Régionalismes québécois usuels : un essai de description

Introduction

Les aventures francophoniques en matière de lexicographie régionale sont nombreuses et à la mode; elles ne cessent de s’accroître et de se diversifier. Que l’on se situe dans une perspective historique ou dans une optique plus contemporaine, les entreprises de description des lexiques régionaux représentent une portion très importante des productions issues de l’industrie du dictionnaire. Dans certains cas (TLFQ au Québec, IFA en Afrique), il s’agit d’une position de forte influence, tant par le support scientifique que par les moyens économiques dont bénéficient ces recherches; dans d’autres cas, il s’agit d’une position plus atténuée et plus difficile à circonscrire (Belgique, Suisse); tandis que pour d’autres, il s’agit d’une position encore indéterminée, les travaux en étant à leurs débuts (langues créoles). La place privilégiée qu’occupe le TLF de l’Institut national de la langue française (Nancy) dans la mosaïque tient à l’ampleur et à la durée du projet, à son commanditaire gouvernemental (le CNRS), de même qu’à la dépendance totale ou relative des autres recherches francophones à son égard.

La prise de possession de la chose lexicographique par les usagers des différents français régionaux occasionne de nombreux tourments nouveaux aux lexicographes officiels de la langue française, tous logés jusqu’à récemment à l’enseigne du parisianisme et à celle de l’entreprise privée. Ces dictionnaires ne peuvent plus « macrophager » les régionalismes comme auparavant sous peine d’être cloués au pilori lexicographique (voir Dugas 1979 et Boulanger 1985a). Les fabricants de dictionnaires se réjouissent par ailleurs de cette prise en charge par les natifs, car le fardeau, loin de s’alléger, provoque de nouveaux questionnements lourds de conséquences sur le concept de « régionalisme », sur l’organisation macrostructurale, sur la norme générale ou régionale, sur l’aménagement linguistique, sur la francophonie (voir Boulanger 1985b), etc., difficultés que les lexicographes hexagonaux n’ont pas à résoudre seuls cependant.

Où donc peut-on désormais situer le centre de gravité, le point d’équilibre entre la force centripète et la force centrifuge qui bousculent les comportements traditionnels envers la langue française et qui perturbent les démarches séculaires de la lexicographie francophone?

Comme il sera largement question des pressions ou des soulagements ressentis par les lexicographes français au cours de ce colloque, il n’y a pas lieu de s’attarder là-dessus pour le moment.

Somme toute, le principal sujet de discussion est de savoir ce qu’est la langue française aujourd’hui et quel(s) genre(s) de dictionnaire(s) il faut préparer. Autrement dit, dans quelle mesure le français de référence tel qu’on l’a connu et véhiculé perd-il son droit d’aînesse ou sa connotation normative centralisée et monopolistique pour devenir un modèle historique envers lequel il faut avoir le respect de l’ancêtre? J’opterai ici pour une démystification de la supranorme hexagonale actuelle (norme dominante) comme modèle unique de référence pour la langue française contemporaine. Corollairement, la dédramatisation des infranormes régionales suivra son cours normal. Je donne aux termes supranormes et infranorme un sens différent de celui que leur attribue Jean-Claude Corbeil (voir sa communication). Pour lui, supranorme renvoie à la communauté francophone éclatée, dispersée, à l’ensemble des locuteurs ayant la langue française en commun. Ce supragroupe s’élève au-dessus des contingences politico-géographiques. Tandis que infranorme ne circonscrit que la norme particulière à une sous-région d’un territoire plus vaste, par exemple Charlevoix par rapport au Québec. Dans sa perspective, l’ensemble du territoire québécois, la France, la Suisse, etc., possèdent chacun une norme globale qui les caractérise par rapport aux autres pays.

Les modèles

Depuis une vingtaine d’années, des initiatives diverses ont donné naissance à des projets de recherche et à des réalisations lexicographiques régionales d’envergure que ce colloque mettra en évidence ou évoquera, que ce soit en Europe (Belgique, France, Suisse), en Afrique (actions de l’AUPELF et de l’ACCT pour te projet IFA) ou en Amérique (Québec, Acadie, Caraïbes). C’est l’un de ces modèles que j’aborderai en toute simplicité, son extension n’atteignant pas la dimension d’un grand chantier lexicographique qui s’étendrait sur plusieurs années. Il ne sera pas question d’une quelconque Baie James de la lexicographie, étiquette qui convient davantage aux trésors québécois et nancéien.

Le Conseil international de la langue française

La préparation du répertoire intitulé Régionalismes québécois usuels (RQU) était destinée à répondre à une demande du Conseil international de la langue française (CILF). Cet organisme projetait dès 1978 l’élaboration d’une collection d’ouvrages ou de monographies portant sur les français régionaux. Le rôle que s’attribuait le CILF dans cette entreprise se bornait à patronner la série des dictionnaires de régionalismes francophones. Il ne s’agissait pas pour ses dirigeants de coordonner les travaux, ni de les gérer, et encore moins de participer à leur réalisation scientifique. Les membres régionaux du CILF qui ont contribué aux recherches l’ont fait sur une base volontaire et suivant leurs disponibilités du moment. En outre, dans chacune des zones géographiques, les responsables désignés étaient entièrement libres de choisir leurs collaborateurs et de décider du contenu lexical de leur contribution.

À l’origine, quatre partenaires se sont associés au projet : la Suisse, la Belgique, la France et le Québec. Chaque sociétaire devait préparer une liste de particularismes lexicaux qui offraient une image des réalités linguistiques régionales usuelles, sans prétendre aucunement refléter l’entier du paysage linguistique de ces différentes mégarégions. Encore moins s’agissait-il de remplacer des projets de grande envergure et dont l’état d’avancement et les moyens financiers promettaient une moisson lexicale d’une tout autre dimension. La recherche proposée par le CILF obéissait à des objectifs spécifiques dont il faut saisir toute la portée pour bien comprendre le recueil de RQU et le resituer dans son contexte historique et contemporain. Ces quelques balises semblent indispensables et préalables à la présentation du répertoire et des aspects méthodologiques qui ont guidé l’équipe qui l’a réalisé.

Les objectifs du CILF

Le premier objectif poursuivi par le CILF était de déterminer un public cible. Ce public potentiel était composé des lecteurs ou des locuteurs des pays et des États francophones, à l’exclusion des usagers vivant dans les aires linguistiques où était élaboré et rédigé chacun des répertoires projetés. Cet avertissement est d’importance, car tout le programme méthodologique microstructural et macrostructural reposait sur cette distinction. Sous sa forme actuelle, la contribution québécoise n’est pas un dictionnaire fait pour les locuteurs du Nord-Est du continent américain.

Un second objectif préconisé par le CILF visait à fournir une image contrastée des différents français régionaux contemporains et cela dans des limites quantitatives raisonnables. Il n’était pas nécessaire de courir à l’exhaustivité, ni d’empiéter sur des projets bien huilés et dont c’est le programme spécifique. Les contraintes temporelles imposaient en outre des limites quant au nombre des unités à retenir pour la nomenclature et quant au développement des informations à consigner pour chaque article. La description d’un millier de québécismes présentés dans une microstructure simplifiée paraissait acceptable et tout à fait pertinente pour offrir une image colorée et contrastée du français au Québec.

Le répertoire de régionalismes québécois usuels

Une aventure bien québécoise

Avant d’entreprendre la description méthodologique de ce minidictionnaire, j’aimerais faire une petite remarque d’ordre terminologique et dire un mot de la composition de l’équipe.

Mon commentaire terminologique a trait aux -ismes lexicaux.

Comment en effet se dépêtrer d’une structure de mots en -isme qui devient de plus en plus touffue et envahissante. Que ce soit avec des génériques comme régionalisme (voir Boulanger 1985a), régionalisme régional, sous-régionalisme, régionalisme restreint, etc., ou avec leurs spécifiques comme canadianisme (voir Vinay 1981), québécisme, inuitisme, etc., une foule de difficultés surgissent en face du découpage raffiné à l’extrême de ce champ notionnel. Les problèmes terminologiques sont nombreux, sans compter les imbroglios linguistico-sémantiques eux-mêmes : ainsi comment distinguer québécisme (régionalisme propre à la ville de Québec) et québécisme (unité appartenant à l’ensemble du Québec)?

Autrefois, les chercheurs se contentaient du terme général canadianisme, enregistré par plusieurs dictionnaires de langue avec la définition suivante : « Fait de langue (mot, tournure) propre au français parlé au Canada » (Petit Robert). Aujourd’hui, le problème mérite d’être examiné plus en profondeur, car il est autrement plus complexe qu’on ne le croit. La spécialisation des recherches en matière de régionalismes ne facilite guère la tâche à ceux qui veulent mettre un peu d’ordre dans une terminologie effilochée qui rejoint le burlesque pour les uns, tandis qu’elle dénote une réflexion sérieuse pour les autres. L’état constamment changeant de la terminologie de ce secteur manifeste un malaise véritable qui a des origines politiques et culturelles et des répercussions linguistiques qui ne doivent pas être minimisées.

Ainsi, selon un scénario plausible, un mot commun à tous les francophones serait un francophonisme; s’il appartenait aux seuls locuteurs d’Amérique, il serait un américanisme; s’il était propre à la zone nord du continent, il deviendrait un nordaméricanisme; s’il n’intéressait que les États-Unis ou le Canada, il se dirait étatsunisme ou canadianisme; s’il était particulier à la Louisiane ou au Québec, il serait étiqueté louisianisme ou québecisme; s’il n’était localisé qu’au pays de Charlevoix ou en Abitibi, le locuteur aurait affaire à un charlevoisisme ou à un abitibisme. Et ainsi de suite. Toute tentative d’établir une terminologie cohérente dans ce domaine mériterait qu’on s’y arrête, ne serait-ce que pour examiner les aspects sémantiques. Comment dénommer par exemple le régionalisme commun au Québec, à l’Ontario et à l’Acadie? D’un autre point de vue, une même unité pourrait revêtir plusieurs identités suivant les circonstances de recherche. Par exemple, cométique (ou kométik) est un inuitisme et un québécisme. Tout ceci montre combien l’écheveau terminologique (forme et sens) est délicat et comment le chercheur œuvre avec des concepts qui ne sont pas toujours clairs et bien cernés, mais dont il doit néanmoins s’accommoder. Dans la mesure de nos connaissances du moment, il a été tenu compte de ces embûches lors de la préparation du répertoire de RQU.

L’équipe qui a contribué à l’élaboration de l’ouvrage représentait les différentes institutions qui, au Québec et au Canada, jouent un rôle dans l’évolution de la langue française, c’est-à-dire l’université, les médias et les gouvernements. Deux des membres du comité de travail étaient rattachés à l’Université Laval (Jean Darbelnet et Gaston Dulong), un à la Société Radio-Canada (Robert Dubuc) et un à l’Office de la langue française (moi-même). Les travaux étaient coordonnés par Robert Dubuc qui s’est en outre chargé de la rédaction finale avec moi.

Plusieurs autres personnes représentant divers organismes, institutions ou tendances ont été consultées tout au long de la recherche. Ces experts provenaient du ministère de l’Éducation du Québec, de la Commission de toponymie du Québec, de la Direction générale de la terminologie et de la documentation (Secrétariat d’État) et du Département de linguistique et philologie de l’Université de Montréal. Le manuscrit définitif fut par ailleurs soumis aux membres québécois du CILF qui ne participaient pas directement aux travaux, afin de recueillir leurs commentaires. L’ouvrage était terminé au printemps 1983 et il fut publié en juin de la même année (voir la bibliographie).

Description de la méthodologie

Les principes méthodologiques qui ont présidé à la préparation du recueil n’ont bousculé en aucune sorte les méthodologies utilisées ailleurs pour élaborer des dictionnaires plus exhaustifs. Ils n’ont pas non plus révélé d’époustouflantes découvertes en la matière.

Le groupe responsable de la recherche avait arrêté à environ 1 000 unités lexicales l’étendue de la macrostructure. Nous désirions que l’échantillon lexical atteigne un seuil de représentativité et de maniabilité suffisant pour que le lecteur destinataire se fasse une idée générale du français québécois par comparaison avec son propre usage. Cinq critères furent déterminés afin d’appuyer une sélection objective de la nomenclature. Ce sont : l’universalité, la fréquence, l’actualité, la créativité et la référence au français général standard. Tout au long de la recherche, ils sont demeurés pour nous une ligne de conduite empirique. Ils servaient de balises afin d’éviter les écarts trop considérables dans la nomenclature.

1. L’universalité signifie que les mots retenus paraissaient suffisamment connus de la majorité des usagers francophones au Canada, mais principalement au Québec. D’où le titre choisi pour le répertoire : Régionalismes québécois usuels. Les régionalismes restreints à certaines parties du Québec ou les sous-régionalismes, dans le sens non péjoratif de ce terme, n’ont pas été incorporés dans l’ouvrage qui privilégie l’intercompréhension et l’intercommunication totales entre les francophones d’ici. L’étalon de l’universalité reposait sur la représentativité de l’équipe de chercheurs responsables de la mise au point du dictionnaire. De par leur origine, ils couvraient à eux tous l’ensemble du territoire canadien à l’exception de quelques points particuliers que des contraintes de temps et de spécialisation ne permettaient pas de résoudre. C’est pour respecter ce critère d’universalité et de cohérence que des mots comme cani, bagosse, bombe ont été exclus ou, plutôt, n’ont pas été retenus.

2. La fréquence fut évaluée d’une manière très empirique, puisque fort peu d’études étaient disponibles pour étayer scientifiquement les choix. L’étude fréquentielle exhaustive n’était d’ailleurs pas le but visé. Des sondages furent effectués dans l’Atlas linguistique de l’Est du Canada (ALEC) et dans les principaux dictionnaires du français québécois disponibles (quelques-uns de ces réservoirs lexicographiques sont cités à la page 225 du répertoire). Il est donc évident que tel ou tel mot aurait mérité une niche au sein de la nomenclature mais qu’il en est momentanément absent. Tandis que tel ou tel autre mot qui est consigné pourrait être délogé au profit d’un oubli. Ce problème est bien connu dans l’univers lexicographique; il est inhérent au type même des recherches qui nous préoccupent tous. On le rencontre également dans l’établissement de bibliographies. Il ne faut donc pas s’en formaliser, surtout dans le cas des projets dictionnairiques à nomenclature réduite. Le nombre des omissions croît ou décroît proportionnellement à l’étendue de la nomenclature. Plus celle-ci est grande, moins il y a de chances que des unités de base échappent au lexicographe. Notre but n’était pas non plus de décrire les 1 000 québécismes les plus fréquents mais de tenter de cerner des unités très employées par de nombreux Québécois. La très grande majorité des mots conservés a été l’objet de décisions unanimes du groupe. La fréquence étant une affaire relative, chacun jugera de la pertinence ou de la convenance d’entrées comme solutionnaire, gelauder et fichoir.

3. Le critère d’actualité signifie que le mot fait partie du vocabulaire actif de la majorité des Québécois, qu’à tout le moins tous peuvent le comprendre à défaut de l’utiliser couramment eux-mêmes. Quelques mots littéraires et plusieurs unités appartenant à des terminologies rurales et artisanales ont été écartés (par ex. : froissis, pagée de clôture, trécarré), tandis que d’autres figurent à la nomenclature (par ex. : bouscueil, brunante) pour des raisons expliquées un peu plus loin.

4. Le critère de la créativité lexicale ou de l’innovation lexicale permet de rendre compte de l’enrichissement du français général par les régionalismes. Ainsi, des néologismes morphologiques (castonguette, cégep, relationniste), sémantiques (chansonnier, canette, babillard) et des emprunts aux langues amérindiennes (ouananiche, atoca, maskinongé) ou à d’autres langues (caucus, aréna, subpœna) sont logés dans des créneaux privilégiés de la macrostructure. Le critère n’a pas été pondéré par la prise en compte des interférences entre les aspects diachroniques et les aspects synchroniques qui pourraient, bien entendu, faire varier d’une manière sensible l’interprétation donnée aux différents modes de création cités ici. L’analyse est demeurée constamment en surface, soumise, pourrait-on dire, à l’absence de toute chronie. Les problèmes d’homonymie régionale soulevés à cette occasion n’ont pas été résolus lors de la recherche (pour cet aspect des travaux sur le lexique régional, voir Boulanger 1985a, p. 131-136).

5. Le critère de la référence au français général standard signifie que les mots et les termes qui désignent des concepts nouveaux ou différents de ceux qui existent en France furent favorisés. Les particularités du climat, de la flore, de la faune, de la vie culturelle et politique figurent en bonne place dans la série des notions productrices de régionalismes. On a donc considéré comme régionalismes québécois les unités lexicales qui, du point de vue formel ou sémantique, n’étaient pas d’un usage habituel pour les locuteurs francophones de l’extérieur du Québec et du Canada. Ces mots peuvent être connus d’eux, sans qu’ils soient actualisés dans leur discours ou dans leur usage quotidien d’aujourd’hui Certains néologismes sont sources d’interprétations particulières puisqu’ils n’ont de régional que le fait d’avoir été créés au Québec : motoneige, didacticiel, terminologue, nordicité ont rejoint depuis longtemps l’usage francophone universel tout en étant attestés dans la majorité des dictionnaires de langue fabriqués en France. Ils n’en demeurent pas moins des innovations lexicales laurentiennes.

L’objet matériel

Le minidictionnaire comporte deux parties :

  1. La section sémasiologique dans laquelle les articles sont présentés selon les principes lexicographiques les plus connus. La microstructure est développée autour de trois rubriques principales et réitératives; entrée et variante(s), définition glosée ou détaillée, exemples artificiels construits par le groupe de travail. À l’occasion, une rubrique d’observations relatives à la datation, à l’origine, à la prononciation, à des comportements culturels, etc., et une rubrique de renvois ont été utilisées pour éclaircir certains aspects spécifiques des unités ou de leur signification; ces informations sont essentielles à la compréhension minimale de la notion traitée (voir l’Annexe I). Les unités de la macrostructure sont rangées en ordre alphabétique continu; les variantes font l’objet d’un renvoi à leur place alphabétique.
  2. La section onomasiologique (voir l’Annexe II) permet de regrouper les unités lexicales par centres d’intérêt. Le classement systématique par sphère d’activité poursuit un double objectif :
    1. Permettre de repérer rapidement les secteurs les plus productifs en ce qui regarde les régionalismes laurentiens. Ainsi, les conditions de vie des Québécois qui sont explicitées par les dénominations lexicales sont mises en valeur d’une manière plus tangible.
    2. Permettre de repérer les créneaux les plus lacunaires dans le domaine des unités régionales. Nous avons pu identifier deux catégories de lacunes :
      • Les lacunes naturelles, c’est-à-dire des absences qui se justifient par le fait que les québécismes sont réduits au minimum, inutiles, voire inexistants parce que le français de référence se charge à lui seul d’occuper tout le terrain dénominatif pour les activités en question.
      • Les lacunes temporaires ou circonstanciées, c’est-à-dire les absences qui sont dues au fait que les recherches linguistiques n’ont pu être suffisamment développées dans le cadre limité imparti à notre entreprise (par exemple tout le champ vocabulairique des sacres) ou encore dans le cadre des projets autres que le nôtre (par exemple la terminologie de plusieurs domaines des sciences et des techniques dont les développements sont récents). C’est l’ensemble des données recueillies sur tout le territoire québécois et par toute la communauté des chercheurs qui comblera ces vacuums lexicaux généraux et terminologiques.

Le classement onomasiologique suivi est celui proposé par Hallig-Wartburg en 1963. Il a cependant été aménagé là où il paraissait indispensable de le faire.

Description et normalisation

Quelques interventions survenues pour diverses raisons ou restrictions peuvent être interprétées comme normalisatrices, mais tel n’était pas le but fixé puisqu’il s’agissait avant tout de décrire une réalité linguistique. La nomenclature stoppée à quelques centaines d’entrées a obligé le groupe à effectuer plusieurs tours de force. La non-inclusion de certaines formes d’anglicismes (c’est le fun, fun; smatte, beau smatte), d’expressions à la mode (être too much, ~ cool, ~ granola, ~ batik, avoir le look), de mots bien intégrés comme les jurons, les sacres et les expressions du domaine non conventionnel (hostie de ~, maudite marde, ne pas aller chier loin, maudit cul, cul (employé seul), etc.), peut être attribuée à ce genre d’asservissement macrostructural auquel est lié le lexicographe. Le choix des éléments représentatifs pour chacun de ces ensembles de mots ou d’expressions typiquement québécois posait aussi des problèmes d’envergure théorique que le mandat du comité n’autorisait pas à analyser de manière adéquate.

Sous un autre angle, plus officiel, nous avons peu puisé au Répertoire des avis linguistiques et terminologiques de l’Office de la langue française paru en 1982. Une décision de l’équipe a conduit par ailleurs à insérer d’une manière scrupuleuse les quelque 62 canadianismes de bon aloi déjà répertoriés dans la brochure préparée par le premier Office de la langue française en 1969, et cela malgré la vétusté de quelques-uns de ces régionalismes. Une toilette de la définition a dépoussiéré les plus vénérables.

La problématique de la norme et de la normalisation linguistiques au Québec n’ayant pas encore été fixée avec précision dans son ensemble, les sélectionneurs ont consigné une foule d’anglicismes larvés : glissements de sens (rince-bouche), calques (surtemps, frapper un nœud), archaïsmes maintenus grâce aux contacts avec l’anglais (barbier), emprunts franco-québécisés par dérivation ou par assimilation (calleur, débenture, pépine). C’est donc dire qu’aucun jugement qualitatif n’a été porté sur la valeur des mots introduits dans ce court répertoire. Il y a bien entendu des péchés d’omission impardonnables que la critique nous attribuera, tout comme elle pointera du doigt quelques péchés d’action. Nous sommes les premiers conscients de ces imperfections, mais c’est là le lot de l’« ars lexicographica ».

Le cadre lexicographique

Le cadre lexicographique tracé tient compte d’un certain nombre de facteurs de divergence observés dans le discours des Québécois. L’échantillon qu’est ce minidictionnaire veut montrer toutes les facettes de la créativité lexicale de la communauté francophone d’ici sans qu’aucun jugement subjectif ne perturbe la description à cette étape.

  1. Les créations savantes et techniques côtoient les créations populaires : câblodistribution se frotte à castonguette, chiropraticien défie guidoune, souffleuse reluque quétaine.
  2. Les niveaux sociolinguistiques et socioprofessionnels sont rendus : manger de la misère, prendre une brosse ne détonnent pas à côté de poser un geste, à frais virés, francophonisation. Nous avons cependant choisi de ne pas marquer les niveaux d’utilisation des régionalismes, ni en termes de sphère d’activité, ni en termes de niveaux de langue sociaux, chronologiques ou occupationnels.
  3. Tous les exemples d’utilisation sont artificiels, en ce sens qu’ils ont été conçus à partir des compétences personnelles des lexicographes. Chaque sens de chaque mot d’entrée est orné d’une phrase simple qui place l’unité en discours et éclaire sa signification en lui apportant parfois des connotations qui donnent leur pleine valeur québécoise aux éléments retenus : fléché, tablettage. Il n’était pas raisonnable dans les limites assignées de réunir des exemples documentaires et littéraires référencés. Cette recherche est maintenant terminée et elle a été accomplie grâce à l’aide du TLFQ.
  4. Seul le volet lexical du français québécois a retenu notre attention. Nous n’avions pas la prétention de régler les problèmes de prononciation, de grammaire ou de morphosyntaxe que pose la description d’un français régional. En de rares occasions, des indications apparaissent, car elles permettent de québéciser davantage l’unité visée. Ainsi, pour poigné [pɔɲe] et se mettre sur le bœuf [bø], la prononciation a une valeur distinctive; elle a donc été soulignée. En outre, les amérindianismes sont identifiés et quelques datations indiquées.
  5. À l’origine du projet, le seuil de représentativité et de maniabilité avait été fixé à environ un millier d’entrées. Le répertoire définitif de RQU contient autour de 800 québécismes de forme et de sens, y inclus les expressions figées. Il est évident qu’il s’agit là d’une gouttelette dans le grand dé à coudre du lexique québécois. Nous sommes loin des quelques millions d’occurrences ou des milliers d’unités recueillies par les chercheurs qui ont des ambitions d’exhaustivité dans la description.

Notre ambition se limitait à réunir, à l’usage des locuteurs étrangers, un échantillon représentatif du lexique usuel des Québécois d’aujourd’hui, pas davantage. Nous voulions que l’image projetée soit utile aux autres francophones qui envisagent de suivre les méandres lexicaux qui leur rappelleront sans équivoque que l’Amérique constitue encore un morceau de choix dans la grande mosaïque de la langue française. C’est ce continuum et cette unité dans la diversité que nous souhaitions réaffirmer en entreprenant la rédaction de ce vocabulaire partiel usuel des régionalismes laurentiens Nous laissons à d’autres le mot final, l’œuvre d’envergure plus vaste, plus ambitieuse et définitive qui décrira l’ensemble du français tel qu’il se vil au Québec et en terre d’Amérique.

Conclusion

Voilà l’essentiel de la présentation théorique et pratique de ce court essai de description du lexique québécois. Celle-ci respecte dans ses grandes lignes la tradition lexicographique avec toutes les qualités et tous les défauts inhérents à tout choix en matière de lexique.

Une suite est prévue au répertoire de Régionalismes québécois usuels. Dans une seconde étape, nous voudrions en effet que ce type d’ouvrage se substitue à la brochure des Canadianismes de bon aloi, parue en 1969. Déjà la nomenclature a été augmentée à 1 200 unités. Chaque mot est maintenant pourvu d’une référence documentaire ou littéraire. La microstructure sera enrichie de quelques rubriques, tandis que les rubriques occasionnelles existantes seront systématisées. Ainsi, nous pensons parvenir à établir le statut lexicographique québécois de chaque mot. Pour ce faire, un corpus de dictionnaires sera sélectionné; à partir de ce réservoir, une opération de contrôle consistera à vérifier la présence du mot dans cette série d’ouvrages ou à constater l’absence d’enregistrement. Pour le moment, celte rubrique s’intitule repère lexicographique. De même, nous songeons à attribuer des marques d’usage temporelle, professionnelle ou sociolinguistique aux unités. Le besoin pédagogique pressant guidera les rédacteurs dans l’établissement d’un nouveau répertoire. Mais le plus urgent demeure l’élaboration d’un dictionnaire complet qui résulterait d’un consensus entre tous les intervenants dans le dossier linguistique québécois. Passer du rêve à la réalité dépend de notre volonté collective.

Bibliographie

Annexe I

Extrait du répertoire Régionalismes québécois usuels[1] (section sémasiologique)

carriole, n. f.
Voiture d’hiver sur patins, munie de sièges et tirée par des chevaux.
L’hiver, on organise souvent des tours de carriole à la campagne.
1 Datation; 1721.
2. CBA.
carrosse, n. m.
Landau, voiture d’enfant à caisse suspendue.
Il y a encore des parents qui préfèrent promener leur bébé dans un carrosse plutôt que dans une poussette.
carton d’allumettes, n. m.
Pochette d’allumettes.
Dernièrement, il y a eu une exposition organisée par les collectionneurs de cartons d’allumettes de la région.
casque → en avoir plein le casque, loc. verb.
En avoir ras le bol, assez.
Le professeur en a plein le casque d’entendre les étudiants dire qu’ils ont trop de travail le soir à la maison.
casseur (euse) de veillée, n. m.
Trouble-fête, rabat-joie.
Mieux vaut ne pas les inviter elle et lui, ce sont les pires casseurs de veillée qu’il y ait sur la terre.
La variante casseux est plus courante.
cassot, n. m.
Emballage à claire-voie en bois ou en plastique servant au transport des denrées alimentaires périssables.
Le cassot de fraises est moins cher que le cassot de framboises cette année.
cassot → maigre comme un cassot, loc. adj.
syn. maigre comme un chicot, loc. adj. maigre comme un manche à balai, loc. adj.
Maigre comme un clou.
Depuis qu’il a entrepris son régime, il est devenu maigre comme un cassot.
Voir aussi : cassot.
castonguette, n. f.
1. Imprimante à cartes servant aux médecins pour la facturation des comptes d’assurance-maladie.
2. Carte d’assurance-maladie en usage au Québec.
1. Le gouvernement a l’intention de mettre fin à la pratique abusive de la castonguette par certains médecins.
2. Chaque citoyen québécois doit être muni de sa castonguette s’il veut éviter les problèmes de remboursement différé.
Le terme castonguette a été construit à partir du nom de Claude Castonguay, ancien ministre des Affaires sociales dans le Gouvernement québécois.
catalogne, n. f.
Étoffe faite au métier avec des retailles de tissus et qu’on utilise comme tapis, tentures, couvertures, etc.
Le tissage de la catalogne est devenu une vaste entreprise industrielle qui n’a presque plus rien d’artisanal.
1. Datation : 1635.
2. CBA.

Annexe II

Extrait du répertoire Régionalismes québécois usuels (section onomasiologique)

Discussion

André Dugas, Université du Québec à Montréal

Il me semble que tout travail de ce genre va trouver deux entraves formidables. Le premier facteur, c’est le fait de la dynamique des langues qui est très perceptible dans l’étude des lexiques de ces langues. Il y a le vieil ouvrage de Dauzat, La vie et la mort des mots; il est clair et net. Ça, c’est très pertinent dans le cas du lexique, à comparer, par exemple, avec la syntaxe d’une langue. Mais je crois qu’il y a un autre facteur qui est capital : c’est l’importance des recherches dans le sens des études longitudinales ou verticales. Et là, quand on veut faire ressortir du lexique d’une langue un ensemble très restreint de termes ou de lexèmes, il est très difficile de faire la part des choses entre ce qui sera d’ordre vertical ou d’ordre longitudinal. Et chaque fois que des gens vont se voir présenter des listes restreintes de lexique pour une population donnée, il y aura énormément de critiques sur l’un ou l’autre de ces aspects; c’est-à-dire qu’il y aura une sous-région ou une certaine partie de la population qui se sentira lésée et, dans l’ensemble, tout le monde sera lésé parce que, longitudinalement, c’est un choix quand même qui est assez arbitraire. Donc, a-t-on bien pris soin d’essayer de distinguer ces deux sortes d’études? Prenons par exemple les ouvrages de Dulong : c’est assez circonscrit, il étudie, dans certaines régions, un certain type de vocabulaire, donc d’un point de vue vertical, c’est assez approfondi; mais longitudinalement, il ne prétend pas présenter, d’une façon ou d’une autre, un lexique du français du Québec.

J.-Cl. Boulanger

Le commentaire est très juste; c’est pour cela qu’on avait décidé de travailler un peu en « achronie », ce qui nous a permis beaucoup de « péchés »! Il y a d’ailleurs un problème sur lequel on n’a pas beaucoup discuté jusqu’ici et sur lequel il faudra peut-être revenir, ce sont les contraintes qui ne relèvent pas vraiment de la linguistique, mais des compétences individuelles des membres de l’équipe de rédaction d’un tel ouvrage, chacun ayant des expériences, des avis différents sur la langue. Je ne me prends que comme témoin : je suis quelqu’un qui travaille en néologie depuis plusieurs années; je ne peux pas être « purisant », c’est impossible pour moi. Je suis plus laxiste que freineur, « brakeur » de mots... C’est là un problème important dans une équipe de rédaction. Alors, lorsqu’on entreprend un travail semblable, compte tenu des objectifs qui étaient imposés de l’extérieur à l’équipe, compte tenu aussi de la durée de ce travail, c’est un certain nombre de contraintes qui nous ont appris à bien ramer. Une fois que te produit est sur le marché, il faut que les autres l’améliorent.

Lionel Boisvert, Université Laval

Je n’ai pas aimé particulièrement l’opposition que vous faisiez au début de votre intervention entre, d’une part, les travaux d’optique historique et, d’autre part, les travaux d’optique contemporaine. Je pense qu’une approche d’ordre historique peut être tout aussi contemporaine qu’une approche d’ordre synchronique. J’espère qu’on n’est pas considéré comme passéiste si l’on pratique, jusqu’à un certain point, une étude historique du lexique. Contemporain et synchronique ne sont peut-être pas les meilleurs équivalents.

J.-Cl. Boulanger

C’est dans ce sens-là quand même que j’entendais contemporain.

Franz Josef Hausmann, Université d’Erlangen-Nuremberg

Quelles sources lexicographiques avez-vous utilisées? Ou est-ce que vous n’en avez pas utilisées? Par exemple, est-ce que vous avez pris l’ouvrage de Clas, Seutin et autres pour y faire une sélection? Qu’est-ce que vous avez fait des dépouillements des dictionnaires déjà existants?

J.-Cl. Boulanger

Ça n’a pas été un dépouillement « religieux ». À l’origine de cette demande du Conseil international de la langue française, il y avait un responsable qui avait contacté un certain nombre des principaux représentants de la recherche lexicographique québécoise pour qu’on lui fournisse, je crois, à l’origine, moins de 300 mots. Or ces personnes, rattachées à diverses universités, ont fourni environ 300 unités lexicales puisées soit dans leurs fichiers, soit dans leurs propres recherches, leurs corpus ou dans des ouvrages de lexicographie. C’est cette première matière qu’on a enrichie jusqu’à environ 1 000 unités, ramenées par la suite à 800, par nos travaux personnels. Des corpus de chercheurs universitaires, gouvernementaux ou individuels, voilà donc la provenance de la documentation.

Note

[1] R. Dubuc et J.-C Boulanger, Régionalismes québécois usuels, Paris, Conseil international de la langue française. 1983. Texte reproduit avec la permission de l’éditeur.

À propos du concept de « régionalisme »

1. Exposé du problème

La situation présente de la lexicographie française, ou, pour s’exprimer dans un langage plus actuel, de la sociolexicographie française, incite à réexaminer et à redéfinir dans des perspectives nouvelles quelques concepts clés dans le champ de la linguistique française. Le fief de la lexicographie hexagonale est ébranlé depuis quelque temps par l’émergence de visions modifiées et de conceptions plus modernes appliquées à l’étude de la langue française sous son aspect le plus apparent, en l’occurrence, le lexique. La remise en cause des comportements traditionnels de la lexicographie française repose sur un grand nombre de facteurs parmi lesquels deux intéressent de plus près la grande question des régionalismes. Le premier facteur concerne le développement prodigieux de la sociolinguistique en France au cours de la dernière décennie. La sociolinguistique est devenue le véritable porte-étendard contemporain des sciences du langage. Le second facteur relève des tentatives de stabilisation d’une francophonie qui n’en finit pas de naître. Les difficultés de la francophonie à « devenir », puis à « être », sont liées, pour une part, à l’instabilité ou au caractère flou de quelques concepts fondamentaux dans le domaine de la terminologie linguistique dans son ensemble, dans celui de la lexicographie, d’un point de vue plus précis (voir Corbeil, 1980, p. 127 et suivantes). La sociolinguistique et la francophonie apparaissent donc comme des pôles d’attraction privilégiés vers lesquels convergent les préoccupations des chercheurs qui s’intéressent à la variation linguistique. Les recherches dans ces secteurs linguistiques auront des répercussions immédiates sur les méthodes de travail des lexicographes.

Parmi les principaux concepts reliés à la question des régionalismes et qu’il faut revoir et soumettre à l’analyse, figurent celui de « français », celui de « français général »[1] de « français régional » et celui de « régionalisme ». Nonobstant l’indéniable intérêt à préciser les significations, à tracer les frontières conceptuelles et à déterminer les champs réels d’application des trois premiers concepts, seul le concept de « régionalisme » retiendra notre attention pour l’instant. Au passage, quelques éclaircissements et quelques orientations de recherche seront cependant esquissés pour les concepts volontairement négligés. Il est en effet impensable de prétendre s’attarder sur la notion de « régionalisme » sans au moins effleurer à l’occasion une partie des autres composantes de ce champ onomasiologique d’importance majeure, qu’il faudrait par ailleurs étudier en long et en large. L’inverse est d’ailleurs tout aussi vrai. L’étude du concept de « français » suppose des incursions du côté du régionalisme.

Notre but vise à contribuer à une meilleure connaissance du concept de « régionalisme » en l’abordant sous la double perspective de la sémantique et du traitement lexicographique.

Le phénomène du régionalisme linguistique est on ne peut plus complexe et enchevêtré dans de multiples contextes francophones qui posent le problème chacun à leur manière. Le premier écueil auquel se heurte inexorablement le linguiste est d’ordre terminologique. La terminologie en usage pour désigner ce phénomène a considérablement évolué au cours des récentes années, influencée par l’émergence dans le débat de vocables issus de branches voisines de la linguistique comme l’aménagement linguistique et la terminologie. Terminologie ancienne et terminologie nouvelle, amalgamées, compliquent les choses du point de vue de l’analyse sémantique. L’insuffisance, voire l’impropriété tout au moins partielle à laquelle est parvenu le terme régionalisme aujourd’hui, manifeste toute la complexité du problème. L’absence de concertation se fait cruellement sentir : ainsi les positions des dialectologues, celles des sociolinguistes et celles, mitoyennes, des sociodialectologues sont loin de s’accorder. Dans cet article, nous n’investirons pas ce secteur de l’analyse, ni ne résoudrons les querelles terminologiques; le plus souvent il s’agit d’ailleurs de querelles d’Allemands ou de querelles byzantines. Nous ne voulons pas non plus rendre plus confuses les dénominations usuelles en les noyant dans une terminologie idiolectale et néologique. Nous n’en entrevoyons pas la nécessité pour l’instant. Nous examinerons le concept de « régionalisme » à l’aide de la terminologie déjà connue. Nous sommes néanmoins conscient qu’une terminologie floue, inadéquate, prolixe, éclatée, complique amplement les tentatives d’éclaircissement. Contentons-nous de signaler qu’à nos yeux, l’abus terminologique constaté en la matière est, d’une part, l’indice visible d’un foisonnement et d’un bouillonnement d’idées et, d’autre part, la manifestation qui témoigne du prodigieux essor des études sur les régionalismes dont l’ampleur ne cesse de croître. Ces recherches laissent augurer un renouveau dans l’examen de la problématique des régionalismes. En temps et lieu, il faudra faire l’histoire de la terminologie qui fut créée à travers le temps et l’espace pour désigner le concept de « régionalisme ». Pour le moment, il s’agit de jeter un coup d’œil critique sur des aspects sémantiques et sur des aspects lexicographiques de la grande question des régionalismes en langue française. Nous limiterons donc notre étude à cet examen partiel de la grande question des régionalismes lexicaux dans la francophonie.

2. La perspective sémantique

Du point de vue linguistique en général et sémantique en particulier, le concept de régionalisme », et plus spécifiquement celui de « régionalisme lexical », est amplement ambigu. Les lexicographes observent une discrétion infinie à ce propos dans leurs écrits théoriques. Les quelques rares réflexions qui sont concrétisées dans ces textes sont disséminées et dissimulées dans une masse d’informations qui n’enveloppent qu’une partie du concept, c’est-à-dire celle qui concerne d’une manière quasi exclusive les régionalismes de France. Les écrits « commerciaux » des lexicographes, autrement dit les introductions et les présentations des dictionnaires de langue, sont aussi fort laconiques sur ce sujet et souvent même en contradiction avec le contenu de la nomenclature. Au surplus, aujourd’hui, la définition même de régionalisme est plus qu’équivoque. Josette Rey-Debove a déjà posé et examiné rapidement le problème dans son étude sur les dictionnaires publiée en 1971 (voir Rey-Debove, 1971, p. 92). Elle constate que la plupart des régionalismes usuels correspondant à des concepts courants ayant un équivalent non marqué dans le lexique central sont écartés des nomenclatures moyennes des dictionnaires de langue. S’il arrive que des mots régionaux accèdent aux macrostructures, ils perdent alors leur caractère proprement régional, leur « régionalité » en quelque sorte. Ils se transforment en emprunts internes, tout en conservant dans le dictionnaire une trace de localisation ou d’origine géographiques (wassingue (Nord), rescapé (Hainaut), caïeu ou cayeu (Picardie)). À l’occasion, l’origine excentrique non francienne est renforcée par une marque de classement comme région, (régional) : voir fada, région. (Midi), fardoches, région. (Canada) dans le PR[2]. D’un autre côté, lorsque des mots régionaux désignent des phénomènes ou des particularités régionales et qu’ils sont sélectionnés par le lexicographe, « c’est alors pour la chose-nommée et non pour le signe-nommant » (Rey-Debove, 1971, p. 92). Les exemples abondent : aber (breton), bastide (provençal), biniou (breton), faro (wallon), névé (savoyard), piperade (béarnais). Le constat de Josette Rey-Debove est surtout géographiquement limité aux régionalismes intrahexagonaux. Mais une grande partie de ses observations peut être étendue et appliquée aux régionalismes extrahexagonaux, c’est-à-dire aux mots qui proviennent d’autres territoires francophones que la France, comme la Suisse, la Belgique et le Québec. Une ultime remarque fait dire à la lexicographe robertienne que le « mot régional en tant que tel est rare à la nomenclature des dictionnaires français, et joue un faible rôle dans les divergences de nomenclature » (Rey-Debove, 1971, p. 92). L’opinion date déjà de plus de dix ans et aucune étude récente n’est venue infirmer ou reconfirmer cette idée. Or, depuis ce temps, les lexicographes français ont sensiblement modifié leurs vues. Ils ont diversifié quelque peu les provenances des unités lexicales en allant puiser dans des réservoirs langagiers multiples, autrefois plus ou moins interdits (voir Boulanger, 1984). Ainsi des régionalismes québécois comme possiblement, dépendamment, poser un geste, épluchette, etc., ont commencé à retenir l’attention puis à se frayer un chemin vers les dictionnaires élaborés en France. L’ouverture de la lexicographie française aux mots régionaux francophones pose en conséquence une série de questions d’ordre théorique et pratique qu’il sera nécessaire d’étudier sérieusement et résolument dans un avenir rapproché. Entre autres, il faudra se demander jusqu’où pourront aller les dictionnaires hexagonaux sans rompre un équilibre fragile. Il faudra scruter attentivement les rapports entre la langue régionale et la langue centrale, il faudra déterminer des critères d’inclusion ou d’exclusion à partir desquels les régionalismes seront intégrés dans les dictionnaires français ou rejetés, il faudra revoir le concept traditionnel de « norme » dans ses rapports avec la variation linguistique qui laisse sous-entendre un éclatement de l’ancien concept au profit de notions plus modernes et plus raffinées comme la supranorme (la langue française) et l’infranorme (le français régional), posant en conséquence et immédiatement la question de savoir ce qu’est la langue française et si elle existe encore comme entité non fragmentée et non fragmentable.

2.1. Qu’entend-on aujourd’hui par régionalisme?

Pour répondre à cette question simple en apparence, nous élaborerons trois définitions que la lexicographie générale pourrait mettre à profit. Mais auparavant, il est approprié d’examiner la situation actuelle en scrutant les définitions données par trois dictionnaires de langue qui serviront de témoins. Ces répertoires qui méritent la confiance du public sont récents, bien connus et largement diffusés. De plus, ils appartiennent à des entreprises lexicographiques différentes et concurrentes ce qui s’avère être une garantie d’objectivité. Ils ont été élaborés à Paris, centre de rayonnement de la lexicographie française en ce qui a trait à la langue générale. Il s’agit en l’occurrence du PR, du Lexis et du DHLF. Chacun représente à sa manière une tradition lexicographique indéniable. Ces dictionnaires ont largement fait leurs preuves tant en France qu’à l’étranger. Ils devraient donc être en mesure de bien informer leurs lecteurs sur ce qu’est un régionalisme linguistique.

  1. PR régionalisme : « Locution, tour qui lie s’emploie que dans certaines régions. »
  2. Lexis régionalisme : « Mot, locution propre à une région. »
  3. DHLF régionalisme : « Locution, mot, tour propre à une région. »

Au premier regard, les trois définitions alignées ci-dessus se ressemblent tout en se révélant plutôt pauvres du point de vue sémantique. Même si une légère allusion à la syntaxe y point dans deux d’entre elles (voir tour dans le PR et le DHLF), elles ne circonscrivent que l’aspect lexical du concept de « régionalisme ». Dans l’étude de cette grande question, cet aspect est le plus apparent certes. C’est aussi le plus important de notre point de vue. Quoique la teinte lexicale dans le PR semble plutôt estompée, elle n’en existe pas moins, puisqu’elle est reportée sur le mot locution. Au contraire de ses deux concurrents, le PR escamote donc le mot mot de la définition. Le procédé est soit volontaire, soit l’objet d’une inadvertance. Une fois ces premières observations admises, considérons une autre facette des définitions présentées. Les trois énoncés définitionnels donnent nettement l’impression de ne retenir que l’aspect formel (le signifiant) des régionalismes et de reléguer aux oubliettes les régionalismes sémantiques). Qui plus est, les définitions sous-entendent que le régionalisme est toujours rattaché à la langue parlée ou qu’il est considéré comme relevant de ce niveau d’emploi, et cela même si le PR fournit des attestations d’emploi littéraires pour certains des mots régionaux qu’il consigne. D’un autre point de vue, et presque contradictoirement, les règles de fonctionnement des trois répertoires sont fondées sur d’autres principes qui creusent un écart assez considérable entre les intentions des lexicographes et les faits réels. Ainsi, le PR s’appuie davantage sur une règle explicitement définie dans la section des abréviations, règle qui revendique les aspects lexical et sémantique non pris en charge par la définition fournie dans la nomenclature à l’article régional. Pour ce dictionnaire, est régional tout « mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions, mais qui n’est pas d’usage général ou qui est senti comme propre à une région » (p. XXVIII)[3]. Le discours d’introduction du dictionnaire revêt un caractère linguistique très formel tandis que le discours lexicographique est plus banalisé, comme si les publics visés par ces discours différaient. Ces formulations ne convergent donc pas, elles sont dissemblables, voire contradictoires. À l’article régional, le recours à la technique de la définition relationnelle reporte les discussions sémantiques à l’article région. Même les syntagmes qui servent d’exemples dans l’article régional sont définis de telle manière qu’ils retournent le débat sur la seule cible possible, le mot et l’article région, souche de la famille lexicale entière. Ainsi en est-il de mots régionaux : « employés dans une ou quelques régions (abrév. Région.) » et de le français régional : « la langue française parlée dans une région, avec ses particularités (différent de dialectal) »[4].

Ce train de remarques à propos des définitions de régionalisme se poursuit plus loin encore et révèle d’autres incohérences. L’examen attentif des énoncés définitionnels démontre que les trois dictionnaires partagent une caractéristique commune en ce qui regarde la catégorie de définition choisie par les lexicographes. Ce sont des définitions relationnelles qui ont en plus un autre trait commun soit celui d’être métalinguistiques, à tout le moins partiellement métalinguistiques, puisqu’un sème ne résiste pas à l’analyse et ne peut, en conséquence, être étiqueté comme appartenant au métalangage lexicographique. C’est précisément le sème ‘région’ qui fait difficulté et qui rompt l’équilibre définitionnel. Pratiquement, ce sème est rendu sous deux formes : PR : certaines régions, Lexis et DHLF : une région. Un dictionnaire utilise le pluriel généralisant tandis que les deux autres répertoires utilisent le singulier particularisant. Bref, les définitions relationnelles retenues par les lexicographes constituent un exemple évident de détournement de sens, puisque, si l’on étudie attentivement le sémantisme du mot région dans le PR, par exemple, les phénomènes suivants sont immédiatement perceptibles :

  1. Aucune des quatre définitions élaborées par ce dictionnaire ne convient pour expliquer le concept linguistique de « région ».
  2. La première de ces définitions tombe dans le piège de la circularité étroite, car elle comporte elle-même le mot région dans son énoncé.
  3. Aucun des exemples d’emploi forgés par le lexicographe ou attestés dans la littérature et qui étayent les définitions ne peut être rattaché à l’aspect linguistique du concept de « région ».
  4. Aucune allusion à la francophonie ne transparaît. Autrement dit, il n’y a pas de référence quelconque notée entre les positions excentriques des territoires francophones par rapport à la France. Or, dans le discours des linguistes, ces entités géographiques sont souvent dénommées par les chercheurs à l’aide de l’expression région linguistique (de la francophonie). Il existe bel et bien des régions linguistiques comme il existe des langues régionales.

Les résultats qui sont livrés, suite à l’examen des sens du mot région dans le PR, ne sont pas exclusifs à ce dictionnaire. La situation est rigoureusement identique dans les deux autres dictionnaires de référence du minicorpus. Le traitement du mot région n’est ni meilleur, ni pire dans le Lexis et dans le DHLF.

Ce long détour analytique nous ramène maintenant au concept de départ. L’impression première qui est retenue laisse croire que le terme régionalisme, défini métalinguistiquement par les trois dictionnaires de contrôle, est bien incomplet du point de vue sémantique dans le domaine de la linguistique et que son taux de rendement est ainsi réduit au minimum. Il est isolé et en quarantaine par rapport aux autres membres de la même famille lexicale. La définition relationnelle ne joue pas entièrement son rôle puisqu’elle aboutit à l’incomplétude de la compréhension du concept et qu’elle débouche sur un vide pour ainsi dire absurde. Une seconde constatation, qui est sans équivoque, montre que le concept de « régionalisme lexical » est bien restreint au territoire français et à lui seul. En effet, jamais l’usager du dictionnaire n’a l’impression, et encore moins la certitude, que le mot régional accepté dans une nomenclature lexicographique n’a d’autre provenance que la France. Cette restriction géographique est évidemment d’origine historique et elle s’explique aisément pour le passé. Nous avons néanmoins là l’expression vive de l’interdiction lexicographique qui se situe au niveau métalinguistique, ou plutôt métalexicographique. L’interdiction de l’objet régionalisme passe par le nivellement de la définition du mot régionalisme. Le traitement lexicographique du mot ostracise les référents. Volontairement ou non, le dictionnaire s’auto-interdit l’accès à une partie du lexique vivant utilisé en dehors des frontières de la France, privant par le fait même les usagers français et non français des dictionnaires d’avoir accès à un réservoir lexical bien garni.

Afin de remédier quelque peu au malaise conceptuel qui vient d’être évoqué, nous proposons à notre tour une série de définitions pour le concept de « régionalisme ». Seul le strict plan lexical sera considéré. Les aspects phonétiques et syntaxiques sont volontairement négligés. Nous parlerons de série, parce que, à notre avis, le terme est polysémique. Nous soumettons ces définitions à l’étude et à la critique en attendant que des recherches plus poussées sur d’autres concepts déjà signalés en début d’article puissent permettre de les préciser davantage et de les interrelier.

Régionalisme

  1. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français de France, à l’exception de celui de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence et à l’exclusion également des français de tous les autres territoires francophones. »
  2. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français hors de France, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence et à l’exclusion également des français de toutes les autres parties de la France. »
  3. « Tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence. »

Les trois définitions précédentes intègrent dans leur formulation la facette terminologique des régionalismes aussi bien que la référence à la langue d’usage général. Pareillement, elles incluent l’aspect sémantique jusque là souvent négligé, étant entendu qu’à l’aspect d’habitude uniquement formel du régionalisme, il est essentiel d’ajouter la possibilité pour un signifiant du français général (ou commun, ou parisien, etc.) d’être emprunté par une région de la francophonie où il générera un sens proprement régional. Mais, encore là, il faut veiller à faire la part des choses entre l’enrichissement sémantique d’un signifiant du français commun, alors répercuté dans la polysémie (cf. québ. académique (PR)) et l’éventuelle création régionale parallèle, c’est-à-dire la création à la fois d’un signifiant et d’un signifié régionaux indépendants de l’unité lexicale hexagonale. À ce niveau, il s’agirait du phénomène de l’homonymie régionale (cf. québ. coupe-vent (PR) et québ. dépanneur). Au surplus, dans tout cela, il importe de tenir compte de l’aspect diachronique aussi bien que de l’aspect synchronique du phénomène de reconnaissance ou d’apparition d’un régionalisme. Enfin, pour compléter le portrait multiforme du régionalisme, retenons qu’il est possible pour un signifié du français général de correspondre à la fois à un signifiant du français parisien et à un signifiant d’un français régional, établissant ainsi une relation de synonymie géographique (cf. PR : « voiture d’enfant à caisse suspendue » : France landau/Québec carosse; « arbuste ou arbre épineux (Rosacées) à fleurs odorantes blanches ou roses, à floraison précoce, utilisé pour les haies vives [...] » : France aubépine/Québec cenellier). Alors que la seule forme hexagonale centrale est connue et utilisée par les locuteurs de la région parisienne, les deux synonymes peuvent être connus et en usage sur le territoire régional. L’utilisation de la forme dite normalisée par le locuteur régional ressortit le plus souvent à un bagage culturel et éducationnel qu’il a acquis et qui lui donne le choix entre deux formes lexicales qui correspondent pour lui à deux niveaux de langue. Pour ce locuteur, le point de référence est à rechercher dans la supranorme qui domine son usage à lui. Quant au locuteur moins connaissant, moins instruit des choses d’ailleurs, son point de référence demeure l’infranorme ou la norme régionale de laquelle il exclut, à son insu bien entendu, la possibilité du choix et la référence aux niveaux d’emploi. L’aller-retour synonymique observé entre le centre de rayonnement de la langue et la région est caractéristique des situations régionales. Il contribuait jusqu’à ces récentes années à faire sentir un déséquilibre dans la perception de la norme. La connaissance des formes synonymiques était obligatoire pour le locuteur régional averti tandis qu’elle relevait d’aspects culturels, teintés d’exotisme, pour le locuteur parisien. L’un se sentait à l’aise dans sa légalité, l’autre se sentait en porte-à-faux, en situation d’illégalité linguistique.

Ainsi d’une manière schématisée, tout en simplifiant également le phénomène extrêmement complexe et multiforme de la création homonymique parallèle, un régionalisme peut donc être issu de l’une ou l’autre des combinaisons suivantes dont la réunion constituera une minitypologie pratique et qui n’a pas la moindre prétention à l’exhaustivité.

1. Régionalisme — sã français + sé régional

ex. québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette catégorie sont à rattacher au phénomène de la polysémie simple, c’est-à-dire à la capacité naturelle des unités lexicales de produire de nouveaux sens soit par métaphore, soit par glissement de sens. Dans un dictionnaire hexagonal, ces régionalismes seraient traités dans le même article que le mot français. Les liens sont par trop directs entre les différents sens de ces mots pour recourir au dégroupement homonymique. L’apport sémantique nouveau est aisément rattachable au mot-souche français. C’est à cette catégorie de régionalismes qu’il faut relier les sens anciens conservés dans certains usages régionaux; ainsi : marier «  épouser », commun au Québec, à la Belgique et au Nord de la France; souper « repas du soir », commun au Québec, à la Belgique, à la Suisse et à des régions françaises.

2. Régionalisme — sã régional lié + sé régional

ex.

québ. :

Les régionalismes de cette catégorie entrent dans le groupe de ce que nous avons déjà appelé les créations parallèles de forme et de sens. Ils sont à rattacher au phénomène de l’homonymisation qui conduit à dégrouper les unités lexicales appelées à figurer dans un dictionnaire de langue. Ces créations indépendantes, du moins en partie, seraient considérées comme des homonymes de mots hexagonaux. Ces entrées sont pour l’instant assez rares dans les nomenclatures des dictionnaires actuels. C’est en raison du raccord étymologique de premier degré et facilement identifiable au premier coup d’œil que nous estimons valable l’utilisation du syntagme signifiant régional lié. Ce signifiant est en effet un élément lié, puisque, d’une part, il est directement rattachable à un mot français identique par la forme et qui s’en rapproche par le sens et que, d’autre part, il ne subit aucune transformation morphologique. Le lien étymologique est on ne peut plus transparent.

Si les régionalismes de ce groupe constituent indéniablement des enrichissements sémantiques nouveaux, il pourrait être plus périlleux d’affirmer d’une manière définitive que les signifiants sont toujours nouveaux, parfois nouveaux ou encore qu’ils ne sont jamais nouveaux. Il faudrait pour cela approfondir la question de l’homonymie et de la polysémie dans leurs rapports avec les mots régionaux ainsi que les rôles respectifs de la diachronie et de la synchronie afin de déterminer des critères d’homonymisation ou de polysémisation. Les études de ces aspects ne sont guère avancées pour le moment. À cela s’ajoute en plus un questionnement sur la situation du concept ou de la réalité qui se profilent derrière les mots. À savoir, par exemple, si le concept ou la réalité sont partagés par les deux communautés linguistiques (la française et la régionale) ou s’ils sont particuliers et exclusifs à la communauté régionale. Quoique extrêmement importante, la question restera en suspens pour l’instant, faute d’espace.

3. Régionalisme → sã régional libre + sé régional

ex.

québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette catégorie forment l’essence de la créativité lexicale régionale. Les néologismes de ce groupe sont façonnés dans les territoires excentriques à la région parisienne. Ils s’appuient sur des bases ou des éléments lexicaux français pour la plupart, mais ils n’en constituent pas moins des innovations lexicales autochtones originales et autonomes. Ils n’ont pas d’équivalents dans le lexique central, sinon sous la forme d’expressions plus ou moins longueur ou de périphrases plus ou moins développées.

Pour ces raisons d’indépendance, nous cataloguons comme un signifiant régional libre le régionalisme qui entre dans cette catégorie. Les lexèmes et les éléments morphologiques qui servent à construire ces régionalismes sont reconnaissables individuellement. Ils appartiennent au noyau formateur de mots nouveaux en français. Leur assemblage donne un élément lexical inédit qui est par conséquent libre, détaché dans des proportions qui peuvent varier du mot français à l’origine de la novation linguistique régionale. Le raccord étymologique existe bel et bien. Il est perceptible à des degrés divers, sauf dans des dénominations très particularisées comme cégépien, dérivé issu du sigle cégep où aucune motivation étymologique n’est détectable par le locuteur hexagonal non averti. Dans ce type de régionalismes, la passerelle étymologique sera située au second degré contrairement au groupe précédent rattaché au mot d’origine par un lien de premier degré. La raison en est qu’une opération de transformation morphologique intervient par l’intermédiaire des moyens habituels de formation des mots nouveaux en français, en l’occurrence la dérivation simple ou syntagmatique, la composition, les moyens hybrides comme la siglaison, la troncation, etc.

Ainsi, si l’on veut comparer les régionalismes du groupe 2 (sã régional lié + sé régional) avec ceux du groupe 3 (sã régional libre + sé régional), on remarque au premier coup d’œil que ceux du groupe 2 sont des créations de type homonymique (forme et sens) ou de type polysémique (sens seulement). Il n’y a pas de certitude absolue en ce qui regarde l’apparition d’une nouvelle forme. La réserve évoquée précédemment à propos du signifiant est donc maintenue (cf. le point 2). Les régionalismes du groupe 3 augmentent sans conteste le stock des formes de la langue. Dans la plupart des cas, il y a aussi accroissement des sens. Les mots régionaux du groupe 2 sont injectés dans le système linguistique d’une manière directe, caractéristique formelle qui a été appelée antérieurement étymologie de premier degré ou signifiant régional lié. Les vocables du groupe 3 sont injectés dans le système linguistique d’une manière indirecte en ce sens que le lien étymologique est situé au second degré, ce qui correspond au signifiant régional libre dans notre terminologie. Tous ces régionalismes relèvent de la néologie diachronique ou de la néologie svnchronique. Sauf le sous-groupe qui dépend de la polysémie donc de la néologie sémantique seule, tous ces régionalismes sont des néologismes à la fois morphologiques et sémantiques.

4. Régionalisme → sã régional + sé français

ex. québ. :

afr. :

Les régionalismes de cette-catégorie correspondent à de nouvelles créations lexicales formelles tout à fait normales. Ils entrent en concurrence synonymique avec des unités du lexique central puisqu’il n’y a pas d’apport sémantique nouveau. La synonymie peut être absolue, parfaite, ou bien elle peut relever de diverses conditions de réalisation, comme les niveaux de langue socioculturels ou socioprofessionnels, le moment de la réalisation, etc. Les référents étant déjà en usage en France, les définitions de ces vocables régionaux sont la plupart du temps de simples gloses hexagonales qui jouissent elles-mêmes le plus souvent du statut d’entrée dans les principaux dictionnaires de langue.

Les formules proposées dans la minitypologie s’appuient sur des considérations simplifiées du problème fort complexe des régionalismes. Le point de départ était pragmatique et tentait de déceler un début de structuration des régionalismes à partir des règles traditionnelles qui imposent de classer les phénomènes linguistiques régionaux par rapport à un indice de référence reconnu comme norme et centralisateur. Pour des raisons historiques bien identifiées, ce point de repère est Paris. Il s’avère être en quelque sorte un élément de reconnaissance qui permet d’entériner un phénomène lexical ou de le désavouer. La typologie est axée sur la perception primaire que le locuteur français peut avoir d’un élément régional mis en comparaison avec la norme. Bien d’autres données pourraient intervenir pour faire éclater ces équations fragiles ou conduire à d’autre interprétations inenvisagées ici. Ainsi, sont laissés dans l’ombre les incidences multiples et plus que probables de la diachronie et de la synchronie, les pouvoirs migrateurs des mots et des sens, la connaissance passive ou active des régionalismes par les locuteurs hexagonaux. Un mot ou un sens régional peut être connu par un Hexagonal sans jamais être utilisé. Par exemple, dans le cas de réalités concrètes ou abstraites totalement différentes de ses référents habituels (dépanneur, épluchette), dans le cas de réalités rendues autrement en France (vidanges, aventures) ou dans le cas de perceptions différentes sur la façon de nommer sans qu’il y ait nécessairement de synonymie en cause (piquetage, bigreur). Pour le locuteur français, le régionalisme se présentera donc comme un élément lexical à deux versants : un versant potentiel, où habite le choix d’utiliser ou non le mot, et un versant effectif, c’est-à-dire celui de l’actualisation du discours où habitent les emplois.

Telles qu’elles sont présentées, les quatre équations linguistiques sont pratiques. Elles donnent une bonne idée de la difficulté et de l’envergure des études sur les régionalismes et les français régionaux.

2.2. Des trois définitions du terme régionalisme établies avant la digression typologique, c’est la dernière qui convient davantage à la situation présente dans le domaine lexicographique de la « choro-lexicologie », c’est-à-dire de l’étude des régionalismes lexicaux. Cette définition que nous reprenons ici —« tout fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence »— permettra de préciser la définition du terme région qui mérite un enrichissement sémantique néologique adéquat, qui répondra aux réalités linguistiques d’aujourd’hui. Le sens suivant pourrait être adjoint aux dictionnaires de langue ainsi qu’aux dictionnaires de linguistique, les uns comme les autres ayant négligé le concept jusqu’à ce jour :

région : « zone géographique (pays, État, territoire) de la francophonie caractérisée par la présence de la langue française dont les modalités d’utilisation sont soumises à des conditions ou des contraintes sociolinguistiques variables. »

Cette définition n’envisage le concept de « région linguistique » que dans sa pertinence par rapport à la langue française. Une plus grande extension est concevable afin qu’une définition modifiée puisse s’appliquer à n’importe quelle langue ayant donné naissance à des rameaux régionaux, comme par exemple l’anglais, l’espagnol ou le portugais.

Notre définition pose par ailleurs de nombreuses autres interrogations. Elle laisse entendre que le terme francophonie bénéficie lui-même d’une définition acceptable qui circonscrit correctement le concept (cf. celle du PR), que le terme langue française ou français possède lui aussi une définition moins nébuleuse dans les dictionnaires courants, ce qui est malheureusement loin d’être toujours le cas (cf. PR, Lexis et DHLF qui proposent des définitions dont aucune ne décrit le concept d’une manière satisfaisante). Le DL n’est guère plus explicite à l’article langue et il n’offre pas d’article français. À toutes fins pratiques et une fois les définitions des concepts de base que sont « français » et « région » bien délimitées et bien acceptées, le syntagme français régional pourrait être défini à son tour comme suit :

français régional : «  ensemble de faits de langue (mot, expression, ou leur sens) caractéristique de l’un ou de l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français parisien, considéré comme le français central ou de référence, mais y compris les emprunts intégrés, qu’ils proviennent des substrats, des superstrats ou des adstrats. »

La définition proposée ne revendique que le contenu lexical du concept de « français régional » tant dans la perspective de la langue écrite que dans celle de la langue parlée. Elle intègre en outre les composantes diachroniques et synchroniques dans les perspectives de la variation linguistique (Pour une approche différente des perspectives diachroniques et synchroniques, voir Poirier, 1980). Cette dernière théorie pose elle-même une problématique normative à deux volets, l’un qui renvoie à la supranorme (France, et plus spécifiquement Paris et l’Île-de-France) et l’autre qui renvoie à une ou à des infranormes (le Québec, dans le cas présent). Il n’entre pas non plus dans notre intention de développer ici les aspects dialectologiques ou historiques inscrits au cœur même de la tradition philologique lorsque celle-ci étudie les français régionaux. Nous retiendrons simplement que pour nous la notion ancienne d’« écart » ne peut pas être prise en compte dans le cas qui nous préoccupe. Son sens ancien est défini par rapport à une norme statique considérée comme unique et intangible. Lorsque la situation de la norme apparaît comme archaïque ou en voie de modification, la notion même de « norme » revêt des sémantismes différents. À l’époque contemporaine, la notion d’« écart » ne se justifie donc plus. C’est pour cela qu’il se crée une distance ou une rupture dans le temps. Pour le moment, nous voulons mettre en opposition les notions de « différence » et de « ressemblance », la première se référant aux particularismes linguistiques régionaux et la seconde identifiant les éléments linguistiques partagés par tous les francophones. La normativité sous-entendue par le terme écart fera donc place à la « descriptivité », caractéristique émergeant de la réunion du couple différence/ressemblance. La dichotomie observée entre la norme et la description conduit tout droit au comportement lexicographique actuel à propos du concept de « régionalisme ».

3. La perspective lexicographique

3.1. Historiquement, « en écartant la plupart des termes régionaux, les dictionnaires participaient, avec la centralisation administrative, le développement de l’instruction publique et une certaine standardisation des genres de vie et formes d’activité, à l’unification du français sur la base du parler parisien » (Collignon & Glatigny, 1978, p. 85). Cette phase nécessaire de stabilisation et de normalisation de la langue française a duré plusieurs siècles. L’imperméabilité des dictionnaires n’a cependant pas été totale, par nécessité pourrait-on insinuer. Une autarcie centralisatrice était impensable et surtout presque irréalisable. Au cours des années qui ont précédé une période charnière que nous situerons aux alentours de 1970-1975, les solutions adoptées par la plupart des dictionnaires de langue courants consistaient donc à intégrer au compte-gouttes des régionalismes hexagonaux dont la zone d’emploi ou d’influence s’était sensiblement élargie (voir la définition 1 de régionalisme), comme aven (Rouergue), pissaladière (Nice), tomette ou tommette ou tomète (Dauphinois), tous accueillis dans les principaux dictionnaires de langue actuels.

Une liste d’environ 1200 de ces régionalismes a été compilée par Pierre Guiraud il y a une quinzaine d’années (voir Guiraud, 1968) à partir du dictionnaire étymologique de Dauzat et de celui de Bloch & Wartburg. Elle couvre toutes les grandes périodes de l’histoire de la langue française. Quelques mots d’origine extrahexagonale y figurent; mais presque toutes les entrées sont d’origine européenne. Ce sont surtout des wallonismes (bleime, borin) des helvétismes (arpette, brédir). On y a repéré un faux québécisme ou faux canadianisme (orignac) à travers d’autres formes hybrides comme tartane (provençal-italien), soubresaut (provençal-espagnol), liane (Antilles-Ouest). En outre, deux de ces régionalismes sont empruntés au catalan (abricot et aubergine). Tous ces mots conservent encore aujourd’hui les mêmes sources historiques à l’exception de orignac dont l’origine est basque selon le PR. La forme actuelle de ce dernier mot est orignal.

L’une des caractéristiques dominantes de ces régionalismes est sans aucun doute leur appartenance à la catégorie des terminologismes, du moins pour un bon nombre d’entre eux. C’est ce que le compilateur de la liste appelle leur « voie d’emprunt ». D’autres sont des synonymes de mots français parisiens ou île-de-franciens ou encore appartiennent au vocabulaire de l’argot général ou militaire. Aujourd’hui encore, le court répertoire de Guiraud forme le noyau des régionalismes consignés par les dictionnaires de langue. Autour de lui s’articulent les acquisitions plus récentes dont on ne possède qu’une faible idée de l’ordre de grandeur, car leur recension exhaustive et leur classement systématique restent à faire. La liste des mots français de provenance dialectale ou régionale mérite certainement une mise à jour et surtout un enrichissement non seulement hexagonal mais aussi extrahexagonal. Une nouvelle liste augmentée des nouveaux arrivés depuis 1940, date du plus récent régionalisme mentionné par Guiraud, fournirait un matériel d’étude fort intéressant et fort utile pour déterminer des critères d’inclusion et d’exclusion de ces unités linguistiques des dictionnaires de langue. L’analysé détaillée de ce stock de régionalismes et les critères dégagés réserveraient peut-être des surprises aux chercheurs.

En nous fondant sur l’inventaire de Guiraud, signalons, pour mémoire et en guise d’exemple de travaux à accomplir, quelques remarques que cette liste nous a inspirées. Nous avons relevé les mots les plus anciens ainsi que les mots les plus récents, c’est-à-dire ceux qui ont été empruntés au XXe siècle. Pour chaque groupe, les mots datés avec précision ont été séparés de ceux repérables par leur seul renvoi au siècle pourvoyeur. Les emprunts régionaux les plus anciens sont gaber, loup et olive; tous trois sont datés de 1080. Suivent, dans l’ordre chronologique, cigogne (1113), fresaie et nautonier attestés dès 1120 en français. À l’exception de gaber et de fresaie ces mots ont résisté au temps et à son usure. Ils sont repris par le PR et le Lexis qui conservent les mêmes dates d’apparition que celles qui figurent sur la liste de Guiraud. Seuls cigogne (daté de v. 1100 par le Lexis) et loup (attesté vers 1000 par le Lexis) échappent à cette règle. Ce dernier mot n’est d’ailleurs pas donné comme régional par le Lexis. Le recul d’attestation de nautonier à 1119 au lieu de 1120 dans les deux dictionnaires est négligeable. Parmi les mots auxquels les dictionnaires étymologiques de Dauzat et de Bloch & Wartburg ont attribué une datation imprécise, le plus ancien est séran, apparu au XIe siècle. Le mot n’est pas consigné au PR qui se contente des dérivés plus récents comme sérancer (XIIIe siècle) et sérançage (1845). Le dérivé séranceur est signalé par le PR à l’article sérancer. Le Lexis enregistre séran à l’article sérancer (v. 1200); la date d’apparition attribuée à séran est v. 1080. Aujourd’hui, le mot est synonyme de sérançoir. De nombreux autres mots régionaux sont par ailleurs datés du XIIe siècle : aigle, bouline, bruine, cadeau, corne, dauphin, éteule, etc. Leur nombre augmente au fur et à mesure que l’on se rapproche du XXe siècle, période pour laquelle les statistiques sont plus que lacunaires comme on le verra maintenant.

Dans le groupe des emprunts plus récents, huit mots sont classés sans autre précision comme appartenant au XXe siècle. Ce sont : adret, balès, cheire, cloup, flaougnard, guenuche, pastis et ubac. Le traitement de ces mots ou de leur datation varie selon qu’il s’agisse du PR ou du Lexis qui nous serviront encore de dictionnaires de référence. Deux mots sont exclus des deux dictionnaires : cloup et flaougnard; tandis que guenuche, si on le trouve à l’article guenon du Lexis, n’apparaît pas à la nomenclature du PR. Il est daté de 1608 par le Lexis qui y consacre aussi un développement dans sa rubrique classique. Les cinq mots restant sont répertoriés dans les deux ouvrages; ils se répartissent en deux autres sous-groupes : l’un dont les dates d’apparition concordent avec celles de la liste et l’autre dont les dates s’écartent plus ou moins sensiblement de celles de la liste. Ainsi, cheire, pastis se voient attribuer des dates précises par les deux dictionnaires, soit 1900. Le PR conserve la vague indication XXe siècle pour ubac tandis que le Lexis lui fait faire un remarquable bond en arrière de presque neuf siècles. En effet, la date citée par le Lexis pour ce mot est 1120! Quant à adret, le Lexis donne v. 1900 comme première apparition et le PR 1927; pour balès, le Lexis indique v. 1900 et le PR note l’apparition du mot en 1916 dans le vocabulaire de l’argot militaire. Balès est également enregistré sous la forme balèze par le PR. Le Lexis, quant à lui, privilégie l’entrée balèze et ne donne qu’en fin d’article les variantes balaise, balaize, balès et balèse. Il est à noter que l’exemple choisi chez Audiberti pour illustrer l’entrée comporte la graphie balès et non balèze!

Enfin, une dernière remarque à propos de la série de mots empruntés dont il vient d’être question. Une rapide comparaison avec la première édition du PR (1967) démontre que seuls cheire et pastis ont subi de légères modifications dans la seconde édition de ce même dictionnaire. Marqués comme étant empruntés au XXe siècle dans l’édition de 1967, les deux mots se voient doter d’une date d’emprunt plus précise dans la seconde édition de 1977, soit 1900 comme on l’a vu antérieurement. Les renseignements temporels n’ont pas bougé pour les sept autres mots enregistrés par le PR dans ses deux éditions. La liste de 1968 comprend dix mots ayant une datation d’emprunt précise pour le XXe siècle. Nous les donnons ci-après. Ils sont accompagnés de leur étiquette d’emploi ou de leur sens, quand il y a lieu : baratin (provençal, 1928, argot), braderie (Nord, 1925, « vente de soldes »), cagna (provençal, 1915, argot militaire), fada(s) (provençal, 1940, « servi par les fées »), igue (Quercy, 1906, géologie), pétanque (provençal, 1930, « jeu de boules »), puche (normand et picard, 1907, terme technique : « puits »), rescapé (wallon, 1906, terme technique (mines) : « échappé »), resquiller (provençal, 1930, argot), toto (champenois, 1914, argot). Afin de mesurer les changements qui sont survenus dans le traitement de ces mots dans les éditions récentes des dictionnaires de langue, nous nous sommes livré à quelques petites vérifications dans le PR. L’examen demeure superficiel, mais il montre l’intérêt qu’il y aurait pour la lexicographie à le pousser plus à fond. Les dix mots précités et empruntés au cours de la première moitié du XXe siècle sont toujours consignés dans les dictionnaires les plus récents, tel le PR qui les a tous retenus dans sa deuxième édition. Deux d’entre eux subissent un recul de date d’apparition qui les fait remonter au XIXe siècle (braderie : 1925 → 1867 (voir cependant Lexis qui indique v. 1780); cagna : 1915 → 1883). Un simple recul de date d’apparition sans changement de siècle affecte trois autres régionalismes (baratin : 1928 → 1926; resquiller : 1930 → 1927; toto : 1914 → 1902). Toujours selon le PR, cagna perd son étiquette hexagonale et devient un emprunt non plus au provençal, mais à l’annamite (Viêt-nam). L’emprunt régional le plus récent de la liste de Guiraud est fada(s) qui est daté de 1940 (PR donne XXe siècle et le Lexis ne fournit que la date d’apparition du mot en pro-vençal : 1580). Un écart de plus de quarante ans sépare ce régionalisme des dictionnaires de langue élaborés au cours des dernières années. À lui seul cet écart temporel justifierait un nouvel examen des régionalismes consignés dans les éditions récentes des dictionnaires. De nombreux mots régionaux ont en effet pénétré en « français » depuis le milieu du XXe siècle. Les dictionnaires de néologismes réalisés par Pierre Gilbert (cf. le DMN et le DMC) en regorgent.

De manière à obtenir des informations plus complètes sur le traitement des mots que nous avons retenus à titre de témoins, il faudrait effectuer des sondages et des comparaisons plus poussés avec des dictionnaires plus anciens comme le Littré et le Dictionnaire général, ainsi qu’avec d’autres ouvrages plus contemporains comme le Dictionnaire Hachette de la langue française et la refonte du Grand Larousse encyclopédique qui est en cours de publication sous le titre de Grand dictionnaire encyclopédique Larousse.

3.2. Jusqu’au milieu des années 70, les régionalismes extrahexagonaux étaient systématiquement écartés des dictionnaires de langue (voir la définition 2). Depuis cette époque, il y eut un léger assouplissement et les dictionnaires ont commencé à introduire des régionalismes extrahexagonaux, essentiellement les québécismes, les belgicismes et les helvétismes (PR, Lexis et DFV). Les africanismes n’ayant pas encore bénéficié d’un traitement systématique encombrent de plus en plus les salles d’attente des dictionnaires. Quelques mots isolés comme palabre dans le DHLF et appui(e)-tête dans le PR ont reçu un traitement convenable; mais il est difficile de déterminer s’ils appartiennent à la catégorie des homonymes ou à celle des unités polysémiques, le rapport des groupes homonymie/polysémie et français/français régional n’ayant pas encore fait l’objet de recherches très poussées. Les créolismes de leur côté sont à peine considérés parce que leur étude n’est guère avancée et surtout parce qu’ils ne peuvent pas bénéficier d’un répertoire d’appui le moindrement étoffé, contrairement aux africanismes dont la description est en cours par l’entremise du projet d’inventaire du français d’Afrique. Avant 1975, les lexicographes se préoccupèrent donc fort peu des régionalismes lexicaux vivant en dehors des frontières françaises. Seuls étaient admis quelques emprunts aux langues régionales de France, emprunts qui venaient se nicher auprès du français parisien et île-de-francien poursuivant ainsi la concrétisation d’une mainmise centralisatrice et d’un pouvoir normalisateur sur la langue française. Même encore aujourd’hui, ce regard sur la langue française n’est pas complètement dissous.

Dans la perspective de l’interdiction lexicographique et à la lumière de notre deuxième définition d’il y a un moment, voyons comment se comporte la lexicographie française des dix dernières années à l’égard des régionalismes extrahexagonaux. Trois attitudes fondamentales sont à retenir. Elles ont déjà été esquissées dans un opuscule publié en 1980 (voir Boulanger, 1980, p. 19 et sui-vantes). Nous les reprenons ici, tout en les précisant.

  1. Les dictionnaires incorporent les régionalismes (mots et sens) dans la macrostructure en quantité plus ou moins grande. Il n’est guère possible de connaître le nombre exact de mots retenus, aucune liste n’étant disponible. Le PR en compte quelques centaines, le Lexis se limite à des listes officielles comme les Canadianismes de bon aloi (CBA) de l’Office de la langue française du Québec, liste augmentée de quelques éléments glanés au hasard des modes. Cette liste des CBA qui contient 62 mots a considérablement vieilli puisqu’elle date déjà de 1969. Elle ne répond plus guère aux besoins les plus modernes en matière de réalités linguistiques québécoises. Elle nécessiterait une sérieuse toilette. Cette première attitude est la plus progressiste. Elle se situe sur une gamme allant de la témérité avisée à la prudence réfléchie.
  2. Les dictionnaires refoulent les régionalismes en annexe dans des listes séparées de la nomenclature. Ce procédé utilisé par le DFV dénote tout à la fois une extrême circonspection en face du phénomène et une perpétuation de l’option lexicographique qui se rattache à une normalisation centralisatrice qui perçoit les variations comme condamnables.
  3. Les dictionnaires écartent totalement les régionalismes du dictionnaire, tant de la macrostructure que des annexes. Cette attitude atteste soit l’ignorance du phénomène, soit le désintéressement, soit l’expectative. C’est le cas pour certaines entreprises lexicographiques ayant engagé récemment des travaux d’élaboration de dictionnaires nouveaux ou des travaux de réfection d’ouvrages plus anciens, comme c’est respectivement le cas pour le DHLF et le DUI. Le Logos quant à lui informe clairement les lecteurs qu’ils ne trouveront pas « les vocables ou les emplois propres à la Suisse, à la Belgique, au Canada » (Préface, p. IX).

Les attitudes, qui ont divergé au cours de la brève période qui s’étend de 1970 à 1980, tendent indéniablement vers l’uniformisation. En fait, le choix n’existera bientôt plus pour les dictionnaires dont les tendances ne sont pas trop puristes et dont l’ouverture sur le monde est conséquente des événements qui s’y déroulent. Les lexicographes introduiront des régionalismes de toutes les provenances géographiques francophones dans leurs répertoires respectifs (voir la définition 3). Les aspects économiques et commerciaux contribuent de tout leur poids à de telles décisions, car il ne faut pas | oublier que le dictionnaire est un produit de consommation concurrentiel, qui, pour survivre, doit se renouveler de temps en temps afin de conserver son caractère d’actualité et donc se vendre. Mais à elles seules, ces raisons ne suffisent pas. Il faut aussi envisager les pressions extérieures régionales qui participent au mouvement de renouvellement par leurs aspects politiques et culturels. Au surplus, des besoins pédagogiques pressants et le développement des communications interfrancophones incitent les lexicographes à agir de la sorte. Si l’on prend un cas concret, le Québec, par exemple, on pourrait exiger que pour être recommandés comme matériel pédagogique officiel[6], les dictionnaires fabriqués en France doivent comporter une proportion adéquate de québécismes et d’autres régionalismes. Déjà, plusieurs maisons d’édition offrent des adaptations « canadiennes » de leurs dictionnaires. Ces adaptations ne sont pas toutes d’un intérêt égal, ayant été réalisées à l’aide de procédés des plus empiriques jusqu’aux plus réfléchis. À la décharge de ces dictionnaires, il faut faire remarquer qu’il n’existe pas encore de description du lexique québécois qui soit à la fois générale et satisfaisante. Par ailleurs, l’évolution des recherches en lexicographie française actuelle participe à ce mouvement d’unification des plans de contenu macrostructural de la plupart des dictionnaires français.

Voilà donc une catégorie d’interdiction lexicographique qui semble en voie d’atténuation, voire en voie d’être levée. Mais comme on l’a vu, le concept de « régionalisme » demeure toujours sans définition officielle valable. Il supporte d’ailleurs une image plutôt péjorative, se débattant entre des considérations politiques ou géographiques ou socio-économiques et une stricte définition linguistique. Le terme régionalisme lui-même est soumis à l’heure actuelle à des critiques de la part de quelques linguistes et sociolinguistes qui ne le trouvent plus adéquat. L’éclairage de la théorie de la variation linguistique y changera peut-être quelque chose. En attendant, les discours de présentation des lexicographes à ce sujet ne sont guère plus explicites dans les dictionnaires eux-mêmes. Les régionalismes sont donnés « à titre purement documentaire » (DFV 72, p. XI) ou parce qu’ils « ont paru les plus typiques » (DFV 72, p. 1303) ou encore pour que les lecteurs non-Français « puissent voir en quoi leur vocabulaire diffère du vocabulaire général français » (DFV 72, p. XI) (Ces remarques centralisatrices ont disparu de l’édition de 1979 du DFV marquant par là une évolution des mentalités et un début de prise de conscience de la variation linguistique francophone). Pour le PR, il s’agissait d’expliquer aux lecteurs non originaires de la région visée « la valeur des termes qui pourraient être mal compris » (p. XIX). Le Lexis quant à lui a été limité dans sa sélection pour le domaine qu’il appelle dialectal «  par le petit nombre de travaux écrits et par les nombreuses variantes orthographiques » (p. VIII des éditions de 1975 et de 1979). Dans le DHLF, on relève que les mots régionaux sont « d’une inappréciable saveur » (Note de l’éditeur, s.p.) sans que le lecteur en sache plus à ce propos. Ces bribes des discours d’introduction, où des termes comme typique, fréquent, difficulté d’accès reviennent souvent, masquent les réelles difficultés auxquelles se heurtent les lexicographes dans la sélection des régionalismes. En l’absence de critères scientifiques déterminés et rigoureux et en l’absence d’une théorie du régionalisme et de la variation linguistique qui soit acceptable, on comprendra que la situation perdurera encore un moment malgré les progrès accomplis dans l’analyse du phénomène. Aussi le problème se pose-t-il maintenant pratiquement. Il serait souhaitable d’entreprendre une étude approfondie sur les critères d’introduction des particularismes régionaux dans les macrostructures des dictionnaires français fabriqués en France et d’en tracer les limites. Ce problème « se pose en termes lexicologiques, certes, mais aussi et très ouvertement, en termes sociopolitiques. Les communautés concernées sont souvent divisées sur le modèle de norme à promouvoir et rejettent ou revendiquent inégalement leurs particularismes » (Rey, 1977, p. 144).

4. Conclusion

Malgré un effort d’analyse et de synthèse, notre but ultime n’était pas d’apporter le dernier mot au sujet de la délicate question des régionalismes linguistiques. Nos réflexions se voulaient volontairement sélectives et visaient à une meilleure saisie du concept de « régionalisme », saisie qui demeure néanmoins fragmentaire. Elles n’en contribuent pas moins, croyons-nous, à essayer de cerner les linéaments d’un système complexe qui occupe de plus en plus une place privilégiée au sein du grand système de la langue et qui fournit une matière neuve à la recherche linguistique. Nous avons modestement balisé le terrain et prouvé que le problème des régionalismes est loin d’être réglé, que son envergure et son intérêt ne font aucun doute. A défaut de solutions définitives, nous avons esquissé quelques nouveaux jalons de recherche en pointant du doigt la situation québécoise. Surtout nous souhaitons inviter à l’approfondissement des recherches selon trois axes, un axe sémantique, un axe lexicographique et un axe sociolinguistique encore à explorer.

En ce qui a trait à la situation québécoise proprement dite, des décisions restent à prendre, un consensus reste à établir entre les linguistes ainsi qu’entre les institutions au regard de l’élaboration d’un dictionnaire québécois de la langue française. La phase exploratoire et le travail de déblaiement sont quasi terminés. Il faut songer maintenant à reconnaître une norme langagière adéquate pour les Québécois et à décrire leur lexique d’usage dans les perspectives nouvelles et attrayantes de la théorie de la variation linguistique.

Québec, le 7 mars 1982
Paris, le 15 mai 1982

Bibliographie

1. Linguistique

2. Lexicographie

Notes

[1] Le syntagme français général a été choisi à même une multitude d’autres formes synonymiques existantes, dont l’ordre de grandeur est de plusieurs dizaines. Voir par exemple : français commun, français central, fançais français/de France, français parisien/de Paris, français standard, français universel. Le moins que l’on puisse dire, puis affirmer en face de cette brochette de terminologismes, c’est que leur imbroglio lexical et sémantique est loin d’être éclairci et d’entraîner le consensus des chercheurs. Les degrés de synonymie de ces unités linguistiques oscillent entre le constat d’une correspondance absolue, parfaite entre elles et celui d’une correspondance partielle, avec une gamme de possibilités très variables entre les deux. Dans d’autres circonstances, ces syntagmes peuvent carrément s’opposer, voire désigner des concepts différents. Le concept de « français régional » souffre des mêmes inconvénients synonymiques. Bien qu’elle soit instable et à défaut de mieux, nous utiliserons la terminologie traditionnelle dans la suite de ce texte.

[2] Les résolutions des sigles apparaissent dans la bibliographie.

[3] La comparaison pourrait être étendue à l’examen de l’abréviation dial. (ou dialect.) qui apparaît dans le tableau des abréviations ainsi qu’aux articles dialecte et dialectal du PR. À titre d’indication et sans les commenter en détail, nous donnons les définitions de ces éléments :

Quelques brèves remarques à propos de ces définitions :

[4] Voir la note 3.

[5] Sauf indication contraire les définitions des québécismes proviennent d’un document de travail qui prend les régionalismes québécois comme objet d’étude pour le compte du Conseil international de la langue française (CILF). Ces définitions pourront varier légèrement dans le répertoire définitif.

[6] Au Québec, le ministère de l’Éducation doit donner un avis officiel d’approbation pour chaque manuel destiné à l’enseignement primaire et secondaire. Les dictionnaires sont donc examinés par un comité spécialisé en la matière.

Les régionalismes et la Francophonie dans le Dictionnaire de l’Académie française

L’Académie française, fondée en 1635 par le Cardinal de Richelieu, a pour principale mission, à cette époque, d’uniformiser et de fixer la langue. On convient alors que le moyen le plus propice à cette réalisation sera l’élaboration d’un dictionnaire dont la première édition paraîtra en 1694. La langue représentée dans le Dictionnaire de l’Académie françoise dédié au Roy est celle de la Cour et des honnêtes gens, c’est-à-dire le bel usage. De cet usage, sont exclus les archaïsmes, les néologismes, les termes scientifiques et techniques ainsi que les parlers régionaux. En effet, au XVI? siècle, c’est le parler de la région parisienne qui est privilégié. D’ailleurs, selon le grammairien Vaugelas, celui qui codifie la norme de référence à l’époque, les « [...] façons de parler des Prouinces [...] corrompent tous les iours la pureté du vray langage François » (1970, X). Cette vision des choses perdurera jusqu’à une date récente, puisque les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française [DAF] ne répertorient les régionalismes qu’en nombre limité.

Selon Jean-Claude Boulanger (1985, 131), le régionalisme se définit comme « [t]out fait de langue (mot, expression, ou leur sens) propre à l’un ou à l’autre des français intra- ou extrahexagonaux, à l’exception du français de la région parisienne qui constitue le français central ou de référence[1] ». D’après lui (1985, 141), seuls quelques régionalismes intrahexagonaux étaient admis dans les dictionnaires généraux français avant 1975. Les régionalismes extrahexagonaux, quant à eux, étaient exclus. Depuis ce temps, certains régionalismes extrahexagonaux, en particulier ceux du Québec, de la Belgique et de la Suisse, ont été recensés dans les dictionnaires. Nous tenterons de vérifier ces trois principes dans le Dictionnaire de l’Académie française, dictionnaire normatif publié depuis plus de trois cents ans.

1. Les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie

Selon Pierre Rézeau (1998, 262), les huit premières éditions contiennent très peu de régionalismes.[2] Les préfaces demeurent d’ailleurs muettes sur ce sujet. Cependant, contrairement aux dires de Pierre Rézeau (1998, 262) et de Christian Schmitt (1977, 225), l’édition de 1694 recense quelques régionalismes. Il en est de même pour les sept éditions ultérieures (voir le tableau 1).

Tableau 1 : Les régionalismes dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie
mots sens expressions total
Première édition (1694) 7 7 1 15
Deuxième édition (1718) 11 14 2 27
Troisième édition (1740) 10 17 1 28
Quatrième édition (1762) 28 20 1 49
Cinquième édition (1798) 24 23 0 47
Sixième édition (1835) 27 26 0 53
Septième édition (1878) 34 26 0 60
Huitième édition (1932-1935) 20 18 1 39

On remarque, dans le tableau 1, que des régionalismes, bien qu’en nombre peu élevé, sont présents dans chacune des éditions.

Comme aucune marque diatopique de type « régional », « dialectal » ou « nom du pays » n’est présente dans ces éditions et que l’identification des régionalismes se trouve dans les définitions, la méthode utilisée pour le recensement consistait à chercher dans le corps des articles à partir de quelques mots-clés (voir le tableau 2) et de quelques toponymes (voir les tableaux 3 à 8). L’utilisation d’un cédérom du DAF a facilité cette opération.

Tableau 2 : Mots-clés
dialectal, dialectes
endroits (certains, plusieurs, quelques)
États (certains, plusieurs, quelques)
patois
pays (certains, plusieurs, quelques)
provinces (certaines, plusieurs, quelques)
régions (certaines, plusieurs, quelques)
régional, régionaux
se dit à / aux / dans / en
Tableau 3 : Provinces de l’Ancien Régime (France)
Alsace
Angoumois
Anjou
Artois
Aunis
Auvergne
Béarn
Berry
Bourbonnais
Bourgogne
Bretagne
Champagne
Comtat Venaissin
Comté de Nice
Corse
Dauphiné
Flandre et Hainaut
Foix
Franche-Comté
Guyenne et Gascogne
Île-de-France
Languedoc
Limousin
Lorraine
Lyonnais
Maine
Marche
Nivernais
Normandie
Orléanais
Picardie
Poitou
Provence
Roussillon
Saintonge
Savoie
Touraine
Trois-Évêchés
Tableau 4 : Regroupement de régions et autres lieux (France)
Bordeaux
Méditerranée
Midi
Nord (de la France)
Parties de France / de la France
Pyrénées
Sud (de la France)
Tableau 5 : Pays et régions de la Francophonie (Europe)
Albanie
Belgique
Bulgarie
Hongrie
Lituanie
Luxembourg
Macédoine
Moldavie
Monaco
Pologne
République tchèque
Roumanie
Slovénie
Suisse
Val d’Aoste
Tableau 6 : Pays, régions et autres lieux de la Francophonie (Amériques)
Acadie
Amérique
Antilles
Canada
Guyane
Haïti
Louisiane
Québec
Tableau 7 : Pays, régions et autres lieux de la Francophonie (Afrique)
Afrique
Algérie
Bénin
Burundi
Burkina Faso
Cameroun
Cap-Vert
Comores
Congo
Côte d’Ivoire
Djibouti
Égypte
Gabon
Guinée
Liban
Madagascar
Maghreb
Mali
Maroc
Maurice
Mauritanie
Moyen-Orient
Niger
Pays arabes
République centrafricaine
Ruanda ou Rwanda
Sahara
Sénégal
Tchad
Togo
Tunisie
Zaïre

Tableau 8 : Pays et régions de la Francophonie (Asie)

Cambodge
Extrême-Orient
Indochine
Laos
Viêt-nam

Nous avons d’abord cherché, comme le montre le tableau 2, des expressions générales du type « certains pays », « plusieurs pays », « quelques pays », « se dit à », « se dit au(x) », « se dit dans » et « se dit en ». Ensuite, nous avons passé en revue les provinces de la France énumérées au tableau 3, comme « Anjou », « Bretagne », « Normandie » et « Provence », et certains regroupements de régions présentés au tableau 4, comme « Midi » et « Sud ». Enfin, nous avons regardé, comme le montrent les tableaux 5 à 8, des pays, des régions et d’autres lieux extérieurs à la France susceptibles d’abriter des populations francophones. Par exemple, « Amérique », « Afrique », « Belgique », « Canada » et « Suisse »[3].

Dans les cinq premières éditions, la majorité des régionalismes recensés sont identifiés par des expressions générales du type « dans quelques provinces », « en quelques endroits », etc. (64 % des cas, en moyenne). Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1694

PATACHE. s. f. Sorte de vaisseau leger dont on se sert ordinairement pour le service des grands navires, pour aller à la découverte, & envoyer des nouvelles en diligence. Une patache d’avis.

On appelle aussi, Patache, en quelques endroits De petits bastiments pour la garde des rivieres, des passages où on leve quelques droits.

Édition 1762

ESSUCQUER. v. a. Terme usité dans quelques Provinces, pour dire, Tirer le mout d’une cuve. Il est temps d’essucquer cette cuve.

La situation change à partir de la sixième édition, où les marques sont en général plus précises (59 % contre 41 % d’expressions générales) (voir le tableau 9). Par exemple :

Édition 1878

CLOSERIE. s. f. Il se dit, principalement en Bretagne, d’Une petite exploitation rurale, dont le tenant ne possède pas de boeufs de labour.

Édition 1932-1935

TAMBOURINAIRE. n. m. Nom donné en Provence à Celui qui joue du tambourin.


Tableau 9 : Types de marques
Nombre de régionalismes Marques générales Marques précises
Première édition 15 9 (60%) 6 (40%)
Deuxième édition 27 20 (74 %) 7 (26%)
Troisième édition 28 20 (71 %) 8 (29%)
Quatrième édition 49 30 (61%) 19 (39 %)
Cinquième édition 47 26 (55 %) 21 (45 %)
Sixième édition 53 22 (42 %) 31 (58 %)
Septième édition 60 22 (37 %) 38 (63 %)
Huitième édition 39 17 (44 %) 22 (56 %)

Les provinces de la France sont relativement peu représentées. Seules quelques-unes ont fourni des régionalismes au Dictionnaire de l’Académie : la Bretagne, la Corse, la Flandre, la Normandie et la Provence auxquelles on ajoutera la ville de Bordeaux. Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1762

BASTIDE, s. f. Nom qu’on donne en Provence aux maisons de plaisance.

Des regroupements de régions offrent également quelques régionalismes (« Méditerranée », « Midi », « Nord de la France »), régions auxquelles on adjoindra la zone des Pyrénées.

Édition 1932-1935

GARIGUE. n. f. Il se dit, dans certaines provinces du Midi, des Landes ou terres incultes.

Notons que les régions du Sud sont beaucoup plus représentées que les régions du Nord dans le Dictionnaire (27 régionalismes contre 7), ce qui ne laisse pas d’être étonnant!

Quant aux régionalismes extrahexagonaux, ils sont peu nombreux. De la première à la troisième édition, la seule marque rencontrée est « Amérique ». Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1718

PLANTATION, s. f. On appelle ainsi dans l’Amerique des establissements que des Colonies envoyées d’Europe font dans des terres qu’elles défrichent & où elles plantent des canes de sucre, de tabac, & c.

À partir de la quatrième édition apparaissent les indicatifs « Canada », « Hollande et Pays-Bas » et « Suisse ». Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1762

AMMAN, s. m. Titre de dignité qu’on donne en Suisse aux Chefs de quelques Cantons.

Édition 1835

ORIGNAL, s. m. Nom que l’on donne à l’élan, dans le Canada.

« Antilles », « Belgique » et « Guyane » s’ajoutent à la cinquième, « Afrique » et « Hongrie » à la sixième et « Algérie » à la septième. « Afrique », « Belgique », « Guyane » et « Suisse » disparaissent de la huitième édition (ils seront toutefois réintroduits dans la neuvième). Par exemple (Académie française 2001, s. p.) :

Édition 1835

MARABOUT, s. m. Nom donné, dans quelques contrées de l’Afrique, à un prêtre mahométan attaché au service d’une mosquée.

Édition 1878

SANTON, s. m. Nom d’une sorte de moines chez les mahométans.

Il se dit aussi, en Algérie, d’Un petit monument contenant le tombeau d’un santon.

Bref, très peu de régionalismes sont inclus dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie. Aucun principe directeur n’a pu être dégagé quant aux critères d’enregistrement des régionalismes et il semble que ces derniers soient admis un peu au hasard. En matière de régionalismes, l’Académie respecte donc à peu près intégralement la politique éditoriale qui prône le rejet de ces formes.

2. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie

La neuvième édition marque une coupure certaine avec la tradition représentée dans les huit premières éditions. Dans la foulée de l’idéologie francophone, l’Académie adopte une nouvelle politique éditoriale en ce qui a trait aux régionalismes. Pour la première fois, on constate, par les textes introductifs de l’ouvrage, que l’institution s’ouvre réellement à la réalité francophone « hors Paris »; ainsi, la Préface de 1986 stipule que « [l]a francophonie, réalité neuve, est une communauté de fait, qui peut devenir, un jour, communauté de droit » (Académie française 1997a, 481). Maurice Druon, dans l’Avertissement de 1992, aborde aussi ce thème en affirmant que, « [préoccupation nouvelle, mais désormais permanente, la Francophonie, au long de nos travaux, est toujours présente à notre esprit » (Académie française 1997b, 497). Selon Gabrielle Quemada (1997, 508), l’ouverture de la Compagnie à la Francophonie coïncide en fait avec l’élection, en 1983, du Sénégalais Léopold Sédar Senghor à l’Académie française.

Quant à la présence de régionalismes intra- et extrahexagonaux dans le Dictionnaire, l’Avertissement de 1992 signale que l’Académie « s’est gardée d’exclure certains mots d’emploi régional, et [qu’]elle a donné accueil à des vocables tantôt conservés et tantôt inventés dans divers pays du vaste espace francophone, considérant qu’ils étaient de nature à enrichir la langue commune » (Académie française 1997b, 497).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie, dont les deux premiers tomes ont été publiés respectivement en 1992 et 2000[4], renferme effectivement un nombre beaucoup plus important de régionalismes que les éditions précédentes. La proportion demeure tout de même faible : environ 0,8 % (215 régionalismes recensés sur un total de 25 524 entrées pour les tomes 1 et 2). Les tableaux 10 et 11 regroupent les mots clés et certains des toponymes utilisés pour la recherche des régionalismes dans la version en ligne des deux premiers tomes de la neuvième édition du Dictionnaire.[3]

Tableau 10 : Mots-clés
dialectal, dialectes
endroits (certains, plusieurs, quelques)
États (certains, plusieurs, quelques)
francophones, francophonie
patois
pays (certains, plusieurs, quelques)
provinces (certaines, plusieurs, quelques)
régions (certaines, plusieurs, quelques)
régional, régionaux
se dit à / aux / dans / en
Tableau 11 : Régions de la France
Alsace
Aquitaine
Auvergne
Basse-Normandie
Bourgogne
Bretagne
Centre
Champagne- Ardenne
Corse
Franche-Comtd
Haute-Normandie
Île-de-France
Languedoc-Roussillon
Limousin
Lorraine
Midi-Pyrénées
Nord-Pas-de-Calais
Pays de la Loire
Picardie
Poitou-Charentes
Provence-Alpes-Côte-d’Azur
Rhône-Alpes

Le tableau 12 présente la répartition de ces régionalismes.

Tableau 12 : Régionalismes de la 9e édition du DAF
mots sens expressions total
Général
certains pays 2 3 1 6
certaines régions 6 0 0 6
régional 32 20 2 54
dialectal 4 1 0 5
France

Anjou et Touraine

1 0 0 1
Auvergne 2 0 0 2
Béam et Bigorre 1 0 0 1
Bordelais 0 1 0 1
Bretagne 2 1 0 3
Jura 0 1 0 1
Méditerranée 1 0 0 1
Midi 2 6 1 9
Normandie 1 1 0 2
Picardie 0 1 0 1
Provence 7 3 1 11
Nord de la France 1 1 0 2
Sud et Centre de la France 1 0 0 1
Sud-Ouest 2 0 0 2
Europe
Belgique 4 4 2 10
Belgique et Luxembourg 1 0 0 1
Belgique et Nord de la France 6 1 0 7
Belgique et Suisse romande 0 1 0 1
Grande-Bretagne 2 0 0 2
Hongrie 0 1 0 1
Pologne 0 1 0 1
Suisse 5 3 1 9
Val d’Aoste 1 0 0 1
Afrique, Maghreb et Moyen-Orient
Afrique 8 11 0 19
Algérie et Tunisie 1 0 0 1
Égypte 1 1 0 2
Maghreb 1 1 0 2
Maroc 2 0 0 2
Pays arabes 1 0 0 1
Sahara 1 0 0 1
Sénégal 1 1 0 2
Amérique
Antilles 0 1 0 1
Canada 15 15 6 36
Canada et Antilles 0 1 0 1
Guyane 0 1 0 1
Haïti 1 0 0 1
Louisiane 1 0 0 1
Autres
Alsace et Suisse 0 1 0 1
Belgique, Suisse et Canada 0 1 0 1
TOTAL : 117 84 14 215

D’après le tableau 12, environ le tiers des régionalismes sont identifiés par les marques « régional » ou « dialectal » ou par une expression générale (« certains pays » et « certaines régions »). En voici des exemples (Académie française s. d., s. p.) :

ESQUICHER v. tr. XVIIIe siècle, au sens de « jouer sa carte la plus faible pour éviter de faire la levée »; XIXe siècle, au sens actuel. Emprunté du provençal esquicha, « comprimer, presser », de l’ancien provençal esquissar, « déchirer, presser ».

Régional. Comprimer, presser, serrer. Esquicher des voyageurs dans un car.

BESSON, -ONNE n. XIIIe siècle, au pluriel, beçons. Du latin populaire *bisso, -onis, dérivé de l’adverbe bis, « deux fois ».

Vieilli. Dialectal. Jumeau, jumelle. Adjt. Son frère besson. (On dit aussi Bosson.)

MALARD n. m. XIIe siècle. Dérivé de mâle.

Nom donné au mâle du canard sauvage. Par ext. Dans certaines régions, se dit aussi du canard domestique mâle. (On écrit parfois Malart.)

Quant aux deux tiers restant (marques à caractère toponymique), ils se répartissent comme suit : France (18 %[6]), Amérique (19 %), Europe (16 %), Afrique, Maghreb et Moyen-Orient (14 %). Du côté de la France, comme pour les huit premières éditions, le Sud fournit plus de régionalismes que le Nord (28 contre 11). Le Sud comprend l’Auvergne, le Béarn et le Bigorre, le Bordelais, la Méditerranée, le Midi, la Provence, le Sud et le Sud-Ouest, Le Nord, quant à lui, regroupe l’Alsace, l’Anjou et la Touraine, la Bretagne, le Jura, la Normandie, la Picardie et le Nord. Pour ce qui est de l’Amérique, le Canada est le pays le plus représenté avec 38 régionalismes. En Europe, les deux pays qui offrent le plus de régionalismes sont la Belgique (20) et la Suisse (12). L’Afrique se démarque des autres catégories, car la majorité des régionalismes recensés portent la marque « Afrique » et non le nom d’un pays en particulier. Ainsi, les dires de Jean-Claude Boulanger (1985, 141) se confirment à propos du fait que les régionalismes extrahexagonaux admis dans les dictionnaires de langue proviennent surtout du Québec (l’Académie emploie « Canada »), de la Belgique et de la Suisse.

En ce qui a trait à la façon d’identifier les régionalismes, deux cas de figure se présentent. Ils peuvent être assortis d’une marque générale ou d’une marque toponymique précisant la région ou le pays d’où provient l’unité lexicale (Académie française s. d., s. p.) :

BÉLOUGA ou BÉLUGA n. m. XVIe siècle. Emprunté du russe béluga, dérivé de bielyi, « blanc ».

1. ZOOL. Esturgeon de grande taille que l’on trouve surtout dans la mer Caspienne et la mer Noire. La pêche au bélouga. En apposition. Esturgeon bélouga. Par ext. Régional. Nom donné à de nombreuses espèces de grands poissons, tels que les thons et les requins, ainsi qu’au dauphin et aux espèces voisines. — GASTRON. En apposition. Caviar bélouga, caviar à très gros grains, fourni par l’esturgeon bélouga. Ellipt. Du bélouga, du caviar de bélouga.

HUITANTE adj. numér. cardinal inv. et n. m. inv. XUe siècle, oitante. Issu du latin octoginta, de même sens.

En Suisse romande Quatre-vingts.

Il arrive aussi que l’indication soit donnée dans la définition, comme c’était le cas dans les huit premières éditions du Dictionnaire (Académie française s. d., s. p.) :

ACCROIRES n. m. pl. XVIIe siècle. Emploi substantivé du verbe accroire.

Se dit au Canada pour désigner des fables, des mensonges. Il raconte des accroires à son petit frère : il lui a dit que les poissons parlaient.

Cette variété de présentations, qui entraîne un certain manque d’uniformité, a été critiquée par Pierre Rézeau (1998, 264-265).

Nous analyserons maintenant plus en détail une catégorie de régionalismes, les canadianismes, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie.

3. Les canadianismes dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie

Nous nous sommes penchés en particulier sur le traitement des canadianismes (ou québécismes) puisqu’il s’agit de la seule catégorie de régionalismes que nous pouvons étudier adéquatement, étant nous-mêmes des locuteurs du français québécois. Le tableau 13 donne la liste des canadianismes du Dictionnaire de l’Académie :

Tableau 13 : Canadianismes du Dictionnaire de l’Académie
accroires caler draver fournaise
achaler chicoter draveur frasil
acre claque épinette fricot
arrachis Chambre des Communes être d’équerre habitant
autoneige coureur des bois érablière honorable
aveindre croustilles premier étage huard
barrer débarbouillette étriver intergouvememental
blanchon débourrer fardoches ligne
broche piquante dîner (nom et verbe) ceinture fléchée
brunante drave foresterie

Des 38 canadianismes recensés dans le Dictionnaire, deux sont considérés comme familiers (caler et être d’équerre). Toutefois, il semble que d’autres canadianismes de cette liste relèvent également du registre de langue familier. En effet, les mots achaler, chicoter et fournaise sont marqués familiers dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui [DQA], paru en 1992. Dans ce dernier dictionnaire, le mot fournaise est d’ailleurs critiqué. Nous avons aussi vérifié le traitement de ces mots dans deux dictionnaires généraux français, le Nouveau Petit Robert [NPR] de 1993 et le Petit Larousse grand format [PL] de 1992. Fait étonnant, tous les mots marqués familiers dans le Dictionnaire de l’Académie ou dans le DQA sont absents du NPR et du PL, à l’exception de fournaise, relevé par le NPR. On pourrait donc penser que les régionalismes québécois de registre familier sont rejetés du NPR et du PL.

Par ailleurs, nous croyons que les mots accroires, débourrer (que l’Académie marque tout de même comme rare) et étriver, ainsi que l’expression broche piquante font également partie de la langue familière. Les mots étriver et débourrer sont d’ailleurs absents du NPR, du PL et du DQA, alors que accroires et broche piquante sont absents du NPR et du PL mais présents dans le DQA (sans marque). Il est donc étonnant que de tels mots trouvent place dans le Dictionnaire de l’Académie.

D’autres canadianismes sont absents des trois dictionnaires que nous avons consultés (NPR, PL et DQA) : arrachis, aveindre et fricot. Il serait intéressant de connaître les sources que l’Académie a utilisées pour choisir ces canadianismes, qui sont d’un emploi très rare au Canada, sinon sortis de l’usage, alors qu’elle en a ignoré d’autres beaucoup plus connus (par exemple, le sens canadien du mot bleuet est absent du DAF).

Certains des canadianismes relevés peuvent par ailleurs être considérés comme historiques ou folkloriques : coureur des bois, ceinture fléchée et la famille drave, draver, draveur. L’Académie ne donne toutefois aucune indication au sujet de cette caractéristique. Les autres dictionnaires examinés fournissent, quant à eux, certaines précisions à ce sujet.

Les autres canadianismes inclus dans le Dictionnaire (24 = 63 %) ne semblent pas poser problème. En effet, la plupart sont présents dans les trois dictionnaires consultés (NPR, PL et DQA) ou dans au moins deux d’entre eux. Le mot croustilles est le seul qui ne se retrouve ni dans le NPR ni dans le PL.

Nous avons également constaté des erreurs dans le traitement de trois canadianismes (accroires, caler et honorable). Dans le cas de accroires, l’exemple choisi est mal construit (Académie française s. d., s. p.) :

ACCROIRES n. m. pl. XVIIe siècle. Emploi substantivé du verbe accroire.

Se dit au Canada pour désigner des fables, des mensonges. Il raconte des accroires à son petit frère : il lui a dit que les poissons parlaient.

En effet, la structure correcte est faire des accroires et non raconter des accroires.[3] La même situation se présente pour le mot caler (Académie française s. d., s. p.) :

CALER v. intr. et tr. XIIe siècle, transitif, « baisser la voile »; XIIIe siècle, intransitif. Emprunté de l’ancien provençal calar, « abaisser », du grec khalan, « détendre, laisser aller, abaisser (le mât) ».

A. V. intr. MARINE. En parlant d’un navire. Enfoncer dans l’eau. Ce bateau cale trop pour arriver à quai. Ce bâtiment ne cale pas assez. Avec un complément interne. Ce bateau cale un mètre d’eau, sa carène enfonce d’un mètre dans l’eau. Fam. Au Canada. Le camion a calé dans la boue, il s’y est enfoncé. Fig. et fam. Échouer, être recalé. Il a calé à son examen.

Le mot caler n’est pas usité dans ce cas; on utilise plutôt le mot couler (par exemple : « Il a coulé son examen de chimie »). Enfin, le mot honorable ne s’emploie pas comme le présente l’Académie (Académie française s. d., s. p.) :

HONORABLE adj. XIIe siècle. Emprunté du latin honorabilis, « digne d’être honoré », employé comme titre honorifique en bas latin, dérivé de honorare (voir Honorer).

1. Qui mérite d’être honoré, considéré. Il est de famille honorable. Il est né de parents honorables. C’est un homme, une femme honorable. L’honorable compagnie. Spécialt. S’emploie comme terme de civilité, en particulier dans le langage parlementaire, et parfois ironiquement. L’honorable orateur qui vous a précédé à cette tribune. Mon honorable collègue. Mon honorable contradicteur. Honorable correspondant, se dit d’un agent secret. Subst Au Canada. Un honorable, un député, un sénateur, un ministre.

Le mot n’est pas utilisé avec un article indéfini, mais plutôt avec l’article défini l’ : « L’honorable Untel, député de la circonscription Unetelle ». Ce dernier emploi est d’ailleurs critiqué dans le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française.

4. Conclusion

L’Académie, dans les huit premières éditions de son Dictionnaire, recense peu de régionalismes et il semble qu’elle le fasse de façon aléatoire. La neuvième édition, quant à elle, est plus accueillante face aux régionalismes : elle s’ouvre à la Francophonie. Nous avons également remarqué, en étudiant les canadianismes, que le choix et la description microstructurelle des régionalismes laissent parfois à désirer. Cependant, il est difficile d’évaluer la pertinence des régionalismes retenus, puisque aucune règle n’est établie par la Compagnie quant à l’inclusion des mots provenant de différentes régions ou de différents pays. Enfin, les dires de Maurice Druon se confirment dans une certaine mesure : l’Académie est en effet plus ouverte aux régionalismes dans la neuvième édition. Mais deux constats émergent. Premièrement, la langue privilégiée demeure toujours celle de la région parisienne. Deuxièmement, les erreurs dans le choix et le traitement des canadianismes amènent à se poser de sérieuses questions sur l’intérêt réel de l’Académie pour la variation linguistique. De là à parler d’opportunisme idéologique, il n’y a qu’un pas vite franchi!

Annexe : Canadianismes classés

DAF DQA NPR PL
Familiers
accroires
achaler fam.
broche piquante
caler fam.
chicoter fam.
débourrer rare
être d’équerre fam. fam.
étriver
fournaise fam.
parfois critiqué
Rares ou inconnus
arrachis
aveindre
fricot
Folkloriques ou historiques
ceinture fléchée ... à l’occasion de ...qui ne se porte ...qui se porte au
divertissements plus qu’aux festival
populaires carnavals et fêtes...
coureur des bois Histoire ou vieilli autrefois
« Bien classés »
acre
autoneige
barrer
blanchon
brunante
Chambre des Communes
claque
croustilles
débarbouillette
dîner (nom et verbe)
drave
draver
draveur
épinette
érablière
fardoches
foresterie
frasil
habitant vieilli ou péj.
honorable
huard
intergouvememental
ligne
premier étage

Bibliographie

Notes

[1] Bien qu’il ne soit pas lui-même parfaitement uniforme.

[2] Les régionalismes recensés par la Compagnie entrent dans deux catégories différentes : d’une part, les mots ou sens d’usage régional qui correspondent à une réalité strictement régionale et, d’autre part, les mots ou sens qui ont un équivalent en langue dite standard. La recherche que nous avons menée ne tenait toutefois pas compte de ces deux catégories; nous avons étudié tous les régionalismes recensés par l’Académie, peu importe leur type.

[3] Nous avons utilisé la liste des pays de la Francophonie pour effectuer nos recherches. Bien qu’étant conscients que le concept de « francophonie » n’existait pas à l’époque, nous avons repris cette liste afín de nous assurer que tous les pays susceptibles de compter des francophones parmi leur population étaient présents.

[4] Le tome 1 (A à Enzyme) contient 14 024 mots et le tome 2 (Éocène à Mappemonde), 11 500 mots.

[5] Les pays, régions et autres lieux de la Francophonie ont également été passés en revue (voir les tableaux 5 à 8).

[6] En fait, les régionalismes portant les marques « régional » et « dialectal » pourraient aussi entrer dans la catégorie « France ». Dans ce cas, les régionalismes hexagonaux formeraient 48 % de tous les régionalismes recensés.

[7] Bélisle (1979) dit justement que le mot ne s’emploie qu’avec faire.

Résumé

L’époque classique favorise le bel usage linguistique de la Cour et des honnêtes gens de Paris, à savoir « la pureté du vray langage François » (Vaugelas). Dans cette optique, le projet du Dictionnaire de l’Académie française (1694) excluait certains types de mots de la nomenclature comme les archaïsmes, les néologismes, les termes techniques et scientifiques, le vocabulaire des parlers régionaux, etc. Malgré cette prise de position éditoriale à propos du rejet de certaines catégories d’unités, le DAF puise quand même à ces réservoirs lexicaux. L’article explore la zone des régionalismes retenus dans les neuf éditions du dictionnaire des Immortels. En effet, bien qu’ils soient présents en nombre limité, des régionalismes sont bel et bien répertoriés et décrits dans le DAF. Leur nombre augmente régulièrement d’une édition à l’autre, notamment dans la neuvième édition qui marque un rupture de la politique éditoriale par rapport aux éditions précédentes, l’Académie se positionnant désormais favorablement vis-à-vis de la francophonie contemporaine. Les auteurs passent en revue les différentes stratégies de traitement des régionalismes dans le DAF ainsi que le vocabulaire métalinguistique employé pour réaliser cette description.