Chronologie raisonnée des bibliographies de la néologie précédée de quelques miscellanées

« [...] le concept et le mot se sont formés en tant qu’unité indissoluble originale, différente des désignations antérieures et des conceptions antérieures, du jour où l’invention a donné naissance à l’unité linguistique avion [...] pour la désigner » (Louis Guilbert, La créativité lexicale, 1975 : 14).

1. Une nouvelle ère néologique

Dans un texte intitulé Théorie du néologisme[1], Louis Guilbert écrivait en 1973 : « Une ère néologique est donc ouverte dans l’idéologie du moment » (p. 29). À l’heure où naît Neologica, une revue entièrement consacrée à la néologie et dans laquelle une section est réservée à la poursuite de l’établissement d’une bibliographie de la néologie, il a paru opportun de remonter le fil du temps et de remettre en mémoire la chronologie des compilations publiées sur ce sujet depuis une trentaine d’années, d’autant que plusieurs de ces travaux sont aujourd’hui difficilement accessibles ou simplement devenus introuvables. L’historique de ces recherches fusionne avec quelques réflexions sur la néologie qui viennent éclairer et justifier les décisions d’édifier des bibliographies.

Les bibliographies sont des répertoires de références utiles, indispensables même, lorsque vient le temps de rassembler de la documentation sur un thème de recherche ou sur une discipline émergente, récemment reconnue ou en évolution. Tel fut le statut de la néologie au milieu de la décennie 1970. En s’inscrivant dans l’orbite de l’aménagement linguistique, le phénomène de la néologie prenait de l’ampleur et des couleurs nouvelles. Une telle expansion lui procurait des dimensions inédites et elle exigeait aussi qu’on puisse disposer d’outils de repérage efficaces, entre autres d’un catalogue des titres qui accréditerait l’autonomie de ce champ de recherche en linguistique et qui en montrerait la vitalité de même que les multiples ramifications sociétales.

En outre, la néologie avait besoin d’être démystifiée. Elle nécessitait qu’on l’ausculte pour déterminer son état de santé et pour justifier sa place au sein des disciplines des sciences du langage. Historiquement, la néologie a été connotée négativement, la nouveauté lexicale étant vue comme un écart par rapport à la norme, en particulier dans les dictionnaires et dans le monde de la traduction où la méfiance était grande et où les jugements de stigmatisation n’étaient pas rares, en particulier à l’égard des calques. Objectivement, la néologie peut être perçue comme étant le processus de création des mots nouveaux dans une langue. Un autre sens dérive de la praxis et donne au mot une valeur théorique. Ainsi, la néologie est aussi l’étude des principes et des méthodes de la création des mots nouveaux. Dans le terme néologie, on reconnaît les mots grecs neos « nouveau » [= néo-] et logos « discours » [= -log-+ -ie]. Faire de la néologie c’est se livrer à l’activité de création d’unités lexicales nouvelles. La construction de mots nouveaux se fait de trois manières : par la combinaison inédite de morphèmes, c’est-à-dire la production de signifiants qui n’existaient pas dans le stock lexical de la langue à l’instant de la création; par la confection de sens inédits, c’est-à-dire l’invention de signifiés qui n’étaient pas répertoriés au moment de la création; par le recours à l’emprunt d’un signifiant et/ou d’un signifié à une langue étrangère, c’est-à-dire l’insertion d’une forme et/ou d’un sens qui n’étaient pas connus de la langue d’accueil au moment de l’opération d’emprunt. Quant au calque, il s’agit d’un procédé de francisation qui se pose à l’intersection de la néologie formelle —nouveau signifiant—, de la néologie sémantique —nouveau signifié— et de l’emprunt —signe étranger. Le résultat du calque est un mot français. Son évaluation du point de vue de l’acceptabilité normative relève de considérations que nous n’aborderons pas ici. Chaque mode sera illustré par un exemple. Du point de vue formel, on évoquera le mot intensiviste « médecin spécialiste des soins intensifs » qui apparaît dans les écrits journalistiques au Québec en avril 1989. Le mot sera usité en Belgique à partir d’avril 1998; il ne semble pas attesté en France. Aucun dictionnaire général ne le consigne. L’attestation écrite est indicative; en effet, le mot a pu apparaître d’abord à l’oral ou il a pu être employé avant 1989 dans les milieux hospitaliers. Comme exemple de nature sémantique, notons le mot courriel, mot qui apparaît en 1990 au Québec avec le sens de « système de courrier électronique ». Rapidement, le sens de « message, document expédié à un destinataire à l’aide de ce système » s’ajoutera. Comme emprunt, on signalera le mot japonais sudoku qui est attesté dans les journaux français et anglais depuis 2005. À noter que le Nouveau Petit Robert 2008 [NPR] donne la même date. Le mot blogosphère apparaît en juin 2002 au Québec; c’est un calque partiel de l’anglais blogosphere, forme attestée au début de 2002 dans les journaux américains. Lorsqu’il apparaît dans un journal français en avril 2003, ce n’est déjà plus un néologisme, au sens premier.

Indéniablement, la néologie s’inscrit dans la dynamique du signe linguistique saussurien. Elle n’est pas indépendante des assises que lui fournissent la lexicologie, la morphologie et la sémantique. Sous cet angle, elle est étroitement liée à la formation des mots. En amont, lors de la genèse des néologismes, les mécanismes morphologiques disponibles sont mis en œuvre dans le but d’encoder ces unités nouvelles. Le geste appartient à la synchronie pure. Par exemple, en 1989 quelqu’un a eu l’idée d’associer l’adjectif intensif et le suffixe -iste, pour générer le néologisme (médecin) intensiviste. Le mot est construit à partir de morphèmes disponibles et fonctionnels depuis longtemps en français. Il entre dans le paradigme historique ADJ. + -ISTE « PERSONNE QUI... ». Il n’est pas modelé sur urgentiste (NPR → 1986), car, au Québec, c’est le mot urgentologue (attesté en 1988 dans les journaux et daté de 1980 dans Franqus[2]) qui est usuel. L’inédit, c’est l’association du morphème lexical intensif (intensiv-) et du morphème grammatical -iste. Il en ressort que les procédés utilisés pour forger des mots nouveaux sont sélectionnés à même l’ensemble du matériel morphologique fédéré par le français au cours de son histoire, ce matériel étant composé aujourd’hui d’éléments relativement stables et en nombre limité. Ces morphèmes ne diffèrent guère de ceux employés dans des situations où on procède à l’analyse des modes de formation des mots déjà fonctionnels dans le discours. Lors d’une opération de décodage (diachronie pure), les mécanismes sont démontés en aval. Par exemple, si on établissait aujourd’hui l’étymologie du mot intensiviste, l’analyse morphologique permettrait d’identifier la base lexicale intensif et le morphème suffixal -iste. Le néologue crée donc du nouveau avec de l’ancien. Il met au monde des lexies forgées à partir d’éléments préexistants qu’il agence suivant les règles et les lois de combinaison définies par le code, cet acte étant réalisé de manière consciente ou inconsciente.

Mais ce qui caractérise vraiment la néologie au regard de la formation des mots a à faire avec le temps. De fait, la néologie ne serait que le stade initial ou l’instant UN de la vie des mots, qu’une étiquette qui sert à ranger des unités lexicales sur une échelle géologique, à savoir établir leur position dans un continuum temporel. Ainsi, la carrière d’un mot se décline par paliers successifs qui font référence à son statut par rapport à l’usage, calculé en âge, la progression étant généralement mesurée à l’aune du dictionnaire, seul lieu concret permettant d’avoir une emprise sur le lexique. « Les dictionnaires sont notre seule idée du lexique »[3]. C’est à travers eux que le lexique est rendu visible et comptable. Autrement, il est indomptable, inqualifiable et fuyant. De la naissance à la mort éventuelle du mot, la succession des statuts est la suivante :

Le premier stade est celui de la nouveauté, du néologisme, état qui freine souvent l’emploi du mot ou qui instaure et/ou entretient l’instabilité, l’insécurité, la méfiance, etc. Pendant un temps plus ou moins long, le signifiant est senti comme un corps étranger, un greffon; on lui attribue des qualités ou des défauts physiques (beauté, laideur, allure bizarre, critère d’euphonie...). De leur côté, le signifié nouveau et le néologisme par conversion passent plus inaperçus, car il n’y a pas d’apparition de formes inédites. Durant cette période, le néologisme demeure à l’écart des dictionnaires ou il est perçu comme un intrus s’il figure dans les nomenclatures.

Le second stade est celui de la réception sociale, de la banalisation, c’est-à-dire de la lexicalisation. L’usage devient plus fréquent, le mot se stabilise dans le discours; il devient courant et il n’est pas marqué par rapport à la fréquence. Les dictionnaires le consignent, entérinant ainsi le passage du lexique en langue (théorie) au lexique dictionnairique (pratique). Objet linguistique plus ou moins saisissable, le mot retenu à la nomenclature d’un dictionnaire devient un objet lexicographique qui prend corps pour le consultant. L’évaluation du statut social du néomot passe par le dictionnaire, faute de mieux. C’est dans un article que les diverses facettes fonctionnelles du mot sont rassemblées et explicitées.

Le troisième stade est celui du vieillissement, phase qui est généralement plus lente. L’usage est encore actif, mais la fréquence est en régression. Dans les dictionnaires, le mot acquiert la marque temporelle vieilli.

Le quatrième stade est celui de l’obsolescence, de l’usure, de l’érosion ou de la relégation au niveau de la connaissance passive, facteurs qui signalent le début de la sortie de l’usage. Dans les dictionnaires, la marque vieux succède à la marque vieilli. Le cycle de la vie est inéluctable et des mots se désagrègent et meurent.

Le cinquième stade est la sortie de l’usage. Le mot disparaît des dictionnaires à l’occasion d’une mise à jour ou d’une nouvelle édition.

Autrement dit, sur le plan purement théorique, il faut se demander si le néologisme relève de la quiddité, s’il existe in se ou si cette valeur n’est qu’une qualité temporaire et extrinsèque associée ou attribuée au mot, qualité correspondant à une coordonnée de nature temporelle qui réfère aux premiers moments de l’existence dudit mot. Cette valeur s’estompe à mesure que le sentiment de nouveauté ou d’étrangeté s’amuït chez les locuteurs. Elle est remplacée par d’autres qualités qui statuent elles aussi sur la chronologie de la vie du mot; la chronologie n’est donc qu’un repère commode, un élément étranger au fonctionnement du mot[4]. Sous cet angle, la néologie est un non-lieu lexical; elle serait plutôt un lieu du temps, un point sur l’échelle des successions qui permet de situer l’arrivée d’un mot sur cet axe évolutif. De fait, un mot peut perdre son caractère de néologisme, mais il ne perd pas son statut d’unité lexicale. Il peut sortir des dictionnaires, mais il sera toujours membre du lexique, celui qu’a forgé l’histoire d’une langue et qui appartient à la diachronie; le locuteur regarde la chose en synchronie, il peut donc raisonner autrement et croire, par exemple, qu’un mot absent de son dictionnaire n’existe pas. « La notion de néologisme, dans le cadre temporel abstrait, dépend uniquement de l’ensemble fonctionnel envisagé »[5]. Par conséquent, l’idée de « néologisme » se confond avec celle de mobilité de la constellation lexicale d’une langue. Tous les mots furent des néologismes en leur temps, aussi bien les formes issues de l’évolution phonétique à partir du latin que les créations françaises. Les mots hérités du latin ne sont plus du latin, ce sont déjà des mots romans, puis « français » qui peuplent le lexique d’une langue en train de naître. Les formes évoluées se situent elles aussi à une intersection du temps. Les mots des Serments de Strasbourg ont été pour une part des néologismes, du moins sous l’angle lexicographique, comme en témoigne les 25 mots du NPR datés de 842 (fadre «  frère » et sagrament « serment », par exemple). Les dictionnaires datent les différentes variantes prises par un mot au cours du temps, aussi bien les variantes disparues que celles qui sont en usage. Même si elles sont anciennes, ces variantes datées correspondent à des points d’intersection de l’histoire. L’indication de la date est celle d’une naissance : le mot savoir est né officiellement à l’écrit en 842, sous la forme savir. En datant les mots et leurs variantes, les dictionnaires établissent leur profil graphique. Ils rendent compte des orthographes nouvelles qui se sont succédé dans l’histoire, ces changements étant du ressort de la néologie, au même titre que les variantes graphiques encore vivantes. Voici quelques exemples tirés du NPR, du Grand Robert de la langue française [GRLF], du Dictionnaire culturel en langue française [DCLF] et du Dictionnaire historique de la langue française [DHLF]. L’unanimité n’est faite que pour pomme, les écarts de dates par rapport aux graphies pour les deux autres mots restent à expliquer, d’autant que les dictionnaires sont apparentés. Il faudrait sans doute regarder du côté des sources consultées, notamment les autres dictionnaires et les manuscrits, car ils présentent souvent des variantes. Quoi qu’il en soit, chacune des variantes ci-dessous est datée, ce qui atteste de son existence dans un document écrit à un moment précis de l’axe du temps et ce qui identifie la source avec précision, notamment les Serments de Strasbourg (842), la Passion du Christ (vers 980), la Chanson de Roland (1080), le Roman de Brut (1155), ces écrits étant considérés comme des textes fondateurs du français.

Datations de graphies anciennes
angeNPRangele 980, angle 1080, angre XIIe siècle, ange XIIe siècle
GRLFangele XIe siècle, angle, angre (non datés), ange 1641
DCLFangele 980, angle, angre (non datés), ange XIIIe siècle
DHLFangele vers 980, angel, angle, angre XIIe-XIVe siècle, ange XIIIe siècle
pommeNPRpume 1080, pome vers 1155, pomme (non daté)
GRLFpume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
DCLFpume 1080, pome vers 1 155, pomme 1273
DHLFpume 1080, pome vers 1155, pomme 1273
seigneurNPRsendra 842, senior vers 1000, seignur 1080, seinur et seignor fin XIe siècle; seigneur (non daté)
GRLFsenior vers 980, seignur 1080, seigneur vers 1205
DCLFsendra 842, senier vers 980, senior, seiner vers 1050, seigneur, seignur, seignor 1080
DHLFsenior vers 980, seinor fin Xe siècle, seignur, seignor 1080 seigneur XIIe siècle
Datations de variantes actuelles [NPR]
bracelet-montre 1909, montre-bracelet 1922
météorologue 1783, météorologiste 1797
ormeau XVIe, ormet, ormier 1868
pageot 1895, pageau 1552 pagel, pagelle 1562

L’état ou le statut de néologie extrinsèque s’évanouit avec la lexicalisation qui survient plus ou moins rapidement. Par exemple, les mots baladeur et courriel furent des succès instantanés; les usagers de la langue ont vite eu l’impression qu’ils étaient intégrés dans l’usage depuis longtemps. Ces officialismes ne furent pas vraiment vus comme des néologismes —pourtant, ils le furent— et ils n’eurent pas à se soumettre à une longue période de probation, les locuteurs les ayant rapidement adoubés.

Alain Rey[6] avait bien raison de parler de la néologie et du néologisme comme étant des concepts sur lesquels il fallait s’interroger. Par ailleurs, le label néologisme qui sert de marqueur évaluatif du caractère de nouveauté d’un mot n’est souvent apposé qu’en fonction du moment de l’enregistrement de ce mot à la nomenclature d’un dictionnaire. L’évaluation de la reconnaissance sociale de l’existence du mot est de nature lexicographique et les formes mot nouveau et néologisme s’interprètent également à la lumière de la présence ou de l’absence de l’unité lexicale dans les dictionnaires —plus précisément dans certains dictionnaires—, le contrôle se réalisant au moyen du fameux corpus d’exclusion. Celui-ci accrédite l’idée qu’en matière de néologie, le facteur temps s’explique de deux façons, soit il réfère au moment de l’invention du vocable qui entreprend une carrière discursive, soit il est associé au moment de son insertion dans les dictionnaires, l’écart étant plus ou moins grand entre les deux dates. De là l’importance accordée aux datations dans les dictionnaires. Il faut donc se garder de confondre la date de l’innovation lexicale qui est de l’ordre de la lexicologie et la date d’entrée au dictionnaire qui est de l’ordre de la lexicographie[7]. Il y a rarement concordance entre les deux. Il est donc possible qu’un mot soit catalogué comme « mot nouveau » à deux reprises, sinon plus. Parmi les exemples signalés ci-dessus, intensiviste n’appartient toujours qu’au seul lexique; courriel, né en 1990, entre au Petit Larousse illustré [PLI] en 1999 —cette date correspond au millésime 2000—; sudoku est recueilli dès 2007 par le NPR, mais il est toujours absent du PLI 2008. Le mot blogosphère est capté par le Dictionnaire Hachette 2007 [DH]. Comme le mot est apparu en 2005 et que le DH a été publié en 2006, le décalage n’est ici que d’une seule année. Un si court délai entre la naissance d’un mot et sa consignation dans un dictionnaire est un phénomène rare. D’habitude, le temps d’attente est plus long; il peut même être très long. L’exemple du mot expresso illustrera cette façon de faire. Le NPR date le mot de 1968, mais il ne le fait entrer dans la nomenclature qu’en 2000 alors que le PLI le connaît depuis le millésime 1998. Un purgatoire de plus de trente ans entre le moment de l’emprunt et celui de la mise en cage dictionnairique. D’autres mots bien vivants en français orbitent toujours autour de la planète dictionnaire; tel est le sort du mot bruschetta emprunté à l’italien en 1991, mais qui demeure toujours ignoré des dictionnaires généraux.

La captation dans les dictionnaires est strictement fondée sur l’écrit et le faux oral (chansons, extraits de la radio, de la télévision, de films, etc.). Chaque locuteur peut produire des masses de néologismes tous les jours, mais seul un petit nombre survivent et passent dans le lexique à condition d’être inscrits sur un support d’écriture. Dans les langues sans dictionnaires, la néologie existe bien entendu, mais elle est évanescente et elle ne peut pas être avalisée à partir des compilations comptables puisque ces compilations sont absentes de l’appareil descriptif de la langue en question. Au vide répond le vide. Dans ces langues, parfois écrites, mais sans dictionnaires, il faut s’en rapporter à la mémoire individuelle. Il n’existe pas de lieu de mémoire de l’ordre du cumul et du collectif.

Voilà donc une pléiade de raisons qui font que le recensement des écrits sur la néologie se justifie pour documenter toutes ces facettes de la néologie. En ce qui a trait à la perception de la néologie, dans les bibliographies existantes, la majorité des titres prennent le volet lexical pour cible. En réalité, la néologie touche bien des dimensions dans la langue puisque la phonétique et la phonologie, la grammaire, l’orthographe ou d’autres zones de la linguistique voient naître des nouveautés. Ces régions sont moins visitées que le lexique où on peut observer des créations individuelles alors que les autres dimensions relèvent du domaine collectif et que le phénomène est difficile à immobiliser dans le temps, car il s’étend parfois sur une période qui prend des allures diachroniques.

On crée des mots nouveaux principalement pour trois raisons :

  1. Pour nommer des idées, des objets, des produits, des procédés nouveaux (blogosphère) ou des concepts restés sans noms (biographier, ouiste).
  2. Pour remplacer d’autres mots qui vieillissent, causent des difficultés ou sont indésirables pour diverses raisons. Sont concernées ici les formes fautives ou critiquées, les emprunts, les mots connotés, l’usure sociale —voir l’épisode de la néobienséance langagière—, les bifurcations sémantiques, l’orthographe, la grammaire, etc. Par exemple, le mot sourire qui élimine définitivement l’ancienne forme souris à l’époque classique. Les graphies île et vêtement qui remplacent isle et vestement. Le verbe solutionner dont la conjugaison est plus régulière que celle du verbe résoudre.
  3. Pour concurrencer des mots existants (théories, écoles de pensée, nationalisme, etc.) ou pour fragmenter le champ sémantique d’autres mots. Par exemple, spationaute qui s’installe aux côtés de astronaute et de cosmonaute; néonymie qui déleste néologie d’une partie de sa charge sémantique.

Depuis que des pays ou des États ont développé des programmes d’aménagement linguistique abrités sous des parapluies législatifs, la néologie est devenue, sous certains angles, une entreprise institutionnelle et collective, une ressource essentielle dans la démarche de nationalisation et/ou de protection des langues et un moyen d’action stratégique pour la concrétisation de ces projets. La néologie spontanée se double depuis vingt-cinq ans, au moins, d’une approche planifiée. Certaines dimensions du concept de « néologie » sont désormais modulées à la lumière d’activités d’inspiration extralinguistique qui servent d’assises à l’action proprement linguistique[8]. Le recours à la force créatrice des langues devient alors un élément positif qui consolide le statut de ces langues en illustrant leur vitalité, leurs capacités de renouvellement et la dynamique de leur fonctionnement interne, notamment devant l’emprunt. En conséquence, la mise à la disposition du public de bibliographies est de nature didactique. Et en élargissant les champs d’application de la néologie à des secteurs non linguistiques —on peut penser ici aux rapports avec le domaine juridique—, on a créé un univers dans lequel fusionnent plusieurs systèmes. L’étude de la néologie comprend donc différents sous-ensembles qui doivent être pris en compte dans une bibliographie :

  1. Le sous-ensemble lexical (morphologie, sémantique; modes de formation des mots).
  2. Le sous-ensemble des emprunts (intégraux, partiels, adaptés) et des calques.
  3. Le sous-ensemble lexicographique et terminographique (dictionnaires, lexiques, répertoires, etc., privés ou institutionnels).
  4. Le sous-ensemble réunissant d’autres disciplines de la linguistique (phonétique, grammaire, orthographe, etc.).
  5. Le sous-ensemble aménagiste (lois, règlements, droit, politiques étatiques et institutionnelles, réseaux nationaux ou internationaux, etc.).

2. L’outillage linguistique

Les premiers travaux d’élaboration d’une bibliographie de la néologie furent une initiative personnelle de ma part à la fin des années 1970. J’étais alors responsable de l’équipe québécoise du Réseau francophone de néologie scientifique et technique créé au printemps 1975 et dont l’antenne québécoise était sous la responsabilité de l’Office de la langue française; quant à l’antenne française, elle était logée au Conseil international de la langue française (Cilf) à Paris. En 1976, le Cilf passera les commandes à l’Association française de terminologie (Afterm), qui cédera sa place à Franterm en 1980. Entre-temps, en 1978, le réseau prendra de l’expansion en direction de la Belgique où une équipe travaillera auprès du Bureau de terminologie de la Commission des communautés européennes (CEE) ainsi que de l’Institut supérieur des traducteurs et interprètes de Bruxelles (Isti). Le contexte général du réseau était donc de nature institutionnelle et son objectif était de procéder à la cueillette des néologismes en vue de l’élaboration de recueils de termes nouveaux, tels la Clé des mots (Cilf), les cahiers Néologie en marche (OLF) et ceux du Centre de terminologie et de néologie (CTN) à Paris. Le relevé de fiches bibliographiques n’entrait pas dans les objectifs premiers du réseau. L’opération fut entreprise à titre personnel, puis, devant l’intérêt qu’elle a suscité, elle devint l’un des pôles de recherche du réseau.

On suivra la chronologie de la série de compilations de 1973 jusqu’à l’arrivée de Neologica. Ne sont retenus dans l’énumération que les travaux spécifiquement consacrés aux bibliographies. Les références ponctuelles qui accompagnent les écrits scientifiques sont donc laissées de côté, car ces textes ont déjà été dépouillés lors de l’élaboration des bibliographies. De même, les incursions dans Internet seront discrètes. Le fil conducteur sera le français.

Avant 1980, les bibliographies consacrées à la néologie étaient très rares, voire inexistantes. Quelques brefs recensements ont pu être repérés, mais aucun recueil substantiel n’a été diffusé.

1. Bernard Gardin, « Orientations bibliographiques », Langue française, no 17, février 1973, p. 124-128.

Dans ce numéro de la revue Langue française consacrée aux « Vocabulaires scientifiques et techniques », l’auteur divise la bibliographie finale en sept thèmes. Deux de ces thèmes intéressent la néologie, soit le premier intitulé « La formation des vocabulaires techniques », qui répertorie quatre titres, et le troisième intitulé « La néologie scientifique et technique » thème sous lequel neuf titres sont rassemblés.

2. Gérard Lefèvre, « Bibliographie », Langages, no 36, décembre 1974, p. 124-128.

Dans ce numéro de la revue Langages qui a pour thème « La néologie lexicale », l’auteur réunit une cohorte de 117 titres dont le tiers porte sur différents aspects de la néologie : 26 références ont trait à la néologie et à la formation des mots, 3 énumèrent des revues traitant de néologie, 3 réfèrent à des dictionnaires de néologismes et 3 renvoient à d’anciens traités sur la néologie et sur la formation des mots qui sont devenus des classiques, soit les œuvres de Louis-Sébastien Mercier (1801) et d’Arsène Darmesteter (1874 et 1877). Malgré l’épaisseur du temps, ces traités demeurent instructifs encore aujourd’hui. Ce sont des jalons capitaux dans l’histoire de la néologie.

3. Keith A. Goddard, « Bibliographie des études des mots d’emprunt dans les langues romanes. I. Les influences étrangères sur le vocabulaire roumain », Revue de linguistique romane, vol. 41, no 161-162, janvier-juin 1977, p. 162-189.

Ce recensement ouvrait une série de compilations qui se voulaient un tour d’horizon panroman sur la question de l’emprunt. Le projet ne semble pas avoir eu de suite. Les travaux du réseau Néorom s’insèrent dans cette lignée de recherche.

4. Pierre Gilbert, « Notice bibliographique sur la néologie », Actes du 6e Colloque international de terminologie, Pointe-au-Pic (Québec), du 2 au 6 octobre 1977, Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, août 1979, p. 183-188.

Ce petit répertoire de 65 titres faisait suite à la communication présentée par Pierre Gilbert au colloque cité en objet : « Comportement des néologismes scientifiques et techniques dans le temps », l’un des rares textes à traiter de la question des rapports entre la néologie et le temps. L’auteur a rassemblé des titres d’articles, de livres, etc., des noms de dictionnaires et des noms de revues qui traitent de néologie.

5. Jean-Claude Boulanger, Bibliographie linguistique de la néologie 1960-1980. 1. Études linguistiques, coll. « Études, recherches et documentation », Québec, Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, 1981, 292 p.

L’entreprise avait pour objectifs de faire le point sur le matériel écrit traitant de la néologie et de la formation des mots, de sensibiliser les destinataires aux questions reliées à la néologie, de les familiariser avec le phénomène de la créativité lexicale, de rendre disponibles des outils de recherche et de situer la néologie dans l’univers plus vaste de la formation des mots et des termes, de prendre conscience du mouvement général et incessant de la langue ainsi que de documenter l’ouverture de la néologie vers des préoccupations aménagistes. Quant au contenu de la bibliographie, j’envisageais deux orientations : l’une centrée sur la théorie —voir le sous-titre Études linguistiques—, l’autre centrée sur la pratique —les répertoires de néologismes, volet qui devait voir le jour plus tard. La date repère choisie comme terminus a quo pour amorcer le travail fut l’année 1960, ce qui n’interdisait pas de récupérer des titres publiés avant cette date, surtout quand il s’agissait des titres phares, comme les écrits de Louis Guilbert.

Cette bibliographie, la première qui était un tant soit peu substantielle, est de type signalétique. Elle comprend 1056 références et trois index : un index thématique, un index encyclopédique (noms d’auteurs, noms de lieux, noms d’œuvres) et un index des affixes et des mots cités dans les titres.

6. Jean-Claude Boulanger, « Petite bibliographie linguistique et lexicographique de la néologie », TermNet News, no 2-3, 1981, p. 47-72.

Ce modeste répertoire est de type signalétique et thématique. Il contient des titres concernant des études sur la néologie et des titres de recueils de néologismes. La période couverte va de 1960 à 1980. Les 180 références de la section linguistique sont réparties en huit sous-thèmes :

  1. Généralités → 44 titres
  2. Néologie morphologique → 42 titres
  3. Néologie sémantique → 4 titres
  4. Néologie d’emprunt → 28 titres
  5. Néologie et siglaison → 11 titres
  6. Néologie et terminologie → 30 titres
  7. Néologie et idéologie → 11 titres
  8. Néologie et sociolinguistique → 10 titres

Un index alphabétique des auteurs permet de retracer les textes rangés par thème. Quant à la section lexicographique, elle aligne 69 titres de dictionnaires, de recueils, de glossaires, de listes de néologismes ou mots nouveaux.

7. Jean-Claude Boulanger, « Louis Guilbert et la néologie », Terminogramme, no 9, septembre 1981, p. 4-7.

Cet article avait, entre autres, comme objectif de compléter la bibliographie des écrits de Louis Guilbert touchant la néologie. On y trouvera 30 références pour la période qui s’étend de 1959 à 1977, année de la mort du linguiste.

8. Jean-Claude Boulanger, « Petite bibliographie analytique : terminologie et néologie », Travaux de terminologie, no 3, janvier 1984, p. 151-203.

La bibliographie contient les résumés de 25 ouvrages fondamentaux dans les domaines de la terminologie et de la néologie qui furent publiés entre 1962 et 1982. Les titres sont ceux d’œuvres individuelles ou d’ouvrages collectifs (recueils de textes, actes de colloques, mélanges, etc.). L’index des auteurs comporte 123 noms, ce qui représente autant de contributions réparties dans les 25 ouvrages analysés.

9. Roselyne Turcotte, Bibliographie de la néologie : 300 apports nouveaux (1980-1987), sous la direction de Jean-Claude Boulanger et Pierre Auger, coll. « Études, recherches et documentation », Québec, Office de la langue française, Gouvernement du Québec, juillet 1987 [1988], 99 p.

La bibliographie fait suite à la recherche décrite au numéro 5. Elle est de type signalétique; toutefois, des descripteurs accompagnent chaque référence et ils sont réunis dans un index.

10. Jean-Claude Boulanger et Yves Gambier, Bibliographie fondamentale et analytique de la terminologie (1962-1984), coll. « Publication J », no 3, Québec, Université Laval, Centre international de recherche sur le bilinguisme, 1989, 107 p.

L’objectif de la recherche était de faire le bilan des avancées de la terminologie en tant que champ du savoir ayant défini son objet, ses principes et ses méthodes. Unité du champ et diversité des orientations, voilà ce qui ressort de cette compilation dans laquelle la néologie tient une place non négligeable. La bibliographie est sélective en ce qu’elle réunit 123 titres que les auteurs considéraient comme des repères fondamentaux et des références obligées pour qui souhaite s’initier à la terminologie. Les documents recensés devaient être facilement accessibles. Elle est aussi analytique puisque chaque texte répertorié est accompagné d’un résumé. Trois index facilitent la navigation interne : l’index des descripteurs, l’index des auteurs, qui comprend 727 noms, car la majorité des références font écho à des ouvrages collectifs, et l’index des titres des ouvrages cités.

11. Jean-Claude Boulanger, Bibliographie de la néologie. Nouveaux fragments (1980-1989), Québec, Office de la langue française, Gouvernement du Québec, 1990, 196 p.

Ce travail[9] a été réalisé dans le cadre du Réseau international de néologie et de terminologie (Rint). La bibliographie catalogue 600 titres; elle est signalétique, mais des descripteurs informent sur les contenus des textes. Ces descripteurs sont réunis dans un index.

12. Xosé María Gómez Clemente et Alexandre Rodríguez Guerra, « Bibliografía sobre la neoloxía », Neoloxia e lingua galega : theoría e práctica, coll. « Manuais da Universidade de Vigo », vol. 18, Vigo (España), Universidade de Vigo, Servicio de Publicacións da Universidade de Vigo, 2003, chap. 3, p. 191-216.

En 2003, des chercheurs de l’Université de Vigo en Espagne faisaient paraître un ouvrage collectif sur la néologie. Ce livre contient des textes sur la théorie et la pratique de la néologie dans les pays de langue romane d’Europe et d’Amérique. Pour une bonne part, il s’agit en fait d’articles déjà publiés en français et traduits en galicien. Parmi les contributions sélectionnées, on trouve celles de Louis Guilbert, de Bernard Quemada, de Louis Deroy, de moi-même (voir la note 8). Les éditeurs disent avoir réuni un ensemble de textes fondamentaux illustrant les principaux aspects de la néologie, tant du point de vue de la théorie que de la pratique. Outre les articles, un chapitre de l’ouvrage compile une abondante bibliographie de la néologie. On y compte 376 titres. La période couvre un demi-siècle, soit de 1950 à 2000. La décennie 1950 est représentée par trois figures de proue : Einar Haugen (1950), Georges Matoré (1952) et Louis Deroy (1956). La décennie 1960 est bien fertile, mais le plus gros de la cueillette est réparti entre 1970 et 2000. Cette bibliographie est d’autant plus intéressante et pertinente que les auteurs ont réuni des références qui sont tirées de plusieurs langues. Voici le décompte de ces langues présentées en ordre décroissant du nombre de titres répertoriés :

  1. Français → 209 titres
  2. Catalan → 51 titres
  3. Portugais → 29 titres
  4. Anglais → 27 titres
  5. Italien → 26 titres
  6. Espagnol → 20 titres
  7. Galicien → 13 titres
  8. Allemand → 1 titre

3. Le second souffle

Voilà qui conclut le tour d’horizon sur les bibliographies de la néologie publiées sur une période de trente ans. Après 1990 et pour le domaine français, John Humbley et ses collaborateurs assureront la relève. Les dépouillements se poursuivront, et à partir de 1991 il sera rendu compte des résultats par l’entremise de différents supports, le dernier en date étant la revue Neologica.

En décembre 1990, le numéro 4 de la revue Terminologies nouvelles annonçait la reprise des travaux visant à établir « une bibliographie analytique permanente de la néologie » (p. 3) qui ferait suite aux recherches que j’avais menées sur le sujet. On précisait que ce redémarrage se réaliserait dans le cadre des activités du Réseau international de néologie et de terminologie (Rint) et que le support de diffusion serait la revue du Rint. Le texte de présentation du projet annonçait pareillement qu’un recueil faisant suite à celui de Roselyne Turcotte (voir le numéro 9) était « sous presse » et qu’on y retrouvait « plus de 600 titres, parus entre 1980 et 1989 » (p. 3). On faisait ici allusion au titre analysé ci-dessus au numéro 11. John Humbley coordonnera le recensement des publications sur la néologie pour le Rint. Dans le numéro 5 de Terminologies nouvelles, qui paraîtra en 1991, il proposera une première livraison de 27 titres. La bibliographie deviendra dès lors résolument analytique. Par ailleurs, John Humbley puisera un certain nombre de titres dans d’autres langues que le français; il explorera plus particulièrement les langues romanes, anticipant ainsi l’intérêt d’élargir le réseau de néologie aux langues néolatines. À partir du numéro 13 de la revue (juin 1995), il s’adjoindra Chantal Girardin. Ils produiront les fiches tantôt en tandem, tantôt individuellement. Le numéro 21 (2000) de Terminologies nouvelles sera le dernier de la série. On y apprend que « le Rint diffuse dans Internet une bibliographie de la néologie couvrant les publications postérieures à 1980 » (p. 3). Malheureusement, ce site n’est plus actif. Les cahiers du Rifal prendront la relève de Terminologies nouvelles; la continuité se manifestera par la poursuite de la numérotation séquentielle des livraisons. Le premier fascicule de la nouvelle revue portera donc le numéro 22 et il sera publié en 2001. Toutefois, la recherche bibliographique ne correspondant plus aux objectifs du Rifal, elle sera interrompue. John Humbley a tenté de ressusciter cette activité dans le cadre du Centre de néologie et de terminologie (CTN), puis à l’Université de Paris 7, mais les résultats furent mitigés par manque de soutien de la part des instances institutionnelles. Les recensements bibliographiques se poursuivront de manière apériodique, mais ils n’atteindront pas un large public. En 2006, John Humbley et ses collaborateurs attacheront à nouveau le maillon en fondant la revue Neologica qui deviendra le lieu d’accueil des notices bibliographique dont on voit les effets dans le numéro 1 de la revue publié en 2007. Le responsable de la chronique y répertorie 44 études linguistiques et deux dictionnaires. Pendant la période creuse de 2001 à 2007, quelques chercheurs, comme Jean-François Sablayrolles, se pencheront sur la néologie et ils tisseront quelques bibliographies qui circuleront sur le réseau Internet. L’une de ces compilations de Jean-François Sablayrolles est intitulée Éléments de bibliographie signalétique de néologie; elle est accessible à l’adresse suivante : http : //www.eila.jussieu.fr/recherche/neologie/biblio/Biblio_neologie.pdf.

Ce tour d’horizon a pris la forme d’une mise en abyme; il a permis de scruter quelques idées sur la néologie tout en mettant en perspective les recherches consacrées à l’établissement de bibliographies de la néologie entre le milieu des années 1970 et 2007. Ces répertoires sont des initiatives individuelles, des recherches universitaires ou des travaux institutionnels; on y croise les différentes couleurs de la néologie; on y décèle des périodes prolifiques et des accalmies; on y perçoit l’ouverture des recherches à d’autres langues que le français; on y constate enfin une production abondante et permanente d’écrits sur le phénomène de la néologie. Ces tribulations nous ont amenés au seuil d’un nouveau lieu de mémoire pour la néologie. Neologica sera en effet un lieu privilégié qui assurera la continuité de cette indispensable quête de la cascade d’écrits portant sur le fascinant univers des mots nouveaux et de la néologie dont les chercheurs nourrissent les revues, les actes de colloques, les ouvrages collectifs, les mélanges, etc. Et à l’heure du multimédia, les supports de diffusion de l’écrit se diversifient, plus même, ils explosent et prennent des configurations diverses : cédéroms, Internet, différents accessoires électroniques, etc. Au lot de publications traditionnelles sur papier, et modernisation oblige, il faudra songer bientôt à dépouiller ces publications multimédiatiques qui véhiculent les écrits de la « néologosphère ».

Notes

[1] Louis Guilbert, « Théorie du néologisme », Cahiers de l’Association internationale des études française, no 25, mai 1973, p. 9-29.

[2] Ce sigle signifie « Français québécois et usage standard », nom d’un projet de recherche mené à l’Université de Sherbrooke (Québec) et dont l’objet principal consiste à rédiger un dictionnaire québécois de la langue française.

[3] Josette Rey-Debove, « Lexique et dictionnaire », Le langage, coll. « Les dictionnaires du savoir moderne », Paris, Centre d’étude et de promotion de la lecture, 1973, p. 106.

[4] Sur ce sujet, voir Alain Rey, « Néologisme, un pseudo-concept? », Cahiers de lexicologie, fasc. 1, no 28, 1976, p. 3-17.

[5] Id. p. 13.

[6] Voir la note 4 pour la référence.

[7] Sur ce sujet voir Jean-Claude Boulanger et Anna Malkowska, « Itinéraires croisés des emprunts en alimentation : “Les années Petit Robert” » communication présentée au colloque La Journée des dictionnaires, Université de Cergy-Pontoise, 14 mars 2007, texte à paraître dans les actes.

[8] Voir Jean-Claude Boulanger, « L’évolution du concept de “néologie” de la linguistique aux industries de la langue », Terminologie diaclironique. Actes du Colloque organisé à Bruxelles les 25 et 26 mars 1988, [rédactrice Caroline de Schaetzen], Paris, Conseil international de la langue française (Cilf) et Ministère de la Communauté française de Belgique, 1989, p. 193-211. Cet article a été traduit en galicien (voir la notice bibliographique 12).

[9] À la page 203, note 1, du numéro 1 de Neologica paru en 2007, cette bibliographie est attribuée à deux auteurs. En réalité, je suis l’unique auteur de cette recherche.

Résumé

Les recherches institutionnelles menées en néologie depuis 1970 ont conduit à l’établissement de bibliographies recensant les écrits portant sur l’univers des mots nouveaux. L’auteur fait le point sur ces compilations mettant ainsi en lumière la dynamique de la néologie en lexicologie et son émergence dans l’orbite de l’aménagement linguistique et de la terminologie. La recension des bibliographies est précédée d’une réflexion portant sur le rapport entre le néologisme et le temps. Il faut donc se pencher sur la signification de l’étiquette néologisme. Deux interprétations sont possibles : d’une part, le mot renvoie à la date d’apparition du mot nouveau, opération prise en charge par les dictionnaires dans la rubrique historique ; d’autre part, le mot renvoie à l’idée de la perception du caractère de nouveauté de l’unité lexicale. Le sentiment néologique dure un certain temps et il varie avec chaque mot. La néologicité s’avère alors une propriété temporaire, ce qui signifie que, du point de vue de la logique, la nature du néologisme est de l’ordre de la qualité —valeur accidentelle— et non pas de l’ordre de la quiddité —valeur essentielle.

Sablayrolles, J.-F. (2000) : La néologie en français contemporain. Examen du concept et analyse de productions néologiques récentes, Paris, Honoré Champion éditeur, coll. « Lexica », no 4, 589 p.



Les années 1990 n’ont guère été prolifiques en matière de production de livres, d’articles ou de communications prenant la néologie comme thème, tandis que peu de rencontres scientifiques spécifiquement consacrées au sujet ont été organisées. Cependant, la néologie et son corollaire, la formation des mots, sont toujours demeurés des objets d’enquête sur au moins deux plans : la recherche terminologique, notamment au Rint, et la recherche universitaire sous la forme de projets subventionnés et sous celle de la rédaction de mémoires et de thèses.

L’ouvrage soumis ici à l’examen est un fort volume issu, justement, d’une thèse de doctorat en linguistique achevée en 1996. L’auteur envisage la néologie non seulement à partir des théories linguistiques qui s’y arrêtent sous l’angle de la morphologie, principalement, mais il a poussé son étude du côté d’autres disciplines, comme la phonologie, la syntaxe, la sociolinguistique, l’analyse du discours, la pragmatique, etc. Bref, il balaie tout le spectre de la néologie. Au résultat, l’ouvrage établit une correspondance intéressante entre quelques concepts fondamentaux de la vie du lexique comme la « morphologie », la « formation des mots » et la « néologie », cette dernière s’ouvrant sur de plus vastes perspectives.

Le travail d’analyse est fondé sur un certain nombre hypothèses :

Jean-François Sablayrolles [JFS] cherche à vérifier ces hypothèses et à étudier ces questions en se fondant sur un ensemble de six corpus et sur leurs examens comparatifs. Toutefois, la recherche est restreinte à la langue courante; les aspects pathologiques, le creusement des dimensions historiques et l’envergure universaliste ont été évacués de l’analyse ou allusivement effleurés. Sous l’angle de l’abord théorique, l’auteur sollicite des chercheurs généralistes (langue générale), surtout des Français, chacun représentant un courant de pensée linguistique (analyse du discours, morphologie généraliste, sémantique du texte, lexicologie, etc.), ce qui est tout à fait recevable. Il délaisse ou ignore —il ne le dit pas— presque totalement les recherches francophones extérieures à la France.

L’ouvrage est divisé en trois parties, chacune étant redéployée en trois chapitres. La première section trinitaire (chapitres 1 à 3) est chapeautée par l’état de la question; la seconde (chapitres 4 à 6) porte sur l’examen méthodique du concept de « néologie » et sur des propositions de définitions; la dernière (chapitres 7 à 9) est une analyse des dimensions sociolinguistiques et énonciatives d’un corpus de mots nouveaux recueillis entre 1989 et 1994 dans le milieu scolaire (textes écrits et productions orales), dans la presse écrite (journaux et magazines), dans la littérature, dans des chroniques et dans un réservoir fourre-tout (audiovisuel, conversations, affiches, etc.). Les sources du corpus constituent des geysers classiques du surgissement des néologismes, le classique des classiques étant bien entendu la presse. Aujourd’hui, on y additionnerait sans doute les canaux de discussion sur Internet.

Une très brève conclusion, 150 pages d’annexes, un court index notionnel et une généreuse bibliographie, aux références souvent incomplètes d’ailleurs, terminent le livre.

Le Chapitre un est un panorama évolutif du concept de « néologie » et de la métalangue désignative qui s’est développée dans l’histoire chez les Grecs, les Latins et les francophones. Trois facettes apparaissent toujours : le phénomène de la nouveauté, l’unité lexicale et l’acte créateur. Il est intéressant de noter que dans chaque civilisation, la nouveauté fait résonner les idées de bizarrerie et de connotation plutôt défavorables. Ce qui ramène à l’esprit le jugement fameux de la fin du xviiie siècle : « La néologie est un art, le néologisme est un abus. » Ce chapitre est un bon résumé historique pour le français, quoiqu’il soit fort discret sur la Renaissance, qui reste à mes yeux une période faste de façonnement du français. Il y a cependant une belle mise au point sur le sens de mot nouveau, nouveau signifiant davantage « récent, apparu depuis peu » que « parvenu soudain à l’existence ». On trouvera également dans ce segment une analyse de la famille lexicale de néologie effectuée dans une vingtaine de dictionnaires généraux dont la publication s’est étalée du xviiie au xxe siècle, recherche qui dresse un bon portrait de la vigueur de ce champ lexical et de sa carrière lexicographique. Il manque ici une analyse de la dimension polysémique du terme néologie à travers le temps, et particulièrement à l’époque contemporaine. Sur cet aspect, l’auteur aurait pu consulter ma contribution de 1989 intitulée « L’évolution du concept de “néologie” de la linguistique aux industries de la langue ».

Le Chapitre deux est d’ordre taxinomique. JFS recense les multiples typologies proposées pour classer les néologismes. La documentation scientifique amassée lui a fourni près d’une centaine de modèles plus ou moins apparentés (voir l’annexe I où ils sont déclinés). « Les différences sont si importantes, et les points de convergence parfois si minces qu’il est difficile de penser qu’il s’agit des mêmes unités linguistiques qui font l’objet des classements en question » (p. 71-72). Les causes multiples de ces écarts sont passées en revue : la taille et la place de la typologie dans les écrits, le degré d’approfondissement ou de raffinement, le niveau d’enchâssement ou de sousensembles, le nombre de types de premier niveau ou de grandes catégories, les variations qualitatives qui sont liées aux objectifs de la recherche, le secteur d’activité, le degré d’explication de la démarche par l’auteur, les fondements ou les critères de classement. Ces éléments et l’analyse d’un certain nombre de typologies présentées en ordre chronologique mènent l’auteur à proposer sa propre grille, ce qui enrichit davantage un catalogue typologique déjà bien alimenté.

En fait, ces classements sont totalement disparates dans le temps, dans leurs objets, dans leurs objectifs et dans leurs origines, ce qui peut expliquer un peu la pagaille. Les auteurs sont des linguistes (lexicologues, lexicographes, sémanticiens, grammairiens, etc.), des littéraires, etc. Et l’auteur est conscient de ces fractures, mais il tient à faire le ménage dans le zoo! Un tableau comparatif est analysé suivant une douzaine de paramètres comme la nature du mot, le mode de manifestation de la néologie, la structure des néologismes, l’origine des formants, la sémantique… Ces paramètres sont tantôt d’ordre purement linguistique, comme ceux qui sont mentionnés ci-dessus, ou d’ordre extralinguistique, comme lors de l’analyse de la nature des référents, de la nature des émetteurs. La recherche est fouillée et elle fait ressortir, sans surprise, toutes les difficultés qu’il y a à vouloir hiérarchiser les modes de création lexicale; mais, en palimpseste, elle en démontre la nécessité et, surtout, la faisabilité, cette dernière fût-elle imparfaite. Elle ne récuse pas le besoin d’un ou de modèles de référence, à preuve l’auteur propose sa propre typologie au chapitre six.

Le Chapitre trois est centré sur le recensement de la place du concept de « néologie » dans quelques cadres théoriques linguistiques et chez quelques chercheurs contemporains. JFS identifie et commente la panoplie des points de vue adoptés dans les études sur la néologie et sur ses produits, les néologismes. Corollairement, les grands types de discours sont examinés. Parmi les théories explorées, signalons le structuralisme, le distributionnalisme, le fonctionnalisme, le transformationnalisme, le générativisme. Parmi les linguistes, les noms suivants sont convoqués comme témoins : A. Martinet, J. Lyons, J. Peytard, L. Guilbert, M. Halle, R. Jackendoff, D. Corbin. Comme l’illustrent les noms cités, ce long détour déborde le cadre strict du français pour rejoindre d’autres langues comme l’anglais et l’allemand.

Ce chapitre est une tentative de circonscrire la place de la néologie dans la linguistique. L’auteur remarque fort à propos que peu de grammaires et de livres de linguistique parlent directement de la néologie. Ou on l’ignore, ou elle fusionne avec des idées comme la formation des mots, la créativité lexicale et la morphologie. C’est pour cela que les termes néologie et néologisme figurent si peu souvent dans les index des ouvrages sur la linguistique ou dans les colonnes des dictionnaires réservés à cette discipline. Très peu de recherches abordent pleinement le phénomène. C’est en traitant d’autres sujets que les linguistes parlent incidemment de la chose néologique. La position de l’auteur est claire : « Loin d’être une sorte d’épiphénomène, sans grand rapport avec la langue et la linguistique et, somme toute, impunément négligeable, la néologie nous semble au contraire occuper une place centrale » (p. 138). J’entérine entièrement cette prise de position.

Le premier tiers du livre trace donc un portrait de la néologie sous trois angles historiques :

  1. 1. Le mot et sa famille lexicale;
  2. 2. Une synthèse des typologies dispersées dans la littérature documentaire sur le sujet;
  3. 3. Une synthèse de la place du concept dans la littérature documentaire sur le sujet.

Les trois chapitres suivants s’arrêtent sur un examen méthodique du concept de « néologie » que l’auteur se propose de définir de manière globale et cohérente. Son cheminement le conduit des formes que revêt la néologie jusqu’aux procédés de production, avec un chapitre intermédiaire axé sur deux des positions de résistance et sur le caractère évanescent du néologisme, à savoir sa durée de vie et ses rapports avec le dictionnaire, lieu du constat de l’existence concrète du lexique et des entreprises de hiérarchisation des mots.

Dans le Chapitre quatre, la nature de l’unité linguistique nouvelle (le néologisme) est recherchée dans les écrits publiés ces vingt-cinq dernières années en France par des chercheurs comme A. Rey, J. Tournier, B.-N. et R. Grunig, D. Corbin et quelques autres. Il est donc question de savoir si l’étude du néologisme et de la néologie doit passer par le mot, le morphème ou encore la lexie afin d’identifier l’unité centrale du lexique. Évoquant les difficultés conceptuelles et sémantiques des formes comme mot et morphème, JFS opte pour le terme lexie emprunté à B. Pottier. Mais au fond, cette décision est tout aussi contestable, car il donne à lexie le sens d’unité lexicale mémorisée se comportant fonctionnellement et sémantiquement comme une unité simple (voir p. 148). Ce sens, d’autres le donnent à mot, à terme, à unité lexicale, etc. C’est là un problème de choix terminologique irrésolu, tandis que questions et réponses tournent en rond. En outre, quand l’auteur discute de ses choix, il emploie le terme mot dans son sens traditionnel et dans divers autres sens relatifs à une théorie linguistique ou à une autre, ce qui ne simplifie pas sa tâche, faut-il le faire observer.

Est néologique, « tout emploi qui fait un écart par rapport à ce qui est emmagasiné dans le lexique » (p. 151). Sur ce plan, la lexie néologique peut être le mot, un morphème flexionnel, une unité inférieure ou supérieure au mot. À remarquer que lorsqu’une forme comme ex (p. 154) s’emploie en lieu et place de ex-conjoint ou ex-dirigeant, etc., elle ne peut plus être considérée comme un « préfixe » ainsi que le dit l’auteur. Elle passe du statut d’inframot, de partie de mot au statut de mot plein. Elle est devenue un nouveau mot complet (une unité libre) qui résulte de l’abrègement des formes-mères dont elle assume le ou les sémantismes. En étant le résultat de plusieurs réductions, le signe devient donc potentiellement polysémique. Par ailleurs, un mot (ex) peut-il être l’homonyme d’un préfixe (ex-)? Les dictionnaires ne reconnaissent pas comme homonymes des formes telles auto et auto-, télé et télé-.

Les rapports entre l’idée de « néologie » et celle de « nouveauté » font l’objet du Chapitre cinq. La nouveauté a trait à la durée et à la comparaison avec quelque chose d’autre qui est préexistant et qu’elle vient rejoindre. Pour ce qui est de la durée, les néologismes sont répartis entre les hapax, qui se limiteront au discours, et les formes socialement diffusées, c’est-à-dire reprises par les locuteurs et/ou les dictionnaires. Mais en ce domaine, tout est relatif, comme le montre l’histoire du mot épinglette racontée aux pages 170-171. Cette histoire devrait être revue et actualisée à la lumière du français québécois. Le mot est donné comme un néologisme alors qu’au Québec il est présent depuis au moins 70 ans comme en fait foi le Glossaire du parler français au Canada qui l’enregistre déjà en 1930. Cet exemple introduit la dimension spatiale dans la question de la perception et elle fait de cette dimension une sous-catégorie de la durée ou du préexistant. Plus précisément, cet exemple interpelle la vaste figure de la francophonie, champ d’action peu étudié par JFS.

Une décennie d’usage semble rallier les opinions pour ce qui est de la lexicalisation. Ce qui amène la question de savoir par rapport à quoi le passage du statut de nouveauté à celui d’usage se mesure-t-il? Le critère le plus objectif reste la comparaison avec le dictionnaire : la présence ou l’absence dudit mot dans un ou des répertoires de mots permettent de statuer sur sa valeur au regard de la nouveauté. L’auteur critique la méthode lexicographique; il oppose sa portée pratique à la conception théorique de la néologie, qui n’est pas elle non plus l’objet d’un consensus dans la communauté scientifique, comme il est bien démontré dans la première partie du livre.

Le Chapitre six propose un récapitulatif des matrices lexicogéniques du français actuel fondé sur les recherches théoriques ou typologiques antérieures. JFS débouche sur une typologie raisonnée personnelle et nouvelle. Il établit un catalogue de procédés accompagnés de définitions et d’exemples tirés du corpus ou d’autres sources. Les grandes classes néologiques sont : les néologismes phonétiques ou graphiques, les néologismes morphologiques, les néologismes sémantiques et les figures de rhétorique, les néologismes syntaxiques, les néologismes d’emprunt (y inclus les calques formels et sémantiques). Cette typologie très (trop?) complète déborde le lexique auquel se limitent généralement les lexicologues. C’est pour cela que la néologie syntaxique « est rarement reconnue » (p. 238) par eux. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ignorent son existence. Simplement, ils ne l’incorporent pas dans leurs recherches. La syntaxe dépasse le stade des unités codées et elle ouvre la porte à une infinité de productions qui concernent moins les intérêts lexicologiques. La néologie phonétique est également hors du champ d’action des lexicologues.

Dans une autre partie de ce chapitre, l’auteur expose les raisons qui l’ont amené à choisir le modèle matriciel de J. Tournier, typologie qui a été réaménagée pour les besoins du corpus et pour s’appliquer au français. Le tableau de la page 245 résume fort intelligemment la typologie retenue. Le paragraphe 6.4.4. expose les modifications apportées par l’auteur aux matrices de J. Tournier, par exemple la distinction entre la néologie flexionnelle et la néologie dérivationnelle, l’ajout des créations par parasynthèse, la distinction entre les mots composés et les lexies complexes… À noter que le féminin de professeur (p. 243) n’est pas formé « analogiquement par l’adjonction de la lettre -e », mais par la substitution du suffixe allomorphe féminin -eure au suffixe masculin -eur.

Les trois chapitres de la troisième partie sont regroupés autour des grands thèmes de la sociolinguistique et de l’énonciation.

Le Chapitre sept décrit le protocole de constitution du grand corpus et les grandes lignes de la grille d’analyse. Le corpus repose sur l’énoncé suivant : « Il s’agit de relever tous les néologismes contemporains, rencontrés çà et là, au gré du hasard » (p. 253). Un corpus qui n’exclut rien, même pas les fautes. C’est vaste, c’est vague. Le corpus est en fait constitué de six sous-ensembles : un sous-corpus scolaire couvrant les années 1989-1992, deux sous-corpus journalistiques (Le Monde —sans indication de datation précise— et douze périodiques datant de mars 1993), un roman de 1989 (Le burelain de R. Jorif), des chroniques littéraro-journalistiques (sans datation précise), un sous-corpus ponctuel oral (radio, télévision, conversations) ou écrit (affiches, cartes de visite, etc.) —tous deux sans datation précise. L’ensemble couvre la période allant de 1989 à 1994. À ce stade de la description, l’ordre de grandeur des unités rassemblées dans le corpus n’est pas noté.

L’auteur explique que ses « relevés se sont d’abord fondés sur l’intuition » (p. 254), le chercheur reconnaissant lui-même les limites inférieures et supérieures d’une telle approche, notamment son extrême subjectivité. Il contrevérifie donc ses néomots dans des dictionnaires, sans toutefois toujours recourir au même ensemble d’ouvrages pour la totalité de ses vocables, ce qui est critiquable. JFS reconnaît ainsi que le sentiment néologique personnel ne suffit pas et que le dictionnaire demeure le facteur de reconnaissance des formes nouvelles qui est le plus efficient socialement parlant, même s’il n’est pas parfait.

Il expose ensuite les étapes de l’établissement d’une grille de comparaison ainsi que le contenu de la grille, à savoir treize colonnes comportant autant de renseignements sur une forme : 1. le néologisme; 2. la catégorie grammaticale; 3. le type de néologisme; 4. le champ sémantique, autrement dit les domaines; 5. les traits syntactico-sémantiques; 6. les remarques métalinguistiques; 7. le mode de formation; 8. l’étymologie proprielle, le cas échéant; 9. la formation gréco-latine, s’il y a lieu; 10. la typographie; 11. la transcatégorisation; 12. la référence; 13. les renseignements divers. Chaque zone est explicitée. Curieusement, il n’y a aucune zone pour la fréquence dans le corpus. D’ailleurs, le chercheur ne précise nulle part à partir de quel nombre d’attestations il retient un mot dit nouveau. Une seule occurrence semble suffire.

Le Chapitre huit est consacré à l’examen des corpus et à l’exposition des résultats des comparaisons. De longues pages sont réservées à l’explication des cas problèmes et aux possibilités de classer un néologisme dans plus d’une catégorie à la fois. Les comportements non standard illustrent que les cases ou les règles ne sont pas étanches ou absolues.

Puis vient l’analyse statistique détaillée des néologismes suivant les treize cases du tableau et les différents corpus. Une étude comparative des résultats des analyses par sous-corpus suit. C’est dans cette partie que le lecteur apprend que le corpus est composé de 70 néologismes généraux tirés de la vie quotidienne, que Le Monde en fournit 385, les chroniques 135, les magazines 254, le roman 78, le scolaire 148, ainsi de suite (voir le tableau de la p. 317). Au total, 1070 néologismes ont été répertoriés (voir à la p. 332). Ce millier de lexies néologiques rassemble « 1355 procédés responsables » (p. 332) de leur formation. L’écart entre le nombre de lexies et le nombre de procédés est bien entendu attribuable au fait que deux ou plusieurs modes de formation peuvent convenir à une seule unité. Mais, peut-on croire que le français possède tant de matrices morphologiques?

Le Chapitre neuf étudie les facteurs ayant présidé à l’éclosion des néologismes et les causes sociolinguistiques de leur émergence à un moment précis et dans des circonstances précises. L’auteur n’inclut pas la dimension spatiale, comme s’il était entendu que la néologie de langue française ne pouvait surgir que du seul territoire de la France. L’exemple de téléthon « importé des États-Unis » et des autres créations en -thon (p. 394, note 327) est très éloquent à cet égard. Il y a longtemps que des formes en -thon, notamment téléthon, figurent dans des dictionnaires québécois. Les facteurs et le faisceau causal sont respectivement classés par critères et par fonctions. Il y a trois critères détaillés : la position du locuteur (la supériorité, l’égalité, l’infériorité par rapport au vis-à-vis), le maniement de la langue (le bagage de connaissances préalables), les pressions à la source du détournement du code (le non-respect des règles de la grammaire et de la syntaxe). Quant au faisceau causal, il se ramène à quatre groupes de fonctions que le néologisme peut remplir dans un énoncé : les fonctions centrées sur l’interprétant (susciter une conduite, inculquer une idée, faire réagir), les fonctions axées sur la langue (le renouvellement, la défense, l’illustration de la langue), les fonctions centrées sur le locuteur (l’économie linguistique, le souci d’exactitude, etc.), les fonctions associant des causes diverses (le mélange de sources, d’intentions, d’effets).

Que conclure d’un tel essai qui explore toutes les galaxies de la néologie? D’abord, dire que nous avons affaire à un puissant travail de recherche qui trace un portrait très actuel de la néologie de la langue générale. Ensuite, remarquer que la définition très large, très ouverte du phénomène de la néologie est si accueillante qu’en fin de parcours elle cerne mal la nouveauté par rapport au vocabulaire lexicalisé et par rapport à la norme. De ce point de vue, le livre laisse un malaise. Qui trop embrasse, mal étreint. Puis, constater qu’il n’est pas facile de vouloir réconcilier toutes les théories et toutes les dimensions plus ou moins étanches (la phonétique, le lexique, la syntaxe, la grammaire…) du problème. Le projet est défendable, ambitieux même, mais il possède les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités. J’ai des réticences à considérer que les écarts, les déviations par rapport à la grammaire, que les formes fautives soient des néologismes, du moins socialement parlant. Par exemple des conjugaisons comme ils alleront sont identifiées comme des néologismes. Or, il ne s’agit nullement d’une nouveauté, d’abord parce que c’est une forme ancienne de conjugaison qui s’est transformée en écart, ensuite parce que c’est une forme idiolectale employée par un chanteur. Autre exemple : l’auteur ne fait pas de différence entre un écart volontaire (correct qui est écrit correque dans un magazine) et un écart involontaire conduisant à une faute (acquérir qui devient acquir dans un travail scolaire). Dans les deux cas, la nature du « néologisme » est fort différente, ne serait-ce que sur le plan psychologique.

Plusieurs coquilles ont été repérées dans le texte ainsi qu’un certain nombre d’autres écarts —je n’ose pas dire néologismes! Ainsi, pourquoi écrire québecquoise à la page 241 et Québécois à la page 382? Les nombreuses répétitions d’un chapitre à l’autre entravent la lecture. Ainsi, l’auteur reprend à plusieurs reprises la position théorique que défendait Danielle Corbin à l’égard des dérivés parasynthétiques. Il fait de même à propos de l’explication étymologique (la formation) du verbe désagrémenter ou d’autres mots. Quelques autres phénomènes sont aussi répétés périodiquement.

Au résultat, le lecteur a entre les mains un livre intéressant qui (r)amène la néologie dans la mire des linguistes et rappelle ce qu’affirmait déjà Louis Guilbert en 1973, à savoir qu’une « ère néologique est donc ouverte dans l’idéologie du moment ».