À propos de l’arrimage entre le dictionnaire et la néobienséance

« [...] le droit de ne pas se conformer aux forces viles de l’uniformisation, qu’elle soit imposée par les Cocos, les Spéculateurs ou la Langue de bois gerbatoire du Politique Correct » (Le Carré 1996 : 224).

1. Le dictionnaire comme reflet spéculaire de la société

La matière lexicale d’un dictionnaire s’ordonne tout entière en fonction d’une hiérarchie aussi bien implicite qu’explicite, qui, souvent, en fait un panthéon du vocabulaire que la norme canalise du point de vue prescriptif ou objectif. Les recueils de mots conservent ainsi la trace linguistique de l’arborescence des faits sociaux d’une époque et d’un espace bien singularisés. Un dictionnaire est pensé, du moins l’était-il, pour présenter un état des phénomènes excluant tout jugement de valeur de nature non linguistique. Cette mission et la perception du dictionnaire sont en train de dériver et d’être chambardées. On pourrait se demander en effet si le dictionnaire, québécois ou français, n’est pas à la veille de raviver une forme de militantisme à la manière de Pierre Larousse dans son Grand dictionnaire universel, ou à la façon de ses prédécesseurs Pierre Bayle (Dictionnaire historique et critique) et Denis Diderot (L’Encyclopédie). Chez Pierre Larousse, ce militantisme était, notamment, de nature politique. Il prend aujourd’hui figure plus sociale, comme chez Littré, et morale : défense du bien de l’individu, de son droit et proclamation du devoir de l’autre à son égard. Sous certains de ses aspects, il flirte avec une forme d’extrémisme. Le dictionnaire est au seuil de la métamorphose. Il risque de se transformer en un livre de la conscience sociale exacerbée, opérant par le fait même une sorte d’eschatologie collective. Son objectivité risque de basculer dans la finitude concrète de la subjectivité totale, à l’image du purisme au regard de la langue. À l’heure où la francophonie s’effrite et où la société est en crise majeure sur plusieurs plans, un nouveau danger guette la lexicographie et le dictionnaire : la soumission à la bienséance et à l’orthodoxie langagières, prolongements linguistiques naturels des secousses sociales.

Sur la base de critères objectifs, le dictionnaire ferme le lexique. Son contenu convoque un ensemble clos, la nomenclature, dans lequel les mots sont placés et hiérarchisés suivant un système circulaire qui construit un texte culturel à la rhétorique et au style bien ciselés. La concision d’un dictionnaire oblige les lexicographes à faire des choix, car l’ouvrage ne saurait « refléter tous les usages des mots, tous les registres d’expression, ni même tous les vocabulaires, toutes les terminologies, toutes les nomenclatures » (Rey 1982 : 67). Les articles de tous les dictionnaires sont donc les résultats d’un calibrage rigoureux. Jusqu’à récemment, la procédure se déroulait dans le respect et la vérité de l’observation de la vie sociale des mots, sans interprétations subjectives ou idiosyncrasiques. Certes, les sélections ne sont pas entièrement innocentes. Considérées dans leur totalité, elles trahissent un temps, un territoire, une équipe de rédacteurs, bref une idéologie systématique. Par ailleurs, tout dictionnaire doit aussi tenir compte de ce qui est moins édifiant dans une culture, celle-ci étant constituée « d’un ensemble d’assertions sur l’homme et sur la société, assertions prenant la valeur de lois universelles pour la communauté socio-culturelle que forment les lecteurs » (Dubois et Dubois 1971 : 99). Le lexicographe doit décrire les performances verbales des locuteurs du français. Plus même, il doit rendre compte de toutes celles qui relèvent « des attitudes de ces sujets à l’égard des types de comportements verbaux parlés ou écrits » (Dubois et Dubois 1971 : 99). Toutefois, la somme des mots retenus est contrôlée par un programme et par le principe de la rédaction et de la révision collectives, conditions qui assurent une bonne part de l’image d’objectivité qui s’en dégage malgré tout. Le dictionnaire aseptisé n’existe pas encore, mais il faut bien constater qu’il pointe à l’horizon et que de nouveaux défis attendent les lexicographes. L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus.

En matière de lexicographie, certaines vérités véhiculées par le nouveau paradigme social ne sont plus bonnes à transformer en mots, car ceux-ci sont perçus comme « gerbatoires ». Il vaut mieux écarter ces vocables des colonnes des dictionnaires. Dans les cercles du politiquement correct, des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Une nouvelle gymnastique langagière est née. Plusieurs groupes de pression s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens installés dans les dictionnaires depuis des lustres. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. « Changer les vocables n’améliore pas les mentalités, les attitudes et les comportements, n’élimine pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés » (Noureau 1995 : 7).

2. Les causes et les effets

Les attitudes sociales confortablement abritées dans le cocon de la rectitude politique ont leur origine aux États-Unis. Les premières manifestations surgissent sur les campus universitaires vers la fin des années 1980. La néobienséance a donc déjà son histoire en pays américain. Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens. En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la nouvelle orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, pour prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression a duré longtemps. Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas. La stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable. Le détournement des mots qui « défrisent » est quant à lui contestable.

La rectitude est une mouvance protéiforme soumise plus souvent qu’autrement à l’arbitraire et qui cherche par tous les moyens à annihiler les différences, qu’elles soient justifiables ou non, à défendre les moins nantis —par rapport à quoi?— et à promouvoir toute minorité tandis que la majorité doit s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coup de discours et de déclarations fracassantes. Toute exclusion dont il est rendu compte par la correction politique produit, en retour, des effets traumatisants chez les « inclus ». Au résultat, personne n’en ressort enrichi. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov 1995 : 96).

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (Merle 1993 : 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’un terrain plat, néanmoins miné. En encourageant la mise en évidence de la victimisation, la néopolitesse laisse croire qu’elle éradique tout type de pouvoir. Peu importe la situation, chacun se sent discriminé, violé dans ses droits, écarté des sources de la manne. Il revendique donc, entre autres, de nouveaux attributs lexicaux. Les devoirs passent quant à eux dans la colonne de l’oubli. La règle particulière devient la base de comparaison, la nouvelle référence, sectorisant davantage les individus défenseurs du principe de l’égalité radicale. Le crédo néobienséant veut que les croyances des personnes associées aux classes et aux groupes qui furent l’objet d’oppression dans le passé méritent aujourd’hui d’être traitées et considérées de manière spéciale. La culpabilité change de camp. La victimisation tend à illustrer, à confirmer et à conforter les différences, tout en maximisant l’individualisme. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un oeil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995 : 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, « le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes 1994 : 27).

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits passe par certains privilèges ou traitements de faveur compensatoires et rassurants (la discrimination positive, par exemple, que l’État de la Californie vient tout juste d’abolir à la suite d’un vote majoritaire des citoyens). Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes », des « politicismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un échelon jusqu’à la fusion avec la majorité. Cette stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? L’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui.

3. La nostalgie de l’euphémisme

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (v. Boulanger 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert (NPR). Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillardpersonne du troisième âge → personne âgéeaîné, personne expérimentée; vendeur d’automobilesconseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse plus loin la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical. Le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. Il est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, il dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être appelés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Si je parle des étudiants pure laine, je renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger se pare d’un connotation négative, ce qui n’est pas sans rappeler la fortune ou l’infortune instantanée de l’expression vote ethnique. C’est en cela que la stratégie mesure sa réussite. L’instrument même de la pensée est atteint et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi n’assure personne d’un emploi, réingénierie bouscule restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

4. Des dictionnaires stérilisés ou appeler un chat, un chat?

L’introduction de régionalismes dans les dictionnaires français dans les années 1970 et la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée. Lentement et sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Ils restent cependant des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser ou leur substituer des mots censés être mélioratifs. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey et Chantreau 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec? Les expressions de ce type sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans Merle 1993. De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. À preuve le constat de Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, rapporté dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et en tenir compte. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre à une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, etc., est condamné au retrait. L’écho orwellien nous atteint : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell 1965 : 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à préposé à la cueillette des ordures ménagères, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne à mobilité réduite, terminé le mot décrocheur et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression française pièce de solidarité pour supplanter un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de contester annihilé. Les mots sont vidés de leurs sens à coup de participes présents nominalisés, de périphrases aux métaphores lyriques ayant le mot personne comme pivot (ex. : personne atteinte de..., personne souffrant de...), de superlatifs, de préfixés en non- ou en sous- (comme dans sous-privilégié « pauvre »), de suffixés en -zéro, tout en réservant les ne... pas et les sans pour décrire ceux qui ne sont pas du bord des revendicateurs. Exit le mot juste et unique. La délicatesse du contenant est privilégiée en lieu et place de la franchise du contenu. Et garde à quiconque se risque à dénoncer la vacuité de la néobienséance; cette personne s’expose bien entendu à se voir accueillie par une volée de bois vert, car, inévitablement, on déclenchera contre elle tout l’arsenal des abus de langage en puisant dans le réservoir des mots inavouables.

5. De nouveaux aménagements

On ne saurait guère traiter des nouvelles facettes des discours sociaux sans réouvrir les conventions qui régissent la norme linguistique. Celle-ci établit les lois qui servent à expliquer, à catégoriser, à hiérarchiser, à justifier, à juger (accepter, rejeter, condamner) des usages. Or devant le flot néopoli, la norme perd son sens de normal, de non marqué. Elle est en train d’éclater et de se fragmenter en micronormes étales, sans saveur, sans ondulation, chaque groupe social définissant la sienne et en exigeant le respect intégral. La socialisation à l’échelle territoriale se désagrège, si bien qu’on n’envisage plus la langue comme bien commun, ni la qualité de la langue ou sa valeur intrinsèque comme instrument identitaire communautaire. Il s’agit plutôt de resituer ou de recibler des vocabulaires en fonction des vents sociaux qui déterminent le statut de l’être ou de la chose dénotés par les mots ou en fonction d’une appartenance qui restreint le groupe à l’uniformité en annihilant toute hiérarchie, tout élitisme, ou plutôt tout droit de réplique à la revendication. Les désignations sont « détournées à des fins de défoulement collectif » (Colin 1995). Tout doit être nivelé sur le plan social et, corollairement, sur le plan lexical. Ainsi, le mot bénéficiaire qui retentit dans les bureaux de l’Assurance sociale, de l’Assurance-emploi, du ministère de la Santé, des Allocations familiales, etc. Même l’étudiant —mot que son synonyme client est en train de concurrencer— est bénéficiaire d’un enseignement au lieu de le recevoir. Comment, dans ces conditions, débattre d’idées qui n’ont plus d’identité ou une identité floue, comment aborder des sujets que l’on ne peut évoquer qu’après maintes circonlocutions lexicales? La parole des sages est remise en cause, telle la pensée de Bertrand Russell pour qui dans une démocratie, il est nécessaire que le peuple accepte de voir ses sentiments outragés?

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2).

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage est une condition sine qua non à l’entrée au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (Petit Larousse illustré 1997 [PLI]) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et poupin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés.

6. Conclusion : La nouvelle vulgate lexicale

La néobienséance est un nouveau péril social qui concerne les effets délétères de toutes sortes de revendications identitaires qui mobilisent les microgroupes, et dont l’expression ultime est perceptible dans le langage par l’intermédiaire des mots qui veulent ne pas dire. Ils portent en eux une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conforme aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical? Et le rassembleur lui-même, aussi dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. A ce propos, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965 : 437).

7. Bibliographie

Quelques stratégies du discours de l’absence dans les dictionnaires du français

Les textes introductifs des dictionnaires et les articles dans lesquels sont consignés les renseignements sur les mots devraient être conséquents les uns par rapport aux autres, les premiers aidant à décoder les seconds.[1] Toutefois, une constante revient systématiquement dans la plupart des dictionnaires de langue française : la distanciation plus ou moins prononcée entre les deux sections des répertoires. Très rarement y a-t-il en effet une correspondance parfaite entre le programme annoncé et la réalité linguistique décrite. C’est ce manque d’appariement que nous appelons le « discours de l’absence ». L’absence ou le silence s’oppose ici aux affirmations contrôlées et véridiques.

La recherche que nous menons vise à étudier les stratégies discursives employées par les lexicographes du XXe siècle, notamment dans la confection des dictionnaires généraux monolingues, pour parler de la langue qu’ils décrivent et des protocoles de description qu’ils utilisent. Pour réaliser une telle étude, nous devons confronter les deux types de discours en présence, à savoir les textes introductifs des dictionnaires (préfaces, listes d’abréviations, présentations, etc.), dans lesquels sont expliqués les principaux mécanismes de fonctionnement des dictionnaires, et les articles, par le biais desquels sont décrits les mots. Cette confrontation des discours devrait notamment permettre de connaître la façon dont les dictionnaristes justifient l’inclusion et/ou l’exclusion de certaines catégories de mots des nomenclatures et de découvrir les plaidoyers qui servent d’arguments pour gommer ou masquer une partie du fonctionnement d’autres catégories de mots dans les articles. Il s’agit donc, d’une part, de mesurer la distance entre le « dire » dans les textes prédictionnairiques et le « non-faire » dans les textes dictionnairiques et, d’autre part, de mesurer la distance entre le « non-dire » dans les textes prédictionnairiques et le « faire » dans les textes dictionnairiques.

Il semble qu’en lexicographie, toute vérité ne soit pas bonne à dire, ou, pour reprendre une image du logicien Austin, dire n’est pas toujours faire et faire n’est pas toujours dire. Nous croyons que la distanciation entre la section prédiction-nairique et la section dictionnairique des répertoires de mots est parfois volontaire et résulte, le cas échéant, d’attitudes idéologiques, y compris de désidératas commerciaux. En comparant de plus près les formulations des programmes lexicographiques et leur réalisation sous la forme des descriptions lexicales, nous voulons mettre en évidence que parfois, les textes introductifs pèchent par défaut d’explications, tandis qu’en d’autres occasions, le lexique répertorié n’est pas conforme à ce qui est annoncé. Par exemple, dans la très brève présentation du Petit Larousse illustré 1997 (PLI), on précise que les lexicographes n’ont pas fait de concession « pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique [...] » (p. 7). On trouve néanmoins dans le dictionnaire des mots comme amerlo, chleuh, conasse, curaillon, etc. Par ailleurs, comme l’ont constaté Alise Lehmann (1995) et Pierre Corbin (1995), des milliers d’exemples présents dans le Nouveau Petit Robert (NPR) sont issus de citations transformées provenant d’autres dictionnaires Robert. Dans un article paru en 1995 et intitulé « Du Grand Robert au Petit Robert : les manipulations de la citation littéraire », Alise Lehmann explique d’ailleurs les diverses stratégies utilisées pour procéder à la transformation des citations. Pour sa part, Pierre Corbin (1995) fait référence au même phénomène qu’il qualifie de recyclage de citations. On cherche en vain, dans la présentation du NPR, quelque explication sur cette façon de faire. Bien entendu, les lexicographes ont la liberté de procéder à des aménagements de cette nature, mais peuvent-ils ne pas en faire état? Cela est d’autant plus étonnant que, dans la plupart des cas, les textes introductifs sont rédigés postérieurement aux articles; c’est donc dire qu’il serait alors possible de décrire les situations réelles. Les exemples que nous venons de présenter illustrent deux compartements : l’hyperdiscours du PLI correspond à une situation d’exagération, tandis que l’hypodiscours du NPR correspond plutôt à une situation de dissimulation. Ces deux types de discours conduisent évidemment à des silences, à des absences, tant dans la section prédictionnairique que dans la section dictionnairique des répertoires de mots.

Nous avons examiné jusqu’à maintenant trois éditions successives du Petit Robert : la première, qui date de 1967 (PR 1967), la deuxième, parue en 1977 (PR 1977), et la troisième, parue en 1993 (NPR 1993). L’étude et la comparaison de différentes éditions d’un même ouvrage sont intéressantes en ce qu’elles permettent de retracer l’émergence des stratégies discursives mises de l’avant par les dictionnaristes et de suivre leur évolution. Plusieurs points d’analyse s’offrent à nous : 1) les discours sur la nomenclature (modélisation des entrées et des sous-entrées); 2) les discours sur les différentes figures de la norme (norme prescriptive, norme observée); 3) les discours sur les registres de l’usage; 4) les discours sur les interdictions lexicales (mots tabous, choses taboues entraînant la condamnation des mots idoines); 5) les discours sur les exemples et les citations; 6) les discours sur la néobienséance ou le néoconformisme, c’est-à-dire la rectitude langagière ou la langue politiquement correcte. Dans le cadre de la présente étude, nous nous sommes intéressés dans un premier temps au discours sur la nomenclature. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur le traitement des marques déposées, des termes techniques et scientifiques ainsi que des anglicismes. La recherche étant toujours en cours, les résultats présentés sont préliminaires.

Nous avons procédé à l’analyse de plus de 15 000 articles répartis dans différentes tranches du dictionnaire; cela représente entre 25 % et 30 % du contenu selon les éditions. Il faut également souligner que seules les acceptions principales au sein des articles ont été étudiées. Comme on le sait, d’une seule acception principale dérivent souvent plusieurs subdivisions correspondant à des nuances de sens, à des sous-sens, à des extensions sémantiques, phénomènes dont il n’a pas été tenu compte pour le moment.

Les marques déposées

Dans le PR 1967, on commente ainsi le traitement des marques déposées : « Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté. Cependant, les termes très courants depuis au moins dix ans ont été traités plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. XI).

La consultation de l’article portant sur le mot gauloise —mot qui figure parmi les exemples de marques déposées cités dans la présentation du dictionnaire— révèle une première anomalie de traitement : on ne trouve dans cet article aucune mention explicite indiquant que gauloise est un nom commercial. Les autres exemples cités mettent en lumière un autre problème : dans les articles pour les entrées dictaphone et mobylette, on trouve, à côté de la datation, la mention marque déposée, tandis que dans l’article portant sur le mot ronéo, on trouve plutôt la mention nom déposé. L’analyse du corpus fournit de nombreux exemples du même genre : dans les trois éditions du PR, nous avons relevé la mention marque déposée attribuée aux noms cellophane, delco, rimmel et rustine, alors que dans les articles portant sur les mots dacron, gomina, nylon et plexiglas, nous avons plutôt relevé la mention nom déposé. Dans d’autres cas, notamment à l’article galalithe, c’est par le biais de la définition que l’on apprend que galalithe est un nom déposé; de fait, la définition de ce terme s’articule comme suit dans les deux premières éditions du PR : « Nom déposé du premier produit plastique obtenu en 1879 par le traitement au formol de la caséine pure ». Dans le NPR 1993, la situation est toutefois rétablie : la mention nom déposé suit la datation et la définition se lit plutôt « Matière plastique obtenue par le traitement au formol de la caséine pure ».

À la lumière de ces exemples, on peut se demander ce qui distingue la marque déposée du nom déposé. Les textes introductifs du dictionnaire devraient théoriquement répondre à cette question. Or, cela n’est pas le cas. Le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert répertorie la mention nom déposé et l’explique, mais il ne contient aucune information sur la mention marque déposée, et cela, bien que cette dernière apparaisse aussi souvent, voire plus souvent que nom déposé dans les articles. La consultation du tableau nous apprend donc qu’un nom déposé est un « nom appartenant à une firme commerciale, mais utilisé comme nom commun », mais il ne fournit aucune explication qui permet d’interpréter la signification de marque déposée. Curieusement, dans le PR-CD (cédérom), il existe quatre dénominations pour identifier les noms commerciaux :

Au total, il y a 192 articles consacrés à des noms commerciaux dans la version électronique du NPR (voir Boulanger & Cormier 2001).

Par ailleurs, si l’on se reporte à nouveau à l’extrait de la présentation du PR 1967 reproduit ci-dessus, on comprend que la politique du dictionnaire à l’égard des noms commerciaux et des marques déposées est de ne retenir que les termes qui sont très courants dans l’usage depuis au moins dix ans. On remarque cependant que 6 des 33 noms commerciaux relevés dans le corpus pour cette première édition du dictionnaire sont considérés comme des néologismes. Or, dans la présentation de l’ouvrage, on peut lire ce qui suit concernant les néologismes :

« Nous avons réservé l’indication “néologisme” (néol.) aux termes et aux sens qui nous ont paru absolument nouveaux (en 1966) et qui ne figuraient dans aucun des dictionnaires ou lexiques consultés » (p. XV).

Il y a ici une contradiction importante : on précise, d’une part, que seuls les noms commerciaux très courants depuis au moins dix ans ont été retenus et, d’autre part, on attribue la marque néologisme à certains des noms commerciaux retenus, ce qui sous-entend qu’ils sont en usage depuis moins de dix ans. Il faut souligner que la situation a été corrigée dans les deux éditions subséquentes du dictionnaire; en effet, nous n’avons observé dans ces ouvrages aucun cas d’utilisation conjointe des mentions nom déposé/marque déposée et néologisme.

Un dernier point reste à vérifier concernant le traitement des noms commerciaux dans le Petit Robert. Dans le PR 1967, on précise que les noms commerciaux et marques déposées très courants depuis dix ans sont traités « plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires ». La comparaison de la nomenclature du Petit Robert à celle d’autres dictionnaires de l’époque permettra de vérifier cette affirmation. En attendant, il est intéressant de noter que l’on se montre plus prudent dans la présentation du PR 1977. On a en effet tronqué cet élément de comparaison avec les autres dictionnaires pour reformuler le paragraphe abordant la question du traitement des noms commerciaux :

« Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté à l’exception de termes très courants depuis au moins dix ans (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. X).

Par ailleurs, il est étonnant de constater que la présentation du NPR 1993 ne fait nulle mention d’une politique de traitement relative aux noms commerciaux et marques déposées. Cela surprend d’autant plus que la présence de ces éléments lexicaux dans la langue courante semble grandissante, comme l’ont constaté Robert Galisson et Jean-Claude André (1998, 6). En outre, le nombre de marques et noms déposés retenus à la nomenclature du dictionnaire a plus que doublé de 1967 à 1993; dans le même échantillon de la nomenclature, nous avons relevé 33 noms commerciaux dans le PR 1967 comparativement à 70 dans le NPR 1993. Le PR 1977 en compte pour sa part 51 dans l’échantillon étudié. Jean-Claude Boulanger et Monique C. Cormier (2001) ont relevé 192 noms déposés pour l’ensemble du NPR 1993.

Les termes techniques et scientifiques

Dans les trois éditions du Petit Robert, on reconnaît la grande importance des termes techniques et scientifiques en français moderne. Dans la présentation de la première édition, on affirme avoir retenu à la nomenclature plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques. Les rédacteurs de la deuxième édition laissent entendre, pour leur part, que ce nombre a augmenté de façon considérable. Ils ajoutent aussi, et c’est ce qui nous intéresse plus particulièrement, que le traitement des termes scientifiques a fait l’objet de réaménagements majeurs :

« Les ajouts vont du familier et populaire (déprime, flouse, fonceur, macho) au langage courant dans tous les domaines (débroussaillant, euphoriser, fascinant, fragiliser, gourou, sonothèque, stérilet). Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion. Non seulement ils ont été enrichis et modernisés, mais, dans un souci de cohérence interne, on a revu la totalité des termes d’informatique et d’automatique, de physique et de chimie, de biologie et de médecine, de logique et de sciences humaines, pour assurer à la description un niveau égal, et moderniser toutes les définitions » (p. XVIII).

Tout laisse croire que nous sommes ici en présence d’un hyperdiscours et qu’il y a une part d’exagération lorsqu’on soutient que toutes les définitions ont été modernisées. Pour vérifier ce dernier point, on a isolé du corpus tous les termes portant les marques Biol., Chim., Log., Méd. et Phys. (838 termes au total) et on a comparé le traitement qui en était fait dans le PR 1967 au traitement fait dans le PR 1977. Il ressort de l’analyse que seulement 41 % des articles ou parties d’articles étudiés ont subi des modifications et que ces modifications touchent la définition dans 33 % des cas seulement. Dans les autres cas (8 %), on a plutôt ajouté des renvois, modifié les exemples (ajouts ou troncations) ou changé la marque de domaine. Il faut également noter que 15 des 838 termes étudiés présents dans la nomenclature du PR 1967 ont été retranchés du PR 1977.

Il est vrai que le traitement des termes de certains domaines, notamment la médecine et la biologie, semble avoir été revu de façon assez systématique. Ainsi, dans le domaine de la médecine, nous avons relevé 400 termes ou acceptions, dont 192 qui ont été traités différemment en 1977 (48 %). En biologie, sur 117 acceptions relevées, on en compte 80 dont le traitement a été modifié (68 %). Par contre, dans les domaines de la physique, de la logique et de la chimie, il ne saurait être question de révision systématique des articles. Ainsi, en physique, seulement 19,5 % des articles répertoriés (18 sur 92) ont subi des modifications. En logique, 22 articles ont été repérés dans le corpus et tous sont restés identiques dans le PR 1977. Finalement, dans le domaine de la chimie, seulement 27 % des termes ou acceptions relevés (56 sur 207) ont été traités différemment dans l’édition 1977. Il faut également noter qu’il n’a pas été possible de comparer le traitement des termes d’informatique puisque le corpus de départ (PR 1967) n’en contenait aucun. Il en va de même des termes d’automatique; il est d’ailleurs étonnant de constater que le tableau des abréviations et symboles des deux premières éditions du PR ne fasse aucune mention de ce dernier domaine, et ce, bien qu’on indique explicitement dans la présentation de l’édition 1977 que le dictionnaire contient des termes d’automatique. La marque Automat., pour automatique, apparaît dans le tableau des abréviations du NPR en 1993. Finalement, il a été impossible de vérifier si les définitions des termes de sciences humaines ont bel et bien été modernisées compte tenu qu’on ne précise pas dans la présentation de l’ouvrage quels sont les domaines particuliers qui relèvent des sciences humaines. Ce qui n’empêche pas des domaines des sciences humaines d’être listés dans le tableau du PR 1967. Voir anthrop., arts, géogr., hist., ling., etc. Il y a donc ici encore un silence/une absence dans l’introduction et une action/une présence dans le dictionnaire. Bien entendu, le silence de l’introduction est un argument commercial en faveur des sciences et techniques : modernisation du monde, modernité du dictionnaire et mise au goût du jour en 1977.

Les anglicismes

Le terme anglicisme (abrégé anglic. dans l’édition 1993) est consigné dans le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert, avec l’explication suivante :

« Mot anglais [de quelque provenance qu’il soit] employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette rubrique). »

Dans les deux premières éditions du Petit Robert, on distingue de plus l’américanisme, défini dans le même tableau comme un « mot américain employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Dans le Nouveau Petit Robert, l’anglicisme correspond pour sa part à un mot anglais de quelque provenance géographique qu’il soit (voir le segment mis entre crochets dans la citation ci-dessus).

Pour étudier le traitement des anglicismes, nous avons relevé dans le corpus tous les emprunts à l’anglais, qu’ils portent ou non la marque anglicisme. Dans l’échantillon du PR 1967, 236 mots ou acceptions empruntés à l’anglais à différentes époques ont été recensés. De ce nombre, 41 sont critiqués : 37 sont signalés comme étant des anglicismes, 3 comme étant des américanismes et un dernier est précédé de la mention faute.[2] Dans l’échantillon du PR 1977, 369 emprunts à l’anglais ont été recensés. De ce nombre, 115 mots ou acceptions sont critiqués : 99 sont marqués anglicisme, 14 sont étiquetés américanisme, l’un est précédé de la mention emploi critiqué[3] et un dernier est accompagné de la remarque « condamné par l’Académie comme anglicisme ». Enfin, dans l’échantillon du NPR 1993, nous avons relevé 456 emprunts à l’anglais, dont 244 sont critiqués : 243 mots ou acceptions empruntés portent la marque anglicisme et une acception est précédée de la mention emploi critiqué.

Ce que l’on peut d’abord observer, c’est que même si l’explication prédictionnairique ayant trait à la marque anglicisme n’a pas changé d’une édition à l’autre (si l’on excepte la précision géographique dans la troisième édition), la politique de marquage des anglicismes semble, elle, s’être modifiée. C’est du moins ce qu’on conclut en constatant que certains emprunts, non critiqués dans une édition du Petit Robert, sont contestés dans une édition subséquente de l’ouvrage, alors qu’en principe, ils sont « employés depuis longtemps et normalement, en français », en tout état de cause, depuis plus longtemps encore que dans les deuxième et troisième éditions par rapport à la première. C’est le cas notamment des 9 emprunts à l’anglais présentés dans le Tableau 1, qui n’étaient pas critiqués dans le PR 1967, mais qui sont considérés comme des anglicismes dans le PR 1977. Précisons cependant que tous les mots du tableau, sauf déodorant, sont identifiés dans la parenthèse étymologique du PR 1967 comme étant d’origine anglaise. Dans le PR 1977, il y a alors un double marquage : la notation de l’origine étymologique sous les formes mot angl[ais], ou angl., qui sont neutres, et le jugement critique sous la forme anglicisme.

Tableau 1. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et marqués anglicisme dans le PR 1977
Mots ou acceptions empruntés Datation
choke-bore 1878
clearing 1912
compound 1874
déodorant 1966
derrick 1861
goal (sens 2) 1882
hammerless 1878
herd-book 1839
home 1816

C’est aussi le cas des 11 emprunts présentés dans le Tableau 2, non marqués dans l’édition 1977[4] et portant la mention anglicisme dans le NPR. Toutefois, dans le PR 1977, les mots suivis du signe [+] sont réputés venir de l’anglais, ceux accompagnés du signe [*] sont identifiés comme des américanismes, tandis que ceux suivis du signe [-] ne comportent aucune référence au monde anglophone. Ces indications sont notées dans la parenthèse étymologique pour les mots que cela concerne.

Tableau 2. Emprunts non marqués dans le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
caméraman [+] 1919
challenger [+] 1900
compilation (sens 3) [-]
compiler (sens 3) [-]
conglomérat (sens 3) [*] 1968
consistant (sens II) [+] 1957
coopératif (sens 2) [-] av. 1946
coordinateur [-] 1955
dépression (sens 4) [-] mil. XXe
gentlemen’s agreement [*] 1930
trip [*] 1966

De même, 27 emprunts non critiqués dans les deux premières éditions du Petit Robert sont considérés comme des anglicismes dans le Nouveau Petit Robert. Ces emprunts et leur datation sont répertoriés dans le Tableau 3.

Tableau 3. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
after-shave [1977] 1959
cash 1916
challenge 1885
challenger 1900
chatterton 1882
chewing-gum 1904
coach 1832
cold-cream 1827
contact (sens 4) XXe
garden-party 1885
gentleman-farmer 1805
gold point v. 1900
groggy 1926
holding 1937
homespun 1890
leader 1829
leggings 1844
living-room 1920
lob 1906
lock-out 1865
looping 1911
new-look 1947
no man’s land v. 1915
pickles 1823
pickpocket 1792
pick-up 1928
rocking-chair 1851
whipcord 1893

La présentation du dictionnaire, tout comme l’explication qui se trouve dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations », ne permet pas de comprendre cette évolution du marquage des anglicismes. Si l’on se reporte au PR 1977, on peut lire ce qui suit concernant le traitement des anglicismes :

« Les anglicismes récents et controversés ont été présentés sous la désignation d’anglicisme ou d’américanisme, remarque qui, selon les lecteurs, pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une condamnation. Cependant, les emprunts bien établis dans notre langue (club, bifteck...) sont traités sans commentaire » (p. X).

Ce que l’on observe tout de suite en comparant ce court passage tiré des textes introductifs au contenu des articles, c’est que la plupart des emprunts non marqués dans le PR 1967 et présentés comme des anglicismes dans le PR 1977 sont attestés dans le discours français depuis le XIXe siècle, le plus ancien étant daté de 1816 (voir Tableau 1). C’est le cas de choke-bore (1878), compound (1874), derrick (1861), goal (1882), hammerless (1878), herd-book (1839) et home (1816). En fait, ces mots ne correspondent pas, en 1977, à ce qu’on peut appeler des emprunts récents. Seraient-ils alors devenus controversés? Il semble bien qu’un seul de ces termes, derrick, soit désormais « indésirable » puisqu’on lui a trouvé un remplaçant français; dans l’article correspondant à ce terme, on mentionne en effet les recommandations officielles tour de forage et tour. Quant aux autres mots, pour lesquels on ne propose aucune appellation française, officielle ou non, on cherche en vain à comprendre leur nouveau statut d’anglicisme, qui semble d’ailleurs aller à l’encontre de la politique énoncée dans la présentation de l’ouvrage. On trouve des exemples similaires dans le NPR, dont la politique de traitement des anglicismes s’articule de la façon suivante :

« Nous avons signalé comme tels les anglicismes récents et indiqué le mot français correspondant proposé par les commissions [de terminologie], sans jamais faire apparaître à la nomenclature ce qui n’est pas attesté par l’usage. Comme on l’a déjà dit, la vocation du Nouveau Petit Robert, comme naguère celle de l’édition de 1967, n’est pas de légiférer, mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (p. XV).

Selon cette politique, seuls les emprunts récents à l’anglais ou posant problème devraient être signalés comme étant des anglicismes. Le corpus fournit toutefois de nombreux contre-exemples. D’abord, les termes répertoriés dans le Tableau 3, traités sans mention particulière dans les deux premières éditions du PR, sauf lorsqu’il est question de l’étymologie, et portant la marque anglicisme dans le NPR, ont tous été empruntés depuis au moins 30 ans, en date de 1993, et plus de la moitié d’entre eux sont passés en français depuis plus de cent ans. Il ne s’agit donc pas d’emprunts que l’on pourrait qualifier de récents.[1] Serait-ce qu’ils sont problématiques, ce qui n’était pas le cas en 1967 et en 1977? On peut penser que l’attribution de la marque anglicisme est liée au fait qu’il existe désormais pour plusieurs d’entre eux des termes français pour les remplacer. Le cas échéant, on s’attendrait à ce que ces derniers soient indiqués, tel qu’expliqué dans la présentation de l’ouvrage (voir l’extrait cité plus haut). Mais de quelle(s) façon(s) indique-t-on ces termes proposés ou recommandés? Par la mention recommandation officielle, la mention syn. (pour synonyme), la formule du renvoi analogique ou une remarque explicite (voir l’exemple de challenger/challengeur dans le PR 1977 : l’observation est absente dans le PR 1967 et supprimée dans le NPR)? Les textes introductifs ne permettent pas de le savoir. Dans certains articles du PR 1967 portant sur les mots et acceptions recensés au Tableau 3, on remarque des renvois à des mots français de sens rapproché :

cash renvoi à comptant
living-room renvoi à salle de séjour
lob renvoi à chandelle
looping renvoi à boude
pickles renvoi à achards
rocking-chair renvoi à berceuse

En revanche, ces renvois apparaissent dans le PR 1977, et cela, même si les emprunts en question n’étaient pas, à l’époque, considérés comme des anglicismes. Les mots français auxquels on réfère ne sont donc pas nouveaux, et on ne peut par conséquent expliquer la présence de la marque anglicisme dans le NPR par le seul fait que l’on dispose désormais de mots bien français pour désigner les notions correspondantes.

Comment expliquer, alors, cette évolution du marquage des anglicismes? Serait-ce que l’attitude des lexicographes vis-à-vis l’anglicisme aurait changé, parallèlement à l’idéologie dominante? Comme le souligne Alise Lehmann, le dictionnaire « est tenu de reproduire, en raison de sa nature didactique, et, avec plus ou moins de fidélité selon sa personnalité, les représentations idéologiques dominantes de son époque (...] concernant la langue [...] et/ou le monde [...] » (1989, 106).

Nous observons donc une distanciation entre les textes introductifs —l’explication relative à l’anglicisme donnée dans le tableau des termes, symboles et abréviations et le texte de la présentation de l’ouvrage— et la politique de marquage des anglicismes mise de l’avant dans le corps du dictionnaire.

Ces quelques exemples illustrent en fait deux stratégies du discours de l’absence : les silences involontaires et les silences voulus. Dans le cas du traitement des marques déposées, la distanciation entre les textes introductifs et le contenu des articles semble mettre en lumière un manque de cohérence méthodologique. Il s’agit là, semble-t-il, d’une distanciation involontaire. Par contre, on peut croire que les phénomènes observés dans les deux autres cas (traitement des termes scientifiques et des anglicismes) résultent plutôt d’attitudes volontaires. D’une part, l’hyperdiscours tenu sur le traitement des termes scientifiques dans l’édition 1977 du PR semble relever davantage de désidératas commerciaux que d’un manque de cohérence rédactionnelle. D’autre part, le marquage des anglicismes est peut-être influencé par certaines contraintes idéologiques qui pèsent sur le dictionnaire, du moins par des contraintes sans doute liées au flou comportemental français devant les anglicismes ou aux effets de l’aménagement linguistique de la francophonie. Comme l’observe Alise Lehmann (1989, 107), de telles contraintes « entraînent toutes sortes de conflits au sein de la description linguistique [...] », et c’est ce que l’étude du corpus a confirmé.

Références

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cet article est une version modifiée d’une communication présentée au XXIIe Congrès international de linguistique et philologie romanes tenu à Bruxelles en juillet 1998.

[2] La mention faute n’étant pas répertoriée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire, nous ne pouvons savoir exactement dans quels cas elle est employée.

[3] La mention emploi critiqué n’est pas non plus explicitée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire. Par conséquent, sa signification et son contexte d’utilisation demeurent obscurs.

[4] Ces emprunts étaient absents de la nomenclature du PR 1967.

[5] On trouve bien sûr, au nombre des anglicismes relevés dans le Nouveau Petit Robert, des emprunts qui peuvent être qualifiés de récents. Citons les exemples suivants : aérobic (1981), cd-rom (1985), cheese-cake (1975), cocooning (1988), high-tech (1983), newsmagazine (1978), walkman (1980), yuppie (1984).

L’enchâssement du discours de la néobienséance dans le dictionnaire : un contre-exemple de polynomie interne

« Ce style figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité;
Ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure,
Et ce n’est point ainsi que parle la nature.
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur;
Nos pères, tout grossiers, l’avaient beaucoup meilleur;
Et je prise bien moins tout ce que l’on admire
Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire  »
(Molière. Le Misanthrope, acte I, scène 2).

1. Un ondoiement lexical inédit

La polynomie ouvre de nombreuses perspectives de recherche inédites. Déjà mis à l’épreuve sur des scènes terminologiques, dans des situations bilingues ou diglossiques et dans le contexte de la variation linguistique, le concept peut également être testé dans certains registres internes d’une langue. Dans cette contribution, la polynomie sera prospectée sur un plan oblique, c’est-à-dire un peu parla bande et en contrepoint de ses orientations habituelles. De fait, l’idée de la polynomie se prête ici à un nouvel élargissement de son empan sémantique. Elle sera abordée par l’intermédiaire du phénomène social dénommé le politiquement correct ou le PC (voir la définition au paragraphe 3.1.). et plus précisément par le biais du vocabulaire fédéré par le phénomène. Le lexique PC se situe en périphérie de la mécanique normative habituelle, ou plutôt il colonise une autre planète normative. Il servira de contre-exemple interne qui risque de gêner ou de modifier le fonctionnement normé du code, les interférences provoquées provenant du dedans même de la langue, en écho aux soubresauts sociétaux. Ce mouvement trouve ses origines aux États-Unis. En émergence dans les années 1970, il prend de l’ampleur et de la vigueur dans la décennie 1980, puis, à partir de 1990, il atteindra la vitesse d’une comète. Le ressac se fera sentir sans tarder dans d’autres sociétés du monde occidental, la francophonie n’y échappant pas. À l’heure actuelle, ses manifestations sont quotidiennes et elles n’épargnent aucune des dimensions communautaires.

Les implications sociales ayant des répercussions rapides sur le système linguistique, un lexique néobienséant dans ses fondements est en voie de constitution. Ce vocabulaire aux multiples facettes se fragmente même en petits sociolectes ou microlectes. Il recourt à des mécanismes morphosyntaxiques de façonnement bien connus, comme l’unité lexicale complexe, mais la fonctionnalité sémantique des unités ainsi forgées est fortement modulée, sinon troublée par une hyperonymisation excessive et par la synonymie partielle. En tout état de cause, elle est reconditionnée. L’influence étrangère, à savoir celle de la société américaine, donc de l’anglais, se fait également sentir dans la diffusion en français de ce néolexique (anglais domestic engineer > français ingénieu(e) domestique; v. aussi la fréquence des mots formés avec le participe adjectif défié < anglais challenged : personne mentalement défiée « débile, arriéré », personne physiquement défiée « handicapé », personne verticalement défiée « nain »). Ces mots nouveaux se déroulent comme des syntagmes, des séquences phrastiques qui empruntent souvent des allures de définition (Noirpersonne mélanoderme, sidéenpersonne malade du sida). Les lexies complexes autodéfinitionnelles caractérisent ainsi le vocabulaire qui réfère à une théorie de combats sociaux dans lesquels se démènent les hommes et les femmes qui vivent la fin d’un millénaire (cf. Boulanger, 1997).

À partir de cet angle d’observation, deux concepts peuvent venir s’ancrer dans celui de « polynomie » et le colorer de tons différents. Ils seront appelés comme témoin de ce phénomène d’interférence en émergence. Il s’agit de l’idée du « PC » —ou de « néobienséance »— déjà mentionnée et qui sera explicitée en détail ci-après, et de celle de « dictionnaire ». Ces notions serviront de centre de ralliement pour discuter des luttes internes dans une langue alors que des bouleversements sociétaux viennent naturellement heurter le système de la langue et le perturber profondément. De fait, les manifestations de la rectitude langagière court-circuitent la polynomie de l’intérieur. Si la polynomie rend compte des modalités d’intertolérance entre « langues », il faut nuancer ce principe quand on statue sur une variété par rapport à une autre, sur un registre par opposition à un autre. Cette tolérance n’est pas du même acabit, tant s’en faut. Elle est d’une autre eau et souvent à sens unique comme en fait foi le centralisme normatif du français, quoiqu’en pensent les chantres de l’intertolérance lexicale en francophonie. Les exemples des régionalismes lexicaux et de la féminisation du langage au Québec et en Belgique sont des fragments de la norme qui ne sont guère « intertolérés » en France hors de quelques cénacles plus avertis. Dans l’axe France/Québec, les anglicismes formels et l’argot gallofrançais passent difficilement en français d’Amérique. En ce qui a trait au registre des néodiscours politiquement corrects, on constate de plus en plus que la crispation néobienséante se présente comme un facteur perturbant dans l’intertolérance langagière que l’on observe fréquemment entre les groupes communautaires. Il n’y a guère de doute que l’intertolérance et l’intolérance linguistiques sont au centre des chaudes luttes que se livrent plusieurs groupes sociaux en ce moment. C’est là l’objet de cette contribution à la polynomie.

Il vaut la peine de revenir un instant sur les conditionnements préalables du dictionnaire et du néodiscours social avant de s’aventurer dans l’interprétation des principales ondulations qui ébranlent la société, et corollairement le lexique qui la décrit. En fin de parcours, l’avenir prévisible du paysage dictionnairique français sera évoqué et quelques projections seront esquissées.

2. Le dictionnaire comme reflet spéculaire de la société

La matière lexicale d’un dictionnaire s’ordonne tout entière en fonction d’une hiérarchie aussi bien implicite qu’explicite, qui. souvent, en fait un panthéon du vocabulaire que la norme canalise des points de vue prescriptif ou objectif. Les recueils de mots conservent ainsi la trace linguistique de l’arborescence des faits sociaux d’une époque et d’un espace bien singularisés. En théorie, un dictionnaire est pensé —du moins l’était-il naguère— pour présenter un état des phénomènes excluant tout jugement de valeur de nature non linguistique. Cette mission et la perception du dictionnaire sont en train de dériver et d’être chambardées. On pourrait se demander en effet si le dictionnaire, québécois ou français, n’est pas à la veille de raviver une forme de militantisme actif à la manière de Pierre Larousse au XIXe siècle dans son Grand dictionnaire universel, ou à la façon de ses prédécesseurs Pierre Bayle au XVIIe siècle dans le

Dictionnaire historique et critique ou encore Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert au XVIIIe siècle dans L’Encyclopédie. Chez Pierre Larousse, ce militantisme était, notamment, de nature sociale et politique, sans oublier ses fondements rationalistes anticléricaux et républicains. Sur le modèle de ses grands devanciers, le lexicographe entendait faire de sa grande œuvre une arme sociale puissante, ou à tout le moins un instrument dont la vocation d’édification était nettement marquée idéologiquement (cf. Mollier et Ory, 1995). Le militantisme prend aujourd’hui figure plus sociale, comme chez Littré naguère, et morale : défense du bien de l’individu et de ses droits et proclamation du devoir de l’autre à son égard. Sous certains de ses aspects, il flirte avec une forme d’extrémisme qui se manifeste par exemple dans l’idolâtrie des cultures minoritaires. Cela étant, le dictionnaire est au seuil de la métamorphose. Par nature, il n’est pas le lieu de diffusion d’une morale légaliste. Mais dans un proche avenir, il risque de se transformer en un livre de la conscience sociale exacerbée, opérant par le fait même une sorte d’eschatologie collective. Son objectivité théorique l’expose à basculer dans la finitude concrète de la subjectivité totale, à l’image du purisme au regard de la langue. À l’heure où la francophonie s’effrite —qui s’en étonnerait?— et où la société est en crise majeure sur plusieurs plans, un nouveau danger guette la lexicographie et le dictionnaire : la soumission à la bienséance et à l’orthodoxie langagières, prolongements linguistiques naturels des secousses qui ébranlent la société.

Sur la base de critères généralement objectifs, le dictionnaire ferme le lexique. Son contenu convoque un ensemble clos, la nomenclature, dans lequel les mots sont placés et hiérarchisés suivant un système circulaire qui construit un texte culturel à la rhétorique et au style bien ciselés. La concision d’un dictionnaire oblige les lexicographes à faire des choix, car l’ouvrage ne saurait « refléter tous les usages des mots, tous les registres d’expression, ni même tous les vocabulaires, toutes les terminologies, toutes les nomenclatures » (Rey. 1982 : 67). Les articles de tous les dictionnaires sont donc les résultats d’un calibrage rigoureux. Jusqu’à récemment, la procédure se déroulait dans le respect et la vérité de l’observation de la vie sociale des mots, sans interprétations subjectives ou idiosyncrasiques. Certes, les sélections ne sont pas entièrement innocentes. Considérées dans leur totalité, elles trahissent un temps, un territoire, une équipe de rédacteurs, une pensée, bref une idéologie systématique. L’idéologie est un mécanisme régulateur et mobilisateur forgé pour fixer des règles dans le jeu dictionnairique et social, ou pour le chambarder.

Ses principales coordonnées (les valeurs, les idées, les symboles...) servent alors à soutenir et à légitimer une situation existante approuvée ou en train de se transformer. Elle procède invariablement du désir de rassembler et d’intégrer, et de leurs contraires, à savoir écarter ce qui ne convient pas à son programme. Par ailleurs, tout dictionnaire doit aussi tenir compte de ce qui est moins édifiant dans une culture, celle-ci étant constituée « d’un ensemble d’assertions sur l’homme et sur la société, assertions prenant la valeur de lois universelles pour la communauté socio-culturelle que forment les lecteurs » (Dubois et Dubois, 1971 : 99). Le lexicographe doit décrire les performances verbales des locuteurs du français. Plus même, il doit rendre compte de toutes celles qui relèvent « des attitudes de ces sujets à l’égard des types de comportements verbaux parlés ou écrits » (Dubois et Dubois, 1971 : 99). Toutefois, dans les dictionnaires modernes, la somme des mots retenus est contrôlée par un programme et par le principe de la rédaction et de la révision collectives, conditions qui assurent une bonne part de l’image d’objectivité qui s’en dégage malgré tout. Le dictionnaire aseptisé n’existe pas encore, mais il faut bien constater qu’il pointe à l’horizon et que de nouveaux défis attendent les lexicographes.

L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus. De fait, la terminologie reliée au phénomène met en concurrence une foule de termes : politically correct, politiquement correct, PC, rectitude politique, correction politique, novlangue, néobienséance. néoconformisme, néo-orthodoxie, néopolitesse, etc. A un titre ou à un autre, les cinq premières expressions dérivent du terme anglais Political Correctness qui s’est lui aussi infiltré en français sous la forme de l’emprunt direct. L’influence de l’anglais ne s’arrête pas là. Elle se détache en ronde-bosse d’une bonne partie du néolexique en train de naître, particulièrement sous la forme du calque lexical syntagmatique et de l’hyperonymisation (v. Boulanger, 1997). L’unité novlangue est quant à elle une résurgence orwellienne, tandis que les quatre dernières appellations préfixées en néo- sont des propositions néologiques récentes.

Certaines vérités véhiculées par les nouveaux paradigmes sociaux ne sont plus bonnes à transformer en mots, car ceux-ci sont perçus comme « gerbatoires ». Il vaut mieux écarter ces vocables des colonnes des dictionnaires. Dans les cercles du politiquement correct.

des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Une nouvelle gymnastique langagière est née. Plusieurs groupes de pression s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens installés dans les dictionnaires depuis des lustres. La parole devient jérémiades incessantes. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. L’une des fonctions traditionnelles du dictionnaire consiste à décrire avant tout. Mais le recueil de mots peut-il continuer à jouer son rôle objectif de texte culturel même en intégrant des mots qui stigmatisent un groupe? En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. Troquer des vocables pour d’autres ne change pas les mentalités, n’améliore pas les jugements, les attitudes et les comportements, n’efface pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés. Comme si les excès de langage constatés étaient plus pervers que les faits qu’ils dénoncent : sexisme, homosexualité, racisme exacerbé, violence, discrimination, pauvreté, maladies, chômage endémique, intolérance, etc. Comme si la vision, même manichéenne, d’un monde amadoué, meilleur, égalitaire était plus torve que les déformations des réalités que certains discours officiels ou qui se réclament d’une autorité servent à la population tambour battant. En réalité, en enserrant les membres d’une communauté dans des catégories plus restreintes caractérisées par des « sèmes » comme la race, l’ethnie, le sexe, la religion, etc., le PC privilégie nettement une forme d’essentialisme identitaire qui est conforté par un imaginaire conservateur et traditionaliste (cf. Haroche et Montoia, 1995b : 26).

Ce qui fait vraiment problème, c’est bien le réel et non sa transcription langagière, qu’elle soit méliorative ou dépréciative. Le cratylisme sourd en filigrane du PC. Il est illusion parce qu’il s’appuie sur l’idée que le sens de la langue repose nécessairement sur la nature des choses et que les mots sont à l’image du réel. En néolangage bienséant, on fait semblant qu’en changeant les mots, on vaincra les préjugés alors qu’ils seront simplement censurés (cf. Robin. 1993 : 19). « En interdisant dans le langage toute expression raciste, machiste et xénophobe, la Political Correctness pense pouvoir supprimer l’exclusion et l’inégalité. C’est ainsi que les changements apportés au langage apparaissent comme un élément central dans la Political Correctness. une stratégie devant permettre de nommer les différences et ainsi de les respecter » (Haroche et Montoia. 1995a : 386).

3. La culture de la déploration et le culte du gémissement

Les attitudes sociales confortablement abritées dans le cocon de la rectitude politique ont leur origine aux États-Unis. C’est le 29 d’octobre 1990 que l’expression anglaise Political Correctness fait une apparition marquée dans un article du New York Times signé par Richard Bernstein, le chroniqueur culturel du journal. La formule désigne la nouvelle orthodoxie en vogue sur les campus universitaires. Son succès est instantané, foudroyant. L’article de Bernstein déclenchera une cascade de polémiques aux États-Unis.

Si elle tombe à point nommé, l’expression n’est cependant pas nouvelle. Elle a été inventée au début des années 1980 alors que les premières étincelles du PC jaillissent sur les campus. À la fin des années 1980, elle est déjà enregistrée dans les dictionnaires américains. À l’origine, on l’employait comme une sorte de slogan pour blâmer vertement des situations sociales ou des manières d’agir intolérables à l’intérieur des universités. On s’en servait pour critiquer de façon dépréciative la conduite de certaines affaires académiques : admission des étudiants, programmes facultaires ou départementaux, code d’éthique, etc. Elle était à la mode dans les départements ou les facultés de sciences humaines, surtout en littérature et en histoire. Des campus édictent même des codes du vocabulaire PC, Standford par exemple (cf. Hugues. 1994 : 43-44). Pour certains observateurs, le mouvement trouverait son réel repère historique dans le terreau des années 1970. Il est loisible d’associer l’expansion de cette idée aux manifestations contre la guerre du Vietnam et aux revendications féministes naissantes. On en retrouverait même les premiers balbutiements durant les années 1960 dans le sillage du hippisme, des revendications des Noirs et des droits civiques (cf. Haroche et Montoia, 1995a : 383). La tolérance et le respect mutuel instaurés parmi les groupes gauchistes, féministes et multiculturalistes émergeant en seraient la source première. À partir de là, chaque Américain s’est dit qu’il faisait partie, lui aussi, d’une minorité soumise à l’oppression et qu’il pouvait réclamer justice et visibilité. Désormais, l’action communautaire était vue et justifiée à travers le prisme du groupe réduit et/ou de l’individu. Le moi devint la vache sacrée de l’Amérique (cf. Hugues, 1994 : 21).

La mode a rapidement franchi les limites des campus pour gagner l’ensemble des lieux sociétaux où elle finit par poser des questions dans les débats d’ordre éthique et par toucher toutes les couches du tissu social : multiculturalisme, intégration, liberté, laïcisation, religion, immigration, femmes, éducation... L’impulsion s’accompagne de l’« Affirmative Action », tournure que l’on a rendue en français par le terme discrimination positive. Il s’agit en fait d’un système de traitement préférentiel fondé sur une politique des quotas par laquelle on entend protéger toute minorité sociale et compenser les inégalités et les injustices entre les groupes (cf. Haroche et Montoia, 1995b : 26). En concédant une importance centrale au microgroupe, la stratégie prétend être en mesure de gouverner les conduites, de rééduquer les comportements de ceux qui sortent du rang et de guider les consciences égarées. On flaire dans cette stratégie des relents de « bigbrotherisme ».

La néobienséance a donc déjà son histoire en pays américain (cf. Santini, 1996 : 6-8). Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens, ce qui en soi peut être parfois honorable. En revanche, on pourrait s’interroger sur ce qui justifiera la fin. En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la nouvelle orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, pour prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression a duré longtemps. Le mot d’ordre consiste à se donner bonne conscience tout en faisant dériver la mauvaise conscience en direction de ceux d’en face, les opposants. Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas, y compris dans les moyens de communication tel le langage. Le phénomène prend même parfois des dimensions insoupçonnées. Ainsi, à l’Université des sourds à Washington, on s’affaire maintenant à corriger les signes jugés discriminants en leur substituant d’autres gestes plus nobles, plus égalitaires et consensuels. Il est désormais interdit de signaler le mot japonais en faisant le geste des yeux bridés avec les petits doigts étirant la peau au coin des yeux ou d’écraser le nez avec son pouce pour indiquer le mot Noir; il est aussi défendu de signifier le vocable homosexuel en agitant la main droite. Des associations de sourds poussent même l’exigence du révisionnisme en dénonçant l’opération chirurgicale qui consiste à installer un implant cochléaire aux enfants sourds. « En arrachant ainsi de “jeunes innocents” à leur culture et à la langue des signes, la médecine pratiquerait la “purification ethnique”, rien de moins » (Coignard et Lanez, 1995 : 58; cf. aussi Santini, 1996 : 170). Dans le même ordre d’idée, récemment un quotidien montréalais publiait un court article dans lequel une lectrice demandait de modifier l’expression dialogue de sourds parce qu’elle « véhicule une perception erronée de la surdité » (La Presse, 10 février 1997, p. B-3; voir aussi la revue Lire, no 256, juin 1997, p. 6 où, sous la plume de Pierre Assouline, on repère l’expression dialogue de malentendants). Ailleurs, on voudrait que Beethoven soit un « musicien afro-européen » (Santini, 1996 : 31). À l’automne 1991, le musée d’Histoire naturelle de Washington fermait temporairement sa salle d’anthropologie. La raison en est que l’on voulait refaire l’Australopithèque à l’image de ses origines. « Désormais, l’hominidé africain aura la peau noire, conformément aux conclusions des scientifiques » (Santini, 1996 : 26). Le monde de la bande dessinée n’échappe pas à la purge. Morris, le père de Lucky Luke. raconte que les Scandinaves lui ont reproché de faire des Noirs trop noirs et de leur dessiner de trop grosses lèvres, que pour satisfaire le public anglo-saxon, il a dû renoncer à présenter les Mexicains toujours endormis et qu’il lui a fallu donner un accent oxfordien aux Amérindiens dans les dessins animés. Sans compter que le héros lui-même, Lucky Luke. a dû cesser de fumer, cracher son éternel mégot et se mettre à mâcher un brin de paille en lieu et place (cf. Lire, no 257, été 1997. p. 17). Le catalogue d’anecdotes pourrait s’allonger jusqu’à former une encyclopédie de la néopolitesse. Ces exemples puisés à diverses sources montrent à quel point la stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable en soi. Le déferlement et le détournement des mots qui « défrisent » sont quant à eux contestables, car en dénonçant l’idée de hiérarchie et d’inégalité dans la culture politique libérale, la néobienséance s’attaque davantage aux expressions linguistiques de l’exclusion qu’aux causes réelles qui provoquent les mises à l’écart des individus qui composent un groupe.

La rectitude est une mouvance protéiforme soumise plus souvent qu’autrement à l’arbitraire et qui cherche par tous les moyens à annihiler les différences, qu’elles soient justifiables ou non, à défendre les moins nantis —par rapport à quoi?— et à promouvoir toute minorité tandis que la majorité doit s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coup de discours et de déclarations fracassantes. Les sociétés contemporaines sont menacées par la prééminence de l’ethnicisme, à savoir par l’absolutisme des différences qui répond à la panique de la perte d’identité et, en corollaire, à la peur de la déchéance du soi (v. Robin, 1993 : 19). Toute exclusion dont il est rendu compte par la correction politique produit, en retour, des effets traumatisants chez les « inclus ». Au résultat, personne n’en ressort enrichi. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov, 1995 : 96).

3.1. En passant par une définition

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (Merle, 1993 : 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’un terrain plat, néanmoins miné. Le PC est la quête d’un nouvel équilibre entre des pouvoirs dont les impacts diffèrent. C’est l’un des mécanismes de défense et d’illustration des droits de revendication de toute minorité —les exclus ou les sans voix— qui s’oppose à une majorité —les inclus— par l’entremise d’une recodification du langage. Le discours devient alors prisonnier des craintes des uns et des volontés des autres. « Ce langage, qui dans l’attaque enfle jusqu’au grotesque, se fait tout petit et timide dans l’approbation, et cherche des mots qui ne puissent véhiculer la moindre connotation dépréciative » (Hugues, 1994 : 37). Comme si l’élévation verbale créait des révolutions. D’une part, la nouvelle parole refuse les valeurs symboliques traditionnelles du langage (vieux, vieillard), tandis que d’autre part, et contradictoirement, elle les survalorise dans des innovations lexicales ou sémantiques (aîné, senior). La langue néobienséante est celle du discours arasé et régalé qui ne veut offenser personne et qui exige de la part du locuteur une connaissance très subjective de ce qui peut être accepté. Les différentes perceptions de la série de synonymes suivants illustrent cette problématique : euthanasie, suicide assisté, interruption volontaire de vieillesse, IVV. D’où les conflits potentiels ou réels entre la justesse et la rigueur objective des mots disponibles pour parler de quelque chose ou de quelqu’un et la réception souvent partiale du message. Nouvelle étoile des moyens de censure bien-pensante qui traque, condamne, bannit et substitue des mots jugés indicibles, la néobienséance dessine une autre forme d’hégémonie dans laquelle règne un ensemble complexe de règles subtiles et proscriptives à l’égard de certains dicibles hier encore bien banals. Des micro-sociolectes dans lesquels règnent les termes hyperonymiques et les segments phrastiques sont en voie de se fédérer.

En encourageant la mise en évidence de la victimisation, la néopolitesse laisse croire qu’elle éradique tout type de pouvoir. La victime conquiert une nouvelle stature et une posture digne d’admiration, avec en prime la rédemption ou le rachat en bout de course. Être une victime procure une nouvelle identité qui se veut gratifiante. Se plaindre représente aujourd’hui moult avantages, car dire ses souffrances publiquement donne des droits. Peu importe la situation, l’opprimé se sent discriminé, violé dans ses droits, écarté des sources de la manne. Il revendique donc, entre autres, de nouveaux attributs lexicaux. Les droits supplantent les responsabilités tandis que les devoirs passent dans la colonne de l’oubli. La règle particulière devient une reductio ad insanitum, une base de comparaison, une référence inédite, sectarisant davantage les individus défenseurs du principe de l’égalité radicale. Le crédo néobienséant veut que les croyances des personnes associées aux classes et aux groupes qui furent l’objet de persécution dans le passé méritent aujourd’hui d’être traitées et considérées de manière spéciale. La culpabilité change de camp. La victimisation tend à illustrer, à confirmer et à conforter les différences, tout en maximisant l’individualisme. La pétrification des différences sociales rejoint les concepts sociolinguistiques de « distanciation » ou de « démarcation » que Jean-Baptiste Marcellesi réunit sous le couvert de l’individuation sociolinguistique qui est « le processus par lequel une communauté ou un groupe social tend à systématiser ses différences, à les sacraliser, à les considérer comme déterminantes, à en faire un élément de reconnaissance » (1986 : 24). Les traits caractéristiques du microgroupe deviennent alors des indicateurs d’identité. De là à croire que le PC accorde une importance centrale au narcissisme, il n’y a qu’un pas vite franchi. La doctrine correctiste s’adosse à la souffrance au motif de l’oppression. Elle vise à effacer les injustices à tout prix, mais au résultat, elle fragmente ou sectorise la communauté utilisatrice en plusieurs groupes minoritaires, qui en devenant de plus en plus petits, puis minuscules, puis atomisés, deviennent de plus en plus fragiles et isolés. Ces confréries déploient leurs multiples requêtes qui serviront de nouveaux prétextes pour de nouvelles parcellisations, jusqu’à l’ultime aboutissement, l’individualisme. Cette attitude forcenée, en émergence dans les sociétés modernes, entraîne des paradoxes, notamment une fraternisation (qui en soi est parfaitement légitime et noble) dans le grand tout du moi-je (qui en soi est antinomique et destructeur de société). La courbe mélodique est aisée à suivre : à l’accentuation de la marginalité répond l’amplification de la différence, du spécifique, du particulier, de la singularité, donc de l’exclusion.

Au lieu de rivaliser dans la compétence et l’excellence, les gens qui en viennent à manquer d’estime de soi et de confiance en leurs moyens, tentent de se valoriser par l’étalement de leurs faiblesses, de leurs déficiences, de leurs défauts —physiques ou autres— plutôt que de se projeter vers l’avant par leurs qualités ou leurs forces. La position de victime transforme l’individu en héros auquel il faut absolument s’identifier, comme si c’était une question de survie. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un œil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995 : 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, lorsque « l’inégalité des conditions est la loi commune de la société, les inégalités les plus marquées ne frappent pas le regard; mais quand tout est presque au même niveau, les plus légères sont assez marquées pour le blesser. Il en ressort que le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes, 1994 : 27). En somme, vouloir imposer l’égalité en réduisant l’altérité, c’est déjà admettre une part d’inégalité chez soi. Dès que l’orthodoxie s’installe, les dérives sont prévisibles. « Les ennuis commencent lorsque le respect de la diversité est érigé en dogme et que la lutte contre les discriminations devient figure imposée » (Santini, 1996 : 7).

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits ou les dédommagements passe par l’attribution de certains privilèges légaux, de dérogations, de réparations ou de traitements de faveur compensatoires et rassurants (la discrimination positive, par exemple, que l’État de la Californie vient d’abolir à la suite d’un vote majoritaire des citoyens lors des élections américaines de novembre 1996). Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire historique, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un échelon jusqu’à la fusion avec la majorité. Ces « politicismes » censurent explicitement les mots qu’ils remplacent, ils cautionnent l’injustifiable et « héroïsent » les victimes. Ces quelques exemples montrent que l’un des principaux modules de la polynomie, l’intertolérance. est pris à partie et mis à mal au profit de l’intolérance, celle-ci fut-elle l’antichambre d’une nouvelle norme en efflorescence. La stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? En cherchant à endiguer l’image négative, le lexique PC verse très souvent dans l’ambiguïté et l’amphibologie. « Chaque équivoque, chaque malentendu suscite la mort; le langage clair, Je mot simple, peut seul sauver de cette mort. Le sommet de toutes les tragédies est dans la surdité des héros » (Camus, 1963 : 340). Pendant qu’en face, l’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui. Un inclus que l’on tente par ailleurs souvent de « muettiser » en lui contestant le droit de parole à propos d’un statut qu’il ne peut revendiquer sous le simple prétexte qu’il ne fait pas partie de « la gang », pour utiliser un mot bien québécois.

4. La nouvelle vulgate linguistique

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (cf. Boulanger, 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert [NPR]. Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre ou en restreignant son usage après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillardpersonne du troisième âgepersonne âgéeaîné, senior, personne expérimentée; vendeur d’automobilesconseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse à leur maximum la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical, car le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. La langue PC n’est qu’une approche psychologique du discours, car elle donne l’impression que la tolérance à l’égard des différences et des minorités est plus grande. Elle est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, elle dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. C’est à cette croisée des chemins que s’établit la frontière entre l’euphémisme et le néovocabulaire bienséant. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être dénommés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Au Québec, si l’on parle des étudiants pure laine, on renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger qui est délaissé se pare d’une connotation négative, ce qui n’est pas sans rappeler la fortune ou l’infortune instantanée de l’expression vote ethnique, employé un certain soir d’octobre 1995 par le premier ministre du Québec ou le désarroi de son successeur

quelques mois plus tard lorsqu’il fut confronté à l’utilisation du mot race dans un discours sur la natalité. Les personnes ciblées par ces allusions ont immédiatement réagi pour rejeter ce langage à leurs yeux abusif. L’opposition fut parfois même très virulente sur le plan verbal et les antagonismes claniques ont rapidement dominé. Quant aux chefs politiques, ils en ont pris pour leur rhyme.

Appelons comme témoins deux autres exemples, les correctismes malentendant et malvoyant. En se substituant respectivement à sourd et à aveugle, ces mots se veulent tolérants et respectueux. Or ils portent en eux leur antonyme et ils mettent davantage en évidence les déficiences que sont la surdité et la cécité parce qu’ils créent et concrétisent des opposés (1’« entendant » et le « voyant ») qui composent en réalité la majorité d’une population. Ils renforcent la norme alors que l’objectif visé est justement le contraire, à savoir valoriser un microgroupe, un microlecte et une micronorme. En cherchant à proposer un standard parallèle, les nouvelles dénominations creusent l’abîme davantage. Elles laissent croire que la personne qui possède ce handicap n’est pas sourde ou aveugle, mais qu’elle entend ou voit un tant soit peu. De fait, la capacité auditive ou visuelle, si ténue soit-elle demeure cependant marginalisée puisqu’elle est prise en défaut par la signification du préfixe mal- qui recouvre une valeur de négation. Ces exemples parmi cent autres possibles sont l’illustration du paradoxe de la « mélioration » lexicale envisagée et souhaitée par la stratégie néodiscursive. L’aboutissement finit toujours par rejoindre le sens premier des mots. Mais les microgroupes se refusent à l’analyse sémantique logique et basique. C’est dans ce genre de détournement que la stratégie mesure sa réussite. Le discours rongé par la rectitude et par l’euphémisme absurde devient autodestructeur. L’instrument même de la pensée est contaminé et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi ne garantit un emploi à personne, réingénierie repousse restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La langue frelatée conduit à la confusion des valeurs et à l’amnésie collective. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il refaçonner et réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

5. La chanson du dictionnaire

L’introduction de régionalismes et de mots désinterdits dans les dictionnaires français durant les années 1970, de même que la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée (cf. Boulanger, 1986). Lentement mais sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Au regard de la langue, ils étaient envisagés cependant comme des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue et greffés sur l’Histoire. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser régulièrement ou leur substituer des mots censés être mélioratifs jusqu’au jour où ils seront désavoués à leur tour. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey et Chantreau, 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec (tous dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui)? Les expressions de cette nature sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans le petit livre de Pierre Merle (1993). De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. Le lexicographe est sommé de le policer. À preuve la mercuriale prononcée par Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, et rapportée dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et réagir adéquatement. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin (cf. aussi Santini, 1996 : 27). Le cas Robert n’est pas isolé. Les mêmes doléances sont faites à l’égard du dictionnaire officiel de la langue luxembourgeoise qui contient des expressions et des dictons jugés maintenant politiquement incorrects. En dépit des mises en garde des rédacteurs sur l’origine féodale et sur les connotations non racistes de ces mots, le dictionnaire est désigné à la vindicte publique. À un point tel, que le gouvernement luxembourgeois songe à le retirer de la circulation. Si la mesure est mise à exécution, l’État n’aura plus de dictionnaire de référence officiel.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre ci une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, la xénophobie, etc., serait alors passible d’une condamnation au retrait. L’écho orwellien résonne : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell. 1965 : 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à recycleur, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne ci mobilité réduite ou personne différemment apte, terminé le mot décrocheur au Québec et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression gallofrançaise pièce de solidarité pour supplanter la formule laurentienne un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de dire à l’aide de mots au relief sémantique senti est annihilé. La règle d’or exige désormais que ne soit froissée aucune susceptibilité. Il n’y a plus ni vérité, ni objectivité, tout cela est javellisé au profit d’une nouvelle forme d’hygiénisme langagier duquel n’est pas absent un angélisme hypocrite. Les mots sont vidés de leurs sens à coup de participes présents nominalisés (malentendant, malvoyant), de périphrases aux métaphores lyriques ayant le mot personne comme pivot (personne atteinte de..., personne souffrant de...), d’adverbes comme chronologiquement, différemment, économiquement qui modulent le mot personne, de mots superlatifs ou mélioratifs (bénéficiaire de..., poids santé, taille image), de qualificatifs positifs (défié, épanoui, expérimenté), de préfixés en non- (comme dans non-humain) ou en sous- (comme dans sous-privilégié « pauvre »), de suffixés en -zéro. tout en réservant les ne... pas et les sans pour décrire ceux qui ne sont pas du bord des revendicateurs ou des victimes (v. le lexique de l’annexe). Exit le mot juste et unique, et place « aux différemment capables, aux voyant autrement et aux verticalement défiés » (Hugues, 1994 : 33). On en arrive à employer des mots de plus en plus vagues et qui s’allongent jusqu’au segment phrastique, des mots qui possèdent des sens de moins en moins distincts pour dénommer les indésirables, quand ce sont les exclus qui nomment, et pour nommer les « désirables », quand ce sont les exclus qui nomment eux-mêmes, ce qui n’est pas toujours le cas, heureusement! La délicatesse du contenant est privilégiée en lieu et place de la franchise du contenu. Et garde à quiconque se risque à dénoncer l’hypertrophie malicieuse du verbe néobienséant ou sa vacuité idéalisée. Le contestataire s’expose bien entendu à se voir accueilli par une volée de bois vert, car, inévitablement, on déclenchera contre lui tout l’arsenal des abus de langage en puisant dans le réservoir des mots inavouables. L’intertolérance qui figure en bonne place dans la table des caractéristiques de la polynomie se fond alors dans l’obscurité de la nuit.

6. De nouveaux aménagements

On ne saurait guère traiter des nouvelles facettes des discours sociaux sans réouvrir les conventions qui régissent la nonne linguistique. Celle-ci établit les lois qui servent à expliquer, à catégoriser, à hiérarchiser, à justifier, à juger (accepter, rejeter, condamner) des usages. Or devant le flot néopoli, la norme perd son sens de normal, de non marqué. Elle est en train d’éclater et de se fragmenter en micronormes étales, sans saveur, sans ondulation, chaque groupe social définissant son microlecte et en exigeant son respect intégral. Chacun cherche à imposer sa règle aux autres, d’où le danger de la dérive antirationaliste, d’où le risque que le relativisme s’absolutise. « Le langage détruit par la négation irrationnelle se perd dans le délire verbal; soumis ci l’idéologie déterminante, il se résume dans le mot d’ordre » (Camus, 1963 : 326). La socialisation à l’échelle territoriale se désagrège au profit des registres sociaux, si bien qu’on n’envisage plus la langue comme bien commun, ni la qualité de la langue ou sa valeur intrinsèque comme instrument identitaire communautaire. Il s’agit plutôt de resituer ou de recibler des vocabulaires en fonction des vents sociaux qui déterminent le statut de l’être ou de la chose dénotés par les mots ou en fonction d’une appartenance qui restreint le groupe à l’uniformité en annihilant toute hiérarchie, tout élitisme, ou plutôt tout droit de réplique à la revendication. Les désignations sont « détournées à des fins de défoulement collectif » (Colin, 1995). Tout doit être nivelé sur le plan social et, corollairement, sur le plan lexical. La redéfinition du signe prend figure de condescendance à l’égard d’un moi. Avec un peu de recul, la visée supposée généralisante et méliorative s’avère être une nouvelle stigmatisation par rapport à une norme perçue comme homogène. Or la standardisation reconfigurée est plutôt hachurée et hétérogène permettant ainsi à la normalisation sociale préconisée d’y trouver des échos favorables. Ainsi, au Québec, le mot bénéficiaire qui retentit dans les bureaux de l’Assurance sociale, de l’Assurance-emploi. du ministère de la Santé, des Allocations familiales, etc. Même l’étudiant —mot que son synonyme client est en train de concurrencer— est bénéficiaire d’un enseignement au lieu de le recevoir. Comment, dans ces conditions, débattre d’idées qui n’ont plus d’identité propre ou une identité floue, comment aborder des sujets que l’on ne peut évoquer qu’après maintes circonlocutions lexicales? La parole des sages est remise en cause, telle la pensée de Bertrand Russell pour qui dans une démocratie, il est nécessaire que le peuple accepte de voir ses sentiments outragés? La liberté gratuite n’a plus guère de poids à la Bourse des valeurs morales. La liberté qui ne requiert aucune lutte, aucun effort, la liberté qui ne se mérite pas mène tout simplement à d’autres inégalités.

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). Car en dépit de tous les tourments, la lexicographie demeure tout de même un haut lieu de la pensée raisonnable.

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage d’un mot est une condition sine qua non à son entrée au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants révisionnistes? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (Petit Larousse Illustré 1997 [PLI]) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique pour les sacres et les jurons, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et youpin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas perçues comme dérangeantes par les victimes. Il y a déjà un quart de siècle, les responsables des dictionnaires Larousse s’exprimaient là-dessus. « Le lexicographe gomme ou supprime ce qui manifeste des oppositions ou des contradictions entre les groupes sociaux, religieux ou politiques : ainsi tous les termes d’injure qui supposent une attitude raciste sont exclus des dictionnaires du XXe siècle (alors qu’ils ne l’étaient pas à la fin du XIXe siècle, cette attitude étant intégrée ci l’ensemble des comportements “admis”). Des termes comme youpin, bicot, etc. ont été exclus, car leur présence implique un comportement raciste dont les locuteurs veulent nier la réalité; on rejette les termes impliquant une idéologie “inavouable”. On n’admet ces mots dénotant le racisme que dans des dictionnaires que leur ampleur (leur exhaustivité) ou leur destination (conçus exclusivement pour la “classe cultivée”) mettent à l’abri de la confusion entre le terme et le concept » (Dubois et Dubois, 1971 : 103). Ces échos méthodologiques se répercutent toujours dans la pratique laroussienne récente. Voici ce qui est écrit dans la présentation du PLI 1997 : « [...] comme chaque année, les créations du français vivant, de la langue d’aujourd’hui, ont été enregistrées, sans concession toutefois pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique ou des convictions philosophiques ou religieusesce qui se comprend aisément, s’agissant d’un ouvrage qui s’adresse au plus large public et qui a pour vocation de présenter à ses lecteurs une sorte de consensus minimal sur ta langue acceptable, et acceptée, par tous les usagers du français » (1996 : 7). Ces messages indiquent sans conteste qu’une légitime prudence l’emporte et guide les rédacteurs laroussiens. Mais c’est au détriment de la vraie langue vivante. La lexicographie actuelle est donc devant un véritable dilemme cornélien.

7. Un codex lexical revisité

Dans plusieurs sociétés du monde moderne, des actions concertées sont à l’œuvre et elles conduisent à une dilution de plus en plus fréquente des discours pouvant même atteindre jusqu’à la ponction totale du sens. Ce phénomène atteste bien que le langage peut être un jeu de pouvoirs qui dissimule bien des enjeux. Bien entendu, au nom de la démocratie, aucune nation, aucun regroupement, aucun individu n’est autorisé à décréter le refus du droit à la parole à ses citoyens ou à ses concitoyens. En soi, le système linguistique n’est ni aliénant, ni oppressif; il laisse aux humains la possibilité de créer des mots nouveaux, de faire bouger la langue et de désigner comme ils veulent. Dénommer, « c’est repérer et stigmatiser une population justifiable de l’action sociale; par là on renforce aussi le consensus social » (Delcambre, 1985 : 167). L’acte social de la désignation, c’est aussi imposer une certaine perception du groupe et lui assigner un statut dans le registre communautaire. La néobienséance est d’une autre eau. C’est le dernier catéchisme de la nouvelle religion des groupes atomisés, un nouvel évangile sectaire qui dicte ce qu’il convient de professer et même de penser. Le PC veut faire promulguer de nouveaux codes de comportement sociaux destinés à se substituer aux institutions démocratiques en place (cf. Haroche et Montoia, 1995a : 395). C’est un nouveau péril social qui concerne les effets délétères de toutes sortes de revendications identitaires qui mobilisent les microgroupes, et dont l’expression ultime est perceptible dans le langage par l’intermédiaire des mots qui veulent ne pas dire. « Nous sommes entrés dans une période d’intolérance qui se conjugue, comme cela arrive parfois en Amérique, avec un goût mielleux pour l’euphémisme » (Hugues, 1994 : 30). La rectitude joue dans l’ordre psychologique et dans l’ordre du sens. Peut-elle être perçue comme une figure de style spéculant sur le sens d’un double point de vue : dénaturer le mot de départ et bonifier le vocable d’arrivée? Les mots ne sont plus de la langue ou des signes-nommants, ils deviennent la personne-nommée ou la chose-nommée elle-même, ils revêtent l’habit du guerrier qui passe à l’attaque. Il y a en cela la persistance du mythe qui soutient l’idée que le mot est non seulement le reflet de la réalité, mais qu’il est la réalité même. Le signifiant rejoint directement et intimement le référent qu’il représente par association, le signifié prenant une autre tangente : il fusionne directement avec la nouvelle enveloppe formelle qui est souvent définitionnelle. Or, dans la tradition saussurienne, le mot, même s’il permet d’avoir une emprise sur la représentation de l’univers référentiel, une certaine vision sur l’être-nommé, n’autorise par un accès à la réalité de l’expérience, à la matière qui compose cette contingence sans détour par le signifié. Il est clair que les mots servent à modeler l’opinion que l’individu se façonne à propos des choses du monde, mais il est aussi évident qu’ils ne peuvent changer le référent sans que des stratégies interventionnistes soient instituées pour soutenir les nouvelles paroles. Le vocabulaire PC cherche à réduire la distance reliant le mot à la chose représentée. Ainsi naît le sentiment utopique de participer à l’accomplissement du « meilleur des mondes », selon la formule d’Aldous Huxley. Le langage PC s’investit de cette acception « du trouble » dont parle Régine Robin. Le trouble, c’est ce qui demeure quand le sens se brouille. Dans la vie sociale, cette attitude langagière « ne vise ni à subvertir, ni à se résigner mais à contourner, à mettre à distance, à parodier, ci déplacer, à décentrer de façon et susciter une inquiétante étrangeté, une attitude critique, de façon à faire des identités troubles, hybrides qui sont les nôtres aujourd’hui, une valeur positive, créatrice, et non inhibitrice » (Robin, 1993 : 11-12). C’est en cela que l’utopie PC est labile.

Le lexique néopoli porte en lui une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conformes aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical, de décrire des microlectes au lieu de considérer le lexique élargi d’une langue? Et le rassembleur lui-même, autrement dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives, notamment dans l’empire des signes sociaux. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. À ce propos, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965 : 437).

Les constats mis en évidence dans ce texte sont sans doute parfois sévères sur quelques points particuliers. Ils empruntent même la voie du réquisitoire, de la polémique et le ton est parfois tranchant, mais c’est parce qu’il y a un danger de dérapage à l’horizon. Le phénomène d’ensemble a déjà alerté les observateurs, qu’ils soient universitaires, juristes, historiens, linguistes, etc. Des écrits de plus en plus nombreux en font foi. Quoique la facette du langage néobienséant soit actuellement celle qui reste la moins bien documentée de l’intérieur. Bien des textes qui examinent le phénomène PC mentionnent et/ou s’arrêtent un bref moment sur le volet lexical; mais c’est toujours sans insister et en contrepoint du sujet d’analyse : droit, histoire, politique, littérature... Il n’y a pas encore eu d’incursion profonde de la part des linguistes et des métalexicographes. On attend impatiemment leurs commentaires sur les événements, car il est indéniable que les sémanticiens, les pragmaticiens, les sociolinguistes se voient ici confrontés à de nouvelles analyses sur le fonctionnement du langage et sur ses manifestations discursives. L’angle d’étude privilégié dans notre contribution est limité. C’est celui du fonctionnement de ce lexique émergeant dans la société et du rôle nouveau du dictionnaire, car la table est mise pour les lexicographes : ils sont confrontés au défi de décrire objectivement et démocratiquement un vocabulaire trouble et troublant. Nul doute qu’ils devront se prononcer sous peu sur le sujet, établir une politique éditoriale et poser des gestes concrets. Alors on verra quels visages offrira la fresque dictionnairique.

Il n’y a d’ailleurs pas de réponse définitive proposée pour résoudre le dilemme ou la crise, si crise il y a, puisque le sujet traité relève d’un débat d’envergure qui dépasse la linguistique (fracture de la norme, polynomie et lexicographie) et qui doit être plus largement social et public. En revanche, rien ne nous empêche d’y participer et d’y soulever quelques questions cruciales pour l’avenir de la dictionnairique.

Bibliographie

Annexe

Fragments d’un petit lexique de la néobienséance

Les fragments qui composent ce petit lexique néobienséant ont été colligés par des étudiants et des étudiantes ayant participé à une recherche sur le thème de la rectitude langagière dans un cours de lexicologie et de lexicographie dispensé à l’Université Laval aux trimestres d’hiver et d’automne 1996. Il donne une bonne idée de l’ampleur du phénomène et des différents mécanismes linguistiques mis en œuvre pour créer ce langage. Les unités lexicales rassemblées ci-dessous proviennent de sources écrites québécoises et françaises à caractère documentaire (articles de journaux, de revues, livres, etc.) ou dictionnairique, entre autres Merle 1993 et Santini 1996. Elles sont réparties par grands thèmes. Le mot à remplacer précède le ou les substituts recueillis —le(s) correctisme(s)—, un mot pouvant en effet posséder plusieurs solutions de rechange. Certaines formes sont plus anciennes que d’autres et figurent déjà dans quelques dictionnaires où elles sont marquées comme étant des euphémismes.

1. L’être humain : maladies, handicaps, déficiences...
alcoolique →
  • homme momentanément dénué de sobriété
aveugle →
  • déficient visuel
  • malvoyant
  • non-voyant
  • personne confrontée à une difficulté oculaire
  • personne visuellement contrariée
avortement →
  • interruption volontaire de grossesse
  • IVG
  • viol chirurgical
cadavre/mort →
  • personne métaboliquement différente
  • personne non vivante
bègue →
  • personne à l’élocution alternative
boiteux →
  • personne à la mobilité contrariée
  • personne ambulatoirement différente
chauve →
  • personne différemment chevelue
crétin →
  • personne n’ayant pas les prérequis cognitifs
débile/arriéré →
  • handicapé éprouvant des difficultés d’ordre intellectuel
  • personne ayant une déficience intellectuelle
  • personne ayant un fonctionnement mental différent
  • personne différemment douée
  • personne mentalement défiée
  • personne souffrant d’une déficience intellectuelle
dépressif →
  • personne souffrant d’une carence en lithium
drogué →
  • personne satisfaisant sa quatrième pulsion vitale
épouse →
  • travailleuse maritale non rémunérée
être ivre →
  • avoir les facultés affaiblies
être normal →
  • personne ne présentant aucune déficience
  • personne ne souffrant d’aucune déficience
gras →
  • silhouette épanouie
handicapé →
  • personne à mobilité réduite
  • personne ayant une limitation fonctionnelle
  • personne confrontée à un challenge physique
  • personne différemment apte
  • personne différemment valide
  • personne dotée de capacités différentes
  • personne physiquement défiée
  • personne soumise à un défi physique
  • personne vivant avec un défi physique
homme de Néanderthal →
  • personne de Néanderthal
imbécile/idiot →
  • personne culturellement démunie
impuissant →
  • personne souffrant d’une suspension involontaire de l’activité phallocentrique
laid/laideron →
  • personne cosmétiquement différente
  • personne dotée d’une cosmétique alternative
  • personne esthétiquement différente
mademoiselle →
  • madame
malade/patient →
  • bénéficiaire des soins de santé
malhonnête/escroc →
  • personne éthiquement déboussolée
myope →
  • personne optiquement contrariée
mourant (s’occuper d’un) →
  • accompagner un malade
  • cheminer avec un malade
nain →
  • personne à la verticalité contrariée
  • personne défiée verticalement
  • personne de petite taille
  • personne verticalement défavorisée
  • personne verticalement défiée
  • personne verticalement différente
obèse →
  • femme à image corporelle alternative
  • personne à part entière avec moult facettes
  • personne différemment proportionnée
  • personne pondéralement différente
  • personne souffrant d’une surcharge pondérale
paraplégique →
  • blessé médullaire
poids normal →
  • poids santé
rentier →
  • personne à revenus disponibles positifs
sidéen →
  • personne atteinte du syndrome d’immunodéficience
  • personne malade du sida
  • personne vivant avec le sida
  • personne vivant avec le VIH
sourd/muet →
  • personne handicapée des sens
sourd →
  • malentendant
  • personne acoustiquement contrariée
  • personne atteinte d’une déficience auditive
  • personne dotée d’une audition alternative
  • personne souffrant d’inaptitude auditive
suicide (des vieux) →
  • interruption volontaire de vieillesse
  • IVV
taille forte →
  • taille image
2. L’âge
adolescent →
  • adulte en devenir
  • adulte en émergence
la quarantaine →
  • personne d’âge mûr
vieux →
  • aîné
  • ancien
  • citoyen expérimenté chronologiquement
  • grand âge (85 ans et plus)
  • libéré (60-74 ans)
  • master (50-60 ans)
  • personne âgée
  • personne aînée
  • personne d’expérience
  • personne du troisième âge
  • personne en perte d’autonomie
  • personne expérimentée retiré (75-85 ans)
  • senior
3. Le contexte social
assisté social →
  • bénéficiaire du bien-être social
assurance-chômage →
  • assurance-emploi
balayeur de rues →
  • technicien de surface
bûcheron →
  • technicien du ravitaillement en combustible
chasser →
  • prélever des bêtes
  • prélever des non-humains récolter des bêtes récolter des non-humains
chômage →
  • congé prolongé
  • demande d’emploi non satisfaite
  • repos involontaire période transitoire dans le cadre d’une réorientation de carrière
chômeur →
  • demandeur d’emploi
  • bénéficiaire de l’assurance-chômage
  • bénéficiaire de l’assurance-emploi
  • offreur de services
cimetière →
  • jardin du repos éternel
clochard/vagahond →
  • itinérant
détenu/prisonnier →
  • bénéficiaire du système correctionnel
  • client du système correctionnel
  • individu en voie de réinsertion sociale
dialogue de sourds →
  • dialogue de malentendants
éboueur →
  • préposé à la cueillette des ordures ménagères
  • recycleur
groupe ethnique minoritaire →
  • minorité audible (accent)
  • minorité visible (couleur de la peau)
immigrant →
  • personne de nationalité étrangère
impôt →
  • taxe de solidarité
manifestation →
  • évènement de protestation
ménagère →
  • ingénieure domestique
mouroir →
  • maison de transition
pauvre(s) →
  • citoyen socialement sinistré
  • gens économiquement désavantagés
  • gréviste de la consommation
  • personne confrontée à un défi économique
  • personne économiquement faible
  • personne pécuniairement contrariée
  • sous-privilégié
restrictions budgétaires →
  • réingénierie
touriste (en Floride) →
  • vacancier pauvre en mélanine
travailleuse →
  • femme occupant un emploi à l’extérieur du foyer
  • femme occupant un emploi rémunéré
vendeur d’automobiles →
  • conseiller
4. La race et le racisme
blanc →
  • pauvre en mélanine
humain →
  • animal humain
Indien →
  • Américain de souche
Noir →
  • homme en haute teneur en mélanine
  • personne de couleur
  • personne mélanoderme
Noir américain →
  • Afro-américain
  • membre de la diaspora africaine aux États-Unis
race →
  • communauté humaine
  • groupe humain
5. L’éducation
décrocheur →
  • jeune en rupture de scolarité
échec scolaire →
  • réussite en dessous des possibilités (de qqn)
écolier (enfant) →
  • ami
enseignant →
  • travailleur de l’éducation
étudiant étranger →
  • étudiant international
examen de reprise →
  • complément de formation et d’évaluation
exercice →
  • travail de transfert de connaissance
ignorance →
  • expression personnelle
6. Les conflits
bombarder (une ville) →
  • traiter une cible
  • visiter un site
expulser (qqn) →
  • reconduire (qqn) à la frontière
génocide →
  • nettoyage ethnique
guerre →
  • mesures de pacification
réfugié →
  • personne déplacée
7. Divers
animal →
  • animal non humain
  • membre de la communauté morale très élargie
animal de compagnie →
  • compagnon animal
arbre →
  • membre de la communauté morale très élargie
café noir →
  • café foncé
caillou →
  • membre de la communauté morale très, très élargie
été des Indiens →
  • été des premières nations
fleur →
  • membre de la communauté morale très élargie
fruits/légumes frais →
  • aliments peu transformés
pièce (argent) →
  • pièce de solidarité
perruque →
  • prothèse capillaire
plante d’intérieur →
  • compagnon botanique
  • compagnon floral
poisson rouge →
  • compagnon aquatique
voiture d’occasion →
  • voiture d’expérience