Lexicographie et politique langagière: l’exemple français des avis officiels

1. Introduction

Avant d’entamer l’analyse de l’impact des lois linguistiques francophones sur la lexicographie, il faut réanimer quelques concepts-clés. Une « politique linguistique » ou « langagière » est une décision législative qui concrétise l’intérêt de l’État dans le domaine de la langue. L’« aménagement linguistique » sera perçu comme une intervention volontaire en vue de planifier et de modeler le changement linguistique dans une société. Il est donc question d’une « intervention consciente dans les affaires linguistiques, soit de l’État, soit d’individus ou de groupes, dans le dessein d’influencer l’orientation et le rythme de la concurrence linguistique, le plus souvent en faveur des langues menacées, ou dans l’intention de façonner la langue elle-même, en la standardisant, en la décrivant ou en l’enrichissant lexicalement » (Corbeil 1987, 565). La standardisation et la description de la langue renvoient respectivement à la norme et à la grammaire ou au dictionnaire.

L’interaction entre le dictionnaire et la norme, et plus précisément la norme d’origine socioprofessionnelle dégagée des travaux des commissions de terminologie, sera l’objet de notre attention dans la suite de cet article. Depuis une quinzaine d’années, le répertoire lexicographique prend de plus en plus d’importance en tant qu’organe de transmission des décisions normatives à caractère technolectal. Il complète le processus d’aménagement linguistique enclenché par les commissions de terminologie sectorielles ou générales. Sa mission consiste à banaliser l’usage des termes entérinés par des autorités mandatées. Le dictionnaire devient un instrument stratégique et un outil didactique fiable pour répandre, et même installer dans l’usage, les formes choisies par un groupe social dominant. La sélection des unités lexicales et leurs modalités d’insertion constituent les deux principales tâches qui seront examinées ici.

L’intérêt de la lexicographie privée envers les politiques qui traitent de la langue et surtout en direction de l’application des articles des lois par l’entremise des avis de normalisation ou de recommandation officiels, n’est pas un mouvement subit. Il s’inscrit naturellement dans la ligne de pensée directrice du dictionnaire qui a depuis plusieurs siècles l’obligation de véhiculer la norme et le bon usage. De tout temps, le dictionnaire a relayé la notion de la « correction langagière » qui « exprime tout d’abord une tradition sociale, un comportement linguistique transmis mais toujours en évolution, qui oblige le [lexicographe] à se tenir sans cesse aux écoutes de ceux qui ont le souci de bien parler et de bien écrire » (Wolf 1983, 123). Qu’on le veuille ou non, la notion de « langue correcte » se trouve au centre des activités des organismes qui veillent à la protection ou à l’enrichissement terminologique de la langue française. Cette idée revient toujours au premier plan des discussions souvent passionnées sur les néologismes, les emprunts — notamment anglo-américains —, les régionalismes et les difficultés de langue de toute sortes. L’objectif prioritaire envisagé est l’accomplissement et le perfectionnement de la communication entre les individus, particulièrement de la communication institutionnalisée.

Ainsi donc, scruter les rapports entre la politique langagière et le dictionnaire, c’est obligatoirement convoquer dans le débat la grande question de la norme officielle, et plus spécifiquement de son établissement, de son implantation et de sa diffusion. Or le dictionnaire se veut descriptif par nature, neutre, sans parti pris aucun, tant à l’étape de l’élaboration de l’œuvre qu’à l’étape de la consultation du produit fini par les usagers (voir le commentaire de l’article listing du GRLF repris dans l’annexe). Dans les faits, le dictionnaire général monolingue (DGM), puisque c’est de lui qu’il s’agit, véhicule au moins deux types de norme : une norme générale collective (voir Rey 1972) et une norme socioprofessionnelle qui relève des technolectes et qui vient s’imbriquer dans la première surtout lorsque les termes se vulgarisent et passent dans l’usage commun, ou à tout le moins atteignent un certain degré de connaissance passive chez les non-spécialistes (par exemple en médecine, en (micro-)informatique, etc.). Même s’ils sont conscients d’enseigner le bon usage, les lexicographes prennent la précaution de signaler que leur dictionnaire n’est pas prescriptif, qu’il ne fait que mentionner, et à l’occasion soutenir ou contester, une prescription ou un jugement officiel (ex. commanditer : REM. Le mot pourrait servir d’équivalent franç. à l’anglic. sponsoriser; bouteur : REM. Ce mot n’est pas attesté à notre connaissance, dans l’usage spontané. (GRLF)). Malgré quelques observations de cette sorte disséminées dans leurs dictionnaires, les lexicographes n’ont aucunement la prétention de se substituer aux autorités désignées. C’est ce qui explique l’attribution de marques d’officialisation ou l’insertion de commentaires dans les articles (voir 5. et l’annexe).

La prise en charge lexicographique volontaire ou forcée des normes officielles a comme conséquence d’accentuer la popularisation et la standardisation linguistique des langues de spécialité (LSP). On acquiescera donc à l’idée qui veut que « la connaissance des décisions normatives a plus de chances d’être suffisamment répandue si les ouvrages de consultation à caractère descriptif en tiennent compte. Cela présuppose pourtant que les jugements normatifs soient conciliables avec le but d’un ouvrage descriptif » (Wolf 1983, 131). Quoi qu’il en soit, le dictionnaire devient un intermédiaire entre les autorités politiques ou leurs représentants, qui édictent des lois ou prônent des usages, et les consommateurs ordinaires de mots.

2. Une vieille histoire

La complicité dictionnairique avec le pouvoir étatique est inévitable. Elle est attestée tout au long de l’histoire de la langue française et le musée (méta-)lexicographique témoigne amplement de l’intérêt ou de l’obligation du lexicographe envers les gouvernements. Depuis quatre siècles et demi la collusion est établie entre le pouvoir et le lexicographique par le biais des « académies », créées par l’État ou mises sous sa protection, et des répertoires privés. Chacun à sa manière, ils montrent comment le dictionnaire se présente comme l’une des principales sources de la standardisation du français.

Depuis François 1er, les politiques langagières figurent en bonne place dans les travaux parlementaires. Plusieurs actions d’aménagement linguistique ont donné naissance à des organismes officiels dont le caractère normatif ou la vocation interventionniste étaient manifestes. Ces foyers, gardiens ou greffiers de la langue, sont désignés ci-avant sous l’appellation englobante d’académie, qui n’est que le représentant lexical d’une panoplie d’institutions parmi lesquelles apparaissent les Offices, les Instituts, les Centres, les Fondations, les Conseils, les Comités, les Bureaux, les Sociétés, les Associations, les Régies, les Commissariats, les Commissions, ainsi de suite (voir Hagège 1983, 43—45). Les académies ont toujours eu pour « mandat de réglementer l’usage de la langue en valorisant une variété linguistique socialement privilégiée à laquelle on a attribué des qualités « linguistiques » supérieures aux autres variétés linguistiques avec lesquelles elle était en concurrence » (Daoust/Maurais 1987, 30).

L’une des premières décisions valorisantes des organismes langagiers politiques a toujours été de s’atteler ou de vouloir se livrer à la préparation d’un dictionnaire reflétant l’usage officiel, fût-il général ou technolectal. De la Renaissance au XXe siècle, de la France au Québec, ce leitmotiv est omniprésent.

Dans le sillage de l’Édit de Villers-Cotterêts proclamé en 1539 alors que le roi François 1er décide d’ordonner que désormais toutes les opérations de justice se déroulent en français, des savants et des érudits songent immédiatement à la mise en œuvre d’un dictionnaire dans lequel sera enfermé le patrimoine lexical de la nation. Dans la zone d’oïl de la France d’alors, le « français » a atteint le statut de langue nationale et son emprise ira en se raffermissant à mesure qu’il se centralisera davantage au cours des siècles qui suivront. La décision royale, autrement dit politique et gouvernementale, est prise en pleine conscience « d’une évolution déjà très largement amorcée et qui va dans le sens qu’il [le roi] souhaite, vers l’unification de la justice, de l’administration et du royaume » (Demaizière 1984, 79). À cette époque, Robert Estienne, imprimeur de François 1er, publie son premier dictionnaire. La rencontre du roi avec son imprimeur-lexicographe fut sans aucun doute la première collaboration entre un dictionnairiste et un responsable d’une politique linguistique. Aucune preuve directe n’existe de l’intérêt d’Estienne de rendre compte et de perpétuer dans un répertoire lexical les décisions gouvernementales, si ce n’est la présence d’une certaine quantité de vocables appartenant au domaine juridique dans le Dictionnaire françois-latin [...] paru en 1549. « Faut-il penser, comme certains, que François 1er ait ordonné à son imprimeur de travailler sur le vocabulaire juridique en raison des besoins créés par l’Édit de Villers-Cotterêts? » (Demaizière 1984, 83). Les chances sont excellentes pour qu’il en ait été ainsi.

Les autres épisodes sont suffisamment connus et trop nombreux pour qu’on s’y attarde. De l’Académie richelienne, dont l’article XXVI des statuts en date du 22 février 1635 proclame la nécessité de « composer » un dictionnaire, au colloque strasbourgeois du CNRS français en 1957, qui a donné le coup d’envoi à l’aventure, toujours en cours, du Trésor de la langue française, chaque époque a favorisé et entretenu ce compagnonnage entre le pouvoir et la description lexicographique. Il importe de ramener à la mémoire que le dictionnaire de l’Académie a souvent servi de tertium comparationis pour évoquer la collusion politico-lexicographique. L’ouvrage est sorti des mains d’une « compagnie » dont la pratique interventionniste est politiquement connue, et continue de l’être. « La fonction explicite du dictionnaire de l’Académie est normative » (Rey 1983, 558). En un autre lieu géographique, les efforts récents et les travaux nombreux de l’Office de la langue française du Québec, organisme responsable de l’application de la Charte de la langue française (loi 101), ont conduit « à concevoir qu’il est devenu souhaitable et désirable que soit confectionné un dictionnaire d’usage de la langue française au Québec » (Gendron 1987, 356).

Ainsi donc, les dynasties royales ou la succession des partis au pouvoir et les faiseurs de dictionnaires ont été continuellement solidaires en raison des législations sur la langue ou de l’intérêt plus ponctuel des grands commis de l’État pour les affaires linguistiques. À chaque fois que le pouvoir a fait connaître son avis sur le contrôle social de la langue, il a amorcé l’idée de l’érection d’un dictionnaire national en même temps qu’il a alerté les lexicographes en exercice.

3. L’émergence de la normalisation officielle

L’établissement ou le raffermissement contemporain des liens entre les lexicographes et les instances politiques préoccupées par la langue peut être situé au détour des années 75, tout de suite après la mise en place et le début du fonctionnement des commissions ministérielles de terminologie en France. Dans ce pays, l’action législative se concrétise dans trois types de textes officiels : (1) Les commissions ministérielles de terminologie créées par le décret du 7 janvier 1972 relatif à l’enrichissement de la langue française; (2) La proclamation de la loi Bas-Lauriol du 31 décembre 1975 qui institue l’emploi obligatoire du français dans des secteurs d’activité socio-économique; (3) L’élaboration de circulaires, instructions et notes ministérielles relatives à l’enrichissement du français (voir Gueunier 1985, 10—11).

Les premiers décrets de normalisation paraissent au Journal officiel le 18 janvier 1973. Les termes répertoriés appartiennent à plusieurs sphères spécialisées : nucléaire, pétrole, techniques spatiales, transports, audiovisuel, bâtiments, travaux publics et urbanisme.

Au Québec, la succession des lois à caractère linguistique débouche sur la sanction de la loi 101, dite Charte de la langue française, le 26 août 1977, après l’épisode de la loi 63 (promulguée en 1969) et le détour par la loi 22, sanctionnée en 1974. La Charte crée, entre autres organismes, l’Office de la langue française et elle lui impose le devoir de « normaliser et diffuser les termes et expressions qu’il approuve » (article 113 a). Pour accomplir ce mandat, le législateur autorise l’OLF à instituer des commissions de terminologie au sein des ministères et organismes de l’Administration (article 114 b). La Commission de terminologie de l’OLF fut créée en avril 1978 et ses pouvoirs et devoirs définis. Elle assume une double responsabilité car elle « joue le rôle de commission générale de terminologie en traitant les dossiers les plus divers qui lui sont soumis par ses diverses clientèles » (Auger 1986, 7) et elle « joue également le rôle d’une commission centrale de terminologie vis-à-vis des commissions ministérielles de terminologie » (Auger 1986, 7) instituées dans d’autres milieux gouvernementaux. Les avis de ces commissions sont transmis à la grande commission pour étude et approbation par les membres de l’OLF. La commission générale coordonne aussi les travaux des commissions sectorielles puisque l’un de ses représentants y siège.

La première manifestation de la CTOLF a eu lieu dans la Gazette officielle du Québec le 26 mai 1979; à cette occasion, elle publie 19 avis de normalisation, dont 16 consacrés aux boissons gazeuses, et 15 avis de recommandation, dont plusieurs concernent la reconnaissance officielle de québécismes (voir Boulanger 1986 b, en particulier p. 25—30 pour le fonctionnement et la composition de la CTOLF).

3.1. L’activité lexicographique

La mise en place des mécanismes québécois et français d’intervention ministérielle sur la langue s’est étendue sur une période d’environ six ans (1972—1978). Pendant ces six années de gestation aménagementale, la France a été témoin de l’accélération d’un phénomène de renouveau dans le domaine du dictionnaire. Chez Larousse, on est en pleine préparation d’un ouvrage basé sur les théories linguistiques modernes : le Lexis, qui sera publié en 1975 et mis à jour en 1979. La refonte du Petit Robert (PR) est déjà inscrite dans les plans de développement de l’entreprise. La seconde édition du PR apparaît sur le marché en 1977, dix ans après son aînée. Vers la fin des années 70, Hachette songe de son côté à reconquérir sa place au soleil dictionnairique. La maison lance le Dictionnaire Hachette de la langue française (DHLF) en 1980. Ces trois dictionnaires ont été cités comme exemples de l’activité nouvelle en lexicographie française au cours des années 70, parce qu’ils visent le même public et qu’ils ont des nomenclatures comparables. Il est clair que le bouillonnement économique en matière de dictionnaire ne s’arrête pas là. Qu’on songe à l’achèvement du Grand Larousse de la langue française en 1978, aux éditions annuelles du Petit Larousse illustré, à la seconde édition du Dictionnaire du français vivant (1979) et aux multiples dictionnaires spéciaux qui envahissent les rayons des librairies (voir Boulanger 1986 a, 18—23), sans compter le TLF.

Dans cet esprit de renouveau, la conjoncture est plus que favorable pour que lexicographes, terminographes et aménagistes discutent fréquemment ensemble lors de rencontres scientifiques. De fait, entre 1972 et 1978, l’Office de la langue française du Québec organisera une dizaine de colloques —dont tous les actes furent publiés— auxquels plusieurs lexicographes européens (Robert, Larousse, TLF, etc.) et québécois s’associeront à chaque occasion. De nombreux échanges ont alors porté sur la nécessité d’intégrer dans les DGM les décisions normatives ministérielles.

3.2. Les attitudes des aménagistes et des lexicographes

Dès les débuts de leurs travaux, les aménagistes ont envisagé la possibilité que leurs gestes normalisateurs se répercutent dans les dictionnaires de langue afin d’atteindre le plus grand nombre d’usagers possible. Mais il semble que la communauté lexicographique ne soit pas totalement convaincue d’une part et que, d’autre part, ses membres qui en acceptent l’idée ne soient pas tous au diapason. « Le problème de convaincre les éditeurs d’ouvrages descriptifs (dictionnaires et grammaires) de tenir compte des décisions normatives officiellement adoptées tant en France qu’au Québec n’a pas encore été résolu » (Maurais 1983, 5). Les interventions gouvernementales ne laissent pas les lexicographes indifférents; elles les forcent à rechercher des solutions afin de concilier les jugements prescriptifs avec les objectifs d’un instrument descriptif qui se veut d’abord le témoin de l’usage inscrit dans la mémoire. Nul doute que l’urgence de cette tâche se fait de plus en plus pressante à mesure que s’accroît le nombre de décisions normatives et qu’elles touchent de plus en plus la langue générale ou des domaines spécialisés qui rejoignent l’ensemble des locuteurs, le tourisme par exemple.

Les premiers circuits de diffusion des normes sont les organes parlementaires comme le Journal officiel français ou la Gazette officielle du Québec. Quelques avis passent ensuite par les canaux médiatiques habituels et par divers périodiques, magazines et revues plus ou moins spécialisés. À intervalles réguliers, le produit des décisions officielles est rassemblé dans des ouvrages plus complets et cumulatifs, publiés dans le sillage des circuits politiques officiels. On a alors affaire à de véritables dictionnaires structurés qui traitent les mots dans des articles construits suivant des modèles microstructuraux conformes aux principes lexicographiques. Outre les mots entérinés, ces répertoires incluent souvent des énoncés de politique, des extraits de lois, de décrets, d’arrêtés, etc. Parmi ces dictionnaires les plus récents, on peut citer le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques (première édition en 1982 et seconde édition en 1986) pour le Québec et Termes techniques nouveaux (1982), le Dictionnaire des néologismes officiels (DnO) (1984) et le Guide des mots nouveaux (1985) pour la France. Les ouvrages québécois sont diffusés par l’éditeur gouvernemental tandis que les répertoires français sont diffusés par un éditeur privé.

Mais c’est dans le dictionnaire de langue traditionnel que les aménagistes voudraient s’aventurer le plus loin. De par sa construction architecturale, la micro- et la macrostructure, le DGM possède des zones d’accueil multiples sous la forme de rubriques d’information qui peuvent prendre charge des unités émanant des commissions de terminologie afin de les fusionner dans l’article. L’étiquette officielle fait alors partie d’un tout et elle peut ainsi rejoindre un plus vaste public. L’information officielle se retrouve dans la rubrique étymologique (ex. remue-méninges, GRLF), dans la définition (ex. télémaintenance, bouteur, PR 1977; cuisinette, PLI 1988), dans une rubrique nouvelle, qui n’a pas encore de dénomination et qui se trouve fréquemment en fin d’article (ex. jingle, tuner, GRLF), ainsi de suite (voir aussi 5.2.6.).

L’aménagiste conçoit donc clairement que le dictionnaire puisse contribuer à « réparer » les fautes du passé (formes fautives, emprunts indésirables, etc.), à sauvegarder le présent et à enrichir l’avenir de la langue en accueillant les « officialismes ». Il est en outre conscient qu’il œuvre à l’établissement d’une norme socioprofessionnelle, qui rejoint et complémente la norme sociale déjà propagée par le DGM. Son but ultime est de convaincre les lexicographes de prendre en considération le maximum d’avis officiels, car le dictionnaire est sans aucun doute un outil indispensable pour contribuer à infléchir dans le sens le plus évolutif le destin d’une langue. Les répertoires d’unités lexicales deviennent ainsi des instruments d’appoint dans toute stratégie d’aménagement linguistique.

Quant aux lexicographes, ils voient surgir un nouvel intrus dans leur chasse-gardée. Ils doivent l’accueillir, mais pas à n’importe quelle condition. Ils ne retiendront des dictionnaires d’autorités normatives que les termes diffusables auprès de leur clientèle cible respective, que les unités lexicales qui ont quelque chance d’intéresser la majorité des consommateurs de dictionnaires. Autrement dit, le lexicographe garde toujours la haute main sur le choix et sur le traitement de sa nomenclature. Cette règle sacrée ne doit pas être enfreinte au détriment de la cohérence du dictionnaire et du programme établi. L’obéissance aveugle aux sources d’avis officiels n’est pas encore inscrite dans le code d’éthique lexicographique et il n’a pas besoin de l’être. Observateurs de l’usage avant tout, les lexicographes continuent d’introduire des emprunts américains qui se répandent et ont du succès (voir le discours sur listing dans le GRLF et sur baladeur dansle PLI 1988, tous deux repris en annexe), des technolectismes, des néologismes, des mots de différents registres de langue, etc. Sans s’écarter de leur politique descriptive, ils enregistrent néanmoins « les condamnations et recommandations officielles en matière de termes techniques jugés indésirables : l’intrusion de la norme prend ici figure officielle, ministérielle — et les dictionnaires ne peuvent refuser cette manifestation évaluative et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey 1983, 546). Mais on connaît fort bien l’effet normalisateur du dictionnaire de langue : aux yeux du consulteur l’effet prescriptif (jugements, exclusions, condamnations, propositions de remplacement, interdictions) l’emporte sur la simple observation (voir Boulanger 1986 a). Il est indéniable que le recours au dictionnaire par les utilisateurs ordinaires — et ils sont beaucoup plus nombreux que les consommateurs professionnels — a des effets décisifs sur le statut et la carrière des mots. Les responsabilités des lexicographes sont claires : ils doivent « relayer les décisions officielles d’aménagement des langues, quitte à noter l’échec (le succès correspond à la situation normale d’observation de l’usage) » (Rey 1988, 288). Même s’il ne peut ignorer ces matériaux nouveaux, le lexicographe conserve toujours la prérogative de sélectionner les unités qu’il veut. Sa subjectivité est en concordance avec l’idéologie propre à chacun ou à chaque institution dictionnairique (voir l’annexe).

Au Québec, la terminologie et l’aménagement linguistique se nourrissent de la tradition germanique en matière de normalisation et de la tradition française en ce qui concerne la lexicographie. Depuis quatre ou cinq ans, plusieurs aménagistes ont entrepris une carrière parallèle de lexicographes. Ils transposent un savoir aménagemental, acquis au service d’organismes responsables de l’application de lois linguistiques, dans l’exercice de la lexicographie privée, c’est-à-dire en travaillant à la préparation de dictionnaires généraux ou spéciaux pour des éditeurs du secteur privé. Quelques répertoires publiés ces dernières années illustrent bien l’amalgame qui s’est produit : le Dictionnaire thématique visuel (1986), le Dictionnaire CEC Jeunesse (1986), le Dictionnaire du français plus (1988), le Multidictionnaire des difficultés de la langue française (1988). Dans ces quatre répertoires de mots fort différents, on trouvera d’abondants exemples, identifiés ou non marqués, des avis de normalisation ou de recommandation officiels des organismes chargés de conduire les politiques québécoise et française en matière d’aménagement linguistique et terminologique (voir Boulanger 1988).

4. Qu’en disent les dictionnaires?

Avant de constater la situation dans le corps proprement dit du dictionnaire, nous avons jeté un coup d’oeil sur les discours de présentation de six dictionnaires français parus entre 1979 et 1988. Ils forment trois groupes d’appartenance. Ce sont : le Dictionnaire du français (DFH) et le Dictionnaire Hachette de la langue française, tous deux parus chez Hachette respectivement en 1987 et 1980, le Lexis et le Petit Larousse illustré, respectivement publiés en 1979 et 1988 par la Librairie Larousse, et le Petit Robert et le Grand Robert de la langue française, parus en 1986 et en 1985 aux éditions Dictionnaires Le Robert.

Dans sa présentation du tirage 1986 de la seconde édition du PR, Alain Rey définit la position de l’équipe de rédaction robertienne ainsi que les critères de choix des mots à retenir parmi les officialismes. « Le Petit Robert signale les « recommandations officielles » françaises (recomm. offic.), soit sous l’emprunt, soit, lorsqu’elles semblent effectivement en usage, à l’ordre alphabétique. Bulldozer malgré l’existence d’un remplaçant officiel bouteur, demeure dans l’usage; matériel et logiciel concurrencent heureusement hardware et software, que la description ne peut, par ailleurs, négliger. Les termes approuvés par arrêtés ministériels — à partir des arrêtés du 12 janvier 1973 — ont été mentionnés dans le dictionnaire dans la mesure où ils remplaçaient un anglicisme figurant à la nomenclature et quand leur emploi était effectif, ou probable dans les années à venir. La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (Rey 1986, XVIII—XIX). Le discours d’introduction du GRLF est plus discret. On n’y trouve qu’une brève allusion à l’intervention étatique. Elle concerne la marque anglicisme qui étiquette les emprunts qui « ne sont pas unanimement acceptés et font parfois l’objet d’une décision officielle de francisation — qui est signalée » (Rey 1985, XXIV). En revanche, la liste des abréviations recense deux éléments qui confirment l’intégration des avis : sous régional, il est mentionné qu’il a été tenu compte des mots et des sens normalisés ou institutionnels tandis que sous recomm. off. l’explication suivante apparaît : « termes et expressions approuvés ou recommandés par arrêté ministériel, en application des décrets relatifs à l’enrichissement de la langue française » (GRLF, vol. 1, LIV).

Les auteurs de la préface du Lexis indiquent qu’ils ont, « quand il y avait opposition, cité, à côté de la forme usuelle, la forme préconisée par l’Administration dans les circulaires parues au Journal officiel (18 janvier 1973, 3, 12 et 16 janvier 1974). L’avenir dira quel mot sera finalement consacré par l’usage, de kitchenette (terme souvent rencontré dans les petites annonces) ou de cuisinette (terme préconisé par l’Administration), de software ou de logiciel. La fonction du dictionnaire n’est pas de prendre parti entre ces synonymes, entre les deux usages concurrents, mais de constater qu’aujourd’hui deux usages s’opposent (Lexis, VIII). L’introduction du PLI ne fait aucune mention des recommandations officielles. Les auteurs des introductions du DFH et du DHLF n’expliquent pas leur position en face des travaux soutenus ou menés par des organismes ou des institutions gouvernementales. Outre le discours de présentation, les dictionnaires renferment des informations sur les termes officialisés dans la liste des abréviations, dans les annexes et, bien entendu, dans les articles.

5. La cartographie lexicographique des avis officiels

Les premières manifestations officielles rejoignent timidement les colonnes des dictionnaires à partir de 1975. Quelques mots-clés, systématiquement repris par la suite, sont utilisés. Les informations sont généralement logées en fin d’article; à l’occasion, elles se substituent à la définition. Ainsi dans le LEXIS, à la conclusion des articles on trouve : bulldozer : (L’Administration recommande le mot BOUTEUR.); kitchenette : (L’Administration recommande le terme CUISINETTE.); software : [(...) l’Admin. préconise logiciel.]. On constate que le codage de l’information n’est pas encore fixé : on rencontre des parenthèses et des crochets, une abréviation non explicitée dans la liste, deux verbes (recommander et préconiser) pour signaler la normalisation et enfin le renvoi à la décision officielle est fait dans un cas à l’aide de l’unité mot, dans un autre à l’aide de l’unité terme et dans le dernier la forme est simplement indiquée en italique. L’article bouteur fournit un exemple de définition métalinguistique : LEXIS : « Terme préconisé par l’Administration comme synonyme de BULLDOZER »; PR : « Mot recommandé officiellement en remplacement de bulldozer ».

Le léger décalage entre la préparation, la promulgation et l’application des politiques langagières dans le monde francophone et leur répercussion dans les DGM s’explique aisément. Il a fallu attendre que les choses se tassent, que les propositions terminologiques se précisent, qu’elles s’installent dans l’usage socioprofessionnel d’abord, puis qu’elles sortent du cercle des spécialistes avant d’être admissibles au panthéon lexicographique. À cet ensemble de conditions sur le cheminement des officialismes, il faut adjoindre les précautions habituelles des dictionnaires qui sont toujours prudents devant toute forme de nouveauté qui vient heurter la tradition. À l’appui, on n’a qu’à songer à la récente ouverture aux régionalismes extrahexagonaux et à la position des éditeurs devant les néologismes (voir Boulanger 1986 a). Il ne faut pas oublier enfin l’inévitable retard sur l’actualité, véritable cauchemar de la recherche lexicographique soumise aux longs délais occasionnés par une série de démarches précises.

L’examen concret de la cartographie des avis officiels a été mené dans les six dictionnaires mentionnés auparavant. L’étude est restreinte aux dictionnaires publiés en France — entre 1979 et 1988 — afin de conserver une homogénéité. Vingt-cinq termes ou mots ont été sélectionnés au hasard dans le DNO afin de servir de témoins pour vérifier le traitement donné ou non donné aux officialismes (voir l’annexe). Les commentaires qui suivent sont limités aux discours d’accès des dictionnaires (essentiellement le GRLF, le PR et le LEXIS) et aux articles.

5.1. Les critères de sélection

Il n’a jamais été question que les dictionnaires enregistrent aveuglément l’ensemble des recommandations linguistiques des commissions de terminologie. Les lexicographes filtrent les termes officiels à partir de quelques critères (tous les exemples cités figurent dans l’annexe).

5.1.1. Le premier critère est celui de l’usage. Pour être traité, le mot doit être intégré dans l’usage, au moins socioprofessionnel, et ne pas relever d’un usage artificiel, non vivant (ex. prêt-à-monter et sonal qui n’ont pas réussi à percer). À tout le moins, le mot doit avoir des chances d’avenir en français (ex. baladeur, visuel).

5.1.2. Le second critère est celui de la concurrence avec un emprunt. À ce jour, on n’a considéré que les emprunts anglo-américains. Le terme recommandé peut remplacer, évincer l’anglicisme (ex. câbliste), il peut vivre en concurrence synonymique avec lui (ex. matériel/hardware), il peut n’être que l’ombre du mot étranger (ex. autocaravane) ou encore il peut n’avoir aucune chance de déloger l’intrus allogène bien installé en français (ex. stylique, chalandage). Les deux derniers exemples n’apparaissent pas à la nomenclature des dictionnaires du corpus témoin. Aucune allusion aux équivalents recommandés n’est faite ni à design, ni à shopping (seul un équivalent québécois est noté par le GRLF pour ce vieil anglicisme (1905)).

5.1.3. Le troisième critère est celui de la nouveauté. Un bon nombre de mots préconisés par l’Administration pour se substituer aux formes d’emprunt ou aux formes fautives ou indésirables sont eux-mêmes des néologismes, c’est-à-dire des unités qui n’ont pas encore reçu l’aval de l’usage, leur mise en circulation étant trop récente. Les néologismes de substitution proposés par les Commissions de terminologie sont loin d’être tous bien connus du public ou acceptés par lui (voir Hagège 1987, 124—129). Le lexicographe demeure prudent à l’égard des mots nouveaux et il pèse le pour et le contre de leur future carrière. Ainsi voyagiste n’apparaît que dans le GRLF et le PLI tandis que synthoniseur ne figure que dans le PLI.

5.1.4. Le quatrième critère est le degré de technicité. Bon nombre de termes objets d’avis appartiennent à des champs onomasiologiques très spécialisés et fermés à l’usager ordinaire (par ex. le nucléaire, la justice, les techniques spatiales, la défense, la télédétection aérospatiale). Très peu de mots de ces domaines hyperspécialisés échappent à l’attraction de leurs utilisateurs socioprofessionnels et passent dans le dictionnaire général (ex. visuel). Ces vocabulaires du lexique total n’occupent qu’une faible partie de la macrostructure des DGM car ils sont le fait de l’inévitable spécialisation chez les membres des regroupements professionnels. Par ailleurs, quelques sphères d’activité se banalisent favorisant ainsi le passage de la terminologie dans l’usage habituel (ex. la micro-informatique, l’infographie, etc.). Ce phénomène entraîne l’augmentation régulière et géométrique des termes dans les dictionnaires destinés au grand public (ex. jumbo-jet/gros-porteur; software/logiciel).

5.1.5. Le cinquième critère est celui de la provenance géographique. Quelques propositions de remplacement sont d’origine régionale (québécoise, belge, française même). Or le statut du régionalisme lexical dans les DGM est encore fragile (voir Boulanger 1985). Le lexicographe mentionne à l’occasion la provenance régionale de l’équivalent (ex. aubette (PR : Belgique et Ouest de la France), autocaravane (GRLF : Québec)), tandis que pour les mêmes termes certains dictionnaires sont muets (ex. DHLF et DFH pour aubette).

5.1.6. Le sixième critère est celui du statu quo. Plusieurs des suggestions reprennent en effet des mots qui figurent déjà à la nomenclature des dictionnaires où les normalisateurs sont allés les cueillir pour les officialiser. Les lexicographes n’ont pas toujours tendance à attester la nouvelle vocation officielle de ces unités en les affublant de l’étiquette recomm. offic. (ex. coupon, régulateur). D’autres mots, identifiés comme étant à remplacer par les commissions de terminologie, ne sont même pas marqués (ex. design).

La série de critères énumérés illustre bien comment les dictionnaires ont une attitude éminemment descriptive, même si aucune description lexicographique n’est en soi purement objective puisqu’elle présuppose une intervention préalable dans le stock des possibilités lexicales (considérer (ex. dispatcher) ou ignorer (ex. sonal, visualiseur) l’unité dans la macrostructure et faire un choix entre plusieurs orientations dans le traitement microstructural des mots retenus). Le traitement des officialismes peut être fort varié comme il est démontré au paragraphe suivant.

5.2. Le traitement dans l’article

Les discours informatifs et de décodage publiés en tête des dictionnaires préparent les lecteurs —qui les lisent— à une nouvelle réalité dans le dictionnaire : les recommandations officielles. Ils les trouveront essentiellement en lisant l’article puisque rien ne distingue ces entrées des autres dans la macrostructure. C’est donc le traitement microstructural qui nous intéresse ici. Quelques constats se dégagent de l’étude de l’annexe.

Malgré l’absence d’information dans la présentation de quelques répertoires, tous les dictionnaires intègrent à un titre ou à un autre des recommandations officielles. La différence est quantitative et qualitative.

Aucun dictionnaire ne répertorie l’ensemble des unités normalisées.

Il existe manifestement un discours codé rendant lexicographiquement compte de l’intervention étatique dans le lexique. Des mots comme recommander, remplacer, normaliser, préconiser, conseiller, proposer l’attestent amplement. Il y a donc une terminologie explicite qui renvoie à l’autorité normative et dégage le lexicographe de cette responsabilité.

Tout en visant un rendement identique, chaque dictionnaire, ou plutôt chaque entreprise, favorise une terminologie qui le distingue de ses concurrents. À titre d’exemple, les Robert recourent souvent à l’expression recommandation officielle, les Larousse parlent de mot/terme préconisé par l’Administration tandis que les Hachette varient les formules : synonyme conseillé, mot/terme officiellement recommandé pour remplacer, synonyme (préconisé par l’Administration).

Certains dictionnaires signalent simplement les interventions officielles, d’autres les discutent, parfois même en long et en large (ex. câbliste, voyagiste (GRLF), publipostage (DHLF)).

L’indicatif d’officialisation niche à peu près dans n’importe quelle rubrique de l’article (étymologie, définition, exemple, renvois ou suite de synonymes, rubrique séparée du corps principal, etc. : voir 3.2.). Il peut aussi être déduit de la lecture d’un court article (ex. PR : listing [...] Anglicisme. V. Listage).

Seul le GRLF fait état des décisions normatives en provenance d’organismes extérieurs à la France. Il note la norme québécoise de l’Office de la langue française (ex. camping-car, tour-opérateur, ferry-boat).

Le traitement peut être général (ex. tous les dictionnaires marquent kitchenette et son équivalent cuisinette), partiel (trois dictionnaires marquent kit et aubette), minimal (seul le GRLF fait allusion à un équivalent possible pour shopping) ou nul (tous les dictionnaires ignorent l’officialisation de coupon). Le traitement peut concerner le couple de termes, soit l’anglicisme ou la forme fautive et le terme d’absolution, ou l’un ou l’autre des éléments du couple. Trois couples sont traités par tous les dictionnaires (hardware/matériel, kitchenette/cui-sinette, software/logiciel). Des termes fautifs ou des anglicismes, seul visualiseur est ignoré par tous les répertoires — il n’a même pas d’entrée — tandis que design n’est marqué par aucun. Du côté de la solution officielle, régulateur et coupon ne sont marqués par personne tandis que stylique, sonal, prêt-à-monter, chalandage, bon d’échange n’ont pas eu accès à la nomenclature, même si la plupart d’entre eux sont signalés comme équivalents proposés sous la forme indésirable (voir jingle, kit et voucher).

Les politiques linguistiques s’intéressent avant tout aux LSP, ce qui a pour effet de renvoyer au principe de la constellation terminologique dans les dictionnaires. Les ordres spécialisés du savoir occupent de plus en plus de place dans la macrostructure des DGM. Ce sont eux qui alimentent également la microstructure lorsque les termes introduisent des sens nouveaux.

Qui plus est, lorsque le terme est affublé d’une étiquette officielle, il faut en rendre compte dans l’article suivant les modalités passées en revue. C’est dire que la microstructure s’enrichit d’une rubrique ou d’une série d’informations nouvelles relatives à la référence prescriptive, au jugement de l’Administration. En fin de compte, les articles de dictionnaire s’allongent car les commentaires métalinguistiques prennent de l’importance (voir les développements des articles remue-méninges, jingle et tour-opérateur dans le GRLF).

La notation des recommandations officielles introduit une nouvelle marque d’usage prescriptive, une information de nature fonctionnelle ou une information simplement utilitaire pour le locuteur; il peut s’agir également d’une indication à caractère culturel (ex. drive-in, tuner). Ainsi, sans déroger à la tradition déjà existante au regard des marques, « le lexicographe commente, juge, loue ou condamne une forme ou un emploi par le discours, codé ou suivi, qu’il tient après une entrée. A côté du jugement explicite, une formule typologique s’est répandue, aussi nécessaire dans son principe que critique dans son application : celle des « marques » qualifiant tout ce qui n’est pas, dans le matériel présenté, considéré comme neutre ou, selon le terme anglo-saxon, « standard » » (Rey 1983, 563). Les marques servent en outre à distancer le lexicographe par rapport aux circuits interventionnistes dont celui des officialismes est le dernier en date.

6. Conclusion

Sous le drapeau législatif, le français a été promu au rang de langue de l’État afin de retrouver, de conserver, de façonner ou d’enrichir son intégrité lexicale, prioritairement dans les technolectes (voir Gendron 1987, 350). Le rapprochement des intérêts étatiques et des préoccupations des lexicographes a provoqué deux conséquences significatives : (1) Même si son agir est concentré en principe sur les LSP, l’intervention consciente de l’État ne demeure pas sans écho dans l’emploi de la langue générale; (2) Cette intervention a des répercussions importantes dans la production des dictionnaires généraux monolingues.

Pour la période envisagée ici, c’est-à-dire entre 1975 et 1988, il est manifeste que les législations linguistiques se sont heurtées à une lexicographie elle aussi « officielle » par l’intermédiaire de quelques grandes entreprises privées ayant une influence séculaire sur la consignation des mots et sur l’établissement d’une ou de normes sociales auxquelles se plient les usagers. Ni les aménagistes, ni les lexicographes ne s’ignoraient. Par des voies différentes, la coercition législative pour les producteurs de normes et l’incitation pour les observateurs de l’usage, les uns et les autres interviennent dans l’évolution de la langue pour fixer tantôt l’orthographe, tantôt le lexique et à l’occasion la prononciation ou la morphologie.

« Le dictionnaire a toujours été l’instrument de communication et de dialogue entre la connaissance du lexique et de l’usager » (Quemada 1971, 141). Il a toujours tenu compte de l’opinion de l’autorité sur la langue, la répercutant dans l’usage individuel aux seules fins de favoriser la communication, d’autoriser les échanges et le dialogue dans une communauté linguistique. En tant qu’institution majeure dans une société, il dépasse alors l’individu pour s’associer à la collectivité. Il se revêt de l’autorité accordée à l’appareil de description linguistique qui joue le rôle de « surmoi linguistique collectif » auquel toute personne cherche à se rattacher lorsqu’elle s’exprime officiellement et qu’elle souhaite être entendue de ses pairs.

« Le dictionnaire reflète alors l’attitude générale de la partie dominante de la société : la couche sociale possédant le pouvoir, l’institution pédagogique, administrative, culturelle (l’Académie française, avec une infime influence), produisent une morale et une esthétique qui jugent, tentent de contrôler les discours [...] et contrôlent effectivement la diffusion de ces discours, au besoin par l’intervention juridique » (Rey 1983, 560).

La portion marquée recommandation officielle dans les dictionnaires n’est que l’une des prises de position visibles des lexicographes qui se prononcent sur bien d’autres questions au sein des articles, ce dont témoignent le discours lexicographique lui-même (voir Boulanger 1986 a), les textes d’introduction au dictionnaire ou les écrits commerciaux. Quantitativement, la part de notation reste minime par rapport à l’ensemble macrostructural et à la longueur moyenne des articles. Le lexicographe se livre à un tamisage sévère et il ne communique au consommateur que ce qu’il juge viable et au niveau de son public. Par ailleurs, par le canal d’une politique linguistique, les législateurs veulent dicter aux locuteurs certains comportements langagiers dans quelques domaines limités et bien identifiés en vue de protéger d’autres droits, du moins dans la plupart des cas. Ainsi les mots doivent pouvoir être compris des consommateurs et les médias ne peuvent écrire n’importe quoi, ni n’importe comment.

Le phénomène de consignation et de traitement des décisions officielles est trop jeune pour qu’on puisse en tirer des évaluations définitives devant l’histoire. L’idéal est de parvenir à une connaissance suffisante de chaque donnée pour juger des rapports entre la politique langagière et la lexicographie et pour établir et maintenir un équilibre entre le nombre d’avis disponibles et ceux qui seront intégrés dans le corps des dictionnaires. Le facteur temps n’a pas encore joué son rôle. Par ailleurs, on ne connaît pas encore le sort des politiques linguistiques dans le monde francophone alors que des préoccupations de nature économique semblent submerger les « désidératas » linguistiques des sociétés. Il reste que le dictionnaire s’est toujours accommodé d’un nouvel ordre de vie quand celui-ci s’est manifesté. Nul doute que le dictionnaire survivra à d’autres crises ou à d’autres changements dans les sociétés et dans les cultures pour en témoigner.

7. Annexe

Dict. Mot à remplacer Entrée Marque d’officialisation Mot officiel Entrée Marque d’officialisation
DFH abribus/Abribus + aubette + (Mot recommandé par l’Administration pour [...])
DHLF +
GRLF + (recomm. off. [...]) + REM. Ce terme est recommandé officiellement pour remplacer [...] en France.
LEXIS 79 + +
PLI 88 + +
PR 86 + Recomm. offic. [...] + Recomm. offic. pour [...]
DFH brain(-)storming + remue-méninges
DHLF +
GRLF + REM. Le mot, critiqué par les puristes, n’a pas reçu d’équivalent français efficace; Louis Armand avait proposé le plaisant [...] (le mot est parfois employé, en particulier au Québec). + Mot proposé par Louis Armand pour traduire l’angl. [...], et officiellement recommandé par arrêté du 24 janvier 1983. REM. En dépit des recommandations pressantes des puristes contempteurs du français, ce mot-boutade n’est pas réellement parvenu à supplanter dans l’usage l’anglicisme [...] (du moins en France).
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 +
DFH cableman câbliste +
DHLF +
GRLF + + Recomm. off. (Journ. off., 18 janvier 1973) pour remplacer l’anglicisme [... ]
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 +
DFH camping(-)car + Syn. (recommandé par l’Administration) [...] auto(-)caravane
DHLF
GRLF + REM. Francisation normalisée au Québec (3 oct. 1980) [...] + (t. normalisé, Office de la langue française, 3 oct. 1980)
LEXIS 79
PLI 88 + L’Administration préconise [...]
PR 86 + (Recomm. offic. [...])
DFH design + stylique
DHLF +
GRLF +
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 +
DFH dispatcher (nom) + Syn. conseillé [...] répartiteur/régulateur +/+ —/—
DHLF + Syn. conseillé [...] +/+ —/—
GRLF + Recomm. off. [...] +/+ (recomm. off. pour remplacer [...])/—
LEXIS 79 + +/+ —/—
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) +/+ —/—
PR 86 + Recomm. offic. [...] +/+ (Recomm. offic. pour remplacer [...])/—
DFH drive-in (cinéma) ciné-parc
DHLF
GRLF + [...] on dit au Québec [...] + (équivalent franç. de l’angl. [...])
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 + + (équivalent franç. de l’angl. [...])
DFH fast(-)food + Syn. [...] restauration rapide
DHLF
GRLF + REM. Équivalents français proposés [... ]
LEXIS 79
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) +
PR 86 +
DFH ferry(-boat) + (navire) transbordeur + Syn. de [... ]
DHLF + + Syn. de [...]
GRLF + REM. L’Administration propose (1973) de remplacer l’anglicisme [...] par [...]. Au Québec, on dit [... ] + Anciennt. [... ]
LEXIS 79 + +
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) + Mot préconisé par l’Administration pour remplacer [...]
PR 86 + +
DFH hardware + Syn. (conseillé par l’Administration) [...] matériel + (Terme officiellement recommandé pour remplacer [...])
DHLF + Syn. (conseillé par l’Administration) [...] + (Terme officiellement recommandé pour remplacer [...])
GRLF + Équivalent français [...]; on a proposé d’autres équivalents, notamment [...] mais seul [...] est en usage [...] + Recomm. off. pour [...]
LEXIS 79 + (L’Administration préconise [...]) + Mot préconisé par l’Administration pour remplacer [...]
PLI 88 + Syn. de [...] + (Syn. [...])
PR 86 + Recomm. offic. [...] + Recomm. off. pour [...]
DFH jingle sonal
DHLF
GRLF + REM. On a proposé pour cet anglicisme les équivalents français [...] (recomm. off., arrêté du 18 janv. 1973) et [...] (resté inusité en français central, assez courant en français canadien).
LEXIS 79
PLI 88 + (L’Administration préconise [...])
PR 86 +
DFH jumbo-jet + (L’Admin. préconise le mot franç. [...]) gros(-)porteur
DHLF + (L’Admin. préconise le mot franç. [...])
GRLF + REM. L’équivalent français est [...], mais [...] et surtout l’abrév. [...] est très employée dans la langue du tourisme. +
LEXIS 79 + (syn. [...]) +
PLI 88 + Syn. de [...] +
PR 86 + Cf. fr. [...] +
DFH kit + prêt-à-monter
DHLF +
GRLF + Recomm. off. [...]
LEXIS 79 +
PLI 88 + (L’Administration préconise [...])
PR 86 + Recomm. offic. [...]
DFH kitchenette + Syn. (préconisé par l’Administration) [...] cuisinette + Syn. (préconisé par l’Administration) de [...]
DHLF + Syn. (préconisé par l’Administration) [...] + Syn. (préconisé par l’Administration) de [...]
GRLF + Recomm. off. [...] + (recomm. off. pour remplacer l’anglic. [...])
LEXIS 79 + (L’Administration recommande le terme [...]) + Terme préconisé par l’Administration pour [... ]
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) + Mot préconisé par l’Administration pour remplacer [...]
PR 86 + Recomm. offic. [...] + (recomm. offic. pour remplacer l’anglicisme [...])
DFH listing + Syn. déconseillé de [...] listage/liste +/+ —/(anglicisme déconseillé en parlant de listing)
DHLF + (Anglicisme déconseillé.) +/+ —/(anglicisme déconseillé en parlant de listing)
GRLF + REM. Malgré les efforts de l’Administration, ce terme est le seul usuel en informatique et s’est répandu dans le public non spécialisé. +/+ recomm. off. pour franciser l’anglic. [...]/—
LEXIS 79 + +/+ —/—
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) +/+ Syn., préconisé par l’Administration, de [...]/Syn. de [...]
PR 86 + Anglicisme +/— Recomm. offic. pour [...]/∅
DFH mailing + Syn. de [...] publipostage + Syn. officiel de [...]
DHLF + Syn. [...] (Anglicisme proscrit par l’Admin.)
GRLF + Recomm. off. [... ] (Journ. off., 18 janvier 1973) + (recomm. off. pour remplacer l’anglicisme [...])
LEXIS 79 +
PLI 88 + Syn. de [...] + (Syn. [...])
PR 86 + + (recomm. offic. pour remplacer l’anglicisme [...])
DFH shopping + chalandage
DHLF +
GRLF + En franç. du Canada, on dit [...]
LEXIS 79 +
PLI 88 +
PR 86 +
DFH software + Américanisme pour [...] logiciel + (Mot officiellement recommandé pour remplacer [...])
DHLF + Américanisme pour [...] + (Mot officiellement recommandé pour remplacer [...])
GRLF + Recomm. off. [... ] + REM. L’Administration recommande ce terme pour traduire l’anglais [...]
LEXIS 79 + l’Administration préconise [...] + Mot préconisé par l’Administration pour remplacer [...]
PLI 88 + Syn. de [...] + (Syn. de [...])
PR 86 + Recomm. offic. [...] + Recomm. offic. pour [...]
DFH sponsoriser + commanditer +
DHLF +
GRLF + [... ] ces anglicismes pouvant être remplacés par [... ] + REM. Le mot pourrait servir d’équivalent franç. à l’anglic. [...]
LEXIS 79
PLI 88 + (L’Administration préconise [...])
PR 86
DFH surbooking surréservation +
DHLF + (Terme préconisé par l’Administration pour remplacer l’anglicisme [...])
GRLF + + Recomm. off. pour [...] ∅
LEXIS 79
PLI 88
PR 86
DFH tour-opérateur + Syn. de [...] voyagiste
DHLF
GRLF + L’équivalent français est organisateur de voyage; l’Office de la langue française du Québec et le Journal officiel (3 avr. 1982) recommandent [... ] (nom m. et f.) + Équivalent franç. de l’angl. [...] et de son adaptation [... ] (« à proscrire », Journ. off., 3 avril 1982).
LEXIS 79 +
PLI 88 + +
PR 86 + Recomm. offic. [...]
DFH tuner + synthoniseur
DHLF +
GRLF + REM. On a proposé de nombreux équivalents français pour cet anglicisme [...] (recomm. off.); [...], mais [...] reste seul usuel dans le commerce.
LEXIS 79 +
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) + Terme préconisé par l’Administration pour éviter l’anglais [...]
PR 86 +
DFH visualiseur visuel +
DHLF +
GRLF + (Trad. offic. de l’angl. [...])
LEXIS 79
PLI 88 + Syn. de [...]
PR 86 + (trad. offic. de l’angl. [...])
DFH voucher bon d’échange/ coupon —/+ ∅/—
DHLF —/+ ∅/—
GRLF + Terme à proscrire (Journ. off., 3 avr. 1982); équivalents français [...]. —/+ ∅/—
LEXIS 79 —/+ ∅/—
PLI 88 + —/+ ∅/—
PR 86 —/+ ∅/—
DFH Walkman + (Syn. conseillé par l’Admin. [...]) baladeur + Syn. préconisé par l’Administration de [... ]
DHLF
GRLF + Recomm. off. [...] (1983). + Equivalent proposé de l’anglicisme [...]
LEXIS 79
PLI 88 + (L’Administration préconise [...]) + Terme préconisé par l’Administration pour éviter l’angl. [...]
PR 86 + (Recomm. off. [...]) +
Légende : Note :

Tous les « mots à remplacer » sont tirés du DNO. Le texte des dictionnaires est respecté, y compris les abréviations et les jeux de caractères. Les parenthèses ou les traits obliques dans la colonne « entrée » signalent respectivement différentes graphies ou différentes propositions. Les [...] remplacent le mot à éviter, la forme officielle ou d’autres suggestions.

8. Bibliographie choisie

8.1. Dictionnaires

8.2. Travaux

La cartographie lexicographique des avis officiels

1. Introduction

L’un des aspects récents et peu explorés de la lexicographie française contemporaine concerne les rapports que les dictionnaires généraux monolingues (DGM) entretiennent avec les avis officiels de recommandation et de normalisation issus des travaux des commissions ministérielles de terminologie françaises et québécoises. De prime abord, les avis sont destinés à des groupes de spécialistes appelés à manipuler des vocabulaires spécifiques au cours de leurs activités professionnelles. Dès le moment où les lexicographes généralistes les prennent en charge, le public destinataire des DGM les consulte; à tout le moins, il les a sous les yeux lorsqu’il ouvre un dictionnaire.

Trois concepts doivent être circonscrits pour saisir pleinement le cheminement des unités lexicales cautionnées qui, au sortir des officines d’État, sont récupérées ou non par les dictionnaires de langue. Il s’agit des concepts de « politique linguistique », d’« aménagement linguistique » et d’« avis officiel ».

Une politique linguistique est une décision d’ordre législatif qui concrétise l’intérét de l’État pour le domaine de la langue. Cet intérêt est largement répandu dans le monde contemporain. Une étude récente montre que plus de la moitié des États souverains du monde sont intervenus dans le champ langagier et plus particulièrement dans le secteur de l’affichage (voir Leclerc 1988). L’aménagement linguistique est un processus d’intervention étatique volontaire en vue de planifier et de modeler le changement linguistique dans une société. L’un des objectifs de l’aménagement est de façonner la langue elle-même, soit en la décrivant, soit en l’enrichissant du point de vue lexical. Les manifestations de la standardisation et de la description de la langue trouvent leur accomplissement dans le dictionnaire et la grammaire. L’intervention dans les langues de spécialité (LSP) est dite aménagement terminologique. Enfin l’avis officiel est un document de nature institutionnelle, émanant d’une autorité mandatée pour intervenir dans la langue, et portant à la connaissance du public et des usagers les décisions prises à l’égard d’un terme, d’un groupe de termes, d’un plus vaste ensemble d’unités, un dictionnaire terminologique par exemple, etc. Avant d’être relayés par divers canaux médiatiques et de parvenir au catalogue des mots du dictionnaire, les avis des commissions ministérielles françaises ou québécoises sont d’abord publiés dans les organes parlementaires de chaque État (Journal officiel en France et Gazette officielle du Québec). Outre l’ensemble des décisions, le terme avis officiel désigne chacune des unités qui est l’objet d’une sanction de normalisation ou de recommandation.

L’activité étatique et gouvernementale déployée autour de ces trois différents axes interventionnistes a des répercussions de plus en plus visibles et tangibles dans les DGM. Depuis une quinzaine d’années, en effet, les répertoires lexicaux prennent une importance accrue en tant que courroie de transmission des décisions ministérielles à caractère technolectal. De fait, l’une des missions du dictionnaire consiste à banaliser l’usage des termes entérinés par des autorités. Avec comme conséquence, que le dictionnaire peut contribuer à installer ou à maintenir dans l’usage des formes élues par le groupe socioprofessionnel responsable de l’intervention (ex. logiciel, matériel, listage, didacticiel, sortant). Ceci ne signifie nullement que des formes jugées comme étant répréhensibles ou à remplacer n’ont plus de vigueur ou d’adeptes dans certaines circonstances du discours, y inclus le discours lexicographique lui-même. Voir par exemple la définition de donnée (Annexe 6.1) dans le GRLF qui maintient la forme digitale alors qu’à l’article digital du même dictionnaire il est dit « Rem. On recommande officiellement l’adj. numérique pour remplacer cet anglicisme, qui crée en français des confusions avec 1. digital [...]. »

Le dictionnaire a depuis belle lurette la responsabilité de véhiculer le bon usage et une certaine vision de la norme. Depuis l’origine de la lexicographie française, les rédacteurs de dictionnaires sont sans cesse à l’écoute de ceux qui font la langue, qu’il s’agisse de personnes, de groupes ou d’institutions. Cela fait partie de la nature du dictionnaire, de sa vocation, de son aspect captif. Quant aux commissions ministérielles de terminologie, elles constituent des académies modernes dont les travaux méritent un coup d’oeil circonstancié afin de faire le point sur leur impact dans le public général.

La normalisation organisée, institutionnalisée, planifiée remonte à un peu plus d’une quinzaine d’années. La mise en activité des mécanismes français et québécois d’interventions ministérielles date respectivement de 1972 pour la France et de 1978 pour le Québec. Les premiers décrets de normalisation figurent au Journal officiel français du 18 janvier 1973 tandis que les premiers avis de l’Office de la langue française sont diffusés par la Gazette officielle du Québec le 26 mai 1979.

À partir de 1975, les officialismes sont introduits dans les dictionnaires de langue. Depuis leur nombre augmente régulièrement. L’exemple des répertoires pionniers (Lexis et Petit Robert) gagne maintenant toutes les entreprises lexicographiques et toutes les catégories de dictionnaires de langue : les dictionnaires pour les enfants (Dictionnaire CEC jeunesse), les dictionnaires pour les collégiens (Micro-Robert) et les grands dictionnaires (GRLF). Les formes lexicales estampillées, sanctionnées viennent manifestement perturber la macrostructure et plus visiblement encore la microstructure des DGM. Elles offrent aux lexicographes un nouveau réservoir dans lequel ils peuvent puiser des entrées nouvelles tout comme elles requièrent un traitement adéquat dans l’article, au même titre que l’étymologie, le réseau analogique, les citations, quand il y a lieu.

2. Les discours dictionnairiques

Les attitudes des lexicographes envers les avis officiels se répercutent dans deux genres de discours dans les dictionnaires : le discours prélexicographique et le discours lexicographique.

2.1 Le discours prélexicographique ou commercial est celui qui se trouve en ouverture des dictionnaires. Il s’agit des préfaces, introductions, présentations, etc. En principe, c’est le lieu où le lexicographe définit ou explique la position de son équipe de rédaction à l’égard des différents types de mots qu’il traite (régionalismes, néologismes, emprunts, notamment les anglicismes, avis officiels, etc.) et les critères de choix qui président à la sélection. Un examen attentif de ces discours dans sept dictionnaires courants, tous parus depuis la fin des années 70, dessine un portrait assez juste de la situation. Des sept ouvrages suivants : GRLF, PR, LEXIS, PLI89, DHLF, DFH et DFP, seuls les quatre premiers se prononcent sur les termes recommandés. J’illustre par les textes du PLI89 et du PR (1986) l’opinion de deux équipes de lexicographes français.

Dans le PLI89, il est stipulé : « Les recommandations de l’Académie française ont été mentionnées chaque fois que l’état d’avancement des travaux du Dictionnaire nous l’a permis. [...] Les recommandations officielles en matière de terminologie ont été mentionnées chaque fois qu’elles existaient » (p. 6). Cette dernière remarque peut s’interpréter de deux manières : les termes recommandés ont tous leur place dans la nomenclature tout en étant affublés de la marque d’officialisation; . les termes recommandés ont leur place dans la nomenclature avec ou sans indice d’officialisation. Dans les faits, aucune des explications ne prévaut, car sur 36 termes du corpus, 31 seulement sont retenus dont S sont marqués (voir le tableau 1).

Dans le PR, il est précisé que : « Le Petit Robert signale les « recommandations officielles » françaises (recomm. offic.), soit sous l’emprunt, soit, lorsqu’elles semblent effectivement en usage, à l’ordre alphabétique. Bulldozer malgré l’existence d’un remplaçant officiel bouteur, demeure dans l’usage; matériel et logiciel concurrencent heureusement hardware et software, que la description ne peut, par ailleurs, négliger. Les termes approuvés par arrêtés ministériels — à partir des arrêtés du 12 janvier 1973 — ont été mentionnés dans le dictionnaire dans la mesure où ils remplaçaient un anglicisme figurant à la nomenclature, et quand leur emploi était effectif, ou probable dans les années à venir. La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (1986, p. XVIII-XIX).

Quant au seul dictionnaire québécois qui aurait pu se prononcer sur le sujet, le DFP, il demeure muet. Sur un total de 21 pages imprimées formant quatre textes différents, il n’est nulle part question des décisions officielles de l’Office de la langue française, ni de ses trois énoncés de politique linguistique portant respectivement sur l’emprunt de formes linguistiques étrangères, sur les québécismes et sur les titres et fonctions au féminin. Pourtant, à l’intérieur des articles du DFP, il est fréquemment question des avis linguistiques et terminologiques de l’OLF (ex. 1 : crédit, sens 7 : « Unité de valeur dans l’enseignement universitaire et collégial. [...] REM. : L’OLF recommande d’employer plutôt unité; ex. 2 : académique, sens 3 : Année académique : temps qui s’écoule entre le début et la fin des classes, des cours. REM. L’OLF recommande de remplacer ce terme par année scolaire ou année universitaire, selon le cas). [Pour un examen plus poussé des discours introductifs, on se reportera à Boulanger 1988c.]

2.2 Le discours lexicographique n’a pas la souplesse du discours d’introduction. Il est plus rigide, plus codé puisqu’il constitue une armature sur laquelle se greffe l’information à transmettre. La grille de synthèse s’est développée et fixée au fil des siècles permettant une présentation des données suivant un ordonnancement bien précis des rubriques. L’ajout d’une information nouvelle, comme celle qui concerne les recommandations ministérielles, peut donc perturber la physionomie séculaire de l’article.

Il est utile de s’arrêter sur quelques brefs constats pour illustrer ce phénomène. Ils procèdent du plus général au plus particulier, sans être exhaustifs.

  1. Tous les dictionnaires de langue récents incorporent un nombre plus ou moins élevé d’avis ou ils marquent du sceau d’officialisation des unités déjà traitées dans les articles.
  2. Aucun répertoire ne catalogue ou n’identifie l’ensemble des unités scrutées par les commissions de terminologie, peu importe l’arrêté en cause.
  3. Un discours codé, c’est-à-dire une terminologie particulière s’est créée pour rendre lexicographiquement compte de l’interventionnisme étatique dans les lexiques spécialisés. À titre d’exemple, voici une série de verbes relevés dans les articles de quelques dictionnaires : recommander, remplacer, préconiser, conseiller, proposer. Ces termes prennent une coloration sémantique axée sur la terminologie lexicographique déjà disponible, comme c’est le cas des unités normaliser, franciser, traduire, également repérées dans les microstructures. Cette terminologie est produite par les lexicographes afin de pouvoir discourir sur le phénomène d’officialisation des termes. La plupart du temps, elle renvoie explicitement à l’autorité normative tout en dégageant le rédacteur de la responsabilité de l’intervention.
  4. Le discours reflétant l’officialisation d’une unité lexicale niche à peu près dans n’importe quelle rubrique microstructurale. Contrairement aux autres rubriques au contenu et à la place fixée à l’avance dans chaque article, l’indicatif de l’officialisation d’un terme apparaît au petit bonheur pour le moment. Aucun dictionnaire n’a établi ou proposé de politique cohérente à ce sujet. De fait, la notation des officialismes introduit une nouvelle marque prescriptive dans la tradition lexicographique française. Même s’il n’est pas récursif dans chaque article, pour des raisons évidentes, l’indice en question est néanmoins très présent et il joue un rôle suffisamment déterminant pour qu’on songe à lui attribuer une dénomination qui le personnalise et qui confirme sa place et son utilité au sein du vocabulaire lexicographique. Sur le modèle des autres dénominations, je suggère d’appeler officialisation ou label ce nouvel élément du discours lexicographique codé. La rubrique ou la marque d’officialisation ou de label rejoint ainsi des congénères comme la datation, la définition, la citation.

3. Le traitement microstructural

Rien ne distinguant réellement les officialismes retenus en entrée des autres formes-vedettes, c’est le contenu de l’article qu’il convient de scruter pour recueillir les indications idoines. Afin d’illustrer le processus, j’ai constitué un minicorpus de termes extraits de l’Arrêté du 22 décembre 1981 relatif à l’enrichissement du vocabulaire de l’informatique (voir DNO, 1984, p. 401-406). Cet arrêté répertorie 54 entrées : 34 formes simples (dont 1 est accompagnée d’une variante (visu ou visuel) et 1 autre d’un synonyme (tirage ou fac-sim)), 1 entrée à trois volets morphologiques (bi-, tri-, multiprocesseur) et 19 syntagmes terminologiques. J’ai choisi d’examiner les 36 termes simples qui demeurent après l’addition des co-entrées et l’élimination de la forme gigogne. Le tableau qui suit (tableau 1) montre la distribution et le traitement des termes dans trois dictionnaires publiés par des éditeurs différents : le GRLF, le DFP et le PL189. Le terme a été marqué d’un [+] lorsque la forme et le sens de l’entrée renvoyaient à l’informatique; le signe [-] indique donc que le dictionnaire ne consigne pas le sens informatique de l’entrée.

Des 36 termes examinés, le GRLF en retient 33, le PLI 31 et le DFP 25, ce qui illustre bien l’importance du vocabulaire de l’informatique dans les DGM. Cette terminologie se banalise de plus en plus; elle rejoint l’ensemble des usagers, ce que les dictionnaires ne peuvent ignorer (voir Boulanger, 1988b). Parmi les unités traitées, 23 sont reconnues par les trois dictionnaires. Seul le terme fac-sim est laissé de côté par l’ensemble des répertoires. Parmi les 36 entrées, le GRLF en officialise 12, dont 2 indirectement puisqu’il signale l’équivalent anglais sans faire allusion à la recommandation française ou à la solution de remplacement comme dans les autres cas (voir Annexe 6.2). Pour le lecteur non averti, il est quasi impossible de déchiffrer le message derrière la référence cachée. Le PLI marque 4 termes tandis que le DFP en étiquette 3. Logiciel, matériel et numérique sont les seuls à faire l’unanimité du point de vue du label.

Tableau 1 : Statut des avis
Dictionnaires

GRLF

DFP

PLI

Termes Entrée Officialisation Localisation Entrée Officialisation Localisation Entrée Officialisation Localisation
autonome + - RA-AI - -
bureautique + - + - + -
compatibilité + - - -
disquette + - + - + -
donnée + - RA-AI + - + -
fac-sim - - -
incrément + - + - + -
infographie + - - + -
information - + - + -
informatique + - + - + -
instruction + - + - + -
interactif + - - + -
interface + + RI + - + -
listage + + CD + - + + DM
lister + - + - + -
logiciel + + RI + + RI + + RI
matériel + + RI + + RI + + RI
mémoire + - + - + -
microprocesseur + - + - + -
multiprogram

mation

+ - + - + -
multitraitement + + RI - + -
numérique + + CD + + RI + + RA
photostyle + + CD - + -
portabilité + - - -
processeur + - - + -
progiciel + - + - + -
robotique + - + - + -
serveur + + DR + - + -
téléinformatique + - + - + -
télématique + - + - + -
télétraitement + - + - + -
terminal + - + - + -
tirage + + CD - -
visu - - + -
visuel + + CD + - + -
visualiser + - + - + -
36 33 12 25 3 31 4
Légende : Abréviations :

Les rubriques utilisées pour véhiculer le message officiel sont la définition, l’officialisation et le réseau analogique. Dans le minicorpus, on compte 19 indications de ce genre, réparties comme suit (voir le tableau 2) :

Tableau 2 : Distribution des indications officielles
RUBRIQUE PROCÉDÉS EXEMPLES
DÉFINITION - déf. métalinguistique [1] LISTAGE (PLI)
- déf. référencée [1] SERVEUR (GRLF)
- déf. commentée [5] LISTAGE, NUMERIQUE, PHOTOSTYLE, TIRAGE, VISUEL, (GRLF)
LABEL

marqueurs

• REM [3] INTERFACE, LOGICIEL, MATERIEL (GRLF)
• parenthèses [4] LOGICIEL, MATÉRIEL, NUMÉRIQUE (DFP); MATÉRIEL (PLI)
• ∅ [2] LOGICIEL (PLI); MATÉRIEL (GRLF)
ANALOGIE identification de la forme étrangère [3] AUTONOME, DONNÉE (GRLF); NUMÉRIQUE (PLI)

Le corpus restreint n’a permis de repérer l’information officielle que dans les trois rubriques mentionnées. D’autres recherches menées par ailleurs montrent que l’indicatif ministériel peut apparaître dans la parenthèse étymologique (ex. remue-méninges (GRLF), en entrée-renvoi, dans l’exemple, etc. (voir Boulanger 1988c)). La définition et le label demeurent pour le moment les rubriques privilégiées.

La répartition proposée prouve que le traitement n’est pas systématique, tant s’en faut. En fait, des trois termes communs à tous les répertoires, deux ont le même traitement partout (logiciel et matériel ont une rubrique indépendante (RI)) et un a trois traitements différents (numérique : commentaire dans la définition (CD), rubrique indépendante (RI) et renvoi analogique (RA)).

J’ai examiné aussi dans quelles mesures la définition officielle avait des chances de poursuivre sa carrière dans le dictionnaire de langue. Elles sont bien minces comme l’illustre les constatations suivantes faites à partir du GRLF (voir l’Annexe 6.1 où toutes les définitions des termes officialisés sont données) :

Le traitement microstructural des arrêtés de terminologie en est encore à sa phase exploratoire. Seule l’écume de la surface a été remuée. Il faut encore se pencher sur les secrets des profondeurs. Notamment sur les critères de sélection des avis par les lexicographes. La plupart des méthodologies de la recherche lexicographique étant antérieures à 1975, il n’est guère étonnant qu’elles ne fassent aucune allusion au sujet (voir Boulanger 1988a et 1988c).

Une rapide analyse fournit quelques critères de surface :

Les critères doivent être considérés dans leur ensemble car il est rare que chacun fonctionne indépendamment d’un ou de plusieurs autres. Ainsi tutoriel qui correspond à un emprunt sous la forme du calque (anglais tutorial) et qui identifie un concept relativement récent et dont le degré de technicité est élevé.

4. Conclusion

L’intervention étatique dans le domaine de la langue ramène à la mémoire le concept de « norme ». Or les rapports entre la norme et le dictionnaire sont loin d’être clairs et de faire l’unanimité (cf. Rey 1972 et 1983). Malgré leur volonté de se cantonner dans les limites de la description, de l’observation, les dictionnaires français d’aujourd’hui, comme ceux d’hier d’ailleurs, endossent volontairement ou non, la responsabilité d’une prescription partielle du lexique synchronique français. Les dictionnaires offrent à l’utilisateur un répertoire de mots choisis, acceptés d’emblée et fixés, l’absence d’un mot est vue comme le signe d’une condamnation implicite par le lexicographe.

Le dictionnairiste est perçu comme un médiateur entre la société et les gens ordinaires. À travers son anonymat, il devient le garant de la norme et de la connaissance lexicale, ce qui entraîne que ce qu’il entérine en tant que responsable d’un dictionnaire est le fait linguistique décrit, à l’exclusion des autres. Le DGM réglemente et régente tout à la fois puisqu’il impose au public une image concertée du lexique.

Le lexicographe, on l’a vu devient en outre un intermédiaire entre le pouvoir étatique et les utilisateurs de répertoires en consignant les décisions officielles qu’il filtre plus ou moins. Il marque les avis grâce à une série d’intervention et d’étiquettes, introduisant ainsi un renforcement de la norme par le simple fait qu’il identifie l’autorité interventionniste. Simultanément, il crée une distance entre lui et les instances décisionnelles. L’attribution d’un label officiel a pour effet de distinguer la norme sociale ordinaire, qui est rattachée à la description, de la nouvelle norme institutionnelle qui est rattachée à la prescription d’origine législative. Le consommateur n’a plus qu’à se soumettre à l’usage ministériel ou à le rejeter. La consignation fréquente de l’emprunt ou de la forme à remplacer laisse le choix au locuteur. Si, désormais, les lexicographes rendent compte des avis, ils ne songent nullement à se substituer aux autorités désignées. C’est ce qui explique qu’ils « labellisent » le plus souvent les officialismes et qu’ils se permettent à l’occasion des commentaires microstructuraux personnels ou des critiques à l’égard des suggestions. Ainsi dans le GRLF, à l’entrée bouteur. « REM. Ce mot n’est pas attesté à notre connaissance dans l’usage spontanée ». L’intrusion du je (ici notre) dans le discours lexicographique est plutôt exceptionnel au sein des microstructures contemporaines. Il est même à remarquer d’une manière toute particulière. De fait, si ce n’était de son étiquette officielle, bouteur serait toujours dans l’antichambre ou le purgatoire des fichiers en attendant une problématique naturalisation lexicographique. Il est manifeste que le commentaire du lexicographe signifie que la consignation de bouteur est contraire à l’usage puisque ce n’est pas un terme observé et dont la vitalité est démontrée. Si l’on se fie aux différents traitements qu’il reçoit dans plusieurs DGM consultés, bouteur serait une tentative de francisation infructueuse, une forme artificielle, un mot-éprouvette.

Les lexicographes accueillent les officialismes mais pas à n’importe quel prix. Ils n’assurent pas le gîte et le couvert à tous. Comme le souligne l’un d’eux, ils enregistrent « les condamnations et recommandations officielles en matière de termes techniques jugés indésirables : l’intrusion de la norme prend ici figure officielle ministérielle —et les dictionnaires ne peuvent refuser cette manifestation évaluative et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey, 1983, p. 546). Malgré cela, le lexicographe conserve toujours la prérogative de sélectionner les unités qu’il veut retenir. La subjectivité est en concordance avec l’idéologie qu’il prône lui-même et avec celle qui est façonnée par l’institution dictionnairique qui l’emploie. Celle-ci a des objectifs de rentabilité économique qui ne sont pas toujours en synergie avec l’efficacité didactique et scientifique des DGM. Au sens le plus noble, la fabrication de dictionnaires est l’un des plus importants maillons des industries de la langue et cela depuis des décennies, longtemps avant que l’on reconnaisse l’existence de ce concept sous la forte poussée expansionniste des outils informatiques et que l’on fonde la "linguismatique".

5. Bibliographie

5.1 Linguistique

5.2 Dictionnaires

6. Annexe

6.1 Définitions
autonome : GRLF Qui n’est pas connecté à un calculateur central, qui est indépendant des autres éléments du système.
donnée : ARRÊTÉ Se dit d’un matériel lorsqu’il fonctionne indépendamment de tout autre [...].
GRLF Représentation conventionnelle d’une information (fait, notion, ordre d’exécution) sous une forme (analogique ou digitale) permettant d’en faire le traitement automatique.
ARRÊTÉ Représentation d’une information sous une forme conventionnelle destinée k faciliter son traitement [...].
interface : GRLF Jonction entre deux éléments d’un système informatique (connexion physique ou connexion de programmation).
ARRÊTÉ Jonction entre deux matériels ou logiciels leur permettant d’échanger des informations par l’adoption de règles communes, physiques ou logiques.
listage : GRLF Document qui reproduit une liste (souvent produit par l’imprimante d’un ordinateur; [...]).
logiciel : PLI Recomm. off. pour listing.
ARRÊTÉ Document en continu produit par une imprimante d’ordinateur.
GRLF Ensemble des programmes, procédés et règles, éventuellement de ta documentation, relatifs au fonctionnement d’un ensemble de traitement de l’information.
DFP Ensemble des règles et des programmes relatifs au fonctionnement d’un ordinateur, par oddos. à matériel*.
PLI Ensemble de programmes, procédés et règles, et éventuellement de la documentation, relatifs au fonctionnement d’un ensemble de traitement de l’information.
ARRÊTÉ Ensemble des programmes, procédés et règles, et éventuellement de la documentation, relatifs au fonctionnement d’un ensemble de traitement de données [...].
matériel : GRLF Ensemble des éléments employés pour le traitement automatique de l’information.
DFP Ensemble des éléments physiques employés pour le traitement de l’information. par oddos. à logiciel.
PLI Ensemble des éléments physiques d’un système informatique.
ARRÊTÉ Ensemble des éléments physiques employés pour le traitement des données [...].
multitraitement : GRLF Traitement simultané de plusieurs programmes (par un ordinateur).
ARRÊTÉ Mode de fonctionnement d’un ordinateur selon lequel plusieurs processeurs ayant accès à des mémoires communes peuvent opérer en parallèle sur des programmes différents.
numérique : GRLF Se dit de la représentation de données d’information ou de grandeurs physiques au moyen de caractères, chiffres, systèmes, dispositifs ou procédés employant un mode de représentation discrète.
DFP Qui utilise des nombres, des grandeurs discrètes (opposé à analogique).
PLI a. Se dit de la reprétentation d’informations ou de grandeurs physiques au moyen de caractères, tels que des chiffres, ou au moyen de signaux à valeurs discrètes.
b. Se dit des systèmes, dispositifs ou procédés employant ce mode de représentation discrète. par opp. à analogique.
ARRÊTÉ Se dit, par opposition à analogique, de la représentation de données ou de grandeurs physiques au moyen de caractères — des chiffres généralement — et aussi des systèmes, dispositifs ou procédés employant ce mode de représentation discrète [...].
photostyle : GRLF Dispositif permettant d’introduire dans la mémoire d’un ordinateur une information (coordonnées ponctuelles) sur un écran de visualisation [...].
ARRÊTÉ Dispositif d’entrée que l’opérateur pointe directement *ur l’écran d’une visu
serveur : GRLF « Organisme exploitant un système informatique permettant à un demandeur la consultation et l’utilisation directes d’une ou plusieurs banques de données » (Journ. off., 17 janv. 1982).
ARRÊTÉ Organisme exploitant un système informatique permettant à un demandeur la consultation et l’utilisation directes d’une ou plusieurs banques de données.
tirage : GRLF Document graphique résultant du transfert sur un support permanent d’une image [...].
ARRÊTÉ Document graphique résultant du transfert sur un support permanent d’une image présentée sur une visu [...].
visuel : GRLF Dispositif d’affichage, d’inscription sur un écran ou une console à tube cathodique. — Par ext. L’écran, la console [...].
ARRÊTÉ Appareil permettant la présentation visuelle et non permanente d’informations [...].
6.2 Officialisation : énoncés et marqueurs
autonome : GRLF syn. : non connecté (angl. off-line). [RA-AI]
GRLF (pour traduire l’angl. data). [RA-AI]
interface : GRLF REM. Dans ce sens, le mot est admis (Journ. off., 12 janv. 1974) ainsi que jonction. [RI]
listage : GRLF recomm. off. pour franciser l’anglic. listing, n.m. [...]. [CD]
PLI Recomm. off. pour listing. [DM]
logiciel : GRLF REM. L’administration recommande ce terme pour traduire l’anglais software*. [RI]
DFP (Mot recommandé pour remplacer software.) [RI]
PLI Recomm. off. pour software. [RI]
matériel : GRLF Recomm. off. pour hardware [...]. [RI]
DFP (Équivalent français recommandé pour remplacer hardware.) [RI]
PLI (Recomm. off. pour hardware.) [RI]
multitraitement : GRLF REM. Équivalent proposé pour remplacer l’anglicisme multiprocessing. [RI]
numérique : GRLF (recomm. off. pour remplacer digital*) [CD]
DFP (Terme officiellement recommandé pour remplacer digital.) [RI]
PLI Syn. (anglic. déconseillé) : digital. [...] Syn. : digital. [RA]
photostyle : GRLF (créé pour rendre l’anglais light pen : recomm. off.) [CD]
serveur : GRLF « Organisme exploitant un système informatique permettant à un demandeur la consultation et l’utilisation directes d’une ou plusieurs banques de données » (Journ. off., 17 janv. 1982). [DR]
tirage : GRLF (recomm. off. pour l’angl. hard copy). [CD]
visuel : GRLF (trad. offic. de l’angl. displav). [CD]

Normalisation terminologique et lexicographie générale

1. Effets des législations linguistiques sur les DGM

Plusieurs commissions de terminologie furent fondées en France à partir de 1972 et au Québec à partir de 1978. Depuis lors, le paysage s’est modifié en fonction des besoins des différents milieux aménagementaux : dissolution des commissions ayant rempli leur mandat, création d’autres groupes pour affronter des défis nouveaux, rapprochement entre des équipes francophones géographiquement dispersées, etc. Depuis les débuts, les organismes rendent compte régulièrement des décisions entérinées et relatives aux terminologies par le canal d’un organe officiel. En France, c’est le Journal officiel de la République française (JORF) qui diffuse les termes reçus tandis qu’au Québec, la Gazette officielle du Québec (GOQ) accomplit la même tâche. Les résultats des réflexions de tous ces groupes de travail sont aussi périodiquement publiés dans des répertoires se présentant sous des formes variées, en particulier celles de dictionnaires achevés et commercialisés (voir Boulanger 1989a). Parmi ces recueils, il suffira de mentionner le Dictionnaire des termes officiels (DTO) pour la France et le Répertoire des avis linguistiques et terminologiques (RALT) pour le Québec, chacun de ces ouvrages étant soumis à des mises à jour à intervalles réguliers.

Nous nous intéressons ici à une forme de façonnement de la langue par la normalisation et l’implantation qui sort de son contexte étroit des LSP pour atteindre un plus vaste public, à savoir celui des usagers des dictionnaires généraux monolingues (DGM). Autrement dit, il s’agit de mesurer la fortune de l’officialisation dans le domaine des répertoires de mots élaborés par l’entreprise privée et destinés au grand public, étant entendu que les prises de position normatives ont un certain retentissement dans la langue usuelle habituellement décrite dans ces ouvrages. Chronologiquement, le dictionnaire de langue s’avère le dernier refuge des officialismes et c’est dans ce réservoir lexical que le simple citoyen puise ses informations. En fournissant une somme appréciable de renseignements sur les vocables officiels, les répertoires lexicographiques généraux complètent et plébiscitent un aspect du processus d’aménagement linguistique enclenché par les commissions de terminologie. De prime abord, les avis sont réservés à des groupes de spécialistes appelés à manipuler des vocabulaires spécifiques au cours de leurs activités professionnelles. Mais dès l’instant où les lexicographes généralistes veulent en faire état, ces notifications tombent dans le domaine public et deviennent sujettes à la dictionnarisation qui s’apparente ainsi à une forme d’implantation. Le schéma historique et chronologique est aisé à reconstruire. D’une part, les officialismes suivent un cheminement de consignation que l’on peut schématiser ainsi :

Organes parlementaires :

  1. JORF, GOQ → Répertoires gouvernementaux : DTO, RALT → Dictionnaires terminologiques thématiques : éducation, alimentation, informatique... → Dictionnaires généraux monolingues ou DGM : GRLF, PLI, DQA... → Autres supports possibles : dictionnaires de difficultés, fichiers des services des consultations linguistiques (au Québec), banques de terminologie, DOC, Minitel (en France), encyclopédies, manuels scolaires, universitaires, professionnels...

D’autre part, l’implantation touche deux grandes catégories de public :

  1. Organisme décisionnel → Groupes d’experts sectoriels;
  2. DGM → Groupe des usagers ordinaires.

La première forme d’implantation se veut exhaustive, c’est-à-dire qu’il y a transmission aux intéressés de l’ensemble des unités passées au crible par les commissions, alors que la seconde est davantage sélective, les lexicographes effectuant un tri parmi les formes lexicales avalisées.

2. Le statut des officialismes dans les DGM

La description et la standardisation des terminologies renvoient implicitement à l’objet dictionnaire ainsi qu’à la norme et à la grammaire. Ces deux dernières codifient les décisions et établissent des règles d’emploi (voir Rey 1972), tandis que le dictionnaire sert de passerelle d’implantation entre les décideurs et les usagers ordinaires de la langue.

Ce qui nous retiendra, ce sont les mécanismes mis en jeu lors du passage du milieu des savoirs spécialisés vers le noyau commun de la langue et les attitudes des lexicographes devant l’obligation d’enregistrer l’officialisation dans les DGM. L’interaction ou l’interface entre le dictionnaire et les positions à caractère officiel, c’est-à-dire une ou des normes d’origine socioprofessionnelle dégagée des travaux des commissions de terminologie, n’est vieille que d’une quinzaine d’années (voir Boulanger 1989a). Mais cela est largement suffisant pour en tirer quelques leçons, notamment au regard de la démarche méthodologique de la lexicographie. À ce chapitre, celle-ci se doit d’innover et de reconfigurer la microstructure des articles afin de répondre aux exigences de la normalisation institutionnelle. Car il est clair que le rapprochement des intérêts linguistiques étatiques et des préoccupations des lexicographes a entraîné deux conséquences significatives : 1. En dépit du fait que son action est prioritairement centrée sur les LSP, l’intervention consciente de l’État ne demeure pas sans écho dans l’emploi de la langue générale; 2. Cette intervention a des répercussions non négligeables dans la production et dans la physionomie des DGM contemporains, notamment au regard du traitement du lexique spécialisé dans cette catégorie de dictionnaires (voir Boulanger 1993).

Dans le cadre précis de l’activité terminologique aménagementale, la mission du DGM consiste à banaliser l’usage des termes objets de l’attention des autorités mandatées en matière de LSP. Le dictionnaire joue le rôle d’un instrument stratégique et d’un outil didactique de première grandeur pour diffuser, et même pour installer ou implanter dans l’usage une proportion tangible des unités lexicales proposées par les instances dirigistes.

Cet intérêt de la lexicographie privée envers les travaux linguistiques menés au sein des « académies » gouvernementales n’est pas un mouvement subi. Il s’inscrit historiquement dans la ligne directrice des dictionnaires qui ont depuis plusieurs siècles l’obligation de transmettre la norme et le bon usage, fussent-ils d’origine terminologique et institutionnelle. Depuis toujours, une partie des vocabulaires professionnels s’est frayée un chemin vers la zone linguistique réservée à l’usage courant. Les dictionnaires en sont les meilleurs témoins (voir Boulanger 1989a et 1993). De tout temps, le « dictionnaire » a relayé les décisions normatives des autorités, religieuses d’abord, politiques, culturelles, scientifiques, techniques, etc., ensuite. Le compagnonnage dictionnairique avec le pouvoir étatique est inévitable, voire souhaitable. Cette solidarité ou cette complicité est incontournable —mais pas à n’importe quelles conditions— en raison même des objectifs communs aux deux types d’institutions : décrire la langue et énoncer des avis sur les unités lexicales mises en rapport avec une ou des normes.

De fait, le DGM contemporain véhicule au moins deux catégories de norme : une norme générale objective et collective et une norme socioprofessionnelle qui relève du sous-système des technolectes et qui vient s’imbriquer dans la première pour fédérer l’ensemble linguistique appelé la langue. Dans un cas comme dans l’autre, le lexicographe balise à sa façon les unités lexicales standardisées des points de vue général et technolectal. Les termes, puisque c’est d’eux qu’il s’agit ici en priorité, nous retiendrons dans la suite du texte.

Constatons tout d’abord qu’au cours des deux dernières décennies, une métalangue relative aux officialismes s’est dégagée dans la lexicographie française (voir Boulanger 1989a et 1989b) et faisons là-dessus quelques observations :

1) Cette métalangue se présente comme un véritable discours codé, facilement reconnaissable mais dont la coloration peut varier légèrement d’un dictionnaire à l’autre. Tantôt elle revêt l’aspect d’un appareil diacritique (le recours aux italiques, aux caractères gras (DAF), à l’abréviation REM. (DQA, GRLF), etc.), tantôt elle utilise différentes façons d’abréger le syntagme recommandation officielle (PR, PLI), tantôt elle use d’appellations nominatives comme l’Office de la langue française, l’O.L.F., l’Administration (plusieurs dictionnaires), tantôt elle utilise une panoplie de termes appartenant déjà au registre linguistique de la prescription (ex. : synonyme conseillé, équivalent français, terme/mot préconisé ou recommandé, anglicisme déconseillé ou proscrit). Enfin, elle crée une terminologie microstructurelle d’appoint, explicite et innovatrice formant de véritables champs lexicaux et sémantiques (ex. : les verbes : conseiller, déconseiller, franciser, normaliser, préconiser, préférer, proposer, proscrire, recommander, remplacer, traduire; les substantifs : francisation, normalisation, recommandation, traduction). La plupart des termes de ce métalangage sont par ailleurs surqualifiés grâce à l’adjonction de mots comme officiel/officiellement : synonyme officiel de, mot/terme officiellement recommandé, etc.

2) Cette métalangue illustre très clairement que les lexicographes ne prétendent aucunement se substituer aux autorités institutionnelles désignées. Celles-ci demeurent nommément présentes à travers les désignations englobantes comme l’Administration, identitaires comme l’Office de la langue française ou plus vagues, plus diffuses comme le qualificatif officiel, l’adverbe officiellement, le pronom indéfini on. Le discours métalinguistique repose sur des éléments distanciateurs entre le dictionnariste et I’« officialisateur ». En apparence, le premier garde son autonomie vis-à-vis des mots de l’État, la métalangue renvoyant la responsabilité décisionnelle entre les mains de l’autre. Autrement dit, le commentaire dans les articles est, le plus souvent, distancé, ou, préférablement, distancié (ex. : PLI : sponsoriser : « Recomm. off. commanditer ou parrainer. »; DQA : C.B. : « REM. L’O.L.F. propose l’abréviation B.P. pour remplacer ce mot. »). Le lexicographe ne prend pas vraiment position, il se tient littéralement à distance et il ne jette pas l’anathème sur les unités scrutées. Jamais il n’emploie de formules associées à l’exclusion, du genre : « Il faut absolument éviter tel ou tel mot », « Tel mot doit être écarté, rejeté, etc. ». Au contraire, il se retranche derrière des formules neutres comme : « L’Administration préconise... », « L’O.L.F. propose... » ou plus anonymes comme : « On recommande... ». Comme on le voit, le lexicographe cite l’institution qui gère les commissions de terminologie; il évite de faire siennes les décisions cautionnées par les groupes de travail ministériels. Bien entendu, le discours des dictionnaires de difficultés ou celui des dictionnaires à vocation purement normative peut refléter une prise de position plus tranchée, plus dirigiste et plus subjective de la part de l’auteur. À titre d’exemple, le Dictionnaire de l’Académie française (DAF) recourt à une formule du type : « X doit être préféré à (l’anglais) Y », énoncé qui est placé à la suite des mots ou des sens visés dans les articles. Voir baladeur (sens 4) : « Doit être préféré à Walkman. », II. digital : « Le terme Numérique doit être préféré. ».

3) Cette métalangue manifeste clairement que le lexicographe n’a guère le choix et que pour des raisons tant scientifiques que concurrentielles et commerciales, il doit rendre compte des avis terminologiques, aussi bien ceux qui touchent les mots lexicalisés et déjà consignés dans les dictionnaires avant l’intervention (ex. : fast food, jumbo-jet, listing) que ceux qui sont néologiques, à savoir des mots de remplacement créés par les normalisateurs, (ex. : baladeur, publipostage, voyagiste). Les dictionnaires enregistrent les avis officiels et ils « ne peuvent refuser cette manifestation évolutive et prescriptive, alors même qu’ils se veulent descriptifs » (Rey 1983 : 546). Ces choix forcés entraînent la recherche de solutions servant à concilier les jugements proprement régulateurs avec les objectifs d’un instrument descriptif qui se veut d’abord le témoin de l’usage. En vertu de ce rôle d’observation, certaines propositions néologiques n’ont pas encore obtenu le statut d’entrée dans un DGM (ex. : barbotine, chalandage); cependant, elles peuvent être mentionnées sous la forme évaluée (ex. : barbotine est noté sous sloche dans le DQA) ou, au mieux, elles peuvent constituer une entrée dont la définition est réduite aux mots de la métalangue (ex. : PLI : sonal : « n. m. (pl. sonals). Recomm. off. pour jingle. »; stylique : « n. f. Recomm. off. pour design. »), quand il ne s’agit pas d’un simple renvoi au mot source (ex. : PR : baladeur : « 3° N. m. V. Walkman. »). Le dictionnariste attend patiemment le verdict social qui se traduira par la lexicalisation du mot ou par son éviction. Tout mot accrédité socialement devient candidat à l’intronisation dictionnairique. Il jouira alors d’une reconnaissance macro- et microstructurelle pleine et entière, au même titre que les autres mots du répertoire. En outre, les termes soumis au verdict des commissions changent de statut en passant dans les DGM : ils perdent leur saveur onomasiologique pour pénétrer dans le vocabulaire général. Leur caractère thématique est atténué afin qu’ils puissent joindre le corps de la langue courante. Ce sont des termes employés dans l’usage ordinaire et non plus dans le contexte exclusif des ordres spécialisés du savoir. Ils sont donc traités sémasiologiquement. Le premier indice de ce transfert ou de cette réimplantation est observable dans les nuances apportées aux définitions. En immigrant dans le DGM, la définition terminologique subit des transformations plus ou moins profondes. Elle est banalisée ou vulgarisée, au sens linguistique et positif des deux termes (voir Boulanger 1989b : 45-46). Voici deux exemples :

RALT DQA
ravin ravin
« Entaille profonde et étroite sur un versant, creusée par les eaux de ruissellement. » « Petite vallée étroite très profonde, à versants raides, creusée par les eaux de ruissellement. »
lac lac
« Nappe d’eau douce entourée de terre, généralement pourvue d’un exutoire, ou élargissement d’un cours d’eau entraînant le dépôt de sédiments. » « Grande nappe naturelle d’eau douce à l’intérieur des terres. »

4) Cette métalangue prudente montre que le lexicographe est prêt à convoquer les officialismes dans sa chasse-gardée, mais pas à n’importe quelles conditions. Il ne retient des dictionnaires d’autorités normatives qu’un certain nombre de termes, se gardant bien par ailleurs de tout marquer. Il conserve toujours la haute main sur la sélection (pour les critères, voir Boulanger 1989a : 52-53) et sur le traitement réservé à cette portion de la nomenclature, destinée en priorité à une clientèle cible très différente de celle des dictionnaires terminologiques ou officiels. Le tamisage est sévère et les consommateurs ne se voient livrer que ce qui paraît viable par rapport à l’usage, fût-ce un usage planifié et contrôlé. L’obéissance aveugle aux sources d’avis officiels n’est pas encore inscrite dans le code d’éthique de la lexicographie et elle n’a pas besoin de l’être. S’ils signalent les termes d’absolution, les lexicographes ne peuvent par ailleurs négliger les termes à remplacer. Ainsi, malgré logiciel, matériel, baladeur; bouteur, certains dictionnaires conservent les articles incriminés software, hardware, Walkman, bulldozer (PLI, PR). « La publication exhaustive et commentée des termes officiellement approuvés relèverait d’une autre perspective, ouvertement normative, que nous n’avons jamais adoptée » (Rey 1990 : XIX). « La fonction du dictionnaire [de langue] n’est pas de prendre parti entre ces synonymes, entre les deux usages concurrents, mais de constater qu’aujourd’hui deux usages s’opposent » (Lexis : VIII). C’est l’option également retenue dans le DQA. Les formes jugées par les commissions de terminologie comme étant répréhensibles ou à remplacer peuvent continuer à avoir de la vigueur ou des adeptes dans certaines circonstances de discours, y inclus dans le discours lexicographique lui-même. Qu’on en juge : GRLF : donnée : « Représentation conventionnelle d’une information (fait, notion, ordre d’exécution) sous une forme (analogique ou digitale) permettant d’en faire le traitement automatique. ». Cette définition maintient le mot digital alors qu’à l’article digital du même dictionnaire, il est précisé : « REM. On recommande officiellement l’adj. numérique pour remplacer cet anglicisme, qui crée en français des confusions avec 1. digital [...]. »

3. Conclusion

Visiblement, les interventions normatives gouvernementales ne laissent pas les lexicographes indifférents. Ceux-ci jouent un rôle dans leur implantation dans l’espace dictionnairique. Ils ont dû aménager de nouvelles zones d’accueil dans leur microstructure afin de tenir compte des données officielles émanant des travaux ministériels. Cet accommodement au service de l’implantation terminologique est maintenant un acquis depuis près de vingt ans. La norme professionnelle rejoint et complémente la norme sociale objective déjà propagée par le DGM. Celui-ci est sans doute l’outil le plus influent pour infléchir dans le sens le plus évolutif la norme et le destin d’une langue ou de ses variétés. Les dictionnaires usuels deviennent ainsi des instruments d’appoint dans toute stratégie d’aménagement linguistique et terminologique mise de l’avant de par une volonté politique. On connaît fort bien l’effet normalisateur du DGM : aux yeux du consulteur, la portée prescriptive l’emporte sur la simple description des usages. Il est indéniable que l’intégration des avis dans les dictionnaires courants a des conséquences décisives sur le statut et sur la carrière des termes métamorphosés en simples mots par le miracle de la consignation dictionnairique. Les responsabilités des lexicographes sont claires : leur devoir est de « relayer les décisions officielles d’aménagement des langues, quitte à noter l’échec (le succès correspond à la situation normale d’observation de l’usage) » (Rey 1988 : 288). [Voir à ce sujet les articles brainstorming, hardware, listing, tuner, etc., dans le GRLF.] Néanmoins, le lexicographe n’est que le porte-parole désigné par les institutions officielles. « On ne doit donc pas attendre de lui qu’il prenne à son compte les recommandations concernant les usages officiels : il en fait cependant mention, lorsqu’il juge la chose utile pour les lecteurs visés par son dictionnaire, puisque ces avis sont des manifestations de l’évolution de la langue » (Poirier 1992 : 4).

Dans les DGM, l’aménagement de commentaires relatifs à des unités terminologiques isolées ou à des constellations idoines introduit un nouveau discours normatif, une information de nature fonctionnelle ou une information simplement utilitaire pour le locuteur. La prescription n’est pas aussi exclusive que dans les répertoires terminologiques où des considérations d’autres ordres entrent en jeu, par exemple des impondérables législatifs, économiques, politiques... La métalangue microstructurelle sert en outre à distancer le lexicographe par rapport aux circuits interventionnistes ou dirigistes dont celui des officialismes est la dernière manifestation en date. La plupart du temps, ce discours renvoie implicitement à l’autorité normative tout en dégageant le rédacteur de la responsabilité de la règle édictée ou de l’interdiction d’emploi. On constate une fois de plus que les dictionnaires se sont toujours accommodés d’un nouvel ordre de vie quand celui-ci s’est manifesté. Il n’en va pas différemment avec la normalisation et l’implantation terminologiques dans leurs rapports au social ordinaire. Ces relations nouvelles entre la langue générale et les LSP sont adéquatement tissées dans les microstructures des dictionnaires culturels contemporains.

En fin de parcours, il convient de présenter les faits suivants au regard du sort lexicographique des officialismes :

  1. Tous les DGM récents intègrent en nombre plus ou moins élevé les avis officiels relatifs à des propositions lexicales inédites.
  2. Tous les DGM marquent du sceau de l’officialisation des unités déjà présentes dans les articles et installées dans l’usage depuis belle lurette. Certains commentent, leur changement de statut, d’autres ne le font pas. D’un dictionnaire à l’autre, qu’ils soient publiés par des éditeurs différents ou par le même éditeur, les mêmes mots ne sont pas tous marqués également, tant s’en faut.
  3. Aucun dictionnaire ne catalogue ou n’identifie l’ensemble des unités scrutées par les commissions de terminologie, peu importe la décision en cause ou la qualité linguistique du mot jugé.
  4. Une métalangue lexicographique s’est naturellement créée pour discourir sur cette nouvelle zone du vocabulaire issue de l’interventionnisme étatique dans les lexiques d’experts. Chaque entreprise dictionnairique aménage à sa façon ce discours codé et l’appareil diacritique qui l’accompagne.
  5. Le discours métalinguistique reflétant l’officialisation n’est limité à aucune rubrique du dictionnaire. Il loge dans n’importe quelle rubrique microstructurelle : la zone morphologique de l’entrée (ex. : le suffixe féminin -eure), la catégorisation lexico-grammaticale (ex. : n. pour les noms épicènes), la parenthèse étymologique, la définition, le réseau analogique, l’exemple, etc. Mais le plus souvent, il fait l’objet d’une nouvelle rubrique indépendante des rubriques classiques (voir Boulanger 1989a : 42-46).
  6. Dans les dictionnaires les plus récents, on constate un début d’effacement de la métalangue d’officialisation qui balisait certaines unités lexicales néologiques à l’origine. Celles-ci s’étant diffusées très largement dans l’usage, elles ont donc atteint un haut degré de lexicalisation que doit reconnaître le lexicographe, de sorte qu’il ne paraît plus nécessaire de rappeler qu’elles émanent des travaux des instances normatives. Ainsi, dans le DQA, baladeur et logiciel ne sont plus marqués comme étant des propositions ministérielles tandis que sous 2. matériel, les rédacteurs conservent le lien avec l’emprunt hardware : « REM. On a employé l’anglic.hardware. ». Le caractère moins courant et la basse fréquence d’emploi du mot matériel dans la langue courante expliquent la réticence des lexicographes à vouloir le « démarquer ». Quant à Walkman, l’observation porte sur son seul statut de marque déposée. Enfin, les mots software et hardware ne font pas l’objet d’articles dans ce dictionnaire axé sur l’usage standard québécois.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Synonymie, néonymie et normalisation en terminologie

J’ai choisi d’examiner le texte de monsieur Alain Rey de manière à éclaircir un certain nombre de rapports troubles et rarement évoqués à ce jour. Il ressort nettement que dans l’exposé de A. Rey il y a une tentative de poser côte à côte et, par le fait même, d’opposer les éléments suivants : linguistique, terminologie, lexicographie (générale et terminologique). Chacun des éléments est dégagé d’un ensemble où ils étaient fondus et parfois confondus. Ce sont les progrès des connaissances en terminologie en tant que science ou discipline qui ont permis de situer chacune de ces trois branches de la connaissance dans un cadre qui leur soit propre, de révéler leurs particularités et de recréer le faisceau des liens qui les unissent. Chacun de ces éléments peut être séparé de l’autre, être autonome, mais ils sont par ailleurs inséparables, constituant un tout lorsqu’il s’agit d’analyse. Autrement dit, il paraît inconcevable de travailler en terminologie sans se frotter ou s’être frotté à la linguistique et à la lexicographie.

Un autre argument qui relève de préoccupations internes à la terminologie m’a fourni la matière de ce commentaire. Il s’agit des remarques métalinguistiques ou métaterminologiques que l’on rencontre continuellement dans tous les textes et qu’on entend dans toutes les discussions de tous les colloques, à savoir la non-fixation du vocabulaire de notre propre discipline, malgré les rares recueils normalisés ou en voie de normalisation, travaux qui s’effectuent surtout sous les auspices de l’ISO. Il n’y a pas encore de concertation en la matière. À la fin de ce colloque, on pourra compiler les nombreuses précautions oratoires des intervenants. L’un aura préféré utiliser concept, l’autre notion, l’un choisira définitoire, l’autre définitionnel, ainsi de suite. Nous sommes des maniaques de la précision linguistique certes, mais surtout chacun est obsédé par ses propres vues, ses besoins particuliers, sans grande chance de concession ou de conversion aux idées des autres, sauf après un échange d’arguments convainquants ou une lutte acharnée. Aussi mes propos seront-ils pour la plupart métaterminologiques tout en illustrant à loisir les thèmes de ce colloque. Bien de nos mots sont synonymes ou presque (notion/concept; terme/terminologisme), bien de nos mots sont peu ou prou définis (définition, synonymie). Ainsi le titre même de l’exposé de A. Rey constitue-t-il une chaîne parfaite : synonymie est un vieux terminologisme dont le lexicographe retrace brièvement l’origine; néonymie tente de s’enchâsser depuis quelques années dans le lexique terminologique; orthonymie est encore un néologisme idiolectal à propos duquel des remarques surgiront vraisemblablement très bientôt et qui régleront peut-être son avenir comme terme. Synonymie est « normalisé », c’est-à-dire accepté et reconnu par tous d’une manière plus ou moins implicite, néonymie est recommandé ou critiqué (dans le sens de « soupesé ») par quelques autorités, orthonymie arrive dans le décor supporté par la réputation de son inventeur, condition qu’il ne faut pas négliger dans l’implantation d’un nouveau terme.

En quelque sorte ce commentaire sera le revers pratique et complémentaire de l’exposé théorique de A. Rey. Un cas d’analyse interne. Sur la base de la minitypologie des systèmes notionnels esquissée par Rey, quelques autres remarques émailleront mon intervention. Cela m’a semblé une manière pertinente de trouver le lien, le rapport qui unit ou sépare synonymie, néonymie et normalisation terminologique.

D’entrée de jeu dans l’exposé de A. Rey, la perche était tendue à qui se préoccupe de néologie puisque le titre fusionne ni plus ni moins le problème que je désire examiner : néonymie est-il le synonyme d’un autre terme et est-il normalisé ou normalisable? L’apparition du terme dans le titre de l’exposé incite au voyage à l’intérieur de la terminologie; il est complété par l’invitation de l’auteur à discuter des avantages et des inconvénients de ce terme nouveau, c’est-à-dire en somme de scruter sa définition et les synonymes qui l’entourent puis de porter un jugement sur la possibilité ou sur l’opportunité de le normaliser.

La première occurrence du terme néonymie est marquée par des guillemets dans le texte de Rey (p. 281, 2e par.), à l’exemple des éléments linguistiques nouveaux qui apparaissent pour la première fois dans un texte : le marquage signifie la distanciation par rapport à l’innovation lexicale : distanciation linguistique, distanciation personnelle du créateur, acceptation sous réserve, rejet ou encore attente. Par ailleurs, néonymie est inséré dans le titre entre deux termes qui ont eux-mêmes peu de concurrents synonymiques jusqu’à ce jour. Ainsi en consultant quelques dictionnaires (de langue, de linguistique et de synonymie) pour le terme synonymie, on ne peut guère retenir que le terme équivalent comme synonyme de synonymie. Mais sans grande conviction. Peut-être s’agit-il là de l’une des rares familles de mots ou de termes où l’entente terminologique est quasi totale. Du moins jusqu’à ce que quelqu’un s’en avise de trop près! A. Rey introduit dans son discours un néologisme pour désigner l’activité normalisatrice : orthonymie. Ce faisant, il fait prendre conscience de la nécessité de structurer cette activité ce qui conduira inévitablement à en subdiviser puis identifier par d’autres néologismes les phases de déroulement. Des créneaux terminologiques à combler sont donc prévisibles.

Curieusement, les termes synonymie et normalisation qui appartiennent autant à la terminologie qu’à la linguistique, ne sont normalisés par aucune autorité, si ce n’est sous la forme de quelques recommandations ou de projets de norme en voie d’élaboration. La littérature linguistique qui se penche sur ces problèmes est rare et attendue. Néonymie quant à lui est un terme apparu récemment (deux ou trois ans) dans le discours des terminologues qui sentaient le besoin de distinguer une fois de plus les concepts de « langue générale » et de « langue terminologique ». À ma connaissance, néonymie n’a pas encore ébranlé le discours des linguistes, qui continuent à reconnaître l’ancienne terminologie, étant donné que leurs regards portent davantage sur la langue en général. On peut donc penser que dans les réflexions des linguistes sur la terminologie, le flottement entre néologie et néonymie perdurera encore un moment. Il n’y a pas de systématisation dans son emploi. Il ne peut s’agir d’un hasard, mais bien plutôt d’une hésitation, ou d’une décision de laisser le terme le plus récent en liberté jusqu’à ce qu’une autorité le prenne en charge et l’assume en le répandant.

Ce que je veux examiner et décrire, c’est le caractère ou le degré de synonymie du terminologisme néonymie lorsqu’il est mis en rapport avec le terminologisme néologie. Les remarques qui suivent concernent également les dérivés immédiats des deux termes, comme néologisme, néoloque, néonymie, néonymiste. Ces observations seront en outre des indices idéologiques de la nécessité de reconnaître ou de normaliser ces termes; à tout le moins de déterminer pour chacun des fonctions propres. Pour l’instant, l’apport ne sera que descriptif. Je ne fais que recenser les possibilités sous la forme de scénarios. À partir de ces exemples, on pourra extrapoler pour d’autres secteurs de la terminologie ce qui peut se produire lorsqu’une innovation linguistique est insérée ou tente de s’insérer dans le système. L’ordre des remarques n’est nullement prioritaire.

  1. Jacques Cellard écrit que néonyme « tend à remplacer néologisme, ancien et classique, mais isolé, alors que néonyme [...], prend place dans la série très productive : synonyme, homonyme, patronyme, toponyme, etc. » (500 MN, p. 77). Il donne donc le terme comme synonyme quasi absolu de néologisme, si l’on excepte le critère temporel qui les sépare. Il montre que le terme le plus récent est une création synchronique motivée linguistiquement, c’est-à-dire que ses composantes étymologiques sont transparentes (néo- « nouveau » et -nyme (onoma) « nom »). De plus, cette réfection permet d’inscrire l’élément nouveau dans un paradigme productif alors que néologisme demeure plus isolé, du moins dans cette catégorie de termes linguistiques (cf. par ailleurs la productivité des dérivés linguistiques en -isme : régionalisme, argotisme, canadianisme, étatsunisme, etc.). Le raisonnement décrit ici pour néonyme vaut bien entendu pour néonymie en face de néologie. On reprocherait donc à néologisme et à néologie leur vieillesse, leur caractère classique et diachronique.

    Cette alerte conduit, par lien de cause à effet, à remotiver les anciens termes, c’est-à-dire à retrouver le sens étymologique de néologie (néo- « nouveau » et -logie (logos) « discours ») pour lui redonner le sens original et littéraire du 18e siècle. Enfin, Cellard ne stipule pas si ses remarques font la distinction entre la langue générale et les langues terminologiques.

    Schéma qui montre le remplacement du terme « néologie » par « néonymie ».

    L’équation signifie ici qu’un terme ancien, moins adéquat cède sa place à un plus jeune qui paraît plus apte à exprimer la notion sous-jacente.

  2. D’autres linguistes-terminologues (termino-linguistes) croient que l’usage de néonymie devrait être restreint à la langue terminologique tandis que néologie verrait son aire d’emploi circonscrite a la langue générale. En spécialisant les termes ou en leur donnant des définitions légèrement différentes, on sort carrément du domaine de la synonymie pour déboucher sur un nouveau problème soit celui de la hiérarchisation des éléments. On peut supposer que dans ce cas néonymie et néologie deviendraient des cohyponymes auxquels il faudrait trouver un générique ou un hyperonyme. Cet élément hypothétique, pour l’instant inexistant, recouvrirait la langue générale et la langue terminologique. Quel serait ce néo-quelquechose?

    Schéma qui distingue le sens de « néologie » et de « néonymie ».
  3. D’autres encore pourraient suggérer que néologie soit l’hyperonyme ou le générique de néonymie qui serait alors, cantonné au rôle d’hyponyme ou de spécifique tant pour la langue générale que pour la langue terminologique. Il ne serait alors plus question de synonymie puisque néologie jouerait le même rôle envers néonymie que fleur envers tulipe.

    Schéma qui présente « néologie » comme un hyperonyme de « néonymie ».
  4. On pourrait aussi songer à néologie comme hyperonyme de néonymie tout en restreignant le sens de celui-ci à la langue terminologique. Une case vide resterait à remplir et c’est celle de la langue générale. Il faudrait alors créer un nouveau terme cohyponyme de néonymie, un autre néo-quelquechose. Ce cas constitue une variante du précédent.

    Schéma qui présente « néologie » comme un hyperonyme de « néonymie », qui n'est liée qu'à la langue générale.
  5. Alain Rey distingue encore un autre palier. La néologie correspondrait au besoin et aux procédés d’enrichissement du langage, d’augmentation du stock lexical d’une langue (p. 290). Elle pourrait alors renvoyer à une activité linguistique proprement théorique. Tandis que la néonymie se cantonnerait au besoin et aux procédés de désignation des choses (p. 290). Elle serait donc davantage une activité pratique, industrielle en quelque sorte tout en demeurant tributaire de la terminologie et de la néologie, de la linguistique en somme. La néologie serait donc le versant linguistique potentiel puisqu’elle serait en rapport avec le lexique, les structures linguistiques, etc. La néonymie constituerait le versant terminologique actantiel, la réalisation concrète de la néologie sous la forme des unités multiformes que sont les syntagmes, les symboles, les formules, etc. La néologie génère les règles d’augmentation du lexique d’une langue, la néonymie transforme ces règles en produits lexicaux et terminologiques. En un sens, la néonymie serait subordonnée à la néologie. Cette hiérarchisation permet de retrouver le couple activité (néologie) / production ou réalisation (néonymie). Il reste à déterminer si ces distinctions valent pour la langue générale et pour la langue terminologique.

    Schéma qui présente la « néologie » (théorique) comme la source de la « néonymie » (pratique).

Ces cinq comportements devant un phénomène notionnel illustrent les principaux thèmes du colloque. La terminologie comme beaucoup de sciences et de techniques élabore sa terminologie interne à mesure qu’elle se développe. Il est superflu de rappeler que bien des discussions tournent court ou s’éternisent par manque de consensus entre les intervenants. Il n’est pas un seul colloque, une seule rencontre où l’on n’entende proposer un terme nouveau pour faire progresser notre discipline. Que cela soit bien ou mal, cela demeure un fait observable. Bon an mal an la terminologie terminologique s’enrichit, son vocabulaire se précise, certains de ses vieux termes sont relégués dans les fichiers des collectionneurs de mots ou de termes ou simplement oubliés.

On nous permettra une remarque supplémentaire à propos de néonymie et du dérivé néonyme. Le raffinement terminologique et sémantique peut tendre vers une telle perfection que certains objecteront que néonymie et néonyme ne sont pas satisfaisants. Étymologiquement néonymie et néonyme incluent nom, mot et terme (ou terminologisme). Il serait peut-être plus juste d’utiliser néoterme ou néoterminoloqisme plutôt que néonyme lorsqu’il est question de terminologie?

Pour se distancer de la linguistique générale et par esprit d’indépendance, la terminologie a donc développé de son côté une terminologie nouvelle de manière a spécifier son champ d’activité. Ainsi, au cours des récentes années, on a vu apparaître des distinctions capitales entre des appellations comme :

Comme on l’aura constaté, l’état de pénétration de ces unités dans l’usage varie. Certaines s’implantent rapidement dans les habitudes langagières, d’autres sont freinées par des résistances gui n’ont pas toujours des origines linguistiques et objectives. Tantôt, l’arrivée d’une unité nouvelle peut raffermir le système, tantôt elle peut le déstabiliser (cf. par exemple le problème très actuel de la féminisation des titres, problème sur lequel il n’y a pas lieu d’épiloguer maintenant).

Ainsi pour reprendre l’exemple du couple néologie/néonymie, le lexicographe sera à son tour intéressé par ces phénomènes car il est devant la redoutable tâche de sélectionner les unités pour son dictionnaire. Quelles seront ses attitudes devant ces deux unités ainsi que devant leurs dérivés les plus immédiats.

  1. Il peut les prendre en charge toutes les deux, ce qui amènera une modification sémantique de néologie dans les dictionnaires et sans doute une révision du réseau analogique, s’il y a lieu.
  2. Il peut conserver le statu quo, c’est-à-dire ne rien changer à la description actuelle et rejeter néonymie parce que le terme est trop récent, trop spécialisé ou peu cautionné par les publics qu’il concerne.
  3. Il peut rejeter néonymie comme terme mais ajouter à néologie le sémantisme particulier de néonymie augmentant donc le nombre de sens de néologie dans les dictionnaires.

À toutes fins pratiques, le lexicographe devra modifier l’équilibre de la microstructure de l’article néologie sous peine de prendre du recul en face de la réalité.

L’exposé de Alain Rey jette sous le pic de la recherche et de la réflexion un certain nombre d’autres problèmes terminologiques qui méritaient un peu plus de lumière. Il conviendra d’approfondir cette matière brute dans un avenir rapproché puisque les résultats acquis permettront de cerner davantage notre discipline et de la mieux définir. On notera que jusqu’à maintenant la grande majorité des recherches étaient générales, les questions posées également. Désormais, l’atomisation, la dissection sont de rigueur pour mieux comprendre et mieux connaître la terminologie comme discipline. Les mécanismes généraux identifiés sont mis à nu et scrutés jusque dans leurs moindres parcelles. On passe de l’atome aux composantes même du noyau, comme on est passé de l’informatique à la microinformatique. La terminologie est désormais une structure éclatée. Elle apprendra ainsi à mieux se connaître afin de perfectionner ses méthodes.

Ainsi dans la communication du lexicographe robertien, la terminologie dans son ensemble doit céder le pas à la socioterminologie, à l’analyse interne des théories et des pratiques de la terminologie en tant que système langagier intégré à l’ensemble des systèmes d’études de la langue. Somme toute, il s’agit d’un raffinement dans le sens d’approches multiples des objets terminologiques aboutissant à des résultats multiples applicables en tout ou en partie à chaque type de conceptualisation, à chaque microsystème de termes.

Plus vulgairement, A. Rey révèle que l’étude de la synonymie en terminologie variera et produira des résultats différents selon que l’objet terminologique est envisagé du point de vue des sciences pures, exactes ou appliquées, du point de vue des sciences humaines, du point de vue des techniques ou des technologies, etc. L’étude théorique et pratique de la synonymie devra tenir compte de ces facteurs différenciateurs. Auparavant et traditionnellement, la synonymie englobait tout autant la langue générale que la langue terminologique. Les linguistes ne songeaient guère à effectuer des distinctions devenues aujourd’hui de rigueur.

Le parallèle est donc fait entre la synonymie vue par les linguistes et la synonymie abordée par le biais de la terminologie où elle s’appuie sur des « classes référentielles et des valeurs de vérité » (p. 287). En linguistique, la synonymie est observée d’une manière extérieure, descriptive et sans intention d’intervention normalisatrice ou régulatrice ou « orthonymique » et de manière à produire des règles, des principes, des méthodes, des théories. En terminologie, au contraire, l’intention de départ est subjective, prescriptive et pratique. Il s’agit de réduire à tout prix les pléthores synonymiques. La mise en branle d’un processus de régulation réductif a pour but ultime de déboucher, tout au moins dans l’idéal, sur l’objet terminologique unique. L’opération de « dégraissage » des appellations multiples pour une notion est si fortement implantée dans les travaux de terminologie, qu’elle ressemble à un combat à finir où le seul survivant sera la manifestation de la loi du plus fort et de la raison d’intervenir. Le processus de normalisation ou d’orthonymie est évidemment lié à des facteurs d’ordre intellectuel, sociohistorique et sociopolitique dont les incidences restent cependant linguistiques. Mais malgré les désirs d’atteindre l’équation idéale (une notion = un terme), il faut considérer comme exceptionnels les cas où on y parvient en terminologie, car les « rapports de l’homme au monde passent par l’attribution de signes aux objets de la connaissance et de la pratique » (p. 288) mais selon des perspectives variées qui accréditent les formulations ou les désignations multiples, autrement dit synonymiques.

  1. Dans les systèmes hypothético-déductifs (mathématiques, logique), la normalisation est en apparence spontanée, interne en quelque sorte, c’est-à-dire sans l’étape de purgatoire que nécessite le mûrissement de certains groupes de termes dans d’autres terminologies où l’on n’arrive plus à choisir, entérinant la synonymie par l’inertie et l’érigeant presque en système. Les systèmes évoqués ici sont tenus de fonctionner en continu et ils ne laissent pas le temps aux variantes synonymiques de s’installer. Étant donné le nombre limité d’usagers, le consensus est plus rapide et la régularisation interne plus aisément contrôlable.
  2. Dans certaines sciences expérimentales et humaines, la synonymie interthéorique est plus attendue étant donné la multiplicité des points de vue et des théories qui sont fortement liés à des idéologies. Celles-ci vont parfois si loin que la subdivision en sous-écoles est inévitable, chaque maître défendant sa façon de voir, la particularisant. La particularisation constitue une reconnaissance par les autres groupes, un moyen d’identifier l’un par rapport à l’autre, d’être indépendant en somme. Mais en même temps, elle rompt le consensus, elle écarte l’entente collective. Ainsi de certains synonymes en linguistique, en psychanalyse et en terminologie, sans que l’énumération de ces domaines soit restrictive.
  3. Dans les sciences naturelles où il s’agit avant tout de comparer et de classer, la synonymie semble plutôt liée à des strates temporelles, entraînant ce que Alain Rey appelle la synonymie diachronique. Les causes peuvent en être la survie des anciens noms, la concurrence interlinguistique (latin, grec, français, etc.), l’évolution conceptuelle amenant des façons nouvelles de comparer et de classer. La synonymie qui est ici la plus évidente est donc celle qui est installée verticalement dans le temps, illustrant une autre tendance ou particularité de la synonymie en terminologie. Une synonymie horizontale (synchronique) existe également dans ces sciences. Elle se fait alors de la langue naturelle à la langue pseudonaturelle ou artificielle; des formules, des symboles, des graphiques sont opposés aux terminologismes qui se déroulent linéairement dans l’espace.
  4. Dans les terminologies techniques et technologiques, la distinction se situe dans le caractère non naturel de l’objet de la connaissance. Autrement dit, l’objet ou les procédés sont des produits de l’intervention humaine. Ils sont artificiels, des artefacts qui résultent de la manipulation humaine. La communication est ici subordonnée à la multiplicité des niveaux socioprofessionnels, sociotechniques et sociotechnologiques. La communication est orientée tous azimuts : la technique et ses produits touchent tout le monde tandis que les sciences exactes, les systèmes théoriques purs n’atteignent en général qu’une faible partie du public et, qui plus est, du public instruit des choses. Des couches temporelles de tout à l’heure, on passe à des strates humaines, à des catégories qui vont de l’inventeur en passant par le producteur pour aboutir à l’utilisateur, sans qu’il y ait interruption dans l’échelle. Cette autre synonymie est à la fois verticale et horizontale, c’est-à-dire qu’elle dépend de la sociohiérarchisation des intervenants et qu’elle se répand dans l’espace, soit sur un même territoire, soit sur des territoires différents. À chaque niveau, les conditions de la communication changent. On dénomme d’abord la notion, puis on la redénomme ou on la codénomme, etc. On peut en trouver des milliers d’exemples dans la terminologie de l’alimentation et dans celle plus récente de la vidéo, par exemple.
  5. Dans les terminologies discursives données comme exemples par Alain Rey, en l’occurrence la philosophie et le droit, un voile laisse croire à certains utilisateurs que ces discours se rapprochent de la langue générale et qu’ils sont limités à des langages naturels dans lesquels il y a peu de contrôle sur la synonymie. Dans le premier cas, celui de la philosophie, la conceptualisation est permanente, mouvante. La langue y est rarement fixée ou fixable, produisant de la synonymie par absence de cohérence, par ambiguïté de la chose ou de la notion. Alors que pour le droit, qui relève d’une conceptualisation quasi fixée au préalable, au moment même de l’élaboration du discours la normalisation s’installe. Cette prescription de départ rejette ou paraît rejeter la synonymie. Il y a cohérence interne en apparence et s’il y a ambiguïté c’est pour le décodeur qui est peu familier avec ce langage légal. En droit, on quitte presque le langage naturel pour accéder au langage devenu semi-artificiel, précodé.

Alain Rey a jeté quelque lumière et posé quelques jalons nécessaires pour élaborer une typologie de la synonymie qui sort chapeautée par la terminologie et non plus uniquement du ressort de la linguistique. La nouveauté consiste à avoir disséqué la terminologie seule pour constater que le fonctionnement de la synonymie varie suivant la catégorie de données terminologiques à laquelle le chercheur a affaire : systèmes purs, sciences expérimentales, sciences naturelles, terminologies techniques, terminologies discursives. Certains systèmes notionnels excluent certains types de synonymies pour ne conserver que le gant qui leur va. Des types universels existent sans doute, mais le constat qui demeure laisse voir qu’en terminologie il n’y a pas qu’un seul système de termes mais des systèmes de termes. Il reste à le prouver par l’analyse pratique de ces systèmes variés et à l’aide de corpus étoffés.

Dans son troisième volet qui est réducteur en quelque sorte, le lexicographe aborde la normalisation qu’il souhaite appeler désormais orthonymie. La facilité à normaliser est fonction du système de notions abordées ainsi que de facteurs qui dépendent du nombre et de la qualité des locuteurs visés. En fait, les terminologies techniques s’avèrent sans doute les plus difficiles à réduire du fait de leur entière dépendance de la pratique sociale et du fait qu’elles sont le produit d’activités illimitées. En regard de cela, la normalisation des mathématiques est presque simple tout comme celle du droit : dénommer, c’est normaliser en même temps. Dès l’origine de l’objet, les règles sont stipulées, intransgressables. Souvent même elles sont préalables 3 l’acte de nommer et surveillées par des castes dans lesquelles tous les membres sont complices. Dans le cas des sciences expérimentales, la particularisation des recherches et l’esprit d’indépendance appellent le retour à l’entente, au collectif, seul lieu d’efficacité de la communication. Il faut alors réduire le plus possible les écarts et les cas particuliers et déboucher en conséquence sur une socialisation propre à faciliter la communication. Le recours à la normalisation s’impose alors. La plupart des sciences naturelles ont édicté au cours de leur histoire des règles de normalisation ou d’uniformisation. Des organismes et des comités nationaux et internationaux veillent à l’application et au respect des règles ce qui empêche la diffusion des synonymes inutiles. Le caractère interlinguistique de beaucoup de ces terminologies est un critère important dans la non-prolifération des synonymes; de même il facilite l’acte de normalisation. Pour ce qui est des terminologies discursives comme la philosophie, la théologie, la normalisation y semble peu présente ou peu utile, ces discours ne cherchant pas à se figer.

Somme toute, on pourrait se demander si la normalisation ou l’orthonymie dont l’utilité est incontestable est le meilleur moyen d’éliminer la synonymie? À son tour la normalisation construit une hiérarchie en identifiant des modalités d’emploi des termes, elle ne fait pas disparaître les termes concurrentiels non admis par des groupes ou par des clans. La question qu’il faudrait examiner est celle qui consiste à savoir si la normalisation existe elle aussi à des degrés divers, comme la synonymie, si elle peut être envisagée comme un phénomène dont l’application est généralisable dans toutes les circonstances terminologiques sous prétexte que l’intervention coercitive la plus efficace provient d’un organisme international ou de l’État.

La situation de la terminologie au Québec[1]

1. L’origine

Depuis le début des années 60, avec l’émergence de la Révolution tranquille, la terminologie québécoise bénéficie d’infrastructures politiques qui ont revêtu la forme de lois linguistiques successives. La plus récente de ces lois, la Charte de la langue française, fut sanctionnée par l’Assemblée nationale du Québec en août 1977. Elle a fixé avec précision les cadres législatifs de l’activité terminologique sur le territoire québécois. Elle fait de celle-ci l’un des principaux instruments pour conduire efficacement le processus de la francisation des activités économiques du Québec. La contrainte législative imposée par la Charte ne laisse plus guère de place à l’improvisation lors de la pratique terminologique ou de la recherche théorique. L’aménagement des comportements linguistiques des individus et des entreprises qui s’activent dans le contexte social, politique et culturel du Québec s’allie au projet global d’une société qui vit encore maintenant de profondes mutations. Isolé au nord-est d’une vaste zone de l’Amérique, le Québec abrite le berceau de la francophonie extra-européenne et il désire protéger et enrichir son patrimoine linguistique, contribuant ainsi au précepte de l’unité et de la diversité de la langue française.

L’intervention politique et linguistique de l’État a permis la formation, puis la consolidation de modèles socioterminologiques variés et originaux. Avec en arrière-plan de ma description la volonté dirigiste, au sens le plus noble du terme, ce sont ces modèles théoriques et pratiques que je voudrais évoquer sous l’angle d’une description très générale.

2. Caractéristiques de la terminologie

La mise en route de la francisation de presque tous les secteurs des activités professionnelles s’est appuyée sur ces modèles inédits. La francisation consiste pour l’État québécois à passer d’un ensemble de circonstances de la vie professionnelle où la langue anglaise était le code linguistique dominant à un nouveau mode de vie où le français deviendra la langue d’usage propre à satisfaire les moindres exigences de la communication en milieu de travail.

Cela signifie qu’au Québec la terminologie est institutionnelle, en ce sens qu’elle touche exclusivement l’usage officiel des termes et non pas leur usage individuel. La Charte définit des interventions qui conviennent en priorité aux institutions et non pas aux personnes agissant à titre privé. Ceci implique que dans l’exercice de ses fonctions officielles, l’individu est en situation de communication institutionnelle et non plus individuelle. Il doit alors choisir la norme de communication que l’institution impose d’une manière relative ou absolue. Il est lui-même dépersonnalisé au profit de l’institution qu’il représente. Il ne peut alors être tenu responsable des déficiences constatées dans la communication, la responsabilité en incombant à l’organisme, de même que la décision d’y remédier.

Le modèle terminologique québécois renferme également une autre caractéristique en ce qu’il est interventionniste. On peut donc raisonnablement parler d’interventionnisme terminologique, dont la forme la plus accomplie se retrouve dans les avis de normalisation et de recommandation de la Commission de terminologie de l’Office de la langue française.

Dans les milieux visés par la francisation, il est bien important de saisir cette double articulation de la terminologie qui est à la fois institutionnelle et interventionniste.

3. L’amalgame terminologique

La théorie et la pratique terminologiques québécoises sont fondues au creuset de quelques grands courants de recherche sur le langage et sur diverses autres sciences humaines. Notre conception de la terminologie est donc issue de la convergence de sources extralinguistiques, linguistiques, traditionnelles et sociolinguistiques. Pour l’ensemble de nos partenaires internationaux, cet amalgame représente un modèle fort original. Pour bien cerner et comprendre comment cette vision de la terminologie est née, puis s’est érigée en système, il convient de détailler les différents facteurs précédemment mentionnés. Ces facteurs ne se sont pas développés selon une structure linéaire. Ils résultent d’efforts collectifs et simultanés dans chacun des milieux.

3.1 Le facteur extralinguistique

Dans le domaine extralinguistique, l’originalité de la terminologie puise ses origines au carrefour des changements politiques, sociaux, culturels et éducationnels opérés au Québec durant les années 60. Parmi cette gamme de changements, les politiques linguistiques se sont rapidement imposées comme un élément crucial dans le processus de mutation sociale. Les lois à caractère linguistique qui se sont succédées au Québec au cours des vingt dernières années ont mis en valeur des structures d’intervention sans égal dans notre monde moderne. D’abord timides, ces législations sont devenues de plus en plus coriaces, jusqu’à la volonté ultime d’instaurer une situation linguistique uniforme pour tous les Québécois. La dernière de ces lois se révèle être la plus coercitive : elle stipule clairement que le statut qualitatif et le corpus de la langue française doivent être redressés et améliorés de manière à faire du français la seule langue officielle du territoire. Le jalon politique une fois en place, il a fallu faire surgir de l’imaginaire québécois une stratégie linguistique d’intervention. Cette stratégie comporte des facettes multiformes, mais elle s’incarne principalement dans le processus de l’aménagement terminologique.

3.2 Le facteur linguistique

Dès sa genèse, la terminologie québécoise a nécessité des recherches du côté de la normalisation et de la Iexicographisation. Il fallait rendre officielles les terminologies élaborées et trouver des canaux de diffusion. La publication de lexiques et de vocabulaires normalisés est apparue comme une solution efficace. L’attention des chercheurs québécois s’est donc tournée vers les travaux européens. La stratégie de normalisation a puisé ses sources auprès des travaux autrichiens en matière de terminologie systématique, dont on sait qu’Eugen Wüster fut l’un des chefs de file. Parallèlement, la stratégie lexicographique s’inspirait de l’expérience française. Les travaux autrichiens collant de près à la normalisation nationale et internationale (voir l’ISO) et à la documentation, et les travaux lexicographiques se ralliant à l’aspect lexicologique, la caractéristique dominante des maîtres d’œuvre québécois a été d’effectuer une jonction théorique et pratique réelle entre deux aspects jusque-là quasi indépendants des travaux sur le lexique. Les penseurs québécois possédant pour la plupart une formation universitaire en linguistique, on a vu naître une terminologie qui s’est détachée de ses amarres traditionnelles et qui s’est érigée en discipline autonome, à mi-chemin entre la linguistique et la traduction, mais s’abreuvant toujours à l’une et à l’autre. Cette perception s’est concrétisée dans une méthode de recherche terminologique qui met l’accent sur la notion ou le concept et qui a l’immense avantage d’unir les bienfaits de l’onomasiologie et ceux de la sémasiologie.

3.3 Le facteur de la traduction

L’activité traductionnelle qui existait antérieurement à l’apparition, puis à la systématisation de la terminologie, a également contribué à son développement. La terminologie ayant un caractère surtout bilingue, l’expérience de la traduction a largement profité aux responsables chargés d’élaborer une méthode de travail en terminologie. On est ainsi parvenu à reconnaître à la terminologie une place de choix dans les activités langagières. N’étant plus un simple satellite de la traduction, la terminologie influence à son tour le travail traductionnel tel qu’il se déroule au Québec.

3.4 Le facteur sociolinguistique

Enfin, l’un des pôles d’attraction majeurs dans l’essor de la terminologie en territoire québécois fut très certainement l’émergence d’un projet d’aménagement linguistique inspiré des recherches sociolinguistiques. À cet égard, le Québec constituait un terrain privilégié d’observation, d’analyse et de structuration des modèles d’implantation terminologique. Il fallait construire une méthode d’intervention étatique applicable au contexte de travail socio-économique et capable de provoquer des changements d’attitudes selon un calendrier bien établi. En effet, la situation linguistique devait d’abord être modifiée dans les entreprises. Outre les volets ressortissant aux aspects relatifs à la traduction et au lexique, ce milieu ambiant commandait une perspective nouvelle que la linguistique sociale n’avait fait qu’effleurer. Jusque-là, c’étaient surtout les comportements des individus dans leurs rapports avec la langue générale qui avaient fait l’objet d’expériences. La situation nouvelle exigeait une analyse des comportements exécutée en fonction des relations que l’individu entretenait avec les langues de spécialité. Les sociolinguistes québécois qui se préoccupaient du programme de francisation ont donc dû établir des procédés nouveaux d’analyse, qui se sont incorporés à la recherche terminologique pratique et qui ont fini par en constituer l’un des principes fondamentaux.

4. Les milieux de la terminologie

Les conditions strictes imposées par la Charte de la langue française ont permis de mettre progressivement en place au Québec un réseau d’intervenants en terminologie. Les milieux terminologiques québécois forment aujourd’hui quatre importants sous-ensembles interreliés, qui participent chacun à leur manière à l’aménagement terminologique français du Québec. D’une part, chacun de ces groupes d’intérêts a pour but de s’autogérer en matière de travaux terminologiques. D’autre part, ils concourent tous ensemble à l’enjeu unique de la francisation.

Nous voudrions examiner quatre de ces intervenants collectifs. Deux d’entre eux œuvrent en relation étroite avec les directives contenues dans la Charte : l’Office de la langue française et les entreprises privées et parapubliques. Deux autres coopèrent aux efforts de francisation malgré leur position plus extérieure au regard de la loi. Il s’agit de la Direction générale de la terminologie et de la documentation de Bureau des traductions du gouvernement fédéral et des universités. Chaque groupe a un rôle déterminé à accomplir dans la stratégie globale d’implantation terminologique.

4.1 L’Office de la langue française

Le rôle interventionniste de l’Office de la langue française est clairement défini dans la Charte. Cet organisme s’est imposé comme l’instigateur des travaux terminologiques pour l’ensemble du Québec. Ses réflexions et ses actions, de même que l’évolution de son mandat ont été l’occasion de mettre successivement au point une gamme de méthodes qui couvrent aujourd’hui la plupart des aspects du dossier linguistique du Québec. Progressivement, surtout depuis le début des années 70, les méthodes élaborées sont passées du plus pratique au plus théorique suivant en cela le même cheminement qui a permis le passage du « faire » vers le « faire faire ». La description des méthodes est donc devenue urgente. Initialement inspirateur et agent de la francisation, l’Office transforme son rôle. Il agira dorénavant comme conseiller et animateur pour les questions terminologiques. Après l’achèvement de la francisation, sa mission ultime consistera à être le modérateur de l’activité terminologique au Québec.

De ses expériences multiples, l’Office a tiré quelques grandes lignes de force sous la forme de méthodologies de travail et de recherche qui seront évoquées maintenant.

4.1.1 La terminologie systématique

La publication d’une méthodologie de la recherche terminologique systématique remonte à 1978. Elle procède d’une première tentative datant du commencement de la décennie 70 alors que le premier Office de la langue française publiait un Guide de travail en terminologie. Ce guide était davantage une compilation de connaissances théoriques et pratiques glanées çà et là dans les rares ouvrages traitant de terminologie et de lexicographie. Malgré sa vétusté, cet opuscule demeure un ouvrage de référence pour les néophytes. La méthodologie actuelle décrit toutes les étapes du travail de recherche en terminologie systématique : du début de la recherche, c’est-à-dire le choix du domaine, jusqu’à sa conclusion logique, o’est-à-dire la publication d’un lexique, d’un vocabulaire ou d’un dictionnaire terminologique, chacune des phdses est expticitée et détaillée à partir de considérations d’ordre théorique et pratique. Cette méthodologie générale sert de moule à presque toutes les autres évoquées par la suite.

4.1.2 La terminologie ponctuelle

La recherche terminologique ponctuelle répond à des besoins différents de la précédente mais néanmoins complémentaires. Les demandes sont acheminées à l’Office par téléphone (service S.V.P.) et par courrier; il arrive aussi que des personnes se présentent au bureau. Les questions peuvent être relatives à un seul terme ou encore à une courte série de termes. Il peut s’agir de la recherche d’un équivalent français pour un terme anglais, ou encore du remplacement d’un terme indésirable, ou encore de la création d’un néologisme pour dénommer une réalité nouvelle. Le caractère de ponctualité d’une telle démarche trouve son corollaire nécessaire dans le très court laps de temps imparti pour trouver la solution et préparer la réponse. Le terminologue doit faire connaître instantanément ou différer d’un jour, au plus de quelques jours, sa réponse. La démarche terminologique ponctuelle se distingue donc de la démarche systématique par ses objectifs et ses moyens. Le Service des consultations de la Direction de la terminologie a préparé une méthodologie de la recherche ponctuelle qui définit d’une manière plus appropriée les recherches documentaires et lexicographiques indispensables pour répondre rapidement à une demande ponctuelle. Il a élaboré une fiche de travail qui permet de suivre de bout en bout le cheminement d’une recherche et même de procéder à l’enregistrement de la réponse dans la banque de terminologie sans avoir à passer par un travail de transcodage de la fiche. Le lien continu avec l’usager, l’urgence des décisions et l’aspect le plus souvent oral des démarches caractérisent la recherche terminologique ponctuelle à l’Office. Cette méthodologie est en voie de publication.

4.1.3 La terminologie néologique

La néologie constitue l’un des fondements essentiels de toute recherche terminologique factuelle ou thématique. Aucune science ou technique récentes, aucune discipline nouvelle ne peuvent établir leur terminologie sans se heurter à un moment ou à un autre au besoin néologique. Les travaux de néologie peuvent se dérouler selon trois axes distincts : la néologie ponctuelle, qui offre une solution instantanée à un problème terminologique nouveau et individuel; la néologie systématique, qui comble les lacunes lexicales dans un domaine d’activité pour lequel un terminologue élabore un vocabulaire ou un lexique; la néologie sélective ou demi-systématique, qui ne recense que (es unités terminologiques néologiques pour un secteur d’activité donné.

Les deux premières catégories rattachent respectivement leur méthode à celles de la terminologie ponctuelle ou systématique. La dernière bénéficie d’une méthode particulière, distincte des deux autres sous plusieurs aspects. Leur caractère commun réside dans la mise au point d’un filtre linguistique et lexicographique dont l’objectif est de permettre à coup sûr l’identification du statut néologique ou lexicalisé des termes retenus lors du travail de dépouillement, ou proposés pour dénommer une nouvelle réalité ou pour remplacer un terme indésirable. La description détaillée de cette méthode est en voie d’achèvement et elle devrait être publiée cette année.

4.1.4 La normalisation

La stratégie d’aménagement terminologique prévoit à priori le recours au processus de la normalisation. En principe, c’est le point d’aboutissement des travaux terminologiques. L’élaboration d’un dictionnaire terminologique se termine presque toujours par la normalisation de son contenu. L’acte de normalisation marque donc la reconnaissance de sa qualité intrinsèque et son acceptation par les milieux socioprofessionnels auxquels il s’adressait. Selon la procédure terminologique courante, la normalisation d’un lexique ou d’un vocabulaire relevait de la responsabilité du terminologue et du comité formé à l’occasion de ce que l’on appelait un chantier terminologique. Cette première manière de normaliser est celle qui est décrite dans la méthodologie de la recherche systématique.

En 1978, la normalisation a pris une autre ampleur. Sous l’impulsion de la Commission de terminologie de l’Office de la langue française et des diverses commissions ministérielles de terminologie, une démarche méthodologique nouvelle a été développée. La recherche fondamentale demeure toutefois similaire à celles décrites précédemment. La préparation des dossiers de normalisation est confiée à des terminologues de l’Office ou de l’extérieur de l’organisme qui appliquent les principes et les méthodes habituels aux étapes prévues.

Le cheminement d’un dossier est le suivant :

  1. Nature de l’avis demandé;
  2. Origine de la demande (personne ou organisme);
  3. Exposé détaillé du problème;
  4. Données terminologiques nécessaires à l’étude de la demande;
  5. Consultation des spécialistes du domaine touché par la demande;
  6. Propositions du rédacteur du dossier;
  7. Étude en commission et acceptation des propositions;
  8. Entérinement par les membres de l’Office de la langue française;
  9. Parution des avis de recommandation et de normalisation dans la Gazette officielle du Québec.

Selon la complexité du dossier analysé et scs implications, les décisions peuvent survenir sous la forme d’avis de normalisation ou de recommandation.

La Commission de terminologie étudie des demandes qui revêtent diverses formes :

  1. Les dossiers de termes isolés, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur un terme ou un petit groupe de termes.
  2. Les dossiers d’envergure plus théorique, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur des questions plus globales, comme la féminisation des titres, les règles d’écriture, etc.
  3. Les dossiers lexicographiques, c’est-à-dire qu’elle se prononce sur des dictionnaires terminologiques produits par des terminologues de l’Office ou d’organismes externes.
  4. Les énoncés de politique, c’est-à-dire qu’elle prépare ou fait préparer des politiques linguistiques qui ont pour but de statuer théoriquement sur un aspect ou un autre du programme d’aménagement linguistique et terminologique de l’Office (emprunt, régionalismes, qualité de la langue, néologie, etc.).

Tel que le stipule la Charte de la langue française, la Commission de terminologie coiffe donc désormais toutes les recherches qui conduisent à des décisions de normalisation ou de recommandation. Ainsi l’uniformisation et l’harmonisation de la normalisation sont assurées.

4.1.5 Les régionalismes

Le français utilisé au Québec a créé au fil des siècles un grand nombre de particularités lexicales, phonétiques et, dans une moindre mesure, des particularités grammaticales et syntaxiques. Des raisons d’ordre historique font qu’il faut tenir compte de ces différences d’avec le français européen, langue source. Idéologiquement, le processus de l’aménagement linguistique et terminologique postule la reconnaissance des régionalismes linguistiques propres au Québec, tout spécialement dans le domaine lexical. Ainsi, certains archaïsmes, dialectalismes, amérindianismes, néologismes et termi-nologismes sont-ils protégés et entérinés par l’Office. L’importance uantitative des québécismes a poussé l’organisme à s’occuper de ce ossier d’une manière toute spéciale. Une méthode de reconnaissance et d’acceptation des régionalismes a donc vue le jour. Elle prend appui sur les démarches terminologiques précitées, de même que sur les grandes conceptions actuelles de la lexicographie, qui valorisent de plus en plus la description totale ou partielle des patrimoines linguistiques régionaux des communautés francophones. Pour l’instant, cette méthode d’identification des québécismes découle d’un énoncé de politique sur les régionalismes lexicaux. Ce texte sert de filtre pour accepter ou rejeter les régionalismes. Il prévoit aussi des circonstances de non-intervention. La publication de l’énoncé est prévue pour le printemps.

4.1.6 La banque de terminologie

Les résultats nés des recherches terminologiques multiformes évoqués dans les cinq premiers points trouvent leur aboutissement dans la consignation dans la Banque de terminologie du Québec. L’enregistrement dans le grand réservoir de termes qu’est une ban-ue obéit à un certain nombre de règles strictes et bien définies afin ’assurer l’uniformité des données recueillies et rediffusées par la suite en direct ou en différé. Je ne fais que souligner cet aspect important du travail terminologique puisque non seulement il ne peut plus être ignoré, mais qu’il forme la voie de l’avenir. Par l’intermédiaire de terminaux disposés en plus de quarante points cruciaux du Québec, la banque de terminologie est maintenant en liens directs et constants avec la plupart des grandes entreprises québécoises.

4.2 Les entreprises privées et parapubliques

Le second sous-ensemble qui gravite dans l’orbite de l’Office de la langue française est celui formé des grands représentants des secteurs de l’activité socio-économique, soit les entreprises du secteur privé et celles du secteur parapublic. Ensemble, elles constituent la pierre angulaire du processus de la francisation. Elles sont à la fois le point de départ et le point d’arrivée des travaux terminologiques. Les objectifs fixés par la Charte de la langue française les ont donc incitées à avoir un rôle participatif et à se doter de méthodes de travail dont la plupart s’inspirent largement de celles de l’Office. À tout instant, ces entreprises travaillent en étroite collaboration avec les terminologues-conseils de l’Office. Leurs services de terminologie sont fort bien structurés et pourvus de tous les instruments modernes nécessaires à l’accomplissement du mandat de francisation. Grâce aux terminaux installés chez elles, l’accès aux principales banques de données terminologiques est instantané. Conscientes de leurs responsabilités dans le milieu québécois, les entreprises privées d’envergure, telles Bell Canada, Québec Cartier, les entreprises parapubliques, telles Hydro-Québec, Téléglobe Canada, Radio-Canada, la Société d’énergie de la Baie James, viennent alléger le fardeau de l’Office en matière terminologique en produisant elles-mêmes leurs dictionnaires terminologiques.

4.3 La Direction générale de la terminologie et de la documentation

La Direction générale de la terminologie et de la documentation est un organisme qui est rattaché au Bureau des traductions du gouvernement fédéral du Canada. Sa vocation première n’est évidemment pas la francisation intégrale du Québec, mais bien plutôt l’instauration du bilinguisme dans les ministères et institutions fédéraux au Canada. Il n’en demeure pas moins que l’activité terminologique déployée par la DGTD a des répercussions qui sont loin d’être négligeables sur le processus de changement linguistique au Québec. Nombre de dossiers sont en effet soumis aux deux paliers de gouvernement afin qu’une décision commune soit prise. De sorte que les travaux de terminologie doivent être coordonnés afin que les deux instances gouvernementales fassent les choix appropriés, comme cela s’est fait pour la terminologie des produits laitiers, par exemple. Dans le cas de nombreux dossiers, l’influence réciproque des méthodes de terminologie se fait donc largement sentir. Une foule de terminologues fédéraux sont en activité au Québec; la plupart travaillent en terminologie française. Les contacts avec leurs homologues provinciaux sont monnaie courante et la concertation de plus en plus fréquente. L’état actuel des rapports entre l’Office et la DGTD permet de croire que d’ici peu les deux banques de terminologie les plus puissantes du monde occidental seront interconnectées. Les résultats des recherches terminologiques de ces deux géants de la terminologie en Amérique du Nord seront donc plus accessibles pour tout le monde et plus harmonisés. Un partage des tâches pourrait ainsi être envisagé. C’est une perspective d’avenir très souhaitable.

4.4 Les universités

L’université est un lieu de formation où les étudiants acquièrent les connaissances minimales fondamentales dans une discipline ou une autre. Les besoins du Québec en terminologues ont fait qu’en moins de dix ans presque toutes les universités québécoises ont revu ou mis sur pied des programmes d’études en terminologie, de sorte qu’aujourd’hui l’enseignement de la terminologie théorique et pratique est un fait accompli dans sept universités au Québec (Laval, Montréal, Sherbrooke, Concordia, McGill, Université du Québec à Trois-Rivières et Université du Québec à Montréal). Ce réseau d’enseignement universitaire disposé à travers le Québec permet de répondre à la demande en terminologues nouveaux ou encore de parfaire la formation en terminologie des traducteurs en exercice. L’enseignement est dispensé aux premier, deuxième et troisième cycles des études à Laval et Montréal. Ailleurs, seul le premier cycle existe. L’impact théorique et pratique de cet enseignement peut être mesuré positivement dans les différents milieux de travail évoqués jusqu’ici. L’universitarisation de la terminologie est un bienfait pour cette discipline et une reconnaissance de son statut autonome parmi les autres disciplines des sciences humaines et des sciences du langage. Elle contribue à encadrer la formation des futurs terminologues et à assurer une uniformisation de plus en plus sûre des travaux terminologiques réalisés au Québec.

Au cours de chaque trimestre, environ 500 étudiants universitaires québécois reçoivent sous une forme ou une autre un ou plusieurs cours de terminologie dont certains sont obligatoires et d’autres optionnels dans les programmes d’études. Ainsi, au trimestre d’automne 1982, j’ai donné un cours d’initiation à la terminologie auquel assistaient quelque 225 étudiants.

5. Conclusion

Il est malaisé de conclure un pareil tour d’horizon sur la situation de la terminologie au pays du Québec. Je n’ai fait qu’effleurer une bonne part de notre vécu quotidien en terminologie et tisser le réseau multiforme et complexe du fonctionnement de la terminologie chez nous. J’ai préféré entremêler des linéaments divers plutôt que d’explorer en profondeur un champ particulier au détriment des autres qui sont tout aussi importants. J’ai retracé l’histoire récente, la situation actuelle et les développements prévisibles de la terminologie afin de donner le goût à d’autres de suivre le même chemin, à tout le moins de s’en inspirer. Je ne crois pas qu’il faille encenser la terminologie au point de croire que c’est le seul facteur indispensable pour procéder au changement linguistique d’un pays. Si l’on sait y faire, elle est un moyen d’action et d’intervention souverain. Elle est un auxiliaire précieux, une motivation de première grandeur, une voie fondamentale et un support logistique indéniable. Mais isolée des autres composantes de l’intervention linguistique que sont l’appui et la foi des responsables et des intervenants dans le dossier linguistique, elle ne saurait être très efficace. La terminologie existe, mais elle n’a de valeur véritable que lorsque les Hommes qui la pratiquent y croient fermement.

Note

[1] Texte d’une communication présentée en espagnol lors du Premier séminaire de terminologie tenu du 11 au 15 avril 1983 à l’Université Simon Bolivar de Caracas (Venezuela).