Pour dire aujourd’hui

« [...] la langue française n’est pas fixée et ne se fixera point. Une langue ne se fixe pas. [...] Toute époque a ses idées propres, il faut qu’elle ait aussi les mots propres à ces idées. Les langues sont comme la mer, elles oscillent sans cesse » (Victor Hugo, Préface de Cromwell, 1827).

Sans mots nouveaux, sans le recours à la création lexicale permanente et ouverte pour exprimer la modernité et rendre compte des changements sociaux, une langue n’a guère d’avenir.

L’effervescence lexicale

Pour une société, posséder une langue riche et vivante, complétée par des instruments de référence comme les dictionnaires et les grammaires, est un préalable à toute forme d’expression par la littérature, de diffusion par les arts et de progrès par les sciences, les technologies et les techniques. Aujourd’hui, comme hier, la configuration de tous les champs du savoir et les comportements quotidiens sont assujettis à la néologie, à la créativité lexicale incessante et vigilante, spontanée ou aménagée.

Le processus linguistique fondamental qui consiste en la production de formes et de sens inédits dans le vocabulaire est appelé néologie. Né au XVIIIe siècle, le mot a véhiculé jusqu’à récemment une connotation péjorative avant d’être réhabilité dans le cadre de l’écologie des langues de spécialité et de l’aménagement linguistique. Le résultat concret de la création de mots prend la figure du néologisme. La formation des mots fait appel à des procédés variés qu’on peut ramener à trois grandes catégories : la néologie morphologique (exemplier, parentalité), la néologie sémantique (naviguer, tunnel) et la néologie d’emprunt (bagel, boulgour). La néologie permet d’arrimer des mots nouveaux à ceux qui sont déjà usuels. Au premier chef, les innovations lexicales visent à satisfaire les immenses besoins dont les origines sont généralement d’ordre extralinguistique afin de nommer des concepts, des objets qui naissent sans discontinuer et sont mis en circulation. Aucun néologisme n’est gratuit; il existe toujours au moins une raison qui peut expliquer ou justifier l’émergence des unités nouvelles. Celles-ci peuvent être nécessaires parce que les objets sont nouveaux (alicament, cybercafé, morphing); elles peuvent dénommer des concepts jusque-là sans appellation (cigarettier, cuisiniste, praticité); elles peuvent être inflationnistes, créant ainsi une synonymie plus ou moins efficace (la série e-mail, courrier électronique, mél (en France), courriel (au Québec), c.é./cé); elles peuvent relever de l’euphémisme néobienséant (Québec : adulte en émergence « adolescent », itinérant « sans-abri »; France : senior « aîné »); elles peuvent être volontaristes, à savoir provenir d’une intervention institutionnelle (baguel, cédérom, coquetel, exemples illustrant des orthographes inédites); elles peuvent être fantaisistes (cervoling, photocopillage, truckstore); etc. Bien entendu, les raisons peuvent se chevaucher et des mots changer de catégorie au fur et à mesure qu’ils se diffusent dans l’usage (le mot photocopillage a perdu son caractère fantaisiste).

Les milieux créateurs

La néologie est aussi bien associée au savoir commun (employabilité, militance) qu’aux savoirs d’experts (DVD-Rom, bohrium). Dans le premier cas, elle est inhérente à la langue générale tandis que dans le second cas, elle se rapporte aux langues de spécialité. Les deux sont d’ailleurs en osmose constante, de nombreux termes techniques empruntant le chemin de la langue générale en produisant de nouveaux sens (galaxie, surfer), tout comme des mots de la langue commune prêtent leur concours aux langues de spécialité (accompagner, client). À chaque époque, des zones du vocabulaire deviennent plus productives que d’autres. C’est le cas aujourd’hui du vocabulaire de l’informatique, plus particulièrement du segment qui concerne l’autoroute de l’information, du vocabulaire relié à l’environnement urbain (recyclage des déchets), de la féminisation du langage dans certains pays francophones (torero → torera)... En langue générale, on a observé, au début des années 1990, une explosion de vocables reliés à la néobienséance langagière, autrement dit à la langue qualifiée de « politiquement correcte ».

Un rapide décompte des ajouts au Petit Larousse illustré entre 1995 et 2000 fournit les résultats suivants : 319 formes nouvelles —dont 80 unités lexicales complexes et 48 emprunts— et 88 sens nouveaux. Au cours de ces six années, les domaines les plus productifs furent l’informatique (inforoute, Internet), l’alimentation, la santé et la médecine, la vie en société, les sports et les loisirs. Les deux premiers secteurs sont aussi les plus grands fournisseurs d’emprunts, l’informatique puisant essentiellement à l’anglais américain tandis que l’alimentation importe ses mots de plusieurs langues. Tous ces néologismes sont le signe évident des intérêts et des préoccupations actuelles des sociétés contemporaines occidentales. Ces domaines rejoignent le plus grand nombre et ils font référence à une société dont les acteurs disposent d’abondants biens matériels, de temps et d’argent. On y perçoit également le revers, à savoir un écart grandissant entre les « munis » et les « sinistrés sociaux », pour utiliser deux néologismes néobienséants.

Le lexique d’une langue n’est jamais clos, jamais figé, jamais en veilleuse. Il forme un ensemble ouvert, toujours soumis à une expansion infinie et à de multiples chambardements. Des mots s’usent et meurent, d’autres se dédoublent en acquérant des sens nouveaux (courriel, nom masculin devient adjectif variable en genre) ou en produisant des dérivés (courriéliser, courriéliste) tandis que de nombreux autres naissent à partir de la fécondation interne ou ils immigrent des langues étrangères. Et tous ces mots nouveaux prennent place dans le système du français où ils comblent des lacunes ou se posent en concurrents de vocables existants. La créativité lexicale forme l’une des composantes essentielles et sans doute la plus sensible de l’avenir d’une langue. Elle sert à capter instantanément l’état d’une société.

Les « bougés » de la langue

Toute révolution sociale appelle une révolution lexicale et le retour en force de la néologie comme principal moteur de l’évolution linguistique. L’histoire du français est jalonnée de périodes de stagnation lexicale —le XVIIe siècle— et de périodes durant lesquelles il s’est fortement façonné et enrichi sous la poussée sociale, au XVIe siècle, à la fin du XVIIIe et durant la seconde moitié du XXe, notamment. La langue est ainsi mise au service de la société, tout comme la société doit utiliser adéquatement la langue pour exprimer ses besoins. Cette nécessaire connexion entre le langage et le changement social n’est pas toujours acceptée sans réserves, elle provoque parfois des résistances qui portent à un purisme excessif et à la méfiance devant l’emprunt et le calque lexical. Dans la double perspective de la francophonie et de la participation au monde contemporain, choisir le français, c’est accepter la néologie comme support principal d’évolution de la langue et comme stratégie d’intervention pour procéder à un aménagement linguistique d’envergure. Toute langue est capable de tout nommer et elle en possède les ressources morphologiques. La décision de fonctionner dans sa langue et d’en exploiter les capacités est alors strictement de l’ordre de la volonté collective.

Les quelques pistes reliées à la néologie évoquées ci-dessus montrent comment le tissu d’une langue est tramé de mots généraux et techniques inédits formés à partir d’un arsenal morphologique disponible et exigeant. Il en va de même pour les variétés de langue comme le français québécois qui active les mêmes mécanismes de création (anti-démarreur, exemplier, homardier, véloroute, vélotourisme). Certains néologismes auront une vie éphémère (robertisable, truckstore), d’autres parviendront à la lexicalisation et seront consignés dans les dictionnaires (courriel, échéancier, récréotourisme), seul lieu de la reconnaissance officielle des mots. Dans un contexte moderne effervescent, la créativité lexicale illustre à merveille comment les mots et leurs sens sont mobiles et changeants, comment ils se moulent à la vie elle-même pour témoigner de l’état des sociétés. À chaque instant, la langue bouge, car si le français en venait à se fixer, il se scléroserait et son destin serait rapidement réglé, il deviendrait une langue morte. Mais son bouillonnement incessant demeure la preuve qu’il peut affronter victorieusement les grands défis sociaux et lexicaux d’aujourd’hui et de demain.

Le Petit Larousse au Québec : brève histoire et influence

1. Le Petit Larousse illustré s’aventure au Canada

Il y a déjà plus de cent ans que les petits dictionnaires Larousse sont connus et diffusés au Canada français. Pierre Rétif mentionne que le Dictionnaire complet illustré (1889) a fait une entrée remarquée au Canada. « Une édition spéciale pour le Canada est publiée à Montréal (éd. Beauchemin) en 1894, par les soins de p. Théberge, bachelier ès arts de 1’université Laval. Elle comporte 5 000 articles conccmant le Canada; c’est la 13e édition de 1’ouvrage » (1970a : 344). Le dictionnaire manuel rejoint ainsi le Grand Dictionnaire universel [...] qu’on trouve dans les bibliothèques des communautés religieuses et dans celles des notables, l’encyclopédie n’étant guère à la portée du simple citoyen de l’époque, même le plus instruit. Quant au Petit Larousse illustré , il sera présent en Amérique dès son lancement le 20 juillet 1905.

Longtemps, le paysage livresque québécois fut dominé par deux monuments, deux chefs-d’œuvre dans leur genre, la Bible et le Petit Larousse illustré. Le premier livre est conforme aux comportements religieux des Québécois jusqu’aux alentours de 1970. Le second étonne puisque Pierre Larousse, lointain concepteur de l’ouvrage, était républicain et grand défenseur de la laïcisation. Ses héritiers lexicographes vont poursuivre ses travaux dans le même esprit laïc. Chose certaine, le Petit Larousse illustré [PLI] est devenu la bible sociale et laïque pour répondre aux questions sur la langue, et il le demeure toujours. Dès son arrivée au Canada, il a envahi les écoles et les foyers catholiques. Mais avant de pénétrer dans les classes et dans les familles, il a été épluché par un comité de surveillance formé par les évêques québécois. Sans trop avoir à faire amende honorable sur son contenu, sinon à propos de quelques illustrations (voir plus loin), il a reçu 1’imprimatur des dirigeants religieux. Il a été longtemps le seul dictíonnaire grand public à circuler au Québec. Un monopole qui s’explique de trois manières :

  1. Il satisfaisait le clergé et le monde enseignant qui est largement dominé par les religieux et les religieuses.
  2. À son niveau, il n’aura pas de concurrent sérieux avant 1967 —en 1’occurrence, le Petit Robert.
  3. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de nécessité d’élaborer un dictionnaire complet du français au Canada.

À la conclusion de la Révolution tranquille, après 1968 donc, les perceptions de la valeur du français québécois commenceront à changer tandis que la conception de la francophonie entraînera une prise de conscience contemporaine à l’égard des régionalismes extrahexagonaux qui commenceront à faire 1’objet de cueillettes sélectives dans les dictionnaires français (voir plus loin).

Aujourd’hui, le paysage dictionnairique québécois est presque essentiellement laroussien et robertien, une seule entreprise inteme ayant réussi à entamer cette domination, et encore seulement au niveau de 1’école élémentaire. Les dictionnaires Larousse sont les seuls à couvrir tout le programme scolaire, du primaire à 1’université. Chaque étape de la scolarisation des Québécois possède sa référence laroussienne, étant entendu que le PLI est aussi bien consulté par les écoliers des classes élémentaires que par les élèves du secondaire et par les étudiants collégiaux et universitaires, sans parler du grand public.

Au Canada français, à l’école ou à la maison, nul n’ignore le nom de Pierre Larousse, et tous 1’associent spontanément au dictionnaire qui porte son nom, sans savoir qu’il n’en est pas 1’auteur. Le nom Larousse est assimilé au dictionnaire le plus répandu chez nous depuis qu’on le distribue, soit depuis qu’il existe. Il est si connu et si bien intégré dans 1’imaginaire qu’on a construit autour de lui une mythologie qui en fait un dictionnaire parfait et complet, qui informe sur tout. Ainsi, au début des années 1990, lorsque le Robert a lancé au Québec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, plusieurs critiques sérieux ont reproché à ce dictionnaire de ne pas fournir les étymologies des mots et des citations d’auteurs comme le faisait le PLI. Or si on trouve bien des étymologies dans le PLI de 1’époque, elles n’y sont données que pour les mots chefs des familles morphologiques et pas pour toutes les entrées. Quant aux citations, elles n’ont jamais fait partie du programme microstructurel du dictionnaire.

Très tôt donc, le PLI est répandu partout, il rejoint toutes les couches de la société. Mais le clergé surveille de près cet ouvrage certes convenable, mais néanmoins trop laïc à son goût et un peu permissif. Et l’Église ne se prive pas d’intervenir. « L’édition 1924 est illustrée de 83 représentations de tableaux, dont certains seront prohibés au Canada » (Rétif 1971 : 52). On perçoit ici l’influence ou l’ingérence du clergé catholique pour qui tout excès était répréhensible, notamment la nudité qui devait être dérobée à la vue, même s’il s’agissait des œuvres des plus grands représentants de l’histoire de l’art et que ces œuvres embellissaient le Vatican. Ainsi, le clergé rejoint la position de Pierre Larousse lui-même qui, en 1858, mentionne qu’il « a écarté avec le plus grand soin, de la nomenclature de son dictionnaire, tous les mots qui sont, de la part des élèves, 1’objet de recherches ou de questions indiscrètes » (cité dans Rétif 1970a : 342). L’interdiction à propos des mots vaut en outre ici pour les illustrations.

Au XXe siècle, les dictionnaires Larousse conquièrent rapidement le marché francophone de 1’Amérique du Nord. Si bien qu’après le Seconde Guerre mondiale, le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI] est imprimé au Canada, ce qui permet d’intervenir plus directement sur certaines parties de son contenu. En 1947, on trouve à la fin de 1’ouvrage la formule suivante : « Imprimé au Canada par la Librairie Beauchemin Limitée en vertu d’une entente avec la Librairie Larousse de Paris ». Le mouvement est lancé et, dans les années 1950, d’autres imprimeurs succéderont à Beauchemin. L’entente au sujet de l’impression au Québec durera jusqu’en 1992. En 1993, le PLI est imprimé aux États-Unis; de 1994 à 1998, il est imprimé en Belgique; en 1999 —1’édition 2000—, il est imprimé en France.

En 1956, le NPLI est soumis à l’examen d’agrément du Département de l’Instruction publique, l’ancêtre du ministère de l’Éducation. Avant d’être diffusé dans les écoles, le dictionnaire doit recevoir l’aval gouvernemental, c’est-à-dire voir son contenu analysé afin de vérifier s’il est conforme aux exigences sociales, religieuses et linguistiques. L’édition de 1956 porte sur la couverture de dos l’inscription « Approuvé par le Comité catholique de l’Instruction Publique le 26 septembre 1956 ». À cette époque, les membres du comité d’évaluation étaient presque toujours des religieux ou des représentants mandatés par les évêques. Cette procédure d’évaluation est toujours en vigueur, mais l’examen du contenu de l’ouvrage est désonnais confié à des fonctionnaires. En effet, en 1968, la référence au Comité catholique est remplacée par la référence au ministère de l’Éducation, identification plus neutre qui se perpétuera jusqu’en 1997. Cette édition du PLI stipule en effet : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la Province de Québec ». En 1998 et en 1999, la mention de l’agrément disparaît, car le service idoine du ministère refuse son accréditation au dictionnaire pour des raisons liées surtout à l’écriture des noms de lieux sur les cartes géographiques et non pour des écarts de contenu dans la partie langue. L’édition 2000 ne porte pas non plus le sceau d’approbation, mais l’ouvrage a bel et bien été approuvé. Il peut donc être utilisé sans réticence par les enseignants et les élèves.

2. Les utilités historiques du PLI

Les utilités du PLI peuvent être regroupées en trois grandes classes : le dictionnaire est un instrument linguistique, un instrument pédagogique et un instrument d’auto-apprentissage sur le plan culturel.

  1. Bien entendu, la première vocation du PLI est d’ordre linguistique; elle visait, et elle vise toujours, à la maîtrise de la langue et à la connaissance du vocabulaire français.
  2. Comme instrument pédagogique, le PLI contribue à l’apprentissage global de la géographie (les pays, les villes... : les cartes géographiques), de l’histoire (la partie des noms propres), du savoir général et spécialisé (les développements encyclopédiques)... Dans les années 1950-1960. sa portée pédagogique se prolongeait du côté de la maîtrise de l’écriture, si l’on peut dire, car, en effet, le dictionnaire servait d’instrument punitif pour les élèves pris en défaut de comportement ou de connaissance lors des récitations et des examens. L’élève puni devait copier une page du dictionnaire pour le lendemain. La page choisie par l’enseignant ne comportait évidemment pas d’illustrations. Cet usage anecdotique du PLI est un indice comme quoi chaque foyer possédait le dictionnaire, l’école ne prêtant pas l’ouvrage à l’élève fautif.
  3. L’utilité sociale d’auto-apprentissage était double. D’abord, dans de nombreuses familles, c’était le seul livre de lecture en dehors de la Bible. Ensuite, c’était le livre par lequel la jeunesse cherchait à découvrir quelque secret sur la sexualité par la recherche des mots interdits et le regard rivé sur certaines illustrations de la mythologie grecque et latine, surtout les déesses, dans le cas des garçons, images dont la portée avait échappé à la vigilance du comité de surveillance. Lequel des enfants de la génération d’après-guerre n’a pas contemplé en secret la Naissance de Vénus de Botticelli, la Toilette d’Esther de Chassériau, la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, la Fécondité de Jordaens, etc., figurant dans le NPLI de 1956? Toutes ces reproductions étaient en noir et blanc, mais elles étaient néanmoins fort émoustillantes pour les jeunes curieux qui osaient braver les interdits.

3. Le Canada s’aventure dans le Petit Larousse illustré

Dans cette phase de l’examen, je laisse de côté la section proprionymique. Outre l’impression au Québec et le sceau d’approbation du ministère de l’Education, les premières traces réelles de la présence canadienne dans le dictionnaire sont les cartes géographiques. En 1959, Larousse introduit un Atlas à la fin du dictionnaire. Sans doute à la demande du ministère de l’Éducation et/ou des Éditions Beauchemin, dans l’édition canadienne, les cartes géographiques de la Belgique et de la Suisse font place à des cartes du Canada qui côtoient celles de la France. Ce protocole d’adaptation durera jusqu’en 1997. Depuis 1998, l’Atlas redevient panfrancophone et d’autres pays rejoignent la France et le Canada, dont la Suisse et la Belgique, qui retrouvent ainsi leur place.

Mais la partie la plus visible de la présence canadienne dans le PLI est certainement la nomenclature, à savoir les mots et les sens nord-américains. Les premiers canadianismes sont répertoriés dans le Nouveau Petit Larousse en 1968. Au total, huit mots exprimant notre américanité sont recensés : bleuet, coureur des bois, débarbouillette, épinette, mille, poudrerie, tuque, verge. Ces mots font référence à la nature, au système des mesures anglo-saxonnes en usage chez nous à cette époque et à la société. Le Canada entre au PL par quelques-uns de ses symboles résistants : l’hiver, la neige, le froid, l’espace, la nature. Le mot poudrerie y est défini justement : « Au Canada, neige fraîche que le vent fait tourbillonner ». Dans l’édition 2000, la définition reste inchangée tandis que la marque géographique Québec remplace l’ancienne appellation Canada.

Le NPL paraît au moment où l’Office de la langue française du Québec prépare une liste de Canadianismes de bon aloi [CBA] qui sera publiée en 1969. Cet opuscule de 62 mots québécois officialisés (voir l’annexe) servira d’ouvrage de référence pour les lexicographes français qui s’y abreuveront régulièrement pendant de nombreuses années, et avec la collaboration de l’OLF. On peut penser qu’en 1968, les responsables de l’OLF possédaient déjà une bonne idée du contenu de cette liste et qu’ils ont fourni aux lexicographes laroussiens une petite nomenclature dans laquelle ceux-ci ont pu puiser les huit canadianismes cités. Lorsque les CBA paraîtront en 1969, le mot épinette n’y figurera pas. À partir de 1970, les canadianismes, déjà devenus des québécismes chez nous, occuperont un créneau de plus en plus important et visible dans les dictionnaires français, les éditions Larousse ayant ouvert la voie pour l’époque contemporaine. En 1974, il y a au PLI une moisson de 37 canadianismes dont 36 sont des CBA. Leur nombre grimpera à 54 en 1975, dont un seul est absent des CBA. À cette date, seuls 9 mots québécois officiels et reconnus par l’État n’ont pas encore été pris en charge par Larousse. Il faudra attendre 1981 pour voir le mot transcanadien accéder à la nomenclature. En 1987, ce sera au tour de huard; en 1989, de cacaoui, livre et pruche, en 1998, de carriole; enfin, en 2000, outarde sera le dernier CBA à rejoindre les colonnes du PLI. C’est d’autant plus curieux que les six derniers mots ont une grande fréquence d’emploi dans le français québécois d’aujourd’hui.

À l’heure actuelle, parmi les 62 canadianismes de la liste de 1969, il en reste deux qui n’ont pas été intégrés au PLI, soit érablière et pied. En réalité, les deux vocables possèdent bien une entrée dans le dictionnaire, mais le sens québécois n’est pas consigné pour le premier tandis que la définition de pied concerne bel et bien le système des mesures anglo-saxonnes sans qu’une marque de localisation géographique ne soit indiquée. Depuis l’origine du PLI, la définition de ce mot fait référence à l’ancienne mesure de longueur en France ou à la mesure de longueur anglo-saxonne. On ne souffle mot de son usage historique au Canada français. Le mot pied est pourtant un élément clé de la civilisation et de la culture francophones nord-américaines.

En 1975, au moins 54 québécismes (formes, sens, locutions) sont présents dans le PLI. De 1976 à 2000, ce nombre augmentera d’au moins 176 autres particularismes, pour atteindre un total de 230, et sans doute un peu plus, car je n’ai pas de chiffre pour les années 1978, 1980 et 1991. Les statistiques sont fondées sur les listes des mises à jour distribuées par Larousse. À elle seule, la refonte de 1989 a fourni 81 ajouts. Entre 1990 et 2000, le total s’élève à 90 nouveautés, avec des pointes en 1995 (15 entrées), 1996 (13 entrées), 1998 (21 entrées) et 2000 (29 entrées). Entre 1976 et 2000, il n’y eut aucun ajout au cours des années 1979, 1982, 1983, 1984, 1985, 1991 et 1999, du moins si on se fie aux listes fournies par la maison Larousse (voir le tableau 1). Il faut aussi relativiser le chiffre de 230, car les listes d’ajouts révèlent parfois qu’un mot a été intégré à plus d’une occasion. Par exemple, le mot épinette « épicéa » est pris en compte une première fois en 1968, puis à nouveau en 1998, mais dans un sous-sens et sous la forme d’une unité lexicale complexe : bière d’épinette « boisson faiblement alcoolisée fabriquée avec des rameaux d’épicéa » —définition qui n’est pas tout à fait exacte puisque la bière d’épinette est une simple boisson gazeuse et non une boisson alcoolisée. Si l’on excepte l’année 1989, on remarquera qu’à partir de 1995, le nombre d’ajouts s’accroît rapidement. On constatera, malicieusement, que les ajouts augmentent au moment où le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui publie sa deuxième édition en 1993.

Tableau 1 - Québécismes ajoutés au PLI de 1976 à 2000
AnnéesAjouts
19761
19771
1978?
19790
19807
19811
19820
19830
19840
19850
19861
19871
19880
198981
19901
1991?
19922
19936
19941
199515
199613
19972
199821
19990
200029
Total : 176

Suivant une compilation récente réalisée à partir d’un récapitulatif fourni par Larousse en 1999, et auquel on ajoute les 29 entrées de l’édition 2000, le PLI aurait intégré 261 québécismes (formes, sens, locutions) depuis 1968. De ce nombre, il en resterait environ 250. En effet, quelques-uns ont été supprimés au fil des années, comme acre qui figure de 1973 à 1980 avant de se voir retirer son label de canadianisme en 1981, sans quitter cependant les colonnes du dictionnaire. Quant au juron tabernacle —toujours prononcé [tabarnak]—, il fut intégré en 1993 et aussitôt retiré en 1994 à la suite de protestations de quelques réfiractaires affirmant que ce mot ne s’employait pas au Québec et qu’il ne fallait pas exposer nos fautes de langage devant la francophonie. Alors que ce sacre (juron religieux) est l’un des plus fréquents chez nous. Que dirait-on en France si on supprimait les entrées bordel, con ou putain des dictionnaires en recourant aux mêmes arguments? Il y a ici une évidente manifestation de néobienséance langagière avancée.

Outre les quelque 250 québécismes, le PLI fait allusion au Québec, au Canada et à l’Acadie au moins une quarantaine de fois. Mais il s’agit le plus souvent de renseignements à caractère encyclopédique touchant la francophonie canadienne et non des particularismes lexicaux. Ainsi. l’entrée canada « Pomme reinette d’une variété à peau jaune ou gris-beige » : cette variété de pomme n’est plus connue au Canada. Autre exemple, la mention du Cirque du Soleil dans la section encyclopédique de l’article cirque.

4. Les collaborateurs

Jusqu’à la refonte de 1989, aucun nom de collaborateur québécois ne figurera dans les pages du PLI Les lexicographes continueront cependant de consulter des linguistes québécois et l’OLF pour prendre des avis sur la sélection des québécismes. À partir de la nouvelle édition de 1989, on demandera aux Québécois de participer plus étroitement à la rédaction des articles et on commencera à mentionner les noms des intervenants : « les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil » (PLI 1959 : 7). C’est également lors de cette refonte que le texte de présentation du dictionnaire devient plus explicite au sujet de la francophonie. Il faut se rappeler que nous sommes alors deux ans après le premier sommet officiel de la francophonie tenu à Québec en 1987. Parmi les grands axes de la refonte de 1989, et pour la première fois dans les introductions, il est explicitement fait mention des contributions du cercle francophone à la nomenclature : « Une part importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux » (PLI 1989 : 6). Lors de la refonte suivante en 1998, le texte introductif fait à nouveau mention « de la vitalité de la francophonie » (PLI 1998 : 3) qui contribue à l’enrichissement de la nomenclature du dictionnaire. On peut interpréter cette idée en se demandant si la francophonie linguistique est composée de tout ce qui n’est pas le français de Paris. Par ailleurs, en 1998 aussi, l’équipe de spécialistes québécois s’adjoint la collaboration d’un historien, Denis Vaugeois. En 1999, seul demeure le nom de ce dernier comme collaborateur québécois. En 2000. on rattache le fil historique avec l’OLF : « Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5). Quant au discours sur la francophonie, il offre un nouveau profil qui devient plus neutre, moins hiérarchisé, mais qui place néanmoins le français franco-parisien au-dessus des autres.

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (PLI 2000 : 3).

En 1968, lors de l’intégration des premiers régionalismes extrahexagonaux, la situation générale de la francophonie émergente plaçait la France au-dessus des autres pays et États. La France était le point de repère historique pour tous et le guide suprême en matière de langue. Les pays francophones étaient surtout à la remorque de la France, et presque personne ne contestait la propriété exclusive de l’Hexagone sur la langue française. On parlait alors de régionalismes et de l’apport de ces particularités à la langue française, c’est-à-dire, en ces temps, au français de France. Incidemment, dans le NPL 1968, il n’y a pas d’article francophonie, seul francophone est présent et défini : « Qui parle le français ». Le mot francophonie entrera au NPL en 1969, au plus tard en 1971, avec la définition : « Collectivité constituée par les peuples parlant le français ».

Autour de 1975. les choses vont changer, notamment aux Dictionnaires Le Robert, alors qu’une linguiste québécoise sera responsable du traitement des québécismes, sans cependant que l’axe langue expliquée / langue expliquante change. C’est à ce moment que les rapports hiérarchiques dans la francophonie commencent à se modifier. Les périphériques prennent la parole et réclament le partage de la langue française et non plus seulement une contribution extérieure sous la forme de particularismes. Le vocabulaire désignatif muera : du régionalisme, on passera lentement à la variété et à la diversité de tous les français, y compris le gallofrançais. On passe également du français, au singulier, aux français, au pluriel. La norme de référence devient un modèle théorique et on intègre l’idée, surtout dans la francophonie extérieure, que tout le monde, que chaque individu soit de quelque part, que l’on accepte l’accent de l’autre. Le français est désormais vu comme une langue partout présente, mais nulle part entière. Ce mouvement est issu surtout de l’implication des francophones hors France qui prennent la parole, et il repose sur le double sentiment de la réduction de l’insécurité linguistique et de l’atténuation du complexe du mal parler à l’égard de la norme de référence historique, celle de l’Île-de-France.

5. La perception des Québécois vis-à-vis le traitement des québécismes dans le PLI

Si le PLI demeure un dictionnaire pérenne au Québec et qu’il a été promis à un destin peu ordinaire en terre laurentienne, s’il fut présent dès son origine dans les foyers catholiques parce qu’il masquait heureusement la plupart des choses honteuses, il n’en demeure pas moins qu’on le scrute à la loupe pour en dire les grandes qualités et en rechercher les lacunes ou les mésinterprétations.

Selon André Rétif, lors de la visite de Claude Dubois au Canada en 1968, à l’occasion du lancement de la nouvelle édition du dictionnaire devenu cette année-là le NPL, la « presse du Canada fait une large place à l’ouvrage, tantôt pour le louer, tantôt pour faire des réserves ou émettre des critiques » (1970b : 594). Cette triple attitude : louanges, réserves, critiques, constitue depuis trente ans le comportement usuel des Québécois à l’égard de tous les dictionnaires français qui nous font l’honneur d’intégrer quelques-uns de nos mots et de nos sens —les louanges—, mais qui font des sélections pas toujours les plus intéressantes du point de vue des locuteurs québécois —les réserves— (par exemple à l’égard de la graphie baguel pour bagel dans le PLI 2000, seule orthographe usitée au Québec, la première étant une proposition de l’Office de la langue française) ou qui décrivent nos mots incomplètement ou erronément —les critiques. Je ne fais référence ici qu’à la partie langue du dictionnaire, délaissant les noms propres.

En réalité, ces jugements reposent sur au moins une incompréhension majeure de la part des locuteurs québécois : les dictionnaires français sont élaborés par des Français et leur premier public est celui de la France et non celui de la francophonie extérieure, nord-américaine ou autre, et cela peu importe les discours diplomatiques tenus à ce sujet. Le fait que ces ouvrages soient diffusés dans la francophonie entière est un plus, une extension de leur public, que cet élargissement soit culturel ou commercial, et sans doute un peu des deux. De plus, entre 1968 et 1989. les commentaires plus spécifiques venant des lexicographes québécois concernaient le fait que les rédacteurs français ne consultaient guère les linguistes québécois pour le traitement articulaire des mots. Ils le faisaient pour le choix des mots, mais la rédaction des énoncés microstructurels était laissée aux mains des lexicographes laroussiens. Pour les périphériques que nous sommes, cette séparation des tâches crée un décalage entre la langue expliquée —les entrées québécoises— et la langue expliquante —les discours sur ces mots et ces sens— qui est hexagonale. Cela est conforme au programme du dictionnaire, mais heurte la conscience des consulteurs à qui on emprunte ces entrées. Prenons deux exemples : dans le PLI 2000, le mot bleuet est défini : « Québec. Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, de l’airelle d’Amérique » tandis que le mot rondelle est défini : « Québec. Palet de hockey sur glace en caoutchouc dur ». Chez nous, les mots myrtille et palet ne s’emploient pas tandis qu’on ne dit jamais hockey sur glace, mais simplement hockey. Les trois éléments renvoient à des références françaises. Depuis trente ans. ce protocole, qui n’est pas propre à Larousse, n’a pas changé, et il n’a pas lieu de l’être compte tenu du programme que se tracent les dictionnaires français dont le premier public cible est naturellement le locuteur français. En réalité, il n’est pas nécessaire de procéder à des changements à ce niveau. Si les Québécois veulent un dictionnaire dont la langue expliquée et la langue expliquante sont leur variété de français, ils n’ont qu’à se mettre à l’œuvre. Car il est clair que pour les lexicographes français, si des régionalismes québécois sont retenus, leur description s’adresse à des lecteurs français. Le protocole rédactionnel vise à « expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (Rey 1977 : XIX) du consulteur hexagonal. La description totale du français québécois, y compris les ressemblances et les différences avec la variété française, et la normalisation des variétés de la langue française partout dans la francophonie « relèv[ent] à l’évidence des instances souveraines des divers États » (Rey 1977 : XIX). Ce paradoxe est le tendon d’Achille des dictionnaires qui intègrent des particularismes, ils ne sont francophones que dans la zone consacrée à la nomenclature. Remarquons qu’il en va de même lorsqu’un dictionnaire nord-américain comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui décrit les francismes, la langue expliquante est le français québécois.

6. Un témoin du temps qui passe

Le PL est le fruit de préoccupations pédagogiques universelles ayant toujours animé son lointain concepteur (voir Rétif 1975). Chaque nouvelle édition, chaque nouvelle refonte synthétise, perfectionne et enrichit ses prédécesseurs patrilinéaires. Dès le début il a convenu à la société canadienne-française conservatrice des valeurs traditionnelles. Sa nomenclature est plutôt normative, relativement épurée des mots sensibles, tout en étant accueillante aux néologismes. Pendant plus de cinquante ans, de 1905 à 1960, il sera l’un des liens privilégiés entre la France et le Québec, en quasi-rupture depuis 1760. Sa vocation culturelle dépassait largement sa mission pédagogique et linguistique. C’était un livre essentiel qui reliait tous les foyers catholiques québécois où l’on parlait français et, par-dessus cette toile d’araignée, le PL gardait le Québec arrimé aux Vieux pays, comme on le disait alors.

Mais, bien entendu, le rôle le plus évident du PL était celui du perfectionnement d’un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées à l’école » (Rey 1990 : 1821). Si en France, le PL est rapidement devenu le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (Rey 1986 : 638) dont chaque article, n’en déplaise à Pierre Larousse, forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du Nouveau dictionnaire de la langue française (1856) : « Quatre dictionnaires en un seul » (voir Boulanger 1994 : 40), au Québec, cette comparaison évangélique ne se perdit que dans les années 1970.

Le PL véhicule une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, celle de la société européenne en priorité (voir Boulanger 1994 : 41). Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle francophone, toutes générations et toutes classes sociales confondues. À elles seules, les préfaces sont une mine de renseignements historiques sur ce sujet. Quoique brèves, elles illustrent parfaitement les grandes orientations prises par le dictionnaire au cours de son périple dans le XXe siècle. À partir de 1968, date charnière dans l’histoire, la maison Larousse modifie son mandat en s’ouvrant sur les nouvelles réalités francophones. Le PL commence alors à introduire des particularismes d’autres pays que la France. Et plus il y a de mots qui représentent les francophones hors de France, plus la critique se fait exigeante à l’égard de l’entreprise parisienne. C’est là un aspect fondamental des rapports troubles des Québécois avec la France en matière linguistique : ils veulent que les Français prennent leurs mots, mais ils ne veulent pas qu’ils soient traités à la française. Tout cela parce qu’on ne comprend pas que les dictionnaires français s’adressent naturellement d’abord aux locuteurs de la France et que même si les mots sont des québécismes, des belgicismes, des helvétismes, etc., leur description est gallofrançaise.

Néanmoins, les Québécois sont toujours reconnaissants au PL pour sa contribution à la diffusion de leurs mots. Cette reconnaissance va même au-delà des particularismes lexicaux. Un exemple symbolique vaut d’être rappelé. En 1968, les Québécois se réjouirent publiquement « que le drapeau du Québec figure dans la planche des pavillons nationaux, bien que le Québec ne soit pas un État souverain » (Rétif 1970b : 594). L’année 1968 est aussi celle de la fondation du Parti québécois par René Lévesque! Comme quoi, même en lexicographie, une image vaut mille mots! Et quand on connaît le rôle privilégié de l’iconographie dans les ouvrages Larousse, il y a là plus qu’un symbole.

Sous divers noms, le PL fut l’un des principaux témoins de la situation de la langue au XXe siècle. Il n’a aucun concurrent sur ce plan. Il a traversé le siècle en offrant tantôt des mises à jour annuelles, tantôt des refontes systématiques. Il se refait à neuf en moyenne tous les dix ans. De 1906 à 2000. il aura eu onze éditions : 1905, 1924, 1935, 1948, 1952, 1959, 1968, 1981, 1989, 1998 et. dans une moindre mesure, 2000, sans compter les éditions spéciales comme en 1956. À travers ses 95 années d’existence, il présente 95 couches successives de la vie de la langue française, d’abord une, puis plurielle avec l’ouverture sur la francophonie en 1968. D’une édition à l’autre, le PL a actualisé le portrait de la langue française par la mise à jour des articles et par l’ajout de mots, de sens et de locutions récemment créés. L’arrivée des nouveaux mots a cependant poussé de nombreux autres témoins lexicaux à la retraite dans les pages de l’histoire. Ne serait-il pas opportun que pour célébrer le centième anniversaire du PL. on dispose d’un dictionnaire répertoriant tous les mots et les sens, ainsi que les locutions, qui, à un moment ou à un autre, ont été accueillis dans ses colonnes, et qui, pour une raison ou une autre, ont été forcés de rejoindre les replis de l’oubli? Un PL ranimant des mots du passé serait un illustre témoin du siècle écoulé et de l’histoire du français au XXe siècle.

Bibliographie

Annexe

Liste des Canadianismes de bon aloi de l’Office de la langue française (1969)
abatis
achigan
acre
arpent
atoca
avionnerie
banc de neige
batture
biculturalisme
bleuet
bleuetière
boisseau
bordages
bouscueii
brûlot
brunante
cabane à sucre
cacaoui
canot
canton
carriole
catalogne
cèdre
ceinture fléchée
chopine
comté
coureur de (des)
bois
débarbouillette
demiard
doré
épluchette
érablière
fin de semaine
frasil
gallon
goglu
huard (huart)
ligne
livre
maskinongé
millage
mille
once
ouananiche
ouaouaron
outarde
pied
pinte
pouce
poudrerie
pruche
rang
raquetteur
savane
souffleuse
suisse
tire
transcanadien
traversier
tuque
verge
vivoir

L’épopée du Petit Larousse illustré au Québec de 1906 à 2005[1]

Habent sua fata libelli. [Les livres ont leur destinée.] —Terentius Maurus (Petit Larousse illustré 1906, p. 1078)

Il y a déjà plus de 100 ans que les petits dictionnaires Larousse sont connus et diffusés au Canada français. André Rétif (1970a, p. 344) mentionne que le Dictionnaire complet illustré (1889) de Pierre Larousse —rédigé sous la direction de Claude Augé— a fait une entrée remarquée au Canada : « Une édition spéciale pour le Canada est publiée à Montréal (éd. Beauchemin) en 1894, par les soins de p. Théberge, bachelier ès arts de l’université Laval. Elle comporte 5000 articles concernant le Canada; c’est la 13e édition de l’ouvrage. » En réalité, le Dictionnaire complet illustré était déjà publié en édition canadienne par l’éditeur Beauchemin depuis 1889. Le dictionnaire manuel rejoint ainsi le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle qu’on trouve dans les bibliothèques des communautés religieuses et dans celles des notables, l’encyclopédie n’étant guère à la portée du simple citoyen de l’époque, même le plus instruit. Quant au Petit Larousse illustré, il sera présent en Amérique dès son lancement le 29 juillet 1905. La date qui apparaît sur la page titre du dictionnaire est cependant 1906. Ce décalage de dates s’institutionnalisera et, le cas échéant, on prendra l’habitude de différencier l’année de publication et le millésime du Petit Larousse.

Longtemps, le paysage livresque québécois fut dominé par deux monuments, deux chefs-d’œuvre dans leur genre, la Bible et le Petit Larousse. Le premier livre est conforme aux obligations et aux comportements religieux des Québécois jusqu’aux alentours de 1970. Le second étonne puisque Pierre Larousse, lointain concepteur de l’ouvrage, était républicain et grand défenseur de la laïcisation. Ses héritiers lexicographes vont poursuivre ses travaux dans le même esprit laïque. En France comme au Canada, le Petit Larousse est vite devenu une bible sociale et laïque incontournable quand vient le moment de répondre aux questions qu’on se pose sur la langue, et il le demeure toujours. Dès son arrivée au Canada, il a envahi les écoles et les foyers catholiques. Mais avant de pénétrer dans les classes et dans les familles, il a été épluché par un comité de surveillance formé par les évêques québécois. Sans trop avoir à faire amende honorable sur son contenu, sinon à propos de quelques illustrations, il a reçu l’imprimatur des dirigeants religieux, ce qui refermait le cercle biblique. Il a été longtemps le seul dictionnaire grand public à circuler au Québec. Un monopole qui s’explique de trois manières :

  1. Il satisfaisait le clergé et le monde enseignant, ce dernier étant largement dominé par les religieux et les religieuses.
  2. À son niveau, il n’aura pas de concurrent sérieux avant 1967; en l’occurrence, ce sera le Petit Robert; celui-ci mettra quand même quelques années avant de s’imposer.
  3. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas de nécessité d’élaborer des dictionnaires complets du français du Québec, les dictionnaires confectionnés en France paraissant suffire aux besoins de consultation.

À la conclusion de la révolution tranquille, soit après 1968, les perceptions du statut et de la valeur du français québécois seront réévaluées tandis que l’émergence de la francophonie entraînera une prise de conscience contemporaine à l’égard des régionalismes extrahexagonaux. Ceux-ci commenceront à faire l’objet de cueillettes sélectives par les lexicographes français qui souhaitaient les décrire dans leurs dictionnaires.

Aujourd’hui, le paysage dictionnairique québécois est presque essentiellement laroussien et robertien, une seule maison d’édition d’ici ayant réussi à entamer cette domination, et encore seulement à l’école élémentaire. Les dictionnaires Larousse sont les seuls à couvrir tout le programme scolaire, du primaire à l’université. Chaque étape de la scolarisation des jeunes Québécois possède une référence laroussienne qui lui est propre; de son côté, le Petit Larousse est aussi bien consulté par les écoliers des classes élémentaires que par les élèves du secondaire et les étudiants collégiaux et universitaires, sans parler du grand public.

Au Canada français, à l’école ou à la maison, nul n’ignore le nom de Pierre Larousse, et tous l’associent spontanément au dictionnaire qui porte son nom, sans savoir qu’il n’en est pas l’auteur. Le nom Larousse est assimilé au dictionnaire le plus répandu chez nous depuis qu’on le distribue, soit depuis qu’il existe. Il est si connu et si bien intégré dans l’imaginaire qu’on a construit autour de lui une mythologie qui en fait un dictionnaire parfait et complet, qui informe sur tout. Ainsi, au début des années 1990, lorsque Le Robert a lancé au Québec le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, quelques critiques peu avertis ont reproché à ce dictionnaire de ne pas fournir les étymologies des mots et des citations d’auteurs comme le faisait le Petit Larousse illustré. Or, si on trouve bien des étymologies dans le Petit Larousse illustré de l’époque, elles n’y sont données que de manière occasionnelle sans qu’on sache vraiment sur quels critères repose la présence de cette rubrique dans le dictionnaire. Le texte de présentation du Petit Larousse illustré 1993, le contemporain du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, ne se fait l’écho d’aucune directive précise justifiant la mention de l’étymologie dans certains articles et pas dans d’autres. On ne trouve qu’une vague formule stipulant que les articles comportent « très souvent » l’étymologie. Un échantillon aléatoire de 206 articles établi à partir des 75 articles de la séquence qui va de DÉTERGENCE à DEUIL, des 59 articles de GÉOCENTRIQUE à GÉOTRUPE et des 72 articles de LAMA à LAMPYRE donne une moisson de 56 articles pourvus de leur étymologie. Ce chiffre représente un peu plus de 27 % des cas. La nomenclature déclarée s’élevant à 58 700 noms communs, le dictionnaire fournirait l’étymologie pour environ 15 900 mots. On est loin de l’exhaustivité. Quant aux citations, elles n’ont jamais fait partie du programme microstructurel du dictionnaire.

Très tôt donc, le Petit Larousse est répandu partout et il est accessible à toutes les couches de la société canadienne-française devenant ainsi un dictionnaire de masse. Mais le clergé surveille de près cet ouvrage certes convenable, mais néanmoins trop laïque à son goût et un peu permissif. Et l’Église ne se prive pas d’intervenir : « L’édition 1924 est illustrée de 83 représentations de tableaux, dont certains seront prohibés au Canada » (Rétif 1971, p. 52). On perçoit ici l’influence ou l’ingérence du clergé catholique pour qui tout excès était répréhensible, notamment la nudité qui devait être dérobée à la vue, même s’il s’agissait des œuvres des plus grands artistes de l’histoire de l’art et que ces œuvres embellissaient le Vatican. À sa manière, le clergé perpétue la position de Pierre Larousse lui-même qui, en 1858, explique qu’il « a écarté avec le plus grand soin, de la nomenclature de son Dictionnaire, tous les mots qui sont, de la part des Élèves, l’objet de recherches ou de questions indiscrètes » (cité dans Rétif 1970a, p. 342). La mise en garde faite par Pierre Larousse à propos des mots interdits dans la sixième édition de son Nouveau Dictionnaire de la langue française est récupérée par les dirigeants ecclésiastiques et elle est appliquée aux illustrations.

Au XXe siècle, les dictionnaires Larousse conquièrent rapidement le marché francophone de l’Amérique du Nord. Si bien qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Nouveau Petit Larousse illustré est imprimé au Canada, ce qui permet d’intervenir plus directement sur certaines parties de son contenu et de voiler ce qui pourrait choquer la morale. En 1947) on trouve à la fin de l’ouvrage la formule suivante : « Imprimé au Canada par la Librairie Beauchemin Limitée en vertu d’une entente avec la Librairie Larousse de Paris. » Le mouvement est lancé et, dans les années 1950, d’autres imprimeurs succéderont à Beauchemin. L’entente au sujet de l’impression au Québec durera jusqu’en 1992. En 1993, le Petit Larousse illustré est imprimé aux États-Unis; de 1994 à 1998, il est imprimé en Belgique; depuis 1999, il est imprimé en France.

À partir de 1956, le Nouveau Petit Larousse illustré est soumis à un examen d’agrément du Département de l’Instruction publique, l’ancêtre du ministère de l’Éducation. Avant d’être diffusé à grande échelle dans les écoles, le dictionnaire doit recevoir l’aval gouvernemental, c’est-à-dire voir son contenu analysé afin de vérifier s’il est conforme airx exigences sociales, religieuses, morales et linguistiques de l’époque. L’édition de 1956 porte sur la quatrième de couverture l’inscription : « Approuvé par le Comité Catholique du Conseil de l’Instruction Publique, le 26 septembre 1956. » En 1959, l’inscription deviendra : « Approuvé par le Comité Catholique de l’Instruction Publique le 26 septembre 1956. » Elle restera inchangée jusqu’en 1967. De 1968 à 1981, l’inscription est laïcisée et la référence au Comité catholique est remplacée par la référence au ministère de l’Éducation; elle se lit comme suit : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la province de Québec en mai 1967. » Elle apparaît désormais sur la jaquette. En 1982, elle subit une légère modification due à un réexamen du dictionnaire qui avait fait l’objet d’une nouvelle édition, dite de 1981, mais complétée en 1980. Le sceau d’approbation sur la jaquette se ht : « Cet ouvrage a reçu l’agrément du ministère de l’Éducation de la province de Québec en mars 1981. » De 1983 à 1988, la date de l’agrément est ajustée et la formule se termine par : « [...] en mai 1983. » En 1989, la mention de la date de l’agrément disparaît de l’inscription; celle-ci sera toutefois reprise jusqu’en 1996. En 1997 et en 1998, la mention de l’agrément disparaît, car le service idoine du ministère refuse son accréditation au dictionnaire pour des raisons liées surtout à des écarts dans l’écriture des noms de fieux sur les cartes géographiques et non en raison de dérives dans les contenus de la partie langue. Depuis 1999, le dictionnaire ne porte plus le sceau d’approbation, car la procédure d’agrément a été suspendue. L’ouvrage peut cependant être utilisé sans réticence par les enseignants et les élèves. Au début de cette opération d’agrément en 1956, le comité d’évaluation était surtout composé de religieux ou de représentants mandatés par les évêques. Vers 1967-1968, on confiera la tâche d’évaluation à des comités de fonctionnaires dont la majorité sont des laïcs.

Les utilités historiques du Petit Larousse

Les utilités du Petit Larousse peuvent être regroupées en trois grandes classes : le dictionnaire est un instrument linguistique, un instrument pédagogique et un instrument d’autoapprentissage sur le plan culturel.

Tout d’abord, bien entendu, la première vocation du Petit Larousse est d’ordre linguistique; elle visait, et elle vise toujours, à la maîtrise de la langue et à la connaissance du vocabulaire français. Ensuite, comme instrument pédagogique, le Petit Larousse contribue à l’apprentissage global de la géographie (les pays, les villes...; les cartes géographiques), de l’histoire, des arts, de la littérature, etc. (la partie des noms propres), du savoir général et spécialisé (les développements encyclopédiques)... De manière anecdotique, il faut rappeler que dans les années 1950-1960, la « portée pédagogique » du dictionnaire se prolongeait du côté de la maîtrise forcée de l’écriture, si l’on peut dire, car, en effet, le dictionnaire servait d’instrument punitif pour les élèves pris en défaut de comportement ou de connaissance lors des récitations et des examens. En classe, mieux valait être sage, sinon gare à l’épée de Damoclès qui s’abattait sur la tête des récalcitrants! L’élève puni devait copier une page du dictionnaire à la maison et la remettre à l’enseignant le lendemain. La page choisie par l’instituteur ne comportait évidemment pas d’illustrations, tant s’en faut! Cet usage anecdotique du Petit Larousse est un indice comme quoi chaque foyer possédait le dictionnaire, l’école ne prêtant pas l’ouvrage à l’élève fautif. Enfin, l’utilité sociale d’auto-apprentissage était double. D’abord, dans de nombreuses familles, le Petit Larousse était le seul livre de lecture en dehors de la Bible et du journal.

Ensuite, c’était le livre par lequel la jeunesse cherchait à découvrir quelque secret sur la sexualité par la recherche des mots interdits et le regard rivé sur certaines illustrations de la mythologie grecque et latine, surtout les déesses, dans le cas des garçons, images dont la portée avait échappé à la vigilance du comité de surveillance. Lequel des enfants de la génération d’après-guerre n’a pas contemplé en secret la Naissance de Vénus de Botticelli, la Toilette d’Esther de Chassériau, la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, la Fécondité de Jordaens, etc., figurant dans le Nouveau Petit Larousse illustré des années 1950? Toutes ces reproductions étaient en noir et blanc, mais elles étaient néanmoins fort émoustillan-tes pour les jeunes curieux qui osaient braver les interdits et qui avaient soif de connaissances artistiques!

Le Canada s’aventure dans le Nouveau Petit Larousse

Outre l’impression au Québec et le sceau d’approbation du ministère de l’Éducation, les premières traces réelles de la présence canadienne dans le dictionnaire furent les cartes géographiques. En 1959, Larousse introduisit un « Atlas » à la fin du dictionnaire. Sans doute à la demande du ministère de l’Éducation et/ou de l’éditeur Beauchemin, dans l’édition canadienne, les cartes géographiques de la Belgique et de la Suisse ont fait place à des cartes du Canada qui côtoyaient ainsi celles de la France. Ce protocole d’adaptation durera jusqu’en 1996. En 1997, l’Atlas redevient panfrancophone et d’autres pays rejoignent la France et le Canada, dont la Suisse et la Belgique, qui retrouvent ainsi leur place dans le cercle de la francophonie.

Mais la partie la plus visible de la présence canadienne dans le Petit Larousse est certainement la nomenclature, à savoir les mots et les sens nord-américains. Les premiers canadianismes sont répertoriés dans le Nouveau Petit Larousse en 1968. Au total, huit mots exprimant notre américanité sont recensés : bleuet, coureur des bois, débarbouillette, épinette, millage (ainsi que la variante milage), poudrerie, tuque, verge. Ces mots font référence à la nature, à la société et au système des mesures anglo-saxonnes en usage en Amérique du Nord à cette époque. Le Canada entre au Petit Larousse par quelques-uns de ses symboles résistants : l’hiver, la neige, le froid, l’espace, la nature. Le mot phare poudrerie y est défini justement : « Au Canada, neige fraîche que le vent fait tourbillonner », définition qui perdurera jusque dans le Petit Larousse 2003. Dans le Petit Larousse illustré 2004, elle est légèrement modifiée et elle devient : « Neige fine et sèche que le vent fait tourbillonner. » Elle restera la même dans le Petit Larousse illustré 2005. De 1968 à 1998, la marque topolectale qui accompagnait les définitions était Au Canada ou Canada. Le remplacement de Canada par Québec dans le Petit Larousse illustré 2000 a créé une petite commotion chez certaines personnes qui ont interprété cette substitution d’étiquette comme un geste politique soufflé à l’éditeur et elles s’en sont plaint auprès de celui-ci, alors que les raisons étaient exclusivement de nature linguistique : les mots concernés étaient d’abord caractéristiques du français québécois; ils étaient choisis par des linguistes québécois et en consultation avec l’Office de la langue française dont le mandat d’intervention est territorialement circonscrit au Québec; il fallait éviter que la confusion s’installe puisque le dictionnaire consigne également des acadianismes, mot qui, à l’égal de québécisme, a pour hyperonyme le mot canadianisme.

Le Nouveau Petit Larousse paraît au moment où l’Office de la langue française prépare une liste de Canadianismes de bon aloi qui sera publiée en 1969. Cet opuscule de 62 mots québécois officialisés (voir l’annexe) servira d’ouvrage de référence aux lexicographes français qui s’y abreuveront régulièrement pendant de nombreuses années, et avec la collaboration de l’Office de la langue française. On peut penser qu’en 1968, les responsables de l’Office de la langue française possédaient déjà une bonne idée du contenu de cette liste et qu’ils ont fourni aux lexicographes laroussiens, à leur demande, une petite nomenclature dans laquelle ceux-ci ont pu puiser les huit canadianismes cités. Cependant, lorsque les Canadianismes de bon aloi paraîtront en 1969, le mot épinette ne sera pas répertorié dans la liste même s’il figure dans le Petit Larousse illustré 1968. En 1969, le Petit Larousse illustré intégrera 29 nouveaux canadianismes de bon aloi. À partir de 1970, les canadianismes, qu’on commence à appeler québécismes, occuperont un créneau de plus en plus important et visible dans les dictionnaires français, les Éditions Larousse ayant ouvert la voie pour l’époque contemporaine. Il est évident que pour les éditions de 1968 et 1969, Larousse a puisé ses québécismes en priorité dans la liste des canadianismes de bon aloi. Il faut toutefois noter que quelques mots des canadianismes de bon aloi sont bel et bien présents dans les Petit Larousse antérieurs à 1968, mais ces mots ne sont pas marqués géographiquement comme étant des canadianismes. Ils acquerront cette étiquette ultérieurement (voir le tableau 1). Ainsi, acre et arpent sont donnés comme étant des anciennes mesures agraires en France, boisseau est une « anc. mesure de capacité », chopine une « anc. mesure des liquides », gallon une « mesure de capacité anglo-saxonne » et once est une « ancienne mesure de masse ».

En 1974, il y a au Petit Larousse une moisson d’au moins 37 canadianismes dont 36 sont des canadianismes de bon aloi. Leur nombre grimpera, au minimum à 53 en 1975. À cette date, il reste 10 mots québécois officiels et reconnus par l’État qui n’ont pas encore été pris en charge par le Petit Larousse. Il faudra attendre le Petit Larousse illustré 1976 pour voir le mot abatís accéder à la nomenclature; dans le Petit Larousse illustré 1981, ce sera au tour du mot transcanadien de faire son entrée au dictionnaire, suivi par huard dans le Petit Larousse illustré 1987; cacaoui, livre et pruche se joindront à la cohorte des canadianismes dans le Petit Larousse illustré 1989, tandis que carriole sera retenu dans le Petit Larousse illustré 1998 et outarde dans le Petit Larousse illustré 2000. Enfin, dans le Petit Larousse illustré 2005, érablière sera le dernier canadianisme de bon aloi à rejoindre les colonnes du célèbre dictionnaire. Ce retard dans la consignation des derniers canadianismes de bon aloi est d’autant plus curieux que la plupart de ces mots ont une grande fréquence d’emploi dans le français québécois d’aujourd’hui. Avant la refonte du Petit Larousse illustré 1989, les pics relatifs à l’introduction des canadianismes de bon aloi dans le Petit Larousse sont, dans l’ordre décroissant, le millésime de 1969 (29 mots ou sens), celui de 1975 (16 mots ou sens) et celui de 1968 (7 mots ou sens). Le tableau 1 fournit tous les détails statistiques.

Tableau 1. Chronologie de la consignation des 62 canadianismes de bon aloi au Petit Larousse illustré
Années [éditions] Nombre de mots Mots ou sens
1968 7
  • bleuet
  • coureur* des bois
  • débarbouillette
  • millage
  • poudrerie
  • tuque
  • verge
1969 29
  • achigan
  • acre
  • arpent
  • avionnerie
  • boisseau
  • brûlot
  • brunante
  • canton
  • catalogne
  • cèdre
  • ceinture* fléchée
  • chopine
  • demiard
  • doré
  • épluchette
  • fin de semaine*
  • gallon
  • maskinongé
  • mille
  • once
  • ouananiche
  • ouaouaron
  • pinte
  • pouce
  • rang
  • savane
  • souffleuse
  • tire
  • vivoir
1975 16
  • atoca
  • banc* de neige
  • batture
  • biculturalisme
  • bleuetière
  • bordage(s) [au sing.]
  • bouscueil
  • cabane* à sucre
  • canot
  • comté
  • frasil
  • goglu
  • ligne
  • raquetteur
  • suisse
  • traversier
1976 1
  • abatis
1981 1
  • transcanadien
1987 1
  • huard ou huart
1989 3
  • cacaoui
  • livre
  • pruche
1998 1
  • carriole
2000 1
  • outarde
2005 1
  • érablière
1
  • pied

[Rem. L’astérisque indique sous quel mot est traitée une unité lexicale complexe.]

À l’heure actuelle, parmi les 62 canadianismes de la liste de 1969, il en reste un seul qui ne soit pas été identifié comme tel, bien qu’il soit intégré au Petit Larousse illustré : c’est le mot pied. La définition de pied concerne bel et bien le système des mesures anglo-saxonnes, mais aucune marque de localisation géographique ne caractérise l’emploi québécois du mot. Déjà présent dans le Petit Larousse illustré 1906, le mot fait exclusivement référence à l’ancienne mesure de longueur en France ou à la mesure de longueur anglo-saxonne. Mais nulle part dans l’article il n’est fait mention de l’usage historique qui en est fait au Canada français. C’est le seul canadianisme de bon aloi désignant une unité de mesure qui ait échappé à la vigilance des rédacteurs du Petit Larousse. Le mot pied est un élément-clé de la civilisation et de la culture francophones nord-américaines. À ce titre, il aurait dû être étiqueté dès 1968 ou 1969.

En 1975 donc, pas moins de 53 québécismes (formes, sens, locutions) sont présents dans le Petit Larousse illustré. Des mots provenant d’autres sources que les Canadianismes de bon aloi ont sans doute été répertoriés au dictionnaire, mais faute de documentation disponible, on ne peut les repérer aisément. Entre 1976 et 1988, les ajouts se feront rares. Des fouilles faites au hasard permettent de trouver le mot joual dans le Petit Larousse illustré 1976, le mot québécois dans le Petit Larousse illustré 1977, le mot didacticiel dans le Petit Larousse illustré 1986. De 1976 à 2005, ce nombre augmentera d’au moins 256 autres particularismes, pour atteindre un total de 309, et sans doute un peu plus, car je n’ai pas de chiffres pour les années 1978, 1980 et 1991. Les statistiques sont fondées sur les listes des mises à jour distribuées par Larousse. À elle seule, la refonte de 1989 a fourni 81 ajouts. Entre 1990 et 2005, le total s’élève à 170 nouveautés, avec des pics en 1995 (15 entrées), en 1996 et en 2001 (13 entrées), en 1998 (21 entrées), en 2000 (29 entrées) et en 2005 (33 entrées). Entre 1976 et 2005, il n’y eut aucun ajout dans les millésimes 1979, 1982, 1983, 1984, 1985, 1991 et 1999, du moins si on se fie aux listes fournies par la maison Larousse (voir le tableau 2). Il faut aussi relativiser le chiffre de 309 québécismes, car les listes d’ajouts révèlent parfois qu’un mot a été intégré à plus d’une occasion. Par exemple, le mot épinette « épicéa » est pris en compte une première fois en 1968, puis à nouveau dans le Petit Larousse illustré 1998 lorsqu’on introduit un sous-sens sous lequel on range l’unité lexicale complexe bière d’épinette, laquelle est définie : « boisson fabriquée avec des rameaux ou de l’écorce d’épinette et aromatisée artificiellement ». Reprise dans le Petit Larousse illustré 1999, cette définition sera l’objet de quelques modulations dans les éditions subséquentes. D’abord, de 2000 à 2004, elle sera écourtée et elle se lira : « boisson faiblement alcoolisée fabriquée avec des rameaux d’épicéa » —définition qui n’est pas tout à fait exacte puisque la bière d’épinette est une simple boisson gazeuse et non une boisson alcoolisée. Ensuite, dans le Petit Larousse illustré 2005, l’énoncé sera corrigé et reconfiguré ainsi : « boisson traditionnelle faite d’une décoction de rameaux ou d’essence d’épinette. » En quelques années seulement, trois libellés sémantiques seront proposés, tribulations qui mériteraient par ailleurs une analyse détaillée.

Pour en revenir aux données statistiques, si on excepte l’année faste de la refonte de 1989, on remarquera, dans le tableau 2, qu’à partir de 1995, le nombre d’ajouts s’accroît rapidement, avec des pauses en 1997 et 1999. On constatera, malicieusement, que les ajouts augmentent au moment où le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui est publié en 1992.

Tableau 2. Québécismes ajoutés au Petit Larousse illustré de 1976 à 2005
Années Ajouts
1976 1
1977 1
1978 ?
1979 0
1980 ?
1981 1
1982 0
1983 0
1984 0
1985 0
1986 1
1987 1
1988 0
1989 81
1990 1
1991 ?
1992 2
1993 6
1994 1
1995 15
1996 13
1997 2
1998 21
1999 0
2000 29
2001 13
2002 11
2003 11
2004 12
2005 33

Suivant une compilation récente réalisée à partir d’un récapitulatif fourni par Larousse en 1999, et auquel on ajoute les 109 entrées des éditions de 2000 à 2005, le Petit Larousse illustré aurait intégré 341 québécismes (formes, sens, locutions) depuis 1968. De ce nombre, il en resterait environ 330. En effet, quelques-uns ont été supprimés au fil des aimées, comme acre qui figure de 1973 à 1980 avant de se voir retirer son label de canadianisme en 1981, sans quitter cependant les colonnes du dictionnaire. Quant au juron tabernacle —toujours prononcé [tabarnak]—, il fut intégré en 1993 et aussitôt retiré en 1994 à la suite de protestations de quelques réfractaires affirmant que ce mot ne s’employait pas au Québec ou qu’il ne fallait pas exposer nos fautes de langage devant la francophonie. Ces jugements montrent bien comment la confusion entre l’usage réel d’un mot, son registre d’emploi et l’écart langagier peut s’installer. On ne peut pas nier que ce sacre (juron religieux) est d’un emploi fréquent au Québec. De ce point de vue, les lexicographes doivent évaluer la possibilité de répertorier le mot dans les dictionnaires. Que dirait-on en France si on supprimait les entrées bordel, con ou putain des dictionnaires en recourant aux mêmes arguments? Dans le cas qui nous occupe, on pourrait croire qu’il y a une évidente manifestation de néobienséance langagière exacerbée. Mais, en fait, là n’est pas la question puisque le mot était accompagné d’une marque d’usage précisant son registre d’emploi. Le problème résidait davantage dans le choix de cet ajout qui ne paraissait pas prioritaire aux yeux des Québécois. D’autres mots plus standards méritaient une intrégration dans le dictionnaire plus rapide que ce juron. La même complainte a resurgi lors de la mise en cage de l’anglicisme lousse dans le Petit Larousse illustré 1998, mais cette fois Larousse n’a pas bougé et le mot est toujours consigné au dictionnaire. Au départ, deux sens sont répertoriés pour ce mot. Deux autres sens seront ajoutés dans le Petit Larousse illustré 2005. On a affaire ici à l’un des québécismes les plus polysémiques du Petit Larousse illustré. Les mots tabernacle et busse ont eu des sorts différents. Et lorsqu’on replace les choses dans leur contexte, on comprend que pour l’éditeur, il y avait un intérêt à noter le sacre et l’anglicisme, ne serait-ce que pour expliquer aux locuteurs français le statut de ces unités par rapport à la norme ou au bon usage.

Outre les quelque 330 québécismes, dans sa partie langue, le Petit Larousse illustré fait allusion au Québec, au Canada et à l’Acadie plus d’une quarantaine de fois. Mais il s’agit le plus souvent de renseignements à caractère encyclopédique touchant la francophonie canadienne et non des particularismes lexicaux. Ainsi, l’entrée canada « Pomme reinette d’une variété à peau jaune ou gris-beige » : cette variété de pommes n’est plus connue au Canada. Autre exemple, la mention du Cirque du Soleil dans la section encyclopédique de l’article cirque.

Les collaborateurs

Jusqu’à la refonte de 1989, aucun nom de collaborateur québécois ne figurera dans les pages liminaires du Petit Larousse. Les lexicographes continueront cependant à consulter des linguistes québécois et l’Office de la langue française pour prendre des avis sur la sélection des québécismes, la décision finale revenant toujours à Larousse. À partir de la nouvelle édition de 1989, on demandera aux Québécois de participer plus étroitement à la rédaction des articles et on commencera à mentionner les noms des intervenants : « [...] les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil » (Petit Larousse illustré 1989, p. 7). C’est également lors de cette refonte que le texte de présentation du dictionnaire devient plus explicite au sujet de la francophonie. Il est intéressant de noter que nous sommes alors deux ans après le premier sommet officiel de la francophonie tenu à Québec en 1987. Parmi les grands axes de la refonte de 1989, et pour la première fois dans les introductions, il est explicitement fait mention des contributions du cercle francophone à la nomenclature : « Une part importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux » (Petit Larousse illustré 1989, p. 6). Il faut remarquer ici l’absence des noms de lieux Canada et Acadie. Lors de la refonte suivante en 1998, le texte introductif fait à nouveau mention « de la vitalité de la francophonie » (Petit Larousse illustré 1998, p. 3) qui contribue à l’enrichissement de la nomenclature du dictionnaire. La lecture du texte invite à se pencher sur le sens qui est donné au terme francophonie afin de savoir s’il inclut la variété parisienne ou s’il désigne la mosaïque des variétés, exception faite de celle de Paris. Par ailleurs, en cette même année 1998, l’équipe de spécialistes québécois s’adjoint la collaboration d’un historien, Denis Vaugeois. En 1999, seul demeure le nom de ce dernier comme collaborateur québécois. En 2000, on rattache le fil historique avec l’Office de la langue française : « Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (Petit Larousse illustré 2000, p. 5). En 2001, l’Université Laval entre en scène : « La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (Petit Larousse illustré 2001, p. 5 et Petit Larousse illustré 2002, p. 4). En 2003, la formulation devient : « La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (Petit Larousse 2003, p. 4). Dans le Petit Larousse illustré 2004 (p. 5), la phrase reste la même, à un mot près : l’Office de la langue française est devenu l’Office québécois de la langue française. En 2005, le texte subit quelques changements : « Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (Petit Larousse illustré 2005, p. 7).

Quant au discours sur la francophonie, il est un peu plus vigoureux et il offre un nouveau profil qui devient plus neutre, moins hiérarchisé, mais qui accorde néanmoins au franco-parisien le rôle d’arbitre, de référence, de point de comparaison par rapport aux autres français.

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (Petit Larousse illustré 2000, p. 3).

Le Petit Larousse illustré 2001 reproduira le texte à l’identique. Dans le Petit Larousse illustré 2002, l’énumération des territoires francophones augmente de deux noms : l’Océanie et l’océan Indien. Le reste du texte comporte quelques variantes, mais l’esprit demeure le même. Le texte est repris dans le Petit Larousse 2003. En 2004, il devient :

La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse (Petit Larousse illustré 2004, p. 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’ensemble francophone. Qu’en est-il exactement de la position de la France dans cet agencement, elle n’est jamais mentionnée dans les énumérations?

En 1968, lors de l’intégration des premiers régionalismes extrahexagonaux, la situation générale de la francophonie émergente plaçait la France au-dessus des autres pays et États. La France était le point de repère historique pour tous et le guide suprême en matière de langue. Les pays francophones étaient à la remorque de la France, et presque personne ne contestait la propriété exclusive de l’Hexagone sur la langue française. On parlait alors de régionalismes et de l’apport de ces particularités à la langue française, c’est-à-dire, en ces temps, au français de France. On parlait encore du français et de la norme, au singulier, et non des français et des normes. Incidemment, dans le Nouveau Petit Larousse 1968, il n’y a pas d’article FRANCOPHONIE, seul francophone est présent et défini : « Qui parle le français. » Le mot francophonie entrera au Nouveau Petit Larousse en 1971, avec la définition : « Collectivité constituée par les peuples parlant le français. » Cette définition est brève et elle intègre tous les groupes et territoires, sans prétendre à une quelconque hiérarchisation des variétés de français par rapport à la France. Dans le Petit Larousse illustré 2005, l’article est plus étoffé, mais ce sens est relégué au niveau du sous-sens : « Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. —Collectivité que forment les peuples parlant le français. » On détectera peut-être un petit relent de répétition dans les trois énoncés? Tout comme on s’interrogera sur la signification du segment « communauté de langue ».

Autour de 1975, les choses vont changer, notamment aux Dictionnaires Le Robert, alors qu’une linguiste québécoise sera responsable du traitement des québécismes, sans cependant que l’axe langue expliquée/langue expliquante change. C’est aussi à cette époque que les rapports hiérarchiques dans la francophonie commencent à se modifier. Les périphériques prennent la parole et réclament le partage de la langue française; ils ne se contentent plus seulement d’une contribution marginale aux dictionnaires sous la forme de quelques particularismes isolés et au parfum exotique (cacaoui, ouananiche) ou folklorique (ceinture fléchée, coureur des bois). Le vocabulaire désignatif muera : du régionalisme, on passera lentement à la variété et à la diversité de tous les français, y compris le franco-français. On passe également DU FRANÇAIS, au singulier, AUX FRANÇAIS, au pluriel. La norme de référence devient un modèle théorique et on intègre l’idée, surtout dans la francophonie extérieure, que chaque individu soit de quelque part, que l’accent de l’autre est identitaire et perçu positivement. Le français est désormais vu comme une langue partout présente, mais nulle part entière. Ce mouvement est issu surtout de l’implication des francophones hors France qui prennent la parole, et il repose sur le double sentiment de la réduction de l’insécurité linguistique et de l’atténuation du complexe du mal parler à l’égard de la norme de référence historique, celle de l’Île-de-France. En corollaire, les variétés de français sont valorisées de l’intérieur, ce qui a pour effet de renforcer le corps de doctrine qu’est la francophonie.

La perception des Québécois à l’égard du traitement des québécismes dans le Petit Larousse

Si le Petit Larousse demeure un dictionnaire pérenne au Québec et qu’il a été promis à un destin peu ordinaire en terre laurentienne, s’il fut admis dès son origine dans les foyers catholiques parce que, à la demande du clergé, il masquait heureusement la plupart des choses honteuses, il n’en demeure pas moins qu’on le scrute à la loupe pour en dire les grandes qualités et en rechercher les lacunes ou les mésinter-prétations.

Selon André Rétif (1970b, p. 594), lors de la visite de Claude Dubois au Canada en 1968, à l’occasion du lancement de la nouvelle édition du dictionnaire devenu cette année-là le Nouveau Petit Larousse, la « presse du Canada fait une large place à l’ouvrage, tantôt pour le louer, tantôt pour faire des réserves ou émettre des critiques ». Cette triple attitude —louanges, réserves, critiques— constitue depuis presque 40 ans le comportement usuel des Québécois à l’égard de tous les dictionnaires français qui nous font l’honneur d’intégrer quelques-uns de nos mots et de nos sens —les louanges—, mais dont les sélections ne sont pas toujours les plus intéressantes du point de vue des locuteurs québécois —les réserves— (par exemple, à l’égard de la graphie baguel pour bagel dans le Petit Larousse illustré 2000, bagel étant la seule orthographe usitée au Québec, la première étant une proposition de l’Office de la langue française restée sans avenir) ou qui décrivent nos mots incomplètement ou erronément —les critiques. La participation directe de linguistes québécois à la rédaction des définitions a atténué les écarts.

En réalité, certains de ces jugements reposent sur au moins une incompréhension majeure de la part des locuteurs québécois : les dictionnaires français sont rédigés par des Français et leur premier public est celui de la France et non celui de la francophonie extérieure, qu’elle soit nord-américaine ou autre, et cela quels que soient les discours diplomatiques tenus sur le thème rassembleur de la francophonie. Le fait que ces ouvrages soient diffusés dans tout l’espace francophone est certes positif sur le plan culturel, mais il ne faut pas se cacher que cet élargissement du public repose aussi sur des considérations commerciales. De plus, entre 1968 et 1989, les commentaires plus précis venant des lexicographes québécois concernaient le fait que les rédacteurs français ne consultaient guère les linguistes québécois pour le traitement lexicographique des mots. Bien entendu, ils le faisaient pour le choix des entrées, mais la sélection finale et la rédaction des énoncés microstructurels étaient laissées aux mains des lexicographes de la maison Larousse. Pour les périphériques que nous sommes, cette séparation des tâches crée un décalage entre la langue expliquée —les entrées québécoises— et la langue expliquante —les articles sur ces mots et ces sens— qui est hexagonale. Cela est conforme au programme du dictionnaire, mais heurte la conscience des utilisateurs à qui on emprunte ces entrées. Prenons deux exemples. D’abord, le mot bleuet, entré dans le Petit Larousse en 1968 où il est glosé : « Myrtille. » La glose sera privilégiée jusque dans le Petit Larousse illustré 1992. Dans le Petit Larousse illustré 1993, le vocable acquerra une vraie définition phrastique : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille. » Dans le Petit Larousse illustré 2000, une précision est apportée et le mot est défini : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, de l’airelle d’Amérique. » En 2002, le dernier segment se voit remplacé par autre chose et la définition devient : « Petite baie bleue, comestible, proche de la myrtille, du bleuetier. » Enfin, dans le Petit Larousse illustré 2005, changement de cap et la définition vire au renforcement métalinguistique : « Nom donné aux variétés nord-américaines de la myrtille. » Ensuite, le mot rondelle qui se voit adjoindre un sens québécois dans le Petit Larousse illustré 1992 : « Palet de hockey sur glace », formule qui perdurera jusque dans le Petit Larousse illustré 1999. À partir du Petit Larousse illustré 2000, une précision est apportée : « Palet de hockey sur glace en caoutchouc dur », énoncé inchangé depuis. Au Québec, le mot myrtille n’est pas d’usage courant tandis que palet ne s’emploie pas et qu’on ne dit guère hockey sur glace, mais simplement hockey. Les trois éléments renvoient prioritairement à des références françaises. Depuis 1968, ce protocole, qui n’est pas propre à Larousse, n’a pas changé, et il n’a pas lieu de l’être compte tenu du programme que se tracent les dictionnaires français dont le premier public est naturellement composé de locuteurs français. En réalité, il n’est pas nécessaire de procéder à des changements à ce niveau. Si les Québécois veulent un dictionnaire dont la langue expliquée et la langue expliquante sont leur variété de français normée, ils n’ont qu’à se mettre à l’œuvre. Ce qu’ils ont d’ailleurs déjà commencé à frire. Car il est clair que pour les lexicographes français, si des régionalismes québécois sont retenus, leur description s’adresse à des lecteurs français. Le protocole rédactionnel vise à « expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (Rey 1977, p. XIX) de l’utilisateur hexagonal. La description totale du français québécois, y compris les ressemblances et les différences avec la variété française, et la normalisation des variétés de la langue française partout dans la francophonie « relèv[ent] à l’évidence des instances souveraines des divers États » (ibid.). Ce paradoxe est le tendon d’Achille des dictionnaires qui intègrent des particularismes, ils ne sont francophones que dans la zone consacrée à la nomenclature et, occasionnellement dans le réseau analogique. Remarquons qu’il en va de même lorsqu’un dictionnaire nord-américain comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui décrit les francismes, la variété de langue expliquante est le français québécois standard, ce qui est normal puisque l’ouvrage s’adresse au premier chef aux locuteurs québécois.

Un témoin du temps qui passe

Le Petit Larousse est le fruit de préoccupations pédagogiques universelles ayant toujours animé son lointain concepteur (Rétif 1975). Chaque nouvelle édition, chaque nouvelle refonte synthétise, perfectionne et enrichit le travail de ses prédécesseurs patrilinéaires. Dès le début, il a convenu à la société canadienne-française conservatrice des valeurs traditionnelles. Sa nomenclature est plutôt normative, relativement épurée des mots sensibles, tout en étant accueillante aux néologismes. Pendant plus de cinquante ans, de 1905 à 1960, il sera l’un des liens privilégiés entre la France et le Québec, en quasi-rupture sur d’autres plans depuis la Conquête anglaise de 1760. Sa vocation culturelle complétait efficacement sa mission pédagogique et linguistique. C’était un livre essentiel qui reliait tous les foyers catholiques de la province où l’on parlait français et, dans le prolongement de cette réussite socio-lexicale, le Petit Larousse gardait le Québec en liaison avec les « vieux pays », comme on le disait alors.

Mais, bien entendu, le rôle le plus évident du Petit Larousse était celui du perfectionnement d’un double apprentissage, « celui de la langue maternelle avec son écriture et celui des matières enseignées à l’école » (Rey 1990, p. 1821). Si en France, le Petit Larousse est rapidement devenu le symbole de l’univers laïque, la « bible fragmentée et fragmentaire du savoir laïque » (Rey 1986, p. 638) dont chaque article, n’en déplaise à Pierre Larousse, forme un verset et chaque partie un évangile, comme le suggérait le sous-titre du Nouveau Dictionnaire de la langue française (1856), « Quatre dictionnaires en un seul » (Boulanger 1994, p. 40), au Québec, cette comparaison évangélique ne se perdit que dans les années 1970, en même temps que l’influence du clergé périclitait.

Le Petit Larousse véhicule une image stable où fusionnent l’école et la nation, où se concilient la pédagogie de la langue et le savoir encyclopédique de la culture française, celle de la société européenne en priorité (ibid., p. 41). Il s’adresse sans précision à l’ensemble de la communauté socioculturelle francophone, toutes générations et toutes classes sociales confondues. À elles seules, les préfaces sont une mine de renseignements historiques sur ce sujet. Quoique brèves, elles illustrent parfaitement les grandes orientations sociales prises par le dictionnaire au cours de son périple dans le XXe siècle, les premières vertus étant de jouer de prudence dans le choix des mots et de faire preuve d’une responsabilité morale dans leur traitement. À partir de 1968, date charnière dans l’histoire de l’Europe, la maison Larousse modifie son mandat en s’ouvrant sur les nouvelles réalités francophones. Le Petit Larousse commence alors à introduire des particularismes d’autres pays que la France. Et plus il y a de mots qui représentent les francophones hors de France, plus la critique se fait exigeante à l’égard de l’entreprise parisienne. C’est là un aspect fondamental des rapports troubles des Québécois avec la France en matière linguistique : ils veulent que les Français prennent leurs mots, mais ils ne veulent pas qu’ils soient traités à la française. C’est là une exigence qui relève d’une erreur d’interprétation, car on ne saisit pas que les dictionnaires français s’adressent naturellement d’abord aux locuteurs de la France, et que même si les mots sont des québécismes, des belgicismes, des helvétismes, etc., leur description est gallo-française.

Néanmoins, les Québécois sont toujours reconnaissants au Petit Larousse pour sa contribution à la diffusion de leurs mots. Cette reconnaissance va même au delà des particularismes lexicaux. Un exemple symbolique vaut d’être rappelé. En 1968, les Québécois se réjouirent publiquement « que le drapeau du Québec figure dans la planche des pavillons nationaux, bien que le Québec ne soit pas un État souverain » (Rétif 1970b, p. 594). Il faut sans doute interpréter l’arrivée du drapeau québécois dans le Petit Larousse non pas comme un geste politique, mais comme la manifestation de l’accueil et de la reconnaissance du Québec en tant que membre de la francophonie, c’est-à-dire comme groupe communautaire parlant le français. Néanmoins, les hasards de l’histoire ont fait qu’en cette même année 1968, René Lévesque fondait le Parti québécois. Le geste laroussien prit alors valeur de symbole.

Sous divers noms, le Petit Larousse fut l’un des principaux témoins de la situation du français au XXe siècle. Il n’a eu aucun concurrent sur ce plan. Il a traversé le siècle en offrant tantôt des mises à jour annuelles, tantôt des refontes systématiques. Il a été refait à neuf en moyenne tous les 10 ans. De 1906 à 2005, il aura eu 11 éditions : 1906, 1924, 1935, 1948, 1952, 1959. 1968, 1981, 1989, 1998 et, dans une moindre mesure, 2000, sans compter les éditions spéciales comme en 1956. À travers un siècle d’existence, il présente 100 couches successives de la vie de la langue française, d’abord une, puis plurielle avec l’ouverture sur la francophonie en 1968. D’une édition à l’autre, le Petit Larousse a actualisé le portrait de la langue française par l’ajout de mots, de sens et de locutions récemment créés et par la mise à jour des articles, sans oublier la modernisation de l’iconographie (nouvelles images, graphisme plus contemporain, amélioration des techniques de reproduction des œuvres, recours systématique à la couleur à partir de l’édition de 1992, etc.). L’arrivée des nouveaux mots a cependant poussé de nombreux autres témoins lexicaux à la retraite dans les pages de l’histoire. Ne serait-il pas opportun que, pour entamer le deuxième siècle du Petit Larousse, on dispose d’un dictionnaire répertoriant les mots et les sens, ainsi que les locutions, qui, à un moment ou à un autre, ont servi la langue française et ont été accueillis dans les colonnes du Petit Larousse, et qui, pour une raison ou pour une autre, ont été forcés de rejoindre les replis de l’oubli? Les entrées, les sens ou les locutions disparus de l’usage pourraient être escortés de leur date de sortie du dictionnaire. Ce Petit Larousse serait un véritable miroir (le spéculum latin) de la vie des mots, de l’évolution du lexique et de l’histoire de la langue française au XXe siècle. En palimpseste, il serait le reflet des multiples métamorphoses survenues dans la société française durant le siècle. Un dictionnaire qui raconterait quelques épisodes de l’histoire du vocabulaire, de l’histoire des hommes et de l’histoire de l’humanité. Ne serait-ce pas là faire honneur à un grand humaniste, à un grand nationaliste et universaliste, à un grand aménagiste et à l’une des grandes figures de la lexicographie encyclopédique universelle, Pierre Larousse!

Annexe

Les Canadianismes de bon aloi (1969) accompagnés de leur date d’entrée au Petit Larousse illustré
abatis 1976
achigan 1969
acre 1969
arpent 1969
atoca 1975
avion nerie 1969
banc* de neige 1975
batture 1975
biculturalisme 1975
bleuet 1968
bleuetière 1975
boisseau 1969
bordages 1975
bouscueil 1975
brûlot 1969
brunante 1969
cabane* à sucre 1975
cacaoui 1989
canot 1975
canton 1969
carriole 1998
catalogne 1969
cèdre 1969
ceinture* fléchée 1969
chopine 1969
comté 1975
coureur* de/des bois 1968
débarbouillette 1968
demiard 1969
doré 1969
épluchette 1969
érablière 2005
fin de semaine* 1969
frasil 1975
gallon 1969
goglu 1975
huard (huart) 1987
ligne 1975
livre 1989
maskinongé 1969
millage 1968
mille 1969
once 1969
ouananiche 1969
ouaouaron 1969
outarde 2000
pied
pinte 1969
pouce 1969
poudrerie 1968
pruche 1989
rang 1969
raquetteur 1975
savane 1969
souffleuse 1969
suisse 1975
tire 1969
transcanadien 1981
traversier 1975
tuque 1968
verge 1968
vivoir 1969

[Rem. L’astérisque indique sous quel mot est traitée une unité lexicale complexe.]

Note

[1] Cet article est une version remaniée, mise à jour et largement augmentée d’un texte intitulé « Le Petit Larousse au Québec : brève histoire et influence » paru en 2002 dans Pierre Larousse. Du Grand dictionnaire au Petit Larousse. Actes du Colloque international organisé par Micheline Guilpain-Giraud et l’Association Pierre Larousse, Toucy (France), 26 et 27 mai 2000, Paris, Honoré Champion éditeur, coll. « Lexica. Mots et Dictionnaires », no 10, p. 204-222.

Sur les variations éditoriales dans l’adresse « aux lecteurs » du Petit Larousse Illustré de 1906 à 2005

« Voyons ce que dit le Larousse » (Aux lecteurs, NPLI, 1951 : 1).
« La lexicographie de langue française forme une longue chaîne de savoirs à la fois érudits et artisanaux, où s’affirment parfois le génie de la langue française et la richesse spécifique des cultures qu’elle exprime » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIX).

1. Le retour du volumen et la culture du livre

En ce début de millénaire, les sites internétiques et googleliens sont très souvent les premières sources consultées quand il s’agit de rassembler de la documentation ou de recueillir des informations sur un sujet. Parfois les réponses jaillissent en si grand nombre que pour en prendre connaissance il faut faire longuement dérouler les pages sur l’écran de l’ordinateur, une action qui n’est pas sans rappeler les gestes des Anciens lorsqu’ils parcouraient des volumena à la recherche de quelque passage instructif. Aujourd’hui, le livre tangible —le codex— semble délaissé ou négligé comme s’il était devenu une pièce archéologique qu’il faut reléguer dans les musées aux côtés des tablettes inscrites de la Mésopotamie ancienne, des papyrus égyptiens et des manuscrits médiévaux. Pourtant quelques ouvrages imprimés résistent vaillamment à la vague « wébienne ». Le Petit Larousse illustré [PLI] est de ceux-là. Il est présent dans le paysage livresque depuis un siècle et il n’a jamais perdu son actualité ni son caractère social et populaire. C’est là une réussite rare et incomparable, surtout pour un dictionnaire. Dans l’immense production lexicographique des cent dernières années, c’est le seul dictionnaire qui a traversé le temps et survécu à toutes les vicissitudes des hommes et des sociétés, à tous les assauts concurrentiels et à toutes les révolutions techniciennes, tout en rendant compte du parcours social de la langue française et des nouvelles couleurs dont elle s’est parée, tant dans l’épaisseur du temps, en raison de la création néologique, que dans son odyssée dans l’espace, à la découverte « d’autres français ».

Nous parlerons donc d’un livre pérenne —le Petit Larousse [PL[1]]— qui conserve son identité en dépit de toutes les métamorphoses dont le contenant et le contenu furent l’objet au cours d’un siècle d’existence. Chaque édition nouvelle du PL, chaque refonte ou chaque mise à jour ne rendent pas caduques les versions précédentes. Elles s’y imbriquent, gardant toujours un noyau dur et inamovible, même si des modulations furent apportées dans les articles afin de rendre compte de l’influence du temps sur l’usure des mots ou sur leur évolution. En matière de langue, le PL est l’un des repères temporels et culturels du XXe siècle, un précieux témoin de l’histoire du français, tout comme il est l’une des références incontournables de l’histoire des dictionnaires.

Dans l’histoire moderne du livre, le PL figure parmi les étoiles les plus brillantes de la galaxie des imprimés. Entre le big-bang initial de 1906 et l’explosion visuelle de 2005, le dictionnaire a muté tout en maintenant une trame reconnaissable et en préservant ses fondements structuraux. Il a une identité permanente (voir de BLOIS 2002). D’hier à aujourd’hui, sa philosophie éditoriale générale n’a guère changé; paradoxalement, et par la force des choses, elle s’est adaptée aux exigences des époques. Voici ce que le dictionnaire raconte au sujet de sa propre histoire :

« Il reste aujourd’hui fidèle au modèle d’origine dans sa conception, son organisation, sa volonté de “présenter l’utilité du dictionnaire en même temps que l’agrément du livre de lecture” [...]. S’il a changé au fil du temps, c’est que changent les mots et les façons de dire, qu’il observe et explique, ainsi que le monde, qu’il décrit et raconte » (PLI, 2004 : 3).

Le segment de la citation encadré par les guillemets anglais est repris des pages liminaires du PLI 1906, une mise en abyme et un fil d’Ariane qui confirment le chaînage séculaire et témoignent d’une pensée éditoriale reposant sur des repères stables. Sous certains angles, le PLI 1906 reste bien présent dans la synchronie actuelle comme le rappelle le fac-similé publié en 2004 qui fait revivre le premier PLI et ravive les charmes d’une époque révolue.

Le PL a résisté au temps, c’est vrai. Mais malgré tout, n’existe-t-il pas un point de rupture qui a détaché le dictionnaire de son ancrage historique, apparemment fixé dans le Nouveau dictionnaire de la langue française [NDLF] de Pierre LAROUSSE, paru en 1856, et qui l’a fait basculer dans la modernité? De fait, la première génération du PLI (1906 à 1923) est certainement l’héritière directe de l’idéologie du milieu du XIXe siècle et de la pensée laroussienne. Vu d’aujourd’hui, le conservatisme y règne encore, car le PLI n’a pu

« s’affranchir de l’idéologie contraignante de son modèle [le NDLF] que très lentement, par le jeu complexe des successives réécritures de ses définitions, notamment » (BEAUJOT 1979 : 27).

Bien entendu, sur le plan technique, il s’est écarté plus rapidement du NDLF, d’abord dans sa facture générale, puis en recourant plus systématiquement à l’iconographie, au point que celle-ci caractérisera le PL parmi les légions de dictionnaires.

Cet article est centré sur les discours « autonymes » du PL à propos de quelques orientations éditoriales. Nous tamiserons d’abord le florilège des cent discours préliminaires afin de recueillir et de synthétiser les positions du PL au regard de sa filiation avec ses prédécesseurs; puis, en nous fondant sur les mêmes textes, nous verrons comment le PL décline l’idée de « francophonie » et quelles représentations il en offre à ses lecteurs. Le second volet nous entraînera au cœur du dictionnaire pour y examiner quelques articles prenant racine dans le mot français.

2. Première variation : le lexicographe, le dictionnaire ou l’éditeur?

Le titre du dictionnaire qui nous retient est si imprégné dans l’esprit des utilisateurs qu’on ne pense pas qu’un mystère entoure peut-être son origine. Dans tous les titres portés par le dictionnaire depuis un siècle, deux mots sont présents d’un bout à l’autre du spectre, soit petit et Larousse. Ces deux termes étroitement associés « sont devenus lieu et bien communs » (CLARO 1993 : 8). D’où viennent ces mots et à qui les doit-on? Pourquoi ce livre est-il qualifié de PETIT? Ce n’est apparemment pas par contraste avec le GRAND dictionnaire universel [GDU] une œuvre déjà vieillissante au moment où naît le PLI. Et à l’époque, Larousse n’a pas encore publié d’ouvrages dont les titres expliqueraient que l’adjectif PETIT serait venu se poser en contrepoint de l’adjectif GRAND concrétisant ainsi un rapport hiérarchique bien établi de nos jours dans les titres des dictionnaires. Le qualificatif PETIT a peut-être été emprunté aux titres d’autres répertoires occupant le même créneau concurrentiel à l’époque, comme le Petit Larive et Fleury. Par ailleurs, étant donné que Pierre LAROUSSE n’est pas l’auteur du PLI et que de son vivant son patronyme n’a jamais été utilisé dans le titre de ses dictionnaires, pourquoi est-il dit LAROUSSE? Qui est ce LAROUSSE? Qui fut l’idéateur du dictionnaire? Le Nouveau Larousse illustré [NLI], dirigé par Claude AUGÉ, sera longtemps considéré comme 1’« aîné » du PLI. Il appert donc que le « dictionnaire manuel » fut lui aussi imaginé par Claude AUGÉ et conçu à partir du plan et inspiré des méthodes du NLI. Cette filiation très plausible sera cependant revisitée dans les adresses aux lecteurs du PL. Nous y reviendrons au paragraphe 4.

Le nom de Pierre LAROUSSE ne sera jamais inscrit sur la page de titre du PL, geste qui aurait fait du pédagogue l’auteur officiel de l’ouvrage. Et il n’apparaîtra que tardivement dans les pages liminaires. Entre 1906 et 1936, c’est le nom de Claude AUGÉ, le concepteur du PL, qui sera mentionné sur la page de titre en qualité de directeur du dictionnaire. En 1937, le nom de Paul AUGÉ sera associé à celui de son père, faisant officiellement de Paul le directeur du NPLI. Paul AUGÉ n’était pas un nouveau venu dans l’équipe éditoriale. Dès 1906, son nom est répertorié dans la liste des collaborateurs à la rédaction. À la mort de son père en 1924, il était devenu le secrétaire général de la rédaction, poste qu’il occupera jusqu’en 1936. De 1937 à sa mort en 1951, il poursuivra cette tâche, mais il portera le titre de directeur de l’ouvrage. Cependant, le nom de son père restera inscrit à la gauche du sien sur la page de titre. Le nom des AUGÉ ne disparaîtra de cette page que lors de la refonte de 1959, moment où une nouvelle équipe dirigée par Claude DUBOIS prend la relève officiellement. Le renouvellement des équipes éditoriales concorde souvent avec les remises en chantier du dictionnaire.

Quant au nom de Pierre LAROUSSE, il sera évoqué pour la première fois dans les pages de présentation lors de la refonte charnière de 1948[2]. La généalogie du PL est alors reconfigurée; le dictionnaire devient l’héritier du NDLF, les références au NLI et au Larousse universel [LU] s’estompant. Les hésitations sur la source se prolongent jusqu’à la période contemporaine. Ce point sera développé au paragraphe 4.1. Dans le PLI 2000 : 3, on trouve l’affirmation suivante :

« Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, par Claude Augé [...] ».

La formule sera modulée au fil des éditions postérieures. Dans le PLI 2003 : 3, elle se lit :

« En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] par Claude Augé [...] ».

Ce qui tend à démontrer que le nom Larousse dans le titre est ambivalent. Selon les époques, il réfère au savant de Toucy ou à la maison d’édition (voir le titre du NLI), la tendance éditoriale récente étant d’établir une continuité de 1856 à 2005, donc d’attribuer la paternité du dictionnaire à Pierre LAROUSSE, lui qui n’en fut que le très lointain concepteur. Cette référence opportune édifie une filiation historique et elle contribue à transformer une légende en réalité.

3. Deuxième variation : des préfaces diplomatiques et des guides discrets!

Les préfaces, les discours préliminaires et les adresses aux lecteurs accèdent parfois au statut d’œuvres exemplaires, comme le rappelle Christophe CLARO (1993 : 7), en s’inspirant lui-même de Pierre LAROUSSE qui parle de ce phénomène dans la préface du GDU. Certains de ces textes deviennent « des temples à part entière » (CLARO 1993 : 7). Dans le champ lexicographique, en témoignent le « Discours préliminaire » de d’ALEMBERT dans L’encyclopédie, le « Comment j’ai fait mon dictionnaire de la langue française » d’Émile LITTRÉ et la « Préface » du GDU de Pierre LAROUSSE.

Tout à l’opposé de ces monuments préfaciers, les entrées en matière du PL sont plus réservées et plus lapidaires. Par tradition, ce dictionnaire n’offre pas à ses utilisateurs des préfaces élaborées; en ce qui a trait aux guides d’emploi, ils sont tardifs. Aucune des cent courtes pièces liminaires ne dépassera jamais deux pages et les titres resteront quasi inchangés pendant un siècle. Voici ces intitulés :

Peu de mouvements sont observables dans ces intitulés, sinon le passage du pluriel au singulier pendant une brève période de deux ans et, dans les quatre dernières éditions, l’émergence du titre « Préface ». De 2002 à 2004, le premier paragraphe de ces préfaces est cependant sous-titré « Aux lecteurs ». En 2005, la formule est placée sous le titre principal et elle est indépendante du premier paragraphe. Ces textes sont brefs certes, mais mis bout à bout, ils composent un traité substantiel qui prend la figure de laroussianas formant ainsi une chaîne porteuse de toutes les permanences, de toutes les modulations et de toutes les hésitations éditoriales, d’hier à aujourd’hui.

Les introductions ne comportent jamais de signature nominale. Seule apparaît une griffe collective : « Les éditeurs » (de 1906 à 1997, en 2001, puis en 2004 et 2005) ou « L’éditeur » (en 1998 et 1999). Il n’y a pas de signature en 2000, 2002 et 2003, des absences sans doute justifiables par un manque de place à la fin du texte plutôt que par un oubli. Il y a ici deux niveaux d’anonymat : l’anonymat partiel dissimulé sous le nom qui boucle le cercle de l’éditeur rédigeant et de l’éditeur éditant, et l’anonymat total marqué par l’absence de l’identité des lexicographes. Leurs noms apparaissent ailleurs et ils sont fusionnés avec ceux d’une foule d’autres collaborateurs. Ces effacements peuvent être interprétés.

« L’anonymat des préfaces masque les décisions des équipes dirigeantes » (LEHMANN 2002 : 229 n. 8).

On pourrait ajouter que la brièveté des textes poursuit le même but.

Quant aux guides d’emploi, qui servent à décoder le fonctionnement du dictionnaire, il n’en existe aucun avant la refonte de 1989. Entre 1906 et 1988, ce fut le désert. En 1989, on a introduit un court paragraphe intitulé « Structure-type de quelques articles ». Le contenu porte surtout sur le décodage de la métalangue diacritique : le caractère gras, les majuscules pour les entrées, les rôles du tiret, du losange blanc (dit losange éclairé à partir de 1990) et du losange noir, etc. Quelques informations sur la macrostructure et sur la microstructure sont présentes. Les articles présumer, 1. prêt, 2. prêt et prêter servent de témoins. En 1993, cette rubrique d’emploi devient un encadré. Le contenu ne bougera pas jusqu’en 1998 alors qu’on remplace ces explications par une double page déployée comme les ailes d’un papillon et qui présente le contenu du dictionnaire de manière très détaillée et en s’appuyant sur des schémas. La double page est divisée en deux volets :

  1. L’organisation de l’ouvrage : ses différentes parties.
  2. Les trois structures fondamentales du contenu :
    • La macrostructure
    • La microstructure
    • L’iconostructure et ses sous-catégories : dessins, schémas, cartes, photos, etc.

Les articles témoins sont : pivert, pic-vert, 1. ressortir, 2. ressortir, main (une partie seulement). Cette double page vivra jusqu’en 2001. À partir de 2002, le papillon replie ses ailes et le PLI n’offre plus de guide d’emploi.

4. Troisième variation : le nouvel héritage ou le mystère de l’ancêtre?

De 1906 à 1923, le PLI est donné comme une émanation du NLI. En 1906, la page de présentation s’ouvrait en effet sur ces mots :

« Cet ouvrage [le PLI] a été dirigé par Claude Augé, Directeur du Nouveau Larousse illustré : c’est dire qu’il a été conçu sur le plan et conduit d’après les méthodes qui ont assuré le succès de son aîné » (PLI 1906 : I[3]).

Dans la refonte de 1924, on le rattache également au LU. Il en sera ainsi jusqu’en 1947. En 1948, le texte d’ouverture subit un grand chambardement et il revêt un caractère plus historique puisque l’on reconfigure l’ascendance du dictionnaire. On abandonne la filiation avec le NLI et avec le LU. On y trouve plutôt un récit circonstancié qui fait remonter le PL à un ancêtre plus lointain, le NDLF, créé en 1856 par Pierre LAROUSSE.

« Dès SA naissance en 1856, sous le titre de Nouveau Dictionnaire de la langue française, par Pierre Larousse, IL prit la première place parmi les dictionnaires de l’époque, car, le premier IL appuyait d’un exemple chaque acception des termes définis » (NPLI 1948 : 1).

La phrase joue un rôle historique, mais elle est aussi ambiguë, car le nom du dictionnaire (le PL) n’a pas encore été mentionné depuis le début de la préface —on ne parle que du nom Larousse « devenu synonyme de dictionnaire ». On se demande donc à quoi renvoient l’adjectif sa et le pronom il dans la phrase citée? Il s’agit, bien entendu, du Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI], quoique ce voile opportun laisse planer le doute. Le texte se poursuit et il précise qu’en

« 1879, le dictionnaire de Pierre Larousse [...] paraît sous le titre de Dictionnaire complet de la langue française [DCLF] » (NPLI 1948 : I).

Historiquement, cette date est fausse, car le DCLF fut publié en 1869 et non en 1879 :

« Dès 1869, du vivant de Pierre Larousse, il [le NDLF] s’est appelé Dictionnaire complet de la langue française » (RÉTIF 1975 : 124).

Pierre Larousse lui-même mentionne cette date dans l’article Larousse de son GDU. Puis arrive l’étape suivante avec la référence à l’année 1889, alors que Claude AUGÉ dirige le Dictionnaire complet illustré [DCI], nouvelle mouture du DCLF; cependant, la paternité de ce dictionnaire revient toujours à Pierre LAROUSSE. Enfin, le pont est établi avec le XXe siècle :

« En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré » (NPLI 1948 : I)

et il acquiert son « format actuel ». Suivant ce texte, le PLI est donc bel et bien une émanation du DCI, qui vient lui-même du DCLF, qui est issu de NDLF, qui est le fameux « dictionnaire Larousse » originel. La formule établira le lignage du PL dans les adresses. André RÉTIF est l’un de ceux qui soutiennent que le NDLF est bien « l’ancêtre du Petit Larousse » (1975 : 122). Jean PRUVOST voit également entre tous ces dictionnaires une série lignagère qui montre

« une filiation encore très perceptible entre tous les fils de Pierre Larousse » (PRUVOST, 2004 : 44).

À partir de 1948, la formule axée sur la référence au NDLF se fixera et elle traversera le temps jusqu’à aujourd’hui. Dans la suite de cet article, on en suivra les ondulations.

Cette précieuse page historique de 1948 détache le PL du NLI ainsi que du LU et elle le ramène dans le sillage généalogique des œuvres de Pierre LAROUSSE, propulsant du même coup le maître de Toucy au titre d’auteur du livre, idée qui restera dans l’esprit du public où

« l’on parle de Larousse comme de l’auteur d’un dictionnaire qu’il a tout juste rêvé » (CLARO 1993 : 8-9).

Ainsi, une quarantaine d’années après sa mise au monde, le PL est inscrit en droite ligne dans l’héritage lexicographique laroussien, ce qui permet de dire qu’on a affaire à un

« dictionnaire sûr, complet, indiscuté, [qui] est le fruit d’un siècle d’efforts, de recherches, de mise [sic] au point, qui en font le dictionnaire parfait, à jour des faits les plus récents » (NPLI 1948 : I).

En ouvrant le procès de la canonisation de Pierre LAROUSSE, on justifie beaucoup mieux le titre de l’œuvre nouvelle. On lui donne d’abord une assise historique conforme à son statut d’ouvrage pédagogique, ce qui rappelle que Pierre LAROUSSE destinait le NDLF aux écoles et que cette œuvre faisait

« entièrement partie de la problématique de ses “lexicologies”, qui sont des manuels d’apprentissage du vocabulaire » (REY 1995 : 133).

Puis, par une sorte de procédé d’« autonymie », on communise le patronyme de l’auteur présumé pour en faire le synonyme de dictionnaire. Le nom Larousse cumule alors la triple fonction d’auteur, de titre et d’éditeur, tandis qu’il aura « suffi de remplacer le prénom Pierre par l’adjectif Petit » (PRUVOST 2004 : 47-48) pour compléter la transformation et pour dépoussiérer le réseau des dictionnaires du Toucycois.

« On a certes choisi le patronyme du lexicographe pour désigner le dictionnaire, mais dans le même temps on a rompu avec un culte passéiste qui avait fini par le fossiliser » (PRUVOST, 2004 : 46).

L’opération menée sur une longue période finit par catapulter le dictionnaire au premier rang des ouvrages du même genre et on justifie que son ancêtre le NDLF fût le premier à proposer telle ou telle innovation : les exemples, les notices encyclopédiques, les locutions latines, etc. Au bout de la chaîne, on obtient un dictionnaire, le PL, qui est constamment tenu à jour

« pour dépasser les imitations qui en sont faites et surclasser les contrefaçons » (NPLI 1948 : I).

Vérité ou discours commercial que ces affirmations, le fait est qu’on ne dit pas tout du marché du dictionnaire à l’époque et surtout de la situation à l’orée de 1905 (voir BOULANGER 2005a). Nonobstant, le PL est situé dans le XXe siècle qui atteint son mitan.

« L’édition nouvelle que nous publions aujourd’hui [...] représente, avec les matériaux déjà accumulés par les éditions antérieures, la somme de quarante années d’études, de recherche et de mise [sic] au point des collaborateurs » (NPLI 1948 : II).

En 1952, dans l’édition célébrant le centenaire de la Librairie Larousse, ce rappel historique demeure. On précise cependant qu’en 1948, on fit paraître « une édition complètement refondue » (NPLI 1952 : II). Quant à la présente édition, elle fut confiée à « une direction nouvelle » (NPLI 1952 : II).

Au cours de la période suivante, qui court de 1959 à 1967, le NPLI fait encore peau neuve et il change de nom pour devenir le Petit Larousse, simplement. Cependant, en ce qui a trait aux rappels historiques, le texte introductif demeure stable. Dans le volet contemporain, on explique qu’à l’occasion de chaque tirage

« s’opère une mise à jour, poursuivie sans défaillance : de multiples corrections tendent à faire du dictionnaire un outil de travail de mieux en mieux adapté à sa fonction » (PL, 1959 : III).

En fait, on tenait déjà des propos sur les mises à jour dès 1956. Dans la présentation de cette livraison, il est précisé qu’à l’occasion du cinquantenaire du PL,

« près de 500 mots ou acceptions sont ajoutés dans la partie langue [...] » (NPLI 1956 : III).

L’année 1968 est celle d’une nouvelle édition qui servira de fondement au dictionnaire jusqu’en 1980. Cette étape est marquée par un nouveau changement de titre; on a désormais affaire au Nouveau Petit Larousse [NPL]. Par ailleurs, le texte des articles est maintenant distribué sur trois colonnes au lieu de deux. Les références historiques de l’introduction tiennent toujours la route. Le texte souligne également qu’en 1959, le PL s’était enrichi de 3 000 mots. On y apprend en outre que les mises à jour annuelles auraient commencé en 1959 :

« Après 1959, le Petit Larousse profite de rééditions annuelles pour se tenir à jour, suivant de près l’évolution du français contemporain [...] » (NPL 1968 : III).

Pour la première fois, le texte fait état du réseau des marques d’usage servant à moduler l’emploi des mots. Durant cette période, un changement majeur surviendra alors qu’en 1973 le dictionnaire reprendra son titre historique de Petit Larousse illustré.

L’édition de 1981 couvrira l’un des plus courts cycles du processus des refontes. Elle formera le noyau du dictionnaire jusqu’en 1988. L’annonce en est ainsi faite :

« Pour 1981, le Petit Larousse se remet de nouveau en question » (PLI 1981 : VI).

Le lien historique avec Pierre LAROUSSE et ses œuvres est confirmé par un rappel :

« En 1905, le dictionnaire va connaître un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré, et dans un format nouveau » (PLI 1981 : V).

À un détail près, cet extrait reprend les mêmes propos que ceux contenus dans l’introduction de 1948.

Le millésime 1989 marque un grand tournant dans l’histoire du PL : c’est le moment de la plus grande refonte structurelle et celui de l’entrée massive des régionalismes extra-hexagonaux dans la nomenclature. L’adresse aux lecteurs rappelle que le PL fait « figure de symbole » (PLI 1989 : 5) dans le quotidien des locuteurs. Pour la première fois, le texte introductif est divisé en sections sous-titrées, l’une d’elles étant réservée à l’histoire du dictionnaire. En quelques phrases, on passe du NDLF de 1856 au PLI de 1989. Il s’agit d’un résumé serré du texte qui ouvrait le PL depuis 1948. Une autre section présente les grands axes de la refonte : statistiques sur les ajouts dans la partie langue (nomenclature, iconographie, cartes, etc.), microstructure arborescente et numérotation des sens pour les mots polysémiques, adaptation du contenu au contexte contemporain (vocabulaires scientifiques et techniques de pointe, vocabulaire du français vivant, mention des termes des commissions ministérielles de terminologie, rejet du vocabulaire socialement réprouvé, mots de la francophonie (voir le paragraphe 5) et bien d’autres innovations). Bref, un véritable appel à la modernité qui reprend en écho celui de la première grande refonte de 1924.

De 1992 à 1997, on distingue deux parties dans l’introduction du dictionnaire soit l’adresse aux lecteurs et un texte de présentation. L’adresse parle de la diffusion du dictionnaire dans la francophonie et de son universalisation. Le PLI fait partie

« du patrimoine culturel et sentimental de tous les Français et de tous les amoureux de la langue française » (PLI 1992 : 5)

depuis « 85 ans »[4] et des lecteurs de partout s’en portent acquéreurs : France, Belgique, Suisse, Québec, Afrique. Les traductions qui en sont faites en espagnol, en finnois, en italien, en néerlandais, en portugais, en serbo-croate et en turc témoignant de son caractère universel. Des thématiques plus contemporaines, l’idée de francophonie et l’internationalisation prennent le pas sur l’histoire du PL; d’ailleurs, ce chapitre disparaîtra de l’introduction jusqu’en 2001.

Dans la refonte de 1998, l’adresse aux lecteurs et la présentation du dictionnaire sont fusionnées sous le titre : « Au lecteur ». Le premier paragraphe cerne les publics que le PL a accompagnés depuis son origine, à savoir les lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3), une manière de dire qui rappelle l’époque précédente. Nous reviendrons sur l’interprétation de cet extrait. Sur un autre plan, la nouvelle édition est axée sur la « mondialisation » (p. 3). Ce thème porteur annonce l’arrivée du vocabulaire idoine dans les futures mises à jour qui seront orientées vers les mots reliés au néolibéralisme comme mondialiste (mot répertorié dans le PLI 1995), antimondialiste (mot répertorié dans le PLI 2003) et altermondialiste (mot répertorié dans le PLI 2005). La deuxième partie de l’introduction traite des grands axes de la refonte, en particulier de l’apport des parlers francophones hors de France.

Le millésime 2000 est l’occasion d’une refonte partielle. L’introduction est centrée sur les trois dimensions de l’ouvrage : c’est un dictionnaire général monolingue, un dictionnaire encyclopédique et « un dictionnaire visuel », récupérant ainsi une grande modernité et s’insérant dans le réseau des dictionnaires visuels qui ont envahi le marché depuis le milieu des années 1980, évoquant également le web, grand dispensateur d’images. Au fond, le PLI avise son public qu’il est « un visuel » —un dictionnaire qu’on regarde—, en plus d’être un dictionnaire de mots et un ouvrage qui parle du monde —un dictionnaire qu’on lit. Ce texte ramène l’œuvre de Claude AUGÉ, le premier rédacteur du PLI, sur le devant de la scène en le citant. Selon AUGÉ,

« [l’illustration] constitue, du commencement à la fin, une leçon de choses, et l’on constatera que les tableaux sont autant de synthèses en images, dont la portée éducative et la valeur suggestive sont incontestables » (PLI 2000 : 3).

La phrase est reprise intégralement du PLI 1906. L’intérêt s’accroît aussi pour les terminologies scientifiques et techniques : le dictionnaire se technicise davantage et il devient « un lieu de découverte du monde » (PLI 2000 : 3). Après la mondialisation, c’est la représentation du monde qui est évoquée dans sa perspective culturelle. L’informatique se voit rejointe par l’intemet, le cédérom et le multimédia.

Le PLI 2002 renoue avec l’histoire du dictionnaire en rappelant qu’en 1852, Pierre LAROUSSE et Pierre Augustin BOYER fondaient la « Librairie Larousse et Boyer » et qu’en 1856 naissait le NDLF, annonciateur du PLI.

« Le Petit Larousse est l’héritier de cet ouvrage [le NDLF] populaire qui connut un immense succès » (PLI 2002 : 3).

En 2003, l’introduction est intitulée « Préface ». Elle est divisée en cinq parties : la première est dite « Aux lecteurs », les autres traitent de l’organisation du dictionnaire, de la langue française, de l’illustration et des cahiers thématiques. La première phrase du texte est très symbolique de toute l’histoire du PL :

« Dès 1856, Pierre Larousse publiait son Nouveau dictionnaire de la langue française, avec une partie consacrée à la langue et une partie consacrée aux noms propres, séparées par des pages roses » (PLI 2003 : 3).

Cette phrase en deux temps synthétise admirablement l’histoire de ce livre : elle évoque d’abord ses origines : l’instant, l’auteur présumé et le titre; elle rappelle ensuite sa configuration pérenne en trois parties : les mots, les êtres et les événements, les faits de culture et de civilisation qui fondent la mémoire collective. Sauf pendant une brève période qui va de 1992 à 2001, depuis 1948 l’habitude d’arrimer le PL au NDLF —« [...] le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle » (PLI 2003 : 3)— a fini par façonner le mythe selon lequel Pierre LAROUSSE serait bel et bien l’auteur du PL. Et en tant que « parole choisie par l’histoire », pour reprendre Roland BARTHES, ce mythe s’est imposé dans l’imaginaire collectif et il a fait de Pierre LAROUSSE un lexicographe qui a influé sur l’édifice du PL, sans qu’on nuance adéquatement la chose.

En 2004, la préface ne comporte que quatre volets, car il n’est plus question des cahiers thématiques. En 2005, le texte liminaire est intitulé « Préface. Aux lecteurs » et il n’est plus divisé en sections; il forme un texte sans intertitres. La première phrase dit :

« Le Petit Larousse a cent ans » (PLI 2005 : 5).

Un hommage est fait

« aux inventeurs du Petit Larousse, à Pierre Larousse et à son successeur Claude Augé, à leurs continuateurs, ainsi qu’à tous les collaborateurs qui se sont succédé tout au long de ces cent années [...] » (PLI 2005 : 6).

Mais qui sont donc ces inventeurs anonymes qui se cachent derrière les célèbres Pierre LAROUSSE et Claude AUGÉ? Enfin, en revenant à 1905 et en proposant un fac-similé du premier PLI, on boucle la boucle et on invite à la comparaison entre les deux dictionnaires qui, aux deux extrémités du spectre temporel, portent le même titre et qui sont à la fois si semblables et si différents.

4.1. Quelle hérédité pour un dictionnaire?

Le périple éditorial qu’on vient d’effectuer à la recherche des origines du PL laisse quelques questions sans réponse : qui est le véritable auteur du dictionnaire, quel ouvrage en est l’ancêtre et comment expliquer l’hésitation entre les dates 1905 et 1906 dans les adresses?

Après avoir croisé les données éditoriales de 1948 à 2005 et après avoir consulté la documentation métalexicographique, on obtient des profils qui tiennent du palimpseste quant à l’auteur (sur cette question, voir de BLOIS 2002 : 178) et quant au dictionnaire d’origine. Une fois les avis décortiqués, on obtient les scénarios suivants.

1. Le lointain ancêtre du PL est le NDLF de 1856 dont l’auteur est Pierre LAROUSSE (voir RÉTIF 1975 : 122). Pour Jean PRUVOST aussi, ce dictionnaire fut « la matrice du futur Petit Larousse » (2004 : 40).

2. Le DCLF de Pierre LAROUSSE est la continuation du NDLF tandis que le DCI, dirigé par Claude AUGÉ, est une émanation du DCLF. Le DCI est le point d’aboutissement d’une lignée de dictionnaires conçus et signés par Pierre LAROUSSE. C’est aussi le dictionnaire de transition ou de transfert de nom. Pierre LAROUSSE en est l’auteur lointain, mais c’est Claude AUGÉ qui en a dirigé l’élaboration dans sa nouvelle facture. Le PLI n’en sort pas directement même si, selon le PLI 2005, Claude AUGÉ

« créa le Dictionnaire complet illustré (1889), qui devint, en 1905, le Petit Larousse illustré » (PLI 2005 : sub Augé).

Alain REY entérine l’idée que cette famille de répertoires engendra le PL (voir REY 1995 : 132). D’autres s’inscrivent dans cette foulée.

« Le Petit Larousse, lui, reprenait plutôt l’idée initiée en 1889 par le Dictionnaire complet, lui-même adaptation grâce à la photographie du Nouveau dictionnaire de la langue française apparu en 1856 et appelé Dictionnaire complet de la langue française en 1869 » (MOLLIER 1995 : 25).

L’écart temporel de seize ans entre le DCI (1889) et le PLI (1905) laisse place à la perplexité quand vient le temps d’associer les deux dictionnaires, faisant du second l’héritier direct du premier; seules les nombreuses rééditions du DCI ont pu permettre d’assurer la continuité et de jeter un pont entre les deux œuvres.

3. Le NLI en sept volumes, dirigé par Claude AUGÉ et publié de 1897 à 1904 est un produit neuf et original. Il est affranchi de la longue chaîne forgée par le pédagogue de Toucy —y compris du GDU— et il se pose en contrepoint encyclopédique des dictionnaires monovolumaires.

« La lourde série du NLI débouchera, en 1905, sur une révolution commerciale, le Petit Larousse illustré » (MOLLIER 1995 : 24).

Ces deux monuments entretenaient des rapports filiaux dont on connaît mal la nature. On peut toutefois dégager quelques constatations. Premièrement, c’est dans le NLI que le nom Larousse est inscrit pour la première fois dans le titre d’un ouvrage. Deuxièmement, les deux titres se ressemblent étrangement et la substitution du mot Petit au mot Nouveau est plausible. Troisièmement, le PLI pourrait être un épitomé du NLI. On peut raisonnablement croire que c’est à partir de cette trouvaille qu’est l’intitulé de l’encyclopédie que le nom Larousse a fait son entrée au registre des titres de cette maison d’édition. Ce nom ne quittera guère le paysage des couvertures, faisant même fortune comme pivot d’un grand nombre de titres donnés aux ouvrages encyclopédiques et lexicographiques de l’éditeur. C’est donc par un processus naturel d’enchâssement que le nom Larousse a glissé vers le petit dictionnaire pour occuper le créneau central du titre qui sera complété par deux adjectifs classificateurs, petit et illustré; ces qualificatifs feront les beaux jours des dictionnaires Larousse et de moult autres dictionnaires de maisons concurrentes. Dans l’histoire des dictionnaires, un seul autre nom peut revendiquer ce triple statut sémiotique consistant à désigner un auteur, une œuvre et une maison d’édition; il s’agit de Paul ROBERT.

4. Le LU date de 1923 : il n’est donc pas impliqué dans la fondation du PLI. Il a pu jouer un rôle à partir de l’édition de 1924, mais la physionomie du PL était déjà toute dessinée.

5. Il est irréaliste de croire que le PLI aurait été conçu en 1905, l’année même de sa publication. Il a sans doute été planifié durant la décade précédente, en pleine période de concurrence des dictionnaires scolaires (voir BOULANGER 2005a) et au moment où le NLI est en cours d’élaboration. En un sens, le PLI résulterait de la fusion du patrimoine de Pierre LAROUSSE et de l’œuvre encyclopédique dirigée par Claude AUGÉ. C’est le résultat du croisement de deux formules de dictionnaire, l’une ayant sa source chez l’auteur d’ouvrages pédagogiques, l’autre émergeant des travaux de nature encyclopédique du futur directeur du PLI. Quelque part au tournant du XXe siècle, Claude AUGÉ a opéré la jonction entre la série des encyclopédies et le DCI pour fonder une nouvelle lignée de dictionnaires, celle des PL. Même s’il ne l’a pas inventé totalement, c’est lui le véritable père du PL, le savant de Toucy ayant inspiré les grandes orientations éditoriales et fourni une partie de la matière première. Avec Claude AUGÉ, le petit dictionnaire manuel devint également un dictionnaire usuel et populaire, « un bien indispensable dans chaque foyer » (BOULANGER 1994 : 41). Il transcendera même sa vocation première de manuel pédagogique et de dictionnaire individuel pour devenir un dictionnaire familial, un dictionnaire de masse. Il se consulte à plusieurs, en classe et à la maison. Et chaque PL témoigne de ce statut pluriel.

6. Le PL n’est pas l’œuvre de Pierre LAROUSSE, mais celle de Claude AUGÉ (voir RÉTIF 1975 : 124 et CLARO 1993 : 8). Le PL lui-même atteste ce fait. Claude AUGÉ « s’est réservé, dans la conduite, l’élaboration et la rédaction de ce livre la part principale » (PLI 1906 : I). Ce texte est sans doute de la main même de Claude AUGÉ. Dans la section des noms propres du millésime 1925, on dit que Claude AUGÉ « conçut et dirigea avec une extrême maîtrise [...] le Petit Larousse » (NPLI 1925 : sub Augé).

Les avertissements aux lecteurs mentionnent de nombreuses dates parmi lesquelles deux reviennent fréquemment, 1905 et 1906, sans que cette alternance soit justifiée. Le tableau 1 reprend les séquences des textes introductifs depuis 1948, moment de la première mention de l’une de ces dates.

Tableau 1 : La date de référence : 1905 ou 1906?
Millésimes Dates Extraits textuels
1948-1980 1906 En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1981-1988 1905 En 1905, le dictionnaire Larousse va connaître encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1989-1991 1906 En 1906, le dictionnaire Larousse va prendre un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1992 85 ans Depuis 85 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1993 86 ans Depuis 86 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1994-1997 1906 Depuis 1906, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1998-1999 1905 Depuis sa naissance en 1905, le Petit Larousse a toujours eu pour ambition de répondre à toutes vos questions [...].
2000-2001 1905 Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse [...].
2002 1905 Lancé en 1905, [...].
2003-2004 1905 En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] [...]
2005 1905 [...] un cahier tout en images, essentiellement consacré à une promenade dans le Petit Larousse 1905.

L’examen de ces dates alternantes laisse perplexe. La date 1905 réfère à deux choses : l’année de la publication du dictionnaire (un nouvel essor; sa naissance; le lancement; une promenade) et l’année de sa conception. La date 1906 renvoie aussi à l’année de publication (un nouvel essor; intégration au patrimoine). L’imbroglio des dates s’assombrit lorsque, à deux reprises, on décide de recourir au nombre d’années écoulées entre le premier PL et l’année de référence, soit 1992 et 1993. Quel que soit le calcul effectué pour remonter le temps à partir de 85 et 86 ans, on n’arrive pas à 1905 ou à 1906. Si le décompte des années démarre en 1905, année du lancement, et inclut cette date, on arrive à 88 ans pour 1992 et à 89 ans pour 1993. S’il démarre en 1906, année du millésime, et inclut cette date, on arrive à 87 ans pour 1992 et à 88 ans pour 1993. Si on ne compte pas les années 1992 et 1993, il y a quand même un décalage. On obtient 87 (= 1905) ou 86 (= 1906) ans pour 1992 et 88 (= 1905) ou 87 (= 1906) ans pour 1993. Mieux vaut oublier ces deux escapades calendaires historiques et convenir que 1905 est l’année de la publication du premier PLI et 1906 celle du premier millésime.

5. Quatrième variation : du charme discret du français à une francophonie « janusienne »

L’engagement du PL dans l’aventure francophone suit une progression géométrique. Il commence lentement : le dictionnaire est d’abord discret sur l’objet même de la description, la langue française; puis, au début du troisième tiers du XXe siècle, vient la reconnaissance de la francophonie et l’affirmation de sa prise en charge quant au volet lexical, thèmes qui prendront de l’importance à l’aulne des intérêts sincères pour la « res francophonica », mais ces intérêts sont aussi marqués au coin des résonances culturelles et politiques pour la question, sans négliger les intérêts financiers et commerciaux, car les dictionnaires parisiens circulent sur les marchés de la consommation extérieurs à la France. Trois périodes illustrent le cheminement du PL dans sa prise en charge de la variation lexicale francophone.

5.1. Le grand silence ou l’empire DU français : 1906-1967

Durant la première partie de cette période, soit de 1906 à 1947, le PL est centré sur la France seule. Nul besoin donc de discourir sur la langue française. Il va de soi qu’il n’existe qu’un seul français, l’idée d’en mesurer la fragmentation et d’évoquer des normes multiples n’effleure pas les consciences, car elle n’est pas au programme. Par défaut, la norme est celle de Paris; il n’y a qu’un tout apparemment uniforme d’un bout à l’autre de l’empire du français. Le PLI est

« le répertoire du bon langage et du bon style français » (1906 : II).

Il complète les grammaires et il évoque la qualité de la langue accomplissant ainsi sa mission pédagogique.

De 1948 à 1952, rien de nouveau ne ressort sur la question de la langue. En 1952, le dictionnaire est comparé à

« un organisme vivant, comme la langue elle-même » (NPLI 1952 : II).

Le texte précise même que le NPLI se renouvelle avec la langue tout en défendant sa « traditionnelle clarté » (NPLI 1952 : II). On voit apparaître pour la première fois une allusion au retrait de mots lors des mises à jour. Une note dit qu’

« [une] brochure contenant la liste des mots supprimés depuis l’édition de 1948 est à la disposition des amateurs de mots croisés » (NPLI 1952 : II).

Il est très rare de voir les lexicographes faire publiquement état des retraits. La tendance est plutôt de s’attarder aux ajouts. Et parmi les nouvelles entrées de 1952, il faut signaler celle du mot francophone, donné comme adjectif et nom (voir le tableau 12). En 1959, le dictionnaire est présenté comme le

« vivant miroir de notre langue » (PL 1959 : III),

et, comme elle, il doit évoluer. Mais il n’est pas question de l’étalement géographique de la langue.

5.2. La prise de conscience de l’évolution de la langue et de son expansion géographique : 1968-1988

En 1968, on discute surtout de l’évolution du français contemporain et de son renouvellement dont le dictionnaire doit tenir compte. L’accent est donc mis sur la néologie. Il n’y a pas encore de discours sur la francophonie. Toutefois, on passe à l’acte en introduisant les premiers québécismes, alors appelés canadianismes. Il y en aura au moins sept. Au fil des ans, les mots de la francophonie périphérique occuperont des créneaux de plus en plus importants (voir BOULANGER 2002 et 2005b). Le mot francophonie sera répertorié dans le NPL 1971, soit 19 ans après francophone et 66 ans après le lancement du PLI. En 1981, le PLI est présenté comme un outil d’information sur les « mots » de la langue « permettant à chacun de mieux maîtriser les ressources du français » (PLI : 1981 : VI). La francophonie devient plus visible dans quelques articles. Des noms géographiques apparaissent dans l’article français et ils identifient quelques lieux où on parle cette langue : la France, le Canada, la Belgique et la Suisse (voir le tableau 2). La même année, le mot franco-canadien vient enrichir la nomenclature, concrétisant l’ouverture sur la francophonie « extérieure », tandis que l’ajout du mot franco-provençal témoignera de la variation linguistique interne à la France.

5.3. Un discours qui se veut pluriel : 1989-2005

Pour 1989, le PLI est remis à neuf et il est véritablement modernisé. Parmi toutes les nouveautés, on remarquera le premier discours concret sur la francophonie puisque deux lignes sont réservées à ce thème. Ainsi, plus de 80 ans après la sortie du PL et 18 ans après l’intégration du mot francophonie à la nomenclature du NPL 1971, on emploie le mot pour la première fois dans un texte liminaire :

« Une part très importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France

(Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux[5] » (PLI 1989 : 6).

C’est là le signal de l’entrée massive de mots caractéristiques « des autres français ». Ce n’est toutefois pas le début de l’introduction des régionalismes externes, car déjà en 1968, le dictionnaire accueillait ses premiers québécismes, rappelons-le. Le nombre de mots québécois ajoutés en 1989 grimpe à 81, sommet inégalé depuis (voir BOULANGER 2005b). Ce bref discours ne fait pas état de critères justifiant ou expliquant l’intérêt marqué pour les mots des autres francophones. D’ailleurs, pour un locuteur de la francophonie extérieure, la phrase dégage un parfum d’obligation, de devoir davantage qu’une conviction, qu’un ralliement ou qu’une allégeance à une cause. On sent qu’un malaise s’installe et qu’il aura la vie longue. La France ne semble pas être incluse dans le grand club de la francophonie —le dictionnaire évoque la « francophonie hors de France »— tandis que la variation régionale interne est dégagée du champ francophone.

L’énumération des zones est curieuse; on y trouve deux noms de pays européens, le nom d’un continent, celui d’une province canadienne et celui d’un état américain. L’absence du Canada et de l’Acadie est plutôt étonnante, car le mot canadianisme fut pris en compte dans le NPL 1972 tandis que le mot acadien est apparu dans le NPL 1968. Le sens de « parler franco-canadien » pour ce mot sera ajouté dans le PLI 1989. Nous analyserons ces aspects plus en détail au paragraphe 5.3.1.

L’ouverture sur le français pluriel ne se fait pas sans précautions. L’éditeur consulte des locuteurs natifs pour procéder au choix des particularismes et la page des collaborateurs en rend compte.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une importante liste établie par Pierre Knecht, Violaine Spichiger et Dominique Destraz [...]; les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1989 : 7).

Cette énumération restera inchangée jusqu’en 1997. Bien entendu, ce nouveau regard sur l’espace francophone aura des répercussions dans les articles associés à ce champ lexico-sémantique (voir les tableaux 12 et 13).

Dans la refonte de 1998, il est dit dans le premier paragraphe de l’introduction que le PLI a rejoint des millions de lecteurs depuis son origine, à savoir des lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3). Jointe à l’évocation de 1989 —« la francophonie hors de France »—, cette brève énumération des profils des lecteurs laisse croire que les Français et les Francophones forment deux entités distinctes. Le nom de la France figure depuis 1981 dans la définition du sens linguistique du mot français (voir le tableau 4). Lorsqu’il sera associé aux mots francophonie et francophone, son statut sera plus ambigu. Le problème n’est pas résolu non plus dans le commentaire sur l’enrichissement de la nomenclature dont une bonne partie serait due à

« la vitalité de la francophonie, la part relative des parlers francophones (Belgique, Canada, Suisse, en particulier) augmentant encore dans l’ouvrage » (PLI 1998 : 3).

L’extrait est clair : pour une partie, la France contribue à la mise à jour du PLI, mais cette partie ne relève pas des « parlers francophones ».

Par ailleurs, en 1998, la formule identifiant les collaborateurs francophones change.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une liste établie par François Gross [...], revue et complétée par Jean-Marie Vodoz [...]; les nomenclatures concernant le Canada et les québécismes ont été traitées, selon les recommandations de l’Office de la langue française du Québec, avec le concours de Jean-Claude Corbeil [...] et avec la collaboration de Denis Vaugeois [...]; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1998 : 5).

Dans la mise à jour de 1999, quelques modifications mineures sont apportées à ce texte. Elles concernent les québécismes : le nom de Jean-Claude Corbeil et la référence à l’Office de la langue française disparaissent tandis que le segment relatif au Canada devient :

« [...] les nomenclatures concernant le Canada ont été traitées avec la collaboration de Denis Vaugeois [...] » (PLI 1999 : 5).

En 2000, le discours sur la francophonie s’étoffera et les repères géographiques vont se multiplier.

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2000 : 3).

Puis une allusion est faite « à ceux qui ont la langue française en partage » (PLI 2000 : 4). Pour l’œil de l’observateur périphérique, ces remarques conduisent au constat qu’il existe une hiérarchie du français. Le dictionnaire décrit le « français » central qui sert de référence et auquel on greffe quelques vocables ou sens régionaux. Ce « français central » ne saurait d’ailleurs être que celui de Paris. Le PL module le concept de « francophonie » de l’intérieur et, de ce point de vue, il circonscrit maladroitement ou incomplètement la réalité que cette idée représente sur le plan linguistique, puisqu’il oppose un système, ce qu’est le français de référence (celui de Paris), à un catalogue de variantes lexicales, qui n’est qu’un extrait du lexique. Le sens de la phrase peut aussi vouloir dire que la langue française est une et qu’on la décore de quelques variantes régionales pour faire plaisir aux exofrancophones, mais que la conviction est loin d’être assurée. La limite n’est pas quantifiée et quoique la place soit « réduite », elle est « suffisante », ce qui ne veut rien dire, sinon qu’on pose une balise pour indiquer jusqu’où l’éditeur s’engage afin de satisfaire les régions. Au fond, on signifie avec raison que la limite est tracée autour du lexique et qu’il revient aux locuteurs des espaces francophones d’entreprendre une description plus complète de leur variété de français. Quant à la section des collaborateurs, la formulation du texte est modifiée. Dans la suite, nous ne reprenons que les propos qui concernent le Québec :

« Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5).

En 2001, le discours sur la francophonie est reconduit sans modification; cependant les collaborateurs québécois changent, car l’Université Laval entre en scène :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (PLI 2001 : 5).

On retrouvera le même texte dans le PLI 2002.

Dans le PLI 2002, le discours sur la francophonie est repris presque à l’identique; les quelques changements par rapport à 2000 touchent l’énumération des territoires francophones dont la liste est augmentée de deux noms —l’Océanie et l’océan Indien— tandis que le reste du texte demeure dans le même esprit même s’il comporte quelques variantes et que la deuxième phrase est en partie reformulée[6]. Le texte est repris intégralement dans le PLI 2003. Celui sur les collaborateurs subit quelques modifications :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2003 : 4).

Dans le PLI 2004 : 5, la phrase reste la même, à un mot près : « l’Office de la langue française » est devenu « l’Office québécois de la langue française ».

En 2004, le passage sur la francophonie est légèrement modifié :

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2004 : 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’organigramme francophone. Mais cela ne résout pas la position de la France dans ce nouvel agencement : elle n’est toujours pas mentionnée dans les énumérations. En 2005, l’année du centenaire, le texte se lit :

« Ce Petit Larousse est également un hommage aux milliers de lecteurs francophones qui se reconnaissent dans la langue française, riche de ses diversités à préserver » (PLI 2005 : 6).

Les deux niveaux hiérarchiques sont encore décelables dans cet énoncé qui pivote autour de l’adverbe également.

Le texte des collaborateurs subit quelques changements :

« Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2005 : 7).

5.3.1. Le pluriel inclut-il la France?

Le tableau 2 rassemble les noms cités dans les textes introductifs et au dos des couvertures comme étant des « pays » membres de la francophonie. L’astérisque ajouté à la fin de certains noms signifie que ceux-ci sont aussi mentionnés dans l’article français ou qu’ils le furent. Le nom Wallonie qui apparaît dans l’exemple de l’article francophonie (PLI 1971 à 1980) n’est pas répertorié dans le tableau parce qu’il ne fut jamais cité dans les introductions. C’est le nom Belgique qui sert de référence pour ce territoire. Le toponyme Québec apparaît deux fois, car il fut ajouté une première fois en 1989 puis retiré en 1998 avant d’être réintroduit en 2000. De là le recours à l’italique pour démarquer la seconde occurrence.

Tableau 2 : Les membres de la francophonie selon le PLI
Noms de lieu Entités Apparition dans le PLI Retrait du PLI
Afrique* Continent 1989 1998
Afrique Noire Partie d’un continent 2000 S/O
Antilles Archipel 2000 S/O
Belgique* Pays 1989 S/O
Canada* Pays 1998 2000
Louisiane État américain 1989 1998
Luxembourg Pays 2000 2002
océan Indien Région maritime 2002 2004
Océanie Partie du monde 2002 S/O
pays arabes Parties de continents 2000 S/O
pays d’Afrique Continent noir 1989 1992
provinces de France Divisions territoriales 2000 2002
Québec* Province canadienne 1989 1998
Québec* Province canadienne 2000 S/O
Suisse* Pays 1989 S/O

Au final, quel portrait de la francophonie les textes liminaires et ceux des couvertures du PLI offrent-ils? Les entités géographiques sont si fuyantes qu’il est presque impossible de cartographier la francophonie de manière transparente en énumérant simplement des noms de pays. Selon la formulation du PLI 2005, cette communauté serait composée de l’Afrique Noire, des Antilles, de la Belgique, de l’Océanie, des pays arabes, du Québec et de la Suisse (voir les indices S/O dans le tableau 2). L’énumération actuelle comprend quatre grandes entités toponymiques vagues et non homogènes (l’Afrique Noire, les Antilles, l’Océanie et les pays arabes), qui sont en fait d’immenses territoires fragmentés en pays, en États, en provinces, en dépendances, etc., et où la langue française n’est présente que dans certaines zones. Pour des raisons linguistiques et lexicographiques historiques évidentes, le Québec doit avoir sa propre place au sein de cet ensemble. Le PLI traite en effet un contingent de mots en usage au Québec, mots que l’on désigne par le terme québécismes. Le mot Québec sert aussi de marque topolectale pour noter les unités caractéristiques de la Belle province. La concentration de l’intérêt sur le Québec explique qu’à partir de 2000 le Canada ne figure plus dans la mosaïque. Cet intérêt ciblé justifie également que le PLI n’emploie pas l’étiquette canadianisme; il ne l’a d’ailleurs jamais fait. Il faut se garder de confondre les termes canadianisme et québécisme, car ces mots ne sont pas de véritables synonymes; le premier se trouve être l’hyperonyme du second. En effet, si les québécismes sont bien des canadianismes, l’inverse n’est pas toujours vrai. Dans cette même optique, il est plutôt étonnant de constater l’absence de la vivante Acadie dans ce dénombrement des membres, alors que la Louisiane y eut sa place pendant une dizaine d’années et que le PLI recense plus d’acadianismes que de louisianismes. Les deux derniers noms du groupe sélect du tableau sont ceux de la Belgique et de la Suisse, pays dont personne ne remet en doute le caractère francophone, même si on sait que d’autres langues sont présentes sur ces territoires. Dans ce flou artistique, le lecteur qui cherche des dénominations comparables et une ligne de pensée linéaire sera dérouté, sinon pantois. Il le sera encore plus s’il enquête sur le statut de la France; car celle-ci est carrément invisible, n’apparaissant jamais dans les énumérations. On doit en fait interpréter cette absence comme le signe que ce pays est perçu comme l’étalon qui sert à mesurer le degré d’appartenance des autres territoires à la francophonie. La France gère l’institution francophone, mais il semble que sur le plan lexicographique elle ne l’habite pas.

La France est en effet au centre d’un système dont l’existence dépend d’elle. Les planètes où l’on parle le français gravitent autour d’elle et elles doivent leur statut de membres de la francophonie à cette mère patrie qui a exploré leurs territoires et y a fondé des établissements durables ou à cet État qui les a colonisés, laissant en héritage la langue française comme langue maternelle, véhiculaire ou officielle. Au détour des années 1960, cette langue —en fait le français de Paris— a servi de point de ralliement pour fédérer et pour légitimer la fondation d’une communauté linguistique qu’on a nommée la francophonie. Tout part donc de la France, lieu de naissance du français, et tout y revient, ce qui fait de l’Hexagone le centre de gravité historique de cet édifice qu’est la langue française. Examinée sous l’angle lexicographique, l’image est différente. Suivant cette perspective, l’apport d’éléments linguistiques caractéristiques de l’histoire propre à chaque sociétaire est restreint à une sélection d’éléments surtout de nature lexicale et relevant le plus souvent du niveau standard ou non marqué socialement. Le dictionnaire réfléchit donc un décalage entre la langue et le lexique. De plus, ce décalage est d’autant plus inévitable que les particularismes sont traités en fonction d’un lectorat français, objectif qu’il ne faut pas négliger —la plupart des rubriques (la prononciation, la catégorie lexico-grammaticale de certains mots, les niveaux de langue, etc.) privilégient les usages parisiens—, et en fonction d’un étiquetage topolectal qui les démarque comme des unités exogènes. Ce mélange de perspectives conduit à percevoir la francophonie comme une entité « circumfrançaise » et principalement axée sur le lexique externe décrit dans les dictionnaires. Du moins, est-ce le message qui est projeté ou décodé quand le PLI parle de « la francophonie hors de France » (PLI 1989 : 6) et de son ambition « de s’ouvrir au-delà des frontières hexagonales » (PLI 2005 : 6). En n’intégrant pas la Gaule moderne parmi les États membres de la collectivité francophone, le PLI positionne géographiquement cet ensemble en dehors des frontières de l’Hexagone. Sous l’angle linguistique, il en offre en outre un portrait inachevé puisque seule la portion lexicale des variations du système de la langue est représentée. Plus même, non seulement l’accent est-il mis sur le lexique, mais la description se ramène à quelques centaines d’unités ou de sens sélectionnés en raison de leur caractère le plus souvent non marqué dans les lieux où ces mots sont en usage. Bien entendu, le PLI ne rejette pas la perspective plus englobante par rapport à la francophonie; mais l’absence d’un message explicite à ce propos crée une équivoque et elle appelle à se pencher sur les rapports troubles qu’entretiennent la langue, le lexique et le dictionnaire. En contemplant à la fois « une langue française riche de son unité » (le système, le tout) et une langue riche « de ses variantes régionales » (les mots lexicographiques, dont on ne décrit par ailleurs qu’un fragment), le PLI engendre une vision janusienne[7] de la francophonie. C’est le lot de tous les dictionnaires de langue qui se mettent d’intelligence avec les autres variétés de français que de véhiculer une double représentation de la francophonie. L’une des conséquences du double discours culturel et commercial du PLI, c’est qu’il paraît hasardeux de soutenir que tous les francophones, d’où qu’ils soient ont « une relation de complicité avec [leur] Petit Larousse » (PLI 2004 : 3). Si cette complicité existe, elle n’est certainement pas de l’ordre de l’identitaire. En corollaire, il ressort de cet inventaire qu’un dictionnaire de la langue française destiné à tous les francophones est utopique, car s’il est un livre terriblement territorialisé, c’est bien le dictionnaire. Et il reste naturellement bien ancré dans son terreau même lorsqu’il s’affaire à décrire des mots d’autres zones géographiques.

6. Cinquième variation : de français à francophonie ou la « syzygie » laroussienne

En écho aux positions éditoriales du PL au sujet de la langue française et de la francophonie, nous pisterons l’article français et les articles des mots construits avec l’élément franco- intégrés à la nomenclature du dictionnaire au fil de temps. Les modulations des contenus seront scrutées et datées de manière à retracer les changements apportés dans les articles consacrés à ces mots. Le tableau 3 dresse la liste de ces unités, au nombre de treize —le mot franco a eu deux graphies (franco et franco-), d’où le total de quatorze mots; la date d’entrée au PL accompagne chaque vocable ainsi que leur date de retrait, le cas échéant. La liste est donnée selon deux perspectives : celle de l’ordre alphabétique et celle de l’ordre chronologique.

Tableau 3 : Le mot français et les mots construits avec l’élément franco-
Ordre alphabétique Ordre chronologique
Mots Entrée Retrait Entrée Retrait Mots
français19061906français
franco1906[1967]1906[1967]franco
franco-19681906francophile
franco-canadien19811925francophobe
franco-français19881952francophone
francophile19061959francophilie
francophilie19591968franco-
francophobe19251971francophonie
francophobie19811981franco-canadien
francophone19521981francophobie
francophonie19711981franco-provençal
francophonisation198919971988franco-français
francophoniser1989199719891997francophonisation
franco-provençal198119891997francophoniser

Les mots tirant leur origine de français ne seront pas étudiés. Ils sont peu nombreux. On trouve francisation et franciser dès 1906; en 2005, outre ces deux mots, dont les sens ont changé, on repère encore franchouillard et francisant.

Trois mots sont présents dès 1906 et, sauf francophone, francophonie et franco-français, tous les autres sont répertoriés au moment d’une refonte du PL. Deux unités seront retirées, soit francophonisation et francophoniser, deux québécismes nés à la fin des années 1960, dans le sillage de la Commission Gendron qui était chargée de l’étude sur la situation de la langue française au Québec, particulièrement dans les secteurs économiques et dans le monde du travail. Il est curieux que ces unités lexicales aient fait l’objet d’une description en 1989. Ce sont des mots très spécialisés ayant eu une carrière fort brève et réservée au monde administratif; en 1989, ils étaient presque disparus de l’usage. Par ailleurs, on remarquera la surprenante absence du mot franco-québécois dans cette série, alors que les références au français du Québec ou au Québec sont omniprésentes dans le dictionnaire. On les trouve dans les pages de présentation, dans les articles (comme marque d’usage géographique, comme trait sémantique dans les définitions...), etc.

Tableau 4 : L’article français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1958 adj. et n. De France. N. m. La langue française : apprendre le français. Le français est envisagé comme un tout; c’est la langue de la France.
1959 à 1980 adj. et n. Qui est de France. || – N. m. La langue française. Il n’y a pas de réel gain sémantique. L’exemple du sous-sens disparaît. L’ajout de signes diacritiques favorise la lecture.
1981 à 1988 adj. et n. Qui est de France, n. m. Langue parlée notamment en France, au Canada, en Belgique et en Suisse. • Le Français, la Comédie-Française. L’article est refait. Désormais, il y a deux homonymes, mais ils ne sont pas numérotés. La définition relative à la langue intègre des références géographiques francophones, qui sont cependant limitées à l’hémisphère Nord. Le sous-sens du deuxième article est en réalité un nom propre qui aurait dû figurer dans le premier article ou être traité sous le mot Comédie-Française dans la section encyclopédique
1989 à 1994 adj. et n. 1. Habitant de la France. 2. Qui appartient, qui est relatif à la France, à ses habitants. Nationalité française. 3. Propre à la langue française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Les homonymes sont regroupés dans un article polysémique comportant une sorte de sous-sens, noté par le signe □, et une locution. Les sens sont numérotés pour la première fois dans le PL. Le sens 3 aurait dû être mis en rapport avec le sens linguistique qui le suit.
1995 à 1997 adj. et n. De France. □ adj. Propre à la langue française. Grammaire française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Il y a fusion des anciens sens 1 et 2; l’ancien sens 3 devient une sorte de sous-sens ou de grande articulation notée par le signe □. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
1998 à 1999 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. ENCYCL. [Texte de cinq lignes.] L’article s’étoffe : ajout d’un segment dans la première définition; ajout de deux exemples à la suite de cette définition; ajout d’un sens dans la première sous-entrée; addition d’une rubrique encyclopédique qui occupe cinq lignes. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
2000 à 2005 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée princip. en France, en Belgique, au Canada (surtout au Québec), en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis, encycl. [Texte de cinq lignes.] Dans la définition du nom, le mot principalement est abrégé, l’ordre des noms géographiques est modifié et une précision est apportée à la suite du toponyme Canada. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
Tableau 5 : L’article franco ou franco-
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1947 (du lat. Francus, Franc) mot à terminaison euphonique, qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. Même si elle est identifiée à un élément de formation, l’entrée ne comporte pas de tiret. L’étymologie n’est pas solide.
1948 à 1958 mot qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. L’étymologie disparaît, de même que l’allusion à la terminaison euphonique. Le tiret est toujours absent.
1959 à 1967 mot (signif. français) qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. On donne le sens de l’élément de formation. Le tiret est toujours absent. Les parenthèses disparaîtront en 1967.
1968 à 1980 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. À partir de 1968, l’entrée s’orthographie avec le tiret (franco-). On a désormais affaire à un « élément » et non plus à un « mot ». L’étymologie de l’élément de formation est précisée. Quelques ajustements mineurs sont apportés dans la définition.
1981 à 1988 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec d’autres noms ethniques : traité franco-italien. Le segment certains autres noms de peuples est reformulé et il devient d’autres noms ethniques.
1989 à 2000 Elément tiré du mot français et entrant en composition avec d’autres mots ethniques : traité franco-italien. Le mot noms est remplacé par le mot mots. En 2000, la définition retrouvera une minuscule initiale : élément.
2001 à 2005 élément tiré du mot français et utilisé dans des mots composés pour exprimer un rapport entre la France et un autre pays ou l’ascendance française d’une communauté. Traité franco-italien. Les Franco-Canadiens. La définition est refaite. Elle présente désormais deux facettes sémantiques : l’idée d’« association » et celle de « filiation ». Un exemple illustre chaque aspect sémantique.
Tableau 6 : L’article franco-canadien
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 1999 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout de la forme plurielle dans l’article en 1989.
2000 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français en usage dans les régions majoritairement anglophones du Canada. La définition est refaite et elle semble dire le contraire de celle de la période précédente. Elle ne convient pas pour le Québec. De fait, elle exclut cette zone géographique.
2001 à 2005 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Relatif aux Canadiens d’ascendance française. La définition est refaite. Elle passe d’un contenu linguistique à un contenu sociohistorique.
Tableau 7 : L’article franco-français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1988 adj. Fam. Qui est exclusivement français, ne concerne que les Français. Ajout à la nomenclature.
1989 à 1997 adj. (pl. franco-français, es). Fam. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de la forme plurielle en 1989. Ajout de qui dans la définition.
1998 à 2005 adj. (pl. franco-français, es). Fam., souvent péjor. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de deux marques d’usage en 1998.
Tableau 8 : L’article francophile
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906-1958 adj. et n. (de Franc et du gr. philos, ami) Ami de la France et des Français. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui aime la France. L’étymologie disparaît. La définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Ami de la France. La définition est refaite. Elle reprend le premier segment du texte de la première période. L’incluant est-il vraiment de nature adjectivale?
1998 à 2005 adj. et n. Qui aime la France, les Français. La première partie de la définition reprend le texte de 1959, texte auquel est greffé le gentilé, qui pourrait avoir été récupéré de la définition de 1906.
Tableau 9 : L’article francophilie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1959 à 1997 n. f. Amitié envers la France. Ajout à la nomenclature en 1959.
1998 à 2005 n. f. Disposition favorable envers la France, les Français. La définition est refaite et elle est alignée sur celle du mot francophile.
Tableau 10 : L’article francophobe
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1925 à 1958 adj. et n. (de Franc et du gr. phobos, crainte) Hostile à la France et aux Français. Ajout à la nomenclature en 1925. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui déteste la France. L’étymologie disparaît tandis que la définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Hostile à la France. La nouvelle définition reprend le premier segment de l’énoncé de la première période.
1998 à 2005 adj. et n. Qui est hostile à la France, aux Français. A un détail près, on revient à la définition de la première période.
Tableau 11 : L’article francophobie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1997 n. f. Hostilité envers la France Ajout à la nomenclature en 1981.
1998 à 2005 n. f. Hostilité envers la France, les Français. La définition est alignée sur celle du mot francophobe.
Tableau 12 : L’article francophone
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1952 à 1958 adj. et n. Qui parle le français : les Canadiens francophones. Ajout à la nomenclature en 1952.
1959 à 1988 adj. et n. Qui parle le français. L’exemple est supprimé.
1989 à 2005 adj. et n. De langue française. La définition est refaite.
Tableau 13 : L’article francophonie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1971 àl980 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français : la Wallonie appartient à la francophonie. Ajout à la nomenclature en 1971.
1981 à 1988 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français. L’exemple est supprimé en 1981.
1989 à 2005 n. f. Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. — Collectivité que forment les peuples parlant le français. La définition principale est orientée du côté linguistique tandis que le sens géoculturel de l’époque précédente devient un sous-sens. Entre les deux, s’interpose un sens juxtaposé. Aucun exemple de pays membre du groupe ne vient appuyer les définitions.
Tableau 14 : L’article francophonisation
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 n. f. Canada. Action de francophoniser. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 15 : L’article francophoniser
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 v. t. Augmenter le nombre de francophones dans un organisme public ou privé. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 16 : L’article franco-provençal
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit des dialectes français de la Suisse romande, de la Savoie, du Dauphiné, du Lyonnais et de la Bresse. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 2002 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande, Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). La définition a été refaite : un nom de lieu disparaît (Bresse), un autre surgit (Val d’Aoste).
2002 à 2005 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande [sauf le Jura], Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). Une précision est apportée à la suite du nom Suisse romande.

Les mots qui bougent le plus sont français, franco- et franco-canadien. De 1906 à 1980, l’article français conserve une physionomie relativement stable. En 1981, les informations de nature géographique montrent que la langue n’est pas usuelle seulement en France, mais l’énumération des lieux où on parle le français ne déborde pas l’hémisphère Nord. En 1989, l’article est étoffé du point de vue sémantique; en 1995, il prend une configuration qui reste fondamentalement la même jusqu’à aujourd’hui. Trois changements affecteront franco- : la graphie, le tracé étymologique et le passage du statut de mot à celui d’élément de formation. Quant au mot franco-canadien, il a eu deux générations lexicographiques sémantiquement parlant. Durant la première génération (de 1981 à 2000), la définition est centrée sur l’aspect linguistique, c’est-à-dire sur la langue française. Elle renvoie d’abord aux zones francophones du Canada (1981-1999). On décode que ce sens fait référence au français québécois et au français acadien et qu’il n’intègre pas les lieux où il y a un certain usage du français, mais où la majorité des locuteurs utilisent l’anglais. En 2000, la définition est associée aux zones anglophones, ce qui peut paraître fort étrange, car la formulation laisse croire qu’elle ne s’applique pas au Québec ni à l’Acadie, ces lieux n’étant pas des zones où l’anglais domine. Elle pose aussi la question de savoir quel terme générique doit être utilisé pour dénommer les locuteurs du français dans ces régions. Durant la deuxième génération (de 2002 à 2005), la description est centrée sur les données sociohistoriques, à savoir sur les personnes dont les ancêtres sont originaires de France. L’angle sémantique adopté ici est limitatif, car bien que la majorité des Franco-Canadiens soient d’origine française, ce n’est certes pas le cas de tous. Par ailleurs, dans ce composé, l’élément franco- possède deux sens : de 1981 à 2000, il a le sens de « langue française » —sens non répertorié dans le PL; de 2001 à 2005, il a le sens de « qui est originaire de France, dont les ancêtres sont de France ».

Les autres articles demeureront relativement stables, sauf francophone et francophonie qui ont eu deux stades chacun.

De 1952 à 1988, le sens du mot francophone inclut aussi bien les personnes qui ont le français comme langue maternelle que celles qui l’utilisent comme langue seconde ou officielle. En 1989, la définition est restreinte au locuteur qui a le français comme langue maternelle.

Pour francophonie, le premier stade va de 1971 à 1988, le second de 1989 à 2005. Durant la première période, l’accent est mis sur les groupes sociaux (« les peuples ») qu’on associe sur la base d’une langue commune, mais pas nécessairement unique dans chaque pays; ce sens rejoint celui de francophone. Durant la deuxième période, on passe d’un ensemble social à un thème linguistique commun à cet ensemble. Une définition qui modifie les sèmes et leur ordre d’inscription : d’abord, ce ne sont plus les « peuples » qui parlent le français, mais les « pays »; ensuite, le trait « langue » passe devant le trait « collectivité ». Par ailleurs, on ne saisit pas bien la différence entre la définition juxtaposée et celle du sous-sens. Enfin, le rapprochement avec l’adjectif francophone ne paraît pas fonctionner pour le sous-sens. De 1971 à 1980, l’article francophonie était accompagné d’un exemple intégrant un nom géographique, soit le nom Wallonie. Aucun autre nom de lieu n’est jamais apparu dans l’article. Et depuis 1981, l’article ne comporte plus d’exemple. Au vu de son importance par rapport aux discours tenus sur cette idée et par rapport au français, cet article est bien mince. Si quelqu’un désire savoir quels « pays » font partie de la francophonie, il devra se tourner vers d’autres sources de renseignement, notamment en allant consulter les pages liminaires et les couvertures de dos du dictionnaire. Mais, comme on l’a vu, le portrait de la francophonie qui ressort des textes prédictionnairiques est plutôt fuyant.

7. Larousse, Gaia et Janus : une accrétion olympienne

Au paragraphe 5.3.1., nous avons procédé à une analyse des textes liminaires qui a permis de dégager la conception ambivalente du PLI au sujet de la francophonie et quant à la place occupée par la France sur cet échiquier, de même que sur son rôle au regard des États membres. Les hésitations révélées trouvent aussi leur explication dans l’opposition entre la langue, le lexique et le dictionnaire. L’intelligence du dictionnaire avec la langue n’est pas mimétique. Le dictionnaire n’est pas la langue; il en est un extrait conditionné, certes représentatif, mais qui reste néanmoins partiel. Tandis que la langue forme un système linguistique en soi. Et quand on cherche à définir la francophonie, on doit le faire à partir du système entier de la langue et non pas à partir du seul fragment lexical de ce système qui a été dictionnarisé alors qu’il est lui-même l’objet de morceaux choisis. Or c’est ce que font le PLI et les autres dictionnaires : ils circonscrivent l’idée de « francophonie » sur la seule base de la variation lexicale externe (les formes et/ou les sens). Les « mots de la francophonie » sont accrétés au fonds français, c’est-à-dire greffés au français de France qui est plutôt perçu comme le lieu de référence et de comparaison que comme une variété, à égalité avec les autres. De là l’ambivalence janusienne du PLI quand il s’agit de la francophonie. Ce légendaire dictionnaire - il n’est pas le seul dans ce cas - expose bel et bien des approches enchâssées de la francophonie, ces deux vérités, l’une endogène et l’autre exogène, en croisant d’autres et s’interprétant chacune en fonction de l’appartenance géographique et communautaire de l’utilisateur ou du commentateur du PLI.

Au terme de ce long parcours dans la galaxie des textes liminaires, une constatation demeure : le destin du PLI est janusien à plus d’un titre, comme le laisse deviner l’un des exergues de cet article « Voyons ce que dit le Larousse », une formule singulière et synthétique dont l’interprétation apparemment simple cache en réalité bien des mystères. Cette invitation résume admirablement l’histoire de ce célèbre « dictionnaire manuel ». Quant au mystérieux Larousse, seul Janus pourrait révéler sa véritable identité puisqu’il peut contempler simultanément tous ses visages.

Nous avions prévu de clore notre périple sur cette allusion janusienne quand le PLI 2006 fut mis en vente à l’été 2005. Comment résister à la tentation de parcourir l’introduction de ce 101e millésime afin de voir quels grands thèmes lexicaux sont privilégiés cette année et de prendre connaissance de « ce que dit le Larousse » à propos de la francophonie.

Ce qui frappe d’abord l’œil, c’est la facture même du livre. Le PLI amorce en effet son deuxième siècle d’existence en offrant une couverture toute neuve et très attrayante; elle fascine quiconque y jette un regard. Le logo redessiné traduit éloquemment les thèmes privilégiés pour cette nouvelle édition du célèbre dictionnaire : la francophonie et la Terre[8]. La Semeuse 2006 contraste profondément avec ses consœurs figurant sur les couvertures des éditions antérieures. Elle prend cette fois la couleur de l’ébène, un message visuel dont l’impact fait battre le pouls francophone. Le pissenlit qui flotte au-dessus de la main de la noble Dame se déploie en une explosion de couleurs joyeuses tandis que son centre se métamorphose en planète Terre et que les akènes stylisés deviennent des objets célestes et terrestres aux multiples contours, rappelant par le fait même les grands défis environnementaux et écologiques auxquels doit faire face la planète. En écho, la longue chevelure de la Semeuse se fait océane et elle est parsemée de symboles floristiques et fauniques. Les préoccupations du PLI pour la défense de la nature et l’état de santé de Gaia s’incarnent ici dans un graphisme très explicite. De plus, le message sémiotique est enrichi par la présence de six mots sur la couverture, une première pour le PL. Ces mots thématiques sont : Biodiversité, Développement durable, Energie, Fleuve, Nature, Or bleu. Majestueusement accompagnés d’une majuscule initiale, ils dérivent librement entre les objets orbitant autour de la Terre et ils invitent à entrer dans le dictionnaire. Une fusion des choses et des mots très réussie.

La Semeuse africanisée est la preuve absolue que la question francophone est au cœur du PLI 2006. Il est en effet largement fait état du sujet dans la brochure publicitaire accompagnant le dictionnaire, dans la préface de l’ouvrage et dans le cahier thématique. Selon le livret, la francophonie se compose des régions suivantes : « Québec, Acadie, Louisiane, Outre-mer, Afrique, Belgique, Suisse » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 9). Plus loin dans la brochure, on trouve une partie consacrée aux ajouts dans le PLI 2006. Ces additions sont groupées en sections : les mots nouveaux, les sens nouveaux, les locutions et les expressions nouvelles, les mots régionaux, les mots, sens et expressions du monde francophone. La section des mots régionaux comprend des zones françaises : le Midi, le Nord-Est, le Sud-Est, etc.; celle du monde francophone réfère à l’Acadie, à la Belgique, au Québec et à la Suisse. Une cartographie qui confirme la stratification de la langue française sur trois niveaux : la France, qui est à la base du système, les régions de France, qui superposent des régionalismes endogènes à cette assise, la francophonie, qui prête quelques éléments du lexique exogène à l’Hexagone. Dans l’introduction du dictionnaire, il n’y a pas de liste des régions francophones. On rappelle cependant que le français est en usage dans les

« régions de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire [et] dans de nombreux pays arabes » (PLI 2006 : 5-6).

Le texte qui ouvre le cahier thématique parle des

« multiples facettes de la langue française parlée au Québec, en Acadie, en Louisiane, en Outre-mer, en Afrique, en Belgique, en Suisse et dans les régions de France » (PLI 2006).

Ces pages traitent de la francophonie en tant qu’entité politique, culturelle, économique, éducative et linguistique. L’institution est présentée comme si elle formait un tout dont la France est partie. Le deuxième volet du cahier thématique est axé sur la langue. On y trouve une sélection de « mots de la francophonie ». Sont successivement catalogués des mots du Québec, de l’Acadie, de la Louisiane, d’Outre-mer (Réunion, Antilles, Polynésie et Nouvelle-Calédonie), d’Afrique (incluant quelques entités arabes : Algérie, Maghreb, Tunisie), de la Belgique, de la Suisse et des régions de France.

Le contenu du cahier est présenté comme une invitation au voyage au pays des mots et des expressions de l’univers francophone, comme « une évasion lexicale savoureuse, étonnante et enrichissante » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 2). Le dos de la couverture du PLI 2006 use des mêmes qualificatifs, auxquels s’ajoute l’adjectif drôle. Quatre adjectifs qui, vus par l’autre bout de la lorgnette francophone, peuvent paraître porteurs d’un parfum de complaisance; quatre épithètes descendus de l’Olympe parisien et dont la valeur expressive prend une couleur sémantique connotée lorsqu’elle est mesurée à partir d’un autre point de référence que celui de l’émetteur hexagonal. Dans leur « ailleurs », les mots ainsi étiquetés ne sont pas envisagés comme des ornements pittoresques, ludiques ou insolites festonnant quelques pages d’un dictionnaire parisien. Ce sont des mots dépourvus d’étrangeté, des mots ordinaires mêlés à d’autres, avec lesquels ils fédèrent le lexique d’une variété de français. Qu’ils appartiennent à la langue générale ou à des domaines du savoir, ils sont d’un usage normal et ils s’avèrent indispensables pour exprimer le monde et pour communiquer.

Si on tente de résumer l’orientation générale de ces trois sources d’information, on constatera que la conception laroussienne de la francophonie exposée dans le PLI 2006 est en continuité avec la philosophie diffusée durant le premier siècle d’existence du dictionnaire. La francophonie se concrétise dans le vocabulaire caractéristique du français de certains lieux situés hors de France, cet ensemble se réduisant à quelques centaines d’étoiles lexicales dont certaines sont retenues parce qu’elles sont « savoureuses », « étonnantes » et « drôles », ce qui peut paraître folklorique et participe du maintien de l’écart, malgré les intentions positives véhiculées par d’autres jugements comme le qualificatif enrichissant. Par ailleurs, manifestement, en 2006, la France n’a pas encore joint le clan de la francophonie lexicale; y ont adhéré cette année quelques départements et territoires d’outre-mer pendant que les régions intrahexagonales gardent un statut ambigu. Elles sont tantôt placées sous le parapluie francophone (voir le cahier thématique) et tantôt ce sont des atomes libres (voir la brochure publicitaire). Quant au sort des mots des appartenances françaises hors de l’Hexagone, il est aussi équivoque. En tant que pays, la France est membre de la francophonie culturelle, politique, économique, éducative et linguistique, mais sa place dans la francophonie dictionnairique n’est pas nette. Somme toute, l’état des lieux de la francophonie en tant que communauté de langue se mesure encore et toujours à l’aune du francien contemporain, c’est-à-dire en se fondant sur le système de la langue. De son côté et bien qu’il témoigne d’une certaine idée de la francophonie, le dictionnaire ne semble pas être l’instrument le plus approprié ni le témoin le plus sûr pour en peindre le portrait en pied. Il n’en livre que quelques tesselles lexicales.

Bibliographie

Note : Les cent Petit Larousse ont été utilisés pour cet article. Aussi, afin de ne pas alourdir la bibliographie, je n’inclus pas les références détaillées de chaque millésime du PL. N’apparaissent que les références du PLI 1906 et du PLI 2005.

Notes

[1] Le Petit Larousse illustré ayant changé de titre à quelques reprises dans son périple séculaire, nous emploierons l’expression Petit Larousse [PL] pour parler du dictionnaire en général et lorsqu’il n’est pas indispensable d’indiquer une date d’édition ou celle d’un millésime. Quand il s’agira de mentionner une édition nominale, nous recourrons au titre précis ou à l’abréviation idoine auxquels s’ajoutera la date. Par ailleurs, à moins d’avis contraire, l’identification à l’aide des dates se fera sur la base des millésimes et non de l’année de publication. À titre d’exemples, les indicatifs PLI 1906 et PLI 2005 renvoient aux millésimes dont les années de publication respectives sont 1905 et 2004. Il est à noter qu’une abréviation donnée (par exemple PLI) peut regrouper un ensemble de millésimes portant le même titre, mais que ces millésimes ne font pas nécessairement partie de la même édition.

[2] Je remercie vivement Christine OUVRARD, lexicographe chez Larousse, qui a effectué à ma demande plusieurs recherches dans les archives de la maison et qui a vérifié soigneusement dans les éditions ou les millésimes originaux des PL tantôt des dates, tantôt des noms, tantôt des formulations et mille autres détails qui importent à l’historien.

[3] La pagination des textes d’ouverture commence seulement avec le PLI 1981. Afin de faciliter le repérage rapide des citations extraites des PL entre 1906 et 1980, nous proposons une pagination artificielle en chiffres romains.

[4] Sur l’interprétation de ce chiffre, voir le paragraphe 4.4.

[5] La phrase sera reprise telle quelle jusqu’en 1997. Un seul petit changement de temps pour un verbe surviendra en 1992 alors que a été faite est remplacé par est.

[6] Voici le texte : « La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes une place telle que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2002 : 3).

[7] Janus était le dieu romain aux deux visages adossés, ce qui lui donnait le don de « double science ». Janus voyait tout : vigilant, il regardait des deux côtés à la fois, à gauche et à droite, devant et derrière, en bas et en haut; il voyait l’intérieur et l’extérieur, le pour et le contre; il exerçait son pouvoir sur le ciel et sur la terre.

[8] Deux cahiers thématiques sont insérés dans le dictionnaire. Ils sont consacrés à un état des lieux de la langue française (« Regards sur la francophonie ») et à un état des lieux de notre planète (« La Terre, une planète vivante »).

Abstract (anglais)

The Petit Larousse has had a fresh edition each year since 1905. In 2004, the one hundredth edition came out. This article seeks to explore this dictionary’s one hundred introductory texts with a view to examining how two recurrent themes have changed over the years. First the historical background of the work is investigated, where it came from, and who its authors and promoters were. The second aim is to ascertain how decisions made to include in the nomenclatures words from the French-speaking world implied redefining this concept from a lexicographical perspective. The idea of the French-speaking world which emerges from the Petit Larousse is skewed towards the main target audience, readers in metropolitan France. The viewpoint adopted here is that of a North-American French speaker.