À propos de l’arrimage entre le dictionnaire et la néobienséance

« [...] le droit de ne pas se conformer aux forces viles de l’uniformisation, qu’elle soit imposée par les Cocos, les Spéculateurs ou la Langue de bois gerbatoire du Politique Correct » (Le Carré 1996 : 224).

1. Le dictionnaire comme reflet spéculaire de la société

La matière lexicale d’un dictionnaire s’ordonne tout entière en fonction d’une hiérarchie aussi bien implicite qu’explicite, qui, souvent, en fait un panthéon du vocabulaire que la norme canalise du point de vue prescriptif ou objectif. Les recueils de mots conservent ainsi la trace linguistique de l’arborescence des faits sociaux d’une époque et d’un espace bien singularisés. Un dictionnaire est pensé, du moins l’était-il, pour présenter un état des phénomènes excluant tout jugement de valeur de nature non linguistique. Cette mission et la perception du dictionnaire sont en train de dériver et d’être chambardées. On pourrait se demander en effet si le dictionnaire, québécois ou français, n’est pas à la veille de raviver une forme de militantisme à la manière de Pierre Larousse dans son Grand dictionnaire universel, ou à la façon de ses prédécesseurs Pierre Bayle (Dictionnaire historique et critique) et Denis Diderot (L’Encyclopédie). Chez Pierre Larousse, ce militantisme était, notamment, de nature politique. Il prend aujourd’hui figure plus sociale, comme chez Littré, et morale : défense du bien de l’individu, de son droit et proclamation du devoir de l’autre à son égard. Sous certains de ses aspects, il flirte avec une forme d’extrémisme. Le dictionnaire est au seuil de la métamorphose. Il risque de se transformer en un livre de la conscience sociale exacerbée, opérant par le fait même une sorte d’eschatologie collective. Son objectivité risque de basculer dans la finitude concrète de la subjectivité totale, à l’image du purisme au regard de la langue. À l’heure où la francophonie s’effrite et où la société est en crise majeure sur plusieurs plans, un nouveau danger guette la lexicographie et le dictionnaire : la soumission à la bienséance et à l’orthodoxie langagières, prolongements linguistiques naturels des secousses sociales.

Sur la base de critères objectifs, le dictionnaire ferme le lexique. Son contenu convoque un ensemble clos, la nomenclature, dans lequel les mots sont placés et hiérarchisés suivant un système circulaire qui construit un texte culturel à la rhétorique et au style bien ciselés. La concision d’un dictionnaire oblige les lexicographes à faire des choix, car l’ouvrage ne saurait « refléter tous les usages des mots, tous les registres d’expression, ni même tous les vocabulaires, toutes les terminologies, toutes les nomenclatures » (Rey 1982 : 67). Les articles de tous les dictionnaires sont donc les résultats d’un calibrage rigoureux. Jusqu’à récemment, la procédure se déroulait dans le respect et la vérité de l’observation de la vie sociale des mots, sans interprétations subjectives ou idiosyncrasiques. Certes, les sélections ne sont pas entièrement innocentes. Considérées dans leur totalité, elles trahissent un temps, un territoire, une équipe de rédacteurs, bref une idéologie systématique. Par ailleurs, tout dictionnaire doit aussi tenir compte de ce qui est moins édifiant dans une culture, celle-ci étant constituée « d’un ensemble d’assertions sur l’homme et sur la société, assertions prenant la valeur de lois universelles pour la communauté socio-culturelle que forment les lecteurs » (Dubois et Dubois 1971 : 99). Le lexicographe doit décrire les performances verbales des locuteurs du français. Plus même, il doit rendre compte de toutes celles qui relèvent « des attitudes de ces sujets à l’égard des types de comportements verbaux parlés ou écrits » (Dubois et Dubois 1971 : 99). Toutefois, la somme des mots retenus est contrôlée par un programme et par le principe de la rédaction et de la révision collectives, conditions qui assurent une bonne part de l’image d’objectivité qui s’en dégage malgré tout. Le dictionnaire aseptisé n’existe pas encore, mais il faut bien constater qu’il pointe à l’horizon et que de nouveaux défis attendent les lexicographes. L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus.

En matière de lexicographie, certaines vérités véhiculées par le nouveau paradigme social ne sont plus bonnes à transformer en mots, car ceux-ci sont perçus comme « gerbatoires ». Il vaut mieux écarter ces vocables des colonnes des dictionnaires. Dans les cercles du politiquement correct, des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Une nouvelle gymnastique langagière est née. Plusieurs groupes de pression s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens installés dans les dictionnaires depuis des lustres. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. « Changer les vocables n’améliore pas les mentalités, les attitudes et les comportements, n’élimine pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés » (Noureau 1995 : 7).

2. Les causes et les effets

Les attitudes sociales confortablement abritées dans le cocon de la rectitude politique ont leur origine aux États-Unis. Les premières manifestations surgissent sur les campus universitaires vers la fin des années 1980. La néobienséance a donc déjà son histoire en pays américain. Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens. En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la nouvelle orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, pour prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression a duré longtemps. Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas. La stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable. Le détournement des mots qui « défrisent » est quant à lui contestable.

La rectitude est une mouvance protéiforme soumise plus souvent qu’autrement à l’arbitraire et qui cherche par tous les moyens à annihiler les différences, qu’elles soient justifiables ou non, à défendre les moins nantis —par rapport à quoi?— et à promouvoir toute minorité tandis que la majorité doit s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coup de discours et de déclarations fracassantes. Toute exclusion dont il est rendu compte par la correction politique produit, en retour, des effets traumatisants chez les « inclus ». Au résultat, personne n’en ressort enrichi. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov 1995 : 96).

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (Merle 1993 : 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’un terrain plat, néanmoins miné. En encourageant la mise en évidence de la victimisation, la néopolitesse laisse croire qu’elle éradique tout type de pouvoir. Peu importe la situation, chacun se sent discriminé, violé dans ses droits, écarté des sources de la manne. Il revendique donc, entre autres, de nouveaux attributs lexicaux. Les devoirs passent quant à eux dans la colonne de l’oubli. La règle particulière devient la base de comparaison, la nouvelle référence, sectorisant davantage les individus défenseurs du principe de l’égalité radicale. Le crédo néobienséant veut que les croyances des personnes associées aux classes et aux groupes qui furent l’objet d’oppression dans le passé méritent aujourd’hui d’être traitées et considérées de manière spéciale. La culpabilité change de camp. La victimisation tend à illustrer, à confirmer et à conforter les différences, tout en maximisant l’individualisme. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un oeil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995 : 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, « le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes 1994 : 27).

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits passe par certains privilèges ou traitements de faveur compensatoires et rassurants (la discrimination positive, par exemple, que l’État de la Californie vient tout juste d’abolir à la suite d’un vote majoritaire des citoyens). Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes », des « politicismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un échelon jusqu’à la fusion avec la majorité. Cette stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? L’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui.

3. La nostalgie de l’euphémisme

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (v. Boulanger 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert (NPR). Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillardpersonne du troisième âge → personne âgéeaîné, personne expérimentée; vendeur d’automobilesconseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse plus loin la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical. Le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. Il est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, il dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être appelés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Si je parle des étudiants pure laine, je renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger se pare d’un connotation négative, ce qui n’est pas sans rappeler la fortune ou l’infortune instantanée de l’expression vote ethnique. C’est en cela que la stratégie mesure sa réussite. L’instrument même de la pensée est atteint et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi n’assure personne d’un emploi, réingénierie bouscule restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

4. Des dictionnaires stérilisés ou appeler un chat, un chat?

L’introduction de régionalismes dans les dictionnaires français dans les années 1970 et la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée. Lentement et sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Ils restent cependant des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser ou leur substituer des mots censés être mélioratifs. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey et Chantreau 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec? Les expressions de ce type sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans Merle 1993. De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. À preuve le constat de Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, rapporté dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et en tenir compte. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre à une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, etc., est condamné au retrait. L’écho orwellien nous atteint : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell 1965 : 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à préposé à la cueillette des ordures ménagères, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne à mobilité réduite, terminé le mot décrocheur et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression française pièce de solidarité pour supplanter un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de contester annihilé. Les mots sont vidés de leurs sens à coup de participes présents nominalisés, de périphrases aux métaphores lyriques ayant le mot personne comme pivot (ex. : personne atteinte de..., personne souffrant de...), de superlatifs, de préfixés en non- ou en sous- (comme dans sous-privilégié « pauvre »), de suffixés en -zéro, tout en réservant les ne... pas et les sans pour décrire ceux qui ne sont pas du bord des revendicateurs. Exit le mot juste et unique. La délicatesse du contenant est privilégiée en lieu et place de la franchise du contenu. Et garde à quiconque se risque à dénoncer la vacuité de la néobienséance; cette personne s’expose bien entendu à se voir accueillie par une volée de bois vert, car, inévitablement, on déclenchera contre elle tout l’arsenal des abus de langage en puisant dans le réservoir des mots inavouables.

5. De nouveaux aménagements

On ne saurait guère traiter des nouvelles facettes des discours sociaux sans réouvrir les conventions qui régissent la norme linguistique. Celle-ci établit les lois qui servent à expliquer, à catégoriser, à hiérarchiser, à justifier, à juger (accepter, rejeter, condamner) des usages. Or devant le flot néopoli, la norme perd son sens de normal, de non marqué. Elle est en train d’éclater et de se fragmenter en micronormes étales, sans saveur, sans ondulation, chaque groupe social définissant la sienne et en exigeant le respect intégral. La socialisation à l’échelle territoriale se désagrège, si bien qu’on n’envisage plus la langue comme bien commun, ni la qualité de la langue ou sa valeur intrinsèque comme instrument identitaire communautaire. Il s’agit plutôt de resituer ou de recibler des vocabulaires en fonction des vents sociaux qui déterminent le statut de l’être ou de la chose dénotés par les mots ou en fonction d’une appartenance qui restreint le groupe à l’uniformité en annihilant toute hiérarchie, tout élitisme, ou plutôt tout droit de réplique à la revendication. Les désignations sont « détournées à des fins de défoulement collectif » (Colin 1995). Tout doit être nivelé sur le plan social et, corollairement, sur le plan lexical. Ainsi, le mot bénéficiaire qui retentit dans les bureaux de l’Assurance sociale, de l’Assurance-emploi, du ministère de la Santé, des Allocations familiales, etc. Même l’étudiant —mot que son synonyme client est en train de concurrencer— est bénéficiaire d’un enseignement au lieu de le recevoir. Comment, dans ces conditions, débattre d’idées qui n’ont plus d’identité ou une identité floue, comment aborder des sujets que l’on ne peut évoquer qu’après maintes circonlocutions lexicales? La parole des sages est remise en cause, telle la pensée de Bertrand Russell pour qui dans une démocratie, il est nécessaire que le peuple accepte de voir ses sentiments outragés?

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2).

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage est une condition sine qua non à l’entrée au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (Petit Larousse illustré 1997 [PLI]) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et poupin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés.

6. Conclusion : La nouvelle vulgate lexicale

La néobienséance est un nouveau péril social qui concerne les effets délétères de toutes sortes de revendications identitaires qui mobilisent les microgroupes, et dont l’expression ultime est perceptible dans le langage par l’intermédiaire des mots qui veulent ne pas dire. Ils portent en eux une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conforme aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical? Et le rassembleur lui-même, aussi dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. A ce propos, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965 : 437).

7. Bibliographie

Un épisode de la néobienséance dans les dictionnaires scolaires : le protocole de rédaction des exemples comportant un prénom[1]

1. Le dictionnaire, dépositaire de la culture

Les dictionnaires se profilent à l’avant-plan des instruments d’acquisition du savoir sur la langue et sur la norme. Ces gros livres pleins de mots visent à assurer une meilleure intercommunication entre les membres d’une même communauté, à savoir les locuteurs qui se réclament de la culture décrite. C’est là l’une des dimensions diatopiques ou spatiales des recueils de mots. Les catalogues d’unités lexicales sont aussi des outils d’apprentissage qui visent à assurer la cohésion culturelle, car ils permettent, au-delà des barrières du temps qui passe, de pérenniser la compréhension des productions d’une société que sont les livres et les écrits, parfois les paroles, qui importent pour l’histoire d’une communauté et pour l’histoire universelle. C’est là l’une des dimensions chronologiques ou temporelles des répertoires lexicaux (v. Loffler-Laurian 1996).

En tant qu’émanation sociale, le dictionnaire est donc susceptible de refléter, à travers le programme qu’il trace, dans les choix effectifs qu’il propose, dans la méthodologie qu’il met en œuvre, l’état de la société dans la synchronie qui le voit émerger. Il devient un lieu naturel d’une actualisation sociale et il est lié à la triple contrainte du temps, de l’espace et des registres sociologiques (v. Rey 1995, 110). Il est clair qu’il doit viser à promouvoir la reconnaissance individuelle et collective, ainsi que l’unité culturelle. Sa norme et son contenu sont dictés par le groupe culturel dominant de la société productrice. Les valeurs symboliques et la rhétorique communautaire qu’il consigne tiennent naturellement quelque chose de l’anthropologie et de l’ethnologie. Ce qui atteste que le dictionnaire de langue est loin d’être étranger aux idées qui ont cours à un instant déterminé au sein de la collectivité. Au contraire, il est le dépositaire d’une partie fort importante de la culture humaine et, d’une certaine façon, il détient la clé du déchiffrement des arcanes de cette culture (v. Sousa 1996, 49). Il ne peut donc pas être assimilé sans nuance à une sorte d’« objet mou » (Pecheyran 1991, 39), qualificatif dont on l’affuble souvent. À l’opposé, il peut devenir un objet passablement subversif et controversé comme le montre quelques épisodes récents de la dictionnairique francophone (v. Boisvert, Boulanger, Deshaies et Duchesneau 1993). Par ailleurs, étant largement plébiscité par les publics auxquels il est destiné, le dictionnaire est bien autre chose qu’un vulgaire inventaire de mots jetés sur le papier dans l’ordre alphabétique et accompagnés de quelques renseignements fonctionnels. C’est aussi beaucoup plus qu’un livre banal, interchangeable avec n’importe quel autre.

2. Le dictionnaire, la geste sociale et l’école

L’identité culturelle est conditionnée, façonnée par la capacité d’adaptation et par la capacité d’expansion ainsi que par des résistances et des mouvements contradictoires devant ce qui risque de la déstructurer, de la déstabiliser, de la démolir ou de l’anéantir. Perçue sous l’angle d’une sémiotique, la culture convoque un système modelant sur lequel se fondent les individus pour définir leur vision du monde et ses divers fragments en vue de se positionner dans un espace, un territoire maîtrisé. Une identité culturelle et nationalitaire se fabrique autour d’une mémoire collective, et le dictionnaire est l’un de ces hauts lieux qui participe de la mémoire d’un peuple, même si c’est à travers la langue qu’elle se bâtit. Mais cette mémoire est aussi ce qu’on en fait.

De là le rôle primordial et la valeur exemplaire de la langue à l’école et dans la société afin de pouvoir la situer dans l’histoire, seul chemin pour meubler la mémoire sociale, qui est elle-même l’un des fondements édificateurs de l’identité d’un peuple. Une société qui masque ou évacue insensiblement l’histoire et son histoire linguistique est une société suicidaire. Une communauté sans mémoire linguistique et sans dictionnaire à tous les échelons de la progression scolaire se pose comme une collectivité sans défense ou un groupe écartelé, comme l’a été le Québec jusqu’à récemment, en raison justement de l’absence d’un ouvrage qui fasse consensus. Pour que la culture d’un peuple s’épanouisse, il faut impérativement qu’elle reste enracinée dans le passé. Il faut qu’elle demeure vivante, originale, et qu’elle se perpétue, c’est-à-dire qu’elle reste fidèle à ses origines et qu’elle soit en état permanent de créativité et d’évolution dans tous les domaines, y compris dans le champ de la langue. Ce qui revient à dire que « pour avoir en face de soi un autre que soi, il faut avoir un soi » (Ricœur 1961, 451). Autrement dit encore, on ne peut concevoir son identité sans envisager en même temps son altérité. Penser un dictionnaire et son contenu, puis le réaliser ne sauraient, bien entendu, se faire hors de l’histoire nationale du public cible.

Les dictionnaires pour les enfants ou les dictionnaires d’apprentissage —sur la distinction entre les deux types de recueils, v. Lehmann 1991, 110-111— font partie de cette geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire et transmettre à travers elle les valeurs communautaires, une conception particulière du monde et un modèle idéologique idoine. Ils portent chacun leur historicité en ce sens que, comme tous les dictionnaires, ils sont traversés par l’Histoire et qu’ils contiennent cette histoire sociale en train de se faire, y compris les nouveaux évènements reliés à la nouvelle morale sociale. Il est donc impératif que le dictionnaire fasse partie de l’équipement de base de l’écolier qui se lance à la conquête de sa langue maternelle.

3. Le dictionnaire et la (néo)bienséance

En ces temps où dominent de nouveaux paradigmes sociaux, les dictionnaires tentent de concilier une multitude d’exigences réparties sur plusieurs niveaux : modernité et histoire, logique variationniste et norme de référence unique —qui mettent à mal la francophonie et le français international—, équité entre les sexes, ouverture sur le monde et empire interne, éradication des inégalités sociales, des stéréotypes sexistes ou ethniques, etc. Aussi, certaines vérités véhiculées par de nouvelles coordonnées sociales instaurées dans certains pays de l’hémisphère nord doivent-elles être maquillées sur le plan lexical et transformées en mots présentant toujours leur plus beau profil. De plus en plus, certaines zones vocabulairiques doivent être passées au crible d’un ensemble de critères de sélection et d’approbation qui reposent sur un ordre moral qui impose sa loi. Sur la base de ces facteurs dans lesquels le bien domine toujours le mal ou le réprouvé, des pans entiers du lexique sont escamotés des dictionnaires pour la jeunesse. Il en va ainsi des lexiques scatologiques, sexuels, offensants (jurons, blasphèmes, sacres...), etc. Ces registres de langue sont donnés comme peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (v. Boulanger 1994, 275). En fait, ce contrôle n’est que la poursuite de manières de faire de la lexicographie d’apprentissage ainsi qu’on le constate depuis une trentaine d’années. Sauf que des interventions externes se produisent de plus en plus souvent afin d’exercer ce contrôle dont les normes ont leur source en dehors du champ de la linguistique.

La barrière morale éditoriale s’interprète également autrement et à la lumière du phénomène foudroyant dénommé le politiquement correct ou la rectitude politique. Cette nouvelle règle de vie sociale a des prolongements immenses dans la langue, et la lexicographie est appelée à y faire face pour tenter de la gouverner. Les protocoles de rédaction des dictionnaires sont soumis à un examen sévère de la part de groupes sociaux érigés en juges qui exigent d’être parties prenantes dans les contenus. De sorte que des informations linguistiques pertinentes risquent de se voir éjectées des colonnes des dictionnaires sous la poussée de pressions externes caractérisant la correction politique. Le dictionnaire devient l’un des lieux obligés du rétablissement d’une caution bienséante et présente certains phénomènes sociaux sous un jour embelli, ou plutôt travesti. Sur la base de critères peu adaptés à l’objet dictionnairique, les lexicographes sont ou seront contraints, d’une part, d’exclure des éléments qui ont leur place dans les articles et, d’autre part, d’inclure des éléments qui ne sont pas normalement requis. C’est ainsi que la théorie et le faire du dictionnaire sont étroitement rattachés à ce que la dynamique de sa propre histoire le contraint d’inclure ou d’exclure (v. Meschonnic 1991, 15).

Mais qu’est-ce donc que la rectitude politique, que pour notre part nous préférons dénommer la néobienséance? Plusieurs voient ce phénomène comme un nouveau péril social qui est relatif aux effets délétères de toutes sortes de revendications et d’exigences liées à l’identité et à la reconnaissance qui mobilisent des microgroupes et dont l’expression la plus visible est celle où la victimisation règne en maîtresse. Les secousses sociales se prolongent naturellement dans le langage et celui-ci prend figure de discours délavés et ravalés par l’intermédiaire de mots qui moralisent et qui veulent ne pas dire (personne différemment douée « débile », personne physiquement défiée « handicapé », personne optiquement contrariée « myope », personne verticalement défavorisée « nain », citoyen socialement sinistré « pauvre »). Ce lexique fondé sur les structures lexicales complexes et sur l’hyperonymisation grandit chaque jour et il prend une place de plus en plus importante dans la communication quotidienne. L’essentiel de la parole néopolie n’est pas d’affirmer ce qui est vrai, mais de rendre vrai ce qui est énoncé. Corollairement, le dictionnaire devient ou deviendra porteur de ces néodiscours (v. Boulanger 1996b et 1997).

L’origine du PC remonte aux mouvements communautaires observés sur les campus américains vers la fin des années 1980. En pays américain, la néobienséance a une histoire déjà fort bien documentée. Sous le couvert linguistique et dictionnairique, elle peut être définie comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer la pensée de toute la collectivité par le biais du langage et, dans son prolongement, du dictionnaire. La néopolitesse puise sa force dans le postulat que l’équité sociale doit s’allier à la règle qui édicté que la fin justifie les moyens. Avec comme conséquence que les principes fondamentaux de la démocratie se voient déshabillés du droit à la libre expression et à la solidarité collective au profit d’un rééquilibrage qui octroie désormais à certaines entités groupales le droit d’être plus égales que d’autres sous prétexte de rétablir des droits brimés ou de donner à ceux qui n’ont pas en puisant sans limites dans la musette de ceux qui se sont composés un capital de vie. La néo-orthodoxie est protéiforme dans ses manifestations, et souvent sournoise, car elle cache des pièges. Fréquemment soumise à l’arbitraire, elle cherche des moyens, qui sont d’ailleurs culpabilisants pour les « inclus », afin d’annihiler les différences, justifiables ou non, pour défendre les moins nantis et pour promouvoir les minorités au détriment des majorités qui, elles, doivent s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coups de discours virulents et de déclarations fracassantes. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov 1995, 96). L’égalité et la justice réclamées en toutes choses signifient dès lors qu’il faut reconnaître ces groupes des points de vue social et officiel, à savoir étatique et institutionnalisé, valoriser leurs souffrances, rétablir des faits en leur dispensant des privilèges et des traitements de faveur compensatoires et rassurants. Ainsi se trouvent identifiés les deux pôles majeurs de la néobienséance : la victimisation et l’individualisme, avec leur corollaire obligé, 1’« héroïsation » des victimes.

Dans la perspective langagière, le nivellement lexical s’impose. Il vise à éliminer les mots qui disent les normes autres et les déviances, les majorités et les minorités, les riches et les pauvres, les munis et les démunis, les inclus et les exclus, de sorte que le visage de la société soit dépeint comme égalitaire, neutre et sans aspérités.

C’est dans cette large perspective d’une nouvelle forme de la restauration lexicale, car il s’agit bien ici de néologie d’ordre défensif, que nous aborderons les dictionnaires scolaires pour enfants. Nous ne nous intéresserons pas vraiment au contenu linguistique qu’ils véhiculent, mais bien plutôt aux messages sociaux subliminaux qu’ils portent inscrits en palimpseste de la microstructure. Ainsi, la plupart des héros de l’univers narratif du Petit Robert des enfants [PRE] (aujourd’hui le Robert des jeunes [RJ]) occupent des fonctions et des emplois à caractère positif dans l’aventure de Motbourg : madame Hespel est ingénieur (ou ingénieure?), Angèle, l’institutrice, répare la voiture, etc. Il faut bien aussi qu’à côté des « bons », il y ait quelques « méchants ». Au Québec, ces personnages sont généralement bien perçus par les enseignants, sauf un, madame Harpie. Dans le lexique commun, le mot harpie signifie « Femme acariâtre, méchante, laide ». D’ailleurs, un seul des quatre dictionnaires pour enfants consultés pour la présente étude consigne le mot harpie dans sa nomenclature. Il s’agit de l’édition canadienne du Larousse maxi débutants 1986 [LMDÉC] qui l’exemplifie puis le définit ainsi : « Cette personne est une harpie, elle est très méchante et coléreuse ». Le personnage du PRE/RJ qui porte ce nom possède de nombreux défauts physiques et autres : madame Harpie est petite et boulotte, elle a des bajoues et une verrue sur le nez; elle ne connaît pas le sourire, elle houspille tout son entourage; elle est commère, soupçonneuse, avare, malhonnête, etc. (v. PRE 1988, 1132 et Lehmann 1991, 128). Sa seule qualité semble être son occupation : elle est en effet marchande de bonbons. Il est fort douteux que ce portrait très négatif d’une femme puisse être accepté dans les écoles du Québec. Son patronyme et la panoplie de ses défauts, qui rassemblent tous les stéréotypes du genre, seraient frappés d’interdit lexicographique au nom de la discrimination sexiste, physique et sociale. Seule son occupation de marchande de bonbons résiste aux foudres de la critique bienséante. Outre ces considérations sur la microstructure, nous sommes également conscient que le contenu de la macrostructure puisse subir les foudres de la censure. Mais pour l’immédiat, le parcours proposé sera essentiellement centré sur l’exemple lexicographique forgé.

4. Les dictionnaires scolaires

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux enfants de 7/8 à 12 ans est fort important. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine » (1991, 19). La plupart des grandes maisons d’édition de dictionnaires offrent une gamme de produits pour les enfants de cette catégorie d’âge (v. Lagane 1990 et Hausmann 1990). Dans le secteur économique, il règne donc en cette matière une très forte concurrence, d’autant que les éditeurs français mettent en circulation des éditions adaptées à différents contextes culturels francophones, notamment les environnements canadien, québécois ou nord-américain, selon l’envergure des visions politico-culturelles ou politico-éditoriales des entreprises (v. Ouimet 1996). C’est ainsi, que chacune à leur manière, les maisons d’édition Larousse, Hachette, Bordas et Robert diffusent leurs « juniors » en Amérique.

Les dictionnaires scolaires ont déjà une histoire. La place prépondérante qu’ils occupent dans le système pédagogique du français langue maternelle remonte à une génération. On peut dater cet envol du début des années 1960 (v. Gross 1989, 174). Mais ce n’est qu’à partir de 1972 que l’État français recommande le maniement du dictionnaire de manière obligatoire à l’école. En 1986, le marché français du dictionnaire pour les enfants (jusqu’à 15 ans) offre un catalogue d’une soixantaine d’ouvrages différents (v. Gross 1989, 174; aussi Corbin 1991, 19-20).

Au milieu des années 1960, Larousse révolutionnait en quelque sorte la lexicographie moderne en proposant un recueil de mots — le Dictionnaire du français contemporain [DFC] (1966) —représentant « une expérience d’application à la lexicographie de quelques grands principes de la nouvelle linguistique » (Lagane 1990, 1369). Les auteurs du DFC puisaient abondamment aux sources du distributionnalisme et du structuralisme pour en ordonner les contenus macro- et microstructurels. Parmi les protocoles inédits mis de l’avant, on s’est attaché à étudier la langue de manière scientifique sans parti pris normatif, c’est-à-dire que les auteurs ont privilégié l’observation du code linguistique dont les ondulations variationnistes doivent être considérées comme normales en fonction de la situation de communication. La langue est sociale, donc plurielle et multiforme par nature. Il n’y a alors rien d’étonnant à constater l’existence simultanée dans la langue de phénomènes complémentaires et en apparence contradictoires comme la stabilité et la variation, l’une et l’autre faisant partie de la langue nor-mée. Par ailleurs, le DFC assurait une certaine cohérence au code étant donné que la description était limitée à une synchronie reflétant l’état de langue circonscrivant les usages actualisés à l’époque.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire est bien fixé par rapport à la démarche pour les adultes. L’envergure nomenclaturelle est réduite, le nombre d’entrées se situant dans un créneau de 18 000 à 20 000 unités. Les rubriques historiques (étymologie, datation) et la prononciation sont exclues. Les citations sont également écartées, sauf dans le PRE/RJ qui offre des extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (v. Lehmann 1993b, 205). L’accent est mis sur la définition et l’exemplification, auxquelles s’ajoute presque toujours l’iconostructure. Le cheminement normal procède donc du mot vers la définition, puis son exemplification, pour déboucher enfin sur l’illustration. Aucun dictionnaire de cette taille n’illustre d’ailleurs tous les mots concrets « illustrables » qu’il capte en son sein. Il n’entre pas dans notre intention de faire le point, ni le partage sur l’ordre de préséance de l’une sur l’autre de ces trois rubriques que sont la définition, l’exemple et l’iconographie (v. Lehmann 1991, 1993a et Rey-Debove 1993).

5. Le dictionnaire dans la classe

Dans le cadre de la classe, le dictionnaire scolaire est source d’activités à caractère linguistique : constat de l’existence du mot —le fameux être ou ne pas être dans de dictionnaire (v. Pecheyran 1991)—, compréhension des mots et de leurs sens et enrichissement du vocabulaire, apprentissage de l’orthographe, maîtrise des règles fondamentales du code écrit par l’entremise de la composition, de la rédaction de textes ou des devoirs, de manière à prendre conscience du système de fonctionnement de la langue. L’apprentissage global du français langue maternelle en est l’objectif ultime.

Au premier chef, ni le programme des dictionnaires pour les jeunes ni leur utilisation didactique ne visent la correction de la langue. Ils se situent tous deux beaucoup plus du bord de la norme objective (l’aspect quantitatif du vocabulaire) que du côté de la standardisation prescriptive (l’aspect qualitatif du lexique). Prioritairement, les ouvrages scolaires sont des dictionnaires de réception, en ce sens que les élèves y ont recours pour décoder la langue, pour interpréter les mots, pour lire et comprendre les textes. Ils ne sont pas des dictionnaires de production servant à l’encodage aux fins de scruter les modes de fonctionnement de la langue et de rendre évidente toute la mécanique de production du système. Christian Buzon critique cette vocation à sens unique des dictionnaires pour la jeunesse (v. 1983, 165-166).

C’est l’incompréhension qui pousse l’enfant à ouvrir un dictionnaire et à s’y mettre en quête de réponses pour apprendre, davantage que pour y effectuer une recherche critique sur la langue (v. Pecheyran 1991, 39). D’où la nécessité de dévoiler une langue représentative de la collectivité sociale à laquelle appartient l’élève. Car le dictionnaire est le lieu par excellence où le lexique, les mots se constatent le mieux : ils s’y déposent, s’y organisent, s’y fixent. L’apprentissage des règles fondamentales de la grammaire et de la syntaxe s’effectue dans un laps de temps relativement court. Mais le lexique reste toujours ondoyant, inachevé, car des mots meurent, d’autres s’usent, changent de sens tandis que d’autres encore naissent et se diffusent, prennent de nouveaux chemins. Tout au long de sa vie, l’enfant ne cessera jamais d’acquérir du vocabulaire. La langue ainsi mise en perspective comprendra les éléments qui la caractérisent géopolitiquement, socialement et culturellement, et qui la font distinguer de celle des autres groupes sociaux qui partagent quotidiennement le même idiome, mais qui vivent sur d’autres territoires éloignés et, de ce fait, qui ne parlent pas nécessairement la langue de la même manière, ni avec les mêmes mots, les mêmes sens ou les mêmes prononciations. Les dictionnaires pour les jeunes Français et les dictionnaires pour les jeunes Québécois ne sauraient être une même musique totalement partagée sans que des accords ne soient faussés, d’un côté comme de l’autre (v. Boulanger 1996a). La langue que doit emmagasiner le dictionnaire doit être celle qui se manifeste dans toutes les expériences quotidiennes de l’enfant, à l’école comme à la maison, tout autre statut donné au français dans le dictionnaire s’avérant déstabilisant pour le consulteur (Rey-Debove 1989, 20).

Plus que d’autres sans doute, les dictionnaires d’apprentissage québécois doivent refléter des contenus bien territorialisés, sans perdre de vue toutefois la double perspective dans laquelle s’inscrivent les écoliers, à savoir d’une part, l’importance de s’identifier comme locuteurs nord-américains de la langue française, d’autre part, la nécessité de s’assumer comme locuteurs universels de cette même langue, c’est-à-dire de faire en sorte d’échapper au danger du cloisonnement culturel.

5.1 La lecture de l’univers référentiel

En plus d’avoir une vocation linguistique, le dictionnaire scolaire est aussi un truchement qui mène à la connaissance du monde et de ses traditions. À la fois vérité sur le monde et sur la langue, il favorise l’accroissement du savoir sur les réalités concrètes et abstraites dénotées par les unités lexicales. Par conséquent, les dictionnaires dessinent une vision du fonctionnement de la vie et du monde qui laissera ses empreintes sur la future conception de l’univers que se créera l’enfant. À travers les mots imprimés sur le papier et les images qui les accompagnent, aux yeux de l’enfant, le dictionnaire réalise un grand pan de l’expérience du monde. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire du primaire « doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou coercitive » (Boulanger 1994, 267).

Dans le cheminement lié à la formation scolaire élémentaire, les questions du genre : « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur le fonctionnement du système linguistique et sur les pièges et chausse-trappes de la langue. Au-delà ou en-deçà de leur vocation bien entendu langagière, les dictionnaires pour la jeunesse poursuivent comme objectif primordial de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat puis de mettre l’univers en correspondance avec les mots. On l’a précisé ci-dessus, pour les jeunes élèves, l’apprentissage des données sur la langue est davantage d’ordre quantitatif, l’enrichissement mémoriel du vocabulaire étant liée aux connaissances extralinguistiques cumulées simultanément. Il y a donc un parallélisme entre l’acquisition des mots et la thésaurisation du savoir sur le monde et sur ce qui le compose. Contrairement aux ouvrages pour les adultes, le but premier du dictionnaire scolaire n’est pas de permettre à l’enfant de travailler sur l’organisation des unités lexicales dans le cadre d’une hiérarchisation normative et sociodiscursive, orale et écrite. Car c’est un fait que, dans un dictionnaire général destiné aux adultes, la matière lexicale s’organise tout entière par rapport à une hiérarchie, aussi bien implicite qu’explicite, qui en fait le lieu le plus affirmé du lexique, et que la norme et le bon usage viennent canaliser sous des angles prescriptifs ou objectifs selon les programmes établis. Alors que l’enfant n’a pas encore acquis le réflexe du non-mot —ce qui n’est pas catalogué n’est pas considéré comme un mot— ou de la valeur de l’usage, même s’il peut avoir des soupçons ou une vague idée.

6. L’exemple forgé

L’exemple est l’une des rubriques articulaires qui favorise la perception des conditions d’emploi discursif des entrées. Dans la lecture métalinguistique ordinaire de l’article où il figure, il est une séquence autonyme (v. Rey-Debove 1993, 86). Si la définition généralise en fournissant les caractéristiques prototypiques de l’adresse, l’exemple spécifie, car il morcelle. Pour certains chercheurs, l’exemple forgé possède « n’importe quel contenu, mais de préférence un contenu singulier, plus représentatif de l’énonciation ordinaire qui possède une deixis (ego, hic et nunc) » (Rey-Debove 1993, 86). Généralement, dans la phrase exemple dans laquelle il est convoqué, le mot que l’on souhaite mettre en discours a son emploi usuel, normal, c’est-à-dire référentiel, comme il est souhaitable de le montrer dans le processus pédagogique d’apprentissage du vocabulaire. Mais tout en étant une projection référentielle, l’exemple ne correspond pas à une situation réelle. Il n’apparaît que comme une virtualité. Son statut sémiotique lui permet de simuler un contexte situationnel qui réduit le message aux seuls critères de vérité, conditions qui font que l’énoncé étant libéré de toute incidence contextuelle n’est ni vrai, ni faux (v. Martin 1989, 600). « L’exemple construit, dépouillant l’énoncé de tout renvoi à une situation réelle, conduit à un artefact qui n’est que le lieu du sens » (Martin 1989, 600). Mais parce qu’il est perçu par le destinataire comme un discours sur le monde, spécialement par l’enfant, l’exemple conserve une valeur de vérité qui reste en accord avec les symboliques sémio-culturelles de la société (v. Rey-Debove 1971, 264).

L’exemple particularise, on l’a déjà évoqué. Il détourne du sens. « Aucune phrase-exemple ne permet d’accéder au sens exact d’un mot, seule la définition peut le faire parce qu’elle généralise, alors que l’exemple particularise » (Rey-Debove 1988, IX). Le contenu singulier « ne peut restituer à coup sûr le contenu du mot défini » (Rey-Debove 1971, 300). La singularisation est en fait artificielle dans le dictionnaire, car du point de vue du lexicographe, l’exemple généré conserve toujours un cachet métalinguistique. En outre, même s’il puise dans l’expérience, il n’en demeure pas moins qu’il a été créé artificiellement puisqu’il est le fruit des acquis d’un rédacteur ou de plusieurs pour représenter un discours sur la langue. C’est dire qu’en dépit de son image référentielle et de sa portée singularisante, l’exemple conserve toujours quelque chose de l’abstraction globalisante de la définition (v. Buzon 1983, 163). Ainsi, l’exemple Cet hiver, il a beaucoup neigé, tiré de l’article neiger du Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ], est un pur produit de l’imagination des rédacteurs du dictionnaire. Tandis que la phrase « Cet hiver, il a beaucoup neigé. » rend compte d’un évènement qui s’est réellement produit au Québec au cours de l’hiver 1999. Les phrases exemples que l’on trouve dans la lexicographie enfantine « doivent être le résultat d’une construction, d’un “montage”, au sens où l’on dit que l’on “monte” une expérience » (Gross 1989, 177).

6.1 Les fonctions de l’exemple

Sur le plan linguistique, l’exemple s’inscrit souvent dans une phrase modèle, banale, attendue, conditionnant cependant les collocations, légitimant les associations de mots, les constructions syntaxiques, les cooccurrences, les valeurs phraséologiques, etc., des adresses. Mais surtout, l’exemple sert de double à la définition, quand il n’est pas une définition per se. Son rôle premier est donc d’ordre fonctionnel et sis au niveau du registre linguistique : grammaire, syntaxe et sémantique pour Gaston Gross (1989), syntagmatique, paradigmatique, rhétorique et pragmatique pour Robert Martin (1989). Les fonctions, les rôles et la typologie des exemples ont fait l’objet de plusieurs recherches (v. Martin 1989, Lehmann 1993a et Wooldridge 1995), tandis qu’Alain Rey a récemment retracé l’histoire du mot exemple (v. 1995).

Dans les dictionnaires pour la jeunesse, l’exemple possède aussi une fonction didactique évidente qui établit le pont entre la langue et le monde.

Si on l’approche en effet de manière extralinguistique, l’exemple plonge aussi allègrement dans le tissu social et culturel. Il contextualise des faits socioculturels dominants dans la synchronie que décrit le dictionnaire. Au-delà de son rôle (méta)langagier, l’exemplification pose de redoutables défis parce qu’elle est aussi une projection sur le monde. En tant que procédure d’accès au sens et à l’univers, c’est dans l’exemple que s’affirme le plus ou le mieux l’opposition binaire des mots et des choses. C’est donc par les exemples qu’« un dictionnaire de langue se prolonge tant soit peu en dictionnaire de “choses” » (Imbs 1971, XL) et qu’il rejoint le réel de l’expérience. De ce point de vue, l’exemple est irremplaçable dans un dictionnaire des jeunes. Il dispute souvent la première place à la définition afin de savoir quelle rubrique prédomine sur l’autre dans l’ordre de préséance des énoncés (v. Lehmann 1991, 114-116, 1993a et Rey-Debove 1993). Il a certes un poids déterminant dans le dispositif d’explication du monde. « Ses fonctions excèdent les fonctions habituellement dévolues à l’exemple du dictionnaire, puisqu’il prend en charge, de manière plus ou moins prononcée et de façon plus ou moins explicite, des informations sur le contenu du signe » (Lehmann 1993a, 67). Ce constat rejoint ce que Robert Martin (1989) range dans la catégorie des fonctions idéologiques de l’exemple, mais qu’il vaudrait mieux associer aux fonctions proprement référentielles, une fonction idéologique pouvant être aussi d’ordre linguistique, la norme par exemple. Sur un autre plan, lorsqu’il prend figure de texte narratif, comme dans le PRE/RJ, l’exemple acquiert une valeur pédagogique, psychologique et ludique indéniable (v. Lehmann 1993b, 204). À lui seul, l’intérêt psychologique et cognitif reconstruit les rapports entre les mots et l’environnement réel. « Le mot a donc un contexte qui est l’exemple, et l’exemple a un contexte qui est l’histoire recontée au fil des mots » (Rey-Debove 1991, 156).

Enfin, l’exemple possède à l’occasion une valeur strictement encyclopédique (v. Martin 1989, 604-605).

6.2 La formule exemplaire de l’exemple

Dans les dictionnaires destinés à des enfants, l’exemple doit être de préférence une phrase simple, mais complète. Le qualificatif simple ne signifie pas dépouillé de contenu ou simpliste, mais informatif et sans détour propre à masquer le message. Des exemples comme Jacques louche, cité dans le tableau 3 (v. plus loin), ou L’italien est la langue des Italiens (sous langue dans le DCECJ) sont à éviter (v. d’autres exemples vides dans Buzon 1983, 163). De fait, seule la phrase « est apte, en tant qu’exemple forgé, à simuler ce qui se dirait dans une situation réelle donnée » (Rey-Debove 1989, 21). Le discours non syncopé paraît plus naturel et, par-delà les assertions métalinguistiques qui y sont enchâssées, il parle aussi du monde et il le fait mieux que les fragments syntagmatiques isolés ne sauraient le faire, car les constructions syntaxiques sont réduites à leur stricte fonctionnalité sur le plan linguistique. L’exemple informe donc simultanément sur l’univers référentiel et sur le signe. L’énoncé qu’est l’exemple peut être dit duel. Il s’inscrit d’abord dans une lecture de premier niveau, qui est la référence au contenu; ensuite, sa lecture peut être seconde, à savoir d’ordre métalinguistique, car le signifiant (l’entrée) supporte un certain nombre de faits de langue. On retrouve ici ce que Josette Rey-Debove appelle la double lecture (v. 1971, 263). D’un côté, l’exemple est autonyme puisqu’il signifie ou connote son propre contenu linguistique et une ou des caractéristiques du discours qu’il module; de l’autre, les composantes qui le modèlent étant elles-mêmes en usage, elles ne sauraient être autonymes (v. Rey 1995, 103). Le lexicographe robertien voit dans l’exemple un double sémantisme, « l’un indirect, renvoyant à un signe du langage, l’autre direct, renvoyant à un contenu conceptuel ou à un référent » (Rey 1995, 103). Ce phénomène du dédoublement de la lecture est clairement attesté par la mise en évidence du mot d’entrée dans des exemples de certains dictionnaires scolaires. Deux des quatre dictionnaires utilisés pour cette recherche utilisent le principe méthodologique de la mise en relief. Il s’agit du DCECJ et du LMDÉC; les deux ouvrages du Robert, le Robert junior illustré [RJI] et son édition nord-américaine, le RJINA ne distinguent pas l’entrée dans l’exemple. Voici des exemples du mot musicien qui figurent dans ces quatre recueils.

6.3 Le passage de l’immanence langagière au monde

Le montage dont Gaston Gross parlait ci-dessus implique aussi que l’exemple est un « montrage » ou, dans une terminologie plus officielle, une monstration. Celle-ci se situe généralement hors du langage; elle est en prise directe sur le monde. En cela, elle s’oppose à la définition lexicographique (v. Martin 1989, 602). Ce qui différencie la définition de l’exemple, c’est en somme que l’établissement du sens est une démonstration logique, mais qui reste fondée sur la virtualité —la classe de référents—, tandis que l’exemplification est une monstration par laquelle un objet virtuel est concrétisé —l’un des objets du monde qui correspondent au prototype est extrait du lot. « La monstration du référent est en principe limitée à un objet singulier, notamment désigné par un nom propre; si elle vise une classe, la chose montrée n’en est plus qu’un exemple » (Rey-Debove 1993, 85). L’exemple s’oppose également à la définition en ce qu’il doit nécessairement inclure le défini tandis que la définition doit convenir au défini, à tout le défini et à lui seul, mais sans l’inclure. Nous ne traiterons pas ici du cas de la définition-phrase qui incorpore le signe, formule qui a effectué une percée remarquée dans le RJ (v. Lehmann 1991, 116-118).

Josette Rey-Debove (1993, 85) distingue trois types de monstration que nous ne faisons que signaler sans insister sur les détails :

  1. La monstration gestuelle qui suppose que le sujet indique quelque chose ou quelqu’un du doigt.
  2. La monstration imagière ou iconique que l’on trouve prioritairement dans les légendes des dictionnaires et des encyclopédies.
  3. La monstration sonore qui implique les onomatopées renvoyant au référent qui est un bruit.

6.4 La construction du monde et l’exemple

L’idéologie est une suite d’arguments dont on use pour convaincre les autres d’un point de vue sur quelque chose et pour justifier son identité, les particularités que l’on privilégie et la nécessité des objectifs que l’on propose, poursuit et défend. Le système idéologique dont le dictionnaire est empreint, car il en existe toujours un, déborde le cadre de l’article lui-même. Il peut se retrouver dans « tous les lieux de la description lexicographique et se couler dans certaines procédures du dictionnaire » (Lehmann 1989, 107). Les textes prédictionnairiques (préface, présentation, introduction...) sont les lieux les plus favorables à l’énonciation des prises de position sur la philosophie soutenue dans l’ouvrage. L’idéologie systémique contenue dans les articles est évidemment programmatique et nul dictionnaire un tant soit peu sérieux et scientifique n’en est exempt. La nature sémiotique et symbolique du texte dictionnairique recèle déjà en filigrane tous les traits pertinents de l’idéologie que les rédacteurs ou les éditeurs souhaitent faire passer (v. Rey 1995, 113).

Mieux que la plupart des autres énoncés articulaires, les exemples transportent la charge idéologique de la société et du groupe ciblés par le programme rédactionnel du dictionnaire. Pour certains, ils sont même la principale tête de pont lexicographique des idéologies et des jugements de valeurs (v. Rey 1995, 113). « C’est ainsi que l’appareil d’exemples d’un dictionnaire manifeste ou trahit des positions pédagogiques, éditoriales —voire commerciales— et en général idéologiques, autant et parfois plus que l’analyse des sens, les choix de nomenclatures, la politique définitionnelle » (Rey 1995, 104). Les choix qu’opère le lexicographe présentent en effet une image complète et souvent complexe des conceptions, des expériences et des croyances des individus qui forment la société. « De façon plus générale, on ne conçoit pas que les exemples, du moins par les présuppositions qu’ils véhiculent, soient en constante contradiction avec la vision du monde que le lexicographe peut supposer chez son public » (Martin 1989, 605). Au pays de la « dictionnairie », l’exemplification n’est jamais innocente. Pris globalement, les exemples trahissent les courants idéologiques privilégiés par les lexicographes (v. Wooldridge 1995, 16). D’ailleurs, ce phénomène n’est pas récent, tant s’en faut. La formule phrastique forgée et sciemment idéologique figure déjà dans la lexicographie du XVIIe siècle, César Pierre Richelet, Antoine Furetière et d’autres en ayant abondamment usé (v. Quemada 1967, 524-534).

7. Le registre civil de l’exemple dans les dictionnaires pour enfants

Bien qu’il y ait des rubriques plus propices que d’autres pour soutenir les représentations idéologiques, c’est celle de l’exemple qui servira ci-après de tertium comparationis pour scruter quelques aspects néobienséants dans le dictionnaire scolaire. La raison en est qu’en tant que discours sécrétant des informations sur le monde, l’exemple devient nettement probatoire « d’un fonctionnement gouverné par des règles sociales, jugé conforme à une sélection d’usages parmi d’autres qui sont, par le fait même, écartés : soit niés, éliminés, soit “marqués” » (Rey 1995, 110). Le discours social peut aussi évoluer, de nouveaux stéréotypes étant créés pour en éradiquer d’autres; la limite de tolérance peut aussi varier en fonction des territoires géographiques, ce qui est acceptable à Paris peut ne pas l’être au Québec, et vice-versa. Le rappel du caractère de madame Harpie, son occupation et son nom même dans le PRE/RJ sont des indices éloquents à cet effet.

Lorsqu’il comporte un ou des acteurs humains, l’exemple du dictionnaire pour les élèves est souvent structuré en deux parties : un protagoniste, sujet de la phrase, plus rarement l’objet (complément), et le message. L’exemple forme ainsi une sorte d’équation bipolaire reconnue comme telle et qui forge l’un des éléments du code métalangagier de la microstructure. Le premier pôle sera identifié comme étant l’envoi, le second comme étant le prédicat. Cette dernière portion du schéma binaire reprend le mot témoin, comme l’illustre la série d’exemples tirés de la lettre L du DCECJ (v. le tableau 1; c’est nous qui soulignons).

Tableau 1 : Modèles d’exemples à schéma binaire du DCECJ
Entrées Exemples
las Maxime a mal dormi, il se sent las.
lavabo Sophie se brosse les dents au-dessus du lavabo.
lit Denis et Bruno couchent dans des lits superposés.
ligne Le pêcheur attache sa ligne au bout d’une canne à pêche.
1. lire La pianiste lit les notes de la partition.
laboratoire Ce médecin et cette chimiste font des recherches dans un laboratoire.
lisière J’ai cueilli ces champignons à la lisière du bois.
se limiter Tu as trop de projets, il faut savoir se limiter.
lourdeur Il a trop mangé, il a des lourdeurs d’estomac.
livraison Elle attend avec impatience la livraison de son piano.
lier On lui a lié les mains avec une corde.
lilas Nous avons cueilli des branches de lilas.
layette Si vous voulez acheter des bavoirs, il faut aller au rayon de la layette.
lune Ils ont passé leur lune de miel à Venise.

Le tableau montre trois sous-catégories de ce type d’exemples lorsqu’il y a un protagoniste :

  1. Le sujet est nommé par son prénom → l’envoi a une propriété proprionymique.
  2. Le sujet est une dénomination générale → l’envoi a une propriété « communisante ».
  3. Le sujet est un pronom → l’envoi a une propriété anaphorique de substitution.

Le recours aux prénoms fait partie des protocoles didactiques des dictionnaires pour enfants lorsqu’il s’agit de contextualiser socialement les exemples et de faciliter l’apprentissage de la langue. En intervenant dans la phrase, les prénoms, et accessoirement les patronymes, permettent d’exposer toutes les potentialités référentielles, dépassant alors les modalités de fonctionnement linguistique. L’exemple construit sur la base d’un prénom est personnalisé de sorte que l’enfant y reconnaît un proche (camarade, ami, frère, sœur, cousin, cousine, père, mère, etc.), un membre de sa communauté, le tissu social multiethnique de son milieu de vie, son environnement scolaire, ainsi de suite. Par-dessus tout, il se reconnaît lui-même et il s’identifie au message quand c’est son propre prénom qui est utilisé. De là l’utilité de la palette très colorée des prénoms dans certains dictionnaires. Le prénom prend valeur d’autorité, de caution morale, de référence sécurisante en fonction du temps et de l’espace. Dans le PRE/RJ, chaque prénom, chaque nom jouent un rôle déterminé dans l’histoire qui est racontée en filigrane des mots. Cet ancrage énonciatif rend ainsi possible l’interprétation singulière de l’exemple et des proprionymes qui s’y incrustent (v. Lehmann 1991, 126). Dans les autres dictionnaires pour enfants, les prénoms et les noms servent à animer fictivement les phrases-exemples, mais ils ne sont pas de la fiction narrative comme dans le PRE/RJ. Dans les dictionnaires qui empruntent cette voie ou l’emprunteront, l’objectif ultime doit être de ne pas laisser le caractère narratif prendre le pas sur les besoins de la description de la langue, danger écarté des autres dictionnaires, puisqu’ils n’ont pas de contexte fictionnel avoué (v. cependant, le DCECJ dans lequel quelques prénoms sont toujours employés dans le même environnement réellement personnalisant).

7.1 L’écho des prénoms dans les exemples

L’étude des prénoms dans les exemples sera effectuée à partir de quatre dictionnaires pour enfants comparables et destinés à des écoliers du même niveau scolaire. Un est gallofrançais et trois sont adaptés au contexte nord-américain et largement diffusés au Québec.

7.1.1 Le Dictionnaire CEC jeunesse

Dans un dictionnaire comme le DCECJ, la palette des prénoms est très étendue afin de mieux personnaliser les messages portés par les énoncés exemples (v. le tableau 2 et l’annexe 1).

Tableau 2 : Prénoms dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Féminins
Alain Jacques Agathe Isabelle
Arnaud Laurent Agnès Judith
Bernard Luc Alice Julie
Bruno Marc Anne Juliette
Cyril Mathieu Aude Laure
Daniel Maxime Axelle Linda
Denis Michel Barbara Lise
Éric Paul Béatrice Marianne
François Philippe Brigitte Marion
Frédéric Rémi Caroline Martine
Guillaume Stéphane Catherine Myriam
Hugues Thierry Céline Sabine
Christine Sandrine
Corinne Sophie
Dorothée Sylvie
Fanny Valérie
Hélène Virginie
Total : 24 Total : 34

Au total, il y a 60 prénoms cités dans la séquence L. Deux ne figurent pas dans le tableau, car ils peuvent être attribués aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ livrer, loyer] et Claude [→ lourdeur]. Ces prénoms ambigus ou « hermaphrodites » peuvent par ailleurs être très utiles au lexicographe qui peut en user dans une phrase en quelque sorte neutralisée du point du vue du décompte des noms féminins et des noms masculins (v. le DCECJ : Tous les mois, Dominique paie le loyer de son appartement). L’utilité est d’autant plus manifeste que le sens exprimé pourrait paraître discriminant ou constituer un stéréotype sexiste (v. le DCECJ : Claude ne comprend pas vite, quelle lourdeur d’esprit!).

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages de contes (la fée Carabosse [→ légendaire], le petit Poucet [→ lieue]), un autre renvoie à un nom de famille (Gagné [→ lier]), un autre à un personnage historique (Jules César [→ légion]) et un dernier renvoie à un personnage littéraire (Tarzan [→ liane]).

7.1.2 Le Larousse maxi débutants, édition canadienne

Les prénoms permettent de mettre plus de vie et de couleur locale, la diversité délaissant la récurrence neutralisante des pronoms ou des substituts propriels répétitifs du genre Pierre, Jean, Jacques, Paul ou Marie, que l’on trouve en abondance, entre autres, dans le LMDÉC (v. le tableau 3).

Tableau 3 : Exemples comportant des prénoms archétypaux dans le LMDÉC (lettre L)
Entrées Exemples
laisser Depuis sa maladie, Pierre s’est laissé aller.
lassant Pierre raconte toujours les mêmes histoires, c’est lassant à la fin!
luné Jean est bien (mal) luné aujourd’hui.
lyrisme Jean m’a décrit son voyage avec lyrisme.
latin Jacques apprend le latin.
loucher Jacques louche.
lanceur Paul est lanceur de javelot.
léser Paul n’a pas eu la même part d’héritage que les autres : il a été lésé.
se lamenter Marie se lamente sur son sort à longueur de journée.
laquer Marie se laque les cheveux.
larme En nous quittant, Marie avait les larmes aux yeux.
lentement Marie mange lentement.
lucidité Marie a toute sa lucidité.

Mais il reste que même si le lexicographe recourt à des noms propres, ceux-ci acquièrent une valeur métalinguistique : ils renvoient anonymement à n’importe quelle personne vivant en n’importe quel lieu, à n’importe quelle époque. À la limite, il n’y a pas de différence fonctionnelle entre le prénom et le pronom (il/elle). Et un prénom vaut parfois l’autre comme l’illustrent les exemples suivants tirés de l’article lacer.

On peut sans conteste rapprocher le procédé de la proforme des définitions relationnelles (v. Dubois et Dubois 1971, 42-43).

Manifestement, ces prénoms sont des stéréotypes de la métalangue articulaire. On pourrait sans doute en dire autant des patronymes français comme Dupont, Durand et Martin ou des patronymes québécois comme Côté, Gagnon et Tremblay. Quoique étant de nature proprionymique, c’est-à-dire personnalisant, les prénoms et les noms possèdent néanmoins un caractère généralisant et archétypal. Ils servent de passe-partout. La lettre L du LMDÉC cumule 3 occurrences de Pierre, 4 de Jean, 2 de Jacques, 4 de Paul et 7 de Marie (v. l’échantillon du tableau 3). Mais aux yeux des jeunes élèves consultés pour savoir ce qu’ils pensaient de ces choix, ils répondent que ces prénoms sont associés à des « vieux » —père, mère, oncle, tante, amis des parents, quand ce n’est pas la génération des grands-parents qui leur vient en mémoire—, que ce n’est pas comme cela que s’appellent leurs amis ou leurs copains de classe. Le tableau 4 fournit le catalogue de tous les prénoms recensés pour la lettre L de ce dictionnaire (v. aussi l’annexe 2).

Tableau 4 : Prénoms dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Féminins
Jacques Patrick Aïcha Lori
Jean Paul Anne Lysa
Marc Pierre Brenda Maïté
Mehdi Sékou Chantal Maria
Pascal Yves Jeanne Marie
Judy Sandra
Line Sarah
Lise Sylvie
Total : 10 Total : 16

Au total, il y a 27 prénoms cités dans la séquence L du LMDÉC. Un ne figure pas dans le tableau, car il peut être attribué aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ se leurrer] (v. le commentaire du tableau 3).

Il faut remarquer que dans cette séquence, quelques prénoms sont à saveur exotique, question de se conformer aux exigences néobienséantes. Deux prénoms de garçons (Mehdi et Sékou) et deux prénoms de fille (Aïcha et Maïté) font référence à différentes communautés culturelles d’origine maghrébine, africaine, etc.

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : quatre renvoient à un nom de famille (Da Silva [→ laveur, lier], Dubois [→ légion], Dupont [→ liste], Durand [→ lopin]), un autre à une lignée familiale française (Bourbons [→ ligne]), deux autres à des personnages littéraires (Tarzan [→ liane], Ulysse [→ légendaire]).

Quelques entrées de l’annexe 2 semblent s’écarter de la lettre L, mais cela est dû au regroupement morphologique du LMDÉC qui tient compte des mots préfixés.

7.1.3 Le Robert junior illustré, édition française et édition nord-américaine

La distribution des prénoms dans la version française [RJI] et dans la version nord-américaine [RJINA] du Robert junior illustré est nettement contrastée par rapport aux deux témoins précédents.

Tableau 5 : Prénoms dans le RJI (lettre L)
Masculins Féminins
Alex Anne
Luc Flora
Yves Julie
Total : 3 Total : 3

Dans le RJI, il y a au total 6 prénoms cités dans la séquence L (v. aussi l’annexe 3). Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), cinq renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi] et Albert Schweitzer [→ lépreux]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

Tableau 6 : Prénoms dans le RJINA (lettre L)
Masculins Féminins
Alex Anne
Luc Eve
Yves Sarah
Total : 3 Total : 3

Dans le RJINA, il y a au total 6 prénoms cités dans la séquence L (v. aussi l’annexe 4). Par ailleurs, d’autres noms apparaissent, deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), six renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi], le cardinal Léger [→ lépreux] et Vierge [→ lampion]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

On remarquera qu’en passant de la France au Québec, Flora et Julie ont changé de prénoms pour devenir respectivement Eve et Sarah : la substitution s’est réalisée dans les mêmes articles (v. les annexes 3 et 4).

7.2 Là où les prénoms se métamorphosent en statistiques

Dans le DCECJ, sur 58 prénoms différents, 24 (41,38 %) sont masculins et 34 (58,62 %) sont féminins. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 26 prénoms, 10 (38,46 %) sont masculins et 16 (61,54 %) sont féminins. Dans les deux RJI, la distribution montre un équilibre parfait : sur 6 prénoms dans chaque dictionnaire, 3 (50 %) sont masculins et 3 (50 %) sont féminins.

On retiendra de ce portrait statistique (v. le tableau 7) que les deux premiers dictionnaires privilégient une multiplication des prénoms et que les deux Robert préfèrent limiter la sélection. On peut aussi déduire que le DCECJ est plus ouvert sur les exemples personnalisants que sur les exemples anaphorisants ou com-munisants. Par ailleurs, les chiffres du DCECJ et du LMDÉC se ressemblent, les garçons occupant (environ) 40 % de la place et les filles (environ) 60 %, ce qui dépasse même les attentes du ministère de l’Éducation du Québec quant aux critères d’agrément des manuels scolaires. Le ministère souhaite en effet que la représentation féminine et masculine soit équilibrée (v. plus loin d’autres constats statistiques).

Tableau 7 : Distribution des prénoms : base individuelle (lettre L)
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 58 24 41,38 % 34 58,62 %
LMDEC 26 10 38,46 % 16 61,54%
RJI 6 3 50,00 % 3 50,00 %
RJINA 6 3 50,00 % 3 50,00 %
Total 96 40 41,67 % 56 58,33 %

Si l’on pousse les comparaisons statistiques du côté des attestations articulaires (v. le tableau 8), les résultats paraissent encore plus éloquents. En effet, certains prénoms sont employés plus d’une fois dans la séquence témoin d’un même dictionnaire. La palme revient à Anne qui atteint 23 occurrences dans le RJINA. Pour un prénom de garçon, le total d’occurrences le plus élevé est de 11 apparitions. Le phénomène se produit deux fois pour Yves dans les deux RJI. Fait à signaler, parmi les 11 attestations, 10 sont relatives aux mêmes entrées (v. les annexes 3 et 4).

Dans le DCECJ, sur 77 citations de prénoms, 29 (37,66 %) sont réservées aux garçons tandis que 48 (62,34 %) identifient des filles. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 45 attestations de prénoms, 20 (44,44 %) sont masculines et 25 (55,56 %) sont féminines. Dans le RJI, la distribution donne les résultats suivants : 72 occurrences de prénoms, dont 23 (31,94 %) sont masculines et 49 (68,06 %) sont féminines. Pour 73 citations, les chiffres du RJINA donnent respectivement : 25 (34,25 %) pour la gent masculine et 48 (65,75 %) pour la gent féminine.

Tableau 8 : Distribution des prénoms : base articulaire (lettre L)
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 77 29 37,66 % 48 62,34 %
LMDEC 45 20 44,44 % 25 55,56 %
RJI 72 23 31,94% 49 68,06 %
RJINA 73 25 34,25 % 48 65,75 %
Total 267 97 36,33 % 170 63,67 %

Le rapprochement et la comparaison des tableaux 7 et 8 font ressortir la nette prédominance des prénoms féminins sur leurs homologues masculins et des statistiques comparables d’un ouvrage à l’autre. Dans le tableau 7, le constat n’est pas probant pour les dictionnaires Robert qui se livrent un match nul sur tous les plans. Il est plus évident pour les deux autres dictionnaires. Dans le tableau 8, les écarts sont immédiatement sensibles, les formes féminines prévalant dans une proportion d’approximativement 2 sur 3 dans trois dictionnaires sur quatre, le LMDÉC faisant exception. Dans ce recueil, les garçons gagnent plus de 5 points d’un tableau à l’autre grâce à Jacques, Jean, Paul et Pierre qui raflent 13 des 20 attestations dans les exemples (v. l’annexe 2). Dans les deux RJ, les auteurs ont clairement privilégié la multiplication des occurrences des mêmes prénoms plutôt que leur diversité. On constatera en outre que le DCECJ n’est plus le seul à favoriser l’exemple avec un envoi-prénom, le LMDÉC a lui aussi augmenté ses proportions par rapport au tableau 7. Quant aux deux RJI, ils se comparent avantageusement au DCECJ.

Sur la base de la lettre L et en s’appuyant sur le tableau 8, il est manifeste que dans ces quatre dictionnaires pour enfants, ce sont les prénoms de filles qui l’emportent haut la main sur leurs vis-à-vis masculins. Ces statistiques offrent ainsi le portrait le plus bienséant lorsqu’elles sont étudiées à la lumière des exigences ministérielles québécoises à l’égard de la représentativité féminine dans les dictionnaires. Dans la perspective gallofrançaise, le RJI présente les mêmes caractéristiques, ce dictionnaire obtenant même le score le plus élevé du corpus en ce qui regarde le visage féminin dans les exemples. Peut-être ces résultats doivent-ils quelque chose aux équipes de rédaction et de correction composées exclusivement de femmes, soit dix au total?

Une mise en commun des données compilées pour les quatre dictionnaires montre un total de 96 prénoms cités (v. le tableau 7). De ce lot, 40 sont affectés aux garçons et 56 aux filles, ce qui donne des pourcentages respectifs de 41,67 % et de 58,33 %. Une fois les prénoms tamisés, c’est-à-dire ramenés aux seuls noms de baptême différents, il reste 81 appellations : 32 (39,51 %) sont masculines et 49 (60,49 %) sont féminines. Pour ce qui est des occurrences articulaires (v. le tableau 8), les résultats globaux totalisent 267 apparitions : 97 (36,33 %) exemples avec un sujet masculin et 170 (63,67 %) avec un sujet féminin. Dans l’ensemble du quatuor de dictionnaires pour enfants, et sur la vase de l’étude de la lettre L, on peut conclure à une nette emprise des procédés identificatoires qui recourent aux formes féminines plutôt qu’aux masculines, aussi bien en ce qui a trait au nombre des prénoms qu’à leur fréquence de réemploi dans les exemples. La bienséance est bien respectée sous le chapitre des prénoms, les filles sont plus présentes que les garçons. Ces résultats demanderaient cependant à être corroborés par une étude des anaphores et des noms communs d’animés (v. les tableaux 11 et 12).

Sur les 32 prénoms masculins, seulement 6 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; aucun ne figure dans tous les ouvrages.

Tableau 9 : Répartition des prénoms masculins communs
Prénoms DCECJ LMDEC RJI RJINA
Alex - - + +
Jacques + + - -
Luc + - + +
Marc + + - -
Paul + + - -
Yves - + + +

Sur les 49 prénoms féminins, seulement 5 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; un seul figure dans tous les ouvrages.

Tableau 10 : Répartition des prénoms féminins communs
Prénoms DCECJ LMDEC RJI RJINA
Anne + + + +
Julie + - + -
Lise + + - -
Sarah - + - +
Sylvie + + - -

Chez les lexicographes, Anne s’avère le prénom féminin le plus populaire : il revient dans les quatre dictionnaires; tandis que chez les garçons, Luc et Yves se partagent l’honneur d’avoir été sélectionnés par trois équipes de rédacteurs. Le couple le plus célèbre est celui formé d’Anne et d’Yves avec 42 et 23 occurrences respectivement pour l’ensemble du corpus, ce qui témoigne encore davantage de la claire domination des filles : Anne obtient d’ailleurs presque deux fois plus de visibilité qu’Yves.

L’apparente prédominance de la présence féminine dans les exemples est cependant modulée par une répartition différente des pronoms singuliers il et elle. Un balayage comparatif dans le corpus fournit les résultats suivants, toujours pour la séquence L.

Tableau 11 : Répartition des pronoms il et elle dans les quatre dictionnaires
Dictionnaires Nombre il elle
DCECJ 103 56 54,37 % 47 45,63 %
LMDEC 34 21 61,76 % 13 38,24 %
RJI 174 109 62,64 % 65 37,36 %
RJINA 162 87 53,7 % 75 46,3 %
Total 473 273 57,72 % 200 42,28 %

Lorsque l’on calcule la distribution sur la base des pronoms, les il l’emporte assez nettement sur les elle. Si on regarde l’ensemble des occurrences articulaires, le recours au pronom masculin survient dans presque 3 cas sur 5. Dictionnaire par dictionnaire, le DCECJ et le RJINA ont des statistiques comparables, l’équilibre en pourcentage étant à peu près atteint; tandis que le LMDÉC et le RJI ont des résultats qui se rapprochent, mais ils donnent un avantage certain au pronom masculin.

Si la comparaison met en correspondance les tableaux 8 et 11, le contraste est évident : les sujets féminins dominent dans le tableau 8, alors que dans le tableau 11, ce sont les sujets masculins qui l’emportent.

Si l’on fusionne maintenant les chiffres des tableaux 8 et 11, on obtient les résultats suivants (v. le tableau 12).

Tableau 12 : Répartition des prénoms et des pronoms il et elle dans les quatre dictionnaires
Dictionnaires Nombre Garçons [prénoms + pronoms] Filles [prénoms + pronoms]
DCECJ 180 85 47,22 % 95 52,78 %
LMDEC 79 41 51,9% 38 48,1 %
RJI 246 132 53,66 % 114 46,34 %
RJINA 235 112 47,66 % 123 52,34 %
Total 740 370 50,00 % 370 50,00 %

Les résultats fusionnés montrent un écart maximum de 7,32 % en faveur des garçons dans le RJI tandis que le LMDÉC possède l’écart le plus réduit, soit 3,8 %, toujours en faveur des garçons. Dans le DCECJ et le RJINA, les écarts respectifs sont de 5,56 % et de 4,68 %, mais cette fois c’est en faveur des filles. D’ailleurs, à peine 0,5 % sépare les deux dictionnaires pour chacune des catégories (garçons : 47,22 %/47,66 %; filles : 52,78 %/52,43 %).

Enfin, tous territoires, toutes maisons d’édition, tous prénoms et tous pronoms confondus, et sur la base de l’échantillon de la lettre L, la place articulaire occupée par les garçons et les filles est partagée équitablement. On ne pouvait espérer mieux dans les dictionnaires à vocation scolaire.

8. Conclusion : le dictionnaire, une mosaïque lexico-sociale

Le dictionnaire et la grammaire ne sont pas des livres ordinaires. On ne saurait les confondre aisément avec d’autres. La grammaire est en amont de la langue, le dictionnaire en aval. Par ailleurs, le dictionnaire, petit ou grand, est d’une nature moins spéculative que la grammaire. Il est moins architecturé et complexe qu’elle ne l’est. Même si le texte grammatical est segmenté, il forme un chaîne continue dont chaque composante est dépendante des autres, comme les pièces d’une charpente. Quant à lui, le dictionnaire a une forme, une structure, un texte, un code grammatical et une métalangue qui lui appartiennent en propre et qui en font un genre littéraire de plus en plus remarqué. Son texte est morcelé, fragmenté, mais il se présente comme un tout dont la cohérence est assurée par un programme dont l’un des pôles est la récursivité. Ce caractère macro- et microstructurel rend chaque paragraphe indépendant d’un autre; une trame sert cependant de navette rhétorique. Ce qui fait qu’en dépit de l’autonomie articulaire, chaque parcelle ou tesselle est solidaire des autres. Cet aspect discontinu malgré l’ordre alphabétique —qui est en fait un désordre linguistique—, son centrement sur le lexique et son visage référentiel le rendent plus ouvert sur le monde et à l’écoute de son évolution. C’est plus encore le fait des dictionnaires pour enfants dont la vocation ne peut être détachée de l’apprentissage des mots et des choses. Il y a en effet, entre le mot, objet du discours, et la chose, objet du monde, une relation dialectique qui construit la relation référentielle (v. Buzon 1983, 159).

Sur le plan du langage, le discours lexicographique dessine une image de certains usages de la langue qu’il choisit de décrire. Il lui est impossible de circonscrire le portrait intégral des usages, ni même de fournir une image partielle ou gauchie de la langue. Il ne saurait que proposer un extrait des usages, pour lesquels il se veut cependant le plus exhaustif possible, compte tenu des publics ciblés et des programmes élaborés (v. Rey 1995, 95).

Sur le plan social, les répertoires de mots conservent les traces linguistiques de l’arborescence des faits relatifs à une époque et à un espace bien singularisés. Ils sont donc loin d’être de simples instruments pédagogiques neutres que les enseignants utilisent à toutes sortes de fins didactiques non programmées, et souvent sans posséder eux-mêmes la préparation minimale nécessaire pour bien maîtriser le dictionnaire et en enseigner correctement le maniement. La valeur spéculaire des recueils de mots et leur symbolique sociale les distinguent de nombre d’autres écrits sur la langue, les grammaires notamment. Les références culturelles qu’ils recensent prennent aussi valeur de modèles et elles donnent une coloration idéologique à chaque dictionnaire qui reflète à sa manière l’univers qui entoure les êtres humains. Les quelques facettes de la néobienséance arrimées aux proprionymes et scrutées succinctement dans cette contribution n’en sont qu’une suite de manifestations parmi d’autres.

Ces images d’Épinal glanées au fil des pages des dictionnaires dans la sphère des exemples construits manifestent très clairement que la (néo)bienséance est l’un des éléments extralinguistiques majeurs qui domine les programmes établis par les lexicographes. Elle régit largement l’univers dictionnairique dans lequel baignent les enfants en phase de scolarisation. Tout est pensé et réalisé pour qu’ils adhèrent à une vision idéalisée du monde. Et c’est bien ainsi, car les enfants auront suffisamment le temps d’observer les heurs et les malheurs du monde, et de s’en étonner.

9. Bibliographie

9.1 Linguistique

9.2 Dictionnaires

Annexes

Annexe 1 : Prénoms suivis des entrées dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alain loin Agathe lisière
Arnaud lentille Agnès loyal
Bernard loyer Alice 1. loup
Bruno lit Anne légèrement; long
Cyril lapsus Aude 1. livre
Daniel lettre; livrer Axelle 3. loup
Denis lit Barbara lier
Éric lance-pierres; ligne Béatrice lassitude
François se lever; loger Brigitte lent
Frédéric linteau Caroline larme; lobe
Guillaume lymphatique Catherine 2. lot
Hugues loterie Céline lâcher; léger
Jacques lancinant Christine laisse
Laurent louveteau Corinne laisser; leçon
Luc lui Dorothée liste
Marc levée; lutte Fanny lorgnette
Mathieu langue Hélène laideur; 2. lire
Maxime las Isabelle livrer
Michel lagon; lumière Judith louange
Paul longueur Julie librairie; lunette
Philippe loin Juliette lucide
Rémi lancer Laure léger
Stéphane luthier Linda limonade
Thierry 1. lire Lise loisir
Marianne 1.louer
Marion lèvre
Martine luge
Myriam léger
Sabine lécher
Sandrine lacer; littérature
Sophie lavabo; lion; longtemps; lui
Sylvie langueur; lecteur; longueur
Valérie long; lucidité; lurette
Virginie leçon
Total : 24 Total : 29 Total : 34 Total : 48
Annexe 2 : Prénoms suivis des entrées dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Jacques latin; loucher Aïcha lauréat
Jean s’aliter; reluire; luné; lyrisme Anne lunette
Marc lucide Brenda lubie
Mehdi leçon Chantal 2. lire; longtemps
Pascal las; lecture Jeanne latiniste
Patrick licence Judy lettre; lui
Paul lanceur; 1. le; léser; éloignement Line lacer
Pierre laisser; lassant; licencié Lise léger; luge
Sékou lettre Lori relancer
Yves long Lysa langue
Maïté 1. lieu
Maria 2.lire
Marie là; se lamenter; laquer; larme; lentement; longueur; lucicité
Sandra 1. lieu
Sarah lycéen
Sylvie lingerie
Total : 10 Total : 20 Total : 16 Total : 25
Annexe 3 : Prénoms suivis des entrées dans le RJI (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alex lait; largement; 1. livre; longer; loup Anne lâcheur; laisser; lamentable; langue; las; laver; leçon; lecture; léger; lent; léser; librairie; livrer; long; lourdaud; lucide
Luc laïc; lambin; laver; leçon; légèrement; lexique; lourd Flora lacer; lâcher; larme; lavabo; lécher; léger; légèrement; légèreté; lentement; levant; lier; linotte; lit; loir; lui; lunatique; luxer
Yves lambeau; langue; lapsus; lettre; lien; livrer; lorgner; loucher; lui; lune; lynx Julie lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; 1. lever; libéral; lien; lier; livrer; loucher; loyal; luné
Total : 3 Total : 23 Total : 3 Total : 49
Annexe 4 : Prénoms suivis des entrées dans le RJINA (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
Alex largement; longer; loup; lunatique Anne lâcheur; laisser; lait; lamentable; langue; las; laver; lecture; léger; léser; 1. lever; liaison; libéral; librairie; lien; lier; lit; 1. livre; livrer; long; lorgner; lourdaud; lucide
Luc lac; lambin; lasso; lavabo; laver; leçon; légèrement; lisière; lourd; lunette Eve lacer; lâcher; laïc; larme; lécher; léger; légèrement; légèreté; levant; lexique; lier; lit; lui; luxer
Yves lambeau; langue; lapsus; leçon; lettre; lien; livrer; loucher; lui; lune; lynx Sarah lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; livrer; lovai; luné
Total : 3 Total : 25 Total : 3 Total : 48
Annexe 5 : Prénoms dans le RJI et le RJINA (lettre L)
RJI RJINA
Masculins Féminins Masculins Féminins
Alex Anne Alex Anne
Luc Flora Luc Ève
Yves Julie Yves Sarah
Total : 3 Total : 3 Total : 3 Total : 3

Note

[1] Cet article dérive d’une communication préparée conjointement avec mesdames Monique C. Cormier et Catherine Ouimet de l’Université de Montréal et présentée au Colloque « La journée des dictionnaires » qui s’est tenu à l’Université de Cergy-Pontoise (France) le 19 mars 1997. Le texte ne reprend qu’une partie de l’exposé. Les aspects qui ne concernent pas l’onomastique ont été laissés de côté. Le contenu a par ailleurs été considérablement enrichi, notamment en ce qui a trait au rôle et à la signification de l’exemple dans les dictionnaires scolaires.

Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de la Vierge Marie : un épisode de l’épopée de la parole biblique dans les dictionnaires de langue

« Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste.
Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer » Voltaire.

1. La nébuleuse des proprionymes

Dans la mesure où ils sont capables de signifier ou de faire signifier, les noms propres (Npr) se retrouvent dans les colonnes des dictionnaires généraux. D’ailleurs, depuis l’origine de la lexicographie française, « on n’a jamais vu de dictionnaires de langue ne contenant que des noms communs » (REY-DEBOVE et REY, 1995 : X). On repère les proprionymes aussi bien dans la macrostructure que dans la microstructure. Ils y sont particulièrement bienvenus lorsqu’ils ont réussi à dériver vers la galaxie des noms communs (Nco). C’est le cas de quatre sous-groupes d’unités proprielles qui se sont lexicalisées et que l’on rangera sous l’étiquette d’onomastismes : les éponymes (mécène, porto; marie-louise, paul-jones), les dérivés affixés (après-de Gaulle, pro-Zola, avant-Meech, pré-Maastricht; moliéresque, acadianisme; antivoltairien, préraphaélite), les mots composés (bain- marie, reine-claude, duc-d’Albe/duc-d’albe, prince-de-Galles/prince-de-galles) et les unités lexicales complexes onomastiques (ULCO) (lanterne d’Aristote, porcelaine de Limoges). Les exemples ci-dessus sont rangés suivant leurs caractéristiques formelles. Il est évident que certains d’entre eux peuvent changer de sous-classe lorsque l’enveloppe du signifiant graphique est modifiée (cheveu-de-Vénus et cheveu de Vénus, respectivement mot composé et ULCO) ou que leur mode de formation fait appel à deux mécanismes simultanés (Marie-Chantal et Mata Hari : éponymes (ou antonomases?) qui gardent leurs majuscules; mot composé pour le premier et mot complexe pour le second). La place que les Npr et les formes qui en sont issues occupe dans les dictionnaires généraux est importante, tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif (BOULANGER et CORMIER, 1997). Ces mots s’incrustent dans les dictionnaires pour des raisons d’ordre historique, politique, social, culturel, civilisationnel, religieux, etc. Ils servent a étoffer la vision de l’univers et le modèle de communication que chaque discours social autorise. Dans sa plus large dimension, le lexique est « un espace privilégié où se produisent et se reflètent les découpages culturels et où l’on peut mieux observer les mécanismes de leur constitution et constante reconstruction » (PAIS, 1988 : 599). Par opposition au Nco qui paraît plus arbitraire, l’ancrage du Npr dans la réalité est sans doute renforcé du fait qu’il identifie et singularise une personne, un lieu... qui exercent ou ont exercé un empire sur le monde. Les traces révélatrices laissées dans l’Histoire par le porteur du nom sont récupérées lors de l’opération de lexicalisation. Lorsqu’un proprionyme se métamorphose en mot ordinaire simple (camembert, cheddar), composé (pont-l’évêque, port-salut) ou qu’il entre dans une structure complexe (baiser de Judas, arbre de Judée), puis s’inscrit dans le lexique d’une langue, cela confirme qu’un ou des éléments caractéristiques attribuables à l’entité ou à la personne porteuses du nom ont été codifiés, c’est-à-dire érigés en caractères prototypaux qui font que le mot peut être désormais mis en relation avec une classe conceptuelle. Ainsi, la « signification du nom commun est comprise par référence à un autre ensemble de signes, il peut être traduit en d’autres signes équivalents, en dehors de toute référence à la réalité extralinguistique » (GRAITSON, 1972 : 182).

Le système sémiotique du français intègre fonctionnellement le vaste complexe socioculturel et linguistique érigé par le Npr. Autrement dit, l’un des sous-systèmes sémio-lexicaux de la langue est fondé sur le recours à des théories de proprionymes pour l’engendrement des mots nouveaux. Comme les formants gréco-latins, l’emprunt et d’autres mécanismes de formation de mots, le réservoir propriel doit être considéré comme l’une de ces « nébuleuses sémiques conceptuelles » signalées par C. T. PAIS et qui nourrissent la dynamique lexicale ainsi que l’actualisation du discours (1988 : 600). En clair, le proprionyme entre dans le cycle de la formation des mots en français, aussi bien sous l’angle du signifiant que sous celui du signifié.

Le portrait des usages de la langue dessiné socialement est fortement teinté par les contingents d’unités proprielles qui s’engouffrent dans le lexique. Les conceptions du monde, les panthéons mythologiques, les croyances religieuses figurent, parmi d’autres, comme des sources majeures de la constitution de grands pans du vocabulaire d’un groupe communautaire. Sous peine d’être hors jeu, les dictionnaires répercutent obligatoirement les données qui servent à organiser sémiotiquement le monde. De là les idéologies multiformes qui se déploient dans les recueils de mots français depuis Robert ESTIENNE jusqu’aux œuvres contemporaines (BOULANGER, 1986; D’ORIA, 1988).

Plusieurs de ces attitudes idéologiques tirent leur explication de l’univers religieux, notamment de la Bible. Un mot du lexique dont l’étymologie remonte à un nom propre relié à un ou à l’autre des personnages ou des événements bibliques sera désigné ci-après par le terme biblionyme[1]. Entrent dans ce catalogue, les éponymes benjamin, calvaire et jéroboam, les dérivés adamisme, jérémiade, josephté et préadamite, les composés bain-marie, larme-de-Job et saint-pierre, les ULCO arche de Noé, clés de saint Pierre/clés de Saint-Pierre, échelle de Jacob fille d’Ève et pomme d’Adam. Bien entendu, les noms communs (apocalypse, jubilée, manne), les expressions, les locutions, les proverbes, etc. (la traversée du désert, œil pour œil, dent pour dent), qui tirent leur origine du livre saint sont aussi des unités biblionymiques (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991).

2. L’Olympe et le Paradis

Au carrefour des âges antiques et de l’ère chrétienne, la scission entre la langue générale et le vocabulaire religieux n’a jamais été totale, ni aussi tranchée qu’on pourrait le croire. La civilisation européenne romane a bien entendu emprunté une tangente judéo-chrétienne, mais elle n’a jamais cessé de revendiquer son héritage gréco-romain. Les légendes de l’Olympe et les aventures des dieux romains ont d’abord été racontées au monde par l’intermédiaire des auteurs de l’Antiquité. Mais de nombreuses traductions sont également l’œuvre des moines du Moyen Âge. En plus de traduire, les copistes médiévaux ont souvent repris les mêmes textes, les retranscrivant simplement dans leur langue d’origine, le grec ou le latin. Selon diverses sources, les transcriptions et les traductions des épisodes du panthéon mythologique antique ont exigé autant de sommes de travail et de soin que de temps consacré à consigner les pensées des Pères de l’Église ou à compiler les ordonnances de la Bible (PAPIN, 1989 : 3).

Il est un fait attesté que depuis le Moyen Âge, l’influence de la culture religieuse judéo-chrétienne est très perceptible sur la formation du lexique de la langue française. Le latin médiéval fourmillait lui-même de mots aux couleurs chrétiennes. Une part de ce lexique est redevable à des noms de personnes figurant dans la Bible. Ces noms ont laissé leur empreinte tout au long de l’histoire du français. De fait, l’univers religieux chrétien est le cadre d’une production lexicale d’envergure qui a fécondé le lexique dans plusieurs de ses dimensions et qui a traversé du côté de l’usage courant (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991). Dans le dictionnaire des proprionymes bibliques (ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996), quelques figures majeures sont plus évocatrices que d’autres, non que plusieurs personnages n’aient contribué à créer quelque vocable durable. Mais il est évident que dans l’imaginaire collectif, certaines figures majeures comme Dieu —le nom de Yahvé ouvre l’Ancien Testament—, le Christ —le nom de Jésus ferme le Nouveau Testament—, le Saint-Esprit et Marie dominent le panthéon du royaume céleste.

C’est ce quatuor de personnages dont nous avons voulu suivre la carrière dans le langage ordinaire et dans les dictionnaires de langue. Car il est patent que, consciemment ou non, les personnages et les évènements de la Bible se prolongent dans les discours usuels contemporains où ils sont omniprésents, et cela même dans le langage de ceux et celles qui se sont éloignés de la pratique religieuse ou qui se réclament de l’athéisme. De là la parodie nietzschéenne « Dieu est mort, Dieu merci! » ou celle de l’athée qui, à la question « Croyez-vous en la nature d’un être divin? », répond : « Non, Dieu m’en préserve! ». La vie moderne n’est pas précisément religieuse; néanmoins elle est remplie d’allusions, de traces lexicales réelles se référant à la raison biblique, accumulées et sédimentées dans les dictionnaires. Outre le langage courant, ces biblionymes sont diffusés dans nombre de sphères thématiques du savoir : arts, littérature, astronomie, philosophie, sciences, gastronomie, botanique... On en trouvera plusieurs exemples dans les tableaux joints à cette contribution. À propos des parémies (v. 3.) par exemple, N. GUEUNIER explique que les locuteurs continuent à employer des formules comme s’en laver les mains, la traversée du désert, rien de nouveau sous le soleil, des mots comme apocalypse, jubilé, manne sans avoir lu ou consulté les textes sacrés dont ils sont tirés (1995 : 25), Il vaut donc « la peine de chercher à faire connaître ce que l’on dit sans savoir qu’on le dit » (GUEUNIER, 1995 : 25). On repère dans les dictionnaires des myriades d’autres lexèmes biblionymiques. Voici quelques exemples de mots complexes qu’Adam et Ève, le père et la mère de l’humanité, ont laissés en héritage au français, mais dans lesquels les locuteurs sont parfois en peine de reconnaitre le premier homme et la première femme :

• Adam →
  • chute d’Adam
  • costume d’Adam
  • côte d’Adam
  • dernier Adam
  • enfant d’Adam
  • fils d’Adam
  • fourchette d’Adam
  • fourchette du père Adam
  • morceau d’Adam
  • mouchoir d’Adam
  • nouvel Adam
  • peigne d’Adam
  • pince d’Adam
  • pomme d’Adam
  • tenue d’Adam
• Ève →
  • costume d’Ève
  • Ève éternelle
  • Ève future
  • fille d’Ève
  • nouvelle Ève
  • tenue d’Ève

Ces deux noms éponymes font partie des 4420 réalités différentes (personnages, lieux, événements, etc.) qui sont mentionnées dans la Bible. Parmi ces 4420 réalités, on distingue 3550 proprionymes dont 3070 désignent des personnes : 2900 hommes et 170 femmes (ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996 : X et XV),

3. Le dictionnaire, vulgate moderne

Le dictionnaire est le dépositaire par excellence de tous les témoignages lexicaux qu’a laissés le français dans son périple à travers l’histoire et les civilisations. Plus même, il est le lieu métalinguistique le plus marqué par les idéologies et par les évènements de nature culturelle, sociale, politique ou religieuse. Bien évidemment, la culture religieuse judéo-chrétienne est l’un de ces véhicules idéologiques qui ont eu prise sur le français. La religion est à la source d’une créativité lexicale abondante, aussi bien ancienne que moderne, et qui se manifeste tantôt en langue générale, tantôt dans les technolectes non religieux et tantôt en onomastique. À titre d’illustration, on n’a qu’à évoquer deux grands fleuves du vocabulaire québécois qui sont fortement redevables aux dénominations religieuses : la toponymie, pour le volet onomastique, et le domaine des jurons et des sacres pour ce qui est de la langue commune. Mais la présente étude ne fera pas escale au pays de l’onomastique ni sur l’archipel de la sacrologie. D’autres s’y sont employés avec compétence, de sorte que l’un et l’autre champs sont fort bien documentés (DUGAS, 1987, 1988; PICHETTE, 1980; LÉGARÉ et BOUGAÏEFF, 1984).

Le corpus des proprionymes dans les répertoires de mots est impressionnant. Il prend différentes ligures qui ont fait l’objet de recherches récenles (BOULANGER et CORMIER, 1997). Ces configurations vont de la simple présence du Npr dans les articles jusqu’à son utilisation fonctionnelle dans la structuration formelle des mots (onomastismes, phraséologismes, locutions et expressions, proverbes et dictons...) ainsi que dans la confection du sens, c’est-à-dire leur insertion dans les séquences métalinguistiques du dictionnaire reliées à la signification. Dans le dictionnaire de langue, l’unité proprielle est donc à la fois un signe à décrire et un signe de description un sujet d’article et un élément de la prédication articulaire. Il a donc tantôt un statut macrostructurel, tantôt un statut microstructurel. De cet ensemble indifférencié des unités dictionnairiques proprionymiques, nous voudrions extraire les biblionymes rattachés à quelques personnages-clés de l’histoire religieuse et voir comment les dictionnaires d’aujourd’hui architecturent ce vocabulaire sur le plan formel. La place manquant pour prolonger l’étude du côté de la sémantique, nous n’aborderons la question du sens que fort brièvement et sous la forme de données tabulaires (voir les tableaux 4 et 5). Le catalogue des noms est vaste. Nous commencerons donc par le quatuor incontournable composé de Dieu le Père, Dieu le Fils (Jésus), Dieu le Saint-Esprit et Marie la mère de Jésus. À travers les écrits et les siècles, ces personnages se sont vu accoler plusieurs noms que nous désignerons comme étant des variantes. Voici un échantillon des principales appellations relevées :

• Dieu →
  • Dieu le Père
  • le bon Dieu
  • Dieu Tout-Puissant
  • le Très-Haut
  • le Créateur
  • Yahvé
• Jésus →
  • Christ
  • Jésus-Christ
  • Jésus de Nazareth
  • Notre-Seigneur
  • Notre-Seigneur Jésus-Christ
  • Jésus-Christ Notre-Seigneur
  • le Seigneur
  • le Sauveur
  • le Messie
  • l’Enfant Dieu
  • l’Enfant Jésus
  • le divin Enfant
  • le divin Messie
  • le divin Sauveur
  • le Fils de l’homme
  • le fils de Dieu
  • Dieu le Fils
  • le petit Jésus
  • la Sainte-Face
  • le Sacré-Cœur
  • le Sacré-Cœur de Jésus
  • le Galiléen
  • le Rédempteur
  • le roi des Juifs
  • l’Agneau de Dieu
  • l’Agneau sans tache
• Saint-Esprit →
  • l’Esprit-Saint
  • Dieu le Saint-Esprit
• Marie →
  • la Vierge
  • la Vierge Marie
  • la Sainte Vierge
  • la Très Sainte Vierge
  • la Vierge Mère
  • la Mère de Dieu
  • la Mère de Jésus
  • l’immaculée Conception
  • la Madone
  • Notre-Dame

L’étude du provignement lexical sera resserrée aux seuls noms suivants : Dieu, Jésus et Christ, Saint-Esprit, Marie et Vierge (pour plus de détails sur les différents noms attribués à ces personnages, voir ODELAIN et SÉGUINEAU, 1996, en particulier p. 201-205 pour Jésus et p. 389-393 pour Dieu). L’objet de l’examen consiste à voir en quoi ces six Npr ont survécu dans la langue usuelle sous la forme de mots communs généraux ou technolectaux, el comment ils en sont venus à désigner autre chose qu’eux-mêmes, c’est-à-dire à acquérir un ou des signifiés. Plus précisément, nous verrons quels contingents de mots ordinaires doivent leur existence à ces noms bibliques. Quatre modes de lexicalisation sont privilégiés : l’éponymie, la dérivation, la composition, l’élaboration d’unités complexes. En deux occasions, nous évoquerons également l’abréviation. Les formules plus longues et plus difficilement associables au mot comme signe ne seront pas considérées. C’est le cas des phraséologismes (implorer Dieu, être Marie), des locutions et des expressions (Dieu seul le sait, donner le Bon Dieu sans confession à quelqu’un, au nom du Christ, suer comme un Christ en croix, faire le Saint-Esprit), des interjections (bon Dieu!, doux Jésus!, Jésus, Marie, Joseph!), des proverbes et des dictons (ce que femme veut, Dieu le veut, chacun pour soi et Dieu pour tous, qui donne aux pauvres prête à Dieu; si Dieu le veut!). Sur ces héritages linguistiques, on se reportera avec profil aux ouvrages spécialisés (PAPIN, 1989; BOLOGNE, 1991) ou à des écrits scientifiques thématiques, notamment sur tes parémies évangéliques (GUEUNIER, 1991, 1992 et 1995). Le terme parémie sert de générique pour englober « plusieurs catégories d’énoncés sentencieux » (GUEUNIER, 1992 : 82), du type proverbe, dicton, maxime, locution, expression, etc., comme les exemples cités ci dessus, ou d’autres tels Seigneur!, Mon doux Jésus!. Les biblionymes qui ne seront pas en prise directe sur les six dénominations proprielles déjà mentionnées parce qu’ils dérivent du latin médiéval ou du grec seront écartés. Des mots comme chrétien (< latin ecclésiastique chiristianus), chrétienté (< latin christianitas), christianiser (< grec khristianizein), virginal (< latin virginalis), virginité (< latin virginitas) sont dans cette catégorie des exclus de l’étude.

4. L’opération du Saint-Esprit

La quête du corpus s’est réalisée avec l’aide d’un nouveau dieu admis au panthéon de la technologie, le cédérom. En effet, la base informatisée du Nouveau Petit Robert [NPR] a été interrogée pour y suivre les aventures des six noms bibliques sur lesquels nous voulions nous arrêter. Mais tous les exemples rassemblés ne proviennent pas nécessairement du seul NPR. D’autres répertoires ont été aussi fouillés manuellement : le Grand Robert de la langue française [GRLF], le Trésor de la langue française [TLF], le Lexis, le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse [GDEL]. Quelques unités ont aussi été repérées lors de vérifications plus ponctuelles dans d’autres dictionnaires, notamment dans des répertoires d’éponymes et de gastronomie. Quelques ouvrages du XVIIe siècle comme le Dictionaire universel d’Antoine FURETIÈRE ont contribué également à la moisson. Sur un autre plan, les lexies proposées ne sont évidemment pas exhaustives pour au moins quatre raisons :

  1. Les dépouillements menés sont partiels. Des unités peuvent avoir échappé à notre vigilance parce qu’elles sont décrites dans d’autres dictionnaires que ceux qui figurent dans le corpus. Certaines peuvent être aussi demeurées enfouies dans les répertoires consultés, faute d’avoir découvert le chemin pour y accéder.
  2. Des unités consignées peuvent avoir une origine étymologique différente de celle que l’on croit biblique ou encore cette origine peut ne pas être explicite. Dans ces cas, un point d’interrogation (?) suit la forme.
  3. Certaines unités n’ont pas été retenues, car elles semblaient appartenir davantage à la catégorie des noms propres (cf. notamment les diverses appellations des quatre personnages de notre corpus citées au paragraphe 3 et les noms des congrégations religieuses dont un grand nombre tirent leur appellation du quatuor biblique).
  4. Nous avons pu laisser échapper des unités complexes dont le statut sémantique est sûr, mais nous n’en avions pas la preuve; tandis que nous avons sans doute répertorié des ULCO dont le figement sémantique peut être douteux. Dans ce dernier cas, un point d’interrogation (?) suit la forme. Il en va de même pour les unicas, à savoir les unités à réfèrent singulier et constant.

Toutes les variantes trouvées dans le corpus des dictionnaires retenus (GDEL, GRLF, Lexis, NPR/PR-CD, TLF) sont respectées et indiquées, y compris l’alternance des majuscules et des minuscules qui jouent un rôle dans la lexicalisation comme le montrent les séquences suivantes :

• Saint-Esprit • saint-esprit • saint-Esprit • Esprit-Saint
• Saint Esprit • saint esprit • saint Esprit • Esprit Saint
• Ave Maria • Avé Maria • Ave
• Ave maria • ∅ • Avé
• ave Maria • ∅ • ave
• ave maria • avé maria • avé

Les résultats sont présentés sous la forme de tableaux qui regroupent les unités lexicalisées suivant les différents modes de formation. Les sens n’accompagnent pas les unités. On pourra les retracer en parcourant les différents articles des dictionnaires du corpus. Pour certaines ULCO, la quête s’avérera parfois pénible, notamment dans l’article dieu / Dieu du TLF. Le consulteur devra s’armer de patience et se préparer à accomplir un véritable chemin de croix lexicologique parsemé d’embûches!

4.1. Dieu

Tableau 1 : Dieu
Dieu
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Dieu
  • dieu
  • bondieusard
  • bondieuserie
  • à-Dieu-va
  • à-Dieu-vat
  • Fête-Dieu
  • fête-Dieu
  • hôtel-Dieu
  • prie-Dieu
  • sans-Dieu
  • sans-dieu
  • Agneau de Dieu (?)
  • agneau de Dieu (?)
  • agnus dei (?)
  • arrêt de Dieu
  • bête à bon Dieu
  • bon Dieu
  • bon dieu
  • bras de Dieu
  • colère de Dieu
  • commandement de Dieu
  • crainte de Dieu
  • Dieu vivant (?)
  • dix commandements de Dieu
  • doigt de Dieu
  • don de Dieu
  • envoyé de Dieu (?)
  • épreuve de Dieu
  • fils de Dieu (?)
  • fléau de Dieu
  • glaive de Dieu
  • homme de Dieu
  • homme tout de Dieu
  • homme tout en Dieu
  • jugement de Dieu
  • justice de Dieu
  • loi de Dieu
  • main de Dieu
  • main droite de Dieu
  • maison de Dieu
  • maison du bon Dieu
  • malédiction de Dieu
  • mère de Dieu (?)
  • œil de Dieu
  • offense de Dieu
  • pain de Dieu
  • pardon de Dieu
  • parole de Dieu
  • part de Dieu
  • représentant de Dieu
  • royaume de Dieu
  • sein de Dieu
  • senice de Dieu
  • souffle de Dieu (?)
  • Te Deum
  • trêve de Dieu
  • tribunal de Dieu
  • verbe de Dieu
  • vicaire de Dieu
  • voies de Dieu
  • voix de Dieu

Outre les mots répondant aux catégories qui figurent dans le tableau, on trouve également une série de formes issues de différents autres procédés. Voici quelques exemples parmi lesquels on reconnaîtra un certain nombre d’exclamations.

À titre complémentaire, il vaut la peine de signaler quelques interjections usuelles puisées dans l’immense réservoir du TLF et dans celui du GRLF :

4.2. Jésus et Christ

Tableau 2 : Jésus
Jésus
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Jésus
  • Jésus
  • Jésuate
  • jésuate
  • Jésuite
  • jésuite
  • Jésus-Christ
  • double jésus
  • Enfant Jésus
  • enfant Jésus
  • enfant jésus
  • feuille Jésus
  • feuille jésus
  • fille de l’enfant Jésus
  • format jésus
  • grand jésus
  • jésus de Lyon
  • jésus de Morteau
  • Jésus de musique
  • Jésus déialisé
  • Jésus enfant
  • jésus enfant
  • ordre de Jésus (?)
  • papier du nom de Jésus
  • papier du nom de jesu s
  • papier jésus
  • papier nom de jésus
  • petit Jésus
  • petit jésus
  • plâtre à Jésus

Le nom Jésus entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses : Compagnie/compagnie de Jésus, Société/société de Jésus. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes (cf. le GDEL, p. 5851-5852).

Le mot jésuite est lui-même à la source d’une multitude d’autres formes (cf. le tableau 3).

Tableau 3 : jésuite
jésuite
Abréviations Dérivés Composés ULCO
  • jèse
  • jèze
  • jésuisme
  • jésuitement
  • jésuiterie
  • jésuitesse
  • jésuitière
  • jésuitique
  • jésuitiquement
  • jésuitisant
  • jésuitiser
  • jésuitisme
  • architecture jésuite
  • art jésuite
  • collège de jésuites
  • collège des jésuites
  • collège jésuite
  • confesseur jésuite
  • école de jésuites
  • école jésuite
  • éducation jésuite
  • éducation jésuitique
  • église jésuite
  • église jésuitique
  • esprit jésuitique
  • fenêtre jésuitique
  • jésuite à la robe courte
  • jésuite de robe courte
  • journal jésuite
  • méthode jésuite
  • missionnaire jésuite
  • morale jésuitique
  • ordre des Jésuites (?)
  • pensionnat jésuitique
  • père jésuite
  • prédicateur jésuite
  • propagande jésuitique
  • revue jésuite
  • rococo jésuite
  • style jésuite
  • style jésuitique
  • système jésuitique

On ne saurait quitter les lexies jésus et jésuite sans proposer une petite incursion du côté du sens pour essayer de synthétiser les différentes significations recouvertes par ces deux unités. Les tableaux 4 et 5 rendent compte d’une possible organisation sémantique de ces deux mots à des fins dictionnairiques. Les différents éléments qui servent à la structuration sémantique proviennent de sources lexicographiques françaises et/ou québécoises. Ils ne sont évidemment pas exhaustifs. Le sous-système technolectal n’a pas fait l’objet d’un examen attentif, par exemple.

Tableau 4 : L’article jésus
jésus/Jésus
I. (Avec une majuscule.) Jésus, interjection.
1. Marque la surprise, l’admiration, la peur... Jésus! Jésus, Marie, Joseph! Mon doux Jésus!
2. TRÈS FAMILIER. (Sacre, juron). Exclamation employée dans toutes sortes d’occasions. Jésus qu’il neige! Heureusement que tu étais là, Jésus! — Sans complément. Terme d’injure, de mépris. Jésus! — Nom. Un / Une Jésus de : sert à qualifier la chose, la personne qui est mentionnée. On a fait un Jésus de beau voyage à Londres. — Loc. verb. Être en (petit) Jésus, en colère, de mauvaise humeur; ne pas être content, satisfait. Elle est en Jésus parce qu ’elle a perdu son parapluie. 1
II. (Personnes.) jésus / Jésus, nom masculin.
1. Représentation, image de Jésus enfant ou de Jésus. Elle a peint des Jésus bénissant la foule.
2. Statuette de l’enfant Jésus dans la crèche de Noël. Des jésus en cire. Acheter un Jésus, des santons et des moutons.
3. Jeune enfant mignon, plein de gentillesse, aimable et digne d’affection. Elle a l’air d’un petit ange et lui d’un beau petit jésus.
4. Terme d’affection à l’adresse des tout-petits. Viens avec mot, mon beau jésus!
5. Jeune garçon efféminé et prostitué, dressé au chantage. Jésus la Caille (roman de F. Carco).
III. (Choses.) jésus / Jésus, nom masculin.
1. PAPET. VX Papier portant en filigrane le monogramme (I.H.S.) de Jésus. L’évêque aimait écrire ses sermons sur du jésus. — En apposition : papier jésus. — REM. On trouve aussi les variantes papier du nom de Jésus / Jésus et papier nom de jésus t Jésus.
2. PAPET. MOD. Format de papier de grande dimension (56 x 72 cm ou 56 x 76 cm). Imprimer une affiche sur du jésus. — En apposition : papier jésus.
3. CHARCUT. Court saucisson sec de gros diamètre emballé dans la partie ta plus large du boyau de porc. Suspendre des jésus pour les fumer.
4. ARG. Phallus en érection.
Tableau 5 : L’article jésuite
jésuite / Jésuite
A. (Parfois avec une majuscule.) Nom masculin (rare au féminin).
I. PERSONNES.
1. Membre de la Compagnie ou de la Société de Jésus. Le général des Jésuites.
2. PÉJOR. Personne qui recourt à des astuces subtilement hypocrites et manœuvrières. Son raisonnement de jésuite en a convaincu beaucoup. « Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins jésuite que ta femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont jésuites! » (Balzac, GRLF).
II. ANIMAUX.
1. RÉGION. Dindon.
2. (XIXe s.). Cafard.
III. CHOSES.
1. Tout ce qui relève de la Compagnie ou de la Société de Jésus ou lui appartient. Ils ont été éduqués dans une école de jésuites.
2. GASTRON. Petite pâtisserie feuilletée triangulaire, fourrée de frangipane et recouverte de place royale. Des jésuites à quelques francs la pièce.
B. (Avec une minuscule.) Adjectif.
- 1. Qui est membre de la Compagnie ou de la Société de Jésus. Un prédi­cateur jésuite.
2. Relatif ou propre aux jésuites. L’esprit et la morale jésuites ont marqué plus d’une personne.
3. Relatif ou propre à la Compagnie ou à la Société de Jésus. Des collèges jésuites. S’abonner à une revue jésuite.
4. ARTS. Style jésuite : style d’architecture baroque et religieuse adopté par les jésuites au XVIIe s. Une église construite dans le style jésuite. — Relatif ou propre au style jésuite. Une colonne torsadée rococo d’inspiration jésuite.
5. Qui concerne un comportement retors, hypocrite. Afficher un air jésuite.
Tableau 6 : Christ
Christ
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Christ
  • christ
  • Antéchrist
  • antéchrist
  • chrisme
  • christicole
  • christification
  • christique
  • christocentrique
  • christogénèse
  • christolâtrie
  • christologie
  • Christologie
  • christologique
  • christophante
  • Christophore
  • christophore
  • lacrima-christi
  • lacryma-christi
  • larme-du-Christ
  • Christ de majesté (?)
  • christ en gloire (?)
  • Christ en majesté (?)
  • Christ Louis XIII
  • christ Louis XIII
  • corps du Christ
  • Corps Mystique du Christ
  • corps mystique du Christ
  • épine du Christ
  • oreille de Christ
  • sang du Christ
  • soldat du Christ
  • témoin du Christ
  • vicaire du Christ

Le nom compose Jésus-Christ donnera quant à lui quelques autres unités.

Les éponymes :
  • Jésus-Christ « grand couteau »
Les ULCO :
  • apr. J.-C.
  • après J.-C.
  • après Jésus-Christ
  • av. J.-C
  • avant J.-C
  • avant Jésus-Christ
  • corps de Jésus-Christ
  • sang de Jésus-Christ
  • vicaire de Jésus-Christ

4.3. Saint-Esprit

Tableau 7 : Saint-Esprit
Saint-Esprit
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Esprit-Saint
  • Esprit Saint
  • Saint-Esprit
  • saint-Esprit
  • saint-esprit
  • Saint Esprit
  • saint Esprit
  • saint esprit
  • spiritain
  • croix du Saint-Esprit (?)
  • opération du Saint-Esprit
  • ordre du Saint-Esprit (?)
  • père du Saint-Esprit
  • procession du Saint-Esprit

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses comme Pères du Saint-Esprit. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes. Cependant, on peut considérer que l’emploi au singulier du mot père du Saint-Esprit pour désigner un membre de cet ordre religieux est recevable. Il existe d’ailleurs un synonyme pour cette forme : spiritain.

4.4. Marie et Vierge

Tableau 8 : Marie
Marie
Éponymes Dérivés Composés ULCO Abrév.
  • marial
  • marianisme
  • marianite
  • mariol
  • mariole
  • mariolle
  • Mariologie
  • mariologie
  • marionnette
  • marionnettiste
  • Mariste
  • mariste
  • marotte
  • marouette
  • Marie-catau
  • marie-couche-toi-là
  • Marie-quatre-poches
  • marie-quatre-poches
  • Marie-Salope
  • Marie-salope
  • marie-salope
  • Ave Maria
  • Avé Maria
  • Ave maria
  • ave Maria
  • ave maria
  • avé maria
  • cantique marial
  • congrès marial
  • culte marial
  • enfant de Marie
  • fête mariale
  • fille de Marie-Auxiliatrice
  • frère mariste
  • je vous salue Marie
  • littérature mariale
  • Marie couche-toi là
  • marionnette à fils
  • marionnette à gaine
  • marionnette articulée
  • mois de Marie
  • père mariste
  • société de Marie
  • sœur mariste
  • théâtre de marionnettes
  • théâtre des marionnettes
  • Ave
  • ave
  • Avé
  • ave

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations de congrégations religieuses : Société de Marie, Enfants de Marie, Filles de Marie-Auxiliatrice. Ces noms n’ont pas été catalogués dans les listes parce qu’ils s’apparentent à des proprionymes. Cependant, on peut considérer que l’emploi au singulier des mots enfant de Marie et fille de Marie-Auxiliatrice (synonyme salésienne) pour désigner une religieuse membre de l’une ou l’autre de ces congrégations est recevable.

Tableau 9 : Vierge
Vierge
Éponymes Dérivés Composés ULCO
  • Vierge
  • vierge
  • cheveu-de-la-Vierge
  • antienne de la Vierge
  • autel de la Vierge
  • chapelle de la Vierge
  • couronnement de la Vierge
  • culte de la Vierge (?)
  • doigt de la Vierge
  • Épi de la Vierge
  • épi de la Vierge
  • fête de la Vierge
  • fil de la Vierge
  • fil de la vierge
  • image de la Vierge
  • médaille de la Vierge
  • office de la Vierge
  • prière de la Vierge
  • signe de la Vierge
  • statue de la Vierge (?)
  • statuette de la Vierge (?)
  • Vierge à l’Enfant
  • Vierge assise
  • Vierge de majesté (?)
  • Vierge en majesté (?)
  • Vierge gothique
  • Vierge Noire
  • Vierge noire
  • Vierge romane

Le nom entre aussi dans de nombreuses dénominations qui s’apparentent à un proprionyme, comme Constellation de la Vierge.

5. Conclusion : rendre à César...

La galaxie lexicale judéo-chrétienne visitée dans cette étude a été isolée d’un amas plus vaste que l’on pourrait dénommer l’Univers des croyances religieuses et des mythes. Plus même, l’exploration s’en est tenue à un micro-système, celui des biblionymes. Et parmi ceux-ci, seule une petite constellation lexicale a été observée sous l’angle des signifiants davantage que sous celui des significations. Une étude plus exhaustive de la lexicalisation des biblionymes exigerait des recherches plus poussées dans le champ de la sémantique. On aura constaté également que la formation d’unités complexes domine largement les autres modes mis en parallèle.

En vérité, le système de la langue intègre profondément la parole évangélique. Depuis des siècles, les dictionnaires montrent quels sont les effets du discours biblique sur l’idéologie et sur l’usage (WIONET, 1993). Au XVIIe siècle, par exemple, dans la lexicographie classique, le mot Dieu / dieu n’a qu’une définition paradoxale (BRANCA-ROSOFF et WIONET, 1995). Le Dictionaire universel de FURETIÈRE le définit comme suit : « Il ne peut avoir de vraye définition, à cause que c’est un Estre infini & incompréhensible ». Au surplus, faut-il rappeler que les dictionnaires de l’époque classique font régulièrement écho aux liens étroits entre Dieu et le roi Louis XIV, car le roi Soleil est le porte-parole de Dieu sur Terre et légitime logothète d’icelui (D’ORIA, 1988 : 17-117)? Au XVIIIe siècle, les jésuites de Trévoux qui prendront la succession du FURETIÈRE relaieront la même conception sur le caractère indéfinissable de Dieu, confondant le mot et la chose, ou plutôt l’être.

La quête dictionnairique séquentielle relatée ci-avant montre aussi que par le discours de l’Évangile et par celui de ses acteurs, il est évident qu’on accède à un lexique qu’on peut certes rassembler autour de quelques zones onomasiologiques thématiques. L’étude montre également comment ce vocabulaire a profondément imprégné la langue générale ordinaire, comme les niveaux familiers et argotiques. La vérité chrétienne perdure dans ces paroles reprises et répétées par la langue, même si leur origine imprégnée de saveur biblique en a été souvent oubliée ou occultée par les progrès de la civilisation technicienne. Les mots survivent, mais leurs rapports à l’histoire religieuse se sont affadis, dilués sous l’empire des cultures profanes, d’autant que les couleurs sémantiques s’écartent régulièrement des nuances religieuses. La recherche fondée sur le dépouillement de quelques dictionnaires ne permet pas de savoir s’il se crée encore de nouveaux mots à base biblionymique. Pour mesurer cette productivité, il faudrait procéder à une recherche à partir de textes littéraires et d’écrits divers, et aussi à partir d’enquêtes orales, et non en s’appuyant exclusivement sur les dictionnaires qui, on le sait, ont toujours un peu de retard par rapport à la vie du langage.

Mais quand on scrute attentivement le passé lointain, rien d’étonnant alors que des catégories de mots aient provigné pour modeler l’un des principaux univers de référence de notre civilisation, pour organiser une sorte de creuset de la sagesse occidentale. À bien y penser, quelles différences peut-on établir entre le déluge de Noé et le déluge de Deucalion, entre le sacrifice d’Isaac par Abraham, son père, et le sacrifice d’Iphigénic dans le port d’Aulis par son père Agamemnon, sinon que dans le continuum mytho-historique, l’Occident féodal donnera obligatoirement l’avantage de la vérité aux actions décrites et interprétées dans la Bible plutôt qu’aux gestes des dieux et des héros des mythologies gréco-romaines (PAPIN, 1989; aussi DESAUTELS, 1988). Les dictionnaires d’aujourd’hui témoignent bien de cet héritage de l’Antiquité qui s’est pérennisé ainsi que de cette opposition entre l’Olympe et l’Évangile, entre le monde païen et le monde chrétien, qui au fond ne sont qu’un même et unique terreau dans lequel une multitude de mots ont fleuri et créé des visions du monde en apparence divergentes, tout cela pour le plus grand profit de la langue commune.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Le terme biblionyme a été préféré à biblonyme. Ce dernier éviterait peut-être la confusion avec des mots formes à partir de l’élément biblio- "livre’’, mais nous croyons qu’en raison de son emploi très spécifique, le second élément biblio- a sa place dans le système morphologique. L’homonymie n’est pas gênante. Les contextes d’emploi résoudront les problèmes d’ambigüité possibles. L’origine étymologique du nom propre Bible (< grec biblia, pluriel neutre de biblion, lui-même dérivé de bublos, biblos, a donné le latin ecclésiastique biblia, mot qui est à la source du français bible) autorise que l’on conserve l’élément biblio-. Les dérivés seront construits sur le même modèle.

Abstract (anglais)

As revealed by several specialized French dictionaries, the forms originating from proper nouns are legion in the current lexicon. Some characteristics of the bearer of a name sometimes become the prototypical features that lead to the lexicalization of the item, the latter becoming a member of a conceptual class. The words, thus, obtained are of different types: eponyms, derivatives, compounds, multiword lexical units, etc. In simple terms, proper nouns are linguistic material used in the formation of words. These words are very frequent in general dictionaries where they are treated as ordinary words. A sufficiently large number of these proper nouns are firmly rooted in the Bible. The aim of this article was to account for the proliferation, in the lexicon, of some key figures of the Holy Book: Dieu, Jésus, Marie and the Saint-Esprit. Such a biblical quartet is the etymological source of numerous current words in the French lexicon, and these words are actively used by speakers without being associated with any religious background. The different forms taken by these proper nouns in general French unilingual dictionaries are presented.

Quelques stratégies du discours de l’absence dans les dictionnaires du français

Les textes introductifs des dictionnaires et les articles dans lesquels sont consignés les renseignements sur les mots devraient être conséquents les uns par rapport aux autres, les premiers aidant à décoder les seconds.[1] Toutefois, une constante revient systématiquement dans la plupart des dictionnaires de langue française : la distanciation plus ou moins prononcée entre les deux sections des répertoires. Très rarement y a-t-il en effet une correspondance parfaite entre le programme annoncé et la réalité linguistique décrite. C’est ce manque d’appariement que nous appelons le « discours de l’absence ». L’absence ou le silence s’oppose ici aux affirmations contrôlées et véridiques.

La recherche que nous menons vise à étudier les stratégies discursives employées par les lexicographes du XXe siècle, notamment dans la confection des dictionnaires généraux monolingues, pour parler de la langue qu’ils décrivent et des protocoles de description qu’ils utilisent. Pour réaliser une telle étude, nous devons confronter les deux types de discours en présence, à savoir les textes introductifs des dictionnaires (préfaces, listes d’abréviations, présentations, etc.), dans lesquels sont expliqués les principaux mécanismes de fonctionnement des dictionnaires, et les articles, par le biais desquels sont décrits les mots. Cette confrontation des discours devrait notamment permettre de connaître la façon dont les dictionnaristes justifient l’inclusion et/ou l’exclusion de certaines catégories de mots des nomenclatures et de découvrir les plaidoyers qui servent d’arguments pour gommer ou masquer une partie du fonctionnement d’autres catégories de mots dans les articles. Il s’agit donc, d’une part, de mesurer la distance entre le « dire » dans les textes prédictionnairiques et le « non-faire » dans les textes dictionnairiques et, d’autre part, de mesurer la distance entre le « non-dire » dans les textes prédictionnairiques et le « faire » dans les textes dictionnairiques.

Il semble qu’en lexicographie, toute vérité ne soit pas bonne à dire, ou, pour reprendre une image du logicien Austin, dire n’est pas toujours faire et faire n’est pas toujours dire. Nous croyons que la distanciation entre la section prédiction-nairique et la section dictionnairique des répertoires de mots est parfois volontaire et résulte, le cas échéant, d’attitudes idéologiques, y compris de désidératas commerciaux. En comparant de plus près les formulations des programmes lexicographiques et leur réalisation sous la forme des descriptions lexicales, nous voulons mettre en évidence que parfois, les textes introductifs pèchent par défaut d’explications, tandis qu’en d’autres occasions, le lexique répertorié n’est pas conforme à ce qui est annoncé. Par exemple, dans la très brève présentation du Petit Larousse illustré 1997 (PLI), on précise que les lexicographes n’ont pas fait de concession « pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique [...] » (p. 7). On trouve néanmoins dans le dictionnaire des mots comme amerlo, chleuh, conasse, curaillon, etc. Par ailleurs, comme l’ont constaté Alise Lehmann (1995) et Pierre Corbin (1995), des milliers d’exemples présents dans le Nouveau Petit Robert (NPR) sont issus de citations transformées provenant d’autres dictionnaires Robert. Dans un article paru en 1995 et intitulé « Du Grand Robert au Petit Robert : les manipulations de la citation littéraire », Alise Lehmann explique d’ailleurs les diverses stratégies utilisées pour procéder à la transformation des citations. Pour sa part, Pierre Corbin (1995) fait référence au même phénomène qu’il qualifie de recyclage de citations. On cherche en vain, dans la présentation du NPR, quelque explication sur cette façon de faire. Bien entendu, les lexicographes ont la liberté de procéder à des aménagements de cette nature, mais peuvent-ils ne pas en faire état? Cela est d’autant plus étonnant que, dans la plupart des cas, les textes introductifs sont rédigés postérieurement aux articles; c’est donc dire qu’il serait alors possible de décrire les situations réelles. Les exemples que nous venons de présenter illustrent deux compartements : l’hyperdiscours du PLI correspond à une situation d’exagération, tandis que l’hypodiscours du NPR correspond plutôt à une situation de dissimulation. Ces deux types de discours conduisent évidemment à des silences, à des absences, tant dans la section prédictionnairique que dans la section dictionnairique des répertoires de mots.

Nous avons examiné jusqu’à maintenant trois éditions successives du Petit Robert : la première, qui date de 1967 (PR 1967), la deuxième, parue en 1977 (PR 1977), et la troisième, parue en 1993 (NPR 1993). L’étude et la comparaison de différentes éditions d’un même ouvrage sont intéressantes en ce qu’elles permettent de retracer l’émergence des stratégies discursives mises de l’avant par les dictionnaristes et de suivre leur évolution. Plusieurs points d’analyse s’offrent à nous : 1) les discours sur la nomenclature (modélisation des entrées et des sous-entrées); 2) les discours sur les différentes figures de la norme (norme prescriptive, norme observée); 3) les discours sur les registres de l’usage; 4) les discours sur les interdictions lexicales (mots tabous, choses taboues entraînant la condamnation des mots idoines); 5) les discours sur les exemples et les citations; 6) les discours sur la néobienséance ou le néoconformisme, c’est-à-dire la rectitude langagière ou la langue politiquement correcte. Dans le cadre de la présente étude, nous nous sommes intéressés dans un premier temps au discours sur la nomenclature. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur le traitement des marques déposées, des termes techniques et scientifiques ainsi que des anglicismes. La recherche étant toujours en cours, les résultats présentés sont préliminaires.

Nous avons procédé à l’analyse de plus de 15 000 articles répartis dans différentes tranches du dictionnaire; cela représente entre 25 % et 30 % du contenu selon les éditions. Il faut également souligner que seules les acceptions principales au sein des articles ont été étudiées. Comme on le sait, d’une seule acception principale dérivent souvent plusieurs subdivisions correspondant à des nuances de sens, à des sous-sens, à des extensions sémantiques, phénomènes dont il n’a pas été tenu compte pour le moment.

Les marques déposées

Dans le PR 1967, on commente ainsi le traitement des marques déposées : « Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté. Cependant, les termes très courants depuis au moins dix ans ont été traités plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. XI).

La consultation de l’article portant sur le mot gauloise —mot qui figure parmi les exemples de marques déposées cités dans la présentation du dictionnaire— révèle une première anomalie de traitement : on ne trouve dans cet article aucune mention explicite indiquant que gauloise est un nom commercial. Les autres exemples cités mettent en lumière un autre problème : dans les articles pour les entrées dictaphone et mobylette, on trouve, à côté de la datation, la mention marque déposée, tandis que dans l’article portant sur le mot ronéo, on trouve plutôt la mention nom déposé. L’analyse du corpus fournit de nombreux exemples du même genre : dans les trois éditions du PR, nous avons relevé la mention marque déposée attribuée aux noms cellophane, delco, rimmel et rustine, alors que dans les articles portant sur les mots dacron, gomina, nylon et plexiglas, nous avons plutôt relevé la mention nom déposé. Dans d’autres cas, notamment à l’article galalithe, c’est par le biais de la définition que l’on apprend que galalithe est un nom déposé; de fait, la définition de ce terme s’articule comme suit dans les deux premières éditions du PR : « Nom déposé du premier produit plastique obtenu en 1879 par le traitement au formol de la caséine pure ». Dans le NPR 1993, la situation est toutefois rétablie : la mention nom déposé suit la datation et la définition se lit plutôt « Matière plastique obtenue par le traitement au formol de la caséine pure ».

À la lumière de ces exemples, on peut se demander ce qui distingue la marque déposée du nom déposé. Les textes introductifs du dictionnaire devraient théoriquement répondre à cette question. Or, cela n’est pas le cas. Le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert répertorie la mention nom déposé et l’explique, mais il ne contient aucune information sur la mention marque déposée, et cela, bien que cette dernière apparaisse aussi souvent, voire plus souvent que nom déposé dans les articles. La consultation du tableau nous apprend donc qu’un nom déposé est un « nom appartenant à une firme commerciale, mais utilisé comme nom commun », mais il ne fournit aucune explication qui permet d’interpréter la signification de marque déposée. Curieusement, dans le PR-CD (cédérom), il existe quatre dénominations pour identifier les noms commerciaux :

Au total, il y a 192 articles consacrés à des noms commerciaux dans la version électronique du NPR (voir Boulanger & Cormier 2001).

Par ailleurs, si l’on se reporte à nouveau à l’extrait de la présentation du PR 1967 reproduit ci-dessus, on comprend que la politique du dictionnaire à l’égard des noms commerciaux et des marques déposées est de ne retenir que les termes qui sont très courants dans l’usage depuis au moins dix ans. On remarque cependant que 6 des 33 noms commerciaux relevés dans le corpus pour cette première édition du dictionnaire sont considérés comme des néologismes. Or, dans la présentation de l’ouvrage, on peut lire ce qui suit concernant les néologismes :

« Nous avons réservé l’indication “néologisme” (néol.) aux termes et aux sens qui nous ont paru absolument nouveaux (en 1966) et qui ne figuraient dans aucun des dictionnaires ou lexiques consultés » (p. XV).

Il y a ici une contradiction importante : on précise, d’une part, que seuls les noms commerciaux très courants depuis au moins dix ans ont été retenus et, d’autre part, on attribue la marque néologisme à certains des noms commerciaux retenus, ce qui sous-entend qu’ils sont en usage depuis moins de dix ans. Il faut souligner que la situation a été corrigée dans les deux éditions subséquentes du dictionnaire; en effet, nous n’avons observé dans ces ouvrages aucun cas d’utilisation conjointe des mentions nom déposé/marque déposée et néologisme.

Un dernier point reste à vérifier concernant le traitement des noms commerciaux dans le Petit Robert. Dans le PR 1967, on précise que les noms commerciaux et marques déposées très courants depuis dix ans sont traités « plus généreusement que dans la plupart des dictionnaires ». La comparaison de la nomenclature du Petit Robert à celle d’autres dictionnaires de l’époque permettra de vérifier cette affirmation. En attendant, il est intéressant de noter que l’on se montre plus prudent dans la présentation du PR 1977. On a en effet tronqué cet élément de comparaison avec les autres dictionnaires pour reformuler le paragraphe abordant la question du traitement des noms commerciaux :

« Les noms commerciaux et marques déposées, le plus souvent sujets aux vicissitudes de la mode, ont été laissés de côté à l’exception de termes très courants depuis au moins dix ans (ex. : gauloise, dictaphone, mobylette, ronéo) » (p. X).

Par ailleurs, il est étonnant de constater que la présentation du NPR 1993 ne fait nulle mention d’une politique de traitement relative aux noms commerciaux et marques déposées. Cela surprend d’autant plus que la présence de ces éléments lexicaux dans la langue courante semble grandissante, comme l’ont constaté Robert Galisson et Jean-Claude André (1998, 6). En outre, le nombre de marques et noms déposés retenus à la nomenclature du dictionnaire a plus que doublé de 1967 à 1993; dans le même échantillon de la nomenclature, nous avons relevé 33 noms commerciaux dans le PR 1967 comparativement à 70 dans le NPR 1993. Le PR 1977 en compte pour sa part 51 dans l’échantillon étudié. Jean-Claude Boulanger et Monique C. Cormier (2001) ont relevé 192 noms déposés pour l’ensemble du NPR 1993.

Les termes techniques et scientifiques

Dans les trois éditions du Petit Robert, on reconnaît la grande importance des termes techniques et scientifiques en français moderne. Dans la présentation de la première édition, on affirme avoir retenu à la nomenclature plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques. Les rédacteurs de la deuxième édition laissent entendre, pour leur part, que ce nombre a augmenté de façon considérable. Ils ajoutent aussi, et c’est ce qui nous intéresse plus particulièrement, que le traitement des termes scientifiques a fait l’objet de réaménagements majeurs :

« Les ajouts vont du familier et populaire (déprime, flouse, fonceur, macho) au langage courant dans tous les domaines (débroussaillant, euphoriser, fascinant, fragiliser, gourou, sonothèque, stérilet). Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion. Non seulement ils ont été enrichis et modernisés, mais, dans un souci de cohérence interne, on a revu la totalité des termes d’informatique et d’automatique, de physique et de chimie, de biologie et de médecine, de logique et de sciences humaines, pour assurer à la description un niveau égal, et moderniser toutes les définitions » (p. XVIII).

Tout laisse croire que nous sommes ici en présence d’un hyperdiscours et qu’il y a une part d’exagération lorsqu’on soutient que toutes les définitions ont été modernisées. Pour vérifier ce dernier point, on a isolé du corpus tous les termes portant les marques Biol., Chim., Log., Méd. et Phys. (838 termes au total) et on a comparé le traitement qui en était fait dans le PR 1967 au traitement fait dans le PR 1977. Il ressort de l’analyse que seulement 41 % des articles ou parties d’articles étudiés ont subi des modifications et que ces modifications touchent la définition dans 33 % des cas seulement. Dans les autres cas (8 %), on a plutôt ajouté des renvois, modifié les exemples (ajouts ou troncations) ou changé la marque de domaine. Il faut également noter que 15 des 838 termes étudiés présents dans la nomenclature du PR 1967 ont été retranchés du PR 1977.

Il est vrai que le traitement des termes de certains domaines, notamment la médecine et la biologie, semble avoir été revu de façon assez systématique. Ainsi, dans le domaine de la médecine, nous avons relevé 400 termes ou acceptions, dont 192 qui ont été traités différemment en 1977 (48 %). En biologie, sur 117 acceptions relevées, on en compte 80 dont le traitement a été modifié (68 %). Par contre, dans les domaines de la physique, de la logique et de la chimie, il ne saurait être question de révision systématique des articles. Ainsi, en physique, seulement 19,5 % des articles répertoriés (18 sur 92) ont subi des modifications. En logique, 22 articles ont été repérés dans le corpus et tous sont restés identiques dans le PR 1977. Finalement, dans le domaine de la chimie, seulement 27 % des termes ou acceptions relevés (56 sur 207) ont été traités différemment dans l’édition 1977. Il faut également noter qu’il n’a pas été possible de comparer le traitement des termes d’informatique puisque le corpus de départ (PR 1967) n’en contenait aucun. Il en va de même des termes d’automatique; il est d’ailleurs étonnant de constater que le tableau des abréviations et symboles des deux premières éditions du PR ne fasse aucune mention de ce dernier domaine, et ce, bien qu’on indique explicitement dans la présentation de l’édition 1977 que le dictionnaire contient des termes d’automatique. La marque Automat., pour automatique, apparaît dans le tableau des abréviations du NPR en 1993. Finalement, il a été impossible de vérifier si les définitions des termes de sciences humaines ont bel et bien été modernisées compte tenu qu’on ne précise pas dans la présentation de l’ouvrage quels sont les domaines particuliers qui relèvent des sciences humaines. Ce qui n’empêche pas des domaines des sciences humaines d’être listés dans le tableau du PR 1967. Voir anthrop., arts, géogr., hist., ling., etc. Il y a donc ici encore un silence/une absence dans l’introduction et une action/une présence dans le dictionnaire. Bien entendu, le silence de l’introduction est un argument commercial en faveur des sciences et techniques : modernisation du monde, modernité du dictionnaire et mise au goût du jour en 1977.

Les anglicismes

Le terme anglicisme (abrégé anglic. dans l’édition 1993) est consigné dans le tableau des termes, signes conventionnels et abréviations des trois éditions du Petit Robert, avec l’explication suivante :

« Mot anglais [de quelque provenance qu’il soit] employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile (les mots anglais employés depuis longtemps et normalement, en français, ne sont pas précédés de cette rubrique). »

Dans les deux premières éditions du Petit Robert, on distingue de plus l’américanisme, défini dans le même tableau comme un « mot américain employé en français et critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Dans le Nouveau Petit Robert, l’anglicisme correspond pour sa part à un mot anglais de quelque provenance géographique qu’il soit (voir le segment mis entre crochets dans la citation ci-dessus).

Pour étudier le traitement des anglicismes, nous avons relevé dans le corpus tous les emprunts à l’anglais, qu’ils portent ou non la marque anglicisme. Dans l’échantillon du PR 1967, 236 mots ou acceptions empruntés à l’anglais à différentes époques ont été recensés. De ce nombre, 41 sont critiqués : 37 sont signalés comme étant des anglicismes, 3 comme étant des américanismes et un dernier est précédé de la mention faute.[2] Dans l’échantillon du PR 1977, 369 emprunts à l’anglais ont été recensés. De ce nombre, 115 mots ou acceptions sont critiqués : 99 sont marqués anglicisme, 14 sont étiquetés américanisme, l’un est précédé de la mention emploi critiqué[3] et un dernier est accompagné de la remarque « condamné par l’Académie comme anglicisme ». Enfin, dans l’échantillon du NPR 1993, nous avons relevé 456 emprunts à l’anglais, dont 244 sont critiqués : 243 mots ou acceptions empruntés portent la marque anglicisme et une acception est précédée de la mention emploi critiqué.

Ce que l’on peut d’abord observer, c’est que même si l’explication prédictionnairique ayant trait à la marque anglicisme n’a pas changé d’une édition à l’autre (si l’on excepte la précision géographique dans la troisième édition), la politique de marquage des anglicismes semble, elle, s’être modifiée. C’est du moins ce qu’on conclut en constatant que certains emprunts, non critiqués dans une édition du Petit Robert, sont contestés dans une édition subséquente de l’ouvrage, alors qu’en principe, ils sont « employés depuis longtemps et normalement, en français », en tout état de cause, depuis plus longtemps encore que dans les deuxième et troisième éditions par rapport à la première. C’est le cas notamment des 9 emprunts à l’anglais présentés dans le Tableau 1, qui n’étaient pas critiqués dans le PR 1967, mais qui sont considérés comme des anglicismes dans le PR 1977. Précisons cependant que tous les mots du tableau, sauf déodorant, sont identifiés dans la parenthèse étymologique du PR 1967 comme étant d’origine anglaise. Dans le PR 1977, il y a alors un double marquage : la notation de l’origine étymologique sous les formes mot angl[ais], ou angl., qui sont neutres, et le jugement critique sous la forme anglicisme.

Tableau 1. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et marqués anglicisme dans le PR 1977
Mots ou acceptions empruntés Datation
choke-bore 1878
clearing 1912
compound 1874
déodorant 1966
derrick 1861
goal (sens 2) 1882
hammerless 1878
herd-book 1839
home 1816

C’est aussi le cas des 11 emprunts présentés dans le Tableau 2, non marqués dans l’édition 1977[4] et portant la mention anglicisme dans le NPR. Toutefois, dans le PR 1977, les mots suivis du signe [+] sont réputés venir de l’anglais, ceux accompagnés du signe [*] sont identifiés comme des américanismes, tandis que ceux suivis du signe [-] ne comportent aucune référence au monde anglophone. Ces indications sont notées dans la parenthèse étymologique pour les mots que cela concerne.

Tableau 2. Emprunts non marqués dans le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
caméraman [+] 1919
challenger [+] 1900
compilation (sens 3) [-]
compiler (sens 3) [-]
conglomérat (sens 3) [*] 1968
consistant (sens II) [+] 1957
coopératif (sens 2) [-] av. 1946
coordinateur [-] 1955
dépression (sens 4) [-] mil. XXe
gentlemen’s agreement [*] 1930
trip [*] 1966

De même, 27 emprunts non critiqués dans les deux premières éditions du Petit Robert sont considérés comme des anglicismes dans le Nouveau Petit Robert. Ces emprunts et leur datation sont répertoriés dans le Tableau 3.

Tableau 3. Emprunts non marqués dans le PR 1967 et le PR 1977 et marqués anglicisme dans le NPR 1993
Mots ou acceptions empruntés Datations
after-shave [1977] 1959
cash 1916
challenge 1885
challenger 1900
chatterton 1882
chewing-gum 1904
coach 1832
cold-cream 1827
contact (sens 4) XXe
garden-party 1885
gentleman-farmer 1805
gold point v. 1900
groggy 1926
holding 1937
homespun 1890
leader 1829
leggings 1844
living-room 1920
lob 1906
lock-out 1865
looping 1911
new-look 1947
no man’s land v. 1915
pickles 1823
pickpocket 1792
pick-up 1928
rocking-chair 1851
whipcord 1893

La présentation du dictionnaire, tout comme l’explication qui se trouve dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations », ne permet pas de comprendre cette évolution du marquage des anglicismes. Si l’on se reporte au PR 1977, on peut lire ce qui suit concernant le traitement des anglicismes :

« Les anglicismes récents et controversés ont été présentés sous la désignation d’anglicisme ou d’américanisme, remarque qui, selon les lecteurs, pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une condamnation. Cependant, les emprunts bien établis dans notre langue (club, bifteck...) sont traités sans commentaire » (p. X).

Ce que l’on observe tout de suite en comparant ce court passage tiré des textes introductifs au contenu des articles, c’est que la plupart des emprunts non marqués dans le PR 1967 et présentés comme des anglicismes dans le PR 1977 sont attestés dans le discours français depuis le XIXe siècle, le plus ancien étant daté de 1816 (voir Tableau 1). C’est le cas de choke-bore (1878), compound (1874), derrick (1861), goal (1882), hammerless (1878), herd-book (1839) et home (1816). En fait, ces mots ne correspondent pas, en 1977, à ce qu’on peut appeler des emprunts récents. Seraient-ils alors devenus controversés? Il semble bien qu’un seul de ces termes, derrick, soit désormais « indésirable » puisqu’on lui a trouvé un remplaçant français; dans l’article correspondant à ce terme, on mentionne en effet les recommandations officielles tour de forage et tour. Quant aux autres mots, pour lesquels on ne propose aucune appellation française, officielle ou non, on cherche en vain à comprendre leur nouveau statut d’anglicisme, qui semble d’ailleurs aller à l’encontre de la politique énoncée dans la présentation de l’ouvrage. On trouve des exemples similaires dans le NPR, dont la politique de traitement des anglicismes s’articule de la façon suivante :

« Nous avons signalé comme tels les anglicismes récents et indiqué le mot français correspondant proposé par les commissions [de terminologie], sans jamais faire apparaître à la nomenclature ce qui n’est pas attesté par l’usage. Comme on l’a déjà dit, la vocation du Nouveau Petit Robert, comme naguère celle de l’édition de 1967, n’est pas de légiférer, mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (p. XV).

Selon cette politique, seuls les emprunts récents à l’anglais ou posant problème devraient être signalés comme étant des anglicismes. Le corpus fournit toutefois de nombreux contre-exemples. D’abord, les termes répertoriés dans le Tableau 3, traités sans mention particulière dans les deux premières éditions du PR, sauf lorsqu’il est question de l’étymologie, et portant la marque anglicisme dans le NPR, ont tous été empruntés depuis au moins 30 ans, en date de 1993, et plus de la moitié d’entre eux sont passés en français depuis plus de cent ans. Il ne s’agit donc pas d’emprunts que l’on pourrait qualifier de récents.[1] Serait-ce qu’ils sont problématiques, ce qui n’était pas le cas en 1967 et en 1977? On peut penser que l’attribution de la marque anglicisme est liée au fait qu’il existe désormais pour plusieurs d’entre eux des termes français pour les remplacer. Le cas échéant, on s’attendrait à ce que ces derniers soient indiqués, tel qu’expliqué dans la présentation de l’ouvrage (voir l’extrait cité plus haut). Mais de quelle(s) façon(s) indique-t-on ces termes proposés ou recommandés? Par la mention recommandation officielle, la mention syn. (pour synonyme), la formule du renvoi analogique ou une remarque explicite (voir l’exemple de challenger/challengeur dans le PR 1977 : l’observation est absente dans le PR 1967 et supprimée dans le NPR)? Les textes introductifs ne permettent pas de le savoir. Dans certains articles du PR 1967 portant sur les mots et acceptions recensés au Tableau 3, on remarque des renvois à des mots français de sens rapproché :

cash renvoi à comptant
living-room renvoi à salle de séjour
lob renvoi à chandelle
looping renvoi à boude
pickles renvoi à achards
rocking-chair renvoi à berceuse

En revanche, ces renvois apparaissent dans le PR 1977, et cela, même si les emprunts en question n’étaient pas, à l’époque, considérés comme des anglicismes. Les mots français auxquels on réfère ne sont donc pas nouveaux, et on ne peut par conséquent expliquer la présence de la marque anglicisme dans le NPR par le seul fait que l’on dispose désormais de mots bien français pour désigner les notions correspondantes.

Comment expliquer, alors, cette évolution du marquage des anglicismes? Serait-ce que l’attitude des lexicographes vis-à-vis l’anglicisme aurait changé, parallèlement à l’idéologie dominante? Comme le souligne Alise Lehmann, le dictionnaire « est tenu de reproduire, en raison de sa nature didactique, et, avec plus ou moins de fidélité selon sa personnalité, les représentations idéologiques dominantes de son époque (...] concernant la langue [...] et/ou le monde [...] » (1989, 106).

Nous observons donc une distanciation entre les textes introductifs —l’explication relative à l’anglicisme donnée dans le tableau des termes, symboles et abréviations et le texte de la présentation de l’ouvrage— et la politique de marquage des anglicismes mise de l’avant dans le corps du dictionnaire.

Ces quelques exemples illustrent en fait deux stratégies du discours de l’absence : les silences involontaires et les silences voulus. Dans le cas du traitement des marques déposées, la distanciation entre les textes introductifs et le contenu des articles semble mettre en lumière un manque de cohérence méthodologique. Il s’agit là, semble-t-il, d’une distanciation involontaire. Par contre, on peut croire que les phénomènes observés dans les deux autres cas (traitement des termes scientifiques et des anglicismes) résultent plutôt d’attitudes volontaires. D’une part, l’hyperdiscours tenu sur le traitement des termes scientifiques dans l’édition 1977 du PR semble relever davantage de désidératas commerciaux que d’un manque de cohérence rédactionnelle. D’autre part, le marquage des anglicismes est peut-être influencé par certaines contraintes idéologiques qui pèsent sur le dictionnaire, du moins par des contraintes sans doute liées au flou comportemental français devant les anglicismes ou aux effets de l’aménagement linguistique de la francophonie. Comme l’observe Alise Lehmann (1989, 107), de telles contraintes « entraînent toutes sortes de conflits au sein de la description linguistique [...] », et c’est ce que l’étude du corpus a confirmé.

Références

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cet article est une version modifiée d’une communication présentée au XXIIe Congrès international de linguistique et philologie romanes tenu à Bruxelles en juillet 1998.

[2] La mention faute n’étant pas répertoriée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire, nous ne pouvons savoir exactement dans quels cas elle est employée.

[3] La mention emploi critiqué n’est pas non plus explicitée dans le « Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations » du dictionnaire. Par conséquent, sa signification et son contexte d’utilisation demeurent obscurs.

[4] Ces emprunts étaient absents de la nomenclature du PR 1967.

[5] On trouve bien sûr, au nombre des anglicismes relevés dans le Nouveau Petit Robert, des emprunts qui peuvent être qualifiés de récents. Citons les exemples suivants : aérobic (1981), cd-rom (1985), cheese-cake (1975), cocooning (1988), high-tech (1983), newsmagazine (1978), walkman (1980), yuppie (1984).

Un épisode des contacts de langues : la néobienséance langagière et le néodiscours lexicographique

« Serait-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est? » (Molière, Le Misanthrope, acte 1, scène 1).

1. L’ondoiement social et la vague néolexicale

Certaines vérités véhiculées par les nouveaux paradigmes sociaux ne sont plus bonnes à transformer en mots, ceux-ci étant désormais perçus comme fort peu bienséants. Mieux vaut alors éviter ces vocables « gerbatoires » dans la communication. Dans les cercles du politiquement correct où priment ces positions, des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Sous l’impulsion de certains groupes de pression, une nouvelle gymnastique langagière est née récemment. Ces groupes s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens usuels installés dans les dictionnaires depuis des lustres. La parole devient jérémiades incessantes. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des colonnes des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. Par le fait même, l’une des fonctions traditionnelles du dictionnaire qui consiste à décrire avant tout est contestée. En conséquence, on se demande si le recueil de mots peut continuer à jouer son rôle objectif de texte culturel même en intégrant des mots qui stigmatisent un groupe ou une personne? En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. Troquer des vocables pour d’autres ne change pas les mentalités, n’améliore pas les jugements, les attitudes et les comportements, n’efface pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés. Comme si les excès de langage constatés étaient plus pervers que les faits qu’ils dénoncent : le sexisme, l’homosexualité, le racisme exacerbé, la violence, la discrimination, la pauvreté, les maladies, le chômage endémique, l’intolérance, etc. Comme si la vision, même manichéenne, d’un monde amadoué, meilleur, égalitaire était plus torve que les déformations des réalités que certains discours officiels ou qui se réclament des autorités servent à la population tambour battant. En réalité, en enserrant les membres d’une communauté dans des catégories plus restreintes caractérisées par des « sèmes » comme la race, l’ethnie, le sexe, etc., le PC privilégie nettement une forme d’essentialisme identitaire réducteur qui est conforté par un imaginaire conservateur et traditionaliste (v. Haroche/Montoia 1995, 26).

2. La culture de la déploration et le culte du gémissement

L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus. De fait, la terminologie reliée au phénomène met d’ores et déjà une foule de termes en concurrence : politically correct, politiquement correct, PC, rectitude politique, correction politique, novlangue, néobienséance, néoconformisme, néo-orthodoxie, néopolitesse, etc. À un titre ou à un autre, les cinq premières expressions dérivent du terme anglais Political Correctness qui s’est lui aussi infiltré en français sous la forme de l’emprunt direct. Cette influence de l’anglais ne s’arrête pas là. Elle sourd en filigrane d’une bonne partie du néolexique en train de naître, particulièrement sous la forme du calque lexical syntagmatique (v. plus loin). L’unité novlangue est quant à elle une résurgence orwellienne, tandis que les quatre dernières appellations préfixées en néo- sont des propositions plus récentes.

La néobienséance a déjà son histoire aux États-Unis (v. Boulanger 1997). Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens, ce qui en soi peut être parfois honorable. En revanche, on pourrait s’interroger sur ce qui justifiera la fin? En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la néo-orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, afin de prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes phénotypiquement défavorisés le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression dure depuis longtemps. Le mot d’ordre consiste à se donner bonne conscience tout en faisant dériver la mauvaise conscience en direction de ceux d’en face, les opposants, que l’on identifiera comme des « inclus », pour faire pendant à la notion d’« exclus ». Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas, y compris dans les moyens de communication tel le langage. Le phénomène prend parfois des dimensions insoupçonnées. Ainsi, à l’Université des sourds à Washington, on s’affaire maintenant à corriger les signes jugés discriminants en leur substituant d’autres gestes plus nobles, plus égalitaires et plus consensuels. Il est désormais interdit de signaler le mot japonais en faisant le geste des yeux bridés avec les petits doigts étirant la peau au coin des yeux ou d’écraser le nez avec son pouce pour indiquer le mot Noir, il est aussi défendu de signifier le vocable homosexuel en agitant la main droite. Des associations de sourds poussent même l’exigence du révisionnisme en dénonçant l’opération chirurgicale consistant à installer un implant cochléaire aux enfants sourds. « En arrachant ainsi de “jeunes innocents” à leur culture et à la langue des signes, la médecine pratiquerait la “purification ethnique”, rien de moins » (Coignard / Lanez 1995, 58; v. aussi TB 1996, 170). Dans le même ordre d’idée, récemment un quotidien montréalais publiait un court article dans lequel une lectrice demandait de modifier l’expression dialogue de sourds parce qu’elle « véhicule une perception erronée de la surdité » (La Presse, 10 février 1997, p. B-3). Ailleurs, on voudrait que Beethoven soit un « musicien afro-européen » (TB 1996, 31). À l’automne 1991, le musée d’Histoire naturelle de Washington fermait temporairement sa salle d’anthropologie. La raison en est que l’on voulait refaire l’Australopithèque à l’image de ses origines. « Désormais, l’hominidé africain aura la peau noire, conformément aux conclusions des scientifiques » (TB 1996, 26). Le catalogue des anecdotes pourrait s’allonger jusqu’à former une encyclopédie de la néopolitesse. Ces exemples montrent à quel point la stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable en soi. Le déferlement et le détournement des mots qui « défrisent » sont quant à eux contestables, car en dénonçant l’idée de hiérarchie et d’inégalité dans la culture politique libérale, le néoconformisme s’attaque davantage aux expressions verbales qui disent l’exclusion qu’aux causes réelles qui provoquent les mises à l’écart des individus.

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer le comportement de toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (LFT 1993, 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’une masse d’êtres indifférenciés et indifférenciables, qu’un terrain plat, néanmoins miné. Le PC est la quête d’un nouvel équilibre entre des pouvoirs dont les impacts diffèrent. C’est l’un des mécanismes de défense et d’illustration des droits de revendication de toute minorité —les exclus— qui s’oppose à une majorité —les inclus— par l’entremise d’une recodification du langage. Le discours devient alors prisonnier des craintes des uns et des volontés des autres. « Ce langage, qui dans l’attaque enfle jusqu’au grotesque, se fait tout petit et timide dans l’approbation, et cherche des mots qui ne puissent véhiculer la moindre connotation dépréciative » (Hugues 1994, 37). Comme si l’élévation verbale créait des révolutions sociales. D’une part, la nouvelle parole refuse les valeurs symboliques traditionnelles du langage (vieux, vieillard), tandis que d’autre part, et contradictoirement, elle les survalorise (aîné, senior). La langue néobienséante est celle du discours arasé et régalé qui ne veut offenser personne et qui exige de la part du locuteur une connaissance très subjective de ce qui peut être accepté. Ainsi les différentes perceptions de la série de synonymes suivants : euthanasie, suicide assisté, interruption volontaire de vieillesse, IVV. D’où les conflits potentiels ou réels entre la justesse et la rigueur objective des mots disponibles pour parler de quelque chose ou de quelqu’un et la réception souvent partiale du message. Nouvelle étoile des moyens de censure bien-pensante qui traque, condamne, bannit et substitue des mots jugés indicibles comme cancer, la néobienséance dessine une autre forme d’hégémonie dans laquelle règne un ensemble complexe de règles subtiles et proscriptives à l’égard de certains dicibles hier encore bien banals. Des micro-sociolectes dans lesquels régnent l’hyperonymisation et les segments phrastiques sont en voie de se fédérer (v. plus loin « Les règles de la versification néobienséante » et l’Annexe).

Dans certains domaines extrêmement sensibles, au lieu de rivaliser dans la compétence et l’excellence, les gens qui en viennent à manquer d’estime de soi et de confiance en leurs moyens, tentent de se valoriser par l’étalement de leurs faiblesses, de leurs déficiences, de leurs défauts —physiques ou autres— plutôt que de se projeter vers l’avant par leurs qualités ou leurs forces. La position de victime transforme l’individu en héros auquel il faut absolument s’identifier, comme si c’était une question de survie. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un œil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995, 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, lorsque « l’inégalité des conditions est la loi commune de la société, les inégalités les plus marquées ne frappent pas le regard; mais quand tout est presque au même niveau, les plus légères sont assez marquées pour le blesser. Il en ressort que le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes 1994, 27). En somme, vouloir imposer l’égalité en réduisant l’altérité, c’est déjà admettre une part d’inégalité chez soi.

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits ou les dédommagements passent par l’attribution de certains privilèges légaux, de dérogations, de réparations ou de traitements de faveur compensatoires et rassurants, comme la discrimination positive par exemple —dont on commence à redouter l’effet boomerang, en Californie notamment. Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire très ancienne, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un barreau dans l’échelle de la considération sociale jusqu’à la fusion avec la majorité. Ces « politicismes » censurent explicitement les mots qu’ils remplacent, ils cautionnent l’injustifiable et « héroïsent » les victimes. Cette stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? En cherchant à endiguer l’image négative, le lexique PC verse très souvent dans l’ambiguïté et l’amphibologie. « Chaque équivoque, chaque malentendu suscite la mort; le langage clair, le mot simple, peut seul sauver de cette mort. Le sommet de toutes les tragédies est dans la surdité des héros » (Camus 1963, 340). Pendant qu’en face, l’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas telle ou telle déficience physique ou intellectuelle, tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui. Un inclus que l’on tente par ailleurs souvent de « muettiser » en lui contestant le droit de parole sur ce qu’il n’est pas. L’individu socialement favorisé n’a plus le droit de critiquer les groupes défavorisés sous le prétexte qu’il ne fait pas partie des exclus.

3. La nouvelle vulgate linguistique

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (v. Boulanger 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert [NPR], Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillard → personne du troisième âge → personne âgée → aîné, senior, personne expérimentée; vendeur d’automobiles → conseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse à leur maximum la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical, car le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. La langue PC n’est qu’une approche psychologique du discours, car elle donne l’impression que la tolérance à l’égard des différences et des minorités est plus grande. Elle est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, elle dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. C’est à cette croisée des chemins que s’érige la frontière entre l’euphémisme et le néovocabulaire. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être dénommés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Au Québec, si l’on parle des étudiants pure laine, on renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger qui est délaissé se pare d’un connotation négative. Appelons encore comme témoins deux autres exemples, les correctismes malentendant et malvoyant. En se substituant respectivement à sourd et à aveugle, ces mots se veulent tolérants et respectueux. Or ils portent en eux leur antonyme et ils mettent davantage en évidence les déficiences que sont la surdité et la cécité parce qu’ils créent et concrétisent des opposés (1’« entendant » et le « voyant ») qui composent en réalité la majorité d’une population. Ils renforcent la norme alors que l’objectif visé est justement le contraire, à savoir valoriser un microgroupe, le microlecte et une micronorme. En cherchant à proposer une norme parallèle, les nouvelles dénominations creusent l’abîme davantage. Elles laissent croire que la personne qui possède ce handicap n’est pas sourde ou aveugle, mais qu’elle entend ou voit, un tant soit peu. Les nuances, les degrés de surdité ou de cécité disparaissent. De fait, la capacité auditive ou visuelle, si ténue soit-elle demeure marginalisée puisqu’elle est prise en défaut par la signification du préfixe mal-. Ces exemples parmi cent autres possibles sont l’illustration du paradoxe de la « mélioration » lexicale envisagée et souhaitée par la stratégie néodiscursive. L’aboutissement finit toujours par rejoindre le sens premier des mots. Mais les microgroupes se refusent à l’analyse sémantique logique et basique. C’est dans ce genre de détournement que la stratégie mesure sa réussite. Le discours rongé par la rectitude et par l’euphémisme absurde devient autodestructeur. L’instrument même de la pensée est contaminé et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi ne garantit un emploi à personne, réingénierie repousse restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La langue frelatée conduit à la confusion des valeurs et à l’amnésie collective. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

4. Les règles de la versification néobienséante

Les manifestations de la rectitude langagière court-circuitent la norme interne du français. L’influence étrangère, à savoir celle de la société américaine, donc de l’anglais, se fait également sentir dans la diffusion en français de ce néolexique (anglais domestic engineer > français ingénieure domestique; v. aussi la fréquence des mots formés avec le participe adjectif défié < anglais challenged). Ces mots nouveaux se déroulent comme des syntagmes, des séquences phrastiques qui empruntent souvent des allures de définition (Noirpersonne mélanoderme). Les mots complexes autodéfinitionnels et les synonymes hyperonymiques caractérisent ainsi le vocabulaire qui réfère à une théorie de combats sociaux dans lesquels se démènent les locuteurs.

Comme tout autre vocabulaire, le lexique néobienséant privilégie quelques mécanismes de formation et il est marqué par quelques traits dominants qui seront maintenant scrutés. L’étude est menée à partir d’un petit corpus d’environ 175 unités recueillies par des étudiants dans le cadre d’un cours de lexicologie donné à l’Université Laval à l’hiver et à l’automne 1996. Les unités lexicales proviennent du dépouillement de journaux, de revues, de textes administratifs, de dictionnaires, etc., aussi bien français que québécois.

♦ La nominalisation des participes présents, mécanisme déjà ancien et usuel aussi bien en langue générale que dans les technolectes (v. apprenant, doctorant, laborant).

Les participes présents nominalisés
malentendant → sourd
malvoyant → aveugle

♦ La sélection du mot personne comme mot de base dans la formation d’unités lexicales complexes. Ce mot est le genre prochain, l’hyperonyme par excellence puisqu’il neutralise tout le segment, y compris les différences entre les sexes. À sa droite, viennent des déterminants assimilables aux différences spécifiques de la définition logique aristotélicienne. L’élément person s’utilise beaucoup en anglais, comme dans person living with AIDS. De là à y voir une structure calquée en français, il n’y a qu’un pas, vite franchi.

Le mot personne en position de base
PERSONNE à l’élocution alternative → bègue
PERSONNE ambulatoirement différente → boiteux
PERSONNE différemment douée → débile, arriéré
PERSONNE mélanoderme → Noir
PERSONNE métaboliquement différente → cadavre, mort
PERSONNE vivant avec le VIH → sidéen

♦ L’insertion d’un adverbe de manière dans le complexe lexical marquant le type d’écart entre les inclus et les exclus, c’est-à-dire dénotant les oppositions fondamentales entre les groupes. Le mot différemment domine largement tous les autres. Il s’agit fort probablement d’un calque sur l’anglais, à tout le moins de l’emprunt d’un modèle de formation (v. angularly, chimically, differently, economically, physically, etc.). En langue anglaise, le mot challenged suit fréquemment ces adverbes (v. plus loin).

Utilisation d’un adverbe de manière en -ment
citoyen expérimenté CHRONOLOGIQUEMENT → vieux
citoyen SOCIALEMENT sinistré → pauvre
CULTURELLEMENT démuni → imbécile, idiot
gens ÉCONOMIQUEMENT désavantagés → pauvres
homme MOMENTANÉMENT dénué de sobriété → alcoolique
personne ACOUSTIQUEMENT contrariée → sourd
personne AMBULATOIREMENT différente → boiteux
personne COSMÉTIQUEMENT différente → laid, laideron
personne DIFFÉREMMENT chevelue → chauve
personne DIFFÉREMMENT douée → débile, arriéré
personne DIFFÉREMMENT proportionnée → obèse
personne DIFFÉREMMENT valide → handicapé
personne ÉCONOMIQUEMENT faible → pauvre
personne ESTHÉTIQUEMENT différente → laid, laideron
personne ÉTHIQUEMENT déboussolée → malhonnête, escroc
personne MENTALEMENT défiée → débile, arriéré
personne MÉTABOLIQUEMENT différente → cadavre, mort
personne OPTIQUEMENT contrariée → myope
personne PÉCUNIAIREMENT contrariée → pauvre
personne PHYSIQUEMENT défiée → handicapé
personne PONDÉRALEMENT différente → obèse
personne VERTICALEMENT défiée → nain
personne VISUELLEMENT contrariée → aveugle

♦ Le recours aux participes présents de quelques verbes clés. La négation est généralement réservée pour cataloguer les inclus. Dans ces formulations, on sent encore l’influence de l’anglais (v. AIDS sufferer : person living with AIDS).

Les participes présents
avoir personne AYANT une déficience intellectuelle → débile, arriéré
personne AYANT une limitation fonctionnelle → handicapé
présenter personne ne PRÉSENTANT aucune déficience → être normal
souffrir personne ne SOUFFRANT d’aucune déficience → être normal
personne SOUFFRANT d’une carence en lithium → dépressif
personne SOUFFRANT d’une surcharge pondérale → obèse
vivre personne VIVANT avec le sida → sidéen
personne VIVANT avec un défi physique → handicapé

♦ Le recours à des qualificatifs (adjectifs, participes adjectifs...) d’une grande force positive et revalorisante. Dans ce groupe, c’est le participe adjectif défié qui revient le plus fréquemment. Calqué sur l’anglais challenged, il constitue un néologisme sémantique. L’adjectif différent est également très utilisé (v. aussi différemment).

Les qualificatifs
apte personne différemment APTE → handicapé
contrarié personne à la verticalité CONTRARIÉE → nain
personne optiquement CONTRARIÉE → myope
défavorisé personne verticalement DÉFAVORISÉE → nain
défié personne physiquement DÉFIÉE → handicapé
personne verticalement DÉFIÉE → nain
désavantagé gens économiquement DÉSAVANTAGÉS → pauvres
différent personne esthétiquement DIFFÉRENTE → laid, laideron
personne verticalement DIFFÉRENTE → main
doué personne différemment DOUÉE → débile, arriéré
expérimenté citoyen EXPÉRIMENTÉ chronologiquement → vieux
faible personne économiquement FAIBLE → pauvre

♦ L’utilisation de quasi-synonymes qui ont la caractéristique d’être des hyperonymes ou des unités englobantes dont les fonctions généralisent ou banalisent. Le terme choisi possède une plus grande extension que l’espèce.

Les quasi-synonymes
aîné, senior → vieux
client → étudiant
conseiller → vendeur
hétérophobie → racisme
international → étranger
itinérant → clochard
préposé → subalterne
réingénierie → restrictions

♦ L’emploi de mots qui prennent une large extension sémantique. Ainsi, au Québec le mot bénéficiaire s’est complètement vidé de son sens. On le retrouve dans nombre de situations où interviennent des microgroupes. C’est l’un des mots-clés de la société québécoise.

Le mot bénéficiaire
Éducation BÉNÉFICIAIRE de l’enseignement → élève, étudiant
Santé BÉNÉFICIAIRE des soins de santé → malade, patient
Société BÉNÉFICIAIRE du bien-être social → assisté social
BÉNÉFICIAIRE du système correctionnel → détenu, prisonnier
Travail BÉNÉFICIAIRE de l’assurance-chômage → chômeur
BÉNÉFICIAIRE de l’assurance-emploi → chômeur

Le phénomène dominant dans ce vocabulaire, c’est la transformation d’un seul mot devenu tabou en une périphrase qui est une expression autodéfinitionnelle contrastée : avortementinterruption volontaire de grossesse ou viol chirurgical selon que l’utilisateur appartienne au camp des pro-avortement ou à celui des pro-vie. En bout de course, le langage PC est un processus de redéfinition lexicologique qui laisse percevoir une visée soit tolérante, soit castrante devant certaines collectivités. La chasse aux sorcières lexicales ou le révisionnisme langagier sont alors des démarches qui incarnent une nette volonté de combattre les impitoyables linéaments et la ligne divisante de l’Histoire, tout cela placé sous une pseudoauréole de convenance qui plane sur les néodiscours. Les mots anciens qui sont des codes, des repères semés par l’Histoire, deviennent des amers que l’on veut voir disparaître dans les brumes de cette même Histoire sans qu’aucune trace ne survive.

Ces discours sociaux au profil replâtré ont des conséquences graves dans le manège de la communication. D’abord, l’association obligatoire de la forme et du contenu, à savoir des idées et des façons les plus adéquates de les exprimer, par exemple en allongeant l’expression qui prend ainsi une allure phrastique et descriptive, donc plus figée. Il n’est pas exagéré de penser que la forme et le contenu vont presque jusqu’à la fusion totale. Ensuite, l’idéologie est extrêmement signifiante, à savoir que ce qui se dit et la manière de dire se rattachent à des modèles préconisés par le microgroupe ou ils s’en dissocient, ce qui devient immédiatement condamnable. Le néolangage est alors comparable à une sorte de registre de langue qui s’érige en contrainte, sous peine de sanction sociale, et dont l’origine est profondément enracinée dans le terreau idéologique. Ainsi, le jeu des inclusions et des exclusions se déroule indéfiniment au bénéfice d’un groupe victimisé, et par contraste héroïsé, et en dépit des autres membres de la communauté élargie. En réalité, l’autre ou les autres n’existent plus. Ils sont subsumés par le je, le moi et le nous réducteurs. C’est là tout l’enjeu de la néobienséance et de la valeur symbolique de l’Histoire.

5. La chanson du dictionnaire

L’introduction de régionalismes et de mots désinterdits dans les dictionnaires français durant les années 1970, de même que la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée (v. Boulanger 1986). Lentement mais sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Au regard de la langue, ils étaient envisagés cependant comme des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue et greffés sur l’Histoire. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser régulièrement ou leur substituer des mots censés être mélioratifs jusqu’au jour où ils seront désavoués à leur tour. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey / Chantreau 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec (tous dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui)? Les expressions de cette nature sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans le petit livre de Pierre Merle (voir LFT 1993). De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. Le lexicographe est sommé de le policer. À preuve la mercuriale prononcée par Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, et rapportée dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et réagir adéquatement. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin (v. Santini 1996, 27). Le cas Robert n’est pas isolé. Les mêmes doléances sont faites à l’égard du dictionnaire officiel de la langue luxembourgeoise qui contient des expressions et des dictons jugés maintenant politiquement incorrects. En dépit des mises en garde des rédacteurs sur l’origine féodale et sur les connotations non racistes de ces mots, le dictionnaire est désigné à la vindicte publique. À un point tel, que le gouvernement luxembourgeois songe à le retirer de la circulation. Si la mesure est mise à exécution, l’État n’aura plus de dictionnaire de référence officiel.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre à une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (id.). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, la xénophobie, etc., serait alors passible d’une condamnation au retrait. L’écho orwellien résonne : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il s’appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell 1965, 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à recycleur, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne à mobilité réduite ou personne différemment apte, terminé le mot décrocheur au Québec et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression gallofrançaise pièce de solidarité pour supplanter la formule laurentienne un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de dire à l’aide de mots au relief sémantique senti est annihilé.

6. De nouveaux aménagements

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots rendant compte des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2).

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage est une condition sine qua non pour qu’un mot entre au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants révisionnistes? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (PLI 1997) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique pour les sacres et les jurons, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et youpin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas perçues comme dérangeantes par les victimes ou que les victimes potentielles ne se parent pas encore de l’attribut de la victimisation. Il y a déjà un quart de siècle, les responsables des dictionnaires Larousse s’exprimaient là-dessus. « Le lexicographe gomme ou supprime ce qui manifeste des oppositions ou des contradictions entre les groupes sociaux, religieux ou politiques : ainsi tous les termes d’injure qui supposent une attitude raciste sont exclus des dictionnaires du XXe siècle (alors qu’ils ne l’étaient pas à la fin du XIXe siècle, cette attitude étant intégrée à l’ensemble des comportements « admis »). Des termes comme youpin, bicot, etc. ont été exclus, car leur présence implique un comportement raciste dont les locuteurs veulent nier la réalité; on rejette les termes impliquant une idéologie « inavouable ». On n’admet ces mots dénotant le racisme que dans des dictionnaires que leur ampleur (leur exhaustivité) ou leur destination (conçus exclusivement pour la « classe cultivée ») mettent à l’abri de la confusion entre le terme et le concept » (Dubois / Dubois 1971, 103). Ces échos méthodologiques se répercutent toujours dans la pratique laroussienne récente. Voici ce qui est écrit dans la présentation du PLI 1997 : « [...] comme chaque année, les créations du français vivant, de la langue d’aujourd’hui, ont été enregistrées, sans concession toutefois pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique ou des convictions philosophiques ou religieuses —ce qui se comprend aisément, s’agissant d’un ouvrage qui s’adresse au plus large public et qui a pour vocation de présenter à ses lecteurs une sorte de consensus minimal sur la langue acceptable, et acceptée, par tous les usagers du français » (1996, 7). Ces messages indiquent sans conteste qu’une légitime prudence, pour ne pas dire une véritable censure, l’emporte et guide les rédacteurs laroussiens. Mais c’est au détriment de la vraie langue vivante. Il n’y a pas que Larousse qui soit aux prises avec cet aspect de l’idéologie. C’est tout l’univers de la lexicographie actuelle qui est confronté à un véritable dilemme cornélien.

7. Un codex lexical revisité

Le lexique néopoli porte en lui une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conformes aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre-courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical, de décrire des microlectes au lieu de considérer le lexique élargi d’une langue? Et le rassembleur lui-même, autrement dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. Au sujet de cette lexicographie annoncée, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965, 437).

Bibliographie

Annexe – Fragments d’un petit lexique de la néobienséance

Les fragments qui composent ce petit lexique néobienséant ont été colligés par des étudiants et des étudiantes ayant participé à une recherche sur le thème de la rectitude langagière dans un cours de lexicologie et de lexicographie dispensé à l’Université Laval aux trimestres d’hiver et d’automne 1996. Il donne une bonne idée de l’ampleur du phénomène et des différents mécanismes linguistiques mis en œuvre pour créer ce langage. Les unités lexicales rassemblées ci-dessous proviennent de sources écrites québécoises et françaises à caractère documentaire (articles de journaux, de revues, livres, etc.) ou dictionnairique, entre autres LFT 1993 et TB 1996. Elles sont réparties par grands thèmes. Le mot à remplacer précède le ou les substituts recueillis - le(s) correctisme(s) -, un mot pouvant en effet posséder plusieurs solutions de rechange. Certaines formes sont plus anciennes que d’autres et figurent déjà dans quelques dictionnaires où elles sont marquées comme étant des euphémismes.

1. L’être humain : maladies, handicaps, déficiences...
alcoolique
  • homme momentanément dénué de sobriété
aveugle
  • déficient visuel
  • malvoyant
  • non-voyant
  • personne confrontée à une difficulté oculaire
  • personne visuellement contrariée
avortement
  • interruption volontaire de grossesse IVG
  • viol chirurgical
cadavre/mort
  • personne métaboliquement différente
  • personne non vivante
bègue
  • personne à l’élocution alternative
boiteux
  • personne à la mobilité contrariée
  • personne ambulatoirement différente
chauve
  • personne différemment chevelue
crétin
  • personne n’ayant pas les pré-requis cognitifs
débile/arriéré
  • handicapé éprouvant des difficultés d’ordre intellectuel
  • personne ayant une déficience intellectuelle
  • personne ayant un fonctionnement mental différent
  • personne différemment douée
  • personne mentalement défiée
  • personne souffrant d’une déficience intellectuelle
dépressif
  • personne souffrant d’une carence en lithium
drogué
  • personne satisfaisant sa quatrième pulsion vitale
épouse
  • travailleuse maritale non rémunérée
être ivre
  • avoir les facultés affaiblies
être normal
  • personne ne présentant aucune déficience
  • personne ne souffrant d’aucune déficience
gras
  • silhouette épanouie
handicapé
  • personne à mobilité réduite
  • personne ayant une limitation fonctionnelle
  • personne confrontée à un challenge physique
  • personne différemment apte
  • personne différemment valide
  • personne dotée de capacités différentes
  • personne physiquement défiée
  • personne soumise à un défi physique
  • personne vivant avec un défi physique
homme de Néanderthal
  • personne de Néanderthal
imbécile, idiot
  • culturellement démuni
impuissant
  • personne souffrant d’une suspension involontaire de l’activité phallocentrique
laid, laideron
  • personne cosmétiquement différente
  • personne dotée d’une cosmétique alternative
  • personne esthétiquement différente
mademoiselle
  • madame
malade/patient
  • bénéficiaire des soins de santé
malhonnête, escroc
  • personne éthiquement déboussolée
myope
  • personne optiquement contrariée
mourant (s’occuper d’un)
  • accompagner un malade cheminer avec un malade
nain
  • personne à la verticalité contrariée
  • personne défiée verticalement
  • personne de petite taille
  • personne verticalement défavorisée
  • personne verticalement défiée
  • personne verticalement différente
obèse
  • femme à image corporelle alternative
  • personne à part entière avec moult facettes
  • personne différemment proportionnée
  • personne pondéralement différente
  • personne souffrant d’une surcharge pondérale
paraplégique
  • blessé médullaire
poids normal
  • poids santé
rentier
  • personne à revenus disponibles positifs
sidéen
  • personne atteinte du syndrome d’immunodéficience
  • personne malade du sida
  • personne vivant avec le sida
  • personne vivant avec le VIH
sourd, muet
  • personne handicapée des sens
sourd
  • malentendant
  • personne acoustiquement contrariée
  • personne atteinte d’une déficience auditive
  • personne dotée d’une audition alternative
  • personne souffrant d’inaptitude auditive
suicide (des vieux)
  • interruption volontaire de vieillesse
  • IVV
taille forte
  • taille image
2. L’âge
adolescent
  • adulte en devenir
  • adulte en émergence
la quarantaine
  • personne d’âge mûr
vieux
  • aîné
  • ancien
  • citoyen expérimenté chronologiquement
  • grand âge (85 ans et plus)
  • libéré (60-74 ans)
  • master (50-60 ans)
  • personne âgée
  • personne aînée
  • personne d’expérience
  • personne du troisième âge
  • personne en perte d’autonomie
  • personne expérimentée
  • retiré (75-85 ans)
  • senior
3. Le contexte social
assisté social
  • bénéficiaire du bien-être social
assurance-chômage
  • assurance-emploi
balayeur de rues
  • technicien de surface
bûcheron
  • technicien du ravitaillement en combustible
chasser
  • prélever des bêtes
  • prélever des non-humains
  • récolter des bêtes
  • récolter des non-humains
chômage
  • congé prolongé
  • demande d’emploi non satisfaite
  • repos involontaire
  • période transitoire dans le cadre d’une réorientation de carrière
chômeur
  • demandeur d’emploi
  • bénéficiaire de l’assurance-chômage
  • bénéficiaire de l’assurance-emploi
  • offreur de services
cimetière
  • jardin du repos éternel
clochard, vagabond
  • itinérant
détenu, prisonnier
  • bénéficiaire du système correctionnel
  • client du système correctionnel
  • individu en voie de réinsertion sociale
dialogue de sourds
  • dialogue de malentendants
éboueur
  • préposé à la cueillette des ordures ménagères
  • recycleur
groupe ethnique minoritaire
  • minorité audible (accent)
  • minorité visible (couleur de la peau)
immigrant
  • personne de nationalité étrangère
impôt
  • taxe de solidarité
manifestation
  • évènement de protestation
ménagère
  • ingénieure domestique
mouroir
  • maison de transition
pauvre(s)
  • citoyen socialement sinistré
  • gens économiquement désavantagés
  • gréviste de la consommation
  • personne confrontée à un défi économique
  • personne économiquement faible
  • personne pécuniairement contrariée
  • sous-privilégié
restrictions budgétaires
  • réingénierie
touriste (en Floride)
  • vacancier pauvre en mélanine
travailleuse
  • femme occupant un emploi à l’extérieur du foyer
  • femme occupant un emploi rémunéré
vendeur d’automobiles
  • conseiller
4. La race et le racisme
blanc
  • pauvre en mélanine
humain
  • animal humain
Indien
  • Américain de souche
Noir
  • homme en haute teneur en mélamine
  • personne de couleur
  • personne mélanoderme
Noir américain
  • Afro-américain
  • membre de la diaspora africaine aux États-Unis
race
  • communauté humaine
  • groupe humain
5. L’éducation
décrocheur
  • jeune en rupture de scolarité
échec scolaire
  • réussite en dessous des possibilités (de qqn)
écolier (enfant)
  • ami
enseignant
  • travailleur de l’éducation
étudiant étranger
  • étudiant international
examen de reprise
  • complément de formation et d’évaluation
exercice
  • travail de transfert de connaissance
ignorance
  • expression personnelle
6. Les conflits
bombarder (une ville)
  • traiter une cible visiter un site
expulser (qqn)
  • reconduire (qqn) à la frontière
génocide
  • nettoyage ethnique
guerre
  • mesures de pacification
réfugié
  • personne déplacée
7. Divers
animal
  • animal non humain
  • membre de la communauté morale très élargie
animal de compagnie
  • compagnon animal
arbre
  • membre de la communauté morale très élargie
café noir
  • café foncé
caillou
  • membre de la communauté morale très, très élargie
été des Indiens
  • été des premières nations
fleur
  • membre de la communauté morale très élargie
fruits, légumes frais
  • aliments peu transformés
pièce (argent)
  • pièce de solidarité
perruque
  • prothèse capillaire
plante d’intérieur
  • compagnon botanique
  • compagnon floral
poisson rouge
  • compagnon aquatique
voiture d’occasion
  • voiture d’expérience

L’enchâssement du discours de la néobienséance dans le dictionnaire : un contre-exemple de polynomie interne

« Ce style figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité;
Ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure,
Et ce n’est point ainsi que parle la nature.
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur;
Nos pères, tout grossiers, l’avaient beaucoup meilleur;
Et je prise bien moins tout ce que l’on admire
Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire  »
(Molière. Le Misanthrope, acte I, scène 2).

1. Un ondoiement lexical inédit

La polynomie ouvre de nombreuses perspectives de recherche inédites. Déjà mis à l’épreuve sur des scènes terminologiques, dans des situations bilingues ou diglossiques et dans le contexte de la variation linguistique, le concept peut également être testé dans certains registres internes d’une langue. Dans cette contribution, la polynomie sera prospectée sur un plan oblique, c’est-à-dire un peu parla bande et en contrepoint de ses orientations habituelles. De fait, l’idée de la polynomie se prête ici à un nouvel élargissement de son empan sémantique. Elle sera abordée par l’intermédiaire du phénomène social dénommé le politiquement correct ou le PC (voir la définition au paragraphe 3.1.). et plus précisément par le biais du vocabulaire fédéré par le phénomène. Le lexique PC se situe en périphérie de la mécanique normative habituelle, ou plutôt il colonise une autre planète normative. Il servira de contre-exemple interne qui risque de gêner ou de modifier le fonctionnement normé du code, les interférences provoquées provenant du dedans même de la langue, en écho aux soubresauts sociétaux. Ce mouvement trouve ses origines aux États-Unis. En émergence dans les années 1970, il prend de l’ampleur et de la vigueur dans la décennie 1980, puis, à partir de 1990, il atteindra la vitesse d’une comète. Le ressac se fera sentir sans tarder dans d’autres sociétés du monde occidental, la francophonie n’y échappant pas. À l’heure actuelle, ses manifestations sont quotidiennes et elles n’épargnent aucune des dimensions communautaires.

Les implications sociales ayant des répercussions rapides sur le système linguistique, un lexique néobienséant dans ses fondements est en voie de constitution. Ce vocabulaire aux multiples facettes se fragmente même en petits sociolectes ou microlectes. Il recourt à des mécanismes morphosyntaxiques de façonnement bien connus, comme l’unité lexicale complexe, mais la fonctionnalité sémantique des unités ainsi forgées est fortement modulée, sinon troublée par une hyperonymisation excessive et par la synonymie partielle. En tout état de cause, elle est reconditionnée. L’influence étrangère, à savoir celle de la société américaine, donc de l’anglais, se fait également sentir dans la diffusion en français de ce néolexique (anglais domestic engineer > français ingénieu(e) domestique; v. aussi la fréquence des mots formés avec le participe adjectif défié < anglais challenged : personne mentalement défiée « débile, arriéré », personne physiquement défiée « handicapé », personne verticalement défiée « nain »). Ces mots nouveaux se déroulent comme des syntagmes, des séquences phrastiques qui empruntent souvent des allures de définition (Noirpersonne mélanoderme, sidéenpersonne malade du sida). Les lexies complexes autodéfinitionnelles caractérisent ainsi le vocabulaire qui réfère à une théorie de combats sociaux dans lesquels se démènent les hommes et les femmes qui vivent la fin d’un millénaire (cf. Boulanger, 1997).

À partir de cet angle d’observation, deux concepts peuvent venir s’ancrer dans celui de « polynomie » et le colorer de tons différents. Ils seront appelés comme témoin de ce phénomène d’interférence en émergence. Il s’agit de l’idée du « PC » —ou de « néobienséance »— déjà mentionnée et qui sera explicitée en détail ci-après, et de celle de « dictionnaire ». Ces notions serviront de centre de ralliement pour discuter des luttes internes dans une langue alors que des bouleversements sociétaux viennent naturellement heurter le système de la langue et le perturber profondément. De fait, les manifestations de la rectitude langagière court-circuitent la polynomie de l’intérieur. Si la polynomie rend compte des modalités d’intertolérance entre « langues », il faut nuancer ce principe quand on statue sur une variété par rapport à une autre, sur un registre par opposition à un autre. Cette tolérance n’est pas du même acabit, tant s’en faut. Elle est d’une autre eau et souvent à sens unique comme en fait foi le centralisme normatif du français, quoiqu’en pensent les chantres de l’intertolérance lexicale en francophonie. Les exemples des régionalismes lexicaux et de la féminisation du langage au Québec et en Belgique sont des fragments de la norme qui ne sont guère « intertolérés » en France hors de quelques cénacles plus avertis. Dans l’axe France/Québec, les anglicismes formels et l’argot gallofrançais passent difficilement en français d’Amérique. En ce qui a trait au registre des néodiscours politiquement corrects, on constate de plus en plus que la crispation néobienséante se présente comme un facteur perturbant dans l’intertolérance langagière que l’on observe fréquemment entre les groupes communautaires. Il n’y a guère de doute que l’intertolérance et l’intolérance linguistiques sont au centre des chaudes luttes que se livrent plusieurs groupes sociaux en ce moment. C’est là l’objet de cette contribution à la polynomie.

Il vaut la peine de revenir un instant sur les conditionnements préalables du dictionnaire et du néodiscours social avant de s’aventurer dans l’interprétation des principales ondulations qui ébranlent la société, et corollairement le lexique qui la décrit. En fin de parcours, l’avenir prévisible du paysage dictionnairique français sera évoqué et quelques projections seront esquissées.

2. Le dictionnaire comme reflet spéculaire de la société

La matière lexicale d’un dictionnaire s’ordonne tout entière en fonction d’une hiérarchie aussi bien implicite qu’explicite, qui. souvent, en fait un panthéon du vocabulaire que la norme canalise des points de vue prescriptif ou objectif. Les recueils de mots conservent ainsi la trace linguistique de l’arborescence des faits sociaux d’une époque et d’un espace bien singularisés. En théorie, un dictionnaire est pensé —du moins l’était-il naguère— pour présenter un état des phénomènes excluant tout jugement de valeur de nature non linguistique. Cette mission et la perception du dictionnaire sont en train de dériver et d’être chambardées. On pourrait se demander en effet si le dictionnaire, québécois ou français, n’est pas à la veille de raviver une forme de militantisme actif à la manière de Pierre Larousse au XIXe siècle dans son Grand dictionnaire universel, ou à la façon de ses prédécesseurs Pierre Bayle au XVIIe siècle dans le

Dictionnaire historique et critique ou encore Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert au XVIIIe siècle dans L’Encyclopédie. Chez Pierre Larousse, ce militantisme était, notamment, de nature sociale et politique, sans oublier ses fondements rationalistes anticléricaux et républicains. Sur le modèle de ses grands devanciers, le lexicographe entendait faire de sa grande œuvre une arme sociale puissante, ou à tout le moins un instrument dont la vocation d’édification était nettement marquée idéologiquement (cf. Mollier et Ory, 1995). Le militantisme prend aujourd’hui figure plus sociale, comme chez Littré naguère, et morale : défense du bien de l’individu et de ses droits et proclamation du devoir de l’autre à son égard. Sous certains de ses aspects, il flirte avec une forme d’extrémisme qui se manifeste par exemple dans l’idolâtrie des cultures minoritaires. Cela étant, le dictionnaire est au seuil de la métamorphose. Par nature, il n’est pas le lieu de diffusion d’une morale légaliste. Mais dans un proche avenir, il risque de se transformer en un livre de la conscience sociale exacerbée, opérant par le fait même une sorte d’eschatologie collective. Son objectivité théorique l’expose à basculer dans la finitude concrète de la subjectivité totale, à l’image du purisme au regard de la langue. À l’heure où la francophonie s’effrite —qui s’en étonnerait?— et où la société est en crise majeure sur plusieurs plans, un nouveau danger guette la lexicographie et le dictionnaire : la soumission à la bienséance et à l’orthodoxie langagières, prolongements linguistiques naturels des secousses qui ébranlent la société.

Sur la base de critères généralement objectifs, le dictionnaire ferme le lexique. Son contenu convoque un ensemble clos, la nomenclature, dans lequel les mots sont placés et hiérarchisés suivant un système circulaire qui construit un texte culturel à la rhétorique et au style bien ciselés. La concision d’un dictionnaire oblige les lexicographes à faire des choix, car l’ouvrage ne saurait « refléter tous les usages des mots, tous les registres d’expression, ni même tous les vocabulaires, toutes les terminologies, toutes les nomenclatures » (Rey. 1982 : 67). Les articles de tous les dictionnaires sont donc les résultats d’un calibrage rigoureux. Jusqu’à récemment, la procédure se déroulait dans le respect et la vérité de l’observation de la vie sociale des mots, sans interprétations subjectives ou idiosyncrasiques. Certes, les sélections ne sont pas entièrement innocentes. Considérées dans leur totalité, elles trahissent un temps, un territoire, une équipe de rédacteurs, une pensée, bref une idéologie systématique. L’idéologie est un mécanisme régulateur et mobilisateur forgé pour fixer des règles dans le jeu dictionnairique et social, ou pour le chambarder.

Ses principales coordonnées (les valeurs, les idées, les symboles...) servent alors à soutenir et à légitimer une situation existante approuvée ou en train de se transformer. Elle procède invariablement du désir de rassembler et d’intégrer, et de leurs contraires, à savoir écarter ce qui ne convient pas à son programme. Par ailleurs, tout dictionnaire doit aussi tenir compte de ce qui est moins édifiant dans une culture, celle-ci étant constituée « d’un ensemble d’assertions sur l’homme et sur la société, assertions prenant la valeur de lois universelles pour la communauté socio-culturelle que forment les lecteurs » (Dubois et Dubois, 1971 : 99). Le lexicographe doit décrire les performances verbales des locuteurs du français. Plus même, il doit rendre compte de toutes celles qui relèvent « des attitudes de ces sujets à l’égard des types de comportements verbaux parlés ou écrits » (Dubois et Dubois, 1971 : 99). Toutefois, dans les dictionnaires modernes, la somme des mots retenus est contrôlée par un programme et par le principe de la rédaction et de la révision collectives, conditions qui assurent une bonne part de l’image d’objectivité qui s’en dégage malgré tout. Le dictionnaire aseptisé n’existe pas encore, mais il faut bien constater qu’il pointe à l’horizon et que de nouveaux défis attendent les lexicographes.

L’heure est à la réflexion sur la place, la valeur et le poids des dictionnaires dans une société de plus en plus teintée de rectitude ou de correction politique, concept que je dénommerai préférablement par l’étiquette de néobienséance et par quelques autres synonymes, en attendant qu’une forme émerge du lot et fasse consensus. De fait, la terminologie reliée au phénomène met en concurrence une foule de termes : politically correct, politiquement correct, PC, rectitude politique, correction politique, novlangue, néobienséance. néoconformisme, néo-orthodoxie, néopolitesse, etc. A un titre ou à un autre, les cinq premières expressions dérivent du terme anglais Political Correctness qui s’est lui aussi infiltré en français sous la forme de l’emprunt direct. L’influence de l’anglais ne s’arrête pas là. Elle se détache en ronde-bosse d’une bonne partie du néolexique en train de naître, particulièrement sous la forme du calque lexical syntagmatique et de l’hyperonymisation (v. Boulanger, 1997). L’unité novlangue est quant à elle une résurgence orwellienne, tandis que les quatre dernières appellations préfixées en néo- sont des propositions néologiques récentes.

Certaines vérités véhiculées par les nouveaux paradigmes sociaux ne sont plus bonnes à transformer en mots, car ceux-ci sont perçus comme « gerbatoires ». Il vaut mieux écarter ces vocables des colonnes des dictionnaires. Dans les cercles du politiquement correct.

des attitudes et, corollairement, des mots sont à l’origine de levers de boucliers, d’interdictions et d’ostracismes multiformes. Une nouvelle gymnastique langagière est née. Plusieurs groupes de pression s’érigent en microsociétés et ils se protègent par des codes de comportement dont l’une des facettes est linguistique, ou mieux lexicale. On crie de plus en plus souvent au scandale au vu et au su de certains mots ou sens installés dans les dictionnaires depuis des lustres. La parole devient jérémiades incessantes. On découvre tout à coup que les mots tuent, qu’ils encouragent la haine, le racisme, le sexisme, la différence, l’exclusion. Et ces mots qui deviennent les porte-étendards, sinon les responsables, de toutes les misères communautaires doivent être extirpés des dictionnaires comme s’ils étaient des galeux, des mélanomes, ou pire des métastases, à la source de tous les cancers sociaux. L’une des fonctions traditionnelles du dictionnaire consiste à décrire avant tout. Mais le recueil de mots peut-il continuer à jouer son rôle objectif de texte culturel même en intégrant des mots qui stigmatisent un groupe? En élevant le révisionnisme lexical au niveau de l’exigence impérative, les microsociétés œuvrent du même coup à effacer l’histoire, croyant ainsi éliminer les maux, noyer les malheurs et enrayer toute suspicion automatique de mal penser chez les autres. Troquer des vocables pour d’autres ne change pas les mentalités, n’améliore pas les jugements, les attitudes et les comportements, n’efface pas les malaises, les malentendus, les peurs et les préjugés. Comme si les excès de langage constatés étaient plus pervers que les faits qu’ils dénoncent : sexisme, homosexualité, racisme exacerbé, violence, discrimination, pauvreté, maladies, chômage endémique, intolérance, etc. Comme si la vision, même manichéenne, d’un monde amadoué, meilleur, égalitaire était plus torve que les déformations des réalités que certains discours officiels ou qui se réclament d’une autorité servent à la population tambour battant. En réalité, en enserrant les membres d’une communauté dans des catégories plus restreintes caractérisées par des « sèmes » comme la race, l’ethnie, le sexe, la religion, etc., le PC privilégie nettement une forme d’essentialisme identitaire qui est conforté par un imaginaire conservateur et traditionaliste (cf. Haroche et Montoia, 1995b : 26).

Ce qui fait vraiment problème, c’est bien le réel et non sa transcription langagière, qu’elle soit méliorative ou dépréciative. Le cratylisme sourd en filigrane du PC. Il est illusion parce qu’il s’appuie sur l’idée que le sens de la langue repose nécessairement sur la nature des choses et que les mots sont à l’image du réel. En néolangage bienséant, on fait semblant qu’en changeant les mots, on vaincra les préjugés alors qu’ils seront simplement censurés (cf. Robin. 1993 : 19). « En interdisant dans le langage toute expression raciste, machiste et xénophobe, la Political Correctness pense pouvoir supprimer l’exclusion et l’inégalité. C’est ainsi que les changements apportés au langage apparaissent comme un élément central dans la Political Correctness. une stratégie devant permettre de nommer les différences et ainsi de les respecter » (Haroche et Montoia. 1995a : 386).

3. La culture de la déploration et le culte du gémissement

Les attitudes sociales confortablement abritées dans le cocon de la rectitude politique ont leur origine aux États-Unis. C’est le 29 d’octobre 1990 que l’expression anglaise Political Correctness fait une apparition marquée dans un article du New York Times signé par Richard Bernstein, le chroniqueur culturel du journal. La formule désigne la nouvelle orthodoxie en vogue sur les campus universitaires. Son succès est instantané, foudroyant. L’article de Bernstein déclenchera une cascade de polémiques aux États-Unis.

Si elle tombe à point nommé, l’expression n’est cependant pas nouvelle. Elle a été inventée au début des années 1980 alors que les premières étincelles du PC jaillissent sur les campus. À la fin des années 1980, elle est déjà enregistrée dans les dictionnaires américains. À l’origine, on l’employait comme une sorte de slogan pour blâmer vertement des situations sociales ou des manières d’agir intolérables à l’intérieur des universités. On s’en servait pour critiquer de façon dépréciative la conduite de certaines affaires académiques : admission des étudiants, programmes facultaires ou départementaux, code d’éthique, etc. Elle était à la mode dans les départements ou les facultés de sciences humaines, surtout en littérature et en histoire. Des campus édictent même des codes du vocabulaire PC, Standford par exemple (cf. Hugues. 1994 : 43-44). Pour certains observateurs, le mouvement trouverait son réel repère historique dans le terreau des années 1970. Il est loisible d’associer l’expansion de cette idée aux manifestations contre la guerre du Vietnam et aux revendications féministes naissantes. On en retrouverait même les premiers balbutiements durant les années 1960 dans le sillage du hippisme, des revendications des Noirs et des droits civiques (cf. Haroche et Montoia, 1995a : 383). La tolérance et le respect mutuel instaurés parmi les groupes gauchistes, féministes et multiculturalistes émergeant en seraient la source première. À partir de là, chaque Américain s’est dit qu’il faisait partie, lui aussi, d’une minorité soumise à l’oppression et qu’il pouvait réclamer justice et visibilité. Désormais, l’action communautaire était vue et justifiée à travers le prisme du groupe réduit et/ou de l’individu. Le moi devint la vache sacrée de l’Amérique (cf. Hugues, 1994 : 21).

La mode a rapidement franchi les limites des campus pour gagner l’ensemble des lieux sociétaux où elle finit par poser des questions dans les débats d’ordre éthique et par toucher toutes les couches du tissu social : multiculturalisme, intégration, liberté, laïcisation, religion, immigration, femmes, éducation... L’impulsion s’accompagne de l’« Affirmative Action », tournure que l’on a rendue en français par le terme discrimination positive. Il s’agit en fait d’un système de traitement préférentiel fondé sur une politique des quotas par laquelle on entend protéger toute minorité sociale et compenser les inégalités et les injustices entre les groupes (cf. Haroche et Montoia, 1995b : 26). En concédant une importance centrale au microgroupe, la stratégie prétend être en mesure de gouverner les conduites, de rééduquer les comportements de ceux qui sortent du rang et de guider les consciences égarées. On flaire dans cette stratégie des relents de « bigbrotherisme ».

La néobienséance a donc déjà son histoire en pays américain (cf. Santini, 1996 : 6-8). Elle puise sa force dans les principes de l’équité sociale alliée à la règle que la fin justifie les moyens, ce qui en soi peut être parfois honorable. En revanche, on pourrait s’interroger sur ce qui justifiera la fin. En émergence récente au Québec et en France, le mouvement n’a guère mis de temps à envahir la langue. En plaidant pour une égalité sans nuance, la nouvelle orthodoxie remet en cause des principes fondamentaux de la démocratie, comme la liberté d’expression et la solidarité collective, pour prôner un rééquilibrage qui donne désormais à certains groupes le droit d’être plus égaux que d’autres sous prétexte que l’oppression a duré longtemps. Le mot d’ordre consiste à se donner bonne conscience tout en faisant dériver la mauvaise conscience en direction de ceux d’en face, les opposants. Le seuil de la tolérance zéro est noté dans tous les agendas, y compris dans les moyens de communication tel le langage. Le phénomène prend même parfois des dimensions insoupçonnées. Ainsi, à l’Université des sourds à Washington, on s’affaire maintenant à corriger les signes jugés discriminants en leur substituant d’autres gestes plus nobles, plus égalitaires et consensuels. Il est désormais interdit de signaler le mot japonais en faisant le geste des yeux bridés avec les petits doigts étirant la peau au coin des yeux ou d’écraser le nez avec son pouce pour indiquer le mot Noir; il est aussi défendu de signifier le vocable homosexuel en agitant la main droite. Des associations de sourds poussent même l’exigence du révisionnisme en dénonçant l’opération chirurgicale qui consiste à installer un implant cochléaire aux enfants sourds. « En arrachant ainsi de “jeunes innocents” à leur culture et à la langue des signes, la médecine pratiquerait la “purification ethnique”, rien de moins » (Coignard et Lanez, 1995 : 58; cf. aussi Santini, 1996 : 170). Dans le même ordre d’idée, récemment un quotidien montréalais publiait un court article dans lequel une lectrice demandait de modifier l’expression dialogue de sourds parce qu’elle « véhicule une perception erronée de la surdité » (La Presse, 10 février 1997, p. B-3; voir aussi la revue Lire, no 256, juin 1997, p. 6 où, sous la plume de Pierre Assouline, on repère l’expression dialogue de malentendants). Ailleurs, on voudrait que Beethoven soit un « musicien afro-européen » (Santini, 1996 : 31). À l’automne 1991, le musée d’Histoire naturelle de Washington fermait temporairement sa salle d’anthropologie. La raison en est que l’on voulait refaire l’Australopithèque à l’image de ses origines. « Désormais, l’hominidé africain aura la peau noire, conformément aux conclusions des scientifiques » (Santini, 1996 : 26). Le monde de la bande dessinée n’échappe pas à la purge. Morris, le père de Lucky Luke. raconte que les Scandinaves lui ont reproché de faire des Noirs trop noirs et de leur dessiner de trop grosses lèvres, que pour satisfaire le public anglo-saxon, il a dû renoncer à présenter les Mexicains toujours endormis et qu’il lui a fallu donner un accent oxfordien aux Amérindiens dans les dessins animés. Sans compter que le héros lui-même, Lucky Luke. a dû cesser de fumer, cracher son éternel mégot et se mettre à mâcher un brin de paille en lieu et place (cf. Lire, no 257, été 1997. p. 17). Le catalogue d’anecdotes pourrait s’allonger jusqu’à former une encyclopédie de la néopolitesse. Ces exemples puisés à diverses sources montrent à quel point la stratégie antithétique de la rectitude a quelque chose de démagogique, car le subterfuge trouve sa justification dans le principe démocratique de l’adhésion générale au droit à l’équité, principe incontestable en soi. Le déferlement et le détournement des mots qui « défrisent » sont quant à eux contestables, car en dénonçant l’idée de hiérarchie et d’inégalité dans la culture politique libérale, la néobienséance s’attaque davantage aux expressions linguistiques de l’exclusion qu’aux causes réelles qui provoquent les mises à l’écart des individus qui composent un groupe.

La rectitude est une mouvance protéiforme soumise plus souvent qu’autrement à l’arbitraire et qui cherche par tous les moyens à annihiler les différences, qu’elles soient justifiables ou non, à défendre les moins nantis —par rapport à quoi?— et à promouvoir toute minorité tandis que la majorité doit s’aplatir en raison d’un fort sentiment de culpabilité qu’on se charge d’entretenir à coup de discours et de déclarations fracassantes. Les sociétés contemporaines sont menacées par la prééminence de l’ethnicisme, à savoir par l’absolutisme des différences qui répond à la panique de la perte d’identité et, en corollaire, à la peur de la déchéance du soi (v. Robin, 1993 : 19). Toute exclusion dont il est rendu compte par la correction politique produit, en retour, des effets traumatisants chez les « inclus ». Au résultat, personne n’en ressort enrichi. « Favoriser les groupes risque aussi d’entraver toute politique efficace puisque la société devient le terrain de confrontation d’intérêts particuliers, au lieu d’être celui de la recherche d’un intérêt général » (Todorov, 1995 : 96).

3.1. En passant par une définition

Sous le couvert linguistique, la néobienséance peut se définir comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer toute la collectivité par le biais du langage. « Dans la pratique, la démarche revient simplement à ériger une belle et puissante autocensure à des fins de bonne conscience élégante » (Merle, 1993 : 7). Le nivellement lexical élimine alors les normes et les déviances, les majorités et les minorités, les égalités et les inégalités, de sorte qu’il ne reste qu’un terrain plat, néanmoins miné. Le PC est la quête d’un nouvel équilibre entre des pouvoirs dont les impacts diffèrent. C’est l’un des mécanismes de défense et d’illustration des droits de revendication de toute minorité —les exclus ou les sans voix— qui s’oppose à une majorité —les inclus— par l’entremise d’une recodification du langage. Le discours devient alors prisonnier des craintes des uns et des volontés des autres. « Ce langage, qui dans l’attaque enfle jusqu’au grotesque, se fait tout petit et timide dans l’approbation, et cherche des mots qui ne puissent véhiculer la moindre connotation dépréciative » (Hugues, 1994 : 37). Comme si l’élévation verbale créait des révolutions. D’une part, la nouvelle parole refuse les valeurs symboliques traditionnelles du langage (vieux, vieillard), tandis que d’autre part, et contradictoirement, elle les survalorise dans des innovations lexicales ou sémantiques (aîné, senior). La langue néobienséante est celle du discours arasé et régalé qui ne veut offenser personne et qui exige de la part du locuteur une connaissance très subjective de ce qui peut être accepté. Les différentes perceptions de la série de synonymes suivants illustrent cette problématique : euthanasie, suicide assisté, interruption volontaire de vieillesse, IVV. D’où les conflits potentiels ou réels entre la justesse et la rigueur objective des mots disponibles pour parler de quelque chose ou de quelqu’un et la réception souvent partiale du message. Nouvelle étoile des moyens de censure bien-pensante qui traque, condamne, bannit et substitue des mots jugés indicibles, la néobienséance dessine une autre forme d’hégémonie dans laquelle règne un ensemble complexe de règles subtiles et proscriptives à l’égard de certains dicibles hier encore bien banals. Des micro-sociolectes dans lesquels règnent les termes hyperonymiques et les segments phrastiques sont en voie de se fédérer.

En encourageant la mise en évidence de la victimisation, la néopolitesse laisse croire qu’elle éradique tout type de pouvoir. La victime conquiert une nouvelle stature et une posture digne d’admiration, avec en prime la rédemption ou le rachat en bout de course. Être une victime procure une nouvelle identité qui se veut gratifiante. Se plaindre représente aujourd’hui moult avantages, car dire ses souffrances publiquement donne des droits. Peu importe la situation, l’opprimé se sent discriminé, violé dans ses droits, écarté des sources de la manne. Il revendique donc, entre autres, de nouveaux attributs lexicaux. Les droits supplantent les responsabilités tandis que les devoirs passent dans la colonne de l’oubli. La règle particulière devient une reductio ad insanitum, une base de comparaison, une référence inédite, sectarisant davantage les individus défenseurs du principe de l’égalité radicale. Le crédo néobienséant veut que les croyances des personnes associées aux classes et aux groupes qui furent l’objet de persécution dans le passé méritent aujourd’hui d’être traitées et considérées de manière spéciale. La culpabilité change de camp. La victimisation tend à illustrer, à confirmer et à conforter les différences, tout en maximisant l’individualisme. La pétrification des différences sociales rejoint les concepts sociolinguistiques de « distanciation » ou de « démarcation » que Jean-Baptiste Marcellesi réunit sous le couvert de l’individuation sociolinguistique qui est « le processus par lequel une communauté ou un groupe social tend à systématiser ses différences, à les sacraliser, à les considérer comme déterminantes, à en faire un élément de reconnaissance » (1986 : 24). Les traits caractéristiques du microgroupe deviennent alors des indicateurs d’identité. De là à croire que le PC accorde une importance centrale au narcissisme, il n’y a qu’un pas vite franchi. La doctrine correctiste s’adosse à la souffrance au motif de l’oppression. Elle vise à effacer les injustices à tout prix, mais au résultat, elle fragmente ou sectorise la communauté utilisatrice en plusieurs groupes minoritaires, qui en devenant de plus en plus petits, puis minuscules, puis atomisés, deviennent de plus en plus fragiles et isolés. Ces confréries déploient leurs multiples requêtes qui serviront de nouveaux prétextes pour de nouvelles parcellisations, jusqu’à l’ultime aboutissement, l’individualisme. Cette attitude forcenée, en émergence dans les sociétés modernes, entraîne des paradoxes, notamment une fraternisation (qui en soi est parfaitement légitime et noble) dans le grand tout du moi-je (qui en soi est antinomique et destructeur de société). La courbe mélodique est aisée à suivre : à l’accentuation de la marginalité répond l’amplification de la différence, du spécifique, du particulier, de la singularité, donc de l’exclusion.

Au lieu de rivaliser dans la compétence et l’excellence, les gens qui en viennent à manquer d’estime de soi et de confiance en leurs moyens, tentent de se valoriser par l’étalement de leurs faiblesses, de leurs déficiences, de leurs défauts —physiques ou autres— plutôt que de se projeter vers l’avant par leurs qualités ou leurs forces. La position de victime transforme l’individu en héros auquel il faut absolument s’identifier, comme si c’était une question de survie. Examinant les divisions humaines à l’intérieur des ensembles géopolitiques, Tzvetan Todorov porte un œil critique sur les divisions internes. « Au nom d’un combat pour la différence et la pluralité, on aspire à la constitution de groupes plus petits mais plus homogènes : un Québec où l’on ne rencontre que des francophones, un dortoir où l’on ne croise que des Noirs. C’est là un des résultats paradoxaux —et pourtant prévisible— de la politique des quotas : introduite pour assurer la diversité à l’intérieur de chaque profession, elle accrédite au contraire l’idée d’homogénéité au sein de chaque groupe ethnique, racial ou sexuel. La différence n’est pas une valeur absolue, mais elle est tout de même préférable à l’enfermement frileux à l’intérieur de l’identité » (1995 : 97). Bien entendu, l’homme sensé ne se satisfera jamais de l’inégalité. Mais, pour reprendre la pensée d’Alexis de Tocqueville, lorsque « l’inégalité des conditions est la loi commune de la société, les inégalités les plus marquées ne frappent pas le regard; mais quand tout est presque au même niveau, les plus légères sont assez marquées pour le blesser. Il en ressort que le désir d’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus complète » (cité dans Hughes, 1994 : 27). En somme, vouloir imposer l’égalité en réduisant l’altérité, c’est déjà admettre une part d’inégalité chez soi. Dès que l’orthodoxie s’installe, les dérives sont prévisibles. « Les ennuis commencent lorsque le respect de la diversité est érigé en dogme et que la lutte contre les discriminations devient figure imposée » (Santini, 1996 : 7).

L’égalité et la justice réclamées signifient alors qu’il faut reconnaître socialement et officiellement ces groupes et leurs souffrances, que le rétablissement des faits ou les dédommagements passe par l’attribution de certains privilèges légaux, de dérogations, de réparations ou de traitements de faveur compensatoires et rassurants (la discrimination positive, par exemple, que l’État de la Californie vient d’abolir à la suite d’un vote majoritaire des citoyens lors des élections américaines de novembre 1996). Quand on s’y attarde le moindrement, les objectifs de la néo-orthodoxie sont évidents : en cherchant à effacer, éliminer, triturer des mots porteurs d’une mémoire historique, bonne ou mauvaise, on veut en réalité éradiquer le passé, rayer l’histoire et mettre ainsi en panne le véhicule de l’idéologie qu’est le langage et sa permanence qu’est le dictionnaire. La police de la pensée s’installe et les répercussions sur le langage et sur le paysage dictionnairique ne se font pas attendre. Dans le sillage de Machiavel, il faut diviser pour régner. Les nouvelles dénominations comme personne de petite taille, personne verticalement défavorisée, personne défiée verticalement (nain), personne différemment proportionnée (obèse) ou personne déplacée (réfugié) sont des « correctismes » proposés pour nommer autrement les minorités ici pointées et leur faire gravir un échelon jusqu’à la fusion avec la majorité. Ces « politicismes » censurent explicitement les mots qu’ils remplacent, ils cautionnent l’injustifiable et « héroïsent » les victimes. Ces quelques exemples montrent que l’un des principaux modules de la polynomie, l’intertolérance. est pris à partie et mis à mal au profit de l’intolérance, celle-ci fut-elle l’antichambre d’une nouvelle norme en efflorescence. La stratégie de la restauration lexicale améliore-t-elle la réalité concrète? En cherchant à endiguer l’image négative, le lexique PC verse très souvent dans l’ambiguïté et l’amphibologie. « Chaque équivoque, chaque malentendu suscite la mort; le langage clair, Je mot simple, peut seul sauver de cette mort. Le sommet de toutes les tragédies est dans la surdité des héros » (Camus, 1963 : 340). Pendant qu’en face, l’individu ordinaire —on n’ose plus dire normal— se définit désormais par la négative, comme celui qui n’a pas tel ou tel statut hors norme, qui n’est pas dans telle ou telle situation d’exclusion pour cause de non-conformité quelconque, car il est inclus lui. Un inclus que l’on tente par ailleurs souvent de « muettiser » en lui contestant le droit de parole à propos d’un statut qu’il ne peut revendiquer sous le simple prétexte qu’il ne fait pas partie de « la gang », pour utiliser un mot bien québécois.

4. La nouvelle vulgate linguistique

Certains vocables se voient interdire les portes des dictionnaires, rien là de nouveau (cf. Boulanger, 1986). D’autres servent à dénommer des objets ou des phénomènes tabous ou tabouisés à l’aide de moyens détournés. Dans ce cas, on se réfère à l’euphémisme, c’est-à-dire à des mots utilisés pour dire de manière polie et recevable socialement, ce qui, autrement, gênerait, choquerait ou blesserait une personne, un groupe. Plusieurs euphémismes se fraient même un chemin jusqu’au dictionnaire. Ainsi de personne âgée noté sous vieillard dans le Nouveau Petit Robert [NPR]. Contrairement à l’euphémisme qui jette un voile de pudeur sur la réalité et qui demeure relativement inoffensif tout en étant rarement permanent, l’un chassant l’autre ou en restreignant son usage après un temps de concurrence synonymique (vieux/vieillardpersonne du troisième âgepersonne âgéeaîné, senior, personne expérimentée; vendeur d’automobilesconseiller), le correctisme est d’un autre ordre. Il pousse à leur maximum la langue de bois et la dérobade; il apparaît comme une bouée de sauvetage providentielle sur le plan lexical, car le phénomène de la rectitude langagière est une stratégie réfléchie et bien conditionnée. La langue PC n’est qu’une approche psychologique du discours, car elle donne l’impression que la tolérance à l’égard des différences et des minorités est plus grande. Elle est une émanation des groupes de pression ayant des objectifs et des idées bien arrêtés. En ce sens, elle dépasse l’euphémisme, tout en s’inspirant des mêmes moyens langagiers. À la différence près, que l’euphémisme ne déséquilibre pas le reste du lexique qu’il bouscule. Tandis que le politicisme fait basculer la norme. C’est à cette croisée des chemins que s’établit la frontière entre l’euphémisme et le néovocabulaire bienséant. Quand on dit par exemple que les étudiants étrangers doivent désormais être dénommés des étudiants internationaux, qu’arrive-t-il aux étudiants du cru? Au Québec, si l’on parle des étudiants pure laine, on renforce encore plus la différence, et l’opprobre supposé passe d’un groupe à l’autre. Plus même, l’adjectif étranger qui est délaissé se pare d’une connotation négative, ce qui n’est pas sans rappeler la fortune ou l’infortune instantanée de l’expression vote ethnique, employé un certain soir d’octobre 1995 par le premier ministre du Québec ou le désarroi de son successeur

quelques mois plus tard lorsqu’il fut confronté à l’utilisation du mot race dans un discours sur la natalité. Les personnes ciblées par ces allusions ont immédiatement réagi pour rejeter ce langage à leurs yeux abusif. L’opposition fut parfois même très virulente sur le plan verbal et les antagonismes claniques ont rapidement dominé. Quant aux chefs politiques, ils en ont pris pour leur rhyme.

Appelons comme témoins deux autres exemples, les correctismes malentendant et malvoyant. En se substituant respectivement à sourd et à aveugle, ces mots se veulent tolérants et respectueux. Or ils portent en eux leur antonyme et ils mettent davantage en évidence les déficiences que sont la surdité et la cécité parce qu’ils créent et concrétisent des opposés (1’« entendant » et le « voyant ») qui composent en réalité la majorité d’une population. Ils renforcent la norme alors que l’objectif visé est justement le contraire, à savoir valoriser un microgroupe, un microlecte et une micronorme. En cherchant à proposer un standard parallèle, les nouvelles dénominations creusent l’abîme davantage. Elles laissent croire que la personne qui possède ce handicap n’est pas sourde ou aveugle, mais qu’elle entend ou voit un tant soit peu. De fait, la capacité auditive ou visuelle, si ténue soit-elle demeure cependant marginalisée puisqu’elle est prise en défaut par la signification du préfixe mal- qui recouvre une valeur de négation. Ces exemples parmi cent autres possibles sont l’illustration du paradoxe de la « mélioration » lexicale envisagée et souhaitée par la stratégie néodiscursive. L’aboutissement finit toujours par rejoindre le sens premier des mots. Mais les microgroupes se refusent à l’analyse sémantique logique et basique. C’est dans ce genre de détournement que la stratégie mesure sa réussite. Le discours rongé par la rectitude et par l’euphémisme absurde devient autodestructeur. L’instrument même de la pensée est contaminé et la discrimination sociale augmente encore plus. On n’a jamais vu de mot régler un problème social : le terme assurance-emploi ne garantit un emploi à personne, réingénierie repousse restriction, coupure ou réorganisation pour jouer leur rôle dans le cercle normatif tout en empruntant un visage angélique. En faisant appel à la conscience et à la culpabilité sociales, la rectitude s’immisce dans le comportement langagier des locuteurs. Plus que tout autre phénomène linguistique dans l’histoire, elle cherche à modeler la pensée afin que les manières de dire changent radicalement, y compris pour parler du passé que l’on cherche à révisionner. La langue frelatée conduit à la confusion des valeurs et à l’amnésie collective. La néobienséance veut faire croire que la justice sociale passe par l’élimination du vocabulaire incriminé. En obtenant quelque résonance, la rectitude en arrive à infléchir la norme lexicale et à perturber la description lexicographique. Le spectre de la peur et du désaveu guette les lexicographes. Si des mots ne doivent plus être écrits ou prononcés, si des choses ne doivent plus être évoquées en raison de leur caractère offensant ou discriminatoire à l’égard d’une minorité ou d’un groupe, par opposition à une majorité, de quoi le dictionnaire de demain sera-t-il fait, de quoi devra-t-il rendre compte, et comment? Somme toute, faut-il refaçonner et réécrire les dictionnaires, imaginer une musique lexicographique inédite?

5. La chanson du dictionnaire

L’introduction de régionalismes et de mots désinterdits dans les dictionnaires français durant les années 1970, de même que la féminisation du langage dans les années 1980 ne se sont pas opérées d’emblée (cf. Boulanger, 1986). Lentement mais sûrement, ces vocabulaires ont pris leur place dans les dictionnaires. Au regard de la langue, ils étaient envisagés cependant comme des phénomènes positifs.

Peut-on en dire autant de la vague néobienséante, sinon du raz-de-marée, qui remet en question plusieurs acquis du dictionnaire, en particulier le droit de décrire les mots de manière objective. Il est à prévoir qu’il faudra incessamment retrancher des dictionnaires une multitude de mots, de sens, de locutions, d’expressions profondément installés dans la langue et greffés sur l’Histoire. Les répertoires lexicaux ne seront plus aussi accueillants qu’avant. Au lieu d’introduire des mots associés à de nouveaux progrès ou à des changements sociaux, il faudra en faire disparaître certains, c’est-à-dire les soustraire à la description lexicographique; si pour une raison ou une autre, ils restent indispensables, ils subiront un traitement chirurgical. Les éléments injurieux, racistes, péjoratifs témoignent des regards présents et passés jetés sur le monde. Il faudra les supprimer à la demande, les tamiser régulièrement ou leur substituer des mots censés être mélioratifs jusqu’au jour où ils seront désavoués à leur tour. Ainsi, que deviendront les locutions comme aller se faire voir chez les Grecs, filer à l’anglaise, soûl comme un Polonais, parler français comme une vache espagnole, c’est de l’iroquois, parler petit nègre, querelle d’Allemand (toutes dans Rey et Chantreau, 1989), des mots comme newfie, bloke, frog, pissou au Québec (tous dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui)? Les expressions de cette nature sont réunies dans l’article linguistique subjective —terme qui est lui-même un correctisme— dans le petit livre de Pierre Merle (1993). De manière perverse, le langage en vient à porter la responsabilité de la violence, du sexisme, du racisme, de la discrimination, de tout ce qui gauchit la normalité, la réalité, l’histoire. Le lexicographe est sommé de le policer. À preuve la mercuriale prononcée par Jean Kahn, président du Consistoire central israélite en France, et rapportée dans le journal Le Monde en date du 12-13 novembre 1995, à la page 20 : « On ne peut maintenir dans un dictionnaire des termes qui, il y a cinquante ans, ont eu un effet meurtrier ». Il évoque ici les mots juif, youpin et youtre donnés comme équivalents argotiques du mot avare dans un dictionnaire des synonymes publié par le Robert. Bien entendu, il faut entendre ces appels et réagir adéquatement. Mais aussi, à la suite de tels propos, il faut se questionner sérieusement afin de savoir qui de la chose ou du mot est ici de trop, d’autant que l’intervenant passe sous silence les 75 autres synonymes figurant dans l’article incriminé, dont 9 sont étiquetés argotiques et plusieurs font référence à d’autres groupes ethniques, tels auvergnat, auverpin, écossais, levantin (cf. aussi Santini, 1996 : 27). Le cas Robert n’est pas isolé. Les mêmes doléances sont faites à l’égard du dictionnaire officiel de la langue luxembourgeoise qui contient des expressions et des dictons jugés maintenant politiquement incorrects. En dépit des mises en garde des rédacteurs sur l’origine féodale et sur les connotations non racistes de ces mots, le dictionnaire est désigné à la vindicte publique. À un point tel, que le gouvernement luxembourgeois songe à le retirer de la circulation. Si la mesure est mise à exécution, l’État n’aura plus de dictionnaire de référence officiel.

L’objectivité du dictionnaire et des lexicographes, qui n’inventent pas la langue, rappelons-le, est ici en cause. La tâche fondamentale de la lexicographie consiste également à décrire ce qui paraît dans le collimateur de la censure. Mais dans quelle(s) mesure(s)? Quel avenir attend le dictionnaire? Faut-il « décrire pour dénoncer, mieux pour combattre les termes de l’humiliation et de la discrimination », comme le soulignait si justement Alain Rey dans Le Monde du 7 novembre 1995 (p. 2), ou masquer, renoncer et garder le silence? Pire, faut-il procéder à l’épuration, à la stérilisation lexicographique —et l’expression n’est pas innocente— pour nier le mal? Selon Alain Rey, toujours, il ne serait pas souhaitable de « se résoudre ci une prudence excessive qui châtre le langage et satisfait le courant dominant d’un langage pâle, sans aspérité ni saveur. Il convient de replacer le mot dans son contexte, sans complaisance ni frilosité » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). L’intolérance à l’intolérance devient à son tour de l’intolérance avouée. Nous en sommes là en matière de lexicographie. Tout mot identifié à des champs sémantiques ou lexicaux comme l’hypocrisie, la traîtrise, l’antipathie, l’intolérance, la répulsion, la trivialité, l’aversion, l’animosité, l’hostilité, la rancœur, la grossièreté, l’obscénité, la xénophobie, etc., serait alors passible d’une condamnation au retrait. L’écho orwellien résonne : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de tous les autres en ceci qu’il appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (Orwell. 1965 : 442). Ainsi donc, finis les mots éboueur et vidangeur, et bienvenue à recycleur, finis les synonymes infirme et handicapé et bienvenue à personne ci mobilité réduite ou personne différemment apte, terminé le mot décrocheur au Québec et vive son remplaçant jeune en rupture de scolarité. À quand l’expression gallofrançaise pièce de solidarité pour supplanter la formule laurentienne un petit trente-sous pour un café? L’interprétation de la réalité est pervertie, le droit de dire à l’aide de mots au relief sémantique senti est annihilé. La règle d’or exige désormais que ne soit froissée aucune susceptibilité. Il n’y a plus ni vérité, ni objectivité, tout cela est javellisé au profit d’une nouvelle forme d’hygiénisme langagier duquel n’est pas absent un angélisme hypocrite. Les mots sont vidés de leurs sens à coup de participes présents nominalisés (malentendant, malvoyant), de périphrases aux métaphores lyriques ayant le mot personne comme pivot (personne atteinte de..., personne souffrant de...), d’adverbes comme chronologiquement, différemment, économiquement qui modulent le mot personne, de mots superlatifs ou mélioratifs (bénéficiaire de..., poids santé, taille image), de qualificatifs positifs (défié, épanoui, expérimenté), de préfixés en non- (comme dans non-humain) ou en sous- (comme dans sous-privilégié « pauvre »), de suffixés en -zéro. tout en réservant les ne... pas et les sans pour décrire ceux qui ne sont pas du bord des revendicateurs ou des victimes (v. le lexique de l’annexe). Exit le mot juste et unique, et place « aux différemment capables, aux voyant autrement et aux verticalement défiés » (Hugues, 1994 : 33). On en arrive à employer des mots de plus en plus vagues et qui s’allongent jusqu’au segment phrastique, des mots qui possèdent des sens de moins en moins distincts pour dénommer les indésirables, quand ce sont les exclus qui nomment, et pour nommer les « désirables », quand ce sont les exclus qui nomment eux-mêmes, ce qui n’est pas toujours le cas, heureusement! La délicatesse du contenant est privilégiée en lieu et place de la franchise du contenu. Et garde à quiconque se risque à dénoncer l’hypertrophie malicieuse du verbe néobienséant ou sa vacuité idéalisée. Le contestataire s’expose bien entendu à se voir accueilli par une volée de bois vert, car, inévitablement, on déclenchera contre lui tout l’arsenal des abus de langage en puisant dans le réservoir des mots inavouables. L’intertolérance qui figure en bonne place dans la table des caractéristiques de la polynomie se fond alors dans l’obscurité de la nuit.

6. De nouveaux aménagements

On ne saurait guère traiter des nouvelles facettes des discours sociaux sans réouvrir les conventions qui régissent la nonne linguistique. Celle-ci établit les lois qui servent à expliquer, à catégoriser, à hiérarchiser, à justifier, à juger (accepter, rejeter, condamner) des usages. Or devant le flot néopoli, la norme perd son sens de normal, de non marqué. Elle est en train d’éclater et de se fragmenter en micronormes étales, sans saveur, sans ondulation, chaque groupe social définissant son microlecte et en exigeant son respect intégral. Chacun cherche à imposer sa règle aux autres, d’où le danger de la dérive antirationaliste, d’où le risque que le relativisme s’absolutise. « Le langage détruit par la négation irrationnelle se perd dans le délire verbal; soumis ci l’idéologie déterminante, il se résume dans le mot d’ordre » (Camus, 1963 : 326). La socialisation à l’échelle territoriale se désagrège au profit des registres sociaux, si bien qu’on n’envisage plus la langue comme bien commun, ni la qualité de la langue ou sa valeur intrinsèque comme instrument identitaire communautaire. Il s’agit plutôt de resituer ou de recibler des vocabulaires en fonction des vents sociaux qui déterminent le statut de l’être ou de la chose dénotés par les mots ou en fonction d’une appartenance qui restreint le groupe à l’uniformité en annihilant toute hiérarchie, tout élitisme, ou plutôt tout droit de réplique à la revendication. Les désignations sont « détournées à des fins de défoulement collectif » (Colin, 1995). Tout doit être nivelé sur le plan social et, corollairement, sur le plan lexical. La redéfinition du signe prend figure de condescendance à l’égard d’un moi. Avec un peu de recul, la visée supposée généralisante et méliorative s’avère être une nouvelle stigmatisation par rapport à une norme perçue comme homogène. Or la standardisation reconfigurée est plutôt hachurée et hétérogène permettant ainsi à la normalisation sociale préconisée d’y trouver des échos favorables. Ainsi, au Québec, le mot bénéficiaire qui retentit dans les bureaux de l’Assurance sociale, de l’Assurance-emploi. du ministère de la Santé, des Allocations familiales, etc. Même l’étudiant —mot que son synonyme client est en train de concurrencer— est bénéficiaire d’un enseignement au lieu de le recevoir. Comment, dans ces conditions, débattre d’idées qui n’ont plus d’identité propre ou une identité floue, comment aborder des sujets que l’on ne peut évoquer qu’après maintes circonlocutions lexicales? La parole des sages est remise en cause, telle la pensée de Bertrand Russell pour qui dans une démocratie, il est nécessaire que le peuple accepte de voir ses sentiments outragés? La liberté gratuite n’a plus guère de poids à la Bourse des valeurs morales. La liberté qui ne requiert aucune lutte, aucun effort, la liberté qui ne se mérite pas mène tout simplement à d’autres inégalités.

La question qu’il faut maintenant poser, c’est de savoir si les dictionnaires doivent toujours assurer leur rôle d’enregistreur des réalités sociales sans céder aux pressions des groupes microsociaux ou si la description doit évacuer tout vocabulaire activement ou potentiellement perçu comme marginalisant parce qu’il trace un portrait trop réel de l’univers social. L’intolérance devant les inégalités est justifiable, mais est-il juste d’éluder les mots des disparités sociales dans les dictionnaires? Autrement dit, il est difficile de s’opposer à la vertu. Sur le plan théorique les objectifs de la néobienséance sont honorables. C’est dans la pratique, celle des dictionnaires notamment, que se rencontre la majorité des problèmes qui sont relatifs à cette idée. Si des termes sont condamnés à disparaître des dictionnaires, la raison doit reposer sur des considérations rationnelles, soit parce que ces mots ne sont plus en usage, et non pas parce qu’ils sont lourdement connotés. Ce qui n’empêche pas, comme le précise Alain Rey, « de bannir des équivalences périmées et nauséabondes » (Le Monde, 7 novembre 1995, p. 2). Car en dépit de tous les tourments, la lexicographie demeure tout de même un haut lieu de la pensée raisonnable.

Le dictionnaire ne devance jamais la société, il en est le simple prolongement lexical. L’usage d’un mot est une condition sine qua non à son entrée au dictionnaire. Témoin social, le recueil de mots traduit l’évolution des collectivités, il relate les aventures des idées et des civilisations, devenant ainsi un véritable livre d’histoire de la langue et de la société dont il émane. Le lexicographe doit-il suivre la parade et faire silence sur le passé ou se réfugier dans de faux-semblants révisionnistes? Doit-il oublier que les PMA (NPR : pays moins avancés) ou les pays émergents (Petit Larousse Illustré 1997 [PLI]) étaient naguère des pays sous-développés, que tel auteur était misogyne, que les « minorités visibles ou audibles » d’aujourd’hui étaient d’une certaine couleur ou parlaient une autre langue ou le français avec tel ou tel accent, que les Français étaient naguère maudits au Québec, que la religion était un immense réservoir néologique pour les sacres et les jurons, etc.? Faut-il inverser le processus, à savoir introduire des « anticorrectismes » comme toubab (PLI 1997) et zoreille (NPR et PLI 1997) et reléguer aux oubliettes les mots comme bicot, bougnoul, chinetoque, crouille, enjuiver, melon, métèque, moricaud, négro, raton et youpin, tous présents dans le NPR, mais que le PLI a en majorité proscrits depuis plusieurs années dans leur sens péjoratif, injurieux ou raciste? S’il conserve encore quelques formes de ce type comme chinetoque, métèque et moricaud, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été pointées du doigt par les groupes communautaires concernés, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas perçues comme dérangeantes par les victimes. Il y a déjà un quart de siècle, les responsables des dictionnaires Larousse s’exprimaient là-dessus. « Le lexicographe gomme ou supprime ce qui manifeste des oppositions ou des contradictions entre les groupes sociaux, religieux ou politiques : ainsi tous les termes d’injure qui supposent une attitude raciste sont exclus des dictionnaires du XXe siècle (alors qu’ils ne l’étaient pas à la fin du XIXe siècle, cette attitude étant intégrée ci l’ensemble des comportements “admis”). Des termes comme youpin, bicot, etc. ont été exclus, car leur présence implique un comportement raciste dont les locuteurs veulent nier la réalité; on rejette les termes impliquant une idéologie “inavouable”. On n’admet ces mots dénotant le racisme que dans des dictionnaires que leur ampleur (leur exhaustivité) ou leur destination (conçus exclusivement pour la “classe cultivée”) mettent à l’abri de la confusion entre le terme et le concept » (Dubois et Dubois, 1971 : 103). Ces échos méthodologiques se répercutent toujours dans la pratique laroussienne récente. Voici ce qui est écrit dans la présentation du PLI 1997 : « [...] comme chaque année, les créations du français vivant, de la langue d’aujourd’hui, ont été enregistrées, sans concession toutefois pour les vulgarismes ou pour les mots pouvant choquer par leur caractère discriminatoire à l’égard du sexe, de l’origine ethnique ou des convictions philosophiques ou religieusesce qui se comprend aisément, s’agissant d’un ouvrage qui s’adresse au plus large public et qui a pour vocation de présenter à ses lecteurs une sorte de consensus minimal sur ta langue acceptable, et acceptée, par tous les usagers du français » (1996 : 7). Ces messages indiquent sans conteste qu’une légitime prudence l’emporte et guide les rédacteurs laroussiens. Mais c’est au détriment de la vraie langue vivante. La lexicographie actuelle est donc devant un véritable dilemme cornélien.

7. Un codex lexical revisité

Dans plusieurs sociétés du monde moderne, des actions concertées sont à l’œuvre et elles conduisent à une dilution de plus en plus fréquente des discours pouvant même atteindre jusqu’à la ponction totale du sens. Ce phénomène atteste bien que le langage peut être un jeu de pouvoirs qui dissimule bien des enjeux. Bien entendu, au nom de la démocratie, aucune nation, aucun regroupement, aucun individu n’est autorisé à décréter le refus du droit à la parole à ses citoyens ou à ses concitoyens. En soi, le système linguistique n’est ni aliénant, ni oppressif; il laisse aux humains la possibilité de créer des mots nouveaux, de faire bouger la langue et de désigner comme ils veulent. Dénommer, « c’est repérer et stigmatiser une population justifiable de l’action sociale; par là on renforce aussi le consensus social » (Delcambre, 1985 : 167). L’acte social de la désignation, c’est aussi imposer une certaine perception du groupe et lui assigner un statut dans le registre communautaire. La néobienséance est d’une autre eau. C’est le dernier catéchisme de la nouvelle religion des groupes atomisés, un nouvel évangile sectaire qui dicte ce qu’il convient de professer et même de penser. Le PC veut faire promulguer de nouveaux codes de comportement sociaux destinés à se substituer aux institutions démocratiques en place (cf. Haroche et Montoia, 1995a : 395). C’est un nouveau péril social qui concerne les effets délétères de toutes sortes de revendications identitaires qui mobilisent les microgroupes, et dont l’expression ultime est perceptible dans le langage par l’intermédiaire des mots qui veulent ne pas dire. « Nous sommes entrés dans une période d’intolérance qui se conjugue, comme cela arrive parfois en Amérique, avec un goût mielleux pour l’euphémisme » (Hugues, 1994 : 30). La rectitude joue dans l’ordre psychologique et dans l’ordre du sens. Peut-elle être perçue comme une figure de style spéculant sur le sens d’un double point de vue : dénaturer le mot de départ et bonifier le vocable d’arrivée? Les mots ne sont plus de la langue ou des signes-nommants, ils deviennent la personne-nommée ou la chose-nommée elle-même, ils revêtent l’habit du guerrier qui passe à l’attaque. Il y a en cela la persistance du mythe qui soutient l’idée que le mot est non seulement le reflet de la réalité, mais qu’il est la réalité même. Le signifiant rejoint directement et intimement le référent qu’il représente par association, le signifié prenant une autre tangente : il fusionne directement avec la nouvelle enveloppe formelle qui est souvent définitionnelle. Or, dans la tradition saussurienne, le mot, même s’il permet d’avoir une emprise sur la représentation de l’univers référentiel, une certaine vision sur l’être-nommé, n’autorise par un accès à la réalité de l’expérience, à la matière qui compose cette contingence sans détour par le signifié. Il est clair que les mots servent à modeler l’opinion que l’individu se façonne à propos des choses du monde, mais il est aussi évident qu’ils ne peuvent changer le référent sans que des stratégies interventionnistes soient instituées pour soutenir les nouvelles paroles. Le vocabulaire PC cherche à réduire la distance reliant le mot à la chose représentée. Ainsi naît le sentiment utopique de participer à l’accomplissement du « meilleur des mondes », selon la formule d’Aldous Huxley. Le langage PC s’investit de cette acception « du trouble » dont parle Régine Robin. Le trouble, c’est ce qui demeure quand le sens se brouille. Dans la vie sociale, cette attitude langagière « ne vise ni à subvertir, ni à se résigner mais à contourner, à mettre à distance, à parodier, ci déplacer, à décentrer de façon et susciter une inquiétante étrangeté, une attitude critique, de façon à faire des identités troubles, hybrides qui sont les nôtres aujourd’hui, une valeur positive, créatrice, et non inhibitrice » (Robin, 1993 : 11-12). C’est en cela que l’utopie PC est labile.

Le lexique néopoli porte en lui une lourde charge sociale, un message qui n’est pas à sens unique, des jugements de valeur que doit peser le lexicographe. La norme idéale ou sociale que tend à présenter le dictionnaire doit-elle aller jusqu’à effacer des colonnes tout mot ou sens non conformes aux désidératas des groupes revendicateurs, de quelque nature qu’ils soient? S’il détient le pouvoir d’être non discriminatoire, le dictionnaire doit-il l’exercer à contre courant et au détriment des réalités du langage? S’il masque les mots ou les efface de l’histoire, s’il muselle la parole, s’il occulte les unités significatives mnémoniques, le dictionnaire ne risque-t-il pas à son tour d’instaurer un apartheid lexical, de décrire des microlectes au lieu de considérer le lexique élargi d’une langue? Et le rassembleur lui-même, autrement dénommé le lexicographe, comment esquivera-t-il les représailles, les tollés, les poursuites d’une société en apparence férue de tolérance, mais par ailleurs profondément intolérante et sectaire? C’est vite oublier que l’égalité ne signifie pas nécessairement identité, et que l’identité de l’individu ne saurait être exclusivement déterminée par le groupe ethnique ou biologique dont il se réclame. Les caractères de l’identité puisent aussi à d’autres sources collectives, notamment dans l’empire des signes sociaux. D’où l’épée de Damoclès qui menace le dictionnariste. À ce propos, le dernier mot reviendra encore à George Orwell : « La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux, mais les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence » (1965 : 437).

Les constats mis en évidence dans ce texte sont sans doute parfois sévères sur quelques points particuliers. Ils empruntent même la voie du réquisitoire, de la polémique et le ton est parfois tranchant, mais c’est parce qu’il y a un danger de dérapage à l’horizon. Le phénomène d’ensemble a déjà alerté les observateurs, qu’ils soient universitaires, juristes, historiens, linguistes, etc. Des écrits de plus en plus nombreux en font foi. Quoique la facette du langage néobienséant soit actuellement celle qui reste la moins bien documentée de l’intérieur. Bien des textes qui examinent le phénomène PC mentionnent et/ou s’arrêtent un bref moment sur le volet lexical; mais c’est toujours sans insister et en contrepoint du sujet d’analyse : droit, histoire, politique, littérature... Il n’y a pas encore eu d’incursion profonde de la part des linguistes et des métalexicographes. On attend impatiemment leurs commentaires sur les événements, car il est indéniable que les sémanticiens, les pragmaticiens, les sociolinguistes se voient ici confrontés à de nouvelles analyses sur le fonctionnement du langage et sur ses manifestations discursives. L’angle d’étude privilégié dans notre contribution est limité. C’est celui du fonctionnement de ce lexique émergeant dans la société et du rôle nouveau du dictionnaire, car la table est mise pour les lexicographes : ils sont confrontés au défi de décrire objectivement et démocratiquement un vocabulaire trouble et troublant. Nul doute qu’ils devront se prononcer sous peu sur le sujet, établir une politique éditoriale et poser des gestes concrets. Alors on verra quels visages offrira la fresque dictionnairique.

Il n’y a d’ailleurs pas de réponse définitive proposée pour résoudre le dilemme ou la crise, si crise il y a, puisque le sujet traité relève d’un débat d’envergure qui dépasse la linguistique (fracture de la norme, polynomie et lexicographie) et qui doit être plus largement social et public. En revanche, rien ne nous empêche d’y participer et d’y soulever quelques questions cruciales pour l’avenir de la dictionnairique.

Bibliographie

Annexe

Fragments d’un petit lexique de la néobienséance

Les fragments qui composent ce petit lexique néobienséant ont été colligés par des étudiants et des étudiantes ayant participé à une recherche sur le thème de la rectitude langagière dans un cours de lexicologie et de lexicographie dispensé à l’Université Laval aux trimestres d’hiver et d’automne 1996. Il donne une bonne idée de l’ampleur du phénomène et des différents mécanismes linguistiques mis en œuvre pour créer ce langage. Les unités lexicales rassemblées ci-dessous proviennent de sources écrites québécoises et françaises à caractère documentaire (articles de journaux, de revues, livres, etc.) ou dictionnairique, entre autres Merle 1993 et Santini 1996. Elles sont réparties par grands thèmes. Le mot à remplacer précède le ou les substituts recueillis —le(s) correctisme(s)—, un mot pouvant en effet posséder plusieurs solutions de rechange. Certaines formes sont plus anciennes que d’autres et figurent déjà dans quelques dictionnaires où elles sont marquées comme étant des euphémismes.

1. L’être humain : maladies, handicaps, déficiences...
alcoolique →
  • homme momentanément dénué de sobriété
aveugle →
  • déficient visuel
  • malvoyant
  • non-voyant
  • personne confrontée à une difficulté oculaire
  • personne visuellement contrariée
avortement →
  • interruption volontaire de grossesse
  • IVG
  • viol chirurgical
cadavre/mort →
  • personne métaboliquement différente
  • personne non vivante
bègue →
  • personne à l’élocution alternative
boiteux →
  • personne à la mobilité contrariée
  • personne ambulatoirement différente
chauve →
  • personne différemment chevelue
crétin →
  • personne n’ayant pas les prérequis cognitifs
débile/arriéré →
  • handicapé éprouvant des difficultés d’ordre intellectuel
  • personne ayant une déficience intellectuelle
  • personne ayant un fonctionnement mental différent
  • personne différemment douée
  • personne mentalement défiée
  • personne souffrant d’une déficience intellectuelle
dépressif →
  • personne souffrant d’une carence en lithium
drogué →
  • personne satisfaisant sa quatrième pulsion vitale
épouse →
  • travailleuse maritale non rémunérée
être ivre →
  • avoir les facultés affaiblies
être normal →
  • personne ne présentant aucune déficience
  • personne ne souffrant d’aucune déficience
gras →
  • silhouette épanouie
handicapé →
  • personne à mobilité réduite
  • personne ayant une limitation fonctionnelle
  • personne confrontée à un challenge physique
  • personne différemment apte
  • personne différemment valide
  • personne dotée de capacités différentes
  • personne physiquement défiée
  • personne soumise à un défi physique
  • personne vivant avec un défi physique
homme de Néanderthal →
  • personne de Néanderthal
imbécile/idiot →
  • personne culturellement démunie
impuissant →
  • personne souffrant d’une suspension involontaire de l’activité phallocentrique
laid/laideron →
  • personne cosmétiquement différente
  • personne dotée d’une cosmétique alternative
  • personne esthétiquement différente
mademoiselle →
  • madame
malade/patient →
  • bénéficiaire des soins de santé
malhonnête/escroc →
  • personne éthiquement déboussolée
myope →
  • personne optiquement contrariée
mourant (s’occuper d’un) →
  • accompagner un malade
  • cheminer avec un malade
nain →
  • personne à la verticalité contrariée
  • personne défiée verticalement
  • personne de petite taille
  • personne verticalement défavorisée
  • personne verticalement défiée
  • personne verticalement différente
obèse →
  • femme à image corporelle alternative
  • personne à part entière avec moult facettes
  • personne différemment proportionnée
  • personne pondéralement différente
  • personne souffrant d’une surcharge pondérale
paraplégique →
  • blessé médullaire
poids normal →
  • poids santé
rentier →
  • personne à revenus disponibles positifs
sidéen →
  • personne atteinte du syndrome d’immunodéficience
  • personne malade du sida
  • personne vivant avec le sida
  • personne vivant avec le VIH
sourd/muet →
  • personne handicapée des sens
sourd →
  • malentendant
  • personne acoustiquement contrariée
  • personne atteinte d’une déficience auditive
  • personne dotée d’une audition alternative
  • personne souffrant d’inaptitude auditive
suicide (des vieux) →
  • interruption volontaire de vieillesse
  • IVV
taille forte →
  • taille image
2. L’âge
adolescent →
  • adulte en devenir
  • adulte en émergence
la quarantaine →
  • personne d’âge mûr
vieux →
  • aîné
  • ancien
  • citoyen expérimenté chronologiquement
  • grand âge (85 ans et plus)
  • libéré (60-74 ans)
  • master (50-60 ans)
  • personne âgée
  • personne aînée
  • personne d’expérience
  • personne du troisième âge
  • personne en perte d’autonomie
  • personne expérimentée retiré (75-85 ans)
  • senior
3. Le contexte social
assisté social →
  • bénéficiaire du bien-être social
assurance-chômage →
  • assurance-emploi
balayeur de rues →
  • technicien de surface
bûcheron →
  • technicien du ravitaillement en combustible
chasser →
  • prélever des bêtes
  • prélever des non-humains récolter des bêtes récolter des non-humains
chômage →
  • congé prolongé
  • demande d’emploi non satisfaite
  • repos involontaire période transitoire dans le cadre d’une réorientation de carrière
chômeur →
  • demandeur d’emploi
  • bénéficiaire de l’assurance-chômage
  • bénéficiaire de l’assurance-emploi
  • offreur de services
cimetière →
  • jardin du repos éternel
clochard/vagahond →
  • itinérant
détenu/prisonnier →
  • bénéficiaire du système correctionnel
  • client du système correctionnel
  • individu en voie de réinsertion sociale
dialogue de sourds →
  • dialogue de malentendants
éboueur →
  • préposé à la cueillette des ordures ménagères
  • recycleur
groupe ethnique minoritaire →
  • minorité audible (accent)
  • minorité visible (couleur de la peau)
immigrant →
  • personne de nationalité étrangère
impôt →
  • taxe de solidarité
manifestation →
  • évènement de protestation
ménagère →
  • ingénieure domestique
mouroir →
  • maison de transition
pauvre(s) →
  • citoyen socialement sinistré
  • gens économiquement désavantagés
  • gréviste de la consommation
  • personne confrontée à un défi économique
  • personne économiquement faible
  • personne pécuniairement contrariée
  • sous-privilégié
restrictions budgétaires →
  • réingénierie
touriste (en Floride) →
  • vacancier pauvre en mélanine
travailleuse →
  • femme occupant un emploi à l’extérieur du foyer
  • femme occupant un emploi rémunéré
vendeur d’automobiles →
  • conseiller
4. La race et le racisme
blanc →
  • pauvre en mélanine
humain →
  • animal humain
Indien →
  • Américain de souche
Noir →
  • homme en haute teneur en mélanine
  • personne de couleur
  • personne mélanoderme
Noir américain →
  • Afro-américain
  • membre de la diaspora africaine aux États-Unis
race →
  • communauté humaine
  • groupe humain
5. L’éducation
décrocheur →
  • jeune en rupture de scolarité
échec scolaire →
  • réussite en dessous des possibilités (de qqn)
écolier (enfant) →
  • ami
enseignant →
  • travailleur de l’éducation
étudiant étranger →
  • étudiant international
examen de reprise →
  • complément de formation et d’évaluation
exercice →
  • travail de transfert de connaissance
ignorance →
  • expression personnelle
6. Les conflits
bombarder (une ville) →
  • traiter une cible
  • visiter un site
expulser (qqn) →
  • reconduire (qqn) à la frontière
génocide →
  • nettoyage ethnique
guerre →
  • mesures de pacification
réfugié →
  • personne déplacée
7. Divers
animal →
  • animal non humain
  • membre de la communauté morale très élargie
animal de compagnie →
  • compagnon animal
arbre →
  • membre de la communauté morale très élargie
café noir →
  • café foncé
caillou →
  • membre de la communauté morale très, très élargie
été des Indiens →
  • été des premières nations
fleur →
  • membre de la communauté morale très élargie
fruits/légumes frais →
  • aliments peu transformés
pièce (argent) →
  • pièce de solidarité
perruque →
  • prothèse capillaire
plante d’intérieur →
  • compagnon botanique
  • compagnon floral
poisson rouge →
  • compagnon aquatique
voiture d’occasion →
  • voiture d’expérience

À propos de la néobienséance dans les dictionnaires scolaires : les prénoms dans les exemples

1. Le dictionnaire, la geste sociale et l’école

L’identité culturelle est conditionnée, façonnée par la capacité d’adaptation et par la capacité d’expansion ainsi que par des résistances et des mouvements contradictoires devant ce qui risque de la déstructurer, de la déstabiliser, de la démolir ou de l’anéantir. Perçue sous l’angle d’une sémiotique, la culture convoque un système modelant sur lequel se fondent les individus pour définir leur vision du monde et ses divers fragments en vue de se positionner dans un espace, un territoire maîtrisé. Une identité culturelle et nationalitaire se fabrique autour d’une mémoire collective, et le dictionnaire est l’un de ces hauts lieux qui participe de la mémoire d’un peuple, même si c’est à travers la langue qu’elle se bâtit. Mais cette mémoire est aussi ce qu’on en fait.

De là le rôle primordial et la valeur exemplaire de la langue à l’école et dans la société afin de pouvoir la situer dans l’histoire, seul chemin pour meubler la mémoire sociale, qui est elle-même l’un des fondements édificateurs de l’identité d’un peuple. Les dictionnaires pour les enfants ou les dictionnaires d’apprentissage —sur la distinction entre les deux types de recueils, v. Lehmann 1991 : 110-111— font partie de cette geste sociale qu’il faut écrire pour forger une mémoire et transmettre à travers elle les valeurs communautaires, une conception particulière du monde et un modèle idéologique idoine. Ils portent chacun leur historicité en ce sens que comme tous les dictionnaires, ils sont traversés par l’Histoire et qu’ils contiennent cette histoire sociale en train de se faire, y compris les nouveaux évènements reliés à la nouvelle morale sociale. Il est donc impératif que le dictionnaire fasse partie de l’équipement de base de l’écolier qui se lance à la conquête de sa langue maternelle.

2. Le dictionnaire et la (néo)bienscance

En ces temps où dominent de nouveaux paradigmes sociaux, les dictionnaires tentent de concilier une multitude d’exigences réparties sur plusieurs niveaux : modernité et histoire, logique variationniste et norme de référence unique —qui met à mal la francophonie et le français international—, équité entre les sexes, ouverture sur le monde et empire interne, éradication des inégalités sociales, des stéréotypes, etc. Aussi, certaines vérités véhiculées par de nouvelles coordonnées sociales instaurées dans certains pays de l’hémisphère nord doivent-elles être maquillées sur le plan lexical et transformées en mots présentant toujours leur plus beau profil. De plus en plus, certaines zones de vocabulaire doivent être passées au crible d’un ensemble de critères de sélection et d’approbation qui reposent sur un ordre moral qui impose sa loi. Sur la base de ces facteurs dans lesquels le bien domine toujours le mal ou le réprouvé, des pans entiers du lexique sont escamotés des dictionnaires pour la jeunesse. Il en va ainsi des lexiques scatologiques, sexuels, offensants (jurons, blasphèmes, sacres...), etc. Ces registres de langue sont donnés comme peu conformes à la morale enfantine ou à celle que les éditeurs ou les lexicographes réprouvent (v. Boulanger 1994 : 275). En fait, ce contrôle n’est que la poursuite de manières de faire de la lexicographie d’apprentissage telle qu’on le constate depuis une trentaine d’années. Sauf que des interventions externes se produisent de plus en plus souvent afin d’exercer ce contrôle dont les normes ont leur source en dehors du champ de la linguistique.

La barrière morale éditoriale s’interprète également autrement et à la lumière du phénomène foudroyant dénommé le politiquement correct ou la rectitude politique. Cette nouvelle règle de vie sociale a des prolongements immenses dans la langue, et la lexicographie est appelée à y faire face pour tenter de la gouverner. Les protocoles de rédaction des dictionnaires sont soumis à un examen sévère de la part de groupes sociaux érigés en juges qui exigent d’être parties prenantes dans les contenus. De sorte que des informations linguistiques pertinentes risquent de se voir éjectées des colonnes des dictionnaires sous la poussée de pressions externes caractérisant la correction politique. Le dictionnaire devient l’un des lieux obligés du rétablissement d’une caution bienséante et présente certains phénomènes sociaux sous un jour embelli, ou plutôt travesti. Sur la base de critères peu adaptés à l’objet dictionnairique, les lexicographes sont ou seront contraints, d’une part, d’exclure des éléments qui ont leur place dans les articles et, d’autre part, d’inclure des éléments qui ne sont pas normalement requis. C’est ainsi que la théorie et le faire du dictionnaire sont étroitement rattachés à ce que la dynamique de sa propre histoire le contraint d’inclure ou d’exclure (v. Meschonnic 1991 : 15).

Mais qu’est-ce donc que la rectitude politique, que pour notre part nous préférons dénommer la néobienséance? Elle peut être définie comme étant une stratégie de restrictions, d’inhibitions et de censure fondée sur un idéal d’équité sociale et exercée par un microgroupe afin d’influencer la pensée de toute la collectivité par le biais du langage et, dans son prolongement, du dictionnaire. Plusieurs voient ce phénomène comme un nouveau péril social qui est relatif aux effets délétères de toutes sortes de revendications et d’exigences liées à l’identité et à la reconnaissance qui mobilisent des microgroupes et dont l’expression la plus visible est celle où la victimisation règne en maîtresse. Les secousses sociales se prolongent naturellement dans le langage et celui-ci prend figure de discours délavés et ravalés par l’intermédiaire de mots qui veulent ne pas dire (ex. : citoyen expérimenté chronologiquement → « vieux », personne à image corporelle alternative → « obèse, gros », sans domicile fixe/S.D.F., itinérant → « clochard, vagabond »). L’essentiel de la parole néopolie n’est pas d’affirmer ce qui est vrai, mais de rendre vrai ce qui est énoncé. Corollairement, le dictionnaire devient ou deviendra porteur de ces néodiscours (v. Boulanger 1996).

C’est dans cette large perspective d’une nouvelle forme de la restauration lexicale d’ordre défensif que nous aborderons les dictionnaires scolaires. Nous ne nous intéresserons pas vraiment au contenu linguistique qu’ils véhiculent, mais bien plutôt aux messages sociaux subliminaux qu’ils portent inscrits en palimpseste de la microstructure. Ainsi, la plupart des héros de l’univers narratif du Petit Robert des enfants [PRE], aujourd’hui le Robert des jeunes [RJ], occupent des fonctions et des emplois à caractère positif dans l’aventure de Motbourg : madame Hespel est ingénieur (ou ingénieure?), Angèle, l’institutrice, répare la voiture, etc. Il faut bien aussi qu’à côté des « bons », il y ait quelques « méchants ». Au Québec, ces personnages sont généralement bien perçus par les enseignants, sauf un : madame Harpie. Dans le lexique commun, le mot harpie signifie « Femme acariâtre, méchante, laide ». D’ailleurs, un seul des quatre dictionnaires pour enfants consultés pour la présente étude consigne le mot harpie dans sa nomenclature. Il s’agit du Larousse maxi débutants qui l’exemplifie et le définit ainsi : « Cette personne est une harpie, elle est très méchante et coléreuse ». Le personnage du PRE/RJ qui porte ce nom possède tous les défauts : madame Harpie est commère, soupçonneuse, avare, malhonnête, etc. (v. Lehmann 1991 : 128). Il est fort douteux qu’elle puisse être acceptée dans ce rôle dans les écoles du Québec. Son patronyme et ses qualités personnelles, qui rassemblent tous les stéréotypes du genre, seraient frappés d’interdit lexicographique au nom de la discrimination sexiste et sociale. Seule son occupation de marchande de bonbons résiste à la critique bienséante.

3. Les dictionnaires scolaires

Aujourd’hui, le marché du dictionnaire scolaire destiné aux enfants de 7/8 à 12 ans est fort important. Selon Pierre Corbin, « le développement de la lexicographie destinée à la jeunesse de langue française est une des caractéristiques de la production contemporaine » (1991 : 19). La plupart des grandes maisons d’édition de dictionnaires offrent une gamme de produits pour les enfants de cette catégorie d’âge (v. Lagane 1990 et Hausmann 1990). Dans le secteur économique, il règne donc en cette matière une très forte concurrence, d’autant que les éditeurs français mettent en circulation des éditions adaptées à différents contextes culturels francophones, notamment les environnements canadien, québécois ou nord-américain, selon l’envergure des visions politico-culturelles ou politico-éditoriales des entreprises (v. Ouimet 1996). C’est ainsi, que chacun à leur manière, Larousse, Hachette, Bordas et Robert diffusent leurs « juniors » en Amérique.

Le protocole rédactionnel de la lexicographie scolaire est bien fixé par rapport à la démarche pour les adultes. L’envergure nomenclaturelle est réduite, le nombre d’entrées se situant dans un créneau de 18 000 à 20 000 unités. Les rubriques historiques (étymologie, datation) et les citations en sont exclues, sauf dans le PRE/RJ qui offre des extraits d’œuvres littéraires pour la jeunesse, de bandes dessinées, de fables, de chansons enfantines, de comptines, de charades, etc. (v. Lehmann 1993b : 205). L’accent est mis sur la définition et l’exemplification, auxquelles s’ajoute presque toujours l’iconostructure. Le cheminement normal procède donc du mot vers la définition, puis son exemplification, pour déboucher enfin sur l’illustration. Il n’entre pas dans notre propos de faire le point, ni le partage sur l’ordre de préséance de l’une sur l’autre des trois démarches mentionnées ci-dessus (v. Lehmann 1991, 1993a et Rey-Debove 1993).

4. La lecture de l’univers référentiel

En plus d’avoir une vocation linguistique, le dictionnaire scolaire est aussi un truchement qui mène à la connaissance du monde et de ses traditions. À la fois vérité sur le monde et sur la langue, il favorise l’accroissement du savoir sur les réalités concrètes et abstraites dénotées par les unités lexicales. Par conséquent, les dictionnaires dessinent une vision du fonctionnement de la vie et du monde qui laissera ses empreintes sur la future conception de l’univers que se créera l’enfant. À travers les mots imprimés sur le papier et les images qui les accompagnent, aux yeux de l’enfant, le dictionnaire réalise une partie de l’expérience du monde. Ainsi pourrait-on penser que le premier dictionnaire scolaire du primaire « doit d’abord proposer une vérité anthropologique et culturelle à la mesure de l’environnement des écoliers, avant que de proposer une vérité linguistique trop prescriptive ou cœrcitive » (Boulanger 1994 : 267).

Dans le cheminement lié à la formation scolaire élémentaire, les questions du genre : « Qu’est-ce que c’est? », « À quoi ça sert? » précèdent de loin les interrogations sur le fonctionnement du système linguistique. Au-delà ou en-deçà de leur vocation bien entendu langagière, les dictionnaires pour la jeunesse poursuivent comme objectif primordial de faire saisir, de faire appréhender l’environnement immédiat puis de mettre l’univers en correspondance avec les mots. Pour les jeunes élèves, l’apprentissage des données sur la langue est davantage d’ordre quantitatif, l’accumulation mémorielle du vocabulaire étant liée aux connaissances extralinguistiques cumulées simultanément. Il y a donc un parallélisme entre l’acquisition des mots et la thésaurisation du savoir sur le monde et sur ce qui le compose. Contrairement aux ouvrages pour les adultes, le but premier du dictionnaire scolaire n’est pas de permettre à l’enfant de travailler sur l’organisation des unités lexicales dans le cadre d’une hiérarchisation normative et sociodiscursive, orale et écrite. Car c’est un fait que, dans un dictionnaire général destiné aux adultes, la matière lexicale s’organise tout entière par rapport à une hiérarchie, aussi bien implicite qu’explicite, qui en fait le lieu le plus affirmé du lexique, et que la norme et le bon usage viennent canaliser sous des angles prescriptifs ou objectifs selon les programmes établis. Alors que l’enfant n’a pas encore acquis le réflexe du non-mot —ce qui n’est pas catalogué n’est pas considéré comme un mot ou de la valeur de l’usage, même s’il peut avoir des soupçons ou une vague idée.

5. L’exemple forgé

L’exemple est l’une des rubriques articulaires qui favorise la perception des conditions d’emploi discursif des entrées. Dans la lecture métalinguistique ordinaire de l’article où il Figure, il est une séquence autonyme (v. Rey-Debove 1993 : 86). Si la définition généralise en fournissant les caractéristiques prototypiques de l’adresse, l’exemple spécifie, car il morcelle. Pour certains chercheurs, l’exemple forgé possède « n’importe quel contenu, mais de préférence un contenu singulier, plus représentatif de l’énonciation ordinaire qui possède une deixis (ego, hic et nunc) » (Rey-Debove 1993 : 86). Généralement, dans la phrase exemple dans laquelle il est convoqué, le mot que l’on souhaite mettre en discours a son emploi usuel, normal, c’est-à-dire référentiel, comme il est souhaitable de le montrer dans le processus pédagogique d’apprentissage du vocabulaire. Mais tout en étant référentiel, l’exemple ne correspond pas à une situation réelle. Il n’apparaît que comme une virtualité. Son statut sémiotique lui permet de simuler un contexte situationnel qui réduit le message aux seuls critères de vérité, conditions qui font que l’énoncé étant libéré de toute incidence contextuelle n’est ni vrai, ni faux (v. Martin 1989 : 600). « L’exemple construit, dépouillant l’énoncé de tout renvoi à une situation réelle, conduit à un artefact qui n’est que le lieu du sens » (Martin 1989 : 600). Mais parce qu’il est perçu par le destinataire comme un discours sur le monde, spécialement chez l’enfant, l’exemple conserve une valeur de vérité qui reste en accord avec les symboliques sémio-culturelles de la société (v. Rey-Debove 1971 : 264).

Le contenu singulier de l’exemple « ne peut restituer à coup sûr le contenu du mot défini » (Rey-Debove 1971 : 300). Cette particularisation est artificielle dans le dictionnaire, car du point de vue du lexicographe, l’exemple généré conserve toujours un cachet métalinguistique. Même s’il puise dans l’expérience, il a été créé artificiellement puisqu’il est le fruit des acquis d’un rédacteur ou de plusieurs pour représenter un discours sur la langue. En dépit de sa portée référentielle et singularisante, l’exemple conserve toujours quelque chose de l’abstraction globalisante de la définition (v. Buzon 1983 : 163). Il ne saurait être confondu avec un énoncé employant les mêmes mots et produit par un locuteur dans une situation réelle de communication. Ainsi, l’exemple Cet hiver, il a beaucoup neigé, tiré de l’article neiger du Dictionnaire CEC jeunesse, est un pur produit de l’imagination des rédacteurs du dictionnaire. Tandis que la phrase « Cet hiver, il a beaucoup neigé. » rend compte d’un événement qui s’est réellement produit au Québec au cours de l’hiver 1997.

5.1. La formule exemplaire de l’exemple

Dans les recueils destinés à des enfants, l’exemple doit être de préférence une phrase simple, mais complète et informative. De fait, seule la phrase « est apte, en tant qu’exemple forgé, à simuler ce qui se dirait dans une situation réelle donnée » (Rey-Debove 1989 : 21). Le discours non syncopé paraît plus naturel et, par-delà les assertions métalinguistiques qui y sont enchâssées, il parle aussi du monde, et mieux que sauraient le faire les exemples syntagmatiques, car ceux-ci sont réduits à leur stricte fonctionnalité sur le plan linguistique. L’exemple informe donc simultanément sur l’univers référentiel et sur le signe.

5.2. La construction du monde et l’exemple

Mieux que la plupart des autres énoncés articulaires, les exemples transportent la charge idéologique de la société et du groupe ciblés par le programme rédactionnel du dictionnaire. Pour certains, ils sont même la principale tête de pont lexicographique des idéologies et des jugements de valeurs (v. Rey 1995 : 113). « C’est ainsi que l’appareil d’exemples d’un dictionnaire manifeste ou trahit des positions pédagogiques, éditoriales —voire commerciales, et en général idéologiques, autant et parfois plus que l’analyse des sens, les choix de nomenclatures, la politique défïnitionnelle » (Rey 1995 : 104). Les choix qu’opère le lexicographe présentent en effet une image complète et souvent complexe des conceptions, des expériences et des croyances des individus qui forment la société. « De façon plus générale, on ne conçoit pas que les exemples, du moins par les présuppositions qu’ils véhiculent, soient en constante contradiction avec la vision du monde que le lexicographe peut supposer chez son public » (Martin 1989 : 605). Au pays de la « dictionnairie », l’exemplification n’est jamais innocente.

6. Le registre civil de l’exemple dans les dictionnaires pour enfants

Lorsqu’il comporte un ou des acteurs humains, l’exemple du dictionnaire pour les élèves est souvent structuré en deux parties : un protagoniste, sujet de la phrase, plus rarement l’objet (complément), et le message. L’exemple forme ainsi une sorte d’équation bipolaire reconnue comme telle et qui forge l’un des éléments du code métalangagier de la microstructure. Le premier pôle sera identifié comme étant l’envoi, le second comme étant le prédicat. Cette dernière portion du schéma binaire reprend le mot témoin, comme l’illustre la série d’exemples tirés de la lettre L du Dictionnaire CEC jeunesse [DCECJ](v. le tableau 1).

Tableau 1 : Modèles d’exemples à schéma binaire du DCECJ
Entrées Exemples
las Maxime a mal dormi, il se sent las.
lavabo Sophie se brosse les dents au-dessus du lavabo.
ligne Le pêcheur attache sa ligne au bout d’une canne à pêche.
1. lire La pianiste lit les notes de la partition.
lisière J’ai cueilli ces champignons à la lisière du bois.
literie Quand je fais mon lit à fond, j’aère bien la literie.
livraison Elle attend avec impatience la livraison de son piano.
lourdeur Il a trop mangé, il a des lourdeurs d’estomac.

Le tableau montre trois sous-catégories de ce type d’exemples lorsqu’il y a un protagoniste :

Le recours aux prénoms fait partie des protocoles didactiques des dictionnaires pour enfants lorsqu’il s’agit de contextualiser socialement les exemples et de faciliter l’apprentissage de la langue. En intervenant dans la phrase, les prénoms, et accessoirement les patronymes, permettent d’exposer toutes les potentialités référentielles, dépassant alors les modalités de fonctionnement linguistique. L’exemple construit sur la base d’un prénom est personnalisé de sorte que l’enfant y reconnaît un proche (camarade, ami, frère, sœur, cousin, cousine, père, mère, etc.), un membre de sa communauté, le tissu social multiethnique de son milieu de vie, son environnement scolaire, ainsi de suite. Par-dessus tout, il se reconnaît lui-même et il s’identifie au message quand c’est son propre prénom qui est utilisé. Le prénom prend valeur d’autorité, de caution morale, de référence sécurisante en fonction du temps et de l’espace. Dans le PRE/RJ, chaque prénom, chaque nom jouent un rôle déterminé dans l’histoire qui est racontée en filigrane des mots. Cet ancrage énonciatif rend ainsi possible l’interprétation singulière de l’exemple et des proprionymes qui s’y incrustent (v. Lehmann 1991 : 126). Dans les autres dictionnaires pour enfants, les prénoms et les noms servent à animer fictivement les phrases-exemples, mais ils ne sont pas de la fiction narrative comme dans le PRE/RJ.

Dans les dictionnaires qui empruntent cette voie ou l’emprunteront, l’objectif ultime doit être de ne pas laisser le caractère narratif prendre le pas sur les besoins de la description de la langue, danger écarté des autres dictionnaires, puisqu’ils n’ont pas de contexte fictionnel avoué (v. cependant, le DCECJ dans lequel quelques prénoms sont toujours employés dans le même environnement réellement personnalisant).

6.1. L’écho des prénoms dans les exemples

L’étude des prénoms dans les exemples sera effectuée à partir de quatre dictionnaires pour enfants comparables :

Dans un dictionnaire comme le DCECJ, la palette des prénoms est très étendue afin de mieux personnaliser les messages portés par les énoncés exemples (v. le tableau 2).

Tableau 2 : Prénoms dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Féminins
• Alain • Jacques • Agathe • Isabelle
• Arnaud • Laurent • Agnès • Judith
• Bernard • Luc • Alice • Julie
• Bruno • Marc • Anne • Juliette
• Cyril • Mathieu • Aude • Laure
• Daniel • Maxime • Axelle • Linda
• Denis • Michel • Barbara • Lise
• Eric • Paul • Béatrice • Marianne
• François • Philippe • Brigitte • Marion
• Frédéric • Rémi • Caroline • Martine
• Guillaume • Stéphane • Catherine • Myriam
• Hugues • Thierry • Céline • Sabine
• Christine • Sandrine
• Corinne • Sophie
• Dorothée • Sylvie
• Fanny • Valérie
• Hélène • Virginie
Total : 24 Total : 34

Au total, il y a 60 prénoms cités dans la séquence L. Deux ne figurent pas dans le tableau, car ils peuvent être attribués aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ livrer, loyer] et Claude [→lourdeur]. Ces prénoms ambigus ou « hermaphrodites » peuvent par ailleurs être très utiles au lexicographe qui peut en user dans une phrase en quelque sorte neutralisée du point du vue du décompte des noms féminins et des noms masculins (v. le DCECJ : Tous les mois, Dominique paie le loyer de son appartement). L’utilité est d’autant plus manifeste quand le sens exprimé pourrait paraître discriminant (v. le DCECJ : Claude ne comprend pas vite, quelle lourdeur d’esprit!).

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages de contes (la fée Carabosse [→ légendaire], le petit Poucet [→ lieue]), un autre renvoie à un nom de famille (Gagné [→ lier]), un autre à un personnage historique (Jules César [→ légion]) et un dernier renvoie à un personnage littéraire (Tarzan [→ liane]).

Les prénoms permettent de mettre plus de vie et de couleur locale, la diversité délaissant la récurrence neutralisante des pronoms ou des substituts propriels répétitifs du genre Pierre, Jean, Jacques, Paul ou Marie, que l’on trouve en abondance, entre autres, dans l’édition canadienne du Larousse maxi débutants (v. le tableau 3).

Tableau 3 : Exemples comportant des prénoms archétypaux dans le LMDÉC (lettre L)
Entrées Exemples
laisser Depuis sa maladie, Pierre s’est laissé aller.
lassant Pierre raconte toujours les mêmes histoires, c’est lassant à la fin!
luné Jean est bien (mal) luné aujourd’hui.
lyrisme Jean m’a décrit son voyage avec lyrisme.
latin Jacques apprend le latin.
loucher Jacques louche.
lanceur Paul est lanceur de javelot.
léser Paul n’a pas eu la même part d’héritage que les autres : il a été lésé.
se lamenter Marie se lamente sur son sort à longueur de journée.
laquer Marie se laque les cheveux.
larme En nous quittant, Marie avait les larmes aux yeux.
lentement Marie mange lentement.
lucidité Marie a toute sa lucidité.

Mais il reste que même si le lexicographe recourt à des noms propres, ceux-ci acquièrent une valeur métalinguistique : ils renvoient anonymement à n’importe quelle personne vivant en n’importe quel lieu et à n’importe quelle époque.

À la limite, il n’y a pas de différence fonctionnelle entre le prénom et le pronom (il/elle). Et un prénom vaut parfois l’autre comme l’illustrent les exemples suivants tirés de l’article lacer.

On peut sans conteste rapprocher le procédé de la proforme des définitions relationnelles (v. Dubois et Dubois 1971 : 42-43).

Manifestement, ces prénoms sont des stéréotypes de la métalangue articulaire. Quoique étant de nature proprionymique, c’est-à-dire personnalisant, ils possèdent néanmoins un caractère généralisant et archétypal. Ils servent de passe-partout. La lettre L du LMDÉC cumule 3 occurrences de Pierre, 4 de Jean, 2 de Jacques, 4 de Paul et 7 de Marie. Mais aux yeux des jeunes consultés pour savoir ce qu’ils pensaient de ces choix, ils répondent que ces prénoms sont associés à des « vieux » —père, mère, oncle, tante, amis des parents, quand ce n’est pas la génération des grands-parents qui leur vient en mémoire—, que ce n’est pas comme cela que s’appellent leurs amis. Le tableau 4 fournit le répertoire de tous les prénoms recensés pour la lettre L.

Tableau 4 : Prénoms dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Féminins
• Jacques • Patrick • Aïcha • Lori
• Jean • Paul • Anne • Lysa
• Marc • Pierre • Brenda • Maïté
• Mehdi • Sékou • Chantal • Maria
• Pascal • Yves • Jeanne • Marie
• Judy • Sandra
• Line • Sarah
• Lise • Sylvie
Total : 10 Total : 16

Au total, il y a 27 prénoms cités dans la séquence L du LMDÉC. Un ne figure pas dans le tableau, car il peut être attribué aussi bien à des filles qu’à des garçons : Dominique [→ se leurrer].

Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : quatre renvoient à un nom de famille (DaSilva [→ laveur, lier], Dubois [→ légion], Dupont [→liste], Durand [→ lopin]), un autre à une lignée familiale (Bourbons [→ligne]), deux autres à des personnages littéraires (Tarzan [→ liane], Ulysse [→ légendaire]).

Quelques entrées semblent s’écarter de la lettre L, mais cela est dû au regroupement morphologique du LMDÉC qui tient compte des mots préfixés.

La distribution des prénoms dans la version française [RJI] et dans la version nord-américaine [RJINA] du Robert junior illustré est nettement contrastée par rapport aux deux témoins précédents.

Tableau 5 : Prénoms dans le RJT (lettre L)
Masculins Féminins
• Alex • Anne
• Luc • Flora
• Yves • Julie
Total : 3 Total : 3

Au total, il y a 6 prénoms cités dans la séquence L. Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), cinq renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi] et Albert Schweitzer [→ lépreux]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

Tableau 6 : Prénoms dans le RJINA (lettre L)
Masculins Féminins
• Alex • Anne
• Luc • Ève
• Yves • Sarah
Total : 3 Total : 3

Au total, il y a 6 prénoms cités dans la séquence L. Par ailleurs, d’autres noms apparaissent : deux identifient des personnages d’un conte (le Petit Poucet et l’Ogre [→ lieue]), six renvoient à des personnages historiques (Jules César [→ légion], Christ [→ linceul], Molière [→ littérature], Newton [→ loi], le cardinal Léger [→ lépreux] et Vierge [→ lampion]) et un dernier cite un personnage littéraire (Sherlock Holmes [→ limier]).

On remarquera qu’en passant de la France au Québec, Flora et Julie sont respectivement devenues Ève et Sarah : la substitution des prénoms s’est faite dans les mêmes articles (v. annexes 3 et 4).

6.2. Là où les prénoms se métamorphosent en statistiques

Dans le DCECJ, sur 58 prénoms différents, 24 (41,38 %) sont masculins et 34 (58,62 %) sont féminins. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 26 prénoms, 10 (38,46%) sont masculins et 16 (61,54%) sont féminins. Dans les deux RJI, la distribution montre un équilibre parfait : sur 6 prénoms dans chaque dictionnaire, 3 (50 %) sont masculins et 3 (50 %) sont féminins.

On retiendra de ce portrait statistique (v. le tableau 7) que les deux premiers dictionnaires privilégient une multiplication des prénoms et que les deux Robert préfèrent limiter la sélection. On peut aussi déduire que le DCECJ est plus ouvert sur les exemples personnalisants que sur les exemples anaphorisants ou communisants. Par ailleurs, les chiffres du DCECJ et du LMDÉC se ressemblent, les garçons occupant (environ) 40 % de la place et les filles (environ) 60 %, ce qui respecte les attentes du ministère de l’Éducation du Québec quant aux critères d’agrément des manuels scolaires.

Tableau 7 : Distribution des prénoms : base individuelle
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 58 24 41,38% 34 58,62 %
LMDÉC 26 10 38,46 % 16 61,54%
RJI 6 3 50,00 % 3 50,00 %
RJINA 6 3 50,00% 3 50,00%
Total 96 40 41,67% 56 58,33 %

Si l’on pousse les comparaisons statistiques du côté des attestations articulaires (v. le tableau 8), les résultats paraissent encore plus éloquents. En effet, certains prénoms sont employés plus d’une fois dans la séquence témoin d’un même dictionnaire. La palme revient à Anne qui atteint 23 occurrences dans le RJ1NA. Pour un prénom de garçon, le total d’occurrences le plus élevé est de 11 apparitions. Le phénomène se produit deux fois pour Yves dans les deux RJI. Fait à signaler, parmi les 11 attestations, 10 sont relatives aux mêmes entrées (v. les annexes 3 et 4).

Dans le DCECJ, sur 77 citations de prénoms, 29 (37,66 %) sont réservées aux garçons tandis que 48 (62,34 %) identifient des filles. Dans le LMDÉC, les chiffres se répartissent ainsi : sur 45 attestations de prénoms, 20 (44,44 %) sont masculines et 25 (55,56 %) sont féminines. Dans le RJI, la distribution donne les résultats suivants : 72 occurrences de prénoms, dont 23 (31,94%) sont masculines et 49 (68,06%) sont féminines. Pour 73 citations, les chiffres du RJINA donnent respectivement : 25 (34,25 %) pour la gent masculine et 48 (65,75 %) pour la gent féminine.

Tableau 8 : Distribution des prénoms : base articulaire
Dictionnaires Nombre Garçons Filles
DCECJ 77 29 37,66% 48 62,34 %
LMDÉC 45 20 44,44% 25 55,56%
RJI 72 23 31,94% 49 68,06 %
RJINA 73 25 34,25 % 48 65,75 %
Total 267 97 36,33 % 170 63,67 %

Le rapprochement et la comparaison des tableaux 7 et 8 font ressortir la nette prédominance des prénoms féminins sur leurs homologues masculins. Dans le tableau 7, le constat n’est pas probant pour les dictionnaires Robert qui se livrent un match nul sur tous les plans. Il est plus évident pour les deux autres dictionnaires. Dans le tableau 8, les écarts sont immédiatement sensibles, les formes féminines prévalant dans une proportion d’approximativement 2 sur 3, sauf dans le LMDÉC. Dans ce recueil, les garçons gagnent plus de 5 points d’un tableau à l’autre grâce à Jacques, Jean, Paul et Pierre qui raflent 13 des 20 attestations dans les exemples (v. annexe 2). Dans les deux RJI, les auteurs ont clairement privilégié la multiplication des occurrences des mêmes prénoms plutôt que leur diversité. On constatera en outre que le DCECJ n’est plus le seul à favoriser l’exemple avec un envoi-prénom, le LMDÉC a lui aussi augmenté ses proportions par rapport au tableau 7. Quand aux deux RJI, ils se comparent avantageusement au DCECJ.

Sur la base de la lettre L et en s’appuyant sur le tableau 8, il est manifeste que dans ces quatre dictionnaires, ce sont les prénoms de filles qui l’emportent haut la main sur leurs vis-à-vis masculins. Ces statistiques offrent ainsi le portrait le plus bienséant lorsqu’elles sont étudiées en fonction des exigences ministérielles québécoises à l’égard de la représentativité féminine dans les dictionnaires. Dans la perspective gallofrançaise, le RJI présente les mêmes caractéristiques, ce dictionnaire obtenant même le score le plus élevé du corpus en ce qui regarde le visage féminin dans les exemples. Peut-être ces résultats doivent-ils quelque chose aux équipes de rédaction et de correction composées exclusivement de femmes, soit dix au total?

Une mise en commun des données compilées pour les quatre dictionnaires donne un total de 96 prénoms cités (v. le tableau 7). De ce lot, 40 sont affectés aux garçons et 56 aux filles, ce qui donne des pourcentages respectifs de 41,67 % et de 58,33 %. Une fois les groupes tamisés, il reste 81 prénoms différents : 32 (39,51 %) sont masculins et 49 (60,49 %) sont féminins. Pour ce qui est des occurrences articulaires (v. le tableau 8), les résultats globaux sont de 267 apparitions : 97 (36,33 %) et 170 (63,67%) respectivement pour les exemples au masculin et au féminin. Dans l’ensemble, on peut donc conclure à une nette emprise des références féminines sur les masculines, aussi bien en ce qui a trait au nombre des prénoms qu’à leur fréquence de réemploi dans les exemples. La bienséance est bien respectée sous le chapitres des prénoms, les filles sont plus présentes que les garçons. Ces résultats demanderaient cependant à être corroborés par une étude des anaphores et des noms communs d’animés.

Sur les 32 prénoms masculins, seulement 6 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; aucun ne figure dans tous les ouvrages.

Tableau 9 : Répartition des prénoms masculins communs
Prénoms DCECJ LMDÉC RJ1 RJINA
Alex - - + +
• Jacques + + - -
• Luc + - + +
Marc + + - -
• Paul + + - -
• Yves - + + +

Sur les 49 prénoms féminins, seulement 5 sont partagés par deux dictionnaires ou plus; un seul figure dans tous les ouvrages.

Tableau 10 : Répartition des prénoms féminins communs
Prénoms DCECJ LMDÉC RJI RJINA
Anne + + + +
Julie + - + -
• Lise + + - -
• Sarah - + - +
• Sylvie + + - -

Chez les lexicographes, Anne s’avère le prénom féminin le plus populaire : il revient dans les quatre dictionnaires; tandis que chez les garçons, Luc et Yves se partagent l’honneur d’avoir été sélectionnés par trois équipes de rédacteurs. Le couple le plus célèbre est celui formé d’Anne et d’Yves avec 42 et 23 occurrences respectivement pour l’ensemble du corpus, ce qui témoigne encore plus de la claire domination des filles : Anne obtient d’ailleurs presque deux fois plus de visibilité qu’Yves.

7. Vers d’autres zones néobienséantes

La néobienséance dictionnairique touche aussi d’autres aspects sociaux que la bataille des prénoms de garçons et de filles. Il suffit d’évoquer les contextes dont le contenu véhicule l’idéologie traditionnelle, pour ne pas dire sexiste, des rapports entre les hommes et les femmes, et que l’on dénonce de plus en plus, du genre : « Maman fait les courses » et « Papa va au bureau » (v. Buzon 1983 : 157). Afin de mesurer l’évolution des dictionnaires, voici la situation actuelle du mot bureau au sens de « lieu de travail » dans le corpus des dictionnaires témoins.

La démarcation entre les exemples québécois et français est tangible. Les exemples laurentiens féminisent la situation, sauf le premier qui oppose le travail en usine (col bleu) à l’emploi de bureau (col blanc). Les exemples hexagonaux paraissent plus stéréotypés, en particulier celui du LMDÉC qui renvoie aux tâches de bureau généralement dévolues aux femmes; mais, cet exemple est mal construit, puisque c’est l’unité complexe employée de bureau qui est illustrée et non bureau. Il est vrai, par ailleurs, que tous les énoncés sont suffisamment flous pour qu’on les interprète de manière bienséante en pensant que toutes ces personnes occupent des fonctions valorisantes dans un bureau. Quoique l’on pourrait penser que les exemples féminins nécessitent un certain renforcement pour bien s’assurer que le niveau de responsabilité de la femme est comparable à celui de l’homme.

Pour terminer cette incursion du côté de la néobienséance, quelques pistes supplémentaires seront simplement esquissées en puisant encore dans l’éventail des exemples des dictionnaires pour les jeunes.

Ces dictionnaires respectent tous des principes moraux liés à différents faits de société. Nous avons isolé quelques domaines dans lesquels les lexicographes plaident pour un monde meilleur, où la beauté, la richesse, la paix, la santé, etc., ont le pas sur la laideur, la pauvreté, les conflits de toutes sortes, la maladie, etc. (Le mot en caractères italiques renvoie à l’entrée qui a fourni l’exemple.)

Ces images d’Épinal repérées dans quelques sphères de la connaissance manifestent très clairement que la (néo)bienséance est l’un des éléments extralinguistiques majeurs imposés dans l’univers dictionnairique. Tout est pensé et réalisé pour que les enfants en phase de scolarisation adhèrent à une vision idéalisée du monde. Et c’est bien ainsi, car ils auront suffisamment le temps d’en observer tous les heurs et malheurs.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Annexe 1 : Prénoms suivis des entrées dans le DCECJ (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alain loin • Agathe lisière
• Arnaud lentille • Agnès loyal
• Bernard loyer • Alice 1. loup
• Bruno lit • Anne légèrement; long
• Cyril lapsus • Aude 1. livre
• Daniel lettre; livrer • Axelle 3. loup
• Denis lit • Barbara lier
• Éric lance-pierres; ligne • Béatrice lassitude
• François se lever; loger • Brigitte lent
• Frédéric linteau • Caroline larme; lobe
• Guillaume lymphatique • Catherine 2. lot
• Hugues loterie • Céline lâcher; léger
• Jacques lancinant • Christine laisse
• Laurent louveteau • Corinne laisser; leçon
• Luc lui • Dorothée liste
• Marc levée; lutte • Fanny lorgnette
• Mathieu langue • Hélène laideur, 2. lire
• Maxime las • Isabelle livrer
• Michel lagon; lumière • Judith louange
• Paul longueur • Julie librairie; lunette
• Philippe loin • Juliette lucide
• Rémi lancer • Laure léger
• Stéphane luthier • Linda limonade
• Thierry 1. lire • Lise loisir
• Marianne 1. louer
• Marion lèvre
• Martine luge
• Myrinm léger
• Sabine lécher
• Sandrine lacer; littérature
• Sophie lavabo; lion; longtemps; lui
• Sylvie langueur; électeur; longueur
• Valérie long; lucidité; lurette
• Virginie leçon
Total : 24 Total : 29 Total : 34 Total : 48
Annexe 2 : Prénoms suivis des entrées dans le LMDÉC (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Jacques latin; loucher • Aïcha lauréat
• Jean s’aliter; reluire; luné; lyrisme • Anne lunette
• Marc lucide • Brenda lubie
• Mehdi leçon • Chantal 2. lire; longtemps
• Pascal las; lecture • Jeanne latiniste
• Patrick licence • Judy lettre; lui
• Paul lanceur; 1. le; léser; éloignement • Line lacer
• Pierre laisser; lassant; licencié • Lise léger; luge
• Sékou lettre • Lori relancer
• Yves long • Lysa langue
• Maïté 1. lieu
• Maria 2. lire
• Marie là; se lamenter; laquer; larme; lentement; longueur; lucicité
• Sandra 1. lieu
• Sarah lycéen
• Sylvie lingerie
Total : 10 Total : 20 Total : 16 Total; 25
Annexe 3 : Prénoms suivis des entrées dans le RJI (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alex lait; largement; 1. livre; longer; loup • Anne lâcheur; laisser; lamentable; langue; las; laver; leçon; lecture; léger, lent; léser; librairie; livrer; long; lourdaud; lucide
• Luc laïc : lambin; laver; leçon : légèrement; lexique; lourd • Flora lacer; lâcher; larme; lavabo; lécher; léger; légèrement; légèreté; lentement; levant; lier; linotte; lit; loir; lui; lunatique; luxer
• Yves lambeau; langue; lapsus : lettre; lien; livrer; lorgner; loucher; lui; lune; lynx • Julie lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; 1. lever; libéral; lien : lier; livrer; loucher; loyal; luné
Total : 3 Total : 23 Total; 3 Total : 49
Annexe 4 : Prénoms suivis des entrées dans le RJINA (lettre L)
Masculins Entrées Féminins Entrées
• Alex largement; longer, loup; lunatique • Anne Lâcheur; laisser; lait; lamentable; langue; las; laver; lecture; léger; léser; 1. lever; liaison; libéral; librairie; lien; lier; lit; 1. livre; livrer; long; lorgner; lourdaud; lucide
• Luc lac; lambin; lasso; lavabo; laver; leçon; légèrement; lisière; lourd; lunette • Ève lacer; lâcher; laïc; larme; lécher; léger; légèrement; légèreté; levant; lexique; lier; lit; lui; luxer
• Yves lambeau; langue; lapsus; leçon; lettre; lien; livrer; loucher; lui; lune; lynx • Sarah lacet; laisser; lancer; langue; large; laver; 2. le; légèrement; livrer; loyal; luné
Total : 3 Total : 25 Total : 3 Total : 48