Le discours de présentation du dictionnaire : reflet d’une évolution à travers les âges

« Nous manquons d’études d’ensemble sur le genre Préfaces de dictionnaires, comme sur les textes qui les complètent ou en tiennent lieu : “Avis aux lecteurs”, “Avant-propos”, “Eclaircissement”, “Avertissement”, “Discours préliminaire”, “Prospectus”, etc. Destinés à expliquer ou à justifier le projet particulier que représente chaque dictionnaire, à préparer sa réception et son utilisation, ils abordent, à l’occasion ou en marge de la présentation du contenu, de nombreuses questions de linguistique, d’histoire de la langue, de théorie et d’histoire de la lexicographie, quand ce n’est la critique d’ouvrages ou d’auteurs rivaux. » (QUEMADA, 1997 : VIII)

En 1997, Bernard QUEMADA soulignait que « le genre Préfaces de dictionnaires » avait fait l’objet de peu d’études de la part des chercheurs du domaine de la lexicographie. Cela peut d’ailleurs sembler paradoxal étant donné que la majorité des dictionnaires généraux monolingues français contiennent un ou des discours préliminaires[1] dont les visées sont notamment de décrire « l’entreprise, ses objectifs linguistiques, didactiques, politiques, les destinataires visés, les positions théoriques et méthodologiques des rédacteurs envers la langue et sa description, les conditions d’exécution de l’ouvrage, etc. » (QUEMADA 1997 : IX).

À l’instar de l’article de dictionnaire, dont l’architecture et le contenu se sont transformés à travers les siècles, le discours de présentation a connu une évolution, plus discrète, certes, mais tout aussi importante. Des variations sont notables sur le plan du fond, c’est-à-dire en regard des thèmes abordés, ainsi que sur le plan de la forme. Pour illustrer le caractère évolutif de ce type de discours, nous allons examiner un ensemble de dictionnaires et passer en revue les passages qui ont trait, d’une part, à la description du public visé et, d’autre part, aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents. Cette contribution s’inscrit dans le prolongement de recherches du même genre menées par les auteurs (voir CORMIER, FRANCŒUR et BOULANGER, 2001).

1. Corpus d’étude et considérations préalables

L’étude porte essentiellement sur les dictionnaires monolingues généraux du français. Nous avons donc laissé de côté les dictionnaires à visée encyclopédique pour nous concentrer sur les dictionnaires de langue purs. Les textes préliminaires de seize dictionnaires parus au cours des quatre derniers siècles ont été analysés. Le XVIIe siècle est représenté par les trois premiers répertoires monolingues du français, le Dictionnaire Francois [...] de Pierre RICHELET (1680), le Dictionaire Universel [...] d’Antoine FURETIÈRE (1690) et le Dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy (1694). Au XVIIIe siècle, les dictionnaristes français se sont surtout employés à produire des répertoires à forts contenus terminologiques. Comme l’explique Laurent BRAY (1990 : 1801), « [l]es grandes productions de lexicographie générale sont des reprises du siècle précédent ». Outre les deuxième, troisième, quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, parues respectivement en 1718, 1740, 1762 et 1798, un ouvrage important parait à cette époque, le Dictionaire Critique de la Langue Française de Jean-François FÉRAUD (1787), ouvrage retenu dans le corpus. Par ailleurs, les textes de présentation de quatre répertoires du XIXe siècle ont été analysés, soit les préfaces du Dictionnaire de la langue française de Prosper POITEVIN (1855), du Dictionnaire de la langue française d’Émile LITTRÉ (1863) et du Dictionnaire classique de la langue française d’Henri BESCHERELLE Jeune (1880), ainsi que l’« Introduction » du Dictionnaire général de ta langue française d’Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER (1890). Finalement, nous avons étudié le discours de présentation de huit ouvrages du XXe siècle : le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française —communément appelé Grand Robert— (1965), le Dictionnaire du français contemporain (1966), le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française —mieux connu sous le nom de Petit Robert— (1967), le Grand Larousse de la langue française (1971-1978), le Dictionnaire du français vivant (1972), le Dictionnaire de la langue française. Lexis (1975), le Logos. Grand dictionnaire de la langue française (1976) et enfin le Dictionnaire Hachette de la langue française (1980).

De prime abord, l’analyse des textes de présentation des ouvrages du corpus mène à certaines considérations générales. On constate premièrement que différents titres leur ont été attribués, de 1’« Avertissement » du Dictionnaire François à 1’« Avant-propos » du Dictionnaire du français contemporain, en passant par l’« Introduction » du Dictionnaire général de la langue française et la « Présentation » dans le Petit Robert. D’où la nécessité, nous semblait-il, d’adopter un terme générique, en l’occurrence l’expression discours de présentation, pour désigner ce genre discursif auquel appartiennent les textes introductifs.

Deuxièmement, il est intéressant de noter que, dans certains des répertoires à l’étude, le discours de présentation s’articule autour de plus d’un texte. Dans le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, par exemple, plusieurs écrits composent le discours de présentation : 1’« Introduction » et la « Postface » du premier volume ainsi que les « Préfaces » des quatrième, cinquième et sixième volumes. Le Grand Larousse de la langue française cumule pour sa part trois textes qui, regroupés au début du premier volume, relèvent du discours de présentation : l’un s’intitule « Préface », l’autre « Introduction à la partie “grammaire et linguistique” » et il porte spécifiquement sur cette partie du dictionnaire, et un dernier a pour titre « La partie historique des articles », dans lequel sont décrits les principes de datation adoptés par les rédacteurs. De même, le discours de présentation du Logos s’articule autour de deux textes distincts, le premier, une préface signée par l’auteur, le second, intitulé « Logos. Grand dictionnaire de la langue française », texte non signé dans lequel sont, entre autres, explicités le mode de présentation de la nomenclature, les principes adoptés pour la transcription phonétique des entrées ainsi que les différentes marques d’usage employées dans les articles. Enfin, l’amplitude accordée au discours de présentation varie considérablement d’un répertoire à l’autre, allant d’une page (voir BONNARD, 1971) à trente-neuf pages (voir Littré, 1863) dans les ouvrages retenus aux fins de l’étude. On pourrait croire que la longueur du discours de présentation varie parallèlement à la taille du dictionnaire. Or, il semble que ce ne soit pas nécessairement le cas[2]. Le Dictionnaire du français vivant, ouvrage de petit format et qui comporte un seul volume, s’ouvre sur un texte de présentation de huit pages. Le Grand Larousse de la langue française, qui compte sept volumes, est quant à lui présenté au moyen d’un ensemble de trois textes qui totalisent sept pages et demie, tandis que le Petit Robert fait l’objet d’un discours de présentation qui grimpe à dix-sept pages. De même, on pourrait s’imaginer que les textes ont tendance à s’allonger dans les dictionnaires contemporains par rapport à leurs congénères plus anciens. Ce n’est certes pas le cas, la longueur n’ayant rien à faire avec l’époque de production du dictionnaire.

2. Illustration du caractère évolutif du discours de présentation

Deux thèmes serviront à illustrer quelques-unes des transformations qu’a connues le discours de présentation au cours des trois derniers siècles. Nous traiterons dans un premier temps des passages consacrés à la description du public visé, puis nous aborderons dans un deuxième temps les opinions relatives aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents.

2.1. Passages consacrés à la description du public visé

Un certain nombre de textes de présentation que nous avons eu l’occasion d’étudier renferment des références explicites au public visé et tendent à proposer une description plus ou moins détaillée de ce dernier. Toutefois, il semble que, parallèlement à la diffusion accrue qu’ont connue leurs œuvres, les dictionnaristes ont accordé une importance grandissante au destinataire dans leurs écrits préfaciels. L’analyse révèle que le thème du destinataire, bien qu’abordé par les auteurs de textes de présentation de dictionnaires parus aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, n’était pas, en règle générale, le sujet fondamental de leurs propos. La place qui lui était alors accordée apparait accessoire lorsqu’on la compare à celle réservée au même thème dans les discours préliminaires de répertoires parus au XXe siècle. Les exemples qui suivent permettront d’illustrer ce phénomène.

Dans la majorité des textes de présentation des répertoires du corpus parus entre le XVIIe et le XIXe siècle, l’évocation du public visé est des plus sommaires, parfois même inexistante. À titre d’exemple, citons 1’« Avertissement » du Dictionnaire François de Pierre RICHELET, texte qui compte quatre pages et dans lequel deux courtes phrases font référence au public visé :

« J’ai fait un Dictionnaire François afin de rendre quelque service aux honnêtes gens qui aiment notre Langue. [...] En faveur des Etrangers, on a ajouté aux mots, & aux phrases des bons Ecrivains le genre de chaque nom avec la terminaison féminine des adjectifs, & l’on en a donné des exemples. »

La préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie françoise n’est guère plus étoffée sur ce point. François CHARPENTIER, qui en est l’auteur présumé, signale que l’ouvrage s’adresse aux « Estrangers qui aiment nostre Langue » ainsi qu’aux « François mesmes qui sont quelquefois en peine de la veritable signification des mots, ou qui n’en connoissent pas le bel usage, & qui seront bien aises d’y trouver des esclaircissements à leurs doutes ». Ce sont là les seules indications relatives au destinataire dans le contenu de la préface de neuf pages.

Un siècle plus tard, en 1787, Jean-François FÉRAUD publie le Dictionaire Critique de la Langue Française, ouvrage dont le premier tome est précédé d’une préface de quinze pages dans laquelle l’auteur consacre deux brèves séquences à la question du destinataire. D’abord à la page IJ, où il explique que l’ouvrage contient des remarques et observations puisées dans différents ouvrages tels que les grammaires et les journaux de littérature. Au sujet de ces remarques et observations, il précise :

« Et quand nous n’aurions fait que les réunir dans un même ouvrage, et les disposer dans l’ordre le plus comode pour en faciliter la recherche, nous croirions toujours avoir rendu un grand service, non seulement à toutes les Nations, chez qui notre Langue et notre Litératûre sont familières; non seulement aux jeunes gens et aux habitans des diférentes Provinces de France, à qui ce secours est absolument nécessaire, mais aux Français même de la Capitale, sans en excepter les Gens de lettres, souvent plus ocupés des choses et des pensées que de l’emploi et de l’arrangement des mots [...]. »

Puis, à la page XIJ, FÉRAUD ajoute :

« [...] nous prions les Gens de Lettres de faire atention que ce Dictionaire est spécialement destiné à l’instruction des étrangers, des jeunes gens, des Habitans des diférentes Provinces [...]. »

Les dictionnaristes du XIXe siècle adoptent une attitude semblable à celle de leurs devanciers, laissant de côté le thème du destinataire pour se pencher sur des préoccupations plus linguistiques dans les discours préliminaires de leurs ouvrages. Les trente-neuf pages de la préface du Dictionnaire de la langue française d’Émile LITTRÉ renferment bien quelques occurrences des mots lecteur et public, mais elles n’offrent aucune description du lecteur type ou du public pour lequel l’ouvrage a été conçu. Selon Georges MATORÉ (1983 : 417), « [o]n devine un public de médecins, de notaires, de professeurs, de gens du monde et aussi de bourgeois cultivés pour qui la possession du Littré était le signe d’un statut social et aussi sans doute un instrument de référence dans des conversations [...] où tel ou tel point de grammaire ou de vocabulaire était discuté ». Mais ce ne sont là que des présomptions, LITTRÉ ayant gardé le silence sur la question. En guise de conclusion à la préface du Dictionnaire classique de la langue française (1880 : II), Henri BESCHERELLE Jeune, auteur de l’ouvrage et fort probablement le préfacier, se contente pour sa part de mentionner que le dictionnaire qu’il propose « manquait incontestablement à toutes les classes de la société ». Il ajoute que, « [e]n ce qui concerne la prononciation, il sera on ne peut plus précieux pour les personnes de la capitale et de la province, et pour les étrangers [...] ». Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER tracent quant à eux un portrait du public qu’ils privilégient, portrait dont les contours restent cependant assez flous. Ils expliquent, dès le deuxième paragraphe de la préface du Dictionnaire général de la langue française (1890 : 1), qu’ils ont tenté « de répondre aux besoins du plus grand nombre » et « de composer une œuvre simple, claire et intelligible pour tous », précisant que l’histoire des mots « ne s’adresse pas seulement aux érudits; elle intéresse tous ceux qui veulent connaître exactement le sens des mots qu’ils emploient ». L’évocation du destinataire revient plus loin dans le texte. À la page VIII, les auteurs soulignent qu’ils ont voulu rendre leur ouvrage « assez complet pour répondre aux besoins des différentes classes de lecteurs ». Enfin, ils signalent plus avant dans la préface (p. XXIII) que leur dictionnaire s’adresse aux « Français comme aux étrangers, aux lettrés comme aux gens du monde ». Ces mentions relatives au public visé sont pour ainsi dire noyées dans la préface de près de vingt-cinq pages du Dictionnaire général de la langue française. Autrement dit, les auteurs n’insistent pas outre mesure sur la question du destinataire, et ce thème occupe une place somme toute assez discrète dans la préface de l’ouvrage.

L’image du public visé est nettement mieux cernée dans les textes de présentation des dictionnaires du XXe siècle. Cette préoccupation se manifeste de deux façons. Premièrement, tous les textes contemporains étudiés comportent une référence explicite au public visé. Deuxièmement, en comparaison avec les brèves mentions relevées dans les écrits préfaciels des répertoires parus au cours des siècles précédents, la description du destinataire fait généralement l’objet de passages étoffés, voire de paragraphes entiers. L’extrait ci-dessous, tiré de la première édition du Petit Robert, illustre bien cette tendance des lexicographes du XXe siècle à décrire avec force détails les différents groupes d’usagers auxquels ils destinent leur ouvrage.

« Ce dictionnaire s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la langue française, à ceux qui désirent l’apprendre si elle n’est pas leur langue maternelle, aussi bien qu’à ceux qui veulent la bien connaître.

Il est destiné d’abord aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants. Quelles que soient leurs études, ils doivent maîtriser le langage et enrichir les connaissances qu’ils en ont, en s’appuyant sur un ouvrage de base. Nous avons voulu leur donner le dictionnaire indispensable qu’un grand nombre de professeurs nous ont encouragés à élaborer, et, remplissant le vœu des uns, satisfaire les besoins des autres.

Le Petit ROBERT s’adresse aux étrangers, pour lesquels il est aussi conçu, par l’abondance des exemples et des constructions, le classement systématique des niveaux d’usage, l’étude des rapports synonymiques et antonymiques, la transcription phonétique de tous les mots, qui leur apporteront les repères nécessaires à l’apprentissage de cette langue difficile qu’est le français.

Bien entendu, ce public d’« apprentis » n’est pas le seul auquel soit destiné notre dictionnaire. Tous ceux qui ont à employer notre langue, par profession ou par goût, y trouveront un ensemble de connaissances encore jamais réunies en un seul volume. Nous espérons surtout que ce dictionnaire sera un jour celui du grand public de langue française, qu’il s’agisse des Français, des Canadiens ou des Suisses, des Belges ou des élites francophones d’Afrique et d’ailleurs. » (Petit Robert 1967 : IX)

Le Petit Robert ne constitue pas le seul exemple du genre. Dans le Lexis, des sept pages que compte la préface, une page est consacrée presque entièrement à la description du public visé.

« De par son objet, il [le Lexis] est destiné d’abord au large public de l’enseignement. Par sa présentation, le nombre et la diversité des informations qu’il donne sur l’utilisation des mots de la langue, il s’adresse à tous les enseignants, aux élèves du deuxième cycle, aux étudiants de l’enseignement supérieur, à la formation permanente, aux étrangers, à tous ceux qui veulent comprendre le fonctionnement de la langue et ont à se perfectionner dans sa pratique, à ceux qui doivent en acquérir la maîtrise intelligente et les techniques d’expression. [...]

Mais un dictionnaire de langue s’adresse aussi au public très vaste de tous ceux qui sont confrontés journellement à tous les systèmes de communication, qui écoutent la radio, regardent la télévision, lisent des journaux et des revues, ou qui, au détour d’un texte, d’un rapport, d’une conversation, rencontrent une expression technique ou scientifique dont le sens est inconnu ou mal connu. L’extension souvent considérable de ces terminologies, une modification constante des techniques, un changement dans les habitudes verbales comme dans les autres comportements rendent la compréhension souvent difficile. Le Lexis veut ainsi répondre aux besoins du public toujours plus vaste des techniciens, des ingénieurs, des scientifiques, pour lesquels la connaissance de la langue et du vocabulaire est aussi un moyen de promotion intellectuelle et sociale. (...)

Le Lexis est un dictionnaire de langue adapté aux besoins nouveaux de ceux qui utilisent le français pour lire les textes les plus divers et pour recourir à toutes les sources d’information; aussi s’adresse-t-il à tout le public français et étranger pour lequel le français n’est pas une langue morte, figée dans ta contemplation de son seul passé. » (Lexis 1975 : VI)

Le texte de présentation du Dictionnaire du français vivant s’ouvre quant à lui sur deux paragraphes qui, de par la description du public cible, mettent en lumière la visée proprement didactique de l’ouvrage :

« Le présent ouvrage a été conçu et rédigé par des enseignants qui se sont efforcés de réaliser l’outil simple, clair, précis et commode qu’ils eussent aimé trouver jadis dans leur milieu familial ou à l’école lorsqu’ils étaient eux-mêmes élèves, puis plus tard dans l’exercice de leur métier d’instituteur ou de professeur. Il s’agit donc d’un dictionnaire à l’usage de tout le monde, et en particulier des enfants à partir de l’âge de lire et de comprendre seuls.

Sa présentation originale, sa matière rigoureusement sélectionnée, sa simplicité voulue et son caractère vivant le rendent très accessible aux plus grands élèves de l’école primaire. La précision des étymologies et des définitions, les nuances de sens distinguées par des phrases-exemples précédant l’explication, la richesse des synonymes et des contraires, le souci de mettre en garde l’usager contre des expressions et tournures non reçues dans le langage tenu recommandent tout spécialement son emploi dans les établissements de second degré. Les auteurs espèrent ainsi offrir aux usagers un vrai dictionnaire de la langue française. » (Dictionnaire du français vivant 1972 : VII)

Les extraits reproduits ci-dessus mettent clairement en évidence l’insistance avec laquelle certains lexicographes contemporains tendent à décrire le public auquel ils destinent leur ouvrage. De plus, ils portent à croire que les lexicographes ont désormais pour ambition de rallier le plus grand nombre d’usagers possible, ce qu’a d’ailleurs noté Henri MESCHONNIC (1991 : 60), qui écrit à ce propos : « [m]anifestement, ce discours ne veut oublier personne ». Le dictionnaire monolingue général du français que l’on propose sur le marché au XXe siècle veut en outre convenir à des catégories d’usagers bien définies, ou, du moins, mieux identifiées qu’aux siècles précédents. Ainsi, on s’adresse non seulement à des publics d’origine différente (du Français au Canadien, en passant par les élites francophones d’Afrique), mais également à des catégories d’utilisateurs aux besoins souvent fort diversifiés (enseignants, élèves du primaire ou du secondaire, étudiants des cycles supérieurs, ingénieurs, scientifiques, francophones cultivés, etc.). C’est du moins ce que laissent entendre les auteurs de certains des textes de présentation étudiés.

Comme nous l’avons évoqué précédemment, la diffusion accrue que connait de nos jours l’objet dictionnaire, tant dans la société en général qu’à l’école, n’est sans doute pas étrangère à l’orientation nouvelle des propos tenus dans les textes de présentation en ce qui concerne le public cible. Depuis le début du XXe siècle et, notamment, depuis la venue sur le marché de dictionnaires de petit format, ce ne sont plus seulement les lettrés ou les gens fortunés qui ont accès au dictionnaire, mais bien la population en général.

« La publication des petits dictionnaires Larousse a modifié complètement ce qu’on pourrait appeler le “marché des dictionnaires”. Autrefois, seules les personnes relativement instruites et aisées possédaient un dictionnaire. À vrai dire, depuis 1845, la mise en vente de dictionnaires par fascicules avait permis à des couches de population assez étendues : instituteurs, petits fonctionnaires, artisans autodidactes, etc., de se procurer des ouvrages dans lesquels ils pouvaient non seulement vérifier l’orthographe ou la définition des mots, mais aussi puiser des renseignements de tous ordres : historiques, juridiques, etc. [...] Cette diffusion restait toutefois limitée : beaucoup de gens appartenant à des milieux modestes continuaient à considérer le dictionnaire comme un luxe. La publication d’ouvrages lexicographiques de petit format et de prix modique d’une part, la diffusion de l’enseignement primaire et le progrès général des connaissances d’autre part, ont transformé le dictionnaire en objet de première nécessité. » (MATORÉ, 1968 : 138)

En outre, les dictionnaires ont été publiés en nombre croissant depuis la deuxième moitié du XXe siècle, ce qui a eu pour effet de créer une concurrence pratiquement inexistante auparavant. Henri MESCHONNIC (1991 : 59-60), qui aborde le sujet de la représentation du public visé dans le dictionnaire, en arrive à la conclusion suivante :

« [O]n dirait que les faiseurs et éditeurs de dictionnaires expriment plus que ceux du passé la hantise d’un public, dont ils se font à l’avance une représentation telle qu’ils paraissent plus souhaiter lui convenir que le susciter.

Ce qui n’est pas le critère de l’œuvre : l’œuvre fait son public. Elle ne cherche pas à se conformer à un public connu d’avance. Ni Furetière, ni Bayle, ni Diderot, ni Littré, ni Larousse, Pierre, ne se sont apparemment d’abord posé la question de leur public. Ils ont fait ce qu’ils voulaient faire, dans une relative solitude, et incertitude du succès. »

Ce qu’Henri MESCHONNIC laisse entendre, c’est que la démarche des dictionnaristes s’est transformée sous l’influence du nouveau marché des produits dictionnairiques et de la demande sociale et pédagogique. Aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, la conception des dictionnaires de même que leur contenu étaient, semble-t-il, largement tributaires des convictions politiques, sociales, philosophiques ou linguistiques de leurs auteurs. Les lexicographes d’alors souhaitaient certainement susciter l’intérêt du public, mais ils ne semblaient assujettis —ou ne s’assujettissaient— à aucune pression particulière de sa part. Une telle attitude est difficilement envisageable de nos jours; nul ne peut en effet se permettre d’élaborer un dictionnaire sans poser au préalable la question du public auquel il est destiné, d’autant qu’un répertoire est plus souvent un labeur d’équipe qu’une recherche individuelle. D’où cette « hantise » du public, pour reprendre les mots d’Henri MESCHONNIC (1991 : 59), qui se traduit par de longs développements sur le thème du destinataire dans le discours de présentation de certains dictionnaires. En corollaire, derrière l’idée de courtiser le public, peuvent se cacher des considérations commerciales et une mainmise sur un ou des créneaux de diffusion.

2.2. Passages consacrés aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents

Tout dictionnaire, on le sait, est redevable dans une certaine mesure à ses prédécesseurs : « [l]e fait lexicographique procède par filiation continue et reprises incessantes » (WAGNER, 1967 : 120). Il s’agit là d’un protocole reconnu des théoriciens du domaine, mais également des lexicographes. Josette REY-DEBOVE (1971 : 42) déclare notamment :

« Les dictionnaires se copient les uns les autres. C’est un reproche qu’on leur fait, et qui n’a pas de valeur en soi. Toute nomenclature nouvelle est la copie retouchée d’une autre nomenclature qui n’est que partiellement satisfaisante. On y ajoute et on y retranche, ou pour la moderniser si le modèle est ancien, ou pour la restructurer si le modèle est actuel mais parait arbitraire. »

Les textes de présentation de dictionnaires anciens témoignent généralement de cette filiation des répertoires, ce qui n’est pas le cas des textes de présentation que l’on trouve dans les ouvrages contemporains. Il ressort en effet de l’étude que les lexicographes du XVIIIe et du XIXe siècles étaient enclins à donner crédit aux travaux de leurs devanciers et à confesser sans détours s’en être inspirés. Le rappel de l’œuvre académique était d’ailleurs un passage presque obligé chez presque tout le monde. Le discours de présentation du dictionnaire constitue souvent un témoignage en ce sens[3]. À titre d’exemple, citons Prosper POITEVIN qui, dans la préface du Dictionnaire de la langue française, dit avoir pris appui sur le Dictionnaire de l’Académie française et déclare sans ambages (p. vj) : « [...] plein de respect pour l’Académie, nous l’avons prise constamment pour guide : c’est sur elle que nous nous sommes appuyé, c’est à sa lumière que nous avons marché ». Dans le même esprit, les propos tenus par Émile LITTRÉ dans la préface de son dictionnaire montrent que le lexicographe a établi sa nomenclature sur la base de celle du Dictionnaire de l’Académie française.

« Quand en 1696 [sic] l’Académie française prit le rôle de lexicographe, elle constitua à l’aide des dictionnaires préexistants et de scs propres recherches, le corps de la langue usuelle. Ce corps de la langue, elle l’a, comme cela devait être, reproduit dans ses éditions ultérieures, laissant tomber les mots que l’usage avait abandonnés et adoptant certains autres qui devaient à l’usage leur droit de bourgeoisie. [...] Quoi qu’il en soit, ce corps de langue a été rigoureusement conservé dans mon dictionnaire; il n’est aucun mot donné par l’Académie qui ne se trouve à son rang. » (Dictionnaire de la langue française 1863 : VII)

Pour leur part, Adolphe HATZFELD et Arsène DARMESTETER consacrent le dernier paragraphe de 1’« Introduction » du Dictionnaire général de la langue française (p. XXIII-XXIV) à l’énumération des multiples sources, dictionnairiques ou autres, auxquelles ils ont puisé. Le passage cité est un véritable cours d’histoire de la lexicographie :

« Il nous reste à dire, en terminant, tout ce que nous devons aux précieux travaux de nos devanciers : au Glossaire de Du Cange; au Dictionnaire historique de La Cume de Sainte-Palaye; à celui de Godefroy, plus riche et plus complet; aux Dictionnaires anciens de Cotgrave, de Nicot, de Furetière, de Richelet, de la Société de Trévoux, etc.; aux Dictionnaires plus modernes de Bescherelle, de Laveaux, de Dupiney de Vorepierre, etc.; à la vaste Encyclopédie de Larousse; aux diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie, qui n’est pas seulement le dictionnaire de l’usage, mais du bon usage; aux lexiques qui accompagnent les éditions savantes de nos auteurs, particulièrement à ceux des Grands Écrivains de la France, publiés sous la direction de M. Régnier; au recueil de Matériaux pour servir à l’historique du français, publié par M. Delboulle; aux documents inédits que MM. Godefroy, Delboulle et Schöne ont bien voulu mettre à notre disposition; aux premières livraisons du Dictionnaire historique de l’Académie française, vaste répertoire d’exemples, où nous avons puisé; enfin, et surtout, au Dictionnaire de Littré, le plus puissant effort qui ait été tenté pour réunir dans un monument unique les principaux documents relatifs à l’histoire, à la signification et à l’emploi des mots de notre langue. Si nous avons pu, comme c’était notre ambition, éclairer d’un jour nouveau l’histoire des mots par l’histoire des idées qu’ils représentent, c’est à celui qui a frayé le chemin qu’il convient d’en rapporter le mérite. Mais nous nous pardonnerions d’oublier ici M. Gaston Paris, un des maîtres de cette école de philologie française dont relèvent plus ou moins tous les travaux de ce temps relatifs à l’histoire de notre langue. »

En révélant s’être appuyés sur des ouvrages reconnus et salués, les lexicographes d’alors assoyaient leur crédibilité et donnaient à leur dictionnaire une valeur indéniable aux yeux du public et de la communauté scientifique. On comprend cependant que des témoignages de ce genre ne soient plus de mise dans les textes de présentation rédigés à une époque où « [l]e monde des dictionnaires est [...] un univers de batailles non seulement linguistiques mais économiques » (BOULANGER, 1986 : 6). De fait, les lexicographes contemporains dévoilent rarement l’identité de leurs maîtres à penser; seuls Paul ROBERT et Alain REY se distinguent, dans le corpus étudié, poursuivant la tradition de leurs devanciers. Ainsi, dans 1’« Introduction » du premier volume du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (1965 : V-VI), Paul ROBERT mentionne d’abord les sources l’ayant inspiré dans l’élaboration d’un dictionnaire analogique :

« J’ai employé d’autres méthodes que mes devanciers, mais la conception d’un dictionnaire analogique est déjà ancienne. C’est en 1852 que le Dr Peter Mark Roget publiait en Angleterre son « Thesaurus of english words and phrases » (Longmans, éd.), en 1862 que p. Boissière donnait son Dictionnaire analogique de la langue française dont Charles Maquet a présenté en 1936 une édition réduite et refondue (Larousse, éd.). L’abbé Elie Blanc a publié une « classification naturelle et philosophique des mots, des idées et des choses » dans un « Dictionnaire universel de la pensée » (E. Vitte, éd., 1899), p. Rouaix un « Dictionnaire des idées suggérées par les mots » (Colin, éd.), p. Schéfer un « Dictionnaire des qualificatifs classés par analogie » (Detagrave, éd., 1905)...

Tous ces ouvrages sont des catalogues de mots groupés autour de quelques termes d’identification ou mots-centres : un millier chez Roget, deux mille chez Boissière. »

Toujours dans le texte introductif du premier volume de son grand dictionnaire, Paul ROBERT prend également soin de citer les différents ouvrages dans lesquels ont été puisées les données présentées dans les articles.

« Un dictionnaire doit toujours beaucoup à ceux qui l’ont précédé : celui-ci plus qu’un autre, peut-être en certaines de ses parties. Le principal de mon effort s’est appliqué au classement des idées et au dépouillement des auteurs, parce que c’est en cela que j’ai cru faire œuvre originale et utile. Pour le reste, j’ai dû emprunter aux dictionnaires généraux et spéciaux, sous peine de reculer indéfiniment l’achèvement. Faute de les citer tous, je mentionnerai ceux auxquels je dois le plus.

Ce sont :

pour l’étymologie : les dictionnaires de W. v. Wartburg, O. Bloch et W. v. Wartburg, Albert Dauzat, L. Clédat, H. Stappers, Hatzfeld et Darmesteter;

pour la nomenclature, le classement des sens, les définitions, les dictionnaires généraux de Littré, de Hatzfeld et Darmesteter, de Larousse et, plus particulièrement, la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, les dictionnaires de H. Bauche pour le langage populaire, de Lalande pour la philosophie, de M. Garnier et V. et J. Delamare pour la médecine, de R. Gruss pour la marine, de Louis Réau pour l’art et l’archéologie, le Larousse de l’Industrie et des Arts et Métiers, le Larousse Commercial, l’Omnium agricole publié sous la direction de Henri Sagnier, les ouvrages de Gaston Bonnier pour la botanique, de Rémy Perrier pour une grande part de la zoologie, de A. Ménégaux pour les oiseaux, de Louis Roule pour les poissons, etc...

pour les associations d’idées, en plus des ouvrages signalés plus haut, j’ai eu fréquemment recours au vieux Dictionnaire des synonymes de B. Lafaye, paru en 1858, ainsi qu’au récent Dictionnaire des synonymes de René Bailly (Larousse, 1946). [...]

Parmi les ouvrages qui ont guidé ma voie, je n’aurai garde d’oublier La pensée et la langue de Ferdinand Brunot (Masson, 2e édition, 1926) dont la lecture, entreprise au cours de mes travaux, m’encouragea vivement à la persévérance. » (Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française 1965, vol. 1, p. VI-VII)

Pour sa part, Alain REY, dans une note qui se trouve au bas de la page x de la présentation du Petit Robert, renseigne l’usager sur la provenance des quelque 50 000 mots de la nomenclature :

« Ce sont d’abord les 1 063 mots du « Français fondamental », les plus courants de notre langue, repris parmi les 3 000 termes du Dictionnaire élémentaire de G. Gougenheim, et les 2 000 des listes de fréquence de Van der Beke, pour la langue écrite. S’y ajoutent plus de 15 000 termes longuement décrits dans le Robert, qui, avec les précédents, correspondent à peu près à la nomenclature de l’Académie française (quelques dizaines de mots inusités ont été supprimés). Enfin, nous avons choisi plus de 30 000 termes techniques ou scientifiques, d’après leur intérêt conceptuel ou linguistique. »

Le discours de présentation des autres répertoires contemporains du corpus occulte le processus de filiation des dictionnaires. L’usager non averti aura l’impression, à la lecture de ce discours, que le dictionnaire qu’il tient entre les mains est en tous points original et que l’information qu’il contient est essentiellement le fruit des réflexions et du travail de l’équipe de rédaction qui a contribué à sa réalisation. Ce qui, évidemment, ne correspond pas à la réalité du labeur lexicographique. En fait, outre les extraits de l’« Introduction » du Grand Robert et de la « Présentation » du Petit Robert qui viennent d’être cités, les seules mentions similaires relevées dans les dictionnaires du corpus publiés au XXe siècle ont trait à l’origine des données étymologiques. Les sources dictionnairiques d’où proviennent les étymologies et les datations présentées dans les articles sont en effet indiquées dans le discours de présentation de certains ouvrages[4]. C’est le cas dans le Dictionnaire du français vivant (1972 : IX) :

« Nous avons donné une indication étymologique pour chaque mot, à l’exception de ceux pour lesquels rien n’a pu être trouvé de rigoureusement valable. Nous nous sommes référés au Dictionnaire étymologique de la langue française de Oscar Bloch et W. von Wartburg (5e édition), au Nouveau Dictionnaire étymologique et historique de Albert Dauzat, Jean Dubois et Henri Mitterand (2e édition) et, seulement en fin de travail, à l’Etymologisches Wörterbuch der Französischen Sprache de Ernst Gamillscheg. En outre, des indications proviennent du Grand Larousse Encyclopédique et du Grand Robert. Enfin, disons que, tout au long de l’élaboration de notre ouvrage, des spécialistes ont été fréquemment consultés et que des vérifications ont été faites à l’aide du Dictionnaire étymologique de la langue latine de A. Ernout et A. Meillet (4e édition). »

Dans le Grand Larousse de la langue française, l’un des écrits introductifs porte exclusivement sur les données historiques présentées dans l’ouvrage et fait état de la provenance de celles-ci. On peut notamment y lire :

« Le présent dictionnaire contient peu d’étymologies nouvelles (environ quatre cents, du début de la lettre A à la fin de E). En règle générale, on a repris celles du FEW (Französisches etymologisches Wörterbuch) de W. von Wartburg, ou —lorsqu’elles complètent ou corrigent les précédentes— celles de la dernière édition du Dictionnaire étymologique... de Bloch et Wartburg; les explications concernant les vocables qui ne figurent pas dans ces deux ouvrages proviennent, pour la plupart, du Nouveau Dictionnaire étymologique... de Dauzat, Dubois et Mitterand (Larousse). » (Grand Larousse de la langue française 1971 : VII)

Notons que la plupart des dictionnaires pris comme caution dans les deux extraits ci-dessus appartiennent à la catégorie des dictionnaires étymologiques et, de fait, n’entrent pas en concurrence avec les dictionnaires généraux monolingues étudiés. Par conséquent, leur mention dans le discours de présentation ne risque pas de nuire à l’ouvrage en cause. Au contraire, elle représente plutôt un gage de fiabilité des données historiques présentées dans l’ouvrage et reflète un souci d’exactitude et de précision de la part de l’équipe de rédaction. Le recours à des sources dictionnairiques spécialisées semble ici tout à fait justifié aux yeux des auteurs de textes de présentation, et donc, justifiable devant l’usager. Par contre, le fait de taire les sources plus générales ayant été consultées, entre autres les dictionnaires concurrents, laisse poindre les désidératas commerciaux qui, depuis le milieu du XXe siècle, font partie du quotidien du lexicographe.

Comme nous venons de le voir, certains textes de présentation font état des sources consultées lors de l’élaboration du dictionnaire. Mais il est fréquent, du moins au XVIIIe et au XIXe siècle, que ces mêmes textes soient le lieu privilégié de critiques formulées à l’endroit de dictionnaires antérieurs et/ou concurrents. Ainsi, on peut lire dans la préface du Dictionaire Critique de la langue française de Jean-François FÉRAUD :

« Le Dictionaire de Trévoux et le Vocabulaire François ont plutôt pour objet la Nomenclatûre des Arts et des Sciences, commune à toutes les Langues, que les Règles de la Langue Française en particulier. Du moins, elles n’en sont pas l’objet principal, et l’on ne s’y est pas étudié à en discuter fort au long les principes. L’Académie, dans son Dictionaire, s’est abstenûe de toute critique; et elle a presque toujours renvoyé aux Gramaires le détail des instructions. Comme Juge Souverain, elle prononce ses Arrêts, sans en énoncer les motifs : et ces arrêts sont les exemples qu’elle done, ou le silence qu’elle garde. Par les uns, elle avertit de ce qui est bon; par l’aûtre, elle semble indiquer ce qui ne vaut rien. Elle a eu de bones raisons pour préférer cette méthode, et il ne nous apartient pas de les aprofondir. Après les services si importans, qu’elle a rendus et qu’elle rend encore aux Lètres et à la Langue, ce serait être bien ingrat que de les méconaître, sous prétexte d’en exiger de plus grands, auxquels peut-être même sa dignité et sa prudence s’opôsent. Mais, outre que cette méthode est peu satisfaisante pour les Savans, elle est assez peu utile à ceux, qui ne le sont pas, parce qu’elle supôse une parfaite conaissance de la Gramaire, précédemment acquise. Le Dictionaire de Richelet ne peut qu’égarer ceux, qui le prendraient aujourd’hui pour guide. Le Richelet Portatif, quoique rédigé avec beaucoup de soin et de goût, n’est qu’un abrégé trop court et trop concis, pour satisfaire les vœux et les besoins de ceux, qui veulent bien parler et bien écrire en français. » (Dictionaire Critique de la langue française 1797  : IIJ)

Dans le même ordre d’idées, Henri BESCHERELLE Jeune blâme les dictionnaires existants à l’époque où il publie le Dictionnaire classique de la langue française pour leurs lacunes. Il s’en prend notamment à la figure de proue en la matière, le Dictionnaire de l’Académie française.

« Il existe, dans la langue française, une infinité de Dictionnaires, des grands, des moyens, des petits; mais, parmi ces derniers, nous n’en connaissons pas qui aient encore traité les difficultés du langage. A proprement parler, ce sont des vocabulaires, dont le moindre défaut est de pécher par d’immenses lacunes et de graves omissions.

Depuis longtemps, le besoin se faisait sentir d’un Dictionnaire où l’on trouvât la solution non-seulement de toutes les difficultés grammaticales, mais encore de toutes les difficultés que présente notre langue. C’est pour répondre à cette nécessité que nous publions aujourd’hui un Dictionnaire classique de la langue française. Nous avons voulu qu’il fût le plus complet sous le rapport de la nomenclature, comme le plus exact sous le rapport des définitions. C’est surtout par là que pèchent presque tous les Dictionnaires.

Nous ouvrons le Dictionnaire de l’Académie, au mot chat, qui est défini ainsi : animal qui prend les rats et les souris.

C’est là une mauvaise définition. Il suffit, pour s’en convaincre, d’en faire un syllogisme, qui est comme la pierre de touche de toutes les définitions.

Celui qui prend des rats et des souris est un chat; or, nous prenons des rats et des souris; donc, nous sommes des chats.

Bien d’autres définitions ne sont pas meilleures, et il faut espérer que, dans sa nouvelle édition, l’Académie les aura corrigées. [...]

Nous ferions des volumes si, en fait de définitions, nous voulions relever toutes les erreurs, toutes les bévues de nos lexicographes; mais elles sont en si grand nombre, qu’on s’étonne que jusqu’à présent, la critique ne les ait pas signalées. [...] » (Dictionnaire classique de la langue française 1880 : I)

En parcourant la préface d’un dictionnaire contemporain, on s’étonnerait d’y relever des critiques, sinon des attaques, aussi directes et si peu nuancées. De fait, les lexicographes ne se permettent plus, de nos jours, de juger aussi ouvertement le travail de leurs pairs, du moins dans leurs écrits préfaciels. Néanmoins, certains signalent à l’occasion les lacunes d’ouvrages concurrents, en s’abstenant toutefois de nommer ces derniers. À titre d’exemple, citons un extrait de la préface du Logos, signée par Jean GIRODET :

« Il existe déjà plusieurs dictionnaires de langue française. Certains sont d’admirables monuments d’érudition, d’autres constituent des applications savantes des théories linguistiques les plus subtiles. Mais ces ouvrages, par leurs qualités mêmes, sont d’une utilisation difficile pour le public, d’une part parce qu’ils s’adressent à des spécialistes, d’autre part parce qu’ils comportent un nombre excessif de tomes. C’est pourquoi, si souvent, nos contemporains préfèrent se contenter de petits dictionnaires en un volume, nécessairement sommaires et incomplets, mais peu coûteux et peu encombrants. [...] Néanmoins, un seul volume est très insuffisant pour exposer clairement et en détail tout ce qu’un lecteur exigeant veut savoir sur le sens exact et sur l’emploi des mots.

Nous avons donc choisi la formule moyenne d’un dictionnaire en trois tomes. Elle nous a permis de réaliser un ouvrage à la fois complet et commode, plus riche que la plupart des dictionnaires français [...]. » (Logos. Grand dictionnaire de la langue française 1976, vol. 1, p. IX)

Il est ici question de « dictionnaires de langue française » et de « petits dictionnaires en un volume », mais on laisse au lecteur le loisir d’imaginer de quels concurrents il s’agit, ce qui n’est guère difficile! De la même façon, l’auteur de la préface du Lexis (1975 : VII) prend soin de préciser que « [l]e lexique recensé est ainsi dans le Lexis le plus important de tous les dictionnaires de langue de taille équivalente ». On peut lire également ce qui suit dans la note de l’éditeur du Dictionnaire du français vivant (1972 : XVII) :

« Il existe en France deux ou trois dictionnaires dont les noms viennent immédiatement à l’esprit et dont les qualités ne sont plus à vanter.

Alors, pourquoi un nouveau dictionnaire? Pourquoi un Dictionnaire Bordas? [...]

Avec ses 34 000 mots essentiels et ses 11 000 locutions, le Dictionnaire Bordas ne cherche à être ni une encyclopédie illustrée, ni un recueil complet de tous les mots, ni un dictionnaire de noms propres ou de citations littéraires.

Le Dictionnaire Bordas est un dictionnaire de la langue française, conçu par des enseignants et mis au point au cours de longues années d’expériences pédagogiques. Le Dictionnaire Bordas constitue une véritable méthode d’apprentissage de la langue, parfaitement originale et adaptée. [...]

Le Dictionnaire du français vivant est sans équivalent sur le marché [...]. »

Comme on peut le constater à la lecture de ces derniers extraits, les formulations employées par les auteurs de discours de présentation de dictionnaires contemporains sont moins marquées, plus neutres que celles de leurs devanciers. Par ailleurs, les titres sont soigneusement refoulés dans l’anonymat. En outre, ces tournures mettent davantage l’accent sur les qualités du dictionnaire qui fait l’objet du discours de présentation que sur les défauts des répertoires concurrents. On vise cependant le même but : convaincre l’usager que le répertoire qu’il consulte est le plus adéquat et le plus complet, celui qui saura indéniablement répondre à ses besoins. L’évolution du discours de présentation observée ici se situe donc sur le plan de la forme, dans la façon de dire et le ton employé. Les impératifs de protection économique interdisent qu’on sorte du cercle de l’entreprise pour nommer ses concurrents explicitement. L’anonymat a pour corollaire de tous les intégrer dans le discours critique.

3. Conclusion

Les exemples auxquels nous avons fait référence montrent bien le lien qui existe entre le discours de présentation du dictionnaire et la place qu’occupe le dictionnaire dans sa société d’accueil. Le marché du dictionnaire a connu une expansion considérable depuis les années 1950, expansion qui s’est traduite par une production lexicographique plus grande, mais également par une diffusion accrue du dictionnaire dans toutes les strates de la société. À la même époque, le discours de présentation s’est transformé au regard de certains des thèmes qui y sont abordés. On se préoccupe maintenant de circonscrire le public destinataire avec un soin particulier, et l’on évite les mentions explicites aux dictionnaires antérieurs et/ou concurrents.

Références

Monographies et articles

Textes de présentation étudiés

Notes

[1] Tous les dictionnaires consultés à ce jour aux fins de l’étude contiennent un tel texte.

[2] Il faut toutefois se garder de tirer des conclusions hâtives sur la base de l’étude d’un corpus constitué de seize ouvrages.

[3] Dans certains cas, l’auteur témoigne également de ses sources d’inspiration dans le titre même de son ouvrage. Ainsi, le titre complet du dictionnaire d’Émile LITTRÉ commence comme suit : Dictionnaire de la langue française contenant 1° pour la nomenclature : tous les mots qui se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie française et tous les termes usuels des sciences, des arts, des métiers et de la vie pratique; [...].

[4] Elles peuvent l’être également dans la bibliographie de l’ouvrage, le cas échéant.

Abstract (anglais)

Most general monolingual dictionaries of the French language contain prefatory texts that describe the dictionary qua project, i.e. the linguistic and didactic purposes of the dictionary, its expected readership, the methodological and theoretical options chosen by the editors, etc. Like the dictionary article, the introductory text of the general monolingual dictionary has evolved over the centuries, both in form and in content. This article examines this evolution in the light of two types of commentaries central to the introductory text: the one devoted to the expected readership, and the other dealing with previous and/or competing dictionaries.

This article first demonstrates that the potential users of the dictionary are described in much more detail in prefaces of contemporary dictionaries than in those of older works, thus showing a correlation between the way lexicographers express their views about the public they address and the circulation of the dictionary in society. The article stresses that while the issue of lineage, or filiation, is usually discussed in prefatory texts of older works, this is rarely the case in contemporary dictionaries, which instead tend to ignore the question. Furthermore, the open criticism of previous dictionaries, contained in the comments of lexicographers of the 18th and 19th centuries, has given way over the past century to disguised formulations and neutral comments, thus indicating a major change of tone in the introductory text of the dictionary.

Le projet de l’Académie française à travers les préfaces de deux éditions de son dictionnaire : 1694 et 1798[1, 2]

À Bernard Quemada, source constante d’inspiration

1. Introduction

L’Académie française est officiellement créée en 1635 par le cardinal de Richelieu, son protecteur et son chef. L’article XXIV des Statuts et Règlements de la Compagnie (Académie française 1998 : s.p.) stipule qu’elle devra « travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». Par privilège du roi, la Compagnie se démarque par « l’honneur du titre et la légitimité du pouvoir sur la langue » (Collinot 1985 : 12). Selon l’article XXVI des Statuts et Règlements, la Compagnie doit exercer ce pouvoir en travaillant « premièrement à un Dictionnaire de la Langue Françoise, & ensuite à une Grammaire, à une Rhétorique & à une Poétique » (Académie française 1998 : s.p.). En fait, seuls le dictionnaire et la grammaire ont été jusqu’à maintenant réalisés. Il aura d’ailleurs fallu attendre jusqu’en 1932 pour voir paraître la grammaire.

Les textes introductifs d’un dictionnaire informent non seulement sur les choix linguistiques des lexicographes, mais aussi sur les visions culturelles, politiques et sociales d’une époque. Bernard Quemada (1968 : 17) dira que « les préfaces donnent la mesure des préoccupations théoriques des auteurs ». En étudiant deux préfaces du Dictionnaire de l’Académie française, nous avons tenté de dégager le projet de cette Compagnie instituée par le pouvoir royal et nous nous sommes demandé comment il a su traverser la période révolutionnaire. Nous avons donc choisi de nous pencher sur les textes introductifs de la première et de la cinquième éditions du Dictionnaire. Publiée en 1694, la première édition suscite un intérêt particulier puisqu’on y jette les bases de ce projet dictionnairique pour le moins ambitieux. La cinquième édition, quant à elle, est importante, car elle paraît en 1798 dans des conditions tout à fait particulières. Comme l’Académie a été dissoute en 1793 sous la Convention, l’édition de 1798 est publiée par des politiciens, et non par des académiciens, à un moment trouble de l’histoire de France où le changement social a voulu repousser les limites de la citoyenneté et mettre de côté la royauté. Il sera particulièrement intéressant de se demander comment les politiciens, qui ont soutenu le Dictionnaire de l’Académie française, ont tenté de légitimer l’œuvre d’une institution royale et élitiste.

2. Les mots du pouvoir

Le Dictionnaire de l’Académie Françoise dédié au Roy n’est publié qu’en 1694, soit près de soixante ans après sa mise en chantier en 1637. Selon Bernard Quemada (1997b : IV), le Dictionnaire de l’Académie se démarque d’emblée des rares ouvrages lexicographiques monolingues de l’époque par des visées plus linguistiques et prescriptives.

Deux académiciens, François Charpentier et François-Séraphin Régnier-Desmarais, ont rédigé chacun une préface pour cette première édition du Dictionnaire. Ils se disputent ce privilège, car « [d]es flatteries éloquentes et adroites pouvaient attirer l’attention du Maître et faire la fortune de celui qu’elles mettraient en lumière » (Brunot 1966 : 40). Quoique la préface publiée ne soit pas signée, Charpentier, doyen des académiciens, en revendique la paternité. Le littérateur, entré à l’Académie en 1650, aurait selon toute vraisemblance profité de l’absence du secrétaire perpétuel, Régnier-Desmarais, pour substituer sa préface à celle déjà rédigée par le grammairien.

Comme la préface d’un dictionnaire est souvent l’œuvre d’un seul auteur, on doit garder à l’esprit que même si le dictionnaire compte plusieurs collaborateurs, c’est le cas du Dictionnaire de l’Académie française, la préface ne représente pas nécessairement l’avis de chacun. Comme l’explique Claude Brévot-Dromzée (1996 : 137) :

Quant « au dessein de l’auteur », il semble a priori plus délicat de le reconnaître dans la mesure où il s’agit d’une œuvre collective, émanant d’un corps uni par le mérite et par la gloire d’être sous la protection de Louis XIV.

Les propos tenus dans la préface ne peuvent donc rendre compte des diverses opinions des rédacteurs des articles. Qui plus est, le discours de la préface ne coïncide jamais parfaitement avec le contenu réel du dictionnaire ni avec les idées qui ont présidé à son élaboration. Il reste que la préface de l’édition de 1694 du Dictionnaire semble représenter assez fidèlement les idées de la Compagnie. Comme nous le constaterons plus loin, des questions ont été soulevées quant à l’écart existant entre le texte introductif et le contenu dictionnairique de la cinquième édition du fait que la préface ait été rédigée par Dominique-Joseph Garat, homme politique qui n’a pas participé à la rédaction du Dictionnaire.[3]

La préface de la première édition a deux objectifs principaux. D’une part, elle fait une large place à la présentation des méthodes de travail des auteurs ainsi qu’à leurs options lexicographiques. En fait, près des deux tiers du texte s’articulent autour de la présentation du contenu du Dictionnaire. L’auteur de la préface se voit également confier la délicate tâche de répondre par avance aux reproches formulés quant à la lenteur du travail. Il la justifie « comme “preuve” de la qualité du contenu » (Brévot-Dromzée 1996 : 130). Simone Benhamou, Eugénia Roucher, et Jean Buffin (1997 : 61) expliquent à ce sujet :

Le retard considérable de l’ouvrage venu après ceux de RICHELET et de FURETIÈRE dont les options étaient différentes du sien, mettait la Compagnie dans l’obligation d’expliquer ses prises de position sans pour autant que cela prenne l’allure d’une justification.

D’autre part, elle fait l’éloge du protecteur de l’Académie et rend hommage à l’ordre établi. Bien entendu, le texte introductif du Dictionnaire permettra aussi à son auteur de vanter la qualité de l’ouvrage qui décrit une langue « en estat de perfection ». Un respect de la tradition se dégage en outre de cette préface, car elle se réfère maintes fois aux Anciens. Elle semble créer un tout harmonieux avec le Dictionnaire.

La préface de 1694 révèle aussi les préoccupations linguistiques et lexicographiques des auteurs du Dictionnaire. En effet, une importante part y est consacrée (présentation, nomenclature, orthographe, etc.).

Charpentier annonce que l’ouvrage s’adresse aux étrangers comme aux Français et qu’il vise à leur permettre de comprendre le sens des mots ainsi qu’à les utiliser selon le bel usage. Le Dictionnaire, en ne répertoriant que les mots du beau langage, s’inspire d’une élite qui probablement sera son unique destinataire. Comme le fait remarquer André Collinot (1985 : 11-12) :

L’homme de Cour, l’homme de loi, l’homme de lettres, tour à tour ou tous ensemble avaient besoin d’être fixés et confortés dans l’usage d’une langue conçue comme marque de distinction dans un système de relations sociales soumis aux canons d’une stricte civilité.

Le Dictionnaire se voulant donc sélectif et non extensif, l’Académie bannit les mots archaïques et bas, les néologismes, les termes d’emportement ou qui blessent la pudeur, ainsi que les termes des Arts et des Sciences, sauf si ces derniers sont couramment employés par les honnêtes gens. Élitiste, la Compagnie rejette tout ce qui s’avilit « dans la bouche du menu Peuple » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 33). Le Dictionnaire se contente de se cantonner dans « la Langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs et les Poètes l’employent » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 28-29).

D’ailleurs, comme le souligne Mechtild Bierbach (1998 : 143) :

Les auteurs du dictionnaire de l’Académie appartiennent eux-mêmes au groupe d’utilisateurs pour qui l’ouvrage est fait, aux poètes et orateurs et aux honnêtes gens qui, dans leurs discours et leurs compositions écrites, produisent une langue qu’ils ont érigée, avec l’approbation royale, en monument national.

La Compagnie voit son conservatisme confirmé dans la préface, ce qui est assez peu surprenant puisqu’elle est sous le joug de l’ordre établi. Elle prône l’ancienne orthographe, tournée vers l’héritage grec et latin; une orthographe élitiste qui ne peut être comprise que par les lettrés. De plus, elle fait preuve d’une grande prudence en ce qui concerne les néologismes. La préface fait état de ce conservatisme :

Il s’estoit glissé une fausse opinion parmy le peuple dans les premiers temps de l’Academie, qu’elle se donnoit l’authorité de faire de nouveaux mots, & d’en rejetter d’autres à sa fantaisie. La publication du Dictionnaire fait voir clairement que l’Academie n’a jamais eu cette intention [...] Et elle a esté scrupuleuse sur ce point, qu’elle n’a pas mesme voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventez, ni de certaines façons de parler affectées, que la Licence & et le Caprice de la Mode ont voulu introduire depuis peu (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 32).

Bref, il semble que les soixante années qui séparent la création de l’Académie de la publication de la première édition de son Dictionnaire n’ont pas réussi à la faire déroger du projet de 1637 qui lui avait été confié. Selon Bernard Quemada (1997b : V), par sa nomenclature sélective, puisée dans le discours des honnêtes gens, où les termes de métiers n’ont pas le droit d’entrée, par l’importance accordée aux « minuties grammaticales » et par les modèles donnés pour le bon emploi des mots, l’Académie peut estimer que son projet initial reste inchangé.

Outre l’attention portée au contenu lexicographique de l’ouvrage, on remarque, dans la préface, un lien étroit entre la royauté et les littérateurs. Par son discours, l’Académie glorifie l’ordre en place, la tradition et les classes supérieures de la société, le Roi et Richelieu :

La passion que ce grand Ministre avoit pour les Sciences & pour les belles Lettres qu’il mettoit au nombre des principaux ornemens d’un Estat, & son affection particuliere pour cette Compagnie qu’il regardoit comme son ouvrage, l’avoient fait resoudre de luy faire bastir une Maison pour y tenir ses Conferences (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 37).

En faisant référence au rôle de Jules César et de Charlemagne vis-à-vis la langue, Charpentier tente de justifier l’intervention du Roi sur la langue en l’inscrivant dans une longue tradition. André Collinot (1985 : 18) explique à ce sujet :

En évoquant ses illustres prédécesseurs, le préfacier [de l’édition de 1694] assure le Roi et sa Langue d’une double légitimité politique : légitimité de droit (référence à l’empire romain), légitimité de fait (référence à l’empire carolingien). Ainsi érigé sur la scène de l’histoire, c’est donc le Prince, par l’entremise de son Institution, qui destine au Public l’instrument d’une unité politique fondée sur une unité de langue.

Fruit du pouvoir monarchique, la première édition du Dictionnaire retient les mots qui sont les siens, bien choisis, bien maîtrisés, bien ordonnés. Comment alors le projet dictionnairique de la Compagnie pourra-t-il survivre à un changement radical de pouvoir?

3. Le pouvoir des mots

C’est dans la préface de 1798 que nous examinerons comment le Dictionnaire de l’Académie française parvient à traverser une situation historique où le pouvoir du roi, son protecteur, est remis en question par les intellectuels et le peuple français. Comme l’Académie est dissoute en 1793, la cinquième édition est récupérée par les politiciens du Directoire. Ils doivent réussir à présenter un ouvrage créé sous les auspices du roi de façon qu’il soit agréablement accueilli par un public devenu républicain.

En 1793, la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française est achevée, mais les événements de la Révolution française empêchent sa publication immédiate. D’ailleurs, avant même sa suppression, la Compagnie doit procéder à certains changements, dont celui de renoncer au protectorat du roi. Comme le signale le duc de Castries (1978 : 250) :

On reprochait aussi à l’Académie de choisir trop volontiers des grands seigneurs, des courtisans, des ministres : elle se résolut à renoncer à des choix dont elle s’était longtemps glorifiée et déclara qu’elle « regarderait désormais les ouvrages comme les seuls titres académiques ». Autre concession : « elle ne se croira plus obligée de s’abstenir des questions politiques et religieuses et traitera librement tous les sujets pourvu que sa liberté soit compatible avec le respect de la loi ».

Par conséquent, on pourrait croire que son projet sera remis en question. Toutefois, les changements annoncés ne sont pas suffisants pour le maintien de l’Académie. En tant que symbole du pouvoir royal, elle est supprimée le 8 août 1793. La cinquième édition du Dictionnaire est en quelque sorte nationalisée; elle devient alors propriété de la République.

Résolument tournée vers le changement, l’édition de 1798 se démarque des précédentes, car elle est publiée alors que l’Académie n’existe plus. C’est donc au contexte historique qu’elle doit cette différence. Dominique-Joseph Garat, ministre de l’Intérieur à l’époque, assure sa publication et en rédige la préface. Puisque Garat n’est pas académicien et qu’il n’a pas participé à la préparation du Dictionnaire, il lui est difficile de discuter des choix lexicographiques qui ont prévalu dans la cinquième édition. Il ne peut que présenter ses idées au sujet du Dictionnaire, de l’Académie et de la Révolution. La préface de Garat s’éloignait ainsi de la réalité des choix des académiciens, car aucun d’eux n’avait pu commenter son texte avant publication, puisque l’Académie avait été dissoute.

Garat rompt avec la tradition et cela, de plusieurs façons. Tout d’abord, au Dictionnaire, tel que préparé par les académiciens, il ajoute un Supplément contenant Les mots en Usage depuis la Révolution, rédigé par des hommes de lettres non académiciens restés anonymes, que « l’Académie Françoise auroit reçus parmi ses Membres, et que la Révolution a comptés parmi ses partisans les plus éclairés » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280). Le Supplément veut refléter tous les « bouleversements politiques, administratifs et sociaux d’une décennie » (Tasker 1997 : 249). Ensuite, c’est la seule fois dans l’histoire du Dictionnaire de l’Académie française que la préface n’est pas rédigée par un membre de la Compagnie et qu’elle s’intitule Discours préliminaire plutôt que Préface.

Enfin, discours philosophique et politique plus que lexicographique, le texte de Garat fait la « synthèse des idées des Idéologues sur la langue » (Tasker 1997 : 256). La prépondérance du discours philosophique et la quasi-absence d’information lexicographique, à l’exception d’un discours linguistique où on « ne traite les mots que du point de vue des idées », est, toujours selon Tasker (1997 : 238), caractéristique du XVIIIe siècle. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en serait l’inspiratrice. En effet, le texte introductif de l’Encyclopédie est intitulé aussi Discours préliminaire. Dans son texte, Garat rend un vibrant hommage à l’esprit philosophique et à la démocratie et il fait de l’Académie un établissement national et politique, gardien des libertés et de la démocratie. Il légitime, par le fait même, le rôle de l’Académie française dans la Révolution. Se rendant peut-être compte du caractère étonnant de cette justification, Garat consacre la première page du Discours à expliquer au lecteur la nature de son raisonnement. Le Discours commence par la reconnaissance des torts des révolutionnaires vis-à-vis de l’Académie :

La Révolution Françoise qui, dans sa marche, devoit rencontrer tous les obstacles, devoit aussi donner dans tous les excès. [...] Durant plusieurs années, tout ce qui n’est pas entré dans la Révolution comme instrument et comme acteur, a été regardé et traité comme contre-révolutionnaire. [...] Toutes les trois [Académies] ont été accusées d’aristocratie, et détruites comme des institutions royales, nécessairement dévouées à la puissance de leurs fondateurs (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Garat admet par contre que les Académies devaient être supprimées pour laisser place à l’Institut, créé sous la Convention, parce qu’il fallait, selon lui, les renouveler :

Il falloit, je le crois, les détruire [les Académies] pour les recréer sous d’autres formes : il falloit que la République eût son Institut des Arts et des Sciences, né avec sa Constitution, destiné, par son origine même, à décorer la Liberté, à la fortifier, à la propager dans le monde comme la lumière (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 267).

Chose surprenante de la part d’un révolutionnaire, il s’emploiera ensuite à convaincre le lecteur que les trois Académies (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Académie des sciences), en particulier l’Académie française, ont été des moteurs de la Révolution :

Entre les trois Académies, l’Académie Françoise, cependant, est celle qui a le plus contribué au changement de l’esprit monarchique en esprit républicain : en caressant les Rois, c’est elle qui a le plus ébranlé le trône : ce n’étoit pas le but qu’on lui avoit marqué, ni celui qu’elle avoit; c’est celui qu’elle a rempli; et cette influence a été l’effet nécessaire, quoique très-imprévu, de plusieurs circonstances de son institution (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

Le Discours tente donc de montrer que les origines de l’Académie ne sont que secondaires puisque les académiciens ont toujours agi comme précurseurs des idées d’égalité et de liberté véhiculées par la Révolution. L’auteur justifie les actions de l’Académie dans les termes de la République. Selon Garat, la démocratie littéraire dont elle fait montre aura tôt fait d’inspirer une démocratie politique à grande échelle :

Ses Membres égaux comme Académiciens, se regardèrent bientôt égaux comme hommes : les futiles illustrations de la naissance, de la faveur, des décorations, s’évanouirent dans cette égalité académique; l’illustration réelle du talent sortit avec plus d’éclat et de solennité (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268).

En outre, le fait, pour les académiciens, de se louanger les uns les autres à la réception d’un membre ou à sa mort évoque, selon Garat, « un autre exemple très-contraire au régime monarchique » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 268) puisqu’on devait, à l’époque, ne louanger que le roi. Bref, Garat espère réussir à légitimer l’Académie aux yeux du peuple et des révolutionnaires. Autant la préface de 1694 voulait répondre aux détracteurs de ses choix lexicographiques, autant celle de 1798 s’adresse à ceux qui s’opposent à l’Académie.

Dans le Discours, Garat propose sa vision de l’Académie. Il ne transforme peut-être pas son projet de fixer la langue, mais en modifie ni plus ni moins les paramètres. Ainsi, la Compagnie royale, soumise à son protecteur, devient le lieu d’un mouvement révolutionnaire avant-gardiste. Garat affirme qu’elle a sciemment choisi de ne pas respecter l’objectif que lui avait confié Richelieu :

[I]l eût frémi de voir son ouvrage à ce point éloigné du but pour lequel il l’avoit créé : son but, cela est très-probable, n’avoit rien de politique; il n’étoit que littéraire. Richelieu avoit la prétention de bien parler et de bien écrire : il institua l’Académie Françoise pour veiller à la pureté de la Langue, pour en faire le Dictionnaire : Richelieu ne songeoit à faire ni des Monarchistes, ni des Républicains; il songeoit à faire des Puristes (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 270).

Au contraire de Richelieu, Garat considère qu’un dictionnaire n’est pas que littéraire, mais aussi politique. Quoique l’esprit philosophique soit bel et bien entré à l’Académie, comme en témoignent les discours de réception, les pièces couronnées et les panégyriques, il semble, comme le signale Jean-Pierre Seguin (1978 : 86) qu’à « côté d’une ouverture toute relative, il y a le travail visible d’une poussée conservatrice; sous le masque de la conformité au modèle de progrès, il y a des résistances ». En principe, on peut dire que le projet initial de l’Académie, fixer et épurer la langue, semble avoir été légèrement modifié par les académiciens, puisqu’il est maintenant de fixer la langue sans la borner. Comme l’expose Garat :

[T]out un Peuple apprendra, dans un tel Dictionnaire, à fixer sa Langue sans la borner; à la fixer, dis-je, non dans des limites qu’on ne peut pas plus donner à la Langue d’un Peuple qu’à sa raison et à ses connoissances, mais dans les routes où elle pourra toujours s’avancer, en acquérant toujours de nouvelles richesses sans en perdre jamais aucune (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 273).

Le Dictionnaire se ferait donc moins restrictif que par le passé malgré le fait qu’il indique toujours le jugement qu’il faut porter sur l’usage. Sous l’influence de l’Encyclopédie et de l’esprit philosophique, les néologismes et les termes des Arts et des Sciences sont donc largement accueillis dans l’édition de 1798. Ce changement n’est pas qu’attribuable à la Révolution puisqu’une véritable transformation sociale, à laquelle l’Académie française n’a pas échappé, s’est opérée au cours du XVIIIe siècle. Comme l’affirme Jean-Pierre Seguin (1978 : 85) au sujet de l’approche de Garat :

Sans doute cette préface a été écrite au moment de la publication du Dictionnaire, c’est-à-dire longtemps après la préparation et la rédaction des articles; mais la doctrine de Garat, qui écrivit cette préface, concorde avec celle des auteurs du Dictionnaire. Dès 1762, plus d’un académicien aurait approuvé la préface de 1798.

Toutefois, même si le Dictionnaire semble renoncer à son rôle traditionnel pour adopter une idéologie de progrès, la prudence reste de mise. Ainsi, tous les nouveaux mots de la langue n’y sont pas aveuglément introduits sous prétexte que l’ouvrage veut rendre compte des changements de la vie moderne. La préface en donne un aperçu :

Une Langue, comme l’esprit du Peuple qui la parle, est dans une mobilité continuelle : dans ce mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter, elle perd des mots, elle en acquiert. [...] [Q]uelquefois elle se perfectionne également par les mots qu’elle adopte, et par les mots qu’elle rejette. [...] C’est cette [...] direction qu’il faut donner aux changements d’une Langue, [...] et cette direction constante, elle ne peut la recevoir que d’un Dictionnaire, fait suivant les vues et dans le plan dont nous avons parlé (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272).

En ce qui concerne le destinataire du Dictionnaire, il n’est plus « [l’]honnête homme [...] qui ne se pique de rien », mais un citoyen qui désire s’exprimer dans une langue précise qui, pour ce faire, peut avoir recours « à la langue des métiers et à celle des Sciences et des Arts » (Tasker 1997 : 240). En fait, déjà en 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire, les académiciens accueillent de plus en plus de néologismes pour rendre compte du changement social et des nouvelles réalités. Selon Liliane Tasker (1997 : 241), ils se seraient toutefois montrés un peu plus prudents à l’égard des néologismes lors de la préparation de la cinquième édition.

Désormais, la norme à respecter n’est plus le bel usage « formé des fantaisies du beau monde, qui sont très-bizarres », mais le bon usage « composé des vrais rapports des mots et des idées, qui ne sont jamais arbitraires ». Toutefois, il ne faut pas croire que l’inégalité sociale sur la langue que véhicule le projet disparaît pendant la Révolution. La préface de 1694 laissait entendre que le Dictionnaire ne citait que les mots pouvant « servir à la Noblesse & à l’Elegance du discours » (DAF 1694 dans Quemada 1997a : 29); le Discours préliminaire de 1798 conclut « que la vraie Langue d’un Peuple éclairé n’existe réellement que dans la bouche et dans les écrits de ce petit nombre de personnes qui pensent et parlent avec justesse » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 271-2). Morellet, académicien qui a participé à la préparation du Dictionnaire, semble pour sa part affirmer que le bel usage règne toujours à l’Académie :

Le Dictionnaire de l’Académie [...] est le dépôt de la langue usuelle, telle qu’elle est parlée par la classe des citoyens qui la parlent la mieux, et qui en dépit de toutes les Révolutions est formée des citoyens distingués par le rang, la fortune ou l’éducation (Branca-Rosoff 1986 : 283).

Bref, les deux textes introductifs présentent sans conteste des intentions différentes : le premier désire justifier les choix lexicographiques de la Compagnie tandis que le second, aux visées politiques déclarées, tente plutôt de légitimer l’Académie elle-même. La préface de 1694 souligne la compétence lexicographique de la Compagnie, tandis que le Discours préliminaire de 1798 tente de la replacer dans un contexte révolutionnaire où la langue est envisagée du point de vue de la raison plutôt que du style. Selon Garat, l’ouvrage de 1798 ne s’adresse non plus aux puristes « qui n’ont d’autre prétention que de parler et d’écrire purement et correctement une Langue » (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 272), mais aux citoyens qui désirent faire un usage raisonné de la langue. Le Discours préliminaire est imprégné des transformations sociales de son époque. Ainsi, lorsque Garat discute des choix lexicographiques des académiciens, c’est toujours pour les ramener au contexte social. Même la langue employée dans le Discours reflète la Révolution. En cela, elle est de son temps, comme il se doit.

Le projet initial de l’Académie n’a que très peu changé de 1694 à 1798. En effet, les transformations annoncées par Garat ne semblent pas trop s’attaquer à l’esprit du projet. Ce sont les paramètres autour desquels s’articule ce projet qui changent. Les académiciens veillent toujours à fixer la langue; par contre, celle-ci n’est plus la même. La norme proposée n’est plus celle des honnêtes gens - la Cour et le Parlement -, mais celle des citoyens éclairés qui font usage de la langue avec raison. Qui sont ces citoyens philosophes? Probablement les académiciens, ceux-là même qui étaient considérés comme des honnêtes gens au siècle précédent. Le changement ne s’inscrit alors que dans le cours normal des choses. Ces citoyens emploient une langue différente de celle des honnêtes gens : ce sont des philosophes qui s’intéressent aux Arts et aux Sciences. Rappelons que l’idée de « raison » est l’une des références clés des XVIIe et XVIIIe siècles. Au XVIIe siècle, la raison était de nature psychologique, intérieure et mise au service de la seule nation. Au XVIIIe siècle, elle s’extériorise, devient universelle, se préoccupe de tout et partout. Elle s’ouvre sur le monde.

Comment alors le projet traverse-t-il la période révolutionnaire? Il semble osciller entre le changement et la tradition. Les propos de Garat paraissent quelque peu enflammés par son désir de faire de l’Académie le porte-étendard de la République, mais il reste qu’un véritable changement de mentalité s’est progressivement fait sentir à l’Académie durant le siècle précédent. Le projet survit, mais s’adapte aux idées des Philosophes des Lumières. Son essence reste la même : elle vise toujours à fixer la langue, mais on ne voudra plus la borner.

Quoi qu’il en soit, il faut avoir à l’esprit que le Discours préliminaire est le fruit des idées d’un seul homme qui, de surcroît, n’a pas participé à la rédaction de l’ouvrage, alors que la préface de l’édition de 1694 représente davantage les idées des académiciens. Garat ne peut donc que répercuter sa vision sans vraiment savoir si elle s’harmonise avec celle des académiciens qui ont préparé l’ouvrage. Ainsi, comme le souligne Liliane Tasker (1997 : 238), le Discours renseigne peu sur la véritable nature du projet des académiciens :

[D]iscours idéologique et discours lexicographique [y] sont étroitement mêlés et ne rendent compte que très imparfaitement des réalisations du Dictionnaire, résultat du travail des académiciens entre 1762 et 1789, dans une période où selon GOHIN « le mouvement néologique se rattache nettement au mouvement philosophique ».

Le projet n’est peut-être pas trop ébranlé par la Révolution, mais l’édition parue dans ces moments troubles de l’histoire revêt sans conteste une forme différente des précédentes. Son texte introductif, empreint d’un discours idéologique, et son Supplément, qui rompt avec le projet de l’Académie puisqu’il ne se préoccupe point de fixer ou d’épurer la langue, sont en rupture avec la monarchie dans laquelle la Compagnie a fleuri. Le Dictionnaire, quant à lui, s’inscrit sans trop de changement dans la tradition. Le Discours préliminaire et le Supplément sont séparés du reste du Dictionnaire comme la langue monarchique l’est de la langue républicaine. La préface rend d’ailleurs compte de cette rupture :

[I]l [le Dictionnaire] a été fini à l’instant où la Monarchie finissoit elle-même; et [...], par cela seul, il sera pour tous les Peuples et pour tous les Siècles la ligne ineffaçable qui tracera et constatera, dans la même Langue, les limites de la Langue Monarchique et de la Langue Républicaine (DAF 1798 dans Quemada 1997a : 280).

La présence de ces « intrus » expliquerait-elle la répudiation de la cinquième édition du Dictionnaire par l’Académie une fois qu’elle a été reconstituée? En effet, rien dans le corpus du Dictionnaire, fruit du travail des académiciens, ne pourrait au premier abord expliquer ce mépris.

4. Conclusion

On peut donc conclure à la fidélité de l’Académie face à sa mission statutaire initiale, à savoir fixer les règles du français, le purifier, le rendre éloquent et apte à exprimer les arts et les sciences. Le projet, légèrement ébranlé par la Révolution, s’est redéfini à partir de ces événements selon des paramètres mieux adaptés à la réalité de l’époque. Le Discours préliminaire, somme toute, rend compte d’une même mission, mais dans des termes différents. Cette adaptation aux réalités sociales reste encore aujourd’hui la force de l’Académie. Maurice Druon dit à ce sujet :

Tous ces textes [Statuts et Règlements] sont suffisamment clairs, généraux et concis pour qu’il n’ait été besoin d’y rien changer, les plus récents remontant à près de deux siècles. Ils ont toujours permis à l’Académie, sans les enfreindre, de s’adapter aux circonstances et conditions nouvelles de l’histoire ou des mœurs (Académie française 1998 : s.p.).

Selon Maurice Druon (Académie française 1998 : s.p.), le projet de l’Académie est demeuré le même depuis l’origine : « donner des règles certaines à notre langue, la maintenir en pureté, lui garder toujours capacité de traiter avec exactitude tous arts et toutes sciences, et assurer ainsi les caractères qui lui confèrent l’universalité. » Au fil du temps, la grande force de l’Académie n’est-elle pas son aptitude à adapter sa mission aux événements sociaux, culturels et politiques qui surviennent tout en gardant le cap sur le génie du français, toujours fidèle aux mots du pouvoir et sans cesse sollicitée par le pouvoir des mots?

Références

Notes

[1] Texte remanié d’une communication présentée par les auteurs au Colloque « Dictionnaires et sociétés » tenu à l’Université de Montréal, en mai 2000, dans le cadre du 68e Congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences.

[2] Les auteurs remercient M. Anthony Cowie ainsi que les deux évaluateurs anonymes pour leurs observations judicieuses.

[3] Certains auteurs, dont Liliane Tasker, le prénomment Joseph-Dominique.

Sur les variations éditoriales dans l’adresse « aux lecteurs » du Petit Larousse Illustré de 1906 à 2005

« Voyons ce que dit le Larousse » (Aux lecteurs, NPLI, 1951 : 1).
« La lexicographie de langue française forme une longue chaîne de savoirs à la fois érudits et artisanaux, où s’affirment parfois le génie de la langue française et la richesse spécifique des cultures qu’elle exprime » (REY-DEBOVE et REY, 1993 : XIX).

1. Le retour du volumen et la culture du livre

En ce début de millénaire, les sites internétiques et googleliens sont très souvent les premières sources consultées quand il s’agit de rassembler de la documentation ou de recueillir des informations sur un sujet. Parfois les réponses jaillissent en si grand nombre que pour en prendre connaissance il faut faire longuement dérouler les pages sur l’écran de l’ordinateur, une action qui n’est pas sans rappeler les gestes des Anciens lorsqu’ils parcouraient des volumena à la recherche de quelque passage instructif. Aujourd’hui, le livre tangible —le codex— semble délaissé ou négligé comme s’il était devenu une pièce archéologique qu’il faut reléguer dans les musées aux côtés des tablettes inscrites de la Mésopotamie ancienne, des papyrus égyptiens et des manuscrits médiévaux. Pourtant quelques ouvrages imprimés résistent vaillamment à la vague « wébienne ». Le Petit Larousse illustré [PLI] est de ceux-là. Il est présent dans le paysage livresque depuis un siècle et il n’a jamais perdu son actualité ni son caractère social et populaire. C’est là une réussite rare et incomparable, surtout pour un dictionnaire. Dans l’immense production lexicographique des cent dernières années, c’est le seul dictionnaire qui a traversé le temps et survécu à toutes les vicissitudes des hommes et des sociétés, à tous les assauts concurrentiels et à toutes les révolutions techniciennes, tout en rendant compte du parcours social de la langue française et des nouvelles couleurs dont elle s’est parée, tant dans l’épaisseur du temps, en raison de la création néologique, que dans son odyssée dans l’espace, à la découverte « d’autres français ».

Nous parlerons donc d’un livre pérenne —le Petit Larousse [PL[1]]— qui conserve son identité en dépit de toutes les métamorphoses dont le contenant et le contenu furent l’objet au cours d’un siècle d’existence. Chaque édition nouvelle du PL, chaque refonte ou chaque mise à jour ne rendent pas caduques les versions précédentes. Elles s’y imbriquent, gardant toujours un noyau dur et inamovible, même si des modulations furent apportées dans les articles afin de rendre compte de l’influence du temps sur l’usure des mots ou sur leur évolution. En matière de langue, le PL est l’un des repères temporels et culturels du XXe siècle, un précieux témoin de l’histoire du français, tout comme il est l’une des références incontournables de l’histoire des dictionnaires.

Dans l’histoire moderne du livre, le PL figure parmi les étoiles les plus brillantes de la galaxie des imprimés. Entre le big-bang initial de 1906 et l’explosion visuelle de 2005, le dictionnaire a muté tout en maintenant une trame reconnaissable et en préservant ses fondements structuraux. Il a une identité permanente (voir de BLOIS 2002). D’hier à aujourd’hui, sa philosophie éditoriale générale n’a guère changé; paradoxalement, et par la force des choses, elle s’est adaptée aux exigences des époques. Voici ce que le dictionnaire raconte au sujet de sa propre histoire :

« Il reste aujourd’hui fidèle au modèle d’origine dans sa conception, son organisation, sa volonté de “présenter l’utilité du dictionnaire en même temps que l’agrément du livre de lecture” [...]. S’il a changé au fil du temps, c’est que changent les mots et les façons de dire, qu’il observe et explique, ainsi que le monde, qu’il décrit et raconte » (PLI, 2004 : 3).

Le segment de la citation encadré par les guillemets anglais est repris des pages liminaires du PLI 1906, une mise en abyme et un fil d’Ariane qui confirment le chaînage séculaire et témoignent d’une pensée éditoriale reposant sur des repères stables. Sous certains angles, le PLI 1906 reste bien présent dans la synchronie actuelle comme le rappelle le fac-similé publié en 2004 qui fait revivre le premier PLI et ravive les charmes d’une époque révolue.

Le PL a résisté au temps, c’est vrai. Mais malgré tout, n’existe-t-il pas un point de rupture qui a détaché le dictionnaire de son ancrage historique, apparemment fixé dans le Nouveau dictionnaire de la langue française [NDLF] de Pierre LAROUSSE, paru en 1856, et qui l’a fait basculer dans la modernité? De fait, la première génération du PLI (1906 à 1923) est certainement l’héritière directe de l’idéologie du milieu du XIXe siècle et de la pensée laroussienne. Vu d’aujourd’hui, le conservatisme y règne encore, car le PLI n’a pu

« s’affranchir de l’idéologie contraignante de son modèle [le NDLF] que très lentement, par le jeu complexe des successives réécritures de ses définitions, notamment » (BEAUJOT 1979 : 27).

Bien entendu, sur le plan technique, il s’est écarté plus rapidement du NDLF, d’abord dans sa facture générale, puis en recourant plus systématiquement à l’iconographie, au point que celle-ci caractérisera le PL parmi les légions de dictionnaires.

Cet article est centré sur les discours « autonymes » du PL à propos de quelques orientations éditoriales. Nous tamiserons d’abord le florilège des cent discours préliminaires afin de recueillir et de synthétiser les positions du PL au regard de sa filiation avec ses prédécesseurs; puis, en nous fondant sur les mêmes textes, nous verrons comment le PL décline l’idée de « francophonie » et quelles représentations il en offre à ses lecteurs. Le second volet nous entraînera au cœur du dictionnaire pour y examiner quelques articles prenant racine dans le mot français.

2. Première variation : le lexicographe, le dictionnaire ou l’éditeur?

Le titre du dictionnaire qui nous retient est si imprégné dans l’esprit des utilisateurs qu’on ne pense pas qu’un mystère entoure peut-être son origine. Dans tous les titres portés par le dictionnaire depuis un siècle, deux mots sont présents d’un bout à l’autre du spectre, soit petit et Larousse. Ces deux termes étroitement associés « sont devenus lieu et bien communs » (CLARO 1993 : 8). D’où viennent ces mots et à qui les doit-on? Pourquoi ce livre est-il qualifié de PETIT? Ce n’est apparemment pas par contraste avec le GRAND dictionnaire universel [GDU] une œuvre déjà vieillissante au moment où naît le PLI. Et à l’époque, Larousse n’a pas encore publié d’ouvrages dont les titres expliqueraient que l’adjectif PETIT serait venu se poser en contrepoint de l’adjectif GRAND concrétisant ainsi un rapport hiérarchique bien établi de nos jours dans les titres des dictionnaires. Le qualificatif PETIT a peut-être été emprunté aux titres d’autres répertoires occupant le même créneau concurrentiel à l’époque, comme le Petit Larive et Fleury. Par ailleurs, étant donné que Pierre LAROUSSE n’est pas l’auteur du PLI et que de son vivant son patronyme n’a jamais été utilisé dans le titre de ses dictionnaires, pourquoi est-il dit LAROUSSE? Qui est ce LAROUSSE? Qui fut l’idéateur du dictionnaire? Le Nouveau Larousse illustré [NLI], dirigé par Claude AUGÉ, sera longtemps considéré comme 1’« aîné » du PLI. Il appert donc que le « dictionnaire manuel » fut lui aussi imaginé par Claude AUGÉ et conçu à partir du plan et inspiré des méthodes du NLI. Cette filiation très plausible sera cependant revisitée dans les adresses aux lecteurs du PL. Nous y reviendrons au paragraphe 4.

Le nom de Pierre LAROUSSE ne sera jamais inscrit sur la page de titre du PL, geste qui aurait fait du pédagogue l’auteur officiel de l’ouvrage. Et il n’apparaîtra que tardivement dans les pages liminaires. Entre 1906 et 1936, c’est le nom de Claude AUGÉ, le concepteur du PL, qui sera mentionné sur la page de titre en qualité de directeur du dictionnaire. En 1937, le nom de Paul AUGÉ sera associé à celui de son père, faisant officiellement de Paul le directeur du NPLI. Paul AUGÉ n’était pas un nouveau venu dans l’équipe éditoriale. Dès 1906, son nom est répertorié dans la liste des collaborateurs à la rédaction. À la mort de son père en 1924, il était devenu le secrétaire général de la rédaction, poste qu’il occupera jusqu’en 1936. De 1937 à sa mort en 1951, il poursuivra cette tâche, mais il portera le titre de directeur de l’ouvrage. Cependant, le nom de son père restera inscrit à la gauche du sien sur la page de titre. Le nom des AUGÉ ne disparaîtra de cette page que lors de la refonte de 1959, moment où une nouvelle équipe dirigée par Claude DUBOIS prend la relève officiellement. Le renouvellement des équipes éditoriales concorde souvent avec les remises en chantier du dictionnaire.

Quant au nom de Pierre LAROUSSE, il sera évoqué pour la première fois dans les pages de présentation lors de la refonte charnière de 1948[2]. La généalogie du PL est alors reconfigurée; le dictionnaire devient l’héritier du NDLF, les références au NLI et au Larousse universel [LU] s’estompant. Les hésitations sur la source se prolongent jusqu’à la période contemporaine. Ce point sera développé au paragraphe 4.1. Dans le PLI 2000 : 3, on trouve l’affirmation suivante :

« Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, par Claude Augé [...] ».

La formule sera modulée au fil des éditions postérieures. Dans le PLI 2003 : 3, elle se lit :

« En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] par Claude Augé [...] ».

Ce qui tend à démontrer que le nom Larousse dans le titre est ambivalent. Selon les époques, il réfère au savant de Toucy ou à la maison d’édition (voir le titre du NLI), la tendance éditoriale récente étant d’établir une continuité de 1856 à 2005, donc d’attribuer la paternité du dictionnaire à Pierre LAROUSSE, lui qui n’en fut que le très lointain concepteur. Cette référence opportune édifie une filiation historique et elle contribue à transformer une légende en réalité.

3. Deuxième variation : des préfaces diplomatiques et des guides discrets!

Les préfaces, les discours préliminaires et les adresses aux lecteurs accèdent parfois au statut d’œuvres exemplaires, comme le rappelle Christophe CLARO (1993 : 7), en s’inspirant lui-même de Pierre LAROUSSE qui parle de ce phénomène dans la préface du GDU. Certains de ces textes deviennent « des temples à part entière » (CLARO 1993 : 7). Dans le champ lexicographique, en témoignent le « Discours préliminaire » de d’ALEMBERT dans L’encyclopédie, le « Comment j’ai fait mon dictionnaire de la langue française » d’Émile LITTRÉ et la « Préface » du GDU de Pierre LAROUSSE.

Tout à l’opposé de ces monuments préfaciers, les entrées en matière du PL sont plus réservées et plus lapidaires. Par tradition, ce dictionnaire n’offre pas à ses utilisateurs des préfaces élaborées; en ce qui a trait aux guides d’emploi, ils sont tardifs. Aucune des cent courtes pièces liminaires ne dépassera jamais deux pages et les titres resteront quasi inchangés pendant un siècle. Voici ces intitulés :

Peu de mouvements sont observables dans ces intitulés, sinon le passage du pluriel au singulier pendant une brève période de deux ans et, dans les quatre dernières éditions, l’émergence du titre « Préface ». De 2002 à 2004, le premier paragraphe de ces préfaces est cependant sous-titré « Aux lecteurs ». En 2005, la formule est placée sous le titre principal et elle est indépendante du premier paragraphe. Ces textes sont brefs certes, mais mis bout à bout, ils composent un traité substantiel qui prend la figure de laroussianas formant ainsi une chaîne porteuse de toutes les permanences, de toutes les modulations et de toutes les hésitations éditoriales, d’hier à aujourd’hui.

Les introductions ne comportent jamais de signature nominale. Seule apparaît une griffe collective : « Les éditeurs » (de 1906 à 1997, en 2001, puis en 2004 et 2005) ou « L’éditeur » (en 1998 et 1999). Il n’y a pas de signature en 2000, 2002 et 2003, des absences sans doute justifiables par un manque de place à la fin du texte plutôt que par un oubli. Il y a ici deux niveaux d’anonymat : l’anonymat partiel dissimulé sous le nom qui boucle le cercle de l’éditeur rédigeant et de l’éditeur éditant, et l’anonymat total marqué par l’absence de l’identité des lexicographes. Leurs noms apparaissent ailleurs et ils sont fusionnés avec ceux d’une foule d’autres collaborateurs. Ces effacements peuvent être interprétés.

« L’anonymat des préfaces masque les décisions des équipes dirigeantes » (LEHMANN 2002 : 229 n. 8).

On pourrait ajouter que la brièveté des textes poursuit le même but.

Quant aux guides d’emploi, qui servent à décoder le fonctionnement du dictionnaire, il n’en existe aucun avant la refonte de 1989. Entre 1906 et 1988, ce fut le désert. En 1989, on a introduit un court paragraphe intitulé « Structure-type de quelques articles ». Le contenu porte surtout sur le décodage de la métalangue diacritique : le caractère gras, les majuscules pour les entrées, les rôles du tiret, du losange blanc (dit losange éclairé à partir de 1990) et du losange noir, etc. Quelques informations sur la macrostructure et sur la microstructure sont présentes. Les articles présumer, 1. prêt, 2. prêt et prêter servent de témoins. En 1993, cette rubrique d’emploi devient un encadré. Le contenu ne bougera pas jusqu’en 1998 alors qu’on remplace ces explications par une double page déployée comme les ailes d’un papillon et qui présente le contenu du dictionnaire de manière très détaillée et en s’appuyant sur des schémas. La double page est divisée en deux volets :

  1. L’organisation de l’ouvrage : ses différentes parties.
  2. Les trois structures fondamentales du contenu :
    • La macrostructure
    • La microstructure
    • L’iconostructure et ses sous-catégories : dessins, schémas, cartes, photos, etc.

Les articles témoins sont : pivert, pic-vert, 1. ressortir, 2. ressortir, main (une partie seulement). Cette double page vivra jusqu’en 2001. À partir de 2002, le papillon replie ses ailes et le PLI n’offre plus de guide d’emploi.

4. Troisième variation : le nouvel héritage ou le mystère de l’ancêtre?

De 1906 à 1923, le PLI est donné comme une émanation du NLI. En 1906, la page de présentation s’ouvrait en effet sur ces mots :

« Cet ouvrage [le PLI] a été dirigé par Claude Augé, Directeur du Nouveau Larousse illustré : c’est dire qu’il a été conçu sur le plan et conduit d’après les méthodes qui ont assuré le succès de son aîné » (PLI 1906 : I[3]).

Dans la refonte de 1924, on le rattache également au LU. Il en sera ainsi jusqu’en 1947. En 1948, le texte d’ouverture subit un grand chambardement et il revêt un caractère plus historique puisque l’on reconfigure l’ascendance du dictionnaire. On abandonne la filiation avec le NLI et avec le LU. On y trouve plutôt un récit circonstancié qui fait remonter le PL à un ancêtre plus lointain, le NDLF, créé en 1856 par Pierre LAROUSSE.

« Dès SA naissance en 1856, sous le titre de Nouveau Dictionnaire de la langue française, par Pierre Larousse, IL prit la première place parmi les dictionnaires de l’époque, car, le premier IL appuyait d’un exemple chaque acception des termes définis » (NPLI 1948 : 1).

La phrase joue un rôle historique, mais elle est aussi ambiguë, car le nom du dictionnaire (le PL) n’a pas encore été mentionné depuis le début de la préface —on ne parle que du nom Larousse « devenu synonyme de dictionnaire ». On se demande donc à quoi renvoient l’adjectif sa et le pronom il dans la phrase citée? Il s’agit, bien entendu, du Nouveau Petit Larousse illustré [NPLI], quoique ce voile opportun laisse planer le doute. Le texte se poursuit et il précise qu’en

« 1879, le dictionnaire de Pierre Larousse [...] paraît sous le titre de Dictionnaire complet de la langue française [DCLF] » (NPLI 1948 : I).

Historiquement, cette date est fausse, car le DCLF fut publié en 1869 et non en 1879 :

« Dès 1869, du vivant de Pierre Larousse, il [le NDLF] s’est appelé Dictionnaire complet de la langue française » (RÉTIF 1975 : 124).

Pierre Larousse lui-même mentionne cette date dans l’article Larousse de son GDU. Puis arrive l’étape suivante avec la référence à l’année 1889, alors que Claude AUGÉ dirige le Dictionnaire complet illustré [DCI], nouvelle mouture du DCLF; cependant, la paternité de ce dictionnaire revient toujours à Pierre LAROUSSE. Enfin, le pont est établi avec le XXe siècle :

« En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré » (NPLI 1948 : I)

et il acquiert son « format actuel ». Suivant ce texte, le PLI est donc bel et bien une émanation du DCI, qui vient lui-même du DCLF, qui est issu de NDLF, qui est le fameux « dictionnaire Larousse » originel. La formule établira le lignage du PL dans les adresses. André RÉTIF est l’un de ceux qui soutiennent que le NDLF est bien « l’ancêtre du Petit Larousse » (1975 : 122). Jean PRUVOST voit également entre tous ces dictionnaires une série lignagère qui montre

« une filiation encore très perceptible entre tous les fils de Pierre Larousse » (PRUVOST, 2004 : 44).

À partir de 1948, la formule axée sur la référence au NDLF se fixera et elle traversera le temps jusqu’à aujourd’hui. Dans la suite de cet article, on en suivra les ondulations.

Cette précieuse page historique de 1948 détache le PL du NLI ainsi que du LU et elle le ramène dans le sillage généalogique des œuvres de Pierre LAROUSSE, propulsant du même coup le maître de Toucy au titre d’auteur du livre, idée qui restera dans l’esprit du public où

« l’on parle de Larousse comme de l’auteur d’un dictionnaire qu’il a tout juste rêvé » (CLARO 1993 : 8-9).

Ainsi, une quarantaine d’années après sa mise au monde, le PL est inscrit en droite ligne dans l’héritage lexicographique laroussien, ce qui permet de dire qu’on a affaire à un

« dictionnaire sûr, complet, indiscuté, [qui] est le fruit d’un siècle d’efforts, de recherches, de mise [sic] au point, qui en font le dictionnaire parfait, à jour des faits les plus récents » (NPLI 1948 : I).

En ouvrant le procès de la canonisation de Pierre LAROUSSE, on justifie beaucoup mieux le titre de l’œuvre nouvelle. On lui donne d’abord une assise historique conforme à son statut d’ouvrage pédagogique, ce qui rappelle que Pierre LAROUSSE destinait le NDLF aux écoles et que cette œuvre faisait

« entièrement partie de la problématique de ses “lexicologies”, qui sont des manuels d’apprentissage du vocabulaire » (REY 1995 : 133).

Puis, par une sorte de procédé d’« autonymie », on communise le patronyme de l’auteur présumé pour en faire le synonyme de dictionnaire. Le nom Larousse cumule alors la triple fonction d’auteur, de titre et d’éditeur, tandis qu’il aura « suffi de remplacer le prénom Pierre par l’adjectif Petit » (PRUVOST 2004 : 47-48) pour compléter la transformation et pour dépoussiérer le réseau des dictionnaires du Toucycois.

« On a certes choisi le patronyme du lexicographe pour désigner le dictionnaire, mais dans le même temps on a rompu avec un culte passéiste qui avait fini par le fossiliser » (PRUVOST, 2004 : 46).

L’opération menée sur une longue période finit par catapulter le dictionnaire au premier rang des ouvrages du même genre et on justifie que son ancêtre le NDLF fût le premier à proposer telle ou telle innovation : les exemples, les notices encyclopédiques, les locutions latines, etc. Au bout de la chaîne, on obtient un dictionnaire, le PL, qui est constamment tenu à jour

« pour dépasser les imitations qui en sont faites et surclasser les contrefaçons » (NPLI 1948 : I).

Vérité ou discours commercial que ces affirmations, le fait est qu’on ne dit pas tout du marché du dictionnaire à l’époque et surtout de la situation à l’orée de 1905 (voir BOULANGER 2005a). Nonobstant, le PL est situé dans le XXe siècle qui atteint son mitan.

« L’édition nouvelle que nous publions aujourd’hui [...] représente, avec les matériaux déjà accumulés par les éditions antérieures, la somme de quarante années d’études, de recherche et de mise [sic] au point des collaborateurs » (NPLI 1948 : II).

En 1952, dans l’édition célébrant le centenaire de la Librairie Larousse, ce rappel historique demeure. On précise cependant qu’en 1948, on fit paraître « une édition complètement refondue » (NPLI 1952 : II). Quant à la présente édition, elle fut confiée à « une direction nouvelle » (NPLI 1952 : II).

Au cours de la période suivante, qui court de 1959 à 1967, le NPLI fait encore peau neuve et il change de nom pour devenir le Petit Larousse, simplement. Cependant, en ce qui a trait aux rappels historiques, le texte introductif demeure stable. Dans le volet contemporain, on explique qu’à l’occasion de chaque tirage

« s’opère une mise à jour, poursuivie sans défaillance : de multiples corrections tendent à faire du dictionnaire un outil de travail de mieux en mieux adapté à sa fonction » (PL, 1959 : III).

En fait, on tenait déjà des propos sur les mises à jour dès 1956. Dans la présentation de cette livraison, il est précisé qu’à l’occasion du cinquantenaire du PL,

« près de 500 mots ou acceptions sont ajoutés dans la partie langue [...] » (NPLI 1956 : III).

L’année 1968 est celle d’une nouvelle édition qui servira de fondement au dictionnaire jusqu’en 1980. Cette étape est marquée par un nouveau changement de titre; on a désormais affaire au Nouveau Petit Larousse [NPL]. Par ailleurs, le texte des articles est maintenant distribué sur trois colonnes au lieu de deux. Les références historiques de l’introduction tiennent toujours la route. Le texte souligne également qu’en 1959, le PL s’était enrichi de 3 000 mots. On y apprend en outre que les mises à jour annuelles auraient commencé en 1959 :

« Après 1959, le Petit Larousse profite de rééditions annuelles pour se tenir à jour, suivant de près l’évolution du français contemporain [...] » (NPL 1968 : III).

Pour la première fois, le texte fait état du réseau des marques d’usage servant à moduler l’emploi des mots. Durant cette période, un changement majeur surviendra alors qu’en 1973 le dictionnaire reprendra son titre historique de Petit Larousse illustré.

L’édition de 1981 couvrira l’un des plus courts cycles du processus des refontes. Elle formera le noyau du dictionnaire jusqu’en 1988. L’annonce en est ainsi faite :

« Pour 1981, le Petit Larousse se remet de nouveau en question » (PLI 1981 : VI).

Le lien historique avec Pierre LAROUSSE et ses œuvres est confirmé par un rappel :

« En 1905, le dictionnaire va connaître un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré, et dans un format nouveau » (PLI 1981 : V).

À un détail près, cet extrait reprend les mêmes propos que ceux contenus dans l’introduction de 1948.

Le millésime 1989 marque un grand tournant dans l’histoire du PL : c’est le moment de la plus grande refonte structurelle et celui de l’entrée massive des régionalismes extra-hexagonaux dans la nomenclature. L’adresse aux lecteurs rappelle que le PL fait « figure de symbole » (PLI 1989 : 5) dans le quotidien des locuteurs. Pour la première fois, le texte introductif est divisé en sections sous-titrées, l’une d’elles étant réservée à l’histoire du dictionnaire. En quelques phrases, on passe du NDLF de 1856 au PLI de 1989. Il s’agit d’un résumé serré du texte qui ouvrait le PL depuis 1948. Une autre section présente les grands axes de la refonte : statistiques sur les ajouts dans la partie langue (nomenclature, iconographie, cartes, etc.), microstructure arborescente et numérotation des sens pour les mots polysémiques, adaptation du contenu au contexte contemporain (vocabulaires scientifiques et techniques de pointe, vocabulaire du français vivant, mention des termes des commissions ministérielles de terminologie, rejet du vocabulaire socialement réprouvé, mots de la francophonie (voir le paragraphe 5) et bien d’autres innovations). Bref, un véritable appel à la modernité qui reprend en écho celui de la première grande refonte de 1924.

De 1992 à 1997, on distingue deux parties dans l’introduction du dictionnaire soit l’adresse aux lecteurs et un texte de présentation. L’adresse parle de la diffusion du dictionnaire dans la francophonie et de son universalisation. Le PLI fait partie

« du patrimoine culturel et sentimental de tous les Français et de tous les amoureux de la langue française » (PLI 1992 : 5)

depuis « 85 ans »[4] et des lecteurs de partout s’en portent acquéreurs : France, Belgique, Suisse, Québec, Afrique. Les traductions qui en sont faites en espagnol, en finnois, en italien, en néerlandais, en portugais, en serbo-croate et en turc témoignant de son caractère universel. Des thématiques plus contemporaines, l’idée de francophonie et l’internationalisation prennent le pas sur l’histoire du PL; d’ailleurs, ce chapitre disparaîtra de l’introduction jusqu’en 2001.

Dans la refonte de 1998, l’adresse aux lecteurs et la présentation du dictionnaire sont fusionnées sous le titre : « Au lecteur ». Le premier paragraphe cerne les publics que le PL a accompagnés depuis son origine, à savoir les lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3), une manière de dire qui rappelle l’époque précédente. Nous reviendrons sur l’interprétation de cet extrait. Sur un autre plan, la nouvelle édition est axée sur la « mondialisation » (p. 3). Ce thème porteur annonce l’arrivée du vocabulaire idoine dans les futures mises à jour qui seront orientées vers les mots reliés au néolibéralisme comme mondialiste (mot répertorié dans le PLI 1995), antimondialiste (mot répertorié dans le PLI 2003) et altermondialiste (mot répertorié dans le PLI 2005). La deuxième partie de l’introduction traite des grands axes de la refonte, en particulier de l’apport des parlers francophones hors de France.

Le millésime 2000 est l’occasion d’une refonte partielle. L’introduction est centrée sur les trois dimensions de l’ouvrage : c’est un dictionnaire général monolingue, un dictionnaire encyclopédique et « un dictionnaire visuel », récupérant ainsi une grande modernité et s’insérant dans le réseau des dictionnaires visuels qui ont envahi le marché depuis le milieu des années 1980, évoquant également le web, grand dispensateur d’images. Au fond, le PLI avise son public qu’il est « un visuel » —un dictionnaire qu’on regarde—, en plus d’être un dictionnaire de mots et un ouvrage qui parle du monde —un dictionnaire qu’on lit. Ce texte ramène l’œuvre de Claude AUGÉ, le premier rédacteur du PLI, sur le devant de la scène en le citant. Selon AUGÉ,

« [l’illustration] constitue, du commencement à la fin, une leçon de choses, et l’on constatera que les tableaux sont autant de synthèses en images, dont la portée éducative et la valeur suggestive sont incontestables » (PLI 2000 : 3).

La phrase est reprise intégralement du PLI 1906. L’intérêt s’accroît aussi pour les terminologies scientifiques et techniques : le dictionnaire se technicise davantage et il devient « un lieu de découverte du monde » (PLI 2000 : 3). Après la mondialisation, c’est la représentation du monde qui est évoquée dans sa perspective culturelle. L’informatique se voit rejointe par l’intemet, le cédérom et le multimédia.

Le PLI 2002 renoue avec l’histoire du dictionnaire en rappelant qu’en 1852, Pierre LAROUSSE et Pierre Augustin BOYER fondaient la « Librairie Larousse et Boyer » et qu’en 1856 naissait le NDLF, annonciateur du PLI.

« Le Petit Larousse est l’héritier de cet ouvrage [le NDLF] populaire qui connut un immense succès » (PLI 2002 : 3).

En 2003, l’introduction est intitulée « Préface ». Elle est divisée en cinq parties : la première est dite « Aux lecteurs », les autres traitent de l’organisation du dictionnaire, de la langue française, de l’illustration et des cahiers thématiques. La première phrase du texte est très symbolique de toute l’histoire du PL :

« Dès 1856, Pierre Larousse publiait son Nouveau dictionnaire de la langue française, avec une partie consacrée à la langue et une partie consacrée aux noms propres, séparées par des pages roses » (PLI 2003 : 3).

Cette phrase en deux temps synthétise admirablement l’histoire de ce livre : elle évoque d’abord ses origines : l’instant, l’auteur présumé et le titre; elle rappelle ensuite sa configuration pérenne en trois parties : les mots, les êtres et les événements, les faits de culture et de civilisation qui fondent la mémoire collective. Sauf pendant une brève période qui va de 1992 à 2001, depuis 1948 l’habitude d’arrimer le PL au NDLF —« [...] le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle » (PLI 2003 : 3)— a fini par façonner le mythe selon lequel Pierre LAROUSSE serait bel et bien l’auteur du PL. Et en tant que « parole choisie par l’histoire », pour reprendre Roland BARTHES, ce mythe s’est imposé dans l’imaginaire collectif et il a fait de Pierre LAROUSSE un lexicographe qui a influé sur l’édifice du PL, sans qu’on nuance adéquatement la chose.

En 2004, la préface ne comporte que quatre volets, car il n’est plus question des cahiers thématiques. En 2005, le texte liminaire est intitulé « Préface. Aux lecteurs » et il n’est plus divisé en sections; il forme un texte sans intertitres. La première phrase dit :

« Le Petit Larousse a cent ans » (PLI 2005 : 5).

Un hommage est fait

« aux inventeurs du Petit Larousse, à Pierre Larousse et à son successeur Claude Augé, à leurs continuateurs, ainsi qu’à tous les collaborateurs qui se sont succédé tout au long de ces cent années [...] » (PLI 2005 : 6).

Mais qui sont donc ces inventeurs anonymes qui se cachent derrière les célèbres Pierre LAROUSSE et Claude AUGÉ? Enfin, en revenant à 1905 et en proposant un fac-similé du premier PLI, on boucle la boucle et on invite à la comparaison entre les deux dictionnaires qui, aux deux extrémités du spectre temporel, portent le même titre et qui sont à la fois si semblables et si différents.

4.1. Quelle hérédité pour un dictionnaire?

Le périple éditorial qu’on vient d’effectuer à la recherche des origines du PL laisse quelques questions sans réponse : qui est le véritable auteur du dictionnaire, quel ouvrage en est l’ancêtre et comment expliquer l’hésitation entre les dates 1905 et 1906 dans les adresses?

Après avoir croisé les données éditoriales de 1948 à 2005 et après avoir consulté la documentation métalexicographique, on obtient des profils qui tiennent du palimpseste quant à l’auteur (sur cette question, voir de BLOIS 2002 : 178) et quant au dictionnaire d’origine. Une fois les avis décortiqués, on obtient les scénarios suivants.

1. Le lointain ancêtre du PL est le NDLF de 1856 dont l’auteur est Pierre LAROUSSE (voir RÉTIF 1975 : 122). Pour Jean PRUVOST aussi, ce dictionnaire fut « la matrice du futur Petit Larousse » (2004 : 40).

2. Le DCLF de Pierre LAROUSSE est la continuation du NDLF tandis que le DCI, dirigé par Claude AUGÉ, est une émanation du DCLF. Le DCI est le point d’aboutissement d’une lignée de dictionnaires conçus et signés par Pierre LAROUSSE. C’est aussi le dictionnaire de transition ou de transfert de nom. Pierre LAROUSSE en est l’auteur lointain, mais c’est Claude AUGÉ qui en a dirigé l’élaboration dans sa nouvelle facture. Le PLI n’en sort pas directement même si, selon le PLI 2005, Claude AUGÉ

« créa le Dictionnaire complet illustré (1889), qui devint, en 1905, le Petit Larousse illustré » (PLI 2005 : sub Augé).

Alain REY entérine l’idée que cette famille de répertoires engendra le PL (voir REY 1995 : 132). D’autres s’inscrivent dans cette foulée.

« Le Petit Larousse, lui, reprenait plutôt l’idée initiée en 1889 par le Dictionnaire complet, lui-même adaptation grâce à la photographie du Nouveau dictionnaire de la langue française apparu en 1856 et appelé Dictionnaire complet de la langue française en 1869 » (MOLLIER 1995 : 25).

L’écart temporel de seize ans entre le DCI (1889) et le PLI (1905) laisse place à la perplexité quand vient le temps d’associer les deux dictionnaires, faisant du second l’héritier direct du premier; seules les nombreuses rééditions du DCI ont pu permettre d’assurer la continuité et de jeter un pont entre les deux œuvres.

3. Le NLI en sept volumes, dirigé par Claude AUGÉ et publié de 1897 à 1904 est un produit neuf et original. Il est affranchi de la longue chaîne forgée par le pédagogue de Toucy —y compris du GDU— et il se pose en contrepoint encyclopédique des dictionnaires monovolumaires.

« La lourde série du NLI débouchera, en 1905, sur une révolution commerciale, le Petit Larousse illustré » (MOLLIER 1995 : 24).

Ces deux monuments entretenaient des rapports filiaux dont on connaît mal la nature. On peut toutefois dégager quelques constatations. Premièrement, c’est dans le NLI que le nom Larousse est inscrit pour la première fois dans le titre d’un ouvrage. Deuxièmement, les deux titres se ressemblent étrangement et la substitution du mot Petit au mot Nouveau est plausible. Troisièmement, le PLI pourrait être un épitomé du NLI. On peut raisonnablement croire que c’est à partir de cette trouvaille qu’est l’intitulé de l’encyclopédie que le nom Larousse a fait son entrée au registre des titres de cette maison d’édition. Ce nom ne quittera guère le paysage des couvertures, faisant même fortune comme pivot d’un grand nombre de titres donnés aux ouvrages encyclopédiques et lexicographiques de l’éditeur. C’est donc par un processus naturel d’enchâssement que le nom Larousse a glissé vers le petit dictionnaire pour occuper le créneau central du titre qui sera complété par deux adjectifs classificateurs, petit et illustré; ces qualificatifs feront les beaux jours des dictionnaires Larousse et de moult autres dictionnaires de maisons concurrentes. Dans l’histoire des dictionnaires, un seul autre nom peut revendiquer ce triple statut sémiotique consistant à désigner un auteur, une œuvre et une maison d’édition; il s’agit de Paul ROBERT.

4. Le LU date de 1923 : il n’est donc pas impliqué dans la fondation du PLI. Il a pu jouer un rôle à partir de l’édition de 1924, mais la physionomie du PL était déjà toute dessinée.

5. Il est irréaliste de croire que le PLI aurait été conçu en 1905, l’année même de sa publication. Il a sans doute été planifié durant la décade précédente, en pleine période de concurrence des dictionnaires scolaires (voir BOULANGER 2005a) et au moment où le NLI est en cours d’élaboration. En un sens, le PLI résulterait de la fusion du patrimoine de Pierre LAROUSSE et de l’œuvre encyclopédique dirigée par Claude AUGÉ. C’est le résultat du croisement de deux formules de dictionnaire, l’une ayant sa source chez l’auteur d’ouvrages pédagogiques, l’autre émergeant des travaux de nature encyclopédique du futur directeur du PLI. Quelque part au tournant du XXe siècle, Claude AUGÉ a opéré la jonction entre la série des encyclopédies et le DCI pour fonder une nouvelle lignée de dictionnaires, celle des PL. Même s’il ne l’a pas inventé totalement, c’est lui le véritable père du PL, le savant de Toucy ayant inspiré les grandes orientations éditoriales et fourni une partie de la matière première. Avec Claude AUGÉ, le petit dictionnaire manuel devint également un dictionnaire usuel et populaire, « un bien indispensable dans chaque foyer » (BOULANGER 1994 : 41). Il transcendera même sa vocation première de manuel pédagogique et de dictionnaire individuel pour devenir un dictionnaire familial, un dictionnaire de masse. Il se consulte à plusieurs, en classe et à la maison. Et chaque PL témoigne de ce statut pluriel.

6. Le PL n’est pas l’œuvre de Pierre LAROUSSE, mais celle de Claude AUGÉ (voir RÉTIF 1975 : 124 et CLARO 1993 : 8). Le PL lui-même atteste ce fait. Claude AUGÉ « s’est réservé, dans la conduite, l’élaboration et la rédaction de ce livre la part principale » (PLI 1906 : I). Ce texte est sans doute de la main même de Claude AUGÉ. Dans la section des noms propres du millésime 1925, on dit que Claude AUGÉ « conçut et dirigea avec une extrême maîtrise [...] le Petit Larousse » (NPLI 1925 : sub Augé).

Les avertissements aux lecteurs mentionnent de nombreuses dates parmi lesquelles deux reviennent fréquemment, 1905 et 1906, sans que cette alternance soit justifiée. Le tableau 1 reprend les séquences des textes introductifs depuis 1948, moment de la première mention de l’une de ces dates.

Tableau 1 : La date de référence : 1905 ou 1906?
Millésimes Dates Extraits textuels
1948-1980 1906 En 1906, [...] le dictionnaire Larousse va prendre encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1981-1988 1905 En 1905, le dictionnaire Larousse va connaître encore un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1989-1991 1906 En 1906, le dictionnaire Larousse va prendre un nouvel essor sous le titre de Petit Larousse illustré [...].
1992 85 ans Depuis 85 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1993 86 ans Depuis 86 ans, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1994-1997 1906 Depuis 1906, le Petit Larousse fait partie intégrante du patrimoine culturel et sentimental [...].
1998-1999 1905 Depuis sa naissance en 1905, le Petit Larousse a toujours eu pour ambition de répondre à toutes vos questions [...].
2000-2001 1905 Le Petit Larousse illustré fut conçu en 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse [...].
2002 1905 Lancé en 1905, [...].
2003-2004 1905 En 1905, trente ans après la disparition de Pierre Larousse, le Petit Larousse illustré fut conçu sur ce modèle [le NDLF] [...]
2005 1905 [...] un cahier tout en images, essentiellement consacré à une promenade dans le Petit Larousse 1905.

L’examen de ces dates alternantes laisse perplexe. La date 1905 réfère à deux choses : l’année de la publication du dictionnaire (un nouvel essor; sa naissance; le lancement; une promenade) et l’année de sa conception. La date 1906 renvoie aussi à l’année de publication (un nouvel essor; intégration au patrimoine). L’imbroglio des dates s’assombrit lorsque, à deux reprises, on décide de recourir au nombre d’années écoulées entre le premier PL et l’année de référence, soit 1992 et 1993. Quel que soit le calcul effectué pour remonter le temps à partir de 85 et 86 ans, on n’arrive pas à 1905 ou à 1906. Si le décompte des années démarre en 1905, année du lancement, et inclut cette date, on arrive à 88 ans pour 1992 et à 89 ans pour 1993. S’il démarre en 1906, année du millésime, et inclut cette date, on arrive à 87 ans pour 1992 et à 88 ans pour 1993. Si on ne compte pas les années 1992 et 1993, il y a quand même un décalage. On obtient 87 (= 1905) ou 86 (= 1906) ans pour 1992 et 88 (= 1905) ou 87 (= 1906) ans pour 1993. Mieux vaut oublier ces deux escapades calendaires historiques et convenir que 1905 est l’année de la publication du premier PLI et 1906 celle du premier millésime.

5. Quatrième variation : du charme discret du français à une francophonie « janusienne »

L’engagement du PL dans l’aventure francophone suit une progression géométrique. Il commence lentement : le dictionnaire est d’abord discret sur l’objet même de la description, la langue française; puis, au début du troisième tiers du XXe siècle, vient la reconnaissance de la francophonie et l’affirmation de sa prise en charge quant au volet lexical, thèmes qui prendront de l’importance à l’aulne des intérêts sincères pour la « res francophonica », mais ces intérêts sont aussi marqués au coin des résonances culturelles et politiques pour la question, sans négliger les intérêts financiers et commerciaux, car les dictionnaires parisiens circulent sur les marchés de la consommation extérieurs à la France. Trois périodes illustrent le cheminement du PL dans sa prise en charge de la variation lexicale francophone.

5.1. Le grand silence ou l’empire DU français : 1906-1967

Durant la première partie de cette période, soit de 1906 à 1947, le PL est centré sur la France seule. Nul besoin donc de discourir sur la langue française. Il va de soi qu’il n’existe qu’un seul français, l’idée d’en mesurer la fragmentation et d’évoquer des normes multiples n’effleure pas les consciences, car elle n’est pas au programme. Par défaut, la norme est celle de Paris; il n’y a qu’un tout apparemment uniforme d’un bout à l’autre de l’empire du français. Le PLI est

« le répertoire du bon langage et du bon style français » (1906 : II).

Il complète les grammaires et il évoque la qualité de la langue accomplissant ainsi sa mission pédagogique.

De 1948 à 1952, rien de nouveau ne ressort sur la question de la langue. En 1952, le dictionnaire est comparé à

« un organisme vivant, comme la langue elle-même » (NPLI 1952 : II).

Le texte précise même que le NPLI se renouvelle avec la langue tout en défendant sa « traditionnelle clarté » (NPLI 1952 : II). On voit apparaître pour la première fois une allusion au retrait de mots lors des mises à jour. Une note dit qu’

« [une] brochure contenant la liste des mots supprimés depuis l’édition de 1948 est à la disposition des amateurs de mots croisés » (NPLI 1952 : II).

Il est très rare de voir les lexicographes faire publiquement état des retraits. La tendance est plutôt de s’attarder aux ajouts. Et parmi les nouvelles entrées de 1952, il faut signaler celle du mot francophone, donné comme adjectif et nom (voir le tableau 12). En 1959, le dictionnaire est présenté comme le

« vivant miroir de notre langue » (PL 1959 : III),

et, comme elle, il doit évoluer. Mais il n’est pas question de l’étalement géographique de la langue.

5.2. La prise de conscience de l’évolution de la langue et de son expansion géographique : 1968-1988

En 1968, on discute surtout de l’évolution du français contemporain et de son renouvellement dont le dictionnaire doit tenir compte. L’accent est donc mis sur la néologie. Il n’y a pas encore de discours sur la francophonie. Toutefois, on passe à l’acte en introduisant les premiers québécismes, alors appelés canadianismes. Il y en aura au moins sept. Au fil des ans, les mots de la francophonie périphérique occuperont des créneaux de plus en plus importants (voir BOULANGER 2002 et 2005b). Le mot francophonie sera répertorié dans le NPL 1971, soit 19 ans après francophone et 66 ans après le lancement du PLI. En 1981, le PLI est présenté comme un outil d’information sur les « mots » de la langue « permettant à chacun de mieux maîtriser les ressources du français » (PLI : 1981 : VI). La francophonie devient plus visible dans quelques articles. Des noms géographiques apparaissent dans l’article français et ils identifient quelques lieux où on parle cette langue : la France, le Canada, la Belgique et la Suisse (voir le tableau 2). La même année, le mot franco-canadien vient enrichir la nomenclature, concrétisant l’ouverture sur la francophonie « extérieure », tandis que l’ajout du mot franco-provençal témoignera de la variation linguistique interne à la France.

5.3. Un discours qui se veut pluriel : 1989-2005

Pour 1989, le PLI est remis à neuf et il est véritablement modernisé. Parmi toutes les nouveautés, on remarquera le premier discours concret sur la francophonie puisque deux lignes sont réservées à ce thème. Ainsi, plus de 80 ans après la sortie du PL et 18 ans après l’intégration du mot francophonie à la nomenclature du NPL 1971, on emploie le mot pour la première fois dans un texte liminaire :

« Une part très importante a été faite par ailleurs à la francophonie hors de France

(Belgique, Suisse, pays d’Afrique, Québec, Louisiane) ainsi qu’aux vocabulaires français régionaux[5] » (PLI 1989 : 6).

C’est là le signal de l’entrée massive de mots caractéristiques « des autres français ». Ce n’est toutefois pas le début de l’introduction des régionalismes externes, car déjà en 1968, le dictionnaire accueillait ses premiers québécismes, rappelons-le. Le nombre de mots québécois ajoutés en 1989 grimpe à 81, sommet inégalé depuis (voir BOULANGER 2005b). Ce bref discours ne fait pas état de critères justifiant ou expliquant l’intérêt marqué pour les mots des autres francophones. D’ailleurs, pour un locuteur de la francophonie extérieure, la phrase dégage un parfum d’obligation, de devoir davantage qu’une conviction, qu’un ralliement ou qu’une allégeance à une cause. On sent qu’un malaise s’installe et qu’il aura la vie longue. La France ne semble pas être incluse dans le grand club de la francophonie —le dictionnaire évoque la « francophonie hors de France »— tandis que la variation régionale interne est dégagée du champ francophone.

L’énumération des zones est curieuse; on y trouve deux noms de pays européens, le nom d’un continent, celui d’une province canadienne et celui d’un état américain. L’absence du Canada et de l’Acadie est plutôt étonnante, car le mot canadianisme fut pris en compte dans le NPL 1972 tandis que le mot acadien est apparu dans le NPL 1968. Le sens de « parler franco-canadien » pour ce mot sera ajouté dans le PLI 1989. Nous analyserons ces aspects plus en détail au paragraphe 5.3.1.

L’ouverture sur le français pluriel ne se fait pas sans précautions. L’éditeur consulte des locuteurs natifs pour procéder au choix des particularismes et la page des collaborateurs en rend compte.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une importante liste établie par Pierre Knecht, Violaine Spichiger et Dominique Destraz [...]; les québécismes ont été traités en fonction des recommandations de l’Office de la langue française du Gouvernement du Québec, avec l’amical concours de Jean-Claude Corbeil; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1989 : 7).

Cette énumération restera inchangée jusqu’en 1997. Bien entendu, ce nouveau regard sur l’espace francophone aura des répercussions dans les articles associés à ce champ lexico-sémantique (voir les tableaux 12 et 13).

Dans la refonte de 1998, il est dit dans le premier paragraphe de l’introduction que le PLI a rejoint des millions de lecteurs depuis son origine, à savoir des lecteurs « français, francophones [et] étrangers » (PLI 1992 : 3). Jointe à l’évocation de 1989 —« la francophonie hors de France »—, cette brève énumération des profils des lecteurs laisse croire que les Français et les Francophones forment deux entités distinctes. Le nom de la France figure depuis 1981 dans la définition du sens linguistique du mot français (voir le tableau 4). Lorsqu’il sera associé aux mots francophonie et francophone, son statut sera plus ambigu. Le problème n’est pas résolu non plus dans le commentaire sur l’enrichissement de la nomenclature dont une bonne partie serait due à

« la vitalité de la francophonie, la part relative des parlers francophones (Belgique, Canada, Suisse, en particulier) augmentant encore dans l’ouvrage » (PLI 1998 : 3).

L’extrait est clair : pour une partie, la France contribue à la mise à jour du PLI, mais cette partie ne relève pas des « parlers francophones ».

Par ailleurs, en 1998, la formule identifiant les collaborateurs francophones change.

« Les belgicismes ont bénéficié de la contribution de Jean-Marie Klinkenberg [...]; les helvétismes ont été sélectionnés à partir d’une liste établie par François Gross [...], revue et complétée par Jean-Marie Vodoz [...]; les nomenclatures concernant le Canada et les québécismes ont été traitées, selon les recommandations de l’Office de la langue française du Québec, avec le concours de Jean-Claude Corbeil [...] et avec la collaboration de Denis Vaugeois [...]; pour le domaine africain, l’Inventaire du français d’Afrique [...] a fourni une abondante et précieuse documentation » (PLI 1998 : 5).

Dans la mise à jour de 1999, quelques modifications mineures sont apportées à ce texte. Elles concernent les québécismes : le nom de Jean-Claude Corbeil et la référence à l’Office de la langue française disparaissent tandis que le segment relatif au Canada devient :

« [...] les nomenclatures concernant le Canada ont été traitées avec la collaboration de Denis Vaugeois [...] » (PLI 1999 : 5).

En 2000, le discours sur la francophonie s’étoffera et les repères géographiques vont se multiplier.

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes, en les indiquant par une marque spécifique, une place réduite mais suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2000 : 3).

Puis une allusion est faite « à ceux qui ont la langue française en partage » (PLI 2000 : 4). Pour l’œil de l’observateur périphérique, ces remarques conduisent au constat qu’il existe une hiérarchie du français. Le dictionnaire décrit le « français » central qui sert de référence et auquel on greffe quelques vocables ou sens régionaux. Ce « français central » ne saurait d’ailleurs être que celui de Paris. Le PL module le concept de « francophonie » de l’intérieur et, de ce point de vue, il circonscrit maladroitement ou incomplètement la réalité que cette idée représente sur le plan linguistique, puisqu’il oppose un système, ce qu’est le français de référence (celui de Paris), à un catalogue de variantes lexicales, qui n’est qu’un extrait du lexique. Le sens de la phrase peut aussi vouloir dire que la langue française est une et qu’on la décore de quelques variantes régionales pour faire plaisir aux exofrancophones, mais que la conviction est loin d’être assurée. La limite n’est pas quantifiée et quoique la place soit « réduite », elle est « suffisante », ce qui ne veut rien dire, sinon qu’on pose une balise pour indiquer jusqu’où l’éditeur s’engage afin de satisfaire les régions. Au fond, on signifie avec raison que la limite est tracée autour du lexique et qu’il revient aux locuteurs des espaces francophones d’entreprendre une description plus complète de leur variété de français. Quant à la section des collaborateurs, la formulation du texte est modifiée. Dans la suite, nous ne reprenons que les propos qui concernent le Québec :

« Les québécismes ont été proposés par l’Office de la langue française du gouvernement du Québec; Gaston Bergeron, linguiste, a assuré la coordination scientifique de l’étude » (PLI 2000 : 5).

En 2001, le discours sur la francophonie est reconduit sans modification; cependant les collaborateurs québécois changent, car l’Université Laval entre en scène :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, d’avis de Claude Poirier, professeur à l’université Laval, d’autre part » (PLI 2001 : 5).

On retrouvera le même texte dans le PLI 2002.

Dans le PLI 2002, le discours sur la francophonie est repris presque à l’identique; les quelques changements par rapport à 2000 touchent l’énumération des territoires francophones dont la liste est augmentée de deux noms —l’Océanie et l’océan Indien— tandis que le reste du texte demeure dans le même esprit même s’il comporte quelques variantes et que la deuxième phrase est en partie reformulée[6]. Le texte est repris intégralement dans le PLI 2003. Celui sur les collaborateurs subit quelques modifications :

« La liste des québécismes a été établie en tenant compte de certaines propositions de l’Office de la langue française du Québec, d’une part, et du Trésor de la langue française au Québec, d’autre part, représenté par Claude Poirier, professeur à l’université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2003 : 4).

Dans le PLI 2004 : 5, la phrase reste la même, à un mot près : « l’Office de la langue française » est devenu « l’Office québécois de la langue française ».

En 2004, le passage sur la francophonie est légèrement modifié :

« La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... La langue française est riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Si nous ne pouvons accueillir toutes ces variantes, nous leur avons consacré une place suffisante pour que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2004 : 3).

Cette nouvelle mouture du texte reconfigure la liste des États francophones : la référence à l’océan Indien disparaît. L’allusion au « français central » est supprimée, ce qui modifie sensiblement l’interprétation des rapports de force dans l’organigramme francophone. Mais cela ne résout pas la position de la France dans ce nouvel agencement : elle n’est toujours pas mentionnée dans les énumérations. En 2005, l’année du centenaire, le texte se lit :

« Ce Petit Larousse est également un hommage aux milliers de lecteurs francophones qui se reconnaissent dans la langue française, riche de ses diversités à préserver » (PLI 2005 : 6).

Les deux niveaux hiérarchiques sont encore décelables dans cet énoncé qui pivote autour de l’adverbe également.

Le texte des collaborateurs subit quelques changements :

« Pour les québécismes, l’éditeur a pu compter sur un travail de collaboration entre l’Office québécois de la langue française, représenté par Robert Vézina, et le Trésor de la langue française au Québec, représenté par Claude Poirier, professeur à l’Université Laval, et Steve Canac-Marquis » (PLI 2005 : 7).

5.3.1. Le pluriel inclut-il la France?

Le tableau 2 rassemble les noms cités dans les textes introductifs et au dos des couvertures comme étant des « pays » membres de la francophonie. L’astérisque ajouté à la fin de certains noms signifie que ceux-ci sont aussi mentionnés dans l’article français ou qu’ils le furent. Le nom Wallonie qui apparaît dans l’exemple de l’article francophonie (PLI 1971 à 1980) n’est pas répertorié dans le tableau parce qu’il ne fut jamais cité dans les introductions. C’est le nom Belgique qui sert de référence pour ce territoire. Le toponyme Québec apparaît deux fois, car il fut ajouté une première fois en 1989 puis retiré en 1998 avant d’être réintroduit en 2000. De là le recours à l’italique pour démarquer la seconde occurrence.

Tableau 2 : Les membres de la francophonie selon le PLI
Noms de lieu Entités Apparition dans le PLI Retrait du PLI
Afrique* Continent 1989 1998
Afrique Noire Partie d’un continent 2000 S/O
Antilles Archipel 2000 S/O
Belgique* Pays 1989 S/O
Canada* Pays 1998 2000
Louisiane État américain 1989 1998
Luxembourg Pays 2000 2002
océan Indien Région maritime 2002 2004
Océanie Partie du monde 2002 S/O
pays arabes Parties de continents 2000 S/O
pays d’Afrique Continent noir 1989 1992
provinces de France Divisions territoriales 2000 2002
Québec* Province canadienne 1989 1998
Québec* Province canadienne 2000 S/O
Suisse* Pays 1989 S/O

Au final, quel portrait de la francophonie les textes liminaires et ceux des couvertures du PLI offrent-ils? Les entités géographiques sont si fuyantes qu’il est presque impossible de cartographier la francophonie de manière transparente en énumérant simplement des noms de pays. Selon la formulation du PLI 2005, cette communauté serait composée de l’Afrique Noire, des Antilles, de la Belgique, de l’Océanie, des pays arabes, du Québec et de la Suisse (voir les indices S/O dans le tableau 2). L’énumération actuelle comprend quatre grandes entités toponymiques vagues et non homogènes (l’Afrique Noire, les Antilles, l’Océanie et les pays arabes), qui sont en fait d’immenses territoires fragmentés en pays, en États, en provinces, en dépendances, etc., et où la langue française n’est présente que dans certaines zones. Pour des raisons linguistiques et lexicographiques historiques évidentes, le Québec doit avoir sa propre place au sein de cet ensemble. Le PLI traite en effet un contingent de mots en usage au Québec, mots que l’on désigne par le terme québécismes. Le mot Québec sert aussi de marque topolectale pour noter les unités caractéristiques de la Belle province. La concentration de l’intérêt sur le Québec explique qu’à partir de 2000 le Canada ne figure plus dans la mosaïque. Cet intérêt ciblé justifie également que le PLI n’emploie pas l’étiquette canadianisme; il ne l’a d’ailleurs jamais fait. Il faut se garder de confondre les termes canadianisme et québécisme, car ces mots ne sont pas de véritables synonymes; le premier se trouve être l’hyperonyme du second. En effet, si les québécismes sont bien des canadianismes, l’inverse n’est pas toujours vrai. Dans cette même optique, il est plutôt étonnant de constater l’absence de la vivante Acadie dans ce dénombrement des membres, alors que la Louisiane y eut sa place pendant une dizaine d’années et que le PLI recense plus d’acadianismes que de louisianismes. Les deux derniers noms du groupe sélect du tableau sont ceux de la Belgique et de la Suisse, pays dont personne ne remet en doute le caractère francophone, même si on sait que d’autres langues sont présentes sur ces territoires. Dans ce flou artistique, le lecteur qui cherche des dénominations comparables et une ligne de pensée linéaire sera dérouté, sinon pantois. Il le sera encore plus s’il enquête sur le statut de la France; car celle-ci est carrément invisible, n’apparaissant jamais dans les énumérations. On doit en fait interpréter cette absence comme le signe que ce pays est perçu comme l’étalon qui sert à mesurer le degré d’appartenance des autres territoires à la francophonie. La France gère l’institution francophone, mais il semble que sur le plan lexicographique elle ne l’habite pas.

La France est en effet au centre d’un système dont l’existence dépend d’elle. Les planètes où l’on parle le français gravitent autour d’elle et elles doivent leur statut de membres de la francophonie à cette mère patrie qui a exploré leurs territoires et y a fondé des établissements durables ou à cet État qui les a colonisés, laissant en héritage la langue française comme langue maternelle, véhiculaire ou officielle. Au détour des années 1960, cette langue —en fait le français de Paris— a servi de point de ralliement pour fédérer et pour légitimer la fondation d’une communauté linguistique qu’on a nommée la francophonie. Tout part donc de la France, lieu de naissance du français, et tout y revient, ce qui fait de l’Hexagone le centre de gravité historique de cet édifice qu’est la langue française. Examinée sous l’angle lexicographique, l’image est différente. Suivant cette perspective, l’apport d’éléments linguistiques caractéristiques de l’histoire propre à chaque sociétaire est restreint à une sélection d’éléments surtout de nature lexicale et relevant le plus souvent du niveau standard ou non marqué socialement. Le dictionnaire réfléchit donc un décalage entre la langue et le lexique. De plus, ce décalage est d’autant plus inévitable que les particularismes sont traités en fonction d’un lectorat français, objectif qu’il ne faut pas négliger —la plupart des rubriques (la prononciation, la catégorie lexico-grammaticale de certains mots, les niveaux de langue, etc.) privilégient les usages parisiens—, et en fonction d’un étiquetage topolectal qui les démarque comme des unités exogènes. Ce mélange de perspectives conduit à percevoir la francophonie comme une entité « circumfrançaise » et principalement axée sur le lexique externe décrit dans les dictionnaires. Du moins, est-ce le message qui est projeté ou décodé quand le PLI parle de « la francophonie hors de France » (PLI 1989 : 6) et de son ambition « de s’ouvrir au-delà des frontières hexagonales » (PLI 2005 : 6). En n’intégrant pas la Gaule moderne parmi les États membres de la collectivité francophone, le PLI positionne géographiquement cet ensemble en dehors des frontières de l’Hexagone. Sous l’angle linguistique, il en offre en outre un portrait inachevé puisque seule la portion lexicale des variations du système de la langue est représentée. Plus même, non seulement l’accent est-il mis sur le lexique, mais la description se ramène à quelques centaines d’unités ou de sens sélectionnés en raison de leur caractère le plus souvent non marqué dans les lieux où ces mots sont en usage. Bien entendu, le PLI ne rejette pas la perspective plus englobante par rapport à la francophonie; mais l’absence d’un message explicite à ce propos crée une équivoque et elle appelle à se pencher sur les rapports troubles qu’entretiennent la langue, le lexique et le dictionnaire. En contemplant à la fois « une langue française riche de son unité » (le système, le tout) et une langue riche « de ses variantes régionales » (les mots lexicographiques, dont on ne décrit par ailleurs qu’un fragment), le PLI engendre une vision janusienne[7] de la francophonie. C’est le lot de tous les dictionnaires de langue qui se mettent d’intelligence avec les autres variétés de français que de véhiculer une double représentation de la francophonie. L’une des conséquences du double discours culturel et commercial du PLI, c’est qu’il paraît hasardeux de soutenir que tous les francophones, d’où qu’ils soient ont « une relation de complicité avec [leur] Petit Larousse » (PLI 2004 : 3). Si cette complicité existe, elle n’est certainement pas de l’ordre de l’identitaire. En corollaire, il ressort de cet inventaire qu’un dictionnaire de la langue française destiné à tous les francophones est utopique, car s’il est un livre terriblement territorialisé, c’est bien le dictionnaire. Et il reste naturellement bien ancré dans son terreau même lorsqu’il s’affaire à décrire des mots d’autres zones géographiques.

6. Cinquième variation : de français à francophonie ou la « syzygie » laroussienne

En écho aux positions éditoriales du PL au sujet de la langue française et de la francophonie, nous pisterons l’article français et les articles des mots construits avec l’élément franco- intégrés à la nomenclature du dictionnaire au fil de temps. Les modulations des contenus seront scrutées et datées de manière à retracer les changements apportés dans les articles consacrés à ces mots. Le tableau 3 dresse la liste de ces unités, au nombre de treize —le mot franco a eu deux graphies (franco et franco-), d’où le total de quatorze mots; la date d’entrée au PL accompagne chaque vocable ainsi que leur date de retrait, le cas échéant. La liste est donnée selon deux perspectives : celle de l’ordre alphabétique et celle de l’ordre chronologique.

Tableau 3 : Le mot français et les mots construits avec l’élément franco-
Ordre alphabétique Ordre chronologique
Mots Entrée Retrait Entrée Retrait Mots
français19061906français
franco1906[1967]1906[1967]franco
franco-19681906francophile
franco-canadien19811925francophobe
franco-français19881952francophone
francophile19061959francophilie
francophilie19591968franco-
francophobe19251971francophonie
francophobie19811981franco-canadien
francophone19521981francophobie
francophonie19711981franco-provençal
francophonisation198919971988franco-français
francophoniser1989199719891997francophonisation
franco-provençal198119891997francophoniser

Les mots tirant leur origine de français ne seront pas étudiés. Ils sont peu nombreux. On trouve francisation et franciser dès 1906; en 2005, outre ces deux mots, dont les sens ont changé, on repère encore franchouillard et francisant.

Trois mots sont présents dès 1906 et, sauf francophone, francophonie et franco-français, tous les autres sont répertoriés au moment d’une refonte du PL. Deux unités seront retirées, soit francophonisation et francophoniser, deux québécismes nés à la fin des années 1960, dans le sillage de la Commission Gendron qui était chargée de l’étude sur la situation de la langue française au Québec, particulièrement dans les secteurs économiques et dans le monde du travail. Il est curieux que ces unités lexicales aient fait l’objet d’une description en 1989. Ce sont des mots très spécialisés ayant eu une carrière fort brève et réservée au monde administratif; en 1989, ils étaient presque disparus de l’usage. Par ailleurs, on remarquera la surprenante absence du mot franco-québécois dans cette série, alors que les références au français du Québec ou au Québec sont omniprésentes dans le dictionnaire. On les trouve dans les pages de présentation, dans les articles (comme marque d’usage géographique, comme trait sémantique dans les définitions...), etc.

Tableau 4 : L’article français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1958 adj. et n. De France. N. m. La langue française : apprendre le français. Le français est envisagé comme un tout; c’est la langue de la France.
1959 à 1980 adj. et n. Qui est de France. || – N. m. La langue française. Il n’y a pas de réel gain sémantique. L’exemple du sous-sens disparaît. L’ajout de signes diacritiques favorise la lecture.
1981 à 1988 adj. et n. Qui est de France, n. m. Langue parlée notamment en France, au Canada, en Belgique et en Suisse. • Le Français, la Comédie-Française. L’article est refait. Désormais, il y a deux homonymes, mais ils ne sont pas numérotés. La définition relative à la langue intègre des références géographiques francophones, qui sont cependant limitées à l’hémisphère Nord. Le sous-sens du deuxième article est en réalité un nom propre qui aurait dû figurer dans le premier article ou être traité sous le mot Comédie-Française dans la section encyclopédique
1989 à 1994 adj. et n. 1. Habitant de la France. 2. Qui appartient, qui est relatif à la France, à ses habitants. Nationalité française. 3. Propre à la langue française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Les homonymes sont regroupés dans un article polysémique comportant une sorte de sous-sens, noté par le signe □, et une locution. Les sens sont numérotés pour la première fois dans le PL. Le sens 3 aurait dû être mis en rapport avec le sens linguistique qui le suit.
1995 à 1997 adj. et n. De France. □ adj. Propre à la langue française. Grammaire française. □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. Il y a fusion des anciens sens 1 et 2; l’ancien sens 3 devient une sorte de sous-sens ou de grande articulation notée par le signe □. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
1998 à 1999 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée principalement en France, au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis. ENCYCL. [Texte de cinq lignes.] L’article s’étoffe : ajout d’un segment dans la première définition; ajout de deux exemples à la suite de cette définition; ajout d’un sens dans la première sous-entrée; addition d’une rubrique encyclopédique qui occupe cinq lignes. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
2000 à 2005 adj. et n. De la France, de ses habitants. Sa femme est française. Un Français. □ adj. 1. Propre à la langue française. Grammaire française. 2. A la française : se dit d’un format de livre où la hauteur est plus importante que la longueur (par oppos. au format à l’italienne). □ n. m. Langue romane parlée princip. en France, en Belgique, au Canada (surtout au Québec), en Suisse et en Afrique. □ En bon français : en termes clairs et précis, encycl. [Texte de cinq lignes.] Dans la définition du nom, le mot principalement est abrégé, l’ordre des noms géographiques est modifié et une précision est apportée à la suite du toponyme Canada. De fait, les éléments reliés à la langue devraient être groupés.
Tableau 5 : L’article franco ou franco-
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906 à 1947 (du lat. Francus, Franc) mot à terminaison euphonique, qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. Même si elle est identifiée à un élément de formation, l’entrée ne comporte pas de tiret. L’étymologie n’est pas solide.
1948 à 1958 mot qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. L’étymologie disparaît, de même que l’allusion à la terminaison euphonique. Le tiret est toujours absent.
1959 à 1967 mot (signif. français) qui entre en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. On donne le sens de l’élément de formation. Le tiret est toujours absent. Les parenthèses disparaîtront en 1967.
1968 à 1980 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec certains autres noms de peuples : traité franco-italien. À partir de 1968, l’entrée s’orthographie avec le tiret (franco-). On a désormais affaire à un « élément » et non plus à un « mot ». L’étymologie de l’élément de formation est précisée. Quelques ajustements mineurs sont apportés dans la définition.
1981 à 1988 élément tiré du mot français, et entrant en composition avec d’autres noms ethniques : traité franco-italien. Le segment certains autres noms de peuples est reformulé et il devient d’autres noms ethniques.
1989 à 2000 Elément tiré du mot français et entrant en composition avec d’autres mots ethniques : traité franco-italien. Le mot noms est remplacé par le mot mots. En 2000, la définition retrouvera une minuscule initiale : élément.
2001 à 2005 élément tiré du mot français et utilisé dans des mots composés pour exprimer un rapport entre la France et un autre pays ou l’ascendance française d’une communauté. Traité franco-italien. Les Franco-Canadiens. La définition est refaite. Elle présente désormais deux facettes sémantiques : l’idée d’« association » et celle de « filiation ». Un exemple illustre chaque aspect sémantique.
Tableau 6 : L’article franco-canadien
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 1999 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français propre aux régions francophones du Canada. Ajout de la forme plurielle dans l’article en 1989.
2000 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Se dit du français en usage dans les régions majoritairement anglophones du Canada. La définition est refaite et elle semble dire le contraire de celle de la période précédente. Elle ne convient pas pour le Québec. De fait, elle exclut cette zone géographique.
2001 à 2005 adj. et n. m. (pl. franco-canadiens, ennes). Relatif aux Canadiens d’ascendance française. La définition est refaite. Elle passe d’un contenu linguistique à un contenu sociohistorique.
Tableau 7 : L’article franco-français
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1988 adj. Fam. Qui est exclusivement français, ne concerne que les Français. Ajout à la nomenclature.
1989 à 1997 adj. (pl. franco-français, es). Fam. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de la forme plurielle en 1989. Ajout de qui dans la définition.
1998 à 2005 adj. (pl. franco-français, es). Fam., souvent péjor. Qui est exclusivement français, qui ne concerne que les Français. Ajout de deux marques d’usage en 1998.
Tableau 8 : L’article francophile
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1906-1958 adj. et n. (de Franc et du gr. philos, ami) Ami de la France et des Français. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui aime la France. L’étymologie disparaît. La définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Ami de la France. La définition est refaite. Elle reprend le premier segment du texte de la première période. L’incluant est-il vraiment de nature adjectivale?
1998 à 2005 adj. et n. Qui aime la France, les Français. La première partie de la définition reprend le texte de 1959, texte auquel est greffé le gentilé, qui pourrait avoir été récupéré de la définition de 1906.
Tableau 9 : L’article francophilie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1959 à 1997 n. f. Amitié envers la France. Ajout à la nomenclature en 1959.
1998 à 2005 n. f. Disposition favorable envers la France, les Français. La définition est refaite et elle est alignée sur celle du mot francophile.
Tableau 10 : L’article francophobe
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1925 à 1958 adj. et n. (de Franc et du gr. phobos, crainte) Hostile à la France et aux Français. Ajout à la nomenclature en 1925. L’étymologie est fondée sur l’ancien nom ethnique et elle n’est pas en harmonie avec celle de franco.
1959 à 1980 adj. et n. Qui déteste la France. L’étymologie disparaît tandis que la définition est refaite.
1981 à 1997 adj. et n. Hostile à la France. La nouvelle définition reprend le premier segment de l’énoncé de la première période.
1998 à 2005 adj. et n. Qui est hostile à la France, aux Français. A un détail près, on revient à la définition de la première période.
Tableau 11 : L’article francophobie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1997 n. f. Hostilité envers la France Ajout à la nomenclature en 1981.
1998 à 2005 n. f. Hostilité envers la France, les Français. La définition est alignée sur celle du mot francophobe.
Tableau 12 : L’article francophone
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1952 à 1958 adj. et n. Qui parle le français : les Canadiens francophones. Ajout à la nomenclature en 1952.
1959 à 1988 adj. et n. Qui parle le français. L’exemple est supprimé.
1989 à 2005 adj. et n. De langue française. La définition est refaite.
Tableau 13 : L’article francophonie
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1971 àl980 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français : la Wallonie appartient à la francophonie. Ajout à la nomenclature en 1971.
1981 à 1988 n. f. Collectivité constituée par les peuples parlant le français. L’exemple est supprimé en 1981.
1989 à 2005 n. f. Communauté de langue des pays francophones; ensemble des pays francophones. — Collectivité que forment les peuples parlant le français. La définition principale est orientée du côté linguistique tandis que le sens géoculturel de l’époque précédente devient un sous-sens. Entre les deux, s’interpose un sens juxtaposé. Aucun exemple de pays membre du groupe ne vient appuyer les définitions.
Tableau 14 : L’article francophonisation
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 n. f. Canada. Action de francophoniser. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 15 : L’article francophoniser
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1989 à 1997 v. t. Augmenter le nombre de francophones dans un organisme public ou privé. Ajout à la nomenclature en 1989.
1998 Retrait de l’article.
Tableau 16 : L’article franco-provençal
Année(s) Texte de l’article Commentaires
1981 à 1988 adj. et n. m. Se dit des dialectes français de la Suisse romande, de la Savoie, du Dauphiné, du Lyonnais et de la Bresse. Ajout à la nomenclature en 1981.
1989 à 2002 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande, Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). La définition a été refaite : un nom de lieu disparaît (Bresse), un autre surgit (Val d’Aoste).
2002 à 2005 adj. et n. m. Se dit des dialectes français intermédiaires entre la langue d’oïl et la langue d’oc (Suisse romande [sauf le Jura], Val d’Aoste, Savoie, Dauphiné, Lyonnais). Une précision est apportée à la suite du nom Suisse romande.

Les mots qui bougent le plus sont français, franco- et franco-canadien. De 1906 à 1980, l’article français conserve une physionomie relativement stable. En 1981, les informations de nature géographique montrent que la langue n’est pas usuelle seulement en France, mais l’énumération des lieux où on parle le français ne déborde pas l’hémisphère Nord. En 1989, l’article est étoffé du point de vue sémantique; en 1995, il prend une configuration qui reste fondamentalement la même jusqu’à aujourd’hui. Trois changements affecteront franco- : la graphie, le tracé étymologique et le passage du statut de mot à celui d’élément de formation. Quant au mot franco-canadien, il a eu deux générations lexicographiques sémantiquement parlant. Durant la première génération (de 1981 à 2000), la définition est centrée sur l’aspect linguistique, c’est-à-dire sur la langue française. Elle renvoie d’abord aux zones francophones du Canada (1981-1999). On décode que ce sens fait référence au français québécois et au français acadien et qu’il n’intègre pas les lieux où il y a un certain usage du français, mais où la majorité des locuteurs utilisent l’anglais. En 2000, la définition est associée aux zones anglophones, ce qui peut paraître fort étrange, car la formulation laisse croire qu’elle ne s’applique pas au Québec ni à l’Acadie, ces lieux n’étant pas des zones où l’anglais domine. Elle pose aussi la question de savoir quel terme générique doit être utilisé pour dénommer les locuteurs du français dans ces régions. Durant la deuxième génération (de 2002 à 2005), la description est centrée sur les données sociohistoriques, à savoir sur les personnes dont les ancêtres sont originaires de France. L’angle sémantique adopté ici est limitatif, car bien que la majorité des Franco-Canadiens soient d’origine française, ce n’est certes pas le cas de tous. Par ailleurs, dans ce composé, l’élément franco- possède deux sens : de 1981 à 2000, il a le sens de « langue française » —sens non répertorié dans le PL; de 2001 à 2005, il a le sens de « qui est originaire de France, dont les ancêtres sont de France ».

Les autres articles demeureront relativement stables, sauf francophone et francophonie qui ont eu deux stades chacun.

De 1952 à 1988, le sens du mot francophone inclut aussi bien les personnes qui ont le français comme langue maternelle que celles qui l’utilisent comme langue seconde ou officielle. En 1989, la définition est restreinte au locuteur qui a le français comme langue maternelle.

Pour francophonie, le premier stade va de 1971 à 1988, le second de 1989 à 2005. Durant la première période, l’accent est mis sur les groupes sociaux (« les peuples ») qu’on associe sur la base d’une langue commune, mais pas nécessairement unique dans chaque pays; ce sens rejoint celui de francophone. Durant la deuxième période, on passe d’un ensemble social à un thème linguistique commun à cet ensemble. Une définition qui modifie les sèmes et leur ordre d’inscription : d’abord, ce ne sont plus les « peuples » qui parlent le français, mais les « pays »; ensuite, le trait « langue » passe devant le trait « collectivité ». Par ailleurs, on ne saisit pas bien la différence entre la définition juxtaposée et celle du sous-sens. Enfin, le rapprochement avec l’adjectif francophone ne paraît pas fonctionner pour le sous-sens. De 1971 à 1980, l’article francophonie était accompagné d’un exemple intégrant un nom géographique, soit le nom Wallonie. Aucun autre nom de lieu n’est jamais apparu dans l’article. Et depuis 1981, l’article ne comporte plus d’exemple. Au vu de son importance par rapport aux discours tenus sur cette idée et par rapport au français, cet article est bien mince. Si quelqu’un désire savoir quels « pays » font partie de la francophonie, il devra se tourner vers d’autres sources de renseignement, notamment en allant consulter les pages liminaires et les couvertures de dos du dictionnaire. Mais, comme on l’a vu, le portrait de la francophonie qui ressort des textes prédictionnairiques est plutôt fuyant.

7. Larousse, Gaia et Janus : une accrétion olympienne

Au paragraphe 5.3.1., nous avons procédé à une analyse des textes liminaires qui a permis de dégager la conception ambivalente du PLI au sujet de la francophonie et quant à la place occupée par la France sur cet échiquier, de même que sur son rôle au regard des États membres. Les hésitations révélées trouvent aussi leur explication dans l’opposition entre la langue, le lexique et le dictionnaire. L’intelligence du dictionnaire avec la langue n’est pas mimétique. Le dictionnaire n’est pas la langue; il en est un extrait conditionné, certes représentatif, mais qui reste néanmoins partiel. Tandis que la langue forme un système linguistique en soi. Et quand on cherche à définir la francophonie, on doit le faire à partir du système entier de la langue et non pas à partir du seul fragment lexical de ce système qui a été dictionnarisé alors qu’il est lui-même l’objet de morceaux choisis. Or c’est ce que font le PLI et les autres dictionnaires : ils circonscrivent l’idée de « francophonie » sur la seule base de la variation lexicale externe (les formes et/ou les sens). Les « mots de la francophonie » sont accrétés au fonds français, c’est-à-dire greffés au français de France qui est plutôt perçu comme le lieu de référence et de comparaison que comme une variété, à égalité avec les autres. De là l’ambivalence janusienne du PLI quand il s’agit de la francophonie. Ce légendaire dictionnaire - il n’est pas le seul dans ce cas - expose bel et bien des approches enchâssées de la francophonie, ces deux vérités, l’une endogène et l’autre exogène, en croisant d’autres et s’interprétant chacune en fonction de l’appartenance géographique et communautaire de l’utilisateur ou du commentateur du PLI.

Au terme de ce long parcours dans la galaxie des textes liminaires, une constatation demeure : le destin du PLI est janusien à plus d’un titre, comme le laisse deviner l’un des exergues de cet article « Voyons ce que dit le Larousse », une formule singulière et synthétique dont l’interprétation apparemment simple cache en réalité bien des mystères. Cette invitation résume admirablement l’histoire de ce célèbre « dictionnaire manuel ». Quant au mystérieux Larousse, seul Janus pourrait révéler sa véritable identité puisqu’il peut contempler simultanément tous ses visages.

Nous avions prévu de clore notre périple sur cette allusion janusienne quand le PLI 2006 fut mis en vente à l’été 2005. Comment résister à la tentation de parcourir l’introduction de ce 101e millésime afin de voir quels grands thèmes lexicaux sont privilégiés cette année et de prendre connaissance de « ce que dit le Larousse » à propos de la francophonie.

Ce qui frappe d’abord l’œil, c’est la facture même du livre. Le PLI amorce en effet son deuxième siècle d’existence en offrant une couverture toute neuve et très attrayante; elle fascine quiconque y jette un regard. Le logo redessiné traduit éloquemment les thèmes privilégiés pour cette nouvelle édition du célèbre dictionnaire : la francophonie et la Terre[8]. La Semeuse 2006 contraste profondément avec ses consœurs figurant sur les couvertures des éditions antérieures. Elle prend cette fois la couleur de l’ébène, un message visuel dont l’impact fait battre le pouls francophone. Le pissenlit qui flotte au-dessus de la main de la noble Dame se déploie en une explosion de couleurs joyeuses tandis que son centre se métamorphose en planète Terre et que les akènes stylisés deviennent des objets célestes et terrestres aux multiples contours, rappelant par le fait même les grands défis environnementaux et écologiques auxquels doit faire face la planète. En écho, la longue chevelure de la Semeuse se fait océane et elle est parsemée de symboles floristiques et fauniques. Les préoccupations du PLI pour la défense de la nature et l’état de santé de Gaia s’incarnent ici dans un graphisme très explicite. De plus, le message sémiotique est enrichi par la présence de six mots sur la couverture, une première pour le PL. Ces mots thématiques sont : Biodiversité, Développement durable, Energie, Fleuve, Nature, Or bleu. Majestueusement accompagnés d’une majuscule initiale, ils dérivent librement entre les objets orbitant autour de la Terre et ils invitent à entrer dans le dictionnaire. Une fusion des choses et des mots très réussie.

La Semeuse africanisée est la preuve absolue que la question francophone est au cœur du PLI 2006. Il est en effet largement fait état du sujet dans la brochure publicitaire accompagnant le dictionnaire, dans la préface de l’ouvrage et dans le cahier thématique. Selon le livret, la francophonie se compose des régions suivantes : « Québec, Acadie, Louisiane, Outre-mer, Afrique, Belgique, Suisse » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 9). Plus loin dans la brochure, on trouve une partie consacrée aux ajouts dans le PLI 2006. Ces additions sont groupées en sections : les mots nouveaux, les sens nouveaux, les locutions et les expressions nouvelles, les mots régionaux, les mots, sens et expressions du monde francophone. La section des mots régionaux comprend des zones françaises : le Midi, le Nord-Est, le Sud-Est, etc.; celle du monde francophone réfère à l’Acadie, à la Belgique, au Québec et à la Suisse. Une cartographie qui confirme la stratification de la langue française sur trois niveaux : la France, qui est à la base du système, les régions de France, qui superposent des régionalismes endogènes à cette assise, la francophonie, qui prête quelques éléments du lexique exogène à l’Hexagone. Dans l’introduction du dictionnaire, il n’y a pas de liste des régions francophones. On rappelle cependant que le français est en usage dans les

« régions de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire [et] dans de nombreux pays arabes » (PLI 2006 : 5-6).

Le texte qui ouvre le cahier thématique parle des

« multiples facettes de la langue française parlée au Québec, en Acadie, en Louisiane, en Outre-mer, en Afrique, en Belgique, en Suisse et dans les régions de France » (PLI 2006).

Ces pages traitent de la francophonie en tant qu’entité politique, culturelle, économique, éducative et linguistique. L’institution est présentée comme si elle formait un tout dont la France est partie. Le deuxième volet du cahier thématique est axé sur la langue. On y trouve une sélection de « mots de la francophonie ». Sont successivement catalogués des mots du Québec, de l’Acadie, de la Louisiane, d’Outre-mer (Réunion, Antilles, Polynésie et Nouvelle-Calédonie), d’Afrique (incluant quelques entités arabes : Algérie, Maghreb, Tunisie), de la Belgique, de la Suisse et des régions de France.

Le contenu du cahier est présenté comme une invitation au voyage au pays des mots et des expressions de l’univers francophone, comme « une évasion lexicale savoureuse, étonnante et enrichissante » (Ouvrir les yeux sur le monde 2005 : 2). Le dos de la couverture du PLI 2006 use des mêmes qualificatifs, auxquels s’ajoute l’adjectif drôle. Quatre adjectifs qui, vus par l’autre bout de la lorgnette francophone, peuvent paraître porteurs d’un parfum de complaisance; quatre épithètes descendus de l’Olympe parisien et dont la valeur expressive prend une couleur sémantique connotée lorsqu’elle est mesurée à partir d’un autre point de référence que celui de l’émetteur hexagonal. Dans leur « ailleurs », les mots ainsi étiquetés ne sont pas envisagés comme des ornements pittoresques, ludiques ou insolites festonnant quelques pages d’un dictionnaire parisien. Ce sont des mots dépourvus d’étrangeté, des mots ordinaires mêlés à d’autres, avec lesquels ils fédèrent le lexique d’une variété de français. Qu’ils appartiennent à la langue générale ou à des domaines du savoir, ils sont d’un usage normal et ils s’avèrent indispensables pour exprimer le monde et pour communiquer.

Si on tente de résumer l’orientation générale de ces trois sources d’information, on constatera que la conception laroussienne de la francophonie exposée dans le PLI 2006 est en continuité avec la philosophie diffusée durant le premier siècle d’existence du dictionnaire. La francophonie se concrétise dans le vocabulaire caractéristique du français de certains lieux situés hors de France, cet ensemble se réduisant à quelques centaines d’étoiles lexicales dont certaines sont retenues parce qu’elles sont « savoureuses », « étonnantes » et « drôles », ce qui peut paraître folklorique et participe du maintien de l’écart, malgré les intentions positives véhiculées par d’autres jugements comme le qualificatif enrichissant. Par ailleurs, manifestement, en 2006, la France n’a pas encore joint le clan de la francophonie lexicale; y ont adhéré cette année quelques départements et territoires d’outre-mer pendant que les régions intrahexagonales gardent un statut ambigu. Elles sont tantôt placées sous le parapluie francophone (voir le cahier thématique) et tantôt ce sont des atomes libres (voir la brochure publicitaire). Quant au sort des mots des appartenances françaises hors de l’Hexagone, il est aussi équivoque. En tant que pays, la France est membre de la francophonie culturelle, politique, économique, éducative et linguistique, mais sa place dans la francophonie dictionnairique n’est pas nette. Somme toute, l’état des lieux de la francophonie en tant que communauté de langue se mesure encore et toujours à l’aune du francien contemporain, c’est-à-dire en se fondant sur le système de la langue. De son côté et bien qu’il témoigne d’une certaine idée de la francophonie, le dictionnaire ne semble pas être l’instrument le plus approprié ni le témoin le plus sûr pour en peindre le portrait en pied. Il n’en livre que quelques tesselles lexicales.

Bibliographie

Note : Les cent Petit Larousse ont été utilisés pour cet article. Aussi, afin de ne pas alourdir la bibliographie, je n’inclus pas les références détaillées de chaque millésime du PL. N’apparaissent que les références du PLI 1906 et du PLI 2005.

Notes

[1] Le Petit Larousse illustré ayant changé de titre à quelques reprises dans son périple séculaire, nous emploierons l’expression Petit Larousse [PL] pour parler du dictionnaire en général et lorsqu’il n’est pas indispensable d’indiquer une date d’édition ou celle d’un millésime. Quand il s’agira de mentionner une édition nominale, nous recourrons au titre précis ou à l’abréviation idoine auxquels s’ajoutera la date. Par ailleurs, à moins d’avis contraire, l’identification à l’aide des dates se fera sur la base des millésimes et non de l’année de publication. À titre d’exemples, les indicatifs PLI 1906 et PLI 2005 renvoient aux millésimes dont les années de publication respectives sont 1905 et 2004. Il est à noter qu’une abréviation donnée (par exemple PLI) peut regrouper un ensemble de millésimes portant le même titre, mais que ces millésimes ne font pas nécessairement partie de la même édition.

[2] Je remercie vivement Christine OUVRARD, lexicographe chez Larousse, qui a effectué à ma demande plusieurs recherches dans les archives de la maison et qui a vérifié soigneusement dans les éditions ou les millésimes originaux des PL tantôt des dates, tantôt des noms, tantôt des formulations et mille autres détails qui importent à l’historien.

[3] La pagination des textes d’ouverture commence seulement avec le PLI 1981. Afin de faciliter le repérage rapide des citations extraites des PL entre 1906 et 1980, nous proposons une pagination artificielle en chiffres romains.

[4] Sur l’interprétation de ce chiffre, voir le paragraphe 4.4.

[5] La phrase sera reprise telle quelle jusqu’en 1997. Un seul petit changement de temps pour un verbe surviendra en 1992 alors que a été faite est remplacé par est.

[6] Voici le texte : « La langue française appartient à ceux qui la parlent, l’écrivent et l’enrichissent de par le monde, dans les provinces de France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg, au Québec, aux Antilles, en Océanie, dans l’océan Indien, en Afrique noire, dans de nombreux pays arabes... Il y a moins un français central qu’une langue française riche de son unité mais aussi de ses variantes régionales. Nous avons consacré à ces variantes une place telle que chacun, où qu’il soit, ait une relation de complicité avec son Petit Larousse » (PLI 2002 : 3).

[7] Janus était le dieu romain aux deux visages adossés, ce qui lui donnait le don de « double science ». Janus voyait tout : vigilant, il regardait des deux côtés à la fois, à gauche et à droite, devant et derrière, en bas et en haut; il voyait l’intérieur et l’extérieur, le pour et le contre; il exerçait son pouvoir sur le ciel et sur la terre.

[8] Deux cahiers thématiques sont insérés dans le dictionnaire. Ils sont consacrés à un état des lieux de la langue française (« Regards sur la francophonie ») et à un état des lieux de notre planète (« La Terre, une planète vivante »).

Abstract (anglais)

The Petit Larousse has had a fresh edition each year since 1905. In 2004, the one hundredth edition came out. This article seeks to explore this dictionary’s one hundred introductory texts with a view to examining how two recurrent themes have changed over the years. First the historical background of the work is investigated, where it came from, and who its authors and promoters were. The second aim is to ascertain how decisions made to include in the nomenclatures words from the French-speaking world implied redefining this concept from a lexicographical perspective. The idea of the French-speaking world which emerges from the Petit Larousse is skewed towards the main target audience, readers in metropolitan France. The viewpoint adopted here is that of a North-American French speaker.

Les termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire de l’Académie française : le discours des préfaces et sa réalisation dans le Dictionnaire

L’Académie française, fondée en 1635 dans le but d’unifier et d’uniformiser le français, doit, dès ses premiers instants, trouver des moyens pour réaliser son mandat. C’est dans un dictionnaire qu’elle décide d’élaborer les principes de base utiles à la concrétisation de son projet. Ainsi, le Dictionnaire de l’Académie française, dédié au Roy, publié en 1694, devient le premier dictionnaire monolingue normatif du français. Qui dit dictionnaire normatif dit épuration de la langue. Au XVIIe siècle, au moment de la mise en chantier de l’ouvrage, une classe sociale fixe le beau langage : les honnêtes gens. L’Académie décide donc de représenter, dans son Dictionnaire, la langue commune de ces honnêtes gens. Cette langue écarte, entre autres, les termes des arts —à savoir des techniques— et des sciences, qui ne sont pas passés dans l’usage courant. Cette prescription persistera-t-elle jusqu’en 1935, date de parution de la dernière édition complète du Dictionnaire? Nous répondrons à cette question de deux façons. D’abord, en vérifiant le discours que tient l’Académie à ce sujet dans les huit éditions publiées à ce jour et, ensuite, en analysant l’application effective de ce discours dans la microstructure du Dictionnaire.

1. Le discours préfaciel sur les termes des arts et des sciences

La première partie de cet article traite du discours des académiciens pour ce qui a trait à la place accordée aux termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire, Les passages concernant cette catégorie de termes sont analysés dans les préfaces des huit éditions complètes de l’ouvrage.

1.1. Première édition

La première édition du Dictionnaire de l’Académie veut représenter le bel usage, c’est-à-dire la langue commune « telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, et telle que les Orateurs et les Poëtes l’employent [...][1]. » Cette langue commune, parlée par une classe sociale particulière, exclut les termes des arts et des sciences. En effet, au XVIIe siècle, ces termes sont mal vus et l’honnête homme ne doit pas, lorsqu’il parle, laisser transparaître la profession qu’il exerce[2]. Pourtant, l’interdit ne pèse pas sur tous les termes des arts et des sciences, puisque la langue commune des honnêtes gens est « indissociable de certains vocabulaires spéciaux, tels ceux de la chasse et de l’escrime, activités nobles qui font partie des pratiques de la Cour prise comme modèle[3] ». L’Académie rejette donc les termes technico-scientifiques, mais, comme il est dit dans la préface[4] :

[elle] n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées : comme celles-cy. Je luy ay porté une botte franche. Ce jeune homme a pris l’Essor, qui sont façons de parler tirées, l’une de l’Art de l’Escrime, l’autre de la Fauconnerie.

C’est dire que même un terme très technique peut être inclus dans le Dictionnaire, à condition qu’il soit fréquemment employé par les honnêtes gens[5].

Le Dictionnaire de l’Académie, contrairement aux autres répertoires de l’époque (comme ceux de Richelet et de Furetière), sépare ainsi les mots de la langue commune et les termes des arts et des sciences. Ces derniers prendront place dans un dictionnaire distinct, celui de l’académicien Thomas Corneille, publié en 1694 sous le litre de Dictionnaire des Arts et des Sciences.

La première édition présente en fait le principe général et la position de l’Académie quant à l’inclusion des termes des arts et des sciences, principe qu’elle suivra dans toutes les éditions subséquentes de son Dictionnaire : les termes recensés doivent faire partie de la langue commune.

1.2. Deuxième édition

De manière générale, la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie (1718) est semblable à la première, c’est-à-dire qu’elle privilégie toujours la langue commune. En revanche, l’Académie fait preuve d’une certaine ouverture devant les termes des arts et des sciences, à l’image de la société qui s’intéresse de plus en plus aux sciences et aux techniques. Par exemple, selon la préface, elle ajoute des sens techniques à des mots de la langue générale[6] :

Pour ce qui est des termes d’Art, l’Académie a cru ne devoir admettre dans son Dictionnaire que ceux qui sont extrêmement connus et d’un grand usage, à moins qu’ils ne soient amenez par le mesme mot de la langue, qui a dans la langue une signification différente : par exemple, à la suite du mot travail, qui signifie labeur, peine, etc. on trouve travail, qui signifie, une machine qui sert au Maréchaux pour contenir les chevaux difficiles à ferrer.

La deuxième édition du Dictionnaire demeure ainsi fidèle au choix effectué par l’Académie pour la première édition. Elle présente tout de même un intérêt nouveau puisque la langue commune commence à se transformer : elle passe du bel au bon usage. Comme ce dernier est plus réceptif aux termes des arts et des sciences, le répertoire académique de 1718 accueille davantage de termes techniques que celui de 1694.

1.3. Troisième édition

Tout en maintenant les options fondamentales déterminées par l’Académie, la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie (1740) présente quelques innovations en ce qui concerne, entre autres, les termes des arts et des sciences. En effet, selon Susan Baddeley et Liselotle Biedermann-Pasques, « la troisième édition introduit de nombreux termes de techniques et de sciences, car la Compagnie [...] a changé avec son temps, et ce dix-huitième siècle est celui des Philosophes[7] ». En fait, l’Académie ne retient encore que les termes appartenant à la langue commune, mais cette langue a évolué : elle n’est plus représentative des gens de la Cour, elle est socialement tournée du côté des sujets instruits et cultivés. De plus, comme les scientifiques et les philosophes s’expriment de plus en plus en français, beaucoup de termes idoines entrent dans la langue à cette époque. Ainsi, comme il est souligné dans la préface[8] :

Le Public ne manquera pas de remarquer qu’il se trouve dans la nouvelle Edition, un bien plus grand nombre de termes d’art et de science, que dans les deux précédentes. Nous ne nous sommes pas écartez néanmoins de la règle que nos Prédécesseurs s’étoient prescrite, de n’admettre que ceux de ces termes qui sont d’un usage si général, qu’ils peuvent être regardez comme faisant partie de la Langue commune, ou qui sont amenez par un mot de cette Langue. Mais depuis environ soixante ans qu’il est ordinaire d’écrire en François sur les arts et sur les sciences, plusieurs termes qui leur sont propres, et qui n’étoient connus autrefois que d’un petit nombre de personnes, ont passé dans la Langue commune. Auroit-il été raisonnable de refuser place dans notre Dictionnaire, à des mots qui sont aujourd’hui dans la bouche de tout le monde?

Les académiciens suivent toujours la « règle », c’est-à-dire qu’ils recueillent les termes qui sont entrés dans l’usage. En revanche, en ce début de XVIIIe siècle, les arts et les sciences prennent de plus en plus de place et s’implantent dans la langue commune. L’interconnexion entre l’usage commun et les langues de spécialité s’accélère.

1.4. Quatrième édition

La préface de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie (1762) donne un aperçu du changement de mentalité de la Compagnie en ce qui a trait aux termes techniques[9] :

Nous avons donc cru devoir admettre dans cette nouvelle Edition, les termes élémentaires des sciences, des arts, et même ceux des métiers, qu’un homme de lettres est dans le cas de trouver dans des ouvrages ou l’on ne traite pas expressément des matières auxquelles ces termes appartiennent.

L’édition de 1762 est donc celle qui affirme répertorier le plus grand nombre de termes spécialisés. Celle situation est le reflet d’une époque marquée par un intérêt particulier pour tout ce qui touche les arts et les sciences et qui s’ouvre à l’encyclopédisme. Par exemple, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, publiée entre 1751 et 1772, a sans doute influencé le travail des académiciens. Selon la préface, la quatrième édition est donc « augmentée d’un très-grand nombre de mots qui appartiennent, soit à la Langue commune, soit aux arts et aux sciences[10] ». D’ailleurs, selon Ferdinand Brunot, de tous les nouveaux mots introduits dans cette édition, les deux tiers sont des termes d’arts et de sciences[11].

Bien que la préface de la quatrième édition indique ne plus s’en tenir exclusivement à la langue commune et s’ouvrir aux termes techniques « élémentaires », il faut comprendre que la langue de cette époque admet un grand nombre de termes de différents domaines du savoir. Ainsi enrichie, elle élargira dorénavant le spectre de la langue usuelle. C’est celle nouvelle langue que l’Académie enregistre. De ce fait, la Compagnie ne déroge pas complètement à ses principes tout en s’inscrivant dans le courant de l’évolution sociale.

1.5. Cinquième édition

La préface de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie (1798) reste muette sur la place accordée aux termes des arts et des sciences. En fait, cette préface, intitulée « Discours préliminaire », constitue davantage un énoncé politique que lexicographique, puisqu’elle n’a pas été rédigée par un académicien, mais par un homme politique, Joseph-Dominique Garat. En effet, l’Académie ayant été dissoute le 8 août 1793, le Dictionnaire fut relégué aux oubliettes, puis récupéré et publié par Garat, quelques années plus tard.

D’après une étude effectuée sur la cinquième édition du Dictionnaire[12] il semble que l’influence de l’Encyclopédie se fasse toujours sentir à l’Académie et qu’on s’intéresse autant aux arts et aux sciences. Toutefois, les académiciens sont plus prudents pour ce qui a trait aux néologismes techniques : certains termes présents dans la quatrième édition auraient même été retranchés de la cinquième parce qu’ils n’appartenaient pas à la langue commune. Par exemple, les ternies suivants apparaissent dans la quatrième édition, mais sont écartes de la cinquième[13] :

ALMUCANTARAT ou ALMICANTARAT. s. m. Mot Arabe. Terme d’Astronomie. On nomme Almucantarats tous les petits cercles de la sphère, parallèles à l’horison, depuis l’horison jusqu’au Zénit. L’horison peut être regardé comme le plus grand des Almucantarats[14].
DÉCASTILE. s. m. Terme d’Architecture. Édifice qui a dix colonnes de face[15].

La cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie semble donc s’inscrire dans la continuité. En effet, les choix initiaux sont respectés, mais les académiciens sont sensibles aux répercussions des domaines scientifiques et techniques sur la société en général.

1.6. Sixième édition

Au début du XIXe siècle, le goût des arts et des sciences est répandu dans toutes les classes de lu société; par conséquent, les termes spécialisés sont de plus en plus nombreux à se glisser dans la langue commune. La sixième édition du Dictionnaire de l’Académie (1835) inclut ces vocabulaires dans sa nomenclature. Par ailleurs, pour la première fois, on demande la collaboration d’experts des autres Académies pour les définitions. Un extrait de la préface[16] confirme cette collaboration :

Les termes de sciences et d’arts étaient entrés en plus grand nombre dans l’usage. Au caractère précis et méthodique des définitions qui s’y rapportent, on reconnaîtra souvent le soin qu’ont bien voulu donner à cette portion du travail de l’Académie plusieurs membres des autres classes de l’Institut, et quelques artistes célèbres. Des avis de tout genre ont été recueillis pour une tâche pénible, qui embrasse indirectement tant de connaissances diverses, et où tant d’erreurs sont faciles.

Quant aux termes qui ne font pas partie de la langue usuelle, on les rassemble dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, préfacé par l’académicien Louis Barré et publié en 1842.

La sixième édition se démarque ainsi par la rigueur qu’ont mise les rédacteurs à définir les termes de langue de spécialité. De plus, en élaborant un Complément, l’Académie sépare nettement les termes des arts et des sciences entrés dans l’usage (inclus dans le répertoire général) de ceux qui ne sont utilisés que par les spécialistes (termes qui ne trouveront place que dans le Complément).

1.7. Septième édition

L’Académie, fidèle à son principe de base, ne recense, dans la septième édition de son Dictionnaire (1878), que les termes techniques faisant partie de la langue commune. Toutefois, elle admet que ceux-ci sont de plus en plus nombreux « à mesure que les connaissances elles-mêmes se propagent et entrent dans le patrimoine de tous[17]. » Comme il est mentionné dans la préface[18] :

[L’]Académie ne recueille et n’enregistre que les mots de la langue ordinaire et commune, de celle que tout le monde, ou presque tout le monde, entend, parle, écrit. Les mots qui appartiennent aux connaissances spéciales, quelles qu’elles soient, l’Académie les renvoie aux dictionnaires spéciaux. Son dictionnaire n’est ni un dictionnaire de science, d’art, et de métier; ni un dictionnaire de géographie, d’histoire, de mythologie. Les mots que l’Académie puise à ces sources sont ceux qu’un usage plus fréquent a introduits dans le langage commun [...].

L’Académie justifie ce choix par le fait que les langues spécialisées peuvent se transformer avec le temps et devenir désuètes. De celte manière, selon la préface, « grâce à la prudente réserve de l’Académie, son dictionnaire, avec bien peu de changements, a pu suivre les progrès incessants de la science, et rester ouvert aux termes nouveaux qu’une science, qui ne s’arrête jamais, enfante et popularise tous les jours[19]. »

De plus, comme il est souligné dans la préface, la Compagnie a, encore une fois, consulté des membres de l’Académie des sciences pour élaborer les définitions[20] :

L’Académie a pris un soin tout particulier des mots de science, et s’est attachée à en donner des définitions aussi exactes que claires. Si elle y a réussi, comme elle a lieu de l’espérer, le mérite en reviendra à ceux de ses membres qu’elle a pris à son illustre sœur, l’Académie des sciences, laquelle sans doute voudra bien se reconnaître elle-même dans la rédaction de ces articles et n’y trouvera plus rien à redire.

L’édition de 1878 ne s’écarte pas, elle non plus, des limites fixées par l’Académie en 1694. Elle représente toujours la langue usuelle, mais cette dernière a évolué avec le temps : les termes techniques y sont de plus en plus présents, et ils sont soumis à l’approbation des spécialistes membres d’autres Académies.

1.8. Huitième édition

Le début du XXe siècle voit se poursuivre l’essor des sciences et des techniques. Selon la préface de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie (1932-1935), de nombreux termes techniques sont maintenant en usage dans la langue : dès qu’ils apparaissent, ils sont « aussitôt vulgarisés par la conversation, par la presse et par l’école[21]. » L’Académie fait encore place, dans cette édition, aux termes des arts et des sciences entrés dans la langue commune. Toujours prudente, elle affirme néanmoins dans la préface :

[...] dans cet afflux de vocables nouveaux, il en est beaucoup dont l’existence ne peut être qu’éphémère. Les uns disparaîtront avec les objets, eux-mêmes éphémères, qu’ils représentent; d’autres, qui se sentent de l’improvisation, seront remplacés par des dénominations plus exactes; d’autres enfin ne dépasseront pas le domaine où ils sont nés et, n’étant compris et employés que par des initiés, n’ont point chance de pénétrer dans l’usage commun. C’est ce départ qu’a essayé de faire l’Académie dans la préparation de cette nouvelle édition. Travail minutieux, qui ne pouvait être exécuté à la hâte, et qui exigeait un double effort d’adaptation au mouvement moderne et de pmdence avisée[22].

De plus, comme c’était le cas pour les sixième et septième éditions, l’Académie sollicite l’avis des membres de l’Académie des sciences et d’autres spécialistes dans l’élaboration des définitions.

En somme, la préface de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie reste en accord avec la philosophie générale de l’institution : faire l’inventaire des termes connus et employés par tous.

L’examen des préfaces des huit éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie permet de dégager une tendance générale. En effet, depuis 1694, l’Académie semble n’enregistrer que les termes des arts et des sciences entrés dans l’usage commun. Bien entendu, au fil du temps, le développement des arts et des sciences fait en sorte que les vocabulaires spécialisés s’infiltrent de plus en plus dans la langue générale. Cela dit, l’Académie ne paraît pas davantage ouverte aux termes techniques; néanmoins, ces derniers étant de plus en plus courants dans l’usage, l’institution en intègre un certain nombre dans son dictionnaire, non sans faire preuve de « prudence avisée ».

2. La réalisation des énonces des préfaces dans les articles

La deuxième partie du présent article vise à déterminer si les dires de la Compagnie se confirment dans le contenu dictionnairique. Pour ce faire, nous examinons deux domaines des arts et des sciences : l’imprimerie et l’anatomie. Ces domaines se révèlent particulièrement intéressants à étudier puisqu’ils sont demeurés relativement stables au cours des siècles. Afin de dénombrer les entrées dans chacune des éditions, les unités portant la marque « terme d’anatomie », « en termes d’anatomie », « terme d’imprimerie » ou « en termes d’imprimerie » ont été inventoriées à l’aide du cédérom regroupant les huit premières éditions du Dictionnaire[23]. Les expressions du genre « les anatomistes appellent... » ou « en imprimerie, on appelle... » ont été écartées, puisqu’il est impossible de savoir s’il s’agit de marques d’usage ou simplement d’une partie de la définition.

Les termes marqués ont été recensés dans les huit éditions du Dictionnaire dans le but d’analyser si les énoncés des préfaces pouvaient se vérifier. La première étude porte sur les marques d’usage socioprofessionnelles, tandis que la deuxième traite du contenu des articles.

2.1. Les marques d’usage

L’inventaire des termes marqués en anatomie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire donne les résultats compilés dans le tableau 1[24].

On peut d’abord constater, dans le tableau 1, la présence de huit termes d’anatomie dans la première édition du Dictionnaire. Pourtant, selon la préface, celle édition devait représenter le bel usage et exclure les termes des arts et des sciences, sauf ceux qui étaient considérés comme nobles. Il semble étonnant de retrouver des termes qui n’appartiennent vraisemblablement pas à une activité prisée de la noblesse. Cependant, il est possible d’expliquer cette présence par le fait que, au XVIIe siècle, bel usage et bon usage s’entremêlent. Le bon usage, plus ouvert aux termes des arts et des sciences, commence à s’implanter à partir de 1670[25]. Les deux usages sont susceptibles de se retrouver dans le corps du Dictionnaire, puisque l’élaboration de l’ouvrage s’est étalée sur une période de soixante ans.

Le tableau 1 révèle par la suite une progression constante du nombre de termes d’anatomie, à l’exception d’un léger recul dans la cinquième édition par rapport à la quatrième. D’ailleurs, ce recul ne peut être justifié, car la préface de la cinquième édition ne dit mot sur la place accordée aux termes des arts et des sciences. Pourtant, il pourrait être expliqué par le fait que les académiciens ont fait preuve de plus de prudence face à ces termes dans l’élaboration de l’édition de 1798[26] La progression observée s’accorde, quant à elle, avec le discours des préfaces qui laisse entendre qu’un nombre croissant de termes des arts et des sciences prend place dans la langue commune au fil du temps. On constate toutefois deux bonds importants, de la troisième à la quatrième édition (205 termes anatomiques de plus) ainsi que de la cinquième à la sixième édition (274 termes supplémentaires). Il est intéressant, dans ces deux cas, de vérifier s’il s’agit effectivement d’une introduction massive de nouveaux termes ou plutôt d’ajouts de sens à des entrées déjà présentes dans le Dictionnaire. De 1740 à 1762, la plupart du temps, il s’agit carrément de nouvelles entrées (187). Les autres cas (18) sont relatifs à des ajouts de marques ou de sens. Par exemple, on a pourvu le terme clavicule d’une balise[27] :

CLAVICULE, s. f. On appelle ainsi. Chacun des deux os qui ferment la poitrine par en haut, & qui l’attachent aux deux épaules. La clavicule droite, la clavicule gauche. Se rompre ta clavicule[28].
CLAVICULE, s. f. Terme d’Anatomie. On appelle ainsi chacun des deux os qui ferment la poitrine par en haut, & qui l’attachent aux deux épaules. Ce sont deux os longs situés à lu partie supérieure & latérale de la poitrine. La clavicule droite, la clavicule gauche. Se rompre la clavicule[29].

De même, quelques termes ont acquis un sens nouveau. Ainsi, le terme BASSINET[30] :

I. BASSINET. substantif masculin. La petite pièce creuse de la platine d’une arme à feu, dans laquelle on met l’amorce. Mettre la poudre au bassinet.

II. BASSINET, s. m. Petite fleur jaune qui croit dans les prez, & qu’on cultive dans les jardins. Il y a des bassinets simples, & des bassinets doubles[31].

BASSINET, s, m. La petite pièce creuse de la platine d’une arme à feu, dans laquelle on met l’amorce. Mettre la poudre au bassinet.

BASSINET, s. m. Terme d’Anatomie. Cavité dans laquelle aboutissent tous les entonnoirs de la troisième substance du rein.

BASSINET. s. m. Plante. C’est une espèce de renoncule. Elle croît en abondance dans les prés. Sa fleur est d’un jaune doré. Elle est âcre & brûlante comme presque toutes les renoncules, & on ne l’emploie qu’extérieurement[32].

Ces observations sont en accord avec l’énonce de la préface de la quatrième édition qui mentionne une ouverture importante de la part de l’Académie aux termes des arts et des sciences.

Le tableau 1 indique en outre une forte hausse des termes d’anatomie entre la cinquième et la sixième édition. En fait, il y a relativement peu de termes nouveaux, mais de nombreuses acceptions et marques sont apparues. Par exemple, on a ajouté une marque au terme ALVÉOLAIRE et un sens au terme ENCÉPHALE[33] :

ALVÉOLAIRE. adj. des 2 g. Qui appartient aux Alvéoles. Le nerf alvéolaire. L’artère alvéolaire[34].
ALVÉOLAIRE. adj. des deux genres. T. d’Anat. Qui appartient aux alvéoles. Les nerfs alvéolaires. Les artères alvéolaires[35].

et

ENCÉPHALE. adj. des 2 genres, Terme de Médecine. Il se dit Des vers qui s’engendrent dans la tête[36].

ENCÉPHALE, adj. des deux genres. T. de Médec. Il se dit De certains vers qui s’engendrent dans la tête.

Encéphale, s’emploie aussi comme substantif masculin, en termes d’Anatomie, pour désigner L’organe qui est contenu dans la cavité du crâne, et dans le canal vertébral[37].

Ainsi, l’analyse du tableau 1 montre une progression constante du nombre de termes d’anatomie d’une édition à l’autre. Toutefois, comme il a été mentionne, le nombre de termes n’augmente pas nécessairement de la cinquième à la sixième édition, puisqu’il s’agit plutôt d’ajouts de sens ou de marques à des mots déjà présents.

Le tableau 2 présente le nombre de termes d’imprimerie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire.

On remarque tout d’abord, dans le tableau 2, que 16 termes d’imprimerie sont inclus dans la première édition du Dictionnaire. Toutefois, l’imprimerie, comme l’anatomie, n’était probablement pas considérée comme une technique noble. Le recensement de ces termes pourrait être expliqué de la même façon que celui des termes d’anatomie : l’édition de 1694 représente en fait deux usages, le bel usage et le bon usage.

Le tableau 2 indique également une progression du nombre de termes d’imprimerie jusqu’à la septième édition, puis une baisse de la septième à la huitième édition. La plus forte augmentation a lieu dans la sixième édition. Dans ce cas, on pourrait encore une fois penser qu’il s’agit d’ajouts de termes, mais en fait, on trouve seulement 23 termes nouveaux. Les 69 autres termes d’imprimerie sont plutôt des ajouts de marque ou des ajouts de sens. Ainsi, le ternie BROYON acquiert une marque, tandis que le terme ADDITION obtient un sens nouveau[38].

broyon. s. m. Espèce de molette avec laquelle les Imprimeurs broient le vernis et le noir dont ils composent leur encre[39].
broyon. s. m. T. d’Impr. Instrument, espèce de molette de bois qui sert à prendre l’encre et à l’étaler. quand on fait usage de balles, au lieu d’employer le rouleau[40].

et

ADDITION, sub. f. (On prononce les D.) Ce qui est ajouté à quelque chose. Faire des additions, de longues additions. Un livre avec des additions.

On dit, en tenues de Pratique, Informer par addition, pour. Ajouter une nouvelle information à la première.

Addition, se dit aussi De la première règle d’Arithmétique, qui apprend à ajouter ensemble plusieurs nombres. Il ne sait encore que l’addition. On dit. Faire une addition, pour. Pratiquer ce que la règle d’addition enseigne[41].

ADDITION, s. f (On prononce les deux D.) Ce qu’on ajoute, ce qui est ajouté à quelque chose. Faire des additions, de nombreuses, de longues additions. Un livre avec des corrections et des additions.

En termes d’ancienne Pratique, Informer par addition. Ajouter une nouvelle information à la première.

Addition, se dit aussi de La première règle d’arithmétique, qui enseigne, qui sert à trouver la somme totale de plusieurs nombres ajoutés l’un à l’autre. Il ne sait encore que l’addition.

Faire une addition. Pratiquer ce que la règle d’addition enseigne. On dit de même : Faire la preuve d’une addition. Cette addition est bonne, est exacte. Etc.

Addition, en termes d’imprimerie, se dit Des dates, des citations, des petites notes placées en marge d’un texte, hors de la justification[42].

Pour ce qui est de la diminution constatée entre la septième et la huitième édition, il est intéressant de se demander s’il s’agit d’une suppression de termes, de sens ou de marques. La comparaison des deux éditions montre que peu de termes ont été retranchés. Quelques-uns ont perdu leur sens spécialisé, mais la majorité des termes sont plutôt pourvus d’une marque plus précise. En général, on substitue la marque « terme de typographie » à la marque « terme d’imprimerie », comme c’est le cas pour le terme ASSORTIMENT[43] :

ASSORTIMENT, s. m. Il se dit, en termes d’imprimerie, d’Un supplément de différentes sortes de caractères, servant à compléter une fonte dans la proportion requise pour le genre de composition auquel on la destine. Voyez Police[44].
ASSORTIMENT, n. m. Il se dit. en termes de Typographie, d’un Supplément de dilfférentes sortes de caractères servant à compléter une fonte dans la proportion requise pour te genre de composition auquel on la destine. Voyez Police[45].

Le calcul brut pourrait laisser croire que l’Académie déroge à ses principes entre ces deux éditions en supprimant un certain nombre de termes d’imprimerie. De fait, seulement neuf termes ont été retranchés, les autres ne font que changer d’étiquette.

En somme, cette première incursion dans les articles montre tout d’abord que l’énoncé de la préface de ta première édition du Dictionnaire n’est pas absolument respecté, puisqu’un petit nombre de termes techniques n’appartenant pas à la langue des honnêtes gens sont répertoriés dans l’ouvrage. Par ailleurs, le nombre de termes marques, soit en anatomie soit en imprimerie, augmente d’une édition à l’autre. Ce résultat concorde avec les énoncés des préfaces concernant les termes des arts et des sciences, car l’Académie déclare que de plus en plus de termes techniques sont inclus dans le Dictionnaire, ces derniers s’implantant davantage dans la langue commune. Il faut cependant préciser qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une augmentation des termes répertoriés, mais d’une augmentation des termes marqués, puisque certains termes non marqués (ou marqués autrement) sont présents dans les différentes éditions du Dictionnaire.

2.2. Les articles

Le deuxième volet de l’étude microstructurelle porte sur l’évolution du contenu des articles des termes des arts et des sciences dans le Dictionnaire de l’Académie. Dans le but d’analyser les articles, des échantillons de base ont été constitués à partir de termes marqués dans la première édition du Dictionnaire.

Dans les cinq premières éditions, les définitions des termes d’anatomie et d’imprimerie font l’objet de très peu de modifications. Seuls quelques articles de l’échantillon ont été remaniés de façon notable avant la sixième édition (REGISTRE, ROMAIN et TEXTE, par exemple). Dans la préface de la sixième édition, la Compagnie affirme, pour la première fois depuis 1694, avoir consulté les autres classes de l’Institut afin d’élaborer les définitions des termes des arts et des sciences qui figurent dans le Dictionnaire. Le tableau 3 présente les types de modifications apportées aux articles des termes d’anatomie et d’imprimerie en 1835.

Ce tableau 3 montre que, sur les huit termes d’anatomie, sept ont vu leur description modifiée. Les définitions de cinq des huit termes ont été remaniées. En fait, seul l’article URETERE demeure inchangé. Pour ce qui est des termes d’imprimerie, tous les articles ont été transformés, sauf REGISTRE, et 12 des 16 termes présentent des définitions différentes. Par exemple, les définitions des termes LIGAMENT (tableau 4) et ESPREUVE (tableau 5) restent sensiblement les mêmes jusqu’à l’édition de 1835 où elles deviennent plus précises sur les plans scientifique ou technique.

On peut observer, dans le tableau 4, que le segment « certains tendons » est remplacé par la formule « partie blanche et fibreuse », tandis que les parties du corps sont précisées (os ou viscères). Bien que la définition du terme se transforme légèrement dans la deuxième édition, il reste que le changement majeur s’effectue bel et bien dans la sixième édition. Le tableau 5 montre, quant à lui, que la définition du terme ESPREUVE est modifiée aussi en 1835 : ce n’est plus seulement l’auteur qui peut corriger les épreuves; on peut également apporter des changements au texte.

De plus, dans le tableau 3, on peut remarquer d’autres modifications microstruclurelles apparaissant dans la sixième édition : ajout ou modification d’exemples, suppression d’exemples, ajout de sens, ajout de terme et ajout de graphie. Ainsi, comme on peut le constater dans le tableau 6, le terme URETRE acquiert un exemple et une graphie différente, tandis que dans le tableau 7, le terme MANDIBULE voit ses exemples supprimés.

Notons au passage que la marque du terme URETRE s’efface dans la deuxième édition pour ne réapparaître que dans la sixième. L’article MANDIBULE, quant à lui, est réorganisé en 1835, la définition faisant dorénavant suite à la marque d’usage.

Le tableau 3 indique également que certains termes ont vu un ou plusieurs sens s’ajouter. Ainsi, comme le présente le tableau 8, d’autres sens viennent étoffer l’article LETTRE.

On observe que l’article LETTRE a pris de l’expansion en 1835, grâce à l’addition de sens ou de sous-sens nouveaux, qui restent associés au domaine de l’imprimerie.

Enfin, comme on peut le constater dans le tableau 9, en 1835, un terme complexe est ajouté dans le corps de l’article CONJUGAISON.

Le contenu du Dictionnaire semble être conforme au discours de la préface : les académiciens ont en effet fourni un effort considérable pour systématiser et remanier les articles reliés aux termes techniques en 1835.

L’analyse des termes d’anatomie et d’imprimerie (dans le cas des marques d’usage comme dans le contenu des articles) confirme donc les propos tenus dans les préfaces des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie. Les termes des arts et des sciences, peu présents dans la première édition, sont de plus en plus nombreux dans le Dictionnaire à mesure que la langue commune accueille les termes techniques. Il faut en revanche spécifier qu’il ne s’agit pas toujours de termes nouveaux, mais parfois d’un ajout de sens ou de marque à des termes de la langue courante. Par ailleurs, la majorité des articles sont remaniés dans la sixième édition, probablement parce que les académiciens ont fait appel à des spécialistes pour leur élaboration. L’Académie, en ce qui concerne les termes des arts et des sciences, est donc fidèle aux choix présentés dans les différentes préfaces. Elle n’infléchit guère sa pensée à ce propos.

Conclusion

Le discours des huit préfaces du Dictionnaire de l’Académie révèle qu’en ce qui a trait aux termes des arts et des sciences, la Compagnie s’en tient toujours au même principe de base : elle ne recense que les termes entrés dans la langue commune. Toutefois, de 1694 à 1935, la langue commune se transforme : elle accueille de plus en plus les termes techniques, reflet d’une société qui s’intéresse toujours davantage aux arts et aux sciences. En outre, le contenu dictionnairique, analysé à partir de deux domaines, semble se conformer aux dires des préfaces. En effet, sauf exceptions, les termes techniques entrent en plus grand nombre dans le Dictionnaire d’édition en édition. Il faut cependant préciser que, dans bien des cas, les ajouts de sens ou de marques sont plus fréquents que les ajouts de termes. De plus, la majorité des articles ont bel et bien été transformés dans la sixième édition. Enfin, en ce qui concerne l’inclusion de termes techniques, l’énoncé de la préface de la première édition est le seul à ne pas se réaliser dans le corps du Dictionnaire, puisqu’on y affirme ne recueillir que les termes techniques appartenant au bel usage, alors qu’on en recense d’autres.

On peut donc conclure, par l’étude des préfaces et des articles du Dictionnaire, que l’Académie a suivi, jusqu’en 1935, la règle de conduite qu’elle avait établie en 1694.

Bibliographie

Tableau 1. — Termes d’anatomie dans les huits éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie.
1re éd. 2e éd. 3e éd. 4e éd. 5e éd. 6e éd. 7e éd. 8e éd.
« Terme d Anatomie »
« En termes d’Anatomie »
8 27 29 233 216 490 511 524
« Terme d’Anatomie et de Chirurgie » 0 0 1 1 0 0 0 2
« Terme de Médecine et d’Analomie » 0 0 0 1 2 2 2 15
« Terme de Botanique et d’Anatomie » 0 0 0 0 1 1 1 2
« Terme d’Anatomie et de Physiologie » 0 0 0 0 0 0 2 3
« Terme d’ancienne Anatomie » 0 0 0 0 0 0 0 1
TOTAL 8 27 30 235 219 493 516 547
Tableau 2. — Termes d’imprimerie dans les huit éditions complètes du Dictionnaire de l’Académie.
1re éd. 2e éd. 3e éd. 4e éd. 5e éd. 6e éd. 7e éd. 8e éd.
« Terme d’imprimerie »
« En termes d’imprimerie »
16 27 31 70 86 166 167 137
« Terme de Gravure et d’imprimerie » 0 0 0 1 2 2 2 0
« Terme d’imprimerie et de Librairie » 0 0 0 0 0 9 9 11
« Terme d’Ecriture et d’imprimerie » 0 0 0 0 0 1 1 0
« Terme de Papeterie et d’imprimerie » 0 0 0 0 0 1 1 1
« Terme de Calligraphie et d’Imprimerie » 0 0 0 0 0 1 l 1
TOTAL 16 27 31 71 88 180 181 150
Tableau 3. — Changements apportés aux articles à la sixième édition.
(A) (B) (C) (D) (E) (F)
Termes d’anatomie Anastomose
Conjugaison
Ligament
Mandibule
Ramification
Suture
Uretere
Uretre
Termes d’imprimerie Asterisque
Composer
Compositeur
Copie
Espreuve
Forme
Imposer
Initial
Lettre
Maculature
Majuscule
Parangon
Reclame
Registre
Romain
Texte
Tableau 4. — Définitions du terme LIGAMENT de 1694 à 1835.
Édition 1694 LIGAMENT, s. m. Terme d’anatomie. Certains tendons qui suspendent quelque partie du corps.
Édition 1718 LIGAMENT, subst. masc. Terme d’anatomie. qui se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soustenir
Édition 1740 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie, qui se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soutenir.
Édition 1762 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie. Il se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, & à la soutenir.
Édition 1798 LIGAMENT, s. m. Terme d’Anatomie. Il se dit de certains tendons qui servent à attacher quelque partie du corps à une autre, et à la soutenir.
Édition 1835 LIGAMENT, s. m. T. d’Anat. Partie blanche et fibreuse qui sert à attacher des os ou des viscères, et quelquefois à les soutenir.
Tableau 5. — Définitions du terme ESPREUVE de 1694 à 1835.
Édition 1694 ESPREUVE. s. f. v. On appelle aussi, Espreuve en termes d’imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoye à l’Autheur pour en corriger les fautes.
Édition 1718 ESPREUVE. s. f. v. On appelle, Espreuve, en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoye à l’autheur pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1740 EPREUVE, s. f. v, On appelle, Epreuves, en termes d’imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’auteur, pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1762 ÉPREUVE, s. f. On appelle Épreuve, en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’Auteur, pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1798 ÉPREUVE, s. f On appelle Épreuve en termes d’Imprimerie, La feuille d’impression qu’on envoie à l’Auteur pour en corriger les fautes avant que de la tirer.
Édition 1835 ÉPREUVE, s. f. Épreuve, se dit particulièrement, en termes d’Imprimerie, d’Une feuille d’impression sur laquelle l’auteur ou une autre personne indique les corrections, les changements que devra faire l’imprimeur.
Tableau 6. — Ajout d’exemples et différentes graphies.
Édition 1694 URETRE, s. m. terme d’Anatomie Il a un ulcere dans l’uretre.
Édition 1718 URETRE. Substantif masculin. Il a un ulcere dans l’uretre.
Édition 1740 URÈTRE, substantif masculin. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1762 URÈTRE, s. m. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1798 URÈTRE, subslant. masculin. Il a un ulcère dans l’urètre.
Édition 1835 URÈTRE, s. m. T. d’Anat. Il a un ulcère dans l’urètre. Le canal de l’urètre. Quelques-unes écrivent, Urèthre.
Tableau 7. — Suppression d’exemples.
Édition 1604 MANDIBULE, s. f. Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1718 MANDIBULE, sub. f Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1740 MANDIBULE, subst. f. Mâchoire. Terme d’anatomie. Mandibule inférieure. Mandibule supérieure.
Édition 1762 MANDIBULE, s. f. Mâchoire. Terme d’Anatomie. Mandibule intérieure. Mandibule supérieure.
Édition 1798 MANDIBULE, sub. fém. Mâchoire. Terme d’Anatomie. Mandibule intérieure. Mandibule supérieure.
Édition 1835 MANDIBULE, s. f. T. d’Anat. Mâchoire. Il se dit surtout de La mâchoire inférieure.
Tableau 8. — Ajoute de sens au mot LETTRE.
Édition 1694 LETTRE, s. f On appelle en termes d’imprimerie. Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & ordinairement gravée sur du bois.
Édition 1718 LETTRE, subst. f On appelle en termes d’imprimerie. Lettre grise. Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & gravée sur du bois ou sur du cuivre.
Édition 1740 LETTRE, subst. f. On appelle en termes d’imprimerie, Lettre grise. Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée, & gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1762 LETTRE, s. f. On appelle en termes d’Imprimerie, Lettre, Les caractères de fonte qui représentent les lettres de l’alphabet, & dont on se sert pour imprimer un ouvrage. Et, Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée & gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1798 LETTRE, s. f. On appelle en termes d’imprimerie, Lettres, Les caractères de fonte qui représentent les lettres de l’alphabet, et dont on se sert pour imprimer un ouvrage. Et, Lettre grise, Une grande lettre capitale qui est façonnée, figurée et gravée sur du bois, ou sur du cuivre.
Édition 1835 LETTRE, s. f. Lettre. en termes d’Imprimerie, se dit d’Un caractère de fonte représentant en relief une des lettres de l’alphabet. Lettre majuscule, minuscule. Lettre capitale. Lettre du bas de casse. Lettre italique. L’oeil de cette lettre est trop petit, est trop gros. Prendre les lettres les unes après les autres dans les cassetins et les arranger sur le composteur, pour en faire des mots et des lignes. Cet ouvrier lève bien la lettre. Lever la lettre. Lettre grise ou historiée, Grande lettre capitale ornée de certaines figures, et ordinairement gravée sur du bois ou sur du cuivre. Lettre moulée. Lettre imprimée. Cet écrivain imite parfaitement la lettre moulée. Il se dit. par extension. d’Une lettre dont la forme ressemble à la lettre imprimée. Écrire en lettres moulées.

Lettre initiale. Lettre qui commence un mot ou un nom propre. Dans le même sens, on dit souvent. Initiale. Il n’a signé que les lettres initiales, que les initiales de son nom. Lettre, signifie aussi absolument, dans le même Art. L’ensemble des caractères dont on se sert pour la composition d’un ouvrage. Mous n’avons plus de lettre, tout a été employé. La lettre manque.

Tableau 9. — Ajout d’un terme complexe.
Édition 1694 CONJUGAISON, s. f v. Conjugaison des nerfs, Se dit en termes d’Anatomie, pour signifier, Certaines paires de nerfs, qui sont joints ensemble.
Édition 1718 CONJUGAISON. s. f. v. On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison de nerfs; La jonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1740 CONJUGAISON, s. f. v On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La jonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1762 CONJUGAISON, s. f On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1798 CONJUGAISON, sub. f. On appelle en termes d’Anatomie, Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs.
Édition 1835 CONJUGAISON, s. f. En Anat., Conjugaison des nerfs. La conjonction de certaines paires de nerfs. Trous de conjugaisons. Ouvertures situées sur les côtés de la colonne vertébrale, qui donnent passage aux nerfs de la moelle épinière et à certains vaisseaux.

Notes

[1] Académie française 2001a : sans pagination.

[2] Callières 1693 : 93.

[3] Benhmou et alii 1997 : 47, n. 38.

[4] Académie française 2001a : sans pagination.

[5] Niederche 1982 : 68.

[6] Académie françoise 2001b : sans pagination.

[7] Baddeley et Biedermann-Pasques 1997 : 146.

[8] Académie françoise 2001c : sans pagination.

[9] Académie françoise 2001d : sans pagination.

[10] Académie françoise 2001d : sans pagination.

[11] Brunot 1996 : 1175.

[12] Tasker 1997.

[13] Académie française 2001 : sans pagination.

[14] Dictionnaire de l’Académie française. 1762,

[15] Dictionnaire de l’Académie française, 1762.

[16] Académie française 2001a : sans pagination.

[17] Académie française 2001b; sans pagination.

[18] Académie française 2001b : sans pagination.

[19] Académie française 2001b : sans pagination.

[20] Académie française 2001b : sans pagination.

[21] Académie française 2001e : sans pagination.

[22] Académie française 2001c : sans pagination.

[23] Académie française 2001.

[24] L’ensemble des tableaux 1-9 a élé regroupé en fin d’article, p. 203-208.

[25] Cf. Quemada 1967 : 205.

[26] Cf. Tasker 1997 : 241.

[27] Académie française 2001 : sans pagination.

[28] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1740

[29] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.

[30] Académie française 2001 : sans pagination.

[31] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1740,

[32] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.

[33] Académie française 2001 : sans pagination.

[34] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798

[35] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[36] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[37] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[38] Académie française 2001 : sans pagination.

[39] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[40] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[41] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1798.

[42] Dictionnaire de l’Académie françoise, 1835.

[43] Académie française 2001 : sans pagination.

[44] Dictionnaire de l’Académie française, 1878.

[45] Dictionnaire de l’Académie française, 1932-1935.