Quelques stratégies du discours de l’absence dans les dictionnaires du français

Les textes introductifs des dictionnaires et les articles dans lesquels sont consignés les renseignements sur les mots devraient être conséquents les uns par rapport aux autres, les premiers aidant à décoder les seconds.[1] Toutefois, une constante revient systématiquement dans la plupart des dictionnaires de langue française : la distanciation plus ou moins prononcée entre les deux sections des répertoires. Très rarement y a-t-il en effet une correspondance parfaite entre le programme annoncé et la réalité linguistique décrite. C’est ce manque d’appariement que nous appelons le « discours de l’absence ». L’absence ou le silence s’oppose ici aux affirmations contrôlées et véridiques.

La recherche que nous menons vise à étudier les stratégies discursives employées par les lexicographes du XXe siècle, notamment dans la confection des dictionnaires généraux monolingues, pour parler de la langue qu’ils décrivent et des protocoles de description qu’ils utilisent. Pour réaliser une telle étude, nous devons confronter les deux types de discours en présence, à savoir les textes introductifs des dictionnaires (préfaces, listes d’abréviations, présentations, etc.), dans lesquels sont expliqués les principaux mécanismes de fonctionnement des dictionnaires, et les articles, par le biais desquels sont décrits les mots. Cette confrontation des discours devrait notamment permettre de connaître la façon dont les dictionnaristes justifient l’inclusion et/ou l’exclusion de certaines catégories de mots des nomenclatures et de découvrir les plaidoyers qui servent d’arguments pour gommer ou masquer une partie du fonctionnement d’autres catégories de mots dans les articles. Il s’agit donc, d’une part, de mesurer la distance entre le « dire » dans les textes prédictionnairiques et le « non-faire » dans les textes dictionnairiques et, d’autre part, de mesurer la distance entre le « non-dire » dans les textes prédictionnairiques et le « faire » dans les textes dictionnairiques.

Il semble qu’en lexicographie, toute vérité ne soit pas bonne à dire, ou, pour reprendre une image du logicien Austin, dire n’est pas toujours faire et faire n’est pas toujours dire. Nous croyons que la distanciation entre la section prédiction-nairique et la section dictionnairique des répertoires de mots est parfois volontaire et résulte, le cas échéant, d’attitudes idéologiques, y compris de désidératas commerciaux. En comparant de plus près les formulations des programmes lexicographiques et leur réalisation sous la forme des descriptions lexicales, nous voulons mettre en évidence que parfois, les textes introductifs pèchent par défaut d’explications, tandis qu’en d’autres occasions, le lexique répertorié n’est pas conforme à ce qui est annoncé. Par exemple, dans la très brève présentation du Petit Larousse illustré 1997 (PLI), on précise que les lexicographes n’ont pas fait de concession « pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique [...] » (p. 7). On trouve néanmoins dans le dictionnaire des mots comme amerlo, chleuh, conasse, curaillon, etc. Par ailleurs, comme l’ont constaté Alise Lehmann (1995) et Pierre Corbin (1995), des milliers d’exemples présents dans le Nouveau Petit Robert (NPR) sont issus de citations transformées provenant d’autres dictionnaires Robert. Dans un article paru en 1995 et intitulé « Du Grand Robert au Petit Robert : les manipulations de la citation littéraire », Alise Lehmann explique d’ailleurs les diverses stratégies utilisées pour procéder à la transformation des citations. Pour sa part, Pierre Corbin (1995) fait référence au même phénomène qu’il qualifie de recyclage de citations. On cherche en vain, dans la présentation du NPR, quelque explication sur cette façon de faire. Bien entendu, les lexicographes ont la liberté de procéder à des aménagements de cette nature, mais peuvent-ils ne pas en faire état? Cela est d’autant plus étonnant que, dans la plupart des cas, les textes introductifs sont rédigés postérieurement aux articles; c’est donc dire qu’il serait alors possible de décrire les situations réelles. Les exemples que nous venons de présenter illustrent deux compartements : l’hyperdiscours du PLI correspond à une situation d’exagération, tandis que l’hypodiscours du NPR correspond plutôt à une situation de dissimulation. Ces deux types de discours conduisent évidemment à des silences, à des absences, tant dans la section prédictionnairique que dans la section dictionnairique des répertoires de mots.

Nous avons examiné jusqu’à maintenant trois éditions successives du Petit Robert : la première, qui date de 1967 (PR 1967), la deuxième, parue en 1977 (PR 1977), et la troisième, parue en 1993 (NPR 1993). L’étude et la comparaison de différentes éditions d’un même ouvrage sont intéressantes en ce qu’elles permettent de retracer l’émergence des stratégies discursives mises de l’avant par les dictionnaristes et de suivre leur évolution. Plusieurs points d’analyse s’offrent à nous : 1) les discours sur la nomenclature (modélisation des entrées et des sous-entrées); 2) les discours sur les différentes figures de la norme (norme prescriptive, norme observée); 3) les discours sur les registres de l’usage; 4) les discours sur les interdictions lexicales (mots tabous, choses taboues entraînant la condamnation des mots idoines); 5) les discours sur les exemples et les citations; 6) les discours sur la néobienséance ou le néoconformisme, c’est-à-dire la rectitude langagière ou la langue politiquement correcte. Dans le cadre de la présente étude, nous nous sommes intéressés dans un premier temps au discours sur la nomenclature. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur le traitement des marques déposées, des termes techniques et scientifiques ainsi que des anglicismes. La recherche étant toujours en cours, les résultats présentés sont préliminaires.

Nous avons procédé à l’analyse de plus de 15 000 articles répartis dans différentes tranches du dictionnaire; cela représente entre 25 % et 30 % du contenu selon les éditions. Il faut également souligner que seules les acceptions principales au sein des articles ont été étudiées. Comme on le sait, d’une seule acception principale dérivent souvent plusieurs subdivisions correspondant à des nuances de sens, à des sous-sens, à des extensions sémantiques, phénomènes dont il n’a pas été tenu compte pour le moment.

Les marques déposées

Dans le PR 1967, on commente ainsi le traitement des marques déposées : « Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté. Cependant, les termes très courants depuis au moins dix ans ont été traités plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. XI).

La consultation de l’article portant sur le mot gauloise —mot qui figure parmi les exemples de marques déposées cités dans la présentation du dictionnaire— révèle une première anomalie de traitement : on ne trouve dans cet article aucune mention explicite indiquant que gauloise est un nom commercial. Les autres exemples cités mettent en lumière un autre problème : dans les articles pour les entrées dictaphone et mobylette, on trouve, à côté de la datation, la mention marque déposée, tandis que dans l’article portant sur le mot ronéo, on trouve plutôt la mention nom déposé. L’analyse du corpus fournit de nombreux exemples du même genre : dans les trois éditions du PR, nous avons relevé la mention marque déposée attribuée aux noms cellophane, delco, rimmel et rustine, alors que dans les articles portant sur les mots dacron, gomina, nylon et plexiglas, nous avons plutôt relevé la mention nom déposé. Dans d’autres cas, notamment à l’article galalithe, c’est par le biais de la définition que l’on apprend que galalithe est un nom déposé; de fait, la définition de ce terme s’articule comme suit dans les deux premières éditions du PR : « Nom déposé du premier produit plastique obtenu en 1879 par le traitement au formol de la caséine pure ». Dans le NPR 1993, la situation est toutefois rétablie : la mention nom déposé suit la datation et la définition se lit plutôt « Matière plastique obtenue par le traitement au formol de la caséine pure ».

À la lumière de ces exemples, on peut se demander ce qui distingue la marque déposée du nom déposé. Les textes introductifs du dictionnaire devraient théoriquement répondre à cette question. Or, cela n’est pas le cas. Le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert répertorie la mention nom déposé et l’explique, mais il ne contient aucune information sur la mention marque déposée, et cela, bien que cette dernière apparaisse aussi souvent, voire plus souvent que nom déposé dans les articles. La consultation du tableau nous apprend donc qu’un nom déposé est un « nom appartenant à une firme commerciale, mais utilisé comme nom commun », mais il ne fournit aucune explication qui permet d’interpréter la signification de marque déposée. Curieusement, dans le PR-CD (cédérom), il existe quatre dénominations pour identifier les noms commerciaux :

Au total, il y a 192 articles consacrés à des noms commerciaux dans la version électronique du NPR (voir Boulanger & Cormier 2001).

Par ailleurs, si l’on se reporte à nouveau à l’extrait de la présentation du PR 1967 reproduit ci-dessus, on comprend que la politique du dictionnaire à l’égard des noms commerciaux et des marques déposées est de ne retenir que les termes qui sont très courants dans l’usage depuis au moins dix ans. On remarque cependant que 6 des 33 noms commerciaux relevés dans le corpus pour cette première édition du dictionnaire sont considérés comme des néologismes. Or, dans la présentation de l’ouvrage, on peut lire ce qui suit concernant les néologismes :

« Nous avons réservé l’indication “néologisme” (néol.) aux termes et aux sens qui nous ont paru absolument nouveaux (en 1966) et qui ne figuraient dans aucun des dictionnaires ou lexiques consultés » (p. XV).

Il y a ici une contradiction importante : on précise, d’une part, que seuls les noms commerciaux très courants depuis au moins dix ans ont été retenus et, d’autre part, on attribue la marque néologisme à certains des noms commerciaux retenus, ce qui sous-entend qu’ils sont en usage depuis moins de dix ans. Il faut souligner que la situation a été corrigée dans les deux éditions subséquentes du dictionnaire; en effet, nous n’avons observé dans ces ouvrages aucun cas d’utilisation conjointe des mentions nom déposé/marque déposée et néologisme.

Un dernier point reste à vérifier concernant le traitement des noms commerciaux dans le Petit Robert. Dans le PR 1967, on précise que les noms commerciaux et marques déposées très courants depuis dix ans sont traités « plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires ». La comparaison de la nomenclature du Petit Robert à celle d’autres dictionnaires de l’époque permettra de vérifier cette affirmation. En attendant, il est intéressant de noter que l’on se montre plus prudent dans la présentation du PR 1977. On a en effet tronqué cet élément de comparaison avec les autres dictionnaires pour reformuler le paragraphe abordant la question du traitement des noms commerciaux :

« Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté à l’exception de termes très courants depuis au moins dix ans (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. X).

Par ailleurs, il est étonnant de constater que la présentation du NPR 1993 ne fait nulle mention d’une politique de traitement relative aux noms commerciaux et marques déposées. Cela surprend d’autant plus que la présence de ces éléments lexicaux dans la langue courante semble grandissante, comme l’ont constaté Robert Galisson et Jean-Claude André (1998, 6). En outre, le nombre de marques et noms déposés retenus à la nomenclature du dictionnaire a plus que doublé de 1967 à 1993; dans le même échantillon de la nomenclature, nous avons relevé 33 noms commerciaux dans le PR 1967 comparativement à 70 dans le NPR 1993. Le PR 1977 en compte pour sa part 51 dans l’échantillon étudié. Jean-Claude Boulanger et Monique C. Cormier (2001) ont relevé 192 noms déposés pour l’ensemble du NPR 1993.

Les termes techniques et scientifiques

Dans les trois éditions du Petit Robert, on reconnaît la grande importance des termes techniques et scientifiques en français moderne. Dans la présentation de la première édition, on affirme avoir retenu à la nomenclature plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques. Les rédacteurs de la deuxième édition laissent entendre, pour leur part, que ce nombre a augmenté de façon considérable. Ils ajoutent aussi, et c’est ce qui nous intéresse plus particulièrement, que le traitement des termes scientifiques a fait l’objet de réaménagements majeurs :

« Les ajouts vont du familier et populaire (déprime, flouse, fonceur, macho) au langage courant dans tous les domaines (débroussaillant, euphoriser, fascinant, fragiliser, gourou, sonothèque, stérilet). Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion. Non seulement ils ont été enrichis et modernisés, mais, dans un souci de cohérence interne, on a revu la totalité des termes d’informatique et d’automatique, de physique et de chimie, de biologie et de médecine, de logique et de sciences humaines, pour assurer à la description un niveau égal, et moderniser toutes les définitions » (p. XVIII).

Tout laisse croire que nous sommes ici en présence d’un hyperdiscours et qu’il y a une part d’exagération lorsqu’on soutient que toutes les définitions ont été modernisées. Pour vérifier ce dernier point, on a isolé du corpus tous les termes portant les marques Biol., Chim., Log., Méd. et Phys. (838 termes au total) et on a comparé le traitement qui en était fait dans le PR 1967 au traitement fait dans le PR 1977. Il ressort de l’analyse que seulement 41 % des articles ou parties d’articles étudiés ont subi des modifications et que ces modifications touchent la définition dans 33 % des cas seulement. Dans les autres cas (8 %), on a plutôt ajouté des renvois, modifié les exemples (ajouts ou troncations) ou changé la marque de domaine. Il faut également noter que 15 des 838 termes étudiés présents dans la nomenclature du PR 1967 ont été retranchés du PR 1977.

Il est vrai que le traitement des termes de certains domaines, notamment la médecine et la biologie, semble avoir été revu de façon assez systématique. Ainsi, dans le domaine de la médecine, nous avons relevé 400 termes ou acceptions, dont 192 qui ont été traités différemment en 1977 (48 %). En biologie, sur 117 acceptions relevées, on en compte 80 dont le traitement a été modifié (68 %). Par contre, dans les domaines de la physique, de la logique et de la chimie, il ne saurait être question de révision systématique des articles. Ainsi, en physique, seulement 19,5 % des articles répertoriés (18 sur 92) ont subi des modifications. En logique, 22 articles ont été repérés dans le corpus et tous sont restés identiques dans le PR 1977. Finalement, dans le domaine de la chimie, seulement 27 % des termes ou acceptions relevés (56 sur 207) ont été traités différemment dans l’édition 1977. Il faut également noter qu’il n’a pas été possible de comparer le traitement des termes d’informatique puisque le corpus de départ (PR 1967) n’en contenait aucun. Il en va de même des termes d’automatique; il est d’ailleurs étonnant de constater que le tableau des abréviations et symboles des deux premières éditions du PR ne fasse aucune mention de ce dernier domaine, et ce, bien qu’on indique explicitement dans la présentation de l’édition 1977 que le dictionnaire contient des termes d’automatique. La marque Automat., pour automatique, apparaît dans le tableau des abréviations du NPR en 1993. Finalement, il a été impossible de vérifier si les définitions des termes de sciences humaines ont bel et bien été modernisées compte tenu qu’on ne précise pas dans la présentation de l’ouvrage quels sont les domaines particuliers qui relèvent des sciences humaines. Ce qui n’empêche pas des domaines des sciences humaines d’être listés dans le tableau du PR 1967. Voir anthrop., arts, géogr., hist., ling., etc. Il y a donc ici encore un silence/une absence dans l’introduction et une action/une présence dans le dictionnaire. Bien entendu, le silence de l’introduction est un argument commercial en faveur des sciences et techniques : modernisation du monde, modernité du dictionnaire et mise au goût du jour en 1977.

Les anglicismes

Le terme anglicisme (abrégé anglic. dans l’édition 1993) est consigné dans le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert, avec l’explication suivante :

« Mot anglais [de quelque provenance qu’il soit] employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette rubrique). »

Dans les deux premières éditions du Petit Robert, on distingue de plus l’américanisme, défini dans le même tableau comme un « mot américain employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Dans le Nouveau Petit Robert, l’anglicisme correspond pour sa part à un mot anglais de quelque provenance géographique qu’il soit (voir le segment mis entre crochets dans la citation ci-dessus).

Pour étudier le traitement des anglicismes, nous avons relevé dans le corpus tous les emprunts à l’anglais, qu’ils portent ou non la marque anglicisme. Dans l’échantillon du PR 1967, 236 mots ou acceptions empruntés à l’anglais à différentes époques ont été recensés. De ce nombre, 41 sont critiqués : 37 sont signalés comme étant des anglicismes, 3 comme étant des américanismes et un dernier est précédé de la mention faute.[2] Dans l’échantillon du PR 1977, 369 emprunts à l’anglais ont été recensés. De ce nombre, 115 mots ou acceptions sont critiqués : 99 sont marqués anglicisme, 14 sont étiquetés américanisme, l’un est précédé de la mention emploi critiqué[3] et un dernier est accompagné de la remarque « condamné par l’Académie comme anglicisme ». Enfin, dans l’échantillon du NPR 1993, nous avons relevé 456 emprunts à l’anglais, dont 244 sont critiqués : 243 mots ou acceptions empruntés portent la marque anglicisme et une acception est précédée de la mention emploi critiqué.

Ce que l’on peut d’abord observer, c’est que même si l’explication prédictionnairique ayant trait à la marque anglicisme n’a pas changé d’une édition à l’autre (si l’on excepte la précision géographique dans la troisième édition), la politique de marquage des anglicismes semble, elle, s’être modifiée. C’est du moins ce qu’on conclut en constatant que certains emprunts, non critiqués dans une édition du Petit Robert, sont contestés dans une édition subséquente de l’ouvrage, alors qu’en principe, ils sont « employés depuis longtemps et normalement, en français », en tout état de cause, depuis plus longtemps encore que dans les deuxième et troisième éditions par rapport à la première. C’est le cas notamment des 9 emprunts à l’anglais présentés dans le Tableau 1, qui n’étaient pas critiqués dans le PR 1967, mais qui sont considérés comme des anglicismes dans le PR 1977. Précisons cependant que tous les mots du tableau, sauf déodorant, sont identifiés dans la parenthèse étymologique du PR 1967 comme étant d’origine anglaise. Dans le PR 1977, il y a alors un double marquage : la notation de l’origine étymologique sous les formes mot angl[ais], ou angl., qui sont neutres, et le jugement critique sous la forme anglicisme.

Tableau 1. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et marqués anglicisme dans le PR 1977
Mots ou acceptions empruntés Datation
choke-bore 1878
clearing 1912
compound 1874
déodorant 1966
derrick 1861
goal (sens 2) 1882
hammerless 1878
herd-book 1839
home 1816

C’est aussi le cas des 11 emprunts présentés dans le Tableau 2, non marqués dans l’édition 1977[4] et portant la mention anglicisme dans le NPR. Toutefois, dans le PR 1977, les mots suivis du signe [+] sont réputés venir de l’anglais, ceux accompagnés du signe [*] sont identifiés comme des américanismes, tandis que ceux suivis du signe [-] ne comportent aucune référence au monde anglophone. Ces indications sont notées dans la parenthèse étymologique pour les mots que cela concerne.

Tableau 2. Emprunts non marqués dans le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
caméraman [+] 1919
challenger [+] 1900
compilation (sens 3) [-]
compiler (sens 3) [-]
conglomérat (sens 3) [*] 1968
consistant (sens II) [+] 1957
coopératif (sens 2) [-] av. 1946
coordinateur [-] 1955
dépression (sens 4) [-] mil. XXe
gentlemen’s agreement [*] 1930
trip [*] 1966

De même, 27 emprunts non critiqués dans les deux premières éditions du Petit Robert sont considérés comme des anglicismes dans le Nouveau Petit Robert. Ces emprunts et leur datation sont répertoriés dans le Tableau 3.

Tableau 3. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
after-shave [1977] 1959
cash 1916
challenge 1885
challenger 1900
chatterton 1882
chewing-gum 1904
coach 1832
cold-cream 1827
contact (sens 4) XXe
garden-party 1885
gentleman-farmer 1805
gold point v. 1900
groggy 1926
holding 1937
homespun 1890
leader 1829
leggings 1844
living-room 1920
lob 1906
lock-out 1865
looping 1911
new-look 1947
no man’s land v. 1915
pickles 1823
pickpocket 1792
pick-up 1928
rocking-chair 1851
whipcord 1893

La présentation du dictionnaire, tout comme l’explication qui se trouve dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations », ne permet pas de comprendre cette évolution du marquage des anglicismes. Si l’on se reporte au PR 1977, on peut lire ce qui suit concernant le traitement des anglicismes :

« Les anglicismes récents et controversés ont été présentés sous la désignation d’anglicisme ou d’américanisme, remarque qui, selon les lecteurs, pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une condamnation. Cependant, les emprunts bien établis dans notre langue (club, bifteck...) sont traités sans commentaire » (p. X).

Ce que l’on observe tout de suite en comparant ce court passage tiré des textes introductifs au contenu des articles, c’est que la plupart des emprunts non marqués dans le PR 1967 et présentés comme des anglicismes dans le PR 1977 sont attestés dans le discours français depuis le XIXe siècle, le plus ancien étant daté de 1816 (voir Tableau 1). C’est le cas de choke-bore (1878), compound (1874), derrick (1861), goal (1882), hammerless (1878), herd-book (1839) et home (1816). En fait, ces mots ne correspondent pas, en 1977, à ce qu’on peut appeler des emprunts récents. Seraient-ils alors devenus controversés? Il semble bien qu’un seul de ces termes, derrick, soit désormais « indésirable » puisqu’on lui a trouvé un remplaçant français; dans l’article correspondant à ce terme, on mentionne en effet les recommandations officielles tour de forage et tour. Quant aux autres mots, pour lesquels on ne propose aucune appellation française, officielle ou non, on cherche en vain à comprendre leur nouveau statut d’anglicisme, qui semble d’ailleurs aller à l’encontre de la politique énoncée dans la présentation de l’ouvrage. On trouve des exemples similaires dans le NPR, dont la politique de traitement des anglicismes s’articule de la façon suivante :

« Nous avons signalé comme tels les anglicismes récents et indiqué le mot français correspondant proposé par les commissions [de terminologie], sans jamais faire apparaître à la nomenclature ce qui n’est pas attesté par l’usage. Comme on l’a déjà dit, la vocation du Nouveau Petit Robert, comme naguère celle de l’édition de 1967, n’est pas de légiférer, mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (p. XV).

Selon cette politique, seuls les emprunts récents à l’anglais ou posant problème devraient être signalés comme étant des anglicismes. Le corpus fournit toutefois de nombreux contre-exemples. D’abord, les termes répertoriés dans le Tableau 3, traités sans mention particulière dans les deux premières éditions du PR, sauf lorsqu’il est question de l’étymologie, et portant la marque anglicisme dans le NPR, ont tous été empruntés depuis au moins 30 ans, en date de 1993, et plus de la moitié d’entre eux sont passés en français depuis plus de cent ans. Il ne s’agit donc pas d’emprunts que l’on pourrait qualifier de récents.[1] Serait-ce qu’ils sont problématiques, ce qui n’était pas le cas en 1967 et en 1977? On peut penser que l’attribution de la marque anglicisme est liée au fait qu’il existe désormais pour plusieurs d’entre eux des termes français pour les remplacer. Le cas échéant, on s’attendrait à ce que ces derniers soient indiqués, tel qu’expliqué dans la présentation de l’ouvrage (voir l’extrait cité plus haut). Mais de quelle(s) façon(s) indique-t-on ces termes proposés ou recommandés? Par la mention recommandation officielle, la mention syn. (pour synonyme), la formule du renvoi analogique ou une remarque explicite (voir l’exemple de challenger/challengeur dans le PR 1977 : l’observation est absente dans le PR 1967 et supprimée dans le NPR)? Les textes introductifs ne permettent pas de le savoir. Dans certains articles du PR 1967 portant sur les mots et acceptions recensés au Tableau 3, on remarque des renvois à des mots français de sens rapproché :

cash renvoi à comptant
living-room renvoi à salle de séjour
lob renvoi à chandelle
looping renvoi à boude
pickles renvoi à achards
rocking-chair renvoi à berceuse

En revanche, ces renvois apparaissent dans le PR 1977, et cela, même si les emprunts en question n’étaient pas, à l’époque, considérés comme des anglicismes. Les mots français auxquels on réfère ne sont donc pas nouveaux, et on ne peut par conséquent expliquer la présence de la marque anglicisme dans le NPR par le seul fait que l’on dispose désormais de mots bien français pour désigner les notions correspondantes.

Comment expliquer, alors, cette évolution du marquage des anglicismes? Serait-ce que l’attitude des lexicographes vis-à-vis l’anglicisme aurait changé, parallèlement à l’idéologie dominante? Comme le souligne Alise Lehmann, le dictionnaire « est tenu de reproduire, en raison de sa nature didactique, et, avec plus ou moins de fidélité selon sa personnalité, les représentations idéologiques dominantes de son époque (...] concernant la langue [...] et/ou le monde [...] » (1989, 106).

Nous observons donc une distanciation entre les textes introductifs —l’explication relative à l’anglicisme donnée dans le tableau des termes, symboles et abréviations et le texte de la présentation de l’ouvrage— et la politique de marquage des anglicismes mise de l’avant dans le corps du dictionnaire.

Ces quelques exemples illustrent en fait deux stratégies du discours de l’absence : les silences involontaires et les silences voulus. Dans le cas du traitement des marques déposées, la distanciation entre les textes introductifs et le contenu des articles semble mettre en lumière un manque de cohérence méthodologique. Il s’agit là, semble-t-il, d’une distanciation involontaire. Par contre, on peut croire que les phénomènes observés dans les deux autres cas (traitement des termes scientifiques et des anglicismes) résultent plutôt d’attitudes volontaires. D’une part, l’hyperdiscours tenu sur le traitement des termes scientifiques dans l’édition 1977 du PR semble relever davantage de désidératas commerciaux que d’un manque de cohérence rédactionnelle. D’autre part, le marquage des anglicismes est peut-être influencé par certaines contraintes idéologiques qui pèsent sur le dictionnaire, du moins par des contraintes sans doute liées au flou comportemental français devant les anglicismes ou aux effets de l’aménagement linguistique de la francophonie. Comme l’observe Alise Lehmann (1989, 107), de telles contraintes « entraînent toutes sortes de conflits au sein de la description linguistique [...] », et c’est ce que l’étude du corpus a confirmé.

Références

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cet article est une version modifiée d’une communication présentée au XXIIe Congrès international de linguistique et philologie romanes tenu à Bruxelles en juillet 1998.

[2] La mention faute n’étant pas répertoriée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire, nous ne pouvons savoir exactement dans quels cas elle est employée.

[3] La mention emploi critiqué n’est pas non plus explicitée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire. Par conséquent, sa signification et son contexte d’utilisation demeurent obscurs.

[4] Ces emprunts étaient absents de la nomenclature du PR 1967.

[5] On trouve bien sûr, au nombre des anglicismes relevés dans le Nouveau Petit Robert, des emprunts qui peuvent être qualifiés de récents. Citons les exemples suivants : aérobic (1981), cd-rom (1985), cheese-cake (1975), cocooning (1988), high-tech (1983), newsmagazine (1978), walkman (1980), yuppie (1984).

Le discours de présentation du dictionnaire : reflet d’une évolution à travers les âges

« Nous manquons d’études d’ensemble sur le genre Préfaces de dictionnaires, comme sur les textes qui les complètent ou en tiennent lieu : “Avis aux lecteurs”, “Avant-propos”, “Eclaircissement”, “Avertissement”, “Discours préliminaire”, “Prospectus”, etc. Destinés à expliquer ou à justifier le projet particulier que représente chaque dictionnaire, à préparer sa réception et son utilisation, ils abordent, à l’occasion ou en marge de la présentation du contenu, de nombreuses questions de linguistique, d’histoire de la langue, de théorie et d’histoire de la lexicographie, quand ce n’est la critique d’ouvrages ou d’auteurs rivaux. » (QUEMADA, 1997 : VIII)

En 1997, Bernard QUEMADA soulignait que « le genre Préfaces de dictionnaires » avait fait l’objet de peu d’études de la part des chercheurs du domaine de la lexicographie. Cela peut d’ailleurs sembler paradoxal étant donné que la majorité des dictionnaires généraux monolingues français contiennent un ou des discours préliminaires[1] dont les visées sont notamment de décrire « l’entreprise, ses objectifs linguistiques, didactiques, politiques, les destinataires visés, les positions théoriques et méthodologiques des rédacteurs envers la langue et sa description, les conditions d’exécution de l’ouvrage, etc. » (QUEMADA 1997 : IX).

À l’instar de l’article de dictionnaire, dont l’architecture et le contenu se sont transformés à travers les siècles, le discours de présentation a connu une évolution, plus discrète, certes, mais tout aussi importante. Des variations sont notables sur le plan du fond, c’est-à-dire en regard des thèmes abordés, ainsi que sur le plan de la forme. Pour illustrer le caractère évolutif de ce type de discours, nous allons examiner un ensemble de dictionnaires et passer en revue les passages qui ont trait, d’une part, à la description du public visé et, d’autre part, aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents. Cette contribution s’inscrit dans le prolongement de recherches du même genre menées par les auteurs (voir CORMIER, FRANCŒUR et BOULANGER, 2001).

1. Corpus d’étude et considérations préalables

L’étude porte essentiellement sur les dictionnaires monolingues généraux du français. Nous avons donc laissé de côté les dictionnaires à visée encyclopédique pour nous concentrer sur les dictionnaires de langue purs. Les textes préliminaires de seize dictionnaires parus au cours des quatre derniers siècles ont été analysés. Le XVIIe siècle est représenté par les trois premiers répertoires monolingues du français, le Dictionnaire Francois [...] de Pierre RICHELET (1680), le Dictionaire Universel [...] d’Antoine FURETIÈRE (1690) et le Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694). Au XVIIIe siècle, les dictionnaristes français se sont surtout employés à produire des répertoires à forts contenus terminologiques. Comme l’explique Laurent BRAY (1990 : 1801), « [l]es grandes productions de lexicographie générale sont des reprises du siècle précédent ». Outre les deuxième, troisième, quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, parues respectivement en 1718, 1740, 1762 et 1798, un ouvrage important parait à cette époque, le Dictionaire Critique de la Langue Française de Jean-François FÉRAUD (1787), ouvrage retenu dans le corpus. Par ailleurs, les textes de présentation de quatre répertoires du XIXe siècle ont été analysés, soit les préfaces du Dictionnaire de la langue française de Prosper POITEVIN (1855), du Dictionnaire de la langue française d’Émile LITTRÉ (1863) et du Dictionnaire classique de la langue française d’Henri BESCHERELLE Jeune (1880), ainsi que l’« Introduction » du Dictionnaire général de ta langue française d’Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER (1890). Finalement, nous avons étudié le discours de présentation de huit ouvrages du XXe siècle : le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française —communément appelé Grand Robert— (1965), le Dictionnaire du français contemporain (1966), le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française —mieux connu sous le nom de Petit Robert— (1967), le Grand Larousse de la langue française (1971-1978), le Dictionnaire du français vivant (1972), le Dictionnaire de la langue française. Lexis (1975), le Logos. Grand dictionnaire de la langue française (1976) et enfin le Dictionnaire Hachette de la langue française (1980).

De prime abord, l’analyse des textes de présentation des ouvrages du corpus mène à certaines considérations générales. On constate premièrement que différents titres leur ont été attribués, de 1’« Avertissement » du Dictionnaire François à 1’« Avant-propos » du Dictionnaire du français contemporain, en passant par l’« Introduction » du Dictionnaire général de la langue française et la « Présentation » dans le Petit Robert. D’où la nécessité, nous semblait-il, d’adopter un terme générique, en l’occurrence l’expression discours de présentation, pour désigner ce genre discursif auquel appartiennent les textes introductifs.

Deuxièmement, il est intéressant de noter que, dans certains des répertoires à l’étude, le discours de présentation s’articule autour de plus d’un texte. Dans le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, par exemple, plusieurs écrits composent le discours de présentation : 1’« Introduction » et la « Postface » du premier volume ainsi que les « Préfaces » des quatrième, cinquième et sixième volumes. Le Grand Larousse de la langue française cumule pour sa part trois textes qui, regroupés au début du premier volume, relèvent du discours de présentation : l’un s’intitule « Préface », l’autre « Introduction à la partie “grammaire et linguistique” » et il porte spécifiquement sur cette partie du dictionnaire, et un dernier a pour titre « La partie historique des articles », dans lequel sont décrits les principes de datation adoptés par les rédacteurs. De même, le discours de présentation du Logos s’articule autour de deux textes distincts, le premier, une préface signée par l’auteur, le second, intitulé « Logos. Grand dictionnaire de la langue française », texte non signé dans lequel sont, entre autres, explicités le mode de présentation de la nomenclature, les principes adoptés pour la transcription phonétique des entrées ainsi que les différentes marques d’usage employées dans les articles. Enfin, l’amplitude accordée au discours de présentation varie considérablement d’un répertoire à l’autre, allant d’une page (voir BONNARD, 1971) à trente-neuf pages (voir Littré, 1863) dans les ouvrages retenus aux fins de l’étude. On pourrait croire que la longueur du discours de présentation varie parallèlement à la taille du dictionnaire. Or, il semble que ce ne soit pas nécessairement le cas[2]. Le Dictionnaire du français vivant, ouvrage de petit format et qui comporte un seul volume, s’ouvre sur un texte de présentation de huit pages. Le Grand Larousse de la langue française, qui compte sept volumes, est quant à lui présenté au moyen d’un ensemble de trois textes qui totalisent sept pages et demie, tandis que le Petit Robert fait l’objet d’un discours de présentation qui grimpe à dix-sept pages. De même, on pourrait s’imaginer que les textes ont tendance à s’allonger dans les dictionnaires contemporains par rapport à leurs congénères plus anciens. Ce n’est certes pas le cas, la longueur n’ayant rien à faire avec l’époque de production du dictionnaire.

2. Illustration du caractère évolutif du discours de présentation

Deux thèmes serviront à illustrer quelques-unes des transformations qu’a connues le discours de présentation au cours des trois derniers siècles. Nous traiterons dans un premier temps des passages consacrés à la description du public visé, puis nous aborderons dans un deuxième temps les opinions relatives aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents.

2.1. Passages consacrés à la description du public visé

Un certain nombre de textes de présentation que nous avons eu l’occasion d’étudier renferment des références explicites au public visé et tendent à proposer une description plus ou moins détaillée de ce dernier. Toutefois, il semble que, parallèlement à la diffusion accrue qu’ont connue leurs œuvres, les dictionnaristes ont accordé une importance grandissante au destinataire dans leurs écrits préfaciels. L’analyse révèle que le thème du destinataire, bien qu’abordé par les auteurs de textes de présentation de dictionnaires parus aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, n’était pas, en règle générale, le sujet fondamental de leurs propos. La place qui lui était alors accordée apparait accessoire lorsqu’on la compare à celle réservée au même thème dans les discours préliminaires de répertoires parus au XXe siècle. Les exemples qui suivent permettront d’illustrer ce phénomène.

Dans la majorité des textes de présentation des répertoires du corpus parus entre le XVIIe et le XIXe siècle, l’évocation du public visé est des plus sommaires, parfois même inexistante. À titre d’exemple, citons 1’« Avertissement » du Dictionnaire François de Pierre RICHELET, texte qui compte quatre pages et dans lequel deux courtes phrases font référence au public visé :

« J’ai fait un Dictionnaire François afin de rendre quelque service aux honnêtes gens qui aiment notre Langue. [...] En faveur des Etrangers, on a ajouté aux mots, & aux phrases des bons Ecrivains le genre de chaque nom avec la terminaison féminine des adjectifs, & l’on en a donné des exemples. »

La préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise n’est guère plus étoffée sur ce point. François CHARPENTIER, qui en est l’auteur présumé, signale que l’ouvrage s’adresse aux « Estrangers qui aiment nostre Langue » ainsi qu’aux « François mesmes qui sont quelquefois en peine de la veritable signification des mots, ou qui n’en connoissent pas le bel usage, & qui seront bien aises d’y trouver des esclaircissements à leurs doutes ». Ce sont là les seules indications relatives au destinataire dans le contenu de la préface de neuf pages.

Un siècle plus tard, en 1787, Jean-François FÉRAUD publie le Dictionaire Critique de la Langue Française, ouvrage dont le premier tome est précédé d’une préface de quinze pages dans laquelle l’auteur consacre deux brèves séquences à la question du destinataire. D’abord à la page IJ, où il explique que l’ouvrage contient des remarques et observations puisées dans différents ouvrages tels que les grammaires et les journaux de littérature. Au sujet de ces remarques et observations, il précise :

« Et quand nous n’aurions fait que les réunir dans un même ouvrage, et les disposer dans l’ordre le plus comode pour en faciliter la recherche, nous croirions toujours avoir rendu un grand service, non seulement à toutes les Nations, chez qui notre Langue et notre Litératûre sont familières; non seulement aux jeunes gens et aux habitans des diférentes Provinces de France, à qui ce secours est absolument nécessaire, mais aux Français même de la Capitale, sans en excepter les Gens de lettres, souvent plus ocupés des choses et des pensées que de l’emploi et de l’arrangement des mots [...]. »

Puis, à la page XIJ, FÉRAUD ajoute :

« [...] nous prions les Gens de Lettres de faire atention que ce Dictionaire est spécialement destiné à l’instruction des étrangers, des jeunes gens, des Habitans des diférentes Provinces [...]. »

Les dictionnaristes du XIXe siècle adoptent une attitude semblable à celle de leurs devanciers, laissant de côté le thème du destinataire pour se pencher sur des préoccupations plus linguistiques dans les discours préliminaires de leurs ouvrages. Les trente-neuf pages de la préface du Dictionnaire de la langue française d’Émile LITTRÉ renferment bien quelques occurrences des mots lecteur et public, mais elles n’offrent aucune description du lecteur type ou du public pour lequel l’ouvrage a été conçu. Selon Georges MATORÉ (1983 : 417), « [o]n devine un public de médecins, de notaires, de professeurs, de gens du monde et aussi de bourgeois cultivés pour qui la possession du Littré était le signe d’un statut social et aussi sans doute un instrument de référence dans des conversations [...] où tel ou tel point de grammaire ou de vocabulaire était discuté ». Mais ce ne sont là que des présomptions, LITTRÉ ayant gardé le silence sur la question. En guise de conclusion à la préface du Dictionnaire classique de la langue française (1880 : II), Henri BESCHERELLE Jeune, auteur de l’ouvrage et fort probablement le préfacier, se contente pour sa part de mentionner que le dictionnaire qu’il propose « manquait incontestablement à toutes les classes de la société ». Il ajoute que, « [e]n ce qui concerne la prononciation, il sera on ne peut plus précieux pour les personnes de la capitale et de la province, et pour les étrangers [...] ». Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER tracent quant à eux un portrait du public qu’ils privilégient, portrait dont les contours restent cependant assez flous. Ils expliquent, dès le deuxième paragraphe de la préface du Dictionnaire général de la langue française (1890 : 1), qu’ils ont tenté « de répondre aux besoins du plus grand nombre » et « de composer une œuvre simple, claire et intelligible pour tous », précisant que l’histoire des mots « ne s’adresse pas seulement aux érudits; elle intéresse tous ceux qui veulent connaître exactement le sens des mots qu’ils emploient ». L’évocation du destinataire revient plus loin dans le texte. À la page VIII, les auteurs soulignent qu’ils ont voulu rendre leur ouvrage « assez complet pour répondre aux besoins des différentes classes de lecteurs ». Enfin, ils signalent plus avant dans la préface (p. XXIII) que leur dictionnaire s’adresse aux « Français comme aux étrangers, aux lettrés comme aux gens du monde ». Ces mentions relatives au public visé sont pour ainsi dire noyées dans la préface de près de vingt-cinq pages du Dictionnaire général de la langue française. Autrement dit, les auteurs n’insistent pas outre mesure sur la question du destinataire, et ce thème occupe une place somme toute assez discrète dans la préface de l’ouvrage.

L’image du public visé est nettement mieux cernée dans les textes de présentation des dictionnaires du XXe siècle. Cette préoccupation se manifeste de deux façons. Premièrement, tous les textes contemporains étudiés comportent une référence explicite au public visé. Deuxièmement, en comparaison avec les brèves mentions relevées dans les écrits préfaciels des répertoires parus au cours des siècles précédents, la description du destinataire fait généralement l’objet de passages étoffés, voire de paragraphes entiers. L’extrait ci-dessous, tiré de la première édition du Petit Robert, illustre bien cette tendance des lexicographes du XXe siècle à décrire avec force détails les différents groupes d’usagers auxquels ils destinent leur ouvrage.

« Ce dictionnaire s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la langue française, à ceux qui désirent l’apprendre si elle n’est pas leur langue maternelle, aussi bien qu’à ceux qui veulent la bien connaître.

Il est destiné d’abord aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants. Quelles que soient leurs études, ils doivent maîtriser le langage et enrichir les connaissances qu’ils en ont, en s’appuyant sur un ouvrage de base. Nous avons voulu leur donner le dictionnaire indispensable qu’un grand nombre de professeurs nous ont encouragés à élaborer, et, remplissant le vœu des uns, satisfaire les besoins des autres.

Le Petit ROBERT s’adresse aux étrangers, pour lesquels il est aussi conçu, par l’abondance des exemples et des constructions, le classement systématique des niveaux d’usage, l’étude des rapports synonymiques et antonymiques, la transcription phonétique de tous les mots, qui leur apporteront les repères nécessaires à l’apprentissage de cette langue difficile qu’est le français.

Bien entendu, ce public d’« apprentis » n’est pas le seul auquel soit destiné notre dictionnaire. Tous ceux qui ont à employer notre langue, par profession ou par goût, y trouveront un ensemble de connaissances encore jamais réunies en un seul volume. Nous espérons surtout que ce dictionnaire sera un jour celui du grand public de langue française, qu’il s’agisse des Français, des Canadiens ou des Suisses, des Belges ou des élites francophones d’Afrique et d’ailleurs. » (Petit Robert 1967 : IX)

Le Petit Robert ne constitue pas le seul exemple du genre. Dans le Lexis, des sept pages que compte la préface, une page est consacrée presque entièrement à la description du public visé.

« De par son objet, il [le Lexis] est destiné d’abord au large public de l’enseignement. Par sa présentation, le nombre et la diversité des informations qu’il donne sur l’utilisation des mots de la langue, il s’adresse à tous les enseignants, aux élèves du deuxième cycle, aux étudiants de l’enseignement supérieur, à la formation permanente, aux étrangers, à tous ceux qui veulent comprendre le fonctionnement de la langue et ont à se perfectionner dans sa pratique, à ceux qui doivent en acquérir la maîtrise intelligente et les techniques d’expression. [...]

Mais un dictionnaire de langue s’adresse aussi au public très vaste de tous ceux qui sont confrontés journellement à tous les systèmes de communication, qui écoutent la radio, regardent la télévision, lisent des journaux et des revues, ou qui, au détour d’un texte, d’un rapport, d’une conversation, rencontrent une expression technique ou scientifique dont le sens est inconnu ou mal connu. L’extension souvent considérable de ces terminologies, une modification constante des techniques, un changement dans les habitudes verbales comme dans les autres comportements rendent la compréhension souvent difficile. Le Lexis veut ainsi répondre aux besoins du public toujours plus vaste des techniciens, des ingénieurs, des scientifiques, pour lesquels la connaissance de la langue et du vocabulaire est aussi un moyen de promotion intellectuelle et sociale. (...)

Le Lexis est un dictionnaire de langue adapté aux besoins nouveaux de ceux qui utilisent le français pour lire les textes les plus divers et pour recourir à toutes les sources d’information; aussi s’adresse-t-il à tout le public français et étranger pour lequel le français n’est pas une langue morte, figée dans ta contemplation de son seul passé. » (Lexis 1975 : VI)

Le texte de présentation du Dictionnaire du français vivant s’ouvre quant à lui sur deux paragraphes qui, de par la description du public cible, mettent en lumière la visée proprement didactique de l’ouvrage :

« Le présent ouvrage a été conçu et rédigé par des enseignants qui se sont efforcés de réaliser l’outil simple, clair, précis et commode qu’ils eussent aimé trouver jadis dans leur milieu familial ou à l’école lorsqu’ils étaient eux-mêmes élèves, puis plus tard dans l’exercice de leur métier d’instituteur ou de professeur. Il s’agit donc d’un dictionnaire à l’usage de tout le monde, et en particulier des enfants à partir de l’âge de lire et de comprendre seuls.

Sa présentation originale, sa matière rigoureusement sélectionnée, sa simplicité voulue et son caractère vivant le rendent très accessible aux plus grands élèves de l’école primaire. La précision des étymologies et des définitions, les nuances de sens distinguées par des phrases-exemples précédant l’explication, la richesse des synonymes et des contraires, le souci de mettre en garde l’usager contre des expressions et tournures non reçues dans le langage tenu recommandent tout spécialement son emploi dans les établissements de second degré. Les auteurs espèrent ainsi offrir aux usagers un vrai dictionnaire de la langue française. » (Dictionnaire du français vivant 1972 : VII)

Les extraits reproduits ci-dessus mettent clairement en évidence l’insistance avec laquelle certains lexicographes contemporains tendent à décrire le public auquel ils destinent leur ouvrage. De plus, ils portent à croire que les lexicographes ont désormais pour ambition de rallier le plus grand nombre d’usagers possible, ce qu’a d’ailleurs noté Henri MESCHONNIC (1991 : 60), qui écrit à ce propos : « [m]anifestement, ce discours ne veut oublier personne ». Le dictionnaire monolingue général du français que l’on propose sur le marché au XXe siècle veut en outre convenir à des catégories d’usagers bien définies, ou, du moins, mieux identifiées qu’aux siècles précédents. Ainsi, on s’adresse non seulement à des publics d’origine différente (du Français au Canadien, en passant par les élites francophones d’Afrique), mais également à des catégories d’utilisateurs aux besoins souvent fort diversifiés (enseignants, élèves du primaire ou du secondaire, étudiants des cycles supérieurs, ingénieurs, scientifiques, francophones cultivés, etc.). C’est du moins ce que laissent entendre les auteurs de certains des textes de présentation étudiés.

Comme nous l’avons évoqué précédemment, la diffusion accrue que connait de nos jours l’objet dictionnaire, tant dans la société en général qu’à l’école, n’est sans doute pas étrangère à l’orientation nouvelle des propos tenus dans les textes de présentation en ce qui concerne le public cible. Depuis le début du XXe siècle et, notamment, depuis la venue sur le marché de dictionnaires de petit format, ce ne sont plus seulement les lettrés ou les gens fortunés qui ont accès au dictionnaire, mais bien la population en général.

« La publication des petits dictionnaires Larousse a modifié complètement ce qu’on pourrait appeler le “marché des dictionnaires”. Autrefois, seules les personnes relativement instruites et aisées possédaient un dictionnaire. À vrai dire, depuis 1845, la mise en vente de dictionnaires par fascicules avait permis à des couches de population assez étendues : instituteurs, petits fonctionnaires, artisans autodidactes, etc., de se procurer des ouvrages dans lesquels ils pouvaient non seulement vérifier l’orthographe ou la définition des mots, mais aussi puiser des renseignements de tous ordres : historiques, juridiques, etc. [...] Cette diffusion restait toutefois limitée : beaucoup de gens appartenant à des milieux modestes continuaient à considérer le dictionnaire comme un luxe. La publication d’ouvrages lexicographiques de petit format et de prix modique d’une part, la diffusion de l’enseignement primaire et le progrès général des connaissances d’autre part, ont transformé le dictionnaire en objet de première nécessité. » (MATORÉ, 1968 : 138)

En outre, les dictionnaires ont été publiés en nombre croissant depuis la deuxième moitié du XXe siècle, ce qui a eu pour effet de créer une concurrence pratiquement inexistante auparavant. Henri MESCHONNIC (1991 : 59-60), qui aborde le sujet de la représentation du public visé dans le dictionnaire, en arrive à la conclusion suivante :

« [O]n dirait que les faiseurs et éditeurs de dictionnaires expriment plus que ceux du passé la hantise d’un public, dont ils se font à l’avance une représentation telle qu’ils paraissent plus souhaiter lui convenir que le susciter.

Ce qui n’est pas le critère de l’œuvre : l’œuvre fait son public. Elle ne cherche pas à se conformer à un public connu d’avance. Ni Furetière, ni Bayle, ni Diderot, ni Littré, ni Larousse, Pierre, ne se sont apparemment d’abord posé la question de leur public. Ils ont fait ce qu’ils voulaient faire, dans une relative solitude, et incertitude du succès. »

Ce qu’Henri MESCHONNIC laisse entendre, c’est que la démarche des dictionnaristes s’est transformée sous l’influence du nouveau marché des produits dictionnairiques et de la demande sociale et pédagogique. Aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, la conception des dictionnaires de même que leur contenu étaient, semble-t-il, largement tributaires des convictions politiques, sociales, philosophiques ou linguistiques de leurs auteurs. Les lexicographes d’alors souhaitaient certainement susciter l’intérêt du public, mais ils ne semblaient assujettis —ou ne s’assujettissaient— à aucune pression particulière de sa part. Une telle attitude est difficilement envisageable de nos jours; nul ne peut en effet se permettre d’élaborer un dictionnaire sans poser au préalable la question du public auquel il est destiné, d’autant qu’un répertoire est plus souvent un labeur d’équipe qu’une recherche individuelle. D’où cette « hantise » du public, pour reprendre les mots d’Henri MESCHONNIC (1991 : 59), qui se traduit par de longs développements sur le thème du destinataire dans le discours de présentation de certains dictionnaires. En corollaire, derrière l’idée de courtiser le public, peuvent se cacher des considérations commerciales et une mainmise sur un ou des créneaux de diffusion.

2.2. Passages consacrés aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents

Tout dictionnaire, on le sait, est redevable dans une certaine mesure à ses prédécesseurs : « [l]e fait lexicographique procède par filiation continue et reprises incessantes » (WAGNER, 1967 : 120). Il s’agit là d’un protocole reconnu des théoriciens du domaine, mais également des lexicographes. Josette REY-DEBOVE (1971 : 42) déclare notamment :

« Les dictionnaires se copient les uns les autres. C’est un reproche qu’on leur fait, et qui n’a pas de valeur en soi. Toute nomenclature nouvelle est la copie retouchée d’une autre nomenclature qui n’est que partiellement satisfaisante. On y ajoute et on y retranche, ou pour la moderniser si le modèle est ancien, ou pour la restructurer si le modèle est actuel mais parait arbitraire. »

Les textes de présentation de dictionnaires anciens témoignent généralement de cette filiation des répertoires, ce qui n’est pas le cas des textes de présentation que l’on trouve dans les ouvrages contemporains. Il ressort en effet de l’étude que les lexicographes du XVIIIe et du XIXe siècles étaient enclins à donner crédit aux travaux de leurs devanciers et à confesser sans détours s’en être inspirés. Le rappel de l’œuvre académique était d’ailleurs un passage presque obligé chez presque tout le monde. Le discours de présentation du dictionnaire constitue souvent un témoignage en ce sens[3]. À titre d’exemple, citons Prosper POITEVIN qui, dans la préface du Dictionnaire de la langue française, dit avoir pris appui sur le Dictionnaire de l’Académie française et déclare sans ambages (p. vj) : « [...] plein de respect pour l’Académie, nous l’avons prise constamment pour guide : c’est sur elle que nous nous sommes appuyé, c’est à sa lumière que nous avons marché ». Dans le même esprit, les propos tenus par Émile LITTRÉ dans la préface de son dictionnaire montrent que le lexicographe a établi sa nomenclature sur la base de celle du Dictionnaire de l’Académie française.

« Quand en 1696 [sic] l’Académie française prit le rôle de lexicographe, elle constitua à l’aide des dictionnaires préexistants et de scs propres recherches, le corps de la langue usuelle. Ce corps de la langue, elle l’a, comme cela devait être, reproduit dans ses éditions ultérieures, laissant tomber les mots que l’usage avait abandonnés et adoptant certains autres qui devaient à l’usage leur droit de bourgeoisie. [...] Quoi qu’il en soit, ce corps de langue a été rigoureusement conservé dans mon dictionnaire; il n’est aucun mot donné par l’Académie qui ne se trouve à son rang. » (Dictionnaire de la langue française 1863 : VII)

Pour leur part, Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER consacrent le dernier paragraphe de 1’« Introduction » du Dictionnaire général de la langue française (p. XXIII-XXIV) à l’énumération des multiples sources, dictionnairiques ou autres, auxquelles ils ont puisé. Le passage cité est un véritable cours d’histoire de la lexicographie :

« Il nous reste à dire, en terminant, tout ce que nous devons aux précieux travaux de nos devanciers : au Glossaire de Du Cange; au Dictionnaire historique de La Cume de Sainte-Palaye; à celui de Godefroy, plus riche et plus complet; aux Dictionnaires anciens de Cotgrave, de Nicot, de Furetière, de Richelet, de la Société de Trévoux, etc.; aux Dictionnaires plus modernes de Bescherelle, de Laveaux, de Dupiney de Vorepierre, etc.; à la vaste Encyclopédie de Larousse; aux diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie, qui n’est pas seulement le dictionnaire de l’usage, mais du bon usage; aux lexiques qui accompagnent les éditions savantes de nos auteurs, particulièrement à ceux des Grands Écrivains de la France, publiés sous la direction de M. Régnier; au recueil de Matériaux pour servir à l’historique du français, publié par M. Delboulle; aux documents inédits que MM. Godefroy, Delboulle et Schöne ont bien voulu mettre à notre disposition; aux premières livraisons du Dictionnaire historique de l’Académie française, vaste répertoire d’exemples, où nous avons puisé; enfin, et surtout, au Dictionnaire de Littré, le plus puissant effort qui ait été tenté pour réunir dans un monument unique les principaux documents relatifs à l’histoire, à la signification et à l’emploi des mots de notre langue. Si nous avons pu, comme c’était notre ambition, éclairer d’un jour nouveau l’histoire des mots par l’histoire des idées qu’ils représentent, c’est à celui qui a frayé le chemin qu’il convient d’en rapporter le mérite. Mais nous nous pardonnerions d’oublier ici M. Gaston Paris, un des maîtres de cette école de philologie française dont relèvent plus ou moins tous les travaux de ce temps relatifs à l’histoire de notre langue. »

En révélant s’être appuyés sur des ouvrages reconnus et salués, les lexicographes d’alors assoyaient leur crédibilité et donnaient à leur dictionnaire une valeur indéniable aux yeux du public et de la communauté scientifique. On comprend cependant que des témoignages de ce genre ne soient plus de mise dans les textes de présentation rédigés à une époque où « [l]e monde des dictionnaires est [...] un univers de batailles non seulement linguistiques mais économiques » (BOULANGER, 1986 : 6). De fait, les lexicographes contemporains dévoilent rarement l’identité de leurs maîtres à penser; seuls Paul ROBERT et Alain REY se distinguent, dans le corpus étudié, poursuivant la tradition de leurs devanciers. Ainsi, dans 1’« Introduction » du premier volume du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (1965 : V-VI), Paul ROBERT mentionne d’abord les sources l’ayant inspiré dans l’élaboration d’un dictionnaire analogique :

« J’ai employé d’autres méthodes que mes devanciers, mais la conception d’un dictionnaire analogique est déjà ancienne. C’est en 1852 que le Dr Peter Mark Roget publiait en Angleterre son « Thesaurus of english words and phrases » (Longmans, éd.), en 1862 que p. Boissière donnait son Dictionnaire analogique de la langue française dont Charles Maquet a présenté en 1936 une édition réduite et refondue (Larousse, éd.). L’abbé Elie Blanc a publié une « classification naturelle et philosophique des mots, des idées et des choses » dans un « Dictionnaire universel de la pensée » (E. Vitte, éd., 1899), p. Rouaix un « Dictionnaire des idées suggérées par les mots » (Colin, éd.), p. Schéfer un « Dictionnaire des qualificatifs classés par analogie » (Detagrave, éd., 1905)...

Tous ces ouvrages sont des catalogues de mots groupés autour de quelques termes d’identification ou mots-centres : un millier chez Roget, deux mille chez Boissière. »

Toujours dans le texte introductif du premier volume de son grand dictionnaire, Paul ROBERT prend également soin de citer les différents ouvrages dans lesquels ont été puisées les données présentées dans les articles.

« Un dictionnaire doit toujours beaucoup à ceux qui l’ont précédé : celui-ci plus qu’un autre, peut-être en certaines de ses parties. Le principal de mon effort s’est appliqué au classement des idées et au dépouillement des auteurs, parce que c’est en cela que j’ai cru faire œuvre originale et utile. Pour le reste, j’ai dû emprunter aux dictionnaires généraux et spéciaux, sous peine de reculer indéfiniment l’achèvement. Faute de les citer tous, je mentionnerai ceux auxquels je dois le plus.

Ce sont :

pour l’étymologie : les dictionnaires de W. v. Wartburg, O. Bloch et W. v. Wartburg, Albert Dauzat, L. Clédat, H. Stappers, Hatzfeld et Darmesteter;

pour la nomenclature, le classement des sens, les définitions, les dictionnaires généraux de Littré, de Hatzfeld et Darmesteter, de Larousse et, plus particulièrement, la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, les dictionnaires de H. Bauche pour le langage populaire, de Lalande pour la philosophie, de M. Garnier et V. et J. Delamare pour la médecine, de R. Gruss pour la marine, de Louis Réau pour l’art et l’archéologie, le Larousse de l’Industrie et des Arts et Métiers, le Larousse Commercial, l’Omnium agricole publié sous la direction de Henri Sagnier, les ouvrages de Gaston Bonnier pour la botanique, de Rémy Perrier pour une grande part de la zoologie, de A. Ménégaux pour les oiseaux, de Louis Roule pour les poissons, etc...

pour les associations d’idées, en plus des ouvrages signalés plus haut, j’ai eu fréquemment recours au vieux Dictionnaire des synonymes de B. Lafaye, paru en 1858, ainsi qu’au récent Dictionnaire des synonymes de René Bailly (Larousse, 1946). [...]

Parmi les ouvrages qui ont guidé ma voie, je n’aurai garde d’oublier La pensée et la langue de Ferdinand Brunot (Masson, 2e édition, 1926) dont la lecture, entreprise au cours de mes travaux, m’encouragea vivement à la persévérance. » (Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française 1965, vol. 1, p. VI-VII)

Pour sa part, Alain REY, dans une note qui se trouve au bas de la page x de la présentation du Petit Robert, renseigne l’usager sur la provenance des quelque 50 000 mots de la nomenclature :

« Ce sont d’abord les 1 063 mots du « Français fondamental », les plus courants de notre langue, repris parmi les 3 000 termes du Dictionnaire élémentaire de G. Gougenheim, et les 2 000 des listes de fréquence de Van der Beke, pour la langue écrite. S’y ajoutent plus de 15 000 termes longuement décrits dans le Robert, qui, avec les précédents, correspondent à peu près à la nomenclature de l’Académie française (quelques dizaines de mots inusités ont été supprimés). Enfin, nous avons choisi plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques, d’après leur intérêt conceptuel ou linguistique. »

Le discours de présentation des autres répertoires contemporains du corpus occulte le processus de filiation des dictionnaires. L’usager non averti aura l’impression, à la lecture de ce discours, que le dictionnaire qu’il tient entre les mains est en tous points original et que l’information qu’il contient est essentiellement le fruit des réflexions et du travail de l’équipe de rédaction qui a contribué à sa réalisation. Ce qui, évidemment, ne correspond pas à la réalité du labeur lexicographique. En fait, outre les extraits de l’« Introduction » du Grand Robert et de la « Présentation » du Petit Robert qui viennent d’être cités, les seules mentions similaires relevées dans les dictionnaires du corpus publiés au XXe siècle ont trait à l’origine des données étymologiques. Les sources dictionnairiques d’où proviennent les étymologies et les datations présentées dans les articles sont en effet indiquées dans le discours de présentation de certains ouvrages[4]. C’est le cas dans le Dictionnaire du français vivant (1972 : IX) :

« Nous avons donné une indication étymologique pour chaque mot, à l’exception de ceux pour lesquels rien n’a pu être trouvé de rigoureusement valable. Nous nous sommes référés au Dictionnaire étymologique de la langue française de Oscar Bloch et W. von Wartburg (5e édition), au Nouveau Dictionnaire étymologique et historique de Albert Dauzat, Jean Dubois et Henri Mitterand (2e édition) et, seulement en fin de travail, à l’Etymologisches Wörterbuch der Französischen Sprache de Ernst Gamillscheg. En outre, des indications proviennent du Grand Larousse Encyclopédique et du Grand Robert. Enfin, disons que, tout au long de l’élaboration de notre ouvrage, des spécialistes ont été fréquemment consultés et que des vérifications ont été faites à l’aide du Dictionnaire étymologique de la langue latine de A. Ernout et A. Meillet (4e édition). »

Dans le Grand Larousse de la langue française, l’un des écrits introductifs porte exclusivement sur les données historiques présentées dans l’ouvrage et fait état de la provenance de celles-ci. On peut notamment y lire :

« Le présent dictionnaire contient peu d’étymologies nouvelles (environ quatre cents, du début de la lettre A à la fin de E). En règle générale, on a repris celles du FEW (Französisches etymologisches Wörterbuch) de W. von Wartburg, ou —lorsqu’elles complètent ou corrigent les précédentes— celles de la dernière édition du Dictionnaire étymologique... de Bloch et Wartburg; les explications concernant les vocables qui ne figurent pas dans ces deux ouvrages proviennent, pour la plupart, du Nouveau Dictionnaire étymologique... de Dauzat, Dubois et Mitterand (Larousse). » (Grand Larousse de la langue française 1971 : VII)

Notons que la plupart des dictionnaires pris comme caution dans les deux extraits ci-dessus appartiennent à la catégorie des dictionnaires étymologiques et, de fait, n’entrent pas en concurrence avec les dictionnaires généraux monolingues étudiés. Par conséquent, leur mention dans le discours de présentation ne risque pas de nuire à l’ouvrage en cause. Au contraire, elle représente plutôt un gage de fiabilité des données historiques présentées dans l’ouvrage et reflète un souci d’exactitude et de précision de la part de l’équipe de rédaction. Le recours à des sources dictionnairiques spécialisées semble ici tout à fait justifié aux yeux des auteurs de textes de présentation, et donc, justifiable devant l’usager. Par contre, le fait de taire les sources plus générales ayant été consultées, entre autres les dictionnaires concurrents, laisse poindre les désidératas commerciaux qui, depuis le milieu du XXe siècle, font partie du quotidien du lexicographe.

Comme nous venons de le voir, certains textes de présentation font état des sources consultées lors de l’élaboration du dictionnaire. Mais il est fréquent, du moins au XVIIIe et au XIXe siècle, que ces mêmes textes soient le lieu privilégié de critiques formulées à l’endroit de dictionnaires antérieurs et/ou concurrents. Ainsi, on peut lire dans la préface du Dictionaire Critique de la langue française de Jean-François FÉRAUD :

« Le Dictionaire de Trévoux et le Vocabulaire François ont plutôt pour objet la Nomenclatûre des Arts et des Sciences, commune à toutes les Langues, que les Règles de la Langue Française en particulier. Du moins, elles n’en sont pas l’objet principal, et l’on ne s’y est pas étudié à en discuter fort au long les principes. L’Académie, dans son Dictionaire, s’est abstenûe de toute critique; et elle a presque toujours renvoyé aux Gramaires le détail des instructions. Comme Juge Souverain, elle prononce ses Arrêts, sans en énoncer les motifs : et ces arrêts sont les exemples qu’elle done, ou le silence qu’elle garde. Par les uns, elle avertit de ce qui est bon; par l’aûtre, elle semble indiquer ce qui ne vaut rien. Elle a eu de bones raisons pour préférer cette méthode, et il ne nous apartient pas de les aprofondir. Après les services si importans, qu’elle a rendus et qu’elle rend encore aux Lètres et à la Langue, ce serait être bien ingrat que de les méconaître, sous prétexte d’en exiger de plus grands, auxquels peut-être même sa dignité et sa prudence s’opôsent. Mais, outre que cette méthode est peu satisfaisante pour les Savans, elle est assez peu utile à ceux, qui ne le sont pas, parce qu’elle supôse une parfaite conaissance de la Gramaire, précédemment acquise. Le Dictionaire de Richelet ne peut qu’égarer ceux, qui le prendraient aujourd’hui pour guide. Le Richelet Portatif, quoique rédigé avec beaucoup de soin et de goût, n’est qu’un abrégé trop court et trop concis, pour satisfaire les vœux et les besoins de ceux, qui veulent bien parler et bien écrire en français. » (Dictionaire Critique de la langue française 1797  : IIJ)

Dans le même ordre d’idées, Henri BESCHERELLE Jeune blâme les dictionnaires existants à l’époque où il publie le Dictionnaire classique de la langue française pour leurs lacunes. Il s’en prend notamment à la figure de proue en la matière, le Dictionnaire de l’Académie française.

« Il existe, dans la langue française, une infinité de Dictionnaires, des grands, des moyens, des petits; mais, parmi ces derniers, nous n’en connaissons pas qui aient encore traité les difficultés du langage. A proprement parler, ce sont des vocabulaires, dont le moindre défaut est de pécher par d’immenses lacunes et de graves omissions.

Depuis longtemps, le besoin se faisait sentir d’un Dictionnaire où l’on trouvât la solution non-seulement de toutes les difficultés grammaticales, mais encore de toutes les difficultés que présente notre langue. C’est pour répondre à cette nécessité que nous publions aujourd’hui un Dictionnaire classique de la langue française. Nous avons voulu qu’il fût le plus complet sous le rapport de la nomenclature, comme le plus exact sous le rapport des définitions. C’est surtout par là que pèchent presque tous les Dictionnaires.

Nous ouvrons le Dictionnaire de l’Académie, au mot chat, qui est défini ainsi : animal qui prend les rats et les souris.

C’est là une mauvaise définition. Il suffit, pour s’en convaincre, d’en faire un syllogisme, qui est comme la pierre de touche de toutes les définitions.

Celui qui prend des rats et des souris est un chat; or, nous prenons des rats et des souris; donc, nous sommes des chats.

Bien d’autres définitions ne sont pas meilleures, et il faut espérer que, dans sa nouvelle édition, l’Académie les aura corrigées. [...]

Nous ferions des volumes si, en fait de définitions, nous voulions relever toutes les erreurs, toutes les bévues de nos lexicographes; mais elles sont en si grand nombre, qu’on s’étonne que jusqu’à présent, la critique ne les ait pas signalées. [...] » (Dictionnaire classique de la langue française 1880 : I)

En parcourant la préface d’un dictionnaire contemporain, on s’étonnerait d’y relever des critiques, sinon des attaques, aussi directes et si peu nuancées. De fait, les lexicographes ne se permettent plus, de nos jours, de juger aussi ouvertement le travail de leurs pairs, du moins dans leurs écrits préfaciels. Néanmoins, certains signalent à l’occasion les lacunes d’ouvrages concurrents, en s’abstenant toutefois de nommer ces derniers. À titre d’exemple, citons un extrait de la préface du Logos, signée par Jean GIRODET :

« Il existe déjà plusieurs dictionnaires de langue française. Certains sont d’admirables monuments d’érudition, d’autres constituent des applications savantes des théories linguistiques les plus subtiles. Mais ces ouvrages, par leurs qualités mêmes, sont d’une utilisation difficile pour le public, d’une part parce qu’ils s’adressent à des spécialistes, d’autre part parce qu’ils comportent un nombre excessif de tomes. C’est pourquoi, si souvent, nos contemporains préfèrent se contenter de petits dictionnaires en un volume, nécessairement sommaires et incomplets, mais peu coûteux et peu encombrants. [...] Néanmoins, un seul volume est très insuffisant pour exposer clairement et en détail tout ce qu’un lecteur exigeant veut savoir sur le sens exact et sur l’emploi des mots.

Nous avons donc choisi la formule moyenne d’un dictionnaire en trois tomes. Elle nous a permis de réaliser un ouvrage à la fois complet et commode, plus riche que la plupart des dictionnaires français [...]. » (Logos. Grand dictionnaire de la langue française 1976, vol. 1, p. IX)

Il est ici question de « dictionnaires de langue française » et de « petits dictionnaires en un volume », mais on laisse au lecteur le loisir d’imaginer de quels concurrents il s’agit, ce qui n’est guère difficile! De la même façon, l’auteur de la préface du Lexis (1975 : VII) prend soin de préciser que « [l]e lexique recensé est ainsi dans le Lexis le plus important de tous les dictionnaires de langue de taille équivalente ». On peut lire également ce qui suit dans la note de l’éditeur du Dictionnaire du français vivant (1972 : XVII) :

« Il existe en France deux ou trois dictionnaires dont les noms viennent immédiatement à l’esprit et dont les qualités ne sont plus à vanter.

Alors, pourquoi un nouveau dictionnaire? Pourquoi un Dictionnaire Bordas? [...]

Avec ses 34 000 mots essentiels et ses 11 000 locutions, le Dictionnaire Bordas ne cherche à être ni une encyclopédie illustrée, ni un recueil complet de tous les mots, ni un dictionnaire de noms propres ou de citations littéraires.

Le Dictionnaire Bordas est un dictionnaire de la langue française, conçu par des enseignants et mis au point au cours de longues années d’expériences pédagogiques. Le Dictionnaire Bordas constitue une véritable méthode d’apprentissage de la langue, parfaitement originale et adaptée. [...]

Le Dictionnaire du français vivant est sans équivalent sur le marché [...]. »

Comme on peut le constater à la lecture de ces derniers extraits, les formulations employées par les auteurs de discours de présentation de dictionnaires contemporains sont moins marquées, plus neutres que celles de leurs devanciers. Par ailleurs, les titres sont soigneusement refoulés dans l’anonymat. En outre, ces tournures mettent davantage l’accent sur les qualités du dictionnaire qui fait l’objet du discours de présentation que sur les défauts des répertoires concurrents. On vise cependant le même but : convaincre l’usager que le répertoire qu’il consulte est le plus adéquat et le plus complet, celui qui saura indéniablement répondre à ses besoins. L’évolution du discours de présentation observée ici se situe donc sur le plan de la forme, dans la façon de dire et le ton employé. Les impératifs de protection économique interdisent qu’on sorte du cercle de l’entreprise pour nommer ses concurrents explicitement. L’anonymat a pour corollaire de tous les intégrer dans le discours critique.

3. Conclusion

Les exemples auxquels nous avons fait référence montrent bien le lien qui existe entre le discours de présentation du dictionnaire et la place qu’occupe le dictionnaire dans sa société d’accueil. Le marché du dictionnaire a connu une expansion considérable depuis les années 1950, expansion qui s’est traduite par une production lexicographique plus grande, mais également par une diffusion accrue du dictionnaire dans toutes les strates de la société. À la même époque, le discours de présentation s’est transformé au regard de certains des thèmes qui y sont abordés. On se préoccupe maintenant de circonscrire le public destinataire avec un soin particulier, et l’on évite les mentions explicites aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents.

Références

Monographies et articles

Textes de présentation étudiés

Notes

[1] Tous les dictionnaires consultés à ce jour aux fins de l’étude contiennent un tel texte.

[2] Il faut toutefois se garder de tirer des conclusions hâtives sur la base de l’étude d’un corpus constitué de seize ouvrages.

[3] Dans certains cas, l’auteur témoigne également de ses sources d’inspiration dans le titre même de son ouvrage. Ainsi, le titre complet du dictionnaire d’Émile LITTRÉ commence comme suit : Dictionnaire de la langue française contenant 1° pour la nomenclature : tous les mots qui se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie française et tous les termes usuels des sciences, des arts, des métiers et de la vie pratique; [...].

[4] Elles peuvent l’être également dans la bibliographie de l’ouvrage, le cas échéant.

Abstract (anglais)

Most general monolingual dictionaries of the French language contain prefatory texts that describe the dictionary qua project, i.e. the linguistic and didactic purposes of the dictionary, its expected readership, the methodological and theoretical options chosen by the editors, etc. Like the dictionary article, the introductory text of the general monolingual dictionary has evolved over the centuries, both in form and in content. This article examines this evolution in the light of two types of commentaries central to the introductory text: the one devoted to the expected readership, and the other dealing with previous and/or competing dictionaries.

This article first demonstrates that the potential users of the dictionary are described in much more detail in prefaces of contemporary dictionaries than in those of older works, thus showing a correlation between the way lexicographers express their views about the public they address and the circulation of the dictionary in society. The article stresses that while the issue of lineage, or filiation, is usually discussed in prefatory texts of older works, this is rarely the case in contemporary dictionaries, which instead tend to ignore the question. Furthermore, the open criticism of previous dictionaries, contained in the comments of lexicographers of the 18th and 19th centuries, has given way over the past century to disguised formulations and neutral comments, thus indicating a major change of tone in the introductory text of the dictionary.

Le projet de l’Académie française à travers les préfaces de deux éditions de son dictionnaire : 1694 et 1798[1, 2]

À Bernard Quemada, source constante d’inspiration

1. Introduction

L’Académie française est officiellement créée en 1635 par le cardinal de Richelieu, son protecteur et son chef. L’article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie (Académie française 1998 : s.p.) stipule qu’elle devra « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». Par privilège du roi, la Compagnie se démarque par « l’honneur du titre et la légitimité du pouvoir sur la langue » (Collinot 1985 : 12). Selon l’article XXVI des Statuts et Règlements, la Compagnie doit exercer ce pouvoir en travaillant « premièrement à un Dictionnaire de la Langue Françoise, & ensuite à une Grammaire, à une Rhétorique & à une Poétique » (Académie française 1998 : s.p.). En fait, seuls le dictionnaire et la grammaire ont été jusqu’à maintenant réalisés. Il aura d’ailleurs fallu attendre jusqu’en 1932 pour voir paraître la grammaire.

Les textes introductifs d’un dictionnaire informent non seulement sur les choix linguistiques des lexicographes, mais aussi sur les visions culturelles, politiques et sociales d’une époque. Bernard Quemada (1968 : 17) dira que « les préfaces donnent la mesure des préoccupations théoriques des auteurs ». En étudiant deux préfaces du Dictionnaire de l’Académie française, nous avons tenté de dégager le projet de cette Compagnie instituée par le pouvoir royal et nous nous sommes demandé comment il a su traverser la période révolutionnaire. Nous avons donc choisi de nous pencher sur les textes introductifs de la première et de la cinquième éditions du Dictionnaire. Publiée en 1694, la première édition suscite un intérêt particulier puisqu’on y jette les bases de ce projet dictionnairique pour le moins ambitieux. La cinquième édition, quant à elle, est importante, car elle paraît en 1798 dans des conditions tout à fait particulières. Comme l’Académie a été dissoute en 1793 sous la Convention, l’édition de 1798 est publiée par des politiciens, et non par des académiciens, à un moment trouble de l’histoire de France où le changement social a voulu repousser les limites de la citoyenneté et mettre de côté la royauté. Il sera particulièrement intéressant de se demander comment les politiciens, qui ont soutenu le Dictionnaire de l’Académie française, ont tenté de légitimer l’œuvre d’une institution royale et élitiste.

2. Les mots du pouvoir

Le Dictionnaire de l’Académie Françoise dédié au Roy n’est publié qu’en 1694, soit près de soixante ans après sa mise en chantier en 1637. Selon Bernard Quemada (1997b : IV), le Dictionnaire de l’Académie se démarque d’emblée des rares ouvrages lexicographiques monolingues de l’époque par des visées plus linguistiques et prescriptives.

Deux académiciens, François Charpentier et François-Séraphin Régnier-Desmarais, ont rédigé chacun une préface pour cette première édition du Dictionnaire. Ils se disputent ce privilège, car « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière » (Brunot 1966 : 40). Quoique la préface publiée ne soit pas signée, Charpentier, doyen des académiciens, en revendique la paternité. Le littérateur, entré à l’Académie en 1650, aurait selon toute vraisemblance profité de l’absence du secrétaire perpétuel, Régnier-Desmarais, pour substituer sa préface à celle déjà rédigée par le grammairien.

Comme la préface d’un dictionnaire est souvent l’œuvre d’un seul auteur, on doit garder à l’esprit que même si le dictionnaire compte plusieurs collaborateurs, c’est le cas du Dictionnaire de l’Académie française, la préface ne représente pas nécessairement l’avis de chacun. Comme l’explique Claude Brévot-Dromzée (1996 : 137) :

Quant « au dessein de l’auteur », il semble a priori plus délicat de le reconnaître dans la mesure où il s’agit d’une œuvre collective, émanant d’un corps uni par le mérite et par la gloire d’être sous la protection de Louis XIV.

Les propos tenus dans la préface ne peuvent donc rendre compte des diverses opinions des rédacteurs des articles. Qui plus est, le discours de la préface ne coïncide jamais parfaitement avec le contenu réel du dictionnaire ni avec les idées qui ont présidé à son élaboration. Il reste que la préface de l’édition de 1694 du Dictionnaire semble représenter assez fidèlement les idées de la Compagnie. Comme nous le constaterons plus loin, des questions ont été soulevées quant à l’écart existant entre le texte introductif et le contenu dictionnairique de la cinquième édition du fait que la préface ait été rédigée par Dominique-Joseph Garat, homme politique qui n’a pas participé à la rédaction du Dictionnaire.[3]

La préface de la première édition a deux objectifs principaux. D’une part, elle fait une large place à la présentation des méthodes de travail des auteurs ainsi qu’à leurs options lexicographiques. En fait, près des deux tiers du texte s’articulent autour de la présentation du contenu du Dictionnaire. L’auteur de la préface se voit également confier la délicate tâche de répondre par avance aux reproches formulés quant à la lenteur du travail. Il la justifie « comme “preuve” de la qualité du contenu » (Brévot-Dromzée 1996 : 130). Simone Benhamou, Eugénia Roucher, et Jean Buffin (1997 : 61) expliquent à ce sujet :

Le retard considérable de l’ouvrage venu après ceux de RICHELET et de FURETIÈRE dont les options étaient différentes du sien, mettait la Compagnie dans l’obligation d’expliquer ses prises de position sans pour autant que cela prenne l’allure d’une justification.

D’autre part, elle fait l’éloge du protecteur de l’Académie et rend hommage à l’ordre établi. Bien entendu, le texte introductif du Dictionnaire permettra aussi à son auteur de vanter la qualité de l’ouvrage qui décrit une langue « en estat de perfection ». Un respect de la tradition se dégage en outre de cette préface, car elle se réfère maintes fois aux Anciens. Elle semble créer un tout harmonieux avec le Dictionnaire.

La préface de 1694 révèle aussi les préoccupations linguistiques et lexicographiques des auteurs du Dictionnaire. En effet, une importante part y est consacrée (présentation, nomenclature, orthographe, etc.).

Charpentier annonce que l’ouvrage s’adresse aux étrangers comme aux Français et qu’il vise à leur permettre de comprendre le sens des mots ainsi qu’à les utiliser selon le bel usage. Le Dictionnaire, en ne répertoriant que les mots du beau langage, s’inspire d’une élite qui probablement sera son unique destinataire. Comme le fait remarquer André Collinot (1985 : 11-12) :

L’homme de Cour, l’homme de loi, l’homme de lettres, tour à tour ou tous ensemble avaient besoin d’être fixés et confortés dans l’usage d’une langue conçue comme marque de distinction dans un système de relations sociales soumis aux canons d’une stricte civilité.

Le Dictionnaire se voulant donc sélectif et non extensif, l’Académie bannit les mots archaïques et bas, les néologismes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, ainsi que les termes des Arts et des Sciences, sauf si ces derniers sont couramment employés par les honnêtes gens. Élitiste, la Compagnie rejette tout ce qui s’avilit « dans la bouche du menu Peuple » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 33). Le Dictionnaire se contente de se cantonner dans « la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs et les Poètes l’employent » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 28-29).

D’ailleurs, comme le souligne Mechtild Bierbach (1998 : 143) :

Les auteurs du dictionnaire de l’Académie appartiennent eux-mêmes au groupe d’utilisateurs pour qui l’ouvrage est fait, aux poètes et orateurs et aux honnêtes gens qui, dans leurs discours et leurs compositions écrites, produisent une langue qu’ils ont érigée, avec l’approbation royale, en monument national.

La Compagnie voit son conservatisme confirmé dans la préface, ce qui est assez peu surprenant puisqu’elle est sous le joug de l’ordre établi. Elle prône l’ancienne orthographe, tournée vers l’héritage grec et latin; une orthographe élitiste qui ne peut être comprise que par les lettrés. De plus, elle fait preuve d’une grande prudence en ce qui concerne les néologismes. La préface fait état de ce conservatisme :

Il s’estoit glissé une fausse opinion parmy le peuple dans les premiers temps de l’Academie, qu’elle se donnoit l’authorité de faire de nouveaux mots, & d’en rejetter d’autres à sa fantaisie. La publication du Dictionnaire fait voir clairement que l’Academie n’a jamais eu cette intention [...] Et elle a esté scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & et le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 32).

Bref, il semble que les soixante années qui séparent la création de l’Académie de la publication de la première édition de son Dictionnaire n’ont pas réussi à la faire déroger du projet de 1637 qui lui avait été confié. Selon Bernard Quemada (1997b : V), par sa nomenclature sélective, puisée dans le discours des honnêtes gens, où les termes de métiers n’ont pas le droit d’entrée, par l’importance accordée aux « minuties grammaticales » et par les modèles donnés pour le bon emploi des mots, l’Académie peut estimer que son projet initial reste inchangé.

Outre l’attention portée au contenu lexicographique de l’ouvrage, on remarque, dans la préface, un lien étroit entre la royauté et les littérateurs. Par son discours, l’Académie glorifie l’ordre en place, la tradition et les classes supérieures de la société, le Roi et Richelieu :

La passion que ce grand Ministre avoit pour les Sciences & pour les belles Lettres qu’il mettoit au nombre des principaux ornemens d’un Estat, & son affection particuliere pour cette Compagnie qu’il regardoit comme son ouvrage, l’avoient fait resoudre de luy faire bastir une Maison pour y tenir ses Conferences (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 37).

En faisant référence au rôle de Jules César et de Charlemagne vis-à-vis la langue, Charpentier tente de justifier l’intervention du Roi sur la langue en l’inscrivant dans une longue tradition. André Collinot (1985 : 18) explique à ce sujet :

En évoquant ses illustres prédécesseurs, le préfacier [de l’édition de 1694] assure le Roi et sa Langue d’une double légitimité politique : légitimité de droit (référence à l’empire romain), légitimité de fait (référence à l’empire carolingien). Ainsi érigé sur la scène de l’histoire, c’est donc le Prince, par l’entremise de son Institution, qui destine au Public l’instrument d’une unité politique fondée sur une unité de langue.

Fruit du pouvoir monarchique, la première édition du Dictionnaire retient les mots qui sont les siens, bien choisis, bien maîtrisés, bien ordonnés. Comment alors le projet dictionnairique de la Compagnie pourra-t-il survivre à un changement radical de pouvoir?

3. Le pouvoir des mots

C’est dans la préface de 1798 que nous examinerons comment le Dictionnaire de l’Académie française parvient à traverser une situation historique où le pouvoir du roi, son protecteur, est remis en question par les intellectuels et le peuple français. Comme l’Académie est dissoute en 1793, la cinquième édition est récupérée par les politiciens du Directoire. Ils doivent réussir à présenter un ouvrage créé sous les auspices du roi de façon qu’il soit agréablement accueilli par un public devenu républicain.

En 1793, la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française est achevée, mais les événements de la Révolution française empêchent sa publication immédiate. D’ailleurs, avant même sa suppression, la Compagnie doit procéder à certains changements, dont celui de renoncer au protectorat du roi. Comme le signale le duc de Castries (1978 : 250) :

On reprochait aussi à l’Académie de choisir trop volontiers des grands seigneurs, des courtisans, des ministres : elle se résolut à renoncer à des choix dont elle s’était longtemps glorifiée et déclara qu’elle « regarderait désormais les ouvrages comme les seuls titres académiques ». Autre concession : « elle ne se croira plus obligée de s’abstenir des questions politiques et religieuses et traitera librement tous les sujets pourvu que sa liberté soit compatible avec le respect de la loi ».

Par conséquent, on pourrait croire que son projet sera remis en question. Toutefois, les changements annoncés ne sont pas suffisants pour le maintien de l’Académie. En tant que symbole du pouvoir royal, elle est supprimée le 8 août 1793. La cinquième édition du Dictionnaire est en quelque sorte nationalisée; elle devient alors propriété de la République.

Résolument tournée vers le changement, l’édition de 1798 se démarque des précédentes, car elle est publiée alors que l’Académie n’existe plus. C’est donc au contexte historique qu’elle doit cette différence. Dominique-Joseph Garat, ministre de l’Intérieur à l’époque, assure sa publication et en rédige la préface. Puisque Garat n’est pas académicien et qu’il n’a pas participé à la préparation du Dictionnaire, il lui est difficile de discuter des choix lexicographiques qui ont prévalu dans la cinquième édition. Il ne peut que présenter ses idées au sujet du Dictionnaire, de l’Académie et de la Révolution. La préface de Garat s’éloignait ainsi de la réalité des choix des académiciens, car aucun d’eux n’avait pu commenter son texte avant publication, puisque l’Académie avait été dissoute.

Garat rompt avec la tradition et cela, de plusieurs façons. Tout d’abord, au Dictionnaire, tel que préparé par les académiciens, il ajoute un Supplément contenant Les mots en Usage depuis la Révolution, rédigé par des hommes de lettres non académiciens restés anonymes, que « l’Académie Françoise auroit reçus parmi ses Membres, et que la Révolution a comptés parmi ses partisans les plus éclairés » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280). Le Supplément veut refléter tous les « bouleversements politiques, administratifs et sociaux d’une décennie » (Tasker 1997 : 249). Ensuite, c’est la seule fois dans l’histoire du Dictionnaire de l’Académie française que la préface n’est pas rédigée par un membre de la Compagnie et qu’elle s’intitule Discours préliminaire plutôt que Préface.

Enfin, discours philosophique et politique plus que lexicographique, le texte de Garat fait la « synthèse des idées des Idéologues sur la langue » (Tasker 1997 : 256). La prépondérance du discours philosophique et la quasi-absence d’information lexicographique, à l’exception d’un discours linguistique où on « ne traite les mots que du point de vue des idées », est, toujours selon Tasker (1997 : 238), caractéristique du XVIIIe siècle. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en serait l’inspiratrice. En effet, le texte introductif de l’Encyclopédie est intitulé aussi Discours préliminaire. Dans son texte, Garat rend un vibrant hommage à l’esprit philosophique et à la démocratie et il fait de l’Académie un établissement national et politique, gardien des libertés et de la démocratie. Il légitime, par le fait même, le rôle de l’Académie française dans la Révolution. Se rendant peut-être compte du caractère étonnant de cette justification, Garat consacre la première page du Discours à expliquer au lecteur la nature de son raisonnement. Le Discours commence par la reconnaissance des torts des révolutionnaires vis-à-vis de l’Académie :

La Révolution Françoise qui, dans sa marche, devoit rencontrer tous les obstacles, devoit aussi donner dans tous les excès. [...] Durant plusieurs années, tout ce qui n’est pas entré dans la Révolution comme instrument et comme acteur, a été regardé et traité comme contre-révolutionnaire. [...] Toutes les trois [Académies] ont été accusées d’aristocratie, et détruites comme des institutions royales, nécessairement dévouées à la puissance de leurs fondateurs (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Garat admet par contre que les Académies devaient être supprimées pour laisser place à l’Institut, créé sous la Convention, parce qu’il fallait, selon lui, les renouveler :

Il falloit, je le crois, les détruire [les Académies] pour les recréer sous d’autres formes : il falloit que la République eût son Institut des Arts et des Sciences, né avec sa Constitution, destiné, par son origine même, à décorer la Liberté, à la fortifier, à la propager dans le monde comme la lumière (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Chose surprenante de la part d’un révolutionnaire, il s’emploiera ensuite à convaincre le lecteur que les trois Académies (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Académie des sciences), en particulier l’Académie française, ont été des moteurs de la Révolution :

Entre les trois Académies, l’Académie Françoise, cependant, est celle qui a le plus contribué au changement de l’esprit monarchique en esprit républicain : en caressant les Rois, c’est elle qui a le plus ébranlé le trône : ce n’étoit pas le but qu’on lui avoit marqué, ni celui qu’elle avoit; c’est celui qu’elle a rempli; et cette influence a été l’effet nécessaire, quoique très-imprévu, de plusieurs circonstances de son institution (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

Le Discours tente donc de montrer que les origines de l’Académie ne sont que secondaires puisque les académiciens ont toujours agi comme précurseurs des idées d’égalité et de liberté véhiculées par la Révolution. L’auteur justifie les actions de l’Académie dans les termes de la République. Selon Garat, la démocratie littéraire dont elle fait montre aura tôt fait d’inspirer une démocratie politique à grande échelle :

Ses Membres égaux comme Académiciens, se regardèrent bientôt égaux comme hommes : les futiles illustrations de la naissance, de la faveur, des décorations, s’évanouirent dans cette égalité académique; l’illustration réelle du talent sortit avec plus d’éclat et de solennité (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

En outre, le fait, pour les académiciens, de se louanger les uns les autres à la réception d’un membre ou à sa mort évoque, selon Garat, « un autre exemple très-contraire au régime monarchique » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268) puisqu’on devait, à l’époque, ne louanger que le roi. Bref, Garat espère réussir à légitimer l’Académie aux yeux du peuple et des révolutionnaires. Autant la préface de 1694 voulait répondre aux détracteurs de ses choix lexicographiques, autant celle de 1798 s’adresse à ceux qui s’opposent à l’Académie.

Dans le Discours, Garat propose sa vision de l’Académie. Il ne transforme peut-être pas son projet de fixer la langue, mais en modifie ni plus ni moins les paramètres. Ainsi, la Compagnie royale, soumise à son protecteur, devient le lieu d’un mouvement révolutionnaire avant-gardiste. Garat affirme qu’elle a sciemment choisi de ne pas respecter l’objectif que lui avait confié Richelieu :

[I]l eût frémi de voir son ouvrage à ce point éloigné du but pour lequel il l’avoit créé : son but, cela est très-probable, n’avoit rien de politique; il n’étoit que littéraire. Richelieu avoit la prétention de bien parler et de bien écrire : il institua l’Académie Françoise pour veiller à la pureté de la Langue, pour en faire le Dictionnaire : Richelieu ne songeoit à faire ni des Monarchistes, ni des Républicains; il songeoit à faire des Puristes (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 270).

Au contraire de Richelieu, Garat considère qu’un dictionnaire n’est pas que littéraire, mais aussi politique. Quoique l’esprit philosophique soit bel et bien entré à l’Académie, comme en témoignent les discours de réception, les pièces couronnées et les panégyriques, il semble, comme le signale Jean-Pierre Seguin (1978 : 86) qu’à « côté d’une ouverture toute relative, il y a le travail visible d’une poussée conservatrice; sous le masque de la conformité au modèle de progrès, il y a des résistances ». En principe, on peut dire que le projet initial de l’Académie, fixer et épurer la langue, semble avoir été légèrement modifié par les académiciens, puisqu’il est maintenant de fixer la langue sans la borner. Comme l’expose Garat :

[T]out un Peuple apprendra, dans un tel Dictionnaire, à fixer sa Langue sans la borner; à la fixer, dis-je, non dans des limites qu’on ne peut pas plus donner à la Langue d’un Peuple qu’à sa raison et à ses connoissances, mais dans les routes où elle pourra toujours s’avancer, en acquérant toujours de nouvelles richesses sans en perdre jamais aucune (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 273).

Le Dictionnaire se ferait donc moins restrictif que par le passé malgré le fait qu’il indique toujours le jugement qu’il faut porter sur l’usage. Sous l’influence de l’Encyclopédie et de l’esprit philosophique, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences sont donc largement accueillis dans l’édition de 1798. Ce changement n’est pas qu’attribuable à la Révolution puisqu’une véritable transformation sociale, à laquelle l’Académie française n’a pas échappé, s’est opérée au cours du XVIIIe siècle. Comme l’affirme Jean-Pierre Seguin (1978 : 85) au sujet de l’approche de Garat :

Sans doute cette préface a été écrite au moment de la publication du Dictionnaire, c’est-à-dire longtemps après la préparation et la rédaction des articles; mais la doctrine de Garat, qui écrivit cette préface, concorde avec celle des auteurs du Dictionnaire. Dès 1762, plus d’un académicien aurait approuvé la préface de 1798.

Toutefois, même si le Dictionnaire semble renoncer à son rôle traditionnel pour adopter une idéologie de progrès, la prudence reste de mise. Ainsi, tous les nouveaux mots de la langue n’y sont pas aveuglément introduits sous prétexte que l’ouvrage veut rendre compte des changements de la vie moderne. La préface en donne un aperçu :

Une Langue, comme l’esprit du Peuple qui la parle, est dans une mobilité continuelle : dans ce mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter, elle perd des mots, elle en acquiert. [...] [Q]uelquefois elle se perfectionne également par les mots qu’elle adopte, et par les mots qu’elle rejette. [...] C’est cette [...] direction qu’il faut donner aux changements d’une Langue, [...] et cette direction constante, elle ne peut la recevoir que d’un Dictionnaire, fait suivant les vues et dans le plan dont nous avons parlé (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272).

En ce qui concerne le destinataire du Dictionnaire, il n’est plus « [l’]honnête homme [...] qui ne se pique de rien », mais un citoyen qui désire s’exprimer dans une langue précise qui, pour ce faire, peut avoir recours « à la langue des métiers et à celle des Sciences et des Arts » (Tasker 1997 : 240). En fait, déjà en 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire, les académiciens accueillent de plus en plus de néologismes pour rendre compte du changement social et des nouvelles réalités. Selon Liliane Tasker (1997 : 241), ils se seraient toutefois montrés un peu plus prudents à l’égard des néologismes lors de la préparation de la cinquième édition.

Désormais, la norme à respecter n’est plus le bel usage « formé des fantaisies du beau monde, qui sont très-bizarres », mais le bon usage « composé des vrais rapports des mots et des idées, qui ne sont jamais arbitraires ». Toutefois, il ne faut pas croire que l’inégalité sociale sur la langue que véhicule le projet disparaît pendant la Révolution. La préface de 1694 laissait entendre que le Dictionnaire ne citait que les mots pouvant « servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 29); le Discours préliminaire de 1798 conclut « que la vraie Langue d’un Peuple éclairé n’existe réellement que dans la bouche et dans les écrits de ce petit nombre de personnes qui pensent et parlent avec justesse » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 271-2). Morellet, académicien qui a participé à la préparation du Dictionnaire, semble pour sa part affirmer que le bel usage règne toujours à l’Académie :

Le Dictionnaire de l’Académie [...] est le dépôt de la langue usuelle, telle qu’elle est parlée par la classe des citoyens qui la parlent la mieux, et qui en dépit de toutes les Révolutions est formée des citoyens distingués par le rang, la fortune ou l’éducation (Branca-Rosoff 1986 : 283).

Bref, les deux textes introductifs présentent sans conteste des intentions différentes : le premier désire justifier les choix lexicographiques de la Compagnie tandis que le second, aux visées politiques déclarées, tente plutôt de légitimer l’Académie elle-même. La préface de 1694 souligne la compétence lexicographique de la Compagnie, tandis que le Discours préliminaire de 1798 tente de la replacer dans un contexte révolutionnaire où la langue est envisagée du point de vue de la raison plutôt que du style. Selon Garat, l’ouvrage de 1798 ne s’adresse non plus aux puristes « qui n’ont d’autre prétention que de parler et d’écrire purement et correctement une Langue » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272), mais aux citoyens qui désirent faire un usage raisonné de la langue. Le Discours préliminaire est imprégné des transformations sociales de son époque. Ainsi, lorsque Garat discute des choix lexicographiques des académiciens, c’est toujours pour les ramener au contexte social. Même la langue employée dans le Discours reflète la Révolution. En cela, elle est de son temps, comme il se doit.

Le projet initial de l’Académie n’a que très peu changé de 1694 à 1798. En effet, les transformations annoncées par Garat ne semblent pas trop s’attaquer à l’esprit du projet. Ce sont les paramètres autour desquels s’articule ce projet qui changent. Les académiciens veillent toujours à fixer la langue; par contre, celle-ci n’est plus la même. La norme proposée n’est plus celle des honnêtes gens - la Cour et le Parlement -, mais celle des citoyens éclairés qui font usage de la langue avec raison. Qui sont ces citoyens philosophes? Probablement les académiciens, ceux-là même qui étaient considérés comme des honnêtes gens au siècle précédent. Le changement ne s’inscrit alors que dans le cours normal des choses. Ces citoyens emploient une langue différente de celle des honnêtes gens : ce sont des philosophes qui s’intéressent aux Arts et aux Sciences. Rappelons que l’idée de « raison » est l’une des références clés des XVIIe et XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, la raison était de nature psychologique, intérieure et mise au service de la seule nation. Au XVIIIe siècle, elle s’extériorise, devient universelle, se préoccupe de tout et partout. Elle s’ouvre sur le monde.

Comment alors le projet traverse-t-il la période révolutionnaire? Il semble osciller entre le changement et la tradition. Les propos de Garat paraissent quelque peu enflammés par son désir de faire de l’Académie le porte-étendard de la République, mais il reste qu’un véritable changement de mentalité s’est progressivement fait sentir à l’Académie durant le siècle précédent. Le projet survit, mais s’adapte aux idées des Philosophes des Lumières. Son essence reste la même : elle vise toujours à fixer la langue, mais on ne voudra plus la borner.

Quoi qu’il en soit, il faut avoir à l’esprit que le Discours préliminaire est le fruit des idées d’un seul homme qui, de surcroît, n’a pas participé à la rédaction de l’ouvrage, alors que la préface de l’édition de 1694 représente davantage les idées des académiciens. Garat ne peut donc que répercuter sa vision sans vraiment savoir si elle s’harmonise avec celle des académiciens qui ont préparé l’ouvrage. Ainsi, comme le souligne Liliane Tasker (1997 : 238), le Discours renseigne peu sur la véritable nature du projet des académiciens :

[D]iscours idéologique et discours lexicographique [y] sont étroitement mêlés et ne rendent compte que très imparfaitement des réalisations du Dictionnaire, résultat du travail des académiciens entre 1762 et 1789, dans une période où selon GOHIN « le mouvement néologique se rattache nettement au mouvement philosophique ».

Le projet n’est peut-être pas trop ébranlé par la Révolution, mais l’édition parue dans ces moments troubles de l’histoire revêt sans conteste une forme différente des précédentes. Son texte introductif, empreint d’un discours idéologique, et son Supplément, qui rompt avec le projet de l’Académie puisqu’il ne se préoccupe point de fixer ou d’épurer la langue, sont en rupture avec la monarchie dans laquelle la Compagnie a fleuri. Le Dictionnaire, quant à lui, s’inscrit sans trop de changement dans la tradition. Le Discours préliminaire et le Supplément sont séparés du reste du Dictionnaire comme la langue monarchique l’est de la langue républicaine. La préface rend d’ailleurs compte de cette rupture :

[I]l [le Dictionnaire] a été fini à l’instant où la Monarchie finissoit elle-même; et [...], par cela seul, il sera pour tous les Peuples et pour tous les Siècles la ligne ineffaçable qui tracera et constatera, dans la même Langue, les limites de la Langue Monarchique et de la Langue Républicaine (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280).

La présence de ces « intrus » expliquerait-elle la répudiation de la cinquième édition du Dictionnaire par l’Académie une fois qu’elle a été reconstituée? En effet, rien dans le corpus du Dictionnaire, fruit du travail des académiciens, ne pourrait au premier abord expliquer ce mépris.

4. Conclusion

On peut donc conclure à la fidélité de l’Académie face à sa mission statutaire initiale, à savoir fixer les règles du français, le purifier, le rendre éloquent et apte à exprimer les arts et les sciences. Le projet, légèrement ébranlé par la Révolution, s’est redéfini à partir de ces événements selon des paramètres mieux adaptés à la réalité de l’époque. Le Discours préliminaire, somme toute, rend compte d’une même mission, mais dans des termes différents. Cette adaptation aux réalités sociales reste encore aujourd’hui la force de l’Académie. Maurice Druon dit à ce sujet :

Tous ces textes [Statuts et Règlements] sont suffisamment clairs, généraux et concis pour qu’il n’ait été besoin d’y rien changer, les plus récents remontant à près de deux siècles. Ils ont toujours permis à l’Académie, sans les enfreindre, de s’adapter aux circonstances et conditions nouvelles de l’histoire ou des mœurs (Académie française 1998 : s.p.).

Selon Maurice Druon (Académie française 1998 : s.p.), le projet de l’Académie est demeuré le même depuis l’origine : « donner des règles certaines à notre langue, la maintenir en pureté, lui garder toujours capacité de traiter avec exactitude tous arts et toutes sciences, et assurer ainsi les caractères qui lui confèrent l’universalité. » Au fil du temps, la grande force de l’Académie n’est-elle pas son aptitude à adapter sa mission aux événements sociaux, culturels et politiques qui surviennent tout en gardant le cap sur le génie du français, toujours fidèle aux mots du pouvoir et sans cesse sollicitée par le pouvoir des mots?

Références

Notes

[1] Texte remanié d’une communication présentée par les auteurs au Colloque « Dictionnaires et sociétés » tenu à l’Université de Montréal, en mai 2000, dans le cadre du 68e Congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences.

[2] Les auteurs remercient M. Anthony Cowie ainsi que les deux évaluateurs anonymes pour leurs observations judicieuses.

[3] Certains auteurs, dont Liliane Tasker, le prénomment Joseph-Dominique.

À propos de la néobienséance dans les dictionnaires scolaires : les prénoms dans les exemples

1. Le dictionnaire, la geste sociale et l’école

L’identité culturelle est conditionnée, façonnée par la capacité d’adaptation et par la capacité d’expansion ainsi que par des résistances et des mouvements contradictoires devant ce qui risque de la déstructurer, de la déstabiliser, de la démolir ou de l’anéantir. Perçue sous l’angle d’une sémiotique, la culture convoque un système modelant sur lequel se fondent les individus pour définir leur vision du monde et ses divers fragments en vue de se positionner dans un espace, un territoire maîtrisé. Une identité culturelle et nationalitaire se fabrique autour d’une mémoire collective, et le dictionnaire est l’un de ces hauts lieux qui participe de la mémoire d’un peuple, même si c’est à travers la langue qu’elle se bâtit. Mais cette mémoire est aussi ce qu’on en fait.

De là le rôle primordial et la valeur exemplaire de la langue à l’école et dans la société afin de pouvoir la situer dans l’histoire, seul chemin pour meubler la mémoire sociale, qui est elle-même l’un des fondements édificateurs de l’identité d’un peuple. Les dictionnaires pour les enfants ou les dictionnaires d’apprentissage —sur la distinction entre les deux types de recueils, v. Lehmann 1991 : 110-111— font partie de cette geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire et transmettre à travers elle les valeurs communautaires, une conception particulière du monde et un modèle idéologique idoine. Ils portent chacun leur historicité en ce sens que comme tous les dictionnaires, ils sont traversés par l’Histoire et qu’ils contiennent cette histoire sociale en train de se faire, y compris les nouveaux évènements reliés à la nouvelle morale sociale. Il est donc impératif que le dictionnaire fasse partie de l’équipement de base de l’écolier qui se lance à la conquête de sa langue maternelle.

2. Le dictionnaire et la (néo)bienscance

En ces temps où dominent de nouveaux paradigmes sociaux, les dictionnaires tentent de concilier une multitude d’exigences réparties sur plusieurs niveaux : modernité et histoire, logique variationniste et norme de référence unique —qui met à mal la francophonie et le français international—, équité entre les sexes, ouverture sur le monde et empire interne, éradication des inégalités sociales, des stéréotypes, etc. Aussi, certaines vérités véhiculées par de nouvelles coordonnées sociales instaurées dans certains pays de l’hémisphère nord doivent-elles être maquillées sur le plan lexical et transformées en mots présentant toujours leur plus beau profil. De plus en plus, certaines zones de vocabulaire doivent être passées au crible d’un ensemble de critères de sélection et d’approbation qui reposent sur un ordre moral qui impose sa loi. Sur la base de ces facteurs dans lesquels le bien domine toujours le mal ou le réprouvé, des pans entiers du lexique sont escamotés des dictionnaires pour la jeunesse. Il en va ainsi des lexiques scatologiques, sexuels, offensants (jurons, blasphèmes, sacres...), etc. Ces registres de langue sont donnés comme peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (v. Boulanger 1994 : 275). En fait, ce contrôle n’est que la poursuite de manières de faire de la lexicographie d’apprentissage telle qu’on le constate depuis une trentaine d’années. Sauf que des interventions externes se produisent de plus en plus souvent afin d’exercer ce contrôle dont les normes ont leur source en dehors du champ de la linguistique.

La barrière morale éditoriale s’interprète également autrement et à la lumière du phénomène foudroyant dénommé le politiquement correct ou la rectitude politique. Cette nouvelle règle de vie sociale a des prolongements immenses dans la langue, et la lexicographie est appelée à y faire face pour tenter de la gouverner. Les protocoles de rédaction des dictionnaires sont soumis à un examen sévère de la part de groupes sociaux érigés en juges qui exigent d’être parties prenantes dans les contenus. De sorte que des informations linguistiques pertinentes risquent de se voir éjectées des colonnes des dictionnaires sous la poussée de pressions externes caractérisant la correction politique. Le dictionnaire devient l’un des lieux obligés du rétablissement d’une caution bienséante et présente certains phénomènes sociaux sous un jour embelli, ou plutôt travesti. Sur la base de critères peu adaptés à l’objet dictionnairique, les lexicographes sont ou seront contraints, d’une part, d’exclure des éléments qui ont leur place dans les articles et, d’autre part, d’inclure des éléments qui ne sont pas normalement requis. C’est ainsi que la théorie et le faire du dictionnaire sont étroitement rattachés à ce que la dynamique de sa propre histoire le contraint d’inclure ou d’exclure (v. Meschonnic 1991 : 15).

Mais qu’est-ce donc que la rectitude politique, que pour notre part nous préférons dénommer la néobienséance? Elle peut être définie comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer la pensée de toute la collectivité par le biais du langage et, dans son prolongement, du dictionnaire. Plusieurs voient ce phénomène comme un nouveau péril social qui est relatif aux effets délétères de toutes sortes de revendications et d’exigences liées à l’identité et à la reconnaissance qui mobilisent des microgroupes et dont l’expression la plus visible est celle où la victimisation règne en maîtresse. Les secousses sociales se prolongent naturellement dans le langage et celui-ci prend figure de discours délavés et ravalés par l’intermédiaire de mots qui veulent ne pas dire (ex. : citoyen expérimenté chronologiquement → « vieux », personne à image corporelle alternative → « obèse, gros », sans domicile fixe/S.D.F., itinérant → « clochard, vagabond »). L’essentiel de la parole néopolie n’est pas d’affirmer ce qui est vrai, mais de rendre vrai ce qui est énoncé. Corollairement, le dictionnaire devient ou deviendra porteur de ces néodiscours (v. Boulanger 1996).

C’est dans cette large perspective d’une nouvelle forme de la restauration lexicale d’ordre défensif que nous aborderons les dictionnaires scolaires. Nous ne nous intéresserons pas vraiment au contenu linguistique qu’ils véhiculent, mais bien plutôt aux messages sociaux subliminaux qu’ils portent inscrits en palimpseste de la microstructure. Ainsi, la plupart des héros de l’univers narratif du Petit Robert des enfants [PRE], aujourd’hui le Robert des jeunes [RJ], occupent des fonctions et des emplois à caractère positif dans l’aventure de Motbourg : madame Hespel est ingénieur (ou ingénieure?), Angèle, l’institutrice, répare la voiture, etc. Il faut bien aussi qu’à côté des « bons », il y ait quelques « méchants ». Au Québec, ces personnages sont généralement bien perçus par les enseignants, sauf un : madame Harpie. Dans le lexique commun, le mot harpie signifie « Femme acariâtre, méchante, laide ». D’ailleurs, un seul des quatre dictionnaires pour enfants consultés pour la présente étude consigne le mot harpie dans sa nomenclature. Il s’agit du Larousse maxi débutants qui l’exemplifie et le définit ainsi : « Cette personne est une harpie, elle est très méchante et coléreuse ». Le personnage du PRE/RJ qui porte ce nom possède tous les défauts : madame Harpie est commère, soupçonneuse, avare, malhonnête, etc. (v. Lehmann 1991 : 128). Il est fort douteux qu’elle puisse être acceptée dans ce rôle dans les écoles du Québec. Son patronyme et ses qualités personnelles, qui rassemblent tous les stéréotypes du genre, seraient frappés d’interdit lexicographique au nom de la discrimination sexiste et sociale. Seule son occupation de marchande de bonbons résiste à la critique bienséante.

3. Les dictionnaires scolaires

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux enfants de 7/8 à 12 ans est fort important. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine » (1991 : 19). La plupart des grandes maisons d’édition de dictionnaires offrent une gamme de produits pour les enfants de cette catégorie d’âge (v. Lagane 1990 et Hausmann 1990). Dans le secteur économique, il règne donc en cette matière une très forte concurrence, d’autant que les éditeurs français mettent en circulation des éditions adaptées à différents contextes culturels francophones, notamment les environnements canadien, québécois ou nord-américain, selon l’envergure des visions politico-culturelles ou politico-éditoriales des entreprises (v. Ouimet 1996). C’est ainsi, que chacun à leur manière, Larousse, Hachette, Bordas et Robert diffusent leurs « juniors » en Amérique.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire est bien fixé par rapport à la démarche pour les adultes. L’envergure nomenclaturelle est réduite, le nombre d’entrées se situant dans un créneau de 18 000 à 20 000 unités. Les rubriques historiques (étymologie, datation) et les citations en sont exclues, sauf dans le PRE/RJ qui offre des extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (v. Lehmann 1993b : 205). L’accent est mis sur la définition et l’exemplification, auxquelles s’ajoute presque toujours l’iconostructure. Le cheminement normal procède donc du mot vers la définition, puis son exemplification, pour déboucher enfin sur l’illustration. Il n’entre pas dans notre propos de faire le point, ni le partage sur l’ordre de préséance de l’une sur l’autre des trois démarches mentionnées ci-dessus (v. Lehmann 1991, 1993a et Rey-Debove 1993).

4. La lecture de l’univers référentiel

En plus d’avoir une vocation linguistique, le dictionnaire scolaire est aussi un truchement qui mène à la connaissance du monde et de ses traditions. À la fois vérité sur le monde et sur la langue, il favorise l’accroissement du savoir sur les réalités concrètes et abstraites dénotées par les unités lexicales. Par conséquent, les dictionnaires dessinent une vision du fonctionnement de la vie et du monde qui laissera ses empreintes sur la future conception de l’univers que se créera l’enfant. À travers les mots imprimés sur le papier et les images qui les accompagnent, aux yeux de l’enfant, le dictionnaire réalise une partie de l’expérience du monde. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire du primaire « doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou cœrcitive » (Boulanger 1994 : 267).

Dans le cheminement lié à la formation scolaire élémentaire, les questions du genre : « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur le fonctionnement du système linguistique. Au-delà ou en-deçà de leur vocation bien entendu langagière, les dictionnaires pour la jeunesse poursuivent comme objectif primordial de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat puis de mettre l’univers en correspondance avec les mots. Pour les jeunes élèves, l’apprentissage des données sur la langue est davantage d’ordre quantitatif, l’accumulation mémorielle du vocabulaire étant liée aux connaissances extralinguistiques cumulées simultanément. Il y a donc un parallélisme entre l’acquisition des mots et la thésaurisation du savoir sur le monde et sur ce qui le compose. Contrairement aux ouvrages pour les adultes, le but premier du dictionnaire scolaire n’est pas de permettre à l’enfant de travailler sur l’organisation des unités lexicales dans le cadre d’une hiérarchisation normative et sociodiscursive, orale et écrite. Car c’est un fait que, dans un dictionnaire général destiné aux adultes, la matière lexicale s’organise tout entière par rapport à une hiérarchie, aussi bien implicite qu’explicite, qui en fait le lieu le plus affirmé du lexique, et que la norme et le bon usage viennent canaliser sous des angles prescriptifs ou objectifs selon les programmes établis. Alors que l’enfant n’a pas encore acquis le réflexe du non-mot —ce qui n’est pas catalogué n’est pas considéré comme un mot ou de la valeur de l’usage, même s’il peut avoir des soupçons ou une vague idée.

5. L’exemple forgé

L’exemple est l’une des rubriques articulaires qui favorise la perception des conditions d’emploi discursif des entrées. Dans la lecture métalinguistique ordinaire de l’article où il Figure, il est une séquence autonyme (v. Rey-Debove 1993 : 86). Si la définition généralise en fournissant les caractéristiques prototypiques de l’adresse, l’exemple spécifie, car il morcelle. Pour certains chercheurs, l’exemple forgé possède « n’importe quel contenu, mais de préférence un contenu singulier, plus représentatif de l’énonciation ordinaire qui possède une deixis (ego, hic et nunc) » (Rey-Debove 1993 : 86). Généralement, dans la phrase exemple dans laquelle il est convoqué, le mot que l’on souhaite mettre en discours a son emploi usuel, normal, c’est-à-dire référentiel, comme il est souhaitable de le montrer dans le processus pédagogique d’apprentissage du vocabulaire. Mais tout en étant référentiel, l’exemple ne correspond pas à une situation réelle. Il n’apparaît que comme une virtualité. Son statut sémiotique lui permet de simuler un contexte situationnel qui réduit le message aux seuls critères de vérité, conditions qui font que l’énoncé étant libéré de toute incidence contextuelle n’est ni vrai, ni faux (v. Martin 1989 : 600). « L’exemple construit, dépouillant l’énoncé de tout renvoi à une situation réelle, conduit à un artefact qui n’est que le lieu du sens » (Martin 1989 : 600). Mais parce qu’il est perçu par le destinataire comme un discours sur le monde, spécialement chez l’enfant, l’exemple conserve une valeur de vérité qui reste en accord avec les symboliques sémio-culturelles de la société (v. Rey-Debove 1971 : 264).

Le contenu singulier de l’exemple « ne peut restituer à coup sûr le contenu du mot défini » (Rey-Debove 1971 : 300). Cette particularisation est artificielle dans le dictionnaire, car du point de vue du lexicographe, l’exemple généré conserve toujours un cachet métalinguistique. Même s’il puise dans l’expérience, il a été créé artificiellement puisqu’il est le fruit des acquis d’un rédacteur ou de plusieurs pour représenter un discours sur la langue. En dépit de sa portée référentielle et singularisante, l’exemple conserve toujours quelque chose de l’abstraction globalisante de la définition (v. Buzon 1983 : 163). Il ne saurait être confondu avec un énoncé employant les mêmes mots et produit par un locuteur dans une situation réelle de communication. Ainsi, l’exemple Cet hiver, il a beaucoup neigé, tiré de l’article neiger du Dictionnaire CEC jeunesse, est un pur produit de l’imagination des rédacteurs du dictionnaire. Tandis que la phrase « Cet hiver, il a beaucoup neigé. » rend compte d’un événement qui s’est réellement produit au Québec au cours de l’hiver 1997.

5.1. La formule exemplaire de l’exemple

Dans les recueils destinés à des enfants, l’exemple doit être de préférence une phrase simple, mais complète et informative. De fait, seule la phrase « est apte, en tant qu’exemple forgé, à simuler ce qui se dirait dans une situation réelle donnée » (Rey-Debove 1989 : 21). Le discours non syncopé paraît plus naturel et, par-delà les assertions métalinguistiques qui y sont enchâssées, il parle aussi du monde, et mieux que sauraient le faire les exemples syntagmatiques, car ceux-ci sont réduits à leur stricte fonctionnalité sur le plan linguistique. L’exemple informe donc simultanément sur l’univers référentiel et sur le signe.

5.2. La construction du monde et l’exemple

Mieux que la plupart des autres énoncés articulaires, les exemples transportent la charge idéologique de la société et du groupe ciblés par le programme rédactionnel du dictionnaire. Pour certains, ils sont même la principale tête de pont lexicographique des idéologies et des jugements de valeurs (v. Rey 1995 : 113). « C’est ainsi que l’appareil d’exemples d’un dictionnaire manifeste ou trahit des positions pédagogiques, éditoriales —voire commerciales, et en général idéologiques, autant et parfois plus que l’analyse des sens, les choix de nomenclatures, la politique défïnitionnelle » (Rey 1995 : 104). Les choix qu’opère le lexicographe présentent en effet une image complète et souvent complexe des conceptions, des expériences et des croyances des individus qui forment la société. « De façon plus générale, on ne conçoit pas que les exemples, du moins par les présuppositions qu’ils véhiculent, soient en constante contradiction avec la vision du monde que le lexicographe peut supposer chez son public » (Martin 1989 : 605). Au pays de la « dictionnairie », l’exemplification n’est jamais innocente.

6. Le registre civil de l’exemple dans les dictionnaires pour enfants

Lorsqu’il comporte un ou des acteurs humains, l’exemple du dictionnaire pour les élèves est souvent structuré en deux parties : un protagoniste, sujet de la phrase, plus rarement l’objet (complément), et le message. L’exemple forme ainsi une sorte d’équation bipolaire reconnue comme telle et qui forge l’un des éléments du code métalangagier de la microstructure. Le premier pôle sera identifié comme étant l’envoi, le second comme étant le prédicat. Cette dernière portion du schéma binaire reprend le mot témoin, comme l’illustre la série d’exemples tirés de la lettre L du Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ](v. le tableau 1).

Tableau 1 : Modèles d’exemples à schéma binaire du DCECJ
Entrées Exemples
las Maxime a mal dormi, il se sent las.
lavabo Sophie se brosse les dents au-dessus du lavabo.
ligne Le pêcheur attache sa ligne au bout d’une canne à pêche.
1. lire La pianiste lit les notes de la partition.
lisière J’ai cueilli ces champignons à la lisière du bois.
literie Quand je fais mon lit à fond, j’aère bien la literie.
livraison Elle attend avec impatience la livraison de son piano.
lourdeur Il a trop mangé, il a des lourdeurs d’estomac.

Le tableau montre trois sous-catégories de ce type d’exemples lorsqu’il y a un protagoniste :

Le recours aux prénoms fait partie des protocoles didactiques des dictionnaires pour enfants lorsqu’il s’agit de contextualiser socialement les exemples et de faciliter l’apprentissage de la langue. En intervenant dans la phrase, les prénoms, et accessoirement les patronymes, permettent d’exposer toutes les potentialités référentielles, dépassant alors les modalités de fonctionnement linguistique. L’exemple construit sur la base d’un prénom est personnalisé de sorte que l’enfant y reconnaît un proche (camarade, ami, frère, sœur, cousin, cousine, père, mère, etc.), un membre de sa communauté, le tissu social multiethnique de son milieu de vie, son environnement scolaire, ainsi de suite. Par-dessus tout, il se reconnaît lui-même et il s’identifie au message quand c’est son propre prénom qui est utilisé. Le prénom prend valeur d’autorité, de caution morale, de référence sécurisante en fonction du temps et de l’espace. Dans le PRE/RJ, chaque prénom, chaque nom jouent un rôle déterminé dans l’histoire qui est racontée en filigrane des mots. Cet ancrage énonciatif rend ainsi possible l’interprétation singulière de l’exemple et des proprionymes qui s’y incrustent (v. Lehmann 1991 : 126). Dans les autres dictionnaires pour enfants, les prénoms et les noms servent à animer fictivement les phrases-exemples, mais ils ne sont pas de la fiction narrative comme dans le PRE/RJ.

Dans les dictionnaires qui empruntent cette voie ou l’emprunteront, l’objectif ultime doit être de ne pas laisser le caractère narratif prendre le pas sur les besoins de la description de la langue, danger écarté des autres dictionnaires, puisqu’ils n’ont pas de contexte fictionnel avoué (v. cependant, le DCECJ dans lequel quelques prénoms sont toujours employés dans le même environnement réellement personnalisant).

6.1. L’écho des prénoms dans les exemples

L’étude des prénoms dans les exemples sera effectuée à partir de quatre dictionnaires pour enfants comparables :

Dans un dictionnaire comme le DCECJ, la palette des prénoms est très étendue afin de mieux personnaliser les messages portés par les énoncés exemples (v. le tableau 2).

Tableau 2 : Prénoms dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Féminins
• Alain • Jacques • Agathe • Isabelle
• Arnaud • Laurent • Agnès • Judith
• Bernard • Luc • Alice • Julie
• Bruno • Marc • Anne • Juliette
• Cyril • Mathieu • Aude • Laure
• Daniel • Maxime • Axelle • Linda
• Denis • Michel • Barbara • Lise
• Eric • Paul • Béatrice • Marianne
• François • Philippe • Brigitte • Marion
• Frédéric • Rémi • Caroline • Martine
• Guillaume • Stéphane • Catherine • Myriam
• Hugues • Thierry • Céline • Sabine
• Christine • Sandrine
• Corinne • Sophie
• Dorothée • Sylvie
• Fanny • Valérie
• Hélène • Virginie
Total : 24 Total : 34

Au total, il y a 60 prénoms cités dans la séquence L. Deux ne figurent pas dans le tableau, car ils peuvent être attribués aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ livrer, loyer] et Claude [→lourdeur]. Ces prénoms ambigus ou « hermaphrodites » peuvent par ailleurs être très utiles au lexicographe qui peut en user dans une phrase en quelque sorte neutralisée du point du vue du décompte des noms féminins et des noms masculins (v. le DCECJ : Tous les mois, Dominique paie le loyer de son appartement). L’utilité est d’autant plus manifeste quand le sens exprimé pourrait paraître discriminant (v. le DCECJ : Claude ne comprend pas vite, quelle lourdeur d’esprit!).

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages de contes (la fée Carabosse [→ légendaire], le petit Poucet [→ lieue]), un autre renvoie à un nom de famille (Gagné [→ lier]), un autre à un personnage historique (Jules César [→ légion]) et un dernier renvoie à un personnage littéraire (Tarzan [→ liane]).

Les prénoms permettent de mettre plus de vie et de couleur locale, la diversité délaissant la récurrence neutralisante des pronoms ou des substituts propriels répétitifs du genre Pierre, Jean, Jacques, Paul ou Marie, que l’on trouve en abondance, entre autres, dans l’édition canadienne du Larousse maxi débutants (v. le tableau 3).

Tableau 3 : Exemples comportant des prénoms archétypaux dans le LMDÉC (lettre L)
Entrées Exemples
laisser Depuis sa maladie, Pierre s’est laissé aller.
lassant Pierre raconte toujours les mêmes histoires, c’est lassant à la fin!
luné Jean est bien (mal) luné aujourd’hui.
lyrisme Jean m’a décrit son voyage avec lyrisme.
latin Jacques apprend le latin.
loucher Jacques louche.
lanceur Paul est lanceur de javelot.
léser Paul n’a pas eu la même part d’héritage que les autres : il a été lésé.
se lamenter Marie se lamente sur son sort à longueur de journée.
laquer Marie se laque les cheveux.
larme En nous quittant, Marie avait les larmes aux yeux.
lentement Marie mange lentement.
lucidité Marie a toute sa lucidité.

Mais il reste que même si le lexicographe recourt à des noms propres, ceux-ci acquièrent une valeur métalinguistique : ils renvoient anonymement à n’importe quelle personne vivant en n’importe quel lieu et à n’importe quelle époque.

À la limite, il n’y a pas de différence fonctionnelle entre le prénom et le pronom (il/elle). Et un prénom vaut parfois l’autre comme l’illustrent les exemples suivants tirés de l’article lacer.

On peut sans conteste rapprocher le procédé de la proforme des définitions relationnelles (v. Dubois et Dubois 1971 : 42-43).

Manifestement, ces prénoms sont des stéréotypes de la métalangue articulaire. Quoique étant de nature proprionymique, c’est-à-dire personnalisant, ils possèdent néanmoins un caractère généralisant et archétypal. Ils servent de passe-partout. La lettre L du LMDÉC cumule 3 occurrences de Pierre, 4 de Jean, 2 de Jacques, 4 de Paul et 7 de Marie. Mais aux yeux des jeunes consultés pour savoir ce qu’ils pensaient de ces choix, ils répondent que ces prénoms sont associés à des « vieux » —père, mère, oncle, tante, amis des parents, quand ce n’est pas la génération des grands-parents qui leur vient en mémoire—, que ce n’est pas comme cela que s’appellent leurs amis. Le tableau 4 fournit le répertoire de tous les prénoms recensés pour la lettre L.

Tableau 4 : Prénoms dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Féminins
• Jacques • Patrick • Aïcha • Lori
• Jean • Paul • Anne • Lysa
• Marc • Pierre • Brenda • Maïté
• Mehdi • Sékou • Chantal • Maria
• Pascal • Yves • Jeanne • Marie
• Judy • Sandra
• Line • Sarah
• Lise • Sylvie
Total : 10 Total : 16

Au total, il y a 27 prénoms cités dans la séquence L du LMDÉC. Un ne figure pas dans le tableau, car il peut être attribué aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ se leurrer].

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : quatre renvoient à un nom de famille (DaSilva [→ laveur, lier], Dubois [→ légion], Dupont [→liste], Durand [→ lopin]), un autre à une lignée familiale (Bourbons [→ligne]), deux autres à des personnages littéraires (Tarzan [→ liane], Ulysse [→ légendaire]).

Quelques entrées semblent s’écarter de la lettre L, mais cela est dû au regroupement morphologique du LMDÉC qui tient compte des mots préfixés.

La distribution des prénoms dans la version française [RJI] et dans la version nord-américaine [RJINA] du Robert junior illustré est nettement contrastée par rapport aux deux témoins précédents.

Tableau 5 : Prénoms dans le RJT (lettre L)
Masculins Féminins
• Alex • Anne
• Luc • Flora
• Yves • Julie
Total : 3 Total : 3

Au total, il y a 6 prénoms cités dans la séquence L. Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), cinq renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi] et Albert Schweitzer [→ lépreux]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

Tableau 6 : Prénoms dans le RJINA (lettre L)
Masculins Féminins
• Alex • Anne
• Luc • Ève
• Yves • Sarah
Total : 3 Total : 3

Au total, il y a 6 prénoms cités dans la séquence L. Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), six renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi], le cardinal Léger [→ lépreux] et Vierge [→ lampion]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

On remarquera qu’en passant de la France au Québec, Flora et Julie sont respectivement devenues Ève et Sarah : la substitution des prénoms s’est faite dans les mêmes articles (v. annexes 3 et 4).

6.2. Là où les prénoms se métamorphosent en statistiques

Dans le DCECJ, sur 58 prénoms différents, 24 (41,38 %) sont masculins et 34 (58,62 %) sont féminins. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 26 prénoms, 10 (38,46%) sont masculins et 16 (61,54%) sont féminins. Dans les deux RJI, la distribution montre un équilibre parfait : sur 6 prénoms dans chaque dictionnaire, 3 (50 %) sont masculins et 3 (50 %) sont féminins.

On retiendra de ce portrait statistique (v. le tableau 7) que les deux premiers dictionnaires privilégient une multiplication des prénoms et que les deux Robert préfèrent limiter la sélection. On peut aussi déduire que le DCECJ est plus ouvert sur les exemples personnalisants que sur les exemples anaphorisants ou communisants. Par ailleurs, les chiffres du DCECJ et du LMDÉC se ressemblent, les garçons occupant (environ) 40 % de la place et les filles (environ) 60 %, ce qui respecte les attentes du ministère de l’Éducation du Québec quant aux critères d’agrément des manuels scolaires.

Tableau 7 : Distribution des prénoms : base individuelle
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 58 24 41,38% 34 58,62 %
LMDÉC 26 10 38,46 % 16 61,54%
RJI 6 3 50,00 % 3 50,00 %
RJINA 6 3 50,00% 3 50,00%
Total 96 40 41,67% 56 58,33 %

Si l’on pousse les comparaisons statistiques du côté des attestations articulaires (v. le tableau 8), les résultats paraissent encore plus éloquents. En effet, certains prénoms sont employés plus d’une fois dans la séquence témoin d’un même dictionnaire. La palme revient à Anne qui atteint 23 occurrences dans le RJ1NA. Pour un prénom de garçon, le total d’occurrences le plus élevé est de 11 apparitions. Le phénomène se produit deux fois pour Yves dans les deux RJI. Fait à signaler, parmi les 11 attestations, 10 sont relatives aux mêmes entrées (v. les annexes 3 et 4).

Dans le DCECJ, sur 77 citations de prénoms, 29 (37,66 %) sont réservées aux garçons tandis que 48 (62,34 %) identifient des filles. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 45 attestations de prénoms, 20 (44,44 %) sont masculines et 25 (55,56 %) sont féminines. Dans le RJI, la distribution donne les résultats suivants : 72 occurrences de prénoms, dont 23 (31,94%) sont masculines et 49 (68,06%) sont féminines. Pour 73 citations, les chiffres du RJINA donnent respectivement : 25 (34,25 %) pour la gent masculine et 48 (65,75 %) pour la gent féminine.

Tableau 8 : Distribution des prénoms : base articulaire
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 77 29 37,66% 48 62,34 %
LMDÉC 45 20 44,44% 25 55,56%
RJI 72 23 31,94% 49 68,06 %
RJINA 73 25 34,25 % 48 65,75 %
Total 267 97 36,33 % 170 63,67 %

Le rapprochement et la comparaison des tableaux 7 et 8 font ressortir la nette prédominance des prénoms féminins sur leurs homologues masculins. Dans le tableau 7, le constat n’est pas probant pour les dictionnaires Robert qui se livrent un match nul sur tous les plans. Il est plus évident pour les deux autres dictionnaires. Dans le tableau 8, les écarts sont immédiatement sensibles, les formes féminines prévalant dans une proportion d’approximativement 2 sur 3, sauf dans le LMDÉC. Dans ce recueil, les garçons gagnent plus de 5 points d’un tableau à l’autre grâce à Jacques, Jean, Paul et Pierre qui raflent 13 des 20 attestations dans les exemples (v. annexe 2). Dans les deux RJI, les auteurs ont clairement privilégié la multiplication des occurrences des mêmes prénoms plutôt que leur diversité. On constatera en outre que le DCECJ n’est plus le seul à favoriser l’exemple avec un envoi-prénom, le LMDÉC a lui aussi augmenté ses proportions par rapport au tableau 7. Quand aux deux RJI, ils se comparent avantageusement au DCECJ.

Sur la base de la lettre L et en s’appuyant sur le tableau 8, il est manifeste que dans ces quatre dictionnaires, ce sont les prénoms de filles qui l’emportent haut la main sur leurs vis-à-vis masculins. Ces statistiques offrent ainsi le portrait le plus bienséant lorsqu’elles sont étudiées en fonction des exigences ministérielles québécoises à l’égard de la représentativité féminine dans les dictionnaires. Dans la perspective gallofrançaise, le RJI présente les mêmes caractéristiques, ce dictionnaire obtenant même le score le plus élevé du corpus en ce qui regarde le visage féminin dans les exemples. Peut-être ces résultats doivent-ils quelque chose aux équipes de rédaction et de correction composées exclusivement de femmes, soit dix au total?

Une mise en commun des données compilées pour les quatre dictionnaires donne un total de 96 prénoms cités (v. le tableau 7). De ce lot, 40 sont affectés aux garçons et 56 aux filles, ce qui donne des pourcentages respectifs de 41,67 % et de 58,33 %. Une fois les groupes tamisés, il reste 81 prénoms différents : 32 (39,51 %) sont masculins et 49 (60,49 %) sont féminins. Pour ce qui est des occurrences articulaires (v. le tableau 8), les résultats globaux sont de 267 apparitions : 97 (36,33 %) et 170 (63,67%) respectivement pour les exemples au masculin et au féminin. Dans l’ensemble, on peut donc conclure à une nette emprise des références féminines sur les masculines, aussi bien en ce qui a trait au nombre des prénoms qu’à leur fréquence de réemploi dans les exemples. La bienséance est bien respectée sous le chapitres des prénoms, les filles sont plus présentes que les garçons. Ces résultats demanderaient cependant à être corroborés par une étude des anaphores et des noms communs d’animés.

Sur les 32 prénoms masculins, seulement 6 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; aucun ne figure dans tous les ouvrages.

Tableau 9 : Répartition des prénoms masculins communs
Prénoms DCECJ LMDÉC RJ1 RJINA
Alex - - + +
• Jacques + + - -
• Luc + - + +
Marc + + - -
• Paul + + - -
• Yves - + + +

Sur les 49 prénoms féminins, seulement 5 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; un seul figure dans tous les ouvrages.

Tableau 10 : Répartition des prénoms féminins communs
Prénoms DCECJ LMDÉC RJI RJINA
Anne + + + +
Julie + - + -
• Lise + + - -
• Sarah - + - +
• Sylvie + + - -

Chez les lexicographes, Anne s’avère le prénom féminin le plus populaire : il revient dans les quatre dictionnaires; tandis que chez les garçons, Luc et Yves se partagent l’honneur d’avoir été sélectionnés par trois équipes de rédacteurs. Le couple le plus célèbre est celui formé d’Anne et d’Yves avec 42 et 23 occurrences respectivement pour l’ensemble du corpus, ce qui témoigne encore plus de la claire domination des filles : Anne obtient d’ailleurs presque deux fois plus de visibilité qu’Yves.

7. Vers d’autres zones néobienséantes

La néobienséance dictionnairique touche aussi d’autres aspects sociaux que la bataille des prénoms de garçons et de filles. Il suffit d’évoquer les contextes dont le contenu véhicule l’idéologie traditionnelle, pour ne pas dire sexiste, des rapports entre les hommes et les femmes, et que l’on dénonce de plus en plus, du genre : « Maman fait les courses » et « Papa va au bureau » (v. Buzon 1983 : 157). Afin de mesurer l’évolution des dictionnaires, voici la situation actuelle du mot bureau au sens de « lieu de travail » dans le corpus des dictionnaires témoins.

La démarcation entre les exemples québécois et français est tangible. Les exemples laurentiens féminisent la situation, sauf le premier qui oppose le travail en usine (col bleu) à l’emploi de bureau (col blanc). Les exemples hexagonaux paraissent plus stéréotypés, en particulier celui du LMDÉC qui renvoie aux tâches de bureau généralement dévolues aux femmes; mais, cet exemple est mal construit, puisque c’est l’unité complexe employée de bureau qui est illustrée et non bureau. Il est vrai, par ailleurs, que tous les énoncés sont suffisamment flous pour qu’on les interprète de manière bienséante en pensant que toutes ces personnes occupent des fonctions valorisantes dans un bureau. Quoique l’on pourrait penser que les exemples féminins nécessitent un certain renforcement pour bien s’assurer que le niveau de responsabilité de la femme est comparable à celui de l’homme.

Pour terminer cette incursion du côté de la néobienséance, quelques pistes supplémentaires seront simplement esquissées en puisant encore dans l’éventail des exemples des dictionnaires pour les jeunes.

Ces dictionnaires respectent tous des principes moraux liés à différents faits de société. Nous avons isolé quelques domaines dans lesquels les lexicographes plaident pour un monde meilleur, où la beauté, la richesse, la paix, la santé, etc., ont le pas sur la laideur, la pauvreté, les conflits de toutes sortes, la maladie, etc. (Le mot en caractères italiques renvoie à l’entrée qui a fourni l’exemple.)

Ces images d’Épinal repérées dans quelques sphères de la connaissance manifestent très clairement que la (néo)bienséance est l’un des éléments extralinguistiques majeurs imposés dans l’univers dictionnairique. Tout est pensé et réalisé pour que les enfants en phase de scolarisation adhèrent à une vision idéalisée du monde. Et c’est bien ainsi, car ils auront suffisamment le temps d’en observer tous les heurs et malheurs.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Annexe 1 : Prénoms suivis des entrées dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alain loin • Agathe lisière
• Arnaud lentille • Agnès loyal
• Bernard loyer • Alice 1. loup
• Bruno lit • Anne légèrement; long
• Cyril lapsus • Aude 1. livre
• Daniel lettre; livrer • Axelle 3. loup
• Denis lit • Barbara lier
• Éric lance-pierres; ligne • Béatrice lassitude
• François se lever; loger • Brigitte lent
• Frédéric linteau • Caroline larme; lobe
• Guillaume lymphatique • Catherine 2. lot
• Hugues loterie • Céline lâcher; léger
• Jacques lancinant • Christine laisse
• Laurent louveteau • Corinne laisser; leçon
• Luc lui • Dorothée liste
• Marc levée; lutte • Fanny lorgnette
• Mathieu langue • Hélène laideur, 2. lire
• Maxime las • Isabelle livrer
• Michel lagon; lumière • Judith louange
• Paul longueur • Julie librairie; lunette
• Philippe loin • Juliette lucide
• Rémi lancer • Laure léger
• Stéphane luthier • Linda limonade
• Thierry 1. lire • Lise loisir
• Marianne 1. louer
• Marion lèvre
• Martine luge
• Myrinm léger
• Sabine lécher
• Sandrine lacer; littérature
• Sophie lavabo; lion; longtemps; lui
• Sylvie langueur; électeur; longueur
• Valérie long; lucidité; lurette
• Virginie leçon
Total : 24 Total : 29 Total : 34 Total : 48
Annexe 2 : Prénoms suivis des entrées dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Jacques latin; loucher • Aïcha lauréat
• Jean s’aliter; reluire; luné; lyrisme • Anne lunette
• Marc lucide • Brenda lubie
• Mehdi leçon • Chantal 2. lire; longtemps
• Pascal las; lecture • Jeanne latiniste
• Patrick licence • Judy lettre; lui
• Paul lanceur; 1. le; léser; éloignement • Line lacer
• Pierre laisser; lassant; licencié • Lise léger; luge
• Sékou lettre • Lori relancer
• Yves long • Lysa langue
• Maïté 1. lieu
• Maria 2. lire
• Marie là; se lamenter; laquer; larme; lentement; longueur; lucicité
• Sandra 1. lieu
• Sarah lycéen
• Sylvie lingerie
Total : 10 Total : 20 Total : 16 Total; 25
Annexe 3 : Prénoms suivis des entrées dans le RJI (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alex lait; largement; 1. livre; longer; loup • Anne lâcheur; laisser; lamentable; langue; las; laver; leçon; lecture; léger, lent; léser; librairie; livrer; long; lourdaud; lucide
• Luc laïc : lambin; laver; leçon : légèrement; lexique; lourd • Flora lacer; lâcher; larme; lavabo; lécher; léger; légèrement; légèreté; lentement; levant; lier; linotte; lit; loir; lui; lunatique; luxer
• Yves lambeau; langue; lapsus : lettre; lien; livrer; lorgner; loucher; lui; lune; lynx • Julie lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; 1. lever; libéral; lien : lier; livrer; loucher; loyal; luné
Total : 3 Total : 23 Total; 3 Total : 49
Annexe 4 : Prénoms suivis des entrées dans le RJINA (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alex largement; longer, loup; lunatique • Anne Lâcheur; laisser; lait; lamentable; langue; las; laver; lecture; léger; léser; 1. lever; liaison; libéral; librairie; lien; lier; lit; 1. livre; livrer; long; lorgner; lourdaud; lucide
• Luc lac; lambin; lasso; lavabo; laver; leçon; légèrement; lisière; lourd; lunette • Ève lacer; lâcher; laïc; larme; lécher; léger; légèrement; légèreté; levant; lexique; lier; lit; lui; luxer
• Yves lambeau; langue; lapsus; leçon; lettre; lien; livrer; loucher; lui; lune; lynx • Sarah lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; livrer; loyal; luné
Total : 3 Total : 25 Total : 3 Total : 48

Le Petit Larousse au Québec : brève histoire et influence

1. Le Petit Larousse illustré s’aventure au Canada

Il y a déjà plus de cent ans que les petits dictionnaires Larousse sont connus et diffusés au Canada français. Pierre Rétif mentionne que le Dictionnaire complet illustré (1889) a fait une entrée remarquée au Canada. « Une édition spéciale pour le Canada est publiée à Montréal (éd. Beauchemin) en 1894, par les soins de p. Théberge, bachelier ès arts de 1’université Laval. Elle comporte 5 000 articles conccmant le Canada; c’est la 13e édition de 1’ouvrage » (1970a : 344). Le dictionnaire manuel rejoint ainsi le Grand Dictionnaire universel [...] qu’on trouve dans les bibliothèques des communautés religieuses et dans celles des notables, l’encyclopédie n’étant guère à la portée du simple citoyen de l’époque, même le plus instruit. Quant au Petit Larousse illustré , il sera présent en Amérique dès son lancement le 20 juillet 1905.

Longtemps, le paysage livresque québécois fut dominé par deux monuments, deux chefs-d’œuvre dans leur genre, la Bible et le Petit Larousse illustré. Le premier livre est conforme aux comportements religieux des Québécois jusqu’aux alentours de 1970. Le second étonne puisque Pierre Larousse, lointain concepteur de l’ouvrage, était républicain et grand défenseur de la laïcisation. Ses héritiers lexicographes vont poursuivre ses travaux dans le même esprit laïc. Chose certaine, le Petit Larousse illustré [PLI] est devenu la bible sociale et laïque pour répondre aux questions sur la langue, et il le demeure toujours. Dès son arrivée au Canada, il a envahi les écoles et les foyers catholiques. Mais avant de pénétrer dans les classes et dans les familles, il a été épluché par un comité de surveillance formé par les évêques québécois. Sans trop avoir à faire amende honorable sur son contenu, sinon à propos de quelques illustrations (voir plus loin), il a reçu 1’imprimatur des dirigeants religieux. Il a été longtemps le seul dictíonnaire grand public à circuler au Québec. Un monopole qui s’explique de trois manières :

  1. Il satisfaisait le clergé et le monde enseignant qui est largement dominé par les religieux et les religieuses.
  2. À son niveau, il n’aura pas de concurrent sérieux avant 1967 —en 1’occurrence, le Petit Robert.
  3. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de nécessité d’élaborer un dictionnaire complet du français au Canada.

À la conclusion de la Révolution tranquille, après 1968 donc, les perceptions de la valeur du français québécois commenceront à changer tandis que la conception de la francophonie entraînera une prise de conscience contemporaine à l’égard des régionalismes extrahexagonaux qui commenceront à faire 1’objet de cueillettes sélectives dans les dictionnaires français (voir plus loin).

Aujourd’hui, le paysage dictionnairique québécois est presque essentiellement laroussien et robertien, une seule entreprise inteme ayant réussi à entamer cette domination, et encore seulement au niveau de 1’école élémentaire. Les dictionnaires Larousse sont les seuls à couvrir tout le programme scolaire, du primaire à 1’université. Chaque étape de la scolarisation des Québécois possède sa référence laroussienne, étant entendu que le PLI est aussi bien consulté par les écoliers des classes élémentaires que par les élèves du secondaire et par les étudiants collégiaux et universitaires, sans parler du grand public.

Au Canada français, à l’école ou à la maison, nul n’ignore le nom de Pierre Larousse, et tous 1’associent spontanément au dictionnaire qui porte son nom, sans savoir qu’il n’en est pas 1’auteur. Le nom Larousse est assimilé au dictionnaire le plus répandu chez nous depuis qu’on le distribue, soit depuis qu’il existe. Il est si connu et si bien intégré dans 1’imaginaire qu’on a construit autour de lui une mythologie qui en fait un dictionnaire parfait et complet, qui informe sur tout. Ainsi, au début des années 1990, lorsque le Robert a lancé au Québec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, plusieurs critiques sérieux ont reproché à ce dictionnaire de ne pas fournir les étymologies des mots et des citations d’auteurs comme le faisait le PLI. Or si on trouve bien des étymologies dans le PLI de 1’époque, elles n’y sont données que pour les mots chefs des familles morphologiques et pas pour toutes les entrées. Quant aux citations, elles n’ont jamais fait partie du programme microstructurel du dictionnaire.

Très tôt donc, le PLI est répandu partout, il rejoint toutes les couches de la société. Mais le clergé surveille de près cet ouvrage certes convenable, mais néanmoins trop laïc à son goût et un peu permissif. Et l’Église ne se prive pas d’intervenir. « L’édition 1924 est illustrée de 83 représentations de tableaux, dont certains seront prohibés au Canada » (Rétif 1971 : 52). On perçoit ici l’influence ou l’ingérence du clergé catholique pour qui tout excès était répréhensible, notamment la nudité qui devait être dérobée à la vue, même s’il s’agissait des œuvres des plus grands représentants de l’histoire de l’art et que ces œuvres embellissaient le Vatican. Ainsi, le clergé rejoint la position de Pierre Larousse lui-même qui, en 1858, mentionne qu’il « a écarté avec le plus grand soin, de la nomenclature de son dictionnaire, tous les mots qui sont, de la part des élèves, 1’objet de recherches ou de questions indiscrètes » (cité dans Rétif 1970a : 342). L’interdiction à propos des mots vaut en outre ici pour les illustrations.

Au XXe siècle, les dictionnaires Larousse conquièrent rapidement le marché francophone de 1’Amérique du Nord. Si bien qu’après le Seconde Guerre mondiale, le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI] est imprimé au Canada, ce qui permet d’intervenir plus directement sur certaines parties de son contenu. En 1947, on trouve à la fin de 1’ouvrage la formule suivante : « Imprimé au Canada par la Librairie Beauchemin Limitée en vertu d’une entente avec la Librairie Larousse de Paris ». Le mouvement est lancé et, dans les années 1950, d’autres imprimeurs succéderont à Beauchemin. L’entente au sujet de l’impression au Québec durera jusqu’en 1992. En 1993, le PLI est imprimé aux États-Unis; de 1994 à 1998, il est imprimé en Belgique; en 1999 —1’édition 2000—, il est imprimé en France.

En 1956, le NPLI est soumis à l’examen d’agrément du Département de l’Instruction publique, l’ancêtre du ministère de l’Éducation. Avant d’être diffusé dans les écoles, le dictionnaire doit recevoir l’aval gouvernemental, c’est-à-dire voir son contenu analysé afin de vérifier s’il est conforme aux exigences sociales, religieuses et linguistiques. L’édition de 1956 porte sur la couverture de dos l’inscription « Approuvé par le Comité catholique de l’Instruction Publique le 26 septembre 1956 ». À cette époque, les membres du comité d’évaluation étaient presque toujours des religieux ou des représentants mandatés par les évêques. Cette procédure d’évaluation est toujours en vigueur, mais l’examen du contenu de l’ouvrage est désonnais confié à des fonctionnaires. En effet, en 1968, la référence au Comité catholique est remplacée par la référence au ministère de l’Éducation, identification plus neutre qui se perpétuera jusqu’en 1997. Cette édition du PLI stipule en effet : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la Province de Québec ». En 1998 et en 1999, la mention de l’agrément disparaît, car le service idoine du ministère refuse son accréditation au dictionnaire pour des raisons liées surtout à l’écriture des noms de lieux sur les cartes géographiques et non pour des écarts de contenu dans la partie langue. L’édition 2000 ne porte pas non plus le sceau d’approbation, mais l’ouvrage a bel et bien été approuvé. Il peut donc être utilisé sans réticence par les enseignants et les élèves.

2. Les utilités historiques du PLI

Les utilités du PLI peuvent être regroupées en trois grandes classes : le dictionnaire est un instrument linguistique, un instrument pédagogique et un instrument d’auto-apprentissage sur le plan culturel.

  1. Bien entendu, la première vocation du PLI est d’ordre linguistique; elle visait, et elle vise toujours, à la maîtrise de la langue et à la connaissance du vocabulaire français.
  2. Comme instrument pédagogique, le PLI contribue à l’apprentissage global de la géographie (les pays, les villes... : les cartes géographiques), de l’histoire (la partie des noms propres), du savoir général et spécialisé (les développements encyclopédiques)... Dans les années 1950-1960. sa portée pédagogique se prolongeait du côté de la maîtrise de l’écriture, si l’on peut dire, car, en effet, le dictionnaire servait d’instrument punitif pour les élèves pris en défaut de comportement ou de connaissance lors des récitations et des examens. L’élève puni devait copier une page du dictionnaire pour le lendemain. La page choisie par l’enseignant ne comportait évidemment pas d’illustrations. Cet usage anecdotique du PLI est un indice comme quoi chaque foyer possédait le dictionnaire, l’école ne prêtant pas l’ouvrage à l’élève fautif.
  3. L’utilité sociale d’auto-apprentissage était double. D’abord, dans de nombreuses familles, c’était le seul livre de lecture en dehors de la Bible. Ensuite, c’était le livre par lequel la jeunesse cherchait à découvrir quelque secret sur la sexualité par la recherche des mots interdits et le regard rivé sur certaines illustrations de la mythologie grecque et latine, surtout les déesses, dans le cas des garçons, images dont la portée avait échappé à la vigilance du comité de surveillance. Lequel des enfants de la génération d’après-guerre n’a pas contemplé en secret la Naissance de Vénus de Botticelli, la Toilette d’Esther de Chassériau, la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, la Fécondité de Jordaens, etc., figurant dans le NPLI de 1956? Toutes ces reproductions étaient en noir et blanc, mais elles étaient néanmoins fort émoustillantes pour les jeunes curieux qui osaient braver les interdits.

3. Le Canada s’aventure dans le Petit Larousse illustré

Dans cette phase de l’examen, je laisse de côté la section proprionymique. Outre l’impression au Québec et le sceau d’approbation du ministère de l’Education, les premières traces réelles de la présence canadienne dans le dictionnaire sont les cartes géographiques. En 1959, Larousse introduit un Atlas à la fin du dictionnaire. Sans doute à la demande du ministère de l’Éducation et/ou des Éditions Beauchemin, dans l’édition canadienne, les cartes géographiques de la Belgique et de la Suisse font place à des cartes du Canada qui côtoient celles de la France. Ce protocole d’adaptation durera jusqu’en 1997. Depuis 1998, l’Atlas redevient panfrancophone et d’autres pays rejoignent la France et le Canada, dont la Suisse et la Belgique, qui retrouvent ainsi leur place.

Mais la partie la plus visible de la présence canadienne dans le PLI est certainement la nomenclature, à savoir les mots et les sens nord-américains. Les premiers canadianismes sont répertoriés dans le Nouveau Petit Larousse en 1968. Au total, huit mots exprimant notre américanité sont recensés : bleuet, coureur des bois, débarbouillette, épinette, mille, poudrerie, tuque, verge. Ces mots font référence à la nature, au système des mesures anglo-saxonnes en usage chez nous à cette époque et à la société. Le Canada entre au PL par quelques-uns de ses symboles résistants : l’hiver, la neige, le froid, l’espace, la nature. Le mot poudrerie y est défini justement : « Au Canada, neige fraîche que le vent fait tourbillonner ». Dans l’édition 2000, la définition reste inchangée tandis que la marque géographique Québec remplace l’ancienne appellation Canada.

Le NPL paraît au moment où l’Office de la langue française du Québec prépare une liste de Canadianismes de bon aloi [CBA] qui sera publiée en 1969. Cet opuscule de 62 mots québécois officialisés (voir l’annexe) servira d’ouvrage de référence pour les lexicographes français qui s’y abreuveront régulièrement pendant de nombreuses années, et avec la collaboration de l’OLF. On peut penser qu’en 1968, les responsables de l’OLF possédaient déjà une bonne idée du contenu de cette liste et qu’ils ont fourni aux lexicographes laroussiens une petite nomenclature dans laquelle ceux-ci ont pu puiser les huit canadianismes cités. Lorsque les CBA paraîtront en 1969, le mot épinette n’y figurera pas. À partir de 1970, les canadianismes, déjà devenus des québécismes chez nous, occuperont un créneau de plus en plus important et visible dans les dictionnaires français, les éditions Larousse ayant ouvert la voie pour l’époque contemporaine. En 1974, il y a au PLI une moisson de 37 canadianismes dont 36 sont des CBA. Leur nombre grimpera à 54 en 1975, dont un seul est absent des CBA. À cette date, seuls 9 mots québécois officiels et reconnus par l’État n’ont pas encore été pris en charge par Larousse. Il faudra attendre 1981 pour voir le mot transcanadien accéder à la nomenclature. En 1987, ce sera au tour de huard; en 1989, de cacaoui, livre et pruche, en 1998, de carriole; enfin, en 2000, outarde sera le dernier CBA à rejoindre les colonnes du PLI. C’est d’autant plus curieux que les six derniers mots ont une grande fréquence d’emploi dans le français québécois d’aujourd’hui.

À l’heure actuelle, parmi les 62 canadianismes de la liste de 1969, il en reste deux qui n’ont pas été intégrés au PLI, soit érablière et pied. En réalité, les deux vocables possèdent bien une entrée dans le dictionnaire, mais le sens québécois n’est pas consigné pour le premier tandis que la définition de pied concerne bel et bien le système des mesures anglo-saxonnes sans qu’une marque de localisation géographique ne soit indiquée. Depuis l’origine du PLI, la définition de ce mot fait référence à l’ancienne mesure de longueur en France ou à la mesure de longueur anglo-saxonne. On ne souffle mot de son usage historique au Canada français. Le mot pied est pourtant un élément clé de la civilisation et de la culture francophones nord-américaines.

En 1975, au moins 54 québécismes (formes, sens, locutions) sont présents dans le PLI. De 1976 à 2000, ce nombre augmentera d’au moins 176 autres particularismes, pour atteindre un total de 230, et sans doute un peu plus, car je n’ai pas de chiffre pour les années 1978, 1980 et 1991. Les statistiques sont fondées sur les listes des mises à jour distribuées par Larousse. À elle seule, la refonte de 1989 a fourni 81 ajouts. Entre 1990 et 2000, le total s’élève à 90 nouveautés, avec des pointes en 1995 (15 entrées), 1996 (13 entrées), 1998 (21 entrées) et 2000 (29 entrées). Entre 1976 et 2000, il n’y eut aucun ajout au cours des années 1979, 1982, 1983, 1984, 1985, 1991 et 1999, du moins si on se fie aux listes fournies par la maison Larousse (voir le tableau 1). Il faut aussi relativiser le chiffre de 230, car les listes d’ajouts révèlent parfois qu’un mot a été intégré à plus d’une occasion. Par exemple, le mot épinette « épicéa » est pris en compte une première fois en 1968, puis à nouveau en 1998, mais dans un sous-sens et sous la forme d’une unité lexicale complexe : bière d’épinette « boisson faiblement alcoolisée fabriquée avec des rameaux d’épicéa » —définition qui n’est pas tout à fait exacte puisque la bière d’épinette est une simple boisson gazeuse et non une boisson alcoolisée. Si l’on excepte l’année 1989, on remarquera qu’à partir de 1995, le nombre d’ajouts s’accroît rapidement. On constatera, malicieusement, que les ajouts augmentent au moment où le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui publie sa deuxième édition en 1993.

Tableau 1 - Québécismes ajoutés au PLI de 1976 à 2000
AnnéesAjouts
19761
19771
1978?
19790
19807
19811
19820
19830
19840
19850
19861
19871
19880
198981
19901
1991?
19922
19936
19941
199515
199613
19972
199821
19990
200029
Total : 176

Suivant une compilation récente réalisée à partir d’un récapitulatif fourni par Larousse en 1999, et auquel on ajoute les 29 entrées de l’édition 2000, le PLI aurait intégré 261 québécismes (formes, sens, locutions) depuis 1968. De ce nombre, il en resterait environ 250. En effet, quelques-uns ont été supprimés au fil des années, comme acre qui figure de 1973 à 1980 avant de se voir retirer son label de canadianisme en 1981, sans quitter cependant les colonnes du dictionnaire. Quant au juron tabernacle —toujours prononcé [tabarnak]—, il fut intégré en 1993 et aussitôt retiré en 1994 à la suite de protestations de quelques réfiractaires affirmant que ce mot ne s’employait pas au Québec et qu’il ne fallait pas exposer nos fautes de langage devant la francophonie. Alors que ce sacre (juron religieux) est l’un des plus fréquents chez nous. Que dirait-on en France si on supprimait les entrées bordel, con ou putain des dictionnaires en recourant aux mêmes arguments? Il y a ici une évidente manifestation de néobienséance langagière avancée.

Outre les quelque 250 québécismes, le PLI fait allusion au Québec, au Canada et à l’Acadie au moins une quarantaine de fois. Mais il s’agit le plus souvent de renseignements à caractère encyclopédique touchant la francophonie canadienne et non des particularismes lexicaux. Ainsi. l’entrée canada « Pomme reinette d’une variété à peau jaune ou gris-beige » : cette variété de pomme n’est plus connue au Canada. Autre exemple, la mention du Cirque du Soleil dans la section encyclopédique de l’article cirque.

4. Les collaborateurs

Jusqu’à la refonte de 1989, aucun nom de collaborateur québécois ne figurera dans les pages du PLI Les lexicographes continueront cependant de consulter des linguistes québécois et l’OLF pour prendre des avis sur la sélection des québécismes. À partir de la nouvelle édition de 1989, on demandera aux Québécois de participer plus étroitement à la rédaction des articles et on commencera à mentionner les noms des intervenants : « les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil » (PLI 1959 : 7). C’est également lors de cette refonte que le texte de présentation du dictionnaire devient plus explicite au sujet de la francophonie. Il faut se rappeler que nous sommes alors deux ans après le premier sommet officiel de la francophonie tenu à Québec en 1987. Parmi les grands axes de la refonte de 1989, et pour la première fois dans les introductions, il est explicitement fait mention des contributions du cercle francophone à la nomenclature : « Une part importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux » (PLI 1989 : 6). Lors de la refonte suivante en 1998, le texte introductif fait à nouveau mention « de la vitalité de la francophonie » (PLI 1998 : 3) qui contribue à l’enrichissement de la nomenclature du dictionnaire. On peut interpréter cette idée en se demandant si la francophonie linguistique est composée de tout ce qui n’est pas le français de Paris. Par ailleurs, en 1998 aussi, l’équipe de spécialistes québécois s’adjoint la collaboration d’un historien, Denis Vaugeois. En 1999, seul demeure le nom de ce dernier comme collaborateur québécois. En 2000. on rattache le fil historique avec l’OLF : « Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5). Quant au discours sur la francophonie, il offre un nouveau profil qui devient plus neutre, moins hiérarchisé, mais qui place néanmoins le français franco-parisien au-dessus des autres.

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (PLI 2000 : 3).

En 1968, lors de l’intégration des premiers régionalismes extrahexagonaux, la situation générale de la francophonie émergente plaçait la France au-dessus des autres pays et États. La France était le point de repère historique pour tous et le guide suprême en matière de langue. Les pays francophones étaient surtout à la remorque de la France, et presque personne ne contestait la propriété exclusive de l’Hexagone sur la langue française. On parlait alors de régionalismes et de l’apport de ces particularités à la langue française, c’est-à-dire, en ces temps, au français de France. Incidemment, dans le NPL 1968, il n’y a pas d’article francophonie, seul francophone est présent et défini : « Qui parle le français ». Le mot francophonie entrera au NPL en 1969, au plus tard en 1971, avec la définition : « Collectivité constituée par les peuples parlant le français ».

Autour de 1975. les choses vont changer, notamment aux Dictionnaires Le Robert, alors qu’une linguiste québécoise sera responsable du traitement des québécismes, sans cependant que l’axe langue expliquée / langue expliquante change. C’est à ce moment que les rapports hiérarchiques dans la francophonie commencent à se modifier. Les périphériques prennent la parole et réclament le partage de la langue française et non plus seulement une contribution extérieure sous la forme de particularismes. Le vocabulaire désignatif muera : du régionalisme, on passera lentement à la variété et à la diversité de tous les français, y compris le gallofrançais. On passe également du français, au singulier, aux français, au pluriel. La norme de référence devient un modèle théorique et on intègre l’idée, surtout dans la francophonie extérieure, que tout le monde, que chaque individu soit de quelque part, que l’on accepte l’accent de l’autre. Le français est désormais vu comme une langue partout présente, mais nulle part entière. Ce mouvement est issu surtout de l’implication des francophones hors France qui prennent la parole, et il repose sur le double sentiment de la réduction de l’insécurité linguistique et de l’atténuation du complexe du mal parler à l’égard de la norme de référence historique, celle de l’Île-de-France.

5. La perception des Québécois vis-à-vis le traitement des québécismes dans le PLI

Si le PLI demeure un dictionnaire pérenne au Québec et qu’il a été promis à un destin peu ordinaire en terre laurentienne, s’il fut présent dès son origine dans les foyers catholiques parce qu’il masquait heureusement la plupart des choses honteuses, il n’en demeure pas moins qu’on le scrute à la loupe pour en dire les grandes qualités et en rechercher les lacunes ou les mésinterprétations.

Selon André Rétif, lors de la visite de Claude Dubois au Canada en 1968, à l’occasion du lancement de la nouvelle édition du dictionnaire devenu cette année-là le NPL, la « presse du Canada fait une large place à l’ouvrage, tantôt pour le louer, tantôt pour faire des réserves ou émettre des critiques » (1970b : 594). Cette triple attitude : louanges, réserves, critiques, constitue depuis trente ans le comportement usuel des Québécois à l’égard de tous les dictionnaires français qui nous font l’honneur d’intégrer quelques-uns de nos mots et de nos sens —les louanges—, mais qui font des sélections pas toujours les plus intéressantes du point de vue des locuteurs québécois —les réserves— (par exemple à l’égard de la graphie baguel pour bagel dans le PLI 2000, seule orthographe usitée au Québec, la première étant une proposition de l’Office de la langue française) ou qui décrivent nos mots incomplètement ou erronément —les critiques. Je ne fais référence ici qu’à la partie langue du dictionnaire, délaissant les noms propres.

En réalité, ces jugements reposent sur au moins une incompréhension majeure de la part des locuteurs québécois : les dictionnaires français sont élaborés par des Français et leur premier public est celui de la France et non celui de la francophonie extérieure, nord-américaine ou autre, et cela peu importe les discours diplomatiques tenus à ce sujet. Le fait que ces ouvrages soient diffusés dans la francophonie entière est un plus, une extension de leur public, que cet élargissement soit culturel ou commercial, et sans doute un peu des deux. De plus, entre 1968 et 1989. les commentaires plus spécifiques venant des lexicographes québécois concernaient le fait que les rédacteurs français ne consultaient guère les linguistes québécois pour le traitement articulaire des mots. Ils le faisaient pour le choix des mots, mais la rédaction des énoncés microstructurels était laissée aux mains des lexicographes laroussiens. Pour les périphériques que nous sommes, cette séparation des tâches crée un décalage entre la langue expliquée —les entrées québécoises— et la langue expliquante —les discours sur ces mots et ces sens— qui est hexagonale. Cela est conforme au programme du dictionnaire, mais heurte la conscience des consulteurs à qui on emprunte ces entrées. Prenons deux exemples : dans le PLI 2000, le mot bleuet est défini : « Québec. Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, de l’airelle d’Amérique » tandis que le mot rondelle est défini : « Québec. Palet de hockey sur glace en caoutchouc dur ». Chez nous, les mots myrtille et palet ne s’emploient pas tandis qu’on ne dit jamais hockey sur glace, mais simplement hockey. Les trois éléments renvoient à des références françaises. Depuis trente ans. ce protocole, qui n’est pas propre à Larousse, n’a pas changé, et il n’a pas lieu de l’être compte tenu du programme que se tracent les dictionnaires français dont le premier public cible est naturellement le locuteur français. En réalité, il n’est pas nécessaire de procéder à des changements à ce niveau. Si les Québécois veulent un dictionnaire dont la langue expliquée et la langue expliquante sont leur variété de français, ils n’ont qu’à se mettre à l’œuvre. Car il est clair que pour les lexicographes français, si des régionalismes québécois sont retenus, leur description s’adresse à des lecteurs français. Le protocole rédactionnel vise à « expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (Rey 1977 : XIX) du consulteur hexagonal. La description totale du français québécois, y compris les ressemblances et les différences avec la variété française, et la normalisation des variétés de la langue française partout dans la francophonie « relèv[ent] à l’évidence des instances souveraines des divers États » (Rey 1977 : XIX). Ce paradoxe est le tendon d’Achille des dictionnaires qui intègrent des particularismes, ils ne sont francophones que dans la zone consacrée à la nomenclature. Remarquons qu’il en va de même lorsqu’un dictionnaire nord-américain comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui décrit les francismes, la langue expliquante est le français québécois.

6. Un témoin du temps qui passe

Le PL est le fruit de préoccupations pédagogiques universelles ayant toujours animé son lointain concepteur (voir Rétif 1975). Chaque nouvelle édition, chaque nouvelle refonte synthétise, perfectionne et enrichit ses prédécesseurs patrilinéaires. Dès le début il a convenu à la société canadienne-française conservatrice des valeurs traditionnelles. Sa nomenclature est plutôt normative, relativement épurée des mots sensibles, tout en étant accueillante aux néologismes. Pendant plus de cinquante ans, de 1905 à 1960, il sera l’un des liens privilégiés entre la France et le Québec, en quasi-rupture depuis 1760. Sa vocation culturelle dépassait largement sa mission pédagogique et linguistique. C’était un livre essentiel qui reliait tous les foyers catholiques québécois où l’on parlait français et, par-dessus cette toile d’araignée, le PL gardait le Québec arrimé aux Vieux pays, comme on le disait alors.

Mais, bien entendu, le rôle le plus évident du PL était celui du perfectionnement d’un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées à l’école » (Rey 1990 : 1821). Si en France, le PL est rapidement devenu le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (Rey 1986 : 638) dont chaque article, n’en déplaise à Pierre Larousse, forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du Nouveau dictionnaire de la langue française (1856) : « Quatre dictionnaires en un seul » (voir Boulanger 1994 : 40), au Québec, cette comparaison évangélique ne se perdit que dans les années 1970.

Le PL véhicule une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, celle de la société européenne en priorité (voir Boulanger 1994 : 41). Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle francophone, toutes générations et toutes classes sociales confondues. À elles seules, les préfaces sont une mine de renseignements historiques sur ce sujet. Quoique brèves, elles illustrent parfaitement les grandes orientations prises par le dictionnaire au cours de son périple dans le XXe siècle. À partir de 1968, date charnière dans l’histoire, la maison Larousse modifie son mandat en s’ouvrant sur les nouvelles réalités francophones. Le PL commence alors à introduire des particularismes d’autres pays que la France. Et plus il y a de mots qui représentent les francophones hors de France, plus la critique se fait exigeante à l’égard de l’entreprise parisienne. C’est là un aspect fondamental des rapports troubles des Québécois avec la France en matière linguistique : ils veulent que les Français prennent leurs mots, mais ils ne veulent pas qu’ils soient traités à la française. Tout cela parce qu’on ne comprend pas que les dictionnaires français s’adressent naturellement d’abord aux locuteurs de la France et que même si les mots sont des québécismes, des belgicismes, des helvétismes, etc., leur description est gallofrançaise.

Néanmoins, les Québécois sont toujours reconnaissants au PL pour sa contribution à la diffusion de leurs mots. Cette reconnaissance va même au-delà des particularismes lexicaux. Un exemple symbolique vaut d’être rappelé. En 1968, les Québécois se réjouirent publiquement « que le drapeau du Québec figure dans la planche des pavillons nationaux, bien que le Québec ne soit pas un État souverain » (Rétif 1970b : 594). L’année 1968 est aussi celle de la fondation du Parti québécois par René Lévesque! Comme quoi, même en lexicographie, une image vaut mille mots! Et quand on connaît le rôle privilégié de l’iconographie dans les ouvrages Larousse, il y a là plus qu’un symbole.

Sous divers noms, le PL fut l’un des principaux témoins de la situation de la langue au XXe siècle. Il n’a aucun concurrent sur ce plan. Il a traversé le siècle en offrant tantôt des mises à jour annuelles, tantôt des refontes systématiques. Il se refait à neuf en moyenne tous les dix ans. De 1906 à 2000. il aura eu onze éditions : 1905, 1924, 1935, 1948, 1952, 1959, 1968, 1981, 1989, 1998 et. dans une moindre mesure, 2000, sans compter les éditions spéciales comme en 1956. À travers ses 95 années d’existence, il présente 95 couches successives de la vie de la langue française, d’abord une, puis plurielle avec l’ouverture sur la francophonie en 1968. D’une édition à l’autre, le PL a actualisé le portrait de la langue française par la mise à jour des articles et par l’ajout de mots, de sens et de locutions récemment créés. L’arrivée des nouveaux mots a cependant poussé de nombreux autres témoins lexicaux à la retraite dans les pages de l’histoire. Ne serait-il pas opportun que pour célébrer le centième anniversaire du PL. on dispose d’un dictionnaire répertoriant tous les mots et les sens, ainsi que les locutions, qui, à un moment ou à un autre, ont été accueillis dans ses colonnes, et qui, pour une raison ou une autre, ont été forcés de rejoindre les replis de l’oubli? Un PL ranimant des mots du passé serait un illustre témoin du siècle écoulé et de l’histoire du français au XXe siècle.

Bibliographie

Annexe

Liste des Canadianismes de bon aloi de l’Office de la langue française (1969)
abatis
achigan
acre
arpent
atoca
avionnerie
banc de neige
batture
biculturalisme
bleuet
bleuetière
boisseau
bordages
bouscueii
brûlot
brunante
cabane à sucre
cacaoui
canot
canton
carriole
catalogne
cèdre
ceinture fléchée
chopine
comté
coureur de (des)
bois
débarbouillette
demiard
doré
épluchette
érablière
fin de semaine
frasil
gallon
goglu
huard (huart)
ligne
livre
maskinongé
millage
mille
once
ouananiche
ouaouaron
outarde
pied
pinte
pouce
poudrerie
pruche
rang
raquetteur
savane
souffleuse
suisse
tire
transcanadien
traversier
tuque
verge
vivoir

Essai d’analyse du contenu socio-idéologique des exemples de l’article voler dans le Dictionnaire de l’Académie françoise (1694)

Introduction

Le projet de recherche « Inclusion et exclusion : les stratégies discursives dans le Dictionnaire de l’Académie française » —mis de l’avant par les professeurs Monique C. Cormier, Jean-Claude Boulanger et André Clas— vise à dégager, des points de vue synchronique et diachronique, les idéologies que sous-tendent les stratégies discursives employées par les lexicographes du DAF[1] pour inclure ou exclure certaines catégories de mots. Cet objectif s’appuie sur l’hypothèse que la distanciation entre la section prédictionnairique et la section dictionnairique d’un répertoire de mots est volontaire et qu’elle résulte d’attitudes idéologiques concertées. Un tel objectif implique l’étude de la congruence entre le programme éditorial présenté dans le section prédictionnairique et le contenu du dictionnaire pour les neuf éditions de l’œuvre lexicographique de l’Académie. En l’occurrence, chaque édition fait l’objet d’une étude synchronique, ce qui permettra de relever les similitudes et les différences entre toutes les éditions, de manière à caractériser la lexicographie française du point de vue institutionnel, point de vue en synergie avec ceux de l’idéologie, de la norme et de la société.

1. Méthodologie

Cette recherche met en cause une quantité considérable de facettes d’analyse, notamment la nomenclature, les différentes figures de la norme, les registres de l’usage, les interdictions lexicales, la classe des exemples, etc. Cependant, le présent texte restreint l’étude à la représentation du monde à travers les exemples, plus précisément à travers la structure des exemples de l’article voler que voici :

(DAF 1694)

La perspective d’obtenir le plus de signifiance possible au plan idéologique explique le choix de ce mot. Le fait qu’il évoque une action socialement condamnable permet de supposer que son traitement lexicographique est fortement marqué idéologiquement parlant. La description articulaire est effectivement plus susceptible de révéler l’organisation sociale de l’époque contemporaine au DAF de la première édition en départageant la classe dominante de la classe dominée. En l’occurrence, la présente étude tente de démontrer comment les exemples du verbe voler opposent formellement un préjugé d’ordre moral favorable envers l’élite à un préjugé défavorable envers ce qui l’exclut. En effet, l’Académie illustre l’emploi de ce mot par des exemples qui mettent généralement en cause des subalternes comme agent, voire le peuple, et des membres de la classe dirigeante comme patient.

2. Classe dominée : auteur du vol

Dans l’article à l’étude, trois exemples comprennent une personne subordonnée, soit des cavaliers desbandez en (4), Son valet en (6) et ce commis en (8). Or, en chaque occasion, ces personnes sont les auteurs du vol :

Pour sa part, le mot cavalier renvoie à un « Soldat à cheval ou appartenant à la cavalerie » (PR-CD[2]), ce qui suppose une allégeance à un officier, allégeance annulée par l’adjectif desbandez. En effet, il s’agit de cavaliers mis en déroute, tel que permet de le constater l’article se desbander, v. n. pass. dans le DAF 1694 :

Deserter par troupes. L’armée se desbande, les troupes se desbandent. On dit, qu’Vhe armée, que des troupes s’en vont à la desbandade, pour dire, qu’Elles s’enfuyent en confusion & sans garder aucun ordre.

Il peut s’agir aussi des fuyards comme le sous-tend le verbe deserter qui entre dans la définition de se desbander ou dans les exemples ci-dessous relatifs au verbe deserter :

[...] signifie aussi, Abandonner, & se dit proprement des soldats qui abandonnent le service sans congé Deserter l’armée, deserter le service. Il se dit aussi absolument (DAF 1694).

La désertion est une action hautement condamnable, si bien que Les soldats qui désertent sont punis de mort (DAF 1694; sous deserter).

L’épithète desbandez concorde avec une connotation négative liée à l’adjectif cavalier qui dérive du substantif homonyme, qu’on atteste au XVIIe siècle :

Tenant du Cavalier. Il a l’air Cavalier, la mine Cavaliere. Il signifie aussi, Brusque, hautain, inconsidéré, sans esgard II luy fit une response un peu cavaliere, il l’a traitté d’une façon fort cavaliere, cela est un peu cavalier (DAF 1694 : sous cavalier).

Cet exemple associe donc le vol à l’insubordination, de manière à suggérer que toute désobéissance envers l’autorité est moralement réprouvable.

De son côté, valet renvoie à un « Domestique qui sert dans les bas emplois » (DAF 1694), ce qui concorde avec la définition donnée par le PR-CD : « Écuyer au service d’un seigneur ».

Le mot commis renvoie également à un agent subalterne, c’est-à-dire à « Celuy qui est commis par un autre à quelque employ dont il doit luy rendre compte » (DAF 1694). Cependant, le commis peut, contrairement au valet et au cavalier, non seulement appartenir à la classe dominée, mais aussi à la classe dominante :

Il ne se dit guere que de ceux qui sont employez de cette sorte, ou chez les Secretaires d’Estat, ou dans les finances, ou dans quelque Greffe. Commis de l’Espargne. Commis du Thresor Royal [...] il a plusieurs Commis sous luy. Il est Commis d’un tel, chez un tel [...] (DAF 1694 : sous commis).

Toutefois, bien que par extension le mot commis puisse regrouper autant des gens de la classe dirigeante que de la classe dirigée, l’action de voler demeure décidément associée à la subordination des individus. Cette structure diffère de celle que propose Antoine Furetière dans son dictionnaire pour illustrer l’action de voler dans un contexte similaire à celui que propose l’Académie :

Les Financiers volent le Roy & le peuple (Furetière : 1690).

En effet, l’agent Financiers réfère clairement à un groupe d’individus de la classe dirigeante. En outre, la valeur universelle de cet énoncé accuse de vol tous les financiers.

Par ailleurs, dans les six autres exemples qui composent l’article du DAF, l’agent n’est pas défini puisque dans deux cas le verbe est employé seul et à l’infinitif :

Dans les quatre autres, on emploie des pronoms à la troisième personne du singulier.

On pourrait croire à la neutralité apparente de ces derniers exemples à cause de la valeur référentielle indéfinie du pronom (on; Il) en fonction sujet. Or, aucun exemple n’implique explicitement l’élite en tant qu’auteur du vol pour faire contrepoids aux exemples où l’agent est explicitement évoqué, subtilité qui laisse entendre au destinataire que le voleur n’est personne d’autre qu’un subalterne, voire quelqu’un du peuple. Au contraire, cette apparente neutralité renforce la vision manichéenne du monde précédemment énoncée.

3. Classe dominante : victimes du vol

En contrepartie, deux exemples comprennent un patient animé explicité qui impliquent en chaque cas des personnages relevant de la classe dominante, sinon d’une classe supérieure au voleur : Marchands en (1) et maistre et Roy en (8). Cette séquence diffère notablement de l’exemple souligné précédemment chez Furetière pour illustrer le verbe voler : Les Financiers volent le Roy & le peuple. Cette fois, le patient relève sans ambiguïté autant de la classe dominante (Roy) que de la classe dominée (le peuple). , •

Par contre, même si l’accusatif l’ dans Son valet l’a volé (6) ne semble apparemment pas renseigner sur le voleur, ce pronom fait lui aussi incontestablement référence à un noble à l’égard de qui le valet est subordonné. Effectivement, le DAF 1694 met nettement en évidence la subordination du valet au maître dans l’article valet :

On appelle, Maistre valet, Celuy qui a authorité sur les autres valets. [...] On dit prov. Tel maistre, tel valet, les bons maistres font les bons valets, pour dire, que Le valet se conforme aux mœurs, aux manieres du maistre. [...] On appelle, Valet à loüer, Un serviteur qui n’a plus de maistre.

De plus, le possessif Son marque bien ce rapport de subordination entre le valet évoqué dans l’exemple et l’individu auquel fait référence l’accusatif l’. Par surcroît, maistre se trouve présent dans l’article voler à l’exemple 8 : ce commis vole son maistre.

Dans l’exemple (7), le datif luy semble également renvoyer à maistre (on luy a volé son manteau, ses hardes) étant donné sa postposition immédiate à Son valet l’a volé, ce qui prête à croire qu’il pourrait s’agir du même seigneur ou du même maistre sous-entendu, d’autant plus qu’il précède immédiatement l’exemple ce commis vole son maistre [...] (8).

En l’occurrence, les possessions volées appartiennent à l’élite. En effet, les deniers appartiennent au Roy (8). Ceci vaut également pour les objets qui sont susceptibles d’être subtilisés sur l’autel; en principe, ces objets sont consacrés par le clergé, celui-ci faisant partie de la classe dirigeante. En (7), le manteau et les hardes appartiennent au seigneur sous-entendu par le pronom luy, compte tenu que le mot hardes est pris dans l’acception suivante : « Vx ou région. Dr. Ensemble des effets personnels (vêtements, linge et même meubles voyageant avec les bagages[3]) » (PR-CD 1996), ce qui correspond avec les exemples donnés par le DAF de la première édition à l’article hardes : De belles hardes, de riches hardes.

En (9), le pronom cela est mis pour « les pensées, les idées, les expressions d’un auteur ». Contrairement à tous les autres exemples, ce pronom peut cette fois impliquer comme voleur quelqu’un de la classe dominante étant donné que seule une personne instruite peut voler le passage d’un livre et que seuls les membres de l’élite pouvaient lire. L’Académie prend cependant soin d’indiquer qu’il s’agit d’un vol pris au sens figuré : « Il se dit fig. De ceux qui dérobent les pensées, les expressions d’un autheur. » (DAF 1694 : sous voler), ce qui amenuise notablement la portée de cet acte : l’élite ne vole jamais au sens propre, seulement au sens figuré.

4. Le lieu du vol

Quatre exemples désignent des lieux du vol[4] qui connotent également ce terme par l’opposition des classes sociales. Dans l’exemple on vole par tout à la campagne (9), le mot campagne, qui évoque un lieu principalement habité par des paysans, suggère que le pronom on renvoie à ces derniers comme le corrobore la définition de paysan donnée par le PR-CD : « Homme, femme vivant à la campagne et s’occupant des travaux des champs ». La valeur générique de cet énoncé semble même insinuer que voler fait partie des mœurs des paysans. En (2), le vol a lieu sur les grands chemins, c’est-à-dire des voies très fréquentées « dans la campagne » (Robert 1998, sous chemin), campagne où vivent les paysans.

Par contre, le lieu évoqué dans Il voleroit jusques sur l’Autel (5) ne renvoie pas à la classe dominée contrairement aux emplois précédents. Cependant, l’objet auquel renvoie Autel, comme les objets qu’il supporte, appartient au clergé, c’est-à-dire non pas à la classe dominée, mais à l’une des classes dirigeantes. Avec l’apparente neutralité du pronom il qui fut précédemment démontrée, ceci concourt à laisser croire que l’agent du vol ne peut être qu’un individu de classe inférieure.

5. Le Roy est le maistre

Par ailleurs, la juxtaposition des deux propositions qui composent la séquence ce commis vole son maistre, vole les deniers du Roy (8) renforce l’idée que le Roy est bel et bien le maistre. En effet, le verbe vole a pour sujet ce commis dans les deux cas, si bien que les mots maistre et Roy pourraient sous toute réserve évoquer la même personne.[5] Dans cette éventualité, cette séquence pourrait être interprétée de la manière suivante : ce commis vole les deniers du Roy, son maistre. Peu importe la validité de cette hypothèse et que Roy ne se rapporte pas à Maistre, l’ambiguïté demeure, d’autant plus que dans l’article voler de la cinquième édition du DAF en 1798, Roy et Maistre n’apparaissent plus dans le même exemple, mais sont distribués dans deux formules indépendantes. Par conséquent, cette ambiguïté disparaît étant donné que les lexicographes ont placé ces deux termes dans des phrases différentes séparées par plusieurs autres séquences :

[...] Voler les deniers du Roi. Voler la noblesse. Voler la réputation. On dit aussi. Voler quelqu’un, pour, Lui prendre quelque chose qui lui appartient. Ce valet à volé son maître.

En outre, on peut voir dans la succession des termes de l’exemple donné par la première édition une figure de la progression sociale partant de commis, passant par maistre et se terminant par Roy. Ainsi, le degré de gravité du vol croîtrait en fonction de l’échelle sociale correspondant à cette séquence, pour aboutir au comble de l’opprobre : voler le Roy.

6. L’article assassiner

Les quatre exemples qui entrent dans l’article assassiner comprennent des traits sémantiques qui concordent avec les résultats précédents :

(DAF 1694)

On retrouve dans homme d’honneur (1), la considération de dignité morale issue de principes institués par la noblesse. De plus, l’articulation logique entre les deux parties de l’énoncé, conditionnée par la valeur restrictive de la conjonction mais, suggère qu’un homme d’honneur ne puisse assassiner. En outre, l’assassinat évoqué dans l’exemple 2 a lieu sur le grand chemin.[6] Ces deux exemples, qui servent à illustrer le sens propre du mot assassiner, réservent l’assassinat à la classe dominée.

Par contre, lorsque ce verbe « se dit hyperboliquement pour dire, Importuner beaucoup » (DAF 1694), il n’apparaît pas réservé uniquement à la classe dominée comme le signale cérémonies dans l’exemple 3 alors que le mot prend le sens de « marques conventionnelles de déférence » : Il assassine le monde de ceremonies, de compliments.

Dans le même ordre d’idées, l’extension référentielle de plaideur dans ce plaideur assassine les gens du récit de ses procez (4), qui s’applique autant aux avocats qu’aux personnes toujours en procès, semble pouvoir convenir indistinctement à l’élite et à la classe dominée.

Dans l’ensemble, les exemples qui entrent dans la microstructure de l’article assassiner ne manifestent pas la même densité connotative idéologique que ceux du verbe voler. Néanmoins, les résultats de l’analyse provisoire des compléments en homme d’honneur et sur le grand chemin vont dans le même sens que les résultats de l’analyse de voler : la classe dominée manifesterait une propension au crime contrairement à la classe dominante. Ainsi seul un membre de la classe dominée peut commettre un assassinat, contrairement à un membre de la classe dirigeante qui ne peut commettre un tel crime hormis les situations où son « honneur » est en jeu. Dans ce dernier cas, ce ne serait pas tout à fait un assassinat comme le vol des idées d’un auteur n’est pas tout à fait un vol. Les exemples des articles voler et assassiner dans la première édition du DAF reflètent donc une image de la société de l’époque qui octroie radicalement du prestige à la classe dominante en lui attribuant un sens moral élevé, par contraste avec l’immoralité de la classe dominée ou avec des comportements répréhensibles.

7. Conclusion

Au terme de cette analyse, la structure formelle des exemples utilisés dans l’article voler impose une vision du monde naïvement manichéenne : la classe dominée, par extension la masse populaire, peut voler la classe dirigeante. Tandis que l’élite, pour sa part, ne peut pas voler : elle ne peut qu’être volée. Cela suppose que l’élite est toujours honnête par opposition au peuple qui lui est moralement inférieur parce que susceptible de vilenie.

Cependant, il conviendra de compléter l’analyse des exemples de l’article voler par celle des exemples qui servent à illustrer d’autres entrées également porteuses de connotations négatives au plan idéologique, comme on l’a fait sommairement pour assassiner. Il conviendrait également de vérifier les résultats qui en découleraient par l’étude d’exemples de mots à connotations positives, comme pour les verbes adorer et aider. L’analyse d’entrées de valeur plutôt neutres,[7] telles que animer et assoupir, fournirait également l’occasion de tester ces résultats. Enfin, la synthèse de ces constats sera mise à l’épreuve par des comparaisons avec d’autres synthèses qu’aura fournies l’étude d’exemples d’entrées prélevées aléatoirement.

Finalement, l’analyse comparative de la structure des exemples dans les articles de chaque édition du répertoire académique devrait permettre de dégager l’idéologie sociale qu’il reflète à chaque époque correspondante, de manière à cataloguer les types de discours, à mettre en lumière les caractéristiques dominantes pour chaque période et à relever les constantes et les variables du Dictionnaire de l’Académie française au cours de son histoire.

Bibliographie

Notes

[1] Abréviation pour Dictionnaire de l’Académie françoise ou Dictionnaire de l’Académie française.

[2] Abréviation pour Le Petit Robert sur cédérom, 1996.

[3] On ne doit donc pas confondre cet emploi avec celui de valeur péjorative qui a cours aujourd’hui : « Péj. Vêtements pauvres et usagés. → guenille, haillon, nippes [...] « Ce qu’il y avait de pauvre et de triste dans ces hardes usées » (Green) (PR-CD 1996).

[4] Quatre exemples, dans la mesure où l’on considère un tel livre comme un lieu de vol dans la séquence : Il a volé cela d’un tel livre (9).

[5] À noter qu’il pourrait s’agir de deux segments différents et juxtaposés se rapportant à commis.

[6] Cf. supra : § 4 (Le lieu du vol).

[7] Dans la mesure où un mot peut être neutre.

Petite histoire de la conquête de l’ordre alphabétique dans les dictionnaires médiévaux

1. Le miroir alphabétique

Penser le dictionnaire des langues vernaculaires européennes romanes ou germaniques sans se référer automatiquement au classement des mots suivant l’ordre alphabétique semble aujourd’hui inimaginable[1]. L’idée que le dictionnaire fonctionne strictement à partir du repérage alphabétique est presque devenue une lapalissade tant elle est ancrée dans l’imaginaire relié à ce genre de livre de référence sur les unités lexicales qui se présente à l’esprit de bien des gens comme un objet aux configurations immuables et déjà toutes prédéterminées dès l’origine. Aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui, ce système d’indexation des mots parait naturel et sans histoire. Pourtant, le mode de rangement des mots le plus commun maintenant n’a pas toujours été. Au Moyen Âge, son introduction et son perfectionnement dans les dictionnaires n’allèrent pas sans surprendre les érudits et provoquer des bouleversements et des résistances, alimentant ainsi une vision nouvelle et révolutionnaire d’un objet qui devenait de plus en plus visible dans la société médiévale, le dictionnaire. Ce principe méthodologique consistant à confier la langue à l’ordre alphabétique a eu lui aussi un commencement et un développement; il s’est imposé après un long mûrissement et de nombreux tâtonnements (voir MIETHANER-VENT, 1986). Il n’a pas toujours été associé naturellement au dictionnaire, et des répertoires de mots ont existé bien avant que s’installe une nouvelle logique de classement des matériaux. Les glossaires éclatés du haut Moyen Âge sont parfaitement identifiables à la figure du dictionnaire même s’ils ne s’autorisaient pas de l’ordre alphabétique. Et pour l’époque contemporaine, cela signifie qu’il peut exister des dictionnaires qui n’usent pas du contour alphabétique.

L’ordre alphabétique aujourd’hui si courant, si usuel et si commode émerge des brumes de l’histoire. Ses origines sont obscures et humbles. L’alphabétisation des mots d’une langue, à savoir leur mise en ordre alphabétique, est obligatoirement arrimée à l’existence préalable d’une séquence de lettres disposées suivant un déroulement constant. Le français a hérité son chapelet de lettres des Romains, qui le tenaient des Étrusques, qui l’avaient importé des Grecs, qui l’avaient emprunté aux Phéniciens, qui le devaient aux Ugarites, ces derniers ayant effectué vers le milieu du IIe millénaire avant J.-C. un travail colossal de simplification des centaines de signes cunéiformes mésopotamiens. Les trente signes ugaritiques sélectionnés forment un alignement qu’on trouvera reproduit dans l’article de John F. HEALEY (1994 : 273-274).

Cet alphabet se déroule selon un ordre “lettrique” qui, moyennant les ajustements nécessaires pour chaque langue, s’est pérennisé jusqu’aux abécédaires de nombreuses langues d’aujourd’hui. « Ainsi, Ugarit peut prétendre au droit d’avoir établi le premier alphabet connu jusqu’à présent dans l’histoire, bien que, nous l’avons vu, ce ne soit pas la première écriture alphabétique » (HEALEY, 1994 : 277). À l’heure actuelle, le ruban de l’alphabet français est fait d’un ensemble de 26 signes graphiques non arbitraires, « puisque tout le monde le connaît, le reconnaît et s’entend sur lui » (BARTHES, 1975 : 150). Ces lettres sont classées dans un ordre immotivé, c’est-à-dire qui est hors de toute imitation aujourd’hui, étant « elles-mêmes des objets insensés —privés de sens » (BARTHES, 1975 : 150).

2. Le faisceau des gloses dans les manuscrits

Dans l’Europe médiévale, les manuscrits et les codices étaient des objets rares, précieux et chers. Il fallait les manipuler avec prudence et précaution afin d’éviter d’altérer le parchemin et de le gaspiller. Mais cela n’a pas empêché les utilisateurs de ces livres de commencer à inscrire toutes sortes de notes sur les parchemins sans penser qu’ils détérioraient ou gâchaient peut-être le texte bien tracé des précieux livres. Au contraire, les interventions étaient considérées comme des commentaires critiques utiles à l’amélioration de la saisie globale des textes, aussi bien vis-à-vis du message transmis que vis-à-vis des formes ou des sens des mots. L’un des types d’annotations les plus fréquents consistait à ajouter une brève remarque explicative ou interprétative à propos d’un mot figurant dans le texte original et que l’on trouvait difficile à comprendre ou inhabituel. La notation était faite pour des besoins personnels ou, éventuellement, pour rendre service à d’autres consulteurs du livre. Souvent, l’observation était copiée directement au-dessus du mot cible, dans l’interligne donc; parfois, c’est dans les marges qu’était inscrit le commentaire. Lorsque la remarque est notée dans l’interligne, on la dénomme interlinéaire; lorsqu’elle est portée dans la marge, on la dénomme marginale. À l’origine, l’unité incomprise était expliquée par un ou des synonymes en latin ou par une ou des gloses aussi en latin, mais plus faciles à comprendre que le mot pointé. Puis, peu à peu, la note sera traduite en langue vernaculaire, le roman, l’ancien français...

Plutôt rares et dispersées au début, c’est-à-dire vers le IXe-Xe siècle, les annotations dans les manuscrits augmentent peu à peu en nombre et elles commencent à se superposer parce que des lecteurs différents interviennent successivement dans le même texte, de sorte qu’il deviendra impérieux de les regrouper et de les synthétiser. Ainsi naitront les collections de gloses (glossae collectae) qui se répandront jusqu’à former des listes semi-formelles qu’il fallait commencer d’ordonner pour que les enseignants et les élèves qui les consultaient pour résoudre une difficulté langagière puissent s’y retrouver. Les listes étaient d’abord un recopiage pur et simple des notations interlinéaires ou marginales que l’on reportait à la fin des manuscrits. Elles restaient liées au même texte. Ce report se déroulait sans autre mise en ordre que celle de leur prélèvement dans la succession des feuillets des manuscrits. Autrement dit, on les recopiait en suivant le déroulement du texte du premier folio au dernier. Au résultat, on compilait un dictionnaire cataloguant les mots en se fondant sur un ordre non pas linguistique, mais textuel. On obtenait ainsi une disposition des matériaux dépendant du déroulement linéaire du récit. Lorsque le mot était glosé à plusieurs reprises, la glose était recopiée autant de fois que nécessaire à la fin du manuscrit. On savait que les premiers mots de la liste figuraient dans la partie initiale des manuscrits, que les mots réunis un peu plus bas étaient à rechercher un peu plus loin dans le texte, ainsi de suite. Le dictionnaire était bel et bien redevable d’une séquence ordonnée consistant à ranger les mots suivant un programme mécanique à portée mémorielle. Ce savoir s’acquérait par la formation et par l’expérience pratique.

3. L’ordre/désordre alphabétique

Puis, les tâches de compilation se complexifiaient et augmentaient quantitativement tandis que les listes de gloses croissaient elles aussi en nombre, chaque manuscrit d’un même texte pouvant posséder sa propre série d’annotations. Il a fallu inventer de nouveaux systèmes de regroupement et de fusion afin d’éviter les réduplications qui finissaient par coûter cher en espace dans les manuscrits et en temps de travail ou de recherche. La logique a conduit les compilateurs à considérer les alignements en fin de manuscrit et à en faire un nouveau point de départ. Les mots commencent ainsi à être comparés les uns avec les autres dans un manuscrit, puis dans plusieurs manuscrits en vue de simplifier les listes et de les réordonner selon de nouveaux schémas de classement commodes pour la mémoire et permettant d’éviter les pertes d’informations et les répétitions. Ce sera le début du processus de l’alphabétisation.

Les plus anciens glossaires qui recouraient à la mise en ordre alphabétique des données le faisaient d’une manière rudimentaire, se limitant souvent à aligner les mots en se basant sur leur première lettre seulement. Le Glossaire de Leyde (fin VIIIe siècle) contient des traces d’une première mise en œuvre de cette sorte. C’était déjà un immense progrès par rapport à l’absence d’un principe d’indexation fondé sur le mot lui-même, sur son autonymie. Jusque-là, la référence première pour le classement était le texte et non les éléments linguistiques qu’il contenait. Les mots n’étaient pas encore perçus comme des signes décontextualisables.

À partir du VIIIe siècle, au plus tard au Xe siècle, on progresse davantage dans les niveaux d’organisation en prenant en considération une deuxième, puis une troisième lettre des mots. L’extension vers la droite du mot provient de l’augmentation du volume des unités à répertorier, mais elle surgit surtout d’une conscience de plus en plus affirmée d’une mécanique de classement axée sur les signes linguistiques eux-mêmes, une fois ceux-ci isolés des énoncés contextualisés. Par ailleurs, la deuxième ou la troisième lettre servant à la comparaison des mots ne sera pas toujours le deuxième ou le troisième caractère. Dans les unités commençant par deux consonnes, la deuxième lettre qui vient appuyer le classement est la première voyelle et non la deuxième lettre si c’est une consonne. Deux séries d’exemples partiellement repris de Karin MIETHANER-VENT (1986 : 91) éclaireront le phénomène. Ainsi, dans les Glossae affatim (IXe siècle), on trouve une sériation alphabétique construite sur deux des lettres initiales, à savoir une consonne et une voyelle (voir le tableau 1; la mise en évidence à l’aide des majuscules et du caractère gras est de nous).

Tableau 1 : Exemple de sériation alphabétique fondée sur deux lettres
GAstrimargia
GAllicinium
GrAtuitum
GrAmma
GrAmmaticus
GAmalihel
GlAciale
GAmus
GAneo
GrAndevus
GAllerium
GAzae

L’ordonnancement se réalise sur la base de la lettre initiale (g) puis de la première voyelle (a). Ce qui importe ici, c’est la succession G + A (consonne + voyelle). Les consonnes interposées entre ces deux lettres (l et r) n’entrent pas dans le calcul alphabétique, pas plus que les caractères qui se déroulent après le A : gastrimargia précède gallicinium, gamalihel, etc., gallerium vient après gamus, ganeo, etc.

Au XIe siècle, les grands glossaires latins regroupent déjà les données sur la base de la deuxième lettre, parfois même de la troisième. Quoique fort rudimentaire vu du haut du XXIe siècle, cet ordre est logique et il relève d’un code métalangagier dont la systématique est réfléchie. Le simple fait qu’au cours de ce siècle, PAPIAS trouve utile d’expliquer en détail dans son prologue qu’il rangera les entrées de son dictionnaire en comparant les trois premières lettres de chaque mot, le cas échéant, est un indice comme quoi cette pratique avait quelque chose d’inédit et de révolutionnaire, qu’elle ne recevait pas l’assentiment général des faiseurs de dictionnaires et qu’elle ne semblait pas très familière aux consulteurs. PAPIAS fut un précurseur en matière méthodologique; il est le premier qui a pris la peine de décrire sa méthode et les applications de l’ordre alphabétique mécanique, ce qui permettra de comparer les lettres de chaque mot.

Dans le Vocabularius brevilogus (dernier quart du XIVe siècle), la chaine se déroule de manière un peu différente. La disposition envisage une séquence de trois lettres. La consonne qui suit la première voyelle appartient, le plus souvent, à la deuxième syllabe. Les séquences GAB-, GAC- et GAD- seront illustrées (voir le tableau 2; la mise en évidence à l’aide des majuscules et du caractère gras est de nous).

Tableau 2 : Exemple de sériation alphabétique fondée sur trois lettres
GAB → GABulum
GlABata
GlABer
GrABatum
GAC → GrACia
GrACulus
GACh
GAD → GADes
GADix
GlADiolus

La sériation alphabétique est construite à partir de la succession G + A + B, G + A + C, G + A + D, etc. (consonne + voyelle + consonne). Les consonnes intercalées entre les deux premières lettres (l et r) n’entrent pas dans le calcul alphabétique, pas plus que les caractères qui se déroulent après le B, le C, le D, etc.

4. Les nouvelles tables d’orientation

Au Moyen Âge, le classement alphabétique est une révolution méthodologique et l’un des premiers pas vers la naissance de la linguistique. Ce régime classificatoire n’était pas naturel aux yeux des féodaux. Ce serait un anachronisme de croire que les lexicographes comme PAPIAS perturbaient cet ordre et qu’ils le faisaient délibérément ou parce qu’ils ne savaient pas travailler la matière du mot. Il aura fallu des siècles pour que la méthode donne les résultats que l’on connait aujourd’hui. À l’époque médiévale, l’alphabétisation rigoureuse, c’est-à-dire la prise en compte de toutes les lettres d’un mot, ne faisait tout simplement pas partie des mentalités. La méthode en émergence était souvent combinée à d’autres principes d’organisation qui n’avaient rien de linguistique et qui étaient plus familiers aux yeux des lexicographes.

Aujourd’hui, l’ordre alphabétique strict ou relatif, mais fondé sur l’ensemble des graphèmes des mots, est à la base de l’organisation de presque tous les instruments de travail servant à la consultation. Le fait qu’au temps des scriptoria, des auteurs tels PAPIAS, Hugutio DE PISE et Guillaume LE BRETON expliquent comment ils ont arrangé leurs matériaux suivant des principes alphabétiques est sans contredit le signe que les destinataires de leurs œuvres connaissaient plus ou moins bien cette méthode. « Au Moyen Âge, on avait tendance à organiser tout groupe de choses d’après la logique de leurs rapports réciproques » (ROUSE, 1981 : 128). Dieu était réputé avoir construit un univers parfait et harmonieux, ses parties devaient donc en appeler également d’un rapport logique harmonieux. Un compilateur usant de la structure alphabétique pouvait passer pour quelqu’un qui contestait l’ordre de DIEU, qui réfutait les relations logiques ou qui confessait qu’il était incapable de discernement. La révolution alphabétique était d’autant plus dangereuse que c’était le dogme théologique qui était visé. Même dans les cas où la méthode s’avérait utile, on se refusait à y recourir par crainte de punition divine. Il était, par exemple, « inacceptable de classer une série de pierres par ordre alphabétique [des noms], car il n’existait encore point [sic] de classification logique » (ROUSE, 1981 : 129). Grain de sable dans l’ordre de l’univers, en ses débuts, le système alphabétique était en fait l’objet de nombreux dénigrements. Et la contestation durera plusieurs siècles.

Avant le XIIIe siècle, le classement alphabétique était encore restreint à la première, à la deuxième, voire à la troisième lettre chez les plus grands innovateurs. Dès le moment où on organise les matériaux lexicaux en listes pour faciliter le repérage des mots, il a fallu mijoter une idée nouvelle. L’établissement du protocole de l’alphabétisation s’est déroulé en trois étapes réparties sur une longue échelle temporelle. Il a pris le nom de système acrographique, c’est-à-dire d’une méthode de classement inspirée par le début des mots. Voici ces phases synthétisées, tout en rappelant que le façonnement n’était pas nécessairement aussi systématique, surtout pour les étapes 2 et 3, que des actions pouvaient se dérouler concurremment et que d’autres procédés pouvaient interférer.

  1. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses commençant par la lettre a, puis par le b, puis par le c, ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur la seule première lettre.
  2. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses de la lettre a commençant par la séquence aa, puis ab, puis ac, etc., ensuite celles de la lettre b commençant par la séquence ba, be, bi, etc., puis celles de la lettre c commençant par la séquence ca, ce, ch, etc., ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur les deux premières lettres seules, et souvent la deuxième lettre qui servait au calcul était une voyelle formant en réalité le troisième ou quatrième graphème du mot, car on écartait fréquemment les blocs de deux consonnes. Mais les progrès étaient évidents du point de vue de la facilité du repérage des mots.
  3. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses de la lettre a commençant par la séquence aab, aac, aad, etc., ensuite par la séquence baa, bab, bac, etc., ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur les trois premières lettres, avec ou sans considération des consonnes qui se suivaient. La technique se perfectionnait rapidement.

Le bloc de trois lettres dominera pendant longtemps la gestion de l’ordre alphabétique. La prise en compte des lettres suivantes, la quatrième, la cinquième, etc., allait suivre dans ce sillage et systématiser davantage le classement jusqu’à ce que le mot entier soit envisagé et que les nomenclatures forment des paradigmes complets respectant l’ordre alphabétique strict, non sans qu’on observe encore de nombreux écarts.

5. La création d’une nouvelle grille de lecture

À partir du XIIIe siècle, l’alphabet a joué un rôle de plus en plus dominant dans les travaux sur le vocabulaire glossographié. Jusqu’à la fin du XIIe siècle, il n’avait trouvé qu’un faible écho, car on préférait l’ordre rationnel ou systématique qui semblait mieux répondre à la conception féodale de l’écrit. Les glossaires qui ont survécu montrent bien que la conquête de l’ordre alphabétique n’a progressé qu’à pas de tortue. Il faudra entre trois et quatre siècles, soit du Xe-XIe siècle jusqu’au XIIIe-XIVe siècle, pour que l’ensemble du mot soit envisagé comme un tout dans le classement. Encore que ce tout soit plutôt une succession de lettres propres à être comparées avec d’autres que le mot perçu comme une unité de classement indépendante par rapport à ses collatéraux, donc comme une entité linguistique. Ce n’est réellement qu’au cours du XIIIe siècle, et encore non sans quelques exceptions notables, que l’établissement alphabétique dominera le dictionnaire. L’humanisme qui commence à poindre à travers les travaux des intellectuels et des universitaires sera à la fois en continuité et en rupture avec le Moyen Âge; il jouera un rôle décisif dans cette conquête, surtout quand on commencera à analyser la langue comme un système, notamment par l’entremise des réflexions sur la grammaire.

On tient dans l’ancienne manière de classer les matériaux par matières les raisons principales qui font qu’il a fallu plusieurs siècles pour acquérir le nouveau réflexe de l’ordonnancement suivant l’ordre de distribution des lettres, mode qui semble maintenant si banal. Depuis des millénaires, on se fiait aux classements méthodiques des matériaux et on ne les considérait pas uniquement comme des signes-mots, mais plutôt comme des signes-choses avant tout. Toutes les encyclopédies, tous les dictionnaires existants reproduisaient un patron du monde qui reflétait des conceptions magiques ou théologiques millénaires. Il ne faut pas perdre de vue que jusque vers 1100, la perception du monde qui prévalait était largement tributaire de la cosmogonie et de l’allégorie. Il est donc permis de croire qu’il n’était pas facile de perturber un ordre justifié par l’histoire et par l’accumulation des siècles, et qui correspondait à une perception religieuse et scolastique des choses de l’univers transmise par les civilisations et par les érudits. L’alphabétisation rompant brutalement avec la logique distributionnelle dominante aurait paru offensante pour les compilateurs et les locuteurs, si l’on prend pour axe de comparaison le poids des influences sacrées et religieuses dans toutes les civilisations, de Sumer et de l’Égypte à Athènes, de Rome à l’Europe féodale. À l’époque médiévale, il est certain qu’il aurait été incohérent et contradictoire, voire insensé, d’employer ou d’imposer sans nécessité un système de classement des connaissances ne reposant pas sur des critères évocateurs de l’univers extralinguistique, sur un lien évident avec le monde des objets et du sacré (voir McARTHUR, 1986 : 76). L’idée d’ordonner les connaissances extralinguistiques dominait largement celle de ranger fonctionnellement les mots. En ces temps éloignés, les ouvrages de référence sont rédigés et utilisés à partir de principes et d’attitudes psychologiques et idéologiques qui n’intègrent pas la fragmentation des entités, comme l’impose toute classification fondée sur l’ordre alphabétique qui est un principe détaché du monde et qui est un réel désordre en fait. La perception que l’on possède aujourd’hui de la conception de l’information relève de critères profondément différents. Le lecteur médiéval était habitué à côtoyer des données hiérarchisées, symétriques ou typologiques. À la différence de l’utilisateur contemporain des dictionnaires, il n’était guère déconcerté de voir qu’on lui proposait des structurations complexes et qu’on ne lui parlait pas de segmenter les mots pour parvenir à obtenir une compilation synoptique. On savait repérer les objets que l’on cherchait dans un ensemble en recourant à des principes méthodiques.

L’habitude du listage alphabétique provoquera une révolution dans l’ordre d’appréhension des données, y compris dans la plupart des encyclopédies. L’alphabétisation est la preuve absolue que le signe-mot prend le pas sur le signe-chose dans les dictionnaires, que l’approche métalangagière va prédominer, que la linguistique va être inventée. Mais au moment où la pensée médiévale ne s’intéresse pas encore à l’analyse métalinguistique, on n’envisage nullement de rompre l’unité des groupes thématiques qui résonnent encore comme étant la figure synthétique par excellence. L’ordre systématique est logique et raisonné, c’est la fragmentation alphabétique qui ne correspond pas au découpage du monde. À travers l’ordre rationnel, la chose domine encore le mot. Le Moyen Âge était incapable d’exercer un esprit critique sous l’angle de la fonctionnalité du langage, et cela en raison du poids que représentait la tradition. Le regard n’était pas encore tourné vers l’avenir, il s’accrochait au passé. L’ouverture commencera au XIIIe-XIVe siècle, alors qu’il devenait évident que le latin n’avait d’avenir que dans son glorieux passé et que le soleil se levait sur le français qui prenait place dans l’usage quotidien et entreprenait son voyage vers certaines planètes du savoir pour les coloniser.

Il était manifeste que lors des premiers essais, l’alphabétisation a introduit une rupture dans les regroupements méthodiques. Les signes-choses apparentés naturellement par l’onomasiologie furent dispersés dans le « désordre » de l’alphabet qui n’existe qu’en vertu des signes-mots. Mais des efforts furent faits malgré tout pour tenter de garder groupés les éléments qui allaient ensemble, ce qui paraissait une tâche inadéquate et frustrante puisque le recours à l’alphabet comme méthode de classement s’opposait à la méthode du classement par matières. Dans le système de pensée du temps des cathédrales, la tâche n’est guère réalisable comme l’illustrent les premiers efforts de systématisation de PAPIAS qui, malgré la théorie énoncée, reste à l’occasion conservateur, volontairement ou non. L’alphabétisation pouvait même sembler insensée pour l’intellectuel habitué à réfléchir en suivant le principe de l’intégration des savoirs dans un vaste réseau de nœuds plutôt que de se référer au principe de la dispersion, de la répartition et de la distribution des connaissances sur une échelle de valeurs non maitrisée qui isolait chaque entité d’une autre onomasiologiquement voisine, et surtout qui ne possédait pas beaucoup de résonance dans les esprits. Un système neuf requérait une démarche pédagogique visant à modifier les habitudes des utilisateurs.

Progressivement, les mentalités changeront et les gens se feront à l’idée d’appréhender le mot pour lui-même, concrétisant ainsi le nouvel ordre et le rendant plus acceptable. Si l’on ajoute à ces nouvelles orientations vers l’alphabétisation le principe de la division des textes en parties qui sont repérables et identifiables, on trouve réunies là les conditions qui ont rendu possibles et viables l’installation et l’évolution des genres en question. Mais l’alphabétisation réussie n’éliminera jamais complètement les ordres logiques et synthétiques ou les ordres morphologiques; ceux-ci restent encore aujourd’hui des recours fréquents.

6. De simples retrouvailles

La marche de l’Histoire montre que le Moyen Âge n’a pas inventé de toutes pièces la mise en ordre alphabétique. Il ne fait que restaurer le principe des tables alphabétiques classiques. De fait, cette disposition des mots n’était pas totalement étrangère aux habitudes de compilation. Historiquement, les Grecs connaissaient l’alphabétisation et de nombreux lexiques l’exploitaient sur une base acrographique. C’est peut-être pour cette raison que les lexicographes médiévaux n’osaient pas dépasser leurs maitres et aller au-delà des quelques premières lettres des mots. Déjà, au IIe siècle, GALIEN s’était servi du procédé alphabétique dans son travail sur les gloses hippocratiques. Plusieurs autres travaux grecs du IIe siècle y recouraient également. Et même à l’époque de l’école d’Alexandrie, cinq siècles plus tôt, les glossographes l’utilisaient.

Durant le haut Moyen Âge, beaucoup de recueils s’orientaient vers la voie alphabétique : glossaires, listes de noms de médicaments, de pierres précieuses, collections de proverbes, etc. Cependant, la méthode n’occupait pas une place prioritaire dans l’esprit de l’époque, beaucoup plus inspiré par les classements systématiques (voir WEIJERS, 1991 : 202). Il faudra attendre plus de un siècle après PAPIAS pour que le classement alphabétique complet devienne un recours usuel, à tout le moins pour qu’on le considère comme une mécanique lexicographique envisageable, sans nécessairement passer à l’acte. Durant cette période initiale, les glossaires ne furent pas tous alphabétiques, loin de là. Les travaux à caractère onomasiologique ont longtemps dominé la glossographie.

C’est à Guillaume LE BRETON, au milieu du XIIIe siècle, que l’on doit l’instauration de la pratique de l’ordre alphabétique fondé sur la possibilité d’analyser le mot complet, c’est-à-dire recourir à un classement qui fait appel à toutes les lettres des mots, du moins sur le plan théorique, puisque dans la Summa, LE BRETON demeure plutôt conservateur. Depuis le Glossaire de Reichenau (VIIIe siècle), il aura fallu un demi-millénaire pour que la conquête du repérage alphabétique soit pérenne. Durant le même siècle, Jean DE GÊNES poursuivra la tradition de LE BRETON avec plus ou moins de constance. Il explique sa méthode dans la présentation de son dictionnaire, le Catholicon (1286). Il en est fier, croyant d’ailleurs avoir inventé le procédé. Au bénéfice de l’auteur du Catholicon, il convient de rappeler que la technique connue des Grecs s’était perdue. On l’a oubliée pendant des siècles en Europe de l’Ouest. L’une des causes de ce recul, c’est le fait que les glossateurs latins de l’Antiquité n’en ont presque pas usé dans leurs travaux sur le vocabulaire. Ils ont pour ainsi dire empêché que la méthode se propage au-delà de leurs frontières. Cette redécouverte médiévale n’aboutira à un système normalisé qu’à la fin du XIIIe siècle. Cela ne signifie pas qu’il sera appliqué méthodiquement partout et par tous. Par exemple, dans un ouvrage tardif du XIVe siècle, le Vocabularius brevilogus, dont il a déjà été question, le rédacteur anonyme emploie trois systèmes d’alphabétisation qui organisent la matière d’après la nature des mots consignés. Le dictionnaire est en effet divisé en trois sections, l’une pour les noms (Nomina), une autre pour les verbes (Verba) et une dernière pour les adverbes, les prépositions, etc. (Indeclinabilia). Même ces sous-divisions ne respectent pas l’idée du triple classement, soit parce que l’auteur veut garder ensemble des mots apparentés formellement, fonctionnellement ou onomasiologiquement, soit par distraction, soit que les habitudes anciennes dominent encore tout le processus et qu’il agit par réflexe. D’après le vocabulariste, il faut suivre l’ordre alphabétique parce que la grammaire elle-même est subdivisée en lettres, en syllabes et en mots. Et parmi les lettres, le a tient la première place, car, selon Isidore de Séville, c’est là le cri que pousse l’enfant en naissant.

Parallèlement au système alphabétique complet, d’autres méthodes anciennes résistant au temps ont aussi été en usage. Au milieu du XIVe siècle, Jean DE MERA a compilé un dictionnaire latin basé sur la derivatio, mais qui comporte un index alphabétique : le Puericus, plus tard abrégé sous le titre de Brachylogus. L’auteur range à la suite les mots commençant par une consonne immédiatement suivie d’une voyelle (ba-, be-, bi-, bo-, bu-); puis viennent les séquences consonne + consonne + voyelle (bla-, ble-, bra-, bre-). Ce système avait aussi été adopté par HUGUTIO au milieu du XIIe siècle. Olga WEIJERS (1989 : 150) donne la séquence d’exemples suivants : fiton..., fonos..., fusco..., flaneo. Certains compilateurs ne se font pas défaut de créer leur propre système. On peut classer les mots en considérant un ordre qui s’arrête avant la première consonne qui suit la voyelle repère du mot. Voici quelques exemples avec la voyelle a comme guide : Aptus, COApto, TAbula (la mise en évidence est de nous). Ces exemples illustrent que dans un même dictionnaire, les alignements se font sur une (aptus), deux (tabula) ou trois lettres (coapto) selon les mots. D’autres rédacteurs limitent leur hypothèse de classement à la première lettre du mot ou aux deux premières, d’autres encore se fondent sur des systèmes modulés différemment (voir MIETHANER-VENT, 1986). Bref, toutes les approches, toutes les configurations existent alors en concurrence.

7. L’orthographe perturbatrice

L’ordre alphabétique absolu fondé sur une lecture horizontale puis verticale des mots d’un ensemble, le rangement qui tenait compte de toutes les lettres d’un mot est un savoir-faire quasi inconnu durant la plus grande partie du Moyen Âge. Il est relativement tardif. De fait, il est à peu près contemporain d’une orthographe qui s’oriente vers quelques principes de fixation qui résultent d’une réflexion organisée. Et cette question de l’orthographe est cruciale. La conquête de l’ordre alphabétique rencontre quelques obstacles sur le plan strictement linguistique. Sans parler des perturbations causées par les abréviations dans les manuscrits, l’une de ces difficultés, de taille par surcroit, et que l’on ne peut surestimer à l’époque médiévale, c’est justement le protocole orthographique instable. Le système n’a pas encore atteint sa maturité, il s’en faut de quelques siècles. On ne pouvait donc pas s’y référer de manière constante et le considérer comme un guide sûr, car il n’existe pas encore de norme orthographique commune pour le français. Tout n’est que magma de variations fondées sur la phonétique, les dialectes, le degré d’instruction ou de compétence en langue des copistes. L’alphabet français lui-même n’est pas totalement fixé. Et surtout, il ne fait pas l’objet d’une référence naturelle et constante, puisque c’est sur le latin que se porte le regard en cas de difficulté. Longtemps, on classera les mots du français en se référant à la succession des lettres du liseré alphabétique du latin. Les signes diacritiques et les abréviations ne sont pas non plus très standardisés. Il était alors hasardeux de construire un ordre de classement des données lexicales exclusivement basé sur des graphies non consensuelles et qui, de plus, s’agrégeait à un patron latin même quand ces données étaient vernaculaires. Et cela durera des siècles, car beaucoup plus tard, au XVIIe siècle, le Dictionnaire de l’Académie françoise aura lui aussi sa part de difficultés dans le rangement alphabétique des mots de sa nomenclature, et pas seulement à cause de son choix de regrouper les mots par famille. Le système orthographique lui-même est dans le collimateur. Le critère de la stabilité de l’orthographe, tout au moins une stabilité relative, est une prémisse cruciale à la gestion de l’alphabétisation des dictionnaires. Orthographe et alphabétisation sont l’avers et le revers d’une même clé d’accès aux mots qui passe par l’instauration d’une image formelle fixée des unités linguistiques.

8. L’imprimerie : une technologie décisive

Avant GUTENBERG au milieu du XVe siècle, quelques œuvres lexicographiques alphabétisées ont existé. Mais, il semble que l’imprimerie ait donné la poussée irréversible au conditionnement alphabétique qui se substituera désormais au classement thématique dans les dictionnaires généraux. Le travail même des typographes était basé sur le principe alphabétique et sur des habitudes communes d’un atelier à l’autre, habitudes qui réduisent les disparités et les variations. Les mots et les parties de mots étaient abordés sous cet angle dans les officines des imprimeries. Plusieurs typographes ou imprimeurs ont eu à voir avec la chose orthographique et avec la chose dictionnairique. Et ils ont influencé le système d’écriture ainsi que les travaux de compilation de façon durable. Aujourd’hui encore, leur poids dans les réformes ou les rectifications de l’orthographe est considérable.

Il faudra cependant un siècle après l’invention de l’imprimerie pour que le classement alphabétique soit considéré comme quelque chose de sérieux et d’efficace dans les ouvrages de référence linguistique comme les dictionnaires, qui avaient ainsi fini par se détacher de l’emprise de la pensée médiévale. Mais le monde était déjà entré dans sa phase humaniste et des intérêts pour le fonctionnement de la langue se manifestaient déjà.

La dichotomie du mode thématique et du mode alphabétique a fait qu’il aura fallu une période de presque 1000 ans pour que le centre d’intérêt se déplace d’un point à un autre. La course du pendule s’est enclenchée sur l’ordre méthodique imposé par l’héritage antique et par les scolastiques, puis elle s’est poursuivie vers l’alphabétisation intégrale sur laquelle elle s’est arrêtée en priorité aujourd’hui. Cette règle protocolaire domine largement les dictionnaires de langue et la majorité des encyclopédies mono- ou multidisciplinaires contemporains. L’alphabet est devenu un code très démocratique en ce qu’il place chaque entrée d’un dictionnaire au même niveau que les autres. Les ouvrages systématiques n’ont pas pour autant disparu. Ils demeurent courants quand il s’agit de mémoriser, classer les connaissances, canaliser l’information dans des perspectives didactiques (dictionnaires par familles de mots), documentaires (thésaurus) ou technolectales (dictionnaires terminologiques). Mais les cédéroms et l’hypertexte remettent en cause la prédominance de l’alphabétisation dans la dictionnairique.

9. Une conquête achevée?

L’apparition de nouveaux et multiples procédés d’indexation des matières et de classement des unités lexicales entre le XIe et le XIIIe siècle ouvre une ère inédite dans les méthodes de travail des intellectuels, des savants et des lettrés. Elle correspond bien à une sorte de révolution.

Cette échappée vers l’ordre/désordre alphabétique crée une double perturbation. D’une part, elle brouille le fonctionnement de la langue, d’autre part, elle détache le mot de la chose. Elle dispense de raisonner l’information contenue dans les données lexicales comme des ensembles organisés en familles ou en lignées onomasiologiques d’abord, linguistiques plus tard. Quel que soit l’ouvrage configuré répondant au nom de dictionnaire, le spectre de l’ordre alphabétique est incontournable désormais. Il n’y a plus de dictionnaire imprimé sans ordre alphabétique immédiatement fonctionnel ou inscrit en palimpseste dans les entrées renvois, les index, etc. Dorénavant, l’alphabétisation est l’un des gènes acquis propres aux dictionnaires. Si ce gène est absent, il n’y a tout simplement pas de dictionnaire. Ce sera un autre livre. La grille fonctionnelle alphabétique sera un arbitre reconnu dans des centaines de langues. La nouvelle table de comparaison se substituera à une organisation hiérarchique répondant à des visions du monde. « L’alphabet constitue donc une pédagogie d’accès aux définitions, sans que se pose la question des articulations et de l’organisation internes d’un champ du savoir » (GOULEMOT, 1998 : 1059). La classification selon la séquence des lettres que l’on compare à l’étalon qu’est le ruban de l’alphabet, donne l’illusion de construire un ensemble complet, alors que le code alphabétique est une clôture seconde de cet ensemble, la première borne étant à caractère microstructurel, à savoir tout ce qui est dit sur le fonctionnement du mot dans la langue.

L’alphabétisation des dictionnaires place ces productions de l’esprit humain dans l’orbite des mathématiques pures, d’un langage géométrique spécifiquement élaboré à cet effet et prenant la figure de l’un des principaux éléments du code général du métalangage lexicographique. C’est certainement l’agent métalinguistique le plus connu par les consulteurs de dictionnaires. Il permet de faire une double économie, celle d’une réflexion poussée sur le langage et celle d’une épistémologie de la sémiologie du dictionnaire. Il est donné tout construit. La découverte de l’alphabétisation crée une nouvelle fonction sémiotique pour le dictionnaire et elle inaugure une première mise en abyme dans ce genre de livre. Au vrai, le classement alphabétique est un procédé contre nature, une anomie. Il triomphe d’une forme de pensée désormais alliée davantage à la raison orthographique plutôt qu’à l’imbrication des savoirs dans un système hiérarchisé dominé par la conception cosmogonique ou théologique de l’univers. D’ailleurs, les théologiens médiévaux réagirent fortement à cette innovation, car ils trouvaient le nouveau procédé contraire à l’ordre naturel créé par Dieu. Ils ne tardèrent pas à le dénoncer parce qu’ils le jugeaient être l’antithèse de la raison et qu’il risquait d’entrainer le lecteur vers des reconstructions profanes des plus arbitraires et, corollairement, des plus dangereuses. L’alphabétisation fut l’une de ces perturbations sociales qui ont tiré l’homme hors du champ du divin.

Quoi qu’il en soit, la conquête définitive de l’alphabétisation, sa maitrise totale ne sera pas le fait du Moyen Âge, ni celui de la Renaissance. En effet, au début du XVIe siècle, l’ordre convenu dans lequel les mots devaient se suivre dans un dictionnaire n’était pas entièrement arrêté. Outre la réglementation thématique, deux autres systèmes concurrents étaient actifs, soit l’ordre étymologique, comme celui qu’a employé Ambrogio CALEPINO dans son dictionnaire, soit l’ordre alphabétique, comme celui qu’a utilisé Aelio Antonio NEBRIJA. Par ailleurs, quel que fut le mode adopté par les lexicographes, il n’était pas toujours respecté intégralement. Ainsi, en plein cœur du XVIe siècle, Robert ESTIENNE se prononça en faveur du code alphabétique dans son Dictionarium, seu latinae linguae thesaurus [...] (1531), mais dans l’application du principe, il ne tint compte que des trois premières lettres des mots. Cela paraissait suffisant malgré tout pour effectuer des regroupements de mots par la dérivation, mais cela devenait plus difficile de le faire par la composition. Enfin, quiconque consulte le Dictionaire universel [...] d’Antoine FURETIÈRE, publié en 1690, s’apercevra rapidement que les articles sont distribués en blocs et que des séquences de trois lettres, parfois de deux lettres, servent ni plus ni moins que de titres pour chacune de ces espèces de subdivisions des blocs d’articles qui forment une lettre de l’alphabet. Le tableau 3 donne la liste de ces lettrines pour la séquence des mots qui va de la à lazaret. Le chiffre placé entre crochets indique le nombre d’articles dans le bloc.

Tableau 3 : Quelques lettrines du Dictionaire universel [...]
Les lettrines de la à lazaret
LA. [1]
LAB. [11]
LAC. [16]
LAD. [2]
LAE. [1]
LAI. [22]
LAM. [22]
LAN. [35]
LAP. [11]
LAQ. [3]
LAR. [21]
LAS. [12]
LAT. [13]
LAV. [18]
LAX. [1]
LAY. [6]
LAZ. [1]

Dans la séquence LAC, il y a en réalité 17 entrées, mais l’une d’elles (ladanum) est mal classée; elle appartient plutôt à la séquence LAD. Dans la séquence LAI, il y a une entrée en lay (loyer), ce qui illustre une possible fusion des lettres i et y.

De plus, FURETIÈRE tient encore le u et le v comme des variantes d’une seule et même lettre. À l’article U de son dictionnaire, il dit : « Vingtiéme letttre [sic] de l’Alphabeth, & la cinquième des voyelles. Il y a aussi des U consones, qui sont marquez dans les Grammaires ainsi V ». Les blocs d’articles se succèdent sans que soient discriminées les deux lettres u et v : VRA, URB, VRE, URG, VRI, URN, URS, US. Plus encore, la lettre w est considérée comme une variante des deux autres, ainsi que l’illustre la séquence les lettrines suivantes : UTI, WAT, UVE, VUI, VUL, UZI. Il en va également ainsi pour le rangement des mots à leur ordre alphabétique. Dans la séquence LAV, les entrées principales sont distribuées comme le montre le tableau 4 (les mots avec u sont donnés en caractère gras).

Tableau 4 : Séquence des mots en LAV du Dictionaire universel [...]

De lavage à laurier

lavage laver
lavande laveton
lavandier lavette
lavange laveur
lavasse laveure
laudanum lavis
laudes lavoir
lavedan laureole
lavement laurier

Même à la fin du XVIIe siècle, un lexicographe aussi chevronné qu’Antoine FURETIÈRE ne recourt pas à l’ordre alphabétique ininterrompu d’un bout à l’autre de son dictionnaire comme l’y autoriserait l’état de la langue française d’alors. Cette mécanique n’apparait pas encore tout à fait comme un élément naturel, essentiel et suffisant. Il reste toujours des traces de la fragmentation et de l’influence du système alphabétique du latin ainsi que de l’orthographe française hésitante et instable. Mais l’essentiel était acquis.

Références

Note

[1] Cet article est une version modifiée et raccourcie d’un chapitre d’un ouvrage à paraitre (voir BOULANGER, 2002).

Abstract (anglais)

This article describes how the use of the alphabetical order for words in dictionaries originated during the early Middle Ages. In Latin dictionaries words were classified according to their first letter, then the second and the third. Taking all the letters of a word into consideration came later, and was not yet used even in the important lexicographical works of the 17th century. The article shows how this methodological principle only became generalized once it had triumphed over a form of thought determined by a cosmogonical or theological vision of the universe, as well as over ways of organizing things, and the words used to refer to them, in terms of their reciprocal relationships, a method inherited from ancient civilizations and cultures (Mesopotamia, Egypt, ancient Greece, and Rome).

Le traitement des emprunts dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française

L’Académie française s’impose depuis plus de trois siècles comme l’autorité en matière de norme prescriptive du français : elle publiait son premier dictionnaire en 1694 et elle en est aujourd’hui à sa 9e édition. Dans la préface de cette édition, l’Académie juge qu’une « institution qui maintient les mots est en même temps gardienne des valeurs qu’ils expriment » (DAF9 : x). Un tel discours laisse croire que l’Académie considère jouer un rôle de premier plan dans la protection de la langue et de la société française. À une époque où plusieurs estiment que la suprématie de l’anglais représente une menace pour l’intégrité du français, l’analyse du traitement microstructurel que cette institution réserve aux anglicismes est d’un intérêt évident. Mais avant d’aborder le sujet de l’anglicisme, il convient d’examiner le phénomène de l’emprunt en général. Ainsi, à des fins de comparaison, les italianismes, les hispanismes, les lusitanismes et les néerlandismes font eux aussi partie du corpus. Ce corpus a été constitué à partir du DAF9 en ligne, dont la nomenclature, à l’instar de celle de la version papier, s’arrête pour l’instant à l’article mappemonde. Les emprunts sémantiques ont été exclus pour ne retenir que les emprunts formels, c’est-à-dire l’emprunt des signifiants. Dans cette contribution, le terme emprunt désigne donc toujours emprunt formel.

Le corpus compte environ[1] 559 entrées consignées en tant qu’anglicismes formels, tandis que les italianismes sont au nombre de 677, les hispanismes de 213, les lusitanismes de 58 et les néerlandismes de 141. Au total, le corpus représente plus de 1 648 entrées, ce qui correspond à environ 6 % de l’ensemble de la nomenclature du dictionnaire, qui comporte quelque 28 735 entrées. Le tableau ci-dessous répartit les emprunts faits par le français aux cinq langues mentionnées entre le XIIIe et le XXe siècle d’après la rubrique étymologique du DAF9.

Tableau 1 : Emprunts du français à l’anglais, à l’espagnol, à l’italien, au néerlandais et au portugais à partir du XIIIe siècle (selon le DAF9)
XIIIe XIVe XVe XVIe XVIIe XVIIIe XIXe XXe Total
Anglais 6 14 6 18 50 103 256 185 559
Espagnol 5 4 7 75 54 31 51 21 213
Italien 31 48 50 201 102 99 91 24 677
Néerlandais 20 23 22 18 33 28 12 3 141
Portugais 1 1 5 25 22 7 7 7 58

Deux parties composent cet article. La première examine le discours tenu dans la préface sur les emprunts. La seconde porte sur le métalangage employé par le DAF9 pour décrire les entrées considérées comme des emprunts. Cette dernière partie propose un classement de la formulation métalinguistique employée par l’Académie pour cette description. Les résultats fournis devraient permettre de tirer des conclusions sur la réception par les académiciens des emprunts formels, notamment des anglicismes.

1. Discours préfaciel sur l’empruut

L’« avertissement » de 1992 signale que, « [e]n un temps, le nôtre, où, de toute évidence, la connaissance du latin et du grec se raréfie, parce qu’ils sont, hélas, de moins en moins enseignés, il nous est apparu d’un réel intérêt de rappeler, fût-ce brièvement, que la plupart de nos vocables plongeaient leurs racines, profondément, dans ces deux langues anciennes » (DAF9 : XV). Fidèle à la tradition de formation des mots du français, l’Académie préconise la fondation de la néologie « sur les racines grecques et latines qui ont fourni la plupart de nos mots “savants” » (DAF9 : XVI), tout autre procédé risquant de faire perdre au français sa physionomie. De tels propos suggèrent que l’emprunt aux langues modernes est à proscrire. Pourtant, le discours préfaciel ne s’inquiète pas outre mesure des emprunts qui menacent le français qui, d’après l’Académie, conserverait son unité. Sa vitalité et sa préservation seraient donc tributaires de l’Académie, qui s’en porterait garante depuis plus de trois siècles : « si, pour tout dire, elle a pu conserver santé et qualité, cela est l’effet de la surveillance continue qu’exerce sur elle l’Académie depuis trois siècles et demi. » (DAF9 : X).

Néanmoins, les académiciens considèrent les emprunts comme un facteur d’enrichissement du français. Aussi s’estiment-ils « plus accueillants qu’on ne le prétend, considérant que la langue est moins menacée par l’extension du vocabulaire que par la détérioration de la syntaxe » (DAF9 : xii). Ils consentent à cautionner l’emploi des mots étrangers qui répondent à deux critères : l’usage et l’absence d’un « honnête mot français » (DAF9 : XII) pour désigner une notion donnée[2] : « Par [l]es notations étymologiques, le lecteur pourra également constater les nombreux emprunts faits, à travers le temps, aux langues étrangères les plus diverses, emprunts qui ont enrichi la nôtre et qui rappellent, s’il en était besoin, sa nature, tout à la fois, et sa vocation de langue européenne et universelle » (DAF9 : XVI).

Reste désormais à voir comment les académiciens d’aujourd’hui concrétisent formellement ce programme dans leur dictionnaire, particulièrement en ce qui a trait au métalangage lexicographique employé pour décrire un emprunt.

2. Le métalangage du DAF9 : formulations de base

Le métalangage employé par l’Académie pour marquer les emprunts n’est pas systématique : il se présente dans l’ensemble sous au moins 16 formules différentes (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Métalangage du DAF9 à propos des emprunts
Anglais Néerlandais Italien Espagnol Portugais Total
adapté 15 5 18 0 0 38
altération 3 2 0 7 1 13
apparenté 0 0 1 0 0 1
calque / décalque 6 0 4 0 0 10
d’après 24 0 3 0 0 27
du / de l’ nd[3] nd nd nd nd nd
emprunté 367 112 454 178 53 1 164
francisation 12 1 8 0 0 21
issu 5 4 2 3 0 14
locution 1 0 2 0 0 3
mot 103 4 42 21 2 172
pour traduire 2 0 1 1 0 4
réfection 1 0 1 0 0 2
sous l’influence 18 3 12 0 1 34
sur le modèle 10 0 3 0 0 13
utilisé 1 0 0 0 0 1
Total[4] 568 131 551 210 57 1 517

On constate que, pour marquer l’anglicisme, l’Académie privilégie la formulation emprunté, qui compte 367 occurrences sur 568, ce qui correspond à environ 65 % de l’ensemble des formulations employées. Plus du tiers des anglicismes est donc marqué par une douzaine de formules différentes, ce qui constitue un haut taux d’hétérogénéité. La deuxième formule la plus fréquente —mot (de l’) anglais— se retrouve sous 103 entrées, ce qui représente un peu plus de 18 % des cas. Les 11 autres formulations se partagent les 17 % restants. Leur fréquence varie de 1 (utilisé, réfection, locution) à 24 occurrences (d’après).

Le métalangage qui marque les emprunts aux autres langues à l’étude se rapproche de celui que l’Académie utilise pour marquer les anglicismes. En ce qui concerne les néerlandismes, la formulation emprunté se retrouve 112 fois sur 131, ce qui représente un peu plus de 85 % des cas, tandis que les 15 % restants sont couverts par les formules adapté (4 %), mot (du) néerlandais (4 %), issu (4 %), sous l’influence (3 %), altération (2 %), francisation (1 %). Sur les 551 formules employées pour signaler les 677 italianismes comptabilisés, le terme emprunté compte pour 82 % des cas, comparativement à 8 % pour la formule mot (de l’) italien, de sorte que les 12 autres formulations utilisées ne constituent que 10 % des occurrences. Il n’y a que 5 formulations employées pour signaler les 210 hispanismes comptabilisés : emprunté est employé dans 85 % des cas et mot (de l’) espagnol, dans 10 % des cas. Issu, altération et pour traduire se partagent les 5 % restants. Finalement, 4 formulations marquent les 57 lusitanismes comptabilisés; emprunté s’applique dans 93 % des cas, tandis que mot (du) portugais, altération et sous l’influence constitue les 7 % qui restent. Il ressort de ce décompte que le marquage des emprunts est des plus inconstants. Il est également curieux de constater que là où la palette varie nettement le plus, c’est pour l’anglais (15/16 formulations) et l’italien (14/16 formulations), les deux plus grandes langues prêteuses dans l’histoire du français. Ensuite, le nombre de formules utilisées chute à 8 pour le néerlandais, à 6 pour l’espagnol et à 5 pour le portugais.

3. Modalisation des formulations de base

La diversité des formulations d’emprunts, qui ne sont ni classées ni définies par l’Académie, illustre un manque de systématisation chez les lexicographes de cette institution. Cette lacune est accrue par la modalisation de ces formulations, précision sur les emprunts qui augmente à 72 le nombre de formulations. 5 types de modalisation sont possibles : la modalisation historique, la modalisation hypothétique, la modalisation hypothético-historique et la modalisation géo-sociolectale.

Modalisation historique

La modalisation historique précise si l’emprunt s’est effectué à un certain stade historique, exprimé notamment par les termes vieil, moyen ou moderne de la langue prêteuse :

L’information historique s’énonce de manière encore plus complexe lorsqu’elle précise le degré d’emprunt. Le transit de l’emprunt est le plus souvent signalé par la modalisation par

l’intermédiaire; l’expression utilisé en est employée aussi quelquefois. On retrouve deux degrés d’emprunts. Le premier correspond à celui de la langue qui se trouve à l’origine de l’emprunt, tandis que le second est celui de la langue par l’intermédiaire de laquelle un mot parvient au français :

Modalisation hypothétique

Les modalisateurs peuvent également porter sur le caractère hypothétique de l’information signalée; des termes tels que peut-être, probablement et sans doute sont alors utilisés, avec une nette prédominance d’emploi de probablement et peut-être. Quelquefois, les auteurs marquent une hésitation entre deux possibilités par les termes soit de... soit de... et ou.

Modalisation hypothético-historique

Certaines modalisations combinent les caractères historique et hypothétique de l’information :

Modalisation géo-sociolectale

En d’autres cas, la marque d’emprunt peut être précisée par une marque géographique et/ou une marque sociolectale :

Modalisation morphologique

Enfin, toutes ces formulations peuvent servir d’expansion à des classificateurs de type morphologique tels que composé et dérivé :

Les résultats fournis par l’analyse démontrent que la méthode employée par le DAF9 pour marquer les emprunts n’est pas systématique. L’Académie ne définit nulle part la convention utilisée pour ce marquage. Elle ne distingue pas l’héritage historique (l’arrivée d’un mot étranger en français par évolution phonétique) du passage d’un mot d’une langue à l’autre (l’emprunt lui-même). Une telle lacune risque de troubler le lecteur dans l’interprétation du discours métalinguistique. Il conviendrait d’expliciter les nuances qu’expriment ces formulations et d’uniformiser le métalangage. L’encombrement métalinguistique alourdit considérablement la description de l’usage et trouble la cohérence qu’exige l’accomplissement du mandat de prescription dont s’investit l’Académie.

4. Jugement normatif des académiciens à l’égard des anglicismes

La définition de l’anglicisme que donne le DAF9 ne manifeste pas de jugement de valeur et relève formellement de l’observation de l’usage tel que le perçoit l’Académie depuis le XVIIe siècle en présentant l’anglicisme comme un phénomène relatif à l’étymologie ou à la lexicologie : « [t]ournure propre à la langue anglaise. Spécialt. Une telle tournure employée dans une autre langue » (s.v. anglicisme). En revanche, les académiciens se servent du terme anglicisme sans tenir compte du fait qu’il relève de normes différentes, l’une renvoyant à l’observation de l’usage et l’autre, à la prescription. En outre, les deux exemples illustrant la définition de l’anglicisme dans le DAF9 manifestent déjà cette confusion en écartant l’anglicisme envisagé selon une perspective objective au profit d’une perspective prescriptive. La valeur prescriptive du premier exemple présente un jugement normatif positif à l’égard de l’anglicisme : « Dire que “l’on contrôle un territoire” pour dire que “l’on en est maître” est un anglicisme entré dans la langue ». Pour sa part, le second relève d’un jugement normatif négatif : « “Réaliser” pour “se rendre compte” est un anglicisme à éviter » (s.v. anglicisme). Cette confusion dans la conception de l’anglicisme apparaît d’ailleurs dans l’ensemble des 8 articles contenant le terme anglicisme, puisque les recommandations d’exclusion qui s’y trouvent, comme dans l’exemple suivant, confèrent à l’anglicisme une connotation négative que sa définition ne mentionne pas :

Seuls angliciste et gazole ne comptent aucune remarque négative.

5. Conclusion

En somme, le métalangage employé par l’Académie pour décrire un emprunt en tant que phénomène d’évolution linguistique ne suit aucune méthode systématique. Cette désorganisation, qui s’étend à l’ensemble de l’ouvrage, témoigne, dans la pratique de la lexicographie par l’Académie, de l’absence d’une démarcation nette entre norme objective et norme prescriptive. Aussi, de telles lacunes rendent-elles difficile le soutien d’une position prescriptive valable en ce qui a trait à un anglicisme donné.

Bibliographie

Notes

[1] L’approximation dans le dénombrement des entrées relève du procédé automatique d’extraction, qui comporte une faible marge d’erreur.

[2] Notons que l’Académie ne fait aucun commentaire sur la Commission générale de terminologie et de néologie, bien qu’elle en soit membre de droit . [Rapport d’activité de la Délégation générale à la langue française (DGLF), 1999, Annexe 1, partie 2]

[3] L’indicatif nd (non dénombré) indique que les emprunts marqués par du et de l’ n’ont pas été comptabilisés, étant donné les difficultés que posent l’extraction automatique de telles séquences.

[4] Ce tableau note le nombre d’occurrences des formulations signalant un emprunt. Certains articles regroupant plus d’une formulations, les totaux de ce tableau diffèrent de ceux du précédent, qui portait sur le nombre d’emprunts.

Présentation de Josette Rey-Debove par Jean-Claude Boulanger

C’est un honneur, un très grand honneur pour nous d’accueillir Mme Josette Rey-Debove à l’Université Laval.

Mme Debove est connue comme linguiste spécialiste des problèmes de lexique et de morphologie et comme auteure de dictionnaires, c’est-à-dire comme lexicographe. Peut-être aurais-je dû dire qu’elle est autrice de dictionnaires! En effet, dans le Petit Robert 2002, on trouve à la fin de l’article auteur la remarque suivante : « La forme féminine est autrice (lat. auctrix) [...]. » Suit une magnifique citation de Remy de Gourmont, que voici : « Nous avons fait actrice, cantatrice, bienfaitrice, et nous reculons devant autrice [...]. Autant avouer que nous ne savons pas nous servir de notre langue. »

Voilà donc lancé le thème de la présentation de Josette Rey-Debove.

Quelques mots maintenant sur cette double carrière de linguiste et de lexicographe, en précisant bien que linguistique et lexicographie ont été menées en symbiose.

Josette Rey-Debove obtient un doctorat de 3e cycle en 1968 et un doctorat d’État en 1976. Sa thèse de 3e cycle portait sur les dictionnaires français contemporains tandis que sa thèse d’État, soutenue à l’Université de Paris-Vincennes, traitait du métalangage, c’est-à-dire du discours sur le langage.

Au cours de sa carrière, Mme Debove a publié plusieurs livres et plus d’une centaine d’articles de recherche en linguistique et en sémiotique. Elle a aussi présenté un grand nombre de communications dans des colloques et des congrès, textes qui furent, le plus souvent, publiés dans les actes de ces rencontres. Elle a aussi fait de nombreuses conférences, présenté des exposés et animé des séminaires partout en Europe, et souvent en Amérique.

Ses thèmes linguistiques de prédilection sont la sémantique, notamment la définition lexicographique, l’emprunt lexical, en particulier les anglicismes, et la morphologie lexicale. En fait, elle explore en profondeur cet atome de la linguistique qu’est le mot afin d’en saisir les mécanismes de formation, de fractionnement et de fonctionnement.

En 1998, elle a publié un livre synthèse sur ses recherches. Il s’agit de La linguistique du signe : une approche sémiotique du langage.

Ces écrits de nature linguistique se prolongent dans une production lexicographique immense, tant par son ampleur que par sa qualité. En fait, Josette Rey-Debove a participé à presque toutes les aventures dictionnairiques du Robert, les dictionnaires de langue (Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Petit Robert, Micro Robert, Robert méthodique, Petit Robert des enfants, Robert quotidien, etc.), les dictionnaires spéciaux (anglicismes, oral-écrit), les dictionnaires encyclopédiques (Robert des noms propres), etc.

Son livre publié en 1971 et intitulé Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains marque un tournant dans l’histoire de la science lexicographique. Aujourd’hui encore, cet ouvrage demeure le meilleur traité sur la lexicographie.

Josette Rey-Debove entre au Robert en 1953, il y a donc cinquante ans cette année. Elle célèbre avec nous une partie de ses cinquante ans de lexicographie. Elle travaille au Grand Robert de l’époque, plus justement intitulé Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Au moment où paraît le sixième et dernier volume de cette œuvre, en 1964, dans les officines robertiennes, on s’affairait déjà à la préparation du Petit Robert, qui sera lancé en 1967. Plus de trente-cinq ans plus tard, le nom de Josette Rey-Debove reste indéfectiblement attaché, avec celui d’Alain Rey, au meilleur produit lexicographique en un volume jamais mis en marché. Ce dictionnaire phare porte une signature prestigieuse, celle d’une femme lexicographe qui a fait sa marque et qui figure parmi les grands savants du dictionnaire et parmi les hautes personnalités lexicographiques de tous les temps.

Josette Rey-Debove est également la conceptrice de plusieurs autres dictionnaires Robert qui ont fait leur chemin pour s’installer durablement dans la bibliothèque de locuteurs du français ou, même, d’autres langues. Je mentionne trois étoiles de cette constellation dictionnairique : le Robert méthodique —au début des années 1980, ouvrage presque entièrement réalisé par une équipe de femmes—, le Petit Robert des jeunes/des enfants (1988) qui nous a amenés dans la ville de Motbourg —ce dictionnaire est un petit roman lexicographique— et le Robert du français langue étrangère, paru en 1998.

Quelques autres sujets intéressent également notre invitée dans des perspectives sociales. J’en mentionne deux :

J’ai l’honneur de connaître Josette Rey-Debove depuis plus de vingt-cinq ans, et je me suis beaucoup, et constamment, instruit à son contact. Elle est une véritable source d’inspiration pour tous ceux et toutes celles que la lexicographie intéresse. C’est une grande satisfaction d’avoir parmi nous cette grande dame de la lexicographie.

L’épopée du Petit Larousse illustré au Québec de 1906 à 2005[1]

Habent sua fata libelli. [Les livres ont leur destinée.] —Terentius Maurus (Petit Larousse illustré 1906, p. 1078)

Il y a déjà plus de 100 ans que les petits dictionnaires Larousse sont connus et diffusés au Canada français. André Rétif (1970a, p. 344) mentionne que le Dictionnaire complet illustré (1889) de Pierre Larousse —rédigé sous la direction de Claude Augé— a fait une entrée remarquée au Canada : « Une édition spéciale pour le Canada est publiée à Montréal (éd. Beauchemin) en 1894, par les soins de p. Théberge, bachelier ès arts de l’université Laval. Elle comporte 5000 articles concernant le Canada; c’est la 13e édition de l’ouvrage. » En réalité, le Dictionnaire complet illustré était déjà publié en édition canadienne par l’éditeur Beauchemin depuis 1889. Le dictionnaire manuel rejoint ainsi le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle qu’on trouve dans les bibliothèques des communautés religieuses et dans celles des notables, l’encyclopédie n’étant guère à la portée du simple citoyen de l’époque, même le plus instruit. Quant au Petit Larousse illustré, il sera présent en Amérique dès son lancement le 29 juillet 1905. La date qui apparaît sur la page titre du dictionnaire est cependant 1906. Ce décalage de dates s’institutionnalisera et, le cas échéant, on prendra l’habitude de différencier l’année de publication et le millésime du Petit Larousse.

Longtemps, le paysage livresque québécois fut dominé par deux monuments, deux chefs-d’œuvre dans leur genre, la Bible et le Petit Larousse. Le premier livre est conforme aux obligations et aux comportements religieux des Québécois jusqu’aux alentours de 1970. Le second étonne puisque Pierre Larousse, lointain concepteur de l’ouvrage, était républicain et grand défenseur de la laïcisation. Ses héritiers lexicographes vont poursuivre ses travaux dans le même esprit laïque. En France comme au Canada, le Petit Larousse est vite devenu une bible sociale et laïque incontournable quand vient le moment de répondre aux questions qu’on se pose sur la langue, et il le demeure toujours. Dès son arrivée au Canada, il a envahi les écoles et les foyers catholiques. Mais avant de pénétrer dans les classes et dans les familles, il a été épluché par un comité de surveillance formé par les évêques québécois. Sans trop avoir à faire amende honorable sur son contenu, sinon à propos de quelques illustrations, il a reçu l’imprimatur des dirigeants religieux, ce qui refermait le cercle biblique. Il a été longtemps le seul dictionnaire grand public à circuler au Québec. Un monopole qui s’explique de trois manières :

  1. Il satisfaisait le clergé et le monde enseignant, ce dernier étant largement dominé par les religieux et les religieuses.
  2. À son niveau, il n’aura pas de concurrent sérieux avant 1967; en l’occurrence, ce sera le Petit Robert; celui-ci mettra quand même quelques années avant de s’imposer.
  3. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de nécessité d’élaborer des dictionnaires complets du français du Québec, les dictionnaires confectionnés en France paraissant suffire aux besoins de consultation.

À la conclusion de la révolution tranquille, soit après 1968, les perceptions du statut et de la valeur du français québécois seront réévaluées tandis que l’émergence de la francophonie entraînera une prise de conscience contemporaine à l’égard des régionalismes extrahexagonaux. Ceux-ci commenceront à faire l’objet de cueillettes sélectives par les lexicographes français qui souhaitaient les décrire dans leurs dictionnaires.

Aujourd’hui, le paysage dictionnairique québécois est presque essentiellement laroussien et robertien, une seule maison d’édition d’ici ayant réussi à entamer cette domination, et encore seulement à l’école élémentaire. Les dictionnaires Larousse sont les seuls à couvrir tout le programme scolaire, du primaire à l’université. Chaque étape de la scolarisation des jeunes Québécois possède une référence laroussienne qui lui est propre; de son côté, le Petit Larousse est aussi bien consulté par les écoliers des classes élémentaires que par les élèves du secondaire et les étudiants collégiaux et universitaires, sans parler du grand public.

Au Canada français, à l’école ou à la maison, nul n’ignore le nom de Pierre Larousse, et tous l’associent spontanément au dictionnaire qui porte son nom, sans savoir qu’il n’en est pas l’auteur. Le nom Larousse est assimilé au dictionnaire le plus répandu chez nous depuis qu’on le distribue, soit depuis qu’il existe. Il est si connu et si bien intégré dans l’imaginaire qu’on a construit autour de lui une mythologie qui en fait un dictionnaire parfait et complet, qui informe sur tout. Ainsi, au début des années 1990, lorsque Le Robert a lancé au Québec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, quelques critiques peu avertis ont reproché à ce dictionnaire de ne pas fournir les étymologies des mots et des citations d’auteurs comme le faisait le Petit Larousse illustré. Or, si on trouve bien des étymologies dans le Petit Larousse illustré de l’époque, elles n’y sont données que de manière occasionnelle sans qu’on sache vraiment sur quels critères repose la présence de cette rubrique dans le dictionnaire. Le texte de présentation du Petit Larousse illustré 1993, le contemporain du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, ne se fait l’écho d’aucune directive précise justifiant la mention de l’étymologie dans certains articles et pas dans d’autres. On ne trouve qu’une vague formule stipulant que les articles comportent « très souvent » l’étymologie. Un échantillon aléatoire de 206 articles établi à partir des 75 articles de la séquence qui va de DÉTERGENCE à DEUIL, des 59 articles de GÉOCENTRIQUE à GÉOTRUPE et des 72 articles de LAMA à LAMPYRE donne une moisson de 56 articles pourvus de leur étymologie. Ce chiffre représente un peu plus de 27 % des cas. La nomenclature déclarée s’élevant à 58 700 noms communs, le dictionnaire fournirait l’étymologie pour environ 15 900 mots. On est loin de l’exhaustivité. Quant aux citations, elles n’ont jamais fait partie du programme microstructurel du dictionnaire.

Très tôt donc, le Petit Larousse est répandu partout et il est accessible à toutes les couches de la société canadienne-française devenant ainsi un dictionnaire de masse. Mais le clergé surveille de près cet ouvrage certes convenable, mais néanmoins trop laïque à son goût et un peu permissif. Et l’Église ne se prive pas d’intervenir : « L’édition 1924 est illustrée de 83 représentations de tableaux, dont certains seront prohibés au Canada » (Rétif 1971, p. 52). On perçoit ici l’influence ou l’ingérence du clergé catholique pour qui tout excès était répréhensible, notamment la nudité qui devait être dérobée à la vue, même s’il s’agissait des œuvres des plus grands artistes de l’histoire de l’art et que ces œuvres embellissaient le Vatican. À sa manière, le clergé perpétue la position de Pierre Larousse lui-même qui, en 1858, explique qu’il « a écarté avec le plus grand soin, de la nomenclature de son Dictionnaire, tous les mots qui sont, de la part des Élèves, l’objet de recherches ou de questions indiscrètes » (cité dans Rétif 1970a, p. 342). La mise en garde faite par Pierre Larousse à propos des mots interdits dans la sixième édition de son Nouveau Dictionnaire de la langue française est récupérée par les dirigeants ecclésiastiques et elle est appliquée aux illustrations.

Au XXe siècle, les dictionnaires Larousse conquièrent rapidement le marché francophone de l’Amérique du Nord. Si bien qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Nouveau Petit Larousse illustré est imprimé au Canada, ce qui permet d’intervenir plus directement sur certaines parties de son contenu et de voiler ce qui pourrait choquer la morale. En 1947) on trouve à la fin de l’ouvrage la formule suivante : « Imprimé au Canada par la Librairie Beauchemin Limitée en vertu d’une entente avec la Librairie Larousse de Paris. » Le mouvement est lancé et, dans les années 1950, d’autres imprimeurs succéderont à Beauchemin. L’entente au sujet de l’impression au Québec durera jusqu’en 1992. En 1993, le Petit Larousse illustré est imprimé aux États-Unis; de 1994 à 1998, il est imprimé en Belgique; depuis 1999, il est imprimé en France.

À partir de 1956, le Nouveau Petit Larousse illustré est soumis à un examen d’agrément du Département de l’Instruction publique, l’ancêtre du ministère de l’Éducation. Avant d’être diffusé à grande échelle dans les écoles, le dictionnaire doit recevoir l’aval gouvernemental, c’est-à-dire voir son contenu analysé afin de vérifier s’il est conforme airx exigences sociales, religieuses, morales et linguistiques de l’époque. L’édition de 1956 porte sur la quatrième de couverture l’inscription : « Approuvé par le Comité Catholique du Conseil de l’Instruction Publique, le 26 septembre 1956. » En 1959, l’inscription deviendra : « Approuvé par le Comité Catholique de l’Instruction Publique le 26 septembre 1956. » Elle restera inchangée jusqu’en 1967. De 1968 à 1981, l’inscription est laïcisée et la référence au Comité catholique est remplacée par la référence au ministère de l’Éducation; elle se lit comme suit : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la province de Québec en mai 1967. » Elle apparaît désormais sur la jaquette. En 1982, elle subit une légère modification due à un réexamen du dictionnaire qui avait fait l’objet d’une nouvelle édition, dite de 1981, mais complétée en 1980. Le sceau d’approbation sur la jaquette se ht : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la province de Québec en mars 1981. » De 1983 à 1988, la date de l’agrément est ajustée et la formule se termine par : « [...] en mai 1983. » En 1989, la mention de la date de l’agrément disparaît de l’inscription; celle-ci sera toutefois reprise jusqu’en 1996. En 1997 et en 1998, la mention de l’agrément disparaît, car le service idoine du ministère refuse son accréditation au dictionnaire pour des raisons liées surtout à des écarts dans l’écriture des noms de fieux sur les cartes géographiques et non en raison de dérives dans les contenus de la partie langue. Depuis 1999, le dictionnaire ne porte plus le sceau d’approbation, car la procédure d’agrément a été suspendue. L’ouvrage peut cependant être utilisé sans réticence par les enseignants et les élèves. Au début de cette opération d’agrément en 1956, le comité d’évaluation était surtout composé de religieux ou de représentants mandatés par les évêques. Vers 1967-1968, on confiera la tâche d’évaluation à des comités de fonctionnaires dont la majorité sont des laïcs.

Les utilités historiques du Petit Larousse

Les utilités du Petit Larousse peuvent être regroupées en trois grandes classes : le dictionnaire est un instrument linguistique, un instrument pédagogique et un instrument d’autoapprentissage sur le plan culturel.

Tout d’abord, bien entendu, la première vocation du Petit Larousse est d’ordre linguistique; elle visait, et elle vise toujours, à la maîtrise de la langue et à la connaissance du vocabulaire français. Ensuite, comme instrument pédagogique, le Petit Larousse contribue à l’apprentissage global de la géographie (les pays, les villes...; les cartes géographiques), de l’histoire, des arts, de la littérature, etc. (la partie des noms propres), du savoir général et spécialisé (les développements encyclopédiques)... De manière anecdotique, il faut rappeler que dans les années 1950-1960, la « portée pédagogique » du dictionnaire se prolongeait du côté de la maîtrise forcée de l’écriture, si l’on peut dire, car, en effet, le dictionnaire servait d’instrument punitif pour les élèves pris en défaut de comportement ou de connaissance lors des récitations et des examens. En classe, mieux valait être sage, sinon gare à l’épée de Damoclès qui s’abattait sur la tête des récalcitrants! L’élève puni devait copier une page du dictionnaire à la maison et la remettre à l’enseignant le lendemain. La page choisie par l’instituteur ne comportait évidemment pas d’illustrations, tant s’en faut! Cet usage anecdotique du Petit Larousse est un indice comme quoi chaque foyer possédait le dictionnaire, l’école ne prêtant pas l’ouvrage à l’élève fautif. Enfin, l’utilité sociale d’auto-apprentissage était double. D’abord, dans de nombreuses familles, le Petit Larousse était le seul livre de lecture en dehors de la Bible et du journal.

Ensuite, c’était le livre par lequel la jeunesse cherchait à découvrir quelque secret sur la sexualité par la recherche des mots interdits et le regard rivé sur certaines illustrations de la mythologie grecque et latine, surtout les déesses, dans le cas des garçons, images dont la portée avait échappé à la vigilance du comité de surveillance. Lequel des enfants de la génération d’après-guerre n’a pas contemplé en secret la Naissance de Vénus de Botticelli, la Toilette d’Esther de Chassériau, la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, la Fécondité de Jordaens, etc., figurant dans le Nouveau Petit Larousse illustré des années 1950? Toutes ces reproductions étaient en noir et blanc, mais elles étaient néanmoins fort émoustillan-tes pour les jeunes curieux qui osaient braver les interdits et qui avaient soif de connaissances artistiques!

Le Canada s’aventure dans le Nouveau Petit Larousse

Outre l’impression au Québec et le sceau d’approbation du ministère de l’Éducation, les premières traces réelles de la présence canadienne dans le dictionnaire furent les cartes géographiques. En 1959, Larousse introduisit un « Atlas » à la fin du dictionnaire. Sans doute à la demande du ministère de l’Éducation et/ou de l’éditeur Beauchemin, dans l’édition canadienne, les cartes géographiques de la Belgique et de la Suisse ont fait place à des cartes du Canada qui côtoyaient ainsi celles de la France. Ce protocole d’adaptation durera jusqu’en 1996. En 1997, l’Atlas redevient panfrancophone et d’autres pays rejoignent la France et le Canada, dont la Suisse et la Belgique, qui retrouvent ainsi leur place dans le cercle de la francophonie.

Mais la partie la plus visible de la présence canadienne dans le Petit Larousse est certainement la nomenclature, à savoir les mots et les sens nord-américains. Les premiers canadianismes sont répertoriés dans le Nouveau Petit Larousse en 1968. Au total, huit mots exprimant notre américanité sont recensés : bleuet, coureur des bois, débarbouillette, épinette, millage (ainsi que la variante milage), poudrerie, tuque, verge. Ces mots font référence à la nature, à la société et au système des mesures anglo-saxonnes en usage en Amérique du Nord à cette époque. Le Canada entre au Petit Larousse par quelques-uns de ses symboles résistants : l’hiver, la neige, le froid, l’espace, la nature. Le mot phare poudrerie y est défini justement : « Au Canada, neige fraîche que le vent fait tourbillonner », définition qui perdurera jusque dans le Petit Larousse 2003. Dans le Petit Larousse illustré 2004, elle est légèrement modifiée et elle devient : « Neige fine et sèche que le vent fait tourbillonner. » Elle restera la même dans le Petit Larousse illustré 2005. De 1968 à 1998, la marque topolectale qui accompagnait les définitions était Au Canada ou Canada. Le remplacement de Canada par Québec dans le Petit Larousse illustré 2000 a créé une petite commotion chez certaines personnes qui ont interprété cette substitution d’étiquette comme un geste politique soufflé à l’éditeur et elles s’en sont plaint auprès de celui-ci, alors que les raisons étaient exclusivement de nature linguistique : les mots concernés étaient d’abord caractéristiques du français québécois; ils étaient choisis par des linguistes québécois et en consultation avec l’Office de la langue française dont le mandat d’intervention est territorialement circonscrit au Québec; il fallait éviter que la confusion s’installe puisque le dictionnaire consigne également des acadianismes, mot qui, à l’égal de québécisme, a pour hyperonyme le mot canadianisme.

Le Nouveau Petit Larousse paraît au moment où l’Office de la langue française prépare une liste de Canadianismes de bon aloi qui sera publiée en 1969. Cet opuscule de 62 mots québécois officialisés (voir l’annexe) servira d’ouvrage de référence aux lexicographes français qui s’y abreuveront régulièrement pendant de nombreuses années, et avec la collaboration de l’Office de la langue française. On peut penser qu’en 1968, les responsables de l’Office de la langue française possédaient déjà une bonne idée du contenu de cette liste et qu’ils ont fourni aux lexicographes laroussiens, à leur demande, une petite nomenclature dans laquelle ceux-ci ont pu puiser les huit canadianismes cités. Cependant, lorsque les Canadianismes de bon aloi paraîtront en 1969, le mot épinette ne sera pas répertorié dans la liste même s’il figure dans le Petit Larousse illustré 1968. En 1969, le Petit Larousse illustré intégrera 29 nouveaux canadianismes de bon aloi. À partir de 1970, les canadianismes, qu’on commence à appeler québécismes, occuperont un créneau de plus en plus important et visible dans les dictionnaires français, les Éditions Larousse ayant ouvert la voie pour l’époque contemporaine. Il est évident que pour les éditions de 1968 et 1969, Larousse a puisé ses québécismes en priorité dans la liste des canadianismes de bon aloi. Il faut toutefois noter que quelques mots des canadianismes de bon aloi sont bel et bien présents dans les Petit Larousse antérieurs à 1968, mais ces mots ne sont pas marqués géographiquement comme étant des canadianismes. Ils acquerront cette étiquette ultérieurement (voir le tableau 1). Ainsi, acre et arpent sont donnés comme étant des anciennes mesures agraires en France, boisseau est une « anc. mesure de capacité », chopine une « anc. mesure des liquides », gallon une « mesure de capacité anglo-saxonne » et once est une « ancienne mesure de masse ».

En 1974, il y a au Petit Larousse une moisson d’au moins 37 canadianismes dont 36 sont des canadianismes de bon aloi. Leur nombre grimpera, au minimum à 53 en 1975. À cette date, il reste 10 mots québécois officiels et reconnus par l’État qui n’ont pas encore été pris en charge par le Petit Larousse. Il faudra attendre le Petit Larousse illustré 1976 pour voir le mot abatís accéder à la nomenclature; dans le Petit Larousse illustré 1981, ce sera au tour du mot transcanadien de faire son entrée au dictionnaire, suivi par huard dans le Petit Larousse illustré 1987; cacaoui, livre et pruche se joindront à la cohorte des canadianismes dans le Petit Larousse illustré 1989, tandis que carriole sera retenu dans le Petit Larousse illustré 1998 et outarde dans le Petit Larousse illustré 2000. Enfin, dans le Petit Larousse illustré 2005, érablière sera le dernier canadianisme de bon aloi à rejoindre les colonnes du célèbre dictionnaire. Ce retard dans la consignation des derniers canadianismes de bon aloi est d’autant plus curieux que la plupart de ces mots ont une grande fréquence d’emploi dans le français québécois d’aujourd’hui. Avant la refonte du Petit Larousse illustré 1989, les pics relatifs à l’introduction des canadianismes de bon aloi dans le Petit Larousse sont, dans l’ordre décroissant, le millésime de 1969 (29 mots ou sens), celui de 1975 (16 mots ou sens) et celui de 1968 (7 mots ou sens). Le tableau 1 fournit tous les détails statistiques.

Tableau 1. Chronologie de la consignation des 62 canadianismes de bon aloi au Petit Larousse illustré
Années [éditions] Nombre de mots Mots ou sens
1968 7
  • bleuet
  • coureur* des bois
  • débarbouillette
  • millage
  • poudrerie
  • tuque
  • verge
1969 29
  • achigan
  • acre
  • arpent
  • avionnerie
  • boisseau
  • brûlot
  • brunante
  • canton
  • catalogne
  • cèdre
  • ceinture* fléchée
  • chopine
  • demiard
  • doré
  • épluchette
  • fin de semaine*
  • gallon
  • maskinongé
  • mille
  • once
  • ouananiche
  • ouaouaron
  • pinte
  • pouce
  • rang
  • savane
  • souffleuse
  • tire
  • vivoir
1975 16
  • atoca
  • banc* de neige
  • batture
  • biculturalisme
  • bleuetière
  • bordage(s) [au sing.]
  • bouscueil
  • cabane* à sucre
  • canot
  • comté
  • frasil
  • goglu
  • ligne
  • raquetteur
  • suisse
  • traversier
1976 1
  • abatis
1981 1
  • transcanadien
1987 1
  • huard ou huart
1989 3
  • cacaoui
  • livre
  • pruche
1998 1
  • carriole
2000 1
  • outarde
2005 1
  • érablière
1
  • pied

[Rem. L’astérisque indique sous quel mot est traitée une unité lexicale complexe.]

À l’heure actuelle, parmi les 62 canadianismes de la liste de 1969, il en reste un seul qui ne soit pas été identifié comme tel, bien qu’il soit intégré au Petit Larousse illustré : c’est le mot pied. La définition de pied concerne bel et bien le système des mesures anglo-saxonnes, mais aucune marque de localisation géographique ne caractérise l’emploi québécois du mot. Déjà présent dans le Petit Larousse illustré 1906, le mot fait exclusivement référence à l’ancienne mesure de longueur en France ou à la mesure de longueur anglo-saxonne. Mais nulle part dans l’article il n’est fait mention de l’usage historique qui en est fait au Canada français. C’est le seul canadianisme de bon aloi désignant une unité de mesure qui ait échappé à la vigilance des rédacteurs du Petit Larousse. Le mot pied est un élément-clé de la civilisation et de la culture francophones nord-américaines. À ce titre, il aurait dû être étiqueté dès 1968 ou 1969.

En 1975 donc, pas moins de 53 québécismes (formes, sens, locutions) sont présents dans le Petit Larousse illustré. Des mots provenant d’autres sources que les Canadianismes de bon aloi ont sans doute été répertoriés au dictionnaire, mais faute de documentation disponible, on ne peut les repérer aisément. Entre 1976 et 1988, les ajouts se feront rares. Des fouilles faites au hasard permettent de trouver le mot joual dans le Petit Larousse illustré 1976, le mot québécois dans le Petit Larousse illustré 1977, le mot didacticiel dans le Petit Larousse illustré 1986. De 1976 à 2005, ce nombre augmentera d’au moins 256 autres particularismes, pour atteindre un total de 309, et sans doute un peu plus, car je n’ai pas de chiffres pour les années 1978, 1980 et 1991. Les statistiques sont fondées sur les listes des mises à jour distribuées par Larousse. À elle seule, la refonte de 1989 a fourni 81 ajouts. Entre 1990 et 2005, le total s’élève à 170 nouveautés, avec des pics en 1995 (15 entrées), en 1996 et en 2001 (13 entrées), en 1998 (21 entrées), en 2000 (29 entrées) et en 2005 (33 entrées). Entre 1976 et 2005, il n’y eut aucun ajout dans les millésimes 1979, 1982, 1983, 1984, 1985, 1991 et 1999, du moins si on se fie aux listes fournies par la maison Larousse (voir le tableau 2). Il faut aussi relativiser le chiffre de 309 québécismes, car les listes d’ajouts révèlent parfois qu’un mot a été intégré à plus d’une occasion. Par exemple, le mot épinette « épicéa » est pris en compte une première fois en 1968, puis à nouveau dans le Petit Larousse illustré 1998 lorsqu’on introduit un sous-sens sous lequel on range l’unité lexicale complexe bière d’épinette, laquelle est définie : « boisson fabriquée avec des rameaux ou de l’écorce d’épinette et aromatisée artificiellement ». Reprise dans le Petit Larousse illustré 1999, cette définition sera l’objet de quelques modulations dans les éditions subséquentes. D’abord, de 2000 à 2004, elle sera écourtée et elle se lira : « boisson faiblement alcoolisée fabriquée avec des rameaux d’épicéa » —définition qui n’est pas tout à fait exacte puisque la bière d’épinette est une simple boisson gazeuse et non une boisson alcoolisée. Ensuite, dans le Petit Larousse illustré 2005, l’énoncé sera corrigé et reconfiguré ainsi : « boisson traditionnelle faite d’une décoction de rameaux ou d’essence d’épinette. » En quelques années seulement, trois libellés sémantiques seront proposés, tribulations qui mériteraient par ailleurs une analyse détaillée.

Pour en revenir aux données statistiques, si on excepte l’année faste de la refonte de 1989, on remarquera, dans le tableau 2, qu’à partir de 1995, le nombre d’ajouts s’accroît rapidement, avec des pauses en 1997 et 1999. On constatera, malicieusement, que les ajouts augmentent au moment où le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui est publié en 1992.

Tableau 2. Québécismes ajoutés au Petit Larousse illustré de 1976 à 2005
Années Ajouts
1976 1
1977 1
1978 ?
1979 0
1980 ?
1981 1
1982 0
1983 0
1984 0
1985 0
1986 1
1987 1
1988 0
1989 81
1990 1
1991 ?
1992 2
1993 6
1994 1
1995 15
1996 13
1997 2
1998 21
1999 0
2000 29
2001 13
2002 11
2003 11
2004 12
2005 33

Suivant une compilation récente réalisée à partir d’un récapitulatif fourni par Larousse en 1999, et auquel on ajoute les 109 entrées des éditions de 2000 à 2005, le Petit Larousse illustré aurait intégré 341 québécismes (formes, sens, locutions) depuis 1968. De ce nombre, il en resterait environ 330. En effet, quelques-uns ont été supprimés au fil des aimées, comme acre qui figure de 1973 à 1980 avant de se voir retirer son label de canadianisme en 1981, sans quitter cependant les colonnes du dictionnaire. Quant au juron tabernacle —toujours prononcé [tabarnak]—, il fut intégré en 1993 et aussitôt retiré en 1994 à la suite de protestations de quelques réfractaires affirmant que ce mot ne s’employait pas au Québec ou qu’il ne fallait pas exposer nos fautes de langage devant la francophonie. Ces jugements montrent bien comment la confusion entre l’usage réel d’un mot, son registre d’emploi et l’écart langagier peut s’installer. On ne peut pas nier que ce sacre (juron religieux) est d’un emploi fréquent au Québec. De ce point de vue, les lexicographes doivent évaluer la possibilité de répertorier le mot dans les dictionnaires. Que dirait-on en France si on supprimait les entrées bordel, con ou putain des dictionnaires en recourant aux mêmes arguments? Dans le cas qui nous occupe, on pourrait croire qu’il y a une évidente manifestation de néobienséance langagière exacerbée. Mais, en fait, là n’est pas la question puisque le mot était accompagné d’une marque d’usage précisant son registre d’emploi. Le problème résidait davantage dans le choix de cet ajout qui ne paraissait pas prioritaire aux yeux des Québécois. D’autres mots plus standards méritaient une intrégration dans le dictionnaire plus rapide que ce juron. La même complainte a resurgi lors de la mise en cage de l’anglicisme lousse dans le Petit Larousse illustré 1998, mais cette fois Larousse n’a pas bougé et le mot est toujours consigné au dictionnaire. Au départ, deux sens sont répertoriés pour ce mot. Deux autres sens seront ajoutés dans le Petit Larousse illustré 2005. On a affaire ici à l’un des québécismes les plus polysémiques du Petit Larousse illustré. Les mots tabernacle et busse ont eu des sorts différents. Et lorsqu’on replace les choses dans leur contexte, on comprend que pour l’éditeur, il y avait un intérêt à noter le sacre et l’anglicisme, ne serait-ce que pour expliquer aux locuteurs français le statut de ces unités par rapport à la norme ou au bon usage.

Outre les quelque 330 québécismes, dans sa partie langue, le Petit Larousse illustré fait allusion au Québec, au Canada et à l’Acadie plus d’une quarantaine de fois. Mais il s’agit le plus souvent de renseignements à caractère encyclopédique touchant la francophonie canadienne et non des particularismes lexicaux. Ainsi, l’entrée canada « Pomme reinette d’une variété à peau jaune ou gris-beige » : cette variété de pommes n’est plus connue au Canada. Autre exemple, la mention du Cirque du Soleil dans la section encyclopédique de l’article cirque.

Les collaborateurs

Jusqu’à la refonte de 1989, aucun nom de collaborateur québécois ne figurera dans les pages liminaires du Petit Larousse. Les lexicographes continueront cependant à consulter des linguistes québécois et l’Office de la langue française pour prendre des avis sur la sélection des québécismes, la décision finale revenant toujours à Larousse. À partir de la nouvelle édition de 1989, on demandera aux Québécois de participer plus étroitement à la rédaction des articles et on commencera à mentionner les noms des intervenants : « [...] les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil » (Petit Larousse illustré 1989, p. 7). C’est également lors de cette refonte que le texte de présentation du dictionnaire devient plus explicite au sujet de la francophonie. Il est intéressant de noter que nous sommes alors deux ans après le premier sommet officiel de la francophonie tenu à Québec en 1987. Parmi les grands axes de la refonte de 1989, et pour la première fois dans les introductions, il est explicitement fait mention des contributions du cercle francophone à la nomenclature : « Une part importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux » (Petit Larousse illustré 1989, p. 6). Il faut remarquer ici l’absence des noms de lieux Canada et Acadie. Lors de la refonte suivante en 1998, le texte introductif fait à nouveau mention « de la vitalité de la francophonie » (Petit Larousse illustré 1998, p. 3) qui contribue à l’enrichissement de la nomenclature du dictionnaire. La lecture du texte invite à se pencher sur le sens qui est donné au terme francophonie afin de savoir s’il inclut la variété parisienne ou s’il désigne la mosaïque des variétés, exception faite de celle de Paris. Par ailleurs, en cette même année 1998, l’équipe de spécialistes québécois s’adjoint la collaboration d’un historien, Denis Vaugeois. En 1999, seul demeure le nom de ce dernier comme collaborateur québécois. En 2000, on rattache le fil historique avec l’Office de la langue française : « Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (Petit Larousse illustré 2000, p. 5). En 2001, l’Université Laval entre en scène : « La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (Petit Larousse illustré 2001, p. 5 et Petit Larousse illustré 2002, p. 4). En 2003, la formulation devient : « La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (Petit Larousse 2003, p. 4). Dans le Petit Larousse illustré 2004 (p. 5), la phrase reste la même, à un mot près : l’Office de la langue française est devenu l’Office québécois de la langue française. En 2005, le texte subit quelques changements : « Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (Petit Larousse illustré 2005, p. 7).

Quant au discours sur la francophonie, il est un peu plus vigoureux et il offre un nouveau profil qui devient plus neutre, moins hiérarchisé, mais qui accorde néanmoins au franco-parisien le rôle d’arbitre, de référence, de point de comparaison par rapport aux autres français.

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (Petit Larousse illustré 2000, p. 3).

Le Petit Larousse illustré 2001 reproduira le texte à l’identique. Dans le Petit Larousse illustré 2002, l’énumération des territoires francophones augmente de deux noms : l’Océanie et l’océan Indien. Le reste du texte comporte quelques variantes, mais l’esprit demeure le même. Le texte est repris dans le Petit Larousse 2003. En 2004, il devient :

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (Petit Larousse illustré 2004, p. 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’ensemble francophone. Qu’en est-il exactement de la position de la France dans cet agencement, elle n’est jamais mentionnée dans les énumérations?

En 1968, lors de l’intégration des premiers régionalismes extrahexagonaux, la situation générale de la francophonie émergente plaçait la France au-dessus des autres pays et États. La France était le point de repère historique pour tous et le guide suprême en matière de langue. Les pays francophones étaient à la remorque de la France, et presque personne ne contestait la propriété exclusive de l’Hexagone sur la langue française. On parlait alors de régionalismes et de l’apport de ces particularités à la langue française, c’est-à-dire, en ces temps, au français de France. On parlait encore du français et de la norme, au singulier, et non des français et des normes. Incidemment, dans le Nouveau Petit Larousse 1968, il n’y a pas d’article FRANCOPHONIE, seul francophone est présent et défini : « Qui parle le français. » Le mot francophonie entrera au Nouveau Petit Larousse en 1971, avec la définition : « Collectivité constituée par les peuples parlant le français. » Cette définition est brève et elle intègre tous les groupes et territoires, sans prétendre à une quelconque hiérarchisation des variétés de français par rapport à la France. Dans le Petit Larousse illustré 2005, l’article est plus étoffé, mais ce sens est relégué au niveau du sous-sens : « Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. —Collectivité que forment les peuples parlant le français. » On détectera peut-être un petit relent de répétition dans les trois énoncés? Tout comme on s’interrogera sur la signification du segment « communauté de langue ».

Autour de 1975, les choses vont changer, notamment aux Dictionnaires Le Robert, alors qu’une linguiste québécoise sera responsable du traitement des québécismes, sans cependant que l’axe langue expliquée/langue expliquante change. C’est aussi à cette époque que les rapports hiérarchiques dans la francophonie commencent à se modifier. Les périphériques prennent la parole et réclament le partage de la langue française; ils ne se contentent plus seulement d’une contribution marginale aux dictionnaires sous la forme de quelques particularismes isolés et au parfum exotique (cacaoui, ouananiche) ou folklorique (ceinture fléchée, coureur des bois). Le vocabulaire désignatif muera : du régionalisme, on passera lentement à la variété et à la diversité de tous les français, y compris le franco-français. On passe également DU FRANÇAIS, au singulier, AUX FRANÇAIS, au pluriel. La norme de référence devient un modèle théorique et on intègre l’idée, surtout dans la francophonie extérieure, que chaque individu soit de quelque part, que l’accent de l’autre est identitaire et perçu positivement. Le français est désormais vu comme une langue partout présente, mais nulle part entière. Ce mouvement est issu surtout de l’implication des francophones hors France qui prennent la parole, et il repose sur le double sentiment de la réduction de l’insécurité linguistique et de l’atténuation du complexe du mal parler à l’égard de la norme de référence historique, celle de l’Île-de-France. En corollaire, les variétés de français sont valorisées de l’intérieur, ce qui a pour effet de renforcer le corps de doctrine qu’est la francophonie.

La perception des Québécois à l’égard du traitement des québécismes dans le Petit Larousse

Si le Petit Larousse demeure un dictionnaire pérenne au Québec et qu’il a été promis à un destin peu ordinaire en terre laurentienne, s’il fut admis dès son origine dans les foyers catholiques parce que, à la demande du clergé, il masquait heureusement la plupart des choses honteuses, il n’en demeure pas moins qu’on le scrute à la loupe pour en dire les grandes qualités et en rechercher les lacunes ou les mésinter-prétations.

Selon André Rétif (1970b, p. 594), lors de la visite de Claude Dubois au Canada en 1968, à l’occasion du lancement de la nouvelle édition du dictionnaire devenu cette année-là le Nouveau Petit Larousse, la « presse du Canada fait une large place à l’ouvrage, tantôt pour le louer, tantôt pour faire des réserves ou émettre des critiques ». Cette triple attitude —louanges, réserves, critiques— constitue depuis presque 40 ans le comportement usuel des Québécois à l’égard de tous les dictionnaires français qui nous font l’honneur d’intégrer quelques-uns de nos mots et de nos sens —les louanges—, mais dont les sélections ne sont pas toujours les plus intéressantes du point de vue des locuteurs québécois —les réserves— (par exemple, à l’égard de la graphie baguel pour bagel dans le Petit Larousse illustré 2000, bagel étant la seule orthographe usitée au Québec, la première étant une proposition de l’Office de la langue française restée sans avenir) ou qui décrivent nos mots incomplètement ou erronément —les critiques. La participation directe de linguistes québécois à la rédaction des définitions a atténué les écarts.

En réalité, certains de ces jugements reposent sur au moins une incompréhension majeure de la part des locuteurs québécois : les dictionnaires français sont rédigés par des Français et leur premier public est celui de la France et non celui de la francophonie extérieure, qu’elle soit nord-américaine ou autre, et cela quels que soient les discours diplomatiques tenus sur le thème rassembleur de la francophonie. Le fait que ces ouvrages soient diffusés dans tout l’espace francophone est certes positif sur le plan culturel, mais il ne faut pas se cacher que cet élargissement du public repose aussi sur des considérations commerciales. De plus, entre 1968 et 1989, les commentaires plus précis venant des lexicographes québécois concernaient le fait que les rédacteurs français ne consultaient guère les linguistes québécois pour le traitement lexicographique des mots. Bien entendu, ils le faisaient pour le choix des entrées, mais la sélection finale et la rédaction des énoncés microstructurels étaient laissées aux mains des lexicographes de la maison Larousse. Pour les périphériques que nous sommes, cette séparation des tâches crée un décalage entre la langue expliquée —les entrées québécoises— et la langue expliquante —les articles sur ces mots et ces sens— qui est hexagonale. Cela est conforme au programme du dictionnaire, mais heurte la conscience des utilisateurs à qui on emprunte ces entrées. Prenons deux exemples. D’abord, le mot bleuet, entré dans le Petit Larousse en 1968 où il est glosé : « Myrtille. » La glose sera privilégiée jusque dans le Petit Larousse illustré 1992. Dans le Petit Larousse illustré 1993, le vocable acquerra une vraie définition phrastique : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille. » Dans le Petit Larousse illustré 2000, une précision est apportée et le mot est défini : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, de l’airelle d’Amérique. » En 2002, le dernier segment se voit remplacé par autre chose et la définition devient : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, du bleuetier. » Enfin, dans le Petit Larousse illustré 2005, changement de cap et la définition vire au renforcement métalinguistique : « Nom donné aux variétés nord-américaines de la myrtille. » Ensuite, le mot rondelle qui se voit adjoindre un sens québécois dans le Petit Larousse illustré 1992 : « Palet de hockey sur glace », formule qui perdurera jusque dans le Petit Larousse illustré 1999. À partir du Petit Larousse illustré 2000, une précision est apportée : « Palet de hockey sur glace en caoutchouc dur », énoncé inchangé depuis. Au Québec, le mot myrtille n’est pas d’usage courant tandis que palet ne s’emploie pas et qu’on ne dit guère hockey sur glace, mais simplement hockey. Les trois éléments renvoient prioritairement à des références françaises. Depuis 1968, ce protocole, qui n’est pas propre à Larousse, n’a pas changé, et il n’a pas lieu de l’être compte tenu du programme que se tracent les dictionnaires français dont le premier public est naturellement composé de locuteurs français. En réalité, il n’est pas nécessaire de procéder à des changements à ce niveau. Si les Québécois veulent un dictionnaire dont la langue expliquée et la langue expliquante sont leur variété de français normée, ils n’ont qu’à se mettre à l’œuvre. Ce qu’ils ont d’ailleurs déjà commencé à frire. Car il est clair que pour les lexicographes français, si des régionalismes québécois sont retenus, leur description s’adresse à des lecteurs français. Le protocole rédactionnel vise à « expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (Rey 1977, p. XIX) de l’utilisateur hexagonal. La description totale du français québécois, y compris les ressemblances et les différences avec la variété française, et la normalisation des variétés de la langue française partout dans la francophonie « relèv[ent] à l’évidence des instances souveraines des divers États » (ibid.). Ce paradoxe est le tendon d’Achille des dictionnaires qui intègrent des particularismes, ils ne sont francophones que dans la zone consacrée à la nomenclature et, occasionnellement dans le réseau analogique. Remarquons qu’il en va de même lorsqu’un dictionnaire nord-américain comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui décrit les francismes, la variété de langue expliquante est le français québécois standard, ce qui est normal puisque l’ouvrage s’adresse au premier chef aux locuteurs québécois.

Un témoin du temps qui passe

Le Petit Larousse est le fruit de préoccupations pédagogiques universelles ayant toujours animé son lointain concepteur (Rétif 1975). Chaque nouvelle édition, chaque nouvelle refonte synthétise, perfectionne et enrichit le travail de ses prédécesseurs patrilinéaires. Dès le début, il a convenu à la société canadienne-française conservatrice des valeurs traditionnelles. Sa nomenclature est plutôt normative, relativement épurée des mots sensibles, tout en étant accueillante aux néologismes. Pendant plus de cinquante ans, de 1905 à 1960, il sera l’un des liens privilégiés entre la France et le Québec, en quasi-rupture sur d’autres plans depuis la Conquête anglaise de 1760. Sa vocation culturelle complétait efficacement sa mission pédagogique et linguistique. C’était un livre essentiel qui reliait tous les foyers catholiques de la province où l’on parlait français et, dans le prolongement de cette réussite socio-lexicale, le Petit Larousse gardait le Québec en liaison avec les « vieux pays », comme on le disait alors.

Mais, bien entendu, le rôle le plus évident du Petit Larousse était celui du perfectionnement d’un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées à l’école » (Rey 1990, p. 1821). Si en France, le Petit Larousse est rapidement devenu le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (Rey 1986, p. 638) dont chaque article, n’en déplaise à Pierre Larousse, forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du Nouveau Dictionnaire de la langue française (1856), « Quatre dictionnaires en un seul » (Boulanger 1994, p. 40), au Québec, cette comparaison évangélique ne se perdit que dans les années 1970, en même temps que l’influence du clergé périclitait.

Le Petit Larousse véhicule une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, celle de la société européenne en priorité (ibid., p. 41). Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle francophone, toutes générations et toutes classes sociales confondues. À elles seules, les préfaces sont une mine de renseignements historiques sur ce sujet. Quoique brèves, elles illustrent parfaitement les grandes orientations sociales prises par le dictionnaire au cours de son périple dans le XXe siècle, les premières vertus étant de jouer de prudence dans le choix des mots et de faire preuve d’une responsabilité morale dans leur traitement. À partir de 1968, date charnière dans l’histoire de l’Europe, la maison Larousse modifie son mandat en s’ouvrant sur les nouvelles réalités francophones. Le Petit Larousse commence alors à introduire des particularismes d’autres pays que la France. Et plus il y a de mots qui représentent les francophones hors de France, plus la critique se fait exigeante à l’égard de l’entreprise parisienne. C’est là un aspect fondamental des rapports troubles des Québécois avec la France en matière linguistique : ils veulent que les Français prennent leurs mots, mais ils ne veulent pas qu’ils soient traités à la française. C’est là une exigence qui relève d’une erreur d’interprétation, car on ne saisit pas que les dictionnaires français s’adressent naturellement d’abord aux locuteurs de la France, et que même si les mots sont des québécismes, des belgicismes, des helvétismes, etc., leur description est gallo-française.

Néanmoins, les Québécois sont toujours reconnaissants au Petit Larousse pour sa contribution à la diffusion de leurs mots. Cette reconnaissance va même au delà des particularismes lexicaux. Un exemple symbolique vaut d’être rappelé. En 1968, les Québécois se réjouirent publiquement « que le drapeau du Québec figure dans la planche des pavillons nationaux, bien que le Québec ne soit pas un État souverain » (Rétif 1970b, p. 594). Il faut sans doute interpréter l’arrivée du drapeau québécois dans le Petit Larousse non pas comme un geste politique, mais comme la manifestation de l’accueil et de la reconnaissance du Québec en tant que membre de la francophonie, c’est-à-dire comme groupe communautaire parlant le français. Néanmoins, les hasards de l’histoire ont fait qu’en cette même année 1968, René Lévesque fondait le Parti québécois. Le geste laroussien prit alors valeur de symbole.

Sous divers noms, le Petit Larousse fut l’un des principaux témoins de la situation du français au XXe siècle. Il n’a eu aucun concurrent sur ce plan. Il a traversé le siècle en offrant tantôt des mises à jour annuelles, tantôt des refontes systématiques. Il a été refait à neuf en moyenne tous les 10 ans. De 1906 à 2005, il aura eu 11 éditions : 1906, 1924, 1935, 1948, 1952, 1959. 1968, 1981, 1989, 1998 et, dans une moindre mesure, 2000, sans compter les éditions spéciales comme en 1956. À travers un siècle d’existence, il présente 100 couches successives de la vie de la langue française, d’abord une, puis plurielle avec l’ouverture sur la francophonie en 1968. D’une édition à l’autre, le Petit Larousse a actualisé le portrait de la langue française par l’ajout de mots, de sens et de locutions récemment créés et par la mise à jour des articles, sans oublier la modernisation de l’iconographie (nouvelles images, graphisme plus contemporain, amélioration des techniques de reproduction des œuvres, recours systématique à la couleur à partir de l’édition de 1992, etc.). L’arrivée des nouveaux mots a cependant poussé de nombreux autres témoins lexicaux à la retraite dans les pages de l’histoire. Ne serait-il pas opportun que, pour entamer le deuxième siècle du Petit Larousse, on dispose d’un dictionnaire répertoriant les mots et les sens, ainsi que les locutions, qui, à un moment ou à un autre, ont servi la langue française et ont été accueillis dans les colonnes du Petit Larousse, et qui, pour une raison ou pour une autre, ont été forcés de rejoindre les replis de l’oubli? Les entrées, les sens ou les locutions disparus de l’usage pourraient être escortés de leur date de sortie du dictionnaire. Ce Petit Larousse serait un véritable miroir (le spéculum latin) de la vie des mots, de l’évolution du lexique et de l’histoire de la langue française au XXe siècle. En palimpseste, il serait le reflet des multiples métamorphoses survenues dans la société française durant le siècle. Un dictionnaire qui raconterait quelques épisodes de l’histoire du vocabulaire, de l’histoire des hommes et de l’histoire de l’humanité. Ne serait-ce pas là faire honneur à un grand humaniste, à un grand nationaliste et universaliste, à un grand aménagiste et à l’une des grandes figures de la lexicographie encyclopédique universelle, Pierre Larousse!

Annexe

Les Canadianismes de bon aloi (1969) accompagnés de leur date d’entrée au Petit Larousse illustré
abatis 1976
achigan 1969
acre 1969
arpent 1969
atoca 1975
avion nerie 1969
banc* de neige 1975
batture 1975
biculturalisme 1975
bleuet 1968
bleuetière 1975
boisseau 1969
bordages 1975
bouscueil 1975
brûlot 1969
brunante 1969
cabane* à sucre 1975
cacaoui 1989
canot 1975
canton 1969
carriole 1998
catalogne 1969
cèdre 1969
ceinture* fléchée 1969
chopine 1969
comté 1975
coureur* de/des bois 1968
débarbouillette 1968
demiard 1969
doré 1969
épluchette 1969
érablière 2005
fin de semaine* 1969
frasil 1975
gallon 1969
goglu 1975
huard (huart) 1987
ligne 1975
livre 1989
maskinongé 1969
millage 1968
mille 1969
once 1969
ouananiche 1969
ouaouaron 1969
outarde 2000
pied
pinte 1969
pouce 1969
poudrerie 1968
pruche 1989
rang 1969
raquetteur 1975
savane 1969
souffleuse 1969
suisse 1975
tire 1969
transcanadien 1981
traversier 1975
tuque 1968
verge 1968
vivoir 1969

[Rem. L’astérisque indique sous quel mot est traitée une unité lexicale complexe.]

Note

[1] Cet article est une version remaniée, mise à jour et largement augmentée d’un texte intitulé « Le Petit Larousse au Québec : brève histoire et influence » paru en 2002 dans Pierre Larousse. Du Grand dictionnaire au Petit Larousse. Actes du Colloque international organisé par Micheline Guilpain-Giraud et l’Association Pierre Larousse, Toucy (France), 26 et 27 mai 2000, Paris, Honoré Champion éditeur, coll. « Lexica. Mots et Dictionnaires », no 10, p. 204-222.

Le Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694) : entre le plaire et le faire

1. Introduction

Il est intéressant de mettre en correspondance les programmes des dictionnaires, tels que les textes liminaires les présentent, et la description lexicale censée concrétiser ces objectifs dans les articles (voir Collinot et Mazière : 1997). C’est précisément l’objet de la recherche « Inclusion et exclusion : les stratégies discursives dans le Dictionnaire de l’Académie française », dirigée par les professeurs Monique C. Cormier et Jean-Claude Boulanger. Plus précisément, il s’agit d’étudier, en diachronie et en synchronie, les différentes règles méthodologiques employées par les académiciens dans la confection des neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française en vue de décrire la langue, d’expliquer les protocoles de description eux-mêmes ainsi que de justifier l’exclusion et l’inclusion de certaines catégories de mots. Nous cherchons donc à mesurer comment s’effectue réellement l’articulation entre les textes introductifs relatant les choix éditoriaux des lexicographes et les articles eux-mêmes qui, en principe, appliquent ces intentions.

Dans le présent article, nous traitons d’une partie des résultats obtenus dans le cadre de celle recherche et nous évaluons sous quelles formes se présente l’écart ou, encore, la distanciation, le cas échéant, entre la préface et le contenu de la première édition du Dictionnaire, publiée en 1694. Pour ce faire, la réalisation de certaines annonces de la « Préface » est analysée à partir d’un échantillon représentant 5 % du Dictionnaire (1048 mots). Nous tentons ensuite d’expliquer la raison des écarts relevés.

2. La genèse de l’Académie française

Au début des années 1630, pour remédier aux désordres politiques, religieux et linguistiques qui secouent la France et ainsi renforcer et unifier le royaume, le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, implante une politique centralisatrice qui comprend, entre autres, des mesures visant l’uniformité de la langue. Pour le cardinal, l’unité, la pureté et le prestige du français serviront à renforcer l’État, ce qui permettra d’encourager le rayonnement de la France à l’étranger.

Pour parvenir à l’uniformisation du français, Richelieu propose à quelques hommes de lettres, qui ont l’habitude de se réunir pour s’entretenir « de leurs propres œuvres, de grammaire et de mots » (Benhamou et al. 1997 : 9), de se constituer en un corps officiel régi par l’État (Pellisson-Fontanier et d’Olivet 1989 : 13). Ainsi, en 1635, par lettres patentes, ce petit cercle de lettrés devient l’Académie française, institution royale dont le cardinal se fait le protecteur et le chef.

La Compagnie ainsi créée reçoit pour principale mission de « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à [la] langue [française] et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » (Article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie dans Académie française 1998b : s. p.). On lui confère une mission normative à laquelle elle décide de répondre par l’élaboration d’un dictionnaire, premier d’une série d’ouvrages prévus qui devaient traiter des questions de langue.

Il faudra près de soixante ans à l’Académie, soit de 1637 à 1694, pour mener à terme la confection du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy. Cette charge lui étant confiée par l’État, l’Académie n’est pas entièrement libre de ses choix lexicographiques. Elle doit se plier à certaines exigences, notamment se conformer à la vision centralisatrice de Richelieu, son protecteur, et travailler au prestige de la France. De plus, la Compagnie n’a d’autre choix que de produire un ouvrage qui saura plaire à celui qui l’a symboliquement commandé, le roi. D’ailleurs, le titre de l’ouvrage, Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy, est fort révélateur de la relation qu’entretient la Compagnie avec le pouvoir.

3. La « Preface » et le Dictionnaire

La préface d’un dictionnaire est le reflet d’une position sociale par rapport à la langue; de ce fait, elle est en partie détachée des réalisations du contenu dictionnairique. Pour cette raison, la « Preface » du Dictionnaire de l’Académie françoise (1694) et le contenu réel de l’ouvrage remplissent deux fonctions différentes : la « Preface » présente une vision idéalisée de la langue et du travail lexicographique, la preuve que l’Académie s’est bien acquittée de sa mission unificatrice, tandis que le Dictionnaire est le produit de soixante ans de travail et d’évolution de la langue ainsi que d’une succession d’académiciens à la motivation, aux connaissances et aux opinions parfois fort différentes. Dans ces conditions, comment le Dictionnaire peut-il respecter les idéaux formulés dans la « Preface »?

La « Preface » de 1694 reflète bien l’obligation des académiciens; plaire au roi, à la cour, et répondre à leurs attentes. Ainsi, on ne s’étonne guère que deux académiciens, François Charpentier, doyen de la Compagnie, et François-Séraphin Régnier-Desmarais, responsable du Dictionnaire en 1694, se disputent le privilège de rédiger le texte introductif de l’ouvrage car, selon Ferdinand Brunot (1913 : 40), « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière ». L’attrait de la préface, œuvre d’une seule personne, et par conséquent, peu représentative des idées d’une société dont le travail dictionnairique s’est étalé sur une longue période, réside donc sans conteste dans l’occasion d’être agréable au roi et de vouloir présenter un ouvrage parfait plutôt que de se concentrer sur la description du contenu réel de l’ouvrage. Outre le fait qu’elle glorifie l’ordre en place, la tradition, les classes supérieures de la société, le roi et Richelieu, tous deux grands protecteurs de l’Académie, la « Preface » présente avantageusement les méthodes de travail des auteurs, décrit leurs options lexicographiques et défend leurs opinions sur la langue. De plus, il y est question des protocoles de présentation des articles ainsi que de la norme valorisée, c’est-à-dire des inclusions et des exclusions de mots qu’elle entraîne.

Dans un premier temps, nous allons étudier dans quelle mesure trois annonces de la préface, qui traitent des protocoles de rédaction, se réalisent effectivement dans le contenu dictionnairique. Dans un deuxième temps, nous verrons dans quelle mesure la Compagnie a suivi dans le Dictionnaire la norme valorisée dans la « Preface ».

4. Les protocoles de présentation des articles

Les trois annonces portant sur le protocole de présentation des articles touchent au participe passif, au classement par racines et à l’orthographe.

4.1 Le participe passif

Voici ce que l’on dit du participe passif dans la préface (Académie françoise 1997 : 31) :

On a mis aprés chaque Verbe le Participe passif qui en est formé; & quand ce Participe ne s’employe pas en d’autres sens que son Verbe, on s’est contenté de mettre qu’il a les significations de son Verbe sans en donner d’exemple; Mais quand il a quelque autre usage ou un sens moins estendu, on a eu soin de le remarquer. Les Participes passifs ont les deux genres & se declinent comme les autres Noms aimé, aimée, Les Personnes aimées.

Selon ce que laisse entendre ce passage, on devrait trouver dans le Dictionnaire :

OU

L’analyse, résumée dans le tableau ci-après, porte sur tous les couples verbe/participe dont l’infinitif se situe dans l’échantillon étudié, ce qui correspond à 172 verbes.

Tableau 1 : Le participe passif
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 32/172 18,6
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 140/172 81.4
Sans la mention « il a les significations de son verbe » 64/140 45.7
Sans participe passif mentionné 46/140 32.9
Sans la mention « il a les significations de son verbe » et avec exemple(s) 15/140 10.7
Avec exemple(s) 7/140 5
Au masculin seulement 2/140 1.4
Définition du verbe répétée 2/140 1,4
Séparé par le nom et sans mention « il a les significations de son verbe » 2/140 1.4
Placé avant le verbe 1/140 0.7
Séparé par le nom, sans mention « il a les significations de son verbe » et avec exemple(s) 1/140 0.7

Le tableau 1 indique que l’énoncé de la préface est parfaitement respecté dans seulement 18,6 % des cas.. Il en va ainsi du participe passif EMBARQUÉ, ÉÉ (Académie française 1998a : s. p.) :

EMBARQUER. v. a. Mettre dans 1a barque, dans le navire, dans le vaisseau, se dit des hommes, des armes, des vivres, des marchandises, & c. Embarquer l’armée, embarquer des marchandises, nous nous embarquâmes à Toulon. Il sign. aussi fig. Engager à quelque chose, ou dans quelque chose. Il s’est embarqué à telle chose, on l’a embarqué dans une meschante affaire, à une meschante affaire, s’embarquer au jeu, à la recherche d’une fille, à quelque entreprise, ne vous y embarquez pas si vous me croyez. On dit fig. S’embarquer sans biscuit, pour dire. S’engager dans quelque affaire, sans avoir les moyens nécessaires pour la faire réussir.

EMBARQUÉ, ÉÉ. part. Il a les significations de son verbe.

On remarque que le participe suit directement le verbe, qu’il présente les deux genres, qu’il a la marque « il a les significations de son verbe » et qu’il n’est pas suivi d’exemples.

En ce qui concerne les articles qui ne respectent pas l’énoncé de la préface, soit 81,4 % de l’échantillon, 45,7 % ne portent pas la mention « il a les significations de son verbe ». En fait, ces articles ne présentent que l’entrée sans fournir de définition ni d’exemple. C’est le cas du participe passif LORGNE, ÉÉ (Académie française 1998a; s. p.) :

LORGNÉ, ÉÉ, part.

En outre, dans 32,9 % des cas, aucun participe passif n’est associé à l’infinitif. Ainsi, les infinitifs ABONDER et DEVISER ne sont pas suivis d’un participe passif. Par ailleurs, nous nous sommes demandé s’il y avait un lien entre l’absence de participe passif et la forme verbale, c’est-à-dire neutre ou active (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Le participe et la forme verbale
FORME VERBALE PROPORTION POURCENTAGE (%)
Verbes nctils 128/172 74 4
avec participe passif 108/128 84,4
sans participe passif 20/128 15,6
Verbes neutres 43/172 25,0
avec participe passif 18/43 41,9
sans participe passif 25/43 58,1
Catégorie non précisée 1/172 0,6

Comme on peut le constater dans le tableau 2, la relation n’est pas significative puisqu’on trouve à la fois des verbes actifs et des verbes neutres sans participe, bien que la proportion de verbes sans participe passif soit plus élevée dans le cas des verbes neutres que dans celui des verbes actifs, soit 58,1 % par rapport à 15,6 %.

Si l’écart entre les verbes sans participe et les verbes avec participe avait été significatif dans les deux cas, on aurait pu conclure à un choix des académiciens non énoncé dans la préface. Mais comme cet écart, pour les verbes neutres, représente

58,1 % des cas par rapport à 41,9 %, il semble plutôt qu’il s’agit d’un manque d’attention ou de cohérence de la part des académiciens.

Nous avons enfin voulu examiner si l’absence de participe passif était attribuable aux marques d’usage —parce que le verbe aurait été qualifié de bas, les académiciens n’auraient pas recensé son participe passif, par exemple.

Tableau 3 : Le participe et les marques d’usage
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
Sans participe passif mentionné 46/172 26,7
— termes qualifiés de « bas »[1] 5/46 10,9
— ayant un usage restreint[2] 4/46 8,7
—n’est plus en usage 1/46 2,2
— terme qualifié de « vieux » 1/46 2,2
— sans marque d’usage 37/46 80,4
Avec un participe passif 126/172 73,3
— terme qualifié de « bas » 1/126 0,8
— ayant un usage restreint 1/126 0,8
— terme qualifié de « vieux » 1/126 0,8
— « il vieillit » 1/126 0,8
— sans marque d’usage 122/126 96,8

Cependant, à la lumière de l’analyse, la proportion de verbes sans marques d’usage est forte dans le cas des infinitifs avec participe passif (96,8 %) comme dans celui des infinitifs sans participe passif (80,4 %). Il n’y a donc pas de relation significative entre l’absence de participe et les marques d’usage.

Si on revient au tableau 1, on constate que, dans 10,7 % des cas, le participe est présenté sans la mention « il a les significations de son verbe », mais qu’il est accompagné d’exemples. On peut le vérifier avec le participe ABOLI, IE (Académie française 1998a : s. p.) :

ABOLI, IE. part. Loy abolie, crime abolt.

En outre, dans 5 % des cas, le participe est correctement suivi de la mention « il a les significations de son verbe », mais il présente toutefois des exemples. Dans une moindre mesure, on trouve d’autres écarts par rapport à l’énoncé de la préface : le seul genre donné est le masculin (1,4 %), la définition du verbe est répétée (1,4 %), le verbe et le participe sont séparés par un nom (1,4 %), le participe est placé avant le verbe (0,7 %), enfin le participe est à la fois séparé du verbe, sans la mention « il a les significations de son verbe », et il est suivi d’exemples (0,7 %).

On est donc loin de trouver un participe passif en usage pour tous les verbes recensés.

4.2 Le classement par racines

La deuxième annonce de la préface sur laquelle nous nous sommes penchés concerne le classement des mots par racines, méthode fort critiquée à l’époque (Catach 1998 : 77) en raison de son élitisme et de son manque de commodité. Voici ce que la préface nous apprend (Académie françoise 1997 : 30) :

Comme la Langue Françoise a des mots Primitifs, & des mots Derivez & Composez, on a jugé qu’il seroit agreable & instructif de disposer le Dictionnaire par Racines, c’est à dire de ranger tous les mots Derivez & Composez aprés les mots Primitifs dont ils descendent, soit que ces Primitifs soient d’origine purement Françoise, soit qu’ils viennent du Latin ou de quelqu’autre Langue.

Selon toute vraisemblance, chaque mot ne devrait apparaître qu’une seule fois dans le Dictionnaire, sous forme de primitif ou encore de dérivé ou de composé. Pourtant, on trouve dans l’échantillon étudié des mots pour lesquels plus d’un article a été rédigé. Certains mots sont classés à la fois comme primitif et dérivé d’un autre primitif, ou présentés comme dérivés de deux primitifs différents, ou encore présentés comme deux primitifs (voir le tableau 4).

Tableau 4 : Les mots qui figurent deux fois en entrée
MOTS PRIMITIF DÉRIVÉ DE... DÉRIVÉ DE...
AGRICULTURE AGRICULTURE CULTIVER
ANACHRONISME ANACHRONISME CHRONIQUE
APOSTER APOSTER POSER
BOUTE-SELLE[3] BOUTER SELLE
CAPELINE[4] CAPABLE CHAPEAU
CHANCRE CHANCRE CANCER
COENOBITE DEUX FOIS PRIMITIF, DEUX GRAPHIES DIFFÉRENTES[5]
CONCEDER CONCEDER CEDER
CONCESSION CEDER CONCEDER
ENTONNE TON TONNE
PROFIL PROFIL FIL
TORTICOLIS COL TORDRE
VAURIEN RIEN VALOIR

Ainsi, AGRICULTURE est primitif et dérivé de CULTIVER, ANACHRONISME est primitif et dérivé de CHRONIQUE, APOSTER est primitif et dérivé de POSER, BOUTE-SELLE est à la fois dérivé de BOUTER et de SELLE (sous deux graphies différentes), CAPELINE est à la fois dérivé de CAPABLE et de CHAPEAU, CHANCRE est primitif et dérivé de CANCER, COENOBITE est deux fois primitif (sous deux graphies différentes), CONCEDER est primitif et dérivé de CEDER, CONCESSION est à la fois dérivé de CEDER et de CONCEDER, ENTONNE est à la fois dérivé de TON et de TONNE, PROFIL est primitif et dérivé de FIL, TORTICOLIS est à la fois dérivé de COL et de TORDRE et finalement, VAURIEN est à la fois dérivé de RIEN et de VALOIR. Le tableau 5 illustre l’importance de l’écart entre la préface et les articles :

Tableau 5 : Le classement par racines
PRÉFACE PROPORTION POURCENTAGE (%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 1035/1048 98,8
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 13/1048 1,2
Le mot est à la fois primitif et dérivé 6/13 46,2
Le mot est dérivé de deux primitifs différents 6/13 46,2
Le mot est primitif deux fois 1/13 7.7

Comme on peut le constater, il y a une fois de plus non-corrélation, même si elle est faible, entre l’annonce de la « Preface » et le contenu dictionnairique, puisque 1,2 % des entrées de l’échantillon se trouvent dans deux articles de l’ouvrage[6]. Des treize mots présentés dans deux entrées, six sont décrits à la fois comme primitifs et dérivés, six sont donnés comme dérivés de deux mots différents et un est présenté deux fois comme primitif sous deux orthographes différentes.

L’écart entre la « Preface » et le contenu du dictionnaire se manifeste davantage dans les cas où le mot en entrée est doublement primitif ou primitif et dérivé que dans ceux où il est dérivé de deux primitifs différents. Effectivement, il paraît logique que les académiciens aient considéré le mot TORTICOLIS comme un composé, c’est-à-dire un dérivé de deux mots différents, soit de TORDRE et de COL. Mais cette raison ne justifie pas que l’entrée figure deux fois dans le dictionnaire. Même légitimées, des entrées de la sorte constituent un effet pervers du classement par racines et une dérogation à l’idée de protocole idéal, car elles nuisent à la consultation efficace du Dictionnaire : il eut été préférable de faire un renvoi à l’une ou à l’autre entrée plutôt que de définir un même mot deux fois, En outre, dans plusieurs cas, les académiciens ne se sont pas aperçus qu’un mot était répertorié à plus d’un endroit dans le dictionnaire puisque, mises à part les définitions des entrées TORTICOLIS, les définitions d’un même moi diffèrent suivant l’article qui les abrite. Par exemple, la définition de VAURIEN varie selon que le mot est présenté comme dérivé de RIEN ou de VALOIR (Académie française 1998a : s. p.) :

VAURIEN, s. m. (sous RIEN)

Faineant, débauché, qui est de mauvaises mœurs. C’est un vaurien, il ne hante que des vauriens comme luv, c’est un petit vaurien qui devient incorrigible.

VAURIEN, s. m. (sous VALOIR)

Faineant, fripon, vicieux, libertin, qui ne veut rien valoir. C’est un vaurien, c’est un franc vaurien, un grand vaurien.

L’acception définie est la même dans les deux cas, mais elle est formulée de façon tout à fait distincte et présentée avec des exemples différents, sauf le premier. De plus, sous l’entrée VAURIEN, un renvoi dirige le lecteur vers VALOIR uniquement, ce qui prouve que la double définition du mot n’est pas souhaitée et qu’elle est passée inaperçue. En comparaison, du fait de la similitude des deux définitions de TORTICOLIS, les académiciens savaient, de toute évidence, que le mot serait recensé sous deux primitifs différents (Académie française 1998a : s. p.) :

TORTICOLIS, s. m. (sous COL)

Qui porte le cou de travers, le cou penchant d’un costé, De cette attaque d’apoplexie il esl demeuré torticolis. Il est bas. Il se dit fig. & bassement des faux devots, des hypocrites. Ne vous fiez pas à ces torticolis.

TORTICOLIS, s. m. (sous TORDRE)

Qui porte le cou de travers, le cou penchant d’un costé. De celle attaque d’apoplexie, il est demeuré torticolis. Il est bas. Il se dit fig. & bassement. Des faux devots. Ne vous fiez pas à ces torticolis.

La distanciation entre le discours de la « Preface » et le contenu de l’ouvrage apparaît une fois de plus.

4.3 L’orthographe

En ce qui a trait aux protocoles adoptés par les académiciens, la troisième annonce de la « Preface » sur laquelle nous nous sommes penchés concerne l’orthographe privilégiée par la Compagnie. Le rédacteur de la préface souligne que « si un mesme mot se trouve escrit dans le Dictionnaire de deux manieres differentes, celle dont il sera escrit en lettres Capitales au commencement de l’Article est la seule que l’Academie approuve » (Académie françoise 1997 : 33).

L’examen de l’échantillon étudié nous apprend que 126 des 1048 mots sont écrits de deux façons différentes, une variation de l’ordre de 12 %. Sur les 126 mots qui se trouvent en entrée deux fois —en renvoi ou dans deux entrées—, seuls six ont deux graphies recommandées et ne respectent donc pas ce qui est dit dans la préface. Le tableau 6 présente les entrées dont les graphies diffèrent.

BOUTE-SELLE BOUTTE-SELLE
COENOBITE CENOBITE
DÉS LORS DESLORS
DESOPPILER DESOPILER
ESMOUCHER EMOUSCHER
PICQUET PIQUET

Le tableau 7 indique que l’énoncé de la « Preface » est respecté quant à l’orthographe des entrées.

Tableau 7 : Les entrées ayant deux graphies recommandées
Préface Proportion Pourcentage
(%)
RESPECT DE L’ÉNONCÉ 120/126 95,2
NON-RESPECT DE L’ÉNONCÉ 6/126 4,8

4.4 Explications

Comment, dans les trois annonces touchant le participe passif, le classement par racines et l’orthographe, expliquer le non-respect des règles énoncées dans 1a « Preface » au moment de passer à la description dans les articles du Dictionnaire? De toute évidence, le texte de la « Preface » présente un protocole idéal tandis que les articles du Dictionnaire sont le résultat de contraintes rédactionnelles réelles. N’oublions pas qu’il s’agit d’un ouvrage collectif conçu par plusieurs académiciens aux intérêts, idées, méthodes et connaissances parfois divergents. La longue durée des travaux —une soixantaine d’années— peut bien, par exemple, avoir fait oublier à certains le protocole de rédaction adopté pour les participes. L’indécision de l’Académie, par exemple pour la norme orthographique, pourrait bien également y être pour quelque chose. Qu’en est-il maintenant de la norme valorisée?

5. La norme

La « Preface » du Dictionnaire décrit la norme valorisée par la Compagnie pour mener à bien sa mission unificatrice. Cette norme, c’est le bel usage, c’est-à-dire « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps » (Vaugelas 1970 : II). L’usage devient le « souverain seigneur de la langue » (Vaugelas 1970; 1). Il y a donc, à partir des Remarques en 1647, un bon et un mauvais usages, le grammairien ne décrivant, bien entendu, que le meilleur usage (voir Trudeau 1992 : 167-195). L’Académie se ralliera évidemment à cette position.

Selon la « Preface », le Dictionnaire privilégie alors « la Langue commune, telle qu’elle esl dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & lelle que les Orateurs et les Poëtes l’employent » (Académie françoise 1997 : 28-29).

Parce qu’elle ne veut représenter que le bel usage, la Compagnie annonce rejeter « plusieurs mots nouvellement inventez, [et] certaines façons de parler affectées, que la Licence & le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu » (Académie françoise 1997 : 32), les vieux mots « qui sont entièrement hors d’usage » (Académie Françoise 1997 : 28), les « termes d’emportement ou qui blessent la Pudeur » (Académie françoise 1997 : 32), ainsi que les termes des Arts et des Sciences (Académie françoise 1997 : 32). La Compagnie adopte donc une stratégie d’exclusion et on peut, en conséquence, qualifier le discours de la « Preface » de discours axé davantage sur l’absence de plusieurs catégories de mots plutôt que sur la présence d’autres. Le contraste entre le permis et l’interdit y est saisissant

On sait que, en principe, les termes des arts et des sciences ne figurent pas dans le Dictionnaire de l’Académie françoise, à l’exception de « ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » (Académie françoise 1997 : 32). On pense ici aux mots relevant de techniques « nobles », par exemple l’escrime, la vénerie ou la fauconnerie. Les termes techniques appartenant au bel usage ne sont toutefois pas les seuls à être recensés dans l’ouvrage. On y trouve, par exemple, des termes de marine qui, selon le principe du bel usage, ne peuvent être employés que par les matelots (Brunot 1913 : 424). Les gens du monde et les auteurs, se gardant de les utiliser dans le discours ou dans les ouvrages généraux, doivent plutôt employer des périphrases.

Comme l’échantillon étudié était trop limité pour donner des résultats significatifs quant à la présence de termes de marine qui, par ailleurs, ne représentent qu’une partie des termes des arts et des sciences insérés dans l’ouvrage, nous avons consulté le cédérom de la première édition du Dictionnaire de l’Académie afin de vérifier la présence de ces termes dans l’ensemble du Dictionnaire. À partir du mot-clé « marine », nous avons relevé les expressions suivantes :

Terme de marine29 occurrences
Termes de marine21 occurrences
Les gens de marine appellent1 occurrence
On appelle dans la marine1 occurrence
Phrase de marine1 occurrence
Il ne se dit que des Officiers de Marine1 occurrence

Le tableau 8 présente les 54 termes et expressions du domaine de la marine relevés dans l’édition de 1694.

Tableau 8 : Les termes et expressions du domaine de la marine
APPAREILLER v. n. FAIRE v. a. (du bois, de l’eau, aiguade) QUART s. m. (de vent, de rume)
ARRIERE adv. (Avoir vent arriere) FILER v. a. (le cable) RADOUBER verbe actif
ARRIVER v.n. FLAMME s. f. RELASCHER v. a.
ARTIMON sub. m. FOND s. m. REVIRER v. act.
BAS-RELIEF s. m. GRAIN s. m. ROULIS s. m.
MOULINE s. f. LARGUE s. m. SABORD s. m.
CANAL s. m. LONG adj. (Long cours) SALUER v. a.
CARGAISON s. f. LOUVOYER v. n. SALUT substantif masculin
COMMISSAIRE s. m. MANOEUVRE s. f. SECOND adj. numeral
CONVOY .s. m. MISAINE s. f. SILLER v. n.
COURANT adj. v. PANNE s. f. SIPHON s. m.
COURS s. m. PARTENCE subst. f. SUIVER v. a.
DEMARER v. n. PONANTIN s. m. TENUE s. f.
AMARER v. act. ESTIME s. f. v. TERRE s. f.
AMENER v. act. PONANT s. m. TONNEAU s. m.
DERIVER v. n. PONTON s. m. TRAVERS (PAR LE)
DESSUS adv. Sur. (Prendre le dessus du vent) PRISE s. f. TRINQUET s. m.
DOUBLER v. a. (Doubler le cap) ROULER v. a. VIRER v. n.

5.1 Explications

Comment expliquer la présence de ces termes malgré l’exclusion annoncée? La « Preface » présente un ouvrage qui fixe la langue grâce à une norme élitiste, unifiant le français dans son modèle le plus beau pour faire la gloire de la France. Selon le texte introductif, le dictionnaire représente une langue actuelle, courtoise, sans impudeur, sans bassesse et sans référence aux termes relevant du travail manuel, comme pour le métier de marin. La « Preface » présente donc un dictionnaire conçu pour le beau peuple, c’est-à-dire un public restreint et idéal. Le contenu dictionnairique, quant à lui, ne reflète pas très précisément l’état de la langue française à la fin du XVIIe siècle. La description est victime des soixante années qui séparent la conception de l’œuvre de sa publication. Le dictionnaire dit dépeindre le bel et le bon usage, mais il ne s’agit pas nécessairement de la part la plus contemporaine de cet usage qui émerge à partir du début du règne de Louis XIV. Tout comme dans le cas des annonces liées au protocole de rédaction, le nombre d’académiciens ayant travaillé à l’élaboration du dictionnaire tout au long de ces années et les multiples tergiversations rédactionnelles sont sans doute à l’origine de cette situation, entre autres.

6. Conclusion

Selon toute vraisemblance, en ce qui a trait aux protocoles de rédaction comme à la norme valorisée, nous avançons l’idée que la distanciation entre la « Preface » et le contenu du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy est probablement consciente, voire volontaire, et que, en conséquence, elle résulte d’attitudes idéologiques concertées, du moins en partie. La « Preface », œuvre d’un seul écrivain et non représentative de l’ensemble des rédacteurs, a pour but de « plaire » : elle présente un ouvrage idéalisé, aux méthodes et à la langue parfaite et uniforme, qui remplit la mission unificatrice qui lui a été confiée par l’État. Le texte introductif décrit un ouvrage qui saura être apprécié du roi, de la cour et du public. Le Dictionnaire, quant à lui, est le résultat imparfait du « faire », un travail collectif effectué sur une longue période par de nombreuses personnes dont les idées sur la langue pouvaient différer entre elles et s’éloigner de celles du rédacteur de la préface produite à la fin de cette longue période de gestation. Sans compter les responsables[7] qui se succèdent pour diriger les travaux lexicographiques de la Compagnie et qui ne partagent pas nécessairement la même vision de la langue ou de l’aventure dictionnairique en cours.

Comme la « Preface » a été rédigée une fois le dictionnaire terminé, on peut encore se demander pourquoi son auteur opte pour la généralisation tout en sachant que l’ouvrage n’est pas entièrement uniforme. Cela montre bien que, souvent, les textes introductifs sont détachés des contenus ou encore que les deux composantes de l’ouvrage ne font pas corps et qu’elles semblent appartenir à deux univers différents. Dans le cas qui nous occupe, la préface est centrée sur le pouvoir politique (le plaire) tandis que le volet dictionnairique (l’action, le faire) est l’objet de soubresauts méthodologiques qui nuisent â la mission d’uniformisation de la langue que les mêmes académiciens défendent dans la préface.

Université de Montréal, Université Laval

7. Bibliographie

Notes

[1] Le verbe HOUTER n’est plus en usage et est qualifié de « bas », il est donc calculé deux fois.

[2] Le verbe CHEVIR est d’usage restreint et qualifié de « bas », il est donc calculé deux fois également.

[3] On trouve BOUTE-SELLE sous deux graphies différentes : BOUTE-SELLE et BOUTTE-SEI.LE.

[4] Cette étymologie paraît fantaisiste. Gilles Ménage (1650) indique que CAPELINE « est un diminutif de capel, qui est la même chose que chapeau, & qui vient de cape ».

[5] COENOBITE et CENOBITE.

[6] Si on considère que la nomenclature s’élève à 20 960 entrées, cela veut dire que 252 mots sont touchés, ce qui n’est pas négligeable et demande qu’on s’y arrête.

[7] Vaugelas, pendant onze ans, de 1639 à 1650; Mézeray, pendant trente-deux ans de 1651 à 1683, et Régnier-Desmarais, pendant onze ans, de 1683 à 1694.

Sur les variations éditoriales dans l’adresse « aux lecteurs » du Petit Larousse Illustré de 1906 à 2005

« Voyons ce que dit le Larousse » (Aux lecteurs, NPLI, 1951 : 1).
« La lexicographie de langue française forme une longue chaîne de savoirs à la fois érudits et artisanaux, où s’affirment parfois le génie de la langue française et la richesse spécifique des cultures qu’elle exprime » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIX).

1. Le retour du volumen et la culture du livre

En ce début de millénaire, les sites internétiques et googleliens sont très souvent les premières sources consultées quand il s’agit de rassembler de la documentation ou de recueillir des informations sur un sujet. Parfois les réponses jaillissent en si grand nombre que pour en prendre connaissance il faut faire longuement dérouler les pages sur l’écran de l’ordinateur, une action qui n’est pas sans rappeler les gestes des Anciens lorsqu’ils parcouraient des volumena à la recherche de quelque passage instructif. Aujourd’hui, le livre tangible —le codex— semble délaissé ou négligé comme s’il était devenu une pièce archéologique qu’il faut reléguer dans les musées aux côtés des tablettes inscrites de la Mésopotamie ancienne, des papyrus égyptiens et des manuscrits médiévaux. Pourtant quelques ouvrages imprimés résistent vaillamment à la vague « wébienne ». Le Petit Larousse illustré [PLI] est de ceux-là. Il est présent dans le paysage livresque depuis un siècle et il n’a jamais perdu son actualité ni son caractère social et populaire. C’est là une réussite rare et incomparable, surtout pour un dictionnaire. Dans l’immense production lexicographique des cent dernières années, c’est le seul dictionnaire qui a traversé le temps et survécu à toutes les vicissitudes des hommes et des sociétés, à tous les assauts concurrentiels et à toutes les révolutions techniciennes, tout en rendant compte du parcours social de la langue française et des nouvelles couleurs dont elle s’est parée, tant dans l’épaisseur du temps, en raison de la création néologique, que dans son odyssée dans l’espace, à la découverte « d’autres français ».

Nous parlerons donc d’un livre pérenne —le Petit Larousse [PL[1]]— qui conserve son identité en dépit de toutes les métamorphoses dont le contenant et le contenu furent l’objet au cours d’un siècle d’existence. Chaque édition nouvelle du PL, chaque refonte ou chaque mise à jour ne rendent pas caduques les versions précédentes. Elles s’y imbriquent, gardant toujours un noyau dur et inamovible, même si des modulations furent apportées dans les articles afin de rendre compte de l’influence du temps sur l’usure des mots ou sur leur évolution. En matière de langue, le PL est l’un des repères temporels et culturels du XXe siècle, un précieux témoin de l’histoire du français, tout comme il est l’une des références incontournables de l’histoire des dictionnaires.

Dans l’histoire moderne du livre, le PL figure parmi les étoiles les plus brillantes de la galaxie des imprimés. Entre le big-bang initial de 1906 et l’explosion visuelle de 2005, le dictionnaire a muté tout en maintenant une trame reconnaissable et en préservant ses fondements structuraux. Il a une identité permanente (voir de BLOIS 2002). D’hier à aujourd’hui, sa philosophie éditoriale générale n’a guère changé; paradoxalement, et par la force des choses, elle s’est adaptée aux exigences des époques. Voici ce que le dictionnaire raconte au sujet de sa propre histoire :

« Il reste aujourd’hui fidèle au modèle d’origine dans sa conception, son organisation, sa volonté de “présenter l’utilité du dictionnaire en même temps que l’agrément du livre de lecture” [...]. S’il a changé au fil du temps, c’est que changent les mots et les façons de dire, qu’il observe et explique, ainsi que le monde, qu’il décrit et raconte » (PLI, 2004 : 3).

Le segment de la citation encadré par les guillemets anglais est repris des pages liminaires du PLI 1906, une mise en abyme et un fil d’Ariane qui confirment le chaînage séculaire et témoignent d’une pensée éditoriale reposant sur des repères stables. Sous certains angles, le PLI 1906 reste bien présent dans la synchronie actuelle comme le rappelle le fac-similé publié en 2004 qui fait revivre le premier PLI et ravive les charmes d’une époque révolue.

Le PL a résisté au temps, c’est vrai. Mais malgré tout, n’existe-t-il pas un point de rupture qui a détaché le dictionnaire de son ancrage historique, apparemment fixé dans le Nouveau dictionnaire de la langue française [NDLF] de Pierre LAROUSSE, paru en 1856, et qui l’a fait basculer dans la modernité? De fait, la première génération du PLI (1906 à 1923) est certainement l’héritière directe de l’idéologie du milieu du XIXe siècle et de la pensée laroussienne. Vu d’aujourd’hui, le conservatisme y règne encore, car le PLI n’a pu

« s’affranchir de l’idéologie contraignante de son modèle [le NDLF] que très lentement, par le jeu complexe des successives réécritures de ses définitions, notamment » (BEAUJOT 1979 : 27).

Bien entendu, sur le plan technique, il s’est écarté plus rapidement du NDLF, d’abord dans sa facture générale, puis en recourant plus systématiquement à l’iconographie, au point que celle-ci caractérisera le PL parmi les légions de dictionnaires.

Cet article est centré sur les discours « autonymes » du PL à propos de quelques orientations éditoriales. Nous tamiserons d’abord le florilège des cent discours préliminaires afin de recueillir et de synthétiser les positions du PL au regard de sa filiation avec ses prédécesseurs; puis, en nous fondant sur les mêmes textes, nous verrons comment le PL décline l’idée de « francophonie » et quelles représentations il en offre à ses lecteurs. Le second volet nous entraînera au cœur du dictionnaire pour y examiner quelques articles prenant racine dans le mot français.

2. Première variation : le lexicographe, le dictionnaire ou l’éditeur?

Le titre du dictionnaire qui nous retient est si imprégné dans l’esprit des utilisateurs qu’on ne pense pas qu’un mystère entoure peut-être son origine. Dans tous les titres portés par le dictionnaire depuis un siècle, deux mots sont présents d’un bout à l’autre du spectre, soit petit et Larousse. Ces deux termes étroitement associés « sont devenus lieu et bien communs » (CLARO 1993 : 8). D’où viennent ces mots et à qui les doit-on? Pourquoi ce livre est-il qualifié de PETIT? Ce n’est apparemment pas par contraste avec le GRAND dictionnaire universel [GDU] une œuvre déjà vieillissante au moment où naît le PLI. Et à l’époque, Larousse n’a pas encore publié d’ouvrages dont les titres expliqueraient que l’adjectif PETIT serait venu se poser en contrepoint de l’adjectif GRAND concrétisant ainsi un rapport hiérarchique bien établi de nos jours dans les titres des dictionnaires. Le qualificatif PETIT a peut-être été emprunté aux titres d’autres répertoires occupant le même créneau concurrentiel à l’époque, comme le Petit Larive et Fleury. Par ailleurs, étant donné que Pierre LAROUSSE n’est pas l’auteur du PLI et que de son vivant son patronyme n’a jamais été utilisé dans le titre de ses dictionnaires, pourquoi est-il dit LAROUSSE? Qui est ce LAROUSSE? Qui fut l’idéateur du dictionnaire? Le Nouveau Larousse illustré [NLI], dirigé par Claude AUGÉ, sera longtemps considéré comme 1’« aîné » du PLI. Il appert donc que le « dictionnaire manuel » fut lui aussi imaginé par Claude AUGÉ et conçu à partir du plan et inspiré des méthodes du NLI. Cette filiation très plausible sera cependant revisitée dans les adresses aux lecteurs du PL. Nous y reviendrons au paragraphe 4.

Le nom de Pierre LAROUSSE ne sera jamais inscrit sur la page de titre du PL, geste qui aurait fait du pédagogue l’auteur officiel de l’ouvrage. Et il n’apparaîtra que tardivement dans les pages liminaires. Entre 1906 et 1936, c’est le nom de Claude AUGÉ, le concepteur du PL, qui sera mentionné sur la page de titre en qualité de directeur du dictionnaire. En 1937, le nom de Paul AUGÉ sera associé à celui de son père, faisant officiellement de Paul le directeur du NPLI. Paul AUGÉ n’était pas un nouveau venu dans l’équipe éditoriale. Dès 1906, son nom est répertorié dans la liste des collaborateurs à la rédaction. À la mort de son père en 1924, il était devenu le secrétaire général de la rédaction, poste qu’il occupera jusqu’en 1936. De 1937 à sa mort en 1951, il poursuivra cette tâche, mais il portera le titre de directeur de l’ouvrage. Cependant, le nom de son père restera inscrit à la gauche du sien sur la page de titre. Le nom des AUGÉ ne disparaîtra de cette page que lors de la refonte de 1959, moment où une nouvelle équipe dirigée par Claude DUBOIS prend la relève officiellement. Le renouvellement des équipes éditoriales concorde souvent avec les remises en chantier du dictionnaire.

Quant au nom de Pierre LAROUSSE, il sera évoqué pour la première fois dans les pages de présentation lors de la refonte charnière de 1948[2]. La généalogie du PL est alors reconfigurée; le dictionnaire devient l’héritier du NDLF, les références au NLI et au Larousse universel [LU] s’estompant. Les hésitations sur la source se prolongent jusqu’à la période contemporaine. Ce point sera développé au paragraphe 4.1. Dans le PLI 2000 : 3, on trouve l’affirmation suivante :

« Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, par Claude Augé [...] ».

La formule sera modulée au fil des éditions postérieures. Dans le PLI 2003 : 3, elle se lit :

« En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] par Claude Augé [...] ».

Ce qui tend à démontrer que le nom Larousse dans le titre est ambivalent. Selon les époques, il réfère au savant de Toucy ou à la maison d’édition (voir le titre du NLI), la tendance éditoriale récente étant d’établir une continuité de 1856 à 2005, donc d’attribuer la paternité du dictionnaire à Pierre LAROUSSE, lui qui n’en fut que le très lointain concepteur. Cette référence opportune édifie une filiation historique et elle contribue à transformer une légende en réalité.

3. Deuxième variation : des préfaces diplomatiques et des guides discrets!

Les préfaces, les discours préliminaires et les adresses aux lecteurs accèdent parfois au statut d’œuvres exemplaires, comme le rappelle Christophe CLARO (1993 : 7), en s’inspirant lui-même de Pierre LAROUSSE qui parle de ce phénomène dans la préface du GDU. Certains de ces textes deviennent « des temples à part entière » (CLARO 1993 : 7). Dans le champ lexicographique, en témoignent le « Discours préliminaire » de d’ALEMBERT dans L’encyclopédie, le « Comment j’ai fait mon dictionnaire de la langue française » d’Émile LITTRÉ et la « Préface » du GDU de Pierre LAROUSSE.

Tout à l’opposé de ces monuments préfaciers, les entrées en matière du PL sont plus réservées et plus lapidaires. Par tradition, ce dictionnaire n’offre pas à ses utilisateurs des préfaces élaborées; en ce qui a trait aux guides d’emploi, ils sont tardifs. Aucune des cent courtes pièces liminaires ne dépassera jamais deux pages et les titres resteront quasi inchangés pendant un siècle. Voici ces intitulés :

Peu de mouvements sont observables dans ces intitulés, sinon le passage du pluriel au singulier pendant une brève période de deux ans et, dans les quatre dernières éditions, l’émergence du titre « Préface ». De 2002 à 2004, le premier paragraphe de ces préfaces est cependant sous-titré « Aux lecteurs ». En 2005, la formule est placée sous le titre principal et elle est indépendante du premier paragraphe. Ces textes sont brefs certes, mais mis bout à bout, ils composent un traité substantiel qui prend la figure de laroussianas formant ainsi une chaîne porteuse de toutes les permanences, de toutes les modulations et de toutes les hésitations éditoriales, d’hier à aujourd’hui.

Les introductions ne comportent jamais de signature nominale. Seule apparaît une griffe collective : « Les éditeurs » (de 1906 à 1997, en 2001, puis en 2004 et 2005) ou « L’éditeur » (en 1998 et 1999). Il n’y a pas de signature en 2000, 2002 et 2003, des absences sans doute justifiables par un manque de place à la fin du texte plutôt que par un oubli. Il y a ici deux niveaux d’anonymat : l’anonymat partiel dissimulé sous le nom qui boucle le cercle de l’éditeur rédigeant et de l’éditeur éditant, et l’anonymat total marqué par l’absence de l’identité des lexicographes. Leurs noms apparaissent ailleurs et ils sont fusionnés avec ceux d’une foule d’autres collaborateurs. Ces effacements peuvent être interprétés.

« L’anonymat des préfaces masque les décisions des équipes dirigeantes » (LEHMANN 2002 : 229 n. 8).

On pourrait ajouter que la brièveté des textes poursuit le même but.

Quant aux guides d’emploi, qui servent à décoder le fonctionnement du dictionnaire, il n’en existe aucun avant la refonte de 1989. Entre 1906 et 1988, ce fut le désert. En 1989, on a introduit un court paragraphe intitulé « Structure-type de quelques articles ». Le contenu porte surtout sur le décodage de la métalangue diacritique : le caractère gras, les majuscules pour les entrées, les rôles du tiret, du losange blanc (dit losange éclairé à partir de 1990) et du losange noir, etc. Quelques informations sur la macrostructure et sur la microstructure sont présentes. Les articles présumer, 1. prêt, 2. prêt et prêter servent de témoins. En 1993, cette rubrique d’emploi devient un encadré. Le contenu ne bougera pas jusqu’en 1998 alors qu’on remplace ces explications par une double page déployée comme les ailes d’un papillon et qui présente le contenu du dictionnaire de manière très détaillée et en s’appuyant sur des schémas. La double page est divisée en deux volets :

  1. L’organisation de l’ouvrage : ses différentes parties.
  2. Les trois structures fondamentales du contenu :
    • La macrostructure
    • La microstructure
    • L’iconostructure et ses sous-catégories : dessins, schémas, cartes, photos, etc.

Les articles témoins sont : pivert, pic-vert, 1. ressortir, 2. ressortir, main (une partie seulement). Cette double page vivra jusqu’en 2001. À partir de 2002, le papillon replie ses ailes et le PLI n’offre plus de guide d’emploi.

4. Troisième variation : le nouvel héritage ou le mystère de l’ancêtre?

De 1906 à 1923, le PLI est donné comme une émanation du NLI. En 1906, la page de présentation s’ouvrait en effet sur ces mots :

« Cet ouvrage [le PLI] a été dirigé par Claude Augé, Directeur du Nouveau Larousse illustré : c’est dire qu’il a été conçu sur le plan et conduit d’après les méthodes qui ont assuré le succès de son aîné » (PLI 1906 : I[3]).

Dans la refonte de 1924, on le rattache également au LU. Il en sera ainsi jusqu’en 1947. En 1948, le texte d’ouverture subit un grand chambardement et il revêt un caractère plus historique puisque l’on reconfigure l’ascendance du dictionnaire. On abandonne la filiation avec le NLI et avec le LU. On y trouve plutôt un récit circonstancié qui fait remonter le PL à un ancêtre plus lointain, le NDLF, créé en 1856 par Pierre LAROUSSE.

« Dès SA naissance en 1856, sous le titre de Nouveau Dictionnaire de la langue française, par Pierre Larousse, IL prit la première place parmi les dictionnaires de l’époque, car, le premier IL appuyait d’un exemple chaque acception des termes définis » (NPLI 1948 : 1).

La phrase joue un rôle historique, mais elle est aussi ambiguë, car le nom du dictionnaire (le PL) n’a pas encore été mentionné depuis le début de la préface —on ne parle que du nom Larousse « devenu synonyme de dictionnaire ». On se demande donc à quoi renvoient l’adjectif sa et le pronom il dans la phrase citée? Il s’agit, bien entendu, du Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI], quoique ce voile opportun laisse planer le doute. Le texte se poursuit et il précise qu’en

« 1879, le dictionnaire de Pierre Larousse [...] paraît sous le titre de Dictionnaire complet de la langue française [DCLF] » (NPLI 1948 : I).

Historiquement, cette date est fausse, car le DCLF fut publié en 1869 et non en 1879 :

« Dès 1869, du vivant de Pierre Larousse, il [le NDLF] s’est appelé Dictionnaire complet de la langue française » (RÉTIF 1975 : 124).

Pierre Larousse lui-même mentionne cette date dans l’article Larousse de son GDU. Puis arrive l’étape suivante avec la référence à l’année 1889, alors que Claude AUGÉ dirige le Dictionnaire complet illustré [DCI], nouvelle mouture du DCLF; cependant, la paternité de ce dictionnaire revient toujours à Pierre LAROUSSE. Enfin, le pont est établi avec le XXe siècle :

« En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré » (NPLI 1948 : I)

et il acquiert son « format actuel ». Suivant ce texte, le PLI est donc bel et bien une émanation du DCI, qui vient lui-même du DCLF, qui est issu de NDLF, qui est le fameux « dictionnaire Larousse » originel. La formule établira le lignage du PL dans les adresses. André RÉTIF est l’un de ceux qui soutiennent que le NDLF est bien « l’ancêtre du Petit Larousse » (1975 : 122). Jean PRUVOST voit également entre tous ces dictionnaires une série lignagère qui montre

« une filiation encore très perceptible entre tous les fils de Pierre Larousse » (PRUVOST, 2004 : 44).

À partir de 1948, la formule axée sur la référence au NDLF se fixera et elle traversera le temps jusqu’à aujourd’hui. Dans la suite de cet article, on en suivra les ondulations.

Cette précieuse page historique de 1948 détache le PL du NLI ainsi que du LU et elle le ramène dans le sillage généalogique des œuvres de Pierre LAROUSSE, propulsant du même coup le maître de Toucy au titre d’auteur du livre, idée qui restera dans l’esprit du public où

« l’on parle de Larousse comme de l’auteur d’un dictionnaire qu’il a tout juste rêvé » (CLARO 1993 : 8-9).

Ainsi, une quarantaine d’années après sa mise au monde, le PL est inscrit en droite ligne dans l’héritage lexicographique laroussien, ce qui permet de dire qu’on a affaire à un

« dictionnaire sûr, complet, indiscuté, [qui] est le fruit d’un siècle d’efforts, de recherches, de mise [sic] au point, qui en font le dictionnaire parfait, à jour des faits les plus récents » (NPLI 1948 : I).

En ouvrant le procès de la canonisation de Pierre LAROUSSE, on justifie beaucoup mieux le titre de l’œuvre nouvelle. On lui donne d’abord une assise historique conforme à son statut d’ouvrage pédagogique, ce qui rappelle que Pierre LAROUSSE destinait le NDLF aux écoles et que cette œuvre faisait

« entièrement partie de la problématique de ses “lexicologies”, qui sont des manuels d’apprentissage du vocabulaire » (REY 1995 : 133).

Puis, par une sorte de procédé d’« autonymie », on communise le patronyme de l’auteur présumé pour en faire le synonyme de dictionnaire. Le nom Larousse cumule alors la triple fonction d’auteur, de titre et d’éditeur, tandis qu’il aura « suffi de remplacer le prénom Pierre par l’adjectif Petit » (PRUVOST 2004 : 47-48) pour compléter la transformation et pour dépoussiérer le réseau des dictionnaires du Toucycois.

« On a certes choisi le patronyme du lexicographe pour désigner le dictionnaire, mais dans le même temps on a rompu avec un culte passéiste qui avait fini par le fossiliser » (PRUVOST, 2004 : 46).

L’opération menée sur une longue période finit par catapulter le dictionnaire au premier rang des ouvrages du même genre et on justifie que son ancêtre le NDLF fût le premier à proposer telle ou telle innovation : les exemples, les notices encyclopédiques, les locutions latines, etc. Au bout de la chaîne, on obtient un dictionnaire, le PL, qui est constamment tenu à jour

« pour dépasser les imitations qui en sont faites et surclasser les contrefaçons » (NPLI 1948 : I).

Vérité ou discours commercial que ces affirmations, le fait est qu’on ne dit pas tout du marché du dictionnaire à l’époque et surtout de la situation à l’orée de 1905 (voir BOULANGER 2005a). Nonobstant, le PL est situé dans le XXe siècle qui atteint son mitan.

« L’édition nouvelle que nous publions aujourd’hui [...] représente, avec les matériaux déjà accumulés par les éditions antérieures, la somme de quarante années d’études, de recherche et de mise [sic] au point des collaborateurs » (NPLI 1948 : II).

En 1952, dans l’édition célébrant le centenaire de la Librairie Larousse, ce rappel historique demeure. On précise cependant qu’en 1948, on fit paraître « une édition complètement refondue » (NPLI 1952 : II). Quant à la présente édition, elle fut confiée à « une direction nouvelle » (NPLI 1952 : II).

Au cours de la période suivante, qui court de 1959 à 1967, le NPLI fait encore peau neuve et il change de nom pour devenir le Petit Larousse, simplement. Cependant, en ce qui a trait aux rappels historiques, le texte introductif demeure stable. Dans le volet contemporain, on explique qu’à l’occasion de chaque tirage

« s’opère une mise à jour, poursuivie sans défaillance : de multiples corrections tendent à faire du dictionnaire un outil de travail de mieux en mieux adapté à sa fonction » (PL, 1959 : III).

En fait, on tenait déjà des propos sur les mises à jour dès 1956. Dans la présentation de cette livraison, il est précisé qu’à l’occasion du cinquantenaire du PL,

« près de 500 mots ou acceptions sont ajoutés dans la partie langue [...] » (NPLI 1956 : III).

L’année 1968 est celle d’une nouvelle édition qui servira de fondement au dictionnaire jusqu’en 1980. Cette étape est marquée par un nouveau changement de titre; on a désormais affaire au Nouveau Petit Larousse [NPL]. Par ailleurs, le texte des articles est maintenant distribué sur trois colonnes au lieu de deux. Les références historiques de l’introduction tiennent toujours la route. Le texte souligne également qu’en 1959, le PL s’était enrichi de 3 000 mots. On y apprend en outre que les mises à jour annuelles auraient commencé en 1959 :

« Après 1959, le Petit Larousse profite de rééditions annuelles pour se tenir à jour, suivant de près l’évolution du français contemporain [...] » (NPL 1968 : III).

Pour la première fois, le texte fait état du réseau des marques d’usage servant à moduler l’emploi des mots. Durant cette période, un changement majeur surviendra alors qu’en 1973 le dictionnaire reprendra son titre historique de Petit Larousse illustré.

L’édition de 1981 couvrira l’un des plus courts cycles du processus des refontes. Elle formera le noyau du dictionnaire jusqu’en 1988. L’annonce en est ainsi faite :

« Pour 1981, le Petit Larousse se remet de nouveau en question » (PLI 1981 : VI).

Le lien historique avec Pierre LAROUSSE et ses œuvres est confirmé par un rappel :

« En 1905, le dictionnaire va connaître un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré, et dans un format nouveau » (PLI 1981 : V).

À un détail près, cet extrait reprend les mêmes propos que ceux contenus dans l’introduction de 1948.

Le millésime 1989 marque un grand tournant dans l’histoire du PL : c’est le moment de la plus grande refonte structurelle et celui de l’entrée massive des régionalismes extra-hexagonaux dans la nomenclature. L’adresse aux lecteurs rappelle que le PL fait « figure de symbole » (PLI 1989 : 5) dans le quotidien des locuteurs. Pour la première fois, le texte introductif est divisé en sections sous-titrées, l’une d’elles étant réservée à l’histoire du dictionnaire. En quelques phrases, on passe du NDLF de 1856 au PLI de 1989. Il s’agit d’un résumé serré du texte qui ouvrait le PL depuis 1948. Une autre section présente les grands axes de la refonte : statistiques sur les ajouts dans la partie langue (nomenclature, iconographie, cartes, etc.), microstructure arborescente et numérotation des sens pour les mots polysémiques, adaptation du contenu au contexte contemporain (vocabulaires scientifiques et techniques de pointe, vocabulaire du français vivant, mention des termes des commissions ministérielles de terminologie, rejet du vocabulaire socialement réprouvé, mots de la francophonie (voir le paragraphe 5) et bien d’autres innovations). Bref, un véritable appel à la modernité qui reprend en écho celui de la première grande refonte de 1924.

De 1992 à 1997, on distingue deux parties dans l’introduction du dictionnaire soit l’adresse aux lecteurs et un texte de présentation. L’adresse parle de la diffusion du dictionnaire dans la francophonie et de son universalisation. Le PLI fait partie

« du patrimoine culturel et sentimental de tous les Français et de tous les amoureux de la langue française » (PLI 1992 : 5)

depuis « 85 ans »[4] et des lecteurs de partout s’en portent acquéreurs : France, Belgique, Suisse, Québec, Afrique. Les traductions qui en sont faites en espagnol, en finnois, en italien, en néerlandais, en portugais, en serbo-croate et en turc témoignant de son caractère universel. Des thématiques plus contemporaines, l’idée de francophonie et l’internationalisation prennent le pas sur l’histoire du PL; d’ailleurs, ce chapitre disparaîtra de l’introduction jusqu’en 2001.

Dans la refonte de 1998, l’adresse aux lecteurs et la présentation du dictionnaire sont fusionnées sous le titre : « Au lecteur ». Le premier paragraphe cerne les publics que le PL a accompagnés depuis son origine, à savoir les lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3), une manière de dire qui rappelle l’époque précédente. Nous reviendrons sur l’interprétation de cet extrait. Sur un autre plan, la nouvelle édition est axée sur la « mondialisation » (p. 3). Ce thème porteur annonce l’arrivée du vocabulaire idoine dans les futures mises à jour qui seront orientées vers les mots reliés au néolibéralisme comme mondialiste (mot répertorié dans le PLI 1995), antimondialiste (mot répertorié dans le PLI 2003) et altermondialiste (mot répertorié dans le PLI 2005). La deuxième partie de l’introduction traite des grands axes de la refonte, en particulier de l’apport des parlers francophones hors de France.

Le millésime 2000 est l’occasion d’une refonte partielle. L’introduction est centrée sur les trois dimensions de l’ouvrage : c’est un dictionnaire général monolingue, un dictionnaire encyclopédique et « un dictionnaire visuel », récupérant ainsi une grande modernité et s’insérant dans le réseau des dictionnaires visuels qui ont envahi le marché depuis le milieu des années 1980, évoquant également le web, grand dispensateur d’images. Au fond, le PLI avise son public qu’il est « un visuel » —un dictionnaire qu’on regarde—, en plus d’être un dictionnaire de mots et un ouvrage qui parle du monde —un dictionnaire qu’on lit. Ce texte ramène l’œuvre de Claude AUGÉ, le premier rédacteur du PLI, sur le devant de la scène en le citant. Selon AUGÉ,

« [l’illustration] constitue, du commencement à la fin, une leçon de choses, et l’on constatera que les tableaux sont autant de synthèses en images, dont la portée éducative et la valeur suggestive sont incontestables » (PLI 2000 : 3).

La phrase est reprise intégralement du PLI 1906. L’intérêt s’accroît aussi pour les terminologies scientifiques et techniques : le dictionnaire se technicise davantage et il devient « un lieu de découverte du monde » (PLI 2000 : 3). Après la mondialisation, c’est la représentation du monde qui est évoquée dans sa perspective culturelle. L’informatique se voit rejointe par l’intemet, le cédérom et le multimédia.

Le PLI 2002 renoue avec l’histoire du dictionnaire en rappelant qu’en 1852, Pierre LAROUSSE et Pierre Augustin BOYER fondaient la « Librairie Larousse et Boyer » et qu’en 1856 naissait le NDLF, annonciateur du PLI.

« Le Petit Larousse est l’héritier de cet ouvrage [le NDLF] populaire qui connut un immense succès » (PLI 2002 : 3).

En 2003, l’introduction est intitulée « Préface ». Elle est divisée en cinq parties : la première est dite « Aux lecteurs », les autres traitent de l’organisation du dictionnaire, de la langue française, de l’illustration et des cahiers thématiques. La première phrase du texte est très symbolique de toute l’histoire du PL :

« Dès 1856, Pierre Larousse publiait son Nouveau dictionnaire de la langue française, avec une partie consacrée à la langue et une partie consacrée aux noms propres, séparées par des pages roses » (PLI 2003 : 3).

Cette phrase en deux temps synthétise admirablement l’histoire de ce livre : elle évoque d’abord ses origines : l’instant, l’auteur présumé et le titre; elle rappelle ensuite sa configuration pérenne en trois parties : les mots, les êtres et les événements, les faits de culture et de civilisation qui fondent la mémoire collective. Sauf pendant une brève période qui va de 1992 à 2001, depuis 1948 l’habitude d’arrimer le PL au NDLF —« [...] le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle » (PLI 2003 : 3)— a fini par façonner le mythe selon lequel Pierre LAROUSSE serait bel et bien l’auteur du PL. Et en tant que « parole choisie par l’histoire », pour reprendre Roland BARTHES, ce mythe s’est imposé dans l’imaginaire collectif et il a fait de Pierre LAROUSSE un lexicographe qui a influé sur l’édifice du PL, sans qu’on nuance adéquatement la chose.

En 2004, la préface ne comporte que quatre volets, car il n’est plus question des cahiers thématiques. En 2005, le texte liminaire est intitulé « Préface. Aux lecteurs » et il n’est plus divisé en sections; il forme un texte sans intertitres. La première phrase dit :

« Le Petit Larousse a cent ans » (PLI 2005 : 5).

Un hommage est fait

« aux inventeurs du Petit Larousse, à Pierre Larousse et à son successeur Claude Augé, à leurs continuateurs, ainsi qu’à tous les collaborateurs qui se sont succédé tout au long de ces cent années [...] » (PLI 2005 : 6).

Mais qui sont donc ces inventeurs anonymes qui se cachent derrière les célèbres Pierre LAROUSSE et Claude AUGÉ? Enfin, en revenant à 1905 et en proposant un fac-similé du premier PLI, on boucle la boucle et on invite à la comparaison entre les deux dictionnaires qui, aux deux extrémités du spectre temporel, portent le même titre et qui sont à la fois si semblables et si différents.

4.1. Quelle hérédité pour un dictionnaire?

Le périple éditorial qu’on vient d’effectuer à la recherche des origines du PL laisse quelques questions sans réponse : qui est le véritable auteur du dictionnaire, quel ouvrage en est l’ancêtre et comment expliquer l’hésitation entre les dates 1905 et 1906 dans les adresses?

Après avoir croisé les données éditoriales de 1948 à 2005 et après avoir consulté la documentation métalexicographique, on obtient des profils qui tiennent du palimpseste quant à l’auteur (sur cette question, voir de BLOIS 2002 : 178) et quant au dictionnaire d’origine. Une fois les avis décortiqués, on obtient les scénarios suivants.

1. Le lointain ancêtre du PL est le NDLF de 1856 dont l’auteur est Pierre LAROUSSE (voir RÉTIF 1975 : 122). Pour Jean PRUVOST aussi, ce dictionnaire fut « la matrice du futur Petit Larousse » (2004 : 40).

2. Le DCLF de Pierre LAROUSSE est la continuation du NDLF tandis que le DCI, dirigé par Claude AUGÉ, est une émanation du DCLF. Le DCI est le point d’aboutissement d’une lignée de dictionnaires conçus et signés par Pierre LAROUSSE. C’est aussi le dictionnaire de transition ou de transfert de nom. Pierre LAROUSSE en est l’auteur lointain, mais c’est Claude AUGÉ qui en a dirigé l’élaboration dans sa nouvelle facture. Le PLI n’en sort pas directement même si, selon le PLI 2005, Claude AUGÉ

« créa le Dictionnaire complet illustré (1889), qui devint, en 1905, le Petit Larousse illustré » (PLI 2005 : sub Augé).

Alain REY entérine l’idée que cette famille de répertoires engendra le PL (voir REY 1995 : 132). D’autres s’inscrivent dans cette foulée.

« Le Petit Larousse, lui, reprenait plutôt l’idée initiée en 1889 par le Dictionnaire complet, lui-même adaptation grâce à la photographie du Nouveau dictionnaire de la langue française apparu en 1856 et appelé Dictionnaire complet de la langue française en 1869 » (MOLLIER 1995 : 25).

L’écart temporel de seize ans entre le DCI (1889) et le PLI (1905) laisse place à la perplexité quand vient le temps d’associer les deux dictionnaires, faisant du second l’héritier direct du premier; seules les nombreuses rééditions du DCI ont pu permettre d’assurer la continuité et de jeter un pont entre les deux œuvres.

3. Le NLI en sept volumes, dirigé par Claude AUGÉ et publié de 1897 à 1904 est un produit neuf et original. Il est affranchi de la longue chaîne forgée par le pédagogue de Toucy —y compris du GDU— et il se pose en contrepoint encyclopédique des dictionnaires monovolumaires.

« La lourde série du NLI débouchera, en 1905, sur une révolution commerciale, le Petit Larousse illustré » (MOLLIER 1995 : 24).

Ces deux monuments entretenaient des rapports filiaux dont on connaît mal la nature. On peut toutefois dégager quelques constatations. Premièrement, c’est dans le NLI que le nom Larousse est inscrit pour la première fois dans le titre d’un ouvrage. Deuxièmement, les deux titres se ressemblent étrangement et la substitution du mot Petit au mot Nouveau est plausible. Troisièmement, le PLI pourrait être un épitomé du NLI. On peut raisonnablement croire que c’est à partir de cette trouvaille qu’est l’intitulé de l’encyclopédie que le nom Larousse a fait son entrée au registre des titres de cette maison d’édition. Ce nom ne quittera guère le paysage des couvertures, faisant même fortune comme pivot d’un grand nombre de titres donnés aux ouvrages encyclopédiques et lexicographiques de l’éditeur. C’est donc par un processus naturel d’enchâssement que le nom Larousse a glissé vers le petit dictionnaire pour occuper le créneau central du titre qui sera complété par deux adjectifs classificateurs, petit et illustré; ces qualificatifs feront les beaux jours des dictionnaires Larousse et de moult autres dictionnaires de maisons concurrentes. Dans l’histoire des dictionnaires, un seul autre nom peut revendiquer ce triple statut sémiotique consistant à désigner un auteur, une œuvre et une maison d’édition; il s’agit de Paul ROBERT.

4. Le LU date de 1923 : il n’est donc pas impliqué dans la fondation du PLI. Il a pu jouer un rôle à partir de l’édition de 1924, mais la physionomie du PL était déjà toute dessinée.

5. Il est irréaliste de croire que le PLI aurait été conçu en 1905, l’année même de sa publication. Il a sans doute été planifié durant la décade précédente, en pleine période de concurrence des dictionnaires scolaires (voir BOULANGER 2005a) et au moment où le NLI est en cours d’élaboration. En un sens, le PLI résulterait de la fusion du patrimoine de Pierre LAROUSSE et de l’œuvre encyclopédique dirigée par Claude AUGÉ. C’est le résultat du croisement de deux formules de dictionnaire, l’une ayant sa source chez l’auteur d’ouvrages pédagogiques, l’autre émergeant des travaux de nature encyclopédique du futur directeur du PLI. Quelque part au tournant du XXe siècle, Claude AUGÉ a opéré la jonction entre la série des encyclopédies et le DCI pour fonder une nouvelle lignée de dictionnaires, celle des PL. Même s’il ne l’a pas inventé totalement, c’est lui le véritable père du PL, le savant de Toucy ayant inspiré les grandes orientations éditoriales et fourni une partie de la matière première. Avec Claude AUGÉ, le petit dictionnaire manuel devint également un dictionnaire usuel et populaire, « un bien indispensable dans chaque foyer » (BOULANGER 1994 : 41). Il transcendera même sa vocation première de manuel pédagogique et de dictionnaire individuel pour devenir un dictionnaire familial, un dictionnaire de masse. Il se consulte à plusieurs, en classe et à la maison. Et chaque PL témoigne de ce statut pluriel.

6. Le PL n’est pas l’œuvre de Pierre LAROUSSE, mais celle de Claude AUGÉ (voir RÉTIF 1975 : 124 et CLARO 1993 : 8). Le PL lui-même atteste ce fait. Claude AUGÉ « s’est réservé, dans la conduite, l’élaboration et la rédaction de ce livre la part principale » (PLI 1906 : I). Ce texte est sans doute de la main même de Claude AUGÉ. Dans la section des noms propres du millésime 1925, on dit que Claude AUGÉ « conçut et dirigea avec une extrême maîtrise [...] le Petit Larousse » (NPLI 1925 : sub Augé).

Les avertissements aux lecteurs mentionnent de nombreuses dates parmi lesquelles deux reviennent fréquemment, 1905 et 1906, sans que cette alternance soit justifiée. Le tableau 1 reprend les séquences des textes introductifs depuis 1948, moment de la première mention de l’une de ces dates.

Tableau 1 : La date de référence : 1905 ou 1906?
Millésimes Dates Extraits textuels
1948-1980 1906 En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1981-1988 1905 En 1905, le dictionnaire Larousse va connaître encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1989-1991 1906 En 1906, le dictionnaire Larousse va prendre un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1992 85 ans Depuis 85 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1993 86 ans Depuis 86 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1994-1997 1906 Depuis 1906, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1998-1999 1905 Depuis sa naissance en 1905, le Petit Larousse a toujours eu pour ambition de répondre à toutes vos questions [...].
2000-2001 1905 Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse [...].
2002 1905 Lancé en 1905, [...].
2003-2004 1905 En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] [...]
2005 1905 [...] un cahier tout en images, essentiellement consacré à une promenade dans le Petit Larousse 1905.

L’examen de ces dates alternantes laisse perplexe. La date 1905 réfère à deux choses : l’année de la publication du dictionnaire (un nouvel essor; sa naissance; le lancement; une promenade) et l’année de sa conception. La date 1906 renvoie aussi à l’année de publication (un nouvel essor; intégration au patrimoine). L’imbroglio des dates s’assombrit lorsque, à deux reprises, on décide de recourir au nombre d’années écoulées entre le premier PL et l’année de référence, soit 1992 et 1993. Quel que soit le calcul effectué pour remonter le temps à partir de 85 et 86 ans, on n’arrive pas à 1905 ou à 1906. Si le décompte des années démarre en 1905, année du lancement, et inclut cette date, on arrive à 88 ans pour 1992 et à 89 ans pour 1993. S’il démarre en 1906, année du millésime, et inclut cette date, on arrive à 87 ans pour 1992 et à 88 ans pour 1993. Si on ne compte pas les années 1992 et 1993, il y a quand même un décalage. On obtient 87 (= 1905) ou 86 (= 1906) ans pour 1992 et 88 (= 1905) ou 87 (= 1906) ans pour 1993. Mieux vaut oublier ces deux escapades calendaires historiques et convenir que 1905 est l’année de la publication du premier PLI et 1906 celle du premier millésime.

5. Quatrième variation : du charme discret du français à une francophonie « janusienne »

L’engagement du PL dans l’aventure francophone suit une progression géométrique. Il commence lentement : le dictionnaire est d’abord discret sur l’objet même de la description, la langue française; puis, au début du troisième tiers du XXe siècle, vient la reconnaissance de la francophonie et l’affirmation de sa prise en charge quant au volet lexical, thèmes qui prendront de l’importance à l’aulne des intérêts sincères pour la « res francophonica », mais ces intérêts sont aussi marqués au coin des résonances culturelles et politiques pour la question, sans négliger les intérêts financiers et commerciaux, car les dictionnaires parisiens circulent sur les marchés de la consommation extérieurs à la France. Trois périodes illustrent le cheminement du PL dans sa prise en charge de la variation lexicale francophone.

5.1. Le grand silence ou l’empire DU français : 1906-1967

Durant la première partie de cette période, soit de 1906 à 1947, le PL est centré sur la France seule. Nul besoin donc de discourir sur la langue française. Il va de soi qu’il n’existe qu’un seul français, l’idée d’en mesurer la fragmentation et d’évoquer des normes multiples n’effleure pas les consciences, car elle n’est pas au programme. Par défaut, la norme est celle de Paris; il n’y a qu’un tout apparemment uniforme d’un bout à l’autre de l’empire du français. Le PLI est

« le répertoire du bon langage et du bon style français » (1906 : II).

Il complète les grammaires et il évoque la qualité de la langue accomplissant ainsi sa mission pédagogique.

De 1948 à 1952, rien de nouveau ne ressort sur la question de la langue. En 1952, le dictionnaire est comparé à

« un organisme vivant, comme la langue elle-même » (NPLI 1952 : II).

Le texte précise même que le NPLI se renouvelle avec la langue tout en défendant sa « traditionnelle clarté » (NPLI 1952 : II). On voit apparaître pour la première fois une allusion au retrait de mots lors des mises à jour. Une note dit qu’

« [une] brochure contenant la liste des mots supprimés depuis l’édition de 1948 est à la disposition des amateurs de mots croisés » (NPLI 1952 : II).

Il est très rare de voir les lexicographes faire publiquement état des retraits. La tendance est plutôt de s’attarder aux ajouts. Et parmi les nouvelles entrées de 1952, il faut signaler celle du mot francophone, donné comme adjectif et nom (voir le tableau 12). En 1959, le dictionnaire est présenté comme le

« vivant miroir de notre langue » (PL 1959 : III),

et, comme elle, il doit évoluer. Mais il n’est pas question de l’étalement géographique de la langue.

5.2. La prise de conscience de l’évolution de la langue et de son expansion géographique : 1968-1988

En 1968, on discute surtout de l’évolution du français contemporain et de son renouvellement dont le dictionnaire doit tenir compte. L’accent est donc mis sur la néologie. Il n’y a pas encore de discours sur la francophonie. Toutefois, on passe à l’acte en introduisant les premiers québécismes, alors appelés canadianismes. Il y en aura au moins sept. Au fil des ans, les mots de la francophonie périphérique occuperont des créneaux de plus en plus importants (voir BOULANGER 2002 et 2005b). Le mot francophonie sera répertorié dans le NPL 1971, soit 19 ans après francophone et 66 ans après le lancement du PLI. En 1981, le PLI est présenté comme un outil d’information sur les « mots » de la langue « permettant à chacun de mieux maîtriser les ressources du français » (PLI : 1981 : VI). La francophonie devient plus visible dans quelques articles. Des noms géographiques apparaissent dans l’article français et ils identifient quelques lieux où on parle cette langue : la France, le Canada, la Belgique et la Suisse (voir le tableau 2). La même année, le mot franco-canadien vient enrichir la nomenclature, concrétisant l’ouverture sur la francophonie « extérieure », tandis que l’ajout du mot franco-provençal témoignera de la variation linguistique interne à la France.

5.3. Un discours qui se veut pluriel : 1989-2005

Pour 1989, le PLI est remis à neuf et il est véritablement modernisé. Parmi toutes les nouveautés, on remarquera le premier discours concret sur la francophonie puisque deux lignes sont réservées à ce thème. Ainsi, plus de 80 ans après la sortie du PL et 18 ans après l’intégration du mot francophonie à la nomenclature du NPL 1971, on emploie le mot pour la première fois dans un texte liminaire :

« Une part très importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France

(Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux[5] » (PLI 1989 : 6).

C’est là le signal de l’entrée massive de mots caractéristiques « des autres français ». Ce n’est toutefois pas le début de l’introduction des régionalismes externes, car déjà en 1968, le dictionnaire accueillait ses premiers québécismes, rappelons-le. Le nombre de mots québécois ajoutés en 1989 grimpe à 81, sommet inégalé depuis (voir BOULANGER 2005b). Ce bref discours ne fait pas état de critères justifiant ou expliquant l’intérêt marqué pour les mots des autres francophones. D’ailleurs, pour un locuteur de la francophonie extérieure, la phrase dégage un parfum d’obligation, de devoir davantage qu’une conviction, qu’un ralliement ou qu’une allégeance à une cause. On sent qu’un malaise s’installe et qu’il aura la vie longue. La France ne semble pas être incluse dans le grand club de la francophonie —le dictionnaire évoque la « francophonie hors de France »— tandis que la variation régionale interne est dégagée du champ francophone.

L’énumération des zones est curieuse; on y trouve deux noms de pays européens, le nom d’un continent, celui d’une province canadienne et celui d’un état américain. L’absence du Canada et de l’Acadie est plutôt étonnante, car le mot canadianisme fut pris en compte dans le NPL 1972 tandis que le mot acadien est apparu dans le NPL 1968. Le sens de « parler franco-canadien » pour ce mot sera ajouté dans le PLI 1989. Nous analyserons ces aspects plus en détail au paragraphe 5.3.1.

L’ouverture sur le français pluriel ne se fait pas sans précautions. L’éditeur consulte des locuteurs natifs pour procéder au choix des particularismes et la page des collaborateurs en rend compte.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une importante liste établie par Pierre Knecht, Violaine Spichiger et Dominique Destraz [...]; les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1989 : 7).

Cette énumération restera inchangée jusqu’en 1997. Bien entendu, ce nouveau regard sur l’espace francophone aura des répercussions dans les articles associés à ce champ lexico-sémantique (voir les tableaux 12 et 13).

Dans la refonte de 1998, il est dit dans le premier paragraphe de l’introduction que le PLI a rejoint des millions de lecteurs depuis son origine, à savoir des lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3). Jointe à l’évocation de 1989 —« la francophonie hors de France »—, cette brève énumération des profils des lecteurs laisse croire que les Français et les Francophones forment deux entités distinctes. Le nom de la France figure depuis 1981 dans la définition du sens linguistique du mot français (voir le tableau 4). Lorsqu’il sera associé aux mots francophonie et francophone, son statut sera plus ambigu. Le problème n’est pas résolu non plus dans le commentaire sur l’enrichissement de la nomenclature dont une bonne partie serait due à

« la vitalité de la francophonie, la part relative des parlers francophones (Belgique, Canada, Suisse, en particulier) augmentant encore dans l’ouvrage » (PLI 1998 : 3).

L’extrait est clair : pour une partie, la France contribue à la mise à jour du PLI, mais cette partie ne relève pas des « parlers francophones ».

Par ailleurs, en 1998, la formule identifiant les collaborateurs francophones change.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une liste établie par François Gross [...], revue et complétée par Jean-Marie Vodoz [...]; les nomenclatures concernant le Canada et les québécismes ont été traitées, selon les recommandations de l’Office de la langue française du Québec, avec le concours de Jean-Claude Corbeil [...] et avec la collaboration de Denis Vaugeois [...]; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1998 : 5).

Dans la mise à jour de 1999, quelques modifications mineures sont apportées à ce texte. Elles concernent les québécismes : le nom de Jean-Claude Corbeil et la référence à l’Office de la langue française disparaissent tandis que le segment relatif au Canada devient :

« [...] les nomenclatures concernant le Canada ont été traitées avec la collaboration de Denis Vaugeois [...] » (PLI 1999 : 5).

En 2000, le discours sur la francophonie s’étoffera et les repères géographiques vont se multiplier.

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2000 : 3).

Puis une allusion est faite « à ceux qui ont la langue française en partage » (PLI 2000 : 4). Pour l’œil de l’observateur périphérique, ces remarques conduisent au constat qu’il existe une hiérarchie du français. Le dictionnaire décrit le « français » central qui sert de référence et auquel on greffe quelques vocables ou sens régionaux. Ce « français central » ne saurait d’ailleurs être que celui de Paris. Le PL module le concept de « francophonie » de l’intérieur et, de ce point de vue, il circonscrit maladroitement ou incomplètement la réalité que cette idée représente sur le plan linguistique, puisqu’il oppose un système, ce qu’est le français de référence (celui de Paris), à un catalogue de variantes lexicales, qui n’est qu’un extrait du lexique. Le sens de la phrase peut aussi vouloir dire que la langue française est une et qu’on la décore de quelques variantes régionales pour faire plaisir aux exofrancophones, mais que la conviction est loin d’être assurée. La limite n’est pas quantifiée et quoique la place soit « réduite », elle est « suffisante », ce qui ne veut rien dire, sinon qu’on pose une balise pour indiquer jusqu’où l’éditeur s’engage afin de satisfaire les régions. Au fond, on signifie avec raison que la limite est tracée autour du lexique et qu’il revient aux locuteurs des espaces francophones d’entreprendre une description plus complète de leur variété de français. Quant à la section des collaborateurs, la formulation du texte est modifiée. Dans la suite, nous ne reprenons que les propos qui concernent le Québec :

« Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5).

En 2001, le discours sur la francophonie est reconduit sans modification; cependant les collaborateurs québécois changent, car l’Université Laval entre en scène :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (PLI 2001 : 5).

On retrouvera le même texte dans le PLI 2002.

Dans le PLI 2002, le discours sur la francophonie est repris presque à l’identique; les quelques changements par rapport à 2000 touchent l’énumération des territoires francophones dont la liste est augmentée de deux noms —l’Océanie et l’océan Indien— tandis que le reste du texte demeure dans le même esprit même s’il comporte quelques variantes et que la deuxième phrase est en partie reformulée[6]. Le texte est repris intégralement dans le PLI 2003. Celui sur les collaborateurs subit quelques modifications :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2003 : 4).

Dans le PLI 2004 : 5, la phrase reste la même, à un mot près : « l’Office de la langue française » est devenu « l’Office québécois de la langue française ».

En 2004, le passage sur la francophonie est légèrement modifié :

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2004 : 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’organigramme francophone. Mais cela ne résout pas la position de la France dans ce nouvel agencement : elle n’est toujours pas mentionnée dans les énumérations. En 2005, l’année du centenaire, le texte se lit :

« Ce Petit Larousse est également un hommage aux milliers de lecteurs francophones qui se reconnaissent dans la langue française, riche de ses diversités à préserver » (PLI 2005 : 6).

Les deux niveaux hiérarchiques sont encore décelables dans cet énoncé qui pivote autour de l’adverbe également.

Le texte des collaborateurs subit quelques changements :

« Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2005 : 7).

5.3.1. Le pluriel inclut-il la France?

Le tableau 2 rassemble les noms cités dans les textes introductifs et au dos des couvertures comme étant des « pays » membres de la francophonie. L’astérisque ajouté à la fin de certains noms signifie que ceux-ci sont aussi mentionnés dans l’article français ou qu’ils le furent. Le nom Wallonie qui apparaît dans l’exemple de l’article francophonie (PLI 1971 à 1980) n’est pas répertorié dans le tableau parce qu’il ne fut jamais cité dans les introductions. C’est le nom Belgique qui sert de référence pour ce territoire. Le toponyme Québec apparaît deux fois, car il fut ajouté une première fois en 1989 puis retiré en 1998 avant d’être réintroduit en 2000. De là le recours à l’italique pour démarquer la seconde occurrence.

Tableau 2 : Les membres de la francophonie selon le PLI
Noms de lieu Entités Apparition dans le PLI Retrait du PLI
Afrique* Continent 1989 1998
Afrique Noire Partie d’un continent 2000 S/O
Antilles Archipel 2000 S/O
Belgique* Pays 1989 S/O
Canada* Pays 1998 2000
Louisiane État américain 1989 1998
Luxembourg Pays 2000 2002
océan Indien Région maritime 2002 2004
Océanie Partie du monde 2002 S/O
pays arabes Parties de continents 2000 S/O
pays d’Afrique Continent noir 1989 1992
provinces de France Divisions territoriales 2000 2002
Québec* Province canadienne 1989 1998
Québec* Province canadienne 2000 S/O
Suisse* Pays 1989 S/O

Au final, quel portrait de la francophonie les textes liminaires et ceux des couvertures du PLI offrent-ils? Les entités géographiques sont si fuyantes qu’il est presque impossible de cartographier la francophonie de manière transparente en énumérant simplement des noms de pays. Selon la formulation du PLI 2005, cette communauté serait composée de l’Afrique Noire, des Antilles, de la Belgique, de l’Océanie, des pays arabes, du Québec et de la Suisse (voir les indices S/O dans le tableau 2). L’énumération actuelle comprend quatre grandes entités toponymiques vagues et non homogènes (l’Afrique Noire, les Antilles, l’Océanie et les pays arabes), qui sont en fait d’immenses territoires fragmentés en pays, en États, en provinces, en dépendances, etc., et où la langue française n’est présente que dans certaines zones. Pour des raisons linguistiques et lexicographiques historiques évidentes, le Québec doit avoir sa propre place au sein de cet ensemble. Le PLI traite en effet un contingent de mots en usage au Québec, mots que l’on désigne par le terme québécismes. Le mot Québec sert aussi de marque topolectale pour noter les unités caractéristiques de la Belle province. La concentration de l’intérêt sur le Québec explique qu’à partir de 2000 le Canada ne figure plus dans la mosaïque. Cet intérêt ciblé justifie également que le PLI n’emploie pas l’étiquette canadianisme; il ne l’a d’ailleurs jamais fait. Il faut se garder de confondre les termes canadianisme et québécisme, car ces mots ne sont pas de véritables synonymes; le premier se trouve être l’hyperonyme du second. En effet, si les québécismes sont bien des canadianismes, l’inverse n’est pas toujours vrai. Dans cette même optique, il est plutôt étonnant de constater l’absence de la vivante Acadie dans ce dénombrement des membres, alors que la Louisiane y eut sa place pendant une dizaine d’années et que le PLI recense plus d’acadianismes que de louisianismes. Les deux derniers noms du groupe sélect du tableau sont ceux de la Belgique et de la Suisse, pays dont personne ne remet en doute le caractère francophone, même si on sait que d’autres langues sont présentes sur ces territoires. Dans ce flou artistique, le lecteur qui cherche des dénominations comparables et une ligne de pensée linéaire sera dérouté, sinon pantois. Il le sera encore plus s’il enquête sur le statut de la France; car celle-ci est carrément invisible, n’apparaissant jamais dans les énumérations. On doit en fait interpréter cette absence comme le signe que ce pays est perçu comme l’étalon qui sert à mesurer le degré d’appartenance des autres territoires à la francophonie. La France gère l’institution francophone, mais il semble que sur le plan lexicographique elle ne l’habite pas.

La France est en effet au centre d’un système dont l’existence dépend d’elle. Les planètes où l’on parle le français gravitent autour d’elle et elles doivent leur statut de membres de la francophonie à cette mère patrie qui a exploré leurs territoires et y a fondé des établissements durables ou à cet État qui les a colonisés, laissant en héritage la langue française comme langue maternelle, véhiculaire ou officielle. Au détour des années 1960, cette langue —en fait le français de Paris— a servi de point de ralliement pour fédérer et pour légitimer la fondation d’une communauté linguistique qu’on a nommée la francophonie. Tout part donc de la France, lieu de naissance du français, et tout y revient, ce qui fait de l’Hexagone le centre de gravité historique de cet édifice qu’est la langue française. Examinée sous l’angle lexicographique, l’image est différente. Suivant cette perspective, l’apport d’éléments linguistiques caractéristiques de l’histoire propre à chaque sociétaire est restreint à une sélection d’éléments surtout de nature lexicale et relevant le plus souvent du niveau standard ou non marqué socialement. Le dictionnaire réfléchit donc un décalage entre la langue et le lexique. De plus, ce décalage est d’autant plus inévitable que les particularismes sont traités en fonction d’un lectorat français, objectif qu’il ne faut pas négliger —la plupart des rubriques (la prononciation, la catégorie lexico-grammaticale de certains mots, les niveaux de langue, etc.) privilégient les usages parisiens—, et en fonction d’un étiquetage topolectal qui les démarque comme des unités exogènes. Ce mélange de perspectives conduit à percevoir la francophonie comme une entité « circumfrançaise » et principalement axée sur le lexique externe décrit dans les dictionnaires. Du moins, est-ce le message qui est projeté ou décodé quand le PLI parle de « la francophonie hors de France » (PLI 1989 : 6) et de son ambition « de s’ouvrir au-delà des frontières hexagonales » (PLI 2005 : 6). En n’intégrant pas la Gaule moderne parmi les États membres de la collectivité francophone, le PLI positionne géographiquement cet ensemble en dehors des frontières de l’Hexagone. Sous l’angle linguistique, il en offre en outre un portrait inachevé puisque seule la portion lexicale des variations du système de la langue est représentée. Plus même, non seulement l’accent est-il mis sur le lexique, mais la description se ramène à quelques centaines d’unités ou de sens sélectionnés en raison de leur caractère le plus souvent non marqué dans les lieux où ces mots sont en usage. Bien entendu, le PLI ne rejette pas la perspective plus englobante par rapport à la francophonie; mais l’absence d’un message explicite à ce propos crée une équivoque et elle appelle à se pencher sur les rapports troubles qu’entretiennent la langue, le lexique et le dictionnaire. En contemplant à la fois « une langue française riche de son unité » (le système, le tout) et une langue riche « de ses variantes régionales » (les mots lexicographiques, dont on ne décrit par ailleurs qu’un fragment), le PLI engendre une vision janusienne[7] de la francophonie. C’est le lot de tous les dictionnaires de langue qui se mettent d’intelligence avec les autres variétés de français que de véhiculer une double représentation de la francophonie. L’une des conséquences du double discours culturel et commercial du PLI, c’est qu’il paraît hasardeux de soutenir que tous les francophones, d’où qu’ils soient ont « une relation de complicité avec [leur] Petit Larousse » (PLI 2004 : 3). Si cette complicité existe, elle n’est certainement pas de l’ordre de l’identitaire. En corollaire, il ressort de cet inventaire qu’un dictionnaire de la langue française destiné à tous les francophones est utopique, car s’il est un livre terriblement territorialisé, c’est bien le dictionnaire. Et il reste naturellement bien ancré dans son terreau même lorsqu’il s’affaire à décrire des mots d’autres zones géographiques.

6. Cinquième variation : de français à francophonie ou la « syzygie » laroussienne

En écho aux positions éditoriales du PL au sujet de la langue française et de la francophonie, nous pisterons l’article français et les articles des mots construits avec l’élément franco- intégrés à la nomenclature du dictionnaire au fil de temps. Les modulations des contenus seront scrutées et datées de manière à retracer les changements apportés dans les articles consacrés à ces mots. Le tableau 3 dresse la liste de ces unités, au nombre de treize —le mot franco a eu deux graphies (franco et franco-), d’où le total de quatorze mots; la date d’entrée au PL accompagne chaque vocable ainsi que leur date de retrait, le cas échéant. La liste est donnée selon deux perspectives : celle de l’ordre alphabétique et celle de l’ordre chronologique.

Tableau 3 : Le mot français et les mots construits avec l’élément franco-
Ordre alphabétique Ordre chronologique
Mots Entrée Retrait Entrée Retrait Mots
français19061906français
franco1906[1967]1906[1967]franco
franco-19681906francophile
franco-canadien19811925francophobe
franco-français19881952francophone
francophile19061959francophilie
francophilie19591968franco-
francophobe19251971francophonie
francophobie19811981franco-canadien
francophone19521981francophobie
francophonie19711981franco-provençal
francophonisation198919971988franco-français
francophoniser1989199719891997francophonisation
franco-provençal198119891997francophoniser

Les mots tirant leur origine de français ne seront pas étudiés. Ils sont peu nombreux. On trouve francisation et franciser dès 1906; en 2005, outre ces deux mots, dont les sens ont changé, on repère encore franchouillard et francisant.

Trois mots sont présents dès 1906 et, sauf francophone, francophonie et franco-français, tous les autres sont répertoriés au moment d’une refonte du PL. Deux unités seront retirées, soit francophonisation et francophoniser, deux québécismes nés à la fin des années 1960, dans le sillage de la Commission Gendron qui était chargée de l’étude sur la situation de la langue française au Québec, particulièrement dans les secteurs économiques et dans le monde du travail. Il est curieux que ces unités lexicales aient fait l’objet d’une description en 1989. Ce sont des mots très spécialisés ayant eu une carrière fort brève et réservée au monde administratif; en 1989, ils étaient presque disparus de l’usage. Par ailleurs, on remarquera la surprenante absence du mot franco-québécois dans cette série, alors que les références au français du Québec ou au Québec sont omniprésentes dans le dictionnaire. On les trouve dans les pages de présentation, dans les articles (comme marque d’usage géographique, comme trait sémantique dans les définitions...), etc.

Tableau 4 : L’article français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1958 adj. et n. De France. N. m. La langue française : apprendre le français. Le français est envisagé comme un tout; c’est la langue de la France.
1959 à 1980 adj. et n. Qui est de France. || – N. m. La langue française. Il n’y a pas de réel gain sémantique. L’exemple du sous-sens disparaît. L’ajout de signes diacritiques favorise la lecture.
1981 à 1988 adj. et n. Qui est de France, n. m. Langue parlée notamment en France, au Canada, en Belgique et en Suisse. • Le Français, la Comédie-Française. L’article est refait. Désormais, il y a deux homonymes, mais ils ne sont pas numérotés. La définition relative à la langue intègre des références géographiques francophones, qui sont cependant limitées à l’hémisphère Nord. Le sous-sens du deuxième article est en réalité un nom propre qui aurait dû figurer dans le premier article ou être traité sous le mot Comédie-Française dans la section encyclopédique
1989 à 1994 adj. et n. 1. Habitant de la France. 2. Qui appartient, qui est relatif à la France, à ses habitants. Nationalité française. 3. Propre à la langue française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Les homonymes sont regroupés dans un article polysémique comportant une sorte de sous-sens, noté par le signe □, et une locution. Les sens sont numérotés pour la première fois dans le PL. Le sens 3 aurait dû être mis en rapport avec le sens linguistique qui le suit.
1995 à 1997 adj. et n. De France. □ adj. Propre à la langue française. Grammaire française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Il y a fusion des anciens sens 1 et 2; l’ancien sens 3 devient une sorte de sous-sens ou de grande articulation notée par le signe □. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
1998 à 1999 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. ENCYCL. [Texte de cinq lignes.] L’article s’étoffe : ajout d’un segment dans la première définition; ajout de deux exemples à la suite de cette définition; ajout d’un sens dans la première sous-entrée; addition d’une rubrique encyclopédique qui occupe cinq lignes. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
2000 à 2005 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée princip. en France, en Belgique, au Canada (surtout au Québec), en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis, encycl. [Texte de cinq lignes.] Dans la définition du nom, le mot principalement est abrégé, l’ordre des noms géographiques est modifié et une précision est apportée à la suite du toponyme Canada. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
Tableau 5 : L’article franco ou franco-
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1947 (du lat. Francus, Franc) mot à terminaison euphonique, qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. Même si elle est identifiée à un élément de formation, l’entrée ne comporte pas de tiret. L’étymologie n’est pas solide.
1948 à 1958 mot qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. L’étymologie disparaît, de même que l’allusion à la terminaison euphonique. Le tiret est toujours absent.
1959 à 1967 mot (signif. français) qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. On donne le sens de l’élément de formation. Le tiret est toujours absent. Les parenthèses disparaîtront en 1967.
1968 à 1980 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. À partir de 1968, l’entrée s’orthographie avec le tiret (franco-). On a désormais affaire à un « élément » et non plus à un « mot ». L’étymologie de l’élément de formation est précisée. Quelques ajustements mineurs sont apportés dans la définition.
1981 à 1988 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec d’autres noms ethniques : traité franco-italien. Le segment certains autres noms de peuples est reformulé et il devient d’autres noms ethniques.
1989 à 2000 Elément tiré du mot français et entrant en composition avec d’autres mots ethniques : traité franco-italien. Le mot noms est remplacé par le mot mots. En 2000, la définition retrouvera une minuscule initiale : élément.
2001 à 2005 élément tiré du mot français et utilisé dans des mots composés pour exprimer un rapport entre la France et un autre pays ou l’ascendance française d’une communauté. Traité franco-italien. Les Franco-Canadiens. La définition est refaite. Elle présente désormais deux facettes sémantiques : l’idée d’« association » et celle de « filiation ». Un exemple illustre chaque aspect sémantique.
Tableau 6 : L’article franco-canadien
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 1999 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout de la forme plurielle dans l’article en 1989.
2000 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français en usage dans les régions majoritairement anglophones du Canada. La définition est refaite et elle semble dire le contraire de celle de la période précédente. Elle ne convient pas pour le Québec. De fait, elle exclut cette zone géographique.
2001 à 2005 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Relatif aux Canadiens d’ascendance française. La définition est refaite. Elle passe d’un contenu linguistique à un contenu sociohistorique.
Tableau 7 : L’article franco-français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1988 adj. Fam. Qui est exclusivement français, ne concerne que les Français. Ajout à la nomenclature.
1989 à 1997 adj. (pl. franco-français, es). Fam. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de la forme plurielle en 1989. Ajout de qui dans la définition.
1998 à 2005 adj. (pl. franco-français, es). Fam., souvent péjor. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de deux marques d’usage en 1998.
Tableau 8 : L’article francophile
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906-1958 adj. et n. (de Franc et du gr. philos, ami) Ami de la France et des Français. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui aime la France. L’étymologie disparaît. La définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Ami de la France. La définition est refaite. Elle reprend le premier segment du texte de la première période. L’incluant est-il vraiment de nature adjectivale?
1998 à 2005 adj. et n. Qui aime la France, les Français. La première partie de la définition reprend le texte de 1959, texte auquel est greffé le gentilé, qui pourrait avoir été récupéré de la définition de 1906.
Tableau 9 : L’article francophilie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1959 à 1997 n. f. Amitié envers la France. Ajout à la nomenclature en 1959.
1998 à 2005 n. f. Disposition favorable envers la France, les Français. La définition est refaite et elle est alignée sur celle du mot francophile.
Tableau 10 : L’article francophobe
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1925 à 1958 adj. et n. (de Franc et du gr. phobos, crainte) Hostile à la France et aux Français. Ajout à la nomenclature en 1925. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui déteste la France. L’étymologie disparaît tandis que la définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Hostile à la France. La nouvelle définition reprend le premier segment de l’énoncé de la première période.
1998 à 2005 adj. et n. Qui est hostile à la France, aux Français. A un détail près, on revient à la définition de la première période.
Tableau 11 : L’article francophobie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1997 n. f. Hostilité envers la France Ajout à la nomenclature en 1981.
1998 à 2005 n. f. Hostilité envers la France, les Français. La définition est alignée sur celle du mot francophobe.
Tableau 12 : L’article francophone
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1952 à 1958 adj. et n. Qui parle le français : les Canadiens francophones. Ajout à la nomenclature en 1952.
1959 à 1988 adj. et n. Qui parle le français. L’exemple est supprimé.
1989 à 2005 adj. et n. De langue française. La définition est refaite.
Tableau 13 : L’article francophonie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1971 àl980 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français : la Wallonie appartient à la francophonie. Ajout à la nomenclature en 1971.
1981 à 1988 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français. L’exemple est supprimé en 1981.
1989 à 2005 n. f. Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. — Collectivité que forment les peuples parlant le français. La définition principale est orientée du côté linguistique tandis que le sens géoculturel de l’époque précédente devient un sous-sens. Entre les deux, s’interpose un sens juxtaposé. Aucun exemple de pays membre du groupe ne vient appuyer les définitions.
Tableau 14 : L’article francophonisation
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 n. f. Canada. Action de francophoniser. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 15 : L’article francophoniser
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 v. t. Augmenter le nombre de francophones dans un organisme public ou privé. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 16 : L’article franco-provençal
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit des dialectes français de la Suisse romande, de la Savoie, du Dauphiné, du Lyonnais et de la Bresse. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 2002 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande, Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). La définition a été refaite : un nom de lieu disparaît (Bresse), un autre surgit (Val d’Aoste).
2002 à 2005 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande [sauf le Jura], Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). Une précision est apportée à la suite du nom Suisse romande.

Les mots qui bougent le plus sont français, franco- et franco-canadien. De 1906 à 1980, l’article français conserve une physionomie relativement stable. En 1981, les informations de nature géographique montrent que la langue n’est pas usuelle seulement en France, mais l’énumération des lieux où on parle le français ne déborde pas l’hémisphère Nord. En 1989, l’article est étoffé du point de vue sémantique; en 1995, il prend une configuration qui reste fondamentalement la même jusqu’à aujourd’hui. Trois changements affecteront franco- : la graphie, le tracé étymologique et le passage du statut de mot à celui d’élément de formation. Quant au mot franco-canadien, il a eu deux générations lexicographiques sémantiquement parlant. Durant la première génération (de 1981 à 2000), la définition est centrée sur l’aspect linguistique, c’est-à-dire sur la langue française. Elle renvoie d’abord aux zones francophones du Canada (1981-1999). On décode que ce sens fait référence au français québécois et au français acadien et qu’il n’intègre pas les lieux où il y a un certain usage du français, mais où la majorité des locuteurs utilisent l’anglais. En 2000, la définition est associée aux zones anglophones, ce qui peut paraître fort étrange, car la formulation laisse croire qu’elle ne s’applique pas au Québec ni à l’Acadie, ces lieux n’étant pas des zones où l’anglais domine. Elle pose aussi la question de savoir quel terme générique doit être utilisé pour dénommer les locuteurs du français dans ces régions. Durant la deuxième génération (de 2002 à 2005), la description est centrée sur les données sociohistoriques, à savoir sur les personnes dont les ancêtres sont originaires de France. L’angle sémantique adopté ici est limitatif, car bien que la majorité des Franco-Canadiens soient d’origine française, ce n’est certes pas le cas de tous. Par ailleurs, dans ce composé, l’élément franco- possède deux sens : de 1981 à 2000, il a le sens de « langue française » —sens non répertorié dans le PL; de 2001 à 2005, il a le sens de « qui est originaire de France, dont les ancêtres sont de France ».

Les autres articles demeureront relativement stables, sauf francophone et francophonie qui ont eu deux stades chacun.

De 1952 à 1988, le sens du mot francophone inclut aussi bien les personnes qui ont le français comme langue maternelle que celles qui l’utilisent comme langue seconde ou officielle. En 1989, la définition est restreinte au locuteur qui a le français comme langue maternelle.

Pour francophonie, le premier stade va de 1971 à 1988, le second de 1989 à 2005. Durant la première période, l’accent est mis sur les groupes sociaux (« les peuples ») qu’on associe sur la base d’une langue commune, mais pas nécessairement unique dans chaque pays; ce sens rejoint celui de francophone. Durant la deuxième période, on passe d’un ensemble social à un thème linguistique commun à cet ensemble. Une définition qui modifie les sèmes et leur ordre d’inscription : d’abord, ce ne sont plus les « peuples » qui parlent le français, mais les « pays »; ensuite, le trait « langue » passe devant le trait « collectivité ». Par ailleurs, on ne saisit pas bien la différence entre la définition juxtaposée et celle du sous-sens. Enfin, le rapprochement avec l’adjectif francophone ne paraît pas fonctionner pour le sous-sens. De 1971 à 1980, l’article francophonie était accompagné d’un exemple intégrant un nom géographique, soit le nom Wallonie. Aucun autre nom de lieu n’est jamais apparu dans l’article. Et depuis 1981, l’article ne comporte plus d’exemple. Au vu de son importance par rapport aux discours tenus sur cette idée et par rapport au français, cet article est bien mince. Si quelqu’un désire savoir quels « pays » font partie de la francophonie, il devra se tourner vers d’autres sources de renseignement, notamment en allant consulter les pages liminaires et les couvertures de dos du dictionnaire. Mais, comme on l’a vu, le portrait de la francophonie qui ressort des textes prédictionnairiques est plutôt fuyant.

7. Larousse, Gaia et Janus : une accrétion olympienne

Au paragraphe 5.3.1., nous avons procédé à une analyse des textes liminaires qui a permis de dégager la conception ambivalente du PLI au sujet de la francophonie et quant à la place occupée par la France sur cet échiquier, de même que sur son rôle au regard des États membres. Les hésitations révélées trouvent aussi leur explication dans l’opposition entre la langue, le lexique et le dictionnaire. L’intelligence du dictionnaire avec la langue n’est pas mimétique. Le dictionnaire n’est pas la langue; il en est un extrait conditionné, certes représentatif, mais qui reste néanmoins partiel. Tandis que la langue forme un système linguistique en soi. Et quand on cherche à définir la francophonie, on doit le faire à partir du système entier de la langue et non pas à partir du seul fragment lexical de ce système qui a été dictionnarisé alors qu’il est lui-même l’objet de morceaux choisis. Or c’est ce que font le PLI et les autres dictionnaires : ils circonscrivent l’idée de « francophonie » sur la seule base de la variation lexicale externe (les formes et/ou les sens). Les « mots de la francophonie » sont accrétés au fonds français, c’est-à-dire greffés au français de France qui est plutôt perçu comme le lieu de référence et de comparaison que comme une variété, à égalité avec les autres. De là l’ambivalence janusienne du PLI quand il s’agit de la francophonie. Ce légendaire dictionnaire - il n’est pas le seul dans ce cas - expose bel et bien des approches enchâssées de la francophonie, ces deux vérités, l’une endogène et l’autre exogène, en croisant d’autres et s’interprétant chacune en fonction de l’appartenance géographique et communautaire de l’utilisateur ou du commentateur du PLI.

Au terme de ce long parcours dans la galaxie des textes liminaires, une constatation demeure : le destin du PLI est janusien à plus d’un titre, comme le laisse deviner l’un des exergues de cet article « Voyons ce que dit le Larousse », une formule singulière et synthétique dont l’interprétation apparemment simple cache en réalité bien des mystères. Cette invitation résume admirablement l’histoire de ce célèbre « dictionnaire manuel ». Quant au mystérieux Larousse, seul Janus pourrait révéler sa véritable identité puisqu’il peut contempler simultanément tous ses visages.

Nous avions prévu de clore notre périple sur cette allusion janusienne quand le PLI 2006 fut mis en vente à l’été 2005. Comment résister à la tentation de parcourir l’introduction de ce 101e millésime afin de voir quels grands thèmes lexicaux sont privilégiés cette année et de prendre connaissance de « ce que dit le Larousse » à propos de la francophonie.

Ce qui frappe d’abord l’œil, c’est la facture même du livre. Le PLI amorce en effet son deuxième siècle d’existence en offrant une couverture toute neuve et très attrayante; elle fascine quiconque y jette un regard. Le logo redessiné traduit éloquemment les thèmes privilégiés pour cette nouvelle édition du célèbre dictionnaire : la francophonie et la Terre[8]. La Semeuse 2006 contraste profondément avec ses consœurs figurant sur les couvertures des éditions antérieures. Elle prend cette fois la couleur de l’ébène, un message visuel dont l’impact fait battre le pouls francophone. Le pissenlit qui flotte au-dessus de la main de la noble Dame se déploie en une explosion de couleurs joyeuses tandis que son centre se métamorphose en planète Terre et que les akènes stylisés deviennent des objets célestes et terrestres aux multiples contours, rappelant par le fait même les grands défis environnementaux et écologiques auxquels doit faire face la planète. En écho, la longue chevelure de la Semeuse se fait océane et elle est parsemée de symboles floristiques et fauniques. Les préoccupations du PLI pour la défense de la nature et l’état de santé de Gaia s’incarnent ici dans un graphisme très explicite. De plus, le message sémiotique est enrichi par la présence de six mots sur la couverture, une première pour le PL. Ces mots thématiques sont : Biodiversité, Développement durable, Energie, Fleuve, Nature, Or bleu. Majestueusement accompagnés d’une majuscule initiale, ils dérivent librement entre les objets orbitant autour de la Terre et ils invitent à entrer dans le dictionnaire. Une fusion des choses et des mots très réussie.

La Semeuse africanisée est la preuve absolue que la question francophone est au cœur du PLI 2006. Il est en effet largement fait état du sujet dans la brochure publicitaire accompagnant le dictionnaire, dans la préface de l’ouvrage et dans le cahier thématique. Selon le livret, la francophonie se compose des régions suivantes : « Québec, Acadie, Louisiane, Outre-mer, Afrique, Belgique, Suisse » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 9). Plus loin dans la brochure, on trouve une partie consacrée aux ajouts dans le PLI 2006. Ces additions sont groupées en sections : les mots nouveaux, les sens nouveaux, les locutions et les expressions nouvelles, les mots régionaux, les mots, sens et expressions du monde francophone. La section des mots régionaux comprend des zones françaises : le Midi, le Nord-Est, le Sud-Est, etc.; celle du monde francophone réfère à l’Acadie, à la Belgique, au Québec et à la Suisse. Une cartographie qui confirme la stratification de la langue française sur trois niveaux : la France, qui est à la base du système, les régions de France, qui superposent des régionalismes endogènes à cette assise, la francophonie, qui prête quelques éléments du lexique exogène à l’Hexagone. Dans l’introduction du dictionnaire, il n’y a pas de liste des régions francophones. On rappelle cependant que le français est en usage dans les

« régions de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire [et] dans de nombreux pays arabes » (PLI 2006 : 5-6).

Le texte qui ouvre le cahier thématique parle des

« multiples facettes de la langue française parlée au Québec, en Acadie, en Louisiane, en Outre-mer, en Afrique, en Belgique, en Suisse et dans les régions de France » (PLI 2006).

Ces pages traitent de la francophonie en tant qu’entité politique, culturelle, économique, éducative et linguistique. L’institution est présentée comme si elle formait un tout dont la France est partie. Le deuxième volet du cahier thématique est axé sur la langue. On y trouve une sélection de « mots de la francophonie ». Sont successivement catalogués des mots du Québec, de l’Acadie, de la Louisiane, d’Outre-mer (Réunion, Antilles, Polynésie et Nouvelle-Calédonie), d’Afrique (incluant quelques entités arabes : Algérie, Maghreb, Tunisie), de la Belgique, de la Suisse et des régions de France.

Le contenu du cahier est présenté comme une invitation au voyage au pays des mots et des expressions de l’univers francophone, comme « une évasion lexicale savoureuse, étonnante et enrichissante » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 2). Le dos de la couverture du PLI 2006 use des mêmes qualificatifs, auxquels s’ajoute l’adjectif drôle. Quatre adjectifs qui, vus par l’autre bout de la lorgnette francophone, peuvent paraître porteurs d’un parfum de complaisance; quatre épithètes descendus de l’Olympe parisien et dont la valeur expressive prend une couleur sémantique connotée lorsqu’elle est mesurée à partir d’un autre point de référence que celui de l’émetteur hexagonal. Dans leur « ailleurs », les mots ainsi étiquetés ne sont pas envisagés comme des ornements pittoresques, ludiques ou insolites festonnant quelques pages d’un dictionnaire parisien. Ce sont des mots dépourvus d’étrangeté, des mots ordinaires mêlés à d’autres, avec lesquels ils fédèrent le lexique d’une variété de français. Qu’ils appartiennent à la langue générale ou à des domaines du savoir, ils sont d’un usage normal et ils s’avèrent indispensables pour exprimer le monde et pour communiquer.

Si on tente de résumer l’orientation générale de ces trois sources d’information, on constatera que la conception laroussienne de la francophonie exposée dans le PLI 2006 est en continuité avec la philosophie diffusée durant le premier siècle d’existence du dictionnaire. La francophonie se concrétise dans le vocabulaire caractéristique du français de certains lieux situés hors de France, cet ensemble se réduisant à quelques centaines d’étoiles lexicales dont certaines sont retenues parce qu’elles sont « savoureuses », « étonnantes » et « drôles », ce qui peut paraître folklorique et participe du maintien de l’écart, malgré les intentions positives véhiculées par d’autres jugements comme le qualificatif enrichissant. Par ailleurs, manifestement, en 2006, la France n’a pas encore joint le clan de la francophonie lexicale; y ont adhéré cette année quelques départements et territoires d’outre-mer pendant que les régions intrahexagonales gardent un statut ambigu. Elles sont tantôt placées sous le parapluie francophone (voir le cahier thématique) et tantôt ce sont des atomes libres (voir la brochure publicitaire). Quant au sort des mots des appartenances françaises hors de l’Hexagone, il est aussi équivoque. En tant que pays, la France est membre de la francophonie culturelle, politique, économique, éducative et linguistique, mais sa place dans la francophonie dictionnairique n’est pas nette. Somme toute, l’état des lieux de la francophonie en tant que communauté de langue se mesure encore et toujours à l’aune du francien contemporain, c’est-à-dire en se fondant sur le système de la langue. De son côté et bien qu’il témoigne d’une certaine idée de la francophonie, le dictionnaire ne semble pas être l’instrument le plus approprié ni le témoin le plus sûr pour en peindre le portrait en pied. Il n’en livre que quelques tesselles lexicales.

Bibliographie

Note : Les cent Petit Larousse ont été utilisés pour cet article. Aussi, afin de ne pas alourdir la bibliographie, je n’inclus pas les références détaillées de chaque millésime du PL. N’apparaissent que les références du PLI 1906 et du PLI 2005.

Notes

[1] Le Petit Larousse illustré ayant changé de titre à quelques reprises dans son périple séculaire, nous emploierons l’expression Petit Larousse [PL] pour parler du dictionnaire en général et lorsqu’il n’est pas indispensable d’indiquer une date d’édition ou celle d’un millésime. Quand il s’agira de mentionner une édition nominale, nous recourrons au titre précis ou à l’abréviation idoine auxquels s’ajoutera la date. Par ailleurs, à moins d’avis contraire, l’identification à l’aide des dates se fera sur la base des millésimes et non de l’année de publication. À titre d’exemples, les indicatifs PLI 1906 et PLI 2005 renvoient aux millésimes dont les années de publication respectives sont 1905 et 2004. Il est à noter qu’une abréviation donnée (par exemple PLI) peut regrouper un ensemble de millésimes portant le même titre, mais que ces millésimes ne font pas nécessairement partie de la même édition.

[2] Je remercie vivement Christine OUVRARD, lexicographe chez Larousse, qui a effectué à ma demande plusieurs recherches dans les archives de la maison et qui a vérifié soigneusement dans les éditions ou les millésimes originaux des PL tantôt des dates, tantôt des noms, tantôt des formulations et mille autres détails qui importent à l’historien.

[3] La pagination des textes d’ouverture commence seulement avec le PLI 1981. Afin de faciliter le repérage rapide des citations extraites des PL entre 1906 et 1980, nous proposons une pagination artificielle en chiffres romains.

[4] Sur l’interprétation de ce chiffre, voir le paragraphe 4.4.

[5] La phrase sera reprise telle quelle jusqu’en 1997. Un seul petit changement de temps pour un verbe surviendra en 1992 alors que a été faite est remplacé par est.

[6] Voici le texte : « La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes une place telle que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2002 : 3).

[7] Janus était le dieu romain aux deux visages adossés, ce qui lui donnait le don de « double science ». Janus voyait tout : vigilant, il regardait des deux côtés à la fois, à gauche et à droite, devant et derrière, en bas et en haut; il voyait l’intérieur et l’extérieur, le pour et le contre; il exerçait son pouvoir sur le ciel et sur la terre.

[8] Deux cahiers thématiques sont insérés dans le dictionnaire. Ils sont consacrés à un état des lieux de la langue française (« Regards sur la francophonie ») et à un état des lieux de notre planète (« La Terre, une planète vivante »).

Abstract (anglais)

The Petit Larousse has had a fresh edition each year since 1905. In 2004, the one hundredth edition came out. This article seeks to explore this dictionary’s one hundred introductory texts with a view to examining how two recurrent themes have changed over the years. First the historical background of the work is investigated, where it came from, and who its authors and promoters were. The second aim is to ascertain how decisions made to include in the nomenclatures words from the French-speaking world implied redefining this concept from a lexicographical perspective. The idea of the French-speaking world which emerges from the Petit Larousse is skewed towards the main target audience, readers in metropolitan France. The viewpoint adopted here is that of a North-American French speaker.

Les termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire de l’Académie française : le discours des préfaces et sa réalisation dans le Dictionnaire

L’Académie française, fondée en 1635 dans le but d’unifier et d’uniformiser le français, doit, dès ses premiers instants, trouver des moyens pour réaliser son mandat. C’est dans un dictionnaire qu’elle décide d’élaborer les principes de base utiles à la concrétisation de son projet. Ainsi, le Dictionnaire de l’Académie française, dédié au Roy, publié en 1694, devient le premier dictionnaire monolingue normatif du français. Qui dit dictionnaire normatif dit épuration de la langue. Au XVIIe siècle, au moment de la mise en chantier de l’ouvrage, une classe sociale fixe le beau langage : les honnêtes gens. L’Académie décide donc de représenter, dans son Dictionnaire, la langue commune de ces honnêtes gens. Cette langue écarte, entre autres, les termes des arts —à savoir des techniques— et des sciences, qui ne sont pas passés dans l’usage courant. Cette prescription persistera-t-elle jusqu’en 1935, date de parution de la dernière édition complète du Dictionnaire? Nous répondrons à cette question de deux façons. D’abord, en vérifiant le discours que tient l’Académie à ce sujet dans les huit éditions publiées à ce jour et, ensuite, en analysant l’application effective de ce discours dans la microstructure du Dictionnaire.

1. Le discours préfaciel sur les termes des arts et des sciences

La première partie de cet article traite du discours des académiciens pour ce qui a trait à la place accordée aux termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire, Les passages concernant cette catégorie de termes sont analysés dans les préfaces des huit éditions complètes de l’ouvrage.

1.1. Première édition

La première édition du Dictionnaire de l’Académie veut représenter le bel usage, c’est-à-dire la langue commune « telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, et telle que les Orateurs et les Poëtes l’employent [...][1]. » Cette langue commune, parlée par une classe sociale particulière, exclut les termes des arts et des sciences. En effet, au XVIIe siècle, ces termes sont mal vus et l’honnête homme ne doit pas, lorsqu’il parle, laisser transparaître la profession qu’il exerce[2]. Pourtant, l’interdit ne pèse pas sur tous les termes des arts et des sciences, puisque la langue commune des honnêtes gens est « indissociable de certains vocabulaires spéciaux, tels ceux de la chasse et de l’escrime, activités nobles qui font partie des pratiques de la Cour prise comme modèle[3] ». L’Académie rejette donc les termes technico-scientifiques, mais, comme il est dit dans la préface[4] :

[elle] n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées : comme celles-cy. Je luy ay porté une botte franche. Ce jeune homme a pris l’Essor, qui sont façons de parler tirées, l’une de l’Art de l’Escrime, l’autre de la Fauconnerie.

C’est dire que même un terme très technique peut être inclus dans le Dictionnaire, à condition qu’il soit fréquemment employé par les honnêtes gens[5].

Le Dictionnaire de l’Académie, contrairement aux autres répertoires de l’époque (comme ceux de Richelet et de Furetière), sépare ainsi les mots de la langue commune et les termes des arts et des sciences. Ces derniers prendront place dans un dictionnaire distinct, celui de l’académicien Thomas Corneille, publié en 1694 sous le litre de Dictionnaire des Arts et des Sciences.

La première édition présente en fait le principe général et la position de l’Académie quant à l’inclusion des termes des arts et des sciences, principe qu’elle suivra dans toutes les éditions subséquentes de son Dictionnaire : les termes recensés doivent faire partie de la langue commune.

1.2. Deuxième édition

De manière générale, la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie (1718) est semblable à la première, c’est-à-dire qu’elle privilégie toujours la langue commune. En revanche, l’Académie fait preuve d’une certaine ouverture devant les termes des arts et des sciences, à l’image de la société qui s’intéresse de plus en plus aux sciences et aux techniques. Par exemple, selon la préface, elle ajoute des sens techniques à des mots de la langue générale[6] :

Pour ce qui est des termes d’Art, l’Académie a cru ne devoir admettre dans son Dictionnaire que ceux qui sont extrêmement connus et d’un grand usage, à moins qu’ils ne soient amenez par le mesme mot de la langue, qui a dans la langue une signification différente : par exemple, à la suite du mot travail, qui signifie labeur, peine, etc. on trouve travail, qui signifie, une machine qui sert au Maréchaux pour contenir les chevaux difficiles à ferrer.

La deuxième édition du Dictionnaire demeure ainsi fidèle au choix effectué par l’Académie pour la première édition. Elle présente tout de même un intérêt nouveau puisque la langue commune commence à se transformer : elle passe du bel au bon usage. Comme ce dernier est plus réceptif aux termes des arts et des sciences, le répertoire académique de 1718 accueille davantage de termes techniques que celui de 1694.

1.3. Troisième édition

Tout en maintenant les options fondamentales déterminées par l’Académie, la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie (1740) présente quelques innovations en ce qui concerne, entre autres, les termes des arts et des sciences. En effet, selon Susan Baddeley et Liselotle Biedermann-Pasques, « la troisième édition introduit de nombreux termes de techniques et de sciences, car la Compagnie [...] a changé avec son temps, et ce dix-huitième siècle est celui des Philosophes[7] ». En fait, l’Académie ne retient encore que les termes appartenant à la langue commune, mais cette langue a évolué : elle n’est plus représentative des gens de la Cour, elle est socialement tournée du côté des sujets instruits et cultivés. De plus, comme les scientifiques et les philosophes s’expriment de plus en plus en français, beaucoup de termes idoines entrent dans la langue à cette époque. Ainsi, comme il est souligné dans la préface[8] :

Le Public ne manquera pas de remarquer qu’il se trouve dans la nouvelle Edition, un bien plus grand nombre de termes d’art et de science, que dans les deux précédentes. Nous ne nous sommes pas écartez néanmoins de la règle que nos Prédécesseurs s’étoient prescrite, de n’admettre que ceux de ces termes qui sont d’un usage si général, qu’ils peuvent être regardez comme faisant partie de la Langue commune, ou qui sont amenez par un mot de cette Langue. Mais depuis environ soixante ans qu’il est ordinaire d’écrire en François sur les arts et sur les sciences, plusieurs termes qui leur sont propres, et qui n’étoient connus autrefois que d’un petit nombre de personnes, ont passé dans la Langue commune. Auroit-il été raisonnable de refuser place dans notre Dictionnaire, à des mots qui sont aujourd’hui dans la bouche de tout le monde?

Les académiciens suivent toujours la « règle », c’est-à-dire qu’ils recueillent les termes qui sont entrés dans l’usage. En revanche, en ce début de XVIIIe siècle, les arts et les sciences prennent de plus en plus de place et s’implantent dans la langue commune. L’interconnexion entre l’usage commun et les langues de spécialité s’accélère.

1.4. Quatrième édition

La préface de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie (1762) donne un aperçu du changement de mentalité de la Compagnie en ce qui a trait aux termes techniques[9] :

Nous avons donc cru devoir admettre dans cette nouvelle Edition, les termes élémentaires des sciences, des arts, et même ceux des métiers, qu’un homme de lettres est dans le cas de trouver dans des ouvrages ou l’on ne traite pas expressément des matières auxquelles ces termes appartiennent.

L’édition de 1762 est donc celle qui affirme répertorier le plus grand nombre de termes spécialisés. Celle situation est le reflet d’une époque marquée par un intérêt particulier pour tout ce qui touche les arts et les sciences et qui s’ouvre à l’encyclopédisme. Par exemple, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, publiée entre 1751 et 1772, a sans doute influencé le travail des académiciens. Selon la préface, la quatrième édition est donc « augmentée d’un très-grand nombre de mots qui appartiennent, soit à la Langue commune, soit aux arts et aux sciences[10] ». D’ailleurs, selon Ferdinand Brunot, de tous les nouveaux mots introduits dans cette édition, les deux tiers sont des termes d’arts et de sciences[11].

Bien que la préface de la quatrième édition indique ne plus s’en tenir exclusivement à la langue commune et s’ouvrir aux termes techniques « élémentaires », il faut comprendre que la langue de cette époque admet un grand nombre de termes de différents domaines du savoir. Ainsi enrichie, elle élargira dorénavant le spectre de la langue usuelle. C’est celle nouvelle langue que l’Académie enregistre. De ce fait, la Compagnie ne déroge pas complètement à ses principes tout en s’inscrivant dans le courant de l’évolution sociale.

1.5. Cinquième édition

La préface de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie (1798) reste muette sur la place accordée aux termes des arts et des sciences. En fait, cette préface, intitulée « Discours préliminaire », constitue davantage un énoncé politique que lexicographique, puisqu’elle n’a pas été rédigée par un académicien, mais par un homme politique, Joseph-Dominique Garat. En effet, l’Académie ayant été dissoute le 8 août 1793, le Dictionnaire fut relégué aux oubliettes, puis récupéré et publié par Garat, quelques années plus tard.

D’après une étude effectuée sur la cinquième édition du Dictionnaire[12] il semble que l’influence de l’Encyclopédie se fasse toujours sentir à l’Académie et qu’on s’intéresse autant aux arts et aux sciences. Toutefois, les académiciens sont plus prudents pour ce qui a trait aux néologismes techniques : certains termes présents dans la quatrième édition auraient même été retranchés de la cinquième parce qu’ils n’appartenaient pas à la langue commune. Par exemple, les ternies suivants apparaissent dans la quatrième édition, mais sont écartes de la cinquième[13] :

ALMUCANTARAT ou ALMICANTARAT. s. m. Mot Arabe. Terme d’Astronomie. On nomme Almucantarats tous les petits cercles de la sphère, parallèles à l’horison, depuis l’horison jusqu’au Zénit. L’horison peut être regardé comme le plus grand des Almucantarats[14].
DÉCASTILE. s. m. Terme d’Architecture. Édifice qui a dix colonnes de face[15].

La cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie semble donc s’inscrire dans la continuité. En effet, les choix initiaux sont respectés, mais les académiciens sont sensibles aux répercussions des domaines scientifiques et techniques sur la société en général.

1.6. Sixième édition

Au début du XIXe siècle, le goût des arts et des sciences est répandu dans toutes les classes de lu société; par conséquent, les termes spécialisés sont de plus en plus nombreux à se glisser dans la langue commune. La sixième édition du Dictionnaire de l’Académie (1835) inclut ces vocabulaires dans sa nomenclature. Par ailleurs, pour la première fois, on demande la collaboration d’experts des autres Académies pour les définitions. Un extrait de la préface[16] confirme cette collaboration :

Les termes de sciences et d’arts étaient entrés en plus grand nombre dans l’usage. Au caractère précis et méthodique des définitions qui s’y rapportent, on reconnaîtra souvent le soin qu’ont bien voulu donner à cette portion du travail de l’Académie plusieurs membres des autres classes de l’Institut, et quelques artistes célèbres. Des avis de tout genre ont été recueillis pour une tâche pénible, qui embrasse indirectement tant de connaissances diverses, et où tant d’erreurs sont faciles.

Quant aux termes qui ne font pas partie de la langue usuelle, on les rassemble dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, préfacé par l’académicien Louis Barré et publié en 1842.

La sixième édition se démarque ainsi par la rigueur qu’ont mise les rédacteurs à définir les termes de langue de spécialité. De plus, en élaborant un Complément, l’Académie sépare nettement les termes des arts et des sciences entrés dans l’usage (inclus dans le répertoire général) de ceux qui ne sont utilisés que par les spécialistes (termes qui ne trouveront place que dans le Complément).

1.7. Septième édition

L’Académie, fidèle à son principe de base, ne recense, dans la septième édition de son Dictionnaire (1878), que les termes techniques faisant partie de la langue commune. Toutefois, elle admet que ceux-ci sont de plus en plus nombreux « à mesure que les connaissances elles-mêmes se propagent et entrent dans le patrimoine de tous[17]. » Comme il est mentionné dans la préface[18] :

[L’]Académie ne recueille et n’enregistre que les mots de la langue ordinaire et commune, de celle que tout le monde, ou presque tout le monde, entend, parle, écrit. Les mots qui appartiennent aux connaissances spéciales, quelles qu’elles soient, l’Académie les renvoie aux dictionnaires spéciaux. Son dictionnaire n’est ni un dictionnaire de science, d’art, et de métier; ni un dictionnaire de géographie, d’histoire, de mythologie. Les mots que l’Académie puise à ces sources sont ceux qu’un usage plus fréquent a introduits dans le langage commun [...].

L’Académie justifie ce choix par le fait que les langues spécialisées peuvent se transformer avec le temps et devenir désuètes. De celte manière, selon la préface, « grâce à la prudente réserve de l’Académie, son dictionnaire, avec bien peu de changements, a pu suivre les progrès incessants de la science, et rester ouvert aux termes nouveaux qu’une science, qui ne s’arrête jamais, enfante et popularise tous les jours[19]. »

De plus, comme il est souligné dans la préface, la Compagnie a, encore une fois, consulté des membres de l’Académie des sciences pour élaborer les définitions[20] :

L’Académie a pris un soin tout particulier des mots de science, et s’est attachée à en donner des définitions aussi exactes que claires. Si elle y a réussi, comme elle a lieu de l’espérer, le mérite en reviendra à ceux de ses membres qu’elle a pris à son illustre sœur, l’Académie des sciences, laquelle sans doute voudra bien se reconnaître elle-même dans la rédaction de ces articles et n’y trouvera plus rien à redire.

L’édition de 1878 ne s’écarte pas, elle non plus, des limites fixées par l’Académie en 1694. Elle représente toujours la langue usuelle, mais cette dernière a évolué avec le temps : les termes techniques y sont de plus en plus présents, et ils sont soumis à l’approbation des spécialistes membres d’autres Académies.

1.8. Huitième édition

Le début du XXe siècle voit se poursuivre l’essor des sciences et des techniques. Selon la préface de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie (1932-1935), de nombreux termes techniques sont maintenant en usage dans la langue : dès qu’ils apparaissent, ils sont « aussitôt vulgarisés par la conversation, par la presse et par l’école[21]. » L’Académie fait encore place, dans cette édition, aux termes des arts et des sciences entrés dans la langue commune. Toujours prudente, elle affirme néanmoins dans la préface :

[...] dans cet afflux de vocables nouveaux, il en est beaucoup dont l’existence ne peut être qu’éphémère. Les uns disparaîtront avec les objets, eux-mêmes éphémères, qu’ils représentent; d’autres, qui se sentent de l’improvisation, seront remplacés par des dénominations plus exactes; d’autres enfin ne dépasseront pas le domaine où ils sont nés et, n’étant compris et employés que par des initiés, n’ont point chance de pénétrer dans l’usage commun. C’est ce départ qu’a essayé de faire l’Académie dans la préparation de cette nouvelle édition. Travail minutieux, qui ne pouvait être exécuté à la hâte, et qui exigeait un double effort d’adaptation au mouvement moderne et de pmdence avisée[22].

De plus, comme c’était le cas pour les sixième et septième éditions, l’Académie sollicite l’avis des membres de l’Académie des sciences et d’autres spécialistes dans l’élaboration des définitions.

En somme, la préface de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie reste en accord avec la philosophie générale de l’institution : faire l’inventaire des termes connus et employés par tous.

L’examen des préfaces des huit éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie permet de dégager une tendance générale. En effet, depuis 1694, l’Académie semble n’enregistrer que les termes des arts et des sciences entrés dans l’usage commun. Bien entendu, au fil du temps, le développement des arts et des sciences fait en sorte que les vocabulaires spécialisés s’infiltrent de plus en plus dans la langue générale. Cela dit, l’Académie ne paraît pas davantage ouverte aux termes techniques; néanmoins, ces derniers étant de plus en plus courants dans l’usage, l’institution en intègre un certain nombre dans son dictionnaire, non sans faire preuve de « prudence avisée ».

2. La réalisation des énonces des préfaces dans les articles

La deuxième partie du présent article vise à déterminer si les dires de la Compagnie se confirment dans le contenu dictionnairique. Pour ce faire, nous examinons deux domaines des arts et des sciences : l’imprimerie et l’anatomie. Ces domaines se révèlent particulièrement intéressants à étudier puisqu’ils sont demeurés relativement stables au cours des siècles. Afin de dénombrer les entrées dans chacune des éditions, les unités portant la marque « terme d’anatomie », « en termes d’anatomie », « terme d’imprimerie » ou « en termes d’imprimerie » ont été inventoriées à l’aide du cédérom regroupant les huit premières éditions du Dictionnaire[23]. Les expressions du genre « les anatomistes appellent... » ou « en imprimerie, on appelle... » ont été écartées, puisqu’il est impossible de savoir s’il s’agit de marques d’usage ou simplement d’une partie de la définition.

Les termes marqués ont été recensés dans les huit éditions du Dictionnaire dans le but d’analyser si les énoncés des préfaces pouvaient se vérifier. La première étude porte sur les marques d’usage socioprofessionnelles, tandis que la deuxième traite du contenu des articles.

2.1. Les marques d’usage

L’inventaire des termes marqués en anatomie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire donne les résultats compilés dans le tableau 1[24].

On peut d’abord constater, dans le tableau 1, la présence de huit termes d’anatomie dans la première édition du Dictionnaire. Pourtant, selon la préface, celle édition devait représenter le bel usage et exclure les termes des arts et des sciences, sauf ceux qui étaient considérés comme nobles. Il semble étonnant de retrouver des termes qui n’appartiennent vraisemblablement pas à une activité prisée de la noblesse. Cependant, il est possible d’expliquer cette présence par le fait que, au XVIIe siècle, bel usage et bon usage s’entremêlent. Le bon usage, plus ouvert aux termes des arts et des sciences, commence à s’implanter à partir de 1670[25]. Les deux usages sont susceptibles de se retrouver dans le corps du Dictionnaire, puisque l’élaboration de l’ouvrage s’est étalée sur une période de soixante ans.

Le tableau 1 révèle par la suite une progression constante du nombre de termes d’anatomie, à l’exception d’un léger recul dans la cinquième édition par rapport à la quatrième. D’ailleurs, ce recul ne peut être justifié, car la préface de la cinquième édition ne dit mot sur la place accordée aux termes des arts et des sciences. Pourtant, il pourrait être expliqué par le fait que les académiciens ont fait preuve de plus de prudence face à ces termes dans l’élaboration de l’édition de 1798[26] La progression observée s’accorde, quant à elle, avec le discours des préfaces qui laisse entendre qu’un nombre croissant de termes des arts et des sciences prend place dans la langue commune au fil du temps. On constate toutefois deux bonds importants, de la troisième à la quatrième édition (205 termes anatomiques de plus) ainsi que de la cinquième à la sixième édition (274 termes supplémentaires). Il est intéressant, dans ces deux cas, de vérifier s’il s’agit effectivement d’une introduction massive de nouveaux termes ou plutôt d’ajouts de sens à des entrées déjà présentes dans le Dictionnaire. De 1740 à 1762, la plupart du temps, il s’agit carrément de nouvelles entrées (187). Les autres cas (18) sont relatifs à des ajouts de marques ou de sens. Par exemple, on a pourvu le terme clavicule d’une balise[27] :

CLAVICULE, s. f. On appelle ainsi. Chacun des deux os qui ferment la poitrine par en haut, & qui l’attachent aux deux épaules. La clavicule droite, la clavicule gauche. Se rompre ta clavicule[28].
CLAVICULE, s. f. Terme d’Anatomie. On appelle ainsi chacun des deux os qui ferment la poitrine par en haut, & qui l’attachent aux deux épaules. Ce sont deux os longs situés à lu partie supérieure & latérale de la poitrine. La clavicule droite, la clavicule gauche. Se rompre la clavicule[29].

De même, quelques termes ont acquis un sens nouveau. Ainsi, le terme BASSINET[30] :

I. BASSINET. substantif masculin. La petite pièce creuse de la platine d’une arme à feu, dans laquelle on met l’amorce. Mettre la poudre au bassinet.

II. BASSINET, s. m. Petite fleur jaune qui croit dans les prez, & qu’on cultive dans les jardins. Il y a des bassinets simples, & des bassinets doubles[31].

BASSINET, s, m. La petite pièce creuse de la platine d’une arme à feu, dans laquelle on met l’amorce. Mettre la poudre au bassinet.

BASSINET, s. m. Terme d’Anatomie. Cavité dans laquelle aboutissent tous les entonnoirs de la troisième substance du rein.

BASSINET. s. m. Plante. C’est une espèce de renoncule. Elle croît en abondance dans les prés. Sa fleur est d’un jaune doré. Elle est âcre & brûlante comme presque toutes les renoncules, & on ne l’emploie qu’extérieurement[32].

Ces observations sont en accord avec l’énonce de la préface de la quatrième édition qui mentionne une ouverture importante de la part de l’Académie aux termes des arts et des sciences.

Le tableau 1 indique en outre une forte hausse des termes d’anatomie entre la cinquième et la sixième édition. En fait, il y a relativement peu de termes nouveaux, mais de nombreuses acceptions et marques sont apparues. Par exemple, on a ajouté une marque au terme ALVÉOLAIRE et un sens au terme ENCÉPHALE[33] :

ALVÉOLAIRE. adj. des 2 g. Qui appartient aux Alvéoles. Le nerf alvéolaire. L’artère alvéolaire[34].
ALVÉOLAIRE. adj. des deux genres. T. d’Anat. Qui appartient aux alvéoles. Les nerfs alvéolaires. Les artères alvéolaires[35].

et

ENCÉPHALE. adj. des 2 genres, Terme de Médecine. Il se dit Des vers qui s’engendrent dans la tête[36].

ENCÉPHALE, adj. des deux genres. T. de Médec. Il se dit De certains vers qui s’engendrent dans la tête.

Encéphale, s’emploie aussi comme substantif masculin, en termes d’Anatomie, pour désigner L’organe qui est contenu dans la cavité du crâne, et dans le canal vertébral[37].

Ainsi, l’analyse du tableau 1 montre une progression constante du nombre de termes d’anatomie d’une édition à l’autre. Toutefois, comme il a été mentionne, le nombre de termes n’augmente pas nécessairement de la cinquième à la sixième édition, puisqu’il s’agit plutôt d’ajouts de sens ou de marques à des mots déjà présents.

Le tableau 2 présente le nombre de termes d’imprimerie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire.

On remarque tout d’abord, dans le tableau 2, que 16 termes d’imprimerie sont inclus dans la première édition du Dictionnaire. Toutefois, l’imprimerie, comme l’anatomie, n’était probablement pas considérée comme une technique noble. Le recensement de ces termes pourrait être expliqué de la même façon que celui des termes d’anatomie : l’édition de 1694 représente en fait deux usages, le bel usage et le bon usage.

Le tableau 2 indique également une progression du nombre de termes d’imprimerie jusqu’à la septième édition, puis une baisse de la septième à la huitième édition. La plus forte augmentation a lieu dans la sixième édition. Dans ce cas, on pourrait encore une fois penser qu’il s’agit d’ajouts de termes, mais en fait, on trouve seulement 23 termes nouveaux. Les 69 autres termes d’imprimerie sont plutôt des ajouts de marque ou des ajouts de sens. Ainsi, le ternie BROYON acquiert une marque, tandis que le terme ADDITION obtient un sens nouveau[38].

broyon. s. m. Espèce de molette avec laquelle les Imprimeurs broient le vernis et le noir dont ils composent leur encre[39].
broyon. s. m. T. d’Impr. Instrument, espèce de molette de bois qui sert à prendre l’encre et à l’étaler. quand on fait usage de balles, au lieu d’employer le rouleau[40].

et

ADDITION, sub. f. (On prononce les D.) Ce qui est ajouté à quelque chose. Faire des additions, de longues additions. Un livre avec des additions.

On dit, en tenues de Pratique, Informer par addition, pour. Ajouter une nouvelle information à la première.

Addition, se dit aussi De la première règle d’Arithmétique, qui apprend à ajouter ensemble plusieurs nombres. Il ne sait encore que l’addition. On dit. Faire une addition, pour. Pratiquer ce que la règle d’addition enseigne[41].

ADDITION, s. f (On prononce les deux D.) Ce qu’on ajoute, ce qui est ajouté à quelque chose. Faire des additions, de nombreuses, de longues additions. Un livre avec des corrections et des additions.

En termes d’ancienne Pratique, Informer par addition. Ajouter une nouvelle information à la première.

Addition, se dit aussi de La première règle d’arithmétique, qui enseigne, qui sert à trouver la somme totale de plusieurs nombres ajoutés l’un à l’autre. Il ne sait encore que l’addition.

Faire une addition. Pratiquer ce que la règle d’addition enseigne. On dit de même : Faire la preuve d’une addition. Cette addition est bonne, est exacte. Etc.

Addition, en termes d’imprimerie, se dit Des dates, des citations, des petites notes placées en marge d’un texte, hors de la justification[42].

Pour ce qui est de la diminution constatée entre la septième et la huitième édition, il est intéressant de se demander s’il s’agit d’une suppression de termes, de sens ou de marques. La comparaison des deux éditions montre que peu de termes ont été retranchés. Quelques-uns ont perdu leur sens spécialisé, mais la majorité des termes sont plutôt pourvus d’une marque plus précise. En général, on substitue la marque « terme de typographie » à la marque « terme d’imprimerie », comme c’est le cas pour le terme ASSORTIMENT[43] :

ASSORTIMENT, s. m. Il se dit, en termes d’imprimerie, d’Un supplément de différentes sortes de caractères, servant à compléter une fonte dans la proportion requise pour le genre de composition auquel on la destine. Voyez Police[44].
ASSORTIMENT, n. m. Il se dit. en termes de Typographie, d’un Supplément de dilfférentes sortes de caractères servant à compléter une fonte dans la proportion requise pour te genre de composition auquel on la destine. Voyez Police[45].

Le calcul brut pourrait laisser croire que l’Académie déroge à ses principes entre ces deux éditions en supprimant un certain nombre de termes d’imprimerie. De fait, seulement neuf termes ont été retranchés, les autres ne font que changer d’étiquette.

En somme, cette première incursion dans les articles montre tout d’abord que l’énoncé de la préface de ta première édition du Dictionnaire n’est pas absolument respecté, puisqu’un petit nombre de termes techniques n’appartenant pas à la langue des honnêtes gens sont répertoriés dans l’ouvrage. Par ailleurs, le nombre de termes marques, soit en anatomie soit en imprimerie, augmente d’une édition à l’autre. Ce résultat concorde avec les énoncés des préfaces concernant les termes des arts et des sciences, car l’Académie déclare que de plus en plus de termes techniques sont inclus dans le Dictionnaire, ces derniers s’implantant davantage dans la langue commune. Il faut cependant préciser qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une augmentation des termes répertoriés, mais d’une augmentation des termes marqués, puisque certains termes non marqués (ou marqués autrement) sont présents dans les différentes éditions du Dictionnaire.

2.2. Les articles

Le deuxième volet de l’étude microstructurelle porte sur l’évolution du contenu des articles des termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire de l’Académie. Dans le but d’analyser les articles, des échantillons de base ont été constitués à partir de termes marqués dans la première édition du Dictionnaire.

Dans les cinq premières éditions, les définitions des termes d’anatomie et d’imprimerie font l’objet de très peu de modifications. Seuls quelques articles de l’échantillon ont été remaniés de façon notable avant la sixième édition (REGISTRE, ROMAIN et TEXTE, par exemple). Dans la préface de la sixième édition, la Compagnie affirme, pour la première fois depuis 1694, avoir consulté les autres classes de l’Institut afin d’élaborer les définitions des termes des arts et des sciences qui figurent dans le Dictionnaire. Le tableau 3 présente les types de modifications apportées aux articles des termes d’anatomie et d’imprimerie en 1835.

Ce tableau 3 montre que, sur les huit termes d’anatomie, sept ont vu leur description modifiée. Les définitions de cinq des huit termes ont été remaniées. En fait, seul l’article URETERE demeure inchangé. Pour ce qui est des termes d’imprimerie, tous les articles ont été transformés, sauf REGISTRE, et 12 des 16 termes présentent des définitions différentes. Par exemple, les définitions des termes LIGAMENT (tableau 4) et ESPREUVE (tableau 5) restent sensiblement les mêmes jusqu’à l’édition de 1835 où elles deviennent plus précises sur les plans scientifique ou technique.

On peut observer, dans le tableau 4, que le segment « certains tendons » est remplacé par la formule « partie blanche et fibreuse », tandis que les parties du corps sont précisées (os ou viscères). Bien que la définition du terme se transforme légèrement dans la deuxième édition, il reste que le changement majeur s’effectue bel et bien dans la sixième édition. Le tableau 5 montre, quant à lui, que la définition du terme ESPREUVE est modifiée aussi en 1835 : ce n’est plus seulement l’auteur qui peut corriger les épreuves; on peut également apporter des changements au texte.

De plus, dans le tableau 3, on peut remarquer d’autres modifications microstruclurelles apparaissant dans la sixième édition : ajout ou modification d’exemples, suppression d’exemples, ajout de sens, ajout de terme et ajout de graphie. Ainsi, comme on peut le constater dans le tableau 6, le terme URETRE acquiert un exemple et une graphie différente, tandis que dans le tableau 7, le terme MANDIBULE voit ses exemples supprimés.

Notons au passage que la marque du terme URETRE s’efface dans la deuxième édition pour ne réapparaître que dans la sixième. L’article MANDIBULE, quant à lui, est réorganisé en 1835, la définition faisant dorénavant suite à la marque d’usage.

Le tableau 3 indique également que certains termes ont vu un ou plusieurs sens s’ajouter. Ainsi, comme le présente le tableau 8, d’autres sens viennent étoffer l’article LETTRE.

On observe que l’article LETTRE a pris de l’expansion en 1835, grâce à l’addition de sens ou de sous-sens nouveaux, qui restent associés au domaine de l’imprimerie.

Enfin, comme on peut le constater dans le tableau 9, en 1835, un terme complexe est ajouté dans le corps de l’article CONJUGAISON.

Le contenu du Dictionnaire semble être conforme au discours de la préface : les académiciens ont en effet fourni un effort considérable pour systématiser et remanier les articles reliés aux termes techniques en 1835.

L’analyse des termes d’anatomie et d’imprimerie (dans le cas des marques d’usage comme dans le contenu des articles) confirme donc les propos tenus dans les préfaces des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie. Les termes des arts et des sciences, peu présents dans la première édition, sont de plus en plus nombreux dans le Dictionnaire à mesure que la langue commune accueille les termes techniques. Il faut en revanche spécifier qu’il ne s’agit pas toujours de termes nouveaux, mais parfois d’un ajout de sens ou de marque à des termes de la langue courante. Par ailleurs, la majorité des articles sont remaniés dans la sixième édition, probablement parce que les académiciens ont fait appel à des spécialistes pour leur élaboration. L’Académie, en ce qui concerne les termes des arts et des sciences, est donc fidèle aux choix présentés dans les différentes préfaces. Elle n’infléchit guère sa pensée à ce propos.

Conclusion

Le discours des huit préfaces du Dictionnaire de l’Académie révèle qu’en ce qui a trait aux termes des arts et des sciences, la Compagnie s’en tient toujours au même principe de base : elle ne recense que les termes entrés dans la langue commune. Toutefois, de 1694 à 1935, la langue commune se transforme : elle accueille de plus en plus les termes techniques, reflet d’une société qui s’intéresse toujours davantage aux arts et aux sciences. En outre, le contenu dictionnairique, analysé à partir de deux domaines, semble se conformer aux dires des préfaces. En effet, sauf exceptions, les termes techniques entrent en plus grand nombre dans le Dictionnaire d’édition en édition. Il faut cependant préciser que, dans bien des cas, les ajouts de sens ou de marques sont plus fréquents que les ajouts de termes. De plus, la majorité des articles ont bel et bien été transformés dans la sixième édition. Enfin, en ce qui concerne l’inclusion de termes techniques, l’énoncé de la préface de la première édition est le seul à ne pas se réaliser dans le corps du Dictionnaire, puisqu’on y affirme ne recueillir que les termes techniques appartenant au bel usage, alors qu’on en recense d’autres.

On peut donc conclure, par l’étude des préfaces et des articles du Dictionnaire, que l’Académie a suivi, jusqu’en 1935, la règle de conduite qu’elle avait établie en 1694.

Bibliographie

Tableau 1. — Termes d’anatomie dans les huits éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie.
1re éd. 2e éd. 3e éd. 4e éd. 5e éd. 6e éd. 7e éd. 8e éd.
« Terme d Anatomie »
« En termes d’Anatomie »
8 27 29 233 216 490 511 524
« Terme d’Anatomie et de Chirurgie » 0 0 1 1 0 0 0 2
« Terme de Médecine et d’Analomie » 0 0 0 1 2 2 2 15
« Terme de Botanique et d’Anatomie » 0 0 0 0 1 1 1 2
« Terme d’Anatomie et de Physiologie » 0 0 0 0 0 0 2 3
« Terme d’ancienne Anatomie » 0 0 0 0 0 0 0 1
TOTAL 8 27 30 235 219 493 516 547
Tableau 2. — Termes d’imprimerie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie.
1re éd. 2e éd. 3e éd. 4e éd. 5e éd. 6e éd. 7e éd. 8e éd.
« Terme d’imprimerie »
« En termes d’imprimerie »
16 27 31 70 86 166 167 137
« Terme de Gravure et d’imprimerie » 0 0 0 1 2 2 2 0
« Terme d’imprimerie et de Librairie » 0 0 0 0 0 9 9 11
« Terme d’Ecriture et d’imprimerie » 0 0 0 0 0 1 1 0
« Terme de Papeterie et d’imprimerie » 0 0 0 0 0 1 1 1
« Terme de Calligraphie et d’Imprimerie » 0 0 0 0 0 1 l 1
TOTAL 16 27 31 71 88 180 181 150
Tableau 3. — Changements apportés aux articles à la sixième édition.
(A) (B) (C) (D) (E) (F)
Termes d’anatomie Anastomose
Conjugaison
Ligament
Mandibule
Ramification
Suture
Uretere
Uretre
Termes d’imprimerie Asterisque
Composer
Compositeur
Copie
Espreuve
Forme
Imposer
Initial
Lettre
Maculature
Majuscule
Parangon
Reclame
Registre
Romain
Texte
Tableau 4. — Définitions du terme LIGAMENT de 1694 à 1835.
Édition 1694 LIGAMENT, s. m. Terme d’anatomie. Certains tendons qui suspendent quelque partie du corps.
Édition 1718 LIGAMENT, subst. masc. Terme d’anatomie. qui se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soustenir
Édition 1740 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie, qui se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soutenir.
Édition 1762 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie. Il se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soutenir.
Édition 1798 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie. Il se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, et à la soutenir.
Édition 1835 LIGAMENT, s. m. T. d’Anat. Partie blanche et fibreuse qui sert à attacher des os ou des viscères, et quelquefois à les soutenir.
Tableau 5. — Définitions du terme ESPREUVE de 1694 à 1835.
Édition 1694 ESPREUVE. s. f. v. On appelle aussi, Espreuve en termes d’imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoye à l’Autheur pour en corriger les fautes.
Édition 1718 ESPREUVE. s. f. v. On appelle, Espreuve, en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoye à l’autheur pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1740 EPREUVE, s. f. v, On appelle, Epreuves, en termes d’imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’auteur, pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1762 ÉPREUVE, s. f. On appelle Épreuve, en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’Auteur, pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1798 ÉPREUVE, s. f On appelle Épreuve en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’Auteur pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1835 ÉPREUVE, s. f. Épreuve, se dit particulièrement, en termes d’Imprimerie, d’Une feuille d’impression sur laquelle l’auteur ou une autre personne indique les corrections, les changements que devra faire l’imprimeur.
Tableau 6. — Ajout d’exemples et différentes graphies.
Édition 1694 URETRE, s. m. terme d’Anatomie Il a un ulcere dans l’uretre.
Édition 1718 URETRE. Substantif masculin. Il a un ulcere dans l’uretre.
Édition 1740 URÈTRE, substantif masculin. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1762 URÈTRE, s. m. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1798 URÈTRE, subslant. masculin. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1835 URÈTRE, s. m. T. d’Anat. Il a un ulcère dans l’urètre. Le canal de l’urètre. Quelques-unes écrivent, Urèthre.
Tableau 7. — Suppression d’exemples.
Édition 1604 MANDIBULE, s. f. Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1718 MANDIBULE, sub. f Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1740 MANDIBULE, subst. f. Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1762 MANDIBULE, s. f. Mâchoire. Terme d’Anatomie. Mandibule intérieure. Mandibule supérieure.
Édition 1798 MANDIBULE, sub. fém. Mâchoire. Terme d’Anatomie. Mandibule intérieure. Mandibule supérieure.
Édition 1835 MANDIBULE, s. f. T. d’Anat. Mâchoire. Il se dit surtout de La mâchoire inférieure.
Tableau 8. — Ajoute de sens au mot LETTRE.
Édition 1694 LETTRE, s. f On appelle en termes d’imprimerie. Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & ordinairement gravée sur du bois.
Édition 1718 LETTRE, subst. f On appelle en termes d’imprimerie. Lettre grise. Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & gravée sur du bois ou sur du cuivre.
Édition 1740 LETTRE, subst. f. On appelle en termes d’imprimerie, Lettre grise. Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1762 LETTRE, s. f. On appelle en termes d’Imprimerie, Lettre, Les caractères de fonte qui représentent les lettres de l’alphabet, & dont on se sert pour imprimer un ouvrage. Et, Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée & gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1798 LETTRE, s. f. On appelle en termes d’imprimerie, Lettres, Les caractères de fonte qui représentent les lettres de l’alphabet, et dont on se sert pour imprimer un ouvrage. Et, Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée et gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1835 LETTRE, s. f. Lettre. en termes d’Imprimerie, se dit d’Un caractère de fonte représentant en relief une des lettres de l’alphabet. Lettre majuscule, minuscule. Lettre capitale. Lettre du bas de casse. Lettre italique. L’oeil de cette lettre est trop petit, est trop gros. Prendre les lettres les unes après les autres dans les cassetins et les arranger sur le composteur, pour en faire des mots et des lignes. Cet ouvrier lève bien la lettre. Lever la lettre. Lettre grise ou historiée, Grande lettre capitale ornée de certaines figures, et ordinairement gravée sur du bois ou sur du cuivre. Lettre moulée. Lettre imprimée. Cet écrivain imite parfaitement la lettre moulée. Il se dit. par extension. d’Une lettre dont la forme ressemble à la lettre imprimée. Écrire en lettres moulées.

Lettre initiale. Lettre qui commence un mot ou un nom propre. Dans le même sens, on dit souvent. Initiale. Il n’a signé que les lettres initiales, que les initiales de son nom. Lettre, signifie aussi absolument, dans le même Art. L’ensemble des caractères dont on se sert pour la composition d’un ouvrage. Mous n’avons plus de lettre, tout a été employé. La lettre manque.

Tableau 9. — Ajout d’un terme complexe.
Édition 1694 CONJUGAISON, s. f v. Conjugaison des nerfs, Se dit en termes d’Anatomie, pour signifier, Certaines paires de nerfs, qui sont joints ensemble.
Édition 1718 CONJUGAISON. s. f. v. On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison de nerfs; La jonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1740 CONJUGAISON, s. f. v On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La jonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1762 CONJUGAISON, s. f On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1798 CONJUGAISON, sub. f. On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1835 CONJUGAISON, s. f. En Anat., Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs. Trous de conjugaisons. Ouvertures situées sur les côtés de la colonne vertébrale, qui donnent passage aux nerfs de la moelle épinière et à certains vaisseaux.

Notes

[1] Académie française 2001a : sans pagination.

[2] Callières 1693 : 93.

[3] Benhmou et alii 1997 : 47, n. 38.

[4] Académie française 2001a : sans pagination.

[5] Niederche 1982 : 68.

[6] Académie françoise 2001b : sans pagination.

[7] Baddeley et Biedermann-Pasques 1997 : 146.

[8] Académie françoise 2001c : sans pagination.

[9] Académie françoise 2001d : sans pagination.

[10] Académie françoise 2001d : sans pagination.

[11] Brunot 1996 : 1175.

[12] Tasker 1997.

[13] Académie française 2001 : sans pagination.

[14] Dictionnaire de l’Académie française. 1762,

[15] Dictionnaire de l’Académie française, 1762.

[16] Académie française 2001a : sans pagination.

[17] Académie française 2001b; sans pagination.

[18] Académie française 2001b : sans pagination.

[19] Académie française 2001b : sans pagination.

[20] Académie française 2001b : sans pagination.

[21] Académie française 2001e : sans pagination.

[22] Académie française 2001c : sans pagination.

[23] Académie française 2001.

[24] L’ensemble des tableaux 1-9 a élé regroupé en fin d’article, p. 203-208.

[25] Cf. Quemada 1967 : 205.

[26] Cf. Tasker 1997 : 241.

[27] Académie française 2001 : sans pagination.

[28] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1740

[29] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.

[30] Académie française 2001 : sans pagination.

[31] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1740,

[32] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.

[33] Académie française 2001 : sans pagination.

[34] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798

[35] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[36] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[37] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[38] Académie française 2001 : sans pagination.

[39] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[40] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[41] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[42] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[43] Académie française 2001 : sans pagination.

[44] Dictionnaire de l’Académie française, 1878.

[45] Dictionnaire de l’Académie française, 1932-1935.

Van Sterkenburg, Piet. (ed.). 2003. A Practical Guide to Lexicography, (Terminology and Lexicography Research and Practice, vol. 6). Amsterdam/Philadelphia: John Benjamins. ISBN 90-272-2330-0



This impressive multi-author work is for the greater part devoted to general monolingual dictionaries. It consists of two parts. The first deals with forms, contents and uses of dictionaries; the second concentrates on linguistic corpora and dictionary compilation. Each part is divided into chapters : three for the first part and four for the second. The chapters themselves are subdivided into sections with separate contributions. There are, in total, twenty-nine articles, most of which use the English language for exemplification. What follows is a short description of the content of each article.

The book opens with a preface by Piet van Sterkenburg who reflects on the idea that an adequate description of the vocabulary requires links to databases and awareness of the most recent models of knowledge developed in semantics and pragmatics. In the editor’s view it is impossible to describe the morphology and syntax of a language without these considerations. Such new orientations, therefore, would appear to demand a re-examination of lexicography, especially since linguisticians, who in the past had kept aloof from lexicographic questions, are now taking an interest in the field.

The first chapter deals with the foundations of lexicography and dictionaries. It consists of five sections. The first (Piet van Sterkenburg) is a historical survey. The author attempts a definition of the term dictionary, which cannot be undertaken without reference to a prototype, in this case the general monolingual alphabetical dictionary. He reviews some definitions, notably those of Henri Béjoint, Ladislav Zgusta and Bo Svensén all of which are concerned with the printed dictionary, thus not taking account of the electronic dictionary. Subsequently the author examines the requirements for a dictionary to be recognised as such. Three conditions are established : form, function and content. The criterion of form contrasts printed dictionaries with electronic dictionaries, including CDRoms; the function of a dictionary is to inform the user about the linguistic behaviour of the most representative words of the lexicon and of measuring their level of acceptability with respect to a standard; the criterion of content covers the different types of microstructural information : pronunciation, word class, sense, register, etc. On the basis of these conditions a definition emerges which makes it a reference work with the objective of recording the words of a language with the purpose of supplying a user with the linguistic information necessary for producing and understanding his native language. The article concludes with a short history of dictionaries and its avatars, the glossary and the vocabulary.[1]

The second article (František Čermák) deals with source materials for dictionaries. Where do these data come from? Normally, a language dictionary is built around primary sources (archives, corpora) and secondary sources (enquiries among users, encyclopedias, and, more recently, the web). Increasingly text corpora are used for elaborating primary sources. The author explains and specifies each type of source. The second part of the article looks at automated text corpora : the methodology of their setup, the distribution between written and oral source, text types (general or specialised language) and the proportions of each type. The structure of English and Czech corpora are used as examples.

The third article (Paul Bogaards) is on the various uses of dictionaries. Four aspects are examined : user surveys, metalexicography, models of dictionary usage and experimental research. The first topic deals with enquiries into the use of dictionaries. The chief reason for consulting a dictionary is the search for an unknown word one has heard or read in a book. The spelling is the first concern for written work. Metalexicographic studies consist of the critical analysis of dictionaries. This is a job for specialists. There is a great deal of interest in learners’ dictionaries, especially in English and German-speaking countries. Other areas of investigation are the nature and presentation of grammatical information, illustrations, examples, definitions, etc. The third topic synthesizes the process of dictionary consultation by means of a graphic model of use starting from a linguistic problem that requires a solution. The last paragraph presents an example of dictionary consultation on the basis of the described model.

The fourth article (Rufus Gouws) is occupied with types of dictionary articles, their structure and different types of lemmata. A dictionary contains three types of texts : the preliminary or front matter, the alphabetical dictionary itself and the back matter. The author limits his concern to the main part, i.e. the dictionary proper. A dictionary article has two fundamental structures; firstly, that of the lexical items (Josette Rey Debove’s microstructural information) and, secondly, that of the diacritic metalanguage or structural indicators (special symbols, typographic characters, asterisks, brackets, etc.). Functional information is of two types : information about the form of words (spelling, pronunciation, word class…) and information about the meaning or meanings of words (definition, synonyms, antonyms…). Dictionary articles are of two types : articles with a main headword or lemma together with subheadings (the principle of clustering) and articles with a simple structure (one word equals one article). In either case there may be a synoptic substructure which affects encyclopedic or other functional information. The author also discusses different types of lemmas or entries, i.e. word components, simple, compound and complex words. The article concludes with a glance at alphabetical ordering which is compared to a systematic ordering of entries.

In a fifth article, Piet Swanepoel presents a typology of dictionaries from a pragmatic point of view. First he explains the theoretical foundation of his typology. He distinguishes between monolingual and bilingual dictionaries. He comments on existing typologies and explains their usefulness. He describes each type of dictionary and places it in a hierarchical order. In some detail the author comments on his typology which is based on the one established by Ladislav Zgusta in 1971. Each type or subtype is exemplified by one or several titles of dictionaries.

The theme of the second chapter of the book is descriptive lexicography, i.e. the content of dictionaries. The first contribution (Johan de Caluwe and Ariane van Santen) deals with the phonological, morphological and syntactic data in monolingual dictionaries. The authors give a traditional presentation of the content and the role of each type. They mention the pronunciation of words outside a particular context with regional variations which occasionally occur in English. Morphological information is of two types : grammatical data proper (gender, number, conjugation…) and morpholexical data (derivation, word composition…). The authors also discuss the inflection of nouns, adjectives and verbs. The different modes of words are analyzed from the point of view of their syntactic information : for example, countable and non-countable nouns, determiners in conjunction with an adjective, verbal categories (transitive, intransitive, etc.).

The second article of this chapter (Dirk Geeraerts) explores the domain of semantics : definitions and meanings. The author identifies five types of semantic information in an article and proposes to examine them by formulating five questions :

  1. Do I focus on the senses of the individual words or consider that words do not occur in isolation?
  2. Which readings of a word do I consider relevant? In other words, how does one make the choice of meaning of polysemic words, including the LSP meaning?
  3. Which type of meaning do I have to define and how do I formulate the definition : with respect to the conceptual reference (the denotation) or with respect to the more metalinguistic criteria, which may correspond to the morphosyntactic definition?
  4. Which linguistic perspective do I take, the logical definition by intension or extension?
  5. Which definitional format do I use, the definition by synonymic phrase or the definition by complete sentences which includes the definiendum, as, e.g., in school dictionaries : “A X is a Y which…”?

The third article (Stanisław Pre˛dota) studies the dictionaries of proverbs. The author gives a brief history of anthologies of proverbs and proposes a typology of these works for English. He also examines the macrostructure of these dictionaries from the point of view of their alphabetical or thematic ordering. This is followed by an analysis of the microstructure of English proverb dictionaries.

In the fourth article Igor Burkhanov studies pragmatic data such as usage and register labels and examples. He also analyzes dictionaries of style and collocations. The first of these are similar to writing manuals and deal with rules of composition. We may ask whether they can really be called dictionaries? In his typology of usage labels, he explains that the categories and the number of indicators may vary with the range of the vocabulary in the dictionary. Regarding exemplification, currently discussion centres around the created example versus the citation. For Burkhanov examples serve mainly to complement the definition by incorporating semantic features like hyponyms or by contributing referential information of an encyclopedic nature, for example, data which go beyond purely functional information.

The fifth article (Johan de Caluwe and Johan Taeldeman) is focused on morphological data. It deals with the treatment of derived/compound words as opposed to simple words. This question is studied from the point of view of reception — decoding of words — and that of the production of dictionaries — encoding of words. A further distinction is also made between the printed and the electronic dictionary. Among the topics concerning production we find a discussion of the concentration of entries under headwords against single entries, the relation between the derivative and its base word which can be established via etymology or word formation, and the decision whether to include affixes as headwords. From the point of view of reception, two questions arise. The first concerns derivatives and compounds whose morphosemantic structure seems irregular or special, i.e. opaque and unpredictable. Since the elements constituting such words do not necessarily have compositional meaning, such opaque words must be given as headwords so that users can decode them. The second question concerns the regular and predictable nature of form and meaning; that is, whether these words should be included in the dictionary. The author adduces two reasons for retaining these words : their polysemy and their conditions of usage. From the point of view of production or word formation, the dictionary must provide lists of derivatives in order to illustrate the word-forming vitality of the root words. The same applies to compounds : they should be listed in order to serve as models for future lexical creations.

In the sixth article, Piet van Sterkenburg deals with onomasiological data and traces a short history of the onomasiological dictionary. In a first part, he analyses different dictionaries of this category : thesaurus, synonym dictionaries, reverse dictionaries and picture dictionaries. These dictionaries cannot escape alphabetical ordering since they need indexes. Then, the author lists the onomasiological data contained in semasiological dictionaries. He goes into some detail on the question of definitions. The history of these dictionaries is told in the second part of the article. Starting with the thematic glossaries of the 13th-14th centuries, he moves on to Gabriel Girard (1677-1748) whose work was very influential all over Europe. He does not forget Mark Roget’s thesaurus, first published in 1852, which became the model of this type of book.

The third chapter is concerned with the different special types of dictionaries. The first article (Mike Hannay) deals with bilingual dictionaries and describes their microstructural organisation in terms of user needs. The author accounts for the direction of dictionary consultation, i.e. from the user’s language to the foreign language (from the known to the unknown) as well as from the perspective of understanding of the foreign language word (from the unknown to the known). Another section deals with the unidirectional or bidirectional nature of bilingual dictionaries. Finally, the author examines the status of the user and investigates the environment of usage of learners’ dictionaries of a second language.

In her article, Lynne Bowker studies the relationship between lexicography and specialised dictionaries. She singles out the peculiarities of this type of research in contrast to general lexicography; then she examines some characteristics of LSP dictionaries before discussing the different stages of compilation of this type of dictionary. The article finishes with a quick look at other types of specialised dictionaries such as dictionaries of regional variants. LSP lexicography deals with terms related to a field of knowledge. The author relates this type of research to terminology, even admitting that it is very difficult to distinguish the one from the other. She reminds us also that a LSP dictionary describes groups of terms linked to a terminology, that such a dictionary can be monolingual, bilingual or multilingual and that its users range from experts to lay persons. Finally she specifies some elements of macro and microstructure. This type of reference work appears in the form of books, CDRoms, and on the web, especially for term banks.

This article concludes the first part of the book. The second part is more specifically devoted to linguistic corpora and the compilation of dictionaries. In the fourth chapter, John Sinclair presents two articles in which he is interested in the creation of corpora and their treatment for lexicographic purposes. Firstly, the author presents the conditions for assembling a text corpus : content, variety of texts, preserving the integrity of the input, sophisticated typology of texts, etc. In the second article, dealing with computational aspects, he presents such problems as the recognition of words as well as the subtle distinctions between lower case and upper case letters. He also discusses two features of text, namely linearity and legibility, automatic tagging of texts by means of systems such as SGML and its subset XML. Besides, conservation requires archives in order to protect the data and ensure their permanence. The topic of annotation is dealt with from two viewpoints : document type description (DTD) and annotation of words by means of labels in order to record all manner of decisions with reference to the analyses. The author discusses the advantages and disadvantages of types of annotation.

The third article in this chapter (Truus Kruyt) explores multifunctional linguistic databases by which the author means lexicographic data, such as text corpora, dictionaries and thesauri. By multifunctional he means the re-use of linguistic material for other purposes than those for which it was originally assembled. The term also means that the linguistic data have been conceived for multiple uses. One part of the article traces the history of automated lexicographic data since 1960. Another section illustrates the multifunctionality of data on hand of four examples of re-use; the last section is meant as an outlook, especially by examining the new standards like the Text Encoding Initiative (TEI) and EAGLES (Expert Advisory Group on Language Engineering Standards), by discussing the preferred theoretical approach from the linguistic point of view and by assessing evaluation and legal implications.

The fourth article (Daniel Ridings) is occupied with the history of a project for developing an Afrikaans dictionary. It gives a detailed analysis of the methodology and software specification necessary for the preparation of this task which started in 1926 in the traditional manner. The software package ‘Onoma’ which is used for the production of dictionary articles is described in great detail.

The fifth chapter deals with dictionary design, i.e. the planning of electronic dictionaries. The first article in this chapter (Lineke Oppentocht and Rik Schutz) scrutinizes the effect of technological developments on the design of electronic dictionaries. The authors show the advantages of this type of tool for the user; electronic dictionaries can be used for translation, Internet searches, automatic summaries or abstracts, etc. In order to support their claims the authors describe existing achievements, current projects and ideas in the stage of planning. Currently existing works are quasi-copies of printed dictionaries whereas the new ones will be quite independent from the older models and have their own format. So, since space is no longer a constraint, abbreviations will no longer be justified and symbols can be made more explicit, variants and feminine forms of nouns and adjectives can be placed in their alphabetical sequence, crossreferences will become hyperlinks, repetitive phraseology will be controlled, the recognition of complex units will become easier, etc. In addition the electronic dictionary permits the presentation of articles under different aspects : semantic hierarchies only, citations and examples only, definitions only, synonyms in different sequences, etc. It also permits the construction of onomasiological fields and the diversification of specific searches (words with identical final endings, a suffix, for example, or words whose pronunciation of the final syllable is the same). Among new developments we note the facility for frequent updates, linking of dictionaries, incorporation of other reference works into the main dictionary, etc.

In the second article, Krista Varantola establishes connections between linguistic corpora and the compilation of dictionaries. In the first section she approaches her topic from the point of view of the professional user and his needs. The solutions she proposes have been applied in existing dictionaries or they could be implemented in future ones. Her main criterion is the ‘usability’ of the dictionary. She also explains how the electronic dictionary introduces major changes in dictionaries and in the techniques of their compilation. Since these dictionaries are based of text corpora, these text should also be available to the dictionary user. The author also lists sources of frustration for the user, for example when he searches for information which is not lexicographic in nature, the neglect of front matter with the pretext that there is no time for this, the excess of information when the user is looking for a very precise answer. Text corpora will also permit refining the semantic zone of words by a neater specification of the collocation. The author also deals with the active use of the dictionary — writing — and the passive use — reading. The second part of this article describes the importance of the front matter of dictionaries for the user. Some further points are covered, such as abbreviations and symbols, the actual appearance of the book, the layout and typography, illustrations.

The third article (Sean Michael Burke) deals with the nature of on-line dictionaries. The author shows first that on-line lexicography uses the principles and methods of traditional lexicography while perfecting and adapting them to the new medium. Secondly, he wants to demonstrate the advantages of on-line dictionaries over the printed book. Then he examines the macrostructure by which he understands the mode of access to the entries and thus to the various details of functional information about the word. He explains how a query can achieve a satisfactory answer even though the question contained errors. An algorithm takes care of establishing the proper connections. It can also reconstruct the lemmatized form on the basis of conjugated or declined forms. Then he examines the content of the microstructure. He emphasizes, in particular, the new data which the on-line mode permits to access. The question of available space is discussed. From the necessarily limited space of the dictionary one moves to the almost infinite space of the on-line dictionary. Among the effects of the new medium we note the abandonment of abbreviations and the more frequent starts of new lines which makes it easier to itemize information. Among new types of information we note complete paradigms, especially those of declensions in Latin dictionaries, the increase in the number of examples and encyclopedic information, the addition of illustrations, the “sonorisation” of pronunciation, the sound picture of certain noises and animal voices, etc.

The sixth chapter addresses the production of dictionaries. In the first article Geert Booij is interested in the codification of phonological, morphological and syntactic information. The approach is that of an electronic dictionary which will lead to a printed dictionary. The electronic version is easier to consult than the printed version since it is no longer necessary to rely on the alphabetic sequence. Furthermore, the electronic dictionary permits access to corpora of spoken language, whereas the printed dictionary is essentially or almost entirely based on the written language. The author then discusses the selection of phonological data, i.e. the pronunciation of words outside a particular context. The electronic dictionary permits sound recording of pronunciation and listening to it rather than having to be content with an IPA transcription. The new technology can also assist in providing information on accents and syllable division, phenomena which are relevant for writing. Morphological information is important for both the lexicon — word formation — and for grammar — conjugation and inflections, for example. The author favours a description of affixes and affixoids. Syntactic information has a bearing on restrictions on constructions, contextual constraints as well as collocations.

In the second article of this chapter, John Simpson focuses on the constructions of examples and the choice of citations. He recalls the tradition of handwritten index cards and compares it with the modern methods based on automated corpora. He also shows how examples and citations complement the definitions.

The third article (Fons Moerdijk) provides an opportunity to examine the codification of semantic data, especially one or several senses or one or several denotations of a word. Definitions are supplemented by networks of semantic relations (synonyms and antonyms), domain indicators and, in the case of bilingual dictionaries, equivalents. The author deals with three aspects : the identification of the sense or senses, their ordering and the definitional formulae. The process is based on a text corpus. The contexts of a word are regrouped and analysed in order to extract the possible meanings, always avoiding the selection of one meaning for each occurrence where the context differs only little from similar ones. Equally, it is necessary to identify the border which separates polysemy from homonymy. The ordering of senses can be carried out in one of three ways : historical, frequency or logico-semantic ordering. Finally the conclusion reminds us that definitions take the form of analysis, description of the concept or simple synonymy.

The next article is signed by three authors : Henk Verkuyl, Maarten Janssen, and Frank Jansen. Their contribution focuses on the codification of usage labels. They start by defining ‘usage label’ which they limit to the indicators which accompany a semanic element : register, figurative use, LSP domain indications, etc. The two sections of the article deal with types of labels and their functions respectively. The typological classification is conventional whereas the discussion of indications of political correctness breaks new ground. The authors also comment on the extent to which the functions of these indicators are often misunderstood or poorly managed.

The fifth article (Nicoline van der Sijs) deals with the codification of etymological information. On the basis of fourteen arbitrarily selected dictionaries in several languages (English, German, Dutch, Swedish, French, Italian and Spanish) the author attempts to answer four questions :

  1. Are all, or only some of the entries given an etymology?
  2. What choices have been made in the treatment of native words and loanwords?
  3. Has attention been paid to both form and meaning changes?
  4. Have dates of first occurrence been provided?

The author examines the etymological strategies of each dictionary. Then she analyses the changes which electronic dictionaries make to the representation of etymological information, especially because of the additional space and the establishment of hyperlinks with historical documents.

The seventh chapter contains four contributions under the heading of examples of design and production criteria for major dictionaries. The first article (Wim Honselaar) is aimed at bilingual dictionaries. The author describes all the stages of a dictionary project, from the idea of its formal architecture, to the target usergroup, the contents, the financing of the project, the selection of the team of collaborators, etc. The organisation of the work is dependent upon the editor’s manual, the relationship of the projected dictionary with existing ones, the up-dating of the dictionary, the procedures for checking the content as well as with the preparation and checking of the final product.

The second article (Willy Martin and Hennie van der Vliet) focuses on terminological dictionaries. The authors start by comparing LSP dictionaries with general language ones. Then, the link is established between specialised dictionaries and databases which nowadays has become inescapable. The rest of the article concentrates on this aspect of terminological dictionaries with emphasis on the stages of developing a conceptual model, and especially on the place, the role and the impact of such a model on data bases. Each stage is carefully presented in great detail.

The following text (Ferenc Kiefer and Piet van Sterkenburg) deals with the design and production of monoligual dictionaries. The hypothesis is based on the idea that there is as yet no agreement among lexicographers about the ideal macro and microstructure. The authors think that the centuries of experience gathered in the production of dictionaries are a guarantee that there is nevertheless a basic framework and a minimal structure which permit the allocation and description of words in the dictionaries. They seek answers to the following questions : which factors have to be considered for the planning of a dictionary and which are the variables which may influence the development of the project with respect to the original conception? For their study they put aside text corpora and electronic processing, adopting a traditional approach. Then they present the different stages of a dictionary project : the place of the dictionary on the book market, the cost of the entreprise, the target users, the choice of words, their definitions and their onomasiological relationships, the macro and microstructure. Each section of a dictionary article is precisely described. Aspects more concerned with policy are also listed : the editor’s guide, the layout, the publicity supporting the publication, and genaral planning (team, timetable, cost).

The fourth article in this chapter (Stefania Nuccorini) explores the notion of an ideal collocation dictionary for English. The author mentions terminological problems, for example the difference between the terms ‘collocation’, ‘phraseology’, and ‘idiomatic expression’. Her contribution consists of a description and exemplification of seven English phraseological dictionaries. She critically analyses the content of these works and the place of collocations in them. She also considers the introductory texts to these dictionaries which are intended to guide the user’s understanding of how these dictionaries function.

This set of articles is followed by an important glossary of the terminology of lexicography; a substantial general bibliography listing all the references given in the different articles and a general index round up this work.

While innovative in certain of its aspects, especially by favouring an approach linking text corpora to lexicographic work itself, this book leaves one with the general impression of ‘déja vu’, most of the topics of this state-of-theart survey, distributed over twenty-nine articles, already being abundantly documented in the relevant literature. Equally, the content is not without its repetitions, as these summaries have shown. But, in the end, the team assembled here nevertheless offers a solid introduction to current lexicography. The book is user-friendly and intended to be a safe and efficient guide for those who want to know how dictionaries are made. At the level of principles and methods, the team clearly demonstrates that in lexicography there are “universals” of dictionary production, at least with respect to western languages.

Note

[1] On this topic see Boulanger, J.-C. 2003. Les inventeurs de dictionnaires. De l’eduba des scribes mésopotamiens au scriptorium des moines médiévaux. Ottawa : Les Presses de l’Université d’Ottawa.