Développement, aménagement linguistique et terminologie: Un mythe? L’exemple de la malgachisation[1]

1. La francophonie

En prenant appui sur le Grand Robert de la langue française (1985), le terme francophonie peut être défini comme étant « l’ensemble constitué des populations francophones (France, Belgique, Canada [Québec, Nouveau-Brunswick, Ontario], Suisse, Afrique, Antilles, Levant...), c’est-à-dire la mosaïque des individus, des groupes ou des collectivités qui utilisent le français en tant que langue maternelle, officielle, véhiculaire ou étrangère dans un réseau de circonstances de communication bien identifiées. » Il existe donc des pays qui usent du français comme langue maternelle (France, Belgique, Suisse, Québec), des pays où cette langue bénéficie d’un statut particulier révisable en tout temps (langue officielle, langue institutionnelle, langue seconde forte ou langue véhiculaire nationale ou internationale, comme c’est le cas dans la majorité des pays ou États africains d’allégeance francophone) et des pays où on recourt au français comme langue de culture et de prestige sans entamer la prédominance de la langue majoritaire (Danemark, Brésil, Pologne, Roumanie et, plus anciennement, différentes cours royales européennes). En outre, dans aucun des pays membres du club francophone constate-t-on une situation d’unilinguisme total. Dans les situations les plus simples, la réalité langagière procède du bilinguisme et de la diglossie; le plus souvent l’observateur se heurte à des faits de multilinguisme et de multiglossies inextricables.

La réunion des partenaires et des adeptes de la langue française forme le grand cercle planétaire appelé la francophonie. Le concept dérange et véhicule sans aucun doute une image plurielle et éclatée. L’aspect linguistique scruté ci-dessus ne représente qu’une mince facette de son extension multidirectionnelle contemporaine dont les dictionnaires commencent à peine à rendre compte (voir Boulanger 1985).

Indiscutablement, un pays africain comme Madagascar s’inscrit dans la zone médiane du grand cercle francophonien. Sur ce vaste territoire, la langue française s’est superposée aux langues indigènes lors de la période coloniale de la fin du siècle dernier. En ce moment plus de vingt-cinq ans après l’indépendance malgache du 26 juin 1960, le pays cherche les moyens d’instaurer chez lui une autonomisation et une autosuffisance linguistiques qui marqueraient la concrétisation définitive d’une indépendance à tous les niveaux : culturel, économique, social, politique et intellectuel. Tiraillé de l’intérieur et de l’extérieur, Madagascar s’apprête à vivre des choix linguistiques qui trancheront dans le vif.

Du point de vue linguistique, la question primordiale qui se pose est celle de savoir s’il convient d’être simultanément malgache et francisant, ou s’il n’est pas plutôt préférable d’être ou bien malgachophone ou bien francophone à part entière, l’un excluant l’autre.

2. Le triptique

Le titre retenu pour cet article indique un cheminement épistémologique qui permet de procéder du connu, ou du moins des indices récoltés à partir de plusieurs expériences de terrain, vers l’inconnu au bout duquel se profile la concrétisation d’un vaste programme d’autonomisation langagière. Titre accrocheur certes, mais aussi titre piège parce qu’il recèle beaucoup d’autres questions et qu’il voile des controverses manichéennes. En outre, les trois concepts associés ici commencent à peine à faire l’objet de recherches approfondies dans leurs rapports avec la science de la linguistique.

Une société qui envisage l’accélération de son développement doit impérativement choisir des voies à suivre, parmi lesquelles la voie linguistique retient l’attention d’une manière particulière. Une fois l’importance du linguistique bien appréhendée, l’aménagement linguistique se dégage comme un plan d’action global duquel émerge la terminologie en tant que phase cruciale et manifestation tangible de tout le processus de développement sous son angle linguistique. Le mythe s’apparente aux moyens d’action et de contrôle, ainsi qu’à l’implication volontaire des individus chargés de conduire à terme le programme entériné officiellement par les autorités d’un pays. Le mythe, c’est aussi la photographie de la situation telle qu’elle sera restituée dans dix, dans vingt, dans trente ans; c’est l’image projetée du changement accompli, à demi réussi ou raté. Le mythe, c’est l’incapacité des sociétés de connaître l’avenir, de savoir si les efforts investis auront produit des résultats permanents, si la commande aura été remplie par les « développeurs, » par les aménagistes et par les terminologues. Le mythe s’incarne majestueusement dans la durée, dans le temps.

« Développement, » « aménagement linguistique, » « terminologie » se présentent comme trois concepts neufs vigoureux, dynamiques et interactifs qui n’ont pas encore atteint le stade du consensus en ce qui regarde leur fonction et leur définition véritables (voir Dion 1981). Les dictionnaires répercutent peu ou prou les significations profondes de ces notions mises en place récemment et entrées en interrelations depuis peu. Il en va parfois de leur reconnaissance et de leur acceptation lexicographiques comme de celles de « francophonie » : le flou artistique peu dérangeant a l’air de convenir à tout le monde, du moins jusqu’au moment où chacun s’attache à définir leur sens, leur valeur et leur utilité réels dans une situation bien identifiée. Plus encore, depuis une vingtaine d’années au Québec, une dizaine d’années dans certains pays européens et au Maghreb et quelques années seulement en Afrique noire subsaharienne, le trio notionnel est recouvert d’une nuance politico-sociale parfois gênante et obsédante dans son immobilisme. Alors que l’assise politique devrait servir à générer, à entretenir et à perpétuer tout programme d’envergure qui vise à modifier en profondeur les comportements langagiers des individus. La déghettoïsation linguistique n’a aucun sens hors des appuis officiels, hors d’un support politique actif et en l’absence d’une législation coercitive.

Chaque axe du triptique sera successivement examiné et cadré dans un processus global d’avancement, d’évolution et de maturation d’une société. Comme le concept de « développement » concerne davantage le Sud que le Nord, la situation linguistique malgache servira de contrepoint afin d’illustrer le cas d’une société engagée sur la voie de la métamorphose linguistique et de l’industrialisation de ses ressources.

3. Le développement

Dans le contexte actuel, trois voies d’accès s’offrent à l’appétit du chercheur qui se penche sur le concept de « développement » : la coloration sociale, la coloration économique et la coloration linguistique. Toutes trois sont étroitement imbriquées de sorte que le développement s’articule autour « de l’actualisation d’une doctrine et d’une action fortes et efficaces qui, mettant entre parenthèses les vertus explicatoires et opératoires des idéologies-recettes, puissent permettre, sur le plan économique et humain, la réalisation d’un véritable optimum. Dans cette perspective, le langage peut être un facteur essentiel d’une prise de conscience des exigences fondamentales de la promotion possible, mais aussi d’un droit à la différence qu’implique la recherche des voies et moyens, nouveaux pour un développement intégral » (Kempf et Mudimbe 1977 : 503).

Le développement social signifie pour chaque peuple le désir d’accéder à un nouvel ordre mondial qui place chacun en position d’assurer le dialogue avec ses pairs et avec l’ensemble de la communauté universelle afin de prendre en charge la modernisation de sa société sans perdre son authenticité. Pour les pays déjà industrialisés et parfois même surindustrialisés, cela suppose la préparation du passage à l’étape de la postindustrialisation; tandis que pour les pays pré-industrialisés, il s’agit de parvenir au niveau de l’industrialisation afin d’assumer son destin communautaire et social, avec soi d’abord, avec les autres ensuite. L’efficacité du développement social interne est garante des autres directions développementales. En particulier, la langue ne change pas là où la société ne change pas.

Le développement économique signifie pour chaque communauté le désir d’accéder au monde moderne suivant un processus de dépassement économique pour les mieux nantis et de rattrapage économique pour les autres. Si l’on cantonne les observations aux pays de l’Hémisphère sud, l’orientation majeure consiste à se brancher sur le monde mais chacun selon ses modalités propres. La croissance économique linéaire ne peut constituer un objectif exclusif. Il convient de l’insérer dans une suite d’actions concertées qui visent un développement auto-centré, lequel intègre à la perspective économique les paramètres sociaux, culturels et politiques.

La catégorie de développement économique la plus souvent évoquée est celle du transfert de la technologie. Les grandes cibles se

ramènent alors à la technique, la technologie et la science. À l’heure actuelle, il est largement admis que la question du transfert de la technologie est l’élément-clé de toute stratégie globale de développement. Les principaux obstacles qui se dressent devant un tel programme sont : l’aspect financier, l’aspect idéologique, l’aspect politique, l’aspect linguistique, auxquels il faut adjoindre fréquemment l’absence de stratèges et de spécialistes du transfert.

Il ne suffit pas de vouloir le transfert technologique pour que celui-ci s’accomplisse instantanément. Son efficacité est tributaire de diverses contraintes parmi lesquels la maîtrise de la technologie importée n’est pas la moindre. « L’opération qui a pour objet d’introduire des connaissances, des procédés et des produits dans un pays où ils n’ont pas été conçus à l’origine (désignée sous le nom vocable : transfert de technologie) n’a de sens que si les pays qui en sont destinataires en sont également les maîtres » (Jastrab 1986 : 80) ou sont en mesure de le devenir à court terme. Or, un rapport de l’ONUDI publié en 1982 souligne que la « maîtrise de la technologie ... n’est assurée que si les compétences, l’information et l’efficacité technique qui constituent la technologie sont transférées au personnel d’encadrement et de supervision et aux travailleurs ... pour se diffuser ensuite dans l’économie. ... La maîtrise de la technologie ... est un objectif de développement » (cité dans Jastrab 1986 : 80).

Il y a transfert de technologie chaque fois que cette technologie est empruntée par une autre culture (au sens anthropologique du terme) que la culture productrice. Qui plus est, il y a appropriation de la technologie lorsque la culture d’accueil s’accapare linguistiquement des notions importées et les acclimate à sa propre vision du monde. L’adaptation contextuelle s’inscrit comme une condition sine qua non du transfert accompli. Pour cette raison, le recours à la terminologie systématique est préférable à la traduction qui n’est que la recherche d’équivalents de terme à terme, de langue à langue dans une sorte de permutation d’un code linguistique à un autre. La traduction n’est pas toujours le signe équitable de la naturalisation linguistique. La simple migration d’une unité lexicale dans une autre langue ne saurait suffire dans une situation où il y a un donneur et un preneur, sans que la réciproque soit envisageable à brève échéance. Encore faut-il que les termes se fondent dans chaque microsystème terminologique. Dans l’optique limitée à la traduction stricte et mot à mot, la réalisation du développement est semée d’embûches insurmontables. Un tel comportement explique en partie bien des échecs antérieurs et des visions à courte vue. Le développement acquiert aujourd’hui une envergure multi-dimensionnelle qui interdit de prendre à la légère la dimension terminologico-linguistique.

Le développement linguistique signifie pour chaque collectivité le désir de disposer d’un appareil linguistique capable de contribuer à l’enrichissement général d’une société en établissant une communication permanente entre ses membres à tous les échelons de la vie personnelle et sociale. La malgachisation linguistique est un enjeu d’importance vitale qui fournira de solides assises aux autres réformes envisagées. La communauté malgache doit façonner sa langue dans l’objectif suprême d’assurer sa sécurité linguistique ce qui inclut des préoccupations à l’égard du français afin de fixer son statut sur l’île. Pour ce faire, elle est tenue de définir un rôle social et sociologique au malgache afin qu’il témoigne de la volonté et de la destinée du pays.

La conscientisation linguistique passe par plusieurs phases dont il faut rappeler les plus importantes dans le contexte d’un pays qui a des choix langagiers à faire. Le détail s’applique tout autant à une langue nationale africaine qu’à une forme de français régional comme celui du Québec qui est confronté à la norme française parisienne sociohistoriquement dominante sur son territoire (voir Boulanger 1988).

Le premier constat est celui du culpabilisme inhibant et du dialectalisme ostracisant. Dépasser la phase du marginalisme équivaut à mettre en route un processus qui débouche sur une perspective autonomiste sereine et constructive. Celle-ci mène à une conception organique de la langue susceptible de lui garantir un statut social prédominant qui répond aux desseins formulés par les maîtres d’œuvre d’une réforme. Pour les Québécois, le choix est clair : le français du Québec est seul capable de cautionner l’avenir de la société québécoise enclavée dans le nord-est de l’immense continent américain. Pour les Malgaches, le choix est sans doute plus douloureux mais tout aussi impératif. Ce qui ne signifie pas, dans les deux cas, le rejet automatique de l’autre langue ou variété de langue active sur le territoire.

Le second constat vient rééquilibrer le premier lorsque plane une menace d’isolationnisme ou d’autarcie linguistique. Chacun à leur manière, le français québécois et le malgache sont axés sur une langue qui rappelle que l’exocentrisme séculaire fut autoritaire pendant une période-clé de leur évolution respective. Pour les Québécois, le français de France constitue la langue-mère légale qui a déployé toute sa puissance matriarcale tout au long de l’histoire du Québec et encore maintenant; tandis que pour les Malgaches, il constitue la langue-mère adoptive avec toute sa puissance de marâtre repentie. Dans ces circonstances, il s’agit encore de compenser le destin en prônant une forme d’endocentrisme duquel découle la reconnaissance extérieure des choix de chacun. La valorisation des langues québécois et malgache prend une envergure d’autant plus grandiose qu’elles restent raisonnablement attachées à la langue-mère, chacune pour des raisons différentes bien entendu. La rupture totale avec le rameau européen est impensable au Québec. On y privilégie plutôt la nécessité d’une continuité historique alliée à une indépendance linguistique contemporaine concrétisée par la gestion de ses propres affaires linguistiques.

Le rééquilibrage peut être précisé par un troisième constat, c’est-à-dire la nécessité impérative de la convergence des langues et d’un partage des responsabilités. Ainsi, le français québécois et le malgache peuvent suffire pour des besoins internes de communication ralliés sous le concept d’« ethnocentrisme. » Le recours à la langue française de référence francophone, à une norme de portée universelle, relève dans les deux cas de préoccupations relatives à une forme de multiethnisme qui peut seule maintenir l’intercommunication avec le monde. Même si des efforts d’adaptation gigantesques sont accomplis, il faut espérer aussi la réciproque de la source génétique française, ne serait-ce que dans le comportement de la France envers l’emprunt et à l’égard des régionalismes extrahexagonaux, pour parler ici du cas du Québec. Le problème est plus compliqué à résoudre pour le malgache. Il est difficile pour un non-Malgache de s’aventurer trop loin. Mais, on peut estimer que malgachiser ne doit pas signifier un enfermement et une cessation du dialogue avec les autres partenaires francophoniens ou mondiaux. La langue ou la forme de langue élue doit demeurer un facteur de cohésion collective et sociale. Il faut chercher, puis établir un mode d’équilibre et d’échange qui favoriserait l’intégration de l’ancien (domination du français de France) et du nouveau (instauration du malgache), qui créerait un terrain d’entente qui satisfasse tous les besoins par ailleurs bien identifiés et catalogués par ordre de priorité. Pour ce qui regarde la situation de Madagascar, le français et le malgache ont chacun un rôle prépondérant à jouer à l’intérieur des frontières politiques du pays comme à l’extérieur de ces frontières. En outre, il paraît évident que « tant que le malgache n’aura pas fait l’objet de normalisation et de modernisation, il sera nécessaire de recourir au français » (Turcotte 1981 : 147) ce qui sous-entend qu’il « n’est pas facile pour les pays en voie de développement de se passer complètement de la langue coloniale » (Turcotte 1981 : 155).

L’organisation rationnelle de l’usage malgache est destinée à intégrer organiquement le vieux modèle dans le nouveau en conformité avec une hiérarchisation convaincante et située en dehors du schème classique dominant/dominé. Le nouveau doit stratifier l’ancien et non être géré par lui. Ce qui est à naître, c’est un usage interne prioritaire, donc normé, accessible à tous et qui serve de référent social aux usagers potentiels afin qu’ils puissent se reconnaître aisément à travers ce modèle. Procéder au développement linguistique autochtone, c’est se procurer les moyens d’organiser une langue et ses usages « en un tout cohérent, où les éléments linguistiques se jugeront de l’intérieur, les uns par rapport aux autres, avant de l’être de l’extérieur » (Gendron 1985 : 9). Le malgache, comme toute autre langue nationale africaine choisie, doit être conçu comme constituant un tout organique, hiérarchisé du point de vue sociolinguistique, c’est-à-dire présentant une structure d’utilisation appréhendée fondamentalement avec ses référents, avant d’être mis en rapport avec des référents de l’extérieur des lieux originels de la gestation ou de la génération.

Les conséquences immédiatement perceptibles des enjeux linguistiques se transposent au plan sociologique. La langue devient un extraordinaire facteur d’identité collective et individuelle, un facteur de ralliement et de mobilisation sociale en même temps qu’un puissant élément d’assimilation à des idées et à une forme de civilisation convenue. Aux yeux des autres, chacun existe par et dans sa langue. Grâce à elle, il peut communiquer son vécu personnel et son vécu occupationnel ou socioprofessionnel. La communication se ramène à assurer une continuité et une diffusion des activités de la vie collective dans la société en transformation.

D’autre part, le côtoiement du français et du malgache ne peut cesser brutalement. Les langues internationales comme le français et l’anglais demeurent des langues véhiculaires, des linguas francas qui se greffent sur le fonds des langues nationales pour contribuer à l’épanouissement complet d’une société. Le processus dynamique des contacts de langues inclut tous les acteurs sociaux dans une perspective interactive : les malgachophones et les non-malgachophones vivant et travaillant sur le même territoire ont le devoir d’unir leurs efforts pour la cause linguistique. Sans consensus, il n’y a rien à espérer. Par ailleurs, la malgachisation linguistique sera inepte et carentielle si elle n’est pas couplée à une entreprise de malgachophonisation, c’est-à-dire à l’intégration et à l’augmentation des parlants malgaches dans toutes les sphères d’activités administratives et professionnelles de l’État et des entreprises, ainsi qu’à tous les échelons hiérarchiques. Une opération de cette envergure est un énergique intégrateur sociologique et le dénominateur commun rassemblant les différentes communautés répandues sur l’île. L’occasion est propice à l’établissement d’un « pont entre la majorité et les minorités, un lien et un ciment éventuels de la mosaïque linguistique et culturelle » (Gendron 1985 : 9) qu’est l’île de Madagascar.

Dans ce volet consacré au développement linguistique et à ses caractéristiques, il s’agissait de distinguer les concepts de « langue développée » et de « langue en développement » en mettant de l’avant les relations d’altérité entre le français et le malgache. Il reste à souligner qu’il s’ensuit une distinction fondamentale qui crée un axe obligatoire de suprématie temporaire de la première notion sur la seconde. L’analyse des situations de contact veut aussi démontrer que la langue développée peut aider la langue en développement à atteindre le plus rapidement possible un statut d’autonomie. Il est évident, par exemple, que la concrétisation des projets d’aménagement linguistique et terminologique ne peut suivre un cheminement méthodologique parfaitement identique pour les deux langues. Il ne saurait y avoir de mimétisme à ce niveau.

Une langue développée comme le français possède un fonds général et terminologique imposant, bien décrit, accessible et largement diffusé. L’actualisation de ce fonds est facile à réaliser étant entendu qu’une telle langue jouit déjà de la plus grande partie de son instrumentation et que cet arsenal de mécanismes est parfaitement au point et normalisé. Les modèles morphosyntaxiques, grammaticaux et lexicologiques ainsi que les moules lexicographiques et terminographiques sont disponibles. Ils inspirent et facilitent la génération de termes nouveaux à profusion. A contrario, les langues en développement sont à compléter la description de leur réseau instrumental de base (phonologie, grammaire, morphosyntaxe), dispositifs préalables à l’exploration de nature plus lexicale en ce qui concerne la langue générale et la terminologie, ou encore indispensable à la systématisation des modèles morphosyntaxiques et conceptuels nécessaires à la dénomination ou à la renomination ainsi qu’à l’établissement d’une politique de normalisation linguistique. Il ne parait pas opportun de soutenir la hiérarchisation traditionnelle et immuable des langues malgache et française. Le français, s’il redevient inspirateur de la malgachisation, doit être saisi comme la langue de référence linguistique et conceptuelle qui participe au changement selon des modalités temporelles qui restent à établir. Le cadre sociohistorique du pays n’offre guère d’autres solutions de rechange à court terme.

D’une façon un peu plus sous-entendue, l’épineux problème qui consiste à choisir une langue de référence interne à même le réseau dialectal a été souligné. Le rôle des aménagistes consiste à privilégier une forme ou un dialecte afin d’appuyer d’une manière solide et définitive le choix d’une norme langagière qui guidera tout le programme de la normalisation officielle.

4. L’aménagement linguistique

L’aménagement linguistique est un « processus planifié de changement linguistique dans une société qui a comme objectif la mise au point de solutions réalistes et opérationnelles destinées à garantir le plein épanouissement d’une langue, tant en ce qui concerne son statut (degré de reconnaissance de la langue) qu’en ce qui regarde son corpus (choix d’un modèle de langue à privilégier dans les communications institutionnalisées). »

L’aménagement linguistique catalyse le développement et la terminologie. Il met en évidence simultanée plusieurs problèmes d’ordre sociolinguistique dont on peut examiner un échantillon :

  1. L’absence ou la carence d’une politique linguistique précise et conséquent qui définisse le programme de codification, de modernisation et d’enrichissement des langues.
  2. La coexistence de plusieurs langues sur un même territoire ce qui crée des circonstances de bi- ou de multilinguisme d’origine endogène. Ces situations sont souvent gênantes parce qu’elles obligent à faire des choix parfois déchirants.
  3. L’obligation de définir les relations entre une langue nationale et une langue étrangère ou semi-étrangère sur un même territoire, par exemple le français ou l’anglais dans plusieurs pays africains, instituant des circonstances de bi- ou de multilinguisme d’origine exogène.
  4. La répartition des rôles respectifs, nuancés et réalistes des langues nationales et étrangères dans les communications internes dans le pays et externes avec la communauté planétaire.
  5. L’évaluation des variantes d’une langue selon les groupes de locuteurs d’une même communauté linguistique; cela impose le choix puis la définition d’une langue standard afin de répondre aux désidératas de la communication institutionnalisée, c’est-à-dire l’acte par lequel l’individu et les institutions entrent en relations à des fins particulières.

La mise en pratique d’un programme aménagemental, qui intégrerait chacune des composantes sociolinguistiques mentionnées, relève de deux ordres de pouvoir; les pouvoirs publics et parapublics ainsi que les pouvoirs intellectuels.

Les pouvoirs publics sont concentrés autour des autorités législatives et exécutives tandis que les pouvoirs pédagogiques dérivent de l’administration parapublique.

Les autorités législatives sont chargées de l’élaboration des lois et des politiques linguistiques aux fins d’officialiser une ou des langues et de déterminer leur statut et leur emploi dans les communications institutionnalisées ou individualisées. Dans un État comme le Québec où l’anglais et le français sont présents partout, le principe de territorialité des langues n’existe pas; aucune frontière linguistique n’est historiquement dégagée et permet de localiser l’une ou l’autre des langues, comme c’est le cas en Belgique pour le wallon et le flamand ou en Suisse pour le français et l’allemand. En conséquence, les législateurs québécois ont opté pour une langue officielle unique, en l’occurrence le français, « Ce principe fondamental est nuancé par l’intention explicite d’assurer l’épanouissement culturel des minorités, notamment par l’enseignement des langues d’origine et la protection des consommateurs d’autres langues que le français, surtout dans l’étiquetage des produits, la publicité des contrats, l’accès aux services » (Corbeil 1986 : 143).

Les autorités exécutives sont mandatées par les autorités législatives pour appliquer les décisions. Elles ont donc un caractère fortement interventionniste. Elles se déploient dans des commissions officielles de toute nature qui sont responsables de la normalisation, de la description de la langue générale et de l’exécution des décisions prises par l’administration politique. Des bureaux, des offices, des conseils, des commissions sont créés pour concrétiser le mandat exécutoire.

Les autorités pédagogiques émanent aussi du pouvoir législatif. Elles sont formées de l’ensemble des individus plus particulièrement chargés des réformes de l’enseignement ainsi que de leurs collatéraux comme les associations de professeurs. Par l’intermédiaire des professeurs et des enseignants, leur action est concentrée à la base du système éducatif et elle est préalable à toute autre forme d’aménagement linguistique.

Les pouvoirs intellectuels gravitent autour des académies, des universités et des groupes privés influents du point de vue linguistique (grammairiens, linguistes, chroniqueurs de langue, associations de défense et de protection de la langue, etc.). Leur action se greffe naturellement à celle des pouvoirs publics et parapublics. Dans le cas malgache, les décisions issues du consensus des deux paliers de pouvoir pourraient déboucher sur la reconnaissance d’un bilinguisme fonctionnel malgache-français. Ce bilinguisme fonctionnel préconiserait une analyse précise de l’usage et du statut des langues en présence au sein de la communauté. La priorité pourrait aller au malgache tandis que l’utilisation du français serait souhaitable dans des circonstances bien déterminées, notamment pour les communications externes. Les Malgaches devraient parvenir à distinguer rigoureusement la connaissance du français à des fins individuelles de l’utilisation institutionnelle de cette langue. Ainsi, une juste proportion s’instaurerait entre le bilinguisme institutionnel malgache-français et l’unilinguisme malgache. La perspective d’une pareille prise de position est claire : il s’agit avant tout de protéger, de conforter et de revitaliser la langue choisie comme véhiculaire de toutes les activités sociales internes, et non d’annihiler l’intérêt et l’utilité de l’autre langue concurrente sur le territoire.

Au plan sociologique, la promotion de la langue rejoint quelques objectifs majeurs, tels que préserver et encourager l’identité culturelle, favoriser l’unité nationale, faire participer les usagers au développement du pays, assurer l’avenir du pays (à ce sujet, voir Abou 1981).

5. La terminologie

La terminologie peut être comme une discipline carrefour qui tire son origine principalement de la linguistique, de la lexicographie, de la traduction et de l’aménagement linguistique. Son essor prodigieux au cours des dernières années s’explique par l’institution de nombreuses lois linguistiques à travers le monde, par l’élaboration de projets de métamorphose linguistique dans plusieurs États et pays, au Nord comme au Sud, et par le déploiement de programmes d’enseignement et de formations universitaires dans cette discipline. Réunis en un seul creuset, ces éléments ont fourni à la terminologie les fondements utiles pour en faire le meilleur instrument d’intervention langagière lorsqu’elle est employée à bon escient et mise en pratique avec compétence.

La terminologie procure à la langue des mécanismes essentiels pour régir adéquatement l’évolution technologique, technique et scientifique du monde en général; elle permet la révision, l’enrichissement, la stabilisation, la normalisation, la diffusion et l’implantation des termes d’une langue donnée. Son emprise et son utilité sont de plus en plus primordiales et impératives dans les pays et les États ayant entrepris un processus de mutation linguistique. « Quel que soit le pays, quelle que soit la langue, la terminologie et la terminographie émergent de plus en plus comme le recours et la ressource linguistique essentiels pour affronter l’évolution technologique et scientifique universelle et ultra-rapide et pour l’assumer adéquatement. Défendre la droit de dénommer dans sa propre langue pour mieux posséder son identité se pose alors comme un moyen d’obtenir à coup sûr le respect des autres » (Boulanger 1983 : 2).

Dans le cadre de l’aménagement linguistique d’un pays, les travaux de terminologie s’inscrivent comme l’un des éléments-clés d’un programme plus vaste de la politique linguistique approuvée par un gouvernement. Pour être efficace, la terminologie doit bénéficier d’infrastructures politiques solides qui revêtent la forme de lois linguistiques et de règlements qui fixent avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur un territoire. La contrainte législative qu’impose une décision gouvernementale ne laisse plus guère de place à l’improvisation et au tâtonnement lors de la mise en œuvre d’un programme d’aménagement dans lequel la théorie et la pratique de la terminologie doivent être agencées et définies avec rigueur. Les travaux sont alors dotés d’un caractère officiel, définis par mandat, assortis d’un statut et disposant des ressources économiques et humaines indispensables à leur réalisation, ce qui est loin d’être négligeable.

C’est le cas notamment du Québec qui dispose d’une Charte de la langue française, du Canada qui a sa Loi sur les langues officielles, du Rwanda qui a officialisé et généralisé l’usage du kinyarwanda dans l’enseignement primaire, du Sénégal qui a légitimé l’utilisation du wolof. D’autres travaux patronnés par des organisations internationales (Agence de coopération culturelle et technique, CIRELFA, etc.), comme ceux du projet Lexis en Afrique, ont reçu l’aval des gouvernements nationaux, ce qui autorise à les classer dans la catégorie des recherches officielles.

Au Rwanda, la Commission nationale du lexique fut créée en 1979. Elle a pour mission d’enrichir le lexique fondamental afin que la langue nationale ait accès aux nouveaux champs de la réalité socioculturelle et socio-professionnelle et qu’elle devienne un instrument de diffusion privilégié des sciences et des techniques.

Comme l’illustrent ces exemples, une loi à caractère linguistique peut faire de la terminologie l’une des principales options possibles pour conduire avec succès le processus de substitution d’une langue par une autre dans l’ensemble des activités économiques rurales, artisanales et urbaines d’une société. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel d’un pays, s’allie au projet global d’une société qui vit ou s’apprête à vivre de profondes mutations.

Le démarrage de la malgachisation de l’ensemble des secteurs des activités professionnelles peut s’appuyer sur des modèles éprouvés, comme celui du Québec. Mutatis mutandis, la malgachisation consisterait pour Madagascar à passer d’un ensemble de circonstances de la vie où la langue française était le code linguistique le plus influent aux échelons supérieurs de l’économie, à un nouveau mode de vie dans lequel le malgache deviendrait la langue d’usage propre à satisfaire non seulement le quotidien mais aussi les moindres exigences de la communication interne dans différentes sphères d’activité, notamment l’enseignement, les milieux de travail ruraux et urbains, l’administration, ainsi de suite.

Cela signifie qu’il faut institutionnaliser la terminologie et la doter des mécanismes administratifs nécessaires à son fonctionnement. Autrement dit, il faut prendre les mesures pour abriter la recherche terminologique derrière un support officiel émanant du pouvoir. En outre, il faut admettre et faire admettre le caractère interventionniste de la terminologie, la forme la plus accomplie de cette action se trouvant dans la création de commissions de normalisation. Cette double articulation institutionnelle et interventionniste de la terminologie doit être saisie dans toute son ampleur.

Il faut insister sur le problème linguistico-terminologique parce qu’il est manifeste que les problèmes linguistiques ne sont pas toujours au centre des préoccupations développementales des pays de l’Hémisphère nord et de ceux de l’Hémisphère sud. De fait, dans les situations africaines en général, il existe un lourd déficit lexical dans chaque langue nationale. Lorsque l’on compare avec les stocks disponibles dans les langues qui ont un accès direct et instantané à la civilisation technologique et scientifique, le rattrapage parait lointain, voire impossible tant l’écart est considérable (voir Turcotte 1981 : 156). Les langues africaines sont nettement déficitaires; d’où la nécessité impérative d’affronter de nombreux problèmes qualitatifs et quantitatifs relatifs à la constitution de vocabulaires terminologiques de base : dilemme de l’emprunt massif, néologie tous azimuts et foisonnante, normalisation définitive des unités nouvelles, instables par nature, afin d’assurer un minimum de communication dans l’immédiat, modes de diffusion instantanée et privilégiée des terminologies mises au point, voies d’implantation les plus rapides et efficaces des néologismes entérinés par les autorités responsables, etc. Sans compter les risques permanents de contamination allogène et d’altération des structures d’une langue qui ne possède pas encore de description phonologique ou morphosyntaxique définitive et fiable.

Les difficultés évoquées ne doivent pas faire oublier que la plupart des langues qui ont atteint un haut degré de stabilité sont capables de relever les défis lexicaux nouveaux imposés par le monde contemporain. La compétition des langues devient alors une émulation. Chacune possède un fort pouvoir terminogène et néologène qui la place en position favorable pour compétitionner sur les marchés intérieurs et extérieurs d’un pays. Une telle adhésion au pouvoir des langues, amalgamée au consensus communautaire permet de faire de la terminologie « le seul moyen de pourvoir toutes les langues des vocabulaires, lexiques, dictionnaires qui leur font cruellement défaut et dont elles ne sauraient se passer » (Boulanger 1986 : 64), C’est la clé d’or pour accéder au marché mondial et y survivre.

Si les pays avancés doivent constamment se pencher sur leur langue, c’est pour rééquilibrer, refaçonner ou renouveler la composante lexicale. Les pays en développement industriel doivent non seulement se préoccuper du lexique, mais ils doivent modeler toutes les composantes de la langue (voir Rogedem 1983). Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les conditions ambiantes qui encouragent la réflexion sur la terminologie, qui en assujettissent le rôle et qui procèdent à sa dynamisation. D’où l’importance d’organiser la terminologie au plan théorique et pratique. Du point de vue théorique, la terminologie requiert l’élaboration de principes et de méthodes adaptés au contexte environnemental, l’instauration d’un enseignement universitaire et des cadres de formation précis ainsi qu’un réseau de coopération avec l’extérieur afin d’y puiser l’expertise adéquate, prémisse à une opération de démultiplication des connaissances acquises et de leur maîtrise. Du point de vue pragmatique, elle nécessite la constitution d’outils tels que les réservoirs de données terminologiques et l’élaboration d’une démarche opératoire pour chaque objectif identifié. Les banques de terminologie demeurent la forme la plus accomplie et la plus enchanteresse de l’aspect pragmatique.

Pour prendre un exemple concret, une stratégie d’aménagement linguistique doit envisager des modalités capables de justifier des transferts. La constitution d’une terminologie nouvelle ou la mise à jour d’une terminologie ancienne doit être étayée par quelques principes comme :

  1. Le remplacement des termes inadéquats pour dénommer des réalités par d’autres termes nationaux susceptibles de remplir ce rôle dénominatif. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière de néologie.
  2. Le recours à l’emprunt africain ou européen naturalisé phonologiquement, morphologiquement et syntaxiquement lorsque aucune solution autochtone n’est satisfaisante. Les termes étrangers seront soumis soit à une restriction de sens, soit à une extension, soit à la conservation du statu quo sémantique. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière d’emprunt de formes linguistiques étrangères.
  3. La réanimation d’anciens termes nationaux tombés en désuétude lorsqu’ils s’avèrent utiles du point de vue dénominationnel.
  4. L’introduction dans l’usage national de mots régionaux éloquents qui revalorisent ainsi la variation spatiale. C’est le principe de l’énoncé de politique en matière de variation linguistique régionale.
  5. La nationalisation des terminologies spécifiques à un domaine d’activité et dont l’utilisation était jusque-là restreinte à des aires régionales.

La rationalisation s’offre comme le moyen ultime de parvenir à la terminologisation d’une société. Aussi faut-il examiner la question en profondeur. Par quel bout commencer? Comment s’y prendre? Compte tenu de la diversité des problèmes que les pays et les États ont à résoudre simultanément, compte tenu des besoins prioritaires exprimés par les mêmes intervenants, compte tenu des incidences des organismes internationaux ou nationaux disposés à offrir de l’aide et des services afin d’appuyer les initiatives en matière de terminologie et d’aménagement linguistique, la question mérite qu’on s’y arrête.

À l’heure actuelle, en Afrique, la priorité contextuelle indiscutable est celle de la description des langues vernaculaires et véhiculaires. L’impact politique d’une telle décision est perceptible dans plus d’un milieu et à plus d’un niveau. La diffusion des langues vernaculaires de même que leur usage dans les activités quotidiennes et spécialisées plaident en faveur d’une action immédiate et en relation étroite avec les milieux visés.

Le cheminement chronologique idéal pour parvenir au volet terminologique industriel suppose que soient résolus les problèmes de la codification, de la description, de la standardisation et de l’unification de la langue (plan phonologique, système grammatical, morphosyntaxe et lexique), que soient réglés les problèmes de l’enseignement de la langue aux niveaux maternel, primaire, secondaire, collégial et universitaire ainsi que les problèmes relatifs à la production de matériels didactiques appropriés; ce qui laisse entendre que des recherches et des travaux préalables d’application pédagogique soient disponibles, enfin que la terminologisation s’appuie sur un vaste projet de société. (À ce sujet, voir les Actes du colloque : L’aménagement linguistique et terminologique au Rwanda : Bilan et perspectives 1986.)

Fondamentalement, avant d’entreprendre la phase terminologique du programme d’aménagement linguistique, l’instrumentation de base d’une langue doit être un fait accompli. On ne peut raisonnablement songer à sauter des étapes, sous peine d’échouer lamentablement. Alphabétisation, description de la langue et terminologisation se succèdent selon une logique implacable. Le cadre général d’un programme peut se ramener à deux volets primordiaux. « On a d’abord besoin du lexique fondamental de l’abstraction, c’est-à-dire des termes généraux auxquels tout raisonnement recourt indépendamment de ses traits spécifiques. Il faut pouvoir distinguer concret et abstrait, objectif et subjectif, intention et raisonnement, méthode et technique, etc., dès que l’on aborde une discipline intellectuelle quelconque. L’autre volet du programme consiste à déterminer las besoins du pays dans les différentes branches de son activité, avec leur priorité relative » (Coupez 1983 : 369-370).

Dans les pays africains, le premier milieu à terminologiser est sans conteste celui de l’enseignement. C’est d’abord là qu’il faut changer les habitudes et inculquer l’usage des nouveaux moyens langagiers. A ce titre, les instituts pédagogiques, les instituts d’alphabétisation doivent contribuer à la préparation de documents pédagogiques et de matériels didactiques malgaches adaptés : grammaires, livres de lectures, abécédaires, etc. Plus encore, chaque matière scolaire doit pouvoir compter sur un appareil pédagogique terminologisé en malgache. Ainsi, pour citer l’exemple du Rwanda, la Commission nationale du lexique a rwandisé les disciplines scolaires suivantes (voir Ngulinzira 1985) :

Les domaines prioritaires, après l’enseignement primaire et secondaire pourraient être : les activités économiques rurales et artisanales de base, la santé et l’hygiène, l’agriculture et l’industrie urbaine, les secteurs juridique et administratif.

6. En guise de recommandation

Le développement, l’aménagement linguistique et la terminologie ont fait l’objet d’incursions multidirectionnelles qui amènent à conclure en la nécessité d’une stratégie à facettes multiples afin de garantir des résultats.

Un plan d’action en matière de développement linguistique doit tenir compte des étapes suivantes, qui se déroulent parfois simultanément :

  1. Procéder à l’identification, à la préparation et à l’évaluation des besoins en formation générale et spécifique, en concertation entre les milieux demandeurs et les milieux étrangers, de manière à éviter l’autarcie et à bénéficier pleinement de l’expérience et de l’expertise d’autrui.
  2. Procéder à la recherche du ou des partenaires de la coopération et des principaux stratèges de la pédagogie.
  3. Procéder à l’organisation et à la gestion concertées des stratégies didactiques prônées.
  4. Prévoir les mécanismes d’évacuation progressive des experts étrangers une fois leur rôle rempli. Autrement dit, autochtoniser l’expérience et déterminer un seuil où le transfert de la technologie de l’aménagement linguistique est entièrement pris en charge et complété par les formateurs et les maîtres d’œuvre du pays. (Voir à ce sujet Boulanger 1986.)

Cela revient à dire que, pur delà les dimensions politiques, l’actualisation des mécanismes de modernisation et de standardisation d’une langue doit être confiée à des linguistes qualifiés qui auront droit au dernier mot lorsque viendra le moment de prendre des décisions. Il est donc clair que l’« élaboration du vocabulaire nouveau ne doit pas précéder la mise en place d’équipes de recherchas compétentes » (Coupez 1983 : 369).

Tout projet d’aménagement social ne va pas sans heurt, sans cahot, sans difficulté, sans inquiétude et sans interrogation. L’important, c’est la volonté collective de briser le mur de l’isolement et de guérir le malaise de l’inconfort qui surgit de telles situations. Franciser, malgachiser, arabiser, c’est procéder à l’actualisation du changement linguistique préconisé. Simultanément, c’est se donner les moyens de fournir et de développer une terminologie dans chacune des langues-cibles afin de combler le plus rapidement possible le déficit terminologique accumulé. Chaque État s’enorgueillit d’activités très diversifiées; il va alors de soi que le projet linguistique doit les incorporer et même les privilégier, ce qui demande un effort considérable, un temps conséquent ainsi que des ressources humaines et financières adéquates. De plus, la société doit adhérer volontairement au projet. « La collectivité visée par l’intervention linguistique doit d’abord être prête à vivre le changement, les individus qui composent cette collectivité doivent pouvoir y déceler d’avance des bénéfices, une finalité susceptible d’améliorer leur vécu langagier quotidien (bénéfices linguistiques comme la clarté de la communication, amélioration de l’intercompréhension dans les communications professionnelles; bénéfices économiques également, comme l’augmentation de la productivité des travailleurs de l’entreprise, ou encore la rationalisation des communications internes de l’entreprise) » (Auger 1986 : 48).

Malgachiser et malgachophoniser, cela veut aussi dire s’ouvrir sur le monde et aux autres tout en favorisant l’établissement d’un dialogue permanent qui témoigne du respect mutuel des langues qui se côtoient. Le désir de poursuivre avec acharnement la mise au point d’instruments langagiers qui décrivent parfaitement et dans leur totalité tous les aspects de l’usage linguistique légitime de la communauté malgache, justifie à lui seul et d’une façon très claire le droit et la manière d’être linguistiquement malgache. La promotion de la langue malgache ou du français doit accompagner et susciter la transformation des conditions sociales, culturelles et économiques. L’épanouissement linguistique donnera aux Malgaches un statut politique, juridique, social, culturel et socioprofessionnel à la mesure de leurs attentes.

7. Conclusion

Il est malaisé de conclure un pareil panorama sur une situation que l’on ne maîtrise pas entièrement. Je suis conscient de n’avoir effleuré qu’un aspect minime du vécu linguistique quotidien de Madagascar et de ses difficultés. Je constate aussi qu’il n’est pas facile de tisser le réseau complexe et multiforme de la terminologie dans une situation d’aménagement linguistique où on hésite encore entre le français et le malgache. Il m’apparaît évident cependant que « le français ne se justifie plus seulement par souci d’efficacité, mais aussi par souci de cohésion nationale » (Turcotte 1981 : 149), ce qui démontre bien que l’emprise de la politique sur la langue est encore vigoureuse. J’ai préféré entremêler les linéaments québécois aux linéaments malgaches afin de montrer, par comparaison, la faisabilité de la terminologisation. J’ai aussi voulu donner à d’autres le goût de suivre la voie québécoise ou plutôt de s’inspirer du meilleur et du plus utile.

Nonobstant mon enthousiasme, « je ne crois pas qu’il faille encenser la terminologie au point de croire que c’est le seul facteur indispensable pour procéder au changement linguistique d’un pays. Si l’on sait y faire, elle est un moyen d’action et d’intervention souverain. Elle est un auxiliaire précieux, une motivation de première grandeur, une voie fondamentale et un support logistique indéniable. Mais isolée des autres composantes de l’intervention linguistique que sont l’appui et la foi des responsables et des intervenants dans le dossier linguistique, elle ne saurait être très efficace. La terminologie existe, mais elle n’a de valeur véritable que lorsque les Hommes qui la pratiquent y croient fermement » (Boulanger 1984 : 22). Le reste appartient au temps, à l’histoire et au mythe.

Bibliographie

Note

[1] Le présent article est une version remaniée et enrichie d’une communication présentée en mai 1985 à Antananarivo dans le cadre du colloque : La langue française dans le transfert de connaissance et de technologie à Madagascar.

Résumé

Le contexte francophone sert de toile de fond à une comparaison entre le Québec et Madagascar, deux États engagés dans des projets de modernisation linguistique. Au Québec, le français est la langue-mère d’origine tandis qu’à Madagascar, il est la langue-mère adoptive. Dans la société québécoise, la langue française constitue le point d’aboutissement de l’aménagement linguistique alors que dans la société malgache, son statut comme langue de départ n’est pas encore tout à fait clair. L’analyse est menée du double point de vue inséparable de la politique et du linguistique. Par ailleurs, le développement est lié au transfert de technologie qui suppose une maîtrise et un contrôle de la technologie importée sur plusieurs plans; notamment, l’acclimatation des concepts et des objets passe par les dimensions linguistiques, secteur particulièrement sensible dans les pays préindustrialisés. L’auteur distingue la terminologisation dans une société dont la langue est bien décrite et instrumentée et la terminologisation dans une société dont la langue n’est pas encore bien pourvue d’outils de travail comme les grammaires et les dictionnaires.

Abstract (anglais)

Language Planning, Social Development, and Terminology: A Myth? The Example of Madagascar

The context of French language use serves as a background for a comparison between Québec and Madagascar, two states that are actively engaged in linguistic modernization projects. In Québec, French is the original mother tongue, whereas in Madagascar it is an adopted one. For Québec society, French constitutes the goal for language planning, whereas for Madagascar society, its status as the starting point is not completely clear. The analysis of the two situations is conducted from the two inseparable viewpoints of politics and linguistics. In addition, language promotion is related to technological transfer, which presupposes control over and mastery of imported technology. Any such control involves several aspects; in particular, familiarization with the objects and concepts involves the area of language use, which is especially sensitive in preindustrial nations. The author distinguishes the introduction of terminology within a society for which the language is well documented from its introduction within a society whose language is lacking in dictionaries and grammars.

Resumo (espéranto)

Lingvoplanado, socia evoluigo kaj terminologio: Ĉu mito? La ekzemplo de Madagaskaro

Lu kunteksto de france lingvouzo liveras fonon por komparo inter Kebekio kaj Madagaskaro, du ŝtatoj, kiuj aktive realigas projektojn de lingva modernigo. En Kebekio, la franca estas la origina denaska lingvo, dum en Madagaskaro ĝi estas adoptita. En la kebeka socio, la franca konsistigas la celon de la lingvoplanado, dum en Madagaskaro ĝia rolo kiel deiropunkto ne estas komplete klara. Oni analizas la du situaciojn el la du neapartigeblaj vidpunktoj de politiko kaj lingvistiko. Krome, lingva antaŭenigo estas ligita al teknologia transigo, kiu antaŭsupozigas regon super importita teknologio. Ĉiu ajn tia rego havas plurajn aspektojn; precipe, alkutimiĝo al la objektoj kaj konceptoj ligiĝas kun la tereno de lingvouzo, kiu estas aparte sentoplena en antaŭindustriaj landoj. La aŭtoro farus distingon inter la enkonduko de terminologio ene de socio kies lingvo estas bone dokumentita, kaj ĝia enkonduko ene de socio al kies lingvo mankas vortaroj kaj gramatikaj libroj.

La francophonie : une norme, des normes, un dictionnaire, des dictionnaires?

La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer sans l’ombre d’un doute qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est connue ou en usage. Et il n’en a jamais été autrement depuis sa naissance officielle il y a presque douze siècles. Dans sa spatialité. le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point et en n’importe quel lieu de son histoire, cet idiome a toujours participé d’usages et de normes multiples. Aussi peut-on conclure que, depuis les Serments de Strasbourg en 842, il est émaillé de traits régionaux de tous ordres : phonétiques, grammaticaux, lexicaux, etc., que ses frontières ne sont pas étanches, qu’il a évolué et évolue encore diversement dans des terreaux différemment semés, et que ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire, par la société cl par l’espace où il se déploie. De ces observations, on tirera un principe ou un postulat qui soutient ou démontre que plus une langue s’étend diatopiquement, plus elle s’éloigne de son foyer primaire, plus elle se différencie dans ses structures grammaticales et syntaxiques, plus les divergences phonétiques sont repérables et plus son lexique s’accommode et se particularise sous l’effet d’influences et de conditionnements extra linguistiques multiformes, sans pour autant créer de rupture avec la source, avec le lieu d’émergence. Avec le temps, la langue finit par s’échapper des filets normatifs originels qui la tenaient captive; elle morcelle la supranorme idéale en une mosaïque d’autres normes qui seront reconnues, interprétées, homologuées ou rejetées suivant les opinions idéologiques de chaque groupe communautaire. Les variétés géographiques du français sont issues de ces fragmentations successives qui font que l’idiome que nous partageons doit être conçu comme une langue unique, à la fois partout présente dans l’espace francophone et nulle part entière. Les assises de la francophonie reposent sur ce fondement et sur l’idée que le français est la langue commune unissant toutes les sociétés qui fédèrent cet espace. Et là où le français revendique le statut de langue maternelle, « on peut distinguer hiérarchiquement un ensemble de normes générales, commodément identifiées par la référence nationale » (Rey, 1994 : 312). C’est en m’appuyant sur cette conception que j’interrogerai quelques éléments-clés de la francophonie dans des perspectives normatives et lexicographiques. Bien entendu, ma perception est celle d’un francophone périphérique, ce qui a déjà pour effet de poser le problème par rapport à un centre réel ou hypothétique pour la francophonie.

C’est dire que l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal certes commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où l’idiome s’épanouissait. À proprement parler, le français (dénommé avec un article défini singularisant) n’existe pas dans la réalité linguistique. On se sert de cette bannière pour désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la réalité vivante du langage des francophones, seuls des français (dénommés avec un article indéfini pluralisant) apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables, en France, au Québec, en Belgique, en Suisse, en Afrique, au Maghreb, etc. « La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle « le français » tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (Muller, 1985 : 50). La norme unique donnée comme table de vérité par rapport aux usages est rapidement invalidée par la moindre observation historique détaillée et lucide. La norme exclusive convoquée pour soutenir et assurer le fonctionnement langagier exemplaire des sociétés ne peut être qu’une chimère. Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et à des interpellations multiples mises en jeu par la communication (Rey, 1994 : 312), Sur le plan dictionnairique, elle est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. De fait, l’image unitaire de la langue trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires en usage au Québec —dont plusieurs viennent d’Europe— et qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France, même s’ils proclament leur foi dans la francophonie (cf. paragraphe 7).

Rêver à l’unification et à l’uniformisation du français, c’est croire qu’un instant « un » a existe, qu’un moment où tout était clair, net et immuable est repérable sur l’échelle du temps, et que ce point de repère sert de référence unique. Or le français était une langue éclatée dès qu’il s’est émancipé du latin. Nulle part il n’était complet ou stable. Il aura fallu un long cheminement pour en arriver au constat de la « coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement éloignées les unes des autres » (Corbeil, 1987 : 12). Pourtant, c’est l’évidence même, la pluralité des normes comme modèles de convenance est la principale assise de la francophonie et elle n’empêche pas les locuteurs de parler et d’écrire la même langue, même si des accents se sont distingués, des mots particularisés. Il est patent que si le français du Québec a encore quelque chose à voir avec le français île-de-francien d’hier et d’aujourd’hui, ce n’est certes plus du gallofrançais depuis belle lurette. Il n’y a qu’à voir ce qu’on en dit, en bien ou en mal, quand on le compare avec la langue de Paris. La variation était déjà le lot des marins de Jacques Cartier avant qu’ils s’embarquent pour l’Ouest, qu’ils longent la côte du Labrador et qu’ils débarquent à Gaspé, en 1534. Plus lard, au XVIIe siècle, dès les premiers contacts sérieux avec les civilisations amérindiennes, la langue française a commencé à s’enrichir d’emprunts que les explorateurs ont ramenés en Europe. Ces amérindianismes, dont un grand nombre est encore d’un emploi quotidien en français québécois (achigan, atoca, ouananiche, pimbina), donnent une spécificité à la variété de la langue de Molière qui s’épanouit en Amérique. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française [DAF] consigne des unités de cette catégorie (carcajou, caribou). De ce point de vue et quoique prudente, l’Académie a toujours été sensible à la mouvance lexicale francophone. Celle-ci trouve des échos de plus en plus pertinents dans les œuvres de la Compagnie qui accueille « des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Druon, 1992 : VI). À mes yeux, cette affirmation est de nature condescendante et elle entérine bel et bien que les régionalismes sont des écarts par rapport à une norme dominante et que leur gestion relève de cette norme, bientôt identifiée comme étant celle de Paris. Ce n’est pas une critique, c’est un constat. Ceci dit, il n’en reste pas moins que des particularismes lexicaux sont consignés dans le DAF, même si la perspective descriptive demeure différentielle et que la manière de vivre avec ces mots et de les manier dans l’usage quotidien diffèrent profondément sur les deux continents. Une simple comparaison de leur définition dans des dictionnaires français et québécois illustrera ce phénomène.

L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle cl politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— ont (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, de la qualité de la langue plus récemment, et qui a posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard endogène. Fait observable parmi de nombreux autres, collectivement, les Québécois ont pris en main et assumé la gestion de leurs ressources linguistiques, lexicales en particulier, y inclus la part commune héritée du rameau européen du français et le patrimoine que quatre siècles et demi d’histoire ont permis de façonner, d’accumuler et d’accroître. Il est désormais évident que la définition des référents doit s’élaborer et s’évaluer de l’intérieur, attendu que c’est la perception que l’on a de soi qui guide les réflexions, construit la réalité et dessine un profil du monde original et intégrateur. La référence initiale doit en effet se traduire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de régies de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale territorialisée et généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien se référant à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (Baggioni, 1976 : 56-57). Elle doit aussi apparaître viable en face d’autres pratiques langagières à l’extérieur de la communauté, celle(s) de la France par exemple, puisque c’est ce territoire qui sert de modèle et de réference historiques. Mise à part la France, le Québec est, à l’heure actuelle, le seul membre de la francophonie à posséder des descriptions lexicographiques complètes et à en planifier d’autres. Toutes les autres descriptions sont partielles et/ou différentielles. Il ne m’appartient pas d’en définir ici les raisons, mais celles-ci influencent certainement l’équilibre du cercle francophone.

La norme et la société

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois qui émanent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes (Boulanger, 1994). Celle vertu lexicographique est encore réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert [NPR] quand les principaux rédacteurs écrivent noir sur blanc que leur dictionnaire « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (Rey-Debove et Rey, 1993 : IX). La norme dont il est ici question est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la grande majorité des travaux de lexicographie québécoise prend en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant— et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (voir Boulanger, 1988 et 1994).

La norme —concept polémique s’il en est— joue un rôle de premier plan dans l’écologie linguistique de toute société qui a su structurer scs institutions politiques, éducationnelles et culturelles. Elle n’est pas autre chose qu’une manière d’appréhender un système linguistique donné ou une partie de celui-ci et de s’en servir. Ce que les lexicographes décrivent comme étant leur langue ou leur variété de langue est le standard de la collectivité dans laquelle ils vivent et travaillent. Autrement dit, la norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus fédérant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue ou l’une de ses variétés comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété nationale a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. Et celte entreprise de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien. Cette prise de conscience est récente. En France, elle est enracinée dans le XVIIe siècle, diverses institutions dictionnairiques ou autres ayant joué un rôle primordial dans ce cheminement, notamment l’Académie française par l’entremise de scs dictionnaires. Celte institution a toujours réalisé ses recherches en s’appuyant sur le principe de l’usage légitimé. Au Québec, il existe bien quelques fondements institutionnels et quelques dictionnaires bien diffusés, mais ils n’ont pas encore fait leur preuve sur le plan pratique.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable « qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (Valin, 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments très divers : historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’interne comme à l’externe, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : « elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (Genouvrier, 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français québécois peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. La réappropriation ou le refaçonnement de la norme ne peut pas se réaliser d’une autre manière.

Une autre condition paraît essentielle, et c’est celle qui consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils en usent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français eux-mêmes. Alain Rey a bien saisi cette dynamique quand il écrit : « De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (1992 : 1685). Les protestations à ce sujet relèvent beaucoup plus de l’insécurité et du complexe d’infériorité linguistiques devant l’autre, qui représente une référence extérieure, que de la réalité vivante et de la valeur intrinsèque du français du Québec.

Les dichotomies de la lexicographie francophone

Les multiples catégories d’activités linguistiques et les différents niveaux de discours requièrent des exigences variées à l’égard des contenus des dictionnaires. La première de ces exigences, c’est que le dictionnaire soit adapté aux conditions de vie des locuteurs. Or les dictionnaires français étant prioritairement destinés à une clientèle hexagonale, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne satisfassent pas l’ensemble des utilisateurs francophones. Créés en territoire français, reflétant les milieux socioculturels français, découpant le monde à la française, faut-il se surprendre si ces dictionnaires ne rencontrent pas entièrement l’assentiment des locuteurs nord-américains ou d’autres zones francophones qui conçoivent le monde différemment, vivent une culture autre et fondent des sociétés au profil spécifique.

En lexicographie, il paraît difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le NPR et le Petit Larousse illustré [PLI], par exemple, ne sont pas des dictionnaires qui satisfont entièrement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques dizaines de québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des dictionnaires que les Québécois utilisent à bon escient, mais dont ils perçoivent toutes les insuffisances, car ces répertoires sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

Les pratiques sociales et les représentations de l’univers humain passent inévitablement par la langue et elles aboutissent dans les dictionnaires. Ceux-ci reflètent donc l’identité nationalitaire et l’identité culturelle de l’espace producteur. Il y a donc une correspondance, un isomorphisme entre les structures personnelles intérieures —l’architecture mentale— et les structures collectives —l’architecture sociale. L’individu souhaite, en général, se situer dans un seul groupe communautaire, du moins il affiche une préférence pour l’un d’eux.

Le demi-siècle qui s’achève aura été marqué par un vif intérêt pour les cultures francophones de la planète. Le temps et l’espace auront été à la source de références culturelles qui obligent l’emploi d’un vocabulaire créé in vivo dans les différentes sociétés francophones. Du point du vue français, on a dénommé ces mots des particularismes, des régionalismes et, plus récemment, des francophonismes (voir plus loin). Du point de vue périphérique, on a créé l’appellation francisme pour identifier les particularités lexicales françaises, surtout parisiennes en fait. Depuis 25 ans, ces zones lexicales différenciées ont obligé les lexicographes français à adopter et à adapter des stratégies de description particulières afin de répondre aux nouvelles valeurs véhiculées par le concept de « francophonie », y compris en évaluant sa valeur économique pour le marché et le commerce du dictionnaire (voir Boulanger, 1985).

En ce moment, il existe une série de dichotomies au regard de la lexicographie francophone.

  1. La description des mots à charge culturelle élevée dans les dictionnaires de France et expliquant les autres cultures francophones est souvent contestée ou contestable par les propriétaires légitimes de ces mots. Souvent les descriptions ne correspondent pas à leur perception des choses, même s’ils peuvent comprendre qu’elles sont destinées à des locuteurs d’une autre culture.
  2. La description de certains mots communs à différentes cultures demeure parfois trop franco-centrée. Les mots comme nordique, réveillon, sapin entrent dans ce vaste catalogue lexical.
  3. L’hypothèse de la norme unique existe concurremment à l’hypothèse des normes plurielles et elles ont valeur égale. Les discours institutionnels ou officiels cl ceux des entreprises lexicographiques sur ce sujet contredisent souvent les faits.
  4. Les descriptions lexicographiques hors de France hésitent entre la description complète (voir le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA]) et les descriptions différentielles. Au Québec, les dictionnaires de particularismes ne font guère réagir les tenants de la norme unique sinon pour en encourager la production; alors que les dictionnaires complets fondés sur la norme interne deviennent dangereux aux yeux de ce groupe
  5. Les descriptions lexicographiques complètes oscillent entre la norme interne, qui, étant implicite, ne requiert pas que les québécismes soient identifiés par une marque, et la norme externe, qui appelle le marquage des régionalismes. En ce moment, on cherche à trouver un point de jonction entre ces deux approches.

Il est évident que les mots du français de France sont tous marques du point de vue socioculturel. Mais « la charge culturelle des mots est une notion relative et [...] le poids culturel n’apparail vraiment que lorsqu’il y a confrontation entre deux cultures » (Baardewijk-Rességuier, 1993 : 29). Or c’est le cas en ce moment dans l’axe Québec-France. Plus les cultures sont éloignées et différenciées, en raison du temps et de l’espace, plus la couleur des cultures semble teinter le lexique des variétés de la langue mises en examen. La charge culturelle du mot est donc la quantité de valeurs propres à une communauté, à une civilisation, à un pays, à un État, à une région qui est véhiculée par ce mot et qui fait que celte unité n’est pas immédiatement décodable ou transparente pour un locuteur qui a peu ou prou d’affinités avec cette culture, ou peu ou prou de connaissances sur cette civilisation. Au surplus, quoique semblables par leur sens et identiques par leur forme, des mots ne sont pas interprétés de la même manière par des locuteurs vivant dans des territoires différents (voir les mots fleuve, hiver, pain, patiner, université).

Lorsque l’on mène les analyses, on se rend compte que c’est souvent le sens connotatif qui heurte ici le sens conceptuel, à savoir la dénotation.

  1. Le référent n’existe pas dans l’autre culture (voir les québécismes cégep, registraire, les francismes département, périphérique). D’où une opacité totale pour certains éléments du lexique pour les locuteurs non directement concernés.
  2. Le référent correspond à des découpages différents de la réalité (voir les mots bois, forêt, glace). D’où une opacité partielle pour certains éléments du lexique.
  3. Le référent est le même dans les deux cultures, mais des modulations, des aspects socioculturels sont inexistants dans l’une ou l’autre culture (voir les formules de salutation bonjour et bonsoir au sens de « au revoir », les emplois des pronoms tu, vous et on).
  4. Les référents sont les mêmes dans les deux cultures, mais le vocabulaire change (voir bonnet, écharpe, moufle, en France, et tuque, foulard, mitaine, au Québec).

Il est donc clair que dans l’approche descriptive, le texte dictionnairique doit être intimement lié à la situation socioculturelle dans laquelle il est produit. Et c’est l’ensemble du texte qui doit être conforme à la vision du monde propre à chaque territoire, à savoir à la fois la langue expliquée (les entrées) et la langue expliquante (les énoncés articulaires).

La besogne des mots francophonie, francophone et francophonisme

Selon une évaluation toute intuitive, mais reposant sur diverses expériences dictionnairiques, la part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80%. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (voir Boulanger, 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique du point de vue de l’observateur périphérique. Des chercheurs français ont créé parallèlement le même vocable, mais ils lui ont attribué le sens de « régionalisme, de diatopisme » (voir, parmi d’autres, Depecker, 1988 : 10-11). Un exemple résumera les deux approches.

Tableau 1 : Francophonismes/diatopismes
Québec
Francophonismes Diatopismes
écharpe, moufle, bonnet foulard, mitaine, tuque
petit déjeuner, déjeuner, dîner déjeuner, dîner, souper
Tableau 2 : Francophonismes/francismes
France
Francophonismes Francismes (?)
foulard, mitaine, tuque écharpe, moufle, bonnet
déjeuner, dîner, souper petit déjeuner, déjeuner, dîner

Cette antinomie joue manifestement un rôle prépondérant dans l’interprétation de l’idée de « francophonie » et, corollairement, dans celle de « norme ». L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Par ailleurs, elle est en contradiction flagrante avec le sens naturel qui se dégage des mots formés à partir du support lexical qu’est la lexie francophonie comme elle l’est tout autant avec le sens même de ce mot et avec ceux de ses dérivés.

La nature du concept de « norme »

Avec le temps et à travers l’espace, les zones concentriques du français ont couvert la planète entière. La dispersion et la fragmentation influent sur la norme unique et rigoureuse. L’unité normative du français s’est vite effritée et transformée en un concept illusoire que l’on concevra aujourd’hui comme une abstraction, comme quelque chose de théorique et d’idéal. Ce concept est situé sur une orbite strictement théorique. C’est une représentation artificielle de la langue. On l’identifiera comme la supranorme ou l’idée du français universel ou international. Ceux qui s’y réfèrent s’accrochent alors à une abstraction totale. La norme concrète et objective est nécessairement territorialisée, ce qui signifie qu’elle est simultanément captive d’un temps (synchronie), d’un espace (diatopie) et d’une société donnés. Il ne s’agit donc pas de refuser toute norme —aucune société ne s’en passe, pas plus que de la variation—, mais bien d’en surveiller la construction et l’aménagement par l’analyse scientifique, et de comprendre que l’activité normative est ondoyante, c’est-à-dire qu’elle peut être modifiée, comme tout secteur de la pratique sociale. Les réalisations concrètes territorialisées —la langue parlée et écrite, les dictionnaires— sont aussi soumises au processus de la renormalisation (le mot le plus efficace reste à créer, voir normage). Chacune de ces normes géographiques France, Belgique, Suisse, Québec, Canada, Acadie, Afrique, Maghreb, etc., forme à son tour un réseau d’infranormes. Qu’y a-t-il dans le NPR et le PLI, sinon la description de la langue française de France faite par des lexicographes français et destinée prioritairement à des usagers français. Tous les mots, y compris les régionalismes, contenus dans ces dictionnaires sont configurés pour un décodeur français.

On peut tirer de ces constats que l’idée de « norme dans la francophonie » peut être perçue de deux façons différentes, au moins (voir l’annexe).

Langue commune, usage et discours

Cette image reflète également la perception des dictionnaires. En restreignant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones. Ainsi, pour Paul Imbs, du Trésor de la langue française [TLF], « le dictionnaire Ici que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une [...] culture de type humaniste [...] » (1971 : XXIV). Quand au NPR, les auteurs du texte introductif précisent que leur description est celle « d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII). Notons que Paul Imbs utilise l’expression le vocabulaire (article défini) tandis que Josette Rey-Debove et Alain Rey parlent d’un français commun (article indéfini). La restriction est ailleurs, dans l’intérêt collectif... des Français, ce qui est parfaitement compréhensible du point de vue des auteurs de dictionnaires en France. Cependant, ces discours sont fort éloignés de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les deux dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France, de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas, sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont absents. Je n’insiste pas outre mesure sur ces problèmes de la variation et des autodescriptions qui relèvent d’autres études et d’autres préoccupations.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu et normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative. Diverses autres observations sur l’usage constitueront la quatrième. En outre, l’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, une société et un espace donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR, le PLI ou le TLF comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France, mais pas pour lui. Bien entendu, d’autres personnes voudront continuer d’imposer ce modèle dans leur région (Québec, Belgique...).

Tout découpage dans le lexique à des fins lexicographiques est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale de communication, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le « référentiel de la langue commune » (Collinot et Mazière, 1997 : 68) qui renvoie en effet à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires parisiens, toutes les prédications sont formulées pour les Français en priorité.

    NPRnordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire. »
    PLI 1995sapin : « Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa). [...] »

    Il en va de même pour ce qui concerne les dimensions diatopiques des entrées (NPR mitaine : « Moufle », également identifié comme canadianisme). Les faits s’éloignent donc de la stratégie énoncée dans les textes de présentation. Comment réagissent les Québécois devant l’exemple suivant de homme d’État qui figure dans l’article état du NPR : « Cette femme est un grand homme d’État »? Ici, la francophonie en prend un coup. Pour le moins, l’indication de francisme aurait été la bienvenue pour cet exemple. Et je ne parle pas des traductions des romans américains qui montrent des enfants de New York ou d’ailleurs fréquenter l’école de niveau CM1 ou CM2 au lieu d’être en première ou deuxième année du premier cycle du primaire, ou des adolescents qui sortent du lycée avec un bachot, un BTS ou autre CAPÈS plutôt que de décrocher un DES, un DEC, etc. Pourtant, il est une variété de français parfaitement adaptée aux concepts nord-américains et qui possèdent tous les mots nécessaires pour rendre ces réalités. Ces exemples plongent au cœur des concepts d’« interéchange » et d’ « intertolérance » qui sont des marqueurs de la polynomie.

  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire. On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés. Sans évoquer à ce sujet la question de la variation linguistique.

  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus norrné aux plus familiers ou plus vulgaires, du plus général aux plus technolectaux, résultent eux-mêmes de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. « Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par la référence à un type de locuteur idéal, qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs » (Guilbert, Lagane et Niobey, 1971 : II-III).

    C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. « Il est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu » (Collinot et Mazière, 1997 : 69). Il n’existe donc pas de lexicographie totalement neutre ou objective.

Perdus dans l’histoire et dans l’espace

Certes, la langue française n’est pas singulière, mais le système qui la gère et la règle est singulier lui, cc qui fait que tous les francophones s’en réclament. En étant pluriels, les normes, les usages témoignent de l’évolution et de la rénovation de la langue. Aussi, soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est, bien entendu, ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que du point de vue des positions idéologiques, l’idée de norme n’est pas neutre. Tout dictionnaire de langue est clairement marqué par l’idéologie de scs concepteurs.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (Boulanger, 1994 : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale. Ce standard est épaulé par les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, décrets, énoncés institutionnels, etc.) et par les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées de la langue française au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants et de fournir des arguments pour de beaux discours officiels. La vie du langage est autrement sinueuse. D’où la contradiction idéologique et le magistère de l’Académie française qui défend ouvertement le droit à la créativité linguistique dans l’espace francophone et qui chante l’immense valeur patrimoniale des régionalismes, mais qui refuse systématiquement en tant qu’institution certaines actions concrètes qui collent pourtant aux réalités culturelles d’ailleurs, comme celle qui a trait à la féminisation des appellations de titres et de fonctions, évolution générée dans d’autres zones francophones, le Québec et la Suisse, par exemple. Indéniablement, il y a là une contradiction historique qui mérite un examen plus attentif, car elle entretient un grand malaise dans la concorde entre les variétés de français et dans l’aménagement général et dictionnairique de la langue française.

Références lexicographiques

Annexes

Tableau 3 : La norme franco-centrée
Tableau qui illustre le concept de « norme franco-centrée ».
Tableau 4 : La norme francophone
Tableau qui illustre le concept de « norme francophone ».

Francophonie, un terme, des sens

La littérature n’est-elle pas le signe excellent, la preuve irrécusable de ce destin en archipel que, faute d’un meilleur mot, nous nommons ici « francophonie »? (Et certes n’y a-t-il pas à se féliciter outre mesure de n’avoir rien de mieux sous la main que cet hybride mal greffé qui semble cacher sous un masque quelque désordre originel!) (C. Bourniquel, Esprit, no 311, novembre 1962, p. 822).

Quand il s’agit d’exprimer par un terme précis un groupe social, une collectivité, une communauté ou un aspect particulier de ces ensembles humains, l’appellation retenue échappe vite aux intentions du créateur, à sa parole individuelle. Les exemples de peuple, ethnie, nation, négritude, beatnik, punk, québécois, et bien d’autres, témoignent de la dérive continue des mots et des controverses qu’ils soulèvent. Des intérêts collectifs entrent rapidement en jeu et des interactions idéologiques viennent souvent troubler l’équilibre dénominatif originel du nouveau signifiant en rendant ainsi la manipulation délicate. Le moindre mot porteur d’une signification plurielle se retrouve écartelé au cœur des différents sens dont on veut le charger ou des définitions nouvelles qu’il faut cerner. Il se produit parfois un étirement sémantique, qui n’a rien à voir avec le traditionnel glissement de sens, et dont la finalité linguistique s’estompe rapidement au profit d’un autre déterminisme conditionné par la réalité elle-même qui est en évolution constante.

Nous essayerons de montrer qu’entre les distinctions artificielles ou artificiellement normées des significations d’un terme consignées dans les dictionnaires et la vie propre d’un signe pluriel dans les discours écrits ou oraux, il existe un écart considérable, qu’il faut s’efforcer de combler. L’exemple choisi est francophonie. Pour deux raisons dont l’une est d’ordre linguistique et l’autre d’ordre idéologique. Du point de vue linguistique, quoi qu’on en dise, la lexicalisation du terme n’est pas vraiment achevée et sa stabilité sémantique laisse encore à désirer; l’enveloppe formelle et les sens sont toujours l’objet de critiques et de spéculations diverses. Du point de vue idéologique, le concept de « francophonie » trouble aujourd’hui ses utilisateurs. La création du terme a cristallisé un phénomène d’opinion dont l’ampleur a été à l’origine d’une volonté commune et tenace d’inscrire le destin de la collectivité des « parlants français » au sein même de l’histoire globale des sociétés humaines. Fruit d’une idéologie bien réfléchie, le concept dérange, provoque des discours innombrables et ne laisse personne indifférent. Depuis qu’il a été mis en valeur par les premiers « francophologues »[1] au détour des années 60, il suscite bien des curiosités et il véhicule beaucoup d’émotivité, comme le laisse voir l’énorme littéraire production dont il a été l’objet depuis bientôt un quart de siècle.

Les premiers grands zélateurs de la francophonie ont d’abord été liés par une immarcescible solidarité à la langue française, celle de Paris comme il se doit. Cet ancrage profond ne fut que rarement remis en cause tant le français île-de-francien était idéalisé à l’aube de la francophonie. Ce n’est que récemment que quelques observateurs avisés ont commencé l’examen critique du français de référence. C’est donc sur la base de la langue française européenne que Senghor s’est appuyé pour définir « sa » francophonie. Mais bien vite, il laissa flotter l’idée de la langue en périphérie, étant entendu qu’elle constituait l’aura impérissable de l’œuvre en train de naître. Il définit la francophonie comme « un humanisme intégral qui se tisse autour de la terre » (Piron, 1970 : p. 140), comme « un mode de pensée et d’action » qui se révèle être « une certaine manière de poser les problèmes et d’en chercher les solutions » (Piron, 1970 : p. 141). L’objectif indéfectible était d’édifier une communauté spirituelle, une noosphère, plutôt que d’établir une exclusive complicité de langue et de culture. Senghor désirait rejoindre l’esprit de la civilisation française plutôt que d’intégrer dans sa conceptualisation la civilisation française elle-même. La conception senghorienne de la francophonie n’a été que récemment incorporée dans les ouvrages lexicographiques, surtout dans les répertoires encyclopédiques ou dans les dictionnaires spécialisés.

L’image de la perception de la néologie et l’idée de la formation et de l’évolution d’une idéologie seront au centre du regard lexicographique jeté sur vingt-cinq ans de francophonie à partir du traitement dictionnairique de l’unité lexicale francophonie. Quelques dictionnaires du français parmi les plus courants et les plus représentatifs serviront à alimenter ces réflexions (voir la bibliographie). Nous chercherons à savoir comment la composante idéologique a été prise en compte, atténuée, étriquée ou contrée par les lexi- cographes et quelles furent leurs attitudes en ce qui regarde l’inclusion ou la non-inclusion du terme francophonie dans les dictionnaires. Accessoirement, des retombées sur le traitement de termes de la même sphère conceptuelle seront signalées mais non analysées, faute de place.

Si l’on aborde maintenant de plain-pied le niveau strictement linguistique, on ne s’étonnera pas de constater que l’unité lexicale francophonie relève au premier chef du vocabulaire spécialisé, de la terminologie. De toute évidence, le terme est aussi polysémique, c’est-à-dire qu’il appartient simultanément à plusieurs terminologies dont les franges se touchent suffisamment, allant parfois même jusqu’à une quasi-osmose, pour que l’on ne songe pas au dégroupement ou à l’homonymisation. Les sens secondaires connus aujourd’hui sont naturellement dérivés du sens premier qui était : « ensemble des populations parlant français », définition attribuée au créateur du terme, le géographe Onésime Reclus (1837-1916). Le mot serait apparu à la fin du 19e siècle, 1880, selon le PR 1983. Ce sens concret, palpable, recouvre à la fois l’idée de groupement humain, l’idée d’espace géographique et l’idée linguistique ou plutôt langagière. De ce sens, où sont soudées entre elles trois idées distinctes, il y aura peu à peu descellement et plusieurs combinaisons sémiques deviendront possibles, convertissant un terme monosémique en unité polysémique hétérogène. Le marcottage sémantique s’effectuera à partir du sème ’langue française’ ou ’français’. Les relations entre les différentes significations demeurent cependant trop étroites pour que l’homonymie soit envisageable.

Après sa création et son utilisation presque exclusivement scientifique par Reclus, le terme francophonie semble s’éclipser jusqu’au début des années 60 alors qu’il resurgit, ou est carrément recréé[2], à la faveur d’un événement très spécial : la publication d’un numéro de la revue Esprit en novembre 1962, dont le thème est : « Le français, langue vivante ». Le terme francophonie apparaît dans la présentation (p. 562). Dès cet instant, la fortune du vocable était faite. Il prenait son envol grâce à l’influence prépondérante de quelques grands « chantres qui s’en sont saisi et l’ont propulsé au sommet des grandes questions reliées à l’idée de survivance de la langue et de la culture françaises à l’extérieur des frontières de la France » (Boulanger, 1985 : p. 4). En peu de temps, le terme « lancé par de hautes autorités gouvernementales a pris une connotation politique qui peut plaire ou déplaire » (Reboullet, 1976 : p. 7). Du point de vue étymologique, la formation du terme fut également critiquée, contestée. Le terme était « barbare », « assez peu idoine », « hétéroclite » de par ses origines hybrides, un morceau étant emprunté au latin, l’autre en grec. Faute de mieux, on dut s’en contenter (voir Thiry, 1969 : p. 23). Aujourd’hui encore le terme ne fait pas l’unanimité : « Au fait, voici un mot plutôt disgracieux : francophonie. Mot bâtard d’apparence technique et pseudo-savante (évoquant : cacophonie, orthophonie, etc. et du reste, dans une langue, on ne pense pas uniquement aux sons, et le »franco« n’est pas un vocable) » (Oldenbourg, 1984 : p. 190). Xavier Deniau dans son livre La francophonie esquisse à très larges traits l’histoire du terme (voir Deniau, 1983). Il signale les quelques concurrents synonymiques qui ont accompagné francophonie pendant un moment : francitude (qui s’est apparemment rallié au créneau sémantique limité au seul Hexagone), communauté francophone, communauté de langue française, Commonwealth francophone, Commonwealth à la française (paradoxe lexical remis à la mode régulièrement et qui voile des bilinguismes et des bicultures qui sont peu en adéquation avec les objectifs visés par le projet de francophonie) et francité. De cette série synonymique, dont plusieurs éléments sont des syntagmes de discours occasionnels, seul francité a pu concurrencer quelque peu francophonie et jouer un rôle dans le fragile équilibre paradigmatique (voir Piron, 1970 : p. 144). C’est d’ailleurs Senghor qui propagea le terme francité au sens d’« esprit de la francophonie ». « Bref, la Francophonie, c’est, par-delà la langue, la civilisation française; plus précisément, l’esprit de cette civilisation, c’est-à-dire la Culture française. Que j’appellerai la francité » (Senghor, 1968 : p. 131). Le poète aurait repris le vocable d’une source québécoise non identifiée (voir sa réponse à Piron dans Piron, 1970 : p. 150). Mais déjà l’écart sémantique est perceptible; francité prend une tangente sémantique qui l’amènera vers d’autres préoccupations. Il s’intègre davantage à une série en -ité (québécité, belgité, haïtianité, africanité, antillanité, arabité, créolité, etc.) qui caractérise individuellement chacun des participants à la francophonie ou à un autre groupement humain. Francité connote davantage le pays, la France, plutôt que la langue, le français.

Quoi qu’il en soit, la date de 1962 a longtemps servi aux lexicographes pour témoigner de l’apparition de francophonie en français (cependant, voir les remarques ci-dessous). Quelques dictionnaires consultés en dessinent le profil d’attestation suivant :

Les louanges de la francophonie par ses principaux promoteurs n’ont pas empêché la traditionnelle réaction de prudence des dictionnaires et l’accession de francophonie aux ouvrages lexicographiques a suivi une courbe plus lente que son trajet fulgurant dans les esprits de l’époque et que sa diversificatlon sémantique ultérieure. Comme de nombreux autres néologismes avant lui, francophonie a dû subir une période de quarantaine lexicographique[3].

Le terme est absent de la première édition du Petit Robert (1967), tout comme il ne figurait pas à la nomenclature de son aîné le Grand Robert. Le Grand Larousse encyclopédique en dix volumes, paru de 1960 à 1964, l’ignore aussi. Outre la second édition du PR, ce n’est que dans les suppléments respectifs des deux autres dictionnaires que francophonie a fait son entrée : en 1968 dans le GLE S1 et en 1970 dans le GR S. Le Trésor de la langue française (tome 8, 1980) range francophonie sous francophone dans la rubrique des dérivés. Il date le terme de 1959. Le mot a été repéré chez Queneau (Zazie dans Ie métro) au sens de « ensemble de ceux qui parlent français ». Le sens de « ensemble des pays de langue française » n’y est pas encore actualisé. Il paraît plus tardivement. Dans l’édition de 1983 du PR, la date d’apparition signalée est 1880, chez O. Reclus; un recul d’attestation de plus de trois quarts de siècle par rapport à la date consignée dans l’édition de 1977 du même PR.

Le terme a donc dû végéter pendant plus de dix ans (presque un siècle si l’on tient compte de l’attestation chez Reclus!) avant de voir sa première consécration lexicographique au début des années 70. Presque quarante ans se seront en outre écoulés entre le moment de la pénétration de francophone dans les dictionnaires français et l’adjonction d’un terme de la même famille dérivationnelle. D’après le TLF, francophone serait apparu dans le Journal de Larbaud en 1932; mais il est cité dans le Larousse du XXe siècle dès 1930. Il serait un emprunt fait à l’anglais Francophone à la fin du 19e siècle (voir TLF, tome 8). Senghor croyait, quant à lui, que le même mot était adapté de l’anglais french-speaking (voir la réponse de Senghor à l’article de Piron, dans Piron, 1970 : p. 150). Ce chassé-croisé étymologique se complique lorsque l’on constate l’emprunt récent au français (ou le rapatriement en anglais?) du terme francophone par les principaux dictionnaires américains (voir BDNE et 6,000W). La construction savante et hybride de francophone n’allège pas elle non plus la confusion. Son histoire reste à faire, d’autant que la thèse de l’emprunt n’est pas prouvée avec certitude. On trouve en effet dans les Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français la date de 1894 pour attester le terme francophone (voir volume 18, 1980, sous anglophone, p. 11). La place manque ici pour effectuer des incursions plus approfondies au sujet de ce terme.

C’est par ailleurs sans mal que francophonie a pénétré en anglais dans les mêmes dictionnaires américains mentionnés ci-dessus. En outre, l’anglais a lui-même créé un francophonie au sens de : « French-speaking » (BDNE).

Des deux termes souches que sont francophone et francophonie, la famille lexicale s’agrandira grâce à l’apport de nouvelles créations : francophoniquement, francophoniser, francophonisation, francophonisé, francophonisable, francophonien, francophonisme, francophonymie, francophonyme, francophonissime, francophonique, francophonisant, nigrofrancophonique et, ici même, francophologue « spécialiste de la francophonie ». L’éveil lexical est tributaire de diverses interventions politico-linguistiques dans plusieurs pays ou États. Au Québec même, la Commission Gendron a favorisé la naissance de plusieurs néologismes mentionnés ci-dessus. Ils apparaissent dans les documents et le rapport préparés par cette commission d’enquête sur la situation de la langue française au Québec. Ces innovations ne figurent dans aucun dictionnaire courant. Seuls quelques répertoires d’attente, comme les dictionnaires de néologismes, ont accueilli certains d’entre eux (voir note 3). Quant à francophoniser et francophonisation, ils sont consignés dans Dubuc/Boulanger 1983. Les autres formes demeurent enfouies dans la littérature et les écrits techniques.

Si la stabilisation formelle du terme francophonie s’est opérée rapidement par l’accord tacite des utilisateurs et le rejet des concurrents synonymiques, l’aspect sémantique reste beaucoup plus flottant. Le concept a rapidement débordé le cadre de signification qu’on lui a attribué. Un ensemble de dictionnaires et d’ouvrages consultés a permis de séparer en deux groupes les sens enregistrés : ceux qui collent de près à la définition primitive de Reclus énoncée à la fin du siècle dernier et ceux qui tiennent compte de l’éclatement du concept, ce qui permettra de proposer une nouvelle organisation sémantique dans les dictionnairesv de langue.

Voici les sens conservateurs cités en ordre chronologique de parution des dictionnaires :

Qu’elles soient à un ou deux volets, en une ou deux phrases, toutes ces définitions dont les unes sont relationnelles et les autres substantielles, ont un contenu qui gravite autour de trois notions fondamentales : celle d’« espace » (pays, régions), celle de « groupe social » (ensemble, collectivité, peuples, communauté, le pronom on et le déictique ceux) et celle de « langue parlée » (français, langue française, francophones; parler). Comme on l’a déjà vu, les deux derniers pôles définitionnels sont ceux que Reclus avait retenus pour circonscrire la notion. Chez lui, le groupe social était rendu par le terme populations. Les lexicographes véhiculeront pendant longtemps, plus de quinze ans en fait, l’idée que la francophonie est une communauté de pays de langue française en voie de formation. Piron l’évoque ainsi : « La conscience de cette patrie nouvelle fédérée au milieu du XXe siècle par la langue française, c’est de cela que témoigne la fortune de la francophonie » (Piron, 1970 : p. 149). C’est aussi de cela que témoignera la lexicographie française entre 1968 et 1983.

Ainsi, les trois dimensions des définitions tirées d’un mini-corpus lexicographique peuvent se ramener à un schéma que résume l’équation linéaire suivante :

francophonie = « groupe social » + « espace » + « langue parlée » (français)

qui peut également être présenté sous la forme d’une structure arborescente :

francophonie
groupe social espace langue parlée (français)

Ce nouveau schéma organise différemment les données notionnelles. L’examen d’un second groupe d’ouvrages permettra d’ouvrir l’arbre sémantique et d’y intégrer de nouveaux sens.

À partir des définitions proposées par X. Deniau et celles du Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (GDEL) on dégagera une nouvelle image conceptuelle, un curriculum enrichi de francophonie.

Dans la section langue, le GDEL définit francophonie : « Ensemble des pays et des locuteurs francophones », variante sémique qui n’apporte rien de neuf. La section encyclopédique fournira les matériaux nécessaires à la construction de nouveaux sens qui viendront augmenter ou préciser ceux que nous connaissons déjà :

  1. Ensemble des régions où se trouvent rassemblées des populations ayant le français comme langue maternelle.
  2. Ensemble d’individus et de groupes qui, dans de très nombreux pays, utilisent le français comme véhicule de communication internationale.
  3. C’est aussi un état d’esprit et un sentiment d’appartenance, un mouvement [...] et un engagement en faveur de la langue française [...][4].

Dans Deniau (1983), quatre sens ressortent clairement peu à peu du cheminement de l’idée dans les mentalités.

  1. Le sens linguistique : « Fait d’être francophone » (p. 14), donc de parler la langue française ou d’être une personne de langue française. L’accent est mis de manière exclusive sur le langageé
  2. Le sens géographique : « L’identité de langue fonde un ensemble géographique » (p. 15).
  3. Le sens spirituel et mystique : « Sentiment d’appartenir à une même communauté » (p. 16), qui entraîne le développement d’idéalismes et d’attitudes philosophiques.
  4. Le sens institutionnel : Vaste communauté de concertation et de coopération (voir p. 22). Il s’agit bien davantage d’une coopération culturelle et politique que de véritables échanges économiques.

La circulation du terme francophonie dans l’espace et les idées a sans nul doute favorisé sa polysémisation. Pour les deux derniers témoins étudiés, on constatera qu’à partir d’approches divergentes et complémentaires, on obtient une série de définitions qui se rejoignent et se greffent les unes aux autres. La gradation sémantique va du plus matériel (sens linguistique, géographique et institutionnel) au plus philosophique, idéaliste (sens sprirituel et mystique).

Un nouveau schéma (voir tableau 1) comportant six embranchements peut désormais remplacer le tryptique initial. Sous chacune des subdivisions, un certain nombre de caractéristiques sont détaillées. Elles représentent les termes-clés extraits de la littérature du corpus-témoin. Elles illustrent d’une manière pertinente les cinq sens du terme francophonie retenus jusqu’à présent, auxquels il faut adjoindre la dimension économique plus ou moins occultée dans la documentation déjà dépouillée pour cette recherche.

Tableau 1
« Francophonie » [...] ---------------------------------------------
espace
  • pays
  • État
  • région
  • aire
  • espace mental
  • [...]
philosophie
  • humanisme
  • mysticisme
  • mode de pensée
  • appartenance
  • spiritualité
  • intellectualité
  • valeur morale
  • idéalisme
  • idéologie
  • charisme
  • état d’âme
  • état d’esprit
  • état d’être
  • engagement
  • noosphère
  • éthique.
  • [...]
institution
  • organisations nationales
  • organisations
  • internationales
  • [...]
société
  • histoire
  • politique
  • civilisation
  • culture
  • groupes sociaux
  • ceux
  • peuple
  • ensemble
  • collectivité
  • communauté
  • population
  • individu
  • groupe
  • [...]
économie
  • commerce
  • coopération scientifique et technique
  • [...]
langue (française)
  • parlée
  • locuteur
  • courante
  • maternelle
  • officielle
  • véhiculaire
  • d’enseignement
  • administrative
  • internationale
  • de travail
  • de culture
  • de communication
  • [...]
[...] ---------------------------------------------

Six directions sémantiques découlent de la synthèse des données recueillies dans le corpus de recherche. Il apparaît assez évident que l’enrichissement sémantique doit sa première cause à une sorte de spécification des définitions consignées dans les dictionaires de langue de la première période. La définition reclusienne se pose donc comme un énoncé générique qui aura occasionné une spécialisation définitionnelle plus tardive; de là à faire éclater la barrière de la monosémie, il n’y avait qu’un pas à franchir et que les circonstances historiques se sont chargées de justifier.

La structure schématique reste ouverte à deux niveaux :

  1. Les traitillés indiquent la possibilité de nouveaux sens à venir ou encore non constatés dans la littérature explorée;
  2. Les points de suspension placés entre crochets à la fin de chaque bloc de caractéristiques marquent la possibilité d’ajouts de nouveaux déterminants provenant d’une analyse plus exhaustive du corpus d’écrits sur la francophonie. Mais, tel quel, le réseau conceptuel ou l’arbre des signifiés de francophonie peut convenir pour illustrer la difficulté de l’organisation sémantico-lexicographique du terme.

La restriction sémantique des dictionnaires de langue résulte de toute évidence de la prudence notoire des lexicographes envers le traitement des néologismes. Ainsi, dans l’édition 1983 du PR, la première partie de l’énoncé définitionnel est modifiée mais non la portée sémantique qui reste essentiellement identique dans les deux éditions :

Malgré l’écart de six ans entre les deux éditions, il n’y a pas eu de prise en charge de la polysémie par les lexicographes robertiens. En comparaison, cette polysémie est nettement évoquée dans le BDNE alors que l’emprunt francophonie se voit affublé de deux significations distinctes :

  1. The French-speaking countries and communities of the world collectively.
  2. The unification of French-speaking countries and Communities into a commonwealth.

Cette espèce d’immobilisme lexicographique français repose sur le fait que les néologismes morphologiques ont en effet un statut, particulier dans l’évolution du lexique d’une langue. Les apparitions de mots nouveaux entraînent des bouleversements structuraux et provoquent à toutes les époques des réactions violentes et des résistances acharnées de la part des scientifiques, des linguistes, des lexicographes et des puristes. Il serait aisé de rappeler quelques hauts faits d’armes à ce propos au Québec. Contentons-nous de remarquer que naguère ces oppositions s’élevaient contre les mots généraux régionaux, véritables fautes envers la pureté de la langue de référence, et qu’aujourd’hui ces attaques sont réitérées à l’endroit de maints terminologismes nouveaux. Les puristes ont tout simplement changé de nom et de cible. Pour une bonne part, les néologismes ont donc un impact idéologique important et ils constituent un terrain propice qui permet aux institutions d’intervenir dans le travail du linguiste. Les lexicographes sont très sensibles à ces répercussions mais ils s’imposent une prudence réfléchie dans le choix des mots à consigner ou dans leur traitement microstructural. Le tout est de savoir si l’excès de sagesse prime sur la nécessité de rendre compte de l’évolution de la langue.

Jusqu’à maintenant, la mise en place des définitions de francophonie a fait appel à des considérations qui valorisaient le passé linguistique de la France, c’est-à-dire que par-delà l’abstraction des différences et des différends, on a retenu comme premier principe classificateur et unificateur la notion de « langue française » ou de « français » considérée sous sa forme la plus authentiquement hexagonalisée, image d’Épinal figeant une réalité antérieure. La gestion de la francophonle s’est effectuée à travers cette Idée plus ou moins feutrée, équivoque même pour certains, et dont la portée réelle commence à se faire sentir sérieusement. Des observateurs attentifs constatent de plus en plus que la francophonie serait le résultat d’une décolonisation politique, linguistique et culturelle mal réussie et regrettée. Après plus de vingt ans d’existence, un relent de néocolonialisme plane toujours sur le concept de « francophonie ». Corbeil (1980 : p. 121) en a décelé quelques causes. En revanche, d’autres rejettent cette hypothèse à l’aide d’un discours si peaufiné qu’il occulte parfois la dynamique propre de la francophonie[6]. Une seconde constatation vient se greffer à la première, à savoir que l’idée du rassemblement, de la coalition des francophones est issue de la crainte de l’anglais. En effet, « face à la montée des États-Unis et de la langue anglaise apparaît la nécessité d’une activité organisée » (Deniau, 1983 : p. 49). L’assemblée francophonienne devrait donc son existence à des considérations comme la décolonisation et l’anglophobie. Ces raisons ne viennent-elles pas justifier les désirs de fortifier les pouvoirs centralisateurs de la langue française en son point le plus névralgique, c’est-à-dire Paris comme ce fut le cas lors de la période d’unification du français au Moyen Âge et à la Renaissance, alors que l’Île-de-France imposait sa norme de principe à tout le pays. Depuis les Serments de Strasbourg les pouvoirs politiques n’ont pas cherché autre chose que créer de « petites francophonies » avant la lettre. L’esprit y était, seul le terme faisait défaut.

Des tentatives de résistance orchestrée en face de la domination écrasante de l’Amérique anglophone et de la langue anglaise, des désirs de mettre fin au phénomène de la minorisation et de la décadence culturelles de la France et des pays qui naviguaient dans son orbite —rétrogradation cruellement ressentie après la Deuxième Guerre mondiale—, la création par les contrées francophones des impulsions nécessaires à l’émergence et à la stabilisation du projet de francophonie, voilà une belle combinaison de facteurs qui a plaidé en faveur de la formation d’une francophonie en tant qu’entité aux multiples facettes et vouée à une vie éternelle dans le ciel de la langue française. Nombreux furent ceux qui repérèrent à travers un tel programme un pacte d’unification dans l’absolu et sans condition qui dissimule une nostalgie inavouée du passé et qui entraîne maintenant une perte de prestige au moment où, précisément, le support historique, culturel et géographique commence à faire défaut. Toutes les enclaves du colonialisme ne sont pas encore résorbées dans l’esprit de plus d’un nouveau penseur de la francophonie.

Sur le plan sociolinguistique, la francophonie doit affronter deux défis majeurs. Le multilinguisme et la diversité linguistique. Corbeil (1980 : p. 121 et suiv.) a bien décrit ces deux phénomènes et il a attiré l’attention sur les principaux dangers qu’il y a à les ignorer.

Le multilinguisme existe dans la quasi-totalité des territoires francophones, y compris la France. « Le français est toujours en contact avec une ou plusieurs langues sur le même territoire, donc en relation avec des aires culturelles et linguistiques plus ou moins grandes, de plus ou moins grand prestige, auxquelles s’identifient à des degrés variables les individus, les communautés, les États » (Corbeil, 1980 : p. 121). Dans ce débat du multilinguisme, le statut du français est donc très souvent instable et doit être déterminé selon qu’il est conçu comme la langue dominante ou comme second pôle d’un équilinguisme fonctionnel. Il est difficile d’apporter une réponse définitive à ce paradoxe, car en réalité, la francophonie n’a pas encore su définir d’une manière claire et objective une politique en matière de multilinguisme.

La diversité linguistique consiste ici a reconnaître la coloration particulière que prend le français suivant les pays, les groupes sociaux et les synchronies que le chercheur examine. Il s’agit donc d’un problème de variation linguistique (géographique, socioculturelle et temporelle) auquel sont reliés les aspects de la norme et de la description lexicographique des différents français régionaux[7]. Il est donc faux de prétendre matérialiser une francophonie ou la langue française serait standardisée, unifiée, tout comme on ne peut écarter d’une définition dynamique du concept les distinctions de pays, de race, de culture ou de religion, qui sont des éléments irréductibles de la francophonie. Il faut admettre une fois pour toutes l’hétérogénéité du concept de « francophonie ».

Le tour de la question sémantique et lexicographique du terme francophonie aura conduit à constater que si le signifiant est relativement stable et sans concurrent, il en va autrement pour le concept puisque ses signifiés se révèlent osmotiques et complexes à concrétiser dans des définitions précises. La littérature parcourue montre que le concept de « francophonie » est lié parfois à un espace géographique pas toujours palpable, à des philosophies dont l’abstraction n’est pas toujours cohérente, à une survalorisation de certaines institutions, à une magnification de la société française et de ses diverses instances et à une croyance illimitée en la supériorité de la langue française centralisée. Si les francophones n’admettent pas la nécessité de remettre en cause certains aspects du concept, il y a nettement danger que l’arbre finisse par cacher la forêt et que la fragilité de la francophonie devienne de plus en plus vraie. L’idée ne résistera pas longtemps à l’autocontemplation noologique, aux discours emphatiques et à une éthique qui auraient idéologiquement priorité sur d’autres formes d’action. Sans changement d’orientation majeur, la francophonie et les francophones sont voués à se retrouver un bon matin devant un miroir brisé ou, guère mieux, devant un miroir aux alouettes.

Références bibliographiques

1. Linguistique

2. Lexicographie

À l’exception de deux ouvrages d’un type particulier (voir Dubuc/Boulanger, 1983 et Matériaux poux l’histoire du vocabulaire français) qui figurent dans l’autre section de la bibliographie, tous les dictionnaires cités dans l’article à titre de témoins lexicographiques sont listés dans cette partie. Les références sont rangées en ordre alphabétique des sigles habituels pour ces dictionnaires.

Notes

[1] Ce terme a été choisi de préférence à *francophonologue qui eût été plus normal. La cacophonie, la longueur et l’identité formelle du dernier segment avec phonologue, lui enlève cependant une certaine motivation. Phonologue appartient déjà à la terminologie linguistique. Il est donc préférable d’éviter une collision homonymique partielle. Les usagers pourront facilement reconnaître les éléments de formation de francophologue : francopho[nie] + -logue.

[2] La thèse de la récréation semble plus plausible que celle de la continuité du terme tout au long des quelques 80 ans écoulés entre le moment de sa création par Reclus et celle de sa reprise par Queneau. Il y a là une lacune temporelle et documentaire qu’il faudrait combler par des sondages divers à travers la littérature afin de démontrer laquelle des deux hypothèses (non-interruption de vie ou recréation) est exacte. C’est là une tâche presque surhumaine, à moins que le hasard ne joue en faveur du chercheur.

[3] Quelques dictionnaires de néologismes consultés en complément du corpus choisi ici n’ont jamais recensé francophonie, sauf le premier (DMN) :

  1. Dictionnaire des mots nouveaux (DMN), 1971 : +; enregistre aussi francité et francophone.
  2. Les Mots dans le vent (MDV), 1971 : ∅; enregistre cependant francité.
  3. Les Nouveaux mots dans le vent (NMDV), 1974 : ∅.
  4. 500 mots nouveaux définis et expliqués (500 MN), 1979 : ∅.
  5. Dictionnaire de termes nouveaux des sciences et des techniques (DTNST), 1983 : ∅; enregistre cependant francophonien.
  6. Matériau poux l’histoire du vocabulaire français. Datations et documents lexicogxaphiques, 22 volumes parus entré 1959 (vol. 1) et 1983 (vol. 22) : ∅; le vol. 18 (1980) enregistre cependant francophone.

[4] Ces trois définitions rejoignent l’opinion de Reboullet (1976, p. 7) qui utilise le terme francophonie dans un contexte pluriel afin de désamorcer les méfiances : « Il y a au moins trois francophonies. La première est celle qui regroupe pays et gens (les gens plutôt que les pays) dont le français est langue maternelle. C’est la francophonie des Français, des Belges wallons, des Suisses romands, des Québécois et de quelques autres groupes plus restreints. La deuxième est celle des pays et des gens (ici les pays plutôt que les gens) pour qui le français n’est pas langue maternelle mais langue bénéficiant d’un statut particulier (révisable) : c’est par exemple la situation d’un grand nombre de pays d’Afrique dits francophones. Et là, on pourrait encore nuancer en distinguant avec Marc Blancpain les pays où le français est une langue officielle (Afrique noire) et ceux où il est une »langue seconde forte« (au Maghreb, au Liban). La troisième francophonie réunit des personnes qui, en pays non francophones : le Danemark ou le Brésil par exemple, ont appris notre langue, volontairement ou parce que les programmes des études nationales y conduisaient. De ces trois »cercles« du monde francophone, les deux derniers sont moins stables que le premier et il est toujours à craindre, qu’un pays passe du deuxième au troisième cercle ».

[5] L’énumération des noms de pays et d’États étant identique dans les deux éditions du PR, elle n’a pas été reprise ici. Le seul autre changement dans la microstructure concerne évidemment la datation dans la parenthèse étymologique.

[6] Tout au long des vingt-cinq ans de la francophonie, nombreux furent les discours déviés repoussant l’idée que la francophonie puisse être un nouvel impérialisme politico-culturel et linguistique. On s’en est trop défendu dans certains milieux pour qu’il n’y ait pas là anguille sous roche. (Voir Deniau, 1983, p. 12-22 et p. 49.)

[7] De nombreux projets témoignent de ces préoccupations descriptives, comme par exemple le Trésor de la langue française au Québec (Université Laval), l’Inventaire du français d’Afrique (AUPELF), la préparation de répertoires de belgicismes, d’helvétismes et de québécismes pour le compte du Conseil international de la langue française (voir Dubuc/Boulanger, 1983). En outre, des organismes gouvernementaux songent à préciser leur position au sujet du français régional en préparant des énoncés de politique sur les régionalismes. Sur ces sujets, voir Boulanger, 1980 et La norme linguistique, 1983.

Résumé

La conception de la francophonie a beaucoup évolué au cours des 20 dernières années. En particulier, elle s’est « désenghorisée ». L’étoffement de la notion repose sur des distinctions et des interactions idéologiques. Il se répercute de deux manières sur le plan linguistique : d’abord par la polysémisation du terme francophone (qui frôle parfois l’homonymisation); ensuite par l’enrichissement de la famille lexicale grâce à la production de nombreux dérivés. Ces modifications ne sont pas encore répercutées de manière tangible dans les dictionnaires. L’article aborde la question de l’évolution sémantique du terme qui est étudié à travers une série de dictionnaires de langue et d’ouvrages encyclopédiques publiés entre 1958 et 1984. L’analyse sémantique et lexicographique est greffée à des considérations sociolinguistiques telles que le multilinguisme et la diversité linguistique qui jouent un rôle important dans le réseau notionnel formé par « francophonie ».

Les régionalismes et la Francophonie dans le Dictionnaire de l’Académie française

L’Académie française, fondée en 1635 par le Cardinal de Richelieu, a pour principale mission, à cette époque, d’uniformiser et de fixer la langue. On convient alors que le moyen le plus propice à cette réalisation sera l’élaboration d’un dictionnaire dont la première édition paraîtra en 1694. La langue représentée dans le Dictionnaire de l’Académie françoise dédié au Roy est celle de la Cour et des honnêtes gens, c’est-à-dire le bel usage. De cet usage, sont exclus les archaïsmes, les néologismes, les termes scientifiques et techniques ainsi que les parlers régionaux. En effet, au XVI? siècle, c’est le parler de la région parisienne qui est privilégié. D’ailleurs, selon le grammairien Vaugelas, celui qui codifie la norme de référence à l’époque, les « [...] façons de parler des Prouinces [...] corrompent tous les iours la pureté du vray langage François » (1970, X). Cette vision des choses perdurera jusqu’à une date récente, puisque les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française [DAF] ne répertorient les régionalismes qu’en nombre limité.

Selon Jean-Claude Boulanger (1985, 131), le régionalisme se définit comme « [t]out fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence[1] ». D’après lui (1985, 141), seuls quelques régionalismes intrahexagonaux étaient admis dans les dictionnaires généraux français avant 1975. Les régionalismes extrahexagonaux, quant à eux, étaient exclus. Depuis ce temps, certains régionalismes extrahexagonaux, en particulier ceux du Québec, de la Belgique et de la Suisse, ont été recensés dans les dictionnaires. Nous tenterons de vérifier ces trois principes dans le Dictionnaire de l’Académie française, dictionnaire normatif publié depuis plus de trois cents ans.

1. Les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie

Selon Pierre Rézeau (1998, 262), les huit premières éditions contiennent très peu de régionalismes.[2] Les préfaces demeurent d’ailleurs muettes sur ce sujet. Cependant, contrairement aux dires de Pierre Rézeau (1998, 262) et de Christian Schmitt (1977, 225), l’édition de 1694 recense quelques régionalismes. Il en est de même pour les sept éditions ultérieures (voir le tableau 1).

Tableau 1 : Les régionalismes dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie
mots sens expressions total
Première édition (1694) 7 7 1 15
Deuxième édition (1718) 11 14 2 27
Troisième édition (1740) 10 17 1 28
Quatrième édition (1762) 28 20 1 49
Cinquième édition (1798) 24 23 0 47
Sixième édition (1835) 27 26 0 53
Septième édition (1878) 34 26 0 60
Huitième édition (1932-1935) 20 18 1 39

On remarque, dans le tableau 1, que des régionalismes, bien qu’en nombre peu élevé, sont présents dans chacune des éditions.

Comme aucune marque diatopique de type « régional », « dialectal » ou « nom du pays » n’est présente dans ces éditions et que l’identification des régionalismes se trouve dans les définitions, la méthode utilisée pour le recensement consistait à chercher dans le corps des articles à partir de quelques mots-clés (voir le tableau 2) et de quelques toponymes (voir les tableaux 3 à 8). L’utilisation d’un cédérom du DAF a facilité cette opération.

Tableau 2 : Mots-clés
dialectal, dialectes
endroits (certains, plusieurs, quelques)
États (certains, plusieurs, quelques)
patois
pays (certains, plusieurs, quelques)
provinces (certaines, plusieurs, quelques)
régions (certaines, plusieurs, quelques)
régional, régionaux
se dit à / aux / dans / en
Tableau 3 : Provinces de l’Ancien Régime (France)
Alsace
Angoumois
Anjou
Artois
Aunis
Auvergne
Béarn
Berry
Bourbonnais
Bourgogne
Bretagne
Champagne
Comtat Venaissin
Comté de Nice
Corse
Dauphiné
Flandre et Hainaut
Foix
Franche-Comté
Guyenne et Gascogne
Île-de-France
Languedoc
Limousin
Lorraine
Lyonnais
Maine
Marche
Nivernais
Normandie
Orléanais
Picardie
Poitou
Provence
Roussillon
Saintonge
Savoie
Touraine
Trois-Évêchés
Tableau 4 : Regroupement de régions et autres lieux (France)
Bordeaux
Méditerranée
Midi
Nord (de la France)
Parties de France / de la France
Pyrénées
Sud (de la France)
Tableau 5 : Pays et régions de la Francophonie (Europe)
Albanie
Belgique
Bulgarie
Hongrie
Lituanie
Luxembourg
Macédoine
Moldavie
Monaco
Pologne
République tchèque
Roumanie
Slovénie
Suisse
Val d’Aoste
Tableau 6 : Pays, régions et autres lieux de la Francophonie (Amériques)
Acadie
Amérique
Antilles
Canada
Guyane
Haïti
Louisiane
Québec
Tableau 7 : Pays, régions et autres lieux de la Francophonie (Afrique)
Afrique
Algérie
Bénin
Burundi
Burkina Faso
Cameroun
Cap-Vert
Comores
Congo
Côte d’Ivoire
Djibouti
Égypte
Gabon
Guinée
Liban
Madagascar
Maghreb
Mali
Maroc
Maurice
Mauritanie
Moyen-Orient
Niger
Pays arabes
République centrafricaine
Ruanda ou Rwanda
Sahara
Sénégal
Tchad
Togo
Tunisie
Zaïre

Tableau 8 : Pays et régions de la Francophonie (Asie)

Cambodge
Extrême-Orient
Indochine
Laos
Viêt-nam

Nous avons d’abord cherché, comme le montre le tableau 2, des expressions générales du type « certains pays », « plusieurs pays », « quelques pays », « se dit à », « se dit au(x) », « se dit dans » et « se dit en ». Ensuite, nous avons passé en revue les provinces de la France énumérées au tableau 3, comme « Anjou », « Bretagne », « Normandie » et « Provence », et certains regroupements de régions présentés au tableau 4, comme « Midi » et « Sud ». Enfin, nous avons regardé, comme le montrent les tableaux 5 à 8, des pays, des régions et d’autres lieux extérieurs à la France susceptibles d’abriter des populations francophones. Par exemple, « Amérique », « Afrique », « Belgique », « Canada » et « Suisse »[3].

Dans les cinq premières éditions, la majorité des régionalismes recensés sont identifiés par des expressions générales du type « dans quelques provinces », « en quelques endroits », etc. (64 % des cas, en moyenne). Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1694

PATACHE. s. f. Sorte de vaisseau leger dont on se sert ordinairement pour le service des grands navires, pour aller à la découverte, & envoyer des nouvelles en diligence. Une patache d’avis.

On appelle aussi, Patache, en quelques endroits De petits bastiments pour la garde des rivieres, des passages où on leve quelques droits.

Édition 1762

ESSUCQUER. v. a. Terme usité dans quelques Provinces, pour dire, Tirer le mout d’une cuve. Il est temps d’essucquer cette cuve.

La situation change à partir de la sixième édition, où les marques sont en général plus précises (59 % contre 41 % d’expressions générales) (voir le tableau 9). Par exemple :

Édition 1878

CLOSERIE. s. f. Il se dit, principalement en Bretagne, d’Une petite exploitation rurale, dont le tenant ne possède pas de boeufs de labour.

Édition 1932-1935

TAMBOURINAIRE. n. m. Nom donné en Provence à Celui qui joue du tambourin.


Tableau 9 : Types de marques
Nombre de régionalismes Marques générales Marques précises
Première édition 15 9 (60%) 6 (40%)
Deuxième édition 27 20 (74 %) 7 (26%)
Troisième édition 28 20 (71 %) 8 (29%)
Quatrième édition 49 30 (61%) 19 (39 %)
Cinquième édition 47 26 (55 %) 21 (45 %)
Sixième édition 53 22 (42 %) 31 (58 %)
Septième édition 60 22 (37 %) 38 (63 %)
Huitième édition 39 17 (44 %) 22 (56 %)

Les provinces de la France sont relativement peu représentées. Seules quelques-unes ont fourni des régionalismes au Dictionnaire de l’Académie : la Bretagne, la Corse, la Flandre, la Normandie et la Provence auxquelles on ajoutera la ville de Bordeaux. Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1762

BASTIDE, s. f. Nom qu’on donne en Provence aux maisons de plaisance.

Des regroupements de régions offrent également quelques régionalismes (« Méditerranée », « Midi », « Nord de la France »), régions auxquelles on adjoindra la zone des Pyrénées.

Édition 1932-1935

GARIGUE. n. f. Il se dit, dans certaines provinces du Midi, des Landes ou terres incultes.

Notons que les régions du Sud sont beaucoup plus représentées que les régions du Nord dans le Dictionnaire (27 régionalismes contre 7), ce qui ne laisse pas d’être étonnant!

Quant aux régionalismes extrahexagonaux, ils sont peu nombreux. De la première à la troisième édition, la seule marque rencontrée est « Amérique ». Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1718

PLANTATION, s. f. On appelle ainsi dans l’Amerique des establissements que des Colonies envoyées d’Europe font dans des terres qu’elles défrichent & où elles plantent des canes de sucre, de tabac, & c.

À partir de la quatrième édition apparaissent les indicatifs « Canada », « Hollande et Pays-Bas » et « Suisse ». Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1762

AMMAN, s. m. Titre de dignité qu’on donne en Suisse aux Chefs de quelques Cantons.

Édition 1835

ORIGNAL, s. m. Nom que l’on donne à l’élan, dans le Canada.

« Antilles », « Belgique » et « Guyane » s’ajoutent à la cinquième, « Afrique » et « Hongrie » à la sixième et « Algérie » à la septième. « Afrique », « Belgique », « Guyane » et « Suisse » disparaissent de la huitième édition (ils seront toutefois réintroduits dans la neuvième). Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1835

MARABOUT, s. m. Nom donné, dans quelques contrées de l’Afrique, à un prêtre mahométan attaché au service d’une mosquée.

Édition 1878

SANTON, s. m. Nom d’une sorte de moines chez les mahométans.

Il se dit aussi, en Algérie, d’Un petit monument contenant le tombeau d’un santon.

Bref, très peu de régionalismes sont inclus dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie. Aucun principe directeur n’a pu être dégagé quant aux critères d’enregistrement des régionalismes et il semble que ces derniers soient admis un peu au hasard. En matière de régionalismes, l’Académie respecte donc à peu près intégralement la politique éditoriale qui prône le rejet de ces formes.

2. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie

La neuvième édition marque une coupure certaine avec la tradition représentée dans les huit premières éditions. Dans la foulée de l’idéologie francophone, l’Académie adopte une nouvelle politique éditoriale en ce qui a trait aux régionalismes. Pour la première fois, on constate, par les textes introductifs de l’ouvrage, que l’institution s’ouvre réellement à la réalité francophone « hors Paris »; ainsi, la Préface de 1986 stipule que « [l]a francophonie, réalité neuve, est une communauté de fait, qui peut devenir, un jour, communauté de droit » (Académie française 1997a, 481). Maurice Druon, dans l’Avertissement de 1992, aborde aussi ce thème en affirmant que, « [préoccupation nouvelle, mais désormais permanente, la Francophonie, au long de nos travaux, est toujours présente à notre esprit » (Académie française 1997b, 497). Selon Gabrielle Quemada (1997, 508), l’ouverture de la Compagnie à la Francophonie coïncide en fait avec l’élection, en 1983, du Sénégalais Léopold Sédar Senghor à l’Académie française.

Quant à la présence de régionalismes intra- et extrahexagonaux dans le Dictionnaire, l’Avertissement de 1992 signale que l’Académie « s’est gardée d’exclure certains mots d’emploi régional, et [qu’]elle a donné accueil à des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Académie française 1997b, 497).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie, dont les deux premiers tomes ont été publiés respectivement en 1992 et 2000[4], renferme effectivement un nombre beaucoup plus important de régionalismes que les éditions précédentes. La proportion demeure tout de même faible : environ 0,8 % (215 régionalismes recensés sur un total de 25 524 entrées pour les tomes 1 et 2). Les tableaux 10 et 11 regroupent les mots clés et certains des toponymes utilisés pour la recherche des régionalismes dans la version en ligne des deux premiers tomes de la neuvième édition du Dictionnaire.[3]

Tableau 10 : Mots-clés
dialectal, dialectes
endroits (certains, plusieurs, quelques)
États (certains, plusieurs, quelques)
francophones, francophonie
patois
pays (certains, plusieurs, quelques)
provinces (certaines, plusieurs, quelques)
régions (certaines, plusieurs, quelques)
régional, régionaux
se dit à / aux / dans / en
Tableau 11 : Régions de la France
Alsace
Aquitaine
Auvergne
Basse-Normandie
Bourgogne
Bretagne
Centre
Champagne- Ardenne
Corse
Franche-Comtd
Haute-Normandie
Île-de-France
Languedoc-Roussillon
Limousin
Lorraine
Midi-Pyrénées
Nord-Pas-de-Calais
Pays de la Loire
Picardie
Poitou-Charentes
Provence-Alpes-Côte-d’Azur
Rhône-Alpes

Le tableau 12 présente la répartition de ces régionalismes.

Tableau 12 : Régionalismes de la 9e édition du DAF
mots sens expressions total
Général
certains pays 2 3 1 6
certaines régions 6 0 0 6
régional 32 20 2 54
dialectal 4 1 0 5
France

Anjou et Touraine

1 0 0 1
Auvergne 2 0 0 2
Béam et Bigorre 1 0 0 1
Bordelais 0 1 0 1
Bretagne 2 1 0 3
Jura 0 1 0 1
Méditerranée 1 0 0 1
Midi 2 6 1 9
Normandie 1 1 0 2
Picardie 0 1 0 1
Provence 7 3 1 11
Nord de la France 1 1 0 2
Sud et Centre de la France 1 0 0 1
Sud-Ouest 2 0 0 2
Europe
Belgique 4 4 2 10
Belgique et Luxembourg 1 0 0 1
Belgique et Nord de la France 6 1 0 7
Belgique et Suisse romande 0 1 0 1
Grande-Bretagne 2 0 0 2
Hongrie 0 1 0 1
Pologne 0 1 0 1
Suisse 5 3 1 9
Val d’Aoste 1 0 0 1
Afrique, Maghreb et Moyen-Orient
Afrique 8 11 0 19
Algérie et Tunisie 1 0 0 1
Égypte 1 1 0 2
Maghreb 1 1 0 2
Maroc 2 0 0 2
Pays arabes 1 0 0 1
Sahara 1 0 0 1
Sénégal 1 1 0 2
Amérique
Antilles 0 1 0 1
Canada 15 15 6 36
Canada et Antilles 0 1 0 1
Guyane 0 1 0 1
Haïti 1 0 0 1
Louisiane 1 0 0 1
Autres
Alsace et Suisse 0 1 0 1
Belgique, Suisse et Canada 0 1 0 1
TOTAL : 117 84 14 215

D’après le tableau 12, environ le tiers des régionalismes sont identifiés par les marques « régional » ou « dialectal » ou par une expression générale (« certains pays » et « certaines régions »). En voici des exemples (Académie française s. d., s. p.) :

ESQUICHER v. tr. XVIIIe siècle, au sens de « jouer sa carte la plus faible pour éviter de faire la levée »; XIXe siècle, au sens actuel. Emprunté du provençal esquicha, « comprimer, presser », de l’ancien provençal esquissar, « déchirer, presser ».

Régional. Comprimer, presser, serrer. Esquicher des voyageurs dans un car.

BESSON, -ONNE n. XIIIe siècle, au pluriel, beçons. Du latin populaire *bisso, -onis, dérivé de l’adverbe bis, « deux fois ».

Vieilli. Dialectal. Jumeau, jumelle. Adjt. Son frère besson. (On dit aussi Bosson.)

MALARD n. m. XIIe siècle. Dérivé de mâle.

Nom donné au mâle du canard sauvage. Par ext. Dans certaines régions, se dit aussi du canard domestique mâle. (On écrit parfois Malart.)

Quant aux deux tiers restant (marques à caractère toponymique), ils se répartissent comme suit : France (18 %[6]), Amérique (19 %), Europe (16 %), Afrique, Maghreb et Moyen-Orient (14 %). Du côté de la France, comme pour les huit premières éditions, le Sud fournit plus de régionalismes que le Nord (28 contre 11). Le Sud comprend l’Auvergne, le Béarn et le Bigorre, le Bordelais, la Méditerranée, le Midi, la Provence, le Sud et le Sud-Ouest, Le Nord, quant à lui, regroupe l’Alsace, l’Anjou et la Touraine, la Bretagne, le Jura, la Normandie, la Picardie et le Nord. Pour ce qui est de l’Amérique, le Canada est le pays le plus représenté avec 38 régionalismes. En Europe, les deux pays qui offrent le plus de régionalismes sont la Belgique (20) et la Suisse (12). L’Afrique se démarque des autres catégories, car la majorité des régionalismes recensés portent la marque « Afrique » et non le nom d’un pays en particulier. Ainsi, les dires de Jean-Claude Boulanger (1985, 141) se confirment à propos du fait que les régionalismes extrahexagonaux admis dans les dictionnaires de langue proviennent surtout du Québec (l’Académie emploie « Canada »), de la Belgique et de la Suisse.

En ce qui a trait à la façon d’identifier les régionalismes, deux cas de figure se présentent. Ils peuvent être assortis d’une marque générale ou d’une marque toponymique précisant la région ou le pays d’où provient l’unité lexicale (Académie française s. d., s. p.) :

BÉLOUGA ou BÉLUGA n. m. XVIe siècle. Emprunté du russe béluga, dérivé de bielyi, « blanc ».

1. ZOOL. Esturgeon de grande taille que l’on trouve surtout dans la mer Caspienne et la mer Noire. La pêche au bélouga. En apposition. Esturgeon bélouga. Par ext. Régional. Nom donné à de nombreuses espèces de grands poissons, tels que les thons et les requins, ainsi qu’au dauphin et aux espèces voisines. — GASTRON. En apposition. Caviar bélouga, caviar à très gros grains, fourni par l’esturgeon bélouga. Ellipt. Du bélouga, du caviar de bélouga.

HUITANTE adj. numér. cardinal inv. et n. m. inv. XUe siècle, oitante. Issu du latin octoginta, de même sens.

En Suisse romande Quatre-vingts.

Il arrive aussi que l’indication soit donnée dans la définition, comme c’était le cas dans les huit premières éditions du Dictionnaire (Académie française s. d., s. p.) :

ACCROIRES n. m. pl. XVIIe siècle. Emploi substantivé du verbe accroire.

Se dit au Canada pour désigner des fables, des mensonges. Il raconte des accroires à son petit frère : il lui a dit que les poissons parlaient.

Cette variété de présentations, qui entraîne un certain manque d’uniformité, a été critiquée par Pierre Rézeau (1998, 264-265).

Nous analyserons maintenant plus en détail une catégorie de régionalismes, les canadianismes, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie.

3. Les canadianismes dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie

Nous nous sommes penchés en particulier sur le traitement des canadianismes (ou québécismes) puisqu’il s’agit de la seule catégorie de régionalismes que nous pouvons étudier adéquatement, étant nous-mêmes des locuteurs du français québécois. Le tableau 13 donne la liste des canadianismes du Dictionnaire de l’Académie :

Tableau 13 : Canadianismes du Dictionnaire de l’Académie
accroires caler draver fournaise
achaler chicoter draveur frasil
acre claque épinette fricot
arrachis Chambre des Communes être d’équerre habitant
autoneige coureur des bois érablière honorable
aveindre croustilles premier étage huard
barrer débarbouillette étriver intergouvememental
blanchon débourrer fardoches ligne
broche piquante dîner (nom et verbe) ceinture fléchée
brunante drave foresterie

Des 38 canadianismes recensés dans le Dictionnaire, deux sont considérés comme familiers (caler et être d’équerre). Toutefois, il semble que d’autres canadianismes de cette liste relèvent également du registre de langue familier. En effet, les mots achaler, chicoter et fournaise sont marqués familiers dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA], paru en 1992. Dans ce dernier dictionnaire, le mot fournaise est d’ailleurs critiqué. Nous avons aussi vérifié le traitement de ces mots dans deux dictionnaires généraux français, le Nouveau Petit Robert [NPR] de 1993 et le Petit Larousse grand format [PL] de 1992. Fait étonnant, tous les mots marqués familiers dans le Dictionnaire de l’Académie ou dans le DQA sont absents du NPR et du PL, à l’exception de fournaise, relevé par le NPR. On pourrait donc penser que les régionalismes québécois de registre familier sont rejetés du NPR et du PL.

Par ailleurs, nous croyons que les mots accroires, débourrer (que l’Académie marque tout de même comme rare) et étriver, ainsi que l’expression broche piquante font également partie de la langue familière. Les mots étriver et débourrer sont d’ailleurs absents du NPR, du PL et du DQA, alors que accroires et broche piquante sont absents du NPR et du PL mais présents dans le DQA (sans marque). Il est donc étonnant que de tels mots trouvent place dans le Dictionnaire de l’Académie.

D’autres canadianismes sont absents des trois dictionnaires que nous avons consultés (NPR, PL et DQA) : arrachis, aveindre et fricot. Il serait intéressant de connaître les sources que l’Académie a utilisées pour choisir ces canadianismes, qui sont d’un emploi très rare au Canada, sinon sortis de l’usage, alors qu’elle en a ignoré d’autres beaucoup plus connus (par exemple, le sens canadien du mot bleuet est absent du DAF).

Certains des canadianismes relevés peuvent par ailleurs être considérés comme historiques ou folkloriques : coureur des bois, ceinture fléchée et la famille drave, draver, draveur. L’Académie ne donne toutefois aucune indication au sujet de cette caractéristique. Les autres dictionnaires examinés fournissent, quant à eux, certaines précisions à ce sujet.

Les autres canadianismes inclus dans le Dictionnaire (24 = 63 %) ne semblent pas poser problème. En effet, la plupart sont présents dans les trois dictionnaires consultés (NPR, PL et DQA) ou dans au moins deux d’entre eux. Le mot croustilles est le seul qui ne se retrouve ni dans le NPR ni dans le PL.

Nous avons également constaté des erreurs dans le traitement de trois canadianismes (accroires, caler et honorable). Dans le cas de accroires, l’exemple choisi est mal construit (Académie française s. d., s. p.) :

ACCROIRES n. m. pl. XVIIe siècle. Emploi substantivé du verbe accroire.

Se dit au Canada pour désigner des fables, des mensonges. Il raconte des accroires à son petit frère : il lui a dit que les poissons parlaient.

En effet, la structure correcte est faire des accroires et non raconter des accroires.[3] La même situation se présente pour le mot caler (Académie française s. d., s. p.) :

CALER v. intr. et tr. XIIe siècle, transitif, « baisser la voile »; XIIIe siècle, intransitif. Emprunté de l’ancien provençal calar, « abaisser », du grec khalan, « détendre, laisser aller, abaisser (le mât) ».

A. V. intr. MARINE. En parlant d’un navire. Enfoncer dans l’eau. Ce bateau cale trop pour arriver à quai. Ce bâtiment ne cale pas assez. Avec un complément interne. Ce bateau cale un mètre d’eau, sa carène enfonce d’un mètre dans l’eau. Fam. Au Canada. Le camion a calé dans la boue, il s’y est enfoncé. Fig. et fam. Échouer, être recalé. Il a calé à son examen.

Le mot caler n’est pas usité dans ce cas; on utilise plutôt le mot couler (par exemple : « Il a coulé son examen de chimie »). Enfin, le mot honorable ne s’emploie pas comme le présente l’Académie (Académie française s. d., s. p.) :

HONORABLE adj. XIIe siècle. Emprunté du latin honorabilis, « digne d’être honoré », employé comme titre honorifique en bas latin, dérivé de honorare (voir Honorer).

1. Qui mérite d’être honoré, considéré. Il est de famille honorable. Il est né de parents honorables. C’est un homme, une femme honorable. L’honorable compagnie. Spécialt. S’emploie comme terme de civilité, en particulier dans le langage parlementaire, et parfois ironiquement. L’honorable orateur qui vous a précédé à cette tribune. Mon honorable collègue. Mon honorable contradicteur. Honorable correspondant, se dit d’un agent secret. Subst Au Canada. Un honorable, un député, un sénateur, un ministre.

Le mot n’est pas utilisé avec un article indéfini, mais plutôt avec l’article défini l’ : « L’honorable Untel, député de la circonscription Unetelle ». Ce dernier emploi est d’ailleurs critiqué dans le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française.

4. Conclusion

L’Académie, dans les huit premières éditions de son Dictionnaire, recense peu de régionalismes et il semble qu’elle le fasse de façon aléatoire. La neuvième édition, quant à elle, est plus accueillante face aux régionalismes : elle s’ouvre à la Francophonie. Nous avons également remarqué, en étudiant les canadianismes, que le choix et la description microstructurelle des régionalismes laissent parfois à désirer. Cependant, il est difficile d’évaluer la pertinence des régionalismes retenus, puisque aucune règle n’est établie par la Compagnie quant à l’inclusion des mots provenant de différentes régions ou de différents pays. Enfin, les dires de Maurice Druon se confirment dans une certaine mesure : l’Académie est en effet plus ouverte aux régionalismes dans la neuvième édition. Mais deux constats émergent. Premièrement, la langue privilégiée demeure toujours celle de la région parisienne. Deuxièmement, les erreurs dans le choix et le traitement des canadianismes amènent à se poser de sérieuses questions sur l’intérêt réel de l’Académie pour la variation linguistique. De là à parler d’opportunisme idéologique, il n’y a qu’un pas vite franchi!

Annexe : Canadianismes classés

DAF DQA NPR PL
Familiers
accroires
achaler fam.
broche piquante
caler fam.
chicoter fam.
débourrer rare
être d’équerre fam. fam.
étriver
fournaise fam.
parfois critiqué
Rares ou inconnus
arrachis
aveindre
fricot
Folkloriques ou historiques
ceinture fléchée ... à l’occasion de ...qui ne se porte ...qui se porte au
divertissements plus qu’aux festival
populaires carnavals et fêtes...
coureur des bois Histoire ou vieilli autrefois
« Bien classés »
acre
autoneige
barrer
blanchon
brunante
Chambre des Communes
claque
croustilles
débarbouillette
dîner (nom et verbe)
drave
draver
draveur
épinette
érablière
fardoches
foresterie
frasil
habitant vieilli ou péj.
honorable
huard
intergouvememental
ligne
premier étage

Bibliographie

Notes

[1] Bien qu’il ne soit pas lui-même parfaitement uniforme.

[2] Les régionalismes recensés par la Compagnie entrent dans deux catégories différentes : d’une part, les mots ou sens d’usage régional qui correspondent à une réalité strictement régionale et, d’autre part, les mots ou sens qui ont un équivalent en langue dite standard. La recherche que nous avons menée ne tenait toutefois pas compte de ces deux catégories; nous avons étudié tous les régionalismes recensés par l’Académie, peu importe leur type.

[3] Nous avons utilisé la liste des pays de la Francophonie pour effectuer nos recherches. Bien qu’étant conscients que le concept de « francophonie » n’existait pas à l’époque, nous avons repris cette liste afín de nous assurer que tous les pays susceptibles de compter des francophones parmi leur population étaient présents.

[4] Le tome 1 (A à Enzyme) contient 14 024 mots et le tome 2 (Éocène à Mappemonde), 11 500 mots.

[5] Les pays, régions et autres lieux de la Francophonie ont également été passés en revue (voir les tableaux 5 à 8).

[6] En fait, les régionalismes portant les marques « régional » et « dialectal » pourraient aussi entrer dans la catégorie « France ». Dans ce cas, les régionalismes hexagonaux formeraient 48 % de tous les régionalismes recensés.

[7] Bélisle (1979) dit justement que le mot ne s’emploie qu’avec faire.

Résumé

L’époque classique favorise le bel usage linguistique de la Cour et des honnêtes gens de Paris, à savoir « la pureté du vray langage François » (Vaugelas). Dans cette optique, le projet du Dictionnaire de l’Académie française (1694) excluait certains types de mots de la nomenclature comme les archaïsmes, les néologismes, les termes techniques et scientifiques, le vocabulaire des parlers régionaux, etc. Malgré cette prise de position éditoriale à propos du rejet de certaines catégories d’unités, le DAF puise quand même à ces réservoirs lexicaux. L’article explore la zone des régionalismes retenus dans les neuf éditions du dictionnaire des Immortels. En effet, bien qu’ils soient présents en nombre limité, des régionalismes sont bel et bien répertoriés et décrits dans le DAF. Leur nombre augmente régulièrement d’une édition à l’autre, notamment dans la neuvième édition qui marque un rupture de la politique éditoriale par rapport aux éditions précédentes, l’Académie se positionnant désormais favorablement vis-à-vis de la francophonie contemporaine. Les auteurs passent en revue les différentes stratégies de traitement des régionalismes dans le DAF ainsi que le vocabulaire métalinguistique employé pour réaliser cette description.