la première édition, sont de plus en plus nombreux dans le Dictionnaire à mesure que la langue commune accueille les termes techniques. Il faut en revanche spécifier qu’il ne s’agit pas toujours de termes nouveaux, mais parfois d’un ajout de sens ou de marque à des termes de la langue courante. Par ailleurs, la majorité des articles sont remaniés dans la sixième édition, probablement parce que les académiciens ont fait appel à des spécialistes pour leur élaboration. L’Académie, en ce qui concerne les termes des arts et des sciences, est donc fidèle aux choix présentés dans les différentes préfaces. Elle n’infléchit guère sa pensée à ce propos.

Conclusion

Le discours des huit préfaces du Dictionnaire de l’Académie révèle qu’en ce qui a trait aux termes des arts et des sciences, la Compagnie s’en tient toujours au même principe de base : elle ne recense que les termes entrés dans la langue commune. Toutefois, de 1694 à 1935, la langue commune se transforme : elle accueille de plus en plus les termes techniques, reflet d’une société qui s’intéresse toujours davantage aux arts et aux sciences. En outre, le contenu dictionnairique, analysé à partir de deux domaines, semble se conformer aux dires des préfaces. En effet, sauf exceptions, les termes techniques entrent en plus grand nombre dans le Dictionnaire d’édition en édition. Il faut cependant préciser que, dans bien des cas, les ajouts de sens ou de marques sont plus fréquents que les ajouts de termes. De plus, la majorité des articles ont bel et bien été transformés dans la sixième édition. Enfin, en ce qui concerne l’inclusion de termes techniques, l’énoncé de la préface de la première édition est le seul à ne pas se réaliser dans le corps du Dictionnaire, puisqu’on y affirme ne recueillir que les termes techniques appartenant au bel usage, alors qu’on en recense d’autres.

On peut donc conclure, par l’étude des préfaces et des articles du Dictionnaire, que l’Académie a suivi, jusqu’en 1935, la règle de conduite qu’elle avait établie en 1694.

Bibliographie

Tableau 1. — Termes d’anatomie dans les huits éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie.
1re éd. 2e éd. 3e éd. 4e éd. 5e éd. 6e éd. 7e éd. 8e éd.
« Terme d Anatomie »
« En termes d’Anatomie »
8 27 29 233 216 490 511 524
« Terme d’Anatomie et de Chirurgie » 0 0 1 1 0 0 0 2
« Terme de Médecine et d’Analomie » 0 0 0 1 2 2 2 15
« Terme de Botanique et d’Anatomie » 0 0 0 0 1 1 1 2
« Terme d’Anatomie et de Physiologie » 0 0 0 0 0 0 2 3
« Terme d’ancienne Anatomie » 0 0 0 0 0 0 0 1
TOTAL 8 27 30 235 219 493 516 547
Tableau 2. — Termes d’imprimerie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie.
1re éd. 2e éd. 3e éd. 4e éd. 5e éd. 6e éd. 7e éd. 8e éd.
« Terme d’imprimerie »
« En termes d’imprimerie »
16 27 31 70 86 166 167 137
« Terme de Gravure et d’imprimerie » 0 0 0 1 2 2 2 0
« Terme d’imprimerie et de Librairie » 0 0 0 0 0 9 9 11
« Terme d’Ecriture et d’imprimerie » 0 0 0 0 0 1 1 0
« Terme de Papeterie et d’imprimerie » 0 0 0 0 0 1 1 1
« Terme de Calligraphie et d’Imprimerie » 0 0 0 0 0 1 l 1
TOTAL 16 27 31 71 88 180 181 150
Tableau 3. — Changements apportés aux articles à la sixième édition.
(A) (B) (C) (D) (E) (F)
Termes d’anatomie Anastomose
Conjugaison
Ligament
Mandibule
Ramification
Suture
Uretere
Uretre
Termes d’imprimerie Asterisque
Composer
Compositeur
Copie
Espreuve
Forme
Imposer
Initial
Lettre
Maculature
Majuscule
Parangon
Reclame
Registre
Romain
Texte
Tableau 4. — Définitions du terme LIGAMENT de 1694 à 1835.
Édition 1694 LIGAMENT, s. m. Terme d’anatomie. Certains tendons qui suspendent quelque partie du corps.
Édition 1718 LIGAMENT, subst. masc. Terme d’anatomie. qui se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soustenir
Édition 1740 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie, qui se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soutenir.
Édition 1762 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie. Il se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soutenir.
Édition 1798 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie. Il se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, et à la soutenir.
Édition 1835 LIGAMENT, s. m. T. d’Anat. Partie blanche et fibreuse qui sert à attacher des os ou des viscères, et quelquefois à les soutenir.
Tableau 5. — Définitions du terme ESPREUVE de 1694 à 1835.
Édition 1694 ESPREUVE. s. f. v. On appelle aussi, Espreuve en termes d’imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoye à l’Autheur pour en corriger les fautes.
Édition 1718 ESPREUVE. s. f. v. On appelle, Espreuve, en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoye à l’autheur pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1740 EPREUVE, s. f. v, On appelle, Epreuves, en termes d’imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’auteur, pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1762 ÉPREUVE, s. f. On appelle Épreuve, en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’Auteur, pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1798 ÉPREUVE, s. f On appelle Épreuve en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’Auteur pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1835 ÉPREUVE, s. f. Épreuve, se dit particulièrement, en termes d’Imprimerie, d’Une feuille d’impression sur laquelle l’auteur ou une autre personne indique les corrections, les changements que devra faire l’imprimeur.
Tableau 6. — Ajout d’exemples et différentes graphies.
Édition 1694 URETRE, s. m. terme d’Anatomie Il a un ulcere dans l’uretre.
Édition 1718 URETRE. Substantif masculin. Il a un ulcere dans l’uretre.
Édition 1740 URÈTRE, substantif masculin. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1762 URÈTRE, s. m. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1798 URÈTRE, subslant. masculin. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1835 URÈTRE, s. m. T. d’Anat. Il a un ulcère dans l’urètre. Le canal de l’urètre. Quelques-unes écrivent, Urèthre.
Tableau 7. — Suppression d’exemples.
Édition 1604 MANDIBULE, s. f. Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1718 MANDIBULE, sub. f Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1740 MANDIBULE, subst. f. Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1762 MANDIBULE, s. f. Mâchoire. Terme d’Anatomie. Mandibule intérieure. Mandibule supérieure.
Édition 1798 MANDIBULE, sub. fém. Mâchoire. Terme d’Anatomie. Mandibule intérieure. Mandibule supérieure.
Édition 1835 MANDIBULE, s. f. T. d’Anat. Mâchoire. Il se dit surtout de La mâchoire inférieure.
Tableau 8. — Ajoute de sens au mot LETTRE.
Édition 1694 LETTRE, s. f On appelle en termes d’imprimerie. Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & ordinairement gravée sur du bois.
Édition 1718 LETTRE, subst. f On appelle en termes d’imprimerie. Lettre grise. Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & gravée sur du bois ou sur du cuivre.
Édition 1740 LETTRE, subst. f. On appelle en termes d’imprimerie, Lettre grise. Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1762 LETTRE, s. f. On appelle en termes d’Imprimerie, Lettre, Les caractères de fonte qui représentent les lettres de l’alphabet, & dont on se sert pour imprimer un ouvrage. Et, Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée & gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1798 LETTRE, s. f. On appelle en termes d’imprimerie, Lettres, Les caractères de fonte qui représentent les lettres de l’alphabet, et dont on se sert pour imprimer un ouvrage. Et, Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée et gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1835 LETTRE, s. f. Lettre. en termes d’Imprimerie, se dit d’Un caractère de fonte représentant en relief une des lettres de l’alphabet. Lettre majuscule, minuscule. Lettre capitale. Lettre du bas de casse. Lettre italique. L’oeil de cette lettre est trop petit, est trop gros. Prendre les lettres les unes après les autres dans les cassetins et les arranger sur le composteur, pour en faire des mots et des lignes. Cet ouvrier lève bien la lettre. Lever la lettre. Lettre grise ou historiée, Grande lettre capitale ornée de certaines figures, et ordinairement gravée sur du bois ou sur du cuivre. Lettre moulée. Lettre imprimée. Cet écrivain imite parfaitement la lettre moulée. Il se dit. par extension. d’Une lettre dont la forme ressemble à la lettre imprimée. Écrire en lettres moulées.

Lettre initiale. Lettre qui commence un mot ou un nom propre. Dans le même sens, on dit souvent. Initiale. Il n’a signé que les lettres initiales, que les initiales de son nom. Lettre, signifie aussi absolument, dans le même Art. L’ensemble des caractères dont on se sert pour la composition d’un ouvrage. Mous n’avons plus de lettre, tout a été employé. La lettre manque.

Tableau 9. — Ajout d’un terme complexe.
Édition 1694 CONJUGAISON, s. f v. Conjugaison des nerfs, Se dit en termes d’Anatomie, pour signifier, Certaines paires de nerfs, qui sont joints ensemble.
Édition 1718 CONJUGAISON. s. f. v. On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison de nerfs; La jonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1740 CONJUGAISON, s. f. v On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La jonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1762 CONJUGAISON, s. f On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1798 CONJUGAISON, sub. f. On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1835 CONJUGAISON, s. f. En Anat., Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs. Trous de conjugaisons. Ouvertures situées sur les côtés de la colonne vertébrale, qui donnent passage aux nerfs de la moelle épinière et à certains vaisseaux.

Notes

[1] Académie française 2001a : sans pagination.

[2] Callières 1693 : 93.

[3] Benhmou et alii 1997 : 47, n. 38.

[4] Académie française 2001a : sans pagination.

[5] Niederche 1982 : 68.

[6] Académie françoise 2001b : sans pagination.

[7] Baddeley et Biedermann-Pasques 1997 : 146.

[8] Académie françoise 2001c : sans pagination.

[9] Académie françoise 2001d : sans pagination.

[10] Académie françoise 2001d : sans pagination.

[11] Brunot 1996 : 1175.

[12] Tasker 1997.

[13] Académie française 2001 : sans pagination.

[14] Dictionnaire de l’Académie française. 1762,

[15] Dictionnaire de l’Académie française, 1762.

[16] Académie française 2001a : sans pagination.

[17] Académie française 2001b; sans pagination.

[18] Académie française 2001b : sans pagination.

[19] Académie française 2001b : sans pagination.

[20] Académie française 2001b : sans pagination.

[21] Académie française 2001e : sans pagination.

[22] Académie française 2001c : sans pagination.

[23] Académie française 2001.

[24] L’ensemble des tableaux 1-9 a élé regroupé en fin d’article, p. 203-208.

[25] Cf. Quemada 1967 : 205.

[26] Cf. Tasker 1997 : 241.

[27] Académie française 2001 : sans pagination.

[28] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1740

[29] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.

[30] Académie française 2001 : sans pagination.

[31] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1740,

[32] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.

[33] Académie française 2001 : sans pagination.

[34] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798

[35] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[36] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[37] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[38] Académie française 2001 : sans pagination.

[39] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[40] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[41] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[42] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[43] Académie française 2001 : sans pagination.

[44] Dictionnaire de l’Académie française, 1878.

[45] Dictionnaire de l’Académie française, 1932-1935.

Itinéraires croisés des emprunts en alimentation : « Les années Petit Robert »

« Le Robert est un observatoire de la langue et non un conservatoire » (Alain Rey, cité dans Les années Petit Robert, 1999 : 3)
« [...] les mets, très variés, sont vendus au poids, à raison de petites portions de salades, algues, taboulé, humus, nouilles japonaises, guacamole, pois, chiches, lasagne, choufleurs au gratin, quiche aux poireaux, seitan, tofu, feuilleté aux algues, pizzas aux légumes, etc. » (La Presse, 2 mars 1995, p. B5).

1. Les emprunts

La naissance des mots est conditionnée, dans bien des cas, par des facteurs sociaux, aussi bien au regard de la langue générale que dans le champ des vocabulaires d’experts. Il en va de même des emprunts qu’une langue accueille. Historiquement, une part du lexique français est redevable à des contacts de langues, ou mieux à des contacts de cultures, parfois fort éloignées les unes des autres, contacts qui font que certains mots sont pris au vol par des voyageurs qui les rapportent de leurs périples en terre étrangère. Parfois, ce sont les immigrants qui transplantent des mots de leur terroir dans leur pays d’accueil. Lorsqu’une culture s’intéresse à un objet d’une autre culture et qu’elle s’approprie cet objet, souvent, le mot suit. L’unité importée est appelée emprunt ou mot étranger.

L’emprunt, on le sait, est l’une des voies de l’enrichissement d’une langue. Il ne semble pas y avoir de langues qui auraient évolué à l’abri de l’emprunt. Décrit simplement, le processus de l’emprunt consiste à récupérer un signe dans une langue étrangère pour l’intégrer dans sa propre langue. On peut emprunter le signe complet, soit la forme et le sens (spaghetti), ou on peut emprunter la forme seule (cracker « biscuit salé ») ou le sens seul (Québec : danoise « brioche »; de l’anglais danish (pastry)). Le résultat lexical ou sémantique de cette démarche est lui aussi appelé emprunt. L’emprunt est donc un mécanisme usuel et normal auquel recourt une langue dans son parcours évolutif. Tantôt on juge l’emprunt comme indésirable, tantôt on le juge nécessaire. Il ne laisse personne indifférent. Dans certaines sociétés, il est fortement critiqué. L’emprunt peut être fait à une langue vivante (anglais, italien, japonais), à une langue morte (latin, grec ancien), à une langue peu diffusée (afrikaans, suédois, néerlandais) ou à une variété d’une langue étrangère (corse, brésilien, par rapport au français). Dans tous ces cas, l’emprunt est dit externe. Si pour une langue donnée, il provient d’un état ancien de cette langue (ancien français : fiable., disparu de l’usage ou devenu un archaïsme littéraire, puis repris vers 1968) —perspective diachronique— ou de l’une de scs variétés géographiques (Québec : courriel, motoneige) —perspective diatopique—, on parlera alors d’un emprunt interne.

Un certain nombre d’emprunts sont destinés à une carrière dictionnairique. Ce passage du statut de mot du lexique au statut de mot du dictionnaire est soumis à un rituel qui aboutit à un conditionnement articulaire qui détermine le sort de ces unités en français. Nous avons voulu examiner le traitement accordé au contingent des emprunts relevant du domaine de l’alimentation faits par le français au cours du dernier tiers du XXe siècle et depuis le début du XXIe siècle. Le périple s’amorce en 1967 et il s’achève en 2006. Le navire affrété pour accomplir le voyage à travers les mers lexicales portait le nom de Petit Robert [PR] lors de son lancement en 1967; depuis 1993, il a été rebaptisé du nom de Nouveau Petit Robert [NPR].

2. « Les années Petit Robert »

Le Petit Robert est né en 1967. En cette année 2007, il fête donc ses quarante ans, un âge où on se retourne sur sa vie pour établir un ou des bilans. Dans une sorte de livret autobiographique intitulé « Les années Petit Robert », publié d’abord en 1999, puis réédité en 2006, le Petit Robert fait écho à son odyssée à travers quarante années de langue française. L’opuscule ru cense « les mots et sens nouveaux apparus dans la langue française depuis 1960 » (Drivaud 1999 : 3), palmarès dans lequel les mots étrangers occupent une place prépondérante. Dans cette compilation, les mots sont regroupés chronologiquement par décennie et, à l’intérieur de chaque décennie, ils sont classés par thèmes. De nombreux domaines sont à la source des nouveautés lexicales. « L’électronique des années 60 permet l’essor de l’informatique des années 70, qui permet à son tour l’explosion du multimédia et la révolution des télécommunications des années 80, avant l’essor d’Internet » (Drivaud 2006 : 3-4). Autour de ces domaines scientifiques et techniques, d’autres secteurs d’activités plus ou moins spécialisés émergent et entrainent un fleuve de néologismes. On pense à la décolonisation, à Mai 68, aux loisirs, aux modes de vie (les babas ont pris langue avec les « bobos » tandis que bio rime opportunément avec santé et que environnement entre en conjonction avec récupération —déjà abrégé en récup—, glacier, ours blanc et planète). Non seulement l’environnement et les préoccupations pour l’avenir de la planète sont-ils devenus l’affaire de tous, mais ces mots se marchandent maintenant politiquement et ils occupent une place centrale dans les programmes des partis politiques. C’est dans le sillage de ces intérêts nouveaux que moult néologismes ont fleuri et réclament maintenant leur place dans les dictionnaires.

Sur la base du petit livret robertien, il a paru intéressant de poursuivre un examen entrepris en 2003 et de retracer les itinéraires d’un extrait de ces contingents de néologismes que sont les emprunts qui ont surgi dans le lexique du français et dont les chemins ont croisé des innovations indigènes, néomots que le Petit Robert a capté pour la postérité (voir Boulanger, Francœur et Cormier 2003). L’ouverture sur le monde a entrainé la mondialisation des marchés et l’explosion des technologies reliées à l’information comme l’Internet, l’ordinateur portable et le téléphone portable. Parallèlement, des secteurs d’activités moins spécialisés comme l’alimentation et le tourisme se sont aussi ouverts à tous. « [L’]internationalisation de l’alimentation » (Drivaud 2006 : 3) est l’une de ces portes ouvertes sur le monde, tandis que « les grands mouvements du tourisme, en rétrécissant le monde, rendent les langues plus poreuses » (Rey-Debove et Rey 2006 : XVIII). Et quand on parle de mondialisation, on aborde la question des mots qui voyagent avec les choses et on évoque le phénomène de l’emprunt. Dans la sphère de l’alimentation, les mots orbitent autour de la planète et ils se posent en tous lieux, au gré des choses qu’ils servent à dénommer et des goûts ou de la curiosité de chacun. Nous analyserons quelques aspects de ce phénomène en étudiant les emprunts faits par le français dans le domaine de l’alimentation entre 1967 et 2006. Le terme alimentation est pris ici dans un sens très large. Il englobe les aliments (fruits, légumes, condiments et assaisonnements, poissons, etc.), les plats et les préparations, les boissons, les ustensiles, etc.

Un rapide examen des emprunts relevant de ce champ pour la période couverte a montré que l’anglais qui trône au sommet des langues prêteuses dans la majorité des domaines scientifiques et techniques, n’a pas la même aura dans ce secteur. La palette des langues est beaucoup plus colorée. Il apparait qu’en ce domaine, ce ne sont pas la puissance technologique, la mainmise scientifique ou le poids de l’économie qui deviennent des forces centrifuges et déclenchent le phénomène de l’emprunt. L’alimentation est un de ces territoires éclatés où les emprunts sont des atomes libres circulant au gré des modes, des goûts, des voyages et atteignant à une véritable internationalisation. Ils forment une classe de mots caractérisés par quelques traits de comportement qui leur donnent une place particulière dans la mouvance générale des mots migrateurs.

3. Le corpus et les langues prêteuses

Nous avons extrait du NPR 2007, version sur cédérom, les emprunts du domaine de l’alimentation, au sens large, qui sont dates entre 1967 et 2006 (date de publication du NPR 2007). Un premier criblage a donné un total de 72 mots, chiffre qui se réduit à 71 en fait; car un mot possède deux graphies.

Tableau 1 : Criblage des emprunts du NPR 2007 : l’alimentation
antipasti
arabica
bagel
basmati
blaff
brownie
brunch
cappelletti
carpaccio
cheeseburger
cheese-cake
chouchen
chouchenn
cookie
cox
crumble
darjeelmg
expresso
falafel
farfalle
fast-food
fudge
fugu
fusilli
guacamole
halal
hoki
houmous
jonagold
kiwi
knack
lassi
maki
maracuja
margarita
mesclun
mezze
miso
mojito
nashi
nem
nugget
pancetta
panettone
panini
penne
pesto
pita
pizzaïolo
plancha
rigatoni
robusta
romanesco
sanioussa
sashimi
surimi
sushi
taboulé
taco
lapas
tartiflette
tempura
tex-mex
tiramisu
tofu
tonic
trévise
tzatziki
vintage
wasabi
wok
yakitori
TOTAL : 72 mots [71 mots différents + 1 variante; les mots en gras ont été éliminés. Restent 66 mots formant le corpus.]

L’identification des langues prêteuses n’est pas toujours simple. Si on trouve bien des noms de langues comme l’anglais et le japonais, on trouve aussi des sous-types ou variétés de langues (l’anglais → l’anglais dominicain , l’espagnol → l’espagnol de Cuba; le chinois → le cantonais), des identificateurs doubles sans qu’on sache si on a affaire à la même langue (par exemple, le grec et le grec ancien : le mot grec employé seul signifie-t-il « grec moderne »?), des langues régionales de France (l’alsacien, le breton), un dialecte roman du Sud (le provençal), une langue morte (le latin) et des formulations générales dans lesquelles aucun nom de langue n’est précisé (par exemple, mot indien du Brésil, mot hispano-américain, mot régional de la Savoie). Dans un premier temps, nous avons écarté les emprunts internes ou régionalismes (jonagold : français canadien; tartiflette; mot de la Savoie) et les mots venus des langues régionales de France (knack : alsacien; chouchem ou chouchen : breton) ainsi que du provençal (mesclun). Ces mots sont notés en italique dans le tableau 1. Le solde est constitué de 66 emprunts externes (voir le tableau 1). Nous avons ensuite uniformisé les différentes façons d’indiquer les noms de langues en privilégiant les noms génériques. Les 66 mots du corpus sont donc regroupés sous 15 langues (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Les langues prêteuses
LanguesNombre de mots
anglais16
arabe3
chinois1
espagnol5
grec3*
hindi3
italien16
japonais11
latin2
maori1
indien1
nahuatl1
turc2*
vietnamien1
yiddish1
TOTAL 67 [= 66]
* Un mot est donné comme venant de deux langues : le grec et le turc, d’où le total de 67 mots au lieu de 66.

Les langues les plus généreuses sont l’anglais, l’italien et le japonais qui accaparent 43 des 66 emprunts, soit 65% du total. L’espagnol est dans la moyenne avec 7,8% tandis que les autres langues logent au bas du classement et se partagent le quart restant (27%). Les langues européennes ou d’origine européenne (l’anglais américain) arrivent au premier rang des continents. L’anglais, l’italien, l’espagnol et le grec génèrent 41 des 66 emprunts, soit 62% du total. Ces statistiques ne tiennent pas compte du turc, du yiddish et du latin. Le continent asiatique est dominé par le japonais qui exporte 11 mots (16,6%). Le chinois n’a généré qu’un seul emprunt. Le résidu appartient aux autres continents. Il est à remarquer qu’aucune langue africaine n’a été à la source d’emprunts.

Le NPR s’enrichit annuellement d’un certain nombre de mots, y compris les emprunts. Pour chaque mot, il dresse un portrait historique qui s’amorce avec l’acte de naissance du mot, c’est-à-dire sa date d’apparition dans le lexique. Dans notre calendrier, les années les plus productives furent : 1970 avec neuf arrivées, 1980 avec sept arrivées et 1990 avec cinq arrivées. Les 45 mots restants se répartissent sur une courbe oscillant de un à quatre emprunts annuellement. Cependant il arrive que pour certaines années, on observe un fort ralentissement des importations lexicales. Les années creuses furent 1974, 1978, 1981, 1982, 1996, puis de 1999 à 2006 alors qu’aucun emprunt dans le domaine de l’alimentation n’est signalé. Pourtant, il semble tout à fait plausible que des mots aient été empruntés au cours de ces années. La longue disette lexicographique de 1999 à 2006 peut s’expliquer par la prudence exercée vis-à-vis de l’intégration des emprunts, les mots étant gardés en réserve jusqu’à ce que leur statut soit évalué quant à leur intégration (durée, dispersion, reparution) et qu’on leur accorde un laissez-passer pour accéder à la nomenclature. On pourrait aussi croire qu’il y a tout simplement eu un ralentissement naturel dans le processus de transfert de tels mots. Une répartition statistique par décennie robertienne montre une relative stabilité pour les trois premières décennies et elle met en évidence la rareté de ce type d’emprunt pour la dernière tranche temporelle.

Par ailleurs, lorsque l’on classe les mots par thème, on observe qu’une correspondance est établie entre un sous-domaine de l’alimentation et une langue donnée. Pour les quatre langues ayant fourni cinq mots ou plus, on peut identifier un thème dominant :

4. Les territoires microstructurels

Nous examinerons quelques facettes du traitement de ces emprunts dans les articles du NPR, notamment la section de la rubrique historique consacrée aux datations, les renseignements de nature grammaticale et les indices d’intégration de ces emprunts en français, soit la productivité morphologique, le comportement graphique et l’enrichissement sémantique.

4.1. Les données calendaires ou dataires

Les mots naissent chez l’individu puis ils sont reconnus socialement par le groupe, ce qui leur ouvre les colonnes des dictionnaires. Les emprunts suivent la même trajectoire. H existe donc un moment où l’emprunt est fait, un moment où les linguistes s’aperçoivent de son existence et un moment où le lexicographe enregistre ce témoignage lexical sur la foi que la société en a entériné l’usage. Trois moments qui ne correspondent pas toujours au même repère temporel. Si on peut saisir parfois avec certitude le moment X du passage du mot d’une langue à une autre, il faut te témoignage tangible de l’écrit pour attester de l’existence réelle du mot (moment Y) et encore attendre le moment Z pour la mise en dictionnaire. Par exemple, les mots Internet et Web se sont répandus à la fin des années 1980 et au début des années 1990, respectivement. Dans le NPR 2007, le premier porte la date de « vers 1995 » et le second celle de « 1994 ». Une recherche dans les textes journalistiques nord-américains et européens en français à l’aide de la base Biblio Branchée[1] vient moduler quelque peu ces dates. Les sources écrites attestent la forme Internet dès 1988 et elles confirment que Web nait bien en 1994. Quant à l’enregistrement lexicographique, il est plus tardif, répondant en écho au décalage bien connu entre l’arrivée d’un mot nouveau dans la langue et sa reconnaissance sociale par le dictionnaire.

Tableau 3 : Du triptyque dataire
Mots Attestations dans l’usage écrit (lexique) Intégration dans les dictionnaires
BBrQc BBrFr Dates du NPR
Internet ou internet Novembre 1988 Novembre 1988 Vers 1995 PLI 1996 [publié en 1995] : section des Npr (le mot commence par une majuscule)
PLI 2000 [publié en 1999] : section des Nco (le mot commence par une minuscule)
NPR : 1999
web Février 1994 Octobre 1994 1994 PLI 1998 [publié en 1997] : section des Nco (le mot commence par une minuscule)
NPR : 1999

Le tableau révèle que le mot Internet a d’abord été considéré comme un nom propre (Npr) par le Petit Larousse illustré [PLI]. Il lui faudra attendre quatre ans avant de rejoindre la section des noms communs (Nco) dans le même dictionnaire. On remarquera aussi le décalage important entre la naissance de ce mot et son enregistrement dans les dictionnaires. Sur la base des nouvelles sources documentaires, le délai d’attente fut de sept ans dans le cas du PLI —1996 identifie le millésime publié en 1995. Il fut de onze ans dans le cas du NPR. L’attente fut moins longue dans le cas de web : trois ans avant d’entrer au PLI —2000 identifie le millésime publié en 1999— et quatre ans avant d’accéder au NPR. Le temps de réaction varie d’un dictionnaire à l’autre. Ainsi, le mot blogosphère— sans doute emprunté à l’anglais— attesté au Québec depuis juin 2002 (141 occurrences dans BBr) et en France depuis avril 2003 (399 occurrences clans BBr) ne figure pas encore dans le NPR, ni dans le PLI; il est présent clans le Dictionnaire Hachette 2007 [DH] (publié en 2006). Le terme intensiviste date d’avril 1989 au Québec (75 occurrences dans BBr) tandis qu’en France il est attesté depuis avril 1998 (15 occurrences dans BBr), mais il est toujours en attente de dictionnarisation.

Le décalage entre le moment où l’emprunt est fait et le moment de la mise en dictionnaire amène à préciser ce que les dictionnaires entendent par mot nouveau. Deux facettes ou interprétations sémantiques sont à concevoir. D’abord, le mot est nouveau sur le plan lexicologique; c’est le néologisme en langue qui vient enrichir le lexique à l’instant de sa création. Ensuite, le mot est nouveau sur le plan lexicographique, à savoir qu’on l’ajoute à la nomenclature d’un dictionnaire lors d’une mise à jour ou d’une réédition. Il y a donc une différence à faire entre le mot nouveau dans le lexique et le mot nouveau dans les colonnes d’un dictionnaire. Ces deux conceptions entraînent l’inévitable décalage de temps et la multiplication des dates quand vient le moment de statuer sur le caractère néologique ou lexicalisé d’une forme. Si on écarte la datation première, c’est-à-dire la date de l’invention idiolectale, on retiendra qu’un mot peut être accompagné de trois générations de dates.

L’étude détaillée des rapports calendaires sera poursuivie à partir des 16 italianismes du corpus.

Par rapport au PLI, le tableau atteste que le NPR a l’exclusivité de 7 des 16 mots et que parmi les 9 mots communs, 3 sont entrés d’abord dans le NPR (penne, pesto, pizzaïolo), 5 ont accédé d’abord au PLI (carpaccio, expresso, pancetta, panini, trévise) et 1 a été consigné la même année (tiramisu). Il montre aussi des écarts assez importants entre l’apparition des mots et leur prise en considération par les lexicographes. On peut déduire également qu’un mot capte par un dictionnaire est rapidement repêché par le concurrent. Un écart de trois ans ou moins vaut pour 6 des 16 mots. L’étonnant écart de 16 ans pour pancetta s’explique mal.

Tableau 4 : Le spectre calendaire des italianismes
Mots Biblio Branchée Datations dictionnairiques Dates d’entrée au dictionnaire
Québec France NPR FQS NPR[2] PLI[3]
antipasti 1991 1990 1980 1997
antipasto 1990 1993 1980
cappelletti 1992 1994 1994 2002
carpaccio 1988 1987 1973 1973 1988 1987
expresso 1986 1987 1968 1968 2000 1997
farfalle 1992 1994 1995 2002
fusilli 1988 1990 1993 1982 2002
pancetta 1989 1996 1992 1983 2005[4] 1989
panettone 1989 1990 1990 2000
panini 1990 1988 1986 1986 1997 1996
penne 1990 1991 1987 1987 2002 2004
pesto 1989 1992 1990 1990 2003 2005
pizzaiolo 1996 1990 1980 1995 1997
rigatoni 1988 1991 1990 1990 2002
romanesco 1991 1998 1993 2006[5]
tiramisu 1989 1989 1990 1990 1995 1995
trévisc 1989 1997 1984 1984 1993 1984

Parmi les 66 mots du corpus dates de 1967 à 1998 —aucun mot n’est daté de 1999—, 28 n’avaient pas encore de niche dictionnairique dans le NPR 2000 (voir le tableau 5).

Tableau 5 : Le purgatoire des mots
Mots Datations du NPR Entrée au NPR Écarts temporels
bagel1983200421
cappelletti199420028
cox19912006[6]15
crumble1987200417
darjeeling1989200617
falafel1985200621
farfalle199520027
fudge1970200636
fusilli1993200211
hoki199720069
houmous1991200615
lassi1976200529
maki199820068
margarita1980200424
mezze1975200530
miso1977200528
mojito1980200424
nashi1988200113
pancetta1992200513
penne1987200215
pesto1990200414
plancha1993200512
rigatoni1990200212
romanesco1993200613
samoussa1988200416
tzatziki1990200414
wasabi1994200410
wok1980200222

Ils ont été consignés selon le calendrier suivant :

L’attente la plus longue a été de 36 ans (1970 à 2006 pour fudge) tandis que la plus courte fut de 7 ans (1995 à 2002 pour farfalle). La durée moyenne d’attente est de 16,9 ans. Parmi les 15 mots qui patientent 15 ans et plus, 4 viennent de l’anglais, 3 de l’hindi, 2 de l’espagnol et du turc et 1 de l’arabe, du yiddish, du grec, de l’italien et du chinois. Parmi les 13 mots restants, ceux qui patientent le moins viennent de l’italien (7 mots) et du japonais (3 mots). Curieusement, aucun mot anglais n’attend moins de 15 ans. Les quatre mots anglais du tableau ont attendu en moyenne 22,5 ans.

On peut s’interroger sur ce qui active le processus de captation dictionnairique. L’une des raisons est certainement l’augmentation de la fréquence d’usage sans que l’on connaisse exactement quel est le seuil à atteindre avant que le néologisme lexical bascule dans la liste des ajouts d’un dictionnaire. Une autre raison pourrait trouver sa justification dans le fait qu’un dictionnaire concurrent consigne le mot qui est ainsi récupéré ultérieurement. On pourrait aussi émettre l’hypothèse qu’au départ, certains mots sont jugés comme étant de nature plutôt spécialisée et qu’on attend une éventuelle banalisation qui entraînerait une diffusion sociale élargie, ce qui justifierait le catalogage. La prudence exige aussi de la patience afin de mesurer le degré de vitalité du mot ou sa pérennité, un mot éphémère n’ayant pas sa place dans les colonnes des dictionnaires. Enfin, il est plausible que la subjectivité du lexicographe joue un rôle.

Si on revient au tableau 4 et aux italianismes, on constate que la plupart des datations documentaires québécoises et françaises sont en adéquation, sauf pour quelques mots. L’écart est de 1 à 2 ans pour 10 des 16 mots du NPR. L’écart le plus prononcé entre les dates d’attestation est de 8 ans (trévise). Par ailleurs, les dates repérées dans la documentation québécoise sont plus anciennes dans 11 cas tandis que 4 cas favorisent la France et qu’il y a match nul pour tiramisu. Quant aux datations fournies par le NPR et celles du dictionnaire en préparation à l’Université de Sherbrooke[7] (Québec), deux mots ressortent du lot en faveur du projet québécois.

Par ailleurs, les sources journalistiques permettent de reculer quelques dates d’apparition. Ces reculs de quelques années paraissent futiles, mais dans le contexte concurrentiel actuel, chaque bataille remportée donne un avantage scientifique à l’entreprise qui est la plus à jour, avantage qui prend aussi des couleurs commerciales.

Deux remarques au sujet de ces constats : premièrement, les archives des dictionnaires sont relativement à jour, les écarts constatés étant plutôt minimes; deuxièmement, la consultation plus systématique des sources documentaires québécoises, belges, suisses, etc., pourrait s’avérer avantageuse pour les dictionnaires français. Certains mots plutôt fréquents sont toujours en attente de dictionnarisation dans le PLI : antipasti, cappelletti, farfalle, fasilli, panettone, rigatoni et romanesco.

4.2. Les voies du transit

Outre la question des strates relatives aux datations des « mots nouveaux », il faut parcourir les voies de l’emprunt. Certains mots passent directement de la langue prêteuse dans la langue receveuse : it. macaroni → franç. macaroni (1659); it. spaghetti → franç. spaghetti (1893). D’autres font un détour par une ou deux autres langues : malais kacu → port. cacho → franç. cachou (1651); algonquien wapiti → angl. amér. wapiti → franç. wapiti (1860); algonquien pakau → angl. amér. pecan → franç. pécan (1930).

Le cheminement des emprunts n’est pas toujours linéaire, tant s’en faut. On peut constater que tel ou tel mot est passe d’une langue à l’autre, par exemple de l’italien au français (it. chianti → franç. chianti 1791), et que son usage est généralisé dans la langue d’accueil. Mais il est aussi possible qu’un mot soit emprunté par deux variétés de la même langue à des moments différents, par des voies différentes et pour des raisons différentes. Deux exemples illustreront ce phénomène : bagel et wok.

Apparemment, ces deux mots ont pénétré deux fois en français. Retraçons leur parcours. Le NPR indique que la date d’apparition de bagel est 1983 et il précise que cette date provient d’une source québécoise. On peut présumer qu’il s’agit du Dictionnaire historique du français québécois [DHFQ] puisque les dates correspondent. Dès 1988, le mot bagel figurera à la Gazette officielle du Québec à titre de mot traité par la Commission de terminologie de l’Office de la langue française. En 1992, il sera dûment répertorié dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA]. Quant à wok, il est également consigné dans le DQA en 1992. On peut donc croire que ces deux mots furent pendant un temps des « québécismes ». En fait, tel fut leur statut jusqu’au moment où la France les a empruntés ou réempruntés. Mais où furent-ils puisés? Dans leur langue d’origine, dans le DHFQ, directement à l’anglais américain? Résultent-ils d’un amalgame de ces possibilités? En ce qui a trait au NPR, l’hypothèse la plus vraisemblable pour bagel est le croisement de deux sources : en raison de la concordance des dates et du commentaire sur le Québec, la datation semble provenir du DHFQ tandis que les données étymologiques sont tirées d’une source européenne. L’hypothèse est moins certaine pour wok. Par ailleurs, le décalage entre le moment de la publication du DHFQ et celui de l’enregistrement dans le NPR, en 2004 pour bagel et en 2002 pour wok, ne simplifie pas les choses. Sans compter que le lexème bagel est vivant depuis longtemps en France. Pour le constater, il suffit de circuler dans le quartier du Marais à Paris pour voir ce mot affiché sur les chevalets ou les vitrines des commerces, ce quartier accueillant une forte concentration de commerçants d’origine juive.

L’hypothèse des cheminements différents mériterait une recherche plus approfondie, car plusieurs mots relèvent de ce type de traitement composite. Ainsi, le NPR date le mot pita de vers 1970, information comportant la précision suivante : « au Québec ». Pour les mots pesto et romanesco, le NPR donne deux dates, soit 1993 et 1990 pour pesto et 1996 et 1993 pour romanesco; les dates les plus anciennes faisant référence au Québec (pesto) et au Canada (romanesco), respectivement.

On pourrait multiplier les exemples de la circulation croisée des emprunts. Le mot pizza est sans doute aussi l’un de ces mots qui a pénétré en français de France en 1868 en venant directement de l’italien tandis que le français québécois a pu le prendre à l’anglais américain qui l’a emprunté aux Italiens installés aux États-Unis. Les deux mécanismes ont pu aussi s’enchâsser. Les traditions « pizzériennes » européennes et nord-américaines sont trop différentes pour que la souche de l’emprunt soit la même et que le mot se soit répandu au Québec en passant seulement par la France. Les ingrédients qui entrent dans la confection d’une pizza, les noms des types de pizzas, tout est différent. La pizza garnie ou la pizza du chef n’ont guère de parenté avec la pizza napolitaine ou la pizza Margharita. Le consommateur a maintenant le choix entre une pizza à pâte ou à croûte épaisse (pizza nord-américaine) et une pizza à pâte ou à croûte mince, ce qui a entraîné la formation de l’unité complexe pizza européenne. Et l’œuf à cheval se fait totalement invisible en Amérique du Nord, qui en a pourtant vu d’autres en matière culinaire. L’élément de base de la pizza nord-américaine est le pepperoni. Or, suivre la carrière de ce mot, c’est suivre la carrière culturelle de la pizza. Les sources documentaires attestent le mot pepperoni dès 1989; en réalité, il est plus ancien, car pepperoni amorce sa vie lexicographique en 1988 dans le Dictionnaire du français plus [DFP]; par la suite, il figurera dans la première édition du DQA en 1992. Il est demeuré quasi absent des dictionnaires français. À l’heure actuelle, il n’est consigné qu’au PLI qui l’a introduit dans sa nomenclature en 2005 (=PLI 2006) tout en l’identifiant comme québécisme; il ne se trouve ni dans le NPR 2007 ni dans le DH 2007 ni dans le Dictionnaire culturel en langue française [DCLF].

D’autres termes italiens usuels au Québec, et parfois en France, tels bruschetta, focaccia, linguine ou linguini et spaghettini, entrent dans cette catégorie des emprunts ayant suivi un double parcours et qui mériteraient une place dans les dictionnaires généraux français. En ce moment, sauf pepperoni, aucun de ces mots ne figure dans les quatre dictionnaires mentionnés au paragraphe précédent. Leur fréquence d’emploi dans BBr les destine cependant à une carrière dictionnairique. Signalons toutefois que spaghettini fait partie de la nomenclature du DQA depuis 1992.

Selon BBr, le mot bruschetta est apparu dans les journaux québécois en 1992 (201 occurrences entre 1992 et 2006) et en 1991 dans les journaux français (78 occurrences de 1991 à 2006). Le mot focaccia est apparu au Québec en 1993 (67 occurrences de 1993 à 2006); en France, la date est la même, mais la fréquence est moindre (27 occurrences). Le mot linguine mériterait une étude à lui seul. On le trouve au Québec dès 1989, mais il est en concurrence avec linguini qui l’a en fait précédé dans le temps (1986).

Tableau 6 : La France ou l’Amérique?
Mots Franqus BBrQc BBrFr
Dates Dates Occurences Dates Occurences
bruschetta 1992 201 1991 78
focaccia 1993 67 1993 27
linguine 1982 1989 195 1993 76
linguini 1986 149 1995 29
pepperoni 1975 1989 225 1995 13
spaghettini 1982 1985 60 1998 14

De plus, diverses formules bien attestées sont utilisées pour former le pluriel de ces deux mots, soit des linguine (invariable) ou des linguines (BBrQc : 36 occurrences; BBrFr : 7 occurrences), soit des linguini (invariable) ou des linguinis (BBrQc : 53 occurrences; BBrFr : 1 occurrence). Quelques emplois de linguine et de linguini au singulier renvoient au mets et non à la substance (les pâtes). En ce qui a trait au genre, il est clair que le mot liguine est féminin en France, comme en témoigne la quasi-totalité des occurrences, tandis qu’il est masculin au Québec (la très grande majorité des attestations). Le mot pepperoni est apparu au Québec en 1989 (1989 à 2006 : 225 occurrences dans BBrQc); en France, BBrFr l’atteste en 1995 (1995 à 2006 : 13 occurrences au total), mais le mot est souvent cité comme xénisme (contexte de la restauration américaine). Enfin, le mot spaghettini est apparu au Québec en 1985 (60 occurrences dans BBrQc); en France, BBrFr l’atteste en 1998 (14 occurrences au total). Ces statistiques tiennent compte des emplois au singulier et au pluriel. Ainsi, les dix occurrences françaises de spaghattini identifient un pluriel, ce pluriel étant celui de la langue prêteuse. Les quatre attestations qui restent rendent compte du pluriel francisé, soit spaghettinis. Au Québec, si la majorité des occurrences de spaghettini désignent un pluriel, on trouve aussi quelques attestations au singulier : un spaghettini désigne le plat ou le mets. Le pluriel intégré des spaghettinis est assez fréquent (15 occurrences sur 60). Les dates d’apparition mentionnées dans FQS sont : 1982 pour linguine (linguini n’est pas daté) et spaghettini, et 1975 (dans le Fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec) pour pepperoni. FQS n’a pas retenu les mots bruschetta et focaccia.

L’antériorité québécoise en ce qui a trait à la datation de certains mots consignés dans les dictionnaires français, tels bagel, pepperoni, pesto, pita et romanesco, ou de certains mots non consignés dans ces dictionnaires, tels focaccia, linguine ou linguini et spaghettini, pourrait être liée au fait que ces mots ont suivi une trajectoire qui aurait pu passer par l’anglais américain avant de passer en français québécois. Des neuf mots étudiés ici —dix si on inclut bruschetta—, seuls bruschetta et romanesco sont ignorés des dictionnaires de l’anglais américain. On trouve même dans ces ouvrages des variantes; par exemple pitta pour pita, peperoni pour pepperoni. De même, l’emprunt antipasti est concurrencé au Québec par la forme antipasto qui pourrait avoir transité par l’anglais. Quoique le mot figure au Larousse gastronomique [LG] de 1984 sous la forme antipasto. Le mets est présenté comme étant étranger : « En Italie, hors-d’œuvre froid ». C’est cette forme que les dictionnaires de l’anglais consignent. Mais ces hypothèses peuvent être tempérées à partir d’une autre perception, soit celle de la valeur spécialisée de ces mots. Ainsi dans l’article pâte du LG 1984, le tableau 4 atteste les mots cappelletti, farfalli (voir farfalle), penne et rigatoni. Apparaissent aussi les noms linguine et spaghattini. Dans la légende de la photo des pâtes, on trouve d’autres attestations, par exemple, la variante capelletti et la forme farfalle. De quoi semer la confusion chez les lexicographes devant la masse documentaire qu’il faut gérer.

4.3 La langue d’appartenance ou la nationalité

Le constat du transir d’un emprunt par une autre langue et celui du double emprunt soulèvent des questions.

Du point de vue de la langue d’accueil, à quelle langue appartiennent les mots ayant vraisemblablement transité par l’anglais ou par une autre langue? Perdent-ils leur statut premier? La réponse n’est pas simple. Ainsi, abordés sous un certain aspect, les exemples ci-dessus sont bien des mots italiens, mais ils ne furent pas empruntés à cette langue; examinés sous un autre aspect, ce sont des mots anglais puisqu’ils pourraient avoir été pris à cette langue dans laquelle ils ont pu être diffusés par des locuteurs italiens de la diaspora vivant en Amérique. Un autre exemple illustrera ce problème. Le DHFQ précise que le mot wapiti provient de l’algonquien et que l’anglais l’a emprunté à cette langue. Lorsque le français l’a pris à l’anglais a-t-il emprunté un algonquianisme ou un américanisme? Et wok en français québécois, est-il un mot chinois ou américain? Ou un mot américain redevenu chinois depuis son entrée au NPR? Et pepperoni, est-il un anglicisme ou un italianisme?

Les datations des trois mots étant plus anciennes au Québec qu’en France, peut-on s’autoriser à parler de québécismes? À tout le moins, de québécismes d’origine puisque ces mots ont aussi cours en France. Quand le NPR dit « d’abord au Québec » ou « d’abord au Canada » (voir bagel, pesto, romanesco), il fait du Québec/Canada le lieu de création d’un mot qui deviendra panfrancophone. Et à qui la France emprunte-t-elle ces mots? Et l’emprunt est-il externe ou interne?

5. L’adaptation de l’emprunt : la chaîne et la trame

L’emprunt ne surgit pas par génération spontanée, il provient de quelque part, d’une contrée plus ou moins lointaine, d’un lieu plus ou moins exotique ou d’une terre toute proche. Considéré dans la perspective de la langue d’accueil, l’emprunt est un intrus, pour reprendre la formule de Louis Deroy (voir 1980 : 214). Un intrus, puisque le mot étranger arrive revêtu de ses habits nationaux ce qui lui donne une physionomie « étrange » ou une couleur exotique. Parfois, on tente de l’intégrer ou de l’accommoder au lexique de la communauté d’accueil, lexique déjà fortement peuplé. Comme toute nouveauté, l’emprunt perturbe le système de la langue qui le reçoit, il le bouscule et il en dérange l’équilibre. Quels avatars un tel mot doit-il connaître avant de se fondre dans le système de la langue cible? Combien de temps faut-il pour qu’un mot étranger acquière le statut d’un mot indigène? Il n’existe pas, semble-t-il, de recettes toutes faites. Et nombre d’emprunts fonctionnent parfaitement en français sans avoir été digérés par l’orthographe, la morphologie ou la grammaire.

Quel que soit le périple qu’un emprunt doit accomplir, le domaine de l’alimentation se révèle particulièrement apte à accueillir des mots étrangers aux formes exotiques aussi variées que les choses qu’ils désignent. Ce domaine semble transcender les frontières linguistiques et géographiques. Le phénomène de la mondialisation facilite des échanges entre cultures et entre langues très diversifiées. Dans un tel contexte, l’emprunt se faufile sans peine, du moins en apparence, dans les milieux culturels les plus variés. Dans les diverses sociétés, on cherche des accès à l’autre afin de le mieux connaitre, et l’alimentation constitue incontestablement l’un des moyens de s’imprégner des habitudes culturelles des autres. Elle donne lieu à bien plus qu’une simple accumulation de noms de plats sur un menu ou d’aliments dans un livre de recettes. Elle est l’un des véhicules les plus représentatifs du comportement quotidien d’un groupe communautaire. Quel étranger ne s’est jamais fait poser l’incontournable question sur le plat traditionnel dans son pays? Simple et sincère curiosité, intérêt pour la chose culinaire, goût pour l’exotisme, plusieurs explications sont possibles.

L’histoire de la langue française est jalonnée de ces témoins culinaires. Des épices et des condiments ramenés des Croisades médiévales au fast-food et à la pizza d’aujourd’hui, les mots de la gastronomie n’ont pas cessé de traverser les frontières. Où qu’on vive, on aime manger à l’orientale (cuisine japonaise, chinoise, vietnamienne, etc.), à l’italienne, à la mexicaine, et même à l’américaine, question d’explorer le monde étrange des habitudes alimentaires de l’autre, de vivre des expériences ou de mieux comprendre les cultures. Et sans vouloir prospecter les profondeurs de l’être humain, on ne peut pas faire fi des raisons de nature psychologique lors de l’analyse des processus d’intégration de ce type d’emprunts en français.

5.1 De l’étrangeté à la familiarité

Devant l’emprunt, ce qui frappe d’abord, c’est l’étrangeté des combinaisons sonores à l’oral et l’étrangeté des formes graphiques à l’écrit. Les emprunts sans empreintes étrangères sont rares. Le corpus de 66 mots ne fait état que de trois formes qui se coulent dans le moule naturel du français, soit taboulé, dont la forme française rend méconnaissable l’origine arabe, trévise, le seul mot italien du corpus qui soit francisé, et vintage, qui peut dissimuler son origine anglaise grâce à sa prononciation à la française [vɛ̃taʒ] et à la présence du suffixe -age; les autres mots gardent tous des traces de leur origine étrangère. Force est de constater que les emprunts à l’italien arrivent avec leurs a, e, i ou o finals, comme dans pancetta, farfalle, panini ou carpaccio. Quoi de mieux pour faire italien, sinon les rafales de consonnes doubles comme dans cappelletti, pancetta ou pizzaïolo? Et que dire des mots anglais qui, à part vintage, laissent paraître sans équivoque leurs origines anglo-saxonnes en cumulant les voyelles doubles comme dans cheeseburger, cheese-cake ou fast-food! Les langues orientales de leur côté ne sont pas en reste. Après avoir été soumis au processus de translittération, les mots japonais se rassemblent autour du quatuor de voyelles formé du a, du i, du o et du u que les consonnes k et sh viennent assembler comme dans boki, yakitori, nashi et sushi. Par la translittération, on tente de représenter le plus fidèlement possible les sons étrangers à l’aide de signes graphiques français. Mais le procédé ne conduit pas nécessairement à la francisation intégrale. Il conserve parfois des motifs qui rappellent l’origine des mots et suggèrent leur valeur universelle, freinant ainsi l’intégration totale au système du français. Dans les exemples ci-dessus, le tissu graphique qui sert à confectionner ces mots est donc formé d’une chaîne japonaise et d’une trame française. Il n’y a apparemment pas de raison pour que dans les mots venus du japonais les voyelles se répartissent en cascade autour de la lettre k et du digramme sh qui ne mènent pas une carrière graphique bien aventureuse en français. Ces lettres auraient la réputation de « faire japonais », un exotisme graphique questionnable sur le plan linguistique, mais qui semble efficace sur le plan psychologique.

Les mots kabuki, kakémono, kaki, kamikaze, karaoké et karatéka seraient l’objet de controverses si l’on s’avisait de franciser leurs graphies comme suit : *cabouqui, *caquémono, *caqui, *camiquase ou *camicase, *caraoqué et *caratéca. De même, dans les mots empruntés au japonais, le graphème u se prononce tantôt [y] comme dans futon et surimi, tantôt [u] comme dans fugu, sushi et tempura et tantôt il a la double prononciation comme dans tofu, prononcé [tɔfu] en France et [tɔfy] au Québec. Quant au sh, on le prononce toujours [ʃ] comme dans sashimi, shogun et sushi. Par ailleurs, la translittération oblitère souvent les pléthores de variantes graphiques. Au résultat, le sentiment linguistique d’un usager de la langue française ne le décevra pas : ces mots sont reconnus comme étant étrangers, même s’il arrive que la langue d’origine soit mal identifiée. Un sondage non scientifique effectue auprès de treize locuteurs en janvier 2007 et portant sur quinze emprunts appartenant au domaine de l’alimentation confirme les observations (voir le tableau 7). De manière à avoir un aperçu assez large, nous avons pris soin de choisir des représentants lexicaux appartenant à trois familles de langues, soit le groupe germanique, le groupe roman et le groupe slave. Il est à noter que trois des quinze mots ont été sélectionnés en dehors du corpus.

Tableau 7 : Les mots témoins de l’enquête
antipasti
arabica
baba
bagel
basmati
mesclun
pesto
pita
samovar
sushi
taboulé
tartiflette
tiramisu
trévise
vintage

Parmi les quinze mots, trois sont intégrés aux normes graphiques du français : taboulé, trévise et vintage. Sept locuteurs identifient trévise comme français, cinq identifient vintage comme français tandis que taboulé garde son caractère étranger pour les quinze témoins. La connaissance des référents joue sans doute un rôle dans ces évaluations. Le taboulé est maintenant répandu et son origine n’est plus un mystère. Les douze autres mots du questionnaire ont tous été classés comme des mots étrangers, que le mot vouvoie les couleurs habituelles du français (mesclun, samovar) ou qu’il les tutoie (bagel). Quant aux mots comme tzatziki et yakitori qui ont un caractère nettement xénique, peut-on faire l’hypothèse qu’ils sont intraduisibles, incalquables ou inadaptables?

Par ailleurs, certains mots étrangers sont stigmatisés. La plupart du temps, ce sont les mots anglais. Dans le NPR, la marque anglicisme accompagne neuf des seize mots du corpus provenant de l’anglais, soit les mots brunch, cheeseburger, cheese-cake, cookie, fast-food, fudge, nugget, tonic et vintage. Ce sentiment d’écart n’est pas ressenti devant les emprunts provenant d’autres langues. Les causes de la stigmatisation sont historiques et elles reposent souvent sur des facteurs extralinguistiques comme le pouvoir politique, le poids économique, les développements techniques et scientifiques, la domination culturelle, etc. Le prestige de la langue véhicule à la fois une image positive et l’idée d’intrusion qui vient perturber profondément la langue d’accueil. Comme l’italien au XVIe siècle, l’anglais est aujourd’hui senti comme une menace pour l’avenir du français, alors que toutes les autres langues ne sont pas perçues comme des forces perturbatrices. Le cortège des emprunts faits à ces langues n’entame pas la précellence du français, au contraire ils en constituent des ornements bien vus, des enrichissements bien reçus. Ces langues exercent peu d’influence et elles savent garder leur place. Quant à lui, l’anglais est trop visible; il agace et il attire sur lui la désapprobation. Et les jugements viennent souvent de ceux qui le maîtrisent le mieux. Ces prises de position à l’égard de l’anglais demanderaient une exploration plus poussée. Il faudrait notamment s’interroger sur les motivations des emprunteurs, car c’est la l’une des sources du problème, aucune langue n’en force une autre à puiser dans son patrimoine linguistique.

Quoi qu’il en soit, sur le plan linguistique, la forme étrangère témoigne de ce désir d’identifier l’autre, de garder un indice visuel et graphique de cet ailleurs où se sont forgés les mots qui servent à désigner tous ces mets, ces condiments, ces ustensiles, ces boissons, ces desserts, etc., qui caractérisent des cultures différentes, mais que l’on cherche à connaître, puis à s’approprier. L’art de la cuisine et la vitrine de ses produits forment un creuset qui porte la marque des contacts culturels et qui incite les voyageurs et les migrants à transporter ces mots dans leurs bagages.

Le français accueille volontiers les mots étrangers —sauf dans le cas de certains mots anglais— tout en leur permettant de conserver leurs habits d’origine. Ce comportement est-il partagé par d’autres langues, confirmant ainsi l’idée d’universalité évoquée par Josette Rcy-Debove et Alain Rey? Une mise en parallèle de douze emprunts, dont un provient de l’extérieur de notre corpus (spaghetti), permettra de vérifier les ondulations graphiques susceptibles d’influencer l’intégration des emprunts et de mesurer la force de résistance des mots voyageurs dans sept langues (voir le tableau 8; le signe ∅ identifie la langue d’origine du mot).

Tableau 8 : Le faciès de mots étrangers dans plusieurs langues
Mots Langues
Allemand Anglais Catalan Espagnol Italien Polonais Tchèque
carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio
darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling
maki maki maki maki maki maki maki maki
miso miso miso miso miso miso miso miso
nashi nashi nashi nashi nashi nashi nashi NAŠI
pesto pesto pesto pesto pesto pesto pesto
sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi
spaghetti spaghetti spaghetti ESPAGUETI ESPAGUETIS spaghetti ŠPAGETY
sushi sushi sushi sushi sushi sushi sushi SUŠI
tzatziki TSATSIKI/ZAZIKI tzaiziki tzatziki tzatziki tzatziki DZADZIKI/CACIKI tzatziki
wok wok wok wok wok wok wok wok
yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori

L’exercice de comparaison est très instructif et très édifiant. Il révèle que dans la majorité des cas, les mots étudiés gardent sensiblement la même physionomie aussi bien dans les langues germaniques que dans les langues romanes ou slaves. L’accueil réservé à ces mots par des langues différentes manifeste le même comportement : la volonté transcommunautaire de signaler toujours et partout les origines étrangères de ces mots, sans pour autant les stigmatiser. Ce phénomène d’universalisation du signifiant semble défier le mythe de la tour de Babel. Et s’il y a internationalisation de la forme à partir de la langue d’origine, on peut présumer qu’il y a également internationalisation de la chose désignée.

Les colonnes de mots montrent les correspondances évidentes d’une langue à l’autre. De plus, à quelques exceptions près, les graphies d’origine sont conservées par la langue d’accueil[8] ce qui peut constituer un signal quant à la prononciation qu’il faut privilégier, à savoir celle de la langue prêteuse.

Lorsque l’emprunt est translitéré, il semble y avoir une préférence pour établir un lien transparent entre la graphie et la prononciation, le lien se voulant le plus universel possible. À titre d’exemple, en italien, en catalan et en espagnol, le graphème k, pourtant sporadique dans ces langues, est choisi pour rendre le son [k] dans les mots translitérés des langues asiatiques ou venant du grec, établissant ainsi une équipollence entre le graphème et le son. Les mots maki, tztaziki, wok et yakitori témoignent de ce protocole d’adaptation, ce qui évite les variations graphiques. De même, en polonais, le graphème c est employé dans carpaccio pour indiquer que la prononciation italienne en [k] est conservée [kaʀpatʃjo]. Cette association entre le graphème c et le son [k] est inhabituelle dans cette langue, le graphème c correspondant à la prononciation [ts] comme dans cel [tsɛl] « but » et cebula [tsɛbula] « oignon ». En ce qui a trait aux italianismes, il semble y avoir un consensus quant à l’emprunt intégral, y compris la conservation des voyelles finales. Là où il y a adaptation, c’est surtout pour répondre à des contraintes phonologiques, celles-ci se répercutant sur les graphies. C’est le cas du e prosthétique devant le s initial suivi d’une consonne en espagnol et en catalan : spaghetti → espagaetis et espagueti, respectivement. Quelques autres changements affectent les mots : en allemand, tzatziki se voit concurrencé par zaziki et tsatsiki tandis qu’en polonais, il est concurrencé par dzadziki ou caciki. Enfin, le tchèque semble privilégier les graphies indigènes : naši, špagety et suši sans pour autant condamner les formes étrangères correspondantes.

Ces correspondances entre langues peuvent aussi avoir d’autres causes. Par exemple, on ne peut pas écarter l’hypothèse que des emprunts n’aient pas suivi un parcours linéaire et qu’ils aient été faits à une langue qui avait elle-même emprunté ces mots à la langue d’origine. L’emprunt d’un emprunt renforcerait le caractère de permanence de la graphie originelle. En fin de compte, le processus de transfert d’un mot d’une langue à l’autre peut s’accomplir suivant une infinité d’itinéraires. On évoquera les scénarios les plus plausibles.

La volonté de conserver l’image exotique de ces mots se reflète également dans la prononciation qui reste proche de celle de la langue d’origine. À titre d’exemple, selon le NPR, en France, le mot bagel se prononce [beɡœl] ou [baɡœl]; les deux prononciations ont aussi cours au Québec. Au vu de ces prononciations, trois remarques s’avèrent indispensables : d’abord, l’environnement graphique exigerait la prononciation à la française [baʒɛl]; ensuite, les prononciations [beɡœl] et [baɡœl] ont amené l’Office québécois de la langue française à proposer la graphie baguel en 1988, graphie qui ne s’est pas diffusée; enfin, la prononciation privilégiée par le NPR est très proche de la prononciation anglaise, ce qui donne du poids à l’hypothèse de l’emprunt à l’anglais plutôt qu’au yiddish.

5.2. La pluralité des genres et la singularité du pluriel

Si la forme de l’emprunt demeure plutôt intacte, d’autres facettes du fonctionnement linguistique concernent l’intégration, en particulier le genre et le nombre. Il semble pertinent d’analyser maintenant le traitement grammatical réservé aux emprunts, notamment l’attribution du genre et la formation du pluriel. Les douze mots du tableau 8 ont été repris et huit autres mots choisis au hasard dans le corpus ont été ajoutés. Les renseignements grammaticaux relatifs aux vingt mots ont été vérifiés dans le NPR 2007 (voir le tableau 9).

Tableau 9 : Le traitement grammatical de quelques emprunts dans le NPR
Mots Genre Pluriel
arabica n.m. Absence d’exemple au pluriel.
carpaccio n.m. Absence d’exemple au pluriel.
darjeeling n.m. Absence d’exemple au pluriel.
guacamole n.m. Absence d’exemple au pluriel.
maki n.m. Exemple explicite : Makis au thon.
maracuja n.m. Absence d’exemple au pluriel.
miso n.m. Absence d’exemple au pluriel.
nashi n.m. Exemple explicite : Des nasbis.
pancetta n.f. Absence d’exemple au pluriel.
pesto n.m. Absence d’exemple au pluriel.
pita n.m. Absence d’exemple au pluriel.
samoussa n.m. Absence d’exemple au pluriel.
sashimi n.m. Exemple explicite : Un assortiment de sashimis et de sushis.
spaghetti n.m. Exemple explicite : Des spaghettis à la tomate.
sushi n.m. Exemple explicite : Des sushis et des sashimis.
tempura n.f. Exemple explicite : Les sushis et des tempuras;
trévi se n.f. Absence d’exemple au pluriel.
tzatziki n.m. Absence d’exemple au pluriel.
wok n.m. Absence d’exemple au pluriel.
yakitori n.m. Absence d’exemple au pluriel.

Le tableau 9 permet de constater que les vingt mots d’origine étrangère bénéficient d’un traitement grammatical à la française dans le NPR. Tout mot doit avoir une catégorisation lexico-grammaticale, à savoir appartenir à une partie du discours. Tous les mots du tableau sont des substantifs. La répartition entre le genre masculin et le genre féminin est fondée sur quelques principes. Les sept mots qui se terminent par i prennent le genre masculin; la terminaison o appelle aussi le genre masculin, de même que les finales consonantiques, tandis que la finale a entraîne tantôt le masculin, tantôt le féminin. Le genre de l’emprunt peut être le même que dans la langue d’origine, lorsque la distinction des genres existe dans la langue prêteuse, bien entendu. Par exemple, en italien pancetta est féminin et pesto est masculin; lors de leur passage au français, les deux mots ont conservé leur genre d’origine. De même, le nom de lieu italien Gorgonzola a pris le genre masculin lorsqu’il s’est lexicalisé sous la forme de l’éponyme gorgonzola; le français a importé le nom commun avec son genre. L’attribution de la marque du genre peut reposer sur un élément qui joue un rôle classificateur, par exemple un déterminé (dans café arabica, arabica détermine le nom masculin café; en conséquence, lors de la réduction par aphérèse, il adopte son genre).

Le genre peut varier suivant les aires linguistiques de la langue d’accueil (linguine, mozzarella et ricotta sont féminins en France tandis que minestrone est masculin; au Québec, linguine est masculin —quelques rares attestations au féminin—, minestrone, mozzarella et ricotta possèdent les deux genres, mais le féminin de minestrone et le masculin de mozzarella et ricotta, qui sont d’usage fréquent, font parfois l’objet de critiques. Le catalogage du genre est soumis également à des contraintes particulières quand la langue prêteuse comporte plus de deux genres, à savoir le masculin, le féminin et le neutre. Quand ils migrent en français, les mots allemands appartenant au genre neutre comme das Chromosom ou das Heroin doivent s’ajuster en conséquence : les emprunts chromosome et héroïne prennent respectivement le genre masculin et le genre féminin.

L’analyse grammaticale de tous les emprunts du corpus révèle qu’à une exception près, le processus d’intégration grammaticale de ces mots au regard du pluriel ne diffère en rien de celui des mots forgés à même le matériel morphologique interne. À l’intérieur de l’article dictionnairique, l’absence d’indication sur la formation du pluriel signifie qu’il est régulier, c’est-à-dire formé par le simple ajout d’un s, comme dans cardiologue, écolier, histoire ou tablette. Si la règle et le protocole éditorial sont bien assimilés par les locuteurs pour ce qui est des unités internes, il reste que dans le cas des emprunts, le doute peut s’installer ou donner lieu à des interrogations du genre : « Cuisinons-nous dans des woks ou des wok, mangeons-nous des misos ou des miso, buvons-nous des darjeelings ou des darjeeling? ». En raison des hésitations historiques quant au pluriel qu’il faut privilégier lorsqu’il s’agit des emprunts, le choix se portant parfois sur la règle de la langue prêteuse (angl. brunch : plur. des brunches, all. lied : plur. des lieder) ou prônant le pluriel francisé (angl. brunch : plur. brunchs, all. lied : plur. lieds), une décision doit être prise quant à l’indication du pluriel des noms et des adjectifs dans les articles. Les tergiversations ont eu des conséquences sur la stabilité des règles du pluriel et elles peuvent perturber la maîtrise de la langue. Pour la formation du pluriel des emprunts, il serait plus logique de s’aligner sur la règle générale du français qui consiste à ajouter un s au mot plutôt que de recourir à toutes les tables grammaticales des langues prêteuses. Le pluriel des emprunts doit être régi par le code de la langue d’accueil et non pas par celui de la langue donneuse. Ce mécanisme de régularisation contribuerait à la domestication des emprunts.

Les dictionnaires seraient avisés de fournir systématiquement le pluriel de chaque mot emprunté en tête d’article. Il serait également opportun de donner systématiquement un ou des exemples des emplois pluriels. Dans l’échantillon ci-dessus, cet important renseignement fonctionnel n’est fourni que dans six cas —dont cinq mots japonais terminés par i— sur vingt. Pour l’ensemble du corpus, il est signalé dix-sept fois sur soixante-six, soit dans un peu plus de 25% des cas. C’est peu. Et les lexicographes n’exposent pas leur politique éditoriale à ce sujet. Et là où ce pluriel n’est pas donné —tout en n’étant pas interdit!—, il ne faudrait pas conclure qu’il se construit par analogie avec les mots souches du français. À titre d’exemple, dans BBr, on trouve les pluriels suivants pour le mot lied : plur. des lied (invariable), des lieds, des lieder (pluriel allemand), des lieders. La confusion entraîne des hypercorrections de sorte que dans BBr on trouve des attestations de l’emploi du singulier un lieder. Il en va de même pour les paires de mots linguine/linguini et antipasto/antipasti qui sont soumis à une véritable valse-hésitation quant à leur pluriel.

Parmi les emprunts du corpus, seul antipasti reçoit un traitement spécifique : en effet, le NPR le traite comme un nom masculin pluriel. Le singulier correspondant est antipasto. En outre, la définition du mot le place en contexte italien, « Assortiment de hors-d’œuvre froids [...] servi en Italie à l’apéritif ou au début du repas » pouvons-nous lire dans le NPR. Serait-ce à dire que la chose se cachant derrière le mot n’a pas traversé les frontières italiennes, qu’elle n’est pas encore inscrite dans les mœurs culinaires des francophones? De manière plus plausible, il apparait que te NPR est en retard sur l’actualité. Par ailleurs, il a déjà été fait écho à l’emploi de la variante antipasto au Québec (voir le tableau 4). Selon le NPR, nous serions donc en présence d’un xénisme dont la singularité serait trahie par la graphie, par la définition et par le traitement grammatical, un trio qui est déterminant dans les étapes de la mue d’un emprunt.

6. La productivité morphologique et sémantique des emprunts

« Un mot étranger, dès le moment où il sert de base à une dérivation selon le système morphosyntaxique français est véritablement intégré à notre langue » (Guilbert 1975 : 97). La productivité dérivationnelle ou sémantique constituerait alors la preuve par excellence de l’intégration des emprunts. Sans vouloir remettre en question la position de Louis Guilbert, force est de constater que cette capacité de production dans le cas de certains emprunts est souvent étique, pour ne pas dire quasi inactive. Tel est le cas de notre corpus de 66 mots.

Sur le plan morphologique, on repère quelques nouvelles formes dans la documentation québécoise, notamment des dérivés, mais surtout des abrégements. Le mot brunch pourrait être à l’origine de bruncher et bruncheur; il est possible aussi que l’on ait affaire à des calques à partir de l’anglais. Trois mots s’abrègent, soit cheeseburger (→ cheese), cheese-cake (→ cheese) et fast-food (→ fast). Un seul autre mot du corpus est touché par la bande par la morphologie; il s’agit de pizzaïolo qui est d’usage au Québec, mais qui est concurrencé par le pseudo-anglicisme familier pizzaman (BBrQc 1993). Même s’il ne fait pas partie du corpus, le mot pizza mérite un bilan. Il s’abrège en pizz (BBrQc 1993) ou pizze (BBrQc 2003) et il entre dans la construction d’un mot-valise : pizzaghetti (attesté en 2000 dans BrQc). Parmi les mots convoqués dans cette étude, celui qui est le plus riche du point de vue de la productivité morphologique est spaghetti. Il n’est pas membre du corpus, mais il vaut la peine de parcourir sa descendance. Le mot spaghetti est en effet à l’origine du mot-valise qu’on vient de mentionner, d’une unité lexicale complexe (spaghetti italien « à la bolognèse », attesté en 1991 dans BrQc) et d’une cascade d’abréviations : spag (attesté en 1995 dans BBrQc, mais déjà consigné en 1992 dans le DQA); spagate (attesté en 1989 dans le Dictionnaire des canadianismes [DC]); spagatte (attesté en 1999 dans BBrQc); spaghatte (attesté en 1999 dans BBrQc); spaguette (attesté en 2000 dans BBrQc, mais consigné en 1989 dans le DC). On trouve aussi spaghetti dans différentes formations complexes obéissant au modèle : spaghetti à la [...]. Hors du champ culinaire, il a produit western(-)spaghetti, forme dans laquelle il prend le sens de « italien ». C’est là tout son héritage après plus de cent ans d’usage en français. Emprunté en 1893, il mettra du temps avant d’être répertorié dans les dictionnaires. Il fera son entrée dans le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI] dans la refonte de 1924. L’article est court : « spaghetti n. m. pl. (mot ital.). Macaroni très mince et sans trou ». La genre prochain de la définition est plutôt surprenant, d’autant que la définition même de macaroni en fait presque un xénisme : macaroni : « Pâte de fine farine moulée en tubes longs et creux, qui est un des mets favoris des Italiens ». Au fil du temps, la définition de spaghetti évoluera; dans le PLI 2007, le mot est défini : « Pâte alimentaire originaire de Naples, en forme de bâtonnet long et fin ».

La question des variantes graphiques peut être rattachée à la morphologie. De fait, les variantes graphiques des mots du corpus sont plutôt rares. L’élargissement des sources documentaires dépouillées donne quelques maigres résultats.

Sur le plan sémantique, seulement cinq des 66 mots du corpus sont polysémiques, à savoir arabica, cookie, fast-food, fudge et vintage; deux monosèmes ont cependant un sous sens, soit carpaccio et maracuja. Aucun polysème n’a plus de deux sens. Le mot le plus riche est vintage dont le deuxième sens possède un sous-sens. Les extensions de sens se sont faites dans le domaine même de l’alimentation pour arabica, fast-food et fudge. Sur un total de douze sens et de trois sous-sens produits par ces mots, deux sens et un sous-sens n’appartiennent pas à l’alimentation. Il s’agit de cookie (sens 2 : informatique) et vintage (sens 2 : mode; sens 2, sous-sens : photographie). Il est fort probable que les deuxièmes sens de cookie, fast-food, fudge et vintage soient de nouveaux emprunts et que seul arabica ait produit un nouveau sens en français. La marque anglicisme qui coiffe les sens vient raffermir, sinon confirmer cette hypothèse.

Les 66 emprunts n’ont donné que quelques dérivés et abréviations, ils n’ont laissé aucune locution et à peine entrouvert de nouvelles pistes sémantiques. Cette faible productivité des emprunts en alimentation est-elle normale ou le fruit du hasard? Il est difficile de trancher sans élargir le corpus. Toutefois, le facteur temps qui aurait dû jouer en faveur du redéploiement morphosémantique de certains mots n’a eu aucun impact, sinon celui de confirmer que ce vocabulaire a un faible taux de rendement interne, même après de longues années de fonctionnement dans la langue française. Le caractère universel de ces unités ne semble pas suffire pour leur garantir une longue descendance ou des collatéraux!

Il n’en demeure pas moins que ces mots font désormais partie du système de la langue française où ils ont été accueillis. Sans jamais s’y fondre complètement, ils ajoutent une couleur particulière au paysage linguistique, un paysage qui a toujours connu une diversité remarquable. Ces quelques emprunts d’allure exotique ne font que témoigner de la vitalité de la langue française et ils illustrent bien que le français n’est pas une langue en déclin et en train de perdre son âme sous la poussée envahissante des mots étrangers. C’est une langue pleine de ressources et qui est en mesure de se protéger, à condition qu’on y mette un peu de bonne volonté. Le contingent d’emprunts raisonnablement accommodés est le signe de la souplesse formelle du français et de sa capacité à participer à l’universel. Et s’il est vrai que la langue est le miroir de la société, elle remplit bien son rôle dans une communauté où les influences culturelles se sont ainsi manifestées et enchâssées en permanence au cours de l’histoire. Les 66 emprunts et les quelques exemples puisés en dehors du corpus ont pris langue avec le français et, loin de précipiter sa chute ou de le mettre en danger d’extinction, ils en montrent les forces vives et ils activent les mécanismes de domestication forgés au cours des siècles, justifiant la place de la langue de Molière dans le concert des nations.

Bibliographie

[Note : Plusieurs éditions et tirages du (Nouveau) Petit Robert ont été utilisés pour cette contribution. Aussi, afin de ne pas allonger la bibliographie, nous n’incluons pas les références détaillées de chaque édition ou tirage. N’apparaissent que les références du premier PR (1967) et du NPR 2007 (2006). Il en va de même pour le Petit Larousse illustré. Seule l’édition de 2007 est retenue.]

Notes

[1] Les archives de Biblio Branchée qui ont été consultées couvrent les dates extrêmes suivantes : début le 1er janvier 1980, fin le 31 décembre 2006. Cette base de textes journalistiques intègre des journaux québécois [= BBrQc] et européens (Belgique, France, Suisse) [= BBrFr].

[2] Nous remercions Danièle Morvan et Marie-Hélène Drivaud du Robert pour l’aide qu’elles nous ont apportée dans l’établissement de cette série de dates, de même que pour celles du tableau 3.

[3] Les dates correspondent à l’année de publication et non au millésime.

[4] Cette date correspond au millésime 2006.

[5] Cette date correspond au millésime 2007.

[6] Les années 2005 et 2006 sont celles des dates de publication du dictionnaire; elles correspondent aux millésimes NPR 2006 et NPR 2007, respectivement.

[7] Ce projet est couramment dénommé FRANQUS [FQS], c’est-à-dire « Français québécois, usage standard ».

[8] Les mots pour lesquels il y a eu une adaptation ou des ajustements graphiques apparaissent en petites capitales dans le tableau 8.

Gaudin, François et Louis Guespin (2000) : Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires, coll. « Champs linguistiques. Manuels », Bruxelles, Éditions Duculot, 358 p.

Depuis quelques années, la lexicologie revient à la mode dans le champ éditorial de la linguistique. Quatre ouvrages d’initiation ont été offerts à l’appétit du public depuis 1997, soit ceux de Marie-Françoise Mortureux (1997), d’Aïno Niklas-Salminen (1997), d’Alise Lehmann et Françoise Martin-Berthet (1998) et de Roland Éluerd (2000). Voici le dernier-né de la série : Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires. Comme l’indique son sous-titre, ce livre revendique une double valeur puisqu’une moitié de son contenu est consacrée à la lexicographie et l’autre à la lexicologie. La section proprement lexicologique est elle-même partagée entre le lexique traditionnel, c’est-à-dire socialement reçu, et le néolexique, à savoir la néologie. Les auteurs proposent donc une lecture délimitée du mot : à une extrémité se situe le dictionnaire, lieu privilégié de refuge et de consécration pour les mots, à l’autre extrémité se pose la néologie, porte d’accès au lexique. Le sous-titre du livre véhicule bien cette approche.

La partie réservée au dictionnaire ouvre la démonstration. Deux chapitres qui sont presque d’égale importance traitent de la lexicographie française. D’abord, un parcours historique arrimé à la Renaissance et s’achevant sur les dictionnaires informatiques récents; ensuite, une incursion à l’intérieur du dictionnaire d’aujourd’hui qui est l’occasion de typologiser les répertoires, d’explorer l’organisation interne des articles (la macro- et la microstructure), de faire escale du côté de la sémantique (la hiérarchisation des sens et la définition) et qui se termine par l’exploration du monde des exemples et des citations.

La partie dévolue à la lexicologie est ancrée dans les découvertes saussuriennes que sont le signe et le schéma binaire langue/parole. Les chercheurs pénètrent ensuite au cœur de la sémantique; leurs réflexions portent alors sur les principales relations lexicales : l’homonymie, la synonymie, la polysémie et l’antonymie. Puis, c’est sur le problème du mot, surtout la forme, que s’orientent les analyses. L’unité lexicale est présentée de manière graduée : le mot simple (fillette), le mot composé (porte-bagages), le mot complexe (chaise longue), le phraséologisme (intenter un procès) et la locution (peser ses mots). Les derniers chapitres traitent des deux dimensions de la néologie : la créativité formelle, y inclus les emprunts aux langues étrangères, et la créativité sémantique. Une introduction historique précède les analyses du fonctionnement linguistique interne.

Une quinzaine d’exercices accompagnés de leurs corrigés sont proposés en fin d’ouvrage. Ils sont suivis d’un récapitulatif chronologique de vingt-quatre dictionnaires qui ont contribué à l’édification d’une histoire de la lexicographie française, de Robert Estienne en 1539 au Nouveau Petit Robert de 1993. Une bibliographie bien ventilée permet aux lecteurs de se constituer une bonne bibliothèque de titres pour cheminer de la lexicographie à la lexicologie. Un index cumulatif des noms propres et des concepts clôture le livre.

Le premier chapitre offre une brève histoire de la lexicographie française et rappelle les sources très lointaines du genre. Ce panorama historique est très synthétique et il est sans faute, les auteurs effectuant de brefs arrêts descriptifs aux principaux carrefours temporels. Plusieurs commentaires d’articles viennent illustrer les principes et méthodes lexicographiques des différentes époques. Pour chaque période découpée, les auteurs raniment quelques figures-clés : Robert Estienne, Jean Nicot, César Oudin pour la lexicographie empirique des xvie et xviie siècles; Pierre Richelet, Antoine Furetière, l’Académie française, Trévoux, Louis Moréri, Pierre Bayle pour la période qui va de 1638 à 1728; l’Encyclopédie pour le cœur du xviiie siècle; les piliers Émile Littré et Pierre Larousse, ainsi que l’oublié Maurice Lachâtre, pour le siècle des dictionnaires, le xixe; les travaux des grandes entreprises Larousse et Robert pour la période contemporaine.

Ces balises chronologiques forment des points de repère historiques et elles font émerger les noms des grands bâtisseurs de dictionnaires, d’hier à aujourd’hui. Les auteurs se sont intéressés aux planètes importantes de la galaxie dictionnairique. Ils offrent aussi quelques belles pages lucides sur la description lexicographique du français québécois actuel. Quelques pages aussi sur les désormais incontournables rapports entre le dictionnaire et l’informatique, avec une pointe du côté des « dictionaroms ».

Indiscutablement, il existe un « genre dictionnaire » qui se distingue de tout autre genre textuel. Le chapitre deux analyse l’architecture, la grammaire et la rhétorique du dictionnaire d’aujourd’hui. Il propose d’abord un coup d’œil typologique qui va du non linguistique au plus linguistique : l’encyclopédie, le dictionnaire de proprionymes, le dictionnaire de terminologie, enfin le dictionnaire général monolingue et bilingue. Les sous-chapitres décrivent les caractéristiques de chaque groupe. Puis, l’organisation générale est analysée à partir des axes classiques que sont la macro- et la microstructure. Les auteurs disent que le bloc-entrée comporte « le mot traité, l’entrée, la prononciation, les renseignements historiques et les indications grammaticales » (p. 118). Je n’entérine pas sans critique ce regroupement. D’habitude, le bloc-entrée ne correspond qu’aux données en caractères gras et à ses flexions morphématiques et/ou à sa ou ses variantes, le cas échéant. Les autres renseignements appartiennent à d’autres catégories de rubriques canoniques. Celles-ci sont d’ailleurs décrites successivement et succinctement. Mais c’est surtout sur les rôles de la définition et sur l’arborescence sémantique des articles que se fixent les réflexions, le sens étant au cœur de la lexicographie. De même, les auteurs présentent différentes approches de la définition plus qu’ils en élaborent une typologie.

Le chapitre trois amorce la partie lexicologique du livre. Il rappelle quelques grands concepts saussuriens comme le « système de la langue », le « signe », la « langue » et la « parole », l’« arbitraire » et la « motivation », etc. Il s’agit d’un bon panorama de ces idées fondatrices.

Le chapitre quatre est consacré aux relations lexicales, c’est-à-dire à l’analyse des significations. Quelques figures de ces relations lexicales, qui sont aussi des interférences, sont étudiées : l’homonymie, la synonymie, l’antonymie, l’hyperonymie, la polysémie. Enfin, l’analyse s’arrête sur les rapports partie/tout. Dans ce chapitre, l’homonymie est mise en relation avec le dictionnaire; elle est alors confrontée à la polysémie. La synonymie est également mise en communication avec les descriptions lexicographiques. Ces trois éléments que sont l’homonymie, la synonymie et l’antonymie permettent d’étudier respectivement les relations fondées sur l’identité des formes (l’homonymie), sur la quasi-identité des sens (la synonymie) et sur l’opposition des signifiés (l’antonymie). Du côté de l’hyperonymie, les chercheurs montrent qu’elle forme un couple avec l’hyponymie, et que ce type d’association introduit un rapport hiérarchique dans le lexique. Au centre du chapitre, c’est la polysémie qui est scrutée. À l’aide du dictionnaire, G. et G. étudient les stratégies lexicographiques pour discriminer la polysémie et l’homonymie. Ce chapitre est donc à cheval sur la lexicologie et la sémantique, tout en considérant que la sémantique ne peut se passer de mots (les signifiants), pas plus que la lexicologie n’est indépendante du sens (le signifié).

Le chapitre cinq s’attaque au problème du mot. Le mot est l’objet de la linguistique, plus proprement de la lexicologie, mais c’est une créature insaisissable, évanescente. À moins d’en concrétiser les figures dans les dictionnaires. C’est la facette formelle du mot qui est examinée ici. Les auteurs montrent comment le mot simple (carte), le mot composé (mandat-carte) et le mot complexe (carte postale) répondent à des conceptions qui, chez les linguistes, sont plus divisantes que rassembleuses. G et G cherchent à cerner les critères de délimitation de l’unité lexicale et les conditions de sa décontextualisation pour en faire des formes canoniques reconnues par les locuteurs en tant que « mot traditionnel » ou « mot lexicologique ». Il y a donc des différences entre le mot lexicologique et le mot lexicographique, mais cette dimension n’est pas creusée ici. (Sur ce sujet, voir Jean-Claude Boulanger, La nature et le dessin des mots dans les dictionnaires de langue, Cicle de confèrencies i seminaris 9798, Universitat Pompeu Fabra, Barcelone, 2000.)

L’examen critique de la conception du mot est surtout focalisé sur les travaux d’André Martinet et ceux de Bernard Pottier. Les auteurs font aussi une incursion du côté de la sémantique pour en scruter le rôle dans le figement des formes simples, composées, complexes et locutionnelles. Mais c’est surtout l’unité lexicale complexe qui retient l’attention, en particulier par le rappel de quelques tests de reconnaissance de telles formes, comme l’insertion, l’expansion, la commutation, l’anaphore…

Le chapitre six propulse le problème du mot dans le champ du lexique en devenir, à savoir vers la néologie. Deux concepts-clés, celui de « néologie » et celui de « néologisme », sont ramenés dans l’actualité lexicologique, qu’ils n’auraient jamais dû quitter d’ailleurs. Ce volet est amorcé par un court rappel historique à propos des principaux mots de la famille du terme néologie; vient ensuite le rapport de la néologie avec l’idéologie linguistique, puis avec l’histoire : périodes fastes sur le plan de la créativité, langues pourvoyeuses d’emprunts, et corollairement de calques, etc.; enfin, quelques efforts individuels ou collectifs devant la création sont énumérés, notamment en chimie au xviiie siècle.

La suite passe du procédé, la néologie, au résultat lexical, le néologisme, dont toutes les figures sont passées en revue. La question de la lexicalisation est mise en correspondance avec le dictionnaire qui sert de référence pour attester de la nouveauté du mot et de son état d’intégration sociale et linguistique.

Les chapitres sept et huit explorent la néologie morphologique, en commençant par la dérivation (chapitre sept), puis en poursuivant avec la composition, les abréviations et les emprunts (chapitre huit). La néologie interne et la néologie externe — l’emprunt et son extension, le calque — ne sont pas distinguées. La typologie reprend prudemment une classification largement utilisée et opératoire.

Les auteurs font une bonne mise au point de l’idée de « composition » qui recouvre « un ensemble de phénomènes lexicaux très hétérogènes » (p. 279) comme le mot composé traditionnel (lave-glace), le composé savant (chromatographie) et l’unité complexe (moulin à café). Mais l’accent est davantage mis sur les formes complexes, qui sont resituées dans les cheminements de Ferdinand de Saussure, d’Émile Benveniste et de Louis Guilbert, ces trois linguistes édifiant un bel héritage. La typologie proposée pour ce segment, celle des composés (mots composés et mots complexes), s’éloigne un peu de la tradition guilbertienne par certains de ses intitulés comme N + de + GN (nom + de + groupe nominal). Enfin, un paragraphe est consacré aux mots-valises tandis que l’emprunt et le calque sont bien revisités.

Le chapitre neuf porte sur la néologie sémantique, en particulier sur les phénomènes de la métaphore et de la métonymie, les deux principaux modes d’enrichissement par le sens. Le calque sémantique est convoqué dans ce chapitre et bien défendu comme recours créatif en français, à condition toutefois de pondérer l’utilisation de ce mécanisme de formation.

La néologie par conversion ou la dérivation impropre, ou plus savamment l’hypostase, est rangée dans cette partie. Il ne me paraît pas opportun de classer dans la conversion le nom propre et les noms de marques déposées qui se lexicalisent en noms communs (voir à la page 315). Au départ, les proprionymes et les noms déposés ne sont généralement pas gratifiés d’une appartenance à une partie du discours, de même qu’ils ne revendiquent pas de signification. Ces deux propriétés ne s’acquièrent que lors de l’éponymisation ou de la communisation, c’est-à-dire lors du passage dans la catégorie des noms communs, ce transfert s’identifiant à la lexicalisation, à savoir l’arrivée d’une forme nouvelle — d’un sens inédit aussi — dans le lexique. Alors que les mots convertis ne constituent pas de nouveaux signifiants. Par exemple, lorsque le mot poubelle, qui est issu du nom du préfet de la Seine Eugène-René Poubelle, s’est imposé en français en 1890, il a constitué une addition morphosémantique au stock lexical existant. En plus, il a été rangé dans la catégorie des substantifs féminins variables en nombre. Ainsi, il serait préférable de ranger ce groupe de signes dans la néologie formelle et établir une sous-catégorie appelée lexicalisation des noms propres, ce qui justifie mieux la sémantisation de formes asémantiques au départ. Enfin, une dernière remarque au sujet de la lexicalisation des noms de personnes et des noms de marques déposées. Il n’est pas exact de dire : « Plus rarement, un nom de personne devient un nom commun » (p. 315). Au contraire, le lexique et les dictionnaires fourmillent de telles lexicalisations, dites éponymiques, comme le démontrent Jean-Claude Boulanger et Monique Cormier dans un livre à paraître intitulé : Le nom propre dans l’espace dictionnairique général.

En conclusion, ce livre réconcilie la lexicologie avec la linguistique et il met en communion la lexicologie avec la lexicographie. Il présente ces deux disciplines comme l’avers et le revers d’une même médaille, le mot. Les auteurs s’ouvrent timidement, mais intelligemment, sur la francophonie extérieure à la France; ils n’ignorent pas les technolectes; mais, surtout, ils ramènent la néologie dans le giron de la langue générale, elle qui était le fief d’études provignant davantage dans des perspectives terminologiques ces dernières années. C’est tout ce parcours qu’indique à point nommé le sous-titre de l’ouvrage De la néologie aux dictionnaires, et cela malgré la réalité du déroulement des chapitres qui cheminent des dictionnaires à la néologie! Mais qu’il boucle le circuit dans un sens ou dans l’autre, le lecteur en ressentira les mêmes effets enrichissants.

GAUDIN, François / GUESPIN, Louis (2000): Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires. Bruxelles: Éditions Duculot, 358 p. (Champs linguistiques. Manuels)

Depuis quelques années, la lexicologie revient à la mode dans le champ éditorial de la linguistique. Quatre ouvrages d’initiation ont été offerts à l’appétit du public depuis 1997, soit ceux de Marie-Françoise Mortureux (1997), d’Aïno Niklas-Salminen (1997), d’Alise Lehmann et Françoise Martin-Berthet (1998) et de Roland Éluerd (2000). Voici le dernier-né de la série : Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux dictionnaires. Comme l’indique son sous-titre, ce livre revendique une double valeur puisqu’une moitié de son contenu est consacrée à la lexicographie et l’autre à la lexicologie. La section proprement lexicologique est elle-même partagée entre le lexique traditionnel, c’est-à-dire socialement reçu, et le néolexique, à savoir la néologie. Les auteurs proposent donc une lecture délimitée du mot : à une extrémité se situe le dictionnaire, lieu privilégié de refuge et de consécration pour les mots, à l’autre extrémité se pose la néologie, porte d’accès au lexique. Le sous-titre du livre véhicule bien cette approche.

La partie réservée au dictionnaire ouvre la démonstration. Deux chapitres qui sont presque d’égale importance traitent de la lexicographie française. D’abord, un parcours historique arrimé à la Renaissance et s’achevant sur les dictionnaires informatiques récents; ensuite, une incursion à l’intérieur du dictionnaire d’aujourd’hui qui est l’occasion de typologiser les répertoires, d’explorer l’organisation interne des articles (la macro- et la microstructure), de faire escale du côté de la sémantique (la hiérarchisation des sens et la définition) et qui se termine par l’exploration du monde des exemples et des citations.

La partie dévolue à la lexicologie est ancrée dans les découvertes saussuriennes que sont le signe et le schéma binaire langue/parole. Les chercheurs pénètrent ensuite au cœur de la sémantique; leurs réflexions portent alors sur les principales relations lexicales : l’homonymie, la synonymie, la polysémie et l’antonymie. Puis, c’est sur le problème du mot, surtout la forme, que s’orientent les analyses. L’unité lexicale est présentée de manière graduée : le mot simple (fillette), le mot composé (porte-bagages), le mot complexe (chaise longue), le phraséologisme (intenter un procès) et la locution (peser ses mots). Les derniers chapitres traitent des deux dimensions de la néologie : la créativité formelle, y inclus les emprunts aux langues étrangères, et la créativité sémantique. Une introduction historique précède les analyses du fonctionnement linguistique interne.

Une quinzaine d’exercices accompagnés de leurs corrigés sont proposés en fin d’ouvrage. Ils sont suivis d’un récapitulatif chronologique de 24 dictionnaires qui ont contribué à l’édification d’une histoire de la lexicographie française, de Robert Estienne en 1539 au Nouveau Petit Robert de 1993. Une bibliographie bien ventilée permet aux lecteurs de se constituer une bonne bibliothèque de titres pour cheminer de la lexicographie à la lexicologie. Un index cumulatif des noms propres et des concepts clôture le livre.

Le premier chapitre offre une brève histoire de la lexicographie française et rappelle les sources très lointaines du genre. Ce panorama historique est très synthétique et il est sans faute, les auteurs effectuant de brefs arrêts descriptifs aux principaux carrefours temporels. Plusieurs commentaires d’articles viennent illustrer les principes et méthodes lexicographiques des différentes époques. Pour chaque période découpée, les auteurs raniment quelques figures-clés : Robert Estienne, Jean Nicot, César Oudin pour la lexicographie empirique des XVIe et XVIIe siècles; Pierre Richelet, Antoine Furetière, l’Académie française, Trévoux, Louis Moréri, Pierre Bayle pour la période qui va de 1638 à 1728; l’Encyclopédie pour le cœur du XVIIIe siècle; les piliers Émile Littré et Pierre Larousse, ainsi que l’oublié Maurice Lachâtre, pour le siècle des dictionnaires, le XIXe; les travaux des grandes entreprises Larousse et Robert pour la période contemporaine.

Ces balises chronologiques forment des points de repère historiques et elles font émerger les noms des grands bâtisseurs de dictionnaires, d’hier à aujourd’hui. Les auteurs se sont intéressés aux planètes importantes de la galaxie dictionnairique. Ils offrent aussi quelques belles pages lucides sur la description lexicographique du français québécois actuel. Quelques pages aussi sur les désormais incontournables rapports entre le dictionnaire et l’informatique, avec une pointe du côté des « dictionaroms ».

Indiscutablement, il existe un « genre dictionnaire » qui se distingue de tout autre genre textuel. Le chapitre deux analyse l’architecture, la grammaire et la rhétorique du dictionnaire d’aujourd’hui. Il propose d’abord un coup d’œil typologique qui va du non-linguistique au plus linguistique : l’encyclopédie, le dictionnaire de proprionymes, le dictionnaire de terminologie, enfin le dictionnaire général monolingue et bilingue. Les sous-chapitres décrivent les caractéristiques de chaque groupe. Puis, l’organisation générale est analysée à partir des axes classiques que sont la macro- et la microstructure. Les auteurs disent que le bloc-entrée comporte « le mot traité, l’entrée, la prononciation, les renseignements historiques et les indications grammaticales » (p. 118). Je n’entérine pas sans critique ce regroupement. D’habitude, le bloc-entrée ne correspond qu’aux données en caractères gras et à ses flexions morphématiques et/ou à sa ou ses variantes, le cas échéant. Les autres renseignements appartiennent à d’autres catégories de rubriques canoniques. Celles-ci sont d’ailleurs décrites successivement et succinctement. Mais c’est surtout sur les rôles de la définition et sur l’arborescence sémantique des articles que se fixent les réflexions, le sens étant au cœur de la lexicographie. De même, les auteurs présentent différentes approches de la définition plus qu’ils en élaborent une typologie.

Le chapitre trois amorce la partie lexicologique du livre. Il rappelle quelques grands concepts saussuriens comme le « système de la langue », le « signe », la « langue » et la « parole », l’« arbitraire » et la « motivation », etc. Il s’agit d’un bon panorama de ces idées fondatrices.

Le chapitre quatre est consacré aux relations lexicales, c’est-à-dire à l’analyse des significations. Quelques figures de ces relations lexicales, qui sont aussi des interférences, sont étudiées : l’homonymie, la synonymie, l’antonymie, l’hyperonymie, la polysémie. Enfin, l’analyse s’arrête sur les rapports partie/tout. Dans ce chapitre, l’homonymie est mise en relation avec le dictionnaire; elle est alors confrontée à la polysémie. La synonymie est également mise en communication avec les descriptions lexicographiques. Ces trois éléments que sont l’homonymie, la synonymie et l’antonymie permettent d’étudier respectivement les relations fondées sur l’identité des formes (l’homonymie), sur la quasi-identité des sens (la synonymie) et sur l’opposition des signifiés (l’antonymie). Du côté de l’hyperonymie, les chercheurs montrent qu’elle forme un couple avec l’hyponymie, et que ce type d’association introduit un rapport hiérarchique dans le lexique. Au centre du chapitre, c’est la polysémie qui est scrutée. À l’aide du dictionnaire, G. et G. étudient les stratégies lexicographiques pour discriminer la polysémie et l’homonymie. Ce chapitre est donc à cheval sur la lexicologie et la sémantique, tout en considérant que la sémantique ne peut se passer de mots (les signifiants), pas plus que la lexicologie n’est indépendante du sens (le signifié).

Le chapitre cinq s’attaque au problème du mot. Le mot est l’objet de la linguistique, plus proprement de la lexicologie, mais c’est une créature insaisissable, évanescente. À moins d’en concrétiser les figures dans les dictionnaires. C’est la facette formelle du mot qui est examinée ici. Les auteurs montrent comment le mot simple (carte), le mot composé (mandat-carte) et le mot complexe (carte postale) répondent à des conceptions qui, chez les linguistes, sont plus divisantes que rassembleuses. G. et G. cherchent à cerner les critères de délimitation de l’unité lexicale et les conditions de sa décontextualisation pour en faire des formes canoniques reconnues par les locuteurs en tant que « mot traditionnel » ou « mot lexicologique ». Il y a donc des différences entre le mot lexicologique et le mot lexicographique, mais cette dimension n’est pas creusée ici. (Sur ce sujet, voir Jean-Claude Boulanger, La nature et le dessin des mots dans les dictionnaires de langue, Cicle de confèrencies i seminaris 97-98, Universitat Pompeu Fabra, Barcelone, 2000.)

L’examen critique de la conception du mot est surtout focalisé sur les travaux d’André Martinet et ceux de Bernard Pottier. Les auteurs font aussi une incursion du côté de la sémantique pour en scruter le rôle dans le figement des formes simples, composées, complexes et locutionnelles. Mais c’est surtout l’unité lexicale complexe qui retient l’attention, en particulier par le rappel de quelques tests de reconnaissance de telles formes, comme l’insertion, l’expansion, la commutation, l’anaphore…

Le chapitre six propulse le problème du mot dans le champ du lexique en devenir, à savoir vers la néologie. Deux concepts-clés, celui de « néologie » et celui de « néologisme », sont ramenés dans l’actualité lexicologique, qu’ils n’auraient jamais dû quitter d’ailleurs. Ce volet est amorcé par un court rappel historique à propos des principaux mots de la famille du terme néologie; vient ensuite le rapport de la néologie face à l’idéologie linguistique, puis face à l’histoire : périodes fastes sur le plan de la créativité, langues pourvoyeuses d’emprunts, et corollairement de calques, etc.; enfin, quelques efforts individuels ou collectifs devant la création sont énumérés, notamment en chimie au XVIIIe siècle.

La suite passe du procédé, la néologie, au résultat lexical, le néologisme, dont toutes les figures sont passées en revue. La question de la lexicalisation est mise en correspondance avec le dictionnaire qui sert de référence pour attester de la nouveauté du mot et de son état d’intégration sociale et linguistique.

Les chapitres sept et huit explorent la néologie morphologique, en commençant par la dérivation (chapitre sept), puis en poursuivant avec la composition, les abréviations et les emprunts (chapitre huit). La néologie interne et la néologie externe — l’emprunt et son extension, le calque — ne sont pas distinguées. La typologie reprend prudemment une classification largement utilisée et opératoire.

Les auteurs font une bonne mise au point de l’idée de « composition » qui recouvre « un ensemble de phénomènes lexicaux très hétérogènes » (p. 279) comme le mot composé traditionnel (laveglace), le composé savant (chromatographie) et l’unité complexe (moulin à café). Mais l’accent est davantage mis sur les formes complexes, qui sont resituées dans les cheminements de Ferdinand de Saussure, d’Émile Benveniste et de Louis Guilbert, ces trois linguistes édifiant un bel héritage. La typologie proposée pour ce segment, celle des composés (mots composés et mots complexes), s’éloigne un peu de la tradition guilbertienne par certains de ses intitulés comme N + de + GN (nom + de + groupe nominal). Enfin, un paragraphe est consacré aux mots-valises tandis que l’emprunt et le calque sont bien revisités.

Le chapitre neuf porte sur la néologie sémantique, en particulier sur les phénomènes de la métaphore et de la métonymie, les deux principaux modes d’enrichissement par le sens. Le calque sémantique est convoqué dans ce chapitre et bien défendu comme recours créatif en français, à condition toutefois de pondérer l’utilisation de ce mécanisme de formation.

La néologie par conversion ou la dérivation impropre, ou plus savamment l’hypostase, est rangée dans cette partie. Il ne me paraît pas opportun de classer dans la conversion le nom propre et les noms de marques déposées qui se lexicalisent en noms communs (voir à la page 315). Au départ, les proprionymes et les noms déposés ne sont généralement pas gratifiés d’une appartenance à une partie du discours, de même qu’ils ne revendiquent pas de signification. Ces deux propriétés ne s’acquièrent que lors de l’éponymisation ou de la communisation, c’est-à-dire lors du passage dans la catégorie des noms communs, ce transfert s’identifiant à la lexicalisation, à savoir l’arrivée d’une forme nouvelle — d’un sens inédit aussi — dans le lexique. Alors que les mots convertis ne constituent pas de nouveaux signifiants. Par exemple, lorsque le mot poubelle, qui est issu du nom du préfet de la Seine Eugène-René Poubelle, s’est imposé en français en 1890, il a constitué une addition morphosémantique au stock lexical existant. En plus, il a été rangé dans la catégorie des substantifs féminins variables en nombre. Ainsi, il serait préférable d’inclure ce groupe de signes dans la néologie formelle et d’établir une sous-catégorie appelée lexicalisation des noms propres, ce qui justifie mieux la sémantisation de formes asémantiques au départ. Enfin, une dernière remarque au sujet de la lexicalisation des noms de personnes et des noms de marques déposées. Il n’est pas exact de dire : « Plus rarement, un nom de personne devient un nom commun » (p. 315). Au contraire, le lexique et les dictionnaires fourmillent de telles lexicalisations, dites éponymiques, comme le démontrent Jean-Claude Boulanger et Monique Cormier dans un livre intitulé : Le nom propre dans l’espace dictionnairique général.

En conclusion, ce livre réconcilie la lexicologie avec la linguistique et il met en communion la lexicologie avec la lexicographie. Il présente ces deux disciplines comme l’avers et le revers d’une même médaille, le mot. Les auteurs s’ouvrent timidement, mais intelligemment, sur la francophonie extérieure à la France; ils n’ignorent pas les technolectes; mais, surtout, ils ramènent la néologie dans le giron de la langue générale, elle qui était le fief d’études provignant davantage dans des perspectives terminologiques ces dernières années. C’est tout ce parcours qu’indique à point nommé le sous-titre de l’ouvrage De la néologie aux dictionnaires, et cela malgré la réalité du déroulement des chapitres qui cheminent des dictionnaires à la néologie! Mais qu’il boucle le circuit dans un sens ou dans l’autre, le lecteur en ressentira les mêmes effets enrichissants.

Sablayrolles, J.-F. (2000) : La néologie en français contemporain. Examen du concept et analyse de productions néologiques récentes, Paris, Honoré Champion éditeur, coll. « Lexica », no 4, 589 p.



Les années 1990 n’ont guère été prolifiques en matière de production de livres, d’articles ou de communications prenant la néologie comme thème, tandis que peu de rencontres scientifiques spécifiquement consacrées au sujet ont été organisées. Cependant, la néologie et son corollaire, la formation des mots, sont toujours demeurés des objets d’enquête sur au moins deux plans : la recherche terminologique, notamment au Rint, et la recherche universitaire sous la forme de projets subventionnés et sous celle de la rédaction de mémoires et de thèses.

L’ouvrage soumis ici à l’examen est un fort volume issu, justement, d’une thèse de doctorat en linguistique achevée en 1996. L’auteur envisage la néologie non seulement à partir des théories linguistiques qui s’y arrêtent sous l’angle de la morphologie, principalement, mais il a poussé son étude du côté d’autres disciplines, comme la phonologie, la syntaxe, la sociolinguistique, l’analyse du discours, la pragmatique, etc. Bref, il balaie tout le spectre de la néologie. Au résultat, l’ouvrage établit une correspondance intéressante entre quelques concepts fondamentaux de la vie du lexique comme la « morphologie », la « formation des mots » et la « néologie », cette dernière s’ouvrant sur de plus vastes perspectives.

Le travail d’analyse est fondé sur un certain nombre hypothèses :

Jean-François Sablayrolles [JFS] cherche à vérifier ces hypothèses et à étudier ces questions en se fondant sur un ensemble de six corpus et sur leurs examens comparatifs. Toutefois, la recherche est restreinte à la langue courante; les aspects pathologiques, le creusement des dimensions historiques et l’envergure universaliste ont été évacués de l’analyse ou allusivement effleurés. Sous l’angle de l’abord théorique, l’auteur sollicite des chercheurs généralistes (langue générale), surtout des Français, chacun représentant un courant de pensée linguistique (analyse du discours, morphologie généraliste, sémantique du texte, lexicologie, etc.), ce qui est tout à fait recevable. Il délaisse ou ignore —il ne le dit pas— presque totalement les recherches francophones extérieures à la France.

L’ouvrage est divisé en trois parties, chacune étant redéployée en trois chapitres. La première section trinitaire (chapitres 1 à 3) est chapeautée par l’état de la question; la seconde (chapitres 4 à 6) porte sur l’examen méthodique du concept de « néologie » et sur des propositions de définitions; la dernière (chapitres 7 à 9) est une analyse des dimensions sociolinguistiques et énonciatives d’un corpus de mots nouveaux recueillis entre 1989 et 1994 dans le milieu scolaire (textes écrits et productions orales), dans la presse écrite (journaux et magazines), dans la littérature, dans des chroniques et dans un réservoir fourre-tout (audiovisuel, conversations, affiches, etc.). Les sources du corpus constituent des geysers classiques du surgissement des néologismes, le classique des classiques étant bien entendu la presse. Aujourd’hui, on y additionnerait sans doute les canaux de discussion sur Internet.

Une très brève conclusion, 150 pages d’annexes, un court index notionnel et une généreuse bibliographie, aux références souvent incomplètes d’ailleurs, terminent le livre.

Le Chapitre un est un panorama évolutif du concept de « néologie » et de la métalangue désignative qui s’est développée dans l’histoire chez les Grecs, les Latins et les francophones. Trois facettes apparaissent toujours : le phénomène de la nouveauté, l’unité lexicale et l’acte créateur. Il est intéressant de noter que dans chaque civilisation, la nouveauté fait résonner les idées de bizarrerie et de connotation plutôt défavorables. Ce qui ramène à l’esprit le jugement fameux de la fin du xviiie siècle : « La néologie est un art, le néologisme est un abus. » Ce chapitre est un bon résumé historique pour le français, quoiqu’il soit fort discret sur la Renaissance, qui reste à mes yeux une période faste de façonnement du français. Il y a cependant une belle mise au point sur le sens de mot nouveau, nouveau signifiant davantage « récent, apparu depuis peu » que « parvenu soudain à l’existence ». On trouvera également dans ce segment une analyse de la famille lexicale de néologie effectuée dans une vingtaine de dictionnaires généraux dont la publication s’est étalée du xviiie au xxe siècle, recherche qui dresse un bon portrait de la vigueur de ce champ lexical et de sa carrière lexicographique. Il manque ici une analyse de la dimension polysémique du terme néologie à travers le temps, et particulièrement à l’époque contemporaine. Sur cet aspect, l’auteur aurait pu consulter ma contribution de 1989 intitulée « L’évolution du concept de “néologie” de la linguistique aux industries de la langue ».

Le Chapitre deux est d’ordre taxinomique. JFS recense les multiples typologies proposées pour classer les néologismes. La documentation scientifique amassée lui a fourni près d’une centaine de modèles plus ou moins apparentés (voir l’annexe I où ils sont déclinés). « Les différences sont si importantes, et les points de convergence parfois si minces qu’il est difficile de penser qu’il s’agit des mêmes unités linguistiques qui font l’objet des classements en question » (p. 71-72). Les causes multiples de ces écarts sont passées en revue : la taille et la place de la typologie dans les écrits, le degré d’approfondissement ou de raffinement, le niveau d’enchâssement ou de sousensembles, le nombre de types de premier niveau ou de grandes catégories, les variations qualitatives qui sont liées aux objectifs de la recherche, le secteur d’activité, le degré d’explication de la démarche par l’auteur, les fondements ou les critères de classement. Ces éléments et l’analyse d’un certain nombre de typologies présentées en ordre chronologique mènent l’auteur à proposer sa propre grille, ce qui enrichit davantage un catalogue typologique déjà bien alimenté.

En fait, ces classements sont totalement disparates dans le temps, dans leurs objets, dans leurs objectifs et dans leurs origines, ce qui peut expliquer un peu la pagaille. Les auteurs sont des linguistes (lexicologues, lexicographes, sémanticiens, grammairiens, etc.), des littéraires, etc. Et l’auteur est conscient de ces fractures, mais il tient à faire le ménage dans le zoo! Un tableau comparatif est analysé suivant une douzaine de paramètres comme la nature du mot, le mode de manifestation de la néologie, la structure des néologismes, l’origine des formants, la sémantique… Ces paramètres sont tantôt d’ordre purement linguistique, comme ceux qui sont mentionnés ci-dessus, ou d’ordre extralinguistique, comme lors de l’analyse de la nature des référents, de la nature des émetteurs. La recherche est fouillée et elle fait ressortir, sans surprise, toutes les difficultés qu’il y a à vouloir hiérarchiser les modes de création lexicale; mais, en palimpseste, elle en démontre la nécessité et, surtout, la faisabilité, cette dernière fût-elle imparfaite. Elle ne récuse pas le besoin d’un ou de modèles de référence, à preuve l’auteur propose sa propre typologie au chapitre six.

Le Chapitre trois est centré sur le recensement de la place du concept de « néologie » dans quelques cadres théoriques linguistiques et chez quelques chercheurs contemporains. JFS identifie et commente la panoplie des points de vue adoptés dans les études sur la néologie et sur ses produits, les néologismes. Corollairement, les grands types de discours sont examinés. Parmi les théories explorées, signalons le structuralisme, le distributionnalisme, le fonctionnalisme, le transformationnalisme, le générativisme. Parmi les linguistes, les noms suivants sont convoqués comme témoins : A. Martinet, J. Lyons, J. Peytard, L. Guilbert, M. Halle, R. Jackendoff, D. Corbin. Comme l’illustrent les noms cités, ce long détour déborde le cadre strict du français pour rejoindre d’autres langues comme l’anglais et l’allemand.

Ce chapitre est une tentative de circonscrire la place de la néologie dans la linguistique. L’auteur remarque fort à propos que peu de grammaires et de livres de linguistique parlent directement de la néologie. Ou on l’ignore, ou elle fusionne avec des idées comme la formation des mots, la créativité lexicale et la morphologie. C’est pour cela que les termes néologie et néologisme figurent si peu souvent dans les index des ouvrages sur la linguistique ou dans les colonnes des dictionnaires réservés à cette discipline. Très peu de recherches abordent pleinement le phénomène. C’est en traitant d’autres sujets que les linguistes parlent incidemment de la chose néologique. La position de l’auteur est claire : « Loin d’être une sorte d’épiphénomène, sans grand rapport avec la langue et la linguistique et, somme toute, impunément négligeable, la néologie nous semble au contraire occuper une place centrale » (p. 138). J’entérine entièrement cette prise de position.

Le premier tiers du livre trace donc un portrait de la néologie sous trois angles historiques :

  1. 1. Le mot et sa famille lexicale;
  2. 2. Une synthèse des typologies dispersées dans la littérature documentaire sur le sujet;
  3. 3. Une synthèse de la place du concept dans la littérature documentaire sur le sujet.

Les trois chapitres suivants s’arrêtent sur un examen méthodique du concept de « néologie » que l’auteur se propose de définir de manière globale et cohérente. Son cheminement le conduit des formes que revêt la néologie jusqu’aux procédés de production, avec un chapitre intermédiaire axé sur deux des positions de résistance et sur le caractère évanescent du néologisme, à savoir sa durée de vie et ses rapports avec le dictionnaire, lieu du constat de l’existence concrète du lexique et des entreprises de hiérarchisation des mots.

Dans le Chapitre quatre, la nature de l’unité linguistique nouvelle (le néologisme) est recherchée dans les écrits publiés ces vingt-cinq dernières années en France par des chercheurs comme A. Rey, J. Tournier, B.-N. et R. Grunig, D. Corbin et quelques autres. Il est donc question de savoir si l’étude du néologisme et de la néologie doit passer par le mot, le morphème ou encore la lexie afin d’identifier l’unité centrale du lexique. Évoquant les difficultés conceptuelles et sémantiques des formes comme mot et morphème, JFS opte pour le terme lexie emprunté à B. Pottier. Mais au fond, cette décision est tout aussi contestable, car il donne à lexie le sens d’unité lexicale mémorisée se comportant fonctionnellement et sémantiquement comme une unité simple (voir p. 148). Ce sens, d’autres le donnent à mot, à terme, à unité lexicale, etc. C’est là un problème de choix terminologique irrésolu, tandis que questions et réponses tournent en rond. En outre, quand l’auteur discute de ses choix, il emploie le terme mot dans son sens traditionnel et dans divers autres sens relatifs à une théorie linguistique ou à une autre, ce qui ne simplifie pas sa tâche, faut-il le faire observer.

Est néologique, « tout emploi qui fait un écart par rapport à ce qui est emmagasiné dans le lexique » (p. 151). Sur ce plan, la lexie néologique peut être le mot, un morphème flexionnel, une unité inférieure ou supérieure au mot. À remarquer que lorsqu’une forme comme ex (p. 154) s’emploie en lieu et place de ex-conjoint ou ex-dirigeant, etc., elle ne peut plus être considérée comme un « préfixe » ainsi que le dit l’auteur. Elle passe du statut d’inframot, de partie de mot au statut de mot plein. Elle est devenue un nouveau mot complet (une unité libre) qui résulte de l’abrègement des formes-mères dont elle assume le ou les sémantismes. En étant le résultat de plusieurs réductions, le signe devient donc potentiellement polysémique. Par ailleurs, un mot (ex) peut-il être l’homonyme d’un préfixe (ex-)? Les dictionnaires ne reconnaissent pas comme homonymes des formes telles auto et auto-, télé et télé-.

Les rapports entre l’idée de « néologie » et celle de « nouveauté » font l’objet du Chapitre cinq. La nouveauté a trait à la durée et à la comparaison avec quelque chose d’autre qui est préexistant et qu’elle vient rejoindre. Pour ce qui est de la durée, les néologismes sont répartis entre les hapax, qui se limiteront au discours, et les formes socialement diffusées, c’est-à-dire reprises par les locuteurs et/ou les dictionnaires. Mais en ce domaine, tout est relatif, comme le montre l’histoire du mot épinglette racontée aux pages 170-171. Cette histoire devrait être revue et actualisée à la lumière du français québécois. Le mot est donné comme un néologisme alors qu’au Québec il est présent depuis au moins 70 ans comme en fait foi le Glossaire du parler français au Canada qui l’enregistre déjà en 1930. Cet exemple introduit la dimension spatiale dans la question de la perception et elle fait de cette dimension une sous-catégorie de la durée ou du préexistant. Plus précisément, cet exemple interpelle la vaste figure de la francophonie, champ d’action peu étudié par JFS.

Une décennie d’usage semble rallier les opinions pour ce qui est de la lexicalisation. Ce qui amène la question de savoir par rapport à quoi le passage du statut de nouveauté à celui d’usage se mesure-t-il? Le critère le plus objectif reste la comparaison avec le dictionnaire : la présence ou l’absence dudit mot dans un ou des répertoires de mots permettent de statuer sur sa valeur au regard de la nouveauté. L’auteur critique la méthode lexicographique; il oppose sa portée pratique à la conception théorique de la néologie, qui n’est pas elle non plus l’objet d’un consensus dans la communauté scientifique, comme il est bien démontré dans la première partie du livre.

Le Chapitre six propose un récapitulatif des matrices lexicogéniques du français actuel fondé sur les recherches théoriques ou typologiques antérieures. JFS débouche sur une typologie raisonnée personnelle et nouvelle. Il établit un catalogue de procédés accompagnés de définitions et d’exemples tirés du corpus ou d’autres sources. Les grandes classes néologiques sont : les néologismes phonétiques ou graphiques, les néologismes morphologiques, les néologismes sémantiques et les figures de rhétorique, les néologismes syntaxiques, les néologismes d’emprunt (y inclus les calques formels et sémantiques). Cette typologie très (trop?) complète déborde le lexique auquel se limitent généralement les lexicologues. C’est pour cela que la néologie syntaxique « est rarement reconnue » (p. 238) par eux. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ignorent son existence. Simplement, ils ne l’incorporent pas dans leurs recherches. La syntaxe dépasse le stade des unités codées et elle ouvre la porte à une infinité de productions qui concernent moins les intérêts lexicologiques. La néologie phonétique est également hors du champ d’action des lexicologues.

Dans une autre partie de ce chapitre, l’auteur expose les raisons qui l’ont amené à choisir le modèle matriciel de J. Tournier, typologie qui a été réaménagée pour les besoins du corpus et pour s’appliquer au français. Le tableau de la page 245 résume fort intelligemment la typologie retenue. Le paragraphe 6.4.4. expose les modifications apportées par l’auteur aux matrices de J. Tournier, par exemple la distinction entre la néologie flexionnelle et la néologie dérivationnelle, l’ajout des créations par parasynthèse, la distinction entre les mots composés et les lexies complexes… À noter que le féminin de professeur (p. 243) n’est pas formé « analogiquement par l’adjonction de la lettre -e », mais par la substitution du suffixe allomorphe féminin -eure au suffixe masculin -eur.

Les trois chapitres de la troisième partie sont regroupés autour des grands thèmes de la sociolinguistique et de l’énonciation.

Le Chapitre sept décrit le protocole de constitution du grand corpus et les grandes lignes de la grille d’analyse. Le corpus repose sur l’énoncé suivant : « Il s’agit de relever tous les néologismes contemporains, rencontrés çà et là, au gré du hasard » (p. 253). Un corpus qui n’exclut rien, même pas les fautes. C’est vaste, c’est vague. Le corpus est en fait constitué de six sous-ensembles : un sous-corpus scolaire couvrant les années 1989-1992, deux sous-corpus journalistiques (Le Monde —sans indication de datation précise— et douze périodiques datant de mars 1993), un roman de 1989 (Le burelain de R. Jorif), des chroniques littéraro-journalistiques (sans datation précise), un sous-corpus ponctuel oral (radio, télévision, conversations) ou écrit (affiches, cartes de visite, etc.) —tous deux sans datation précise. L’ensemble couvre la période allant de 1989 à 1994. À ce stade de la description, l’ordre de grandeur des unités rassemblées dans le corpus n’est pas noté.

L’auteur explique que ses « relevés se sont d’abord fondés sur l’intuition » (p. 254), le chercheur reconnaissant lui-même les limites inférieures et supérieures d’une telle approche, notamment son extrême subjectivité. Il contrevérifie donc ses néomots dans des dictionnaires, sans toutefois toujours recourir au même ensemble d’ouvrages pour la totalité de ses vocables, ce qui est critiquable. JFS reconnaît ainsi que le sentiment néologique personnel ne suffit pas et que le dictionnaire demeure le facteur de reconnaissance des formes nouvelles qui est le plus efficient socialement parlant, même s’il n’est pas parfait.

Il expose ensuite les étapes de l’établissement d’une grille de comparaison ainsi que le contenu de la grille, à savoir treize colonnes comportant autant de renseignements sur une forme : 1. le néologisme; 2. la catégorie grammaticale; 3. le type de néologisme; 4. le champ sémantique, autrement dit les domaines; 5. les traits syntactico-sémantiques; 6. les remarques métalinguistiques; 7. le mode de formation; 8. l’étymologie proprielle, le cas échéant; 9. la formation gréco-latine, s’il y a lieu; 10. la typographie; 11. la transcatégorisation; 12. la référence; 13. les renseignements divers. Chaque zone est explicitée. Curieusement, il n’y a aucune zone pour la fréquence dans le corpus. D’ailleurs, le chercheur ne précise nulle part à partir de quel nombre d’attestations il retient un mot dit nouveau. Une seule occurrence semble suffire.

Le Chapitre huit est consacré à l’examen des corpus et à l’exposition des résultats des comparaisons. De longues pages sont réservées à l’explication des cas problèmes et aux possibilités de classer un néologisme dans plus d’une catégorie à la fois. Les comportements non standard illustrent que les cases ou les règles ne sont pas étanches ou absolues.

Puis vient l’analyse statistique détaillée des néologismes suivant les treize cases du tableau et les différents corpus. Une étude comparative des résultats des analyses par sous-corpus suit. C’est dans cette partie que le lecteur apprend que le corpus est composé de 70 néologismes généraux tirés de la vie quotidienne, que Le Monde en fournit 385, les chroniques 135, les magazines 254, le roman 78, le scolaire 148, ainsi de suite (voir le tableau de la p. 317). Au total, 1070 néologismes ont été répertoriés (voir à la p. 332). Ce millier de lexies néologiques rassemble « 1355 procédés responsables » (p. 332) de leur formation. L’écart entre le nombre de lexies et le nombre de procédés est bien entendu attribuable au fait que deux ou plusieurs modes de formation peuvent convenir à une seule unité. Mais, peut-on croire que le français possède tant de matrices morphologiques?

Le Chapitre neuf étudie les facteurs ayant présidé à l’éclosion des néologismes et les causes sociolinguistiques de leur émergence à un moment précis et dans des circonstances précises. L’auteur n’inclut pas la dimension spatiale, comme s’il était entendu que la néologie de langue française ne pouvait surgir que du seul territoire de la France. L’exemple de téléthon « importé des États-Unis » et des autres créations en -thon (p. 394, note 327) est très éloquent à cet égard. Il y a longtemps que des formes en -thon, notamment téléthon, figurent dans des dictionnaires québécois. Les facteurs et le faisceau causal sont respectivement classés par critères et par fonctions. Il y a trois critères détaillés : la position du locuteur (la supériorité, l’égalité, l’infériorité par rapport au vis-à-vis), le maniement de la langue (le bagage de connaissances préalables), les pressions à la source du détournement du code (le non-respect des règles de la grammaire et de la syntaxe). Quant au faisceau causal, il se ramène à quatre groupes de fonctions que le néologisme peut remplir dans un énoncé : les fonctions centrées sur l’interprétant (susciter une conduite, inculquer une idée, faire réagir), les fonctions axées sur la langue (le renouvellement, la défense, l’illustration de la langue), les fonctions centrées sur le locuteur (l’économie linguistique, le souci d’exactitude, etc.), les fonctions associant des causes diverses (le mélange de sources, d’intentions, d’effets).

Que conclure d’un tel essai qui explore toutes les galaxies de la néologie? D’abord, dire que nous avons affaire à un puissant travail de recherche qui trace un portrait très actuel de la néologie de la langue générale. Ensuite, remarquer que la définition très large, très ouverte du phénomène de la néologie est si accueillante qu’en fin de parcours elle cerne mal la nouveauté par rapport au vocabulaire lexicalisé et par rapport à la norme. De ce point de vue, le livre laisse un malaise. Qui trop embrasse, mal étreint. Puis, constater qu’il n’est pas facile de vouloir réconcilier toutes les théories et toutes les dimensions plus ou moins étanches (la phonétique, le lexique, la syntaxe, la grammaire…) du problème. Le projet est défendable, ambitieux même, mais il possède les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités. J’ai des réticences à considérer que les écarts, les déviations par rapport à la grammaire, que les formes fautives soient des néologismes, du moins socialement parlant. Par exemple des conjugaisons comme ils alleront sont identifiées comme des néologismes. Or, il ne s’agit nullement d’une nouveauté, d’abord parce que c’est une forme ancienne de conjugaison qui s’est transformée en écart, ensuite parce que c’est une forme idiolectale employée par un chanteur. Autre exemple : l’auteur ne fait pas de différence entre un écart volontaire (correct qui est écrit correque dans un magazine) et un écart involontaire conduisant à une faute (acquérir qui devient acquir dans un travail scolaire). Dans les deux cas, la nature du « néologisme » est fort différente, ne serait-ce que sur le plan psychologique.

Plusieurs coquilles ont été repérées dans le texte ainsi qu’un certain nombre d’autres écarts —je n’ose pas dire néologismes! Ainsi, pourquoi écrire québecquoise à la page 241 et Québécois à la page 382? Les nombreuses répétitions d’un chapitre à l’autre entravent la lecture. Ainsi, l’auteur reprend à plusieurs reprises la position théorique que défendait Danielle Corbin à l’égard des dérivés parasynthétiques. Il fait de même à propos de l’explication étymologique (la formation) du verbe désagrémenter ou d’autres mots. Quelques autres phénomènes sont aussi répétés périodiquement.

Au résultat, le lecteur a entre les mains un livre intéressant qui (r)amène la néologie dans la mire des linguistes et rappelle ce qu’affirmait déjà Louis Guilbert en 1973, à savoir qu’une « ère néologique est donc ouverte dans l’idéologie du moment ».

Neologica. Revue internationale de néologie, no 1, Paris, Éditions Garnier, 2007, 230 p.

1. Préambule

Le mot néologie apparaît en français en 1759. Il est alors porteur d’une valeur sémantique qui renvoie à la création de mots, d’expressions ou de sens nouveaux. En cela, au xviiie siècle, il s’opposait à néologisme (1735) qui possédait un sens péjoratif et désignait la création abusive, mauvaise ou inutile de signes nouveaux. Par extension, il référait aussi à l’affectation de nouveauté dans la manière de parler, sens qu’il a perdu depuis. Entrée plus longtemps ignorée qu’absente des nomenclatures des dictionnaires de linguistique, champ délaissé par des chercheurs qui préféraient diriger leurs regards vers des zones de la lexicologie qui avaient à faire avec la morphologie ou la formation des mots, la néologie était reléguée dans la catégorie des arts mineurs des sciences du langage. Ailleurs, on se méfiait tout simplement de la néologie, comme ce fut le cas dans les milieux de la traduction, où tout ce qui était nouveau en matière de langue était suspect, en raison d’une mauvaise perception des mécanismes de renouvellement du lexique, de la dynamique des langues et de l’utilité des néologismes. C’était surtout l’ombre du calque —créature nuisible, néfaste et perçue comme un envahisseur du lexique— qui occultait la zone prestigieuse de la néologie.

La néologie est un concept évanescent, difficile à saisir. On pourrait même se demander si elle existe vraiment. En effet, le terme néologie est associé à la naissance d’un mot ou d’un sens qu’on appelle néologisme, étiquette qui n’accompagne l’innovation que pendant une durée limitée et variable selon les néologismes. Le facteur temps est donc une donnée fondamentale en néologie, comme l’indique l’élément néo-. Enchâssée dans le mot néologie lui-même, l’idée de temps s’ouvre sur deux perspectives. D’abord, à l’instant de sa naissance, le mot nouveau s’inscrit sur l’axe chronologique d’une langue et il se joint automatiquement au lexique. Ce point d’intersection correspond à une date précise, à peu près immuable. Puis le temps refait surface quand se pose la question sur le caractère de néologicité du mot. Ce statut n’est pas éternel et il s’estompe à un moment ou à un autre. Après sa naissance, un mot devient candidat à la mise en dictionnaire. Sa diffusion et sa réception sociales plus ou moins rapides influenceront son statut du point de vue lexicographique, l’intégration dans les nomenclatures ayant pour effet de confirmer sa valeur, son utilité et sa place dans l’usage. La captation dictionnairique a aussi comme conséquence d’atténuer, sinon d’éliminer, le sentiment de nouveauté du mot, de ne plus l’identifier comme étant un néologisme. Quand le dictionnaire n’est pas l’arbitre en cette matière, le sentiment néologique devient une affaire individuelle et il varie avec chaque mot, de sorte que le temps est ici une donnée souple, mobile, insaisissable et irréductible à une indication chiffrée précise. On ne peut pas dire que le statut de néologisme correspond à une durée limitée, immuable et fixée à tant de jours, de mois ou d’années et qu’une fois ce seuil atteint, le mot est versé dans une autre catégorie d’unités lexicalisées. Et dans cette quête du point de rupture entre deux états lexicaux, il faut sans doute tenir compte d’autres raisons qui ne sont pas de nature linguistique, mais qui jouent un rôle dans l’évaluation et dans la perception du statut du mot; ces raisons ont notamment des origines sociales ou psychologiques.

La création d’un néologisme est un acte individuel ou collectif, un acte conscient ou inconscient. La création planifiée et collective est fréquente dans les terminologies. Le nom commun motoneige est né à la suite d’une demande faite à un linguiste en 1960 afin de remplacer le nom déposé Skidoo (vers 1959). Les mots baladeur, courriel et baladodiffusion sortent de la réflexion collective eux aussi. Le néologisme naît généralement dans la parole; il rejoint l’écrit plus ou moins rapidement et selon les besoins. C’est justement le texte écrit qui sert de référence au lexicographe quand vient le moment de dater l’apparition d’un mot nouveau. Les dictionnaires offrent en fait plusieurs paliers de datation, ce qui conduit à préciser la signification de l’expression mot nouveau. Cette formule renvoie à trois moments de la vie d’un mot, les deux premiers étant de nature lexicologique, le troisième étant de nature lexicographique.

  1. Mot nouveau est relatif à l’instant de la création de l’unité, moment qui peut être difficilement saisissable et qui n’est qu’approximatif lorsque le mot surgit à l’oral et qu’on en prend conscience ultérieurement.
  2. Mot nouveau est mis en rapport avec la date du texte écrit dans lequel l’unité est attestée pour la première fois. Cette date est susceptible de reculer au fur et à mesure qu’on découvre des attestations plus anciennes.
  3. Mot nouveau réfère à la date d’entrée de l’unité dans un dictionnaire, cette date pouvant varier avec les ouvrages. Les dictionnaires usent de cette appellation pour noter un ajout fait lors d’une mise à jour ou d’une édition nouvelle. Un même mot peut être lexicographiquement nouveau autant de fois qu’il rejoint les colonnes d’un dictionnaire, ou de plusieurs. Par exemple, le mot blogueur fut déclaré deux fois « mot nouveau » : en 2005, il figurait sur une liste de « Mots nouveaux » ajoutés dans le Nouveau Petit Robert 2006 [NPR]; en 2007, il figurait sur une liste semblable du Petit Larousse illustré 2008 [PLI]. Le millésime 2008 du NPR donne comme mots nouveaux les ajouts chop suey et pastrami. Le premier fut intégré dans le PLI en 1982 (= millésime 1983), soit il y a un quart de siècle, tandis que le second est toujours absent du PLI. En consultant le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992), on trouve les deux mots à la nomenclature. Les trois dates sont autant de strates dataires liées au moment de la consignation, car il est manifeste que ces mots ne sont plus nouveaux sur le plan dictionnairique. Un autre type de croisement est repérable quand on consulte l’article verrine (« Petit récipient en verre… »), une nouveauté dans le NPR 2008 et dans le PLI 2008 : le NPR le présente comme un nouveau sens tandis que pour le PLI, il s’agit d’une nouvelle entrée.

Bien des croisements sont observables en effet quand vient le moment de traiter les datations (cf. Boulanger et Malkowska 2007). Un autre exemple illustrera ces ondulations dataires, soit le mot courriel. Ce mot est daté de vers 1990 par le NPR. Les journaux québécois l’attestent en janvier 1997. Or, le terme a été inventé au début de 1989 dans un séminaire que je donnais à l’Université Laval sur la formation des mots. Mais aucune trace écrite n’étant restée pour en témoigner, la gestation du mot est demeurée confidentielle et on attribue la création de ce néologisme à une autre instance. Le mot est né dans le contexte d’un exercice collectif de création de néologismes destinés à remplacer des emprunts et le terme e-mail faisant partie du lot de mots à traiter. Aussi peut-on dire que courriel est une création planifiée. Le mot a par la suite été réinventé par l’Office de la langue française ou suggéré par un étudiant du séminaire qui a travaillé comme terminologue à l’OLF dans les mois qui ont suivi le cours. Il est par ailleurs curieux d’observer que le NPR date le mot e-mail de 1994, soit plus tardivement que son remplaçant courriel! Une recherche dans la base EurekaCC montre que l’emprunt est déjà présent dans le quotidien québécois La Presse dès 1988 et dans Le Monde en octobre 1987, mais cette première attestation n’est pas probante. Le NPR date l’abréviation mail de 1998 tandis que le Dictionnaire culturel en langue française donne 1996 comme première attestation pour ce mot qu’il qualifie d’emprunt à l’anglais ou d’abréviation de l’anglicisme e-mail. Le Grand Robert de la langue française dit que mail est attesté vers 1980 et il en fait l’héritier de l’anglicisme e-mail. Plus discret, le NPR dit tout simplement que mail vient « de e-mail », sans préciser si l’abrégement s’est fait une fois le mot e-mail passé en français ou s’il fut emprunté à l’anglais qui l’avait déjà soumis à l’aphérèse. On a affaire ici à une cascade de dates et à des explications étymologiques qui se contredisent et versent dans l’anachronisme. Un dernier exemple d’itinéraires croisés sera évoqué. Le mot romanesco « Chou-fleur d’une variété originaire d’Italie… » est une autre illustration du cumul dataire. Il est daté de 1993 par le NPR, mais les journaux français l’attestent en 1998 et les journaux québécois en 1991. Il intégrera le NPR en 2006, c’est-à-dire dans le millésime 2007. Il est toujours absent du PLI.

Une quatrième interprétation de mot nouveau est plausible, à savoir que tout mot que le locuteur ne trouve pas dans « le » dictionnaire peut être interprété comme étant un néologisme, à moins qu’il soit perçu comme fautif ou inexistant.

La mise en dictionnaire constitue donc une seconde naissance et un acte de baptême pour le mot enregistré. Rejoindre le dictionnaire ne lui enlève pas nécessairement sa qualité de néologisme. Il ne faut donc pas confondre l’apparition du mot en langue —le néologisme lexicologique— et l’apparition du mot dans un dictionnaire —le néologisme lexicographique. L’écart temporel entre ces deux états est parfois surprenant. Ainsi le mot expresso, daté de 1968 par le NPR, aura dû patienter pendant 32 ans avant d’intégrer la nomenclature de ce dictionnaire en 2000 et il aura dû attendre 29 ans avant d’être reconnu par le PLI en 1997 [= millésime 1998] (voir Boulanger et Malkowska 2007 : 113).

En terminologie, la néologie est l’objet de travaux sérieux et souvent encadrés par des préoccupations d’aménagement linguistique, elles-mêmes parfois placées sous un parapluie législatif. Son dynamisme a été démontré à maintes reprises (cf. Boulanger 2008). Le bouillonnement dont elle est l’objet, les questions qu’elle soulève, la dichotomie entre la langue générale et les LSP, entre autres, ont amené deux spécialistes français de la néologie, John Humbley et Jean-François Sablayrolles, à fonder une revue entièrement consacrée à l’étude de la néologie. La revue porte le titre de Neologica et le premier numéro est paru en 2007. Le nom provient de la latinisation du mot néologie, lui-même issu du grec neos « nouveau » et logos « discours, science, étude ». Aux yeux des créateurs de la revue, il fallait un lieu permanent porteur des réflexions et diffuseur des recherches prenant ce phénomène comme objet d’étude, un lieu où on pourrait trouver des renseignements sur les activités liées à la néologie, un lieu d’échanges et de discussions sur la création lexicale et sur une discipline devenue multiforme depuis une vingtaine d’années. L’épicentre de la revue sera le Laboratoire de linguistique informatique de l’Université Paris 13.

2. Neologica

Ce fort volume inaugural contient un avant-propos, le récit de la fondation de la revue, des articles répartis en deux sections, l’une thématique, l’autre libre, et des rubriques consacrées à la bibliographie de la néologie ainsi qu’à des comptes rendus.

L’avant-propos de Bernard Quemada (p. 5-8) porte sur la nécessité d’une telle revue qui doit prendre sa place dans le concert des publications de nature lexicologique. Bernard Quemada justifie que la science des mots nouveaux suscite un intérêt qui dépasse la simple curiosité à l’égard des nouveautés du vocabulaire. Il rappelle que la néologie est souvent perçue comme quelque chose d’extrême : ou bien le phénomène est anecdotique, banal, trivial même, car on n’en retient que les aspects fantaisistes, ou bien il est l’antithèse du purisme, une menace pour la langue. Le figement de la langue, son incapacité à créer n’ont rien à voir avec les moyens de création puisque le français possède tous les mécanismes nécessaires pour ce faire; ces résistances sont psychologiques et sociales. La néologie, c’est l’avenir des langues. Aussi, au cours des deux dernières décennies s’est-on appliqué à réhabiliter le phénomène. Il faut donc stimuler la recherche et encourager les chercheurs qui scrutent la néologie sous différents aspects : la théorie et la pratique, la langue générale et les LSP, l’emprunt et le calque, la création spontanée ou planifiée, etc.

La parole est ensuite donnée aux promoteurs de la revue qui expliquent les raisons qui les ont amenés à créer une revue de néologie puis ils tirent des plans sur l’avenir (p. 9-11). Bien entendu, l’objet premier est de « combler un manque » (p. 9), puis « d’installer dans la durée la réflexion à ce sujet afin que la question néologique occupe, sans éclipse, toute sa place au sein de études grammaticales, et de sciences du langage » (p. 9). Il s’agit en bref de promouvoir la néologie, de proposer un lieu de défense et d’illustration du phénomène, de témoigner de sa pertinence et de son envergure à travers les cultures et les époques, sans ignorer l’étude de problèmes spécifiques plus concrets. La revue sera publiée une fois par année. Le contenu sera réparti ainsi : un volet thématique, un volet de contributions libres, la poursuite de la bibliographie de la néologie (voir Boulanger 2008), des comptes rendus d’ouvrages, de réunions scientifiques ou d’autres événements.

Le volet thématique choisi pour ce numéro inaugural est « La nomination ». Sept contributions et une brève introduction le composent. Les articles thématiques sont en fait les textes de communications présentées lors d’une journée d’étude organisée le 10 janvier 2004 par le Centre interlangue d’études en lexicologie (CIEL) de l’Université de Paris 7 sur le thème « Qu’est-ce que nommer? ». Il s’agissait de départager les actions de création lexicale, de nomination et de dénomination.

John Humbley (p. 17-32) revient sur le geste créateur en terminologie, et il se demande si celui-ci est de l’ordre de la pensée consciente, une action réfléchie, planifiée, s’opposant à la néologie spontanée.

Paul Siblot (p. 33-48) aborde indirectement la néologie en se concentrant plutôt sur les caractéristiques qui distinguent le nom en tant qu’unité lexicale et le nom en tant qu’appellation. Il apporte des précisions sur le concept de « nomination » et il le situe par rapport au paradigme désignation, appellation, dénomination. Son intervention se situe d’emblée sur le plan théorique.

Dardo de Vecchi (p. 49-63) lie les préoccupations des entreprises (la production de biens) aux activités de nomination qui consistent à produire des termes pour nommer les biens. Ces termes sont des identifiants, des signes distinctifs porteurs de la spécificité d’une entreprise. Une approche nouvelle émerge de son analyse, la pragmaterminologie. Cette discipline lie un ensemble de comportements sociaux conditionnés à l’action plus proprement terminologique.

François Gaudin (p. 65-74) plonge dans l’histoire des sciences en faisant revivre la mise au point du système de dénomination en chimie au xviiie siècle. À travers les figures de Lavoisier et de Guyton de Morveau, il démonte les mécanismes de la modernisation d’une terminologie. La reconfiguration du vocabulaire de la chimie repose sur trois principes simples : la motivation des termes, le recours aux éléments savants grecs et latins, et la francisation. Cela conduit à une mise en rapport entre la dénomination et l’arbitraire. En fait, l’auteur se demande si l’association de morphèmes « motivants » est possible, si on peut configurer des unités lexicales motivées alors que l’arbitraire règne en maître.

Maria Ieda Alves (p. 75-85) verse dans la pratique en établissant une liste de néologismes en portugais brésilien tirés d’un corpus de presse. Elle distingue entre la langue générale et les LSP, la création en langue courante faisant davantage appel aux ressources internes alors que les LSP ont tendance à favoriser les emprunts. Du moins, c’est ce que révèle le corpus étudié.

Jean-François Sablayrolles (p. 87-99) montre que l’acte de néologisation doit tenir compte des possibilités de vie longue —la langue— et de vie éphémère —le discours. Il expose aussi que cet acte est subordonné au point de vue du nominateur, au facteur temps et au jugement global qui a à faire avec la durée, le milieu, etc. La néologie ne signifie pas toujours qu’il y a accompagnement de nouvelles réalités, cette équation étant par trop simpliste. Le vocabulaire peut bouger sans que les significations changent ou que les choses (référents) fassent de même.

Naima Semmar-Djabelkheir (p. 101-110) étudie le processus de la néologie dans le cadre de la praxématique, s’arrêtant en particulier sur les questions de nature sémantique.

La section libre contient six articles. D’abord, Maria Teresa Cabré (p. 113-116) présente brièvement le projet Néorom qui est un réseau d’observatoires de la néologie dans les langues romanes. Elle fait le point sur les activités du réseau et elle expose les principes et les méthodes de repérage des néologismes dans quelques langues. JeanFrançois Sablayrolles (p. 117-124) suit avec un texte qui présente l’Observatoire de la néologie du français contemporain dont les travaux sont réalisés à l’Université de Paris 7. Puis viennent des articles plus substantiels.

Bénédicte Laurent (p. 125-143) propose une intéressante réflexion sur les concepts de « nom de marque » et de « nom de produit ». Elle analyse les modalités d’émergence et de fonctionnement du sens des mots ainsi créés. Il s’agit d’une sorte de typologie des noms déposés en France. Elle étudie aussi les mécanismes de la mise en contexte de noms de marques dans des écologies discursives et visuelles.

Arnaud Richard (p. 145-160) centre sa contribution sur l’emprunt black qui vient concurrencer le mot noir en France. Son approche est de nature sociolinguistique et fondée sur l’analyse du discours. Il fait aussi une incursion en métalexicographie, en suivant le parcours de son mot dans les dictionnaires.

Anne Laure Jousse (p. 161-175) scrute la néologie dans les pamphlets racistes et antireligieux. Elle dresse une typologie qui tient de la morphologie et de la sémantique.

Céline Ahronian (p. 177-201) réfléchit sur la traduction des mots composés en anglais. Elle appelle mot composé ce que d’autres appellent syntagme ou unité lexicale complexe; la dénomination s’applique aussi aux formes soudées comme firewall ou startup. Elle étudie les structures de ces noms en français et en anglais dans Internet en vue de créer une base de données terminologiques bilingue vouée aux néologismes.

John Humbley (p. 203-218) poursuit le travail d’établissement d’une bibliographie permanente de la néologie dont les premières recensions remontent aux années 1980, du moins dans un contexte organisé. Il catalogue 44 notices portant sur des études linguistiques et 2 notices relatives à des dictionnaires. Sur la question de la réalisation d’une bibliographie de la néologie, voir Boulanger 2008. Un compte rendu du livre de Michel Arrivé Verbes sages et verbes fous, par Jean-François Sablayrolles, clôt le contenu de ce premier numéro de Neologica.

Voilà un collectif d’articles riche, diversifié et prometteur. On y navigue à l’aise. Le volet thématique permet de réfléchir sur une problématique qui lie le fait de nommer à la néologie et d’étudier les ressemblances et les différences entre les idées de « nomination », de « dénomination », d’« appellation » et de « désignation ». Plusieurs contributions sont construites autour d’un schéma binaire, c’est-à-dire de la mise en parallèle de deux aspects d’un phénomène, présenté tantôt sous l’angle de la complémentarité tantôt dans une perspective d’opposition. La langue générale et les LSP, les études pratiques sur un mot et les études plus théoriques, des questions de nature nationale ou de nature internationale, sont des exemples de ces dualités. La qualité du contenu et la facture générale de la revue promettent un bel avenir à Neologica. Il y a longtemps que l’univers fascinant de l’innovation lexicale attendait un lieu où on pourrait conserver des traces de la naissance, des tribulations et de la vie des mots qui, à l’instant de leur création, viennent enrichir le lexique millénaire du français. Une revue qui a sa place en linguistique, une revue indispensable, une revue qui a de l’avenir, une revue qui a besoin de lecteurs, une revue qui a besoin de chercheurs qui la nourrissent de leurs réflexions, bref un lieu de rassemblement, une sorte de « néologosphère ».

Références

MOUNIN, Georges (dir.) (1993): Dictionnaire de la linguistique, coll. « Quadrige », n° 153, Paris, Presses universitaires de France, XXXVII + 346 p.

Le dictionnaire

Les années 1970 ont constitué une période charnière et faste en ce qui a trait à la publication des dictionnaires de linguistique de langue française. Aujourd’hui encore, ces répertoires demeurent les plus connus et les plus utilisés par les professeurs et les étudiants d’université. Pour se remémorer quelques titres très importants de la grande constellation des dictionnaires de cette période, il suffit de mentionner des œuvres-clés comme le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage (1972), le Dictionnaire de linguistique (1973), Le langage (1973), le Dictionnaire de didactique des langues (1976), le Vocabulaire de la linguistique (1976), Sémiotique : dictionnaire raisonné de la théorie du langage (1979). À ce sextuor dictionnairique, on ajoutera le Dictionnaire de la linguistique (DL), originellement paru en 1974. Si l’on excepte quelques ouvrages plus thématiques et à caractère encyclopédique ainsi que les lexiques spécialisés, la décennie 1980 ne verra apparaître qu’un seul nouveau dictionnaire d’envergure, à savoir La grammaire d’aujourd’hui : guide alphabétique de langue française (1986). Par ailleurs, jusqu’à ce jour, seul le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage avait eu l’honneur d’une publication en format de poche. C’était en 1979.

Le DL devient à son tour accessible dans une collection de petit format, soit la célèbre collection « Quadrige ». Cette réédition arrive à point nommé et elle produit un double effet : elle comble d’abord une lacune, car l’ouvrage d’origine était devenu introuvable, et elle ramène le coût d’acquisition à un niveau abordable pour la gent estudiantine, clientèle privilégiée pour ce type de dictionnaire.

La réédition dont on rendra compte n’est aucunement une refonte ou une mise à jour corrigée et augmentée du DL. Comme l’attestent la bibliographie, dont le plus récent titre est daté de 1973, et le directeur de la publication lui-même —il dit avoir ignoré la « mise en chantier » de trois ouvrages contemporains au sien, à savoir ceux « de Ducrot et Todorov, de Dubois et coll., de Pottier et coll. » (voir pp. XXIII-XXIV)—, à la virgule près, nous avons affaire au même texte que celui qui fut publié en 1974. En raison de sa remise à la disposition des utilisateurs, ce compte rendu du DL prendra la forme de quelques rappels et de quelques observations critiques sur son contenu.

Comme beaucoup de ses semblables, le DL est une œuvre collective, puisque, outre Georges Mounin qui a dirigé le projet, dix-neuf autres collaborateurs ont contribué à la rédaction des articles.

L’objectif fondamental du DL est de fournir au public cible, formé d’étudiants, d’enseignants, de gens de culture..., un ouvrage de consultation efficace permettant de comprendre et de manier correctement les terminologies en usage dans différentes écoles de pensée linguistique actuelles. Le DL n’a pas d’envergure encyclopédique, car il ne décrit pas de manière étendue tous les concepts qu’il recense. Il n’était pas dans les intentions des auteurs de préparer un manuel de linguistique cataloguant, en ordre alphabétique, quelques centaines de monographies sur les principales notions de la linguistique. Le DL est donné comme un dictionnaire de mots, à savoir « celui qui réduit les définitions au minimum nécessaire pour comprendre le terme dans un contexte » (p. XXIII). Les responsables ont légitimement opté pour l’instrument de consultation rapide, efficace et ponctuel qui permet à l’utilisateur de poursuivre sa lecture ou sa recherche sans se perdre dans le labyrinthe des notions de la linguistique. Il constitue donc un ouvrage idéal pour les apprentis linguistes et les néophytes. Le programme auctorial recelait un objectif didactique fort bien réalisé dans le répertoire.

Le dictionnaire traite en priorité des termes de la linguistique et non pas de ceux qui sont relatifs à la grammaire. Les quelques unités de ce domaine qui y figurent sont perçues sous l’angle de l’analyse linguistique et non pas sous celui de l’analyse grammaticale traditionnelle. Il est à remarquer que pour la première fois, une place est faite à la terminologie de la linguistique appliquée. Le DL est résolument synchronique. Il rend compte du vocabulaire utilisé il y a vingt ans et encore usuel aujourd’hui dans les écrits spécialisés de langue française. Il traite de la linguistique universelle, il ne se restreint pas à la seule linguistique française. En outre, la description n’a pas de visée normative. Selon Mounin, il ne revient pas à un dictionnaire de la linguistique de s’arroger le droit de choisir et de proclamer qu’il existe une seule bonne terminologie linguistique et de forcer tout le monde à entrer dans le moule. Dans une introduction bien étoffée, le responsable essaie de décrire le plus objectivement possible les causes historiques et théoriques qui ont conduit à l’inflation terminologique, inflation qu’il ne se prive pas de dénoncer malgré son intention de ne pas intervenir dans le processus de normalisation (voir le paragraphe 2, ci-après).

La nomenclature répertorie 1 306 termes (p. XXXVII, n. 1) appartenant à dix-huit sous-domaines de la linguistique générale courante, telles la dialectologie, la lexicologie, la phonologie, la sémantique, la syntaxe, etc., ainsi que la rhétorique et la versification, qu’on élève ici au rang de disciplines linguistiques. La microstructure des articles est simple. Elle est constituée de cinq rubriques fondamentales : l’entrée, l’indicatif de sous-domaine, la définition ou l’explication, un système de renvois à deux niveaux, les initiales du signataire de l’article.

La microstructure modèle est configurée de la manière suivante : 1. L’entrée apparaît en caractères gras et avec une majuscule initiale, qui ne se justifie d’ailleurs aucunement. Cette rubrique est isolée des énoncés textuels et située en retrait des paragraphes explicatifs (exemples : Métathèse, Métonymie). 2. Le cas échéant, une ou des abréviations de sous-domaines de la linguistique précèdent le segment définitionnel ou les autres formes de commentaire (exemple : métaplasme appartient à la phonétique (phonét.), à la lexicologie (lexic.) ou à la rhétorique (rhét.)). L’absence de balise de domaine indique que le concept est relatif à la linguistique générale (exemples : philologie, phonétique). Mais tel n’est pas toujours le cas (voir mutation, pertinence, qui ne sont pas accompagnés de marques de domaine et qui relèvent nettement de la phonétique et de la phonologie, respectivement). 3. La rubrique sémantique définit le terme cible dans autant de champs d’application qu’il y a d’étiquettes thématiques. Les énoncés définitionnels sont généralement succincts et suffisamment explicites pour mener à une bonne saisie de la notion (exemples : lexicographie, mot-valise). Ils demeurent, pour la plupart, encore très actuels, quoique certains aient vieilli (voir par exemple la seconde définition de l’entrée lexicologie : « Désigne aussi la réflexion théorique sur les problèmes posés par l’élaboration des dictionnaires. »). Il est évident que cette vision n’est plus conforme à la réalité. La dictionnairique a suffisamment progressé pour mériter qu’on lui attribue une dénomination propre. D’ailleurs, le mot dictionnaire ne possède qu’une entrée-renvoi (dictionnaire : V. lexicographie, inverse). À l’occasion, la définition est enrichie d’une explication supplémentaire qui emprunte parfois des allures encyclopédiques (exemples : diachronie, racine). 4. Le système de renvois est de type onomasiologique et il possède deux dimensions. D’abord, dans les énoncés explicatifs, les mots qui se retrouvent eux-mêmes à leur place alphabétique dans le dictionnaire sont suivis d’un astérisque (exemple : métaplasme, qui offre 17 renvois internes). Cette procédure n’est cependant pas systématique pour tous les mots d’un même article, pas plus qu’il n’y a de récursivité d’un article à l’autre. Ensuite, les renvois placés en fin d’article ou après le paragraphe définitionnel; cette rubrique est d’ordre synonymique (exemple : arrière : « Syn. : postérieure*, vélaire*. ») ou d’ordre analogique, permettant ainsi de retracer des concepts apparentés (exemple : lexique : « V. monème, lexème, lexie, etc. V. aussi lexicographie, lexicologie. »). 5. Chaque article se termine par la signature de son rédacteur sous la forme de ses initiales. Georges Mounin n’a signé aucun article. Il paraît n’avoir fait que diriger cette recherche et en réviser les résultats. Curieusement, certains articles ne comportent aucune personnalisation (exemples : schlin-tement, schwa). Peut-être sont-ils l’œuvre de Mounin lui-même? L’avertissement au lecteur reste muet à ce sujet.

Les articles sont donc de structure simple et assez brefs tout en offrant le maximum d’information sur un concept de la linguistique. On regrettera cependant l’absence des catégorisations lexico-grammaticales. « On n’a pas donné non plus d’indications grammaticales : masculin, féminin, adjectif, etc. » (p. XXIV). Cette information est nécessaire pour les apprenants. Sinon, comment connaîtront-ils le genre des mots comme aphérèse, apocope ou realia, ou encore le statut de nom ou d’adjectif de mots comme homéonyme et homophone sans en référer à un autre dictionnaire? L’objectif de consultation ponctuelle perd ici de sa justification. Ce défaut amoindrit quelque peu la portée pédagogique de ce dictionnaire qui se veut d’abord un outil d’apprentissage.

Il reste toutefois que le DL atteint son but premier —qui est aussi celui de tout dictionnaire thématique—, à savoir qu’il doit dissiper des malentendus et des malaises terminologiques tout en véhiculant des connaissances sur un sujet. L’exemple de l’entrée morphème est très éloquent à ce propos. On sait que son sémantisme varie selon que l’on lit Bloomfield, Hjelmslev, Troubetskoy, Vendryes ou Martinet. Il faut parfois un dictionnaire pour démêler cet écheveau. Dans cette optique, le DL remplit adéquatement son rôle.

Le DL et la terminologie

Le dictionnaire alphabétique est précédé d’un long texte de Georges Mounin intitulé : Introduction au problème terminologique (pp. VII-XXII) dont il vaut la peine de dire un mot. L’auteur traite abondamment du problème de l’inflation terminologique qui, à son avis, est dû à la néologie d’ignorance, c’est-à-dire à la création excessive de mots inutiles quand la langue de spécialité étudiée possède déjà des dénominations appropriées pour désigner un concept. Le chercheur aborde aussi une question complémentaire, soit celle de la contamination d’une terminologie par l’emprunt exagéré de termes à succès « aux sciences et aux découvertes scientifiques qui font du bruit » (p. XII). En dépit de ces mises en garde, Mounin est cependant conscient que contrecarrer la prolifération terminologique, la paralyser, l’unifier à tout prix, « ce serait immobiliser la recherche » (p. XIII). Toute tentative de standardisation unidirectionnelle lui apparaît utopique. Un dictionnaire idéal supposerait une langue morte. Il faut recommander la prudence devant la nouveauté, il ne s’agit nullement de l’interdire. Pour Mounin, il faut vivre avec le dilemme et, comme Meillet, il pense qu’une terminologie doit répondre à des aspirations contradictoires.

Cet article introductif est d’une très forte puissance évocatrice et il constitue un credo pour le terminologue. On est en présence d’une véritable pièce d’anthologie, d’autant que le sujet en est notre propre LSP, celle de la linguistique. Tout terminologue devrait en méditer chaque paragraphe. Il y a là quelques leçons à tirer car, même si elles furent consignées voilà vingt ans, elles gardent encore tout leur caractère de vérité scientifique et toute leur actualité. On ne saurait trop recommander la pratique assidue de ce texte afin de prendre quelques leçons fondamentales sur la profession de terminologue et sur celle de lexicographe, puisque, bien entendu, si les deux se ressemblent, elles divergent en beaucoup de points. Un bon terminologue n’est pas nécessairement un bon lexicographe, tant s’en faut. L’inverse est aussi vrai. Bien des terminologues ou des lexicographes, qu’ils soient profanes où expérimentés, ou qu’ils se disent tels, trouveront ample matière à réflexion dans l’introduction du DL. En particulier, ils y découvriront l’importance de bien évaluer le programme des travaux projetés et les raisons qui conduisent les responsables à procéder à leurs recherches en se fondant sur l’idéologie qu’ils privilégient. Avant de critiquer ou de condamner sans examen approfondi et sérieux les intentions des auteurs d’une œuvre, mieux vaut s’assurer qu’on en mesure tous les tenants et les aboutissants. Toute œuvre est le résultat d’un programme scientifique et elle s’inscrit dans un contexte spécifique. Telle est la leçon majeure que l’on retirera de ce véritable petit bijou mounien. Il faut lire, relire et approfondir cette très intéressante introduction qui n’a pas pris une ride et qui est l’œuvre d’un véritable professionnel et d’un chercheur expérimenté. Le décodage du dictionnaire qui suit ne saurait qu’en bénéficier.