Le pacte normatif du français québécois : réflexions sur les marques lexicographiques diatopiques

De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart. (Rey, 1992 : 1685)

1. L’objet dictionnaire

Incontestablement, le dictionnaire est un instrument de référence linguistique privilégié qui fait autorité en matière de langue. Le pouvoir dont il est investi ou la puissance qui en émane concourent à le faire pénétrer dans une espèce de mythologie dans laquelle le dieu Norme commande le royaume des mots. Or la galaxie dictionnairique est organisée en systèmes beaucoup moins monolithiques, beaucoup plus protéiformes qu’on le croit généralement.

Objet didactique et produit d’ordre linguistique avant toute chose —bien qu’il soit aussi un objet technique et industriel—, ce genre de livre sur les mots est aussi une construction d’origine anthropologique et ethnologique ainsi qu’un instrument du savoir senti comme un lieu mémoriel d’accumulation des connaissances d’une nation sur la langue et, accessoirement, sur le monde. Il traduit et exprime fidèlement la vision du monde d’un groupe culturel tout comme il dérive de ce milieu ambiant. Rattaché à une longue chaîne d’influences établissant un continuum, il grave dans les archives de l’histoire les modes de vie et de pensée ainsi que la perception de la langue d’un groupe humain qui occupe un territoire donné, parle et écrit une langue ou une variété de langue il une époque bien déterminée dans le temps. En retour, les membres de cette société cherchent à se reconnaître et à s’identifier dans le ou les dictionnaires qu’ils utilisent (cf. Boulanger, 1994 : 2). C’est à partir de là qu’ils peuvent se dire eux-mêmes, dire et interpréter le monde, découper l’expérience humaine. Le dictionnaire général monolingue est donc un livre dont les sources sont éminemment sociales —les hommes et la culture— et qui est porteur d’une constellation de valeurs symboliques communautaires. En prenant appui sur des systèmes de valeurs socio-historiques, chaque dictionnaire réfléchit à sa manière un modèle des usages sociaux d’une langue et des conflits qui les agitent (cf. Rey et Delesalle, 1979 : 20). Le texte dictionnairique devient alors interprétable du point de vue d’une herméneutique socioculturelle.

2. La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer que, sans l’ombre d’un doute, elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est connue ou en usage. Et il n’en a jamais été autrement depuis sa naissance officielle il y a presque douze siècles. Dans sa spatialité, le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point de son histoire, cet idiome a toujours participé d’usages et de normes multiples. Aussi, peut-on conclure que depuis les Serments de Strasbourg en 842. il est émaillé de traits régionaux de tous ordres : phonétiques, grammaticaux, lexicaux, etc. que ses frontières ne sont pas étanches, qu’il a évolué et évolue encore diversement dans des terreaux différemment semés, et que ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l‘histoire. De ces observations, on tirera un principe qui soutient ou démontre que plus une langue s’étend dans l’espace, plus elle s’éloigne de son foyer originel primaire, plus elle se différencie dans ses structures grammaticales et syntaxiques, plus les divergences phonétiques sont repérables, et plus son lexique s’accommode et se particularise sous l’effet d’influences extralinguistiques multiformes, sans pour autant créer de rupture avec la source. Avec le temps, la langue finit par s’échapper des filets normatifs qui la tiennent captive; elle morcelle la supranorme idéale en une mosaïque d’autres normes qui seront reconnues, interprétées, homologuées ou rejetées suivant les opinions idéologiques de chacun.

C’est dire que l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal certes commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où il s’épanouissait. À proprement parler, le français n’existe pas dans la réalité linguistique. On se sert de cette bannière pour désigner un type de langue, qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la réalité vivante du langage, seuls des français apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables. « La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle “le français” tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (Muller, 1985 : 50). La norme unique donnée comme table de vérité par rapport aux usages est rapidement invalidée par la moindre observation lucide. Rêver à l’unification et à l’uniformisation du français, c’est rêver que l’univers se contracte pour revenir au big-bang initial. Ce big crunch, comme le désignent les astrophysiciens, ramènerait l’univers à l’instant un, au moment où rien n’existait, où tout était autre, partout et nulle part à la fois, comme le français international. Il aura fallu un long cheminement pour en arriver au constat de la « coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement éloignées les unes des autres » (Corbeil, 1987 : 12). La pluralité des normes comme modèles de convenance est la principale assise de la francophonie et elle n’empêche pas les locuteurs de parler et d’écrire la même langue, même si des accents se sont distingués, des mots particularités. Il est patent que si le français du Québec a encore quelque chose à voir avec le français île-de-francien d’hier et d’aujourd’hui, ce n’est certes plus du gallofrançais depuis belle lurette. La variation était déjà le lot des marins de Jacques Cartier avant qu’ils s’embarquent pour l’Ouest, qu’ils longent la côte du Labrador et qu’ils débarquent à Gaspé, en 1534.

3. L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle et politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— a (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, et posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard québécois. Fait observable parmi de nombreux autres, collectivement, les Québécois ont pris en main la gestion de leurs ressources linguistiques, lexicales en particulier, y inclus la part commune héritée du rameau européen du français et le patrimoine que quatre siècles et demi d’histoire ont permis de façonner, d’accumuler et d’accroître. Il est désormais évident que la définition des référents doit s’élaborer et s’évaluer de l’intérieur, attendu que c’est la perception que l’on a de soi qui guide les réflexions, construit la réalité et dessine un profil du monde original et intégrateur. La référence initiale doit se faire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de règles de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale nord-américaine généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires. La norme du français d’Amérique peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien qui réfère à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté québécoise et qui en règle la réalisation (cf. Baggioni, 1976 : 56-57).

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois qui émanent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes (cf. Boulanger, 1994). Cette vertu lexicographique est encore réaffirmée dans le Nouveau Peut Robert (NPR, 1993) quand les principaux rédacteurs écrivent noir sur blanc que leur dictionnaire « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (Rey-Debove et Rey, 1993 : IX). La norme dont il est ici question est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la grande majorité des travaux de lexicographie québécoise prend en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux. Ceux-ci sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisque ces répertoires demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant— et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (cf. Boulanger, 1988 et 1994).

La norme —concept polémique s’il en est— joue un rôle de premier plan dans l’écologie linguistique de toute société qui a su structurer ses institutions politiques, éducationnelles et culturelles. Elle n’est pas autre chose qu’une manière d’appréhender un système linguistique donné ou une partie de celui-ci et de s’en servir. Ce que les linguistes décrivent comme étant leur langue ou leur variété de langue est le standard de la collectivité dans laquelle ils vivent et travaillent. Autrement dit, la norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à et par un corps social dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus fédérant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue ou l’une de ses variétés comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. Et cette entreprise de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien. Cette prise de conscience est récente. En France, elle est enracinée dans le XVIIe siècle.

Un tel point d’ancrage est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives des marques d’usage lexicographiques. Il est donc indiscutable « qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (Valin, 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments très divers —historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc.— un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : « elle doit être assurée comme telle, dans celte contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (Genouvrier, 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français d’Amérique peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. La réappropriation de la norme ne peut pas se réaliser d’une autre manière.

Une autre condition paraît essentielle, et c’est celle qui consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils ne le parlent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français. Que l’on cesse de croire que les locuteurs du Québec passent leur temps à dégrader la langue, à l’abâtardir, à lui infliger les pires tortures et autres détournements anglicisants, comportements qui l’écarteraient de plus en plus du standard international, qui n’est, au vrai, qu’une vue de l’esprit influencée par le sacro-saint modèle scripturaire et, surtout, par l’éloignement de la réalité langagière quotidienne de la France. Ces attitudes relèvent d’un aveuglement sur la vie des langues, sur la nature de la variation linguistique, sur les distinctions entre l’oral et l’écrit et sur une approche des marques qui gomme tout l’arrière-plan historique, social et géographique. De là, la persistance du purisme. Autre sport national d’autoflagellation et de stigmatisation, le purisme est à sa façon une falsification de la réalité du langage. En refusant et en repoussant la réalité présente d’une culture linguistique originale, en l’occurrence la nôtre, il ne fait que gauchir une vérité linguistique enracinée dans le tissu social. Cette forme d’interventionnisme qu’est le purisme n’a rien à voir avec un aménagement linguistique pesé et réfléchi. Le purisme ne vise qu’à condamner tout ce qui n’est pas conforme à certains désidératas dans lesquels pointe l’idée absolue d’une langue étale. Ainsi, l’exclusion d’un niveau de langue au profit de l’autre et sans tenir compte des paramètres sociaux est un geste qui mène droit au rigorisme. D’ailleurs, avant de parler de niveaux de langue, encore faut-il que le locuteur en ait plusieurs à sa disposition! Le purisme est une action de nature sectaire, ce n’est jamais une force soutenue par l’ensemble d’une communauté. Pour la simple raison qu’il fait fi du présent, sauf à dire qu’il est à corriger, de la mouvance de la langue et de ses diverses stratifications spatio-temporelles, qu’il s’arime à un modèle du passé qui ne s’est jamais pérennisé et qu’il relève d’un avenir encore plus hypothétique. En prenant pour référence ce qui fut il y a longtemps, par exemple le dictionnaire d’Émile Littré, au détriment de ce qui est, le purisme bride la langue, et cela ne saurait être toléré. Aucune langue, aucune variété de langue n’a de chance de survie si on laisse le faucon de l’autarcie puriste la capturer dans ses serres.

En lexicographie, il parait difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la nonne est fragmentée et plurielle. Le NPR (1993) et le Petit Larousse illustré 1994 (PLI, 1994), par exemple, ne sont pas des dictionnaires faits pour les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques québécismes. Ce sont seulement des ouvrages que les Québécois utilisent faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes. C’est en nous appuyant sur une conception positive et globale de la langue française au Québec que nous aborderons le chapitre des marques lexicographiques en nous arrêtant prioritairement sur les indicatifs topolectaux, autrement dénommés diatopiques.

4. Tramer les usages?

4.1 Les concepts clés

Au Québec, le débat entourant le concept de « marque d’usage » exige que soient clarifiés deux autres concepts, celui de la norme et de sa rhétorique, discuté dans les paragraphes précédents, et celui de la perception du québécisme ou de son statut par rapport à la langue française.

L’idée de québécisme peut s’articuler de deux manières. Je les présente très schématiquement et sans nuance, pour le moment, car cela mènerait trop loin (pour une discussion sur la question du régionalisme, cf. Boulanger, 1985).

Le québécisme est un mot, un sens, une locution, etc., propre au français québécois et qui n’est pas d’usage actif en France ou ailleurs dans la francophonie, et qui, d’aventure, est identifié, marqué comme tel dans les dictionnaires d’outre-Atlantique. Le québécisme a ici un caractère différentiel et il correspond à la distinction traditionnelle faite par les linguistes et les lexicographes. Il s’oppose au belgicisme, à l’helvétisme, à l’acadianisme...

Le québécisme est un mot, un sens, une locution, etc., employé(e) couramment au Québec, dans le cadre des communications orales et écrites ordinaires, générales et/ou spécialisées. Selon ce point de vue, tous les mots de la langue française en usage au Québec et qui ne réfèrent pas explicitement à d’autres réalités spécifiques de la francophonie sont des québécismes. Par ailleurs, un nombre relativement important de ces mots caractérise notre variété de langue, mais la majorité fait aussi partie du français commun, partagé par la communauté francophone internationale. Selon une évaluation toute intuitive, mais reposant sur diverses expériences dictionnairiques, la part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80 %. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (Boulanger, 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique (d’autres chercheurs lui attribuent le sens de « régionalisme »; cf., parmi d’autres, Depecker, 1988 : 10-11). L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image de la norme centrale parisienne. Le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA, 1992) fut élaboré en suivant cette perspective renouvelée de la conception du québécisme; tout son contenu est de langue française et québécois, concrétisant en cela l’idée de Jean-Claude Corbeil voulant qu’un dictionnaire complet du français du Québec soit rédigé comme si c’était le seul français de la planète. Ce que plusieurs des vaillants critiques du DQA (1992) n’ont pas saisi malgré les explications détaillées figurant dans l’introduction et les multiples interventions des auteurs lors de la polémique suscitée par la sortie du dictionnaire.

4.2 La rubrique relative aux marques d’usage

En lexicographie, le système des étiquettes joue un rôle capital. C’est l’un des plus importants attributs de l’article de dictionnaire. La marque est un indicateur de situation de communication et un médiateur de l’usage. Elle renvoie à une règle, à une norme édictée qui est non « un fait quantitatif, statistique, une loi au sens naturel et objectif du mot, mais une loi culturelle, une prescription » (Rey et Delesalle, 1979 : 22), la prescription ayant une origine idéologique. Elle sert à graduer la construction de la norme linguistique décrite et à qualifier l’usage. Corollairement, elle entérine l’idée de la prescription, parce que les marques sont la plupart du temps interprétées comme des indices de renforcement de la norme sélectionnée ou de la norme idéale. « Le marquage a pour fonction non de refléter l’usage, mais de contraindre les usagers à respecter une norme socioculturelle, linguistiquement discutable » (Beaujot, 1989 : 81). Les labels caractérisent le statut du mot ou du sens par rapport à un usage non marqué. C’est dire qu’ils gèrent les restrictions ou les contraintes d’emploi des éléments de la nomenclature. Ils ne visent donc aucunement la condamnation d’un mot ou son rejet dans une catégorie irrecevable grammaticalement parlant. « The people who make a two-part division into “correct” and “incorrect” show that they do not understand how language works » (Read, 1992 : 284). La validation de l’usage ne réside pas dans le mot lui-même, mais bien dans le contexte social dans lequel il est cité. Pour cette raison, au Québec, tout mot retenu dans un dictionnaire de langue, qu’il soit usuel partout dans la francophonie ou d’un usage limité au secteur québécois, n’a pas à être pourvu d’un indicatif de localisation diatopique. Du point de vue de la norme interne, rien, absolument rien ne justifie le marquage des mots puisqu’ils sont tous québécois. Noter des indices géographiques comme canadianisme, québécisme ou régionalisme reviendrait à accorder la priorité à une norme externe, même si les particularismes de cette norme européenne sont aussi reconnus et identifiés dans un dictionnaire québécois. Encore une fois, il est impératif de se rallier à l’idée que l’absence d’étiquette est le signe de la conformité et de la recevabilité normatives, toute marque topologique étant le témoin d’une restriction d’emploi, rien d’autre (cf. Beaujot, 1989 : 81). L’absence d’indice devant une forme ou un sens est aussi significative que sa présence. La marque neutre (∅) indique simplement une situation de communication non conditionnée, normale et reçue. Les seules marques de localisation admissibles concerneraient les spécificités géographiques à l’intérieur du territoire québécois, mais il n’y a pas lieu d’élaborer là-dessus pour le moment.

Les marques s’organisent en plusieurs constellations porteuses de particularités fonctionnelles. Les principales sont d’ordre chronologique, géographique, technolectal, social et stylistique (pour des explications plus raffinées, cf. Landau, 1984 : 174-225). Par ailleurs, « le métalangage dont nous disposons aujourd’hui, les fameuses marques d’usage, type “populaire”, “familier”, “argotique”, “spécialisé”, etc., est l’objet d’une critique fort légitime et bien fondée, avec comme conséquence, que ce métalangage est discrédité, ou, tout au moins, apparaît comme peu satisfaisant ou peu rigoureux » (Corbeil, 1988 : 76). À l’heure présente, cet appareil métalangagier nécessite une sérieuse évaluation, un examen minutieux et circonstancié ainsi qu’un dépoussiérage en profondeur, il ne satisfait plus entièrement toutes les dimensions du langage. Des marques restent encore à inventer pour mieux circonscrire la réalité du langage; par exemple, on pourrait tirer profit de balises comme oral / écrit, raciste, sexiste (cf. Beaujot, 1989 : 80).

On peut aussi envisager les indicatifs comme relevant d’aspects positifs ou d’aspects négatifs. Sont positifs des critères comme : dépister des néologismes, valoriser le lieu de création d’un mot, indiquer des valeurs d’emploi, revendiquer une fierté légitime devant la créativité linguistique. Sont négatifs des critères comme : condamner une forme, pointer un barbarisme, épingler un emprunt, marginaliser un mot, en somme tout ce qui renvoie à un autre standard (Paris, Londres, États-Unis, Madrid, Lisbonne, selon les langues). La lexicographie traditionnelle n’a pas encore résolu tous ses conflits à cet égard puisque la double perspective descriptive et prescriptive mène à des quiproquos. Par exemple, les marques anglicisme et néologisme peuvent être décodées doublement. Suivant le volet descriptif, l’unité coiffée de la première sera décryptée comme étant d’origine anglaise ou américaine alors que la seconde sera décodée comme un mot ayant pénétré récemment en français. Sur la base de l’étalon prescriptif, l’anglicisme sera vu comme inapproprié tandis que le néologisme devra faire son purgatoire, c’est-à-dire perdre son label de nouveauté pour accéder au champ du permis (cf. Boulanger, 1984 : 10). Sans compter que des mots comme prime lime et short-track, récoltés dans le PLI (1994), vivent en français sous la double bannière de l’anglicisme et du néologisme, ce qui pose le problème du chevauchement naturel des étiquettes.

4.3 Au pays de la diatopie

En ce moment, on décèle deux attitudes opposées devant le marquage des mots régionaux dans les dictionnaires de langue. Dans les ouvrages élaborés en France, par exemple dans le NPR (1993), tous les ouest-atlantismes sont codés soit directement, grâce au label lui-même (cf. frasil), soit indirectement dans la rubrique étymologique (cf. motoneige), dans l’énoncé de la définition (cf. orignal) ou grâce à des procédés simultanés (cf. caribou). Dans la grande majorité des dictionnaires français adaptés ou confectionnés au Québec, par exemple le Dictionnaire CEC Jeunesse (DCECJ, 1992), le Dictionnaire du français plus (DFP, 1988) et le DQA (1992), les québécismes ne sont pas repérables au moyen de ces marques. Tandis que dans la première série d’exemples, l’indicatif spatial sert d’avertissement pour le lecteur qui est d’abord de France, faut-il le rappeler, une volonté de neutralisation, de désaccord au sujet de la marginalisation traditionnelle explique la seconde façon de faire. Deux comportements, deux normes possibles.

La plupart des auteurs de dictionnaires complets mis en chantier au Québec ou adaptés de produits étrangers se situent d’emblée du point de vue de l’ensemble de la langue française en usage au Québec. Des mots comme acériculture, cégep, traversier n’ont jamais été des régionalismes lorsqu’ils étaient analysés de l’intérieur. Ils ressortent comme tels uniquement dans les dictionnaires d’entreprises françaises, dans les recueils correctifs ou dans des ouvrages publiés par des gens d’ici qui les jugent à partir de la norme parisienne, c’est-à-dire du standard qui nourrit la différence. En revanche, ce sont les allusions à des particularités de la vie en France qui deviennent marquées, dans la définition (cf. département, sens 1, dans le DCECJ, 1992), dans l’explication sémantique (cf. 1. franc, dans le DCECJ, 1992) ou dans l’exemple d’emploi (cf. présidentiel, dans le DCECJ, 1992). Pour le moment, aucun dictionnaire hexagonal n’use de l’abréviation région. (« régionalisme » ou « régional ») pour escorter de telles unités. La formule appositionnelle En France ou sa mise entre parenthèses amorce la définition (cf. censeur, sens 4, « En France, personne chargée de la surveillance des études et de la discipline dans les lycées », bleuet, sens 3, « En France, centaurée bleue (Centaurea cyanus), plante très courante, appelée aussi casse-lunettes » et sapin, sens 2, « (En France) Sentir le sapin (c-à-d. le bois dont on fait les cercueils) : n’avoir plus longtemps à vivre », tous dans le DFP, 1988).

Dans le DCECJ (1992), le DFP (1988) et le DQA (1992), les marques topolectales Canada ou Québec furent écartées afin d’éviter le syndrome de la hiérarchisation de l’usage du point de vue de la norme prescriptive, c’est-à-dire du standard originant d’une autorité et imposé à partir d’une construction théorique du système de la langue qui endosse un certain ostracisme et l’obligation pour l’utilisateur de se plier à des prescriptions d’emploi commandées par un alignement inconditionnel sur Paris. L’idée des lexicographes était également de se garder de mettre en relief sous un angle défavorable les différences entre les usages linguistiques québécois et européens, de s’assurer que s’il y avait des divergences, elles ne consistaient pas en écarts à classer dans le fichier des marginalismes, à comparer à un diktat étranger, mais bien plutôt à s’assurer d’une homogénéité qui résulte de la fusion du lexique commun et du lexique particularisant. C’était le seul moyen de dessiner le portrait réel du français en terre américaine. Pour les Québécois, le mot table doit être aussi québécois que le mot magasinage et le mot magasinage utilisable sans restriction en langue française comme le mot table. Les marques diastratiques ou de niveaux de langue peuvent évidemment nuancer les jugements d’emploi sur certains mots (cf. plus loin).

À tort ou à raison, on a reproché aux lexicographes québécois l’absence de marquage diatopique dans les dictionnaires laurentiens. L’une des principales objections que l’on prône en faveur de l’introduction des marques est le désir d’identifier la portion du lexique propre au continent nord-américain. Il s’agit dans ce cas de défendre une attitude de fierté, d’orgueil même. On veut se montrer et montrer aux autres que ce qui nous appartient est extraordinaire, peut-être même meilleur que chez le voisin. On veut dire au monde que assurance chômage, que citoyenneté au sens de « nationalité », que constitunonnaliste sont à nous, que nous revendiquons une partie des mots autobus et érablière. Bien entendu, ce point de vue est positif et défendable. Les mêmes critiques soutiennent que la présence des étiquettes signalerait à ceux qui lisent, voyagent, se cultivent que ces unités sont à surveiller, sinon à remplacer lors de séjours en France ou en francophonie extérieure. Le corollaire de cette position veut que les visiteurs étrangers sachent comment s’y retrouver eux aussi lors de leur passage en Amérique. Tout cela est tout à fait conforme à l’éthique linguistique et à la politesse. Il y a cependant un hic : c’est toujours le citoyen québécois qui doit s’adapter à la norme de l’autre, qu’il soit le visiteur ou l’hôte. On peut se demander en effet pourquoi la pareille ne nous est pas rendue dans un dictionnaire français, pourquoi les rédacteurs ne signalent pas que carte bleue, carte grise, carton jaune, droguiste, érémiste, parpaing, pressing, S.D.F., smicard, sucre roux, sont de purs francismes conceptuels ou formels? Et puis, qui sait si cela ne rendrait pas service aux locuteurs français et à ceux qui apprennent le français en Europe? De toute façon, ce serait jouer « fair-play »! En contrepartie, la lexicographie d’Amérique pourrait envisager de noter les vocables renvoyant à des notions non partagées avec la francophonie, notamment pour les termes administratifs et institutionnels. La marque québécisme ou canadianisme prendrait alors une valeur méliorative axée sur l’ouverture plutôt que de se cantonner au rôle distinctif insécurisant. Son but serait de communiquer au destinataire que le mot lui est propre parce que la réalia lui est aussi exclusive. On peut songer par ailleurs à utiliser les toponymes Québec ou Canada pour identifier les mots dans l’article. La réflexion sur le sujet est à peine amorcée, elle doit se poursuivre (cf. Boulanger. 1990).

Du strict point de vue de la méthode lexicographique, le réseau des marques laisse perplexe. Le dictionnaire transmet une foule d’informations linguistiques sur un mot que l’on appelle l’entrée. Celle-ci devient le sujet d’un texte plus ou moins élaboré qui s’articule selon un code métalinguistique et stylistique rigide, fixé depuis le XVIe siècle. La lexicographie régionale récente est venue perturber ce bel équilibre séculaire des contenus microstructurels par le simple fait du déplacement du pôle d’examen et de l’option de description des mots. L’axe d’analyse devient interne entraînant dans son sillage le glissement du point de comparaison de Paris vers l’Amérique, surtout le Québec. D’un lieu nettement circonscrit, d’un centre, on passe à un vaste territoire où la norme n’a pas de véritable point d’ancrage géographique. Celui-ci est à rechercher dans un espace mental comme celui que forme le corps social dominant. Le traditionnel fil d’Ariane étant rompu ou plutôt se tendant sur un nouveau parcours, il va de soi que les informations de la microstructure de l’article sont l’objet d’une révolution et qu’elles sont à revoir en profondeur. La sémiotique du dictionnaire de langue est profondément perturbée parce que les modes d’articulation de la pensée révèlent de nouvelles perspectives quant à la manière de découper l’expérience humaine. Toute la physionomie de l’article doit être refaçonnée sous peine de produire des dictionnaires hybrides ou illégitimes. Les articles blanc, bleu, cuisine sont à reconfigurer afin de les rendre comparables à inhalothérapeute, polyvalente ou sous-ministre. En outre, dans les dictionnaires laurentiens, il n’est plus question d’accepter que les particularismes lexicaux soient définis à l’aide de gloses synonymes du français d’outre-Atlantique (cf. épinette défini par « épicéa » dans le NPR, 1993, joujouthèque par « ludothèque » dans le PLI, 1994; cp. les définitions des mêmes entrées dans le DQA, 1992).

Dans un dictionnaire de 60 000 articles, est-il utile, du point de vue lexicographique, de dire aux Québécois que tel ou tel mot est leur? Les lexicographes français avertissent-ils leurs concitoyens que yaourt est plus de France que yog(h)ourt (NPR, 1993), que périf ou périph (NPR, 1993, et PLI, 1994, sous périphérique) sont d’utilisation ou de référence exclusivement parisiennes, que baby-foot, (faire) basket, funboard et sponsor (NPR, 1993) sont des emprunts ou des pseudo-emprunts inconnus sous d’autres cieux francophones?

Opter pour une description lexicographique intégrale revient à dire que le rejet du mode traditionnel du marquage devrait être une hypothèse de départ. Le contenu du dictionnaire doit capter la langue française telle qu’elle vit et s’épanouit en contexte nord-américain. C’est encore se soumettre à la norme européenne centralisatrice, hiérarchisante et dévalorisante que de procéder autrement. On sait que le dictionnaire se propose comme un livre porteur de la norme objective et sociale, mais que les doxologues le transforment en un ouvrage prescriptif et idéal. Si dans nos dictionnaires chaque québécisme de forme ou de sens est escorté d’une marque, il « aura l’air d’une exception, d’un égarement collectif quant à la norme » (Gadbois, 198B : 99) qui sera invariablement considérée comme puisant sa force au dehors, autrement dit en sol européen. Si la conception globale du dictionnaire nécessite la description de l’ensemble du français au Québec, auquel se greffent quelques indispensables particularismes européens, aussi bien belges et suisses que français et africains, il ne paraît pas opportun de labelliser autre chose que des formes ou des sens qui ne sont pas d’un usage actif ici, ou dont l’utilisation renvoie à des classes de référents strictement allogènes. La majorité du public fait partie du « monde ordinaire » et c’est à lui que s’adresse le dictionnaire, pas aux linguistes ou aux langagiers, encore moins aux autres francophones, sinon accidentellement. Pour illustrer cela par un exemple concret, le DQA (1992) sera appelé comme témoin. Ce dictionnaire n’est pas destiné en priorité aux traducteurs, même si ceux-ci peuvent en tirer profit. Aucun dictionnaire de langue de 40 000 entrées dont la vocation principale est pédagogique ne prend d’ailleurs tes traducteurs comme public cible. Par rapport aux exigences normatives de la majorité des langagiers, le DQA (1992) est, bien entendu, déviant. Presque tous le condamnent publiquement et déclarent ne pas s’en servir. Le désaccord sur la norme, qui est à la source des propos de ce groupe, mène à une « évaluation » biaisée idéologiquement, puisque c’est l’enveloppe qui est jugée et non le contenu réel du dictionnaire.

Le locuteur ordinaire part du principe que ce qu’il trouvera dans son répertoire est juste, correct, que c’est du français de qualité, que cela se dit ou s’écrit couramment là où il vit, que ce qui s’écarte du standard est signalé par les lexicographes, porte-parole de la norme sélectionnée. Pour lui, c’est bien-être social, permis de conduire, vadrouille qui sont du bon français général alors que sécurité sociale, carte grise, wassingue ou serpillière lui sont étrangers et devraient porter une indication appropriée; quant à débagouler (donné comme populaire et vieux dans le DFP, 1988, le NPR, 1993, et le PLI, 1994) et débecter (donné comme familier dans les mêmes ouvrages), ces unités ne sont pas d’une utilisation habituelle en Amérique et les indices de niveaux de langue ne correspondent pas à la réalité connue de l’usager. Il n’en va pas autrement avec des expressions comme Ah, chouette alors!, Chic alors!, Mince alors!, toutes notées du niveau familier dans le NPR (1993) et qu’aucun locuteur québécois n’emploierait spontanément au même niveau. Au fur et à mesure que les connaissances du consulteur augmenteront, que ses contacts avec l’Europe s’étofferont, car, au départ, les utilisateurs ordinaires ne font pas de comparaison avec la France, il fera lui-même les distinctions (cf. collège, cégep et polyvalente par rapport à lycée (France), gymnase (Suisse) et athénée (Belgique)). Pour ce qui est du public déjà averti, il devrait avoir développé un jugement éclairé. En lexicographie, le temps est un grand allié de la norme et de la médiation; il saura faire son office dans la propagation du nouveau code normatif,

Je suis fermement convaincu que si l’on prend la décision de marquer les formes ou les sens, il faudra épingler tout ce qui constitue un écart, le moindre soit-il par rapport au français européen. Des mots comme avenue, cuisinière, érable, fleuve, longe, pin, pizza, rue, sapin et torrent devront être revus et subir un sérieux toilettage définitionnel puis cire étiquetés, le cas échéant, de marques diastratiques, technolectales, etc.; leur définition actuelle et les exemples qui les accompagnent pèchent par gallocentrisme (cf. sapin défini par « Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1 500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa) » dans le PLI, 1994; pizza par « Préparation de pâte à pain garnie de tomates, anchois, olives, mozzarella, etc. [...] » dans le NPR, 1993; pin, illustré par Pin sylvestre, pin maritime ou pin des Landes pin pignon ou pin parasol (cp. la première série d’exemples dans le DQA, 1992 : Pin blanc, rouge, gris)). Par ailleurs, des flexions comme omettre, députée, professeure ou des neutralisations comme (la) juge, (la) ministre devront être reconnues comme des québécismes morpho-grammaticaux en raison de leur morphème de genre ou de leur épicéinisation (les mots juge et ministre sont encore consignés en tant que noms masculins dans le NPR (1993) et le PLI (1994) alors que le DQA (1992) ne donne pas de genre, se conformant en cela à l’évolution de la langue française en terre québécoise). Des mots comme briser, (être) chanceux et cuisinette seraient des régionalismes de fréquence. Etc.

Dans un dictionnaire destiné en priorité aux usagers québécois et non à l’ensemble des francophones, on serait plus que justifié de ne pas marquer les nord-américanismes tout comme on le serait d’estampiller les références propres à l’Europe ou les réalités non répandues ici. Si chaque forme, chaque sens, chaque emploi considérés comme des acquis par le public nord-américain doivent être encodés, il y aura une inflation de marques, une redondance de l’information, ce qui alourdirait inconsidérément le dictionnaire et ne faciliterait guère le décodage. Mais, dira-t-on, comment reconnaître ce qui est nôtre de ce qui est panfrancophone? S’il est aisé de cataloguer atoca, cégep, fun, umiaq, qu’en est-il de didacticiel, dossier, échéancier, glaciel, motoneige, nordicité, terminologue, mots ou sens spécialisés ou semi-spécialisés créés au Québec, mais largement diffusés dans l’usage francophone? Qu’en est-il de autobus, casser, colonisation, déportation qui ont une facture sémique nuancée suivant les lieux d’emploi? Les mots bouger, enfant, manger, mère sont-ils réellement perçus de manière identique en Amérique et en Europe? Comment distinguer le sens des expressions et locutions comme [F] mettre les pieds dans le plat et croiser les doigts (cf. NPR, 1993) d’avec [Q] se mettre les pieds dans les plats et se croiser les doigts (cf. DQA, 1992)? Que faire avec des mots comme niaiseux, noté Canada, sans marque diastratique dans le NPR (1993) et le PLI (1994), ou serrer, noté litt. ou Canada dans le PLI (1994), au sens de « enfermer, ranger en lieu sûr »? Démêler l’écheveau des francophonismes, c’est-à-dire des unités lexicales communes à tous les francophones, et des particularismes n’est pas une sinécure. Les marques de nationalisation sont aussi problématiques, étant donné que les mots migrent rapidement d’une variété de français à l’autre, comme en fait foi l’énumération précédente, à laquelle on peut additionner les formes dites fautives comme alternative, crème glacée, drastique, opportunité qui ont maintenant rejoint les colonnes des répertoires hexagonaux. Ainsi va la vie des mots. Bien des vocables et des sens se métamorphosent du jour au lendemain. Hier encore, on les considérait comme des francismes ou des québécismes. Aujourd’hui, ils sont devenus des francophonismes. Certains anglicismes naguère propres au Québec se francophonisent rapidement, comme l’illustrent les quelques exemples précédents.

Un autre aspect mérite intérêt; c’est celui qui veut qu’historiquement la marque soit unique alors que la moindre petite analyse montre que chaque mot, chaque sens pourrait être doublement ou triplement encodé puisque le consulteur peut percevoir le mot à plusieurs niveaux simultanément. Différentes marques peuvent s’imbriquer pour mieux saisir les circonstances d’emploi de chaque mot. Ainsi l’unité acériculture est à la fois un québécisme et un terme technique, carcajou un amérindianisme et un régionalisme laurentien, bouscueil un localisme, un mot rare ou littéraire, cométique un inuitisme, un québécisme et un terme technique, coroner un anglicisme, un régionalisme, un terme du vocabulaire de la justice qui pourrait être officialisé, ainsi de suite. L’encodage des unités peut obliger le lexicographe à recourir à l’enchâssement des marques temporelles, sociales, technolectales, géographiques, etc., ce qui, à ce jour, est quasi inédit dans le travail dictionnairique. L’un des dangers qui guette le lexicographe, c’est sans nul doute l’inflation des étiquettes distinguant les registres d’emploi. Un fort risque de surenchère est présent.

5. Synthèse

La langue française, le système de la langue sont singuliers. Les normes, les usages sont pluriels. Ils montrent ainsi l’évolution et la rénovation de la langue. Aussi, soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des différences plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est, bien entendu, ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que du point de vue des positions idéologiques, l’idée de norme n’est pas neutre.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (cf. Boulanger, 1994 : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale québécoise, appuyé sur tous les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, énoncés institutionnels, etc.) et sur tous les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire de l’une des variétés valorisées de la langue française conduit à l’invalidation de la norme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique.

Dans un dictionnaire québécois qui envisage l’ensemble de la langue d’ici, il ne parait pas opportun de baliser les particularités laurentiennes pour plusieurs raisons discutées et rediscutées tout au long de ce texte. Je les synthétise ci-après.

  1. Marquer les québécismes reviendrait à établir un précédent pour une autodescription lexicographique complète d’une langue sur un territoire donné. Jamais les dictionnaires de France ne marquent l’ensemble des francismes ou des mots usuels en France seulement ou autrement spécifiques de l’Hexagone. Les dictionnaires ne particularisent que ce qui provient d’ailleurs : régions, États, pays. Le cas de Louis-Alexandre Bélisle (1957) est particulier : sa référence normative est inconditionnellement alignée sur le français d’Europe. Il a néanmoins constitué une étape importante, nécessaire même, dans l’histoire et l’évolution de la lexicographie nord-américaine de langue française.
  2. La marque géographique est inutile, puisqu’il existe par ailleurs un appareil de balises qui permet de noter les écarts par rapport à la norme préconisée : les marques sociales pour les niveaux de langue, les marques socioprofessionnelles pour les terminologies thématiques, les marques chronologiques, les marques collocatives, etc. C’est ce réseau qui importe. Par ailleurs, le simple fait de considérer l’ensemble de la langue française parlée et écrite au Québec comme un tout à décrire est déjà une prise de position normative. « La norme institue dans le champ des comportements socioculturels une polarité du positif et du négatif tendant à fonder en valeur une décision strictement conventionnelle » (Genouvrier, 1972 : 43). Comme cette option répond à la perception du québécisme évoquée antérieurement, on conçoit facilement qu’il y aurait une forme de redondance à vouloir identifier les mots diffusés sur l’ensemble du territoire québécois.
  3. Marquer les particularismes québécois reviendrait à dire :
    1. Qu’il existe une norme supérieure, que cette norme est centralisée ailleurs —à Paris— et que c’est elle qui servirait de référence, de tertium comparationis. Un dictionnaire qui envisage l’ensemble de la norme d’ici tout en soulignant les éléments spécifiques serait vu comme un sous-produit dialectal. Il est impossible de croire qu’aujourd’hui encore seuls les dictionnaires de France puissent servir à hiérarchiser les mots d’un autre territoire. Cela contredit la définition même de la francophonie.
    2. Que les unités linguistiques ainsi mises en évidence sont marginalisées, régionales, donc irrecevables, invalidées par l’autre norme. Car tout marquage, quel qu’il soit, est perçu prescriptivement par le décodeur. Les doxas dictionnairiques et normatives en répercutent l’écho depuis des siècles.
    3. Qu’il existe encore un profond sentiment d’insécurité linguistique envers la norme légitime québécoise, qu’en somme on nierait (cf. Boisvert, Boulanger, Deshaies et Duchesneau, 1993). Ce serait faire la preuve que le choix normatif n’est pas arrêté, que la société ou les lexicographes ne sont pas prêts à accepter le standard d’ici ou encore à confirmer qu’il en existe bel et bien un. Quant à l’argument de fierté devant les mots identifiés, il n’a pas sa raison d’être puisqu’il ne vaudrait que pour ce qui est au-dessus de la norme, à savoir les mots littéraires (bouscueil et pagée, par exemple) et les mots techniques ou scientifiques (acériculteur, batture et inhalothérapeute, par exemple). Tous les mots appartenant à des niveaux de langues sociaux situés sous la barre normative seraient stigmatisés. Marquer les québécismes, ce serait reconnaître qu’il y a quelque chose de différent, au sens négatif s’entend. Marquer par fierté reviendrait malgré tout à proscrire. Cela s’apparenterait au défaut de la qualité. À vouloir trop bien faire, on risquerait de perpétuer une autre idéologie.
    4. Qu’il faut signaler aux autres francophones que ces mots sont exclusivement québécois. Cette option n’a guère de sens sinon d’entretenir le complexe de la différence. Un dictionnaire comme le DQA (1992) s’adresse aux gens d’ici en priorité tout comme les dictionnaires français décrivent un usage hexagonal pour des locuteurs de l’Hexagone. Lorsque les lexicographes français reprennent nos mots, ils les identifient à leur manière et pour leurs besoins spécifiques. Ils les retiennent « seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII). La désignation de réalités propres ou la mention d’usages caractérisés « ne prétendent pas remplacer les descriptions spécifiques et plus exhaustives des belgicismes, helvétismes, québécismes, africanismes, antillanismes, etc., et encore moins se substituer à des dictionnaires du français décrivant l’usage et la norme de cette langue dans une communauté sociale donnée (le Robert vient d’en faire la tentative très sérieuse au Québec, par le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui) » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII-XIV). Par ailleurs, les dictionnaristes français n’ont cure d’identifier leurs propres particularités (cf. droguerie, garde à vue, garde des sceaux, polochon et traversin dans le NPR, 1993), sauf lorsqu’il s’agit de termes institutionnels (cf. arrondissement et canton), et encore n’y a-t-il pas là une recherche d’exhaustivité.

6. Conclusion : dictionnaire, norme et société

La marque, quelle qu’elle soit, est le signal d’un écart par rapport à quelque chose d’autre qui est accepté; une norme, un standard, des niveaux d’emploi, de discours... Aussi rappeler aux Québécois que tel ou tel mot est une québécisme, au sens de « régionalisme », ce serait les inciter à le rejeter par insécurité linguistique et à rechercher la réponse « correcte » dans un autre réservoir, en l’occurrence le trésor franco-français, identifier les québécismes, c’est, bien entendu, noter tout écart visible par rapport à la France (par exemple : acériculture, cégep, désencrage; fam. maganer, sacrer son camp, taponner). Si les trois derniers exemples ont des synonymes gallofrançais de même niveau, il n’en va pas de même pour les trois premiers qui sont davantage valorisés et qui, en France, n’ont aucune résonance conceptuelle. Doit-on alors envisager deux classes de mots, les bons et les mauvais?

Tout lexicographe « différentialiste » marquerait les mots cités ci-dessus. Mais que ferait-il avec des formes comme avenue « artère orientée nord-sud », banc « siège pour une personne », bouquin (qui est familier en France), chaise, érable, faculté (l’un des exemples du NPR, 1993, est : « Doyen, recteur d’une faculté. »), fauteuil, le Fleuve, outre-mer « vers l’est », rue « artère orientée est-ouest », sapin, université?

Concevoir un dictionnaire, le mettre en chantier, le rédiger supposent des choix normatifs à plusieurs niveaux, comme on l’a vu pour le domaine précis des marques. En théorie, les dictionnaires ne se veulent pas ostracisants : ils refusent « l’autocensure d’une norme rigoureuse » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII). Mais leur contenu résultant d’une série de tris qui reposent sur des critères du bon et du bel usage, le destinataire en tire l’impression justifiée que ce genre d’ouvrage est un code de la langue réglé par les lexicographes identifiés comme des arbitres et des décideurs linguistiques. Pour ce qui est du point d’ancrage de notre norme, il semble acquis qu’elle est orientée du côté de « la variété standard de la couche moyenne supérieure assez fortement scolarisée » (Auger, 1988 : 63). En d’autres mots, la norme est le « modèle social qui guide la réalisation des comportements linguistiques des locuteurs dans chaque groupe dont est composée la société globale elle-même » (Corbeil, 1988 : 73). Elle est le mode d’existence de la suprématie d’une pratique linguistique sur d’autres qui existent dans la même communauté ou dans une communauté sœur (cf. Baggioni, 1976 : 70). La norme reflète donc, y compris dans la variation linguistique régionale, la pratique qui est dominante sur un territoire. Celte pratique est elle-même l’expression, la médiation et le reflet complexe de la précellence d’une variété sur une ou d’autres. Il n’est donc pas opportun de marquer diatopiquement les mots qui originent des galaxies lexicales de sa propre référence. C’est la variété éloignée géographiquement ou les variétés internes qui doivent faire l’objet du balisage. Des dictionnaires comme le DCECJ (1992), le DFP (1988) et le DQA (1992) s’inscrivent dans la lignée de la conception variationmste de la langue française, et ce fait ne peut pas être ignoré.

Concrètement, il est difficile de circonscrire la norme puisque la seule définition possible de cette tête de pont lexicographique est la description elle-même une fois qu’elle est achevée et disponible. Au sein de notre communauté linguistique, il existe sans nul doute une norme lexicale qui influence et oriente les usages et les situe les uns par rapport aux autres. Mais, à l’heure actuelle, rares sont les dictionnaires qui concrétisent celte vision théorique et intuitive de la norme sociale québécoise. La preuve reste à venir, car la norme implicite est néanmoins réelle et elle est conditionnée par les lexicographes qui confectionnent les dictionnaires. Le DQA (1992) est le premier dictionnaire québécois à expliciter sans complexe toutes les dimensions de la norme sociale observable de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus il y aura de dictionnaires de ce genre, plus la norme sera concrétisée et avalisée.

Il n’en reste pas moins que la lexicographie québécoise est placée devant le défi de (re)terrilorialiser la lexicographie de la langue française. Plus que tout autre, le dictionnaire est un livre d’appartenance et d’identité, un livre territorial, terriblement diatopique : fruit d’un espace communautaire, il participe au développement d’un tissu social dans un temps immobilisé (cf. Boulanger, 1988 : 141). Les idées et les valeurs sociales défendues fusionnent aux mots de la tribu que consigne le dictionnaire. Aussi le tissu dictionnairique est-il imprégné de toute cette saveur et de cette symbolique sociales qui démarquent et caractérisent la communication d’un groupe de locuteurs. Au delà de « la besogne des mots » —qu’évoque Georges Bataille— et des définitions, c’est dans le réseau des marqueurs de l’usage que le destinataire du dictionnaire retracera nombre de différences subtiles et peu connues entre la variété de français qu’il possède et maîtrise le mieux et le français de référence, qu’il soit européen ou nord-américain. De plus, l’existence des marques dans un dictionnaire de langue représente une sorte de compromis acceptable entre les exigences plus ou moins contradictoires d’une perspective descriptive dans la rédaction du répertoire et une perspective éventuellement ou naturellement sentie comme normative chez les utilisateurs. S’il n’a pas d’âme, le dictionnaire ne sera qu’un objet de contemplation distancé et cela malgré ses qualités lexicographiques intrinsèques. Il doit communiquer quelque chose à quelqu’un qui est capable d’appréhender le message à partir de sa propre conception idéologique de lu langue et du monde.

Les dictionnaires conditionnent les comportements langagiers des individus, car les consulteurs se rallient à ses préceptes sur la langue, qu’ils s’efforcent de transposer ensuite dans leur vie quotidienne. Construire un dictionnaire, c’est édifier une cathédrale à la langue et créer un héritage incomparable pour un pays. Encore faudrait-il que les citoyens de ce pays se reconnaissent dans le dictionnaire qu’on leur propose. Si le répertoire de mots n’est pas un miroir social et culturel, c’est parce que les locuteurs ne souhaitent pas entériner leur autonomie en tant que peuple et civilisation. Tout dictionnaire projeté doit être élaboré en pleine conscience d’une grande confiance linguistique et d’une sécurité totale liées à l’empire que les Québécois ont sur leur développement économique, culturel, langagier, etc. C’est l’unique moyen d’accréditer un modèle original de la norme. Puis de pouvoir accepter la diversité des standards linguistiques de la francophonie tant il est clair que le français est d’un usage pluriel et que son écologie varie suivant les milieux où il s’épanouit. La somme de toutes les normes régionales légitimes sculpte la supranorme de la langue française et elle en fera reconnaître l’influence dans l’évolution du monde. L’existence d’un dictionnaire qui reflète l’entier de la société qui lui donne naissance est l’ultime preuve que l’aménagement linguistique d’un pays ou d’un État a réussi et que la chaîne des influences et de l’accumulation des savoirs est pérenne.

Références

Images de la norme du français québécois : les perspectives lexicographiques contemporaines

De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (REY, 1992 : 1685).

1. L’objet dictionnaire[1]

Depuis le XVIIe siècle, le dictionnaire est un instrument de référence privilégié qui fait autorité en matière de langue. Le pouvoir dont il est investi ou la puissance qui en émane concourent à le faire pénétrer dans une espèce de mythologie dans laquelle le dieu Norme commande le royaume des mots. Or la galaxie dictionnairique est organisée en systèmes beaucoup moins monolithiques, beaucoup plus protéiformes qu’on ne le croit généralement.

Objet didactique et produit d’ordre linguistique avant toute chose —bien qu’il soit aussi un objet technique et industriel—, ce genre de livre sur les mots est aussi une construction d’origine anthropologique et ethnologique ainsi qu’un instrument du savoir senti comme un lieu mémoriel d’accumulation des connaissances d’une nation sur sa langue et, accessoirement, sur le monde. Il traduit et exprime fidèlement la vision du monde que s’est forgé un groupe culturel, tout comme il dérive de ce milieu ambiant. Rattaché à une longue chaine d’influences établissant un continuum, il grave dans les archives de l’histoire les modes de vie et de pensée ainsi que la perception de la langue d’un groupe humain qui occupe un territoire donné, parle et écrit une langue ou une variété de langue à une époque bien déterminée dans le temps. En retour, les membres de cette société cherchent à se reconnaitre et à s’identifier dans le ou les dictionnaires qu’ils utilisent (BOULANGER, 1994a : 2). C’est à partir de là qu’ils peuvent se dire eux-mêmes, dire et interpréter le monde, découper l’expérience humaine. Le dictionnaire général monolingue est donc un livre dont les sources sont éminemment sociales —les hommes et la culture— et qui est porteur d’une constellation de valeurs symboliques communautaires. En prenant appui sur des systèmes de valeurs socio-historiques, chaque dictionnaire réfléchit à sa manière un modèle des usages sociaux d’une langue et des conflits qui les agitent (REY et DELESALLE, 1979 : 20). Il prend alors la figure d’un précieux instrument d’une herméneutique socioculturelle. De Robert ESTIENNE au cours de la première partie du XVIe siècle aux plus récents héritages des entreprises Larousse et Robert, en passant par toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, on peut retracer les grandes étapes des transformations successives de la société française, et, dans une moindre mesure, percevoir l’éveil des autres sociétés francophones.

2. La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer sans l’ombre d’un doute, qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est connue ou en usage. Et il n’en a jamais été autrement depuis sa naissance officielle il y a presque douze siècles. Dans sa spatialité, le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point de son histoire, cet idiome a toujours participé d’usages et de normes multiples. Aussi, peut-on conclure que, depuis les Serments de Strasbourg en 842, il est émaillé de traits régionaux de tous ordres : phonétiques, grammaticaux, lexicaux, etc., que ses frontières ne sont pas étanches, qu’il a évolué et évolue encore diversement dans des terreaux différemment semés, et que ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire et par l’espace où il se déploie. De ces observations, on tirera un principe ou un postulat qui soutient ou démontre que plus une langue s’étend dans l’espace et plus elle s’éloigne de son foyer primaire, plus elle se différencie dans ses structures grammaticales et syntaxiques, plus les divergences phonétiques sont repérables, et plus son lexique s’accommode et se particularise sous l’effet d’influences et de conditionnements extralinguistiques multiformes, sans pour autant créer de rupture avec la source. Avec le temps, la langue finit par s’échapper des filets normatifs originels qui la tenaient captive; elle morcelle la supranorme idéale en une mosaïque d’autres normes qui seront reconnues, interprétées, homologuées ou rejetées suivant les opinions idéologiques de chaque groupe communautaire. Les différentes variétés de français sont issues de ces fragmentations successives. Et là où le français revendique le statut de langue maternelle, on peut distinguer hiérarchiquement un ensemble de normes générales, commodément identifiées par la référence nationale » (REY, 1994 : 312). C’est l’aventure vécue par le français du Québec depuis que le cardinal de Richelieu a fondé l’Académie française en 1635.

C’est dire que l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal certes commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où l’idiome s’épanouissait. À proprement parler, le français n’existe pas dans la réalité linguistique. On se sert de cette bannière pour désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la réalité vivante du langage, seuls des français apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables. La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle “le français” tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (MULLER, 1985 : 50). La norme unique donnée comme table de vérité par rapport aux usages est rapidement invalidée par la moindre observation historique détaillée et lucide. La norme exclusive convoquée pour soutenir et assurer le fonctionnement langagier exemplaire des sociétés ne peut être qu’une chimère. Sur le plan dictionnairique, elle est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et des interpellations multiples mises en jeu par la communication (REY, 1994 : 312). Cette image unitaire trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires en usage au Québec —dont plusieurs viennent d’Europe— et qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France. Rêver à l’unification et à l’uniformisation du français, c’est croire qu’un « instant un » a existé, qu’un moment où tout était clair, net et immuable est repérable sur l’échelle du temps, et que ce point de repère sert de référence unique. Or le français était une langue éclatée dès qu’il s’est émancipé du latin. Nulle part il n’était complet ou stable. Il aura fallu un long cheminement pour en arriver au constat de la coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement éloignées les unes des autres » (CORBEIL, 1987 : 12). La pluralité des normes comme modèles de convenance est la principale assise de la francophonie et elle n’empêche pas les locuteurs de parler et d’écrire la même langue, même si des accents se sont distingués, des mots particularisés. Il est patent que si le français du Québec a encore quelque chose à voir avec le français île-de-francien d’hier et d’aujourd’hui, ce n’est certes plus du gallofrançais pur depuis belle lurette. La variation était déjà le lot des marins de Jacques Cartier avant qu’ils s’embarquent pour l’Ouest, qu’ils longent la côte du Labrador et qu’ils débarquent à Gaspé, en 1534. Plus tard, au XVIIe siècle, dès les premiers contacts sérieux avec les civilisations amérindiennes, la langue française a commencé à s’enrichir d’emprunts que les explorateurs ont ramenés en Europe. Ces amérindianismes, dont un grand nombre est encore d’un emploi quotidien en français québécois, donnent une spécificité à la variété de la langue de Molière qui s’épanouit en Amérique. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (DAF) consigne des unités de cette catégorie (ex. : carcajou, caribou). De ce point de vue et quoique prudente, l’Académie a toujours été sensible à la mouvance lexicale francophone. Celle-ci trouve des échos de plus en plus pertinents dans les œuvres de la Compagnie qui accueille des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (DRUON, 1992b : VI). Néanmoins, la perspective descriptive demeure différentielle et la manière de vivre avec ces mots, de les manier, diffère profondément sur les deux continents.

3. L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle et politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— a (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme, ensuite, et posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard québécois. Fait observable parmi de nombreux autres, collectivement, les Québécois ont pris en main et assumé la gestion de leurs ressources linguistiques, lexicales en particulier, y inclus la part commune héritée du rameau européen du français et le patrimoine que quatre siècles et demi d’histoire ont permis de façonner, d’accumuler et d’accroitre. Il est désormais évident que la définition des référents doit s’élaborer et s’évaluer de l’intérieur, attendu que c’est la perception que l’on a de soi qui guide les réflexions, construit la réalité et dessine un profil du monde original et intégrateur. La référence initiale doit se faire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de règles de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale nord-américaine généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien qui réfère à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (BAGGIONI, 1976 : 56-57).

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois qui émanent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes (BOULANGER, 1994a). Cette vertu lexicographique est encore réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert (NPR) quand les principaux rédacteurs écrivent noir sur blanc que leur dictionnaire reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : IX). La norme dont il est ici question est communément désignée par l’appellation « norme sociale », et c’est elle que la grande majorité des travaux de lexicographie québécoise prend en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant —et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (BOULANGER, 1988 et 1994a).

La norme —concept polémique s’il en est— joue un rôle de premier plan dans l’écologie linguistique de toute société qui a su structurer ses institutions politiques, éducationnelles et culturelles. Elle n’est pas autre chose qu’une manière d’appréhender un système linguistique donné ou une partie de celui-ci et de s’en servir. Ce que les lexicographes décrivent comme étant leur langue ou leur variété de langue est le standard de la collectivité dans laquelle ils vivent et travaillent. Autrement dit, la norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus fédérant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue ou l’une de ses variétés comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnait et sent que sa variété a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. Et cette entreprise de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien. Cette prise de conscience est récente. En France, elle est enracinée dans le XVIIe siècle, diverses institutions dictionnairiques ayant joué un rôle primordial dans ce cheminement, notamment l’Académie française par l’entremise de ses dictionnaires. Cette institution a toujours réalisé ses recherches en s’appuyant sur le principe de l’usage légitimé.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (VALIN, 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments très divers : historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (GENOUVRIER, 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français d’Amérique peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. La réappropriation ou le refaçonnement de la norme ne peut pas se réaliser d’une autre manière.

Une autre condition parait essentielle : c’est celle qui consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils ne le parlent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français. Que l’on cesse de croire que les locuteurs du Québec passent leur temps à dégrader la langue, à l’abâtardir, à lui infliger les pires tortures et autres détournements anglicisants, à entretenir un vocabulaire et une prononciation archaïques pittoresques et folklorisants, comportements qui l’écarteraient de plus en plus du standard international, qui n’est, au vrai, qu’une vue de l’esprit influencée par le sacro-saint modèle scripturaire et, surtout, par l’éloignement de la réalité langagière quotidienne de la France aussi variable dans ses registres qu’elle l’est en Amérique ou ailleurs. Ces attitudes relèvent d’un aveuglement sur la vie des langues, sur la nature de la variation linguistique, sur les distinctions entre l’oral et l’écrit et sur une approche des marques d’usage qui gomme tout l’arrière-plan historique, social et géographique. La compétence active la plus visible et repérable, c’est-à-dire le registre oral, est l’objet en français de variations certaines et nombreuses que des pratiques d’écriture littéraires, médiatiques, documentaires, scientifiques, techniques et administratives ainsi que des pratiques d’enseignement masquent ou gomment. De là, la force et la persistance du purisme. Autre sport national d’autoflagellation et de stigmatisation, le purisme est à sa façon une falsification de la réalité du langage. En refusant et en repoussant la réalité présente d’une culture linguistique originale, en l’occurrence la nôtre, il ne fait que gauchir une vérité linguistique enracinée dans le tissu social. Cette forme d’interventionnisme qu’est le purisme n’a rien à voir avec un aménagement linguistique pesé et réfléchi. Ce n’est absolument pas un effort évolutif. Au contraire, cela s’apparente à l’érection d’un rampart contre le changement et la modulation. Le purisme ne vise qu’à condamner tout ce qui n’est pas conforme à certains désidératas dans lesquels pointe l’idée absolue d’une langue étale. Ainsi, l’exclusion d’un niveau de langue au profit de l’autre et sans tenir compte des paramètres sociaux, est un geste qui mène droit au rigorisme. D’ailleurs, avant de parler de niveaux de langue, encore faut-il que le parleur en ait plusieurs à sa disposition, qu’il en prenne conscience et qu’il puisse les manipuler! Le purisme est une action de nature sectaire, ce n’est jamais une force soutenue par l’ensemble d’une communauté. Pour la simple raison qu’il fait fi du présent, sauf à dire qu’il est à corriger, qu’il escamote la mouvance de la langue et ses diverses stratifications spatio-temporelles, qu’il s’anime à un modèle du passé qui ne s’est jamais pérennisé et qu’il relève d’un avenir encore plus hypothétique. En prenant pour référence prioritaire ce qui fut il y a longtemps, par exemple le dictionnaire d’Émile LITTRÉ, au détriment de ce qui est, le purisme bride la langue, et cela ne saurait être toléré. Aucune langue, aucune variété de langue n’a de chance de survie si on laisse le faucon de l’autarcie puriste la capturer dans ses serres. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille exercer une forme de vigilance et de surveillance.

En lexicographie, il parait difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maitres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le Nouveau Petit Robert et le Petit Larousse illustré (PLI), par exemple, ne sont pas des dictionnaires qui satisfont entièrement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des ouvrages que les Québécois utilisent à bon escient. Mais ils sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

4. La nature du québécisme

Au Québec, le débat entourant le concept de « norme » exige que soit clarifiée une autre notion, à savoir celle de « québécisme », qui, en corollaire, amène à se pencher sur le statut des mots québécois par rapport à la langue française.

L’idée de québécisme peut s’articuler de deux manières. Elles sont présentées très schématiquement et sans nuance pour le moment, car cela mènerait trop loin (voir la discussion sur la question du régionalisme dans BOULANGER, 1985).

4.1. Le québécisme est un mot, un sens, une locution, etc., propre au français québécois et qui n’est pas d’usage actif en France ou ailleurs dans la francophonie —sauf s’il réfère à la réalia évoquée—, et qui, d’aventure, est identifié, marqué comme tel dans les dictionnaires d’outre-Atlantique ou dans ceux d’ici. Ce type de québécisme possède alors un caractère différentiel et il correspond à la distinction traditionnelle faite par les linguistes et les lexicographes. Il s’oppose au belgicisme, à l’helvétisme, à l’acadianisme...

4.2. Le québécisme est un mot, un sens, une locution, etc., tiré(e) du système de la langue française et employé(e) couramment au Québec, dans le cadre des communications orales et écrites ordinaires, générales et/ou spécialisées. Selon ce point de vue, tous les mots du sous-système du français en usage normal, habituel au Québec et qui ne réfèrent pas explicitement à d’autres réalités spécifiques de la francophonie sont des québécismes. Par ailleurs, un nombre relativement important de ces mots caractérise notre variété de langue, mais la majorité fait aussi partie du français commun, partagé par la communauté francophone internationale. Selon une évaluation toute intuitive, mais reposant sur diverses expériences dictionnairiques, la part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80 %. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (BOULANGER, 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui parait logique (d’autres chercheurs lui ont attribué le sens de « régionalisme »; voir, parmi d’autres, DEPECKER, 1988 : 10-11). L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA) fut élaboré en suivant cette perspective renouvelée de la conception du québécisme : tout son contenu est de langue française et québécois, concrétisant en cela l’idée qui soutient qu’un dictionnaire complet du français du Québec doit être rédigé comme si c’était le seul français de la planète.

5. Perdus dans l’histoire et dans l’espace

La langue française n’est pas singulière, mais le système qui la gère et la règle est singulier, lui. Les normes, les usages sont pluriels. Ils montrent ainsi l’évolution et la rénovation de la langue. Aussi, soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est, bien entendu, ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que du point de vue des positions idéologiques, l’idée de norme n’est pas neutre.

Hors d’une position nationale, il parait absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (BOULANGER, 1994a : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale québécoise; ce standard est épaulé par tous les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, décrets, énoncés institutionnels, etc.) et par tous les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées de la langue française au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants. La vie du langage est autrement sinueuse.

Dans un dictionnaire québécois qui envisage l’ensemble de la langue d’ici, il ne parait pas opportun de baliser les particularités lexicales et cela pour plusieurs raisons déjà discutées ailleurs (BOULANGER, 1994b). Elles sont synthétisées ci-après.

5.1. Marquer les québécismes spécifiques à la variété nord-américaine du français reviendrait à établir un précédent pour une autodescription lexicographique complète d’une langue sur un territoire donné. Jamais les dictionnaires de France ne marquent l’ensemble des francismes ou des mots usuels en France seulement ou autrement dénotatifs de l’Hexagone. Les dictionnaires ne particularisent que ce qui provient d’ailleurs : régions, États, pays. Les travaux de Louis-Alexandre BÉLISLE au milieu des années 1950 étaient d’un ordre particulier : sa référence normative est inconditionnellement alignée sur le français d’Europe. Ses dictionnaires ont néanmoins constitué une étape importante, nécessaire même, dans l’histoire et l’évolution de la lexicographie nord-américaine de langue française.

5.2. La marque géographique est inutile, puisqu’il existe par ailleurs un appareil de balises qui permet de noter les écarts par rapport à la norme préconisée : les marques sociales pour les niveaux de langue, les marques socioprofessionnelles pour les terminologies thématiques, les marques chronologiques, les marques collocatives, etc. C’est ce réseau qui importe. Par ailleurs, le simple fait de considérer l’ensemble de la langue française parlée et écrite au Québec comme un tout à décrire est déjà une prise de position normative. La norme institue dans le champ des comportements socio-culturels une polarité du positif et du négatif tendant à fonder en valeur une décision strictement conventionnelle [...] » (GENOUVRIER, 1972 : 43). Comme cette option répond à la perception du québécisme évoquée plus tôt au paragraphe 4.2., on conçoit facilement qu’il y aurait une forme de redondance à vouloir identifier les localismes panquébécois. L’identification de la variation interne relève d’une autre analyse qui ne sera pas abordée dans ce texte.

5.3. Marquer les particularismes québécois reviendrait à soutenir :

5.3.1. Qu’il existe une norme supérieure, que cette norme est centralisée ailleurs —à Paris— et que c’est elle qui servirait de référence, de tertium comparationis. Un dictionnaire qui envisage l’ensemble de la norme d’ici tout en soulignant les éléments spécifiques serait vu comme un sous-produit dialectal. Il est impossible de croire qu’aujourd’hui encore seuls les dictionnaires de France puissent servir à hiérarchiser les mots d’un autre territoire. Cela contredit la définition même de la francophonie.

5.3.2. Que les unités linguistiques ainsi mises en évidence sont marginalisées, régionales, donc irrecevables, invalidées par l’autre norme. Car tout marquage, quel qu’il soit, est perçu prescriptivement par le décodeur. Les doxas dictionnairiques et normatives en répercutent l’écho depuis des siècles.

5.3.3. Qu’il existe encore un profond sentiment d’insécurité linguistique vis-à-vis la norme québécoise légitime, qu’en somme on nierait (BOISVERT, BOULANGER, DESHAIES, DUCHESNEAU, 1993). Ce serait faire la preuve que le choix normatif n’est pas arrêté, que la société ou les lexicographes ne sont pas disposés à accepter le standard d’ici ou encore à confirmer qu’il en existe bel et bien un. Quant à l’argument de fierté devant les mots identifiés, il n’a pas sa raison d’être puisqu’il ne vaudrait que pour ce qui est au-dessus de la norme, à savoir les mots littéraires (ex. : bouscueil, pagée) et les termes techniques ou scientifiques (ex. : acériculteur, batture, inhalothérapeute, récréotouristique). Tous les mots appartenant à des niveaux de langue sociaux situés sous la barre normative seraient stigmatisés. Marquer les québécismes, ce serait reconnaitre qu’il y a quelque chose de différent, au sens négatif s’entend. Marquer par fierté reviendrait malgré tout à proscrire. Cela s’apparenterait au défaut de la qualité. À vouloir trop bien faire, on risquerait de perpétuer une autre idéologie. À moins, bien entendu, que les mentalités face au décodage changent.

5.3.4. Qu’il faut signaler aux autres francophones que ces mots sont exclusivement québécois. Cette option n’a guère de sens sinon d’entretenir le complexe de la différence. Un dictionnaire comme le DQA s’adresse aux gens d’ici en priorité tout comme les dictionnaires français décrivent un usage hexagonal pour des locuteurs hexagonaux. Lorsque les lexicographes français reprennent nos mots, ils les identifient à leur manière afin de répondre aux objectifs de leur programme respectif et de satisfaire les publics cibles identifiés. Ils les retiennent seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIII). La désignation de réalités propres ou la mention d’usages caractérisés « ne prétendent pas remplacer les descriptions spécifiques et plus exhaustives des belgicismes, helvétismes, québécismes, africanismes, antillanismes, etc., et encore moins se substituer à des dictionnaires du français décrivant l’usage et la norme de cette langue dans une communauté sociale donnée (le Robert vient d’en faire la tentative très sérieuse au Québec, par le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui) » (ibid. : XIII-XIV). Par ailleurs, les dictionnaristes français n’ont cure d’identifier leurs propres particularités (ex. : NPR : droguerie, garde à vue, garde des sceaux, polochon, traversin; DAF, bizut, cégétiste, droguerie, énarchie), sauf lorsqu’il s’agit de termes institutionnels (ex. : NPR : arrondissement, canton), et encore n’y a-t-il pas là une recherche d’exhaustivité dans un même dictionnaire ou d’un répertoire à un autre (ex. : DAF ne souligne pas les francismes arrondissement, bachot, canton).

6. Conclusion : dictionnaire, norme et société

La marque, quelle qu’elle soit, est le signal d’un écart par rapport à quelque chose d’autre qui est accepté : une norme, un standard, des niveaux d’emploi, de discours... Aussi, rappeler aux Québécois que tel ou tel mot est un québécisme, au sens de « régionalisme », ce serait les inciter à le rejeter par insécurité linguistique et à rechercher la réponse « correcte » dans un autre réservoir, en l’occurrence le trésor franco-français. Identifier les québécismes, c’est, bien entendu, noter tout écart visible par rapport à la France (ex. : acériculture, cégep, désencrage; fam. maganer, sacrer son camp, taponner). Si les trois derniers exemples ont des synonymes gallofrançais de même niveau, il n’en va pas de même pour les trois premiers qui sont davantage valorisés et qui, en France, n’ont aucune résonance conceptuelle interne. Doit-on alors envisager deux classes de mots, les bons et les mauvais? Puis, étiqueter les mauvais et laisser les bons errer sans collier?

Tout lexicographe « différentialiste » marquerait les mots cités ci-dessus. Mais que ferait-il avec des formes comme avenue artère orientée nord-sud », banc siège pour une personne », bouquin (qui est familier en France), chaise, érable, faculté (l’un des exemples du NPR est : Doyen, recteur d’une faculté. »), fauteuil, le Fleuve, outre-mer [...] vers l’est », rue «  artère orientée est-ouest », sapin, université?

Concevoir un dictionnaire, le mettre en chantier, le rédiger supposent des choix normatifs à plusieurs niveaux, notamment pour le domaine précis des marques. En théorie, les dictionnaires ne se veulent pas ostracisants : ils refusent l’autocensure d’une norme rigoureuse » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIII). Ils ne se veulent pas non plus contraignants : Les dictionnaires de langue que nous [le Robert] publions ne peuvent être considérés comme normatifs » (REY-DEBOVE, 1994 : 285). Mais leur contenu résultant d’une série de tris qui reposent sur des critères du bon et du bel usage, le destinataire en tire l’impression justifiée que ce genre d’ouvrage est un code de la langue prescriptif et réglé par les lexicographes identifiés comme des arbitres et des décideurs linguistiques. Pour ce qui est du point d’ancrage de notre norme, il semble acquis qu’elle est orientée du côté de la variété standard de la couche moyenne supérieure assez fortement scolarisée » (AUGER, 1988 : 63). En d’autres mots, la norme est le modèle social qui guide la réalisation des comportements linguistiques des locuteurs dans chaque groupe dont est composée la société globale elle-même » (CORBEIL, 1988 : 73). Elle est le mode d’existence de la suprématie d’une pratique linguistique sur d’autres qui existent dans la même communauté ou dans une communauté sœur (BAGGIONI, 1976 : 70). La norme reflète donc, y compris dans la variation linguistique régionale, la pratique qui est dominante sur un territoire. Cette pratique est elle-même l’expression, la médiation et le reflet complexe de la précellence d’une variété sur l’une ou l’autre. Il n’est donc pas opportun de marquer diatopiquement les mots ordinaires qui originent des galaxies lexicales de sa propre référence. C’est la variété éloignée géographiquement ou les variétés internes qui doivent faire l’objet du balisage. Des dictionnaires comme le Dictionnaire CEC Jeunesse (DCECJ), le Dictionnaire du français plus (DFP) et le DQA s’inscrivent dans la lignée de la conception variationniste de la langue française, et ce fait ne peut pas être ignoré lorsque l’on envisage les perspectives lexicographiques contemporaines.

Concrètement, il est difficile de circonscrire la norme puisque la seule définition possible de cette tête de pont lexicographique est la description elle-même une fois qu’elle est achevée et disponible. Au sein de la communauté linguistique québécoise, il existe sans nul doute une norme lexicale qui influence et oriente les usages et les situe les uns en relation avec les autres. Mais, à l’heure actuelle, rares sont les dictionnaires qui concrétisent cette vision théorique et intuitive de la norme sociale québécoise. La preuve reste à venir, car la norme implicite est néanmoins réelle et elle est conditionnée par les lexicographes qui confectionnent les dictionnaires. Le DQA est le premier dictionnaire québécois à expliciter sans complexe toutes les dimensions et tous les registres de la norme sociale observable de ce côté-ci de l’Atlantique. Plus il y aura de dictionnaires de ce genre, plus la norme sera concrétisée et avalisée.

Dans le contexte actuel de la francophonie, il n’en reste pas moins que la lexicographie québécoise est placée devant le défi de (re)territorialiser la lexicographie de la langue française. Plus que tout autre, le dictionnaire est un livre d’appartenance et d’identité, un livre territorial, terriblement diatopique : fruit d’un espace communautaire, il participe au développement d’un tissu social dans un temps immobilisé (BOULANGER, 1988 : 141). Les idées et les valeurs sociales défendues fusionnent aux mots de la tribu que consigne le dictionnaire. Aussi le tissu dictionnairique est-il imprégné de toute cette saveur et de cette symbolique sociales qui démarquent et caractérisent la communication d’un groupe de locuteurs. Au-delà de « la besogne des mots » —qu’évoque Georges BATAILLE— et des définitions, c’est dans le réseau des marqueurs de l’usage que le destinataire du dictionnaire retracera nombre de différences subtiles et peu connues entre la variété de français qu’il possède et maitrise le mieux et le français de référence, qu’il soit européen ou nord-américain. De plus, l’existence des marques dans un dictionnaire de langue représente une sorte de compromis acceptable entre les exigences plus ou moins contradictoires d’une perspective descriptive dans la rédaction du répertoire et une perspective éventuellement ou naturellement sentie comme normative chez les utilisateurs. S’il n’a pas d’âme, le dictionnaire ne sera qu’un objet de contemplation distancé et cela malgré ses qualités lexicographiques intrinsèques. Il doit communiquer quelque chose à quelqu’un qui est capable d’appréhender le message à partir de sa propre conception idéologique de la langue et du monde.

Les dictionnaires conditionnent les comportements langagiers des individus, car les consulteurs se rallient à ses préceptes sur la langue, qu’ils s’efforcent de transposer ensuite dans leur vie quotidienne. Construire un dictionnaire, c’est édifier une cathédrale à la langue, c’est créer un héritage incomparable pour un pays et c’est conforter la sécurité linguistique des locuteurs. Encore faudrait-il que les citoyens de ce pays se reconnaissent dans le dictionnaire qu’on leur propose. Si le répertoire de mots n’est pas un miroir social et culturel, c’est parce que les locuteurs ne souhaitent pas entériner leur autonomie en tant que peuple et civilisation. Tout dictionnaire projeté doit être élaboré en pleine conscience d’une grande confiance linguistique et d’une sécurité totale liées à la préhension que les Québécois ont sur leur développement économique, culturel, langagier, etc. C’est l’unique moyen d’accréditer un modèle original de la norme. Puis de pouvoir accepter la diversité des standards linguistiques de la francophonie tant il est clair que le français est d’un usage pluriel et que son écologie varie suivant les milieux où il s’épanouit. Il doit donc être conçu à la fois comme un idiome partout présent dans l’espace francophone et nulle part entier. On a souvent répété que la langue est l’âme et la lumière d’un peuple, qu’elle est l’assise de sa culture, le refuge de sa mémoire, le phare de son identité (DRUON, 1992a : II). Il en va ainsi des variétés légitimes d’une grande langue comme le français. Les véritables obstacles à la procédure de dictionnarisation sont alors plutôt d’origine politique et idéologique. La somme de toutes les normes régionales légitimes sculpte la supranorme de la langue française et elle en fera reconnaitre l’influence dans l’évolution du monde. L’existence d’un dictionnaire qui reflète l’entier de la société qui lui donne naissance est l’ultime preuve que l’aménagement linguistique d’un pays ou d’un État a réussi et que la chaine des influences et de l’accumulation des savoirs est pérenne.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Notes

[1] Cette contribution est une version abrégée et remaniée d’un texte présenté et discuté lors de la Table ronde sur les marques lexicographiques (Montréal 3-4 novembre 1994). Le texte intégral a paru dans les actes de la table ronde. La présente version a été revue à la lumière des thématiques privilégiées lors du colloque tenu à l’Institut de France (17-19 novembre 1994) autour du Dictionnaire de l’Académie française.

Abstract (anglais)

General dictionaries reflect a certain vision of the world shared by the members of a given cultural group, and are also closely related to the group’s social environment. Members of a society wish to see their identity reflected in the dictionaries offered to them. Thus, dictionaries compiled in peripheral French-speaking regions (i.e. outside of France) should account for their particular lexical usages, which have resulted from the fragmentation of French into local varieties. Geographical variation is a natural phenomenon and remains a barrier to the single standard advocated by certain schools of thought. This paper defends the idea of self-description of the variety of French used in Québec, and proposes a few strategies for the promoting of a linguistic standard in the Province. The recognition of a special Québec lexicography is nonetheless closely linked to the concept of the “French language”, which serves as an anchor for all speakers of French. This paper also proposes a reexamination of the important concept of “quebecism”. Both the language being explained (the words) and the language used to explain it (the metalanguage) should be representative of the specific variety in question.

La francophonie : une norme, des normes, un dictionnaire, des dictionnaires?

La non-singularité du français

La langue française ne se rencontre dans son intégralité chez aucun être humain. Corollairement à cette dimension anthropologique de la langue, on peut affirmer sans l’ombre d’un doute qu’elle n’existe pas non plus dans sa plénitude sur aucun territoire où elle est connue ou en usage. Et il n’en a jamais été autrement depuis sa naissance officielle il y a presque douze siècles. Dans sa spatialité. le français a toujours été fragmenté, ondoyant et irradiant. Qu’on le prenne en n’importe quel point et en n’importe quel lieu de son histoire, cet idiome a toujours participé d’usages et de normes multiples. Aussi peut-on conclure que, depuis les Serments de Strasbourg en 842, il est émaillé de traits régionaux de tous ordres : phonétiques, grammaticaux, lexicaux, etc., que ses frontières ne sont pas étanches, qu’il a évolué et évolue encore diversement dans des terreaux différemment semés, et que ces métamorphoses se réalisent selon des rythmes variables toujours conditionnés par l’histoire, par la société cl par l’espace où il se déploie. De ces observations, on tirera un principe ou un postulat qui soutient ou démontre que plus une langue s’étend diatopiquement, plus elle s’éloigne de son foyer primaire, plus elle se différencie dans ses structures grammaticales et syntaxiques, plus les divergences phonétiques sont repérables et plus son lexique s’accommode et se particularise sous l’effet d’influences et de conditionnements extra linguistiques multiformes, sans pour autant créer de rupture avec la source, avec le lieu d’émergence. Avec le temps, la langue finit par s’échapper des filets normatifs originels qui la tenaient captive; elle morcelle la supranorme idéale en une mosaïque d’autres normes qui seront reconnues, interprétées, homologuées ou rejetées suivant les opinions idéologiques de chaque groupe communautaire. Les variétés géographiques du français sont issues de ces fragmentations successives qui font que l’idiome que nous partageons doit être conçu comme une langue unique, à la fois partout présente dans l’espace francophone et nulle part entière. Les assises de la francophonie reposent sur ce fondement et sur l’idée que le français est la langue commune unissant toutes les sociétés qui fédèrent cet espace. Et là où le français revendique le statut de langue maternelle, « on peut distinguer hiérarchiquement un ensemble de normes générales, commodément identifiées par la référence nationale » (Rey, 1994 : 312). C’est en m’appuyant sur cette conception que j’interrogerai quelques éléments-clés de la francophonie dans des perspectives normatives et lexicographiques. Bien entendu, ma perception est celle d’un francophone périphérique, ce qui a déjà pour effet de poser le problème par rapport à un centre réel ou hypothétique pour la francophonie.

C’est dire que l’unité du français, et plus encore son unité normative, est une utopie, un concept théorique et idéal certes commode, mais parfaitement illusoire, que l’on ne peut concevoir aujourd’hui que comme une abstraction d’école qui permet de soutenir un édifice qui ne fut jamais stable et monolithique, justement parce qu’il prenait des figures diversement colorées selon les territoires où l’idiome s’épanouissait. À proprement parler, le français (dénommé avec un article défini singularisant) n’existe pas dans la réalité linguistique. On se sert de cette bannière pour désigner un type de langue qui s’oppose par exemple à l’espagnol et à l’anglais. Dans la réalité vivante du langage des francophones, seuls des français (dénommés avec un article indéfini pluralisant) apparaissent et sont pertinents. Le français est un système de sous-systèmes qui, eux, sont actualisés dans des usages variables, en France, au Québec, en Belgique, en Suisse, en Afrique, au Maghreb, etc. « La norme elle-même, qu’un impérialisme linguistique injustifié appelle « le français » tout court, ne constitue que l’un des nombreux français » (Muller, 1985 : 50). La norme unique donnée comme table de vérité par rapport aux usages est rapidement invalidée par la moindre observation historique détaillée et lucide. La norme exclusive convoquée pour soutenir et assurer le fonctionnement langagier exemplaire des sociétés ne peut être qu’une chimère. Toujours imparfaite, toujours à négocier, en toutes circonstances elle est à modifier, à nuancer eu égard à des conditions évolutives des pratiques discursives et à des interpellations multiples mises en jeu par la communication (Rey, 1994 : 312), Sur le plan dictionnairique, elle est davantage un programme théorique qu’une réalité tangible. De fait, l’image unitaire de la langue trouve son écho primitif dans les grammaires et les dictionnaires en usage au Québec —dont plusieurs viennent d’Europe— et qui transmettent exclusivement la norme de la partie éduquée de l’Île-de-France, même s’ils proclament leur foi dans la francophonie (cf. paragraphe 7).

Rêver à l’unification et à l’uniformisation du français, c’est croire qu’un instant « un » a existe, qu’un moment où tout était clair, net et immuable est repérable sur l’échelle du temps, et que ce point de repère sert de référence unique. Or le français était une langue éclatée dès qu’il s’est émancipé du latin. Nulle part il n’était complet ou stable. Il aura fallu un long cheminement pour en arriver au constat de la « coexistence de normes distinctes lorsqu’une langue est parlée par des communautés linguistiques différentes culturellement éloignées les unes des autres » (Corbeil, 1987 : 12). Pourtant, c’est l’évidence même, la pluralité des normes comme modèles de convenance est la principale assise de la francophonie et elle n’empêche pas les locuteurs de parler et d’écrire la même langue, même si des accents se sont distingués, des mots particularisés. Il est patent que si le français du Québec a encore quelque chose à voir avec le français île-de-francien d’hier et d’aujourd’hui, ce n’est certes plus du gallofrançais depuis belle lurette. Il n’y a qu’à voir ce qu’on en dit, en bien ou en mal, quand on le compare avec la langue de Paris. La variation était déjà le lot des marins de Jacques Cartier avant qu’ils s’embarquent pour l’Ouest, qu’ils longent la côte du Labrador et qu’ils débarquent à Gaspé, en 1534. Plus lard, au XVIIe siècle, dès les premiers contacts sérieux avec les civilisations amérindiennes, la langue française a commencé à s’enrichir d’emprunts que les explorateurs ont ramenés en Europe. Ces amérindianismes, dont un grand nombre est encore d’un emploi quotidien en français québécois (achigan, atoca, ouananiche, pimbina), donnent une spécificité à la variété de la langue de Molière qui s’épanouit en Amérique. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française [DAF] consigne des unités de cette catégorie (carcajou, caribou). De ce point de vue et quoique prudente, l’Académie a toujours été sensible à la mouvance lexicale francophone. Celle-ci trouve des échos de plus en plus pertinents dans les œuvres de la Compagnie qui accueille « des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Druon, 1992 : VI). À mes yeux, cette affirmation est de nature condescendante et elle entérine bel et bien que les régionalismes sont des écarts par rapport à une norme dominante et que leur gestion relève de cette norme, bientôt identifiée comme étant celle de Paris. Ce n’est pas une critique, c’est un constat. Ceci dit, il n’en reste pas moins que des particularismes lexicaux sont consignés dans le DAF, même si la perspective descriptive demeure différentielle et que la manière de vivre avec ces mots et de les manier dans l’usage quotidien diffèrent profondément sur les deux continents. Une simple comparaison de leur définition dans des dictionnaires français et québécois illustrera ce phénomène.

L’autogestion de la norme

Au Québec, depuis une génération, l’ouverture culturelle cl politique ainsi que la recherche d’une personnalité nationalitaire —plan social— et identitaire —plan individuel— ont (re)donné la parole aux gens, arrière-plan qui a préparé une meilleure saisie de la langue d’abord, de la norme ensuite, de la qualité de la langue plus récemment, et qui a posé les balises pour mener à l’identification puis à la légitimation d’un standard endogène. Fait observable parmi de nombreux autres, collectivement, les Québécois ont pris en main et assumé la gestion de leurs ressources linguistiques, lexicales en particulier, y inclus la part commune héritée du rameau européen du français et le patrimoine que quatre siècles et demi d’histoire ont permis de façonner, d’accumuler et d’accroître. Il est désormais évident que la définition des référents doit s’élaborer et s’évaluer de l’intérieur, attendu que c’est la perception que l’on a de soi qui guide les réflexions, construit la réalité et dessine un profil du monde original et intégrateur. La référence initiale doit en effet se traduire à travers un usage linguistique national, organisé, valorisé et validé en conséquence. L’usage québécois forme l’un des principaux nœuds de la langue française; il institue un ensemble de régies de conduite cohérentes, un code qui débouche sur la reconnaissance implicite d’une norme lexicale territorialisée et généralisée, en attendant qu’elle soit davantage explicitée dans les dictionnaires et accréditée dans des grammaires. La norme du français du Québec peut alors être comprise comme la constitution et l’action du français laurentien se référant à une pratique dominante qui s’impose à d’autres pratiques langagières à l’intérieur de la communauté et qui en règle la réalisation (Baggioni, 1976 : 56-57). Elle doit aussi apparaître viable en face d’autres pratiques langagières à l’extérieur de la communauté, celle(s) de la France par exemple, puisque c’est ce territoire qui sert de modèle et de réference historiques. Mise à part la France, le Québec est, à l’heure actuelle, le seul membre de la francophonie à posséder des descriptions lexicographiques complètes et à en planifier d’autres. Toutes les autres descriptions sont partielles et/ou différentielles. Il ne m’appartient pas d’en définir ici les raisons, mais celles-ci influencent certainement l’équilibre du cercle francophone.

La norme et la société

La norme décrite dans la majorité des dictionnaires de langue est de nature objective en ce sens qu’elle rend compte des emplois qui émanent de la société, qui sont observés puis consignés par les lexicographes (Boulanger, 1994). Celle vertu lexicographique est encore réaffirmée dans le Nouveau Petit Robert [NPR] quand les principaux rédacteurs écrivent noir sur blanc que leur dictionnaire « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif, rôle qui répond à la demande des usagers du français. Il arrive qu’il donne son avis sur une forme ou un emploi, mais c’est alors par des remarques explicites qui ne peuvent être confondues avec l’objet de la description » (Rey-Debove et Rey, 1993 : IX). La norme dont il est ici question est communément désignée par l’appellation norme sociale, et c’est elle que la grande majorité des travaux de lexicographie québécoise prend en compte depuis dix ans dans les dictionnaires généraux. L’attraction du prescriptif à tout prix et le désir inconscient de la norme unique placent bien des dictionnaires en porte-à-faux, particulièrement lorsqu’ils sont élaborés hors du cercle d’influence européen. Ces recueils sont souvent coincés dans le piège tendu par Charybde et Scylla, puisqu’ils demeurent à la jonction de la norme prescriptive et de la norme objective, c’est-à-dire qu’ils sont situés aux confins du code normatif que certaines autorités ou prétendues autorités souhaitent implanter —aspect interventionniste et prescriptif, souvent exacerbé par un purisme intransigeant— et du portrait fidèle peint par la description nuancée, mais néanmoins réelle de l’usage social —aspect socio-observationnel et prioritairement descriptif fondé sur la vie du langage (voir Boulanger, 1988 et 1994).

La norme —concept polémique s’il en est— joue un rôle de premier plan dans l’écologie linguistique de toute société qui a su structurer scs institutions politiques, éducationnelles et culturelles. Elle n’est pas autre chose qu’une manière d’appréhender un système linguistique donné ou une partie de celui-ci et de s’en servir. Ce que les lexicographes décrivent comme étant leur langue ou leur variété de langue est le standard de la collectivité dans laquelle ils vivent et travaillent. Autrement dit, la norme s’édifie à partir de l’usage propre reconnu à un corps social et par ce même corps dans le cadre d’une communauté plus ou moins étendue. Il existe une norme là où les individus fédérant la collectivité cible s’accordent tacitement entre eux pour admettre une façon spécifique de parler et d’écrire une langue ou l’une de ses variétés comme étant la leur. En clair, il y a norme lorsque le groupe reconnaît et sent que sa variété nationale a suffisamment acquis de force, de prestige et d’autonomie pour accéder à la légitimation. Et celte entreprise de légitimation ne saurait venir que de l’intérieur et résulter d’un effort volontaire et collectif. À l’heure actuelle, il semble que le français du Québec se singularise de cette manière sur l’échiquier francophonien. Cette prise de conscience est récente. En France, elle est enracinée dans le XVIIe siècle, diverses institutions dictionnairiques ou autres ayant joué un rôle primordial dans ce cheminement, notamment l’Académie française par l’entremise de scs dictionnaires. Celte institution a toujours réalisé ses recherches en s’appuyant sur le principe de l’usage légitimé. Au Québec, il existe bien quelques fondements institutionnels et quelques dictionnaires bien diffusés, mais ils n’ont pas encore fait leur preuve sur le plan pratique.

Un tel point d’ancrage et de comparaison est fondamental pour amorcer les débats ou les discussions sur les perspectives lexicographiques québécoises. Il est donc indiscutable « qu’il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d’un autre secteur de la francophonie » (Valin, 1983 : 790). La norme consiste ici à privilégier, sur la base d’arguments très divers : historiques, esthétiques, logiques, sociologiques, géographiques, politiques, etc., un usage défini de la langue française, choisi parmi d’autres tout aussi attestés, à l’interne comme à l’externe, à l’ériger en modèle, c’est-à-dire à le limiter et à l’encadrer par une série de contraintes socioculturelles. La norme se présente simultanément comme un ensemble de choix conventionnels, à savoir contestables, et un instrument qui vise à instaurer une cohésion linguistique dans la société : « elle doit être assurée comme telle, dans cette contradiction de la contrainte et de la liberté caractéristique de toute expérience du langage » (Genouvrier, 1972 : 50). Au plan théorique, cela revient à dire que le français québécois peut être décrit lexicographiquement comme s’il n’existait pas d’autres français. La réappropriation ou le refaçonnement de la norme ne peut pas se réaliser d’une autre manière.

Une autre condition paraît essentielle, et c’est celle qui consiste à considérer que les Québécois se réclament d’une langue qui s’appelle bien le français et qu’ils en usent ni mieux ni plus mal que les locuteurs des autres communautés de même allégeance linguistique, y compris les Français eux-mêmes. Alain Rey a bien saisi cette dynamique quand il écrit : « De manière comparable à l’anglais des États-Unis par rapport à celui d’Angleterre, le français du Québec, passablement écarté de celui d’Europe, tend depuis 1960 à se normaliser, et donc à se stabiliser, et souvent à réduire cet écart » (1992 : 1685). Les protestations à ce sujet relèvent beaucoup plus de l’insécurité et du complexe d’infériorité linguistiques devant l’autre, qui représente une référence extérieure, que de la réalité vivante et de la valeur intrinsèque du français du Québec.

Les dichotomies de la lexicographie francophone

Les multiples catégories d’activités linguistiques et les différents niveaux de discours requièrent des exigences variées à l’égard des contenus des dictionnaires. La première de ces exigences, c’est que le dictionnaire soit adapté aux conditions de vie des locuteurs. Or les dictionnaires français étant prioritairement destinés à une clientèle hexagonale, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne satisfassent pas l’ensemble des utilisateurs francophones. Créés en territoire français, reflétant les milieux socioculturels français, découpant le monde à la française, faut-il se surprendre si ces dictionnaires ne rencontrent pas entièrement l’assentiment des locuteurs nord-américains ou d’autres zones francophones qui conçoivent le monde différemment, vivent une culture autre et fondent des sociétés au profil spécifique.

En lexicographie, il paraît difficile du point de vue du programme, donc de la méthode d’élaboration d’un dictionnaire, de servir deux maîtres à la fois, à savoir une clientèle nord-américaine ou européenne et un utilisateur non typé, universel, d’autant plus si l’on garde à l’esprit que la norme est fragmentée et plurielle. Le NPR et le Petit Larousse illustré [PLI], par exemple, ne sont pas des dictionnaires qui satisfont entièrement les Québécois, et cela malgré l’intérêt qu’ils prêtent à quelques dizaines de québécismes. Faute d’ouvrages nationaux répondant à leurs attentes, ce sont seulement des dictionnaires que les Québécois utilisent à bon escient, mais dont ils perçoivent toutes les insuffisances, car ces répertoires sont loin de répondre à toutes les interrogations sur la langue qui se posent en contexte québécois.

Les pratiques sociales et les représentations de l’univers humain passent inévitablement par la langue et elles aboutissent dans les dictionnaires. Ceux-ci reflètent donc l’identité nationalitaire et l’identité culturelle de l’espace producteur. Il y a donc une correspondance, un isomorphisme entre les structures personnelles intérieures —l’architecture mentale— et les structures collectives —l’architecture sociale. L’individu souhaite, en général, se situer dans un seul groupe communautaire, du moins il affiche une préférence pour l’un d’eux.

Le demi-siècle qui s’achève aura été marqué par un vif intérêt pour les cultures francophones de la planète. Le temps et l’espace auront été à la source de références culturelles qui obligent l’emploi d’un vocabulaire créé in vivo dans les différentes sociétés francophones. Du point du vue français, on a dénommé ces mots des particularismes, des régionalismes et, plus récemment, des francophonismes (voir plus loin). Du point de vue périphérique, on a créé l’appellation francisme pour identifier les particularités lexicales françaises, surtout parisiennes en fait. Depuis 25 ans, ces zones lexicales différenciées ont obligé les lexicographes français à adopter et à adapter des stratégies de description particulières afin de répondre aux nouvelles valeurs véhiculées par le concept de « francophonie », y compris en évaluant sa valeur économique pour le marché et le commerce du dictionnaire (voir Boulanger, 1985).

En ce moment, il existe une série de dichotomies au regard de la lexicographie francophone.

  1. La description des mots à charge culturelle élevée dans les dictionnaires de France et expliquant les autres cultures francophones est souvent contestée ou contestable par les propriétaires légitimes de ces mots. Souvent les descriptions ne correspondent pas à leur perception des choses, même s’ils peuvent comprendre qu’elles sont destinées à des locuteurs d’une autre culture.
  2. La description de certains mots communs à différentes cultures demeure parfois trop franco-centrée. Les mots comme nordique, réveillon, sapin entrent dans ce vaste catalogue lexical.
  3. L’hypothèse de la norme unique existe concurremment à l’hypothèse des normes plurielles et elles ont valeur égale. Les discours institutionnels ou officiels cl ceux des entreprises lexicographiques sur ce sujet contredisent souvent les faits.
  4. Les descriptions lexicographiques hors de France hésitent entre la description complète (voir le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA]) et les descriptions différentielles. Au Québec, les dictionnaires de particularismes ne font guère réagir les tenants de la norme unique sinon pour en encourager la production; alors que les dictionnaires complets fondés sur la norme interne deviennent dangereux aux yeux de ce groupe
  5. Les descriptions lexicographiques complètes oscillent entre la norme interne, qui, étant implicite, ne requiert pas que les québécismes soient identifiés par une marque, et la norme externe, qui appelle le marquage des régionalismes. En ce moment, on cherche à trouver un point de jonction entre ces deux approches.

Il est évident que les mots du français de France sont tous marques du point de vue socioculturel. Mais « la charge culturelle des mots est une notion relative et [...] le poids culturel n’apparail vraiment que lorsqu’il y a confrontation entre deux cultures » (Baardewijk-Rességuier, 1993 : 29). Or c’est le cas en ce moment dans l’axe Québec-France. Plus les cultures sont éloignées et différenciées, en raison du temps et de l’espace, plus la couleur des cultures semble teinter le lexique des variétés de la langue mises en examen. La charge culturelle du mot est donc la quantité de valeurs propres à une communauté, à une civilisation, à un pays, à un État, à une région qui est véhiculée par ce mot et qui fait que celte unité n’est pas immédiatement décodable ou transparente pour un locuteur qui a peu ou prou d’affinités avec cette culture, ou peu ou prou de connaissances sur cette civilisation. Au surplus, quoique semblables par leur sens et identiques par leur forme, des mots ne sont pas interprétés de la même manière par des locuteurs vivant dans des territoires différents (voir les mots fleuve, hiver, pain, patiner, université).

Lorsque l’on mène les analyses, on se rend compte que c’est souvent le sens connotatif qui heurte ici le sens conceptuel, à savoir la dénotation.

  1. Le référent n’existe pas dans l’autre culture (voir les québécismes cégep, registraire, les francismes département, périphérique). D’où une opacité totale pour certains éléments du lexique pour les locuteurs non directement concernés.
  2. Le référent correspond à des découpages différents de la réalité (voir les mots bois, forêt, glace). D’où une opacité partielle pour certains éléments du lexique.
  3. Le référent est le même dans les deux cultures, mais des modulations, des aspects socioculturels sont inexistants dans l’une ou l’autre culture (voir les formules de salutation bonjour et bonsoir au sens de « au revoir », les emplois des pronoms tu, vous et on).
  4. Les référents sont les mêmes dans les deux cultures, mais le vocabulaire change (voir bonnet, écharpe, moufle, en France, et tuque, foulard, mitaine, au Québec).

Il est donc clair que dans l’approche descriptive, le texte dictionnairique doit être intimement lié à la situation socioculturelle dans laquelle il est produit. Et c’est l’ensemble du texte qui doit être conforme à la vision du monde propre à chaque territoire, à savoir à la fois la langue expliquée (les entrées) et la langue expliquante (les énoncés articulaires).

La besogne des mots francophonie, francophone et francophonisme

Selon une évaluation toute intuitive, mais reposant sur diverses expériences dictionnairiques, la part du vocabulaire commun entre toutes les variétés de français serait approximativement de 80%. J’ai déjà dénommé ce fonds commun les francophonismes (voir Boulanger, 1986 : 190), donnant à ce terme un relief sémantique qui paraît logique du point de vue de l’observateur périphérique. Des chercheurs français ont créé parallèlement le même vocable, mais ils lui ont attribué le sens de « régionalisme, de diatopisme » (voir, parmi d’autres, Depecker, 1988 : 10-11). Un exemple résumera les deux approches.

Tableau 1 : Francophonismes/diatopismes
Québec
Francophonismes Diatopismes
écharpe, moufle, bonnet foulard, mitaine, tuque
petit déjeuner, déjeuner, dîner déjeuner, dîner, souper
Tableau 2 : Francophonismes/francismes
France
Francophonismes Francismes (?)
foulard, mitaine, tuque écharpe, moufle, bonnet
déjeuner, dîner, souper petit déjeuner, déjeuner, dîner

Cette antinomie joue manifestement un rôle prépondérant dans l’interprétation de l’idée de « francophonie » et, corollairement, dans celle de « norme ». L’option différentielle à propos du sémantisme de francophonisme accrédite l’image d’une norme dominante parisienne. Par ailleurs, elle est en contradiction flagrante avec le sens naturel qui se dégage des mots formés à partir du support lexical qu’est la lexie francophonie comme elle l’est tout autant avec le sens même de ce mot et avec ceux de ses dérivés.

La nature du concept de « norme »

Avec le temps et à travers l’espace, les zones concentriques du français ont couvert la planète entière. La dispersion et la fragmentation influent sur la norme unique et rigoureuse. L’unité normative du français s’est vite effritée et transformée en un concept illusoire que l’on concevra aujourd’hui comme une abstraction, comme quelque chose de théorique et d’idéal. Ce concept est situé sur une orbite strictement théorique. C’est une représentation artificielle de la langue. On l’identifiera comme la supranorme ou l’idée du français universel ou international. Ceux qui s’y réfèrent s’accrochent alors à une abstraction totale. La norme concrète et objective est nécessairement territorialisée, ce qui signifie qu’elle est simultanément captive d’un temps (synchronie), d’un espace (diatopie) et d’une société donnés. Il ne s’agit donc pas de refuser toute norme —aucune société ne s’en passe, pas plus que de la variation—, mais bien d’en surveiller la construction et l’aménagement par l’analyse scientifique, et de comprendre que l’activité normative est ondoyante, c’est-à-dire qu’elle peut être modifiée, comme tout secteur de la pratique sociale. Les réalisations concrètes territorialisées —la langue parlée et écrite, les dictionnaires— sont aussi soumises au processus de la renormalisation (le mot le plus efficace reste à créer, voir normage). Chacune de ces normes géographiques France, Belgique, Suisse, Québec, Canada, Acadie, Afrique, Maghreb, etc., forme à son tour un réseau d’infranormes. Qu’y a-t-il dans le NPR et le PLI, sinon la description de la langue française de France faite par des lexicographes français et destinée prioritairement à des usagers français. Tous les mots, y compris les régionalismes, contenus dans ces dictionnaires sont configurés pour un décodeur français.

On peut tirer de ces constats que l’idée de « norme dans la francophonie » peut être perçue de deux façons différentes, au moins (voir l’annexe).

Langue commune, usage et discours

Cette image reflète également la perception des dictionnaires. En restreignant le lexique à des contraintes programmatiques, donc en recensant des unités attestées et sélectionnées parmi une multitude de séries possibles, le lexicographe élit et oriente un ou des usages dans l’infinité et dans la diversité des pratiques langagières. La nomenclature peut dès lors être appréhendée comme un discours d’institution et une tranche de langue normalisée. Cataloguée et instaurée suivant ce principe, elle peut être qualifiée de différentes manières du point de vue de sa légitimation.

  1. Les mots décrits sont réputés former la langue commune, celle des francophones. Ainsi, pour Paul Imbs, du Trésor de la langue française [TLF], « le dictionnaire Ici que nous le concevons doit comprendre le vocabulaire de la langue commune à tous les francophones ayant reçu une [...] culture de type humaniste [...] » (1971 : XXIV). Quand au NPR, les auteurs du texte introductif précisent que leur description est celle « d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour tout le monde » (Rey-Debove et Rey, 1993 : XIII). Notons que Paul Imbs utilise l’expression le vocabulaire (article défini) tandis que Josette Rey-Debove et Alain Rey parlent d’un français commun (article indéfini). La restriction est ailleurs, dans l’intérêt collectif... des Français, ce qui est parfaitement compréhensible du point de vue des auteurs de dictionnaires en France. Cependant, ces discours sont fort éloignés de la réalité puisque de nombreux mots figurant dans les deux dictionnaires n’ont aucune résonance en dehors de la France, de nombreux mots communs à la francophonie et de nature à intéresser tous les locuteurs n’y apparaissent pas, sans compter que de nombreux mots régionaux connus en France sont absents. Je n’insiste pas outre mesure sur ces problèmes de la variation et des autodescriptions qui relèvent d’autres études et d’autres préoccupations.
  2. Les mots décrits sont réputés constituer l’usage reçu et normé. De fait, l’opération de sélection de la nomenclature est la deuxième étape de la normalisation, la première étant définie lors de l’établissement du programme macrostructurel. Le marquage des registres de langue formera la troisième étape normative. Diverses autres observations sur l’usage constitueront la quatrième. En outre, l’ensemble lexical décrit fournit une image de la norme qui est surdimensionnée par une synchronie, une société et un espace donnés. C’est pour cela qu’un locuteur non français percevra le NPR, le PLI ou le TLF comme des dictionnaires idéals pour les locuteurs de France, mais pas pour lui. Bien entendu, d’autres personnes voudront continuer d’imposer ce modèle dans leur région (Québec, Belgique...).

Tout découpage dans le lexique à des fins lexicographiques est un acte normatif. Ce qui demeure dans le filtre est inséré dans un ensemble hiérarchisé du plus normatif au moins normatif, le niveau non marqué indiquant la situation normale de communication, ni au-dessus de la norme, ni surtout en dessous. Car s’écarter de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.).

Les remarques portant sur la légitimation reposent sur le « référentiel de la langue commune » (Collinot et Mazière, 1997 : 68) qui renvoie en effet à trois réseaux de discours.

  1. Le discours qui est à la source de l’information lexicographique. Dans les dictionnaires parisiens, toutes les prédications sont formulées pour les Français en priorité.

    NPRnordique : « Qui est relatif, qui appartient aux pays du nord de l’Europe (spécialement à la Scandinavie); qui en est originaire. »
    PLI 1995sapin : « Arbre résineux au tronc grisâtre commun dans les montagnes d’Europe occidentale entre 500 et 1500 m et dont les feuilles, persistantes, portent deux lignes blanches en dessous (ce qui les distingue de celles de l’épicéa). [...] »

    Il en va de même pour ce qui concerne les dimensions diatopiques des entrées (NPR mitaine : « Moufle », également identifié comme canadianisme). Les faits s’éloignent donc de la stratégie énoncée dans les textes de présentation. Comment réagissent les Québécois devant l’exemple suivant de homme d’État qui figure dans l’article état du NPR : « Cette femme est un grand homme d’État »? Ici, la francophonie en prend un coup. Pour le moins, l’indication de francisme aurait été la bienvenue pour cet exemple. Et je ne parle pas des traductions des romans américains qui montrent des enfants de New York ou d’ailleurs fréquenter l’école de niveau CM1 ou CM2 au lieu d’être en première ou deuxième année du premier cycle du primaire, ou des adolescents qui sortent du lycée avec un bachot, un BTS ou autre CAPÈS plutôt que de décrocher un DES, un DEC, etc. Pourtant, il est une variété de français parfaitement adaptée aux concepts nord-américains et qui possèdent tous les mots nécessaires pour rendre ces réalités. Ces exemples plongent au cœur des concepts d’« interéchange » et d’ « intertolérance » qui sont des marqueurs de la polynomie.

  2. Le discours qui constitue la compétence langagière de l’usager du dictionnaire. On se réfère ici à la connaissance active et passive du vocabulaire par le locuteur. Personne ne connaît tous les mots du dictionnaire et tout le monde connaît des mots qui n’y sont pas consignés. Sans évoquer à ce sujet la question de la variation linguistique.

  3. Le discours qui fonde le savoir du lexicographe sur la langue. Il n’est guère possible de gérer la connaissance totale du lexique dictionnarisé. Tous les sous-ensembles lexicaux, du plus norrné aux plus familiers ou plus vulgaires, du plus général aux plus technolectaux, résultent eux-mêmes de choix que le lexicographe effectue ou fait réaliser sans nécessairement posséder toutes les qualités pour le faire. « Aucun lexicographe n’a pu, jusqu’ici, opérer un tri dans le vocabulaire scientifique et technique autrement que par la référence à un type de locuteur idéal, qu’il définit le plus souvent par transposition du niveau de culture qui lui est propre ou qui est commun à une équipe d’amis et d’informateurs » (Guilbert, Lagane et Niobey, 1971 : II-III).

    C’est dire que le lexicographe ne peut établir sa nomenclature sur des bases purement objectives, même s’il le souhaite. Le dictionnariste est le porte-parole d’un groupe de locuteurs qui forment la collectivité. Lui-même fait partie de cette classe de personnes. « Il est à la fois dans la langue et dans la culture et en dehors de celles-ci de par son activité d’observateur des pratiques langagières communes à son milieu » (Collinot et Mazière, 1997 : 69). Il n’existe donc pas de lexicographie totalement neutre ou objective.

Perdus dans l’histoire et dans l’espace

Certes, la langue française n’est pas singulière, mais le système qui la gère et la règle est singulier lui, cc qui fait que tous les francophones s’en réclament. En étant pluriels, les normes, les usages témoignent de l’évolution et de la rénovation de la langue. Aussi, soutenir que le français s’étale en variétés dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire qu’on y observe des modulations plus ou moins accentuées selon les territoires, n’est, bien entendu, ni un secret, ni une observation originale, du moins jusqu’à ce que retentisse l’écho de l’idéologie. Car il est évident que du point de vue des positions idéologiques, l’idée de norme n’est pas neutre. Tout dictionnaire de langue est clairement marqué par l’idéologie de scs concepteurs.

Hors d’une position nationale, il paraît absurde de se poser la question de savoir ce qu’est, au Québec, le français standard et un français de qualité (Boulanger, 1994 : 1). On dira que c’est le français garanti par la norme soutenue par la communauté nationale. Ce standard est épaulé par les organes étatiques ou autrement influents (dictionnaires, grammaires, académies, textes de loi, décrets, énoncés institutionnels, etc.) et par les spécialistes des questions linguistiques et lexicographiques. Toute remise en cause de l’existence objective du Québec en tant que communauté propriétaire légitime de l’une des variétés valorisées de la langue française au bénéfice d’une exonorme conduit à l’invalidation de l’endonorme préconisée et à l’éradication de la francophonie en tant qu’institution défenderesse du droit à la différence linguistique. Ce droit ne peut pas être restreint au contingent des régionalismes qui enrichissent un fonds commun, le parent et le sertissent d’ornements lexicaux dont le mérite premier est d’exercer un attrait exotique ou d’être éblouissants et de fournir des arguments pour de beaux discours officiels. La vie du langage est autrement sinueuse. D’où la contradiction idéologique et le magistère de l’Académie française qui défend ouvertement le droit à la créativité linguistique dans l’espace francophone et qui chante l’immense valeur patrimoniale des régionalismes, mais qui refuse systématiquement en tant qu’institution certaines actions concrètes qui collent pourtant aux réalités culturelles d’ailleurs, comme celle qui a trait à la féminisation des appellations de titres et de fonctions, évolution générée dans d’autres zones francophones, le Québec et la Suisse, par exemple. Indéniablement, il y a là une contradiction historique qui mérite un examen plus attentif, car elle entretient un grand malaise dans la concorde entre les variétés de français et dans l’aménagement général et dictionnairique de la langue française.

Références lexicographiques

Annexes

Tableau 3 : La norme franco-centrée
Tableau qui illustre le concept de « norme franco-centrée ».
Tableau 4 : La norme francophone
Tableau qui illustre le concept de « norme francophone ».

L’Académie française, un instrument politique au service de l’instauration d’une norme

Selon André Collinot et Francine Mazière (1997 : 8), l’impression que le français moderne est né au XVIIe siècle tient du fait qu’à cette époque, une compagnie royale, l’Académie française, s’est vue confier la mission d’unifier la langue et de la consigner dans un dictionnaire. Par conséquent, le choix de la norme qui a présidé à la confection du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694), instrument de la reconnaissance officielle du français, aura une influence sur la perception de la langue pour les siècles à venir. Le programme éditorial prévoira une norme élitiste tandis que les régionalismes et les autres formes d’écarts seront laissés pour compte lors des travaux de description de la langue.

La France unificatrice

Au début des années 1630, la France fait face à des résistances et à des contradictions intérieures tant politiques, religieuses que linguistiques. Pour renforcer le royaume, le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, met alors en œuvre une politique centralisatrice qui vise l’unification et l’harmonisation du pays.

La fondation d’un État centralisé fort exige, entre autres, l’uniformité de la langue. En effet, au début du XVIIe siècle, la grammaire, la syntaxe, la prononciation et le vocabulaire du français sont fluctuants. De plus, le latin, l’italien et les parlers régionaux lui font encore concurrence (Pastoureau, 1994 : 80). Pour favoriser et uniformiser le français, Richelieu adopte ce qu’on pourrait appeler une politique linguistique, d’une part, pour régulariser la langue administrative des provinces et, d’autre part, pour fixer la langue du pays entier : toute la France parlera le même français. Bref, la fixation de la langue fait partie intégrante de la politique centralisatrice de l’État : établir le français, c’est établir la France.

Par ailleurs, la politique de Richelieu a des visées à l’intérieur comme à l’extérieur du royaume. En effet, pour le cardinal, l’unité, la pureté et le prestige de la langue ne sauront manquer de faire voir au monde la grandeur et la force de l’État et, par conséquent, d’encourager le rayonnement du pays entier. Son entreprise réussit puisque, dès la seconde moitié du siècle, la France domine l’Europe continentale et le français, son ambassadeur, devient, aux dires du grammairien d’Allais (cité dans Brunot, 1917 : 137), la langue « la plus estimée et la plus universelle de l’Europe ».

Les lettres au service de l’État

Pour l’aider à accomplir l’unification langagière de la France, Richelieu a l’idée de fonder un corps officiel ayant pour mission de « servir la cause de la langue et des lettres françaises » (Matoré, 1968 : 80). Ayant eu vent, par son secrétaire Boisrobert, au début des années 1630, de l’existence d’une petite assemblée où quelques hommes de lettres se rencontrent pour discuter de divers sujets, Richelieu propose de faire de leur cercle un corps régi par une autorité publique (Pellisson et d’Olivet, 1989 : 13). Devant leur accord, l’Académie française est officiellement créée en 1635 par lettres patentes du roi Louis XIII. Le cardinal en devient le protecteur et le chef.

Née des prétentions centralisatrices de Richelieu, l’Académie française sert donc, dès ses premiers instants, la politique hégémonique de la France du XVIIe siècle. Son rôle se poursuit également sous le protectorat de Louis XIV et du sous-protecteur Colbert, qui succède à Richelieu (Collinot et Mazière, 1997 : 21).

Le sceau d’une mission

En instituant l’Académie, on veut stabiliser la langue française comme le pouvoir français doit lui-même être stabilisé par un pouvoir royal centralisé. Ainsi, comme en témoignent les Statuts et Règlements de la Compagnie, le rôle unificateur de l’Académie française constitue le principe même de sa fondation. Le Statut 24, « qui formule la raison d’être de l’Académie, lui prescrit sa mission et fonde son autorité » (Note 1, Statut 24, Académie française, 1998b : s.p.), insiste sur la fonction prescriptive de la Compagnie :

« La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. »

On confie à la Compagnie la mission de faire appliquer la norme qu’elle aura établie. Le Statut 26 précise les moyens à prendre pour y arriver : « Il sera composé un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique sur les observations de l’Académie » (Académie française, 1998b : s.p.). Dans les faits, seul un dictionnaire est réalisé au XVIIe siècle[1].

L’Académie tient sa légitimité du fait qu’elle est mandatée par l’État pour instituer une norme et, par là même, débarrasser la langue, selon Richelieu, « des ordures qu’elle avait contractées ou dans la bouche du peuple ou dans la foule du Palais et dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, par l’abus de ceux qui la corrompent en l’écrivant [...] » (cité dans Collinot et Mazière, 1997 : 17).

L’union des forces

Dans la France du XVIIe siècle, la langue, ainsi encadrée par l’Académie, devient une « institution royale, instrument de gloire militaire et de pouvoir politique » (Collinot, 1985 : 14). Un extrait de l’épître dédié au roi et figurant dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694) (Académie françoise, 1997a : 24) montre d’ailleurs la complémentarité du travail de l’Académie et de l’État :

« [N]ous ne doutons point que le respect qu’on aura pour une Langue que vous aurez parlée, que vous aurez employée à dicter vos resolutions dans vos Conseils, & à donner vos ordres à la teste de vos Armées, ne la fasse triompher de tous les siecles. La superiorité de vostre Puissance l’a desja renduë la Langue dominante de la plus belle partie du monde. Tandis que nous nous appliquons à l’embellir, vos armes victorieuses la font passer chez les Etrangers, nous leur en facilitons l’intelligence par nostre travail, & vous la leur rendez necessaire par vos Conquestes [...]. »

L’ambition centralisatrice de Richelieu, qui fait de la langue un outil politique pour la gloire de la France, s’incarne dans la constitution de l’Académie. En effet, la Compagnie, pour le profit du royaume, est investie d’une mission d’unification langagière L’imposition d’une langue commune nécessite alors l’institution d’une norme qui, du reste, exclut d’emblée toutes les variations régionales et presque toutes les variations sociales.

Le dictionnaire, moyen privilégié pour imposer la norme

Les statuts fondateurs de l’Académie précisent que, pour fixer l’usage, pour donner des règles à la langue afin de la rendre pure et éloquente, il est nécessaire de se munir d’outils linguistiques. Le dictionnaire apparaît comme le moyen privilégié pour remplir cette mission. La préface du Dictionnaire de Trévoux (1704) (cité dans Quemada, 1967 : 202) insiste en effet sur l’utilité des dictionnaires en matière de norme :

« Ainsi l’autorité de l’usage quelque décisive qu’elle soit en fait de Langue, ne décidera jamais rien, tant que cet usage demeurera vague et indéterminé : Le point est donc de le fixer, et c’est ce que fait un Dictionnaire, et ce qui en montre la nécessité. »

En décidant de la nomenclature de la langue, du sens des mots et de certaines règles de grammaire, le dictionnaire crée donc, d’une certaine façon, la langue (Collinot, 1990 : 81). Il détermine ce qui est français et ce qui ne l’est pas. Ainsi, en 1637, la Compagnie entreprend la confection d’un tel ouvrage qui, publié en 1694, devient le premier dictionnaire normatif de la langue française (Quemada, 1997 : III).

Le triomphe du bel usage

À l’époque classique, deux usages se côtoient et se chevauchent : le bel usage mondain et le bon usage savant. Le bon usage tend cependant à s’imposer autour de 1670 (Quemada, 1967 : 205). Par conséquent, parce que les premiers dictionnaires monolingues français ne sont publiés qu’à partir de 1680, on pourrait croire à tort que le bel usage en est absent. Pourtant, il semble qu’il ne soit pas rare qu’après cette date, les deux usages puissent être associés dans un même ouvrage lexicographique (Quemada, 1967 : 204), donc que le bel usage survive.

En fait, l’Académie choisit le bel usage comme norme de référence officielle sur la foi de « critères sociaux et esthétiques dominants » (Quemada, 1998 : 63) à l’époque. Comme l’explique Bernard Quemada (1967 : 205) :

« Le bel usage s’attache à la langue au même titre qu’aux manières ou aux sujets de préoccupations : il représente l’une des clés de la réussite sociale, il est le préalable indispensable pour qui veut s’initier à la vie de la Cour. »

Par l’entremise de son dictionnaire, la Compagnie tente donc d’imposer à tous ceux qui parlent français l’usage de la Cour, des poètes et des orateurs, bref, l’usage du petit groupe des honnêtes gens.

Selon l’académicien Vaugelas, le bel usage correspond à « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps » (Vaugelas, 1970 : II). Pour le réputé « greffier de l’usage », la parole des honnêtes gens prime sur l’écrit qui n’est, du reste, que le reflet de l’oral (Vaugelas, 1970 : II). En effet, à la Cour, une élite, à laquelle les femmes appartiennent, « constitue le modèle de langue et de goût sur lequel se fondent les écrivains », qui de toute façon écrivent pour elle (Caput, 1986 : 44). Bref, l’écrit s’inspire de l’oral.

Dans les faits, force est de reconnaître que le bel usage ne valorise le parler que d’une faible partie de la population. Par son dictionnaire, l’Académie exclut les régionalismes dans l’espoir de les voir ultimement disparaître au profit d’une langue française inspirée de la Cour qui serait commune à tous. Pourtant, l’unification de la langue est loin d’être achevée. En effet, cent ans plus tard, douze pour cent seulement de la population parle un français « standard » (Collinot, 1985 : 11).

La norme du Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694)

Dans la préface de la première édition de son Dictionnaire, l’Académie décrit la norme sur laquelle elle se fonde. En effet, elle dit s’être « retranchée à la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs & les Poëtes l’employent; Ce qui comprend tout ce qui peut servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (Académie françoise, 1997b : 28-29).

La Compagnie royale valorise l’usage contemporain de la Cour au détriment de celui de la bourgeoisie et du « bas peuple » et met de côté les régionalismes (Kibbee, 1999 : 24-25). En fait, parce qu’elle rejette tous les éléments de la langue qui n’entrent pas dans le bel usage, il semble que l’Académie se fonde sur une norme d’exclusion. Par conséquent, son Dictionnaire élimine les archaïsmes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences.

L’Académie exclut d’abord les vieux mots, « qui sont entièrement hors d’usage », car elle veut représenter la langue dans sa synchronie, soit « dans cet estat où la Langue Françoise se trouve aujourd’huy » (Académie françoise, 1997b : 28). Par contre, elle conserve, en les marquant toutefois, les mots vieux qui sont encore en usage, les mots qui commencent à vieillir et, du fait du classement par racines, les archaïsmes qui sont primitifs d’autres mots en usage. Comme l’illustre la préface (Académie française, 1997b : 31-32) :

« Quoy qu’on se soit proposé en general de ne point employer les vieux mots dans le Dictionnaire, on n’a pas laissé d’y en conserver quelques-uns, sur tout quand ils ont encore quelque usage, en les qualifiant de Vieux; & l’on n’a pas mesme voulu oublier ceux qui sont tout à fait hors d’usage, lors qu’ils sont Primitifs de quelques mots receus & usitez. On a eu soin aussi de marquer ceux qui commencent à vieillir, & ceux qui ne sont pas du bel usage, & que l’on a qualifiez de bas ou de style familier selon qu’on l’a jugé à propos. »

Par ces commentaires, on remarque que même des mots vieux qui ne sont pas du bel usage peuvent se trouver dans le Dictionnaire. Du fait des restrictions qu’elle ajoute, l’Académie semble légitimer la présence de n’importe quels vieux mots, même ceux du mauvais usage qui ne sont ni primitifs ni couramment employés par les honnêtes gens. Voici quelques exemples de mots répertoriés par la Compagnie (Académie française, 1998a : s.p.) :

« AISEMENT. s.m. Commodité. Il est vieux & bas. Il ne se dit que dans cette façon de parler. A vostre bon point & aisement. à vos bons points & aisements, pour dire, A vostre commodité. Il signifie aussi, Un privé. Aller à l’aisement.
« EMBESOGNÉ, ÉE. part, du verbe. Embesogner, Qui n’est plus en usage. Bien occupé, & qui a bien de la besogne & bien des affaires; comme, Cet homme est bien embesogné. il fait l’embesogné. Il est vieux & bas.
« TRUANDAILLE. s.f. Nom collectif. Ceux qui truandent. Ce n’est que de la truandaille. Il est vieux & bas. »

Ces vieux mots ne sont ni primitifs ni du bel usage. En fait, ils semblent avoir été recensés parce qu’ils sont encore employés dans certaines façons de parler. Bref, l’Académie ne paraît pas très restrictive en ce qui concerne les archaïsmes puisque pour une raison ou pour une autre, de nombreux vieux mots, même bas, sont répertoriés dans l’ouvrage. Nous sommes ici en présence d’un exemple de distanciation entre le discours de présentation du dictionnaire et le contenu réel des articles.

Le Dictionnaire rejette également les « termes d’emportement ou qui blessent la Pudeur » sous prétexte que « les honestes gens évitent de les employer dans leurs discours » (Académie française, 1997b : 32). Toutefois, des mots et des expressions du genre se sont glissés dans le dictionnaire, le faisant ainsi s’écarter du bel usage.

Le Dictionaire des Halles, ou Extrait. du Dictionaire de l’Académie francoise, ouvrage anonyme[2] publié en 1696, expose d’ailleurs certaines expressions qui ne devraient pas être recensées par la Compagnie. Ainsi, on y dira ironiquement (Anonyme, 1696 : s. p.) :

« Comme l’Académie a pris de la Cour & du Palais certaines façons de parler, qui sont propres des gens du Barreau, elle a emprunté sagement des Halles tous les Proverbes qui y sont en usage, & elle a consulté apparemment les Harangeres qui excellent dans ce langage; il y a mesme lieu de croire qu’elle a consulté aussi les Gadoüars sur certaines locutions, qui ne sont gueres usitées que parmy eux : par exemple, s’embrener dans une affaire; il a chié dans ma malle. Les autres Dictionaires, je parle des Latins, des Italiens, des Espagnols, aussi-bien que des François, n’ont garde d’estre si riches ny si fleuris. On ne trouve point tant de gentillesses dans le Dictionaire de Robert Estienne, ny dans celuy della Crusca. Le public ou la populace doit sçavoir bon gré à Messieurs de l’Académie, des soins qu’ils ont pris en sa faveur : car non seulement il ne leur a pas échapé un proverbe, mais ils repetent plusieurs fois les mesmes, afin que cela fasse une sensation plus profonde & plus forte. Ainsi Jocrisse qui mene les poules pisser, est sous poule & sous pisser. »

Voilà qui en dit long sur les choix de l’Académie.

En outre, les académiciens évitent de recenser les néologismes. En effet, selon la préface (Académie françoise, 1997b : 32), « elle a esté si scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu ». On remarque toutefois que la Compagnie se laisse une marge de manœuvre pour accueillir les mots nouveaux en précisant omettre « plusieurs » et non pas « tous » les néologismes. Bref, une fois de plus, elle laisse la porte ouverte aux mots qui ne sont pas du bel usage.

Par exemple, si on s’en tient à la liste des néologismes apparus à la fin du XVIIe siècle présentée par Ferdinand Brunot (1913 : 460-514), sur 120 mots nouveaux commençant par la lettre C, 47 se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie, soit près de 40 %. Aucun n’est marqué comme nouveau. En fait, seul le mot TARTUFE porte une telle mention (mot nouvellement introduit) dans le Dictionnaire. Bref, l’Académie paraît relativement ouverte aux néologismes, sans toutefois les présenter comme tels.

Enfin, parce qu’ils ne relèvent pas du bel usage, les termes des arts et des sciences sont en principe absents de l’ouvrage. D’ailleurs, pour suppléer à cette exclusion, l’académicien Thomas Corneille publie, en 1694, Le Dictionnaire des Arts et des Sciences. Cependant, encore une fois, sous prétexte que certains mots et expressions entrent parfois dans la conversation, en d’autres termes, qu’ils appartiennent au bel usage, la Compagnie ajoute qu’elle « n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » (Académie françoise, 1997b : 32). Elle donne comme exemple des expressions tirées du vocabulaire de l’escrime, de la fauconnerie, du style dogmatique, des finances et de la pratique du palais, telles Je luy ay porté une botte franche, tirée de l’escrime, et Ce jeune homme a pris l’Essor, qui relève de la fauconnerie (Académie françoise, 1997b : 32). Il y a donc, une fois de plus, des exceptions.

Cependant, outre les termes des Arts et des Sciences qui peuvent relever du bel usage, on en trouve également qui ne devraient pas, selon la logique de la préface, se trouver dans le Dictionnaire. L’Académie recense, par exemple, des termes de marine qui, selon Bouhours (Brunot, 1913 : 424), ne peuvent être employés que par les matelots. En effet, il est interdit aux personnes du monde et aux écrivains d’utiliser ces mots dans le discours ou dans des ouvrages non spécialisés. Il leur faut plutôt user de périphrases. Ainsi, on trouve dans le Dictionnaire de l’Académie françoise ESTIME et PAR LE TRAVERS (Académie française, 1998a : s.p.) :

« ESTIME, se dit, En termes de marine, Du calcul que le pilote a fait tous les jours du chemin du Navire, afin de pointer la carte, & de juger à peu prés du lieu où il est.
« PAR LE TRAVERS. Maniere de parler dont on se sert en termes de marine, pour dire, A la hauteur, dans le mesme degré de latitude. La flote estoit par le travers du cap de bonne Esperance. »

Ces termes relèvent sans conteste des Arts et des Sciences. En fait, preuve en est que Thomas Corneille les recense dans son ouvrage (Corneille, 1968 : t. 1, p. 399-400 et t. 2, p. 515) :

« ESTIME s. f. Terme de Marine. Jugement du chemin qu’un Vaisseau peut avoir fait, & du parage où il se rencontre. Un sage Pilote pour bien faire son estime, examine, tous les jours la route qu’il a tenuë, le vent qui a regné, & quel a esté le sillage du Vaisseau [...].
« TRAVERS, s. m. [...] On dit en termes de Mer, Se mettre par le travers, Mouiller par le travers, pour dire, vis-à-vis, à l’opposite. »

Remarquons qu’il s’agit des mêmes acceptions dans les deux ouvrages.

Une norme assouplie?

À la lumière de ces observations, on constate avec Ferdinand Brunot (1913 : 45) « qu’on trouve dans le Dictionnaire des phrases contraires à ce bon usage dont il s’agissait de donner le code ». En acceptant certains archaïsmes, des termes blessant la pudeur, des néologismes et des termes des Arts et des Sciences, on peut se demander si l’Académie adopte une attitude souple vis-à-vis du bel usage ou si cette souplesse apparente n’a pas échappé à son contrôle. Quoi qu’il en soit, à l’époque de la parution du Dictionnaire de l’Académie françoise, on a reproché à la Compagnie son manque de purisme et cet éloignement de son projet normatif (Brunot, 1913 : 49).

Dans l’ensemble, l’Académie respecte assez bien ses choix quant à la norme de référence. Cependant, les écarts entre ce qui est annoncé dans la préface et ce qui se réalise effectivement dans le Dictionnaire sont peut-être le résultat du fait qu’il s’agit d’un ouvrage collectif, conçu par plusieurs académiciens dont les idées sur la langue ne correspondent pas toujours entre elles et avec celles du rédacteur de la préface, François Charpentier. De surcroît, plusieurs responsables, aux idées bien différentes, se succèdent pour diriger les travaux : Vaugelas, pendant onze ans, de 1639 à 1650; Mézeray, pendant 32 ans, de 1651 à 1683 et Régnier-Desmarais, pendant onze ans, de 1683 à 1694. Comme le soulignent Simone Benhamou et coll. (1997 : 21) :

« La disparité des membres de l’Académie, l’indifférence de certains d’entre eux aux problèmes lexicographiques (sinon leur incompétence en matière de langue), l’hétérogénéité des niveaux culturels, des idées et des options ont pesé lourdement sur une réalisation demeurée imparfaite. »

De plus, le Dictionnaire est confectionné sur une période de 60 ans, de 1637 à 1694, donc à travers plusieurs courants d’idées sur la langue. Prenons à témoin le passage de la valorisation du bel au bon usage vers 1670. En outre, la langue elle-même évolue durant cette période.

Conclusion

L’œuvre de l’Académie ne fait pas autorité dès sa parution et elle s’impose davantage par le prestige associé à la Compagnie royale que parla valeur de son contenu (Brunot, 1913 : 42). En effet, selon Ferdinand Brunot (1897 : 696), « [e]n existant, [l’Académie] agissait, fût-elle demeurée impuissante à produire ». Bref, il semble que l’héritage de l’Académie réside dans la définition et la représentation d’une norme davantage que dans son imposition. En effet, l’important pour l’Académie est d’amener l’idée de l’existence d’une langue commune à tous, et c’est au moyen d’une norme qu’elle y parvient. D’ailleurs, selon Bernard Quemada (1967 : 213), malgré le manque de purisme qu’on reproche à son dictionnaire en 1694, « c’est bien sur le caractère restrictif de l’ouvrage que sera fondée [sic] de la façon la plus constante l’essentiel du mérite et de la réputation qui lui furent reconnus [...] ».

Enfin, que l’Académie ait réellement unifié et fixé le français ou non importe peu : tout ce qu’il lui fallait était d’éveiller le sentiment linguistique de la France en personnifiant l’idée d’une langue polie, normalisée et commune à tous : le beau langage, le françois.

Bibliographie

Notes

[1] D’ailleurs, mis à part un dictionnaire (paru en neuf éditions), seule une grammaire est publiée à ce jour.

[2] Attribué à Artaud (Mazière, 1998 : 186).

Jean-Claude Corbeil, L’aménagement linguistique du Québec, coll. « Langue et société », numéro 3, Montréal, Guérin éditeur limitée, 1980, 154 p.

L’aménagement linguistique du Québec (ALQ) est un texte capital qui vient à peine d’être livré au public. L’ALQ est l’un des premiers ouvrages de base en français qui fouille et explique en détail les rapports entre les questions de législation linguistique et la science linguistique elle-même. À cet égard, le Québec s’est posé comme un terrain privilégié, unique et exemplaire, d’observation et d’analyse des corrélations entre le politique et le linguistique. Les réflexions de l’auteur s’articulent autour du concept « aménagement linguistique » qui suppose des interventions de type linguistique (axées autour de deux pôles primordiaux : la sociolinguistique et la socioterminologie) tout autant que des interventions politiques diverses (des législations, des réglementations portant sur la langue, par exemple). Mais pour être efficaces et produire des résultats tangibles, ces interventions doivent être coordonnées et simultanées.

En cinq chapitres très denses, Corbeil fait l’analyse de la genèse, de l’émergence et du développement de la théorie et de la pratique de l’aménagement linguistique au Québec, en plus d’inscrire des prospectives pour la francophonie tout entière. Le noyau de l’ouvrage est précédé d’une ouverture et clos par un finale.

Dans son introduction (p. 7 à 11), Corbeil explique le choix du terme aménagement linguistique qu’il préfère à planification linguistique, calque de l’anglais language planning qui porte en lui une connotation péjorative. Il situe également son livre dans l’ensemble des réflexions et des travaux qu’il a entrepris et élaborés entre 1970 et 1977, date de l’entrée en vigueur de la Charte de la langue française (ou Loi 101). Le livre arrive comme un intermède dans le temps et se présente comme une tentative de systématiser ses recherches, de faire le point avant de poursuivre et de développer plus avant le concept « aménagement linguistique », dont le modèle théorique d’application à l’ensemble de la francophonie ou à toute autre communauté linguistique sur la route du changement reste parfaitement envisageable. L auteur ne cherche d’ailleurs pas à l’imposer, il le pose simplement comme un modèle pur et imitable.

Le chapitre premier de l’ALQ (p. 12 à 30) analyse la genèse de la situation linguistique du Québec à partir de 1760, date de la Conquête anglaise et début de la contamination de la langue française du Québec par l’anglais. De ses observations, l’auteur lire trois conséquences linguistiques majeures qui s’échelonnent d’hier à aujourd’hui : l’évolution linguistique du Québec et celle de la France prennent carrément des voies différentes : l’« anglophonisation » aura pour corollaire l’anglicisation massive de secteurs complets de l’activité humaine : des terminologies seront entièrement élaborées en anglais, refoulant par conséquent le français dans des rôles marginaux.

Le deuxième chapitre de l’ALQ (p. 31 à 66) détaille les causes de l’émergence et de la nécessité d’en arriver à un projet d’aménagement linguistique total au Québec. Les mouvements nationaux et nationalistes, les revendications des intellectuels, la Commission Laurendeau-Dunton, la Commission Gendron et le renforcement de l’Office de la langue française par les pouvoirs publics au début des années 70 dessinent le profil de cette émergence. La politisation du débat linguistique pendant une quinzaine d’années aboutit au Québec à la mise en place d’une stratégie réfléchie, globale et appliquée en matière de langue. Cette stratégie est ordonnée autour de quelques concepts clés qui sont au centre du processus de l’aménagement linguistique québécois, soit le bilinguisme, les fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale, la distinction entre les communications institutionnalisées et individualisées ainsi que la norme linguistique. Les solutions concoctées par le Québec pour répondre à chacune de ces questions sociolinguistiques et socioterminologiques font l’objet des développements du chapitre trois de l’ALQ (p. 67 à 96).

Le long cheminement du chapitre trois conduit Corbeil à analyser, dans son quatrième chapitre (p. 97 à 111), la stratégie linguistique mise en place au Québec au moment de l’élaboration de la Charte de la langue française qui constitue ni plus ni moins qu’un aboutissement d’une succession de lois à caractère et contenu linguistiques qu’a connues le Québec en un peu moins d’une décennie. Cette dernière loi linguistique en date se révèle être la plus coercitive des trois. Le développement de la stratégie élaborée a eu « pour objectifs de préciser et de modifier le statut des langues en présence et de favoriser l’usage d’un français de qualité comme langue commune des Québécois » (p. 111). Le mouvement, maintenant enclenché depuis quelques années, s’inscrit dans une stratégie collective de transformation de la société québécoise qui regarde aujourd’hui résolument vers l’avenir.

Le tour d’horizon de la situation linguistique québécoise, esquissée à longs traits à la lumière de la stratégie de l’aménagement linguistique, amène l’auteur de l’ALQ, dans un cinquième et dernier chapitre (p. 112 à 133), à extrapoler sa stratégie et à tenter d’en dégager un modèle théorique applicable à l’ensemble de la francophonie. Celle-ci fait face à deux défis fondamentaux : le multilinguisme et la diversité linguistique, concepts qui sont passés en revue par l’auteur en fonction de sa théorie.

Ce qui ressort de ce grand panorama sur l’avancement du projet de l’aménagement linguistique du Québec ne peut à l’heure actuelle se poser que sous la forme de constatations. Énoncer des conclusions, même provisoires, serait trop hasardeux à ce stade-ci, le recul de l’histoire n’étant pas suffisant.

Jusqu’à maintenant, aucun livre qui lie la théorie à la pratique n’était paru pour expliquer, fouiller, étudier la question linguistique québécoise dans ses rapports avec la politique et les législations linguistiques. Nul mieux que Jean-Claude Corbeil, qui fut au cœur des mouvements de transformation des comportements langagiers des Québécois pendant presque une décennie, ne pouvait entreprendre avec autant de profondeur, d’ardeur et de conviction l’analyse de ces changements. L’aménagement linguistique du Québec est un pas vers la saisie globale de la situation linguistique du Québec et son insertion dans la grande communauté francophone qui va elle-même en s’affermissant.

Jean-Claude CORBEIL, L’aménagement linguistique du Québec, coll. « Langue et société », n° 3. Montréal, Guérin éditeur limitée, 1980, 154 p. (Désormais ALQ).

Dans son introduction, Jean-Claude Corbeil présente les visées de l’ALQ. En ce qui regarde la langue française moderne, c’est l’un des premiers livres à fouiller les rapports entre les questions de législation linguistique et la science linguistique. À cet égard, le Québec s’est posé comme un terrain privilégié d’observation et d’analyse. Les réflexions de l’auteur s’articulent, comme on le verra ci-après, autour du concept d’« aménagement linguistique », qui suppose des interventions de type linguistique (axées autour de deux pôles primordiaux : la sociolinguistique et la socioterminologie) tout autant que des interventions politiques diverses (par des règlementations portant sur la langue). En guise d’ouverture, J.-C. C. explique le choix du terme aménagement linguistique, qu’il préfère à planification linguistique. Deux raisons à ce choix : d’une part, planification est calqué sur l’anglais language planning, d’autre part, son caractère est nettement perçu par certaines personnes comme pouvant véhiculer une connotation péjorative, ainsi l’idée d’une « intervention dirigiste, de type bureaucratique » (p. 9). Aménagement possède l’avantage de pouvoir s’inscrire dans un paradigme lexical très productif en ce moment dans divers autres domaines spécialisés du savoir.

L’ALQ résulte en majeure partie de travaux entrepris par J.-C. C. depuis le début des années 70, jusqu’à l’entrée en vigueur de la Charte de la langue française. Le livre arrive comme une tentative pour systématiser ces recherches et faire le point avant de développer plus avant le concept d’« aménagement linguistique » dont le modèle théorique d’application à l’ensemble de la francophonie ou à toute autre communauté linguistique sur la route du changement est envisageable.

Le premier chapitre de l’ALQ analyse la genèse de la situation linguistique au Québec à partir de 1760, date de la Conquête anglaise et début de la contamination de la langue française du Québec par l’anglais. L’auteur examine cinq ensembles comportant chacun un certain nombre de facteurs qui ont contribué à constituer une situation linguistique mettant face à face une langue devenue dominée (le français) et une langue devenue dominante (l’anglais). Ces ensembles sont : 1. Les transformations socioéconomiques de la société à la suite de la Conquête de 1760 : l’économie et le commerce s’anglicisent rapidement; situation aggravée par l’installation des sociétés de type monopolistique anglo-saxonnes d’abord, américaines ensuite; les institutions politiques, juridiques et administratives québécoises basculent du côté de la langue dominante; la rupture des relations avec la France achève l’isolement linguistique avec comme conséquence que les francophones diminueront en proportion. 2. L’histoire des idéologies : par ordre chronologique, s’instaureront une idéologie de conservation (1840-1945), une idéologie de rattrapage (1943-1960), un intermède au moment de la Révolution tranquille (1960-1962) et une idéologie de dépassement ou de non-retour (à partir de 1962). 3. L’histoire de la scolarisation. 4. La constitution de la classe ouvrière. 5. L’insertion du Québec dans le continent nord-américain. De ces observations, l’auteur tire trois conséquences linguistiques majeures qui s’échelonnent d’hier à aujourd’hui : l’évolution linguistique du Québec et celle de la France prennent carrément des voies différentes; l’« anglophonisation » aura pour corollaire l’anglicisation massive de secteurs complets de l’activité; des vocabulaires techniques, semi-techniques et scientifiques sont constitués en anglais parce que le français, qui recule de plus en plus, n’est jamais pris en compte dans ces domaines. La présence de l’anglais pétrifie et stérilise la langue française en territoire québécois. De sorte que si aucune action d’envergure n’est entreprise à court terme par les francophones pour le contrer, ce phénomène risque de se reproduire, mais cette fois à l’échelle de toute la langue française.

Le deuxième chapitre de l’ALQ détaille les causes de l’émergence d’un projet d’aménagement linguistique du Québec. À la fin de la période de la Grande noirceur, les partis politiques, poussés par l’opinion publique, introduisent des aspects politico-linguistiques dans leurs programmes. Ce phénomène aboutit à des législations linguistiques d’abord timides, puis de plus en plus coriaces, jusqu’à la volonté d’instaurer une politique linguistique unique pour les Québécois. Quatre sources ont permis de mettre en route les processus de politisation de la langue, politisation souhaitée depuis longtemps par les intellectuels : un éveil, caractérisé par des mouvements sociaux et une opinion publique opiniâtre; deux analyses du phénomène en gestation (la Commission Laurendeau-Dunton, commanditée par le gouvernement fédéral, et la Commission Gendron, sous les auspices du gouvernement provincial); une réaction : la législation en matière linguistique qui aboutira à la création, dans une première phase, d’un Office de la langue française.

La première source de politisation de la langue, qualifiée d’éveil, explore la nécessité de considérer le français comme l’un des problèmes nationaux, élément et symbole de tous les autres comportements. Les mouvements nationaux (et nationalistes) et les intellectuels sonnent cet éveil. La prise de conscience aiguë débouchera sur une revendication collective irréversible du « visage français » du Québec, tant dans la qualité que dans la quantité de français. La décennie 1960-1970 marque la période de discussions intenses sur les concepts de « bilinguisme » et d’« unilinguisme » avec une nette prise de position en faveur de ce dernier, du moins chez les nationalistes véritables. De cette situation sortira une définition imagée du bilinguisme, celui-ci n’étant que le croisement de deux langues à un moment donné, l’une qui sort, l’autre qui entre. C’est ce bilinguisme qui fut appelé par la suite bilinguisme collectif ou institutionnalisé.

La deuxième source est la Commission Laurendeau-Dunton constituée en juillet 1963 pour « régler le problème de l’usage de la langue française dans la perspective de l’unité canadienne et comme facteur de l’avenir de la Confédération » (p. 41). Le bilinguisme et le biculturalisme (néologisme parasynthétique créé à ce moment-là) se dresseront comme les principaux chevaux de bataille qui demeureront sur le front pendant presque une décennie. Du point de vue linguistique, la Commission démontre à l’envi que l’anglais constitue une langue dominante en Amérique du Nord, sans que le Québec, historiquement francophone dans toutes ses racines et ses strates sociales, échappe à cette emprise (sauf dans quelques secteurs et services traditionnellement francophones, comme la fonction publique). En raison de ce statut de l’anglais, le bilinguisme apparaît comme un choix pour les anglophones et une contrainte imposée aux francophones. La conséquence la plus marquante des travaux de la Commission est le vote de la « Loi sur les langues officielles du Canada » (1969) par le parlement d’Ottawa. La loi ne donnait de pouvoir à personne, ni à un organisme central quelconque; son application est restée sans effet et n’a entraîné aucune amélioration du statut linguistique du français au Canada. Elle n’a fait qu’aggraver la situation et accroître l’impatience des gens. Un corollaire positif cependant : la Commission a rendu plus qu’évidente la nécessité de modifier les règles du jeu par la fixation légale des conditions d’emploi de l’une et de l’autre langue.

La troisième source est la Commission Gendron constituée en décembre 1968. Elle avait le mandat de « faire enquête et rapport sur la situation du français comme langue d’usage au Québec, et (de) recommander les mesures propres à assurer : a) les droits linguistiques de la majorité aussi bien que la protection des droits de la minorité, b) le plein épanouissement de la langue française au Ouébec dans tous les secteurs d’activité, à la fois sur les plans éducatif, culturel, social et économique » (p. 49). Rapidement, elle constata la nette prédominance de la langue anglaise sur presque tout le marché du travail québécois. Elle affirma par ailleurs te droit du Québec de légiférer en matière linguistique et elle établit une distinction entre « francisation » et « francophonisation », couple conceptuel qui fait pendant au couple fédéral « bilinguisme » et « unilinguisme ».

La quatrième et dernière source est le renforcement de l’Office de la langue française au début des années 1970. Les pouvoirs publics fournissaient ainsi à cet organisme les moyens matériels et les ressources humaines pour entreprendre des travaux de francisation dans le domaine socio-économique, de sorte que le français devienne la seule langue de travail au Québec. En outre, l’Office devait œuvrer à la promotion globale du français sans cependant recevoir du Gouvernement, à ce moment-là, un mandat clair en ce qui concerne le français général (appellation plutôt incommode qui demanderait une (re)définition en adéquation avec les réalités d’aujourd’hui en matière linguistique). L’Office ne possède toujours pas ce mandat, pourtant primordial pour assurer la survie et la reconnaissance du français au Québec, de même que pour en asseoir définitivement la primauté dans toutes les activités des Québécois. En cette matière, il s’est contenté d’en surveiller incitativement l’amélioration sans intervention dirigiste. « L’Office s’est surtout préoccupé du statut du français avec la conviction profonde que l’amélioration de la qualité viendrait de l’amélioration du statut » (p. 65) L’auteur est convaincu que la description tant souhaitée de la langue générale au Québec est à venir en son temps. On comprendra sa prudence en ne voulant pas secouer trop vite des zones d’interventions où les manœuvres devront s’effectuer à partir de bases scientifiques rigoureuses permettant une mise en application efficace des résultats. La description du français du Québec découlera logiquement de la première démarche beaucoup plus urgente, qui était de franciser en priorité les secteurs techniques et scientifiques. Entre-temps, « le rôle de l’Office aura été de concrétiser les objectifs de la société québécoise en matière de langue » (p. 55) et de contribuer à instaurer dans l’ensemble de la population québécoise des attitudes en faveur d’une prise de position irréversible sur le statut de la langue française.

La mise sur pied d’une telle stratégie suppose que l’on puisse identifier les quelques concepts clés qui sont au centre du processus de l’aménagement. Ce sont : le bilinguisme, les fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale, la distinction entre les communications institutionnalisées et individualisées ainsi que la norme linguistique. Les solutions élaborées pour répondre à chacune de ces questions sociolinguistiques feront l’objet des développements du chapitre trois de l’ALQ.

À la première question, J.C.C. fournit un éclairage de type comparatif, après avoir pris bien soin d’attirer l’attention sur le fait qu’il serait « plus juste de parler de multilinguisme » (p. 67) au Québec. Les distinctions consistent à opposer le bilinguisme de langue commune au bilinguisme de tangue spécialisée, à opposer le bilinguisme comme projet individuel au bilinguisme comme projet collectif, à définir bilinguisme institutionnel et bilinguisme fonctionnel. Les Québécois doivent en fin de compte tenter de concilier deux objectifs qui semblent de prime abord contradictoires, à savoir généraliser l’usage du français à tous les niveaux des milieux de travail et maintenir le contact avec la technologie, la science, et l’économie nord-américaines. Il s’agit donc essentiellement d’assurer au français une place prépondérante et à l’anglais une place utilitaire et restreinte. Le bilinguisme fonctionnel sera alors limité à un certain nombre de titulaires de postes stratégiques, les individus occupant ces postes assurant la communication d’une langue à une autre. Corbeil donne à cette situation clé le nom de passerelle linguistique. La passerelle linguistique permet en quelque sorte de délimiter à chacune de ses extrémités les zones d’utilisation exclusive de l’anglais et du français, instaurant ou encore conservant de cette manière une situation d’unilinguisme. La passerelle elle-même correspond aux points de contact entre les deux langues et circonscrit donc la zone de bilinguisme fonctionnel.

L’auteur répond à la question des fonctions de la langue au sein de l’organisation sociale en identifiant et en décrivant cinq de celles-ci. Ces fonctions servent à départager les communications institutionnalisées des communications personnelles. En outre, elles permettent de mieux saisir le phénomène de l’usage linguistique. Ce sont les suivantes : 1. La fonction d’intégration sociale, la plus importante puisqu’elle sous-tend la grande question de la norme; par cette fonction, l’individu accède à une existence sociale et culturelle, d’abord restreinte (limitée au cercle de famille) puis de plus en plus développée; 2 et 3. Les fonctions de communication et d’expression, complémentaires l’une de l’autre, la première recherchant l’intercompréhension (J.C.C. parle de fonction centripète) et la seconde recherchant l’originalité (fonction centrifuge); 4. La fonction esthétique, résultant d’un choix entre diverses manières codées de s’exprimer et de communiquer (utilisations littéraires, poétiques, publicitaires, scientifiques, etc.). C’est, somme toute, le langage normé par certains groupes sociaux (les grammairiens, les stylisticiens, les puristes, etc.); 5. La fonction ludique qui représente le droit de la langue de se renouveler autrement que dans des systèmes strictement réglementés; c’est une source de connaissance et une méthode de rajeunissement nécessaire, quelle que soit la langue en cause.

La communication individualisée est l’acte libre par lequel l’« individu entre en relation avec un autre au moyen du langage » (p. 78) à l’exclusion de toute contrainte, sauf s’il y a menace de nuisance (c’est-à-dire possibilité de déséquilibrer les règles du système d’une langue) ou de rupture le long de la chaîne locuteur-récepteur (c’est-à-dire possibilité d’un déséquilibre trop prononcé entre la compétence de l’un et de l’autre). La communication institutionnalisée est le fait pour une institution quelle qu’elle soit de communiquer avec le ou les individus; elle s’octroie le privilège de choisir de façon absolue ou relative la langue de communication, allant parfois jusqu’à en faire sa norme non transgressable. J.-C. C. ramène à quatre grands groupes les communications institutionnalisées : l’enseignement, l’administration publique, les institutions économiques et les médias. L’auteur de l’ALQ répond enfin à l’objection que même la communication institutionnalisée est individualisée lorsqu’il statue sur la non-responsabilité de l’individu, la responsabilité incombant avant tout à l’institution, et sur sa dépersonnalisation au profit de l’institution qu’il représente. L’individu, comme il se doit, marque donc le point de jonction entre les deux modèles de communication.

La quatrième question est celle de la norme et de la normalisation. Chacun de ces concepts est extrêmement complexe à étudier, d’autant plus que leurs définitions respectives ne sont pas toujours claires et qu’elles n’emportent pas te consensus dans les divers milieux qui s’en préoccupent. Qu’on en prenne pour exemple les attitudes opposées des puristes et des laxistes, des tenants inconditionnels du français universel rivarolien et des partisans des français régionaux, ces derniers étant par ailleurs vus et analysés dans des perspectives synchroniques dont l’un des aspects essentiels est certainement la néologie. Le concept « norme * comporte deux facettes : l’une est objective et l’autre subjective ou prescriptive. L’aspect objectif de la norme relève de l’observation d’un système, c’est ce que l’on dénomme le normal. L’aspect subjectif de la norme relève de la mise au point d’un système, c’est ce que l’on dénomme le normatif. Les attitudes devant le concept « norme » ont déjà été mises en valeur par Alain Rey. L’observation du réel et la systématisation du modèle idéal s’opposent : l’individu est intégré dans une communauté dont il doit suivre les règles s’il veut survivre socialement et communiquer régulièrement avec ses semblables. « Appliqué à la langue, le terme norme désigne un modèle culturel de comportement linguistique » (p. 83) et qui plus est, l’ensemble des comportements langagiers des individus au sein d’un groupe donné » (p. 83). La norme sociale se pose donc comme le modèle de comportement reconnu et accepté au détriment de la norme individuelle qui ne peut être prise en charge par la société lorsqu’elle diverge trop de la norme commune. Il n’existe à proprement parler pas de norme concentrée sur l’individu seul.

La norme constitue donc une problématique qui implique que l’on examine d’une part les usages et d’autre part les descriptions variées de la langue. Les variations d’usages, c’est-à-dire les modèles réels observés se répartissent en quatre catégories qui sont; 1. Les variations de registres; 2. La stratification sociale, autrement dit la hiérarchisation de ce qu’il est convenu de nommer niveaux de langue; 3. La variation géographique, qu’il faut considérer dans sa perspective synchronique (même langue, même époque, territoires politiques différents); 4. La variation temporelle qui peut être examinée en microdiachronie (entre deux générations), en macrodiachronie (entre deux ou plusieurs grandes étapes de l’élaboration de la langue ou encore par rapport à des ruptures de contacts dont les causes sont extralinguistiques); l’abandon des liens langagiers entre deux États membres d’une même communauté linguistique mène à des évolutions lexicales, phonétiques et syntaxiques, parallèles mais non absolument identiques, plutôt dissymétriques même. Les variations de descriptions, c’est-à-dire les modèles construits se répartissent en fonction de trois facteurs qui sont : 1. L’appartenance à une école (« empiriste », simple observateur (comme le missionnaire ou l’administrateur de jadis), linguiste ou professionnel de la langue) ou la formation du chercheur selon une idéologie linguistique; 2. L’amplitude de la description (individu, groupe, collectivité); 3. L’objet envisagé dans la description (phonologie, lexique, néologie, chrorolexicologie...).

La norme entraîne dans son sillage tout le phénomène de la normalisation linguistique et terminologique. Démarche destinée à mettre des usagers d’accord lorsqu’il y a des divergences d’usages, puis à assurer le suivi des décisions par leur diffusion, la normalisation est un processus d’intervention au niveau idiolectal (graphie, lexique, phonétique), rarement au niveau de la collectivité (phonologie, syntaxe, morphologie). C’est une activité méthodique qui vise à l’élimination des différences (synonymies régionales et temporelles, par exemple) ou des concurrences (synonymies professionnelles et idéologiques). Son lieu d’action privilégié est celui de la terminologie de la technologie, des sciences exactes et des sciences humaines. Elle tire sa motivation première et parfois sa valeur de causes extralinguistiques. De multiples facettes de la normalisation demeurent encore inconnues. La raison en est, selon nous, que la normalisation met en cause des forces vives, comme les rapports entre les mots et les choses qui, jusqu’à tout récemment avaient fort peu été rapprochés puisque les spécialistes travaillaient chacun de leur côté. La connaissance du phénomène progressera d’autant que ces tours d’ivoire se transformeront en lieux accessibles pour les uns et les autres.

La description des concepts clés conduit J.-C. C. à analyser, dans son quatrième chapitre, la stratégie mise en place au Québec au moment de l’élaboration de la Charte de la langue française. Cette charte constitue ni plus ni moins qu’un aboutissement d’une succession de lois à caractère et contenu linguistiques qu’a connues le Québec en un peu moins d’une décennie. Trois partis politiques, devenus tour à tour le Gouvernement, ont successivement légiféré en matière de langue : l’Union nationale vote la Loi pour promouvoir la langue française (dite Loi 63) en 1969; le Parti libéral vole la Loi sur la tangue officielle (Loi 22) en 1974; enfin le Parti québécois vote la Charte (Loi 101) en 1977. Cette dernière se révèle être la plus coercitive des trois : par elle, le statut et la qualité de la langue française au Québec doivent être redressés de manière à faire du français la seule langue officielle sur le territoire.

La définition de la stratégie de la « qualité de la langue » est plus difficile à cerner, le concept étant lui-même peu défini. En outre, la définition de ce concept dans sa réalité régionale conduit inévitablement à le comparer au même concept observé dans sa réalité pure, ou généralement considérée comme telle, celle de France. Sans que cette comparaison remette sur le tapis les éternelles discussions sur la notion de langue française unique. Le terme comparer signifie plutôt ici une mise en parallèle de situations linguistiques afin d’en dégager des ressemblances et des différences (le terme écart doit être rejeté car il renvoie à une hiérarchisation normative que le Québec a amplement vécue et dont il a beaucoup souffert).

L’approche québécoise de ce concept se situe donc d’emblée à un niveau de reconnaissance d’une « manière québécoise d’utiliser le français » (p. 106). Quatre niveaux d’intervention peuvent être signalés : 1. La valeur juridique de la langue : qu’est-ce qui est français? Dans un État francophone, comme le Québec, politiquement éloigné de la norme française (au sens de France), il n’existe pas encore de grammaire, ni de dictionnaire qui seraient ces outils de référence sur lesquels s’appuyer en toute confiance pour reconnaître ce qui est le français commun. Le français du Québec, sauf quelques particularismes admis par quelques autorités universitaires ou gouvernementales, est continuellement mesuré par rapport à des ouvrages français. Il y a là comme une énorme faille qu’il faudrait rapidement colmater afin que le lien s’établisse entre une situation actuelle de plus en plus reconnue (l’existence d’un français général du Québec) et une situation historique (l’existence d’un français général commun à tous tes francophones d’origine ou de culture). Dans l’état présent des recherches en cours sur la langue française dans le monde, il semble aussi peu logique de définir la langue d’ici à l’aide d’outils linguistiques étrangers que de définir des droits et des pouvoirs d’un pays à l’aide d’un code juridique ou de lois étrangers; 2. Le pouvoir de normalisation apparaît comme le second moyen de parvenir à une langue de qualité. Un contrôle et une surveillance de tous les instants de ce pouvoir devraient en garantir l’exercice démocratique; 3. La responsabilité du ministère de l’Éducation se situe à tous les niveaux d’enseignement et se répartit entre la langue générale et les « langues terminologiques »; 4. Les médias portent aussi une immense responsabilité vis-à-vis de la collectivité. Leurs influences sont constantes allant même jusqu’à instaurer dans une population des conditionnements culturels et langagiers.

La stratégie linguistique de l’État québécois comporte la création d’organismes étatiques d’intervention linguistique; la fixation d’échéances dans le processus de modification des comportements linguistiques; l’établissement de programmes de francisation conduisant les entreprises à instaurer un usage prépondérant, permanent et de qualité du français, l’imposition d’amendes aux contrevenants.

Ce tour d’horizon amène l’auteur de l’ALQ, dans un cinquième et dernier chapitre, à extrapoler sa stratégie et à en dégager un modèle théorique applicable à l’ensemble de la francophonie. La procédure d’aménagement linguistique concerne les circonstances qui nécessitent une intervention, les principes qui doivent guider cette intervention et le mode d’intervention lui-même.

Les circonstances d’intervention sont : la diversité linguistique dans un même pays ou État, la concurrence intense entre langues ou entre variantes de la même langue à l’intérieur des institutions et la conscience de cette concurrence. Les principes de l’aménagement se ramènent à une double catégorie : ceux qui sont relatifs à « la manière dont une langue ou une variante d’une langue en arrive à s’imposer dans les pratiques linguistiques d’une collectivité nationale » (p. 115) : ils dépendent d’une théorie générale de l’usage linguistique; ceux qui sont relatifs à « la manière de procéder à l’établissement d’un plan d’organisation linguistique d’un État » (p. 115) : ils découlent de la nécessité d’arrêter des moyens d’action, comme ce fut le cas au Québec. Mis à part le cas québécois, dont le modèle est sans aucun doute le mieux structuré, les modes d’intervention alternent entre la « libre concurrence des communications institutionnalisées » (p. 120) et l’intervention partielle ou indirecte. Un tel laisser-faire entraîne inévitablement la stagnation dans l’évolution du processus. Il est fort peu probable qu’un aménage ment incitatif produise les profonds changements souhaités. Le « vouloir changer » n’a sûrement pas la force du « pouvoir changer ». Pour être explicite et global, l’aménagement linguistique doit reposer sur des pouvoirs coercitifs contrôlés : c’est le seul gage d’une intervention profonde conduisant aux changements envisagés.

Dans la suite de son chapitre cinq, J.-C. C. examine la situation et les défis de la francophonie, concept qui, quoique instable, n’en existe pas moins. Ces grands défis sont le multilinguisme et la diversité linguistique.

Les communautés linguistiques membres de la famille francophone vivent dans un état de multilinguisme Le français y est en contact plus ou moins permanent avec une ou plusieurs autres langues qu’il influence et dont il subit par le retour des choses quelques pénétrations langagières. À la limite, même la France vit sous l’emprise d’un multilinguisme : l’alsacien, l’occitan, le basque et le breton, notamment, entretiennent une effervescence, source de nombreuses tensions. Enfin, l’anglais, « soutenu par son statut de langue dominante mondiale » (p. 122), est présent presque partout. (Devenu une espèce de lingua franca moderne en usage sur presque toute la planète, cette place plus que prépondérante de l’anglais n’est pas particulière à la francophonie; la situation se répète dans l’arabophonie, dans l’hispanophonie d’Amérique, dans la lusophonie par exemple.)

Quant à la diversité linguistique du français lui-même, l’analyse de J.-C. C. se situe davantage au niveau théorique. Ce qui lui importe, c’est que chaque région en arrive à une « description rigoureuse et fiable du français régional » (p. 126). Pour parvenir à une telle description, il faudrait établir une méthodologie applicable à l’ensemble de la francophonie, du moins sur un plan théorique. Par ailleurs, suite à « l’éclatement du mythe d’une seule et même norme pour tous » (p. 128), se greffera à cette description la nécessité d’élaborer une théorie de la norme, ce concept ayant fait l’objet de trop peu d’attention jusqu’à ce jour. Enfin, la diversité linguistique entraîne dans son sillage un ensemble de préjugés dont l’écheveau se prête mal à un débrouillage. On peut cependant isoler trois des principaux préjugés qui perdurent : 1) le constat de l’existence de l’accent de l’autre aboutit à son rejet et à la « hiérarchisation esthétique des accents » (p. 127) entraînant des conséquences extralinguistiques diverses. 2) La situation de son propre français régional au sommet de la hiérarchie, qui comporte naturellement des jugements de valeur. 3) Le paravent des écarts par rapport à une norme centrale (laquelle?) menant à des culpabilités linguistiques à la fois diachroniques et synchroniques. Ne vaudrait-il pas mieux prendre davantage conscience des différences, concept plus acceptable aujourd’hui qui peut nous ramener à la nécessité d’un noyau lexical commun restant à définir?

Parmi les premiers défis de la francophonie, figure sans aucun doute un défi d’ordre métalinguistique; c’est la nécessité de définir clairement la série de concepts dont se nourrit toute la famille francophone. J.-C. C. effectue une analyse critique de la terminologie actuellement utilisée : sont examinés tour à tour les termes francophone, francophonie, français, français universel, français régional, français dialectal, créole, créolisation, emprunt, normalisation et normatif. Cette terminologie est appelée à constituer le noyau des recherches sur la francophonie du moins sous leurs aspects linguistiques. L’auteur de l’ALQ énonce par la suite une série de trois propositions d’objectifs linguistiques pour la francophonie : d’abord, il suggère une coexistence des langues, c’est-à-dire une espèce de multilinguisme fonctionnel; puis une coexistence des usages conduisant à une théorie de la variation linguistique. Enfin la valorisation du sentiment de la ressemblance linguistique entre les communautés formant la mosaïque francophone de manière à enterrer définitivement l’éternel sentiment de culpabilité linguistique, « c’est-à-dire la crainte paralysante et la mauvaise conscience des fautes » (p. 132).

Ce qui ressort de ce grand tour d’horizon sur l’avancement du projet de l’aménagement linguistique du Québec à l’heure actuelle ne peut se poser que sous la forme de constatations, parmi lesquelles, on peut souligner celles-ci :

  1. Les Québécois s’accordent pour reconnaître que le français est désormais devenu la langue officielle du Québec, « contre le bilinguisme institutionnalisé et généralisé » (p. 135).
  2. L’aménagement en cours s’insère dans la perspective plus vaste de la décolonisation culturelle, politique et économique. De fait, la décolonisation linguistique sert les autres décolonisations en voie d’achèvement. Ensemble, elles forment un « projet global de société, qui implique une nouvelle définition des droits et devoirs » (p. 136) de tous les Québécois.
  3. Le projet de société nouvelle a pris une dimension plus réalisable avec l’avènement au pouvoir du Parti québécois et l’adoption de la Charte de la langue française. Anglophones et allophones se définissent désormais par rapport à une nation québécoise dans son ensemble et non plus uniquement par rapport à l’enclave montréalaise.
  4. L’une des grandes leçons qui ressort de l’expérience québécoise, constituant par le fait même le principe premier et inattaquable de la théorie de l’aménagement linguistique, est celle qui veut que lorsqu’un État souhaite modifier une situation linguistique (soit par recours au changement total, soit par orientation de l’évolution), « il faut contrôler le comportement linguistique des institutions » (p. 116), car il est dangereux et peu efficace de faire supporter la responsabilité de ce changement par les individus eux-mêmes. « Leur responsabilité en la matière est trop limitée » (p. 116).

Deux appendices informent le lecteur quant à la chronologie des événements linguistiques majeurs au Québec entre 1957 et 1979 et quant à la chronologie des principales législations ou réglementations québécoises relatives à l’emploi de la langue française. Une bibliographie termine cet ouvrage indispensable pour comprendre la situation linguistique du Québec. Nul mieux que J.-C. C., qui fut au cœur des mouvements de transformation des comportements langagiers des Québécois pendant presqu’une décennie, ne pouvait entreprendre avec autant de profondeur l’analyse de ces changements. L’aménagement linguistique du Québec n’est pas un testament : c’est un pas vers la saisie globale de la situation linguistique du Québec et son insertion dans la communauté francophone. L’auteur, qui peut regarder son rejeton avec fierté, pose un grand nombre de questions sur la suite â donner â l’aménagement linguistique du Québec. En particulier, il nous semble que le projet déborde maintenant la stricte question de la terminologie pour déboucher sur la description et l’analyse généralisées du français au Québec. Cette œuvre est sur le point de commencer. Au bout du chemin se profile un Dictionnaire québécois de la langue française.