Petite histoire de la conquête de l’ordre alphabétique dans les dictionnaires médiévaux

1. Le miroir alphabétique

Penser le dictionnaire des langues vernaculaires européennes romanes ou germaniques sans se référer automatiquement au classement des mots suivant l’ordre alphabétique semble aujourd’hui inimaginable[1]. L’idée que le dictionnaire fonctionne strictement à partir du repérage alphabétique est presque devenue une lapalissade tant elle est ancrée dans l’imaginaire relié à ce genre de livre de référence sur les unités lexicales qui se présente à l’esprit de bien des gens comme un objet aux configurations immuables et déjà toutes prédéterminées dès l’origine. Aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui, ce système d’indexation des mots parait naturel et sans histoire. Pourtant, le mode de rangement des mots le plus commun maintenant n’a pas toujours été. Au Moyen Âge, son introduction et son perfectionnement dans les dictionnaires n’allèrent pas sans surprendre les érudits et provoquer des bouleversements et des résistances, alimentant ainsi une vision nouvelle et révolutionnaire d’un objet qui devenait de plus en plus visible dans la société médiévale, le dictionnaire. Ce principe méthodologique consistant à confier la langue à l’ordre alphabétique a eu lui aussi un commencement et un développement; il s’est imposé après un long mûrissement et de nombreux tâtonnements (voir MIETHANER-VENT, 1986). Il n’a pas toujours été associé naturellement au dictionnaire, et des répertoires de mots ont existé bien avant que s’installe une nouvelle logique de classement des matériaux. Les glossaires éclatés du haut Moyen Âge sont parfaitement identifiables à la figure du dictionnaire même s’ils ne s’autorisaient pas de l’ordre alphabétique. Et pour l’époque contemporaine, cela signifie qu’il peut exister des dictionnaires qui n’usent pas du contour alphabétique.

L’ordre alphabétique aujourd’hui si courant, si usuel et si commode émerge des brumes de l’histoire. Ses origines sont obscures et humbles. L’alphabétisation des mots d’une langue, à savoir leur mise en ordre alphabétique, est obligatoirement arrimée à l’existence préalable d’une séquence de lettres disposées suivant un déroulement constant. Le français a hérité son chapelet de lettres des Romains, qui le tenaient des Étrusques, qui l’avaient importé des Grecs, qui l’avaient emprunté aux Phéniciens, qui le devaient aux Ugarites, ces derniers ayant effectué vers le milieu du IIe millénaire avant J.-C. un travail colossal de simplification des centaines de signes cunéiformes mésopotamiens. Les trente signes ugaritiques sélectionnés forment un alignement qu’on trouvera reproduit dans l’article de John F. HEALEY (1994 : 273-274).

Cet alphabet se déroule selon un ordre “lettrique” qui, moyennant les ajustements nécessaires pour chaque langue, s’est pérennisé jusqu’aux abécédaires de nombreuses langues d’aujourd’hui. « Ainsi, Ugarit peut prétendre au droit d’avoir établi le premier alphabet connu jusqu’à présent dans l’histoire, bien que, nous l’avons vu, ce ne soit pas la première écriture alphabétique » (HEALEY, 1994 : 277). À l’heure actuelle, le ruban de l’alphabet français est fait d’un ensemble de 26 signes graphiques non arbitraires, « puisque tout le monde le connaît, le reconnaît et s’entend sur lui » (BARTHES, 1975 : 150). Ces lettres sont classées dans un ordre immotivé, c’est-à-dire qui est hors de toute imitation aujourd’hui, étant « elles-mêmes des objets insensés —privés de sens » (BARTHES, 1975 : 150).

2. Le faisceau des gloses dans les manuscrits

Dans l’Europe médiévale, les manuscrits et les codices étaient des objets rares, précieux et chers. Il fallait les manipuler avec prudence et précaution afin d’éviter d’altérer le parchemin et de le gaspiller. Mais cela n’a pas empêché les utilisateurs de ces livres de commencer à inscrire toutes sortes de notes sur les parchemins sans penser qu’ils détérioraient ou gâchaient peut-être le texte bien tracé des précieux livres. Au contraire, les interventions étaient considérées comme des commentaires critiques utiles à l’amélioration de la saisie globale des textes, aussi bien vis-à-vis du message transmis que vis-à-vis des formes ou des sens des mots. L’un des types d’annotations les plus fréquents consistait à ajouter une brève remarque explicative ou interprétative à propos d’un mot figurant dans le texte original et que l’on trouvait difficile à comprendre ou inhabituel. La notation était faite pour des besoins personnels ou, éventuellement, pour rendre service à d’autres consulteurs du livre. Souvent, l’observation était copiée directement au-dessus du mot cible, dans l’interligne donc; parfois, c’est dans les marges qu’était inscrit le commentaire. Lorsque la remarque est notée dans l’interligne, on la dénomme interlinéaire; lorsqu’elle est portée dans la marge, on la dénomme marginale. À l’origine, l’unité incomprise était expliquée par un ou des synonymes en latin ou par une ou des gloses aussi en latin, mais plus faciles à comprendre que le mot pointé. Puis, peu à peu, la note sera traduite en langue vernaculaire, le roman, l’ancien français...

Plutôt rares et dispersées au début, c’est-à-dire vers le IXe-Xe siècle, les annotations dans les manuscrits augmentent peu à peu en nombre et elles commencent à se superposer parce que des lecteurs différents interviennent successivement dans le même texte, de sorte qu’il deviendra impérieux de les regrouper et de les synthétiser. Ainsi naitront les collections de gloses (glossae collectae) qui se répandront jusqu’à former des listes semi-formelles qu’il fallait commencer d’ordonner pour que les enseignants et les élèves qui les consultaient pour résoudre une difficulté langagière puissent s’y retrouver. Les listes étaient d’abord un recopiage pur et simple des notations interlinéaires ou marginales que l’on reportait à la fin des manuscrits. Elles restaient liées au même texte. Ce report se déroulait sans autre mise en ordre que celle de leur prélèvement dans la succession des feuillets des manuscrits. Autrement dit, on les recopiait en suivant le déroulement du texte du premier folio au dernier. Au résultat, on compilait un dictionnaire cataloguant les mots en se fondant sur un ordre non pas linguistique, mais textuel. On obtenait ainsi une disposition des matériaux dépendant du déroulement linéaire du récit. Lorsque le mot était glosé à plusieurs reprises, la glose était recopiée autant de fois que nécessaire à la fin du manuscrit. On savait que les premiers mots de la liste figuraient dans la partie initiale des manuscrits, que les mots réunis un peu plus bas étaient à rechercher un peu plus loin dans le texte, ainsi de suite. Le dictionnaire était bel et bien redevable d’une séquence ordonnée consistant à ranger les mots suivant un programme mécanique à portée mémorielle. Ce savoir s’acquérait par la formation et par l’expérience pratique.

3. L’ordre/désordre alphabétique

Puis, les tâches de compilation se complexifiaient et augmentaient quantitativement tandis que les listes de gloses croissaient elles aussi en nombre, chaque manuscrit d’un même texte pouvant posséder sa propre série d’annotations. Il a fallu inventer de nouveaux systèmes de regroupement et de fusion afin d’éviter les réduplications qui finissaient par coûter cher en espace dans les manuscrits et en temps de travail ou de recherche. La logique a conduit les compilateurs à considérer les alignements en fin de manuscrit et à en faire un nouveau point de départ. Les mots commencent ainsi à être comparés les uns avec les autres dans un manuscrit, puis dans plusieurs manuscrits en vue de simplifier les listes et de les réordonner selon de nouveaux schémas de classement commodes pour la mémoire et permettant d’éviter les pertes d’informations et les répétitions. Ce sera le début du processus de l’alphabétisation.

Les plus anciens glossaires qui recouraient à la mise en ordre alphabétique des données le faisaient d’une manière rudimentaire, se limitant souvent à aligner les mots en se basant sur leur première lettre seulement. Le Glossaire de Leyde (fin VIIIe siècle) contient des traces d’une première mise en œuvre de cette sorte. C’était déjà un immense progrès par rapport à l’absence d’un principe d’indexation fondé sur le mot lui-même, sur son autonymie. Jusque-là, la référence première pour le classement était le texte et non les éléments linguistiques qu’il contenait. Les mots n’étaient pas encore perçus comme des signes décontextualisables.

À partir du VIIIe siècle, au plus tard au Xe siècle, on progresse davantage dans les niveaux d’organisation en prenant en considération une deuxième, puis une troisième lettre des mots. L’extension vers la droite du mot provient de l’augmentation du volume des unités à répertorier, mais elle surgit surtout d’une conscience de plus en plus affirmée d’une mécanique de classement axée sur les signes linguistiques eux-mêmes, une fois ceux-ci isolés des énoncés contextualisés. Par ailleurs, la deuxième ou la troisième lettre servant à la comparaison des mots ne sera pas toujours le deuxième ou le troisième caractère. Dans les unités commençant par deux consonnes, la deuxième lettre qui vient appuyer le classement est la première voyelle et non la deuxième lettre si c’est une consonne. Deux séries d’exemples partiellement repris de Karin MIETHANER-VENT (1986 : 91) éclaireront le phénomène. Ainsi, dans les Glossae affatim (IXe siècle), on trouve une sériation alphabétique construite sur deux des lettres initiales, à savoir une consonne et une voyelle (voir le tableau 1; la mise en évidence à l’aide des majuscules et du caractère gras est de nous).

Tableau 1 : Exemple de sériation alphabétique fondée sur deux lettres
GAstrimargia
GAllicinium
GrAtuitum
GrAmma
GrAmmaticus
GAmalihel
GlAciale
GAmus
GAneo
GrAndevus
GAllerium
GAzae

L’ordonnancement se réalise sur la base de la lettre initiale (g) puis de la première voyelle (a). Ce qui importe ici, c’est la succession G + A (consonne + voyelle). Les consonnes interposées entre ces deux lettres (l et r) n’entrent pas dans le calcul alphabétique, pas plus que les caractères qui se déroulent après le A : gastrimargia précède gallicinium, gamalihel, etc., gallerium vient après gamus, ganeo, etc.

Au XIe siècle, les grands glossaires latins regroupent déjà les données sur la base de la deuxième lettre, parfois même de la troisième. Quoique fort rudimentaire vu du haut du XXIe siècle, cet ordre est logique et il relève d’un code métalangagier dont la systématique est réfléchie. Le simple fait qu’au cours de ce siècle, PAPIAS trouve utile d’expliquer en détail dans son prologue qu’il rangera les entrées de son dictionnaire en comparant les trois premières lettres de chaque mot, le cas échéant, est un indice comme quoi cette pratique avait quelque chose d’inédit et de révolutionnaire, qu’elle ne recevait pas l’assentiment général des faiseurs de dictionnaires et qu’elle ne semblait pas très familière aux consulteurs. PAPIAS fut un précurseur en matière méthodologique; il est le premier qui a pris la peine de décrire sa méthode et les applications de l’ordre alphabétique mécanique, ce qui permettra de comparer les lettres de chaque mot.

Dans le Vocabularius brevilogus (dernier quart du XIVe siècle), la chaine se déroule de manière un peu différente. La disposition envisage une séquence de trois lettres. La consonne qui suit la première voyelle appartient, le plus souvent, à la deuxième syllabe. Les séquences GAB-, GAC- et GAD- seront illustrées (voir le tableau 2; la mise en évidence à l’aide des majuscules et du caractère gras est de nous).

Tableau 2 : Exemple de sériation alphabétique fondée sur trois lettres
GAB → GABulum
GlABata
GlABer
GrABatum
GAC → GrACia
GrACulus
GACh
GAD → GADes
GADix
GlADiolus

La sériation alphabétique est construite à partir de la succession G + A + B, G + A + C, G + A + D, etc. (consonne + voyelle + consonne). Les consonnes intercalées entre les deux premières lettres (l et r) n’entrent pas dans le calcul alphabétique, pas plus que les caractères qui se déroulent après le B, le C, le D, etc.

4. Les nouvelles tables d’orientation

Au Moyen Âge, le classement alphabétique est une révolution méthodologique et l’un des premiers pas vers la naissance de la linguistique. Ce régime classificatoire n’était pas naturel aux yeux des féodaux. Ce serait un anachronisme de croire que les lexicographes comme PAPIAS perturbaient cet ordre et qu’ils le faisaient délibérément ou parce qu’ils ne savaient pas travailler la matière du mot. Il aura fallu des siècles pour que la méthode donne les résultats que l’on connait aujourd’hui. À l’époque médiévale, l’alphabétisation rigoureuse, c’est-à-dire la prise en compte de toutes les lettres d’un mot, ne faisait tout simplement pas partie des mentalités. La méthode en émergence était souvent combinée à d’autres principes d’organisation qui n’avaient rien de linguistique et qui étaient plus familiers aux yeux des lexicographes.

Aujourd’hui, l’ordre alphabétique strict ou relatif, mais fondé sur l’ensemble des graphèmes des mots, est à la base de l’organisation de presque tous les instruments de travail servant à la consultation. Le fait qu’au temps des scriptoria, des auteurs tels PAPIAS, Hugutio DE PISE et Guillaume LE BRETON expliquent comment ils ont arrangé leurs matériaux suivant des principes alphabétiques est sans contredit le signe que les destinataires de leurs œuvres connaissaient plus ou moins bien cette méthode. « Au Moyen Âge, on avait tendance à organiser tout groupe de choses d’après la logique de leurs rapports réciproques » (ROUSE, 1981 : 128). Dieu était réputé avoir construit un univers parfait et harmonieux, ses parties devaient donc en appeler également d’un rapport logique harmonieux. Un compilateur usant de la structure alphabétique pouvait passer pour quelqu’un qui contestait l’ordre de DIEU, qui réfutait les relations logiques ou qui confessait qu’il était incapable de discernement. La révolution alphabétique était d’autant plus dangereuse que c’était le dogme théologique qui était visé. Même dans les cas où la méthode s’avérait utile, on se refusait à y recourir par crainte de punition divine. Il était, par exemple, « inacceptable de classer une série de pierres par ordre alphabétique [des noms], car il n’existait encore point [sic] de classification logique » (ROUSE, 1981 : 129). Grain de sable dans l’ordre de l’univers, en ses débuts, le système alphabétique était en fait l’objet de nombreux dénigrements. Et la contestation durera plusieurs siècles.

Avant le XIIIe siècle, le classement alphabétique était encore restreint à la première, à la deuxième, voire à la troisième lettre chez les plus grands innovateurs. Dès le moment où on organise les matériaux lexicaux en listes pour faciliter le repérage des mots, il a fallu mijoter une idée nouvelle. L’établissement du protocole de l’alphabétisation s’est déroulé en trois étapes réparties sur une longue échelle temporelle. Il a pris le nom de système acrographique, c’est-à-dire d’une méthode de classement inspirée par le début des mots. Voici ces phases synthétisées, tout en rappelant que le façonnement n’était pas nécessairement aussi systématique, surtout pour les étapes 2 et 3, que des actions pouvaient se dérouler concurremment et que d’autres procédés pouvaient interférer.

  1. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses commençant par la lettre a, puis par le b, puis par le c, ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur la seule première lettre.
  2. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses de la lettre a commençant par la séquence aa, puis ab, puis ac, etc., ensuite celles de la lettre b commençant par la séquence ba, be, bi, etc., puis celles de la lettre c commençant par la séquence ca, ce, ch, etc., ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur les deux premières lettres seules, et souvent la deuxième lettre qui servait au calcul était une voyelle formant en réalité le troisième ou quatrième graphème du mot, car on écartait fréquemment les blocs de deux consonnes. Mais les progrès étaient évidents du point de vue de la facilité du repérage des mots.
  3. L’auteur d’un dictionnaire sélectionnait toutes les gloses de la lettre a commençant par la séquence aab, aac, aad, etc., ensuite par la séquence baa, bab, bac, etc., ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’alphabet. Le classement reposait alors sur les trois premières lettres, avec ou sans considération des consonnes qui se suivaient. La technique se perfectionnait rapidement.

Le bloc de trois lettres dominera pendant longtemps la gestion de l’ordre alphabétique. La prise en compte des lettres suivantes, la quatrième, la cinquième, etc., allait suivre dans ce sillage et systématiser davantage le classement jusqu’à ce que le mot entier soit envisagé et que les nomenclatures forment des paradigmes complets respectant l’ordre alphabétique strict, non sans qu’on observe encore de nombreux écarts.

5. La création d’une nouvelle grille de lecture

À partir du XIIIe siècle, l’alphabet a joué un rôle de plus en plus dominant dans les travaux sur le vocabulaire glossographié. Jusqu’à la fin du XIIe siècle, il n’avait trouvé qu’un faible écho, car on préférait l’ordre rationnel ou systématique qui semblait mieux répondre à la conception féodale de l’écrit. Les glossaires qui ont survécu montrent bien que la conquête de l’ordre alphabétique n’a progressé qu’à pas de tortue. Il faudra entre trois et quatre siècles, soit du Xe-XIe siècle jusqu’au XIIIe-XIVe siècle, pour que l’ensemble du mot soit envisagé comme un tout dans le classement. Encore que ce tout soit plutôt une succession de lettres propres à être comparées avec d’autres que le mot perçu comme une unité de classement indépendante par rapport à ses collatéraux, donc comme une entité linguistique. Ce n’est réellement qu’au cours du XIIIe siècle, et encore non sans quelques exceptions notables, que l’établissement alphabétique dominera le dictionnaire. L’humanisme qui commence à poindre à travers les travaux des intellectuels et des universitaires sera à la fois en continuité et en rupture avec le Moyen Âge; il jouera un rôle décisif dans cette conquête, surtout quand on commencera à analyser la langue comme un système, notamment par l’entremise des réflexions sur la grammaire.

On tient dans l’ancienne manière de classer les matériaux par matières les raisons principales qui font qu’il a fallu plusieurs siècles pour acquérir le nouveau réflexe de l’ordonnancement suivant l’ordre de distribution des lettres, mode qui semble maintenant si banal. Depuis des millénaires, on se fiait aux classements méthodiques des matériaux et on ne les considérait pas uniquement comme des signes-mots, mais plutôt comme des signes-choses avant tout. Toutes les encyclopédies, tous les dictionnaires existants reproduisaient un patron du monde qui reflétait des conceptions magiques ou théologiques millénaires. Il ne faut pas perdre de vue que jusque vers 1100, la perception du monde qui prévalait était largement tributaire de la cosmogonie et de l’allégorie. Il est donc permis de croire qu’il n’était pas facile de perturber un ordre justifié par l’histoire et par l’accumulation des siècles, et qui correspondait à une perception religieuse et scolastique des choses de l’univers transmise par les civilisations et par les érudits. L’alphabétisation rompant brutalement avec la logique distributionnelle dominante aurait paru offensante pour les compilateurs et les locuteurs, si l’on prend pour axe de comparaison le poids des influences sacrées et religieuses dans toutes les civilisations, de Sumer et de l’Égypte à Athènes, de Rome à l’Europe féodale. À l’époque médiévale, il est certain qu’il aurait été incohérent et contradictoire, voire insensé, d’employer ou d’imposer sans nécessité un système de classement des connaissances ne reposant pas sur des critères évocateurs de l’univers extralinguistique, sur un lien évident avec le monde des objets et du sacré (voir McARTHUR, 1986 : 76). L’idée d’ordonner les connaissances extralinguistiques dominait largement celle de ranger fonctionnellement les mots. En ces temps éloignés, les ouvrages de référence sont rédigés et utilisés à partir de principes et d’attitudes psychologiques et idéologiques qui n’intègrent pas la fragmentation des entités, comme l’impose toute classification fondée sur l’ordre alphabétique qui est un principe détaché du monde et qui est un réel désordre en fait. La perception que l’on possède aujourd’hui de la conception de l’information relève de critères profondément différents. Le lecteur médiéval était habitué à côtoyer des données hiérarchisées, symétriques ou typologiques. À la différence de l’utilisateur contemporain des dictionnaires, il n’était guère déconcerté de voir qu’on lui proposait des structurations complexes et qu’on ne lui parlait pas de segmenter les mots pour parvenir à obtenir une compilation synoptique. On savait repérer les objets que l’on cherchait dans un ensemble en recourant à des principes méthodiques.

L’habitude du listage alphabétique provoquera une révolution dans l’ordre d’appréhension des données, y compris dans la plupart des encyclopédies. L’alphabétisation est la preuve absolue que le signe-mot prend le pas sur le signe-chose dans les dictionnaires, que l’approche métalangagière va prédominer, que la linguistique va être inventée. Mais au moment où la pensée médiévale ne s’intéresse pas encore à l’analyse métalinguistique, on n’envisage nullement de rompre l’unité des groupes thématiques qui résonnent encore comme étant la figure synthétique par excellence. L’ordre systématique est logique et raisonné, c’est la fragmentation alphabétique qui ne correspond pas au découpage du monde. À travers l’ordre rationnel, la chose domine encore le mot. Le Moyen Âge était incapable d’exercer un esprit critique sous l’angle de la fonctionnalité du langage, et cela en raison du poids que représentait la tradition. Le regard n’était pas encore tourné vers l’avenir, il s’accrochait au passé. L’ouverture commencera au XIIIe-XIVe siècle, alors qu’il devenait évident que le latin n’avait d’avenir que dans son glorieux passé et que le soleil se levait sur le français qui prenait place dans l’usage quotidien et entreprenait son voyage vers certaines planètes du savoir pour les coloniser.

Il était manifeste que lors des premiers essais, l’alphabétisation a introduit une rupture dans les regroupements méthodiques. Les signes-choses apparentés naturellement par l’onomasiologie furent dispersés dans le « désordre » de l’alphabet qui n’existe qu’en vertu des signes-mots. Mais des efforts furent faits malgré tout pour tenter de garder groupés les éléments qui allaient ensemble, ce qui paraissait une tâche inadéquate et frustrante puisque le recours à l’alphabet comme méthode de classement s’opposait à la méthode du classement par matières. Dans le système de pensée du temps des cathédrales, la tâche n’est guère réalisable comme l’illustrent les premiers efforts de systématisation de PAPIAS qui, malgré la théorie énoncée, reste à l’occasion conservateur, volontairement ou non. L’alphabétisation pouvait même sembler insensée pour l’intellectuel habitué à réfléchir en suivant le principe de l’intégration des savoirs dans un vaste réseau de nœuds plutôt que de se référer au principe de la dispersion, de la répartition et de la distribution des connaissances sur une échelle de valeurs non maitrisée qui isolait chaque entité d’une autre onomasiologiquement voisine, et surtout qui ne possédait pas beaucoup de résonance dans les esprits. Un système neuf requérait une démarche pédagogique visant à modifier les habitudes des utilisateurs.

Progressivement, les mentalités changeront et les gens se feront à l’idée d’appréhender le mot pour lui-même, concrétisant ainsi le nouvel ordre et le rendant plus acceptable. Si l’on ajoute à ces nouvelles orientations vers l’alphabétisation le principe de la division des textes en parties qui sont repérables et identifiables, on trouve réunies là les conditions qui ont rendu possibles et viables l’installation et l’évolution des genres en question. Mais l’alphabétisation réussie n’éliminera jamais complètement les ordres logiques et synthétiques ou les ordres morphologiques; ceux-ci restent encore aujourd’hui des recours fréquents.

6. De simples retrouvailles

La marche de l’Histoire montre que le Moyen Âge n’a pas inventé de toutes pièces la mise en ordre alphabétique. Il ne fait que restaurer le principe des tables alphabétiques classiques. De fait, cette disposition des mots n’était pas totalement étrangère aux habitudes de compilation. Historiquement, les Grecs connaissaient l’alphabétisation et de nombreux lexiques l’exploitaient sur une base acrographique. C’est peut-être pour cette raison que les lexicographes médiévaux n’osaient pas dépasser leurs maitres et aller au-delà des quelques premières lettres des mots. Déjà, au IIe siècle, GALIEN s’était servi du procédé alphabétique dans son travail sur les gloses hippocratiques. Plusieurs autres travaux grecs du IIe siècle y recouraient également. Et même à l’époque de l’école d’Alexandrie, cinq siècles plus tôt, les glossographes l’utilisaient.

Durant le haut Moyen Âge, beaucoup de recueils s’orientaient vers la voie alphabétique : glossaires, listes de noms de médicaments, de pierres précieuses, collections de proverbes, etc. Cependant, la méthode n’occupait pas une place prioritaire dans l’esprit de l’époque, beaucoup plus inspiré par les classements systématiques (voir WEIJERS, 1991 : 202). Il faudra attendre plus de un siècle après PAPIAS pour que le classement alphabétique complet devienne un recours usuel, à tout le moins pour qu’on le considère comme une mécanique lexicographique envisageable, sans nécessairement passer à l’acte. Durant cette période initiale, les glossaires ne furent pas tous alphabétiques, loin de là. Les travaux à caractère onomasiologique ont longtemps dominé la glossographie.

C’est à Guillaume LE BRETON, au milieu du XIIIe siècle, que l’on doit l’instauration de la pratique de l’ordre alphabétique fondé sur la possibilité d’analyser le mot complet, c’est-à-dire recourir à un classement qui fait appel à toutes les lettres des mots, du moins sur le plan théorique, puisque dans la Summa, LE BRETON demeure plutôt conservateur. Depuis le Glossaire de Reichenau (VIIIe siècle), il aura fallu un demi-millénaire pour que la conquête du repérage alphabétique soit pérenne. Durant le même siècle, Jean DE GÊNES poursuivra la tradition de LE BRETON avec plus ou moins de constance. Il explique sa méthode dans la présentation de son dictionnaire, le Catholicon (1286). Il en est fier, croyant d’ailleurs avoir inventé le procédé. Au bénéfice de l’auteur du Catholicon, il convient de rappeler que la technique connue des Grecs s’était perdue. On l’a oubliée pendant des siècles en Europe de l’Ouest. L’une des causes de ce recul, c’est le fait que les glossateurs latins de l’Antiquité n’en ont presque pas usé dans leurs travaux sur le vocabulaire. Ils ont pour ainsi dire empêché que la méthode se propage au-delà de leurs frontières. Cette redécouverte médiévale n’aboutira à un système normalisé qu’à la fin du XIIIe siècle. Cela ne signifie pas qu’il sera appliqué méthodiquement partout et par tous. Par exemple, dans un ouvrage tardif du XIVe siècle, le Vocabularius brevilogus, dont il a déjà été question, le rédacteur anonyme emploie trois systèmes d’alphabétisation qui organisent la matière d’après la nature des mots consignés. Le dictionnaire est en effet divisé en trois sections, l’une pour les noms (Nomina), une autre pour les verbes (Verba) et une dernière pour les adverbes, les prépositions, etc. (Indeclinabilia). Même ces sous-divisions ne respectent pas l’idée du triple classement, soit parce que l’auteur veut garder ensemble des mots apparentés formellement, fonctionnellement ou onomasiologiquement, soit par distraction, soit que les habitudes anciennes dominent encore tout le processus et qu’il agit par réflexe. D’après le vocabulariste, il faut suivre l’ordre alphabétique parce que la grammaire elle-même est subdivisée en lettres, en syllabes et en mots. Et parmi les lettres, le a tient la première place, car, selon Isidore de Séville, c’est là le cri que pousse l’enfant en naissant.

Parallèlement au système alphabétique complet, d’autres méthodes anciennes résistant au temps ont aussi été en usage. Au milieu du XIVe siècle, Jean DE MERA a compilé un dictionnaire latin basé sur la derivatio, mais qui comporte un index alphabétique : le Puericus, plus tard abrégé sous le titre de Brachylogus. L’auteur range à la suite les mots commençant par une consonne immédiatement suivie d’une voyelle (ba-, be-, bi-, bo-, bu-); puis viennent les séquences consonne + consonne + voyelle (bla-, ble-, bra-, bre-). Ce système avait aussi été adopté par HUGUTIO au milieu du XIIe siècle. Olga WEIJERS (1989 : 150) donne la séquence d’exemples suivants : fiton..., fonos..., fusco..., flaneo. Certains compilateurs ne se font pas défaut de créer leur propre système. On peut classer les mots en considérant un ordre qui s’arrête avant la première consonne qui suit la voyelle repère du mot. Voici quelques exemples avec la voyelle a comme guide : Aptus, COApto, TAbula (la mise en évidence est de nous). Ces exemples illustrent que dans un même dictionnaire, les alignements se font sur une (aptus), deux (tabula) ou trois lettres (coapto) selon les mots. D’autres rédacteurs limitent leur hypothèse de classement à la première lettre du mot ou aux deux premières, d’autres encore se fondent sur des systèmes modulés différemment (voir MIETHANER-VENT, 1986). Bref, toutes les approches, toutes les configurations existent alors en concurrence.

7. L’orthographe perturbatrice

L’ordre alphabétique absolu fondé sur une lecture horizontale puis verticale des mots d’un ensemble, le rangement qui tenait compte de toutes les lettres d’un mot est un savoir-faire quasi inconnu durant la plus grande partie du Moyen Âge. Il est relativement tardif. De fait, il est à peu près contemporain d’une orthographe qui s’oriente vers quelques principes de fixation qui résultent d’une réflexion organisée. Et cette question de l’orthographe est cruciale. La conquête de l’ordre alphabétique rencontre quelques obstacles sur le plan strictement linguistique. Sans parler des perturbations causées par les abréviations dans les manuscrits, l’une de ces difficultés, de taille par surcroit, et que l’on ne peut surestimer à l’époque médiévale, c’est justement le protocole orthographique instable. Le système n’a pas encore atteint sa maturité, il s’en faut de quelques siècles. On ne pouvait donc pas s’y référer de manière constante et le considérer comme un guide sûr, car il n’existe pas encore de norme orthographique commune pour le français. Tout n’est que magma de variations fondées sur la phonétique, les dialectes, le degré d’instruction ou de compétence en langue des copistes. L’alphabet français lui-même n’est pas totalement fixé. Et surtout, il ne fait pas l’objet d’une référence naturelle et constante, puisque c’est sur le latin que se porte le regard en cas de difficulté. Longtemps, on classera les mots du français en se référant à la succession des lettres du liseré alphabétique du latin. Les signes diacritiques et les abréviations ne sont pas non plus très standardisés. Il était alors hasardeux de construire un ordre de classement des données lexicales exclusivement basé sur des graphies non consensuelles et qui, de plus, s’agrégeait à un patron latin même quand ces données étaient vernaculaires. Et cela durera des siècles, car beaucoup plus tard, au XVIIe siècle, le Dictionnaire de l’Académie françoise aura lui aussi sa part de difficultés dans le rangement alphabétique des mots de sa nomenclature, et pas seulement à cause de son choix de regrouper les mots par famille. Le système orthographique lui-même est dans le collimateur. Le critère de la stabilité de l’orthographe, tout au moins une stabilité relative, est une prémisse cruciale à la gestion de l’alphabétisation des dictionnaires. Orthographe et alphabétisation sont l’avers et le revers d’une même clé d’accès aux mots qui passe par l’instauration d’une image formelle fixée des unités linguistiques.

8. L’imprimerie : une technologie décisive

Avant GUTENBERG au milieu du XVe siècle, quelques œuvres lexicographiques alphabétisées ont existé. Mais, il semble que l’imprimerie ait donné la poussée irréversible au conditionnement alphabétique qui se substituera désormais au classement thématique dans les dictionnaires généraux. Le travail même des typographes était basé sur le principe alphabétique et sur des habitudes communes d’un atelier à l’autre, habitudes qui réduisent les disparités et les variations. Les mots et les parties de mots étaient abordés sous cet angle dans les officines des imprimeries. Plusieurs typographes ou imprimeurs ont eu à voir avec la chose orthographique et avec la chose dictionnairique. Et ils ont influencé le système d’écriture ainsi que les travaux de compilation de façon durable. Aujourd’hui encore, leur poids dans les réformes ou les rectifications de l’orthographe est considérable.

Il faudra cependant un siècle après l’invention de l’imprimerie pour que le classement alphabétique soit considéré comme quelque chose de sérieux et d’efficace dans les ouvrages de référence linguistique comme les dictionnaires, qui avaient ainsi fini par se détacher de l’emprise de la pensée médiévale. Mais le monde était déjà entré dans sa phase humaniste et des intérêts pour le fonctionnement de la langue se manifestaient déjà.

La dichotomie du mode thématique et du mode alphabétique a fait qu’il aura fallu une période de presque 1000 ans pour que le centre d’intérêt se déplace d’un point à un autre. La course du pendule s’est enclenchée sur l’ordre méthodique imposé par l’héritage antique et par les scolastiques, puis elle s’est poursuivie vers l’alphabétisation intégrale sur laquelle elle s’est arrêtée en priorité aujourd’hui. Cette règle protocolaire domine largement les dictionnaires de langue et la majorité des encyclopédies mono- ou multidisciplinaires contemporains. L’alphabet est devenu un code très démocratique en ce qu’il place chaque entrée d’un dictionnaire au même niveau que les autres. Les ouvrages systématiques n’ont pas pour autant disparu. Ils demeurent courants quand il s’agit de mémoriser, classer les connaissances, canaliser l’information dans des perspectives didactiques (dictionnaires par familles de mots), documentaires (thésaurus) ou technolectales (dictionnaires terminologiques). Mais les cédéroms et l’hypertexte remettent en cause la prédominance de l’alphabétisation dans la dictionnairique.

9. Une conquête achevée?

L’apparition de nouveaux et multiples procédés d’indexation des matières et de classement des unités lexicales entre le XIe et le XIIIe siècle ouvre une ère inédite dans les méthodes de travail des intellectuels, des savants et des lettrés. Elle correspond bien à une sorte de révolution.

Cette échappée vers l’ordre/désordre alphabétique crée une double perturbation. D’une part, elle brouille le fonctionnement de la langue, d’autre part, elle détache le mot de la chose. Elle dispense de raisonner l’information contenue dans les données lexicales comme des ensembles organisés en familles ou en lignées onomasiologiques d’abord, linguistiques plus tard. Quel que soit l’ouvrage configuré répondant au nom de dictionnaire, le spectre de l’ordre alphabétique est incontournable désormais. Il n’y a plus de dictionnaire imprimé sans ordre alphabétique immédiatement fonctionnel ou inscrit en palimpseste dans les entrées renvois, les index, etc. Dorénavant, l’alphabétisation est l’un des gènes acquis propres aux dictionnaires. Si ce gène est absent, il n’y a tout simplement pas de dictionnaire. Ce sera un autre livre. La grille fonctionnelle alphabétique sera un arbitre reconnu dans des centaines de langues. La nouvelle table de comparaison se substituera à une organisation hiérarchique répondant à des visions du monde. « L’alphabet constitue donc une pédagogie d’accès aux définitions, sans que se pose la question des articulations et de l’organisation internes d’un champ du savoir » (GOULEMOT, 1998 : 1059). La classification selon la séquence des lettres que l’on compare à l’étalon qu’est le ruban de l’alphabet, donne l’illusion de construire un ensemble complet, alors que le code alphabétique est une clôture seconde de cet ensemble, la première borne étant à caractère microstructurel, à savoir tout ce qui est dit sur le fonctionnement du mot dans la langue.

L’alphabétisation des dictionnaires place ces productions de l’esprit humain dans l’orbite des mathématiques pures, d’un langage géométrique spécifiquement élaboré à cet effet et prenant la figure de l’un des principaux éléments du code général du métalangage lexicographique. C’est certainement l’agent métalinguistique le plus connu par les consulteurs de dictionnaires. Il permet de faire une double économie, celle d’une réflexion poussée sur le langage et celle d’une épistémologie de la sémiologie du dictionnaire. Il est donné tout construit. La découverte de l’alphabétisation crée une nouvelle fonction sémiotique pour le dictionnaire et elle inaugure une première mise en abyme dans ce genre de livre. Au vrai, le classement alphabétique est un procédé contre nature, une anomie. Il triomphe d’une forme de pensée désormais alliée davantage à la raison orthographique plutôt qu’à l’imbrication des savoirs dans un système hiérarchisé dominé par la conception cosmogonique ou théologique de l’univers. D’ailleurs, les théologiens médiévaux réagirent fortement à cette innovation, car ils trouvaient le nouveau procédé contraire à l’ordre naturel créé par Dieu. Ils ne tardèrent pas à le dénoncer parce qu’ils le jugeaient être l’antithèse de la raison et qu’il risquait d’entrainer le lecteur vers des reconstructions profanes des plus arbitraires et, corollairement, des plus dangereuses. L’alphabétisation fut l’une de ces perturbations sociales qui ont tiré l’homme hors du champ du divin.

Quoi qu’il en soit, la conquête définitive de l’alphabétisation, sa maitrise totale ne sera pas le fait du Moyen Âge, ni celui de la Renaissance. En effet, au début du XVIe siècle, l’ordre convenu dans lequel les mots devaient se suivre dans un dictionnaire n’était pas entièrement arrêté. Outre la réglementation thématique, deux autres systèmes concurrents étaient actifs, soit l’ordre étymologique, comme celui qu’a employé Ambrogio CALEPINO dans son dictionnaire, soit l’ordre alphabétique, comme celui qu’a utilisé Aelio Antonio NEBRIJA. Par ailleurs, quel que fut le mode adopté par les lexicographes, il n’était pas toujours respecté intégralement. Ainsi, en plein cœur du XVIe siècle, Robert ESTIENNE se prononça en faveur du code alphabétique dans son Dictionarium, seu latinae linguae thesaurus [...] (1531), mais dans l’application du principe, il ne tint compte que des trois premières lettres des mots. Cela paraissait suffisant malgré tout pour effectuer des regroupements de mots par la dérivation, mais cela devenait plus difficile de le faire par la composition. Enfin, quiconque consulte le Dictionaire universel [...] d’Antoine FURETIÈRE, publié en 1690, s’apercevra rapidement que les articles sont distribués en blocs et que des séquences de trois lettres, parfois de deux lettres, servent ni plus ni moins que de titres pour chacune de ces espèces de subdivisions des blocs d’articles qui forment une lettre de l’alphabet. Le tableau 3 donne la liste de ces lettrines pour la séquence des mots qui va de la à lazaret. Le chiffre placé entre crochets indique le nombre d’articles dans le bloc.

Tableau 3 : Quelques lettrines du Dictionaire universel [...]
Les lettrines de la à lazaret
LA. [1]
LAB. [11]
LAC. [16]
LAD. [2]
LAE. [1]
LAI. [22]
LAM. [22]
LAN. [35]
LAP. [11]
LAQ. [3]
LAR. [21]
LAS. [12]
LAT. [13]
LAV. [18]
LAX. [1]
LAY. [6]
LAZ. [1]

Dans la séquence LAC, il y a en réalité 17 entrées, mais l’une d’elles (ladanum) est mal classée; elle appartient plutôt à la séquence LAD. Dans la séquence LAI, il y a une entrée en lay (loyer), ce qui illustre une possible fusion des lettres i et y.

De plus, FURETIÈRE tient encore le u et le v comme des variantes d’une seule et même lettre. À l’article U de son dictionnaire, il dit : « Vingtiéme letttre [sic] de l’Alphabeth, & la cinquième des voyelles. Il y a aussi des U consones, qui sont marquez dans les Grammaires ainsi V ». Les blocs d’articles se succèdent sans que soient discriminées les deux lettres u et v : VRA, URB, VRE, URG, VRI, URN, URS, US. Plus encore, la lettre w est considérée comme une variante des deux autres, ainsi que l’illustre la séquence les lettrines suivantes : UTI, WAT, UVE, VUI, VUL, UZI. Il en va également ainsi pour le rangement des mots à leur ordre alphabétique. Dans la séquence LAV, les entrées principales sont distribuées comme le montre le tableau 4 (les mots avec u sont donnés en caractère gras).

Tableau 4 : Séquence des mots en LAV du Dictionaire universel [...]

De lavage à laurier

lavage laver
lavande laveton
lavandier lavette
lavange laveur
lavasse laveure
laudanum lavis
laudes lavoir
lavedan laureole
lavement laurier

Même à la fin du XVIIe siècle, un lexicographe aussi chevronné qu’Antoine FURETIÈRE ne recourt pas à l’ordre alphabétique ininterrompu d’un bout à l’autre de son dictionnaire comme l’y autoriserait l’état de la langue française d’alors. Cette mécanique n’apparait pas encore tout à fait comme un élément naturel, essentiel et suffisant. Il reste toujours des traces de la fragmentation et de l’influence du système alphabétique du latin ainsi que de l’orthographe française hésitante et instable. Mais l’essentiel était acquis.

Références

Note

[1] Cet article est une version modifiée et raccourcie d’un chapitre d’un ouvrage à paraitre (voir BOULANGER, 2002).

Abstract (anglais)

This article describes how the use of the alphabetical order for words in dictionaries originated during the early Middle Ages. In Latin dictionaries words were classified according to their first letter, then the second and the third. Taking all the letters of a word into consideration came later, and was not yet used even in the important lexicographical works of the 17th century. The article shows how this methodological principle only became generalized once it had triumphed over a form of thought determined by a cosmogonical or theological vision of the universe, as well as over ways of organizing things, and the words used to refer to them, in terms of their reciprocal relationships, a method inherited from ancient civilizations and cultures (Mesopotamia, Egypt, ancient Greece, and Rome).

Quelques points de repère relatifs à l’aménagement du français au Moyen Âge : du glossaire anonyme à l’œuvre érudite signée

L’archipel documentaire médiéval

Les premiers ouvrages lexicographiques médiévaux dignes de ce nom et compilant des données en roman (fiançais) sont des travaux glossographiques bilingues fondés sur le latin (voir Boulanger 2000 et 2002). Ils sont antérieurs aux débuts officiels du français écrit dans les Serments de Strasbourg en 842. Les plus anciens glossaires remonteraient aussi loin qu’au Ve-VIe siècle, la grande majorité ne prenant en considération que la langue latine.

Ces répertoires représentent les plus antiques traces écrites de la lingua romana et de la lingua germanica. Ils sont produits dans le sillage de l’héritage classique et au sortir des grandes invasions du Ve siècle. Ils gloseront d’importants textes fondateurs pensés et rédigés en latin (Priscien, Donat...), plus rarement en grec, ou ils accompagneront des manuels pédagogiques s’inspirant des mêmes sources. Durant les siècles de transition du latin au roman, il est indéniable que de manière directe ou indirecte, la confection de glossaires visait surtout à la préparation de la lecture des œuvres religieuses, et de la Bible au premier chef. Leur émergence provient du fait que depuis quatre ou cinq siècles, le fossé s’est élargi entre le latin vulgaire et la langue romane ou la langue germanique. La lingua romana passe au stade du protofrançais et elle s’engage sur le chemin de ce que l’on a dénommé l’ancien français. Partout les textes latins ne sont plus compris à livre ouvert. Il faut inventer de nouveaux outils de décodage, des manières de se raccrocher aux mots et de les interpréter pour ne pas les perdre. Ce sera le dictionnaire, ou plutôt le glossaire, qui viendra résoudre partiellement ces problèmes de communication diachronique. Les gloses isolées, et bientôt leurs collections mises en dictionnaires, attestent bien de l’existence de la langue romane qui progresse. Simultanément, elles témoignent de l’altérité profonde du latin. On donne souvent ces glossaires comme les monuments prouvant l’existence véritable des vernaculaires européens. Et de fait, leurs fonctions néologiques (créations originales, innovations, dérivations, emprunts, calques, etc.) ne peuvent pas être ignorées dans l’étude du mouvement de développement, d’aménagement et de légitimation de la langue. Pour le roman et pour le germanique, on a recensé une vingtaine de recueils composés entre le VIIIe et le Xe siècle. Cela laisse supposer que beaucoup d’autres ont été réalisés et qu’ils sont aujourd’hui perdus ou enfouis dans quelque bibliothèque, en attente d’un découvreur.

Ces œuvres du haut Moyen Âge étaient destinées aux ecclésiastiques et aux clercs dont les connaissances du latin étaient devenues passives, déficientes et très souvent médiocres. Durant cette période de la désagrégation de la langue latine, les versions des Écritures étaient déjà entachées de fautes et, à bien des égards, fort éloignées du latin classique. De plus, elles n’étaient plus immédiatement intelligibles au public qui les lisait. C’est ainsi que l’on commence à annoter les manuscrits, d’abord en latin simplifié, puis en roman ou en germanique. Tantôt, ces notations figurent dans les marges des textes, tantôt elles sont inscrites dans les interlignes, au-dessus des mots incompris. Ces listes éclatées ont des configurations variables, mais les objectifs restent identiques pour tous ces travaux, qui ne sont pas encore formatés formellement en glossaires, à savoir traduire, interpréter, transposer en roman ou en germanique usuel les mots latins qui ne s’entendaient plus ou qui prêtaient à confusion sur le plan de la signification, notamment en ce qui a trait aux faux sens. Les glossaires romans et germaniques sont donc les témoins d’une langue savante en net recul, la langue interprétée, et de deux langues vernaculaires qui s’instaurent, les langues interprétantes. Tel est le sort du latin qui fut la langue par excellence pendant des siècles. C’était le « véhicule de la grammaire, de la rhétorique, des arts, des sciences, des techniques des savoirs anciens parvenus à Isidore [de Séville], du pouvoir et de la sacralité, langue sacrée, langue quasi originelle qui s’érige[ait] en norme absolue » (Ribémont 2001 : 80). Désormais, le regard se tourne vers l’aménagement des vernaculaires.

Quelques glossaires phares

Les glossaires romans continuent des pratiques antérieures de l’Antiquité ou de l’aube du Moyen Âge. Du temps des Mérovingiens, soit vers le milieu du Ve siècle jusqu’au milieu du VIIIe siècle, il a existé des glossaires bilingues latin-langue vulgaire qui sont considérés comme les ancêtres des dictionnaires bilingues proches des préoccupations d’aujourd’hui. Ces dictionnaires primitifs alignaient des mots latins classiques commentés par des variantes du bas-latin d’abord, puis rapidement par des équivalents en roman ou dans d’autres langues.

Le Glossaire d’Endlicher

On connaît un glossaire gaulois-latin qui date probablement du Ve siècle, mais qui fut transmis par l’intermédiaire d’un manuscrit qui date de la fin du VIIIe siècle, de 796 plus précisément (voir Lambert 1994 : 203). Et il est certain que le glossaire a été confectionné après la disparition du gaulois comme langue vivante. Ce lexique est le Glossaire d’Endlicher, titre qui vient du nom du savant et botaniste hongrois Stephan Ladislas Endlicher qui a fait connaître ce travail en 1839 (voir Walter 1997 : 37; aussi Lambert 1994 : 203, qui date la publication de 1836). Le recueil compte 18 mots gaulois glosés en latin tardif. Plus exactement, le « glossaire explique des mots latins vulgaires d’origine gauloise par d’autres mots latins vulgaires » (Lambert 1994 : 203). Les exemples du tableau 1 sont repris de Jean-Paul Savignac (1994 : 177) et proposés en ordre alphabétique, ordre qui n’est évidemment pas celui du dictionnaire originel. Le rédacteur a en fait agencé les gloses en suivant le fil de sa lecture des textes latins dans lesquels « les mots gaulois cités étaient accompagnés d’une note de commentaire marginale » (Lambert 1994 : 203). Quelques noms propres de lieux et de tribus ainsi que des éléments verbaux complètent le glossaire, mais ils ne sont pas listés dans le tableau. Les équivalents en français moderne sont ajoutés dans la troisième colonne du tableau.

Tableau 1 : Extraits du Glossaire d’Endlicher
Mots gaulois Mots latins Français moderne
ambe rivo rivière
anam paludem marais
avallo poma pomme
brio ponte pont
doro osteo entrée, porte
lautro balneo bain
nanto valle vallée
nate fili fils
onno flumen fleuve
prenne arborem grandem grand arbre
treide pede pied

Le Glossaire de Reichenau

Parmi les monuments latins qui accompagnent la genèse de la langue romane française jusqu’en 842, figure également Le glossaire de Reichenau aussi dénommé Les gloses de Reichenau. Il constitue certainement le texte glossographique le plus célèbre de cette période. C’est un ouvrage tardif certes, mais l’un des plus riches et qui donne des détails sur le développement et sur la chronologie des progrès du français en train de se forger (voir Bischoff 1981 : 47).

Le glossaire forme un répertoire d’attestations alignées comme des entrées suivies chacune d’une explication empruntant divers faciès. Les articles ne constituent pas un texte suivi. On considère que ce document est le premier monument lexicographique du roman qui nous soit parvenu. Ces listes témoignent bien du phénomène de la prélexicographie du français et de ses méthodes de travail. Le glossaire est composé de 4 877 paires de lemmes et il comprend deux parties. La première partie est le glossaire biblique qui réunit 3 152 entrées glosées * la deuxième partie est un glossaire alphabétique de 1 725 entrées également glosées (voir Klein 1968 : 15). Les matériaux sont les fragments restants d’une sorte de catalogue lexical accompagnant une traduction de la Bible (la Vulgate) en roman. La langue de saint Jérôme, qui avait entrepris de traduire la Vulgate en latin en 390, n’était déjà plus du latin classique et elle n’était plus comprise parfaitement par les clercs. Le glossaire reprend une série de termes difficiles de la Vulgate d’une part, et une liste alphabétique d’unités lexicales de provenances diverses, d’autre part. L’auteur puise largement chez Euchère et chez Isidore de Séville, de même que dans quelques grands dictionnaires de l’époque carolingienne. Les gloses datent du troisième quart du VIIIe siècle. Quoique certains chercheurs attribuent à ce texte une datation plus rapprochée. « Tout récemment, avec le consensus des paléographes, la datation a été fixée au Xe siècle, probablement dans la première moitié » (Bischoff 1981 : 48; voir aussi Buridant 1986 : 13). Il aurait son origine dans le nord de la France, « peut-être à la grande abbaye de Corbie  » (Cerquiglini 1991 : 59). Il appert du moins que celui qui l’a rédigé ou transcrit serait originaire du nord-est de la France.

Le glossaire comprend « un total de presque cinq mille paires de lemmes et gloses » (Buridant 1986 : 13) considérées comme contemporaines de l’époque de la rédaction. On y trouve plusieurs séries entremêlées et un aménagement alphabétique des unités. Les mots y sont disposés sur deux colonnes et suivent l’ordre des livres qui forment l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans la colonne de gauche, figure le terme latin à expliquer, dans celle de droite, un ou plusieurs mots expliquants dont use le clerc-rédacteur pour éclaircir ou interpréter en roman des sens des mots du latin médiéval. En fait, les équivalents sont présentés dans une langue romane assez fortement latinisée.

La structure minimale est celle qui montre une paire de mots disposés côte à côte, l’entrée et son équivalent roman, sans autre commentaire. C’est la microstructure usuelle. Occasionnellement, il y a deux équivalents romans.

Glose no 33 [Genèse] Latin → Arefacta Roman → sicca
Glose no455 [Exode] Latin → Sollicitatis Roman → seducitis, detrahitis

Aux équivalents romans isolés, le glossateur adjoint parfois des précisions sur les sens qu’il amorce à l’aide d’un appareil métalinguistique simple, comme la formule id est.

Glose no 170 [Genèse] Latin → Inclinata iam die Roman → id est iam uespere
Glose no 617 [Exode] Latin → Capitium tunice Roman → id est per unde caput foris mittitur

Il peut aussi multiplier les suites de synonymes, proposant ainsi des variantes utiles suivant les contextes ou les valeurs d’emploi.

Glose no 26 [Genèse] Latin → Cataracta Roman → ostium, fenestre, Venticula, decursus aquarum
Glose no 1446 [Maccabées] Latin → Abominandum Roman → damnandum, negandum, execrandum, detestandum, anathematizandum

Il peut pousser jusqu’à une description de la réalité assimilable à une sorte de définition ou à une explication encyclopédique.

Glose no 105 [Genèse] Latin → Azima Roman → panis sine fermento id est sine leuamento
Glose no1285 [Job] Latin → Carecía Roman → herba aquatica que ante omnes herbas arescit

Dans ces dispositions, une esquisse d’un métalangage lexicographique est manifestement en gestation. C’est ce que révèle le recours à l’expression id est « c’est-à-dire », à uel « ou bien » et à qui « qui », ce dernier étant employé pour amorcer le glosage d’un adjectif. Certaines entrées ont même droit à un développement plus étendu et plus polyvalent, car on y trouve aussi bien des renseignements à caractère linguistique que des indications strictement encyclopédiques

Glose no 445 [Exode] Latin → Exodus Roman → dictus eo quod narrat exitum filiorum Israel de terra Aegypti
Glose no1303 [Job] Latin → Lacertos Roman → brachia prope musculos, id est murices in brachia

Le Glossaire de Cassel

Le Glossaire de Cassel (ou Kassel; aussi appelé les Gloses de Cassel) date du début du IXe siècle, soit des alentours de 800. Il aurait été rédigé en pays latin. Il était destiné aux voyageurs germaniques se déplaçant dans les secteurs romans de l’Europe de l’Ouest. Il aligne 265 mots romans, souvent latinisés dans leur orthographe, confrontés à leurs correspondants germaniques, en fait bavarois (voir les exemples du tableau 2 qui sont extraits de Fœrster et Koschwitz 1932 : col. 37-44). Il recense des mots du vocabulaire domestique courant classés par catégories d’objets ou d’êtres : les parties du corps, les animaux domestiques, l’habitation, les objets usuels, etc.

Tableau 2 : Extraits du Glossaire de Cassel
Mots romans Mots germaniques Français moderne
homo man homme
oculos augun œil
palpebre prauua paupière
tondit skirit raser, couper
pedes foozi pied
ordigas zaehun orteil
figido lepara foie
pulmone lungunne poumon
cauallus hros cheval
ammalia hrindir animal
troia suu truie
aucas cansi oie
casu hus chez
hanap hnapf hanap
cuppa chupf coupe

La geste dictionnairique : les abécédaires

Le latin perdant sans cesse du pouvoir et du terrain comme langue du savoir, et le français se déployant de plus en plus tous azimuts, les premiers lexiques bilingues latin-français voient le jour à la fin du XIIIe siècle. Œuvres de peu d’envergure ou peu originales, ces petits traités lexicaux sont adaptés d’ouvrages plus anciens, plus particulièrement du Catholicon de Jean de Gênes, dictionnaire terminé le 7 mars 1286. L’Abavus et l’Aalma sont des exemples types de répertoires issus directement du Catholicon.

L’Abavus

L’Abavus ou Abauus date de la fin du XIIIe siècle ou du début du XIVe. Le glossaire aurait été composé entre 1285 et 1300 (voir Lindemann 1994 : 136). C’est un glossaire latin-français qui répertorie 2 662 mots dans le manuscrit de Douai, le plus ancien des manuscrits connus qui date de vers 1290 (voir Roques 1936 : 3-68). D’autres versions ultérieures existent dans des manuscrits plus ou moins complets et/ou plus ou moins riches que Mario Roques a aussi édités (voir Roques 1936 et 1938).

L’Aalma

Le second glossaire important de cette période est l’Aalma. Ce dernier est aussi une adaptation abrégée et bilingue latin-français du Catholicon de Jean de Gênes. Il date de la deuxième moitié du XIVe siècle (vers 1380), du moins la seconde version du manuscrit C (voir Lindemann 1994 : 202). Sa nomenclature s’élève à 13 680 entrées latines suivies de leurs correspondants français ou par d’autres explications en français (voir Naïs 1986; 185).

L’Aalma formera la base de la lexicographie latine-française durant la seconde partie du Moyen Âge. Comme beaucoup de dictionnaires importants de cette époque, l’Aalma eut les honneurs de l’impression assez tôt. Il fut d’abord imprimé à Paris en 1485, puis à Genève en 1487.

L’Abavus et l’Aalma systématisent la présence du français dans la glossographie, aussi bien dans le rôle des équivalents des mots latins qu’en lui attribuant un rôle dans le métalangage articulaire. Ils sont ainsi situés au bout d’une longue tradition lexicographique qui remonte à saint Jérôme.

Les trésors vernaculaires

À travers les compilations glossographiques latines et bilingues, anonymes ou non, commencent manifestement à fleurir des œuvres arrimées à la langue vulgaire qui prend de plus en plus les couleurs du cœur et de l’imagination de ses locuteurs. Ainsi naissent les lapidaires, les bestiaires, les volucraires, les plantaires, les computs, etc., prenant les éléments de la nature comme objets d’étude. Aux yeux de certains précurseurs, la langue native offre un meilleur reflet de l’univers, ce qui est extrêmement hasardeux pour l’époque. Deux figures illustreront cette ouverture sur de nouveaux discours encyclopédiques ou savants nationaux, ou plutôt sur des discours reconfectionnés à neuf : Brunetto Latini et Nicole Oresme, tous deux nés à un siècle d’intervalle et qui ont décidé de rédiger leurs œuvres en français.

Brunetto Latini (vers 1220-1293 ou 1294)

Notaire, homme politique, savant et érudit florentin versé dans les langues latine, toscane et française, Brunetto di Bonaccorso Latini (ou Bruno Latini; en français Brunet Latin) fut aussi célèbre comme orateur, poète, historien, théologien, diplomate et philosophe. Il fut admiré par Dante. Il naît à Florence vers 1220 et il y meurt en 1294 (certaines sources indiquent qu’il décède en 1293). Des bouleversements politiques dans sa ville l’obligent à s’exiler en France de 1260 à 1266. Il se réfugie à Paris où des amis de la colonie florentine en exil l’encouragent à poursuivre ses recherches. Il séjourna sans doute aussi à Arras et à Bar-sur-Aude. Entre 1262 et 1266/1268, il composa son œuvre capitale, une sorte d’encyclopédie didactique en prose de la science de son temps entièrement rédigée en langue d’oïl ou ancien français : Li livres dou tresor ou Li tresors qui sera conservé dans plus de 70 manuscrits. Li tresors est strictement une compilation encyclopédique; il ne contient aucune prétention artistique ni éléments personnels d’imagination. Le livre a été rédigé à l’usage des gouvernants et sans doute aussi des maîtres de Florence. Il est intéressant de noter que le travail de Latini en ancien français est quasi contemporain du Speculum maius de Vincent de Beauvais, tous deux s’inspirant des mêmes méthodes de compilation. Vincent de Beauvais a rédigé son encyclopédie entre 1246/1247 et 1257/1259.

La riche encyclopédie latinienne s’inspire d’Isidore de Séville et de bien d’autres auteurs. Elle traite de toutes les choses et de toutes les connaissances qui, au dire de Latini, intéressent les mortels. Elle a joui d’une immense popularité dès la fin du XIIIe siècle, ce qui a fait se multiplier les demandes de copies. Elle était prisée partout de sorte qu’il existe des manuscrits dans « tous les dialectes en usage à cette époque » (Chabaille 1863 : XXIII). L’ouvrage sera imprimé à Lyon en 1491 puis à Paris en 1539. L’auteur avait choisi le français comme langue de rédaction et il s’en explique dès les premières pages du premier livre : « Et se aucuns demandoit por quoi cist livres est escriz en romans, selonc le langage des Francois, puisque nos somes Ytaliens, je diroie que ce est por .ij. [deux] raisons : l’une, car nos somes en France; et l’autre porce que la parlure est plus delitable et plus commune a toutes gens » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 3). Brunetto Latini veut signifier par là que le français est le langage permettant de communiquer le plus facilement avec tout le monde en France, ou du moins à Paris. Ce trésor composé en langue d’oïl devint la première encyclopédie non latine en Occident. Elle sera ensuite abrégée et versifiée en italien par Bono Giamboni, un contemporain de Latini, sous le titre de : Il tesoretto ou Il tesoro. Ce petit poème moral de plus de trois mille vers prend la figure d’une vision merveilleuse.

Li livres dou tresor est, selon l’encyclopédiste lui-même, un condensé des différentes branches de la philosophie. Il comprend trois livres ou trois parties.

1. Le premier livre, la « philosophie théorique », traite de la nature des choses et des quatre éléments, de la création, de l’homme, de l’univers. L’auteur commence par disserter sur l’origine du monde et sur son histoire en s’inspirant de l’Ancien et du Nouveau Testament. S’y ajoutent des renseignements sur la fondation des premiers gouvernements (à Babylone, en Égypte, en Grèce, à Rome, en France et ailleurs), puis sur les prophètes, les saints et la chrétienté. Suit une section consacrée aux technolectes : l’astronomie (la formation de l’univers, des planètes, des astres ...), la géographie (la Terre et ses continents : Aisie, Europe et Aufrique, exploration à laquelle s’additionnent quelques idées sur l’agriculture et sur l’économie rurale) et l’histoire naturelle. Dans le volet de l’histoire naturelle, il présente une classification des animaux en quatre groupes dans laquelle on décèle un embryon d’ordre alphabétique comme l’illustre la séquence du tableau 3. Les regroupements sont fonction des quatre éléments : les animaux marins (l’eau), les animaux comme le dragon et les serpents (le feu), les animaux aériens (l’air) et les animaux terrestres (la terre).

Tableau 3 : Les animaux terrestres dans Li livres dou tresor
Ordre du classement de quelques noms d’animaux
De antelu
De l’asne
Des bues
Des berbiz
De la belete
Des chamels
Dou castoire
Dou chevreul et des biches
Dou cerf
Des chiens
Dou camelion
Dou cheval
De l’olifant
Dou formi
De hiene
Dou loup
Dou loup cervier
De lucrote
Del manticore
De panthere
De parande
Dou singe
Dou tigre
De la taupe
De l’unicorne
De l’ours

Tout ce premier livre, dira Brunetto Latini, est du ressort de la philosophie théorique. Selon lui, « ne puet nus hom savoir les autres choses plainnement se il ne seit ceste premiere partie dou livre » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 2).

2. Le deuxième livre explore la morale. Il présente un meilleur plan d’ensemble et il se réclame d’une meilleure unité. Il contient deux traités, l’un extrait de l’Éthique d’Aristote, l’autre, plus volumineux, compose une manière de commentaire. La première partie est donc une adaptation d’une traduction latine faite par le Florentin Taddeo de la Summa alexandrina ethicorum, un abrégé de l’Éthique traduit de l’arabe par Hermannus Alemannus (Hermann l’Allemand) à Tolède en 1243 (voir Menut 1940 : 4). Suivent les discours sur l’être humain, ses comportements (ses vices et ses vertus) et ses règles de conduite. Le sujet abordé dans cette deuxième partie est celui de la philosophie pratique et de la philosophie logique.

3. Le troisième livre aborde la politique et le gouvernement des cités. Mais surtout, il s’ouvre par un assez long traité de rhétorique parce que Brunetto Latini place cette science au sommet de toutes les connaissances. Inspirée de la philosophie pratique, la troisième et dernière partie expose la « philosophie latinienne », plus particulièrement, elle enseigne à l’homme à se comporter selon « les us as Ytaliens » (texte de l’édition de Polycarpe Chabaille 1863 : 2). Nourrie de la sagesse romaine de Sénèque, de Cicéron, etc., cette section est marquée par des conceptions politiques ou éthiques certes nouvelles, mais qui restent moralisantes. Elle contient, notamment, une version commentée de De inventione de Cicéron.

« L’ensemble est une leçon, donnée avec un sens constant et parfois poétique, du pouvoir des mots » (Rey 1982 : 69). La recherche exemplaire de Brunetto Latini donnera naissance à l’encyclopédisme italien qui, jusqu’à lui, ne s’était guère éloigné des rives de la lexicographie. Li tresors est aussi une contribution majeure à l’aménagement du français. Il ouvre de nouvelles perspectives pour la langue en train de se stabiliser et d’assumer la pensée française. En effet, l’encyclopédiste inventera plusieurs dizaines de mots nouveaux qui seront repris par ses successeurs. Ainsi, Nicole Oresme, dont il sera bientôt question, réemploiera nombre de « latinismes », tels intellectuel, magnifique, magnanimité, politique, prodigalité, sobriété, sollicitude, sophistique, spéculatif, unité, végétatif (voir Menut 1940 : 71).

Nicole Oresme (vers 1320-1382)

Nicole Oresme (ou Nicole d’Oresme, Nicolas Oresme; lui-même écrit son nom Nychole Oresme) naît à Bayeux, ou peut-être près de Caen, vers 1320; il meurt en 1382 à Lisieux où il est évêque depuis 1377. En 1362, il était devenu chanoine à Rouen puis, à partir de 1364, il a occupé le poste de doyen de la cathédrale de Rouen. Ce Normand fut l’un des plus grands intellectuels médiévaux. Le savant homme d’église a la réputation d’être l’un des fondateurs de la science moderne.

Esprit très libéral, mathématicien, physicien, philosophe, économiste, il annonce les grands hommes de la Renaissance. Maître de théologie, qu’il étudie et enseigne au Collège de Navarre à Paris, il fut célébré comme étant l’un des plus notables représentants de l’encyclopédisme aristotélicien du temps et comme l’esprit le plus éclairé et le plus élevé du XIVe siècle. Entre 1370 et 1377, il traduit Aristote. Il a haussé la langue française à un nouveau statut en la faisant pénétrer dans les champs technolectaux comme la philosophie et les sciences. Car, en effet, au XIVe siècle, des érudits importants et influents pensent qu’il est nécessaire d’écrire des textes scientifiques ou savants en français. Et Nicole Oresme est l’un des rares traducteurs à réaliser que de rendre le latin en français contribuerait à aménager celui-ci et à créer un registre savant pour la langue vernaculaire, ce qui lui permettrait un jour de devenir l’égale du latin, sinon de le surpasser. Dans les prologues de ses traductions des ouvrages d’Aristote, L’éthique et La politique, il remet clairement en cause la position stratégique et privilégiée du latin vis-à-vis du savoir défendu par l’École (voir Lusignan 1999 : 134).

Mais bien avant de traduire Aristote, Nicole Oresme avait déjà entrepris d’écrire en français, ou plutôt de traduire d’autres œuvres en français, un français qui prenait déjà les couleurs du moyen français. Son premier livre en vernaculaire serait le Quadripartitum ou le Tetrabiblios de Ptolémée traduit entre 1357 et 1360 sous le titre Le quadripartit de Ptolomée (voir Menut 1940 : 26). L’ouvrage suivant est le Livre de divinacion(s) ou Traitié de divinacion(s), version française d’un écrit précédent, sans doute rédigé en latin par lui-même vers 1360, le Contra judiciarios astronomos et principes in talibus se occupantes. Le texte français date de vers 1361-1363, mais plus vraisemblablement de 1366 (voir Menut 1940 : 23 et 27-29). L’auteur y réfute la prétendue science de l’astrologie.

Le livre de ethiques d’Aristote était la première version dans une langue nationale européenne d’une authentique œuvre d’Aristote, le Liber ethicorum, lui-même déjà traduit du grec en latin médiéval. Entreprise en 1369 ou 1370, la traduction française fut terminée, d’après l’explicit du manuscrit, en 1372 (voir Menut 1940 : 547). Le livre sera publié à Paris en 1488. Dans le prologue [Le proheme], Oresme expose de manière détaillée les raisons pour lesquelles il souhaite travailler en français. Comme première raison, il évoque le désir du roi Charles V de voir les œuvres aristotéliciennes accessibles dans la langue de tous. « Mais pour ce que les livres morals de Aristote furent faiz en grec, et nous les avons en latin moult fort a entendre, le Roy a voulu, pour le bien commun, faire les translater en françois, afin que il et ses conseillers et autres les puissent mieulx entendre [...] » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 99). L’ordre d’aménager la langue vient donc de haut : il est temps de passer du latin au vernaculaire si l’on veut que tout le monde comprenne les écrits savants. Les demandes de Charles V visent donc à la vulgarisation sociale des connaissances pour le bien commun de la nation. En second lieu, dans un paragraphe intitulé

Excusacion et commendacion de ceste œuvre, le traducteur expose d’abord quelques raisons qui font qu’un texte grec ou latin ne peut être traduit en français sans problème (« que l’en ne puet bien translater en françois », texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 100). Il évoque notamment le contenu sémantique des mots, le français n’ayant pas de ressource pour pallier ces déficits. Par exemple le latin homo signifie à la fois « homme et femme », ce qui rend vraie la proposition latine mulier est homo et fausse l’équivalent français femme est homme. Ensuite, il explique que la science philosophique est si « forte » qu’elle « ne puet pas estre bailliee en termes legiers a entendre. Mais y convient souvent user de termes ou de moz propres en la science qui ne sont pas communelment entendus ne cogneüs de chascun. Mesmement quant elle n’a autre fois esté traictiee et excercee en tel langage. Et telle est ceste science ou regart de françois » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 100). Oresme soutient donc qu’il faut recourir à un vocabulaire spécifique même si des difficultés de compréhension subsistent. Et telle est la philosophie au regard du français. Il faut donc créer des mots qui parfois, et en raison de leur nouveauté, ne sont pas toujours clairs ou corrects, mais qui sont néanmoins utiles et nécessaires. Il faut s’essayer en français tout en ne s’éloignant pas trop de la pensée originale d’Aristote, sous peine de faillir. Puis Oresme justifie sa position : dans le futur, d’autres sauront parfaire son travail. « Mais se Dieux plaist, par mon labeur pourra estre mieulx entendue ceste noble science et ou temps avenir estre bailliee par autres en françois plus clerement et plus complectement. Et, pour certain, translater telz livres en françois et baillier en françois les arts et les sciences est un labeur moult proffitable, car c’est un langage noble et commun a genz de grant engin [ruse, adresse, intelligence] et de bonne prudence » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101), On retrouve ici les mêmes arguments justificatifs que chez Brunetto Latini. Oresme termine son préambule en comparant les avis des érudits latins, pour qui il était bon de traduire les sciences grecques en latin, et les savants français qui devaient, à cette imitation, traduire le latin en français. « Or est il ainsi que pour le temps de lors, grec estoit en resgart de latin quant as Romains si comme est maintenant latin en regart de françois quant a nous » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101). Sa conclusion se referme sur la commande royale. « Donques puis je bien encore conclurre que la consideracion et le propos de nostre bon roy Charles est a recommender, qui fait les bons livres et excellens translater en françois » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 101). Oresme rend ainsi hommage à son roi qui n’hésite pas à lui demander de rédiger plusieurs œuvres en français dans le but de développer le goût d’apprendre chez les sujets du royaume et dans le but d’établir le statut de la langue française comme langue de communication savante.

Le livre de ethiques d’Aristote se termine par un glossaire intitulé La table des moz divers et estranges qui compte 53 mots. Nicole Oresme définit tous les mots et il donne divers avis sur leur emploi en plus de les localiser précisément dans le texte. Voici comment il explique lui-même les raisons qui l’ont poussé à confectionner ce court dictionnaire : « Pour ceste science plus clerement entendre, je vueil de habondant esposer aucuns moz selon l’ordre de l’a.b.c., lesquelz par aventure sembleraient obscurs a aucuns qui ne sont pas excercitéz en ceste science; ja soit ce que il n’y ait rien obscur, ce me semble, quant a ceuls qui seraient .i. [un] peu acoustumés a lire en cest livre. Car presque tous telz moz sont dedenz exposés ou en texte ou en glose. Et pour ce en laisse je pluseurs, car il n’est mestier de les exposer aillieurs ne autrement que ilz sont exposés en leurs lieux » (texte de l’édition d’Albert Douglas Menut 1940 : 541). Le tableau 4 reprend toutes les entrées du glossaire qui accompagne Le livre de éthiques d’Aristote (voir Menut 1940 : 541-547).

Tableau 4 : Le livre de éthiques d’Aristote de Nicole Oresme
La table des moz divers et estranges
Actif
Accion
Active
Adultre
Architectonique
Aristocratie
Bomolochos
Chaymes
Civilité
Conferent
Continent
Contingent
Democratie
Demos
Demotique
Difference
Discoles
Epyekeye
Eubulie
Eutrapeles
Excercitative
Extreme
Faccion
Factive
Fortitude
Gerre
Gnome
Habit
Iconomie
Illegal
Incontinent
Induccion
Infini
Justice equal
Justice legal
Legal
Monarchie
Obligacion legal
Obligacion moral
Object
Oligarchie
Passif
Passion
Phyloutos
Predicat
Prodigalité
Prodige
Puissance
Rectitude
Synesie
Subject
Tymocracie
Vacacion

Sauf pour les mots accion et object, toutes les unités sont classées dans l’ordre alphabétique rigoureux. La liste révèle également la présence de quatre entrées qui appartiennent à la catégorie des unités lexicales complexes : justice equal, justice legal, obligacion legal et obligacion moral.

Les développements articulaires varient de quelques lignes à quelques dizaines de lignes. Les deux entrées ayant le développement les plus courts sont gerre et passif (1½ ligne), tandis que les articles les plus longs sont puissance (27½ lignes) et subject (21½ lignes). Le tableau 5 reprend le texte complet de quelques articles de la table d’Oresme. Les articles reproduits sont choisis parmi la liste du tableau 4.

Tableau 5 : La table des moz divers et estranges
Échantillon d’articles
Adultre Celui est adultre qui fortrait a autre sa femme pour la cognoistre charnelment; et est dit de adultere. Et de ce fu dit ou .xiii.e chapitre du quint en glose.
Bomolochos C’est celui qui est excessif en trop jouer; et est ainsi appellé en grec; et de ce fu dit ou .x.e chapitre du secont et plus a plain ou .xxv.e chapitre du quart en texte et en glose.
Eubulie Signifie en grec rectitude ou adrescement de conseil. Et est une partie de prudence de laquelle il fu dit en l’onzieme chapitre du sixte.
Fortitude C’est la vertu moral par laquelle l’en se contient et porte deüement et convenablement vers choses terribles en fais de guerre, si comme il appert ou tiers livre; et par especial ou .xvi.e chapitre en glose.
Gnomé Est une partie de prudence ou une prudence especial. Et est adrescement de la prudence qui est requise en epyekye. Et de ce fu dit ou .xii.e chapitre du sixte livre.
Iconomie C’est art ou maniere de gouverner un hostel et les appartenances. Et de ce fu dit ou commencement du premier livre en glose.
Rectitude Est dit de chose droite. Et quant une ligne ou une verge est droite, la dreceur de elle est rectitude. Et par semblable dit l’en que rectitude de volenté est quant la volenté est droite et elle veult ce que elle doit vouloir. Et rectitude de conseil est quant le conseil est tel comme il doit estre; et ainsi des autres choses. Et de ce fu dit en le .xi.e chapitre du sixte en glose.

Albert Douglas Menut (1940 : 79-82) a dressé une liste de 260 mots nouveaux —certains ayant même deux graphies— introduits en français par Nicole Oresme dans Le livre de ethiques d’Aristote. Plusieurs de ces unités lexicales inédites sont répertoriées dans la La table des moz divers et estranges où elles sont expliquées plus en détail par l’auteur. Parmi ces néologismes, on trouve quelques formes calquées directement sur le grec, comme architecton, aristocracie, demotique, nemesi, phylantropos.

Un tel programme de francisation de la part des philosophes et des savants est un appel positif à l’imagination et à la néologie pour enrichir la langue et pour lui donner des assises. On doit à Nicole Oresme la création d’un grand nombre de néologismes appartenant aussi bien à la langue générale qu’aux langues de spécialité. Le tableau 5 montre comment, en aménagiste consciencieux, Oresme prend soin d’expliquer et/ou de gloser ses mots nouveaux dans ses œuvres. Le tableau 6 reprend une trentaine de néologismes parmi la liste de 121 formes nouvelles technolectales relevées par les éditeurs du Livre du ciel et du monde (voir Menut et Denomy 1968 : 763-773). Cette œuvre d’Oresme, également rédigée à la demande de Charles V, date de vers 1375 ou de 1377.

Tableau 6 : La créativité lexicale chez Nicole Oresme
Extraits de la liste des néologismes du Livre du ciel et du monde
abnegation
angulaire
arquer
compact
complication
connotatif
conjonction
denomination
diapason
dualité
epicycle
gravité
hexagone
inherence
intelligence
longitude
meridien
moteur
observation
ovale
percussion
perspective
pole
pouls
refraction
segregation
solstice
sphere
symbole
tropique

Certains des néologismes oresmiens n’ont pas passé l’épreuve du temps. Tel est le cas des mots accidental, atinter, colligance, complexionel, contre-mettre, equivalement, falsigrafime, mixionner, signation, spissitude, tardiveté qui figurent dans la liste dressée par Albert Douglas Menut. On notera toutefois que ces mots contiennent des affixes dont la plupart sont demeurés très productifs tout au long de l’évolution de la langue française, comme le préfixe contre- et les suffixes -al, -anee, -ation, -el, -ement, -er, -itude et -.

Les créations lexicales de Nicole Oresme le placent une génération devant ses contemporains et elles donnent une impression de modernité à ses textes. L’évêque lexovien invente des mots afin d’exprimer avec justesse les concepts et les idées jusque-là étrangers au français. « Other French writers have doubtless coined as many new words; but whith the exception of Rabelais, no other writer’s contribution has persisted to an equal degree in current usage » (Menut 1940 : 56). Il ne se gêne pas non plus pour propager les néologismes de ses prédécesseurs ou de ses contemporains. Ainsi, il puise des nouveautés chez Brunetto Latini, Jean de Meung, Henri de Mondeville, Jean de Vignay, Pierre Bersuire, et d’autres.

Conclusion

Les incidences terminologiques et lexicographiques des positions de certains esprits avertis à l’égard de la langue maternelle sont incommensurables. Dans le sillage de la création linguistique en vernaculaire, et hors du champ littéraire, on voit poindre la nécessité d’élaborer des glossaires, des listes de mots, des dictionnaires, des encyclopédies et des livres savants. Dans la sphère particulière du dictionnaire, c’est en s’appuyant sur le processus cumulatif que les premiers glossaires fonderont la lexicographie du français. Les glossaristes occupés à compiler des répertoires bilingues sentaient les nécessités d’intervenir pour que le public puisse comprendre les textes latins. Ils n’étaient sans doute pas conscients de faire œuvre d’aménagement linguistique, la priorité étant centrée sur les messages sacrés qu’il fallait sauver de l’oubli. La francisation (la romanisation, dans un premier temps) reposait sur des objectifs visant à assurer la récupération de la parole perdue. La conscience aménagementale sera présente dès le moment où la conception du français prendra un tour profane significatif et, à partir du XIIIe siècle, elle engendrera des répertoires encyclopédiques ainsi que des ouvrages scientifiques et savants. Brunetto Latini et Nicole Oresme ont été deux des grands acteurs et des grands précurseurs de cette longue métamorphose. L’un et l’autre écrivent en français parce qu’ils vivent en France et qu’ils considèrent que c’est la langue d’usage, et qu’elle peut assumer une vocation savante parce qu’elle a atteint un degré de maturité suffisant pour rendre compte des arts et des sciences dans toute leur envergure. Et pour ce qui est de l’apport des traducteurs, on peut dire qu’ils marquent notablement l’accélération de l’aménagement du français en collant de près aux termes latins. À une époque où la pression de la norme épurée est peu contraignante et où le français est encore une langue imparfaite, le calque sur le latin s’offre alors comme un procédé normal et efficace de francisation, et il convient tout à fait aux exigences de l’expression des nouvelles idées en langue vernaculaire. Nicole Oresme fut l’une de ces sources primordiales qui ont enrichi la langue française et participé à l’aventure de son aménagement. Les rubriques étymologiques des dictionnaires modernes demeurent encore les témoins privilégiés de ses créations lexicales. Ses écrits montrent une grande rigueur scientifique, car, au XIVe siècle, il n’était pas banal de rédiger des livres qui exposaient scientifiquement les faits sans y mélanger des fables, des allégories ou y introduire des conseils moralisateurs.

Bibliographie