La productivité lexicale de quelques noms mythologiques féminins dans l’espace dictionnairique laroussien

« Ainsi, nous avons entièrement parcouru le vaste cercle des connaissances humaines; pour chaque branche, nous avons établi une statistique précise, qui embrasse tous les progrès des lettres, des arts et des sciences, jusqu’au moment où nous écrivons; en sorte que le Grand Dictionnaire Universel est l’image vivante, la photographie exacte, une sorte de grand livre où se trouve consigné, énuméré et expliqué tout ce qui est sorti des inspirations du génie, de l’intelligence, des études, de l’expérience et de la patience de l’homme » (Larousse 1866 : LXXIII).

1. L’empire des dieux et des déesses

Des centaines de dieux et de déesses, de demi-dieux et de demi-déesses, de héros et d’héroïnes, de muses, de nymphes (dryades, hamadryades, hyades, oréades, napées, néréides, naïades, océanides, sirènes, etc.), de grâces, de monstres, de mortels et d’immortels, de personnages, etc., peuplent le panthéon mythologique gréco-romain. L’étude des actions et des rôles de ces figures gréco-romaines s’inscrit dans le cadre des continuités culturelles entre le monde antique et le monde européen moderne auquel se greffent les continents visités et occupés par les explorateurs européens au cours de l’histoire. Outre les influences sacrées et culturelles, les Olympiens ont laissé des traces durables dans le vocabulaire commun, aussi bien en langue générale que dans les multiples constellations des lexiques thématiques ou technolectaux. De plus, le catalogue des noms de divinités est un précieux réservoir morphologique, c’est-à-dire une source de créativité lexicale fort dynamique. L’Antiquité est toujours bien vivante et elle apparaît à plus d’un carrefour de l’univers des mots qui témoignent ainsi des mouvements sociaux. La plupart des langues européennes conservent une panoplie de souvenirs lexicaux des vedettes de la mythologie et elles s’enrichissent encore en puisant des mots à cette intarissable fontaine.

D’hier à aujourd’hui, on ne compte plus les vocables qui doivent leur existence aux proprionymes mythologiques. Je propose d’appeler mythonyme l’unité lexicale issue de cette catégorie de noms propres. Je préfère ce terme à celui de théonyme. On retrouve en effet ce dernier dans le vocabulaire des mythologues afin de désigner un dieu ou une déesse. Le mot théonyme est composé des éléments grecs theo « dieu, divinité » et onoma « nom ». Le terme mythonyme est plus englobant puisqu’il permet d’intégrer tout le spectre des acteurs de la mythologie, des dieux aux muses, en passant par les personnages mortels. On parlera alors d’un mythonyme propriel (le dieu Apollon, la déesse Vénus) ou d’un mythonyme communisé (un apollon, une vénus) selon que l’on a affaire à un nom propre (Npr) ou à un nom commun (Nco).

« Le dictionnaire est le dépositaire par excellence de tous les témoignages lexicaux qu’a laissés le français dans son périple à travers l’histoire et les civilisations » (Boulanger et de Blois 1999 : 153). Si, comme le dit Josette Rey-Debove, les noms propres « adhèrent fortement à la composante d’une langue » (1991 : 147), que dire des noms communs créés à partir de ce type d’unités proprielles. Un fort contingent de Nco est en effet issu de la tribu des Npr (voir Boulanger et Cormier 2001). Cette caractéristique de leur formation leur a valu l’étiquette d’onomastismes (voir Boulanger 1986 : 86). Les procédés de communisation des Npr s’inspirent des mêmes modes de formation que les mots ordinaires, sauf dans le cas de l’éponymie. Ils ont procuré au lexique du français une extraordinaire récolte de Nco. L’histoire de la langue française témoigne abondamment de ce provignement incessant du proprionyme dans la galaxie des unités usuelles. On retrouve les onomastismes sous la forme de mots simples (poubelle, homérique), de mots composés (marie-louise, bernard-l’hermite), d’unités lexicales complexes (oiseau de Cythère, prix Goncourt, calendrier julien, satellite jovien), de locutions (ne pas être le Pérou, se faire passer un Québec « se faire avoir dans une négociation »), d’expressions (moi Tarzan, toi Jane), de proverbes (Paris ne s’est pas fait en un jour), etc. Les mots qui passent directement du statut propriel au statut communisé sans changement ou avec des changements mineurs sont appelés des éponymes (camembert, porto). En vertu de leurs rôles social, culturel, historique, religieux, scientifique, technique, etc., les mots de ce genre, qui forment un important volet du lexique, sont des sociétaires notables des nomenclatures et des articles de dictionnaires. Ils servent à construire un grand pan de la vision de l’univers que se forge une communauté linguistique. Le lexique et le dictionnaire s’offrent alors comme des espaces privilégiés « où se produisent et se reflètent les découpages culturels et où l’on peut mieux observer les mécanismes de leur constitution et constante reconstruction » (País 1988 : 599).

Dans l’immense monde des noms propres, la mythologie est nettement identifiable comme l’un des véhicules idéologiques majeurs qui a permis l’inscription de nombreux mythonymes communs dans la réserve des mots usuels. De cet ensemble indifférencié des unités dictionnarisées de nature mythologique, nous voudrions extraire les mots rattachés à quelques acteurs clés et mesurer quelle fut leur descendance lexicale dans le Grand Dictionnaire Universel […] et dans le Petit Larousse 2003. Le catalogue des noms et des mots est très vaste. Aussi emprunterons-nous le chemin qui conduit à l’Olympe féminin seulement. Il sera donc question de déesses (Artémis, Cérès), de muses (Calliope, Ératô), de guerrières (les Amazones), de monstres (Chimère, Euryade), de mortelles (Europe, Méduse), de nymphes (Aréthuse, Écho) —et parmi celles-ci, de naïades (Salmacis), de néréides (Thétis, Galatée) et d’autres—, d’héroïnes (Antigone, Hélène), de poétesses (Sapho), de furies ou d’érynies (Alecto, Mégère), de harpyes (Bourrasque, Volevite), de personnages (Andromède, Ariane), etc. Bien entendu, ces catégories ne sont pas exclusives et, par ailleurs, un même nom peut revenir dans plus d’une classe, les qualités attribuées à une divinité pouvant varier avec les auteurs ou les sources documentaires, notamment les dictionnaires de mythologie. Ainsi, Méduse est un monstre et une mortelle, Europe est un personnage et une mortelle.

L’objet de la quête consiste à rechercher des noms communs qui sont d’origine mythonymique et à voir comment ils en sont venus à désigner autre chose qu’eux-mêmes, c’est-à-dire à s’inscrire dans les circuits sémantiques en acquérant un ou des sens. Lorsqu’un Npr émigre vers le lexique commun où il donne naissance à un éponyme, un dérivé, un composé, une unité complexe, etc., il témoigne « qu’un ou des éléments caractéristiques attribuables à l’entité ou à la personne porteuse du nom ont été codifiés, c’est-à-dire érigés en caractères prototypaux qui font que le mot peut être désormais mis en relation avec une classe conceptuelle » (Boulanger et de Blois 1999 : 150). Ainsi la signification du Nco est décodable par référence à un autre signe originel, un « signe-être » dans le cas de l’anthroponymie (Jupiterjupitérien), un signe-chose dans le cas de la toponymie (Parisparisianisme).

Les quatre principaux modes de génération de mots sont :

  1. L’éponymie : andromède, calliope, écho.
  2. La dérivation
    • La dérivation française : aphrodisiaque, chimérique, éolien.
    • La dérivation savante gréco-latine : hébéphrénie, hydroméduse.
  3. La composition : cheveu-de-Vénus, fausse-nymphée.
  4. La formation d’unités lexicales complexes : oiseau de Vénus, toile de Pénélope.

Outre leur utilisation pour former des éponymes, des dérivés, des composés et des unités lexicales complexes, certains mots simples, notamment les éponymes, sont polysémiques; ils apparaissent donc dans plus d’un domaine, et ils peuvent même se faufiler jusque dans la langue générale. Les exemples qui suivent sont tirés du Grand Robert de la langue française.

Les mythonymes propriels recueillis pour cette étude peuvent revendiquer deux parcours étymologiques, au moins. S’ils proviennent directement du nom propre, on dira qu’il s’agit d’une étymologie de premier degré (Daphnédaphné; Floreflore; Vénusvénus). S’ils proviennent d’unités mythonymiques déjà communisées, on dira qu’il s’agit d’une étymologie de second degré (Floreflorefloristique, microflore). Si on pousse plus loin, on trouvera même des étymologies de troisième degré (Irisirisiriser > irisable, irisage, irisation, irisé; Méduseméduseméduser > médusant, méduseur). L’étymologie de second degré peut être arrimée au Npr lui-même (Europe « déesse » ⇒ Europe « continent » → euro, euro- [élément de formation : eurodéputé, euromarché], européen, europium; Vénus « déesse » ⇒ Vénus « planète » → vénusien). Si on se fonde sur ces modes de création, on peut considérer que les divinités sont les parents de grandes, parfois même de très grandes, familles lexicales.

2. La diffusion des mythonymes féminins dans le lexique

Une recherche dans le cadre d’un séminaire de lexicographie à l’automne 2002 a permis de démontrer que les mythonymes féminins se répartissent dans de multiples domaines d’activité et, que la langue générale n’est pas en reste. Voici un aperçu de quelques domaines riches en onomastismes mythologiques.

Le corpus rassemblé par les étudiants à l’occasion de cette recherche s’élève à 325 mots. Les domaines les plus productifs sont la botanique (129 termes), la langue générale (65 mots) et la zoologie (48 termes). Ces trois champs totalisent 242 unités, soit 74,5% de l’ensemble.

3. Une galerie de portraits de femmes

Si l’on excepte les dénominations de groupes à partir desquels des mots ont été formés, comme les muses (amusie, musée), les nymphes (faux-nymphéa, nymphomane), les sirènes (siren, siréniens), un total de 40 noms propres féminins est représenté dans le corpus élaboré par les étudiants à l’automne 2002. Le tableau 1 fait voir une partie de la productivité lexicale des mythonymes. Les signes + et – placés entre crochets indiquent la présence ou l’absence du nom propre dans le GDU —les deux suppléments n’ont pas été consultés— et dans le PL 2003.

Tableau 1 : Du nom propre au nom commun
Noms GDU PL Mythologies Fonctions Exemples de mots et domaines
Agavé + - Grecque Personnage
  • agave de l’Utah [bot.]
Amalthée + + Grecque Nymphe
  • corne d’Amalthée [LG]
Andromède + + Grecque Personnage
  • andromède [bot.]
  • andromédie [bot.]
Aphrodite + + Grecque Déesse
  • aphrodisie [psychol.]
  • hermaphrodisme [méd.]
Aréthuse + - Grecque Nymphe
  • aréthuse chinoise [bot.]
Ariane + + Grecque Personnage
  • fil d’Ariane [LG]
Artémis + + Grecque Déesse
  • artémise [bot.]
  • moqueur des armoises [ornithol.]
Aurore + - Grecque Déesse
  • sauce aurore [cuis.]
Calliope + + Grecque Muse
  • calliope [mus.]
  • collibri calliope [ornithol.]
Cérès + + Romaine Déesse
  • céréales [bot.]
Chimère + - Grecque Monstre
  • chimère [ichtyol.]
  • chimérique [LG]
Daphné + + Grecque Nymphe
  • daphné [bot.]
Diane + + Romaine Déesse
  • arbre de Diane [philos.]
  • complexe de Diane [psychol.]
Dioné + - Grecque Déesse
  • dioné [bot.]
Écho + + Grecque Nymphe
  • écho [LG]
  • écho [mus.]
Égérie + + Romaine Nymphe
  • égérie [LG]
Électre + + Grecque Déesse
  • complexe d’Électre [psychol.]
Éris + - Grecque Déesse
  • éristique [arts]
Europe + + Grecque Mortelle
  • thé d’Europe [bot.]
Fata - - Romaine Déesse
  • vision féérique [LG]
Flore + + Romaine Déesse
  • exposition florale [LG]
  • floralies [LG]
Hébé + - Grecque Déesse
  • hébéphrénie [méd.]
  • hébétude [méd.]
Hélène + + Grecque Héroïne
  • hélénie [bot.]
Hygie + - Grecque Déesse
  • hygiène mentale [méd.]
Iris + + Gr./Rom. Déesse
  • iridectomie [ophtalmo.]
  • iris d’eau [bot.]
Luna - - Romaine Déesse
  • lunaire [bot.]
Méduse + + Grecque Monstre
  • méduseur [LG]
  • méduse urticante [zool.]
Mégère + + Grecque Déesse
  • mégère [LG]
Minerve + + Romaine Déesse
  • hibou de Minerve [philo.]
  • minerval [LG]
Mnémosyne + + Grecque Déesse
  • amnésique [méd.]
  • mnémotaxie [méd.]
Myntha - - Grecque Nymphe
  • eau de menthe [alim.]
  • menthe de Corse [bot.]
Némésis + + Grecque Déesse
  • némésie [bot.]
Panacée + - Grecque Déesse
  • panacée [LG]
Pandore + + Grecque Déesse
  • boîte de Pandore [LG]
Perséphone - + Grecque Déesse
  • syndrome de Perséphone [psychol.]
Pomone + + Romaine Déesse
  • pomme [alim.]
Psyché + + Grecque Personnage
  • film psychotronique [cin.]
  • psyché [LG]
Roma - - Romaine Héroïne
  • laitue romaine [alim.]
Sapho + + Grecque Poétesse
  • saphisme [psychol.]
Vénus + + Romaine Déesse
  • cœur de Vénus [bot.]
  • vénériculture [zool.]

Le tableau 1 rend compte de l’intérêt indéniable des deux ouvrages de référence pour la mythologie, surtout le GDU qui, ne l’oublions pas, comprend le mot mythologique dans son titre officiel. Le GDU répertorie 35 des 40 noms, ne délaissant que Fata, Luna, Myntha, Perséphone et Roma. Pierre Larousse consigne cependant le nom commun perséphone, mais sans faire la moindre référence à la mythologie. Quant aux quatre autres noms, il n’est pas assuré qu’ils réfèrent à des divinités. Les sources divergent sur ce point. L’encyclopédie fournit également une variante orthographique pour un nom : ArianeAriadme. Le PL 2003 recense 27 des 40 noms dans sa section des noms propres. Il ne délaisse qu’Agavé, Aréthuse, Aurore, Chimère, Dioné, Éris, Fata, Hébé, Hygie, Luna, Myntha, Panacée et Roma. Un nom est accompagné d’une variante orthographique : SaphoSappho. On remarque que quatre des cinq noms absents du GDU le sont également du PL. Neuf entrées sont spécifiques au GDU tandis qu’une seule l’est au PL. Les deux dictionnaires ont 26 noms en commun, ce qui représente 65 % du corpus.

De ces 40 mytho-femmes, nous en retiendrons cinq et nous mesurerons leur descendance lexicale. Aux mots du corpus rassemblés lors du séminaire de l’automne 2002, nous additionnons ceux qui ont été recueillis postérieurement dans d’autres sources lexicographiques, encyclopédiques, documentaires ou littéraires. Nous verrons aussi quel fut le sort de ces mots dans le Grand Dictionnaire Universel […] et dans le Petit Larousse 2003. Les noms les plus productifs sur le plan lexical sont ceux des déesses Artémis, Iris, Méduse, Minerve et Vénus. Avant de présenter les résultats lexicaux, une courte biographie de chaque déesse permettra de comprendre les raisons de l’attribution des sens aux noms communs créés à partir du nom propre.

3.1. Artémis

Artémis est une déesse grecque. Elle est la fille de Léto et de Zeus et la sœur jumelle d’Apollon. Elle est identifiée à la Diane des Romains. C’est une vierge farouche et chaste. Elle est aussi cruelle et vindicative. C’est la divinité de la chasse, de la végétation, des sources et des cours d’eau. Son domaine est celui de la nature et des espaces sauvages. Elle protège en particulier les animaux et la croissance des jeunes pousses de toutes espèces. Elle est souvent représentée tenant un brin d’armoise dans sa main. Ses attributs les plus importants sont l’arc et les flèches. Elle est aussi la déesse de la lune et par le fait même la lumière de la nuit. Outre ses rapports avec la nature, elle protège la vie féminine, elle soutient les femmes malades, elle prépare au mariage, elle procède aux accouchements et elle veille à la croissance des enfants.

Tableau 2 : Les artémisonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
ambroise à feuilles d’armoise - - armoise pontique - -
ambroise à feuilles d’Armoise - - armoise vraie - +
ambroisie à feuilles d’armoise - - armoise vulgaire - -
armoise + + artémise + -
armoise absinthe + - artemisia + -
armoise amère + - artémisié + -
armoise aurone + - artémisiées + -
armoise citronnelle + - artémisien + -
armoise commune + - artémisies + -
armoise de Judée + - artémisine + -
armoise des champs + - artémisioïde + -
armoise des glaciers - - artémision + -
armoise dracunculus - - herbe d’Artémis - -
armoise du Canada - - moqueur des armoises - -
armoise estragon + - plante d’Artémis - +
armoise maritime - - plante d’Artémise - -
armoise moxa - -
Total : 33

3.2. Iris

Iris est une déesse grecque et latine. Elle est la fille d’Électre et de Thaunas. C’est une divinité préolympienne. Elle est la messagère des dieux, en particulier de Zeus/Jupiter et d’Héra/Junon. Sur ordre des dieux, « elle descend de l’Olympe, portée par ses ailes rapides, livrer son message et les ordres divins » (Desautels 1988 : 118). Alors son voile prend les couleurs de l’arc-en-ciel, avec lequel elle finit par s’identifier d’ailleurs. Elle personnifie donc le chemin entre le Ciel et la Terre et même celui des profondeurs marines; elle est aussi le lien entre les dieux et les hommes. La légende veut que l’arc-en-ciel représente la trace des pieds d’Iris lorsqu’elle descend de l’Olympe. Elle est représentée ailée, tenant dans une main le bâton du héraut.

Tableau 3 : Les irisonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
aniridie + - iridoschisma + -
beurre d’Iris - - irido-schisma + -
écharpe d’Iris + - iridoscope + -
irichromatine - - iridoscopie - -
irichrous + - iridosmine + -
irid(o)- - - iridosmium + -
iridacée + - iridoso-ammonique + -
iridacées - - iridoso-sodique + -
iridectomie + - iridotomédialyse + -
iridectomique + - iridotomie + -
iridée + - irien + +
iridées + - iris + +
iridencleisis - - irisable - +
iridenclise + - irisage - -
iridérémie + - irisation + +
iridescence - - iris bâtard - -
iridescent + - iris calcédoine + -
irideux + - iris citrine + -
iridico-ammonique + - iris commun + -
iridico-potassique + - iris cultivé - +
iridico-sodique + - iris d’Allemagne + -
iridié - - iris d’Angleterre - -
iridien + - iris d’eau - -
iridifère + - iris de Florence + -
iridion + - iris de Sibérie + -
iridipenne + - iris des marais + +
iridique + - iris d’Espagne - -
iridite + - iris de Suse + -
iridium + - iris de Suze - -
iridocèle + - irisé + -
iridochoroïdite - - irisement - +
irido-choroïdite + - iriser + -
iridocolobome + - iris faux acore + +
iridoconstricteur - - iris fétide + -
iridocornéen - - iris germanique + -
iridocyclite - - iris gigot + -
irido-cyclite + - iris jaune + -
iridocyte - - iris nain + -
irido-diagnostic - - iris panaché - -
iridodialyse + - iris sauvage - -
iridodilatateur - - iris spatulé - -
iridodonèse - - iris tigré + -
iridodonésis - - iris versicolore - -
iridoïde - - iris violet - -
iridokératite - - iris xiphion + -
iridologie - - iritis + -
iridologique - - irone - -
iridologue - - osmiridium + -
iridomyrmécine - - pierre d’iris - -
iridomyrmex - - pierre d’Iris + -
iridoplégie - - pois d’iris + -
iridoptose + - poudre d’iris - -
irido-pupillaire + - vert d’iris + -
iridoschisis - -
Total : 107

3.3. Méduse

Méduse est une déesse grecque. Elle est la fille de Kéto (ou Céto) et de Phorkys (ou Phorcys). Elle est l’une des trois Gorgones qui étaient des monstres ailés abhorrés. Son aspect était effrayant et sa face hideuse. Elle est pourvue d’ailes d’or et elle a la chevelure hérissée de serpents entrelacés. Son regard pétrifiait ceux qui osaient la fixer. Elle fut transformée en dragon. Seule mortelle des trois sœurs, son destin fut atroce. Elle périt de la main du héros Persée qui lui trancha la tête.

Tableau 4 : Les médusonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
anthoméduse - - méduséen + -
automéduse - - méduse ephyra + -
gelée de méduse - - méduser + +
hydroméduse - - méduse sans vélum - -
leptoméduse - - méduse sexuée - -
médusaire + - méduseur - -
médusant - - méduse urticante - -
méduse + + médusoïde - -
médusé + + narcoméduse - -
méduse à dos rugueux - - polypoméduse - -
méduse aurita + - scyphoméduse - -
méduse autonome - - tête de méduse + -
méduse d’hydraire - - trachyméduse - -
Total : 26

3.4. Minerve

Minerve est une déesse romaine. Fille de Jupiter, elle est identifiée à l’Athéna des Grecs. Ses fonctions sont multiples. Elle fut la protectrice de Rome, le symbole de la connaissance et de la sagesse, la patronne des arts et de l’intelligence, celle des artisans, du travail industriel et des laboureurs, la gardienne du palais fortifié, de l’habitat, de la famille (les enfants et les adolescents) et de la santé. Elle protégeait les travaux de la maison, la cité (les villes et les peuples) et les récoltes. Déesse des institutions civiles, elle présidait à la justice. Elle est traditionnellement représentée casquée et vêtue d’une demi-cuirasse. Ses attributs sont l’arbre de Minerve (l’olivier) et l’oiseau de Minerve (la chouette).

Tableau 5 : Les minervonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
arbre de Minerve + - minerviste - -
fruit de Minerve + - minervium + -
hibou de Minerve + - oiseau de Minerve + -
minerval + + poinçon à la tête de Minerve - -
minervales + - poinçon à tête de Minerve - -
minerve + + poinçon Minerve - -
minervien + - poinçon tête de Minerve - -
Total : 14

3.5. Vénus

Vénus est une déesse romaine. Elle est identifiée à l’Aphrodite des Grecs. Connue comme étant la déesse de l’amour et de la beauté, elle incarne l’éternel féminin, la pureté et la sensualité. Elle est aussi la déesse de la fécondité et de la fertilité. À la fois céleste et marine, elle fut en outre la déesse de la végétation et des jardins puis celle de la mer, de la navigation et de la vie universelle. On la considérait comme la reine des Nymphes et des Grâces.

Tableau 6 : Les vénusonymes
Mots GDU PL Mots GDU PL
acte vénérien + - sabot de Vénus + -
antivénérien + + soulier de Vénus - -
arbre de Vénus + - vendredi + +
attrape-mouche de Vénus - - vénéréologie - -
bras de Vénus - - vénéricarde + -
ceinture de Vénus + + vénéricardes + -
char de Vénus + - vénériculture - -
cheveu-de-Vénus - + vénéride + -
cheveux de Vénus + - vénéridé - -
cœur de Vénus + - vénérides + -
combats de Vénus + - vénéridés - -
conque de Vénus + - vénérien + +
conque de Vénus épineuse + - vénérirupe + -
conque de Vénus mâle + - vénérologie - -
conque de Vénus orientale + - vénérologique - -
coup de pied de Vénus + - vénérologiste - -
coup de Vénus + - vénérologue - -
cristaux de Vénus + - vénérope + -
dermato-vénérologie - - vénérupe + -
désir vénérien - - vénérupe irus + -
feux de Vénus - - vénérupes + -
fils de Vénus - - vénus + +
jeux de Vénus + - vénus attrape-mouche - -
jour de Vénus + + Vénus attrape-mouche + -
maladie vénérienne + - Vénus banale - -
mal vénérien + + vénus callipyge - -
miroir de Vénus + - Vénus callipyge - -
mont de Vénus + + Vénus des carrefours + -
nombril-de-Vénus - - vénus fasciée - -
nombril de Vénus + - Vénus hottentote + -
oiseau de Vénus - - vénusiaque - -
ombilic de Vénus - - vénusie + -
peigne de Vénus + - vénus ovale - -
plaisirs de Vénus + - vénuste - -
plaisirs vénériens + - vénusté + +
plaisir vénérien - - vert de Vénus - -
sabot-de-Vénus - + vitriol de Vénus + -
Total : 74

4. Brève exploration de l’espace laroussien : le GDU et le PL 2003

Les mots qui figurent dans les tableaux ont été repérés aussi bien en entrée qu’en sous-entrée ou dans le corps des articles des dictionnaires consultés. Les variantes graphiques (iridocyclite ou irido-cyclite, sabot-de-Vénus et sabot de Vénus, iris de Suse et iris de Suze, plaisir vénérien et plaisirs vénériens) ont aussi été retenues, car elles ont leur importance pour l’histoire du vocabulaire et pour mesurer l’évolution de l’orthographe. Ainsi, sabot de Vénus (GDU) qui devient sabot-de-Vénus dans le PL témoigne d’une meilleure lexicalisation du mot.

Sur les 254 mots des cinq tableaux, 118 sont des unités simples, 14 des unités composées, c’est-à-dire comportant un ou des traits d’union, 121 des unités complexes et 1 est un élément de formation. On voit que les formes simples, surtout des éponymes et des dérivés, et les formes complexes, surtout les modèles nom + adjectif (iris panaché, méduse urticante), nom + préposition + nom (méduse sans vélum, poudre d’iris) et nom + préposition + nom propre (écharpe d’Iris, oiseau de Vénus) se livrent une chaude lutte et qu’elles sont presque à égalité numérique reflétant ainsi les deux plus grands modes de créativité lexicale en français.

Le GDU recense 143 des 254 mots du corpus (= 56,3%) tandis que le PL n’en compile que 27 (= 10,6%) (voir le tableau 7). Le tableau fournit les statistiques pour chacune des déesses et pour chacun des dictionnaires. Le GDU descend sous la barre des 50 % de mots représentés dans le seul cas de Méduse. Il faut toutefois pondérer ces chiffres du maître de Toucy, car plusieurs mots ne figurent pas au GDU parce qu’ils sont apparus dans la langue après la publication du dictionnaire de Pierre Larousse. Les résultats statistiques illustrent fort bien comment l’auteur a été attentif et a réservé une belle place au vocabulaire mythonymique. Quant au PL, son statut de dictionnaire monovolumaire le force à se concentrer sur le noyau dur du vocabulaire, c’est-à-dire sur la langue générale et sur le vocabulaire fondamental de quelques domaines spécialisés. D’ailleurs, parmi les 27 formes du PL, 16 sont des unités simples.

Tableau 7 : Les statistiques individuelles : déesses et dictionnaires
Déesses et mots du corpus GDU PL
Artémis → 33 mots 18 3
Iris → 107 mots 64 8
Méduse → 26 mots 8 3
Minerve → 14 mots 9 2
Vénus → 74 mots 44 11
Totaux → 254 mots 143 27

Le nombre d’unités communes aux deux dictionnaires s’élève à 20 (= 8%). Ces mots sont repris dans le tableau 8.

Tableau 8 : Les mots communs au GDU et au PL
antivénérien
armoise
ceinture de Vénus
irien
iris
irisation
iris des marais
iris faux acore
jour de Vénus
maladie vénérienne
méduse
médusé
méduser
minerval
minerve
mont de Vénus
vendredi
vénérien
vénus
vénusté
Total : 20

Le tableau montre bien que plus des deux tiers (14/20) des unités communes aux deux répertoires sont des mots simples. Par ailleurs, chaque déesse est représenté, avec un net avantage pour Vénus (9/20), qui semble également plus polyvalente par rapport à la représentation des domaines d’emploi.

Il est clair que l’envergure et la vocation de chacun des dictionnaires expliquent les écarts numériques relatifs à la consignation des mythonymes communs féminins. Il en va de même pour la place accordée aux déesses elles-mêmes. Le GDU consacre 15 lignes à Artémis, 3 colonnes et un tiers à Iris, 7 et demi à Méduse, 11 et un tiers à Minerve et 30 à Vénus. La place dont dispose le PL 2003 est beaucoup plus réduite. L’article Artémis occupe 2 lignes, Iris en occupe aussi 2, Méduse se déploie sur 4 lignes tandis que 3 lignes sont réservées à Minerve et à Vénus.

Dans le GDU, chaque divinité est l’objet d’une monographie plus ou moins étendue et beaucoup plus étoffée que les courtes rubriques du PL. Non seulement, Pierre Larousse raconte l’histoire des déesses, mais il explore leur vie ultérieure en art et leur devenir dans le lexique commun. Ainsi, pour Vénus, il établit le catalogue des œuvres dans lesquelles la divinité apparaît : noms des tableaux, des sculptures et autres œuvres d’art. Les données rassemblées par Pierre Larousse dans l’article proprionymique permettent aussi de bien comprendre la productivité lexicale ultérieure de chaque nom. On y trouve souvent les raisons qui expliquent comment le nom propre est passé du statut propriel au statut de nom commun. L’intérêt de l’homme de Toucy pour l’Antiquité est évident et il a largement ratissé ce secteur auquel il a greffé les éponymes, les dérivés, les composés, les unités complexes qui en émergent et s’installent dans la langue commune. Son dictionnaire rend bien compte de ce riche vocabulaire motivé par l’histoire, et cela autant dans la vaste zone de la langue générale que dans les multiples champs des savoirs d’experts. Les 143 mots décrits dans le GDU créent une arborescence technolectale qui inclut l’anatomie, l’ophtalmologie et la médecine avec des détours vers la botanique, la zoologie —en particulier l’ornithologie et la conchyologie— et avec des arrêts sur la chimie, la philosophie, la musique et bien d’autres sciences et arts. Nombre de ces articles pourraient être repris dans des dictionnaires contemporains sans que le contenu en soit retravaillé.

5. La raison mythologique

La panoplie lexicale proprionymique disséminée dans les dictionnaires sert de référence exemplaire pour retracer les climats d’époque et les liens avec l’histoire. Elle témoigne de l’état des sociétés, des visées politiques ou religieuses, des modes de pensée, des influences culturelles, des modes de construction des mots, etc. Condensé de la culture et de la société, le dictionnaire fournit une foule de repères logiques et psychologiques, nombre de témoignages des activités humaines, nombre de preuves des activités de l’intellect, tant scientifiques qu’humanistes, dont l’origine première remonte à la mythologie gréco-romaine.

Le système linguistique du français intègre donc dans son vaste complexe lexical une grande part de mots construits à partir de noms propres, dont les mythonymes, et il le dynamise constamment à travers l’histoire. La civilisation européenne post-antique a emprunté une tangente judéo-chrétienne, mais cela ne l’a jamais isolée de son héritage gréco-latin (voir Papin 1989, Bologne 1991, Boulanger et de Blois 1999). Les cultures modernes et contemporaines ne sont pas précisément greffées sur les mythologies; néanmoins, elles sont fécondes en allusions mythologiques, car on en trouve des traces dans de nombreux mots et locutions qui se rapportent à la raison mythologique. Comme en témoignent le GDU au XIXe siècle et le PL au XXIe siècle, une part de ces mots s’est accumulée et sédimentée dans les dictionnaires les plus courants, certains ayant même une longue carrière lexicographique comme armoise, iris des marais, méduser, minerval et vénusté. Les Npr et les Nco dont il vient d’être fait état constituent la référence idéale et un point d’ancrage majeur pour illustrer comment tout savoir, du plus général au plus réservé, est redevable au panthéon mythologique, « car le savoir se construit, vit, se propage, se métamorphose et progresse au fil des événements et des acteurs sociaux » (Boulanger et Cormier 2001 : 1). Et parmi ces acteurs figurent la constellation des divinités féminines dont nous n’avons pu visiter que quelques étoiles, certaines étant célébrées tantôt par le GDU, tantôt par le PL, tantôt par les deux à la fois.

Ainsi que l’a montré notre court voyage dans l’Olympe féminin, outre la langue usuelle, les mythonymes ont essaimé dans de nombreux champs du savoir : les arts, la littérature, la philosophie, la psychologie, l’astronomie, la botanique, la zoologie, la gastronomie (alimentation et cuisine), la santé, l’hygiène, etc., plusieurs de ces zones d’activités ayant été étudiées au cours de ce colloque. Et, du GDU au PL, l’espace dictionnairique laroussien est au premier rang pour témoigner que l’héritage classique antique prend une belle et grande place dans le lexique du français.

Bibliographie

PÉCHOIN, Daniel (dir.) (1991): Thésaurus Larousse. Des mots aux idées, des idées aux mots, Paris, Larousse, XXI +1 146 p.

Encore un dictionnaire qui tente de percer un marché déjà fort encombré, sinon saturé, dira-t-on à la vue de ce nouveau produit Larousse. Doublement nouveau d’ailleurs : d’une part, parce que l’ouvrage est récent, d’autre part, parce qu’il s’agit d’un genre tout à fait inédit en français contemporain, donc un pari éditorial et un investissement financier d’importance. Encore un thésaurus diront les langagiers de LSP. Pour quoi faire? ceux des banques de terminologie ne sont-ils pas déjà riches et accessibles à distance? Qu’a donc de différent, de si particulier, celui qu’on nomme le Thésaurus Larousse? Et, qu’est-ce donc qu’un thésaurus? Où doit-on le situer dans la grande hiérarchie dictionnairique?

Nous sommes tous et toutes habitués à voyager activement ou paresseusement dans des dictionnaires de mots et dans des dictionnaires de choses —les encyclopédies— ou dans un amalgame des deux catégories, dont l’aboutissement le plus accompli est sans aucun doute le Petit Larousse illustré. En revanche, en tant que francophones, nous ne fréquentons guère les répertoires généraux complets associant les mots et les idées, les idées et les mots. Malgré quelques précédents historiques et quelques productions de dictionnaires analogiques (par exemple, Boissière, en 1862; Maquet, en 1936), le thésaurus ne fait pas partie des outils consultés automatiquement dès que survient une interrogation sur la langue. Seuls les terminologues et les documentalistes sont des familiers de cette sorte de recueil, mais pour d’autres raisons. On n’a donc pas bâti de tradition en langue française, comme cela s’est fait dans d’autres communautés linguistiques, notamment chez les anglophones pour qui l’œuvre de Roget n’a plus de secret.

Les éditions Larousse suppléent à cette grande (grave?) lacune —mais peut-on vraiment parler de manque ou d’absence lorsque le besoin ne s’est pas manifesté auparavant?— en publiant un thésaurus de la langue. Ce thésaurus-dictionnaire se fixe comme objectif de permettre à des usagers aux profils diversifiés (journalistes, publicitaires, rédacteurs, orateurs, enseignants, étudiants, collégiens, etc.) de métamorphoser leurs idées en mots et de filer leurs mots sur de nouvelles idées. Ces allers-retours s’accompliront en comparant des champs de signification qui englobent aussi bien les synonymes, que les antonymes et les analogies, en somme, tout le réseau de structuration onomasiologique, principe auquel tous les terminologues font appel dans leurs travaux. On comprendra donc qu’un thésaurus est d’abord et avant tout un instrument d’aide à la pensée construit sur des fondements sémantiques, contrairement au dictionnaire de langue, dans lequel une forme linguistique se voit greffer un ou des sens qui lui conviennent.

Le Thésaurus Larousse (TL) est d’une présentation matérielle tout à fait originale et exceptionnelle : le livre est solide, bien conçu, le format est aisément maniable et son design, très agréable, accroche l’œil. Les informations contenues dans les articles sont disposées en colonnes, deux pour le dictionnaire, quatre pour l’index; la typographie est soignée, claire et aérée et elle facilite la lisibilité —au sens pédagogique— de l’ouvrage. Outre les discours introductifs habituels (préface, mode d’emploi, etc.) et les diverses listes d’abréviations, la matière du TL est divisée en trois grandes parties : le sommaire, le dictionnaire, l’index, dont l’interface stratégique est permanente. Voici une brève analyse de chacune.

Le sommaire (pp. XV-XXI)

Le sommaire fournit une vue synthétique du classement privilégié dans les « articles ». Dans ce chapitre, le plan d’organisation fait voir trois grandes divisions qui servent à rendre la structure de l’Univers, à savoir A. LE MONDE, B. L’HOMME, C. LA SOCIÉTÉ. Ce schéma de présentation logique est classique dans les recherches de type onomasiologique à caractère exhaustif. Il permet d’embrasser l’ensemble des connaissances humaines. L’architecture du TL prolonge celles que l’on retrouve dans des ouvrages avec lesquels les philologues sont accoutumés de travailler, comme celui de Rudolf Hallig et Walther von Wartburg : Système raisonné des concepts pour servir de base à la lexicographie, publié en 1963.

Chaque grand ensemble du dictionnaire est lui-même l’objet de sous-ensembles qui, à leur tour, et suivant les besoins, se subdivisent en sous-paragraphes. Ainsi que fait observer D. Péchoin dans sa préface, les « ramifications terminales de cette classification arborescente sont constituées par les 873 articles qui forment la substance vive de l’ouvrage » (p. V). Si l’on consulte la partie B. L’HOMME, on verra qu’elle comprend quatre grandes divisions : I. GÉNÉRALITÉS, II. LE CORPS, III. L’ESPRIT, IV. LA VOLONTÉ ET L’ACTION. La matière de la section II. LE CORPS est distribuée sous six intertitres : 1. Parties du corps, 2. Fonctions corporelles, 3. Perception, 4. États du corps, 5. Santé et maladie, 6. Médecine. La sous-section 3. Perception raffine davantage la structuration avec ses six blocs : a. Généralités, b. Vision, c. Ouïe, d. Odorat, e. Goût, f. Toucher. Enfin, dans chacun des blocs se trouve la liste des indispensables mots clés qui constituent en quelque sorte les descripteurs ou les super-concepts sous lesquels sont rangées toutes les autres informations (ex. : sous b. Vision, il y a 17 mots clés ou paragraphes numérotés : 346 Vision, 347 Troubles de la vision, 348 Visibilité, 349 Invisibilité, [...], 362 Polychromie).

En résumé, le schéma structurel du TL se définit comme suit : C.I.l.a.581, qui se décode ainsi :

C. LA SOCIÉTÉ
I. LES RELATIONS SOCIALES
1. Rapports entre personnes
a. Relations
581 Sociabilité
[...]
599 Dureté

Curieusement, ce sommaire n’est pas repris dans le corps du thésaurus. On n’y retrouve en effet que les 873 dénominations de tête, alignées les unes à la suite des autres, sans que soient intercalés les titres ou les intertitres. Le lecteur passe du numéro 580 Violence à 581 Sociabilité, sans que soient indiqués ni le changement de grande division (de B. à C.) ni ceux de section, de sous-section, etc. (de B.IV.2.f.580 à C.I.l.a.581). La raison tient peut-être au fait que le TL fut rédigé directement à l’écran et que le programme informatique ne permettait pas de fragmenter la suite des articles afin d’y insérer les titres et les intertitres. Il semble cependant qu’il faille voir là un choix méthodologique délibéré, qui se justifie par le fait de ne pas vouloir interrompre la séquence des paragraphes numérotés.

Le dictionnaire (pp. 1-629)

Le corps proprement dit du dictionnaire est formé d’une nomenclature de 873 superentrées qui sont ordonnées par grandes familles conceptuelles auxquelles un mot-idée donne accès (ex. : existence, indépendance, rotation, astronomie). Les 873 mots-vedettes sont tous représentés par des substantifs simples ainsi que par quelques unités reliées par et (ex. : 290 Herbes et fougères, 292 Mousses et hépatiques) ou par quelques rares unités complexes (ex. : 347 Troubles de la vision, 370 Son grave, 671 Systèmes politiques, 783 Instruments de musique) sous lesquels sont fédérés autant d’articles —appelés paragraphes par les auteurs. Ce volet de 630 pages recense l’ensemble des mots relevant des différentes sphères notionnelles, tout en les présentant formellement et systématiquement suivant un ordre convenu, fondé sur les parties du discours : noms, verbes, adjectifs, adverbes, prépositions, conjonctions, interjections, etc.; les éléments de formation (affixes et formants savants) clôturent chaque article, le cas échéant (voir les échantillons d’articles en annexe). Les catégories lexico-grammaticales gèrent donc la microstructure des articles. Chaque catégorie d’unité lexicale est précédée d’un code abréviatif apparaissant dans la marge, tandis que chaque changement de sens amène un nouveau sous-paragraphe qui se démarque par un alinéa et un numéro d’ordre. Pour chaque notion, les sous-paragraphes sont successivement numérotés de 1 à n (par exemple, 383 Maladie possède 86 de ces alinéas — déployés sur 11 colonnes; 576 Rapidité en a 56; 666 Manœuvres en a 45; 713 Droit en a 63). La plupart des articles dépassent largement la dizaine d’alinéas.

Le mot-phare sert à regrouper les unités par famille morphologique et sémantique. Si l’on se reporte à l’article 33 Variation, on y croise les sous-entrées N. Variation (9 sens), V. Varier (4 sens), Adj. variable (4 sens), Adv. Variablement (1 sens) et les 5 affixes sémantiquement liés à ce concept : apo-, multi-, poly-, pœcilo-, poïkilo-. Dans le contexte de ce dictionnaire, le terme sens doit être interprété dans une acception particulière, car on n’y rencontre pas de définition élaborée de type phrastique. Le « sens » est toujours représenté par une seule autre unité lexicale, par un mot ou un terme complexe ou encore par une locution ou une expression figée. De fait, il s’agit bien davantage de synonymes que de paraphrases définitionnelles.

Un appareil diacritique facilite le décodage de chaque énoncé de sous-paragraphe. Le tiret note une division sémantique forte, tandis que le point-virgule indique des nuances de sens plus fines (voir 33 Variation : V.9 Varier; changer 193, fluctuer, muer; tourner à, virer à. — Devenir.). Il y a ici deux séries de verbes séparées par un tiret. La première renvoie aux synonymes de varier ayant la plus grande extension : changer, fluctuer, muer; tourner à, virer à; la deuxième série recouvre un autre changement sémantique, celui de « devenir ». À l’intérieur de chaque séquence, les unités sont agencées en ordre alphabétique, sauf dans de rarissimes cas, comme celui des planètes où la disposition naturelle par rapport au soleil a prévalu sur les signes linguistiques. D’autres codes microstructurels complètent la physionomie d’un article : les caractères gras, qui mettent en évidence les mots les plus usuels, ou dont le sens est très général, ou qui se distinguent par une valeur stylistique notable, les renvois numérotés, qui encouragent le lecteur à poursuivre ses recherches dans un réseau notionnel en établissant une passerelle entre les différentes familles conceptuelles aux fins de faciliter les associations d’idées ou de favoriser la quête du mot le plus apte à rendre la pensée, les indicatifs de marques d’usage avec lesquels les consulteurs sont familiers —registres sociaux, temporels, géographiques (belgicisme, canad[ianisme], québécisme et régionalisme sont repérables dans la liste des abréviations; helvétisme en est absent), professionnels (les abréviations de 120 domaines spécialisés figurent dans la liste idoine), etc.

Respectant en cela la légendaire tradition de prudence laroussienne, la description des régionalismes ne va pas au-delà d’un petit nombre de mots sécuritaires et sur lesquels personne ne chicane (voir cependant 306.7 Inuits, forme du pluriel français tout à fait naturelle qui indique que l’emprunt est parfaitement intégré, et que, personnellement, je n’hésite pas à entériner). Les quelques québécismes généraux ou technolectaux suivants, relevés au hasard dans les nouvelles de ce jour, n’apparaissent pas dans le TL : bleuet (alors que myrtille et son synonyme régional (Normandie, Est, Provence) brimbelle ainsi que l’homonyme floral sont enregistrés), cégep et polyvalente (l’helvétisme gymnase y est tandis que le belgicisme athénée est absent), crème glacée (seul glace est cité), inhalothérapie, maganer, parcomètre (à côté de parcmètre qui est noté), rang, taponner. La fréquence d’usage de ces québécismes n’est pourtant plus à démontrer! De sorte que l’on peut conclure qu’en dépit d’une timide ouverture à la francophonie extra-hexagonale, la nomenclature entière du TL est d’abord et avant tout gallo-française.

L’index (pp. 631-1146)

L’index réunit 100 000 « mots » : noms communs, noms propres (de lieux, de personnes, les marques déposées, etc.), affixes français et formants gréco-latins, tous rangés alphabétiquement, à raison de quatre colonnes par page. Ces mots permettent de retracer les différents paragraphes du dictionnaire où sont assemblées les unités lexicales qui réfèrent à la même idée ou à des idées apparentées. Sous chaque unité de l’index sont notés les sens, réduits à une version synonymique, et, s’il y a lieu, les rattachements à des terminologies thématiques ou à des syntagmes généraux ou spécialisés, à des locutions ou expressions, chaque information étant suivie d’un numéro séquentiel auquel elle est affiliée dans le thésaurus. Voici deux exemples d’entrée de l’index :

Entrée « variation » de l’index. Entrée « veau » de l’index.

Le recours à l’index est obligatoire pour qui désire circuler rapidement, systématiquement et efficacement dans le dictionnaire et ainsi accéder aux variantes linguistiques possibles pour exprimer une idée. La logique de consultation transite par l’index, qui est le véritable truchement dictionnairique de l’ouvrage, et cela en vertu du rigide et toujours commode classement alphabétique qu’on y retrouve. Paradoxalement, ce système possède à la fois des attributs positifs et des aspects négatifs. Le va-et-vient permanent entre les deux parties principales du thésaurus est sans doute ce qui dérange le plus le consulteur débutant. C’est là le défaut majeur, malheureusement impossible à contourner, et inhérent aux œuvres de ce genre, notamment en raison de ce « surmoi cartésien » (p. VII) dont parle le responsable du TL et qui, semble-t-il, caractérise le peuple français. Même s’ils sont d’un maniement facile, les répertoires à double pôle heurteront toujours l’esprit linéaire des êtres humains. C’est une faiblesse bien compréhensible que de toujours vouloir suivre un cheminement rectiligne dans une recherche qu’on souhaite mener à terme le plus rondement possible. Seule la pratique répétée de l’œuvre amène à découvrir l’exceptionnelle richesse qu’elle renferme et son indéniable utilité pour les langagiers ou pour les enseignants et les étudiants qui se donnent la peine d’en feuilleter les pages.

Perçu dans une perspective historique, le Thésaurus Larousse complète la triade dictionnairique de cette grande entreprise lexicographique qui s’est d’abord intéressée à l’encyclopédie —grand livre sur le savoir qui dresse un bilan des connaissances humaines à une époque donnée—, puis aux dictionnaires de langue —porteurs de mots dont ils dessinent le portrait linguistique multiforme—, auxquels on associera les répertoires hybrides ou les dictionnaires encyclopédiques qui peignent à la fois les mots et les choses, enfin, à l’approche du XXIe siècle, au trésor conceptuel qui convoque simultanément les idées et les mots.

Larousse met à la disposition de ses fidèles et de ses nouveaux adeptes un répertoire d’une facture très particulière, unique en son genre pour la langue française. Théoriquement, le dictionnaire général monolingue fonctionne dans une seule direction; il cartographie prioritairement les mots selon leurs différentes configurations linguistiques, à l’exclusion d’autres aspects, du moins en principe. C’est un livre-outil sur le langage. Tandis que le thésaurus fait circuler les éléments consignés dans les deux sens; son caractère de bidirectionnalité favorise le passage du mot à la notion ou de l’idée à son ou à ses expressions linguistiques. Deux voies d’accès, le sommaire et l’index, servent de cordons ombilicaux au dictionnaire. L’un ne va pas sans les autres tant ils sont indissociables. On pourrait les comparer à l’un de ces rythmes ternaires si chers à Gustave Flaubert. Le TL est une somme de signes réunis sous le grand parapluie onomasiologique et dont les facettes signifiantes et signifiées sont en interaction constante.

L’utilité la plus immédiate du Thésaurus Larousse est bien évidemment axée sur l’aide à l’écrit. Quel mot correspond le mieux à telle idée qui demande à être davantage précisée? Quelle forme linguistique semble la plus adéquate dans tel environnement linguistique? Quelle association novatrice permet d’éviter les clichés, les collocations banales? Existe-t-il d’autres verbes que être, avoir ou faire en français? Etc. S’il ne dispense pas l’apprenant ou le rédacteur aguerri de la consultation du dictionnaire de langue classique, le TL ouvre ses pages et ses colonnes au lecteur curieux, patient et soucieux de la qualité de sa langue et de son style. La quête de la matière pour ce compte rendu m’a vite familiarisé avec ce nouvel outil lexicographique et elle m’en a révélé tout l’intérêt et toute la valeur. Tout au long de la rédaction, j’ai puisé allègrement et abondamment dans ce réservoir inépuisable d’idées et de mots. En toute justice, je dois dire que le présent compte rendu doit beaucoup à cette splendide et indispensable trouvaille dictionnairique qui, en maillant les mots et les idées, forme à la fois la chaîne et la trame de la langue française.

Annexe — Quelques échantillons d’articles du TL

Article « norme » du TL. Article « cercle » du TL. Article « dépassement » du TL.