Le formateur de terminologues: un globetrotteur

1. Introduction

C’est devenu un truisme que de constater, que les progrès très sensibles de la terminologie au cours des 20 dernières années ont conduit, d’une part à l’adoption d’instrumentations et de méthodologies rigoureuses et précises et, d’autre part, à la mise au point de cursus et de cadres de formation qui débordent largement la structure universitaire classique. L’éclatement de l’espace universitaire date, quant à lui, d’environ une décennie, soit depuis que des programmes de 2e et de 3e cycles ont été instaurés et que la formation supérieure peut se dérouler hors de l’enceinte proprement dite de l’université. Un autre constat fait voir qu’à l’heure actuelle, la terminologie est en osmose permanente entre les milieux producteurs et utilisateurs et les milieux académiques où s’effectue l’acquisition des mécanismes moteurs et des corps doctrinaux. Notre discipline est donc devenue Tune des dynamiques fondamentales de tout projet d’aménagement linguistique de par le monde.

L’accroissement considérable des connaissances en terminologie a renforcé l’établissement de vastes programmes d’enseignement et elle a favorisé la reconnaissance de plusieurs universaux au regard des méthodes de formation (cours, stages, échanges, etc.). Cependant, une telle effervescence n’a pas encore permis de mettre de l’avant le phénomène de l’itinérance des formateurs, qui entraîne dans son sillage celle des demandeurs. Dans ce qui suit, nous nous intéresserons aux pays sur la voie de l’aménagement linguistique et terminologique qui ne partagent pas les mêmes systèmes langagiers que ceux que nous sommes habitués à côtoyer dans le monde dit occidentalo-septentrional.

Nous voudrions proposer ici quelques réflexions préliminaires à un examen plus approfondi de la question de la formation des terminologues lorsqu’il existe de nombreux et profonds écarts linguistiques, culturels, sociaux, géographiques, civilisationnels et éducationnels entre les groupes-cibles et les pédagogues. Ces notules s’inscrivent dans là grande constellation de la coopération internationale en matière de terminologie. Elles s’appuient également sur le principe du transfert des connaissances selon un processus pyramidal (voir Boulanger, 1986).

2. Objectifs

La présente communication a, en conséquence, un double objectif :

2.1. Tenter de dégager, à partir de quelques expériences de formation menées au Québec et à l’étranger depuis une décennie, une conception globale de l’enseignement de la terminologie à l’université, et plus précisément de la formation supérieure. Notre vision fait éclater le concept étroit d’« université » conçu au sens traditionnel. Elle se veut un examen filigrane de l’institution qu’est l’université et, simultanément, des stratégies aménagementales que sont l’enseignement de la terminologie et la formation des terminologues et des terminographes.

2.2. Mettre en évidence ou souligner certaines divergences dans les mécanismes de formation déjà établis lorsque les groupes-cibles représentent des pays, des États, des institutions et des langues qui divergent profondément de nos conceptions habituelles en ces matières. Les mécanismes existants doivent être réajustés et reciblés en fonction des communautés linguistiques aménagées et ils doivent tenir compte de la structure des langues en présence. Il s’agit à ce niveau de transcender des généralités et d’identifier des besoins spécifiques à chaque contrée. Expériences à l’appui, nous illustrerons là quasi-impossibilité de prôner un mode de formation uniformisé pour tous les terminologues et toutes les situations observables sur la planète, sans que cela remette cependant en cause des universaux déjà acquis.

2.3. L’exposé va comprendre deux parties :

Les avenues scrutées de manière cursive situent la formation à un niveau supérieur qu’il est difficile de cataloguer par de simples étiquettes comme certificat, baccalauréat, maîtrise ou doctorat. Il s’agit de la formation concentrée au plus haut niveau et dont l’incubation est de courte durée tout en étant de la plus grande efficacité. En outre, les situations évoquées sous-entendent toujours des contacts interlinguistiques perturbés et perturbants même si le français demeure la langue véhiculaire utilisée lors de la période d’apprentissage. Le rapport entre langue d’enseignement/langue de départ/langue d’application est déséquilibré et de nombreux bruits s’immiscent dans la communication.

3. La navette terminologique

Incontestablement, la terminologie est devenue une affaire planétaire. En conséquence, la dispersion géographique des personnes-ressources et des demandeurs requiert de nombreux déplacements et des ajustements de part et d’autre. Depuis une vingtaine d’années, nous avons participé à la percée de la terminologie comme discipline tributaire de la linguistique et comme point d’appui à l’aménagement linguistique, à son intronisation universitaire simultanément au Québec et en Europe (Autriche, Allemagne, Scandinavie [Finlande, Suède, Danemark], Angleterre, Catalogne, France, Suisse), puis à l’expansion généralisée des curriculums de par le monde. Avec comme retombées, des contacts répétés entre les principaux intervenants, la régulation des programmes d’enseignement et la formation de stratèges de haut calibre. Devant les gigantesques chantiers terminologiques qui provignent sur tous les continents, il n’est pas étonnant de constater que les pédagogues ont accepté de prendre leur bâton de pèlerin et de contribuer à la grande croisade terminologique. Celle-ci produit aujourd’hui des fruits multiples comme le montre le consensus universel en ce qui regarde les principaux éléments communs qui doivent figurer dans tout programme de formation (voir Boulanger, 1986 et OLF, 1981). Des linguistes et des terminologues sont donc devenus des globetrotteurs de l’aménagement des langues.

Après une dizaine d’années de globetrottage, quelques grands constats se dégagent des aventures de formation et des obligations qui y sont rattachées. Nous en signalons cinq :

Le globetrotteur apparaît comme un missionnaire de la terminologie et un généraliste capable d’élaborer une stratégie pédagogique adaptée à chaque situation qui lui est soumise. Il doit éviter certains pièges, tels le phénomène de l’érosion des compétences, la tentation du terrorisme terminologique intellectuel et l’incrustation dans le milieu receveur. Pour ces raisons, il faut encourager l’établissement d’un processus pyramidal de transfert des connaissances et de l’expertise ainsi que l’identification d’une source d’autorité locale susceptible d’assumer des responsabilités à chaque niveau de la pyramide de l’aménagement. Ces éléments contribuent à la saine gestion du processus pédagogique ainsi qu’à la gestion efficace du projet d’aménagement linguistique d’un État.

3.1. Le triangle planétaire

Les situations de formation qui peuvent se présenter sont les suivantes :

3.1.1. Les formateurs accueillent les demandeurs sur leur terrain. Dans ce cas, c’est l’apprenant qui se déplace afin d’acquérir des connaissances en terminologie et en terminographie. En général, les déplacements se font selon un axe sud-nord, plus rarement de l’est vers l’ouest. Les visiteurs peuvent alors bénéficier des infrastructures solidement implantées dans les entreprises privées ou publiques, les universités et les diverses institutions intéressées au projet d’aménagement linguistique. L’Office de la langue française, la Direction générale de la terminologie et des services linguistiques, l’université Laval et les grandes entreprises ont ainsi reçu depuis plusieurs années des stagiaires, des étudiants et des représentants de nombreux pays européens (Pays basque, Catalogne, etc.), africains (Maghreb, Cameroun, Rwanda, Soudan, etc.), sud-américains (Venezuela, Chili, Uruguay, etc.) et asiatiques (Chine, Inde, etc.), sans parler du Mexique. Dans cette première situation type, on constate que le visiteur est parfois submergé, sinon englouti, par la masse, des informations qui lui arrivent tous azimuts et qu’il doit digérer au fur et à mesure. Ceux qui s’en tirent le mieux, ce sont sans doute les étudiants inscrits à des études supérieures et qui disposent de plus de temps pour leur apprentissage.

L’arrivée rapide et ininterrompue des informations empêche souvent les parties de faire le point de manière raisonnée et comparative. De nombreuses questions demeurent sans réponse pour les étrangers. En outre, l’apprenant est fréquemment débordé par le nombre de personnes à rencontrer et de lieux à visiter, de sorte qu’il finit par se perdre dans le dédale des intervenants qu’il rencontre à tous les niveaux hiérarchiques et administratifs. Nous pourrions recourir ici à l’image colorée du « barrouettage » pour expliquer au mieux l’état d’esprit dans lequel se trouvent certaines personnes au sortir d’une formation intensive, épuisante et souvent hors de proportion avec leurs besoins et leurs objectifs spécifiques. Cette pédagogie passive n’a pas toujours créé des effets bénéfiques et ceci est dû à l’absence d’implication et d’identification des attentes de chaque participant. Au contraire, on y a souvent retracé quelques syndromes profonds du passage au Nord-Ouest.

3.1.2. Les formateurs sont amenés à se déplacer sur le terrain des demandeurs. Ils y partent armés de leur trousse terminologique à tout usage et à toute épreuve en vue de régler ipso facto la situation d’aménagement pour laquelle on les consulte. De tels déplacements plongent l’expert dans des contextes linguistiques, sociaux, culturels, civilisationnels et géographiques perturbant et parfois même désillusionnant par rapport aux espérances. Qu’on juge de la diversité des lieux visités par quelques expériences qui au cours des récentes années nous ont conduits de la Syrie au Maroc, du Venezuela à l’Angleterre, du Sénégal à Madagascar en passant par le Rwanda, sans compter la France et la Belgique qui ont accueilli les formateurs québécois à de nombreuses reprises. Chacun des publics requiert un programme de formation générale auquel se greffent des exigences contextuelles caractérisant chacune des zones géographiques et chacune des communautés linguistiques.

Parmi les principales difficultés rencontrées, il convient de signaler la définition imprécise de la conception de l’aménagement linguistique, l’absence parfois compréhensible de documentation fondamentale en terminologie et qu’il faut combler, la méconnaissance de l’état d’avancement des travaux par les autochtones eux-mêmes, ainsi de suite.

Les personnes-ressources sont également dominées par des contraintes de temps (durée du séjour trop court, envergure des programmes à élaborer, etc.), par le nombre de personnes à rencontrer, d’institutions à visiter, sans compter sur les impondérables politico-militaires en quelques points chauds du globe et les conceptions de la vie quotidienne parfois à l’opposé des nôtres, en particulier les notions de temps et d’horaire.

En revanche, les formateurs bénéficient de conditions favorables :

3.1.3. Les formateurs et les formés peuvent pour ainsi dire se retrouver en terrain neutre, comme cela s’est produit à quelques reprises récemment, notamment à Bordeaux en février 1985, alors que des Québécois et des Africains provenant d’une quinzaine de pays ont tenu un séminaire de formation à l’École internationale de Bordeaux. C’est également le cas des diverses réunions de perfectionnement et de concertation régulièrement organisées en Europe par les pays scandinaves. Les rencontres de ce genre répondent à des impératifs de plusieurs ordres, en particulier à des regroupements par zones géographiques, par communautés d’intérêts, par langues ou groupes de langues. Le Réseau Nordterm, le Réseau francophone de néologie scientifique et technique ainsi que l’Institut International de linguistique en pays arabophones répondent à ces critères.

Dans ce genre de rencontres les avantages et les inconvénients s’entrecroisent pour créer un climat de neutralité qui donne lieu à des échanges enrichissants mais qui demeurent souvent fragmentaires. Néanmoins, cela permet de faire le point sur des sujets ou des problèmes communs, de générer de nouvelles idées, de repousser les cas d’espèce. En fait ces situations ne constituent qu’une amorce des relations qui devraient s’établir puis déboucher sur une collaboration mieux adaptée à chaque contexte géographique et à chaque espace mental. Pour l’heure, il faut se demander si ces regroupements ponctuels ne se font pas parfois au détriment des activités pédagogiques planifiées, parfois au détriment des personnes-ressources ou encore au détriment des apprenants.

3.2. Le contexte coopératif de l’aménagement terminologique (AL)

Nous avons vu que le contexte de l’aménagement linguistique et de l’application des politiques linguistiques dans de nombreux États modernes a eu pour effet de modifier considérablement la conception tout comme les pratiques de l’enseignement de la terminologie. Confiné pendant de nombreuses années aux programmes de traduction dans les universités, puis inséré plus tard dans les programmes de linguistique, ce n’est qu’à une période relativement récente que cet enseignement s’est ouvert au concept d’aménagement linguistique. À considérer aujourd’hui un continent comme l’Afrique où sont menés des dizaines de projets nationaux d’aménagement linguistique, il est aisé de déduire que chacun de ces projets suscite ou va susciter des besoins importants en matière d’enseignement de la terminologie et dé formation de « terminologues de terrain » bien rodés aux techniques de la terminographie traditionnelle et capables de travailler dans le contexte du développement linguistique qui est celui de la plupart des États africains d’aujourd’hui.

3.2.1. Le terminologue-aménagiste, un besoin nouveau

Le développement de la terminologie dans les dernières dix années comme discipline-clé de l’aménagement linguistique au plan international a reposé et repose encore de façon aiguë la question de la formation des terminologues ou, si l’on préfère, celle de l’enseignement de la terminologie à l’université.

Que l’on fasse de la traduction ou de l’aménagement terminologique au travers un programme complet d’aménagement linguistique, le besoin de pouvoir disposer de terminologues compétents est une évidence en soi qu’il est inutile de vouloir démontrer. Disons seulement que l’employeur d’aujourd’hui compte certainement pouvoir embaucher des terminologues déjà formés, à leur sortie de l’université, sans qu’il faille leur montrer l’abc du métier et les former longuement sur le tas comme c’est souvent le cas encore aujourd’hui.

Pour faire un peu d’histoire disons que le mot terminologue est d’usage assez récent, il est signalé au Petit Robert depuis 1977 avec la mention Québec (1970-1971) comme lieu d’origine du terme. La date, récente d’apparition du terme terminologue illustre bien cette situation qui a longtemps prévalu, à savoir que la terminologie n’était pas perçue comme une discipline autonome générant ses propres participants, des « spécialistes de la terminologie », des « terminologues » ou même des « terminographes » comme Alain Rey les qualifiait déjà en 1975. Ce n’est qu’à compter des années 70 que l’on s’est mis à considérer la terminologie comme une discipline indépendante de la traduction et que l’on a de moins en moins « traduit » les termes au fur et à mesure que les terminologues sont apparus, ces étranges créatures issues de la lexicographie terminologique ou terminographie.

Les années 1970-1971 coïncident avec le développement au Québec de l’Office de la langue française et l’embauche, étalés sur diverses époques, des centaines de terminologues qui ont travaillé jusqu’à, aujourd’hui. Cela veut dire que l’Office dans le concret a dû élaborer de nombreux concours de recrutement, rédiger des descriptions, de tâches, déterminer des critères d’admissibilité, préparer des examens de sélection et des canevas d’entrevue. À compter de cette époque, il a donc fallu procéder à une foule de gestes administratifs nouveaux sans pouvoir bénéficier de l’expérience des autres, inexistante dans ce domaine particulier de l’activité linguistique.

Pour mettre sur pied un organisme comme l’OLF, par exemple, il a fallu très rapidement recruter un nombre important de terminologues (ou de terminologues en devenir, pour être plus exact). Or, il n’y avait alors que très peu de terminologues déjà formés et disponibles sur le marché du travail. De plus, l’enseignement de la terminologie au Québec n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements. On a alors choisi de recruter des linguistes (mais aussi des traducteurs) connaissant bien la lexicologie ou ayant déjà travaillé en lexicographie et on les a formés sur le tas après une brève initiation au travail terminologique. Les années se, sont chargées depuis lors d’en faire de véritables terminologues.

Rappelons encore et, c’est un aphorisme de le répéter, que le terminologue doit être de toute façon un praticien, très polyvalent. Ce dernier doit, être tout à la fois linguiste, langagier de spécialité, documentaliste, informaticien, technicien et gestionnaire pour pouvoir réaliser pleinement les tâches de terminologie qui lui sont confiées. Nous avons passé sous silence un aspect devenu aujourd’hui fondamental en terminologie et c’est une solide introduction au traitement informatique des données terminologiques et à la micro-informatique en général. Il est très probable et prévisible que le terminologue de demain ne, pourra plus se passer du support de là micro-informatique dans son travail quotidien.

Selon les tâches auxquelles on a destiné les terminologues québécois, on a recruté selon trois types principaux de besoins :

Pour chacune de ces catégories, il a fallu déterminer une série d’exigences que les candidats devaient rencontrer pour être admissibles aux concours de recrutement de l’Office. Il faudrait ajouter aujourd’hui à cette brève typologie des terminologues, le terminologue-aménagiste qui travaille à des projets d’aménagement terminologique à l’intérieur de projets plus larges d’aménagement linguistique. C’est cette catégorie qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui et que nous avons visée dans l’expérience de formation que nous allons vous relater maintenant.

3.2.2. Le nouvel axe nord-sud

Depuis quelques années, avec le développement de nombreux projets d’aménagement terminologique dans des pays en développement, des besoins nouveaux de formation de terminologues de terrain sont apparus. L’enseignement de la terminologie a dû pouvoir refléter cette évolution et permettre la formation de terminologues-aménagistes. C’est dans cette perspective que s’est située l’expérience que nous vous présentons, le stage de perfectionnement en terminologie-lexicographie (ACCT-CIRELFA) tenu à l’École internationale de Bordeaux (Talence, France) du 28 janvier au 15 février 1985. Mais avant d’en arriver à la relation de ce qu’a été ce stage de Bordeaux, il convient de poser quelques jalons historiques pour mieux nous situer au sein de ce nouveau compagnonnage développement linguistique/aménagement linguistique/terminologie. Ce n’est vraiment qu’à partir des années 80 que ce compagnonnage tripartite a pris un essor significatif. On n’a qu’à songer aux expériences conduites par le CIRELFA au Maghreb et en Afrique noire axées essentiellement sur la thématique « formation en terminologie et développement linguistique » (coopération avec l’IBLV à Tunis et l’IERA à Rabat, pour le Maghreb, coopération avec l’ACCT au sein de projets de description linguistique en Afrique noire, comme LETAC, IFA —qui a produit l’Inventaire des particularités lexicales, du français en Afrique noire—, LEXIS et DIMO, en terminologie). C’est de la même mise en relation de la terminologie avec le concept de « développement linguistique » qu’a procédé le Colloque « L’aménagement linguistique et terminologique du RWANDA : bilan et perspectives » qui s’est tenu à Kigali au mois de février 1984. Les recommandations faites en conclusion du colloque ont fortement insisté sur la nécessité d’appuyer le projet rwandais d’AL (comme pour tout projet d’AL, d’ailleurs) sur une structure adéquate d’enseignement de la terminologie, structure qui tienne compte du contexte africain général de développement linguistique. Enfin, pour terminer cette introduction, mentionnons que c’est sous cette thématique générale très « internationalisante » que s’est tenu à Luxembourg, en 1984 le Colloque international de terminologie « TERMIA 84 : Terminologie et coopération internationale ». Il ne faudrait pas oublier également de citer, pour mémoire, que la même année s’est tenue à l’École internationale de Bordeaux une session de perfectionnement en lexicographie et en terminologie à l’adresse des linguistes africains engagés dans les projets LEXIS et DIMO. Une vingtaine de participants se sont rendus à l’invitation de l’ACCT, au mois d’avril 1984 pour participer à ce premier stage de Bordeaux.

3.3. Le stage de Bordeaux 1985

C’est dans cette veine qu’il faut situer la tenue du Stage de perfectionnement en terminologie-lexicographie à l’École internationale de Bordeaux (Talence) organisé en 1985 (du 28 janvier au 15 février) par l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) et le Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA). Le stage s’adressait principalement à des représentants de pays africains engagés dans un processus d’AL et désirant parfaire leurs connaissances en matière d’aménagement terminologique sous toutes ses facettes (planification des besoins terminologiques, recherche en terminologie, normalisation terminologique, diffusion et implantation terminologiques).

Le stage d’une durée de trois semaines (quinze jours d’enseignement) à raison de sept heures de travail par jour (leçons et travaux pratiques) a réuni 35 linguistes représentant quelque 16 pays africains. Le stage a été conçu à l’origine, comme un cours de perfectionnement en lexicographie et en terminologie, il a fait une place importante a toutes les questions relatives à l’aménagement terminologique.

Les organisateurs du stage ont visé comme objectif principal la définition d’une méthode de travail en terminologie qui puisse garantir la qualité des travaux terminologiques entrepris e Afrique en tenant compte de la situation particulière des langues africaines et, aussi favoriser au maximum les échanges professionnels d’une langue africaine à une autre ou entre groupes linguistiques apparentés.

Des objectifs secondaires se sont greffés à ce programme, comme ceux de :

Il est important d’insister ici sur le fait qu’un fort accent a été mis sur l’adaptation méthodologique aux situations rencontrées en abordant les langues africaines. Ainsi, des techniques d’inventaire doivent être mises au point pour pouvoir répertorier les termes en usage à l’oral et apparaissant en langue nationale. C’est, en effet, seulement à partir d’un examen très minutieux de cet acquis terminologique qu’il sera possible d’envisager le développement linguistique des langues africaines caractérisées encore aujourd’hui par leur oralité. C’est ainsi que des conseillers linguistiques africains ont été mis à contribution tout au long du stage pour recréer sans cesse et le plus exactement possible le contexte africain de travail qui ne nous était pas familier.

Suite au Stage de Bordeaux (1985), l’idée est apparue aux organisateurs du stage et aux participants qu’il serait très souhaitable que soit mise sur pied le plus rapidement possible une « École itinérante de terminologie » pour sillonner diverses régions du globe qui sont en développement et enseigner les divers aspects de l’aménagement terminologique et plus spécialement le travail terminographique en mettant à contribution les linguistes nationaux pour coller le plus près possible aux caractéristiques sociolinguistiques des milieux en présence. Il va sans dire que les besoins en cette matière des pays en développement sont très importants et le demeureront pour plusieurs années encore. À ce titre, la terminologie est plus que jamais devenue une discipline internationalisante en pleine effervescence et l’enseignement de la terminologie doit pouvoir suivre ce mouvement et sans cesse être à l’écoute de besoins pour demeurer au pouls de la modernité et continuer à se développer dans les années futures.

D’autres stages à caractère international et tiers-mondiste verront sûrement le jour dans les années à venir et cela est très important pour garantir le succès des expériences d’aménagement linguistique qui ont été entreprises et qui seront entreprises. Mais pour pouvoir progresser en ce domaine, il y aurait encore beaucoup de recherches à entreprendre ou à poursuivre pour continuer à améliorer l’enseignement de la terminologie dans le monde et l’orienter selon un modèle relativement unifié ce qui est de la nature même de la terminologie.

Bibliographie

La formation des terminologues : une entreprise permanente

Les 21 et 22 septembre 1988, une centaine de spécialistes des questions de terminologie se trouvaient réunis à l’École de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève afin de faire le point sur l’enseignement de cette discipline qui étend sa zone d’influence dans les universités, les bureaux des gouvernements, les organismes nationaux et internationaux ainsi que dans les entreprises privées (petites, moyennes ou grandes). Cette « Rencontre internationale sur l’enseignement de la terminologie » faisait suite à des colloques du même genre qui se sont déroulés au Canada et en Europe au cours des dix dernières années.

À l’exception de deux conférences plénières intitulées « Terminologie et lexicographie » (Alain Rey) et « Informatique et terminologie » (John McNaught), la rencontre s’est déroulée sous la forme de tables rondes. Il convient d’en rappeler les principaux thèmes :

Tous les participants disposaient d’une série de documents contributifs (articles, plans de cours, schémas de formation, etc.) préalablement distribués et qui servaient de toile de fond aux échanges entre les « tables-rondistes » et les personnes de l’assistance. Les deux jours de discussions ont permis de mettre en relief un certain nombre d’éléments communs dans les programmes de formation tout comme il est manifeste que plusieurs différences existent. Il est utile de mentionner ici les points importants, en dehors du tronc commun, trop connu pour qu’on insiste, qui sont ressortis de ces échanges :

Ces constats n’infirment en rien la solide implantation de la terminologie dans les universités et les liens de plus en plus étroits qui se dessinent entre les institutions universitaires et les employeurs privés ou publics.

Outre les bases communes qui ont été souvent rappelées au colloque, la rencontre de Genève a permis de constater la vitalité de la terminologie et la modernisation des outils de recherche et de formation. D’une part, plusieurs nouveaux visages étaient présents à la rencontre : cette relève souhaitée et attendue augure bien pour l’avenir de la discipline. D’autre part, de nombreuses interventions ont souligné l’introduction effective ou imminente de la terminotique dans le réseau de formation des terminologues; les nouvelles technologies jouent désormais un rôle considérable dans les cursus universitaires.

La Rencontre internationale sur l’enseignement de la terminologie a bien mis en évidence que les universitaires, les praticiens et les employeurs ont opéré leur jonction une fois pour toutes et que la terminologie est devenue un axe majeur des industries de la langue.

Quelques composantes linguistiques dans l’enseignement de la terminologie

1. Introduction

Toute terminologie poursuit une finalité socioprofessionnelle et elle sert prioritairement à exprimer des savoirs thématiques. En tant qu’amalgame (voir Sager 1990), elle s’arrime à divers édifices doctrinaux dans lesquels la composante linguistique, elle-même subdivisible, peut être isolée à des fins d’analyse. Dans la suite de ce propos, nous circonscrirons la linguistique en tant que circuit obligé dans la formation et l’acquisition de connaissances pour les futurs terminologues. On y verra donc immédiatement un premier postulat, à savoir que la terminologie est un champ de la linguistique, aussi bien sous l’angle de la théorie que sous celui de la pratique.

Dans le processus de la formation des terminologues, deux orientations majeures sont historiquement identifiables :

  1. Une formation in vivo, c’est-à-dire en milieu professionnel et sans préalables universitaires. Cette démarche normale a prévalu jusqu’au milieu des années soixante-dix alors que la terminologie s’est organisée collectivement dans le monde occidental.
  2. Une formation universitaire in vitro, c’est-à-dire intégrée dans le cadre de programmes de traduction ou, plus rarement, de linguistique.

L’établissement des cursus universitaires s’est poursuivi concurremment au développement de la terminologie comme ensemble multidisciplinaire. En Amérique du Nord francophone, les premiers cours structurés de terminologie furent offerts en 1972. Jusqu’au début de la décennie 1980, cours et programmes de premier, de deuxième et de troisième cycles ont essaimé et se sont instaurés dans la quasi-totalité des institutions du haut savoir québécois. Parallèlement, dans l’ensemble de l’hémisphère Nord —sauf aux États-Unis—, de tels progrès ont pu être observés et décrits dans bon nombre de publications sur le sujet, sans compter une série de rencontres scientifiques ayant porté en tout ou en partie sur renseignement de la terminologie (voir la bibliographie). Par ailleurs, dans l’hémisphère Sud francophone, on projette toujours l’instauration de tels cursus, avec toutes les difficultés à surmonter que cela suppose pour compléter le transfert d’expertise (voir Boulanger 1986). À ma connaissance, cette structuration universitaire est beaucoup plus avancée dans le monde latino-américain.

Somme toute, à l’heure actuelle, de nombreux pays et États mettent en pratique un enseignement cohérent et complet de la terminologie. Cette formation est de type supérieure (universités et écoles) dans la plupart des milieux. Elle est l’objet d’un cheminement bien balisé pour les étudiants et elle débouche sur des diplômes conséquents.

2. Les perceptions de la terminologie

À un titre ou à un autre et où que ce soit dans le monde, la terminologie est greffée à deux grands ensembles, eux-mêmes ramifiés :

  1. D’abord, l’axe proprement langagier qui permet de percevoir la terminologie comme composante du champ de la linguistique ou comme simple satellite de la traduction. Dans le premier cas, elle apparaît fondamentale dans le processus de formation; dans le second, elle se veut un simple complément à la formation des traducteurs. Au Canada, les deux options existent, le choix de la plus opportune appartenant aux responsables de chaque programme universitaire et il se fait en conformité avec les besoins du milieu demandeur. Ainsi, l’Université de Montréal favorise la dimension interlangues tandis qu’à l’Université Laval, c’est la dimension des sciences du langage qui prédomine.
  2. En second lieu, l’axe aménagemental qui permet de situer la terminologie dans l’environnement des législations linguistiques qui en font un élément privilégié de la métamorphose linguistique dans un État. C’est, au sens positif, la dimension coercitive de la terminologie, ainsi qu’elle existe au Québec (la Charte de la langue française privilégiant l’instauration du français comme langue officielle de la province) et au Canada (la Loi sur les langues officielles plaidant en faveur de l’égalité de l’anglais et du français partout au pays). L’hypothèse de l’aménagement social peut également relever de l’ordre incitatif, comme c’est le cas notamment en France où, en dépit des législations timides et des efforts des commissions ministérielles de terminologie, la mise en place des décisions officielles demeure fragmentaire et découle avant tout de la volonté individuelle. Le consensus ne semble pas atteint malgré la diffusion récente de la discipline terminologique dans les universités du nord et du nord-ouest de l’Hexagone.

À mon sens, toute formation en terminologie procède donc de l’une ou de l’autre de ces idéologies avec tous les croisements que l’on peut imaginer. Quoique l’option linguistique couplée à des préoccupations de planification coercitive reste plutôt rare en Europe, si l’on excepte la Catalogne (voir la communication de Maria Teresa Cabré ici même).

À cela s’ajoute que depuis peu, il faut prêter une attention toute particulière à la socioterminologie en train de confirmer son existence (voir Gambier 1991a), à la micro-informatisation qui a révolutionné la recherche terminologique et terminographique et dont l’ampleur s’accroît chaque jour, sans mentionner autrement qu’au passage le prodigieux développement des outils de technologie langagière que constituent les industries de la langue, qui débordent largement les strictes préoccupations de la terminologie et de la terminotique, comme on le sait.

3. Le profil linguistique

C’est dans ce bouillonnement effervescent, dans lequel l’idéologie occupe une place prépondérante, que nous aborderons maintenant le profil linguistique du terminologue idéal. Mes commentaires seront cantonnés à l’étape de la formation du premier cycle universitaire.

Ici encore, l’aspect pédagogique de la terminologie procède d’une nouvelle idéologie, apparentée à la science cette fois et non pas à diverses implications politiques. Pour ma part, je soutiens que la terminologie doit intégrer dans son vaste éventail multidisciplinaire une dimension doctrinale constituée par la linguistique théorique et appliquée ramenée à des proportions essentielles pour les langagiers (voir Boulanger 1986 : 60). Il me semble aberrant d’appréhender un travail de recherche structuré sur les LSP sans prendre appui sur des principes et des méthodologies fondés sur un arrière-plan linguistique. Comment systématiser les mécanismes décisionnels autrement?

La terminologie est si tributaire de la linguistique que je dirais même que hors de la linguistique point de salut pour le terminologue, quoiqu’il faille bien entendu ramener cette affirmation à sa juste valeur. Il n’est pas dans mes idées de croire que tous les terminologues dussent se transformer en autant de Chomsky du terme. Ce n’est certainement pas là l’objectif prioritaire de la formation. Avant tout, il s’agit de préparer des praticiens, des spécialistes à œuvrer dans des situations de communication spécialisée fort concrètes. J’entends simplement qu’on peut difficilement devenir un bon terminologue sans être en mesure de manier quelques préceptes linguistiques, sans posséder une formation de base structurée autour de quelques composantes des sciences du langage en vue de pouvoir maîtriser un certain nombre de mécanismes fondamentaux de la terminologie et de les réemployer dans les situations qui le nécessitent. D’où cette hypothèse que la démarche formative caractéristique consiste à amorcer l’enseignement à partir du champ de la linguistique théorique avant de déboucher sur les aspects méthodologiques de la terminologie et de la terminographie, puis sur la praxis.

Afin de nuancer et d’expliciter ce deuxième postulat de mon intervention, il sied de se poser la question de savoir par quelle linguistique doit passer la formation des terminologues. Pour les tenants de la terminologie traductionnelle et du simple transfert interlinguistique des termes, orbiter autour de quelques nuances sur le lexique et atterrir en grammaire semble satisfaisant. Tel n’est pas mon avis et voici pourquoi. Tout le monde affirme que la terminologie est affaire de concepts, de termes et de dénominations avant toute chose, y compris leur mise en cage dans des répertoires thématiques. Plus même, les concepts s’orchestrent de manière à ne jamais être isolés des ensembles onomasiologiques auxquels ils sont greffés. Aucun programme d’enseignement de la terminologie n’évacue ni ne peut se permettre de négliger cette problématique fondamentale.

La séquence termedénomination + concept n’est rien d’autre que la formule saussurienne du signe métamorphosée de son énoncé classique signesignifiant + signifié en un nouveau et même schéma basique perçu métaterminologiquement. Dans son essence, l’équation du maître genevois, qui est à l’origine de toute la linguistique du XXe siècle, demeure inchangée. Elle a été simplement adaptée à l’écologie des LSP.

LGsigne → signifiant + signifié
LSPterme → dénomination + concept

Ainsi donc, quoi qu’on en dise, l’équation mentionnée ci-devant domine toute la recherche en terminologie. Aussi ne me paraît-il guère possible d’échapper à l’emprise de la linguistique sur la formation des terminologues. Pour ma part, je soutiendrai un troisième postulat qui veut que la terminologie soit une composante essentielle de la linguistique par nature qui, en raison de ses caractéristiques propres, peut aussi revendiquer son autonomie dans le vaste corps doctrinal des sciences du langage.

Quel que soit le programme universitaire, incontestablement, la première étape à franchir dans le processus de formation des terminologues sera l’acquisition de connaissances linguistiques minimales orientées autour de signe. Toutes les autres qualités exigées des candidats révolutionneront autour de ce noyau car sans termes, il n’est pas de terminologie.

Le futur praticien qui ne possède aucun savoir linguistique préalable suivra un chemin bien balisé; il s’agit d’abord d’acquérir des connaissances sur le fonctionnement de la langue en général pour progresser ensuite dans les arcanes du fonctionnement des LSP. Il est en effet impossible de détacher tes sous-codes technolectaux de l’ensemble de la langue. Dans sa totalité, celle-ci est un système de systèmes de signes associés et utilisés par divers groupes sociaux appartenant à une même communauté linguistique.

La gradation à l’intérieur de la linguistique est donc orientée par l’équation déjà citée. Ce qui revient à dire que tout en mettant l’accent sur ces aspects, il faut aussi présenter le tableau général de la situation de la terminologie au sein de la linguistique synchronique contemporaine. Puis, il faut faire savoir à l’étudiant que la terminologie consiste, au plan langagier, à chercher des termes fonctionnels et organisés dans un domaine, à créer des termes nouveaux en cas de carences, à employer ces termes dans les discours thématiques idoines, c’est-à-dire à les implanter dans l’usage. Au plan linguistique, seuls les deux premiers volets nous retiendront, le dernier appartenant davantage à la socioterminologie et à la phraséologie ainsi qu’à la syntaxe. Les composantes que nous allons examiner sont celles qui relèvent au premier chef du signe ou, si l’on préfère, de l’unité lexicale terminologique. Cette approche de toutes les facettes du signe trace la voie à la formation linguistique fondamentale.

4. Un choix de composantes linguistiques

Œuvrer en terminologie suppose notamment de faire appel à des connaissances sur le lexique, sur la sémantique, sur la morphologie, sur la lexicographie. L’information sur la phonétique ou la phonologie, sur l’étymologie, sur la grammaire et la syntaxe sont aussi fort utiles; mais je ne m’y attarderai pas ici, me contentant de réfléchir sur les quatre facteurs énoncés au début de ce paragraphe et qui me paraissent universels.

4.1. Le lexique

Sous son apparence d’entité lexicale, le terme s’allie certainement à la partie la plus visible de la terminologie envisagée du point de vue linguistique. Aussi paraît-il primordial que l’on précise à l’étudiant ce qu’est le mot —peut-être même cela serait-il plus aisé de lui enseigner ce qu’il n’est pas! Cette vision générale du mot doit convoquer peu à peu le terme et le situer en tant qu’unité fondamentale des LSP. C’est à travers lui que le concept se révèle dans le discours et dans les dictionnaires. Comment faire de la terminologie sans manipuler les caractéristiques du terme par rapport aux unités de la langue générale et par rapport à ses propres congénères en LSP. Le terme complexe ou syntagme qui, en français, participe à plus de 80% des nomenclatures spécialisées doit être l’objet d’un examen très attentif. Il est impératif de le scruter sous toutes ses coutures et de le typologiser. Le chapitre introductif sur les unités constitutives de la langue doit donc être centré sur le mot/le terme.

En outre, dans une situation comme celle du français québécois, il est évident que la variation lexicale doit être prise en considération et cela d’une manière sérieuse et approfondie. Le terminologue doit être en mesure de porter un jugement éclairé sur le lexique et la norme privilégiés dans chacun des contextes géographiques d’une même communauté de locuteurs. Un listage (Q) n’est pas un listing (F), un traversier (Q) n’est pas un ferry (F), un chiropraticien (Q) n’est pas un chiropracteur (F), le soccer (Q) n’est pas le football (F), le hockey sur glace (F) n’est qu’une expression pléonasmique au Québec où hockey occupe seul ce champ conceptuel puisque le hockey sur gazon y est inconnu.

4.2. La sémantique

En abordant l’aspect sémantique, le terminologue touche directement au signifié des termes, autrement dit à la notion, au concept ainsi qu’au vaste problème de la hiérarchisation des unités mentales, à la structuration du lexique et aux interférences lexicales : synonymie, homonymie, polysémie, analogie, etc.

La sémantique s’ouvre sur deux éléments parmi les plus cruciaux de la terminologie, à savoir la rédaction des définitions —à travers le découpage conceptuel et les classements hiérarchisés— et les aspects normatifs ou le choix d’une manière de dire sélectionnée prioritairement par rapport à d’autres possibles, fautives, empruntées ou dispersées sur une ou des échelles socioprofessionnelles. Idéalement et théoriquement, on souhaite qu’en terminologie, à un seul concept corresponde une seule dénomination. Ce qui amène à tenter de réduire, sinon d’annihiler, la synonymie en recourant à une forme de dirigisme et de réductionnisme lexical prenant l’apparence de la normalisation. Par ailleurs, on souhaite qu’à une seule idée corresponde un seul désignant. Ce qui conduit à refaçonner un peu artificiellement la polysémie intersectorielle en plaidant en faveur de l’homonymie en LSP. Pour prendre deux exemples concrets, les termes opération et signe déploient chacun une série de labels bien spécialisés dans les dictionnaires généraux : pour opération, on trouve l’appartenance à la théologie, aux mathématiques, à la chirurgie, à l’armée, aux affaires (commerce, bourse); pour signe, on cataloguera la médecine, la linguistique, la musique, la ponctuation, l’astrologie, sans que l’énumération soit exhaustive, aussi bien pour l’un que pour l’autre mot. C’est par l’analyse des frontières des domaines que le terminologue apprend à homonymiser un « signe » terminologique, c’est-à-dire à interdire l’accès à un dictionnaire aux sens non pertinents pour la recherche en cours. Cette démarche est d’ordre onomasiologique et elle caractérise la terminologie/-graphie par comparaison au présupposé sémasiologique de la lexicologie/-graphie. Aujourd’hui cependant, le problème de l’identification des domaines purs se complique avec les superdomaines aux frontières floues et perméables, comme l’intelligence artificielle, les biotechnologies. Les différents systèmes de signes spécialisés s’entrecroisent, s’empruntent l’un à l’autre quand ils ne fusionnent pas. Certaines recherches montrent bien que le doute s’installe et que la pure compartimentation entre les savoirs professionnels est une utopie qui n’a que des utilités théoriques (voir Gambier 1991b). Le jeu du réel offre un tableau bien différent.

4.3. La morphologie

La morphologie recouvre tout spécialement le vaste champ de la formation des mots. Elle fournit à l’étudiant l’arsenal des mécanismes de régulation et de renouvellement du lexique. La connaissance de la panoplie des outils morphologiques et des caractéristiques formelles pour différentes sphères d’activité permet de résoudre nombre de problèmes posés par la pratique. Ainsi, il est important de comprendre que dans plusieurs disciplines scientifiques (médecine, biologie, etc.) on recourt plus aisément à la formation savante gréco-latine, qu’en technique on privilégie surtout la formation à partir de morphèmes français, que dans tous les cas la formation d’unités complexes démarque les LSP de la langue générale. Par exemple, la médecine emploie un contingent d’affixes et d’éléments morphologiques gréco-latins, auxquels s’additionne l’emprunt fréquent de noms propres (anthroponymes et toponymes) afin de façonner des termes complexes, par ex. trisomie 21 ou syndrome de Down; tandis que le vocabulaire de l’informatique est presque entièrement généré par l’assemblage d’éléments de la langue générale accédant au statut de terme par leur association en complexes syntagmatiques plus ou moins longs auxquels se greffent des significations métaphoriques (ex. mémoire vive, disque rigide, courrier électronique). À ce niveau, interviennent des connaissances morphosyntaxiques dans l’organisation des schémas syntagmatiques, notamment en ce qui regarde les rôles des différents types de joncteurs (prépositions, déterminants, etc.) qui associent les éléments lexicaux entre eux.

Du point de vue de la création lexicale, la morphologie constitue l’élément le plus important à maîtriser. Par commodité, j’incluerai dans la néologie tout ce qui réfère à la formation des mots nouveaux, l’emprunt, le calque (voir Boulanger 1991) auquel nul terminologue n’échappe sous l’emprise de la modernité d’une part et du phénomène de la variation linguistique d’autre part. Les terminologies nouvelles peuvent donc faire l’objet d’un consensus, d’un partage dans un groupe de nations qui utilisent la même langue, par exemple la francophonie, l’hispanophonie, l’anglophonie. Simultanément, chaque territoire peut revendiquer des besoins lexicaux qui correspondent à des spécificités sociales. Je donnerai l’exemple précis de la fusion des deux préoccupations pour le Québec, à savoir le problème de la féminisation des noms de métiers, de professions, de fonctions, de titres, etc., pratiquement ignoré en France en raison d’une moins forte pression sociale. Au Québec, la féminisation est instantanée et socialement aménagée depuis plus de dix ans (voir OLF 1990). Pour nous, madame Thatcher, lorsqu’elle était en fonction, n’a jamais été dénommée autrement que la première ministre de Grande-Bretagne tout comme madame Cresson ne saurait porter d’autre titre que celui de première ministre de France. Toute autre dénomination serait inacceptable linguistiquement, du moins aux yeux des Québécois.

La création d’officialismes, c’est-à-dire de termes normalisés ou recommandés par les commissions de terminologie, entre aussi dans le cadre des préoccupations de type morphologique, tout en s’associant au vaste volet de la normalisation. Ce critère de l’harmonisation et de la correction linguistiques joue également un rôle non négligeable puisqu’il faut savoir créer des mots et des termes pour être en mesure d’intervenir efficacement dans la langue et l’aménager correctement. C’est au niveau morphologique que l’on détecte les premiers repères de la fonctionnalité d’un vocable nouveau que l’on souhaite insérer dans l’usage. Les autres paramètres relatifs à la motivation des termes lui sont subordonnés.

4.4. La lexicographie

À mon sens, le terminologue doit maîtriser la lexicographie selon les deux points de vue antagonistes et complémentaires que sont celui du décodeur et celui de l’encodeur.

4.4.1. La lexicographie de décodage

Au cours de toutes les étapes du travail de recherche terminologique, les terminologues utilisent et consultent constamment plusieurs types de dictionnaires et d’encyclopédies au centre desquels trônent les dictionnaires généraux et les dictionnaires terminologiques. La connaissance de leurs mécanismes d’élaboration et de fonctionnement s’avère un atout primordial. Or, ne décode pas un dictionnaire de langue qui le veut et sans un apprentissage préalable.

Si je prends par exemple un dictionnaire de langue quelconque pour adultes, je constate que chaque article révèle intrinsèquement, à travers les rubriques microstructurelles, toutes les composantes de la linguistique, qu’il faut bien savoir analyser pour en tirer le meilleur parti possible. On constatera assez rapidement que chaque rubrique livre une somme de connaissances spécifiques. Ainsi :

Ce sont là, présentées en vrac, quelques grandes orientations du parfait microcosme de la linguistique que dessine un article de dictionnaire. Pour qui sait y voir l’essentiel y est et cet essentiel peut s’enseigner. L’apprentissage du décodage d’un dictionnaire de langue est la meilleure préparation qui soit à un encodage des termes dans les répertoires terminologiques. Par ailleurs, ce qui vient d’être dit convient tout aussi bien pour les dictionnaires de termes, du moins en ce qui concerne les rubriques communes.

4.4.2. La lexicographie/la terminographie d’encodage

Le terminologue est appelé à construire des dictionnaires technolectaux suivant une série d’opérations à caractère onomasiologique, ce qui les distingue fondamentalement de leurs congénères en langue générale édifiés davantage selon une démarche sémasiologique.

D’où la nécessité de bien enseigner les différentes phases d’élaboration d’un dictionnaire terminologique et d’en préciser les différentes rubriques. C’est en passant par la filière de la langue générale que l’enseignant pénètre au cœur des domaines thématiques.

Le dictionnaire constitue en fait le résumé et l’amalgame de toutes les connaissances acquises sur le lexique, la sémantique et la morphologie (morphosyntaxe). C’est dans ce temple privilégié qu’est un ouvrage lexicographique ou terminographique que l’on peut véritablement mesurer les progrès et les connaissances linguistiques acquises par les étudiants ainsi que leur capacité au réemploi.

5. Conclusion

La terminologie est située à la jonction de plusieurs des disciplines des sciences du langage, particulièrement celles qui ont été scrutées ci-dessus. Tout en présentant chacune séparément, je reste persuadé qu’elles forment un ensemble insécable; je ne les ai fractionnées qu’à des fins de démonstration. Tout mot, tout terme est à la fois coloré par le lexique, par la sémantique, par la morphologie et à cet égard, il est lexicographiable, terminographiable.

Le cheminement à travers ces quatre grands champs de la linguistique théorique a toujours été arrimé à la finalité pratique de cette linguistique convoquée dans un cursus terminologique. Ce qui est transmis à l’étudiant doit avoir des retombées dans une praxis toute entière tournée vers un usage socioprofessionnel potentiel. L’allure donnée au profil dessiné ci-devant paraît être d’ordre synchronique. Il n’en est rien car je crois de moins en moins à une terminologie qui ne prendrait pas en compte les dimensions historiques et diachroniques de la langue sur laquelle on travaille. La terminologie contemporaine ne surgit pas du néant. Ses assises sont sculptées par l’histoire : l’histoire de chaque langue façonne et caractérise son lexique, sa sémantique, sa morphologie, sa lexicographie moderne. Aucun comportement langagier, général ou professionnel, n’échappe à l’histoire ni à la société qui a édifié cette histoire. Tout enseignement, toute formation universitaire en terminologie ne peuvent être que territorialisés et fondés sur des arrière-plans sociopolitico-culturels d’une communauté de locuteurs. Aussi chaque enseignement, à travers son caractère universel, recèle-t-il quelque chose de terriblement social et territorial. Toute stratégie pédagogique vise à assurer l’accomplissement, le suivi et le contrôle des programmes d’aménagement définis dans d’autres stratégies venues des contextes politique, législatif, social, éducationnel, etc. Une formation adéquate des futurs langagiers-aménagistes et -terminologues est une condition sine qua non au succès des projets imaginés pour une société toute entière.

Il reste à préciser que quand l’enjeu d’une fondation linguistique en terminologie est de contribuer à la réussite de l’entreprise d’aménagement linguistique d’une communauté, il n’est pas si simple, pour les uns et pour les autres, de maîtriser simultanément une pratique professionnelle et la sévère évidence que le savoir-faire et le tour de main, si parfaits paraissent-ils, sont largement insuffisants sans une solide connaissance d’une bonne partie des sciences du langage. L’inverse est tout aussi véridique, qui veut que la maîtrise de la linguistique ne suffise pas à elle seule à faire de bons terminologues. L’un nourrissant l’autre, on trouvera dans la complémentarité le filon de l’espoir et de la réussite.

6. Bibliographie

Le point de vue de l’enseignant, le stage en terminologie : une passerelle entre l’université et le milieu de travail

Je situerai l’intervention qui va suivre au carrefour où se rejoignent la linguistique, la terminologie (y inclus, bien entendu, la traduction), la néologie et la lexicographie. Il me semble que l’on pourrait trouver là tout autant le point d’arrivée que le point de départ du stage en terminologie ou en traduction. Nous verrons un peu plus loin que ces phénomènes s’imbriquent les uns dans les autres pour constituer les assises scientifiques du stage. C’est donc dire que le présent exposé ne s’intéresse pas aux modalités purement administratives et techniques du stage. Il sera davantage centré sur le contenu et les conditions scientifiques préalables à sa réalisation.

Par ailleurs, je me situerai personnellement à l’intersection du pratique et du théorique en matière de stage. Encore une fois on constatera qu’il s’agit d’une dualité, c’est-à-dire à la fois d’un point d’origine et d’un point d’aboutissement. En effet, par théorique, j’entends mon rôle d’enseignant par lequel je peux orienter le futur stagiaire dans le contenu de son séjour; par pratique, j’entends mon rôle de terminologue responsable de stagiaires en milieu d’accueil, rôle qui m’habilite à orienter et à suivre également les stagiaires une fois qu’ils sont en cours de stage. La passerelle qui relie ces deux fonctions pourrait s’appeler pédagogie. Aux deux extrémités de cette passerelle, les stagiaires ont constamment besoin d’être préparés, suivis, guidés, évalués et encouragés.

Après avoir posé ces prémisses, il me semble essentiel de situer le stage encore une fois sur un axe où la perspective est double. Cela pourra paraître un truisme ou encore une lapalissade, mais il faut le réaffirmer puisqu’on a trop tendance à l’oublier : tout stage suppose un stagiaire et des structures d’accueil. Une planification et une préparation adéquates sont absolument nécessaires d’un côté comme de l’autre afin que les résultats obtenus garantissent le sérieux des parties concernées. Tout boitement, toute lacune de l’une ou de l’autre infléchiront plus ou moins l’utilité et la réussite du stage.

C’est à partir de cette binarité que j’examinerai quelques conditions de succès d’un stage. J’ajoute que mon coup d’œil sera plus accentué du côté de l’enseignement, qui, sans nul doute, apparaît comme l’étape préparatoire indispensable puisqu’elle concerne directement le stagiaire, lui-même. J’identifierai et analyserai à cette occasion quelques failles qui sont les causes premières de certaines difficultés dans le déroulement d’un stage. Des solutions idéales seront par ailleurs proposées.

Pour ce qui concerne les aspects qui me retiendront maintenant, les conditions de réussite d’un stage sont au nombre de cinq. Elles ne sont ni exhaustives, ni présentées par ordre d’importance. Elles sont soit rattachées au lieu d’accueil, soit reliées au point d’origine (autrement dit à l’université, lieu de formation de base), soit dépendantes du stagiaire lui-même. Seront successivement passées en revue les conditions suivantes :

  1. la permanence des structures d’accueil,
  2. la disponibilité des responsables des stages,
  3. la compétence des responsables des stages,
  4. la préparation universitaire,
  5. la progression des connaissances du stagiaire.

La permanence des structures d’accueil

L’organisme qui reçoit des stagiaires doit disposer au préalable d’un programme précis et répétitif qui permettra aux étudiants de retirer le maximum de bénéfices durant leur séjour. Si les structures d’accueil ne sont pas bien définies et qu’elles laissent trop de place au hasard, il est évident que le déroulement du stage sera parsemé d’embûches. Dès le moment de sa prise en charge, le stagiaire doit être guidé, orienté et averti de ce qu’il aura à accomplir. Il doit pouvoir se situer entre les responsables administratifs et les responsables terminologiques du stage. C’est surtout à ce stade que le programme sera expliqué en détail et conduit à bonne fin. Au surplus, les organismes d’accueil doivent se doter de programmes permanents pouvant être appliqués à un ensemble de stagiaires et non pas procéder à la pièce. C’est ce que j’entends par réitératif ou par répétitif. C’est également à partir de ces éléments constants que l’on pourra dégager des critères valables d’évaluation.

La disponibilité des responsables des stages

Il est évident que le stagiaire accueilli dans un milieu de travail doit pouvoir compter sur une totale disponibilité des responsables, particulièrement du terminologue chargé de le piloter, de le diriger pendant la durée de son séjour. Tout laisser-aller à ce niveau ne peut conduire qu’à l’anarchie. La présence continue et volontaire des responsables de même que les interventions pédagogiques sont des conditions sine qua non de la réussite. L’intérêt de l’organisme d’accueil doit donc être manifeste.

La compétence des responsables des stages

Tout autant que la disponibilité, les responsables doivent faire preuve d’une compétence incontestable à plusieurs niveaux. La sécurité et la progression du stagiaire en dépendent directement. Trop souvent, hélas, le stagiaire sera porté à douter de lui-même s’il ne sent pas des appuis scientifiques solides derrière lui. La compétence du terminologue se répartira selon quatre grands axes, si l’on prend pour base un stage en terminologie (recherche ponctuelle ou recherche systématique). Premièrement, le responsable devra être chevronné en matière de terminologie et de terminographie : la maîtrise des éléments de base théoriques et pratiques est primordiale. Deuxièmement, la connaissance approfondie des mécanismes de la formation des mots sera nécessaire au responsable chargé de guider le stagiaire. Souvent, le volet de la néologie est méconnu ou négligé par des terminologues d’expérience. À mon sens, il apparaît comme une assise sérieuse pour bien comprendre les mécanismes de la normalisation et de l’évolution des langues, entre autres. Troisièmement, la compétence se mesurera à la connaissance des principes et des outils lexicographiques de la langue générale. Le dictionnaire est en effet un outil de référence qui fait autorité en matière de langue; il est consulté extrêmement souvent, en fait beaucoup plus fréquemment qu’une grammaire. On y recherche une multitude de renseignements sur lesquels il n’y a pas lieu d’élaborer maintenant. Le dictionnaire est un objet présent en permanence et à toutes les étapes du travail du terminologue et du traducteur. Malheureusement, bien peu d’étudiants, et même de professeurs, connaissent à fond ces outils de travail : leur variété, leur utilité par rapport aux recherches entreprises, leurs différences, leurs difficultés, leurs qualités, leurs défauts, etc. La faute, ne nous y trompons pas, n’incombe pas complètement ni aux uns, ni aux autres. Elle est plutôt due à une lacune du système d’enseignement : rares sont ceux, en effet, qui au cours de leurs études ont pu bénéficier d’un cours complet et structuré de lexicographie. Au contraire, on semblait admettre d’emblée que la connaissance et le maniement des dictionnaires allaient de soi, sans besoin aucun de préparation ou de formation. Or, aux constats que j’ai personnellement faits en maintes occasions en milieu d’enseignement et en milieu de travail, il s’avère que peu de terminologues, peu de traducteurs et peu de professeurs sont bien préparés è travailler avec les dictionnaires de la langue générale. Encore moins sont-ils capables d’exercer à tout moment un jugement critique valable en face de la masse d’ouvrages qui investissent constamment le marché. Il y a par exemple en ce moment comme une inflation lexicographique galopante, qu’il faut replacer dans la démarche actuelle de la lexicographie qui explore des voies nouvelles comme les régionalismes lexicaux, la néologie, la terminologie, etc. Je vois donc dans la lexicographie l’un des points faibles de la compétence des uns et des autres. Corollairement, il est évident que les étudiants sont les premiers â en subir les conséquences. Quatrièmement, une solide connaissance des dictionnaires généraux préparera adéquatement la maîtrise approfondie des dictionnaires terminologiques. Ceux-ci, s’ils présentent des ressemblances avec les dictionnaires généraux, possèdent par ailleurs leurs propres caractéristiques, tant au niveau de leurs qualités que de leurs faiblesses. Ils nécessitent plus souvent qu’on ne le croit un regard très critique, compte tenu du fait qu’ils ne sont pas toujours élaborés par des spécialistes de la lexicographie, cas plutôt rares même.

À mon avis, la compétence des terminologues responsables des stagiaires doit s’exercer scientifiquement à ces quatre niveaux : terminologie théorique et pratique, néologie, lexicographie générale, lexicographie terminologique. Ces quatre volets d’un cheminement global sont nécessaires autant pour la recherche ponctuelle que pour la recherche systématique.

La préparation universitaire

J’entends par préparation universitaire celle du stagiaire évidemment, mais également celle des professeurs de terminologie. En tant qu’enseignant, je crois que n’importe quel linguiste ne saurait enseigner la terminologie. Il faut une préparation particulière; il est, par exemple, nécessaire de s’être frotté ou d’avoir été immergé dans la pratique de la pratique terminologique, pour reprendre une expression de Roger Goffin. Sous l’angle de l’enseigné, c’est au niveau universitaire que s’accomplit d’abord tout le façonnage théorique en terminologie et en traduction. Plus la préparation des candidats sera complète, plus le stage sera profitable. Le candidat qui surgit en milieu de travail à moitié formé ne peut s’attendre à un stage efficace. Il ne recevra qu’un vernis, vite écaillé. En outre, il sera un poids pour les responsables de la formation pratique. Le stagiaire est donc lui aussi devant des responsabilités. Il doit répondre à certaines conditions minimales de recevabilité : formation de base en linguistique ou en traduction, connaissances en néologie et en lexicographie, maîtrise des principes et méthodes de la terminologie, notions de sociolinguistique, etc. Si le stage constitue une école fonctionnelle (pratique et concrète), l’université se pose comme une école « formationnelle » (théorique et abstraite). Le lieu d’accueil ne peut être perçu comme un centre de formation de base; c’est un centre de progression et de continuité. Il faut donc un lien permanent entre l’université et les organismes d’accueil de même que des programmes complémentaires.

La progression des connaissances du stagiaire

Les quatre éléments précédents posent les conditions pour que le déroulement du stage conduise à une augmentation et à une progression des connaissances du stagiaire. Il confronte sa formation universitaire à l’expérience collective des milieux de vie de sa discipline. Cette expérience s’ajoute à ses crédits universitaires comme le complément qui l’amènera vers une formation complète : théorique par l’université, pratique par le stage.

Conclusion provisoire

L’évolution de la terminologie ces dernières années a abouti à une théorisation de cette discipline passablement nouvelle pour les habitants des deux Amériques. Comme on l’a vu, l’un des corollaires de la théorisation a été le constat de certaines lacunes dans la formation universitaire des enseignants et des terminologues et par conséquent dans celle des enseignés. Ces lacunes, il est aisé de s’en rendre compte, s’étendent d’ailleurs à l’ensemble des études linguistiques. Ces trous, j’en ai identifié deux : la néologie et la lexicographie, deux domaines de la linguistique qui, pour toutes sortes de raisons qu’il serait long d’analyser maintenant, ont été ignorés par l’enseignement universitaire jusqu’à récemment. Si la terminologie a réussi à s’ériger en système, il est grandement temps que la néologie et la lexicographie y parviennent aussi et que l’on délaisse les jugements à 1’emporte-pièce et les mises au ban pour analyser sainement ces deux disciplines linguistiques méjugées. Curieusement, c’est par l’intermédiaire de la terminologie que l’on mettra davantage en valeur ces deux aspects de la linguistique et dans un avenir rapproché, je l’espère.

La néologie a déjà partiellement résolu ses problèmes puisqu’elle s’enseigne depuis deux ans à l’Université Laval, au niveau des 2e et 3e cycles. Par ailleurs, à ma connaissance, aucune université québécoise ne donne un cours complet de lexicographie à l’heure actuelle. Il existe bien quelques cours greffés à des ensembles plus vastes comme la lexicologie ou la dialectologie, mais rien de systématique encore.

À mon sens, les milieux universitaires devraient combler ces lacunes et développer des cours de lexicographie et de néologie au premier cycle, tout autant qu’aux 2e et 3e cycles des études, afin de modifier une situation tout à fait anormale et même ridicule. L’heure semble propice d’abolir tous les mythes qui cachent et rejettent aux enfers deux disciplines fondamentales pour tout terminologue, tout traducteur et tout linguiste, tout professionnel de la langue en somme. Il est évident que de telles orientations universitaires sont des remèdes de premier ordre dont le but serait de préparer beaucoup plus adéquatement les étudiants à « stagier » avec le maximum d’efficacité pour eux-mêmes et pour l’organisme d’accueil.

Les aspects polyvalents de la formation des terminologues

Introduction : état de la question

Grâce à la mise en œuvre d’une politique terminologique dynamique, un pays, ou un État, peuvent transformer profondément les comportements linguistiques des individus appartenant à une communauté sociale, politique et culturelle.

Au Québec, le Gouvernement a créé un organisme qu’il a chargé de redresser une situation linguistique, aberrante dans notre société[1]. Cet organisme, l’Office de la langue française (OLF), porte désormais la responsabilité de veiller à l’application d’une politique linguistique ferme planifiée et entérinée par voie législative.

La terminologie s’offre comme l’un des principaux moyens utilisés par l’OLF pour mener à bonne fin son action. Par l’intermédiaire de la terminologie, les Québécois peuvent aspirer atteindre une francisation totale de tous leurs milieux de vie, et en premier lieu, de leur milieu de travail.

Le terminologue formé au Québec sera donc un individu qui aura pour mission d’œuvrer dans un cadre législatif fixé avec précision. Son action primordiale sera toute entière tournée du côté de la planification linguistique dans une perspective de normalisation de la langue française sur un territoire donné, qui est ici en l’occurrence l’État du Québec. Il sera le maître d’œuvre du réaménagement linguistique global des milieux industrialisés et de la poussée expansionniste et curative dont les usagers de la langue générale ne pourront à leur tour que bénéficier et se féliciter.

Sa préoccupation première revêt, par ce fait même, un caractère essentiellement pragmatique à savoir, fournir à la langue française des vocabulaires techniques et scientifiques jusqu’ici inexistants ou non encore répertoriés dans des ouvrages de type lexicographique. Non seulement ces vocabulaires et lexiques seront établis pour répondre à des besoins bien spécifiques dans certains secteurs d’activités techniques et scientifiques mais aussi, ils auront pour but de satisfaire un public également bien défini à l’intérieur de ces différents secteurs spécialisés.

Pour accomplir au mieux et uniformément cette tâche qui lui est dévolue et pour s’insérer harmonieusement dans l’ensemble de cette sphère d’activités diversifiées qu’est la terminologie au Québec - y compris la terminologie effectuée dans les milieux industriels eux-mêmes[2] le terminologue recevra une solide formation. Celle-ci sera assurée par des linguistes et des terminologues qui travaillent eux-mêmes dans un climat québécois. En effet, suite à l’expérimentation de ses méthodes pendant de nombreuses années, l’OLF s’est doté de structures durables et efficaces. Il a « méthodologisé » et théorisé ses besoins et ses recherches avant d’instituer des programmes adéquats de formation des terminologues.

Il apparaît manifestement que l’avancement des programmes d’apprentissage des terminologues est intimement lié au degré de théorisation et de « méthodologisation » de la science terminologique elle-même dans les milieux où elle s’exerce énergiquement.

Inversement, les recherches et les progrès concernant la formation des praticiens de la terminologie se nourrissent des pratiques institutionnelles privées ou publiques, ainsi que de leurs objectifs linguistiques, politiques, sociaux et, même, économiques.

Lorsque la recherche stagne, elle entraîne irrémédiablement tout le reste dans son sillage et la formation en particulier risque fort de se figer à son tour. Naturellement, la proposition réciproque est tout aussi vraie.

La formation des terminologues devra tenir compte tout à la fois des aspects linguistiques, des aspects théoriques et pratiques du travail terminologique, des principes de la discipline et des méthodologies utilisées par les différents organismes qui s’occupent de terminologie. Des incursions dans des disciplines extralinguistiques, ainsi qu’un stage pratique compléteront la formation de base, qui prélude à l’activité professionnelle elle-même.

Nous essayerons de décrire les grandes lignes de cette formation polyvalente nécessaire au terminologue, en fonction des besoins propres au Québec (OLF) et à partir de l’expérience pédagogique qui est menée depuis plusieurs années à l’Université de Québec à Trois-Rivières (UQTR), dans le cadre d’un enseignement de la terminologie au premier cycle d’un programme de traduction. Plus récemment, l’expérience a également été tentée à l’intérieur d’un programme de linguistique.

Le cheminement exposé ci-dessous se dessine simplement du plus théorique au plus pratique, tout en tentant d’appréhender des perspectives de formation uniformément valables pour toutes les catégories d’activités terminologiques où qu’elles aient cours de par le monde, moyennant, bien sûr, quelques ajustements indispensables.

Le programme de formation des terminologues dont j’esquisserai le profil s’appuie sur une double conception que je me fais de la terminologie. D’une part, elle est une activité à caractère linguistique. D’autre part, elle est une activité dont les incidences sociales et politiques sont immenses. Les exemples ne manquent pas dans le monde pour étayer ces deux thèses qui sont, par ailleurs, complémentaires l’une de l’autre.

1. Formation linguistique

1.1. La formation des terminologues doit-elle passer par la linguistique?

Les opinions sur cette question ne sont jamais totalement négatives. Elles sont tantôt prudentes, tantôt nuancées. Mais nous verrons que quoi qu’on en dise, on ne peut guère échapper à l’emprise de la linguistique sur la terminologie.

Robert Dubuc, quant à lui, pense que « le terminologue n’a pas besoin d’une formation linguistique approfondie »[3]. Mais, il ressort finalement de ses réflexions que le terminologue est un « manieur de mots » et un « outilleur de langage », ce qui exige de lui de solides et inébranlables connaissances en morphologie et en sémantique. Or, comment acquérir une « connaissance solide » dans ces difficiles, et combien vastes, disciplines de l’activité linguistique sans passer par des études systématiques des différentes sciences du langage? Ce sont là des outils essentiels qui permettront d’affronter et de résoudre efficacement les problèmes quotidiens rencontrés en terminologie.

André Clas, en contre-pied de Robert Dubuc, croit fermement que la formation des terminologues doit « être axée sur une bonne formation linguistique »[4], que c’est même la première vertu dont le terminologue doit se pourvoir.

Incontestablement, la première étape à franchir dans le processus de la formation des terminologues sera l’acquisition de connaissances linguistiques minimales. Toutes les autres qualités exigées du terminologue viendront se greffer à ce noyau.

Il va de soi que cette prise de position est fondée, comme je l’ai déjà dit, sur le postulat suivant : la terminologie est une discipline linguistique autonome. Cette idée se confirme chaque jour davantage et la preuve en est que les linguistes s’arrogent de plus en plus l’apanage de la terminologie, eux qui naguère la boudaient! Elle ne peut plus être identifiée comme une discipline mineure de la traduction. Au contraire, elle devient carrément une passerelle entre la lexicologie, la lexicographie, la traduction et toutes les autres sciences du langage. De même, elle jette ses ponts vers de nombreuses sciences paralinguistiques.

Il convient également de battre en brèche une autre idée préconçue, à savoir qu’on ne peut être terminologue sans être traducteur. Nous sommes loin de partager cet avis. Nous nous rangeons plutôt du côté de Pierre Auger lorsqu’il affirme que « quoi qu’on en pense, on peut être terminologue sans être traducteur »[5]. Ce qui signifie simplement que pour effectuer des travaux de traduction, il faut être traducteur, et pour être traducteur, il faut avoir reçu, une formation en traduction, puis s’initier aux techniques du métier. Le modèle est identique pour la terminologie. On ne s’improvise pas terminologue, tant s’en faut. Pour accomplir des travaux de terminologie, il faut être terminologue, et pour avoir droit à ce titre, il faut avoir acquis une formation adéquate à cet effet.

1.2. Le programme de formation des terminologues adopte une progression qui part de l’acquisition de connaissances sur le fonctionnement de la langue en général pour aboutir au fonctionnement des langues de spécialités, puis à leur analyse par la terminologie. Précisons que ce cheminement s’adresse à de futurs praticiens qui ne possèdent aucun savoir linguistique préalable.

Le déroulement de la formation linguistique aura donc l’allure suivante :

  1. Formation préliminaire à partir des disciplines linguistiques directement reliées à la terminologie.
  2. Formation proprement terminologique à partir d’éléments fondamentaux en théorie et en méthodologie de la terminologie pour déboucher sur l’expérience pratique.

1.2.1. Aspect linguistique de la formation

La progression à l’intérieur de la linguistique s’échelonne comme suit[6] :

1.2.1.1. Le terminologue doit d’abord acquérir un minimum d’informations qui lui permettront de situer la terminologie au sein de la linguistique synchronique contemporaine. Puis la mise en rapport de la diachronie et de la synchronie l’aidera à bien circonscrire la terminologie et ses champs d’action dans l’ensemble des disciplines linguistiques actuelles.

1.2.1.2. La langue fonctionnant par signe (au sens saussurien) et la terminologie traitant également du signe linguistique dans ses rapports avec les dénominations des notions, l’apprenti terminologue devra apprendre à maîtriser et à manier le signe linguistique, ainsi que ses différentes facettes (signifié, signifiant, référent). Ceci le rendra capable d’analyser les mots, les termes et toutes les unités de signification en regard du couple langue/parole (discours). Puis, à saisir les différents rapports entre ces unités (axe paradigmatique, axe syntagmatique). Enfin à aborder les problèmes des syntagmes grammaticaux et des syntagmes lexicaux. Cette approche du signe trace déjà la voie à l’étude structurée de la formation des mots et de la morphologie.

1.2.1.3. Une introduction aux sciences qui ont pour objet l’étude du mot (lexicologie, lexicographie, sémantique, etc.) oriente déjà le terminologue vers un aspect pratique qui a sa correspondance en terminologie. L’explication des modes de fabrication, la présentation et l’analyse des principaux ouvrages lexicographiques en langue générale, une typologie des dictionnaires et des recueils de mots de toutes sortes favoriseront la structuration de la pensée. L’examen du discours lexicographique, c’est-à-dire les éléments constituant l’article de dictionnaire, l’analyse sémique, la métalangue lexicographique, lui enseignera les différences de structure entre les ouvrages lexicographiques qui traitent de la langue générale et ceux qui traitent des vocabulaires spécialisés. La maîtrise parfaite du fonctionnement de tous les types d’ouvrages de cet ordre est essentielle, parce que le terminologue aura à les consulter et à en manier le discours chaque jour. Cet aspect de la formation prélude à l’approche de la sémantique.

1.2.1.4. La base linguistique indispensable, issue des diverses sphères d’activités de la linguistique qu’on vient d’énumérer et de passer en revue, amène l’étudiant terminologue à compléter sa formation dans l’ordre linguistique en abordant les problèmes de la néologie et de l’évolution du lexique. Quotidiennement, il sera appelé à se prononcer,sur les problèmes de la créativité terminologique. Il sera obligé de créer lui-même de nouvelles unités lexicales, afin de pallier aux besoins de dénominations. D’où, il appert qu’une connaissance de la phonétique et de la phonologie, de même que des notions d’étymologie, tout cela allié à la connaissance du fonctionnement des mécanismes de la composition et de la dérivation des mots, semblent des fondements importants à posséder pour affronter la créativité lexicale toujours imminente.

Ce bref survol de la linguistique et de ses apports à la terminologie aura préparé le futur terminologue à faire face à l’aspect plus nettement terminologique de sa formation. Ce volet appelle également quelques commentaires.

1.2.2. Aspect terminologique de la formation

Sautant de plain pied en terminologie proprement dite, il faudra montrer au terminologue en puissance les éléments fondamentaux de la méthodologie de la recherche terminologique et les principes théoriques qui président à la pratique du travail terminologique, de façon à le rendre mieux en mesure d’assumer lui-même l’ensemble de la procédure de mise sur pied d’un lexique spécialisé.

Les règles méthodologiques fondamentales en terminologie peuvent être regroupées sous deux grands chapitres :

  1. Celles qui concernent la préparation du travail terminologique.
  2. Celles qui concernent l’élaboration et la réalisation concrètes du travail terminologique.

Ces principes directeurs ont déjà été longuement décrits dans la Méthodologie de la recherche terminologique[7] publiée par l’OLF. Nous ne les reprendrons pas dans le détail, nous nous contenterons d’un résumé qui tiendra compte de certaines divergences possibles dues à la variété des écoles et des organismes de terminologie. On sait, en effet, que chaque école, chaque centre, chaque organisme a des règles qui lui sont spécifiques et qui ont été déterminées en fonction d’objectifs précis, de besoins particuliers à satisfaire et même, en fonction du milieu géographique dans lequel ils doivent accomplir leur tâche.

De cette manière, le terminologue aura une vision élargie de la terminologie et il emmagasinera des notions et des renseignements variés qui lui procureront l’occasion d’exercer un jugement critique sain sur ses travaux personnels.

1.2.2.1. Les premiers préceptes de formation portent nécessairement sur les données terminologiques[8] elles-mêmes. L’étudiant doit apprendre à connaître les fondements méthodologiques et théoriques qui sont à la base de la constitution des diverses fiches de terminologie actuellement utilisées par les centres de terminologie qui existent un peu partout. Cette initiation le conduira à isoler, puis à décrire correctement les éléments fondamentaux minimums communs à toutes les fiches de terminologie, comme par exemple, l’entrée, le contexte, la définition, le domaine d’utilisation, l’identification des sources, etc. Ensuite, il situera le rôle particulier de l’OLF parmi le bouillonnement de la recherche terminologique internationale.

Ce plongeon au cœur du support du travail terminologique le préparera à l’importante étape du traitement linguistique, terminologique et technique de chaque dossier constitué. La réussite et l’efficacité du traitement sont impérieusement reliées à la préparation parfaite des dossiers terminologiques. Le succès de la publication en dépend foncièrement.

1.2.2.2. À partir du support du travail qu’est la fiche, il faudra définir les diverses étapes successives de la fabrication d’un lexique spécialisé : choix du domaine, délimitation du champ de travail, constitution du corpus, enquêtes auprès des utilisateurs, dépouillement de la documentation recensée et accumulée, élaboration de la nomenclature, constitution des comités de normalisation, etc. Ce processus de préparation et d’élaboration des ouvrages sera réitéré chaque fois qu’il y aura lieu d’entreprendre de nouvelles recherches sur les vocabulaires techniques.

1.2.2.3. Pénétrant plus avant dans la problématique du travail terminologique, l’étudiant se verra confronté aux divers aspects de la réalisation du travail terminologique : selon que l’on procède de manière thématique ou de manière ponctuelle, selon que l’on choisit la méthode systématique ou la méthode alphabétique, selon que le travail a une visée unilingue, bilingue ou plurilingue, etc.

Un coup d’œil sur les similitudes et les différences des méthodes mises en œuvre en terminologie et en traduction complétera ce tour d’horizon.

1.2.2.4. Les rapports entre la langue technique, la langue scientifique et la langue générale seront abordés. De même, il sera question des interférences qui peuvent survenir dans le système linguistique des langues de spécialistes (par exemple, la synonymie, la polysémie) et des façons de traiter et de résoudre ces problèmes[9].

1.2.2.5. La normalisation[10] et l’aménagement linguistiques[11] feront l’objet de quelques sérieuses incursions théoriques et appliquées, puisque ces notions seront continuellement présentées dans le déroulement du travail terminologique. Elles sont l’aboutissement souhaité aux travaux, tel que le mandat de l’OLF l’a défini et que nous l’avons exposé au début de cette communication. Négliger l’importance de la normalisation et de l’aménagement linguistique dans la formation des terminologues serait impardonnable.

2. Formation scientifique et technique

2.1. La formation scientifique et technique constituera le second volet de l’apprentissage du terminologue.

Les aptitudes professionnelles requises du terminologue dépassent largement la zone linguistique. Une fois cette première formation acquise, il devra affiner son savoir en explorant les différentes disciplines scientifiques et techniques qui sont en liaison directe avec ses travaux de recherche. Cette formation, consécutive à l’apprentissage linguistique, s’acquiert le plus souvent lorsque le terminologue occupe déjà un poste dans un centre de terminologie.

Il est sûr et certain qu’aucun effort terminologique sérieux et rigoureux ne saurait être mené à bien sans que le terminologue se familiarise et pénètre à fond le domaine technique et scientifique dans lequel il aura à intervenir. Un produit terminologique de haute qualité ne saurait sortir des mains d’un terminologue qui ne maîtriserait pas les notions élémentaires minimums du champ d’activités professionnelles dont il s’occupe de dresser le lexique. Il est, par ailleurs, impensable de se lancer dans une recherche terminologique sans définir l’étendue et les limites du secteur spécialisé dans lequel on travaillera. Comment pourrait-on parvenir à décrire utilement des réalités sans les connaître?

2.2. Le terminologue possède deux ressources complémentaires pour parfaire sa formation scientifique et technique.

2.2.1. Il peut se familiariser avec le domaine en exploitant les diverses sources écrites qui sont disponibles : bibliographies spécialisées, périodiques, manuels, ouvrages lexicographiques, etc. portant sur l’activité professionnelle choisie. De cette manière, il établira son vocabulaire scientifique et technique fondamental, qui le préparera à entrer en rapport avec le milieu utilisateur et à soutenir les indispensables discussions avec les professionnels.

2.2.2. Les connaissances livresques ne sauraient être que fragmentaires. Aussi, la seconde ressource à laquelle le terminologue se fiera, c’est évidemment le contact concret avec l’univers professionnel étudié et les usagers de la terminologie.Par ses relations personnelles suivies avec la clientèle visée, le terminologue réussira à instaurer un climat de confiance nécessaire à l’accomplissement de sa tâche. De là viendra un aperçu de l’ampleur et de la difficulté du travail à accomplir.

Le terminologue n’étant pas, sauf heureuse exception, un spécialiste à part entière, et ne pouvant non plus prétendre à ce titre, il verra à s’assurer le concours d’experts d’entreprises et d’informateurs compétents, et cela à différents paliers hiérarchiques. Ces personnes joueront le rôle de conseillers et le guideront à chacune des étapes successives de ses travaux et dans l’analyse terminologique qu’il mène.

Les contacts avec l’entreprise et les professionnels constituent une indispensable manœuvre d’approche et ne doivent aucunement être négligés dans le processus de formation. Les visites d’entreprise, les rencontres et les conversations avec les cadres et le personnel, l’examen de toute question relative au milieu permettront une observation en situation de la terminologie. À partir de cette vision du milieu utilisateur, le terminologue pourra mieux délimiter ses besoins et les priorités des usagers.

3. Formation complémentaire

Formation linguistique et formation technico-scientifique ne suffisent pas au terminologue pour être parfaitement à l’aise dans son milieu de travail. On exige de lui qu’il tâte des rapports que la terminologie entretient avec d’autres sciences (la philosophie, par exemple), qu’il sache s’y retrouver en informatique, qu’il sache manier la documentation et qu’il sache se débrouiller en classification.

3.1. L’informatique

Sans être un informaticien hors pair, le terminologue aurait tout intérêt à connaître l’existence, l’utilité et le fonctionnement des banques de données terminologiques qui sont destinées à faciliter son travail. Pour ce faire, il devra apprendre à les consulter afin de savoir ce qu’il peut en attendre. Un cours d’initiation à l’informatique lui fournira l’occasion de discuter avec les praticiens de cette science. Sans cela, il pourra difficilement travailler, étant donné le grand nombre de travaux de terminologie thématique ou ponctuelle qui se font en étroites relations avec les banques de données terminologiques.

3.2. La documentation et la classification

Le terminologue doit apprendre à connaître les outils documentaires dont il aura constamment besoin dans son travail. Sans être documentaliste professionnel, il acquerra des notions dans ce domaine afin d’être en mesure de repérer les sources où il puisera les informations nécessaires, afin de pouvoir les évaluer et afin de porter un jugement sur leur valeur et leur pertinence. Il n’est nullement de son ressort d’organiser un centre de documentation. Le recours à cet outil de travail n’est qu’un moyen pour le terminologue d’améliorer le produit de qualité que doit être son lexique en voie de réalisation.

L’apprentissage des principes d’organisation et de fonctionnement d’une salle de documentation, des façons de rédiger des bibliographies, de repérer les ouvrages essentiels à la recherche, d’établir des fiches bibliographiques et de commander des ouvrages visent à faciliter le dialogue du terminologue avec les documentalistes professionnels, dans le but de mieux cerner les besoins de son champ d’activité, qu’il connaît mieux qu’eux, à la limite. L’aisance qu’il manifestera dans le secteur de la documentation et de la classification aura des répercussions immédiatement sensibles sur le travail terminologique qu’il poursuit.

4. Stage

Le stage dirigé se présente comme la dernière étape de la formation des terminologues[12]. Toutes les connaissances théoriques et méthodologiques multiples seront mises à l’épreuve lors d’un séjour de travail de plusieurs semaines dans un organisme de terminologie gouvernemental ou privé avantageusement reconnu.

Le stage a pour but de permettre au candidat terminologue de s’initier au fonctionnement d’un centre de terminologie et de vivre quotidiennement, et simultanément, toutes les facettes de la vie professionnelle réelle.

Il a aussi pour but d’aider le candidat à travailler en équipe avec les différentes personnes qui constituent un service de terminologie : traducteurs, linguistes, spécialistes, etc. La terminologie, telle que pratiquée dans certains milieux, par exemple l’OLF, est une tâche collective qui fait appel à toutes sortes de spécialistes du langage.

Au cours de son stage, essentiellement pratique comme il va de soi, le terminologue fera le tour des activités terminologiques les plus diverses : recherches ponctuelles, recherches thématiques, consultations (SVP), rédactions de dossiers terminologiques, interrogation d’une banque de terminologie, travail en bibliothèque et en documentation, etc.

Un conseiller, terminologue de profession, le guidera tout au long du stage et sera chargé dé rédiger un rapport d’évaluation du candidat; sur « ses aptitudes, son rendement et ses qualités professionnelles en regard de la profession à exercer »[13].

5. Conclusion

5.1. Le terminologue comme on vient de le voir, doit être bien préparé. Il doit cumuler un nombre impressionnant de connaissances et de qualités propres à lui faciliter, de la meilleure façon possible, la pratique de son activité. Mais n’en est-il pas ainsi dans toute science?

À cette formation théorique multiforme se joignent, on l’a déjà dit à de nombreuses reprises, une solide formation intellectuelle et une culture générale étendue qui ne pourront concourir qu’à rehausser la valeur morale et l’ardeur scientifique du terminologue.

La maîtrise de la langue dans laquelle le terminologue aura à travailler est évidemment un autre gage de succès du travail qui sera entrepris. Le plus souvent, il s’agira de la langue maternelle, parfois aussi de la langue dans laquelle il aura été scolarisé. Le maniement aisé et correct de la langue permettra l’expression juste et parfaite. De plus, pour s’exprimer adéquatement dans une langue étrangère, le plus sûr garant demeure la maîtrise de sa propre langue.

5.2 Le développement actuel de la terminologie et sa systématisation en tant que science linguistique autonome ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors du déroulement des travaux. Aussi la formation sur le tas des terminologues doit-elle être considérée comme chose du passé.

Aujourd’hui, il ne peut plus être question d’appréhender un travail terminologique structuré sans s’appuyer sur un apprentissage dont les fondements scientifiques seront tributaires d’une méthode éprouvée. Une formation adéquatement poussée des terminologues se révèle plus que jamais nécessaire, à l’heure où la terminologie s’internationalise de plus en plus et au moment où elle s’avère de plus en plus complexe à définir. L’élaboration des méthodes et des théories commence par la formation des praticiens.

Pour être terminologue, « il faut aimer sa langue, croire en sa propre culture et être convaincu que le génie d’un peuple s’exprime à travers son mode particulier d’expression »[14]. C’est pour cette raison qu’au Qubec la terminologie se transforme en auxiliaire précieux servant à « améliorer la qualité linguistique des individus et à en faire des sujets performants dans leur langue seconde »[15], capable, de plus, d’assurer convenablement et uniformément le réaménagement linguistique de la vie et du territoire québécois.

Notes

[1] Voir le projet de loi n. 101 de l’Assemblée Nationale du Québec intitulé : « Charte de la langue française », sanctionné le 26 Août 1977, p. 28, article 100 : « Un Office de la Langue Française est Institué pour définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et pour veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l’administration et les entreprises ».

[2] L’OLF mène son action de francisation en étroite collaboration avec les entreprises québécoises. Des ententes sur des bases communes minimales pour le travail terminologique ont été Instaurées entre les deux parties qui poursuivent ensemble un objectif unique, celui de faire du Québec un État français à part entière.

[3] Robert Dubuc, « Formation des terminologues théoriciens ou praticiens ». La banque des mots, n. 9, 1975, p. 20.

[4] André Clas, « La formation des terminologues », ln Essai de définition de la terminologie. Actes du colloque international de terminologie, Québec Manoir du Lac-Delage, du 5 au 8 Octobre 1975, Québec, Régie de la langue française. Août 1976, p. 153.

[5] Pierre Auger, « L’enseignement de la terminologie (aspects théoriques et pratiques) dans le cadre des études en traduction et en linguistique », texte dactylographié p. 1. (À paraître en 1978 dans les Actes du colloque international de terminologie, Québec, Manoir Richelieu, Octobre 1977).

[6] La description qui suit reprend les grands thèmes que l’on trouve dans l’article de Pierre Auger cité précédemment. Voir en particulier les Annexes 1a 1b.

[7] Pierre Auger et Louis-Jean Rousseau, en collaboration, « Méthodologie de la recherche terminologique ». Études, recherches et documentation, n. 9 Office de la langue française, Québec, Septembre 1977, 80 p.

[8] Voir « les données terminologiques », Actes du colloque international de terminologie, Baie-Saint-Paul, du 1er au 3 Octobre 1972, Québec, Office de la langue française. Juillet 1975, 172 p.

[9] Voir « La normalisation linguistique », Actes du colloque international de terminologie, Lac — Delage, du 16 au 19 Octobre 1975, Québec, Office de la langue française. Septembre 1974. 258 p.

[10] Id.

[11] Voir Jean-Claude Corbeil, « Éléments d’une théorie de l’aménagement linguistique ». Études, recherches et documentation n. 4; Régie de la langue française, Québec Mal 1975, 40 p. et « L’aménagement linguistique du Québec », Juin 1975, 57 p.

[12] Nous évitions volontairement de mentionner la rédaction d’un mémoire ou d’une maîtrise, qui font davantage partie d’un programme de formation uniquement centré sur l’enseignement universitaire de la terminologie aux deuxième et troisième cycles. Voir, par exemple Robert Dubuc, article citée, p. 22, André Clas, article cité p. 155, Pierre Auger, article cité p. 18 et suivantes.

[13] Robert Dubuc, article cité, p. 22.

[14] Geoffrey Vitale, in « Essai de définition de la terminologie », Actes du colloque international de terminologie, Québec, Manoir du Lac-Delage, du 5 au 8 Octobre 1975, Québec, Régie de la langue française, Août 1976, p. 163.

[15] Pierre Auger, « Terminologie et enseignement », communication présentée à la deuxième rencontre mondiale des départements d’études françaises, AUPELF, Strasbourg, 17-23 Juillet 1977, texte dactylographié, p.3.