Le Petit Robert par lui-même : de l’ombre à la lumière

Les mots naissent, mûrissent, vieillissent et meurent parfois. Dans leur vie active, certains mènent des carrières plus prestigieuses que d’autres et plusieurs deviennent des vedettes instantanées du lexique parce qu’ils sont rapidement entérinés par les utilisateurs. Tel fut le cas de motoneige et de courriel au Québec, au début des années 1960 et 1990, respectivement. On pourrait dire la même chose des mots euro et tournante en France autour de 1995. La seconde étape importante après la naissance d’un mot est sa reconnaissance sociale, c’est-à-dire sa lexicalisation et son installation dans l’usage réel. Une fois ce seuil atteint, une éventuelle carrière lexicographique attend ce vocable. Et le dictionnaire demeure le lieu le plus pertinent pour suivre la circulation des mots dans la langue. Un petit fascicule publié en 1999 par les Dictionnaires Le Robert et intitulé Les années Petit Robert rend compte de 40 années de mouvement du lexique entre 1960 et 1999, aussi bien pour les formes que pour les sens d’ailleurs. Plusieurs centaines de néologismes consignés dans le dictionnaire y sont réunis et rangés par décennie : 1960, 1970,1980,1990. Le tableau 1 donne des exemples de mots datés de chacune des années de ces décennies, des mots si familiers pour la plupart qu’on les croirait membres de la grande famille lexicale du français depuis longtemps. L’annexe fournit les listes complètes des mots datés de 1967, 1977 et 1993 dans le Petit Robert [PR], dates qui correspondent aux trois éditions du dictionnaire. Les datations indiquées sont celles qui figurent dans l’édition de 2001 du PR électronique.

TABLEAU 1 — Exemples de mots datés de 1960 à 1999 dans le Petit Robert
1960agrochimie
1961concepteur
1962assistanat
1963dangerosité
1964aéroglisseur
1965antigang
1966biodégradable
1967psychédélique
1968écologiste
1969informatisation
1970essuie-tout
1971agroalimentaire
1972biorythme
1973carpaccio
1974croisiériste
1975fractal
1976bureautique
1977multiculturel
1978joggeur
1979homophobie
1980heptathlon
1981radio-réveil
1982bioéthique
1983cogniticien
1984eurodéputé
1985antisida
1986télépaiement
1987faxer
1988oups
1989lambada
1990génothèque
1991refondation
1992eurosceptique
1993hypertextuel
1994traçabilité
1995cyberespace
1996alicament
1997haptique
1998profilage
1999malbouffe

Les exemples cités dans le tableau et les listes annexées parcourent les grands champs de l’expérience humaine et beaucoup sont d’un usage général. La majorité de ces créations sont d’origine française, mais quelques emprunts y figurent, illustrant l’ouverture du français sur le monde. « Le dictionnaire, en accueillant des mots et des sens nouveaux chaque année, nous renseigne sur les centres d’intérêt d’une communauté, les évolutions du vocabulaire reflétant celles de la société » (Drivaud 1999, p. 3). Grâce à son arsenal microstructurel bien éprouvé, c’est le dictionnaire en un volume qui raconte le mieux le parcours linguistique des mots et leur arrimage à l’histoire sociale.

Sur le plan morpholexical, chacune des quatre dernières décennies du XXe siècle est caractérisée par des thèmes sociaux qui ont naturellement des répercussions dans la langue. Ainsi, le petit fascicule du Robert place la décennie 1960 sous le thème, notamment, de la mode anglo-américaine, ce qui a pour effet le passage en français de nombreux anglicismes empruntés à ce moment, comme bermuda, blush, jean ou lurex. Les années 1970 sont dites cool et sportives tandis que sur le plan culturel, le disco, le fluo et le funky prennent les commandes. C’est aussi la période où le préfixe mini- et le suffixe -erie déferlent dans le lexique et servent à créer des centaines de mots tandis que des dizaines d’autres s’abrègent (bio, chimio, écolo) ou se siglent (F.I.V., I.G.V., p.V.C.). La décennie 1980 est celle du développement foudroyant et de la démocratisation de l’informatique, et bientôt, au milieu de cette période, de la micro-informatique. On verra ainsi l’élément -tique se détacher du mot souche informatique et servir à créer une foule de néologismes affiliés à ce domaine. On assiste alors en direct à la naissance d’un nouveau suffixe français productif : bureautique, domotique, procréatique. Le suffixe -tique est reconnu par le PR qui, s’il ne le retient pas dans la nomenclature, le fait figurer dans la liste de son Petit dictionnaire des suffixes du français placé dans les annexes à partir de 1993. Le suffixe -ciel, issu du mot logiciel, suivra le même chemin et il servira à produire de nombreux mots, comme didacticiel (1979, d’abord au Québec) et ludiciel (vers 1980). Cette décennie est aussi celle de l’identification de cette terrible maladie qu’est le sida. La maladie doit être nommée. Le nom complexe syndrome d’immunodéficience acquise sera rapidement réduit à l’acronyme sida (1982, d’abord sous la forme SIDA), qui deviendra la base à partir de laquelle on forgera plusieurs termes, dont antisida (1985), sidéen (1987) et sidologue (1985). Un champ onomasiologique important s’épanouira également autour de ce thème et des néologismes viendront nommer ces concepts, comme AZT (1985), HIV (vers 1985), LAV (1983), séroconversion (vers 1986). La décennie 1990 est celle d’Internet, de la musique techno et de l’euro. Après le -ciel de l’informatique logicielle, c’est au tour d’un nouveau suffixe -iel de faire des petits. Cet élément se retrouve d’abord dans le québécisme courriel, mot-valise formé au début des années 1990 à partir de courri[er] él[ectronique]. La ressemblance avec les deux morphèmes liés déjà existants -ciel et -(i)el assure son franc succès, et bientôt apparaissent d’autres mots construits sur ce modèle, comme pourriel et pollutiel. Toutefois, le mot courriel devra attendre l’année 2002 pour accéder à la nomenclature du PR. Il a cependant fait l’objet d’une remarque dans l’article E-MAIL qui a été ajouté à ce dictionnaire dans le tirage de l’année 2000. Une façon discrète d’exister! Curieusement, le PR date l’arrivée de l’emprunt e-mail en français de 1994. Cet emprunt est certainement antérieur à la formation de courriel puisque ce québécisme a été proposé pour remplacer le mot anglais au début des années 1990. La forme abrégée mail, datée de 1998, rejoindra les colonnes du PR en 2002.

Le PR constitue sans conteste le cœur de l’édifice lexicographique robertien. Il naît dans le dernier tiers du XXe siècle. Plus qu’une réduction du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française [DAALF] —mieux connu sous le titre de Grand Robert de la langue française, étiquette d’ailleurs acquise postérieurement, donc anachroniquement, à la parution du PR— il en est la continuation, tout en se réclamant d’une philosophie nouvelle sous l’impulsion d’Alain Rey et de Josette Rey-Debove qui y perfectionneront quelques principes linguistiques, notamment le traitement sémantique et les aspects morphologiques. Au cours du XXe siècle, le PR aura trois éditions, soit en 1967 pour la première, en 1977 pour la deuxième et en 1993 pour la troisième. C’est dans cette dernière édition que le mot nouveau s’ajoute au titre et que le dictionnaire devient le Nouveau Petit Robert. Entre les deux refontes, chaque nouveau tirage aura ses ajouts, ses retraits et ses ajustements. À ce chapitre, le tirage de 1983 du PR est l’occasion d’une révision et d’un enrichissement des québécismes, notamment à la suite d’une analyse critique d’un premier contingent de ces formes et sens québécois introduits dans le dictionnaire en 1977 (Dugas 1979). Voici quelques mots de la lettre M qui font l’objet d’une intervention : magasinage, magasiner, marier, maringouin, maskinongé, merisier, mitaine, moustiquaire. En 1984, on ajoute près de 200 entrées nouvelles, dont 36 helvétismes (arolle, catelle, hydrant, pive, poutser), et près de 100 significations inédites parmi lesquelles 24 sont propres à la Suisse (brique, chambre, glisse, lavette, relaver).

Le PR est un dictionnaire qui bouge et, dans cette optique, il convient d’analyser chacune des trois éditions, car elles s’inscrivent dans des écologies linguistiques et sociales fort différentes. Il est aussi opportun de voir comment l’esprit de l’entreprise Le Robert a évolué entre l’époque de son fondateur Paul Robert et celle où Alain

Rey et Josette Rey-Debove ont assumé la plus grande part des responsabilités éditoriales. Pour ce faire, nous nous arrêterons aux textes d’introduction de chacune des éditions afin d’en dégager les principales orientations et les grandes articulations.

Le Petit Robert de 1967

Le premier PR était « destiné d’abord aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants » (Rey 1967, p. IX). Puis les différents destinataires sont énumérés : les étrangers et le grand public, ce dernier étant présenté comme le public de l’avenir, une fois que l’ouvrage aura fait ses preuves. Ce qui se fera rapidement. L’ouvrage est vite salué non seulement comme un nouveau dictionnaire, mais il est aussi reconnu comme un événement culturel. Le PR continue le programme du DAALF, car il utilise « l’immense somme de travail accumulée pendant son élaboration, sans rien perdre des principes qui ont guidé son auteur, mais en changeant à la fois de dimension et de point de vue. C’est moins l’abrégé d’un grand dictionnaire que le prolongement de l’œuvre d’un grand lexicographe » (ibid.). À travers le DAALF, le PR est greffé à l’héritage d’Émile Littré et à celui du Dictionnaire général [DG] d’Adolphe Hatzfeld, Arsène Darmesteter et Antoine Thomas. Dans cette livraison, l’influence de Paul Robert est toujours très perceptible. Le dictionnaire demeure prudent dans ses choix lexicaux et il est marqué au coin d’une norme française centralisatrice, car même si on est à l’aube de la francophonie, ses échos ne se répercutent pas encore dans les dictionnaires, du moins d’une manière tangible. À ce moment, l’étude des régionalismes a plus à faire avec la géolinguistique qu’avec la variation lexicale synchronique trans-étatique, et les mots langue française se déclinent toujours au singulier.

Le PR est perçu comme un nouveau Littré, un Littré qui ne doit cependant pas tout chambarder en matière de langue. L’emprunt, le néologisme et l’anglicisme provoquent encore, et également, la méfiance de certains groupes de locuteurs, parmi lesquels figurent d’influents puristes. C’est dans ce contexte qu’Alain Rey rappelle que, selon les lecteurs, la désignation d’anglicisme « pourra apparaître comme l’indication objective d’une source d’emprunt récent ou comme une marque d’infamie » (ibid., p. x).

Ce premier-né de la génération des PR joue de prudence sur d’autres plans également. Il écarte les mots très vulgaires tandis que les créations très fantaisistes ou argotiques sont laissées de côté; il en va de même pour les marques déposées, trop volatiles, et dont le statut linguistique est encore peu étudié à l’époque. Les néologismes sont pris en compte, mais de manière nuancée; pas question de leur laisser la bride sur le cou. Le dictionnaire doit d’abord prendre sa place comme instrument de référence, c’est-à-dire établir sa base lexicale et en assurer les assises. À partir du DAALF, les responsables font une mise à jour du vocabulaire qui comble les lacunes entre les grands dictionnaires du XIXe siècle (Littré et le DG) et la période ciblée ici, soit 1967 (en réalité 1965-1966, date qui correspond à l’achèvement de la rédaction de ce premier PR).

Le Petit Robert de 1977

L’aîné des PR aura eu une durée de vie de 10 ans avant de renaître dans une nouvelle édition en 1977. La mise à jour générale se traduit par une augmentation de 200 pages. Le public destinataire prend une dimension plus culturelle et si le dictionnaire s’adresse toujours « à ceux à qui la langue française importe : à ceux qui désirent la connaître mieux, qu’elle soit ou non leur langue maternelle; à ceux qui doivent s’exprimer en l’utilisant » (Rey 1977, p. IX), le grand public passe ici devant celui des élèves et étudiants ciblé prioritairement en 1967. De plus, l’ouverture au lectorat francophone est plus manifeste (nous y reviendrons en parlant du contenu du dictionnaire). D’ailleurs, le mot francophone apparaît dès la huitième ligne de la présentation de l’ouvrage par Alain Rey, ce qui doit être pris comme le signal d’un intérêt qui va au-delà de l’opportunisme éditorial. Ce rétablissement ou renversement des priorités destinatrices permet de parler d’un dictionnaire dont la vocation est désormais didactique et culturelle.

Avec cette édition, le Robert colle de plus près à la réalité du langage et il établit que la langue usuelle est faite de nombreux registres entrecroisés. Il élargit aussi sa palette sociale et son amplitude technolectale en répertoriant des vocabulaires sociaux plus marqués, plus sensibles et plus près des réalités quotidiennes, et en consignant les termes spécialisés « indispensables à l’expression de la pensée moderne » (ibid., p. X), et cela en raison de la plus grande diffusion sociale des savoirs d’experts. Mais la grande nouveauté par rapport à 1967, c’est l’ouverture remarquable pour l’époque aux mots qu’on appelle alors les régionalismes, aussi bien les formes hexagonales que les formes périphériques (canadianismes, belgicismes, helvétismes, etc.) [Boulanger 1985a]. Les régionalismes entrent alors dans le grand champ de la francophonie. Cette édition du PR se démarque aussi par son intérêt pour les décisions issues des commissions ministérielles françaises de terminologie et, dans une moindre mesure, pour celles de l’Office de la langue française du Québec. Les officialismes, dont beaucoup sont des néologismes, font leur entrée dans les dictionnaires du français parce qu’ils sont issus de travaux d’aménagement linguistique chapeautés par des instances gouvernementales qui ont donné des mandats d’aménagement terminologique à des institutions. Depuis, il est devenu d’usage de consigner les recommandations terminologiques françaises et québécoises dans les dictionnaires (Boulanger 1989).

Outre les néologismes issus des aménagistes, comme listage et matériel, les néologismes spontanés sont aussi répertoriés : déprime, écologie, écologiste, macho, stérilet. Il s’agit cette fois de véritables mots nouveaux, c’est-à-dire des mots nés ou empruntés depuis le début des années 1960, car dans la première édition du PR, il fallait donner une extension sémantique au terme néologisme. En effet, en lexicographie, en plus du sens de nouveauté formelle ou sémantique dans le lexique, le néologisme peut être un mot existant depuis longtemps, mais jamais consigné dans les nomenclatures.

Ce sens correspond à une sorte de mise à jour des nomenclatures réalisée en fonction du programme macrostructurel. Il peut s’agir, par exemple, d’intégrer des régionalismes, des argotismes, des mots vulgaires. Ainsi, le québécisme traversier daté de 1880, qui accède au PR (1977) est-il un néologisme lexicographique et non pas un néologisme lexical.

L’édition nouvelle prend aussi un visage plus technolectal. « Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion » (Rey 1977, p. XVIII). Ces apports nouveaux ont entraîné la nécessité de revoir les terminologies déjà existantes, notamment l’informatique, l’automatique, la physique, la chimie, la biologie, la médecine, afin d’effectuer les mises à niveau et de moderniser les définitions. Ces réfections se sont faites dans le prolongement des travaux de terminologie en France et au Québec. La répercussion de ces travaux, particulièrement la recherche en néologie, stimulée par Alain Rey, a été aussi l’occasion de constater lexicographiquement « la renaissance d’une créativité propre au français, pour répondre aux besoins de désignation des choses nouvelles » (ibid.). Le PR fut donc parmi les premiers dictionnaires à signaler les officialismes, dont plusieurs sont des néologismes qui illustrent à point nommé combien le français est une langue imaginative lorsqu’on ne le brime pas.

Le caractère le plus marquant, osé même pour l’époque, la réelle nouveauté demeure l’ouverture à la francophonie extérieure, en particulier à la Belgique (entièreté, parastatal), à la Suisse (écolage, aula) et au Canada (cacaoui, érablière). Pour les dictionnaires Le Robert, il était temps de mettre fin au paradoxe « que les dictionnaires consacrés au français moderne négligent totalement la réalité langagière de communautés francophones importantes et influentes » (ibid., p. XIX). Ce processus d’intégration des régionalismes hors de France n’est pas en soi une nouveauté, la maison Larousse consignant de telles unités, surtout des canadianismes, depuis une dizaine d’années. C’est l’affinement des descriptions et la quantité de mots qu’il faut ici retenir. La description du français devient la description des français, même si la part des régionalismes demeure relativement mineure, du moins aux yeux des locuteurs de ces variétés de français. Par ailleurs, la forme expliquée, l’entrée, est régionale, mais le discours microstructurel, la langue expliquante, est le gallofrançais, ce qui est tout à fait normal puisqu’il s’agit « d’expliquer au lecteur non québécois la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (ibid.), comme bleuet et habitant. La description complète des français régionaux « relève à l’évidence des instances souveraines des divers États » (ibid.). Ce double avertissement n’a pas toujours été assimilé par les francophones hors de France, particulièrement au Canada. Ainsi, bien des critiques furent-elles faites dans de fausses perspectives.

Le PR innove aussi sur un autre plan. En effet, jusque-là, les dictionnaires étaient très réservés à l’égard des mots tabous, argotiques ou malsonnants. Pour les dictionnaires Le Robert, il était temps « de combler les lacunes les plus criantes de l’éducation officielle » (ibid., p. XVIII). Cette liberté à l’égard des registres sociaux survient à un moment propice de l’évolution des mœurs dans la société et elle ramène le dictionnaire plus près de la réalité langagière (Boulanger 1986). Ce sera l’un des mérites du PR que de réduire l’écart entre le contenu des dictionnaires et le langage vivant.

L’édition nouvelle du PR reste véritablement liée à la première : même contenu général de la présentation, même langage sur les éléments du programme éditorial. Il est évident que le dictionnaire perfectionne sa méthode et son contenu, mais c’est dans la nette continuité avec son aîné. Dans la présentation, l’accent est mis sur la sémantique et sur la structure arborescente des articles (sens et emplois), sur l’originalité du réseau analogique, marque de commerce des dictionnaires Le Robert, enfin sur la valeur des définitions. L’ancêtre littréen et l’inspiration du DG sont toujours présents en toile de fond. Mais ce conservatisme apparent est suppléé par de nombreuses innovations. La deuxième édition du PR est une sorte de transition entre la lexicographie traditionnelle dont le modèle de référence est Littré et une lexicographie renouvelée qui adhère mieux aux courants de la modernité. Le premier PR annonçait le progrès, mais, en raison du vide lexicographique entre le Littré et le DAALF, il ne faisait qu’amorcer un programme lexicographique nouveau. Par exemple, la dichotomie entre la langue générale et les langues de spécialité y demeure apparente, comme si les terminologies n’étaient que tolérées tandis que les zones lexicales décrites restent conservatrices, tant sur l’axe social que sur l’axe géographique —attitudes qui évoquent les méthodes de l’Académie française. L’édition de 1977 stabilise et homogénéise la description du lexique. Il n’y a plus qu’un seul lexique, celui-ci prenant tantôt une coloration usuelle, tantôt une coloration spécialisée, etc. L’opposition historique et très tranchée entre la langue commune et les terminologies est dépassée et le modèle de confection et d’utilisation du dictionnaire général s’élargit. Mais cette opération de rapprochement entre la langue générale et les langues de spécialité s’effectue parce que la diffusion des connaissances spécialisées se répand dans l’usage quotidien de la langue. Il n’y a plus de frontières, il y a osmose. Ce caractère fusionnel démarque ce PR de son prédécesseur.

Le Nouveau Petit Robert de 1993

Après l’harmonisation et l’homogénéisation des contenus du PR s’ouvre l’ère d’une sorte de maintenance des valeurs et d’une meilleure conformité au réel. Ce qui signifie qu’il faut procéder de plus en plus souvent à de nouvelles synthèses qui touchent autant au texte dictionnairique qu’aux nouveautés lexicales ou sémantiques. « Le lexique est la mesure de toute chose, et le lexicographe doit faire le point chaque fois qu’un écart devient sensible entre le dictionnaire en tant que texte achevé et l’univers culturel présent » (Rey-Debove et Rey 1993, p. IX). La proximité de la langue et du lexique avec la société est encore plus évidente et plus exigeante. Elle se fait particulièrement sentir au début de la décennie 1990.

La troisième édition du PR bouscule quelque peu la tradition. En adjoignant le qualificatif nouveau au titre de l’ouvrage, les auteurs ancrent le dictionnaire dans un présent qui envisage déjà l’avenir. Le terme nouveau est le signe d’une rupture. Il indique la fin d’une époque et le début d’une autre. Deux ans plus tard, un second événement marque aussi le passage à une autre façon de faire. Dans la mise à jour de 1995, le Petit Robert par Paul Robert devient, sur la page titre intérieure, le Petit Robert de Paul Robert, concrétisant l’engagement de ses principaux maîtres d’œuvre que sont Alain Rey et Josette Rey-Debove. Ce sont là des indices externes, mais néanmoins probants, de la distance que prend la troisième édition par rapport à son ancêtre vieux de 26 ans et par rapport à son prédécesseur de 1977. C’est aussi qu’en une génération la langue et ses représentations changent. Et si le PR (1977) ne peut pas être déclaré comme appartenant à la deuxième génération des PR, le NPR peut certes être regardé lui comme le premier enfant de la deuxième génération.

Plus de 220 pages supplémentaires par rapport à l’édition précédente seront nécessaires pour capter l’état de langue décrit. De 1967 à 1993, le dictionnaire passe de 1 972 à 2 492 pages, une augmentation de 520 pages, soit un peu plus de 26 % de contenu nouveau, ce calcul étant fait sans tenir compte du texte supprimé1. La nomenclature passe de 55 000 mots à près de 60 000. Par ailleurs, en raison de l’enrichissement sémantique, les articles s’allongent. On peut donc dire que le NPR (1993) présente un nouvel état synchronique du français. Entre 1977 et 1992, quelques centaines de mots rejoignent les colonnes du dictionnaire à l’occasion des mises à jour régulières. La refonte complète amène plus de 4 000 nouveaux articles, véritable kaléidoscope de la société en évolution. On y trouve des mots didactiques (subsidiarité, technopole), des mots culturels (allophone, sociétal), des termes scientifiques (agrobiologie, fibroscopie), des mots de la langue générale (faxer, lève-tôt), etc. Les mots nouveaux témoignent bien de la vitalité de la langue et du fait que celle-ci bouge constamment. Les lexicographes ont bien su repérer les signaux de la modernité. Parmi les entrées nouvelles, il y a des emprunts aux langues étrangères. Le NPR (1993) accueille assez largement les emprunts aux autres langues. Les mots anglais demeurent dominants, mais on observe un éclatement des langues prêteuses. Jamais peut-être depuis la Renaissance les mots ont-ils autant voyagé. L’internationalisation et la mondialisation des phénomènes, les forts mouvements de populations (émigration, tourisme, guerres) de même que la diversité des cultures rétrécissent le monde et contribuent à l’arrivée massive de mots allogènes dont une bonne partie s’intégrent bien, surtout ceux qui désignent des choses et des concepts étrangers à la culture d’accueil au départ, comme omerta et taco. Sauf pour les mots anglais, la plupart de ces entrées nouvelles ne sont pas critiquées. Le tableau 2 donne un aperçu du mélange des cultures en répertoriant quelques emprunts faits à diverses langues et associés aux domaines de l’alimentation et de la cuisine. Ils entrent dans la catégorie des emprunts de nécessité.

TABLEAU 2 — Quelques exemples d’emprunts (alimentation et cuisine)
MOTSLANGUES
anchoïadeprovençal
bourrideprovençal
cappuccinoitalien
corossolcréole antillais
escabècheespagnol
fetagrec
maracujaindien du Brésil
mescalaztèque
nemvietnamien
ouzogrec
pastillaespagnol
pecorinoitalien
provoloneitalien
ramboutanmalais
rougailtamoul
sashimijaponais
sconeanglais
surimijaponais
tandourihindi
tangerineanglais
tapasespagnol
tempuraespagnol
toffeeanglais
tofujaponais
tortelliniitalien
tortillaespagnol mexicain
yakitorijaponais

Les milliers d’ajouts montrent que les nouvelles tendances sociales intègrent de plus en plus les vocabulaires spécialisés dans l’usage courant. Des domaines comme l’informatique, Internet, la médecine, l’écologie, l’environnement ont des répercussions dans les intérêts de chacun, et le dictionnaire doit en rendre compte. Ces zones du savoir ne sont plus la chasse gardée des spécialistes. Au dire d’un journaliste dans Le Monde du vendredi 3 septembre 1993, la nouvelle œuvre robertienne est un « dictionnaire qui n’a plus peur des mots » et « le français est une langue bien vivante, que nulle crise ne menace » (p. 27).

Les impératifs sociaux appellent aussi des ajustements de méthode. On ne peut plus se contenter de simplement ajouter des mots et des sens. Aussi les auteurs ont-ils revu la description dans son ensemble. Du point de vue des méthodes, il faut un soin plus linguistique, et à l’intérêt pour la sémantique, très visible dans la structure des deux premières éditions, s’ajoute l’intérêt pour la morphologie. D’abord, les éléments de formation sont plus nombreux à figurer à la nomenclature, permettant ainsi aux utilisateurs de se faire plus volontiers néologues, la néologie étant maintenant vue comme un phénomène positif. De plus, les auteurs ajoutent hors nomenclature un précieux petit dictionnaire des suffixes qui est l’héritier direct du Robert méthodique, devenu en 1982 le fondement de la pensée linguistique des dictionnaires Le Robert en matière de morphologie. Cette attention portée à la formation des mots permet une présomption de sens lexical —expression due à Josette Rey-Debove— par la connaissance d’éléments morphosémantiques. Ainsi la jonction est-elle faite entre la forme et le sens. C’est une façon de démocratiser et d’autoriser la création de mots et d’augmenter le volume lexical maîtrisé par l’usager. Ce dernier n’est plus seulement un spectateur (décodage), il devient un acteur (encodage). De manière subliminale, le NPR devient un véritable traité de la formation des mots dont la vocation première vise « à expliquer la formation de termes récents [...] et non à répertorier les éléments —ou morphèmes— du français » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). L’ajout à la nomenclature de nouveaux morphèmes liés créés dans les sciences et les techniques, comme atto-, hypo-, -valent et -yle, répond à ces objectifs (Boulanger 1995). Les incidences de la mise en valeur de la morphologie ne s’arrêtent pas là.

Le NPR est un dictionnaire à macrostructure simple et non à macrostructure double. Théoriquement, il ne pratique pas le regroupement. Cependant, sur la base de certaines régularités morphologiques dans le lexique, les auteurs modifient le programme éditorial qui veut que chaque mot ait son article, et ils introduisent la méthode de l’entrée cachée qui emprunte son protocole au regroupement. L’entrée cachée est un mot de la même famille que l’entrée principale et dont le sens est compositionnel, c’est-à-dire qu’il découle directement du mot-base (l’entrée) et du morphème suffixal, lui-même sans ambiguïté sémantique. Pour cette raison, les entrées cachées sont presque toujours monosémiques. Ces mots sont insérés à la fin des articles, devenant ainsi des sous-entrées qu’il ne faut pas définir. Par exemple, le mot glaciologie a pour dérivés suffixaux glaciologique et glaciologue. Situés à leur place alphabétique et objets d’articles complets en 1967 et en 1977, ces unités accèdent au statut d’entrées cachées en 1993. Cette démarche repose sur des « besoins d’économie de place [...] et aussi la préférence donnée aux mots dont le sens mérite une explication » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XII). Au dire des auteurs, ces regroupements ne visent « aucune intention théorique » (ibid.) et ils ne sont pratiqués que dans le cas des suffixés, ce qui ne perturbe pas l’ordre alphabétique. Toutefois, si d’une part, il y a des gains nets sur le plan de la nomenclature, d’autre part, sur le plan de la microstructure, des articles complets sont réduits à quelques renseignements (datations, catégories lexicogrammaticales). Il y a donc des pertes d’informations fonctionnelles (définitions formelles, réseau synonymique, exemples et citations, etc.) et une diminution du nombre d’entrées principales, c’est-à-dire celles qui donnent accès aux articles; nous y reviendrons plus loin. En outre, s’il n’y a pas de visée théorique au premier degré, il y a quand même, à l’étape éditoriale, une application des principes morphologiques pour effectuer les regroupements. Au résultat, la mécanique de l’entrée cachée est au service de la nomenclature qui s’accroît (plan quantitatif), puisque ces mots sont aussi comptabilisés dans la nomenclature, tandis que sur le plan qualitatif de précieuses données fonctionnelles sont évacuées. S’il n’y a pas d’objectif théorique, il n’en reste pas moins qu’on suppose que le lecteur sait ce qu’est une entrée cachée, qu’il sait où la trouver et qu’il est en mesure d’effectuer la démarche d’analyse morphosémantique. Ce protocole renforce à son tour, et à l’évidence, le volet théorique du dictionnaire qui est désormais un ouvrage tridimensionnel (lexical, sémantique et morphologique), la dernière dimension n’étant pas aussi apparente dans les deux premières éditions.

Le NPR porte également son attention sur les mouvements sociaux qui ont des incidences sur la langue. Trois directions spécifiques sont ici ciblées : la lutte contre les anglicismes, surtout dans leurs résonances technolectales; les rectifications de l’orthographe, demeurées à l’ordre du jour malgré l’échec plus ou moins complet des propositions de 1990, et dont les répercussions sur l’éducation et l’école ne sont plus à démontrer; la féminisation des noms de métiers et de professions, nécessité émergeant des rôles et des responsabilités accrus des femmes dans la société, opération démarrée sur les chapeaux de roues dans la francophonie extérieure (Québec, Belgique, Suisse) et demeurée plus prudente ou plus lente —c’est selon!— en France. Le dictionnaire n’est plus un lieu où rien n’évolue, un réceptacle de formes autorisées, il se transforme en espace d’expériences morpholexicales. Les mots décrits fonctionnellement sur le plan linguistique s’enrichissent ici, particulièrement dans le cas de la féminisation, d’une épaisseur sociale. Attester qu’on peut dire et écrire la députée ou la mairesse (« fonction de maire ») confirme bien que la société évolue et que la langue adhère aux nouveaux paradigmes sociaux.

L’intérêt pour l’orthographe ne diminue pas non plus. Dans la tourmente du début des années 1990, le NPR prend quand même un virage intéressant et il propose des ajustements graphiques non attestés dans les textes. Les suggestions sont fondées, entre autres, sur la nécessité d’aligner les familles lexicales (chariot → « on écrirait mieux » charriot), d’ajuster les prononciations (prunellier → « on écrirait mieux » prunelier), de franciser les emprunts (pogrome et pouding rejoignent pogrom et pudding en variantes d’entrées; bull-dog disparaît au profit du seul bouledogue) et de simplifier la graphie des mots avec un trait d’union en soudant les parties (hydro-électriquehydroélectrique). Dans le prolon-gement de l’orthographe pure et simple, on peut aussi faire référence au pluriel des mots étrangers qui devrait s’adapter à la grammaire du français (un adagio : des adagios; un sandwich : des sandwichs). Au-delà des rectifications, l’opération vise « un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire » (ibid.). Ce point de vue ouvre des perspectives sur l’évolution de la langue et procède d’un interventionnisme de bon aloi tourné vers le futur plutôt qu’il ne se cantonne dans un conservatisme étroit qui étrangle la langue. C’est l’un des rôles du dictionnaire que de statuer sur l’évolution de la langue; même l’Académie française a assumé ce rôle à travers son histoire, et plus d’une fois, en intervenant dans le système orthographique. On peut regretter qu’elle n’ait pas maintenu son ouverture. Aujourd’hui, ce sont les dictionnaires Le Robert qui sont le chef de file en matière de nouvelles tendances et qui cherchent à les concrétiser. L’usage fait le dictionnaire, mais le dictionnaire fait aussi l’usage, y compris en matière d’orthographe. De ce point de vue, des études ont démontré « que 60 % des utilisateurs de dictionnaires de langue ne les consultaient que pour l’orthographe » (Rey-Debove et Le Beau-Bensa 1991, p. 5).

L’actualisation du NPR témoigne bien entendu de l’évolution du lexique, ce dont rendent compte les néologismes consignés. La refonte illustre aussi les changements survenus dans la langue en matière de modes de création de mots. La poussée expansionniste du français appelle de nouveaux mécanismes de construction de mots. En évaluant positivement les néologismes, non seulement le NPR conforte les anciens modèles de formation de mots, mais il en accrédite de nouveaux. Ainsi les hybrides gréco-latins « autrefois critiqués par les puristes » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XIV) sont de plus en plus nombreux, avec comme conséquence un enrichissement des procédés de formation qui démontrent la dynamique de la langue. Poussant au-delà de l’hybridité savante, on recourt de plus en plus à des formations gréco-françaises ou latino-françaises, mêlant ainsi le grec ou le latin au français comme dans écomusée, hydrocarbure, voyoucratie, plombémie. Le modèle favorise une productivité accrue et il sert la langue puisqu’il permet de faire face aux déficits lexicaux ou de remplacer des emprunts indésirables.

Par ailleurs, on sait que l’ordre normal de composition des mots en français est l’ordre déterminé + déterminant (culture du riz, guidé par un fil). L’inversion plus fréquente de cet ordre qui devient déterminant + déterminé, recours usuel dans les langues germaniques, généralise ce mode de formation en français (riziculture, filoguidé). Cette mécanique n’est pas nouvelle (voir bibliobus, sud-américain), elle se répand plus largement. Corollairement, le procédé donne naissance à de nouveaux éléments de formation comme rizi- et filo-. « On voit comment, partie de règles très contraignantes, la composition des mots s’est libérée au profit de la néologie. Il n’est plus possible aujourd’hui de dire que la morphologie lexicale du français est une entrave à la créativité. Ce point de vue puriste est dépassé par les faits, et il faut accepter qu’une langue vivante change de normes » (ibid., p. XIV). Le refus de créer n’est pas d’ordre systémique, il est d’ordre extralinguistique. Il relève du comportement idéologique et non de l’incapacité interne du système morphologique à créer de nouveaux mots.

D’autres mécaniques néologiques augmentent aussi leur productivité. C’est le cas de l’abrègement ou de la troncation (professeurprof, écologisteécolo), certaines de ses réductions se transformant à leur tour en nouvel élément de formation (narcotiquenarconarcotrafiquant, narcodollar). La siglaison et l’acronymie élargissent également leur productivité (I.G.V., O.P.A.); de plus, des sigles et des acronymes deviennent de nouvelles bases pour la dérivation ou la composition (O.P.A. → opéable; sidasidéen, sidologue). Les mots-valises croissent également (progiciel, tapuscrit). L’activité morphologique est la preuve de mouvements profonds dans la langue. Elle rend compte de la forte vitalité du français, et lorsqu’on libère les règles de construction de mots, on constate que le français possède « un puissant système de création lexicale » (ibid., p. xv) qui n’a rien à envier aux autres langues.

Ce parcours dans les différentes régions du lexique explorées dans l’introduction du NPR illustre bien l’état de perfectionnement atteint dans la troisième édition du PR. Elle montre aussi que ce premier état de la deuxième génération est doublement nouveau. D’abord, il est nécessairement nouveau « parce que le français évolue en lui-même et dans ses usages » (ibid., p. XVIII); ensuite, il est délibérément nouveau, car le point de vue qui a été pris sur la langue s’est enrichi de nouvelles considérations : accroissement des connaissances, enjeux et combats pour sauvegarder le français, sensibilité linguistique dans le sillage des sensibilités sociales (la féminisation, la néobienséance langagière, l’évolution du sentiment et du jugement à l’égard des normes du français, etc.).

Les sorties de mots

Le Petit Robert suit la vie des mots de leur naissance à leur maturité, et lorsqu’il élimine un mot ou un sens de ses pages, c’est que celui-ci est sorti de l’usage ou en voie de l’être. Il n’y a pas de mises à jour ou de refontes de dictionnaire qui se fasse sans suppression. Cette démarche fait partie de la vie des dictionnaires. Aussi vaut-il la peine que l’on s’arrête sur les sorties de mots, sorties qui se justifient aussi bien sur le plan lexical (mots vieux, vieillis, rares, etc.) que sur le plan social (désuétude des choses, des concepts, des techniques, des sciences, etc.).

Afin de donner un aperçu de la situation et en vue de dénombrer les éléments retranchés de la nomenclature du PR au fil des éditions, nous avons constitué un échantillon d’articles représentatif du contenu du dictionnaire. Le corpus de départ, élaboré à partir de l’édition de 1967 du PR, comptait 1 803 entrées réparties sur l’ensemble du dictionnaire. Une page toutes les 25 pages a ainsi été retenue, et la page de départ, choisie de façon aléatoire, était la page 14. Aux fins de la comparaison des nomenclatures, le même échantillon d’articles a été repris dans les éditions de 1977 et de 1993.

Le nombre d’entrées retranchées de la nomenclature du PR lors du passage de la première à la deuxième édition est peu significatif d’après le corpus à l’étude. En effet, seules 7 des 1 803 entrées constituant le corpus de l’édition 1967 sont absentes de la nomenclature officielle de l’édition de 1977. Il s’agit des entrées discord (n. m.), discord (adj.), polarisabilité (n. f.), sayette (n. f.), trombodiose (n. f.), U.R.S.S. et U.S.A. À l’exception des entrées U.R.S.S. et U.SA., toutes renvoient à des mots qui ne sont pas d’usage courant si l’on considère les marques de registre qui leur sont accolées. Ainsi, le nom discord porte la marque Vx, l’adjectif discord porte la marque Rare, le nom polarisabilité porte la marque Phys., le nom sayette porte la marque Ancienn., et le nom trombidiose porte la marque Méd. Le cas de ce dernier terme est intéressant. En fait, trombidiose ne fait plus partie de la nomenclature du PR dans l’édition de 1977, mais il figure cependant dans l’article consacré au mot apparenté trombidion, plus précisément dans la définition, qui se lit comme suit : « Acarien dont les larves (aoûtats ou rougets) piquent l’homme et provoquent une éruption très prurigineuse (appelée trombidiose [1923] ou trombiculose). » Cette façon de « récupérer » les mots rejetés de la nomenclature principale, peu courante en 1977, semble mise de l’avant de façon plus systématique à partir de 1993, comme les exemples donnés au paragraphe suivant le montreront.

Le nombre de mots retranchés de la nomenclature du PR à l’occasion du passage de la deuxième à la troisième édition est nettement plus considérable que celui observé lors du passage de la première à la deuxième édition de l’ouvrage. En effet, des 1 943 entrées de l’édition de 1977 à partir desquelles l’analyse a été effectuée, 118 ne figurent pas dans la nomenclature de l’édition de 1993. Bien que l’ensemble des catégories grammaticales soient représentées dans l’échantillon de mots supprimés, les noms constituent la catégorie grammaticale la plus touchée; 70 des mots retirés de la nomenclature sont en effet des noms, par rapport à 18 adjectifs, 11 adverbes, 8 verbes, 5 symboles d’éléments chimiques, 4 mots qui sont à la fois noms et adjectifs, un symbole d’unité de mesure et une interjection.

Par ailleurs, les mots retranchés de la nomenclature de la troisième édition du PR semblent peu courants; la plupart, soit 70 sur 118, sont en effet accompagnés d’une marque d’usage qui vient caractériser le contexte dans lequel ils s’utilisent. Certains sont vieux (marque Vx : accourcissement, doyenneté, expurgation, mimographe, morguer), vieillis igalantin, sportsman) ou désignent des choses du passé désormais disparues (marque anciennt : boute-selle, tabor). D’autres, tels attisement, contemplativement, décochement, entrebattre, onéreusement, vivification, ne s’utilisent qu’exceptionnellement dans le langage courant (marque rare) ou sont essentiellement employés dans la langue écrite soignée (marque littér.), comme c’est le cas pour attiédissement et réédification.

Enfin, nombre de mots éliminés relèvent de sphères d’activités spécialisées, ce dont témoignent les marques de domaine qui les caractérisent : calculeux (Méd.), catissage (Techn.), complanter (Agric.), cryogénie (Phys.), dragée (Agric.), écroûteuse (Agric.), flanconade (Escr.), inconversible (Log.), manométrique (Phys.), oxyurose (Méd.), polarimètre (Phys.), sérançage (Tèchn.) et urobilinogène (Biochim.).

Il est cependant intéressant de constater que près de la moitié des mots retranchés de la nomenclature en 1993, soit 57 mots, figurent encore dans l’ouvrage. Ils ne constituent plus une entrée en tant que telle, mais ont plutôt été relocalisés dans la microstructure, sans doute pour répondre à des nécessités d’économiser de la place (Rey-Debove et Rey 1993, p. XII). Les mots ainsi déplacés sont mentionnés à la fin de l’article consacré au mot-base dont ils dérivent. Ce sont les fameuses entrées cachées. Par exemple, plusieurs noms rejetés de la nomenclature officielle figurent à la fin de l’article consacré au verbe de la même famille, devenant ainsi des sous-entrées. C’est le cas de attiédissement, traité sous ATTIÉDIR, de attisement, traité sous ATTISER, et de catissage, désormais traité sous CATIR. Le même principe s’applique aux adjectifs dérivés de noms : calculeux est traité sous CALCUL, cryptographique est traité sous CRYPTOGRAPHIE, iconographique figure sous ICONOGRAPHIE et isth-mique, sous ISTHME. Certains adverbes disparus de la nomenclature se retrouvent pour leur part mentionnés dans l’article consacré à l’adjectif correspondant. Ainsi en est-il de disciplinairement (traité sous DISCIPLIMAIRE), de fautivement (classé sous FAUTIF), de inséparablement (relégué sous INSÉPARABLE), de minablement (déplacé sous MINABLE) et de morphologiquement (consigné sous MORPHOLOGIQUE). Dans d’autres situations, le mot retranché de la nomenclature est présenté comme une variante possible d’un autre mot qui, lui, figure dans la nomenclature. Ainsi, le mot bovinés est absent de la nomenclature de la troisième édition du PR, mais il est présenté à la fin de l’article BOVIN, où l’on peut lire : « On dit aussi bovinés, 1898. » C’est également le cas de clapotage, désormais traité sous clapotement, et ainsi présenté comme une variante possible de l’entrée2. Un mot retiré de la nomenclature peut aussi être intégré à la définition d’un mot de la même famille morphologique. Il en est ainsi de écroûteuse, inclus dans la définition du verbe écroûter, formulée comme suit : « Labourer superficiellement (une terre) à l’aide d’une écroûteuse (1907). » On observe le même phénomène pour le nom rifloir, traité dans la définition de rifler : « Dresser (le bois), lamer (le métal), etc., avec un riflard ou une lime appelée rifloir (n. m.). »

Suivant le même principe, c’est parfois dans la zone des exemples que l’on glisse le mot éliminé de la nomenclature. Par exemple, couleuvreau ne se trouve plus dans la nomenclature, mais on peut lire, sous couleuvre : « Petit de la couleuvre (ou couleuvreau n. m., 1572). » Même chose pour décoiffement, auquel il est fait mention dans l’article DÉCOIFFER : « Action de décoiffer qqn (décoiffage [1891] ou décoiffement [1671]). » Les symboles correspondant à des éléments chimiques sont pour leur part traités dans l’article consacré à l’élément en question. Les symboles Cs, Cu, Sb, Sc et Sr ont ainsi été écartés de la nomenclature de l’édition de 1993, mais ils sont respectivement traités sous les entrées CÉSIUM, CUIVRE, ANTIMOINE, SCANDIUM et STRONTIUM. Enfin, les noms ou adjectifs de nationalité (gentilés) tels que cubain, ivoirien et togolais, intégrés dans la nomenclature en 1967 et en 1977, ont été retranchés dans l’édition de 1993 et sont désormais traités à la fin de l’ouvrage, dans une annexe intitulée « Liste des noms communs et des adjectifs correspondant aux noms propres de personnes et de lieux ». Des 118 mots retranchés de la nomenclature du NPR, près de la moitié ont été relocalisés dans la rubrique des entrées cachées qu’on trouve dans la microstructure des articles. C’est donc dire que bon nombre de mots conservent une place au sein du dictionnaire tout en perdant leur statut de chef d’article. D’autres ont connu un sort moins enviable et ont été complètement rejetés de l’ouvrage. Ainsi en est-il des mots armeline, bouteillon, bouteselle, calbombe, chasublerie, complanter, empoisser, galantin, sérançage, sportsman et superforteresse.

Une double continuité

Le PR d’aujourd’hui s’inscrit dans une double continuité, celle de ses deux premières éditions et celle de ses grands devanciers qui ont fait l’histoire de la lexicographie en France et qui en ont tracé les règles modernes, Antoine Furetière, Emile Littré, Pierre Larousse, l’équipe formée d’Adolphe Hatzfeld, d’Arsène Darmesteter et d’Antoine Thomas, pour mentionner les influences les plus évidentes, sans oublier l’attachement de Paul Robert pour l’Académie française. Il est une sorte d’aboutissement de ce double continuum historique et il en est un fleuron prestigieux.

Par ailleurs, l’une des qualités fondamentales des dictionnaires Le Robert est leur programme éditorial relatif à la norme. Le Petit Robert entre en effet dans la lignée des dictionnaires descriptifs, c’est-à-dire des ouvrages qui refusent l’autorité d’une norme préalable rigoureuse. Il n’a pas pour vocation de légiférer, « mais d’observer la langue en attirant l’attention sur ce qui fait problème » (ibid., p. xv). Il « reste fidèle à son rôle d’observateur objectif » (ibid., p. ix) de l’usage qu’il pondère grâce à un réseau bien tissé de valeurs sociales d’emploi. Ces étiquettes circonscrivent des valeurs normatives, car il existe bel et bien une norme dans le dictionnaire, mais cette norme émerge de la description, elle n’est pas préalable comme dans les dictionnaires de difficultés ou dans le Dictionnaire de l’Académie française.

Le PR défend l’idée que le français recourt à des normes plurielles tout en étant conscient qu’il ne peut pas rendre compte de tous les standards francophones, sa préoccupation première étant de satisfaire les locuteurs de France. Il revient aux instances communautaires des autres parties de la francophonie de procéder à des descriptions spécifiques et plus exhaustives de leur variété de français.

Le Nouveau Petit Robert, bien qu’il décrive fondamentalement une norme du français de France, inclut certains régionalismes de France et d’ailleurs pour souligner qu’il existe plusieurs « bons usages », définis non par un décret venu de Paris, mais par autant de réglages spontanés ou de décisions collectives qu’il existe de communautés vivant leur identité en français (ibid., p. XIV).

La rétrospective axée sur les trois éditions du PR au XXe siècle a bien montré comment ce dictionnaire est sorti de l’ombre et s’est construit peu à peu pour devenir le meilleur dictionnaire général monolingue du français. Jouant sur la prudence et l’innovation, mettant en correspondance la langue et la société d’une manière très étroite, il a su acquérir sa réputation.

Au XXIe siècle, le PR continue son exploration des mystères de la langue en remontant dans le temps. En effet, en 2002, dans une mise à jour importante, on voit apparaître des encadrés sur l’histoire des mots, ce qui donne une dimension plus diachronique au dictionnaire et illustre un autre principe fondamental qui consiste à dire que le lexique se fait dans l’histoire et par l’histoire. Ces développements historiques sont hérités d’un autre succès lexicographique de l’entreprise, le Dictionnaire historique de la langue française. Et ce n’est sans doute pas là la dernière innovation du Petit Robert.

Notes

1. Le tirage de 2002 du PR totalise 2 952 pages. Depuis 1967, le dictionnaire s’est donc enrichi de 980 pages, ce qui représente tout près de 50 % de contenu inédit, sans compter le texte supprimé qui a été remplacé par de nouvelles données.

2. Il faut cependant noter que, dans la version électronique du PR, ces éléments figurent dans la liste des entrées. L’usager qui lance une recherche sur le mot bovinés, par exemple, verra le mot dans la liste des entrées, mais sera automatiquement conduit à l’article consacré au mot bovin, article dans lequel figure la mention de bovines comme étant une variante possible de l’entrée. Cela est également valable pour les dérivés éliminés de la nomenclature et traités dans la microstructure. Ils figurent aussi dans la liste des entrées de la version électronique du dictionnaire.

Annexe

1. Liste des mots ou des sens nés en 1967, vers 1967 ou avant 1967, d’après le Petit Robert (total : 100)

2. Liste des mots ou des sens nés en 1977, vers 1977 ou avant 1977, d’après le Petit Robert (total : 54)

3. Liste des mots ou des sens nés en 1993, vers 1993 ou avant 1993, d’après le Petit Robert

Itinéraires croisés des emprunts en alimentation : « Les années Petit Robert »

« Le Robert est un observatoire de la langue et non un conservatoire » (Alain Rey, cité dans Les années Petit Robert, 1999 : 3)
« [...] les mets, très variés, sont vendus au poids, à raison de petites portions de salades, algues, taboulé, humus, nouilles japonaises, guacamole, pois, chiches, lasagne, choufleurs au gratin, quiche aux poireaux, seitan, tofu, feuilleté aux algues, pizzas aux légumes, etc. » (La Presse, 2 mars 1995, p. B5).

1. Les emprunts

La naissance des mots est conditionnée, dans bien des cas, par des facteurs sociaux, aussi bien au regard de la langue générale que dans le champ des vocabulaires d’experts. Il en va de même des emprunts qu’une langue accueille. Historiquement, une part du lexique français est redevable à des contacts de langues, ou mieux à des contacts de cultures, parfois fort éloignées les unes des autres, contacts qui font que certains mots sont pris au vol par des voyageurs qui les rapportent de leurs périples en terre étrangère. Parfois, ce sont les immigrants qui transplantent des mots de leur terroir dans leur pays d’accueil. Lorsqu’une culture s’intéresse à un objet d’une autre culture et qu’elle s’approprie cet objet, souvent, le mot suit. L’unité importée est appelée emprunt ou mot étranger.

L’emprunt, on le sait, est l’une des voies de l’enrichissement d’une langue. Il ne semble pas y avoir de langues qui auraient évolué à l’abri de l’emprunt. Décrit simplement, le processus de l’emprunt consiste à récupérer un signe dans une langue étrangère pour l’intégrer dans sa propre langue. On peut emprunter le signe complet, soit la forme et le sens (spaghetti), ou on peut emprunter la forme seule (cracker « biscuit salé ») ou le sens seul (Québec : danoise « brioche »; de l’anglais danish (pastry)). Le résultat lexical ou sémantique de cette démarche est lui aussi appelé emprunt. L’emprunt est donc un mécanisme usuel et normal auquel recourt une langue dans son parcours évolutif. Tantôt on juge l’emprunt comme indésirable, tantôt on le juge nécessaire. Il ne laisse personne indifférent. Dans certaines sociétés, il est fortement critiqué. L’emprunt peut être fait à une langue vivante (anglais, italien, japonais), à une langue morte (latin, grec ancien), à une langue peu diffusée (afrikaans, suédois, néerlandais) ou à une variété d’une langue étrangère (corse, brésilien, par rapport au français). Dans tous ces cas, l’emprunt est dit externe. Si pour une langue donnée, il provient d’un état ancien de cette langue (ancien français : fiable., disparu de l’usage ou devenu un archaïsme littéraire, puis repris vers 1968) —perspective diachronique— ou de l’une de scs variétés géographiques (Québec : courriel, motoneige) —perspective diatopique—, on parlera alors d’un emprunt interne.

Un certain nombre d’emprunts sont destinés à une carrière dictionnairique. Ce passage du statut de mot du lexique au statut de mot du dictionnaire est soumis à un rituel qui aboutit à un conditionnement articulaire qui détermine le sort de ces unités en français. Nous avons voulu examiner le traitement accordé au contingent des emprunts relevant du domaine de l’alimentation faits par le français au cours du dernier tiers du XXe siècle et depuis le début du XXIe siècle. Le périple s’amorce en 1967 et il s’achève en 2006. Le navire affrété pour accomplir le voyage à travers les mers lexicales portait le nom de Petit Robert [PR] lors de son lancement en 1967; depuis 1993, il a été rebaptisé du nom de Nouveau Petit Robert [NPR].

2. « Les années Petit Robert »

Le Petit Robert est né en 1967. En cette année 2007, il fête donc ses quarante ans, un âge où on se retourne sur sa vie pour établir un ou des bilans. Dans une sorte de livret autobiographique intitulé « Les années Petit Robert », publié d’abord en 1999, puis réédité en 2006, le Petit Robert fait écho à son odyssée à travers quarante années de langue française. L’opuscule ru cense « les mots et sens nouveaux apparus dans la langue française depuis 1960 » (Drivaud 1999 : 3), palmarès dans lequel les mots étrangers occupent une place prépondérante. Dans cette compilation, les mots sont regroupés chronologiquement par décennie et, à l’intérieur de chaque décennie, ils sont classés par thèmes. De nombreux domaines sont à la source des nouveautés lexicales. « L’électronique des années 60 permet l’essor de l’informatique des années 70, qui permet à son tour l’explosion du multimédia et la révolution des télécommunications des années 80, avant l’essor d’Internet » (Drivaud 2006 : 3-4). Autour de ces domaines scientifiques et techniques, d’autres secteurs d’activités plus ou moins spécialisés émergent et entrainent un fleuve de néologismes. On pense à la décolonisation, à Mai 68, aux loisirs, aux modes de vie (les babas ont pris langue avec les « bobos » tandis que bio rime opportunément avec santé et que environnement entre en conjonction avec récupération —déjà abrégé en récup—, glacier, ours blanc et planète). Non seulement l’environnement et les préoccupations pour l’avenir de la planète sont-ils devenus l’affaire de tous, mais ces mots se marchandent maintenant politiquement et ils occupent une place centrale dans les programmes des partis politiques. C’est dans le sillage de ces intérêts nouveaux que moult néologismes ont fleuri et réclament maintenant leur place dans les dictionnaires.

Sur la base du petit livret robertien, il a paru intéressant de poursuivre un examen entrepris en 2003 et de retracer les itinéraires d’un extrait de ces contingents de néologismes que sont les emprunts qui ont surgi dans le lexique du français et dont les chemins ont croisé des innovations indigènes, néomots que le Petit Robert a capté pour la postérité (voir Boulanger, Francœur et Cormier 2003). L’ouverture sur le monde a entrainé la mondialisation des marchés et l’explosion des technologies reliées à l’information comme l’Internet, l’ordinateur portable et le téléphone portable. Parallèlement, des secteurs d’activités moins spécialisés comme l’alimentation et le tourisme se sont aussi ouverts à tous. « [L’]internationalisation de l’alimentation » (Drivaud 2006 : 3) est l’une de ces portes ouvertes sur le monde, tandis que « les grands mouvements du tourisme, en rétrécissant le monde, rendent les langues plus poreuses » (Rey-Debove et Rey 2006 : XVIII). Et quand on parle de mondialisation, on aborde la question des mots qui voyagent avec les choses et on évoque le phénomène de l’emprunt. Dans la sphère de l’alimentation, les mots orbitent autour de la planète et ils se posent en tous lieux, au gré des choses qu’ils servent à dénommer et des goûts ou de la curiosité de chacun. Nous analyserons quelques aspects de ce phénomène en étudiant les emprunts faits par le français dans le domaine de l’alimentation entre 1967 et 2006. Le terme alimentation est pris ici dans un sens très large. Il englobe les aliments (fruits, légumes, condiments et assaisonnements, poissons, etc.), les plats et les préparations, les boissons, les ustensiles, etc.

Un rapide examen des emprunts relevant de ce champ pour la période couverte a montré que l’anglais qui trône au sommet des langues prêteuses dans la majorité des domaines scientifiques et techniques, n’a pas la même aura dans ce secteur. La palette des langues est beaucoup plus colorée. Il apparait qu’en ce domaine, ce ne sont pas la puissance technologique, la mainmise scientifique ou le poids de l’économie qui deviennent des forces centrifuges et déclenchent le phénomène de l’emprunt. L’alimentation est un de ces territoires éclatés où les emprunts sont des atomes libres circulant au gré des modes, des goûts, des voyages et atteignant à une véritable internationalisation. Ils forment une classe de mots caractérisés par quelques traits de comportement qui leur donnent une place particulière dans la mouvance générale des mots migrateurs.

3. Le corpus et les langues prêteuses

Nous avons extrait du NPR 2007, version sur cédérom, les emprunts du domaine de l’alimentation, au sens large, qui sont dates entre 1967 et 2006 (date de publication du NPR 2007). Un premier criblage a donné un total de 72 mots, chiffre qui se réduit à 71 en fait; car un mot possède deux graphies.

Tableau 1 : Criblage des emprunts du NPR 2007 : l’alimentation
antipasti
arabica
bagel
basmati
blaff
brownie
brunch
cappelletti
carpaccio
cheeseburger
cheese-cake
chouchen
chouchenn
cookie
cox
crumble
darjeelmg
expresso
falafel
farfalle
fast-food
fudge
fugu
fusilli
guacamole
halal
hoki
houmous
jonagold
kiwi
knack
lassi
maki
maracuja
margarita
mesclun
mezze
miso
mojito
nashi
nem
nugget
pancetta
panettone
panini
penne
pesto
pita
pizzaïolo
plancha
rigatoni
robusta
romanesco
sanioussa
sashimi
surimi
sushi
taboulé
taco
lapas
tartiflette
tempura
tex-mex
tiramisu
tofu
tonic
trévise
tzatziki
vintage
wasabi
wok
yakitori
TOTAL : 72 mots [71 mots différents + 1 variante; les mots en gras ont été éliminés. Restent 66 mots formant le corpus.]

L’identification des langues prêteuses n’est pas toujours simple. Si on trouve bien des noms de langues comme l’anglais et le japonais, on trouve aussi des sous-types ou variétés de langues (l’anglais → l’anglais dominicain , l’espagnol → l’espagnol de Cuba; le chinois → le cantonais), des identificateurs doubles sans qu’on sache si on a affaire à la même langue (par exemple, le grec et le grec ancien : le mot grec employé seul signifie-t-il « grec moderne »?), des langues régionales de France (l’alsacien, le breton), un dialecte roman du Sud (le provençal), une langue morte (le latin) et des formulations générales dans lesquelles aucun nom de langue n’est précisé (par exemple, mot indien du Brésil, mot hispano-américain, mot régional de la Savoie). Dans un premier temps, nous avons écarté les emprunts internes ou régionalismes (jonagold : français canadien; tartiflette; mot de la Savoie) et les mots venus des langues régionales de France (knack : alsacien; chouchem ou chouchen : breton) ainsi que du provençal (mesclun). Ces mots sont notés en italique dans le tableau 1. Le solde est constitué de 66 emprunts externes (voir le tableau 1). Nous avons ensuite uniformisé les différentes façons d’indiquer les noms de langues en privilégiant les noms génériques. Les 66 mots du corpus sont donc regroupés sous 15 langues (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Les langues prêteuses
LanguesNombre de mots
anglais16
arabe3
chinois1
espagnol5
grec3*
hindi3
italien16
japonais11
latin2
maori1
indien1
nahuatl1
turc2*
vietnamien1
yiddish1
TOTAL 67 [= 66]
* Un mot est donné comme venant de deux langues : le grec et le turc, d’où le total de 67 mots au lieu de 66.

Les langues les plus généreuses sont l’anglais, l’italien et le japonais qui accaparent 43 des 66 emprunts, soit 65% du total. L’espagnol est dans la moyenne avec 7,8% tandis que les autres langues logent au bas du classement et se partagent le quart restant (27%). Les langues européennes ou d’origine européenne (l’anglais américain) arrivent au premier rang des continents. L’anglais, l’italien, l’espagnol et le grec génèrent 41 des 66 emprunts, soit 62% du total. Ces statistiques ne tiennent pas compte du turc, du yiddish et du latin. Le continent asiatique est dominé par le japonais qui exporte 11 mots (16,6%). Le chinois n’a généré qu’un seul emprunt. Le résidu appartient aux autres continents. Il est à remarquer qu’aucune langue africaine n’a été à la source d’emprunts.

Le NPR s’enrichit annuellement d’un certain nombre de mots, y compris les emprunts. Pour chaque mot, il dresse un portrait historique qui s’amorce avec l’acte de naissance du mot, c’est-à-dire sa date d’apparition dans le lexique. Dans notre calendrier, les années les plus productives furent : 1970 avec neuf arrivées, 1980 avec sept arrivées et 1990 avec cinq arrivées. Les 45 mots restants se répartissent sur une courbe oscillant de un à quatre emprunts annuellement. Cependant il arrive que pour certaines années, on observe un fort ralentissement des importations lexicales. Les années creuses furent 1974, 1978, 1981, 1982, 1996, puis de 1999 à 2006 alors qu’aucun emprunt dans le domaine de l’alimentation n’est signalé. Pourtant, il semble tout à fait plausible que des mots aient été empruntés au cours de ces années. La longue disette lexicographique de 1999 à 2006 peut s’expliquer par la prudence exercée vis-à-vis de l’intégration des emprunts, les mots étant gardés en réserve jusqu’à ce que leur statut soit évalué quant à leur intégration (durée, dispersion, reparution) et qu’on leur accorde un laissez-passer pour accéder à la nomenclature. On pourrait aussi croire qu’il y a tout simplement eu un ralentissement naturel dans le processus de transfert de tels mots. Une répartition statistique par décennie robertienne montre une relative stabilité pour les trois premières décennies et elle met en évidence la rareté de ce type d’emprunt pour la dernière tranche temporelle.

Par ailleurs, lorsque l’on classe les mots par thème, on observe qu’une correspondance est établie entre un sous-domaine de l’alimentation et une langue donnée. Pour les quatre langues ayant fourni cinq mots ou plus, on peut identifier un thème dominant :

4. Les territoires microstructurels

Nous examinerons quelques facettes du traitement de ces emprunts dans les articles du NPR, notamment la section de la rubrique historique consacrée aux datations, les renseignements de nature grammaticale et les indices d’intégration de ces emprunts en français, soit la productivité morphologique, le comportement graphique et l’enrichissement sémantique.

4.1. Les données calendaires ou dataires

Les mots naissent chez l’individu puis ils sont reconnus socialement par le groupe, ce qui leur ouvre les colonnes des dictionnaires. Les emprunts suivent la même trajectoire. H existe donc un moment où l’emprunt est fait, un moment où les linguistes s’aperçoivent de son existence et un moment où le lexicographe enregistre ce témoignage lexical sur la foi que la société en a entériné l’usage. Trois moments qui ne correspondent pas toujours au même repère temporel. Si on peut saisir parfois avec certitude le moment X du passage du mot d’une langue à une autre, il faut te témoignage tangible de l’écrit pour attester de l’existence réelle du mot (moment Y) et encore attendre le moment Z pour la mise en dictionnaire. Par exemple, les mots Internet et Web se sont répandus à la fin des années 1980 et au début des années 1990, respectivement. Dans le NPR 2007, le premier porte la date de « vers 1995 » et le second celle de « 1994 ». Une recherche dans les textes journalistiques nord-américains et européens en français à l’aide de la base Biblio Branchée[1] vient moduler quelque peu ces dates. Les sources écrites attestent la forme Internet dès 1988 et elles confirment que Web nait bien en 1994. Quant à l’enregistrement lexicographique, il est plus tardif, répondant en écho au décalage bien connu entre l’arrivée d’un mot nouveau dans la langue et sa reconnaissance sociale par le dictionnaire.

Tableau 3 : Du triptyque dataire
Mots Attestations dans l’usage écrit (lexique) Intégration dans les dictionnaires
BBrQc BBrFr Dates du NPR
Internet ou internet Novembre 1988 Novembre 1988 Vers 1995 PLI 1996 [publié en 1995] : section des Npr (le mot commence par une majuscule)
PLI 2000 [publié en 1999] : section des Nco (le mot commence par une minuscule)
NPR : 1999
web Février 1994 Octobre 1994 1994 PLI 1998 [publié en 1997] : section des Nco (le mot commence par une minuscule)
NPR : 1999

Le tableau révèle que le mot Internet a d’abord été considéré comme un nom propre (Npr) par le Petit Larousse illustré [PLI]. Il lui faudra attendre quatre ans avant de rejoindre la section des noms communs (Nco) dans le même dictionnaire. On remarquera aussi le décalage important entre la naissance de ce mot et son enregistrement dans les dictionnaires. Sur la base des nouvelles sources documentaires, le délai d’attente fut de sept ans dans le cas du PLI —1996 identifie le millésime publié en 1995. Il fut de onze ans dans le cas du NPR. L’attente fut moins longue dans le cas de web : trois ans avant d’entrer au PLI —2000 identifie le millésime publié en 1999— et quatre ans avant d’accéder au NPR. Le temps de réaction varie d’un dictionnaire à l’autre. Ainsi, le mot blogosphère— sans doute emprunté à l’anglais— attesté au Québec depuis juin 2002 (141 occurrences dans BBr) et en France depuis avril 2003 (399 occurrences clans BBr) ne figure pas encore dans le NPR, ni dans le PLI; il est présent clans le Dictionnaire Hachette 2007 [DH] (publié en 2006). Le terme intensiviste date d’avril 1989 au Québec (75 occurrences dans BBr) tandis qu’en France il est attesté depuis avril 1998 (15 occurrences dans BBr), mais il est toujours en attente de dictionnarisation.

Le décalage entre le moment où l’emprunt est fait et le moment de la mise en dictionnaire amène à préciser ce que les dictionnaires entendent par mot nouveau. Deux facettes ou interprétations sémantiques sont à concevoir. D’abord, le mot est nouveau sur le plan lexicologique; c’est le néologisme en langue qui vient enrichir le lexique à l’instant de sa création. Ensuite, le mot est nouveau sur le plan lexicographique, à savoir qu’on l’ajoute à la nomenclature d’un dictionnaire lors d’une mise à jour ou d’une réédition. Il y a donc une différence à faire entre le mot nouveau dans le lexique et le mot nouveau dans les colonnes d’un dictionnaire. Ces deux conceptions entraînent l’inévitable décalage de temps et la multiplication des dates quand vient le moment de statuer sur le caractère néologique ou lexicalisé d’une forme. Si on écarte la datation première, c’est-à-dire la date de l’invention idiolectale, on retiendra qu’un mot peut être accompagné de trois générations de dates.

L’étude détaillée des rapports calendaires sera poursuivie à partir des 16 italianismes du corpus.

Par rapport au PLI, le tableau atteste que le NPR a l’exclusivité de 7 des 16 mots et que parmi les 9 mots communs, 3 sont entrés d’abord dans le NPR (penne, pesto, pizzaïolo), 5 ont accédé d’abord au PLI (carpaccio, expresso, pancetta, panini, trévise) et 1 a été consigné la même année (tiramisu). Il montre aussi des écarts assez importants entre l’apparition des mots et leur prise en considération par les lexicographes. On peut déduire également qu’un mot capte par un dictionnaire est rapidement repêché par le concurrent. Un écart de trois ans ou moins vaut pour 6 des 16 mots. L’étonnant écart de 16 ans pour pancetta s’explique mal.

Tableau 4 : Le spectre calendaire des italianismes
Mots Biblio Branchée Datations dictionnairiques Dates d’entrée au dictionnaire
Québec France NPR FQS NPR[2] PLI[3]
antipasti 1991 1990 1980 1997
antipasto 1990 1993 1980
cappelletti 1992 1994 1994 2002
carpaccio 1988 1987 1973 1973 1988 1987
expresso 1986 1987 1968 1968 2000 1997
farfalle 1992 1994 1995 2002
fusilli 1988 1990 1993 1982 2002
pancetta 1989 1996 1992 1983 2005[4] 1989
panettone 1989 1990 1990 2000
panini 1990 1988 1986 1986 1997 1996
penne 1990 1991 1987 1987 2002 2004
pesto 1989 1992 1990 1990 2003 2005
pizzaiolo 1996 1990 1980 1995 1997
rigatoni 1988 1991 1990 1990 2002
romanesco 1991 1998 1993 2006[5]
tiramisu 1989 1989 1990 1990 1995 1995
trévisc 1989 1997 1984 1984 1993 1984

Parmi les 66 mots du corpus dates de 1967 à 1998 —aucun mot n’est daté de 1999—, 28 n’avaient pas encore de niche dictionnairique dans le NPR 2000 (voir le tableau 5).

Tableau 5 : Le purgatoire des mots
Mots Datations du NPR Entrée au NPR Écarts temporels
bagel1983200421
cappelletti199420028
cox19912006[6]15
crumble1987200417
darjeeling1989200617
falafel1985200621
farfalle199520027
fudge1970200636
fusilli1993200211
hoki199720069
houmous1991200615
lassi1976200529
maki199820068
margarita1980200424
mezze1975200530
miso1977200528
mojito1980200424
nashi1988200113
pancetta1992200513
penne1987200215
pesto1990200414
plancha1993200512
rigatoni1990200212
romanesco1993200613
samoussa1988200416
tzatziki1990200414
wasabi1994200410
wok1980200222

Ils ont été consignés selon le calendrier suivant :

L’attente la plus longue a été de 36 ans (1970 à 2006 pour fudge) tandis que la plus courte fut de 7 ans (1995 à 2002 pour farfalle). La durée moyenne d’attente est de 16,9 ans. Parmi les 15 mots qui patientent 15 ans et plus, 4 viennent de l’anglais, 3 de l’hindi, 2 de l’espagnol et du turc et 1 de l’arabe, du yiddish, du grec, de l’italien et du chinois. Parmi les 13 mots restants, ceux qui patientent le moins viennent de l’italien (7 mots) et du japonais (3 mots). Curieusement, aucun mot anglais n’attend moins de 15 ans. Les quatre mots anglais du tableau ont attendu en moyenne 22,5 ans.

On peut s’interroger sur ce qui active le processus de captation dictionnairique. L’une des raisons est certainement l’augmentation de la fréquence d’usage sans que l’on connaisse exactement quel est le seuil à atteindre avant que le néologisme lexical bascule dans la liste des ajouts d’un dictionnaire. Une autre raison pourrait trouver sa justification dans le fait qu’un dictionnaire concurrent consigne le mot qui est ainsi récupéré ultérieurement. On pourrait aussi émettre l’hypothèse qu’au départ, certains mots sont jugés comme étant de nature plutôt spécialisée et qu’on attend une éventuelle banalisation qui entraînerait une diffusion sociale élargie, ce qui justifierait le catalogage. La prudence exige aussi de la patience afin de mesurer le degré de vitalité du mot ou sa pérennité, un mot éphémère n’ayant pas sa place dans les colonnes des dictionnaires. Enfin, il est plausible que la subjectivité du lexicographe joue un rôle.

Si on revient au tableau 4 et aux italianismes, on constate que la plupart des datations documentaires québécoises et françaises sont en adéquation, sauf pour quelques mots. L’écart est de 1 à 2 ans pour 10 des 16 mots du NPR. L’écart le plus prononcé entre les dates d’attestation est de 8 ans (trévise). Par ailleurs, les dates repérées dans la documentation québécoise sont plus anciennes dans 11 cas tandis que 4 cas favorisent la France et qu’il y a match nul pour tiramisu. Quant aux datations fournies par le NPR et celles du dictionnaire en préparation à l’Université de Sherbrooke[7] (Québec), deux mots ressortent du lot en faveur du projet québécois.

Par ailleurs, les sources journalistiques permettent de reculer quelques dates d’apparition. Ces reculs de quelques années paraissent futiles, mais dans le contexte concurrentiel actuel, chaque bataille remportée donne un avantage scientifique à l’entreprise qui est la plus à jour, avantage qui prend aussi des couleurs commerciales.

Deux remarques au sujet de ces constats : premièrement, les archives des dictionnaires sont relativement à jour, les écarts constatés étant plutôt minimes; deuxièmement, la consultation plus systématique des sources documentaires québécoises, belges, suisses, etc., pourrait s’avérer avantageuse pour les dictionnaires français. Certains mots plutôt fréquents sont toujours en attente de dictionnarisation dans le PLI : antipasti, cappelletti, farfalle, fasilli, panettone, rigatoni et romanesco.

4.2. Les voies du transit

Outre la question des strates relatives aux datations des « mots nouveaux », il faut parcourir les voies de l’emprunt. Certains mots passent directement de la langue prêteuse dans la langue receveuse : it. macaroni → franç. macaroni (1659); it. spaghetti → franç. spaghetti (1893). D’autres font un détour par une ou deux autres langues : malais kacu → port. cacho → franç. cachou (1651); algonquien wapiti → angl. amér. wapiti → franç. wapiti (1860); algonquien pakau → angl. amér. pecan → franç. pécan (1930).

Le cheminement des emprunts n’est pas toujours linéaire, tant s’en faut. On peut constater que tel ou tel mot est passe d’une langue à l’autre, par exemple de l’italien au français (it. chianti → franç. chianti 1791), et que son usage est généralisé dans la langue d’accueil. Mais il est aussi possible qu’un mot soit emprunté par deux variétés de la même langue à des moments différents, par des voies différentes et pour des raisons différentes. Deux exemples illustreront ce phénomène : bagel et wok.

Apparemment, ces deux mots ont pénétré deux fois en français. Retraçons leur parcours. Le NPR indique que la date d’apparition de bagel est 1983 et il précise que cette date provient d’une source québécoise. On peut présumer qu’il s’agit du Dictionnaire historique du français québécois [DHFQ] puisque les dates correspondent. Dès 1988, le mot bagel figurera à la Gazette officielle du Québec à titre de mot traité par la Commission de terminologie de l’Office de la langue française. En 1992, il sera dûment répertorié dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA]. Quant à wok, il est également consigné dans le DQA en 1992. On peut donc croire que ces deux mots furent pendant un temps des « québécismes ». En fait, tel fut leur statut jusqu’au moment où la France les a empruntés ou réempruntés. Mais où furent-ils puisés? Dans leur langue d’origine, dans le DHFQ, directement à l’anglais américain? Résultent-ils d’un amalgame de ces possibilités? En ce qui a trait au NPR, l’hypothèse la plus vraisemblable pour bagel est le croisement de deux sources : en raison de la concordance des dates et du commentaire sur le Québec, la datation semble provenir du DHFQ tandis que les données étymologiques sont tirées d’une source européenne. L’hypothèse est moins certaine pour wok. Par ailleurs, le décalage entre le moment de la publication du DHFQ et celui de l’enregistrement dans le NPR, en 2004 pour bagel et en 2002 pour wok, ne simplifie pas les choses. Sans compter que le lexème bagel est vivant depuis longtemps en France. Pour le constater, il suffit de circuler dans le quartier du Marais à Paris pour voir ce mot affiché sur les chevalets ou les vitrines des commerces, ce quartier accueillant une forte concentration de commerçants d’origine juive.

L’hypothèse des cheminements différents mériterait une recherche plus approfondie, car plusieurs mots relèvent de ce type de traitement composite. Ainsi, le NPR date le mot pita de vers 1970, information comportant la précision suivante : « au Québec ». Pour les mots pesto et romanesco, le NPR donne deux dates, soit 1993 et 1990 pour pesto et 1996 et 1993 pour romanesco; les dates les plus anciennes faisant référence au Québec (pesto) et au Canada (romanesco), respectivement.

On pourrait multiplier les exemples de la circulation croisée des emprunts. Le mot pizza est sans doute aussi l’un de ces mots qui a pénétré en français de France en 1868 en venant directement de l’italien tandis que le français québécois a pu le prendre à l’anglais américain qui l’a emprunté aux Italiens installés aux États-Unis. Les deux mécanismes ont pu aussi s’enchâsser. Les traditions « pizzériennes » européennes et nord-américaines sont trop différentes pour que la souche de l’emprunt soit la même et que le mot se soit répandu au Québec en passant seulement par la France. Les ingrédients qui entrent dans la confection d’une pizza, les noms des types de pizzas, tout est différent. La pizza garnie ou la pizza du chef n’ont guère de parenté avec la pizza napolitaine ou la pizza Margharita. Le consommateur a maintenant le choix entre une pizza à pâte ou à croûte épaisse (pizza nord-américaine) et une pizza à pâte ou à croûte mince, ce qui a entraîné la formation de l’unité complexe pizza européenne. Et l’œuf à cheval se fait totalement invisible en Amérique du Nord, qui en a pourtant vu d’autres en matière culinaire. L’élément de base de la pizza nord-américaine est le pepperoni. Or, suivre la carrière de ce mot, c’est suivre la carrière culturelle de la pizza. Les sources documentaires attestent le mot pepperoni dès 1989; en réalité, il est plus ancien, car pepperoni amorce sa vie lexicographique en 1988 dans le Dictionnaire du français plus [DFP]; par la suite, il figurera dans la première édition du DQA en 1992. Il est demeuré quasi absent des dictionnaires français. À l’heure actuelle, il n’est consigné qu’au PLI qui l’a introduit dans sa nomenclature en 2005 (=PLI 2006) tout en l’identifiant comme québécisme; il ne se trouve ni dans le NPR 2007 ni dans le DH 2007 ni dans le Dictionnaire culturel en langue française [DCLF].

D’autres termes italiens usuels au Québec, et parfois en France, tels bruschetta, focaccia, linguine ou linguini et spaghettini, entrent dans cette catégorie des emprunts ayant suivi un double parcours et qui mériteraient une place dans les dictionnaires généraux français. En ce moment, sauf pepperoni, aucun de ces mots ne figure dans les quatre dictionnaires mentionnés au paragraphe précédent. Leur fréquence d’emploi dans BBr les destine cependant à une carrière dictionnairique. Signalons toutefois que spaghettini fait partie de la nomenclature du DQA depuis 1992.

Selon BBr, le mot bruschetta est apparu dans les journaux québécois en 1992 (201 occurrences entre 1992 et 2006) et en 1991 dans les journaux français (78 occurrences de 1991 à 2006). Le mot focaccia est apparu au Québec en 1993 (67 occurrences de 1993 à 2006); en France, la date est la même, mais la fréquence est moindre (27 occurrences). Le mot linguine mériterait une étude à lui seul. On le trouve au Québec dès 1989, mais il est en concurrence avec linguini qui l’a en fait précédé dans le temps (1986).

Tableau 6 : La France ou l’Amérique?
Mots Franqus BBrQc BBrFr
Dates Dates Occurences Dates Occurences
bruschetta 1992 201 1991 78
focaccia 1993 67 1993 27
linguine 1982 1989 195 1993 76
linguini 1986 149 1995 29
pepperoni 1975 1989 225 1995 13
spaghettini 1982 1985 60 1998 14

De plus, diverses formules bien attestées sont utilisées pour former le pluriel de ces deux mots, soit des linguine (invariable) ou des linguines (BBrQc : 36 occurrences; BBrFr : 7 occurrences), soit des linguini (invariable) ou des linguinis (BBrQc : 53 occurrences; BBrFr : 1 occurrence). Quelques emplois de linguine et de linguini au singulier renvoient au mets et non à la substance (les pâtes). En ce qui a trait au genre, il est clair que le mot liguine est féminin en France, comme en témoigne la quasi-totalité des occurrences, tandis qu’il est masculin au Québec (la très grande majorité des attestations). Le mot pepperoni est apparu au Québec en 1989 (1989 à 2006 : 225 occurrences dans BBrQc); en France, BBrFr l’atteste en 1995 (1995 à 2006 : 13 occurrences au total), mais le mot est souvent cité comme xénisme (contexte de la restauration américaine). Enfin, le mot spaghettini est apparu au Québec en 1985 (60 occurrences dans BBrQc); en France, BBrFr l’atteste en 1998 (14 occurrences au total). Ces statistiques tiennent compte des emplois au singulier et au pluriel. Ainsi, les dix occurrences françaises de spaghattini identifient un pluriel, ce pluriel étant celui de la langue prêteuse. Les quatre attestations qui restent rendent compte du pluriel francisé, soit spaghettinis. Au Québec, si la majorité des occurrences de spaghettini désignent un pluriel, on trouve aussi quelques attestations au singulier : un spaghettini désigne le plat ou le mets. Le pluriel intégré des spaghettinis est assez fréquent (15 occurrences sur 60). Les dates d’apparition mentionnées dans FQS sont : 1982 pour linguine (linguini n’est pas daté) et spaghettini, et 1975 (dans le Fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec) pour pepperoni. FQS n’a pas retenu les mots bruschetta et focaccia.

L’antériorité québécoise en ce qui a trait à la datation de certains mots consignés dans les dictionnaires français, tels bagel, pepperoni, pesto, pita et romanesco, ou de certains mots non consignés dans ces dictionnaires, tels focaccia, linguine ou linguini et spaghettini, pourrait être liée au fait que ces mots ont suivi une trajectoire qui aurait pu passer par l’anglais américain avant de passer en français québécois. Des neuf mots étudiés ici —dix si on inclut bruschetta—, seuls bruschetta et romanesco sont ignorés des dictionnaires de l’anglais américain. On trouve même dans ces ouvrages des variantes; par exemple pitta pour pita, peperoni pour pepperoni. De même, l’emprunt antipasti est concurrencé au Québec par la forme antipasto qui pourrait avoir transité par l’anglais. Quoique le mot figure au Larousse gastronomique [LG] de 1984 sous la forme antipasto. Le mets est présenté comme étant étranger : « En Italie, hors-d’œuvre froid ». C’est cette forme que les dictionnaires de l’anglais consignent. Mais ces hypothèses peuvent être tempérées à partir d’une autre perception, soit celle de la valeur spécialisée de ces mots. Ainsi dans l’article pâte du LG 1984, le tableau 4 atteste les mots cappelletti, farfalli (voir farfalle), penne et rigatoni. Apparaissent aussi les noms linguine et spaghattini. Dans la légende de la photo des pâtes, on trouve d’autres attestations, par exemple, la variante capelletti et la forme farfalle. De quoi semer la confusion chez les lexicographes devant la masse documentaire qu’il faut gérer.

4.3 La langue d’appartenance ou la nationalité

Le constat du transir d’un emprunt par une autre langue et celui du double emprunt soulèvent des questions.

Du point de vue de la langue d’accueil, à quelle langue appartiennent les mots ayant vraisemblablement transité par l’anglais ou par une autre langue? Perdent-ils leur statut premier? La réponse n’est pas simple. Ainsi, abordés sous un certain aspect, les exemples ci-dessus sont bien des mots italiens, mais ils ne furent pas empruntés à cette langue; examinés sous un autre aspect, ce sont des mots anglais puisqu’ils pourraient avoir été pris à cette langue dans laquelle ils ont pu être diffusés par des locuteurs italiens de la diaspora vivant en Amérique. Un autre exemple illustrera ce problème. Le DHFQ précise que le mot wapiti provient de l’algonquien et que l’anglais l’a emprunté à cette langue. Lorsque le français l’a pris à l’anglais a-t-il emprunté un algonquianisme ou un américanisme? Et wok en français québécois, est-il un mot chinois ou américain? Ou un mot américain redevenu chinois depuis son entrée au NPR? Et pepperoni, est-il un anglicisme ou un italianisme?

Les datations des trois mots étant plus anciennes au Québec qu’en France, peut-on s’autoriser à parler de québécismes? À tout le moins, de québécismes d’origine puisque ces mots ont aussi cours en France. Quand le NPR dit « d’abord au Québec » ou « d’abord au Canada » (voir bagel, pesto, romanesco), il fait du Québec/Canada le lieu de création d’un mot qui deviendra panfrancophone. Et à qui la France emprunte-t-elle ces mots? Et l’emprunt est-il externe ou interne?

5. L’adaptation de l’emprunt : la chaîne et la trame

L’emprunt ne surgit pas par génération spontanée, il provient de quelque part, d’une contrée plus ou moins lointaine, d’un lieu plus ou moins exotique ou d’une terre toute proche. Considéré dans la perspective de la langue d’accueil, l’emprunt est un intrus, pour reprendre la formule de Louis Deroy (voir 1980 : 214). Un intrus, puisque le mot étranger arrive revêtu de ses habits nationaux ce qui lui donne une physionomie « étrange » ou une couleur exotique. Parfois, on tente de l’intégrer ou de l’accommoder au lexique de la communauté d’accueil, lexique déjà fortement peuplé. Comme toute nouveauté, l’emprunt perturbe le système de la langue qui le reçoit, il le bouscule et il en dérange l’équilibre. Quels avatars un tel mot doit-il connaître avant de se fondre dans le système de la langue cible? Combien de temps faut-il pour qu’un mot étranger acquière le statut d’un mot indigène? Il n’existe pas, semble-t-il, de recettes toutes faites. Et nombre d’emprunts fonctionnent parfaitement en français sans avoir été digérés par l’orthographe, la morphologie ou la grammaire.

Quel que soit le périple qu’un emprunt doit accomplir, le domaine de l’alimentation se révèle particulièrement apte à accueillir des mots étrangers aux formes exotiques aussi variées que les choses qu’ils désignent. Ce domaine semble transcender les frontières linguistiques et géographiques. Le phénomène de la mondialisation facilite des échanges entre cultures et entre langues très diversifiées. Dans un tel contexte, l’emprunt se faufile sans peine, du moins en apparence, dans les milieux culturels les plus variés. Dans les diverses sociétés, on cherche des accès à l’autre afin de le mieux connaitre, et l’alimentation constitue incontestablement l’un des moyens de s’imprégner des habitudes culturelles des autres. Elle donne lieu à bien plus qu’une simple accumulation de noms de plats sur un menu ou d’aliments dans un livre de recettes. Elle est l’un des véhicules les plus représentatifs du comportement quotidien d’un groupe communautaire. Quel étranger ne s’est jamais fait poser l’incontournable question sur le plat traditionnel dans son pays? Simple et sincère curiosité, intérêt pour la chose culinaire, goût pour l’exotisme, plusieurs explications sont possibles.

L’histoire de la langue française est jalonnée de ces témoins culinaires. Des épices et des condiments ramenés des Croisades médiévales au fast-food et à la pizza d’aujourd’hui, les mots de la gastronomie n’ont pas cessé de traverser les frontières. Où qu’on vive, on aime manger à l’orientale (cuisine japonaise, chinoise, vietnamienne, etc.), à l’italienne, à la mexicaine, et même à l’américaine, question d’explorer le monde étrange des habitudes alimentaires de l’autre, de vivre des expériences ou de mieux comprendre les cultures. Et sans vouloir prospecter les profondeurs de l’être humain, on ne peut pas faire fi des raisons de nature psychologique lors de l’analyse des processus d’intégration de ce type d’emprunts en français.

5.1 De l’étrangeté à la familiarité

Devant l’emprunt, ce qui frappe d’abord, c’est l’étrangeté des combinaisons sonores à l’oral et l’étrangeté des formes graphiques à l’écrit. Les emprunts sans empreintes étrangères sont rares. Le corpus de 66 mots ne fait état que de trois formes qui se coulent dans le moule naturel du français, soit taboulé, dont la forme française rend méconnaissable l’origine arabe, trévise, le seul mot italien du corpus qui soit francisé, et vintage, qui peut dissimuler son origine anglaise grâce à sa prononciation à la française [vɛ̃taʒ] et à la présence du suffixe -age; les autres mots gardent tous des traces de leur origine étrangère. Force est de constater que les emprunts à l’italien arrivent avec leurs a, e, i ou o finals, comme dans pancetta, farfalle, panini ou carpaccio. Quoi de mieux pour faire italien, sinon les rafales de consonnes doubles comme dans cappelletti, pancetta ou pizzaïolo? Et que dire des mots anglais qui, à part vintage, laissent paraître sans équivoque leurs origines anglo-saxonnes en cumulant les voyelles doubles comme dans cheeseburger, cheese-cake ou fast-food! Les langues orientales de leur côté ne sont pas en reste. Après avoir été soumis au processus de translittération, les mots japonais se rassemblent autour du quatuor de voyelles formé du a, du i, du o et du u que les consonnes k et sh viennent assembler comme dans boki, yakitori, nashi et sushi. Par la translittération, on tente de représenter le plus fidèlement possible les sons étrangers à l’aide de signes graphiques français. Mais le procédé ne conduit pas nécessairement à la francisation intégrale. Il conserve parfois des motifs qui rappellent l’origine des mots et suggèrent leur valeur universelle, freinant ainsi l’intégration totale au système du français. Dans les exemples ci-dessus, le tissu graphique qui sert à confectionner ces mots est donc formé d’une chaîne japonaise et d’une trame française. Il n’y a apparemment pas de raison pour que dans les mots venus du japonais les voyelles se répartissent en cascade autour de la lettre k et du digramme sh qui ne mènent pas une carrière graphique bien aventureuse en français. Ces lettres auraient la réputation de « faire japonais », un exotisme graphique questionnable sur le plan linguistique, mais qui semble efficace sur le plan psychologique.

Les mots kabuki, kakémono, kaki, kamikaze, karaoké et karatéka seraient l’objet de controverses si l’on s’avisait de franciser leurs graphies comme suit : *cabouqui, *caquémono, *caqui, *camiquase ou *camicase, *caraoqué et *caratéca. De même, dans les mots empruntés au japonais, le graphème u se prononce tantôt [y] comme dans futon et surimi, tantôt [u] comme dans fugu, sushi et tempura et tantôt il a la double prononciation comme dans tofu, prononcé [tɔfu] en France et [tɔfy] au Québec. Quant au sh, on le prononce toujours [ʃ] comme dans sashimi, shogun et sushi. Par ailleurs, la translittération oblitère souvent les pléthores de variantes graphiques. Au résultat, le sentiment linguistique d’un usager de la langue française ne le décevra pas : ces mots sont reconnus comme étant étrangers, même s’il arrive que la langue d’origine soit mal identifiée. Un sondage non scientifique effectue auprès de treize locuteurs en janvier 2007 et portant sur quinze emprunts appartenant au domaine de l’alimentation confirme les observations (voir le tableau 7). De manière à avoir un aperçu assez large, nous avons pris soin de choisir des représentants lexicaux appartenant à trois familles de langues, soit le groupe germanique, le groupe roman et le groupe slave. Il est à noter que trois des quinze mots ont été sélectionnés en dehors du corpus.

Tableau 7 : Les mots témoins de l’enquête
antipasti
arabica
baba
bagel
basmati
mesclun
pesto
pita
samovar
sushi
taboulé
tartiflette
tiramisu
trévise
vintage

Parmi les quinze mots, trois sont intégrés aux normes graphiques du français : taboulé, trévise et vintage. Sept locuteurs identifient trévise comme français, cinq identifient vintage comme français tandis que taboulé garde son caractère étranger pour les quinze témoins. La connaissance des référents joue sans doute un rôle dans ces évaluations. Le taboulé est maintenant répandu et son origine n’est plus un mystère. Les douze autres mots du questionnaire ont tous été classés comme des mots étrangers, que le mot vouvoie les couleurs habituelles du français (mesclun, samovar) ou qu’il les tutoie (bagel). Quant aux mots comme tzatziki et yakitori qui ont un caractère nettement xénique, peut-on faire l’hypothèse qu’ils sont intraduisibles, incalquables ou inadaptables?

Par ailleurs, certains mots étrangers sont stigmatisés. La plupart du temps, ce sont les mots anglais. Dans le NPR, la marque anglicisme accompagne neuf des seize mots du corpus provenant de l’anglais, soit les mots brunch, cheeseburger, cheese-cake, cookie, fast-food, fudge, nugget, tonic et vintage. Ce sentiment d’écart n’est pas ressenti devant les emprunts provenant d’autres langues. Les causes de la stigmatisation sont historiques et elles reposent souvent sur des facteurs extralinguistiques comme le pouvoir politique, le poids économique, les développements techniques et scientifiques, la domination culturelle, etc. Le prestige de la langue véhicule à la fois une image positive et l’idée d’intrusion qui vient perturber profondément la langue d’accueil. Comme l’italien au XVIe siècle, l’anglais est aujourd’hui senti comme une menace pour l’avenir du français, alors que toutes les autres langues ne sont pas perçues comme des forces perturbatrices. Le cortège des emprunts faits à ces langues n’entame pas la précellence du français, au contraire ils en constituent des ornements bien vus, des enrichissements bien reçus. Ces langues exercent peu d’influence et elles savent garder leur place. Quant à lui, l’anglais est trop visible; il agace et il attire sur lui la désapprobation. Et les jugements viennent souvent de ceux qui le maîtrisent le mieux. Ces prises de position à l’égard de l’anglais demanderaient une exploration plus poussée. Il faudrait notamment s’interroger sur les motivations des emprunteurs, car c’est la l’une des sources du problème, aucune langue n’en force une autre à puiser dans son patrimoine linguistique.

Quoi qu’il en soit, sur le plan linguistique, la forme étrangère témoigne de ce désir d’identifier l’autre, de garder un indice visuel et graphique de cet ailleurs où se sont forgés les mots qui servent à désigner tous ces mets, ces condiments, ces ustensiles, ces boissons, ces desserts, etc., qui caractérisent des cultures différentes, mais que l’on cherche à connaître, puis à s’approprier. L’art de la cuisine et la vitrine de ses produits forment un creuset qui porte la marque des contacts culturels et qui incite les voyageurs et les migrants à transporter ces mots dans leurs bagages.

Le français accueille volontiers les mots étrangers —sauf dans le cas de certains mots anglais— tout en leur permettant de conserver leurs habits d’origine. Ce comportement est-il partagé par d’autres langues, confirmant ainsi l’idée d’universalité évoquée par Josette Rcy-Debove et Alain Rey? Une mise en parallèle de douze emprunts, dont un provient de l’extérieur de notre corpus (spaghetti), permettra de vérifier les ondulations graphiques susceptibles d’influencer l’intégration des emprunts et de mesurer la force de résistance des mots voyageurs dans sept langues (voir le tableau 8; le signe ∅ identifie la langue d’origine du mot).

Tableau 8 : Le faciès de mots étrangers dans plusieurs langues
Mots Langues
Allemand Anglais Catalan Espagnol Italien Polonais Tchèque
carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio carpaccio
darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling darjeeling
maki maki maki maki maki maki maki maki
miso miso miso miso miso miso miso miso
nashi nashi nashi nashi nashi nashi nashi NAŠI
pesto pesto pesto pesto pesto pesto pesto
sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi sashimi
spaghetti spaghetti spaghetti ESPAGUETI ESPAGUETIS spaghetti ŠPAGETY
sushi sushi sushi sushi sushi sushi sushi SUŠI
tzatziki TSATSIKI/ZAZIKI tzaiziki tzatziki tzatziki tzatziki DZADZIKI/CACIKI tzatziki
wok wok wok wok wok wok wok wok
yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori yakitori

L’exercice de comparaison est très instructif et très édifiant. Il révèle que dans la majorité des cas, les mots étudiés gardent sensiblement la même physionomie aussi bien dans les langues germaniques que dans les langues romanes ou slaves. L’accueil réservé à ces mots par des langues différentes manifeste le même comportement : la volonté transcommunautaire de signaler toujours et partout les origines étrangères de ces mots, sans pour autant les stigmatiser. Ce phénomène d’universalisation du signifiant semble défier le mythe de la tour de Babel. Et s’il y a internationalisation de la forme à partir de la langue d’origine, on peut présumer qu’il y a également internationalisation de la chose désignée.

Les colonnes de mots montrent les correspondances évidentes d’une langue à l’autre. De plus, à quelques exceptions près, les graphies d’origine sont conservées par la langue d’accueil[8] ce qui peut constituer un signal quant à la prononciation qu’il faut privilégier, à savoir celle de la langue prêteuse.

Lorsque l’emprunt est translitéré, il semble y avoir une préférence pour établir un lien transparent entre la graphie et la prononciation, le lien se voulant le plus universel possible. À titre d’exemple, en italien, en catalan et en espagnol, le graphème k, pourtant sporadique dans ces langues, est choisi pour rendre le son [k] dans les mots translitérés des langues asiatiques ou venant du grec, établissant ainsi une équipollence entre le graphème et le son. Les mots maki, tztaziki, wok et yakitori témoignent de ce protocole d’adaptation, ce qui évite les variations graphiques. De même, en polonais, le graphème c est employé dans carpaccio pour indiquer que la prononciation italienne en [k] est conservée [kaʀpatʃjo]. Cette association entre le graphème c et le son [k] est inhabituelle dans cette langue, le graphème c correspondant à la prononciation [ts] comme dans cel [tsɛl] « but » et cebula [tsɛbula] « oignon ». En ce qui a trait aux italianismes, il semble y avoir un consensus quant à l’emprunt intégral, y compris la conservation des voyelles finales. Là où il y a adaptation, c’est surtout pour répondre à des contraintes phonologiques, celles-ci se répercutant sur les graphies. C’est le cas du e prosthétique devant le s initial suivi d’une consonne en espagnol et en catalan : spaghetti → espagaetis et espagueti, respectivement. Quelques autres changements affectent les mots : en allemand, tzatziki se voit concurrencé par zaziki et tsatsiki tandis qu’en polonais, il est concurrencé par dzadziki ou caciki. Enfin, le tchèque semble privilégier les graphies indigènes : naši, špagety et suši sans pour autant condamner les formes étrangères correspondantes.

Ces correspondances entre langues peuvent aussi avoir d’autres causes. Par exemple, on ne peut pas écarter l’hypothèse que des emprunts n’aient pas suivi un parcours linéaire et qu’ils aient été faits à une langue qui avait elle-même emprunté ces mots à la langue d’origine. L’emprunt d’un emprunt renforcerait le caractère de permanence de la graphie originelle. En fin de compte, le processus de transfert d’un mot d’une langue à l’autre peut s’accomplir suivant une infinité d’itinéraires. On évoquera les scénarios les plus plausibles.

La volonté de conserver l’image exotique de ces mots se reflète également dans la prononciation qui reste proche de celle de la langue d’origine. À titre d’exemple, selon le NPR, en France, le mot bagel se prononce [beɡœl] ou [baɡœl]; les deux prononciations ont aussi cours au Québec. Au vu de ces prononciations, trois remarques s’avèrent indispensables : d’abord, l’environnement graphique exigerait la prononciation à la française [baʒɛl]; ensuite, les prononciations [beɡœl] et [baɡœl] ont amené l’Office québécois de la langue française à proposer la graphie baguel en 1988, graphie qui ne s’est pas diffusée; enfin, la prononciation privilégiée par le NPR est très proche de la prononciation anglaise, ce qui donne du poids à l’hypothèse de l’emprunt à l’anglais plutôt qu’au yiddish.

5.2. La pluralité des genres et la singularité du pluriel

Si la forme de l’emprunt demeure plutôt intacte, d’autres facettes du fonctionnement linguistique concernent l’intégration, en particulier le genre et le nombre. Il semble pertinent d’analyser maintenant le traitement grammatical réservé aux emprunts, notamment l’attribution du genre et la formation du pluriel. Les douze mots du tableau 8 ont été repris et huit autres mots choisis au hasard dans le corpus ont été ajoutés. Les renseignements grammaticaux relatifs aux vingt mots ont été vérifiés dans le NPR 2007 (voir le tableau 9).

Tableau 9 : Le traitement grammatical de quelques emprunts dans le NPR
Mots Genre Pluriel
arabica n.m. Absence d’exemple au pluriel.
carpaccio n.m. Absence d’exemple au pluriel.
darjeeling n.m. Absence d’exemple au pluriel.
guacamole n.m. Absence d’exemple au pluriel.
maki n.m. Exemple explicite : Makis au thon.
maracuja n.m. Absence d’exemple au pluriel.
miso n.m. Absence d’exemple au pluriel.
nashi n.m. Exemple explicite : Des nasbis.
pancetta n.f. Absence d’exemple au pluriel.
pesto n.m. Absence d’exemple au pluriel.
pita n.m. Absence d’exemple au pluriel.
samoussa n.m. Absence d’exemple au pluriel.
sashimi n.m. Exemple explicite : Un assortiment de sashimis et de sushis.
spaghetti n.m. Exemple explicite : Des spaghettis à la tomate.
sushi n.m. Exemple explicite : Des sushis et des sashimis.
tempura n.f. Exemple explicite : Les sushis et des tempuras;
trévi se n.f. Absence d’exemple au pluriel.
tzatziki n.m. Absence d’exemple au pluriel.
wok n.m. Absence d’exemple au pluriel.
yakitori n.m. Absence d’exemple au pluriel.

Le tableau 9 permet de constater que les vingt mots d’origine étrangère bénéficient d’un traitement grammatical à la française dans le NPR. Tout mot doit avoir une catégorisation lexico-grammaticale, à savoir appartenir à une partie du discours. Tous les mots du tableau sont des substantifs. La répartition entre le genre masculin et le genre féminin est fondée sur quelques principes. Les sept mots qui se terminent par i prennent le genre masculin; la terminaison o appelle aussi le genre masculin, de même que les finales consonantiques, tandis que la finale a entraîne tantôt le masculin, tantôt le féminin. Le genre de l’emprunt peut être le même que dans la langue d’origine, lorsque la distinction des genres existe dans la langue prêteuse, bien entendu. Par exemple, en italien pancetta est féminin et pesto est masculin; lors de leur passage au français, les deux mots ont conservé leur genre d’origine. De même, le nom de lieu italien Gorgonzola a pris le genre masculin lorsqu’il s’est lexicalisé sous la forme de l’éponyme gorgonzola; le français a importé le nom commun avec son genre. L’attribution de la marque du genre peut reposer sur un élément qui joue un rôle classificateur, par exemple un déterminé (dans café arabica, arabica détermine le nom masculin café; en conséquence, lors de la réduction par aphérèse, il adopte son genre).

Le genre peut varier suivant les aires linguistiques de la langue d’accueil (linguine, mozzarella et ricotta sont féminins en France tandis que minestrone est masculin; au Québec, linguine est masculin —quelques rares attestations au féminin—, minestrone, mozzarella et ricotta possèdent les deux genres, mais le féminin de minestrone et le masculin de mozzarella et ricotta, qui sont d’usage fréquent, font parfois l’objet de critiques. Le catalogage du genre est soumis également à des contraintes particulières quand la langue prêteuse comporte plus de deux genres, à savoir le masculin, le féminin et le neutre. Quand ils migrent en français, les mots allemands appartenant au genre neutre comme das Chromosom ou das Heroin doivent s’ajuster en conséquence : les emprunts chromosome et héroïne prennent respectivement le genre masculin et le genre féminin.

L’analyse grammaticale de tous les emprunts du corpus révèle qu’à une exception près, le processus d’intégration grammaticale de ces mots au regard du pluriel ne diffère en rien de celui des mots forgés à même le matériel morphologique interne. À l’intérieur de l’article dictionnairique, l’absence d’indication sur la formation du pluriel signifie qu’il est régulier, c’est-à-dire formé par le simple ajout d’un s, comme dans cardiologue, écolier, histoire ou tablette. Si la règle et le protocole éditorial sont bien assimilés par les locuteurs pour ce qui est des unités internes, il reste que dans le cas des emprunts, le doute peut s’installer ou donner lieu à des interrogations du genre : « Cuisinons-nous dans des woks ou des wok, mangeons-nous des misos ou des miso, buvons-nous des darjeelings ou des darjeeling? ». En raison des hésitations historiques quant au pluriel qu’il faut privilégier lorsqu’il s’agit des emprunts, le choix se portant parfois sur la règle de la langue prêteuse (angl. brunch : plur. des brunches, all. lied : plur. des lieder) ou prônant le pluriel francisé (angl. brunch : plur. brunchs, all. lied : plur. lieds), une décision doit être prise quant à l’indication du pluriel des noms et des adjectifs dans les articles. Les tergiversations ont eu des conséquences sur la stabilité des règles du pluriel et elles peuvent perturber la maîtrise de la langue. Pour la formation du pluriel des emprunts, il serait plus logique de s’aligner sur la règle générale du français qui consiste à ajouter un s au mot plutôt que de recourir à toutes les tables grammaticales des langues prêteuses. Le pluriel des emprunts doit être régi par le code de la langue d’accueil et non pas par celui de la langue donneuse. Ce mécanisme de régularisation contribuerait à la domestication des emprunts.

Les dictionnaires seraient avisés de fournir systématiquement le pluriel de chaque mot emprunté en tête d’article. Il serait également opportun de donner systématiquement un ou des exemples des emplois pluriels. Dans l’échantillon ci-dessus, cet important renseignement fonctionnel n’est fourni que dans six cas —dont cinq mots japonais terminés par i— sur vingt. Pour l’ensemble du corpus, il est signalé dix-sept fois sur soixante-six, soit dans un peu plus de 25% des cas. C’est peu. Et les lexicographes n’exposent pas leur politique éditoriale à ce sujet. Et là où ce pluriel n’est pas donné —tout en n’étant pas interdit!—, il ne faudrait pas conclure qu’il se construit par analogie avec les mots souches du français. À titre d’exemple, dans BBr, on trouve les pluriels suivants pour le mot lied : plur. des lied (invariable), des lieds, des lieder (pluriel allemand), des lieders. La confusion entraîne des hypercorrections de sorte que dans BBr on trouve des attestations de l’emploi du singulier un lieder. Il en va de même pour les paires de mots linguine/linguini et antipasto/antipasti qui sont soumis à une véritable valse-hésitation quant à leur pluriel.

Parmi les emprunts du corpus, seul antipasti reçoit un traitement spécifique : en effet, le NPR le traite comme un nom masculin pluriel. Le singulier correspondant est antipasto. En outre, la définition du mot le place en contexte italien, « Assortiment de hors-d’œuvre froids [...] servi en Italie à l’apéritif ou au début du repas » pouvons-nous lire dans le NPR. Serait-ce à dire que la chose se cachant derrière le mot n’a pas traversé les frontières italiennes, qu’elle n’est pas encore inscrite dans les mœurs culinaires des francophones? De manière plus plausible, il apparait que te NPR est en retard sur l’actualité. Par ailleurs, il a déjà été fait écho à l’emploi de la variante antipasto au Québec (voir le tableau 4). Selon le NPR, nous serions donc en présence d’un xénisme dont la singularité serait trahie par la graphie, par la définition et par le traitement grammatical, un trio qui est déterminant dans les étapes de la mue d’un emprunt.

6. La productivité morphologique et sémantique des emprunts

« Un mot étranger, dès le moment où il sert de base à une dérivation selon le système morphosyntaxique français est véritablement intégré à notre langue » (Guilbert 1975 : 97). La productivité dérivationnelle ou sémantique constituerait alors la preuve par excellence de l’intégration des emprunts. Sans vouloir remettre en question la position de Louis Guilbert, force est de constater que cette capacité de production dans le cas de certains emprunts est souvent étique, pour ne pas dire quasi inactive. Tel est le cas de notre corpus de 66 mots.

Sur le plan morphologique, on repère quelques nouvelles formes dans la documentation québécoise, notamment des dérivés, mais surtout des abrégements. Le mot brunch pourrait être à l’origine de bruncher et bruncheur; il est possible aussi que l’on ait affaire à des calques à partir de l’anglais. Trois mots s’abrègent, soit cheeseburger (→ cheese), cheese-cake (→ cheese) et fast-food (→ fast). Un seul autre mot du corpus est touché par la bande par la morphologie; il s’agit de pizzaïolo qui est d’usage au Québec, mais qui est concurrencé par le pseudo-anglicisme familier pizzaman (BBrQc 1993). Même s’il ne fait pas partie du corpus, le mot pizza mérite un bilan. Il s’abrège en pizz (BBrQc 1993) ou pizze (BBrQc 2003) et il entre dans la construction d’un mot-valise : pizzaghetti (attesté en 2000 dans BrQc). Parmi les mots convoqués dans cette étude, celui qui est le plus riche du point de vue de la productivité morphologique est spaghetti. Il n’est pas membre du corpus, mais il vaut la peine de parcourir sa descendance. Le mot spaghetti est en effet à l’origine du mot-valise qu’on vient de mentionner, d’une unité lexicale complexe (spaghetti italien « à la bolognèse », attesté en 1991 dans BrQc) et d’une cascade d’abréviations : spag (attesté en 1995 dans BBrQc, mais déjà consigné en 1992 dans le DQA); spagate (attesté en 1989 dans le Dictionnaire des canadianismes [DC]); spagatte (attesté en 1999 dans BBrQc); spaghatte (attesté en 1999 dans BBrQc); spaguette (attesté en 2000 dans BBrQc, mais consigné en 1989 dans le DC). On trouve aussi spaghetti dans différentes formations complexes obéissant au modèle : spaghetti à la [...]. Hors du champ culinaire, il a produit western(-)spaghetti, forme dans laquelle il prend le sens de « italien ». C’est là tout son héritage après plus de cent ans d’usage en français. Emprunté en 1893, il mettra du temps avant d’être répertorié dans les dictionnaires. Il fera son entrée dans le Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI] dans la refonte de 1924. L’article est court : « spaghetti n. m. pl. (mot ital.). Macaroni très mince et sans trou ». La genre prochain de la définition est plutôt surprenant, d’autant que la définition même de macaroni en fait presque un xénisme : macaroni : « Pâte de fine farine moulée en tubes longs et creux, qui est un des mets favoris des Italiens ». Au fil du temps, la définition de spaghetti évoluera; dans le PLI 2007, le mot est défini : « Pâte alimentaire originaire de Naples, en forme de bâtonnet long et fin ».

La question des variantes graphiques peut être rattachée à la morphologie. De fait, les variantes graphiques des mots du corpus sont plutôt rares. L’élargissement des sources documentaires dépouillées donne quelques maigres résultats.

Sur le plan sémantique, seulement cinq des 66 mots du corpus sont polysémiques, à savoir arabica, cookie, fast-food, fudge et vintage; deux monosèmes ont cependant un sous sens, soit carpaccio et maracuja. Aucun polysème n’a plus de deux sens. Le mot le plus riche est vintage dont le deuxième sens possède un sous-sens. Les extensions de sens se sont faites dans le domaine même de l’alimentation pour arabica, fast-food et fudge. Sur un total de douze sens et de trois sous-sens produits par ces mots, deux sens et un sous-sens n’appartiennent pas à l’alimentation. Il s’agit de cookie (sens 2 : informatique) et vintage (sens 2 : mode; sens 2, sous-sens : photographie). Il est fort probable que les deuxièmes sens de cookie, fast-food, fudge et vintage soient de nouveaux emprunts et que seul arabica ait produit un nouveau sens en français. La marque anglicisme qui coiffe les sens vient raffermir, sinon confirmer cette hypothèse.

Les 66 emprunts n’ont donné que quelques dérivés et abréviations, ils n’ont laissé aucune locution et à peine entrouvert de nouvelles pistes sémantiques. Cette faible productivité des emprunts en alimentation est-elle normale ou le fruit du hasard? Il est difficile de trancher sans élargir le corpus. Toutefois, le facteur temps qui aurait dû jouer en faveur du redéploiement morphosémantique de certains mots n’a eu aucun impact, sinon celui de confirmer que ce vocabulaire a un faible taux de rendement interne, même après de longues années de fonctionnement dans la langue française. Le caractère universel de ces unités ne semble pas suffire pour leur garantir une longue descendance ou des collatéraux!

Il n’en demeure pas moins que ces mots font désormais partie du système de la langue française où ils ont été accueillis. Sans jamais s’y fondre complètement, ils ajoutent une couleur particulière au paysage linguistique, un paysage qui a toujours connu une diversité remarquable. Ces quelques emprunts d’allure exotique ne font que témoigner de la vitalité de la langue française et ils illustrent bien que le français n’est pas une langue en déclin et en train de perdre son âme sous la poussée envahissante des mots étrangers. C’est une langue pleine de ressources et qui est en mesure de se protéger, à condition qu’on y mette un peu de bonne volonté. Le contingent d’emprunts raisonnablement accommodés est le signe de la souplesse formelle du français et de sa capacité à participer à l’universel. Et s’il est vrai que la langue est le miroir de la société, elle remplit bien son rôle dans une communauté où les influences culturelles se sont ainsi manifestées et enchâssées en permanence au cours de l’histoire. Les 66 emprunts et les quelques exemples puisés en dehors du corpus ont pris langue avec le français et, loin de précipiter sa chute ou de le mettre en danger d’extinction, ils en montrent les forces vives et ils activent les mécanismes de domestication forgés au cours des siècles, justifiant la place de la langue de Molière dans le concert des nations.

Bibliographie

[Note : Plusieurs éditions et tirages du (Nouveau) Petit Robert ont été utilisés pour cette contribution. Aussi, afin de ne pas allonger la bibliographie, nous n’incluons pas les références détaillées de chaque édition ou tirage. N’apparaissent que les références du premier PR (1967) et du NPR 2007 (2006). Il en va de même pour le Petit Larousse illustré. Seule l’édition de 2007 est retenue.]

Notes

[1] Les archives de Biblio Branchée qui ont été consultées couvrent les dates extrêmes suivantes : début le 1er janvier 1980, fin le 31 décembre 2006. Cette base de textes journalistiques intègre des journaux québécois [= BBrQc] et européens (Belgique, France, Suisse) [= BBrFr].

[2] Nous remercions Danièle Morvan et Marie-Hélène Drivaud du Robert pour l’aide qu’elles nous ont apportée dans l’établissement de cette série de dates, de même que pour celles du tableau 3.

[3] Les dates correspondent à l’année de publication et non au millésime.

[4] Cette date correspond au millésime 2006.

[5] Cette date correspond au millésime 2007.

[6] Les années 2005 et 2006 sont celles des dates de publication du dictionnaire; elles correspondent aux millésimes NPR 2006 et NPR 2007, respectivement.

[7] Ce projet est couramment dénommé FRANQUS [FQS], c’est-à-dire « Français québécois, usage standard ».

[8] Les mots pour lesquels il y a eu une adaptation ou des ajustements graphiques apparaissent en petites capitales dans le tableau 8.